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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75961 ***
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+ LE ROMAN
+ D’UNE
+ HONNÊTE FEMME
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+ PAR
+ VICTOR CHERBULIEZ
+
+ SEPTIÈME ÉDITION
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+ PARIS
+ LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
+ 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
+
+ 1878
+ Droits de propriété et de traduction réservés
+
+
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+
+AUTRES OUVRAGES
+
+DE M. V. CHERBULIEZ
+
+PUBLIÉS PAR LA MÊME LIBRAIRIE
+
+à 3 fr. 50 le volume.
+
+
+ Le comte Kostia; 6e édition. 1 vol.
+ Paule Méré; 4e édition. 1 vol.
+ Le Grand-Œuvre; 2e édition. 1 vol.
+ La Revanche de Joseph Noirel; 3e édition. 1 vol.
+ Prosper Randoce; 3e édition. 1 vol.
+ Méta Holdenis; 3e édition. 1 vol.
+ Études de littérature et d’art. 1 vol.
+ L’Aventure de Ladislas Bolski; 4e édition. 1 vol.
+ Miss Rovel; 5e édition. 1 vol.
+ Le fiancé de Mlle Saint-Maur; 3e édition. 1 vol.
+ Samuel Brohl et Cie; 4e édition, 1 vol.
+ L’Espagne politique (1868-1873). 1 vol.
+ L’Allemagne politique; 2e édition, 1 vol.
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+Coulommiers.--Typogr. ALBRET PONSOT et P. BRODARD.
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+LE ROMAN D’UNE HONNÊTE FEMME.
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+PREMIÈRE PARTIE
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+I
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+Vous êtes fâché contre moi, monsieur l’abbé. Vous me grondez sur ma
+paresse, que vous taxez tout uniment d’ingratitude; vous me reprochez
+avec amertume d’avoir été trente mois sans vous écrire. Vos sévérités
+m’affligent. Gardez-vous de soupçonner mon cœur, n’accusez que les
+distances. Non, je ne vous ai point oublié; _Isabelle la sérieuse_ (vous
+souvient-il de ce nom que vous m’aviez donné?) saura toujours ce qu’elle
+vous doit. Pendant des années, vous avez été mon conseil, presque mon
+oracle, le refuge de mes tristesses et ma plus chère amitié; mais vous
+êtes parti, soldat de Dieu, pour les forêts du Canada. Que nous sommes
+loin l’un de l’autre! Vous avez mis entre nous les mers et les tempêtes.
+Hélas! j’avais beau vous interroger, rien ne me répondait que le bruit
+confus des vagues qui nous séparent. Prêtres et femmes, nous sommes à la
+merci de l’imprévu. Vraiment vous flattiez-vous de gouverner de si loin
+tous les accidents de ma vie? Mon père, les trente mois dont vous me
+demandez compte, je les ai passés à plaider contre la destinée. Peut-on
+suivre du fond du Canada un procès qui s’instruit en France?
+
+Mais vous le voulez, vous saurez tout. Comme autrefois, Isabelle va
+répandre son âme devant vous. Ses combats et ses faiblesses, ses
+défaites et ses douteuses victoires, elle ne vous taira rien.
+L’aimerez-vous encore, ou seulement la reconnaîtrez-vous? Je vous
+entends dire: Est-ce elle? est-ce là cette enfant, l’objet de mes
+complaisances? Soyez indulgent, mon père. Avant de partir, que ne
+donniez-vous vos ordres à la Providence? Que ne disiez-vous aux orages,
+d’un ton de maître: Passez loin d’elle!--et aux rochers de notre vallon:
+Cachez-la à tous les yeux et rendez-la-moi telle que je vous la laisse!
+
+Notre dernier entretien,... ce jour ne s’effacera jamais de mon
+souvenir,... le soleil se couchait, un soleil d’automne. Vous et moi,
+nous arpentions en tête-à-tête la grande allée du jardin. Vous me
+contiez vos projets, votre prochain départ, les difficultés de votre
+mission, les hasards que vous alliez courir, les mœurs des Indiens, les
+plages inconnues où Dieu vous appelait. Vous parliez avec feu, et je
+voyais briller dans vos yeux l’ardeur de votre zèle et la joie des âmes
+fortes qui se possèdent. Je vous écoutais, je vous regardais, et je
+pensais qu’il est plus facile d’oser que d’attendre, plus aisé de se
+dévouer que de s’oublier. Je me représentais votre longue traversée; je
+vous voyais, à peine débarqué, vous enfonçant dans les déserts sans
+autre escorte que votre Dieu, à qui vous offriez d’un œil serein vos
+lassitudes et vos détresses. Alors, comme enivrée de vos futures
+souffrances, quand je reportais les yeux sur nos tristes rochers,
+éternels témoins de ma vie, et sur le bouquet de hêtres jaunissants qui
+frissonnaient au vent du soir, un soupir mal étouffé venait expirer sur
+mes lèvres.
+
+Enfin nous nous assîmes sur le banc de pierre:
+
+«Ma chère enfant, me dîtes-vous, il m’est amer de vous quitter. Une
+seule chose adoucit pour moi la tristesse de cette séparation, c’est le
+sentiment que je ne vous suis plus nécessaire. Qu’ai-je encore à vous
+apprendre? Quelles leçons, quels conseils puis-je vous donner, sans que
+votre cœur m’ait prévenu? Aussi bien vous ai-je rien appris? Jamais
+votre innocence ne connut les vanités du monde, ni ses maximes.
+L’austère devoir, la piété filiale furent vos plaisirs. Quand votre mère
+mourut, la vue d’un père désespéré calma subitement votre propre
+douleur. «Je vivrai pour lui, vous êtes-vous écriée, et je le
+consolerai.» L’amour de l’étude, des goûts d’anachorète que rien ne
+combattait plus, étaient ses seules passions. Vous lui avez persuadé que
+ses préférences étaient les vôtres, et vous vous êtes ensevelie avec lui
+dans la retraite de son choix. Il vous aime, votre bonheur lui est cher.
+Un seul mot, une plainte, et il eût changé sa vie pour vous complaire;
+mais, maîtresse de vos désirs et de vos regards, rien ne l’avertit, et
+votre dévouement lui demeura caché. Qui dira vos attentions, vos
+tendresses, vos sourires, qui rassuraient son inquiétude, ce front
+toujours serein si habile à le tromper? Que dis-je? Non, il ne s’est
+point trompé. Son contentement fait le vôtre, et vous avez trouvé le
+bonheur dans l’amertume du devoir accompli. Aujourd’hui rêves, regrets,
+tout s’est évanoui, et votre âme se réjouit dans la paix. Mon enfant,
+pourquoi vous louerais-je? Les cœurs purs vont au bien, comme les eaux
+des fleuves à la mer. Aussi vous quitté-je non sans tristesse, mais sans
+inquiétude, car selon toute apparence votre sort est fixé. Dans la
+petite ville où vous passiez les hivers, dans ce canton solitaire où
+vous ramènent les beaux jours, il n’est point d’homme qui soit digne de
+vous ni qui puisse prétendre à vous donner son nom. Vous ne connaîtrez
+pas les douceurs du mariage; vous en ignorerez aussi les soucis, les
+tracasseries, et souvent les déceptions; mais je ne crains pour votre
+âme aimante ni l’ennui ni le vide; elle trouvera toujours à qui se
+donner; Dieu, votre père, les pauvres, voilà de quoi l’occuper et la
+remplir...» Et levant les bras au ciel: «Que le Dieu clément bénisse
+cette plante qui croît au désert et qui passera sans avoir été vue du
+monde!»
+
+Ainsi parliez-vous, monsieur l’abbé. Oserai-je vous confesser ce que je
+vous répondais tout bas? Vos louanges outrées me contristaient; j’y
+sentais comme une pointe de cruauté cachée. «Eh quoi! murmurais-je, me
+connaissez-vous bien? Êtes-vous sûr d’avoir lu jusqu’au fond de mon
+cœur? Cette paix, ce bonheur que vous peignez, est-ce là vraiment mon
+partage? Quoi! pas un soupir, pas un regret, pas un rêve?... Mon père,
+en êtes-vous bien sûr?»
+
+Voilà ce que je vous répondais, mais vous ne m’entendiez pas. Le soleil
+disparut à l’horizon. Il fallut nous dire adieu. Je vous reconduisis
+jusqu’à la grille,--et là, immobile sur le seuil, écoutant le bruit
+décroissant de vos pas, je me surpris à croire au malheur.
+
+
+
+
+II
+
+
+Quelqu’un a dit que personne n’était jamais «resté au milieu d’une
+semaine». Ce qui diminue le prix de cette consolation, c’est que la
+semaine finie, personne n’est dispensé d’en recommencer une autre. C’est
+l’expérience que je fis après votre départ. Les premières journées qui
+le suivirent me parurent infinies. A la vérité, vos visites n’avaient
+jamais été très fréquentes, mais elles revenaient à des époques réglées.
+Je les espérais, je les attendais; c’était le seul événement de ma vie.
+Et puis (ne vous fâchez pas!), vous aviez beau venir seul, un hôte
+invisible vous accompagnait; c’était le monde, le monde en soutane, je
+le veux, mais le monde enfin. Vous saviez des nouvelles, vous vous
+plaisiez à les conter. Jamais piété ne fut plus enjouée ni plus aimable
+que la vôtre, et je doute que dans votre ordre même, qui de tout temps
+s’est piqué de rendre la religion agréable, vous ayez votre pareil. Au
+risque de vous pousser à bout, j’ajouterai que jamais saint ne fut plus
+instruit que vous des choses de la terre. Vous l’aimez, cette pauvre
+terre, sans que le ciel ait le droit d’être jaloux. De quoi ne
+causions-nous pas! Minuties, bagatelles, chiffons même, tout nous était
+bon, car, ne vous en défendez pas, vous avez l’esprit de détail, et par
+ce côté, monsieur l’abbé, vous êtes un peu femme. Les hommes, je parle
+des plus subtils, résument tout; c’est le gros de l’affaire qui les
+intéresse. Les femmes seules savent le prix d’un détail.
+
+«Désormais, me dis-je, tous mes jours se ressembleront. Une porte vient
+de se fermer, il n’entrera plus personne.» Et je songeais à ce bûcheron
+qui avait charbonné cette inscription sur le devant de sa cabane: «Ici
+il ne se passe rien.» Pendant longtemps, je ne pus regarder sans une
+sorte de frémissement le fauteuil où vous aviez coutume de vous asseoir:
+lui aussi semblait appeler tout bas l’infidèle; mais honteuse de ma
+faiblesse, «je n’y penserai plus», me dis-je, et j’eus presque la force
+de n’y plus penser.
+
+Quant à mon bon et excellent père, il n’eut guère le loisir de vous
+regretter. Vous vous rappelez que, s’il avait acheté Louveau, c’est
+qu’il avait cru reconnaître dans le petit plateau qui termine la _combe_
+l’emplacement d’une villa gallo-romaine. Bâtiments et terrain, il eut le
+tout à bon compte. Le voilà grattant le sol. Les fouilles, longtemps
+infructueuses, récompensèrent enfin ses peines. Infatigable, ne se
+rebutant jamais, à force de questionner la terre, il l’obligea de
+répondre. Une hache, des poteries, des débris d’amphores,... enfin la
+villa parut. Habitant du Canada, avez-vous oublié les transports d’un
+antiquaire du Jura le jour qu’il vous fit toucher du doigt d’antiques
+murailles liées par du ciment romain, et qu’au fond d’un caveau il vous
+montra des fresques dont les couleurs n’avaient point pâli? Dès lors sa
+fortune ne se démentit pas, jusqu’à ce qu’une semaine après votre départ
+il fit une trouvaille qui dépassait toutes ses espérances. Je m’entends
+appeler, j’accours. Il était pâle comme un linge.
+
+«Mon père, vous trouvez-vous mal?»
+
+Mais il me fit signe de me taire, et d’une main tremblante il me
+montrait l’extrémité d’un doigt de marbre qui sortait du sol. Dès que
+ses esprits se furent calmés, il fit écarter les ouvriers et acheva le
+déblaiement avec ses ongles. Un bras apparut, puis une tête, puis une
+draperie, un bout d’aile, bref une charmante statue de trois pieds de
+haut et d’une belle conservation. Le cou tendu, il demeura quelque temps
+en extase, et je ne crois pas qu’aucune mère ait jamais regardé avec
+plus de tendresse dans le berceau où sommeille son premier-né.
+
+«C’est une Némésis! s’écria-t-il en se redressant. Voyez plutôt ses
+ailes, son front noble et calme, sa fière chevelure qu’ombrage une
+couronne de narcisses! Isabelle, incline-toi devant l’image de la
+justice antique et embrasse ton père, il est le plus fortuné des
+hommes.»
+
+Dans l’ivresse de son triomphe, il envoya querir tous nos gens pour leur
+faire part de sa découverte. Le valet de chambre, le cuisinier, les
+fermiers, le ban et l’arrière-ban furent convoqués, jusqu’à Janicot, le
+petit porcher.
+
+«Némésis! Némésis!» criait mon père à pleine tête.
+
+Némésis! répétait après lui Janicot, qui, à le voir si content, pleurait
+de joie sans savoir pourquoi. La statue fut emportée comme en
+procession, et quelques jours plus tard, dressée sur un socle, elle
+occupait la place d’honneur dans ce sanctuaire où le plus digne et le
+plus innocent des hommes a rassemblé ses vases antiques, ses poteries,
+ses figulines, délices de son cœur, fruit précieux des recherches, des
+voyages et des dépenses de toute sa vie. Après cela, monsieur l’abbé,
+vous étonnerez-vous qu’on se soit consolé de votre départ?
+
+Cette trouvaille, l’espoir d’en faire d’autres, inspirèrent à mon père
+un goût si vif pour Louveau, qu’il me proposa d’y passer l’hiver.
+
+«Que perdrons-nous, me dit-il, à ne pas retourner à ***? Dix méchants
+platanes alignés en quinconce sur une petite place, quelques dîners
+d’ennuyeuse mémoire, quelques parties de whist, des commérages, des
+caquets de petite ville, des fâcheux à éconduire, force bâillements à
+étouffer. Restons ici, ma reine, dans cette divine petite combe où l’on
+déterre des chefs-d’œuvre. Nous y coulerons des jours tranquilles. Foin
+des importuns et des sots! Que notre solitude sera douce! Loin du
+tumulte du monde, j’aurai l’esprit plus libre, et je prétends, sous tes
+auspices, achever en trois mois un mémoire dont il sera parlé dans les
+deux hémisphères.»
+
+Je lui fis quelques objections, je lui représentai que la divine petite
+combe serait bientôt ensevelie sous la neige, que les caquets des
+petites villes valent bien les hurlements des loups, et qu’à *** le
+tumulte du monde n’avait rien d’effrayant; mais je le vis si épris de sa
+fantaisie que je n’insistai pas. Cependant j’eus regret au quinconce;
+croiriez-vous qu’à force de voir des sapins on finit par trouver de
+l’esprit aux platanes?
+
+L’hiver se passa comme il put. Les premiers mois, il tomba beaucoup de
+neige; pendant quatre semaines, nous ne pûmes mettre le nez à l’air;
+pendant dix jours au moins, le sucre et le café nous manquèrent; nous
+étions au bout de nos provisions. Je ne parle pas des fureurs du vent ni
+de nos cheminées qui fumaient; elles nous donnèrent bien du mal. Il
+fallut s’ingénier, se débattre; mais rien ne prit sur la belle humeur de
+mon père. Némésis lui tenait lieu de tout; je ne l’avais jamais vu si
+épanoui: le moyen que je ne le fusse pas?
+
+Le matin, il travaillait à son mémoire sur la villa gallo-romaine, et,
+passant mes manches de serge grise, je remplissais mon office de
+secrétaire. Vous savez qu’il dicte toujours, que ses idées, trop
+abondantes, arrivent toutes à la fois, se pressent en bouillonnant, se
+confondent, s’enchevêtrent, et qu’Isabelle la sérieuse s’entend
+quelquefois à débrouiller ce chaos. Le soir, après dîner, nous passions
+au salon, et le plus souvent mon père s’en allait chercher et plaçait
+devant lui sur un guéridon ces deux vases grecs qu’il idolâtre, et qui
+sont le plus précieux joyau de son musée. Vous-même, vous avez souvent
+admiré cette amphore à support et à quatre anses, décorée de figures
+noires sur un fond jaunâtre. Les proportions en sont belles, le profil
+en est pur et fier. Quelle grâce fuyante dans les lignes! et qu’ils sont
+nobles et ingénus ces deux enfants si bien drapés qu’une prêtresse
+initie aux saints mystères! Mais vos préférences étaient, je crois, pour
+cette petite urne de bronze à côtes saillantes que porte un trépied à
+griffes de lion, et dont le couvercle est orné sur ses bords de quatre
+gentils cavaliers galopant autour d’une ourse qui les regarde faire. En
+conscience, moi, je tiens pour l’amphore. Quant à mon père, il ne se
+prononce pas; il contemple, il adore et se tait.
+
+Les vases placés devant lui, quand il leur avait payé son tribut de
+muette admiration, il tirait un volume de ses grandes poches, et
+renversé dans son fauteuil, me traduisait à livre ouvert quelques
+centaines de vers d’un poëte grec; puis, pour mettre le comble à sa
+béatitude, il m’envoyait au piano et se faisait jouer un thème de
+Mozart, le seul grand musicien, disait-il, qui fût un Athénien. Alors en
+vain vous vous déchaîniez, vents du Jura; en vain vous faisiez trembler
+nos vitres et craquer nos solives! Mon père n’avait cure de vos fureurs.
+Cri funèbre des girouettes rouillées, aboiements désespérés des chiens
+de garde, grondements lugubres et houleux des sapinières, tous ces
+bruits funestes n’arrivaient pas jusqu’à lui. Entendre du Mozart en
+contemplant deux vases grecs! Son âme nageait dans les délices, et par
+intervalles il se frottait les mains avec frénésie jusqu’à s’enlever la
+peau. C’étaient de véritables rages de joie qui ne sont connues, je
+crois, que des hellénistes.
+
+Si vous le voulez savoir, monsieur l’abbé, je crois que j’aimais autant
+que lui les deux vases grecs, mais je les aimais autrement. Je n’ai
+jamais osé vous dire tout ce que je ressentais en les regardant.
+Quelquefois la vénération qu’ils m’inspiraient se mêlait de pitié.
+«Pauvres exilés! pensais-je, vous rêvez en grelottant à votre ciel bleu!
+Qu’y a-t-il entre vous et nos brouillards, nos sapins en deuil, notre
+air sans couleur et sans parfum?» Mais le plus souvent ils me
+répondaient: Partons!--Et nous partions. Mon père, qui avait visité la
+Grèce dans sa jeunesse, la revoyait, je pense, à volonté. Moi, qui ne
+l’avais pas vue, je l’imaginais à ma façon, ou, pour mieux dire, les
+deux vases me racontaient je ne sais quels champs élyséens où je me
+perdais avec eux. Je voyais une mer d’un bleu foncé, tachetée par
+endroits de violet et de pourpre, et que des rivages onduleux
+embrassaient étroitement, et sur ces rives fleuries je me représentais
+des statues d’ivoire, des colonnes, des frontons étincelants d’or et
+d’azur, des marbres qui semblaient respirer, des bois d’oliviers, des
+brises délicieuses, des chants, des danses, des plis flottants, une vie
+libre et pourtant réglée, des âmes à la fois douces et passionnées, des
+vertus couronnées de beauté, des sages aux lèvres d’or, d’aimables fous,
+des dieux indulgents et familiers... Ah! j’en dis trop. Quand je
+m’abandonnais à ces imaginations, il me semblait qu’autrefois, dans un
+passé lointain, j’avais vu tout ce qu’aujourd’hui j’étais réduite à
+rêver. Des souvenirs endormis se réveillaient en moi, et je comparais
+mon âme au château de la Belle au bois dormant. Vous en souvient-il? à
+peine le prince eut passé le seuil du palais, le charme fut détruit: la
+princesse se dressa sur son séant, ses filles d’honneur se frottèrent
+les yeux, les broches recommencèrent à tourner, le canari chanta...
+Ainsi faisaient mes souvenirs. «Prenons garde! me disais-je. Silence, ne
+réveillons pas ceux qui dorment!»
+
+Un soir de février, mon père me dit (ses paroles me sont demeurées dans
+l’esprit, car j’eus l’occasion d’y repenser depuis): «Mon Dieu! que nous
+sommes heureux, mon enfant! Non, le sort de l’empereur de la Chine n’est
+pas comparable au mien; mais au fond, à le bien prendre, c’est une chose
+très-simple que le bonheur, et à la portée de tous. Ce matin, en
+m’habillant, je faisais réflexion que le grand fléau de notre pauvre
+espèce, ce sont les idées confuses. Folles ambitions, sottes vanités,
+tout vient de là. Quiconque voit clair découvre que le bonheur est de
+vivre au fond d’une retraite avec son Isabelle.
+
+--Vous oubliez, lui dis-je, les fouilles heureuses, les Elzévirs, les
+vases grecs.
+
+--Ce sont les accessoires; Isabelle est le principal.
+
+--C’est le cas de dire, repris-je, que l’incident emporte quelquefois le
+fond.
+
+--Allons, ne me taquine pas, répondit-il. Veux-tu que je mette cette
+amphore en pièces? Morbleu! j’en sens le prix, et je tiens que la vue
+d’un ove bien tourné peut consoler de tous les chagrins; mais encore
+faut-il qu’Isabelle soit là.
+
+--Bien, lui dis-je; mais ne parlons pas trop haut de notre bonheur.
+Némésis nous entend, et vous savez qu’elle est jalouse des heureux.
+
+--Au nom du ciel, ne la calomnie pas!» me répondit-il avec feu.
+
+Et, me conduisant devant la statue: «Regarde-la bien: a-t-elle l’air
+méchant?
+
+--Je ne sais, lui dis-je; mais ses coins de bouche, ses sourcils...
+
+--Ne sont sévères, ma fille, qu’aux parjures, aux orgueilleux, aux
+grands coupables, et franchement nous ne sommes pas de ces gens-là.
+L’abbé lui-même en conviendrait. Je sais bien que le bonhomme Hérodote
+nous a conté certaines historiettes de la jalousie des dieux; mais, à le
+bien interpréter, il savait comme moi de quoi il retourne. Qu’est-ce que
+Némésis? La règle souveraine qui ramène chaque chose à sa juste mesure,
+car, suis-moi bien, tous les êtres ont leur destinée, leur lot, et il
+convient qu’ils s’y tiennent. Par malheur, la plus forte tendance de
+notre nature est d’abuser:
+
+ De tous les animaux l’homme a le plus de pente
+ A se porter dedans l’excès.
+
+C’est alors, ma fille, que Némésis intervient: _vouloir tromper le ciel,
+c’est folie à la terre_. Dans sa juste aversion pour tout ce qui est
+excessif et qui entreprend sur les lois communes de la vie, elle frappe
+sans pitié de sa lance les fronts superbes, et, en terrassant leur
+insolente prospérité, elle donne du jour et de l’air aux humbles et aux
+petits. Adorons Némésis, mon enfant: elle représente la mesure suprême.
+La mesure! nom sacré et la plus belle définition de Dieu: car beauté,
+sagesse, bonheur, la mesure est le secret de tout. Après cela, je te le
+demande, qu’avons-nous à craindre d’elle? Nous n’abusons de rien; notre
+maison n’est pas un palais, pas plus que Janicot n’est un page; depuis
+tantôt dix jours, nous buvons notre thé sans sucre; nos cheminées sont
+vastes, mais elles fument; tu es la plus belle fille de l’univers, mais
+tu n’en sais rien; je suis un très-savant homme et je le sais un peu,
+mais je ne le crie pas sur les toits. Allons, rassure-toi; Némésis nous
+veut du bien, et j’en reviens à mon dire: pour être heureux, il suffit
+d’y voir clair.»
+
+Alors je lui récitai ce mot d’un poëte grec qu’il m’avait lu la veille:
+«Prenez garde aux hasards dont la vie est pleine; il n’est pas de pierre
+sous laquelle un scorpion ne puisse se glisser.»
+
+Mais il me répondit: «Les scorpions! les scorpions! Je ne crois pas aux
+scorpions!»
+
+Vers la fin de février, l’hiver s’adoucit, la neige fondit. J’en
+profitai pour faire chaque après-midi une promenade à cheval. Un jour
+que, montée sur ma chère jument grise, je traversais ce bois que vous
+aimiez, à défaut d’un scorpion, je fis rencontre d’un loup. J’eus peur,
+mais je fus fâchée d’avoir eu peur. Les loups du Jura sont courtois.
+Celui-ci me devina et fit à ma fierté la grâce de s’enfuir.
+
+
+
+
+III
+
+
+Le printemps fut précoce. Contre son naturel maussade, avril eut pour
+nos montagnes quelques rares sourires dont je lui sus gré. Mai nous fut
+plus propice encore; il nous accorda quelques beaux jours, sans compter
+qu’il amena dans ma vie un changement inattendu. Oui, monsieur l’abbé,
+en mai il m’arriva quelque chose. Moi qui ne croyais plus aux
+événements! Et cet événement ne fut pas un loup.
+
+A vingt minutes de Louveau, sur la crête opposée de la combe, vous avez
+remarqué un château à donjon et à tourelles qui, en dépit de son
+délabrement, se ressouvient de ses origines et a conservé les grands
+airs d’un manoir féodal. Pendant dix ans, ce château était demeuré
+inhabité; j’en avais toujours vu les fenêtres et les portes closes;
+l’herbe poussait à foison dans les cours; sauf le cri des chouettes,
+c’était le royaume du silence. Un jour, passant par là, j’entendis à ma
+grande surprise des voix, des bruits de pas. Les portes étaient
+ouvertes; des ouvriers de campagne, qui prenaient les ordres d’un valet
+de pied en livrée, sarclaient les orties, secouaient des tapis et
+déchargeaient des fourgons dans la cour. Je m’informai; j’appris que la
+baronne de Ferjeux venait passer l’été dans son donjon délaissé; on
+l’attendait sous peu.
+
+«Que sera-ce que cette baronne?» me demandai-je. Les jours suivants, je
+pensai plus d’une fois à elle. Je me la représentais toute pareille à
+son château, de grandes manières, l’air solennel et tragique. Je fus
+bien surprise quand je la vis. Je ne sais si elle vous plairait.
+Figurez-vous une petite femme entre deux âges, toute ronde,
+grassouillette, potelée, de belle humeur, vive comme la poudre, étourdie
+comme le premier coup de matines, une vraie tête à l’évent, de bruyantes
+gaietés, une pétulance inouïe, de grands yeux noirs bien fendus qui se
+moquent du monde, mêlant tous les tons, contant gravement des folies et
+traitant follement les affaires d’État, prenant la vie comme un jeu,
+mais incapable de feintes, de manéges, et gagnant à jeu découvert; au
+demeurant, la meilleure femme du monde, qui veut du bien à toute la
+terre, et dans les occasions jette son argent et son cœur par les
+fenêtres.
+
+La première fois que nous nous rencontrâmes, elle me dit que, lasse de
+l’Opéra, des bals, des concerts, des dîners, des papotages, des
+colifichets et des pompons, elle était venue à Ferjeux pour y tâter de
+la tristesse. Je crois bien que c’était la seule connaissance qu’il lui
+restât à faire; mais la tristesse ne voulut pas d’elle. Janicot
+prétendait que cette femme était capable de _dérider un tas de pierres_.
+Il y parut bien. A peine arrivée, son lugubre château se transforma
+comme si une fée l’eût touché de sa baguette. Elle fit venir de toutes
+parts des légions d’ouvriers, fit regratter ses murs, percer des portes
+et des fenêtres, remettre à neuf ses plafonds. Elle se levait à l’aube,
+et, juchée sur une poutre, au milieu des plâtras, l’éventail à la main,
+les doigts barbouillés de vernis, elle donnait ses ordres, gourmandait
+son monde, dominait de sa petite voix perçante le cri de la ripe et le
+grincement des scies, haranguait à la fois Pierre et Jacques, leur
+brouillait l’esprit par le décousu de ses explications, et riait de
+leurs méprises et de tout à gorge déployée. Elle trouva moyen de faire
+durer ce tintamarre tout l’été. C’était sa façon de goûter le _charme de
+la solitude_.
