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CHERBULIEZ + +PUBLIÉS PAR LA MÊME LIBRAIRIE + +à 3 fr. 50 le volume. + + + Le comte Kostia; 6e édition. 1 vol. + Paule Méré; 4e édition. 1 vol. + Le Grand-Œuvre; 2e édition. 1 vol. + La Revanche de Joseph Noirel; 3e édition. 1 vol. + Prosper Randoce; 3e édition. 1 vol. + Méta Holdenis; 3e édition. 1 vol. + Études de littérature et d’art. 1 vol. + L’Aventure de Ladislas Bolski; 4e édition. 1 vol. + Miss Rovel; 5e édition. 1 vol. + Le fiancé de Mlle Saint-Maur; 3e édition. 1 vol. + Samuel Brohl et Cie; 4e édition, 1 vol. + L’Espagne politique (1868-1873). 1 vol. + L’Allemagne politique; 2e édition, 1 vol. + + +Coulommiers.--Typogr. ALBRET PONSOT et P. BRODARD. + + + + +LE ROMAN D’UNE HONNÊTE FEMME. + + + + +PREMIÈRE PARTIE + + + + +I + + +Vous êtes fâché contre moi, monsieur l’abbé. Vous me grondez sur ma +paresse, que vous taxez tout uniment d’ingratitude; vous me reprochez +avec amertume d’avoir été trente mois sans vous écrire. Vos sévérités +m’affligent. Gardez-vous de soupçonner mon cœur, n’accusez que les +distances. Non, je ne vous ai point oublié; _Isabelle la sérieuse_ (vous +souvient-il de ce nom que vous m’aviez donné?) saura toujours ce qu’elle +vous doit. Pendant des années, vous avez été mon conseil, presque mon +oracle, le refuge de mes tristesses et ma plus chère amitié; mais vous +êtes parti, soldat de Dieu, pour les forêts du Canada. Que nous sommes +loin l’un de l’autre! Vous avez mis entre nous les mers et les tempêtes. +Hélas! j’avais beau vous interroger, rien ne me répondait que le bruit +confus des vagues qui nous séparent. Prêtres et femmes, nous sommes à la +merci de l’imprévu. Vraiment vous flattiez-vous de gouverner de si loin +tous les accidents de ma vie? Mon père, les trente mois dont vous me +demandez compte, je les ai passés à plaider contre la destinée. Peut-on +suivre du fond du Canada un procès qui s’instruit en France? + +Mais vous le voulez, vous saurez tout. Comme autrefois, Isabelle va +répandre son âme devant vous. Ses combats et ses faiblesses, ses +défaites et ses douteuses victoires, elle ne vous taira rien. +L’aimerez-vous encore, ou seulement la reconnaîtrez-vous? Je vous +entends dire: Est-ce elle? est-ce là cette enfant, l’objet de mes +complaisances? Soyez indulgent, mon père. Avant de partir, que ne +donniez-vous vos ordres à la Providence? Que ne disiez-vous aux orages, +d’un ton de maître: Passez loin d’elle!--et aux rochers de notre vallon: +Cachez-la à tous les yeux et rendez-la-moi telle que je vous la laisse! + +Notre dernier entretien,... ce jour ne s’effacera jamais de mon +souvenir,... le soleil se couchait, un soleil d’automne. Vous et moi, +nous arpentions en tête-à-tête la grande allée du jardin. Vous me +contiez vos projets, votre prochain départ, les difficultés de votre +mission, les hasards que vous alliez courir, les mœurs des Indiens, les +plages inconnues où Dieu vous appelait. Vous parliez avec feu, et je +voyais briller dans vos yeux l’ardeur de votre zèle et la joie des âmes +fortes qui se possèdent. Je vous écoutais, je vous regardais, et je +pensais qu’il est plus facile d’oser que d’attendre, plus aisé de se +dévouer que de s’oublier. Je me représentais votre longue traversée; je +vous voyais, à peine débarqué, vous enfonçant dans les déserts sans +autre escorte que votre Dieu, à qui vous offriez d’un œil serein vos +lassitudes et vos détresses. Alors, comme enivrée de vos futures +souffrances, quand je reportais les yeux sur nos tristes rochers, +éternels témoins de ma vie, et sur le bouquet de hêtres jaunissants qui +frissonnaient au vent du soir, un soupir mal étouffé venait expirer sur +mes lèvres. + +Enfin nous nous assîmes sur le banc de pierre: + +«Ma chère enfant, me dîtes-vous, il m’est amer de vous quitter. Une +seule chose adoucit pour moi la tristesse de cette séparation, c’est le +sentiment que je ne vous suis plus nécessaire. Qu’ai-je encore à vous +apprendre? Quelles leçons, quels conseils puis-je vous donner, sans que +votre cœur m’ait prévenu? Aussi bien vous ai-je rien appris? Jamais +votre innocence ne connut les vanités du monde, ni ses maximes. +L’austère devoir, la piété filiale furent vos plaisirs. Quand votre mère +mourut, la vue d’un père désespéré calma subitement votre propre +douleur. «Je vivrai pour lui, vous êtes-vous écriée, et je le +consolerai.» L’amour de l’étude, des goûts d’anachorète que rien ne +combattait plus, étaient ses seules passions. Vous lui avez persuadé que +ses préférences étaient les vôtres, et vous vous êtes ensevelie avec lui +dans la retraite de son choix. Il vous aime, votre bonheur lui est cher. +Un seul mot, une plainte, et il eût changé sa vie pour vous complaire; +mais, maîtresse de vos désirs et de vos regards, rien ne l’avertit, et +votre dévouement lui demeura caché. Qui dira vos attentions, vos +tendresses, vos sourires, qui rassuraient son inquiétude, ce front +toujours serein si habile à le tromper? Que dis-je? Non, il ne s’est +point trompé. Son contentement fait le vôtre, et vous avez trouvé le +bonheur dans l’amertume du devoir accompli. Aujourd’hui rêves, regrets, +tout s’est évanoui, et votre âme se réjouit dans la paix. Mon enfant, +pourquoi vous louerais-je? Les cœurs purs vont au bien, comme les eaux +des fleuves à la mer. Aussi vous quitté-je non sans tristesse, mais sans +inquiétude, car selon toute apparence votre sort est fixé. Dans la +petite ville où vous passiez les hivers, dans ce canton solitaire où +vous ramènent les beaux jours, il n’est point d’homme qui soit digne de +vous ni qui puisse prétendre à vous donner son nom. Vous ne connaîtrez +pas les douceurs du mariage; vous en ignorerez aussi les soucis, les +tracasseries, et souvent les déceptions; mais je ne crains pour votre +âme aimante ni l’ennui ni le vide; elle trouvera toujours à qui se +donner; Dieu, votre père, les pauvres, voilà de quoi l’occuper et la +remplir...» Et levant les bras au ciel: «Que le Dieu clément bénisse +cette plante qui croît au désert et qui passera sans avoir été vue du +monde!» + +Ainsi parliez-vous, monsieur l’abbé. Oserai-je vous confesser ce que je +vous répondais tout bas? Vos louanges outrées me contristaient; j’y +sentais comme une pointe de cruauté cachée. «Eh quoi! murmurais-je, me +connaissez-vous bien? Êtes-vous sûr d’avoir lu jusqu’au fond de mon +cœur? Cette paix, ce bonheur que vous peignez, est-ce là vraiment mon +partage? Quoi! pas un soupir, pas un regret, pas un rêve?... Mon père, +en êtes-vous bien sûr?» + +Voilà ce que je vous répondais, mais vous ne m’entendiez pas. Le soleil +disparut à l’horizon. Il fallut nous dire adieu. Je vous reconduisis +jusqu’à la grille,--et là, immobile sur le seuil, écoutant le bruit +décroissant de vos pas, je me surpris à croire au malheur. + + + + +II + + +Quelqu’un a dit que personne n’était jamais «resté au milieu d’une +semaine». Ce qui diminue le prix de cette consolation, c’est que la +semaine finie, personne n’est dispensé d’en recommencer une autre. C’est +l’expérience que je fis après votre départ. Les premières journées qui +le suivirent me parurent infinies. A la vérité, vos visites n’avaient +jamais été très fréquentes, mais elles revenaient à des époques réglées. +Je les espérais, je les attendais; c’était le seul événement de ma vie. +Et puis (ne vous fâchez pas!), vous aviez beau venir seul, un hôte +invisible vous accompagnait; c’était le monde, le monde en soutane, je +le veux, mais le monde enfin. Vous saviez des nouvelles, vous vous +plaisiez à les conter. Jamais piété ne fut plus enjouée ni plus aimable +que la vôtre, et je doute que dans votre ordre même, qui de tout temps +s’est piqué de rendre la religion agréable, vous ayez votre pareil. Au +risque de vous pousser à bout, j’ajouterai que jamais saint ne fut plus +instruit que vous des choses de la terre. Vous l’aimez, cette pauvre +terre, sans que le ciel ait le droit d’être jaloux. De quoi ne +causions-nous pas! Minuties, bagatelles, chiffons même, tout nous était +bon, car, ne vous en défendez pas, vous avez l’esprit de détail, et par +ce côté, monsieur l’abbé, vous êtes un peu femme. Les hommes, je parle +des plus subtils, résument tout; c’est le gros de l’affaire qui les +intéresse. Les femmes seules savent le prix d’un détail. + +«Désormais, me dis-je, tous mes jours se ressembleront. Une porte vient +de se fermer, il n’entrera plus personne.» Et je songeais à ce bûcheron +qui avait charbonné cette inscription sur le devant de sa cabane: «Ici +il ne se passe rien.» Pendant longtemps, je ne pus regarder sans une +sorte de frémissement le fauteuil où vous aviez coutume de vous asseoir: +lui aussi semblait appeler tout bas l’infidèle; mais honteuse de ma +faiblesse, «je n’y penserai plus», me dis-je, et j’eus presque la force +de n’y plus penser. + +Quant à mon bon et excellent père, il n’eut guère le loisir de vous +regretter. Vous vous rappelez que, s’il avait acheté Louveau, c’est +qu’il avait cru reconnaître dans le petit plateau qui termine la _combe_ +l’emplacement d’une villa gallo-romaine. Bâtiments et terrain, il eut le +tout à bon compte. Le voilà grattant le sol. Les fouilles, longtemps +infructueuses, récompensèrent enfin ses peines. Infatigable, ne se +rebutant jamais, à force de questionner la terre, il l’obligea de +répondre. Une hache, des poteries, des débris d’amphores,... enfin la +villa parut. Habitant du Canada, avez-vous oublié les transports d’un +antiquaire du Jura le jour qu’il vous fit toucher du doigt d’antiques +murailles liées par du ciment romain, et qu’au fond d’un caveau il vous +montra des fresques dont les couleurs n’avaient point pâli? Dès lors sa +fortune ne se démentit pas, jusqu’à ce qu’une semaine après votre départ +il fit une trouvaille qui dépassait toutes ses espérances. Je m’entends +appeler, j’accours. Il était pâle comme un linge. + +«Mon père, vous trouvez-vous mal?» + +Mais il me fit signe de me taire, et d’une main tremblante il me +montrait l’extrémité d’un doigt de marbre qui sortait du sol. Dès que +ses esprits se furent calmés, il fit écarter les ouvriers et acheva le +déblaiement avec ses ongles. Un bras apparut, puis une tête, puis une +draperie, un bout d’aile, bref une charmante statue de trois pieds de +haut et d’une belle conservation. Le cou tendu, il demeura quelque temps +en extase, et je ne crois pas qu’aucune mère ait jamais regardé avec +plus de tendresse dans le berceau où sommeille son premier-né. + +«C’est une Némésis! s’écria-t-il en se redressant. Voyez plutôt ses +ailes, son front noble et calme, sa fière chevelure qu’ombrage une +couronne de narcisses! Isabelle, incline-toi devant l’image de la +justice antique et embrasse ton père, il est le plus fortuné des +hommes.» + +Dans l’ivresse de son triomphe, il envoya querir tous nos gens pour leur +faire part de sa découverte. Le valet de chambre, le cuisinier, les +fermiers, le ban et l’arrière-ban furent convoqués, jusqu’à Janicot, le +petit porcher. + +«Némésis! Némésis!» criait mon père à pleine tête. + +Némésis! répétait après lui Janicot, qui, à le voir si content, pleurait +de joie sans savoir pourquoi. La statue fut emportée comme en +procession, et quelques jours plus tard, dressée sur un socle, elle +occupait la place d’honneur dans ce sanctuaire où le plus digne et le +plus innocent des hommes a rassemblé ses vases antiques, ses poteries, +ses figulines, délices de son cœur, fruit précieux des recherches, des +voyages et des dépenses de toute sa vie. Après cela, monsieur l’abbé, +vous étonnerez-vous qu’on se soit consolé de votre départ? + +Cette trouvaille, l’espoir d’en faire d’autres, inspirèrent à mon père +un goût si vif pour Louveau, qu’il me proposa d’y passer l’hiver. + +«Que perdrons-nous, me dit-il, à ne pas retourner à ***? Dix méchants +platanes alignés en quinconce sur une petite place, quelques dîners +d’ennuyeuse mémoire, quelques parties de whist, des commérages, des +caquets de petite ville, des fâcheux à éconduire, force bâillements à +étouffer. Restons ici, ma reine, dans cette divine petite combe où l’on +déterre des chefs-d’œuvre. Nous y coulerons des jours tranquilles. Foin +des importuns et des sots! Que notre solitude sera douce! Loin du +tumulte du monde, j’aurai l’esprit plus libre, et je prétends, sous tes +auspices, achever en trois mois un mémoire dont il sera parlé dans les +deux hémisphères.» + +Je lui fis quelques objections, je lui représentai que la divine petite +combe serait bientôt ensevelie sous la neige, que les caquets des +petites villes valent bien les hurlements des loups, et qu’à *** le +tumulte du monde n’avait rien d’effrayant; mais je le vis si épris de sa +fantaisie que je n’insistai pas. Cependant j’eus regret au quinconce; +croiriez-vous qu’à force de voir des sapins on finit par trouver de +l’esprit aux platanes? + +L’hiver se passa comme il put. Les premiers mois, il tomba beaucoup de +neige; pendant quatre semaines, nous ne pûmes mettre le nez à l’air; +pendant dix jours au moins, le sucre et le café nous manquèrent; nous +étions au bout de nos provisions. Je ne parle pas des fureurs du vent ni +de nos cheminées qui fumaient; elles nous donnèrent bien du mal. Il +fallut s’ingénier, se débattre; mais rien ne prit sur la belle humeur de +mon père. Némésis lui tenait lieu de tout; je ne l’avais jamais vu si +épanoui: le moyen que je ne le fusse pas? + +Le matin, il travaillait à son mémoire sur la villa gallo-romaine, et, +passant mes manches de serge grise, je remplissais mon office de +secrétaire. Vous savez qu’il dicte toujours, que ses idées, trop +abondantes, arrivent toutes à la fois, se pressent en bouillonnant, se +confondent, s’enchevêtrent, et qu’Isabelle la sérieuse s’entend +quelquefois à débrouiller ce chaos. Le soir, après dîner, nous passions +au salon, et le plus souvent mon père s’en allait chercher et plaçait +devant lui sur un guéridon ces deux vases grecs qu’il idolâtre, et qui +sont le plus précieux joyau de son musée. Vous-même, vous avez souvent +admiré cette amphore à support et à quatre anses, décorée de figures +noires sur un fond jaunâtre. Les proportions en sont belles, le profil +en est pur et fier. Quelle grâce fuyante dans les lignes! et qu’ils sont +nobles et ingénus ces deux enfants si bien drapés qu’une prêtresse +initie aux saints mystères! Mais vos préférences étaient, je crois, pour +cette petite urne de bronze à côtes saillantes que porte un trépied à +griffes de lion, et dont le couvercle est orné sur ses bords de quatre +gentils cavaliers galopant autour d’une ourse qui les regarde faire. En +conscience, moi, je tiens pour l’amphore. Quant à mon père, il ne se +prononce pas; il contemple, il adore et se tait. + +Les vases placés devant lui, quand il leur avait payé son tribut de +muette admiration, il tirait un volume de ses grandes poches, et +renversé dans son fauteuil, me traduisait à livre ouvert quelques +centaines de vers d’un poëte grec; puis, pour mettre le comble à sa +béatitude, il m’envoyait au piano et se faisait jouer un thème de +Mozart, le seul grand musicien, disait-il, qui fût un Athénien. Alors en +vain vous vous déchaîniez, vents du Jura; en vain vous faisiez trembler +nos vitres et craquer nos solives! Mon père n’avait cure de vos fureurs. +Cri funèbre des girouettes rouillées, aboiements désespérés des chiens +de garde, grondements lugubres et houleux des sapinières, tous ces +bruits funestes n’arrivaient pas jusqu’à lui. Entendre du Mozart en +contemplant deux vases grecs! Son âme nageait dans les délices, et par +intervalles il se frottait les mains avec frénésie jusqu’à s’enlever la +peau. C’étaient de véritables rages de joie qui ne sont connues, je +crois, que des hellénistes. + +Si vous le voulez savoir, monsieur l’abbé, je crois que j’aimais autant +que lui les deux vases grecs, mais je les aimais autrement. Je n’ai +jamais osé vous dire tout ce que je ressentais en les regardant. +Quelquefois la vénération qu’ils m’inspiraient se mêlait de pitié. +«Pauvres exilés! pensais-je, vous rêvez en grelottant à votre ciel bleu! +Qu’y a-t-il entre vous et nos brouillards, nos sapins en deuil, notre +air sans couleur et sans parfum?» Mais le plus souvent ils me +répondaient: Partons!--Et nous partions. Mon père, qui avait visité la +Grèce dans sa jeunesse, la revoyait, je pense, à volonté. Moi, qui ne +l’avais pas vue, je l’imaginais à ma façon, ou, pour mieux dire, les +deux vases me racontaient je ne sais quels champs élyséens où je me +perdais avec eux. Je voyais une mer d’un bleu foncé, tachetée par +endroits de violet et de pourpre, et que des rivages onduleux +embrassaient étroitement, et sur ces rives fleuries je me représentais +des statues d’ivoire, des colonnes, des frontons étincelants d’or et +d’azur, des marbres qui semblaient respirer, des bois d’oliviers, des +brises délicieuses, des chants, des danses, des plis flottants, une vie +libre et pourtant réglée, des âmes à la fois douces et passionnées, des +vertus couronnées de beauté, des sages aux lèvres d’or, d’aimables fous, +des dieux indulgents et familiers... Ah! j’en dis trop. Quand je +m’abandonnais à ces imaginations, il me semblait qu’autrefois, dans un +passé lointain, j’avais vu tout ce qu’aujourd’hui j’étais réduite à +rêver. Des souvenirs endormis se réveillaient en moi, et je comparais +mon âme au château de la Belle au bois dormant. Vous en souvient-il? à +peine le prince eut passé le seuil du palais, le charme fut détruit: la +princesse se dressa sur son séant, ses filles d’honneur se frottèrent +les yeux, les broches recommencèrent à tourner, le canari chanta... +Ainsi faisaient mes souvenirs. «Prenons garde! me disais-je. Silence, ne +réveillons pas ceux qui dorment!» + +Un soir de février, mon père me dit (ses paroles me sont demeurées dans +l’esprit, car j’eus l’occasion d’y repenser depuis): «Mon Dieu! que nous +sommes heureux, mon enfant! Non, le sort de l’empereur de la Chine n’est +pas comparable au mien; mais au fond, à le bien prendre, c’est une chose +très-simple que le bonheur, et à la portée de tous. Ce matin, en +m’habillant, je faisais réflexion que le grand fléau de notre pauvre +espèce, ce sont les idées confuses. Folles ambitions, sottes vanités, +tout vient de là. Quiconque voit clair découvre que le bonheur est de +vivre au fond d’une retraite avec son Isabelle. + +--Vous oubliez, lui dis-je, les fouilles heureuses, les Elzévirs, les +vases grecs. + +--Ce sont les accessoires; Isabelle est le principal. + +--C’est le cas de dire, repris-je, que l’incident emporte quelquefois le +fond. + +--Allons, ne me taquine pas, répondit-il. Veux-tu que je mette cette +amphore en pièces? Morbleu! j’en sens le prix, et je tiens que la vue +d’un ove bien tourné peut consoler de tous les chagrins; mais encore +faut-il qu’Isabelle soit là. + +--Bien, lui dis-je; mais ne parlons pas trop haut de notre bonheur. +Némésis nous entend, et vous savez qu’elle est jalouse des heureux. + +--Au nom du ciel, ne la calomnie pas!» me répondit-il avec feu. + +Et, me conduisant devant la statue: «Regarde-la bien: a-t-elle l’air +méchant? + +--Je ne sais, lui dis-je; mais ses coins de bouche, ses sourcils... + +--Ne sont sévères, ma fille, qu’aux parjures, aux orgueilleux, aux +grands coupables, et franchement nous ne sommes pas de ces gens-là. +L’abbé lui-même en conviendrait. Je sais bien que le bonhomme Hérodote +nous a conté certaines historiettes de la jalousie des dieux; mais, à le +bien interpréter, il savait comme moi de quoi il retourne. Qu’est-ce que +Némésis? La règle souveraine qui ramène chaque chose à sa juste mesure, +car, suis-moi bien, tous les êtres ont leur destinée, leur lot, et il +convient qu’ils s’y tiennent. Par malheur, la plus forte tendance de +notre nature est d’abuser: + + De tous les animaux l’homme a le plus de pente + A se porter dedans l’excès. + +C’est alors, ma fille, que Némésis intervient: _vouloir tromper le ciel, +c’est folie à la terre_. Dans sa juste aversion pour tout ce qui est +excessif et qui entreprend sur les lois communes de la vie, elle frappe +sans pitié de sa lance les fronts superbes, et, en terrassant leur +insolente prospérité, elle donne du jour et de l’air aux humbles et aux +petits. Adorons Némésis, mon enfant: elle représente la mesure suprême. +La mesure! nom sacré et la plus belle définition de Dieu: car beauté, +sagesse, bonheur, la mesure est le secret de tout. Après cela, je te le +demande, qu’avons-nous à craindre d’elle? Nous n’abusons de rien; notre +maison n’est pas un palais, pas plus que Janicot n’est un page; depuis +tantôt dix jours, nous buvons notre thé sans sucre; nos cheminées sont +vastes, mais elles fument; tu es la plus belle fille de l’univers, mais +tu n’en sais rien; je suis un très-savant homme et je le sais un peu, +mais je ne le crie pas sur les toits. Allons, rassure-toi; Némésis nous +veut du bien, et j’en reviens à mon dire: pour être heureux, il suffit +d’y voir clair.» + +Alors je lui récitai ce mot d’un poëte grec qu’il m’avait lu la veille: +«Prenez garde aux hasards dont la vie est pleine; il n’est pas de pierre +sous laquelle un scorpion ne puisse se glisser.» + +Mais il me répondit: «Les scorpions! les scorpions! Je ne crois pas aux +scorpions!» + +Vers la fin de février, l’hiver s’adoucit, la neige fondit. J’en +profitai pour faire chaque après-midi une promenade à cheval. Un jour +que, montée sur ma chère jument grise, je traversais ce bois que vous +aimiez, à défaut d’un scorpion, je fis rencontre d’un loup. J’eus peur, +mais je fus fâchée d’avoir eu peur. Les loups du Jura sont courtois. +Celui-ci me devina et fit à ma fierté la grâce de s’enfuir. + + + + +III + + +Le printemps fut précoce. Contre son naturel maussade, avril eut pour +nos montagnes quelques rares sourires dont je lui sus gré. Mai nous fut +plus propice encore; il nous accorda quelques beaux jours, sans compter +qu’il amena dans ma vie un changement inattendu. Oui, monsieur l’abbé, +en mai il m’arriva quelque chose. Moi qui ne croyais plus aux +événements! Et cet événement ne fut pas un loup. + +A vingt minutes de Louveau, sur la crête opposée de la combe, vous avez +remarqué un château à donjon et à tourelles qui, en dépit de son +délabrement, se ressouvient de ses origines et a conservé les grands +airs d’un manoir féodal. Pendant dix ans, ce château était demeuré +inhabité; j’en avais toujours vu les fenêtres et les portes closes; +l’herbe poussait à foison dans les cours; sauf le cri des chouettes, +c’était le royaume du silence. Un jour, passant par là, j’entendis à ma +grande surprise des voix, des bruits de pas. Les portes étaient +ouvertes; des ouvriers de campagne, qui prenaient les ordres d’un valet +de pied en livrée, sarclaient les orties, secouaient des tapis et +déchargeaient des fourgons dans la cour. Je m’informai; j’appris que la +baronne de Ferjeux venait passer l’été dans son donjon délaissé; on +l’attendait sous peu. + +«Que sera-ce que cette baronne?» me demandai-je. Les jours suivants, je +pensai plus d’une fois à elle. Je me la représentais toute pareille à +son château, de grandes manières, l’air solennel et tragique. Je fus +bien surprise quand je la vis. Je ne sais si elle vous plairait. +Figurez-vous une petite femme entre deux âges, toute ronde, +grassouillette, potelée, de belle humeur, vive comme la poudre, étourdie +comme le premier coup de matines, une vraie tête à l’évent, de bruyantes +gaietés, une pétulance inouïe, de grands yeux noirs bien fendus qui se +moquent du monde, mêlant tous les tons, contant gravement des folies et +traitant follement les affaires d’État, prenant la vie comme un jeu, +mais incapable de feintes, de manéges, et gagnant à jeu découvert; au +demeurant, la meilleure femme du monde, qui veut du bien à toute la +terre, et dans les occasions jette son argent et son cœur par les +fenêtres. + +La première fois que nous nous rencontrâmes, elle me dit que, lasse de +l’Opéra, des bals, des concerts, des dîners, des papotages, des +colifichets et des pompons, elle était venue à Ferjeux pour y tâter de +la tristesse. Je crois bien que c’était la seule connaissance qu’il lui +restât à faire; mais la tristesse ne voulut pas d’elle. Janicot +prétendait que cette femme était capable de _dérider un tas de pierres_. +Il y parut bien. A peine arrivée, son lugubre château se transforma +comme si une fée l’eût touché de sa baguette. Elle fit venir de toutes +parts des légions d’ouvriers, fit regratter ses murs, percer des portes +et des fenêtres, remettre à neuf ses plafonds. Elle se levait à l’aube, +et, juchée sur une poutre, au milieu des plâtras, l’éventail à la main, +les doigts barbouillés de vernis, elle donnait ses ordres, gourmandait +son monde, dominait de sa petite voix perçante le cri de la ripe et le +grincement des scies, haranguait à la fois Pierre et Jacques, leur +brouillait l’esprit par le décousu de ses explications, et riait de +leurs méprises et de tout à gorge déployée. Elle trouva moyen de faire +durer ce tintamarre tout l’été. C’était sa façon de goûter le _charme de +la solitude_. + +Mon pauvre père fut d’abord très-effrayé de ce qu’il appelait «une +invasion inattendue». Il venait de s’apercevoir, disait-il, que Louveau +est un endroit très-_passant_, et il se plaignait que le «tumulte du +monde» s’acharnât à le poursuivre. Vraiment il a l’humeur sauvage, et +pourtant je ne connais personne qui soit plus propre que lui à frayer +avec les hommes. A-t-il une fois surmonté sa paresse, il est aimable, +liant, causant, entre sans effort dans la pensée et les convenances +d’autrui, s’intéresse à tout et tient jeunes et vieux sous le charme de +sa gaieté facile et de son esprit aisé. A *** on l’adorait; les robins +et les douairières de la ville le proclamaient à l’envi un causeur +accompli et un joueur de whist consommé. Lui-même, en sortant de ces +réunions où j’avais eu mille peines à l’entraîner, me confessait tout +bas «qu’il ne s’était pas trop ennuyé»; mais, à peine au logis, son âme +rentrait dans ses plis naturels, et il en revenait à trouver que la +solitude est préférable à tout. Aussi, quelque visiteur sonnait-il à la +porte, il s’écriait en bondissant sur sa chaise: + +«Bon Dieu! voilà l’ennemi!» + +Et quand je lui présentais quelque billet d’invitation: + +«Mais qu’ai-je donc fait à ces gens-là, disait-il, pour qu’ils attentent +à mon bonheur?» + +J’allai à Ferjeux souhaiter la bienvenue à la baronne. Dès le lendemain, +elle me rendit ma visite. Je venais de sortir. Mon père, épouvanté, se +hâta de faire dire qu’il n’y était pas; mais, à je ne sais quel +flottement de rideau, elle s’aperçut qu’on y était et qu’on se cachait. +Elle n’était pas femme à se rebuter. Elle donne sa carte, feint de +s’éloigner, puis, revenant par un détour sur ses pas, elle avise un trou +dans la palissade, enjambe, se glisse à pas de loup dans le jardin. Là, +elle s’embusque, attendant sa proie. Mon père, qui croit l’ennemi parti, +sort; elle s’élance, le voilà dans ses bras, + + Honteux comme un renard qu’une poule aurait pris. + +«Ah! vous n’êtes pas chez vous, monsieur l’antiquaire! mais j’y suis...» + +Et, lui prenant le bras, elle le promène, le questionne, répond pour +lui, l’agace, l’émoustille, lui conte mille sornettes et fait si bien +qu’au bout d’une heure ils étaient les meilleurs amis du monde. Je la +rencontrai comme elle retournait à Ferjeux. + +«J’ai affaité l’oiseau!» me cria-t-elle de sa voiture. + +«Cette femme est une charmante folle, me dit à son tour mon père en me +revoyant; mais je ne lui montrerai plus mes vases. Avec son grand diable +d’éventail en écaille, elle a pensé vingt fois tout fracasser.» + +Vous avez tenté par instants de vous persuader, monsieur l’abbé, que je +suis une femme supérieure. Là, convenez que c’est une chose que vous +mouriez d’envie de croire. Que vous étiez loin de compte! Figurez-vous +qu’en dépit de ses travers et de sa futilité, la baronne de Ferjeux me +plut beaucoup. Nous nous arrangions pour nous voir presque tous les +jours, et j’avoue à ma confusion que je trouvais dans sa société +d’agréables distractions. Elle me contait Paris, ce Paris que j’avais +quitté pour toujours à l’âge de quinze ans, et après lequel, sans trop +le savoir, je soupirais tout bas. Ses historiettes m’enchantaient; je +l’écoutais bouche béante, comme les enfants regardent la lanterne +magique; moins attentifs, moins suspendus aux lèvres du narrateur sont +des chameliers turcs lorsque, pendant une halte, ils font cercle autour +d’un _hadji_ qui revient de la Mecque et qui les promène de la Kaaba au +puits de Zemzem. Mon père ne pouvait se plaindre, car en revenant auprès +de lui il me semblait que je venais de lui faire une sorte d’infidélité, +et je me croyais tenue à le dédommager par un redoublement de petits +soins. De son côté, Mme de Ferjeux paraissait se plaire infiniment dans +ma compagnie; elle me caressait beaucoup, me taquinait et, tout à la +fois, m’encensait un peu. J’aurais dû m’en défendre; à vrai dire, mes +résistances étaient faibles. Dans un pays où il y a des loups, monsieur +l’abbé, une aimable baronne prend bien de l’empire sur les cœurs. Le +contraste de nos caractères la charmait; elle se divertissait à me +mettre en belle humeur, à m’étourdir de sa vivacité. + +«Vous êtes étonnante, ma chère, me disait-elle. Je veux mourir si je +m’attendais à trouver dans ces vilains bois une fille de vingt-quatre +ans faite comme vous. Je cherche en vain à vous définir, je m’y perds. +Élevée à l’ombre d’un sapin par un savant en us et par un jésuite, quel +bizarre composé vous faites! Vous n’êtes ni une Parisienne ni une +provinciale. Vous n’avez pas le «je ne sais quoi», et cependant on ne +s’aperçoit guère qu’il vous manque. Savez-vous ce que c’est? Je gagerais +que vous êtes une statue antique, une Galatée. M. de Loanne vous a +déterrée dans un de ces affreux caveaux que j’ai consenti à visiter par +complaisance, et où j’ai perdu une robe, un organdi superbe, s’il vous +plaît. Le bon Dieu bénisse tous les antiquaires de France! Mais, +dites-moi, êtes-vous bien sûre d’être en vie? Là, pourriez-vous en +jurer? J’imagine, moi, qu’en grattant la femme, on trouverait le marbre. +Ne vous fâchez pas. Je ne veux pas dire que vous soyez une antiquaille; +mais vous êtes classique, ma toute belle, et le classique n’est ni vieux +ni jeune, il n’a point d’âge. Votre démarche, vos regards, votre geste, +tout est dans les règles, tout va en mesure; il n’y a rien de trop, rien +n’est à côté, c’est ce qui me fâche. On est tenté de vous accompagner +sur la harpe. Voyons, mon ange, convenez que depuis que vous êtes au +monde, vous n’avez jamais fait de folie. Quoi! pas une fantaisie, pas un +caprice! Un cœur qui bat comme un chronomètre Bréguet! Le mien, ma +chère, je vous en préviens, ressemble comme deux gouttes d’eau à la +montre du Gascon qui abattait son heure en quarante-cinq minutes. Qui ne +s’agite pas dépérit d’ennui; il faut un peu d’étourdissement. Se +repentir et recommencer, voilà la vie, et quand je ne déraisonnerai +plus, je n’aurai plus besoin que d’un _De Profundis_.» + +L’un des grands plaisirs de la baronne était de me coiffer et de me +parer à sa guise. Elle s’enfermait avec moi dans son boudoir, seule +pièce où les maçons n’eussent point accès. Là, étalant sur sa toilette +ses boîtes à poudre, ses houppes, ses cache-peignes, ses fers à friser, +dont elle s’escrimait avec une merveilleuse dextérité, ses plumes, ses +rubans, mille affiquets, elle me poudrait, me pomponnait, m’attifait, +reculait de trois pas pour me regarder, pirouettait sur ses talons, +s’applaudissait de son œuvre, répétait cent fois: «Ma toute belle, vous +avez les plus beaux cheveux de France et de Navarre!» Je la laissais +faire, souriant moitié d’aise, moitié d’indulgente pitié. J’ai promis +d’être sincère: ce petit manége ne m’ennuyait pas. Il y avait longtemps +que personne n’avait admiré mes cheveux. Je leur disais: Profitez de +l’occasion, vos beaux jours sont comptés. + +Un jour qu’elle m’avait coiffée à la Marie-Antoinette et décorée comme +une châsse, elle se prit à pousser de vrais cris d’admiration, et, se +jetant dans un fauteuil: + +«Savez-vous que vous êtes ravissante, mon cœur? Mais, je vous le +demande, où avez-vous donc pris ces grands traits réguliers? On dirait +une muse. J’ai à Paris un dessus de porte qui vous ressemble. Le bel +avantage que vous avez là! De quoi vous sert-il? Dire qu’une fille qui a +vos yeux, un nom, une dot et vingt-quatre ans, vit ici enterrée dans un +trou! C’est une horreur, c’est un meurtre, c’est mille fois pire que le +sacrifice d’Iphigénie. A votre place, comme j’en appellerais! M. de +Loanne est un égoïste. Ne me mange pas, je le lui dirai à lui-même, et +pas plus tard que demain. Laissez-moi faire, je prétends vous soustraire +à la puissance paternelle. Je vous marierai, moi qui vous parle. Ce +n’est pas que le mariage soit une invention bien miraculeuse; mais, +jusqu’à présent, on n’a rien trouvé de mieux. Nos Solons ont +l’imagination si stérile! Le plus beau des métiers, ma mignonne, est le +mien; malheureusement on ne naît pas veuve comme on naît poëte; il faut +passer par l’autre cérémonie pour en arriver là. Fiez-vous à moi, je me +charge de vos affaires. Il ne sera pas dit qu’en plein dix-neuvième +siècle un père égorge sa fille sans que la justice informe.» + +Elle continua longtemps sur ce ton. Je la laissai dire et ne fis que +rire de cette belle sortie. «Un clou chasse l’autre, pensais-je; les +maçons vont avoir leur tour, et il n’en sera rien de plus.» Mais je +découvris qu’elle avait plus de suite dans l’esprit que je ne le +croyais. Le lendemain, le surlendemain, elle revint à la charge. Alors +je lui représentai tout doucement qu’elle était mille fois trop bonne; +qu’elle se mettait à tort martel en tête; que je n’avais nulle envie de +me marier; que j’avais formé le projet de rester fille; que mon tyran +était le meilleur des hommes; que j’étais heureuse, très-heureuse à +Louveau; que mes inclinations s’accordaient avec mon devoir; qu’au +surplus les soupirants ne m’avaient point manqué; qu’il en était jusqu’à +deux dont mon père eût agréé la recherche, mais que j’avais des +exigences ridicules et préférais ma liberté aux meilleurs partis.--Elle +haussa les épaules et me répliqua que ce n’était pas à elle qu’on +faisait accroire ces choses-là; puis, s’égayant aux dépens de mes +prétendants, elle fit du premier un jeune dadais délicat et blond, +chamarré de phébus, du second un vieux gentillâtre à lièvre; elle les +accommoda de toutes pièces, découpa leur silhouette dans une feuille de +carton, les mit en scène, singea leurs tons, leurs manières, me fit rire +aux larmes. Quand elle fut lasse de ses deux pantins, elle les hacha +menu et les fit dévorer par son bichon. + +«Ce qui me consterne, dit-elle, ce qui me désespère, c’est que, si on +vous laissait faire, vous finiriez, de guerre lasse, par avaler le +morceau et par épouser quelque sot, sentant son bourgeois d’une lieue, +qui ferait râfle sur votre beauté et n’aurait pas même le mérite de +s’étonner de son aventure. + + Vous irez par le coche en sa petite ville, + Qu’en oncles et cousins vous trouverez fertile. + +Le dimanche il se fera honneur de vous à la promenade, à l’heure où l’on +entend le trombone et où la cassonade et les nouveautés font assaut de +toilettes. Vous pondrez, vous couverez. Quelle bénédiction! Battue en +brèche par les œillades assassines du hausse-col, désespoir des +laiderons, espoir inavoué d’un clerc de notaire, vous vous éteindrez +dans une douce langueur, le nez sur un pot de giroflée et contant vos +chagrins à la lune. Mort de ma vie! j’enrage quand je pense que les +cheveux que voici blanchiront sans avoir été vus aux Italiens! Mais je +suis là, je protégerai l’innocence sacrifiée.» + +Ses insistances me déplurent; je demeurai quelques jours sans la voir. +Elle n’eut garde de s’en affecter. Quand je retournai à Ferjeux, je la +trouvai cachetant une lettre. + +«Vous arrivez fort à propos, me dit-elle. Je m’occupe de vous. Lisez +cette adresse: cela vous intéresse plus que vous ne pensez.» + +Je jetai les yeux sur le pli et je lus: «A monsieur le marquis Max de +Lestang.» + +«Dieu ait en sa sainte garde le marquis de Lestang! lui dis-je; mais je +n’ai pas l’honneur de le connaître. + +--Votre cœur ne vous dit rien? Point de pressentiments? Mettez-vous là, +ma belle, et écoutez-moi. Le marquis de Lestang, mon neveu, est un +superbe garçon de trente-deux ans, beau comme un Apollon, brave comme +Artaban, fin et discret comme le prince Charmant, et qui possède un +hôtel à Paris et un château dans le Dauphiné. Orphelin à douze ans, il a +mené sa jeunesse à grandes guides. Ce bel écervelé, ma chère, a fait +bien des passions, et m’est avis qu’il n’a jamais trouvé de cruelles. Je +le conjure de faire une fin: il m’a d’abord renvoyée bien loin; mais +depuis peu une douce mélancolie s’est emparée de lui, et dernièrement il +m’écrivait que, si je pouvais lui découvrir une femme qui ne ressemblât +à aucune de celles qu’il a connues, il se résignerait sans trop d’effort +à lui sacrifier sa liberté. Vous m’entendez, il veut une femme qui ne +soit pas la femme. Avec cela, il exige beaucoup de principes; les +Lovelaces n’épousent que des dragons de vertu. Je viens de lui répondre +que j’avais trouvé son fait, qu’il prît la poste, qu’il accourût, que je +lui ferais voir dans nos bois quelque chose qui l’étonnerait fort. Je le +connais, il viendra, et je prétends qu’avant deux mois le contrat soit +signé et parafé. Vous raffolerez de ce monstre, ma charmante; il a été +mis au monde tout exprès pour faire votre bonheur. Son passé vous répond +de lui; il est bon qu’avant de se marier un homme ait épuisé la liste de +ses curiosités. Ce sont les curieux du lendemain qui font les mauvais +maris. De son côté, je gagerais qu’il vous adorera. Vous l’étonnerez, +c’est le principal: il n’a rien vu qui vous ressemble. Les belles +mondaines, les reines de salons, les femmes à la mode, il connaît tout +cela par le menu; mais vous, mon cœur, à force de vivre avec des vases +grecs, vous avez contracté des airs de tête et des attitudes qui lui +seront tout nouveaux. Ce que vous avez, ce n’est pas de la grâce, ce +n’est pas du charme, c’est du style. Je ne sais trop m’expliquer, mais +je crois que le style est une sorte de beauté dans les règles qui ne +sait pas qu’on la regarde. Je vous l’ai déjà dit, on vous prendrait pour +une statue antique qui a reçu le feu de la vie et qui fait ses premiers +essais dans l’art d’exister. Par moments, vous vous ressouvenez trop de +votre premier état, et l’on se prend à craindre que vous ne vous +rendormiez de votre sommeil de marbre; mais je me repose sur le marquis +du soin de vous réveiller tout à fait: il achèvera de vous dégourdir. +Tenez, dans ce moment, vous êtes adorable. S’il était ici et qu’il vous +vît avec votre air ébahi et vos grands yeux effarés, il ne se ferait pas +prier pour tomber à vos genoux. La première fois que vous le verrez, +tâchez de retrouver cette expression. Allons, voilà une affaire faite. +Arrivez vite, mon beau monsieur: la divine Galatée vous attend. Du même +coup je m’en vais faire deux heureux; ce sera la plus belle action de ma +vie. + +--Madame la baronne, lui dis-je, votre plaisanterie est charmante; mais +donnez-moi cette lettre, je vous prie. + +--Qu’en voulez-vous faire, mon cœur? + +--La déchirer, madame, ou la brûler.» + +Et j’avançai le bras pour m’emparer du pli; mais elle l’éleva en l’air, +et, courant à la fenêtre, le lança sur la terrasse; puis, appelant son +chasseur à grands cris, elle lui commanda de ramasser le précieux +papier, de seller promptement un cheval et de courir bride abattue au +prochain bureau de poste. + +En vérité, je ne savais si je devais rire ou me fâcher. + +«J’aime à croire, lui dis-je, que tout ceci n’est qu’une histoire en +l’air, que vous vous amusez de ma crédulité... + +--Croyez tout ce qu’il vous plaira, interrompit-elle; mais j’ai des +ordres à donner à mes ouvriers. Je veux faire réparer et meubler le +petit pavillon qui est au bout de la terrasse. C’est là que logera votre +adorateur. Ce pauvre garçon ne peut pourtant pas coucher à la belle +étoile. Maltraitez-le tant que vous voudrez, je n’entends pas que son +désespoir s’enrhume. + +--Voyons, lui dis-je, soyez bonne une fois dans votre vie; convenez que +le marquis est votre oncle, qu’il a soixante-dix ans, et que... + +--Peste! s’écria-t-elle, je n’ai pas affaire à une Agnès, et vous savez +toutes les rubriques. Vous l’avez dit, mon ange: ce pauvre marquis est +un septuagénaire fort cassé, un peu cacochyme. Il a besoin d’un bâton de +vieillesse. Vous lui chaufferez ses bouillons. C’est votre partie que le +dévouement. + +--Au moins, repris-je, je me flatte que mon père ne saura rien de ce +badinage. Un mot suffirait pour troubler son repos et empoisonner sa +vie. + +--Oh! que voilà de grandes phrases! s’écria-t-elle; sachez qu’hier je +suis allée trouver M. de Loanne dans ce joli caveau où j’avais juré mes +grands dieux de ne plus remettre les pieds. Une seconde robe perdue, ma +chère! Vous voyez si je me ménage pour servir mes amis. J’ai commencé +par tout regarder, par tout admirer sur parole, depuis le cèdre jusqu’à +l’hysope; je me suis attendrie sur un petit morceau de brique, un tesson +de pot, s’il le faut nommer par son nom; j’ai consenti à voir des +fresques invisibles; j’ai juré sur mon honneur que j’apercevais du +rouge, du bleu, toutes les couleurs de l’arc-en-ciel; bref, j’ai eu des +transports, des syncopes. Jugez s’il était content de moi; j’imagine +qu’en ce moment j’aurais pu lui demander sa vie. J’ai profité de ces +bonnes dispositions pour lui conter mes petites raisons. Je vous +avouerai qu’il a eu l’air d’un homme qu’on réveille en sursaut: c’est ce +qui s’appelle un saisissement désagréable. Donnez une douche à mon +bichon: vous verrez comme il se secouera; mais que parliez-vous de +poison? L’ai-je empoisonné, ce pauvre homme? Vous voyez en tout cas +qu’il n’en est pas mort. Il faut croire que les archéologues résistent +au curare.» + +Cette fois je perdis patience, je lui adressai les plus vifs reproches; +mais avec cette étrange femme il n’y a pas moyen de se fâcher longtemps. + +«Oh! que la colère vous va bien! s’écria-t-elle. Vos joues se colorent, +vos yeux petillent. Adieu la statue! voilà la femme. Pends-toi, marquis, +tu n’es pas là! Mais regardez-vous donc dans la glace; vous êtes jolie à +croquer, madame la marquise de Lestang!» + +Je retournai à Louveau fort préoccupée. Je maudissais la baronne et son +zèle indiscret. La veille, j’avais trouvé mon père rêveur; ce soir-là, +il le fut encore. Il ne regarda point ses vases, laissa son poëte grec +sommeiller en paix dans ses grandes poches. Silencieux, se retournant +dans son fauteuil, il m’observait du coin de l’œil et poussait par +instants de gros et bruyants soupirs. Je m’approchai de lui. + +«A qui en avez-vous? lui dis-je. S’est-il fait en moi quelque changement +qui vous étonne? + +--Pourquoi ne pas me le dire! me répondit-il en secouant +mélancoliquement la tête. + +--Quoi vous dire? lui demandai-je. Je vous certifie que vous avez tous +mes secrets. + +--Tu sais si je t’aime, reprit-il. Que ne m’avouais-tu que tu t’ennuies, +que tu broies du noir? + +--Qui vous a mis en tête ces folles idées? m’écriai-je en lui prenant +les mains. Je gagerais que c’est cette maudite baronne. Ne voyez-vous +pas que cette femme est un vrai brise-raison? Ses maçons ne suffisent +pas à amuser son ennui, il faut à toute force qu’elle s’agite et agite +autrui. + +--Non, non, dit-il, la baronne n’est pas si folle qu’elle en a l’air. +Sur un mot fort sensé qu’elle m’a dit l’autre jour, j’ai fait un retour +sur moi-même. Ma conscience a parlé; elle m’a fait convenir que j’étais +un franc égoïste, Isabelle, un mauvais père. Depuis des années, je te +sacrifie sans vergogne à mes goûts; je ne pense qu’à moi, je suis comme +un avare qui enterre son trésor. Tu as de la beauté, de la fortune. Je +tiens tes grâces sous clef, je te séquestre de tout commerce du monde, +je te fais vivre avec les loups et te condamne à coiffer sainte +Catherine. + +--Vous avez raison, interrompis-je; vos crimes font frémir la nature. +Peste soit de la sorcière! Les gens qui s’ennuient s’amusent à faire des +ricochets. Cette odieuse femme en a fait dans votre cœur _avec des +cailloux plats, ronds, légers et tranchants_. Et voilà ce pauvre cœur +uni comme une glace qui s’émeut, bouillonne, se hérisse; mais, je vous +prie, parlons raison. Ai-je l’air triste, la mine allongée et les yeux +battus? Demandez à ces murailles si je me cache pour pleurer dans les +petits coins. La vérité vraie est que ma liberté m’est chère et que je +me soucie du mariage comme d’une noisette vide; mais que dis-je? je ne +suis plus libre; j’ai engagé ma foi à ce petit homme noir sur fond jaune +que vous voyez là-bas. Regardez donc ce port de tête et les plis que +fait son manteau. Tout autre parti me ferait pitié. + +--Il est certain, reprit-il, que jusqu’à ce jour il ne s’en est guère +présenté de sortables; mais il est de par le monde certains hommes... + +--Des marquis? + +--Et pourquoi non? répondit-il. + +--Ah! marquis, marquis, m’écriai-je, que me veux tu? Mais c’est donc un +charme, un ensorcellement. Mon père, vous êtes malade; autrement vous ne +donneriez pas dans les visions cornues de Mme de Ferjeux. Écoutez-moi, +je suis votre médecin; la Faculté vous ordonne de travailler à votre +mémoire, de ne plus songer creux et de rentrer dans votre repos. + +--Tu en parles à ton aise, dit-il. La conscience, une fois réveillée, a +peine à se rendormir, et les reproches que je me fais... + +--Au moins, interrompis-je, gardez vos réflexions pour vous. Je ne veux +plus entendre un mot; sinon, je vous en avertis, je me sauve avec mon +bel Athénien dans quelque endroit moins fréquenté que Louveau.» + +Là-dessus, me mettant au piano, je lui jouai de mon mieux l’un de ses +airs favoris; mais il ne battit pas des mains, et son front demeura +soucieux. + +«Vous n’aimez donc plus la musique? lui dis-je. + +--Si fait, j’aimerai toujours Mozart, me répondit-il, mais je commence à +croire aux scorpions.» + +Les jours suivants, cette fâcheuse question ne fut pas remise sur le +tapis. Mon père cependant n’était point dans son assiette naturelle; il +avait perdu son bel appétit et persistait à me regarder en coulisse. + +Une semaine s’était passée sans que je remisse les pieds à Ferjeux, +quand la baronne vint nous voir. Je la pris à part. + +«S’il vous échappe un mot qui puisse chagriner mon père, lui dis-je à +voix basse, je ne vous reverrai de ma vie.» + +Elle fit l’étonnée. + +«De quoi craignez-vous donc que je lui parle? Du marquis? Il est mort, +j’en reçois à l’instant la nouvelle: voyez mes larmes. A vrai dire, ce +pauvre homme ne tenait plus qu’à un fil. Il a reçu ma lettre, et la joie +l’a suffoqué. Il a succombé, ma chère, à une indigestion d’espérance. + +--Je le plains de tout mon cœur, lui dis-je, mais point de distraction; +n’allez pas oublier qu’il est enterré.» + +Elle parla de la pluie et du beau temps, de ses maçons, des impatiences +qu’ils lui causaient, de trois girouettes qu’elle faisait venir de +Paris, du parfum des violettes, de sa passion pour les bois, de la douce +mélancolie qu’on y respire. Lorsqu’elle eut tout dit, elle témoigna à +mon père le désir de revoir ses figurines; il s’empressa de la +satisfaire. Ce jour-là, par bonheur, elle avait oublié chez elle son +éventail. Introduite dans le sanctuaire, elle examina tout d’un œil +ravi; elle eut même des attendrissements, des pâmoisons qui me furent +suspects. Elle s’extasia surtout devant Némésis; excité par ses +questions, mon père se lança à corps perdu dans une dissertation +mythologique qui se termina par de longues réflexions sur les +prospérités démesurées dont la déesse condamne et châtie l’insolence. +Crésus et Polycrate ne furent point oubliés. + +Mme de Ferjeux semblait charmée. Elle nous dit adieu; puis au moment de +sortir: + +«Votre Némésis me fait peur, dit-elle à mon père, et votre Polycrate me +trotte dans la cervelle. A votre place, je jetterais mon anneau à la +mer. + +--Je n’en ai point qui soit de prix, belle dame, lui répliqua-t-il. + +--Malepeste! vous avez une fille!» dit-elle, et elle disparut; mais, +rouvrant la porte: + +«A propos, j’attends la visite d’un parent, jeune ou vieux, mon oncle ou +mon neveu, il n’importe. Ce jeune vieillard ou cet antique adolescent a +la passion des vases et des statues. Me permettrez-vous de vous +l’amener? + +--Nous sommes tout à votre dévotion, madame, répondit mon père. + +--Dieu soit loué! la voilà partie, dis-je en frappant du pied. Je ne +comprends pas que cette femme ait pu me plaire. Aujourd’hui ses grands +yeux émerillonnés me mettaient aux champs.» + +Mon père demeura quelque temps silencieux, se promenant en long et en +large dans le salon. Je devinai que son esprit travaillait. Tant savant +qu’il soit, il est un peu poëte. Les hommes d’imagination, monsieur +l’abbé, sont sujets à se passionner contre leur propre intérêt; vous les +voyez aujourd’hui s’éprendre résolûment de ce qui, hier encore, les +désolait; rêver des malheurs, c’est encore rêver, et ils ont pour tous +leurs songes une tendresse paternelle. + +Après quelques minutes, mon père se jeta dans un fauteuil et se prit à +dire entre ses dents: + +«Eh bien! qu’il vienne, qu’il vienne! et que le destin s’accomplisse! le +plus tôt sera le mieux. Assurément il m’en coûtera. O mon cher anneau, +qui avez si longtemps brillé à mon doigt, je vais vous donner en pâture +aux requins! O mes chers dieux pénates, vous allez voir se séparer les +deux êtres qui se sont aimés sous vos yeux. Du moins, ma conscience sera +contente, et les regrets sont moins cruels que les remords. Oui, +j’abusais du dévouement de cette chère enfant; elle me cachait son +ennui: un heureux hasard vient de m’éclairer. Némésis elle-même a parlé: +Isabelle, tes sacrifices trouveront enfin leur récompense. Le marquis de +Lestang est un homme charmant... + +--Encore ce marquis! lui dis-je, étonnée et impatientée au dernier +point; mais vous le connaissez donc? + +--Ne m’interromps pas, petite, poursuivit-il, et laisse-moi raisonner +avec moi-même. Je disais donc que le marquis est charmant. Cette union +sera fort bien assortie. Vos âges se conviennent; il est bien fait, et +tu es belle; il est riche, et tu as des rentes. L’hiver à Paris, l’été +en province, vous coulerez ensemble de beaux jours. Quant à ton vieux +bonhomme de père, il ne sera pas aussi à plaindre qu’il veut bien le +dire. Avant quinze mois, il aura terminé ses fouilles de Louveau, et, +emportant avec lui ses trésors, il ira te rejoindre. Le marquis est un +homme de goût; il sait ce que vaut un antiquaire; il me logera +volontiers dans le coin le plus retiré et le plus silencieux de sa +maison. J’aurai mon ménage à moi; je ne veux gêner personne. Dans douze +ans d’ici, mon petit-fils sera en âge de discerner un vase grec d’avec +un vase étrusque; je me chargerai de son éducation; j’en veux faire mon +secrétaire. N’oublions pas que le château de mon gendre est situé dans +le voisinage de Saint-Paul-Trois-Châteaux, la vénérable capitale des +Tricastins, ville consacrée à Diane, ville chère aux antiquaires, où +l’on a déterré tant de mosaïques, tant de médailles, et ce précieux +camée qui représente la Pudeur se retirant au ciel avec Astrée. Qui peut +dire ce que j’y trouverai? Depuis la découverte de la Némésis, je crois +tout possible. A mes heures perdues, j’irai relire Mme de Sévigné à +Grignan; je ne serais pas fâché de savoir ce qu’était cette bise qui +faisait mal à sa _seconde poitrine_. Ah! par exemple, j’exige qu’on +respecte ma liberté. Quand mon gendre aura du monde, je m’enfermerai +chez moi. Si quelque invité demande: Où est M. de Loanne? répondez-lui: +Que voulez-vous? il est quinteux, sauvage, un peu bizarre... + +--Très-bizarre, interrompis-je, et très-enfant.» + +Et, secouant doucement sa tête grise entre mes deux mains, j’ajoutai: + +«Quand vous vous réveillerez, nous prendrons le thé.» + + + + +IV + + +Eh bien! monsieur l’abbé, qu’en pensez-vous? Que va-t-il advenir de tout +cela? Croyez-vous au marquis? Sera-t-il jeune ou vieux? Mais votre +esprit s’est rouillé chez les Indiens; vous n’aimez plus à deviner, et +jetez du premier coup votre langue aux chiens. + +Le fait est que pendant une semaine je dormis mal. Je faisais des rêves +extravagants: une nuit, je crus me voir poursuivie par un loup, la +baronne accourait à mon secours et ramassait une pierre pour me +défendre; mais en la soulevant elle mettait à découvert un scorpion, +lequel se transformait subitement en un beau jeune homme qui m’appelait +en souriant. Comme je m’approchais de mon sauveur, je découvris qu’il +portait au front un dard acéré, reste de son premier état, et qu’il +cherchait à m’en percer le cœur. Cela m’inspira de la tendresse pour les +loups. Une autre fois je rêvai d’une étoile rougeâtre qui dominait +fatalement ma vie; en vain je m’enfuyais par monts et par vaux, elle +rayonnait toujours sur ma tête, et je me sentais en proie à sa maligne +influence. Apparemment c’était l’étoile de Mme de Ferjeux.--Que tout +cela est absurde! pensais-je en me réveillant; mais il est des heures où +le cœur croit à l’absurde. + +Souvent je m’écriais: «Je n’ai pas le sens commun. Il n’y a point de +marquis; notre voisine nous mystifie; elle rit sous cape de notre émoi +et de nos transes.» Et dans ces moments-là, direz-vous, vous étiez +rassurée et contente? Et si Mme de Ferjeux elle-même était venue vous +dire: «Pure plaisanterie que tout cela! n’attendez personne, car +personne ne viendra, ni aujourd’hui, ni demain, ni après-demain!» oh! +pour le coup, vous l’auriez embrassée avec effusion.--N’en doutez pas, +monsieur l’abbé. Et cependant, vous le dirai-je? au fond du cœur... Mais +ne vous fâchez pas, je n’ai rien dit. + +En revanche, quand il m’arrivait de croire résolûment au vrai marquis, +beau comme Apollon, brave comme Artaban, à ce prince Charmant, qui +n’avait point trouvé de cruelles, ah! croyez-moi, je me promettais de +lui faire un accueil qui déconcerterait sa fatuité; car j’avais décidé +qu’il était fat, dédaigneux, blasé sur tout, et je me le figurais +m’observant d’un œil à la fois indiscret et superbe. Et même, n’eût-il +pas été fat, je lui en voulais d’être le neveu de sa tante, de répondre +avec tant d’empressement à son appel, d’accourir à son ordre pour +examiner la bête curieuse qu’elle lui promettait. Je croyais l’entendre +raisonnant avec elle, lui disant: «Épouserai-je? n’épouserai-je pas? +L’affaire ne se présente pas aussi bien que je le pensais...» Et puis il +me déplaisait qu’on prétendît régler mon sort, disposer de moi sans mon +aveu. La délicatesse de mes sentiments en était froissée, ma dignité +s’en indignait, et je me rappelais ce mot de ma mère, qui assurait qu’il +y a deux sortes de poésies, celles qui sont nées et celles qu’on a +faites, que les premières sont bonnes, que les secondes ne valent pas le +diable, et qu’il en va de même des mariages. «Arrivez, mon gentilhomme! +disais-je en moi-même. Je tiens pour vous en réserve mes plus grands +airs et mes plus grandes manières.» Et vraiment je les préparais +d’avance, je répétais la scène dans ma tête, mes premières phrases +étaient toutes prêtes... Hélas! ce que c’est que de nous, et comme la +bizarre fortune se joue de nos précautions! + +Un matin j’étais descendue dans la cour pour porter du grain à mes +pigeons. D’où vous êtes, vous les voyez accourant à ma voix, voletant +autour de moi, se posant à l’envi sur mes bras, sur mes épaules et sur +ma tête. Lionne, cette chienne qui vous aimait, survint en bondissant et +aboyant, et les oiseaux épouvantés s’enfuirent sur les toits. Je grondai +Lionne, la fis coucher à mes pieds en lui enjoignant un religieux +silence; puis je rappelai mes pensionnaires ailés, qui se décidèrent à +revenir et reprirent l’un après l’autre leur poste accoutumé; mais tout +à coup ils s’envolèrent de nouveau à grand bruit d’ailes. Il fallait que +je fusse bien préoccupée, car je n’avais entendu venir personne. Et +cependant quelqu’un était là; sur le pavé de la cour éclairé du soleil, +je voyais se dessiner une grande ombre immobile, accompagnée d’une autre +ombre plus petite qui remuait... J’eus un frémissement. «Il est ici, me +dis-je; c’est lui!» Et dans mon émoi je n’osais tourner la tête. Dans +cet instant, approchant à pas de loup, Mme de Ferjeux me prit le menton +d’une main, de l’autre releva le bord pendant de mon chapeau de +campagne, et s’adressant à lui (car c’était bien lui): + +«Eh bien! mon beau chevalier, fit-elle, que vous en semble?» + +La brusquerie de cette attaque inopinée qui rompait toutes mes mesures, +qui déroutait toutes mes prévisions, me jeta dans un tel désordre +d’esprit que je ne pus trouver une parole. Moitié confusion, moitié +dépit, je me sentis rougir jusqu’aux oreilles, et les larmes me vinrent +aux yeux; tout tournait autour de moi; j’aurais voulu être à cent pieds +sous terre. + +Alors le beau chevalier vint à moi, me fit un profond salut, et me dit +d’un ton doux et respectueux: + +«J’aime à croire, mademoiselle, que vous connaissez assez Mme de Ferjeux +pour ne plus vous effaroucher de ses plaisanteries, mais il en est, je +l’avoue, que j’ai peine à lui pardonner. + +Quelle fut ma réponse? Impossible de vous le dire, ni de quelle langue +je me servis pour la faire, car la mienne était hors de service; mais M. +de Lestang eut la délicatesse de ne pas me regarder. Penché vers Lionne, +qui était demeurée couchée à mes pieds, il la flattait de la main, lui +tirait tout doucement les oreilles, me faisait compliment sur sa beauté. +En ce moment, mon père parut; on entra dans la maison, je réussis à me +dérober, et je me sauvai dans ma chambre. Là, cachant mon visage dans +mes mains, je maudis mon mauvais sort, et je songeai à cette fatale +étoile, à cette étoile rouge de mes rêves, qui malgré moi gouvernait ma +vie. Toutefois, comme je suis une fille raisonnable, je ne tardai pas à +secouer mon chagrin; ma bonne humeur reprit le dessus, et, tout en +faisant ma toilette, je ne pus m’empêcher de rire un peu au souvenir de +mes beaux plans de campagne et de ces airs majestueux dont je m’étais +promis de foudroyer l’ennemi. «Je suis punie, me dis-je, par où j’ai +péché. Ne prenons point d’airs, gardons celui qui nous est naturel. Il +en sera ce qui pourra.» + +Quand je redescendis au salon, Mme de Ferjeux venait de partir, et mon +père faisait au marquis les honneurs de son cabinet d’antiques. On a dit +que rien n’empêche tant d’être naturel que l’envie de le paraître. +Cependant je crois que je me présentai devant M. de Lestang de l’air le +plus aisé du monde; car dans son premier regard je vis percer un peu +d’étonnement, comme s’il avait eu quelque peine à me reconnaître; je lui +sus gré de sa surprise, elle me fit plaisir. Du reste, il eut pour ma +personne le degré d’attention qu’exigeait la politesse, mais rien de +plus. Il était fort occupé d’examiner les trésors d’art étalés sous ses +yeux. Il en parlait non en savant, mais en homme du monde qui a beaucoup +vu. La Némésis surtout l’enchantait, il ne se lassait pas de la +regarder. + +--Ma chère enfant, me dit mon père, M. de Lestang est fou de ma statue; +il estime que c’est un morceau achevé et du premier mérite. + +--Je ne pense pas, dit le marquis, qu’il puisse y avoir deux avis à ce +sujet.--Et il justifia son dire par des raisons où l’on sentait le +connaisseur qui a du coup d’œil et du goût. Mon père semblait ravi au +septième ciel, et à chaque mot clignait des yeux en signe d’approbation. + +«Peste! vous vous y entendez, disait-il, et vous seriez digne de savoir +le grec. + +--Je ne suis qu’un ignorant, répondit le marquis; mais je crois avoir de +l’instinct, et je n’ai garde d’apprendre; ce serait me priver du plaisir +de deviner... De deviner et de me tromper, ajouta-t-il en souriant; mais +enfin deviner bien ou mal et vouloir, il n’y a que cela qui compte, ce +sont les deux épices de la vie.» + +Vous conviendrez, monsieur l’abbé, que je pouvais me rassurer. Cette +théorie sur les épices n’était pas propre à me tourner la tête. + +Là-dessus M. de Lestang tira de sa poche un portefeuille en maroquin et +un crayon, et se mit en devoir de prendre un léger croquis de la statue. +Mon père lui arrêta la main. + +«Ne faites pas cet affront à la déesse, dit-il. Elle croirait que vous +lui faites vos adieux. Vous nous demeurerez quelques jours, j’espère, et +vous reviendrez la voir.» + +En vain je lui jetai un coup d’œil suppliant qui signifiait: de grâce, +pas trop de zèle! Le père avait disparu, il ne restait que l’antiquaire, +lequel était sous le charme. Ce fut cet antiquaire obstiné et tout +entier à son idée qui retint le marquis à déjeuner. A vrai dire, M. de +Lestang ne se fit pas prier; il paraissait se trouver à l’aise sous +notre toit. A table, il fut gai, nous conta ses voyages, et je trouvai +qu’il contait bien. Il avait la parole nette et facile et de la douceur +dans la voix. Par intervalles seulement, il s’animait tout à coup, +élevait le ton, accentuait fortement certains mots; dans ces moments-là, +ses sourcils se fronçaient légèrement, et ses yeux, d’un bleu sombre, +s’enflammaient. C’était comme un éclair de passion, on eût dit que son +âme allait prendre feu; mais cela passait vite, et il revenait avec un +sourire à son ton dégagé et uni. + +En sortant de table, mon père lui dit: + +«Après les vases, les bouquins. Allons faire un tour dans ma +bibliothèque. + +--Ah! pour le coup, repartit M. de Lestang, vous tenez à me dépayser et +à m’humilier. Épargnez-moi, ne me demandez mon avis que sur les +reliures.» + +Il suivit mon père, se laissa tout montrer, écouta avec la plus accorte +complaisance toutes ses explications. + +«Que de richesses! dit-il. Vous en avez fait sans doute le catalogue? + +--Il est incomplet, répondit mon père, et je remets d’année en année à +le terminer. Je me fais vieux, je suis devenu très-paresseux pour tout +ce qui n’est pas ma besogne d’affection. Voyez comme ces rayons là-haut +sont poudreux! Il faudrait que le plumeau passât partout; mais je ne +saurais souffrir que la main d’un domestique touchât à mes chers +volumes, et quant à moi, le temps me manque. La vie est si courte! + +--Il y a cette différence entre nous, dit M. de Lestang, que vous êtes +trop occupé pour achever l’inventaire de vos biens et que je suis trop +inoccupé pour ne pas faire le mien; car, moi aussi, je possède une +bibliothèque, vieux patrimoine de famille un peu endommagé par les rats, +mais les restes en sont bons. Cette année, pour la première fois, j’ai +passé l’hiver à Lestang, et soit faute de savoir comment remplir mes +journées, soit amour de l’impossible et des tours de force, j’entrepris +de disputer mes livres aux rats et d’en faire à moi seul un beau +catalogue par ordre de matières. Jugez si les bévues y fourmillent. J’ai +fait peut-être comme celui qui rangeait le _Traité des fluxions_ de +Newton parmi les ouvrages de médecine. + +--Je n’en crois rien, repartit mon père; vous nous avez dit, et prouvé +que vous avez le don de deviner. + +--Enfin, reprit-il, je suis venu à bout de cette aventure, et, qui mieux +est, j’ai pris goût au métier... Voyons, ajouta-t-il, mettez mes talents +à l’épreuve. Nommez-moi votre épousseteur en chef. Nous allons commencer +par ouvrir toutes les fenêtres, après quoi je grimperai sur cette grande +échelle que voici, et je descendrai un à un tous vos poudreux in-quarto. +Fiez-vous à moi du soin de faire leur toilette. Oh! n’ayez crainte, je +vous jure de n’y toucher qu’avec des doigts respectueux. De votre côté, +monsieur le bibliothécaire, vous profiterez de l’occasion pour redresser +votre registre et en remplir les blancs. Courage, à l’œuvre! En quelques +jours, tout sera fait, et vraiment je ne serais pas fâché de laisser à +Louveau une trace de mon passage.» + +Mon père s’en défendit bien fort, il n’avait garde d’infliger à son hôte +l’ennui d’une si ingrate besogne, il résista le plus longtemps qu’il +put; mais le marquis ne s’entendait pas moins à vouloir qu’à deviner. Il +avisa sur une chaise une méchante souquenille de toile dont il +s’affubla, l’échelle fut dressée, et le voilà à l’ouvrage. + +J’étais restée au salon, je brodais au tambour près de la petite table +ronde; la porte de la bibliothèque étant demeurée ouverte, de ma place, +sans même remuer la tête, je voyais et j’entendais tout. Franchement, +monsieur l’abbé, vous l’auriez trouvé adorable, ce beau gentilhomme au +fier profil, aux petites mains blanches, dont toute la personne portait +un cachet d’exquise élégance, et qui, vêtu d’un sarrau, docile comme un +enfant, gai comme un écolier, leste comme un écureuil, allait et venait +aux ordres de mon bon père ébahi, grimpait aux échelles, époussetait des +livres, charmant la longueur du travail par des lazzis et de francs +rires, et conservant, le plumeau à la main, toute la distinction de sa +noble et fine nature. + +Pendant ce temps, comme vous pensez bien, la fille de mon père causait +un peu avec elle-même. + +«Comme l’événement, me disais-je, trompe toujours notre attente!... +Qu’il soit beau, bien fait, qu’il ait de grands yeux d’un bleu sombre, à +la rigueur je pouvais le prévoir; mais où est ce fat que j’attendais, +impertinent, rongé d’ennui, revenu de tout? Son cœur et son esprit sont +restés jeunes. N’ayons pas l’air de le regarder; mais se doute-t-il +qu’il est à peindre, là-haut, sur son échelle?... Ce qui est unique, +c’est ce charme de simplicité; ce serait par là qu’il pourrait être +dangereux... Autre chose encore: il paraît à la fois doux et passionné +comme ces fameux habitants de mes _champs Élysées_... Il est charmant +quand il fronce le sourcil. Nous autres femmes, nous adorons la force ou +ce qui lui ressemble; mais ce qui nous subjugue tout à fait, c’est la +douceur des violents. N’est-il pas de cette race?... En vérité, ma +pauvre Isabelle, il est heureux que nous n’ayons plus dix-huit ans! +Notre imagination risquerait bien de se monter; mais aujourd’hui adieu +les chimères! Quand ce bel épousseteur partira, nous lui dirons adieu +sans le moindre frémissement dans la voix, et il s’en ira ayant rangé +une bibliothèque sans avoir rien dérangé dans notre cœur.» + +Lorsque M. Max de Lestang se fut retiré en promettant de revenir le +lendemain de bonne heure, mon père s’avança vers moi sur la pointe des +pieds, et, me regardant dans les yeux: + +«Eh bien! me dit-il d’un ton de mystère, qu’en pensons-nous? + +--Oh! c’est à vous de parler, repartis-je. Je l’ai à peine vu et encore +moins regardé. + +--C’est un homme délicieux, reprit-il vivement. Figure-toi que, grâce à +lui, j’ai retrouvé un Alde superbe que je croyais perdu. Ce malheureux +volume avait disparu dans une crevasse de la boiserie. Notre jeune homme +s’avise de tout, il a des yeux au bout des doigts. Avant peu, ma +bibliothèque sera nette comme une perle. Il ne sait pas le grec, c’est +dommage; mais il serait capable de l’inventer à ses moments perdus. Il +est charmant! te dis-je, et sa bonne grâce m’a tant jeté de poudre aux +yeux que je n’ai plus vu le larron qui s’apprête à me dérober mon bien. + +--Ah! quant à cela, lui répondis-je en riant, vous pouvez dormir sur vos +deux oreilles; votre bien est fort en sûreté, il ne songe pas à le +convoiter... Mais vraiment vous vous échauffez. Épousez-le donc, ce beau +marquis, je ne m’y oppose pas.» + +Le lendemain, M. de Lestang reparut à l’heure dite et retourna bien vite +à ses échelles, à son plumeau. Il en fut de même les jours suivants. Je +ne le voyais guère qu’au déjeuner, pendant lequel il avait pour moi, +comme je vous l’ai dit, la mesure d’attentions que la courtoisie exige. +Il était aimable, toutefois sans empressement: notre maison lui +plaisait, il promenait autour de lui des regards satisfaits; mais il ne +me fit pas un doigt de cour, ni le plus petit compliment. Un jour +cependant, comme mon père, en sortant de table, m’avait obligée de lui +jouer un _andante_ de Mozart, le marquis m’écouta avec une attitude +rêveuse, et quand j’eus fini, il me dit d’un ton pénétré: + +«J’avais souvent entendu cet air, mais je ne le connaissais pas.» + +Le même jour, il s’écria du haut de son échelle: + +«Décidément la poussière de cette bibliothèque a des vertus magiques. +Depuis que je m’en barbouille les doigts, je me sens rajeunir. Hier je +n’avais plus que vingt ans, aujourd’hui je me plairais à des jeux +d’enfant. Je crois entendre des bruits de crécelles, des ronflements de +toupie. Vous auriez dû me prévenir, monsieur, car cela devient +effrayant. Demain un _tonton_ me semblera plein de charmes, et +après-demain il faudra me tailler un béguin.» + +Oh! pour le coup, il n’y avait pas à s’y tromper, le compliment n’était +pas à mon adresse: c’est de _tontons_ qu’il rêvait. + +Le jour d’après (c’était un vendredi), M. de Lestang avertit mon père +que son départ était fixé au surlendemain. + +«Travaillons bien, lui dit-il; je serais désolé de vous quitter avant +que notre monument soit achevé.» + +Ce jour-là, je fis seller ma jument grise, et, laissant ces messieurs +déjeuner en tête-à-tête, je me rendis chez la vieille Thérèse, cette +pauvre infirme que nous avons souvent visitée ensemble. J’y restai fort +longtemps. En rentrant, je trouvai mon père seul, le menton dans la +main, arpentant le salon d’un air grave. Il vint à moi et, sans me +donner le temps d’ôter mes gants et mon chapeau, il me fit asseoir sur +le sofa et me dit à brûle-pourpoint: + +«Isabelle, l’aimes-tu?» + +Je le regardai avec surprise et ne répondis rien. + +«Oh! je t’en conjure, reprit-il, ne l’aime pas encore. Attends quelques +jours, il faut que nous sachions d’abord... Il m’est venu certains +doutes... Comment te dire?... Mais figure-toi que je suis incertain si +c’est à toi qu’il en veut ou à la statue. + +--La chose est plaisante, lui répondis-je, avec une gaieté forcée. Vous +a-t-il demandé Némésis en mariage? + +--Non, il n’a pas osé... Mais qu’est-ce que je dis? tes plaisanteries me +brouillent l’esprit. Ce qui est certain, c’est qu’il en raffole. Dieu le +lui pardonne! elle est si belle! Seulement il l’aime trop... Cette +après-midi, il m’a dit tout à coup: + +«Reprenons un instant haleine et allons nous reposer auprès d’elle.» + +--J’ai cru qu’il voulait parler de toi, et j’allais lui rappeler que tu +étais sortie; mais, avant que j’eusse le temps d’ouvrir la bouche, il a +traversé en courant le salon, s’est élancé dans la galerie et s’est +placé en contemplation devant la déesse; puis il a pris un crayon et l’a +dessinée. Un charmant croquis, je t’assure. Il est sorcier... Mais à sa +pose, à ses longs regards pensifs, on eût dit un amant faisant le +portrait de sa maîtresse. Pendant qu’il crayonnait, je me suis souvenu +que l’autre jour il m’avait parlé d’une sorte de grande niche qui coupe +par le milieu la galerie vitrée de son château; il y a des bustes +antiques aux quatre coins avec un grand socle de porphyre au milieu. + +«Ce socle, me disait-il, est encore vide, il attend sa statue.» + +--Et vous pensez qu’il aura l’indiscrétion de vous dire: Votre statue me +plaît: elle ferait bel effet sur mon socle, vendez-la-moi? + +--Les amateurs d’objets d’art, Isabelle, sont une race sans scrupule. +Les plus honnêtes ne volent pas à main armée; voilà tout. Ce qui +m’épouvante, c’est que je suis faible, je ne sais pas résister. Tu te +rappelles que plus d’une fois je me suis laissé prendre à des +cajoleries, quitte à m’en mordre les doigts, _jurant, mais un peu +tard_... C’est pour cela que je crains le monde. Les moutons y sont +tondus de près, heureux quand le berger ne les écorche pas!... Passe +encore, ajouta-t-il, si M. de Lestang aimait à la fois ma statue et ma +fille, car je donnerais presque sans regret Némésis à mon gendre; je +n’aurais pas le chagrin de m’en séparer; tu sais que mon gendre sera +tenu de me loger chez lui. + +--Oh! de grâce, lui dis-je, laissons dormir toutes ces folies, elles +n’ont pas même le mérite d’être gaies. + +--Attends, attends, reprit-il, je ne t’ai pas tout conté. A cinq heures, +je suis sorti avec M. de Lestang et l’ai reconduit jusqu’à Ferjeux. Là +il m’a quitté pour aller faire un tour dans les bois, et j’ai demandé à +voir la baronne. + +--Bon Dieu! m’écriai-je. Vous avez parlé à Mme de Ferjeux? + +--Ne me fais donc pas de si gros yeux. Dans ce siècle, comme les enfants +sont sévères! Voyons, Isabelle, ai-je du tact ou n’en ai-je pas?... Mme +de Ferjeux me demanda où en étaient _nos affaires_. + +«Oh! lui répondis-je en riant (je te jure, Isabelle, que j’avais l’air +fort enjoué), oh! chère madame, j’ai l’esprit bien tranquille; c’est à +ma Némésis que votre beau neveu fait les yeux doux. Elle se mit à rire +comme une folle. + +--Croiriez-vous, me dit-elle, qu’hier soir il vint à moi se frottant les +mains et disant: Décidément je l’aime, et par l’étoile du berger je +l’aurai, je l’aurai! + +--Mais, beau neveu, vous l’a-t-on accordée? + +--Qu’à cela ne tienne! si on me la refuse, je l’enlève. + +--Oh! oh! y consentira-t-elle? + +--Chère madame, qui ne dit mot consent. + +--Je la connais, Lovelace, soyez sûr que Clarisse criera. + +--Il partit d’un éclat de rire, continua-t-elle, et il m’expliqua qu’il +aimait Némésis, qu’il adorait Némésis, qu’il enlèverait Némésis, et que +sûrement Némésis ne crierait pas. Se moquait-il de moi? Cela lui arrive +quelquefois; mais d’autre part il a des lubies si étranges, notre +gentilhomme, et il veut si bien tout ce qu’il veut! Enfin cela vous +regarde. Tirez-vous d’embarras comme vous pourrez. Mon neveu, qui est +aussi mystérieux que votre fille, m’a fait jurer que durant son séjour +ici je ne remettrais pas les pieds à Louveau. Il entend faire ses +affaires lui-même. A merveille! je ne me mêle plus de rien. Le loup rôde +autour de la bergerie; montez la garde, mon brave homme! Qu’on vous +enlève votre statue ou votre Isabelle, je m’en soucie comme de la +pantoufle de la reine Berthe, et je m’en vais de ce pas retrouver mes +maçons. Ce sont de braves gens qui ont le cœur sur la main.» + +Là-dessus elle me mit à la porte en me donnant de petits coups +d’éventail sur les doigts; mais comme je traversais la cour d’honneur, +elle avança la tête à la fenêtre et me cria: + +«A propos, que pense de tout cela votre belle insensible? + +--Oh! lui dis-je, elle est d’une superbe indifférence dont rien +n’approche. + +--Ce sont deux sournois, reprit-elle. En dépit de mes serments, j’irai +dîner demain à Louveau, et je découvrirai le pot aux roses...» + +--Voyons, Isabelle, t’ai-je compromise? + +--Je suis désolée, mon père, lui dis-je avec un peu de dépit, que vous +ayez fait vos confidences à Mme de Ferjeux. Je vous préviens que j’aurai +la migraine demain. Je suis décidée à ne pas voir M. de Lestang en +présence de sa tante.» + +Pendant tout le dîner, nous nous querellâmes un peu. Je l’accusais +d’être trop confiant; il me reprochait d’être trop fière. + +«Si tu avais pris la peine de questionner tout doucement son cœur, me +dit-il, tu l’aurais forcé de se déclarer, et nous saurions à quoi nous +en tenir, tandis qu’il pourra nous dire adieu demain sans que nous ayons +un reproche à lui faire.» + +Je lui répondis qu’il faisait bon marché de ma dignité, et j’ajoutai +quelques mots piquants qui le chagrinèrent. Je sentais gronder en moi +comme une sourde colère qui s’en prenait à tout le monde et qui menaçait +à tout coup d’éclater. Je me renfermai quelque temps dans un morne +silence; mais quand nous eûmes pris le thé, je regrettai mes rudesses et +je lui dis en l’embrassant: + +«Pardonnez-moi, mon bon père, et quittez vos soucis; vous garderez votre +déesse et votre fille.» + +Je suivis la galerie pour me retirer chez moi, et, en passant devant la +Némésis, je ne pus m’empêcher de la regarder. Ma lampe éclairait le bas +de son corps et ses draperies; sa tête restait dans l’ombre. Il me +sembla qu’elle s’animait, et je crus voir courir sur ses lèvres de +marbre le sourire insultant d’une rivale. + +Rentrée dans ma chambre, je m’assis près de mon rideau, le coude appuyé +sur le rebord de la fenêtre, ma joue dans ma main. La nuit était claire +et sereine, le ciel étincelait de mille feux. Le cri monotone des +grillons formait avec le clapotis d’un ruisseau un doux concert auquel +par intervalles une orfraie mêlait sa note triste et rauque. En face de +moi, de l’autre côté de la combe, j’apercevais de vagues blancheurs de +rochers qui me révélaient le précipice que domine Ferjeux. Il me +semblait que mes pensées secrètes, pareilles à des oiseaux longtemps +captifs à qui l’on rend la clef des champs, s’étaient envolées de mon +cœur resté vide, qu’elles erraient autour de moi dans la nuit, qu’elles +me parlaient par la voix du grillon, par le murmure de l’onde agitée, +par la plainte entrecoupée de la chouette. Un cœur troublé intéresse +l’univers entier à ses ennuis; il se flatte de tourmenter de sa fièvre +l’âme tranquille de l’indifférente nature; sa folle passion interpelle +jusqu’à cet abîme des cieux étoilés, jusqu’à ces mornes espaces qui +n’ont jamais rompu leur vœu d’éternel silence. Étrange orgueil de tout +ce qui souffre! La douleur nous devrait avertir du peu que nous sommes, +et cependant qui de nous ne prend à témoin de ses larmes et les hommes +et les choses mêmes, ces divines aveugles à qui nous prêtons des yeux +pour nous voir et de mystérieuses pitiés pour pleurer avec nous? Ce +soir-là, je me figurais que tout autour de moi agitait la question de +mon bonheur. Des voix secrètes m’appelaient par mon nom. Les unes me +disaient: «Crains tout!» les autres: «Espère tout!» Je crus entendre +aussi ces mots: «Défie-toi surtout de tes espérances!» Enfin je secouai +mes songes, je me levai, je regardai une dernière fois le vallon +solitaire, les étoiles, les bois, les pâles rochers... + +«Hélas! c’en est fait, je l’aime!» dis-je à demi-voix en refermant la +fenêtre. + + + + +V + + +Le lendemain, après le déjeuner, M. de Lestang nous proposa une +promenade à cheval. + +«Nous avons travaillé comme des bûcherons, dit-il à mon père. +Donnons-nous un peu de relâche: au retour, le reste sera l’affaire d’une +heure.» + +Mon père me consulta du regard. Je cherchai une défaite, je n’en trouvai +point. M. de Lestang courut à Ferjeux et reparut monté sur un des beaux +alezans de la baronne. La petite cavalcade, après avoir gravi la côte, +s’enfonça dans les bois. Le _beau chevalier_ parut apprécier mes talents +d’écuyère et me donna des éloges flatteurs. Je reçus son compliment de +bonne grâce; j’étais résolue à être gaie; quel que fût l’événement, +j’entendais sortir avec honneur de cette aventure. Et puis ce jour-là, +je me sentais jolie; dans ces heureux moments une femme est bien forte. + +Au bout d’une heure, nous vînmes à passer près de ce _tumulus_ que vous +connaissez. Mon père ne put revoir cet ancien ami sans que son cœur +tressaillît; il voulut lui donner le bonjour; attachant son cheval à une +branche d’arbre: + +«Allez toujours, nous dit-il, je suis à vous dans l’instant.» + +Nous fîmes prendre le pas à nos chevaux. En cet endroit, comme vous +savez, le chemin est assez large pour qu’on y puisse marcher de front. + +Le marquis garda quelques instants le silence; il semblait réfléchir, +puis il me dit: + +«C’est le séjour du bonheur que Louveau. En faisant mes adieux à la +bibliothèque de M. de Loanne, j’aurai soin d’emporter au bout de mes +doigts un peu de cette poussière sacrée qui rajeunit; mais après tout le +bonheur ne suffit pas à l’homme, encore moins aux femmes, j’imagine. Ne +vous ennuyez-vous jamais? + +--Malgré ses défauts, lui répondis-je, le bonheur est de bonne +compagnie. Je m’en contente. + +--Quoi que vous en disiez, reprit-il, il est nécessaire, pour se sentir +vivre, de se procurer de temps en temps de bons petits accès de fièvre, +avec fréquence du pouls, chaleur et frisson... Ne regrettez-vous jamais +le monde? N’avez-vous point de questions à lui faire?... Mais vous allez +trouver que je suis trop curieux. + +--Oh! dis-je en riant, les amis avec qui je vis (et je lui montrais du +doigt les silencieux sapins qui bordaient le chemin) sont d’un naturel +si discret, si réservé, que votre curiosité m’étonne sans me fâcher; +c’est dans ma vie une nouveauté agréable: aussi bien une fois n’est pas +coutume... Vous me demandez, je crois, quels sont mes plaisirs? + + . . . . . . . Quelquefois à l’autel + Je présente au grand prêtre ou l’encens ou le sel. + +--Fort bien; mais après? + +--Après? Ne vous ai-je pas présenté mes amis? J’adore les bois. + +--Il suffit de les aimer. Assurément les hommes sont moins innocents que +vos discrets amis; mais, puisqu’il s’agit des plaisirs du spectacle, +j’estime qu’un vice est plus intéressant qu’un sapin. + +--Cela dépend des goûts, lui dis-je. Les choses sont plus complaisantes +que les hommes; elles se prêtent à toutes nos fantaisies, nous en +pouvons disposer à notre guise. J’aime ces marionnettes dociles qui +répètent sans se tromper tous les rôles qu’il nous plaît de leur +souffler. Et ce qui est charmant, c’est que nous prenons la +représentation au sérieux et croyons naïvement aux fureurs des vents +déchaînés, aux soupirs des ruisseaux et aux regards de la lune. + +--Ah! pour la lune, dit-il, je ne me suis jamais flatté d’en être +regardé... Non, je tiens à mon dire, comme spectacle, les bois ne valent +pas le monde, et je préfère au tumulte des vents dans une sapinière le +bruit que font les passions dans des cœurs de chair et de sang. + +--Les passions! dis-je. Il faudrait y croire. + +--Peste! voilà un doute bien injurieux pour notre pauvre espèce!... Les +passions? il n’est que de les chercher pour les trouver. + +--Combien souvent on s’y trompe! repris-je. Les hommes sont si entendus +dans l’air de faire la papillote! L’enveloppe est brillante, argentée, +dorée; on y lit l’un de ces mots pompeux qui font battre le cœur: +dévouement, enthousiasme, noble ambition... Ouvrez: la dragée est un +pauvre petit calcul bien plat, bien vulgaire, et l’on est fort heureux +quand l’amande n’est pas amère. + +--Voilà, dit-il, ce qui se raconte au fond des bois. Vos amis sont bien +médisants, pour ne rien dire de plus. Croyez-moi, ce pauvre monde est +fort sot, mais il n’est pas si faux que vous le pensez. Aujourd’hui +l’hypocrisie est très-rare, et tous les masques sont si usés, si +transparents, qu’il n’y a plus que les niais qui s’en couvrent le +visage; les gens d’esprit les portent à la main. Ce n’est plus un +expédient, c’est une contenance. + +--Ah! permettez, répondis-je, la sagesse des bois n’accuse pas le monde +d’imposture, elle prétend que le monde est habile à se tromper lui-même. +Si les hommes nous donnent avec assurance leurs combinaisons pour des +sentiments et leurs courses au clocher pour des romans, c’est qu’à +défaut d’autres passions il en est une du moins, la fureur du jeu, qui +se mêle à tous leurs calculs et se charge de leur procurer quelques bons +accès de fièvre, tels que vous les aimez, avec fréquence du pouls, +chaleur et frisson. Cette sorte de fièvre ne me plaît guère, je vous +l’avoue, et pourtant je suis tentée de croire que c’est la plus commune. +J’ai ouï parler d’hommes d’esprit et même de cœur qui ne voient dans la +vie qu’une suite de tailles à perdre ou à gagner, et qui se mourraient +d’ennui s’ils n’avaient un paroli à tenir. La partie engagée, les voilà +tout yeux, tout oreilles; s’il survient quelque accroc, leur orgueil se +pique, s’acharne; l’enjeu est leur bonheur, quelquefois celui des +autres; le gain le plus souvent ne vaut pas la peine qu’on en parle: une +courte ivresse de l’amour-propre, le vain plaisir de se dire: J’ai +contenté mon caprice, la fortune a trouvé son maître... Non, je n’aime +pas les joueurs. Étant petite fille, je fis rencontre, dans une ville de +bains, d’un beau vieillard frais et enjoué qui aimait les enfants et +s’en faisait adorer. Un soir, je le vis ponter au pharaon. Grand Dieu! +quelle métamorphose! Ses yeux brillaient d’un éclat vitreux qui me fit +horreur. Depuis, j’appris à connaître dans le salon de ma mère des +hommes du monde aimables, gracieux, qui semblaient ne se soucier que des +élégances de la vie,--et tout à coup je croyais surprendre dans leurs +yeux un de ces tristes regards de ponte qui m’avaient tant +effrayée.--Oh! oh! me disais-je, qui tient la banque ici?--Enfin à +chacun ses goûts; mais rien ne me semble plus déplaisant que la +mélancolie d’un joueur qui perd, si ce n’est le sourire d’un joueur qui +gagne, et voilà pourquoi j’aime les bois.» + +J’avais mis dans le blanc, presque sans viser. M. de Lestang assena un +grand coup de cravache sur une branche de sapin qui lui barrait le +passage, après quoi, fronçant le sourcil, il m’observa du coin de l’œil. +Je le voyais fort bien sans le regarder. Car de quoi nous servirait-il +d’être femmes, si nous avions besoin de regarder pour voir? + +«Il y a du vrai dans ce que vous dites, me répondit-il enfin; mais vous +chargez le portrait. Vous oubliez que nos inconséquences font métier de +corriger nos vices. Quelqu’un a fort bien dit que le temps est le plus +puissant des êtres abstraits; il n’est pas de parti pris dont il ne +vienne à bout. On se croit un homme fort, on a fait ses preuves et +conquis par ses prouesses la sotte admiration des badauds, on se jure à +soi-même de ne jamais fléchir, de demeurer intraitable, d’être à l’abri +de toute faiblesse et de toute surprise,--et tout à coup, dans un moment +de fatigue, la fibre s’amollit, on éprouve un trouble inconnu. On +s’était flatté d’avoir tué son cœur, on le sent remuer et tressaillir, +et voilà notre rodomont qui en un instant dément tout son passé, et rend +son épée sans combat... Ceci n’est pas un conte de fées, et quand vous +reverrez le monde, vous me donnerez raison. + +--J’aime mieux vous en croire tout de suite, lui dis-je, car le +reverrai-je jamais? + +--Qui peut savoir s’il ne viendra pas vous enlever à vos amis? + +--Un enlèvement! m’écriai-je. Que fait-on en pareil cas? Je crois qu’on +crie.» + +Il tordit sa moustache et me sonda du regard. + +«Non, non, poursuivis-je, la bonne providence m’a fait une vie facile, +je ne la veux pas changer. Je suis craintive et défiante. J’aimerais à +voir la mer, mais je ne me soucie pas de naviguer. + +--Les naufrages par imprudence sont les plus communs, me répondit-il +d’un ton bref. Le point est de bien choisir son pilote. + +--En est-il de bons? repartis-je. Les meilleurs s’endorment ou +s’oublient à regarder les étoiles; d’autres ont le goût des émotions et +appellent tout bas les tempêtes et les écueils. Le plus sûr est de ne +pas s’embarquer.» + +Nous avions atteint le bord de cette côte nue et ravinée qui termine la +sapinière. «Regardez la belle fleur!» dis-je à M. de Lestang pour rompre +l’entretien. Et je lui montrai du doigt un grand lis martagon qui +croissait sur la pointe d’un rocher. + +Je n’avais pas achevé, qu’enfonçant brusquement l’éperon dans le flanc +de son cheval, il le lança à bride abattue dans le ravin. Je me sentis +pâlir. Vous savez comme la pente est rapide; en un clin d’œil, il arriva +près du rocher, se pencha, étendit la main, arracha le lis. Un ressaut +du terrain le déroba à ma vue; je ne pus retenir un cri: cheval et +cavalier jouaient un jeu à se rompre vingt fois le cou; mais l’instant +d’après je les vis reparaître l’un sur l’autre et franchir d’un saut le +ruisseau qui serpente au pied du ravin. A peine eut-il touché l’autre +rive, l’alezan furieux se dressa, se cabra, rua; M. de Lestang le +réduisit à grands coups de cravache et le fit galoper jusqu’au bout du +pacage. Quand il eut amorti sa fougue, il regagna le sentier au petit +trot, contourna le ravin, et me retrouva immobile et tremblante à +l’endroit même où il m’avait laissée. + +Alors, attachant sur moi des yeux étincelants qui respiraient à la fois +l’audace, la domination et l’amour, il me présenta le lis en me disant: +«Avec cette fleur, je vous offre ma vie; la voulez-vous?» + +Je penchai la tête; je me sentais fascinée comme le pigeon sous le +regard de l’épervier. Je restai un instant muette, profondément +troublée, ne voyant plus rien, ni autour de moi, ni en moi-même. Les +bois, mon cœur, ma vie, tout se perdait dans la nuit. Enfin, non sans +peine, je surmontai mon trouble, et, relevant les yeux, je le regardai +fixement et lui dis: + +«Est-ce plus qu’un accès de fièvre? Je ne m’en contenterais pas.» + +Il ne me répondit rien; mais ses yeux, dont l’expression s’était +adoucie, parlaient pour lui. Je pris la fleur, en respirai le parfum, et +tendis la main droite à mon maître, qui la serra dans la sienne et la +pressa sur ses lèvres. + +En ce moment, mon père parut au bout du chemin. + +«Arrivez donc, monsieur, lui cria gaiement le marquis. Vous n’avez pas +l’air de vous douter que nous avons d’importantes affaires à terminer +aujourd’hui. + +--Je n’en connais qu’une, dit mon père, et qui ne nous tiendra pas +longtemps. + +--Ah! sans doute, à tout seigneur tout honneur, reprit le marquis, et +nous devons d’abord finir notre catalogue; mais ensuite... Hélas! vous +ne savez pas encore, monsieur, quel hôte dangereux vous avez accueilli +sous votre toit. J’aspire à vous dépouiller de votre bien; mais aussi +pourquoi montrer imprudemment vos trésors?» + +La figure de mon père se rembrunit. En passant près de moi, il me dit +tout bas: «T’a-t-il parlé de la statue?» Je lui fis signe que non. Au +même instant, M. de Lestang lui demanda des nouvelles de son _tumulus_, +et il ne put m’en dire davantage. + +Dès que nous fûmes à Louveau, ces messieurs s’enfermèrent dans la +bibliothèque, et je montai à ma chambre. Je me jetai dans un fauteuil, +je repassai toute la scène dans mon esprit. Je revoyais l’endroit, le +ravin, le lis sur son rocher, le bond furieux du cheval, et puis cette +course dans le pacage, la côte gravie au petit trot, et enfin ce regard +ardent qui réclamait sa proie et dont le charme impérieux m’avait +subjuguée... Était-ce un rêve? Non, le lis m’en faisait foi; il était +là, je le tenais, j’effleurais de mes lèvres la corolle parfumée.--Belle +fleur, pensai-je, sois-moi un gage de la pureté de ses sentiments et de +la vérité de son amour! Puisse son cœur auprès de moi mourir au passé et +naître à la vie nouvelle! + +Je redescendis au salon. Bientôt la porte de la bibliothèque s’ouvrit, +et mon père entra, l’air agité et perplexe. Quand il se fut assis près +de moi, M. de Lestang, demeurant debout, le regarda en souriant. + +«Jacob, dit-il, servit sept ans pour mériter Rachel. Je n’ai servi que +sept jours. Jacob, il est vrai, gardait les troupeaux, ce qui est un +métier de paresseux; aussi bien dans ce temps-là la vie des hommes était +longue; moi qui ne vivrai pas cent cinquante ans, pendant une semaine +j’ai grimpé aux échelles, j’ai avalé beaucoup de poussière, et, j’en +atteste le ciel, j’ai déchiffré du grec. Puis-je espérer que mes jours +de travail me seront comptés pour des années?» + +Mon père, qui ne pouvait démordre de son idée, lui répondit d’une voix +émue: + +«Je vous suis reconnaissant de vos peines, monsieur; mais Rachel m’est +chère. + +--Je sais combien vous l’aimez, repartit le marquis, et que ce serait un +crime de vous séparer d’elle. Vous viendrez la voir; je désire même que +ma maison soit la vôtre. + +--Ce ne sera pas la même chose. L’amour de la propriété... + +--Mais ne peut-elle être à moi sans cesser d’être à vous? + +--Que vous dirai-je? Songez, monsieur, que c’est moi qui l’ai trouvée. + +--Trouvée? répéta le marquis avec étonnement. Trouvée?» + +Ici mon père, qui se défiait de sa faiblesse, s’avisa d’un expédient. + +«Êtes-vous bien sûr, dit-il, qu’elle ferait bel effet sur votre socle? +Mais quand cela serait, je ne puis en disposer, je l’ai donnée à ma +fille.» + + * * * * * + +M. de Lestang se mit à rire. + +«Ah çà! de quoi parlons-nous? Ce n’est pas votre statue, monsieur, que +je vous demande en mariage, c’est votre fille, et Dieu m’est témoin que +je n’ai pas l’intention de l’exposer sur un socle.» + +Mon père fit un geste de surprise, se leva, et, mettant ma main dans +celle du marquis, il lui récita ce vers de l’un de ses poëtes: + +«Jamais une fille ne fut égale en beauté à celle-ci, ô mon gendre!» + +Sur ces entrefaites, la baronne parut; elle avait tout entendu à travers +la porte. + +«Quand je vous disais que c’étaient deux sournois», cria-t-elle à mon +père. + +Et se tournant vers son neveu: + +«Eh bien! marquis, y avez-vous pensé? Êtes-vous certain de votre choix? +Cette belle enfant est-elle bien votre fait, et n’enlèverez-vous point +Némésis? + +--Je la leur ai donnée, dit mon père; c’est le métier des enfants de +dépouiller les pères. + +--Nous ne l’acceptons, dit le marquis en me jetant un coup d’œil, qu’à +titre d’otage. Vous viendrez la chercher à Lestang, et nous ferons si +bien que vous y resterez.» + + * * * * * + +Mon père me regarda d’un air de triomphe. + +«Il est entendu dans ce siècle, dit-il, que les pères n’ont pas le sens +commun, et que leurs filles ont mission de Dieu, pour les gouverner. Je +connais un brave homme d’antiquaire qui rêva un jour qu’il avait un +gendre, que ce gendre était aimable, bien fait, capable de tout, même de +savoir un peu de grec, et qu’il disait à son beau-père: «Que ma maison +soit la vôtre!» Voilà ce qu’imaginait le bonhomme.» Quand vous vous +réveillerez, lui dit sa fille, nous prendrons le thé.» Mais allons +dîner, ajouta-t-il en offrant son bras à Mme de Ferjeux, et se penchant +vers moi: + +«A propos, Isabelle, et ta migraine?» + +Le surlendemain, M. de Lestang dut repartir pour le Dauphiné, où il +avait des affaires pressantes à régler. Il fut décidé que le mariage se +ferait à Paris, qu’après la cérémonie nous partirions pour l’Angleterre, +qu’en janvier nous reviendrions en France, et qu’aux premiers jours du +printemps j’irais prendre possession de mon château de Lestang. + +J’étais heureuse, mais un peu troublée. Peut-on ne l’être pas dans les +grandes crises de la vie? Quand je songeais à ce changement inattendu et +si rapide de ma destinée, quand je me rappelais mes réflexions +d’autrefois, et que j’avais cru mon sort à jamais fixé, je ne pouvais +m’empêcher de me dire que toutes nos prévoyances sont vaines, et qu’il +ne faut compter sur rien. Je m’étais crue à l’abri de l’imprévu; +n’avait-il pas su me découvrir dans ma retraite et forcé une porte +condamnée? L’imprévu est un maître aux fantaisies changeantes; on ne +peut l’aimer sans le redouter un peu. Enfin, je vous le répète, j’étais +heureuse; mais il y a au fond de tous les grands bonheurs une sorte +d’amertume secrète: c’est à ce signe qu’ils se font reconnaître. Ne nous +en plaignons pas, mettons la souffrance de moitié dans toutes nos joies: +elle se croit généreuse quand elle consent à un partage. + +En revanche, la baronne était gaie comme une alouette. Elle avait tout +prévu, tout imaginé, tout préparé, tout arrangé: d’heureux +pressentiments l’avaient amenée à Ferjeux; elle était ma providence, mon +ange tutélaire, et se promettait de me servir de chaperon dans le monde. + +«Sans moi, disait-elle, vous auriez terminé vos jours à Louveau. Quelle +destinée, grand Dieu! Dans six ans d’ici, vous étiez finie, ma chère +belle. Je sais que les statues n’ont point de rides; mais la vieillesse +sans rides est plus affreuse que l’autre. J’en ai connu de ces fronts +unis, polis comme une glace, sur lesquels on croit lire ce mot fatal: +inutile de frapper, il n’y a plus personne!... Ma pauvre enfant, on eût +dit de vous à trente ans: Oh! que voilà une femme bien conservée! Et dix +ans plus tard on aurait écrit sur votre tombe: «Isabelle exista, mais ne +vécut point.» + +Cette terrible femme ne me quittait plus. Bien qu’ils eussent le cœur +sur la main, ses maçons commençaient à l’ennuyer; elle me trouvait plus +intéressante, j’étais son ouvrage, sa découverte, son invention; elle +m’étourdissait de ses conseils, de ses leçons, de ses sagesses et de ses +folies. Heureusement elle imagina de retourner au plus vite à Paris pour +nous chercher un appartement et s’occuper de mon trousseau. Je +m’empressai de lui donner des pouvoirs illimités, et un beau matin elle +mit tout son monde à la porte, salua de la main ses plafonds à demi +blanchis et ses planchers encombrés de plâtras, ferma son portail à +double tour, fourra les clefs dans sa poche et s’élança dans son coupé. + +«Je pars en courrier, me dit-elle, et je donnerai du cor le long du +chemin.» + +Je bénis ce départ: j’éprouvais le besoin de me recueillir, de causer +avec le passé, d’interroger l’avenir. J’avais aussi mon père à consoler. +La fièvre de l’événement calmée, son excitation factice était tombée à +plat; il voyait les choses sous un autre jour, et, se perdant dans des +réflexions qui n’étaient pas couleur de rose, il lui prenait par +intervalles de grands accès de découragement qu’il ne réussissait pas à +me cacher. Lui aussi avait cru son sort fixé, et, contre toute attente +emporté par un courant, le navire avait chassé sur ses ancres. Ce pauvre +père se demandait s’il lui serait possible de renoncer aux douces +habitudes dans lesquelles il s’était promis de vieillir. Comment combler +le vide qu’allait lui causer mon absence? Il perdait en moi +non-seulement son unique société, mais son secrétaire; il fallait me +chercher un remplaçant. Cet étranger serait-il d’un commerce sûr et +agréable? Saurait-il le comprendre, le deviner? Je m’efforçais de le +rassurer.--Vous m’avez souvent prêché, lui disais-je, que les idées +confuses sont notre plus grand ennemi. Gardons-nous, vous et moi, de +nous livrer à de vagues appréhensions. A la longue, tout s’arrangera. +Aussi bien vous l’avez voulu, et croyez d’ailleurs que nous nous +quitterons pour peu de temps. Il me répondait qu’il ne se repentait de +rien, qu’il avait fait son devoir et ce que la sagesse lui commandait, +mais qu’il commençait à soupçonner qu’il ne suffit pas de voir clair +pour être heureux. Ce qui effarouchait aussi d’avance son imagination, +c’était Paris, des visites à faire et à recevoir, des cérémonies, tous +les apprêts d’un mariage. Il n’avait jamais aimé ce grand et bruyant +Paris, qu’en bon légitimiste il appelait «une pétaudière d’hommes +d’esprit ingouvernables.»--Heureusement, lui disais-je, vous n’êtes pas +chargé de les gouverner.--Et je lui promettais que tout se passerait en +douceur et avec le moins de bruit et d’éclat possible. + +Cependant sa tristesse influait malgré moi sur mon humeur. Avant de +partir, je voulus visiter une dernière fois tous les environs de +Louveau, ces rochers, ces sapinières qui avaient si longtemps borné +l’horizon de ma vie. Je ne pus revoir ces sauvages amis sans que mon +cœur s’émût, et il y eut quelque mélancolie dans nos adieux. + +Un dimanche, comme je passais près du ravin qui avait vu se décider mon +sort, je trouvai, à la place même d’où s’était élancé le cheval, la +vieille Thérèse. Ses enfants, qui la traînaient dans un petit char, +l’avaient amenée là pour humer l’air et le soleil. Je descendis de +cheval, m’approchai d’elle, lui expliquai que j’allais quitter Louveau, +que j’épousais un homme que j’aimais. Vous vous rappelez qu’elle est +dure d’oreille; je ne sais ce qu’elle crut entendre mais elle me +répondit en me pressant les mains «Dieu vous bénisse, brave demoiselle, +et vous donne bon courage!» + +La veille de notre départ fut employée à l’emballement de la statue, car +en vain j’engageai mon père à la garder: il ne voulait pas manquer de +parole à son futur gendre, et par je ne sais quelle superstition du cœur +il tenait même à placer ma nouvelle vie sous cette divine +protection. Excusez-le, monsieur l’abbé; que ne passe-t-on pas aux +antiquaires?--Aussi bien, ajoutait-il, elle ne fera que me précéder à +Lestang, et mon empressement à la revoir diminuera mon regret de me +séparer des ruines de ma belle villa.--La déesse fut traitée en personne +délicate pour le coucher, et qu’on ne pouvait trop prémunir contre les +cahots du voyage. Emmaillottée d’étoupes, de chiffons, de couvertures de +laine, on fit reposer mollement son beau corps sur un matelas +fraîchement cardé. Avant qu’on recouvrît son visage, je me penchai sur +elle pour la regarder. Sa figure me parut grave et noble, mais +bienveillante. Il était clair qu’elle ne m’en voulait pas. + +Un mois plus tard, j’étais à lui. + + + + +DEUXIÈME PARTIE + + + + +I + + +Je crois avoir souvenance, monsieur l’abbé, qu’au lendemain de mon +mariage je partis pour l’Angleterre, où je séjournai deux mois; mais ne +me demandez pas comment le pays est fait, ne me questionnez ni sur les +parcs ni sur les châteaux. Je suis à peu près certaine qu’on y trouve +des Anglais; mes informations ne vont guère plus loin. Il est des +moments où le cœur est si occupé que sentir est toute la vie; tout autre +exercice de l’âme est suspendu, notre passion seule a des yeux et des +oreilles, les choses de ce monde défilent confusément devant nous comme +les visions d’un songe, et nous n’apercevons nettement que ces fantômes +qui sont en nous. + +Je ne veux pas dire que mon esprit demeurât inactif, mais il ne +travaillait qu’au service de mon cœur. Que m’importait l’Angleterre? +J’étudiais Max. Étrange situation que d’ignorer ce qu’on aime! Cette +obscurité plaît d’abord; le cœur s’y promène comme à tâtons, se +promettant mille surprises, agité de l’attente de perpétuelles +nouveautés; l’inconnu, n’est-ce pas l’infini? Mais, si l’amour est un +enfant de la nuit, la nature l’a condamné à chercher tôt ou tard la +lumière, dût la lumière le tuer. L’heure a sonné, et le charme du +mystère se change en tourment; on s’effraye de son bonheur, il faut à +tout prix s’assurer de ce qu’il vaut, et savoir ce qu’on possède, et +compter pièce à pièce son trésor, quitte à gémir de son indigence et à +contempler tristement ses mains vides. Qu’elle est vraie l’histoire de +la Psyché! Elle s’est levée, elle allume sa lampe d’une main timide, le +cœur lui bat. A qui s’est-elle donnée? Devra-t-elle rougir de ses joies? +N’ont-elles point laissé sur son front quelque souillure secrète!... +Elle s’avance en tremblant, elle frissonne, elle se penche... Oh! que le +Dieu s’évanouisse, pourvu qu’il reste un homme! + +Et voilà comme il se fit qu’après huit jours de paisible, de délicieux +sommeil, mon âme s’éveilla, et dans son inquiétude scruta jusqu’au fond +le mystère de son bonheur. Je fus bientôt rassurée; je pouvais admirer +ce que j’aimais. J’eus beau chercher, je ne découvris dans mon seigneur +et maître rien qui démentît la noblesse de son visage. Il était, comme +dit le sage, «de cette race dont les regards sont altiers et les +paupières élevées.» Il avait de l’orgueil et point de sottes vanités, il +était généreux dans ses dégoûts comme dans ses goûts; en toutes choses, +il aimait le grand et n’appréciait dans l’art comme dans la vie que ce +qui lui donnait l’idée d’une force qui se déploie. Peut-être +regardait-il avec trop d’indulgence les grands vices qui s’avouent, les +passions de haut vol et qui ont des serres pour s’attacher à leur proie; +mais autant il admirait les audacieux, les combats à outrance, les grand +coups d’épée, fussent-ils frappés dans l’eau, autant il méprisait les +petits hommes, les petits calculs et les petits moyens. Le plus souvent +il s’en exprimait sur le ton d’une ironie dédaigneuse; mais parfois je +sentais percer dans son accent comme un frémissement de colère qui +rendait son regard un peu farouche; dans ces moments, je l’adorais. +N’affectant rien, il condamnait le mensonge comme une bassesse. J’aurais +pu lui faire toutes les questions du monde, il m’eût répondu sans +déguisement et sans détour; mais je n’avais garde, j’avais juré dans ma +sagesse que jamais je ne serais jalouse du passé. + +Vous m’avez souvent dit, mon père, que s’il est quelque chose de divin +dans l’Évangile, c’est cette foi dans la vie nouvelle que la terre avait +ignorée pendant des siècles et qui a rajeuni comme par miracle son vieux +cœur desséché: «Pierre, Pierre, dit à l’apôtre une voix céleste, ne +regarde pas comme souillé ce que Dieu lui-même a purifié!» Heureux +assurément qui s’élance de plein vol à la vérité! Heureux aussi et plus +cher peut-être à l’éternelle bonté celui qui n’atteint les sommets +sacrés qu’après avoir gravi en trébuchant cet escalier sombre, étroit, +taillé dans l’âpre rocher de la vie et dont chaque degré est une erreur! +Moi, jalouse du passé! Non! j’étais résolue à mourir sans avoir connu +cette sotte maladie, ce tourment des âmes vaines qui se font une idole +de leurs chimériques ennuis. Que pouvais-je craindre? Max était d’un +caractère trop bien trempé pour que les désordres et les déceptions de +sa jeunesse eussent abaissé ou flétri son âme. Son sourire en faisait +foi, son sourire fier et doux, et ses grands yeux dont le regard était +demeuré limpide, yeux de faucon qui ont lié amitié avec le soleil et qui +semblent boire la lumière. Par instants, j’y voyais passer un nuage de +mélancolie, et, l’entendant soupirer, je lui disais à part moi: «Je te +comprends, tu te plains tout bas de tes années perdues et des chimères +qui t’ont séduit; ce qu’il t’en a coûté d’efforts pour contenter tes +caprices d’un jour eût suffi à l’accomplissement d’un grand dessein, +peut-être d’une grande destinée, et tu pouvais employer à vivre le temps +que tu dépensas à rêver la vie. Rassure-toi, regarde, me voici; je ne +suis rien, mais je t’aime et je t’apporte l’espérance d’une seconde +jeunesse.» + +O mon père, quelle confiance j’avais dans l’avenir! Je croyais à un +pacte scellé dans le ciel et je ne doutais pas que l’ordre éternel des +choses ne fût d’intelligence avec nous. Nos deux âmes, me semblait-il, +avaient été créées l’une pour l’autre; depuis longtemps elles se +cherchaient, elles s’appelaient à travers l’espace; une main divine +l’avait amené dans mon désert, où je l’attendais sans le connaître. Et +maintenant il allait goûter auprès de moi les délices pures d’un +sentiment tout nouveau pour lui, je veux dire cette sorte de passion +tranquille ou de calme passionné qui est la perfection du bonheur, car +je n’exigeais de lui ni transports ni adorations, et je me gardais +d’envier aux idoles qu’il avait encensées leurs triomphants autels et +ces hommages dont se repaît l’orgueil des déesses. Non, non, je ne me +souciais pas d’être adorée, et l’amour que je réclamais de son cœur est +celui que ressent le voyageur poudreux et altéré pour l’humble source de +montagne qu’il découvre à l’un des tournants du chemin; il y trempe son +front et ses lèvres, et, se sentant renaître, il bénit en silence cette +onde fraîche que le creux d’un rocher réservait à sa soif. + +Je me souviens qu’un soir (c’est mon plus cher souvenir de Londres) Max +se préparait à sortir; nous étions attendus je ne sais où, mais, me +trouvant lasse, je le priai d’aller seul. Il fit quelques pas, puis se +ravisant, ordonna qu’on dételât, et revint s’asseoir près de moi. La +neige tombait à gros flocons; nous avions clos volets et rideaux; un bon +feu flambait dans l’âtre. «On est bien ici», dit-il en me regardant; et, +le bien-être déliant sa langue, il devint expansif et parla plus en un +soir qu’il n’avait fait en huit jours. Il me conta les aventures de son +enfance. Sa franche gaieté me dilatait le cœur. Quels bons rires! +Bientôt plus sérieux, mais toujours serein, il se prit à rêver tout +haut, discourut de la vie, de ses illusions, de ses orages, de la +sagesse qu’il avait apprise à cette rude école, et qu’il faisait +consister dans l’art d’oublier et le courage d’espérer. Je l’écoutais +avec ravissement, et tout en écoutant je pensais à ces grands sapins de +mon Jura que l’effort des tempêtes n’a pu courber, ou, remontant plus +haut dans mes souvenirs, à ces falaises escarpées des bords de l’Océan +qui, insouciantes de la vague qui les ronge, contemplent fixement +l’immense horizon et semblent respirer des douceurs inconnues dans le +souffle amer et agité des flots. Notre entretien se prolongea bien avant +dans la nuit; nos genoux se touchaient, nos yeux se cherchaient sans +cesse, nos deux cœurs avaient pris l’accord et le tenaient; par +intervalles, enivrée de ma joie, je croyais entendre au-dessus de nos +têtes le battement d’ailes et le chant d’une hirondelle, douce messagère +qui nous annonçait les grâces d’un éternel printemps. + +A la vérité, cette soirée fut unique en son espèce; on ne peut toujours +entendre chanter l’hirondelle, mais je savais qu’elle n’était pas loin. +Et puisqu’il faut que le bonheur ait toujours une ombre, je n’avais +qu’un souci, encore n’était-il pas cuisant. Si j’étudiais Max avec une +infatigable attention, j’aurais voulu que de son côté il fût plus +curieux. Je lui reprochais un excès de confiance; il était trop sûr de +son fait: on eût dit qu’il me connaissait de longue date, que j’étais +déjà pour lui une aimable habitude, qu’il n’avait plus de découvertes à +faire, plus de secrets à deviner, plus de surprises à espérer ou à +redouter, et j’étais tentée de lui dire: + +«Seigneur, Isabelle est une femme, et c’est une chose assez compliquée +qu’un cœur de femme. Souciez-vous un peu plus de l’inconnu!» + +Que vous dirai-je? Je lui reprochais aussi de respecter trop ma liberté. +Il ne me contraignait sur rien; son consentement, son approbation +m’étaient acquis d’avance. Tout ce que je faisais était bien fait, je ne +pouvais lui déplaire. Ni questions, ni exigences, c’était pousser trop +loin la discrétion, et ma liberté me gênait. Je désirais moins de +complaisance et qu’il trouvât parfois à redire à mes caprices, à mes +manières ou même à la couleur de mes robes. Le véritable amour est avide +de servitude: la dépendance est si douce quand on se sait aimé! + +Un soir que je le consultais sur ma coiffure, il me répondit: + +--Faites ce qu’il vous plaira; vous êtes une femme accomplie. + +--N’est-ce pas un fait accompli que vous voulez dire? lui repartis-je en +souriant. + +Il me prit la main, la baisa et me dit: + +--Gardez votre esprit pour le monde; je ne veux avoir affaire qu’à votre +cœur.» + +Nous retournâmes à Paris dans les premiers jours de janvier. A peine +arrivée, je me sentis enlever par un tourbillon dont je fus étourdie, et +je regrettai les longues heures de désœuvrement dont j’avais joui en +voyage. Le monde ne convient pas aux cœurs sérieusement occupés, car il +est lui-même une occupation et une affaire, et c’est ainsi qu’il faut le +prendre quand on veut véritablement s’y plaire. Ceux qui ne lui +demandent que d’amuser leur ennui et de les distraire d’eux-mêmes ne +tardent pas à s’en lasser; ses plaisirs sont monotones, ses fêtes se +ressemblent toutes: elles tournent toujours dans le même cercle que leur +tracent les conventions et la tyrannie de la mode. Une imagination vive +trouve plus de ressources dans les circonstances les plus ordinaires de +la vie domestique: libre de toute gêne, elle s’en empare pour les varier +à l’infini, et se livre au bonheur de faire de rien quelque chose. +J’avais huit ans quand on me fit présent d’une belle poupée de ma taille +qui représentait une princesse chinoise. Superbement attifée, elle +m’enchanta pendant quelques jours; mais ce beau zèle se refroidit, le +sourire chinois était toujours le même, et je reportai toutes mes +tendresses sur un méchant bâton que j’enveloppais dans un vieux châle et +que je berçais en chantant, complaisante poupée avec laquelle je ne +connus jamais l’ennui, car elle avait à toute heure l’âge et la figure +que je voulais. La princesse ne savait que le chinois, le manche à balai +parlait toutes les langues, me donnait des nouvelles de tous les pays, +et dans sa société je faisais tout le tour du monde et de la vie. Ce que +nous aimons dans les choses, mon père, c’est ce que nous y mettons. + +De ceci je conclus qu’il ne faut pas demander au monde de nous amuser; +ce n’est pas son métier, et il a raison de prétendre qu’on le prenne au +sérieux. Pour l’aimer, il faut regarder ses fêtes comme des joutes à fer +émoulu, il faut porter dans ces mêlées toutes ses passions avec soi, il +faut y courir des hasards, il faut que l’ambition, la vanité, le désir +de plaire se chargent d’intéresser la partie, il faut en toute rencontre +avoir quelque chose à perdre ou à gagner. Je conviens que pour +l’observateur désintéressé le monde est encore un spectacle fort +captivant; mais c’est à la condition que ce curieux qui ne veut pas +jouer connaisse toutes les règles du jeu, qu’il puisse suivre toutes les +parties, qu’il devine d’un coup d’œil les enjeux engagés, que sa +clairvoyance ne soit dupe d’aucune grimace, qu’elle déchiffre les +visages à livre ouvert, démêle à travers l’indifférence affectée les +inquiétudes et les prétentions, et sache découvrir sous les grâces du +sourire les amertumes d’un désir condamné ou le désespoir d’une vanité +aux abois. Une telle science demande au moins un léger apprentissage, et +l’état d’apprenti n’a rien qui flatte l’amour-propre. Dans la première +jeunesse, la naïveté d’une novice est un charme de plus; à vingt-quatre +ans, elle touche au ridicule. Tant de petits propos et de petites ruses +de guerre, tant de secrets à deviner, tant de riens qui pour les adeptes +étaient des événements, tant de demi-mots qu’un sourire achevait, tant +d’allusions détournées, de sous-entendus et de sous-ententes me +faisaient tourner la tête; je déplorais mon ignorance et gémissais +profondément sur mon néant. A vrai dire, je sentais bien que mon +noviciat ne serait pas long et que j’aurais bientôt appris une langue +qu’on m’avait parlée dans mon enfance. J’avais de la facilité, du talent +naturel; mais que peut l’aptitude sans le zèle? S’il était dans mon +caractère d’aimer quelque jour le monde, qui sait? peut-être de l’aimer +trop, car je suis curieuse et j’ai le goût des spectacles, le moment +n’était pas encore venu; mes pensées m’entraînaient ailleurs: je rêvais +d’hirondelles; les va-t-on chercher dans les salons? + +Ajoutez qu’à bonne intention Mme de Ferjeux n’avait rien négligé pour +accroître l’embarras de mes débuts. En me quittant, elle m’avait promis +de donner du cor; elle avait tenu parole et annoncé mon existence à son +de trompe; l’univers n’en pouvait ignorer, et Dieu sait comme elle avait +surfait sa découverte! Jugez si la prétendue merveille fut dès l’abord +analysée, discutée, et passa par l’étamine! Quelle était donc cette +étonnante personne qui avait su se faire épouser du plus beau et du plus +désiré des marquis? Par quels attraits vainqueurs avait-elle dompté ce +cœur rebelle? A quel mérite transcendant avait-il sacrifié ses +répugnances bien connues pour le mariage...? «Ah! la voilà! C’est donc +elle! Sans contredit, elle n’est ni difforme ni contrefaite: +accordons-lui de beaux yeux, de belles mains, une taille; mais après +tout...» + +Je vous épargne, monsieur l’abbé, le détail de tous ces _mais_; la +liste, je pense, en était longue. Songez d’ailleurs que, dans le cercle +de personnes que je fréquentais d’ordinaire, mon bonheur excitait plus +d’une secrète jalousie. Par sa naissance, sa fortune, la supériorité de +son esprit, l’éclat même de ses aventures, qui l’avaient mis en vue, M. +de Lestang était un trop grand et trop brillant parti pour n’avoir pas +été le point de mire de bien des ambitions, et, parmi les femmes +influentes de qui dépendaient mes premiers succès dans le monde, il +était deux ou trois mères en quête de gendre qui avaient tout mis en +œuvre pour faire tomber ce beau coq de bruyère dans leurs filets. Quelle +bienveillance pouvais-je attendre de ces convoitises déçues? +N’étaient-elles pas intéressées à prendre ma plus juste mesure, sans me +faire grâce sur rien? Les vraies Parisiennes ont des rapidités de coup +d’œil que rien n’égale; je m’en apercevais à mes dépens, plus d’une fois +je me sentis comme enveloppée tout entière dans un regard qui, dans une +seconde, me parcourait des pieds à la tête et me réduisait en cendre et +en fumée. + +Je sais bien qu’il est toujours permis d’en appeler de ces prompts +jugements, mais je n’ai jamais aimé à plaider ma propre cause; les +malveillants me resserrent en moi-même, et mon premier mouvement est de +me retrancher dans une froide réserve et dans mon insouciance naturelle +à l’égard de l’opinion. «Il en sera ce qui vous plaira.» Cette réponse +est bientôt faite, un regard suffit. Toutefois la marquise de Lestang +avait plus sujet qu’Isabelle de Loanne de se soucier des impressions de +la galerie; il pouvait lui importer que le monde la jugeât digne du +choix auquel elle devait son bonheur. Chez les hommes, l’amour est +toujours lié à l’orgueil de la possession, et il ne m’eût pas fâché que +Max se sentît flatté dans sa vanité de propriétaire. Qu’en pensait-il? +Bien habile qui l’eût deviné, bien audacieux qui eût osé le lui +demander. Au spectacle, dans les bals, partout, il portait sur son front +le mystère d’un cœur impénétrable, et tenait toutes les curiosités à +distance par les grâces de son ironie ou par les hauteurs presque +orientales de son indifférence. Dans le tête-à-tête je le retrouvais +aimable, affectueux, gai par éclairs, le plus souvent un peu grave, mais +toujours attentif à mes désirs et empressé à les satisfaire. + +Un matin Mme de Ferjeux vint me surprendre presque au saut du lit. Elle +était dans une agitation si extraordinaire que je crus à un +malheur.--Avait-on attenté à ses jours? Son banquier était-il en fuite? + +«Ma pauvre enfant, s’écria-t-elle d’un ton tragique, le péril est en la +demeure, avisez au plus tôt, ou tout est perdu. Vous avez manqué votre +entrée. Dieu sait pourtant si j’avais plaint mes peines pour vous +ménager un triomphe! Avec votre beauté de l’autre monde, avec vos airs +de Galatée, vous pouviez faire fureur, et il ne tenait qu’à vous d’être +l’une des reines de la saison; mais qu’est-ce que la beauté sans la +manière de s’en servir? J’en conviens, tout ce qui a des yeux d’artiste +racle la guitare en votre honneur, et vous avez un petit groupe +d’admirateurs très-fervents. En revanche, les puissances et les +dominations sont contre vous; on vous discute, on vous accommode de +toutes pièces. Bref, il s’est formé une cabale à laquelle par malheur +vous vous plaisez à donner prise. De grâce, ma chère, secouez un peu +votre indolence. Je vous observais l’autre soir: pas un geste, pas un +regard qui marquât l’envie de plaire... Mais de quoi vous servent mes +conseils? Je vous avais prévenue que c’est par les vieilles femmes qu’on +réussit le plus sûrement dans le monde; il faut à tout prix en avoir une +dans sa manche; c’est une règle infaillible, retenez-la pour votre +gouverne. Voyons, répondez-moi, n’avais-je pas recommandé à vos +empressements Mme de C...? Cette bonne vieille duchesse a l’esprit +d’intrigue, et elle a passé sa vie dans les sapes; mais elle exige avant +tout qu’on ait l’air de croire à ses sentiments. Quelques chatteries +auraient suffi pour la gagner; d’un petit air contrit, avec quelques +larmes dans la voix, vous lui auriez peint vos embarras de débutante, +vos mortelles inquiétudes, le besoin pressant que vous aviez de ses bons +avis, de ses bons offices... Je l’entends vous répondre de son ton +mielleux: Ma belle enfant, je suis toute à vous. Et une fois sous son +aile vous pouviez tout braver. C’est une clef de meute; elle s’entend à +faire valoir ses protégées et les défend comme son bien; malheur à qui y +touche? Cette bonne femme a des épigrammes qui, comme les remords de +lady Macbeth, tuent le sommeil. + +--J’en suis désolée, madame, interrompis-je; mais la duchesse ne me +plaît pas. + +--Qu’elle vous plaise ou qu’elle ne vous plaise pas, est-ce là la +question? repartit-elle en bondissant sur sa chaise. Voyez un peu le +beau raisonnement! Ne dirait-on pas qu’on est dans ce monde pour y +chercher son plaisir? Voilà de ces enfantillages qui me feraient douter +de votre bon sens. Sachez, ma chère, qu’il n’y a que les sots qui voient +le bonheur dans l’absence des peines.» + +Il me fallut subir une rude mercuriale dont Max, qui survint, entendit +les derniers mots. Il dit à la baronne d’un ton narquois: + +«Je vous prie, madame, ne grondez pas Isabelle. Est-ce sa faute si elle +ne saisit pas comme vous la vie par ses côtés héroïques? + +--A mon tour, je vous prierai de ne pas gronder Mme de Ferjeux, lui +dis-je en riant. On excuse le dépit d’un auteur dramatique qui vient de +faire un four. + +--Moquez-vous l’un et l’autre tant qu’il vous plaira, répondit-elle. +J’aime votre femme, mon beau monsieur; je veux son bonheur, et je sais +que si elle ne plaisait qu’à vous seul, elle ne vous plairait pas +longtemps.» + +Pour me débarrasser de ses conseils et de ses remontrances, je passai +humblement condamnation, et je lui promis de faire tout ce qui lui +plairait, et que ce jour même j’irais voir la duchesse de C... + +Dès qu’elle fut partie: + +«Eh bien! qu’en pensez-vous? demandai-je à Max. A-t-elle tort? a-t-elle +raison? + +--Tout dépend du point de vue, et j’estime que, selon les cas, tous les +points de vue sont bons. + +--Voilà une réponse qui ne vous compromettra pas.» + +Quinze jours plus tard nous étions à un bal d’ambassade. Je ne sais si +la duchesse de C... avait abaissé sur moi des regards propices; mais +depuis quelque temps j’étais plus entourée, plus fêtée, et je voyais +grossir le petit nombre de mes admirateurs. Ce soir-là, vers minuit, je +quittai pendant un quadrille la galerie où l’on dansait, et je me +réfugiai dans un petit salon. J’y fus suivie par un artiste célèbre qui, +de prime abord, avait pris rang parmi mes plus chauds partisans. +L’entretien s’engagea; peu à peu quelques personnes s’y joignirent; un +petit cercle se forma autour de nous. J’étais gaie, animée; on +paraissait me trouver de l’esprit, je crois vraiment que j’en avais; le +bruit lointain d’une musique douce excitait mon imagination et la +berçait d’idées riantes et flatteuses; sur tous les visages qui +m’environnaient, je lisais une vive curiosité mêlée d’admiration; j’eus +un petit triomphe dont je savourais la douceur, quand soudain, à +quelques pas derrière moi, une femme qui traversait la chambre pour +sortir prononça d’une voix aigre ces mots dont je ne perdis pas une +syllabe: + +«Le beau marquis a l’humeur sombre; il est occupé à faire des +comparaisons.» + +Quel était ce marquis? A qui en voulait cette voix aigre? J’eus assez +d’empire sur moi-même pour ne pas me retourner, pour continuer à causer +et à sourire. Le quadrille fini, je rentrai dans la galerie, et après +quelques pas je découvris Max appuyé contre un pilastre. Il avait +effectivement l’air sombre et les sourcils contractés; il était absent +du bal; à quoi pensait-il? Dès qu’il m’aperçut, il changea de visage et +vint au-devant de moi en souriant. + +«Je suis fatiguée, lui dis-je, partons.» + +En voiture, il s’aperçut que j’avais des frissons. J’alléguai le froid +qui m’avait saisie et le laissant m’envelopper dans mes fourrures. Après +un silence: + +«Vous êtes-vous amusé ce soir? lui demandai-je. + +--Moins que vous, je pense. Il m’a paru que vous étiez fort recherchée. +Mme de Ferjeux sera contente de vous; pour la première fois vous avez +été brillante. + +--Vous êtes bien bon; mais vous me regardiez donc? + +--Vous n’en douteriez pas si vous aviez eu le loisir de vous occuper un +peu de moi; le tourbillon vous emporte, et je commence à craindre que +Mme de Ferjeux ne vous ait trop bien catéchisée. + +--N’en croyez rien, lui répondis-je. Il est possible que l’hiver +prochain le monde me plaise, mais pour le moment je n’ai que faire de +lui. Oserai-je vous dire à quoi je rêve nuit et jour? Au château de +Lestang. Je ne sais qu’y faire, mais je meurs d’envie de le voir.» + +Il fit un geste de surprise. + +«En février, dit-il, y pensez-vous? Et le mistral!» + +Il y avait tant de douceur dans son accent, qu’entourant son cou de mes +deux bras: + +«Que m’importe le mistral! lui dis-je, là-bas tu m’appartiendras tout +entier.» + +Il me regarda un instant en silence, se décida à sourire et me dit: + +«Je ferai ce qu’il vous plaira.» + +Je renonce à vous peindre l’étonnement profond et la violente +indignation qui s’emparèrent de la baronne quand elle eut vent de nos +projets. Elle refusa d’abord d’y croire. Avait-on jamais ouï pareille +extravagance? Quitter Paris au cœur de l’hiver pour aller s’enterrer en +province! Ce n’était pas une retraite, c’était une fuite, une déroute. +Qu’en dirait-on? J’allais me perdre sans retour... Lorsqu’elle eut +reconnu que ma résolution était prise, elle s’emporta tout de bon; pour +la première fois je la vis vraiment en colère. Elle me déclara sur son +ton de fausset que ma folle équipée aurait les suites les plus funestes, +que Max ne tarderait pas à deviner mes secrets motifs, qu’il ne verrait +plus en moi qu’une petite fille sauvage à qui le monde fait peur, qu’il +n’en avait pas pour trois mois à m’aimer, que c’en était fait de mon +bonheur, que pour sa part elle me retirait à jamais son affection, et +qu’elle serait contente, très-contente de me savoir la plus malheureuse +des femmes. + +Là-dessus, quand elle eut bien exhalé sa bile, elle me tourna le dos +sans vouloir me donner la main, et partit comme un coup de vent. On eût +dit Mme Pernelle sortant de chez Orgon. + + + + +II + + +Tout est si incertain dans la vie qu’on n’est jamais sûr d’avoir raison. +A peine fus-je montée dans le wagon qui allait nous emporter vers le +Midi qu’il me vint des doutes, des inquiétudes. Nous partîmes; la nuit +fut humide et froide, je ne pus dormir; j’avais beau faire, les +sinistres prédictions de Mme de Ferjeux me trottaient dans l’esprit. Je +croyais voir ses grands gestes, ses yeux étincelants de colère; +j’entendais sa voix glapissante... «Une fuite, une déroute!» avait-elle +dit. Oui, ce brusque départ était une fuite, je fuyais les comparaisons. +Quoi! sur un mot?... Heureusement Max ne se doutait de rien; mais +n’était-il pas homme à tout deviner? Une voix intérieure m’avertissait +que la peur est une mauvaise conseillère, et qu’en toute rencontre le +meilleur parti à prendre est celui qui coûte le plus. + +Il fallut nous arrêter à Lyon. Max comptait y trouver des lettres de son +intendant, qui devait le prévenir que tout était prêt pour nous +recevoir; elles se firent attendre deux jours. Enfin, le 8 février de +bon matin, nous nous remîmes en route; partout régnait un brouillard +épais et glacé. Malgré les assurances de Max, je ne croyais plus au +soleil du midi, mon imagination découragée se représentait Lestang comme +un autre Louveau; elle l’entourait des brumes, des sapinières et des +mélancolies du Jura. Je voyais un château sombre, froid; cernés par la +neige ou la pluie, nous passions nos longues journées au coin d’une +grande cheminée qui fumait; nulle distraction, pas un sourire de la +nature. Que serait-ce si quelque jour, à un geste, à un regard, j’allais +découvrir que Max regrettait Paris, et que je visse s’amasser sur son +front un nuage d’ennui? Cette idée me faisait frémir; je déplorais mon +imprudence, et une phrase de roman me revenait à l’esprit: «Toutes les +années de la vie dépendent d’un jour.» + +A quoi tiennent souvent nos espérances et nos craintes! Insensiblement +le temps s’éclaircit; à Vienne plus de brouillard. Sur le revers d’un +fossé, j’aperçus de grandes touffes d’ajoncs marins qui étalaient leurs +fleurs jaunes. Je n’eus que le temps de les saluer; mais il me sembla +que du fond de ces belles corolles le printemps me regardait, et je crus +entendre chanter l’hirondelle. «Te voilà donc! pensai-je. Ne me quitte +plus!» Max lisait, sommeillait, ou de temps en temps me regardait d’un +air railleur. Je détournais la tête et reportais les yeux sur les eaux +grises du Rhône qui coulait à notre droite, sur les peupliers et les +oseraies de ses rives, sur ses îles sablonneuses, sur ses villes +fièrement campées ou coquettement assises au débouché de chaque étroite +vallée qui apporte au grand courant un affluent de plus, torrents +obscurs que leurs vieilles tours et leurs vieilles églises voient +accourir du fond des montagnes pour chercher, en se mêlant au fleuve, de +plus grandes destinées; fier de ses conquêtes, le fleuve les accueille +avec majesté et les emporte en triomphe à la mer. D’instant en instant, +les contours des objets devenaient plus distincts; les montagnes de +l’Ardèche avec leurs rochers, leurs vignes dépouillées et leurs forêts +de chênes, promenaient devant mes yeux des paysages blonds d’une douceur +charmante. Les rochers attendaient avec confiance le soleil, comme on +compte sur une vieille amitié d’enfance. Enfin il parut; son premier +regard éclaira un bouquet de pins et un berger qui s’en allait le long +d’un chemin creux, poussant ses moutons devant lui. Au delà de Valence, +le ciel se découvrit entièrement, et comme par un coup de baguette les +nuages se replièrent de toutes parts sur la ligne de l’horizon. Tout +m’annonçait que nous avions changé de zone et de climat. L’air avait +cette douceur caressante que dans le Jura juin seul peut lui donner; la +campagne semblait se réjouir dans la clarté. Mes yeux et mon cœur se +baignèrent dans cette lumière limpide; il se fit en moi un rassérénement +subit, et je recommençai à m’applaudir de ce voyage, dont je m’étais +repentie pendant deux jours. + +«Le monde, me disais-je, s’était mis trop tôt entre lui et moi. Max ne +me connaît pas encore, il ne sait pas tout ce que je peux pour son +bonheur. Je veux qu’il apprenne à sentir le prix de l’amour véritable +dont il n’a connu que l’ombre, de cet amour qui seul est complet, parce +que seul il met tout en commun, les destinées comme les sentiments, qui +seul aussi sait allier la dignité à la passion, et qui est d’autant plus +avide de dévouement qu’il est plus jaloux de ses droits. Dans la +retraite et le silence, nous nous rendrons nécessaires l’un à l’autre, +la vie intime nous dira tous ses secrets, nous amasserons heure par +heure un trésor de souvenirs qui ne seront qu’à nous, et nos deux âmes +se lieront d’une si étroite habitude que rien ne les pourra désunir.» + +Nous quittâmes à Donzère le chemin de fer et le Rhône. Pendant que nous +déjeunions, je vis arriver devant l’auberge deux chevaux bais qu’un +domestique nous amenait de Lestang. Je ne fus pas longtemps à ma +toilette, et m’élançai au galop sur la grande route blanche qui +déroulait devant moi son ruban. Cette route, qui remonte la rive droite +de la Berre, court au pied de roches buissonneuses dont elle accompagne +les contours. Ivre d’air, de soleil et de je ne sais quelle gaieté +sauvage que je n’avais jamais ressentie, je faisais caracoler mon +cheval, je le forçais de franchir les échaliers et les fossés. Plus +d’une fois Max s’effraya de mes témérités.--«Sur mon honneur, me +cria-t-il, vous êtes une incomparable écuyère!»--Incomparable! c’était +bien le mot que j’espérais. + +En passant au galop le long du monticule qui domine Valaurie, je vis +courir à ma gauche comme un nuage de gaze argentée: c’était un verger +d’oliviers, les premiers que j’eusse vus. Ce fut une date dans ma vie, +et dès cet instant je pris en affection cet arbre dont le feuillage aux +teintes changeantes reflète fidèlement l’humeur du ciel: par un temps +couvert, l’ombre qu’il répand est pesante, couleur de plomb ou +d’ardoise; mais que le soleil paraisse, il revêt soudain une légèreté +aérienne et semble s’imprégner, selon les heures, d’une poussière d’or +ou d’argent. Ce jour-là, les oliviers de Valaurie étaient gais comme +moi, et je les vis répondre à mon sourire. + +Au delà de Valaurie, le pays devient plus aride; à droite, sur le bord +de la rivière, on aperçoit des plantations de ces grands roseaux dont on +fabrique les claies pour les vers à soie, à gauche des friches couvertes +de bruyères que dominent d’étranges collines formées de marnes blanches +et rayées de bandes vertes et rouges du plus vif éclat, étincelante +corniche qui se détachait sur le ciel bleu. Après avoir franchi la +Berre, nous gravîmes une côte; enfin Grignan se montra avec la +singulière beauté de son rocher circulaire et taillé au ciseau, dont la +vaste plate-forme est occupée par le magnifique débris du château +seigneurial, et dont les flancs abrupts sont embrassés de tous côtés par +la ville, qui les ceint comme d’une écharpe de rues grimpantes et de +toits en désordre; mais Grignan ne nous arrêta pas: tournant bride vers +le nord, nous nous hâtâmes de repasser la Berre pour nous engager dans +les collines marneuses. Un chemin montant, encaissé, raboteux, nous +conduisit à Bayonne, silencieux village dont les maisons blanches +semblaient dormir au soleil comme des lézards, et, après avoir cheminé +entre des champs d’un brun rougeâtre et un coteau boisé, je vis se +dresser devant moi, sur la crête méridionale des collines, une butte +arrondie couronnée de vieux murs d’enceinte et ombragée d’yeuses qui +mariaient leur velours émeraude à la verdure luisante du buis et au +sombre vert des genêts. Par endroits, le sol, pétri de chaux, paraissait +à nu, et ces grandes écorchures formaient au milieu des buissons des +plaques du plus pur argent.--«Voilà Lestang!» me dit Max. + +Nous arrivons. Comme nous passions près d’un abreuvoir, dont l’eau +claire repose sur un lit de mousses aquatiques, d’une petite tour que +masquaient les arbres se fit entendre un bruit argentin de cloches dont +le gai carillon annonçait ma venue à ces beaux lieux. L’émotion me +gagna; je me laissai glisser de mon cheval, et, m’appuyant contre un +arbre, demeurai quelques instants immobile. Quel tableau s’offrait à mes +regards! + +Au premier plan, entre deux promontoires de collines boisées, de grands +champs en pente douce plantés de beaux amandiers, les uns fleuris, les +autres tendant de toutes parts vers moi leurs bouquets de boutons roses +impatients de s’ouvrir; plus bas, un bois de chênes-verts que des +massifs de chênes-blancs, couverts encore de toutes leurs feuilles +sèches, marquaient de larges taches d’un rouge cuivré; plus loin la +Berre verdâtre, au lit sinueux, dont les falaises ravinées ressemblaient +à une grande fraise plissée; au delà de la Berre, le vaste plateau de +Grignan, terminé à l’ouest par le Rhône dont une vapeur argentée faisait +deviner le cours à l’horizon, et commandé au levant par les monts de la +Lance, avec leurs chênaies rougeâtres, leurs croupes tachetées de neige +et leurs enfoncements où s’amassaient des ombres d’un bleu suave et +profond. Sur ce plateau, que rayent de longues rangées de cyprès, se +dressent sur la même ligne le rocher de Grignan, et à droite le +monticule que surmonte la tour carrée de Chamaret, antique tour de +signaux que virent bâtir des temps de trouble, sentinelle perdue qu’on a +oublié de relever, et qui continue d’observer la plaine en comptant les +heures et les siècles. Sur un plan plus reculé coule le Lez entre ses +berges escarpées et ses peupliers; une ligne allongée de collines +l’accompagne dans sa fuite, et plus loin ondulent d’autres collines +encore, auxquelles succèdent les monts mamelonnés de Valréas; toutes ces +hauteurs courent en demi-cercle du levant au couchant, et s’étagent +comme les gradins d’un prodigieux amphithéâtre. Enfin, dominant tout de +sa tête altière, le Ventour, à la cime chenue et neigeuse, le Ventour, +pareil, selon le mot du poëte de la Provence, à un grand et vieux pâtre +assis parmi les hêtres et les pins sauvages, contemple à ses pieds son +troupeau de montagnes. Derrière tous ces sommets, au-dessus de la mer +invisible, flottaient de gros nuages blancs et roux semblables à des +outres gonflées de lumière, tandis qu’au sud-est, dans l’échancrure où +se dessinaient les coteaux du Rhône, je voyais la tour de Chamaret se +profiler en noir sur un ciel de nacre nuancé de rose et d’orange. + +La magnificence de ce spectacle, le contraste de cette campagne +découverte et riante avec les sites austères qu’avaient contemplés mes +yeux pendant tant d’années, la douceur du ciel et de l’air, la beauté +des teintes, la grandeur des lignes et la grâce des détails, ces +lointains, ces espaces, cette immensité que mon cœur s’efforçait +d’embrasser et de posséder, le bruit interrompu des clochettes d’un +troupeau qui broutait dans la chênaie, les fleurs naissantes des +amandiers, premier sourire du printemps, des pervenches entr’ouvertes +qui me regardaient, un subtil parfum de lavande, le frémissement des +cloches qui me souhaitaient la bienvenue et m’appelaient doucement par +mon nom; toute cette scène m’émut jusqu’aux larmes, et je dus m’appuyer +sur le bras de Max pour traverser la cour et atteindre ce seuil après +lequel j’avais soupiré. + +Digne de la vue qu’il commande, le château est une villa de la +Renaissance couronnée d’un attique; la façade, percée de fenêtres +cintrées que surmontent des mascarons et des guirlandes sculptés, est +précédée d’un perron à double rampe, à demi masqué par un massif de +cyprès et de lauriers. Max me fit faire le tour des appartements et +finit par me conduire dans la galerie où m’attendait la Némésis, +installée sur son socle de porphyre. Cette galerie vitrée, qui parcourt +toute la largeur du château, a vue au midi sur la plaine, au nord sur +les hauteurs d’un aspect plus sévère, dont Lestang occupe un poste +avancé, et que recouvrent dans toute leur étendue d’épais taillis de +chênes. + +«Je prévois, me dit Max, que cette galerie vous sera chère. Que vous +soyez triste ou gaie, vous trouverez toujours ici des paysages selon +votre cœur.» + +Je m’assis près de la statue; j’étais heureuse de la revoir. La déesse +ne semblait point dépaysée; rien de ce qu’elle voyait ne pouvait +l’étonner, les dieux sont partout chez eux.--«On m’a confiée à ta garde, +lui dis-je; accorde-moi souvent des journées semblables à celle-ci.» + +Que vous raconterais-je des premiers jours qui suivirent mon arrivée? On +a dit que les bons règnes sont les pages blanches de l’histoire. A ce +compte, l’amour heureux serait comme les bons princes; il tient les +événements à distance, il lui plaît que le temps soit vide, il a en +lui-même de quoi le remplir; tout ce qu’il demande à la vie, c’est de +fournir des circonstances à son bonheur, et ce bonheur se réduit le plus +souvent à la joie de se sentir et de respirer. + +Le temps fut beau; par moments le ciel se brouillait, mais notre soleil +de Provence, ce grand mangeur de nuages, dévorait en un instant toutes +ces brumes, ou, s’il pleuvait pendant quelques heures, je ne tardais pas +à voir l’horizon s’éclaircir et une bande de lumière glisser au loin sur +le penchant d’une colline dont elle détachait les contours. Nous étions +souvent en course. Max me fit visiter en détail tout son domaine, qui +est considérable. Dans ce pays, les fermes, qu’on appelle des _granges_, +sont d’ordinaire bien situées, toutes bâties en pierre, couvertes en +briques, et quelques-unes, avec leurs tourelles et leurs portes voûtées, +ont une assez grande tournure; pas une chaumine, pas une cabane de bois; +les carrières abondent, et les matériaux sont à pied d’œuvre. Tout dans +nos excursions me plaisait; je ne savais que préférer, les taillis et +les landes qui entouraient Lestang et nos belles collines blanchâtres +ombragées de chênes-kermès, de genévriers grisâtres, d’yeuses, et qui +sont si bien tapissées de lavande, de thym, de mélisse, qu’on n’y peut +faire un pas sans parfumer l’air autour de soi,--ou au delà de la Berre +le grand plateau onduleux et accidenté avec ses mûriers, ses vignes +basses sans échalas, ses champs de garance relevés en billons, ses +buttes de molasse noire ou jaunâtre toute fendillée et crevassée que +décorent à l’envi le buis, le narcisse, la violette et la fraîcheur des +mousses, ses bouquets de chênes au sombre couvert sous lesquels on voit +s’enfuir un chemin poudreux qui semble chercher aventure, ses ruisseaux +au large lit caillouteux dont l’eau paresseuse se traîne en murmurant +parmi les oseraies, ses granges éparses encadrées de figuiers et de +lauriers, ses villages en pierre aux toits plats qui se donnent des airs +de ville, tous perchés sur des rochers ou des terrasses, tous ceints de +murailles délabrées, surmontés d’une vieille tour, et où tout retrace le +souvenir d’anciennes franchises, d’antiques fiertés bourgeoises qui +savaient se garder et se défendre. + +Mais ce qui me plaisait plus que tout le reste, c’est la beauté de la +lumière, qui est l’âme d’un paysage et donne à tout la vie et le charme. +Pour mes yeux accoutumés aux grisailles du Jura, à ses fonds tour à tour +trop voilés ou trop crus, cette limpide lumière du midi était une +révélation pleine d’enchantements. Unissant la douceur à la force, elle +accentue les formes, et du même coup les pénètre d’une grâce aérienne; +elle se dégrade par des passages insensibles, s’enrichit de mille +reflets, module à l’infini sans sortir du ton et fond tous les +contrastes dans une divine harmonie où chaque objet, chaque couleur fait +sa partie de concert. En même temps cette magicienne multiplie les +plans, les détache, les découpe, les nuance, met le regard en possession +de l’immensité. Par ses prestiges, un charme indéfinissable s’attache à +un rocher nu, à un maigre buisson des premiers plans dont elle accuse le +relief et dont l’ombre portée ajoute une nuance de plus à la teinte +générale; par elle aussi, les lointains se détaillent, s’animent, et les +contours des montagnes, comme les nuages, au lieu de s’appliquer sur +l’horizon, en ressortent et laissent entre le ciel et eux de l’air, du +vide et comme une profondeur où le rêve peut déployer ses ailes. Il est +facile d’agir par le vague sur notre imagination; mais trouver dans +l’harmonie le secret de l’infini et nous faire rêver en nous montrant +tout, c’est l’effort suprême de l’art et le triomphe des grands poëtes +du midi. Leur premier maître fut leur soleil. + +Quelquefois Max me raillait doucement sur mon enthousiasme. + +«Ne vous croyez pas en Grèce, me dit-il un jour. Nos ruisseaux ne +coulent point entre deux haies de lauriers-roses; nos orangers sont des +mûriers, et le buis nous tient lieu de myrte. Par un temps calme, nos +jours d’hiver ont une douceur printanière; mais craignez le mistral, +vous savez ce qu’en pensait Mme de Sévigné. Quand de petits nuages +blancs flottant sur les monts de la Lance vous annonceront l’approche de +l’ennemi, croyez-moi, enveloppez-vous dans vos fourrures. Voyez plutôt +nos maigres oliviers; ils ne se hasardent à croître que dans des lieux +abrités; timides et souffreteux, ils se tapissent derrière des buttes; +remarquez aussi comme tous les arbres de ce pays s’infléchissent vers le +midi, preuve sans réplique des insultes qu’ils essuient du mistral; on +dirait des écoliers dont le gouverneur a la main prompte, et qui, en +l’entendant venir se cachent le visage dans leurs mains. Après cela je +conviens que ce plateau est superbe, d’un admirable modelé, que ces +hauteurs en gradins produisent un grand effet, et que Mme de Sévigné +avait raison de vanter ce qu’elle appelait _tous ces grands théâtres_. +J’ajoute que nos montagnes sont dans une juste proportion avec la +plaine. Ce n’est pas comme vos étroites vallées du Jura et de la Suisse, +où il faut se rompre le cou pour voir l’horizon. Ici l’on respire, et la +bordure n’écrase pas le tableau. J’aime aussi nos forêts de +chênes-verts, bien que Mme de Sévigné prétende qu’il vaut mieux reverdir +que d’être toujours vert, et comme vous j’aime surtout notre lumière. Si +l’Italie et la Grèce ont plus d’éclat, en revanche toutes nos teintes +rompues offrent une douceur et une délicatesse de nuances qu’on ne se +lasse pas d’étudier. C’est ici que commencent la Provence et le midi, et +le charme de tous les commencements est unique. Enfin je déclare +qu’exquis sont nos lapins sauvages, exquis nos moutons nourris de thym, +de marjolaine et de lavande, exquises aussi les truffes qu’on récolte au +pied de nos chênes... Oui, ajouta-t-il en souriant, les truffes et les +demi-teintes, voilà les merveilles de la Drôme. + +--Défiez-vous de votre goût pour l’analyse, lui dis-je. Il faut admirer +trop pour admirer assez, et un peu d’illusion est nécessaire au bonheur. + +--Il n’est pas besoin de s’en faire, me répondit-il galamment, pour être +heureux auprès de vous.» + +Ce fut ce même jour, je crois, qu’une nouvelle imprévue le força de +partir pour Nîmes. Il apprit par une lettre la mort d’un ami de sa +famille, M. de R..., qui lui laissait une terre de quelque valeur. Sa +présence sur les lieux était nécessaire. En partant, il me pria +très-sérieusement de ne pas m’envoler pendant son absence. Sa nouvelle +vie, disait-il, l’étonnait encore. + +«Est-il bien sûr, me dit-il, qu’à mon retour je vous retrouverai à votre +place accoutumée, dans votre bergère, près de votre fenêtre favorite?» + +J’eus peine à prendre mon parti de cette absence. Ne sachant comment +tromper mon ennui, j’imaginai de faire construire au bout du jardin un +pavillon dont Max avait lui-même dessiné le plan. Je lui avais donné à +ce sujet des conseils dont il s’était loué, conseils, disait-il, de +maîtresse-femme. Je mis aussitôt les ouvriers à l’œuvre, et plusieurs +fois le jour j’allais donner un coup d’œil à leur travail. Je désirais +que tout fût achevé avant le retour de Max; j’avais à cœur de lui donner +cette preuve de mon savoir-faire. Mes soucis d’architecte me furent une +utile distraction; mais un incident inattendu se chargea de m’en +procurer d’autres. + + + + +III + + +Un matin, étant en humeur de courir, je sortis escortée du fidèle +Baptiste, vieux valet de chambre né dans la maison et l’âme damnée de +son maître qui me l’avait laissé pour me servir d’écuyer dans mes +promenades. Je passai la Berre et me dirigeai du côté de Saint-Paul. Je +contemplais tour à tour le Ventour encapuchonné de nuages et au couchant +une cime lointaine de l’Ardèche qui découpait sur l’horizon ses rochers +glacés d’un lilas pâle et fin. Après bien des détours, au delà de +Montségur, je trouvai un site qui me ravit par ce mélange de douceur et +de sauvagerie que le midi offre seul. + +Au-dessus du chemin qu’encaissent de petits murs moussus en pierres +sèches garnis de cades et de genêts, s’élève une colline aride, âpre, +effritée, toute recouverte de cailloux et de blocs en désordre. Parmi +ces rocailles croissent de jeunes oliviers dont la chevelure grisâtre se +détache sur le vert foncé d’un bouquet de chênes de haute futaie. Le +bois dévale jusqu’au-dessous de la route qui s’enfonce sous des arceaux +de verdure dont les ombres profondes étaient tachetées d’une lumière +mate. Au travers d’une percée j’apercevais des bruyères, une cannaie aux +quenouilles frissonnantes et un toit rustique d’où s’échappait un mince +filet de fumée. Sur la lisière du bois paissait un troupeau de moutons +noirs et blancs; à leurs bêlements répondaient les cris d’une troupe de +pies perchées sur la cime des arbres. Un vieux pâtre barbu qui portait +en bandoulière une poche de serge verte, était occupé à la recherche des +truffes et poussait devant lui sa laie en la harcelant de sa gaule. Je +descendis de cheval, et j’arrivai à l’instant où l’animal commençait de +fouiller le sol avec son groin. Le pâtre le suivait de l’œil dans son +travail; dès que la truffe fut à découvert, il écarta la pauvre bête en +lui assenant un coup sec sur le nez et lui jeta quelques glands qu’elle +dévora, faible salaire de ses peines, maigre consolation pour ses +appétits déçus. Ce pâtre avait l’humeur enjouée et causante, et nous +liâmes conversation. Le caractère de nos paysans de Grignan, comme leur +pays, tient à la fois du Dauphiné et de la Provence; ils ont la plupart +une dignité douce et fière qui se met à l’aise avec tout le monde et que +relève une pointe de vivacité méridionale. En apprenant qui j’étais, le +cœur du vieux berger s’épanouit; il connaissait les êtres de Lestang, où +il avait été jadis en service; dans son français mêlé de patois, il me +parla de Max, me conta quelques anecdotes de son enfance; j’aurais passé +des heures à l’écouter. + +«Oh! le beau garçon que c’était! me dit-il, mais vif, ardent; quand la +colère le tenait, on eût dit une rafale de bise. Je vous parle +d’autrefois; ne craignez rien, belle dame; si bien marié, il ne se +fâchera plus.» + +Et là-dessus il me récita ce couplet d’une romance célèbre: + + Emai fugue duro + L’oulivo, lou vènt + Que boufo is Avènt + Pamens l’amaduro + Au poun que counvèn. + +«Si dure que soit l’olive, le vent qui souffle à l’Avent ne laisse pas +de la mûrir au point qui convient.» + +J’allais lui répondre que j’étais fort rassurée, que l’olive avait mûri; +mais une figure extraordinaire qui parut entre les chênes, au bout du +sentier, détourna mon attention. Imaginez un long corps sec et décharné, +tout d’une venue, dont la maigre échine porte un long cou surmonté d’une +petite tête pointue. A sa figure, à sa démarche, on eût pris ce +personnage pour un hidalgo castillan, pour une façon de don Quichotte +rongé de mélancolie et en quête d’aventures; ce n’était qu’un honnête +gentilhomme campagnard des environs, lequel ne rêvait point de moulins à +vent. Il s’avançait gravement, suivi de deux domestiques vêtus de gris +et précédé d’un caniche noir qui, l’oreille basse, paraissait prendre sa +part des soins de son maître. + +«Voilà M. de Malombré, me dit le berger, avec ses deux grisons et son +vilain chien truffier que la fièvre étouffe! Tant le chien que le +maître, on a dîné quand on les voit.» + +Et à ces mots, il s’en fut rappeler un de ses moutons qui s’écartait. M. +de Malombré vint droit à moi, me fit un profond salut et m’adressa un +petit compliment fort ampoulé où il me comparait à la belle Herminie +retirée parmi les bergers, car il se pique de littérature. Au bout de +chaque phrase, il souriait et soupirait, et son sourire était plus +lugubre encore que ses soupirs. Quand il eut fini, il redressa sa petite +tête au haut de son long corps et me considéra avec attention; il +semblait délibérer, se consulter. + +«Madame la marquise, reprit-il enfin, béni soit le hasard qui m’a fait +vous rencontrer! Oserai-je vous demander la faveur d’un instant +d’entretien? J’ai des choses de la dernière importance à vous dire.» + +Je pensai qu’il avait quelque vigne à vendre. + +«Je n’entends rien aux affaires, monsieur, lui répondis-je. M. de +Lestang est absent; dès qu’il sera de retour je l’avertirai de votre +désir.» + +Le ton froid dont je lui répondis le troubla; il poussa quatre soupirs +coup sur coup. + +«Vous ne m’avez pas compris, madame. J’ai à vous révéler certaines +choses... C’est à vous seule que je dois les dire... Sans doute il vous +paraît singulier... Hélas! on ne peut toujours choisir ses moments. +Croyez-moi, il est nécessaire... Il y va, madame, oui, madame, il y va +de votre bonheur.» + +Je ne savais à qui il en avait. Heureusement un incident tragi-comique +fit diversion à son embarras et au mien. Le caniche, alléché par quelque +secrète émanation de son gibier favori, s’était mis à fouiller au pied +d’un chêne. Soit que sa figure lui déplût, soit jalousie de métier, la +laie grogna, lui chercha noise. Peu endurant, le chien se fâcha; d’un +bond il se suspendit à l’une des oreilles du pesant animal, qui poussa +des cris lamentables, et qui en se débattant réussit à saisir entre ses +dents la queue touffue de son ennemi. Le berger accourut, et +administrant aux deux combattants, sans acception de personne, de +vigoureux coups de gaule, il parvint à les séparer. Puis, un peu fâché: + +«Monsieur, libre à votre chien, dit-il au gentilhomme, de déterrer, s’il +lui plaît, toutes les truffes de nos bois; mais apprenez-lui à respecter +les oreilles de nos cochons. Bien mal acquis ne profite guère.» + +Cette remontrance piqua au vif M. Malombré, dont le visage se colora +légèrement; mais il savait commander à ses passions. + +«Brave homme, se contenta-t-il de répondre, si vous considérez +froidement le cas, vous reconnaîtrez que les torts étaient au moins +partagés. Sans doute mon chien Amadis a l’humeur trop prompte, mais en +revanche votre laie a eu le tort de jalouser bassement ses incomparables +talents... Mon Dieu! continua-t-il en me regardant, il y a place au +soleil pour le bonheur de chacun; pourquoi faut-il que personne ne se +contente de ce qu’il a, tant le bien d’autrui, tant le fruit défendu a +d’appas? Le monde ira mieux, madame la marquise, quand la chèvre +broutera où elle est attachée.» + +A ces mots, il soupira profondément, me salua et s’éloigna en adressant +à son chien des consolations marquées au coin de la plus sage +philosophie. Je pris congé du berger et remontai à cheval. Quel homme +était-ce que M. de Malombré? Qu’avait-il donc à me dire?... «Il y va de +votre bonheur...» Avait-il toute sa tête? battait-il la campagne? Ce qui +est bien certain, c’est que la mélancolie flegmatique du personnage +avait fait impression sur moi. Il me semblait qu’une apparition sinistre +venait de traverser ma vie, et je me surpris à presser la marche de mon +cheval, comme si j’avais voulu fuir un danger. Fuir, toujours fuir! Je +crus entendre la voix de Mme de Ferjeux qui criait: «Une fuite! une +déroute!» Je mis mon cheval au pas, et quand Baptiste se fut rapproché: + +«Qui est M. de Malombré? lui dis-je. + +--Un franc original, madame, qu’on a surnommé dans le pays la _grande +chauve-souris_.» + +--Mais encore? + +--Un riche propriétaire de vignobles et de mûriers, ce qui ne l’empêche +pas de donner la chasse aux truffes dans les bois communaux. + +--Je m’explique son sobriquet: il a l’air lugubre. + +--Sans compter que, passé la saison des truffes, il ne sort guère de +chez lui qu’au crépuscule. Le reste du temps, il observe le pays du haut +de sa tour, l’œil collé à une longue lunette qu’il braque sur les +maisons et sur les passants... Eh! vraiment, ajouta-t-il, madame peut +apercevoir d’ici son château, là-bas, à une portée de fusil de Chamaret. + +--Il y a bien trois kilomètres de ce château à Lestang, repris-je +naïvement après un silence. + +--Oui, madame, à vol d’oiseau; mais M. de Malombré a des enclaves chez +ses voisins, et l’un de ses champs s’étend jusqu’aux berges de la Berre, +en face de nos bois; c’est la rivière qui fait la séparation entre les +deux domaines.» + +«La bonne idée qu’elle a eue là!» me dis-je, et je me remis à trotter. +Le soir était venu. Je réussis à me distraire en contemplant au-dessus +de ma tête deux nuages fauves entre lesquels scintillait une étoile, la +première qui eût apparu. Les nuages semblaient à tout instant sur le +point de se rejoindre et de l’engloutir; mais l’étoile scintillait +toujours. + +J’espérais trouver en arrivant quelques lignes de Max; mon attente fut +trompée. Je dînai tristement; en sortant de table, je pris la plume et +commençai une lettre à mon père. + +«Comment se porte Louveau? Vos cheminées fument-elles? Je voudrais qu’un +peu de cette fumée arrivât jusqu’ici, dût-elle me faire pleurer; elle me +parlerait de vous et me tiendrait compagnie. Max est absent; je suis +toute seule, mon salon me semble deux fois trop grand. Quand +viendrez-vous? Vous dérangeriez, dites-vous, notre lune de miel. Un père +tel que vous n’a jamais rien dérangé. Némésis vous réclame; notre +dévotion ne lui suffit point: dans le bonheur, on néglige les dieux. Du +reste, elle ne regrette que vous et non les brumes du Jura. Notre ciel +est doux, et nos paysages vous offriront cette beauté que vous regardez +comme le charme suprême de la poésie grecque, la netteté des lointains, +la transparence des horizons. J’ai fait tantôt une belle promenade; ce +qui me l’a gâtée, c’est la rencontre que je fis d’un original...» + +Je posai la plume. «Ah! c’est trop fort! pensai-je. Mon père a bien +affaire de M. de Malombré et de son chien truffier!» + +Je me mis au piano, mais je le quittai bientôt. Je m’assis au coin du +feu; je contemplai fixement les tisons. Il est des moments où le +sentiment de la fragilité du bonheur est si vif qu’on souhaiterait +presque d’être malheureux. Dans ce monde où tout change, il est aisé +d’acquérir; mais conserver est presque un miracle. Je me comparais à un +enfant qui a pris un oiseau et qui sent dans sa main le battement et +l’effort de ses ailes. Que les doigts de l’enfant se desserrent, et +l’oiseau s’envolera,--et malgré lui l’émotion lui fait ouvrir la main. + +Un domestique entra et me remit un billet encadré d’or et d’azur qu’un +petit paysan venait d’apporter. Il était ainsi conçu: + + «Madame la marquise, veuillez, je vous en conjure, avoir confiance en + moi et me marquer une heure où je pourrai vous entretenir sans + témoins. + + «Agréez, madame la marquise, les hommages respectueux de votre + très-humble et très-obéissant serviteur, + + «Hector de Malombré.» + +Je répondis sur-le-champ: + + «Monsieur, vous faites appel à ma confiance: on ne la donne point à un + inconnu, et dans le cas dont il s’agit je ne vois pas quel sens peut + avoir ce mot; mais si vous avez quelque service pressant à me + demander, vous me trouverez chez moi demain matin, je serais heureuse + de pouvoir vous obliger.» + +Le lendemain matin, je me promenais sur la terrasse, jetant par +intervalles un regard distrait sur le pavillon dont on posait le toit, +quand j’entendis un roulement de voiture et vis entrer dans la cour +l’une de ces carrioles à deux places et à deux roues qui sont en usage +dans le pays. Bientôt parurent devant moi M. de Malombré et son chien, +dont la queue était précieusement serrée dans une compresse nouée d’une +faveur rose. Le gentilhomme regardait à droite et à gauche et paraissait +ne s’avancer qu’avec précaution. Il portait à sa boutonnière un bouquet +de pervenches dont la fraîcheur jurait avec ses joues sèches et son +teint olivâtre. Il me salua comme la veille avec une gravité +cérémonieuse, et s’asseyant près de moi: + +«Le pauvre Amadis a bien souffert!» me dit-il d’une voix creuse en me +montrant du doigt le dolent animal, et il me fit une vive peinture de +ses souffrances, le panégyrique de ses miraculeux talents, le détail de +tous les soins qu’il avait donnés à son éducation. Puis, ayant épuisé ce +propos, il attacha sur moi ses yeux ternes, soupira et me dit: + +«Madame, si intéressant que soit Amadis, ce n’est point de lui que je +veux vous entretenir; un sujet plus grave m’amène ici, et je suis sûr +que vous excuserez ma démarche quand vous connaîtrez le sentiment qui me +l’a dictée. Je suis pour vous un inconnu; mais une bizarrerie étrange de +la fortune a voulu que le sort de cet inconnu fût lié au vôtre, et que +nous eussions, vous et moi, des intérêts communs à défendre. + +--Cela me paraît aussi étrange qu’à vous, interrompis-je, et je vous +avoue que vous piquez ma curiosité. + +--Ayez un peu de patience, madame, reprit-il en poussant un nouveau +soupir, et sachez d’abord qu’à peu de distance de mon château, et tout +près de la Berre, se trouve une petite maison de campagne qui resta +longtemps inhabitée. M. Mirveil, à qui elle appartenait, fut pendant de +longues années consul dans une des échelles du Levant. Il en revint il y +a trois ans, ramenant avec lui sa jeune femme, une Levantine d’une +merveilleuse beauté. Excusez-moi, madame; je sais bien que toute beauté +pâlit auprès de la vôtre, mais j’ose dire qu’après vos yeux ceux de Mme +Mirveil sont les plus beaux qui se puissent voir dans tout le monde. + +--Passons, passons, lui dis-je, cette question m’intéresse peu. + +--Vous êtes vive, madame, poursuivit-il; je ne m’en plains pas: votre +vivacité pourra nous être utile; mais, pour reprendre mon récit, je vous +dirai que peu de temps après son arrivée M. Mirveil mourut. Les attraits +de sa jeune femme avaient fait sur moi la plus vive impression. Dès que +les convenances me le permirent, je me déclarai, j’offris à Mme Mirveil +mon château, mon cœur et ma main. Cette femme cruelle... Ah! madame la +marquise, j’ai bien souffert. Mon visage n’en dit-il rien?» + +M. de Malombré s’étendit aussi longuement sur ses souffrances qu’il +avait fait sur celles d’Amadis; il les décrivit dans un style fleuri de +madrigal; il composait quelquefois des bouquets à Iris. Je crois qu’il +aimait Mme Mirveil, je crois qu’il aimait aussi une vigne enclavée dans +ses champs; je crois qu’il eût été bien aise d’avoir une jolie femme qui +charmât sa solitude, je crois aussi que la vigne... (on aime à +s’arrondir, et rien n’est incommode comme une enclave); je crois enfin +que M. de Malombré était aussi romanesque qu’intéressé, et que ses +intérêts et ses sentiments s’embrouillaient si bien dons son esprit, que +lui-même ne s’y reconnaissait pas. + +«Mme Mirveil, continua-t-il, fut longtemps sourde à mes prières, et +j’essuyai d’elle des refus humiliants qui auraient rebuté un cœur moins +épris. Cependant sa pauvreté plaidait pour moi; son mari, dont les +affaires s’étaient dérangées, lui avait laissé presque pour tout avoir +une maisonnette entourée d’une vigne de médiocre rapport. On n’est pas +belle sans aimer la toilette; on n’est pas Levantine sans avoir tous les +goûts coûteux. Elle se radoucit, consentit à m’écouter, me donna +quelques espérances; mais ma mauvaise étoile voulut que par un hasard +fâcheux elle fît la connaissance de M. de Lestang et qu’elle s’éprît +pour lui de la plus folle passion. J’ai trop de tact, madame la +marquise, pour m’appesantir sur ce point délicat; je ne sonderai point +le mystère de leurs relations; il en courut des bruits qui me percèrent +le cœur. Ah! si Amadis, ce cher confident de mes peines, pouvait parler! +Ses récits, madame, vous arracheraient des larmes... Mais il suffit de +vous dire que Mme Mirveil se berçait du fol espoir d’être épousée. Quand +elle vit s’éloigner subitement celui qu’elle appelait le plus beau des +marquis, et que peu après on lui annonça son mariage, elle tomba dans un +morne désespoir. Pendant un mois, elle demeura enfermée chez elle, +défendant sa porte à tout venant, roulant dans sa tête, m’a-t-elle dit +plus tard, des projets de suicide ou de vengeance. En vain je tentai de +forcer la consigne, je ne pus pénétrer jusqu’à elle. + +«Je ne suis, madame, ni de mon temps ni de mon pays; ma constance a des +obstinations dignes des antiques paladins. Après une longue suite +d’assauts toujours repoussés, la place se rendit; je fus reçu, je +parlai, je me fis écouter. Mme Mirveil me promit de combattre sa +douleur, de chercher à oublier. Un jour je crus voir son front +s’éclaircir; me jetant à ses genoux, je la conjurai de prendre enfin +pitié de mon long martyre, de décider de mon sort. Elle me pria de lui +accorder quelques heures de réflexion, me remit au lendemain. + +«J’arrive à l’heure convenue: la maison était vide. O retours inattendus +d’une passion qu’on croyait morte! C’est une véritable maladie que +l’amour, madame la marquise; j’en sais quelque chose. Surprise à +l’improviste par une crise de ce terrible mal, Mme Mirveil venait de +partir pour Paris: elle voulait revoir son infidèle. Après bien des +peines et des pas perdus, elle le revit, paraît-il, dans une fête, et +quand, peu de jours après, elle revint ici, tout l’heureux effet de mon +éloquence était détruit. Elle me traita avec le dernier mépris, +m’interdit de lui reparler de mon amour, me déclara qu’elle ne se +remarierait jamais, qu’elle ne voulait plus vivre que pour la vengeance, +que le châtiment du perfide qu’elle avait trop aimé pouvait seul adoucir +l’amertume de ses regrets, que ce châtiment avait déjà commencé, qu’elle +avait lu dans les yeux de M. de Lestang un sombre ennui, le repentir, +peut-être le remords. D’autres fois elle prétend qu’il lui a été ravi +par d’indignes manéges, et c’est sur vous, madame, qu’elle fait retomber +tout le poids de son courroux. Elle saura, dit-elle, humilier sa rivale. + +«C’est une étrange personne que Mme Mirveil: tour à tour vive ou +languissante, emportée ou rêveuse, sujette à de fréquentes bourrasques, +insouciante des convenances, incapable de gouverner sa langue et son +cœur. Vous voyez, madame, que je ne me dissimule point ses défauts. +Hélas! la connaissance que j’en ai ne sert qu’à me la rendre plus chère. +Cette pauvre femme vous hait, elle a juré de se venger. Vous êtes sûre, +je le crois, du cœur de M. de Lestang; cependant, au nom de notre commun +intérêt, empêchez à tout prix qu’il ne la revoie, sinon...» + +Quoique à plusieurs reprises j’eusse essayé d’interrompre M. de +Malombré, il ne s’était point laissé déconcerter comme la veille. Son +discours était préparé, il le récitait avec un flegme imperturbable, et +je l’écoutai, malgré moi, jusqu’au bout. Étrange avidité de souffrir qui +est en nous! Mais à ces derniers mots la révolte que me causait +l’indélicatesse de sa démarche l’emporta sur tout autre sentiment: je me +levai, le regardai avec hauteur, et j’allais lui exprimer toute mon +indignation, quand Baptiste parut, m’apportant une lettre de Max. Dès +qu’il l’aperçut, M. de Malombré quitta son siége, et, élevant la voix: +«Madame, me dit-il, veuillez recommander à l’attention de M. de Lestang +la petite affaire dont j’ai eu l’honneur de vous entretenir. Le vin de +ma vigne de Sainte-Cécile a, je vous le répète, un fumet exquis, vin +généreux, plein de séve, vrai nectar. Je peux lui en remettre une +feuillette. Quant aux conditions, nous les débattrons avec cet esprit +d’équité qui convient entre gentilshommes et entre voisins.» + +Cela dit, il s’inclina, appela son chien, et s’éloigna de son pas grave +et mesuré. + +Après m’avoir remis la lettre, Baptiste était demeuré à quelques pas de +moi, me regardant du coin de l’œil. Comme il ne quittait pas la place, +je lui demandai ce qu’il avait à me dire. + +«Oserais-je représenter à madame, répondit-il, que M. le marquis a peu +de goût pour M. de Malombré, et qu’il serait fâché d’apprendre que +madame l’a reçu? + +--Ne craignez rien, Baptiste, lui dis-je, et sachez que désormais, quand +M. de Malombré se présentera à Lestang, je n’y serai pas. + +--Madame y perdra peu, reprit-il avec un sourire. Il n’est reçu chez +personne; il a dans le pays la réputation d’être visionnaire, +gobe-mouches, méchante langue, et d’aimer à faire battre les montagnes.» + +J’aurais volontiers serré la main à ce brave Baptiste; il venait en aide +à cette partie de moi-même qui se refusait à croire et qui disait: «Le +bonheur que donne l’amour est une chose noble et sacrée; préservons-le +avec un soin jaloux de toute profanation. Que le cèdre de la montagne +tombe frappé de la foudre, cette fin est digne de lui: mais que les +insectes et les parasites tarissent sa séve généreuse, que des animaux +malfaisants fouissent la terre à son pied et dévorent ses racines, une +telle indignité lui doit être épargnée.» + +La lettre de Max était brève; mais il m’y annonçait son prochain retour. +Cette bonne nouvelle agit sur moi comme un charme bienfaisant; elle +dissipa mon inquiétude, changea le tour de mes idées. Je me promis +d’oublier la visite de M. de Malombré ou de la compter au nombre de ces +incidents fortuits et burlesques dont on ne se souvient que pour en +rire. Et assurément l’étrangeté du personnage, sa tête qu’on eût +volontiers coiffée de l’armet de Mambrin, son bouquet de pervenches, ses +joues sèches, ses éternels soupirs, son miraculeux Amadis avec sa +compresse et sa faveur rose, ce brûlant amour pour une chatte angora +compliqué d’une passion malheureuse pour une vigne, tout cela prêtait à +rire. + +Deux jours plus tard, revenant d’une promenade, je rattrapai sur la +route de Chamaret un méchant coupé traîné par un bidet efflanqué, +couleur poil de souris. Au moment où j’allais le dépasser, mon cheval +fit un écart; le bidet effrayé recula brusquement. Un cri de terreur +partit de l’intérieur du coupé, et je vis s’avancer une jolie tête de +poupée dont les yeux en rencontrant les miens s’enflammèrent de +courroux. La poupée parla: + +«Quand on ne sait pas tenir un cheval, s’écria-t-elle d’une voix aigre, +on devrait éviter les chemins battus.» + +Cette voix de perruche, je l’aurais reconnue entre mille. C’était bien +celle qui avait dit un soir: «Le beau marquis fait des comparaisons!...» +Et je m’étais enfuie de Paris. Qu’étais-je venue chercher à Lestang? + +Je repartis au triple galop, et tout en galopant je me disais: «Ce n’est +après tout qu’une poupée.» + + + + +IV + + +Max revint de Nîmes mécontent et irrité. M. de R... avait été mal +inspiré en l’instituant son héritier. Des collatéraux, frustrés dans +leurs espérances, contestaient la validité du testament. Dans la chaleur +du débat, des mots malsonnants avaient été prononcés; on avait osé +parler de captation, à quoi Max avait répondu par de hautains défis +qu’on n’avait eu garde de relever; mais ses adversaires ne s’étaient +point désistés de leurs prétentions, un procès était imminent. Généreux, +désintéressé, considérant toutes les affaires d’argent avec une +indifférence de gentilhomme, Max tenait peu à cet héritage, dont il se +promettait de se dessaisir jusqu’au dernier sou par une donation en +faveur de quelque établissement de charité; mais en revanche il tenait +beaucoup à son droit, et tout son sang bouillonnait à la seule idée +qu’on le pût contester. Dans un entretien que nous eûmes à ce sujet, +après qu’il m’eut conté les injurieuses chicanes dont on le menaçait, je +l’engageai à y couper court par une renonciation qui ne devait guère lui +coûter. + +«A quoi bon, lui dis-je, vous exposer aux ennuis et aux aigreurs d’un +procès qu’il vous importe peu de gagner? Ce serait compromettre en pure +perte votre repos et votre dignité.» + +Il me répliqua que j’en parlais à mon aise, que je traitais bien +légèrement une question grave, qu’il n’était pas dans son caractère de +refuser aucune sorte de combat, qu’en renonçant il aurait l’air de +douter de la bonté de sa cause, qu’il y allait de son honneur de +confondre l’injustice et la mauvaise foi. Peut-être avait-il raison; +mais ses reproches me contristèrent: j’y sentis une amertume qui +m’étonna: il ne m’avait jamais parlé sur ce ton. + +De l’humeur dont il était, la surprise que je lui avais ménagée lui fit +peu d’impression. Il tenait à la main un projet de mémoire de son avoué, +et n’accorda à mon beau pavillon qu’une attention distraite, y trouva à +redire, prétendit contre l’évidence que le plan dont nous étions +convenus n’avait pas été suivi. Je fus piquée de ses injustes critiques; +il s’en aperçut, et me demanda si je ne me plaisais plus à Grignan, si +j’étais déjà revenue de mes adorations pour les demi-teintes. Je lui +répondis que toutes les fois qu’il aurait de l’humeur, je me sentirais +incapable de rien admirer. + +«En ce cas, reprit-il en riant, je crains que vous ne vous condamniez à +l’admiration intermittente. J’ai le caractère inégal. Avais-je oublié de +vous en prévenir?... Heureusement, ajouta-t-il, ce n’est pas un vice +rédhibitoire.» + +Le même jour, nous allâmes dîner à Chamaret, chez Mme d’Estrel. C’est +une vieille amie des Lestang. Malgré la différence de nos âges, dès +notre première entrevue, nous nous étions prises d’amitié l’une pour +l’autre. Sans être un esprit brillant, elle a une droiture et une +justesse de sens qui en font une femme d’excellent conseil. On peut à la +vérité lui reprocher trop d’indolence et une certaine paresse de la +volonté: elle a réduit son existence au moindre mouvement possible et +redoute tout ce qui pourrait agiter l’air autour d’elle; il semble que +son caractère, comme une médaille d’un métal trop mou, ait été effacé et +un peu usé par la vie. Elle-même déclare qu’à ses yeux la sagesse +consiste dans l’habitude de ne pas vouloir, et que de sa chaise longue +elle regarde couler les heures sans leur rien demander. «J’ai longtemps +cherché querelle à la vie, dit-elle encore; mais j’ai fini par découvrir +qu’elle est sourde, et j’ai juré de ne plus dire un mot.» Mais dans +l’intimité son âme a des réveils charmants, et en tout temps la grâce +négligée et la simplicité de ses manières lui donnent beaucoup +d’attrait. Personne ne possède comme elle l’art d’écouter, le premier +des arts libéraux, au dire de mon père. + +En voiture, Max fut grave et taciturne, à peine pus-je tirer de lui +quatre mots. Je maudissais tout bas les héritages, les collatéraux et +les avoués. Nous arrivons. L’instant d’après, un domestique annonce Mme +Mirveil. A ce nom, je ne pus m’empêcher de tressaillir; Max ne sourcilla +pas et continua de feuilleter négligemment un album qu’il venait +d’ouvrir. Mme d’Estrel parut un peu déconcertée; elle cherchait +péniblement les mots d’une réponse qu’attendait le valet de chambre, +quand la porte se rouvrit, et Mme Mirveil entra, parée comme une châsse. +Tout en saluant Mme d’Estrel avec un empressement agité, elle laissa +tomber sur Max un regard qu’elle aurait voulu rendre insultant et qu’il +soutint avec une froideur impassible. Elle s’assit, débita tout d’une +haleine quelques phrases sans suite, où l’on sentait l’effort, après +quoi le silence régna, un silence de glace. Je le rompis en disant: + +«L’autre jour, je vous ai fait grand’peur, madame, je vous en fais +toutes mes excuses; vous avez eu raison de me reprocher que je ne savais +pas tenir mon cheval. + +--C’est à moi de m’excuser, répondit-elle, mes reproches étaient fort +injustes; on assure, madame, que vous avez tous les genres d’habileté. + +--De l’habileté! interrompit Mme d’Estrel de sa voix lente et un peu +traînante. De l’habileté! Y pensez-vous? Mme de Lestang n’a que des dons +et point de mérites, tout en elle est involontaire; c’est le secret de +son charme. Aussi ne puis-je pas plus la louer de ses talents d’amazone +que de sa beauté; elle est ce qu’elle est, il n’y a vraiment pas de sa +faute.» + +Je ne sais ce que je répondis. Nouveau silence. On annonça que le dîner +était servi. Comme Mme Mirveil semblait se disposer à partir, Mme +d’Estrel par politesse, l’invita à rester, mais d’un ton qui provoquait +un refus; contre toute attente, elle accepta. Que ce dîner me parut +long! Tout le monde était à la gêne; je ne parle pas de Max, dont les +regards voilés déconcertaient toute curiosité. Mme d’Estrel mit la +conversation sur la maladie des vers à soie, qui, depuis quelques +années, exerce des ravages dans nos départements; elle interrogea Max: +devait-elle arracher ses mûriers et planter de la vigne? Ils +approfondirent cette question. En vain, à plusieurs reprises, Mme +Mirveil tenta de détourner l’entretien: la pébrine, les magnaneries et +les nouveaux ventilateurs revenaient toujours sur le tapis. Cette +persistance l’irritait; je ne sais ce qu’elle avait préparé, mais on +traversait ses plans. + +Je l’examinais à la dérobée; son dépit animait son teint et rendait sa +beauté plus piquante. Sa beauté! Est-elle belle? Mon Dieu! elle est +jolie, cela est certain: une petite tête frisottée, des yeux chinois +dont elle fait ce qu’elle veut; mais je vous assure qu’au repos son +visage ne dit rien, et que pourrait-il dire? Cette pauvre femme... + +Songez, monsieur l’abbé, que lorsqu’elle était petite, sa mère la +condamnait chaque jour à se frotter pendant plusieurs heures les bras +avec des concombres pour leur donner le poli, et qu’en revanche à dix +ans elle savait à peine lire. Sans l’exercice des concombres, son +enfance n’eût été qu’un long somme; dans ce temps-là, disait-elle à Mme +d’Estrel, il lui arrivait souvent de dormir à poings fermés quatorze +heures; le reste du jour, elle dormait à poings ouverts. Ce qui plus +tard la réveilla, ce fut le désir de montrer ses bras; elle en avait le +droit, ils lui avaient coûté tant de travail! Ajoutez un goût effréné +pour la soie et le satin, un amour tout charnel pour le chiffon, amour +si extravagant que dans sa pauvreté, pour avoir des valenciennes elle se +condamne à vivre de coquilles de noix et que souvent elle a faim... Mais +ce qui la réveilla tout à fait, ce fut le bruit que firent les passions +en pénétrant d’assaut dans son cœur. Le retentissement de ces voix dans +le vide dissipa pour toujours sa torpeur: elle ne se rendormira plus, +elle vit dans la fièvre, dans la tempête, dans la folie, n’ayant ni une +idée qui la puisse distraire, ni une conscience qui l’avertisse. +Dangereuse aux autres, funeste à elle-même... Monsieur l’abbé, je ne +l’accuse pas, je la plains. + +Sur la fin du dîner, Mme Mirveil imagina de se trouver mal. Je ne +prétends pas qu’elle jouât la comédie; plus d’une fois je l’avais vue +changer de couleur et j’avais remarqué une expression d’angoisse sur son +visage; l’indifférence de Max la mettait au supplice. Quand on ne se +résiste pas, on s’aide, et m’est avis que, notre volonté n’étant jamais +neutre, elle est secrètement complice des faiblesses qu’elle ne combat +pas. Mme Mirveil renversa sa tête sur le dossier de sa chaise, son sein +se soulevait à coups précipités, ses lèvres entr’ouvertes semblaient +prêtes à exhaler le dernier soupir, tandis que ses cheveux bouclés se +répandant sur son visage y formaient un charmant désordre. Était-ce un +effet de l’art, de l’habitude? Je me sentais incapable de tant de grâce +dans l’évanouissement. Elle prit pour recouvrer ses sens le moment où +Max, un flacon de sels à la main, se penchait vers elle. Ses yeux se +rouvrirent, elle poussa un faible cri, étendit le bras en se reculant. +On eût dit Armide repoussant Renaud. Puis elle fut prise d’un accès de +pleurs nerveux. C’étaient de vraies larmes qui tombaient en abondance de +ses yeux, et cependant les convulsions ne déformaient point ses +traits,--et je pensais à cette héroïne de Mme de Staël qui possédait +l’art _de travailler le vrai_. + +Mme d’Estrel parvint à l’entraîner dans une autre pièce où elles +restèrent quelques instants enfermées, pendant que nous faisions, Max et +moi, un tour de jardin. Je ne sais quelles questions il m’adressa; mais +il paraît que j’y répondis tout de travers. + +«A qui en avez-vous? me dit-il en souriant. On pourrait croire que nous +jouons au propos interrompu.» + +Comme nous revenions sur nos pas, Mme Mirveil reparut, et, s’approchant +de moi, me dit d’un ton bref et saccadé qu’elle regrettait d’avoir été +un trouble-fête, que depuis quelque temps elle était souffrante, que +désormais elle resterait chez elle, et ne romprait plus son vœu de +retraite et de silence. Là-dessus elle partit; Max lui offrit son bras +qu’elle n’accepta point; il ne laissa pas de la reconduire jusqu’à sa +voiture. Je trouvai qu’il était longtemps à revenir; je comptais et je +recomptais les secondes; je me souviens que je tenais entre mes doigts +une longue herbe, et que je la tordais et déchirais sans pitié. + +Mme d’Estrel fut frappée de ma pâleur; elle me regarda fixement. + +«Ma chère Isabelle, me dit-elle, sauriez-vous par hasard... + +--Oui, je sais, interrompis-je. + +--Dans ce cas, poursuivit-elle en me prenant la main, ayez beaucoup +d’empire sur vous-même. Vous avez une âme élevée, faites usage de votre +supériorité; les sentiments communs vous perdraient. Assurément je ne +crains rien pour vous, cette femme ne vous va pas à la cheville du pied; +mais, si contre mon attente le danger se déclarait, surprenez Max par la +hauteur de votre caractère et la générosité de votre confiance. Oui, je +le connais, il est blasé sur tout, sauf sur l’étonnement. J’ai l’air de +dire une niaiserie; il n’importe, croyez-moi: c’est en l’étonnant que +vous le dominerez, et vous avez en vous de quoi l’étonner.» + +Elle n’en put dire davantage. Max parut au bout du jardin, et elle +s’empressa de rompre l’entretien. + +Nous repartîmes par le plus beau clair de lune. Depuis qu’il avait +reconduit en tête-à-tête Mme Mirveil, j’avais cru découvrir dans la +physionomie et l’accent de Max une sorte d’animation qui m’irritait. En +chemin, il fut gai, causant, revint sur le chapitre du pavillon, +s’excusa des injustes critiques qu’il en avait faites, le déclara +admirable, irréprochable, me prodigua les compliments. Ses aimables +vivacités contrastaient avec la froide réserve où il s’était retranché +en venant. Que s’était-il donc passé? Quel intérêt nouveau était venu +faire diversion à ses ennuis? Quels souvenirs, quels rêves mettaient en +branle son imagination? J’oubliai les conseils de Mme d’Estrel, je ne +sus me défendre des _sentiments communs_. La jalousie rend toutes les +âmes égales, elle les met toutes de niveau. + +«Votre belle humeur vous est revenue? dis-je à Max. Cependant vous avez +dû souffrir pendant ce dîner, car vous n’aimez pas les scènes. + +--Il faut distinguer, dit-il, il y a scènes et scènes. + +--Vous conviendrez que celle que nous a donnée Mme Mirveil était fort +ridicule. + +--Vous êtes bien sévère; je vous jure que je n’ai pas eu envie de rire; +la pauvre femme me faisait pitié. + +--J’en suis fort aise; si jamais j’ai une attaque de nerfs, je pourrai +compter sur votre indulgence. + +--Ah! permettez, ce serait bien différent. Vous n’avez pas le droit +d’avoir des nerfs; ce serait sortir de votre caractère, et je vous en +saurais mauvais gré. + +--A merveille! votre femme est tenue d’avoir toutes les vertus romaines, +et vous réservez votre indulgence... + +--Pour qui donc? + +--Pour les femmes à qui vous pensez devoir des consolations.» + +Il me regarda de travers. + +«Oh! dit-il en riant, je ne me crois tenu de consoler personne; mais à +propos il me vient une idée; si nous mettions des clochettes à votre +pavillon? + +--Après tout, vous avez raison, repris-je. + +--Vous approuvez mes clochettes? + +--J’approuve vos distinctions; il est certain que je n’aurai jamais le +talent de l’évanouissement ni le secret de cette grâce enchanteresse... + +--Oh! ne vous moquez point. Il est certain qu’évanouie ou non, Mme de +Mirveil est une fort jolie femme. Consultez le premier venu... + +--Pourquoi le premier venu plutôt que vous? + +--Parce que vous semblez vous défier de mon impartialité. + +--Impartial ou non, je vous croyais le goût plus difficile. + +--Je vois ce qui vous blesse, répliqua-t-il; vous m’en voulez de mon +goût pour les clochettes; je vous assure que ce n’est point une passion +vulgaire: les Chinois... + +--Ne parlons plus de ce malheureux pavillon, repris-je sèchement; il est +manqué de tout point, nous le ferons abattre demain. + +--Mais en vérité, ma chère, s’écria-t-il, il ne tiendrait qu’à moi de +m’imaginer que vous me faites une scène de jalousie. Sans contredit, +elle serait plus ridicule cent fois que toutes les crises de nerfs de +Mme Mirveil. + +--Moi, jalouse! lui dis-je; si jamais je le suis, croyez-moi, je saurai +m’arranger pour n’être pas ridicule.» + +Il fit un léger haussement d’épaules, et, regardant la lune, fredonna +une ariette d’opéra. Je sentis sur-le-champ la gravité de ma faute, et, +regrettant ma promptitude, je cherchai un moyen de renouer l’entretien +et de réparer mon insigne maladresse; mais mon esprit troublé ne me +fournissait rien: plus le silence se prolongeait, plus il devenait +difficile de le rompre, et nous arrivâmes à Lestang avant que j’eusse +trouvé un mot. + +Retirée chez moi, je repassai dans l’amertume de mes souvenirs toutes +les circonstances de cette journée. Je me reprochais d’avoir cherché de +gaieté de cœur le danger. Attaquer Mme Mirveil, c’était pousser Max à la +défendre; rabaisser une femme qu’il avait aimée, c’était piquer au jeu +son amour-propre. J’avais eu le tort plus grave d’irriter son orgueil +par un défi, surtout je m’étais rapetissée à ses yeux par mes +inquiétudes et mon dépit. Nous nous pardonnons aisément les fautes où +nous entraînent nos penchants naturels; mais il nous est cruel de nous +être démentis: nous ne croyons plus en nous-mêmes. Je me figurais qu’en +sortant de mon caractère j’avais donné des arrhes au malheur. + +Un instant j’entendis des pas à l’entrée du vestibule qui conduit à ma +chambre, je me levai précipitamment dans l’espérance que Max allait +frapper à ma porte; mais les pas s’éloignèrent. Comme je traversais le +boudoir pour sonner ma femme de chambre, je vis mon ombre passer dans +une glace. Je m’approchai, je la regardai longtemps. J’étais un peu +pâle; mes yeux me semblaient plus grands que d’ordinaire; mes cheveux, +que je venais de dénouer, tombaient en désordre sur mes +épaules.--Serait-il aveugle à ce point? dis-je tout bas.--A cette +réflexion en succéda une autre; il me sembla, en me considérant de plus +près, que la figure que je voyais là, devant moi, était celle d’une +personne destinée à beaucoup souffrir, et que le malheur avait marquée +au front de son sceau. Comme pour en appeler de cette condamnation, je +m’efforçai de sourire, et la tristesse de ce sourire, reflétée par la +glace, me fit peur. + +Le lendemain... Mais quand aurais-je fini ce récit, si j’entreprenais de +vous conter heure par heure les plus longues et les plus vides journées +de ma vie? Craindre, attendre, douter, se reprendre à espérer, se dire +cent et cent fois: Cela est impossible! et n’en rien croire, soutenir +avec la même conviction le pour et le contre, tour à tour tout admettre +et tout rejeter, n’avoir qu’une pensée et la retourner de mille façons, +lui donner mille formes, lui prêter mille visages, et ne gagner à tant +de métamorphoses que de sentir plus vivement la monotonie de la douleur, +peser des riens, des atomes, épier des ombres, interroger le vent qui +court, commenter un mot, un regard, un sourire, un geste, questionner et +les murs, et les chemins, et l’espace, et tout à coup s’irriter contre +ses soupçons, les forcer à se taire, assoupir ses défiances, endormir +ses angoisses, jusqu’à ce que, s’effrayant de son silence, le cœur se +réveille en sursaut et recommence à agiter sa douleur pour la faire +parler, comme un enfant qui s’ennuie secoue les grelots de son +hochet,--vains passe-temps d’une âme qui tremble pour son bonheur! + +Mais, du moins, pendant ces cruelles journées, mon courage ne se +démentit pas. J’avais juré de ne faire à Max ni une question ni un +reproche; j’eus la force de me taire. J’avais juré de renfermer ma peine +en moi-même, et je l’y gardai à vue. J’avais juré que mon visage ne +trahirait pas mon secret, et durant quatre longues semaines mon front et +mes yeux mentirent. Par instants je me rassurais, je croyais recommencer +à vivre, je respirais, mais l’inquiétude et l’oppression revenaient bien +vite, un trouble insurmontable me révélait l’approche du danger, et je +frissonnais comme un pauvre oiseau qui a deviné, sans le voir, le milan +tournoyant dans la nue: son invisible ennemi s’annonce par je ne sais +quelle épouvante répandue dans l’air, et lui fait sentir à travers +l’espace la pesanteur de son aile. + + + + +V + + +A la fin de mars et dans la première semaine d’avril, le mistral souffla +par violentes rafales auxquelles succéda l’épanouissement du printemps +dans sa gloire. Par une belle après-midi, je me rendis à Chamaret; Mme +d’Estrel m’avait écrit une lettre de reproches: je la négligeais, je +l’oubliais. Fort souffrante depuis quelque temps, elle n’avait pas +quitté sa chaise longue. + +«Votre vieille et maladive amie, m’écrivait-elle, a découvert qu’elle +vous aime un peu comme sa fille. Ne soyez pas ingrate; une telle +affection est peu de chose si vous voulez, mais c’est quelque chose +enfin.» + +Je m’acheminai seule, laissant mon cheval Soliman régler son pas à sa +guise. Autour de moi, tout était dans cette fleur de grâce et de vie +dont le printemps a le secret. Un esprit de fête régnait dans les bois +et sur les collines; le ciel était d’un bleu sans tache, les feuillages +d’un vert reluisant. La beauté du jour adoucit ma tristesse; je me +sentis renaître quelques instants à la confiance, mon cœur se dilata. +Sur tous les visages que je rencontrai, je vis de la gaieté; on me +souhaitait la bienvenue avec empressement, personne ne doutait de mon +bonheur. L’aspect des campagnes était animé; bêtes et gens travaillaient +ou musaient en paix au soleil; j’entendais des voix, des chants, +quelques notes de pinsons. Tout me conviait à espérer; tout publiait que +la vie est bonne, et je ne pouvais croire que le sort me refusât ma part +de ces joies faciles qu’il répandait à pleines mains sur la terre. + +Mme d’Estrel m’accueillit à bras ouverts et avec un sourire vraiment +maternel. Nous causâmes du mistral, du soleil; elle me regardait avec +attention, semblait lire dans mes yeux. Il y avait par instants dans son +accent comme une nuance de pitié qui me frappa. + +«Je suis restée longtemps sans venir vous voir, lui dis-je. J’étais +occupée à me taire; c’est la plus fatigante des occupations. Aujourd’hui +je veux me reposer, je veux parler, tout vous dire.» + +Et je lui contai en détail mes inquiétudes et mes soupçons. + +«Les symptômes sont donc bien graves, ma pauvre enfant? me dit-elle. + +--Je ne sais, mais il me semble que je cherche à remonter un courant. +J’ai beau lutter, me roidir, je me sens entraînée, et quelque chose +m’avertit qu’on n’évite pas son destin. Depuis le jour où j’ai eu la +faiblesse de lui parler de Mme Mirveil avec quelque amertume, j’ai +descendu dans l’estime de Max. En vain, pour réparer ma faute, j’affecte +la confiance, la gaieté même; il a d’ironiques sourires qui me glacent +le cœur, et je sens percer sous sa politesse (quel affreux mot, grand +Dieu!) un fond de secrète hauteur... Mais sait-il bien lui-même ce qu’il +veut? Je le crois partagé, combattu; il a quelquefois l’air irrésolu +d’un homme qui voudrait sortir d’un mauvais pas où l’a engagé son +imprudence, et qui hésite entre deux issues. Faut-il avancer? +reculer?... Quelquefois aussi il cherche à s’étourdir par une activité +fiévreuse, par des excès de fatigue. Il passe des jours entiers à la +chasse... Oh! madame, je n’ai là-dessus aucun doute qui m’inquiète: +c’est bien dans les bois qu’il demeure depuis l’aube jusqu’au soir; j’en +crois le carnier plein qu’il rapporte au retour, j’en crois sa +lassitude, j’en crois surtout son orgueil, qui lui fait mépriser le +mensonge. Bon Dieu! Max ne s’abaissera jamais à me tromper; quand il +m’aura condamnée, je l’apprendrai de sa bouche, et il foulera aux pieds +mon bonheur sans pitié et sans remords... Parfois aussi on dirait qu’il +a pris son parti, qu’il renonce à tout, se résigne,--autre affreux mot +qui lui a échappé l’autre jour, et que je ne puis répéter sans frémir. +Le plus souvent il est brusque, agité, et s’efforce de me communiquer +son agitation: il voudrait me faire perdre cette supériorité que donne +le calme, me mettre dans mon tort, m’arracher quelque parole amère ou +violente qui l’irritât. Peut-être se flatte-t-il qu’il puiserait dans sa +colère la force de surmonter ses derniers scrupules. En de tels moments, +je crois découvrir dans ses yeux une expression funeste qui m’épouvante; +il me semble que son cœur vient de décider mon sort, et qu’il va s’en +expliquer. Ah! madame, le bonheur était venu trop vite; j’aurais dû +m’attendre à la foudroyante rapidité du malheur. Est-il donc possible +qu’en quelques mois?... Mais à votre tour qu’avez-vous appris? +qu’avez-vous deviné?... Je veux tout savoir! + +--Je ne sais rien, répondit-elle; j’en suis réduite comme vous aux +conjectures. Je crains, parce que je vous aime; j’espère, parce que je +vous connais; si une femme telle que vous perdait son procès, qui +pourrait se flatter de le gagner? Mme Mirveil est venue deux fois ici; +je voulais lui parler, la sermonner. Hélas! mon expérience personnelle +m’a appris que nous ne pouvons rien ni sur les choses, ni sur les +hommes, que tout va comme il peut, que le mieux est de s’abandonner et +de se rendre indifférent à tout, même au bonheur. Une telle sagesse est +trop austère, ma chère Isabelle, pour que je vous la prêche, sans +compter que, fort bonne à pratiquer pour moi-même, elle me deviendrait +odieuse si elle m’empêchait de travailler pour mes amis. + +«J’ai donc reçu Mme Mirveil, bien que je n’eusse aucun espoir de rien +gagner sur elle. A sa première visite, elle fit paraître une gaieté +folle et bruyante dont je n’augurai rien de bon; je réussis à la +démonter par la froideur de mon accueil, elle me demanda des +explications; je lui en donnai qui ne lui plurent point; elle se récria, +s’indigna, me reprocha d’avoir laissé surprendre ma bonne foi par +d’indignes calomnies,--et tout à coup, changeant de ton et de langage, +elle s’écria avec un geste dramatique que les droits de la passion sont +sacrés. Une si grande maxime dans une telle bouche m’aurait fait rire, +si je n’avais eu envie de pleurer. On eût dit une perruche s’essayant à +répéter un air de bravoure. + +«Elle revint avant-hier. Quel changement! Elle avait les yeux creusés, +les lèvres pâles, elle parlait de se retirer au couvent. Cependant elle +était plus parée que jamais, et, me montrant ses dentelles, elle +marmottait entre ses dents: «Il faut donc quitter tout cela!» A ces +mots, elle partit d’un éclat de rire auquel succéda un de ces accès de +pleurs que vous connaissez. Elle fut longtemps à se remettre; je la +grondai avec douceur, et, tout en lui disant son fait, je tâchai de +tirer d’elle quelque éclaircissement; elle ne me répondit pas, se leva +brusquement et s’enfuit. La pauvre femme avait deviné la joie cruelle +que me causait son désespoir. + +«Cette joie fut troublée par une visite de M. de Malombré. Mes voisins +ont toujours eu la manie de me mettre dans leurs confidences. Je crus +voir entrer un foudre de guerre; notre hobereau était tout émoustillé, +le sang lui petillait dans les veines; il avait l’air ravi d’un sot qui +vient de faire à son corps défendant une action d’éclat et qui s’est +découvert plus de caractère qu’il ne s’en croyait. Je frémis, je connais +la maladresse du personnage. Il me conta que la veille au soir il avait +rencontré M. de Lestang sortant de chez Mme Mirveil... + +--Il l’a donc vue! m’écriai-je en déchirant un de mes gants. + +--Fort heureusement pour vous, reprit-elle, témoin les larmes que cette +folle est venue répandre ici. Ce qui me chagrine, c’est que dans son +dépit M. de Malombré fit une incartade à Max, qui lui répondit par +d’insolentes railleries. Piqué au vif,... vous savez que l’avenue qui +conduit chez Mme Mirveil traverse le domaine de M. de Malombré. + +«--Je vous préviens que chaque soir, s’écria-t-il, je détacherai mes +chiens, mes gros dogues de la Camargue. + +«--Tant pis pour vos chiens, monsieur», repartit Max en lui tournant le +dos. + +--J’ai vivement grondé mon innocent voisin sur son imprudence et sa +stupidité; je l’ai conjuré de ne plus se mêler de rien... Oh! ne vous +agitez pas, ma chère Isabelle. Je suis bien trompée, ou Max ne prendra +jamais cette femme au sérieux; il n’a eu pour elle qu’un caprice, et +vous savez ce que vivent les caprices. Un poëte a dit qu’il y a deux +sortes de femmes, les _poupées_ et les _natures_. Les hommes ont un +faible pour les poupées; ils peuvent se mettre à l’aise avec elles et +les traiter sans façons; sont-ils las de leur jouet, ils le brisent. O +les hommes, les hommes! les plus nobles, les plus généreux, les plus +délicats, si vous cherchez bien, vous découvrirez en eux je ne sais quel +besoin brutal de ne pas respecter ce qu’ils aiment et d’aimer pendant +vingt-quatre heures au moins ce qu’ils ne respectent pas. + +--C’est ainsi que vous me consolez? lui dis-je en m’efforçant de +sourire. + +--Je ne vous console pas, répondit-elle. Vous êtes une âme forte, ma +chère nature, et c’est ce qui vous sauvera, car Max n’estime au monde +que la force, et si jamais il vous échappe, soyez sûre qu’il vous +reviendra. + +--Ma force! ma force! m’écriai-je. Vous en parlez à votre aise. Aurai-je +celle d’oublier, de pardonner?...» + +Je vis deux larmes rouler lentement le long de ses joues amaigries. + +«Vous avez bien souffert dans votre vie? repris-je. + +«--Oh! dit-elle, je serais bien folle de m’en souvenir! + +«Et, m’embrassant sur le front: + +«--J’aurai toujours à votre service des caresses de mère. Dès que le +cœur vous en dira, venez les chercher.» + +Je partis. Pendant mon entretien avec Mme d’Estrel, il s’était levé un +vent chaud qui prit bientôt de la force; il ne charriait pas de nuages, +mais soulevait de longs tourbillons de poussière. En un clin d’œil la +campagne avait changé d’aspect; la lumière était morne, les arbres +prenaient des attitudes tourmentées. Ce vent brûlant me donna de +l’oppression; respirer, vivre, tout me semblait difficile. + +Pendant le dîner, Max fut sombre et d’une taciturnité désolante. Je +m’efforçai en vain d’animer l’entretien, il expirait à chaque instant; +on ne cause pas longtemps avec une statue, je finis par me taire. + +«Combien de temps encore, pensais-je, en serai-je réduite à épier et à +questionner les ombres qui passent sur son front? et pourtant il y a un +mois il m’aimait; du moins je pouvais le croire.» + +Après dîner, il se promena quelques minutes en silence dans le salon; +puis, s’adossant à la cheminée, il me dit avec un accent âpre et +ironique: + +«Avez-vous revu dernièrement M. de Malombré?» + +A cette question que je n’attendais pas, je demeurai interdite; je ne +savais où il en voulait venir. + +«Oh! je ne m’étonne pas, reprit-il que vous l’honoriez de votre amitié; +ce n’est pas à vous qu’on peut reprocher de n’avoir pas le goût +difficile. M. de Malombré est un homme supérieur qui unit une prudence +éprouvée au plus brillant courage. La grande lunette qu’il braque comme +une coulevrine sur les passants, ses grisons qu’il charge de battre le +pays et de porter ses poulets, ses airs de furet, ses habitudes de +limier, son adresse, son étonnante industrie, ses audaces opportunes, +tout le recommandait à votre confiance, et le succès d’une campagne est +assuré quand on possède à ses côtés un pareil allié. + +--Votre plaisanterie est une énigme pour moi, lui répondis-je. M. de +Malombré m’a fait une visite pendant votre absence, et je vous assure... + +--Vous ai-je interrogée? interrompit-il. Je m’en ferais un reproche. +Rien n’est plus impertinent qu’une question, car répondre est toujours +une fatigue et souvent un embarras. Soyez sûre, madame, que je ne vous +infligerai jamais ce tourment.» + +Je dus faire un grand effort pour contenir mon indignation. Je sentais +bien que par cette audacieuse offensive il espérait me faire perdre mon +sang-froid; je ne voulus pas lui donner ce triomphe; je n’aurais pu lui +répondre sans émotion, je gardai le silence. Il attendit quelques +instants ma réponse, parut s’irriter de l’attendre en vain, me regarda +fixement et sortit. + +Je montai dans mon appartement, où je restai trois heures en proie à une +indicible agitation. Je me sentais incapable de supporter plus longtemps +l’incertitude de mon sort. Las d’interroger sans relâche ses +pressentiments et de tourmenter en quelque sorte l’avenir pour lui +arracher son secret, mon pauvre cœur appelait à grands cris la lumière; +il exigeait que ma vie se fixât, dût-elle se fixer dans la douleur. + +Je résolus d’avoir ce soir même avec Max une explication décisive; mais +malgré moi mon émotion m’en faisait reculer le moment. Le véritable +sirocco qui régnait portait le trouble et la langueur dans tous mes +nerfs; j’étais agitée de mouvements fébriles; par mes fenêtres que +j’avais ouvertes pour respirer, il entrait des bouffées d’un air sec et +suffocant dont les ardeurs me consumaient. Onze heures sonnèrent; je +rassemblai tout mon courage, je me levai, réparai le désordre de mes +cheveux. En ce moment, Marguerite, ma femme de chambre, entra; je lui +dis que je comptais veiller, que je me passerais de ses soins. Dès +qu’elle fut partie, je jetai une mantille sur ma tête et sortis. + +L’appartement de Max et le mien, situés l’un au nord, l’autre au midi, +communiquaient tous deux à la galerie vitrée qui borde l’une des faces +du château, du côté du jardin. Je m’avançai le long de cette galerie. A +mi-longueur, la muraille fait retraite entre deux avant-corps et +s’arrondit en forme de niche. C’est au centre de cet hémicycle décoré de +caissons et de pilastres que trônait la Némésis; autour de son piédestal +se pressaient des bustes, des étagères chargées de pots de fleurs, des +jardinières d’où sortaient de véritables buissons qui parfumaient l’air; +suspendue au-dessus de sa tête par des chaînettes, une lampe brûlait +toute la nuit. Je ne pus retenir un sourire amer en songeant qu’un jour +j’avais été jalouse de cette rivale de marbre. «O mes soucis +d’autrefois, pensai-je, comme je vous regrette! O mes chagrins de jeune +fille, vous étiez le bonheur au prix des tourments de la femme!» Je +hâtai le pas; je craignais que ma résolution ne vînt à faiblir. +J’arrive; je frappe un coup, deux coups; point de réponse. Je frappe +encore, j’ouvre, j’entre, je regarde, personne. Dans un coin, une +veilleuse jetait une faible lueur; je m’emparai de cette veilleuse, +j’allai de chambre en chambre, je fis le tour de l’appartement. En +rentrant dans le salon, j’avais l’esprit si troublé que je me surpris à +fureter sous les tables, sous les chaises, sans savoir ce que je +cherchais. Je fis un violent effort pour reprendre possession de +moi-même, et je dis à haute voix, comme pour me rassurer: «Il se +promène, il va rentrer, je l’attendrai.» + +J’attendis; je comptais les minutes, les secondes; le temps était un +abîme où je jetais une à une mes pensées, sans pouvoir le combler. +J’écoutais le tic tac de la pendule et la voix lamentable du vent; par +instants ces bruits étaient couverts par le battement précipité de mon +cœur. Je me levai, je m’approchai d’une grande table à écrire où des +papiers étaient répandus en désordre; je parcourus ces papiers; j’y +cherchais un mot qui me révélât ma destinée. C’étaient la plupart des +lettres d’affaire; il me paraissait étrange qu’il y eût des affaires +dans ce monde. De quoi s’agissait-il donc, sinon de la grande, de +l’unique question? + +«Où est Max? L’a-t-on vu sortir? Il est allé dans les bois, n’est-ce +pas? Il tournait le dos à la Berre, à Chamaret? Peut-être est-il ici +près. On dirait un bruit de pas sur la terrasse. Si en cet instant cette +porte s’ouvrait... Le mal est que je ne pourrais m’empêcher de me jeter +à son cou en pleurant; mais où sera le mal? Il pleurera aussi, et tout +sera dit...» + +Je parcourais ces paperasses l’une après l’autre avec un étonnement et +une impatience croissante. J’allais me rasseoir, mais j’avisai à l’autre +bout de la chambre une petite table ronde, et sur cette table un +encrier, un buvard. Je traversai la chambre, j’ouvris le buvard, et mes +regards tombèrent sur deux lettres inachevées et barrées dont l’écriture +était fraîche. Voici ce que je lus: + +«Pleurez-vous encore, ma chère Emmeline? Prenez-y garde, vous allez +gâter vos beaux yeux. J’ai été dur, j’en conviens; mais vos reproches, +qui n’avaient pas le sens commun, m’avaient irrité. Vous m’accusez de +m’être joué de vous. Qu’aviez-vous exigé? Que vous avais-je promis? +Pendant quelques mois, nous avons trompé par une illusion le morne ennui +de la vie. Ne soyons pas ingrats; les illusions sont des grâces dont le +ciel est avare. + +«Il est vrai que plus tard, un matin, une nuit, que sais-je? il vous +vint des remords. Vous êtes trop légère, ma pauvre Levantine, pour être +tout à fait vraie; vous êtes trop passionnée pour être tout à fait +fausse. Je vous conseillai de bercer votre conscience pour l’endormir; +je n’ai jamais pu croire qu’elle vous incommodât bien sérieusement. A +des insinuations moins voilées je répondis (vous n’avez pas dû +l’oublier) que je ne comprenais pas qu’un homme épousât sa maîtresse; +que c’était folie de vouloir concilier les contraires; que le mariage +est une institution, et l’amour un reste de la vie sauvage; qu’on ne +pend pas la crémaillère dans les bois, et que les confusions d’idées +blessaient la justesse de mon esprit. Je fus éloquent; je vois d’ici le +vieux chêne sous lequel nous étions assis, et le mouvement que vous +imprimiez à votre éventail. + +«Je ne pus vous convaincre; vos résistances me déplurent; vous n’étiez +plus dans votre caractère; vous me parliez sans cesse de votre +conscience, ou plutôt vous la faisiez parler, et je m’apercevais qu’elle +savait mal sa leçon; j’entendais la voix du souffleur. Je partis, et +quand je revins je n’étais plus libre. Mais ne m’attribuez pas une +profondeur de desseins dont je suis incapable. Le hasard est le maître +de nos actions. Je vous répète qu’une statue qui me parut belle me fit +rester quelques jours dans un coin perdu du Jura, où m’avait attiré le +désir de vous fuir et de me dérober à vos désolantes litanies. Cette +statue est la cause première de ce que vous appelez ma trahison et vos +malheurs. Vous devriez la bénir. Il était temps de nous séparer; l’amour +ne survit pas à la curiosité, et que nous restait-il à deviner? Mais à +quoi bon raisonner? Il faut vous parler comme à un enfant. Si je savais +une chanson...» + +Sa mémoire l’ayant mal servi, faute de chanson, il n’avait pas achevé +cette lettre. Sur une autre feuille il avait écrit ce qui suit: + +«Vous êtes malheureuse, madame. Pensez-vous que je sois moins malheureux +que vous? Nous avons été, vous et moi, bien aveugles. Dans quelle +aventure nous sommes-nous embarqués! Vous vous plaindrez, vous me +condamnerez; c’est un droit que je n’ai garde de vous contester. +Convenez, pourtant, que j’ai tout fait pour prendre l’esprit de mon +nouveau métier. Quelque temps je me flattai d’y réussir; vous-même avez +pu vous y tromper... Par malheur, comme je commençais à m’habituer, +quelques jours d’absence m’ont rendu à moi-même, à mes insurmontables +instincts, à ce besoin de liberté qui se confond en moi avec le besoin +de vivre. + +«Que vous vous croyez habile! Vous imaginez-vous que je ne lise pas dans +vos plus secrètes pensées? Vous avez juré de guérir malgré lui votre +malade; vous avez profondément réfléchi sur le régime et le traitement à +lui prescrire; en médecin prudent, vous ne brusquez rien, vous +m’administrez à petites doses votre sagesse, mais vous ne cachez pas +assez votre jeu; plus d’une fois vos regards satisfaits ont témoigné de +votre confiance dans vos remèdes; vous vous flattiez qu’ils commençaient +à opérer; vos airs de tête, vos sourires, tout m’annonçait votre espoir +de changer mon cœur et de gouverner ma vie. Est-ce à moi de vous +apprendre que de telles prétentions me révoltent? D’où vous vient, je +vous prie, un si hautain courage? Êtes-vous de marbre? êtes-vous de +bronze? La statue du Commandeur est-elle descendue de son piédestal? La +foudre et les éclairs attendent-ils vos ordres? + +«Pardonnez-moi de dissiper vos illusions: vous n’avez pour toute arme +qu’un cœur de femme dont les faiblesses me sont bien connues; vos +inquiétudes, votre fuite précipitée de Paris, vos soupçons, vos +terreurs, vos reproches, autant d’inconséquences qui démentent vos +étonnantes prétentions. Croyez-moi, mesurez mieux vos forces et ne +tentez pas l’impossible. + +«Que ne puis-je vous tromper! Un autre s’en serait fait un jeu et vous +eût fait goûter ce charme de l’erreur qui est le suprême bienfait de la +vie. Mais tromper n’est pas en mon pouvoir; j’ai senti que tout cœur a +ses bornes; le mien...» + +Il avait rayé ce commencement de lettre et tracé au-dessous quelques +lignes d’une écriture tourmentée et à peine lisible. Je sus déchiffrer +ces hiéroglyphes. + +«A quoi bon lui écrire? Elle ne comprendra pas. C’est à peine si je me +comprends. Elle s’imaginera toujours que j’aurais pu m’accoutumer à ma +chaîne. Pouvoir! pouvoir! que peut-on? J’étais parvenu à m’assoupir; +cette affaire d’héritage, mon honneur offensé, ma colère, m’ont +réveillé; mon imagination et mon sang sont entrés en effervescence. En +arrivant ici, l’air m’a manqué, et j’ai trouvé à ces murailles une face +lugubre de cachot. Elle n’a rien deviné; elle raisonnait paisiblement +sur ce procès: elle s’efforçait de me calmer, sans se douter que ce qui +m’irritait, c’était elle-même; sa présence, le son de sa voix, me +semblaient une effrayante nouveauté; je sentais percer sous ses paroles +une tyrannie molle dont je m’étais subitement désaccoutumé. Dans quels +espaces avais-je donc voyagé? Je rentrais en étranger dans ma vie. Quel +dépaysement! Elle a des yeux qui semblent dire: «Demain comme +aujourd’hui; rien de plus simple.» Mais c’en est fait de l’habitude +naissante; est-ce ma faute? La plante a été arrachée avec sa racine; +elle ne repoussera plus. De ce jour, l’ennui me ronge. Chaque matin, en +entendant le bruit de ses pas, je frissonne. Aujourd’hui, j’ai crié: +Voilà l’ennemi! Elle est si persuadée de ses droits! C’est le comble du +ridicule; mais je ne ris pas, je frémis. La vie est si longue! Il faut +partir. Ce vieux pêcheur qui me disait: «Défendez-moi de courir au +large, je me tuerai...» il avait fini par dormir dans sa barque. Les +flots étaient ses frères et les tempêtes ses sœurs. Il faut que ma vie +se mette au large; les orages et moi, nous avons un air de famille. Je +partirai demain; je lui écrirai de Marseille...» + +Puis il avait écrit en travers: + +«Quel temps! ce sirocco allume mon sang; j’ai la tête en feu. Je ne puis +demeurer en place. Écrirai-je toute la nuit? la Berre à traverser, les +dogues de M. de Malombré, escalader un balcon... Aventure vieille comme +le monde, mais qui me semblera peut-être nouvelle. Et demain? Demain je +partirai pour l’Afrique, je chasserai le lion dans l’Atlas. Pauvre +invention! J’ai l’esprit aussi usé que le cœur...» + +Quand un innocent est condamné à mort, le meilleur service à lui rendre +est de rédiger sa sentence en des termes dont l’odieux le révolte; +l’indignation lui rend le courage et le préserve du désespoir. Dans +l’affreux malheur qui m’accablait, cette faveur du moins ne m’était pas +refusée; grâce au ciel, l’arrêt que je venais de lire était assez cruel +pour que ma fierté révoltée me donnât la force de supporter et pour +ainsi dire de braver ma douleur. Si ce funeste papier m’eût appris +seulement que Max ne m’avait jamais aimée, que Max était las de sa +chaîne, que Max songeait à me fuir, j’aurais succombé à mon chagrin; +mais quel mépris il faisait paraître pour mon caractère, pour mes +droits! Cédait-il en me trahissant aux irrésistibles entraînements d’une +passion? Le temps était à l’orage, il faisait du vent, et il recourait à +une aventure vieille comme le monde pour tromper sa fièvre et amuser un +instant son ennui, car à qui donc étais-je sacrifiée? A une illusion +détruite, à un caprice épuisé, à l’une de ces femmes que l’on traite en +enfant et qu’on console avec des chansons. Chose étrange, dans le +premier moment je détestais plus la faute que le coupable; Max +m’inspirait un peu de cette pitié qu’on ressent pour un fou, pour un +malade; mais je prenais en horreur la vie et le monde où les événements +qui décident d’une destinée dépendent d’un coup de vent, du nombre des +battements du pouls, d’un accident, d’un frisson, et où nos cœurs sont à +la merci des insolentes surprises du hasard. + +Quelle nuit! monsieur l’abbé! Tantôt je relisais l’écrit fatal; j’en +savourais lentement le poison, je répétais vingt fois un mot, une ligne, +et je cachais mon visage dans mes mains en pleurant. Tantôt un nuage se +répandait sur mes yeux, tout devenait obscur dans mon esprit; alors je +me levais, je marchais, j’allais et je venais, cherchant en vain dans le +chaos où elles se perdaient mes pensées disparues, ne retrouvant que le +souvenir vague et confus d’un indicible outrage, et sentant le sol se +dérober sous mes pas, comme si l’orage qui grondait en moi eût fait +vaciller les murailles et que la terre eût tremblé devant ma colère. + +J’étais décidée à attendre Max, mais je ne pus demeurer plus longtemps +dans cette chambre pleine d’intelligences secrètes avec mon malheur; les +murs qui l’avaient vu écrire, la chaise où il s’était assis, la plume +dont l’encre était à peine séchée, tous ces complices de la faute +blessaient cruellement mes yeux. Je m’avançai sur la galerie, +j’approchai du petit escalier en limaçon qui la termine; c’est par là +qu’il avait dû sortir; accoudée sur la balustrade, je croyais le voir +descendre, la tête haute, le cœur libre de remords, serein, impitoyable, +n’apercevant pas, debout sur le seuil qu’il allait franchir, la justice +céleste qui plaidait ma cause et lui criait mon nom. + +Pendant des heures, j’errai le long de la galerie, croyant sans cesse +entendre un bruit de pas, toujours trompée par le vent, dont les jeux +lugubres semblaient insulter à mon angoisse. + +«Je souffre, me disais-je. Qui le sait? qui s’en soucie? qui me +plaindra?» + +Je songeai à Mme d’Estrel. Quand je lui aurai tout conté, pensai-je, +elle se renversera dans sa chaise longue, me représentera que ces sortes +d’aventures sont communes, qu’il faut tout endurer sans se plaindre, que +nous ne pouvons rien, que le plus sage est de ne rien vouloir et de se +taire, après quoi nous pleurerons ensemble, et, quand nous aurons bien +pleuré, qu’y aura-t-il de changé ou de réparé dans ma vie?... + +«Comment cela finira-t-il?» me disais-je encore et en vain je cherchais +une issue, ma pensée se heurtait partout contre un mur d’airain. Je +voyais d’avance mes jours s’écouler dans un éternel tête-à-tête avec une +idée fixe et déchirante; je pressentais ces mille détails de la vie +réelle qui multiplient la souffrance sans la varier; à ma douleur +présente s’ajoutait déjà le fardeau des longs ennuis et des amers +dégoûts qui m’attendaient, et je me sentais fléchir sous la pesanteur de +mon avenir. + +Épuisée de fatigue, je me laissai tomber sur un pliant placé en face de +la statue. Je fus quelque temps sans la voir; enfin je levai +machinalement les yeux sur elle; et, en la reconnaissant, ma colère, qui +s’était changée en une morne tristesse, se ralluma tout à coup: cette +statue n’avait-elle pas servi d’entremetteuse entre le malheur et moi? +Mais au bout d’un instant ma colère tomba, je m’attendris. La déesse me +transporta dans les lieux qu’elle avait habités avec moi; je revis +Louveau, la fumée qui sortait de son toit, la cour où m’attendaient mes +pigeons, ma chienne accroupie sur le seuil, l’humble vallon perdu dans +la brume, la face triste, mais amie, de mes rochers grisâtres, l’étoile +qui se levait sur les sapins, ces collines qui m’avaient longtemps +cachée au monde, ces chemins creux, ces sentiers déserts où j’avais +promené mes oisivetés et mes rêveries, et qui m’avaient entendue plus +d’une fois soupirer follement après l’inconnu. + +Que j’avais été ingrate et aveugle! A quelles perfides amorces +m’étais-je laissé prendre? D’où m’étaient venus ces rêves, ces désirs +insensés qui appelaient tout bas le malheur? Il était enfin venu, et, +avide de ses embrassements, je m’étais élancée d’un bond au-devant de +lui; il tenait sa proie, il ne devait plus la lâcher... + +Je tressaillis; je venais d’entendre au loin des aboiements de chiens de +garde. + +«Ah! m’écriai-je en joignant les mains, qu’on me le rapporte blessé, +meurtri, sanglant, peut-être aurai-je la force de lui pardonner; mais +s’il revenait heureux et triomphant...» + +Je n’en pus dire davantage; ce que venait d’entrevoir mon imagination me +rendait muette. + +Déjà le jour s’annonçait; une teinte grise se répandait au ciel; je +distinguais vaguement les contours des collines et la forme des arbres; +les fureurs du vent s’étaient ralenties. Au pied de la maison, des pas +firent crier le sable. Tout mon sang reflua vers mon cœur. Bientôt une +porte s’ouvrit, un frôlement se fit entendre, une ombre parut au haut de +l’escalier. + +Je me levai, je m’avançai. Max était resté immobile sur la dernière +marche. M’arrêtant à deux pas de lui, la tête penchée, je le regardai. +Il avait fait un geste de surprise, puis il s’était accoudé sur la +balustrade, et il attendait. Je crus découvrir dans ses yeux un regard +d’insulte et de défi. Alors je voulus parler; mais ma langue se glaça, +mes jambes se dérobèrent sous moi, et je tombai sans connaissance. + + + + +TROISIÈME PARTIE + + + + +I + + +En revenant à moi, je me trouvai étendue sur mon lit. Marguerite, ma +femme de chambre, se tenait debout près du chevet. Il faisait grand +jour; un rayon de soleil se glissait jusqu’à mes rideaux: par ma fenêtre +entr’ouverte, j’apercevais une branche de chèvrefeuille qu’une brise +légère berçait doucement; j’entendis le chant d’un oiseau. + +Je rassemblai avec effort mes idées; enfin la mémoire me revint, et je +fermai les yeux par un mouvement de cette haine instinctive pour la +lumière qu’a ressentie quiconque a souffert. Marguerite m’interrogea; je +lui racontai que, ne pouvant dormir, je m’étais levée à la pointe du +jour, que j’avais été prise d’un vertige, que j’étais tombée. Comme elle +insistait, je lui imposai silence. Elle s’assura que je n’étais pas +blessée; ma blessure en effet n’était pas de celles qui se voient. Max +avait envoyé chercher un médecin qui vint presque aussitôt; mais je me +refusai obstinément à le recevoir: ses questions m’auraient mise au +supplice. + +Je demeurai toute une semaine enfermée chez moi. Le jour, je ne +souffrais que d’une excessive faiblesse; le soir, le frisson me prenait, +et j’avais chaque nuit un accès de fièvre. J’avais défendu qu’on me +veillât; je redoutais les indiscrétions du délire, et j’aurais rougi de +mettre mes gens dans mon secret. Du reste, mes rêvasseries n’avaient, je +crois, rien d’effrayant; toutes les nuits j’étais hantée de la même +vision. Il me semblait que les murs de ma chambre, les meubles, les +vases, les tableaux, les rideaux de mon lit portaient le deuil de +quelqu’un; ils se faisaient entre eux des signes d’intelligence, +accompagnés de soupirs douloureux; ils racontaient qu’une personne +bonne, généreuse, digne d’être aimée, qui avait foi dans la vie, avait +habité quelque temps cette chambre, qu’elle l’avait animée et réjouie de +sa présence, qu’elle y avait rêvé le bonheur, et qu’un jour elle avait +disparu sans qu’on sût ce qu’elle était devenue. Je ressentais pour +cette personne une inexprimable pitié; je crois que je lui parlais, et +assurément je pleurais en lui parlant, car à la fin de chaque accès je +sentais des larmes sur mes joues. + +Le troisième jour, je reçus un billet de Max. «Je crains, madame, +m’écrivait-il, que ma présence dans cette maison ne retarde le progrès +de votre convalescence. Voulez-vous que je parte? Je ferai ce qui vous +plaira.» Je lui répondis: «Ne partez pas avant que je vous aie parlé. +J’ai des décisions à prendre, je ne tarderai pas à vous les faire +connaître. Quelques journées perdues, c’est peu de chose; la vie est si +longue!» + +Enfin, un soir que le frisson n’était pas revenu et que je me sentais +assez de force pour affronter les émotions d’un entretien, je descendis +au salon et fis appeler Max. Il parut aussitôt; nulle trace d’embarras +ni de contrainte dans son maintien; il s’avança d’un air libre, dégagé, +m’aborda avec cette grâce de grand seigneur et cette exquise élégance de +manières que j’avais admirées autrefois et qui dans un pareil moment +m’épouvantaient. Il s’informa en deux mots de ma santé, s’assit et me +fit signe qu’il était prêt à m’entendre. L’indignation que me causait sa +tranquillité raffermit mon courage; j’aurais eu honte de laisser voir le +moindre trouble, la moindre faiblesse. + +«Monsieur, lui dis-je, cette entrevue n’est probablement pas de votre +goût, vous n’aimez guère les explications; mais il est nécessaire que je +vous en demande et que je vous en donne: vous conviendrez qu’il n’y a +pas de ma faute.» + +Il fit un geste d’assentiment, sans que je visse remuer une fibre sur +son visage impénétrable comme un masque de bronze. + +«Du reste, continuai-je, ne vous alarmez pas trop. Vous n’aurez à subir +ni questions ni reproches. J’ai fait des provisions de sagesse depuis +quelques jours. Il est bon d’aller à votre école pour apprendre à vivre; +vous tenez vos élèves sous une discipline un peu sévère, mais leurs +progrès sont rapides.» + +Il s’inclina comme pour me remercier du compliment. + +«Si vous vous ravisiez, me dit-il, je me croirais tenu de répondre à vos +questions avec une entière sincérité et d’écouter vos reproches jusqu’au +bout sans vous interrompre; mais, vous avez raison, de quoi nous +serviraient tant de paroles? Le passé est irréparable: ne nous occupons +que de l’avenir. + +--Oui, monsieur, le passé est irréparable, repris-je avec trop de +chaleur,--et si je m’avisais de m’en plaindre, vous me renverriez +sûrement au destin, qui dispose de tout, qui régit tout, qui est +l’éternel, l’unique coupable. Je connais vos doctrines; vous les +professez de vive voix et par écrit, non sans une certaine éloquence. +Mon Dieu! je suis prête à vous en croire; de quoi pourrais-je encore +m’étonner? Au surplus, loin de vous chercher querelle, je tiens à vous +témoigner toute ma gratitude. Il est des outrages qui tuent l’amour +comme un coup de foudre; vous vous entendez à frapper, monsieur; le mien +est mort sans agonie; ce sont de grandes souffrances que vous m’avez +épargnées...» + +Je sentais l’émotion me gagner; je me tus un instant pour me donner le +temps de me calmer, puis je repris d’un ton plus tranquille: + +--Oui, laissons là le passé. Qu’en pourrais-je dire? Comment me +ferais-je comprendre? Nous ne parlons pas la même langue. Votre chaîne +vous pesait, l’ennui vous rongeait, ma molle tyrannie révoltait votre +fierté,--vérités sublimes et sacrées où ma faible intelligence ne peut +atteindre, mais que je dois admettre avec le même respect que les +mystères de la foi. Je vous fais grâce de mes objections, vous les +réfuteriez sans peine; je me tais et j’adore. Il ne s’agit donc plus que +de régler l’avenir, et sur ce point peut-être réussirons-nous à nous +entendre. Je n’ai pas besoin de vous dire que mon premier mouvement a +été de quitter à jamais cette maison; mais j’ai réfléchi, et la +réflexion plaide toujours contre les partis violents. Je connais +quelqu’un qui prétend qu’après tout le malheur est plus sot que méchant, +et on a toujours tort de se fâcher contre les sots. Je ne pourrais me +retirer auprès de mon père sans lui conter de point en point toute cette +aventure; je crois le connaître, il ne se consolerait pas; je crois me +connaître aussi, son désespoir me briserait le cœur. Je me résigne donc +à rester ici jusqu’à nouvel ordre, mais à une condition que je me flatte +de vous faire approuver.» + +Le regard de Max s’était animé; il m’observait attentivement; je crois +qu’il s’était attendu à autre chose; je lui apparaissais sous un jour +nouveau. + +«Quelle est cette condition, madame? demanda-t-il d’un ton grave. + +--Je vous dois, repris-je, d’avoir acquis des idées toutes nouvelles sur +un sujet qu’à vrai dire je n’avais guère médité. Je comprends depuis +quelques jours que le fond des choses dans le mariage, c’est la +crémaillère, qu’à le bien prendre c’est même à cela que se réduit cette +admirable institution. Vous voyez que je vous ai lu avec fruit. De +grâce, monsieur, ne laissez plus traîner vos papiers; une femme en +colère se croit tout permis. Eh bien! s’il le faut, je consens à vivre +auprès de vous, à rester votre femme aux yeux du monde; mais du même +coup je me délie de tout autre engagement, ou pour mieux dire nous nous +engagerons, vous et moi, à nous laisser l’un à l’autre une entière +liberté. Pas d’équivoque, je prétends m’appartenir, être libre, +absolument libre... Oh! n’ouvrez pas de grands yeux; ce n’est pas une +menace que je vous fais. Je n’ai point de projets et ne me pique pas de +pénétrer les secrets de l’avenir; je réclame un droit, voilà tout. + +--Ce que vous me proposez, madame, répondit-il avec un sourire ironique, +c’est un ménage dans le goût du XVIIIe siècle. En ce temps-là, on ne +mettait en commun que la crémaillère; aujourd’hui cela souffre quelque +difficulté; nous vivons dans un siècle de bourgeois et nous en tenons +tout. Nos pères entendaient mieux la vie que nous... + +--Oui, interrompis-je, les marquises d’alors ne s’évanouissaient pas. Je +pense, comme vous, que celles d’aujourd’hui sont des bourgeoises; mais +il en est qu’on peut former: il ne s’agit que de savoir s’y prendre +comme vous. + +--Allons, dit-il, j’accepte vos conditions; c’est au moins une +expérience à tenter... + +--Oh! permettez, lui dis-je, il ne s’agit pas d’expérience, mais d’un +traité en bonne forme. Je vous demande votre parole de gentilhomme, j’y +crois encore. + +--Je n’hésite pas à vous la donner, répondit-il, et je découvre avec +plaisir que vous avez une raison supérieure. Je regrette seulement que +vous ne m’ayez pas parlé sur ce ton dès le premier jour; qui sait? vous +auriez peut-être fait de moi le modèle des maris, car je me sens un +faible pour les devoirs qu’on ne m’impose pas. + +--Que voulez-vous? lui dis-je. Est-ce trop de six mois pour apprendre la +vie et le monde? J’étais si naïve; j’ai dû revenir de loin... Et +maintenant, je vous prie, quand partez-vous? + +--Ah! je suis libre, reprit-il vivement, et je ne pars plus.» + +Et, s’approchant de moi, il eut l’audace d’ajouter: + +«Les traités, madame, se scellent d’ordinaire par un serrement de main.» + +Mais je lui répondis: + +«Veuillez me dispenser de cette formalité. Je crois voir encore au bout +de vos doigts une tache d’encre. Souffrirez-vous que je vous donne un +conseil, monsieur? Écrivez moins: les marquis du bon temps n’écrivaient +pas. Dans certains cas, écrire est une faute et presque un ridicule.» + +Et à ces mots je me retirai, le laissant à son étonnement, dont il eut +peine, je crois, à revenir. + +Il est aisé d’être fort dans les grandes crises de la vie: la violence +du malheur exalte l’âme, porte à la tête, on se grise de son désespoir, +mais cette ivresse ne peut pas durer, et après s’être senti comme +transporté par sa douleur, le cœur retombe lourdement sur lui-même. Oui, +le malheur est plus facile à supporter que ce qui l’accompagne, car les +grandes infortunes sont des reines couronnées d’une funèbre beauté, mais +qui traînent sur leurs pas un long cortége d’obscures et misérables +souffrances dont il n’est pas une seule qui porte un nom, qui fasse +quelque figure, cour indigne et dérisoire dont leur majesté est avilie. +Avez-vous jamais lu _Delphine_, monsieur l’abbé? C’est dans ce livre +qu’ont été retracés d’un immortel pinceau «les faiblesses, les misères +qui se traînent après les grands revers, les ennuis dont le désespoir ne +guérit pas, le dégoût que n’amortit point l’âpreté de la souffrance.» +Voilà pourquoi le courage de la première heure est le plus facile, et +pourquoi un cœur qui, égalant ses forces à la violence du coup qui l’a +frappé, s’est précipité hardiment dans sa douleur, recule ensuite avec +effroi devant les innombrables et cruels détails qu’il y découvre. Quant +à moi, je sentais bien que mon effort avait dépassé les bornes de mon +courage naturel, et que je ne tarderais pas à revenir en deçà. Toutefois +je ne laissais pas de soutenir mon triste rôle avec une fermeté qui +m’étonna moi-même, et qu’admira Mme d’Estrel. + +«Que vous êtes forte en vérité! me dit-elle après avoir entendu mes +confidences. Le parti auquel vous vous êtes arrêtée m’effraye; j’en sens +toutes les difficultés. Vous venez de vous créer une situation plus +délicate et plus embarrassante que vous ne pensez; mais je n’ose vous +blâmer. Vous avez pris conseil de votre caractère; c’était le seul juge +à consulter. Je regrette seulement que mes expériences ne puissent vous +servir; je ne vois rien dans mon passé qui s’applique ici. Je vous ai +laissée deviner que j’avais beaucoup souffert. M. d’Estrel n’était pas +un Max, c’était un homme de plaisirs que le bruit de la vie +étourdissait, et qui n’a jamais eu le temps d’échanger deux mots avec sa +conscience. Toujours allant, toujours hors d’haleine, et pour ainsi dire +tout essoufflé de son bonheur, avait-il crevé sous lui un plaisir, il +changeait lestement de monture, et le voilà reparti. Nul choix, tout lui +était bon, et par la bienveillance du sort, qui a toujours eu un faible +pour les sots, les relais ne lui ont jamais manqué; il est mort au +dernier:--au demeurant, assez bon homme, très-candide dans ses vices, ne +voulant de mal à âme qui vive, mais si infatué de sa personne qu’il +m’estimait trop heureuse de porter son nom, et que, si je m’étais +plainte, il fût tombé de son haut. Aussi ne me plaignis-je pas; +j’affectai de ne rien voir, de ne rien deviner, de ne rien sentir, et je +me réfugiai dans le silence du mépris, abri propice aux âmes trop +faibles pour combattre leur destinée, trop fières pour la chicaner. +Vous, ma chère Isabelle, vous êtes de force à lutter; votre cœur est +armé en guerre, persévérez, votre courage vous sauvera, et, si +redoutable que soit votre adversaire, j’ose vous promettre avec +confiance que vous gagnerez la partie.» + +Je fondis en larmes. + +«Quelle partie? balbutiai-je. De quoi parlez-vous? Quel rêve avez-vous +fait? Ne voyez-vous pas que j’ai le courage du désespoir? Et que peut-on +espérer quand on ne désire rien? Ramener Max! mais il ne m’a jamais +aimée, je ne l’aime plus, et ma victoire me ferait horreur. Non, +n’essayez pas de me consoler, de me tromper. Je ne vois rien devant moi; +je sens dans ma douleur une fixité qui m’épouvante. Que ne puis-je +m’attendre à de nouveaux combats quand j’en devrais payer les émotions +par un redoublement de peines! Mais mon malheur n’a pas même d’avenir; +il sera demain ce qu’il est aujourd’hui; il se répétera jusqu’à la fin, +et je ne prévois pour lui que les radotages et les enfances de la +vieillesse, car le malheur qui a trop duré finit par perdre sa dignité; +il ne se respecte plus, l’âme se flétrit; des dégoûts et des lassitudes +pires que la souffrance, voilà les présents que fait le temps à la +douleur. Ah! madame, ne me parlez pas d’espérance. Hélas! qu’ai-je donc +sauvé de mon naufrage? Un vain débris, ma liberté que je me suis fait +rendre, triste épave qui a pour ma fierté le prix d’un trésor. Quel +trésor, grand Dieu! et qu’en ferai-je? De grâce, n’allez pas m’attribuer +de secrets et indignes calculs. Moi, je voudrais, par une indifférence +affectée, me rouvrir un accès dans le cœur d’un homme qui m’a possédée +sans m’aimer! Vous m’offensez. Qu’ai-je été pour lui? Un caprice de +curiosité bientôt épuisé. Eh! n’avez-vous pas compris que le pire de mes +maux est l’amer chagrin de m’être donnée, que ses embrassements ont +laissé sur moi comme une souillure, et que je veux chercher à venger ma +honte par l’insolence de mes mépris?» + +Elle me reprocha mon exaltation, s’efforça de me calmer, de me ramener à +la note juste; mais je n’étais pas en état de l’écouter. Elle n’avait +jamais aimé; qu’avaient été ses peines, comparées aux miennes, et +pouvait-elle entrer dans mes sentiments? Cependant sur un point elle +n’avait que trop raison: ma situation était difficile, et, quand le cœur +est dévoré, affecter l’indifférence est un rôle malaisé à soutenir +longtemps; je n’eus que trop d’occasions de m’en convaincre. Dans le +mouvement et le tourbillon de Paris, la difficulté eût été moindre: +j’aurais mis le monde entre Max et moi; mais dans la solitude de Lestang +les tête-à-tête étaient inévitables, et je ne cherchais même pas à les +éviter; je n’aurais pas voulu laisser croire à Max que j’avais peur de +lui ou de moi-même. + +C’était bien là l’idée secrète que s’était formée son orgueil et qu’il +se plaisait à nourrir. Il ne croyait pas aux femmes, il ne les prenait +pas au sérieux; il leur refusait toutes ces qualités supérieures qui +font la grandeur et la dignité de l’âme. Aussi avait-il passé sa +jeunesse à les aimer sans les respecter; encore dis-je trop, car l’amour +ne va pas sans l’illusion du respect;--il les avait désirées, parce +qu’elles ne se rendent pas sans combat et qu’il les faut disputer aux +autres et à elles-mêmes, mais je doute qu’il eût jamais ressenti dans +ses aventures d’autres transports que l’ivresse de la victoire et du +triomphe. On n’a qu’un dieu; le sien était son orgueil, implacable idole +à laquelle il sacrifiait son cœur et sa vie. C’est ainsi que, toujours +supérieur aux entraînements des sens et n’estimant ses jouissances qu’au +prix qu’y mettait sa superbe, il se passionnait pour la conquête d’un +cœur dont les refus irritaient ses désirs: mais il se lassait bien vite +de la possession, semblable à ces chasseurs qui aiment la chasse pour +ses fatigues et ses hasards, et qu’on voit ardents à la poursuite d’un +gibier qu’après l’avoir abattu ils daignent à peine ramasser. Les +femmes, en effet, n’avaient à ses yeux qu’une valeur de convention: la +société ayant imaginé de mettre leur honneur à haut prix, elles l’en ont +crue sur parole et se laissent longtemps marchander; mais à part le +mérite de cette résistance, qui procure à l’homme ses plus vives et ses +plus agréables émotions, il les considérait comme des êtres subalternes, +charmants animaux qui n’écoutent que leur instinct et qu’on gouverne par +des gimblettes et des menaces; bref, il leur refusait les seules vertus +qu’il estimât, la parfaite sincérité, la fierté, la hauteur d’âme, le +vrai courage et cette constance dans le vouloir que le temps ne lasse +pas. + +Dans le commencement, il avait été surpris de mon attitude. Il avait +compté sur des scènes de reproche et de désespoir: il m’avait trouvée +froide et hautaine: j’avais relevé le gant et accepté le défi, mais +saurais-je soutenir jusqu’au bout mon nouveau caractère? Ne serais-je +pas bientôt fatiguée de mon rôle? C’est là qu’il m’attendait. Sa +curiosité était excitée; il observait tous mes mouvements, il tournait +autour de moi, cherchait à surprendre ma faiblesse, déguisée sous une +force d’emprunt; qu’elle vînt à se trahir par un mot, par un soupir, par +une rougeur subite, par un geste incertain, et je croyais déjà entendre +le cri de sa victoire. Par moments, ses yeux attachés sur moi me +fascinaient, ses regards durs et pénétrants me perçaient de part en part +et faisaient sentir à mon cœur le froid de l’acier, ses sourires me +donnaient des frissons, sa politesse ironique faisait bouillonner mon +sang; mais je redoublais d’attention sur moi-même, je commandais à mon +visage, je refoulais le flot de ma colère, toujours prêt à déborder sur +mes lèvres. Je n’aurais pu supporter la honte d’une défaite, non qu’il +eût tenté d’en profiter, mais son orgueil eût été satisfait, et il me +semblait que je ne pourrais survivre à ce triomphe. + +En attendant, je lui rendais service, je travaillais à son bonheur; il +ne s’ennuyait plus, ne songeait plus à chasser au lion; il avait repris +intérêt à la vie, je lui donnais de l’occupation, il était au spectacle, +il observait, il attendait, il avait une gageure à gagner; je m’étais +chargée de fournir de l’aliment à cet éternel besoin de combats qui +était sa passion dominante. Ce qui m’effrayait, c’est que je sentais mes +forces diminuer, que j’étais déjà lasse, et que d’instant en instant mon +masque me pesait davantage. + + + + +II + + +Un jour, après déjeuner, j’allai m’asseoir à la lisière d’un de nos +bosquets de chênes. On était à la fin de juin, la chaleur était ardente; +les bois et les champs dormaient; le milieu du jour amène dans la nature +comme une suspension de vie: c’est vraiment le sommeil de Pan. Il n’y +avait pas un souffle dans l’air; je ne voyais remuer ni une branche ni +une herbe. Seules les cigales faisaient retentir leurs timbales au haut +des chênes. Ce bruit m’était nouveau; la cigale, _qui n’a ni chair ni +sang_, est chargée d’annoncer les brûlants étés du Midi, le soleil l’a +choisie pour son héraut. Monotone comme le bourdon d’une vielle, mais +aigre et strident, son cri est l’âpre cri de guerre d’une lumière +implacable qui consume et dévore; on croit entendre la crépitation de +l’air et de la terre en feu; c’est bien la musique du soleil, mais j’y +crus reconnaître aussi celle de la douleur, la plainte violente et +monotone de mon cuisant chagrin. + +Ce chant triste, l’éblouissement du jour, la langueur de toutes choses +autour de moi me plongèrent dans un profond accablement, et je pleurai à +chaudes larmes. Tout à coup Max parut au bout de l’avenue; je serais +morte de confusion s’il avait vu ou deviné mes larmes. Je me levai +précipitamment et m’enfuis dans l’épaisseur du taillis. Un sentier +s’offrit à moi, je le descendis en courant. Ayant traversé un endroit +découvert, avant de rentrer dans le bois, je me retournai pour m’assurer +que je n’étais pas suivie, et je dis à haute voix: «Fuir! toujours fuir! +quand cela finira-t-il?» + +En ce moment, j’entendis près de moi un bruissement de feuilles, je +tournai la tête et j’aperçus un inconnu que je regardai, je crois, d’un +air sévère, car je lui en voulais de sa fortuite indiscrétion. Assis sur +une pierre, au pied d’un arbre, il s’était levé à ma vue en faisant un +geste de surprise. C’était un jeune homme de vingt-cinq ans à peu près, +un peu trapu, une tête de caractère et d’un type méridional, de grands +yeux noirs pleins de feu, le teint d’une pâleur mate, une abondante +chevelure bouclée, l’air noble, ardent, exalté, un peu étrange, où la +douceur se mêlait à l’austérité. Il restait immobile devant moi et comme +plongé dans la stupeur. Si préoccupée que je fusse, je ne laissai pas de +m’apercevoir qu’il entrait dans cette stupeur un peu d’admiration; mais +ce n’était pas tout. Avait-il l’esprit dérangé? Je l’entendis s’écrier à +deux reprises, d’une voix vibrante et musicale: «Quelle réponse!» puis, +revenant à lui, il me salua respectueusement et fit mine de s’approcher +pour me parler; mais l’air dont je le regardais le troubla; il balbutia +quelques excuses et s’éloigna d’un pas rapide, non sans retourner +souvent la tête. + +Bien que la chaleur fût étouffante, je poursuivis mon chemin; je voulais +me mettre hors d’atteinte. Par une éclaircie, je découvris la Berre sur +ma gauche; les ardeurs de juin l’avaient presque tarie; à certains +endroits, on pouvait la franchir à pied sec. «L’été, pensai-je, se +charge de leur assurer des communications plus faciles; mais que +m’importe? Le ciel soit loué! je n’ai plus rien à perdre, plus rien à +craindre.» + +Je poussai jusqu’à une retraite sauvage qui termine le bois de ce côté. +Le terrain, se relevant brusquement, forme un tertre rocheux arrondi en +cirque; des arbustes aux rameaux noueux et contournés le décorent de ces +épais halliers qui sont une des grâces du Midi. Au-dessus des halliers +croissent des bouquets de pins d’un vert tendre. Je m’assis à l’ombre, +parmi des genêts fleuris, dans l’enfoncement que laissaient entre eux +des rochers. De mon réduit j’apercevais au travers des feuillages une +clairière du bois, et plus bas, à l’un des coudes de la Berre, une +flaque d’eau croupissante sur laquelle se penchait tristement un saule +poudreux que tourmentait la soif. J’étais bien cachée; dans le silence +de ces genêts et de ces rochers, je pouvais soupirer librement, et si +les larmes revenaient, personne du moins ne les verrait couler. + +Je m’oubliai des heures entières dans mon tranquille asile, et j’avais +fini par m’assoupir légèrement, quand un bruit de voix me réveilla. Au +sommet du tertre passe un chemin vicinal peu fréquenté qui descend à la +rivière, et que les hauts talus qui l’encaissent dérobaient à ma vue. +Deux personnes montaient ce chemin; elles causaient d’une voix bruyante +et animée comme dans l’échauffement d’une querelle, l’une sur un ton de +basse continue, l’autre sur un ton de fausset dont les aigreurs +m’étaient trop connues. On s’arrêta juste au-dessus de ma tête, et je +pus entendre le dialogue suivant: + +«Encore un coup, madame, que venez-vous faire ici? + +--Encore un coup, monsieur, que venez-vous y faire vous-même? + +--Eh bien! madame, je vous ai vue sortir, je me suis inquiété, je vous +ai suivie. + +--Eh bien! monsieur, je suis lasse de vos éternels espionnages, de vos +poursuites, de vos obsessions et de vos fureurs d’alguazil. + +--Pour venir ici, madame, vous avez dû traverser mon champ. + +--Que le bon Dieu vous bénisse, vous et votre champ! Faites dresser +procès-verbal. + +--Convenez, madame, qu’il y a eu rendez-vous donné. + +--Il en sera exactement, monsieur, ce qui vous plaira. + +--Il ne vous suffit plus de recevoir votre amant chez vous, vous venez +le chercher chez lui. + +--Je ne sais pas si je reçois mon amant chez moi, mais je sais que vos +insultes m’en donneraient l’envie. + +--Oh! ne niez pas. Nous avons des preuves. Mon chien de garde que j’ai +relevé mort dans mon champ... + +--Tous les chiens sont mortels, monsieur. Que ne faites-vous assurer les +vôtres? + +--Cela finira mal, madame. + +--Cela ne finira pas, monsieur.» + +Il se fit une pause, après quoi M. de Malombré reprit d’un ton +larmoyant: «Malheureux que je suis! Qui me guérira de mon indigne +faiblesse? Vous aimer encore après tant d’affronts, tant de trahisons, +tant de promesses dont vous aviez amusé ma crédulité! + +--Il est vrai, dit-elle, que je me suis ruinée en promesses. Quand un +fâcheux devient pressant, on promet, monsieur, on promet..., mais on +change d’avis. Il n’y a que Dieu et les sots qui ne changent jamais. + +--Non, rien ne peut vous arrêter, ni mon désespoir... + +--Je me suis toujours défiée des soupirs que vous tirez de vos talons. + +--Ni votre dignité... + +--La dignité! c’est une idée de vieille femme. + +--Ni les droits d’une innocente jeune femme dont vous troublez le +bonheur. + +--Vous moquez-vous de me parler d’elle? Mais ne savez-vous pas qu’elle +m’avait ravi un cœur qui m’appartenait? Ignorez-vous que je la hais, et +que je donnerais volontiers dix années de ma vie pour avoir la joie de +la voir pleurer? + +--Ah! vous me rendrez fou, madame! s’écria M. de Malombré. Faut-il que +je me mette à vos genoux? + +--Ici, dans la poussière du chemin? Gardez-vous-en bien, vous auriez +besoin de mon aide pour vous relever. + +--Vous m’insultez, madame. Vrai Dieu! je reste ici. Arrive que pourra, +je ne vous lâche plus, je m’attache à vos pas, je vous suis comme votre +ombre!... + +--En ce cas, c’est moi qui quitterai la place! s’écria-t-elle avec +colère; mais, entendez-moi bien, je vous défends de remettre les pieds +chez moi. Depuis trop longtemps vous me compromettez; vous êtes, +monsieur, le fléau de ma vie. Ma dignité, dont vous vous faites +l’avocat, mon devoir, tout m’interdit de vous revoir jamais.» + +A ces mots, elle partit. Je crois qu’il la suivit. J’entendis encore +quelques mots, puis tout rentra dans le silence. «Serait-il vrai, me +demandai-je, qu’il y eût un rendez-vous donné?» Et je me répondis: «Mais +encore une fois que m’importe, et qu’ai-je affaire de l’apprendre?» + +Assurément il ne m’importait guère, et pourtant je demeurai plus d’une +heure encore tapie dans mon coin, sans trop savoir pourquoi. Enfin je me +mis à réfléchir, et la réflexion me révéla que j’étais restée pour +éclaircir un doute qui importait si peu. Comme je me levais pour partir, +Max parut dans la clairière. Oui, c’était bien lui. Je m’effaçai +derrière le tronc d’un pin. Il venait donc au rendez-vous! Cependant une +circonstance me frappa: il était accompagné d’une levrette qu’il m’avait +donnée, et dont je faisais ma compagnie ordinaire. Pourquoi l’avait-il +amenée? Je crus m’apercevoir qu’il l’envoyait à la découverte. La +chienne partait comme un trait, le nez au vent, courait en tous sens, +faisait le tour de la lisière du bois, puis, comme se trouvant en +défaut, revenait auprès de Max, qui la faisait repartir. N’était-ce pas +moi qu’il cherchait? + +«Elle ou moi? repris-je, outrée d’indignation. Elle ou moi!... Cette +question m’intéresse donc? Tout n’est donc pas mort dans ce misérable +cœur? Il remue encore, il y reste une fibre vivante et sensible que le +doute peut tourmenter! Quand ne l’entendrai-je plus battre? Quand +sera-t-il de pierre?» + +Je me glissai à travers les rochers et les buissons, non sans y laisser +quelques lambeaux de ma jupe, et j’atteignis la crête du tertre et le +chemin qui contourne le parc. + +«Il faut que je m’éloigne pour quelque temps, me disais-je. Aujourd’hui +j’ai été faible, j’ai pleuré; c’est un avertissement. Demain peut-être +je pleurerais encore, je me laisserais surprendre, l’œil insolent de la +haine boirait mes larmes. L’événement est trop récent, mon cœur n’a pas +encore eu le temps de se bronzer, le mépris n’y a pas tué la colère. +Partons, partons; je ne reviendrai que rassurée contre moi-même et +certaine de ne me plus démentir.» + +A gauche du chemin, au premier tournant, est une croix en fer au pied de +laquelle un tronc couché en travers sert de siége aux passants. En +portant mes yeux de ce côté, j’avisai, assis sur ce tronc, l’inconnu que +j’avais rencontré dans le parc. Il tressaillit visiblement en me +reconnaissant, et resta comme la première fois en contemplation devant +moi. Je ne doutai plus qu’il n’eût le cerveau malade; mais, se remettant +de son trouble, il se leva et vint me saluer avec l’aisance d’un homme +du monde. + +«Excusez-moi, madame, me dit-il, d’avoir pénétré tout à l’heure chez +vous; nulle part dans ce pays, où je suis arrivé depuis peu, les +propriétés ne sont closes de murs; cet usage me plaît, mais il met trop +à l’aise les indiscrets et les distraits, et j’ai cédé à la tentation +d’admirer vos beaux ombrages. + +--Ne vous faites aucun reproche, lui répondis-je; mais me trompé-je? il +me semble que vous cherchez ou que vous attendez quelqu’un. Si vous +aviez besoin de quelque renseignement...» + +Il rougit, hésita un instant à me répondre, puis me dit d’une voix émue: +«J’attends depuis bien longtemps...» + +Et d’un mouvement de tête faisant flotter sur ses épaules ses longs +cheveux châtains: «Je n’ai pas trouvé ce que je cherchais, +poursuivit-il, et ce que j’ai trouvé, Dieu m’est témoin que je ne le +cherchais pas.» + +A ces mots, il me salua et s’éloigna. + +«Ce jeune homme est singulier, me dis-je; mais un peintre en tirerait +parti.» + +En rentrant au château, je trouvai une lettre de mon père qui m’arrivait +fort à propos. Il me témoignait un vif désir de me revoir. «Arrache-toi +à ton bonheur, fille ingrate, m’écrivait-il, et viens charmer par tes +récits la solitude de ton vieux père.» A dîner, je prévins Max de mon +départ. Il me jeta un regard scrutateur. + +«Combien de temps serez-vous absente? me demanda-t-il. + +--Quelques semaines, je pense. + +--Quelques semaines ou quelques mois? + +--Je ne sais trop, répondis-je sèchement. + +--Je vous souhaite un heureux voyage, madame, me dit-il, et +puissiez-vous découvrir que le Jura ne vaut pas le Ventour!» + +Quand le cœur est blessé, on a beau se tourner et se retourner dans sa +vie, nulle position n’est bonne, car le mal est partout; en s’agitant, +on agite son chagrin, on s’aperçoit qu’on ne le connaissait pas tout +entier, et à la souffrance se joint une inquiétude qui l’aigrit. +J’espérais reprendre à Louveau un peu de calme, un peu de force; j’étais +loin de compte. La joie que témoigna mon père en me revoyant me fit mal, +et j’eus peine à répondre à toutes les questions dont il m’accabla; +quels efforts d’imagination je dus m’imposer! Mais il n’était pas seul à +m’interroger; dans ces lieux pleins de souvenirs, tout me parlait, tout +jusqu’aux routes et jusqu’aux cailloux des chemins. Mille circonstances +effacées de ma mémoire s’y retraçaient soudain pour m’affliger; elles se +dessinaient comme une broderie lumineuse sur le fond sombre du présent. +Au prix de ce qui avait suivi, me répétais-je sans cesse, quelles +délices pures et sans mélange que mes tristesses passées! + +Je ne puis vous peindre l’émotion que je ressentis en rentrant dans ma +chambre de jeune fille. Je m’arrêtai un instant sur le seuil; puis +j’entr’ouvris les volets, la lumière entra à flots. Rien n’avait été +changé de place, je retrouvais chaque chose, chaque meuble tel que je +l’avais laissé; mais quel silence! celui que commande le respect du +malheur. Et quel étonnement aussi! Comment m’eût-on reconnue? Dans un +coin, j’aperçus une feuille de papier gris. Je savais ce que renfermait +ce papier: une fleur séchée, un lis. Vous vous rappelez où et par quelle +main il avait été cueilli. Le temps n’avait donc pas marché dans cette +chambre; il ne s’y était rien passé! Le lit aussi était demeuré le même: +des rideaux blancs, une courte-pointe piquée, une taie d’oreiller en +mousseline. O mes sommeils d’autrefois! Et au jour pouvoir s’éveiller +sans se dire: Non, ce n’est point un rêve; certaine nuit je l’attendis +jusqu’au matin, et quand il parut, ce que je lus dans ses yeux me fit +tomber comme morte à ses pieds!... Je n’osais m’approcher de ce lit; je +le regardai longtemps; enfin je cachai en pleurant mon visage dans +l’oreiller, et une prière folle sortit de mon cœur. Je soupirais après +l’impossible, je redemandais une chose perdue, et une voix inexorable me +répondait: Jamais, non jamais! + +J’étais depuis un mois à Louveau, et je commençais à me sentir incapable +de tromper plus longtemps mon père, quand je reçus de Max le billet +suivant: + +«J’attends des hôtes, et je vous avoue que je serais embarrassé si je +devais être seul à les recevoir. Ne viendrez-vous pas remplir vos +devoirs de maîtresse de maison? Il me semble que cela rentre dans le +programme dont nous étions convenus. Si vous ne venez pas, je n’aurai +garde de me plaindre; mais je ne saurai que penser, car je suis naïf, et +je crois à la lettre ce qu’on me dit.» + +Je ne pus m’empêcher de sourire à cette lecture. + +«Il regrette son jouet, me dis-je; l’expérience qu’il avait commencée +était pour le moment le grand intérêt de sa vie, et j’ai trompé sa +curiosité en m’en allant; il a bien sujet de m’en vouloir...» + +Je me représentais un papillon qu’un enfant a pris et qui par miracle +s’envolerait avec l’épingle dont il l’a percé. L’enfant le traite +d’ingrat: + +«Reviens donc, je n’avais pas encore tout vu; cruel! je ne sais pas +encore comment tu meurs!...» + +Je répondis aussitôt: «Vous avez raison de croire que je reviendrai. Je +sais ce que j’ai promis, et je serai exacte à tenir ma parole. Comptez +sur moi comme je compte sur vous.» + +Mon père n’essaya pas de me retenir. Il s’était avisé depuis quelques +jours que je manquais d’appétit et que j’avais un certain air rêveur +dont s’alarmait, disait-il, sa clairvoyance. Il se plaignait que mon +corps seul fût à Louveau; mon cœur était reparti pour Lestang, et il +citait là-dessus ses poëtes: «L’amour est un oiseau doux et cruel, on ne +lui peut résister... Andromède, je vous suis maintenant odieux, tandis +que toutes vos pensées sont pour le bel Athis.» Je partis deux jours +après avoir écrit au bel Athis. Le dernier soir, pour mettre le temps à +profit, mon père me traduisit, je crois, plusieurs centaines de vers +grecs. J’eus bien des distractions pendant cette lecture; son +secrétaire, qui est homme d’esprit, lui poussait le coude en disant: + +«Monsieur, vous y perdez votre grec; on ne vous écoute pas.» + +Cependant un mot me réveilla: «Je porterai mon glaive caché sous une +branche de myrte.» Qui a dit cela? Peut-être le saurez-vous. Ce mot me +resta dans l’oreille et dans le cœur; le lendemain, le long de la route, +je répétais machinalement: «Je porterai mon glaive caché sous une +branche de myrte.» Et je souriais tristement en regardant mes pauvres +mains nues et sans défense. + + + + +III + + +Max me remercia sans empressement, mais non sans grâce, d’avoir répondu +à son appel. Il attendait, en effet, des hôtes qui ne tardèrent pas +d’arriver; il avait si bien pris ses mesures que, pendant plus de deux +mois, la maison ne désemplit pas. Ce fut un va-et-vient continuel de +visiteurs, les uns séjournant, les autres ne faisant que passer, tous +gens qu’il fallait loger, nourrir et amuser. Vous jugez bien que pendant +tout ce temps je ne fus pas sans occupation! Mille petites et grandes +affaires demandèrent mes soins: j’eus bien des arrangements à combiner, +je dus songer à bien des détails. Des logements à préparer, des grands +dîners, des courses à cheval, des parties champêtres, des concerts +improvisés, des charades, un théâtre de société,--à quoi ne fallait-il +pas penser! Dès le premier jour, Max s’était reposé sur moi du soin de +tout régler; il me regardait faire, et sans me flatter je crois que ma +présence d’esprit, la liberté et la vivacité de mon coup d’œil, mon +infatigable attention dépassèrent son attente. Je n’étais plus la femme +dont il avait vu à Paris les débuts embarrassés, car tandis qu’alors, +tout entière à mes rêves, je ne m’étais prêtée au monde qu’à regret, +maintenant je me donnais à lui volontiers, lui sachant gré de m’étourdir +et de me dissiper. Je vous ai dit, je crois, que pour aimer le monde il +faut y avoir affaire; je n’étais occupée que de m’éviter moi-même; c’est +à quoi il me servait. + + * * * * * + +Vous ferai-je le détail de ma vie pendant ces deux mois? Non, car ce +n’est pas de cela qu’il s’agit. Je vous dirai seulement, si vous le +voulez, que je jouai une comédie d’insouciance et de gaieté qui +peut-être n’en imposa pas à tout le monde, que chaque soir j’étais +brisée, que chaque matin les forces me revenaient, et que je bénissais +cette belle invention des indifférents qui fait passer le temps et qu’au +besoin on peut mettre comme un écran entre son cœur et soi. Je vous +dirai aussi que, parmi ces indifférents, plusieurs se lassèrent de leur +métier d’écran, qu’ils s’essayèrent à autre chose, qu’ils entrèrent +discrètement en campagne, que plus d’une fois des curiosités téméraires +rôdèrent à pas de loup autour de moi, que je pus lire dans plus d’un +regard une question plus humble que respectueuse, et que je répondis +toujours avec hauteur. + +Je vous dirai encore (on dit toujours plus qu’on ne veut) qu’un peintre +célèbre dont je vous ai parlé passa quinze jours à Lestang, qu’il me +supplia de poser, que j’y consentis, qu’il fit un chef-d’œuvre, que le +dernier jour, dans un moment où nous étions seuls, il changea tout à +coup de visage, prit un air sombre, soupira, hasarda les premiers mots +d’une déclaration, et me demanda d’une voix étouffée une rose que je +portais dans mes cheveux, que cette petite scène ne m’émut point, que je +pris la rose, qu’en la prenant je la secouai, qu’elle s’effeuilla, et +que, présentant la tige dépouillée à ce beau ténébreux, je lui dis: + +«Voilà tout ce que je peux donner.» + +Trois heures plus tard, il était en route pour Paris. + +Vous dirai-je enfin, que plus d’une fois la nuit, tourmentée d’insomnie, +j’eus avec moi-même des entretiens singuliers? Je me demandais: Le +pourrais-je, si je le voulais? et je me répondais: Je ne peux pas le +vouloir. Dans ces moments, j’avais la mesure exacte de ce qui m’était +possible, je voyais mon âme à nu; je sentais que j’étais également +incapable de tout entraînement irréfléchi et des calculs de la +coquetterie, que mon imagination avait une invincible répugnance pour +les aventures communes, que dussé-je m’aider, je ne m’enflammerais +jamais pour un caprice, que jamais non plus je ne m’abuserais sur l’état +de mes sentiments jusqu’à prendre pour de la passion une complaisance +passagère de mon cœur. + +Mon âme, me disais-je, est tout d’une pièce; elle ne peut se prêter à +aucun partage; il faut qu’elle se donne ou se refuse tout entière: elle +n’a le choix qu’entre le trop-plein des affections violentes ou le vide +de l’indifférence. C’est que je suis à la fois raisonnable et +passionnée, trop raisonnable pour m’aveugler sur rien, trop passionnée +pour me contenter de peu. + +Et je me disais encore: Que ces hommes à la mode sont peu de chose! Que +leur répertoire est court! Comme on les sait vite par cœur! Le plus +souvent leur fatuité est à fleur de peau, ou, si elle cherche à se +cacher, comme elle se trahit gauchement! Tout leur esprit ne leur sert +qu’à mettre en œuvre leur sottise. Tous taillés sur le même patron, il +n’est rien en eux qui soit à eux; leurs travers mêmes ne sont pas de +leur façon; on dirait qu’ils ont des faiseurs attitrés chez qui ils se +fournissent de vices comme ils commandent leurs bottes et leurs habits. +Et il en est de leurs idées comme de leurs sentiments, elles sont toutes +de fabrique. Ne cherchant rien, ils n’ont pas même le mérite de se +tromper, et ces petites âmes sont au-dessous de l’erreur. Ce qui est +fâcheux, c’est qu’ils gâtent tout ce qui les approche. Cet artiste de +l’autre jour est un homme de cœur et de grand esprit, j’avais de +l’amitié pour lui; mais je ne sais quelle mouche le piquant, il a voulu, +lui aussi, jouer le rôle d’un homme à prétentions; il lui en a mal pris: +je crois qu’en lui répondant j’avais aux lèvres un sourire qu’il +n’oubliera pas. Que Max est supérieur à tous ces gens-là! Il les domine +tous de la tête. Ses regards, ses attitudes, tout marque une âme et une +volonté; tel qu’il est, son caractère est à lui; il l’a fondu dans le +creuset de sa vie; il avait lui-même fait son moule, et il a jeté la +statue en bronze. Pauvres marionnettes que les autres! Comme il serait +aisé d’en tirer les fils! Il est d’une autre race, lui; il y a sous ses +vices une nature. Aussi l’ai-je aimé, et maintenant je suis condamnée à +le haïr; mais que lui importe ma haine? Que puis-je oser? Et quand +j’oserais, qu’a-t-il à craindre? Où frapper pour qu’il sente le coup? + +Et là-dessus je recommençais à sonder, à interroger mon cœur, à calculer +ses chances, à me représenter tous les hasards possibles et la figure +que j’y ferais, et j’en revenais toujours à cette conclusion, qu’on est +ce qu’on est, qu’on dépend de son caractère, et que la plus dure des +servitudes est de se sentir l’esclave de sa liberté. Plus d’une fois +l’aube me surprit raisonnant encore avec moi-même et me débattant contre +l’évidence. + +Mais je vous entends: «Et votre conscience, me criez-vous, et la +religion! n’avaient-elles pas un mot à dire dans ces débats?» Non, mon +père, elles ne disaient rien. Il me semblait que tout devoir est un +contrat et que la trahison m’avait affranchie. La conscience, la +religion! elles ont parfois d’effrayants silences qui m’étonnent autant +que vous. + +Vers la fin de septembre, la vieille duchesse de C..., qui revenait des +eaux et se rendait dans sa terre de Provence, vint nous voir en passant, +et cette visite donna lieu à un incident qu’il faut que je vous +rapporte. Vous savez qu’à Paris je m’étais donné quelque peine pour +m’insinuer dans ses bonnes grâces et pour la mettre dans mes intérêts. +Mon brusque départ m’avait mal notée dans son esprit: elle y avait vu, +selon son expression, une escapade de pensionnaire, et j’imagine qu’elle +passa par Lestang à la seule fin de décocher quelques épigrammes aux +_deux pigeons fuyards_, du moins elle ne s’y épargna pas; mais je +résolus de la regagner, car c’est après avoir perdu le bonheur qu’on +commence à tenir au succès. Je réussis si bien que, dans un moment +d’effusion, elle me déclara qu’elle me trouvait singulière, mais +charmante, et il y parut bien, puisqu’au lieu de ne faire que toucher +barres, elle s’arrêta toute une semaine à Lestang. + +Un jour, s’étant échappée pour faire toute seule le tour du parc, car +elle est ingambe, elle nous dit en revenant: + +«Il serait bon de faire murer ce parc; c’est un lieu de rendez-vous, et +en battant vos buissons on fait lever un étrange gibier.» + +Puis elle nous conta qu’arrivée à peu de distance du bois de pins, elle +avait entendu du bruit derrière un hallier. + +«Je suis peureuse, dit-elle: je tressaillis, je regardai et je ne sus +d’abord si ce que je voyais était un sanglier, un serpent à sonnettes +ou un brigand; mais je nettoyai mon lorgnon, et j’aperçus +très-distinctement une jeune femme qui s’enfuyait devant moi; au dernier +détour du sentier, elle se retourna, me regarda, repartit et disparut. + +--Était-elle jolie, madame? demanda Max. + +--Cela va sans dire, répondit-elle; mais ne vous montez pas +l’imagination, mon cher marquis. Je l’ai bien lorgnée, et je n’ai vu +qu’un minois chiffonné, une toilette de carême-prenant, l’air évaporé et +un peu somnambule d’une chambrière qui a lu _Atala_ et qui attend +Chactas.» + +Le portrait, quoique peu flatté, était parlant; je sentis que Max me +regardait, et j’évitai son regard. + +«Mais ce n’est pas tout, reprit la duchesse. Je prends sur la droite, +j’avise un nouveau buisson; grand bruit de feuilles; un second lièvre +part à dix pas de moi. + +--C’était Chactas? demanda Max. + +--Chactas ou non, dit-elle, je n’ai vu cette fois qu’un dos, de grandes +boucles de cheveux châtains et un chapeau pointu de brigand d’opéra. Et +là-dessus je suis revenue en hâte sur mes pas, car chacun de vos +buissons me faisait l’effet d’une boîte à surprises, et je n’aime pas +les émotions. + +--Le fait est, répondit Max, qu’on entre ici comme dans un moulin; je +suis bien tenté de faire une clôture, mais cela serait contraire aux +usages du pays.» + +Le lendemain matin, Mme de C... me prit à part et me dit d’un air de +mystère: + +«Je crains d’avoir été indiscrète hier au soir et qu’il n’y ait anguille +sous roche. + +--Que voulez-vous dire, madame? + +--La lune m’empêche de dormir; aussi veillai-je fort tard cette nuit. +Comme j’allais me coucher, je crus entendre des pas près de la maison; +je m’approchai de la fenêtre, et j’aperçus à travers la persienne une +ombre humaine qui se dessinait sur le gravier d’une allée. En ce moment, +les chiens aboyèrent, et l’ombre s’évanouit. Cette ombre, ma chère, a un +défaut grave pour un fantôme dont le premier devoir est la discrétion; +elle agit fort à l’étourdie, car dans sa fuite précipitée elle a laissé +tomber quelque chose qu’auraient pu ramasser d’autres mains que les +miennes... Tenez, voyez; tout à l’heure au pied d’un rosier j’ai trouvé +le carnet que voici. Les grands cheveux bouclés, le chapeau calabrais, +le carnet... Vraiment je crains que le rôdeur d’hier soir et celui de +cette nuit ne soient de la même couvée.» + +J’ouvris le carnet qu’elle me présentait. Le premier feuillet était +écrit en italien; au bas, je lus ces mots en français: «Arsène, fuyez +les hommes, et vous serez sauvé.» + +«Oh bien! dis-je, le rôdeur n’est pas un homme compromettant. Almaviva a +brisé sa mandoline et se dispose à prendre le froc. + +--A moins qu’il ne l’ait jeté aux orties. D’ailleurs ne vous pressez pas +trop. «Arsène, fuyez les hommes!» Des femmes, pas un mot. Et puis +tournez, je vous prie, quelques feuillets: ce que vous allez voir vous +surprendra.» + +Je tournai les feuillets, et j’avisai une suite de six croquis qui +étaient comme les épreuves successives du même portrait. On avait +cherché en tâtonnant une ressemblance, et on avait fini par la trouver, +car dans le dernier croquis je ne pus m’empêcher de me reconnaître. + +Mme de C... m’étudiait avec attention; mon étonnement, qui n’était pas +joué, dissipa ses soupçons. + +«Je me rappelle, lui dis-je, avoir rencontré un jour près d’ici un homme +qui avait à peu près les cheveux et le chapeau que vous dites. Vous +verrez que c’est quelque peintre chevelu qui fait des études de tête +pour un tableau de dévotion. + +--En ce cas, dit-elle, il s’entend à choisir ses modèles, et je lui en +fais mon compliment, bien qu’au dire de Mme Ferjeux, qui n’a pas tort, +vous ressembliez plutôt à une Junon antique qu’à une madone; mais, +croyez-moi, brûlez ce carnet: j’imagine que Max est jaloux comme un +tigre. + +--Autant que cela? lui demandai-je. + +--Votre bel époux m’a toujours fait un peu peur, reprit-elle. C’est un +de ces caractères extrêmes qui ne gardent ni loi ni mesure; violents +dans le bien comme dans le mal, quoi qu’ils fassent, ils dépassent +toujours ce qu’on attendait. + +--Savez-vous que vous m’effrayez, lui dis-je en souriant. + +--Riez, riez, dit-elle. Vous êtes une femme étonnante; vous avez +apprivoisé le monstre. Ce que j’ai vu hier m’a fort surprise. Il faut +vous dire qu’hier soir vous étiez ravissante avec votre fleurette sur +l’oreille; peut-être n’en savez-vous rien, je vous crois capable de +tout. Le petit vicomte, qui a de l’esprit, vous avait mise en verve; +pour la première fois, je vous ai entendue dire des folies, et la +galerie émerveillée vous contemplait bouche béante. Max se tenait à +l’écart; debout dans l’embrasure d’une fenêtre et les bras croisés sur +la poitrine, il vous regardait avec une fixité qui me parut bien étrange +après un an de mariage. Dès qu’il s’aperçut que je l’observais, il +détourna la tête et reprit cet air d’insouciance ironique qui lui est +familier; mais il n’échappa pas à mes lazzis... Brûlez ce carnet, ma +belle enfant, brûlez-le, défiez-vous d’Arsène, et Dieu maintienne en +paix le colombier!» + +Je pris le carnet, mais je ne le brûlai pas; ce n’est point qu’il eût du +prix à mes yeux, toujours est-il que je ne le brûlai pas. + +Vers le milieu d’octobre, nos derniers hôtes partirent. La maison se +désemplit tout à coup, et le silence y rentra, envahit tout, les +corridors, les escaliers, les appartements, un silence morne qui faisait +le vide autour de moi et permettait à mon cœur de s’entendre parler. +Plus de barrière entre Max et moi! Nos deux âmes se retrouvèrent en +présence et comme en champ clos, elles allaient de nouveau se regarder +de près et se toucher. D’avance j’avais redouté ce moment; je sentais +qu’il serait critique pour moi, et Max ne l’ignorait pas. + +A une portée de fusil du château, dans un champ en friche attenant à la +terrasse, s’élève une vieille tour ronde à deux étages qui tombe en +ruine. Une après-midi, étant allée me promener au penchant d’une de nos +collines, je fus surprise au retour par une ondée subite; j’étais à deux +pas de la tour, je m’y réfugiai. L’intérieur est encombré de gravois et +des débris d’un plancher qui s’est récemment écroulé; un étroit escalier +en pierre, attaché au flanc de l’épaisse muraille, grimpe en spirale +jusqu’à la plate-forme à demi effondrée. La pluie cessa presque +aussitôt; au lieu de partir, bien que je sois sujette au vertige, j’eus +la tentation de m’aventurer sur ce périlleux escalier. Je devais avoir +dans ma vie de bien autres difficultés à surmonter que celle de grimper +au sommet d’une vieille tour; peut-être à mon insu éprouvais-je le +besoin de m’aguerrir avec les dangers. + +Je me mis en marche et j’atteignis la plate-forme sans avoir ressenti la +moindre inquiétude. Un vent impétueux me fouettait le visage; debout +derrière un créneau, je regardais courir d’épaisses et sombres nuées qui +s’enfuyaient avec une rapidité folle vers le nord; au midi, le ciel, +d’un bleu pâle, se dégradait par des teintes fondues jusqu’au vert de +l’algue marine. Je contemplais depuis quelque temps ce contraste et +cette lutte de l’ombre et de la lumière, quand je vis venir Max, qui +m’avait aperçue et se dirigeait à grands pas vers l’entrée de la tour. +L’idée d’avoir un tête-à-tête avec lui sur cette plate-forme, dans cette +solitude, entre ciel et terre, m’épouvanta. Je m’empressai de +redescendre; mais l’émotion gênait et ralentissait mes mouvements. Max +eut le temps de pénétrer dans la tour et de gravir en courant l’escalier +jusqu’à la hauteur du premier étage. Ce fut là que nous nous +rencontrâmes. + +Il s’appuya au mur et me regarda en souriant. + +«Nous voilà, me dit-il, comme les deux chèvres de La Fontaine: qui de +nous deux cédera le pas à l’autre?» + +Et il ajouta aussitôt d’une voix presque caressante: + +«J’ai quelque chose à vous dire; nous serions bien là-haut pour causer. + +--Nous serons mieux partout ailleurs, repartis-je d’un ton bref; on ne +cause pas d’affaires dans une tour en ruine.» + +Il insista; mais, sans lui répondre, je fis mine de me remettre en +marche. Il me jeta un regard de reproche et fronça le sourcil. A sa +droite, de niveau avec le degré sur lequel il s’était arrêté, +s’allongeait dans l’espace une solive scellée dans la muraille et rompue +vers le milieu, seule pièce de charpente qui fût restée en place lors de +l’écroulement du plancher. Pour me laisser le champ libre, Max, au lieu +de redescendre, s’élança sur cet ais vermoulu, qui craqua et plia sous +lui. Je fus prise d’un frisson; je retins un cri et franchis +précipitamment quelques marches en détournant les yeux. Au même instant, +j’entendis un second craquement plus fort que le premier. La solive +s’était détachée et tomba avec fracas sur les poutres qui jonchaient le +sol; mais j’entendis aussi la voix de Max, qui, descendant derrière moi, +me cria: + +«Prenez garde, Isabelle, serrez de près la muraille, l’escalier est fort +étroit.» + +Je me hâtai de sortir de la tour et de reprendre le chemin du château. +Au bout d’un instant, Max me rejoignit et marcha à mes côtés. Je ne le +regardai pas; je ne trouvais pas un mot à lui dire; j’avais la gorge +serrée et j’éprouvais un tremblement nerveux dont il me fit la grâce de +ne pas s’apercevoir. Je m’en voulais de la violence de l’émotion que +j’avais ressentie, et j’étais indignée contre l’homme qui, ne me +comptant pour rien, cherchait cependant à m’étonner, à me troubler, et +qui, ne m’aimant pas, se plaisait en quelque sorte à se sentir vivre en +moi. Entre ses mains, mon cœur était un instrument docile sur lequel il +jouait à sa guise tous les airs que lui suggérait son caprice. Pour la +seconde fois, en s’exposant follement, il venait de me prouver qu’il +osait tout. Je me disais que, pour être admirable, il faut que le mépris +de la mort soit une vertu. Il y avait dans l’âme de Max des profondeurs +plus effrayantes que le vide sur lequel je l’avais vu suspendu, et c’est +sur cet abîme que flottait ma vie. Comme nous arrivions à la porte du +château, son valet de chambre vint l’avertir qu’un de ses fermiers +demandait à le voir, et il me quitta sans que nous eussions échangé une +parole ni un regard. + +Quelques heures plus tard, j’étais au salon, assise près d’une lampe et +occupée d’un grand travail de broderie que je venais d’entreprendre; +j’espérais que le canevas dont je remplissais le fond serait tour à tour +un désennui pour mes heures de solitude et un tiers qui romprait en +quelque façon des tête-à-tête dont j’avais peur. Une femme qui brode a +le droit d’être distraite, de ne pas répondre; elle choisit ses laines, +elle compte ses points. + +Du reste, je croyais rester seule ce soir-là; pendant le dîner, Max +avait été presque muet, et en sortant de table il s’était enfermé chez +lui. Je me sentais comme perdue dans ce grand salon où depuis quelques +jours tout bruit et tout mouvement avaient cessé. Je crois que toute la +maison dormait; il y régnait un profond silence qu’interrompait seul le +tic tac de la pendule. Qu’il est triste, le pas des heures! Je me +prenais à regretter les indifférents qui étaient partis, j’aurais voulu +les entendre encore marcher et parler autour de moi; des questions +oiseuses, de fades sourires, des sautillements de perruches, des propos +en l’air, des caquets, je sentais le prix de tout cela; jamais je +n’avais mieux compris combien l’inutile est nécessaire dans ce monde, et +que ce qui ne peut ni occuper ni consoler notre vie nous rend encore +service en la remplissant, car rien n’égale le tourment d’un tête-à-tête +entre un cœur vide et le vide du temps. + +Cela me donnait à rêver, et je laissais reposer mon aiguille quand +j’entendis marcher dans le vestibule. Je me remis vivement au travail; +la porte s’ouvrit, Max entra. Sur-le-champ je devinai qu’il avait un +projet, car depuis longtemps son visage n’avait plus de secrets pour +moi. D’un air déterminé et de belle humeur, il approcha un fauteuil de +ma table à ouvrage, s’assit, et, tirant de son portefeuille deux +papiers: + +«Tantôt vous n’avez pas voulu m’entendre, me dit-il, et il est certain +que j’avais mal choisi le moment et l’endroit. Serai-je plus heureux ce +soir? Vous êtes une femme d’excellent conseil; et je viens de recevoir +deux lettres auxquelles je ne veux pas répondre sans vous avoir +consultée.» + +Je lui marquai par un signe de tête combien j’étais flattée de sa +confiance, et il me présenta un papier que je parcourus rapidement. Son +avoué lui mandait de Nîmes qu’il n’y aurait pas de procès, que les +héritiers naturels s’étaient désistés et que la succession était +ouverte. + +«Je ne sais si je dois vous féliciter, lui dis-je, car je crois me +souvenir que vous vous promettiez d’agréables émotions de ce procès qui +n’aura pas lieu. + +--C’est de l’histoire ancienne, mes idées ont bien changé, je suis +devenu très-pacifique, et je ne demande qu’à vivre en bonne harmonie +avec tout le monde. + +--C’est bien pensé et facile à faire; j’imagine qu’il ne tiendra qu’à +vous. + +--Ah! il faut toujours craindre les rechutes; mais avec votre aide... + +--Assurément ce ne sont pas mes affaires, et je ne me sens aucun talent +pour la direction des consciences. + +--Qui sait? répliqua-t-il, vous dirigez si bien la vôtre! Mais à propos +nous étions convenus, il vous en souvient, d’employer tous les fonds de +cette succession, qui nous a donné tant de tracas, à la fondation d’un +hospice. + +--C’était bien votre projet, lui dis-je. + +--Et le vôtre aussi, reprit-il avec un peu d’impatience. Donnez-moi, je +vous prie, vos instructions, j’aurai soin de m’y conformer.» + +Et il me fit à ce sujet force questions auxquelles je répondis de mon +mieux, c’est-à-dire le plus brièvement que je pus. Puis, me présentant +le second panier: + +«Lisez encore ceci, me dit-il, je tiens beaucoup à en avoir votre avis.» + +Je crus que c’était encore une lettre d’affaires, mais je vis des pattes +de mouches qui n’étaient point sorties de la plume d’un avoué; quelle ne +fut pas ma surprise en apercevant au bas le nom d’Emmeline! Ma main +trembla, j’eus un frémissement de colère. + +«Que vous êtes étourdi, monsieur! lui dis-je en m’efforçant de me +contenir, missives d’avoué et poulets galants, tout se mêle dans vos +poches. Ces confusions-là sont aussi dangereuses que des quiproquos +d’apothicaire. Qu’en penseraient vos maîtresses? + +--Il n’y a point là de méprise, me répondit-il avec une assurance qui me +confondit. Je vous demande en grâce de lire cette lettre, car je ne sais +qu’y répondre. Tout à l’heure j’irai chercher de l’encre, une plume, je +m’assiérai à cette petite table que voici, et j’écrirai mot pour mot la +réponse que vous voudrez bien me dicter.» + +L’audace de cette requête me révolta; je refusai. Il insista; ma fierté, +se ravisant, me conseilla de céder; il ne me convenait pas d’avoir l’air +de rien craindre. + +«Vos fantaisies sont étranges, dis-je, et ma complaisance ne l’est pas +moins; mais j’imagine que vous voulez compléter mon éducation et former +mon style par l’étude des bons modèles. Fort bien, j’y consens.» + +Je pris le billet et le lus à haute voix. Dès les premiers mots, je ne +m’étonnai plus qu’il tînt à me le faire lire; ce billet était ainsi +conçu: + +«Je ne me lasserai pas de vous le demander: est-il vrai qu’un soir, il y +a aujourd’hui six mois, je m’étais endormie de lassitude dans un +fauteuil, que je me suis réveillée en sursaut, qu’à la faveur d’un rayon +de lune je vous ai aperçu debout et immobile devant moi, que vous m’avez +regardée un instant en silence, et que vous avez disparu comme une +ombre? De ce moment je ne vous ai pas revu, et mon cœur en est, vous le +pensez bien, tout consolé; mais je voudrais savoir ce qui s’est passé, +ce que vous vouliez, ce que vous espériez, et je n’ai cherché à vous +rencontrer que dans le désir de m’en informer. Un mot de réponse et vous +en aurez fini avec moi. Je vous le demande pour la vingtième fois: +avez-vous eu l’audace de pénétrer de nuit chez moi? ai-je rêvé? suis-je +une hallucinée? La curiosité me dévore, et j’en deviendrai folle.» + +En lisant, je n’avais pu me défendre d’un violent transport de joie; +mais j’en sentis bien vite la folie. Durant six mois, pensai-je, il m’a +laissé croire... Que suis-je donc à ses yeux? + +Je rendis le billet à Max sans mot dire, et je me remis à broder. + +Il me regarda un instant en silence. + +«Eh bien! madame, dit-il, venez donc à mon aide. Dois-je répondre? Et +que répondrai-je? + +--Ah! monsieur, lui dis-je, partez à l’instant, courez chez cette pauvre +femme qui me fait pitié; une réponse ne suffit pas, vous lui devez des +consolations. + +--Mais vous l’avez vu, reprit-il, elle est toute consolée, et si j’en +crois mon valet de chambre qui sait les nouvelles, avant peu de jours M. +de Malombré sera le plus heureux des hommes. + +--J’en suis charmée, repartis-je, je lui veux du bien; mais que vous +coûte-t-il donc de donner l’éclaircissement qu’on vous demande? + +--Vous en parlez à votre aise, dit-il; le cas est embarrassant, et +moi-même j’aurais besoin d’être éclairci. Il me semble bien qu’une nuit +qu’il faisait grand vent je fus pris d’un accès de folie, que je sortis +en courant, que je traversai une rivière je ne sais comment, que je me +débarrassai d’un chien qui me barrait le passage, que j’escaladai un +balcon, que je me trouvai dans une chambre où une femme dormait. Elle +s’éveilla; un rayon de lune donnait sur son visage; je la regardai, je +n’avais qu’à étendre le bras pour prendre sa main, mon bras demeura +pendant. Il me semblait qu’entre cette femme et moi il y avait un fossé, +une barrière, que sais-je? un fil peut-être, rien qu’un fil, mais un de +ces fils qui ne rompent pas. Je la regardai, vous dis-je, et je partis. +Je revins lentement; je restai longtemps assis sur une pierre, au bord +de l’eau. Je me demandais: Si j’étais tenté de retourner sur mes pas, le +pourrais-je? Je me répondais: Non, et j’écoutais le vent. + +--Le cas est vraiment bizarre, lui dis-je; mais à supposer que cela +m’intéressât, je voudrais en savoir davantage. Un fossé, une barrière... +comparaison n’est pas raison. Peut-on savoir ce que signifient au fond +tous ces grands mots? + +--Il ne faut pas être trop rigoureux pour les actions humaines, +répondit-il en souriant; si j’étais législateur, j’interdirais la +recherche des motifs comme celle de la paternité. Mon Dieu! il est déjà +fort beau de bien faire sans savoir pourquoi; mais si l’on vous disait +que ce qui vint se placer entre cette femme et moi, ce fut l’ombre d’une +autre femme, et que la comparaison qui s’établit dans mon esprit fut +cause que je partis sans retourner la tête, ne conviendrez-vous pas que +comparaison est quelquefois raison? + +--Je pourrais vous dire qu’il en est d’odieuses, lui repartis-je; mais +vos ombres sont pour moi une énigme comme vos barrières, et je me soucie +des unes autant que des autres.» + +Un peloton de laine que je tirai de ma corbeille s’échappa de ma main et +roula sur le tapis. Max se baissa vivement pour le ramasser; il me le +présenta à genoux, et après que je l’eus pris, il ne se releva pas. Il +était là à mes pieds, me regardant fixement; je ne l’avais jamais vu si +séduisant. Ses yeux brillaient d’un feu sombre, et je voyais errer sur +ses lèvres un sourire de sphinx, à la fois doux et terrible. + +Nous nous regardâmes un instant les yeux dans les yeux; puis il +m’échappa un rire amer, et je lui dis: + +«Savez-vous à quoi je pense? Si vous aviez un couteau à la main, je vous +prendrais pour un sacrificateur en fonctions. Mes genoux sont l’autel, +vous vous apprêtez à immoler solennellement la victime. Hélas! cette +victime n’est qu’un sot et pauvre caprice qui depuis longtemps est mort +de sa belle mort. Trompe-t-on ainsi le ciel, et quelle divinité serait +assez indulgente pour s’accommoder d’une si méchante offrande?... +Allons, relevez-vous; cette comédie n’a que trop duré.» + +Et cela dit, je me remis à broder. + +Je pensais l’avoir mis en colère; il n’y parut pas. Se relevant: + +«Pourquoi broder avec tant d’acharnement? me dit-il. A la lumière de la +lampe, on ne peut distinguer un vert-pomme d’un vert-bouteille; je suis +sûr que vous vous y trompez et que demain vous devrez défaire votre +ouvrage.» + +Et comme je ne répondais pas: + +«Vous avez tort, poursuivit-il; vous avez pris un parti et juré de n’en +pas démordre. Ce n’est pas de la sagesse, ni de la fermeté, c’est de +l’entêtement. Quand tout change sans cesse autour de vous, pourquoi vous +piquer de ne pas changer? Et qu’est-ce que cette hauteur intraitable qui +croirait s’abaisser en pardonnant? Vous parliez tout à l’heure de +prêtres et de divinités. Moi, j’imagine que Dieu voulut que le pardon +eût un asile et un sanctuaire dans ce monde, et qu’à cette fin il créa +le cœur de la femme; mais ce n’est pas à votre cœur que je m’adresse, +c’est à votre raison. Qu’est-ce que la vie? Un perpétuel compromis. Nous +commençons toujours par trop demander; on nous marchande; bien fou qui +par orgueil s’en tient à son premier mot! Oui, débattre et rebattre, +voilà la vie! Eh! je vous prie, n’avez-vous pas observé cent fois que +l’extrême justice est toujours injuste, et qu’user de tout son droit, +c’est abuser? Bon Dieu! les choses sont ainsi faites que tout sentiment +vif est nécessairement outré: nos vieilles colères nous étonnent, on ne +se comprend plus, et pourtant on était sincère en se fâchant; mais nos +colères sont de toutes nos illusions les plus trompeuses; la passion +exagère tout, la raison vient ensuite à pas comptés et souffle sur le +fantôme... Ah! madame, ne nous piquons pas de conséquence, ne craignons +pas de nous démentir; puisque le monde change, changeons aussi. Les +idées, les sentiments, tout se renouvelle comme les eaux d’un fleuve, et +l’homme que nous punissons aujourd’hui n’est plus celui qui avait failli +hier. Quant à moi, si j’étais juge, je voudrais que la condamnation +suivît la faute dans les vingt-quatre heures; quinze jours plus tard, je +craindrais de n’avoir devant ma barre qu’un crime et plus de criminel... + +«Et d’ailleurs n’y a-t-il pas crimes et crimes? Doit-on poursuivre à la +dernière rigueur une faute qui ne fut qu’une sottise ou une folie +passagère, une faute qui, à vrai dire, n’a pas été commise, parce qu’au +dernier moment, averti par une ombre, atteint d’un remords subit, le +coupable recula devant son action et dut s’avouer à lui-même qu’il avait +trop présumé de son audace? Quel gage pour l’avenir qu’un tel aveu de +faiblesse! Comme ce pauvre homme a expié sa forfanterie! Il se croyait +libre, il s’est senti lié; il se flattait de ne relever que de son +caprice et de sa volonté, son caprice s’est évanoui, sa volonté s’est +brisée comme un fer mal trempé, et, tout ému de cette trahison, il a +découvert que son cœur ne lui appartenait plus et que son servage lui +était cher. Ah! madame, les femmes sont si fines! Elles ne se trompent +pas sur ces choses-là, elles lisent dans nos plus secrètes pensées, il +n’est pas besoin que nous leur apprenions nos défaites et leurs +victoires; leur sagacité devance toujours nos aveux, et quand elles sont +bonnes et sages, elles se disent qu’il est des absolutions qui lient et +que se confier à propos est la moitié de l’art de régner...» + +Pendant qu’il parlait, je me ressouvenais de ces mots qu’une nuit +j’avais lus et relus: _Aventure vieille comme le monde, mais qui me +semblera peut-être nouvelle_. A chacun son tour; ce soir, c’était à moi +de fournir à son ennui cette aventure. Je me souvenais aussi de cet +autre mot: _Et demain!