+
+Mon pauvre père fut d’abord très-effrayé de ce qu’il appelait «une
+invasion inattendue». Il venait de s’apercevoir, disait-il, que Louveau
+est un endroit très-_passant_, et il se plaignait que le «tumulte du
+monde» s’acharnât à le poursuivre. Vraiment il a l’humeur sauvage, et
+pourtant je ne connais personne qui soit plus propre que lui à frayer
+avec les hommes. A-t-il une fois surmonté sa paresse, il est aimable,
+liant, causant, entre sans effort dans la pensée et les convenances
+d’autrui, s’intéresse à tout et tient jeunes et vieux sous le charme de
+sa gaieté facile et de son esprit aisé. A *** on l’adorait; les robins
+et les douairières de la ville le proclamaient à l’envi un causeur
+accompli et un joueur de whist consommé. Lui-même, en sortant de ces
+réunions où j’avais eu mille peines à l’entraîner, me confessait tout
+bas «qu’il ne s’était pas trop ennuyé»; mais, à peine au logis, son âme
+rentrait dans ses plis naturels, et il en revenait à trouver que la
+solitude est préférable à tout. Aussi, quelque visiteur sonnait-il à la
+porte, il s’écriait en bondissant sur sa chaise:
+
+«Bon Dieu! voilà l’ennemi!»
+
+Et quand je lui présentais quelque billet d’invitation:
+
+«Mais qu’ai-je donc fait à ces gens-là, disait-il, pour qu’ils attentent
+à mon bonheur?»
+
+J’allai à Ferjeux souhaiter la bienvenue à la baronne. Dès le lendemain,
+elle me rendit ma visite. Je venais de sortir. Mon père, épouvanté, se
+hâta de faire dire qu’il n’y était pas; mais, à je ne sais quel
+flottement de rideau, elle s’aperçut qu’on y était et qu’on se cachait.
+Elle n’était pas femme à se rebuter. Elle donne sa carte, feint de
+s’éloigner, puis, revenant par un détour sur ses pas, elle avise un trou
+dans la palissade, enjambe, se glisse à pas de loup dans le jardin. Là,
+elle s’embusque, attendant sa proie. Mon père, qui croit l’ennemi parti,
+sort; elle s’élance, le voilà dans ses bras,
+
+ Honteux comme un renard qu’une poule aurait pris.
+
+«Ah! vous n’êtes pas chez vous, monsieur l’antiquaire! mais j’y suis...»
+
+Et, lui prenant le bras, elle le promène, le questionne, répond pour
+lui, l’agace, l’émoustille, lui conte mille sornettes et fait si bien
+qu’au bout d’une heure ils étaient les meilleurs amis du monde. Je la
+rencontrai comme elle retournait à Ferjeux.
+
+«J’ai affaité l’oiseau!» me cria-t-elle de sa voiture.
+
+«Cette femme est une charmante folle, me dit à son tour mon père en me
+revoyant; mais je ne lui montrerai plus mes vases. Avec son grand diable
+d’éventail en écaille, elle a pensé vingt fois tout fracasser.»
+
+Vous avez tenté par instants de vous persuader, monsieur l’abbé, que je
+suis une femme supérieure. Là, convenez que c’est une chose que vous
+mouriez d’envie de croire. Que vous étiez loin de compte! Figurez-vous
+qu’en dépit de ses travers et de sa futilité, la baronne de Ferjeux me
+plut beaucoup. Nous nous arrangions pour nous voir presque tous les
+jours, et j’avoue à ma confusion que je trouvais dans sa société
+d’agréables distractions. Elle me contait Paris, ce Paris que j’avais
+quitté pour toujours à l’âge de quinze ans, et après lequel, sans trop
+le savoir, je soupirais tout bas. Ses historiettes m’enchantaient; je
+l’écoutais bouche béante, comme les enfants regardent la lanterne
+magique; moins attentifs, moins suspendus aux lèvres du narrateur sont
+des chameliers turcs lorsque, pendant une halte, ils font cercle autour
+d’un _hadji_ qui revient de la Mecque et qui les promène de la Kaaba au
+puits de Zemzem. Mon père ne pouvait se plaindre, car en revenant auprès
+de lui il me semblait que je venais de lui faire une sorte d’infidélité,
+et je me croyais tenue à le dédommager par un redoublement de petits
+soins. De son côté, Mme de Ferjeux paraissait se plaire infiniment dans
+ma compagnie; elle me caressait beaucoup, me taquinait et, tout à la
+fois, m’encensait un peu. J’aurais dû m’en défendre; à vrai dire, mes
+résistances étaient faibles. Dans un pays où il y a des loups, monsieur
+l’abbé, une aimable baronne prend bien de l’empire sur les cœurs. Le
+contraste de nos caractères la charmait; elle se divertissait à me
+mettre en belle humeur, à m’étourdir de sa vivacité.
+
+«Vous êtes étonnante, ma chère, me disait-elle. Je veux mourir si je
+m’attendais à trouver dans ces vilains bois une fille de vingt-quatre
+ans faite comme vous. Je cherche en vain à vous définir, je m’y perds.
+Élevée à l’ombre d’un sapin par un savant en us et par un jésuite, quel
+bizarre composé vous faites! Vous n’êtes ni une Parisienne ni une
+provinciale. Vous n’avez pas le «je ne sais quoi», et cependant on ne
+s’aperçoit guère qu’il vous manque. Savez-vous ce que c’est? Je gagerais
+que vous êtes une statue antique, une Galatée. M. de Loanne vous a
+déterrée dans un de ces affreux caveaux que j’ai consenti à visiter par
+complaisance, et où j’ai perdu une robe, un organdi superbe, s’il vous
+plaît. Le bon Dieu bénisse tous les antiquaires de France! Mais,
+dites-moi, êtes-vous bien sûre d’être en vie? Là, pourriez-vous en
+jurer? J’imagine, moi, qu’en grattant la femme, on trouverait le marbre.
+Ne vous fâchez pas. Je ne veux pas dire que vous soyez une antiquaille;
+mais vous êtes classique, ma toute belle, et le classique n’est ni vieux
+ni jeune, il n’a point d’âge. Votre démarche, vos regards, votre geste,
+tout est dans les règles, tout va en mesure; il n’y a rien de trop, rien
+n’est à côté, c’est ce qui me fâche. On est tenté de vous accompagner
+sur la harpe. Voyons, mon ange, convenez que depuis que vous êtes au
+monde, vous n’avez jamais fait de folie. Quoi! pas une fantaisie, pas un
+caprice! Un cœur qui bat comme un chronomètre Bréguet! Le mien, ma
+chère, je vous en préviens, ressemble comme deux gouttes d’eau à la
+montre du Gascon qui abattait son heure en quarante-cinq minutes. Qui ne
+s’agite pas dépérit d’ennui; il faut un peu d’étourdissement. Se
+repentir et recommencer, voilà la vie, et quand je ne déraisonnerai
+plus, je n’aurai plus besoin que d’un _De Profundis_.»
+
+L’un des grands plaisirs de la baronne était de me coiffer et de me
+parer à sa guise. Elle s’enfermait avec moi dans son boudoir, seule
+pièce où les maçons n’eussent point accès. Là, étalant sur sa toilette
+ses boîtes à poudre, ses houppes, ses cache-peignes, ses fers à friser,
+dont elle s’escrimait avec une merveilleuse dextérité, ses plumes, ses
+rubans, mille affiquets, elle me poudrait, me pomponnait, m’attifait,
+reculait de trois pas pour me regarder, pirouettait sur ses talons,
+s’applaudissait de son œuvre, répétait cent fois: «Ma toute belle, vous
+avez les plus beaux cheveux de France et de Navarre!» Je la laissais
+faire, souriant moitié d’aise, moitié d’indulgente pitié. J’ai promis
+d’être sincère: ce petit manége ne m’ennuyait pas. Il y avait longtemps
+que personne n’avait admiré mes cheveux. Je leur disais: Profitez de
+l’occasion, vos beaux jours sont comptés.
+
+Un jour qu’elle m’avait coiffée à la Marie-Antoinette et décorée comme
+une châsse, elle se prit à pousser de vrais cris d’admiration, et, se
+jetant dans un fauteuil:
+
+«Savez-vous que vous êtes ravissante, mon cœur? Mais, je vous le
+demande, où avez-vous donc pris ces grands traits réguliers? On dirait
+une muse. J’ai à Paris un dessus de porte qui vous ressemble. Le bel
+avantage que vous avez là! De quoi vous sert-il? Dire qu’une fille qui a
+vos yeux, un nom, une dot et vingt-quatre ans, vit ici enterrée dans un
+trou! C’est une horreur, c’est un meurtre, c’est mille fois pire que le
+sacrifice d’Iphigénie. A votre place, comme j’en appellerais! M. de
+Loanne est un égoïste. Ne me mange pas, je le lui dirai à lui-même, et
+pas plus tard que demain. Laissez-moi faire, je prétends vous soustraire
+à la puissance paternelle. Je vous marierai, moi qui vous parle. Ce
+n’est pas que le mariage soit une invention bien miraculeuse; mais,
+jusqu’à présent, on n’a rien trouvé de mieux. Nos Solons ont
+l’imagination si stérile! Le plus beau des métiers, ma mignonne, est le
+mien; malheureusement on ne naît pas veuve comme on naît poëte; il faut
+passer par l’autre cérémonie pour en arriver là. Fiez-vous à moi, je me
+charge de vos affaires. Il ne sera pas dit qu’en plein dix-neuvième
+siècle un père égorge sa fille sans que la justice informe.»
+
+Elle continua longtemps sur ce ton. Je la laissai dire et ne fis que
+rire de cette belle sortie. «Un clou chasse l’autre, pensais-je; les
+maçons vont avoir leur tour, et il n’en sera rien de plus.» Mais je
+découvris qu’elle avait plus de suite dans l’esprit que je ne le
+croyais. Le lendemain, le surlendemain, elle revint à la charge. Alors
+je lui représentai tout doucement qu’elle était mille fois trop bonne;
+qu’elle se mettait à tort martel en tête; que je n’avais nulle envie de
+me marier; que j’avais formé le projet de rester fille; que mon tyran
+était le meilleur des hommes; que j’étais heureuse, très-heureuse à
+Louveau; que mes inclinations s’accordaient avec mon devoir; qu’au
+surplus les soupirants ne m’avaient point manqué; qu’il en était jusqu’à
+deux dont mon père eût agréé la recherche, mais que j’avais des
+exigences ridicules et préférais ma liberté aux meilleurs partis.--Elle
+haussa les épaules et me répliqua que ce n’était pas à elle qu’on
+faisait accroire ces choses-là; puis, s’égayant aux dépens de mes
+prétendants, elle fit du premier un jeune dadais délicat et blond,
+chamarré de phébus, du second un vieux gentillâtre à lièvre; elle les
+accommoda de toutes pièces, découpa leur silhouette dans une feuille de
+carton, les mit en scène, singea leurs tons, leurs manières, me fit rire
+aux larmes. Quand elle fut lasse de ses deux pantins, elle les hacha
+menu et les fit dévorer par son bichon.
+
+«Ce qui me consterne, dit-elle, ce qui me désespère, c’est que, si on
+vous laissait faire, vous finiriez, de guerre lasse, par avaler le
+morceau et par épouser quelque sot, sentant son bourgeois d’une lieue,
+qui ferait râfle sur votre beauté et n’aurait pas même le mérite de
+s’étonner de son aventure.
+
+ Vous irez par le coche en sa petite ville,
+ Qu’en oncles et cousins vous trouverez fertile.
+
+Le dimanche il se fera honneur de vous à la promenade, à l’heure où l’on
+entend le trombone et où la cassonade et les nouveautés font assaut de
+toilettes. Vous pondrez, vous couverez. Quelle bénédiction! Battue en
+brèche par les œillades assassines du hausse-col, désespoir des
+laiderons, espoir inavoué d’un clerc de notaire, vous vous éteindrez
+dans une douce langueur, le nez sur un pot de giroflée et contant vos
+chagrins à la lune. Mort de ma vie! j’enrage quand je pense que les
+cheveux que voici blanchiront sans avoir été vus aux Italiens! Mais je
+suis là, je protégerai l’innocence sacrifiée.»
+
+Ses insistances me déplurent; je demeurai quelques jours sans la voir.
+Elle n’eut garde de s’en affecter. Quand je retournai à Ferjeux, je la
+trouvai cachetant une lettre.
+
+«Vous arrivez fort à propos, me dit-elle. Je m’occupe de vous. Lisez
+cette adresse: cela vous intéresse plus que vous ne pensez.»
+
+Je jetai les yeux sur le pli et je lus: «A monsieur le marquis Max de
+Lestang.»
+
+«Dieu ait en sa sainte garde le marquis de Lestang! lui dis-je; mais je
+n’ai pas l’honneur de le connaître.
+
+--Votre cœur ne vous dit rien? Point de pressentiments? Mettez-vous là,
+ma belle, et écoutez-moi. Le marquis de Lestang, mon neveu, est un
+superbe garçon de trente-deux ans, beau comme un Apollon, brave comme
+Artaban, fin et discret comme le prince Charmant, et qui possède un
+hôtel à Paris et un château dans le Dauphiné. Orphelin à douze ans, il a
+mené sa jeunesse à grandes guides. Ce bel écervelé, ma chère, a fait
+bien des passions, et m’est avis qu’il n’a jamais trouvé de cruelles. Je
+le conjure de faire une fin: il m’a d’abord renvoyée bien loin; mais
+depuis peu une douce mélancolie s’est emparée de lui, et dernièrement il
+m’écrivait que, si je pouvais lui découvrir une femme qui ne ressemblât
+à aucune de celles qu’il a connues, il se résignerait sans trop d’effort
+à lui sacrifier sa liberté. Vous m’entendez, il veut une femme qui ne
+soit pas la femme. Avec cela, il exige beaucoup de principes; les
+Lovelaces n’épousent que des dragons de vertu. Je viens de lui répondre
+que j’avais trouvé son fait, qu’il prît la poste, qu’il accourût, que je
+lui ferais voir dans nos bois quelque chose qui l’étonnerait fort. Je le
+connais, il viendra, et je prétends qu’avant deux mois le contrat soit
+signé et parafé. Vous raffolerez de ce monstre, ma charmante; il a été
+mis au monde tout exprès pour faire votre bonheur. Son passé vous répond
+de lui; il est bon qu’avant de se marier un homme ait épuisé la liste de
+ses curiosités. Ce sont les curieux du lendemain qui font les mauvais
+maris. De son côté, je gagerais qu’il vous adorera. Vous l’étonnerez,
+c’est le principal: il n’a rien vu qui vous ressemble. Les belles
+mondaines, les reines de salons, les femmes à la mode, il connaît tout
+cela par le menu; mais vous, mon cœur, à force de vivre avec des vases
+grecs, vous avez contracté des airs de tête et des attitudes qui lui
+seront tout nouveaux. Ce que vous avez, ce n’est pas de la grâce, ce
+n’est pas du charme, c’est du style. Je ne sais trop m’expliquer, mais
+je crois que le style est une sorte de beauté dans les règles qui ne
+sait pas qu’on la regarde. Je vous l’ai déjà dit, on vous prendrait pour
+une statue antique qui a reçu le feu de la vie et qui fait ses premiers
+essais dans l’art d’exister. Par moments, vous vous ressouvenez trop de
+votre premier état, et l’on se prend à craindre que vous ne vous
+rendormiez de votre sommeil de marbre; mais je me repose sur le marquis
+du soin de vous réveiller tout à fait: il achèvera de vous dégourdir.
+Tenez, dans ce moment, vous êtes adorable. S’il était ici et qu’il vous
+vît avec votre air ébahi et vos grands yeux effarés, il ne se ferait pas
+prier pour tomber à vos genoux. La première fois que vous le verrez,
+tâchez de retrouver cette expression. Allons, voilà une affaire faite.
+Arrivez vite, mon beau monsieur: la divine Galatée vous attend. Du même
+coup je m’en vais faire deux heureux; ce sera la plus belle action de ma
+vie.
+
+--Madame la baronne, lui dis-je, votre plaisanterie est charmante; mais
+donnez-moi cette lettre, je vous prie.
+
+--Qu’en voulez-vous faire, mon cœur?
+
+--La déchirer, madame, ou la brûler.»
+
+Et j’avançai le bras pour m’emparer du pli; mais elle l’éleva en l’air,
+et, courant à la fenêtre, le lança sur la terrasse; puis, appelant son
+chasseur à grands cris, elle lui commanda de ramasser le précieux
+papier, de seller promptement un cheval et de courir bride abattue au
+prochain bureau de poste.
+
+En vérité, je ne savais si je devais rire ou me fâcher.
+
+«J’aime à croire, lui dis-je, que tout ceci n’est qu’une histoire en
+l’air, que vous vous amusez de ma crédulité...
+
+--Croyez tout ce qu’il vous plaira, interrompit-elle; mais j’ai des
+ordres à donner à mes ouvriers. Je veux faire réparer et meubler le
+petit pavillon qui est au bout de la terrasse. C’est là que logera votre
+adorateur. Ce pauvre garçon ne peut pourtant pas coucher à la belle
+étoile. Maltraitez-le tant que vous voudrez, je n’entends pas que son
+désespoir s’enrhume.
+
+--Voyons, lui dis-je, soyez bonne une fois dans votre vie; convenez que
+le marquis est votre oncle, qu’il a soixante-dix ans, et que...
+
+--Peste! s’écria-t-elle, je n’ai pas affaire à une Agnès, et vous savez
+toutes les rubriques. Vous l’avez dit, mon ange: ce pauvre marquis est
+un septuagénaire fort cassé, un peu cacochyme. Il a besoin d’un bâton de
+vieillesse. Vous lui chaufferez ses bouillons. C’est votre partie que le
+dévouement.
+
+--Au moins, repris-je, je me flatte que mon père ne saura rien de ce
+badinage. Un mot suffirait pour troubler son repos et empoisonner sa
+vie.
+
+--Oh! que voilà de grandes phrases! s’écria-t-elle; sachez qu’hier je
+suis allée trouver M. de Loanne dans ce joli caveau où j’avais juré mes
+grands dieux de ne plus remettre les pieds. Une seconde robe perdue, ma
+chère! Vous voyez si je me ménage pour servir mes amis. J’ai commencé
+par tout regarder, par tout admirer sur parole, depuis le cèdre jusqu’à
+l’hysope; je me suis attendrie sur un petit morceau de brique, un tesson
+de pot, s’il le faut nommer par son nom; j’ai consenti à voir des
+fresques invisibles; j’ai juré sur mon honneur que j’apercevais du
+rouge, du bleu, toutes les couleurs de l’arc-en-ciel; bref, j’ai eu des
+transports, des syncopes. Jugez s’il était content de moi; j’imagine
+qu’en ce moment j’aurais pu lui demander sa vie. J’ai profité de ces
+bonnes dispositions pour lui conter mes petites raisons. Je vous
+avouerai qu’il a eu l’air d’un homme qu’on réveille en sursaut: c’est ce
+qui s’appelle un saisissement désagréable. Donnez une douche à mon
+bichon: vous verrez comme il se secouera; mais que parliez-vous de
+poison? L’ai-je empoisonné, ce pauvre homme? Vous voyez en tout cas
+qu’il n’en est pas mort. Il faut croire que les archéologues résistent
+au curare.»
+
+Cette fois je perdis patience, je lui adressai les plus vifs reproches;
+mais avec cette étrange femme il n’y a pas moyen de se fâcher longtemps.
+
+«Oh! que la colère vous va bien! s’écria-t-elle. Vos joues se colorent,
+vos yeux petillent. Adieu la statue! voilà la femme. Pends-toi, marquis,
+tu n’es pas là! Mais regardez-vous donc dans la glace; vous êtes jolie à
+croquer, madame la marquise de Lestang!»
+
+Je retournai à Louveau fort préoccupée. Je maudissais la baronne et son
+zèle indiscret. La veille, j’avais trouvé mon père rêveur; ce soir-là,
+il le fut encore. Il ne regarda point ses vases, laissa son poëte grec
+sommeiller en paix dans ses grandes poches. Silencieux, se retournant
+dans son fauteuil, il m’observait du coin de l’œil et poussait par
+instants de gros et bruyants soupirs. Je m’approchai de lui.
+
+«A qui en avez-vous? lui dis-je. S’est-il fait en moi quelque changement
+qui vous étonne?
+
+--Pourquoi ne pas me le dire! me répondit-il en secouant
+mélancoliquement la tête.
+
+--Quoi vous dire? lui demandai-je. Je vous certifie que vous avez tous
+mes secrets.
+
+--Tu sais si je t’aime, reprit-il. Que ne m’avouais-tu que tu t’ennuies,
+que tu broies du noir?
+
+--Qui vous a mis en tête ces folles idées? m’écriai-je en lui prenant
+les mains. Je gagerais que c’est cette maudite baronne. Ne voyez-vous
+pas que cette femme est un vrai brise-raison? Ses maçons ne suffisent
+pas à amuser son ennui, il faut à toute force qu’elle s’agite et agite
+autrui.
+
+--Non, non, dit-il, la baronne n’est pas si folle qu’elle en a l’air.
+Sur un mot fort sensé qu’elle m’a dit l’autre jour, j’ai fait un retour
+sur moi-même. Ma conscience a parlé; elle m’a fait convenir que j’étais
+un franc égoïste, Isabelle, un mauvais père. Depuis des années, je te
+sacrifie sans vergogne à mes goûts; je ne pense qu’à moi, je suis comme
+un avare qui enterre son trésor. Tu as de la beauté, de la fortune. Je
+tiens tes grâces sous clef, je te séquestre de tout commerce du monde,
+je te fais vivre avec les loups et te condamne à coiffer sainte
+Catherine.
+
+--Vous avez raison, interrompis-je; vos crimes font frémir la nature.
+Peste soit de la sorcière! Les gens qui s’ennuient s’amusent à faire des
+ricochets. Cette odieuse femme en a fait dans votre cœur _avec des
+cailloux plats, ronds, légers et tranchants_. Et voilà ce pauvre cœur
+uni comme une glace qui s’émeut, bouillonne, se hérisse; mais, je vous
+prie, parlons raison. Ai-je l’air triste, la mine allongée et les yeux
+battus? Demandez à ces murailles si je me cache pour pleurer dans les
+petits coins. La vérité vraie est que ma liberté m’est chère et que je
+me soucie du mariage comme d’une noisette vide; mais que dis-je? je ne
+suis plus libre; j’ai engagé ma foi à ce petit homme noir sur fond jaune
+que vous voyez là-bas. Regardez donc ce port de tête et les plis que
+fait son manteau. Tout autre parti me ferait pitié.
+
+--Il est certain, reprit-il, que jusqu’à ce jour il ne s’en est guère
+présenté de sortables; mais il est de par le monde certains hommes...
+
+--Des marquis?
+
+--Et pourquoi non? répondit-il.
+
+--Ah! marquis, marquis, m’écriai-je, que me veux tu? Mais c’est donc un
+charme, un ensorcellement. Mon père, vous êtes malade; autrement vous ne
+donneriez pas dans les visions cornues de Mme de Ferjeux. Écoutez-moi,
+je suis votre médecin; la Faculté vous ordonne de travailler à votre
+mémoire, de ne plus songer creux et de rentrer dans votre repos.
+
+--Tu en parles à ton aise, dit-il. La conscience, une fois réveillée, a
+peine à se rendormir, et les reproches que je me fais...
+
+--Au moins, interrompis-je, gardez vos réflexions pour vous. Je ne veux
+plus entendre un mot; sinon, je vous en avertis, je me sauve avec mon
+bel Athénien dans quelque endroit moins fréquenté que Louveau.»
+
+Là-dessus, me mettant au piano, je lui jouai de mon mieux l’un de ses
+airs favoris; mais il ne battit pas des mains, et son front demeura
+soucieux.
+
+«Vous n’aimez donc plus la musique? lui dis-je.
+
+--Si fait, j’aimerai toujours Mozart, me répondit-il, mais je commence à
+croire aux scorpions.»
+
+Les jours suivants, cette fâcheuse question ne fut pas remise sur le
+tapis. Mon père cependant n’était point dans son assiette naturelle; il
+avait perdu son bel appétit et persistait à me regarder en coulisse.
+
+Une semaine s’était passée sans que je remisse les pieds à Ferjeux,
+quand la baronne vint nous voir. Je la pris à part.
+
+«S’il vous échappe un mot qui puisse chagriner mon père, lui dis-je à
+voix basse, je ne vous reverrai de ma vie.»
+
+Elle fit l’étonnée.
+
+«De quoi craignez-vous donc que je lui parle? Du marquis? Il est mort,
+j’en reçois à l’instant la nouvelle: voyez mes larmes. A vrai dire, ce
+pauvre homme ne tenait plus qu’à un fil. Il a reçu ma lettre, et la joie
+l’a suffoqué. Il a succombé, ma chère, à une indigestion d’espérance.
+
+--Je le plains de tout mon cœur, lui dis-je, mais point de distraction;
+n’allez pas oublier qu’il est enterré.»
+
+Elle parla de la pluie et du beau temps, de ses maçons, des impatiences
+qu’ils lui causaient, de trois girouettes qu’elle faisait venir de
+Paris, du parfum des violettes, de sa passion pour les bois, de la douce
+mélancolie qu’on y respire. Lorsqu’elle eut tout dit, elle témoigna à
+mon père le désir de revoir ses figurines; il s’empressa de la
+satisfaire. Ce jour-là, par bonheur, elle avait oublié chez elle son
+éventail. Introduite dans le sanctuaire, elle examina tout d’un œil
+ravi; elle eut même des attendrissements, des pâmoisons qui me furent
+suspects. Elle s’extasia surtout devant Némésis; excité par ses
+questions, mon père se lança à corps perdu dans une dissertation
+mythologique qui se termina par de longues réflexions sur les
+prospérités démesurées dont la déesse condamne et châtie l’insolence.
+Crésus et Polycrate ne furent point oubliés.
+
+Mme de Ferjeux semblait charmée. Elle nous dit adieu; puis au moment de
+sortir:
+
+«Votre Némésis me fait peur, dit-elle à mon père, et votre Polycrate me
+trotte dans la cervelle. A votre place, je jetterais mon anneau à la
+mer.
+
+--Je n’en ai point qui soit de prix, belle dame, lui répliqua-t-il.
+
+--Malepeste! vous avez une fille!» dit-elle, et elle disparut; mais,
+rouvrant la porte:
+
+«A propos, j’attends la visite d’un parent, jeune ou vieux, mon oncle ou
+mon neveu, il n’importe. Ce jeune vieillard ou cet antique adolescent a
+la passion des vases et des statues. Me permettrez-vous de vous
+l’amener?
+
+--Nous sommes tout à votre dévotion, madame, répondit mon père.
+
+--Dieu soit loué! la voilà partie, dis-je en frappant du pied. Je ne
+comprends pas que cette femme ait pu me plaire. Aujourd’hui ses grands
+yeux émerillonnés me mettaient aux champs.»
+
+Mon père demeura quelque temps silencieux, se promenant en long et en
+large dans le salon. Je devinai que son esprit travaillait. Tant savant
+qu’il soit, il est un peu poëte. Les hommes d’imagination, monsieur
+l’abbé, sont sujets à se passionner contre leur propre intérêt; vous les
+voyez aujourd’hui s’éprendre résolûment de ce qui, hier encore, les
+désolait; rêver des malheurs, c’est encore rêver, et ils ont pour tous
+leurs songes une tendresse paternelle.
+
+Après quelques minutes, mon père se jeta dans un fauteuil et se prit à
+dire entre ses dents:
+
+«Eh bien! qu’il vienne, qu’il vienne! et que le destin s’accomplisse! le
+plus tôt sera le mieux. Assurément il m’en coûtera. O mon cher anneau,
+qui avez si longtemps brillé à mon doigt, je vais vous donner en pâture
+aux requins! O mes chers dieux pénates, vous allez voir se séparer les
+deux êtres qui se sont aimés sous vos yeux. Du moins, ma conscience sera
+contente, et les regrets sont moins cruels que les remords. Oui,
+j’abusais du dévouement de cette chère enfant; elle me cachait son
+ennui: un heureux hasard vient de m’éclairer. Némésis elle-même a parlé:
+Isabelle, tes sacrifices trouveront enfin leur récompense. Le marquis de
+Lestang est un homme charmant...
+
+--Encore ce marquis! lui dis-je, étonnée et impatientée au dernier
+point; mais vous le connaissez donc?