_ «Oui, me disais-je, si je cédais aujourd’hui, +demain de quel œil me verrait-il? Oh! les sourires du lendemain!» Et je +pensais encore: «Langage d’avocat; dans tout ce qu’il dit, il n’y a pas +un mot, pas un accent du cœur!» + +Cependant il parlait avec chaleur et avec une émotion qui me gagnait, +celle d’un homme désireux de convaincre; il me semblait que ses regards +traçaient autour de ma tête comme un cercle de feu qui allait se +rétrécissant d’instant en instant. + +Alors je me levai et je lui dis: + +«Vous êtes éloquent; mais quelqu’un a remarqué qu’on a toujours plus +d’esprit quand on offense que quand on s’excuse, et ce quelqu’un-là +n’était pas un sot. Il se fait tard, je suis lasse, permettez-moi de me +retirer.» + +Il se leva aussi, et comme je vis qu’il se disposait à me suivre, au +lieu de monter chez moi par le grand escalier intérieur, je changeai de +chemin; je m’avançai sur la terrasse, longeai la façade de la maison, me +dirigeant vers la tourelle et le petit degré tournant qui aboutit sur la +galerie. Il comprit, je pense, mon intention, mais ne laissa pas de me +suivre. Arrivée à la petite porte: «Vous devez en avoir la clef», lui +dis-je. Il la chercha, la trouva et ouvrit. Je montai, et quand j’eus +atteint la dernière marche, je retournai la tête pour le saluer; mais il +vint se placer devant moi et attacha sur mon visage des yeux de désir et +d’audace; je reconnus ce regard ou cet éclair dont j’avais été éblouie +le jour qu’il m’avait offert un lis et sa vie. + +«On pourrait détruire cette clef, me dit-il d’une voix frémissante, ou +mieux encore condamner et murer cet escalier.» + +A ces mots, mon cœur éclata. + +«Cela ne suffirait pas, m’écriai-je. Il faudrait aussi faire disparaître +cette statue qui m’a vue pleurer, cette galerie où j’ai attendu pendant +quatre heures, ce pliant, ces fleurs, ces balustres, ces arbres, cette +terrasse, ces étoiles mêmes, tous ces témoins d’un horrible désespoir et +qui tous crient contre vous. Et quand ils se tairaient, comment vous y +prendrez-vous pour réduire au silence un cœur qui ne sait pas oublier et +qui a juré de ne jamais pardonner?» + +Sa figure prit une expression farouche et terrible, et je ne sus ce qui +allait se passer; mais au bout d’un instant son front s’éclaircit, ses +traits s’adoucirent, un sourire moqueur effleura ses lèvres. + +«Ah! fi donc, madame, dit-il, vous déclamez!» + +Et, pirouettant sur ses talons, il se dirigea vers son appartement, +tandis que, pour gagner le mien, je parcourais la galerie d’un pas mal +assuré. + + + + +IV + + +Je ne pus dormir de la nuit. Dès que je commençais à m’assoupir, je +croyais entendre des pas dans la galerie, et je me tenais sur mon séant, +le cou tendu et prêtant l’oreille. Le jour parut, j’étais brisée; +l’envie me vint de sortir, de humer la fraîcheur du matin. Avant de +revoir Max, je voulais recouvrer des forces et un peu de tranquillité +d’esprit. Je m’habillai en hâte, je descendis sans bruit, fis seller +Soliman et partis. + +Tout annonçait une belle journée d’automne. Le ciel, un peu couvert au +nord, était pur et doux au midi. Il était tombé une ondée pendant la +nuit; la terre était légèrement humectée; une brise au souffle court +caressait mon front par intervalles, et les branches que je froissais en +passant me secouaient leur rosée au visage. Je me sentais renaître, je +respirais à pleins poumons. + +Je cheminai quelque temps dans les bois. Par les échappées qui +s’ouvraient à ma gauche, j’aperçus au loin la cime nuageuse du Ventour; +une vapeur argentée était répandue au pied des montagnes comme une gaze +légère et transparente; le rocher et le château de Grignan se +découpaient en noir sur ce fond d’argent. + +Je quittai les bois, et, prenant sur la droite, je suivis parmi des +champs et des landes le chemin pierreux qui conduit à Réauville, village +situé sur une crête. La fraîcheur de l’air, la beauté du jour, avaient +insensiblement dissipé mon trouble. Je mis mon cheval au pas et +m’abandonnai à mes réflexions. + +«Quelle âme dure! me disais-je; quel cœur de bronze! quel orgueil de +titan! Pourquoi m’a-t-il fait lire cette lettre? Tout d’abord j’ai +tressailli de joie. Quelle déraison! Hélas! si mon erreur était cruelle, +la vérité l’est plus encore. Il a donc pu voir mes larmes, mon +désespoir, sans s’écrier: «Pardonnez-moi, je suis moins coupable que +vous ne pensez!» Pendant des mois, il m’a laissée aux prises avec ma +douleur sans essayer de me consoler, de se justifier; pas une +explication, pas une promesse; son orgueil lui fermait la bouche. Aussi +bien je lui étais un spectacle, il faisait une expérience. Comment +allais-je me conduire? Saurais-je me tirer de mon rôle? Ma volonté me +soutiendrait-elle jusqu’au bout? Ne me prendrait-il pas une défaillance? +Quel serait le dénoûment? Mes angoisses, qu’il devinait, servaient de +pâture à sa curiosité. Qu’il est maître de lui et que je suis faible! +Hier ses regards, sa voix, me troublaient; je respirais avec embarras, +je sentais mes forces s’en aller. Ah! grand Dieu! si j’avais faibli, si +je m’étais rendue, quel changement soudain se serait fait en sa +personne! Je crois voir d’ici le haussement de son superbe sourcil, sa +joie méprisante et la glace de son sourire... + +«Et maintenant, poursuivais-je en moi-même, que va-t-il faire? +Apparemment son orgueil offensé se piquera au jeu; je dois m’attendre à +de nouveaux assauts; il n’est pas homme à lever le siége; peut-être +médite-t-il en ce moment quelque ruse de guerre; il se dit: «Tel jour, +j’aurai ville gagnée...» Ce n’est pas de mon courage que je me défie, +mais de mon bon sens! Ces pauvres femmes! qui peut dire jusqu’où vont +leurs crédulités? Si j’allais me figurer l’impossible, si j’allais +croire follement que son orgueil n’est pas tout, qu’il a encore un cœur, +et que dans ce cœur... Ah! je ne saurais trop veiller sur moi-même; on +n’a jamais touché le fond du malheur, et je sens maintenant qu’il me +reste encore quelque chose à perdre.» + +A peine a-t-on gravi la côte et traversé le village de Réauville, le +chemin redescend par une pente rapide, et on voit s’ouvrir devant soi +une gorge étroite, arrondie en forme d’entonnoir, et qu’enveloppent de +toutes parts les replis d’une immense forêt. Au fond de ce vallon +solitaire et sauvage se cache un couvent de trappistes, le célèbre +monastère d’Aiguebelle. Perdue au sein des bois, enfermée par des +hauteurs qui la dérobent aux yeux du monde, dominée par des rochers à +pic, sans vue, sans horizon, ignorant le reste de la terre, on peut dire +de cette sainte demeure qu’elle _ne respire que du côté du ciel_. + +L’aspect de cette solitude me saisit. Le silence, qui en est comme +l’âme, n’est interrompu que par le sourd murmure d’un ruisseau qui +s’écoule tristement entre deux rangées de peupliers; par intervalles +j’entendais un court tintement de cloche; l’air frémissait, les rochers +répondaient faiblement, et tout rentrait dans le repos. Je m’arrêtai +quelques instants sur la hauteur à contempler cette thébaïde et les +noires forêts qui semblent faire la garde autour d’elle, comme pour en +écarter les bruits du monde et y attirer ceux du ciel. J’étais venue +jadis à Aiguebelle; mais, arrivée à la lisière du bois, une sorte +d’inquiétude m’avait fait rebrousser chemin. Cette fois je descendis +dans le fond du vallon, et je passai le ruisseau, dont je remontai le +cours. + +En approchant du couvent, l’âpreté du paysage s’adoucit, les bâtiments +sont environnés de cultures, des champs plantés d’amandiers et de +mûriers s’étalent au soleil; à gauche, le chemin est bordé par un grand +mur en pierres sèches qui soutient un talus et que tapissent des ronces +et des liserons; des courtines de lierre en décorent la crête. +Par-dessus ce mur s’avancent des figuiers au tronc blanchâtre qui +tordent en tous sens leurs bras noueux; une vigne folle entremêlait au +luisant de leurs troncs le reste de ses pampres rougis par l’automne. Je +fus frappée de ces grâces de la nature au pied des murailles de la +trappe, et je m’étonnai de ce sourire du désert. + +Avant de retourner sur mes pas, je fis une courte station à l’ombre d’un +chêne. Je regrettais que l’accès du couvent fût interdit aux femmes. +J’aurais voulu pénétrer dans le mystère du cloître, voir de près ces +déserteurs du monde et ces apprentis de la mort qui s’essayent avant +l’heure au silence éternel. Je les admirais et je les enviais. De +l’endroit où je m’étais arrêtée, j’en aperçus un qui creusait une fosse +le long d’une haie; c’était un grand vieillard maigre et cassé; chaque +fois qu’il se redressait, il semblait ramener en l’air avec sa pioche le +fardeau de ses ennuis et de ses années. «Trouve-t-on l’oubli à la +trappe? pensais-je. En recevant la tonsure, ces moines ont-ils appris le +secret d’anéantir le passé? Leurs souvenirs sont-ils tombés de leur tête +avec leurs cheveux? Et après que toute vie a cessé autour d’eux, ne +sentent-ils pas encore dans leur cœur la fièvre du passé, comme un +amputé souffre du membre qu’il a perdu? Se débattre entre la vie et la +mort, ce doit être un cruel supplice, et si je mourais, je voudrais +mourir tout entière...» + +Je pris un sentier de traverse, et après avoir repassé le ruisseau je +gravis une pente escarpée et rocheuse où mon cheval butta plus d’une +fois. Parvenue sur une plate-forme, je me retournai pour jeter un +dernier regard sur le couvent, et au même instant j’avisai à peu de +distance de moi le personnage mystérieux que j’avais rencontré un jour +dans le parc de Lestang, et qui depuis, au dire de Mme de C..., était +venu se promener la nuit sous mes fenêtres. Assis sur une pierre, ses +coudes sur ses genoux et sa tête dans ses mains, immobile comme une +statue, sourd aux croassements d’un corbeau qui tournoyait au-dessus de +lui, il était plongé dans une rêverie qui paraissait tenir de l’extase. +Je fus convaincue plus que jamais qu’il avait l’esprit dérangé, et je +m’empressai de m’éloigner avant qu’il s’éveillât et me reconnût, car il +me faisait peur. + +Quand j’eus regagné Réauville et le sommet de la crête, j’eus presque un +éblouissement. Quel contraste entre le mélancolique vallon que je venais +de quitter et la vaste et riante étendue qui se déroulait avec mollesse +sous mes yeux! A l’horizon, quelques nuages roulés en flocons +promenaient sur le flanc des montagnes leurs ombres portées, tandis +qu’inondée de soleil la plaine immense semblait sentir sa beauté, et, +s’enivrant de lumière, s’abandonner avec délices aux embrassements du +ciel. Une brise fraîche me soufflait en plein visage. Je ne sais ce qui +se passa en moi; mais je ressentis quelque chose qui ressemblait à +l’espérance. Qu’osais-je donc espérer? Je ne sais. Il est un drame, si +je ne me trompe, qui a pour titre: _Aimer sans savoir qui_. On peut +aussi espérer sans savoir quoi. Le fait est qu’un instant je me surpris +à croire vaguement à la vie, à l’imprévu, et ce sentiment confus que je +n’aurais su définir me causa une vive émotion. A mesure que j’approchais +de Lestang, cette émotion s’accrut. J’allais revoir Max; de quel air +m’aborderait-il? Que lirais-je dans ses yeux! Quel serait son premier +mot? Qu’y faudrait-il répondre?... + +J’arrive. Un domestique vient me recevoir au bas du perron et me remet +un billet que j’ouvre en tremblant. + +«Vous avez les sentiments d’une âme vraiment romaine, m’écrivait Max, et +votre fermeté est à l’épreuve du temps et de mon éloquence. Je +m’empresse de quitter la partie. Loin de moi de condamner vos défiances! +Peut-être sont-elles fondées. Vous avez raison, le plus sage sera de +nous en tenir exactement aux termes de notre traité. Je pars pour Nîmes +avec le regret de n’avoir pu vous faire mes adieux; je réglerai, selon +vos instructions, l’ennuyeuse affaire que vous savez, après quoi je +ferai usage de ma liberté en me rendant directement de Nîmes à Paris, où +j’espère que j’aurai le plaisir de vous revoir.» + +Le cœur me faillit, et je dus me tenir à la balustrade pour gravir les +marches du perron. Cette fois mon sort était fixé; je n’avais plus rien +à apprendre. Plus de doute, plus d’hésitation; Max avait mis tout son +cœur dans cette lettre: j’avais vu, j’avais touché, je pouvais +m’endormir en paix dans une bienheureuse certitude. + +En entrant dans ma chambre, je vis dans la glace du fond mon image qui +s’avançait au-devant de moi, et je fus épouvantée de ma pâleur. Je jetai +à terre avec violence ma cravache et mon chapeau, et, froissant mes +gants, mes vêtements, mes cheveux, je m’écriai d’une voix étouffée: + +«Bénie soit cette nouvelle insulte! je l’aimais encore.» + +Vous souvenez-vous, mon père, que nous eûmes un jour un entretien sur +des matières graves? Au retour d’une promenade, nous nous étions assis +sur le revers d’un fossé. J’avais osé disputer contre vous, vous vous +échauffiez; je m’obstinais, et je me rappelle que dans la vivacité de +notre querelle votre bâton de houx s’échappa de vos mains et roula dans +le fossé. + +«Non, vous disais-je, n’espérez pas que la résignation soit jamais une +vertu à mon usage. Sans me flatter, je me crois très-capable de me +dévouer, de me sacrifier à ce que j’aime; mais la résignation, c’est la +vertu des gens qui sont nés tout consolés, et je défie le malheur et +l’injustice de me toucher sans me faire crier.» + +Votre patience était à bout. + +«Brisons-là, me dîtes-vous. Voilà ce qu’on gagne à être élevée parmi des +vases grecs et par un père qui lit plus souvent Platon que l’Évangile; +vous admirez les vertus sages, vous niez ces vertus divinement folles +qu’inventa le christianisme... Bah! sans que vous vous en doutiez, la +vie vous instruira, et, le moment venu, vous vous résignerez sans le +savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose.» + +Vous vous trompiez, monsieur l’abbé; le moment venu, je ne sus pas me +résigner. Que n’avais-je mérité mon malheur! Avec quelle joie je me +serais sentie coupable! Le souvenir d’une faute m’eût réconciliée avec +mon sort, j’aurais pu croire encore à quelque chose; mais que pouvais-je +me reprocher? qu’avais-je donc fait pour tant souffrir? Je ne voyais +dans ma destinée que désordre, déraison; je me sentais le jouet d’une +puissance aveugle, et le cri de ma colère montait jusqu’au ciel. + +Quand je me rappelais la cérémonie de mon mariage, le poêle nuptial +suspendu sur ma tête, l’éclat des autels qui avaient reçu et béni nos +serments, l’église, le prêtre, le tabernacle, la sincérité de mes +promesses, la candeur de mes émotions, il me semblait que la religion +m’était apparue sous les traits d’un ange de lumière, et que, complice +du malheur, me prenant par la main, elle m’avait entraînée vers l’abîme. +Tout mon être s’indignait de cette trahison. Quel était donc le sens de +cette aventure? Que faisais-je dans le monde? A qui profitaient mes +souffrances? A qui étais-je offerte en holocauste? Quel Dieu de colère +se repaissait de mes humiliations et s’abreuvait de mes larmes! La nuit +s’épaississait autour de moi; le mystère de ma destinée m’effrayait; mon +cœur n’était plus qu’amertume, âpreté, sécheresse; je ne le +reconnaissais plus; l’incendie y avait passé. Si accoutumée que je fusse +à me commander, je m’aperçus que je n’étais plus maîtresse de mon +visage; qu’en présence de mes gens mon parler était rude, mon ton +saccadé, mon geste impérieux et emporté. Plus d’une fois je les vis +s’étonner du changement de mes manières; plus d’une fois ma pauvre et +innocente Marguerite me regarda avec stupeur et marmotta entre ses dents +de timides _Jésus-Marie!_ + +Durant plusieurs semaines, je ne sortis que pour faire quelques visites +de charité. Que ces visites me coûtaient! Quel effort pour moi que de +consoler des infirmes, des affligés! Que pouvais-je leur dire? Rien, +sinon que la vie est maudite et que j’enviais leurs douleurs. Le reste +du temps, je ne voyais personne; l’idée d’une conversation à soutenir, +la nécessité de dissimuler, de composer mon visage, m’épouvantait. +Souvent, en proie à une agitation fébrile, je changeais sans cesse de +place, ne sachant où m’arrêter dans cette grande maison silencieuse, +passant du salon dans mon boudoir, de la terrasse dans le parc, +cruellement blessée de tout ce que je voyais, pressée du désir de +m’enfuir, mais sentant bien que je ne ferais pas trois pas sans tomber +de lassitude, et que dans un malheur extrême tout est plus difficile que +de souffrir. + +Souvent aussi j’étais prise d’une langueur qui me rendait tout mouvement +impossible, et je passais des journées entières enfermée dans ma +chambre, attachant machinalement les yeux sur la copie d’un tableau de +Watteau qui ornait un des panneaux, copie faite peut-être par Watteau +lui-même. Dans un charmant pavillon d’été, deux jeunes femmes debout +tiennent un papier de musique; une troisième, d’une beauté ravissante, a +dans les mains un luth dont elle vient de jouer; on a entendu un bruit +de pas, le concert s’est interrompu; un jeune et gracieux cavalier se +présente; il s’incline; qu’il soit le bienvenu! Tout à l’heure +l’entretien s’engagera, et par intervalles le luth l’accompagnera en +sourdine,--tout cela peint d’une touche libre, fine, élégante, exquise, +dont Watteau seul eut le secret. Au bas du cadre on lit ces mots: _le +Charme de la vie_. + +Je ne me lassais pas de regarder cette toile, ni de faire en la +regardant d’amers retours sur moi-même. Tout y respire le plaisir; on y +sent je ne sais quelle légèreté de l’air, des pensées et des heures. Ces +trois femmes me semblaient heureuses entre toutes; je cherchais à lire +dans leurs yeux le secret du bonheur; que la vie leur était facile! +Elles n’avaient jamais connu que ces ennuis commodes qu’un air de +guitare étourdit et endort. Pourquoi étais-je condamnée à leur +ressembler si peu? Je faisais réflexion que bien des femmes avaient été +trahies et s’en étaient consolées. Les unes avaient trompé leurs peines +par la dévotion, d’autres par de frivoles plaisirs, d’autres enfin par +ces affections légères qui ont tous les semblants de l’amour et dont on +ne reconnaît la vanité qu’après en avoir épuisé le charme. J’étais +autrement faite. Cet art ou ce don de s’échapper à soi-même, de tromper +le sort qui nous trompe, m’avait été refusé; trop concentrée, trop +sérieuse, mon âme pesait sur sa destinée et creusait dans la douleur; +qu’attendre de l’avenir? Sur la foi d’une erreur, je m’étais donnée tout +entière sans me rien réserver,--et cette erreur d’un jour avait dévoré +toute ma vie. + +Cependant je ne pouvais me dissimuler que j’aurais tôt ou tard une +décision à prendre: le malheur sans dignité, c’était plus que je ne +pouvais supporter. Max s’était cru dispensé envers moi de ces égards +élémentaires qu’on nomme les procédés; il m’avait quittée brusquement, +sans me prévenir, sans prendre congé, en me laissant ignorer si je le +reverrais jamais. C’était à moi d’aviser; que faire? à quel parti me +résoudre? J’attendais qu’il me vînt quelque inspiration, et comme il ne +m’en venait point, j’éprouvai le besoin de me remuer, de me secouer un +peu pour recouvrer quelque liberté d’esprit, car je sentais toutes mes +facultés s’engourdir dans mes éternelles et solitaires rêveries, et +j’étais comme hébétée par le chagrin. + +Je fis donc quelques promenades, non pas à cheval, je n’en avais plus ni +le goût ni la force, mais en voiture, cette façon d’aller étant la seule +qui me convînt, car il me plaisait de changer de place sans avoir à me +conduire. Une après-midi, je me fis mener à Chamaret. Mme d’Estrel +poussa un cri de surprise en me voyant; toujours souffrante, elle ne +quittait plus sa chambre et m’avait écrit plusieurs fois sans obtenir de +réponse. + +«Mon Dieu, que vous êtes changée!» s’écria-t-elle. + +Je m’assis à ses pieds sur un coussin et posai ma tête sur ses genoux; +je demeurai plus d’une heure dans cette posture. Je rêvais, il me +semblait que ces deux genoux étaient ceux de ma mère, et sans parler je +disais en moi-même à ma vieille amie tout ce qu’on dit à une mère. A +plusieurs reprises, elle essaya de me consoler; mais je mettais ma main +sur sa bouche: + +«Pas un mot! murmurais-je; laissez-moi rêver; vous ne diriez pas une +parole qui ne me fît du mal.» + +Au retour, je trouvai à Lestang un visiteur inattendu; c’était M. de +Malombré. En vain Marguerite avait-elle essayé de le renvoyer; il +s’était obstiné à m’attendre. Mon premier mouvement fut de refuser de le +voir; toutefois je me ravisai, j’eus la curiosité de savoir ce qu’il me +voulait. En me voyant entrer, il eut ou fit paraître beaucoup d’émotion. +Peut-être mon doute est-il injuste: mais tout dans ce bizarre personnage +me semblait artificiel, et il est certain qu’avec ses allures compassées +et ses gestes anguleux il ressemblait plutôt à une poupée de bois qu’à +un homme. Assurément jamais marionnette ne fut plus lugubre; habillé de +noir de la tête aux pieds, il avait ce soir-là l’air d’un déterré, et il +s’exprimait d’un ton si précipité et si véhément que j’aurais pu croire +qu’il avait perdu l’esprit. + +«Elle est partie, madame! s’écria-t-il. J’avais son consentement; le +contrat était dressé, il ne restait plus qu’à signer; j’arrive; pour la +seconde fois, je trouve la cage vide; où s’est envolé l’oiseau?» + +Et là-dessus il entreprit de me démontrer que ce dernier outrage l’avait +rendu à lui-même, qu’il avait enfin brisé sa chaîne, que désormais M. de +Malombré ne serait plus le jouet d’une coquette sans cœur et sans +scrupules. La démonstration fut si longue que je finis par laisser voir +mon impatience. Il se tut. Je jetai les yeux sur lui; il me regardait +fixement; bientôt son front et ses pommettes se couvrirent d’une vive +rougeur. Une idée audacieuse, que lui inspiraient peut-être mes +distractions et mon accablement, venait de se faire jour dans son +esprit. Je le vis se jeter résolûment à genoux en s’écriant avec un +soupir: «Madame, vengeons-nous...» Je traversai la chambre, je tirai un +cordon de sonnette. Il comprit, se releva, me lança un regard de +reproche. Marguerite entra. + +«Éclairez M. de Malombré», lui dis-je. + +Cette pitoyable petite scène me causa la plus vive irritation; j’y +voyais une dérision de la fortune. Voilà donc les vengeances qu’elle +m’offrait! + +Le lendemain fut certainement de tous les jours de ma vie celui où j’ai +vu la folie de plus près. De bon matin je me fis conduire à Donzère, et +de là, par le chemin de fer, je remontai le Rhône jusqu’à la station qui +fait face à Viviers, ville admirable et étrange, qui, avec ses rues +étroites et tortueuses, ses maisons croulantes de vétusté et ses +collines nues dont l’âpreté se marie à la douceur d’un beau ciel, +ressemble, dit-on, à une ville de Syrie transportée par miracle sur les +bords d’un fleuve français. Je passai le pont et errai au hasard dans un +labyrinthe de sombres ruelles. Il me semblait à tout moment qu’une +découverte, une rencontre imprévue allait faire jaillir dans mon esprit +cet éclair qui montrerait à ma vie son chemin. J’arrivai enfin devant la +cathédrale; j’y entrai; je restai longtemps assise au fond de la nef, +contemplant d’un œil stupide les gobelins qui décorent l’abside, les +stalles de chêne noir, les arceaux de la voûte; j’adressais des +questions à la solitude et au silence, et les sommais en vain de me +répondre. + +La cathédrale est précédée d’une terrasse plantée d’arbres qui s’avance +jusque sur le bord du rocher à pic où a été bâti Viviers. Cette +terrasse, entourée d’un mur à hauteur d’appui, commande la plus vaste +vue. Elle était déserte quand je sortis de l’église; j’allai m’accouder +sur le parapet. Entre le rocher et le Rhône s’étend un faubourg. Mon +regard plongeait sur des toits moussus, des balcons de bois, des +auvents, des cours; malgré la saison avancée, le temps était si doux que +les femmes travaillaient en plein air, assises en rond devant le pas de +leur porte; j’entendais des cris, des chants, des rires qui se +détachaient sur le grave mugissement du fleuve. J’avais en face une +école: l’heure de la récréation avait sonné; les enfants s’ébattaient +sur la place, un vieux magister à la tête blanche les surveillait de sa +fenêtre, et par instants élevait la voix pour tenir leurs vivacités en +respect, pendant que d’un colombier voisin partaient à tire-d’aile des +pigeons qui s’allaient désaltérer dans une anse du Rhône, et, après +avoir bu, retournaient à leurs boulins en décrivant de grands cercles +dans l’air. + +Tous ces mille détails indifférents me navraient par leur indifférence +même. Qu’étais-je pour le monde? Qu’était-il pour moi? Je me sentais +comme séquestrée de la société des choses et des hommes; tout allait, +venait, s’occupait de vivre; j’étais comme perdue dans ce grand +tourbillon des êtres, et mon cœur voyait sa tristesse comme un néant. +J’éprouvai alors un accablement, une oppression dont je ne puis vous +donner l’idée. Penchée sur le parapet, je ne regardai plus que des +broussailles ou des orties qui croissaient entre deux arêtes du rocher. +Un corbeau passa en croassant au-dessous de moi; j’avançai la tête, +j’entrevis l’abîme, le vide; le vertige me prit; cette sensation me +parut pleine de délices, je m’y abandonnai; ma tête se perdait, je me +penchai davantage encore, mais je me sentis retenir par ma robe; je me +retournai, et me trouvai en présence d’un vieux prêtre infirme à la +figure vénérable et qui, pour se tenir debout, s’aidait d’une béquille. +Il me dit en souriant: + +«Prenez garde, madame, vous m’avez fait peur...» + +Puis me regardant avec plus d’attention: + +«Vous trouvez-vous mal?» me demanda-t-il d’un ton de douceur paternelle, +et, m’ayant prise par la main, il me fit asseoir sur un banc. + +Je le regardai un instant en silence. + +«Comment s’y prend-on pour se résigner, monsieur?» lui dis-je à +brûle-pourpoint. + +D’un air étonné: + +«On pense à Dieu, me répondit-il. + +--Dieu est bien loin! + +--Il ne tient qu’à nous de l’attirer dans notre cœur, et quand la foi +l’interroge, il répond toujours. + +--J’écoute et n’entends rien, repartis-je sèchement.» + +Il fit un geste de pitié. + +«Vous avez eu de grands malheurs, madame?» + +Point de réponse. + +«Mon Dieu! reprit-il, qu’est-ce qu’une vie d’un jour auprès d’une +éternité bienheureuse? + +--Triste condition que la nôtre! lui dis-je. Nos consolations sont un +mystère, mais le malheur est évident. + +--C’est que Dieu l’a voulu ainsi, et il faut accepter les épreuves qu’il +nous envoie, sinon redouter ses jugements. + +--Je n’ai peur de rien ni de personne!» m’écriai-je avec une véhémence +dont je rougis encore. + +Il recula d’effroi, et, prenant un visage sévère: «Vous vous trompez, +madame, dit-il d’une voix forte, vous avez peur de souffrir, et tout à +l’heure vous pensiez à mourir. En langage humain, cela s’appelle une +lâcheté.» + +Je me calmai tout à coup. «Enfin, lui dis-je, vous avez trouvé un mot +qui me donnera de la force!» + +Et, m’emparant d’une de ses mains séchées par l’âge et la maladie, je la +baisai avec respect et m’éloignai. Il me rappela, voulut me suivre; mais +je doublai le pas et disparus. + +Chemin faisant, à la porte d’une boutique, j’aperçus une femme qui +tenait sur ses genoux un bel enfant de trois ans. Je m’arrêtai, je +regardai avidement cette tête bouclée; elle me faisait rêver, et en +partant je la baisai avec tant de passion que l’enfant prit peur et +cria. Je glissai dans sa petite main une pièce d’or à fleur de coin: +l’éclat du métal tout neuf le charma, et il sourit. + +«Voilà des sourires, dis-je à la mère, qui attirent Dieu dans le cœur +d’une femme.» + +Le jour baissait; je m’acheminai vers la station. Arrivée au milieu du +pont, je retournai la tête. Le couchant était d’une beauté magique; le +soleil venait de disparaître, et le clocher mauresque de la cathédrale +profilait ses pignons et ses dentelles sur un ciel couleur de perle +poudré de l’or le plus doux et le plus fin; les grandes eaux +majestueuses du fleuve charriaient de l’argent, de la pourpre, mille +reflets changeants; immobiles et silencieux, les saules et les peupliers +défeuillés les regardaient couler et enveloppaient la rive du mystère de +leur ombre glacée de lumière. Cependant la lune à son croissant +commençait à se montrer, et mêlait à cette magnificence la douceur de +son regard. + +La beauté divine de cette soirée m’émut jusqu’aux larmes; il me semblait +que la vie se plaisait à étaler devant moi tous ses trésors, mais en me +défendant d’y toucher, et je me comparais à une mendiante assise à la +porte d’un palais: une fête se célèbre, dont elle entrevoit la +splendeur, et elle regarde sa besace; elle songe à sa chaumière nue où +elle rentrera à tâtons et trouvera deux hôtes taciturnes qui l’attendent +accroupis devant le foyer mort,--le froid et la faim... Je ne pouvais +m’en aller; appuyée sur la balustrade du pont, je regardai longtemps +l’eau couler. Il en sortait une voix qui me parlait d’oubli, de repos +éternel; mais je pensai au vieux prêtre, à ses cheveux blancs, à sa +béquille, à son dernier mot, et je me remis en chemin. + +A Donzère, je trouvai mes gens dans l’inquiétude. Incertaine de mes +projets, je les avais quittés sans leur laisser d’ordres. A vrai dire, +je n’étais pas bien sûre de les jamais revoir. Ils n’avaient pas laissé +de m’attendre, et ils firent paraître en m’apercevant une joie qui me +surprit. J’étais encore quelque chose pour quelqu’un. + +J’arrivai assez tard à Lestang, où m’attendait un billet de Mme +d’Estrel. + +«Ma chère Isabelle, m’écrivait-elle, l’état où je vous ai vue hier m’a +beaucoup alarmée, et je vous supplie de ne pas vous enfoncer ainsi dans +votre chagrin. Les âmes fortes sont sujettes à tourner leur force contre +elles-mêmes; il leur convient que leurs douleurs soient violentes, et +elles prennent un secret plaisir à les irriter. Vous ne voulez pas de +mes consolations, je ne vous en donnerai point. Permettez-moi seulement +de vous dire que votre situation actuelle n’est que provisoire; je +pressens, je suis certaine qu’un jour vous aurez des combats à livrer, +de sérieux dangers à courir. Réservez soigneusement vos forces pour ce +moment; ne faites pas la folie de les employer à soulever des orages +dans votre cœur; laissez-le à lui-même, ce pauvre cœur, ne le tourmentez +pas; il a bien assez de ses peines, n’y ajoutez rien. + +«Mon Dieu! le temps a cela de bon qu’il s’en va sans que nous ayons +besoin de nous en mêler. Le soleil se lève et se couche. Chaque matin, +en regardant le château de Grignan, répétez-vous ce mot de Mme de +Sévigné: «qu’on n’est jamais resté au milieu d’une semaine.» Ma chère +fille, venez me voir demain dans l’après-midi; j’ai un important service +à vous demander, et en même temps je vous ferai faire la connaissance +d’un homme qui, sans cause apparente, sans avoir sujet de se plaindre de +personne, est peut-être aussi malheureux que vous. Quand on souffre, il +est bon de voir des malheureux; on se dit qu’on n’est pas une exception, +qu’on vit sous la loi commune, et sans se consoler on s’apaise.» + +C’était la prudence même que Mme d’Estrel, et cependant sa lettre était +une imprudence. + + + + +QUATRIÈME PARTIE + + + + +I + + +J’arrivai à Chamaret vers deux heures. Mme d’Estrel était seule; elle me +remercia avec effusion d’être venue. + +«Vous avez un service à me demander, lui dis-je en l’embrassant; me +voici. Puisse-t-il seulement être difficile à rendre! Un peu de fatigue +me ferait du bien, et s’il y avait quelque risque à courir, tant mieux; +comptez que dans ce moment je serais heureuse de m’exposer. + +--Oh! dit-elle en souriant, le service que je veux vous demander n’est +pas ce que vous pensez, et vous n’aurez point à risquer votre tête pour +l’amour de moi. Il s’agit seulement de braver un peu d’ennui; mais +asseyez-vous et tâchez de m’écouter sans distraction.» + +Voici à peu près ce qu’elle me raconta.--M. d’Estrel avait fait +connaissance en Angleterre d’un riche négociant corfiote, M. Dolfin, qui +descendait d’une ancienne famille vénitienne établie depuis longtemps +dans les Sept-Iles. Un voyage d’affaires ayant amené M. Dolfin en +Provence, il poussa jusqu’à Chamaret et s’y arrêta quelques jours avec +sa femme. A peu de temps de là, il mourut, laissant un fils unique dont +l’éducation fut confiée à un ecclésiastique français, l’abbé Néraud. +Cœur sec, imagination échauffée, cet imprévoyant gouverneur jeta, +paraît-il, inconsidérément son élève dans la mysticité. Ce qui est +certain, c’est qu’à la longue le jeune Arsène Dolfin fit voir une +exaltation et des scrupules outrés dont sa mère s’inquiéta. Il se +plaisait dans les austérités, dans les macérations, dans tous les +raffinements de la piété, qui sont, disiez-vous un jour, «les friandises +de la conscience et qui la gâtent aussi sûrement que l’abus des +sucreries affadit l’estomac». + +L’abbé Néraud finit par trouver lui-même qu’il avait trop réussi; +l’indiscrétion de son zèle est tempérée, à ce qu’il semble, par un peu +de ce bon sens français qui répugne à toutes les extrémités, ou qui du +moins met toujours quelque méthode dans la folie: si haut que saute un +Français il retombe toujours sur ses pieds. Notre Mentor s’effraya des +exagérations de son Télémaque et de cette candeur italienne qui se +précipitait aux dernières conséquences. Il donna à la mère le conseil de +faire voyager le jeune extatique; il partit avec lui, l’accompagna dans +son tour d’Europe, lui prêchant sans relâche ces justes tempéraments qui +accordent la ferveur avec le monde, et s’efforçant d’éteindre l’incendie +qu’il avait allumé. Le commerce des hommes, le séjour des grandes +villes, les distractions de cinq années de voyage, n’eurent pas +néanmoins l’effet qu’on espérait. Le jeune Arsène demeura insensible aux +douceurs du monde comme aux repentirs de son gouverneur; tout ce qu’il +voyait le blessait, et nourrissait l’inquiétude de son esprit; il se +sentait, disait-il, en exil, et soupirait après sa patrie, mais cette +patrie n’était pas le rocher d’Ithaque. Après avoir visité l’Italie, +l’Allemagne, la Russie, il vint à Paris, et ce fut là, en plein +boulevard des Italiens, qu’il conçut l’héroïque projet de s’ensevelir à +la Trappe; pendant quelques mois, il le couva dans le silence de son +cœur; enfin il s’en ouvrit à l’abbé Néraud. Celui-ci poussa les hauts +cris; mais en vain prodigua-t-il tour à tour les raisonnements, les +prières et les remontrances: il ne put ni l’émouvoir ni le persuader. +L’enfant était devenu homme; le gouverneur n’était plus qu’un compagnon, +un confident; ayant perdu son autorité, il était tenu d’avoir raison, et +il n’était que trop aisé de le convaincre d’inconséquence; il +s’entendait rappeler ses dires d’autrefois et reprocher ses +contradictions; ses nouveaux arguments échouaient contre cette logique +des cœurs simples qui ne dépend pas des circonstances, et qui déjoue à +force de bonne foi toutes les ruses des habiles. + +A bout d’objections, il dut consentir à retourner à Corfou pour annoncer +à Mme Dolfin l’étrange résolution de son fils et tâcher d’obtenir son +acquiescement. De son côté, le jeune homme s’engageait à donner quelques +mois encore à la réflexion, et ces mois d’attente, il était venu les +passer dans les environs d’Aiguebelle. Cependant à la nouvelle que lui +apporta l’abbé, la pauvre mère s’émut, s’indigna; elle écrivit à son +fils les lettres les plus vives, les plus pressantes; elle lui remontra +sa folie, lui représenta toutes les chances de bonheur qui l’attendaient +à Corfou, les douceurs du mariage, les charmes d’une jeune fille que +depuis longtemps elle lui destinait pour femme, que sais-je encore? ce +qu’il devait à sa famille, à lui-même, la fortune lentement amassée par +ses ancêtres. Que deviendrait cette fortune? irait-elle s’engloutir +jusqu’au dernier sou dans le coffre-fort des bons pères? Qu’en +penseraient ses aïeux dans l’autre monde? + +Toutes ces considérations mondaines, me dit Mme d’Estrel, n’étaient +guère propres à ramener notre jeune homme; que peuvent les intérêts du +monde sur un esprit convaincu? Ils n’ont point d’intelligences dans la +place. Mme Dolfin s’est souvenue de moi, elle m’a écrit pour me conter +ses angoisses et me supplier de lui venir en aide. Avant tout, il +s’agissait de dénicher l’oiseau, qui, après avoir habité Grignan, en +avait délogé sans trompette. Je m’adressai à ce pauvre Malombré, qui +sait tout, qui voit tout; il m’assura qu’il avait tenu plus d’une fois +dans le champ de sa lunette un jeune étranger qui rôdait aux environs de +votre parc. Trois jours plus tard, un de ses hommes qu’il mit en +campagne me rapporta que M. Arsène Dolfin avait pris gîte près de +Réauville, dans la maison d’un paysan. Vous voyez qu’il a tenu à +s’établir à deux pas de la Trappe, comme un amant bien épris se loge +dans un grenier, en face du balcon de sa belle. Je le fis prier de venir +me voir, il y consentit. Je m’étais attendue à un visage d’énergumène, à +un regard dur et farouche. Je fus agréablement trompée; je vis un homme +qui prévient tout de suite en sa faveur par un air de douceur +mélancolique et dont la tournure tient plus d’un poëte que d’un ascète. +Hormis les yeux, il n’est pas beau, mais il a dans la voix je ne sais +quelle magie qui surprend; c’est une voix argentine, suave, aux +inflexions caressantes, la voix la plus musicale que j’aie jamais +entendue, et qui, résonnant dans l’obscurité, pourrait faire des +conquêtes; à la lettre, on se rendrait sur parole. Cependant je +m’aperçus bien vite que sous le charme et l’aménité du personnage se +cache une âme forte, résolue, capable de toutes les vertus et de tous +les malheurs attachés à l’opiniâtreté. Il fut aimable; mais toujours sur +ses gardes, attentif à déjouer ma curiosité, dès que j’abordais le sujet +brûlant, il détournait avec art l’entretien ou se retranchait dans une +réserve pleine de dignité qui me fermait la bouche; bref, il ne se +laissa pas entamer. Apparemment il m’a jugée indigne d’avoir part à ses +secrets et de discuter avec lui de si graves matières, mais s’il méprise +ma cornette il y a femmes et femmes, et je suis persuadée qu’il ne +tiendrait qu’à vous de le confesser. Daignez, ma chère Isabelle, vous +mêler de cette affaire; réussir à n’importe quoi est toujours un plaisir +pour une femme, et vous aurez le double mérite de faire une bonne œuvre +et d’obliger une amie. + +Je vis bien qu’en me faisant intervenir dans une négociation si délicate +et si singulière, Mme d’Estrel se proposait de me distraire un peu de +moi-même et de faire diversion à mon idée fixe. «Serait-elle aussi +pressante, me disais-je, si elle se doutait que M. Arsène Dolfin ne +m’est point inconnu? Que penserait-elle de son talent de dessinateur?» +Je fus sur le point de lui parler des six croquis; mais on fait si +rarement ce qu’on veut! + +«Mon Dieu! lui dis-je, si la Trappe a tant d’attraits pour M. Dolfin, +pourquoi le dégoûter de sa maîtresse? pourquoi traverser ses amours? Et +qui chargez-vous de le regagner au monde? C’est donc sur mon éloquence +que vous comptez pour lui dépeindre les joies du siècle, les délices de +la vie mondaine, les douceurs infinies du mariage...» + +Elle n’eut pas le temps de me répondre; M. Dolfin entra. Je tournais le +dos à la porte; il s’avança jusqu’au milieu du salon, et là, me +reconnaissant, il recula d’un pas, se troubla, rougit jusqu’au blanc des +yeux. Je supposai que dans ce moment il pensait à son carnet. Mme +d’Estrel parut s’apercevoir de son trouble, qu’elle mit, je pense, sur +le compte d’une timidité prompte à s’effaroucher. Cependant M. Dolfin ne +semblait point timide, et rien ne marquait en lui la gaucherie d’un +nouveau débarqué. La preuve en est qu’il se remit bien vite et engagea +l’entretien sur le ton le plus naturel, tout en se tenant sur la réserve +et en évitant de me regarder. Mme d’Estrel, humiliée de son premier +échec, chercha cette fois à brusquer l’attaque; elle lui fit subir sans +plus de façons un interrogatoire qui était propre à l’embarrasser. Il +répondit en homme qui déclinait la compétence du tribunal, mais sans +roideur et en observant toutes les formes d’une parfaite courtoisie. +Attentif à ne pas se découvrir, sûr à la parade, sa présence d’esprit ne +fut pas un instant en défaut. Il n’y avait ni brillant ni traits heureux +dans ce qu’il disait; mais son langage uni avait ce charme de naïveté +qui est propre aux âmes pures, joint à cette finesse italienne qui est +moins une finesse de saillies que l’art d’éviter les fautes et de +profiter de celles d’autrui. + +Je ne me mêlai que par quelques mots à l’entretien. Je voyais bien que +le moment de m’entremettre n’était pas venu, et que surtout en présence +de Mme d’Estrel M. Dolfin ne me dirait rien. En attendant, je ne +laissais pas de l’étudier avec intérêt: il me semblait être bien +différent de tous les hommes que je connaissais; son âme était d’une +autre trempe, et pour ainsi dire d’un autre ordre. A le voir, on +devinait en lui un esprit continuellement travaillé par une pensée qui +ne lui laisse point de relâche; son front bombé, les coins abaissés de +sa bouche, quelques rides précoces, annonçaient l’effort et la fatigue, +et cependant l’ensemble de sa figure était jeune comme sa voix. Il y +avait de l’ange dans cette voix de cristal: elle était faite pour +exprimer les délicatesses d’une conscience innocente, ces désirs où il +n’entre rien de la terre, ces repentirs dont Dieu lui-même sourit. +Pourquoi donc ce jeune homme soupirait-il après la Trappe? Ce sont les +souvenirs criminels, les poignantes douleurs, les âpres dégoûts, qui en +connaissent le chemin, et qui, par haine d’eux-mêmes, y vont faire +amitié avec la mort; mais qu’irait faire l’innocence dans ce refuge des +naufragés de la vie? Que trouve-t-elle à haïr en elle-même? Partout elle +porte le ciel avec elle, et tous les lieux lui sont bons pour s’offrir à +Dieu. + +Après quelques assauts inutiles, Mme d’Estrel posa les armes, et +l’entretien ne roula plus que sur des sujets indifférents. Dans un +moment où il languissait, Mme d’Estrel me pria de me mettre au piano et +de lui jouer une sonate de Mozart qu’elle aimait. J’avais abandonné la +musique depuis longtemps; je dus faire quelque effort pour la +satisfaire. Souvent l’effort inspire. Cette sonate était celle qu’un +jour à Louveau mon père m’avait fait jouer en présence de Max. Pendant +que mes doigts couraient sur le clavier, je croyais revoir notre petit +salon, mon père hochant la tête en mesure, Max immobile à côté de moi, +et finissant par me dire: «J’avais souvent entendu ce morceau, mais je +ne le connaissais pas.» + +Quand j’eus frappé l’accord final, je retournai la tête, et je fus +surprise de voir que Mme d’Estrel était seule. + +Elle se mit à rire. + +«Votre musique a fait envoler l’oiseau de nuit, me dit-elle. + +--Elle lui a donc fait peur? + +--Peur! ce n’est pas précisément le mot. Vous avez joué divinement! Dès +les premières notes, notre jeune homme a été tout oreilles et comme +frémissant d’attention; peu à peu il est devenu très-pâle, il avait les +lèvres serrées et ne vous quittait pas des yeux. J’ai vu le moment où il +allait fondre en larmes; tout à coup il a brusquement détourné la tête, +et il est sorti du salon sur la pointe du pied. Décidément il est +bizarre, et je commence à craindre qu’il n’ait un petit coup de marteau; +c’est grand dommage, car il a du charme.» + +M. Dolfin rentra, et, s’approchant de moi: + +«Serez-vous assez bonne pour m’excuser, madame? me dit-il. Je suis +sauvage, insociable; je n’ai ni le sentiment ni la peur du ridicule; je +ne sais pas vivre, je ne suis pas maître de mes impressions. Tout à +l’heure je me suis senti ému jusqu’aux larmes; depuis longtemps je +n’avais pas entendu de musique, et à coup sûr on en entend rarement de +pareille... J’ai craint d’éclater, de vous interrompre. Je me suis +sauvé... Vous le voyez, ajouta-t-il en s’adressant à Mme d’Estrel, je +puis prendre le froc en sûreté de conscience; je ne ferai de tort à +personne, et le monde n’y perdra rien. + +--Ah! permettez, lui répondit Mme d’Estrel, on ne se fait pas trappiste +pour si peu. Vous êtes bizarre, j’en conviens, mais il y a des cas plus +graves que le vôtre. Venez nous voir de temps en temps; Mme de Lestang +et moi, nous vous apprivoiserons.» + +Et, comme je mettais mon chapeau pour partir: + +«Demeurez un instant encore, ma chère belle, me dit-elle; confessez donc +un peu M. Dolfin. Il ne sera pas dit que deux femmes se liguent en vain +pour avoir le secret d’un homme. + +--Oh! ne craignez rien, monsieur, dis-je. Si vous acceptez une place +dans ma voiture, vous n’aurez point d’interrogatoire à subir, et nous ne +parlerons, si vous le voulez, que de la pluie et du beau temps.» + +Après s’être fait un peu presser, il accepta, et nous partîmes. Ce +tête-à-tête me plaisait; tout innocent qu’il fût, il me semblait que je +bravais quelqu’un. M. Dolfin garda quelque temps le silence; il avait +l’air non pas embarrassé, mais étonné, comme s’il eût cherché à se +reconnaître dans une situation toute nouvelle pour lui. Il regardait par +la portière, il regardait la garniture de satin blanc du coupé, il +regardait surtout le bas de ma robe, et parfois ses yeux remontaient +jusqu’au bavolet de mon chapeau, dont ils examinaient la dentelle; mais +ils n’allaient jamais plus haut. Pour rompre ce silence, qui commençait +à me mettre mal à l’aise, je lui fis l’éloge de Mme d’Estrel. + +«J’admire, lui dis-je, qu’une personne maladive, toujours souffrante, +soit si occupée des autres, si peu d’elle-même.» + +Il secoua la tête. + +«Sans doute, me répondit-il, c’est une excellente femme; mais comme tous +les gens du monde, elle traite bien légèrement les questions de +conscience. Il lui semble que ce sont des affaires comme les autres, +qu’on les a bientôt réglées, qu’il n’est pas besoin d’y chercher tant de +façon, qu’après deux ou trois pourparlers on finit toujours par +s’arranger avec soi-même. Hélas! quelles objections pourrait-elle me +faire que je ne me sois faites cent fois! Mais résiste-t-on à sa +vocation, ou pour mieux dire, peut-on se soustraire à sa destinée? Que +peuvent des milliers de paroles contre ses décrets souverains? + +--Prenez garde, lui dis-je; j’avais promis de ne vous pas questionner, +vous allez m’en donner l’envie. + +--C’est à vous, madame, répliqua-t-il avec feu, d’être en garde contre +votre curiosité, car, si vous daignez prendre la peine de m’interroger, +je sens que je ne pourrai rien vous cacher. Il y a en vous je ne sais +quoi...» + +A ces mots, il se troubla. + +«Mais il me semble, reprit-il, qu’il suffit de me voir pour comprendre +que je ne suis pas chez moi dans la vie. Pour aimer le monde, il faut +avoir des curiosités et des goûts qui m’ont été refusés. Les petites +passions aident à vivre, les grandes tuent. Dans mon enfance déjà, +j’étais d’humeur solitaire, retiré en moi-même, tourmenté par une idée +fixe. Souvent mon père me disait d’un ton grondeur que les idées fixes +rendent fou, et il me citait ce mot d’un officier romain, que pour être +heureux il faut avoir dans la tête mille idées, un véritable tohu-bohu: +_bisogna aver mille cose, una confusione nella testa_. Il avait raison; +mais le malheur est qu’on ne se donne pas les idées qu’on veut. Je n’en +avais qu’une, je n’ai pu la chasser, et elle me crie nuit et jour que +c’est là-bas que je dois vivre et mourir.» + +Et il me montrait du doigt les forêts qui entourent Aiguebelle. + +En ce moment, j’aperçus par la portière, à quelques pas devant nous, M. +de Malombré, qui faisait sa promenade quotidienne, les mains derrière le +dos et coiffé d’un ample chapeau aux ailes rabattues. Il se mit de côté +pour nous laisser passer, et il eut soin, en nous saluant, d’avancer la +tête et de plonger son regard de furet dans l’intérieur du coupé. + + * * * * * + +«Voilà un homme singulier, me dit M. Dolfin, et qui fait mentir la +règle: sa curiosité ne le rend pas heureux. + +--Vous le connaissez? + +--Comment ne pas le connaître? Est-il un seul être si disgracié de la +nature que M. de Malombré ne daigne s’ingérer dans ses affaires? Il m’a +fait l’honneur de venir me voir à Réauville, se mettant, disait-il, à +mes pieds et m’accablant d’offres de service dont je n’avais que faire; +après quoi il s’est jeté dans de longs récits; il répondait à cent +questions que je ne lui faisais pas, et au travers de tout cela il +poussait de grands soupirs. Le pauvre homme! je crois que l’ennui le +dévore. + +--A tel point qu’il s’efforce de se désennuyer en se créant des +souffrances imaginaires, et qu’il se bat les flancs pour avoir un peu de +chagrin. + +--Cependant, me répondit M. Dolfin avec hésitation, il m’a conté qu’il +vivait dans de grandes peines d’esprit et de cœur... + +--Il a besoin d’en parler à tout venant pour y croire, lui dis-je. + +--La douleur, la vraie douleur, murmura-t-il, celle qui est le secret de +tout, ne se révèle qu’aux âmes nobles.» + +Et cette fois son regard chercha le mien. Je ne sais ce qu’il ressentit, +mais je le vis tressaillir, et, baissant aussitôt les yeux, pour cacher +son émotion il se mit à moraliser. Je l’écoutai sans mot dire: il +divaguait un peu, se perdait par instants dans les espaces; mais il y +avait tant d’ingénuité dans sa manière qu’il n’ennuyait pas. + +Comme nous approchions de Lestang: «Que vous êtes bonne de m’écouter, +madame, me dit-il, et quel fâcheux souvenir je vous laisserai de moi! +Heureusement ce souvenir s’effacera bien vite. L’hirondelle ne laisse +pas de sillage dans l’air; elle a passé: qui s’en souvient? + +--Il ne tiendra qu’à vous de m’empêcher de vous oublier. Si vous aviez +quelque service à me demander, quelque message à envoyer à Mme +d’Estrel... + +--Ah! madame, interrompit-il vivement, il vaut mieux que dès à présent +j’apprenne à me taire.» + +Et il ajouta d’une voix plus basse: «De la maison que j’habite je vois +d’un côté la Trappe, mais de l’autre j’aperçois la tour de Lestang: +c’est encore trop.» + +A ces mots, ouvrant la portière, il sauta à terre, me salua, et +s’éloigna rapidement par un chemin de traverse. + +Si Mme d’Estrel s’était proposé de me procurer une distraction, elle y +avait réussi. Ce n’est pas que ce fût à mes yeux un événement que +d’avoir rencontré à Chamaret un jeune enthousiaste en disposition de se +faire trappiste; mais dans le vide d’esprit et de cœur où je me +consumais, c’était quelque chose que l’apparition d’une figure nouvelle +qui m’inspirait un peu de curiosité mêlée d’un peu de sympathie. + +Pendant plus de quinze jours, le mistral se déchaîna. L’hiver s’était +déclaré. A plusieurs reprises le froid fut rigoureux, je restai +hermétiquement enfermée sans voir personne, le plus souvent assise au +coin du feu, comptant et recomptant avec mes doigts les grains de ce +collier d’ambre que vous connaissez, et qui tombe jusqu’à ma ceinture. +Là, pendant mes rêveries, la figure de M. Dolfin passa plus d’une fois +devant moi. Sa physionomie, où se révélaient à la fois des habitudes +austères et une âme affectueuse et aimante, les singularités de son +humeur, que ne gênait aucun respect humain, ses longues morales et ses +naïfs épanchements, une sensibilité douce vivant côte à côte avec les +maximes de l’ascétisme, une conscience acharnée sur elle-même et un cœur +toujours prêt à s’échapper et trop pressé de s’offrir, tout cela m’avait +fait impression. Je ne savais qu’en penser, je cherchais le mot de +l’énigme. + +Ce qui m’occupait surtout, c’était de me demander au juste quels +sentiments j’inspirais à ce jeune homme. Pourquoi ces visites +clandestines dans le parc? Pourquoi cette promenade nocturne sur la +terrasse? Pourquoi cette rougeur en me revoyant, cette émotion et cet +air d’embarras? Et que signifiait ce mot: «de la maison que j’habite, +j’aperçois la tour de Lestang; c’est encore trop.» Je n’allais pas +jusqu’à me figurer que ce qu’il éprouvait pour moi fût de l’amour; +j’étais portée à croire que sa tête était prise plus que son cœur. Un +jour qu’à l’ombre d’un buisson il conversait gravement avec sa +conscience, une femme lui était apparue, une femme en larmes, et qui +n’était pas sans beauté. Cette rencontre inattendue avait causé à son +imagination une surprise dont elle avait peine à se remettre. Peut-être +ce souvenir l’obsédait-il plus que de raison; peut-être l’image de cette +femme le troublait-elle parfois dans ses recueillements; peut-être la +voyait-il se dresser à de certaines heures entre la Trappe et lui... + +Je ne savais où j’avais serré le carnet rouge; je le cherchai, je le +retrouvai. Parmi les sentences en italien qui couvraient les premiers +feuillets, je reconnus quelques passages de l’_Imitation_. + +«Vous trouverez dans votre cellule ce que souvent vous perdrez au +dehors. La cellule qu’on quitte peu devient douce; fréquemment +délaissée, elle engendre l’ennui. Si, dès le premier moment où vous +sortez du siècle, vous êtes fidèle à la garder, elle vous deviendra +comme une amie chère et sera votre consolation la plus douce.» + +Puis venaient ces mots: «Arsène, fuyez les hommes et vous serez sauvé.» + +Les six croquis n’étaient que des crayons bien imparfaits et annonçaient +les tâtonnements d’une main novice; mais cette main avait tremblé +peut-être en les traçant, ils respiraient je ne sais quelle naïveté +touchante, et le dernier était presque ressemblant. Sur le revers, je +lus ces mots écrits en caractères très-fins et qui m’avaient échappé: +«Parce qu’on est sorti dans la joie, souvent on revient dans la +tristesse, et la veille joyeuse du soir attriste le matin. Ainsi toute +joie des sens s’insinue avec douceur, mais à la fin elle blesse et tue.» + +--O pauvre enfant! disais-je à demi-voix, tu n’es que bien légèrement +blessé!» + +Cependant qui sait? Je pensais par instants que quelqu’un souffrait par +moi, et je me sentais moins seule. + + + + +II + + +Une après-midi qu’il neigeait un peu, l’idée me vint tout à coup que M. +Dolfin était en chemin pour venir me voir. Une demi-heure plus tard, +Marguerite entre, me remet une carte; c’était la sienne, et l’instant +d’après il était assis en face de moi au coin du feu. + +Les jours précédents, je m’étais laissée aller au plus profond +découragement, et j’avais eu une rechute de cet ennui dévorant, de cet +esprit de révolte contre ma destinée, qui une fois déjà m’avait donné +l’envie de mourir.--Ai-je donc un boulet au pied? m’étais-je dit. +Suis-je à jamais emprisonnée dans cette odieuse maison? La vie ne m’y +est plus possible. Ai-je perdu toute force, toute volonté? Qu’est-ce que +j’attends pour m’en aller?--Et je songeais sérieusement à partir pour +Louveau. Ce jour-là même, j’avais commencé mes préparatifs, et tout à +coup, à l’idée du violent chagrin que j’allais causer à mon père, le +courage m’avait manqué et j’étais restée en proie à de mortelles +indécisions, ne sachant quel mal préférer, accablée du sentiment que +tout m’était impossible, faisant pour ainsi dire le tour de ma vie pour +découvrir quelque part une issue et me heurtant partout contre des +portes fermées. + +Aussi j’éprouvai un tressaillement de joie en voyant entrer M. Dolfin; +j’étais heureuse que quelqu’un vînt me disputer et m’arracher pour +quelques instants à moi-même; j’étais heureuse aussi d’avoir deviné +qu’il viendrait; il me semblait que mon âme avait des communications +secrètes avec une autre âme et que nous étions au moins deux dans le +désert de la vie. + +«Je tiens mal mes serments, madame, me dit-il avec un sourire triste; +mais Mme d’Estrel, assaillie, je pense, de nouvelles requêtes de ma +mère, m’a écrit une longue lettre où elle m’expose toutes ses objections +à ce qu’elle appelle ma folie. Je m’étais mis en route pour aller la +voir; chemin faisant, j’ai réfléchi que probablement elle ne +comprendrait guère ce que j’allais lui dire. C’est à vous seule, madame, +que je puis ouvrir mon cœur. Peut-être, après m’avoir entendu, +consentirez-vous à lui expliquer mes raisons et à plaider ma cause. + +--Parlez, monsieur, lui dis-je; il n’est pas impossible que vous me +persuadiez, car je suis tentée de croire que la vraie sagesse a souvent +un air de folie et que le monde s’y trompe quelquefois.» + +Il demeura un instant silencieux, les yeux baissés. + +«Il me semblait, en venant, reprit-il enfin, qu’il m’en coûterait peu de +tout vous dire, et voilà que le courage me manque. Ce qui me fait peur, +c’est de penser que je vous paraîtrai peut-être ridicule; ce serait un +malheur pour moi, et je ne m’en consolerais pas. Que n’ai-je quelque +crime, quelque tragédie à vous raconter, quelque sinistre aventure qui +vous ferait pâlir! «Ame perverse, diriez-vous, allez ensevelir vos +remords à la Trappe.» Qui sait? en me drapant bien dans mes noirceurs, +peut-être vous semblerais-je un héros, et quand vous me refuseriez votre +admiration, encore aimerais-je mieux vous effrayer que vous faire +sourire. Hélas! je ne suis rien, je n’ai rien fait; je ne puis trouver +dans tout mon passé l’ombre d’un drame ou d’un événement. Dès ma +naissance, la vie me fut facile; enfant gâté de la fortune, je n’eus +jamais ni combats à livrer, ni périls à braver, ni sujet de me plaindre +de personne. Et cependant, après une enfance heureuse à laquelle tout +avait souri, au moment où ma vie était dans toute sa fleur, la tristesse +vint à moi, prit mes deux mains dans ses mains froides, et de ce jour +elle ne m’a plus quitté. Ah! madame, le malheur n’est pas dans les +choses, il est en nous-mêmes, et il suffit d’un point noir dans notre +œil pour que la nuit se fasse autour de nous. + +«Je crois que j’ai été pétri dans cette argile dont sont également faits +les héros et les niais. Ces deux espèces d’hommes se ressemblent un peu, +les uns et les autres prennent leur pensée pour la mesure des choses; +mais tandis que les premiers n’ont qu’à frapper la terre du pied pour +voir leurs rêves marcher au soleil devant eux, les autres, hommes de +néant, se débattent tristement jusqu’à la fin contre la vanité de leurs +informes chimères: ils ont beau essayer de tout, tout manque, tout +échoue entre leurs mains, la vie se refuse à tout ce qu’ils +entreprennent, et ils comptent leurs jours par des desseins avortés et +des espérances condamnées. Je suis, hélas! je le sens bien, de cette +race de niais et d’inutiles qui n’ont pas le secret de Dieu et qui +meurent sans avoir jeté en terre un seul germe qui ait pris vie. Et +pourtant que j’étais intrépide, vaillant et naïf en mon jeune âge! comme +je croyais ingénument en moi-même! J’avais juré à la face du ciel que +j’étais né pour faire de grandes choses; mais le petit homme eut beau se +trémousser, il n’ajouta pas un pouce à sa taille. + +«Pourquoi es-tu triste? me disait-on. Que manque-t-il donc à ton +bonheur?--Mais que m’importait le bonheur? Mon âme aimante sentait +l’ardent besoin de se donner à quelqu’un ou à quelque chose; elle était +avide des sacrifices et des souffrances du dévouement,--et à ce besoin +se joignait celui d’une parfaite conséquence dans ma vie. La logique est +plus qu’une loi de mon esprit, elle est une passion de mon cœur; je me +promettais d’être toujours d’accord avec moi-même et de ne jamais +transiger sur rien; toute réserve me semblait une infidélité, tout +compromis un mensonge, et partant une souillure. Et j’allais ainsi +cherchant un maître qui voulût de moi, ou, pour mieux dire, une +maîtresse; mais cette maîtresse, je la cherchais par-delà les nues, dans +le pur éther, et je regardais le ciel, attendant qu’il s’ouvrît pour lui +donner passage, croyant déjà la voir apparaître dans sa gloire, +impatient de lui engager ma foi, l’adorant sans la connaître, résolu à +souffrir, et, s’il le fallait, à mourir pour elle. + +«Je vivais dans cet état d’attente fiévreuse et d’enthousiasme sans +objet quand, effrayée de mes bizarreries, ma mère chargea un digne +ecclésiastique du soin de me réduire à la raison. Esprit solide, mais +triste, et à qui le goût de raisonner tient lieu de tout, l’abbé Néraud +m’imposa par son ton d’autorité et acquit promptement de l’empire sur +moi. Il m’étudia avec soin, me tâta le pouls, rassura ma mère, lui +répondit de ma guérison. Il commença par me mettre au régime, par faire +le vide dans mon esprit; avant de me nourrir de la vérité, qui est le +pain des forts, il s’efforça de me dégoûter par ses froides ironies de +toutes les erreurs qui m’étaient chères. Dans le fait, ma tristesse +songeuse était un état heureux; elle était traversée de grands éclairs +de joie; je me croyais sans cesse à la veille de contempler cette +céleste amie après laquelle soupirait mon cœur; j’étais tourmenté de +rêves et d’espérances, et ce tourment me plaisait. L’abbé fit une guerre +acharnée à mes illusions. De ses deux mains sèches il secoua fortement +le jeune arbre confié à ses soins; il en fit tomber les fleurs, il en +fit envoler les oiseaux. Je me débattis quelque temps contre les mains +impitoyables qui dépouillaient ma vie; elles ne lâchèrent pas prise, +rien n’échappa à leurs ravages, et je demeurai dans un absolu dénuement, +contemplant d’un œil atterré le sol jonché de mes chimères mortes. + +«Mon sage gouverneur me laissa pour ainsi dire savourer mon chagrin, +puis il commença de m’expliquer le grand mystère de la vie, le malheur +entrant dans le monde avec le péché, Dieu précipité par la faute de +l’homme dans la douleur et dans la mort, ce Dieu crucifié laissant sa +croix en héritage aux siens avec l’exemple de son ignominie et de ses +souffrances volontaires. Je n’avais eu jusqu’alors qu’une dévotion vague +et tiède; on m’avait enseigné une religion accommodante, vain tissu de +petites pratiques qui effacent les infidélités du cœur,--et à mon insu +je nourrissais un secret dédain pour ce Dieu complaisant qui souffrait +des partages dans les âmes et se contentait modestement des restes que +lui abandonne le monde. L’abbé Néraud m’apprit à connaître le vrai +Christ, celui dont la parole est dure et dont la sagesse est folle, +celui qui renie pour son disciple quiconque ne hait pas sa propre vie, +celui qui enseigne que tout dans l’homme est corruption, et qu’il nous +faut mourir à nous-mêmes. J’embrassai avec transport ce Dieu triste qui +a souffert et qui nous commande de souffrir, et je répandis mon âme à +ses pieds comme la pécheresse ses parfums. + +«Toutefois, en changeant d’affections et d’idées on ne change pas de +nature: j’aimai la vérité comme j’avais aimé l’erreur, avec +l’impétuosité d’un esprit extrême ou peut-être d’un esprit juste, car il +n’est pas prouvé que la modération ait toujours raison. Je sentis bien +vite que si la souffrance volontaire est le seul chemin par où nous +allions à Dieu, le moine est le seul chrétien conséquent; je me nourris +de la vie des saints, des aventures de ces illustres pénitents qui, +secouant la poussière du monde et s’enfuyant au désert, «reposaient sur +les collines comme des colombes, se tenaient comme des aigles sur la +cime des rochers.» Parmi cette légion sacrée, l’homme de mon cœur était +saint François d’Assise, le plus fidèle imitateur du Christ: je brûlais +de marcher sur ses traces, d’épouser comme lui la sainte pauvreté et de +convertir tout l’univers à la beauté de ma dame; mais comme la foi +n’avait point détruit en moi toute idée de gloriole, je me pris à rêver +d’être le fondateur de quelque ordre nouveau. J’aspirais ingénuement à +la gloire des Bernard et des Dominique, il me semblait qu’il y avait +dans ce siècle une grande œuvre à faire; n’étais-je pas l’ouvrier +prédestiné? Me voilà entiché de cette nouvelle folie; je m’attendais à +toute heure que Dieu allait me parler, me révéler le secret de ma +mission; j’interrogeais le ciel et la terre, tout m’était auspice et +présage. Après de longs jeûnes qui ruinaient ma santé, courbé sous ma +croix, je montais sur la montagne, j’entrais dans la nuée; mais Dieu n’y +était pas, et, attribuant mon mécompte à mon indignité, pour le +contraindre à parler, je redoublais mes austérités et mes macérations. + +«J’admire comme vous l’avez guéri» dit un jour ma mère à l’abbé Néraud. + +«Il s’excusa sur ma mauvaise tête, qui, disait-il, versait tantôt à +droite, tantôt à gauche: j’avais besoin de distractions, il fallait +m’envoyer courir le monde; en frayant avec les hommes, j’apprendrais le +proverbe: _Vertu gît au milieu_. Nous partîmes; je vis le monde, mais je +ne lui cédai rien. L’abbé, consterné de son succès, s’efforçait de +tempérer mon zèle; il me représentait que le bon sens a son prix, qu’à +l’impossible nul n’est tenu, à quoi je répliquais que l’impossible est +un mot vide de sens pour le chrétien et qu’un grain de foi transporte +les montagnes. + +«Partout où nous passions, il tâchait de me mettre en rapport avec des +hommes d’une piété sage et discrète qu’il me proposait en exemple; mais +leur sagesse me révoltait, elle n’était à mes yeux que le talent +d’accommoder la dévotion avec l’humaine faiblesse. Je voyais avec +aversion cette multitude d’inconséquences dont se compose la vie du +monde et que par la force de l’habitude il n’aperçoit plus. Le confort +dans la piété, cet art de faire agréablement son salut, qui de nos jours +a été poussé si loin, m’outrait d’indignation; j’admirais, non sans les +mépriser un peu, ces dévots mondains qui admettent sans difficulté les +mystères les plus redoutables de la foi et qui n’en perdent pas un coup +de dent, ces consciences béates qui, en attendant la possession des +demeures éternelles, cherchent leurs aises ici-bas, ces saintetés bien +disantes et bien dormantes qui ont le teint fleuri et l’humeur enjouée, +et qui font hommage de leur sourire à un Dieu crucifié. Si le divin +vagabond, pensais-je, apparaissait tout à coup à ces gens-là avec son +cortége de publicains et de pêcheurs, lequel d’entre eux oserait +l’avouer pour son maître? Dix-huit cents ans de date sont une étrange +affaire; c’est comme un brouillard à travers lequel on voit ce qu’on +veut. + +«Je donnais bien du fil à retordre à mon pauvre abbé, je disputais +contre lui en ergoteur hibernois, je retournais contre ses maximes de +sagesse tous les arguments dont il m’avait autrefois accablé; je +triomphais de le voir se prendre dans ses propres filets. A vrai dire, +dans nos incessantes discussions, je n’étais ni modeste ni aimable, je +ne me souciais que d’avoir raison. Cependant il pouvait se flatter +d’avoir gagné quelque chose sur moi, car, si je demeurais intraitable +sur les principes, j’avais bien rabattu de mes espérances. Tout ce que +je voyais m’avertissait que le temps des saint Bernard est à jamais +passé, et mes ambitieux projets se dissipaient en fumée. Plus j’allais +en effet, plus je me persuadais qu’un esprit nouveau s’est emparé de la +société et qu’elle n’est plus chrétienne que de nom. En vain je +cherchais des yeux les tentes de Jacob, les pavillons d’Israël qui +s’élevaient jadis comme des cèdres au bord de l’eau... + +«Le Dieu fort et jaloux, me disais-je, s’est endormi comme un vieux +lion; qui le réveillera?» + +«Je comprenais que l’humanité a changé de règle et de maître. Toute son +étude est de lire dans le grand livre de la nature; voilà l’évangile +éternel. Courbée sur ces feuillets suspects comme un nécromant sur son +livre noir, ses institutions, ses lois, ses mœurs, ses doctrines, ses +arts, elle a tout puisé à cette source impure. Et soit insouciance de se +contredire, soit par une sorte de respect dérisoire, cette prêtresse du +dieu de la nature affecte encore de s’incliner devant la croix! + +«A mesure que je voyais plus clair, mon courage tombait. Qu’étais-je +pour lutter contre ce torrent qui entraîne le monde vers de nouvelles +destinées et vers de nouveaux autels? Ce siècle hautain méprise les +jalousies d’un Dieu auquel il donne des rivaux; perdu dans ses idées, +dans ses affaires, dans ses plaisirs, il n’entend ni les anathèmes qui +sortent des antiques thébaïdes, ni les plaintes de la colombe divine qui +gémit de son délaissement. Quelle langue parler à ce sourd? Par où +attaquer sa superbe? Misérable songe-creux confondu dans la foule, le +sentiment de mon néant m’écrasait, je me prenais en pitié. Mon +apostolat, mes miracles, les tempêtes désirées,--adieu tous mes rêves! +Une invincible timidité glaçait mon cœur et ma langue. Quelle âme +entendrait la mienne? Et quand j’aurais usé mes poumons à crier dans le +vent, était-il sûr qu’un seul passant retournât la tête? + +«Je renonce à sauver le monde, dis-je un jour à l’abbé Néraud; c’est une +entreprise qui souffre quelque difficulté; je me contenterai de me +sauver moi-même.» + +«Et je partis pour Aiguebelle.» + +M. Dolfin avait parlé avec une exaltation croissante, en promenant ses +regards autour de lui; enfin il les arrêta sur moi et se tut; il +m’observait avec inquiétude, il avait grand’peur de me sembler ridicule. + +«Vous n’attendez pas, lui dis-je, qu’une femme ait une opinion sur de +pareilles matières. Je rapporterai fidèlement notre entretien à Mme +d’Estrel. Je crains seulement qu’elle ne se rende pas. Elle répondra +peut-être que rien ne vous oblige à vous jeter dans un cloître, que +restant dans le monde vous y pouvez mener une vie conforme à vos +principes, que la Trappe est un asile ouvert aux dégoûts et aux remords, +qu’il n’est rien dans votre passé dont vous ayez à rougir. Que sais-je +encore? Ne peut-on vivre dans le monde sans être du monde? Pourquoi fuir +la lumière du jour et le commerce des hommes? De quoi avez-vous peur?» + +Il changea de visage et me dit d’une voix émue: + +«C’est de moi que j’ai peur, madame, et puisqu’il faut vous faire des +aveux que je ne fis jamais à personne, ce que je vais chercher à la +Trappe, c’est un lieu de sûreté pour ma foi. Oui, je tremble pour elle, +car il y a en moi deux hommes, deux âmes, deux esprits... Hélas! il se +livre dans ma conscience des combats à outrance qui m’épouvantent. +Pourquoi faut-il donc que j’unisse à mes aspirations héroïques une +imagination trop tendre que le beau ravit et qui caresse des folies? +Raisonneur intraitable que le chant d’un oiseau fait pâmer, portant dans +mon sein le germe de toutes les fortes vertus et de toutes les +faiblesses, avide de souffrir, avide de jouir, et mêlant, je ne sais +comment, à la rigidité d’un Brutus chrétien les larmes faciles d’une +femmelette... Oh! le bizarre assemblage que je suis!...» + +J’imagine, mon père, que M. Dolfin appartient à une famille d’esprits +qui vous est connue. Peut-être avez-vous rencontré plus d’une fois ses +pareils. Est-ce un cas rare que cette maladie d’une âme tourmentée qui +tour à tour croit et ne croit pas, et qui recourt aux austérités pour +étouffer ses doutes? Vous pensez bien qu’en écoutant les confessions du +jeune Corfiote je me sentais fort dépaysée; mais mon étonnement était +mêlé d’admiration. Il me semblait noble et d’une race à part, ce pauvre +rêveur qui avait passé sa jeunesse dans l’ignorance de tous les +plaisirs; ses pensées avaient été ses seules aventures et la vérité sa +seule amie dans ce monde, amie sévère jusqu’à la dureté, qui lui +demandait beaucoup et lui donnait peu. Avec quelle simplicité d’enfant +il me raconta ses peines! Je me disais qu’une telle âme était une plante +exotique, qu’il avait fallu le soleil de Grèce et d’Italie pour la faire +croître et mûrir. + +Dans la suite de notre entretien, il me rapporta un trait de son enfance +qui le peint. Il avait douze ans quand vint à Corfou une jeune dame +étrangère d’une surprenante beauté. Il la rencontrait quelquefois à la +promenade, et ses grâces le ravissaient à ce point qu’il demeurait comme +interdit devant elle; laissait-elle tomber un regard sur lui, il +rougissait et perdait contenance. Indigné d’être ainsi à la merci d’un +regard, il jura de surmonter cette faiblesse. A quelques jours de là, il +revit la belle étrangère, et du plus loin qu’elle lui apparut, il +sentit, en dépit de ses serments, l’inévitable rougeur lui monter au +front. Il s’enfuit, pleurant de rage, s’enferma dans sa chambre, alluma +une bougie, et pour se punir de ses pâmoisons, nouveau Scévola, il tint +sa main étendue au-dessus de la flamme jusqu’à ce que l’excès de la +douleur le forçât de la retirer. + +«De cette aventure, disait-il, il me resta quelque temps une ampoule que +je regardais avec complaisance, prenant le ciel à témoin que j’avais un +grand caractère.» + +Sa redoutable ennemie partit, mais elle n’emporta pas avec elle la +douceur du beau ciel de la Grèce, ni des rivages et des vergers, qui +parlaient trop vivement à son cœur. + +Plus tard, au fort de sa dévotion, il se reprocha souvent les rêveries +où le jetait la vue d’un beau paysage. La nature était une autre _belle +étrangère_ dont les séductions lui étaient dangereuses. + +Dans ses promenades solitaires, pendant que cheminant à l’aventure au +penchant d’un coteau il délibérait avec lui-même sur les moyens de +devenir un grand homme et un grand saint, et qu’en réglant son sort il +se flattait de régler aussi les destinées du monde, un rayon de soleil +se jouant dans les feuillages, l’ombre portée d’un buisson, moins que +cela suffisait pour détourner soudain le cours de ses pensées. + +Saisi par la beauté de ce qui l’entourait, il entendait une voix lui +dire tout bas que peut-être le monde est encore tel qu’en sortant de la +main créatrice, que rien n’est déchu, que tout est demeuré dans +l’harmonie primitive; que le paradis, c’est ce que nous voyons; que le +mal est au bien ce que l’ombre est à la lumière, que l’un ne va pas sans +l’autre; que par conséquent tout est dans l’ordre, tout est nécessaire, +et qu’il y a dans la nature comme un Dieu répandu. + +«A peine avais-je abordé, me dit-il, ces imaginations funestes que je +les repoussais avec horreur, et, prenant à deux mains un crucifix, tour +à tour j’y tenais mes yeux attachés ou j’y collais mes lèvres afin de ne +plus voir, de ne plus toucher dans ce monde que le Dieu crucifié; mais +en vain j’exorcisais le fantôme, il revenait à la charge, il choisissait +le lieu, l’heure, et tout à coup je le voyais se dresser entre la croix +et moi. Non, elle ne venait pas de l’enfer, cette voix émouvante qui +jetait le trouble dans mon esprit; elle sortait du fond de mon cœur, qui +m’est un mystère. Et c’est elle encore qui naguère, lorsque je fulminais +l’anathème contre ce siècle et ses faux dieux, c’est elle qui me disait: +Qui sait?... mot redoutable! Oui, qui sait? Ah! pour ne plus entendre ce +mot fatal, nul sacrifice ne me coûterait, et il n’est pas de cellule ni +de cachot où je ne m’enfermasse avec joie, car je suis las de moi-même, +las de mes incertitudes, las de ces doutes qui s’élèvent comme une +vapeur entre ce que j’adore et moi, las surtout d’ignorer qui je suis, +quelle est ma véritable existence, si je dois me reconnaître dans cet +homme qui adore ou dans cet autre qui doute... + +«Madame, vous connaissez Aiguebelle, poursuivit-il, c’est un lieu +triste; à peine l’est-il assez pour moi. Il y a quelques mois, quand je +visitai pour la première fois le couvent, et que, levant les yeux, je +lus au-dessus d’une porte cette inscription: _Arsène, fuyez les hommes +et vous serez sauvé!_ je fus saisi d’une indicible émotion, le ciel me +parlait, m’appelait par mon nom: _Arsène, fuyez les hommes!_ Ces mots +avaient été écrits pour moi; j’étais un hôte attendu, et il me sembla +que la porte s’ouvrait d’elle-même pour me recevoir. Un sentiment de +paix que je n’avais jamais connu entra en moi et ne me quitta pas durant +les quelques heures que je passai au couvent. Cette maison m’avait été +préparée, j’avais eu peine à en apprendre le chemin; mes amertumes, mes +déceptions, mes tourments intérieurs, autant de ruses divines par +lesquelles la Trappe m’avait attiré dans ses bienheureux filets. Elle se +livrait enfin, cette proie désirée, et ces saintes murailles se +promettaient de ne pas la lâcher. Oh! que je songeais peu à me défendre! +Je leur disais: Me voici; corps et âme, je vous appartiens... Je +ressentais pour la première fois les joies de la certitude, et tout ce +que je voyais les nourrissait en moi. Les longues galeries du cloître, +qui semblent faites pour y promener des pensées, la nudité des salles +que je traversais et où tout annonce une vie dépouillée, le chapitre où +l’humilité bat sa coulpe, le réfectoire et la simplicité d’une table +dont les mets grossiers suffisent à entretenir la vie et n’accordent +rien aux sens, le dortoir avec ses étroites cellules sans clôture, avec +ses lits dont la courte-pointe est rayée d’une croix et dont le chevet +est protégé d’un bénitier, d’un crucifix, d’un agnus, quelques figures +austères de religieux qui passaient près de moi comme des ombres, le +silence surtout qui régnait dans toute cette maison dont les murs seuls +parlent par leurs inscriptions, ce silence anticipé de la tombe que je +sentais pour ainsi dire dévorer et engloutir mes peines, tout +m’avertissait que j’étais chez moi, que je prenais port, et mon cœur +délivré goûtait le charme de ces espérances qui renouvellent la vie. + +«Tout à coup le frère portier, qui m’accompagnait et semblait jouir de +mes extases, me dit à l’oreille: Vous n’avez pas tout vu... Je le suis, +il ouvre une porte, et mon regard plonge sur un jardin fleuri, plein de +soleil, de parfums et de bourdonnements. Je reculai d’un pas; j’avais +oublié qu’il y eût un soleil, des fleurs, et la fête qui se célébrait +dans ce jardin me causait une surprise mêlée d’angoisse. Cependant je +fis bonne contenance, je marchai droit à l’ennemi. Au sommet d’un +buisson s’épanouissait une rose vermeille. + +«--Il y a donc des roses à la Trappe? dis-je au frère portier, qui dut +s’étonner de mon étonnement. + +«Il me répondit par un sourire qui signifiait: Pourquoi pas?... Je +regardais tour à tour la fleur et les murs du couvent, et je sentais se +renouveler en moi cette vieille et opiniâtre dispute qui pendant deux +heures s’était assoupie. Vous le voyez, madame, Aiguebelle est encore un +lieu trop riant pour moi; mais je me flatte que quand j’aurai pris une +âme et des yeux de trappiste, je pourrai considérer des roses sans +danger...» + +«A la Trappe! à la Trappe! s’écria-t-il après un silence, et qu’elle se +termine par la mort d’un des deux combattants, l’éternelle inimitié de +ces dieux qui vident leur querelle dans mon cœur comme en champ clos!» + +A ces mots il se leva. + +«Aussi bien, ajouta-t-il d’une voix sourde, il y a six mois je pouvais +encore balancer; aujourd’hui je n’en ai plus le droit. Oui, madame, j’ai +maintenant une raison décisive d’entrer à la Trappe, et cette raison, je +ne puis vous la dire.» + +Ses lèvres et ses mains tremblaient. Je ne voulus pas avoir l’air de le +comprendre, et je me penchai vers le feu pour avancer un tison qui +menaçait de rouler. En l’écoutant, j’avais machinalement défait le nœud +de ruban que je portais au poignet, et je l’avais chiffonné entre mes +doigts. Dans le mouvement que je fis, le ruban glissa sur le tapis. Il +s’en saisit, et quand je me retournai, il se disposait à le cacher dans +son sein. + +«Qu’en ferez-vous à la Trappe? lui dis-je en souriant.» + +Il me répondit par un regard de reproche et presque de défi. Sa tête +ramenée en arrière, l’œil étincelant, la lèvre frémissante, il avait un +air à la fois suppliant et un peu farouche; puis il regarda tristement +le ruban et tendait déjà la main pour me le rendre quand, se ravisant, +il le pressa sur ses lèvres, se frappa le front en s’écriant: Misérable +fou que je suis! et sortit précipitamment avec son butin, sans prendre +le temps de me faire ses adieux. + + + + +III + + +C’est quelques heures, je crois, après cet entretien que je reçus la +lettre suivante: + +«Ma chère belle, j’avais juré mes grands dieux de vous oublier. C’est +plus difficile que je ne pensais. Pendant un an, je vous ai cordialement +détestée; depuis trois jours, mon cœur chante sur une autre note; je me +radoucis, je vous plains; c’est une faiblesse. Qui n’en a pas? Peut-être +avez-vous celle de m’en vouloir. Seule dans votre grand château, vous +m’accusez de vos malheurs. Quelle folie! Je vous ai mariée, il est vrai; +mais est-ce ma faute si vous n’avez pas voulu apprendre de moi les +secrets du métier? Que ne vous ai-je pas dit à ce sujet! et quel cas +avez-vous fait de mes conseils? Vous êtes punie, ma chère, par où vous +avez péché. Que vous semble à cette heure de ce divin château où vous +rêviez de filer le parfait amour? Moi, je crains que vous n’y preniez +des vapeurs. Je vous jure que si je passais un hiver à Ferjeux, on m’en +ramènerait folle à lier. Ferjeux est un affreux trou, c’est une +découverte que j’ai faite, et bien m’en a pris, car j’aurais été capable +d’y retourner, tandis que j’ai passé l’été dernier dans un amour de +chalet au bord de l’océan. Mon chalet a cela de bon qu’il se démonte. +L’été prochain, je le chargerai sur une brouette et je l’emmènerai autre +part, à moins que je ne le vende ou que je ne le brûle. Le plus sûr dans +ce monde est de jeter la plume au vent. + +«Ma belle, démontez vos chagrins et amenez-les bien vite à Paris. Ce +n’est qu’à Paris que les chagrins sont heureux; s’ils ne se consolent, +ils s’habillent et ils babillent, deux charmants passe-temps qui ne leur +laissent pas un instant pour se reconnaître; ils vont, ils vont, et on +attrape ainsi le lendemain. Dieu sait, ma pauvre belle, comme vous êtes +mise! Je vous vois coiffée à la mode du temps où la reine Berthe filait. +Savez-vous seulement comment sont faits les chapeaux aujourd’hui? Ni +passe, ni bavolet; ce n’est rien, et à force de fanfioles ça a presque +l’air d’être quelque chose. + +«A propos, vous doutez-vous de ce qu’on dit? On assure que vous avez +abusé des grands sentiments, que Max s’est lassé, que vous vous êtes +piquée, et voilà comme on se perd. Vous êtes romanesque comme une +Allemande, vous croyez au clair de lune. La lune, ma chère, n’est plus +de ce temps-ci. + +«Pourquoi la duchesse de C... passe-t-elle l’hiver à Cannes? Elle vous a +vue l’automne dernier; je comptais la questionner. Faute de mieux, j’ai +tenté de confesser Max. Ce beau sournois s’est contenté de me dire avec +un sourire sardonique que vous êtes la femme la plus raisonnable du +monde, que vous savez la vie sur le bout du doigt, et que vous lui avez +fait signer un contrat de tolérance réciproque, sans réserve et sans +limites. Je suis demeurée sous le coup. Ah! que vous êtes bien de votre +village et qu’une Franc-Comtoise hors de son assiette fait d’étranges +sottises! + +«Ma toute belle, je veux vous sermonner. Le père Félix nous a expliqué +l’autre jour qu’une honnête femme doit être contente de son mari quand +il ne la bat pas, ne la gronde pas et ne la laisse manquer de rien... +Non, ce n’est pas le père Félix qui a dit cela, c’est un roman vieux +comme les rues, long comme un jour sans pain, que je lis le soir pour +m’endormir. Après cela, si la femme qui ne manque de rien n’est pas +contente, eh! mon Dieu! elle reprend tout doucement sa liberté en se +glissant par l’escalier dérobé, mais elle ne fait pas le geste des trois +Suisses sur leur montagne, elle ne passe pas de contrat par-devant +notaire, et surtout elle n’a garde de jeter son bonnet par-dessus les +moulins, sans s’être bien assurée que quelqu’un le ramassera. En vérité, +il me prend envie de vous battre. Oh! qu’on voit bien que vous avez été +élevée dans les bois par un antiquaire! Vous êtes, ma mignonne, la plus +charmante sauvagesse et la plus jolie pédante du monde. Ni les loups ni +les vases grecs ne vous ont appris que tout l’art de vivre se réduit à +certaines apparences qu’on garde et à d’autres qu’on a l’air +d’accepter.--Et voilà tout?--Voilà tout.--Et le fond des choses, le fond +du sac?... J’ai découvert, moi qui vous parle, que le sac n’a pas de +fond; on cherche, on cherche, on ne trouvera rien, car il n’y a rien. +Voilà mon secret, faites-en votre profit. + +«Mais, je vous le demande, où vous a conduite votre incartade? Vous +voilà bien avancée, car, si vous vous figurez que Max a la mine longue, +l’âme contrite, et qu’il passe ses journées à se battre la poitrine, oh! +que vous êtes loin de compte! Détrompez-vous; Max a rajeuni de dix ans. +Max est retourné à ses iniquités; Max a, dit-on, des succès étonnants, +étourdissants. On parle d’une princesse de théâtre, il n’est bruit que +de certaine aventure... Une pièce classique, unité de lieu, unité de +temps... Mais vous ne saurez le reste qu’au coin de mon feu. + +«Je vous dis un peu crûment les choses, je ne serais pas fâchée de vous +émouvoir. Puissiez-vous seulement secouer votre indolence! Ma belle, la +bouderie n’a jamais guéri de rien. Allons, séchez bien vite vos larmes; +partez comme l’éclair. Vous arrivez en catimini, vous descendez chez +moi; vous y verrez, pour le dire en passant, un petit meuble jaune qui +vous enchantera. Je vous cache dans une armoire, je vous endoctrine, je +vous console, je vous engraisse, je vous attife, je vous coiffe, et un +beau jour que vous serez fraîche, jolie, pimpante, nous faisons venir le +monstre: il rougit de ses forfaits et tombe à vos pieds. + +«Mon cœur, vous êtes en train de vous noyer; j’ai le génie du sauvetage, +je vous tends une perche, vous la prenez, vous voilà séchée, et rira +bien qui rira le dernier. Sinon, comme M. Purgon, je vous abandonne à +votre mauvaise constitution, à l’âcreté de votre bile, et je veux +qu’avant qu’il soit quatre jours, vous soyez ensevelie dans le gouffre +de mes oublis. + +«Adieu, mignonne; je vous attends par le retour du courrier.» + + * * * * * + +Cette lettre me fit un mal affreux. Que renfermait-elle pourtant que je +n’eusse pu deviner ou qui dût m’émouvoir? + +Je la relus cent fois, et je répétais machinalement: «_Partez comme un +éclair!_ Mme de Ferjeux parle sérieusement, elle compte que je +partirai.» Cela me semblait incroyable. Et cependant dès le lendemain je +partis. Pourquoi? Impossible de vous le dire. Demandez à la paille +séchée que le vent emporte où elle court et ce qu’elle veut. A l’heure +qu’il est, ce voyage, qui dura quatre jours, me fait l’effet d’un rêve, +et je serais tentée de n’y pas croire, si je ne retrouvais parmi mes +papiers quelques pages que j’écrivis au retour. Voici ce fragment de +journal: + + * * * * * + +«Je reviens de Paris! cela est certain. En vain ma fierté me criait: Tu +ne partiras pas! Elle parla d’abord en maîtresse, puis elle gémit, +supplia. Je répondais: Il faut que je le voie, que je lui parle. +Qu’avais-je à lui dire? Je ne songeai pas à me le demander. Je n’avais +plus ni raison ni volonté; j’obéissais à un aveugle, mais irrésistible +entraînement. Je ne saurai jamais ce qui se passa en moi; un tourbillon +me prit, m’enleva... J’eus cependant l’esprit de dire à Marguerite que +j’allais passer un jour auprès de mon père. Elle me regarda d’un air +d’étonnement; j’étais plus étonnée qu’elle. + +«Pour aller de Lestang à Paris, on traverse de grands champs de neige; +cela faisait de larges taches blanches dans la nuit. Je n’étais pas +seule dans le wagon; il y avait là des gens heureux, ils causaient. On +m’adressa la parole, je crois que je répondis. La nuit me parut courte; +par moments je ne savais plus où j’étais, et je me frappais le front +pour me réveiller. + +«J’arrivai à Paris au point du jour. J’avais froid, je frissonnais. Je +me fis conduire... à quel hôtel? Le nom ne me revient pas. A peine y +fus-je descendue, les forces me manquèrent. Je ne me comprenais plus. +Qu’étais-je venue faire? Pendant de longues heures, je me sentis +incapable de tout mouvement. Tourner la tête, lever le bras... l’effort +était trop grand pour ma faiblesse. + +«A la nuit tombante, je repris quelque courage. Je fis venir un fiacre. +Je me mets en route. Voici la rue, voici la maison... Je crus que mon +cœur allait éclater. Je descends de voiture, je m’approche de la porte. +Impossible de soulever le marteau; ma main se roidissait. Quand je +pensais qu’il était là, que j’allais le voir!... Mon Dieu! qu’aurais-je +pu lui dire? Je m’éloignai, puis je revins sur mes pas; je m’éloignai +encore. Comme je remontais en voiture, j’aperçus d’assez loin deux +hommes qui s’étaient arrêtés sur le trottoir, en face de la porte dont +je n’avais pu soulever le marteau. Ils causaient. Celui qui me tournait +le dos... Oh! quel frémissement parcourut tout mon corps! Comme +l’obscurité s’éclaira! Comme je devinai sûrement qui était cet homme! +Comme toutes les blessures de mon cœur le reconnurent et crièrent: C’est +lui!... La voiture se mit en mouvement; malgré moi, je me penchai à la +portière; il ne tourna pas la tête, ne me vit pas; il était occupé, il +causait; je crus l’entendre rire. + +«Je dis en rentrant à l’hôtel que je comptais repartir ce soir même, +qu’on eût soin de me faire avertir; mais on m’oublia, et moi-même, +enfermée dans ma chambre, perdue dans mes pensées, je laissai passer +l’heure. J’étouffais, j’ouvris ma fenêtre. Je me demandais: Où est-il, +et avec qui? Et je croyais l’entendre rire. Et puis j’écoutais les +bruits de la rue, je regardais cheminer les passants... Le roulement des +voitures, de confus bourdonnements, des cris, des chants, des rumeurs +lointaines, tout ce va-et-vient d’inconnus, toutes ces ombres affairées +et haletantes qui piétinaient dans la boue, qui se coudoyaient dans le +brouillard, qui disparaissaient dans la nuit... Qu’était-ce donc que +cette ville immense? Une effroyable machine mue par d’invisibles +ressorts... Et qui servait à quoi? A broyer des cœurs. + +«Je finis par m’assoupir, mais je continuai d’entendre des roulements de +voitures, puis je me réveillai en sursaut; je venais enfin de découvrir +ce que j’avais à dire à Max. J’avais parlé, j’avais prononcé en rêve +quelques mots, et Max les avait entendus, et je l’avais vu se troubler, +pâlir; mais ces mots magiques, j’eus beau chercher, je ne les pus +retrouver, et cependant ils avaient laissé dans l’air comme un +frémissement. + +«Non, je ne partirai pas, me dis-je au matin; si je ne lui parle pas, du +moins je veux tout savoir. + +«Une curiosité dévorante s’était emparée de moi. Si extraordinaire que +cela me semble, je résolus de voir Mme de Ferjeux, de la questionner. Je +voulais apprendre de sa bouche tous les détails de l’aventure, et le +nom, et le jour, et l’heure, et ce qu’on en disait, et si cette femme +était belle... J’avais soif de poison; j’en voulais boire à pleine +coupe. Je sors, j’arrive. Comme à cette heure je bénis le hasard qui me +servit si bien et me sauva de moi-même! Du fond de sa loge, un vieux +concierge que je ne connaissais pas me cria d’un ton d’humeur que je ne +trouverais personne pour m’introduire, que Mme de Ferjeux venait de +faire maison nette: la figure de ses gens l’ennuyait. Je trouve une +porte ouverte, puis une autre; j’entre au salon: dans un cabinet voisin, +deux personnes causaient. Avant d’avoir rien entendu, j’eus la certitude +qu’il était là. Je retins mon souffle. + +«--De grâce, écoutez-moi, disait-elle. Il est bien temps que cette +bouderie finisse; j’ai écrit à Isabelle de venir, et vous verrez qu’elle +viendra. + +«--Je vous répète qu’elle ne viendra pas, répondit-il en riant. Vous +connaissez peu sa superbe indifférence!... Et il ajouta d’une voix âpre +et hautaine: + +--Mais vous avez mieux à faire, madame, que de vous occuper de ces +misères. + +«_Ces misères!_ Oh! que ce mot me fit de bien! Oh! qu’à de certaines +heures le mépris est bienfaisant! _Ces misères!_ Comme par l’effet d’un +charme je rentrai en possession de moi-même; ma volonté, mon courage, ma +fierté, tout me fut rendu; mon âme se redressa soudain comme un ressort; +en cet instant, elle aurait soulevé des montagnes. Qu’il ne sache jamais +que je suis venue! Ce fut le cri de mon cœur; si l’on m’avait surprise, +je serais morte de honte. Et je sortis sur la pointe du pied, je +m’échappai, je m’enfuis; il me semblait que j’avais des ailes et que les +murailles s’écartaient pour me laisser passer. Trois heures plus tard, +j’avais quitté Paris. + +«Pourquoi donc y suis-je allée? Je m’étais trompée: non, je n’avais rien +à lui dire, pas un mot, pas un seul mot; mais je tenais sans doute à +m’assurer qu’il est en joie et en santé, que ses souvenirs ne +l’importunent point et qu’il sait _rire de ces misères_. Deux fois je +l’ai entendu rire. Ne me dites pas que j’ai rêvé...» + + + + +IV + + +Quelques jours plus tard, je vis arriver un matin Mme d’Estrel. Sa +visite me surprit, car sa paresse, jointe à l’état de sa santé, la +confinait chez elle, et elle n’en sortait que dans les cas extrêmes. +Qu’avait-elle donc de si pressant à me dire? Je fus frappée de son air +agité et presque ému; elle m’observait curieusement. + +«Vous avez été absente pendant quelques jours? me demanda-t-elle. + +--Ne vous a-t-on pas dit, lui répondis-je, que j’étais allée voir mon +père?» + +Elle ne fit aucune réflexion, et, selon son habitude, ne se pressa point +d’en venir au fait. + +«Je vous apporte des nouvelles, reprit-elle; madame Mirveil... + +«Oh! chère madame, interrompis-je, donnez-moi plutôt des nouvelles de la +Cochinchine; vous serez plus sûre de m’intéresser.» + +Elle me répliqua que ce qu’elle avait à me dire m’intéressait plus que +je ne pensais, et bon gré mal gré je dus l’écouter. + +Mme Mirveil s’était retrouvée. Chacun la croyait partie; sa vieille +servante Brigitte lui avait fidèlement gardé le secret. M. de Malombré +lui-même s’y était trompé; pour la première fois, ses yeux d’argus +s’étaient laissé prendre en défaut. Pendant qu’il la croyait à Paris, +cette pauvre folle tenait pied à boule chez elle, enfermée dans une +chambre sombre, volets clos et rideaux tirés, et elle avait vécu là deux +mois de ses larmes et de coquilles de noix. Cependant un beau jour le +vent avait sauté, en elle tout est soudain: elle avait ouvert ses +volets, rompu sa clôture et fait irruption dans le salon de ma vieille +amie, qui la reçut mal et se disposait même à l’éconduire; mais voilà +une femme qui se jette à ses pieds en fondant en larmes. + +«Je suis une pauvre et misérable créature! s’écriait-elle. Il n’est âme +qui vive qui me veuille du bien. Si vous me rebutez, si vous me +repoussez, je me tuerai!» + +Mme d’Estrel n’avait pas précisément peur qu’elle se tuât, mais elle fut +frappée du changement qui s’était fait dans sa personne: plus de +colifichets, plus de petites mines, le visage pâle, amaigri, une robe +brune montante et à manches longues qui lui cachait le cou et les bras, +l’air et la tournure d’une béguine. Mme d’Estrel la fit asseoir, et, non +sans verser bien des larmes, la dolente Levantine commença de lui ouvrir +son cœur et de lui conter sa vie, ses faiblesses, ses fautes. A vrai +dire, elle n’en était guère responsable. Sa mère avait toujours été +sérieusement convaincue que l’éducation d’une fille est achevée quand on +lui a appris à jouer de la prunelle et à pêcher à la ligne un mari. Tous +les secrets de la minauderie, l’art de rouler les yeux et de faire la +bouche en cœur, avaient été démontrés par principes à la jeune Emmeline. +Le moment venu, sa mère aidant, elle amorça son hameçon et le jeta dans +un parage poissonneux. Le fretin accourut, on le rejeta à l’eau avec +dédain. Enfin un vrai poisson mordit à l’appât. Les deux femmes +chantèrent victoire; elles crurent voir dans M. Mirveil un brochet de la +plus belle taille; il se trouva que ce n’était qu’une grosse carpe. +L’art de jeter de la poudre aux yeux fleurit au Levant; mais si M. +Mirveil n’était pas un Crésus, le bonhomme adorait sa femme, qui finit +par s’attacher à lui. Il l’amena en Europe; à deux ans de là, il mourut +d’une chute de cheval. Elle ne le pleura pas longtemps; une idée fixe, +une idée folle s’empara d’elle comme une fièvre et la galopait le jour +et la nuit; elle en perdit le boire et le manger. A chaque heure, à +chaque minute, elle se répétait: «Ma chère, il ne tient qu’à vous de +devenir marquise de Lestang.» Elle ne put se tenir d’en écrire à sa +mère, qui donna à plein collier dans ses visions et ne l’appelait dans +ses lettres que sa chère marquise. + +Elle confessa à Mme d’Estrel que ce qui la désespérait, c’est qu’elle ne +pouvait reprocher à M. de Lestang de l’avoir trompée. «Il ne m’a jamais +donné la moindre espérance, dit-elle. Je me crus habile, l’amour s’en +mêlant, je ne fus que facile, et je me perdis. Je vous défie de vous +représenter ce que je ressentis à la nouvelle de son mariage; je ne +parlais de rien moins que de défigurer ou d’assassiner mon heureuse +rivale. Je la vis et me calmai: il me parut qu’elle ne me valait pas, et +certainement elle est moins jolie que moi. Convenez-en, chère madame. Je +me persuadai que M. de Lestang avait fait un coup de tête dont il ne +tarderait pas à se repentir. Dans mes rêves, je le voyais se jetant à +mes pieds, me conjurant de le consoler de son erreur, et je me +promettais de le tourmenter par une impitoyable coquetterie, de jouer +avec son désespoir comme une chatte avec une souris. Que je le +connaissais mal! Il vint me voir et me traita en petite fille +déraisonnable qu’on corrige avec une chiquenaude et qu’on console +ensuite avec des gâteaux... Et puis un soir que, selon ma coutume, +portes et fenêtres ouvertes, je m’étais assoupie dans un fauteuil... +Non, je n’ai pas rêvé, c’était bien lui!... Sa figure m’épouvanta. +Qu’elle était étrange! Il avait escaladé un balcon, et il se présentait +non en suppliant, mais en maître, en vainqueur! Que voulait-il? +qu’espérait-il? Pour qui donc me prenait-il?» + +Et à ces mots elle se remit à pleurer comme une Madeleine; elle se +désolait tout à la fois, au dire de Mme d’Estrel, et de ce que Max +s’était flatté de réussir, et de ce que croyant tout pouvoir, au dernier +moment il n’avait plus voulu. + +«Cette visite nocturne me bouleversa, poursuivit-elle. M. de Lestang +pouvait s’imaginer que j’avais été à la merci de son caprice. Moi qui +avais rêvé de le voir à mes pieds, demandant grâce et désespéré de mes +refus! Je lui écrivis lettre sur lettre; j’aurais voulu à tout prix le +revoir pour désabuser sa fatuité. Point de réponse. Ma fureur était +telle que je me glissai à plusieurs reprises dans le parc de Lestang, +espérant l’y rencontrer et l’accabler de mes mépris. Plus sage que moi, +le hasard ne m’accorda pas la rencontre que je cherchais. Au lieu du +marquis, j’aperçus un jour sa femme. Je la savais aussi malheureuse que +moi; je n’avais plus aucune raison de la haïr, et je la pouvais regarder +de sang-froid. Elle était seule et semblait accablée par son chagrin. Je +persiste à croire qu’elle est moins jolie que moi; ce n’est pas +étonnant, je chasse de race: je suis une enfant de la balle et je sais +mon métier; mais il y avait dans son air, dans son maintien... Que vous +dirai-je? Il se passa en moi quelque chose de bien étrange: pour la +première fois de ma vie, je me jugeai. + +«En rentrant chez moi, je me mis au lit; le lendemain, je n’eus pas le +courage de me lever; je rougissais de moi-même et de la triste figure +que je faisais dans le monde. Comme une chatte estropiée qui va cacher +son agonie dans le coin le plus sombre d’un grenier, j’éprouvais le +besoin de me dérober à tous les regards. Je passai deux mois dans une +chambre obscure, rêvassant et pleurant. Mais si la chatte estropiée ne +meurt pas, il faut bien que tôt ou tard elle quitte son grenier. Je me +réveillai un matin, possédée du désir de voir quelqu’un qui me voulût du +bien. Je me suis rappelé qu’autrefois vous m’aviez marqué quelque +amitié, témoin vos conseils si mal suivis, vos reproches si mal reçus. +Si j’ai lassé votre bon vouloir par mes légèretés, considérez que j’ai +bien changé; madame, tendez-moi la main, secourez-moi, conseillez-moi.» + + * * * * * + +Et là-dessus, avec l’exagération ordinaire des caractères légers, se +remettant à genoux, elle donna des marques d’humilité si outrées que Mme +d’Estrel la rudoya un peu et la gronda. L’ayant forcée de se relever: +«Vous m’intéressez, lui dit-elle; vous valez mieux que je ne croyais; il +y a toujours quelque chose de rare dans une âme qui a la force de se +juger. Séchez vos larmes, soyez sage; sinon, je vous abandonne. Voyons, +songeons à l’avenir; que comptez-vous faire? + +--Ma mère m’engage à retourner au Levant. Elle veut revoir sa chère +marquise, car jusqu’à sa mort je serai _sa chère marquise_. Dieu sait +les histoires qu’elle a contées dans le quartier franc! Je ne la +démentirai sur rien; il sera entendu que mon mari le marquis est mort. +Quant à mon marquisat, le voici!» et elle montrait ses deux mains vides. + +Mme d’Estrel lui conseilla de se rendre aux prières de sa mère et de +s’en aller faire la marquise au Levant. «Autrement, lui dit-elle, il ne +vous reste qu’à épouser M. de Malombré, et c’est un parti que je n’ose +vous recommander. + +--Épouser M. de Malombré! plutôt épouser une grille! Vingt fois j’ai +consenti, vingt fois je m’en suis dédite. Sans compter qu’il m’a poussée +à bout par ses perpétuels espionnages, je n’ai jamais pu me faire à sa +personne. Ah! franchement, je suis un morceau trop friand pour lui. Que +penserait ma mère de sa chère marquise? Oui, vous avez raison, il faut +que je parte; mais je ne peux m’en aller les mains vides, et vous savez +que le plus clair de mon avoir est le petit domaine que m’a laissé M. +Mirveil. Mon argus lui fait les yeux doux, et il ne disputerait pas sur +le prix pour acquérir cette enclave, qui donne droit de passage sur sa +propriété. Malheureusement il a mis dans sa chienne de tête d’acquérir à +la fois la femme et la terre, car il a besoin d’une mignonne qui le +dorlote. Peut-être va-t-il refuser de faciliter mon départ en achetant +ma vigne, qui n’a de valeur que pour lui...» + +«Je lui promis, me dit Mme d’Estrel, de l’assister dans cette affaire, +d’entreprendre M. de Malombré, et s’il faisait la sourde oreille, de le +menacer d’acheter pour mon compte. La pauvrette se jeta à mon cou, +pleurant d’un œil, riant de l’autre, me déclara que j’étais la meilleure +des femmes, que je lui sauvais la vie, mais au moment de me quitter: «Je +n’aurai qu’un regret en partant, s’écria-t-elle, celui de ne m’être pas +vengée. Heureusement Mme de Lestang s’en chargera.» + +«Ce dernier mot me fit dresser l’oreille; je voulus la faire +s’expliquer, mais je n’en tirai rien. «Point de mauvais sentiments! lui +dis-je; mon alliance est à ce prix.» + +«Le lendemain, je reçus la visite de M. de Malombré. Ma maison est le +réservoir où se déversent tous les chagrins du canton de Grignan. +Privilége de vieille femme qui regarde la vie d’un œil désintéressé! +Jamais mon voisin n’avait eu l’air si sombre, jamais il n’avait poussé +de si bruyants soupirs. C’était vraiment le chevalier de la +Triste-Figure. Aussi bien avait-il sujet de se plaindre; en dépit de sa +lunette, pendant deux mois, sa prisonnière s’était dérobée à ses +recherches; il venait de la retrouver; il avait volé auprès d’elle, lui +portant un cœur d’hidalgo dont rien ne peut rebuter la constance, et il +avait essuyé des refus obstinés qui ne lui laissaient aucun espoir. Je +compatis à sa douleur et m’efforçai de le consoler. Je lui représentai +qu’il ne devait rien regretter, qu’une odalisque n’eût été dans sa vie +qu’une inutilité coûteuse, qu’une bonne ménagère était mieux son fait. +«D’ailleurs, lui dis-je, à défaut de la femme, la vigne vous reste, car +je ne suppose pas qu’Emmeline veuille l’emporter au Levant; acceptez de +bonne grâce cette consolation.» + +«Il me répondit en grimaçant: «Achète la vigne qui voudra! Je ne me +souciais que de la femme.» Et il me récita de nouveau toute la litanie +de son amoureux martyre. Je suis persuadée qu’il était de bonne foi; les +Malombré sont de ces gens qui se croient toujours eux-mêmes sur parole. + +«Vous me mettez à l’aise, repris-je, car cette vigne m’a toujours +tentée, et à votre refus j’entrerai en marché avec Mme Mirveil.» + + * * * * * + +«Il fit un geste de surprise, mais ne releva pas le propos. Il était +tout entier à son dépit, qui se tourna en une véritable rage. Il se +répandit en récriminations contre M. de Lestang, «l’infâme artisan, +disait-il, qui avait ourdi toute la trame de son infortune.» Et bientôt, +ce qui me surprit davantage, il vous enveloppa dans ses invectives et +s’exprima sur votre compte avec une aigreur, une violence... Quel grief +a-t-il donc contre vous? + +«Cette belle marquise! s’écria ce mouton enragé, n’a pas l’air d’y +toucher; ce n’est au fond qu’une coquette, et bien m’en prend, je peux +me reposer sur elle du soin de ma vengeance.» + +«Ce propos me remit en mémoire celui de Mme Mirveil; je voulus en avoir +le cœur net. Je montai sur mes grands chevaux et sommai M. de Malombré +d’avoir à s’expliquer ou à se rétracter. Il était trop exaspéré pour +tenir sa langue en bride, et il me conta qu’à plusieurs reprises il +avait aperçu M. Dolfin se glissant dans votre parc, qu’ayant lié +connaissance avec ce jeune homme, il avait eu soin de lui parler de vous +et l’avait vu rougir en prononçant votre nom, que plus tard il l’avait +rencontré cheminant tête-à-tête avec vous dans votre coupé, que tout +récemment il était retourné à Réauville, que, ne trouvant pas M. Dolfin +chez lui, il avait demandé à l’attendre, que, laissé seul dans sa +chambre, le premier objet qui avait attiré ses yeux fureteurs était un +ruban feuille-morte passé au cou d’une statuette de la Vierge. «Je donne +ma tête à couper, s’écria-t-il, que ce ruban a appartenu à Mme de +Lestang. La dernière fois que je l’ai vue, elle avait une robe +feuille-morte. Cette couleur lui plaît, c’est la couleur de son âme; +mais les hirondelles sont en train de revenir. Notre petit jeune homme +en est déjà aux menues faveurs; ce ruban est une promesse, peut-être un +souvenir. Laissez-moi croire qu’il n’a plus rien à désirer... A propos, +que sont-ils devenus pendant quelques jours? Ils avaient disparu l’un et +l’autre. Est-il bien sûr que Mme de Lestang soit allée voir son père? +Ah! monsieur le marquis, vous m’avez volé mon bien; c’est de moi que +vous apprendrez ce que devient le vôtre en votre absence! + +«J’étais indignée et le traitai en conséquence; je lui dis dans quelle +occasion vous aviez vu chez moi M. Dolfin, et lui déclarai que toutes +ses conjectures étaient d’odieuses et ridicules visions. + +«Quant au mari, ajoutai-je, croyez-moi, ne vous attirez pas son +courroux; vous n’êtes pas de force, mon brave homme, à vous mettre sur +les bras un pareil adversaire.» + +«Et je lui récitai la fable du pot de terre et du pot de fer; mais de +l’humeur dont il était, je ne gagnai rien sur lui: la colère transforme +les lièvres en preux. Le pacifique Malombré roulait des yeux terribles, +comme s’il eût appelé en champ clos Maures et Castillans, et il me +quitta de l’air d’un homme qui se dispose à mettre flamberge au vent...» + +«Et maintenant, continua-t-elle, à nous deux, ma très-chère Isabelle. +Dites-moi, de grâce, s’il y a quelque chose de vrai dans les +extravagances que m’est venu conter ce pauvre hère. C’est moi qui vous +ai fait connaître M. Dolfin. En vous présentant ce jeune homme, dont le +caractère est encore pour moi un problème, je voulais vous procurer une +distraction, vous enlever pour quelques heures à vous-même; mais je ne +pouvais m’imaginer qu’un futur trappiste allât se brûler comme un +papillon à la flamme de vos beaux yeux. Dites-moi ce qui en est; +parlez-moi sincèrement, car je ne me consolerais pas si mes bonnes +intentions avaient eu de si graves conséquences.» + +Je l’avais écoutée sans mot dire. + +«En vérité, lui répondis-je avec le plus grand calme, de quoi allez-vous +vous soucier? que vous importe?» + +Elle me regarda attentivement. + +«M. Dolfin est-il venu ici? me demanda-t-elle d’un ton pressant. +L’avez-vous revu? + +--Oui, madame, lui répondis-je. + +--Et serait-il vrai qu’il vous aime? + +--Je n’en sais rien. + +--Et l’aimez-vous? + +--Je n’en sais rien non plus, mais quand je le saurais, vraiment où +serait le mal?» + +Elle garda quelques instants le silence. + +«Prenez-y garde, ma chère enfant, reprit-elle avec quelque vivacité; le +pas est glissant. Vous savez si j’entre dans vos chagrins, dans vos +ressentiments; mais je crains qu’ils ne vous entraînent à quelque coup +de tête ou de cœur dont vous vous repentiriez cruellement. Dites-vous +qu’il arrive bien vite, l’âge où une femme qui a failli achèterait au +prix de tous les plaisirs, de toutes les joies de l’amour, un peu de +cette considération que donne un passé sans tache. Oh! comme la pauvre +créature voudrait forcer les respects, tuer les souvenirs, se mettre à +l’abri de ce qui se dit et de ce qui ne se dit pas, de certains sourires +qui la font trembler! La considération! tant qu’on est jeune et que la +passion parle, il semble que ce n’est rien; mais à peine avons-nous un +cheveu blanc, notre bonheur dépend de l’opinion, et nous voudrions +effacer de notre vie tout ce qui fait obstacle au respect. Dites-vous +encore qu’une honnête femme n’a rien de mieux à faire que de rester +honnête: c’est le seul métier qu’elle fasse bien; elle n’a pas de talent +pour autre chose; on est toujours gauche dans le mal quand on est +embarrassé d’une conscience. Dites-vous aussi (je vous parle avec une +entière conviction) que, quels que soient les torts de Max, et Dieu me +garde de les atténuer! tôt ou tard il vous reviendra. De grâce, ne +mettez rien entre le bonheur et vous! + +--Quel chaleureux avocat, quelle amie sûre et dévouée Max a trouvée en +vous, madame! lui dis-je avec amertume. Je l’en félicite de tout mon +cœur; mais ne soyez pas plus royaliste que le roi. J’ai de ses +nouvelles; je sais qu’il use à Paris de toute sa liberté et qu’il +n’aurait garde de vouloir me gêner dans l’usage que je puis faire de la +mienne. + +--Mon Dieu! s’écria-t-elle, que les maris sont de sots animaux, et +qu’ils sont loin de se douter de ce que peut dire et faire une honnête +femme en colère!... Ma chère Isabelle, poursuivit-elle, vous vous mettez +en révolte; je relève le gant et vous préviens que je m’en vais de ce +pas à Réauville surprendre le lièvre au gîte. + +--Allez, chère madame, lui dis-je, et ne manquez pas d’instruire M. de +Lestang du zèle avec lequel vous épousez ses intérêts; mais je doute +fort qu’il y soit sensible: il a vraiment de bien autres affaires en +tête.» + +Elle remonta en voiture, et, deux heures plus tard, en repassant devant +Lestang, elle me fit remettre un petit billet écrit au crayon, qui +contenait ces mots: + +«Je m’étais sottement alarmée. Oh! la belle peur que j’ai eue! Vous vous +êtes moquée de moi, et vous avez eu raison. J’ai appris à Réauville que +M. Dolfin fait une retraite à la Trappe. Adieu, chère enfant. Votre +vieille amie vous embrasse.» + + + + +V + + +«L’aimez-vous?» Étrange question que je n’aurais jamais osé me faire à +moi-même. «Vous aime-t-il et l’aimez-vous?» Cela était donc possible? +Avec toute sa sagesse, Mme d’Estrel ignorait qu’un mot, un simple mot, +suffit, parfois, pour ouvrir à une âme des chemins qui semblaient +fermés. + +Ajoutez que ses représentations, ses conseils, m’avaient irritée, +révoltée. Eh quoi! le monde, l’amitié même, prenaient par sa bouche +parti pour Max contre moi! Tout lui était permis, tout m’était défendu; +ses torts les plus graves n’étaient que des peccadilles, et si je +m’avisais de me consoler de mon délaissement, si un sentiment un peu vif +se glissait dans mon cœur, où il s’était plu à faire le vide, si je +disposais à ma guise d’une liberté qu’il n’avait ni le droit ni l’envie +de me contester, mes faiblesses ou mes entraînements me seraient imputés +à crime. Je sais que cette morale a cours dans le monde; mais quelle +femme pourrait souscrire à une si criante injustice?» + +Voilà ce que je me disais, et comment il se fit que la démarche de Mme +d’Estrel produisit un effet tout contraire à ce qu’elle espérait. +J’étais disposée à voir en beau M. Dolfin. Mon imagination travaillait +secrètement en sa faveur, plaidait tout bas sa cause, s’efforçait +d’échauffer et, pour ainsi dire, de passionner les sentiments bien +faibles encore et bien indécis qu’il m’avait inspirés. A mon insu, je +prenais à tâche de l’aimer; oui, mon cœur se portait au devant de +l’amour comme à la rencontre d’un hôte dont on espère la visite, et il +me semblait par instants que l’amour venait, qu’il était venu, que je +sentais en moi la présence du divin visiteur et ce trouble délicieux qui +accompagne son arrivée. + +Quinze jours se passèrent ainsi. A quoi donc? me direz-vous. A relire la +lettre de Mme de Ferjeux; à ouvrir et à refermer le carnet rouge,--le +plus souvent, la lettre et le carnet posés ensemble sur mes genoux, à +comparer entre eux deux hommes, l’un perverti par le monde et sa triste +science, l’autre simple et naïf comme un enfant; l’un n’ayant de sacré +que ses volontés, ses caprices, et comme abandonné au démon de son +orgueil; l’autre enflammé d’une passion héroïque, humble et malheureuse +pour les grandes choses. + +Et je pensais aussi que dans une cellule de la Trappe il y avait un cœur +en proie à de mortels combats. Rivales acharnées, nous nous le +disputions, la dévotion et moi. Je le voyais se débattant, s’efforçant +de chasser mon image; mais le fantôme revenait toujours, éclairant et +enchantant la cellule; je lui donnais mes ordres, à ce fantôme; je lui +commandais de ne pas épargner sa victime, de l’obséder, de la +désespérer... Il faut me pardonner, monsieur l’abbé, j’étais malade. Les +brouillards de Paris, où j’avais erré comme une ombre; ce que j’y avais +vu, entendu... Et, pour me guérir, Mme d’Estrel me parlait de +considération! Elle me vantait le prix de cette perle sans tache! Mais +vantez donc à un pauvre qui a faim, vantez-lui la beauté de votre +rivière de diamants! C’est un morceau de pain qu’il lui faut, et, pour +l’avoir, il vendrait à vil prix tout un écrin. + +Mais, enfin, qu’espériez-vous? me direz-vous encore. Ce que j’espérais! +Je ne sais. Je rêvais à mille choses vagues, et ces songes confus +flottaient devant moi comme ces nuages qui, d’instant en instant, +changent de couleur et de figure, et qu’on se plaît à suivre dans leur +métamorphose. + +«Je crois que c’est un lion, Polonius. + +--Oui, monseigneur. + +--Je crois plutôt que c’est une gazelle. + +--Je le crois comme vous, monseigneur.» + +Ah! qu’il se passe de choses dans la tête d’une femme qui souffre! Que +ses pensées vont vite et vont loin! Comme elles volent sur les nuées et +comme elles courent sur la crête des précipices, et comme elles +regardent au fond de l’abîme, et que ce vertige leur est doux!... +Faut-il croire que toutes ces pensées perdues se rassembleront un jour +pour nous accuser devant le tribunal d’un Dieu vengeur? Mon Dieu! +refaites, si vous le voulez, le monde et les hommes et nos cœurs, mais +ne condamnez pas ce que vous avez fait! + +Et quel fut le dénoûment de ces rêveries? Ah! voici le dénoûment. + +Au commencement de février, j’étais un soir au salon, seule comme à mon +ordinaire. La soirée était si belle et d’une douceur si printanière, que +j’avais laissée ouverte la porte vitrée qui donne sur la terrasse. +Étendue dans un fauteuil, la tête baissée, je rêvais tristement, car ce +jour-là je ne voyais rien dans l’avenir et je me sentais comme à l’abri +de l’espérance. Tout à coup je crois entendre un faible bruit de pas, je +relève la tête, quelqu’un paraît sur le seuil de la porte, pousse un +cri, étend les bras, et, d’un bond, s’élance à mes pieds. C’était lui... + +Mon émotion fut si vive, que je portai mes deux mains sur mon cœur pour +l’empêcher d’éclater. Il restait là, dans une attitude suppliante, et +comme effrayé de son audace, tremblant, pâle, le visage défait, les +mains jointes, levant sur moi des yeux craintifs qui demandaient grâce. +Je lui ordonnai de se relever. + +«Non, s’écria-t-il avec un accent passionné, non, madame, vous ne me +chasserez pas sans m’avoir entendu. Hier, avant-hier, je suis venu +jusqu’à cette porte; mais le courage m’a manqué. Aujourd’hui, j’oserai +tout, je dirai tout; je ne puis garder plus longtemps mon secret, il +m’étoufferait. Je vous ai aimée du premier instant que je vous ai vue. +Vous m’êtes apparue comme une vision; je fus ébloui, je crus rêver; +pourtant mon cœur avait pressenti cette rencontre; depuis longtemps il +vous cherchait. Tout ce qu’il avait aimé, admiré dans ce monde: la +lumière, la beauté du ciel, les fleurs, autant de messagers qui vous +annonçaient! Vous étiez son espérance, son attente secrète, car en vous +voyant, je dis: «La voilà donc, c’est elle!» + +Il ajouta que si je lui avais apparu le sourire aux lèvres, la joie dans +les yeux, il se serait effrayé des distances qui étaient entre nous, et +peut-être aurait-il eu la force de m’oublier; mais j’étais triste, je +venais de pleurer; il avait béni mes larmes, béni le malheur, cet ami +commun qui me rapprochait de lui et me mettait à portée de son cœur. + +«Lorsque je m’imaginais follement, dit-il encore, qu’il était peut-être +dans ma destinée de consoler vos peines, je sentais le souffle me +manquer, et il me prenait des envies de mourir; mais quand je me disais, +revenant à moi: Aime et souffre, pauvre fou! elle n’en saura jamais +rien!--alors, dans ma rage, j’aurais voulu anéantir le monde, hommes et +choses, tout ce qui nous séparait, tout ce qui vous empêchait de me +voir...» + +Un jour, il m’avait vue passer à cheval, entourée de jeunes gens, tous +plus beaux que lui, pensait-il, plus dignes d’être aimés, et qui +paraissaient se trouver à l’aise auprès de moi. Il avait senti sa tête +se perdre, et peu s’en était fallu qu’il n’allât se coucher en travers +de mon chemin et ne se fît broyer le cœur par le sabot de mon cheval... + +«Ah! j’ai cependant bien combattu! poursuivit-il; j’ai pleuré, j’ai +prié, je vous ai maudite; mais le fantôme se riait de mes exorcismes. Le +hasard, si le hasard n’est pas un vain mot, nous rapprocha: je reconnus +que vous étiez aussi bonne que belle: je vous ai raconté ma vie, et vous +n’avez pas souri. Je fis un suprême effort: je m’enfuis à la Trappe; +vous y étiez. Partout votre image passait et repassait devant moi; je la +voyais marcher le long des galeries du cloître; me réfugiant dans la +chapelle, à peine m’y étais-je recueilli, la dalle froide s’échauffait +sous mes genoux, et en relevant la tête je vous apercevais debout devant +l’autel. Vous, toujours vous! Je vous parlais, je vous suppliais, sans +pouvoir fléchir votre inexorable beauté. Où que je fusse, l’air +s’embrasait autour de moi, votre souffle y avait passé, et dans cette +maison consacrée à la mort tout m’annonçait les délices de la vie. Le +soir, je n’osais me retirer dans ma cellule; je tremblais de m’y trouver +seul avec vous. Une nuit, après vous avoir demandé grâce en pleurant, il +m’échappa un éclat de rire désespéré dont se souviendront longtemps les +échos d’Aiguebelle. Le lendemain, je partis; à peine la porte du couvent +se fut-elle refermée sur moi, ô délivrance miraculeuse! je regardai le +ciel, les bois, et je sentis que j’étais à jamais affranchi de mes +folles superstitions. Mon cœur nageait dans la paix et dans la lumière; +la vie m’apparaissait parée d’une beauté mystique, des larmes de joie +inondèrent mes joues. Adieu mes tourments, mes vaines terreurs! Mes +chaînes étaient brisées, les tronçons ne se rejoindront pas.--Plus de +doute! m’écriai-je; il n’y a de sacré que l’amour que j’ai pour elle. +Mon cœur, qu’elle habite, est un temple; voilà mes autels, voilà mon +tabernacle, voilà l’adoration perpétuelle! Elle est en moi; je possède +Dieu, et c’est lui qui me commande de vivre et de mourir pour elle; mais +le voudra-t-elle?...--Oui, le voudrez-vous, madame? Qu’allez-vous me +répondre? Ah! prenez-y garde, il me semble que vous pourriez me tuer +avec un mot.» + +Ce qu’il me disait (m’avait-on rien dit de pareil?) et surtout son +accent, sa voix,--toute cette musique de la passion que je n’avais +jamais entendue me remua si profondément que je fus quelques instants +comme hors de moi. Heureusement il était trop novice et trop sincère +pour profiter de mon trouble, il n’y songea même pas; il craignait +d’avoir trop osé et de m’avoir déplu. Les yeux baissés, il attendait ma +réponse, et comme elle tardait, il attira vers lui d’une main tremblante +l’un des rubans de ma ceinture, et le pressa doucement et humblement sur +ses lèvres comme une relique. + +J’eus le temps de revenir à moi, et, dès que je fus maîtresse de mon +émotion, je lui dis d’un ton un peu sévère: + +«Vous me traitez en idole, je ne suis qu’une femme. Que parlez-vous +d’autel, de tabernacle? Il me déplaît que vous mêliez Dieu dans votre +amour. De telles adorations sont de méchantes fièvres qui passent. Dans +quelques jours peut-être, vous rougirez de votre erreur. Que Dieu est +grand! direz-vous, et que mettais-je à sa place?» + +Il redressa la tête et me jeta un regard de reproche. + +«Vous ne parleriez pas ainsi, répondit-il, si vous pouviez lire dans mon +cœur. Vous ne savez pas ce que vous avez fait de moi. Je suis un homme +nouveau. Jusqu’ici j’ai tourné toutes mes forces contre moi-même, je les +ai follement employées à tourmenter mon âme et ma vie; mais, grâce à +vous, je me possède enfin, je m’appartiens, je puis disposer de moi; je +me sens capable de vouloir et d’agir; il n’est pas de résolution si +hardie qui puisse m’effrayer. Mettez-moi à l’épreuve, ordonnez, je suis +prêt à tout, et si demain...» + +Je l’interrompis d’un geste. + +«Écoutez-moi, repris-je; ce qui se passe ici est bien sérieux. Je me +suis trompée une fois, une seconde erreur me tuerait. Je crois à la +sincérité de vos sentiments, et je mentirais si j’affectais de +m’offenser de votre amour; mais me connaissez-vous bien, et saurez-vous +m’aimer comme je veux qu’on m’aime? Je suis malheureuse, on s’est chargé +de vous l’apprendre; la seule consolation que je rêve serait une amitié +vraie, sûre, fidèle. Oui, je voudrais avoir un ami qui m’appartînt cœur +et âme, qui conformât entièrement ses sentiments aux miens, qui fût +capable de pousser l’oubli de soi jusqu’au sacrifice, qui ne demandât +rien, n’espérât rien et sût souffrir sans se plaindre. Je voudrais que +cet ami tour à tour se tînt dans l’ombre, à l’écart, ou accourût à mon +appel, qu’il m’offrît son secours sans me l’imposer, qu’il unît la +patience au courage, ne connût ni les inquiétudes de la vanité ni les +angoisses de la jalousie, et que, sans jamais m’interroger, jamais il ne +doutât de moi. C’est une chimère, n’est-ce pas, que ce rêve?... Ah! +croyez-moi, avant de nous rien promettre, éprouvons nos cœurs. Bon Dieu! +je ne sais ce que me réserve l’avenir; je marche à tâtons dans mon +malheur; j’ignore ce qui est possible, ce qui ne l’est pas. Incertaine +de ce que je veux, incertaine de ce que je sens, j’exige de qui s’offre +à m’aider à vivre un dévouement absolu, sans savoir si je lui puis rien +donner en retour. Ne vous engagez pas, laissez-moi le temps de voir +clair en moi-même; je ne me pardonnerais jamais de vous avoir trompé, ni +surtout de m’être trompée.» Il se releva. + +«Ne me demandez pas d’attendre, dit-il d’un ton triste, mais résolu. Je +jure d’être l’ami que vous dites, je saurai souffrir et me taire; +pourtant j’ai besoin de croire qu’un jour...» + +Il n’acheva pas, mais ses yeux parlaient. + +Je le regardais fixement, je m’efforçais de lire sur son front le secret +de mon avenir. Tout à coup je tressaillis, je venais d’entendre un +roulement de voiture dans la cour. Onze heures avaient sonné. Qui se +présentait si tard? Était-ce Mme d’Estrel qui essayait de me surprendre? + +«Partez, partez, dis-je, et ne cherchez pas à me revoir avant que je +vous appelle; songez que par-dessus tout je veux être obéie.» + +Il me prit la main et se contenta de la serrer dans la sienne; il +s’essayait à son rôle d’ami. + +«Que je suis ingrat! murmura-t-il; je devrais être heureux.» + +Et à ces mots il s’élança sur la terrasse et disparut dans la nuit. + +L’instant d’après, une porte s’ouvrit, et Max entra. + + + + +CINQUIÈME PARTIE + + + + +I + + +Il est des situations auxquelles il vaut mieux n’avoir pas eu le temps +de se préparer. Notre imagination est un artiste; quand elle prévoit, +elle met de l’ordre et de l’unité dans ses tableaux, et elle se trompe +toujours, parce qu’elle simplifie tout et que rien n’est moins simple +que la vie. + +Si l’on m’eût annoncé vingt-quatre heures d’avance l’arrivée de Max, +j’aurais commencé par être très-émue; puis j’aurais fait d’absurdes +suppositions et cherché dans ma tête de femme de quelle façon je +pourrais lui témoigner le plus d’indifférence et de mépris,--et après +tout ce beau travail d’esprit l’événement m’aurait prise au dépourvu. Le +Max qui reparut inopinément devant moi après trois mois d’absence +n’était pas tout à fait celui que je connaissais. Sa politesse +provocante, ses froides ironies, ses sourires glacés où se marquait une +personnalité hautaine qui s’arroge tous les droits et se met au-dessus +de tous les devoirs, il avait laissé tout cela à Paris, et il en +rapportait une sorte de gravité mélancolique à laquelle j’étais loin de +m’attendre. Un Max mélancolique! un Max presque doux! Je n’en croyais +pas mes yeux. + +Dès le soir de son arrivée, je lui fournis l’occasion de déployer sa +nouvelle vertu tout fraîchement acquise. En le voyant entrer, je +demeurai d’abord comme pétrifiée de surprise; mais je fus bientôt +réveillée de ma stupeur par un sentiment d’irritation qui tenait presque +de la douleur physique. Je venais d’avoir l’oreille et l’âme caressées +par des mélodies dont la nouveauté doublait pour moi le charme; cette +musique m’avait monté la tête, m’avait grisée. J’entends rouler une +voiture; le concert cesse. Par une porte, les songes s’envolent à tire +d’ailes; par l’autre, la réalité entre en disant: Me voici! Et quelle +réalité qu’un mari! Comme le disait un jour Mme de Ferjeux, il n’en est +pas d’aussi certaine ni qui saute ainsi aux yeux. + +Que l’esprit va vite dans certains moments! Entre l’instant où la porte +s’ouvrit et celui où Max s’approcha de moi pour me saluer, j’eus le +temps de passer de la stupeur à la colère et de revenir, par un effort +de ma volonté, de la colère à une souveraine insouciance,--et ce fut du +ton le plus calme que je lui dis: Mais vraiment je crois que c’est +vous!--Après quoi je me mis à jouer avec les grains de mon collier. + +«Oui, c’est bien moi, me répondit-il d’une voix de basse que je ne lui +connaissais pas. Je vous attendais à Paris, vous n’êtes pas venue, je +suis parti, et je vous assure qu’en vous revoyant je ne me pardonne pas +la longueur de mon absence. + +--Voilà un sentiment qui est fort galant ou fort délicat, lui dis-je. +Mettez votre conscience en repos. Je suis ravie de vous voir, mais j’ai +supporté votre absence avec une résignation exemplaire. + +--Je n’en doute pas, reprit-il. C’est moi seul que je plains. Mon Dieu! +que les hommes sont fous, et comme ils gaspillent leur cœur et leur +vie!» + +Je me mis à rire. «Je crois rêver, repartis-je; mais sur quelle herbe +avez-vous donc marché? Voyez un peu! On m’avait écrit de Paris que vous +vous étiez fait ermite, que vous habitiez dans une solitude, sur la +pointe d’un rocher, que vous viviez là d’herbes et de racines sans vous +mêler de rien que de dire votre rosaire tout le jour. J’avais traité +cette histoire de conte bleu. Je rabats de mon incrédulité. A vous +entendre, on ne peut douter que vous ne sortiez frais émoulu d’une +thébaïde.» + +Il ne répondit rien, fit un tour dans la chambre, et en revenant vers +moi ferma au verrou la porte vitrée par laquelle M. Dolfin était entré +et sorti. Je ne pus m’empêcher de sourire intérieurement de cette +précaution un peu tardive. Puis, s’étant assis: «Je crois qu’il est bon, +madame, me dit-il, que nous ayons ensemble une explication. + +--Mais savez-vous, repris-je, que vous me faites passer d’étonnement en +étonnement? Vous avez toujours professé une sainte horreur pour les +explications, et m’est avis qu’aujourd’hui je les hais encore plus que +vous. Et sur quoi voulez-vous que nous en ayons une? Je ne me plains pas +de vous; vous plaindriez-vous de moi, par hasard? Non, monsieur, ne nous +expliquons sur rien. Il faut vivre au jour le jour, prendre le temps +comme il vient et garder soigneusement pour soi ses petites pensées, ses +petits souvenirs, comme une ressource pour les heures de solitude. Aussi +bien, quand vous me ferez l’honneur de me tenir compagnie, les sujets de +conversation ne nous manqueront pas. Vous me parlerez de Paris, que vous +venez, je crois, de traverser, et surtout vous me raconterez votre +thébaïde, vos pénitences; nous moraliserons un peu, vous me gagnerez +tout doucement à l’austérité de vos maximes; je suis sûre que vous +prêchez de la manière la plus édifiante. En attendant, je crains que +vous n’ayez faim; je m’en vais donner des ordres pour qu’on vous serve à +souper. Mangerez-vous maigre aujourd’hui? Je ne connais pas encore vos +jours. + +--Vous êtes trop bonne, me dit-il avec un demi-sourire; je n’ai besoin +que de repos. Bonsoir, à demain... Et comme il allait sortir:--Ne vous +moquez pas trop de moi; reposez-vous sur moi de ce soin, car je vous +jure que je me trouve fort ridicule.» + +Et sur ce mot il me laissa seule avec mon étonnement.--Quelle est cette +nouvelle chanson? me disais-je. Moi qui me flattais de connaître tout +son répertoire! + +Je veillai assez tard, tantôt agitant cette question, tantôt rêvant à +autre chose. + +Le lendemain et les jours suivants, l’inouïe mansuétude de Max ne se +démentit pas un instant: un air soumis, résigné, une physionomie +intéressante, une douce langueur, des regards abattus;--que se +passait-il en lui? Ne se laissant ni rebuter par mes froideurs ni piquer +par mes sécheresses, prenant tout en patience, on eût dit un coupable +vraiment contrit et mortifié qui espère mériter sa grâce par ses +expiations. Rien ne semblait rester du Max d’autrefois, hormis toutefois +cette distinction parfaite de manières qu’il ne pouvait perdre. Quoi +qu’il en dît, et si bizarre que fût son nouveau personnage, il y avait +en lui je ne sais quoi qui le sauvait toujours du ridicule. Il n’avait +garde de s’attacher à mes pas, de m’importuner à toute heure de sa +présence; il choisissait ses moments, il guettait les occasions. Il se +tenait toujours à honnête distance de mon appartement et respectait la +liberté de mes promenades; mais après les repas, sous prétexte +d’affaires dont il désirait avoir mon avis, il me suivait au salon, +m’interrogeait d’un ton de déférence, trouvait moyen de tirer la +consultation en longueur, de fil en aiguille entamait un autre sujet, +égayait l’entretien de quelque anecdote, se donnait la peine d’avoir de +l’esprit et me forçait quelquefois à l’écouter. + +Le plus souvent néanmoins tout échouait contre ma superbe indifférence; +j’avais l’air distrait, las, impatient, je bayais aux corneilles, je +comptais les solives du plafond, je ne répondais qu’à moitié, d’un ton +bref, comme une personne qui a hâte d’expédier un importun et de se +dérober à son ennui. Il lui arriva plus d’une fois de glisser dans ses +histoires des allusions détournées qu’il ne tenait qu’à moi de +comprendre; j’étais tentée de lui dire: _All’ applicazione, signore!_ Je +m’en gardais bien pourtant. Attentif à mes moindres désirs, je l’aurais +rempli de joie en lui témoignant une fantaisie, et je suis persuadée +que, si je l’eusse prié de sauter par la fenêtre, il n’eût pas +marchandé; mais je lui marquais de mille manières que désormais tout +m’était égal. Il ne laissait pas de se prodiguer en attentions. +Connaissant mon goût pour les fleurs des champs, il s’en allait cueillir +aux bois voisins les premières pervenches fleuries: Némorin n’eût pas +mieux fait pour son Estelle. Pauvres pervenches! Je les effeuillais +entre mes doigts distraits ou colères, ou bien je les laissais traîner +et sécher sur le parquet. Un matin ma levrette s’échappa; tout le jour +il battit en personne le pays pour la retrouver. Chaque soir il +s’offrait à me faire la lecture. Je lui répondais par un _comme il vous +plaira_ bien sec. Il lit à ravir, je n’avais pas trop l’air de m’en +apercevoir. Un jour il imagina de tirer de sa bibliothèque un volume +poudreux de Massillon et commença de me lire le fameux sermon sur +l’enfant prodigue. Cette fois je trouvai l’allusion trop directe et je +pris soin de m’endormir avant la fin de l’exorde. + +Je m’ingéniais à découvrir le secret de cette métamorphose.--Il s’agit +toujours de la même gageure, me disais-je; il a juré ses grands dieux de +me faire venir à composition; il serait furieux d’en avoir le démenti. +Ses premiers essais ayant échoué, il change de méthode, il espère me +prendre par l’attendrissement. Qu’il gagne son procès, et demain il ira +s’en faire un autre avec les lions de l’Atlas, car sans procès il +périrait d’ennui. + +Mais en d’autres moments:--Non, pensais-je, il est plus sincère que je +ne crois; une alternative de folies et de lassitudes, voilà sa vie. +Après les fatigues d’une campagne, il vient reposer son cœur auprès de +moi. Quelle noble, quelle touchante confiance il me témoigne! Il espère +qu’au lieu de me plaindre, je le plaindrai, et que par mes complaisances +je répandrai quelque douceur dans son ennui. Comme il entend bien son +bonheur! A ses maîtresses de l’amuser, et dès qu’il n’est plus amusable, +à sa femme de le reposer de ses maîtresses! C’est ainsi que ce superbe +sultan distribue le travail entre nous, et assure à la fois ses plaisirs +et ses consolations. Qu’ai-je à redire à mon sort? Après chacune de ses +infidélités, il me reviendra en disant:--Consolez-moi, je n’ai pas +trouvé ce que je cherchais! + +Par instants, j’étais presque heureuse, car je sentais qu’il souffrait +de me trouver intraitable, et c’était un commencement de vengeance; mais +le plus souvent sa douceur m’irritait: j’aurais voulu la forcer à se +démentir! je désirais qu’une injustice nouvelle, un mot dur, une +provocation fixât mes secrètes incertitudes. La semence n’attendait +qu’un ferment pour lever; je comptais sur la colère pour enflammer mon +cœur, pour le contraindre à décider ce qu’il n’osait juger et le +précipiter dans sa destinée. + +Toute tragédie a son côté plaisant. Max avait emmené et ramené avec lui +Baptiste, son vieux valet de chambre, son factotum, son âme damnée, qui +entrait dans tous ses sentiments, se figurait être de moitié dans toutes +ses aventures, chargeait naïvement sa conscience des péchés de son +maître, et, en parlant de lui, eût volontiers dit: «Nous», comme ce +sonneur de cloches qui s’écriait au sortir du prône: «Vive Dieu! que +nous avons bien prêché!» Quelques mois auparavant, Baptiste affectait en +ma présence les allures dégagées d’un homme sûr de son fait; je croyais +l’entendre marmotter entre ses dents: «Madame nous boude, mais nous +aurons le dernier mot.» Depuis son retour, c’était autre chose: il avait +l’air empêché, dolent, il boitait bas, il sentait ses torts, il se +reprochait ses trahisons, et quelquefois ses yeux m’adressaient de +muettes et respectueuses remontrances qui signifiaient: Madame a +l’humeur trop vindicative; combien de temps encore nous tiendra-t-elle +rigueur?» + +Une semaine après l’arrivée de Max, je reçus par la poste une lettre de +M. Dolfin. Je courus m’enfermer pour la lire; la main me tremblait en la +décachetant; je craignais d’y trouver quelque chose qui me blessât ou me +refroidît. Il est des plantes exotiques délicates et frileuses dont la +culture demande les plus grands soins; il n’est pas besoin d’une gelée +pour les tuer. Je fus bientôt rassurée. M. Dolfin s’était appliqué à ne +pas écrire un mot qui pût me déplaire; la note dominante était le +dévouement; l’amour se voilait sous le respect. Le retour de M. de +Lestang, qu’il avait appris, lui avait été un grand sujet de trouble: +une imagination blessée accueille l’absurde et s’en nourrit. Bien qu’il +tâchât de s’en cacher, il laissait percer des alarmes jalouses qui me +firent sourire. Les dernières lignes étaient ainsi conçues: «Les heures +se traînent, je me dévore; mais je saurai obéir et me commander. Quelque +chose me dit que le moment viendra où je pourrai vous servir. La vie me +semble belle; j’espère, je crois et j’attends.» + +Cette lettre me rendit rêveuse; on y sentait la candeur d’une âme vraie, +_plus droite qu’une ligne_. J’étais agitée, ma tête fermentait. De ma +chambre, je passai sur la galerie et m’approchai de la statue. Pour la +première fois depuis longtemps, j’eus quelque plaisir à la regarder. Je +l’avais méconnue: ses sévérités n’étaient pas pour moi: c’était bien +l’image de la justice céleste; je devinais en elle une amie qui +conspirait en secret ma vengeance. «Il a abusé, lui disais-je en +moi-même, quand donc frapperas-tu?» + +Je m’assis; je me croyais en lieu de sûreté. Max n’avait pas remis les +pieds dans la galerie; il devait peu se soucier de m’y rencontrer: +c’était un endroit trop parlant. A demi couchée dans une causeuse, je +fis de longues réflexions; je croyais sentir qu’il se préparait quelque +chose dans ma vie, qu’elle fermentait comme mon esprit, que je +m’acheminais vers un événement. Je me disais que le hasard avait amené +dans le voisinage de Lestang le seul homme qui pût faire impression sur +mon cœur. Un homme du monde, un élégant, un héros de roman n’eût jamais +triomphé de mon indifférence, car j’estimais que parmi ses pareils Max +n’avait point d’égaux: mais M. Dolfin ne ressemblait à rien: il y avait +en lui quelque chose de rare et même d’étrange. Son air souffrant, ses +grands yeux pleins de feu et de tristesse, cet esprit battu de l’orage +et la limpidité de ce cœur transparent comme un cristal, tout faisait de +lui un homme à part. Je ne sais si j’avais la fièvre, mais par +intervalles je jetais un regard sur la statue comme pour chercher dans +ses yeux vides un assentiment à mes pensées secrètes. + +Tout à coup une porte s’ouvrit, et j’entendis la voix de Max qui donnait +un ordre à son valet de chambre. Bientôt, à travers les lauriers et les +myrtes qui environnaient la statue, je le vis s’avancer le long de la +galerie et se diriger de mon côté. Dans la disposition rêveuse où +j’étais, je redoutais la fatigue d’un entretien, et cependant je ne +voulais pas avoir l’air de fuir. A tout hasard, je feignis d’être +assoupie; peut-être étais-je curieuse de savoir ce qu’il ferait. Je +n’avais pas fermé les yeux depuis cinq secondes qu’un malaise étrange me +força de les rouvrir; il me semblait qu’un danger me menaçait. Je +relevai la tête et rencontrai les yeux de Max. Debout derrière le +piédestal, il avançait vers moi son visage, où se peignait un tel +désordre, une sorte de fureur si farouche et si terrible que je ne pus +retenir un cri d’effroi. Il se remit aussitôt, reprit sa figure +habituelle, et s’inclina en s’excusant d’avoir troublé mon repos; mais +au lieu de s’éloigner il vint se placer devant moi, et, croisant les +bras, me regarda d’un air d’assurance; il paraissait vouloir profiter de +l’avantage que lui avait donné ma frayeur... Que j’aurais voulu +reprendre mon cri! Je maudissais ma ridicule faiblesse, et je m’efforçai +de la réparer par un redoublement de hauteur. + +«J’ai surpris la prêtresse, me dit-il en souriant, endormie au pied de +son idole. + +--Que voulez-vous dire? lui demandai-je d’un ton brusque. + +--Oui, c’est bien là votre divinité, poursuivit-il. Je voudrais vous +voir adopter un culte moins farouche. Vraiment, je suis bien tenté de +renvoyer à Louveau cette statue de la Vengeance antique; j’ai eu tort de +l’enlever à M. de Loanne. Me permettez-vous de la remplacer par une +image de Notre-Dame-des-Miséricordes? + +--Il est certain que j’ai le cœur dur, lui dis-je; trois mois d’austère +pénitence n’ont pu me toucher. + +--Veuillez remarquer, me dit-il, que tout mon crime avait été dans +l’intention; il n’est pas encore prouvé que l’intention vaille le fait. + +--Mon Dieu! vous voulez absolument que nous ayons une explication, soit! +mais il est bien entendu que ce sera la dernière. Ainsi nous disions +qu’une nuit vous étiez allé faire une innocente promenade au clair de la +lune; sur la foi de certains papiers qu’apparemment je ne sus pas lire, +j’imaginai autre chose; j’avais dans ce temps le ridicule de vous aimer +ou de croire vous aimer; me voilà folle de douleur. Cependant vous +revenez le cœur léger et sans penser à mal. Je vous vois encore arriver; +c’est au bout de cette galerie que se passa cette petite scène. Je +m’élançai vers vous comme une furie; pardonnez à mon inexpérience. Je +vous fis pitié, et, s’il m’en souvient, je vous vis tomber à mes genoux +en vous écriant: Je vous jure que vous vous trompez! + +--Non, je ne l’ai pas fait, et j’ai eu tort; je ne me donne pas pour un +homme parfait. + +--Mais le lendemain du moins... + +--Non, le lendemain non plus. Je me suis tu par un entêtement d’orgueil +que je ne comprends plus, et aussi par une sorte de curiosité que je +comprends encore moins. Pendant deux mois, je me suis tenu sur +l’expectative; je vous étudiais. + +--Ah! prenez garde! lui dis-je. Ma mère, qui lisait Quinault, répétait +quelquefois: + + Le ciel fait un présent bien cher, bien dangereux, + Quand il donne un cœur trop sensible. + +--Cependant, reprit-il tranquillement, il me semble qu’un soir je me +suis mis très-positivement à genoux devant vous et que je vous dis... + +--Des choses admirables auxquelles je répondis: Trop tard, mon cher +monsieur!... Sur quoi vous êtes allé vous enterrer dans une solitude. +Ces cœurs sensibles, à quoi les entraîne la passion!» + +Il recula de deux pas, et s’appuyant sur un balustre: «Ah çà! que +savez-vous donc de mon dernier séjour à Paris? + +--Faites-moi la grâce de croire que je n’ai questionné personne; mais on +parle de succès étonnants, de conquêtes étourdissantes... + +--Des conquêtes! interrompit-il en haussant les épaules. Sur mon +honneur, on vous a trompée, madame. Ce qui est vrai, c’est que j’étais +parti fort en colère contre vous et contre moi: pour me venger à la fois +de nous deux, je me suis jeté dans un certain genre de monde et de +plaisirs dont je n’ai jamais eu le goût. Soyez persuadée, madame, que +pour certains caractères il est peu d’aussi dures expiations. Pendant +quelque temps, la rage me soutint, mais le dégoût et la lassitude +finirent par l’emporter. J’ai bu le calice jusqu’à la lie; ne vous +semble-t-il pas que j’en ai encore le déboire aux lèvres?... Je vous +supplie de bien vouloir me comprendre. + +--Vous comprendre! interrompis-je avec amertume. Quel singulier devoir +vous m’imposez... D’ailleurs il me semble que pour un homme du monde +vous prenez bien au tragique vos mésaventures. Vous vous êtes trompé; à +l’avenir vous choisirez mieux.» + +Il soupira, et regardant la statue: «Comme vous lui ressemblez! dit-il. +Et que vos ressentiments sont implacables! + +--Ni ressentiment, ni rancune, lui dis-je, mais une parfaite +indifférence. + +--J’ose espérer que ce ne sera pas votre dernier mot», me dit-il, et, +s’étant incliné, il se retira. + +J’avais forcé l’ennemi à la retraite, et le champ de bataille me +demeurait; je n’étais pourtant que médiocrement satisfaite de ma +victoire. Je me reprochais mon sot accès de frayeur, je regrettais +certaines âpretés d’accent dont je n’avais pas été maîtresse, je m’en +voulais d’avoir parlé avec trop de vivacité de mon indifférence; je +n’avais pas su trouver le ton juste; quand donc arriverais-je au dédain +froid et tranquille? Pour le moment, j’en étais à cent lieues; les +confessions de Max m’avaient indignée; je sentais tout mon sang +bouillonner, et cependant, par une faiblesse que je n’osais m’avouer, +j’étais presque tentée d’admirer sa franchise, qui me révoltait. + +J’allai promener dans le parc mon agitation. Je m’efforçai de me +distraire, de changer le cours de mes pensées. Je rouvris la lettre de +M. Dolfin; mais entre le papier et moi venait se placer la figure de Max +debout derrière le socle de la statue et attachant sur moi des yeux +égarés. Je secouais la tête pour chasser cette image, et je me +représentais Arsène (je m’exerçais à prononcer ce nom) agenouillé devant +moi et attendant ma réponse; mais au même instant je me demandais: +Pourquoi ce transport de fureur ou de folie? Que signifiait ce regard +farouche? Était-ce le courroux du despote poussé à bout par mes +résistances, ou le désespoir d’un homme qui a manqué sa vie, dévoré +l’avenir, et qui se voit aux prises avec l’irréparable? S’en prenait-il +à moi des mécomptes de ses passions? Me faisait-il un crime de +l’impuissance où il était de se rendre heureux à mes dépens? C’était ma +faute apparemment si au milieu de ses désordres le dégoût l’avait pris à +la gorge, et s’il ne rapportait pour prix de sa glorieuse campagne que +des lèvres souillées, un cœur las et une pesanteur d’ennui qu’il ne +pouvait plus soulever! Mais enfin que voulait-il? Que me préparait-il? +Fureur, haine ou folie, quel que fût son mal, à quoi devais-je +m’attendre? + +Pour conjurer les pensées qui m’obsédaient, je dirigeai mes pas vers le +bosquet de chênes où j’avais rencontré pour la première fois M. Dolfin. +Il me semblait que dans ce lieu consacré je serais en repos comme le +magicien au centre du cercle qu’a tracé sa baguette et que n’osent +franchir les fantômes. J’eus la surprise, en approchant, d’apercevoir M. +Dolfin assis au pied d’un arbre, et qui à ma vue se leva précipitamment +et s’élança au-devant de moi. Qu’il est difficile de savoir ce que veut +et ce que ne veut pas notre cœur! J’étais venue chercher son souvenir; +je trouvais la figure au lieu de l’ombre, et j’éprouvais une vive +contrariété. Était-ce la crainte qu’on ne nous surprît? Cette partie du +parc est à l’abri de tous les regards, et à cette époque de l’année +surtout personne n’y venait. D’ailleurs j’étais prête à tout, et +j’envisageais certaines chances sans trembler. Et cependant je ne +laissais pas d’être irritée; je voulais penser à lui et j’étais fâchée +de le voir; il me semblait que sa présence gênait mon imagination et la +resserrait tout à coup en elle-même. Il est des moments où l’âme a +besoin pour ainsi dire de tout l’espace pour respirer, elle n’est à +l’aise que dans le vague du rêve, et il lui répugne de prendre l’exacte +mesure de ce qu’elle aime. + +Mon accueil fut glacial; je reprochai à M. Dolfin avec une sévérité +outrée qu’il tenait mal ses promesses et se souciait peu de mes +défenses; il s’était engagé à attendre mes ordres et s’était fait fort +d’une patience à toute épreuve: pourquoi cherchait-il à s’imposer? Je +détestais tout ce qui pouvait ressembler à une entreprise, à des +poursuites; tyrannie pour tyrannie, je préférais encore les persécutions +de la haine à celles de l’amour; de qui prétendait m’aimer, j’exigeais +un respect absolu de ma liberté; ma confiance était à ce prix. + +Il m’écouta en silence, dans l’humble attitude d’un pénitent; je le vis +pâlir, je sentis que j’avais été trop dure; j’avais sacrifié à ce besoin +de faire souffrir qui est naturel à tout être qui souffre. Je m’adoucis, +je lui tendis la main; il retrouva la force de se justifier. + +«Mon crime est-il donc si grand? me dit-il. Vous condamnez ma faiblesse: +écoutez-moi et décidez ensuite si je sais vous obéir et me vaincre. +L’autre jour, vous vous promeniez seule le long du chemin qui descend à +la Barre; j’étais caché dans le taillis, je vous vis venir; votre cœur +était bien muet, il ne vous avertit pas que j’étais là. Je fis un +mouvement pour courir à vous, mais je m’arrêtai court, je détournai la +tête, je retins mon souffle; vous avez passé, et je me suis enfui. +M’accuserez-vous encore de faiblesse? + +«Le lendemain, je me promenais près de Réauville; je portais un habit de +paysan; je revêts quelquefois le sarrau pour travailler à la terre, car +j’aide le bonhomme qui me loge à cultiver son jardin; cela endort un peu +mon cœur, et quand je bêche, il me semble que je travaille à creuser une +fosse pour y enterrer mes pensées. Je vis passer une chienne échappée, +et l’instant d’après un homme tout haletant qui la poursuivait. Il me +héla, m’appela à son aide. Je le reconnus; je l’avais vu une fois il y a +six mois: c’en est assez, n’est-ce pas? pour que ses traits soient +demeurés gravés comme au burin dans mon souvenir. J’eus un transport de +rage; je courus les poings fermés, les lèvres frémissantes, vers l’homme +qui m’appelait; j’allais l’insulter, lui chercher querelle,--et +cependant je l’abordai humblement, et tourmentant les bords de mon +chapeau:--Monsieur le marquis, lui dis-je, qu’y a-t-il pour votre +service?--Et je m’efforçais d’éteindre mes yeux dont l’éclat +l’étonnait... Nierez-vous encore, madame, que je sache me vaincre? La +levrette s’était arrêtée à quelque cent pas, elle le regardait en tirant +la langue et le narguant. J’allai m’embusquer à l’endroit qu’il me +marquait, il manœuvra si bien qu’elle se rabattit de mon côté; je m’en +emparai et la lui amenai. Enchanté de sa capture:--Mon brave homme, vous +n’êtes pas de ce pays? me dit-il en m’offrant une pièce d’or que je +refusai avec une douceur d’agneau. Cherchez-vous de l’ouvrage? Quel est +votre état?--Je lui contai que j’étais jardinier, que je m’entendais à +manier la pioche et la serfouette. Il me repartit que justement il avait +besoin d’un aide-jardinier et me proposa de me prendre à l’essai. La +tête me tourna. Si j’avais dit oui, madame, auriez-vous eu le cœur de me +condamner? Aller vivre près de vous, à votre porte, entrer à votre +service, travailler pour vous, soigner les plantes que vous aimez, à +toute heure avoir le droit de vous voir et de vous parler, entendre +autour de moi le bruit de vos pas et de votre vie!... Je crus que le +paradis s’ouvrait pour me recevoir,--et cependant je dis non et je m’en +allai. Madame, m’accuserez-vous encore de ne savoir pas tenir ma parole? + +«Et en m’en allant je me disais: «C’est moi qui ai pris la levrette, +c’est lui qui la ramènera. Peut-être, pour prix de ses peines, +obtiendra-t-il un sourire.» J’avais la fièvre, je ne pus dormir de la +nuit. Je passai les deux jours suivants à vous écrire des lettres +insensées que je brûlais. Je vous le demande, dans celle que vous avez +reçue, avez-vous lu un mot, un seul mot, qui ressemblât à une +question?... Et maintenant suis-je donc si coupable d’être venu revoir +le lieu où se fit notre première rencontre? Dieu m’est témoin que je +n’osais espérer de vous y trouver; mais ces arbres sont vos amis, ils +vous connaissent, et dans l’air qu’on respire ici vous avez laissé +quelque chose de vous. Ah! c’est vrai, en arrivant j’ai fait une folie: +à l’endroit où vous êtes, j’ai ramassé dans mes mains une poignée de +poussière et je l’ai pressée sur mes lèvres. Je ne sais quelle flamme +couvait sous cette cendre, mais une âme de feu est entrée en moi, et je +me sens au cœur une telle vaillance que je défie la douleur d’en venir à +bout. + +--Vous me demandez de vous répondre, lui dis-je, et vous me dites des +choses auxquelles on ne répond pas. Donnez-vous le mot de devenir sage. +Je me défie de toutes les folies: elles ne peuvent durer. + +--Il est certain que j’en ai là une provision, me dit-il en se frappant +le front, de quoi suffire à plus d’une vie.» + +Et il ajouta: «Dans les lectures de mon jeune âge, je mêlais les contes +bleus à la légende dorée des saints. Qu’ils étaient heureux, ces +chevaliers du bon vieux temps, que leur dame, pour les mettre à +l’épreuve, envoyait conquérir des villes et pourfendre des géants! +C’était de la besogne toute taillée: à courir ainsi les grandes routes +et à regarder l’éclair de leur épée, ils s’étourdissaient sur leurs +peines... Mais avoir l’ordre de ne rien faire et de ne rien dire, +attendre, se croiser les bras, demeurer immobile à la même place sans +être jamais où l’on est, compter les heures, regarder passer le temps et +se sentir sous son triste regard,--comme un chien dépèce un os, ronger +en cachette dans un coin une maigre espérance qui sonne creux, et que +demain peut-être on regrettera comme un trésor!--oh! quel supplice! + +--Il faut tâcher de guérir, lui dis-je. + +Mais il fit un geste de colère qui me ferma la bouche. + +«Quand aurez-vous un service à me demander? reprit-il. + +--Je ne sais, lui répondis-je. + +--Je vous comprends, dit-il: c’est un sphinx que votre cœur. +Travaillez-vous du moins à deviner son secret? + +--J’attends qu’il me le dise.» + +Il se tut un instant. «Mon Dieu! je consens à souffrir, reprit-il d’une +voix sombre; mais venez-moi en aide: permettez-moi de vous écrire et +d’espérer qu’une fois au moins vous me répondrez.» + +Je lui représentai que je ne saurais par qui lui faire tenir une lettre. +Alors il s’avisa d’un expédient renouvelé de l’_Astrée_, et qui remplit +de joie cette tête romanesque. Me montrant du doigt le tronc creux d’un +vieux chêne: «Un papier serait bien caché là! me dit-il. Un soir, à +minuit, je viendrais le prendre.» + +Je fis un geste qui signifiait: Comme il vous plaira. Le feu lui monta +au visage, il me regarda avec des yeux rayonnants. «J’ai de la force +pour trois jours, me dit-il; le quatrième, je viendrai chercher mon +trésor...» + +Et avant que je pusse l’en empêcher, il s’agenouilla devant moi en +joignant les mains comme devant une madone. + +Je ne me lassais pas de comparer entre eux les deux hommes de qui +dépendait ma vie:--l’un qui, possédé d’une idée, avait grandi dans +l’ignorance des passions... La coupe était encore pleine devant lui, à +peine l’avait-il effleurée de ses lèvres: une goutte avait suffi pour +l’enivrer. L’autre l’avait vidée jusqu’à la lie, et cette lie le +suffoquait. + + + + +II + + +Le soir du même jour, Max partit pour aller faire la chasse au loup. Le +bruit courait que, par le plus grand des hasards, deux de ces animaux +étaient descendus dans la plaine, qu’ils avaient été vus près de +Taulignan, et que les paysans faisaient une battue. On parlait déjà de +bergeries dévastées et d’enfants dévorés: à midi on en nommait deux, le +soir ils étaient quatre, tous heureusement bien portants. Faute de +lions, on chasse au loup. Dans la disposition d’esprit où il était, Max +n’était pas homme à manquer cette occasion de se secouer et de se +distraire. «Fatigue ton corps pour reposer ton âme», cette maxime +résumait toute son hygiène. + +Il ne fut de retour que le surlendemain, vers midi. Contrairement à +toutes ses habitudes d’étiquette, je le vis entrer au salon dans son +équipage de chasse, c’est-à-dire assez mal accommodé, comme un homme qui +a bivouaqué deux nuits dans les bois. Les plaisirs de la chasse ne +l’avaient pas déridé; il avait l’air plus soucieux qu’au départ, et un +nuage pesait sur ses deux sourcils. Il me lança en entrant un regard +singulier, et, se jetant dans un fauteuil, il se mit à relire un papier +que l’on venait de lui remettre. + +«Eh bien! lui demandai-je, rapportez-vous vos deux loups? + +--Je soupçonne que c’étaient deux lièvres», me répondit-il d’un ton +bref. + +Il se leva, s’adossa contre la cheminée et resta là, les bras croisés et +le regard fixe, comme un homme qui rêve. S’apercevant que je +l’observais, pour se donner une contenance, il tira machinalement son +couteau de chasse de sa gaîne, en examina avec soin la lame, puis, le +jetant brusquement sur la cheminée, il reprit le papier qu’il avait +serré tout chiffonné dans son carnier et s’approcha de moi pour me le +présenter; mais au moment de me le remettre il se ravisa et sortit avec +fracas. Vingt minutes plus tard, je le vis paraître sur la terrasse; on +lui amena un cheval, il s’élança en selle, enfonça violemment l’éperon +dans le flanc de l’alezan et partit au galop. + +Il ne revint pas pour dîner. Je passai la soirée seule au salon; dix +heures sonnèrent, et j’allais me retirer quand j’entendis son pas dans +le vestibule. Je ne sais ce qu’il me dit en entrant; mais il avait le +sourire sardonique et la voix saccadée. Ce n’était plus l’enfant +prodigue, c’était le Max d’autrefois, et je n’en fus pas fâchée: je +savais à qui j’avais affaire, je n’étais plus dépaysée. + +«Aimez-vous les vers? me dit-il en s’asseyant près de moi. + +--Quand ils sont bons, lui répondis-je. + +--Il faut être indulgent pour les vins du cru, reprit-il. La butte de +Chamaret n’est pas le Parnasse. Voici ce que les muses de l’endroit ont +dicté à un homme de bien qui ne vous est pas inconnu.» + +Il mit sous mes yeux le papier chiffonné que vous savez. Je reconnus +sur-le-champ la belle écriture de M. de Malombré et ses majuscules +fleuries. Voici les vers: + + J’aimais Iris; hélas! tu me ravis son cœur. + Je pleurai ma maîtresse et maudis le voleur. + Mais un vengeur m’est né qui, sortant d’une _trappe_, + S’en vient tout affamé mettre chez toi la nappe. + A ta barbe, marquis, il croque en paix ton bien. + Mon voleur est volé: je ne regrette rien. + +--Cette pièce, dis-je froidement, est un chef-d’œuvre de calligraphie. + +--Et les vers, les vers! dit-il. Il ne faut pas être si difficile. Je +savais que M. de Malombré tournait dans ses loisirs des bouquets à +Chloris; notre homme a de la littérature, il sait sur le bout du doigt +son Parny; mais j’ignorais qu’il s’entendît à aiguiser l’épigramme. +Peste! il a une touche mâle et fière, _le tour libre et le beau choix +des mots_. J’admire surtout cet hémistiche: _qui sortant d’une +trappe_... Sentez-vous bien, madame, toute la finesse de cette allusion? + +--Vous vous montez la tête pour peu de chose, lui dis-je. Il n’y a +vraiment pas de quoi crier au miracle. Moi, je trouve ces vers obscurs; +ils auraient besoin d’un commentaire. + +--Comme nous nous rencontrons! reprit-il. Je me suis achoppé comme vous +à certains passages difficiles, et, l’auteur n’ayant pas jugé à propos +d’annoter son sixain, j’ai eu recours à votre meilleure amie, Mme +d’Estrel. Elle est femme très-entendue en ces sortes de choses, et m’a +fourni tous les éclaircissements que je désirais.» + +Je ne pus m’empêcher de tressaillir; je le regardai, puis j’attirai à +moi mon éternelle tapisserie, que j’avais posée sur la table, et je me +remis à tirer l’aiguille. Il se fit un long silence, interrompu +seulement par le balancier de la pendule; il me sembla qu’elle avait +perdu son timbre accoutumé: d’une voix sèche et rauque, elle accentuait +fortement les secondes, et chacun de ses battements venait me frapper au +cœur. + +Enfin Max reprit d’un ton brusque: + +«Franchement, madame, vous êtes en train de faire une sottise.» + +Et comme pour toute réponse je m’inclinais légèrement: + +«Ne craignez pas que je prétende gêner votre liberté, poursuivit-il. Je +me souviens de notre convention. L’homme auquel vous vous intéressez n’a +rien à redouter de moi, et, s’il le faut, je lui laisserai le champ +libre. J’ai donné ma parole, je la tiendrai; mais l’autre jour vous +m’avez favorisé de vos bons conseils; souffrez que je vous rende la +pareille. + +«Vous avez une superbe partie à jouer, car vous avez en main les +meilleures cartes. Croyez-moi, c’est une heureuse créature qu’une femme +dont le mari a eu des torts et cherche à se les faire pardonner; elle +peut tout vouloir, tout exiger, elle mène son monde à la baguette. Je +m’imaginais que vous sentiez les merveilleux avantages de votre +position. Pas du tout; vous allez tout gâter par un caprice. Et pour qui +ce caprice? Que les femmes sont bizarres! Parmi tant de héros, elles +choisissent toujours Childebrand. L’été dernier, nous avions ici fort +bonne compagnie. Le petit vicomte qui est homme d’esprit et de goût +(vous souvient-il de ses historiettes et de ses romances?) avait en vous +parlant le cœur gros de soupirs et ne demandait qu’à tomber à vos pieds. +Avez-vous même daigné vous apercevoir de ses empressements?... Et tout à +coup vous allez vous éprendre de qui? D’un petit garçon qui est parti à +toutes jambes de Corfou pour venir s’enfermer à la Trappe! Aimer un +dévot! En sentez-vous les conséquences? Mais quel charme a donc jeté sur +vous cet intéressant jeune homme? On le dit un peu fou; je le vois +d’ici: un esprit malade, tourmenté. Ce genre de séductions ne manque +jamais son effet sur une femme... Je serais curieux, par exemple, +d’imaginer sur quoi roulent vos entretiens. Il vous parle beaucoup de +lui, cela va sans dire. C’est un écheveau d’or que le moi d’un dévot, et +il n’a jamais fini de le dévider. Apparemment il vous conte dans le plus +minutieux détail ses retraites à la Trappe. Aiguebelle est un charmant +endroit, l’un des plaisirs de mon enfance était d’y aller entendre +chanter matines; mais enfin les beautés de ce sujet ne sont pas +inépuisables. Votre héros vous a-t-il expliqué comment se disent les +coulpes, comment se font les couronnes, la différence des fêtes de +sermon majeur et de sermon mineur, à quoi l’on distingue une inclination +profonde d’une médiocre, comme on s’y prend pour faire une satisfaction +et dans quel cas on se met sur les formes, sur les articles et sur les +miséricordes? J’aime à croire qu’il joint l’action au discours,--rien +n’éclaircit mieux les idées,--et qu’il représente au naturel devant vous +les diverses sortes de prosternations. + +--Allez, continuez, lui dis-je; je ne sais pas à qui vous parlez, mais +vous ne m’ennuyez pas. + +--Mon Dieu! poursuivit-il, je ne nie pas les mérites d’un amant dévot. +D’abord l’espèce en est rare, et les femmes ont la manie des curiosités. +Et puis ces gens-là se connaissent en petites pratiques, en menus +suffrages; ils ne sont pas pressés d’en venir au fait; ils allongent le +chemin, s’attardent aux préliminaires; ils font l’oraison jaculatoire +devant toutes les petites chapelles, le maître-autel n’y perdra rien; +les plus patients font les stations des sept églises pour gagner les +indulgences; qu’importe? on finit toujours par arriver. Et qui dira la +douceur de leurs soupirs mystiques? Ils débitent leurs galanteries dans +le jargon de la dévotion, ils entremêlent à leurs déclarations des _Ave +Maria_, leur amour officie avec un diacre à ses côtés, leurs désirs ont +de longues ailes blanches de séraphin; le cœur de leur maîtresse est +pour eux comme l’autel où est déposé le saint-sacrement, et +daigne-t-elle abaisser sur eux un regard favorable, ils se mettent sur +les articles (voyez si je suis au fait!) comme lorsque l’_Angelus_ tinte +ou qu’on sonne la petite cloche pour l’élévation. Votre jeune homme est, +dit-on, fort innocent; il n’a pas encore de l’école. Je m’assure qu’il +ne vous demande pas à _tâter votre robe_ et qu’il s’inquiète peu si +_l’étoffe en est moelleuse_; mais du moins j’aime à croire qu’il vous +traite de _suave merveille_, que vous êtes _son bien, sa quiétude_, et +qu’il admire en vous _l’auteur de la nature_. + +--Est-ce tout? lui dis-je. + +--Non, ce n’est pas tout, car enfin qu’une femme ordinaire se laisse +prendre à de pareilles pauvretés, j’y consens de grand cœur; mais vous, +madame!... Ah! sur mon honneur, je ne vous comprends pas. Vous plaît-il +de raisonner un peu? Qu’est-ce donc, après tout, qu’un dévot? Un homme +qui a peur de l’enfer. Connaissez-vous dans le monde un sentiment moins +chevaleresque que celui-là? Travaille à ton salut! maxime d’égoïste qui +n’a jamais fait que de petits esprits et de petits cœurs. Qui +pensez-vous, je vous prie, qui soit plus agréable à Dieu, d’un être +criminel et souillé, s’il est resté capable de se donner à quelqu’un ou +à quelque chose, ou de ces bigots saintement personnels qui spéculent +sur leurs vertus, et qui, prenant sur leurs plaisirs, placent leur +épargne en hypothèque sur le ciel? Affaire de calcul, d’intérêt bien +entendu: la vie est si courte! laissez-les se mortifier un peu ici-bas; +à ce prix, ils auront l’éternité pour s’aimer en paix!... + +«Si mécréant que je sois, je crois un peu à la raison et à son Dieu; +soyez sûre qu’à ses yeux les vices ne sont pas ce qu’il y a de pire au +monde, et qu’il est plus sévère pour les calculs. Eh! dites-moi, ne +parle-t-on pas d’une femme qui courait les rues de je ne sais quelle +ville tenant d’une main une torche et de l’autre un grand seau d’eau, la +torche pour incendier le paradis, le seau pour éteindre les flammes de +l’enfer? Voilà, madame, la religion de notre siècle, et je sais que +c’est la vôtre... D’ailleurs veuillez considérer qu’en amour un dévot ne +peut répondre de lui-même. Votre jouvenceau est évidemment épris, et ce +n’est pas ce qui m’étonne; il se grise de sa passion: adieu ses +terreurs! il oublie la Trappe et l’enfer. Qui vous dit pourtant qu’un +beau jour il ne lui viendra pas un scrupule? Les dévots ne se règlent en +toute chose que sur les oracles de leur mystérieuse conscience. En +dehors des pratiques qui conduisent au ciel, tout leur paraît +indifférent, ils ne voient de nuances ni dans le bien ni dans le mal. +Nous autres qui ne nous piquons pas d’être des saints, le code de +l’honneur nous tient lieu de catéchisme, et s’il nous accorde certaines +dispenses que la religion refuse, en revanche il prévoit tout, nous ne +sommes jamais quittes envers lui, et c’est souvent où la morale finit +que nos devoirs commencent. Mais qu’un dévot dégrisé vienne à voir dans +sa maîtresse un obstacle à son salut, il ne se fait pas conscience de la +planter là à l’exemple du bigot Énée, en ne lui laissant que ses yeux +pour pleurer, et il court s’enterrer dans une cellule pour y gémir sur +ses égarements et redemander à grands cris son lopin de paradis! + +--Mme Mirveil et tant d’autres, lui dis-je... + +--Mme Mirveil, interrompit-il avec humeur, n’était pas une Didon; elle +ne m’a jamais aimé et n’aspirait qu’à devenir marquise; mon seul tort +fut de m’en apercevoir trop tard. + +--Vous avez réponse à tout, repris-je. Je vous admire, il faut que vous +ayez fréquenté quelque savant casuiste qui vous a initié à tous ses +secrets. Cependant il est toujours dangereux de forcer son naturel; +entre nous, je ne crois pas que la théologie soit votre fait; malgré +tous vos efforts, vous n’y ferez jamais de bien grands progrès. Traitez +d’autres sujets qui soient mieux de votre compétence. Parlez-moi plutôt +de ces dames, contez-moi leurs grâces, leurs chatteries, leurs aimables +lubies, comme elles s’y prennent pour faire leur visage, tous les +mystères de leur boudoir et les séductions de leur entretien.» + +Il fronça le sourcil. + +«Vous avez tort de plaisanter, madame, me dit-il. + +--Je ne plaisante pas, je suis au moins aussi sérieuse que vous. + +--Voulez-vous répondre franchement à une ou deux questions? + +--Ah! permettez, dis-je en me levant, sur votre demande nous avons +supprimé d’un commun accord la question ordinaire et extraordinaire. +Aussi bien que vous importe? En quoi tout cela vous touche-t-il? + +--Je vous jure, interrompit-il, que s’il ne s’agissait que de moi, je +serais moins pressant. Hélas! que me reste-t-il à perdre? Mais il s’agit +de vous, de votre bonheur... + +--Et je sais par expérience, interrompis-je à mon tour, que je vous suis +plus chère que vous-même. Vos ingénieuses attentions, et tout +dernièrement les témoignages héroïques de dévouement que vous m’avez +prodigués, m’en sont garants. Cependant il ne faut rien outrer; vous +m’avez fait entendre de sages conseils: on les méditera comme ils le +méritent, vos conseils; mais n’exigez pas que je satisfasse toutes vos +curiosités, ni que je discute vos rêveries; ce serait me vendre un peu +cher vos coquilles. Restons-en là, monsieur, et surtout ne vous donnez +pas cet air chagrin, mauvaise humeur de chasseur qui a fait buisson +creux. Patience, ils ne sont pas perdus, vos deux loups. Bonne nuit, je +tombe de sommeil; tâchez de vous réveiller demain avec des idées +riantes. On ne revient pas toujours bredouille.» + +Il essaya de me retenir, mais en vain; il me tardait d’être seule, je +n’aurais pu soutenir plus longtemps la fatigue de cet entretien sans que +mon émotion se trahît. Bien des sentiments divers se pressaient en moi, +la surprise que cause toujours un événement même attendu, parce que rien +n’arrive comme nous le pensions, un vif ressentiment de la trahison de +Mme d’Estrel, une inquiétude qui cherchait à prévoir l’avenir, et +par-dessus tout une sorte de malaise vague, indéfinissable; mon cœur +n’était pas sorti sain et sauf du combat; les portraits de fantaisie, +les sarcasmes, les prédictions de Max l’avaient troublé dans ses +espérances; il souffrait pour ainsi dire d’une meurtrissure secrète, et +il se reprochait cette souffrance comme une indigne faiblesse, car il +protestait que pas un trait n’avait porté. + +Je réussis à grand’peine à m’endormir; mais je fus réveillée par un +bruit de pas: quelqu’un allait et venait dans la galerie, je crus même +entendre à ma porte le murmure d’une respiration oppressée. Tout se tut, +et je me rendormis. Une heure plus tard, nouvelle alerte; il m’avait +semblé qu’une voix déchirante m’appelait par mon nom; je me réveillai en +sursaut, dévorée d’une terreur mêlée de joie. Je maudis les rêves, j’eus +honte de ma folie, mais je ne pus refermer l’œil. + + + + +III + + +Le lendemain, avant midi, on m’annonça la visite de Mme d’Estrel. +J’hésitai à la recevoir. Enfin je descendis et je l’abordai en lui +disant: + +«Il faut, madame, que la mission dont on vous a chargée soit bien +importante pour que vous vous soyez dérangée si matin. + +--Ce qui depuis quinze jours dérange toutes mes habitudes, me dit-elle, +c’est l’amitié que j’ai pour vous; ma santé s’en plaint tout bas, mais +je la laisse dire.» + +Elle avait en effet l’air souffrant et abattu; mais cela ne me toucha +point. + +«Vous êtes mille fois trop bonne, lui répondis-je; à ce compte, je vois +qu’il est des personnes dont la malveillance est moins à craindre que +l’affection. + +--J’admets que j’aie eu tort, répliqua-t-elle; mais il est des +circonstances qui dispensent des règles ordinaires. Quand on reprochait +au comité de salut public de se mettre au-dessus des lois, il répondait: +La patrie est en danger. Voilà un mot qui tranche tout. Eh bien! vous +êtes en danger, mon amitié s’est alarmée, et ce que j’ai fait hier, je +le referais aujourd’hui, car je suis résolue à vous sauver de +vous-même.» + +Je lui repartis qu’après une déclaration si nette nous n’avions plus +rien à nous dire. + +«Au contraire, reprit-elle, je suis venue ici pour me justifier, et vous +m’entendrez.» + +Je m’en défendis bien fort; mais elle répétait sans cesse: «Vous +m’entendrez; vous ne pouvez refuser cette grâce à une vieille femme +malade qui vous aime un peu comme sa fille.» + +Je finis par m’asseoir et l’écouter. Comme si elle eût voulu retarder le +moment d’en venir au fait, elle m’apprit d’abord le départ de Mme +Mirveil. + +«Dès que la pauvre femme, dit-elle, sut le retour de M. de Lestang, elle +ne balança plus. Avant-hier elle est venue me faire ses adieux, riant, +pleurant, chantant sur toutes les notes, tour à tour regrettant son +marquisat et se félicitant de n’avoir pas épousé ce _monstre d’homme_, +parce que, disait-elle, _il l’aurait tuée et qu’elle en serait morte_, +entrant du reste dans son personnage de veuve, bien résolue à aller +montrer au Levant une douairière et ajustant à son nouveau rôle ses airs +et ses tons,--et au travers de tout cela si frisottée, si pimpante, si +folle et si jolie, qu’il me tardait de la savoir embarquée. La veille, +nous avions signé par devant notaire un contrat de vente. Dites-moi, +belle ingrate, est-ce par tendresse pour Mme Mirveil que je lui ai +facilité son départ en achetant sa vigne? Du reste, ne craignez rien, je +la revendrai à mon voisin au prix d’achat.» + +Je lui répondis que j’ignorais quelles avaient été ses intentions, +qu’assurément j’étais fort désintéressée dans cette affaire. + +«J’en appellerai, dit-elle, de Philippe en colère à Philippe dans son +bon sens, et soyez sûre que le bon sens aura son tour; mais je reviens à +mon récit. Hier après midi, Max se présente chez moi, m’apportant un +méchant sixain dont il ne savait que penser. Dans son embarras, il +recourait à moi comme à une vieille amie de sa famille; il me dit des +choses charmantes sur ces vieilles amitiés nées avec nous et qui sont +les seules bonnes, parce qu’elles n’ont pas été faites à la main. Il +avait le ton si simple, si uni, si jeune et un tel air de douceur, que +j’en demeurai tout émerveillée; dans ces moments-là, on dirait qu’il +recommence la vie sur nouveaux frais. Vous m’avez conté jadis comme il +avait fait la conquête de votre père; si j’avais succombé au charme, +serais-je donc si coupable? Mais je vous assure que je n’ai vu que vous, +ni pris conseil que de votre intérêt. Je fis réflexion que, si je niais +tout, il ne me croirait pas, que son imagination travaillerait, et que +l’inquiétude, le soupçon, les conjectures vagues le rendraient à la +violence de son caractère. En conséquence je lui dis que je pouvais lui +donner le mot de l’énigme, qu’il se rassurât, que l’affaire était bien +moins grave qu’il ne pensait, mais qu’avant de le mettre au fait, +j’exigeais sa parole de gentilhomme qu’il prendrait les choses en +douceur et ne chercherait querelle à personne. Il n’hésita point à me le +promettre, me déclarant qu’il entendait respecter votre liberté, qu’il +reconnaissait les droits de la passion, que s’il ne pouvait vous ramener +par la persuasion, il était résolu à ne pas s’imposer, qu’au besoin il +partirait, que depuis deux jours il roulait dans son esprit des plans de +lointains voyages, que les grandes folies veulent être réparées par les +grands sacrifices, que si son malheur était sans ressource, il n’aurait +garde de s’obstiner, qu’il arrive un âge où l’on sent la différence de +ce qui se peut et de ce qui ne se peut pas, et que par sa faute il avait +perdu le droit d’exiger l’impossible. + +«Je conviens que son ton tranquille, posé, et la parfaite dignité de son +langage me firent la plus vive impression; je renonçai à lui faire aucun +reproche; qu’aurai-je pu lui dire qu’il ne se fût déjà dit? Je lui +expliquai avec quelle innocence l’_intrigue_ s’était nouée; je suis bien +aise de vous répéter mes paroles: «Le malheur plaît au malheur; deux +enfants très-malheureux se sont conté l’un à l’autre leurs peines, il +est rare que de telles confidences ne portent pas à la tête.» J’aurais +voulu pouvoir lui donner l’assurance que M. Dolfin s’était enfermé à la +Trappe; mais ce maudit fou de Malombré l’avait surpris en rupture de ban +et rôdant à son ordinaire autour de votre parc. Mes explications furent +bien reçues; je vis le front de Max s’éclaircir, il respirait plus +librement. Après m’avoir renouvelé ses promesses, il me quitta pour +aller s’expliquer avec mon voisin. Comme il me le conta une heure plus +tard, il le trouva s’exerçant à tirer au pistolet derrière un pavillon +qui est au bout de son jardin. Un laquais était là qu’on renvoie. + +«--Monsieur, ces charmants vers sont-ils bien de vous? + +«L’autre le prend de très-haut. «--Monsieur, si mes vers n’ont pas eu le +mérite de vous être agréables, je vous offre tel genre de satisfaction +qui pourra vous plaire. + +«--Allons, monsieur, répliqua Max d’un ton fort calme, je ne doute pas +que vous ne soyez au poil et à la plume, mais il est certains genres de +satisfaction qu’on répugne à demander à un homme de votre âge.» + +«Et à ces mots il s’empare du pistolet, le charge, tire, charge encore, +et met trois fois de suite dans le noir, après quoi il entre dans le +pavillon, avise deux fleurets démouchetés pendus à la muraille, les +décroche, en présente un à M. de Malombré, le force à se mettre en +garde, lui fait une piqûre au bras gauche pour l’exciter, puis s’en +tient à la parade, et comme en se jouant lui fait sauter deux fois son +arme de la main. Alors, d’un ton toujours tranquille: + +«--Je ne me battrai pas avec vous, monsieur; mais, comme vous aimez à +écrire, je veux avoir deux lignes de votre prose ainsi conçues: «M. de +Malombré est un visionnaire, et il est tombé dans une lourde, grossière +et injurieuse méprise, dont il demande humblement pardon à Mme la +marquise de Lestang.» + +«--Je ne me suis point mépris, dit l’autre tout essoufflé, et je +n’écrirai point. + +«--Vous aurez tort, monsieur, car, si vous n’écrivez pas, je vous +préviens que j’ai parole de Mme d’Estrel, et qu’elle me revendra la +vigne de Mme Mirveil. Prenez-y garde, je crains de vous être un voisin +fort incommode.» + +«Et, l’ayant salué, il se retira. + +«La nuit porte conseil. M. de Malombré est venu me parler tantôt; je +devinai tout de suite qu’il était descendu de ses grands chevaux. Ce +n’est pas qu’il manque de cœur, mais il est homme de réflexion; ses +passions se refroidissent vite, et, un instant oubliés, ses intérêts se +rappellent vivement à son souvenir. Le pauvre Malombré avait espéré que +Mme Mirveil ne partirait pas, ou que dans son embarras elle lui céderait +la vigne à vil prix. Trompé dans sa double espérance, la première +chaleur de son dépit lui fit écrire et expédier le sixain; mais petite +pluie abat grand vent, et il ne devait pas tarder à se dire que sa +vengeance lui coûterait cher, et qu’il était bien fou à son âge de +s’aller mettre sur les bras une méchante affaire où il y avait beaucoup +à perdre et rien à gagner. Ce qui s’est passé hier et les menaces de Max +l’ont confirmé dans ses réflexions. La vigne d’Israël tombant aux mains +des Philistins, un détail épineux de servitudes à débattre, des +chicanes, des procès, ses convoitises déçues, désormais nul espoir de +s’arrondir, un voisinage plus que gênant, un ennemi intraitable ayant +barres sur lui et lui suscitant mille difficultés,--quelle épine à son +pied! C’en serait fait du repos de ses vieux jours. + +«Ce matin, à son réveil, il s’est dit: «Mais suis-je donc en colère?» Il +s’est tâté le pouls, point de sang sous les ongles; sa sagesse avait le +champ libre. Il a pris son chapeau et est venu me trouver. Je lui posai +d’emblée, très-nettement, mes conditions: qu’il écrivît la déclaration +qu’on lui demandait, et la vigne était à lui. Il tint à ce que sa +retraite fût honorable, et chicana pied à pied le terrain. Le mot +_visionnaire_, surtout, le choquait. Je lui représentai que de fort +grands hommes l’avaient été: Socrate, saint Antoine... Dédaignait-il +cette compagnie?» + +«Aussi bien, lui dis-je, il ne tient qu’à vous que M. de Lestang n’ait +pas l’occasion de se prévaloir de votre déclaration. Pourquoi +l’exige-t-il! Pour avoir une sûreté qui lui réponde que vous ne tiendrez +pas de propos. Ne causez pas, mon brave homme, et cultivez votre +jardin.» + +«Il voulut prendre encore quelques heures de réflexion, mais je ne doute +pas de lui. Tout à l’heure j’irai chercher ce précieux écrit, et je le +remettrai à Max. Quel moment favorable, ma chère fille; quelle occasion +propice pour une réconciliation!» + +Tout mon cœur se souleva; mais je réussis à me contenir. + +«Vous avez tout dit, lui répondis-je froidement, et je vous ai écoutée. +Nous pouvons nous vanter, vous et moi, d’avoir rempli consciencieusement +notre tâche. + +--Je vous en conjure, ma chère Isabelle, reprit-elle; défiez-vous de +vous-même; il y a en vous quelque chose qui aime et qui appelle les +orages; je crois les entendre déjà gronder. Il ne tient pourtant qu’à +vous d’être heureuse. Je vous avais prédit que tôt ou tard Max vous +reviendrait. Il vous aime; je n’en veux pour preuve que le chagrin qui +le ronge, et qu’en dépit de son orgueil il n’a plus la force de cacher. + +--Quelle preuve! repartis-je. Et, de bonne foi, pouvez-vous vous y +tromper? Ce chagrin n’est que l’irritation d’un maître qui voudrait me +tenir sous ses pieds et qui frémit de me voir debout; mais soyez +tranquille, je dirai à M. de Lestang avec quel zèle vous avez soutenu +ses intérêts, et comme vous vous êtes bien acquittée de son message.» + +Elle essaya de me prendre la main, je la retirai. + +«Pauvre enfant!» murmura-t-elle en me regardant. + +Et, prise tout à coup d’une faiblesse nerveuse, elle fondit en larmes. + +A peine fut-elle sortie que je me reprochai d’avoir été trop dure. + +«La pauvre femme, me dis-je, a pour moi une sincère affection; mais +puis-je exiger qu’elle entre dans mes sentiments? La longue oppression +qu’elle a soufferte, jointe à son esprit positif, l’a accoutumée à +demander peu à la vie; elle voit dans la résignation le secret de tout, +et prendre le sentiment pour règle de conduite, c’est, selon elle, faire +preuve d’exaltation romanesque. Les joies de la passion partagée sont un +paradis dont elle n’a pas même l’idée, et elle estime que le souverain +bonheur se réduit à l’art d’éviter les malheurs. Toute ambition plus +haute n’est, à ses yeux, qu’une prétention déraisonnable: la vie est +ainsi faite, et nous ne sommes plus au temps des fées; mais avec un peu +de facilité dans l’humeur on s’épargne bien des souffrances et des +dangers, et on se contente d’être mal, crainte de pire. Après avoir +voulu arranger les _affaires de conscience_ de M. Dolfin, elle veut +arranger mes _affaires de cœur_. Il n’est que de se faire à soi-même sa +leçon; on congédie ses chimères, on endort son cœur et on accepte avec +empressement la première transaction venue, parce qu’un mauvais +accommodement vaut mieux qu’un bon procès. Voilà la sagesse qu’elle me +prêche; c’est celle qu’elle a toujours pratiquée. + +L’image de Mme d’Estrel en pleurs me poursuivait. Plus j’étais résolue à +ne rien lui céder, plus je regrettais de l’avoir contristée en affectant +de méconnaître ses intentions. Dans les circonstances graves et +dangereuses, les scrupules sont plus sûrs d’être écoutés; c’est assez +d’avoir à lutter contre la vie, on n’a garde de se créer des difficultés +avec sa conscience. Je fis atteler le tilbury et je partis pour +Chamaret. Mme d’Estrel n’était pas encore rentrée; elle n’avait pas eu +si bon marché de M. de Malombré qu’elle se le promettait, et l’entrevue +s’était prolongée. Je me décidai à l’attendre. J’entrai au salon et me +trouvai en présence de M. Dolfin. + +A ma vue, la surprise, la joie, la douleur, se mêlèrent sur son visage +et y produisirent le plus étrange désordre. + +«C’est bien vous, madame! me dit-il. Une main divine est étendue sur +nous; deux fois déjà elle vous a conduite où j’étais. Ah! me direz-vous +enfin... Il faut que je sache... l’incertitude me tue.» + +Et comme je l’interrogeais du regard: + +«Mme d’Estrel m’a écrit. Quelle lettre, mon Dieu! quelle lettre! Je suis +parti tout courant pour la questionner. Elle me reproche de vous exposer +à tous les risques; votre vie même, à l’entendre, est en danger, et +c’est au nom de votre sûreté qu’elle me conjure de m’éloigner.» + +J’imagine qu’un éclair de colère brilla dans mes yeux, car il +s’interrompit, inquiet, la tête basse, suspendu entre la crainte et +l’espérance. + +«Suis-je en tutelle? m’écriai-je sans le regarder et comme me parlant à +moi-même. Faut-il donc que je subisse toutes les tyrannies! Je suis +libre, on m’a dégagée de tous mes devoirs, je m’appartiens; il est bien +temps que je le prouve. + +--Vous n’avez donc pas dicté cette lettre?» dit-il en relevant la tête, +et son front s’éclaircit; mais il n’osa se livrer à sa joie, et c’est +d’une voix brisée par l’émotion qu’il me dit: «Non, vous ne voulez pas +que je vous dise adieu! Vous êtes la maîtresse, vous n’avez qu’à parler, +qu’à faire un signe, vous serez obéie; mais pourquoi le voudriez-vous? +Si quelque danger vous menace, partons, fuyons ensemble! Il y a quelque +part une retraite écartée où le bonheur nous attend. Le monde nous +blâmera; nous soucions-nous du monde? Je l’ai vue dans mes rêves, cette +bienheureuse retraite. Quelque chose me dit que c’est écrit là-haut, que +cela doit être, que cela sera. Cette nuit je me suis réveillé en criant; +j’avais cru entendre le galop de deux chevaux qui nous emportaient au +désert... Regardez-moi, madame. Mes yeux ne vous disent-ils pas que mon +âme est à vous, qu’elle ne voudra jamais que ce que vous voudrez, +qu’elle n’a plus rien de sacré que ce qui vous plaît? Les respects, les +soumissions, les longues obéissances seront mon partage; mon cœur est +bizarre: si l’amour me promettait autre chose que des croix, peut-être +serais-je moins heureux d’aimer. Oui, par mon passé, par mon avenir, par +les changements étonnants de mon cœur, par le vieil homme que vous avez +condamné à mort et par l’homme nouveau qui est votre ouvrage, je jure +que votre amitié, votre confiance, me suffiront, que, s’il le faut, je +saurai tuer l’espérance; vous ne verrez que l’ami, l’ami seul vous +parlera. Aux heures où vous serez absente, peut-être l’_autre_ +viendra-t-il baiser la poussière qu’auront foulée vos pas; mais ses +folies vous demeureront cachées. Vivre auprès de vous, sous vos yeux, +dussé-je chaque jour immoler et crucifier mon cœur, quelles joies et +quelles délices! Le monde, s’il nous découvre dans notre solitude, ne +voudra pas croire au miracle de notre sainte amitié; mais qu’il nous +raille ou nous outrage, aurons-nous des yeux pour le voir?... +Qu’allez-vous me répondre, madame? Comment châtierez-vous mon audace? +M’écraserez-vous de votre colère ou de votre pitié? Je ne suis rien; +mais la passion qui me possède est divine, elle a les secrets de la +destinée: c’est elle qui vous parle, elle ne prie pas, elle commande... +Ces deux chevaux qui galopaient dans mon rêve! qui donc m’a envoyé ce +songe? Non, nous ne sommes pas seuls ici, quelqu’un est en tiers avec +nous, et du doigt montre à notre vie son chemin...» + +J’oubliai durant quelques instants qui j’étais, où je me trouvais. Cette +voix qui me parlait de fuite, de vie à deux dans un désert, m’avait +enlevée à moi-même. Je voyais une maison solitaire où vivaient, ignorés +du monde, deux êtres qui s’aimaient et qui devaient vieillir et mourir +là. J’admirais avec un sentiment d’envie leur bonheur, la paix où +s’écoulaient leurs jours, l’union de ces deux âmes qui n’en faisaient +qu’une, le silence qui les environnait, la douceur de leurs entretiens +et de ces joies du cœur qui ne s’épuisent pas; mais quand j’en revins à +me dire: Cet homme, cette femme, ce serait lui, ce serait moi!... +j’éprouvai un frisson, ce rêve de parfait bonheur me fit peur; je ne le +condamnai pas, mais je le repoussai dans un lointain obscur, comme s’il +était fait pour n’être vu qu’à distance, et je fus tentée de me réjouir +de ce que toute ma vie était encore en question. + +M. Dolfin attendait; je ne sais ce que j’allais lui répondre quand une +porte roula sur ses gonds. Deux personnes s’arrêtèrent un instant à +causer dans le vestibule, et bientôt Mme d’Estrel parut, accompagnée de +Max, à qui elle avait remis le papier qu’il était venu chercher. Elle +fut stupéfaite en nous voyant, et peut-être sa surprise était-elle mêlée +de colère, car elle pouvait croire à un rendez-vous pris chez elle. + +Quant à Max, je crois qu’il n’a donné de sa vie une marque plus sensible +de l’empire qu’il sait prendre sur lui-même; il s’avança d’un air fort +aisé, fit une légère inclinaison de tête à M. Dolfin, et, s’approchant +de moi, me dit à demi-voix et en souriant: + +«Les maris sont inévitables comme le destin.» + +Puis il s’assit, et rien ne témoignait de la violence qu’il se faisait, +si ce n’est le gonflement d’une veine sur ses tempes et une sorte de +hérissement du sourcil qui ne m’était pas inconnu. + +M. Dolfin était pâle, mais calme, et me consultait du regard; je n’étais +guère en état de lui répondre, je respirais à peine; je sentais qu’une +lutte allait s’engager, et je tremblais qu’elle ne fût pas égale. + +Ce fut Mme d’Estrel qui rompit la première lance; sans aucun doute elle +était fâchée, car elle oublia dans cette occasion les délicatesses +ordinaires de sa bonté. + +«Vous connaissez M. Dolfin? dit-elle à Max en le lui présentant du +geste. Je crois vous avoir conté son histoire. + +--J’ai bien des excuses à vous faire, monsieur, dit Max; si je ne me +trompe, je vous ai proposé un soir de vous prendre à mon service; il +s’agissait, je crois, d’une place d’aide-jardinier. Je dois dire à ma +décharge que vous portiez ce jour-là un sarrau de paysan, et que la nuit +tombait. + +--J’ai de bizarres fantaisies, lui répondit M. Dolfin d’un ton à la fois +doux et ferme; mais si j’aime à varier mes costumes, en revanche je ne +change jamais de logement. J’habite à droite de Réauville, sur la +hauteur, une petite maison isolée que vous avez dû remarquer. Si jamais +vous aviez quelque autre place à me proposer ou que vous fussiez curieux +de m’étudier de plus près, vous seriez sûr de m’y trouver. + +--Pour le moment, je suis trop occupé, répliqua Max avec une nonchalance +superbe. Je n’ai en tête que deux loups. Où sont mes deux loups, et +est-il bien sûr que ce ne soient pas deux lièvres? A vrai dire, les +animaux m’ont toujours plus intéressé que les hommes. + + Le serpent a ses mœurs, ses combats, ses amours... + +--Mais Dieu lui a épargné les cas de conscience, reprit Mme d’Estrel. +Quelle étrange maladie! Croiriez-vous, marquis, qu’en dépit des +supplications de sa famille et de mes remontrances, M. Dolfin est plus +résolu que jamais à se faire trappiste? Voyons, soyez notre arbitre, +faites entendre raison à ce pauvre enfant; je serais si heureuse de le +rendre à sa mère!» + +Le _pauvre enfant_ fut sur le point d’éclater. Il était au supplice, ses +lèvres tremblaient; mais son regard rencontra le mien, et il dévora sa +colère. + +«Madame, répondit-il avec un sourire triste, je ne doute pas que M. de +Lestang ne soit un très-habile casuiste; mais il vous a dit lui-même +qu’il n’avait que ses loups en tête. Aussi bien les secrets de ma +conscience ne sont pas matière à causerie; le moyen d’égayer un si +triste et si pitoyable sujet! Avec tout son esprit, M. de Lestang n’y +réussirait pas. + +--M. Dolfin a raison de décliner mon arbitrage, reprit Max. Je n’entends +rien aux affaires des autres; c’est à peine si je comprends les miennes. +D’ailleurs j’ai trop vu le monde pour rien blâmer. Un peintre, homme du +plus grand mérite, à qui l’on contait un jour, d’un ton tragique, les +monstrueux détails d’un monstrueux parricide: + +«Cela ne fait-il pas frémir la nature? lui disait-on. + +--Mon Dieu! répondit-il froidement, tout dépend du point de vue. + +--Oui, madame, tout dépend du point de vue, et, selon les cas, tout peut +se justifier, tout peut se soutenir, la Trappe et le jeu du bouchon, la +princesse Badroulboudour et Margot, don Juan et Céladon, l’ange et la +bête, la nuit et le jour, le _Miserere_ et le chant du rossignol, la +bagatelle et le parfait amour. La vie a du bon; mais que savons-nous si +la mort ne nous tient pas en réserve des plaisirs plus vifs? Le rire +soulage; mais les poëtes assurent que le monde vu au travers d’une larme +leur offre des beautés imprévues. Dans cette universelle incertitude, +que chacun prenne conseil de son humeur! Seulement, à quelque parti +qu’on s’arrête, il est bon de savoir ce que l’on fait et d’en accepter +résolûment toutes les conséquences. + +--Bien parlé, monsieur! dit M. Dolfin. Si vous me connaissiez mieux, +vous ne douteriez pas que je ne sache très-bien ce que je fais, et que +je n’en aie prévu comme à plaisir toutes les conséquences. + +--Oh! s’écria Mme d’Estrel, cela est bien vite dit; mais il en est qu’on +ne devine pas. On se croit bien sûr de soi, on compte sans _cette fièvre +qui mine tout_. Les regrets, les dégoûts, les repentirs,--nous avons +beau sarcler notre jardin, toutes ces ronces poussent sans qu’on y +pense. Méchante herbe croît toujours... Je vous en supplie, mon cher +enfant, prenez le temps de la réflexion; remettez-vous à voyager, à +courir le monde; des objets nouveaux feront diversion à votre tristesse, +vous la guérirez en la trompant, et peut-être, dans un an d’ici, vous +direz-vous, en vous frappant le front: Ce fou qui se croyait incurable, +était-ce bien moi? + +--Pour ma part, madame, dit Max, j’ai moins foi que vous dans la vertu +des voyages. Les idées que caressa notre jeunesse, et qui eurent les +prémices de notre esprit, laissent en nous des traces ineffaçables. On +peut avoir des passades, mais tôt ou tard on revient à ses premières +amours. Oui, madame, qui s’est senti une fois attiré vers la Trappe, la +Trappe ne le manquera pas. Traversez, contrariez sa passion; il finira +toujours par épouser sa maîtresse. Qu’on s’abandonne aux événements ou +qu’on leur résiste, on n’échappe pas à sa destinée. Après cela, il est +bon pour un apprenti de la Trappe d’avoir fait l’école buissonnière; +certaines aventures posent un homme, et l’éclat de ses péchés rejaillit +sur sa conversion, ce qui n’est pas un médiocre avantage, car, Voltaire +l’a dit, rien n’est plus désagréable que d’être pendu obscurément. +Ajoutez que, la question de gloire mise à part, rien n’est si pénible +que des repentirs qui mâchent à vide; il est sage de leur préparer +d’avance de l’aliment... Un de mes amis, le comte de L..., que je vous +donne pour un vrai lunatique, se sentit un jour frappé de la grâce. Le +voilà qui renonce au monde, dit adieu aux plaisirs, récite son chapelet, +se confesse une fois la semaine. Tout à coup il disparaît, plus de +nouvelles: dans quelle thébaïde était-il allé pleurer ses péchés? A +quelque temps de là, je le rencontrai en Italie, entre Rome et Florence, +voyageant en tête-à-tête avec deux yeux bruns et une tresse noire. + +--Eh bien! mon cher comte, lui dis-je, allez-vous toujours à confesse? + +--Ne voyez-vous pas, me répondit-il, que je rassemble des matériaux? + +--Il croyait plaisanter: deux ans plus tard, madame, il était moine. +L’histoire ne dit pas ce qu’en pensa la tresse noire. + +M. Dolfin se leva brusquement; la patience lui échappait. Je ne sais ce +qu’il allait dire ou faire: il avait l’air d’un homme poussé à bout qui +ne consulte plus que son désespoir. Je me levai aussi, prête à +intervenir pour éviter un éclat. Heureusement un ecclésiastique entra +dont le visage m’était inconnu. A sa vue, M. Dolfin recula d’abord d’un +pas; puis, s’avançant vers lui: + +«Vous ici, mon cher abbé! + +--J’arrive en droiture de Corfou, lui répondit le prêtre en le saluant +respectueusement, et vous m’excuserez si, avant de vous aller chercher à +Réauville, j’ai tenu à rendre mes devoirs à Mme d’Estrel. On m’avait +chargé d’un message pour elle.» + +Et se tournant vers Mme d’Estrel, qui lui tendait la main: + +«On vous avait instruite de mon voyage, madame. N’en avez-vous pas +prévenu M. Dolfin? + +--Je savais en effet, monsieur l’abbé, répondit-elle, qu’on vous avait +chargé de faire une dernière tentative auprès de notre cher malade; mais +je craignais sa mauvaise tête, et que, prévenu de votre arrivée, il ne +se hâtât de brûler ses vaisseaux.» + +Ces mots de _cher malade_ et de _mauvaise tête_ sonnèrent mal aux +oreilles de l’abbé Néraud. Ses manières et son ton témoignaient de son +extrême déférence pour son ancien élève, et cette déférence frappait +d’autant plus que sa figure annonçait un homme d’autorité, l’un de ces +esprits qui ont peu d’idées, mais qui en sont maîtres, et acquièrent par +là de l’ascendant sur les esprits que leurs idées gouvernent et +tourmentent. Depuis longtemps d’ailleurs l’élève était hors de page, et +il se peut faire que le maître admirât en le combattant ce caractère +entier qui avait échappé à sa gouverne et lassé ses remontrances. Aussi +regarda-t-il Mme d’Estrel avec un étonnement qui fit sourire M. Dolfin. + +«Oui, je ne suis qu’un pauvre fou! s’écria le malade en secouant sur ses +épaules son épaisse chevelure.» Et il ajouta en regardant Max: + +«Mais il est de saintes folies qui ont le droit de mépriser toutes les +sagesses des gens du monde et toutes les petites anecdotes des gens +d’esprit.» + +Puis prenant l’abbé par le bras: + +«Remettez à plus tard votre conférence avec Mme d’Estrel, lui dit-il +avec une gaieté forcée; allons au plus pressé, monsieur l’abbé; venez +bien vite donner le fouet au pauvre enfant.» + +Et à ces mots, moitié de gré, moitié de force, il emmena le prêtre, qui +nous salua d’un air interdit. + +Je m’étais approchée d’une table et j’affectais de feuilleter un album. +Max échangea quelques mots à voix basse avec Mme d’Estrel, puis il +sortit à son tour. Alors, m’avançant vers elle, je lui dis que j’étais +venue m’excuser de mes rudesses, mais qu’après ce qui venait de se +passer... + +«Oh! ne vous occupez pas de moi! interrompit-elle avec une vivacité qui +n’était pas dans son caractère. Votre calme m’épouvante. Que vous +semblez peu vous douter de la gravité de votre situation! Mais ne +voyez-vous pas que depuis plus d’une semaine Max se livre à lui-même de +perpétuels et acharnés combats? A la lettre, il dévore son cœur. Quelle +violence il a dû se faire tantôt! J’ai pris l’offensive pour qu’il ne la +prît pas; mais demain, dans quelques heures peut-être, sera-t-il capable +de se résister? Le ressort a été violemment comprimé; la détente sera +terrible. Dites-vous de grâce, ma chère fille, que votre vie peut-être +est en danger. + +«Chère madame, lui répondis-je, ne vous mêlez donc plus de mon triste +sort: cela vous réussit mal. Si vous n’aviez pas écrit à M. Dolfin, je +ne l’aurais pas rencontré ici. Allons, calmez-vous; je ne crains rien et +suis prête à tout.» + +Elle voulut revenir à la charge. + +«N’est pire sourd, lui dis-je en lui serrant la main, que qui ne veut +pas entendre.» + +De Chamaret à Grignan, la route fait un ruban en ligne droite de près de +quatre kilomètres de long. A la faveur du crépuscule, j’apercevais au +bout de ce ruban le cabriolet qui renfermait M. Dolfin et l’abbé Néraud. +A deux cents pas derrière eux, Max, monté sur son alezan, cheminait au +petit trot. Il finit par s’arrêter, m’attendit, et fit le reste du +chemin tantôt devant, tantôt derrière la voiture; quelquefois il +s’approchait, me jetait un rapide regard et mordait sa moustache; il +avait son visage d’autrefois, cette figure de bronze qui m’était bien +connue. Qu’allait-il se passer? Mon cœur était gonflé d’amertume, et +cette amertume me faisait regarder l’avenir avec indifférence. + + + + +IV + + +Un profond silence régna pendant le dîner. Baptiste, qui nous servait, +paraissait inquiet; il consultait souvent le visage de Max: c’était son +baromètre. Dans son trouble, un plateau lui échappa des mains, et, en me +versant à boire, le bras lui tremblait si fort qu’il répandit de l’eau +sur mon assiette. Évidemment les hirondelles volaient bas. + +En sortant de table, Max me suivit au salon, où je repris ma tapisserie, +qui n’avançait guère. Il tourna quelque temps autour de moi, puis +sortit, et, bien qu’il ventât et que le froid fût piquant, il se promena +près d’une heure sur la terrasse. Je l’entendais aller et venir le long +de la maison; sa démarche était vive et saccadée; quelquefois le bruit +d’une rafale se mêlait à celui de ses pas, et ces deux bruits se +confondaient dans mon cœur. A plusieurs reprises je crus l’entendre +parler; peut-être causait-il avec le vent; les deux orages se +concertaient. Il me semblait qu’un danger était suspendu sur moi. Mon +sort allait-il se décider? J’avais le souffle court; par instants, mes +cheveux me pesaient. Une grosse mouche épargnée par l’hiver vint se +heurter brusquement contre l’abat-jour de ma lampe, et je tressaillis. +Les murs, les meubles, les tableaux semblaient être dans l’attente comme +moi; ils avaient un air solennel, un visage de circonstance, et nous +échangions des regards mornes. Deux fois Max s’approcha de la porte: je +crus qu’il allait entrer, et tout mon sang reflua vers mon cœur; mais +après s’être arrêté sur le seuil il s’éloigna, et je lui en voulus de +m’avoir pour ainsi dire déçue dans ma crainte. + +«Ne sera-ce que demain? pensais-je. Il est temps d’en finir; arrive que +pourra! il faut qu’il arrive quelque chose.» + +Enfin Max rentra. Sans que nous nous en doutions, nos esprits s’étaient +rencontrés, car de la porte il me cria: + +«Cela ne peut durer plus longtemps, madame. La mort vaudrait mieux. Vous +êtes-vous avisée d’un dénoûment? Moi, je ne trouve rien. + +--Je ne vous comprends pas, lui répondis-je. Le dénoûment que vous +cherchez est tout trouvé. Dans quelques jours, le goût des aventures et +des entreprises vous reviendra; vous vous en irez faire une nouvelle +campagne, vous y cueillerez de nouveaux lauriers. Quand vous serez las, +vous reviendrez ici, et retrouverez votre maison, vos meubles et votre +femme à leur place. N’étions-nous pas convenus de cet arrangement? En +quoi vous déplaît-il? Pouvez-vous vous plaindre qu’en votre absence je +tienne mal votre maison, que votre château se dégrade, que tout ici soit +au pillage, et que les termes de vos fermiers ne rentrent pas?» + +Il n’eut pas l’air de m’avoir entendue. + +«Je vous répète, madame, reprit-il en élevant la voix, qu’il est temps +d’en finir. Avez-vous des plans? Quels sont-ils? Parlez! + +--Mais quelle mouche vous a piqué? repartis-je. On dirait que vous êtes +en colère! Pourtant tout vous réussit. Si je ne me trompe, vous avez eu +bon marché de M. de Malombré, et tantôt vos anecdotes ont eu du succès. +D’où vous vient cet accès d’humeur?» + +Il prit un vase sur la cheminée, et, le jetant avec violence sur le +parquet, le broya sous ses pieds. + +«Vraiment, nous sommes dans l’absurde jusqu’au cou, s’écria-t-il d’une +voix tonnante. Donnez-moi, de grâce, un rival digne de moi; mais je ne +sais à qui me prendre. Sur mon honneur, c’est un amant de paille que M. +Dolfin, et je suis tenté de croire qu’il y a quelqu’un derrière. + +--C’est possible, répondis-je; cherchez bien.» + +Il s’avança vers moi d’un air farouche. + +«Ah! prenez garde, dis-je en souriant, vous allez me faire peur.» + +Tout son corps était agité d’un mouvement fébrile. Il réussit à s’en +rendre maître; il se calma, changea de visage, et, s’asseyant à quelques +pas de moi, il me dit d’un ton plus doux: + +«Madame, voulez-vous qu’une fois encore nous raisonnions un peu? + +--A quoi cela nous servira-t-il? dis-je en hochant la tête. + +--Je veux être de bonne foi, reprit-il. M. Dolfin n’est pas précisément +l’homme que je m’étais imaginé sur sa réputation de dévot. Il a du +charme et je ne sais quelle grâce romantique qui peut surprendre une +imagination de femme. Aujourd’hui, dans sa belle colère, avec ses yeux +étincelants et sa chevelure en désordre, il avait l’air d’un lionceau +qui pour la première fois hume l’odeur du sang. Comme il eût rugi, si +vous n’aviez été là! Et puis quelle ingénuité, quelle candeur +d’impressions! C’est une âme qui a gardé toute sa fleur. Faut-il vous +dire comment s’appelle ce jeune homme? C’est Chérubin, malheureusement, +en prenant de l’âge, Chérubin s’est entêté de mysticisme; cela gâte un +peu son personnage: il entremêle dans ses rêves Rosine et le paradis. Un +jour il s’avisera qu’il faut choisir: Rosine est belle, le paradis est +plus sûr; quel embarras! quels combats! Aujourd’hui dans un casque et +demain dans un froc... Allez, je vous connais bien: vous ne ressemblez +pas à toutes les femmes; il vous fallait de l’extraordinaire; le hasard +vous a bien servie; tout autre que cet enfant eût perdu ses peines. Mais +est-ce bien sérieux? Je vous le répète, votre imagination s’est laissé +surprendre: un amour de tête, voilà tout. Convenez-en. Vous m’avez assez +puni. Avouez que vous avez voulu me faire peur! J’ai eu peur; êtes-vous +contente?» + +Et se rapprochant de moi: + +«Savez-vous ce que je vous propose? Nous allons partir ensemble pour +l’Italie; nous visiterons Rome, Naples, Florence; confiez-moi le soin de +vous distraire, je saurai comment m’y prendre. Vos souvenirs +s’effaceront bien vite. Peut-être en s’en allant laisseront-ils la porte +ouverte, je tâcherai d’en profiter. Et Chérubin? Bah! il aura pour se +consoler des avant-goûts du paradis. + +--Que vous avez d’esprit, lui dis-je, et comme vous savez varier vos +airs! Mais je suis bien ici, pourquoi partirais-je?» + +Il ne se découragea point. + +«Vous avez une raison supérieure, poursuivit-il, et je sais que j’ai des +intelligences dans la place. Permettez-moi de vous dire crûment la +vérité. M. Dolfin est assez candide pour croire à l’amour platonique; +dans l’ingénuité de son âme, il prend un tunnel pour une maison. Je +suppose qu’il s’aperçoive à temps de son erreur; reviendra-t-il sur ses +pas? Non, il est des entraînements auxquels on ne résiste point. Il +traverse le tunnel; jamais personne n’y est resté; le voilà de l’autre +côté. Que va-t-il arriver? Ah! si jamais il touchait le fond du bonheur, +croyez-moi, sa conscience se réveillerait en sursaut. Et quel réveil! +après l’ivresse viendrait l’étonnement, l’effroi, le remords; il +regretterait amèrement ce qu’il appelait tantôt _sa sainte folie_; il +pleurerait ses illusions perdues et cette douce erreur qui lui faisait +voir dans son amour une flamme toute céleste où les sens n’avaient point +de part; il croirait voir les séraphins, ses frères, se détourner de lui +avec horreur, en lui reprochant sa victoire comme une honteuse défaite. +Le pauvre enfant maudirait la femme qui, en lui donnant le bonheur, lui +en a ôté l’attente et le rêve, la femme qui par ses fatales caresses, a +changé l’or pur en un plomb vil et l’ange en un réprouvé... Non, une +femme comme vous ne peut courir de tels hasards. Ravir à Dieu son bien, +quelle entreprise! Tôt ou tard il faudrait le lui rendre, et vous +resteriez avec votre désespoir et votre courte honte... Madame, quand +partirons-nous pour Florence?» + +Ses impitoyables dissections me révoltèrent; ma blessure criait. Je +m’étais promis de me contenir; j’éclatai, et, voulant rendre blessure +pour blessure, je m’écriai en relevant la tête: + +«Et que savez-vous, monsieur, si je ne me suis pas donnée?» + +Le trait s’enfonça dans son cœur; il bondit sous le coup, se dressa sur +ses pieds comme soulevé par sa colère, et, reculant d’un pas, me cria: + +«Cela n’est pas, cela ne peut être, puisque je suis ici, que je vous +parle, et que je n’ai tué personne! + +--Vous avez des absences qui m’étonnent, lui dis-je. Et moi, pourquoi +suis-je ici? Je m’imaginais qu’un homme d’honneur n’a que sa parole.» + +Il me répondit d’une voix terrible: + +«Et que m’importe ce que j’ai dit, ce que j’ai juré! Vous prenez au +sérieux ces enfantillages? Mais vous ne savez donc pas qui je suis? Ma +parole, ma parole! qu’ai-je promis? Je ne vis que d’hier. Ne me parlez +pas de mes fautes; demandez-en compte à l’insensé que j’étais et que je +ne suis plus; c’est à lui d’en répondre, je ne le connais pas. Je ne +sais et ne veux savoir qu’une chose: que vous êtes à moi. Malheur à +l’homme qui effleurerait de ses lèvres l’un de vos cheveux! Malheur à +celui que vos yeux ont regardé, à qui votre bouche a souri! Je ne me +laisserai pas prendre mon bien; je l’ai payé avec des larmes de sang. +Demain nous partirons, et vous jurerez d’oublier; je le veux, je n’ai +qu’une parole, madame... Ah! vous croyez qu’on peut impunément me +réduire au désespoir! Il fallait me tromper, madame, il fallait avoir la +générosité de mentir. Vous êtes donc aveugle, votre mauvais génie met un +nuage sur vos yeux. Quel scrupule voulez-vous que j’aie? Je ne crois à +rien qu’à ma douleur...» Et se frappant la poitrine: «Que ne vous +doutez-vous de ce qui se passe là! Si vous saviez à quoi j’emploie mes +nuits, quelles sont mes pensées, mes rêves... Deux fois, oui, déjà deux +fois, j’ai juré de vous tuer. + +--Tuez-moi, lui dis-je en haussant les épaules; mais j’aime, je suis +libre, et je ne partirai pas.» + +Il poussa un cri et courut à la cheminée: son couteau de chasse y était +resté. Avant que j’eusse le temps de penser à rien, il fut devant moi, +le visage bouleversé et le bras levé. J’eus peur; ce fut, je crois, ce +qui me sauva; j’étendis la main pour écarter le couteau; je me blessai +légèrement, et mon sang coula. La vue de ce sang me calma, la mort me +fit envie, et, me soulevant à moitié pour aller au-devant du coup, je +lui dis, en le regardant fixement: + +«Frappez, ne me faites pas attendre!» + +Il contemplait ma main blessée; son bras fut pris d’un tremblement +convulsif, et je ne puis rendre ce que je vis dans ses yeux. La flamme +s’en obscurcit par degrés: sa fureur fit place à une amère tristesse. +Tout à coup il fit quelque chose d’étrange; il regarda le couteau, y +aperçut une goutte de sang, et, comme pour étancher une soif +mystérieuse, il la porta à ses lèvres et la but; puis, jetant violemment +le couteau à terre, il s’enfuit. + +Tout cela s’était passé si rapidement que je doutai un instant si je +n’avais pas rêvé; ma main blessée, que je dus entortiller d’un mouchoir, +me rappela au sentiment du réel. Comme je regrettais que tout mon mal se +réduisît à une égratignure! «Pourquoi donc avais-je retenu le couteau? +Je serais morte, pensais-je, tout serait fini.» Hélas! tout était à +recommencer.--Si après un court répit je devais affronter de nouveau de +pareilles émotions, mes forces y suffiraient-elles? J’étais sûre de mon +âme, je ne l’étais pas de mes nerfs. Un instant de faiblesse, et ma +défaite était irréparable. Ah! plutôt mourir!... + +Mais ma vie n’était pas seule en danger. Comment prévenir une rencontre +que je ne pouvais prévoir sans frémir? Je condamnais mon imprudence. Que +j’étais simple d’avoir pensé que Max respecterait ma liberté! Son +orgueil outragé pouvait-il se croire lié par les vaines promesses +qu’autrefois j’avais si facilement obtenues de son indifférence? A quels +entraînements avais-je cédé? J’avais offert à mon chagrin comme à un +dieu une innocente victime que je m’étais plu à envelopper dans mes +malheurs. Pourquoi m’étais-je moins occupée de protéger l’homme que +j’aimais que de braver et d’offenser l’autre? Nuls ménagements; j’avais +attisé le feu, j’avais pris plaisir à tourner le poignard dans la plaie. +Ma conscience (ses reproches sont souvent bizarres) me reprochait, elle +aussi, de n’avoir pas su mentir, comme si, disait-elle, mon amour +m’avait moins tenu au cœur que ma vengeance, comme s’il ne s’était agi +que de moi, de déployer à mes propres yeux toute la noble fierté de mon +caractère et de me donner en spectacle à moi-même. Ah! s’il fallait du +sang pour expier cette funeste erreur, que le mien seul coulât! Tout à +l’heure j’avais eu comme un avant-goût de la mort, et je n’y avais point +trouvé d’amertume. + +Je montai dans mon appartement; je renvoyai Marguerite, je m’enfermai à +double tour. Je me jetai un instant sur mon lit et m’abîmai dans mes +pensées. Je cherchais une solution, je n’en trouvais point. Qu’eussé-je +trouvé? Je ne savais pas même ce que je voulais. Je me relevai, et pour +tromper mon agitation, peut-être aussi par une de ces superstitieuses +lubies d’un esprit tourmenté qui, ne trouvant plus de ressource dans sa +propre sagesse, recourt à la vanité des oracles, je pris les yeux fermés +un volume à l’un des rayons de ma petite bibliothèque. Celui qui me vint +sous la main était un vieux livre qui avait fait les délices de mon +enfance; de jeunes doigts, toujours impatients de tourner le feuillet, +en avaient fatigué toutes les pages. J’ouvris au hasard ce volume, qui +est un recueil d’anecdotes sacrées et profanes, et je lus ceci: «Ainsi +Balaam se leva le matin, bâta son ânesse, et s’en alla avec les +seigneurs de Moab: mais la colère de Dieu s’alluma, parce qu’il s’en +allait, et un ange de l’Éternel s’arrêta dans le chemin pour s’opposer à +Balaam. Et l’ânesse vit l’ange qui se tenait dans le chemin et qui avait +son épée nue à la main, et elle se détourna du chemin et s’en alla dans +un champ, et Balaam frappa l’ânesse pour la ramener dans le chemin; mais +l’ange s’arrêta dans un sentier de vignes, et l’ânesse, ayant revu +l’ange, se serra contre la muraille, et elle serrait contre la muraille +le pied de Balaam, qui continua à la battre. Alors l’ange passa plus +avant et s’arrêta dans un lieu étroit, où il n’y avait pas moyen de se +détourner ni à droite ni à gauche. Et l’ânesse, à la vue de l’ange, se +coucha sous Balaam, qui s’emporta de colère, et la frappa de plus belle. +Alors l’Éternel ouvrit les yeux de Balaam, et il aperçut l’ange qui se +tenait dans le chemin, et il s’inclina et se prosterna sur son +visage...» + +Je n’allai pas plus loin et remis le livre à sa place. Qu’y avait-il de +commun entre moi et le prophète Balaam? Je me traînai longtemps de +chambre en chambre, questionnant avidement mon cœur, qui ne répondait +pas, me proposant d’absurdes expédients que je repoussais aussitôt, et +comme dévorée par mes incertitudes. Que cette nuit me parut longue! Je +crus que le jour ne viendrait jamais. Comme il commençait à poindre, je +me laissai tomber dans un fauteuil; la fatigue l’emporta sur +l’inquiétude: je m’assoupis et finis par m’endormir profondément. On est +heureux, quand on souffre, d’avoir un corps qui impose à l’âme ses +faiblesses; comment se représenter sans frémir la douleur d’un esprit +pur qui s’acharnerait sans relâche sur lui-même et à qui l’épuisement ne +ferait jamais lâcher prise? + +Quand je m’éveillai, il faisait grand jour. Le sentiment de la vie +rentra en moi comme un poison qui se serait soudain répandu dans toutes +mes veines. J’eus peine à me lever; le froid m’avait engourdie, j’étais +brisée. Le souvenir de Max debout devant moi, un couteau à la main, fit +passer dans tout mon corps un frisson d’épouvante.--Il faut partir, me +dis-je, et je m’étonnai de ne me l’être pas dit plus tôt. Il faut +partir. Max ne se possède plus; on ne raisonne pas avec la folie. Que +gagnerais-je à affronter de nouveau ses fureurs? Et qui peut me répondre +que, vaincue par la terreur, je ne tomberais pas à ses pieds en +demandant grâce? Une seule chose est certaine: à cause de moi, la vie +d’un homme est en danger. Je ne puis le sauver qu’en fuyant avec lui. + +Je ne comprenais plus mes hésitations; comment avais-je fait pour ne pas +me rendre à l’évidence? Je tremblai que les événements ne m’eussent +prévenue. J’ouvris ma porte, je m’avançai à pas de loup sur la galerie; +je crus entendre un bruit de voix dans l’appartement de Max. M’étant +approchée, je m’assurai qu’il causait avec Baptiste d’un ton grave, mais +tranquille. Je rentrai chez moi, j’écrivis rapidement les deux lignes +que voici: «Je partirai cette nuit pour Genève; rendez-vous sur-le-champ +à Donzère, où vous m’attendrez. Un mot de réponse.» Je glissai ce papier +comme un signet entre deux feuillets d’un volume de petit format que +j’enveloppai et ficelai, après quoi je fis en hâte ma toilette. En +traversant le vestibule, je rencontrai Marguerite, à qui je dis que +j’allais prendre l’air, que je serais de retour dans deux heures. Elle +n’eut pas l’air étonné; elle était accoutumée à mes promenades +matinales. + +Je descendis dans la cour, je fis seller Soliman, et me voilà partie. Je +suivis un chemin creux et ombragé qui longe le mur d’enceinte et qu’on +n’aperçoit pas des fenêtres du château. Je n’avais pas fait vingt pas +que, retournant la tête, je vis venir le fils d’un de nos fermiers, +garçon de quinze ans qui, sa hotte sur le dos, se rendait à Réauville. +Je le chargeai de porter mon petit paquet à son adresse, lui dis +d’attendre la réponse, que dans deux heures j’irais la chercher à la +ferme. Il me promit de faire diligence et se remit en marche. Je le +regardai s’éloigner, et tout à coup le rappelant, comme si j’avais voulu +gagner du temps, je lui répétai mot pour mot mes instructions. Il +m’assura en souriant qu’il m’avait bien comprise. Je le suivis encore +quelques instants du regard. «C’en est fait, pensai-je, le sort en est +jeté.» Et tournant le dos à Réauville, je poussai mon cheval dans un +chemin de traverse. + +Le mistral était tombé; tout annonçait une belle journée. L’air vif du +matin ranimait mes esprits et dissipait par degrés cet engourdissement +et cette stupeur que j’avais sentis à mon réveil; mais dans la situation +où j’étais on ne recouvre des forces que pour les tourner avec fureur +contre soi-même, et en quelques minutes je passai de l’abattement du +désespoir à un état d’angoisse et de fièvre plus douloureux encore. Un +vent d’orage se leva dans mon cœur; mes pensées s’entremêlaient et se +heurtaient dans ma tête comme fouettées par un tourbillon. Je cherchais +en vain à ressaisir les motifs et les sentiments qui m’avaient +déterminée, et qui peu d’instants auparavant me semblaient décisifs. +Plus je m’étais effrayée de la gravité sans ressource du mal, plus +maintenant la violence du remède m’épouvantait; n’emporterait-il pas le +malade? A chaque pas, mon cœur devenait plus lourd; c’était comme un +poids de plomb sous lequel je me sentais fléchir. + +Je ne laissai pas de m’obstiner, et sans trop savoir où j’allais, je +pressai la marche de mon cheval. Le sentier que je suivais débouche sur +la grande route de Montélimart; au moment de l’atteindre, Soliman, par +un bizarre caprice, s’arrêta court. Je redressai la tête, je regardai +cette longue voie poudreuse qui se déroulait en serpentant sur les +hauteurs et semblait s’enfuir à l’horizon. Je me dis qu’elle allait à +Valence, à Lyon, à Genève, en Suisse, et qu’elle passait peut-être près +de cette maison solitaire où il serait doux à deux êtres qui s’aiment +«de vieillir et de mourir ensemble.» J’eus un frisson; il me parut +qu’elle menait aux abîmes. Cependant j’y voulus faire quelques pas comme +pour apprendre à ma vie son chemin. J’excitai mon cheval et le mis au +trot; tout à coup il fit un écart si brusque que je faillis tomber. Je +lui sanglai quelques coups de cravache; mais en le frappant je songeai +soudain à l’ânesse battue par le prophète: elle voyait devant elle +l’ange qui se tenait debout, son épée nue à la main. Sur la route de +Montélimart, il n’y avait ni ange ni épée, mais une voix me criait: +Impossible! C’était mon cœur qui me barrait le chemin. + +Je tournai bride, revins précipitamment sur mes pas. Arriverais-je à +temps? rattraperais-je l’enfant? Je croyais le voir s’enfuir devant moi +comme dans un rêve. Je poussai Soliman à travers champs, j’aurais voulu +lui donner des ailes. Enfin j’aperçus mon jeune messager, qui ayant posé +sa hotte, faisait une halte au bas de la colline. L’instant d’après il +se leva et commença de gravir la côte. Je mis mon cheval au pas; je ne +quittais pas l’enfant des yeux, c’était mon destin qui cheminait devant +moi. Sûre de pouvoir l’atteindre et tenant dans ma main l’événement, je +ne sentais plus le besoin de me presser; le cœur me battait, je n’avais +qu’à vouloir, et j’en retardais le moment, comme s’il m’avait plu de +prolonger le tourment de mon incertitude et de tenir quelques instants +encore l’avenir en suspens. + +Mais l’enfant allait à peine dépasser les premières maisons du village, +que je m’élançai à toute bride. Je le rejoignis en un clin d’œil et lui +jetai quelques pièces de monnaie en lui disant que, les hasards de ma +promenade m’ayant amenée à Réauville, je me chargerais moi-même de ma +commission. Dès qu’il m’eut remis le livre, je redescendis jusqu’à +mi-côte, et, m’arrêtant près d’une croix, je repris haleine comme un +cerf au ressui. Je contemplais la plaine, les montagnes, le cours de la +Berre, le campanile du château, qui s’élevait du milieu des chênes. Il +me parut qu’il y avait une secrète attache entre ces lieux et moi, que +la souffrance y avait enraciné ma vie, et qu’il m’était impossible de +mourir ailleurs. + +Et cependant, je ne sais quelle fureur me prenant, je repartis +subitement au galop, et j’arrivai en un instant près d’une maisonnette +blanche qui est située à une portée de fusil du village. Le brave homme +chez qui logeait M. Dolfin ne m’était pas inconnu; pendant une grave +maladie qui l’avait tenu deux mois alité, j’avais fait passer à sa femme +quelques secours. Je l’aperçus au milieu de son champ, une pioche à la +main. Du plus loin qu’il me reconnut, il se découvrit, s’avança à ma +rencontre, et comme il est grand parleur, sans attendre mes questions, +il me donna d’une voix cassée des nouvelles de sa femme, de ses moutons, +de sa basse-cour, et enfin de son locataire. Il le traitait d’étrange +original, et, pour me mieux convaincre de sa bizarrerie, me conta qu’il +s’était promené toute la nuit avec un prêtre et n’était rentré au matin +que pour le prévenir qu’il passerait tout le jour à la Trappe. + +«Ah! fort bien, lui dis-je d’une voix sourde; ce qui signifiait +apparemment: Merci, un poids vient de se détacher de ma poitrine, je +respire, j’ai devant moi vingt-quatre heures de répit; merci, jusqu’à +demain point d’explication, point de rencontre! L’homme pour qui je +tremblais est en sûreté; il est à la Trappe, on n’ira pas le relancer à +la Trappe. + +«Portez-vous bien, dis-je au vieillard, et Dieu vous protége!» + +Et je pris le chemin de Lestang. Il me semblait, grand Dieu! que quelque +chose s’était brisé dans mon cœur, et j’aurais voulu broyer sous le +sabot de son cheval tous les cailloux du chemin... + +«Je suis venue le chercher, pensais-je, et il était à la Trappe!» + +Et le long de la route je ne cessai de me répéter avec une inexprimable +amertume: + +«Ah! Dieu soit loué, il était à la Trappe!» + + + + +V + + +En rentrant dans ma chambre, j’eus à subir les soins de Marguerite et à +éluder ses questions, car le bandage que je portais à la main droite +l’inquiétait. A peine fut-elle sortie que je fondis en larmes. Il était +à la Trappe!... Et je comprenais tout, et je m’étonnais de n’avoir pas +compris plus tôt; le feu d’un éclair était tombé sur mon cœur, je +m’étais soudain apparue à moi-même. + +«Non, m’écriai-je, je ne l’aimais pas assez pour me donner à lui, et +désormais rien ne m’est plus possible dans ce monde!» + +Le mystère de mes sentiments venait d’être comme percé à jour. Je +pouvais m’en raconter toute l’histoire. Il me souvenait comment, dans +mes heures de solitude, je m’étais créé un fantôme qui me faisait battre +le cœur, et comment plus d’une fois, en la présence de l’homme dont ce +fantôme avait le visage, mon imagination s’était sentie froissée et +secrètement mortifiée. Elle avait tremblé de ne pas trouver en lui tout +ce qu’elle rêvait; elle lui avait reproché pour ainsi dire d’exister, +d’être plus réel que sa chimère, de n’être pas tissu de cette vapeur +légère et diaphane dont sont faits les songes, et qui flotte dans +l’espace sans contours arrêtés, sans qu’on puisse jamais dire: J’ai tout +vu, c’est tout. + +«Non, pensai-je, ce n’est pas l’homme, c’est le rêve que j’aimais, et le +rêve s’est à jamais évanoui.» Et je me disais qu’apparemment, avant de +naître ici-bas, notre âme a entendu les concerts célestes, qu’elle +apporte dans la vie le souvenir de ces bruits harmonieux, et que dans +son tourment elle cherche à les redire. + +«On m’a fait taire, je me suis obstinée, le souvenir du chant divin +m’obsédait; j’ai cherché un cœur qui m’en répétât quelques notes, mais +l’instrument que m’offrait le hasard s’est brisé entre mes mains. +Peut-être ce chant divin, la mort le sait-elle; la vie m’a surprise par +ses duretés, peut-être m’étonnerai-je des complaisances de la mort.» + +La cloche du déjeuner sonna. Je me regardai dans la glace: j’étais bien +pâle. + +«Il en pensera ce qu’il voudra, me disais-je; je n’ai plus de rôle à +jouer, et la vérité ne peut plus me nuire.» + +Je descendis dans la salle à manger; on n’avait mis qu’un couvert. Je +m’assis, et, dès que je pus surmonter mon émotion, je dis à Baptiste: + +«M. de Lestang ne viendra pas déjeuner? + +«Non, madame, me répondit-il d’une voix creuse. + +«Où est-il donc? + +«Il est parti ce matin pour un long voyage; je suis resté pour faire ses +malles, et ce soir j’irai le rejoindre. + +--Ah!» dis-je, et bien que les questions se pressassent sur mes lèvres, +il m’eût été impossible d’ajouter un mot; je me sentais comme pétrifiée. +Après avoir essayé en vain de manger, je me levai de table. + +«M. le marquis a écrit à madame, me dit Baptiste. Elle trouvera sa +lettre sur la cheminée du salon.» + +Et il ajouta en joignant les mains: + +«J’aimerais à parler à madame; sera-t-elle assez bonne pour m’entendre? + +«Plus tard, lui dis-je.» + +Voici ce que contenait la lettre de Max: + + * * * * * + +«Je pars, nous ne nous reverrons plus. Il le faut bien, je ne puis +répondre de moi. Aujourd’hui je frémis au souvenir de ce qui s’est passé +hier soir; mais demain? Je ne sais ce que je penserai demain. Je suis +capable de tout, et j’ignore même si je me repentirais de rien. Je pars; +entre vous et moi, je mettrai l’océan. Rassurez-vous, je sais vouloir. +Cela devait finir ainsi. Peut-être nous ressemblons-nous trop: tous deux +fiers, entiers, ne sachant pas mentir. Que de malheurs a prévenus le +mensonge! Mais ne ment pas qui veut. + +«Vous m’avez souvent reproché mon orgueil, vous en avez souffert. C’est +la faute de ma vie: tout m’a été trop facile; mais je vous jure qu’à +cette heure il n’y a plus de vivant en moi que le cœur; longtemps il m’a +servi de jouet, je suis tombé en sa puissance, il est aujourd’hui mon +maître et mon supplice. En vain j’ai cherché à vous oublier, à vous +arracher de ma pensée et de ma vie... Vous dirai-je ce que vous êtes +pour moi? Tous les mots de la langue de l’amour ont été mille et mille +fois profanés; il n’en est pas un seul qui ne me fît horreur. Je ne me +tuerai pas; quelque chose se révolte en moi contre le suicide. Les +occasions de bien mourir ne manquent pas. Il me plaît de courir une +dernière aventure et de faire de ma mort une action. + +«Oserai-je vous avouer qu’en partant je me flatte d’une espérance? +Daignez m’entendre! Je persiste à croire que ce que vous avez pris pour +de l’amour n’était que l’ivresse du malheur. Quand vous ne me reverrez +plus et que vous serez certaine de votre liberté, peut-être +rentrerez-vous en possession de votre cœur et serez-vous capable de lui +commander. Je ne voudrais rien vous dire de blessant; mais un homme qui +s’est piqué de sainteté et qui cède au torrent d’une passion fera +toujours triste figure dans les situations équivoques où elle l’engage: +la religion avilit ceux qu’elle ne sanctifie pas, car, dans son horreur +pour le mal, elle n’enseigne pas les vertus qui l’ennoblissent. +D’ailleurs, quel que fût l’événement, vous ne trouveriez pas longtemps +le bonheur dans une liaison libre; une femme qui se donne par amour +renonce à tous les droits, accepte toutes les dépendances; tôt ou tard +votre fierté révoltée vous ferait payer cher un instant de faiblesse et +quelques jours heureux. Je ne vous parle pas de votre conscience; elle +est cependant plus à craindre que vous ne pensez. Il y a en vous un goût +naturel de l’ordre que vous ne pouvez méconnaître impunément; un jour ou +l’autre, il vous rendrait insupportable un état précaire, sans règle +certaine, abandonné au hasard des désirs et des caprices. Croyez-moi, +votre raison peut beaucoup sur vous, un jour elle rentrerait dans ses +droits, elle déciderait en maîtresse, et votre cœur lui rendrait ses +comptes en tremblant. + +«Vous voyez que je suis calme. Je raisonne, j’ai pris mon parti; il y a +du repos dans le désespoir. Vous ne serez pas sourde à ma prière; je +demande une grâce, c’est une nouveauté dans ma vie. Délivrée de ma +présence, de mes reproches, de mes menaces, vous reviendrez à vous, +votre colère tombera, vous verrez les choses telles qu’elles sont. Que +vous coûte-t-il d’attendre? Le terme, il est vrai, est incertain; mais +fiez-vous à mon impatience. Je ne vous tiendrai pas longtemps en +suspens. Passer quelques mois dans l’attente, quand l’événement est +sûr... Non, je ne vous demande pas trop. A chacun sa tâche, vous +compterez les jours, je me charge du reste. + +«Je vous supplie de m’écrire un mot, un simple oui. Je sais qui vous +êtes, je vous en croirai. Mes résolutions, je vous le jure, n’en seront +pas changées; mais ma douleur ne sera plus envenimée par une haine +atroce contre l’homme que j’ai laissé vivre. + +«Adieu. Le jour que je vous présentai un lis de montagne en vous offrant +de vous consacrer ma vie, ce jour-là je vous aimais comme aujourd’hui. +Vous vous êtes trop vite rendue; j’ai méprisé le bonheur parce qu’il ne +m’avait pas résisté. Comme il se venge! Adieu. Quel mystère que la vie! +Soyez heureuse. Un jour peut-être... Adieu!» + + * * * * * + +Je lus et relus cette lettre; j’en épelai chaque mot. Tout tournait +autour de moi; à plusieurs reprises je pressai le papier entre mes +doigts comme pour me convaincre que cette lettre existait, que je +n’étais pas le jouet d’un rêve. + +Tout à coup je m’écriai: «C’est un homme, et un homme qui m’aime!» Je +dus prononcer ces mots d’un ton bien étrange, car je tressaillis au son +de ma propre voix, et je cherchai des yeux qui avait parlé. Je lisais et +je pleurais. Nager dans la joie est une expression bien forte, monsieur +l’abbé. Prenez-la au pied de la lettre, si vous voulez vous représenter +ce que je ressentais. Une immense délivrance, une guérison inouïe, une +résurrection miraculeuse, voilà ce que me faisait éprouver cette lettre. +«L’abîme m’avait enveloppée de toutes parts, l’abîme avait rendu sa +proie, et ma vie venait de remonter hors de la fosse.» Mes +ressentiments, mes angoisses, mes détresses, un rayon de soleil avait +tout fondu, et mon cœur nageait dans la joie. + +Je sonnai; je fis venir Baptiste. Il se jeta tout ému à mes pieds. Je +vous ai dit combien ce pauvre homme aimait son maître, et comme il +épousait ses intérêts et se mettait de part dans ses peines et dans ses +fautes. + +«Nous avons été bien coupables envers madame, me dit-il; mais ne +sommes-nous pas assez punis? A tout péché miséricorde! Ah! si madame +avait vu la figure de M. le marquis cette nuit! Il ne m’a pas dit ses +projets, si ce n’est qu’il partait pour l’Amérique; mais je crains bien +qu’il n’en revienne pas, car à quatre heures il m’a envoyé chercher le +notaire de Grignan... Non, madame ne nous laissera pas partir pour +l’autre monde. + +--Où est M. de Lestang? lui demandai-je. + +--Il avait décidé, madame, d’aller tout d’une traite jusqu’au Havre; +mais au dernier moment il m’a dit qu’il s’arrêterait aujourd’hui à +Viviers, que j’eusse à l’y rejoindre ce soir, que nous en repartirons +dans la nuit. J’ai deviné ses raisons; il voulait avoir plus tôt la +réponse de madame.» + +Viviers! ce choix me frappa. + +«Je vous accompagnerai, Baptiste, repris-je. Allez fermer vos malles, +mais nous ne les emporterons pas. Si après m’avoir vue M. de Lestang +persiste dans son projet de voyage, je me chargerai de les lui faire +parvenir.» + +Le bon Baptiste s’empara de mes deux mains et les baisa. + +«Il ne tient qu’à madame, dit-il, de nous rendre tous heureux.» Et il +ajouta en provençal: «Ce sera vraiment une aumône fleurie, _aumorno +flourido_» (ce qui se dit de l’aumône que fait un pauvre à plus pauvre +que lui). + +Avec quelle impatience j’attendis le moment du départ! J’allais, je +venais, je regardais le ciel, les montagnes, les chênes verts, les +amandiers en fleur, leur disant en moi-même: Vous doutiez-vous que cela +finirait ainsi? Je regardais surtout la pendule, je m’irritais de ses +lenteurs. Pour tuer le temps, je pris la plume et barbouillai force +papier. + +J’écrivis à Mme d’Estrel: «Vous aviez raison, il m’aimait!... Mais vous +avez eu tort de vouloir presser le dénoûment. Aucun des incidents de ce +long procès ne pouvait m’être épargné; ils étaient tous nécessaires pour +que je pusse écrire au bas de cette lettre: Votre heureuse amie.» + +J’écrivis à la baronne de Ferjeux: «Grand merci pour vos offres de +sauvetage. Les filles d’antiquaire ne savent pas vivre, mais elles +savent nager. Ne me plaignez pas, vous perdriez vos larmes; je suis la +plus heureuse des femmes.» + +J’écrivis à mon père: «Quand donc arriverez-vous, méchant père! Faut-il +qu’on vous aille chercher? Nous avons célébré hier l’anniversaire de +notre installation à Lestang. Aujourd’hui je suis un peu lasse, comme au +lendemain d’une fête; mais ce sont là des fatigues qui plaisent. Némésis +se porte bien; je suis tentée de croire qu’elle se mêle des affaires de +votre heureuse fille, oh! très-heureuse!» + +Les joies du cœur sont féroces. La nuit tombait, j’avais cessé d’écrire +et attendais au salon que Baptiste vînt m’appeler. Je n’étais plus à +Lestang, mais à Viviers, et j’avais oublié qu’il y eût une Trappe au +monde. Tout à coup, comme l’autre jour et presque à la même heure, la +porte qui donne sur la terrasse s’ouvrit, et M. Dolfin parut, les +cheveux en désordre, l’air égaré. L’homme avec qui le matin j’avais +voulu m’enfuir était en ce moment si loin de ma pensée, que je dus faire +un effort pour le reconnaître. De quelles profondeurs du passé +sortait-il? + +S’arrêtant à deux pas du seuil, il me faisait signe de venir. Comme je +demeurais immobile il s’avança d’un pas incertain. + +«Partons, me dit-il. Dans une heure, tout sera prêt. Est-il vrai que +vous êtes venue ce matin à Réauville? Grand Dieu! je n’y étais pas! +Quelle nuit! quel délire! L’abbé m’a arraché mon secret, je lui ai tout +confessé. Pendant quelques heures, il est redevenu mon maître, mon juge; +j’ai tremblé devant lui; il a évoqué les vieux fantômes, il les a tous +ameutés contre moi... Pardonnez-moi cette rechute, madame: pendant toute +une nuit, j’ai pu croire que vous aimer était un crime, et j’ai +blasphémé contre vous; mais l’ennemi s’est pris dans son propre piége; +il m’a conduit à la Trappe; là je vous ai retrouvée, et les fantômes se +sont évanouis. Tout conspire pour nous, l’abbé s’est endormi; les +fatigues du voyage ont triomphé de ses inquiétudes. Partons; dans une +heure d’ici, deux chevaux nous attendront sur la route de Montélimart; +je crois les entendre; allez, tout se passera comme dans mon rêve...» + +Je lui répondis: «Depuis vingt-quatre heures, vous ne vous êtes occupé +que de vous!» Et j’ajoutai: «Vous étiez maître de votre secret; mais +aviez-vous le droit de disposer du mien?» + +Il allait se jeter à mes pieds, mais je lui présentai la lettre de Max. +Il la prit, s’approcha de la fenêtre; ses doigts tremblaient, il avait +les lèvres frémissantes, et plus d’une fois il passa sa main sur ses +yeux comme pour en écarter un nuage qui l’empêchait de lire. Quand il +eut fini, il froissa le papier et le jeta à terre; puis il vint se +placer devant moi, le regard fixe, me dévorant des yeux, jusqu’à ce +qu’étendant le bras et renversant la tête, il s’écria: + +«Vous l’aimez! + +--Je vous jure, lui répondis-je, que je ne le savais pas.» + +Il était pâle comme un mort, et je crus qu’il allait tomber. Je courus à +lui, je lui pris la main, il se dégagea, s’éloigna à reculons en disant: +«Qui donc m’avait envoyé ce rêve?» Et il dit encore: «Si ce matin... +Mais j’étais à la Trappe! Ne faites pas semblant de me plaindre; il y a +de la joie dans vos yeux. Demain, ce soir peut-être... Remerciez-moi; +j’ai bien joué mon rôle; vous ne me reprocherez pas de vous avoir été +inutile.»--Et il partit d’un effrayant éclat de rire, puis se sauva en +courant comme un fou. Oui, les joies du cœur sont féroces; je le +regardai s’enfuir le long de la terrasse, j’essayai de le rappeler, je +prononçai deux fois son nom, mais deux minutes après je ne pensais plus +à lui. + +Dix heures sonnaient à la cathédrale de Viviers quand je me présentai à +la porte de l’auberge où était descendu Max. Il était debout, appuyé +contre un des battants. A ma vue, il se retira brusquement, traversa le +vestibule, gravit devant moi un escalier, et m’ayant introduite dans une +chambre dont il referma vivement la porte: + +«Vous ici! s’écria-t-il avec violence. Qu’êtes-vous venue faire ici? + +--Je vous apporte ma réponse, lui dis-je. + +--Vous avez eu tort, reprit-il en s’agitant, vous avez eu tort, c’est +une imprudence. + +--Suis-je en danger? lui demandai-je. + +--Vous pensez trop à vous, me répliqua-t-il d’un ton amer. Et il ajouta: +Mais croyez-vous donc que je sois un homme de bronze? J’ai fait un +effort dont moi seul peut-être étais capable. En ferai-je deux? Que +diriez-vous si, après vous avoir revue, je me décidais à rester?» + +Je ne répondis pas à sa question. + +«Et vous-même, lui dis-je, que feriez-vous si je me décidais à vous +refuser cette grâce que vous m’avez demandée?» + +Il tordit sa moustache. + +«Je ne sais, répondit-il. De grâce, ne me jetez pas de défi. + +--Tout à l’heure, repris-je, j’ai fait mes adieux à M. Dolfin, je ne le +reverrai plus.» + +Il se tut un instant. + +«Merci, dit-il enfin; mais cela prouve que vous ne l’aimiez pas. + +--C’est possible. Cependant j’éprouve le besoin de me distraire. +Voulez-vous que nous partions pour l’Italie? + +--Non, madame, dit-il d’un ton résolu. C’est un expédient absurde que +j’ai eu tort de vous proposer. Mendier un cœur qui se refuse, quelle +lugubre folie! Mon Dieu! on ne dispose pas de son cœur, je ne le sais +que trop; vous avez pris la peine de me le prouver. Vraiment vous ne +vous rendez pas compte de ce que vous êtes pour moi. Je vous aime comme +on aime sa maîtresse à vingt ans, avec cette différence qu’un jeune +homme tient plus à la personne qu’au cœur, et qu’à mon âge on a la +fureur d’être aimé; mais pensez-vous donc que jamais l’amant pourra +persuader au mari qu’il n’a pas le droit d’exiger? Les situations sont +plus fortes que tous les raisonnements. Dans trois jours, je voudrais +m’imposer; depuis hier soir, j’ai peur de moi. Non, ne tentons pas cette +expérience; ce serait m’exposer à jouer un triste ou un odieux +personnage. Mourir est plus court; c’est après tout si peu de chose que +la vie! + +--Ainsi quels sont vos plans? lui dis-je. + +--Je me propose de passer en Amérique. On y est à la veille de grands +événements. Je tâcherai de pénétrer jusqu’à Richmond; je suis curieux de +voir un siége de près. Une belle mort, voilà ma dernière fantaisie. +Peut-être réussirai-je à me satisfaire. A vrai dire, je ne suis pas bien +sûr que ces pauvres gens aient raison; mais que voulez-vous? je me sens +une immense sympathie pour tous les vaincus.» + +Sa voix s’altérait; il se dirigea vers la porte en me disant: «J’ai des +ordres à donner; où est Baptiste?» + +Je me jetai entre la porte et lui. Nous nous regardâmes un instant en +silence. «C’est lui, c’est moi, pensai-je. Que nous avons été longtemps +absents!» Et je m’élançai dans ses bras en pleurant et disant: + +«Tu as bien raison de croire qu’on ne dispose pas de son cœur, puisque +je t’aime encore!» + +Il est en aval de Viviers, monsieur l’abbé, un étroit vallon où passe la +route de Saint-Andéol. Il est couronné à droite et à gauche de roches +noirâtres, caverneuses, bizarrement déchiquetées, percées par endroits +d’arcades à jour. Pendant toute une matinée, nous errâmes le long de ce +vallon. Dans les endroits abrités croissent de maigres oliviers. +Au-dessus d’un précipice paissait un innombrable troupeau de moutons +dont nous entendions les sonnailles et les bêlements; la mousse des +rochers était tapissée de violettes. Au midi, du côté de Saint-Andéol, +la vallée nous laissait voir par une étroite ouverture un ciel de saphir +teinté de rose d’une ineffable douceur. De longues heures s’écoulèrent +qui nous parurent courtes, et nous ne nous fîmes pas une question. Le +passé était anéanti; l’avenir s’ouvrait devant nous comme le ciel doux +où s’enfonçaient nos regards. + +Trois mois se sont passés. J’imagine que dans le canton de Grignan il +n’y a pas un mécontent. M. de Malombré, assure-t-on, a découvert que +c’était bien la vigne qu’il aimait. Mme d’Estrel me dit souvent des: _Eh +bien!_ auxquels je ne réponds pas; avec toute sa clairvoyance, elle ne +nous comprend guère. + +Il y a quinze jours, un pli m’est arrivé de Sainte-Marie-du-Désert. +C’est, vous le savez, le nom d’une maison de trappistes près de +Toulouse. Ce pli renfermait un ruban couleur feuille-morte et les lignes +que voici: + +«Dieu voulait mon cœur; je le lui ai longtemps disputé. Sa colère s’est +allumée, et il a consumé ma vie. Épée du Seigneur, quand rentrerez-vous +dans le fourreau? Je pleure et je prie; peut-être guérirai-je. Voici +votre ruban; c’est aujourd’hui seulement que Dieu m’a donné la force de +m’en dessaisir. Que ce Dieu jaloux soit content!» Je ne pus cacher mon +émotion. Max m’arracha le billet et le lut. + +«Bah! dit-il, ne plaignez pas trop _le pauvre enfant_. Il n’y a pas de +votre faute; quel qu’eût été le nœud de la pièce, le dénoûment aurait +été le même.» Pendant le reste du jour, j’eus quelques absences; il +finit par se fâcher. Il me parle souvent en maître; c’est le même air, +mais sur d’autres paroles, et désormais cet air me plaît. + +Le lendemain, mon père arriva. Au débotté, il courut à sa chère Némésis, +et dans une pathétique allocution la remercia de m’avoir si bien gardée; +mais son discours fini, il devint pensif, se gratta le front, fit +plusieurs fois le tour de la statue, la regardant sous toutes les faces, +comme s’il avait eu peine à la reconnaître. + +«Qu’est-ce qui vous prend, monsieur? lui dit Max. Aurions-nous par +hasard endommagé votre déesse?» + +Mais lui: + +«Pauvres antiquaires! s’écria-t-il. Ce que c’est que de nous! +Croiriez-vous qu’il me vient des doutes?... Examinez, monsieur mon +gendre, ces deux bourrelets qui marquent la naissance des ailes et qui +sont, hélas! tout ce qu’il en reste. Pour la première fois je m’avise +que ce pouvait bien être des ailes de papillon. Cela étant, il en +faudrait conclure que le bras droit, dont la moitié manque, ne tenait +pas une lance, mais une lampe, et partant que ma Némésis est une Psyché, +et que je suis un imbécile. + +--Une Psyché! dit Max. Avec cet air féroce?... + +--Pas si féroce, dit mon père, mais grave, songeur, inquiet, comme +l’exigeait la circonstance. + +--En ce cas, quelle singulière patronne vous aviez donnée à Isabelle! + +--Pas si singulière, répondit-il encore. Psyché a voulu connaître ce +qu’elle aimait; elle a tout perdu et par bonheur tout retrouvé: exemple +périlleux, j’en conviens, et cependant on ne possède véritablement que +ce qu’on a risqué de perdre. + +--Va pour Psyché! dit Max. Votre nouvelle explication me plaît et me +semble juste. Je vous dirai pourquoi dans cinq ans d’ici.» + +Hier nous avons conduit mon père au château de Grignan, puis à la grotte +de Roche-Courbière; nous y fîmes une halte, et comme il avait apporté +dans sa poche un volume de sa chère Sévigné, il pria Max de nous faire +la lecture. Max ouvrit le volume au hasard et tomba sur ce passage: + +«Je ne connais plus ni la musique ni les plaisirs; j’ai beau frapper du +pied, rien ne sort qu’une vie triste et unie, tantôt à ce triste +faubourg, tantôt avec les sages veuves. J’ai un coin de folie qui n’est +pas encore bien mort.» A ce mot, je lui lançai un regard; celui qu’il me +rendit était rassurant. Mon père, qui avait surpris cet échange, me jeta +son bonnet au visage en disant: «Quand donc finira cette lune de miel?» + +Je crois à mon bonheur, monsieur l’abbé. J’y crois parce que j’y crois, +j’y crois aussi parce que depuis quelques jours j’ai une passion folle +pour les fruits verts, et que lorsque je suis seule avec Max, nous +sommes trois... Je fais quelquefois des retours sur le passé; ma +conscience s’inquiète après coup; c’est sa fantaisie, et je me dis, non +sans quelque confusion, que si Mme d’Estrel, que si l’abbé Néraud... +Enfin il y a des _si_ qui m’alarment; mais je n’y pense pas longtemps, +et mes scrupules s’évanouissent dans mon bonheur, comme au matin notre +soleil de Provence boit d’un seul trait toutes les vapeurs de la nuit. + +Qu’en pensez-vous? J’attends votre arrêt. + + +FRAGMENT DE LA RÉPONSE DE L’ABBÉ DE P... + +Non, je n’ai pas frémi. Il me semble assez prouvé, ma chère enfant, que +vous n’êtes pas une sainte; mais je crois qu’il ne faut pas s’exagérer +les dangers que vous avez courus. + +Je crois qu’on peut agir souvent contre son caractère, mais qu’il +revient toujours dans les moments décisifs. + +Je crois que c’est une étrange chose qu’une femme en colère, mais que +les mouvements involontaires de l’âme ne sont pas un consentement. + +Je crois qu’il est sage de vouloir, mais qu’aimer est plus sûr encore. + +Je crois qu’il est des abîmes où l’on se perd, mais qu’il plaît souvent +à Dieu de nous en approcher, parce qu’il n’est de vertu éprouvée que +celle qui a vu le mal de près, et que tout ce qui nous aide à nous +connaître est bon. + +Je crois enfin que dans les âmes pures, et peut-être dans le monde +entier, Dieu n’a pas d’autre ennemi que lui-même; mais je crois aussi +que je ne prêcherai jamais sur ce texte ni chez les Indiens ni ailleurs. + + +FIN. + + + + +TABLE + + + Première partie 1 + Deuxième partie 77 + Troisième partie 163 + Quatrième partie 239 + Cinquième partie 309 + + + + +COULOMMIERS.--TYP. ALBERT PONSOT ET P. BRODARD + + + + +Librairie HACHETTE et Cie, boulevard Saint-Germain, 79, à Paris + +BIBLIOTHÈQUE VARIÉE, FORMAT IN-18 JÉSUS, A 3 FR. 50 C. LE VOL. + + +About (Edmond). L’Alsace. 1 vol.--Causeries. 2 vol.--La Grèce +contemporaine. 1 vol.--Le progrès. 1 vol.--Le turco. 1 vol.--Madelon. 1 +vol.--Théâtre impossible. 1 vol.--A B C du travailleur. 1 vol.--Les +mariages de province. 1 vol.--La vieille roche. 3 vol.--Le fellah. 1 +vol.--L’infâme. 1 vol.--Salons de 1864 et 1866. 2 vol. + +Albert (P.). Chefs-d’œuvre de tous les temps et de tous les pays: la +poésie, 1 vol.; la prose, 1 vol.--La littérature française de la fin du +XVIe siècle au XVIIIe siècle. 3 vol. + +Barrau. Histoire de la Révolution française. 1 vol. + +Baudrillart. Économie politique populaire. 1 vol. + +Bautain (l’abbé). Le chrétien et la chrétienne de nos jours. 4 vol.--Les +choses de l’autre monde. 1 vol.--La belle saison à la campagne. 1 vol. + +Berger. Histoire de l’éloquence latine. 1 vol. + +Bersot. Mesmer et le magnétisme animal. 1 vol. + +Boissier. Cicéron et ses amis. 1 vol. + +Bréal. Quelques mots sur l’instruction. 1 vol. + +Byron (Lord). Œuvres. Trad. B. Laroche. 4 vol. + +Calemard de la Fayette (Ch.). Le poëme des champs. 1 vol. + +Caro. Études morales. 2 vol.--L’idée de Dieu. 1 vol.--Le matérialisme et +la science. 1 vol.--Les jours d’épreuve. 1 vol. + +Cervantès. Don Quichotte, trad. Viardot. 2 vol. + +Chateaubriand. Le Génie du christianisme. 1 vol.--Les martyrs et le +dernier des Abencerrages. 1 vol.--Atala, René, les Natchez. 1 vol. + +Cherbuliez (Victor). Le comte Kostia. 1 v.--Paule Méré. 1 vol.--Roman +d’une honnête femme. 1 vol.--Le grand-œuvre. 1 vol.--Prosper Randoce. 1 +vol.--L’aventure de Ladislas Bolski. 1 vol.--La revanche de Joseph +Noirel. 1 vol.--Meta Holdenis. 1 vol.--Miss Rovel. 1 vol.--Le fiancé de +Mme Saint-Maur. 1 vol. + +Crépet (E.). Le trésor épistolaire de la France. 2 v. + +Dante. La divine comédie, trad. Fiorentino. 1 vol. + +Daumas (E.). Mœurs et coutumes de l’Algérie. 1 v. + +David (l’abbé). Voyages en Chine. 2 vol. + +Deschanel (Em.). Études sur Aristophane. 1 vol. + +Despois (D.). Le théâtre sous Louis XIV. 1 vol. + +Du Camp (M.). Paris, ses organes, ses fonctions, sa vie. 6 +vol.--Souvenirs de l’année 1848. 1 vol. + +Duruy (V.). De Paris à Vienne. 1 vol.--Introduction à l’histoire de +France. 1 vol. + +Duval (Jules). Notre planète. 1 vol. + +Ferry (Gabriel). Le coureur des bois. 2 vol.--Costal l’Indien. 1 vol. + +Figuier (Louis). Histoire du merveilleux. 4 vol.--L’alchimie et les +alchimistes. 1 vol.--L’année scientifique. (1856-1875). 19 vol.--Le +lendemain de la mort. 1 vol.--Savants illustres. 2 vol. + +Flammarion (C.). Contemplations scientifiques. 1 v. + +Fléchier. Les grands jours d’Auvergne. 1 vol. + +Fustel de Coulanges. La cité antique. 1 vol. + +Garnier (Ad.). Traité des facultés de l’âme. 3 vol. + +Garnier (Ch.). A travers les arts. 1 vol. + +Gréard. De la morale de Plutarque. 1 vol. + +Guizot (F.). Un projet de mariage royal. 1 vol.--Le duc de Broglie. 1 +vol. + +Houssaye (A). Le 41e fauteuil. 1 vol.--Violon de Franjolé. 1 +vol.--Voyages humoristiques. 1 vol. + +Hübner (Bne de). Promenade autour du monde. 2 v. + +Hugo (Victor). Notre-Dame de Paris. 2 vol.--Bug-Jargal, etc. 1 vol.--Han +d’Islande. 2 vol.--Littérature et philosophie mêlées. 2 vol.--Odes et +ballades. 1 vol.--Orientales, Feuilles d’automne, Chants du crépuscule. +1 vol.--Les voix intérieures, les Rayons et les Ombres. 1 vol.--Théâtre. +4 vol.--Le Rhin. 3 vol.--Les Contemplations. 2 vol.--Légende des +siècles. 1 vol.--Les misérables. 5 vol.--L’année terrible. 1 vol. + +Ideville (d’). Journal d’un diplomate. 3 vol. + +Jacqmin. Les chemins de fer en 1870-71. 1 vol. + +Jouffroy. Cours de droit naturel. 2 vol.--Cours d’esthétique. 1 +vol.--Mélanges philosophiques. 1 v.--Nouveaux mélanges philosophiques. 1 +vol. + +Jurien de la Gravière (L’amiral). Souvenirs d’un amiral. 2 vol.--La +marine d’autrefois. 1 vol.--La marine d’aujourd’hui. 1 vol. + +Lamartine (A. de). Méditations poétiques. 2 vol.--Harmonies poétiques. 1 +vol.--Recueillements poétiques. 1 vol.--Jocelyn. 1 vol.--La chute d’un +ange. 1 vol.--Voyage en Orient. 2 vol.--Histoire des Girondins. 6 +vol.--Confidences. 1 vol.--Nouvelles confidences. 1 vol.--Lectures pour +tous. 1 vol.--Souvenirs et portraits. 3 vol.--Le manuscrit de ma mère. 1 +vol. + +Lamarre. De la milice romaine. 1 vol. + +Laveleye (E. de). Études et essais. 1 vol.--La Prusse et l’Autriche +après Sadowa. 1 vol. + +Lee Childe. Le général Lee. 1 vol. + +Lehugeur. La chanson de Roland. 1 vol. + +Malherbe. Œuvres poétiques. 1 vol. + +Marmier (Xavier). Gazida. 1 vol.--Hélène et Suzanne. 1 vol.--Histoire +d’un pauvre musicien. 1 vol.--Le roman d’un héritier. 1 vol.--Les +fiancés du Spitzberg. 1 vol.--Mémoires d’un orphelin. 1 vol.--Sous les +sapins. 1 vol.--La recherche de l’idéal. 1 vol.--Robert-Bruce. 1 +vol.--Les âmes en peine. 1 vol.--Voyages. 4 vol. + +Martha. Les moralistes sous l’empire romain. 1 vol.--Le poëme de +Lucrèce. 1 vol. + +Michelet. L’insecte. 1 vol.--L’oiseau. 1 vol. + +Montégut. Souvenirs de Bourgogne. 1 vol.--En Bourbonnais et en Forez. 1 +vol. + +Nisard. Les poëtes latins de la décadence. 2 vol. + +Ossian. Poëmes gaéliques. 1 vol. + +Patin. Études sur les tragiques grecs. 1 vol.--Études sur la poésie +latine. 2 vol. + +Pfeiffer (Mme Ida). Voyages d’une femme. 3 vol. + +Prévost-Paradol. Études sur les moralistes français. 1 vol.--Essai sur +l’histoire universelle. 2 v. + +Saint-Simon. Mémoires. 20 vol. + +Sainte-Beuve. Port-Royal. 7 vol. + +Saintine (X.-B.). Le chemin des écoliers. 1 vol.--Picciola. 1 +vol.--Seul. 1 vol. + +Sévigné (Mme de). Lettres. 8 vol. + +Shakespeare. Œuvres, traduction Montégut. 10 v. + +Simon (Jules). La liberté politique. 1 vol.--La liberté civile. 1 +vol.--La liberté de conscience. 1 v.--La religion naturelle. 1 vol.--Le +devoir. 1 vol.--L’ouvrière. 1 vol.--L’ouvrier de huit ans. 1 vol.--Le +travail. 1 vol.--La politique radicale. 1 vol.--L’école. 1 vol.--La +réforme de l’enseignement. 1 vol. + +Simonin. Le monde américain. 1 vol. + +Taine (H.). Essai sur Tite Live. 1 vol.--Essais de critique et +d’histoire. 1 vol.--Nouveaux essais. 2 vol.--Histoire de la littérature +anglaise. 5 vol.--La Fontaine et ses fables. 1 vol.--Les philosophes +français au XIXe siècle. 1 vol.--Voyage aux Pyrénées. 1 v.--M. +Graindorge. 1 vol.--Notes sur l’Angleterre. 1 vol.--Un séjour en France +de 1792 à 1795. 1 vol.--Voyage en Italie. 2 vol. + +Topffer (R.). Nouvelles génevoises. 1 vol.--Rosa et Gertrude. 1 vol.--Le +presbytère. 1 vol. + +Traductions des chefs-d’œuvre de la littérature grecque. 25 vol. + +Traductions des chefs-d’œuvre de la littérature latine. 12 vol. + +Villehardouin. Conquête de Constantinople. 1 vol. + +Vivien de St-Martin. L’année géographique. 11 années (1863-1873). 13 +vol. + +Wallon. Vie de N.-S. Jésus-Christ. 1 vol.--la sainte Bible. 2 vol.--La +Terreur. 1 vol. + +Wey (Francis). Dick Moon. 1 vol.--La haute Savoie. 1 vol.--Chronique du +siége de Paris. 1 vol. + + +COULOMMIERS.--Typogr. ALBERT PONSOT et P. BRODARD. + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75961 *** diff --git a/75961-h/75961-h.htm b/75961-h/75961-h.htm new file mode 100644 index 0000000..3709b7c --- /dev/null +++ b/75961-h/75961-h.htm @@ -0,0 +1,12415 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>Le roman d’une honnête femme | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} +.noindent { text-indent: 0; } + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } +h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 3em 0 1.5em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.xlarge {font-size: 150%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall, small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.b { font-weight: bold; } + +.sc { font-variant: small-caps; } + +.poetry { text-align: left; margin: 1em 5%; } +.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; } +.i2 { text-indent: -1em; } +.i4 { text-indent: 1em; } + +.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } +p.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +table { margin: 1em auto; } +td { vertical-align: top; } +td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } +td.c div { text-align: center; } +td.r div { text-align: right; } +td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } + +a { text-decoration: none; } + +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75961 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<h1 class="top2em">LE ROMAN<br> +<span class="xsmall">D’UNE</span><br> +HONNÊTE FEMME</h1> + +<p class="c"><span class="xsmall">PAR</span><br> +<span class="large">VICTOR CHERBULIEZ</span></p> + +<p class="c xsmall">SEPTIÈME ÉDITION</p> + + +<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br> +LIBRAIRIE HACHETTE ET C<sup>ie</sup><br> +79, <span class="xsmall">BOULEVARD SAINT-GERMAIN</span>, 79</p> + +<p class="c">1878<br> +<span class="xsmall">Droits de propriété et de traduction réservés</span></p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em"><span class="large">AUTRES OUVRAGES</span><br> +<span class="small b">DE M. V. CHERBULIEZ</span><br> +<span class="xsmall">PUBLIÉS PAR LA MÊME LIBRAIRIE</span><br> +à 3 fr. 50 le volume.</p> + + +<div class="flex"><ul> +<li><b>Le comte Kostia</b> ; 6<sup>e</sup> édition. 1 vol.</li> +<li><b>Paule Méré</b> ; 4<sup>e</sup> édition. 1 vol.</li> +<li><b>Le Grand-Œuvre</b> ; 2<sup>e</sup> édition. 1 vol.</li> +<li><b>La Revanche de Joseph Noirel</b> ; 3<sup>e</sup> édition. 1 vol.</li> +<li><b>Prosper Randoce</b> ; 3<sup>e</sup> édition. 1 vol.</li> +<li><b>Méta Holdenis</b> ; 3<sup>e</sup> édition. 1 vol.</li> +<li><b>Études de littérature et d’art.</b> 1 vol.</li> +<li><b>L’Aventure de Ladislas Bolski</b> ; 4<sup>e</sup> édition. 1 vol.</li> +<li><b>Miss Rovel</b> ; 5<sup>e</sup> édition. 1 vol.</li> +<li><b>Le fiancé de Mlle Saint-Maur</b> ; 3<sup>e</sup> édition. 1 vol.</li> +<li><b>Samuel Brohl et C<sup>ie</sup></b> ; 4<sup>e</sup> édition, 1 vol.</li> +<li><b>L’Espagne politique</b> (1868-1873). 1 vol.</li> +<li><b>L’Allemagne politique</b> ; 2<sup>e</sup> édition, 1 vol.</li> +</ul></div> + +<p class="c gap xsmall">Coulommiers. — Typogr. <span class="sc">Albret</span> PONSOT et P. BRODARD.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c xlarge">LE ROMAN +D’UNE +HONNÊTE FEMME.</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c1">PREMIÈRE PARTIE</h2> + + + + +<h3>I</h3> + + +<p>Vous êtes fâché contre moi, monsieur l’abbé. Vous +me grondez sur ma paresse, que vous taxez tout uniment +d’ingratitude ; vous me reprochez avec amertume +d’avoir été trente mois sans vous écrire. Vos +sévérités m’affligent. Gardez-vous de soupçonner mon +cœur, n’accusez que les distances. Non, je ne vous ai +point oublié ; <i>Isabelle la sérieuse</i> (vous souvient-il de +ce nom que vous m’aviez donné ?) saura toujours ce +qu’elle vous doit. Pendant des années, vous avez été +mon conseil, presque mon oracle, le refuge de mes +tristesses et ma plus chère amitié ; mais vous êtes +parti, soldat de Dieu, pour les forêts du Canada. Que +nous sommes loin l’un de l’autre ! Vous avez mis +entre nous les mers et les tempêtes. Hélas ! j’avais +beau vous interroger, rien ne me répondait que le +bruit confus des vagues qui nous séparent. Prêtres et +femmes, nous sommes à la merci de l’imprévu. Vraiment +vous flattiez-vous de gouverner de si loin tous +les accidents de ma vie ? Mon père, les trente mois dont +vous me demandez compte, je les ai passés à plaider +contre la destinée. Peut-on suivre du fond du Canada +un procès qui s’instruit en France ?</p> + +<p>Mais vous le voulez, vous saurez tout. Comme autrefois, +Isabelle va répandre son âme devant vous. Ses +combats et ses faiblesses, ses défaites et ses douteuses +victoires, elle ne vous taira rien. L’aimerez-vous encore, +ou seulement la reconnaîtrez-vous ? Je vous entends +dire : Est-ce elle ? est-ce là cette enfant, l’objet +de mes complaisances ? Soyez indulgent, mon père. +Avant de partir, que ne donniez-vous vos ordres à +la Providence ? Que ne disiez-vous aux orages, d’un +ton de maître : Passez loin d’elle ! — et aux rochers +de notre vallon : Cachez-la à tous les yeux et rendez-la-moi +telle que je vous la laisse !</p> + +<p>Notre dernier entretien,… ce jour ne s’effacera jamais +de mon souvenir,… le soleil se couchait, un soleil +d’automne. Vous et moi, nous arpentions en tête-à-tête +la grande allée du jardin. Vous me contiez vos +projets, votre prochain départ, les difficultés de votre +mission, les hasards que vous alliez courir, les mœurs +des Indiens, les plages inconnues où Dieu vous appelait. +Vous parliez avec feu, et je voyais briller dans +vos yeux l’ardeur de votre zèle et la joie des âmes fortes +qui se possèdent. Je vous écoutais, je vous regardais, +et je pensais qu’il est plus facile d’oser que d’attendre, +plus aisé de se dévouer que de s’oublier. +Je me représentais votre longue traversée ; je vous +voyais, à peine débarqué, vous enfonçant dans les +déserts sans autre escorte que votre Dieu, à qui vous +offriez d’un œil serein vos lassitudes et vos détresses. +Alors, comme enivrée de vos futures souffrances, +quand je reportais les yeux sur nos tristes rochers, +éternels témoins de ma vie, et sur le bouquet de hêtres +jaunissants qui frissonnaient au vent du soir, un +soupir mal étouffé venait expirer sur mes lèvres.</p> + +<p>Enfin nous nous assîmes sur le banc de pierre :</p> + +<p>« Ma chère enfant, me dîtes-vous, il m’est amer de +vous quitter. Une seule chose adoucit pour moi la tristesse +de cette séparation, c’est le sentiment que je ne +vous suis plus nécessaire. Qu’ai-je encore à vous apprendre ? +Quelles leçons, quels conseils puis-je vous +donner, sans que votre cœur m’ait prévenu ? Aussi bien +vous ai-je rien appris ? Jamais votre innocence ne +connut les vanités du monde, ni ses maximes. L’austère +devoir, la piété filiale furent vos plaisirs. Quand +votre mère mourut, la vue d’un père désespéré +calma subitement votre propre douleur. « Je vivrai +pour lui, vous êtes-vous écriée, et je le consolerai. » +L’amour de l’étude, des goûts d’anachorète que rien +ne combattait plus, étaient ses seules passions. Vous +lui avez persuadé que ses préférences étaient les vôtres, +et vous vous êtes ensevelie avec lui dans la +retraite de son choix. Il vous aime, votre bonheur lui +est cher. Un seul mot, une plainte, et il eût changé +sa vie pour vous complaire ; mais, maîtresse de vos +désirs et de vos regards, rien ne l’avertit, et votre dévouement +lui demeura caché. Qui dira vos attentions, +vos tendresses, vos sourires, qui rassuraient son inquiétude, +ce front toujours serein si habile à le tromper ? +Que dis-je ? Non, il ne s’est point trompé. Son +contentement fait le vôtre, et vous avez trouvé le bonheur +dans l’amertume du devoir accompli. Aujourd’hui +rêves, regrets, tout s’est évanoui, et votre âme +se réjouit dans la paix. Mon enfant, pourquoi vous +louerais-je ? Les cœurs purs vont au bien, comme les +eaux des fleuves à la mer. Aussi vous quitté-je non +sans tristesse, mais sans inquiétude, car selon toute +apparence votre sort est fixé. Dans la petite ville où +vous passiez les hivers, dans ce canton solitaire où +vous ramènent les beaux jours, il n’est point d’homme +qui soit digne de vous ni qui puisse prétendre à +vous donner son nom. Vous ne connaîtrez pas les +douceurs du mariage ; vous en ignorerez aussi les +soucis, les tracasseries, et souvent les déceptions ; +mais je ne crains pour votre âme aimante ni l’ennui +ni le vide ; elle trouvera toujours à qui se donner ; +Dieu, votre père, les pauvres, voilà de quoi l’occuper +et la remplir… » Et levant les bras au ciel : « Que le +Dieu clément bénisse cette plante qui croît au désert +et qui passera sans avoir été vue du monde ! »</p> + +<p>Ainsi parliez-vous, monsieur l’abbé. Oserai-je vous +confesser ce que je vous répondais tout bas ? Vos +louanges outrées me contristaient ; j’y sentais comme +une pointe de cruauté cachée. « Eh quoi ! murmurais-je, +me connaissez-vous bien ? Êtes-vous sûr d’avoir +lu jusqu’au fond de mon cœur ? Cette paix, ce bonheur +que vous peignez, est-ce là vraiment mon partage ? +Quoi ! pas un soupir, pas un regret, pas un +rêve ?… Mon père, en êtes-vous bien sûr ? »</p> + +<p>Voilà ce que je vous répondais, mais vous ne m’entendiez +pas. Le soleil disparut à l’horizon. Il fallut +nous dire adieu. Je vous reconduisis jusqu’à la grille, — et +là, immobile sur le seuil, écoutant le bruit décroissant +de vos pas, je me surpris à croire au malheur.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>II</h3> + + +<p>Quelqu’un a dit que personne n’était jamais « resté +au milieu d’une semaine ». Ce qui diminue le prix +de cette consolation, c’est que la semaine finie, personne +n’est dispensé d’en recommencer une autre. +C’est l’expérience que je fis après votre départ. Les +premières journées qui le suivirent me parurent infinies. +A la vérité, vos visites n’avaient jamais été très +fréquentes, mais elles revenaient à des époques réglées. +Je les espérais, je les attendais ; c’était le seul événement +de ma vie. Et puis (ne vous fâchez pas !), vous aviez +beau venir seul, un hôte invisible vous accompagnait ; +c’était le monde, le monde en soutane, je le veux, +mais le monde enfin. Vous saviez des nouvelles, vous +vous plaisiez à les conter. Jamais piété ne fut plus +enjouée ni plus aimable que la vôtre, et je doute que +dans votre ordre même, qui de tout temps s’est piqué +de rendre la religion agréable, vous ayez votre pareil. +Au risque de vous pousser à bout, j’ajouterai que jamais +saint ne fut plus instruit que vous des choses de +la terre. Vous l’aimez, cette pauvre terre, sans que le +ciel ait le droit d’être jaloux. De quoi ne causions-nous +pas ! Minuties, bagatelles, chiffons même, tout +nous était bon, car, ne vous en défendez pas, vous +avez l’esprit de détail, et par ce côté, monsieur l’abbé, +vous êtes un peu femme. Les hommes, je parle des +plus subtils, résument tout ; c’est le gros de l’affaire +qui les intéresse. Les femmes seules savent le prix +d’un détail.</p> + +<p>« Désormais, me dis-je, tous mes jours se ressembleront. +Une porte vient de se fermer, il n’entrera +plus personne. » Et je songeais à ce bûcheron qui +avait charbonné cette inscription sur le devant de sa +cabane : « Ici il ne se passe rien. » Pendant longtemps, +je ne pus regarder sans une sorte de frémissement le +fauteuil où vous aviez coutume de vous asseoir : lui +aussi semblait appeler tout bas l’infidèle ; mais honteuse +de ma faiblesse, « je n’y penserai plus », me +dis-je, et j’eus presque la force de n’y plus penser.</p> + +<p>Quant à mon bon et excellent père, il n’eut guère +le loisir de vous regretter. Vous vous rappelez que, +s’il avait acheté Louveau, c’est qu’il avait cru reconnaître +dans le petit plateau qui termine la <i>combe</i> l’emplacement +d’une villa gallo-romaine. Bâtiments et terrain, +il eut le tout à bon compte. Le voilà grattant le +sol. Les fouilles, longtemps infructueuses, récompensèrent +enfin ses peines. Infatigable, ne se rebutant +jamais, à force de questionner la terre, il l’obligea de +répondre. Une hache, des poteries, des débris d’amphores,… +enfin la villa parut. Habitant du Canada, +avez-vous oublié les transports d’un antiquaire du +Jura le jour qu’il vous fit toucher du doigt d’antiques +murailles liées par du ciment romain, et qu’au fond +d’un caveau il vous montra des fresques dont les couleurs +n’avaient point pâli ? Dès lors sa fortune ne se +démentit pas, jusqu’à ce qu’une semaine après votre +départ il fit une trouvaille qui dépassait toutes ses +espérances. Je m’entends appeler, j’accours. Il était +pâle comme un linge.