+
+--Ne m’interromps pas, petite, poursuivit-il, et laisse-moi raisonner
+avec moi-même. Je disais donc que le marquis est charmant. Cette union
+sera fort bien assortie. Vos âges se conviennent; il est bien fait, et
+tu es belle; il est riche, et tu as des rentes. L’hiver à Paris, l’été
+en province, vous coulerez ensemble de beaux jours. Quant à ton vieux
+bonhomme de père, il ne sera pas aussi à plaindre qu’il veut bien le
+dire. Avant quinze mois, il aura terminé ses fouilles de Louveau, et,
+emportant avec lui ses trésors, il ira te rejoindre. Le marquis est un
+homme de goût; il sait ce que vaut un antiquaire; il me logera
+volontiers dans le coin le plus retiré et le plus silencieux de sa
+maison. J’aurai mon ménage à moi; je ne veux gêner personne. Dans douze
+ans d’ici, mon petit-fils sera en âge de discerner un vase grec d’avec
+un vase étrusque; je me chargerai de son éducation; j’en veux faire mon
+secrétaire. N’oublions pas que le château de mon gendre est situé dans
+le voisinage de Saint-Paul-Trois-Châteaux, la vénérable capitale des
+Tricastins, ville consacrée à Diane, ville chère aux antiquaires, où
+l’on a déterré tant de mosaïques, tant de médailles, et ce précieux
+camée qui représente la Pudeur se retirant au ciel avec Astrée. Qui peut
+dire ce que j’y trouverai? Depuis la découverte de la Némésis, je crois
+tout possible. A mes heures perdues, j’irai relire Mme de Sévigné à
+Grignan; je ne serais pas fâché de savoir ce qu’était cette bise qui
+faisait mal à sa _seconde poitrine_. Ah! par exemple, j’exige qu’on
+respecte ma liberté. Quand mon gendre aura du monde, je m’enfermerai
+chez moi. Si quelque invité demande: Où est M. de Loanne? répondez-lui:
+Que voulez-vous? il est quinteux, sauvage, un peu bizarre...
+
+--Très-bizarre, interrompis-je, et très-enfant.»
+
+Et, secouant doucement sa tête grise entre mes deux mains, j’ajoutai:
+
+«Quand vous vous réveillerez, nous prendrons le thé.»
+
+
+
+
+IV
+
+
+Eh bien! monsieur l’abbé, qu’en pensez-vous? Que va-t-il advenir de tout
+cela? Croyez-vous au marquis? Sera-t-il jeune ou vieux? Mais votre
+esprit s’est rouillé chez les Indiens; vous n’aimez plus à deviner, et
+jetez du premier coup votre langue aux chiens.
+
+Le fait est que pendant une semaine je dormis mal. Je faisais des rêves
+extravagants: une nuit, je crus me voir poursuivie par un loup, la
+baronne accourait à mon secours et ramassait une pierre pour me
+défendre; mais en la soulevant elle mettait à découvert un scorpion,
+lequel se transformait subitement en un beau jeune homme qui m’appelait
+en souriant. Comme je m’approchais de mon sauveur, je découvris qu’il
+portait au front un dard acéré, reste de son premier état, et qu’il
+cherchait à m’en percer le cœur. Cela m’inspira de la tendresse pour les
+loups. Une autre fois je rêvai d’une étoile rougeâtre qui dominait
+fatalement ma vie; en vain je m’enfuyais par monts et par vaux, elle
+rayonnait toujours sur ma tête, et je me sentais en proie à sa maligne
+influence. Apparemment c’était l’étoile de Mme de Ferjeux.--Que tout
+cela est absurde! pensais-je en me réveillant; mais il est des heures où
+le cœur croit à l’absurde.
+
+Souvent je m’écriais: «Je n’ai pas le sens commun. Il n’y a point de
+marquis; notre voisine nous mystifie; elle rit sous cape de notre émoi
+et de nos transes.» Et dans ces moments-là, direz-vous, vous étiez
+rassurée et contente? Et si Mme de Ferjeux elle-même était venue vous
+dire: «Pure plaisanterie que tout cela! n’attendez personne, car
+personne ne viendra, ni aujourd’hui, ni demain, ni après-demain!» oh!
+pour le coup, vous l’auriez embrassée avec effusion.--N’en doutez pas,
+monsieur l’abbé. Et cependant, vous le dirai-je? au fond du cœur... Mais
+ne vous fâchez pas, je n’ai rien dit.
+
+En revanche, quand il m’arrivait de croire résolûment au vrai marquis,
+beau comme Apollon, brave comme Artaban, à ce prince Charmant, qui
+n’avait point trouvé de cruelles, ah! croyez-moi, je me promettais de
+lui faire un accueil qui déconcerterait sa fatuité; car j’avais décidé
+qu’il était fat, dédaigneux, blasé sur tout, et je me le figurais
+m’observant d’un œil à la fois indiscret et superbe. Et même, n’eût-il
+pas été fat, je lui en voulais d’être le neveu de sa tante, de répondre
+avec tant d’empressement à son appel, d’accourir à son ordre pour
+examiner la bête curieuse qu’elle lui promettait. Je croyais l’entendre
+raisonnant avec elle, lui disant: «Épouserai-je? n’épouserai-je pas?
+L’affaire ne se présente pas aussi bien que je le pensais...» Et puis il
+me déplaisait qu’on prétendît régler mon sort, disposer de moi sans mon
+aveu. La délicatesse de mes sentiments en était froissée, ma dignité
+s’en indignait, et je me rappelais ce mot de ma mère, qui assurait qu’il
+y a deux sortes de poésies, celles qui sont nées et celles qu’on a
+faites, que les premières sont bonnes, que les secondes ne valent pas le
+diable, et qu’il en va de même des mariages. «Arrivez, mon gentilhomme!
+disais-je en moi-même. Je tiens pour vous en réserve mes plus grands
+airs et mes plus grandes manières.» Et vraiment je les préparais
+d’avance, je répétais la scène dans ma tête, mes premières phrases
+étaient toutes prêtes... Hélas! ce que c’est que de nous, et comme la
+bizarre fortune se joue de nos précautions!
+
+Un matin j’étais descendue dans la cour pour porter du grain à mes
+pigeons. D’où vous êtes, vous les voyez accourant à ma voix, voletant
+autour de moi, se posant à l’envi sur mes bras, sur mes épaules et sur
+ma tête. Lionne, cette chienne qui vous aimait, survint en bondissant et
+aboyant, et les oiseaux épouvantés s’enfuirent sur les toits. Je grondai
+Lionne, la fis coucher à mes pieds en lui enjoignant un religieux
+silence; puis je rappelai mes pensionnaires ailés, qui se décidèrent à
+revenir et reprirent l’un après l’autre leur poste accoutumé; mais tout
+à coup ils s’envolèrent de nouveau à grand bruit d’ailes. Il fallait que
+je fusse bien préoccupée, car je n’avais entendu venir personne. Et
+cependant quelqu’un était là; sur le pavé de la cour éclairé du soleil,
+je voyais se dessiner une grande ombre immobile, accompagnée d’une autre
+ombre plus petite qui remuait... J’eus un frémissement. «Il est ici, me
+dis-je; c’est lui!» Et dans mon émoi je n’osais tourner la tête. Dans
+cet instant, approchant à pas de loup, Mme de Ferjeux me prit le menton
+d’une main, de l’autre releva le bord pendant de mon chapeau de
+campagne, et s’adressant à lui (car c’était bien lui):
+
+«Eh bien! mon beau chevalier, fit-elle, que vous en semble?»
+
+La brusquerie de cette attaque inopinée qui rompait toutes mes mesures,
+qui déroutait toutes mes prévisions, me jeta dans un tel désordre
+d’esprit que je ne pus trouver une parole. Moitié confusion, moitié
+dépit, je me sentis rougir jusqu’aux oreilles, et les larmes me vinrent
+aux yeux; tout tournait autour de moi; j’aurais voulu être à cent pieds
+sous terre.
+
+Alors le beau chevalier vint à moi, me fit un profond salut, et me dit
+d’un ton doux et respectueux:
+
+«J’aime à croire, mademoiselle, que vous connaissez assez Mme de Ferjeux
+pour ne plus vous effaroucher de ses plaisanteries, mais il en est, je
+l’avoue, que j’ai peine à lui pardonner.
+
+Quelle fut ma réponse? Impossible de vous le dire, ni de quelle langue
+je me servis pour la faire, car la mienne était hors de service; mais M.
+de Lestang eut la délicatesse de ne pas me regarder. Penché vers Lionne,
+qui était demeurée couchée à mes pieds, il la flattait de la main, lui
+tirait tout doucement les oreilles, me faisait compliment sur sa beauté.
+En ce moment, mon père parut; on entra dans la maison, je réussis à me
+dérober, et je me sauvai dans ma chambre. Là, cachant mon visage dans
+mes mains, je maudis mon mauvais sort, et je songeai à cette fatale
+étoile, à cette étoile rouge de mes rêves, qui malgré moi gouvernait ma
+vie. Toutefois, comme je suis une fille raisonnable, je ne tardai pas à
+secouer mon chagrin; ma bonne humeur reprit le dessus, et, tout en
+faisant ma toilette, je ne pus m’empêcher de rire un peu au souvenir de
+mes beaux plans de campagne et de ces airs majestueux dont je m’étais
+promis de foudroyer l’ennemi. «Je suis punie, me dis-je, par où j’ai
+péché. Ne prenons point d’airs, gardons celui qui nous est naturel. Il
+en sera ce qui pourra.»
+
+Quand je redescendis au salon, Mme de Ferjeux venait de partir, et mon
+père faisait au marquis les honneurs de son cabinet d’antiques. On a dit
+que rien n’empêche tant d’être naturel que l’envie de le paraître.
+Cependant je crois que je me présentai devant M. de Lestang de l’air le
+plus aisé du monde; car dans son premier regard je vis percer un peu
+d’étonnement, comme s’il avait eu quelque peine à me reconnaître; je lui
+sus gré de sa surprise, elle me fit plaisir. Du reste, il eut pour ma
+personne le degré d’attention qu’exigeait la politesse, mais rien de
+plus. Il était fort occupé d’examiner les trésors d’art étalés sous ses
+yeux. Il en parlait non en savant, mais en homme du monde qui a beaucoup
+vu. La Némésis surtout l’enchantait, il ne se lassait pas de la
+regarder.
+
+--Ma chère enfant, me dit mon père, M. de Lestang est fou de ma statue;
+il estime que c’est un morceau achevé et du premier mérite.
+
+--Je ne pense pas, dit le marquis, qu’il puisse y avoir deux avis à ce
+sujet.--Et il justifia son dire par des raisons où l’on sentait le
+connaisseur qui a du coup d’œil et du goût. Mon père semblait ravi au
+septième ciel, et à chaque mot clignait des yeux en signe d’approbation.
+
+«Peste! vous vous y entendez, disait-il, et vous seriez digne de savoir
+le grec.
+
+--Je ne suis qu’un ignorant, répondit le marquis; mais je crois avoir de
+l’instinct, et je n’ai garde d’apprendre; ce serait me priver du plaisir
+de deviner... De deviner et de me tromper, ajouta-t-il en souriant; mais
+enfin deviner bien ou mal et vouloir, il n’y a que cela qui compte, ce
+sont les deux épices de la vie.»
+
+Vous conviendrez, monsieur l’abbé, que je pouvais me rassurer. Cette
+théorie sur les épices n’était pas propre à me tourner la tête.
+
+Là-dessus M. de Lestang tira de sa poche un portefeuille en maroquin et
+un crayon, et se mit en devoir de prendre un léger croquis de la statue.
+Mon père lui arrêta la main.
+
+«Ne faites pas cet affront à la déesse, dit-il. Elle croirait que vous
+lui faites vos adieux. Vous nous demeurerez quelques jours, j’espère, et
+vous reviendrez la voir.»
+
+En vain je lui jetai un coup d’œil suppliant qui signifiait: de grâce,
+pas trop de zèle! Le père avait disparu, il ne restait que l’antiquaire,
+lequel était sous le charme. Ce fut cet antiquaire obstiné et tout
+entier à son idée qui retint le marquis à déjeuner. A vrai dire, M. de
+Lestang ne se fit pas prier; il paraissait se trouver à l’aise sous
+notre toit. A table, il fut gai, nous conta ses voyages, et je trouvai
+qu’il contait bien. Il avait la parole nette et facile et de la douceur
+dans la voix. Par intervalles seulement, il s’animait tout à coup,
+élevait le ton, accentuait fortement certains mots; dans ces moments-là,
+ses sourcils se fronçaient légèrement, et ses yeux, d’un bleu sombre,
+s’enflammaient. C’était comme un éclair de passion, on eût dit que son
+âme allait prendre feu; mais cela passait vite, et il revenait avec un
+sourire à son ton dégagé et uni.
+
+En sortant de table, mon père lui dit:
+
+«Après les vases, les bouquins. Allons faire un tour dans ma
+bibliothèque.
+
+--Ah! pour le coup, repartit M. de Lestang, vous tenez à me dépayser et
+à m’humilier. Épargnez-moi, ne me demandez mon avis que sur les
+reliures.»
+
+Il suivit mon père, se laissa tout montrer, écouta avec la plus accorte
+complaisance toutes ses explications.
+
+«Que de richesses! dit-il. Vous en avez fait sans doute le catalogue?
+
+--Il est incomplet, répondit mon père, et je remets d’année en année à
+le terminer. Je me fais vieux, je suis devenu très-paresseux pour tout
+ce qui n’est pas ma besogne d’affection. Voyez comme ces rayons là-haut
+sont poudreux! Il faudrait que le plumeau passât partout; mais je ne
+saurais souffrir que la main d’un domestique touchât à mes chers
+volumes, et quant à moi, le temps me manque. La vie est si courte!
+
+--Il y a cette différence entre nous, dit M. de Lestang, que vous êtes
+trop occupé pour achever l’inventaire de vos biens et que je suis trop
+inoccupé pour ne pas faire le mien; car, moi aussi, je possède une
+bibliothèque, vieux patrimoine de famille un peu endommagé par les rats,
+mais les restes en sont bons. Cette année, pour la première fois, j’ai
+passé l’hiver à Lestang, et soit faute de savoir comment remplir mes
+journées, soit amour de l’impossible et des tours de force, j’entrepris
+de disputer mes livres aux rats et d’en faire à moi seul un beau
+catalogue par ordre de matières. Jugez si les bévues y fourmillent. J’ai
+fait peut-être comme celui qui rangeait le _Traité des fluxions_ de
+Newton parmi les ouvrages de médecine.
+
+--Je n’en crois rien, repartit mon père; vous nous avez dit, et prouvé
+que vous avez le don de deviner.
+
+--Enfin, reprit-il, je suis venu à bout de cette aventure, et, qui mieux
+est, j’ai pris goût au métier... Voyons, ajouta-t-il, mettez mes talents
+à l’épreuve. Nommez-moi votre épousseteur en chef. Nous allons commencer
+par ouvrir toutes les fenêtres, après quoi je grimperai sur cette grande
+échelle que voici, et je descendrai un à un tous vos poudreux in-quarto.
+Fiez-vous à moi du soin de faire leur toilette. Oh! n’ayez crainte, je
+vous jure de n’y toucher qu’avec des doigts respectueux. De votre côté,
+monsieur le bibliothécaire, vous profiterez de l’occasion pour redresser
+votre registre et en remplir les blancs. Courage, à l’œuvre! En quelques
+jours, tout sera fait, et vraiment je ne serais pas fâché de laisser à
+Louveau une trace de mon passage.»
+
+Mon père s’en défendit bien fort, il n’avait garde d’infliger à son hôte
+l’ennui d’une si ingrate besogne, il résista le plus longtemps qu’il
+put; mais le marquis ne s’entendait pas moins à vouloir qu’à deviner. Il
+avisa sur une chaise une méchante souquenille de toile dont il
+s’affubla, l’échelle fut dressée, et le voilà à l’ouvrage.
+
+J’étais restée au salon, je brodais au tambour près de la petite table
+ronde; la porte de la bibliothèque étant demeurée ouverte, de ma place,
+sans même remuer la tête, je voyais et j’entendais tout. Franchement,
+monsieur l’abbé, vous l’auriez trouvé adorable, ce beau gentilhomme au
+fier profil, aux petites mains blanches, dont toute la personne portait
+un cachet d’exquise élégance, et qui, vêtu d’un sarrau, docile comme un
+enfant, gai comme un écolier, leste comme un écureuil, allait et venait
+aux ordres de mon bon père ébahi, grimpait aux échelles, époussetait des
+livres, charmant la longueur du travail par des lazzis et de francs
+rires, et conservant, le plumeau à la main, toute la distinction de sa
+noble et fine nature.
+
+Pendant ce temps, comme vous pensez bien, la fille de mon père causait
+un peu avec elle-même.
+
+«Comme l’événement, me disais-je, trompe toujours notre attente!...
+Qu’il soit beau, bien fait, qu’il ait de grands yeux d’un bleu sombre, à
+la rigueur je pouvais le prévoir; mais où est ce fat que j’attendais,
+impertinent, rongé d’ennui, revenu de tout? Son cœur et son esprit sont
+restés jeunes. N’ayons pas l’air de le regarder; mais se doute-t-il
+qu’il est à peindre, là-haut, sur son échelle?... Ce qui est unique,
+c’est ce charme de simplicité; ce serait par là qu’il pourrait être
+dangereux... Autre chose encore: il paraît à la fois doux et passionné
+comme ces fameux habitants de mes _champs Élysées_... Il est charmant
+quand il fronce le sourcil. Nous autres femmes, nous adorons la force ou
+ce qui lui ressemble; mais ce qui nous subjugue tout à fait, c’est la
+douceur des violents. N’est-il pas de cette race?... En vérité, ma
+pauvre Isabelle, il est heureux que nous n’ayons plus dix-huit ans!
+Notre imagination risquerait bien de se monter; mais aujourd’hui adieu
+les chimères! Quand ce bel épousseteur partira, nous lui dirons adieu
+sans le moindre frémissement dans la voix, et il s’en ira ayant rangé
+une bibliothèque sans avoir rien dérangé dans notre cœur.»
+
+Lorsque M. Max de Lestang se fut retiré en promettant de revenir le
+lendemain de bonne heure, mon père s’avança vers moi sur la pointe des
+pieds, et, me regardant dans les yeux:
+
+«Eh bien! me dit-il d’un ton de mystère, qu’en pensons-nous?
+
+--Oh! c’est à vous de parler, repartis-je. Je l’ai à peine vu et encore
+moins regardé.
+
+--C’est un homme délicieux, reprit-il vivement. Figure-toi que, grâce à
+lui, j’ai retrouvé un Alde superbe que je croyais perdu. Ce malheureux
+volume avait disparu dans une crevasse de la boiserie. Notre jeune homme
+s’avise de tout, il a des yeux au bout des doigts. Avant peu, ma
+bibliothèque sera nette comme une perle. Il ne sait pas le grec, c’est
+dommage; mais il serait capable de l’inventer à ses moments perdus. Il
+est charmant! te dis-je, et sa bonne grâce m’a tant jeté de poudre aux
+yeux que je n’ai plus vu le larron qui s’apprête à me dérober mon bien.
+
+--Ah! quant à cela, lui répondis-je en riant, vous pouvez dormir sur vos
+deux oreilles; votre bien est fort en sûreté, il ne songe pas à le
+convoiter... Mais vraiment vous vous échauffez. Épousez-le donc, ce beau
+marquis, je ne m’y oppose pas.»
+
+Le lendemain, M. de Lestang reparut à l’heure dite et retourna bien vite
+à ses échelles, à son plumeau. Il en fut de même les jours suivants. Je
+ne le voyais guère qu’au déjeuner, pendant lequel il avait pour moi,
+comme je vous l’ai dit, la mesure d’attentions que la courtoisie exige.
+Il était aimable, toutefois sans empressement: notre maison lui
+plaisait, il promenait autour de lui des regards satisfaits; mais il ne
+me fit pas un doigt de cour, ni le plus petit compliment. Un jour
+cependant, comme mon père, en sortant de table, m’avait obligée de lui
+jouer un _andante_ de Mozart, le marquis m’écouta avec une attitude
+rêveuse, et quand j’eus fini, il me dit d’un ton pénétré:
+
+«J’avais souvent entendu cet air, mais je ne le connaissais pas.»
+
+Le même jour, il s’écria du haut de son échelle:
+
+«Décidément la poussière de cette bibliothèque a des vertus magiques.
+Depuis que je m’en barbouille les doigts, je me sens rajeunir. Hier je
+n’avais plus que vingt ans, aujourd’hui je me plairais à des jeux
+d’enfant. Je crois entendre des bruits de crécelles, des ronflements de
+toupie. Vous auriez dû me prévenir, monsieur, car cela devient
+effrayant. Demain un _tonton_ me semblera plein de charmes, et
+après-demain il faudra me tailler un béguin.»
+
+Oh! pour le coup, il n’y avait pas à s’y tromper, le compliment n’était
+pas à mon adresse: c’est de _tontons_ qu’il rêvait.
+
+Le jour d’après (c’était un vendredi), M. de Lestang avertit mon père
+que son départ était fixé au surlendemain.
+
+«Travaillons bien, lui dit-il; je serais désolé de vous quitter avant
+que notre monument soit achevé.»
+
+Ce jour-là, je fis seller ma jument grise, et, laissant ces messieurs
+déjeuner en tête-à-tête, je me rendis chez la vieille Thérèse, cette
+pauvre infirme que nous avons souvent visitée ensemble. J’y restai fort
+longtemps. En rentrant, je trouvai mon père seul, le menton dans la
+main, arpentant le salon d’un air grave. Il vint à moi et, sans me
+donner le temps d’ôter mes gants et mon chapeau, il me fit asseoir sur
+le sofa et me dit à brûle-pourpoint:
+
+«Isabelle, l’aimes-tu?»
+
+Je le regardai avec surprise et ne répondis rien.
+
+«Oh! je t’en conjure, reprit-il, ne l’aime pas encore. Attends quelques
+jours, il faut que nous sachions d’abord... Il m’est venu certains
+doutes... Comment te dire?... Mais figure-toi que je suis incertain si
+c’est à toi qu’il en veut ou à la statue.
+
+--La chose est plaisante, lui répondis-je, avec une gaieté forcée. Vous
+a-t-il demandé Némésis en mariage?
+
+--Non, il n’a pas osé... Mais qu’est-ce que je dis? tes plaisanteries me
+brouillent l’esprit. Ce qui est certain, c’est qu’il en raffole. Dieu le
+lui pardonne! elle est si belle! Seulement il l’aime trop... Cette
+après-midi, il m’a dit tout à coup:
+
+«Reprenons un instant haleine et allons nous reposer auprès d’elle.»
+
+--J’ai cru qu’il voulait parler de toi, et j’allais lui rappeler que tu
+étais sortie; mais, avant que j’eusse le temps d’ouvrir la bouche, il a
+traversé en courant le salon, s’est élancé dans la galerie et s’est
+placé en contemplation devant la déesse; puis il a pris un crayon et l’a
+dessinée. Un charmant croquis, je t’assure. Il est sorcier... Mais à sa
+pose, à ses longs regards pensifs, on eût dit un amant faisant le
+portrait de sa maîtresse. Pendant qu’il crayonnait, je me suis souvenu
+que l’autre jour il m’avait parlé d’une sorte de grande niche qui coupe
+par le milieu la galerie vitrée de son château; il y a des bustes
+antiques aux quatre coins avec un grand socle de porphyre au milieu.
+
+«Ce socle, me disait-il, est encore vide, il attend sa statue.»
+
+--Et vous pensez qu’il aura l’indiscrétion de vous dire: Votre statue me
+plaît: elle ferait bel effet sur mon socle, vendez-la-moi?
+
+--Les amateurs d’objets d’art, Isabelle, sont une race sans scrupule.
+Les plus honnêtes ne volent pas à main armée; voilà tout. Ce qui
+m’épouvante, c’est que je suis faible, je ne sais pas résister. Tu te
+rappelles que plus d’une fois je me suis laissé prendre à des
+cajoleries, quitte à m’en mordre les doigts, _jurant, mais un peu
+tard_... C’est pour cela que je crains le monde. Les moutons y sont
+tondus de près, heureux quand le berger ne les écorche pas!... Passe
+encore, ajouta-t-il, si M. de Lestang aimait à la fois ma statue et ma
+fille, car je donnerais presque sans regret Némésis à mon gendre; je
+n’aurais pas le chagrin de m’en séparer; tu sais que mon gendre sera
+tenu de me loger chez lui.
+
+--Oh! de grâce, lui dis-je, laissons dormir toutes ces folies, elles
+n’ont pas même le mérite d’être gaies.
+
+--Attends, attends, reprit-il, je ne t’ai pas tout conté. A cinq heures,
+je suis sorti avec M. de Lestang et l’ai reconduit jusqu’à Ferjeux. Là
+il m’a quitté pour aller faire un tour dans les bois, et j’ai demandé à
+voir la baronne.
+
+--Bon Dieu! m’écriai-je. Vous avez parlé à Mme de Ferjeux?
+
+--Ne me fais donc pas de si gros yeux. Dans ce siècle, comme les enfants
+sont sévères! Voyons, Isabelle, ai-je du tact ou n’en ai-je pas?... Mme
+de Ferjeux me demanda où en étaient _nos affaires_.
+
+«Oh! lui répondis-je en riant (je te jure, Isabelle, que j’avais l’air
+fort enjoué), oh! chère madame, j’ai l’esprit bien tranquille; c’est à
+ma Némésis que votre beau neveu fait les yeux doux. Elle se mit à rire
+comme une folle.
+
+--Croiriez-vous, me dit-elle, qu’hier soir il vint à moi se frottant les
+mains et disant: Décidément je l’aime, et par l’étoile du berger je
+l’aurai, je l’aurai!
+
+--Mais, beau neveu, vous l’a-t-on accordée?
+
+--Qu’à cela ne tienne! si on me la refuse, je l’enlève.
+
+--Oh! oh! y consentira-t-elle?
+
+--Chère madame, qui ne dit mot consent.
+
+--Je la connais, Lovelace, soyez sûr que Clarisse criera.
+
+--Il partit d’un éclat de rire, continua-t-elle, et il m’expliqua qu’il
+aimait Némésis, qu’il adorait Némésis, qu’il enlèverait Némésis, et que
+sûrement Némésis ne crierait pas. Se moquait-il de moi? Cela lui arrive
+quelquefois; mais d’autre part il a des lubies si étranges, notre
+gentilhomme, et il veut si bien tout ce qu’il veut! Enfin cela vous
+regarde. Tirez-vous d’embarras comme vous pourrez. Mon neveu, qui est
+aussi mystérieux que votre fille, m’a fait jurer que durant son séjour
+ici je ne remettrais pas les pieds à Louveau. Il entend faire ses
+affaires lui-même. A merveille! je ne me mêle plus de rien. Le loup rôde
+autour de la bergerie; montez la garde, mon brave homme! Qu’on vous
+enlève votre statue ou votre Isabelle, je m’en soucie comme de la
+pantoufle de la reine Berthe, et je m’en vais de ce pas retrouver mes
+maçons. Ce sont de braves gens qui ont le cœur sur la main.»
+
+Là-dessus elle me mit à la porte en me donnant de petits coups
+d’éventail sur les doigts; mais comme je traversais la cour d’honneur,
+elle avança la tête à la fenêtre et me cria:
+
+«A propos, que pense de tout cela votre belle insensible?
+
+--Oh! lui dis-je, elle est d’une superbe indifférence dont rien
+n’approche.
+
+--Ce sont deux sournois, reprit-elle. En dépit de mes serments, j’irai
+dîner demain à Louveau, et je découvrirai le pot aux roses...»
+
+--Voyons, Isabelle, t’ai-je compromise?
+
+--Je suis désolée, mon père, lui dis-je avec un peu de dépit, que vous
+ayez fait vos confidences à Mme de Ferjeux. Je vous préviens que j’aurai
+la migraine demain. Je suis décidée à ne pas voir M. de Lestang en
+présence de sa tante.»
+
+Pendant tout le dîner, nous nous querellâmes un peu. Je l’accusais
+d’être trop confiant; il me reprochait d’être trop fière.
+
+«Si tu avais pris la peine de questionner tout doucement son cœur, me
+dit-il, tu l’aurais forcé de se déclarer, et nous saurions à quoi nous
+en tenir, tandis qu’il pourra nous dire adieu demain sans que nous ayons
+un reproche à lui faire.»
+
+Je lui répondis qu’il faisait bon marché de ma dignité, et j’ajoutai
+quelques mots piquants qui le chagrinèrent. Je sentais gronder en moi
+comme une sourde colère qui s’en prenait à tout le monde et qui menaçait
+à tout coup d’éclater. Je me renfermai quelque temps dans un morne
+silence; mais quand nous eûmes pris le thé, je regrettai mes rudesses et
+je lui dis en l’embrassant:
+
+«Pardonnez-moi, mon bon père, et quittez vos soucis; vous garderez votre
+déesse et votre fille.»
+
+Je suivis la galerie pour me retirer chez moi, et, en passant devant la
+Némésis, je ne pus m’empêcher de la regarder. Ma lampe éclairait le bas
+de son corps et ses draperies; sa tête restait dans l’ombre. Il me
+sembla qu’elle s’animait, et je crus voir courir sur ses lèvres de
+marbre le sourire insultant d’une rivale.
+
+Rentrée dans ma chambre, je m’assis près de mon rideau, le coude appuyé
+sur le rebord de la fenêtre, ma joue dans ma main. La nuit était claire
+et sereine, le ciel étincelait de mille feux. Le cri monotone des
+grillons formait avec le clapotis d’un ruisseau un doux concert auquel
+par intervalles une orfraie mêlait sa note triste et rauque. En face de
+moi, de l’autre côté de la combe, j’apercevais de vagues blancheurs de
+rochers qui me révélaient le précipice que domine Ferjeux. Il me
+semblait que mes pensées secrètes, pareilles à des oiseaux longtemps
+captifs à qui l’on rend la clef des champs, s’étaient envolées de mon
+cœur resté vide, qu’elles erraient autour de moi dans la nuit, qu’elles
+me parlaient par la voix du grillon, par le murmure de l’onde agitée,
+par la plainte entrecoupée de la chouette. Un cœur troublé intéresse
+l’univers entier à ses ennuis; il se flatte de tourmenter de sa fièvre
+l’âme tranquille de l’indifférente nature; sa folle passion interpelle
+jusqu’à cet abîme des cieux étoilés, jusqu’à ces mornes espaces qui
+n’ont jamais rompu leur vœu d’éternel silence. Étrange orgueil de tout
+ce qui souffre! La douleur nous devrait avertir du peu que nous sommes,
+et cependant qui de nous ne prend à témoin de ses larmes et les hommes
+et les choses mêmes, ces divines aveugles à qui nous prêtons des yeux
+pour nous voir et de mystérieuses pitiés pour pleurer avec nous? Ce
+soir-là, je me figurais que tout autour de moi agitait la question de
+mon bonheur. Des voix secrètes m’appelaient par mon nom. Les unes me
+disaient: «Crains tout!» les autres: «Espère tout!» Je crus entendre
+aussi ces mots: «Défie-toi surtout de tes espérances!» Enfin je secouai
+mes songes, je me levai, je regardai une dernière fois le vallon
+solitaire, les étoiles, les bois, les pâles rochers...
+
+«Hélas! c’en est fait, je l’aime!» dis-je à demi-voix en refermant la
+fenêtre.
+
+
+
+
+V
+
+
+Le lendemain, après le déjeuner, M. de Lestang nous proposa une
+promenade à cheval.
+
+«Nous avons travaillé comme des bûcherons, dit-il à mon père.
+Donnons-nous un peu de relâche: au retour, le reste sera l’affaire d’une
+heure.»
+
+Mon père me consulta du regard. Je cherchai une défaite, je n’en trouvai
+point. M. de Lestang courut à Ferjeux et reparut monté sur un des beaux
+alezans de la baronne. La petite cavalcade, après avoir gravi la côte,
+s’enfonça dans les bois. Le _beau chevalier_ parut apprécier mes talents
+d’écuyère et me donna des éloges flatteurs. Je reçus son compliment de
+bonne grâce; j’étais résolue à être gaie; quel que fût l’événement,
+j’entendais sortir avec honneur de cette aventure. Et puis ce jour-là,
+je me sentais jolie; dans ces heureux moments une femme est bien forte.
+
+Au bout d’une heure, nous vînmes à passer près de ce _tumulus_ que vous
+connaissez. Mon père ne put revoir cet ancien ami sans que son cœur
+tressaillît; il voulut lui donner le bonjour; attachant son cheval à une
+branche d’arbre:
+
+«Allez toujours, nous dit-il, je suis à vous dans l’instant.»
+
+Nous fîmes prendre le pas à nos chevaux. En cet endroit, comme vous
+savez, le chemin est assez large pour qu’on y puisse marcher de front.
+
+Le marquis garda quelques instants le silence; il semblait réfléchir,
+puis il me dit:
+
+«C’est le séjour du bonheur que Louveau. En faisant mes adieux à la
+bibliothèque de M. de Loanne, j’aurai soin d’emporter au bout de mes
+doigts un peu de cette poussière sacrée qui rajeunit; mais après tout le
+bonheur ne suffit pas à l’homme, encore moins aux femmes, j’imagine. Ne
+vous ennuyez-vous jamais?
+
+--Malgré ses défauts, lui répondis-je, le bonheur est de bonne
+compagnie. Je m’en contente.
+
+--Quoi que vous en disiez, reprit-il, il est nécessaire, pour se sentir
+vivre, de se procurer de temps en temps de bons petits accès de fièvre,
+avec fréquence du pouls, chaleur et frisson... Ne regrettez-vous jamais
+le monde? N’avez-vous point de questions à lui faire?... Mais vous allez
+trouver que je suis trop curieux.
+
+--Oh! dis-je en riant, les amis avec qui je vis (et je lui montrais du
+doigt les silencieux sapins qui bordaient le chemin) sont d’un naturel
+si discret, si réservé, que votre curiosité m’étonne sans me fâcher;
+c’est dans ma vie une nouveauté agréable: aussi bien une fois n’est pas
+coutume... Vous me demandez, je crois, quels sont mes plaisirs?
+
+ . . . . . . . Quelquefois à l’autel
+ Je présente au grand prêtre ou l’encens ou le sel.
+
+--Fort bien; mais après?
+
+--Après? Ne vous ai-je pas présenté mes amis? J’adore les bois.
+
+--Il suffit de les aimer. Assurément les hommes sont moins innocents que
+vos discrets amis; mais, puisqu’il s’agit des plaisirs du spectacle,
+j’estime qu’un vice est plus intéressant qu’un sapin.
+
+--Cela dépend des goûts, lui dis-je. Les choses sont plus complaisantes
+que les hommes; elles se prêtent à toutes nos fantaisies, nous en
+pouvons disposer à notre guise. J’aime ces marionnettes dociles qui
+répètent sans se tromper tous les rôles qu’il nous plaît de leur
+souffler. Et ce qui est charmant, c’est que nous prenons la
+représentation au sérieux et croyons naïvement aux fureurs des vents
+déchaînés, aux soupirs des ruisseaux et aux regards de la lune.
+
+--Ah! pour la lune, dit-il, je ne me suis jamais flatté d’en être
+regardé... Non, je tiens à mon dire, comme spectacle, les bois ne valent
+pas le monde, et je préfère au tumulte des vents dans une sapinière le
+bruit que font les passions dans des cœurs de chair et de sang.
+
+--Les passions! dis-je. Il faudrait y croire.
+
+--Peste! voilà un doute bien injurieux pour notre pauvre espèce!... Les
+passions? il n’est que de les chercher pour les trouver.
+
+--Combien souvent on s’y trompe! repris-je. Les hommes sont si entendus
+dans l’air de faire la papillote! L’enveloppe est brillante, argentée,
+dorée; on y lit l’un de ces mots pompeux qui font battre le cœur:
+dévouement, enthousiasme, noble ambition... Ouvrez: la dragée est un
+pauvre petit calcul bien plat, bien vulgaire, et l’on est fort heureux
+quand l’amande n’est pas amère.
+
+--Voilà, dit-il, ce qui se raconte au fond des bois. Vos amis sont bien
+médisants, pour ne rien dire de plus. Croyez-moi, ce pauvre monde est
+fort sot, mais il n’est pas si faux que vous le pensez. Aujourd’hui
+l’hypocrisie est très-rare, et tous les masques sont si usés, si
+transparents, qu’il n’y a plus que les niais qui s’en couvrent le
+visage; les gens d’esprit les portent à la main. Ce n’est plus un
+expédient, c’est une contenance.
+
+--Ah! permettez, répondis-je, la sagesse des bois n’accuse pas le monde
+d’imposture, elle prétend que le monde est habile à se tromper lui-même.
+Si les hommes nous donnent avec assurance leurs combinaisons pour des
+sentiments et leurs courses au clocher pour des romans, c’est qu’à
+défaut d’autres passions il en est une du moins, la fureur du jeu, qui
+se mêle à tous leurs calculs et se charge de leur procurer quelques bons
+accès de fièvre, tels que vous les aimez, avec fréquence du pouls,
+chaleur et frisson. Cette sorte de fièvre ne me plaît guère, je vous
+l’avoue, et pourtant je suis tentée de croire que c’est la plus commune.
+J’ai ouï parler d’hommes d’esprit et même de cœur qui ne voient dans la
+vie qu’une suite de tailles à perdre ou à gagner, et qui se mourraient
+d’ennui s’ils n’avaient un paroli à tenir. La partie engagée, les voilà
+tout yeux, tout oreilles; s’il survient quelque accroc, leur orgueil se
+pique, s’acharne; l’enjeu est leur bonheur, quelquefois celui des
+autres; le gain le plus souvent ne vaut pas la peine qu’on en parle: une
+courte ivresse de l’amour-propre, le vain plaisir de se dire: J’ai
+contenté mon caprice, la fortune a trouvé son maître... Non, je n’aime
+pas les joueurs. Étant petite fille, je fis rencontre, dans une ville de
+bains, d’un beau vieillard frais et enjoué qui aimait les enfants et
+s’en faisait adorer. Un soir, je le vis ponter au pharaon. Grand Dieu!
+quelle métamorphose! Ses yeux brillaient d’un éclat vitreux qui me fit
+horreur. Depuis, j’appris à connaître dans le salon de ma mère des
+hommes du monde aimables, gracieux, qui semblaient ne se soucier que des
+élégances de la vie,--et tout à coup je croyais surprendre dans leurs
+yeux un de ces tristes regards de ponte qui m’avaient tant
+effrayée.--Oh! oh! me disais-je, qui tient la banque ici?--Enfin à
+chacun ses goûts; mais rien ne me semble plus déplaisant que la
+mélancolie d’un joueur qui perd, si ce n’est le sourire d’un joueur qui
+gagne, et voilà pourquoi j’aime les bois.»
+
+J’avais mis dans le blanc, presque sans viser. M. de Lestang assena un
+grand coup de cravache sur une branche de sapin qui lui barrait le
+passage, après quoi, fronçant le sourcil, il m’observa du coin de l’œil.
+Je le voyais fort bien sans le regarder. Car de quoi nous servirait-il
+d’être femmes, si nous avions besoin de regarder pour voir?
+
+«Il y a du vrai dans ce que vous dites, me répondit-il enfin; mais vous
+chargez le portrait. Vous oubliez que nos inconséquences font métier de
+corriger nos vices. Quelqu’un a fort bien dit que le temps est le plus
+puissant des êtres abstraits; il n’est pas de parti pris dont il ne
+vienne à bout. On se croit un homme fort, on a fait ses preuves et
+conquis par ses prouesses la sotte admiration des badauds, on se jure à
+soi-même de ne jamais fléchir, de demeurer intraitable, d’être à l’abri
+de toute faiblesse et de toute surprise,--et tout à coup, dans un moment
+de fatigue, la fibre s’amollit, on éprouve un trouble inconnu. On
+s’était flatté d’avoir tué son cœur, on le sent remuer et tressaillir,
+et voilà notre rodomont qui en un instant dément tout son passé, et rend
+son épée sans combat... Ceci n’est pas un conte de fées, et quand vous
+reverrez le monde, vous me donnerez raison.
+
+--J’aime mieux vous en croire tout de suite, lui dis-je, car le
+reverrai-je jamais?
+
+--Qui peut savoir s’il ne viendra pas vous enlever à vos amis?
+
+--Un enlèvement! m’écriai-je. Que fait-on en pareil cas? Je crois qu’on
+crie.»
+
+Il tordit sa moustache et me sonda du regard.
+
+«Non, non, poursuivis-je, la bonne providence m’a fait une vie facile,
+je ne la veux pas changer. Je suis craintive et défiante. J’aimerais à
+voir la mer, mais je ne me soucie pas de naviguer.
+
+--Les naufrages par imprudence sont les plus communs, me répondit-il
+d’un ton bref. Le point est de bien choisir son pilote.
+
+--En est-il de bons? repartis-je. Les meilleurs s’endorment ou
+s’oublient à regarder les étoiles; d’autres ont le goût des émotions et
+appellent tout bas les tempêtes et les écueils. Le plus sûr est de ne
+pas s’embarquer.»
+
+Nous avions atteint le bord de cette côte nue et ravinée qui termine la
+sapinière. «Regardez la belle fleur!» dis-je à M. de Lestang pour rompre
+l’entretien. Et je lui montrai du doigt un grand lis martagon qui
+croissait sur la pointe d’un rocher.
+
+Je n’avais pas achevé, qu’enfonçant brusquement l’éperon dans le flanc
+de son cheval, il le lança à bride abattue dans le ravin. Je me sentis
+pâlir. Vous savez comme la pente est rapide; en un clin d’œil, il arriva
+près du rocher, se pencha, étendit la main, arracha le lis. Un ressaut
+du terrain le déroba à ma vue; je ne pus retenir un cri: cheval et
+cavalier jouaient un jeu à se rompre vingt fois le cou; mais l’instant
+d’après je les vis reparaître l’un sur l’autre et franchir d’un saut le
+ruisseau qui serpente au pied du ravin. A peine eut-il touché l’autre
+rive, l’alezan furieux se dressa, se cabra, rua; M. de Lestang le
+réduisit à grands coups de cravache et le fit galoper jusqu’au bout du
+pacage. Quand il eut amorti sa fougue, il regagna le sentier au petit
+trot, contourna le ravin, et me retrouva immobile et tremblante à
+l’endroit même où il m’avait laissée.
+
+Alors, attachant sur moi des yeux étincelants qui respiraient à la fois
+l’audace, la domination et l’amour, il me présenta le lis en me disant:
+«Avec cette fleur, je vous offre ma vie; la voulez-vous?»
+
+Je penchai la tête; je me sentais fascinée comme le pigeon sous le
+regard de l’épervier. Je restai un instant muette, profondément
+troublée, ne voyant plus rien, ni autour de moi, ni en moi-même. Les
+bois, mon cœur, ma vie, tout se perdait dans la nuit. Enfin, non sans
+peine, je surmontai mon trouble, et, relevant les yeux, je le regardai
+fixement et lui dis:
+
+«Est-ce plus qu’un accès de fièvre? Je ne m’en contenterais pas.»
+
+Il ne me répondit rien; mais ses yeux, dont l’expression s’était
+adoucie, parlaient pour lui. Je pris la fleur, en respirai le parfum, et
+tendis la main droite à mon maître, qui la serra dans la sienne et la
+pressa sur ses lèvres.
+
+En ce moment, mon père parut au bout du chemin.
+
+«Arrivez donc, monsieur, lui cria gaiement le marquis. Vous n’avez pas
+l’air de vous douter que nous avons d’importantes affaires à terminer
+aujourd’hui.
+
+--Je n’en connais qu’une, dit mon père, et qui ne nous tiendra pas
+longtemps.
+
+--Ah! sans doute, à tout seigneur tout honneur, reprit le marquis, et
+nous devons d’abord finir notre catalogue; mais ensuite... Hélas! vous
+ne savez pas encore, monsieur, quel hôte dangereux vous avez accueilli
+sous votre toit. J’aspire à vous dépouiller de votre bien; mais aussi
+pourquoi montrer imprudemment vos trésors?»
+
+La figure de mon père se rembrunit. En passant près de moi, il me dit
+tout bas: «T’a-t-il parlé de la statue?» Je lui fis signe que non. Au
+même instant, M. de Lestang lui demanda des nouvelles de son _tumulus_,
+et il ne put m’en dire davantage.
+
+Dès que nous fûmes à Louveau, ces messieurs s’enfermèrent dans la
+bibliothèque, et je montai à ma chambre. Je me jetai dans un fauteuil,
+je repassai toute la scène dans mon esprit. Je revoyais l’endroit, le
+ravin, le lis sur son rocher, le bond furieux du cheval, et puis cette
+course dans le pacage, la côte gravie au petit trot, et enfin ce regard
+ardent qui réclamait sa proie et dont le charme impérieux m’avait
+subjuguée... Était-ce un rêve? Non, le lis m’en faisait foi; il était
+là, je le tenais, j’effleurais de mes lèvres la corolle parfumée.--Belle
+fleur, pensai-je, sois-moi un gage de la pureté de ses sentiments et de
+la vérité de son amour! Puisse son cœur auprès de moi mourir au passé et
+naître à la vie nouvelle!
+
+Je redescendis au salon. Bientôt la porte de la bibliothèque s’ouvrit,
+et mon père entra, l’air agité et perplexe. Quand il se fut assis près
+de moi, M. de Lestang, demeurant debout, le regarda en souriant.
+
+«Jacob, dit-il, servit sept ans pour mériter Rachel. Je n’ai servi que
+sept jours. Jacob, il est vrai, gardait les troupeaux, ce qui est un
+métier de paresseux; aussi bien dans ce temps-là la vie des hommes était
+longue; moi qui ne vivrai pas cent cinquante ans, pendant une semaine
+j’ai grimpé aux échelles, j’ai avalé beaucoup de poussière, et, j’en
+atteste le ciel, j’ai déchiffré du grec. Puis-je espérer que mes jours
+de travail me seront comptés pour des années?»
+
+Mon père, qui ne pouvait démordre de son idée, lui répondit d’une voix
+émue:
+
+«Je vous suis reconnaissant de vos peines, monsieur; mais Rachel m’est
+chère.
+
+--Je sais combien vous l’aimez, repartit le marquis, et que ce serait un
+crime de vous séparer d’elle. Vous viendrez la voir; je désire même que
+ma maison soit la vôtre.
+
+--Ce ne sera pas la même chose. L’amour de la propriété...
+
+--Mais ne peut-elle être à moi sans cesser d’être à vous?
+
+--Que vous dirai-je? Songez, monsieur, que c’est moi qui l’ai trouvée.
+
+--Trouvée? répéta le marquis avec étonnement. Trouvée?»
+
+Ici mon père, qui se défiait de sa faiblesse, s’avisa d’un expédient.
+
+«Êtes-vous bien sûr, dit-il, qu’elle ferait bel effet sur votre socle?
+Mais quand cela serait, je ne puis en disposer, je l’ai donnée à ma
+fille.»
+
+ * * * * *
+
+M. de Lestang se mit à rire.
+
+«Ah çà! de quoi parlons-nous? Ce n’est pas votre statue, monsieur, que
+je vous demande en mariage, c’est votre fille, et Dieu m’est témoin que
+je n’ai pas l’intention de l’exposer sur un socle.»
+
+Mon père fit un geste de surprise, se leva, et, mettant ma main dans
+celle du marquis, il lui récita ce vers de l’un de ses poëtes:
+
+«Jamais une fille ne fut égale en beauté à celle-ci, ô mon gendre!»
+
+Sur ces entrefaites, la baronne parut; elle avait tout entendu à travers
+la porte.
+
+«Quand je vous disais que c’étaient deux sournois», cria-t-elle à mon
+père.
+
+Et se tournant vers son neveu:
+
+«Eh bien! marquis, y avez-vous pensé? Êtes-vous certain de votre choix?
+Cette belle enfant est-elle bien votre fait, et n’enlèverez-vous point
+Némésis?
+
+--Je la leur ai donnée, dit mon père; c’est le métier des enfants de
+dépouiller les pères.
+
+--Nous ne l’acceptons, dit le marquis en me jetant un coup d’œil, qu’à
+titre d’otage. Vous viendrez la chercher à Lestang, et nous ferons si
+bien que vous y resterez.»
+
+ * * * * *
+
+Mon père me regarda d’un air de triomphe.
+
+«Il est entendu dans ce siècle, dit-il, que les pères n’ont pas le sens
+commun, et que leurs filles ont mission de Dieu, pour les gouverner. Je
+connais un brave homme d’antiquaire qui rêva un jour qu’il avait un
+gendre, que ce gendre était aimable, bien fait, capable de tout, même de
+savoir un peu de grec, et qu’il disait à son beau-père: «Que ma maison
+soit la vôtre!» Voilà ce qu’imaginait le bonhomme.» Quand vous vous
+réveillerez, lui dit sa fille, nous prendrons le thé.» Mais allons
+dîner, ajouta-t-il en offrant son bras à Mme de Ferjeux, et se penchant
+vers moi:
+
+«A propos, Isabelle, et ta migraine?»
+
+Le surlendemain, M. de Lestang dut repartir pour le Dauphiné, où il
+avait des affaires pressantes à régler. Il fut décidé que le mariage se
+ferait à Paris, qu’après la cérémonie nous partirions pour l’Angleterre,
+qu’en janvier nous reviendrions en France, et qu’aux premiers jours du
+printemps j’irais prendre possession de mon château de Lestang.
+
+J’étais heureuse, mais un peu troublée. Peut-on ne l’être pas dans les
+grandes crises de la vie? Quand je songeais à ce changement inattendu et
+si rapide de ma destinée, quand je me rappelais mes réflexions
+d’autrefois, et que j’avais cru mon sort à jamais fixé, je ne pouvais
+m’empêcher de me dire que toutes nos prévoyances sont vaines, et qu’il
+ne faut compter sur rien. Je m’étais crue à l’abri de l’imprévu;
+n’avait-il pas su me découvrir dans ma retraite et forcé une porte
+condamnée? L’imprévu est un maître aux fantaisies changeantes; on ne
+peut l’aimer sans le redouter un peu. Enfin, je vous le répète, j’étais
+heureuse; mais il y a au fond de tous les grands bonheurs une sorte
+d’amertume secrète: c’est à ce signe qu’ils se font reconnaître. Ne nous
+en plaignons pas, mettons la souffrance de moitié dans toutes nos joies:
+elle se croit généreuse quand elle consent à un partage.
+
+En revanche, la baronne était gaie comme une alouette. Elle avait tout
+prévu, tout imaginé, tout préparé, tout arrangé: d’heureux
+pressentiments l’avaient amenée à Ferjeux; elle était ma providence, mon
+ange tutélaire, et se promettait de me servir de chaperon dans le monde.
+
+«Sans moi, disait-elle, vous auriez terminé vos jours à Louveau. Quelle
+destinée, grand Dieu! Dans six ans d’ici, vous étiez finie, ma chère
+belle. Je sais que les statues n’ont point de rides; mais la vieillesse
+sans rides est plus affreuse que l’autre. J’en ai connu de ces fronts
+unis, polis comme une glace, sur lesquels on croit lire ce mot fatal:
+inutile de frapper, il n’y a plus personne!... Ma pauvre enfant, on eût
+dit de vous à trente ans: Oh! que voilà une femme bien conservée! Et dix
+ans plus tard on aurait écrit sur votre tombe: «Isabelle exista, mais ne
+vécut point.»
+
+Cette terrible femme ne me quittait plus. Bien qu’ils eussent le cœur
+sur la main, ses maçons commençaient à l’ennuyer; elle me trouvait plus
+intéressante, j’étais son ouvrage, sa découverte, son invention; elle
+m’étourdissait de ses conseils, de ses leçons, de ses sagesses et de ses
+folies. Heureusement elle imagina de retourner au plus vite à Paris pour
+nous chercher un appartement et s’occuper de mon trousseau. Je
+m’empressai de lui donner des pouvoirs illimités, et un beau matin elle
+mit tout son monde à la porte, salua de la main ses plafonds à demi
+blanchis et ses planchers encombrés de plâtras, ferma son portail à
+double tour, fourra les clefs dans sa poche et s’élança dans son coupé.
+
+«Je pars en courrier, me dit-elle, et je donnerai du cor le long du
+chemin.»
+
+Je bénis ce départ: j’éprouvais le besoin de me recueillir, de causer
+avec le passé, d’interroger l’avenir. J’avais aussi mon père à consoler.
+La fièvre de l’événement calmée, son excitation factice était tombée à
+plat; il voyait les choses sous un autre jour, et, se perdant dans des
+réflexions qui n’étaient pas couleur de rose, il lui prenait par
+intervalles de grands accès de découragement qu’il ne réussissait pas à
+me cacher. Lui aussi avait cru son sort fixé, et, contre toute attente
+emporté par un courant, le navire avait chassé sur ses ancres. Ce pauvre
+père se demandait s’il lui serait possible de renoncer aux douces
+habitudes dans lesquelles il s’était promis de vieillir. Comment combler
+le vide qu’allait lui causer mon absence? Il perdait en moi
+non-seulement son unique société, mais son secrétaire; il fallait me
+chercher un remplaçant. Cet étranger serait-il d’un commerce sûr et
+agréable? Saurait-il le comprendre, le deviner? Je m’efforçais de le
+rassurer.--Vous m’avez souvent prêché, lui disais-je, que les idées
+confuses sont notre plus grand ennemi. Gardons-nous, vous et moi, de
+nous livrer à de vagues appréhensions. A la longue, tout s’arrangera.
+Aussi bien vous l’avez voulu, et croyez d’ailleurs que nous nous
+quitterons pour peu de temps. Il me répondait qu’il ne se repentait de
+rien, qu’il avait fait son devoir et ce que la sagesse lui commandait,
+mais qu’il commençait à soupçonner qu’il ne suffit pas de voir clair
+pour être heureux. Ce qui effarouchait aussi d’avance son imagination,
+c’était Paris, des visites à faire et à recevoir, des cérémonies, tous
+les apprêts d’un mariage. Il n’avait jamais aimé ce grand et bruyant
+Paris, qu’en bon légitimiste il appelait «une pétaudière d’hommes
+d’esprit ingouvernables.»--Heureusement, lui disais-je, vous n’êtes pas
+chargé de les gouverner.--Et je lui promettais que tout se passerait en
+douceur et avec le moins de bruit et d’éclat possible.
+
+Cependant sa tristesse influait malgré moi sur mon humeur. Avant de
+partir, je voulus visiter une dernière fois tous les environs de
+Louveau, ces rochers, ces sapinières qui avaient si longtemps borné
+l’horizon de ma vie. Je ne pus revoir ces sauvages amis sans que mon
+cœur s’émût, et il y eut quelque mélancolie dans nos adieux.
+
+Un dimanche, comme je passais près du ravin qui avait vu se décider mon
+sort, je trouvai, à la place même d’où s’était élancé le cheval, la
+vieille Thérèse. Ses enfants, qui la traînaient dans un petit char,
+l’avaient amenée là pour humer l’air et le soleil. Je descendis de
+cheval, m’approchai d’elle, lui expliquai que j’allais quitter Louveau,
+que j’épousais un homme que j’aimais. Vous vous rappelez qu’elle est
+dure d’oreille; je ne sais ce qu’elle crut entendre mais elle me
+répondit en me pressant les mains «Dieu vous bénisse, brave demoiselle,
+et vous donne bon courage!»
+
+La veille de notre départ fut employée à l’emballement de la statue, car
+en vain j’engageai mon père à la garder: il ne voulait pas manquer de
+parole à son futur gendre, et par je ne sais quelle superstition du cœur
+il tenait même à placer ma nouvelle vie sous cette divine
+protection. Excusez-le, monsieur l’abbé; que ne passe-t-on pas aux
+antiquaires?--Aussi bien, ajoutait-il, elle ne fera que me précéder à
+Lestang, et mon empressement à la revoir diminuera mon regret de me
+séparer des ruines de ma belle villa.--La déesse fut traitée en personne
+délicate pour le coucher, et qu’on ne pouvait trop prémunir contre les
+cahots du voyage. Emmaillottée d’étoupes, de chiffons, de couvertures de
+laine, on fit reposer mollement son beau corps sur un matelas
+fraîchement cardé. Avant qu’on recouvrît son visage, je me penchai sur
+elle pour la regarder. Sa figure me parut grave et noble, mais
+bienveillante. Il était clair qu’elle ne m’en voulait pas.
+
+Un mois plus tard, j’étais à lui.