</p> + +<p>« Mon père, vous trouvez-vous mal ? »</p> + +<p>Mais il me fit signe de me taire, et d’une main +tremblante il me montrait l’extrémité d’un doigt de +marbre qui sortait du sol. Dès que ses esprits se furent +calmés, il fit écarter les ouvriers et acheva le +déblaiement avec ses ongles. Un bras apparut, puis +une tête, puis une draperie, un bout d’aile, bref une +charmante statue de trois pieds de haut et d’une belle +conservation. Le cou tendu, il demeura quelque +temps en extase, et je ne crois pas qu’aucune mère +ait jamais regardé avec plus de tendresse dans le berceau +où sommeille son premier-né.</p> + +<p>« C’est une Némésis ! s’écria-t-il en se redressant. +Voyez plutôt ses ailes, son front noble et calme, sa +fière chevelure qu’ombrage une couronne de narcisses ! +Isabelle, incline-toi devant l’image de la justice +antique et embrasse ton père, il est le plus fortuné +des hommes. »</p> + +<p>Dans l’ivresse de son triomphe, il envoya querir +tous nos gens pour leur faire part de sa découverte. +Le valet de chambre, le cuisinier, les fermiers, le ban +et l’arrière-ban furent convoqués, jusqu’à Janicot, le +petit porcher.</p> + +<p>« Némésis ! Némésis ! » criait mon père à pleine +tête.</p> + +<p>Némésis ! répétait après lui Janicot, qui, à le voir +si content, pleurait de joie sans savoir pourquoi. La +statue fut emportée comme en procession, et quelques +jours plus tard, dressée sur un socle, elle occupait +la place d’honneur dans ce sanctuaire où le plus +digne et le plus innocent des hommes a rassemblé +ses vases antiques, ses poteries, ses figulines, délices +de son cœur, fruit précieux des recherches, des voyages +et des dépenses de toute sa vie. Après cela, +monsieur l’abbé, vous étonnerez-vous qu’on se soit +consolé de votre départ ?</p> + +<p>Cette trouvaille, l’espoir d’en faire d’autres, inspirèrent +à mon père un goût si vif pour Louveau, qu’il +me proposa d’y passer l’hiver.</p> + +<p>« Que perdrons-nous, me dit-il, à ne pas retourner +à *** ? Dix méchants platanes alignés en quinconce +sur une petite place, quelques dîners d’ennuyeuse +mémoire, quelques parties de whist, des commérages, +des caquets de petite ville, des fâcheux à +éconduire, force bâillements à étouffer. Restons ici, +ma reine, dans cette divine petite combe où l’on déterre +des chefs-d’œuvre. Nous y coulerons des jours +tranquilles. Foin des importuns et des sots ! Que notre +solitude sera douce ! Loin du tumulte du monde, j’aurai +l’esprit plus libre, et je prétends, sous tes auspices, +achever en trois mois un mémoire dont il sera +parlé dans les deux hémisphères. »</p> + +<p>Je lui fis quelques objections, je lui représentai que +la divine petite combe serait bientôt ensevelie sous +la neige, que les caquets des petites villes valent bien +les hurlements des loups, et qu’à *** le tumulte du +monde n’avait rien d’effrayant ; mais je le vis si épris +de sa fantaisie que je n’insistai pas. Cependant j’eus +regret au quinconce ; croiriez-vous qu’à force de voir +des sapins on finit par trouver de l’esprit aux platanes ?</p> + +<p>L’hiver se passa comme il put. Les premiers mois, +il tomba beaucoup de neige ; pendant quatre semaines, +nous ne pûmes mettre le nez à l’air ; pendant dix +jours au moins, le sucre et le café nous manquèrent ; +nous étions au bout de nos provisions. Je ne parle pas +des fureurs du vent ni de nos cheminées qui fumaient ; +elles nous donnèrent bien du mal. Il fallut s’ingénier, +se débattre ; mais rien ne prit sur la belle humeur de +mon père. Némésis lui tenait lieu de tout ; je ne l’avais +jamais vu si épanoui : le moyen que je ne le fusse pas ?</p> + +<p>Le matin, il travaillait à son mémoire sur la villa +gallo-romaine, et, passant mes manches de serge +grise, je remplissais mon office de secrétaire. Vous +savez qu’il dicte toujours, que ses idées, trop abondantes, +arrivent toutes à la fois, se pressent en bouillonnant, +se confondent, s’enchevêtrent, et qu’Isabelle +la sérieuse s’entend quelquefois à débrouiller ce +chaos. Le soir, après dîner, nous passions au salon, +et le plus souvent mon père s’en allait chercher et +plaçait devant lui sur un guéridon ces deux vases +grecs qu’il idolâtre, et qui sont le plus précieux joyau +de son musée. Vous-même, vous avez souvent admiré +cette amphore à support et à quatre anses, +décorée de figures noires sur un fond jaunâtre. +Les proportions en sont belles, le profil en est +pur et fier. Quelle grâce fuyante dans les lignes ! et +qu’ils sont nobles et ingénus ces deux enfants si +bien drapés qu’une prêtresse initie aux saints mystères ! +Mais vos préférences étaient, je crois, pour +cette petite urne de bronze à côtes saillantes que +porte un trépied à griffes de lion, et dont le couvercle +est orné sur ses bords de quatre gentils cavaliers +galopant autour d’une ourse qui les regarde +faire. En conscience, moi, je tiens pour l’amphore. +Quant à mon père, il ne se prononce pas ; il contemple, +il adore et se tait.</p> + +<p>Les vases placés devant lui, quand il leur avait payé +son tribut de muette admiration, il tirait un volume +de ses grandes poches, et renversé dans son fauteuil, +me traduisait à livre ouvert quelques centaines de +vers d’un poëte grec ; puis, pour mettre le comble à sa +béatitude, il m’envoyait au piano et se faisait jouer un +thème de Mozart, le seul grand musicien, disait-il, +qui fût un Athénien. Alors en vain vous vous déchaîniez, +vents du Jura ; en vain vous faisiez trembler +nos vitres et craquer nos solives ! Mon père n’avait +cure de vos fureurs. Cri funèbre des girouettes rouillées, +aboiements désespérés des chiens de garde, +grondements lugubres et houleux des sapinières, tous +ces bruits funestes n’arrivaient pas jusqu’à lui. Entendre +du Mozart en contemplant deux vases grecs ! +Son âme nageait dans les délices, et par intervalles il +se frottait les mains avec frénésie jusqu’à s’enlever la +peau. C’étaient de véritables rages de joie qui ne +sont connues, je crois, que des hellénistes.</p> + +<p>Si vous le voulez savoir, monsieur l’abbé, je crois +que j’aimais autant que lui les deux vases grecs, mais +je les aimais autrement. Je n’ai jamais osé vous dire +tout ce que je ressentais en les regardant. Quelquefois +la vénération qu’ils m’inspiraient se mêlait de pitié. +« Pauvres exilés ! pensais-je, vous rêvez en grelottant +à votre ciel bleu ! Qu’y a-t-il entre vous et nos brouillards, +nos sapins en deuil, notre air sans couleur et +sans parfum ? » Mais le plus souvent ils me répondaient : +Partons ! — Et nous partions. Mon père, qui +avait visité la Grèce dans sa jeunesse, la revoyait, je +pense, à volonté. Moi, qui ne l’avais pas vue, je l’imaginais +à ma façon, ou, pour mieux dire, les deux +vases me racontaient je ne sais quels champs élyséens +où je me perdais avec eux. Je voyais une mer +d’un bleu foncé, tachetée par endroits de violet et de +pourpre, et que des rivages onduleux embrassaient +étroitement, et sur ces rives fleuries je me représentais +des statues d’ivoire, des colonnes, des frontons +étincelants d’or et d’azur, des marbres qui +semblaient respirer, des bois d’oliviers, des brises +délicieuses, des chants, des danses, des plis flottants, +une vie libre et pourtant réglée, des âmes à la fois +douces et passionnées, des vertus couronnées de +beauté, des sages aux lèvres d’or, d’aimables fous, +des dieux indulgents et familiers… Ah ! j’en dis trop. +Quand je m’abandonnais à ces imaginations, il me +semblait qu’autrefois, dans un passé lointain, j’avais +vu tout ce qu’aujourd’hui j’étais réduite à rêver. Des +souvenirs endormis se réveillaient en moi, et je comparais +mon âme au château de la Belle au bois dormant. +Vous en souvient-il ? à peine le prince eut +passé le seuil du palais, le charme fut détruit : la +princesse se dressa sur son séant, ses filles d’honneur +se frottèrent les yeux, les broches recommencèrent +à tourner, le canari chanta… Ainsi faisaient +mes souvenirs. « Prenons garde ! me disais-je. Silence, +ne réveillons pas ceux qui dorment ! »</p> + +<p>Un soir de février, mon père me dit (ses paroles +me sont demeurées dans l’esprit, car j’eus l’occasion +d’y repenser depuis) : « Mon Dieu ! que nous sommes +heureux, mon enfant ! Non, le sort de l’empereur +de la Chine n’est pas comparable au mien ; mais au +fond, à le bien prendre, c’est une chose très-simple +que le bonheur, et à la portée de tous. Ce matin, en +m’habillant, je faisais réflexion que le grand fléau de +notre pauvre espèce, ce sont les idées confuses. Folles +ambitions, sottes vanités, tout vient de là. Quiconque +voit clair découvre que le bonheur est de vivre au +fond d’une retraite avec son Isabelle.</p> + +<p>— Vous oubliez, lui dis-je, les fouilles heureuses, +les Elzévirs, les vases grecs.</p> + +<p>— Ce sont les accessoires ; Isabelle est le principal.</p> + +<p>— C’est le cas de dire, repris-je, que l’incident +emporte quelquefois le fond.</p> + +<p>— Allons, ne me taquine pas, répondit-il. Veux-tu +que je mette cette amphore en pièces ? Morbleu ! j’en +sens le prix, et je tiens que la vue d’un ove bien +tourné peut consoler de tous les chagrins ; mais encore +faut-il qu’Isabelle soit là.</p> + +<p>— Bien, lui dis-je ; mais ne parlons pas trop haut +de notre bonheur. Némésis nous entend, et vous +savez qu’elle est jalouse des heureux.</p> + +<p>— Au nom du ciel, ne la calomnie pas ! » me répondit-il +avec feu.</p> + +<p>Et, me conduisant devant la statue : « Regarde-la +bien : a-t-elle l’air méchant ?</p> + +<p>— Je ne sais, lui dis-je ; mais ses coins de bouche, +ses sourcils…</p> + +<p>— Ne sont sévères, ma fille, qu’aux parjures, aux +orgueilleux, aux grands coupables, et franchement +nous ne sommes pas de ces gens-là. L’abbé lui-même +en conviendrait. Je sais bien que le bonhomme Hérodote +nous a conté certaines historiettes de la +jalousie des dieux ; mais, à le bien interpréter, il +savait comme moi de quoi il retourne. Qu’est-ce que +Némésis ? La règle souveraine qui ramène chaque +chose à sa juste mesure, car, suis-moi bien, tous les +êtres ont leur destinée, leur lot, et il convient qu’ils +s’y tiennent. Par malheur, la plus forte tendance de +notre nature est d’abuser :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">De tous les animaux l’homme a le plus de pente</div> +<div class="verse i4">A se porter dedans l’excès.</div> +</div> + +</div> +<p>C’est alors, ma fille, que Némésis intervient : <i>vouloir +tromper le ciel, c’est folie à la terre</i>. Dans sa juste +aversion pour tout ce qui est excessif et qui entreprend +sur les lois communes de la vie, elle frappe +sans pitié de sa lance les fronts superbes, et, en terrassant +leur insolente prospérité, elle donne du jour +et de l’air aux humbles et aux petits. Adorons Némésis, +mon enfant : elle représente la mesure suprême. +La mesure ! nom sacré et la plus belle définition de +Dieu : car beauté, sagesse, bonheur, la mesure est le +secret de tout. Après cela, je te le demande, qu’avons-nous +à craindre d’elle ? Nous n’abusons de rien ; +notre maison n’est pas un palais, pas plus que Janicot +n’est un page ; depuis tantôt dix jours, nous buvons +notre thé sans sucre ; nos cheminées sont vastes, +mais elles fument ; tu es la plus belle fille de l’univers, +mais tu n’en sais rien ; je suis un très-savant +homme et je le sais un peu, mais je ne le crie pas +sur les toits. Allons, rassure-toi ; Némésis nous veut +du bien, et j’en reviens à mon dire : pour être heureux, +il suffit d’y voir clair. »</p> + +<p>Alors je lui récitai ce mot d’un poëte grec qu’il +m’avait lu la veille : « Prenez garde aux hasards dont +la vie est pleine ; il n’est pas de pierre sous laquelle +un scorpion ne puisse se glisser. »</p> + +<p>Mais il me répondit : « Les scorpions ! les scorpions ! +Je ne crois pas aux scorpions ! »</p> + +<p>Vers la fin de février, l’hiver s’adoucit, la neige +fondit. J’en profitai pour faire chaque après-midi +une promenade à cheval. Un jour que, montée sur +ma chère jument grise, je traversais ce bois que vous +aimiez, à défaut d’un scorpion, je fis rencontre d’un +loup. J’eus peur, mais je fus fâchée d’avoir eu peur. +Les loups du Jura sont courtois. Celui-ci me devina et +fit à ma fierté la grâce de s’enfuir.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>III</h3> + + +<p>Le printemps fut précoce. Contre son naturel maussade, +avril eut pour nos montagnes quelques rares +sourires dont je lui sus gré. Mai nous fut plus propice +encore ; il nous accorda quelques beaux jours, +sans compter qu’il amena dans ma vie un changement +inattendu. Oui, monsieur l’abbé, en mai il +m’arriva quelque chose. Moi qui ne croyais plus aux +événements ! Et cet événement ne fut pas un loup.</p> + +<p>A vingt minutes de Louveau, sur la crête opposée +de la combe, vous avez remarqué un château à donjon +et à tourelles qui, en dépit de son délabrement, +se ressouvient de ses origines et a conservé les grands +airs d’un manoir féodal. Pendant dix ans, ce château +était demeuré inhabité ; j’en avais toujours vu les +fenêtres et les portes closes ; l’herbe poussait à foison +dans les cours ; sauf le cri des chouettes, c’était le +royaume du silence. Un jour, passant par là, j’entendis +à ma grande surprise des voix, des bruits de +pas. Les portes étaient ouvertes ; des ouvriers de campagne, +qui prenaient les ordres d’un valet de pied en +livrée, sarclaient les orties, secouaient des tapis et +déchargeaient des fourgons dans la cour. Je m’informai ; +j’appris que la baronne de Ferjeux venait +passer l’été dans son donjon délaissé ; on l’attendait +sous peu.</p> + +<p>« Que sera-ce que cette baronne ? » me demandai-je. +Les jours suivants, je pensai plus d’une fois à elle. Je +me la représentais toute pareille à son château, de +grandes manières, l’air solennel et tragique. Je fus +bien surprise quand je la vis. Je ne sais si elle vous +plairait. Figurez-vous une petite femme entre deux +âges, toute ronde, grassouillette, potelée, de belle +humeur, vive comme la poudre, étourdie comme le +premier coup de matines, une vraie tête à l’évent, de +bruyantes gaietés, une pétulance inouïe, de grands +yeux noirs bien fendus qui se moquent du monde, +mêlant tous les tons, contant gravement des folies et +traitant follement les affaires d’État, prenant la vie +comme un jeu, mais incapable de feintes, de manéges, +et gagnant à jeu découvert ; au demeurant, la meilleure +femme du monde, qui veut du bien à toute la terre, +et dans les occasions jette son argent et son cœur par +les fenêtres.</p> + +<p>La première fois que nous nous rencontrâmes, elle +me dit que, lasse de l’Opéra, des bals, des concerts, +des dîners, des papotages, des colifichets et des pompons, +elle était venue à Ferjeux pour y tâter de la +tristesse. Je crois bien que c’était la seule connaissance +qu’il lui restât à faire ; mais la tristesse ne +voulut pas d’elle. Janicot prétendait que cette femme +était capable de <i>dérider un tas de pierres</i>. Il y parut +bien. A peine arrivée, son lugubre château se transforma +comme si une fée l’eût touché de sa baguette. +Elle fit venir de toutes parts des légions d’ouvriers, fit +regratter ses murs, percer des portes et des fenêtres, +remettre à neuf ses plafonds. Elle se levait à l’aube, +et, juchée sur une poutre, au milieu des plâtras, +l’éventail à la main, les doigts barbouillés de vernis, +elle donnait ses ordres, gourmandait son monde, +dominait de sa petite voix perçante le cri de la ripe et +le grincement des scies, haranguait à la fois Pierre et +Jacques, leur brouillait l’esprit par le décousu de ses +explications, et riait de leurs méprises et de tout à +gorge déployée. Elle trouva moyen de faire durer ce +tintamarre tout l’été. C’était sa façon de goûter le +<i>charme de la solitude</i>.</p> + +<p>Mon pauvre père fut d’abord très-effrayé de ce qu’il +appelait « une invasion inattendue ». Il venait de +s’apercevoir, disait-il, que Louveau est un endroit +très-<i>passant</i>, et il se plaignait que le « tumulte du +monde » s’acharnât à le poursuivre. Vraiment il a +l’humeur sauvage, et pourtant je ne connais personne +qui soit plus propre que lui à frayer avec les hommes. +A-t-il une fois surmonté sa paresse, il est aimable, +liant, causant, entre sans effort dans la pensée et les +convenances d’autrui, s’intéresse à tout et tient jeunes +et vieux sous le charme de sa gaieté facile et de son +esprit aisé. A *** on l’adorait ; les robins et les douairières +de la ville le proclamaient à l’envi un causeur +accompli et un joueur de whist consommé. Lui-même, +en sortant de ces réunions où j’avais eu mille +peines à l’entraîner, me confessait tout bas « qu’il ne +s’était pas trop ennuyé » ; mais, à peine au logis, son +âme rentrait dans ses plis naturels, et il en revenait +à trouver que la solitude est préférable à tout. Aussi, +quelque visiteur sonnait-il à la porte, il s’écriait en +bondissant sur sa chaise :</p> + +<p>« Bon Dieu ! voilà l’ennemi ! »</p> + +<p>Et quand je lui présentais quelque billet d’invitation :</p> + +<p>« Mais qu’ai-je donc fait à ces gens-là, disait-il, +pour qu’ils attentent à mon bonheur ? »</p> + +<p>J’allai à Ferjeux souhaiter la bienvenue à la baronne. +Dès le lendemain, elle me rendit ma visite. Je +venais de sortir. Mon père, épouvanté, se hâta de faire +dire qu’il n’y était pas ; mais, à je ne sais quel flottement +de rideau, elle s’aperçut qu’on y était et qu’on +se cachait. Elle n’était pas femme à se rebuter. Elle +donne sa carte, feint de s’éloigner, puis, revenant +par un détour sur ses pas, elle avise un trou dans la +palissade, enjambe, se glisse à pas de loup dans le +jardin. Là, elle s’embusque, attendant sa proie. Mon +père, qui croit l’ennemi parti, sort ; elle s’élance, le +voilà dans ses bras,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Honteux comme un renard qu’une poule aurait pris.</div> +</div> + +</div> +<p>« Ah ! vous n’êtes pas chez vous, monsieur l’antiquaire ! +mais j’y suis… »</p> + +<p>Et, lui prenant le bras, elle le promène, le questionne, +répond pour lui, l’agace, l’émoustille, lui +conte mille sornettes et fait si bien qu’au bout d’une +heure ils étaient les meilleurs amis du monde. Je la +rencontrai comme elle retournait à Ferjeux.</p> + +<p>« J’ai affaité l’oiseau ! » me cria-t-elle de sa voiture.</p> + +<p>« Cette femme est une charmante folle, me dit à +son tour mon père en me revoyant ; mais je ne lui +montrerai plus mes vases. Avec son grand diable +d’éventail en écaille, elle a pensé vingt fois tout fracasser. »</p> + +<p>Vous avez tenté par instants de vous persuader, +monsieur l’abbé, que je suis une femme supérieure. +Là, convenez que c’est une chose que vous mouriez +d’envie de croire. Que vous étiez loin de compte ! +Figurez-vous qu’en dépit de ses travers et de sa futilité, +la baronne de Ferjeux me plut beaucoup. Nous +nous arrangions pour nous voir presque tous les +jours, et j’avoue à ma confusion que je trouvais dans +sa société d’agréables distractions. Elle me contait +Paris, ce Paris que j’avais quitté pour toujours à l’âge +de quinze ans, et après lequel, sans trop le savoir, je +soupirais tout bas. Ses historiettes m’enchantaient ; je +l’écoutais bouche béante, comme les enfants regardent +la lanterne magique ; moins attentifs, moins suspendus +aux lèvres du narrateur sont des chameliers +turcs lorsque, pendant une halte, ils font cercle autour +d’un <i>hadji</i> qui revient de la Mecque et qui les +promène de la Kaaba au puits de Zemzem. Mon père +ne pouvait se plaindre, car en revenant auprès de lui +il me semblait que je venais de lui faire une sorte +d’infidélité, et je me croyais tenue à le dédommager +par un redoublement de petits soins. De son côté, +Mme de Ferjeux paraissait se plaire infiniment dans +ma compagnie ; elle me caressait beaucoup, me taquinait +et, tout à la fois, m’encensait un peu. J’aurais +dû m’en défendre ; à vrai dire, mes résistances étaient +faibles. Dans un pays où il y a des loups, monsieur +l’abbé, une aimable baronne prend bien de l’empire +sur les cœurs. Le contraste de nos caractères la charmait ; +elle se divertissait à me mettre en belle humeur, +à m’étourdir de sa vivacité.</p> + +<p>« Vous êtes étonnante, ma chère, me disait-elle. Je +veux mourir si je m’attendais à trouver dans ces vilains +bois une fille de vingt-quatre ans faite comme +vous. Je cherche en vain à vous définir, je m’y perds. +Élevée à l’ombre d’un sapin par un savant en us et +par un jésuite, quel bizarre composé vous faites ! Vous +n’êtes ni une Parisienne ni une provinciale. Vous +n’avez pas le « je ne sais quoi », et cependant on ne +s’aperçoit guère qu’il vous manque. Savez-vous ce que +c’est ? Je gagerais que vous êtes une statue antique, +une Galatée. M. de Loanne vous a déterrée dans un +de ces affreux caveaux que j’ai consenti à visiter par +complaisance, et où j’ai perdu une robe, un organdi +superbe, s’il vous plaît. Le bon Dieu bénisse tous les +antiquaires de France ! Mais, dites-moi, êtes-vous +bien sûre d’être en vie ? Là, pourriez-vous en jurer ? +J’imagine, moi, qu’en grattant la femme, on trouverait +le marbre. Ne vous fâchez pas. Je ne veux pas +dire que vous soyez une antiquaille ; mais vous êtes +classique, ma toute belle, et le classique n’est ni vieux +ni jeune, il n’a point d’âge. Votre démarche, vos regards, +votre geste, tout est dans les règles, tout va en +mesure ; il n’y a rien de trop, rien n’est à côté, c’est +ce qui me fâche. On est tenté de vous accompagner +sur la harpe. Voyons, mon ange, convenez que depuis +que vous êtes au monde, vous n’avez jamais fait de +folie. Quoi ! pas une fantaisie, pas un caprice ! Un +cœur qui bat comme un chronomètre Bréguet ! Le +mien, ma chère, je vous en préviens, ressemble +comme deux gouttes d’eau à la montre du Gascon qui +abattait son heure en quarante-cinq minutes. Qui ne +s’agite pas dépérit d’ennui ; il faut un peu d’étourdissement. +Se repentir et recommencer, voilà la vie, et +quand je ne déraisonnerai plus, je n’aurai plus besoin +que d’un <i lang="la" xml:lang="la">De Profundis</i>. »</p> + +<p>L’un des grands plaisirs de la baronne était de me +coiffer et de me parer à sa guise. Elle s’enfermait avec +moi dans son boudoir, seule pièce où les maçons +n’eussent point accès. Là, étalant sur sa toilette ses +boîtes à poudre, ses houppes, ses cache-peignes, ses +fers à friser, dont elle s’escrimait avec une merveilleuse +dextérité, ses plumes, ses rubans, mille affiquets, +elle me poudrait, me pomponnait, m’attifait, +reculait de trois pas pour me regarder, pirouettait sur +ses talons, s’applaudissait de son œuvre, répétait cent +fois : « Ma toute belle, vous avez les plus beaux cheveux +de France et de Navarre ! » Je la laissais faire, +souriant moitié d’aise, moitié d’indulgente pitié. J’ai +promis d’être sincère : ce petit manége ne m’ennuyait +pas. Il y avait longtemps que personne n’avait +admiré mes cheveux. Je leur disais : Profitez de l’occasion, +vos beaux jours sont comptés.</p> + +<p>Un jour qu’elle m’avait coiffée à la Marie-Antoinette +et décorée comme une châsse, elle se prit à pousser +de vrais cris d’admiration, et, se jetant dans un fauteuil :</p> + +<p>« Savez-vous que vous êtes ravissante, mon cœur ? +Mais, je vous le demande, où avez-vous donc pris ces +grands traits réguliers ? On dirait une muse. J’ai à +Paris un dessus de porte qui vous ressemble. Le bel +avantage que vous avez là ! De quoi vous sert-il ? Dire +qu’une fille qui a vos yeux, un nom, une dot et vingt-quatre +ans, vit ici enterrée dans un trou ! C’est une +horreur, c’est un meurtre, c’est mille fois pire que le +sacrifice d’Iphigénie. A votre place, comme j’en appellerais ! +M. de Loanne est un égoïste. Ne me mange pas, +je le lui dirai à lui-même, et pas plus tard que +demain. Laissez-moi faire, je prétends vous soustraire +à la puissance paternelle. Je vous marierai, moi qui +vous parle. Ce n’est pas que le mariage soit une invention +bien miraculeuse ; mais, jusqu’à présent, on +n’a rien trouvé de mieux. Nos Solons ont l’imagination +si stérile ! Le plus beau des métiers, ma mignonne, +est le mien ; malheureusement on ne naît +pas veuve comme on naît poëte ; il faut passer par +l’autre cérémonie pour en arriver là. Fiez-vous à +moi, je me charge de vos affaires. Il ne sera pas dit +qu’en plein dix-neuvième siècle un père égorge sa +fille sans que la justice informe. »</p> + +<p>Elle continua longtemps sur ce ton. Je la laissai +dire et ne fis que rire de cette belle sortie. « Un clou +chasse l’autre, pensais-je ; les maçons vont avoir +leur tour, et il n’en sera rien de plus. » Mais je découvris +qu’elle avait plus de suite dans l’esprit que je ne +le croyais. Le lendemain, le surlendemain, elle revint +à la charge. Alors je lui représentai tout doucement +qu’elle était mille fois trop bonne ; qu’elle se mettait +à tort martel en tête ; que je n’avais nulle envie de me +marier ; que j’avais formé le projet de rester fille ; que +mon tyran était le meilleur des hommes ; que j’étais +heureuse, très-heureuse à Louveau ; que mes inclinations +s’accordaient avec mon devoir ; qu’au surplus +les soupirants ne m’avaient point manqué ; qu’il en +était jusqu’à deux dont mon père eût agréé la recherche, +mais que j’avais des exigences ridicules +et préférais ma liberté aux meilleurs partis. — Elle +haussa les épaules et me répliqua que ce n’était +pas à elle qu’on faisait accroire ces choses-là ; +puis, s’égayant aux dépens de mes prétendants, elle +fit du premier un jeune dadais délicat et blond, chamarré +de phébus, du second un vieux gentillâtre à +lièvre ; elle les accommoda de toutes pièces, découpa +leur silhouette dans une feuille de carton, les mit en +scène, singea leurs tons, leurs manières, me fit rire +aux larmes. Quand elle fut lasse de ses deux pantins, +elle les hacha menu et les fit dévorer par son +bichon.</p> + +<p>« Ce qui me consterne, dit-elle, ce qui me désespère, +c’est que, si on vous laissait faire, vous finiriez, +de guerre lasse, par avaler le morceau et par épouser +quelque sot, sentant son bourgeois d’une lieue, qui +ferait râfle sur votre beauté et n’aurait pas même le +mérite de s’étonner de son aventure.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Vous irez par le coche en sa petite ville,</div> +<div class="verse">Qu’en oncles et cousins vous trouverez fertile.</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">Le dimanche il se fera honneur de vous à la promenade, +à l’heure où l’on entend le trombone et où la +cassonade et les nouveautés font assaut de toilettes. +Vous pondrez, vous couverez. Quelle bénédiction ! +Battue en brèche par les œillades assassines du hausse-col, +désespoir des laiderons, espoir inavoué d’un +clerc de notaire, vous vous éteindrez dans une douce +langueur, le nez sur un pot de giroflée et contant vos +chagrins à la lune. Mort de ma vie ! j’enrage quand +je pense que les cheveux que voici blanchiront sans +avoir été vus aux Italiens ! Mais je suis là, je protégerai +l’innocence sacrifiée. »</p> + +<p>Ses insistances me déplurent ; je demeurai quelques +jours sans la voir. Elle n’eut garde de s’en affecter. +Quand je retournai à Ferjeux, je la trouvai cachetant +une lettre.</p> + +<p>« Vous arrivez fort à propos, me dit-elle. Je m’occupe +de vous. Lisez cette adresse : cela vous intéresse +plus que vous ne pensez. »</p> + +<p>Je jetai les yeux sur le pli et je lus : « A monsieur +le marquis Max de Lestang. »</p> + +<p>« Dieu ait en sa sainte garde le marquis de Lestang ! +lui dis-je ; mais je n’ai pas l’honneur de le +connaître.</p> + +<p>— Votre cœur ne vous dit rien ? Point de pressentiments ? +Mettez-vous là, ma belle, et écoutez-moi. Le +marquis de Lestang, mon neveu, est un superbe +garçon de trente-deux ans, beau comme un Apollon, +brave comme Artaban, fin et discret comme le prince +Charmant, et qui possède un hôtel à Paris et un château +dans le Dauphiné. Orphelin à douze ans, il a +mené sa jeunesse à grandes guides. Ce bel écervelé, +ma chère, a fait bien des passions, et m’est avis qu’il +n’a jamais trouvé de cruelles. Je le conjure de faire +une fin : il m’a d’abord renvoyée bien loin ; mais depuis +peu une douce mélancolie s’est emparée de lui, +et dernièrement il m’écrivait que, si je pouvais lui +découvrir une femme qui ne ressemblât à aucune de +celles qu’il a connues, il se résignerait sans trop +d’effort à lui sacrifier sa liberté. Vous m’entendez, il +veut une femme qui ne soit pas la femme. Avec cela, +il exige beaucoup de principes ; les Lovelaces n’épousent +que des dragons de vertu. Je viens de lui répondre +que j’avais trouvé son fait, qu’il prît la poste, +qu’il accourût, que je lui ferais voir dans nos bois +quelque chose qui l’étonnerait fort. Je le connais, il +viendra, et je prétends qu’avant deux mois le contrat +soit signé et parafé. Vous raffolerez de ce monstre, +ma charmante ; il a été mis au monde tout exprès +pour faire votre bonheur. Son passé vous répond de +lui ; il est bon qu’avant de se marier un homme ait +épuisé la liste de ses curiosités. Ce sont les curieux +du lendemain qui font les mauvais maris. De son +côté, je gagerais qu’il vous adorera. Vous l’étonnerez, +c’est le principal : il n’a rien vu qui vous ressemble. +Les belles mondaines, les reines de salons, +les femmes à la mode, il connaît tout cela par le +menu ; mais vous, mon cœur, à force de vivre avec +des vases grecs, vous avez contracté des airs de tête +et des attitudes qui lui seront tout nouveaux. Ce que +vous avez, ce n’est pas de la grâce, ce n’est pas du +charme, c’est du style. Je ne sais trop m’expliquer, +mais je crois que le style est une sorte de beauté +dans les règles qui ne sait pas qu’on la regarde. Je +vous l’ai déjà dit, on vous prendrait pour une statue +antique qui a reçu le feu de la vie et qui fait ses premiers +essais dans l’art d’exister. Par moments, vous +vous ressouvenez trop de votre premier état, et l’on +se prend à craindre que vous ne vous rendormiez de +votre sommeil de marbre ; mais je me repose sur le +marquis du soin de vous réveiller tout à fait : il achèvera +de vous dégourdir. Tenez, dans ce moment, vous +êtes adorable. S’il était ici et qu’il vous vît avec votre +air ébahi et vos grands yeux effarés, il ne se ferait +pas prier pour tomber à vos genoux. La première +fois que vous le verrez, tâchez de retrouver cette expression. +Allons, voilà une affaire faite. Arrivez vite, +mon beau monsieur : la divine Galatée vous attend. +Du même coup je m’en vais faire deux heureux ; ce +sera la plus belle action de ma vie.</p> + +<p>— Madame la baronne, lui dis-je, votre plaisanterie +est charmante ; mais donnez-moi cette lettre, je +vous prie.</p> + +<p>— Qu’en voulez-vous faire, mon cœur ?</p> + +<p>— La déchirer, madame, ou la brûler. »</p> + +<p>Et j’avançai le bras pour m’emparer du pli ; mais +elle l’éleva en l’air, et, courant à la fenêtre, le lança +sur la terrasse ; puis, appelant son chasseur à grands +cris, elle lui commanda de ramasser le précieux papier, +de seller promptement un cheval et de courir +bride abattue au prochain bureau de poste.</p> + +<p>En vérité, je ne savais si je devais rire ou me fâcher.</p> + +<p>« J’aime à croire, lui dis-je, que tout ceci n’est +qu’une histoire en l’air, que vous vous amusez de ma +crédulité…</p> + +<p>— Croyez tout ce qu’il vous plaira, interrompit-elle ; +mais j’ai des ordres à donner à mes ouvriers. Je +veux faire réparer et meubler le petit pavillon qui +est au bout de la terrasse. C’est là que logera votre +adorateur. Ce pauvre garçon ne peut pourtant pas +coucher à la belle étoile. Maltraitez-le tant que vous +voudrez, je n’entends pas que son désespoir s’enrhume.</p> + +<p>— Voyons, lui dis-je, soyez bonne une fois dans +votre vie ; convenez que le marquis est votre oncle, +qu’il a soixante-dix ans, et que…</p> + +<p>— Peste ! s’écria-t-elle, je n’ai pas affaire à une +Agnès, et vous savez toutes les rubriques. Vous l’avez +dit, mon ange : ce pauvre marquis est un septuagénaire +fort cassé, un peu cacochyme. Il a besoin d’un +bâton de vieillesse. Vous lui chaufferez ses bouillons. +C’est votre partie que le dévouement.</p> + +<p>— Au moins, repris-je, je me flatte que mon père +ne saura rien de ce badinage. Un mot suffirait pour +troubler son repos et empoisonner sa vie.</p> + +<p>— Oh ! que voilà de grandes phrases ! s’écria-t-elle ; +sachez qu’hier je suis allée trouver M. de Loanne +dans ce joli caveau où j’avais juré mes grands dieux +de ne plus remettre les pieds. Une seconde robe perdue, +ma chère ! Vous voyez si je me ménage pour +servir mes amis. J’ai commencé par tout regarder, +par tout admirer sur parole, depuis le cèdre jusqu’à +l’hysope ; je me suis attendrie sur un petit morceau +de brique, un tesson de pot, s’il le faut nommer par +son nom ; j’ai consenti à voir des fresques invisibles ; +j’ai juré sur mon honneur que j’apercevais du rouge, +du bleu, toutes les couleurs de l’arc-en-ciel ; bref, +j’ai eu des transports, des syncopes. Jugez s’il était +content de moi ; j’imagine qu’en ce moment j’aurais +pu lui demander sa vie. J’ai profité de ces bonnes +dispositions pour lui conter mes petites raisons. Je +vous avouerai qu’il a eu l’air d’un homme qu’on réveille +en sursaut : c’est ce qui s’appelle un saisissement +désagréable. Donnez une douche à mon bichon : +vous verrez comme il se secouera ; mais que parliez-vous +de poison ? L’ai-je empoisonné, ce pauvre +homme ? Vous voyez en tout cas qu’il n’en est pas +mort. Il faut croire que les archéologues résistent au +curare. »</p> + +<p>Cette fois je perdis patience, je lui adressai les plus +vifs reproches ; mais avec cette étrange femme il n’y +a pas moyen de se fâcher longtemps.</p> + +<p>« Oh ! que la colère vous va bien ! s’écria-t-elle. +Vos joues se colorent, vos yeux petillent. Adieu la +statue ! voilà la femme. Pends-toi, marquis, tu n’es +pas là ! Mais regardez-vous donc dans la glace ; vous +êtes jolie à croquer, madame la marquise de Lestang ! »</p> + +<p>Je retournai à Louveau fort préoccupée. Je maudissais +la baronne et son zèle indiscret. La veille, +j’avais trouvé mon père rêveur ; ce soir-là, il le fut +encore. Il ne regarda point ses vases, laissa son poëte +grec sommeiller en paix dans ses grandes poches. +Silencieux, se retournant dans son fauteuil, il m’observait +du coin de l’œil et poussait par instants de +gros et bruyants soupirs. Je m’approchai de lui.</p> + +<p>« A qui en avez-vous ? lui dis-je. S’est-il fait en moi +quelque changement qui vous étonne ?</p> + +<p>— Pourquoi ne pas me le dire ! me répondit-il en +secouant mélancoliquement la tête.</p> + +<p>— Quoi vous dire ? lui demandai-je. Je vous certifie +que vous avez tous mes secrets.</p> + +<p>— Tu sais si je t’aime, reprit-il. Que ne m’avouais-tu +que tu t’ennuies, que tu broies du noir ?</p> + +<p>— Qui vous a mis en tête ces folles idées ? m’écriai-je +en lui prenant les mains. Je gagerais que c’est +cette maudite baronne. Ne voyez-vous pas que cette +femme est un vrai brise-raison ? Ses maçons ne suffisent +pas à amuser son ennui, il faut à toute force +qu’elle s’agite et agite autrui.</p> + +<p>— Non, non, dit-il, la baronne n’est pas si folle +qu’elle en a l’air. Sur un mot fort sensé qu’elle m’a +dit l’autre jour, j’ai fait un retour sur moi-même. +Ma conscience a parlé ; elle m’a fait convenir que +j’étais un franc égoïste, Isabelle, un mauvais père. +Depuis des années, je te sacrifie sans vergogne à mes +goûts ; je ne pense qu’à moi, je suis comme un avare +qui enterre son trésor. Tu as de la beauté, de la fortune. +Je tiens tes grâces sous clef, je te séquestre +de tout commerce du monde, je te fais vivre avec +les loups et te condamne à coiffer sainte Catherine.</p> + +<p>— Vous avez raison, interrompis-je ; vos crimes +font frémir la nature. Peste soit de la sorcière ! Les +gens qui s’ennuient s’amusent à faire des ricochets. +Cette odieuse femme en a fait dans votre cœur <i>avec +des cailloux plats, ronds, légers et tranchants</i>. Et voilà +ce pauvre cœur uni comme une glace qui s’émeut, +bouillonne, se hérisse ; mais, je vous prie, parlons +raison. Ai-je l’air triste, la mine allongée et les yeux +battus ? Demandez à ces murailles si je me cache pour +pleurer dans les petits coins. La vérité vraie est que +ma liberté m’est chère et que je me soucie du mariage +comme d’une noisette vide ; mais que dis-je ? je +ne suis plus libre ; j’ai engagé ma foi à ce petit +homme noir sur fond jaune que vous voyez là-bas. +Regardez donc ce port de tête et les plis que fait son +manteau. Tout autre parti me ferait pitié.</p> + +<p>— Il est certain, reprit-il, que jusqu’à ce jour il ne +s’en est guère présenté de sortables ; mais il est de +par le monde certains hommes…</p> + +<p>— Des marquis ?</p> + +<p>— Et pourquoi non ? répondit-il.</p> + +<p>— Ah ! marquis, marquis, m’écriai-je, que me veux +tu ? Mais c’est donc un charme, un ensorcellement. +Mon père, vous êtes malade ; autrement vous ne donneriez +pas dans les visions cornues de Mme de Ferjeux. +Écoutez-moi, je suis votre médecin ; la Faculté +vous ordonne de travailler à votre mémoire, de ne +plus songer creux et de rentrer dans votre repos.</p> + +<p>— Tu en parles à ton aise, dit-il. La conscience, +une fois réveillée, a peine à se rendormir, et les reproches +que je me fais…</p> + +<p>— Au moins, interrompis-je, gardez vos réflexions +pour vous. Je ne veux plus entendre un mot ; sinon, +je vous en avertis, je me sauve avec mon bel Athénien +dans quelque endroit moins fréquenté que +Louveau. »</p> + +<p>Là-dessus, me mettant au piano, je lui jouai de mon +mieux l’un de ses airs favoris ; mais il ne battit pas +des mains, et son front demeura soucieux.</p> + +<p>« Vous n’aimez donc plus la musique ? lui dis-je.</p> + +<p>— Si fait, j’aimerai toujours Mozart, me répondit-il, +mais je commence à croire aux scorpions. »</p> + +<p>Les jours suivants, cette fâcheuse question ne fut +pas remise sur le tapis. Mon père cependant n’était +point dans son assiette naturelle ; il avait perdu +son bel appétit et persistait à me regarder en coulisse.</p> + +<p>Une semaine s’était passée sans que je remisse les +pieds à Ferjeux, quand la baronne vint nous voir. Je +la pris à part.</p> + +<p>« S’il vous échappe un mot qui puisse chagriner +mon père, lui dis-je à voix basse, je ne vous reverrai +de ma vie. »</p> + +<p>Elle fit l’étonnée.</p> + +<p>« De quoi craignez-vous donc que je lui parle ? Du +marquis ? Il est mort, j’en reçois à l’instant la nouvelle : +voyez mes larmes. A vrai dire, ce pauvre +homme ne tenait plus qu’à un fil. Il a reçu ma lettre, +et la joie l’a suffoqué. Il a succombé, ma chère, à une +indigestion d’espérance.</p> + +<p>— Je le plains de tout mon cœur, lui dis-je, mais +point de distraction ; n’allez pas oublier qu’il est +enterré. »</p> + +<p>Elle parla de la pluie et du beau temps, de ses +maçons, des impatiences qu’ils lui causaient, de trois +girouettes qu’elle faisait venir de Paris, du parfum +des violettes, de sa passion pour les bois, de la douce +mélancolie qu’on y respire. Lorsqu’elle eut tout dit, +elle témoigna à mon père le désir de revoir ses figurines ; +il s’empressa de la satisfaire. Ce jour-là, par +bonheur, elle avait oublié chez elle son éventail. Introduite +dans le sanctuaire, elle examina tout d’un +œil ravi ; elle eut même des attendrissements, des +pâmoisons qui me furent suspects. Elle s’extasia surtout +devant Némésis ; excité par ses questions, mon +père se lança à corps perdu dans une dissertation +mythologique qui se termina par de longues réflexions +sur les prospérités démesurées dont la déesse +condamne et châtie l’insolence. Crésus et Polycrate +ne furent point oubliés.</p> + +<p>Mme de Ferjeux semblait charmée. Elle nous dit +adieu ; puis au moment de sortir :</p> + +<p>« Votre Némésis me fait peur, dit-elle à mon père, +et votre Polycrate me trotte dans la cervelle. A votre +place, je jetterais mon anneau à la mer.</p> + +<p>— Je n’en ai point qui soit de prix, belle dame, lui +répliqua-t-il.</p> + +<p>— Malepeste ! vous avez une fille ! » dit-elle, et elle +disparut ; mais, rouvrant la porte :</p> + +<p>« A propos, j’attends la visite d’un parent, jeune +ou vieux, mon oncle ou mon neveu, il n’importe. Ce +jeune vieillard ou cet antique adolescent a la passion +des vases et des statues. Me permettrez-vous de vous +l’amener ?</p> + +<p>— Nous sommes tout à votre dévotion, madame, +répondit mon père.</p> + +<p>— Dieu soit loué ! la voilà partie, dis-je en frappant +du pied. Je ne comprends pas que cette femme ait pu +me plaire. Aujourd’hui ses grands yeux émerillonnés +me mettaient aux champs. »</p> + +<p>Mon père demeura quelque temps silencieux, se +promenant en long et en large dans le salon. Je devinai +que son esprit travaillait. Tant savant qu’il soit, +il est un peu poëte. Les hommes d’imagination, +monsieur l’abbé, sont sujets à se passionner contre +leur propre intérêt ; vous les voyez aujourd’hui +s’éprendre résolûment de ce qui, hier encore, les +désolait ; rêver des malheurs, c’est encore rêver, et +ils ont pour tous leurs songes une tendresse paternelle.</p> + +<p>Après quelques minutes, mon père se jeta dans un +fauteuil et se prit à dire entre ses dents :</p> + +<p>« Eh bien ! qu’il vienne, qu’il vienne ! et que le destin +s’accomplisse ! le plus tôt sera le mieux. Assurément +il m’en coûtera. O mon cher anneau, qui avez +si longtemps brillé à mon doigt, je vais vous donner +en pâture aux requins ! O mes chers dieux pénates, +vous allez voir se séparer les deux êtres qui se sont +aimés sous vos yeux. Du moins, ma conscience sera +contente, et les regrets sont moins cruels que les remords. +Oui, j’abusais du dévouement de cette chère +enfant ; elle me cachait son ennui : un heureux hasard +vient de m’éclairer. Némésis elle-même a parlé : +Isabelle, tes sacrifices trouveront enfin leur récompense. +Le marquis de Lestang est un homme charmant…</p> + +<p>— Encore ce marquis ! lui dis-je, étonnée et impatientée +au dernier point ; mais vous le connaissez +donc ?</p> + +<p>— Ne m’interromps pas, petite, poursuivit-il, et +laisse-moi raisonner avec moi-même. Je disais donc +que le marquis est charmant. Cette union sera fort +bien assortie. Vos âges se conviennent ; il est bien +fait, et tu es belle ; il est riche, et tu as des rentes. +L’hiver à Paris, l’été en province, vous coulerez ensemble +de beaux jours. Quant à ton vieux bonhomme +de père, il ne sera pas aussi à plaindre qu’il veut +bien le dire. Avant quinze mois, il aura terminé ses +fouilles de Louveau, et, emportant avec lui ses trésors, +il ira te rejoindre. Le marquis est un homme de +goût ; il sait ce que vaut un antiquaire ; il me logera +volontiers dans le coin le plus retiré et le plus silencieux +de sa maison. J’aurai mon ménage à moi ; je +ne veux gêner personne. Dans douze ans d’ici, mon +petit-fils sera en âge de discerner un vase grec d’avec +un vase étrusque ; je me chargerai de son éducation ; +j’en veux faire mon secrétaire. N’oublions pas que le +château de mon gendre est situé dans le voisinage de +Saint-Paul-Trois-Châteaux, la vénérable capitale des +Tricastins, ville consacrée à Diane, ville chère aux antiquaires, +où l’on a déterré tant de mosaïques, tant +de médailles, et ce précieux camée qui représente la +Pudeur se retirant au ciel avec Astrée. Qui peut dire +ce que j’y trouverai ? Depuis la découverte de la +Némésis, je crois tout possible. A mes heures perdues, +j’irai relire Mme de Sévigné à Grignan ; je ne +serais pas fâché de savoir ce qu’était cette bise qui +faisait mal à sa <i>seconde poitrine</i>. Ah ! par exemple, +j’exige qu’on respecte ma liberté. Quand mon gendre +aura du monde, je m’enfermerai chez moi. Si quelque +invité demande : Où est M. de Loanne ? répondez-lui : +Que voulez-vous ? il est quinteux, sauvage, un +peu bizarre…</p> + +<p>— Très-bizarre, interrompis-je, et très-enfant. »</p> + +<p>Et, secouant doucement sa tête grise entre mes +deux mains, j’ajoutai :</p> + +<p>« Quand vous vous réveillerez, nous prendrons le +thé. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>IV</h3> + + +<p>Eh bien ! monsieur l’abbé, qu’en pensez-vous ? +Que va-t-il advenir de tout cela ? Croyez-vous au +marquis ? Sera-t-il jeune ou vieux ? Mais votre esprit +s’est rouillé chez les Indiens ; vous n’aimez plus à +deviner, et jetez du premier coup votre langue aux +chiens.</p> + +<p>Le fait est que pendant une semaine je dormis +mal. Je faisais des rêves extravagants : une nuit, je +crus me voir poursuivie par un loup, la baronne +accourait à mon secours et ramassait une pierre pour +me défendre ; mais en la soulevant elle mettait à +découvert un scorpion, lequel se transformait subitement +en un beau jeune homme qui m’appelait en +souriant. Comme je m’approchais de mon sauveur, +je découvris qu’il portait au front un dard acéré, +reste de son premier état, et qu’il cherchait à m’en +percer le cœur. Cela m’inspira de la tendresse pour +les loups. Une autre fois je rêvai d’une étoile rougeâtre +qui dominait fatalement ma vie ; en vain je +m’enfuyais par monts et par vaux, elle rayonnait +toujours sur ma tête, et je me sentais en proie à sa +maligne influence. Apparemment c’était l’étoile de +Mme de Ferjeux. — Que tout cela est absurde ! pensais-je +en me réveillant ; mais il est des heures où le +cœur croit à l’absurde.</p> + +<p>Souvent je m’écriais : « Je n’ai pas le sens commun. +Il n’y a point de marquis ; notre voisine nous +mystifie ; elle rit sous cape de notre émoi et de nos +transes. » Et dans ces moments-là, direz-vous, vous +étiez rassurée et contente ? Et si Mme de Ferjeux elle-même +était venue vous dire : « Pure plaisanterie que +tout cela ! n’attendez personne, car personne ne +viendra, ni aujourd’hui, ni demain, ni après-demain ! » +oh ! pour le coup, vous l’auriez embrassée +avec effusion. — N’en doutez pas, monsieur l’abbé. +Et cependant, vous le dirai-je ? au fond du cœur… +Mais ne vous fâchez pas, je n’ai rien dit.</p> + +<p>En revanche, quand il m’arrivait de croire résolûment +au vrai marquis, beau comme Apollon, brave +comme Artaban, à ce prince Charmant, qui n’avait +point trouvé de cruelles, ah ! croyez-moi, je me promettais +de lui faire un accueil qui déconcerterait sa +fatuité ; car j’avais décidé qu’il était fat, dédaigneux, +blasé sur tout, et je me le figurais m’observant d’un +œil à la fois indiscret et superbe. Et même, n’eût-il +pas été fat, je lui en voulais d’être le neveu de sa +tante, de répondre avec tant d’empressement à son +appel, d’accourir à son ordre pour examiner la bête +curieuse qu’elle lui promettait. Je croyais l’entendre +raisonnant avec elle, lui disant : « Épouserai-je ? +n’épouserai-je pas ? L’affaire ne se présente pas aussi +bien que je le pensais… » Et puis il me déplaisait +qu’on prétendît régler mon sort, disposer de moi +sans mon aveu. La délicatesse de mes sentiments en +était froissée, ma dignité s’en indignait, et je me rappelais +ce mot de ma mère, qui assurait qu’il y a deux +sortes de poésies, celles qui sont nées et celles qu’on +a faites, que les premières sont bonnes, que les secondes +ne valent pas le diable, et qu’il en va de même +des mariages. « Arrivez, mon gentilhomme ! disais-je +en moi-même. Je tiens pour vous en réserve mes +plus grands airs et mes plus grandes manières. » Et +vraiment je les préparais d’avance, je répétais la +scène dans ma tête, mes premières phrases étaient +toutes prêtes… Hélas ! ce que c’est que de nous, et +comme la bizarre fortune se joue de nos précautions !</p> + +<p>Un matin j’étais descendue dans la cour pour +porter du grain à mes pigeons. D’où vous êtes, vous +les voyez accourant à ma voix, voletant autour de +moi, se posant à l’envi sur mes bras, sur mes épaules +et sur ma tête. Lionne, cette chienne qui vous aimait, +survint en bondissant et aboyant, et les oiseaux épouvantés +s’enfuirent sur les toits. Je grondai Lionne, la +fis coucher à mes pieds en lui enjoignant un religieux +silence ; puis je rappelai mes pensionnaires +ailés, qui se décidèrent à revenir et reprirent l’un +après l’autre leur poste accoutumé ; mais tout à coup +ils s’envolèrent de nouveau à grand bruit d’ailes. Il +fallait que je fusse bien préoccupée, car je n’avais +entendu venir personne. Et cependant quelqu’un +était là ; sur le pavé de la cour éclairé du soleil, je +voyais se dessiner une grande ombre immobile, accompagnée +d’une autre ombre plus petite qui remuait… +J’eus un frémissement. « Il est ici, me dis-je ; +c’est lui ! » Et dans mon émoi je n’osais tourner la +tête. Dans cet instant, approchant à pas de loup, +Mme de Ferjeux me prit le menton d’une main, de +l’autre releva le bord pendant de mon chapeau de +campagne, et s’adressant à lui (car c’était bien lui) :</p> + +<p>« Eh bien ! mon beau chevalier, fit-elle, que vous +en semble ? »</p> + +<p>La brusquerie de cette attaque inopinée qui rompait +toutes mes mesures, qui déroutait toutes mes +prévisions, me jeta dans un tel désordre d’esprit que +je ne pus trouver une parole. Moitié confusion, +moitié dépit, je me sentis rougir jusqu’aux oreilles, +et les larmes me vinrent aux yeux ; tout tournait +autour de moi ; j’aurais voulu être à cent pieds sous +terre.</p> + +<p>Alors le beau chevalier vint à moi, me fit un profond +salut, et me dit d’un ton doux et respectueux :</p> + +<p>« J’aime à croire, mademoiselle, que vous connaissez +assez Mme de Ferjeux pour ne plus vous +effaroucher de ses plaisanteries, mais il en est, je +l’avoue, que j’ai peine à lui pardonner.</p> + +<p>Quelle fut ma réponse ? Impossible de vous le dire, +ni de quelle langue je me servis pour la faire, car la +mienne était hors de service ; mais M. de Lestang eut +la délicatesse de ne pas me regarder. Penché vers +Lionne, qui était demeurée couchée à mes pieds, il +la flattait de la main, lui tirait tout doucement les +oreilles, me faisait compliment sur sa beauté. En ce +moment, mon père parut ; on entra dans la maison, +je réussis à me dérober, et je me sauvai dans ma +chambre. Là, cachant mon visage dans mes mains, +je maudis mon mauvais sort, et je songeai à cette +fatale étoile, à cette étoile rouge de mes rêves, qui +malgré moi gouvernait ma vie. Toutefois, comme je +suis une fille raisonnable, je ne tardai pas à secouer +mon chagrin ; ma bonne humeur reprit le dessus, +et, tout en faisant ma toilette, je ne pus m’empêcher +de rire un peu au souvenir de mes beaux plans de +campagne et de ces airs majestueux dont je m’étais +promis de foudroyer l’ennemi. « Je suis punie, +me dis-je, par où j’ai péché. Ne prenons point d’airs, +gardons celui qui nous est naturel. Il en sera ce qui +pourra. »</p> + +<p>Quand je redescendis au salon, Mme de Ferjeux +venait de partir, et mon père faisait au marquis les +honneurs de son cabinet d’antiques. On a dit que +rien n’empêche tant d’être naturel que l’envie de le +paraître. Cependant je crois que je me présentai devant +M. de Lestang de l’air le plus aisé du monde ; +car dans son premier regard je vis percer un peu +d’étonnement, comme s’il avait eu quelque peine à +me reconnaître ; je lui sus gré de sa surprise, elle +me fit plaisir. Du reste, il eut pour ma personne le +degré d’attention qu’exigeait la politesse, mais rien +de plus. Il était fort occupé d’examiner les trésors +d’art étalés sous ses yeux. Il en parlait non en savant, +mais en homme du monde qui a beaucoup vu. +La Némésis surtout l’enchantait, il ne se lassait pas +de la regarder.</p> + +<p>— Ma chère enfant, me dit mon père, M. de Lestang +est fou de ma statue ; il estime que c’est un morceau +achevé et du premier mérite.</p> + +<p>— Je ne pense pas, dit le marquis, qu’il puisse y +avoir deux avis à ce sujet. — Et il justifia son dire +par des raisons où l’on sentait le connaisseur qui a +du coup d’œil et du goût. Mon père semblait ravi au +septième ciel, et à chaque mot clignait des yeux en +signe d’approbation.</p> + +<p>« Peste ! vous vous y entendez, disait-il, et vous +seriez digne de savoir le grec.</p> + +<p>— Je ne suis qu’un ignorant, répondit le marquis ; +mais je crois avoir de l’instinct, et je n’ai garde +d’apprendre ; ce serait me priver du plaisir de deviner… +De deviner et de me tromper, ajouta-t-il en +souriant ; mais enfin deviner bien ou mal et vouloir, +il n’y a que cela qui compte, ce sont les deux épices +de la vie. »</p> + +<p>Vous conviendrez, monsieur l’abbé, que je pouvais +me rassurer. Cette théorie sur les épices n’était pas +propre à me tourner la tête.</p> + +<p>Là-dessus M. de Lestang tira de sa poche un portefeuille +en maroquin et un crayon, et se mit en devoir +de prendre un léger croquis de la statue. Mon +père lui arrêta la main.</p> + +<p>« Ne faites pas cet affront à la déesse, dit-il. Elle +croirait que vous lui faites vos adieux. Vous nous +demeurerez quelques jours, j’espère, et vous reviendrez +la voir. »</p> + +<p>En vain je lui jetai un coup d’œil suppliant qui +signifiait : de grâce, pas trop de zèle ! Le père avait +disparu, il ne restait que l’antiquaire, lequel était +sous le charme. Ce fut cet antiquaire obstiné et tout +entier à son idée qui retint le marquis à déjeuner. +A vrai dire, M. de Lestang ne se fit pas prier ; il paraissait +se trouver à l’aise sous notre toit. A table, il +fut gai, nous conta ses voyages, et je trouvai qu’il +contait bien. Il avait la parole nette et facile et de la +douceur dans la voix. Par intervalles seulement, il +s’animait tout à coup, élevait le ton, accentuait fortement +certains mots ; dans ces moments-là, ses +sourcils se fronçaient légèrement, et ses yeux, d’un +bleu sombre, s’enflammaient. C’était comme un +éclair de passion, on eût dit que son âme allait +prendre feu ; mais cela passait vite, et il revenait +avec un sourire à son ton dégagé et uni.</p> + +<p>En sortant de table, mon père lui dit :</p> + +<p>« Après les vases, les bouquins. Allons faire un tour +dans ma bibliothèque.</p> + +<p>— Ah ! pour le coup, repartit M. de Lestang, vous +tenez à me dépayser et à m’humilier. Épargnez-moi, +ne me demandez mon avis que sur les reliures. »</p> + +<p>Il suivit mon père, se laissa tout montrer, écouta +avec la plus accorte complaisance toutes ses explications.</p> + +<p>« Que de richesses ! dit-il. Vous en avez fait sans +doute le catalogue ?</p> + +<p>— Il est incomplet, répondit mon père, et je remets +d’année en année à le terminer. Je me fais +vieux, je suis devenu très-paresseux pour tout ce qui +n’est pas ma besogne d’affection. Voyez comme ces +rayons là-haut sont poudreux ! Il faudrait que le plumeau +passât partout ; mais je ne saurais souffrir que +la main d’un domestique touchât à mes chers volumes, +et quant à moi, le temps me manque. La vie +est si courte !</p> + +<p>— Il y a cette différence entre nous, dit M. de Lestang, +que vous êtes trop occupé pour achever l’inventaire +de vos biens et que je suis trop inoccupé pour +ne pas faire le mien ; car, moi aussi, je possède une +bibliothèque, vieux patrimoine de famille un peu endommagé +par les rats, mais les restes en sont bons. +Cette année, pour la première fois, j’ai passé l’hiver à +Lestang, et soit faute de savoir comment remplir mes +journées, soit amour de l’impossible et des tours de +force, j’entrepris de disputer mes livres aux rats et +d’en faire à moi seul un beau catalogue par ordre +de matières. Jugez si les bévues y fourmillent. J’ai +fait peut-être comme celui qui rangeait le <i>Traité des +fluxions</i> de Newton parmi les ouvrages de médecine.</p> + +<p>— Je n’en crois rien, repartit mon père ; vous nous +avez dit, et prouvé que vous avez le don de deviner.</p> + +<p>— Enfin, reprit-il, je suis venu à bout de cette +aventure, et, qui mieux est, j’ai pris goût au métier… +Voyons, ajouta-t-il, mettez mes talents à l’épreuve. +Nommez-moi votre épousseteur en chef. Nous allons +commencer par ouvrir toutes les fenêtres, après quoi +je grimperai sur cette grande échelle que voici, et je +descendrai un à un tous vos poudreux in-quarto. +Fiez-vous à moi du soin de faire leur toilette. Oh ! +n’ayez crainte, je vous jure de n’y toucher qu’avec +des doigts respectueux. De votre côté, monsieur le +bibliothécaire, vous profiterez de l’occasion pour redresser +votre registre et en remplir les blancs. Courage, +à l’œuvre ! En quelques jours, tout sera fait, et +vraiment je ne serais pas fâché de laisser à Louveau +une trace de mon passage. »</p> + +<p>Mon père s’en défendit bien fort, il n’avait garde +d’infliger à son hôte l’ennui d’une si ingrate besogne, +il résista le plus longtemps qu’il put ; mais le marquis +ne s’entendait pas moins à vouloir qu’à deviner. +Il avisa sur une chaise une méchante souquenille de +toile dont il s’affubla, l’échelle fut dressée, et le voilà +à l’ouvrage.</p> + +<p>J’étais restée au salon, je brodais au tambour près +de la petite table ronde ; la porte de la bibliothèque +étant demeurée ouverte, de ma place, sans même +remuer la tête, je voyais et j’entendais tout. Franchement, +monsieur l’abbé, vous l’auriez trouvé adorable, +ce beau gentilhomme au fier profil, aux petites mains +blanches, dont toute la personne portait un cachet +d’exquise élégance, et qui, vêtu d’un sarrau, docile +comme un enfant, gai comme un écolier, leste comme +un écureuil, allait et venait aux ordres de mon bon +père ébahi, grimpait aux échelles, époussetait des +livres, charmant la longueur du travail par des lazzis +et de francs rires, et conservant, le plumeau à la +main, toute la distinction de sa noble et fine nature.</p> + +<p>Pendant ce temps, comme vous pensez bien, la fille +de mon père causait un peu avec elle-même.</p> + +<p>« Comme l’événement, me disais-je, trompe toujours +notre attente !… Qu’il soit beau, bien fait, qu’il +ait de grands yeux d’un bleu sombre, à la rigueur je +pouvais le prévoir ; mais où est ce fat que j’attendais, +impertinent, rongé d’ennui, revenu de tout ? Son +cœur et son esprit sont restés jeunes. N’ayons pas +l’air de le regarder ; mais se doute-t-il qu’il est +à peindre, là-haut, sur son échelle ?… Ce qui est +unique, c’est ce charme de simplicité ; ce serait par +là qu’il pourrait être dangereux… Autre chose encore : +il paraît à la fois doux et passionné comme ces +fameux habitants de mes <i>champs Élysées</i>… Il est charmant +quand il fronce le sourcil. Nous autres femmes, +nous adorons la force ou ce qui lui ressemble ; mais +ce qui nous subjugue tout à fait, c’est la douceur des +violents. N’est-il pas de cette race ?… En vérité, ma +pauvre Isabelle, il est heureux que nous n’ayons plus +dix-huit ans ! Notre imagination risquerait bien de se +monter ; mais aujourd’hui adieu les chimères ! Quand +ce bel épousseteur partira, nous lui dirons adieu sans +le moindre frémissement dans la voix, et il s’en ira +ayant rangé une bibliothèque sans avoir rien dérangé +dans notre cœur. »</p> + +<p>Lorsque M. Max de Lestang se fut retiré en promettant +de revenir le lendemain de bonne heure, +mon père s’avança vers moi sur la pointe des pieds, +et, me regardant dans les yeux :</p> + +<p>« Eh bien ! me dit-il d’un ton de mystère, qu’en +pensons-nous ?</p> + +<p>— Oh ! c’est à vous de parler, repartis-je. Je l’ai à +peine vu et encore moins regardé.</p> + +<p>— C’est un homme délicieux, reprit-il vivement. +Figure-toi que, grâce à lui, j’ai retrouvé un Alde superbe +que je croyais perdu. Ce malheureux volume +avait disparu dans une crevasse de la boiserie. Notre +jeune homme s’avise de tout, il a des yeux au bout +des doigts. Avant peu, ma bibliothèque sera nette +comme une perle. Il ne sait pas le grec, c’est dommage ; +mais il serait capable de l’inventer à ses moments +perdus. Il est charmant ! te dis-je, et sa bonne +grâce m’a tant jeté de poudre aux yeux que je n’ai +plus vu le larron qui s’apprête à me dérober mon +bien.</p> + +<p>— Ah ! quant à cela, lui répondis-je en riant, vous +pouvez dormir sur vos deux oreilles ; votre bien est +fort en sûreté, il ne songe pas à le convoiter… Mais +vraiment vous vous échauffez. Épousez-le donc, ce +beau marquis, je ne m’y oppose pas. »</p> + +<p>Le lendemain, M. de Lestang reparut à l’heure dite +et retourna bien vite à ses échelles, à son plumeau. +Il en fut de même les jours suivants. Je ne le voyais +guère qu’au déjeuner, pendant lequel il avait pour +moi, comme je vous l’ai dit, la mesure d’attentions +que la courtoisie exige. Il était aimable, toutefois +sans empressement : notre maison lui plaisait, il promenait +autour de lui des regards satisfaits ; mais il +ne me fit pas un doigt de cour, ni le plus petit compliment. +Un jour cependant, comme mon père, en +sortant de table, m’avait obligée de lui jouer un <i lang="it" xml:lang="it">andante</i> +de Mozart, le marquis m’écouta avec une attitude +rêveuse, et quand j’eus fini, il me dit d’un ton +pénétré :</p> + +<p>« J’avais souvent entendu cet air, mais je ne le +connaissais pas. »</p> + +<p>Le même jour, il s’écria du haut de son échelle :</p> + +<p>« Décidément la poussière de cette bibliothèque a +des vertus magiques. Depuis que je m’en barbouille +les doigts, je me sens rajeunir. Hier je n’avais plus +que vingt ans, aujourd’hui je me plairais à des jeux +d’enfant. Je crois entendre des bruits de crécelles, +des ronflements de toupie. Vous auriez dû me prévenir, +monsieur, car cela devient effrayant. Demain +un <i>tonton</i> me semblera plein de charmes, et après-demain +il faudra me tailler un béguin. »</p> + +<p>Oh ! pour le coup, il n’y avait pas à s’y tromper, le +compliment n’était pas à mon adresse : c’est de <i>tontons</i> +qu’il rêvait.</p> + +<p>Le jour d’après (c’était un vendredi), M. de Lestang +avertit mon père que son départ était fixé au surlendemain.</p> + +<p>« Travaillons bien, lui dit-il ; je serais désolé de +vous quitter avant que notre monument soit achevé. »</p> + +<p>Ce jour-là, je fis seller ma jument grise, et, laissant +ces messieurs déjeuner en tête-à-tête, je me rendis +chez la vieille Thérèse, cette pauvre infirme que nous +avons souvent visitée ensemble. J’y restai fort longtemps. +En rentrant, je trouvai mon père seul, le menton +dans la main, arpentant le salon d’un air grave. +Il vint à moi et, sans me donner le temps d’ôter mes +gants et mon chapeau, il me fit asseoir sur le sofa et +me dit à brûle-pourpoint :</p> + +<p>« Isabelle, l’aimes-tu ? »</p> + +<p>Je le regardai avec surprise et ne répondis rien.</p> + +<p>« Oh ! je t’en conjure, reprit-il, ne l’aime pas encore. +Attends quelques jours, il faut que nous sachions +d’abord… Il m’est venu certains doutes… +Comment te dire ?… Mais figure-toi que je suis incertain +si c’est à toi qu’il en veut ou à la statue.</p> + +<p>— La chose est plaisante, lui répondis-je, avec +une gaieté forcée. Vous a-t-il demandé Némésis en +mariage ?</p> + +<p>— Non, il n’a pas osé… Mais qu’est-ce que je dis ? +tes plaisanteries me brouillent l’esprit. Ce qui est +certain, c’est qu’il en raffole. Dieu le lui pardonne ! +elle est si belle ! Seulement il l’aime trop… Cette +après-midi, il m’a dit tout à coup :</p> + +<p>« Reprenons un instant haleine et allons nous reposer +auprès d’elle. »</p> + +<p>— J’ai cru qu’il voulait parler de toi, et j’allais lui +rappeler que tu étais sortie ; mais, avant que j’eusse +le temps d’ouvrir la bouche, il a traversé en courant +le salon, s’est élancé dans la galerie et s’est placé en +contemplation devant la déesse ; puis il a pris un +crayon et l’a dessinée. Un charmant croquis, je t’assure. +Il est sorcier… Mais à sa pose, à ses longs regards +pensifs, on eût dit un amant faisant le portrait +de sa maîtresse. Pendant qu’il crayonnait, je me suis +souvenu que l’autre jour il m’avait parlé d’une sorte +de grande niche qui coupe par le milieu la galerie +vitrée de son château ; il y a des bustes antiques aux +quatre coins avec un grand socle de porphyre au +milieu.</p> + +<p>« Ce socle, me disait-il, est encore vide, il attend +sa statue. »</p> + +<p>— Et vous pensez qu’il aura l’indiscrétion de vous +dire : Votre statue me plaît : elle ferait bel effet sur +mon socle, vendez-la-moi ?</p> + +<p>— Les amateurs d’objets d’art, Isabelle, sont une +race sans scrupule. Les plus honnêtes ne volent pas +à main armée ; voilà tout. Ce qui m’épouvante, c’est +que je suis faible, je ne sais pas résister. Tu te rappelles +que plus d’une fois je me suis laissé prendre à +des cajoleries, quitte à m’en mordre les doigts, <i>jurant, +mais un peu tard</i>… C’est pour cela que je crains le +monde. Les moutons y sont tondus de près, heureux +quand le berger ne les écorche pas !… Passe encore, +ajouta-t-il, si M. de Lestang aimait à la fois ma statue +et ma fille, car je donnerais presque sans regret Némésis +à mon gendre ; je n’aurais pas le chagrin de +m’en séparer ; tu sais que mon gendre sera tenu de +me loger chez lui.</p> + +<p>— Oh ! de grâce, lui dis-je, laissons dormir toutes +ces folies, elles n’ont pas même le mérite d’être gaies.</p> + +<p>— Attends, attends, reprit-il, je ne t’ai pas tout conté. +A cinq heures, je suis sorti avec M. de Lestang et l’ai +reconduit jusqu’à Ferjeux. Là il m’a quitté pour aller +faire un tour dans les bois, et j’ai demandé à voir la +baronne.</p> + +<p>— Bon Dieu ! m’écriai-je. Vous avez parlé à Mme de +Ferjeux ?</p> + +<p>— Ne me fais donc pas de si gros yeux. Dans ce +siècle, comme les enfants sont sévères ! Voyons, Isabelle, +ai-je du tact ou n’en ai-je pas ?… Mme de +Ferjeux me demanda où en étaient <i>nos affaires</i>.</p> + +<p>« Oh ! lui répondis-je en riant (je te jure, Isabelle, +que j’avais l’air fort enjoué), oh ! chère madame, j’ai +l’esprit bien tranquille ; c’est à ma Némésis que votre +beau neveu fait les yeux doux. Elle se mit à rire +comme une folle.</p> + +<p>— Croiriez-vous, me dit-elle, qu’hier soir il vint +à moi se frottant les mains et disant : Décidément +je l’aime, et par l’étoile du berger je l’aurai, je +l’aurai !</p> + +<p>— Mais, beau neveu, vous l’a-t-on accordée ?</p> + +<p>— Qu’à cela ne tienne ! si on me la refuse, je +l’enlève.</p> + +<p>— Oh ! oh ! y consentira-t-elle ?</p> + +<p>— Chère madame, qui ne dit mot consent.</p> + +<p>— Je la connais, Lovelace, soyez sûr que Clarisse +criera.</p> + +<p>— Il partit d’un éclat de rire, continua-t-elle, et il +m’expliqua qu’il aimait Némésis, qu’il adorait Némésis, +qu’il enlèverait Némésis, et que sûrement Némésis +ne crierait pas. Se moquait-il de moi ? Cela lui +arrive quelquefois ; mais d’autre part il a des lubies +si étranges, notre gentilhomme, et il veut si bien +tout ce qu’il veut ! Enfin cela vous regarde. Tirez-vous +d’embarras comme vous pourrez. Mon neveu, +qui est aussi mystérieux que votre fille, m’a fait jurer +que durant son séjour ici je ne remettrais pas les +pieds à Louveau. Il entend faire ses affaires lui-même. +A merveille ! je ne me mêle plus de rien. Le +loup rôde autour de la bergerie ; montez la garde, +mon brave homme ! Qu’on vous enlève votre statue +ou votre Isabelle, je m’en soucie comme de la pantoufle +de la reine Berthe, et je m’en vais de ce pas +retrouver mes maçons. Ce sont de braves gens qui +ont le cœur sur la main. »</p> + +<p>Là-dessus elle me mit à la porte en me donnant +de petits coups d’éventail sur les doigts ; mais comme +je traversais la cour d’honneur, elle avança la tête à +la fenêtre et me cria :</p> + +<p>« A propos, que pense de tout cela votre belle insensible ?</p> + +<p>— Oh ! lui dis-je, elle est d’une superbe indifférence +dont rien n’approche.</p> + +<p>— Ce sont deux sournois, reprit-elle. En dépit de +mes serments, j’irai dîner demain à Louveau, et je +découvrirai le pot aux roses… »</p> + +<p>— Voyons, Isabelle, t’ai-je compromise ?</p> + +<p>— Je suis désolée, mon père, lui dis-je avec un +peu de dépit, que vous ayez fait vos confidences à +Mme de Ferjeux. Je vous préviens que j’aurai la migraine +demain. Je suis décidée à ne pas voir M. de +Lestang en présence de sa tante. »</p> + +<p>Pendant tout le dîner, nous nous querellâmes un +peu. Je l’accusais d’être trop confiant ; il me reprochait +d’être trop fière.</p> + +<p>« Si tu avais pris la peine de questionner tout doucement +son cœur, me dit-il, tu l’aurais forcé de se +déclarer, et nous saurions à quoi nous en tenir, tandis +qu’il pourra nous dire adieu demain sans que nous +ayons un reproche à lui faire. »</p> + +<p>Je lui répondis qu’il faisait bon marché de ma dignité, +et j’ajoutai quelques mots piquants qui le chagrinèrent. +Je sentais gronder en moi comme une +sourde colère qui s’en prenait à tout le monde et qui +menaçait à tout coup d’éclater. Je me renfermai +quelque temps dans un morne silence ; mais quand +nous eûmes pris le thé, je regrettai mes rudesses et +je lui dis en l’embrassant :</p> + +<p>« Pardonnez-moi, mon bon père, et quittez vos +soucis ; vous garderez votre déesse et votre fille. »</p> + +<p>Je suivis la galerie pour me retirer chez moi, et, +en passant devant la Némésis, je ne pus m’empêcher +de la regarder. Ma lampe éclairait le bas de son corps +et ses draperies ; sa tête restait dans l’ombre. Il me +sembla qu’elle s’animait, et je crus voir courir sur +ses lèvres de marbre le sourire insultant d’une rivale.</p> + +<p>Rentrée dans ma chambre, je m’assis près de mon +rideau, le coude appuyé sur le rebord de la fenêtre, +ma joue dans ma main. La nuit était claire et sereine, +le ciel étincelait de mille feux. Le cri monotone des +grillons formait avec le clapotis d’un ruisseau un +doux concert auquel par intervalles une orfraie mêlait +sa note triste et rauque. En face de moi, de l’autre +côté de la combe, j’apercevais de vagues blancheurs +de rochers qui me révélaient le précipice que +domine Ferjeux. Il me semblait que mes pensées +secrètes, pareilles à des oiseaux longtemps captifs +à qui l’on rend la clef des champs, s’étaient envolées +de mon cœur resté vide, qu’elles erraient autour de +moi dans la nuit, qu’elles me parlaient par la voix du +grillon, par le murmure de l’onde agitée, par la +plainte entrecoupée de la chouette. Un cœur troublé +intéresse l’univers entier à ses ennuis ; il se flatte de +tourmenter de sa fièvre l’âme tranquille de l’indifférente +nature ; sa folle passion interpelle jusqu’à cet +abîme des cieux étoilés, jusqu’à ces mornes espaces +qui n’ont jamais rompu leur vœu d’éternel silence. +Étrange orgueil de tout ce qui souffre ! La douleur +nous devrait avertir du peu que nous sommes, et cependant +qui de nous ne prend à témoin de ses larmes +et les hommes et les choses mêmes, ces divines +aveugles à qui nous prêtons des yeux pour nous voir +et de mystérieuses pitiés pour pleurer avec nous ? Ce +soir-là, je me figurais que tout autour de moi agitait +la question de mon bonheur. Des voix secrètes m’appelaient +par mon nom. Les unes me disaient : « Crains +tout ! » les autres : « Espère tout ! » Je crus entendre +aussi ces mots : « Défie-toi surtout de tes espérances ! » +Enfin je secouai mes songes, je me levai, +je regardai une dernière fois le vallon solitaire, les +étoiles, les bois, les pâles rochers…</p> + +<p>« Hélas ! c’en est fait, je l’aime ! » dis-je à demi-voix +en refermant la fenêtre.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>V</h3> + + +<p>Le lendemain, après le déjeuner, M. de Lestang +nous proposa une promenade à cheval.</p> + +<p>« Nous avons travaillé comme des bûcherons, dit-il +à mon père. Donnons-nous un peu de relâche : au retour, +le reste sera l’affaire d’une heure. »</p> + +<p>Mon père me consulta du regard. Je cherchai une +défaite, je n’en trouvai point. M. de Lestang courut à +Ferjeux et reparut monté sur un des beaux alezans +de la baronne. La petite cavalcade, après avoir gravi +la côte, s’enfonça dans les bois. Le <i>beau chevalier</i> parut +apprécier mes talents d’écuyère et me donna des +éloges flatteurs. Je reçus son compliment de bonne +grâce ; j’étais résolue à être gaie ; quel que fût l’événement, +j’entendais sortir avec honneur de cette aventure. +Et puis ce jour-là, je me sentais jolie ; dans ces +heureux moments une femme est bien forte.</p> + +<p>Au bout d’une heure, nous vînmes à passer près +de ce <i>tumulus</i> que vous connaissez. Mon père ne put +revoir cet ancien ami sans que son cœur tressaillît ; +il voulut lui donner le bonjour ; attachant son cheval +à une branche d’arbre :</p> + +<p>« Allez toujours, nous dit-il, je suis à vous dans +l’instant. »</p> + +<p>Nous fîmes prendre le pas à nos chevaux. En cet +endroit, comme vous savez, le chemin est assez large +pour qu’on y puisse marcher de front.</p> + +<p>Le marquis garda quelques instants le silence ; il +semblait réfléchir, puis il me dit :</p> + +<p>« C’est le séjour du bonheur que Louveau. En faisant +mes adieux à la bibliothèque de M. de Loanne, +j’aurai soin d’emporter au bout de mes doigts un peu +de cette poussière sacrée qui rajeunit ; mais après +tout le bonheur ne suffit pas à l’homme, encore +moins aux femmes, j’imagine. Ne vous ennuyez-vous +jamais ?</p> + +<p>— Malgré ses défauts, lui répondis-je, le bonheur +est de bonne compagnie. Je m’en contente.</p> + +<p>— Quoi que vous en disiez, reprit-il, il est nécessaire, +pour se sentir vivre, de se procurer de temps +en temps de bons petits accès de fièvre, avec fréquence +du pouls, chaleur et frisson… Ne regrettez-vous +jamais le monde ? N’avez-vous point de questions +à lui faire ?… Mais vous allez trouver que je suis +trop curieux.</p> + +<p>— Oh ! dis-je en riant, les amis avec qui je vis +(et je lui montrais du doigt les silencieux sapins qui +bordaient le chemin) sont d’un naturel si discret, si +réservé, que votre curiosité m’étonne sans me fâcher ; +c’est dans ma vie une nouveauté agréable : aussi bien +une fois n’est pas coutume… Vous me demandez, je +crois, quels sont mes plaisirs ?</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><b>. . . . .</b> Quelquefois à l’autel</div> +<div class="verse">Je présente au grand prêtre ou l’encens ou le sel.</div> +</div> + +</div> +<p>— Fort bien ; mais après ?</p> + +<p>— Après ? Ne vous ai-je pas présenté mes amis ? +J’adore les bois.</p> + +<p>— Il suffit de les aimer. Assurément les hommes +sont moins innocents que vos discrets amis ; mais, +puisqu’il s’agit des plaisirs du spectacle, j’estime +qu’un vice est plus intéressant qu’un sapin.</p> + +<p>— Cela dépend des goûts, lui dis-je. Les choses +sont plus complaisantes que les hommes ; elles se +prêtent à toutes nos fantaisies, nous en pouvons disposer +à notre guise. J’aime ces marionnettes dociles +qui répètent sans se tromper tous les rôles qu’il nous +plaît de leur souffler. Et ce qui est charmant, c’est +que nous prenons la représentation au sérieux et +croyons naïvement aux fureurs des vents déchaînés, +aux soupirs des ruisseaux et aux regards de la lune.</p> + +<p>— Ah ! pour la lune, dit-il, je ne me suis jamais +flatté d’en être regardé… Non, je tiens à mon dire, +comme spectacle, les bois ne valent pas le monde, et +je préfère au tumulte des vents dans une sapinière le +bruit que font les passions dans des cœurs de chair +et de sang.</p> + +<p>— Les passions ! dis-je. Il faudrait y croire.</p> + +<p>— Peste ! voilà un doute bien injurieux pour notre +pauvre espèce !… Les passions ? il n’est que de les +chercher pour les trouver.</p> + +<p>— Combien souvent on s’y trompe ! repris-je. Les +hommes sont si entendus dans l’air de faire la papillote ! +L’enveloppe est brillante, argentée, dorée ; on +y lit l’un de ces mots pompeux qui font battre le +cœur : dévouement, enthousiasme, noble ambition… +Ouvrez : la dragée est un pauvre petit calcul bien +plat, bien vulgaire, et l’on est fort heureux quand +l’amande n’est pas amère.</p> + +<p>— Voilà, dit-il, ce qui se raconte au fond des bois. +Vos amis sont bien médisants, pour ne rien dire de +plus. Croyez-moi, ce pauvre monde est fort sot, mais +il n’est pas si faux que vous le pensez. Aujourd’hui +l’hypocrisie est très-rare, et tous les masques sont si +usés, si transparents, qu’il n’y a plus que les niais +qui s’en couvrent le visage ; les gens d’esprit les +portent à la main. Ce n’est plus un expédient, c’est +une contenance.</p> + +<p>— Ah ! permettez, répondis-je, la sagesse des bois +n’accuse pas le monde d’imposture, elle prétend que +le monde est habile à se tromper lui-même. Si les +hommes nous donnent avec assurance leurs combinaisons +pour des sentiments et leurs courses au clocher +pour des romans, c’est qu’à défaut d’autres +passions il en est une du moins, la fureur du jeu, +qui se mêle à tous leurs calculs et se charge de leur +procurer quelques bons accès de fièvre, tels que vous +les aimez, avec fréquence du pouls, chaleur et frisson. +Cette sorte de fièvre ne me plaît guère, je vous +l’avoue, et pourtant je suis tentée de croire que c’est +la plus commune. J’ai ouï parler d’hommes d’esprit +et même de cœur qui ne voient dans la vie qu’une +suite de tailles à perdre ou à gagner, et qui se mourraient +d’ennui s’ils n’avaient un paroli à tenir. La +partie engagée, les voilà tout yeux, tout oreilles ; s’il +survient quelque accroc, leur orgueil se pique, s’acharne ; +l’enjeu est leur bonheur, quelquefois celui +des autres ; le gain le plus souvent ne vaut pas la +peine qu’on en parle : une courte ivresse de l’amour-propre, +le vain plaisir de se dire : J’ai contenté mon +caprice, la fortune a trouvé son maître… Non, je +n’aime pas les joueurs. Étant petite fille, je fis rencontre, +dans une ville de bains, d’un beau vieillard +frais et enjoué qui aimait les enfants et s’en faisait +adorer. Un soir, je le vis ponter au pharaon. Grand +Dieu ! quelle métamorphose ! Ses yeux brillaient d’un +éclat vitreux qui me fit horreur. Depuis, j’appris à +connaître dans le salon de ma mère des hommes du +monde aimables, gracieux, qui semblaient ne se soucier +que des élégances de la vie, — et tout à coup je +croyais surprendre dans leurs yeux un de ces tristes +regards de ponte qui m’avaient tant effrayée. — Oh ! +oh ! me disais-je, qui tient la banque ici ? — Enfin à +chacun ses goûts ; mais rien ne me semble plus déplaisant +que la mélancolie d’un joueur qui perd, si +ce n’est le sourire d’un joueur qui gagne, et voilà +pourquoi j’aime les bois. »</p> + +<p>J’avais mis dans le blanc, presque sans viser. M. de +Lestang assena un grand coup de cravache sur une +branche de sapin qui lui barrait le passage, après +quoi, fronçant le sourcil, il m’observa du coin de +l’œil. Je le voyais fort bien sans le regarder. Car de +quoi nous servirait-il d’être femmes, si nous avions +besoin de regarder pour voir ?</p> + +<p>« Il y a du vrai dans ce que vous dites, me répondit-il +enfin ; mais vous chargez le portrait. Vous oubliez +que nos inconséquences font métier de corriger +nos vices. Quelqu’un a fort bien dit que le temps est le +plus puissant des êtres abstraits ; il n’est pas de parti +pris dont il ne vienne à bout. On se croit un homme +fort, on a fait ses preuves et conquis par ses prouesses +la sotte admiration des badauds, on se jure à soi-même +de ne jamais fléchir, de demeurer intraitable, d’être +à l’abri de toute faiblesse et de toute surprise, — et +tout à coup, dans un moment de fatigue, la fibre s’amollit, +on éprouve un trouble inconnu. On s’était +flatté d’avoir tué son cœur, on le sent remuer et tressaillir, +et voilà notre rodomont qui en un instant +dément tout son passé, et rend son épée sans combat… +Ceci n’est pas un conte de fées, et quand vous +reverrez le monde, vous me donnerez raison.</p> + +<p>— J’aime mieux vous en croire tout de suite, lui +dis-je, car le reverrai-je jamais ?</p> + +<p>— Qui peut savoir s’il ne viendra pas vous enlever +à vos amis ?</p> + +<p>— Un enlèvement ! m’écriai-je. Que fait-on en pareil +cas ? Je crois qu’on crie. »</p> + +<p>Il tordit sa moustache et me sonda du regard.</p> + +<p>« Non, non, poursuivis-je, la bonne providence +m’a fait une vie facile, je ne la veux pas changer. Je +suis craintive et défiante. J’aimerais à voir la mer, +mais je ne me soucie pas de naviguer.</p> + +<p>— Les naufrages par imprudence sont les plus communs, +me répondit-il d’un ton bref. Le point est de +bien choisir son pilote.</p> + +<p>— En est-il de bons ? repartis-je. Les meilleurs +s’endorment ou s’oublient à regarder les étoiles ; +d’autres ont le goût des émotions et appellent tout +bas les tempêtes et les écueils. Le plus sûr est de ne +pas s’embarquer. »</p> + +<p>Nous avions atteint le bord de cette côte nue et +ravinée qui termine la sapinière. « Regardez la belle +fleur ! » dis-je à M. de Lestang pour rompre l’entretien. +Et je lui montrai du doigt un grand lis martagon +qui croissait sur la pointe d’un rocher.</p> + +<p>Je n’avais pas achevé, qu’enfonçant brusquement +l’éperon dans le flanc de son cheval, il le lança à +bride abattue dans le ravin. Je me sentis pâlir. Vous +savez comme la pente est rapide ; en un clin d’œil, il +arriva près du rocher, se pencha, étendit la main, +arracha le lis. Un ressaut du terrain le déroba à ma +vue ; je ne pus retenir un cri : cheval et cavalier +jouaient un jeu à se rompre vingt fois le cou ; mais +l’instant d’après je les vis reparaître l’un sur l’autre +et franchir d’un saut le ruisseau qui serpente au pied +du ravin. A peine eut-il touché l’autre rive, l’alezan +furieux se dressa, se cabra, rua ; M. de Lestang le réduisit +à grands coups de cravache et le fit galoper +jusqu’au bout du pacage. Quand il eut amorti sa +fougue, il regagna le sentier au petit trot, contourna +le ravin, et me retrouva immobile et tremblante à +l’endroit même où il m’avait laissée.</p> + +<p>Alors, attachant sur moi des yeux étincelants qui +respiraient à la fois l’audace, la domination et l’amour, +il me présenta le lis en me disant : « Avec cette +fleur, je vous offre ma vie ; la voulez-vous ? »</p> + +<p>Je penchai la tête ; je me sentais fascinée comme le +pigeon sous le regard de l’épervier. Je restai un instant +muette, profondément troublée, ne voyant plus +rien, ni autour de moi, ni en moi-même. Les bois, +mon cœur, ma vie, tout se perdait dans la nuit. Enfin, +non sans peine, je surmontai mon trouble, et, relevant +les yeux, je le regardai fixement et lui dis :</p> + +<p>« Est-ce plus qu’un accès de fièvre ? Je ne m’en +contenterais pas. »</p> + +<p>Il ne me répondit rien ; mais ses yeux, dont l’expression +s’était adoucie, parlaient pour lui. Je pris la +fleur, en respirai le parfum, et tendis la main droite +à mon maître, qui la serra dans la sienne et la pressa +sur ses lèvres.</p> + +<p>En ce moment, mon père parut au bout du chemin.</p> + +<p>« Arrivez donc, monsieur, lui cria gaiement le +marquis. Vous n’avez pas l’air de vous douter que +nous avons d’importantes affaires à terminer aujourd’hui.</p> + +<p>— Je n’en connais qu’une, dit mon père, et qui ne +nous tiendra pas longtemps.</p> + +<p>— Ah ! sans doute, à tout seigneur tout honneur, +reprit le marquis, et nous devons d’abord finir notre +catalogue ; mais ensuite… Hélas ! vous ne savez pas +encore, monsieur, quel hôte dangereux vous avez +accueilli sous votre toit. J’aspire à vous dépouiller de +votre bien ; mais aussi pourquoi montrer imprudemment +vos trésors ? »</p> + +<p>La figure de mon père se rembrunit. En passant +près de moi, il me dit tout bas : « T’a-t-il parlé de la +statue ? » Je lui fis signe que non. Au même instant, +M. de Lestang lui demanda des nouvelles de son <i>tumulus</i>, +et il ne put m’en dire davantage.</p> + +<p>Dès que nous fûmes à Louveau, ces messieurs s’enfermèrent +dans la bibliothèque, et je montai à ma +chambre. Je me jetai dans un fauteuil, je repassai +toute la scène dans mon esprit. Je revoyais l’endroit, +le ravin, le lis sur son rocher, le bond furieux du +cheval, et puis cette course dans le pacage, la côte +gravie au petit trot, et enfin ce regard ardent qui +réclamait sa proie et dont le charme impérieux m’avait +subjuguée… Était-ce un rêve ? Non, le lis m’en +faisait foi ; il était là, je le tenais, j’effleurais de mes +lèvres la corolle parfumée. — Belle fleur, pensai-je, +sois-moi un gage de la pureté de ses sentiments et de +la vérité de son amour ! Puisse son cœur auprès de +moi mourir au passé et naître à la vie nouvelle !</p> + +<p>Je redescendis au salon. Bientôt la porte de la bibliothèque +s’ouvrit, et mon père entra, l’air agité et +perplexe. Quand il se fut assis près de moi, M. de +Lestang, demeurant debout, le regarda en souriant.</p> + +<p>« Jacob, dit-il, servit sept ans pour mériter Rachel. +Je n’ai servi que sept jours. Jacob, il est vrai, gardait +les troupeaux, ce qui est un métier de paresseux ; +aussi bien dans ce temps-là la vie des hommes était +longue ; moi qui ne vivrai pas cent cinquante ans, +pendant une semaine j’ai grimpé aux échelles, j’ai +avalé beaucoup de poussière, et, j’en atteste le ciel, +j’ai déchiffré du grec. Puis-je espérer que mes jours +de travail me seront comptés pour des années ? »</p> + +<p>Mon père, qui ne pouvait démordre de son idée, lui +répondit d’une voix émue :</p> + +<p>« Je vous suis reconnaissant de vos peines, monsieur ; +mais Rachel m’est chère.</p> + +<p>— Je sais combien vous l’aimez, repartit le marquis, +et que ce serait un crime de vous séparer d’elle. +Vous viendrez la voir ; je désire même que ma maison +soit la vôtre.</p> + +<p>— Ce ne sera pas la même chose. L’amour de la +propriété…</p> + +<p>— Mais ne peut-elle être à moi sans cesser d’être à +vous ?</p> + +<p>— Que vous dirai-je ? Songez, monsieur, que c’est +moi qui l’ai trouvée.</p> + +<p>— Trouvée ? répéta le marquis avec étonnement. +Trouvée ? »</p> + +<p>Ici mon père, qui se défiait de sa faiblesse, s’avisa +d’un expédient.</p> + +<p>« Êtes-vous bien sûr, dit-il, qu’elle ferait bel effet +sur votre socle ? Mais quand cela serait, je ne puis en +disposer, je l’ai donnée à ma fille. »</p> + +<hr> + + +<p>M. de Lestang se mit à rire.</p> + +<p>« Ah çà ! de quoi parlons-nous ? Ce n’est pas votre +statue, monsieur, que je vous demande en mariage, +c’est votre fille, et Dieu m’est témoin que je n’ai pas +l’intention de l’exposer sur un socle. »</p> + +<p>Mon père fit un geste de surprise, se leva, et, mettant +ma main dans celle du marquis, il lui récita ce +vers de l’un de ses poëtes :</p> + +<p>« Jamais une fille ne fut égale en beauté à celle-ci, +ô mon gendre ! »</p> + +<p>Sur ces entrefaites, la baronne parut ; elle avait tout +entendu à travers la porte.</p> + +<p>« Quand je vous disais que c’étaient deux sournois », +cria-t-elle à mon père.</p> + +<p>Et se tournant vers son neveu :</p> + +<p>« Eh bien ! marquis, y avez-vous pensé ? Êtes-vous +certain de votre choix ? Cette belle enfant est-elle bien +votre fait, et n’enlèverez-vous point Némésis ?</p> + +<p>— Je la leur ai donnée, dit mon père ; c’est le métier +des enfants de dépouiller les pères.</p> + +<p>— Nous ne l’acceptons, dit le marquis en me jetant +un coup d’œil, qu’à titre d’otage. Vous viendrez la +chercher à Lestang, et nous ferons si bien que vous +y resterez. »</p> + +<hr> + + +<p>Mon père me regarda d’un air de triomphe.</p> + +<p>« Il est entendu dans ce siècle, dit-il, que les pères +n’ont pas le sens commun, et que leurs filles ont mission +de Dieu, pour les gouverner. Je connais un brave +homme d’antiquaire qui rêva un jour qu’il avait un +gendre, que ce gendre était aimable, bien fait, capable +de tout, même de savoir un peu de grec, et +qu’il disait à son beau-père : « Que ma maison soit +la vôtre ! » Voilà ce qu’imaginait le bonhomme. » +Quand vous vous réveillerez, lui dit sa fille, nous +prendrons le thé. » Mais allons dîner, ajouta-t-il en +offrant son bras à Mme de Ferjeux, et se penchant +vers moi :</p> + +<p>« A propos, Isabelle, et ta migraine ? »</p> + +<p>Le surlendemain, M. de Lestang dut repartir pour +le Dauphiné, où il avait des affaires pressantes à régler. +Il fut décidé que le mariage se ferait à Paris, +qu’après la cérémonie nous partirions pour l’Angleterre, +qu’en janvier nous reviendrions en France, et +qu’aux premiers jours du printemps j’irais prendre +possession de mon château de Lestang.</p> + +<p>J’étais heureuse, mais un peu troublée. Peut-on ne +l’être pas dans les grandes crises de la vie ? Quand je +songeais à ce changement inattendu et si rapide de +ma destinée, quand je me rappelais mes réflexions +d’autrefois, et que j’avais cru mon sort à jamais fixé, +je ne pouvais m’empêcher de me dire que toutes nos +prévoyances sont vaines, et qu’il ne faut compter sur +rien. Je m’étais crue à l’abri de l’imprévu ; n’avait-il +pas su me découvrir dans ma retraite et forcé une +porte condamnée ? L’imprévu est un maître aux fantaisies +changeantes ; on ne peut l’aimer sans le redouter +un peu. Enfin, je vous le répète, j’étais heureuse ; +mais il y a au fond de tous les grands bonheurs une +sorte d’amertume secrète : c’est à ce signe qu’ils se +font reconnaître. Ne nous en plaignons pas, mettons +la souffrance de moitié dans toutes nos joies : elle se +croit généreuse quand elle consent à un partage.</p> + +<p>En revanche, la baronne était gaie comme une +alouette. Elle avait tout prévu, tout imaginé, tout +préparé, tout arrangé : d’heureux pressentiments +l’avaient amenée à Ferjeux ; elle était ma providence, +mon ange tutélaire, et se promettait de me servir de +chaperon dans le monde.</p> + +<p>« Sans moi, disait-elle, vous auriez terminé vos +jours à Louveau. Quelle destinée, grand Dieu ! Dans +six ans d’ici, vous étiez finie, ma chère belle. Je sais +que les statues n’ont point de rides ; mais la vieillesse +sans rides est plus affreuse que l’autre. J’en ai +connu de ces fronts unis, polis comme une glace, +sur lesquels on croit lire ce mot fatal : inutile de frapper, +il n’y a plus personne !… Ma pauvre enfant, on +eût dit de vous à trente ans : Oh ! que voilà une femme +bien conservée ! Et dix ans plus tard on aurait écrit sur +votre tombe : « Isabelle exista, mais ne vécut point. »</p> + +<p>Cette terrible femme ne me quittait plus. Bien qu’ils +eussent le cœur sur la main, ses maçons commençaient +à l’ennuyer ; elle me trouvait plus intéressante, +j’étais son ouvrage, sa découverte, son invention ; +elle m’étourdissait de ses conseils, de ses leçons, de +ses sagesses et de ses folies. Heureusement elle imagina +de retourner au plus vite à Paris pour nous +chercher un appartement et s’occuper de mon trousseau. +Je m’empressai de lui donner des pouvoirs illimités, +et un beau matin elle mit tout son monde à la +porte, salua de la main ses plafonds à demi blanchis +et ses planchers encombrés de plâtras, ferma son portail +à double tour, fourra les clefs dans sa poche et +s’élança dans son coupé.</p> + +<p>« Je pars en courrier, me dit-elle, et je donnerai du +cor le long du chemin. »</p> + +<p>Je bénis ce départ : j’éprouvais le besoin de me recueillir, +de causer avec le passé, d’interroger l’avenir. +J’avais aussi mon père à consoler. La fièvre de l’événement +calmée, son excitation factice était tombée à +plat ; il voyait les choses sous un autre jour, et, se +perdant dans des réflexions qui n’étaient pas couleur +de rose, il lui prenait par intervalles de grands accès +de découragement qu’il ne réussissait pas à me cacher. +Lui aussi avait cru son sort fixé, et, contre +toute attente emporté par un courant, le navire avait +chassé sur ses ancres. Ce pauvre père se demandait +s’il lui serait possible de renoncer aux douces habitudes +dans lesquelles il s’était promis de vieillir. +Comment combler le vide qu’allait lui causer mon +absence ? Il perdait en moi non-seulement son unique +société, mais son secrétaire ; il fallait me chercher un +remplaçant. Cet étranger serait-il d’un commerce +sûr et agréable ? Saurait-il le comprendre, le deviner ? +Je m’efforçais de le rassurer. — Vous m’avez souvent +prêché, lui disais-je, que les idées confuses sont +notre plus grand ennemi. Gardons-nous, vous et moi, +de nous livrer à de vagues appréhensions. A la longue, +tout s’arrangera. Aussi bien vous l’avez voulu, et +croyez d’ailleurs que nous nous quitterons pour +peu de temps. Il me répondait qu’il ne se repentait +de rien, qu’il avait fait son devoir et ce que la sagesse +lui commandait, mais qu’il commençait à soupçonner +qu’il ne suffit pas de voir clair pour être heureux. +Ce qui effarouchait aussi d’avance son imagination, +c’était Paris, des visites à faire et à recevoir, des cérémonies, +tous les apprêts d’un mariage. Il n’avait +jamais aimé ce grand et bruyant Paris, qu’en bon +légitimiste il appelait « une pétaudière d’hommes +d’esprit ingouvernables. » — Heureusement, lui +disais-je, vous n’êtes pas chargé de les gouverner. — Et +je lui promettais que tout se passerait en douceur +et avec le moins de bruit et d’éclat possible.</p> + +<p>Cependant sa tristesse influait malgré moi sur mon +humeur. Avant de partir, je voulus visiter une dernière +fois tous les environs de Louveau, ces rochers, +ces sapinières qui avaient si longtemps borné l’horizon +de ma vie. Je ne pus revoir ces sauvages amis +sans que mon cœur s’émût, et il y eut quelque mélancolie +dans nos adieux.</p> + +<p>Un dimanche, comme je passais près du ravin qui +avait vu se décider mon sort, je trouvai, à la place +même d’où s’était élancé le cheval, la vieille Thérèse. +Ses enfants, qui la traînaient dans un petit char, +l’avaient amenée là pour humer l’air et le soleil. Je +descendis de cheval, m’approchai d’elle, lui expliquai +que j’allais quitter Louveau, que j’épousais un +homme que j’aimais. Vous vous rappelez qu’elle est +dure d’oreille ; je ne sais ce qu’elle crut entendre +mais elle me répondit en me pressant les mains +« Dieu vous bénisse, brave demoiselle, et vous donne +bon courage ! »</p> + +<p>La veille de notre départ fut employée à l’emballement +de la statue, car en vain j’engageai mon père +à la garder : il ne voulait pas manquer de parole à +son futur gendre, et par je ne sais quelle superstition +du cœur il tenait même à placer ma nouvelle vie +sous cette divine protection. Excusez-le, monsieur +l’abbé ; que ne passe-t-on pas aux antiquaires ? — Aussi +bien, ajoutait-il, elle ne fera que me précéder à +Lestang, et mon empressement à la revoir diminuera +mon regret de me séparer des ruines de ma belle +villa. — La déesse fut traitée en personne délicate +pour le coucher, et qu’on ne pouvait trop prémunir +contre les cahots du voyage. Emmaillottée d’étoupes, +de chiffons, de couvertures de laine, on fit reposer +mollement son beau corps sur un matelas fraîchement +cardé. Avant qu’on recouvrît son visage, je me +penchai sur elle pour la regarder. Sa figure me parut +grave et noble, mais bienveillante. Il était clair qu’elle +ne m’en voulait pas.</p> + +<p>Un mois plus tard, j’étais à lui.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c2">DEUXIÈME PARTIE</h2> + + + + +<h3>I</h3> + + +<p>Je crois avoir souvenance, monsieur l’abbé, qu’au +lendemain de mon mariage je partis pour l’Angleterre, +où je séjournai deux mois ; mais ne me demandez +pas comment le pays est fait, ne me questionnez +ni sur les parcs ni sur les châteaux. Je suis à peu près +certaine qu’on y trouve des Anglais ; mes informations +ne vont guère plus loin. Il est des moments où +le cœur est si occupé que sentir est toute la vie ; tout +autre exercice de l’âme est suspendu, notre passion +seule a des yeux et des oreilles, les choses de ce monde +défilent confusément devant nous comme les visions +d’un songe, et nous n’apercevons nettement que ces +fantômes qui sont en nous.</p> + +<p>Je ne veux pas dire que mon esprit demeurât inactif, +mais il ne travaillait qu’au service de mon cœur. +Que m’importait l’Angleterre ? J’étudiais Max. Étrange +situation que d’ignorer ce qu’on aime ! Cette obscurité +plaît d’abord ; le cœur s’y promène comme à +tâtons, se promettant mille surprises, agité de l’attente +de perpétuelles nouveautés ; l’inconnu, n’est-ce +pas l’infini ? Mais, si l’amour est un enfant de la +nuit, la nature l’a condamné à chercher tôt ou tard +la lumière, dût la lumière le tuer. L’heure a sonné, et +le charme du mystère se change en tourment ; on +s’effraye de son bonheur, il faut à tout prix s’assurer +de ce qu’il vaut, et savoir ce qu’on possède, et compter +pièce à pièce son trésor, quitte à gémir de son +indigence et à contempler tristement ses mains vides. +Qu’elle est vraie l’histoire de la Psyché ! Elle s’est +levée, elle allume sa lampe d’une main timide, le +cœur lui bat. A qui s’est-elle donnée ? Devra-t-elle +rougir de ses joies ? N’ont-elles point laissé sur son +front quelque souillure secrète !… Elle s’avance en +tremblant, elle frissonne, elle se penche… Oh ! que +le Dieu s’évanouisse, pourvu qu’il reste un homme !</p> + +<p>Et voilà comme il se fit qu’après huit jours de +paisible, de délicieux sommeil, mon âme s’éveilla, et +dans son inquiétude scruta jusqu’au fond le mystère +de son bonheur. Je fus bientôt rassurée ; je pouvais +admirer ce que j’aimais. J’eus beau chercher, je ne +découvris dans mon seigneur et maître rien qui démentît +la noblesse de son visage. Il était, comme dit +le sage, « de cette race dont les regards sont altiers et +les paupières élevées. » Il avait de l’orgueil et point +de sottes vanités, il était généreux dans ses dégoûts +comme dans ses goûts ; en toutes choses, il aimait le +grand et n’appréciait dans l’art comme dans la vie +que ce qui lui donnait l’idée d’une force qui se déploie. +Peut-être regardait-il avec trop d’indulgence +les grands vices qui s’avouent, les passions de haut +vol et qui ont des serres pour s’attacher à leur proie ; +mais autant il admirait les audacieux, les combats à +outrance, les grand coups d’épée, fussent-ils frappés +dans l’eau, autant il méprisait les petits hommes, les +petits calculs et les petits moyens. Le plus souvent il +s’en exprimait sur le ton d’une ironie dédaigneuse ; +mais parfois je sentais percer dans son accent comme +un frémissement de colère qui rendait son regard un +peu farouche ; dans ces moments, je l’adorais. N’affectant +rien, il condamnait le mensonge comme une +bassesse. J’aurais pu lui faire toutes les questions du +monde, il m’eût répondu sans déguisement et sans +détour ; mais je n’avais garde, j’avais juré dans ma +sagesse que jamais je ne serais jalouse du passé.</p> + +<p>Vous m’avez souvent dit, mon père, que s’il est +quelque chose de divin dans l’Évangile, c’est cette foi +dans la vie nouvelle que la terre avait ignorée pendant +des siècles et qui a rajeuni comme par miracle +son vieux cœur desséché : « Pierre, Pierre, dit à +l’apôtre une voix céleste, ne regarde pas comme +souillé ce que Dieu lui-même a purifié ! » Heureux +assurément qui s’élance de plein vol à la vérité ! +Heureux aussi et plus cher peut-être à l’éternelle +bonté celui qui n’atteint les sommets sacrés qu’après +avoir gravi en trébuchant cet escalier sombre, étroit, +taillé dans l’âpre rocher de la vie et dont chaque degré +est une erreur ! Moi, jalouse du passé ! Non ! j’étais +résolue à mourir sans avoir connu cette sotte +maladie, ce tourment des âmes vaines qui se font une +idole de leurs chimériques ennuis. Que pouvais-je +craindre ? Max était d’un caractère trop bien trempé +pour que les désordres et les déceptions de sa jeunesse +eussent abaissé ou flétri son âme. Son sourire en +faisait foi, son sourire fier et doux, et ses grands yeux +dont le regard était demeuré limpide, yeux de faucon +qui ont lié amitié avec le soleil et qui semblent boire +la lumière. Par instants, j’y voyais passer un nuage de +mélancolie, et, l’entendant soupirer, je lui disais à +part moi : « Je te comprends, tu te plains tout bas de +tes années perdues et des chimères qui t’ont séduit ; +ce qu’il t’en a coûté d’efforts pour contenter tes caprices +d’un jour eût suffi à l’accomplissement d’un +grand dessein, peut-être d’une grande destinée, et tu +pouvais employer à vivre le temps que tu dépensas à +rêver la vie. Rassure-toi, regarde, me voici ; je ne suis +rien, mais je t’aime et je t’apporte l’espérance d’une +seconde jeunesse. »</p> + +<p>O mon père, quelle confiance j’avais dans l’avenir ! +Je croyais à un pacte scellé dans le ciel et je ne doutais +pas que l’ordre éternel des choses ne fût d’intelligence +avec nous. Nos deux âmes, me semblait-il, +avaient été créées l’une pour l’autre ; depuis longtemps +elles se cherchaient, elles s’appelaient à travers +l’espace ; une main divine l’avait amené dans +mon désert, où je l’attendais sans le connaître. Et +maintenant il allait goûter auprès de moi les délices +pures d’un sentiment tout nouveau pour lui, je veux +dire cette sorte de passion tranquille ou de calme +passionné qui est la perfection du bonheur, car je +n’exigeais de lui ni transports ni adorations, et je me +gardais d’envier aux idoles qu’il avait encensées leurs +triomphants autels et ces hommages dont se repaît +l’orgueil des déesses. Non, non, je ne me souciais +pas d’être adorée, et l’amour que je réclamais de son +cœur est celui que ressent le voyageur poudreux et +altéré pour l’humble source de montagne qu’il découvre +à l’un des tournants du chemin ; il y trempe +son front et ses lèvres, et, se sentant renaître, il bénit +en silence cette onde fraîche que le creux d’un rocher +réservait à sa soif.</p> + +<p>Je me souviens qu’un soir (c’est mon plus cher +souvenir de Londres) Max se préparait à sortir ; nous +étions attendus je ne sais où, mais, me trouvant +lasse, je le priai d’aller seul. Il fit quelques pas, puis +se ravisant, ordonna qu’on dételât, et revint s’asseoir +près de moi. La neige tombait à gros flocons ; nous +avions clos volets et rideaux ; un bon feu flambait +dans l’âtre. « On est bien ici », dit-il en me regardant ; +et, le bien-être déliant sa langue, il devint +expansif et parla plus en un soir qu’il n’avait fait en +huit jours. Il me conta les aventures de son enfance. +Sa franche gaieté me dilatait le cœur. Quels bons +rires ! Bientôt plus sérieux, mais toujours serein, il +se prit à rêver tout haut, discourut de la vie, de ses +illusions, de ses orages, de la sagesse qu’il avait apprise +à cette rude école, et qu’il faisait consister dans +l’art d’oublier et le courage d’espérer. Je l’écoutais +avec ravissement, et tout en écoutant je pensais à ces +grands sapins de mon Jura que l’effort des tempêtes +n’a pu courber, ou, remontant plus haut dans mes +souvenirs, à ces falaises escarpées des bords de l’Océan +qui, insouciantes de la vague qui les ronge, contemplent +fixement l’immense horizon et semblent respirer +des douceurs inconnues dans le souffle amer et +agité des flots. Notre entretien se prolongea bien +avant dans la nuit ; nos genoux se touchaient, nos +yeux se cherchaient sans cesse, nos deux cœurs +avaient pris l’accord et le tenaient ; par intervalles, +enivrée de ma joie, je croyais entendre au-dessus de +nos têtes le battement d’ailes et le chant d’une hirondelle, +douce messagère qui nous annonçait les grâces +d’un éternel printemps.</p> + +<p>A la vérité, cette soirée fut unique en son espèce ; +on ne peut toujours entendre chanter l’hirondelle, +mais je savais qu’elle n’était pas loin. Et puisqu’il +faut que le bonheur ait toujours une ombre, je n’avais +qu’un souci, encore n’était-il pas cuisant. Si j’étudiais +Max avec une infatigable attention, j’aurais voulu que +de son côté il fût plus curieux. Je lui reprochais un +excès de confiance ; il était trop sûr de son fait : on +eût dit qu’il me connaissait de longue date, que +j’étais déjà pour lui une aimable habitude, qu’il +n’avait plus de découvertes à faire, plus de secrets à +deviner, plus de surprises à espérer ou à redouter, et +j’étais tentée de lui dire :</p> + +<p>« Seigneur, Isabelle est une femme, et c’est une +chose assez compliquée qu’un cœur de femme. Souciez-vous +un peu plus de l’inconnu ! »</p> + +<p>Que vous dirai-je ? Je lui reprochais aussi de respecter +trop ma liberté. Il ne me contraignait sur +rien ; son consentement, son approbation m’étaient +acquis d’avance. Tout ce que je faisais était bien fait, +je ne pouvais lui déplaire. Ni questions, ni exigences, +c’était pousser trop loin la discrétion, et ma liberté +me gênait. Je désirais moins de complaisance et qu’il +trouvât parfois à redire à mes caprices, à mes manières +ou même à la couleur de mes robes. Le véritable +amour est avide de servitude : la dépendance +est si douce quand on se sait aimé !</p> + +<p>Un soir que je le consultais sur ma coiffure, il me +répondit :</p> + +<p>— Faites ce qu’il vous plaira ; vous êtes une femme +accomplie.</p> + +<p>— N’est-ce pas un fait accompli que vous voulez +dire ? lui repartis-je en souriant.</p> + +<p>Il me prit la main, la baisa et me dit :</p> + +<p>— Gardez votre esprit pour le monde ; je ne veux +avoir affaire qu’à votre cœur. »</p> + +<p>Nous retournâmes à Paris dans les premiers jours +de janvier. A peine arrivée, je me sentis enlever par +un tourbillon dont je fus étourdie, et je regrettai les +longues heures de désœuvrement dont j’avais joui en +voyage. Le monde ne convient pas aux cœurs sérieusement +occupés, car il est lui-même une occupation et +une affaire, et c’est ainsi qu’il faut le prendre quand +on veut véritablement s’y plaire. Ceux qui ne lui demandent +que d’amuser leur ennui et de les distraire +d’eux-mêmes ne tardent pas à s’en lasser ; ses plaisirs +sont monotones, ses fêtes se ressemblent toutes : elles +tournent toujours dans le même cercle que leur tracent +les conventions et la tyrannie de la mode. Une +imagination vive trouve plus de ressources dans les +circonstances les plus ordinaires de la vie domestique : +libre de toute gêne, elle s’en empare pour les +varier à l’infini, et se livre au bonheur de faire de +rien quelque chose. J’avais huit ans quand on me fit +présent d’une belle poupée de ma taille qui représentait +une princesse chinoise. Superbement attifée, +elle m’enchanta pendant quelques jours ; mais ce +beau zèle se refroidit, le sourire chinois était toujours +le même, et je reportai toutes mes tendresses +sur un méchant bâton que j’enveloppais dans un +vieux châle et que je berçais en chantant, complaisante +poupée avec laquelle je ne connus jamais l’ennui, +car elle avait à toute heure l’âge et la figure que +je voulais. La princesse ne savait que le chinois, le +manche à balai parlait toutes les langues, me donnait +des nouvelles de tous les pays, et dans sa société +je faisais tout le tour du monde et de la vie. Ce que +nous aimons dans les choses, mon père, c’est ce que +nous y mettons.</p> + +<p>De ceci je conclus qu’il ne faut pas demander au +monde de nous amuser ; ce n’est pas son métier, +et il a raison de prétendre qu’on le prenne au sérieux. +Pour l’aimer, il faut regarder ses fêtes comme +des joutes à fer émoulu, il faut porter dans ces mêlées +toutes ses passions avec soi, il faut y courir des +hasards, il faut que l’ambition, la vanité, le désir de +plaire se chargent d’intéresser la partie, il faut en +toute rencontre avoir quelque chose à perdre ou à +gagner. Je conviens que pour l’observateur désintéressé +le monde est encore un spectacle fort captivant ; +mais c’est à la condition que ce curieux qui ne veut +pas jouer connaisse toutes les règles du jeu, qu’il +puisse suivre toutes les parties, qu’il devine d’un +coup d’œil les enjeux engagés, que sa clairvoyance +ne soit dupe d’aucune grimace, qu’elle déchiffre les +visages à livre ouvert, démêle à travers l’indifférence +affectée les inquiétudes et les prétentions, et sache +découvrir sous les grâces du sourire les amertumes +d’un désir condamné ou le désespoir d’une vanité +aux abois. Une telle science demande au moins un +léger apprentissage, et l’état d’apprenti n’a rien qui +flatte l’amour-propre. Dans la première jeunesse, la +naïveté d’une novice est un charme de plus ; à vingt-quatre +ans, elle touche au ridicule. Tant de petits +propos et de petites ruses de guerre, tant de secrets à +deviner, tant de riens qui pour les adeptes étaient +des événements, tant de demi-mots qu’un sourire +achevait, tant d’allusions détournées, de sous-entendus +et de sous-ententes me faisaient tourner la +tête ; je déplorais mon ignorance et gémissais profondément +sur mon néant. A vrai dire, je sentais +bien que mon noviciat ne serait pas long et que +j’aurais bientôt appris une langue qu’on m’avait +parlée dans mon enfance. J’avais de la facilité, du +talent naturel ; mais que peut l’aptitude sans le zèle ? +S’il était dans mon caractère d’aimer quelque jour +le monde, qui sait ? peut-être de l’aimer trop, car +je suis curieuse et j’ai le goût des spectacles, le +moment n’était pas encore venu ; mes pensées m’entraînaient +ailleurs : je rêvais d’hirondelles ; les va-t-on +chercher dans les salons ?</p> + +<p>Ajoutez qu’à bonne intention Mme de Ferjeux +n’avait rien négligé pour accroître l’embarras de mes +débuts. En me quittant, elle m’avait promis de donner +du cor ; elle avait tenu parole et annoncé mon +existence à son de trompe ; l’univers n’en pouvait +ignorer, et Dieu sait comme elle avait surfait sa découverte ! +Jugez si la prétendue merveille fut dès +l’abord analysée, discutée, et passa par l’étamine ! +Quelle était donc cette étonnante personne qui avait +su se faire épouser du plus beau et du plus désiré des +marquis ? Par quels attraits vainqueurs avait-elle +dompté ce cœur rebelle ? A quel mérite transcendant +avait-il sacrifié ses répugnances bien connues pour +le mariage…? « Ah ! la voilà ! C’est donc elle ! Sans +contredit, elle n’est ni difforme ni contrefaite : accordons-lui +de beaux yeux, de belles mains, une taille ; +mais après tout… »</p> + +<p>Je vous épargne, monsieur l’abbé, le détail de tous +ces <i>mais</i> ; la liste, je pense, en était longue. Songez +d’ailleurs que, dans le cercle de personnes que je +fréquentais d’ordinaire, mon bonheur excitait plus +d’une secrète jalousie. Par sa naissance, sa fortune, +la supériorité de son esprit, l’éclat même de ses aventures, +qui l’avaient mis en vue, M. de Lestang était +un trop grand et trop brillant parti pour n’avoir pas +été le point de mire de bien des ambitions, et, parmi +les femmes influentes de qui dépendaient mes premiers +succès dans le monde, il était deux ou trois +mères en quête de gendre qui avaient tout mis en +œuvre pour faire tomber ce beau coq de bruyère +dans leurs filets. Quelle bienveillance pouvais-je attendre +de ces convoitises déçues ? N’étaient-elles +pas intéressées à prendre ma plus juste mesure, +sans me faire grâce sur rien ? Les vraies Parisiennes +ont des rapidités de coup d’œil que rien n’égale ; +je m’en apercevais à mes dépens, plus d’une +fois je me sentis comme enveloppée tout entière +dans un regard qui, dans une seconde, me parcourait +des pieds à la tête et me réduisait en cendre et +en fumée.</p> + +<p>Je sais bien qu’il est toujours permis d’en appeler +de ces prompts jugements, mais je n’ai jamais aimé à +plaider ma propre cause ; les malveillants me resserrent +en moi-même, et mon premier mouvement est +de me retrancher dans une froide réserve et dans +mon insouciance naturelle à l’égard de l’opinion. +« Il en sera ce qui vous plaira. » Cette réponse est +bientôt faite, un regard suffit. Toutefois la marquise +de Lestang avait plus sujet qu’Isabelle de Loanne de +se soucier des impressions de la galerie ; il pouvait +lui importer que le monde la jugeât digne du choix +auquel elle devait son bonheur. Chez les hommes, +l’amour est toujours lié à l’orgueil de la possession, +et il ne m’eût pas fâché que Max se sentît flatté dans +sa vanité de propriétaire. Qu’en pensait-il ? Bien habile +qui l’eût deviné, bien audacieux qui eût osé le +lui demander. Au spectacle, dans les bals, partout, +il portait sur son front le mystère d’un cœur impénétrable, +et tenait toutes les curiosités à distance par +les grâces de son ironie ou par les hauteurs presque +orientales de son indifférence. Dans le tête-à-tête je +le retrouvais aimable, affectueux, gai par éclairs, le +plus souvent un peu grave, mais toujours attentif à +mes désirs et empressé à les satisfaire.</p> + +<p>Un matin Mme de Ferjeux vint me surprendre +presque au saut du lit. Elle était dans une agitation +si extraordinaire que je crus à un malheur. — Avait-on +attenté à ses jours ? Son banquier était-il en +fuite ?</p> + +<p>« Ma pauvre enfant, s’écria-t-elle d’un ton tragique, +le péril est en la demeure, avisez au plus tôt, +ou tout est perdu. Vous avez manqué votre entrée. +Dieu sait pourtant si j’avais plaint mes peines pour +vous ménager un triomphe ! Avec votre beauté de +l’autre monde, avec vos airs de Galatée, vous pouviez +faire fureur, et il ne tenait qu’à vous d’être l’une des +reines de la saison ; mais qu’est-ce que la beauté sans +la manière de s’en servir ? J’en conviens, tout ce qui +a des yeux d’artiste racle la guitare en votre honneur, +et vous avez un petit groupe d’admirateurs très-fervents. +En revanche, les puissances et les dominations +sont contre vous ; on vous discute, on vous accommode +de toutes pièces. Bref, il s’est formé une cabale +à laquelle par malheur vous vous plaisez à donner +prise. De grâce, ma chère, secouez un peu votre indolence. +Je vous observais l’autre soir : pas un +geste, pas un regard qui marquât l’envie de plaire… +Mais de quoi vous servent mes conseils ? Je vous avais +prévenue que c’est par les vieilles femmes qu’on +réussit le plus sûrement dans le monde ; il faut à +tout prix en avoir une dans sa manche ; c’est une +règle infaillible, retenez-la pour votre gouverne. +Voyons, répondez-moi, n’avais-je pas recommandé +à vos empressements Mme de C…? Cette bonne +vieille duchesse a l’esprit d’intrigue, et elle a passé +sa vie dans les sapes ; mais elle exige avant tout qu’on +ait l’air de croire à ses sentiments. Quelques chatteries +auraient suffi pour la gagner ; d’un petit air contrit, +avec quelques larmes dans la voix, vous lui auriez +peint vos embarras de débutante, vos mortelles +inquiétudes, le besoin pressant que vous aviez de ses +bons avis, de ses bons offices… Je l’entends vous +répondre de son ton mielleux : Ma belle enfant, je +suis toute à vous. Et une fois sous son aile vous pouviez +tout braver. C’est une clef de meute ; elle s’entend +à faire valoir ses protégées et les défend comme son +bien ; malheur à qui y touche ? Cette bonne femme a +des épigrammes qui, comme les remords de lady +Macbeth, tuent le sommeil.</p> + +<p>— J’en suis désolée, madame, interrompis-je ; +mais la duchesse ne me plaît pas.</p> + +<p>— Qu’elle vous plaise ou qu’elle ne vous plaise pas, +est-ce là la question ? repartit-elle en bondissant sur +sa chaise. Voyez un peu le beau raisonnement ! Ne +dirait-on pas qu’on est dans ce monde pour y chercher +son plaisir ? Voilà de ces enfantillages qui me +feraient douter de votre bon sens. Sachez, ma chère, +qu’il n’y a que les sots qui voient le bonheur dans +l’absence des peines. »</p> + +<p>Il me fallut subir une rude mercuriale dont Max, +qui survint, entendit les derniers mots. Il dit à la baronne +d’un ton narquois :</p> + +<p>« Je vous prie, madame, ne grondez pas Isabelle. +Est-ce sa faute si elle ne saisit pas comme vous la vie +par ses côtés héroïques ?</p> + +<p>— A mon tour, je vous prierai de ne pas gronder +Mme de Ferjeux, lui dis-je en riant. On excuse le dépit +d’un auteur dramatique qui vient de faire un +four.</p> + +<p>— Moquez-vous l’un et l’autre tant qu’il vous plaira, +répondit-elle. J’aime votre femme, mon beau monsieur ; +je veux son bonheur, et je sais que si elle ne +plaisait qu’à vous seul, elle ne vous plairait pas longtemps. »</p> + +<p>Pour me débarrasser de ses conseils et de ses +remontrances, je passai humblement condamnation, +et je lui promis de faire tout ce qui lui plairait, +et que ce jour même j’irais voir la duchesse +de C…</p> + +<p>Dès qu’elle fut partie :</p> + +<p>« Eh bien ! qu’en pensez-vous ? demandai-je à Max. +A-t-elle tort ? a-t-elle raison ?</p> + +<p>— Tout dépend du point de vue, et j’estime que, +selon les cas, tous les points de vue sont bons.</p> + +<p>— Voilà une réponse qui ne vous compromettra +pas. »</p> + +<p>Quinze jours plus tard nous étions à un bal d’ambassade. +Je ne sais si la duchesse de C… avait abaissé +sur moi des regards propices ; mais depuis quelque +temps j’étais plus entourée, plus fêtée, et je voyais +grossir le petit nombre de mes admirateurs. Ce soir-là, +vers minuit, je quittai pendant un quadrille la +galerie où l’on dansait, et je me réfugiai dans un petit +salon. J’y fus suivie par un artiste célèbre qui, de +prime abord, avait pris rang parmi mes plus chauds +partisans. L’entretien s’engagea ; peu à peu quelques +personnes s’y joignirent ; un petit cercle se forma +autour de nous. J’étais gaie, animée ; on paraissait +me trouver de l’esprit, je crois vraiment que j’en +avais ; le bruit lointain d’une musique douce excitait +mon imagination et la berçait d’idées riantes et flatteuses ; +sur tous les visages qui m’environnaient, je +lisais une vive curiosité mêlée d’admiration ; j’eus un +petit triomphe dont je savourais la douceur, quand +soudain, à quelques pas derrière moi, une femme +qui traversait la chambre pour sortir prononça d’une +voix aigre ces mots dont je ne perdis pas une syllabe :</p> + +<p>« Le beau marquis a l’humeur sombre ; il est occupé +à faire des comparaisons. »</p> + +<p>Quel était ce marquis ? A qui en voulait cette voix +aigre ? J’eus assez d’empire sur moi-même pour ne +pas me retourner, pour continuer à causer et à sourire. +Le quadrille fini, je rentrai dans la galerie, et +après quelques pas je découvris Max appuyé contre +un pilastre. Il avait effectivement l’air sombre et les +sourcils contractés ; il était absent du bal ; à quoi pensait-il ? +Dès qu’il m’aperçut, il changea de visage et +vint au-devant de moi en souriant.</p> + +<p>« Je suis fatiguée, lui dis-je, partons. »</p> + +<p>En voiture, il s’aperçut que j’avais des frissons. +J’alléguai le froid qui m’avait saisie et le laissant +m’envelopper dans mes fourrures. Après un silence :</p> + +<p>« Vous êtes-vous amusé ce soir ? lui demandai-je.</p> + +<p>— Moins que vous, je pense. Il m’a paru que vous +étiez fort recherchée. Mme de Ferjeux sera contente +de vous ; pour la première fois vous avez été brillante.</p> + +<p>— Vous êtes bien bon ; mais vous me regardiez +donc ?</p> + +<p>— Vous n’en douteriez pas si vous aviez eu le loisir +de vous occuper un peu de moi ; le tourbillon +vous emporte, et je commence à craindre que Mme +de Ferjeux ne vous ait trop bien catéchisée.</p> + +<p>— N’en croyez rien, lui répondis-je. Il est possible +que l’hiver prochain le monde me plaise, mais pour +le moment je n’ai que faire de lui. Oserai-je vous +dire à quoi je rêve nuit et jour ? Au château de Lestang. +Je ne sais qu’y faire, mais je meurs d’envie de +le voir. »</p> + +<p>Il fit un geste de surprise.</p> + +<p>« En février, dit-il, y pensez-vous ? Et le mistral ! »</p> + +<p>Il y avait tant de douceur dans son accent, qu’entourant +son cou de mes deux bras :</p> + +<p>« Que m’importe le mistral ! lui dis-je, là-bas tu +m’appartiendras tout entier. »</p> + +<p>Il me regarda un instant en silence, se décida à +sourire et me dit :</p> + +<p>« Je ferai ce qu’il vous plaira. »</p> + +<p>Je renonce à vous peindre l’étonnement profond et +la violente indignation qui s’emparèrent de la baronne +quand elle eut vent de nos projets. Elle refusa +d’abord d’y croire. Avait-on jamais ouï pareille extravagance ? +Quitter Paris au cœur de l’hiver pour +aller s’enterrer en province ! Ce n’était pas une retraite, +c’était une fuite, une déroute. Qu’en dirait-on ? +J’allais me perdre sans retour… Lorsqu’elle eut reconnu +que ma résolution était prise, elle s’emporta +tout de bon ; pour la première fois je la vis vraiment +en colère. Elle me déclara sur son ton de fausset que +ma folle équipée aurait les suites les plus funestes, +que Max ne tarderait pas à deviner mes secrets motifs, +qu’il ne verrait plus en moi qu’une petite fille +sauvage à qui le monde fait peur, qu’il n’en avait pas +pour trois mois à m’aimer, que c’en était fait de mon +bonheur, que pour sa part elle me retirait à jamais +son affection, et qu’elle serait contente, très-contente +de me savoir la plus malheureuse des femmes.</p> + +<p>Là-dessus, quand elle eut bien exhalé sa bile, elle +me tourna le dos sans vouloir me donner la main, et +partit comme un coup de vent. On eût dit Mme Pernelle +sortant de chez Orgon.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>II</h3> + + +<p>Tout est si incertain dans la vie qu’on n’est jamais +sûr d’avoir raison. A peine fus-je montée dans le +wagon qui allait nous emporter vers le Midi qu’il me +vint des doutes, des inquiétudes. Nous partîmes ; la +nuit fut humide et froide, je ne pus dormir ; j’avais +beau faire, les sinistres prédictions de Mme de Ferjeux +me trottaient dans l’esprit. Je croyais voir ses +grands gestes, ses yeux étincelants de colère ; j’entendais +sa voix glapissante… « Une fuite, une déroute ! » +avait-elle dit. Oui, ce brusque départ était +une fuite, je fuyais les comparaisons. Quoi ! sur un +mot ?… Heureusement Max ne se doutait de rien ; +mais n’était-il pas homme à tout deviner ? Une voix +intérieure m’avertissait que la peur est une mauvaise +conseillère, et qu’en toute rencontre le meilleur parti +à prendre est celui qui coûte le plus.</p> + +<p>Il fallut nous arrêter à Lyon. Max comptait y trouver +des lettres de son intendant, qui devait le prévenir +que tout était prêt pour nous recevoir ; elles se +firent attendre deux jours. Enfin, le 8 février de bon +matin, nous nous remîmes en route ; partout régnait +un brouillard épais et glacé. Malgré les assurances +de Max, je ne croyais plus au soleil du midi, mon imagination +découragée se représentait Lestang comme +un autre Louveau ; elle l’entourait des brumes, des +sapinières et des mélancolies du Jura. Je voyais un +château sombre, froid ; cernés par la neige ou la +pluie, nous passions nos longues journées au coin +d’une grande cheminée qui fumait ; nulle distraction, +pas un sourire de la nature. Que serait-ce si quelque +jour, à un geste, à un regard, j’allais découvrir que +Max regrettait Paris, et que je visse s’amasser sur son +front un nuage d’ennui ? Cette idée me faisait frémir ; +je déplorais mon imprudence, et une phrase de roman +me revenait à l’esprit : « Toutes les années de la +vie dépendent d’un jour. »</p> + +<p>A quoi tiennent souvent nos espérances et nos +craintes ! Insensiblement le temps s’éclaircit ; à +Vienne plus de brouillard. Sur le revers d’un fossé, +j’aperçus de grandes touffes d’ajoncs marins qui étalaient +leurs fleurs jaunes. Je n’eus que le temps de +les saluer ; mais il me sembla que du fond de ces +belles corolles le printemps me regardait, et je crus +entendre chanter l’hirondelle. « Te voilà donc ! pensai-je. +Ne me quitte plus ! » Max lisait, sommeillait, ou +de temps en temps me regardait d’un air railleur. Je +détournais la tête et reportais les yeux sur les eaux +grises du Rhône qui coulait à notre droite, sur les +peupliers et les oseraies de ses rives, sur ses îles sablonneuses, +sur ses villes fièrement campées ou coquettement +assises au débouché de chaque étroite +vallée qui apporte au grand courant un affluent de +plus, torrents obscurs que leurs vieilles tours et leurs +vieilles églises voient accourir du fond des montagnes +pour chercher, en se mêlant au fleuve, de plus +grandes destinées ; fier de ses conquêtes, le fleuve les +accueille avec majesté et les emporte en triomphe à +la mer. D’instant en instant, les contours des objets +devenaient plus distincts ; les montagnes de l’Ardèche +avec leurs rochers, leurs vignes dépouillées et leurs +forêts de chênes, promenaient devant mes yeux des +paysages blonds d’une douceur charmante. Les rochers +attendaient avec confiance le soleil, comme on +compte sur une vieille amitié d’enfance. Enfin il parut ; +son premier regard éclaira un bouquet de pins +et un berger qui s’en allait le long d’un chemin +creux, poussant ses moutons devant lui. Au delà de +Valence, le ciel se découvrit entièrement, et comme +par un coup de baguette les nuages se replièrent de +toutes parts sur la ligne de l’horizon. Tout m’annonçait +que nous avions changé de zone et de climat. +L’air avait cette douceur caressante que dans le Jura +juin seul peut lui donner ; la campagne semblait se +réjouir dans la clarté. Mes yeux et mon cœur se baignèrent +dans cette lumière limpide ; il se fit en moi +un rassérénement subit, et je recommençai à m’applaudir +de ce voyage, dont je m’étais repentie pendant +deux jours.</p> + +<p>« Le monde, me disais-je, s’était mis trop tôt entre +lui et moi. Max ne me connaît pas encore, il ne sait +pas tout ce que je peux pour son bonheur. Je veux +qu’il apprenne à sentir le prix de l’amour véritable +dont il n’a connu que l’ombre, de cet amour qui seul +est complet, parce que seul il met tout en commun, +les destinées comme les sentiments, qui seul aussi +sait allier la dignité à la passion, et qui est d’autant +plus avide de dévouement qu’il est plus jaloux de ses +droits. Dans la retraite et le silence, nous nous rendrons +nécessaires l’un à l’autre, la vie intime nous +dira tous ses secrets, nous amasserons heure par +heure un trésor de souvenirs qui ne seront qu’à +nous, et nos deux âmes se lieront d’une si étroite +habitude que rien ne les pourra désunir. »</p> + +<p>Nous quittâmes à Donzère le chemin de fer et le +Rhône. Pendant que nous déjeunions, je vis arriver +devant l’auberge deux chevaux bais qu’un domestique +nous amenait de Lestang. Je ne fus pas longtemps +à ma toilette, et m’élançai au galop sur la +grande route blanche qui déroulait devant moi son +ruban. Cette route, qui remonte la rive droite de la +Berre, court au pied de roches buissonneuses dont +elle accompagne les contours. Ivre d’air, de soleil et +de je ne sais quelle gaieté sauvage que je n’avais jamais +ressentie, je faisais caracoler mon cheval, je le +forçais de franchir les échaliers et les fossés. Plus +d’une fois Max s’effraya de mes témérités. — « Sur mon +honneur, me cria-t-il, vous êtes une incomparable +écuyère ! » — Incomparable ! c’était bien le mot que +j’espérais.</p> + +<p>En passant au galop le long du monticule qui domine +Valaurie, je vis courir à ma gauche comme un +nuage de gaze argentée : c’était un verger d’oliviers, +les premiers que j’eusse vus. Ce fut une date dans ma +vie, et dès cet instant je pris en affection cet arbre +dont le feuillage aux teintes changeantes reflète fidèlement +l’humeur du ciel : par un temps couvert, +l’ombre qu’il répand est pesante, couleur de plomb +ou d’ardoise ; mais que le soleil paraisse, il revêt soudain +une légèreté aérienne et semble s’imprégner, +selon les heures, d’une poussière d’or ou d’argent. Ce +jour-là, les oliviers de Valaurie étaient gais comme +moi, et je les vis répondre à mon sourire.</p> + +<p>Au delà de Valaurie, le pays devient plus aride ; à +droite, sur le bord de la rivière, on aperçoit des +plantations de ces grands roseaux dont on fabrique +les claies pour les vers à soie, à gauche des friches +couvertes de bruyères que dominent d’étranges collines +formées de marnes blanches et rayées de bandes +vertes et rouges du plus vif éclat, étincelante corniche +qui se détachait sur le ciel bleu. Après avoir +franchi la Berre, nous gravîmes une côte ; enfin Grignan +se montra avec la singulière beauté de son rocher +circulaire et taillé au ciseau, dont la vaste plate-forme +est occupée par le magnifique débris du château +seigneurial, et dont les flancs abrupts sont +embrassés de tous côtés par la ville, qui les ceint +comme d’une écharpe de rues grimpantes et de toits +en désordre ; mais Grignan ne nous arrêta pas : tournant +bride vers le nord, nous nous hâtâmes de repasser +la Berre pour nous engager dans les collines +marneuses. Un chemin montant, encaissé, raboteux, +nous conduisit à Bayonne, silencieux village dont les +maisons blanches semblaient dormir au soleil comme +des lézards, et, après avoir cheminé entre des champs +d’un brun rougeâtre et un coteau boisé, je vis se +dresser devant moi, sur la crête méridionale des collines, +une butte arrondie couronnée de vieux murs +d’enceinte et ombragée d’yeuses qui mariaient leur +velours émeraude à la verdure luisante du buis et au +sombre vert des genêts. Par endroits, le sol, pétri de +chaux, paraissait à nu, et ces grandes écorchures +formaient au milieu des buissons des plaques du plus +pur argent. — « Voilà Lestang ! » me dit Max.</p> + +<p>Nous arrivons. Comme nous passions près d’un +abreuvoir, dont l’eau claire repose sur un lit de +mousses aquatiques, d’une petite tour que masquaient +les arbres se fit entendre un bruit argentin de cloches +dont le gai carillon annonçait ma venue à ces beaux +lieux. L’émotion me gagna ; je me laissai glisser de +mon cheval, et, m’appuyant contre un arbre, demeurai +quelques instants immobile. Quel tableau s’offrait +à mes regards !</p> + +<p>Au premier plan, entre deux promontoires de collines +boisées, de grands champs en pente douce plantés +de beaux amandiers, les uns fleuris, les autres +tendant de toutes parts vers moi leurs bouquets de +boutons roses impatients de s’ouvrir ; plus bas, un +bois de chênes-verts que des massifs de chênes-blancs, +couverts encore de toutes leurs feuilles sèches, marquaient +de larges taches d’un rouge cuivré ; plus loin +la Berre verdâtre, au lit sinueux, dont les falaises ravinées +ressemblaient à une grande fraise plissée ; au +delà de la Berre, le vaste plateau de Grignan, terminé +à l’ouest par le Rhône dont une vapeur argentée faisait +deviner le cours à l’horizon, et commandé au levant +par les monts de la Lance, avec leurs chênaies +rougeâtres, leurs croupes tachetées de neige et leurs +enfoncements où s’amassaient des ombres d’un bleu +suave et profond. Sur ce plateau, que rayent de longues +rangées de cyprès, se dressent sur la même +ligne le rocher de Grignan, et à droite le monticule +que surmonte la tour carrée de Chamaret, antique +tour de signaux que virent bâtir des temps de trouble, +sentinelle perdue qu’on a oublié de relever, et qui +continue d’observer la plaine en comptant les heures +et les siècles. Sur un plan plus reculé coule le Lez +entre ses berges escarpées et ses peupliers ; une ligne +allongée de collines l’accompagne dans sa fuite, et +plus loin ondulent d’autres collines encore, auxquelles +succèdent les monts mamelonnés de Valréas ; +toutes ces hauteurs courent en demi-cercle du levant +au couchant, et s’étagent comme les gradins d’un +prodigieux amphithéâtre. Enfin, dominant tout de sa +tête altière, le Ventour, à la cime chenue et neigeuse, +le Ventour, pareil, selon le mot du poëte de la Provence, +à un grand et vieux pâtre assis parmi les hêtres +et les pins sauvages, contemple à ses pieds son +troupeau de montagnes. Derrière tous ces sommets, +au-dessus de la mer invisible, flottaient de gros +nuages blancs et roux semblables à des outres gonflées +de lumière, tandis qu’au sud-est, dans l’échancrure +où se dessinaient les coteaux du Rhône, je voyais la +tour de Chamaret se profiler en noir sur un ciel de +nacre nuancé de rose et d’orange.</p> + +<p>La magnificence de ce spectacle, le contraste de +cette campagne découverte et riante avec les sites +austères qu’avaient contemplés mes yeux pendant +tant d’années, la douceur du ciel et de l’air, la beauté +des teintes, la grandeur des lignes et la grâce des détails, +ces lointains, ces espaces, cette immensité que +mon cœur s’efforçait d’embrasser et de posséder, le +bruit interrompu des clochettes d’un troupeau qui +broutait dans la chênaie, les fleurs naissantes des +amandiers, premier sourire du printemps, des pervenches +entr’ouvertes qui me regardaient, un subtil +parfum de lavande, le frémissement des cloches qui +me souhaitaient la bienvenue et m’appelaient doucement +par mon nom ; toute cette scène m’émut jusqu’aux +larmes, et je dus m’appuyer sur le bras de +Max pour traverser la cour et atteindre ce seuil après +lequel j’avais soupiré.</p> + +<p>Digne de la vue qu’il commande, le château est une +villa de la Renaissance couronnée d’un attique ; la +façade, percée de fenêtres cintrées que surmontent +des mascarons et des guirlandes sculptés, est précédée +d’un perron à double rampe, à demi masqué par +un massif de cyprès et de lauriers. Max me fit faire +le tour des appartements et finit par me conduire +dans la galerie où m’attendait la Némésis, installée +sur son socle de porphyre. Cette galerie vitrée, qui +parcourt toute la largeur du château, a vue au midi +sur la plaine, au nord sur les hauteurs d’un aspect +plus sévère, dont Lestang occupe un poste avancé, et +que recouvrent dans toute leur étendue d’épais taillis +de chênes.</p> + +<p>« Je prévois, me dit Max, que cette galerie vous +sera chère. Que vous soyez triste ou gaie, vous trouverez +toujours ici des paysages selon votre cœur. »</p> + +<p>Je m’assis près de la statue ; j’étais heureuse de la +revoir. La déesse ne semblait point dépaysée ; rien +de ce qu’elle voyait ne pouvait l’étonner, les dieux +sont partout chez eux. — « On m’a confiée à ta garde, +lui dis-je ; accorde-moi souvent des journées semblables +à celle-ci. »</p> + +<p>Que vous raconterais-je des premiers jours qui suivirent +mon arrivée ? On a dit que les bons règnes +sont les pages blanches de l’histoire. A ce compte, +l’amour heureux serait comme les bons princes ; il +tient les événements à distance, il lui plaît que le +temps soit vide, il a en lui-même de quoi le remplir ; +tout ce qu’il demande à la vie, c’est de fournir des +circonstances à son bonheur, et ce bonheur se réduit +le plus souvent à la joie de se sentir et de respirer.</p> + +<p>Le temps fut beau ; par moments le ciel se brouillait, +mais notre soleil de Provence, ce grand mangeur +de nuages, dévorait en un instant toutes ces brumes, +ou, s’il pleuvait pendant quelques heures, je ne tardais +pas à voir l’horizon s’éclaircir et une bande de +lumière glisser au loin sur le penchant d’une colline +dont elle détachait les contours. Nous étions souvent +en course. Max me fit visiter en détail tout son domaine, +qui est considérable. Dans ce pays, les fermes, +qu’on appelle des <i>granges</i>, sont d’ordinaire bien situées, +toutes bâties en pierre, couvertes en briques, +et quelques-unes, avec leurs tourelles et leurs portes +voûtées, ont une assez grande tournure ; pas une +chaumine, pas une cabane de bois ; les carrières abondent, +et les matériaux sont à pied d’œuvre. Tout dans +nos excursions me plaisait ; je ne savais que préférer, +les taillis et les landes qui entouraient Lestang et nos +belles collines blanchâtres ombragées de chênes-kermès, +de genévriers grisâtres, d’yeuses, et qui sont +si bien tapissées de lavande, de thym, de mélisse, +qu’on n’y peut faire un pas sans parfumer l’air autour +de soi, — ou au delà de la Berre le grand plateau +onduleux et accidenté avec ses mûriers, ses +vignes basses sans échalas, ses champs de garance +relevés en billons, ses buttes de molasse noire ou +jaunâtre toute fendillée et crevassée que décorent à +l’envi le buis, le narcisse, la violette et la fraîcheur +des mousses, ses bouquets de chênes au sombre couvert +sous lesquels on voit s’enfuir un chemin poudreux +qui semble chercher aventure, ses ruisseaux +au large lit caillouteux dont l’eau paresseuse se traîne +en murmurant parmi les oseraies, ses granges éparses +encadrées de figuiers et de lauriers, ses villages +en pierre aux toits plats qui se donnent des airs de +ville, tous perchés sur des rochers ou des terrasses, +tous ceints de murailles délabrées, surmontés d’une +vieille tour, et où tout retrace le souvenir d’anciennes +franchises, d’antiques fiertés bourgeoises qui savaient +se garder et se défendre.</p> + +<p>Mais ce qui me plaisait plus que tout le reste, c’est +la beauté de la lumière, qui est l’âme d’un paysage +et donne à tout la vie et le charme. Pour mes yeux +accoutumés aux grisailles du Jura, à ses fonds tour à +tour trop voilés ou trop crus, cette limpide lumière +du midi était une révélation pleine d’enchantements. +Unissant la douceur à la force, elle accentue les formes, +et du même coup les pénètre d’une grâce +aérienne ; elle se dégrade par des passages insensibles, +s’enrichit de mille reflets, module à l’infini sans sortir +du ton et fond tous les contrastes dans une divine +harmonie où chaque objet, chaque couleur fait sa +partie de concert. En même temps cette magicienne +multiplie les plans, les détache, les découpe, les +nuance, met le regard en possession de l’immensité. +Par ses prestiges, un charme indéfinissable s’attache +à un rocher nu, à un maigre buisson des premiers +plans dont elle accuse le relief et dont l’ombre portée +ajoute une nuance de plus à la teinte générale ; par +elle aussi, les lointains se détaillent, s’animent, et les +contours des montagnes, comme les nuages, au lieu +de s’appliquer sur l’horizon, en ressortent et laissent +entre le ciel et eux de l’air, du vide et comme une +profondeur où le rêve peut déployer ses ailes. Il est +facile d’agir par le vague sur notre imagination ; mais +trouver dans l’harmonie le secret de l’infini et nous +faire rêver en nous montrant tout, c’est l’effort suprême +de l’art et le triomphe des grands poëtes du +midi. Leur premier maître fut leur soleil.</p> + +<p>Quelquefois Max me raillait doucement sur mon +enthousiasme.