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+
+Je crois avoir souvenance, monsieur l’abbé, qu’au lendemain de mon
+mariage je partis pour l’Angleterre, où je séjournai deux mois; mais ne
+me demandez pas comment le pays est fait, ne me questionnez ni sur les
+parcs ni sur les châteaux. Je suis à peu près certaine qu’on y trouve
+des Anglais; mes informations ne vont guère plus loin. Il est des
+moments où le cœur est si occupé que sentir est toute la vie; tout autre
+exercice de l’âme est suspendu, notre passion seule a des yeux et des
+oreilles, les choses de ce monde défilent confusément devant nous comme
+les visions d’un songe, et nous n’apercevons nettement que ces fantômes
+qui sont en nous.
+
+Je ne veux pas dire que mon esprit demeurât inactif, mais il ne
+travaillait qu’au service de mon cœur. Que m’importait l’Angleterre?
+J’étudiais Max. Étrange situation que d’ignorer ce qu’on aime! Cette
+obscurité plaît d’abord; le cœur s’y promène comme à tâtons, se
+promettant mille surprises, agité de l’attente de perpétuelles
+nouveautés; l’inconnu, n’est-ce pas l’infini? Mais, si l’amour est un
+enfant de la nuit, la nature l’a condamné à chercher tôt ou tard la
+lumière, dût la lumière le tuer. L’heure a sonné, et le charme du
+mystère se change en tourment; on s’effraye de son bonheur, il faut à
+tout prix s’assurer de ce qu’il vaut, et savoir ce qu’on possède, et
+compter pièce à pièce son trésor, quitte à gémir de son indigence et à
+contempler tristement ses mains vides. Qu’elle est vraie l’histoire de
+la Psyché! Elle s’est levée, elle allume sa lampe d’une main timide, le
+cœur lui bat. A qui s’est-elle donnée? Devra-t-elle rougir de ses joies?
+N’ont-elles point laissé sur son front quelque souillure secrète!...
+Elle s’avance en tremblant, elle frissonne, elle se penche... Oh! que le
+Dieu s’évanouisse, pourvu qu’il reste un homme!
+
+Et voilà comme il se fit qu’après huit jours de paisible, de délicieux
+sommeil, mon âme s’éveilla, et dans son inquiétude scruta jusqu’au fond
+le mystère de son bonheur. Je fus bientôt rassurée; je pouvais admirer
+ce que j’aimais. J’eus beau chercher, je ne découvris dans mon seigneur
+et maître rien qui démentît la noblesse de son visage. Il était, comme
+dit le sage, «de cette race dont les regards sont altiers et les
+paupières élevées.» Il avait de l’orgueil et point de sottes vanités, il
+était généreux dans ses dégoûts comme dans ses goûts; en toutes choses,
+il aimait le grand et n’appréciait dans l’art comme dans la vie que ce
+qui lui donnait l’idée d’une force qui se déploie. Peut-être
+regardait-il avec trop d’indulgence les grands vices qui s’avouent, les
+passions de haut vol et qui ont des serres pour s’attacher à leur proie;
+mais autant il admirait les audacieux, les combats à outrance, les grand
+coups d’épée, fussent-ils frappés dans l’eau, autant il méprisait les
+petits hommes, les petits calculs et les petits moyens. Le plus souvent
+il s’en exprimait sur le ton d’une ironie dédaigneuse; mais parfois je
+sentais percer dans son accent comme un frémissement de colère qui
+rendait son regard un peu farouche; dans ces moments, je l’adorais.
+N’affectant rien, il condamnait le mensonge comme une bassesse. J’aurais
+pu lui faire toutes les questions du monde, il m’eût répondu sans
+déguisement et sans détour; mais je n’avais garde, j’avais juré dans ma
+sagesse que jamais je ne serais jalouse du passé.
+
+Vous m’avez souvent dit, mon père, que s’il est quelque chose de divin
+dans l’Évangile, c’est cette foi dans la vie nouvelle que la terre avait
+ignorée pendant des siècles et qui a rajeuni comme par miracle son vieux
+cœur desséché: «Pierre, Pierre, dit à l’apôtre une voix céleste, ne
+regarde pas comme souillé ce que Dieu lui-même a purifié!» Heureux
+assurément qui s’élance de plein vol à la vérité! Heureux aussi et plus
+cher peut-être à l’éternelle bonté celui qui n’atteint les sommets
+sacrés qu’après avoir gravi en trébuchant cet escalier sombre, étroit,
+taillé dans l’âpre rocher de la vie et dont chaque degré est une erreur!
+Moi, jalouse du passé! Non! j’étais résolue à mourir sans avoir connu
+cette sotte maladie, ce tourment des âmes vaines qui se font une idole
+de leurs chimériques ennuis. Que pouvais-je craindre? Max était d’un
+caractère trop bien trempé pour que les désordres et les déceptions de
+sa jeunesse eussent abaissé ou flétri son âme. Son sourire en faisait
+foi, son sourire fier et doux, et ses grands yeux dont le regard était
+demeuré limpide, yeux de faucon qui ont lié amitié avec le soleil et qui
+semblent boire la lumière. Par instants, j’y voyais passer un nuage de
+mélancolie, et, l’entendant soupirer, je lui disais à part moi: «Je te
+comprends, tu te plains tout bas de tes années perdues et des chimères
+qui t’ont séduit; ce qu’il t’en a coûté d’efforts pour contenter tes
+caprices d’un jour eût suffi à l’accomplissement d’un grand dessein,
+peut-être d’une grande destinée, et tu pouvais employer à vivre le temps
+que tu dépensas à rêver la vie. Rassure-toi, regarde, me voici; je ne
+suis rien, mais je t’aime et je t’apporte l’espérance d’une seconde
+jeunesse.»
+
+O mon père, quelle confiance j’avais dans l’avenir! Je croyais à un
+pacte scellé dans le ciel et je ne doutais pas que l’ordre éternel des
+choses ne fût d’intelligence avec nous. Nos deux âmes, me semblait-il,
+avaient été créées l’une pour l’autre; depuis longtemps elles se
+cherchaient, elles s’appelaient à travers l’espace; une main divine
+l’avait amené dans mon désert, où je l’attendais sans le connaître. Et
+maintenant il allait goûter auprès de moi les délices pures d’un
+sentiment tout nouveau pour lui, je veux dire cette sorte de passion
+tranquille ou de calme passionné qui est la perfection du bonheur, car
+je n’exigeais de lui ni transports ni adorations, et je me gardais
+d’envier aux idoles qu’il avait encensées leurs triomphants autels et
+ces hommages dont se repaît l’orgueil des déesses. Non, non, je ne me
+souciais pas d’être adorée, et l’amour que je réclamais de son cœur est
+celui que ressent le voyageur poudreux et altéré pour l’humble source de
+montagne qu’il découvre à l’un des tournants du chemin; il y trempe son
+front et ses lèvres, et, se sentant renaître, il bénit en silence cette
+onde fraîche que le creux d’un rocher réservait à sa soif.
+
+Je me souviens qu’un soir (c’est mon plus cher souvenir de Londres) Max
+se préparait à sortir; nous étions attendus je ne sais où, mais, me
+trouvant lasse, je le priai d’aller seul. Il fit quelques pas, puis se
+ravisant, ordonna qu’on dételât, et revint s’asseoir près de moi. La
+neige tombait à gros flocons; nous avions clos volets et rideaux; un bon
+feu flambait dans l’âtre. «On est bien ici», dit-il en me regardant; et,
+le bien-être déliant sa langue, il devint expansif et parla plus en un
+soir qu’il n’avait fait en huit jours. Il me conta les aventures de son
+enfance. Sa franche gaieté me dilatait le cœur. Quels bons rires!
+Bientôt plus sérieux, mais toujours serein, il se prit à rêver tout
+haut, discourut de la vie, de ses illusions, de ses orages, de la
+sagesse qu’il avait apprise à cette rude école, et qu’il faisait
+consister dans l’art d’oublier et le courage d’espérer. Je l’écoutais
+avec ravissement, et tout en écoutant je pensais à ces grands sapins de
+mon Jura que l’effort des tempêtes n’a pu courber, ou, remontant plus
+haut dans mes souvenirs, à ces falaises escarpées des bords de l’Océan
+qui, insouciantes de la vague qui les ronge, contemplent fixement
+l’immense horizon et semblent respirer des douceurs inconnues dans le
+souffle amer et agité des flots. Notre entretien se prolongea bien avant
+dans la nuit; nos genoux se touchaient, nos yeux se cherchaient sans
+cesse, nos deux cœurs avaient pris l’accord et le tenaient; par
+intervalles, enivrée de ma joie, je croyais entendre au-dessus de nos
+têtes le battement d’ailes et le chant d’une hirondelle, douce messagère
+qui nous annonçait les grâces d’un éternel printemps.
+
+A la vérité, cette soirée fut unique en son espèce; on ne peut toujours
+entendre chanter l’hirondelle, mais je savais qu’elle n’était pas loin.
+Et puisqu’il faut que le bonheur ait toujours une ombre, je n’avais
+qu’un souci, encore n’était-il pas cuisant. Si j’étudiais Max avec une
+infatigable attention, j’aurais voulu que de son côté il fût plus
+curieux. Je lui reprochais un excès de confiance; il était trop sûr de
+son fait: on eût dit qu’il me connaissait de longue date, que j’étais
+déjà pour lui une aimable habitude, qu’il n’avait plus de découvertes à
+faire, plus de secrets à deviner, plus de surprises à espérer ou à
+redouter, et j’étais tentée de lui dire:
+
+«Seigneur, Isabelle est une femme, et c’est une chose assez compliquée
+qu’un cœur de femme. Souciez-vous un peu plus de l’inconnu!»
+
+Que vous dirai-je? Je lui reprochais aussi de respecter trop ma liberté.
+Il ne me contraignait sur rien; son consentement, son approbation
+m’étaient acquis d’avance. Tout ce que je faisais était bien fait, je ne
+pouvais lui déplaire. Ni questions, ni exigences, c’était pousser trop
+loin la discrétion, et ma liberté me gênait. Je désirais moins de
+complaisance et qu’il trouvât parfois à redire à mes caprices, à mes
+manières ou même à la couleur de mes robes. Le véritable amour est avide
+de servitude: la dépendance est si douce quand on se sait aimé!
+
+Un soir que je le consultais sur ma coiffure, il me répondit:
+
+--Faites ce qu’il vous plaira; vous êtes une femme accomplie.
+
+--N’est-ce pas un fait accompli que vous voulez dire? lui repartis-je en
+souriant.
+
+Il me prit la main, la baisa et me dit:
+
+--Gardez votre esprit pour le monde; je ne veux avoir affaire qu’à votre
+cœur.»
+
+Nous retournâmes à Paris dans les premiers jours de janvier. A peine
+arrivée, je me sentis enlever par un tourbillon dont je fus étourdie, et
+je regrettai les longues heures de désœuvrement dont j’avais joui en
+voyage. Le monde ne convient pas aux cœurs sérieusement occupés, car il
+est lui-même une occupation et une affaire, et c’est ainsi qu’il faut le
+prendre quand on veut véritablement s’y plaire. Ceux qui ne lui
+demandent que d’amuser leur ennui et de les distraire d’eux-mêmes ne
+tardent pas à s’en lasser; ses plaisirs sont monotones, ses fêtes se
+ressemblent toutes: elles tournent toujours dans le même cercle que leur
+tracent les conventions et la tyrannie de la mode. Une imagination vive
+trouve plus de ressources dans les circonstances les plus ordinaires de
+la vie domestique: libre de toute gêne, elle s’en empare pour les varier
+à l’infini, et se livre au bonheur de faire de rien quelque chose.
+J’avais huit ans quand on me fit présent d’une belle poupée de ma taille
+qui représentait une princesse chinoise. Superbement attifée, elle
+m’enchanta pendant quelques jours; mais ce beau zèle se refroidit, le
+sourire chinois était toujours le même, et je reportai toutes mes
+tendresses sur un méchant bâton que j’enveloppais dans un vieux châle et
+que je berçais en chantant, complaisante poupée avec laquelle je ne
+connus jamais l’ennui, car elle avait à toute heure l’âge et la figure
+que je voulais. La princesse ne savait que le chinois, le manche à balai
+parlait toutes les langues, me donnait des nouvelles de tous les pays,
+et dans sa société je faisais tout le tour du monde et de la vie. Ce que
+nous aimons dans les choses, mon père, c’est ce que nous y mettons.
+
+De ceci je conclus qu’il ne faut pas demander au monde de nous amuser;
+ce n’est pas son métier, et il a raison de prétendre qu’on le prenne au
+sérieux. Pour l’aimer, il faut regarder ses fêtes comme des joutes à fer
+émoulu, il faut porter dans ces mêlées toutes ses passions avec soi, il
+faut y courir des hasards, il faut que l’ambition, la vanité, le désir
+de plaire se chargent d’intéresser la partie, il faut en toute rencontre
+avoir quelque chose à perdre ou à gagner. Je conviens que pour
+l’observateur désintéressé le monde est encore un spectacle fort
+captivant; mais c’est à la condition que ce curieux qui ne veut pas
+jouer connaisse toutes les règles du jeu, qu’il puisse suivre toutes les
+parties, qu’il devine d’un coup d’œil les enjeux engagés, que sa
+clairvoyance ne soit dupe d’aucune grimace, qu’elle déchiffre les
+visages à livre ouvert, démêle à travers l’indifférence affectée les
+inquiétudes et les prétentions, et sache découvrir sous les grâces du
+sourire les amertumes d’un désir condamné ou le désespoir d’une vanité
+aux abois. Une telle science demande au moins un léger apprentissage, et
+l’état d’apprenti n’a rien qui flatte l’amour-propre. Dans la première
+jeunesse, la naïveté d’une novice est un charme de plus; à vingt-quatre
+ans, elle touche au ridicule. Tant de petits propos et de petites ruses
+de guerre, tant de secrets à deviner, tant de riens qui pour les adeptes
+étaient des événements, tant de demi-mots qu’un sourire achevait, tant
+d’allusions détournées, de sous-entendus et de sous-ententes me
+faisaient tourner la tête; je déplorais mon ignorance et gémissais
+profondément sur mon néant. A vrai dire, je sentais bien que mon
+noviciat ne serait pas long et que j’aurais bientôt appris une langue
+qu’on m’avait parlée dans mon enfance. J’avais de la facilité, du talent
+naturel; mais que peut l’aptitude sans le zèle? S’il était dans mon
+caractère d’aimer quelque jour le monde, qui sait? peut-être de l’aimer
+trop, car je suis curieuse et j’ai le goût des spectacles, le moment
+n’était pas encore venu; mes pensées m’entraînaient ailleurs: je rêvais
+d’hirondelles; les va-t-on chercher dans les salons?
+
+Ajoutez qu’à bonne intention Mme de Ferjeux n’avait rien négligé pour
+accroître l’embarras de mes débuts. En me quittant, elle m’avait promis
+de donner du cor; elle avait tenu parole et annoncé mon existence à son
+de trompe; l’univers n’en pouvait ignorer, et Dieu sait comme elle avait
+surfait sa découverte! Jugez si la prétendue merveille fut dès l’abord
+analysée, discutée, et passa par l’étamine! Quelle était donc cette
+étonnante personne qui avait su se faire épouser du plus beau et du plus
+désiré des marquis? Par quels attraits vainqueurs avait-elle dompté ce
+cœur rebelle? A quel mérite transcendant avait-il sacrifié ses
+répugnances bien connues pour le mariage...? «Ah! la voilà! C’est donc
+elle! Sans contredit, elle n’est ni difforme ni contrefaite:
+accordons-lui de beaux yeux, de belles mains, une taille; mais après
+tout...»
+
+Je vous épargne, monsieur l’abbé, le détail de tous ces _mais_; la
+liste, je pense, en était longue. Songez d’ailleurs que, dans le cercle
+de personnes que je fréquentais d’ordinaire, mon bonheur excitait plus
+d’une secrète jalousie. Par sa naissance, sa fortune, la supériorité de
+son esprit, l’éclat même de ses aventures, qui l’avaient mis en vue, M.
+de Lestang était un trop grand et trop brillant parti pour n’avoir pas
+été le point de mire de bien des ambitions, et, parmi les femmes
+influentes de qui dépendaient mes premiers succès dans le monde, il
+était deux ou trois mères en quête de gendre qui avaient tout mis en
+œuvre pour faire tomber ce beau coq de bruyère dans leurs filets. Quelle
+bienveillance pouvais-je attendre de ces convoitises déçues?
+N’étaient-elles pas intéressées à prendre ma plus juste mesure, sans me
+faire grâce sur rien? Les vraies Parisiennes ont des rapidités de coup
+d’œil que rien n’égale; je m’en apercevais à mes dépens, plus d’une fois
+je me sentis comme enveloppée tout entière dans un regard qui, dans une
+seconde, me parcourait des pieds à la tête et me réduisait en cendre et
+en fumée.
+
+Je sais bien qu’il est toujours permis d’en appeler de ces prompts
+jugements, mais je n’ai jamais aimé à plaider ma propre cause; les
+malveillants me resserrent en moi-même, et mon premier mouvement est de
+me retrancher dans une froide réserve et dans mon insouciance naturelle
+à l’égard de l’opinion. «Il en sera ce qui vous plaira.» Cette réponse
+est bientôt faite, un regard suffit. Toutefois la marquise de Lestang
+avait plus sujet qu’Isabelle de Loanne de se soucier des impressions de
+la galerie; il pouvait lui importer que le monde la jugeât digne du
+choix auquel elle devait son bonheur. Chez les hommes, l’amour est
+toujours lié à l’orgueil de la possession, et il ne m’eût pas fâché que
+Max se sentît flatté dans sa vanité de propriétaire. Qu’en pensait-il?
+Bien habile qui l’eût deviné, bien audacieux qui eût osé le lui
+demander. Au spectacle, dans les bals, partout, il portait sur son front
+le mystère d’un cœur impénétrable, et tenait toutes les curiosités à
+distance par les grâces de son ironie ou par les hauteurs presque
+orientales de son indifférence. Dans le tête-à-tête je le retrouvais
+aimable, affectueux, gai par éclairs, le plus souvent un peu grave, mais
+toujours attentif à mes désirs et empressé à les satisfaire.
+
+Un matin Mme de Ferjeux vint me surprendre presque au saut du lit. Elle
+était dans une agitation si extraordinaire que je crus à un
+malheur.--Avait-on attenté à ses jours? Son banquier était-il en fuite?
+
+«Ma pauvre enfant, s’écria-t-elle d’un ton tragique, le péril est en la
+demeure, avisez au plus tôt, ou tout est perdu. Vous avez manqué votre
+entrée. Dieu sait pourtant si j’avais plaint mes peines pour vous
+ménager un triomphe! Avec votre beauté de l’autre monde, avec vos airs
+de Galatée, vous pouviez faire fureur, et il ne tenait qu’à vous d’être
+l’une des reines de la saison; mais qu’est-ce que la beauté sans la
+manière de s’en servir? J’en conviens, tout ce qui a des yeux d’artiste
+racle la guitare en votre honneur, et vous avez un petit groupe
+d’admirateurs très-fervents. En revanche, les puissances et les
+dominations sont contre vous; on vous discute, on vous accommode de
+toutes pièces. Bref, il s’est formé une cabale à laquelle par malheur
+vous vous plaisez à donner prise. De grâce, ma chère, secouez un peu
+votre indolence. Je vous observais l’autre soir: pas un geste, pas un
+regard qui marquât l’envie de plaire... Mais de quoi vous servent mes
+conseils? Je vous avais prévenue que c’est par les vieilles femmes qu’on
+réussit le plus sûrement dans le monde; il faut à tout prix en avoir une
+dans sa manche; c’est une règle infaillible, retenez-la pour votre
+gouverne. Voyons, répondez-moi, n’avais-je pas recommandé à vos
+empressements Mme de C...? Cette bonne vieille duchesse a l’esprit
+d’intrigue, et elle a passé sa vie dans les sapes; mais elle exige avant
+tout qu’on ait l’air de croire à ses sentiments. Quelques chatteries
+auraient suffi pour la gagner; d’un petit air contrit, avec quelques
+larmes dans la voix, vous lui auriez peint vos embarras de débutante,
+vos mortelles inquiétudes, le besoin pressant que vous aviez de ses bons
+avis, de ses bons offices... Je l’entends vous répondre de son ton
+mielleux: Ma belle enfant, je suis toute à vous. Et une fois sous son
+aile vous pouviez tout braver. C’est une clef de meute; elle s’entend à
+faire valoir ses protégées et les défend comme son bien; malheur à qui y
+touche? Cette bonne femme a des épigrammes qui, comme les remords de
+lady Macbeth, tuent le sommeil.
+
+--J’en suis désolée, madame, interrompis-je; mais la duchesse ne me
+plaît pas.
+
+--Qu’elle vous plaise ou qu’elle ne vous plaise pas, est-ce là la
+question? repartit-elle en bondissant sur sa chaise. Voyez un peu le
+beau raisonnement! Ne dirait-on pas qu’on est dans ce monde pour y
+chercher son plaisir? Voilà de ces enfantillages qui me feraient douter
+de votre bon sens. Sachez, ma chère, qu’il n’y a que les sots qui voient
+le bonheur dans l’absence des peines.»
+
+Il me fallut subir une rude mercuriale dont Max, qui survint, entendit
+les derniers mots. Il dit à la baronne d’un ton narquois:
+
+«Je vous prie, madame, ne grondez pas Isabelle. Est-ce sa faute si elle
+ne saisit pas comme vous la vie par ses côtés héroïques?
+
+--A mon tour, je vous prierai de ne pas gronder Mme de Ferjeux, lui
+dis-je en riant. On excuse le dépit d’un auteur dramatique qui vient de
+faire un four.
+
+--Moquez-vous l’un et l’autre tant qu’il vous plaira, répondit-elle.
+J’aime votre femme, mon beau monsieur; je veux son bonheur, et je sais
+que si elle ne plaisait qu’à vous seul, elle ne vous plairait pas
+longtemps.»
+
+Pour me débarrasser de ses conseils et de ses remontrances, je passai
+humblement condamnation, et je lui promis de faire tout ce qui lui
+plairait, et que ce jour même j’irais voir la duchesse de C...
+
+Dès qu’elle fut partie:
+
+«Eh bien! qu’en pensez-vous? demandai-je à Max. A-t-elle tort? a-t-elle
+raison?
+
+--Tout dépend du point de vue, et j’estime que, selon les cas, tous les
+points de vue sont bons.
+
+--Voilà une réponse qui ne vous compromettra pas.»
+
+Quinze jours plus tard nous étions à un bal d’ambassade. Je ne sais si
+la duchesse de C... avait abaissé sur moi des regards propices; mais
+depuis quelque temps j’étais plus entourée, plus fêtée, et je voyais
+grossir le petit nombre de mes admirateurs. Ce soir-là, vers minuit, je
+quittai pendant un quadrille la galerie où l’on dansait, et je me
+réfugiai dans un petit salon. J’y fus suivie par un artiste célèbre qui,
+de prime abord, avait pris rang parmi mes plus chauds partisans.
+L’entretien s’engagea; peu à peu quelques personnes s’y joignirent; un
+petit cercle se forma autour de nous. J’étais gaie, animée; on
+paraissait me trouver de l’esprit, je crois vraiment que j’en avais; le
+bruit lointain d’une musique douce excitait mon imagination et la
+berçait d’idées riantes et flatteuses; sur tous les visages qui
+m’environnaient, je lisais une vive curiosité mêlée d’admiration; j’eus
+un petit triomphe dont je savourais la douceur, quand soudain, à
+quelques pas derrière moi, une femme qui traversait la chambre pour
+sortir prononça d’une voix aigre ces mots dont je ne perdis pas une
+syllabe:
+
+«Le beau marquis a l’humeur sombre; il est occupé à faire des
+comparaisons.»
+
+Quel était ce marquis? A qui en voulait cette voix aigre? J’eus assez
+d’empire sur moi-même pour ne pas me retourner, pour continuer à causer
+et à sourire. Le quadrille fini, je rentrai dans la galerie, et après
+quelques pas je découvris Max appuyé contre un pilastre. Il avait
+effectivement l’air sombre et les sourcils contractés; il était absent
+du bal; à quoi pensait-il? Dès qu’il m’aperçut, il changea de visage et
+vint au-devant de moi en souriant.
+
+«Je suis fatiguée, lui dis-je, partons.»
+
+En voiture, il s’aperçut que j’avais des frissons. J’alléguai le froid
+qui m’avait saisie et le laissant m’envelopper dans mes fourrures. Après
+un silence:
+
+«Vous êtes-vous amusé ce soir? lui demandai-je.
+
+--Moins que vous, je pense. Il m’a paru que vous étiez fort recherchée.
+Mme de Ferjeux sera contente de vous; pour la première fois vous avez
+été brillante.
+
+--Vous êtes bien bon; mais vous me regardiez donc?
+
+--Vous n’en douteriez pas si vous aviez eu le loisir de vous occuper un
+peu de moi; le tourbillon vous emporte, et je commence à craindre que
+Mme de Ferjeux ne vous ait trop bien catéchisée.
+
+--N’en croyez rien, lui répondis-je. Il est possible que l’hiver
+prochain le monde me plaise, mais pour le moment je n’ai que faire de
+lui. Oserai-je vous dire à quoi je rêve nuit et jour? Au château de
+Lestang. Je ne sais qu’y faire, mais je meurs d’envie de le voir.»
+
+Il fit un geste de surprise.
+
+«En février, dit-il, y pensez-vous? Et le mistral!»
+
+Il y avait tant de douceur dans son accent, qu’entourant son cou de mes
+deux bras:
+
+«Que m’importe le mistral! lui dis-je, là-bas tu m’appartiendras tout
+entier.»
+
+Il me regarda un instant en silence, se décida à sourire et me dit:
+
+«Je ferai ce qu’il vous plaira.»
+
+Je renonce à vous peindre l’étonnement profond et la violente
+indignation qui s’emparèrent de la baronne quand elle eut vent de nos
+projets. Elle refusa d’abord d’y croire. Avait-on jamais ouï pareille
+extravagance? Quitter Paris au cœur de l’hiver pour aller s’enterrer en
+province! Ce n’était pas une retraite, c’était une fuite, une déroute.
+Qu’en dirait-on? J’allais me perdre sans retour... Lorsqu’elle eut
+reconnu que ma résolution était prise, elle s’emporta tout de bon; pour
+la première fois je la vis vraiment en colère. Elle me déclara sur son
+ton de fausset que ma folle équipée aurait les suites les plus funestes,
+que Max ne tarderait pas à deviner mes secrets motifs, qu’il ne verrait
+plus en moi qu’une petite fille sauvage à qui le monde fait peur, qu’il
+n’en avait pas pour trois mois à m’aimer, que c’en était fait de mon
+bonheur, que pour sa part elle me retirait à jamais son affection, et
+qu’elle serait contente, très-contente de me savoir la plus malheureuse
+des femmes.
+
+Là-dessus, quand elle eut bien exhalé sa bile, elle me tourna le dos
+sans vouloir me donner la main, et partit comme un coup de vent. On eût
+dit Mme Pernelle sortant de chez Orgon.
+
+
+
+
+II
+
+
+Tout est si incertain dans la vie qu’on n’est jamais sûr d’avoir raison.
+A peine fus-je montée dans le wagon qui allait nous emporter vers le
+Midi qu’il me vint des doutes, des inquiétudes. Nous partîmes; la nuit
+fut humide et froide, je ne pus dormir; j’avais beau faire, les
+sinistres prédictions de Mme de Ferjeux me trottaient dans l’esprit. Je
+croyais voir ses grands gestes, ses yeux étincelants de colère;
+j’entendais sa voix glapissante... «Une fuite, une déroute!» avait-elle
+dit. Oui, ce brusque départ était une fuite, je fuyais les comparaisons.
+Quoi! sur un mot?... Heureusement Max ne se doutait de rien; mais
+n’était-il pas homme à tout deviner? Une voix intérieure m’avertissait
+que la peur est une mauvaise conseillère, et qu’en toute rencontre le
+meilleur parti à prendre est celui qui coûte le plus.