</p> + +<p>« Ne vous croyez pas en Grèce, me dit-il un jour. +Nos ruisseaux ne coulent point entre deux haies de +lauriers-roses ; nos orangers sont des mûriers, et le +buis nous tient lieu de myrte. Par un temps calme, +nos jours d’hiver ont une douceur printanière ; mais +craignez le mistral, vous savez ce qu’en pensait +Mme de Sévigné. Quand de petits nuages blancs flottant +sur les monts de la Lance vous annonceront l’approche +de l’ennemi, croyez-moi, enveloppez-vous +dans vos fourrures. Voyez plutôt nos maigres oliviers ; +ils ne se hasardent à croître que dans des lieux abrités ; +timides et souffreteux, ils se tapissent derrière +des buttes ; remarquez aussi comme tous les arbres +de ce pays s’infléchissent vers le midi, preuve sans +réplique des insultes qu’ils essuient du mistral ; on +dirait des écoliers dont le gouverneur a la main +prompte, et qui, en l’entendant venir se cachent le +visage dans leurs mains. Après cela je conviens que +ce plateau est superbe, d’un admirable modelé, que +ces hauteurs en gradins produisent un grand effet, et +que Mme de Sévigné avait raison de vanter ce qu’elle +appelait <i>tous ces grands théâtres</i>. J’ajoute que nos +montagnes sont dans une juste proportion avec la +plaine. Ce n’est pas comme vos étroites vallées du +Jura et de la Suisse, où il faut se rompre le cou pour +voir l’horizon. Ici l’on respire, et la bordure n’écrase +pas le tableau. J’aime aussi nos forêts de chênes-verts, +bien que Mme de Sévigné prétende qu’il vaut mieux +reverdir que d’être toujours vert, et comme vous +j’aime surtout notre lumière. Si l’Italie et la Grèce +ont plus d’éclat, en revanche toutes nos teintes rompues +offrent une douceur et une délicatesse de nuances +qu’on ne se lasse pas d’étudier. C’est ici que +commencent la Provence et le midi, et le charme de +tous les commencements est unique. Enfin je déclare +qu’exquis sont nos lapins sauvages, exquis nos moutons +nourris de thym, de marjolaine et de lavande, +exquises aussi les truffes qu’on récolte au pied +de nos chênes… Oui, ajouta-t-il en souriant, les +truffes et les demi-teintes, voilà les merveilles de la +Drôme.</p> + +<p>— Défiez-vous de votre goût pour l’analyse, lui +dis-je. Il faut admirer trop pour admirer assez, et +un peu d’illusion est nécessaire au bonheur.</p> + +<p>— Il n’est pas besoin de s’en faire, me répondit-il +galamment, pour être heureux auprès de vous. »</p> + +<p>Ce fut ce même jour, je crois, qu’une nouvelle imprévue +le força de partir pour Nîmes. Il apprit par une +lettre la mort d’un ami de sa famille, M. de R…, qui +lui laissait une terre de quelque valeur. Sa présence +sur les lieux était nécessaire. En partant, il me pria +très-sérieusement de ne pas m’envoler pendant son +absence. Sa nouvelle vie, disait-il, l’étonnait encore.</p> + +<p>« Est-il bien sûr, me dit-il, qu’à mon retour je vous +retrouverai à votre place accoutumée, dans votre bergère, +près de votre fenêtre favorite ? »</p> + +<p>J’eus peine à prendre mon parti de cette absence. +Ne sachant comment tromper mon ennui, j’imaginai +de faire construire au bout du jardin un pavillon dont +Max avait lui-même dessiné le plan. Je lui avais donné +à ce sujet des conseils dont il s’était loué, conseils, +disait-il, de maîtresse-femme. Je mis aussitôt les ouvriers +à l’œuvre, et plusieurs fois le jour j’allais donner +un coup d’œil à leur travail. Je désirais que tout +fût achevé avant le retour de Max ; j’avais à cœur de +lui donner cette preuve de mon savoir-faire. Mes +soucis d’architecte me furent une utile distraction ; +mais un incident inattendu se chargea de m’en procurer +d’autres.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>III</h3> + + +<p>Un matin, étant en humeur de courir, je sortis escortée +du fidèle Baptiste, vieux valet de chambre né +dans la maison et l’âme damnée de son maître qui +me l’avait laissé pour me servir d’écuyer dans mes +promenades. Je passai la Berre et me dirigeai du côté +de Saint-Paul. Je contemplais tour à tour le Ventour +encapuchonné de nuages et au couchant une cime +lointaine de l’Ardèche qui découpait sur l’horizon ses +rochers glacés d’un lilas pâle et fin. Après bien des +détours, au delà de Montségur, je trouvai un site qui +me ravit par ce mélange de douceur et de sauvagerie +que le midi offre seul.</p> + +<p>Au-dessus du chemin qu’encaissent de petits murs +moussus en pierres sèches garnis de cades et de genêts, +s’élève une colline aride, âpre, effritée, toute +recouverte de cailloux et de blocs en désordre. Parmi +ces rocailles croissent de jeunes oliviers dont la chevelure +grisâtre se détache sur le vert foncé d’un bouquet +de chênes de haute futaie. Le bois dévale jusqu’au-dessous +de la route qui s’enfonce sous des +arceaux de verdure dont les ombres profondes +étaient tachetées d’une lumière mate. Au travers d’une +percée j’apercevais des bruyères, une cannaie aux +quenouilles frissonnantes et un toit rustique d’où s’échappait +un mince filet de fumée. Sur la lisière du +bois paissait un troupeau de moutons noirs et blancs ; +à leurs bêlements répondaient les cris d’une troupe +de pies perchées sur la cime des arbres. Un vieux pâtre +barbu qui portait en bandoulière une poche de +serge verte, était occupé à la recherche des truffes et +poussait devant lui sa laie en la harcelant de sa gaule. +Je descendis de cheval, et j’arrivai à l’instant où l’animal +commençait de fouiller le sol avec son groin. +Le pâtre le suivait de l’œil dans son travail ; dès que +la truffe fut à découvert, il écarta la pauvre bête en +lui assenant un coup sec sur le nez et lui jeta quelques +glands qu’elle dévora, faible salaire de ses peines, +maigre consolation pour ses appétits déçus. Ce +pâtre avait l’humeur enjouée et causante, et nous liâmes +conversation. Le caractère de nos paysans de +Grignan, comme leur pays, tient à la fois du Dauphiné +et de la Provence ; ils ont la plupart une dignité +douce et fière qui se met à l’aise avec tout le monde +et que relève une pointe de vivacité méridionale. En +apprenant qui j’étais, le cœur du vieux berger s’épanouit ; +il connaissait les êtres de Lestang, où il avait +été jadis en service ; dans son français mêlé de patois, +il me parla de Max, me conta quelques anecdotes de +son enfance ; j’aurais passé des heures à l’écouter.</p> + +<p>« Oh ! le beau garçon que c’était ! me dit-il, mais +vif, ardent ; quand la colère le tenait, on eût dit une +rafale de bise. Je vous parle d’autrefois ; ne craignez +rien, belle dame ; si bien marié, il ne se fâchera plus. »</p> + +<p>Et là-dessus il me récita ce couplet d’une romance +célèbre :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse" lang="oc" xml:lang="oc">Emai fugue duro</div> +<div class="verse" lang="oc" xml:lang="oc">L’oulivo, lou vènt</div> +<div class="verse" lang="oc" xml:lang="oc">Que boufo is Avènt</div> +<div class="verse" lang="oc" xml:lang="oc">Pamens l’amaduro</div> +<div class="verse" lang="oc" xml:lang="oc">Au poun que counvèn.</div> +</div> + +</div> +<p>« Si dure que soit l’olive, le vent qui souffle à l’Avent +ne laisse pas de la mûrir au point qui convient. »</p> + +<p>J’allais lui répondre que j’étais fort rassurée, que +l’olive avait mûri ; mais une figure extraordinaire qui +parut entre les chênes, au bout du sentier, détourna +mon attention. Imaginez un long corps sec et décharné, +tout d’une venue, dont la maigre échine +porte un long cou surmonté d’une petite tête pointue. +A sa figure, à sa démarche, on eût pris ce personnage +pour un hidalgo castillan, pour une façon de +don Quichotte rongé de mélancolie et en quête d’aventures ; +ce n’était qu’un honnête gentilhomme campagnard +des environs, lequel ne rêvait point de moulins +à vent. Il s’avançait gravement, suivi de deux domestiques +vêtus de gris et précédé d’un caniche noir qui, +l’oreille basse, paraissait prendre sa part des soins de +son maître.</p> + +<p>« Voilà M. de Malombré, me dit le berger, avec +ses deux grisons et son vilain chien truffier que la +fièvre étouffe ! Tant le chien que le maître, on a dîné +quand on les voit. »</p> + +<p>Et à ces mots, il s’en fut rappeler un de ses moutons +qui s’écartait. M. de Malombré vint droit à moi, me +fit un profond salut et m’adressa un petit compliment +fort ampoulé où il me comparait à la belle Herminie +retirée parmi les bergers, car il se pique de littérature. +Au bout de chaque phrase, il souriait et soupirait, +et son sourire était plus lugubre encore que ses +soupirs. Quand il eut fini, il redressa sa petite +tête au haut de son long corps et me considéra +avec attention ; il semblait délibérer, se consulter.</p> + +<p>« Madame la marquise, reprit-il enfin, béni soit le +hasard qui m’a fait vous rencontrer ! Oserai-je vous +demander la faveur d’un instant d’entretien ? J’ai des +choses de la dernière importance à vous dire. »</p> + +<p>Je pensai qu’il avait quelque vigne à vendre.</p> + +<p>« Je n’entends rien aux affaires, monsieur, lui répondis-je. +M. de Lestang est absent ; dès qu’il sera de +retour je l’avertirai de votre désir. »</p> + +<p>Le ton froid dont je lui répondis le troubla ; il poussa +quatre soupirs coup sur coup.</p> + +<p>« Vous ne m’avez pas compris, madame. J’ai à vous +révéler certaines choses… C’est à vous seule que je +dois les dire… Sans doute il vous paraît singulier… +Hélas ! on ne peut toujours choisir ses moments. +Croyez-moi, il est nécessaire… Il y va, madame, +oui, madame, il y va de votre bonheur. »</p> + +<p>Je ne savais à qui il en avait. Heureusement un incident +tragi-comique fit diversion à son embarras et +au mien. Le caniche, alléché par quelque secrète +émanation de son gibier favori, s’était mis à fouiller +au pied d’un chêne. Soit que sa figure lui déplût, soit +jalousie de métier, la laie grogna, lui chercha noise. +Peu endurant, le chien se fâcha ; d’un bond il se suspendit +à l’une des oreilles du pesant animal, qui poussa +des cris lamentables, et qui en se débattant réussit +à saisir entre ses dents la queue touffue de son +ennemi. Le berger accourut, et administrant aux +deux combattants, sans acception de personne, de +vigoureux coups de gaule, il parvint à les séparer. +Puis, un peu fâché :</p> + +<p>« Monsieur, libre à votre chien, dit-il au gentilhomme, +de déterrer, s’il lui plaît, toutes les truffes +de nos bois ; mais apprenez-lui à respecter les oreilles +de nos cochons. Bien mal acquis ne profite +guère. »</p> + +<p>Cette remontrance piqua au vif M. Malombré, dont +le visage se colora légèrement ; mais il savait commander +à ses passions.</p> + +<p>« Brave homme, se contenta-t-il de répondre, si +vous considérez froidement le cas, vous reconnaîtrez +que les torts étaient au moins partagés. Sans doute +mon chien Amadis a l’humeur trop prompte, mais en +revanche votre laie a eu le tort de jalouser bassement +ses incomparables talents… Mon Dieu ! continua-t-il +en me regardant, il y a place au soleil pour le bonheur +de chacun ; pourquoi faut-il que personne ne se +contente de ce qu’il a, tant le bien d’autrui, tant le +fruit défendu a d’appas ? Le monde ira mieux, +madame la marquise, quand la chèvre broutera où +elle est attachée. »</p> + +<p>A ces mots, il soupira profondément, me salua et +s’éloigna en adressant à son chien des consolations +marquées au coin de la plus sage philosophie. Je +pris congé du berger et remontai à cheval. Quel +homme était-ce que M. de Malombré ? Qu’avait-il +donc à me dire ?… « Il y va de votre bonheur… » +Avait-il toute sa tête ? battait-il la campagne ? Ce qui +est bien certain, c’est que la mélancolie flegmatique +du personnage avait fait impression sur moi. Il me +semblait qu’une apparition sinistre venait de traverser +ma vie, et je me surpris à presser la marche de +mon cheval, comme si j’avais voulu fuir un danger. +Fuir, toujours fuir ! Je crus entendre la voix de +Mme de Ferjeux qui criait : « Une fuite ! une déroute ! » +Je mis mon cheval au pas, et quand Baptiste +se fut rapproché :</p> + +<p>« Qui est M. de Malombré ? lui dis-je.</p> + +<p>— Un franc original, madame, qu’on a surnommé +dans le pays la <i>grande chauve-souris</i>. »</p> + +<p>— Mais encore ?</p> + +<p>— Un riche propriétaire de vignobles et de mûriers, +ce qui ne l’empêche pas de donner la chasse aux +truffes dans les bois communaux.</p> + +<p>— Je m’explique son sobriquet : il a l’air lugubre.</p> + +<p>— Sans compter que, passé la saison des truffes, il +ne sort guère de chez lui qu’au crépuscule. Le reste +du temps, il observe le pays du haut de sa tour, l’œil +collé à une longue lunette qu’il braque sur les maisons +et sur les passants… Eh ! vraiment, ajouta-t-il, +madame peut apercevoir d’ici son château, là-bas, à +une portée de fusil de Chamaret.</p> + +<p>— Il y a bien trois kilomètres de ce château à Lestang, +repris-je naïvement après un silence.</p> + +<p>— Oui, madame, à vol d’oiseau ; mais M. de Malombré +a des enclaves chez ses voisins, et l’un de ses +champs s’étend jusqu’aux berges de la Berre, en face +de nos bois ; c’est la rivière qui fait la séparation entre +les deux domaines. »</p> + +<p>« La bonne idée qu’elle a eue là ! » me dis-je, et je +me remis à trotter. Le soir était venu. Je réussis à me +distraire en contemplant au-dessus de ma tête deux +nuages fauves entre lesquels scintillait une étoile, la +première qui eût apparu. Les nuages semblaient à +tout instant sur le point de se rejoindre et de l’engloutir ; +mais l’étoile scintillait toujours.</p> + +<p>J’espérais trouver en arrivant quelques lignes de +Max ; mon attente fut trompée. Je dînai tristement ; +en sortant de table, je pris la plume et commençai +une lettre à mon père.</p> + +<p>« Comment se porte Louveau ? Vos cheminées +fument-elles ? Je voudrais qu’un peu de cette fumée +arrivât jusqu’ici, dût-elle me faire pleurer ; elle me +parlerait de vous et me tiendrait compagnie. Max est +absent ; je suis toute seule, mon salon me semble +deux fois trop grand. Quand viendrez-vous ? Vous +dérangeriez, dites-vous, notre lune de miel. Un père +tel que vous n’a jamais rien dérangé. Némésis vous +réclame ; notre dévotion ne lui suffit point : dans le +bonheur, on néglige les dieux. Du reste, elle ne regrette +que vous et non les brumes du Jura. Notre +ciel est doux, et nos paysages vous offriront cette +beauté que vous regardez comme le charme suprême +de la poésie grecque, la netteté des lointains, la transparence +des horizons. J’ai fait tantôt une belle promenade ; +ce qui me l’a gâtée, c’est la rencontre que +je fis d’un original… »</p> + +<p>Je posai la plume. « Ah ! c’est trop fort ! pensai-je. +Mon père a bien affaire de M. de Malombré et de son +chien truffier ! »</p> + +<p>Je me mis au piano, mais je le quittai bientôt. Je +m’assis au coin du feu ; je contemplai fixement les +tisons. Il est des moments où le sentiment de la fragilité +du bonheur est si vif qu’on souhaiterait presque +d’être malheureux. Dans ce monde où tout change, +il est aisé d’acquérir ; mais conserver est presque un +miracle. Je me comparais à un enfant qui a pris un +oiseau et qui sent dans sa main le battement et l’effort +de ses ailes. Que les doigts de l’enfant se desserrent, +et l’oiseau s’envolera, — et malgré lui l’émotion +lui fait ouvrir la main.</p> + +<p>Un domestique entra et me remit un billet encadré +d’or et d’azur qu’un petit paysan venait d’apporter. +Il était ainsi conçu :</p> + +<blockquote> +<p>« Madame la marquise, veuillez, je vous en conjure, +avoir confiance en moi et me marquer une +heure où je pourrai vous entretenir sans témoins.</p> + +<p>« Agréez, madame la marquise, les hommages respectueux +de votre très-humble et très-obéissant serviteur,</p> + +<p class="sign sc">« Hector de Malombré. »</p> +</blockquote> + +<p>Je répondis sur-le-champ :</p> + +<blockquote> +<p>« Monsieur, vous faites appel à ma confiance : on +ne la donne point à un inconnu, et dans le cas dont +il s’agit je ne vois pas quel sens peut avoir ce mot ; +mais si vous avez quelque service pressant à me demander, +vous me trouverez chez moi demain matin, +je serais heureuse de pouvoir vous obliger. »</p> +</blockquote> + +<p>Le lendemain matin, je me promenais sur la terrasse, +jetant par intervalles un regard distrait sur le +pavillon dont on posait le toit, quand j’entendis un +roulement de voiture et vis entrer dans la cour l’une +de ces carrioles à deux places et à deux roues qui +sont en usage dans le pays. Bientôt parurent devant +moi M. de Malombré et son chien, dont la queue +était précieusement serrée dans une compresse nouée +d’une faveur rose. Le gentilhomme regardait à droite +et à gauche et paraissait ne s’avancer qu’avec précaution. +Il portait à sa boutonnière un bouquet de +pervenches dont la fraîcheur jurait avec ses joues +sèches et son teint olivâtre. Il me salua comme la +veille avec une gravité cérémonieuse, et s’asseyant +près de moi :</p> + +<p>« Le pauvre Amadis a bien souffert ! » me dit-il d’une +voix creuse en me montrant du doigt le dolent animal, +et il me fit une vive peinture de ses souffrances, +le panégyrique de ses miraculeux talents, le détail +de tous les soins qu’il avait donnés à son éducation. +Puis, ayant épuisé ce propos, il attacha sur moi ses +yeux ternes, soupira et me dit :</p> + +<p>« Madame, si intéressant que soit Amadis, ce n’est +point de lui que je veux vous entretenir ; un sujet +plus grave m’amène ici, et je suis sûr que vous excuserez +ma démarche quand vous connaîtrez le sentiment +qui me l’a dictée. Je suis pour vous un inconnu ; +mais une bizarrerie étrange de la fortune a voulu +que le sort de cet inconnu fût lié au vôtre, et que +nous eussions, vous et moi, des intérêts communs à +défendre.</p> + +<p>— Cela me paraît aussi étrange qu’à vous, interrompis-je, +et je vous avoue que vous piquez ma +curiosité.</p> + +<p>— Ayez un peu de patience, madame, reprit-il en +poussant un nouveau soupir, et sachez d’abord qu’à +peu de distance de mon château, et tout près de la +Berre, se trouve une petite maison de campagne qui +resta longtemps inhabitée. M. Mirveil, à qui elle appartenait, +fut pendant de longues années consul dans +une des échelles du Levant. Il en revint il y a trois +ans, ramenant avec lui sa jeune femme, une Levantine +d’une merveilleuse beauté. Excusez-moi, madame ; +je sais bien que toute beauté pâlit auprès de +la vôtre, mais j’ose dire qu’après vos yeux ceux de +Mme Mirveil sont les plus beaux qui se puissent voir +dans tout le monde.</p> + +<p>— Passons, passons, lui dis-je, cette question +m’intéresse peu.</p> + +<p>— Vous êtes vive, madame, poursuivit-il ; je ne +m’en plains pas : votre vivacité pourra nous être +utile ; mais, pour reprendre mon récit, je vous dirai +que peu de temps après son arrivée M. Mirveil mourut. +Les attraits de sa jeune femme avaient fait sur +moi la plus vive impression. Dès que les convenances +me le permirent, je me déclarai, j’offris à Mme Mirveil +mon château, mon cœur et ma main. Cette +femme cruelle… Ah ! madame la marquise, j’ai bien +souffert. Mon visage n’en dit-il rien ? »</p> + +<p>M. de Malombré s’étendit aussi longuement sur ses +souffrances qu’il avait fait sur celles d’Amadis ; il les +décrivit dans un style fleuri de madrigal ; il composait +quelquefois des bouquets à Iris. Je crois qu’il +aimait Mme Mirveil, je crois qu’il aimait aussi une +vigne enclavée dans ses champs ; je crois qu’il eût été +bien aise d’avoir une jolie femme qui charmât sa solitude, +je crois aussi que la vigne… (on aime à s’arrondir, +et rien n’est incommode comme une enclave) ; +je crois enfin que M. de Malombré était aussi romanesque +qu’intéressé, et que ses intérêts et ses sentiments +s’embrouillaient si bien dons son esprit, que +lui-même ne s’y reconnaissait pas.</p> + +<p>« Mme Mirveil, continua-t-il, fut longtemps sourde +à mes prières, et j’essuyai d’elle des refus humiliants +qui auraient rebuté un cœur moins épris. Cependant +sa pauvreté plaidait pour moi ; son mari, dont les +affaires s’étaient dérangées, lui avait laissé presque +pour tout avoir une maisonnette entourée d’une vigne +de médiocre rapport. On n’est pas belle sans aimer +la toilette ; on n’est pas Levantine sans avoir tous les +goûts coûteux. Elle se radoucit, consentit à m’écouter, +me donna quelques espérances ; mais ma mauvaise +étoile voulut que par un hasard fâcheux elle +fît la connaissance de M. de Lestang et qu’elle s’éprît +pour lui de la plus folle passion. J’ai trop de tact, +madame la marquise, pour m’appesantir sur ce point +délicat ; je ne sonderai point le mystère de leurs relations ; +il en courut des bruits qui me percèrent le +cœur. Ah ! si Amadis, ce cher confident de mes peines, +pouvait parler ! Ses récits, madame, vous arracheraient +des larmes… Mais il suffit de vous dire que +Mme Mirveil se berçait du fol espoir d’être épousée. +Quand elle vit s’éloigner subitement celui qu’elle appelait +le plus beau des marquis, et que peu après on +lui annonça son mariage, elle tomba dans un morne +désespoir. Pendant un mois, elle demeura enfermée +chez elle, défendant sa porte à tout venant, roulant +dans sa tête, m’a-t-elle dit plus tard, des projets de +suicide ou de vengeance. En vain je tentai de forcer +la consigne, je ne pus pénétrer jusqu’à elle.</p> + +<p>« Je ne suis, madame, ni de mon temps ni de mon +pays ; ma constance a des obstinations dignes des antiques +paladins. Après une longue suite d’assauts +toujours repoussés, la place se rendit ; je fus reçu, je +parlai, je me fis écouter. Mme Mirveil me promit de +combattre sa douleur, de chercher à oublier. Un jour +je crus voir son front s’éclaircir ; me jetant à ses genoux, +je la conjurai de prendre enfin pitié de mon +long martyre, de décider de mon sort. Elle me pria +de lui accorder quelques heures de réflexion, me remit +au lendemain.</p> + +<p>« J’arrive à l’heure convenue : la maison était vide. +O retours inattendus d’une passion qu’on croyait +morte ! C’est une véritable maladie que l’amour, madame +la marquise ; j’en sais quelque chose. Surprise +à l’improviste par une crise de ce terrible mal, +Mme Mirveil venait de partir pour Paris : elle voulait +revoir son infidèle. Après bien des peines et des pas +perdus, elle le revit, paraît-il, dans une fête, et quand, +peu de jours après, elle revint ici, tout l’heureux effet +de mon éloquence était détruit. Elle me traita +avec le dernier mépris, m’interdit de lui reparler de +mon amour, me déclara qu’elle ne se remarierait +jamais, qu’elle ne voulait plus vivre que pour la vengeance, +que le châtiment du perfide qu’elle avait trop +aimé pouvait seul adoucir l’amertume de ses regrets, +que ce châtiment avait déjà commencé, qu’elle avait +lu dans les yeux de M. de Lestang un sombre ennui, +le repentir, peut-être le remords. D’autres fois elle +prétend qu’il lui a été ravi par d’indignes manéges, +et c’est sur vous, madame, qu’elle fait retomber tout +le poids de son courroux. Elle saura, dit-elle, humilier +sa rivale.</p> + +<p>« C’est une étrange personne que Mme Mirveil : tour +à tour vive ou languissante, emportée ou rêveuse, +sujette à de fréquentes bourrasques, insouciante des +convenances, incapable de gouverner sa langue et +son cœur. Vous voyez, madame, que je ne me dissimule +point ses défauts. Hélas ! la connaissance que +j’en ai ne sert qu’à me la rendre plus chère. Cette +pauvre femme vous hait, elle a juré de se venger. +Vous êtes sûre, je le crois, du cœur de M. de Lestang ; +cependant, au nom de notre commun intérêt, +empêchez à tout prix qu’il ne la revoie, sinon… »</p> + +<p>Quoique à plusieurs reprises j’eusse essayé d’interrompre +M. de Malombré, il ne s’était point laissé déconcerter +comme la veille. Son discours était préparé, +il le récitait avec un flegme imperturbable, et je +l’écoutai, malgré moi, jusqu’au bout. Étrange avidité +de souffrir qui est en nous ! Mais à ces derniers mots la +révolte que me causait l’indélicatesse de sa démarche +l’emporta sur tout autre sentiment : je me levai, le +regardai avec hauteur, et j’allais lui exprimer toute +mon indignation, quand Baptiste parut, m’apportant +une lettre de Max. Dès qu’il l’aperçut, M. de Malombré +quitta son siége, et, élevant la voix : « Madame, +me dit-il, veuillez recommander à l’attention de +M. de Lestang la petite affaire dont j’ai eu l’honneur +de vous entretenir. Le vin de ma vigne de Sainte-Cécile +a, je vous le répète, un fumet exquis, vin généreux, +plein de séve, vrai nectar. Je peux lui en remettre +une feuillette. Quant aux conditions, nous les +débattrons avec cet esprit d’équité qui convient +entre gentilshommes et entre voisins. »</p> + +<p>Cela dit, il s’inclina, appela son chien, et s’éloigna +de son pas grave et mesuré.</p> + +<p>Après m’avoir remis la lettre, Baptiste était demeuré +à quelques pas de moi, me regardant du coin +de l’œil. Comme il ne quittait pas la place, je lui demandai +ce qu’il avait à me dire.</p> + +<p>« Oserais-je représenter à madame, répondit-il, que +M. le marquis a peu de goût pour M. de Malombré, et +qu’il serait fâché d’apprendre que madame l’a reçu ?</p> + +<p>— Ne craignez rien, Baptiste, lui dis-je, et sachez +que désormais, quand M. de Malombré se présentera +à Lestang, je n’y serai pas.</p> + +<p>— Madame y perdra peu, reprit-il avec un sourire. +Il n’est reçu chez personne ; il a dans le pays la réputation +d’être visionnaire, gobe-mouches, méchante +langue, et d’aimer à faire battre les montagnes. »</p> + +<p>J’aurais volontiers serré la main à ce brave Baptiste ; +il venait en aide à cette partie de moi-même qui se +refusait à croire et qui disait : « Le bonheur que donne +l’amour est une chose noble et sacrée ; préservons-le +avec un soin jaloux de toute profanation. Que le cèdre +de la montagne tombe frappé de la foudre, cette fin +est digne de lui : mais que les insectes et les parasites +tarissent sa séve généreuse, que des animaux malfaisants +fouissent la terre à son pied et dévorent ses racines, +une telle indignité lui doit être épargnée. »</p> + +<p>La lettre de Max était brève ; mais il m’y annonçait +son prochain retour. Cette bonne nouvelle agit sur +moi comme un charme bienfaisant ; elle dissipa mon +inquiétude, changea le tour de mes idées. Je me promis +d’oublier la visite de M. de Malombré ou de la +compter au nombre de ces incidents fortuits et burlesques +dont on ne se souvient que pour en rire. Et +assurément l’étrangeté du personnage, sa tête qu’on +eût volontiers coiffée de l’armet de Mambrin, son +bouquet de pervenches, ses joues sèches, ses éternels +soupirs, son miraculeux Amadis avec sa compresse et +sa faveur rose, ce brûlant amour pour une chatte angora +compliqué d’une passion malheureuse pour une +vigne, tout cela prêtait à rire.</p> + +<p>Deux jours plus tard, revenant d’une promenade, +je rattrapai sur la route de Chamaret un méchant +coupé traîné par un bidet efflanqué, couleur poil de +souris. Au moment où j’allais le dépasser, mon cheval +fit un écart ; le bidet effrayé recula brusquement. +Un cri de terreur partit de l’intérieur du coupé, et je +vis s’avancer une jolie tête de poupée dont les yeux +en rencontrant les miens s’enflammèrent de courroux. +La poupée parla :</p> + +<p>« Quand on ne sait pas tenir un cheval, s’écria-t-elle +d’une voix aigre, on devrait éviter les chemins battus. »</p> + +<p>Cette voix de perruche, je l’aurais reconnue entre +mille. C’était bien celle qui avait dit un soir : « Le +beau marquis fait des comparaisons !… » Et je m’étais +enfuie de Paris. Qu’étais-je venue chercher à Lestang ?</p> + +<p>Je repartis au triple galop, et tout en galopant je +me disais : « Ce n’est après tout qu’une poupée. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>IV</h3> + + +<p>Max revint de Nîmes mécontent et irrité. M. de R… +avait été mal inspiré en l’instituant son héritier. Des +collatéraux, frustrés dans leurs espérances, contestaient +la validité du testament. Dans la chaleur du +débat, des mots malsonnants avaient été prononcés ; +on avait osé parler de captation, à quoi Max avait répondu +par de hautains défis qu’on n’avait eu garde +de relever ; mais ses adversaires ne s’étaient point désistés +de leurs prétentions, un procès était imminent. +Généreux, désintéressé, considérant toutes les affaires +d’argent avec une indifférence de gentilhomme, Max +tenait peu à cet héritage, dont il se promettait de se +dessaisir jusqu’au dernier sou par une donation en +faveur de quelque établissement de charité ; mais en +revanche il tenait beaucoup à son droit, et tout son +sang bouillonnait à la seule idée qu’on le pût contester. +Dans un entretien que nous eûmes à ce sujet, +après qu’il m’eut conté les injurieuses chicanes dont +on le menaçait, je l’engageai à y couper court +par une renonciation qui ne devait guère lui coûter.</p> + +<p>« A quoi bon, lui dis-je, vous exposer aux ennuis et +aux aigreurs d’un procès qu’il vous importe peu de +gagner ? Ce serait compromettre en pure perte votre +repos et votre dignité. »</p> + +<p>Il me répliqua que j’en parlais à mon aise, que je +traitais bien légèrement une question grave, qu’il +n’était pas dans son caractère de refuser aucune sorte +de combat, qu’en renonçant il aurait l’air de douter +de la bonté de sa cause, qu’il y allait de son honneur +de confondre l’injustice et la mauvaise foi. Peut-être +avait-il raison ; mais ses reproches me contristèrent : +j’y sentis une amertume qui m’étonna : il ne m’avait +jamais parlé sur ce ton.</p> + +<p>De l’humeur dont il était, la surprise que je lui +avais ménagée lui fit peu d’impression. Il tenait à +la main un projet de mémoire de son avoué, et n’accorda +à mon beau pavillon qu’une attention distraite, +y trouva à redire, prétendit contre l’évidence que le +plan dont nous étions convenus n’avait pas été suivi. +Je fus piquée de ses injustes critiques ; il s’en aperçut, +et me demanda si je ne me plaisais plus à Grignan, +si j’étais déjà revenue de mes adorations pour les +demi-teintes. Je lui répondis que toutes les fois qu’il +aurait de l’humeur, je me sentirais incapable de rien +admirer.</p> + +<p>« En ce cas, reprit-il en riant, je crains que vous ne +vous condamniez à l’admiration intermittente. J’ai le +caractère inégal. Avais-je oublié de vous en prévenir ?… +Heureusement, ajouta-t-il, ce n’est pas un vice +rédhibitoire. »</p> + +<p>Le même jour, nous allâmes dîner à Chamaret, +chez Mme d’Estrel. C’est une vieille amie des Lestang. +Malgré la différence de nos âges, dès notre +première entrevue, nous nous étions prises d’amitié +l’une pour l’autre. Sans être un esprit brillant, elle a +une droiture et une justesse de sens qui en font une +femme d’excellent conseil. On peut à la vérité lui reprocher +trop d’indolence et une certaine paresse de +la volonté : elle a réduit son existence au moindre +mouvement possible et redoute tout ce qui pourrait +agiter l’air autour d’elle ; il semble que son caractère, +comme une médaille d’un métal trop mou, ait été +effacé et un peu usé par la vie. Elle-même déclare +qu’à ses yeux la sagesse consiste dans l’habitude de +ne pas vouloir, et que de sa chaise longue elle regarde +couler les heures sans leur rien demander. +« J’ai longtemps cherché querelle à la vie, dit-elle +encore ; mais j’ai fini par découvrir qu’elle est sourde, +et j’ai juré de ne plus dire un mot. » Mais dans l’intimité +son âme a des réveils charmants, et en tout +temps la grâce négligée et la simplicité de ses manières +lui donnent beaucoup d’attrait. Personne ne +possède comme elle l’art d’écouter, le premier des +arts libéraux, au dire de mon père.</p> + +<p>En voiture, Max fut grave et taciturne, à peine +pus-je tirer de lui quatre mots. Je maudissais tout +bas les héritages, les collatéraux et les avoués. Nous +arrivons. L’instant d’après, un domestique annonce +Mme Mirveil. A ce nom, je ne pus m’empêcher de +tressaillir ; Max ne sourcilla pas et continua de feuilleter +négligemment un album qu’il venait d’ouvrir. +Mme d’Estrel parut un peu déconcertée ; elle cherchait +péniblement les mots d’une réponse qu’attendait +le valet de chambre, quand la porte se rouvrit, et +Mme Mirveil entra, parée comme une châsse. Tout +en saluant Mme d’Estrel avec un empressement agité, +elle laissa tomber sur Max un regard qu’elle aurait +voulu rendre insultant et qu’il soutint avec une froideur +impassible. Elle s’assit, débita tout d’une haleine +quelques phrases sans suite, où l’on sentait l’effort, +après quoi le silence régna, un silence de glace. Je le +rompis en disant :</p> + +<p>« L’autre jour, je vous ai fait grand’peur, madame, je +vous en fais toutes mes excuses ; vous avez eu raison +de me reprocher que je ne savais pas tenir mon cheval.</p> + +<p>— C’est à moi de m’excuser, répondit-elle, mes +reproches étaient fort injustes ; on assure, madame, +que vous avez tous les genres d’habileté.</p> + +<p>— De l’habileté ! interrompit Mme d’Estrel de sa +voix lente et un peu traînante. De l’habileté ! Y pensez-vous ? +Mme de Lestang n’a que des dons et point +de mérites, tout en elle est involontaire ; c’est le secret +de son charme. Aussi ne puis-je pas plus la louer +de ses talents d’amazone que de sa beauté ; elle est +ce qu’elle est, il n’y a vraiment pas de sa faute. »</p> + +<p>Je ne sais ce que je répondis. Nouveau silence. On +annonça que le dîner était servi. Comme Mme Mirveil +semblait se disposer à partir, Mme d’Estrel par politesse, +l’invita à rester, mais d’un ton qui provoquait un +refus ; contre toute attente, elle accepta. Que ce dîner +me parut long ! Tout le monde était à la gêne ; je ne +parle pas de Max, dont les regards voilés déconcertaient +toute curiosité. Mme d’Estrel mit la conversation +sur la maladie des vers à soie, qui, depuis +quelques années, exerce des ravages dans nos départements ; +elle interrogea Max : devait-elle arracher +ses mûriers et planter de la vigne ? Ils approfondirent +cette question. En vain, à plusieurs reprises, Mme Mirveil +tenta de détourner l’entretien : la pébrine, les +magnaneries et les nouveaux ventilateurs revenaient +toujours sur le tapis. Cette persistance l’irritait ; je ne +sais ce qu’elle avait préparé, mais on traversait ses +plans.</p> + +<p>Je l’examinais à la dérobée ; son dépit animait son +teint et rendait sa beauté plus piquante. Sa beauté ! +Est-elle belle ? Mon Dieu ! elle est jolie, cela est certain : +une petite tête frisottée, des yeux chinois dont +elle fait ce qu’elle veut ; mais je vous assure qu’au +repos son visage ne dit rien, et que pourrait-il dire ? +Cette pauvre femme…</p> + +<p>Songez, monsieur l’abbé, que lorsqu’elle était petite, +sa mère la condamnait chaque jour à se frotter +pendant plusieurs heures les bras avec des concombres +pour leur donner le poli, et qu’en revanche +à dix ans elle savait à peine lire. Sans l’exercice des +concombres, son enfance n’eût été qu’un long somme ; +dans ce temps-là, disait-elle à Mme d’Estrel, il lui +arrivait souvent de dormir à poings fermés quatorze +heures ; le reste du jour, elle dormait à poings ouverts. +Ce qui plus tard la réveilla, ce fut le désir de +montrer ses bras ; elle en avait le droit, ils lui avaient +coûté tant de travail ! Ajoutez un goût effréné pour la +soie et le satin, un amour tout charnel pour le chiffon, +amour si extravagant que dans sa pauvreté, pour +avoir des valenciennes elle se condamne à vivre de +coquilles de noix et que souvent elle a faim… Mais +ce qui la réveilla tout à fait, ce fut le bruit que firent +les passions en pénétrant d’assaut dans son cœur. Le +retentissement de ces voix dans le vide dissipa pour +toujours sa torpeur : elle ne se rendormira plus, elle +vit dans la fièvre, dans la tempête, dans la folie, +n’ayant ni une idée qui la puisse distraire, ni une +conscience qui l’avertisse. Dangereuse aux autres, +funeste à elle-même… Monsieur l’abbé, je ne l’accuse +pas, je la plains.</p> + +<p>Sur la fin du dîner, Mme Mirveil imagina de se +trouver mal. Je ne prétends pas qu’elle jouât la comédie ; +plus d’une fois je l’avais vue changer de couleur +et j’avais remarqué une expression d’angoisse +sur son visage ; l’indifférence de Max la mettait au +supplice. Quand on ne se résiste pas, on s’aide, et m’est +avis que, notre volonté n’étant jamais neutre, elle est +secrètement complice des faiblesses qu’elle ne combat +pas. Mme Mirveil renversa sa tête sur le dossier de sa +chaise, son sein se soulevait à coups précipités, ses +lèvres entr’ouvertes semblaient prêtes à exhaler le +dernier soupir, tandis que ses cheveux bouclés se répandant +sur son visage y formaient un charmant désordre. +Était-ce un effet de l’art, de l’habitude ? Je +me sentais incapable de tant de grâce dans l’évanouissement. +Elle prit pour recouvrer ses sens le moment +où Max, un flacon de sels à la main, se penchait vers +elle. Ses yeux se rouvrirent, elle poussa un faible cri, +étendit le bras en se reculant. On eût dit Armide repoussant +Renaud. Puis elle fut prise d’un accès de +pleurs nerveux. C’étaient de vraies larmes qui tombaient +en abondance de ses yeux, et cependant les +convulsions ne déformaient point ses traits, — et je +pensais à cette héroïne de Mme de Staël qui possédait +l’art <i>de travailler le vrai</i>.</p> + +<p>Mme d’Estrel parvint à l’entraîner dans une autre +pièce où elles restèrent quelques instants enfermées, +pendant que nous faisions, Max et moi, un tour de +jardin. Je ne sais quelles questions il m’adressa ; +mais il paraît que j’y répondis tout de travers.</p> + +<p>« A qui en avez-vous ? me dit-il en souriant. On +pourrait croire que nous jouons au propos interrompu. »</p> + +<p>Comme nous revenions sur nos pas, Mme Mirveil +reparut, et, s’approchant de moi, me dit d’un ton +bref et saccadé qu’elle regrettait d’avoir été un +trouble-fête, que depuis quelque temps elle était +souffrante, que désormais elle resterait chez elle, et +ne romprait plus son vœu de retraite et de silence. +Là-dessus elle partit ; Max lui offrit son bras qu’elle +n’accepta point ; il ne laissa pas de la reconduire +jusqu’à sa voiture. Je trouvai qu’il était longtemps +à revenir ; je comptais et je recomptais les secondes ; +je me souviens que je tenais entre mes doigts une longue +herbe, et que je la tordais et déchirais sans pitié.</p> + +<p>Mme d’Estrel fut frappée de ma pâleur ; elle me +regarda fixement.</p> + +<p>« Ma chère Isabelle, me dit-elle, sauriez-vous par +hasard…</p> + +<p>— Oui, je sais, interrompis-je.</p> + +<p>— Dans ce cas, poursuivit-elle en me prenant la +main, ayez beaucoup d’empire sur vous-même. Vous +avez une âme élevée, faites usage de votre supériorité ; +les sentiments communs vous perdraient. Assurément +je ne crains rien pour vous, cette femme ne +vous va pas à la cheville du pied ; mais, si contre +mon attente le danger se déclarait, surprenez Max +par la hauteur de votre caractère et la générosité de +votre confiance. Oui, je le connais, il est blasé sur +tout, sauf sur l’étonnement. J’ai l’air de dire une +niaiserie ; il n’importe, croyez-moi : c’est en l’étonnant +que vous le dominerez, et vous avez en vous de +quoi l’étonner. »</p> + +<p>Elle n’en put dire davantage. Max parut au bout +du jardin, et elle s’empressa de rompre l’entretien.</p> + +<p>Nous repartîmes par le plus beau clair de lune. +Depuis qu’il avait reconduit en tête-à-tête Mme Mirveil, +j’avais cru découvrir dans la physionomie et +l’accent de Max une sorte d’animation qui m’irritait. +En chemin, il fut gai, causant, revint sur le chapitre +du pavillon, s’excusa des injustes critiques qu’il en +avait faites, le déclara admirable, irréprochable, me +prodigua les compliments. Ses aimables vivacités +contrastaient avec la froide réserve où il s’était retranché +en venant. Que s’était-il donc passé ? Quel +intérêt nouveau était venu faire diversion à ses ennuis ? +Quels souvenirs, quels rêves mettaient en branle +son imagination ? J’oubliai les conseils de Mme d’Estrel, +je ne sus me défendre des <i>sentiments communs</i>. +La jalousie rend toutes les âmes égales, elle les met +toutes de niveau.</p> + +<p>« Votre belle humeur vous est revenue ? dis-je à +Max. Cependant vous avez dû souffrir pendant ce +dîner, car vous n’aimez pas les scènes.</p> + +<p>— Il faut distinguer, dit-il, il y a scènes et +scènes.</p> + +<p>— Vous conviendrez que celle que nous a donnée +Mme Mirveil était fort ridicule.</p> + +<p>— Vous êtes bien sévère ; je vous jure que je n’ai +pas eu envie de rire ; la pauvre femme me faisait +pitié.</p> + +<p>— J’en suis fort aise ; si jamais j’ai une attaque de +nerfs, je pourrai compter sur votre indulgence.</p> + +<p>— Ah ! permettez, ce serait bien différent. Vous n’avez +pas le droit d’avoir des nerfs ; ce serait sortir de votre +caractère, et je vous en saurais mauvais gré.</p> + +<p>— A merveille ! votre femme est tenue d’avoir +toutes les vertus romaines, et vous réservez votre +indulgence…</p> + +<p>— Pour qui donc ?</p> + +<p>— Pour les femmes à qui vous pensez devoir des +consolations. »</p> + +<p>Il me regarda de travers.</p> + +<p>« Oh ! dit-il en riant, je ne me crois tenu de consoler +personne ; mais à propos il me vient une idée ; +si nous mettions des clochettes à votre pavillon ?</p> + +<p>— Après tout, vous avez raison, repris-je.</p> + +<p>— Vous approuvez mes clochettes ?</p> + +<p>— J’approuve vos distinctions ; il est certain que je +n’aurai jamais le talent de l’évanouissement ni le secret +de cette grâce enchanteresse…</p> + +<p>— Oh ! ne vous moquez point. Il est certain qu’évanouie +ou non, Mme de Mirveil est une fort jolie +femme. Consultez le premier venu…</p> + +<p>— Pourquoi le premier venu plutôt que vous ?</p> + +<p>— Parce que vous semblez vous défier de mon impartialité.</p> + +<p>— Impartial ou non, je vous croyais le goût plus +difficile.</p> + +<p>— Je vois ce qui vous blesse, répliqua-t-il ; vous +m’en voulez de mon goût pour les clochettes ; je vous +assure que ce n’est point une passion vulgaire : les +Chinois…</p> + +<p>— Ne parlons plus de ce malheureux pavillon, repris-je +sèchement ; il est manqué de tout point, nous +le ferons abattre demain.</p> + +<p>— Mais en vérité, ma chère, s’écria-t-il, il ne tiendrait +qu’à moi de m’imaginer que vous me faites une +scène de jalousie. Sans contredit, elle serait plus +ridicule cent fois que toutes les crises de nerfs de +Mme Mirveil.</p> + +<p>— Moi, jalouse ! lui dis-je ; si jamais je le suis, +croyez-moi, je saurai m’arranger pour n’être pas +ridicule. »</p> + +<p>Il fit un léger haussement d’épaules, et, regardant +la lune, fredonna une ariette d’opéra. Je sentis sur-le-champ +la gravité de ma faute, et, regrettant ma +promptitude, je cherchai un moyen de renouer l’entretien +et de réparer mon insigne maladresse ; mais +mon esprit troublé ne me fournissait rien : plus le +silence se prolongeait, plus il devenait difficile de le +rompre, et nous arrivâmes à Lestang avant que j’eusse +trouvé un mot.</p> + +<p>Retirée chez moi, je repassai dans l’amertume de +mes souvenirs toutes les circonstances de cette journée. +Je me reprochais d’avoir cherché de gaieté de +cœur le danger. Attaquer Mme Mirveil, c’était pousser +Max à la défendre ; rabaisser une femme qu’il +avait aimée, c’était piquer au jeu son amour-propre. +J’avais eu le tort plus grave d’irriter son orgueil par +un défi, surtout je m’étais rapetissée à ses yeux par +mes inquiétudes et mon dépit. Nous nous pardonnons +aisément les fautes où nous entraînent nos penchants +naturels ; mais il nous est cruel de nous être +démentis : nous ne croyons plus en nous-mêmes. Je +me figurais qu’en sortant de mon caractère j’avais +donné des arrhes au malheur.</p> + +<p>Un instant j’entendis des pas à l’entrée du vestibule +qui conduit à ma chambre, je me levai précipitamment +dans l’espérance que Max allait frapper à +ma porte ; mais les pas s’éloignèrent. Comme je traversais +le boudoir pour sonner ma femme de chambre, +je vis mon ombre passer dans une glace. Je +m’approchai, je la regardai longtemps. J’étais un +peu pâle ; mes yeux me semblaient plus grands que +d’ordinaire ; mes cheveux, que je venais de dénouer, +tombaient en désordre sur mes épaules. — Serait-il +aveugle à ce point ? dis-je tout bas. — A cette réflexion +en succéda une autre ; il me sembla, en me considérant +de plus près, que la figure que je voyais là, devant +moi, était celle d’une personne destinée à beaucoup +souffrir, et que le malheur avait marquée au +front de son sceau. Comme pour en appeler de cette +condamnation, je m’efforçai de sourire, et la tristesse +de ce sourire, reflétée par la glace, me fit +peur.</p> + +<p>Le lendemain… Mais quand aurais-je fini ce récit, +si j’entreprenais de vous conter heure par heure les +plus longues et les plus vides journées de ma vie ? +Craindre, attendre, douter, se reprendre à espérer, +se dire cent et cent fois : Cela est impossible ! et n’en +rien croire, soutenir avec la même conviction le pour +et le contre, tour à tour tout admettre et tout rejeter, +n’avoir qu’une pensée et la retourner de mille façons, +lui donner mille formes, lui prêter mille visages, +et ne gagner à tant de métamorphoses que de sentir +plus vivement la monotonie de la douleur, peser des +riens, des atomes, épier des ombres, interroger le +vent qui court, commenter un mot, un regard, un +sourire, un geste, questionner et les murs, et les +chemins, et l’espace, et tout à coup s’irriter contre +ses soupçons, les forcer à se taire, assoupir ses défiances, +endormir ses angoisses, jusqu’à ce que, s’effrayant +de son silence, le cœur se réveille en sursaut +et recommence à agiter sa douleur pour la faire +parler, comme un enfant qui s’ennuie secoue les +grelots de son hochet, — vains passe-temps d’une +âme qui tremble pour son bonheur !</p> + +<p>Mais, du moins, pendant ces cruelles journées, mon +courage ne se démentit pas. J’avais juré de ne faire +à Max ni une question ni un reproche ; j’eus la force +de me taire. J’avais juré de renfermer ma peine en +moi-même, et je l’y gardai à vue. J’avais juré que +mon visage ne trahirait pas mon secret, et durant +quatre longues semaines mon front et mes yeux +mentirent. Par instants je me rassurais, je croyais +recommencer à vivre, je respirais, mais l’inquiétude +et l’oppression revenaient bien vite, un trouble insurmontable +me révélait l’approche du danger, et je +frissonnais comme un pauvre oiseau qui a deviné, +sans le voir, le milan tournoyant dans la nue : son +invisible ennemi s’annonce par je ne sais quelle épouvante +répandue dans l’air, et lui fait sentir à travers +l’espace la pesanteur de son aile.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>V</h3> + + +<p>A la fin de mars et dans la première semaine d’avril, +le mistral souffla par violentes rafales auxquelles +succéda l’épanouissement du printemps dans sa gloire. +Par une belle après-midi, je me rendis à Chamaret ; +Mme d’Estrel m’avait écrit une lettre de reproches : +je la négligeais, je l’oubliais. Fort souffrante depuis +quelque temps, elle n’avait pas quitté sa chaise +longue.</p> + +<p>« Votre vieille et maladive amie, m’écrivait-elle, a +découvert qu’elle vous aime un peu comme sa fille. +Ne soyez pas ingrate ; une telle affection est peu de +chose si vous voulez, mais c’est quelque chose enfin. »</p> + +<p>Je m’acheminai seule, laissant mon cheval Soliman +régler son pas à sa guise. Autour de moi, tout +était dans cette fleur de grâce et de vie dont le printemps +a le secret. Un esprit de fête régnait dans les +bois et sur les collines ; le ciel était d’un bleu sans +tache, les feuillages d’un vert reluisant. La beauté du +jour adoucit ma tristesse ; je me sentis renaître quelques +instants à la confiance, mon cœur se dilata. Sur +tous les visages que je rencontrai, je vis de la gaieté ; +on me souhaitait la bienvenue avec empressement, +personne ne doutait de mon bonheur. L’aspect des +campagnes était animé ; bêtes et gens travaillaient +ou musaient en paix au soleil ; j’entendais des voix, +des chants, quelques notes de pinsons. Tout me conviait +à espérer ; tout publiait que la vie est bonne, et +je ne pouvais croire que le sort me refusât ma part de +ces joies faciles qu’il répandait à pleines mains sur la +terre.</p> + +<p>Mme d’Estrel m’accueillit à bras ouverts et avec un +sourire vraiment maternel. Nous causâmes du mistral, +du soleil ; elle me regardait avec attention, semblait +lire dans mes yeux. Il y avait par instants dans +son accent comme une nuance de pitié qui me +frappa.</p> + +<p>« Je suis restée longtemps sans venir vous voir, lui +dis-je. J’étais occupée à me taire ; c’est la plus fatigante +des occupations. Aujourd’hui je veux me reposer, +je veux parler, tout vous dire. »</p> + +<p>Et je lui contai en détail mes inquiétudes et mes +soupçons.</p> + +<p>« Les symptômes sont donc bien graves, ma pauvre +enfant ? me dit-elle.</p> + +<p>— Je ne sais, mais il me semble que je cherche à +remonter un courant. J’ai beau lutter, me roidir, je +me sens entraînée, et quelque chose m’avertit qu’on +n’évite pas son destin. Depuis le jour où j’ai eu la faiblesse +de lui parler de Mme Mirveil avec quelque +amertume, j’ai descendu dans l’estime de Max. En +vain, pour réparer ma faute, j’affecte la confiance, la +gaieté même ; il a d’ironiques sourires qui me glacent +le cœur, et je sens percer sous sa politesse (quel affreux +mot, grand Dieu !) un fond de secrète hauteur… +Mais sait-il bien lui-même ce qu’il veut ? Je le crois +partagé, combattu ; il a quelquefois l’air irrésolu +d’un homme qui voudrait sortir d’un mauvais pas où +l’a engagé son imprudence, et qui hésite entre deux +issues. Faut-il avancer ? reculer ?… Quelquefois aussi +il cherche à s’étourdir par une activité fiévreuse, par +des excès de fatigue. Il passe des jours entiers à la +chasse… Oh ! madame, je n’ai là-dessus aucun doute +qui m’inquiète : c’est bien dans les bois qu’il demeure +depuis l’aube jusqu’au soir ; j’en crois le carnier +plein qu’il rapporte au retour, j’en crois sa lassitude, +j’en crois surtout son orgueil, qui lui fait mépriser le +mensonge. Bon Dieu ! Max ne s’abaissera jamais à me +tromper ; quand il m’aura condamnée, je l’apprendrai +de sa bouche, et il foulera aux pieds mon bonheur +sans pitié et sans remords… Parfois aussi on +dirait qu’il a pris son parti, qu’il renonce à tout, se +résigne, — autre affreux mot qui lui a échappé +l’autre jour, et que je ne puis répéter sans frémir. Le +plus souvent il est brusque, agité, et s’efforce de me +communiquer son agitation : il voudrait me faire +perdre cette supériorité que donne le calme, me +mettre dans mon tort, m’arracher quelque parole +amère ou violente qui l’irritât. Peut-être se flatte-t-il +qu’il puiserait dans sa colère la force de surmonter +ses derniers scrupules. En de tels moments, je crois +découvrir dans ses yeux une expression funeste qui +m’épouvante ; il me semble que son cœur vient de +décider mon sort, et qu’il va s’en expliquer. Ah ! +madame, le bonheur était venu trop vite ; j’aurais dû +m’attendre à la foudroyante rapidité du malheur. +Est-il donc possible qu’en quelques mois ?… Mais à +votre tour qu’avez-vous appris ? qu’avez-vous deviné ?… +Je veux tout savoir !</p> + +<p>— Je ne sais rien, répondit-elle ; j’en suis réduite +comme vous aux conjectures. Je crains, parce que je +vous aime ; j’espère, parce que je vous connais ; si +une femme telle que vous perdait son procès, +qui pourrait se flatter de le gagner ? Mme Mirveil est +venue deux fois ici ; je voulais lui parler, +la sermonner. Hélas ! mon expérience personnelle +m’a appris que nous ne pouvons rien ni sur +les choses, ni sur les hommes, que tout va comme il +peut, que le mieux est de s’abandonner et de se +rendre indifférent à tout, même au bonheur. Une +telle sagesse est trop austère, ma chère Isabelle, pour +que je vous la prêche, sans compter que, fort bonne +à pratiquer pour moi-même, elle me deviendrait +odieuse si elle m’empêchait de travailler pour mes +amis.</p> + +<p>« J’ai donc reçu Mme Mirveil, bien que je n’eusse +aucun espoir de rien gagner sur elle. A sa première +visite, elle fit paraître une gaieté folle et bruyante dont +je n’augurai rien de bon ; je réussis à la démonter +par la froideur de mon accueil, elle me demanda des +explications ; je lui en donnai qui ne lui plurent +point ; elle se récria, s’indigna, me reprocha d’avoir +laissé surprendre ma bonne foi par d’indignes calomnies, — et +tout à coup, changeant de ton et de +langage, elle s’écria avec un geste dramatique que les +droits de la passion sont sacrés. Une si grande maxime +dans une telle bouche m’aurait fait rire, si je n’avais +eu envie de pleurer. On eût dit une perruche s’essayant +à répéter un air de bravoure.</p> + +<p>« Elle revint avant-hier. Quel changement ! Elle +avait les yeux creusés, les lèvres pâles, elle parlait de +se retirer au couvent. Cependant elle était plus parée +que jamais, et, me montrant ses dentelles, elle marmottait +entre ses dents : « Il faut donc quitter tout +cela ! » A ces mots, elle partit d’un éclat de rire auquel +succéda un de ces accès de pleurs que vous connaissez. +Elle fut longtemps à se remettre ; je la grondai avec +douceur, et, tout en lui disant son fait, je tâchai de +tirer d’elle quelque éclaircissement ; elle ne me répondit +pas, se leva brusquement et s’enfuit. La +pauvre femme avait deviné la joie cruelle que me +causait son désespoir.</p> + +<p>« Cette joie fut troublée par une visite de M. de Malombré. +Mes voisins ont toujours eu la manie de me +mettre dans leurs confidences. Je crus voir entrer un +foudre de guerre ; notre hobereau était tout émoustillé, +le sang lui petillait dans les veines ; il avait l’air +ravi d’un sot qui vient de faire à son corps défendant +une action d’éclat et qui s’est découvert plus de +caractère qu’il ne s’en croyait. Je frémis, je connais +la maladresse du personnage. Il me conta que la +veille au soir il avait rencontré M. de Lestang sortant +de chez Mme Mirveil…</p> + +<p>— Il l’a donc vue ! m’écriai-je en déchirant un de +mes gants.</p> + +<p>— Fort heureusement pour vous, reprit-elle, témoin +les larmes que cette folle est venue répandre +ici. Ce qui me chagrine, c’est que dans son dépit +M. de Malombré fit une incartade à Max, qui lui répondit +par d’insolentes railleries. Piqué au vif,… vous +savez que l’avenue qui conduit chez Mme Mirveil +traverse le domaine de M. de Malombré.</p> + +<p>« — Je vous préviens que chaque soir, s’écria-t-il, +je détacherai mes chiens, mes gros dogues de la Camargue.</p> + +<p>« — Tant pis pour vos chiens, monsieur », repartit +Max en lui tournant le dos.</p> + +<p>— J’ai vivement grondé mon innocent voisin sur son +imprudence et sa stupidité ; je l’ai conjuré de ne +plus se mêler de rien… Oh ! ne vous agitez pas, ma +chère Isabelle. Je suis bien trompée, ou Max ne +prendra jamais cette femme au sérieux ; il n’a eu +pour elle qu’un caprice, et vous savez ce que vivent +les caprices. Un poëte a dit qu’il y a deux sortes de +femmes, les <i>poupées</i> et les <i>natures</i>. Les hommes ont +un faible pour les poupées ; ils peuvent se mettre à +l’aise avec elles et les traiter sans façons ; sont-ils las +de leur jouet, ils le brisent. O les hommes, les +hommes ! les plus nobles, les plus généreux, les plus +délicats, si vous cherchez bien, vous découvrirez en +eux je ne sais quel besoin brutal de ne pas respecter +ce qu’ils aiment et d’aimer pendant vingt-quatre +heures au moins ce qu’ils ne respectent pas.</p> + +<p>— C’est ainsi que vous me consolez ? lui dis-je en +m’efforçant de sourire.</p> + +<p>— Je ne vous console pas, répondit-elle. Vous êtes +une âme forte, ma chère nature, et c’est ce qui vous +sauvera, car Max n’estime au monde que la force, et +si jamais il vous échappe, soyez sûre qu’il vous reviendra.</p> + +<p>— Ma force ! ma force ! m’écriai-je. Vous en parlez +à votre aise. Aurai-je celle d’oublier, de pardonner ?… »</p> + +<p>Je vis deux larmes rouler lentement le long de +ses joues amaigries.</p> + +<p>« Vous avez bien souffert dans votre vie ? repris-je.</p> + +<p>« — Oh ! dit-elle, je serais bien folle de m’en souvenir !</p> + +<p>« Et, m’embrassant sur le front :</p> + +<p>« — J’aurai toujours à votre service des caresses de +mère. Dès que le cœur vous en dira, venez les chercher. »</p> + +<p>Je partis. Pendant mon entretien avec Mme d’Estrel, +il s’était levé un vent chaud qui prit bientôt de +la force ; il ne charriait pas de nuages, mais soulevait +de longs tourbillons de poussière. En un clin d’œil +la campagne avait changé d’aspect ; la lumière était +morne, les arbres prenaient des attitudes tourmentées. +Ce vent brûlant me donna de l’oppression ; respirer, +vivre, tout me semblait difficile.</p> + +<p>Pendant le dîner, Max fut sombre et d’une taciturnité +désolante. Je m’efforçai en vain d’animer l’entretien, +il expirait à chaque instant ; on ne cause +pas longtemps avec une statue, je finis par me taire.</p> + +<p>« Combien de temps encore, pensais-je, en serai-je +réduite à épier et à questionner les ombres qui +passent sur son front ? et pourtant il y a un mois il +m’aimait ; du moins je pouvais le croire. »</p> + +<p>Après dîner, il se promena quelques minutes en silence +dans le salon ; puis, s’adossant à la cheminée, +il me dit avec un accent âpre et ironique :</p> + +<p>« Avez-vous revu dernièrement M. de Malombré ? »</p> + +<p>A cette question que je n’attendais pas, je demeurai +interdite ; je ne savais où il en voulait venir.</p> + +<p>« Oh ! je ne m’étonne pas, reprit-il que vous l’honoriez +de votre amitié ; ce n’est pas à vous qu’on +peut reprocher de n’avoir pas le goût difficile. M. de +Malombré est un homme supérieur qui unit une prudence +éprouvée au plus brillant courage. La grande +lunette qu’il braque comme une coulevrine sur les +passants, ses grisons qu’il charge de battre le pays +et de porter ses poulets, ses airs de furet, ses habitudes +de limier, son adresse, son étonnante industrie, +ses audaces opportunes, tout le recommandait à votre +confiance, et le succès d’une campagne est assuré +quand on possède à ses côtés un pareil allié.</p> + +<p>— Votre plaisanterie est une énigme pour moi, lui +répondis-je. M. de Malombré m’a fait une visite pendant +votre absence, et je vous assure…</p> + +<p>— Vous ai-je interrogée ? interrompit-il. Je m’en +ferais un reproche. Rien n’est plus impertinent +qu’une question, car répondre est toujours une fatigue +et souvent un embarras. Soyez sûre, madame, +que je ne vous infligerai jamais ce tourment. »</p> + +<p>Je dus faire un grand effort pour contenir mon indignation. +Je sentais bien que par cette audacieuse +offensive il espérait me faire perdre mon sang-froid ; +je ne voulus pas lui donner ce triomphe ; je n’aurais +pu lui répondre sans émotion, je gardai le silence. +Il attendit quelques instants ma réponse, parut s’irriter +de l’attendre en vain, me regarda fixement et +sortit.</p> + +<p>Je montai dans mon appartement, où je restai +trois heures en proie à une indicible agitation. Je me +sentais incapable de supporter plus longtemps l’incertitude +de mon sort. Las d’interroger sans relâche +ses pressentiments et de tourmenter en quelque sorte +l’avenir pour lui arracher son secret, mon pauvre +cœur appelait à grands cris la lumière ; il exigeait +que ma vie se fixât, dût-elle se fixer dans la douleur.</p> + +<p>Je résolus d’avoir ce soir même avec Max une +explication décisive ; mais malgré moi mon émotion +m’en faisait reculer le moment. Le véritable sirocco +qui régnait portait le trouble et la langueur dans +tous mes nerfs ; j’étais agitée de mouvements fébriles ; +par mes fenêtres que j’avais ouvertes pour respirer, +il entrait des bouffées d’un air sec et suffocant dont +les ardeurs me consumaient. Onze heures sonnèrent ; +je rassemblai tout mon courage, je me levai, réparai +le désordre de mes cheveux. En ce moment, Marguerite, +ma femme de chambre, entra ; je lui dis que je +comptais veiller, que je me passerais de ses soins. +Dès qu’elle fut partie, je jetai une mantille sur ma +tête et sortis.</p> + +<p>L’appartement de Max et le mien, situés l’un au +nord, l’autre au midi, communiquaient tous deux à +la galerie vitrée qui borde l’une des faces du château, +du côté du jardin. Je m’avançai le long de cette galerie. +A mi-longueur, la muraille fait retraite entre +deux avant-corps et s’arrondit en forme de niche. +C’est au centre de cet hémicycle décoré de caissons +et de pilastres que trônait la Némésis ; autour de son +piédestal se pressaient des bustes, des étagères chargées +de pots de fleurs, des jardinières d’où sortaient +de véritables buissons qui parfumaient l’air ; suspendue +au-dessus de sa tête par des chaînettes, une +lampe brûlait toute la nuit. Je ne pus retenir un sourire +amer en songeant qu’un jour j’avais été jalouse +de cette rivale de marbre. « O mes soucis d’autrefois, +pensai-je, comme je vous regrette ! O mes chagrins +de jeune fille, vous étiez le bonheur au prix +des tourments de la femme ! » Je hâtai le pas ; je +craignais que ma résolution ne vînt à faiblir. J’arrive ; +je frappe un coup, deux coups ; point de réponse. +Je frappe encore, j’ouvre, j’entre, je regarde, +personne. Dans un coin, une veilleuse jetait une +faible lueur ; je m’emparai de cette veilleuse, j’allai +de chambre en chambre, je fis le tour de l’appartement. +En rentrant dans le salon, j’avais l’esprit si +troublé que je me surpris à fureter sous les tables, +sous les chaises, sans savoir ce que je cherchais. Je +fis un violent effort pour reprendre possession de +moi-même, et je dis à haute voix, comme pour me +rassurer : « Il se promène, il va rentrer, je l’attendrai. »</p> + +<p>J’attendis ; je comptais les minutes, les secondes ; +le temps était un abîme où je jetais une à une mes +pensées, sans pouvoir le combler. J’écoutais le tic +tac de la pendule et la voix lamentable du vent ; par +instants ces bruits étaient couverts par le battement +précipité de mon cœur. Je me levai, je m’approchai +d’une grande table à écrire où des papiers étaient +répandus en désordre ; je parcourus ces papiers ; j’y +cherchais un mot qui me révélât ma destinée. C’étaient +la plupart des lettres d’affaire ; il me paraissait +étrange qu’il y eût des affaires dans ce monde. De +quoi s’agissait-il donc, sinon de la grande, de l’unique +question ?</p> + +<p>« Où est Max ? L’a-t-on vu sortir ? Il est allé dans +les bois, n’est-ce pas ? Il tournait le dos à la Berre, à +Chamaret ? Peut-être est-il ici près. On dirait un +bruit de pas sur la terrasse. Si en cet instant cette +porte s’ouvrait… Le mal est que je ne pourrais +m’empêcher de me jeter à son cou en pleurant ; mais +où sera le mal ? Il pleurera aussi, et tout sera dit… »</p> + +<p>Je parcourais ces paperasses l’une après l’autre +avec un étonnement et une impatience croissante. +J’allais me rasseoir, mais j’avisai à l’autre bout de la +chambre une petite table ronde, et sur cette table un +encrier, un buvard. Je traversai la chambre, j’ouvris +le buvard, et mes regards tombèrent sur deux lettres +inachevées et barrées dont l’écriture était fraîche. +Voici ce que je lus :</p> + +<p>« Pleurez-vous encore, ma chère Emmeline ? Prenez-y +garde, vous allez gâter vos beaux yeux. J’ai été +dur, j’en conviens ; mais vos reproches, qui n’avaient +pas le sens commun, m’avaient irrité. Vous m’accusez +de m’être joué de vous. Qu’aviez-vous exigé ? Que +vous avais-je promis ? Pendant quelques mois, nous +avons trompé par une illusion le morne ennui de la +vie. Ne soyons pas ingrats ; les illusions sont des +grâces dont le ciel est avare.</p> + +<p>« Il est vrai que plus tard, un matin, une nuit, que +sais-je ? il vous vint des remords. Vous êtes trop légère, +ma pauvre Levantine, pour être tout à fait vraie ; +vous êtes trop passionnée pour être tout à fait fausse. +Je vous conseillai de bercer votre conscience pour +l’endormir ; je n’ai jamais pu croire qu’elle vous incommodât +bien sérieusement. A des insinuations +moins voilées je répondis (vous n’avez pas dû l’oublier) +que je ne comprenais pas qu’un homme épousât +sa maîtresse ; que c’était folie de vouloir concilier les +contraires ; que le mariage est une institution, et l’amour +un reste de la vie sauvage ; qu’on ne pend pas la +crémaillère dans les bois, et que les confusions d’idées +blessaient la justesse de mon esprit. Je fus éloquent ; +je vois d’ici le vieux chêne sous lequel nous étions +assis, et le mouvement que vous imprimiez à votre +éventail.</p> + +<p>« Je ne pus vous convaincre ; vos résistances me +déplurent ; vous n’étiez plus dans votre caractère ; +vous me parliez sans cesse de votre conscience, ou +plutôt vous la faisiez parler, et je m’apercevais qu’elle +savait mal sa leçon ; j’entendais la voix du souffleur. +Je partis, et quand je revins je n’étais plus libre. Mais +ne m’attribuez pas une profondeur de desseins dont +je suis incapable. Le hasard est le maître de nos actions. +Je vous répète qu’une statue qui me parut belle +me fit rester quelques jours dans un coin perdu du +Jura, où m’avait attiré le désir de vous fuir et de me +dérober à vos désolantes litanies. Cette statue est la +cause première de ce que vous appelez ma trahison et +vos malheurs. Vous devriez la bénir. Il était temps +de nous séparer ; l’amour ne survit pas à la curiosité, +et que nous restait-il à deviner ? Mais à quoi bon raisonner ? +Il faut vous parler comme à un enfant. Si je +savais une chanson… »</p> + +<p>Sa mémoire l’ayant mal servi, faute de chanson, il +n’avait pas achevé cette lettre. Sur une autre feuille +il avait écrit ce qui suit :</p> + +<p>« Vous êtes malheureuse, madame. Pensez-vous +que je sois moins malheureux que vous ? Nous avons +été, vous et moi, bien aveugles. Dans quelle aventure +nous sommes-nous embarqués ! Vous vous plaindrez, +vous me condamnerez ; c’est un droit que je n’ai garde +de vous contester. Convenez, pourtant, que j’ai tout +fait pour prendre l’esprit de mon nouveau métier. +Quelque temps je me flattai d’y réussir ; vous-même +avez pu vous y tromper… Par malheur, comme je +commençais à m’habituer, quelques jours d’absence +m’ont rendu à moi-même, à mes insurmontables +instincts, à ce besoin de liberté qui se confond en moi +avec le besoin de vivre.</p> + +<p>« Que vous vous croyez habile ! Vous imaginez-vous +que je ne lise pas dans vos plus secrètes pensées ? +Vous avez juré de guérir malgré lui votre malade ; +vous avez profondément réfléchi sur le régime et le +traitement à lui prescrire ; en médecin prudent, vous +ne brusquez rien, vous m’administrez à petites doses +votre sagesse, mais vous ne cachez pas assez votre +jeu ; plus d’une fois vos regards satisfaits ont témoigné +de votre confiance dans vos remèdes ; vous vous flattiez +qu’ils commençaient à opérer ; vos airs de tête, +vos sourires, tout m’annonçait votre espoir de changer +mon cœur et de gouverner ma vie. Est-ce à moi de +vous apprendre que de telles prétentions me révoltent ? +D’où vous vient, je vous prie, un si hautain courage ? +Êtes-vous de marbre ? êtes-vous de bronze ? La statue +du Commandeur est-elle descendue de son piédestal ? +La foudre et les éclairs attendent-ils vos ordres ?</p> + +<p>« Pardonnez-moi de dissiper vos illusions : vous +n’avez pour toute arme qu’un cœur de femme dont +les faiblesses me sont bien connues ; vos inquiétudes, +votre fuite précipitée de Paris, vos soupçons, vos terreurs, +vos reproches, autant d’inconséquences qui +démentent vos étonnantes prétentions. Croyez-moi, +mesurez mieux vos forces et ne tentez pas l’impossible.</p> + +<p>« Que ne puis-je vous tromper ! Un autre s’en serait +fait un jeu et vous eût fait goûter ce charme de l’erreur +qui est le suprême bienfait de la vie. Mais tromper +n’est pas en mon pouvoir ; j’ai senti que tout cœur a +ses bornes ; le mien… »</p> + +<p>Il avait rayé ce commencement de lettre et tracé +au-dessous quelques lignes d’une écriture tourmentée +et à peine lisible. Je sus déchiffrer ces hiéroglyphes.</p> + +<p>« A quoi bon lui écrire ? Elle ne comprendra pas. +C’est à peine si je me comprends. Elle s’imaginera +toujours que j’aurais pu m’accoutumer à ma chaîne. +Pouvoir ! pouvoir ! que peut-on ? J’étais parvenu à +m’assoupir ; cette affaire d’héritage, mon honneur +offensé, ma colère, m’ont réveillé ; mon imagination +et mon sang sont entrés en effervescence. En arrivant +ici, l’air m’a manqué, et j’ai trouvé à ces murailles +une face lugubre de cachot. Elle n’a rien deviné ; elle +raisonnait paisiblement sur ce procès : elle s’efforçait +de me calmer, sans se douter que ce qui m’irritait, +c’était elle-même ; sa présence, le son de sa voix, me +semblaient une effrayante nouveauté ; je sentais percer +sous ses paroles une tyrannie molle dont je m’étais +subitement désaccoutumé. Dans quels espaces avais-je +donc voyagé ? Je rentrais en étranger dans ma vie. +Quel dépaysement ! Elle a des yeux qui semblent dire : +« Demain comme aujourd’hui ; rien de plus simple. » +Mais c’en est fait de l’habitude naissante ; est-ce ma +faute ? La plante a été arrachée avec sa racine ; elle +ne repoussera plus. De ce jour, l’ennui me ronge. +Chaque matin, en entendant le bruit de ses pas, je +frissonne. Aujourd’hui, j’ai crié : Voilà l’ennemi ! +Elle est si persuadée de ses droits ! C’est le comble du +ridicule ; mais je ne ris pas, je frémis. La vie est si +longue ! Il faut partir. Ce vieux pêcheur qui me disait : +« Défendez-moi de courir au large, je me tuerai… » +il avait fini par dormir dans sa barque. Les flots +étaient ses frères et les tempêtes ses sœurs. Il faut +que ma vie se mette au large ; les orages et moi, nous +avons un air de famille. Je partirai demain ; je lui +écrirai de Marseille… »</p> + +<p>Puis il avait écrit en travers :</p> + +<p>« Quel temps ! ce sirocco allume mon sang ; j’ai la +tête en feu. Je ne puis demeurer en place. Écrirai-je +toute la nuit ? la Berre à traverser, les dogues de +M. de Malombré, escalader un balcon… Aventure +vieille comme le monde, mais qui me semblera peut-être +nouvelle. Et demain ? Demain je partirai pour +l’Afrique, je chasserai le lion dans l’Atlas. Pauvre invention ! +J’ai l’esprit aussi usé que le cœur… »</p> + +<p>Quand un innocent est condamné à mort, le meilleur +service à lui rendre est de rédiger sa sentence en +des termes dont l’odieux le révolte ; l’indignation lui +rend le courage et le préserve du désespoir. Dans l’affreux +malheur qui m’accablait, cette faveur du moins +ne m’était pas refusée ; grâce au ciel, l’arrêt que je +venais de lire était assez cruel pour que ma fierté révoltée +me donnât la force de supporter et pour ainsi +dire de braver ma douleur. Si ce funeste papier m’eût +appris seulement que Max ne m’avait jamais aimée, +que Max était las de sa chaîne, que Max songeait à +me fuir, j’aurais succombé à mon chagrin ; mais quel +mépris il faisait paraître pour mon caractère, pour +mes droits ! Cédait-il en me trahissant aux irrésistibles +entraînements d’une passion ? Le temps était à l’orage, +il faisait du vent, et il recourait à une aventure +vieille comme le monde pour tromper sa fièvre et +amuser un instant son ennui, car à qui donc étais-je +sacrifiée ? A une illusion détruite, à un caprice épuisé, +à l’une de ces femmes que l’on traite en enfant et +qu’on console avec des chansons. Chose étrange, dans +le premier moment je détestais plus la faute que le +coupable ; Max m’inspirait un peu de cette pitié qu’on +ressent pour un fou, pour un malade ; mais je prenais +en horreur la vie et le monde où les événements +qui décident d’une destinée dépendent d’un coup de +vent, du nombre des battements du pouls, d’un accident, +d’un frisson, et où nos cœurs sont à la merci des +insolentes surprises du hasard.</p> + +<p>Quelle nuit ! monsieur l’abbé ! Tantôt je relisais l’écrit +fatal ; j’en savourais lentement le poison, je répétais +vingt fois un mot, une ligne, et je cachais mon +visage dans mes mains en pleurant. Tantôt un nuage +se répandait sur mes yeux, tout devenait obscur dans +mon esprit ; alors je me levais, je marchais, j’allais +et je venais, cherchant en vain dans le chaos où elles +se perdaient mes pensées disparues, ne retrouvant +que le souvenir vague et confus d’un indicible outrage, +et sentant le sol se dérober sous mes pas, comme +si l’orage qui grondait en moi eût fait vaciller les murailles +et que la terre eût tremblé devant ma colère.</p> + +<p>J’étais décidée à attendre Max, mais je ne pus demeurer +plus longtemps dans cette chambre pleine +d’intelligences secrètes avec mon malheur ; les murs +qui l’avaient vu écrire, la chaise où il s’était assis, la +plume dont l’encre était à peine séchée, tous ces complices +de la faute blessaient cruellement mes yeux. +Je m’avançai sur la galerie, j’approchai du petit escalier +en limaçon qui la termine ; c’est par là qu’il avait +dû sortir ; accoudée sur la balustrade, je croyais le +voir descendre, la tête haute, le cœur libre de remords, +serein, impitoyable, n’apercevant pas, debout +sur le seuil qu’il allait franchir, la justice céleste qui +plaidait ma cause et lui criait mon nom.</p> + +<p>Pendant des heures, j’errai le long de la galerie, +croyant sans cesse entendre un bruit de pas, toujours +trompée par le vent, dont les jeux lugubres semblaient +insulter à mon angoisse.</p> + +<p>« Je souffre, me disais-je. Qui le sait ? qui s’en soucie ? +qui me plaindra ? »</p> + +<p>Je songeai à Mme d’Estrel. Quand je lui aurai tout +conté, pensai-je, elle se renversera dans sa chaise +longue, me représentera que ces sortes d’aventures +sont communes, qu’il faut tout endurer sans se +plaindre, que nous ne pouvons rien, que le plus +sage est de ne rien vouloir et de se taire, après quoi +nous pleurerons ensemble, et, quand nous aurons +bien pleuré, qu’y aura-t-il de changé ou de réparé +dans ma vie ?…</p> + +<p>« Comment cela finira-t-il ? » me disais-je encore et +en vain je cherchais une issue, ma pensée se heurtait +partout contre un mur d’airain. Je voyais d’avance +mes jours s’écouler dans un éternel tête-à-tête avec +une idée fixe et déchirante ; je pressentais ces mille +détails de la vie réelle qui multiplient la souffrance +sans la varier ; à ma douleur présente s’ajoutait déjà +le fardeau des longs ennuis et des amers dégoûts qui +m’attendaient, et je me sentais fléchir sous la pesanteur +de mon avenir.</p> + +<p>Épuisée de fatigue, je me laissai tomber sur un +pliant placé en face de la statue. Je fus quelque temps +sans la voir ; enfin je levai machinalement les yeux +sur elle ; et, en la reconnaissant, ma colère, qui s’était +changée en une morne tristesse, se ralluma tout à +coup : cette statue n’avait-elle pas servi d’entremetteuse +entre le malheur et moi ? Mais au bout d’un +instant ma colère tomba, je m’attendris. La déesse +me transporta dans les lieux qu’elle avait habités avec +moi ; je revis Louveau, la fumée qui sortait de son +toit, la cour où m’attendaient mes pigeons, ma +chienne accroupie sur le seuil, l’humble vallon perdu +dans la brume, la face triste, mais amie, de mes +rochers grisâtres, l’étoile qui se levait sur les sapins, +ces collines qui m’avaient longtemps cachée +au monde, ces chemins creux, ces sentiers déserts +où j’avais promené mes oisivetés et mes rêveries, et +qui m’avaient entendue plus d’une fois soupirer follement +après l’inconnu.</p> + +<p>Que j’avais été ingrate et aveugle ! A quelles perfides +amorces m’étais-je laissé prendre ? D’où m’étaient +venus ces rêves, ces désirs insensés qui appelaient +tout bas le malheur ? Il était enfin venu, et, avide +de ses embrassements, je m’étais élancée d’un bond +au-devant de lui ; il tenait sa proie, il ne devait plus +la lâcher…</p> + +<p>Je tressaillis ; je venais d’entendre au loin des aboiements +de chiens de garde.</p> + +<p>« Ah ! m’écriai-je en joignant les mains, qu’on me +le rapporte blessé, meurtri, sanglant, peut-être aurai-je +la force de lui pardonner ; mais s’il revenait +heureux et triomphant… »</p> + +<p>Je n’en pus dire davantage ; ce que venait d’entrevoir +mon imagination me rendait muette.</p> + +<p>Déjà le jour s’annonçait ; une teinte grise se répandait +au ciel ; je distinguais vaguement les contours +des collines et la forme des arbres ; les fureurs du +vent s’étaient ralenties. Au pied de la maison, des pas +firent crier le sable. Tout mon sang reflua vers mon +cœur. Bientôt une porte s’ouvrit, un frôlement se fit +entendre, une ombre parut au haut de l’escalier.</p> + +<p>Je me levai, je m’avançai. Max était resté immobile +sur la dernière marche. M’arrêtant à deux pas de lui, +la tête penchée, je le regardai. Il avait fait un geste +de surprise, puis il s’était accoudé sur la balustrade, +et il attendait. Je crus découvrir dans ses yeux un +regard d’insulte et de défi. Alors je voulus parler ; +mais ma langue se glaça, mes jambes se dérobèrent +sous moi, et je tombai sans connaissance.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c3">TROISIÈME PARTIE</h2> + + + + +<h3>I</h3> + + +<p>En revenant à moi, je me trouvai étendue sur mon +lit. Marguerite, ma femme de chambre, se tenait debout +près du chevet. Il faisait grand jour ; un rayon +de soleil se glissait jusqu’à mes rideaux : par ma +fenêtre entr’ouverte, j’apercevais une branche de +chèvrefeuille qu’une brise légère berçait doucement ; +j’entendis le chant d’un oiseau.</p> + +<p>Je rassemblai avec effort mes idées ; enfin la mémoire +me revint, et je fermai les yeux par un mouvement +de cette haine instinctive pour la lumière qu’a +ressentie quiconque a souffert. Marguerite m’interrogea ; +je lui racontai que, ne pouvant dormir, je +m’étais levée à la pointe du jour, que j’avais été prise +d’un vertige, que j’étais tombée. Comme elle insistait, +je lui imposai silence. Elle s’assura que je n’étais pas +blessée ; ma blessure en effet n’était pas de celles qui +se voient. Max avait envoyé chercher un médecin qui +vint presque aussitôt ; mais je me refusai obstinément à +le recevoir : ses questions m’auraient mise au supplice.</p> + +<p>Je demeurai toute une semaine enfermée chez moi. +Le jour, je ne souffrais que d’une excessive faiblesse ; +le soir, le frisson me prenait, et j’avais chaque nuit +un accès de fièvre. J’avais défendu qu’on me veillât ; +je redoutais les indiscrétions du délire, et j’aurais +rougi de mettre mes gens dans mon secret. Du reste, +mes rêvasseries n’avaient, je crois, rien d’effrayant ; +toutes les nuits j’étais hantée de la même vision. Il +me semblait que les murs de ma chambre, les meubles, +les vases, les tableaux, les rideaux de mon lit +portaient le deuil de quelqu’un ; ils se faisaient entre +eux des signes d’intelligence, accompagnés de soupirs +douloureux ; ils racontaient qu’une personne bonne, +généreuse, digne d’être aimée, qui avait foi dans la +vie, avait habité quelque temps cette chambre, qu’elle +l’avait animée et réjouie de sa présence, qu’elle y +avait rêvé le bonheur, et qu’un jour elle avait disparu +sans qu’on sût ce qu’elle était devenue. Je ressentais +pour cette personne une inexprimable pitié ; je crois +que je lui parlais, et assurément je pleurais en lui parlant, +car à la fin de chaque accès je sentais des larmes +sur mes joues.</p> + +<p>Le troisième jour, je reçus un billet de Max. « Je +crains, madame, m’écrivait-il, que ma présence dans +cette maison ne retarde le progrès de votre convalescence. +Voulez-vous que je parte ? Je ferai ce qui +vous plaira. » Je lui répondis : « Ne partez pas avant +que je vous aie parlé. J’ai des décisions à prendre, je +ne tarderai pas à vous les faire connaître. Quelques +journées perdues, c’est peu de chose ; la vie est si +longue ! »</p> + +<p>Enfin, un soir que le frisson n’était pas revenu et +que je me sentais assez de force pour affronter les +émotions d’un entretien, je descendis au salon et fis +appeler Max. Il parut aussitôt ; nulle trace d’embarras +ni de contrainte dans son maintien ; il s’avança +d’un air libre, dégagé, m’aborda avec cette grâce de +grand seigneur et cette exquise élégance de manières +que j’avais admirées autrefois et qui dans un pareil +moment m’épouvantaient. Il s’informa en deux mots +de ma santé, s’assit et me fit signe qu’il était prêt à +m’entendre. L’indignation que me causait sa tranquillité +raffermit mon courage ; j’aurais eu honte +de laisser voir le moindre trouble, la moindre faiblesse.</p> + +<p>« Monsieur, lui dis-je, cette entrevue n’est probablement +pas de votre goût, vous n’aimez guère les explications ; +mais il est nécessaire que je vous en +demande et que je vous en donne : vous conviendrez +qu’il n’y a pas de ma faute. »</p> + +<p>Il fit un geste d’assentiment, sans que je visse remuer +une fibre sur son visage impénétrable comme +un masque de bronze.</p> + +<p>« Du reste, continuai-je, ne vous alarmez pas trop. +Vous n’aurez à subir ni questions ni reproches. J’ai +fait des provisions de sagesse depuis quelques jours. +Il est bon d’aller à votre école pour apprendre à vivre ; +vous tenez vos élèves sous une discipline un peu +sévère, mais leurs progrès sont rapides. »</p> + +<p>Il s’inclina comme pour me remercier du compliment.</p> + +<p>« Si vous vous ravisiez, me dit-il, je me croirais +tenu de répondre à vos questions avec une entière +sincérité et d’écouter vos reproches jusqu’au bout sans +vous interrompre ; mais, vous avez raison, de quoi +nous serviraient tant de paroles ? Le passé est irréparable : +ne nous occupons que de l’avenir.</p> + +<p>— Oui, monsieur, le passé est irréparable, repris-je +avec trop de chaleur, — et si je m’avisais de m’en +plaindre, vous me renverriez sûrement au destin, qui +dispose de tout, qui régit tout, qui est l’éternel, l’unique +coupable. Je connais vos doctrines ; vous les +professez de vive voix et par écrit, non sans une certaine +éloquence. Mon Dieu ! je suis prête à vous en +croire ; de quoi pourrais-je encore m’étonner ? Au +surplus, loin de vous chercher querelle, je tiens à +vous témoigner toute ma gratitude. Il est des outrages +qui tuent l’amour comme un coup de foudre ; vous +vous entendez à frapper, monsieur ; le mien est mort +sans agonie ; ce sont de grandes souffrances que vous +m’avez épargnées… »</p> + +<p>Je sentais l’émotion me gagner ; je me tus un instant +pour me donner le temps de me calmer, puis je +repris d’un ton plus tranquille :</p> + +<p>— Oui, laissons là le passé. Qu’en pourrais-je dire ? +Comment me ferais-je comprendre ? Nous ne parlons +pas la même langue. Votre chaîne vous pesait, l’ennui +vous rongeait, ma molle tyrannie révoltait votre +fierté, — vérités sublimes et sacrées où ma faible intelligence +ne peut atteindre, mais que je dois admettre +avec le même respect que les mystères de la foi. +Je vous fais grâce de mes objections, vous les réfuteriez +sans peine ; je me tais et j’adore. Il ne s’agit +donc plus que de régler l’avenir, et sur ce point +peut-être réussirons-nous à nous entendre. Je n’ai +pas besoin de vous dire que mon premier mouvement +a été de quitter à jamais cette maison ; mais j’ai +réfléchi, et la réflexion plaide toujours contre les +partis violents. Je connais quelqu’un qui prétend +qu’après tout le malheur est plus sot que méchant, +et on a toujours tort de se fâcher contre les sots. Je +ne pourrais me retirer auprès de mon père sans lui +conter de point en point toute cette aventure ; je +crois le connaître, il ne se consolerait pas ; je crois +me connaître aussi, son désespoir me briserait le +cœur. Je me résigne donc à rester ici jusqu’à nouvel +ordre, mais à une condition que je me flatte de vous +faire approuver. »</p> + +<p>Le regard de Max s’était animé ; il m’observait attentivement ; +je crois qu’il s’était attendu à autre +chose ; je lui apparaissais sous un jour nouveau.</p> + +<p>« Quelle est cette condition, madame ? demanda-t-il +d’un ton grave.</p> + +<p>— Je vous dois, repris-je, d’avoir acquis des idées +toutes nouvelles sur un sujet qu’à vrai dire je n’avais +guère médité. Je comprends depuis quelques jours +que le fond des choses dans le mariage, c’est la crémaillère, +qu’à le bien prendre c’est même à cela que +se réduit cette admirable institution. Vous voyez que +je vous ai lu avec fruit. De grâce, monsieur, ne laissez +plus traîner vos papiers ; une femme en colère se +croit tout permis. Eh bien ! s’il le faut, je consens à +vivre auprès de vous, à rester votre femme aux yeux +du monde ; mais du même coup je me délie de tout +autre engagement, ou pour mieux dire nous nous +engagerons, vous et moi, à nous laisser l’un à l’autre +une entière liberté. Pas d’équivoque, je prétends +m’appartenir, être libre, absolument libre… Oh ! +n’ouvrez pas de grands yeux ; ce n’est pas une menace +que je vous fais. Je n’ai point de projets et ne +me pique pas de pénétrer les secrets de l’avenir ; je +réclame un droit, voilà tout.</p> + +<p>— Ce que vous me proposez, madame, répondit-il +avec un sourire ironique, c’est un ménage dans le +goût du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle. En ce temps-là, on ne mettait +en commun que la crémaillère ; aujourd’hui cela +souffre quelque difficulté ; nous vivons dans un siècle +de bourgeois et nous en tenons tout. Nos pères entendaient +mieux la vie que nous…</p> + +<p>— Oui, interrompis-je, les marquises d’alors ne +s’évanouissaient pas. Je pense, comme vous, que +celles d’aujourd’hui sont des bourgeoises ; mais il en +est qu’on peut former : il ne s’agit que de savoir s’y +prendre comme vous.</p> + +<p>— Allons, dit-il, j’accepte vos conditions ; c’est au +moins une expérience à tenter…</p> + +<p>— Oh ! permettez, lui dis-je, il ne s’agit pas d’expérience, +mais d’un traité en bonne forme. Je vous demande +votre parole de gentilhomme, j’y crois encore.</p> + +<p>— Je n’hésite pas à vous la donner, répondit-il, et +je découvre avec plaisir que vous avez une raison supérieure. +Je regrette seulement que vous ne m’ayez +pas parlé sur ce ton dès le premier jour ; qui sait ? +vous auriez peut-être fait de moi le modèle des maris, +car je me sens un faible pour les devoirs qu’on ne +m’impose pas.</p> + +<p>— Que voulez-vous ? lui dis-je. Est-ce trop de six +mois pour apprendre la vie et le monde ? J’étais si +naïve ; j’ai dû revenir de loin… Et maintenant, je +vous prie, quand partez-vous ?</p> + +<p>— Ah ! je suis libre, reprit-il vivement, et je ne +pars plus. »</p> + +<p>Et, s’approchant de moi, il eut l’audace d’ajouter :</p> + +<p>« Les traités, madame, se scellent d’ordinaire par +un serrement de main. »</p> + +<p>Mais je lui répondis :</p> + +<p>« Veuillez me dispenser de cette formalité. Je crois +voir encore au bout de vos doigts une tache d’encre. +Souffrirez-vous que je vous donne un conseil, monsieur ? +Écrivez moins : les marquis du bon temps +n’écrivaient pas. Dans certains cas, écrire est une +faute et presque un ridicule. »</p> + +<p>Et à ces mots je me retirai, le laissant à son étonnement, +dont il eut peine, je crois, à revenir.</p> + +<p>Il est aisé d’être fort dans les grandes crises de la +vie : la violence du malheur exalte l’âme, porte à la +tête, on se grise de son désespoir, mais cette ivresse +ne peut pas durer, et après s’être senti comme transporté +par sa douleur, le cœur retombe lourdement +sur lui-même. Oui, le malheur est plus facile à supporter +que ce qui l’accompagne, car les grandes infortunes +sont des reines couronnées d’une funèbre +beauté, mais qui traînent sur leurs pas un long cortége +d’obscures et misérables souffrances dont il n’est +pas une seule qui porte un nom, qui fasse quelque +figure, cour indigne et dérisoire dont leur majesté +est avilie. Avez-vous jamais lu <i>Delphine</i>, monsieur +l’abbé ? C’est dans ce livre qu’ont été retracés d’un +immortel pinceau « les faiblesses, les misères qui se +traînent après les grands revers, les ennuis dont le +désespoir ne guérit pas, le dégoût que n’amortit point +l’âpreté de la souffrance. » Voilà pourquoi le courage +de la première heure est le plus facile, et pourquoi +un cœur qui, égalant ses forces à la violence du coup +qui l’a frappé, s’est précipité hardiment dans sa douleur, +recule ensuite avec effroi devant les innombrables +et cruels détails qu’il y découvre. Quant à moi, +je sentais bien que mon effort avait dépassé les bornes +de mon courage naturel, et que je ne tarderais pas à +revenir en deçà. Toutefois je ne laissais pas de soutenir +mon triste rôle avec une fermeté qui m’étonna +moi-même, et qu’admira Mme d’Estrel.</p> + +<p>« Que vous êtes forte en vérité ! me dit-elle après +avoir entendu mes confidences. Le parti auquel vous +vous êtes arrêtée m’effraye ; j’en sens toutes les difficultés. +Vous venez de vous créer une situation plus +délicate et plus embarrassante que vous ne pensez ; +mais je n’ose vous blâmer. Vous avez pris conseil de +votre caractère ; c’était le seul juge à consulter. Je +regrette seulement que mes expériences ne puissent +vous servir ; je ne vois rien dans mon passé qui s’applique +ici. Je vous ai laissée deviner que j’avais beaucoup +souffert. M. d’Estrel n’était pas un Max, c’était un +homme de plaisirs que le bruit de la vie étourdissait, +et qui n’a jamais eu le temps d’échanger deux mots +avec sa conscience. Toujours allant, toujours hors +d’haleine, et pour ainsi dire tout essoufflé de son +bonheur, avait-il crevé sous lui un plaisir, il changeait +lestement de monture, et le voilà reparti. Nul choix, +tout lui était bon, et par la bienveillance du sort, +qui a toujours eu un faible pour les sots, les relais ne +lui ont jamais manqué ; il est mort au dernier : — au +demeurant, assez bon homme, très-candide dans ses +vices, ne voulant de mal à âme qui vive, mais si infatué +de sa personne qu’il m’estimait trop heureuse +de porter son nom, et que, si je m’étais plainte, il +fût tombé de son haut. Aussi ne me plaignis-je pas ; +j’affectai de ne rien voir, de ne rien deviner, de ne +rien sentir, et je me réfugiai dans le silence du mépris, +abri propice aux âmes trop faibles pour combattre +leur destinée, trop fières pour la chicaner. Vous, +ma chère Isabelle, vous êtes de force à lutter ; votre +cœur est armé en guerre, persévérez, votre courage +vous sauvera, et, si redoutable que soit votre adversaire, +j’ose vous promettre avec confiance que vous +gagnerez la partie. »</p> + +<p>Je fondis en larmes.</p> + +<p>« Quelle partie ? balbutiai-je. De quoi parlez-vous ? +Quel rêve avez-vous fait ? Ne voyez-vous pas que j’ai +le courage du désespoir ? Et que peut-on espérer +quand on ne désire rien ? Ramener Max ! mais il ne +m’a jamais aimée, je ne l’aime plus, et ma victoire me +ferait horreur. Non, n’essayez pas de me consoler, +de me tromper. Je ne vois rien devant moi ; je sens +dans ma douleur une fixité qui m’épouvante. Que ne +puis-je m’attendre à de nouveaux combats quand j’en +devrais payer les émotions par un redoublement de +peines ! Mais mon malheur n’a pas même d’avenir ; il +sera demain ce qu’il est aujourd’hui ; il se répétera +jusqu’à la fin, et je ne prévois pour lui que les radotages +et les enfances de la vieillesse, car le malheur +qui a trop duré finit par perdre sa dignité ; il ne se +respecte plus, l’âme se flétrit ; des dégoûts et des lassitudes +pires que la souffrance, voilà les présents que +fait le temps à la douleur. Ah ! madame, ne me parlez +pas d’espérance. Hélas ! qu’ai-je donc sauvé de mon +naufrage ? Un vain débris, ma liberté que je me +suis fait rendre, triste épave qui a pour ma fierté le +prix d’un trésor. Quel trésor, grand Dieu ! et qu’en +ferai-je ? De grâce, n’allez pas m’attribuer de secrets +et indignes calculs. Moi, je voudrais, par une indifférence +affectée, me rouvrir un accès dans le cœur d’un +homme qui m’a possédée sans m’aimer ! Vous m’offensez. +Qu’ai-je été pour lui ? Un caprice de curiosité +bientôt épuisé. Eh ! n’avez-vous pas compris que le +pire de mes maux est l’amer chagrin de m’être donnée, +que ses embrassements ont laissé sur moi +comme une souillure, et que je veux chercher à venger +ma honte par l’insolence de mes mépris ? »</p> + +<p>Elle me reprocha mon exaltation, s’efforça de me +calmer, de me ramener à la note juste ; mais je n’étais +pas en état de l’écouter. Elle n’avait jamais aimé ; +qu’avaient été ses peines, comparées aux miennes, et +pouvait-elle entrer dans mes sentiments ? Cependant +sur un point elle n’avait que trop raison : ma situation +était difficile, et, quand le cœur est dévoré, affecter +l’indifférence est un rôle malaisé à soutenir longtemps ; +je n’eus que trop d’occasions de m’en convaincre. +Dans le mouvement et le tourbillon de Paris, +la difficulté eût été moindre : j’aurais mis le monde +entre Max et moi ; mais dans la solitude de Lestang +les tête-à-tête étaient inévitables, et je ne cherchais +même pas à les éviter ; je n’aurais pas voulu laisser +croire à Max que j’avais peur de lui ou de moi-même.</p> + +<p>C’était bien là l’idée secrète que s’était formée son +orgueil et qu’il se plaisait à nourrir. Il ne croyait pas +aux femmes, il ne les prenait pas au sérieux ; il leur +refusait toutes ces qualités supérieures qui font la +grandeur et la dignité de l’âme. Aussi avait-il passé sa +jeunesse à les aimer sans les respecter ; encore dis-je +trop, car l’amour ne va pas sans l’illusion du respect ; — il +les avait désirées, parce qu’elles ne se rendent +pas sans combat et qu’il les faut disputer aux autres et +à elles-mêmes, mais je doute qu’il eût jamais ressenti +dans ses aventures d’autres transports que +l’ivresse de la victoire et du triomphe. On n’a qu’un +dieu ; le sien était son orgueil, implacable idole à laquelle +il sacrifiait son cœur et sa vie. C’est ainsi que, +toujours supérieur aux entraînements des sens et +n’estimant ses jouissances qu’au prix qu’y mettait sa +superbe, il se passionnait pour la conquête d’un cœur +dont les refus irritaient ses désirs : mais il se lassait +bien vite de la possession, semblable à ces chasseurs +qui aiment la chasse pour ses fatigues et ses hasards, +et qu’on voit ardents à la poursuite d’un gibier qu’après +l’avoir abattu ils daignent à peine ramasser. Les +femmes, en effet, n’avaient à ses yeux qu’une valeur +de convention : la société ayant imaginé de mettre leur +honneur à haut prix, elles l’en ont crue sur parole et +se laissent longtemps marchander ; mais à part le +mérite de cette résistance, qui procure à l’homme ses +plus vives et ses plus agréables émotions, il les considérait +comme des êtres subalternes, charmants +animaux qui n’écoutent que leur instinct et qu’on +gouverne par des gimblettes et des menaces ; bref, il +leur refusait les seules vertus qu’il estimât, la parfaite +sincérité, la fierté, la hauteur d’âme, le vrai courage +et cette constance dans le vouloir que le temps ne +lasse pas.</p> + +<p>Dans le commencement, il avait été surpris de mon +attitude. Il avait compté sur des scènes de reproche +et de désespoir : il m’avait trouvée froide et hautaine : +j’avais relevé le gant et accepté le défi, mais saurais-je +soutenir jusqu’au bout mon nouveau caractère ? Ne +serais-je pas bientôt fatiguée de mon rôle ? C’est là +qu’il m’attendait. Sa curiosité était excitée ; il observait +tous mes mouvements, il tournait autour de moi, +cherchait à surprendre ma faiblesse, déguisée sous une +force d’emprunt ; qu’elle vînt à se trahir par un mot, +par un soupir, par une rougeur subite, par un geste +incertain, et je croyais déjà entendre le cri de sa victoire. +Par moments, ses yeux attachés sur moi me +fascinaient, ses regards durs et pénétrants me perçaient +de part en part et faisaient sentir à mon cœur +le froid de l’acier, ses sourires me donnaient des frissons, +sa politesse ironique faisait bouillonner mon +sang ; mais je redoublais d’attention sur moi-même, +je commandais à mon visage, je refoulais le flot de ma +colère, toujours prêt à déborder sur mes lèvres. Je +n’aurais pu supporter la honte d’une défaite, non +qu’il eût tenté d’en profiter, mais son orgueil eût été +satisfait, et il me semblait que je ne pourrais survivre +à ce triomphe.</p> + +<p>En attendant, je lui rendais service, je travaillais à +son bonheur ; il ne s’ennuyait plus, ne songeait plus +à chasser au lion ; il avait repris intérêt à la vie, je +lui donnais de l’occupation, il était au spectacle, il +observait, il attendait, il avait une gageure à gagner ; +je m’étais chargée de fournir de l’aliment à cet éternel +besoin de combats qui était sa passion dominante. +Ce qui m’effrayait, c’est que je sentais mes forces diminuer, +que j’étais déjà lasse, et que d’instant en instant +mon masque me pesait davantage.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>II</h3> + + +<p>Un jour, après déjeuner, j’allai m’asseoir à la lisière +d’un de nos bosquets de chênes. On était à la +fin de juin, la chaleur était ardente ; les bois et les +champs dormaient ; le milieu du jour amène dans la +nature comme une suspension de vie : c’est vraiment +le sommeil de Pan. Il n’y avait pas un souffle dans +l’air ; je ne voyais remuer ni une branche ni une +herbe. Seules les cigales faisaient retentir leurs timbales +au haut des chênes. Ce bruit m’était nouveau ; +la cigale, <i>qui n’a ni chair ni sang</i>, est chargée d’annoncer +les brûlants étés du Midi, le soleil l’a choisie pour +son héraut. Monotone comme le bourdon d’une vielle, +mais aigre et strident, son cri est l’âpre cri de guerre +d’une lumière implacable qui consume et dévore ; on +croit entendre la crépitation de l’air et de la terre en +feu ; c’est bien la musique du soleil, mais j’y crus reconnaître +aussi celle de la douleur, la plainte violente +et monotone de mon cuisant chagrin.</p> + +<p>Ce chant triste, l’éblouissement du jour, la langueur +de toutes choses autour de moi me plongèrent +dans un profond accablement, et je pleurai à chaudes +larmes. Tout à coup Max parut au bout de l’avenue ; +je serais morte de confusion s’il avait vu ou deviné +mes larmes. Je me levai précipitamment et m’enfuis +dans l’épaisseur du taillis. Un sentier s’offrit à moi, +je le descendis en courant. Ayant traversé un endroit +découvert, avant de rentrer dans le bois, je me retournai +pour m’assurer que je n’étais pas suivie, et je +dis à haute voix : « Fuir ! toujours fuir ! quand cela +finira-t-il ? »</p> + +<p>En ce moment, j’entendis près de moi un bruissement +de feuilles, je tournai la tête et j’aperçus un inconnu +que je regardai, je crois, d’un air sévère, car +je lui en voulais de sa fortuite indiscrétion. Assis sur +une pierre, au pied d’un arbre, il s’était levé à ma vue +en faisant un geste de surprise. C’était un jeune +homme de vingt-cinq ans à peu près, un peu trapu, +une tête de caractère et d’un type méridional, de grands +yeux noirs pleins de feu, le teint d’une pâleur mate, +une abondante chevelure bouclée, l’air noble, ardent, +exalté, un peu étrange, où la douceur se mêlait à +l’austérité. Il restait immobile devant moi et comme +plongé dans la stupeur. Si préoccupée que je fusse, je +ne laissai pas de m’apercevoir qu’il entrait dans cette +stupeur un peu d’admiration ; mais ce n’était pas tout. +Avait-il l’esprit dérangé ? Je l’entendis s’écrier à deux +reprises, d’une voix vibrante et musicale : « Quelle réponse ! » +puis, revenant à lui, il me salua respectueusement +et fit mine de s’approcher pour me parler ; +mais l’air dont je le regardais le troubla ; il balbutia +quelques excuses et s’éloigna d’un pas rapide, non +sans retourner souvent la tête.</p> + +<p>Bien que la chaleur fût étouffante, je poursuivis +mon chemin ; je voulais me mettre hors d’atteinte. +Par une éclaircie, je découvris la Berre sur ma gauche ; +les ardeurs de juin l’avaient presque tarie ; à +certains endroits, on pouvait la franchir à pied sec. +« L’été, pensai-je, se charge de leur assurer des communications +plus faciles ; mais que m’importe ? Le +ciel soit loué ! je n’ai plus rien à perdre, plus rien à +craindre. »</p> + +<p>Je poussai jusqu’à une retraite sauvage qui termine +le bois de ce côté. Le terrain, se relevant brusquement, +forme un tertre rocheux arrondi en cirque ; des +arbustes aux rameaux noueux et contournés le décorent +de ces épais halliers qui sont une des grâces du Midi. +Au-dessus des halliers croissent des bouquets de pins +d’un vert tendre. Je m’assis à l’ombre, parmi des +genêts fleuris, dans l’enfoncement que laissaient entre +eux des rochers. De mon réduit j’apercevais au travers +des feuillages une clairière du bois, et plus bas, +à l’un des coudes de la Berre, une flaque d’eau croupissante +sur laquelle se penchait tristement un saule +poudreux que tourmentait la soif. J’étais bien cachée ; +dans le silence de ces genêts et de ces rochers, je pouvais +soupirer librement, et si les larmes revenaient, +personne du moins ne les verrait couler.</p> + +<p>Je m’oubliai des heures entières dans mon tranquille +asile, et j’avais fini par m’assoupir légèrement, +quand un bruit de voix me réveilla. Au sommet du +tertre passe un chemin vicinal peu fréquenté qui descend +à la rivière, et que les hauts talus qui l’encaissent +dérobaient à ma vue. Deux personnes montaient +ce chemin ; elles causaient d’une voix bruyante et +animée comme dans l’échauffement d’une querelle, +l’une sur un ton de basse continue, l’autre sur un +ton de fausset dont les aigreurs m’étaient trop connues. +On s’arrêta juste au-dessus de ma tête, et je +pus entendre le dialogue suivant :</p> + +<p>« Encore un coup, madame, que venez-vous faire +ici ?</p> + +<p>— Encore un coup, monsieur, que venez-vous y +faire vous-même ?</p> + +<p>— Eh bien ! madame, je vous ai vue sortir, je me +suis inquiété, je vous ai suivie.</p> + +<p>— Eh bien ! monsieur, je suis lasse de vos éternels +espionnages, de vos poursuites, de vos obsessions et +de vos fureurs d’alguazil.</p> + +<p>— Pour venir ici, madame, vous avez dû traverser +mon champ.</p> + +<p>— Que le bon Dieu vous bénisse, vous et votre +champ ! Faites dresser procès-verbal.</p> + +<p>— Convenez, madame, qu’il y a eu rendez-vous +donné.</p> + +<p>— Il en sera exactement, monsieur, ce qui vous +plaira.</p> + +<p>— Il ne vous suffit plus de recevoir votre amant +chez vous, vous venez le chercher chez lui.</p> + +<p>— Je ne sais pas si je reçois mon amant chez moi, +mais je sais que vos insultes m’en donneraient +l’envie.</p> + +<p>— Oh ! ne niez pas. Nous avons des preuves. Mon +chien de garde que j’ai relevé mort dans mon +champ…</p> + +<p>— Tous les chiens sont mortels, monsieur. Que ne +faites-vous assurer les vôtres ?</p> + +<p>— Cela finira mal, madame.</p> + +<p>— Cela ne finira pas, monsieur. »</p> + +<p>Il se fit une pause, après quoi M. de Malombré reprit +d’un ton larmoyant : « Malheureux que je suis ! +Qui me guérira de mon indigne faiblesse ? Vous aimer +encore après tant d’affronts, tant de trahisons, tant +de promesses dont vous aviez amusé ma crédulité !</p> + +<p>— Il est vrai, dit-elle, que je me suis ruinée en +promesses. Quand un fâcheux devient pressant, on +promet, monsieur, on promet…, mais on change +d’avis. Il n’y a que Dieu et les sots qui ne changent +jamais.</p> + +<p>— Non, rien ne peut vous arrêter, ni mon désespoir…</p> + +<p>— Je me suis toujours défiée des soupirs que vous +tirez de vos talons.</p> + +<p>— Ni votre dignité…</p> + +<p>— La dignité ! c’est une idée de vieille femme.</p> + +<p>— Ni les droits d’une innocente jeune femme dont +vous troublez le bonheur.</p> + +<p>— Vous moquez-vous de me parler d’elle ? Mais ne +savez-vous pas qu’elle m’avait ravi un cœur qui m’appartenait ? +Ignorez-vous que je la hais, et que je donnerais +volontiers dix années de ma vie pour avoir la +joie de la voir pleurer ?</p> + +<p>— Ah ! vous me rendrez fou, madame ! s’écria +M. de Malombré. Faut-il que je me mette à vos genoux ?</p> + +<p>— Ici, dans la poussière du chemin ? Gardez-vous-en +bien, vous auriez besoin de mon aide pour vous +relever.</p> + +<p>— Vous m’insultez, madame. Vrai Dieu ! je reste +ici. Arrive que pourra, je ne vous lâche plus, je +m’attache à vos pas, je vous suis comme votre +ombre !…</p> + +<p>— En ce cas, c’est moi qui quitterai la place ! +s’écria-t-elle avec colère ; mais, entendez-moi bien, +je vous défends de remettre les pieds chez moi. Depuis +trop longtemps vous me compromettez ; vous +êtes, monsieur, le fléau de ma vie. Ma dignité, dont +vous vous faites l’avocat, mon devoir, tout m’interdit +de vous revoir jamais. »</p> + +<p>A ces mots, elle partit. Je crois qu’il la suivit. J’entendis +encore quelques mots, puis tout rentra dans +le silence. « Serait-il vrai, me demandai-je, qu’il y eût +un rendez-vous donné ? » Et je me répondis : « Mais +encore une fois que m’importe, et qu’ai-je affaire de +l’apprendre ? »</p> + +<p>Assurément il ne m’importait guère, et pourtant +je demeurai plus d’une heure encore tapie dans mon +coin, sans trop savoir pourquoi. Enfin je me mis à +réfléchir, et la réflexion me révéla que j’étais restée +pour éclaircir un doute qui importait si peu. Comme +je me levais pour partir, Max parut dans la clairière. +Oui, c’était bien lui. Je m’effaçai derrière le tronc +d’un pin. Il venait donc au rendez-vous ! Cependant +une circonstance me frappa : il était accompagné +d’une levrette qu’il m’avait donnée, et dont je faisais +ma compagnie ordinaire. Pourquoi l’avait-il amenée ? +Je crus m’apercevoir qu’il l’envoyait à la découverte. +La chienne partait comme un trait, le nez au vent, +courait en tous sens, faisait le tour de la lisière du +bois, puis, comme se trouvant en défaut, revenait +auprès de Max, qui la faisait repartir. N’était-ce pas +moi qu’il cherchait ?</p> + +<p>« Elle ou moi ? repris-je, outrée d’indignation. +Elle ou moi !… Cette question m’intéresse donc ? +Tout n’est donc pas mort dans ce misérable cœur ? +Il remue encore, il y reste une fibre vivante et sensible +que le doute peut tourmenter ! Quand ne l’entendrai-je +plus battre ? Quand sera-t-il de pierre ? »</p> + +<p>Je me glissai à travers les rochers et les buissons, +non sans y laisser quelques lambeaux de ma jupe, +et j’atteignis la crête du tertre et le chemin qui contourne +le parc.</p> + +<p>« Il faut que je m’éloigne pour quelque temps, +me disais-je. Aujourd’hui j’ai été faible, j’ai pleuré ; +c’est un avertissement. Demain peut-être je pleurerais +encore, je me laisserais surprendre, l’œil insolent de +la haine boirait mes larmes. L’événement est trop +récent, mon cœur n’a pas encore eu le temps de se +bronzer, le mépris n’y a pas tué la colère. Partons, +partons ; je ne reviendrai que rassurée contre moi-même +et certaine de ne me plus démentir. »</p> + +<p>A gauche du chemin, au premier tournant, est une +croix en fer au pied de laquelle un tronc couché en +travers sert de siége aux passants. En portant mes +yeux de ce côté, j’avisai, assis sur ce tronc, l’inconnu +que j’avais rencontré dans le parc. Il tressaillit visiblement +en me reconnaissant, et resta comme la première +fois en contemplation devant moi. Je ne doutai +plus qu’il n’eût le cerveau malade ; mais, se remettant +de son trouble, il se leva et vint me saluer avec +l’aisance d’un homme du monde.</p> + +<p>« Excusez-moi, madame, me dit-il, d’avoir pénétré +tout à l’heure chez vous ; nulle part dans ce pays, où +je suis arrivé depuis peu, les propriétés ne sont closes +de murs ; cet usage me plaît, mais il met trop à l’aise +les indiscrets et les distraits, et j’ai cédé à la tentation +d’admirer vos beaux ombrages.</p> + +<p>— Ne vous faites aucun reproche, lui répondis-je ; +mais me trompé-je ? il me semble que vous cherchez +ou que vous attendez quelqu’un. Si vous aviez besoin +de quelque renseignement… »</p> + +<p>Il rougit, hésita un instant à me répondre, puis +me dit d’une voix émue : « J’attends depuis bien +longtemps… »</p> + +<p>Et d’un mouvement de tête faisant flotter sur ses +épaules ses longs cheveux châtains : « Je n’ai pas +trouvé ce que je cherchais, poursuivit-il, et ce que +j’ai trouvé, Dieu m’est témoin que je ne le cherchais +pas. »</p> + +<p>A ces mots, il me salua et s’éloigna.</p> + +<p>« Ce jeune homme est singulier, me dis-je ; mais +un peintre en tirerait parti. »</p> + +<p>En rentrant au château, je trouvai une lettre de +mon père qui m’arrivait fort à propos. Il me témoignait +un vif désir de me revoir. « Arrache-toi à ton +bonheur, fille ingrate, m’écrivait-il, et viens charmer +par tes récits la solitude de ton vieux père. » A dîner, +je prévins Max de mon départ. Il me jeta un regard +scrutateur.</p> + +<p>« Combien de temps serez-vous absente ? me demanda-t-il.</p> + +<p>— Quelques semaines, je pense.</p> + +<p>— Quelques semaines ou quelques mois ?</p> + +<p>— Je ne sais trop, répondis-je sèchement.</p> + +<p>— Je vous souhaite un heureux voyage, madame, +me dit-il, et puissiez-vous découvrir que le Jura ne +vaut pas le Ventour ! »</p> + +<p>Quand le cœur est blessé, on a beau se tourner et +se retourner dans sa vie, nulle position n’est bonne, +car le mal est partout ; en s’agitant, on agite son chagrin, +on s’aperçoit qu’on ne le connaissait pas tout +entier, et à la souffrance se joint une inquiétude qui +l’aigrit. J’espérais reprendre à Louveau un peu de +calme, un peu de force ; j’étais loin de compte. La +joie que témoigna mon père en me revoyant me fit +mal, et j’eus peine à répondre à toutes les questions +dont il m’accabla ; quels efforts d’imagination je dus +m’imposer ! Mais il n’était pas seul à m’interroger ; dans +ces lieux pleins de souvenirs, tout me parlait, tout +jusqu’aux routes et jusqu’aux cailloux des chemins. +Mille circonstances effacées de ma mémoire s’y retraçaient +soudain pour m’affliger ; elles se dessinaient +comme une broderie lumineuse sur le fond sombre +du présent. Au prix de ce qui avait suivi, me répétais-je +sans cesse, quelles délices pures et sans mélange +que mes tristesses passées !</p> + +<p>Je ne puis vous peindre l’émotion que je ressentis +en rentrant dans ma chambre de jeune fille. Je m’arrêtai +un instant sur le seuil ; puis j’entr’ouvris les +volets, la lumière entra à flots. Rien n’avait été changé +de place, je retrouvais chaque chose, chaque meuble +tel que je l’avais laissé ; mais quel silence ! celui que +commande le respect du malheur. Et quel étonnement +aussi ! Comment m’eût-on reconnue ? Dans un +coin, j’aperçus une feuille de papier gris. Je savais +ce que renfermait ce papier : une fleur séchée, un +lis. Vous vous rappelez où et par quelle main il avait +été cueilli. Le temps n’avait donc pas marché dans +cette chambre ; il ne s’y était rien passé ! Le lit aussi +était demeuré le même : des rideaux blancs, une +courte-pointe piquée, une taie d’oreiller en mousseline. +O mes sommeils d’autrefois ! Et au jour pouvoir +s’éveiller sans se dire : Non, ce n’est point un rêve ; +certaine nuit je l’attendis jusqu’au matin, et quand il +parut, ce que je lus dans ses yeux me fit tomber +comme morte à ses pieds !… Je n’osais m’approcher +de ce lit ; je le regardai longtemps ; enfin je cachai en +pleurant mon visage dans l’oreiller, et une prière +folle sortit de mon cœur. Je soupirais après l’impossible, +je redemandais une chose perdue, et une voix +inexorable me répondait : Jamais, non jamais !</p> + +<p>J’étais depuis un mois à Louveau, et je commençais +à me sentir incapable de tromper plus longtemps +mon père, quand je reçus de Max le billet suivant :</p> + +<p>« J’attends des hôtes, et je vous avoue que je serais +embarrassé si je devais être seul à les recevoir. Ne +viendrez-vous pas remplir vos devoirs de maîtresse +de maison ? Il me semble que cela rentre dans le programme +dont nous étions convenus. Si vous ne venez +pas, je n’aurai garde de me plaindre ; mais je ne saurai +que penser, car je suis naïf, et je crois à la lettre +ce qu’on me dit. »</p> + +<p>Je ne pus m’empêcher de sourire à cette lecture.</p> + +<p>« Il regrette son jouet, me dis-je ; l’expérience +qu’il avait commencée était pour le moment le grand +intérêt de sa vie, et j’ai trompé sa curiosité en m’en +allant ; il a bien sujet de m’en vouloir… »</p> + +<p>Je me représentais un papillon qu’un enfant a +pris et qui par miracle s’envolerait avec l’épingle +dont il l’a percé. L’enfant le traite d’ingrat :</p> + +<p>« Reviens donc, je n’avais pas encore tout vu ; +cruel ! je ne sais pas encore comment tu meurs !… »</p> + +<p>Je répondis aussitôt : « Vous avez raison de croire +que je reviendrai. Je sais ce que j’ai promis, et je +serai exacte à tenir ma parole. Comptez sur moi +comme je compte sur vous. »</p> + +<p>Mon père n’essaya pas de me retenir. Il s’était +avisé depuis quelques jours que je manquais d’appétit +et que j’avais un certain air rêveur dont s’alarmait, +disait-il, sa clairvoyance. Il se plaignait que +mon corps seul fût à Louveau ; mon cœur était reparti +pour Lestang, et il citait là-dessus ses poëtes : +« L’amour est un oiseau doux et cruel, on ne lui peut +résister… Andromède, je vous suis maintenant odieux, +tandis que toutes vos pensées sont pour le bel Athis. » +Je partis deux jours après avoir écrit au bel Athis. +Le dernier soir, pour mettre le temps à profit, mon +père me traduisit, je crois, plusieurs centaines de +vers grecs. J’eus bien des distractions pendant cette +lecture ; son secrétaire, qui est homme d’esprit, lui +poussait le coude en disant :</p> + +<p>« Monsieur, vous y perdez votre grec ; on ne vous +écoute pas. »</p> + +<p>Cependant un mot me réveilla : « Je porterai mon +glaive caché sous une branche de myrte. » Qui a dit +cela ? Peut-être le saurez-vous. Ce mot me resta dans +l’oreille et dans le cœur ; le lendemain, le long de la +route, je répétais machinalement : « Je porterai mon +glaive caché sous une branche de myrte. » Et je souriais +tristement en regardant mes pauvres mains nues +et sans défense.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>III</h3> + + +<p>Max me remercia sans empressement, mais non +sans grâce, d’avoir répondu à son appel. Il attendait, +en effet, des hôtes qui ne tardèrent pas d’arriver ; il +avait si bien pris ses mesures que, pendant plus de +deux mois, la maison ne désemplit pas. Ce fut un +va-et-vient continuel de visiteurs, les uns séjournant, +les autres ne faisant que passer, tous gens qu’il fallait +loger, nourrir et amuser. Vous jugez bien que pendant +tout ce temps je ne fus pas sans occupation ! +Mille petites et grandes affaires demandèrent mes +soins : j’eus bien des arrangements à combiner, je +dus songer à bien des détails. Des logements à préparer, +des grands dîners, des courses à cheval, des +parties champêtres, des concerts improvisés, des +charades, un théâtre de société, — à quoi ne fallait-il +pas penser ! Dès le premier jour, Max s’était reposé +sur moi du soin de tout régler ; il me regardait faire, +et sans me flatter je crois que ma présence d’esprit, la +liberté et la vivacité de mon coup d’œil, mon infatigable +attention dépassèrent son attente. Je n’étais +plus la femme dont il avait vu à Paris les débuts +embarrassés, car tandis qu’alors, tout entière à mes +rêves, je ne m’étais prêtée au monde qu’à regret, +maintenant je me donnais à lui volontiers, lui sachant +gré de m’étourdir et de me dissiper. Je vous ai dit, +je crois, que pour aimer le monde il faut y avoir +affaire ; je n’étais occupée que de m’éviter moi-même ; +c’est à quoi il me servait.</p> + +<hr> + + +<p>Vous ferai-je le détail de ma vie pendant ces deux +mois ? Non, car ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Je +vous dirai seulement, si vous le voulez, que je jouai +une comédie d’insouciance et de gaieté qui peut-être +n’en imposa pas à tout le monde, que chaque soir +j’étais brisée, que chaque matin les forces me revenaient, +et que je bénissais cette belle invention des +indifférents qui fait passer le temps et qu’au besoin +on peut mettre comme un écran entre son cœur et +soi. Je vous dirai aussi que, parmi ces indifférents, +plusieurs se lassèrent de leur métier d’écran, qu’ils +s’essayèrent à autre chose, qu’ils entrèrent discrètement +en campagne, que plus d’une fois des curiosités +téméraires rôdèrent à pas de loup autour de +moi, que je pus lire dans plus d’un regard une question +plus humble que respectueuse, et que je répondis +toujours avec hauteur.</p> + +<p>Je vous dirai encore (on dit toujours plus qu’on ne +veut) qu’un peintre célèbre dont je vous ai parlé +passa quinze jours à Lestang, qu’il me supplia de +poser, que j’y consentis, qu’il fit un chef-d’œuvre, que +le dernier jour, dans un moment où nous étions +seuls, il changea tout à coup de visage, prit un air +sombre, soupira, hasarda les premiers mots d’une +déclaration, et me demanda d’une voix étouffée une +rose que je portais dans mes cheveux, que cette +petite scène ne m’émut point, que je pris la rose, +qu’en la prenant je la secouai, qu’elle s’effeuilla, et +que, présentant la tige dépouillée à ce beau ténébreux, +je lui dis :</p> + +<p>« Voilà tout ce que je peux donner. »</p> + +<p>Trois heures plus tard, il était en route pour +Paris.</p> + +<p>Vous dirai-je enfin, que plus d’une fois la nuit, +tourmentée d’insomnie, j’eus avec moi-même des +entretiens singuliers ? Je me demandais : Le pourrais-je, +si je le voulais ? et je me répondais : Je ne peux +pas le vouloir. Dans ces moments, j’avais la mesure +exacte de ce qui m’était possible, je voyais mon âme +à nu ; je sentais que j’étais également incapable de +tout entraînement irréfléchi et des calculs de la coquetterie, +que mon imagination avait une invincible répugnance +pour les aventures communes, que dussé-je +m’aider, je ne m’enflammerais jamais pour un caprice, +que jamais non plus je ne m’abuserais sur l’état +de mes sentiments jusqu’à prendre pour de la passion +une complaisance passagère de mon cœur.</p> + +<p>Mon âme, me disais-je, est tout d’une pièce ; elle +ne peut se prêter à aucun partage ; il faut qu’elle se +donne ou se refuse tout entière : elle n’a le choix +qu’entre le trop-plein des affections violentes ou le +vide de l’indifférence. C’est que je suis à la fois raisonnable +et passionnée, trop raisonnable pour +m’aveugler sur rien, trop passionnée pour me contenter +de peu.</p> + +<p>Et je me disais encore : Que ces hommes à la mode +sont peu de chose ! Que leur répertoire est court ! +Comme on les sait vite par cœur ! Le plus souvent +leur fatuité est à fleur de peau, ou, si elle cherche à +se cacher, comme elle se trahit gauchement ! Tout +leur esprit ne leur sert qu’à mettre en œuvre leur +sottise. Tous taillés sur le même patron, il n’est rien +en eux qui soit à eux ; leurs travers mêmes ne sont +pas de leur façon ; on dirait qu’ils ont des faiseurs +attitrés chez qui ils se fournissent de vices comme ils +commandent leurs bottes et leurs habits. Et il en est +de leurs idées comme de leurs sentiments, elles sont +toutes de fabrique. Ne cherchant rien, ils n’ont pas +même le mérite de se tromper, et ces petites âmes +sont au-dessous de l’erreur. Ce qui est fâcheux, c’est +qu’ils gâtent tout ce qui les approche. Cet artiste de +l’autre jour est un homme de cœur et de grand esprit, +j’avais de l’amitié pour lui ; mais je ne sais +quelle mouche le piquant, il a voulu, lui aussi, jouer +le rôle d’un homme à prétentions ; il lui en a mal +pris : je crois qu’en lui répondant j’avais aux lèvres +un sourire qu’il n’oubliera pas. Que Max est supérieur +à tous ces gens-là ! Il les domine tous de la +tête. Ses regards, ses attitudes, tout marque une âme +et une volonté ; tel qu’il est, son caractère est à lui ; +il l’a fondu dans le creuset de sa vie ; il avait lui-même +fait son moule, et il a jeté la statue en bronze. +Pauvres marionnettes que les autres ! Comme il serait +aisé d’en tirer les fils ! Il est d’une autre race, lui ; il +y a sous ses vices une nature. Aussi l’ai-je aimé, +et maintenant je suis condamnée à le haïr ; mais que +lui importe ma haine ? Que puis-je oser ? Et quand +j’oserais, qu’a-t-il à craindre ? Où frapper pour qu’il +sente le coup ?</p> + +<p>Et là-dessus je recommençais à sonder, à interroger +mon cœur, à calculer ses chances, à me représenter +tous les hasards possibles et la figure que j’y +ferais, et j’en revenais toujours à cette conclusion, +qu’on est ce qu’on est, qu’on dépend de son caractère, +et que la plus dure des servitudes est de se +sentir l’esclave de sa liberté. Plus d’une fois l’aube +me surprit raisonnant encore avec moi-même et me +débattant contre l’évidence.</p> + +<p>Mais je vous entends : « Et votre conscience, me +criez-vous, et la religion ! n’avaient-elles pas un mot +à dire dans ces débats ? » Non, mon père, elles ne +disaient rien. Il me semblait que tout devoir est un +contrat et que la trahison m’avait affranchie. La conscience, +la religion ! elles ont parfois d’effrayants +silences qui m’étonnent autant que vous.</p> + +<p>Vers la fin de septembre, la vieille duchesse de C…, +qui revenait des eaux et se rendait dans sa terre de +Provence, vint nous voir en passant, et cette visite +donna lieu à un incident qu’il faut que je vous rapporte. +Vous savez qu’à Paris je m’étais donné quelque +peine pour m’insinuer dans ses bonnes grâces et +pour la mettre dans mes intérêts. Mon brusque départ +m’avait mal notée dans son esprit : elle y avait +vu, selon son expression, une escapade de pensionnaire, +et j’imagine qu’elle passa par Lestang à la +seule fin de décocher quelques épigrammes aux <i>deux +pigeons fuyards</i>, du moins elle ne s’y épargna pas ; +mais je résolus de la regagner, car c’est après avoir +perdu le bonheur qu’on commence à tenir au succès. +Je réussis si bien que, dans un moment d’effusion, +elle me déclara qu’elle me trouvait singulière, mais +charmante, et il y parut bien, puisqu’au lieu de ne +faire que toucher barres, elle s’arrêta toute une semaine +à Lestang.</p> + +<p>Un jour, s’étant échappée pour faire toute seule le +tour du parc, car elle est ingambe, elle nous dit en +revenant :</p> + +<p>« Il serait bon de faire murer ce parc ; c’est un +lieu de rendez-vous, et en battant vos buissons on fait +lever un étrange gibier. »</p> + +<p>Puis elle nous conta qu’arrivée à peu de distance +du bois de pins, elle avait entendu du bruit derrière +un hallier.</p> + +<p>« Je suis peureuse, dit-elle : je tressaillis, je regardai +et je ne sus d’abord si ce que je voyais était +un sanglier, un serpent à sonnettes ou un brigand ; +mais je nettoyai mon lorgnon, et j’aperçus très-distinctement +une jeune femme qui s’enfuyait devant +moi ; au dernier détour du sentier, elle se retourna, +me regarda, repartit et disparut.</p> + +<p>— Était-elle jolie, madame ? demanda Max.</p> + +<p>— Cela va sans dire, répondit-elle ; mais ne vous +montez pas l’imagination, mon cher marquis. Je l’ai +bien lorgnée, et je n’ai vu qu’un minois chiffonné, +une toilette de carême-prenant, l’air évaporé et un +peu somnambule d’une chambrière qui a lu <i>Atala</i> et +qui attend Chactas. »</p> + +<p>Le portrait, quoique peu flatté, était parlant ; je +sentis que Max me regardait, et j’évitai son regard.</p> + +<p>« Mais ce n’est pas tout, reprit la duchesse. Je +prends sur la droite, j’avise un nouveau buisson ; +grand bruit de feuilles ; un second lièvre part à dix +pas de moi.</p> + +<p>— C’était Chactas ? demanda Max.</p> + +<p>— Chactas ou non, dit-elle, je n’ai vu cette fois +qu’un dos, de grandes boucles de cheveux châtains +et un chapeau pointu de brigand d’opéra. Et là-dessus +je suis revenue en hâte sur mes pas, car chacun +de vos buissons me faisait l’effet d’une boîte à surprises, +et je n’aime pas les émotions.</p> + +<p>— Le fait est, répondit Max, qu’on entre ici comme +dans un moulin ; je suis bien tenté de faire une clôture, +mais cela serait contraire aux usages du +pays. »</p> + +<p>Le lendemain matin, Mme de C… me prit à part et +me dit d’un air de mystère :</p> + +<p>« Je crains d’avoir été indiscrète hier au soir et +qu’il n’y ait anguille sous roche.</p> + +<p>— Que voulez-vous dire, madame ?</p> + +<p>— La lune m’empêche de dormir ; aussi veillai-je +fort tard cette nuit. Comme j’allais me coucher, je +crus entendre des pas près de la maison ; je m’approchai +de la fenêtre, et j’aperçus à travers la persienne +une ombre humaine qui se dessinait sur le +gravier d’une allée. En ce moment, les chiens aboyèrent, +et l’ombre s’évanouit. Cette ombre, ma chère, +a un défaut grave pour un fantôme dont le premier +devoir est la discrétion ; elle agit fort à l’étourdie, +car dans sa fuite précipitée elle a laissé tomber quelque +chose qu’auraient pu ramasser d’autres mains +que les miennes… Tenez, voyez ; tout à l’heure au +pied d’un rosier j’ai trouvé le carnet que voici. Les +grands cheveux bouclés, le chapeau calabrais, le carnet… +Vraiment je crains que le rôdeur d’hier soir et +celui de cette nuit ne soient de la même couvée. »</p> + +<p>J’ouvris le carnet qu’elle me présentait. Le premier +feuillet était écrit en italien ; au bas, je lus ces mots +en français : « Arsène, fuyez les hommes, et vous +serez sauvé. »</p> + +<p>« Oh bien ! dis-je, le rôdeur n’est pas un homme +compromettant. Almaviva a brisé sa mandoline et se +dispose à prendre le froc.</p> + +<p>— A moins qu’il ne l’ait jeté aux orties. D’ailleurs ne +vous pressez pas trop. « Arsène, fuyez les hommes ! » +Des femmes, pas un mot. Et puis tournez, je vous +prie, quelques feuillets : ce que vous allez voir vous +surprendra. »</p> + +<p>Je tournai les feuillets, et j’avisai une suite de six +croquis qui étaient comme les épreuves successives +du même portrait. On avait cherché en tâtonnant une +ressemblance, et on avait fini par la trouver, car +dans le dernier croquis je ne pus m’empêcher de +me reconnaître.</p> + +<p>Mme de C… m’étudiait avec attention ; mon étonnement, +qui n’était pas joué, dissipa ses soupçons.</p> + +<p>« Je me rappelle, lui dis-je, avoir rencontré un +jour près d’ici un homme qui avait à peu près les +cheveux et le chapeau que vous dites. Vous verrez +que c’est quelque peintre chevelu qui fait des études +de tête pour un tableau de dévotion.</p> + +<p>— En ce cas, dit-elle, il s’entend à choisir ses modèles, +et je lui en fais mon compliment, bien qu’au +dire de Mme Ferjeux, qui n’a pas tort, vous ressembliez +plutôt à une Junon antique qu’à une madone ; +mais, croyez-moi, brûlez ce carnet : j’imagine que +Max est jaloux comme un tigre.</p> + +<p>— Autant que cela ? lui demandai-je.</p> + +<p>— Votre bel époux m’a toujours fait un peu peur, +reprit-elle. C’est un de ces caractères extrêmes qui +ne gardent ni loi ni mesure ; violents dans le bien +comme dans le mal, quoi qu’ils fassent, ils dépassent +toujours ce qu’on attendait.</p> + +<p>— Savez-vous que vous m’effrayez, lui dis-je en +souriant.</p> + +<p>— Riez, riez, dit-elle. Vous êtes une femme étonnante ; +vous avez apprivoisé le monstre. Ce que j’ai +vu hier m’a fort surprise. Il faut vous dire qu’hier +soir vous étiez ravissante avec votre fleurette sur l’oreille ; +peut-être n’en savez-vous rien, je vous crois +capable de tout. Le petit vicomte, qui a de l’esprit, +vous avait mise en verve ; pour la première fois, je +vous ai entendue dire des folies, et la galerie émerveillée +vous contemplait bouche béante. Max se tenait à +l’écart ; debout dans l’embrasure d’une fenêtre et les +bras croisés sur la poitrine, il vous regardait avec +une fixité qui me parut bien étrange après un an de +mariage. Dès qu’il s’aperçut que je l’observais, il détourna +la tête et reprit cet air d’insouciance ironique +qui lui est familier ; mais il n’échappa pas à mes +lazzis… Brûlez ce carnet, ma belle enfant, brûlez-le, +défiez-vous d’Arsène, et Dieu maintienne en paix le +colombier ! »</p> + +<p>Je pris le carnet, mais je ne le brûlai pas ; ce n’est +point qu’il eût du prix à mes yeux, toujours est-il +que je ne le brûlai pas.</p> + +<p>Vers le milieu d’octobre, nos derniers hôtes partirent. +La maison se désemplit tout à coup, et le silence +y rentra, envahit tout, les corridors, les escaliers, +les appartements, un silence morne qui faisait +le vide autour de moi et permettait à mon cœur de +s’entendre parler. Plus de barrière entre Max et moi ! +Nos deux âmes se retrouvèrent en présence et comme +en champ clos, elles allaient de nouveau se regarder +de près et se toucher. D’avance j’avais redouté ce +moment ; je sentais qu’il serait critique pour moi, +et Max ne l’ignorait pas.</p> + +<p>A une portée de fusil du château, dans un champ +en friche attenant à la terrasse, s’élève une vieille +tour ronde à deux étages qui tombe en ruine. Une +après-midi, étant allée me promener au penchant +d’une de nos collines, je fus surprise au retour par +une ondée subite ; j’étais à deux pas de la tour, je +m’y réfugiai. L’intérieur est encombré de gravois et +des débris d’un plancher qui s’est récemment écroulé ; +un étroit escalier en pierre, attaché au flanc de l’épaisse +muraille, grimpe en spirale jusqu’à la plate-forme +à demi effondrée. La pluie cessa presque aussitôt ; +au lieu de partir, bien que je sois sujette au +vertige, j’eus la tentation de m’aventurer sur ce périlleux +escalier. Je devais avoir dans ma vie de bien +autres difficultés à surmonter que celle de grimper +au sommet d’une vieille tour ; peut-être à mon insu +éprouvais-je le besoin de m’aguerrir avec les dangers.</p> + +<p>Je me mis en marche et j’atteignis la plate-forme +sans avoir ressenti la moindre inquiétude. Un vent +impétueux me fouettait le visage ; debout derrière +un créneau, je regardais courir d’épaisses et sombres +nuées qui s’enfuyaient avec une rapidité folle vers le +nord ; au midi, le ciel, d’un bleu pâle, se dégradait +par des teintes fondues jusqu’au vert de l’algue +marine. Je contemplais depuis quelque temps ce +contraste et cette lutte de l’ombre et de la lumière, +quand je vis venir Max, qui m’avait aperçue et se dirigeait +à grands pas vers l’entrée de la tour. L’idée +d’avoir un tête-à-tête avec lui sur cette plate-forme, +dans cette solitude, entre ciel et terre, m’épouvanta. +Je m’empressai de redescendre ; mais l’émotion gênait +et ralentissait mes mouvements. Max eut le temps +de pénétrer dans la tour et de gravir en courant +l’escalier jusqu’à la hauteur du premier étage. Ce fut +là que nous nous rencontrâmes.</p> + +<p>Il s’appuya au mur et me regarda en souriant.</p> + +<p>« Nous voilà, me dit-il, comme les deux chèvres +de La Fontaine : qui de nous deux cédera le pas à +l’autre ? »</p> + +<p>Et il ajouta aussitôt d’une voix presque caressante :</p> + +<p>« J’ai quelque chose à vous dire ; nous serions bien +là-haut pour causer.</p> + +<p>— Nous serons mieux partout ailleurs, repartis-je +d’un ton bref ; on ne cause pas d’affaires dans une +tour en ruine. »</p> + +<p>Il insista ; mais, sans lui répondre, je fis mine de +me remettre en marche. Il me jeta un regard de reproche +et fronça le sourcil. A sa droite, de niveau +avec le degré sur lequel il s’était arrêté, s’allongeait +dans l’espace une solive scellée dans la muraille et +rompue vers le milieu, seule pièce de charpente qui +fût restée en place lors de l’écroulement du plancher. +Pour me laisser le champ libre, Max, au lieu de redescendre, +s’élança sur cet ais vermoulu, qui craqua +et plia sous lui. Je fus prise d’un frisson ; je retins +un cri et franchis précipitamment quelques marches +en détournant les yeux. Au même instant, j’entendis +un second craquement plus fort que le premier. La +solive s’était détachée et tomba avec fracas sur les +poutres qui jonchaient le sol ; mais j’entendis aussi la +voix de Max, qui, descendant derrière moi, me cria :</p> + +<p>« Prenez garde, Isabelle, serrez de près la muraille, +l’escalier est fort étroit. »</p> + +<p>Je me hâtai de sortir de la tour et de reprendre le +chemin du château. Au bout d’un instant, Max me +rejoignit et marcha à mes côtés. Je ne le regardai +pas ; je ne trouvais pas un mot à lui dire ; j’avais la +gorge serrée et j’éprouvais un tremblement nerveux +dont il me fit la grâce de ne pas s’apercevoir. Je m’en +voulais de la violence de l’émotion que j’avais ressentie, +et j’étais indignée contre l’homme qui, ne me +comptant pour rien, cherchait cependant à m’étonner, +à me troubler, et qui, ne m’aimant pas, se plaisait +en quelque sorte à se sentir vivre en moi. Entre +ses mains, mon cœur était un instrument docile sur +lequel il jouait à sa guise tous les airs que lui suggérait +son caprice. Pour la seconde fois, en s’exposant +follement, il venait de me prouver qu’il osait tout. Je +me disais que, pour être admirable, il faut que le mépris +de la mort soit une vertu. Il y avait dans l’âme +de Max des profondeurs plus effrayantes que le vide +sur lequel je l’avais vu suspendu, et c’est sur cet +abîme que flottait ma vie. Comme nous arrivions à la +porte du château, son valet de chambre vint l’avertir +qu’un de ses fermiers demandait à le voir, et il me +quitta sans que nous eussions échangé une parole ni +un regard.</p> + +<p>Quelques heures plus tard, j’étais au salon, assise +près d’une lampe et occupée d’un grand travail de +broderie que je venais d’entreprendre ; j’espérais que +le canevas dont je remplissais le fond serait tour à +tour un désennui pour mes heures de solitude et un +tiers qui romprait en quelque façon des tête-à-tête +dont j’avais peur. Une femme qui brode a le droit +d’être distraite, de ne pas répondre ; elle choisit ses +laines, elle compte ses points.</p> + +<p>Du reste, je croyais rester seule ce soir-là ; pendant +le dîner, Max avait été presque muet, et en sortant +de table il s’était enfermé chez lui. Je me sentais +comme perdue dans ce grand salon où depuis quelques +jours tout bruit et tout mouvement avaient cessé. +Je crois que toute la maison dormait ; il y régnait un +profond silence qu’interrompait seul le tic tac de la +pendule. Qu’il est triste, le pas des heures ! Je me +prenais à regretter les indifférents qui étaient partis, +j’aurais voulu les entendre encore marcher et parler +autour de moi ; des questions oiseuses, de fades sourires, +des sautillements de perruches, des propos en +l’air, des caquets, je sentais le prix de tout cela ; jamais +je n’avais mieux compris combien l’inutile est +nécessaire dans ce monde, et que ce qui ne peut ni occuper +ni consoler notre vie nous rend encore service +en la remplissant, car rien n’égale le tourment d’un +tête-à-tête entre un cœur vide et le vide du temps.</p> + +<p>Cela me donnait à rêver, et je laissais reposer mon +aiguille quand j’entendis marcher dans le vestibule. +Je me remis vivement au travail ; la porte s’ouvrit, +Max entra. Sur-le-champ je devinai qu’il avait un +projet, car depuis longtemps son visage n’avait plus +de secrets pour moi. D’un air déterminé et de belle +humeur, il approcha un fauteuil de ma table à ouvrage, +s’assit, et, tirant de son portefeuille deux +papiers :</p> + +<p>« Tantôt vous n’avez pas voulu m’entendre, me dit-il, +et il est certain que j’avais mal choisi le moment +et l’endroit. Serai-je plus heureux ce soir ? Vous êtes +une femme d’excellent conseil ; et je viens de recevoir +deux lettres auxquelles je ne veux pas répondre sans +vous avoir consultée. »</p> + +<p>Je lui marquai par un signe de tête combien j’étais +flattée de sa confiance, et il me présenta un papier +que je parcourus rapidement. Son avoué lui mandait +de Nîmes qu’il n’y aurait pas de procès, que les héritiers +naturels s’étaient désistés et que la succession +était ouverte.</p> + +<p>« Je ne sais si je dois vous féliciter, lui dis-je, car +je crois me souvenir que vous vous promettiez d’agréables +émotions de ce procès qui n’aura pas lieu.</p> + +<p>— C’est de l’histoire ancienne, mes idées ont bien +changé, je suis devenu très-pacifique, et je ne demande +qu’à vivre en bonne harmonie avec tout le +monde.</p> + +<p>— C’est bien pensé et facile à faire ; j’imagine qu’il +ne tiendra qu’à vous.</p> + +<p>— Ah ! il faut toujours craindre les rechutes ; mais +avec votre aide…</p> + +<p>— Assurément ce ne sont pas mes affaires, et je ne +me sens aucun talent pour la direction des consciences.</p> + +<p>— Qui sait ? répliqua-t-il, vous dirigez si bien la +vôtre ! Mais à propos nous étions convenus, il vous +en souvient, d’employer tous les fonds de cette succession, +qui nous a donné tant de tracas, à la fondation +d’un hospice.</p> + +<p>— C’était bien votre projet, lui dis-je.</p> + +<p>— Et le vôtre aussi, reprit-il avec un peu d’impatience. +Donnez-moi, je vous prie, vos instructions, +j’aurai soin de m’y conformer. »</p> + +<p>Et il me fit à ce sujet force questions auxquelles je +répondis de mon mieux, c’est-à-dire le plus brièvement +que je pus. Puis, me présentant le second +panier :</p> + +<p>« Lisez encore ceci, me dit-il, je tiens beaucoup à +en avoir votre avis. »</p> + +<p>Je crus que c’était encore une lettre d’affaires, +mais je vis des pattes de mouches qui n’étaient point +sorties de la plume d’un avoué ; quelle ne fut pas ma +surprise en apercevant au bas le nom d’Emmeline ! +Ma main trembla, j’eus un frémissement de colère.</p> + +<p>« Que vous êtes étourdi, monsieur ! lui dis-je en +m’efforçant de me contenir, missives d’avoué et poulets +galants, tout se mêle dans vos poches. Ces confusions-là +sont aussi dangereuses que des quiproquos +d’apothicaire. Qu’en penseraient vos maîtresses ?</p> + +<p>— Il n’y a point là de méprise, me répondit-il avec +une assurance qui me confondit. Je vous demande en +grâce de lire cette lettre, car je ne sais qu’y répondre. +Tout à l’heure j’irai chercher de l’encre, une +plume, je m’assiérai à cette petite table que voici, et +j’écrirai mot pour mot la réponse que vous voudrez +bien me dicter. »</p> + +<p>L’audace de cette requête me révolta ; je refusai. Il +insista ; ma fierté, se ravisant, me conseilla de céder ; +il ne me convenait pas d’avoir l’air de rien craindre.