+
+Il fallut nous arrêter à Lyon. Max comptait y trouver des lettres de son
+intendant, qui devait le prévenir que tout était prêt pour nous
+recevoir; elles se firent attendre deux jours. Enfin, le 8 février de
+bon matin, nous nous remîmes en route; partout régnait un brouillard
+épais et glacé. Malgré les assurances de Max, je ne croyais plus au
+soleil du midi, mon imagination découragée se représentait Lestang comme
+un autre Louveau; elle l’entourait des brumes, des sapinières et des
+mélancolies du Jura. Je voyais un château sombre, froid; cernés par la
+neige ou la pluie, nous passions nos longues journées au coin d’une
+grande cheminée qui fumait; nulle distraction, pas un sourire de la
+nature. Que serait-ce si quelque jour, à un geste, à un regard, j’allais
+découvrir que Max regrettait Paris, et que je visse s’amasser sur son
+front un nuage d’ennui? Cette idée me faisait frémir; je déplorais mon
+imprudence, et une phrase de roman me revenait à l’esprit: «Toutes les
+années de la vie dépendent d’un jour.»
+
+A quoi tiennent souvent nos espérances et nos craintes! Insensiblement
+le temps s’éclaircit; à Vienne plus de brouillard. Sur le revers d’un
+fossé, j’aperçus de grandes touffes d’ajoncs marins qui étalaient leurs
+fleurs jaunes. Je n’eus que le temps de les saluer; mais il me sembla
+que du fond de ces belles corolles le printemps me regardait, et je crus
+entendre chanter l’hirondelle. «Te voilà donc! pensai-je. Ne me quitte
+plus!» Max lisait, sommeillait, ou de temps en temps me regardait d’un
+air railleur. Je détournais la tête et reportais les yeux sur les eaux
+grises du Rhône qui coulait à notre droite, sur les peupliers et les
+oseraies de ses rives, sur ses îles sablonneuses, sur ses villes
+fièrement campées ou coquettement assises au débouché de chaque étroite
+vallée qui apporte au grand courant un affluent de plus, torrents
+obscurs que leurs vieilles tours et leurs vieilles églises voient
+accourir du fond des montagnes pour chercher, en se mêlant au fleuve, de
+plus grandes destinées; fier de ses conquêtes, le fleuve les accueille
+avec majesté et les emporte en triomphe à la mer. D’instant en instant,
+les contours des objets devenaient plus distincts; les montagnes de
+l’Ardèche avec leurs rochers, leurs vignes dépouillées et leurs forêts
+de chênes, promenaient devant mes yeux des paysages blonds d’une douceur
+charmante. Les rochers attendaient avec confiance le soleil, comme on
+compte sur une vieille amitié d’enfance. Enfin il parut; son premier
+regard éclaira un bouquet de pins et un berger qui s’en allait le long
+d’un chemin creux, poussant ses moutons devant lui. Au delà de Valence,
+le ciel se découvrit entièrement, et comme par un coup de baguette les
+nuages se replièrent de toutes parts sur la ligne de l’horizon. Tout
+m’annonçait que nous avions changé de zone et de climat. L’air avait
+cette douceur caressante que dans le Jura juin seul peut lui donner; la
+campagne semblait se réjouir dans la clarté. Mes yeux et mon cœur se
+baignèrent dans cette lumière limpide; il se fit en moi un rassérénement
+subit, et je recommençai à m’applaudir de ce voyage, dont je m’étais
+repentie pendant deux jours.
+
+«Le monde, me disais-je, s’était mis trop tôt entre lui et moi. Max ne
+me connaît pas encore, il ne sait pas tout ce que je peux pour son
+bonheur. Je veux qu’il apprenne à sentir le prix de l’amour véritable
+dont il n’a connu que l’ombre, de cet amour qui seul est complet, parce
+que seul il met tout en commun, les destinées comme les sentiments, qui
+seul aussi sait allier la dignité à la passion, et qui est d’autant plus
+avide de dévouement qu’il est plus jaloux de ses droits. Dans la
+retraite et le silence, nous nous rendrons nécessaires l’un à l’autre,
+la vie intime nous dira tous ses secrets, nous amasserons heure par
+heure un trésor de souvenirs qui ne seront qu’à nous, et nos deux âmes
+se lieront d’une si étroite habitude que rien ne les pourra désunir.»
+
+Nous quittâmes à Donzère le chemin de fer et le Rhône. Pendant que nous
+déjeunions, je vis arriver devant l’auberge deux chevaux bais qu’un
+domestique nous amenait de Lestang. Je ne fus pas longtemps à ma
+toilette, et m’élançai au galop sur la grande route blanche qui
+déroulait devant moi son ruban. Cette route, qui remonte la rive droite
+de la Berre, court au pied de roches buissonneuses dont elle accompagne
+les contours. Ivre d’air, de soleil et de je ne sais quelle gaieté
+sauvage que je n’avais jamais ressentie, je faisais caracoler mon
+cheval, je le forçais de franchir les échaliers et les fossés. Plus
+d’une fois Max s’effraya de mes témérités.--«Sur mon honneur, me
+cria-t-il, vous êtes une incomparable écuyère!»--Incomparable! c’était
+bien le mot que j’espérais.
+
+En passant au galop le long du monticule qui domine Valaurie, je vis
+courir à ma gauche comme un nuage de gaze argentée: c’était un verger
+d’oliviers, les premiers que j’eusse vus. Ce fut une date dans ma vie,
+et dès cet instant je pris en affection cet arbre dont le feuillage aux
+teintes changeantes reflète fidèlement l’humeur du ciel: par un temps
+couvert, l’ombre qu’il répand est pesante, couleur de plomb ou
+d’ardoise; mais que le soleil paraisse, il revêt soudain une légèreté
+aérienne et semble s’imprégner, selon les heures, d’une poussière d’or
+ou d’argent. Ce jour-là, les oliviers de Valaurie étaient gais comme
+moi, et je les vis répondre à mon sourire.
+
+Au delà de Valaurie, le pays devient plus aride; à droite, sur le bord
+de la rivière, on aperçoit des plantations de ces grands roseaux dont on
+fabrique les claies pour les vers à soie, à gauche des friches couvertes
+de bruyères que dominent d’étranges collines formées de marnes blanches
+et rayées de bandes vertes et rouges du plus vif éclat, étincelante
+corniche qui se détachait sur le ciel bleu. Après avoir franchi la
+Berre, nous gravîmes une côte; enfin Grignan se montra avec la
+singulière beauté de son rocher circulaire et taillé au ciseau, dont la
+vaste plate-forme est occupée par le magnifique débris du château
+seigneurial, et dont les flancs abrupts sont embrassés de tous côtés par
+la ville, qui les ceint comme d’une écharpe de rues grimpantes et de
+toits en désordre; mais Grignan ne nous arrêta pas: tournant bride vers
+le nord, nous nous hâtâmes de repasser la Berre pour nous engager dans
+les collines marneuses. Un chemin montant, encaissé, raboteux, nous
+conduisit à Bayonne, silencieux village dont les maisons blanches
+semblaient dormir au soleil comme des lézards, et, après avoir cheminé
+entre des champs d’un brun rougeâtre et un coteau boisé, je vis se
+dresser devant moi, sur la crête méridionale des collines, une butte
+arrondie couronnée de vieux murs d’enceinte et ombragée d’yeuses qui
+mariaient leur velours émeraude à la verdure luisante du buis et au
+sombre vert des genêts. Par endroits, le sol, pétri de chaux, paraissait
+à nu, et ces grandes écorchures formaient au milieu des buissons des
+plaques du plus pur argent.--«Voilà Lestang!» me dit Max.
+
+Nous arrivons. Comme nous passions près d’un abreuvoir, dont l’eau
+claire repose sur un lit de mousses aquatiques, d’une petite tour que
+masquaient les arbres se fit entendre un bruit argentin de cloches dont
+le gai carillon annonçait ma venue à ces beaux lieux. L’émotion me
+gagna; je me laissai glisser de mon cheval, et, m’appuyant contre un
+arbre, demeurai quelques instants immobile. Quel tableau s’offrait à mes
+regards!
+
+Au premier plan, entre deux promontoires de collines boisées, de grands
+champs en pente douce plantés de beaux amandiers, les uns fleuris, les
+autres tendant de toutes parts vers moi leurs bouquets de boutons roses
+impatients de s’ouvrir; plus bas, un bois de chênes-verts que des
+massifs de chênes-blancs, couverts encore de toutes leurs feuilles
+sèches, marquaient de larges taches d’un rouge cuivré; plus loin la
+Berre verdâtre, au lit sinueux, dont les falaises ravinées ressemblaient
+à une grande fraise plissée; au delà de la Berre, le vaste plateau de
+Grignan, terminé à l’ouest par le Rhône dont une vapeur argentée faisait
+deviner le cours à l’horizon, et commandé au levant par les monts de la
+Lance, avec leurs chênaies rougeâtres, leurs croupes tachetées de neige
+et leurs enfoncements où s’amassaient des ombres d’un bleu suave et
+profond. Sur ce plateau, que rayent de longues rangées de cyprès, se
+dressent sur la même ligne le rocher de Grignan, et à droite le
+monticule que surmonte la tour carrée de Chamaret, antique tour de
+signaux que virent bâtir des temps de trouble, sentinelle perdue qu’on a
+oublié de relever, et qui continue d’observer la plaine en comptant les
+heures et les siècles. Sur un plan plus reculé coule le Lez entre ses
+berges escarpées et ses peupliers; une ligne allongée de collines
+l’accompagne dans sa fuite, et plus loin ondulent d’autres collines
+encore, auxquelles succèdent les monts mamelonnés de Valréas; toutes ces
+hauteurs courent en demi-cercle du levant au couchant, et s’étagent
+comme les gradins d’un prodigieux amphithéâtre. Enfin, dominant tout de
+sa tête altière, le Ventour, à la cime chenue et neigeuse, le Ventour,
+pareil, selon le mot du poëte de la Provence, à un grand et vieux pâtre
+assis parmi les hêtres et les pins sauvages, contemple à ses pieds son
+troupeau de montagnes. Derrière tous ces sommets, au-dessus de la mer
+invisible, flottaient de gros nuages blancs et roux semblables à des
+outres gonflées de lumière, tandis qu’au sud-est, dans l’échancrure où
+se dessinaient les coteaux du Rhône, je voyais la tour de Chamaret se
+profiler en noir sur un ciel de nacre nuancé de rose et d’orange.
+
+La magnificence de ce spectacle, le contraste de cette campagne
+découverte et riante avec les sites austères qu’avaient contemplés mes
+yeux pendant tant d’années, la douceur du ciel et de l’air, la beauté
+des teintes, la grandeur des lignes et la grâce des détails, ces
+lointains, ces espaces, cette immensité que mon cœur s’efforçait
+d’embrasser et de posséder, le bruit interrompu des clochettes d’un
+troupeau qui broutait dans la chênaie, les fleurs naissantes des
+amandiers, premier sourire du printemps, des pervenches entr’ouvertes
+qui me regardaient, un subtil parfum de lavande, le frémissement des
+cloches qui me souhaitaient la bienvenue et m’appelaient doucement par
+mon nom; toute cette scène m’émut jusqu’aux larmes, et je dus m’appuyer
+sur le bras de Max pour traverser la cour et atteindre ce seuil après
+lequel j’avais soupiré.
+
+Digne de la vue qu’il commande, le château est une villa de la
+Renaissance couronnée d’un attique; la façade, percée de fenêtres
+cintrées que surmontent des mascarons et des guirlandes sculptés, est
+précédée d’un perron à double rampe, à demi masqué par un massif de
+cyprès et de lauriers. Max me fit faire le tour des appartements et
+finit par me conduire dans la galerie où m’attendait la Némésis,
+installée sur son socle de porphyre. Cette galerie vitrée, qui parcourt
+toute la largeur du château, a vue au midi sur la plaine, au nord sur
+les hauteurs d’un aspect plus sévère, dont Lestang occupe un poste
+avancé, et que recouvrent dans toute leur étendue d’épais taillis de
+chênes.
+
+«Je prévois, me dit Max, que cette galerie vous sera chère. Que vous
+soyez triste ou gaie, vous trouverez toujours ici des paysages selon
+votre cœur.»
+
+Je m’assis près de la statue; j’étais heureuse de la revoir. La déesse
+ne semblait point dépaysée; rien de ce qu’elle voyait ne pouvait
+l’étonner, les dieux sont partout chez eux.--«On m’a confiée à ta garde,
+lui dis-je; accorde-moi souvent des journées semblables à celle-ci.»
+
+Que vous raconterais-je des premiers jours qui suivirent mon arrivée? On
+a dit que les bons règnes sont les pages blanches de l’histoire. A ce
+compte, l’amour heureux serait comme les bons princes; il tient les
+événements à distance, il lui plaît que le temps soit vide, il a en
+lui-même de quoi le remplir; tout ce qu’il demande à la vie, c’est de
+fournir des circonstances à son bonheur, et ce bonheur se réduit le plus
+souvent à la joie de se sentir et de respirer.
+
+Le temps fut beau; par moments le ciel se brouillait, mais notre soleil
+de Provence, ce grand mangeur de nuages, dévorait en un instant toutes
+ces brumes, ou, s’il pleuvait pendant quelques heures, je ne tardais pas
+à voir l’horizon s’éclaircir et une bande de lumière glisser au loin sur
+le penchant d’une colline dont elle détachait les contours. Nous étions
+souvent en course. Max me fit visiter en détail tout son domaine, qui
+est considérable. Dans ce pays, les fermes, qu’on appelle des _granges_,
+sont d’ordinaire bien situées, toutes bâties en pierre, couvertes en
+briques, et quelques-unes, avec leurs tourelles et leurs portes voûtées,
+ont une assez grande tournure; pas une chaumine, pas une cabane de bois;
+les carrières abondent, et les matériaux sont à pied d’œuvre. Tout dans
+nos excursions me plaisait; je ne savais que préférer, les taillis et
+les landes qui entouraient Lestang et nos belles collines blanchâtres
+ombragées de chênes-kermès, de genévriers grisâtres, d’yeuses, et qui
+sont si bien tapissées de lavande, de thym, de mélisse, qu’on n’y peut
+faire un pas sans parfumer l’air autour de soi,--ou au delà de la Berre
+le grand plateau onduleux et accidenté avec ses mûriers, ses vignes
+basses sans échalas, ses champs de garance relevés en billons, ses
+buttes de molasse noire ou jaunâtre toute fendillée et crevassée que
+décorent à l’envi le buis, le narcisse, la violette et la fraîcheur des
+mousses, ses bouquets de chênes au sombre couvert sous lesquels on voit
+s’enfuir un chemin poudreux qui semble chercher aventure, ses ruisseaux
+au large lit caillouteux dont l’eau paresseuse se traîne en murmurant
+parmi les oseraies, ses granges éparses encadrées de figuiers et de
+lauriers, ses villages en pierre aux toits plats qui se donnent des airs
+de ville, tous perchés sur des rochers ou des terrasses, tous ceints de
+murailles délabrées, surmontés d’une vieille tour, et où tout retrace le
+souvenir d’anciennes franchises, d’antiques fiertés bourgeoises qui
+savaient se garder et se défendre.
+
+Mais ce qui me plaisait plus que tout le reste, c’est la beauté de la
+lumière, qui est l’âme d’un paysage et donne à tout la vie et le charme.
+Pour mes yeux accoutumés aux grisailles du Jura, à ses fonds tour à tour
+trop voilés ou trop crus, cette limpide lumière du midi était une
+révélation pleine d’enchantements. Unissant la douceur à la force, elle
+accentue les formes, et du même coup les pénètre d’une grâce aérienne;
+elle se dégrade par des passages insensibles, s’enrichit de mille
+reflets, module à l’infini sans sortir du ton et fond tous les
+contrastes dans une divine harmonie où chaque objet, chaque couleur fait
+sa partie de concert. En même temps cette magicienne multiplie les
+plans, les détache, les découpe, les nuance, met le regard en possession
+de l’immensité. Par ses prestiges, un charme indéfinissable s’attache à
+un rocher nu, à un maigre buisson des premiers plans dont elle accuse le
+relief et dont l’ombre portée ajoute une nuance de plus à la teinte
+générale; par elle aussi, les lointains se détaillent, s’animent, et les
+contours des montagnes, comme les nuages, au lieu de s’appliquer sur
+l’horizon, en ressortent et laissent entre le ciel et eux de l’air, du
+vide et comme une profondeur où le rêve peut déployer ses ailes. Il est
+facile d’agir par le vague sur notre imagination; mais trouver dans
+l’harmonie le secret de l’infini et nous faire rêver en nous montrant
+tout, c’est l’effort suprême de l’art et le triomphe des grands poëtes
+du midi. Leur premier maître fut leur soleil.
+
+Quelquefois Max me raillait doucement sur mon enthousiasme.
+
+«Ne vous croyez pas en Grèce, me dit-il un jour. Nos ruisseaux ne
+coulent point entre deux haies de lauriers-roses; nos orangers sont des
+mûriers, et le buis nous tient lieu de myrte. Par un temps calme, nos
+jours d’hiver ont une douceur printanière; mais craignez le mistral,
+vous savez ce qu’en pensait Mme de Sévigné. Quand de petits nuages
+blancs flottant sur les monts de la Lance vous annonceront l’approche de
+l’ennemi, croyez-moi, enveloppez-vous dans vos fourrures. Voyez plutôt
+nos maigres oliviers; ils ne se hasardent à croître que dans des lieux
+abrités; timides et souffreteux, ils se tapissent derrière des buttes;
+remarquez aussi comme tous les arbres de ce pays s’infléchissent vers le
+midi, preuve sans réplique des insultes qu’ils essuient du mistral; on
+dirait des écoliers dont le gouverneur a la main prompte, et qui, en
+l’entendant venir se cachent le visage dans leurs mains. Après cela je
+conviens que ce plateau est superbe, d’un admirable modelé, que ces
+hauteurs en gradins produisent un grand effet, et que Mme de Sévigné
+avait raison de vanter ce qu’elle appelait _tous ces grands théâtres_.
+J’ajoute que nos montagnes sont dans une juste proportion avec la
+plaine. Ce n’est pas comme vos étroites vallées du Jura et de la Suisse,
+où il faut se rompre le cou pour voir l’horizon. Ici l’on respire, et la
+bordure n’écrase pas le tableau. J’aime aussi nos forêts de
+chênes-verts, bien que Mme de Sévigné prétende qu’il vaut mieux reverdir
+que d’être toujours vert, et comme vous j’aime surtout notre lumière. Si
+l’Italie et la Grèce ont plus d’éclat, en revanche toutes nos teintes
+rompues offrent une douceur et une délicatesse de nuances qu’on ne se
+lasse pas d’étudier. C’est ici que commencent la Provence et le midi, et
+le charme de tous les commencements est unique. Enfin je déclare
+qu’exquis sont nos lapins sauvages, exquis nos moutons nourris de thym,
+de marjolaine et de lavande, exquises aussi les truffes qu’on récolte au
+pied de nos chênes... Oui, ajouta-t-il en souriant, les truffes et les
+demi-teintes, voilà les merveilles de la Drôme.
+
+--Défiez-vous de votre goût pour l’analyse, lui dis-je. Il faut admirer
+trop pour admirer assez, et un peu d’illusion est nécessaire au bonheur.
+
+--Il n’est pas besoin de s’en faire, me répondit-il galamment, pour être
+heureux auprès de vous.»
+
+Ce fut ce même jour, je crois, qu’une nouvelle imprévue le força de
+partir pour Nîmes. Il apprit par une lettre la mort d’un ami de sa
+famille, M. de R..., qui lui laissait une terre de quelque valeur. Sa
+présence sur les lieux était nécessaire. En partant, il me pria
+très-sérieusement de ne pas m’envoler pendant son absence. Sa nouvelle
+vie, disait-il, l’étonnait encore.
+
+«Est-il bien sûr, me dit-il, qu’à mon retour je vous retrouverai à votre
+place accoutumée, dans votre bergère, près de votre fenêtre favorite?»
+
+J’eus peine à prendre mon parti de cette absence. Ne sachant comment
+tromper mon ennui, j’imaginai de faire construire au bout du jardin un
+pavillon dont Max avait lui-même dessiné le plan. Je lui avais donné à
+ce sujet des conseils dont il s’était loué, conseils, disait-il, de
+maîtresse-femme. Je mis aussitôt les ouvriers à l’œuvre, et plusieurs
+fois le jour j’allais donner un coup d’œil à leur travail. Je désirais
+que tout fût achevé avant le retour de Max; j’avais à cœur de lui donner
+cette preuve de mon savoir-faire. Mes soucis d’architecte me furent une
+utile distraction; mais un incident inattendu se chargea de m’en
+procurer d’autres.
+
+
+
+
+III
+
+
+Un matin, étant en humeur de courir, je sortis escortée du fidèle
+Baptiste, vieux valet de chambre né dans la maison et l’âme damnée de
+son maître qui me l’avait laissé pour me servir d’écuyer dans mes
+promenades. Je passai la Berre et me dirigeai du côté de Saint-Paul. Je
+contemplais tour à tour le Ventour encapuchonné de nuages et au couchant
+une cime lointaine de l’Ardèche qui découpait sur l’horizon ses rochers
+glacés d’un lilas pâle et fin. Après bien des détours, au delà de
+Montségur, je trouvai un site qui me ravit par ce mélange de douceur et
+de sauvagerie que le midi offre seul.
+
+Au-dessus du chemin qu’encaissent de petits murs moussus en pierres
+sèches garnis de cades et de genêts, s’élève une colline aride, âpre,
+effritée, toute recouverte de cailloux et de blocs en désordre. Parmi
+ces rocailles croissent de jeunes oliviers dont la chevelure grisâtre se
+détache sur le vert foncé d’un bouquet de chênes de haute futaie. Le
+bois dévale jusqu’au-dessous de la route qui s’enfonce sous des arceaux
+de verdure dont les ombres profondes étaient tachetées d’une lumière
+mate. Au travers d’une percée j’apercevais des bruyères, une cannaie aux
+quenouilles frissonnantes et un toit rustique d’où s’échappait un mince
+filet de fumée. Sur la lisière du bois paissait un troupeau de moutons
+noirs et blancs; à leurs bêlements répondaient les cris d’une troupe de
+pies perchées sur la cime des arbres. Un vieux pâtre barbu qui portait
+en bandoulière une poche de serge verte, était occupé à la recherche des
+truffes et poussait devant lui sa laie en la harcelant de sa gaule. Je
+descendis de cheval, et j’arrivai à l’instant où l’animal commençait de
+fouiller le sol avec son groin. Le pâtre le suivait de l’œil dans son
+travail; dès que la truffe fut à découvert, il écarta la pauvre bête en
+lui assenant un coup sec sur le nez et lui jeta quelques glands qu’elle
+dévora, faible salaire de ses peines, maigre consolation pour ses
+appétits déçus. Ce pâtre avait l’humeur enjouée et causante, et nous
+liâmes conversation. Le caractère de nos paysans de Grignan, comme leur
+pays, tient à la fois du Dauphiné et de la Provence; ils ont la plupart
+une dignité douce et fière qui se met à l’aise avec tout le monde et que
+relève une pointe de vivacité méridionale. En apprenant qui j’étais, le
+cœur du vieux berger s’épanouit; il connaissait les êtres de Lestang, où
+il avait été jadis en service; dans son français mêlé de patois, il me
+parla de Max, me conta quelques anecdotes de son enfance; j’aurais passé
+des heures à l’écouter.
+
+«Oh! le beau garçon que c’était! me dit-il, mais vif, ardent; quand la
+colère le tenait, on eût dit une rafale de bise. Je vous parle
+d’autrefois; ne craignez rien, belle dame; si bien marié, il ne se
+fâchera plus.»
+
+Et là-dessus il me récita ce couplet d’une romance célèbre:
+
+ Emai fugue duro
+ L’oulivo, lou vènt
+ Que boufo is Avènt
+ Pamens l’amaduro
+ Au poun que counvèn.
+
+«Si dure que soit l’olive, le vent qui souffle à l’Avent ne laisse pas
+de la mûrir au point qui convient.»
+
+J’allais lui répondre que j’étais fort rassurée, que l’olive avait mûri;
+mais une figure extraordinaire qui parut entre les chênes, au bout du
+sentier, détourna mon attention. Imaginez un long corps sec et décharné,
+tout d’une venue, dont la maigre échine porte un long cou surmonté d’une
+petite tête pointue. A sa figure, à sa démarche, on eût pris ce
+personnage pour un hidalgo castillan, pour une façon de don Quichotte
+rongé de mélancolie et en quête d’aventures; ce n’était qu’un honnête
+gentilhomme campagnard des environs, lequel ne rêvait point de moulins à
+vent. Il s’avançait gravement, suivi de deux domestiques vêtus de gris
+et précédé d’un caniche noir qui, l’oreille basse, paraissait prendre sa
+part des soins de son maître.
+
+«Voilà M. de Malombré, me dit le berger, avec ses deux grisons et son
+vilain chien truffier que la fièvre étouffe! Tant le chien que le
+maître, on a dîné quand on les voit.»
+
+Et à ces mots, il s’en fut rappeler un de ses moutons qui s’écartait. M.
+de Malombré vint droit à moi, me fit un profond salut et m’adressa un
+petit compliment fort ampoulé où il me comparait à la belle Herminie
+retirée parmi les bergers, car il se pique de littérature. Au bout de
+chaque phrase, il souriait et soupirait, et son sourire était plus
+lugubre encore que ses soupirs. Quand il eut fini, il redressa sa petite
+tête au haut de son long corps et me considéra avec attention; il
+semblait délibérer, se consulter.
+
+«Madame la marquise, reprit-il enfin, béni soit le hasard qui m’a fait
+vous rencontrer! Oserai-je vous demander la faveur d’un instant
+d’entretien? J’ai des choses de la dernière importance à vous dire.»
+
+Je pensai qu’il avait quelque vigne à vendre.
+
+«Je n’entends rien aux affaires, monsieur, lui répondis-je. M. de
+Lestang est absent; dès qu’il sera de retour je l’avertirai de votre
+désir.»
+
+Le ton froid dont je lui répondis le troubla; il poussa quatre soupirs
+coup sur coup.
+
+«Vous ne m’avez pas compris, madame. J’ai à vous révéler certaines
+choses... C’est à vous seule que je dois les dire... Sans doute il vous
+paraît singulier... Hélas! on ne peut toujours choisir ses moments.
+Croyez-moi, il est nécessaire... Il y va, madame, oui, madame, il y va
+de votre bonheur.»
+
+Je ne savais à qui il en avait. Heureusement un incident tragi-comique
+fit diversion à son embarras et au mien. Le caniche, alléché par quelque
+secrète émanation de son gibier favori, s’était mis à fouiller au pied
+d’un chêne. Soit que sa figure lui déplût, soit jalousie de métier, la
+laie grogna, lui chercha noise. Peu endurant, le chien se fâcha; d’un
+bond il se suspendit à l’une des oreilles du pesant animal, qui poussa
+des cris lamentables, et qui en se débattant réussit à saisir entre ses
+dents la queue touffue de son ennemi. Le berger accourut, et
+administrant aux deux combattants, sans acception de personne, de
+vigoureux coups de gaule, il parvint à les séparer. Puis, un peu fâché:
+
+«Monsieur, libre à votre chien, dit-il au gentilhomme, de déterrer, s’il
+lui plaît, toutes les truffes de nos bois; mais apprenez-lui à respecter
+les oreilles de nos cochons. Bien mal acquis ne profite guère.»
+
+Cette remontrance piqua au vif M. Malombré, dont le visage se colora
+légèrement; mais il savait commander à ses passions.
+
+«Brave homme, se contenta-t-il de répondre, si vous considérez
+froidement le cas, vous reconnaîtrez que les torts étaient au moins
+partagés. Sans doute mon chien Amadis a l’humeur trop prompte, mais en
+revanche votre laie a eu le tort de jalouser bassement ses incomparables
+talents... Mon Dieu! continua-t-il en me regardant, il y a place au
+soleil pour le bonheur de chacun; pourquoi faut-il que personne ne se
+contente de ce qu’il a, tant le bien d’autrui, tant le fruit défendu a
+d’appas? Le monde ira mieux, madame la marquise, quand la chèvre
+broutera où elle est attachée.»
+
+A ces mots, il soupira profondément, me salua et s’éloigna en adressant
+à son chien des consolations marquées au coin de la plus sage
+philosophie. Je pris congé du berger et remontai à cheval. Quel homme
+était-ce que M. de Malombré? Qu’avait-il donc à me dire?... «Il y va de
+votre bonheur...» Avait-il toute sa tête? battait-il la campagne? Ce qui
+est bien certain, c’est que la mélancolie flegmatique du personnage
+avait fait impression sur moi. Il me semblait qu’une apparition sinistre
+venait de traverser ma vie, et je me surpris à presser la marche de mon
+cheval, comme si j’avais voulu fuir un danger. Fuir, toujours fuir! Je
+crus entendre la voix de Mme de Ferjeux qui criait: «Une fuite! une
+déroute!» Je mis mon cheval au pas, et quand Baptiste se fut rapproché:
+
+«Qui est M. de Malombré? lui dis-je.