</p> + +<p>« Vos fantaisies sont étranges, dis-je, et ma complaisance +ne l’est pas moins ; mais j’imagine que vous +voulez compléter mon éducation et former mon style +par l’étude des bons modèles. Fort bien, j’y consens. »</p> + +<p>Je pris le billet et le lus à haute voix. Dès les premiers +mots, je ne m’étonnai plus qu’il tînt à me le +faire lire ; ce billet était ainsi conçu :</p> + +<p>« Je ne me lasserai pas de vous le demander : est-il +vrai qu’un soir, il y a aujourd’hui six mois, je m’étais +endormie de lassitude dans un fauteuil, que je +me suis réveillée en sursaut, qu’à la faveur d’un rayon +de lune je vous ai aperçu debout et immobile devant +moi, que vous m’avez regardée un instant en silence, +et que vous avez disparu comme une ombre ? De ce +moment je ne vous ai pas revu, et mon cœur en est, +vous le pensez bien, tout consolé ; mais je voudrais +savoir ce qui s’est passé, ce que vous vouliez, ce que +vous espériez, et je n’ai cherché à vous rencontrer +que dans le désir de m’en informer. Un mot de réponse +et vous en aurez fini avec moi. Je vous le +demande pour la vingtième fois : avez-vous eu +l’audace de pénétrer de nuit chez moi ? ai-je rêvé ? +suis-je une hallucinée ? La curiosité me dévore, et +j’en deviendrai folle. »</p> + +<p>En lisant, je n’avais pu me défendre d’un violent +transport de joie ; mais j’en sentis bien vite la folie. +Durant six mois, pensai-je, il m’a laissé croire… Que +suis-je donc à ses yeux ?</p> + +<p>Je rendis le billet à Max sans mot dire, et je me +remis à broder.</p> + +<p>Il me regarda un instant en silence.</p> + +<p>« Eh bien ! madame, dit-il, venez donc à mon aide. +Dois-je répondre ? Et que répondrai-je ?</p> + +<p>— Ah ! monsieur, lui dis-je, partez à l’instant, +courez chez cette pauvre femme qui me fait pitié ; +une réponse ne suffit pas, vous lui devez des consolations.</p> + +<p>— Mais vous l’avez vu, reprit-il, elle est toute consolée, +et si j’en crois mon valet de chambre qui sait +les nouvelles, avant peu de jours M. de Malombré +sera le plus heureux des hommes.</p> + +<p>— J’en suis charmée, repartis-je, je lui veux du +bien ; mais que vous coûte-t-il donc de donner l’éclaircissement +qu’on vous demande ?</p> + +<p>— Vous en parlez à votre aise, dit-il ; le cas est embarrassant, +et moi-même j’aurais besoin d’être éclairci. +Il me semble bien qu’une nuit qu’il faisait grand +vent je fus pris d’un accès de folie, que je sortis en +courant, que je traversai une rivière je ne sais comment, +que je me débarrassai d’un chien qui me barrait +le passage, que j’escaladai un balcon, que je me +trouvai dans une chambre où une femme dormait. +Elle s’éveilla ; un rayon de lune donnait sur son visage ; +je la regardai, je n’avais qu’à étendre le bras +pour prendre sa main, mon bras demeura pendant. +Il me semblait qu’entre cette femme et moi il y avait +un fossé, une barrière, que sais-je ? un fil peut-être, +rien qu’un fil, mais un de ces fils qui ne rompent +pas. Je la regardai, vous dis-je, et je partis. Je revins +lentement ; je restai longtemps assis sur une pierre, +au bord de l’eau. Je me demandais : Si j’étais tenté +de retourner sur mes pas, le pourrais-je ? Je me répondais : +Non, et j’écoutais le vent.</p> + +<p>— Le cas est vraiment bizarre, lui dis-je ; mais à +supposer que cela m’intéressât, je voudrais en savoir +davantage. Un fossé, une barrière… comparaison +n’est pas raison. Peut-on savoir ce que signifient au +fond tous ces grands mots ?</p> + +<p>— Il ne faut pas être trop rigoureux pour les actions +humaines, répondit-il en souriant ; si j’étais +législateur, j’interdirais la recherche des motifs +comme celle de la paternité. Mon Dieu ! il est déjà +fort beau de bien faire sans savoir pourquoi ; mais +si l’on vous disait que ce qui vint se placer entre +cette femme et moi, ce fut l’ombre d’une autre +femme, et que la comparaison qui s’établit dans mon +esprit fut cause que je partis sans retourner la tête, +ne conviendrez-vous pas que comparaison est quelquefois +raison ?</p> + +<p>— Je pourrais vous dire qu’il en est d’odieuses, lui +repartis-je ; mais vos ombres sont pour moi une +énigme comme vos barrières, et je me soucie des +unes autant que des autres. »</p> + +<p>Un peloton de laine que je tirai de ma corbeille +s’échappa de ma main et roula sur le tapis. Max se +baissa vivement pour le ramasser ; il me le présenta +à genoux, et après que je l’eus pris, il ne se releva pas. +Il était là à mes pieds, me regardant fixement ; je ne +l’avais jamais vu si séduisant. Ses yeux brillaient d’un feu +sombre, et je voyais errer sur ses lèvres un sourire de +sphinx, à la fois doux et terrible.</p> + +<p>Nous nous regardâmes un instant les yeux dans les +yeux ; puis il m’échappa un rire amer, et je lui +dis :</p> + +<p>« Savez-vous à quoi je pense ? Si vous aviez un +couteau à la main, je vous prendrais pour un sacrificateur +en fonctions. Mes genoux sont l’autel, vous +vous apprêtez à immoler solennellement la victime. +Hélas ! cette victime n’est qu’un sot et pauvre caprice +qui depuis longtemps est mort de sa belle mort. +Trompe-t-on ainsi le ciel, et quelle divinité serait +assez indulgente pour s’accommoder d’une si méchante +offrande ?… Allons, relevez-vous ; cette comédie +n’a que trop duré. »</p> + +<p>Et cela dit, je me remis à broder.</p> + +<p>Je pensais l’avoir mis en colère ; il n’y parut pas. Se +relevant :</p> + +<p>« Pourquoi broder avec tant d’acharnement ? me +dit-il. A la lumière de la lampe, on ne peut distinguer +un vert-pomme d’un vert-bouteille ; je suis sûr que +vous vous y trompez et que demain vous devrez défaire +votre ouvrage. »</p> + +<p>Et comme je ne répondais pas :</p> + +<p>« Vous avez tort, poursuivit-il ; vous avez pris un +parti et juré de n’en pas démordre. Ce n’est pas de la +sagesse, ni de la fermeté, c’est de l’entêtement. Quand +tout change sans cesse autour de vous, pourquoi +vous piquer de ne pas changer ? Et qu’est-ce que cette +hauteur intraitable qui croirait s’abaisser en pardonnant ? +Vous parliez tout à l’heure de prêtres et de +divinités. Moi, j’imagine que Dieu voulut que le pardon +eût un asile et un sanctuaire dans ce monde, et +qu’à cette fin il créa le cœur de la femme ; mais ce +n’est pas à votre cœur que je m’adresse, c’est à votre +raison. Qu’est-ce que la vie ? Un perpétuel compromis. +Nous commençons toujours par trop demander ; +on nous marchande ; bien fou qui par orgueil s’en +tient à son premier mot ! Oui, débattre et rebattre, +voilà la vie ! Eh ! je vous prie, n’avez-vous pas observé +cent fois que l’extrême justice est toujours injuste, et +qu’user de tout son droit, c’est abuser ? Bon Dieu ! +les choses sont ainsi faites que tout sentiment vif est +nécessairement outré : nos vieilles colères nous étonnent, +on ne se comprend plus, et pourtant on était +sincère en se fâchant ; mais nos colères sont de toutes +nos illusions les plus trompeuses ; la passion exagère +tout, la raison vient ensuite à pas comptés et souffle +sur le fantôme… Ah ! madame, ne nous piquons pas +de conséquence, ne craignons pas de nous démentir ; +puisque le monde change, changeons aussi. Les +idées, les sentiments, tout se renouvelle comme les +eaux d’un fleuve, et l’homme que nous punissons +aujourd’hui n’est plus celui qui avait failli hier. Quant +à moi, si j’étais juge, je voudrais que la condamnation +suivît la faute dans les vingt-quatre heures ; quinze +jours plus tard, je craindrais de n’avoir devant ma +barre qu’un crime et plus de criminel…</p> + +<p>« Et d’ailleurs n’y a-t-il pas crimes et crimes ? +Doit-on poursuivre à la dernière rigueur une faute +qui ne fut qu’une sottise ou une folie passagère, une +faute qui, à vrai dire, n’a pas été commise, parce +qu’au dernier moment, averti par une ombre, atteint +d’un remords subit, le coupable recula devant son +action et dut s’avouer à lui-même qu’il avait trop +présumé de son audace ? Quel gage pour l’avenir +qu’un tel aveu de faiblesse ! Comme ce pauvre homme +a expié sa forfanterie ! Il se croyait libre, il s’est senti +lié ; il se flattait de ne relever que de son caprice et +de sa volonté, son caprice s’est évanoui, sa volonté +s’est brisée comme un fer mal trempé, et, tout ému +de cette trahison, il a découvert que son cœur ne lui +appartenait plus et que son servage lui était cher. +Ah ! madame, les femmes sont si fines ! Elles ne se +trompent pas sur ces choses-là, elles lisent dans nos +plus secrètes pensées, il n’est pas besoin que nous +leur apprenions nos défaites et leurs victoires ; leur +sagacité devance toujours nos aveux, et quand elles +sont bonnes et sages, elles se disent qu’il est des absolutions +qui lient et que se confier à propos est la +moitié de l’art de régner… »</p> + +<p>Pendant qu’il parlait, je me ressouvenais de ces +mots qu’une nuit j’avais lus et relus : <i>Aventure vieille +comme le monde, mais qui me semblera peut-être nouvelle</i>. +A chacun son tour ; ce soir, c’était à moi de fournir à +son ennui cette aventure. Je me souvenais aussi de +cet autre mot : <i>Et demain !</i> « Oui, me disais-je, si je +cédais aujourd’hui, demain de quel œil me verrait-il ? +Oh ! les sourires du lendemain ! » Et je pensais encore : +« Langage d’avocat ; dans tout ce qu’il dit, il n’y +a pas un mot, pas un accent du cœur ! »</p> + +<p>Cependant il parlait avec chaleur et avec une émotion +qui me gagnait, celle d’un homme désireux de +convaincre ; il me semblait que ses regards traçaient +autour de ma tête comme un cercle de feu qui allait +se rétrécissant d’instant en instant.</p> + +<p>Alors je me levai et je lui dis :</p> + +<p>« Vous êtes éloquent ; mais quelqu’un a remarqué +qu’on a toujours plus d’esprit quand on offense que +quand on s’excuse, et ce quelqu’un-là n’était pas un +sot. Il se fait tard, je suis lasse, permettez-moi de me +retirer. »</p> + +<p>Il se leva aussi, et comme je vis qu’il se disposait à +me suivre, au lieu de monter chez moi par le grand +escalier intérieur, je changeai de chemin ; je m’avançai +sur la terrasse, longeai la façade de la maison, +me dirigeant vers la tourelle et le petit degré tournant +qui aboutit sur la galerie. Il comprit, je pense, mon +intention, mais ne laissa pas de me suivre. Arrivée à la +petite porte : « Vous devez en avoir la clef », lui dis-je. +Il la chercha, la trouva et ouvrit. Je montai, et quand +j’eus atteint la dernière marche, je retournai la tête +pour le saluer ; mais il vint se placer devant moi +et attacha sur mon visage des yeux de désir et +d’audace ; je reconnus ce regard ou cet éclair dont +j’avais été éblouie le jour qu’il m’avait offert un lis +et sa vie.</p> + +<p>« On pourrait détruire cette clef, me dit-il d’une +voix frémissante, ou mieux encore condamner et murer +cet escalier. »</p> + +<p>A ces mots, mon cœur éclata.</p> + +<p>« Cela ne suffirait pas, m’écriai-je. Il faudrait aussi +faire disparaître cette statue qui m’a vue pleurer, cette +galerie où j’ai attendu pendant quatre heures, ce +pliant, ces fleurs, ces balustres, ces arbres, cette terrasse, +ces étoiles mêmes, tous ces témoins d’un horrible +désespoir et qui tous crient contre vous. Et +quand ils se tairaient, comment vous y prendrez-vous +pour réduire au silence un cœur qui ne sait pas oublier +et qui a juré de ne jamais pardonner ? »</p> + +<p>Sa figure prit une expression farouche et terrible, +et je ne sus ce qui allait se passer ; mais au bout d’un +instant son front s’éclaircit, ses traits s’adoucirent, un +sourire moqueur effleura ses lèvres.</p> + +<p>« Ah ! fi donc, madame, dit-il, vous déclamez ! »</p> + +<p>Et, pirouettant sur ses talons, il se dirigea vers son +appartement, tandis que, pour gagner le mien, je +parcourais la galerie d’un pas mal assuré.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>IV</h3> + + +<p>Je ne pus dormir de la nuit. Dès que je commençais +à m’assoupir, je croyais entendre des pas dans la +galerie, et je me tenais sur mon séant, le cou tendu +et prêtant l’oreille. Le jour parut, j’étais brisée ; l’envie +me vint de sortir, de humer la fraîcheur du matin. +Avant de revoir Max, je voulais recouvrer des forces +et un peu de tranquillité d’esprit. Je m’habillai en hâte, +je descendis sans bruit, fis seller Soliman et partis.</p> + +<p>Tout annonçait une belle journée d’automne. Le +ciel, un peu couvert au nord, était pur et doux au +midi. Il était tombé une ondée pendant la nuit ; la +terre était légèrement humectée ; une brise au souffle +court caressait mon front par intervalles, et les +branches que je froissais en passant me secouaient +leur rosée au visage. Je me sentais renaître, je respirais +à pleins poumons.</p> + +<p>Je cheminai quelque temps dans les bois. Par les +échappées qui s’ouvraient à ma gauche, j’aperçus au +loin la cime nuageuse du Ventour ; une vapeur argentée +était répandue au pied des montagnes comme +une gaze légère et transparente ; le rocher et le château +de Grignan se découpaient en noir sur ce fond +d’argent.</p> + +<p>Je quittai les bois, et, prenant sur la droite, je suivis +parmi des champs et des landes le chemin pierreux +qui conduit à Réauville, village situé sur une crête. +La fraîcheur de l’air, la beauté du jour, avaient insensiblement +dissipé mon trouble. Je mis mon cheval +au pas et m’abandonnai à mes réflexions.</p> + +<p>« Quelle âme dure ! me disais-je ; quel cœur de +bronze ! quel orgueil de titan ! Pourquoi m’a-t-il fait +lire cette lettre ? Tout d’abord j’ai tressailli de joie. +Quelle déraison ! Hélas ! si mon erreur était cruelle, la +vérité l’est plus encore. Il a donc pu voir mes larmes, +mon désespoir, sans s’écrier : « Pardonnez-moi, je +suis moins coupable que vous ne pensez ! » Pendant +des mois, il m’a laissée aux prises avec ma douleur +sans essayer de me consoler, de se justifier ; pas une +explication, pas une promesse ; son orgueil lui fermait +la bouche. Aussi bien je lui étais un spectacle, il +faisait une expérience. Comment allais-je me conduire ? +Saurais-je me tirer de mon rôle ? Ma volonté +me soutiendrait-elle jusqu’au bout ? Ne me prendrait-il +pas une défaillance ? Quel serait le dénoûment ? +Mes angoisses, qu’il devinait, servaient de pâture +à sa curiosité. Qu’il est maître de lui et que je suis +faible ! Hier ses regards, sa voix, me troublaient ; je +respirais avec embarras, je sentais mes forces s’en +aller. Ah ! grand Dieu ! si j’avais faibli, si je m’étais +rendue, quel changement soudain se serait fait en sa +personne ! Je crois voir d’ici le haussement de son +superbe sourcil, sa joie méprisante et la glace de son +sourire…</p> + +<p>« Et maintenant, poursuivais-je en moi-même, que +va-t-il faire ? Apparemment son orgueil offensé se +piquera au jeu ; je dois m’attendre à de nouveaux +assauts ; il n’est pas homme à lever le siége ; peut-être +médite-t-il en ce moment quelque ruse de guerre ; il +se dit : « Tel jour, j’aurai ville gagnée… » Ce n’est +pas de mon courage que je me défie, mais de mon +bon sens ! Ces pauvres femmes ! qui peut dire jusqu’où +vont leurs crédulités ? Si j’allais me figurer +l’impossible, si j’allais croire follement que son orgueil +n’est pas tout, qu’il a encore un cœur, et que +dans ce cœur… Ah ! je ne saurais trop veiller sur +moi-même ; on n’a jamais touché le fond du malheur, +et je sens maintenant qu’il me reste encore quelque +chose à perdre. »</p> + +<p>A peine a-t-on gravi la côte et traversé le village de +Réauville, le chemin redescend par une pente rapide, +et on voit s’ouvrir devant soi une gorge étroite, arrondie +en forme d’entonnoir, et qu’enveloppent de +toutes parts les replis d’une immense forêt. Au fond +de ce vallon solitaire et sauvage se cache un couvent +de trappistes, le célèbre monastère d’Aiguebelle. Perdue +au sein des bois, enfermée par des hauteurs qui +la dérobent aux yeux du monde, dominée par des +rochers à pic, sans vue, sans horizon, ignorant le +reste de la terre, on peut dire de cette sainte demeure +qu’elle <i>ne respire que du côté du ciel</i>.</p> + +<p>L’aspect de cette solitude me saisit. Le silence, qui +en est comme l’âme, n’est interrompu que par le +sourd murmure d’un ruisseau qui s’écoule tristement +entre deux rangées de peupliers ; par intervalles j’entendais +un court tintement de cloche ; l’air frémissait, +les rochers répondaient faiblement, et tout rentrait +dans le repos. Je m’arrêtai quelques instants sur la +hauteur à contempler cette thébaïde et les noires +forêts qui semblent faire la garde autour d’elle, +comme pour en écarter les bruits du monde et y attirer +ceux du ciel. J’étais venue jadis à Aiguebelle ; +mais, arrivée à la lisière du bois, une sorte d’inquiétude +m’avait fait rebrousser chemin. Cette fois je descendis +dans le fond du vallon, et je passai le ruisseau, +dont je remontai le cours.</p> + +<p>En approchant du couvent, l’âpreté du paysage +s’adoucit, les bâtiments sont environnés de cultures, +des champs plantés d’amandiers et de mûriers s’étalent +au soleil ; à gauche, le chemin est bordé par +un grand mur en pierres sèches qui soutient un talus +et que tapissent des ronces et des liserons ; des courtines +de lierre en décorent la crête. Par-dessus ce +mur s’avancent des figuiers au tronc blanchâtre qui +tordent en tous sens leurs bras noueux ; une vigne +folle entremêlait au luisant de leurs troncs le reste de +ses pampres rougis par l’automne. Je fus frappée +de ces grâces de la nature au pied des murailles +de la trappe, et je m’étonnai de ce sourire du désert.</p> + +<p>Avant de retourner sur mes pas, je fis une courte +station à l’ombre d’un chêne. Je regrettais que l’accès +du couvent fût interdit aux femmes. J’aurais voulu +pénétrer dans le mystère du cloître, voir de près ces +déserteurs du monde et ces apprentis de la mort qui +s’essayent avant l’heure au silence éternel. Je les admirais +et je les enviais. De l’endroit où je m’étais +arrêtée, j’en aperçus un qui creusait une fosse le long +d’une haie ; c’était un grand vieillard maigre et cassé ; +chaque fois qu’il se redressait, il semblait ramener +en l’air avec sa pioche le fardeau de ses ennuis et de +ses années. « Trouve-t-on l’oubli à la trappe ? pensais-je. +En recevant la tonsure, ces moines ont-ils +appris le secret d’anéantir le passé ? Leurs souvenirs +sont-ils tombés de leur tête avec leurs cheveux ? Et +après que toute vie a cessé autour d’eux, ne sentent-ils +pas encore dans leur cœur la fièvre du passé, comme +un amputé souffre du membre qu’il a perdu ? Se débattre +entre la vie et la mort, ce doit être un cruel +supplice, et si je mourais, je voudrais mourir tout +entière… »</p> + +<p>Je pris un sentier de traverse, et après avoir repassé +le ruisseau je gravis une pente escarpée et rocheuse +où mon cheval butta plus d’une fois. Parvenue sur une +plate-forme, je me retournai pour jeter un dernier +regard sur le couvent, et au même instant j’avisai à +peu de distance de moi le personnage mystérieux que +j’avais rencontré un jour dans le parc de Lestang, et +qui depuis, au dire de Mme de C…, était venu se +promener la nuit sous mes fenêtres. Assis sur une +pierre, ses coudes sur ses genoux et sa tête dans ses +mains, immobile comme une statue, sourd aux croassements +d’un corbeau qui tournoyait au-dessus de +lui, il était plongé dans une rêverie qui paraissait +tenir de l’extase. Je fus convaincue plus que jamais +qu’il avait l’esprit dérangé, et je m’empressai de m’éloigner +avant qu’il s’éveillât et me reconnût, car il +me faisait peur.</p> + +<p>Quand j’eus regagné Réauville et le sommet de la +crête, j’eus presque un éblouissement. Quel contraste +entre le mélancolique vallon que je venais de quitter +et la vaste et riante étendue qui se déroulait avec +mollesse sous mes yeux ! A l’horizon, quelques nuages +roulés en flocons promenaient sur le flanc des montagnes +leurs ombres portées, tandis qu’inondée de +soleil la plaine immense semblait sentir sa beauté, et, +s’enivrant de lumière, s’abandonner avec délices aux +embrassements du ciel. Une brise fraîche me soufflait +en plein visage. Je ne sais ce qui se passa en moi ; +mais je ressentis quelque chose qui ressemblait à l’espérance. +Qu’osais-je donc espérer ? Je ne sais. Il est +un drame, si je ne me trompe, qui a pour titre : <i>Aimer +sans savoir qui</i>. On peut aussi espérer sans savoir quoi. +Le fait est qu’un instant je me surpris à croire vaguement +à la vie, à l’imprévu, et ce sentiment confus que +je n’aurais su définir me causa une vive émotion. A +mesure que j’approchais de Lestang, cette émotion +s’accrut. J’allais revoir Max ; de quel air m’aborderait-il ? +Que lirais-je dans ses yeux ! Quel serait son +premier mot ? Qu’y faudrait-il répondre ?…</p> + +<p>J’arrive. Un domestique vient me recevoir au bas +du perron et me remet un billet que j’ouvre en +tremblant.</p> + +<p>« Vous avez les sentiments d’une âme vraiment romaine, +m’écrivait Max, et votre fermeté est à l’épreuve +du temps et de mon éloquence. Je m’empresse de +quitter la partie. Loin de moi de condamner vos défiances ! +Peut-être sont-elles fondées. Vous avez raison, +le plus sage sera de nous en tenir exactement aux +termes de notre traité. Je pars pour Nîmes avec le regret +de n’avoir pu vous faire mes adieux ; je réglerai, +selon vos instructions, l’ennuyeuse affaire que vous +savez, après quoi je ferai usage de ma liberté en me +rendant directement de Nîmes à Paris, où j’espère +que j’aurai le plaisir de vous revoir. »</p> + +<p>Le cœur me faillit, et je dus me tenir à la balustrade +pour gravir les marches du perron. Cette fois +mon sort était fixé ; je n’avais plus rien à apprendre. +Plus de doute, plus d’hésitation ; Max avait mis tout +son cœur dans cette lettre : j’avais vu, j’avais touché, +je pouvais m’endormir en paix dans une bienheureuse +certitude.</p> + +<p>En entrant dans ma chambre, je vis dans la glace +du fond mon image qui s’avançait au-devant de moi, +et je fus épouvantée de ma pâleur. Je jetai à terre +avec violence ma cravache et mon chapeau, et, froissant +mes gants, mes vêtements, mes cheveux, je +m’écriai d’une voix étouffée :</p> + +<p>« Bénie soit cette nouvelle insulte ! je l’aimais encore. »</p> + +<p>Vous souvenez-vous, mon père, que nous eûmes un +jour un entretien sur des matières graves ? Au retour +d’une promenade, nous nous étions assis sur le revers +d’un fossé. J’avais osé disputer contre vous, vous vous +échauffiez ; je m’obstinais, et je me rappelle que dans +la vivacité de notre querelle votre bâton de houx s’échappa +de vos mains et roula dans le fossé.</p> + +<p>« Non, vous disais-je, n’espérez pas que la résignation +soit jamais une vertu à mon usage. Sans me +flatter, je me crois très-capable de me dévouer, de +me sacrifier à ce que j’aime ; mais la résignation, c’est +la vertu des gens qui sont nés tout consolés, et je +défie le malheur et l’injustice de me toucher sans me +faire crier. »</p> + +<p>Votre patience était à bout.</p> + +<p>« Brisons-là, me dîtes-vous. Voilà ce qu’on gagne +à être élevée parmi des vases grecs et par un père qui +lit plus souvent Platon que l’Évangile ; vous admirez +les vertus sages, vous niez ces vertus divinement +folles qu’inventa le christianisme… Bah ! sans que +vous vous en doutiez, la vie vous instruira, et, le +moment venu, vous vous résignerez sans le savoir, +comme M. Jourdain faisait de la prose. »</p> + +<p>Vous vous trompiez, monsieur l’abbé ; le moment +venu, je ne sus pas me résigner. Que n’avais-je mérité +mon malheur ! Avec quelle joie je me serais sentie +coupable ! Le souvenir d’une faute m’eût réconciliée +avec mon sort, j’aurais pu croire encore à quelque +chose ; mais que pouvais-je me reprocher ? qu’avais-je +donc fait pour tant souffrir ? Je ne voyais dans ma +destinée que désordre, déraison ; je me sentais le jouet +d’une puissance aveugle, et le cri de ma colère montait +jusqu’au ciel.</p> + +<p>Quand je me rappelais la cérémonie de mon mariage, +le poêle nuptial suspendu sur ma tête, l’éclat +des autels qui avaient reçu et béni nos serments, l’église, +le prêtre, le tabernacle, la sincérité de mes promesses, +la candeur de mes émotions, il me semblait +que la religion m’était apparue sous les traits d’un +ange de lumière, et que, complice du malheur, me +prenant par la main, elle m’avait entraînée vers l’abîme. +Tout mon être s’indignait de cette trahison. +Quel était donc le sens de cette aventure ? Que faisais-je +dans le monde ? A qui profitaient mes souffrances ? +A qui étais-je offerte en holocauste ? Quel +Dieu de colère se repaissait de mes humiliations et +s’abreuvait de mes larmes ! La nuit s’épaississait autour +de moi ; le mystère de ma destinée m’effrayait ; +mon cœur n’était plus qu’amertume, âpreté, sécheresse ; +je ne le reconnaissais plus ; l’incendie y avait +passé. Si accoutumée que je fusse à me commander, +je m’aperçus que je n’étais plus maîtresse de mon +visage ; qu’en présence de mes gens mon parler était +rude, mon ton saccadé, mon geste impérieux et +emporté. Plus d’une fois je les vis s’étonner du changement +de mes manières ; plus d’une fois ma pauvre +et innocente Marguerite me regarda avec stupeur et +marmotta entre ses dents de timides <i>Jésus-Marie !</i></p> + +<p>Durant plusieurs semaines, je ne sortis que pour +faire quelques visites de charité. Que ces visites me +coûtaient ! Quel effort pour moi que de consoler des +infirmes, des affligés ! Que pouvais-je leur dire ? +Rien, sinon que la vie est maudite et que j’enviais +leurs douleurs. Le reste du temps, je ne voyais personne ; +l’idée d’une conversation à soutenir, la nécessité +de dissimuler, de composer mon visage, m’épouvantait. +Souvent, en proie à une agitation fébrile, je +changeais sans cesse de place, ne sachant où m’arrêter +dans cette grande maison silencieuse, passant +du salon dans mon boudoir, de la terrasse dans le +parc, cruellement blessée de tout ce que je voyais, +pressée du désir de m’enfuir, mais sentant bien que +je ne ferais pas trois pas sans tomber de lassitude, et +que dans un malheur extrême tout est plus difficile +que de souffrir.</p> + +<p>Souvent aussi j’étais prise d’une langueur qui me +rendait tout mouvement impossible, et je passais des +journées entières enfermée dans ma chambre, attachant +machinalement les yeux sur la copie d’un +tableau de Watteau qui ornait un des panneaux, copie +faite peut-être par Watteau lui-même. Dans un charmant +pavillon d’été, deux jeunes femmes debout +tiennent un papier de musique ; une troisième, d’une +beauté ravissante, a dans les mains un luth dont +elle vient de jouer ; on a entendu un bruit de pas, le +concert s’est interrompu ; un jeune et gracieux cavalier +se présente ; il s’incline ; qu’il soit le bienvenu ! +Tout à l’heure l’entretien s’engagera, et par intervalles +le luth l’accompagnera en sourdine, — tout cela +peint d’une touche libre, fine, élégante, exquise, dont +Watteau seul eut le secret. Au bas du cadre on lit +ces mots : <i>le Charme de la vie</i>.</p> + +<p>Je ne me lassais pas de regarder cette toile, ni de +faire en la regardant d’amers retours sur moi-même. +Tout y respire le plaisir ; on y sent je ne sais quelle +légèreté de l’air, des pensées et des heures. Ces trois +femmes me semblaient heureuses entre toutes ; je +cherchais à lire dans leurs yeux le secret du bonheur ; +que la vie leur était facile ! Elles n’avaient jamais +connu que ces ennuis commodes qu’un air de guitare +étourdit et endort. Pourquoi étais-je condamnée à +leur ressembler si peu ? Je faisais réflexion que bien +des femmes avaient été trahies et s’en étaient consolées. +Les unes avaient trompé leurs peines par la +dévotion, d’autres par de frivoles plaisirs, d’autres +enfin par ces affections légères qui ont tous les semblants +de l’amour et dont on ne reconnaît la vanité +qu’après en avoir épuisé le charme. J’étais autrement +faite. Cet art ou ce don de s’échapper à soi-même, de +tromper le sort qui nous trompe, m’avait été refusé ; +trop concentrée, trop sérieuse, mon âme pesait sur +sa destinée et creusait dans la douleur ; qu’attendre +de l’avenir ? Sur la foi d’une erreur, je m’étais donnée +tout entière sans me rien réserver, — et cette erreur +d’un jour avait dévoré toute ma vie.</p> + +<p>Cependant je ne pouvais me dissimuler que j’aurais +tôt ou tard une décision à prendre : le malheur sans +dignité, c’était plus que je ne pouvais supporter. Max +s’était cru dispensé envers moi de ces égards élémentaires +qu’on nomme les procédés ; il m’avait quittée +brusquement, sans me prévenir, sans prendre congé, +en me laissant ignorer si je le reverrais jamais. C’était +à moi d’aviser ; que faire ? à quel parti me résoudre ? +J’attendais qu’il me vînt quelque inspiration, et +comme il ne m’en venait point, j’éprouvai le besoin +de me remuer, de me secouer un peu pour recouvrer +quelque liberté d’esprit, car je sentais toutes mes facultés +s’engourdir dans mes éternelles et solitaires +rêveries, et j’étais comme hébétée par le chagrin.</p> + +<p>Je fis donc quelques promenades, non pas à cheval, +je n’en avais plus ni le goût ni la force, mais en voiture, +cette façon d’aller étant la seule qui me convînt, car +il me plaisait de changer de place sans avoir à me +conduire. Une après-midi, je me fis mener à Chamaret. +Mme d’Estrel poussa un cri de surprise en me +voyant ; toujours souffrante, elle ne quittait plus sa +chambre et m’avait écrit plusieurs fois sans obtenir +de réponse.</p> + +<p>« Mon Dieu, que vous êtes changée ! » s’écria-t-elle.</p> + +<p>Je m’assis à ses pieds sur un coussin et posai ma +tête sur ses genoux ; je demeurai plus d’une heure +dans cette posture. Je rêvais, il me semblait que ces +deux genoux étaient ceux de ma mère, et sans parler +je disais en moi-même à ma vieille amie tout ce +qu’on dit à une mère. A plusieurs reprises, elle essaya +de me consoler ; mais je mettais ma main sur sa +bouche :</p> + +<p>« Pas un mot ! murmurais-je ; laissez-moi rêver ; +vous ne diriez pas une parole qui ne me fît du +mal. »</p> + +<p>Au retour, je trouvai à Lestang un visiteur inattendu ; +c’était M. de Malombré. En vain Marguerite +avait-elle essayé de le renvoyer ; il s’était obstiné à +m’attendre. Mon premier mouvement fut de refuser +de le voir ; toutefois je me ravisai, j’eus la curiosité +de savoir ce qu’il me voulait. En me voyant entrer, il +eut ou fit paraître beaucoup d’émotion. Peut-être mon +doute est-il injuste : mais tout dans ce bizarre personnage +me semblait artificiel, et il est certain qu’avec +ses allures compassées et ses gestes anguleux il +ressemblait plutôt à une poupée de bois qu’à un +homme. Assurément jamais marionnette ne fut plus +lugubre ; habillé de noir de la tête aux pieds, il avait +ce soir-là l’air d’un déterré, et il s’exprimait d’un ton +si précipité et si véhément que j’aurais pu croire qu’il +avait perdu l’esprit.</p> + +<p>« Elle est partie, madame ! s’écria-t-il. J’avais son +consentement ; le contrat était dressé, il ne restait +plus qu’à signer ; j’arrive ; pour la seconde fois, je +trouve la cage vide ; où s’est envolé l’oiseau ? »</p> + +<p>Et là-dessus il entreprit de me démontrer que ce +dernier outrage l’avait rendu à lui-même, qu’il avait +enfin brisé sa chaîne, que désormais M. de Malombré +ne serait plus le jouet d’une coquette sans cœur et +sans scrupules. La démonstration fut si longue que +je finis par laisser voir mon impatience. Il se tut. Je +jetai les yeux sur lui ; il me regardait fixement ; bientôt +son front et ses pommettes se couvrirent d’une +vive rougeur. Une idée audacieuse, que lui inspiraient +peut-être mes distractions et mon accablement, venait +de se faire jour dans son esprit. Je le vis se jeter +résolûment à genoux en s’écriant avec un soupir : +« Madame, vengeons-nous… » Je traversai la +chambre, je tirai un cordon de sonnette. Il comprit, +se releva, me lança un regard de reproche. Marguerite +entra.</p> + +<p>« Éclairez M. de Malombré », lui dis-je.</p> + +<p>Cette pitoyable petite scène me causa la plus vive +irritation ; j’y voyais une dérision de la fortune. Voilà +donc les vengeances qu’elle m’offrait !</p> + +<p>Le lendemain fut certainement de tous les jours de +ma vie celui où j’ai vu la folie de plus près. De bon +matin je me fis conduire à Donzère, et de là, par le +chemin de fer, je remontai le Rhône jusqu’à la station +qui fait face à Viviers, ville admirable et étrange, +qui, avec ses rues étroites et tortueuses, ses maisons +croulantes de vétusté et ses collines nues dont l’âpreté +se marie à la douceur d’un beau ciel, ressemble, dit-on, +à une ville de Syrie transportée par miracle sur +les bords d’un fleuve français. Je passai le pont et +errai au hasard dans un labyrinthe de sombres +ruelles. Il me semblait à tout moment qu’une découverte, +une rencontre imprévue allait faire jaillir dans +mon esprit cet éclair qui montrerait à ma vie son +chemin. J’arrivai enfin devant la cathédrale ; j’y entrai ; +je restai longtemps assise au fond de la nef, contemplant +d’un œil stupide les gobelins qui décorent +l’abside, les stalles de chêne noir, les arceaux de la +voûte ; j’adressais des questions à la solitude et au silence, +et les sommais en vain de me répondre.</p> + +<p>La cathédrale est précédée d’une terrasse plantée +d’arbres qui s’avance jusque sur le bord du rocher à +pic où a été bâti Viviers. Cette terrasse, entourée +d’un mur à hauteur d’appui, commande la plus vaste +vue. Elle était déserte quand je sortis de l’église ; +j’allai m’accouder sur le parapet. Entre le rocher et +le Rhône s’étend un faubourg. Mon regard plongeait +sur des toits moussus, des balcons de bois, des auvents, +des cours ; malgré la saison avancée, le temps +était si doux que les femmes travaillaient en plein air, +assises en rond devant le pas de leur porte ; j’entendais +des cris, des chants, des rires qui se détachaient sur +le grave mugissement du fleuve. J’avais en face une +école : l’heure de la récréation avait sonné ; les enfants +s’ébattaient sur la place, un vieux magister à la +tête blanche les surveillait de sa fenêtre, et par instants +élevait la voix pour tenir leurs vivacités en respect, +pendant que d’un colombier voisin partaient à +tire-d’aile des pigeons qui s’allaient désaltérer dans +une anse du Rhône, et, après avoir bu, retournaient +à leurs boulins en décrivant de grands cercles dans +l’air.</p> + +<p>Tous ces mille détails indifférents me navraient +par leur indifférence même. Qu’étais-je pour le +monde ? Qu’était-il pour moi ? Je me sentais comme +séquestrée de la société des choses et des hommes ; +tout allait, venait, s’occupait de vivre ; j’étais comme +perdue dans ce grand tourbillon des êtres, et mon +cœur voyait sa tristesse comme un néant. J’éprouvai +alors un accablement, une oppression dont je ne +puis vous donner l’idée. Penchée sur le parapet, je +ne regardai plus que des broussailles ou des orties +qui croissaient entre deux arêtes du rocher. Un corbeau +passa en croassant au-dessous de moi ; j’avançai +la tête, j’entrevis l’abîme, le vide ; le vertige me prit ; +cette sensation me parut pleine de délices, je m’y +abandonnai ; ma tête se perdait, je me penchai davantage +encore, mais je me sentis retenir par ma robe ; je +me retournai, et me trouvai en présence d’un vieux +prêtre infirme à la figure vénérable et qui, pour se +tenir debout, s’aidait d’une béquille. Il me dit en +souriant :</p> + +<p>« Prenez garde, madame, vous m’avez fait +peur… »</p> + +<p>Puis me regardant avec plus d’attention :</p> + +<p>« Vous trouvez-vous mal ? » me demanda-t-il d’un +ton de douceur paternelle, et, m’ayant prise par la +main, il me fit asseoir sur un banc.</p> + +<p>Je le regardai un instant en silence.</p> + +<p>« Comment s’y prend-on pour se résigner, monsieur ? » +lui dis-je à brûle-pourpoint.</p> + +<p>D’un air étonné :</p> + +<p>« On pense à Dieu, me répondit-il.</p> + +<p>— Dieu est bien loin !</p> + +<p>— Il ne tient qu’à nous de l’attirer dans notre +cœur, et quand la foi l’interroge, il répond toujours.</p> + +<p>— J’écoute et n’entends rien, repartis-je sèchement. »</p> + +<p>Il fit un geste de pitié.</p> + +<p>« Vous avez eu de grands malheurs, madame ? »</p> + +<p>Point de réponse.</p> + +<p>« Mon Dieu ! reprit-il, qu’est-ce qu’une vie d’un +jour auprès d’une éternité bienheureuse ?</p> + +<p>— Triste condition que la nôtre ! lui dis-je. Nos +consolations sont un mystère, mais le malheur est +évident.</p> + +<p>— C’est que Dieu l’a voulu ainsi, et il faut accepter +les épreuves qu’il nous envoie, sinon redouter ses +jugements.</p> + +<p>— Je n’ai peur de rien ni de personne ! » m’écriai-je +avec une véhémence dont je rougis encore.</p> + +<p>Il recula d’effroi, et, prenant un visage sévère : +« Vous vous trompez, madame, dit-il d’une voix +forte, vous avez peur de souffrir, et tout à l’heure +vous pensiez à mourir. En langage humain, cela +s’appelle une lâcheté. »</p> + +<p>Je me calmai tout à coup. « Enfin, lui dis-je, vous +avez trouvé un mot qui me donnera de la force ! »</p> + +<p>Et, m’emparant d’une de ses mains séchées par +l’âge et la maladie, je la baisai avec respect et m’éloignai. +Il me rappela, voulut me suivre ; mais je +doublai le pas et disparus.</p> + +<p>Chemin faisant, à la porte d’une boutique, j’aperçus +une femme qui tenait sur ses genoux un bel enfant +de trois ans. Je m’arrêtai, je regardai avidement +cette tête bouclée ; elle me faisait rêver, et en partant +je la baisai avec tant de passion que l’enfant prit peur +et cria. Je glissai dans sa petite main une pièce d’or +à fleur de coin : l’éclat du métal tout neuf le charma, +et il sourit.</p> + +<p>« Voilà des sourires, dis-je à la mère, qui attirent +Dieu dans le cœur d’une femme. »</p> + +<p>Le jour baissait ; je m’acheminai vers la station. +Arrivée au milieu du pont, je retournai la tête. Le +couchant était d’une beauté magique ; le soleil venait +de disparaître, et le clocher mauresque de la cathédrale +profilait ses pignons et ses dentelles sur un ciel +couleur de perle poudré de l’or le plus doux et le +plus fin ; les grandes eaux majestueuses du fleuve +charriaient de l’argent, de la pourpre, mille reflets +changeants ; immobiles et silencieux, les saules et les +peupliers défeuillés les regardaient couler et enveloppaient +la rive du mystère de leur ombre glacée +de lumière. Cependant la lune à son croissant commençait +à se montrer, et mêlait à cette magnificence +la douceur de son regard.</p> + +<p>La beauté divine de cette soirée m’émut jusqu’aux +larmes ; il me semblait que la vie se plaisait à étaler +devant moi tous ses trésors, mais en me défendant +d’y toucher, et je me comparais à une mendiante +assise à la porte d’un palais : une fête se célèbre, +dont elle entrevoit la splendeur, et elle regarde sa +besace ; elle songe à sa chaumière nue où elle rentrera +à tâtons et trouvera deux hôtes taciturnes qui +l’attendent accroupis devant le foyer mort, — le froid +et la faim… Je ne pouvais m’en aller ; appuyée sur +la balustrade du pont, je regardai longtemps l’eau +couler. Il en sortait une voix qui me parlait d’oubli, +de repos éternel ; mais je pensai au vieux prêtre, à +ses cheveux blancs, à sa béquille, à son dernier mot, +et je me remis en chemin.</p> + +<p>A Donzère, je trouvai mes gens dans l’inquiétude. +Incertaine de mes projets, je les avais quittés sans +leur laisser d’ordres. A vrai dire, je n’étais pas bien +sûre de les jamais revoir. Ils n’avaient pas laissé de +m’attendre, et ils firent paraître en m’apercevant une +joie qui me surprit. J’étais encore quelque chose +pour quelqu’un.</p> + +<p>J’arrivai assez tard à Lestang, où m’attendait un +billet de Mme d’Estrel.</p> + +<p>« Ma chère Isabelle, m’écrivait-elle, l’état où je +vous ai vue hier m’a beaucoup alarmée, et je vous +supplie de ne pas vous enfoncer ainsi dans votre chagrin. +Les âmes fortes sont sujettes à tourner leur +force contre elles-mêmes ; il leur convient que leurs +douleurs soient violentes, et elles prennent un secret +plaisir à les irriter. Vous ne voulez pas de mes consolations, +je ne vous en donnerai point. Permettez-moi +seulement de vous dire que votre situation +actuelle n’est que provisoire ; je pressens, je suis certaine +qu’un jour vous aurez des combats à livrer, de +sérieux dangers à courir. Réservez soigneusement +vos forces pour ce moment ; ne faites pas la folie de +les employer à soulever des orages dans votre cœur ; +laissez-le à lui-même, ce pauvre cœur, ne le tourmentez +pas ; il a bien assez de ses peines, n’y ajoutez +rien.</p> + +<p>« Mon Dieu ! le temps a cela de bon qu’il s’en va +sans que nous ayons besoin de nous en mêler. Le +soleil se lève et se couche. Chaque matin, en regardant +le château de Grignan, répétez-vous ce mot de +Mme de Sévigné : « qu’on n’est jamais resté au milieu +d’une semaine. » Ma chère fille, venez me voir +demain dans l’après-midi ; j’ai un important service à +vous demander, et en même temps je vous ferai faire +la connaissance d’un homme qui, sans cause apparente, +sans avoir sujet de se plaindre de personne, +est peut-être aussi malheureux que vous. Quand on +souffre, il est bon de voir des malheureux ; on se dit +qu’on n’est pas une exception, qu’on vit sous la loi +commune, et sans se consoler on s’apaise. »</p> + +<p>C’était la prudence même que Mme d’Estrel, et cependant +sa lettre était une imprudence.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4">QUATRIÈME PARTIE</h2> + + + + +<h3>I</h3> + + +<p>J’arrivai à Chamaret vers deux heures. Mme d’Estrel +était seule ; elle me remercia avec effusion d’être +venue.</p> + +<p>« Vous avez un service à me demander, lui dis-je +en l’embrassant ; me voici. Puisse-t-il seulement être +difficile à rendre ! Un peu de fatigue me ferait du +bien, et s’il y avait quelque risque à courir, tant +mieux ; comptez que dans ce moment je serais +heureuse de m’exposer.</p> + +<p>— Oh ! dit-elle en souriant, le service que je veux +vous demander n’est pas ce que vous pensez, et vous +n’aurez point à risquer votre tête pour l’amour de +moi. Il s’agit seulement de braver un peu d’ennui ; +mais asseyez-vous et tâchez de m’écouter sans distraction. »</p> + +<p>Voici à peu près ce qu’elle me raconta. — M. d’Estrel +avait fait connaissance en Angleterre d’un riche +négociant corfiote, M. Dolfin, qui descendait d’une +ancienne famille vénitienne établie depuis longtemps +dans les Sept-Iles. Un voyage d’affaires ayant amené +M. Dolfin en Provence, il poussa jusqu’à Chamaret et +s’y arrêta quelques jours avec sa femme. A peu de +temps de là, il mourut, laissant un fils unique dont +l’éducation fut confiée à un ecclésiastique français, +l’abbé Néraud. Cœur sec, imagination échauffée, cet +imprévoyant gouverneur jeta, paraît-il, inconsidérément +son élève dans la mysticité. Ce qui est certain, +c’est qu’à la longue le jeune Arsène Dolfin fit voir une +exaltation et des scrupules outrés dont sa mère s’inquiéta. +Il se plaisait dans les austérités, dans les macérations, +dans tous les raffinements de la piété, qui +sont, disiez-vous un jour, « les friandises de la conscience +et qui la gâtent aussi sûrement que l’abus des +sucreries affadit l’estomac ».</p> + +<p>L’abbé Néraud finit par trouver lui-même qu’il avait +trop réussi ; l’indiscrétion de son zèle est tempérée, +à ce qu’il semble, par un peu de ce bon sens +français qui répugne à toutes les extrémités, ou qui +du moins met toujours quelque méthode dans la +folie : si haut que saute un Français il retombe toujours +sur ses pieds. Notre Mentor s’effraya des exagérations +de son Télémaque et de cette candeur italienne +qui se précipitait aux dernières conséquences. +Il donna à la mère le conseil de faire voyager le jeune +extatique ; il partit avec lui, l’accompagna dans son +tour d’Europe, lui prêchant sans relâche ces justes +tempéraments qui accordent la ferveur avec le monde, +et s’efforçant d’éteindre l’incendie qu’il avait allumé. +Le commerce des hommes, le séjour des grandes +villes, les distractions de cinq années de voyage, +n’eurent pas néanmoins l’effet qu’on espérait. Le +jeune Arsène demeura insensible aux douceurs du +monde comme aux repentirs de son gouverneur ; +tout ce qu’il voyait le blessait, et nourrissait l’inquiétude +de son esprit ; il se sentait, disait-il, en exil, et +soupirait après sa patrie, mais cette patrie n’était pas +le rocher d’Ithaque. Après avoir visité l’Italie, l’Allemagne, +la Russie, il vint à Paris, et ce fut là, en plein +boulevard des Italiens, qu’il conçut l’héroïque projet +de s’ensevelir à la Trappe ; pendant quelques mois, il +le couva dans le silence de son cœur ; enfin il s’en +ouvrit à l’abbé Néraud. Celui-ci poussa les hauts cris ; +mais en vain prodigua-t-il tour à tour les raisonnements, +les prières et les remontrances : il ne put ni +l’émouvoir ni le persuader. L’enfant était devenu +homme ; le gouverneur n’était plus qu’un compagnon, +un confident ; ayant perdu son autorité, il était +tenu d’avoir raison, et il n’était que trop aisé de le +convaincre d’inconséquence ; il s’entendait rappeler +ses dires d’autrefois et reprocher ses contradictions ; +ses nouveaux arguments échouaient contre cette logique +des cœurs simples qui ne dépend pas des circonstances, +et qui déjoue à force de bonne foi toutes +les ruses des habiles.</p> + +<p>A bout d’objections, il dut consentir à retourner à +Corfou pour annoncer à Mme Dolfin l’étrange résolution +de son fils et tâcher d’obtenir son acquiescement. +De son côté, le jeune homme s’engageait à donner +quelques mois encore à la réflexion, et ces mois d’attente, +il était venu les passer dans les environs d’Aiguebelle. +Cependant à la nouvelle que lui apporta +l’abbé, la pauvre mère s’émut, s’indigna ; elle écrivit +à son fils les lettres les plus vives, les plus pressantes ; +elle lui remontra sa folie, lui représenta +toutes les chances de bonheur qui l’attendaient à +Corfou, les douceurs du mariage, les charmes d’une +jeune fille que depuis longtemps elle lui destinait +pour femme, que sais-je encore ? ce qu’il devait à sa +famille, à lui-même, la fortune lentement amassée +par ses ancêtres. Que deviendrait cette fortune ? irait-elle +s’engloutir jusqu’au dernier sou dans le coffre-fort +des bons pères ? Qu’en penseraient ses aïeux dans +l’autre monde ?</p> + +<p>Toutes ces considérations mondaines, me dit +Mme d’Estrel, n’étaient guère propres à ramener +notre jeune homme ; que peuvent les intérêts du +monde sur un esprit convaincu ? Ils n’ont point d’intelligences +dans la place. Mme Dolfin s’est souvenue +de moi, elle m’a écrit pour me conter ses angoisses +et me supplier de lui venir en aide. Avant tout, il +s’agissait de dénicher l’oiseau, qui, après avoir habité +Grignan, en avait délogé sans trompette. Je m’adressai +à ce pauvre Malombré, qui sait tout, qui voit +tout ; il m’assura qu’il avait tenu plus d’une fois dans +le champ de sa lunette un jeune étranger qui rôdait +aux environs de votre parc. Trois jours plus tard, un +de ses hommes qu’il mit en campagne me rapporta +que M. Arsène Dolfin avait pris gîte près de Réauville, +dans la maison d’un paysan. Vous voyez qu’il a +tenu à s’établir à deux pas de la Trappe, comme un +amant bien épris se loge dans un grenier, en face du +balcon de sa belle. Je le fis prier de venir me voir, +il y consentit. Je m’étais attendue à un visage d’énergumène, +à un regard dur et farouche. Je fus agréablement +trompée ; je vis un homme qui prévient tout de +suite en sa faveur par un air de douceur mélancolique +et dont la tournure tient plus d’un poëte que +d’un ascète. Hormis les yeux, il n’est pas beau, mais +il a dans la voix je ne sais quelle magie qui surprend ; +c’est une voix argentine, suave, aux inflexions caressantes, +la voix la plus musicale que j’aie jamais entendue, +et qui, résonnant dans l’obscurité, pourrait faire +des conquêtes ; à la lettre, on se rendrait sur parole. +Cependant je m’aperçus bien vite que sous le charme +et l’aménité du personnage se cache une âme forte, +résolue, capable de toutes les vertus et de tous les +malheurs attachés à l’opiniâtreté. Il fut aimable ; mais +toujours sur ses gardes, attentif à déjouer ma curiosité, +dès que j’abordais le sujet brûlant, il détournait +avec art l’entretien ou se retranchait dans une +réserve pleine de dignité qui me fermait la bouche ; +bref, il ne se laissa pas entamer. Apparemment il +m’a jugée indigne d’avoir part à ses secrets et de discuter +avec lui de si graves matières, mais s’il méprise +ma cornette il y a femmes et femmes, et je suis persuadée +qu’il ne tiendrait qu’à vous de le confesser. +Daignez, ma chère Isabelle, vous mêler de cette +affaire ; réussir à n’importe quoi est toujours un +plaisir pour une femme, et vous aurez le double mérite +de faire une bonne œuvre et d’obliger une +amie.</p> + +<p>Je vis bien qu’en me faisant intervenir dans une négociation +si délicate et si singulière, Mme d’Estrel se +proposait de me distraire un peu de moi-même et de +faire diversion à mon idée fixe. « Serait-elle aussi pressante, +me disais-je, si elle se doutait que M. Arsène +Dolfin ne m’est point inconnu ? Que penserait-elle de +son talent de dessinateur ? » Je fus sur le point de lui +parler des six croquis ; mais on fait si rarement ce +qu’on veut !</p> + +<p>« Mon Dieu ! lui dis-je, si la Trappe a tant d’attraits +pour M. Dolfin, pourquoi le dégoûter de sa +maîtresse ? pourquoi traverser ses amours ? Et qui +chargez-vous de le regagner au monde ? C’est donc +sur mon éloquence que vous comptez pour lui dépeindre +les joies du siècle, les délices de la vie mondaine, +les douceurs infinies du mariage… »</p> + +<p>Elle n’eut pas le temps de me répondre ; M. Dolfin +entra. Je tournais le dos à la porte ; il s’avança jusqu’au +milieu du salon, et là, me reconnaissant, il recula +d’un pas, se troubla, rougit jusqu’au blanc des +yeux. Je supposai que dans ce moment il pensait à +son carnet. Mme d’Estrel parut s’apercevoir de son +trouble, qu’elle mit, je pense, sur le compte d’une +timidité prompte à s’effaroucher. Cependant M. Dolfin +ne semblait point timide, et rien ne marquait en +lui la gaucherie d’un nouveau débarqué. La preuve +en est qu’il se remit bien vite et engagea l’entretien +sur le ton le plus naturel, tout en se tenant sur la réserve +et en évitant de me regarder. Mme d’Estrel, +humiliée de son premier échec, chercha cette fois à +brusquer l’attaque ; elle lui fit subir sans plus de +façons un interrogatoire qui était propre à l’embarrasser. +Il répondit en homme qui déclinait la compétence +du tribunal, mais sans roideur et en observant +toutes les formes d’une parfaite courtoisie. Attentif à +ne pas se découvrir, sûr à la parade, sa présence d’esprit +ne fut pas un instant en défaut. Il n’y avait ni +brillant ni traits heureux dans ce qu’il disait ; mais son +langage uni avait ce charme de naïveté qui est propre +aux âmes pures, joint à cette finesse italienne qui est +moins une finesse de saillies que l’art d’éviter les +fautes et de profiter de celles d’autrui.</p> + +<p>Je ne me mêlai que par quelques mots à l’entretien. +Je voyais bien que le moment de m’entremettre n’était +pas venu, et que surtout en présence de Mme d’Estrel +M. Dolfin ne me dirait rien. En attendant, je ne laissais +pas de l’étudier avec intérêt : il me semblait être bien +différent de tous les hommes que je connaissais ; son +âme était d’une autre trempe, et pour ainsi dire d’un +autre ordre. A le voir, on devinait en lui un esprit continuellement +travaillé par une pensée qui ne lui laisse +point de relâche ; son front bombé, les coins abaissés +de sa bouche, quelques rides précoces, annonçaient +l’effort et la fatigue, et cependant l’ensemble de sa figure +était jeune comme sa voix. Il y avait de l’ange +dans cette voix de cristal : elle était faite pour exprimer +les délicatesses d’une conscience innocente, ces +désirs où il n’entre rien de la terre, ces repentirs dont +Dieu lui-même sourit. Pourquoi donc ce jeune homme +soupirait-il après la Trappe ? Ce sont les souvenirs +criminels, les poignantes douleurs, les âpres dégoûts, +qui en connaissent le chemin, et qui, par haine d’eux-mêmes, +y vont faire amitié avec la mort ; mais qu’irait +faire l’innocence dans ce refuge des naufragés de +la vie ? Que trouve-t-elle à haïr en elle-même ? Partout +elle porte le ciel avec elle, et tous les lieux lui sont +bons pour s’offrir à Dieu.</p> + +<p>Après quelques assauts inutiles, Mme d’Estrel posa +les armes, et l’entretien ne roula plus que sur des +sujets indifférents. Dans un moment où il languissait, +Mme d’Estrel me pria de me mettre au piano et de lui +jouer une sonate de Mozart qu’elle aimait. J’avais +abandonné la musique depuis longtemps ; je dus faire +quelque effort pour la satisfaire. Souvent l’effort inspire. +Cette sonate était celle qu’un jour à Louveau +mon père m’avait fait jouer en présence de Max. Pendant +que mes doigts couraient sur le clavier, je croyais +revoir notre petit salon, mon père hochant la tête en +mesure, Max immobile à côté de moi, et finissant +par me dire : « J’avais souvent entendu ce morceau, +mais je ne le connaissais pas. »</p> + +<p>Quand j’eus frappé l’accord final, je retournai la +tête, et je fus surprise de voir que Mme d’Estrel était +seule.</p> + +<p>Elle se mit à rire.</p> + +<p>« Votre musique a fait envoler l’oiseau de nuit, me +dit-elle.</p> + +<p>— Elle lui a donc fait peur ?</p> + +<p>— Peur ! ce n’est pas précisément le mot. Vous avez +joué divinement ! Dès les premières notes, notre jeune +homme a été tout oreilles et comme frémissant d’attention ; +peu à peu il est devenu très-pâle, il avait les +lèvres serrées et ne vous quittait pas des yeux. J’ai vu +le moment où il allait fondre en larmes ; tout à coup il +a brusquement détourné la tête, et il est sorti du salon +sur la pointe du pied. Décidément il est bizarre, et je +commence à craindre qu’il n’ait un petit coup de +marteau ; c’est grand dommage, car il a du charme. »</p> + +<p>M. Dolfin rentra, et, s’approchant de moi :</p> + +<p>« Serez-vous assez bonne pour m’excuser, madame ? +me dit-il. Je suis sauvage, insociable ; je n’ai +ni le sentiment ni la peur du ridicule ; je ne sais pas +vivre, je ne suis pas maître de mes impressions. Tout +à l’heure je me suis senti ému jusqu’aux larmes ; depuis +longtemps je n’avais pas entendu de musique, et +à coup sûr on en entend rarement de pareille… J’ai +craint d’éclater, de vous interrompre. Je me suis sauvé… +Vous le voyez, ajouta-t-il en s’adressant à +Mme d’Estrel, je puis prendre le froc en sûreté de +conscience ; je ne ferai de tort à personne, et le +monde n’y perdra rien.</p> + +<p>— Ah ! permettez, lui répondit Mme d’Estrel, on ne +se fait pas trappiste pour si peu. Vous êtes bizarre, +j’en conviens, mais il y a des cas plus graves que le +vôtre. Venez nous voir de temps en temps ; Mme de +Lestang et moi, nous vous apprivoiserons. »</p> + +<p>Et, comme je mettais mon chapeau pour partir :</p> + +<p>« Demeurez un instant encore, ma chère belle, me +dit-elle ; confessez donc un peu M. Dolfin. Il ne sera +pas dit que deux femmes se liguent en vain pour avoir +le secret d’un homme.</p> + +<p>— Oh ! ne craignez rien, monsieur, dis-je. Si vous +acceptez une place dans ma voiture, vous n’aurez +point d’interrogatoire à subir, et nous ne parlerons, +si vous le voulez, que de la pluie et du beau +temps. »</p> + +<p>Après s’être fait un peu presser, il accepta, et nous +partîmes. Ce tête-à-tête me plaisait ; tout innocent +qu’il fût, il me semblait que je bravais quelqu’un. +M. Dolfin garda quelque temps le silence ; il avait +l’air non pas embarrassé, mais étonné, comme s’il eût +cherché à se reconnaître dans une situation toute +nouvelle pour lui. Il regardait par la portière, il regardait +la garniture de satin blanc du coupé, il regardait +surtout le bas de ma robe, et parfois ses yeux +remontaient jusqu’au bavolet de mon chapeau, dont +ils examinaient la dentelle ; mais ils n’allaient jamais +plus haut. Pour rompre ce silence, qui commençait +à me mettre mal à l’aise, je lui fis l’éloge de Mme d’Estrel.</p> + +<p>« J’admire, lui dis-je, qu’une personne maladive, +toujours souffrante, soit si occupée des autres, si peu +d’elle-même. »</p> + +<p>Il secoua la tête.</p> + +<p>« Sans doute, me répondit-il, c’est une excellente +femme ; mais comme tous les gens du monde, elle +traite bien légèrement les questions de conscience. +Il lui semble que ce sont des affaires comme les autres, +qu’on les a bientôt réglées, qu’il n’est pas besoin +d’y chercher tant de façon, qu’après deux ou trois +pourparlers on finit toujours par s’arranger avec soi-même. +Hélas ! quelles objections pourrait-elle me +faire que je ne me sois faites cent fois ! Mais résiste-t-on +à sa vocation, ou pour mieux dire, peut-on se +soustraire à sa destinée ? Que peuvent des milliers de +paroles contre ses décrets souverains ?</p> + +<p>— Prenez garde, lui dis-je ; j’avais promis de ne vous +pas questionner, vous allez m’en donner l’envie.</p> + +<p>— C’est à vous, madame, répliqua-t-il avec feu, d’être +en garde contre votre curiosité, car, si vous daignez +prendre la peine de m’interroger, je sens que +je ne pourrai rien vous cacher. Il y a en vous je ne +sais quoi… »</p> + +<p>A ces mots, il se troubla.</p> + +<p>« Mais il me semble, reprit-il, qu’il suffit de me +voir pour comprendre que je ne suis pas chez moi +dans la vie. Pour aimer le monde, il faut avoir des +curiosités et des goûts qui m’ont été refusés. Les petites +passions aident à vivre, les grandes tuent. Dans +mon enfance déjà, j’étais d’humeur solitaire, retiré en +moi-même, tourmenté par une idée fixe. Souvent +mon père me disait d’un ton grondeur que les idées +fixes rendent fou, et il me citait ce mot d’un officier +romain, que pour être heureux il faut avoir dans la +tête mille idées, un véritable tohu-bohu : <i lang="it" xml:lang="it">bisogna aver +mille cose, una confusione nella testa</i>. Il avait raison ; +mais le malheur est qu’on ne se donne pas les idées +qu’on veut. Je n’en avais qu’une, je n’ai pu la chasser, +et elle me crie nuit et jour que c’est là-bas que je +dois vivre et mourir. »</p> + +<p>Et il me montrait du doigt les forêts qui entourent +Aiguebelle.</p> + +<p>En ce moment, j’aperçus par la portière, à quelques +pas devant nous, M. de Malombré, qui faisait sa +promenade quotidienne, les mains derrière le dos et +coiffé d’un ample chapeau aux ailes rabattues. Il se +mit de côté pour nous laisser passer, et il eut soin, en +nous saluant, d’avancer la tête et de plonger son regard +de furet dans l’intérieur du coupé.</p> + +<hr> + + +<p>« Voilà un homme singulier, me dit M. Dolfin, et +qui fait mentir la règle : sa curiosité ne le rend pas +heureux.</p> + +<p>— Vous le connaissez ?</p> + +<p>— Comment ne pas le connaître ? Est-il un seul être +si disgracié de la nature que M. de Malombré ne daigne +s’ingérer dans ses affaires ? Il m’a fait l’honneur +de venir me voir à Réauville, se mettant, disait-il, à +mes pieds et m’accablant d’offres de service dont je +n’avais que faire ; après quoi il s’est jeté dans de longs +récits ; il répondait à cent questions que je ne lui faisais +pas, et au travers de tout cela il poussait de +grands soupirs. Le pauvre homme ! je crois que l’ennui +le dévore.</p> + +<p>— A tel point qu’il s’efforce de se désennuyer en se +créant des souffrances imaginaires, et qu’il se bat les +flancs pour avoir un peu de chagrin.</p> + +<p>— Cependant, me répondit M. Dolfin avec hésitation, +il m’a conté qu’il vivait dans de grandes peines +d’esprit et de cœur…</p> + +<p>— Il a besoin d’en parler à tout venant pour y +croire, lui dis-je.</p> + +<p>— La douleur, la vraie douleur, murmura-t-il, +celle qui est le secret de tout, ne se révèle qu’aux +âmes nobles. »</p> + +<p>Et cette fois son regard chercha le mien. Je ne sais +ce qu’il ressentit, mais je le vis tressaillir, et, baissant +aussitôt les yeux, pour cacher son émotion il se mit +à moraliser. Je l’écoutai sans mot dire : il divaguait +un peu, se perdait par instants dans les espaces ; mais +il y avait tant d’ingénuité dans sa manière qu’il +n’ennuyait pas.</p> + +<p>Comme nous approchions de Lestang : « Que vous +êtes bonne de m’écouter, madame, me dit-il, et quel +fâcheux souvenir je vous laisserai de moi ! Heureusement +ce souvenir s’effacera bien vite. L’hirondelle ne +laisse pas de sillage dans l’air ; elle a passé : qui s’en +souvient ?</p> + +<p>— Il ne tiendra qu’à vous de m’empêcher de vous +oublier. Si vous aviez quelque service à me demander, +quelque message à envoyer à Mme d’Estrel…</p> + +<p>— Ah ! madame, interrompit-il vivement, il vaut +mieux que dès à présent j’apprenne à me taire. »</p> + +<p>Et il ajouta d’une voix plus basse : « De la maison +que j’habite je vois d’un côté la Trappe, mais de +l’autre j’aperçois la tour de Lestang : c’est encore +trop. »</p> + +<p>A ces mots, ouvrant la portière, il sauta à terre, me +salua, et s’éloigna rapidement par un chemin de traverse.</p> + +<p>Si Mme d’Estrel s’était proposé de me procurer une +distraction, elle y avait réussi. Ce n’est pas que ce fût +à mes yeux un événement que d’avoir rencontré à +Chamaret un jeune enthousiaste en disposition de se +faire trappiste ; mais dans le vide d’esprit et de cœur +où je me consumais, c’était quelque chose que l’apparition +d’une figure nouvelle qui m’inspirait un peu +de curiosité mêlée d’un peu de sympathie.</p> + +<p>Pendant plus de quinze jours, le mistral se déchaîna. +L’hiver s’était déclaré. A plusieurs reprises +le froid fut rigoureux, je restai hermétiquement enfermée +sans voir personne, le plus souvent assise au +coin du feu, comptant et recomptant avec mes doigts +les grains de ce collier d’ambre que vous connaissez, +et qui tombe jusqu’à ma ceinture. Là, pendant mes +rêveries, la figure de M. Dolfin passa plus d’une fois +devant moi. Sa physionomie, où se révélaient à la +fois des habitudes austères et une âme affectueuse et +aimante, les singularités de son humeur, que ne gênait +aucun respect humain, ses longues morales et ses +naïfs épanchements, une sensibilité douce vivant côte +à côte avec les maximes de l’ascétisme, une conscience +acharnée sur elle-même et un cœur toujours +prêt à s’échapper et trop pressé de s’offrir, tout cela +m’avait fait impression. Je ne savais qu’en penser, +je cherchais le mot de l’énigme.</p> + +<p>Ce qui m’occupait surtout, c’était de me demander +au juste quels sentiments j’inspirais à ce jeune homme. +Pourquoi ces visites clandestines dans le parc ? Pourquoi +cette promenade nocturne sur la terrasse ? Pourquoi +cette rougeur en me revoyant, cette émotion et +cet air d’embarras ? Et que signifiait ce mot : « de la +maison que j’habite, j’aperçois la tour de Lestang ; +c’est encore trop. » Je n’allais pas jusqu’à me figurer +que ce qu’il éprouvait pour moi fût de l’amour ; j’étais +portée à croire que sa tête était prise plus que +son cœur. Un jour qu’à l’ombre d’un buisson il conversait +gravement avec sa conscience, une femme lui +était apparue, une femme en larmes, et qui n’était +pas sans beauté. Cette rencontre inattendue avait +causé à son imagination une surprise dont elle avait +peine à se remettre. Peut-être ce souvenir l’obsédait-il +plus que de raison ; peut-être l’image de cette +femme le troublait-elle parfois dans ses recueillements ; +peut-être la voyait-il se dresser à de certaines +heures entre la Trappe et lui…</p> + +<p>Je ne savais où j’avais serré le carnet rouge ; je le +cherchai, je le retrouvai. Parmi les sentences en italien +qui couvraient les premiers feuillets, je reconnus +quelques passages de l’<i>Imitation</i>.</p> + +<p>« Vous trouverez dans votre cellule ce que souvent +vous perdrez au dehors. La cellule qu’on quitte peu +devient douce ; fréquemment délaissée, elle engendre +l’ennui. Si, dès le premier moment où vous sortez +du siècle, vous êtes fidèle à la garder, elle vous deviendra +comme une amie chère et sera votre consolation +la plus douce. »</p> + +<p>Puis venaient ces mots : « Arsène, fuyez les hommes +et vous serez sauvé. »</p> + +<p>Les six croquis n’étaient que des crayons bien imparfaits +et annonçaient les tâtonnements d’une main novice ; +mais cette main avait tremblé peut-être en les +traçant, ils respiraient je ne sais quelle naïveté touchante, +et le dernier était presque ressemblant. Sur +le revers, je lus ces mots écrits en caractères très-fins +et qui m’avaient échappé : « Parce qu’on est sorti +dans la joie, souvent on revient dans la tristesse, et +la veille joyeuse du soir attriste le matin. Ainsi toute +joie des sens s’insinue avec douceur, mais à la fin +elle blesse et tue. »</p> + +<p>— O pauvre enfant ! disais-je à demi-voix, tu n’es +que bien légèrement blessé ! »</p> + +<p>Cependant qui sait ? Je pensais par instants que +quelqu’un souffrait par moi, et je me sentais moins +seule.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>II</h3> + + +<p>Une après-midi qu’il neigeait un peu, l’idée me +vint tout à coup que M. Dolfin était en chemin pour +venir me voir. Une demi-heure plus tard, Marguerite +entre, me remet une carte ; c’était la sienne, et +l’instant d’après il était assis en face de moi au coin +du feu.</p> + +<p>Les jours précédents, je m’étais laissée aller au plus +profond découragement, et j’avais eu une rechute de +cet ennui dévorant, de cet esprit de révolte contre ma +destinée, qui une fois déjà m’avait donné l’envie de +mourir. — Ai-je donc un boulet au pied ? m’étais-je +dit. Suis-je à jamais emprisonnée dans cette odieuse +maison ? La vie ne m’y est plus possible. Ai-je perdu +toute force, toute volonté ? Qu’est-ce que j’attends +pour m’en aller ? — Et je songeais sérieusement à +partir pour Louveau. Ce jour-là même, j’avais commencé +mes préparatifs, et tout à coup, à l’idée du +violent chagrin que j’allais causer à mon père, le +courage m’avait manqué et j’étais restée en proie à +de mortelles indécisions, ne sachant quel mal préférer, +accablée du sentiment que tout m’était impossible, +faisant pour ainsi dire le tour de ma vie pour +découvrir quelque part une issue et me heurtant +partout contre des portes fermées.</p> + +<p>Aussi j’éprouvai un tressaillement de joie en voyant +entrer M. Dolfin ; j’étais heureuse que quelqu’un vînt +me disputer et m’arracher pour quelques instants à +moi-même ; j’étais heureuse aussi d’avoir deviné qu’il +viendrait ; il me semblait que mon âme avait des +communications secrètes avec une autre âme et que +nous étions au moins deux dans le désert de la vie.</p> + +<p>« Je tiens mal mes serments, madame, me dit-il +avec un sourire triste ; mais Mme d’Estrel, assaillie, +je pense, de nouvelles requêtes de ma mère, m’a +écrit une longue lettre où elle m’expose toutes ses +objections à ce qu’elle appelle ma folie. Je m’étais +mis en route pour aller la voir ; chemin faisant, j’ai +réfléchi que probablement elle ne comprendrait +guère ce que j’allais lui dire. C’est à vous seule, madame, +que je puis ouvrir mon cœur. Peut-être, après +m’avoir entendu, consentirez-vous à lui expliquer +mes raisons et à plaider ma cause.</p> + +<p>— Parlez, monsieur, lui dis-je ; il n’est pas impossible +que vous me persuadiez, car je suis tentée de +croire que la vraie sagesse a souvent un air de folie +et que le monde s’y trompe quelquefois. »</p> + +<p>Il demeura un instant silencieux, les yeux baissés.</p> + +<p>« Il me semblait, en venant, reprit-il enfin, qu’il +m’en coûterait peu de tout vous dire, et voilà que +le courage me manque. Ce qui me fait peur, c’est de +penser que je vous paraîtrai peut-être ridicule ; ce +serait un malheur pour moi, et je ne m’en consolerais +pas. Que n’ai-je quelque crime, quelque tragédie +à vous raconter, quelque sinistre aventure qui vous +ferait pâlir ! « Ame perverse, diriez-vous, allez ensevelir +vos remords à la Trappe. » Qui sait ? en me +drapant bien dans mes noirceurs, peut-être vous +semblerais-je un héros, et quand vous me refuseriez +votre admiration, encore aimerais-je mieux vous +effrayer que vous faire sourire. Hélas ! je ne suis rien, +je n’ai rien fait ; je ne puis trouver dans tout mon +passé l’ombre d’un drame ou d’un événement. Dès +ma naissance, la vie me fut facile ; enfant gâté de la +fortune, je n’eus jamais ni combats à livrer, ni périls +à braver, ni sujet de me plaindre de personne. Et cependant, +après une enfance heureuse à laquelle tout +avait souri, au moment où ma vie était dans toute sa +fleur, la tristesse vint à moi, prit mes deux mains dans +ses mains froides, et de ce jour elle ne m’a plus quitté. +Ah ! madame, le malheur n’est pas dans les choses, +il est en nous-mêmes, et il suffit d’un point noir dans +notre œil pour que la nuit se fasse autour de nous.</p> + +<p>« Je crois que j’ai été pétri dans cette argile dont +sont également faits les héros et les niais. Ces deux +espèces d’hommes se ressemblent un peu, les uns et +les autres prennent leur pensée pour la mesure des +choses ; mais tandis que les premiers n’ont qu’à +frapper la terre du pied pour voir leurs rêves marcher +au soleil devant eux, les autres, hommes de +néant, se débattent tristement jusqu’à la fin contre la +vanité de leurs informes chimères : ils ont beau essayer +de tout, tout manque, tout échoue entre leurs +mains, la vie se refuse à tout ce qu’ils entreprennent, +et ils comptent leurs jours par des desseins avortés +et des espérances condamnées. Je suis, hélas ! je le +sens bien, de cette race de niais et d’inutiles qui n’ont +pas le secret de Dieu et qui meurent sans avoir jeté +en terre un seul germe qui ait pris vie. Et pourtant +que j’étais intrépide, vaillant et naïf en mon jeune +âge ! comme je croyais ingénument en moi-même ! +J’avais juré à la face du ciel que j’étais né pour faire +de grandes choses ; mais le petit homme eut beau se +trémousser, il n’ajouta pas un pouce à sa taille.</p> + +<p>« Pourquoi es-tu triste ? me disait-on. Que manque-t-il +donc à ton bonheur ? — Mais que m’importait le +bonheur ? Mon âme aimante sentait l’ardent besoin +de se donner à quelqu’un ou à quelque chose ; elle +était avide des sacrifices et des souffrances du dévouement, — et +à ce besoin se joignait celui d’une +parfaite conséquence dans ma vie. La logique est +plus qu’une loi de mon esprit, elle est une passion de +mon cœur ; je me promettais d’être toujours d’accord +avec moi-même et de ne jamais transiger sur rien ; +toute réserve me semblait une infidélité, tout compromis +un mensonge, et partant une souillure. Et +j’allais ainsi cherchant un maître qui voulût de moi, +ou, pour mieux dire, une maîtresse ; mais cette maîtresse, +je la cherchais par-delà les nues, dans le pur +éther, et je regardais le ciel, attendant qu’il s’ouvrît +pour lui donner passage, croyant déjà la voir apparaître +dans sa gloire, impatient de lui engager ma +foi, l’adorant sans la connaître, résolu à souffrir, et, +s’il le fallait, à mourir pour elle.</p> + +<p>« Je vivais dans cet état d’attente fiévreuse et d’enthousiasme +sans objet quand, effrayée de mes bizarreries, +ma mère chargea un digne ecclésiastique du soin +de me réduire à la raison. Esprit solide, mais triste, +et à qui le goût de raisonner tient lieu de tout, l’abbé +Néraud m’imposa par son ton d’autorité et acquit +promptement de l’empire sur moi. Il m’étudia avec +soin, me tâta le pouls, rassura ma mère, lui répondit +de ma guérison. Il commença par me mettre au +régime, par faire le vide dans mon esprit ; avant de +me nourrir de la vérité, qui est le pain des forts, il +s’efforça de me dégoûter par ses froides ironies de +toutes les erreurs qui m’étaient chères. Dans le fait, +ma tristesse songeuse était un état heureux ; elle était +traversée de grands éclairs de joie ; je me croyais +sans cesse à la veille de contempler cette céleste amie +après laquelle soupirait mon cœur ; j’étais tourmenté +de rêves et d’espérances, et ce tourment me plaisait. +L’abbé fit une guerre acharnée à mes illusions. De +ses deux mains sèches il secoua fortement le jeune +arbre confié à ses soins ; il en fit tomber les fleurs, +il en fit envoler les oiseaux. Je me débattis quelque +temps contre les mains impitoyables qui dépouillaient +ma vie ; elles ne lâchèrent pas prise, rien n’échappa +à leurs ravages, et je demeurai dans un absolu dénuement, +contemplant d’un œil atterré le sol jonché +de mes chimères mortes.</p> + +<p>« Mon sage gouverneur me laissa pour ainsi dire +savourer mon chagrin, puis il commença de m’expliquer +le grand mystère de la vie, le malheur entrant +dans le monde avec le péché, Dieu précipité par +la faute de l’homme dans la douleur et dans la mort, +ce Dieu crucifié laissant sa croix en héritage aux +siens avec l’exemple de son ignominie et de ses souffrances +volontaires. Je n’avais eu jusqu’alors qu’une +dévotion vague et tiède ; on m’avait enseigné une religion +accommodante, vain tissu de petites pratiques +qui effacent les infidélités du cœur, — et à mon insu +je nourrissais un secret dédain pour ce Dieu complaisant +qui souffrait des partages dans les âmes et +se contentait modestement des restes que lui abandonne +le monde. L’abbé Néraud m’apprit à connaître +le vrai Christ, celui dont la parole est dure et dont +la sagesse est folle, celui qui renie pour son disciple +quiconque ne hait pas sa propre vie, celui qui enseigne +que tout dans l’homme est corruption, et qu’il +nous faut mourir à nous-mêmes. J’embrassai avec +transport ce Dieu triste qui a souffert et qui nous +commande de souffrir, et je répandis mon âme à ses +pieds comme la pécheresse ses parfums.</p> + +<p>« Toutefois, en changeant d’affections et d’idées on +ne change pas de nature : j’aimai la vérité comme +j’avais aimé l’erreur, avec l’impétuosité d’un esprit +extrême ou peut-être d’un esprit juste, car il n’est +pas prouvé que la modération ait toujours raison. Je +sentis bien vite que si la souffrance volontaire est le +seul chemin par où nous allions à Dieu, le moine est +le seul chrétien conséquent ; je me nourris de la vie +des saints, des aventures de ces illustres pénitents qui, +secouant la poussière du monde et s’enfuyant au désert, +« reposaient sur les collines comme des colombes, +se tenaient comme des aigles sur la cime des +rochers. » Parmi cette légion sacrée, l’homme de mon +cœur était saint François d’Assise, le plus fidèle imitateur +du Christ : je brûlais de marcher sur ses traces, +d’épouser comme lui la sainte pauvreté et de convertir +tout l’univers à la beauté de ma dame ; mais comme +la foi n’avait point détruit en moi toute idée de gloriole, +je me pris à rêver d’être le fondateur de quelque +ordre nouveau. J’aspirais ingénuement à la gloire +des Bernard et des Dominique, il me semblait qu’il y +avait dans ce siècle une grande œuvre à faire ; n’étais-je +pas l’ouvrier prédestiné ? Me voilà entiché de +cette nouvelle folie ; je m’attendais à toute heure que +Dieu allait me parler, me révéler le secret de ma mission ; +j’interrogeais le ciel et la terre, tout m’était auspice +et présage. Après de longs jeûnes qui ruinaient +ma santé, courbé sous ma croix, je montais sur la +montagne, j’entrais dans la nuée ; mais Dieu n’y était +pas, et, attribuant mon mécompte à mon indignité, +pour le contraindre à parler, je redoublais mes austérités +et mes macérations.</p> + +<p>« J’admire comme vous l’avez guéri » dit un jour +ma mère à l’abbé Néraud.</p> + +<p>« Il s’excusa sur ma mauvaise tête, qui, disait-il, +versait tantôt à droite, tantôt à gauche : j’avais besoin +de distractions, il fallait m’envoyer courir le monde ; +en frayant avec les hommes, j’apprendrais le proverbe : +<i>Vertu gît au milieu</i>. Nous partîmes ; je vis le +monde, mais je ne lui cédai rien. L’abbé, consterné +de son succès, s’efforçait de tempérer mon zèle ; il +me représentait que le bon sens a son prix, qu’à +l’impossible nul n’est tenu, à quoi je répliquais que +l’impossible est un mot vide de sens pour le chrétien +et qu’un grain de foi transporte les montagnes.</p> + +<p>« Partout où nous passions, il tâchait de me mettre +en rapport avec des hommes d’une piété sage et discrète +qu’il me proposait en exemple ; mais leur sagesse +me révoltait, elle n’était à mes yeux que le +talent d’accommoder la dévotion avec l’humaine +faiblesse. Je voyais avec aversion cette multitude +d’inconséquences dont se compose la vie du monde +et que par la force de l’habitude il n’aperçoit plus. +Le confort dans la piété, cet art de faire agréablement +son salut, qui de nos jours a été poussé si loin, m’outrait +d’indignation ; j’admirais, non sans les mépriser +un peu, ces dévots mondains qui admettent sans difficulté +les mystères les plus redoutables de la foi et qui +n’en perdent pas un coup de dent, ces consciences +béates qui, en attendant la possession des demeures +éternelles, cherchent leurs aises ici-bas, ces saintetés +bien disantes et bien dormantes qui ont le teint fleuri +et l’humeur enjouée, et qui font hommage de leur +sourire à un Dieu crucifié. Si le divin vagabond, pensais-je, +apparaissait tout à coup à ces gens-là avec +son cortége de publicains et de pêcheurs, lequel +d’entre eux oserait l’avouer pour son maître ? Dix-huit +cents ans de date sont une étrange affaire ; c’est +comme un brouillard à travers lequel on voit ce qu’on +veut.</p> + +<p>« Je donnais bien du fil à retordre à mon pauvre abbé, +je disputais contre lui en ergoteur hibernois, je retournais +contre ses maximes de sagesse tous les arguments +dont il m’avait autrefois accablé ; je triomphais +de le voir se prendre dans ses propres filets. A vrai +dire, dans nos incessantes discussions, je n’étais ni +modeste ni aimable, je ne me souciais que d’avoir +raison. Cependant il pouvait se flatter d’avoir gagné +quelque chose sur moi, car, si je demeurais intraitable +sur les principes, j’avais bien rabattu de mes +espérances. Tout ce que je voyais m’avertissait que le +temps des saint Bernard est à jamais passé, et mes +ambitieux projets se dissipaient en fumée. Plus j’allais +en effet, plus je me persuadais qu’un esprit nouveau +s’est emparé de la société et qu’elle n’est plus chrétienne +que de nom. En vain je cherchais des yeux les +tentes de Jacob, les pavillons d’Israël qui s’élevaient +jadis comme des cèdres au bord de l’eau…</p> + +<p>« Le Dieu fort et jaloux, me disais-je, s’est endormi +comme un vieux lion ; qui le réveillera ? »</p> + +<p>« Je comprenais que l’humanité a changé de règle et +de maître. Toute son étude est de lire dans le grand +livre de la nature ; voilà l’évangile éternel. Courbée +sur ces feuillets suspects comme un nécromant sur +son livre noir, ses institutions, ses lois, ses mœurs, +ses doctrines, ses arts, elle a tout puisé à cette source +impure. Et soit insouciance de se contredire, soit +par une sorte de respect dérisoire, cette prêtresse du +dieu de la nature affecte encore de s’incliner devant +la croix !</p> + +<p>« A mesure que je voyais plus clair, mon courage +tombait. Qu’étais-je pour lutter contre ce torrent qui +entraîne le monde vers de nouvelles destinées et vers +de nouveaux autels ? Ce siècle hautain méprise les +jalousies d’un Dieu auquel il donne des rivaux ; perdu +dans ses idées, dans ses affaires, dans ses plaisirs, +il n’entend ni les anathèmes qui sortent des antiques +thébaïdes, ni les plaintes de la colombe divine qui +gémit de son délaissement. Quelle langue parler à ce +sourd ? Par où attaquer sa superbe ? Misérable songe-creux +confondu dans la foule, le sentiment de mon +néant m’écrasait, je me prenais en pitié. Mon apostolat, +mes miracles, les tempêtes désirées, — adieu +tous mes rêves ! Une invincible timidité glaçait mon +cœur et ma langue. Quelle âme entendrait la mienne ? +Et quand j’aurais usé mes poumons à crier dans le +vent, était-il sûr qu’un seul passant retournât la tête ?</p> + +<p>« Je renonce à sauver le monde, dis-je un jour à +l’abbé Néraud ; c’est une entreprise qui souffre +quelque difficulté ; je me contenterai de me sauver +moi-même. »</p> + +<p>« Et je partis pour Aiguebelle. »</p> + +<p>M. Dolfin avait parlé avec une exaltation croissante, +en promenant ses regards autour de lui ; enfin il les +arrêta sur moi et se tut ; il m’observait avec inquiétude, +il avait grand’peur de me sembler ridicule.</p> + +<p>« Vous n’attendez pas, lui dis-je, qu’une femme ait +une opinion sur de pareilles matières. Je rapporterai +fidèlement notre entretien à Mme d’Estrel. Je crains +seulement qu’elle ne se rende pas. Elle répondra +peut-être que rien ne vous oblige à vous jeter dans +un cloître, que restant dans le monde vous y pouvez +mener une vie conforme à vos principes, que la +Trappe est un asile ouvert aux dégoûts et aux remords, +qu’il n’est rien dans votre passé dont vous +ayez à rougir. Que sais-je encore ? Ne peut-on vivre +dans le monde sans être du monde ? Pourquoi fuir +la lumière du jour et le commerce des hommes ? De +quoi avez-vous peur ? »</p> + +<p>Il changea de visage et me dit d’une voix émue :</p> + +<p>« C’est de moi que j’ai peur, madame, et puisqu’il +faut vous faire des aveux que je ne fis jamais à personne, +ce que je vais chercher à la Trappe, c’est un +lieu de sûreté pour ma foi. Oui, je tremble pour elle, +car il y a en moi deux hommes, deux âmes, deux +esprits… Hélas ! il se livre dans ma conscience des +combats à outrance qui m’épouvantent. Pourquoi +faut-il donc que j’unisse à mes aspirations héroïques +une imagination trop tendre que le beau ravit et qui +caresse des folies ? Raisonneur intraitable que le +chant d’un oiseau fait pâmer, portant dans mon sein +le germe de toutes les fortes vertus et de toutes les +faiblesses, avide de souffrir, avide de jouir, et mêlant, +je ne sais comment, à la rigidité d’un Brutus +chrétien les larmes faciles d’une femmelette… Oh ! le +bizarre assemblage que je suis !… »</p> + +<p>J’imagine, mon père, que M. Dolfin appartient à +une famille d’esprits qui vous est connue. Peut-être +avez-vous rencontré plus d’une fois ses pareils. Est-ce +un cas rare que cette maladie d’une âme tourmentée +qui tour à tour croit et ne croit pas, et qui recourt aux +austérités pour étouffer ses doutes ? Vous pensez bien +qu’en écoutant les confessions du jeune Corfiote je me +sentais fort dépaysée ; mais mon étonnement était +mêlé d’admiration. Il me semblait noble et d’une race +à part, ce pauvre rêveur qui avait passé sa jeunesse +dans l’ignorance de tous les plaisirs ; ses pensées +avaient été ses seules aventures et la vérité sa seule +amie dans ce monde, amie sévère jusqu’à la dureté, +qui lui demandait beaucoup et lui donnait peu. Avec +quelle simplicité d’enfant il me raconta ses peines ! +Je me disais qu’une telle âme était une plante exotique, +qu’il avait fallu le soleil de Grèce et d’Italie +pour la faire croître et mûrir.</p> + +<p>Dans la suite de notre entretien, il me rapporta un +trait de son enfance qui le peint. Il avait douze ans +quand vint à Corfou une jeune dame étrangère d’une +surprenante beauté. Il la rencontrait quelquefois à +la promenade, et ses grâces le ravissaient à ce point +qu’il demeurait comme interdit devant elle ; laissait-elle +tomber un regard sur lui, il rougissait et perdait +contenance. Indigné d’être ainsi à la merci d’un regard, +il jura de surmonter cette faiblesse. A quelques +jours de là, il revit la belle étrangère, et du plus loin +qu’elle lui apparut, il sentit, en dépit de ses serments, +l’inévitable rougeur lui monter au front. Il s’enfuit, +pleurant de rage, s’enferma dans sa chambre, alluma +une bougie, et pour se punir de ses pâmoisons, nouveau +Scévola, il tint sa main étendue au-dessus de la +flamme jusqu’à ce que l’excès de la douleur le forçât +de la retirer.</p> + +<p>« De cette aventure, disait-il, il me resta quelque +temps une ampoule que je regardais avec complaisance, +prenant le ciel à témoin que j’avais un grand +caractère. »</p> + +<p>Sa redoutable ennemie partit, mais elle n’emporta +pas avec elle la douceur du beau ciel de la Grèce, ni +des rivages et des vergers, qui parlaient trop vivement +à son cœur.</p> + +<p>Plus tard, au fort de sa dévotion, il se reprocha +souvent les rêveries où le jetait la vue d’un beau +paysage. La nature était une autre <i>belle étrangère</i> dont +les séductions lui étaient dangereuses.</p> + +<p>Dans ses promenades solitaires, pendant que cheminant +à l’aventure au penchant d’un coteau il délibérait +avec lui-même sur les moyens de devenir un +grand homme et un grand saint, et qu’en réglant +son sort il se flattait de régler aussi les destinées du +monde, un rayon de soleil se jouant dans les feuillages, +l’ombre portée d’un buisson, moins que cela +suffisait pour détourner soudain le cours de ses pensées.</p> + +<p>Saisi par la beauté de ce qui l’entourait, il entendait +une voix lui dire tout bas que peut-être le monde +est encore tel qu’en sortant de la main créatrice, que +rien n’est déchu, que tout est demeuré dans l’harmonie +primitive ; que le paradis, c’est ce que nous +voyons ; que le mal est au bien ce que l’ombre est à +la lumière, que l’un ne va pas sans l’autre ; que par +conséquent tout est dans l’ordre, tout est nécessaire, +et qu’il y a dans la nature comme un Dieu répandu.</p> + +<p>« A peine avais-je abordé, me dit-il, ces imaginations +funestes que je les repoussais avec horreur, et, +prenant à deux mains un crucifix, tour à tour j’y tenais +mes yeux attachés ou j’y collais mes lèvres afin +de ne plus voir, de ne plus toucher dans ce monde +que le Dieu crucifié ; mais en vain j’exorcisais le fantôme, +il revenait à la charge, il choisissait le lieu, +l’heure, et tout à coup je le voyais se dresser entre la +croix et moi. Non, elle ne venait pas de l’enfer, cette +voix émouvante qui jetait le trouble dans mon esprit ; +elle sortait du fond de mon cœur, qui m’est un mystère. +Et c’est elle encore qui naguère, lorsque je fulminais +l’anathème contre ce siècle et ses faux dieux, +c’est elle qui me disait : Qui sait ?… mot redoutable ! +Oui, qui sait ? Ah ! pour ne plus entendre ce mot fatal, +nul sacrifice ne me coûterait, et il n’est pas de cellule +ni de cachot où je ne m’enfermasse avec joie, +car je suis las de moi-même, las de mes incertitudes, +las de ces doutes qui s’élèvent comme une vapeur +entre ce que j’adore et moi, las surtout d’ignorer qui +je suis, quelle est ma véritable existence, si je dois +me reconnaître dans cet homme qui adore ou dans +cet autre qui doute…</p> + +<p>« Madame, vous connaissez Aiguebelle, poursuivit-il, +c’est un lieu triste ; à peine l’est-il assez pour moi. +Il y a quelques mois, quand je visitai pour la première +fois le couvent, et que, levant les yeux, je lus au-dessus +d’une porte cette inscription : <i>Arsène, fuyez les +hommes et vous serez sauvé !</i> je fus saisi d’une indicible +émotion, le ciel me parlait, m’appelait par mon +nom : <i>Arsène, fuyez les hommes !</i> Ces mots avaient été +écrits pour moi ; j’étais un hôte attendu, et il me +sembla que la porte s’ouvrait d’elle-même pour me +recevoir. Un sentiment de paix que je n’avais jamais +connu entra en moi et ne me quitta pas durant les +quelques heures que je passai au couvent. Cette maison +m’avait été préparée, j’avais eu peine à en apprendre +le chemin ; mes amertumes, mes déceptions, +mes tourments intérieurs, autant de ruses divines par +lesquelles la Trappe m’avait attiré dans ses bienheureux +filets. Elle se livrait enfin, cette proie désirée, +et ces saintes murailles se promettaient de ne pas la +lâcher. Oh ! que je songeais peu à me défendre ! Je +leur disais : Me voici ; corps et âme, je vous appartiens… +Je ressentais pour la première fois les joies +de la certitude, et tout ce que je voyais les nourrissait +en moi. Les longues galeries du cloître, qui semblent +faites pour y promener des pensées, la nudité +des salles que je traversais et où tout annonce une +vie dépouillée, le chapitre où l’humilité bat sa +coulpe, le réfectoire et la simplicité d’une table dont +les mets grossiers suffisent à entretenir la vie et n’accordent +rien aux sens, le dortoir avec ses étroites +cellules sans clôture, avec ses lits dont la courte-pointe +est rayée d’une croix et dont le chevet est protégé +d’un bénitier, d’un crucifix, d’un agnus, quelques +figures austères de religieux qui passaient près +de moi comme des ombres, le silence surtout qui régnait +dans toute cette maison dont les murs seuls +parlent par leurs inscriptions, ce silence anticipé de +la tombe que je sentais pour ainsi dire dévorer et +engloutir mes peines, tout m’avertissait que j’étais +chez moi, que je prenais port, et mon cœur délivré +goûtait le charme de ces espérances qui renouvellent +la vie.</p> + +<p>« Tout à coup le frère portier, qui m’accompagnait +et semblait jouir de mes extases, me dit à l’oreille : +Vous n’avez pas tout vu… Je le suis, il ouvre +une porte, et mon regard plonge sur un jardin fleuri, +plein de soleil, de parfums et de bourdonnements. Je +reculai d’un pas ; j’avais oublié qu’il y eût un soleil, +des fleurs, et la fête qui se célébrait dans ce jardin +me causait une surprise mêlée d’angoisse. Cependant +je fis bonne contenance, je marchai droit à l’ennemi. +Au sommet d’un buisson s’épanouissait une rose vermeille.</p> + +<p>« — Il y a donc des roses à la Trappe ? dis-je au +frère portier, qui dut s’étonner de mon étonnement.</p> + +<p>« Il me répondit par un sourire qui signifiait : +Pourquoi pas ?… Je regardais tour à tour la fleur et +les murs du couvent, et je sentais se renouveler en +moi cette vieille et opiniâtre dispute qui pendant +deux heures s’était assoupie. Vous le voyez, madame, +Aiguebelle est encore un lieu trop riant pour moi ; +mais je me flatte que quand j’aurai pris une âme et +des yeux de trappiste, je pourrai considérer des roses +sans danger… »</p> + +<p>« A la Trappe ! à la Trappe ! s’écria-t-il après un silence, +et qu’elle se termine par la mort d’un des +deux combattants, l’éternelle inimitié de ces dieux +qui vident leur querelle dans mon cœur comme en +champ clos ! »</p> + +<p>A ces mots il se leva.</p> + +<p>« Aussi bien, ajouta-t-il d’une voix sourde, il y a +six mois je pouvais encore balancer ; aujourd’hui je +n’en ai plus le droit. Oui, madame, j’ai maintenant +une raison décisive d’entrer à la Trappe, et cette +raison, je ne puis vous la dire. »</p> + +<p>Ses lèvres et ses mains tremblaient. Je ne voulus +pas avoir l’air de le comprendre, et je me penchai +vers le feu pour avancer un tison qui menaçait de +rouler. En l’écoutant, j’avais machinalement défait +le nœud de ruban que je portais au poignet, et je +l’avais chiffonné entre mes doigts. Dans le mouvement +que je fis, le ruban glissa sur le tapis. Il s’en +saisit, et quand je me retournai, il se disposait à le +cacher dans son sein.</p> + +<p>« Qu’en ferez-vous à la Trappe ? lui dis-je en souriant. »</p> + +<p>Il me répondit par un regard de reproche et +presque de défi. Sa tête ramenée en arrière, l’œil +étincelant, la lèvre frémissante, il avait un air à la +fois suppliant et un peu farouche ; puis il regarda +tristement le ruban et tendait déjà la main pour me +le rendre quand, se ravisant, il le pressa sur ses +lèvres, se frappa le front en s’écriant : Misérable fou +que je suis ! et sortit précipitamment avec son butin, +sans prendre le temps de me faire ses adieux.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>III</h3> + + +<p>C’est quelques heures, je crois, après cet entretien +que je reçus la lettre suivante :</p> + +<p>« Ma chère belle, j’avais juré mes grands dieux de +vous oublier. C’est plus difficile que je ne pensais. +Pendant un an, je vous ai cordialement détestée ; depuis +trois jours, mon cœur chante sur une autre +note ; je me radoucis, je vous plains ; c’est une faiblesse. +Qui n’en a pas ? Peut-être avez-vous celle de +m’en vouloir. Seule dans votre grand château, vous +m’accusez de vos malheurs. Quelle folie ! Je vous ai +mariée, il est vrai ; mais est-ce ma faute si vous n’avez +pas voulu apprendre de moi les secrets du métier ? +Que ne vous ai-je pas dit à ce sujet ! et quel cas avez-vous +fait de mes conseils ? Vous êtes punie, ma chère, +par où vous avez péché. Que vous semble à cette +heure de ce divin château où vous rêviez de filer le +parfait amour ? Moi, je crains que vous n’y preniez +des vapeurs. Je vous jure que si je passais un hiver +à Ferjeux, on m’en ramènerait folle à lier. Ferjeux +est un affreux trou, c’est une découverte que j’ai +faite, et bien m’en a pris, car j’aurais été capable d’y +retourner, tandis que j’ai passé l’été dernier dans un +amour de chalet au bord de l’océan. Mon chalet a cela +de bon qu’il se démonte. L’été prochain, je le chargerai +sur une brouette et je l’emmènerai autre part, +à moins que je ne le vende ou que je ne le brûle. Le +plus sûr dans ce monde est de jeter la plume au +vent.</p> + +<p>« Ma belle, démontez vos chagrins et amenez-les +bien vite à Paris. Ce n’est qu’à Paris que les chagrins +sont heureux ; s’ils ne se consolent, ils s’habillent et +ils babillent, deux charmants passe-temps qui ne leur +laissent pas un instant pour se reconnaître ; ils vont, +ils vont, et on attrape ainsi le lendemain. Dieu sait, +ma pauvre belle, comme vous êtes mise ! Je vous vois +coiffée à la mode du temps où la reine Berthe filait. +Savez-vous seulement comment sont faits les chapeaux +aujourd’hui ? Ni passe, ni bavolet ; ce n’est +rien, et à force de fanfioles ça a presque l’air d’être +quelque chose.</p> + +<p>« A propos, vous doutez-vous de ce qu’on dit ? On +assure que vous avez abusé des grands sentiments, +que Max s’est lassé, que vous vous êtes piquée, et +voilà comme on se perd. Vous êtes romanesque +comme une Allemande, vous croyez au clair de lune. +La lune, ma chère, n’est plus de ce temps-ci.</p> + +<p>« Pourquoi la duchesse de C… passe-t-elle l’hiver +à Cannes ? Elle vous a vue l’automne dernier ; je +comptais la questionner. Faute de mieux, j’ai tenté +de confesser Max. Ce beau sournois s’est contenté de +me dire avec un sourire sardonique que vous êtes la +femme la plus raisonnable du monde, que vous savez +la vie sur le bout du doigt, et que vous lui avez +fait signer un contrat de tolérance réciproque, sans +réserve et sans limites. Je suis demeurée sous le +coup. Ah ! que vous êtes bien de votre village et +qu’une Franc-Comtoise hors de son assiette fait d’étranges +sottises !</p> + +<p>« Ma toute belle, je veux vous sermonner. Le père +Félix nous a expliqué l’autre jour qu’une honnête +femme doit être contente de son mari quand il ne la +bat pas, ne la gronde pas et ne la laisse manquer de +rien… Non, ce n’est pas le père Félix qui a dit cela, +c’est un roman vieux comme les rues, long comme +un jour sans pain, que je lis le soir pour m’endormir. +Après cela, si la femme qui ne manque de rien n’est +pas contente, eh ! mon Dieu ! elle reprend tout doucement +sa liberté en se glissant par l’escalier dérobé, +mais elle ne fait pas le geste des trois Suisses sur leur +montagne, elle ne passe pas de contrat par-devant +notaire, et surtout elle n’a garde de jeter son bonnet +par-dessus les moulins, sans s’être bien assurée que +quelqu’un le ramassera. En vérité, il me prend envie +de vous battre. Oh ! qu’on voit bien que vous avez été +élevée dans les bois par un antiquaire ! Vous êtes, ma +mignonne, la plus charmante sauvagesse et la plus +jolie pédante du monde. Ni les loups ni les vases grecs +ne vous ont appris que tout l’art de vivre se réduit à +certaines apparences qu’on garde et à d’autres qu’on +a l’air d’accepter. — Et voilà tout ? — Voilà tout. — Et +le fond des choses, le fond du sac ?… J’ai découvert, +moi qui vous parle, que le sac n’a pas de fond ; +on cherche, on cherche, on ne trouvera rien, car il +n’y a rien. Voilà mon secret, faites-en votre profit.</p> + +<p>« Mais, je vous le demande, où vous a conduite +votre incartade ? Vous voilà bien avancée, car, si vous +vous figurez que Max a la mine longue, l’âme contrite, +et qu’il passe ses journées à se battre la poitrine, +oh ! que vous êtes loin de compte ! Détrompez-vous ; +Max a rajeuni de dix ans. Max est retourné à +ses iniquités ; Max a, dit-on, des succès étonnants, +étourdissants. On parle d’une princesse de théâtre, il +n’est bruit que de certaine aventure… Une pièce +classique, unité de lieu, unité de temps… Mais vous +ne saurez le reste qu’au coin de mon feu.</p> + +<p>« Je vous dis un peu crûment les choses, je ne serais +pas fâchée de vous émouvoir. Puissiez-vous seulement +secouer votre indolence ! Ma belle, la bouderie +n’a jamais guéri de rien. Allons, séchez bien +vite vos larmes ; partez comme l’éclair. Vous arrivez +en catimini, vous descendez chez moi ; vous y verrez, +pour le dire en passant, un petit meuble jaune qui +vous enchantera. Je vous cache dans une armoire, je +vous endoctrine, je vous console, je vous engraisse, +je vous attife, je vous coiffe, et un beau jour que +vous serez fraîche, jolie, pimpante, nous faisons venir +le monstre : il rougit de ses forfaits et tombe à vos +pieds.</p> + +<p>« Mon cœur, vous êtes en train de vous noyer ; j’ai +le génie du sauvetage, je vous tends une perche, vous +la prenez, vous voilà séchée, et rira bien qui rira le +dernier. Sinon, comme M. Purgon, je vous abandonne +à votre mauvaise constitution, à l’âcreté de +votre bile, et je veux qu’avant qu’il soit quatre jours, +vous soyez ensevelie dans le gouffre de mes oublis.</p> + +<p>« Adieu, mignonne ; je vous attends par le retour +du courrier. »</p> + +<hr> + + +<p>Cette lettre me fit un mal affreux. Que renfermait-elle +pourtant que je n’eusse pu deviner ou qui dût +m’émouvoir ?</p> + +<p>Je la relus cent fois, et je répétais machinalement : +« <i>Partez comme un éclair !</i> Mme de Ferjeux parle sérieusement, +elle compte que je partirai. » Cela me +semblait incroyable. Et cependant dès le lendemain +je partis. Pourquoi ? Impossible de vous le dire. Demandez +à la paille séchée que le vent emporte où +elle court et ce qu’elle veut. A l’heure qu’il est, ce +voyage, qui dura quatre jours, me fait l’effet d’un +rêve, et je serais tentée de n’y pas croire, si je ne +retrouvais parmi mes papiers quelques pages que +j’écrivis au retour. Voici ce fragment de journal :</p> + +<hr> + + +<p>« Je reviens de Paris ! cela est certain. En vain ma +fierté me criait : Tu ne partiras pas ! Elle parla +d’abord en maîtresse, puis elle gémit, supplia. Je +répondais : Il faut que je le voie, que je lui parle. +Qu’avais-je à lui dire ? Je ne songeai pas à me le demander. +Je n’avais plus ni raison ni volonté ; j’obéissais +à un aveugle, mais irrésistible entraînement. Je +ne saurai jamais ce qui se passa en moi ; un tourbillon +me prit, m’enleva… J’eus cependant l’esprit de dire +à Marguerite que j’allais passer un jour auprès de +mon père. Elle me regarda d’un air d’étonnement ; +j’étais plus étonnée qu’elle.</p> + +<p>« Pour aller de Lestang à Paris, on traverse de +grands champs de neige ; cela faisait de larges taches +blanches dans la nuit. Je n’étais pas seule dans le +wagon ; il y avait là des gens heureux, ils causaient. +On m’adressa la parole, je crois que je répondis. La +nuit me parut courte ; par moments je ne savais plus +où j’étais, et je me frappais le front pour me réveiller.</p> + +<p>« J’arrivai à Paris au point du jour. J’avais froid, +je frissonnais. Je me fis conduire… à quel hôtel ? Le +nom ne me revient pas. A peine y fus-je descendue, +les forces me manquèrent. Je ne me comprenais +plus. Qu’étais-je venue faire ? Pendant de longues +heures, je me sentis incapable de tout mouvement. +Tourner la tête, lever le bras… l’effort était trop +grand pour ma faiblesse.</p> + +<p>« A la nuit tombante, je repris quelque courage. +Je fis venir un fiacre. Je me mets en route. Voici la +rue, voici la maison… Je crus que mon cœur allait +éclater. Je descends de voiture, je m’approche de la +porte. Impossible de soulever le marteau ; ma main +se roidissait. Quand je pensais qu’il était là, que +j’allais le voir !… Mon Dieu ! qu’aurais-je pu lui dire ? +Je m’éloignai, puis je revins sur mes pas ; je m’éloignai +encore. Comme je remontais en voiture, j’aperçus +d’assez loin deux hommes qui s’étaient arrêtés sur le +trottoir, en face de la porte dont je n’avais pu soulever +le marteau. Ils causaient. Celui qui me tournait +le dos… Oh ! quel frémissement parcourut tout mon +corps ! Comme l’obscurité s’éclaira ! Comme je devinai +sûrement qui était cet homme ! Comme toutes +les blessures de mon cœur le reconnurent et crièrent : +C’est lui !… La voiture se mit en mouvement ; +malgré moi, je me penchai à la portière ; il ne tourna +pas la tête, ne me vit pas ; il était occupé, il causait ; +je crus l’entendre rire.</p> + +<p>« Je dis en rentrant à l’hôtel que je comptais repartir +ce soir même, qu’on eût soin de me faire +avertir ; mais on m’oublia, et moi-même, enfermée +dans ma chambre, perdue dans mes pensées, je +laissai passer l’heure. J’étouffais, j’ouvris ma fenêtre. +Je me demandais : Où est-il, et avec qui ? +Et je croyais l’entendre rire. Et puis j’écoutais les +bruits de la rue, je regardais cheminer les passants… +Le roulement des voitures, de confus bourdonnements, +des cris, des chants, des rumeurs +lointaines, tout ce va-et-vient d’inconnus, toutes ces +ombres affairées et haletantes qui piétinaient dans la +boue, qui se coudoyaient dans le brouillard, qui disparaissaient +dans la nuit… Qu’était-ce donc que +cette ville immense ? Une effroyable machine mue +par d’invisibles ressorts… Et qui servait à quoi ? A +broyer des cœurs.</p> + +<p>« Je finis par m’assoupir, mais je continuai d’entendre +des roulements de voitures, puis je me réveillai +en sursaut ; je venais enfin de découvrir ce que j’avais +à dire à Max. J’avais parlé, j’avais prononcé en rêve +quelques mots, et Max les avait entendus, et je l’avais +vu se troubler, pâlir ; mais ces mots magiques, j’eus +beau chercher, je ne les pus retrouver, et cependant +ils avaient laissé dans l’air comme un frémissement.</p> + +<p>« Non, je ne partirai pas, me dis-je au matin ; si +je ne lui parle pas, du moins je veux tout savoir.</p> + +<p>« Une curiosité dévorante s’était emparée de moi. +Si extraordinaire que cela me semble, je résolus de +voir Mme de Ferjeux, de la questionner. Je voulais +apprendre de sa bouche tous les détails de l’aventure, +et le nom, et le jour, et l’heure, et ce qu’on en disait, +et si cette femme était belle… J’avais soif de poison ; +j’en voulais boire à pleine coupe. Je sors, j’arrive. +Comme à cette heure je bénis le hasard qui me +servit si bien et me sauva de moi-même ! Du fond de +sa loge, un vieux concierge que je ne connaissais pas +me cria d’un ton d’humeur que je ne trouverais personne +pour m’introduire, que Mme de Ferjeux venait +de faire maison nette : la figure de ses gens l’ennuyait. +Je trouve une porte ouverte, puis une autre ; j’entre +au salon : dans un cabinet voisin, deux personnes +causaient. Avant d’avoir rien entendu, j’eus la certitude +qu’il était là. Je retins mon souffle.</p> + +<p>« — De grâce, écoutez-moi, disait-elle. Il est bien +temps que cette bouderie finisse ; j’ai écrit à Isabelle +de venir, et vous verrez qu’elle viendra.</p> + +<p>« — Je vous répète qu’elle ne viendra pas, répondit-il +en riant. Vous connaissez peu sa superbe +indifférence !… Et il ajouta d’une voix âpre et hautaine :</p> + +<p>— Mais vous avez mieux à faire, madame, que de +vous occuper de ces misères.</p> + +<p>« <i>Ces misères !</i> Oh ! que ce mot me fit de bien ! Oh ! +qu’à de certaines heures le mépris est bienfaisant ! +<i>Ces misères !</i> Comme par l’effet d’un charme je rentrai +en possession de moi-même ; ma volonté, mon courage, +ma fierté, tout me fut rendu ; mon âme se redressa +soudain comme un ressort ; en cet instant, +elle aurait soulevé des montagnes. Qu’il ne sache +jamais que je suis venue ! Ce fut le cri de mon cœur ; +si l’on m’avait surprise, je serais morte de honte. Et +je sortis sur la pointe du pied, je m’échappai, je +m’enfuis ; il me semblait que j’avais des ailes et que +les murailles s’écartaient pour me laisser passer. +Trois heures plus tard, j’avais quitté Paris.</p> + +<p>« Pourquoi donc y suis-je allée ? Je m’étais trompée : +non, je n’avais rien à lui dire, pas un mot, pas +un seul mot ; mais je tenais sans doute à m’assurer +qu’il est en joie et en santé, que ses souvenirs ne +l’importunent point et qu’il sait <i>rire de ces misères</i>. +Deux fois je l’ai entendu rire. Ne me dites pas que j’ai +rêvé… »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>IV</h3> + + +<p>Quelques jours plus tard, je vis arriver un matin +Mme d’Estrel. Sa visite me surprit, car sa paresse, +jointe à l’état de sa santé, la confinait chez elle, et +elle n’en sortait que dans les cas extrêmes. Qu’avait-elle +donc de si pressant à me dire ? Je fus frappée de +son air agité et presque ému ; elle m’observait curieusement.</p> + +<p>« Vous avez été absente pendant quelques jours ? +me demanda-t-elle.</p> + +<p>— Ne vous a-t-on pas dit, lui répondis-je, que +j’étais allée voir mon père ? »</p> + +<p>Elle ne fit aucune réflexion, et, selon son habitude, +ne se pressa point d’en venir au fait.</p> + +<p>« Je vous apporte des nouvelles, reprit-elle ; madame +Mirveil…</p> + +<p>« Oh ! chère madame, interrompis-je, donnez-moi +plutôt des nouvelles de la Cochinchine ; vous serez +plus sûre de m’intéresser. »</p> + +<p>Elle me répliqua que ce qu’elle avait à me dire +m’intéressait plus que je ne pensais, et bon gré mal +gré je dus l’écouter.</p> + +<p>Mme Mirveil s’était retrouvée. Chacun la croyait +partie ; sa vieille servante Brigitte lui avait fidèlement +gardé le secret. M. de Malombré lui-même s’y était +trompé ; pour la première fois, ses yeux d’argus +s’étaient laissé prendre en défaut. Pendant qu’il la +croyait à Paris, cette pauvre folle tenait pied à boule +chez elle, enfermée dans une chambre sombre, volets +clos et rideaux tirés, et elle avait vécu là deux +mois de ses larmes et de coquilles de noix. Cependant +un beau jour le vent avait sauté, en elle tout est soudain : +elle avait ouvert ses volets, rompu sa clôture +et fait irruption dans le salon de ma vieille amie, qui +la reçut mal et se disposait même à l’éconduire ; mais +voilà une femme qui se jette à ses pieds en fondant +en larmes.</p> + +<p>« Je suis une pauvre et misérable créature ! s’écriait-elle. +Il n’est âme qui vive qui me veuille du bien. Si +vous me rebutez, si vous me repoussez, je me +tuerai ! »</p> + +<p>Mme d’Estrel n’avait pas précisément peur qu’elle +se tuât, mais elle fut frappée du changement qui +s’était fait dans sa personne : plus de colifichets, plus +de petites mines, le visage pâle, amaigri, une robe +brune montante et à manches longues qui lui cachait +le cou et les bras, l’air et la tournure d’une béguine. +Mme d’Estrel la fit asseoir, et, non sans verser bien +des larmes, la dolente Levantine commença de lui +ouvrir son cœur et de lui conter sa vie, ses faiblesses, +ses fautes. A vrai dire, elle n’en était guère responsable. +Sa mère avait toujours été sérieusement convaincue +que l’éducation d’une fille est achevée quand +on lui a appris à jouer de la prunelle et à pêcher à +la ligne un mari. Tous les secrets de la minauderie, +l’art de rouler les yeux et de faire la bouche en cœur, +avaient été démontrés par principes à la jeune Emmeline. +Le moment venu, sa mère aidant, elle +amorça son hameçon et le jeta dans un parage poissonneux. +Le fretin accourut, on le rejeta à l’eau avec +dédain. Enfin un vrai poisson mordit à l’appât. Les +deux femmes chantèrent victoire ; elles crurent voir +dans M. Mirveil un brochet de la plus belle taille ; il +se trouva que ce n’était qu’une grosse carpe. L’art de +jeter de la poudre aux yeux fleurit au Levant ; mais +si M. Mirveil n’était pas un Crésus, le bonhomme adorait +sa femme, qui finit par s’attacher à lui. Il l’amena +en Europe ; à deux ans de là, il mourut d’une chute +de cheval. Elle ne le pleura pas longtemps ; une idée +fixe, une idée folle s’empara d’elle comme une fièvre +et la galopait le jour et la nuit ; elle en perdit le boire +et le manger. A chaque heure, à chaque minute, elle +se répétait : « Ma chère, il ne tient qu’à vous de +devenir marquise de Lestang. » Elle ne put se tenir +d’en écrire à sa mère, qui donna à plein collier +dans ses visions et ne l’appelait dans ses lettres que +sa chère marquise.</p> + +<p>Elle confessa à Mme d’Estrel que ce qui la désespérait, +c’est qu’elle ne pouvait reprocher à M. de +Lestang de l’avoir trompée. « Il ne m’a jamais donné +la moindre espérance, dit-elle. Je me crus habile, +l’amour s’en mêlant, je ne fus que facile, et je me +perdis. Je vous défie de vous représenter ce que je +ressentis à la nouvelle de son mariage ; je ne parlais +de rien moins que de défigurer ou d’assassiner mon +heureuse rivale. Je la vis et me calmai : il me parut +qu’elle ne me valait pas, et certainement elle est +moins jolie que moi. Convenez-en, chère madame. +Je me persuadai que M. de Lestang avait fait un coup +de tête dont il ne tarderait pas à se repentir. Dans +mes rêves, je le voyais se jetant à mes pieds, me conjurant +de le consoler de son erreur, et je me promettais +de le tourmenter par une impitoyable coquetterie, +de jouer avec son désespoir comme une +chatte avec une souris. Que je le connaissais mal ! +Il vint me voir et me traita en petite fille déraisonnable +qu’on corrige avec une chiquenaude et qu’on +console ensuite avec des gâteaux… Et puis un soir +que, selon ma coutume, portes et fenêtres ouvertes, +je m’étais assoupie dans un fauteuil… Non, je n’ai +pas rêvé, c’était bien lui !… Sa figure m’épouvanta. +Qu’elle était étrange ! Il avait escaladé un balcon, et +il se présentait non en suppliant, mais en maître, en +vainqueur ! Que voulait-il ? qu’espérait-il ? Pour qui +donc me prenait-il ? »</p> + +<p>Et à ces mots elle se remit à pleurer comme une +Madeleine ; elle se désolait tout à la fois, au dire de +Mme d’Estrel, et de ce que Max s’était flatté de +réussir, et de ce que croyant tout pouvoir, au dernier +moment il n’avait plus voulu.</p> + +<p>« Cette visite nocturne me bouleversa, poursuivit-elle. +M. de Lestang pouvait s’imaginer que j’avais été +à la merci de son caprice. Moi qui avais rêvé de le +voir à mes pieds, demandant grâce et désespéré de +mes refus ! Je lui écrivis lettre sur lettre ; j’aurais +voulu à tout prix le revoir pour désabuser sa fatuité. +Point de réponse. Ma fureur était telle que je me +glissai à plusieurs reprises dans le parc de Lestang, +espérant l’y rencontrer et l’accabler de mes mépris. +Plus sage que moi, le hasard ne m’accorda pas la +rencontre que je cherchais. Au lieu du marquis, +j’aperçus un jour sa femme. Je la savais aussi malheureuse +que moi ; je n’avais plus aucune raison de +la haïr, et je la pouvais regarder de sang-froid. Elle +était seule et semblait accablée par son chagrin. Je +persiste à croire qu’elle est moins jolie que moi ; ce +n’est pas étonnant, je chasse de race : je suis une enfant +de la balle et je sais mon métier ; mais il y avait +dans son air, dans son maintien… Que vous dirai-je ? +Il se passa en moi quelque chose de bien étrange : +pour la première fois de ma vie, je me jugeai.</p> + +<p>« En rentrant chez moi, je me mis au lit ; le lendemain, +je n’eus pas le courage de me lever ; je rougissais +de moi-même et de la triste figure que je faisais +dans le monde. Comme une chatte estropiée qui va +cacher son agonie dans le coin le plus sombre d’un +grenier, j’éprouvais le besoin de me dérober à tous +les regards. Je passai deux mois dans une chambre +obscure, rêvassant et pleurant. Mais si la chatte estropiée +ne meurt pas, il faut bien que tôt ou tard elle +quitte son grenier. Je me réveillai un matin, possédée +du désir de voir quelqu’un qui me voulût du bien. +Je me suis rappelé qu’autrefois vous m’aviez marqué +quelque amitié, témoin vos conseils si mal suivis, vos +reproches si mal reçus. Si j’ai lassé votre bon vouloir +par mes légèretés, considérez que j’ai bien +changé ; madame, tendez-moi la main, secourez-moi, +conseillez-moi. »</p> + +<hr> + + +<p>Et là-dessus, avec l’exagération ordinaire des caractères +légers, se remettant à genoux, elle donna +des marques d’humilité si outrées que Mme d’Estrel +la rudoya un peu et la gronda. L’ayant forcée de se +relever : « Vous m’intéressez, lui dit-elle ; vous valez +mieux que je ne croyais ; il y a toujours quelque +chose de rare dans une âme qui a la force de se +juger. Séchez vos larmes, soyez sage ; sinon, je vous +abandonne. Voyons, songeons à l’avenir ; que comptez-vous +faire ?</p> + +<p>— Ma mère m’engage à retourner au Levant. Elle +veut revoir sa chère marquise, car jusqu’à sa mort +je serai <i>sa chère marquise</i>. Dieu sait les histoires +qu’elle a contées dans le quartier franc ! Je ne la démentirai +sur rien ; il sera entendu que mon mari le +marquis est mort. Quant à mon marquisat, le voici ! » +et elle montrait ses deux mains vides.</p> + +<p>Mme d’Estrel lui conseilla de se rendre aux prières +de sa mère et de s’en aller faire la marquise au Levant. +« Autrement, lui dit-elle, il ne vous reste qu’à +épouser M. de Malombré, et c’est un parti que je +n’ose vous recommander.</p> + +<p>— Épouser M. de Malombré ! plutôt épouser une +grille ! Vingt fois j’ai consenti, vingt fois je m’en suis +dédite. Sans compter qu’il m’a poussée à bout par +ses perpétuels espionnages, je n’ai jamais pu me faire +à sa personne. Ah ! franchement, je suis un morceau +trop friand pour lui. Que penserait ma mère de sa +chère marquise ? Oui, vous avez raison, il faut que je +parte ; mais je ne peux m’en aller les mains vides, et +vous savez que le plus clair de mon avoir est le petit +domaine que m’a laissé M. Mirveil. Mon argus lui +fait les yeux doux, et il ne disputerait pas sur le prix +pour acquérir cette enclave, qui donne droit de passage +sur sa propriété. Malheureusement il a mis +dans sa chienne de tête d’acquérir à la fois la femme +et la terre, car il a besoin d’une mignonne qui le +dorlote. Peut-être va-t-il refuser de faciliter mon +départ en achetant ma vigne, qui n’a de valeur que +pour lui… »</p> + +<p>« Je lui promis, me dit Mme d’Estrel, de l’assister +dans cette affaire, d’entreprendre M. de Malombré, +et s’il faisait la sourde oreille, de le menacer d’acheter +pour mon compte. La pauvrette se jeta à mon +cou, pleurant d’un œil, riant de l’autre, me déclara +que j’étais la meilleure des femmes, que je lui sauvais +la vie, mais au moment de me quitter : « Je n’aurai +qu’un regret en partant, s’écria-t-elle, celui de ne +m’être pas vengée. Heureusement Mme de Lestang +s’en chargera. »</p> + +<p>« Ce dernier mot me fit dresser l’oreille ; je voulus +la faire s’expliquer, mais je n’en tirai rien. « Point +de mauvais sentiments ! lui dis-je ; mon alliance est +à ce prix. »</p> + +<p>« Le lendemain, je reçus la visite de M. de Malombré. +Ma maison est le réservoir où se déversent tous +les chagrins du canton de Grignan. Privilége de +vieille femme qui regarde la vie d’un œil désintéressé ! +Jamais mon voisin n’avait eu l’air si sombre, +jamais il n’avait poussé de si bruyants soupirs. C’était +vraiment le chevalier de la Triste-Figure. Aussi bien +avait-il sujet de se plaindre ; en dépit de sa lunette, +pendant deux mois, sa prisonnière s’était dérobée +à ses recherches ; il venait de la retrouver ; il +avait volé auprès d’elle, lui portant un cœur d’hidalgo +dont rien ne peut rebuter la constance, et il avait +essuyé des refus obstinés qui ne lui laissaient aucun +espoir. Je compatis à sa douleur et m’efforçai de le +consoler. Je lui représentai qu’il ne devait rien regretter, +qu’une odalisque n’eût été dans sa vie qu’une +inutilité coûteuse, qu’une bonne ménagère était +mieux son fait. « D’ailleurs, lui dis-je, à défaut de la +femme, la vigne vous reste, car je ne suppose pas +qu’Emmeline veuille l’emporter au Levant ; acceptez +de bonne grâce cette consolation. »</p> + +<p>« Il me répondit en grimaçant : « Achète la vigne +qui voudra ! Je ne me souciais que de la femme. » +Et il me récita de nouveau toute la litanie de son +amoureux martyre. Je suis persuadée qu’il était de +bonne foi ; les Malombré sont de ces gens qui se +croient toujours eux-mêmes sur parole.</p> + +<p>« Vous me mettez à l’aise, repris-je, car cette +vigne m’a toujours tentée, et à votre refus j’entrerai +en marché avec Mme Mirveil. »</p> + +<hr> + + +<p>« Il fit un geste de surprise, mais ne releva pas le +propos. Il était tout entier à son dépit, qui se tourna +en une véritable rage. Il se répandit en récriminations +contre M. de Lestang, « l’infâme artisan, +disait-il, qui avait ourdi toute la trame de son infortune. » +Et bientôt, ce qui me surprit davantage, il +vous enveloppa dans ses invectives et s’exprima sur +votre compte avec une aigreur, une violence… Quel +grief a-t-il donc contre vous ?</p> + +<p>« Cette belle marquise ! s’écria ce mouton enragé, +n’a pas l’air d’y toucher ; ce n’est au fond qu’une coquette, +et bien m’en prend, je peux me reposer sur +elle du soin de ma vengeance. »</p> + +<p>« Ce propos me remit en mémoire celui de +Mme Mirveil ; je voulus en avoir le cœur net. Je montai +sur mes grands chevaux et sommai M. de Malombré +d’avoir à s’expliquer ou à se rétracter. Il était +trop exaspéré pour tenir sa langue en bride, et il me +conta qu’à plusieurs reprises il avait aperçu M. Dolfin +se glissant dans votre parc, qu’ayant lié connaissance +avec ce jeune homme, il avait eu soin de lui parler +de vous et l’avait vu rougir en prononçant votre nom, +que plus tard il l’avait rencontré cheminant tête-à-tête +avec vous dans votre coupé, que tout récemment il +était retourné à Réauville, que, ne trouvant pas +M. Dolfin chez lui, il avait demandé à l’attendre, que, +laissé seul dans sa chambre, le premier objet qui +avait attiré ses yeux fureteurs était un ruban feuille-morte +passé au cou d’une statuette de la Vierge. +« Je donne ma tête à couper, s’écria-t-il, que ce ruban +a appartenu à Mme de Lestang. La dernière fois +que je l’ai vue, elle avait une robe feuille-morte. +Cette couleur lui plaît, c’est la couleur de son âme ; +mais les hirondelles sont en train de revenir. Notre +petit jeune homme en est déjà aux menues faveurs ; +ce ruban est une promesse, peut-être un souvenir. +Laissez-moi croire qu’il n’a plus rien à désirer… +A propos, que sont-ils devenus pendant quelques +jours ? Ils avaient disparu l’un et l’autre. Est-il bien +sûr que Mme de Lestang soit allée voir son père ? +Ah ! monsieur le marquis, vous m’avez volé mon +bien ; c’est de moi que vous apprendrez ce que devient +le vôtre en votre absence !</p> + +<p>« J’étais indignée et le traitai en conséquence ; je +lui dis dans quelle occasion vous aviez vu chez moi +M. Dolfin, et lui déclarai que toutes ses conjectures +étaient d’odieuses et ridicules visions.</p> + +<p>« Quant au mari, ajoutai-je, croyez-moi, ne vous +attirez pas son courroux ; vous n’êtes pas de force, +mon brave homme, à vous mettre sur les bras un +pareil adversaire. »</p> + +<p>« Et je lui récitai la fable du pot de terre et du pot de +fer ; mais de l’humeur dont il était, je ne gagnai rien +sur lui : la colère transforme les lièvres en preux. Le +pacifique Malombré roulait des yeux terribles, comme +s’il eût appelé en champ clos Maures et Castillans, et +il me quitta de l’air d’un homme qui se dispose à +mettre flamberge au vent… »</p> + +<p>« Et maintenant, continua-t-elle, à nous deux, ma +très-chère Isabelle. Dites-moi, de grâce, s’il y a quelque +chose de vrai dans les extravagances que m’est +venu conter ce pauvre hère. C’est moi qui vous ai fait +connaître M. Dolfin. En vous présentant ce jeune +homme, dont le caractère est encore pour moi un problème, +je voulais vous procurer une distraction, vous +enlever pour quelques heures à vous-même ; mais je +ne pouvais m’imaginer qu’un futur trappiste allât se +brûler comme un papillon à la flamme de vos beaux +yeux. Dites-moi ce qui en est ; parlez-moi sincèrement, +car je ne me consolerais pas si mes bonnes +intentions avaient eu de si graves conséquences. »</p> + +<p>Je l’avais écoutée sans mot dire.</p> + +<p>« En vérité, lui répondis-je avec le plus grand +calme, de quoi allez-vous vous soucier ? que vous +importe ? »</p> + +<p>Elle me regarda attentivement.</p> + +<p>« M. Dolfin est-il venu ici ? me demanda-t-elle d’un +ton pressant. L’avez-vous revu ?</p> + +<p>— Oui, madame, lui répondis-je.</p> + +<p>— Et serait-il vrai qu’il vous aime ?</p> + +<p>— Je n’en sais rien.</p> + +<p>— Et l’aimez-vous ?</p> + +<p>— Je n’en sais rien non plus, mais quand je le saurais, +vraiment où serait le mal ? »</p> + +<p>Elle garda quelques instants le silence.</p> + +<p>« Prenez-y garde, ma chère enfant, reprit-elle avec +quelque vivacité ; le pas est glissant. Vous savez si +j’entre dans vos chagrins, dans vos ressentiments ; mais +je crains qu’ils ne vous entraînent à quelque coup de +tête ou de cœur dont vous vous repentiriez cruellement. +Dites-vous qu’il arrive bien vite, l’âge où une femme qui +a failli achèterait au prix de tous les plaisirs, de toutes +les joies de l’amour, un peu de cette considération +que donne un passé sans tache. Oh ! comme la pauvre +créature voudrait forcer les respects, tuer les souvenirs, +se mettre à l’abri de ce qui se dit et de ce +qui ne se dit pas, de certains sourires qui la font +trembler ! La considération ! tant qu’on est jeune et +que la passion parle, il semble que ce n’est rien ; mais +à peine avons-nous un cheveu blanc, notre bonheur +dépend de l’opinion, et nous voudrions effacer de +notre vie tout ce qui fait obstacle au respect. Dites-vous +encore qu’une honnête femme n’a rien de mieux +à faire que de rester honnête : c’est le seul métier +qu’elle fasse bien ; elle n’a pas de talent pour autre +chose ; on est toujours gauche dans le mal quand on +est embarrassé d’une conscience. Dites-vous aussi (je +vous parle avec une entière conviction) que, quels +que soient les torts de Max, et Dieu me garde de les +atténuer ! tôt ou tard il vous reviendra. De grâce, ne +mettez rien entre le bonheur et vous !</p> + +<p>— Quel chaleureux avocat, quelle amie sûre et dévouée +Max a trouvée en vous, madame ! lui dis-je avec +amertume. Je l’en félicite de tout mon cœur ; mais ne +soyez pas plus royaliste que le roi. J’ai de ses nouvelles ; +je sais qu’il use à Paris de toute sa liberté et +qu’il n’aurait garde de vouloir me gêner dans l’usage +que je puis faire de la mienne.</p> + +<p>— Mon Dieu ! s’écria-t-elle, que les maris sont de +sots animaux, et qu’ils sont loin de se douter de ce +que peut dire et faire une honnête femme en colère !… +Ma chère Isabelle, poursuivit-elle, vous vous mettez +en révolte ; je relève le gant et vous préviens que je +m’en vais de ce pas à Réauville surprendre le lièvre +au gîte.</p> + +<p>— Allez, chère madame, lui dis-je, et ne manquez +pas d’instruire M. de Lestang du zèle avec lequel vous +épousez ses intérêts ; mais je doute fort qu’il y soit +sensible : il a vraiment de bien autres affaires en +tête. »</p> + +<p>Elle remonta en voiture, et, deux heures plus tard, +en repassant devant Lestang, elle me fit remettre un +petit billet écrit au crayon, qui contenait ces mots :</p> + +<p>« Je m’étais sottement alarmée. Oh ! la belle peur +que j’ai eue ! Vous vous êtes moquée de moi, et vous +avez eu raison. J’ai appris à Réauville que M. Dolfin +fait une retraite à la Trappe. Adieu, chère enfant. +Votre vieille amie vous embrasse. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>V</h3> + + +<p>« L’aimez-vous ? » Étrange question que je n’aurais +jamais osé me faire à moi-même. « Vous aime-t-il +et l’aimez-vous ? » Cela était donc possible ? Avec toute +sa sagesse, Mme d’Estrel ignorait qu’un mot, un +simple mot, suffit, parfois, pour ouvrir à une âme des +chemins qui semblaient fermés.</p> + +<p>Ajoutez que ses représentations, ses conseils, m’avaient +irritée, révoltée. Eh quoi ! le monde, l’amitié +même, prenaient par sa bouche parti pour Max +contre moi ! Tout lui était permis, tout m’était défendu ; +ses torts les plus graves n’étaient que des peccadilles, +et si je m’avisais de me consoler de mon +délaissement, si un sentiment un peu vif se glissait +dans mon cœur, où il s’était plu à faire le vide, si je +disposais à ma guise d’une liberté qu’il n’avait ni le +droit ni l’envie de me contester, mes faiblesses ou +mes entraînements me seraient imputés à crime. Je +sais que cette morale a cours dans le monde ; mais +quelle femme pourrait souscrire à une si criante injustice ? »</p> + +<p>Voilà ce que je me disais, et comment il se fit que +la démarche de Mme d’Estrel produisit un effet tout +contraire à ce qu’elle espérait. J’étais disposée à voir +en beau M. Dolfin. Mon imagination travaillait secrètement +en sa faveur, plaidait tout bas sa cause, s’efforçait +d’échauffer et, pour ainsi dire, de passionner +les sentiments bien faibles encore et bien indécis +qu’il m’avait inspirés. A mon insu, je prenais à tâche +de l’aimer ; oui, mon cœur se portait au devant de +l’amour comme à la rencontre d’un hôte dont on espère +la visite, et il me semblait par instants que l’amour +venait, qu’il était venu, que je sentais en moi la +présence du divin visiteur et ce trouble délicieux qui +accompagne son arrivée.</p> + +<p>Quinze jours se passèrent ainsi. A quoi donc ? me +direz-vous. A relire la lettre de Mme de Ferjeux ; à +ouvrir et à refermer le carnet rouge, — le plus souvent, +la lettre et le carnet posés ensemble sur mes +genoux, à comparer entre eux deux hommes, l’un +perverti par le monde et sa triste science, l’autre +simple et naïf comme un enfant ; l’un n’ayant de sacré +que ses volontés, ses caprices, et comme abandonné +au démon de son orgueil ; l’autre enflammé +d’une passion héroïque, humble et malheureuse pour +les grandes choses.</p> + +<p>Et je pensais aussi que dans une cellule de la +Trappe il y avait un cœur en proie à de mortels combats. +Rivales acharnées, nous nous le disputions, la +dévotion et moi. Je le voyais se débattant, s’efforçant +de chasser mon image ; mais le fantôme revenait toujours, +éclairant et enchantant la cellule ; je lui donnais +mes ordres, à ce fantôme ; je lui commandais de +ne pas épargner sa victime, de l’obséder, de la désespérer… +Il faut me pardonner, monsieur l’abbé, j’étais +malade. Les brouillards de Paris, où j’avais erré +comme une ombre ; ce que j’y avais vu, entendu… +Et, pour me guérir, Mme d’Estrel me parlait de considération ! +Elle me vantait le prix de cette perle sans +tache ! Mais vantez donc à un pauvre qui a faim, vantez-lui +la beauté de votre rivière de diamants ! C’est +un morceau de pain qu’il lui faut, et, pour l’avoir, il +vendrait à vil prix tout un écrin.</p> + +<p>Mais, enfin, qu’espériez-vous ? me direz-vous encore. +Ce que j’espérais ! Je ne sais. Je rêvais à mille +choses vagues, et ces songes confus flottaient devant +moi comme ces nuages qui, d’instant en instant, +changent de couleur et de figure, et qu’on se plaît à +suivre dans leur métamorphose.</p> + +<p>« Je crois que c’est un lion, Polonius.</p> + +<p>— Oui, monseigneur.</p> + +<p>— Je crois plutôt que c’est une gazelle.</p> + +<p>— Je le crois comme vous, monseigneur. »</p> + +<p>Ah ! qu’il se passe de choses dans la tête d’une +femme qui souffre ! Que ses pensées vont vite et vont +loin ! Comme elles volent sur les nuées et comme elles +courent sur la crête des précipices, et comme elles +regardent au fond de l’abîme, et que ce vertige leur +est doux !… Faut-il croire que toutes ces pensées perdues +se rassembleront un jour pour nous accuser devant +le tribunal d’un Dieu vengeur ? Mon Dieu ! refaites, +si vous le voulez, le monde et les hommes et +nos cœurs, mais ne condamnez pas ce que vous avez +fait !</p> + +<p>Et quel fut le dénoûment de ces rêveries ? Ah ! voici +le dénoûment.</p> + +<p>Au commencement de février, j’étais un soir au salon, +seule comme à mon ordinaire. La soirée était si +belle et d’une douceur si printanière, que j’avais laissée +ouverte la porte vitrée qui donne sur la terrasse. +Étendue dans un fauteuil, la tête baissée, je rêvais +tristement, car ce jour-là je ne voyais rien dans l’avenir +et je me sentais comme à l’abri de l’espérance. +Tout à coup je crois entendre un faible bruit de pas, +je relève la tête, quelqu’un paraît sur le seuil de la +porte, pousse un cri, étend les bras, et, d’un bond, +s’élance à mes pieds. C’était lui…</p> + +<p>Mon émotion fut si vive, que je portai mes deux +mains sur mon cœur pour l’empêcher d’éclater. Il +restait là, dans une attitude suppliante, et comme +effrayé de son audace, tremblant, pâle, le visage défait, +les mains jointes, levant sur moi des yeux +craintifs qui demandaient grâce. Je lui ordonnai de +se relever.</p> + +<p>« Non, s’écria-t-il avec un accent passionné, non, +madame, vous ne me chasserez pas sans m’avoir entendu. +Hier, avant-hier, je suis venu jusqu’à cette +porte ; mais le courage m’a manqué. Aujourd’hui, +j’oserai tout, je dirai tout ; je ne puis garder plus +longtemps mon secret, il m’étoufferait. Je vous ai aimée +du premier instant que je vous ai vue. Vous +m’êtes apparue comme une vision ; je fus ébloui, je +crus rêver ; pourtant mon cœur avait pressenti cette +rencontre ; depuis longtemps il vous cherchait. Tout +ce qu’il avait aimé, admiré dans ce monde : la lumière, +la beauté du ciel, les fleurs, autant de messagers +qui vous annonçaient ! Vous étiez son espérance, +son attente secrète, car en vous voyant, je dis : « La +voilà donc, c’est elle ! »</p> + +<p>Il ajouta que si je lui avais apparu le sourire aux +lèvres, la joie dans les yeux, il se serait effrayé des +distances qui étaient entre nous, et peut-être aurait-il +eu la force de m’oublier ; mais j’étais triste, je venais +de pleurer ; il avait béni mes larmes, béni le malheur, +cet ami commun qui me rapprochait de lui et me +mettait à portée de son cœur.</p> + +<p>« Lorsque je m’imaginais follement, dit-il encore, +qu’il était peut-être dans ma destinée de consoler vos +peines, je sentais le souffle me manquer, et il me +prenait des envies de mourir ; mais quand je me disais, +revenant à moi : Aime et souffre, pauvre fou ! +elle n’en saura jamais rien ! — alors, dans ma rage, +j’aurais voulu anéantir le monde, hommes et choses, +tout ce qui nous séparait, tout ce qui vous empêchait +de me voir… »</p> + +<p>Un jour, il m’avait vue passer à cheval, entourée de +jeunes gens, tous plus beaux que lui, pensait-il, plus +dignes d’être aimés, et qui paraissaient se trouver à +l’aise auprès de moi. Il avait senti sa tête se perdre, +et peu s’en était fallu qu’il n’allât se coucher en travers +de mon chemin et ne se fît broyer le cœur par +le sabot de mon cheval…</p> + +<p>« Ah ! j’ai cependant bien combattu ! poursuivit-il ; +j’ai pleuré, j’ai prié, je vous ai maudite ; mais le +fantôme se riait de mes exorcismes. Le hasard, si le +hasard n’est pas un vain mot, nous rapprocha : je +reconnus que vous étiez aussi bonne que belle : je vous +ai raconté ma vie, et vous n’avez pas souri. Je fis un +suprême effort : je m’enfuis à la Trappe ; vous y étiez. +Partout votre image passait et repassait devant moi ; +je la voyais marcher le long des galeries du cloître ; +me réfugiant dans la chapelle, à peine m’y étais-je +recueilli, la dalle froide s’échauffait sous mes genoux, +et en relevant la tête je vous apercevais debout devant +l’autel. Vous, toujours vous ! Je vous parlais, +je vous suppliais, sans pouvoir fléchir votre inexorable +beauté. Où que je fusse, l’air s’embrasait autour +de moi, votre souffle y avait passé, et dans cette maison +consacrée à la mort tout m’annonçait les délices +de la vie. Le soir, je n’osais me retirer dans ma cellule ; +je tremblais de m’y trouver seul avec vous. Une +nuit, après vous avoir demandé grâce en pleurant, +il m’échappa un éclat de rire désespéré dont se souviendront +longtemps les échos d’Aiguebelle. Le lendemain, +je partis ; à peine la porte du couvent se fut-elle +refermée sur moi, ô délivrance miraculeuse ! je +regardai le ciel, les bois, et je sentis que j’étais à jamais +affranchi de mes folles superstitions. Mon cœur +nageait dans la paix et dans la lumière ; la vie m’apparaissait +parée d’une beauté mystique, des larmes +de joie inondèrent mes joues. Adieu mes tourments, +mes vaines terreurs ! Mes chaînes étaient brisées, les +tronçons ne se rejoindront pas. — Plus de doute ! +m’écriai-je ; il n’y a de sacré que l’amour que j’ai +pour elle. Mon cœur, qu’elle habite, est un temple ; +voilà mes autels, voilà mon tabernacle, voilà l’adoration +perpétuelle ! Elle est en moi ; je possède Dieu, et +c’est lui qui me commande de vivre et de mourir +pour elle ; mais le voudra-t-elle ?… — Oui, le voudrez-vous, +madame ? Qu’allez-vous me répondre ? +Ah ! prenez-y garde, il me semble que vous pourriez +me tuer avec un mot. »</p> + +<p>Ce qu’il me disait (m’avait-on rien dit de pareil ?) +et surtout son accent, sa voix, — toute cette musique +de la passion que je n’avais jamais entendue me remua +si profondément que je fus quelques instants +comme hors de moi. Heureusement il était trop novice +et trop sincère pour profiter de mon trouble, il +n’y songea même pas ; il craignait d’avoir trop osé et +de m’avoir déplu. Les yeux baissés, il attendait ma +réponse, et comme elle tardait, il attira vers lui d’une +main tremblante l’un des rubans de ma ceinture, et +le pressa doucement et humblement sur ses lèvres +comme une relique.</p> + +<p>J’eus le temps de revenir à moi, et, dès que je fus +maîtresse de mon émotion, je lui dis d’un ton un peu +sévère :</p> + +<p>« Vous me traitez en idole, je ne suis qu’une +femme. Que parlez-vous d’autel, de tabernacle ? Il +me déplaît que vous mêliez Dieu dans votre amour. +De telles adorations sont de méchantes fièvres qui +passent. Dans quelques jours peut-être, vous rougirez +de votre erreur. Que Dieu est grand ! direz-vous, et +que mettais-je à sa place ? »</p> + +<p>Il redressa la tête et me jeta un regard de reproche.</p> + +<p>« Vous ne parleriez pas ainsi, répondit-il, si vous +pouviez lire dans mon cœur. Vous ne savez pas ce +que vous avez fait de moi. Je suis un homme nouveau. +Jusqu’ici j’ai tourné toutes mes forces contre moi-même, +je les ai follement employées à tourmenter +mon âme et ma vie ; mais, grâce à vous, je me possède +enfin, je m’appartiens, je puis disposer de moi ; +je me sens capable de vouloir et d’agir ; il n’est pas +de résolution si hardie qui puisse m’effrayer. Mettez-moi +à l’épreuve, ordonnez, je suis prêt à tout, et si +demain… »</p> + +<p>Je l’interrompis d’un geste.</p> + +<p>« Écoutez-moi, repris-je ; ce qui se passe ici est +bien sérieux. Je me suis trompée une fois, une +seconde erreur me tuerait. Je crois à la sincérité +de vos sentiments, et je mentirais si j’affectais de +m’offenser de votre amour ; mais me connaissez-vous +bien, et saurez-vous m’aimer comme je veux qu’on +m’aime ? Je suis malheureuse, on s’est chargé de vous +l’apprendre ; la seule consolation que je rêve serait +une amitié vraie, sûre, fidèle. Oui, je voudrais avoir +un ami qui m’appartînt cœur et âme, qui conformât +entièrement ses sentiments aux miens, qui fût capable +de pousser l’oubli de soi jusqu’au sacrifice, qui +ne demandât rien, n’espérât rien et sût souffrir sans +se plaindre. Je voudrais que cet ami tour à tour se +tînt dans l’ombre, à l’écart, ou accourût à mon appel, +qu’il m’offrît son secours sans me l’imposer, qu’il +unît la patience au courage, ne connût ni les inquiétudes +de la vanité ni les angoisses de la jalousie, et +que, sans jamais m’interroger, jamais il ne doutât de +moi. C’est une chimère, n’est-ce pas, que ce rêve ?… +Ah ! croyez-moi, avant de nous rien promettre, éprouvons +nos cœurs. Bon Dieu ! je ne sais ce que me réserve +l’avenir ; je marche à tâtons dans mon malheur ; +j’ignore ce qui est possible, ce qui ne l’est pas. Incertaine +de ce que je veux, incertaine de ce que je +sens, j’exige de qui s’offre à m’aider à vivre un +dévouement absolu, sans savoir si je lui puis rien +donner en retour. Ne vous engagez pas, laissez-moi +le temps de voir clair en moi-même ; je ne me pardonnerais +jamais de vous avoir trompé, ni surtout +de m’être trompée. » Il se releva.</p> + +<p>« Ne me demandez pas d’attendre, dit-il d’un ton +triste, mais résolu. Je jure d’être l’ami que vous dites, +je saurai souffrir et me taire ; pourtant j’ai besoin de +croire qu’un jour… »</p> + +<p>Il n’acheva pas, mais ses yeux parlaient.</p> + +<p>Je le regardais fixement, je m’efforçais de lire sur +son front le secret de mon avenir. Tout à coup je +tressaillis, je venais d’entendre un roulement de voiture +dans la cour. Onze heures avaient sonné. Qui se +présentait si tard ? Était-ce Mme d’Estrel qui essayait +de me surprendre ?</p> + +<p>« Partez, partez, dis-je, et ne cherchez pas à me +revoir avant que je vous appelle ; songez que par-dessus +tout je veux être obéie. »</p> + +<p>Il me prit la main et se contenta de la serrer dans +la sienne ; il s’essayait à son rôle d’ami.</p> + +<p>« Que je suis ingrat ! murmura-t-il ; je devrais être +heureux. »</p> + +<p>Et à ces mots il s’élança sur la terrasse et disparut +dans la nuit.</p> + +<p>L’instant d’après, une porte s’ouvrit, et Max entra.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c5">CINQUIÈME PARTIE</h2> + + + + +<h3>I</h3> + + +<p>Il est des situations auxquelles il vaut mieux n’avoir +pas eu le temps de se préparer. Notre imagination +est un artiste ; quand elle prévoit, elle met de +l’ordre et de l’unité dans ses tableaux, et elle se +trompe toujours, parce qu’elle simplifie tout et que +rien n’est moins simple que la vie.</p> + +<p>Si l’on m’eût annoncé vingt-quatre heures d’avance +l’arrivée de Max, j’aurais commencé par être très-émue ; +puis j’aurais fait d’absurdes suppositions et +cherché dans ma tête de femme de quelle façon je +pourrais lui témoigner le plus d’indifférence et de +mépris, — et après tout ce beau travail d’esprit l’événement +m’aurait prise au dépourvu. Le Max qui +reparut inopinément devant moi après trois mois +d’absence n’était pas tout à fait celui que je connaissais. +Sa politesse provocante, ses froides ironies, ses +sourires glacés où se marquait une personnalité hautaine +qui s’arroge tous les droits et se met au-dessus +de tous les devoirs, il avait laissé tout cela à Paris, et +il en rapportait une sorte de gravité mélancolique à +laquelle j’étais loin de m’attendre. Un Max mélancolique ! +un Max presque doux ! Je n’en croyais pas +mes yeux.</p> + +<p>Dès le soir de son arrivée, je lui fournis l’occasion +de déployer sa nouvelle vertu tout fraîchement acquise. +En le voyant entrer, je demeurai d’abord +comme pétrifiée de surprise ; mais je fus bientôt réveillée +de ma stupeur par un sentiment d’irritation +qui tenait presque de la douleur physique. Je venais +d’avoir l’oreille et l’âme caressées par des mélodies +dont la nouveauté doublait pour moi le charme ; +cette musique m’avait monté la tête, m’avait grisée. +J’entends rouler une voiture ; le concert cesse. Par +une porte, les songes s’envolent à tire d’ailes ; par +l’autre, la réalité entre en disant : Me voici ! Et quelle +réalité qu’un mari ! Comme le disait un jour Mme de +Ferjeux, il n’en est pas d’aussi certaine ni qui saute +ainsi aux yeux.</p> + +<p>Que l’esprit va vite dans certains moments ! Entre +l’instant où la porte s’ouvrit et celui où Max s’approcha +de moi pour me saluer, j’eus le temps de passer +de la stupeur à la colère et de revenir, par un effort +de ma volonté, de la colère à une souveraine insouciance, — et +ce fut du ton le plus calme que je lui +dis : Mais vraiment je crois que c’est vous ! — Après +quoi je me mis à jouer avec les grains de mon +collier.</p> + +<p>« Oui, c’est bien moi, me répondit-il d’une voix de +basse que je ne lui connaissais pas. Je vous attendais +à Paris, vous n’êtes pas venue, je suis parti, et je vous +assure qu’en vous revoyant je ne me pardonne pas la +longueur de mon absence.</p> + +<p>— Voilà un sentiment qui est fort galant ou fort +délicat, lui dis-je. Mettez votre conscience en repos. +Je suis ravie de vous voir, mais j’ai supporté votre +absence avec une résignation exemplaire.</p> + +<p>— Je n’en doute pas, reprit-il. C’est moi seul que +je plains. Mon Dieu ! que les hommes sont fous, et +comme ils gaspillent leur cœur et leur vie ! »</p> + +<p>Je me mis à rire. « Je crois rêver, repartis-je ; +mais sur quelle herbe avez-vous donc marché ? Voyez +un peu ! On m’avait écrit de Paris que vous vous étiez +fait ermite, que vous habitiez dans une solitude, sur +la pointe d’un rocher, que vous viviez là d’herbes et +de racines sans vous mêler de rien que de dire votre +rosaire tout le jour. J’avais traité cette histoire de +conte bleu. Je rabats de mon incrédulité. A vous entendre, +on ne peut douter que vous ne sortiez frais +émoulu d’une thébaïde. »</p> + +<p>Il ne répondit rien, fit un tour dans la chambre, et +en revenant vers moi ferma au verrou la porte vitrée +par laquelle M. Dolfin était entré et sorti. Je ne pus +m’empêcher de sourire intérieurement de cette précaution +un peu tardive. Puis, s’étant assis : « Je crois +qu’il est bon, madame, me dit-il, que nous ayons +ensemble une explication.</p> + +<p>— Mais savez-vous, repris-je, que vous me faites +passer d’étonnement en étonnement ? Vous avez toujours +professé une sainte horreur pour les explications, +et m’est avis qu’aujourd’hui je les hais encore +plus que vous. Et sur quoi voulez-vous que nous en +ayons une ? Je ne me plains pas de vous ; vous plaindriez-vous +de moi, par hasard ? Non, monsieur, ne +nous expliquons sur rien. Il faut vivre au jour le +jour, prendre le temps comme il vient et garder soigneusement +pour soi ses petites pensées, ses petits +souvenirs, comme une ressource pour les heures de +solitude. Aussi bien, quand vous me ferez l’honneur +de me tenir compagnie, les sujets de conversation ne +nous manqueront pas. Vous me parlerez de Paris, +que vous venez, je crois, de traverser, et surtout vous +me raconterez votre thébaïde, vos pénitences ; nous +moraliserons un peu, vous me gagnerez tout doucement +à l’austérité de vos maximes ; je suis sûre que +vous prêchez de la manière la plus édifiante. En attendant, +je crains que vous n’ayez faim ; je m’en vais +donner des ordres pour qu’on vous serve à souper. +Mangerez-vous maigre aujourd’hui ? Je ne connais +pas encore vos jours.</p> + +<p>— Vous êtes trop bonne, me dit-il avec un demi-sourire ; +je n’ai besoin que de repos. Bonsoir, à demain… +Et comme il allait sortir : — Ne vous moquez +pas trop de moi ; reposez-vous sur moi de ce soin, +car je vous jure que je me trouve fort ridicule. »</p> + +<p>Et sur ce mot il me laissa seule avec mon étonnement. — Quelle +est cette nouvelle chanson ? me disais-je. +Moi qui me flattais de connaître tout son +répertoire !</p> + +<p>Je veillai assez tard, tantôt agitant cette question, +tantôt rêvant à autre chose.</p> + +<p>Le lendemain et les jours suivants, l’inouïe mansuétude +de Max ne se démentit pas un instant : un +air soumis, résigné, une physionomie intéressante, +une douce langueur, des regards abattus ; — que se +passait-il en lui ? Ne se laissant ni rebuter par mes +froideurs ni piquer par mes sécheresses, prenant +tout en patience, on eût dit un coupable vraiment +contrit et mortifié qui espère mériter sa grâce par ses +expiations. Rien ne semblait rester du Max d’autrefois, +hormis toutefois cette distinction parfaite de manières +qu’il ne pouvait perdre. Quoi qu’il en dît, et si +bizarre que fût son nouveau personnage, il y avait en +lui je ne sais quoi qui le sauvait toujours du ridicule. +Il n’avait garde de s’attacher à mes pas, de m’importuner +à toute heure de sa présence ; il choisissait ses +moments, il guettait les occasions. Il se tenait toujours +à honnête distance de mon appartement et respectait +la liberté de mes promenades ; mais après les +repas, sous prétexte d’affaires dont il désirait avoir +mon avis, il me suivait au salon, m’interrogeait d’un +ton de déférence, trouvait moyen de tirer la consultation +en longueur, de fil en aiguille entamait un +autre sujet, égayait l’entretien de quelque anecdote, +se donnait la peine d’avoir de l’esprit et me forçait +quelquefois à l’écouter.</p> + +<p>Le plus souvent néanmoins tout échouait contre +ma superbe indifférence ; j’avais l’air distrait, las, +impatient, je bayais aux corneilles, je comptais les +solives du plafond, je ne répondais qu’à moitié, d’un +ton bref, comme une personne qui a hâte d’expédier +un importun et de se dérober à son ennui. Il lui +arriva plus d’une fois de glisser dans ses histoires des +allusions détournées qu’il ne tenait qu’à moi de comprendre ; +j’étais tentée de lui dire : <i lang="it" xml:lang="it">All’ applicazione, +signore !</i> Je m’en gardais bien pourtant. Attentif à +mes moindres désirs, je l’aurais rempli de joie en lui +témoignant une fantaisie, et je suis persuadée que, +si je l’eusse prié de sauter par la fenêtre, il n’eût +pas marchandé ; mais je lui marquais de mille manières +que désormais tout m’était égal. Il ne laissait +pas de se prodiguer en attentions. Connaissant mon +goût pour les fleurs des champs, il s’en allait cueillir +aux bois voisins les premières pervenches fleuries : +Némorin n’eût pas mieux fait pour son Estelle. Pauvres +pervenches ! Je les effeuillais entre mes doigts +distraits ou colères, ou bien je les laissais traîner et +sécher sur le parquet. Un matin ma levrette s’échappa ; +tout le jour il battit en personne le pays pour la retrouver. +Chaque soir il s’offrait à me faire la lecture. +Je lui répondais par un <i>comme il vous plaira</i> bien sec. +Il lit à ravir, je n’avais pas trop l’air de m’en apercevoir. +Un jour il imagina de tirer de sa bibliothèque +un volume poudreux de Massillon et commença de +me lire le fameux sermon sur l’enfant prodigue. +Cette fois je trouvai l’allusion trop directe et je pris +soin de m’endormir avant la fin de l’exorde.</p> + +<p>Je m’ingéniais à découvrir le secret de cette métamorphose. — Il +s’agit toujours de la même gageure, +me disais-je ; il a juré ses grands dieux de me faire +venir à composition ; il serait furieux d’en avoir le +démenti. Ses premiers essais ayant échoué, il change +de méthode, il espère me prendre par l’attendrissement. +Qu’il gagne son procès, et demain il ira s’en +faire un autre avec les lions de l’Atlas, car sans procès +il périrait d’ennui.</p> + +<p>Mais en d’autres moments : — Non, pensais-je, il +est plus sincère que je ne crois ; une alternative de +folies et de lassitudes, voilà sa vie. Après les fatigues +d’une campagne, il vient reposer son cœur auprès +de moi. Quelle noble, quelle touchante confiance il +me témoigne ! Il espère qu’au lieu de me plaindre, je +le plaindrai, et que par mes complaisances je répandrai +quelque douceur dans son ennui. Comme il entend +bien son bonheur ! A ses maîtresses de l’amuser, +et dès qu’il n’est plus amusable, à sa femme de le reposer +de ses maîtresses ! C’est ainsi que ce superbe +sultan distribue le travail entre nous, et assure à la +fois ses plaisirs et ses consolations. Qu’ai-je à redire à +mon sort ? Après chacune de ses infidélités, il me reviendra +en disant : — Consolez-moi, je n’ai pas trouvé +ce que je cherchais !</p> + +<p>Par instants, j’étais presque heureuse, car je sentais +qu’il souffrait de me trouver intraitable, et c’était +un commencement de vengeance ; mais le plus souvent +sa douceur m’irritait : j’aurais voulu la forcer à +se démentir ! je désirais qu’une injustice nouvelle, un +mot dur, une provocation fixât mes secrètes incertitudes. +La semence n’attendait qu’un ferment pour +lever ; je comptais sur la colère pour enflammer mon +cœur, pour le contraindre à décider ce qu’il n’osait +juger et le précipiter dans sa destinée.</p> + +<p>Toute tragédie a son côté plaisant. Max avait +emmené et ramené avec lui Baptiste, son vieux valet +de chambre, son factotum, son âme damnée, qui entrait +dans tous ses sentiments, se figurait être de moitié +dans toutes ses aventures, chargeait naïvement sa +conscience des péchés de son maître, et, en parlant +de lui, eût volontiers dit : « Nous », comme ce sonneur +de cloches qui s’écriait au sortir du prône : +« Vive Dieu ! que nous avons bien prêché ! » Quelques +mois auparavant, Baptiste affectait en ma présence +les allures dégagées d’un homme sûr de son fait ; je +croyais l’entendre marmotter entre ses dents : « Madame +nous boude, mais nous aurons le dernier mot. » +Depuis son retour, c’était autre chose : il avait l’air +empêché, dolent, il boitait bas, il sentait ses torts, il +se reprochait ses trahisons, et quelquefois ses yeux +m’adressaient de muettes et respectueuses remontrances +qui signifiaient : Madame a l’humeur trop +vindicative ; combien de temps encore nous tiendra-t-elle +rigueur ? »</p> + +<p>Une semaine après l’arrivée de Max, je reçus par la +poste une lettre de M. Dolfin. Je courus m’enfermer +pour la lire ; la main me tremblait en la décachetant ; +je craignais d’y trouver quelque chose qui me blessât +ou me refroidît. Il est des plantes exotiques délicates +et frileuses dont la culture demande les plus grands +soins ; il n’est pas besoin d’une gelée pour les tuer. +Je fus bientôt rassurée. M. Dolfin s’était appliqué à +ne pas écrire un mot qui pût me déplaire ; la note +dominante était le dévouement ; l’amour se voilait +sous le respect. Le retour de M. de Lestang, qu’il +avait appris, lui avait été un grand sujet de trouble : +une imagination blessée accueille l’absurde et s’en +nourrit. Bien qu’il tâchât de s’en cacher, il laissait +percer des alarmes jalouses qui me firent sourire. +Les dernières lignes étaient ainsi conçues : « Les +heures se traînent, je me dévore ; mais je saurai obéir +et me commander. Quelque chose me dit que le moment +viendra où je pourrai vous servir. La vie me +semble belle ; j’espère, je crois et j’attends. »</p> + +<p>Cette lettre me rendit rêveuse ; on y sentait la candeur +d’une âme vraie, <i>plus droite qu’une ligne</i>. J’étais +agitée, ma tête fermentait. De ma chambre, je passai +sur la galerie et m’approchai de la statue. Pour la +première fois depuis longtemps, j’eus quelque plaisir +à la regarder. Je l’avais méconnue : ses sévérités +n’étaient pas pour moi : c’était bien l’image de la +justice céleste ; je devinais en elle une amie qui conspirait +en secret ma vengeance. « Il a abusé, lui +disais-je en moi-même, quand donc frapperas-tu ? »</p> + +<p>Je m’assis ; je me croyais en lieu de sûreté. Max +n’avait pas remis les pieds dans la galerie ; il devait +peu se soucier de m’y rencontrer : c’était un endroit +trop parlant. A demi couchée dans une causeuse, je +fis de longues réflexions ; je croyais sentir qu’il se +préparait quelque chose dans ma vie, qu’elle fermentait +comme mon esprit, que je m’acheminais vers un +événement. Je me disais que le hasard avait amené +dans le voisinage de Lestang le seul homme qui pût +faire impression sur mon cœur. Un homme du monde, +un élégant, un héros de roman n’eût jamais triomphé +de mon indifférence, car j’estimais que parmi ses +pareils Max n’avait point d’égaux : mais M. Dolfin ne +ressemblait à rien : il y avait en lui quelque chose de +rare et même d’étrange. Son air souffrant, ses grands +yeux pleins de feu et de tristesse, cet esprit battu de +l’orage et la limpidité de ce cœur transparent comme +un cristal, tout faisait de lui un homme à part. Je ne +sais si j’avais la fièvre, mais par intervalles je jetais un +regard sur la statue comme pour chercher dans ses +yeux vides un assentiment à mes pensées secrètes.</p> + +<p>Tout à coup une porte s’ouvrit, et j’entendis la +voix de Max qui donnait un ordre à son valet de +chambre. Bientôt, à travers les lauriers et les +myrtes qui environnaient la statue, je le vis s’avancer +le long de la galerie et se diriger de mon +côté. Dans la disposition rêveuse où j’étais, je redoutais +la fatigue d’un entretien, et cependant je ne voulais +pas avoir l’air de fuir. A tout hasard, je feignis +d’être assoupie ; peut-être étais-je curieuse de savoir +ce qu’il ferait. Je n’avais pas fermé les yeux depuis +cinq secondes qu’un malaise étrange me força de les +rouvrir ; il me semblait qu’un danger me menaçait. +Je relevai la tête et rencontrai les yeux de Max. Debout +derrière le piédestal, il avançait vers moi son +visage, où se peignait un tel désordre, une sorte de +fureur si farouche et si terrible que je ne pus retenir +un cri d’effroi. Il se remit aussitôt, reprit sa figure +habituelle, et s’inclina en s’excusant d’avoir troublé +mon repos ; mais au lieu de s’éloigner il vint se placer +devant moi, et, croisant les bras, me regarda +d’un air d’assurance ; il paraissait vouloir profiter de +l’avantage que lui avait donné ma frayeur… Que j’aurais +voulu reprendre mon cri ! Je maudissais ma ridicule +faiblesse, et je m’efforçai de la réparer par un +redoublement de hauteur.</p> + +<p>« J’ai surpris la prêtresse, me dit-il en souriant, +endormie au pied de son idole.</p> + +<p>— Que voulez-vous dire ? lui demandai-je d’un ton +brusque.</p> + +<p>— Oui, c’est bien là votre divinité, poursuivit-il. +Je voudrais vous voir adopter un culte moins farouche. +Vraiment, je suis bien tenté de renvoyer à Louveau +cette statue de la Vengeance antique ; j’ai eu tort de +l’enlever à M. de Loanne. Me permettez-vous de la +remplacer par une image de Notre-Dame-des-Miséricordes ?</p> + +<p>— Il est certain que j’ai le cœur dur, lui dis-je ; +trois mois d’austère pénitence n’ont pu me toucher.</p> + +<p>— Veuillez remarquer, me dit-il, que tout mon +crime avait été dans l’intention ; il n’est pas encore +prouvé que l’intention vaille le fait.</p> + +<p>— Mon Dieu ! vous voulez absolument que nous +ayons une explication, soit ! mais il est bien entendu +que ce sera la dernière. Ainsi nous disions qu’une +nuit vous étiez allé faire une innocente promenade au +clair de la lune ; sur la foi de certains papiers qu’apparemment +je ne sus pas lire, j’imaginai autre chose ; +j’avais dans ce temps le ridicule de vous aimer ou de +croire vous aimer ; me voilà folle de douleur. Cependant +vous revenez le cœur léger et sans penser à mal. +Je vous vois encore arriver ; c’est au bout de cette +galerie que se passa cette petite scène. Je m’élançai +vers vous comme une furie ; pardonnez à mon inexpérience. +Je vous fis pitié, et, s’il m’en souvient, je +vous vis tomber à mes genoux en vous écriant : Je +vous jure que vous vous trompez !</p> + +<p>— Non, je ne l’ai pas fait, et j’ai eu tort ; je ne me +donne pas pour un homme parfait.</p> + +<p>— Mais le lendemain du moins…</p> + +<p>— Non, le lendemain non plus. Je me suis tu par +un entêtement d’orgueil que je ne comprends plus, +et aussi par une sorte de curiosité que je comprends +encore moins. Pendant deux mois, je me suis tenu +sur l’expectative ; je vous étudiais.</p> + +<p>— Ah ! prenez garde ! lui dis-je. Ma mère, qui +lisait Quinault, répétait quelquefois :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Le ciel fait un présent bien cher, bien dangereux,</div> +<div class="verse i2">Quand il donne un cœur trop sensible.</div> +</div> + +</div> +<p>— Cependant, reprit-il tranquillement, il me semble +qu’un soir je me suis mis très-positivement à genoux +devant vous et que je vous dis…</p> + +<p>— Des choses admirables auxquelles je répondis : +Trop tard, mon cher monsieur !… Sur quoi vous êtes +allé vous enterrer dans une solitude. Ces cœurs sensibles, +à quoi les entraîne la passion ! »</p> + +<p>Il recula de deux pas, et s’appuyant sur un balustre : +« Ah çà ! que savez-vous donc de mon dernier séjour +à Paris ?</p> + +<p>— Faites-moi la grâce de croire que je n’ai questionné +personne ; mais on parle de succès étonnants, +de conquêtes étourdissantes…</p> + +<p>— Des conquêtes ! interrompit-il en haussant les +épaules. Sur mon honneur, on vous a trompée, madame. +Ce qui est vrai, c’est que j’étais parti fort en +colère contre vous et contre moi : pour me venger à +la fois de nous deux, je me suis jeté dans un certain +genre de monde et de plaisirs dont je n’ai jamais eu +le goût. Soyez persuadée, madame, que pour certains +caractères il est peu d’aussi dures expiations. Pendant +quelque temps, la rage me soutint, mais le dégoût +et la lassitude finirent par l’emporter. J’ai bu le calice +jusqu’à la lie ; ne vous semble-t-il pas que j’en ai encore +le déboire aux lèvres ?… Je vous supplie de bien +vouloir me comprendre.</p> + +<p>— Vous comprendre ! interrompis-je avec amertume. +Quel singulier devoir vous m’imposez… D’ailleurs +il me semble que pour un homme du monde +vous prenez bien au tragique vos mésaventures. Vous +vous êtes trompé ; à l’avenir vous choisirez mieux. »</p> + +<p>Il soupira, et regardant la statue : « Comme vous +lui ressemblez ! dit-il. Et que vos ressentiments sont +implacables !</p> + +<p>— Ni ressentiment, ni rancune, lui dis-je, mais une +parfaite indifférence.</p> + +<p>— J’ose espérer que ce ne sera pas votre dernier +mot », me dit-il, et, s’étant incliné, il se retira.</p> + +<p>J’avais forcé l’ennemi à la retraite, et le champ de +bataille me demeurait ; je n’étais pourtant que médiocrement +satisfaite de ma victoire. Je me reprochais +mon sot accès de frayeur, je regrettais certaines +âpretés d’accent dont je n’avais pas été maîtresse, je +m’en voulais d’avoir parlé avec trop de vivacité de +mon indifférence ; je n’avais pas su trouver le ton +juste ; quand donc arriverais-je au dédain froid et +tranquille ? Pour le moment, j’en étais à cent lieues ; +les confessions de Max m’avaient indignée ; je sentais +tout mon sang bouillonner, et cependant, par +une faiblesse que je n’osais m’avouer, j’étais presque +tentée d’admirer sa franchise, qui me révoltait.</p> + +<p>J’allai promener dans le parc mon agitation. Je +m’efforçai de me distraire, de changer le cours de +mes pensées. Je rouvris la lettre de M. Dolfin ; mais +entre le papier et moi venait se placer la figure de +Max debout derrière le socle de la statue et attachant +sur moi des yeux égarés. Je secouais la tête pour +chasser cette image, et je me représentais Arsène (je +m’exerçais à prononcer ce nom) agenouillé devant +moi et attendant ma réponse ; mais au même instant +je me demandais : Pourquoi ce transport de fureur +ou de folie ? Que signifiait ce regard farouche ? Était-ce +le courroux du despote poussé à bout par mes résistances, +ou le désespoir d’un homme qui a manqué sa +vie, dévoré l’avenir, et qui se voit aux prises avec l’irréparable ? +S’en prenait-il à moi des mécomptes de +ses passions ? Me faisait-il un crime de l’impuissance +où il était de se rendre heureux à mes dépens ? C’était +ma faute apparemment si au milieu de ses désordres +le dégoût l’avait pris à la gorge, et s’il ne rapportait +pour prix de sa glorieuse campagne que des lèvres +souillées, un cœur las et une pesanteur d’ennui qu’il +ne pouvait plus soulever ! Mais enfin que voulait-il ? +Que me préparait-il ? Fureur, haine ou folie, quel +que fût son mal, à quoi devais-je m’attendre ?</p> + +<p>Pour conjurer les pensées qui m’obsédaient, je dirigeai +mes pas vers le bosquet de chênes où j’avais +rencontré pour la première fois M. Dolfin. Il me +semblait que dans ce lieu consacré je serais en repos +comme le magicien au centre du cercle qu’a tracé sa +baguette et que n’osent franchir les fantômes. J’eus +la surprise, en approchant, d’apercevoir M. Dolfin +assis au pied d’un arbre, et qui à ma vue se leva précipitamment +et s’élança au-devant de moi. Qu’il est +difficile de savoir ce que veut et ce que ne veut pas +notre cœur ! J’étais venue chercher son souvenir ; je +trouvais la figure au lieu de l’ombre, et j’éprouvais +une vive contrariété. Était-ce la crainte qu’on ne +nous surprît ? Cette partie du parc est à l’abri de tous +les regards, et à cette époque de l’année surtout +personne n’y venait. D’ailleurs j’étais prête à tout, et +j’envisageais certaines chances sans trembler. Et cependant +je ne laissais pas d’être irritée ; je voulais +penser à lui et j’étais fâchée de le voir ; il me semblait +que sa présence gênait mon imagination et la resserrait +tout à coup en elle-même. Il est des moments où +l’âme a besoin pour ainsi dire de tout l’espace pour +respirer, elle n’est à l’aise que dans le vague du rêve, +et il lui répugne de prendre l’exacte mesure de ce +qu’elle aime.</p> + +<p>Mon accueil fut glacial ; je reprochai à M. Dolfin +avec une sévérité outrée qu’il tenait mal ses promesses +et se souciait peu de mes défenses ; il s’était +engagé à attendre mes ordres et s’était fait fort d’une +patience à toute épreuve : pourquoi cherchait-il à +s’imposer ? Je détestais tout ce qui pouvait ressembler +à une entreprise, à des poursuites ; tyrannie +pour tyrannie, je préférais encore les persécutions +de la haine à celles de l’amour ; de qui prétendait +m’aimer, j’exigeais un respect absolu de ma liberté ; +ma confiance était à ce prix.</p> + +<p>Il m’écouta en silence, dans l’humble attitude d’un +pénitent ; je le vis pâlir, je sentis que j’avais été trop +dure ; j’avais sacrifié à ce besoin de faire souffrir +qui est naturel à tout être qui souffre. Je m’adoucis, +je lui tendis la main ; il retrouva la force de se +justifier.</p> + +<p>« Mon crime est-il donc si grand ? me dit-il. Vous +condamnez ma faiblesse : écoutez-moi et décidez ensuite +si je sais vous obéir et me vaincre. L’autre jour, +vous vous promeniez seule le long du chemin qui +descend à la Barre ; j’étais caché dans le taillis, je +vous vis venir ; votre cœur était bien muet, il ne vous +avertit pas que j’étais là. Je fis un mouvement pour +courir à vous, mais je m’arrêtai court, je détournai +la tête, je retins mon souffle ; vous avez passé, et je +me suis enfui. M’accuserez-vous encore de faiblesse ?</p> + +<p>« Le lendemain, je me promenais près de Réauville ; +je portais un habit de paysan ; je revêts quelquefois +le sarrau pour travailler à la terre, car j’aide le bonhomme +qui me loge à cultiver son jardin ; cela endort +un peu mon cœur, et quand je bêche, il me +semble que je travaille à creuser une fosse pour y +enterrer mes pensées. Je vis passer une chienne +échappée, et l’instant d’après un homme tout haletant +qui la poursuivait. Il me héla, m’appela à son +aide. Je le reconnus ; je l’avais vu une fois il y a six +mois : c’en est assez, n’est-ce pas ? pour que ses traits +soient demeurés gravés comme au burin dans mon +souvenir. J’eus un transport de rage ; je courus les +poings fermés, les lèvres frémissantes, vers l’homme +qui m’appelait ; j’allais l’insulter, lui chercher querelle, — et +cependant je l’abordai humblement, et +tourmentant les bords de mon chapeau : — Monsieur +le marquis, lui dis-je, qu’y a-t-il pour votre service ? — Et +je m’efforçais d’éteindre mes yeux dont l’éclat +l’étonnait… Nierez-vous encore, madame, que je +sache me vaincre ? La levrette s’était arrêtée à quelque +cent pas, elle le regardait en tirant la langue et +le narguant. J’allai m’embusquer à l’endroit qu’il me +marquait, il manœuvra si bien qu’elle se rabattit de +mon côté ; je m’en emparai et la lui amenai. Enchanté +de sa capture : — Mon brave homme, vous n’êtes +pas de ce pays ? me dit-il en m’offrant une pièce d’or +que je refusai avec une douceur d’agneau. Cherchez-vous +de l’ouvrage ? Quel est votre état ? — Je lui +contai que j’étais jardinier, que je m’entendais à manier +la pioche et la serfouette. Il me repartit que +justement il avait besoin d’un aide-jardinier et me +proposa de me prendre à l’essai. La tête me tourna. +Si j’avais dit oui, madame, auriez-vous eu le cœur +de me condamner ? Aller vivre près de vous, à votre +porte, entrer à votre service, travailler pour vous, +soigner les plantes que vous aimez, à toute heure avoir +le droit de vous voir et de vous parler, entendre autour +de moi le bruit de vos pas et de votre vie !… Je +crus que le paradis s’ouvrait pour me recevoir, — et +cependant je dis non et je m’en allai. Madame, m’accuserez-vous +encore de ne savoir pas tenir ma +parole ?</p> + +<p>« Et en m’en allant je me disais : « C’est moi qui ai +pris la levrette, c’est lui qui la ramènera. Peut-être, +pour prix de ses peines, obtiendra-t-il un sourire. » +J’avais la fièvre, je ne pus dormir de la nuit. Je passai +les deux jours suivants à vous écrire des lettres insensées +que je brûlais. Je vous le demande, dans celle +que vous avez reçue, avez-vous lu un mot, un seul +mot, qui ressemblât à une question ?… Et maintenant +suis-je donc si coupable d’être venu revoir le lieu où +se fit notre première rencontre ? Dieu m’est témoin +que je n’osais espérer de vous y trouver ; mais ces +arbres sont vos amis, ils vous connaissent, et dans +l’air qu’on respire ici vous avez laissé quelque chose +de vous. Ah ! c’est vrai, en arrivant j’ai fait une folie : +à l’endroit où vous êtes, j’ai ramassé dans mes mains +une poignée de poussière et je l’ai pressée sur mes +lèvres. Je ne sais quelle flamme couvait sous cette +cendre, mais une âme de feu est entrée en moi, et je +me sens au cœur une telle vaillance que je défie la +douleur d’en venir à bout.</p> + +<p>— Vous me demandez de vous répondre, lui dis-je, +et vous me dites des choses auxquelles on ne répond +pas. Donnez-vous le mot de devenir sage. Je me défie +de toutes les folies : elles ne peuvent durer.</p> + +<p>— Il est certain que j’en ai là une provision, me +dit-il en se frappant le front, de quoi suffire à plus +d’une vie. »</p> + +<p>Et il ajouta : « Dans les lectures de mon jeune +âge, je mêlais les contes bleus à la légende dorée des +saints. Qu’ils étaient heureux, ces chevaliers du bon +vieux temps, que leur dame, pour les mettre à l’épreuve, +envoyait conquérir des villes et pourfendre +des géants ! C’était de la besogne toute taillée : à courir +ainsi les grandes routes et à regarder l’éclair de +leur épée, ils s’étourdissaient sur leurs peines… Mais +avoir l’ordre de ne rien faire et de ne rien dire, attendre, +se croiser les bras, demeurer immobile à la +même place sans être jamais où l’on est, compter les +heures, regarder passer le temps et se sentir sous son +triste regard, — comme un chien dépèce un os, ronger +en cachette dans un coin une maigre espérance +qui sonne creux, et que demain peut-être on regrettera +comme un trésor ! — oh ! quel supplice !</p> + +<p>— Il faut tâcher de guérir, lui dis-je.</p> + +<p>Mais il fit un geste de colère qui me ferma la +bouche.</p> + +<p>« Quand aurez-vous un service à me demander ? +reprit-il.</p> + +<p>— Je ne sais, lui répondis-je.</p> + +<p>— Je vous comprends, dit-il : c’est un sphinx que +votre cœur. Travaillez-vous du moins à deviner son +secret ?</p> + +<p>— J’attends qu’il me le dise. »</p> + +<p>Il se tut un instant. « Mon Dieu ! je consens à souffrir, +reprit-il d’une voix sombre ; mais venez-moi en +aide : permettez-moi de vous écrire et d’espérer +qu’une fois au moins vous me répondrez. »</p> + +<p>Je lui représentai que je ne saurais par qui lui +faire tenir une lettre. Alors il s’avisa d’un expédient +renouvelé de l’<i>Astrée</i>, et qui remplit de joie cette tête +romanesque. Me montrant du doigt le tronc creux +d’un vieux chêne : « Un papier serait bien caché là ! +me dit-il. Un soir, à minuit, je viendrais le prendre. »</p> + +<p>Je fis un geste qui signifiait : Comme il vous plaira. +Le feu lui monta au visage, il me regarda avec des +yeux rayonnants. « J’ai de la force pour trois jours, +me dit-il ; le quatrième, je viendrai chercher mon +trésor… »</p> + +<p>Et avant que je pusse l’en empêcher, il s’agenouilla +devant moi en joignant les mains comme devant une +madone.</p> + +<p>Je ne me lassais pas de comparer entre eux les +deux hommes de qui dépendait ma vie : — l’un qui, +possédé d’une idée, avait grandi dans l’ignorance des +passions… La coupe était encore pleine devant lui, +à peine l’avait-il effleurée de ses lèvres : une goutte +avait suffi pour l’enivrer. L’autre l’avait vidée jusqu’à +la lie, et cette lie le suffoquait.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>II</h3> + + +<p>Le soir du même jour, Max partit pour aller faire +la chasse au loup. Le bruit courait que, par le plus +grand des hasards, deux de ces animaux étaient descendus +dans la plaine, qu’ils avaient été vus près de +Taulignan, et que les paysans faisaient une battue. +On parlait déjà de bergeries dévastées et d’enfants +dévorés : à midi on en nommait deux, le soir ils étaient +quatre, tous heureusement bien portants. Faute de +lions, on chasse au loup. Dans la disposition d’esprit +où il était, Max n’était pas homme à manquer cette +occasion de se secouer et de se distraire. « Fatigue +ton corps pour reposer ton âme », cette maxime résumait +toute son hygiène.</p> + +<p>Il ne fut de retour que le surlendemain, vers midi. +Contrairement à toutes ses habitudes d’étiquette, je +le vis entrer au salon dans son équipage de chasse, +c’est-à-dire assez mal accommodé, comme un homme +qui a bivouaqué deux nuits dans les bois. Les plaisirs +de la chasse ne l’avaient pas déridé ; il avait l’air plus +soucieux qu’au départ, et un nuage pesait sur ses +deux sourcils. Il me lança en entrant un regard singulier, +et, se jetant dans un fauteuil, il se mit à relire +un papier que l’on venait de lui remettre.</p> + +<p>« Eh bien ! lui demandai-je, rapportez-vous vos +deux loups ?</p> + +<p>— Je soupçonne que c’étaient deux lièvres », me +répondit-il d’un ton bref.</p> + +<p>Il se leva, s’adossa contre la cheminée et resta là, +les bras croisés et le regard fixe, comme un homme +qui rêve. S’apercevant que je l’observais, pour se +donner une contenance, il tira machinalement son +couteau de chasse de sa gaîne, en examina avec soin +la lame, puis, le jetant brusquement sur la cheminée, +il reprit le papier qu’il avait serré tout chiffonné dans +son carnier et s’approcha de moi pour me le présenter ; +mais au moment de me le remettre il se ravisa +et sortit avec fracas. Vingt minutes plus tard, je +le vis paraître sur la terrasse ; on lui amena un +cheval, il s’élança en selle, enfonça violemment l’éperon +dans le flanc de l’alezan et partit au galop.</p> + +<p>Il ne revint pas pour dîner. Je passai la soirée seule +au salon ; dix heures sonnèrent, et j’allais me retirer +quand j’entendis son pas dans le vestibule. Je ne sais +ce qu’il me dit en entrant ; mais il avait le sourire sardonique +et la voix saccadée. Ce n’était plus l’enfant +prodigue, c’était le Max d’autrefois, et je n’en fus pas +fâchée : je savais à qui j’avais affaire, je n’étais plus +dépaysée.</p> + +<p>« Aimez-vous les vers ? me dit-il en s’asseyant près +de moi.</p> + +<p>— Quand ils sont bons, lui répondis-je.</p> + +<p>— Il faut être indulgent pour les vins du cru, reprit-il. +La butte de Chamaret n’est pas le Parnasse. +Voici ce que les muses de l’endroit ont dicté à un +homme de bien qui ne vous est pas inconnu. »</p> + +<p>Il mit sous mes yeux le papier chiffonné que vous +savez. Je reconnus sur-le-champ la belle écriture de +M. de Malombré et ses majuscules fleuries. Voici les +vers :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">J’aimais Iris ; hélas ! tu me ravis son cœur.</div> +<div class="verse">Je pleurai ma maîtresse et maudis le voleur.</div> +<div class="verse">Mais un vengeur m’est né qui, sortant d’une <i>trappe</i>,</div> +<div class="verse">S’en vient tout affamé mettre chez toi la nappe.</div> +<div class="verse">A ta barbe, marquis, il croque en paix ton bien.</div> +<div class="verse">Mon voleur est volé : je ne regrette rien.</div> +</div> + +</div> +<p>— Cette pièce, dis-je froidement, est un chef-d’œuvre +de calligraphie.</p> + +<p>— Et les vers, les vers ! dit-il. Il ne faut pas être si +difficile. Je savais que M. de Malombré tournait dans +ses loisirs des bouquets à Chloris ; notre homme a de +la littérature, il sait sur le bout du doigt son Parny ; +mais j’ignorais qu’il s’entendît à aiguiser l’épigramme. +Peste ! il a une touche mâle et fière, <i>le tour libre et le +beau choix des mots</i>. J’admire surtout cet hémistiche : +<i>qui sortant d’une trappe</i>… Sentez-vous bien, madame, +toute la finesse de cette allusion ?</p> + +<p>— Vous vous montez la tête pour peu de chose, +lui dis-je. Il n’y a vraiment pas de quoi crier au miracle. +Moi, je trouve ces vers obscurs ; ils auraient +besoin d’un commentaire.</p> + +<p>— Comme nous nous rencontrons ! reprit-il. Je me +suis achoppé comme vous à certains passages difficiles, +et, l’auteur n’ayant pas jugé à propos d’annoter +son sixain, j’ai eu recours à votre meilleure amie, +Mme d’Estrel. Elle est femme très-entendue en ces +sortes de choses, et m’a fourni tous les éclaircissements +que je désirais. »</p> + +<p>Je ne pus m’empêcher de tressaillir ; je le regardai, +puis j’attirai à moi mon éternelle tapisserie, que j’avais +posée sur la table, et je me remis à tirer l’aiguille. +Il se fit un long silence, interrompu seulement +par le balancier de la pendule ; il me sembla qu’elle +avait perdu son timbre accoutumé : d’une voix sèche +et rauque, elle accentuait fortement les secondes, et +chacun de ses battements venait me frapper au cœur.</p> + +<p>Enfin Max reprit d’un ton brusque :</p> + +<p>« Franchement, madame, vous êtes en train de +faire une sottise. »</p> + +<p>Et comme pour toute réponse je m’inclinais légèrement :</p> + +<p>« Ne craignez pas que je prétende gêner votre liberté, +poursuivit-il. Je me souviens de notre convention. +L’homme auquel vous vous intéressez n’a rien +à redouter de moi, et, s’il le faut, je lui laisserai le +champ libre. J’ai donné ma parole, je la tiendrai ; +mais l’autre jour vous m’avez favorisé de vos bons +conseils ; souffrez que je vous rende la pareille.</p> + +<p>« Vous avez une superbe partie à jouer, car vous +avez en main les meilleures cartes. Croyez-moi, c’est +une heureuse créature qu’une femme dont le mari +a eu des torts et cherche à se les faire pardonner ; elle +peut tout vouloir, tout exiger, elle mène son monde +à la baguette. Je m’imaginais que vous sentiez les +merveilleux avantages de votre position. Pas du tout ; +vous allez tout gâter par un caprice. Et pour qui ce +caprice ? Que les femmes sont bizarres ! Parmi tant +de héros, elles choisissent toujours Childebrand. +L’été dernier, nous avions ici fort bonne compagnie. +Le petit vicomte qui est homme d’esprit et de goût +(vous souvient-il de ses historiettes et de ses romances ?) +avait en vous parlant le cœur gros de soupirs +et ne demandait qu’à tomber à vos pieds. Avez-vous +même daigné vous apercevoir de ses empressements ?… +Et tout à coup vous allez vous éprendre de +qui ? D’un petit garçon qui est parti à toutes jambes +de Corfou pour venir s’enfermer à la Trappe ! Aimer +un dévot ! En sentez-vous les conséquences ? Mais quel +charme a donc jeté sur vous cet intéressant jeune +homme ? On le dit un peu fou ; je le vois d’ici : un esprit +malade, tourmenté. Ce genre de séductions ne +manque jamais son effet sur une femme… Je serais +curieux, par exemple, d’imaginer sur quoi roulent +vos entretiens. Il vous parle beaucoup de lui, cela va +sans dire. C’est un écheveau d’or que le moi d’un dévot, +et il n’a jamais fini de le dévider. Apparemment +il vous conte dans le plus minutieux détail ses retraites +à la Trappe. Aiguebelle est un charmant endroit, +l’un des plaisirs de mon enfance était d’y aller entendre +chanter matines ; mais enfin les beautés de ce sujet +ne sont pas inépuisables. Votre héros vous a-t-il +expliqué comment se disent les coulpes, comment se +font les couronnes, la différence des fêtes de sermon +majeur et de sermon mineur, à quoi l’on distingue +une inclination profonde d’une médiocre, comme on +s’y prend pour faire une satisfaction et dans quel cas +on se met sur les formes, sur les articles et sur les +miséricordes ? J’aime à croire qu’il joint l’action au +discours, — rien n’éclaircit mieux les idées, — et +qu’il représente au naturel devant vous les diverses +sortes de prosternations.</p> + +<p>— Allez, continuez, lui dis-je ; je ne sais pas à qui +vous parlez, mais vous ne m’ennuyez pas.</p> + +<p>— Mon Dieu ! poursuivit-il, je ne nie pas les mérites +d’un amant dévot. D’abord l’espèce en est rare, et les +femmes ont la manie des curiosités. Et puis ces gens-là +se connaissent en petites pratiques, en menus suffrages ; +ils ne sont pas pressés d’en venir au fait ; ils +allongent le chemin, s’attardent aux préliminaires ; +ils font l’oraison jaculatoire devant toutes les petites +chapelles, le maître-autel n’y perdra rien ; les plus +patients font les stations des sept églises pour gagner +les indulgences ; qu’importe ? on finit toujours par +arriver. Et qui dira la douceur de leurs soupirs mystiques ? +Ils débitent leurs galanteries dans le jargon +de la dévotion, ils entremêlent à leurs déclarations des +<i lang="la" xml:lang="la">Ave Maria</i>, leur amour officie avec un diacre à ses +côtés, leurs désirs ont de longues ailes blanches de +séraphin ; le cœur de leur maîtresse est pour eux +comme l’autel où est déposé le saint-sacrement, et +daigne-t-elle abaisser sur eux un regard favorable, +ils se mettent sur les articles (voyez si je suis au fait !) +comme lorsque l’<i lang="la" xml:lang="la">Angelus</i> tinte ou qu’on sonne la petite +cloche pour l’élévation. Votre jeune homme est, dit-on, +fort innocent ; il n’a pas encore de l’école. Je m’assure +qu’il ne vous demande pas à <i>tâter votre robe</i> et +qu’il s’inquiète peu si <i>l’étoffe en est moelleuse</i> ; mais du +moins j’aime à croire qu’il vous traite de <i>suave merveille</i>, +que vous êtes <i>son bien, sa quiétude</i>, et qu’il admire +en vous <i>l’auteur de la nature</i>.</p> + +<p>— Est-ce tout ? lui dis-je.</p> + +<p>— Non, ce n’est pas tout, car enfin qu’une femme +ordinaire se laisse prendre à de pareilles pauvretés, +j’y consens de grand cœur ; mais vous, madame !… +Ah ! sur mon honneur, je ne vous comprends pas. +Vous plaît-il de raisonner un peu ? Qu’est-ce donc, +après tout, qu’un dévot ? Un homme qui a peur de +l’enfer. Connaissez-vous dans le monde un sentiment +moins chevaleresque que celui-là ? Travaille à ton salut ! +maxime d’égoïste qui n’a jamais fait que de petits +esprits et de petits cœurs. Qui pensez-vous, je vous +prie, qui soit plus agréable à Dieu, d’un être criminel +et souillé, s’il est resté capable de se donner à quelqu’un +ou à quelque chose, ou de ces bigots saintement +personnels qui spéculent sur leurs vertus, et qui, +prenant sur leurs plaisirs, placent leur épargne en +hypothèque sur le ciel ? Affaire de calcul, d’intérêt +bien entendu : la vie est si courte ! laissez-les se mortifier +un peu ici-bas ; à ce prix, ils auront l’éternité +pour s’aimer en paix !…</p> + +<p>« Si mécréant que je sois, je crois un peu à la raison +et à son Dieu ; soyez sûre qu’à ses yeux les vices ne +sont pas ce qu’il y a de pire au monde, et qu’il est +plus sévère pour les calculs. Eh ! dites-moi, ne parle-t-on +pas d’une femme qui courait les rues de je ne +sais quelle ville tenant d’une main une torche et de +l’autre un grand seau d’eau, la torche pour incendier +le paradis, le seau pour éteindre les flammes de l’enfer ? +Voilà, madame, la religion de notre siècle, et je +sais que c’est la vôtre… D’ailleurs veuillez considérer +qu’en amour un dévot ne peut répondre de lui-même. +Votre jouvenceau est évidemment épris, et ce n’est +pas ce qui m’étonne ; il se grise de sa passion : adieu +ses terreurs ! il oublie la Trappe et l’enfer. Qui vous +dit pourtant qu’un beau jour il ne lui viendra pas un +scrupule ? Les dévots ne se règlent en toute chose que sur +les oracles de leur mystérieuse conscience. En dehors +des pratiques qui conduisent au ciel, tout leur paraît +indifférent, ils ne voient de nuances ni dans le bien ni +dans le mal. Nous autres qui ne nous piquons pas +d’être des saints, le code de l’honneur nous tient lieu +de catéchisme, et s’il nous accorde certaines dispenses +que la religion refuse, en revanche il prévoit tout, +nous ne sommes jamais quittes envers lui, et c’est +souvent où la morale finit que nos devoirs commencent. +Mais qu’un dévot dégrisé vienne à voir dans sa +maîtresse un obstacle à son salut, il ne se fait pas +conscience de la planter là à l’exemple du bigot Énée, +en ne lui laissant que ses yeux pour pleurer, et il +court s’enterrer dans une cellule pour y gémir sur ses +égarements et redemander à grands cris son lopin de +paradis !</p> + +<p>— Mme Mirveil et tant d’autres, lui dis-je…</p> + +<p>— Mme Mirveil, interrompit-il avec humeur, n’était +pas une Didon ; elle ne m’a jamais aimé et n’aspirait +qu’à devenir marquise ; mon seul tort fut de m’en +apercevoir trop tard.</p> + +<p>— Vous avez réponse à tout, repris-je. Je vous admire, +il faut que vous ayez fréquenté quelque savant +casuiste qui vous a initié à tous ses secrets. Cependant +il est toujours dangereux de forcer son naturel ; +entre nous, je ne crois pas que la théologie soit votre +fait ; malgré tous vos efforts, vous n’y ferez jamais de +bien grands progrès. Traitez d’autres sujets qui soient +mieux de votre compétence. Parlez-moi plutôt de ces +dames, contez-moi leurs grâces, leurs chatteries, leurs +aimables lubies, comme elles s’y prennent pour faire +leur visage, tous les mystères de leur boudoir et les +séductions de leur entretien. »</p> + +<p>Il fronça le sourcil.</p> + +<p>« Vous avez tort de plaisanter, madame, me dit-il.</p> + +<p>— Je ne plaisante pas, je suis au moins aussi sérieuse +que vous.</p> + +<p>— Voulez-vous répondre franchement à une ou +deux questions ?</p> + +<p>— Ah ! permettez, dis-je en me levant, sur votre +demande nous avons supprimé d’un commun accord +la question ordinaire et extraordinaire. Aussi bien +que vous importe ? En quoi tout cela vous touche-t-il ?</p> + +<p>— Je vous jure, interrompit-il, que s’il ne s’agissait +que de moi, je serais moins pressant. Hélas ! que me +reste-t-il à perdre ? Mais il s’agit de vous, de votre +bonheur…</p> + +<p>— Et je sais par expérience, interrompis-je à mon +tour, que je vous suis plus chère que vous-même. Vos +ingénieuses attentions, et tout dernièrement les témoignages +héroïques de dévouement que vous m’avez +prodigués, m’en sont garants. Cependant il ne faut +rien outrer ; vous m’avez fait entendre de sages conseils : +on les méditera comme ils le méritent, vos +conseils ; mais n’exigez pas que je satisfasse toutes +vos curiosités, ni que je discute vos rêveries ; ce serait +me vendre un peu cher vos coquilles. Restons-en là, +monsieur, et surtout ne vous donnez pas cet air chagrin, +mauvaise humeur de chasseur qui a fait buisson +creux. Patience, ils ne sont pas perdus, vos deux +loups. Bonne nuit, je tombe de sommeil ; tâchez de +vous réveiller demain avec des idées riantes. On ne +revient pas toujours bredouille. »</p> + +<p>Il essaya de me retenir, mais en vain ; il me tardait +d’être seule, je n’aurais pu soutenir plus longtemps +la fatigue de cet entretien sans que mon émotion se +trahît. Bien des sentiments divers se pressaient en +moi, la surprise que cause toujours un événement +même attendu, parce que rien n’arrive comme nous +le pensions, un vif ressentiment de la trahison de +Mme d’Estrel, une inquiétude qui cherchait à prévoir +l’avenir, et par-dessus tout une sorte de malaise vague, +indéfinissable ; mon cœur n’était pas sorti sain et sauf +du combat ; les portraits de fantaisie, les sarcasmes, +les prédictions de Max l’avaient troublé dans ses espérances ; +il souffrait pour ainsi dire d’une meurtrissure +secrète, et il se reprochait cette souffrance comme une +indigne faiblesse, car il protestait que pas un trait +n’avait porté.</p> + +<p>Je réussis à grand’peine à m’endormir ; mais je fus +réveillée par un bruit de pas : quelqu’un allait et venait +dans la galerie, je crus même entendre à ma +porte le murmure d’une respiration oppressée. Tout +se tut, et je me rendormis. Une heure plus tard, nouvelle +alerte ; il m’avait semblé qu’une voix déchirante +m’appelait par mon nom ; je me réveillai en sursaut, +dévorée d’une terreur mêlée de joie. Je maudis les +rêves, j’eus honte de ma folie, mais je ne pus refermer +l’œil.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>III</h3> + + +<p>Le lendemain, avant midi, on m’annonça la visite +de Mme d’Estrel. J’hésitai à la recevoir. Enfin je descendis +et je l’abordai en lui disant :</p> + +<p>« Il faut, madame, que la mission dont on vous a +chargée soit bien importante pour que vous vous +soyez dérangée si matin.</p> + +<p>— Ce qui depuis quinze jours dérange toutes mes +habitudes, me dit-elle, c’est l’amitié que j’ai pour +vous ; ma santé s’en plaint tout bas, mais je la laisse +dire. »</p> + +<p>Elle avait en effet l’air souffrant et abattu ; mais +cela ne me toucha point.</p> + +<p>« Vous êtes mille fois trop bonne, lui répondis-je ; +à ce compte, je vois qu’il est des personnes dont la +malveillance est moins à craindre que l’affection.</p> + +<p>— J’admets que j’aie eu tort, répliqua-t-elle ; mais +il est des circonstances qui dispensent des règles ordinaires. +Quand on reprochait au comité de salut +public de se mettre au-dessus des lois, il répondait : +La patrie est en danger. Voilà un mot qui tranche +tout. Eh bien ! vous êtes en danger, mon amitié s’est +alarmée, et ce que j’ai fait hier, je le referais aujourd’hui, +car je suis résolue à vous sauver de vous-même. »</p> + +<p>Je lui repartis qu’après une déclaration si nette +nous n’avions plus rien à nous dire.</p> + +<p>« Au contraire, reprit-elle, je suis venue ici pour +me justifier, et vous m’entendrez. »</p> + +<p>Je m’en défendis bien fort ; mais elle répétait sans +cesse : « Vous m’entendrez ; vous ne pouvez refuser +cette grâce à une vieille femme malade qui vous aime +un peu comme sa fille. »</p> + +<p>Je finis par m’asseoir et l’écouter. Comme si elle +eût voulu retarder le moment d’en venir au fait, elle +m’apprit d’abord le départ de Mme Mirveil.</p> + +<p>« Dès que la pauvre femme, dit-elle, sut le retour +de M. de Lestang, elle ne balança plus. Avant-hier +elle est venue me faire ses adieux, riant, pleurant, +chantant sur toutes les notes, tour à tour regrettant +son marquisat et se félicitant de n’avoir pas épousé +ce <i>monstre d’homme</i>, parce que, disait-elle, <i>il l’aurait +tuée et qu’elle en serait morte</i>, entrant du reste dans +son personnage de veuve, bien résolue à aller montrer +au Levant une douairière et ajustant à son nouveau +rôle ses airs et ses tons, — et au travers de tout cela +si frisottée, si pimpante, si folle et si jolie, qu’il me +tardait de la savoir embarquée. La veille, nous avions +signé par devant notaire un contrat de vente. Dites-moi, +belle ingrate, est-ce par tendresse pour Mme Mirveil +que je lui ai facilité son départ en achetant sa +vigne ? Du reste, ne craignez rien, je la revendrai à +mon voisin au prix d’achat. »</p> + +<p>Je lui répondis que j’ignorais quelles avaient été +ses intentions, qu’assurément j’étais fort désintéressée +dans cette affaire.</p> + +<p>« J’en appellerai, dit-elle, de Philippe en colère à +Philippe dans son bon sens, et soyez sûre que le bon +sens aura son tour ; mais je reviens à mon récit. Hier +après midi, Max se présente chez moi, m’apportant +un méchant sixain dont il ne savait que penser. Dans +son embarras, il recourait à moi comme à une vieille +amie de sa famille ; il me dit des choses charmantes +sur ces vieilles amitiés nées avec nous et qui sont les +seules bonnes, parce qu’elles n’ont pas été faites à la +main. Il avait le ton si simple, si uni, si jeune et un +tel air de douceur, que j’en demeurai tout émerveillée ; +dans ces moments-là, on dirait qu’il recommence +la vie sur nouveaux frais. Vous m’avez conté jadis +comme il avait fait la conquête de votre père ; si j’avais +succombé au charme, serais-je donc si coupable ? +Mais je vous assure que je n’ai vu que vous, ni pris +conseil que de votre intérêt. Je fis réflexion que, si je +niais tout, il ne me croirait pas, que son imagination +travaillerait, et que l’inquiétude, le soupçon, les conjectures +vagues le rendraient à la violence de son caractère. +En conséquence je lui dis que je pouvais lui +donner le mot de l’énigme, qu’il se rassurât, que l’affaire +était bien moins grave qu’il ne pensait, mais +qu’avant de le mettre au fait, j’exigeais sa parole de +gentilhomme qu’il prendrait les choses en douceur et +ne chercherait querelle à personne. Il n’hésita point +à me le promettre, me déclarant qu’il entendait respecter +votre liberté, qu’il reconnaissait les droits de +la passion, que s’il ne pouvait vous ramener par la +persuasion, il était résolu à ne pas s’imposer, qu’au +besoin il partirait, que depuis deux jours il roulait +dans son esprit des plans de lointains voyages, que les +grandes folies veulent être réparées par les grands +sacrifices, que si son malheur était sans ressource, il +n’aurait garde de s’obstiner, qu’il arrive un âge où +l’on sent la différence de ce qui se peut et de ce qui +ne se peut pas, et que par sa faute il avait perdu le +droit d’exiger l’impossible.</p> + +<p>« Je conviens que son ton tranquille, posé, et la +parfaite dignité de son langage me firent la plus vive +impression ; je renonçai à lui faire aucun reproche ; +qu’aurai-je pu lui dire qu’il ne se fût déjà dit ? Je +lui expliquai avec quelle innocence l’<i>intrigue</i> s’était +nouée ; je suis bien aise de vous répéter mes paroles : +« Le malheur plaît au malheur ; deux enfants très-malheureux +se sont conté l’un à l’autre leurs peines, +il est rare que de telles confidences ne portent pas à +la tête. » J’aurais voulu pouvoir lui donner l’assurance +que M. Dolfin s’était enfermé à la Trappe ; mais +ce maudit fou de Malombré l’avait surpris en rupture +de ban et rôdant à son ordinaire autour de votre +parc. Mes explications furent bien reçues ; je vis le +front de Max s’éclaircir, il respirait plus librement. +Après m’avoir renouvelé ses promesses, il me quitta +pour aller s’expliquer avec mon voisin. Comme il me +le conta une heure plus tard, il le trouva s’exerçant +à tirer au pistolet derrière un pavillon qui est au bout +de son jardin. Un laquais était là qu’on renvoie.</p> + +<p>« — Monsieur, ces charmants vers sont-ils bien de +vous ?</p> + +<p>« L’autre le prend de très-haut. « — Monsieur, si mes +vers n’ont pas eu le mérite de vous être agréables, je +vous offre tel genre de satisfaction qui pourra vous +plaire.</p> + +<p>« — Allons, monsieur, répliqua Max d’un ton fort +calme, je ne doute pas que vous ne soyez au poil et à +la plume, mais il est certains genres de satisfaction +qu’on répugne à demander à un homme de votre âge. »</p> + +<p>« Et à ces mots il s’empare du pistolet, le charge, +tire, charge encore, et met trois fois de suite dans le +noir, après quoi il entre dans le pavillon, avise deux +fleurets démouchetés pendus à la muraille, les décroche, +en présente un à M. de Malombré, le force à +se mettre en garde, lui fait une piqûre au bras gauche +pour l’exciter, puis s’en tient à la parade, et comme +en se jouant lui fait sauter deux fois son arme de la +main. Alors, d’un ton toujours tranquille :</p> + +<p>« — Je ne me battrai pas avec vous, monsieur ; +mais, comme vous aimez à écrire, je veux avoir deux +lignes de votre prose ainsi conçues : « M. de Malombré +est un visionnaire, et il est tombé dans une +lourde, grossière et injurieuse méprise, dont il demande +humblement pardon à Mme la marquise de +Lestang. »</p> + +<p>« — Je ne me suis point mépris, dit l’autre tout +essoufflé, et je n’écrirai point.</p> + +<p>« — Vous aurez tort, monsieur, car, si vous n’écrivez +pas, je vous préviens que j’ai parole de Mme d’Estrel, +et qu’elle me revendra la vigne de Mme Mirveil. +Prenez-y garde, je crains de vous être un voisin fort +incommode. »</p> + +<p>« Et, l’ayant salué, il se retira.</p> + +<p>« La nuit porte conseil. M. de Malombré est venu +me parler tantôt ; je devinai tout de suite qu’il était +descendu de ses grands chevaux. Ce n’est pas qu’il +manque de cœur, mais il est homme de réflexion ; ses +passions se refroidissent vite, et, un instant oubliés, +ses intérêts se rappellent vivement à son souvenir. Le +pauvre Malombré avait espéré que Mme Mirveil ne +partirait pas, ou que dans son embarras elle lui +céderait la vigne à vil prix. Trompé dans sa double +espérance, la première chaleur de son dépit lui fit +écrire et expédier le sixain ; mais petite pluie abat +grand vent, et il ne devait pas tarder à se dire que sa +vengeance lui coûterait cher, et qu’il était bien fou à +son âge de s’aller mettre sur les bras une méchante +affaire où il y avait beaucoup à perdre et rien à gagner. +Ce qui s’est passé hier et les menaces de Max +l’ont confirmé dans ses réflexions. La vigne d’Israël +tombant aux mains des Philistins, un détail épineux +de servitudes à débattre, des chicanes, des procès, ses +convoitises déçues, désormais nul espoir de s’arrondir, +un voisinage plus que gênant, un ennemi intraitable +ayant barres sur lui et lui suscitant mille difficultés, — quelle +épine à son pied ! C’en serait fait +du repos de ses vieux jours.</p> + +<p>« Ce matin, à son réveil, il s’est dit : « Mais suis-je +donc en colère ? » Il s’est tâté le pouls, point de +sang sous les ongles ; sa sagesse avait le champ libre. +Il a pris son chapeau et est venu me trouver. Je lui +posai d’emblée, très-nettement, mes conditions : qu’il +écrivît la déclaration qu’on lui demandait, et la vigne +était à lui. Il tint à ce que sa retraite fût honorable, +et chicana pied à pied le terrain. Le mot <i>visionnaire</i>, +surtout, le choquait. Je lui représentai que de fort +grands hommes l’avaient été : Socrate, saint Antoine… +Dédaignait-il cette compagnie ? »</p> + +<p>« Aussi bien, lui dis-je, il ne tient qu’à vous que +M. de Lestang n’ait pas l’occasion de se prévaloir de +votre déclaration. Pourquoi l’exige-t-il ! Pour avoir +une sûreté qui lui réponde que vous ne tiendrez pas +de propos. Ne causez pas, mon brave homme, et cultivez +votre jardin. »</p> + +<p>« Il voulut prendre encore quelques heures de réflexion, +mais je ne doute pas de lui. Tout à l’heure +j’irai chercher ce précieux écrit, et je le remettrai à +Max. Quel moment favorable, ma chère fille ; quelle +occasion propice pour une réconciliation ! »</p> + +<p>Tout mon cœur se souleva ; mais je réussis à me +contenir.</p> + +<p>« Vous avez tout dit, lui répondis-je froidement, et +je vous ai écoutée. Nous pouvons nous vanter, vous +et moi, d’avoir rempli consciencieusement notre +tâche.</p> + +<p>— Je vous en conjure, ma chère Isabelle, reprit-elle ; +défiez-vous de vous-même ; il y a en vous quelque +chose qui aime et qui appelle les orages ; je crois les +entendre déjà gronder. Il ne tient pourtant qu’à vous +d’être heureuse. Je vous avais prédit que tôt ou tard +Max vous reviendrait. Il vous aime ; je n’en veux pour +preuve que le chagrin qui le ronge, et qu’en dépit de +son orgueil il n’a plus la force de cacher.</p> + +<p>— Quelle preuve ! repartis-je. Et, de bonne foi, +pouvez-vous vous y tromper ? Ce chagrin n’est que +l’irritation d’un maître qui voudrait me tenir sous ses +pieds et qui frémit de me voir debout ; mais soyez +tranquille, je dirai à M. de Lestang avec quel zèle +vous avez soutenu ses intérêts, et comme vous vous +êtes bien acquittée de son message. »</p> + +<p>Elle essaya de me prendre la main, je la retirai.</p> + +<p>« Pauvre enfant ! » murmura-t-elle en me regardant.</p> + +<p>Et, prise tout à coup d’une faiblesse nerveuse, elle +fondit en larmes.</p> + +<p>A peine fut-elle sortie que je me reprochai d’avoir +été trop dure.</p> + +<p>« La pauvre femme, me dis-je, a pour moi une +sincère affection ; mais puis-je exiger qu’elle entre +dans mes sentiments ? La longue oppression qu’elle a +soufferte, jointe à son esprit positif, l’a accoutumée +à demander peu à la vie ; elle voit dans la résignation +le secret de tout, et prendre le sentiment pour règle +de conduite, c’est, selon elle, faire preuve d’exaltation +romanesque. Les joies de la passion partagée sont un +paradis dont elle n’a pas même l’idée, et elle estime +que le souverain bonheur se réduit à l’art d’éviter les +malheurs. Toute ambition plus haute n’est, à ses +yeux, qu’une prétention déraisonnable : la vie est +ainsi faite, et nous ne sommes plus au temps des fées ; +mais avec un peu de facilité dans l’humeur on s’épargne +bien des souffrances et des dangers, et on se +contente d’être mal, crainte de pire. Après avoir voulu +arranger les <i>affaires de conscience</i> de M. Dolfin, elle +veut arranger mes <i>affaires de cœur</i>. Il n’est que de se +faire à soi-même sa leçon ; on congédie ses chimères, +on endort son cœur et on accepte avec empressement +la première transaction venue, parce qu’un mauvais +accommodement vaut mieux qu’un bon procès. Voilà +la sagesse qu’elle me prêche ; c’est celle qu’elle a toujours +pratiquée.</p> + +<p>L’image de Mme d’Estrel en pleurs me poursuivait. +Plus j’étais résolue à ne rien lui céder, plus je +regrettais de l’avoir contristée en affectant de méconnaître +ses intentions. Dans les circonstances graves et +dangereuses, les scrupules sont plus sûrs d’être écoutés ; +c’est assez d’avoir à lutter contre la vie, on n’a +garde de se créer des difficultés avec sa conscience. +Je fis atteler le tilbury et je partis pour Chamaret. +Mme d’Estrel n’était pas encore rentrée ; elle n’avait +pas eu si bon marché de M. de Malombré qu’elle se +le promettait, et l’entrevue s’était prolongée. Je me +décidai à l’attendre. J’entrai au salon et me trouvai +en présence de M. Dolfin.</p> + +<p>A ma vue, la surprise, la joie, la douleur, se mêlèrent +sur son visage et y produisirent le plus étrange +désordre.</p> + +<p>« C’est bien vous, madame ! me dit-il. Une main +divine est étendue sur nous ; deux fois déjà elle vous +a conduite où j’étais. Ah ! me direz-vous enfin… Il +faut que je sache… l’incertitude me tue. »</p> + +<p>Et comme je l’interrogeais du regard :</p> + +<p>« Mme d’Estrel m’a écrit. Quelle lettre, mon Dieu ! +quelle lettre ! Je suis parti tout courant pour la questionner. +Elle me reproche de vous exposer à tous les +risques ; votre vie même, à l’entendre, est en danger, +et c’est au nom de votre sûreté qu’elle me conjure de +m’éloigner. »</p> + +<p>J’imagine qu’un éclair de colère brilla dans mes +yeux, car il s’interrompit, inquiet, la tête basse, suspendu +entre la crainte et l’espérance.</p> + +<p>« Suis-je en tutelle ? m’écriai-je sans le regarder +et comme me parlant à moi-même. Faut-il donc que +je subisse toutes les tyrannies ! Je suis libre, on m’a +dégagée de tous mes devoirs, je m’appartiens ; il est +bien temps que je le prouve.</p> + +<p>— Vous n’avez donc pas dicté cette lettre ? » dit-il en +relevant la tête, et son front s’éclaircit ; mais il n’osa se +livrer à sa joie, et c’est d’une voix brisée par l’émotion +qu’il me dit : « Non, vous ne voulez pas que je vous dise +adieu ! Vous êtes la maîtresse, vous n’avez qu’à parler, +qu’à faire un signe, vous serez obéie ; mais pourquoi le +voudriez-vous ? Si quelque danger vous menace, partons, +fuyons ensemble ! Il y a quelque part une retraite +écartée où le bonheur nous attend. Le monde +nous blâmera ; nous soucions-nous du monde ? Je +l’ai vue dans mes rêves, cette bienheureuse retraite. +Quelque chose me dit que c’est écrit là-haut, que +cela doit être, que cela sera. Cette nuit je me suis +réveillé en criant ; j’avais cru entendre le galop de +deux chevaux qui nous emportaient au désert… Regardez-moi, +madame. Mes yeux ne vous disent-ils pas +que mon âme est à vous, qu’elle ne voudra jamais +que ce que vous voudrez, qu’elle n’a plus rien de sacré +que ce qui vous plaît ? Les respects, les soumissions, +les longues obéissances seront mon partage ; +mon cœur est bizarre : si l’amour me promettait autre +chose que des croix, peut-être serais-je moins heureux +d’aimer. Oui, par mon passé, par mon avenir, +par les changements étonnants de mon cœur, par le +vieil homme que vous avez condamné à mort et par +l’homme nouveau qui est votre ouvrage, je jure que +votre amitié, votre confiance, me suffiront, que, s’il +le faut, je saurai tuer l’espérance ; vous ne verrez +que l’ami, l’ami seul vous parlera. Aux heures où +vous serez absente, peut-être l’<i>autre</i> viendra-t-il baiser +la poussière qu’auront foulée vos pas ; mais ses +folies vous demeureront cachées. Vivre auprès de +vous, sous vos yeux, dussé-je chaque jour immoler +et crucifier mon cœur, quelles joies et quelles délices ! +Le monde, s’il nous découvre dans notre solitude, +ne voudra pas croire au miracle de notre sainte +amitié ; mais qu’il nous raille ou nous outrage, aurons-nous +des yeux pour le voir ?… Qu’allez-vous me +répondre, madame ? Comment châtierez-vous mon +audace ? M’écraserez-vous de votre colère ou de votre +pitié ? Je ne suis rien ; mais la passion qui me possède +est divine, elle a les secrets de la destinée : c’est elle +qui vous parle, elle ne prie pas, elle commande… +Ces deux chevaux qui galopaient dans mon rêve ! qui +donc m’a envoyé ce songe ? Non, nous ne sommes +pas seuls ici, quelqu’un est en tiers avec nous, et du +doigt montre à notre vie son chemin… »</p> + +<p>J’oubliai durant quelques instants qui j’étais, où +je me trouvais. Cette voix qui me parlait de fuite, de +vie à deux dans un désert, m’avait enlevée à moi-même. +Je voyais une maison solitaire où vivaient, +ignorés du monde, deux êtres qui s’aimaient et qui +devaient vieillir et mourir là. J’admirais avec un sentiment +d’envie leur bonheur, la paix où s’écoulaient +leurs jours, l’union de ces deux âmes qui n’en faisaient +qu’une, le silence qui les environnait, la douceur +de leurs entretiens et de ces joies du cœur qui +ne s’épuisent pas ; mais quand j’en revins à me dire : +Cet homme, cette femme, ce serait lui, ce serait moi !… +j’éprouvai un frisson, ce rêve de parfait bonheur me +fit peur ; je ne le condamnai pas, mais je le repoussai +dans un lointain obscur, comme s’il était fait pour +n’être vu qu’à distance, et je fus tentée de me réjouir +de ce que toute ma vie était encore en question.</p> + +<p>M. Dolfin attendait ; je ne sais ce que j’allais lui répondre +quand une porte roula sur ses gonds. Deux +personnes s’arrêtèrent un instant à causer dans le +vestibule, et bientôt Mme d’Estrel parut, accompagnée +de Max, à qui elle avait remis le papier qu’il +était venu chercher. Elle fut stupéfaite en nous voyant, +et peut-être sa surprise était-elle mêlée de colère, +car elle pouvait croire à un rendez-vous pris chez +elle.</p> + +<p>Quant à Max, je crois qu’il n’a donné de sa vie +une marque plus sensible de l’empire qu’il sait +prendre sur lui-même ; il s’avança d’un air fort aisé, +fit une légère inclinaison de tête à M. Dolfin, et, s’approchant +de moi, me dit à demi-voix et en souriant :</p> + +<p>« Les maris sont inévitables comme le destin. »</p> + +<p>Puis il s’assit, et rien ne témoignait de la violence +qu’il se faisait, si ce n’est le gonflement d’une veine +sur ses tempes et une sorte de hérissement du sourcil +qui ne m’était pas inconnu.</p> + +<p>M. Dolfin était pâle, mais calme, et me consultait +du regard ; je n’étais guère en état de lui répondre, +je respirais à peine ; je sentais qu’une lutte allait +s’engager, et je tremblais qu’elle ne fût pas égale.</p> + +<p>Ce fut Mme d’Estrel qui rompit la première lance ; +sans aucun doute elle était fâchée, car elle oublia +dans cette occasion les délicatesses ordinaires de sa +bonté.</p> + +<p>« Vous connaissez M. Dolfin ? dit-elle à Max en le +lui présentant du geste. Je crois vous avoir conté son +histoire.</p> + +<p>— J’ai bien des excuses à vous faire, monsieur, dit +Max ; si je ne me trompe, je vous ai proposé un soir +de vous prendre à mon service ; il s’agissait, je crois, +d’une place d’aide-jardinier. Je dois dire à ma décharge +que vous portiez ce jour-là un sarrau de +paysan, et que la nuit tombait.</p> + +<p>— J’ai de bizarres fantaisies, lui répondit M. Dolfin +d’un ton à la fois doux et ferme ; mais si j’aime à varier +mes costumes, en revanche je ne change jamais +de logement. J’habite à droite de Réauville, sur la +hauteur, une petite maison isolée que vous avez dû +remarquer. Si jamais vous aviez quelque autre place +à me proposer ou que vous fussiez curieux de m’étudier +de plus près, vous seriez sûr de m’y trouver.</p> + +<p>— Pour le moment, je suis trop occupé, répliqua +Max avec une nonchalance superbe. Je n’ai en tête +que deux loups. Où sont mes deux loups, et est-il +bien sûr que ce ne soient pas deux lièvres ? A vrai +dire, les animaux m’ont toujours plus intéressé que +les hommes.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Le serpent a ses mœurs, ses combats, ses amours…</div> +</div> + +</div> +<p>— Mais Dieu lui a épargné les cas de conscience, +reprit Mme d’Estrel. Quelle étrange maladie ! Croiriez-vous, +marquis, qu’en dépit des supplications de +sa famille et de mes remontrances, M. Dolfin est plus +résolu que jamais à se faire trappiste ? Voyons, soyez +notre arbitre, faites entendre raison à ce pauvre enfant ; +je serais si heureuse de le rendre à sa mère ! »</p> + +<p>Le <i>pauvre enfant</i> fut sur le point d’éclater. Il était +au supplice, ses lèvres tremblaient ; mais son regard +rencontra le mien, et il dévora sa colère.</p> + +<p>« Madame, répondit-il avec un sourire triste, je ne +doute pas que M. de Lestang ne soit un très-habile +casuiste ; mais il vous a dit lui-même qu’il n’avait que +ses loups en tête. Aussi bien les secrets de ma conscience +ne sont pas matière à causerie ; le moyen d’égayer +un si triste et si pitoyable sujet ! Avec tout son +esprit, M. de Lestang n’y réussirait pas.</p> + +<p>— M. Dolfin a raison de décliner mon arbitrage, +reprit Max. Je n’entends rien aux affaires des autres ; +c’est à peine si je comprends les miennes. D’ailleurs +j’ai trop vu le monde pour rien blâmer. Un peintre, +homme du plus grand mérite, à qui l’on contait un +jour, d’un ton tragique, les monstrueux détails d’un +monstrueux parricide :</p> + +<p>« Cela ne fait-il pas frémir la nature ? lui disait-on.</p> + +<p>— Mon Dieu ! répondit-il froidement, tout dépend +du point de vue.</p> + +<p>— Oui, madame, tout dépend du point de vue, et, +selon les cas, tout peut se justifier, tout peut se soutenir, +la Trappe et le jeu du bouchon, la princesse Badroulboudour +et Margot, don Juan et Céladon, l’ange +et la bête, la nuit et le jour, le <i lang="la" xml:lang="la">Miserere</i> et le chant du +rossignol, la bagatelle et le parfait amour. La vie a +du bon ; mais que savons-nous si la mort ne nous +tient pas en réserve des plaisirs plus vifs ? Le rire +soulage ; mais les poëtes assurent que le monde vu +au travers d’une larme leur offre des beautés imprévues. +Dans cette universelle incertitude, que chacun +prenne conseil de son humeur ! Seulement, à quelque +parti qu’on s’arrête, il est bon de savoir ce que +l’on fait et d’en accepter résolûment toutes les conséquences.</p> + +<p>— Bien parlé, monsieur ! dit M. Dolfin. Si vous me +connaissiez mieux, vous ne douteriez pas que je ne +sache très-bien ce que je fais, et que je n’en aie prévu +comme à plaisir toutes les conséquences.</p> + +<p>— Oh ! s’écria Mme d’Estrel, cela est bien vite dit ; +mais il en est qu’on ne devine pas. On se croit bien +sûr de soi, on compte sans <i>cette fièvre qui mine tout</i>. +Les regrets, les dégoûts, les repentirs, — nous avons +beau sarcler notre jardin, toutes ces ronces poussent +sans qu’on y pense. Méchante herbe croît toujours… +Je vous en supplie, mon cher enfant, prenez le temps +de la réflexion ; remettez-vous à voyager, à courir le +monde ; des objets nouveaux feront diversion à votre +tristesse, vous la guérirez en la trompant, et peut-être, +dans un an d’ici, vous direz-vous, en vous frappant +le front : Ce fou qui se croyait incurable, était-ce +bien moi ?</p> + +<p>— Pour ma part, madame, dit Max, j’ai moins foi +que vous dans la vertu des voyages. Les idées que caressa +notre jeunesse, et qui eurent les prémices de +notre esprit, laissent en nous des traces ineffaçables. +On peut avoir des passades, mais tôt ou tard on revient +à ses premières amours. Oui, madame, qui s’est +senti une fois attiré vers la Trappe, la Trappe ne le +manquera pas. Traversez, contrariez sa passion ; il +finira toujours par épouser sa maîtresse. Qu’on s’abandonne +aux événements ou qu’on leur résiste, on +n’échappe pas à sa destinée. Après cela, il est bon +pour un apprenti de la Trappe d’avoir fait l’école +buissonnière ; certaines aventures posent un homme, +et l’éclat de ses péchés rejaillit sur sa conversion, ce +qui n’est pas un médiocre avantage, car, Voltaire +l’a dit, rien n’est plus désagréable que d’être pendu +obscurément. Ajoutez que, la question de gloire mise +à part, rien n’est si pénible que des repentirs qui +mâchent à vide ; il est sage de leur préparer d’avance +de l’aliment… Un de mes amis, le comte de L…, que +je vous donne pour un vrai lunatique, se sentit un +jour frappé de la grâce. Le voilà qui renonce au +monde, dit adieu aux plaisirs, récite son chapelet, se +confesse une fois la semaine. Tout à coup il disparaît, +plus de nouvelles : dans quelle thébaïde était-il +allé pleurer ses péchés ? A quelque temps de là, je le +rencontrai en Italie, entre Rome et Florence, voyageant +en tête-à-tête avec deux yeux bruns et une +tresse noire.</p> + +<p>— Eh bien ! mon cher comte, lui dis-je, allez-vous +toujours à confesse ?</p> + +<p>— Ne voyez-vous pas, me répondit-il, que je rassemble +des matériaux ?</p> + +<p>— Il croyait plaisanter : deux ans plus tard, madame, +il était moine. L’histoire ne dit pas ce qu’en +pensa la tresse noire.</p> + +<p>M. Dolfin se leva brusquement ; la patience lui +échappait. Je ne sais ce qu’il allait dire ou faire : il +avait l’air d’un homme poussé à bout qui ne consulte +plus que son désespoir. Je me levai aussi, prête à intervenir +pour éviter un éclat. Heureusement un ecclésiastique +entra dont le visage m’était inconnu. A sa +vue, M. Dolfin recula d’abord d’un pas ; puis, s’avançant +vers lui :</p> + +<p>« Vous ici, mon cher abbé !</p> + +<p>— J’arrive en droiture de Corfou, lui répondit le +prêtre en le saluant respectueusement, et vous m’excuserez +si, avant de vous aller chercher à Réauville, +j’ai tenu à rendre mes devoirs à Mme d’Estrel. On +m’avait chargé d’un message pour elle. »</p> + +<p>Et se tournant vers Mme d’Estrel, qui lui tendait la +main :</p> + +<p>« On vous avait instruite de mon voyage, madame. +N’en avez-vous pas prévenu M. Dolfin ?</p> + +<p>— Je savais en effet, monsieur l’abbé, répondit-elle, +qu’on vous avait chargé de faire une dernière +tentative auprès de notre cher malade ; mais je craignais +sa mauvaise tête, et que, prévenu de votre arrivée, +il ne se hâtât de brûler ses vaisseaux. »</p> + +<p>Ces mots de <i>cher malade</i> et de <i>mauvaise tête</i> sonnèrent +mal aux oreilles de l’abbé Néraud. Ses manières +et son ton témoignaient de son extrême déférence +pour son ancien élève, et cette déférence frappait +d’autant plus que sa figure annonçait un homme +d’autorité, l’un de ces esprits qui ont peu d’idées, mais +qui en sont maîtres, et acquièrent par là de l’ascendant +sur les esprits que leurs idées gouvernent et +tourmentent. Depuis longtemps d’ailleurs l’élève était +hors de page, et il se peut faire que le maître admirât +en le combattant ce caractère entier qui avait +échappé à sa gouverne et lassé ses remontrances. +Aussi regarda-t-il Mme d’Estrel avec un étonnement +qui fit sourire M. Dolfin.</p> + +<p>« Oui, je ne suis qu’un pauvre fou ! s’écria le malade +en secouant sur ses épaules son épaisse chevelure. » +Et il ajouta en regardant Max :</p> + +<p>« Mais il est de saintes folies qui ont le droit de +mépriser toutes les sagesses des gens du monde et +toutes les petites anecdotes des gens d’esprit. »</p> + +<p>Puis prenant l’abbé par le bras :</p> + +<p>« Remettez à plus tard votre conférence avec +Mme d’Estrel, lui dit-il avec une gaieté forcée ; allons +au plus pressé, monsieur l’abbé ; venez bien vite donner +le fouet au pauvre enfant. »</p> + +<p>Et à ces mots, moitié de gré, moitié de force, il +emmena le prêtre, qui nous salua d’un air interdit.</p> + +<p>Je m’étais approchée d’une table et j’affectais de +feuilleter un album. Max échangea quelques mots à +voix basse avec Mme d’Estrel, puis il sortit à son +tour. Alors, m’avançant vers elle, je lui dis que j’étais +venue m’excuser de mes rudesses, mais qu’après ce +qui venait de se passer…</p> + +<p>« Oh ! ne vous occupez pas de moi ! interrompit-elle +avec une vivacité qui n’était pas dans son caractère. +Votre calme m’épouvante. Que vous semblez +peu vous douter de la gravité de votre situation ! Mais +ne voyez-vous pas que depuis plus d’une semaine Max +se livre à lui-même de perpétuels et acharnés combats ? +A la lettre, il dévore son cœur. Quelle violence +il a dû se faire tantôt ! J’ai pris l’offensive pour qu’il +ne la prît pas ; mais demain, dans quelques heures +peut-être, sera-t-il capable de se résister ? Le ressort a +été violemment comprimé ; la détente sera terrible. +Dites-vous de grâce, ma chère fille, que votre vie +peut-être est en danger.</p> + +<p>« Chère madame, lui répondis-je, ne vous mêlez +donc plus de mon triste sort : cela vous réussit mal. +Si vous n’aviez pas écrit à M. Dolfin, je ne l’aurais pas +rencontré ici. Allons, calmez-vous ; je ne crains rien +et suis prête à tout. »</p> + +<p>Elle voulut revenir à la charge.</p> + +<p>« N’est pire sourd, lui dis-je en lui serrant la main, +que qui ne veut pas entendre. »</p> + +<p>De Chamaret à Grignan, la route fait un ruban en +ligne droite de près de quatre kilomètres de long. A +la faveur du crépuscule, j’apercevais au bout de ce ruban +le cabriolet qui renfermait M. Dolfin et l’abbé +Néraud. A deux cents pas derrière eux, Max, monté +sur son alezan, cheminait au petit trot. Il finit par +s’arrêter, m’attendit, et fit le reste du chemin tantôt +devant, tantôt derrière la voiture ; quelquefois il s’approchait, +me jetait un rapide regard et mordait sa +moustache ; il avait son visage d’autrefois, cette figure +de bronze qui m’était bien connue. Qu’allait-il se +passer ? Mon cœur était gonflé d’amertume, et cette +amertume me faisait regarder l’avenir avec indifférence.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>IV</h3> + + +<p>Un profond silence régna pendant le dîner. Baptiste, +qui nous servait, paraissait inquiet ; il consultait +souvent le visage de Max : c’était son baromètre. +Dans son trouble, un plateau lui échappa des mains, +et, en me versant à boire, le bras lui tremblait si fort +qu’il répandit de l’eau sur mon assiette. Évidemment +les hirondelles volaient bas.</p> + +<p>En sortant de table, Max me suivit au salon, où je +repris ma tapisserie, qui n’avançait guère. Il tourna +quelque temps autour de moi, puis sortit, et, bien +qu’il ventât et que le froid fût piquant, il se promena +près d’une heure sur la terrasse. Je l’entendais aller +et venir le long de la maison ; sa démarche était vive +et saccadée ; quelquefois le bruit d’une rafale se mêlait +à celui de ses pas, et ces deux bruits se confondaient +dans mon cœur. A plusieurs reprises je crus l’entendre +parler ; peut-être causait-il avec le vent ; les deux +orages se concertaient. Il me semblait qu’un danger +était suspendu sur moi. Mon sort allait-il se décider ? +J’avais le souffle court ; par instants, mes cheveux +me pesaient. Une grosse mouche épargnée par l’hiver +vint se heurter brusquement contre l’abat-jour de +ma lampe, et je tressaillis. Les murs, les meubles, les +tableaux semblaient être dans l’attente comme moi ; +ils avaient un air solennel, un visage de circonstance, +et nous échangions des regards mornes. Deux fois +Max s’approcha de la porte : je crus qu’il allait entrer, +et tout mon sang reflua vers mon cœur ; mais +après s’être arrêté sur le seuil il s’éloigna, et je lui +en voulus de m’avoir pour ainsi dire déçue dans ma +crainte.</p> + +<p>« Ne sera-ce que demain ? pensais-je. Il est temps +d’en finir ; arrive que pourra ! il faut qu’il arrive quelque +chose. »</p> + +<p>Enfin Max rentra. Sans que nous nous en doutions, +nos esprits s’étaient rencontrés, car de la porte il me +cria :</p> + +<p>« Cela ne peut durer plus longtemps, madame. La +mort vaudrait mieux. Vous êtes-vous avisée d’un dénoûment ? +Moi, je ne trouve rien.</p> + +<p>— Je ne vous comprends pas, lui répondis-je. Le +dénoûment que vous cherchez est tout trouvé. Dans +quelques jours, le goût des aventures et des entreprises +vous reviendra ; vous vous en irez faire une nouvelle +campagne, vous y cueillerez de nouveaux lauriers. +Quand vous serez las, vous reviendrez ici, et retrouverez +votre maison, vos meubles et votre femme à leur +place. N’étions-nous pas convenus de cet arrangement ? +En quoi vous déplaît-il ? Pouvez-vous vous plaindre +qu’en votre absence je tienne mal votre maison, que +votre château se dégrade, que tout ici soit au pillage, +et que les termes de vos fermiers ne rentrent pas ? »</p> + +<p>Il n’eut pas l’air de m’avoir entendue.</p> + +<p>« Je vous répète, madame, reprit-il en élevant la +voix, qu’il est temps d’en finir. Avez-vous des plans ? +Quels sont-ils ? Parlez !</p> + +<p>— Mais quelle mouche vous a piqué ? repartis-je. +On dirait que vous êtes en colère ! Pourtant tout vous +réussit. Si je ne me trompe, vous avez eu bon +marché de M. de Malombré, et tantôt vos anecdotes +ont eu du succès. D’où vous vient cet accès d’humeur ? »</p> + +<p>Il prit un vase sur la cheminée, et, le jetant avec +violence sur le parquet, le broya sous ses pieds.</p> + +<p>« Vraiment, nous sommes dans l’absurde jusqu’au +cou, s’écria-t-il d’une voix tonnante. Donnez-moi, de +grâce, un rival digne de moi ; mais je ne sais à qui +me prendre. Sur mon honneur, c’est un amant de +paille que M. Dolfin, et je suis tenté de croire qu’il y +a quelqu’un derrière.</p> + +<p>— C’est possible, répondis-je ; cherchez bien. »</p> + +<p>Il s’avança vers moi d’un air farouche.</p> + +<p>« Ah ! prenez garde, dis-je en souriant, vous allez +me faire peur. »</p> + +<p>Tout son corps était agité d’un mouvement fébrile. +Il réussit à s’en rendre maître ; il se calma, changea +de visage, et, s’asseyant à quelques pas de moi, il me +dit d’un ton plus doux :</p> + +<p>« Madame, voulez-vous qu’une fois encore nous +raisonnions un peu ?</p> + +<p>— A quoi cela nous servira-t-il ? dis-je en hochant +la tête.</p> + +<p>— Je veux être de bonne foi, reprit-il. M. Dolfin +n’est pas précisément l’homme que je m’étais imaginé +sur sa réputation de dévot. Il a du charme et je +ne sais quelle grâce romantique qui peut surprendre +une imagination de femme. Aujourd’hui, dans sa +belle colère, avec ses yeux étincelants et sa chevelure +en désordre, il avait l’air d’un lionceau qui pour +la première fois hume l’odeur du sang. Comme il +eût rugi, si vous n’aviez été là ! Et puis quelle ingénuité, +quelle candeur d’impressions ! C’est une âme +qui a gardé toute sa fleur. Faut-il vous dire comment +s’appelle ce jeune homme ? C’est Chérubin, malheureusement, +en prenant de l’âge, Chérubin s’est entêté de +mysticisme ; cela gâte un peu son personnage : il +entremêle dans ses rêves Rosine et le paradis. Un +jour il s’avisera qu’il faut choisir : Rosine est belle, le +paradis est plus sûr ; quel embarras ! quels combats ! +Aujourd’hui dans un casque et demain dans un +froc… Allez, je vous connais bien : vous ne ressemblez +pas à toutes les femmes ; il vous fallait de l’extraordinaire ; +le hasard vous a bien servie ; tout autre +que cet enfant eût perdu ses peines. Mais est-ce bien +sérieux ? Je vous le répète, votre imagination s’est +laissé surprendre : un amour de tête, voilà tout. Convenez-en. +Vous m’avez assez puni. Avouez que vous +avez voulu me faire peur ! J’ai eu peur ; êtes-vous +contente ? »</p> + +<p>Et se rapprochant de moi :</p> + +<p>« Savez-vous ce que je vous propose ? Nous allons +partir ensemble pour l’Italie ; nous visiterons Rome, +Naples, Florence ; confiez-moi le soin de vous distraire, +je saurai comment m’y prendre. Vos souvenirs +s’effaceront bien vite. Peut-être en s’en allant +laisseront-ils la porte ouverte, je tâcherai d’en profiter. +Et Chérubin ? Bah ! il aura pour se consoler des +avant-goûts du paradis.</p> + +<p>— Que vous avez d’esprit, lui dis-je, et comme vous +savez varier vos airs ! Mais je suis bien ici, pourquoi +partirais-je ? »</p> + +<p>Il ne se découragea point.</p> + +<p>« Vous avez une raison supérieure, poursuivit-il, et +je sais que j’ai des intelligences dans la place. Permettez-moi +de vous dire crûment la vérité. M. Dolfin +est assez candide pour croire à l’amour platonique ; +dans l’ingénuité de son âme, il prend un tunnel pour +une maison. Je suppose qu’il s’aperçoive à temps de +son erreur ; reviendra-t-il sur ses pas ? Non, il est des +entraînements auxquels on ne résiste point. Il traverse +le tunnel ; jamais personne n’y est resté ; le voilà de +l’autre côté. Que va-t-il arriver ? Ah ! si jamais il touchait +le fond du bonheur, croyez-moi, sa conscience +se réveillerait en sursaut. Et quel réveil ! après +l’ivresse viendrait l’étonnement, l’effroi, le remords ; +il regretterait amèrement ce qu’il appelait tantôt <i>sa +sainte folie</i> ; il pleurerait ses illusions perdues et cette +douce erreur qui lui faisait voir dans son amour une +flamme toute céleste où les sens n’avaient point de +part ; il croirait voir les séraphins, ses frères, se détourner +de lui avec horreur, en lui reprochant sa victoire +comme une honteuse défaite. Le pauvre enfant +maudirait la femme qui, en lui donnant le bonheur, lui +en a ôté l’attente et le rêve, la femme qui par ses fatales +caresses, a changé l’or pur en un plomb vil et l’ange +en un réprouvé… Non, une femme comme vous ne peut +courir de tels hasards. Ravir à Dieu son bien, quelle +entreprise ! Tôt ou tard il faudrait le lui rendre, et vous +resteriez avec votre désespoir et votre courte honte… +Madame, quand partirons-nous pour Florence ? »</p> + +<p>Ses impitoyables dissections me révoltèrent ; ma +blessure criait. Je m’étais promis de me contenir ; +j’éclatai, et, voulant rendre blessure pour blessure, +je m’écriai en relevant la tête :</p> + +<p>« Et que savez-vous, monsieur, si je ne me suis pas +donnée ? »</p> + +<p>Le trait s’enfonça dans son cœur ; il bondit sous le +coup, se dressa sur ses pieds comme soulevé par sa +colère, et, reculant d’un pas, me cria :</p> + +<p>« Cela n’est pas, cela ne peut être, puisque je suis +ici, que je vous parle, et que je n’ai tué personne !</p> + +<p>— Vous avez des absences qui m’étonnent, lui dis-je. +Et moi, pourquoi suis-je ici ? Je m’imaginais +qu’un homme d’honneur n’a que sa parole. »</p> + +<p>Il me répondit d’une voix terrible :</p> + +<p>« Et que m’importe ce que j’ai dit, ce que j’ai juré ! +Vous prenez au sérieux ces enfantillages ? Mais vous +ne savez donc pas qui je suis ? Ma parole, ma parole ! +qu’ai-je promis ? Je ne vis que d’hier. Ne me parlez +pas de mes fautes ; demandez-en compte à l’insensé +que j’étais et que je ne suis plus ; c’est à lui d’en répondre, +je ne le connais pas. Je ne sais et ne veux +savoir qu’une chose : que vous êtes à moi. Malheur à +l’homme qui effleurerait de ses lèvres l’un de vos cheveux ! +Malheur à celui que vos yeux ont regardé, à +qui votre bouche a souri ! Je ne me laisserai pas prendre +mon bien ; je l’ai payé avec des larmes de sang. +Demain nous partirons, et vous jurerez d’oublier ; je +le veux, je n’ai qu’une parole, madame… Ah ! vous +croyez qu’on peut impunément me réduire au désespoir ! +Il fallait me tromper, madame, il fallait avoir +la générosité de mentir. Vous êtes donc aveugle, +votre mauvais génie met un nuage sur vos yeux. Quel +scrupule voulez-vous que j’aie ? Je ne crois à rien qu’à +ma douleur… » Et se frappant la poitrine : « Que ne +vous doutez-vous de ce qui se passe là ! Si vous saviez +à quoi j’emploie mes nuits, quelles sont mes pensées, +mes rêves… Deux fois, oui, déjà deux fois, j’ai juré +de vous tuer.</p> + +<p>— Tuez-moi, lui dis-je en haussant les épaules ; +mais j’aime, je suis libre, et je ne partirai pas. »</p> + +<p>Il poussa un cri et courut à la cheminée : son couteau +de chasse y était resté. Avant que j’eusse le +temps de penser à rien, il fut devant moi, le visage +bouleversé et le bras levé. J’eus peur ; ce fut, je crois, +ce qui me sauva ; j’étendis la main pour écarter le +couteau ; je me blessai légèrement, et mon sang +coula. La vue de ce sang me calma, la mort me fit +envie, et, me soulevant à moitié pour aller au-devant +du coup, je lui dis, en le regardant fixement :</p> + +<p>« Frappez, ne me faites pas attendre ! »</p> + +<p>Il contemplait ma main blessée ; son bras fut pris +d’un tremblement convulsif, et je ne puis rendre ce +que je vis dans ses yeux. La flamme s’en obscurcit +par degrés : sa fureur fit place à une amère tristesse. +Tout à coup il fit quelque chose d’étrange ; il regarda +le couteau, y aperçut une goutte de sang, et, comme +pour étancher une soif mystérieuse, il la porta à ses +lèvres et la but ; puis, jetant violemment le couteau +à terre, il s’enfuit.</p> + +<p>Tout cela s’était passé si rapidement que je doutai +un instant si je n’avais pas rêvé ; ma main blessée, +que je dus entortiller d’un mouchoir, me rappela au +sentiment du réel. Comme je regrettais que tout mon +mal se réduisît à une égratignure ! « Pourquoi donc +avais-je retenu le couteau ? Je serais morte, pensais-je, +tout serait fini. » Hélas ! tout était à recommencer. — Si +après un court répit je devais affronter de nouveau +de pareilles émotions, mes forces y suffiraient-elles ? +J’étais sûre de mon âme, je ne l’étais pas de +mes nerfs. Un instant de faiblesse, et ma défaite était +irréparable. Ah ! plutôt mourir !…</p> + +<p>Mais ma vie n’était pas seule en danger. Comment +prévenir une rencontre que je ne pouvais prévoir +sans frémir ? Je condamnais mon imprudence. Que +j’étais simple d’avoir pensé que Max respecterait ma +liberté ! Son orgueil outragé pouvait-il se croire lié +par les vaines promesses qu’autrefois j’avais si facilement +obtenues de son indifférence ? A quels entraînements +avais-je cédé ? J’avais offert à mon chagrin +comme à un dieu une innocente victime que je m’étais +plu à envelopper dans mes malheurs. Pourquoi +m’étais-je moins occupée de protéger l’homme que +j’aimais que de braver et d’offenser l’autre ? Nuls +ménagements ; j’avais attisé le feu, j’avais pris plaisir +à tourner le poignard dans la plaie. Ma conscience +(ses reproches sont souvent bizarres) me reprochait, +elle aussi, de n’avoir pas su mentir, comme si, disait-elle, +mon amour m’avait moins tenu au cœur que +ma vengeance, comme s’il ne s’était agi que de moi, +de déployer à mes propres yeux toute la noble fierté +de mon caractère et de me donner en spectacle à +moi-même. Ah ! s’il fallait du sang pour expier cette +funeste erreur, que le mien seul coulât ! Tout à l’heure +j’avais eu comme un avant-goût de la mort, et je n’y +avais point trouvé d’amertume.</p> + +<p>Je montai dans mon appartement ; je renvoyai +Marguerite, je m’enfermai à double tour. Je me +jetai un instant sur mon lit et m’abîmai dans mes +pensées. Je cherchais une solution, je n’en trouvais +point. Qu’eussé-je trouvé ? Je ne savais pas même ce +que je voulais. Je me relevai, et pour tromper mon +agitation, peut-être aussi par une de ces superstitieuses +lubies d’un esprit tourmenté qui, ne trouvant +plus de ressource dans sa propre sagesse, recourt à +la vanité des oracles, je pris les yeux fermés un volume +à l’un des rayons de ma petite bibliothèque. +Celui qui me vint sous la main était un vieux livre +qui avait fait les délices de mon enfance ; de jeunes +doigts, toujours impatients de tourner le feuillet, en +avaient fatigué toutes les pages. J’ouvris au hasard +ce volume, qui est un recueil d’anecdotes sacrées et +profanes, et je lus ceci : « Ainsi Balaam se leva le +matin, bâta son ânesse, et s’en alla avec les seigneurs +de Moab : mais la colère de Dieu s’alluma, parce +qu’il s’en allait, et un ange de l’Éternel s’arrêta dans +le chemin pour s’opposer à Balaam. Et l’ânesse vit +l’ange qui se tenait dans le chemin et qui avait son +épée nue à la main, et elle se détourna du chemin +et s’en alla dans un champ, et Balaam frappa l’ânesse +pour la ramener dans le chemin ; mais l’ange s’arrêta +dans un sentier de vignes, et l’ânesse, ayant revu +l’ange, se serra contre la muraille, et elle serrait contre +la muraille le pied de Balaam, qui continua à la +battre. Alors l’ange passa plus avant et s’arrêta dans +un lieu étroit, où il n’y avait pas moyen de se détourner +ni à droite ni à gauche. Et l’ânesse, à la vue +de l’ange, se coucha sous Balaam, qui s’emporta de +colère, et la frappa de plus belle. Alors l’Éternel ouvrit +les yeux de Balaam, et il aperçut l’ange qui se +tenait dans le chemin, et il s’inclina et se prosterna +sur son visage… »</p> + +<p>Je n’allai pas plus loin et remis le livre à sa place. +Qu’y avait-il de commun entre moi et le prophète +Balaam ? Je me traînai longtemps de chambre en +chambre, questionnant avidement mon cœur, qui ne +répondait pas, me proposant d’absurdes expédients +que je repoussais aussitôt, et comme dévorée par +mes incertitudes. Que cette nuit me parut longue ! Je +crus que le jour ne viendrait jamais. Comme il commençait +à poindre, je me laissai tomber dans un +fauteuil ; la fatigue l’emporta sur l’inquiétude : je +m’assoupis et finis par m’endormir profondément. +On est heureux, quand on souffre, d’avoir un corps +qui impose à l’âme ses faiblesses ; comment se représenter +sans frémir la douleur d’un esprit pur qui +s’acharnerait sans relâche sur lui-même et à qui l’épuisement +ne ferait jamais lâcher prise ?</p> + +<p>Quand je m’éveillai, il faisait grand jour. Le sentiment +de la vie rentra en moi comme un poison qui +se serait soudain répandu dans toutes mes veines. +J’eus peine à me lever ; le froid m’avait engourdie, +j’étais brisée. Le souvenir de Max debout devant moi, +un couteau à la main, fit passer dans tout mon corps +un frisson d’épouvante. — Il faut partir, me dis-je, +et je m’étonnai de ne me l’être pas dit plus tôt. Il faut +partir. Max ne se possède plus ; on ne raisonne pas +avec la folie. Que gagnerais-je à affronter de nouveau +ses fureurs ? Et qui peut me répondre que, vaincue +par la terreur, je ne tomberais pas à ses pieds en demandant +grâce ? Une seule chose est certaine : à cause +de moi, la vie d’un homme est en danger. Je ne puis +le sauver qu’en fuyant avec lui.</p> + +<p>Je ne comprenais plus mes hésitations ; comment +avais-je fait pour ne pas me rendre à l’évidence ? Je +tremblai que les événements ne m’eussent prévenue. +J’ouvris ma porte, je m’avançai à pas de loup sur la +galerie ; je crus entendre un bruit de voix dans l’appartement +de Max. M’étant approchée, je m’assurai +qu’il causait avec Baptiste d’un ton grave, mais tranquille. +Je rentrai chez moi, j’écrivis rapidement les +deux lignes que voici : « Je partirai cette nuit pour +Genève ; rendez-vous sur-le-champ à Donzère, où +vous m’attendrez. Un mot de réponse. » Je glissai +ce papier comme un signet entre deux feuillets d’un +volume de petit format que j’enveloppai et ficelai, +après quoi je fis en hâte ma toilette. En traversant le +vestibule, je rencontrai Marguerite, à qui je dis que +j’allais prendre l’air, que je serais de retour dans +deux heures. Elle n’eut pas l’air étonné ; elle était +accoutumée à mes promenades matinales.</p> + +<p>Je descendis dans la cour, je fis seller Soliman, et +me voilà partie. Je suivis un chemin creux et ombragé +qui longe le mur d’enceinte et qu’on n’aperçoit +pas des fenêtres du château. Je n’avais pas fait +vingt pas que, retournant la tête, je vis venir le fils +d’un de nos fermiers, garçon de quinze ans qui, sa +hotte sur le dos, se rendait à Réauville. Je le chargeai +de porter mon petit paquet à son adresse, lui +dis d’attendre la réponse, que dans deux heures +j’irais la chercher à la ferme. Il me promit de faire +diligence et se remit en marche. Je le regardai s’éloigner, +et tout à coup le rappelant, comme si j’avais +voulu gagner du temps, je lui répétai mot pour mot +mes instructions. Il m’assura en souriant qu’il m’avait +bien comprise. Je le suivis encore quelques +instants du regard. « C’en est fait, pensai-je, le sort +en est jeté. » Et tournant le dos à Réauville, je +poussai mon cheval dans un chemin de traverse.</p> + +<p>Le mistral était tombé ; tout annonçait une belle +journée. L’air vif du matin ranimait mes esprits et +dissipait par degrés cet engourdissement et cette stupeur +que j’avais sentis à mon réveil ; mais dans la +situation où j’étais on ne recouvre des forces que +pour les tourner avec fureur contre soi-même, et en +quelques minutes je passai de l’abattement du désespoir +à un état d’angoisse et de fièvre plus douloureux +encore. Un vent d’orage se leva dans mon cœur ; +mes pensées s’entremêlaient et se heurtaient dans ma +tête comme fouettées par un tourbillon. Je cherchais +en vain à ressaisir les motifs et les sentiments qui +m’avaient déterminée, et qui peu d’instants auparavant +me semblaient décisifs. Plus je m’étais effrayée +de la gravité sans ressource du mal, plus maintenant +la violence du remède m’épouvantait ; n’emporterait-il +pas le malade ? A chaque pas, mon cœur devenait +plus lourd ; c’était comme un poids de plomb sous +lequel je me sentais fléchir.</p> + +<p>Je ne laissai pas de m’obstiner, et sans trop savoir +où j’allais, je pressai la marche de mon cheval. Le +sentier que je suivais débouche sur la grande route +de Montélimart ; au moment de l’atteindre, Soliman, +par un bizarre caprice, s’arrêta court. Je redressai la +tête, je regardai cette longue voie poudreuse qui se +déroulait en serpentant sur les hauteurs et semblait +s’enfuir à l’horizon. Je me dis qu’elle allait à Valence, +à Lyon, à Genève, en Suisse, et qu’elle passait +peut-être près de cette maison solitaire où il serait +doux à deux êtres qui s’aiment « de vieillir et de +mourir ensemble. » J’eus un frisson ; il me parut +qu’elle menait aux abîmes. Cependant j’y voulus +faire quelques pas comme pour apprendre à ma vie +son chemin. J’excitai mon cheval et le mis au trot ; +tout à coup il fit un écart si brusque que je faillis +tomber. Je lui sanglai quelques coups de cravache ; +mais en le frappant je songeai soudain à l’ânesse +battue par le prophète : elle voyait devant elle l’ange +qui se tenait debout, son épée nue à la main. Sur la +route de Montélimart, il n’y avait ni ange ni épée, +mais une voix me criait : Impossible ! C’était mon +cœur qui me barrait le chemin.</p> + +<p>Je tournai bride, revins précipitamment sur mes +pas. Arriverais-je à temps ? rattraperais-je l’enfant ? +Je croyais le voir s’enfuir devant moi comme dans un +rêve. Je poussai Soliman à travers champs, j’aurais +voulu lui donner des ailes. Enfin j’aperçus mon jeune +messager, qui ayant posé sa hotte, faisait une halte au +bas de la colline. L’instant d’après il se leva et commença +de gravir la côte. Je mis mon cheval au pas ; +je ne quittais pas l’enfant des yeux, c’était mon destin +qui cheminait devant moi. Sûre de pouvoir l’atteindre +et tenant dans ma main l’événement, je ne sentais +plus le besoin de me presser ; le cœur me battait, je +n’avais qu’à vouloir, et j’en retardais le moment, +comme s’il m’avait plu de prolonger le tourment de +mon incertitude et de tenir quelques instants encore +l’avenir en suspens.</p> + +<p>Mais l’enfant allait à peine dépasser les premières +maisons du village, que je m’élançai à toute bride. +Je le rejoignis en un clin d’œil et lui jetai quelques +pièces de monnaie en lui disant que, les hasards de ma +promenade m’ayant amenée à Réauville, je me chargerais +moi-même de ma commission. Dès qu’il m’eut +remis le livre, je redescendis jusqu’à mi-côte, et, +m’arrêtant près d’une croix, je repris haleine comme +un cerf au ressui. Je contemplais la plaine, les montagnes, +le cours de la Berre, le campanile du château, +qui s’élevait du milieu des chênes. Il me parut +qu’il y avait une secrète attache entre ces lieux et +moi, que la souffrance y avait enraciné ma vie, et +qu’il m’était impossible de mourir ailleurs.</p> + +<p>Et cependant, je ne sais quelle fureur me prenant, +je repartis subitement au galop, et j’arrivai en un +instant près d’une maisonnette blanche qui est située +à une portée de fusil du village. Le brave homme +chez qui logeait M. Dolfin ne m’était pas inconnu ; +pendant une grave maladie qui l’avait tenu deux +mois alité, j’avais fait passer à sa femme quelques secours. +Je l’aperçus au milieu de son champ, une pioche +à la main. Du plus loin qu’il me reconnut, il se +découvrit, s’avança à ma rencontre, et comme il est +grand parleur, sans attendre mes questions, il me +donna d’une voix cassée des nouvelles de sa femme, +de ses moutons, de sa basse-cour, et enfin de son +locataire. Il le traitait d’étrange original, et, pour me +mieux convaincre de sa bizarrerie, me conta qu’il +s’était promené toute la nuit avec un prêtre et n’était +rentré au matin que pour le prévenir qu’il passerait +tout le jour à la Trappe.</p> + +<p>« Ah ! fort bien, lui dis-je d’une voix sourde ; ce +qui signifiait apparemment : Merci, un poids vient de +se détacher de ma poitrine, je respire, j’ai devant +moi vingt-quatre heures de répit ; merci, jusqu’à +demain point d’explication, point de rencontre ! +L’homme pour qui je tremblais est en sûreté ; il est à +la Trappe, on n’ira pas le relancer à la Trappe.</p> + +<p>« Portez-vous bien, dis-je au vieillard, et Dieu vous +protége ! »</p> + +<p>Et je pris le chemin de Lestang. Il me semblait, +grand Dieu ! que quelque chose s’était brisé dans +mon cœur, et j’aurais voulu broyer sous le sabot de +son cheval tous les cailloux du chemin…</p> + +<p>« Je suis venue le chercher, pensais-je, et il était à +la Trappe ! »</p> + +<p>Et le long de la route je ne cessai de me répéter +avec une inexprimable amertume :</p> + +<p>« Ah ! Dieu soit loué, il était à la Trappe ! »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>V</h3> + + +<p>En rentrant dans ma chambre, j’eus à subir les +soins de Marguerite et à éluder ses questions, car le +bandage que je portais à la main droite l’inquiétait. +A peine fut-elle sortie que je fondis en larmes. Il +était à la Trappe !… Et je comprenais tout, et je +m’étonnais de n’avoir pas compris plus tôt ; le feu +d’un éclair était tombé sur mon cœur, je m’étais +soudain apparue à moi-même.</p> + +<p>« Non, m’écriai-je, je ne l’aimais pas assez pour +me donner à lui, et désormais rien ne m’est plus possible +dans ce monde ! »</p> + +<p>Le mystère de mes sentiments venait d’être comme +percé à jour. Je pouvais m’en raconter toute l’histoire. +Il me souvenait comment, dans mes heures de +solitude, je m’étais créé un fantôme qui me faisait +battre le cœur, et comment plus d’une fois, en la +présence de l’homme dont ce fantôme avait le visage, +mon imagination s’était sentie froissée et secrètement +mortifiée. Elle avait tremblé de ne pas trouver en lui +tout ce qu’elle rêvait ; elle lui avait reproché pour +ainsi dire d’exister, d’être plus réel que sa chimère, +de n’être pas tissu de cette vapeur légère et diaphane +dont sont faits les songes, et qui flotte dans l’espace +sans contours arrêtés, sans qu’on puisse jamais dire : +J’ai tout vu, c’est tout.</p> + +<p>« Non, pensai-je, ce n’est pas l’homme, c’est le +rêve que j’aimais, et le rêve s’est à jamais évanoui. » Et +je me disais qu’apparemment, avant de naître ici-bas, +notre âme a entendu les concerts célestes, +qu’elle apporte dans la vie le souvenir de ces bruits +harmonieux, et que dans son tourment elle cherche +à les redire.</p> + +<p>« On m’a fait taire, je me suis obstinée, le souvenir +du chant divin m’obsédait ; j’ai cherché un cœur qui +m’en répétât quelques notes, mais l’instrument que +m’offrait le hasard s’est brisé entre mes mains. Peut-être +ce chant divin, la mort le sait-elle ; la vie m’a +surprise par ses duretés, peut-être m’étonnerai-je des +complaisances de la mort. »</p> + +<p>La cloche du déjeuner sonna. Je me regardai dans +la glace : j’étais bien pâle.</p> + +<p>« Il en pensera ce qu’il voudra, me disais-je ; je +n’ai plus de rôle à jouer, et la vérité ne peut plus +me nuire. »</p> + +<p>Je descendis dans la salle à manger ; on n’avait +mis qu’un couvert. Je m’assis, et, dès que je pus surmonter +mon émotion, je dis à Baptiste :</p> + +<p>« M. de Lestang ne viendra pas déjeuner ?</p> + +<p>« Non, madame, me répondit-il d’une voix creuse.</p> + +<p>« Où est-il donc ?</p> + +<p>« Il est parti ce matin pour un long voyage ; je suis +resté pour faire ses malles, et ce soir j’irai le rejoindre.</p> + +<p>— Ah ! » dis-je, et bien que les questions se pressassent +sur mes lèvres, il m’eût été impossible +d’ajouter un mot ; je me sentais comme pétrifiée. +Après avoir essayé en vain de manger, je me levai de +table.</p> + +<p>« M. le marquis a écrit à madame, me dit Baptiste. +Elle trouvera sa lettre sur la cheminée du salon. »</p> + +<p>Et il ajouta en joignant les mains :</p> + +<p>« J’aimerais à parler à madame ; sera-t-elle assez +bonne pour m’entendre ?</p> + +<p>« Plus tard, lui dis-je. »</p> + +<p>Voici ce que contenait la lettre de Max :</p> + +<hr> + + +<p>« Je pars, nous ne nous reverrons plus. Il le faut +bien, je ne puis répondre de moi. Aujourd’hui je frémis +au souvenir de ce qui s’est passé hier soir ; mais +demain ? Je ne sais ce que je penserai demain. Je suis +capable de tout, et j’ignore même si je me repentirais +de rien. Je pars ; entre vous et moi, je mettrai +l’océan. Rassurez-vous, je sais vouloir. Cela devait +finir ainsi. Peut-être nous ressemblons-nous trop : +tous deux fiers, entiers, ne sachant pas mentir. Que +de malheurs a prévenus le mensonge ! Mais ne ment +pas qui veut.</p> + +<p>« Vous m’avez souvent reproché mon orgueil, vous +en avez souffert. C’est la faute de ma vie : tout m’a +été trop facile ; mais je vous jure qu’à cette heure il +n’y a plus de vivant en moi que le cœur ; longtemps +il m’a servi de jouet, je suis tombé en sa puissance, +il est aujourd’hui mon maître et mon supplice. En +vain j’ai cherché à vous oublier, à vous arracher de +ma pensée et de ma vie… Vous dirai-je ce que vous +êtes pour moi ? Tous les mots de la langue de l’amour +ont été mille et mille fois profanés ; il n’en est pas +un seul qui ne me fît horreur. Je ne me tuerai pas ; +quelque chose se révolte en moi contre le suicide. Les +occasions de bien mourir ne manquent pas. Il me +plaît de courir une dernière aventure et de faire de +ma mort une action.</p> + +<p>« Oserai-je vous avouer qu’en partant je me flatte +d’une espérance ? Daignez m’entendre ! Je persiste à +croire que ce que vous avez pris pour de l’amour +n’était que l’ivresse du malheur. Quand vous ne me +reverrez plus et que vous serez certaine de votre +liberté, peut-être rentrerez-vous en possession de +votre cœur et serez-vous capable de lui commander. +Je ne voudrais rien vous dire de blessant ; mais un +homme qui s’est piqué de sainteté et qui cède au torrent +d’une passion fera toujours triste figure dans les +situations équivoques où elle l’engage : la religion +avilit ceux qu’elle ne sanctifie pas, car, dans son horreur +pour le mal, elle n’enseigne pas les vertus qui +l’ennoblissent. D’ailleurs, quel que fût l’événement, +vous ne trouveriez pas longtemps le bonheur dans +une liaison libre ; une femme qui se donne par +amour renonce à tous les droits, accepte toutes les +dépendances ; tôt ou tard votre fierté révoltée vous +ferait payer cher un instant de faiblesse et quelques +jours heureux. Je ne vous parle pas de votre conscience ; +elle est cependant plus à craindre que vous +ne pensez. Il y a en vous un goût naturel de l’ordre +que vous ne pouvez méconnaître impunément ; un +jour ou l’autre, il vous rendrait insupportable un état +précaire, sans règle certaine, abandonné au hasard +des désirs et des caprices. Croyez-moi, votre raison +peut beaucoup sur vous, un jour elle rentrerait +dans ses droits, elle déciderait en maîtresse, et votre +cœur lui rendrait ses comptes en tremblant.</p> + +<p>« Vous voyez que je suis calme. Je raisonne, j’ai +pris mon parti ; il y a du repos dans le désespoir. +Vous ne serez pas sourde à ma prière ; je demande +une grâce, c’est une nouveauté dans ma vie. Délivrée +de ma présence, de mes reproches, de mes menaces, +vous reviendrez à vous, votre colère tombera, vous +verrez les choses telles qu’elles sont. Que vous coûte-t-il +d’attendre ? Le terme, il est vrai, est incertain ; +mais fiez-vous à mon impatience. Je ne vous tiendrai +pas longtemps en suspens. Passer quelques mois +dans l’attente, quand l’événement est sûr… Non, je +ne vous demande pas trop. A chacun sa tâche, vous +compterez les jours, je me charge du reste.</p> + +<p>« Je vous supplie de m’écrire un mot, un simple +oui. Je sais qui vous êtes, je vous en croirai. Mes +résolutions, je vous le jure, n’en seront pas changées ; +mais ma douleur ne sera plus envenimée +par une haine atroce contre l’homme que j’ai laissé +vivre.</p> + +<p>« Adieu. Le jour que je vous présentai un lis de +montagne en vous offrant de vous consacrer ma vie, +ce jour-là je vous aimais comme aujourd’hui. Vous +vous êtes trop vite rendue ; j’ai méprisé le bonheur +parce qu’il ne m’avait pas résisté. Comme il se venge ! +Adieu. Quel mystère que la vie ! Soyez heureuse. Un +jour peut-être… Adieu ! »</p> + +<hr> + + +<p>Je lus et relus cette lettre ; j’en épelai chaque mot. +Tout tournait autour de moi ; à plusieurs reprises je +pressai le papier entre mes doigts comme pour me +convaincre que cette lettre existait, que je n’étais pas +le jouet d’un rêve.</p> + +<p>Tout à coup je m’écriai : « C’est un homme, et un +homme qui m’aime ! » Je dus prononcer ces mots +d’un ton bien étrange, car je tressaillis au son de ma +propre voix, et je cherchai des yeux qui avait parlé. +Je lisais et je pleurais. Nager dans la joie est une expression +bien forte, monsieur l’abbé. Prenez-la au +pied de la lettre, si vous voulez vous représenter ce +que je ressentais. Une immense délivrance, une guérison +inouïe, une résurrection miraculeuse, voilà ce +que me faisait éprouver cette lettre. « L’abîme m’avait +enveloppée de toutes parts, l’abîme avait rendu sa +proie, et ma vie venait de remonter hors de la fosse. » +Mes ressentiments, mes angoisses, mes détresses, un +rayon de soleil avait tout fondu, et mon cœur nageait +dans la joie.</p> + +<p>Je sonnai ; je fis venir Baptiste. Il se jeta tout ému +à mes pieds. Je vous ai dit combien ce pauvre homme +aimait son maître, et comme il épousait ses intérêts +et se mettait de part dans ses peines et dans ses +fautes.</p> + +<p>« Nous avons été bien coupables envers madame, +me dit-il ; mais ne sommes-nous pas assez punis ? +A tout péché miséricorde ! Ah ! si madame avait vu +la figure de M. le marquis cette nuit ! Il ne m’a pas +dit ses projets, si ce n’est qu’il partait pour l’Amérique ; +mais je crains bien qu’il n’en revienne pas, +car à quatre heures il m’a envoyé chercher le notaire +de Grignan… Non, madame ne nous laissera pas +partir pour l’autre monde.</p> + +<p>— Où est M. de Lestang ? lui demandai-je.</p> + +<p>— Il avait décidé, madame, d’aller tout d’une traite +jusqu’au Havre ; mais au dernier moment il m’a dit +qu’il s’arrêterait aujourd’hui à Viviers, que j’eusse à +l’y rejoindre ce soir, que nous en repartirons dans +la nuit. J’ai deviné ses raisons ; il voulait avoir plus +tôt la réponse de madame. »</p> + +<p>Viviers ! ce choix me frappa.</p> + +<p>« Je vous accompagnerai, Baptiste, repris-je. Allez +fermer vos malles, mais nous ne les emporterons +pas. Si après m’avoir vue M. de Lestang persiste dans +son projet de voyage, je me chargerai de les lui faire +parvenir. »</p> + +<p>Le bon Baptiste s’empara de mes deux mains et les +baisa.</p> + +<p>« Il ne tient qu’à madame, dit-il, de nous rendre +tous heureux. » Et il ajouta en provençal : « Ce sera +vraiment une aumône fleurie, <i lang="oc" xml:lang="oc">aumorno flourido</i> » (ce +qui se dit de l’aumône que fait un pauvre à plus +pauvre que lui).</p> + +<p>Avec quelle impatience j’attendis le moment du +départ ! J’allais, je venais, je regardais le ciel, les +montagnes, les chênes verts, les amandiers en fleur, +leur disant en moi-même : Vous doutiez-vous que +cela finirait ainsi ? Je regardais surtout la pendule, +je m’irritais de ses lenteurs. Pour tuer le temps, je +pris la plume et barbouillai force papier.</p> + +<p>J’écrivis à Mme d’Estrel : « Vous aviez raison, il +m’aimait !… Mais vous avez eu tort de vouloir presser +le dénoûment. Aucun des incidents de ce long procès +ne pouvait m’être épargné ; ils étaient tous nécessaires +pour que je pusse écrire au bas de cette lettre : +Votre heureuse amie. »</p> + +<p>J’écrivis à la baronne de Ferjeux : « Grand merci +pour vos offres de sauvetage. Les filles d’antiquaire +ne savent pas vivre, mais elles savent nager. Ne me +plaignez pas, vous perdriez vos larmes ; je suis la +plus heureuse des femmes. »</p> + +<p>J’écrivis à mon père : « Quand donc arriverez-vous, +méchant père ! Faut-il qu’on vous aille chercher ? +Nous avons célébré hier l’anniversaire de notre installation +à Lestang. Aujourd’hui je suis un peu lasse, +comme au lendemain d’une fête ; mais ce sont là des +fatigues qui plaisent. Némésis se porte bien ; je suis +tentée de croire qu’elle se mêle des affaires de votre +heureuse fille, oh ! très-heureuse ! »</p> + +<p>Les joies du cœur sont féroces. La nuit tombait, +j’avais cessé d’écrire et attendais au salon que Baptiste +vînt m’appeler. Je n’étais plus à Lestang, mais à +Viviers, et j’avais oublié qu’il y eût une Trappe au +monde. Tout à coup, comme l’autre jour et presque +à la même heure, la porte qui donne sur la terrasse +s’ouvrit, et M. Dolfin parut, les cheveux en désordre, +l’air égaré. L’homme avec qui le matin j’avais voulu +m’enfuir était en ce moment si loin de ma pensée, +que je dus faire un effort pour le reconnaître. De +quelles profondeurs du passé sortait-il ?</p> + +<p>S’arrêtant à deux pas du seuil, il me faisait signe +de venir. Comme je demeurais immobile il s’avança +d’un pas incertain.</p> + +<p>« Partons, me dit-il. Dans une heure, tout sera +prêt. Est-il vrai que vous êtes venue ce matin à Réauville ? +Grand Dieu ! je n’y étais pas ! Quelle nuit ! quel +délire ! L’abbé m’a arraché mon secret, je lui ai tout +confessé. Pendant quelques heures, il est redevenu +mon maître, mon juge ; j’ai tremblé devant lui ; il a +évoqué les vieux fantômes, il les a tous ameutés +contre moi… Pardonnez-moi cette rechute, madame : +pendant toute une nuit, j’ai pu croire que vous aimer +était un crime, et j’ai blasphémé contre vous ; mais +l’ennemi s’est pris dans son propre piége ; il m’a +conduit à la Trappe ; là je vous ai retrouvée, et les +fantômes se sont évanouis. Tout conspire pour nous, +l’abbé s’est endormi ; les fatigues du voyage ont +triomphé de ses inquiétudes. Partons ; dans une +heure d’ici, deux chevaux nous attendront sur la +route de Montélimart ; je crois les entendre ; allez, +tout se passera comme dans mon rêve… »</p> + +<p>Je lui répondis : « Depuis vingt-quatre heures, vous +ne vous êtes occupé que de vous ! » Et j’ajoutai : « Vous +étiez maître de votre secret ; mais aviez-vous le droit +de disposer du mien ? »</p> + +<p>Il allait se jeter à mes pieds, mais je lui présentai +la lettre de Max. Il la prit, s’approcha de la fenêtre ; +ses doigts tremblaient, il avait les lèvres frémissantes, +et plus d’une fois il passa sa main sur ses yeux comme +pour en écarter un nuage qui l’empêchait de lire. +Quand il eut fini, il froissa le papier et le jeta à terre ; +puis il vint se placer devant moi, le regard fixe, me +dévorant des yeux, jusqu’à ce qu’étendant le bras et +renversant la tête, il s’écria :</p> + +<p>« Vous l’aimez !</p> + +<p>— Je vous jure, lui répondis-je, que je ne le savais +pas. »</p> + +<p>Il était pâle comme un mort, et je crus qu’il allait +tomber. Je courus à lui, je lui pris la main, il se +dégagea, s’éloigna à reculons en disant : « Qui donc +m’avait envoyé ce rêve ? » Et il dit encore : « Si ce +matin… Mais j’étais à la Trappe ! Ne faites pas semblant +de me plaindre ; il y a de la joie dans vos +yeux. Demain, ce soir peut-être… Remerciez-moi ; +j’ai bien joué mon rôle ; vous ne me reprocherez +pas de vous avoir été inutile. » — Et il partit +d’un effrayant éclat de rire, puis se sauva en courant +comme un fou. Oui, les joies du cœur sont +féroces ; je le regardai s’enfuir le long de la terrasse, +j’essayai de le rappeler, je prononçai deux fois son +nom, mais deux minutes après je ne pensais plus +à lui.</p> + +<p>Dix heures sonnaient à la cathédrale de Viviers +quand je me présentai à la porte de l’auberge où était +descendu Max. Il était debout, appuyé contre un des +battants. A ma vue, il se retira brusquement, traversa +le vestibule, gravit devant moi un escalier, et +m’ayant introduite dans une chambre dont il referma +vivement la porte :</p> + +<p>« Vous ici ! s’écria-t-il avec violence. Qu’êtes-vous +venue faire ici ?</p> + +<p>— Je vous apporte ma réponse, lui dis-je.</p> + +<p>— Vous avez eu tort, reprit-il en s’agitant, vous +avez eu tort, c’est une imprudence.</p> + +<p>— Suis-je en danger ? lui demandai-je.</p> + +<p>— Vous pensez trop à vous, me répliqua-t-il d’un +ton amer. Et il ajouta : Mais croyez-vous donc que je +sois un homme de bronze ? J’ai fait un effort dont +moi seul peut-être étais capable. En ferai-je deux ? +Que diriez-vous si, après vous avoir revue, je me +décidais à rester ? »</p> + +<p>Je ne répondis pas à sa question.</p> + +<p>« Et vous-même, lui dis-je, que feriez-vous si je +me décidais à vous refuser cette grâce que vous +m’avez demandée ? »</p> + +<p>Il tordit sa moustache.</p> + +<p>« Je ne sais, répondit-il. De grâce, ne me jetez +pas de défi.</p> + +<p>— Tout à l’heure, repris-je, j’ai fait mes adieux à +M. Dolfin, je ne le reverrai plus. »</p> + +<p>Il se tut un instant.</p> + +<p>« Merci, dit-il enfin ; mais cela prouve que vous ne +l’aimiez pas.</p> + +<p>— C’est possible. Cependant j’éprouve le besoin de me +distraire. Voulez-vous que nous partions pour l’Italie ?</p> + +<p>— Non, madame, dit-il d’un ton résolu. C’est un +expédient absurde que j’ai eu tort de vous proposer. +Mendier un cœur qui se refuse, quelle lugubre folie ! +Mon Dieu ! on ne dispose pas de son cœur, je ne le +sais que trop ; vous avez pris la peine de me le prouver. +Vraiment vous ne vous rendez pas compte de ce +que vous êtes pour moi. Je vous aime comme on +aime sa maîtresse à vingt ans, avec cette différence +qu’un jeune homme tient plus à la personne qu’au +cœur, et qu’à mon âge on a la fureur d’être aimé ; +mais pensez-vous donc que jamais l’amant pourra +persuader au mari qu’il n’a pas le droit d’exiger ? +Les situations sont plus fortes que tous les raisonnements. +Dans trois jours, je voudrais m’imposer ; +depuis hier soir, j’ai peur de moi. Non, ne tentons +pas cette expérience ; ce serait m’exposer à jouer un +triste ou un odieux personnage. Mourir est plus +court ; c’est après tout si peu de chose que la vie !</p> + +<p>— Ainsi quels sont vos plans ? lui dis-je.</p> + +<p>— Je me propose de passer en Amérique. On y est +à la veille de grands événements. Je tâcherai de pénétrer +jusqu’à Richmond ; je suis curieux de voir un +siége de près. Une belle mort, voilà ma dernière fantaisie. +Peut-être réussirai-je à me satisfaire. A vrai +dire, je ne suis pas bien sûr que ces pauvres gens +aient raison ; mais que voulez-vous ? je me sens une +immense sympathie pour tous les vaincus. »</p> + +<p>Sa voix s’altérait ; il se dirigea vers la porte en me +disant : « J’ai des ordres à donner ; où est Baptiste ? »</p> + +<p>Je me jetai entre la porte et lui. Nous nous regardâmes +un instant en silence. « C’est lui, c’est moi, +pensai-je. Que nous avons été longtemps absents ! » +Et je m’élançai dans ses bras en pleurant et disant :</p> + +<p>« Tu as bien raison de croire qu’on ne dispose pas +de son cœur, puisque je t’aime encore ! »</p> + +<p>Il est en aval de Viviers, monsieur l’abbé, un étroit +vallon où passe la route de Saint-Andéol. Il est couronné +à droite et à gauche de roches noirâtres, caverneuses, +bizarrement déchiquetées, percées par endroits +d’arcades à jour. Pendant toute une matinée, +nous errâmes le long de ce vallon. Dans les endroits +abrités croissent de maigres oliviers. Au-dessus d’un +précipice paissait un innombrable troupeau de moutons +dont nous entendions les sonnailles et les bêlements ; +la mousse des rochers était tapissée de violettes. +Au midi, du côté de Saint-Andéol, la vallée +nous laissait voir par une étroite ouverture un ciel de +saphir teinté de rose d’une ineffable douceur. De longues +heures s’écoulèrent qui nous parurent courtes, +et nous ne nous fîmes pas une question. Le passé +était anéanti ; l’avenir s’ouvrait devant nous comme +le ciel doux où s’enfonçaient nos regards.</p> + +<p>Trois mois se sont passés. J’imagine que dans le +canton de Grignan il n’y a pas un mécontent. M. de +Malombré, assure-t-on, a découvert que c’était bien +la vigne qu’il aimait. Mme d’Estrel me dit souvent +des : <i>Eh bien !</i> auxquels je ne réponds pas ; +avec toute sa clairvoyance, elle ne nous comprend +guère.</p> + +<p>Il y a quinze jours, un pli m’est arrivé de Sainte-Marie-du-Désert. +C’est, vous le savez, le nom d’une +maison de trappistes près de Toulouse. Ce pli renfermait +un ruban couleur feuille-morte et les lignes +que voici :</p> + +<p>« Dieu voulait mon cœur ; je le lui ai longtemps disputé. +Sa colère s’est allumée, et il a consumé ma vie. +Épée du Seigneur, quand rentrerez-vous dans le +fourreau ? Je pleure et je prie ; peut-être guérirai-je. +Voici votre ruban ; c’est aujourd’hui seulement que +Dieu m’a donné la force de m’en dessaisir. Que ce +Dieu jaloux soit content ! » Je ne pus cacher mon +émotion. Max m’arracha le billet et le lut.</p> + +<p>« Bah ! dit-il, ne plaignez pas trop <i>le pauvre enfant</i>. +Il n’y a pas de votre faute ; quel qu’eût été le nœud +de la pièce, le dénoûment aurait été le même. » Pendant +le reste du jour, j’eus quelques absences ; il finit +par se fâcher. Il me parle souvent en maître ; c’est le +même air, mais sur d’autres paroles, et désormais +cet air me plaît.</p> + +<p>Le lendemain, mon père arriva. Au débotté, il +courut à sa chère Némésis, et dans une pathétique +allocution la remercia de m’avoir si bien gardée ; +mais son discours fini, il devint pensif, se gratta le +front, fit plusieurs fois le tour de la statue, la regardant +sous toutes les faces, comme s’il avait eu peine +à la reconnaître.</p> + +<p>« Qu’est-ce qui vous prend, monsieur ? lui dit Max. +Aurions-nous par hasard endommagé votre déesse ? »</p> + +<p>Mais lui :</p> + +<p>« Pauvres antiquaires ! s’écria-t-il. Ce que c’est que +de nous ! Croiriez-vous qu’il me vient des doutes ?… +Examinez, monsieur mon gendre, ces deux bourrelets +qui marquent la naissance des ailes et qui sont, +hélas ! tout ce qu’il en reste. Pour la première fois je +m’avise que ce pouvait bien être des ailes de papillon. +Cela étant, il en faudrait conclure que le bras droit, +dont la moitié manque, ne tenait pas une lance, mais +une lampe, et partant que ma Némésis est une Psyché, +et que je suis un imbécile.</p> + +<p>— Une Psyché ! dit Max. Avec cet air féroce ?…</p> + +<p>— Pas si féroce, dit mon père, mais grave, songeur, +inquiet, comme l’exigeait la circonstance.</p> + +<p>— En ce cas, quelle singulière patronne vous aviez +donnée à Isabelle !</p> + +<p>— Pas si singulière, répondit-il encore. Psyché a +voulu connaître ce qu’elle aimait ; elle a tout perdu et +par bonheur tout retrouvé : exemple périlleux, j’en +conviens, et cependant on ne possède véritablement +que ce qu’on a risqué de perdre.</p> + +<p>— Va pour Psyché ! dit Max. Votre nouvelle explication +me plaît et me semble juste. Je vous dirai +pourquoi dans cinq ans d’ici. »</p> + +<p>Hier nous avons conduit mon père au château de +Grignan, puis à la grotte de Roche-Courbière ; nous +y fîmes une halte, et comme il avait apporté dans sa +poche un volume de sa chère Sévigné, il pria Max de +nous faire la lecture. Max ouvrit le volume au hasard +et tomba sur ce passage :</p> + +<p>« Je ne connais plus ni la musique ni les plaisirs ; +j’ai beau frapper du pied, rien ne sort qu’une vie +triste et unie, tantôt à ce triste faubourg, tantôt avec +les sages veuves. J’ai un coin de folie qui n’est pas +encore bien mort. » A ce mot, je lui lançai un regard ; +celui qu’il me rendit était rassurant. Mon père, +qui avait surpris cet échange, me jeta son bonnet au +visage en disant : « Quand donc finira cette lune de +miel ? »</p> + +<p>Je crois à mon bonheur, monsieur l’abbé. J’y crois +parce que j’y crois, j’y crois aussi parce que depuis +quelques jours j’ai une passion folle pour les fruits +verts, et que lorsque je suis seule avec Max, nous +sommes trois… Je fais quelquefois des retours sur +le passé ; ma conscience s’inquiète après coup ; c’est +sa fantaisie, et je me dis, non sans quelque confusion, +que si Mme d’Estrel, que si l’abbé Néraud… Enfin il +y a des <i>si</i> qui m’alarment ; mais je n’y pense pas longtemps, +et mes scrupules s’évanouissent dans mon bonheur, +comme au matin notre soleil de Provence boit +d’un seul trait toutes les vapeurs de la nuit.</p> + +<p>Qu’en pensez-vous ? J’attends votre arrêt.</p> + + +<p class="c xsmall gap">FRAGMENT DE LA RÉPONSE DE L’ABBÉ DE P…</p> + +<p>Non, je n’ai pas frémi. Il me semble assez prouvé, +ma chère enfant, que vous n’êtes pas une sainte ; mais +je crois qu’il ne faut pas s’exagérer les dangers que +vous avez courus.</p> + +<p>Je crois qu’on peut agir souvent contre son caractère, +mais qu’il revient toujours dans les moments +décisifs.</p> + +<p>Je crois que c’est une étrange chose qu’une femme +en colère, mais que les mouvements involontaires +de l’âme ne sont pas un consentement.</p> + +<p>Je crois qu’il est sage de vouloir, mais qu’aimer +est plus sûr encore.</p> + +<p>Je crois qu’il est des abîmes où l’on se perd, mais +qu’il plaît souvent à Dieu de nous en approcher, +parce qu’il n’est de vertu éprouvée que celle qui a +vu le mal de près, et que tout ce qui nous aide à +nous connaître est bon.</p> + +<p>Je crois enfin que dans les âmes pures, et peut-être +dans le monde entier, Dieu n’a pas d’autre ennemi +que lui-même ; mais je crois aussi que je ne prêcherai +jamais sur ce texte ni chez les Indiens ni ailleurs.</p> + + +<p class="c gap small">FIN.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE</h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td class="drap">Première partie</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">1</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Deuxième partie</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">77</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Troisième partie</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">163</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Quatrième partie</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">239</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Cinquième partie</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">309</a></div></td></tr> +</table> +</div> +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em xsmall">COULOMMIERS. — TYP. ALBERT PONSOT ET P. BRODARD</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top2em">Librairie HACHETTE et C<sup>ie</sup>, boulevard Saint-Germain, 79, à Paris<br> +<span class="small">BIBLIOTHÈQUE VARIÉE, FORMAT IN-18 JÉSUS, A 3 FR. 50 C. LE VOL.</span></p> + +<div class="small"> +<p class="drap"><b>About</b> (Edmond). L’Alsace. 1 vol. — Causeries. 2 vol. — La +Grèce contemporaine. 1 vol. — Le progrès. +1 vol. — Le turco. 1 vol. — Madelon. 1 vol. — Théâtre +impossible. 1 vol. — A B C du travailleur. +1 vol. — Les mariages de province. 1 vol. — La +vieille roche. 3 vol. — Le fellah. 1 vol. — L’infâme. +1 vol. — Salons de 1864 et 1866. 2 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Albert</b> (P.). Chefs-d’œuvre de tous les temps et de +tous les pays : la poésie, 1 vol. ; la prose, 1 vol. — La +littérature française de la fin du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle +au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle. 3 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Barrau.</b> Histoire de la Révolution française. 1 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Baudrillart.</b> Économie politique populaire. 1 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Bautain</b> (l’abbé). Le chrétien et la chrétienne de +nos jours. 4 vol. — Les choses de l’autre monde. +1 vol. — La belle saison à la campagne. 1 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Berger.</b> Histoire de l’éloquence latine. 1 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Bersot.</b> Mesmer et le magnétisme animal. 1 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Boissier.</b> Cicéron et ses amis. 1 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Bréal.</b> Quelques mots sur l’instruction. 1 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Byron</b> (Lord). Œuvres. Trad. B. Laroche. 4 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Calemard de la Fayette</b> (Ch.). Le poëme des +champs. 1 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Caro.</b> Études morales. 2 vol. — L’idée de Dieu. 1 vol. — Le +matérialisme et la science. 1 vol. — Les +jours d’épreuve. 1 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Cervantès.</b> Don Quichotte, trad. Viardot. 2 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Chateaubriand.</b> Le Génie du christianisme. 1 vol. — Les +martyrs et le dernier des Abencerrages. +1 vol. — Atala, René, les Natchez. 1 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Cherbuliez</b> (Victor). Le comte Kostia. 1 v. — Paule +Méré. 1 vol. — Roman d’une honnête femme. 1 vol. — Le +grand-œuvre. 1 vol. — Prosper Randoce. +1 vol. — L’aventure de Ladislas Bolski. 1 vol. — La +revanche de Joseph Noirel. 1 vol. — Meta +Holdenis. 1 vol. — Miss Rovel. 1 vol. — Le fiancé +de M<sup>me</sup> Saint-Maur. 1 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Crépet</b> (E.). Le trésor épistolaire de la France. 2 v.</p> + +<p class="drap"><b>Dante.</b> La divine comédie, trad. Fiorentino. 1 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Daumas</b> (E.). Mœurs et coutumes de l’Algérie. 1 v.</p> + +<p class="drap"><b>David</b> (l’abbé). Voyages en Chine. 2 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Deschanel</b> (Em.). Études sur Aristophane. 1 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Despois</b> (D.). Le théâtre sous Louis XIV. 1 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Du Camp</b> (M.). Paris, ses organes, ses fonctions, +sa vie. 6 vol. — Souvenirs de l’année 1848. 1 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Duruy</b> (V.). De Paris à Vienne. 1 vol. — Introduction +à l’histoire de France. 1 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Duval</b> (Jules). Notre planète. 1 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Ferry</b> (Gabriel). Le coureur des bois. 2 vol. — Costal +l’Indien. 1 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Figuier</b> (Louis). Histoire du merveilleux. 4 vol. — L’alchimie +et les alchimistes. 1 vol. — L’année +scientifique. (1856-1875). 19 vol. — Le lendemain +de la mort. 1 vol. — Savants illustres. 2 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Flammarion</b> (C.). Contemplations scientifiques. 1 v.</p> + +<p class="drap"><b>Fléchier.</b> Les grands jours d’Auvergne. 1 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Fustel de Coulanges</b>. La cité antique. 1 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Garnier</b> (Ad.). Traité des facultés de l’âme. 3 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Garnier</b> (Ch.). A travers les arts. 1 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Gréard.</b> De la morale de Plutarque. 1 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Guizot</b> (F.). Un projet de mariage royal. 1 vol. — Le +duc de Broglie. 1 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Houssaye</b> (A). Le 41<sup>e</sup> fauteuil. 1 vol. — Violon de +Franjolé. 1 vol. — Voyages humoristiques. 1 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Hübner</b> (B<sup>ne</sup> de). Promenade autour du monde. 2 v.</p> + +<p class="drap"><b>Hugo</b> (Victor). Notre-Dame de Paris. 2 vol. — Bug-Jargal, +etc. 1 vol. — Han d’Islande. 2 vol. — Littérature +et philosophie mêlées. 2 vol. — Odes et +ballades. 1 vol. — Orientales, Feuilles d’automne, +Chants du crépuscule. 1 vol. — Les voix intérieures, +les Rayons et les Ombres. 1 vol. — Théâtre. +4 vol. — Le Rhin. 3 vol. — Les Contemplations. +2 vol. — Légende des siècles. 1 vol. — Les misérables. +5 vol. — L’année terrible. 1 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Ideville</b> (d’). Journal d’un diplomate. 3 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Jacqmin.</b> Les chemins de fer en 1870-71. 1 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Jouffroy.</b> Cours de droit naturel. 2 vol. — Cours +d’esthétique. 1 vol. — Mélanges philosophiques. 1 v. — Nouveaux +mélanges philosophiques. 1 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Jurien de la Gravière</b> (L’amiral). Souvenirs d’un +amiral. 2 vol. — La marine d’autrefois. 1 vol. — La +marine d’aujourd’hui. 1 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Lamartine</b> (A. de). Méditations poétiques. 2 vol. — Harmonies +poétiques. 1 vol. — Recueillements +poétiques. 1 vol. — Jocelyn. 1 vol. — La chute d’un +ange. 1 vol. — Voyage en Orient. 2 vol. — Histoire +des Girondins. 6 vol. — Confidences. 1 vol. — Nouvelles +confidences. 1 vol. — Lectures pour tous. +1 vol. — Souvenirs et portraits. 3 vol. — Le manuscrit +de ma mère. 1 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Lamarre.</b> De la milice romaine. 1 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Laveleye</b> (E. de). Études et essais. 1 vol. — La +Prusse et l’Autriche après Sadowa. 1 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Lee Childe.</b> Le général Lee. 1 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Lehugeur.</b> La chanson de Roland. 1 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Malherbe.</b> Œuvres poétiques. 1 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Marmier</b> (Xavier). Gazida. 1 vol. — Hélène et Suzanne. +1 vol. — Histoire d’un pauvre musicien. +1 vol. — Le roman d’un héritier. 1 vol. — Les +fiancés du Spitzberg. 1 vol. — Mémoires d’un +orphelin. 1 vol. — Sous les sapins. 1 vol. — La +recherche de l’idéal. 1 vol. — Robert-Bruce. 1 vol. — Les +âmes en peine. 1 vol. — Voyages. 4 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Martha.</b> Les moralistes sous l’empire romain. 1 vol. — Le +poëme de Lucrèce. 1 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Michelet.</b> L’insecte. 1 vol. — L’oiseau. 1 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Montégut.</b> Souvenirs de Bourgogne. 1 vol. — En +Bourbonnais et en Forez. 1 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Nisard.</b> Les poëtes latins de la décadence. 2 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Ossian.</b> Poëmes gaéliques. 1 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Patin.</b> Études sur les tragiques grecs. 1 vol. — Études +sur la poésie latine. 2 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Pfeiffer</b> (M<sup>me</sup> Ida). Voyages d’une femme. 3 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Prévost-Paradol.</b> Études sur les moralistes français. +1 vol. — Essai sur l’histoire universelle. 2 v.</p> + +<p class="drap"><b>Saint-Simon.</b> Mémoires. 20 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Sainte-Beuve.</b> Port-Royal. 7 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Saintine</b> (X.-B.). Le chemin des écoliers. 1 vol. — Picciola. +1 vol. — Seul. 1 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Sévigné</b> (M<sup>me</sup> de). Lettres. 8 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Shakespeare.</b> Œuvres, traduction Montégut. 10 v.</p> + +<p class="drap"><b>Simon</b> (Jules). La liberté politique. 1 vol. — La liberté +civile. 1 vol. — La liberté de conscience. 1 v. — La +religion naturelle. 1 vol. — Le devoir. 1 vol. — L’ouvrière. +1 vol. — L’ouvrier de huit ans. +1 vol. — Le travail. 1 vol. — La politique radicale. +1 vol. — L’école. 1 vol. — La réforme de +l’enseignement. 1 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Simonin.</b> Le monde américain. 1 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Taine</b> (H.). Essai sur Tite Live. 1 vol. — Essais de +critique et d’histoire. 1 vol. — Nouveaux essais. 2 +vol. — Histoire de la littérature anglaise. 5 vol. — La +Fontaine et ses fables. 1 vol. — Les philosophes +français au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle. 1 vol. — Voyage aux +Pyrénées. 1 v. — M. Graindorge. 1 vol. — Notes sur +l’Angleterre. 1 vol. — Un séjour en France de +1792 à 1795. 1 vol. — Voyage en Italie. 2 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Topffer</b> (R.). Nouvelles génevoises. 1 vol. — Rosa +et Gertrude. 1 vol. — Le presbytère. 1 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Traductions des chefs-d’œuvre de la littérature +grecque.</b> 25 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Traductions des chefs-d’œuvre de la littérature +latine.</b> 12 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Villehardouin.</b> Conquête de Constantinople. 1 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Vivien de St-Martin.</b> L’année géographique. +11 années (1863-1873). 13 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Wallon.</b> Vie de N.-S. Jésus-Christ. 1 vol. — la +sainte Bible. 2 vol. — La Terreur. 1 vol.</p> + +<p class="drap"><b>Wey</b> (Francis). Dick Moon. 1 vol. — La haute Savoie. +1 vol. — Chronique du siége de Paris. 1 vol.</p> + +</div> +<p class="c gap xsmall"><span class="sc">Coulommiers.</span> — Typogr. <span class="sc">Albert</span> PONSOT et P. BRODARD.</p> + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75961 ***</div> +</body> +</html> + diff --git a/75961-h/images/cover.jpg b/75961-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..097053a --- /dev/null +++ b/75961-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..b5dba15 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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