+
+--Un franc original, madame, qu’on a surnommé dans le pays la _grande
+chauve-souris_.»
+
+--Mais encore?
+
+--Un riche propriétaire de vignobles et de mûriers, ce qui ne l’empêche
+pas de donner la chasse aux truffes dans les bois communaux.
+
+--Je m’explique son sobriquet: il a l’air lugubre.
+
+--Sans compter que, passé la saison des truffes, il ne sort guère de
+chez lui qu’au crépuscule. Le reste du temps, il observe le pays du haut
+de sa tour, l’œil collé à une longue lunette qu’il braque sur les
+maisons et sur les passants... Eh! vraiment, ajouta-t-il, madame peut
+apercevoir d’ici son château, là-bas, à une portée de fusil de Chamaret.
+
+--Il y a bien trois kilomètres de ce château à Lestang, repris-je
+naïvement après un silence.
+
+--Oui, madame, à vol d’oiseau; mais M. de Malombré a des enclaves chez
+ses voisins, et l’un de ses champs s’étend jusqu’aux berges de la Berre,
+en face de nos bois; c’est la rivière qui fait la séparation entre les
+deux domaines.»
+
+«La bonne idée qu’elle a eue là!» me dis-je, et je me remis à trotter.
+Le soir était venu. Je réussis à me distraire en contemplant au-dessus
+de ma tête deux nuages fauves entre lesquels scintillait une étoile, la
+première qui eût apparu. Les nuages semblaient à tout instant sur le
+point de se rejoindre et de l’engloutir; mais l’étoile scintillait
+toujours.
+
+J’espérais trouver en arrivant quelques lignes de Max; mon attente fut
+trompée. Je dînai tristement; en sortant de table, je pris la plume et
+commençai une lettre à mon père.
+
+«Comment se porte Louveau? Vos cheminées fument-elles? Je voudrais qu’un
+peu de cette fumée arrivât jusqu’ici, dût-elle me faire pleurer; elle me
+parlerait de vous et me tiendrait compagnie. Max est absent; je suis
+toute seule, mon salon me semble deux fois trop grand. Quand
+viendrez-vous? Vous dérangeriez, dites-vous, notre lune de miel. Un père
+tel que vous n’a jamais rien dérangé. Némésis vous réclame; notre
+dévotion ne lui suffit point: dans le bonheur, on néglige les dieux. Du
+reste, elle ne regrette que vous et non les brumes du Jura. Notre ciel
+est doux, et nos paysages vous offriront cette beauté que vous regardez
+comme le charme suprême de la poésie grecque, la netteté des lointains,
+la transparence des horizons. J’ai fait tantôt une belle promenade; ce
+qui me l’a gâtée, c’est la rencontre que je fis d’un original...»
+
+Je posai la plume. «Ah! c’est trop fort! pensai-je. Mon père a bien
+affaire de M. de Malombré et de son chien truffier!»
+
+Je me mis au piano, mais je le quittai bientôt. Je m’assis au coin du
+feu; je contemplai fixement les tisons. Il est des moments où le
+sentiment de la fragilité du bonheur est si vif qu’on souhaiterait
+presque d’être malheureux. Dans ce monde où tout change, il est aisé
+d’acquérir; mais conserver est presque un miracle. Je me comparais à un
+enfant qui a pris un oiseau et qui sent dans sa main le battement et
+l’effort de ses ailes. Que les doigts de l’enfant se desserrent, et
+l’oiseau s’envolera,--et malgré lui l’émotion lui fait ouvrir la main.
+
+Un domestique entra et me remit un billet encadré d’or et d’azur qu’un
+petit paysan venait d’apporter. Il était ainsi conçu:
+
+ «Madame la marquise, veuillez, je vous en conjure, avoir confiance en
+ moi et me marquer une heure où je pourrai vous entretenir sans
+ témoins.
+
+ «Agréez, madame la marquise, les hommages respectueux de votre
+ très-humble et très-obéissant serviteur,
+
+ «Hector de Malombré.»
+
+Je répondis sur-le-champ:
+
+ «Monsieur, vous faites appel à ma confiance: on ne la donne point à un
+ inconnu, et dans le cas dont il s’agit je ne vois pas quel sens peut
+ avoir ce mot; mais si vous avez quelque service pressant à me
+ demander, vous me trouverez chez moi demain matin, je serais heureuse
+ de pouvoir vous obliger.»
+
+Le lendemain matin, je me promenais sur la terrasse, jetant par
+intervalles un regard distrait sur le pavillon dont on posait le toit,
+quand j’entendis un roulement de voiture et vis entrer dans la cour
+l’une de ces carrioles à deux places et à deux roues qui sont en usage
+dans le pays. Bientôt parurent devant moi M. de Malombré et son chien,
+dont la queue était précieusement serrée dans une compresse nouée d’une
+faveur rose. Le gentilhomme regardait à droite et à gauche et paraissait
+ne s’avancer qu’avec précaution. Il portait à sa boutonnière un bouquet
+de pervenches dont la fraîcheur jurait avec ses joues sèches et son
+teint olivâtre. Il me salua comme la veille avec une gravité
+cérémonieuse, et s’asseyant près de moi:
+
+«Le pauvre Amadis a bien souffert!» me dit-il d’une voix creuse en me
+montrant du doigt le dolent animal, et il me fit une vive peinture de
+ses souffrances, le panégyrique de ses miraculeux talents, le détail de
+tous les soins qu’il avait donnés à son éducation. Puis, ayant épuisé ce
+propos, il attacha sur moi ses yeux ternes, soupira et me dit:
+
+«Madame, si intéressant que soit Amadis, ce n’est point de lui que je
+veux vous entretenir; un sujet plus grave m’amène ici, et je suis sûr
+que vous excuserez ma démarche quand vous connaîtrez le sentiment qui me
+l’a dictée. Je suis pour vous un inconnu; mais une bizarrerie étrange de
+la fortune a voulu que le sort de cet inconnu fût lié au vôtre, et que
+nous eussions, vous et moi, des intérêts communs à défendre.
+
+--Cela me paraît aussi étrange qu’à vous, interrompis-je, et je vous
+avoue que vous piquez ma curiosité.
+
+--Ayez un peu de patience, madame, reprit-il en poussant un nouveau
+soupir, et sachez d’abord qu’à peu de distance de mon château, et tout
+près de la Berre, se trouve une petite maison de campagne qui resta
+longtemps inhabitée. M. Mirveil, à qui elle appartenait, fut pendant de
+longues années consul dans une des échelles du Levant. Il en revint il y
+a trois ans, ramenant avec lui sa jeune femme, une Levantine d’une
+merveilleuse beauté. Excusez-moi, madame; je sais bien que toute beauté
+pâlit auprès de la vôtre, mais j’ose dire qu’après vos yeux ceux de Mme
+Mirveil sont les plus beaux qui se puissent voir dans tout le monde.
+
+--Passons, passons, lui dis-je, cette question m’intéresse peu.
+
+--Vous êtes vive, madame, poursuivit-il; je ne m’en plains pas: votre
+vivacité pourra nous être utile; mais, pour reprendre mon récit, je vous
+dirai que peu de temps après son arrivée M. Mirveil mourut. Les attraits
+de sa jeune femme avaient fait sur moi la plus vive impression. Dès que
+les convenances me le permirent, je me déclarai, j’offris à Mme Mirveil
+mon château, mon cœur et ma main. Cette femme cruelle... Ah! madame la
+marquise, j’ai bien souffert. Mon visage n’en dit-il rien?»
+
+M. de Malombré s’étendit aussi longuement sur ses souffrances qu’il
+avait fait sur celles d’Amadis; il les décrivit dans un style fleuri de
+madrigal; il composait quelquefois des bouquets à Iris. Je crois qu’il
+aimait Mme Mirveil, je crois qu’il aimait aussi une vigne enclavée dans
+ses champs; je crois qu’il eût été bien aise d’avoir une jolie femme qui
+charmât sa solitude, je crois aussi que la vigne... (on aime à
+s’arrondir, et rien n’est incommode comme une enclave); je crois enfin
+que M. de Malombré était aussi romanesque qu’intéressé, et que ses
+intérêts et ses sentiments s’embrouillaient si bien dons son esprit, que
+lui-même ne s’y reconnaissait pas.
+
+«Mme Mirveil, continua-t-il, fut longtemps sourde à mes prières, et
+j’essuyai d’elle des refus humiliants qui auraient rebuté un cœur moins
+épris. Cependant sa pauvreté plaidait pour moi; son mari, dont les
+affaires s’étaient dérangées, lui avait laissé presque pour tout avoir
+une maisonnette entourée d’une vigne de médiocre rapport. On n’est pas
+belle sans aimer la toilette; on n’est pas Levantine sans avoir tous les
+goûts coûteux. Elle se radoucit, consentit à m’écouter, me donna
+quelques espérances; mais ma mauvaise étoile voulut que par un hasard
+fâcheux elle fît la connaissance de M. de Lestang et qu’elle s’éprît
+pour lui de la plus folle passion. J’ai trop de tact, madame la
+marquise, pour m’appesantir sur ce point délicat; je ne sonderai point
+le mystère de leurs relations; il en courut des bruits qui me percèrent
+le cœur. Ah! si Amadis, ce cher confident de mes peines, pouvait parler!
+Ses récits, madame, vous arracheraient des larmes... Mais il suffit de
+vous dire que Mme Mirveil se berçait du fol espoir d’être épousée. Quand
+elle vit s’éloigner subitement celui qu’elle appelait le plus beau des
+marquis, et que peu après on lui annonça son mariage, elle tomba dans un
+morne désespoir. Pendant un mois, elle demeura enfermée chez elle,
+défendant sa porte à tout venant, roulant dans sa tête, m’a-t-elle dit
+plus tard, des projets de suicide ou de vengeance. En vain je tentai de
+forcer la consigne, je ne pus pénétrer jusqu’à elle.
+
+«Je ne suis, madame, ni de mon temps ni de mon pays; ma constance a des
+obstinations dignes des antiques paladins. Après une longue suite
+d’assauts toujours repoussés, la place se rendit; je fus reçu, je
+parlai, je me fis écouter. Mme Mirveil me promit de combattre sa
+douleur, de chercher à oublier. Un jour je crus voir son front
+s’éclaircir; me jetant à ses genoux, je la conjurai de prendre enfin
+pitié de mon long martyre, de décider de mon sort. Elle me pria de lui
+accorder quelques heures de réflexion, me remit au lendemain.
+
+«J’arrive à l’heure convenue: la maison était vide. O retours inattendus
+d’une passion qu’on croyait morte! C’est une véritable maladie que
+l’amour, madame la marquise; j’en sais quelque chose. Surprise à
+l’improviste par une crise de ce terrible mal, Mme Mirveil venait de
+partir pour Paris: elle voulait revoir son infidèle. Après bien des
+peines et des pas perdus, elle le revit, paraît-il, dans une fête, et
+quand, peu de jours après, elle revint ici, tout l’heureux effet de mon
+éloquence était détruit. Elle me traita avec le dernier mépris,
+m’interdit de lui reparler de mon amour, me déclara qu’elle ne se
+remarierait jamais, qu’elle ne voulait plus vivre que pour la vengeance,
+que le châtiment du perfide qu’elle avait trop aimé pouvait seul adoucir
+l’amertume de ses regrets, que ce châtiment avait déjà commencé, qu’elle
+avait lu dans les yeux de M. de Lestang un sombre ennui, le repentir,
+peut-être le remords. D’autres fois elle prétend qu’il lui a été ravi
+par d’indignes manéges, et c’est sur vous, madame, qu’elle fait retomber
+tout le poids de son courroux. Elle saura, dit-elle, humilier sa rivale.
+
+«C’est une étrange personne que Mme Mirveil: tour à tour vive ou
+languissante, emportée ou rêveuse, sujette à de fréquentes bourrasques,
+insouciante des convenances, incapable de gouverner sa langue et son
+cœur. Vous voyez, madame, que je ne me dissimule point ses défauts.
+Hélas! la connaissance que j’en ai ne sert qu’à me la rendre plus chère.
+Cette pauvre femme vous hait, elle a juré de se venger. Vous êtes sûre,
+je le crois, du cœur de M. de Lestang; cependant, au nom de notre commun
+intérêt, empêchez à tout prix qu’il ne la revoie, sinon...»
+
+Quoique à plusieurs reprises j’eusse essayé d’interrompre M. de
+Malombré, il ne s’était point laissé déconcerter comme la veille. Son
+discours était préparé, il le récitait avec un flegme imperturbable, et
+je l’écoutai, malgré moi, jusqu’au bout. Étrange avidité de souffrir qui
+est en nous! Mais à ces derniers mots la révolte que me causait
+l’indélicatesse de sa démarche l’emporta sur tout autre sentiment: je me
+levai, le regardai avec hauteur, et j’allais lui exprimer toute mon
+indignation, quand Baptiste parut, m’apportant une lettre de Max. Dès
+qu’il l’aperçut, M. de Malombré quitta son siége, et, élevant la voix:
+«Madame, me dit-il, veuillez recommander à l’attention de M. de Lestang
+la petite affaire dont j’ai eu l’honneur de vous entretenir. Le vin de
+ma vigne de Sainte-Cécile a, je vous le répète, un fumet exquis, vin
+généreux, plein de séve, vrai nectar. Je peux lui en remettre une
+feuillette. Quant aux conditions, nous les débattrons avec cet esprit
+d’équité qui convient entre gentilshommes et entre voisins.»
+
+Cela dit, il s’inclina, appela son chien, et s’éloigna de son pas grave
+et mesuré.
+
+Après m’avoir remis la lettre, Baptiste était demeuré à quelques pas de
+moi, me regardant du coin de l’œil. Comme il ne quittait pas la place,
+je lui demandai ce qu’il avait à me dire.
+
+«Oserais-je représenter à madame, répondit-il, que M. le marquis a peu
+de goût pour M. de Malombré, et qu’il serait fâché d’apprendre que
+madame l’a reçu?
+
+--Ne craignez rien, Baptiste, lui dis-je, et sachez que désormais, quand
+M. de Malombré se présentera à Lestang, je n’y serai pas.
+
+--Madame y perdra peu, reprit-il avec un sourire. Il n’est reçu chez
+personne; il a dans le pays la réputation d’être visionnaire,
+gobe-mouches, méchante langue, et d’aimer à faire battre les montagnes.»
+
+J’aurais volontiers serré la main à ce brave Baptiste; il venait en aide
+à cette partie de moi-même qui se refusait à croire et qui disait: «Le
+bonheur que donne l’amour est une chose noble et sacrée; préservons-le
+avec un soin jaloux de toute profanation. Que le cèdre de la montagne
+tombe frappé de la foudre, cette fin est digne de lui: mais que les
+insectes et les parasites tarissent sa séve généreuse, que des animaux
+malfaisants fouissent la terre à son pied et dévorent ses racines, une
+telle indignité lui doit être épargnée.»
+
+La lettre de Max était brève; mais il m’y annonçait son prochain retour.
+Cette bonne nouvelle agit sur moi comme un charme bienfaisant; elle
+dissipa mon inquiétude, changea le tour de mes idées. Je me promis
+d’oublier la visite de M. de Malombré ou de la compter au nombre de ces
+incidents fortuits et burlesques dont on ne se souvient que pour en
+rire. Et assurément l’étrangeté du personnage, sa tête qu’on eût
+volontiers coiffée de l’armet de Mambrin, son bouquet de pervenches, ses
+joues sèches, ses éternels soupirs, son miraculeux Amadis avec sa
+compresse et sa faveur rose, ce brûlant amour pour une chatte angora
+compliqué d’une passion malheureuse pour une vigne, tout cela prêtait à
+rire.
+
+Deux jours plus tard, revenant d’une promenade, je rattrapai sur la
+route de Chamaret un méchant coupé traîné par un bidet efflanqué,
+couleur poil de souris. Au moment où j’allais le dépasser, mon cheval
+fit un écart; le bidet effrayé recula brusquement. Un cri de terreur
+partit de l’intérieur du coupé, et je vis s’avancer une jolie tête de
+poupée dont les yeux en rencontrant les miens s’enflammèrent de
+courroux. La poupée parla:
+
+«Quand on ne sait pas tenir un cheval, s’écria-t-elle d’une voix aigre,
+on devrait éviter les chemins battus.»
+
+Cette voix de perruche, je l’aurais reconnue entre mille. C’était bien
+celle qui avait dit un soir: «Le beau marquis fait des comparaisons!...»
+Et je m’étais enfuie de Paris. Qu’étais-je venue chercher à Lestang?
+
+Je repartis au triple galop, et tout en galopant je me disais: «Ce n’est
+après tout qu’une poupée.»
+
+
+
+
+IV
+
+
+Max revint de Nîmes mécontent et irrité. M. de R... avait été mal
+inspiré en l’instituant son héritier. Des collatéraux, frustrés dans
+leurs espérances, contestaient la validité du testament. Dans la chaleur
+du débat, des mots malsonnants avaient été prononcés; on avait osé
+parler de captation, à quoi Max avait répondu par de hautains défis
+qu’on n’avait eu garde de relever; mais ses adversaires ne s’étaient
+point désistés de leurs prétentions, un procès était imminent. Généreux,
+désintéressé, considérant toutes les affaires d’argent avec une
+indifférence de gentilhomme, Max tenait peu à cet héritage, dont il se
+promettait de se dessaisir jusqu’au dernier sou par une donation en
+faveur de quelque établissement de charité; mais en revanche il tenait
+beaucoup à son droit, et tout son sang bouillonnait à la seule idée
+qu’on le pût contester. Dans un entretien que nous eûmes à ce sujet,
+après qu’il m’eut conté les injurieuses chicanes dont on le menaçait, je
+l’engageai à y couper court par une renonciation qui ne devait guère lui
+coûter.
+
+«A quoi bon, lui dis-je, vous exposer aux ennuis et aux aigreurs d’un
+procès qu’il vous importe peu de gagner? Ce serait compromettre en pure
+perte votre repos et votre dignité.»
+
+Il me répliqua que j’en parlais à mon aise, que je traitais bien
+légèrement une question grave, qu’il n’était pas dans son caractère de
+refuser aucune sorte de combat, qu’en renonçant il aurait l’air de
+douter de la bonté de sa cause, qu’il y allait de son honneur de
+confondre l’injustice et la mauvaise foi. Peut-être avait-il raison;
+mais ses reproches me contristèrent: j’y sentis une amertume qui
+m’étonna: il ne m’avait jamais parlé sur ce ton.
+
+De l’humeur dont il était, la surprise que je lui avais ménagée lui fit
+peu d’impression. Il tenait à la main un projet de mémoire de son avoué,
+et n’accorda à mon beau pavillon qu’une attention distraite, y trouva à
+redire, prétendit contre l’évidence que le plan dont nous étions
+convenus n’avait pas été suivi. Je fus piquée de ses injustes critiques;
+il s’en aperçut, et me demanda si je ne me plaisais plus à Grignan, si
+j’étais déjà revenue de mes adorations pour les demi-teintes. Je lui
+répondis que toutes les fois qu’il aurait de l’humeur, je me sentirais
+incapable de rien admirer.
+
+«En ce cas, reprit-il en riant, je crains que vous ne vous condamniez à
+l’admiration intermittente. J’ai le caractère inégal. Avais-je oublié de
+vous en prévenir?... Heureusement, ajouta-t-il, ce n’est pas un vice
+rédhibitoire.»
+
+Le même jour, nous allâmes dîner à Chamaret, chez Mme d’Estrel. C’est
+une vieille amie des Lestang. Malgré la différence de nos âges, dès
+notre première entrevue, nous nous étions prises d’amitié l’une pour
+l’autre. Sans être un esprit brillant, elle a une droiture et une
+justesse de sens qui en font une femme d’excellent conseil. On peut à la
+vérité lui reprocher trop d’indolence et une certaine paresse de la
+volonté: elle a réduit son existence au moindre mouvement possible et
+redoute tout ce qui pourrait agiter l’air autour d’elle; il semble que
+son caractère, comme une médaille d’un métal trop mou, ait été effacé et
+un peu usé par la vie. Elle-même déclare qu’à ses yeux la sagesse
+consiste dans l’habitude de ne pas vouloir, et que de sa chaise longue
+elle regarde couler les heures sans leur rien demander. «J’ai longtemps
+cherché querelle à la vie, dit-elle encore; mais j’ai fini par découvrir
+qu’elle est sourde, et j’ai juré de ne plus dire un mot.» Mais dans
+l’intimité son âme a des réveils charmants, et en tout temps la grâce
+négligée et la simplicité de ses manières lui donnent beaucoup
+d’attrait. Personne ne possède comme elle l’art d’écouter, le premier
+des arts libéraux, au dire de mon père.
+
+En voiture, Max fut grave et taciturne, à peine pus-je tirer de lui
+quatre mots. Je maudissais tout bas les héritages, les collatéraux et
+les avoués. Nous arrivons. L’instant d’après, un domestique annonce Mme
+Mirveil. A ce nom, je ne pus m’empêcher de tressaillir; Max ne sourcilla
+pas et continua de feuilleter négligemment un album qu’il venait
+d’ouvrir. Mme d’Estrel parut un peu déconcertée; elle cherchait
+péniblement les mots d’une réponse qu’attendait le valet de chambre,
+quand la porte se rouvrit, et Mme Mirveil entra, parée comme une châsse.
+Tout en saluant Mme d’Estrel avec un empressement agité, elle laissa
+tomber sur Max un regard qu’elle aurait voulu rendre insultant et qu’il
+soutint avec une froideur impassible. Elle s’assit, débita tout d’une
+haleine quelques phrases sans suite, où l’on sentait l’effort, après
+quoi le silence régna, un silence de glace. Je le rompis en disant:
+
+«L’autre jour, je vous ai fait grand’peur, madame, je vous en fais
+toutes mes excuses; vous avez eu raison de me reprocher que je ne savais
+pas tenir mon cheval.
+
+--C’est à moi de m’excuser, répondit-elle, mes reproches étaient fort
+injustes; on assure, madame, que vous avez tous les genres d’habileté.
+
+--De l’habileté! interrompit Mme d’Estrel de sa voix lente et un peu
+traînante. De l’habileté! Y pensez-vous? Mme de Lestang n’a que des dons
+et point de mérites, tout en elle est involontaire; c’est le secret de
+son charme. Aussi ne puis-je pas plus la louer de ses talents d’amazone
+que de sa beauté; elle est ce qu’elle est, il n’y a vraiment pas de sa
+faute.»
+
+Je ne sais ce que je répondis. Nouveau silence. On annonça que le dîner
+était servi. Comme Mme Mirveil semblait se disposer à partir, Mme
+d’Estrel par politesse, l’invita à rester, mais d’un ton qui provoquait
+un refus; contre toute attente, elle accepta. Que ce dîner me parut
+long! Tout le monde était à la gêne; je ne parle pas de Max, dont les
+regards voilés déconcertaient toute curiosité. Mme d’Estrel mit la
+conversation sur la maladie des vers à soie, qui, depuis quelques
+années, exerce des ravages dans nos départements; elle interrogea Max:
+devait-elle arracher ses mûriers et planter de la vigne? Ils
+approfondirent cette question. En vain, à plusieurs reprises, Mme
+Mirveil tenta de détourner l’entretien: la pébrine, les magnaneries et
+les nouveaux ventilateurs revenaient toujours sur le tapis. Cette
+persistance l’irritait; je ne sais ce qu’elle avait préparé, mais on
+traversait ses plans.
+
+Je l’examinais à la dérobée; son dépit animait son teint et rendait sa
+beauté plus piquante. Sa beauté! Est-elle belle? Mon Dieu! elle est
+jolie, cela est certain: une petite tête frisottée, des yeux chinois
+dont elle fait ce qu’elle veut; mais je vous assure qu’au repos son
+visage ne dit rien, et que pourrait-il dire? Cette pauvre femme...
+
+Songez, monsieur l’abbé, que lorsqu’elle était petite, sa mère la
+condamnait chaque jour à se frotter pendant plusieurs heures les bras
+avec des concombres pour leur donner le poli, et qu’en revanche à dix
+ans elle savait à peine lire. Sans l’exercice des concombres, son
+enfance n’eût été qu’un long somme; dans ce temps-là, disait-elle à Mme
+d’Estrel, il lui arrivait souvent de dormir à poings fermés quatorze
+heures; le reste du jour, elle dormait à poings ouverts. Ce qui plus
+tard la réveilla, ce fut le désir de montrer ses bras; elle en avait le
+droit, ils lui avaient coûté tant de travail! Ajoutez un goût effréné
+pour la soie et le satin, un amour tout charnel pour le chiffon, amour
+si extravagant que dans sa pauvreté, pour avoir des valenciennes elle se
+condamne à vivre de coquilles de noix et que souvent elle a faim... Mais
+ce qui la réveilla tout à fait, ce fut le bruit que firent les passions
+en pénétrant d’assaut dans son cœur. Le retentissement de ces voix dans
+le vide dissipa pour toujours sa torpeur: elle ne se rendormira plus,
+elle vit dans la fièvre, dans la tempête, dans la folie, n’ayant ni une
+idée qui la puisse distraire, ni une conscience qui l’avertisse.
+Dangereuse aux autres, funeste à elle-même... Monsieur l’abbé, je ne
+l’accuse pas, je la plains.
+
+Sur la fin du dîner, Mme Mirveil imagina de se trouver mal. Je ne
+prétends pas qu’elle jouât la comédie; plus d’une fois je l’avais vue
+changer de couleur et j’avais remarqué une expression d’angoisse sur son
+visage; l’indifférence de Max la mettait au supplice. Quand on ne se
+résiste pas, on s’aide, et m’est avis que, notre volonté n’étant jamais
+neutre, elle est secrètement complice des faiblesses qu’elle ne combat
+pas. Mme Mirveil renversa sa tête sur le dossier de sa chaise, son sein
+se soulevait à coups précipités, ses lèvres entr’ouvertes semblaient
+prêtes à exhaler le dernier soupir, tandis que ses cheveux bouclés se
+répandant sur son visage y formaient un charmant désordre. Était-ce un
+effet de l’art, de l’habitude? Je me sentais incapable de tant de grâce
+dans l’évanouissement. Elle prit pour recouvrer ses sens le moment où
+Max, un flacon de sels à la main, se penchait vers elle. Ses yeux se
+rouvrirent, elle poussa un faible cri, étendit le bras en se reculant.
+On eût dit Armide repoussant Renaud. Puis elle fut prise d’un accès de
+pleurs nerveux. C’étaient de vraies larmes qui tombaient en abondance de
+ses yeux, et cependant les convulsions ne déformaient point ses
+traits,--et je pensais à cette héroïne de Mme de Staël qui possédait
+l’art _de travailler le vrai_.
+
+Mme d’Estrel parvint à l’entraîner dans une autre pièce où elles
+restèrent quelques instants enfermées, pendant que nous faisions, Max et
+moi, un tour de jardin. Je ne sais quelles questions il m’adressa; mais
+il paraît que j’y répondis tout de travers.
+
+«A qui en avez-vous? me dit-il en souriant. On pourrait croire que nous
+jouons au propos interrompu.»
+
+Comme nous revenions sur nos pas, Mme Mirveil reparut, et, s’approchant
+de moi, me dit d’un ton bref et saccadé qu’elle regrettait d’avoir été
+un trouble-fête, que depuis quelque temps elle était souffrante, que
+désormais elle resterait chez elle, et ne romprait plus son vœu de
+retraite et de silence. Là-dessus elle partit; Max lui offrit son bras
+qu’elle n’accepta point; il ne laissa pas de la reconduire jusqu’à sa
+voiture. Je trouvai qu’il était longtemps à revenir; je comptais et je
+recomptais les secondes; je me souviens que je tenais entre mes doigts
+une longue herbe, et que je la tordais et déchirais sans pitié.
+
+Mme d’Estrel fut frappée de ma pâleur; elle me regarda fixement.
+
+«Ma chère Isabelle, me dit-elle, sauriez-vous par hasard...
+
+--Oui, je sais, interrompis-je.
+
+--Dans ce cas, poursuivit-elle en me prenant la main, ayez beaucoup
+d’empire sur vous-même. Vous avez une âme élevée, faites usage de votre
+supériorité; les sentiments communs vous perdraient. Assurément je ne
+crains rien pour vous, cette femme ne vous va pas à la cheville du pied;
+mais, si contre mon attente le danger se déclarait, surprenez Max par la
+hauteur de votre caractère et la générosité de votre confiance. Oui, je
+le connais, il est blasé sur tout, sauf sur l’étonnement. J’ai l’air de
+dire une niaiserie; il n’importe, croyez-moi: c’est en l’étonnant que
+vous le dominerez, et vous avez en vous de quoi l’étonner.»
+
+Elle n’en put dire davantage. Max parut au bout du jardin, et elle
+s’empressa de rompre l’entretien.
+
+Nous repartîmes par le plus beau clair de lune. Depuis qu’il avait
+reconduit en tête-à-tête Mme Mirveil, j’avais cru découvrir dans la
+physionomie et l’accent de Max une sorte d’animation qui m’irritait. En
+chemin, il fut gai, causant, revint sur le chapitre du pavillon,
+s’excusa des injustes critiques qu’il en avait faites, le déclara
+admirable, irréprochable, me prodigua les compliments. Ses aimables
+vivacités contrastaient avec la froide réserve où il s’était retranché
+en venant. Que s’était-il donc passé? Quel intérêt nouveau était venu
+faire diversion à ses ennuis? Quels souvenirs, quels rêves mettaient en
+branle son imagination? J’oubliai les conseils de Mme d’Estrel, je ne
+sus me défendre des _sentiments communs_. La jalousie rend toutes les
+âmes égales, elle les met toutes de niveau.
+
+«Votre belle humeur vous est revenue? dis-je à Max. Cependant vous avez
+dû souffrir pendant ce dîner, car vous n’aimez pas les scènes.
+
+--Il faut distinguer, dit-il, il y a scènes et scènes.
+
+--Vous conviendrez que celle que nous a donnée Mme Mirveil était fort
+ridicule.
+
+--Vous êtes bien sévère; je vous jure que je n’ai pas eu envie de rire;
+la pauvre femme me faisait pitié.
+
+--J’en suis fort aise; si jamais j’ai une attaque de nerfs, je pourrai
+compter sur votre indulgence.
+
+--Ah! permettez, ce serait bien différent. Vous n’avez pas le droit
+d’avoir des nerfs; ce serait sortir de votre caractère, et je vous en
+saurais mauvais gré.
+
+--A merveille! votre femme est tenue d’avoir toutes les vertus romaines,
+et vous réservez votre indulgence...
+
+--Pour qui donc?
+
+--Pour les femmes à qui vous pensez devoir des consolations.»
+
+Il me regarda de travers.
+
+«Oh! dit-il en riant, je ne me crois tenu de consoler personne; mais à
+propos il me vient une idée; si nous mettions des clochettes à votre
+pavillon?
+
+--Après tout, vous avez raison, repris-je.
+
+--Vous approuvez mes clochettes?
+
+--J’approuve vos distinctions; il est certain que je n’aurai jamais le
+talent de l’évanouissement ni le secret de cette grâce enchanteresse...
+
+--Oh! ne vous moquez point. Il est certain qu’évanouie ou non, Mme de
+Mirveil est une fort jolie femme. Consultez le premier venu...
+
+--Pourquoi le premier venu plutôt que vous?
+
+--Parce que vous semblez vous défier de mon impartialité.
+
+--Impartial ou non, je vous croyais le goût plus difficile.
+
+--Je vois ce qui vous blesse, répliqua-t-il; vous m’en voulez de mon
+goût pour les clochettes; je vous assure que ce n’est point une passion
+vulgaire: les Chinois...
+
+--Ne parlons plus de ce malheureux pavillon, repris-je sèchement; il est
+manqué de tout point, nous le ferons abattre demain.
+
+--Mais en vérité, ma chère, s’écria-t-il, il ne tiendrait qu’à moi de
+m’imaginer que vous me faites une scène de jalousie. Sans contredit,
+elle serait plus ridicule cent fois que toutes les crises de nerfs de
+Mme Mirveil.
+
+--Moi, jalouse! lui dis-je; si jamais je le suis, croyez-moi, je saurai
+m’arranger pour n’être pas ridicule.»
+
+Il fit un léger haussement d’épaules, et, regardant la lune, fredonna
+une ariette d’opéra. Je sentis sur-le-champ la gravité de ma faute, et,
+regrettant ma promptitude, je cherchai un moyen de renouer l’entretien
+et de réparer mon insigne maladresse; mais mon esprit troublé ne me
+fournissait rien: plus le silence se prolongeait, plus il devenait
+difficile de le rompre, et nous arrivâmes à Lestang avant que j’eusse
+trouvé un mot.
+
+Retirée chez moi, je repassai dans l’amertume de mes souvenirs toutes
+les circonstances de cette journée. Je me reprochais d’avoir cherché de
+gaieté de cœur le danger. Attaquer Mme Mirveil, c’était pousser Max à la
+défendre; rabaisser une femme qu’il avait aimée, c’était piquer au jeu
+son amour-propre. J’avais eu le tort plus grave d’irriter son orgueil
+par un défi, surtout je m’étais rapetissée à ses yeux par mes
+inquiétudes et mon dépit. Nous nous pardonnons aisément les fautes où
+nous entraînent nos penchants naturels; mais il nous est cruel de nous
+être démentis: nous ne croyons plus en nous-mêmes. Je me figurais qu’en
+sortant de mon caractère j’avais donné des arrhes au malheur.
+
+Un instant j’entendis des pas à l’entrée du vestibule qui conduit à ma
+chambre, je me levai précipitamment dans l’espérance que Max allait
+frapper à ma porte; mais les pas s’éloignèrent. Comme je traversais le
+boudoir pour sonner ma femme de chambre, je vis mon ombre passer dans
+une glace. Je m’approchai, je la regardai longtemps. J’étais un peu
+pâle; mes yeux me semblaient plus grands que d’ordinaire; mes cheveux,
+que je venais de dénouer, tombaient en désordre sur mes
+épaules.--Serait-il aveugle à ce point? dis-je tout bas.--A cette
+réflexion en succéda une autre; il me sembla, en me considérant de plus
+près, que la figure que je voyais là, devant moi, était celle d’une
+personne destinée à beaucoup souffrir, et que le malheur avait marquée
+au front de son sceau. Comme pour en appeler de cette condamnation, je
+m’efforçai de sourire, et la tristesse de ce sourire, reflétée par la
+glace, me fit peur.
+
+Le lendemain... Mais quand aurais-je fini ce récit, si j’entreprenais de
+vous conter heure par heure les plus longues et les plus vides journées
+de ma vie? Craindre, attendre, douter, se reprendre à espérer, se dire
+cent et cent fois: Cela est impossible! et n’en rien croire, soutenir
+avec la même conviction le pour et le contre, tour à tour tout admettre
+et tout rejeter, n’avoir qu’une pensée et la retourner de mille façons,
+lui donner mille formes, lui prêter mille visages, et ne gagner à tant
+de métamorphoses que de sentir plus vivement la monotonie de la douleur,
+peser des riens, des atomes, épier des ombres, interroger le vent qui
+court, commenter un mot, un regard, un sourire, un geste, questionner et
+les murs, et les chemins, et l’espace, et tout à coup s’irriter contre
+ses soupçons, les forcer à se taire, assoupir ses défiances, endormir
+ses angoisses, jusqu’à ce que, s’effrayant de son silence, le cœur se
+réveille en sursaut et recommence à agiter sa douleur pour la faire
+parler, comme un enfant qui s’ennuie secoue les grelots de son
+hochet,--vains passe-temps d’une âme qui tremble pour son bonheur!
+
+Mais, du moins, pendant ces cruelles journées, mon courage ne se
+démentit pas. J’avais juré de ne faire à Max ni une question ni un
+reproche; j’eus la force de me taire. J’avais juré de renfermer ma peine
+en moi-même, et je l’y gardai à vue. J’avais juré que mon visage ne
+trahirait pas mon secret, et durant quatre longues semaines mon front et
+mes yeux mentirent. Par instants je me rassurais, je croyais recommencer
+à vivre, je respirais, mais l’inquiétude et l’oppression revenaient bien
+vite, un trouble insurmontable me révélait l’approche du danger, et je
+frissonnais comme un pauvre oiseau qui a deviné, sans le voir, le milan
+tournoyant dans la nue: son invisible ennemi s’annonce par je ne sais
+quelle épouvante répandue dans l’air, et lui fait sentir à travers
+l’espace la pesanteur de son aile.
+
+
+
+
+V
+
+
+A la fin de mars et dans la première semaine d’avril, le mistral souffla
+par violentes rafales auxquelles succéda l’épanouissement du printemps
+dans sa gloire. Par une belle après-midi, je me rendis à Chamaret; Mme
+d’Estrel m’avait écrit une lettre de reproches: je la négligeais, je
+l’oubliais. Fort souffrante depuis quelque temps, elle n’avait pas
+quitté sa chaise longue.
+
+«Votre vieille et maladive amie, m’écrivait-elle, a découvert qu’elle
+vous aime un peu comme sa fille. Ne soyez pas ingrate; une telle
+affection est peu de chose si vous voulez, mais c’est quelque chose
+enfin.»
+
+Je m’acheminai seule, laissant mon cheval Soliman régler son pas à sa
+guise. Autour de moi, tout était dans cette fleur de grâce et de vie
+dont le printemps a le secret. Un esprit de fête régnait dans les bois
+et sur les collines; le ciel était d’un bleu sans tache, les feuillages
+d’un vert reluisant. La beauté du jour adoucit ma tristesse; je me
+sentis renaître quelques instants à la confiance, mon cœur se dilata.
+Sur tous les visages que je rencontrai, je vis de la gaieté; on me
+souhaitait la bienvenue avec empressement, personne ne doutait de mon
+bonheur. L’aspect des campagnes était animé; bêtes et gens travaillaient
+ou musaient en paix au soleil; j’entendais des voix, des chants,
+quelques notes de pinsons. Tout me conviait à espérer; tout publiait que
+la vie est bonne, et je ne pouvais croire que le sort me refusât ma part
+de ces joies faciles qu’il répandait à pleines mains sur la terre.
+
+Mme d’Estrel m’accueillit à bras ouverts et avec un sourire vraiment
+maternel. Nous causâmes du mistral, du soleil; elle me regardait avec
+attention, semblait lire dans mes yeux. Il y avait par instants dans son
+accent comme une nuance de pitié qui me frappa.
+
+«Je suis restée longtemps sans venir vous voir, lui dis-je. J’étais
+occupée à me taire; c’est la plus fatigante des occupations. Aujourd’hui
+je veux me reposer, je veux parler, tout vous dire.»
+
+Et je lui contai en détail mes inquiétudes et mes soupçons.
+
+«Les symptômes sont donc bien graves, ma pauvre enfant? me dit-elle.
+
+--Je ne sais, mais il me semble que je cherche à remonter un courant.
+J’ai beau lutter, me roidir, je me sens entraînée, et quelque chose
+m’avertit qu’on n’évite pas son destin. Depuis le jour où j’ai eu la
+faiblesse de lui parler de Mme Mirveil avec quelque amertume, j’ai
+descendu dans l’estime de Max. En vain, pour réparer ma faute, j’affecte
+la confiance, la gaieté même; il a d’ironiques sourires qui me glacent
+le cœur, et je sens percer sous sa politesse (quel affreux mot, grand
+Dieu!) un fond de secrète hauteur... Mais sait-il bien lui-même ce qu’il
+veut? Je le crois partagé, combattu; il a quelquefois l’air irrésolu
+d’un homme qui voudrait sortir d’un mauvais pas où l’a engagé son
+imprudence, et qui hésite entre deux issues. Faut-il avancer?
+reculer?... Quelquefois aussi il cherche à s’étourdir par une activité
+fiévreuse, par des excès de fatigue. Il passe des jours entiers à la
+chasse... Oh! madame, je n’ai là-dessus aucun doute qui m’inquiète:
+c’est bien dans les bois qu’il demeure depuis l’aube jusqu’au soir; j’en
+crois le carnier plein qu’il rapporte au retour, j’en crois sa
+lassitude, j’en crois surtout son orgueil, qui lui fait mépriser le
+mensonge. Bon Dieu! Max ne s’abaissera jamais à me tromper; quand il
+m’aura condamnée, je l’apprendrai de sa bouche, et il foulera aux pieds
+mon bonheur sans pitié et sans remords... Parfois aussi on dirait qu’il
+a pris son parti, qu’il renonce à tout, se résigne,--autre affreux mot
+qui lui a échappé l’autre jour, et que je ne puis répéter sans frémir.
+Le plus souvent il est brusque, agité, et s’efforce de me communiquer
+son agitation: il voudrait me faire perdre cette supériorité que donne
+le calme, me mettre dans mon tort, m’arracher quelque parole amère ou
+violente qui l’irritât. Peut-être se flatte-t-il qu’il puiserait dans sa
+colère la force de surmonter ses derniers scrupules. En de tels moments,
+je crois découvrir dans ses yeux une expression funeste qui m’épouvante;
+il me semble que son cœur vient de décider mon sort, et qu’il va s’en
+expliquer. Ah! madame, le bonheur était venu trop vite; j’aurais dû
+m’attendre à la foudroyante rapidité du malheur. Est-il donc possible
+qu’en quelques mois?... Mais à votre tour qu’avez-vous appris?
+qu’avez-vous deviné?... Je veux tout savoir!
+
+--Je ne sais rien, répondit-elle; j’en suis réduite comme vous aux
+conjectures. Je crains, parce que je vous aime; j’espère, parce que je
+vous connais; si une femme telle que vous perdait son procès, qui
+pourrait se flatter de le gagner? Mme Mirveil est venue deux fois ici;
+je voulais lui parler, la sermonner. Hélas! mon expérience personnelle
+m’a appris que nous ne pouvons rien ni sur les choses, ni sur les
+hommes, que tout va comme il peut, que le mieux est de s’abandonner et
+de se rendre indifférent à tout, même au bonheur. Une telle sagesse est
+trop austère, ma chère Isabelle, pour que je vous la prêche, sans
+compter que, fort bonne à pratiquer pour moi-même, elle me deviendrait
+odieuse si elle m’empêchait de travailler pour mes amis.
+
+«J’ai donc reçu Mme Mirveil, bien que je n’eusse aucun espoir de rien
+gagner sur elle. A sa première visite, elle fit paraître une gaieté
+folle et bruyante dont je n’augurai rien de bon; je réussis à la
+démonter par la froideur de mon accueil, elle me demanda des
+explications; je lui en donnai qui ne lui plurent point; elle se récria,
+s’indigna, me reprocha d’avoir laissé surprendre ma bonne foi par
+d’indignes calomnies,--et tout à coup, changeant de ton et de langage,
+elle s’écria avec un geste dramatique que les droits de la passion sont
+sacrés. Une si grande maxime dans une telle bouche m’aurait fait rire,
+si je n’avais eu envie de pleurer. On eût dit une perruche s’essayant à
+répéter un air de bravoure.
+
+«Elle revint avant-hier. Quel changement! Elle avait les yeux creusés,
+les lèvres pâles, elle parlait de se retirer au couvent. Cependant elle
+était plus parée que jamais, et, me montrant ses dentelles, elle
+marmottait entre ses dents: «Il faut donc quitter tout cela!» A ces
+mots, elle partit d’un éclat de rire auquel succéda un de ces accès de
+pleurs que vous connaissez. Elle fut longtemps à se remettre; je la
+grondai avec douceur, et, tout en lui disant son fait, je tâchai de
+tirer d’elle quelque éclaircissement; elle ne me répondit pas, se leva
+brusquement et s’enfuit. La pauvre femme avait deviné la joie cruelle
+que me causait son désespoir.
+
+«Cette joie fut troublée par une visite de M. de Malombré. Mes voisins
+ont toujours eu la manie de me mettre dans leurs confidences. Je crus
+voir entrer un foudre de guerre; notre hobereau était tout émoustillé,
+le sang lui petillait dans les veines; il avait l’air ravi d’un sot qui
+vient de faire à son corps défendant une action d’éclat et qui s’est
+découvert plus de caractère qu’il ne s’en croyait. Je frémis, je connais
+la maladresse du personnage. Il me conta que la veille au soir il avait
+rencontré M. de Lestang sortant de chez Mme Mirveil...
+
+--Il l’a donc vue! m’écriai-je en déchirant un de mes gants.
+
+--Fort heureusement pour vous, reprit-elle, témoin les larmes que cette
+folle est venue répandre ici. Ce qui me chagrine, c’est que dans son
+dépit M. de Malombré fit une incartade à Max, qui lui répondit par
+d’insolentes railleries. Piqué au vif,... vous savez que l’avenue qui
+conduit chez Mme Mirveil traverse le domaine de M. de Malombré.
+
+«--Je vous préviens que chaque soir, s’écria-t-il, je détacherai mes
+chiens, mes gros dogues de la Camargue.
+
+«--Tant pis pour vos chiens, monsieur», repartit Max en lui tournant le
+dos.
+
+--J’ai vivement grondé mon innocent voisin sur son imprudence et sa
+stupidité; je l’ai conjuré de ne plus se mêler de rien... Oh! ne vous
+agitez pas, ma chère Isabelle. Je suis bien trompée, ou Max ne prendra
+jamais cette femme au sérieux; il n’a eu pour elle qu’un caprice, et
+vous savez ce que vivent les caprices. Un poëte a dit qu’il y a deux
+sortes de femmes, les _poupées_ et les _natures_. Les hommes ont un
+faible pour les poupées; ils peuvent se mettre à l’aise avec elles et
+les traiter sans façons; sont-ils las de leur jouet, ils le brisent. O
+les hommes, les hommes! les plus nobles, les plus généreux, les plus
+délicats, si vous cherchez bien, vous découvrirez en eux je ne sais quel
+besoin brutal de ne pas respecter ce qu’ils aiment et d’aimer pendant
+vingt-quatre heures au moins ce qu’ils ne respectent pas.
+
+--C’est ainsi que vous me consolez? lui dis-je en m’efforçant de
+sourire.
+
+--Je ne vous console pas, répondit-elle. Vous êtes une âme forte, ma
+chère nature, et c’est ce qui vous sauvera, car Max n’estime au monde
+que la force, et si jamais il vous échappe, soyez sûre qu’il vous
+reviendra.
+
+--Ma force! ma force! m’écriai-je. Vous en parlez à votre aise. Aurai-je
+celle d’oublier, de pardonner?...»
+
+Je vis deux larmes rouler lentement le long de ses joues amaigries.
+
+«Vous avez bien souffert dans votre vie? repris-je.
+
+«--Oh! dit-elle, je serais bien folle de m’en souvenir!
+
+«Et, m’embrassant sur le front:
+
+«--J’aurai toujours à votre service des caresses de mère. Dès que le
+cœur vous en dira, venez les chercher.»
+
+Je partis. Pendant mon entretien avec Mme d’Estrel, il s’était levé un
+vent chaud qui prit bientôt de la force; il ne charriait pas de nuages,
+mais soulevait de longs tourbillons de poussière. En un clin d’œil la
+campagne avait changé d’aspect; la lumière était morne, les arbres
+prenaient des attitudes tourmentées. Ce vent brûlant me donna de
+l’oppression; respirer, vivre, tout me semblait difficile.
+
+Pendant le dîner, Max fut sombre et d’une taciturnité désolante. Je
+m’efforçai en vain d’animer l’entretien, il expirait à chaque instant;
+on ne cause pas longtemps avec une statue, je finis par me taire.
+
+«Combien de temps encore, pensais-je, en serai-je réduite à épier et à
+questionner les ombres qui passent sur son front? et pourtant il y a un
+mois il m’aimait; du moins je pouvais le croire.»
+
+Après dîner, il se promena quelques minutes en silence dans le salon;
+puis, s’adossant à la cheminée, il me dit avec un accent âpre et
+ironique:
+
+«Avez-vous revu dernièrement M. de Malombré?»
+
+A cette question que je n’attendais pas, je demeurai interdite; je ne
+savais où il en voulait venir.
+
+«Oh! je ne m’étonne pas, reprit-il que vous l’honoriez de votre amitié;
+ce n’est pas à vous qu’on peut reprocher de n’avoir pas le goût
+difficile. M. de Malombré est un homme supérieur qui unit une prudence
+éprouvée au plus brillant courage. La grande lunette qu’il braque comme
+une coulevrine sur les passants, ses grisons qu’il charge de battre le
+pays et de porter ses poulets, ses airs de furet, ses habitudes de
+limier, son adresse, son étonnante industrie, ses audaces opportunes,
+tout le recommandait à votre confiance, et le succès d’une campagne est
+assuré quand on possède à ses côtés un pareil allié.
+
+--Votre plaisanterie est une énigme pour moi, lui répondis-je. M. de
+Malombré m’a fait une visite pendant votre absence, et je vous assure...
+
+--Vous ai-je interrogée? interrompit-il. Je m’en ferais un reproche.
+Rien n’est plus impertinent qu’une question, car répondre est toujours
+une fatigue et souvent un embarras. Soyez sûre, madame, que je ne vous
+infligerai jamais ce tourment.»
+
+Je dus faire un grand effort pour contenir mon indignation. Je sentais
+bien que par cette audacieuse offensive il espérait me faire perdre mon
+sang-froid; je ne voulus pas lui donner ce triomphe; je n’aurais pu lui
+répondre sans émotion, je gardai le silence. Il attendit quelques
+instants ma réponse, parut s’irriter de l’attendre en vain, me regarda
+fixement et sortit.
+
+Je montai dans mon appartement, où je restai trois heures en proie à une
+indicible agitation. Je me sentais incapable de supporter plus longtemps
+l’incertitude de mon sort. Las d’interroger sans relâche ses
+pressentiments et de tourmenter en quelque sorte l’avenir pour lui
+arracher son secret, mon pauvre cœur appelait à grands cris la lumière;
+il exigeait que ma vie se fixât, dût-elle se fixer dans la douleur.
+
+Je résolus d’avoir ce soir même avec Max une explication décisive; mais
+malgré moi mon émotion m’en faisait reculer le moment. Le véritable
+sirocco qui régnait portait le trouble et la langueur dans tous mes
+nerfs; j’étais agitée de mouvements fébriles; par mes fenêtres que
+j’avais ouvertes pour respirer, il entrait des bouffées d’un air sec et
+suffocant dont les ardeurs me consumaient. Onze heures sonnèrent; je
+rassemblai tout mon courage, je me levai, réparai le désordre de mes
+cheveux. En ce moment, Marguerite, ma femme de chambre, entra; je lui
+dis que je comptais veiller, que je me passerais de ses soins. Dès
+qu’elle fut partie, je jetai une mantille sur ma tête et sortis.
+
+L’appartement de Max et le mien, situés l’un au nord, l’autre au midi,
+communiquaient tous deux à la galerie vitrée qui borde l’une des faces
+du château, du côté du jardin. Je m’avançai le long de cette galerie. A
+mi-longueur, la muraille fait retraite entre deux avant-corps et
+s’arrondit en forme de niche. C’est au centre de cet hémicycle décoré de
+caissons et de pilastres que trônait la Némésis; autour de son piédestal
+se pressaient des bustes, des étagères chargées de pots de fleurs, des
+jardinières d’où sortaient de véritables buissons qui parfumaient l’air;
+suspendue au-dessus de sa tête par des chaînettes, une lampe brûlait
+toute la nuit. Je ne pus retenir un sourire amer en songeant qu’un jour
+j’avais été jalouse de cette rivale de marbre. «O mes soucis
+d’autrefois, pensai-je, comme je vous regrette! O mes chagrins de jeune
+fille, vous étiez le bonheur au prix des tourments de la femme!» Je
+hâtai le pas; je craignais que ma résolution ne vînt à faiblir.
+J’arrive; je frappe un coup, deux coups; point de réponse. Je frappe
+encore, j’ouvre, j’entre, je regarde, personne. Dans un coin, une
+veilleuse jetait une faible lueur; je m’emparai de cette veilleuse,
+j’allai de chambre en chambre, je fis le tour de l’appartement. En
+rentrant dans le salon, j’avais l’esprit si troublé que je me surpris à
+fureter sous les tables, sous les chaises, sans savoir ce que je
+cherchais. Je fis un violent effort pour reprendre possession de
+moi-même, et je dis à haute voix, comme pour me rassurer: «Il se
+promène, il va rentrer, je l’attendrai.»
+
+J’attendis; je comptais les minutes, les secondes; le temps était un
+abîme où je jetais une à une mes pensées, sans pouvoir le combler.
+J’écoutais le tic tac de la pendule et la voix lamentable du vent; par
+instants ces bruits étaient couverts par le battement précipité de mon
+cœur. Je me levai, je m’approchai d’une grande table à écrire où des
+papiers étaient répandus en désordre; je parcourus ces papiers; j’y
+cherchais un mot qui me révélât ma destinée. C’étaient la plupart des
+lettres d’affaire; il me paraissait étrange qu’il y eût des affaires
+dans ce monde. De quoi s’agissait-il donc, sinon de la grande, de
+l’unique question?
+
+«Où est Max? L’a-t-on vu sortir? Il est allé dans les bois, n’est-ce
+pas? Il tournait le dos à la Berre, à Chamaret? Peut-être est-il ici
+près. On dirait un bruit de pas sur la terrasse. Si en cet instant cette
+porte s’ouvrait... Le mal est que je ne pourrais m’empêcher de me jeter
+à son cou en pleurant; mais où sera le mal? Il pleurera aussi, et tout
+sera dit...»
+
+Je parcourais ces paperasses l’une après l’autre avec un étonnement et
+une impatience croissante. J’allais me rasseoir, mais j’avisai à l’autre
+bout de la chambre une petite table ronde, et sur cette table un
+encrier, un buvard. Je traversai la chambre, j’ouvris le buvard, et mes
+regards tombèrent sur deux lettres inachevées et barrées dont l’écriture
+était fraîche. Voici ce que je lus:
+
+«Pleurez-vous encore, ma chère Emmeline? Prenez-y garde, vous allez
+gâter vos beaux yeux. J’ai été dur, j’en conviens; mais vos reproches,
+qui n’avaient pas le sens commun, m’avaient irrité. Vous m’accusez de
+m’être joué de vous. Qu’aviez-vous exigé? Que vous avais-je promis?
+Pendant quelques mois, nous avons trompé par une illusion le morne ennui
+de la vie. Ne soyons pas ingrats; les illusions sont des grâces dont le
+ciel est avare.
+
+«Il est vrai que plus tard, un matin, une nuit, que sais-je? il vous
+vint des remords. Vous êtes trop légère, ma pauvre Levantine, pour être
+tout à fait vraie; vous êtes trop passionnée pour être tout à fait
+fausse. Je vous conseillai de bercer votre conscience pour l’endormir;
+je n’ai jamais pu croire qu’elle vous incommodât bien sérieusement. A
+des insinuations moins voilées je répondis (vous n’avez pas dû
+l’oublier) que je ne comprenais pas qu’un homme épousât sa maîtresse;
+que c’était folie de vouloir concilier les contraires; que le mariage
+est une institution, et l’amour un reste de la vie sauvage; qu’on ne
+pend pas la crémaillère dans les bois, et que les confusions d’idées
+blessaient la justesse de mon esprit. Je fus éloquent; je vois d’ici le
+vieux chêne sous lequel nous étions assis, et le mouvement que vous
+imprimiez à votre éventail.
+
+«Je ne pus vous convaincre; vos résistances me déplurent; vous n’étiez
+plus dans votre caractère; vous me parliez sans cesse de votre
+conscience, ou plutôt vous la faisiez parler, et je m’apercevais qu’elle
+savait mal sa leçon; j’entendais la voix du souffleur. Je partis, et
+quand je revins je n’étais plus libre. Mais ne m’attribuez pas une
+profondeur de desseins dont je suis incapable. Le hasard est le maître
+de nos actions. Je vous répète qu’une statue qui me parut belle me fit
+rester quelques jours dans un coin perdu du Jura, où m’avait attiré le
+désir de vous fuir et de me dérober à vos désolantes litanies. Cette
+statue est la cause première de ce que vous appelez ma trahison et vos
+malheurs. Vous devriez la bénir. Il était temps de nous séparer; l’amour
+ne survit pas à la curiosité, et que nous restait-il à deviner? Mais à
+quoi bon raisonner? Il faut vous parler comme à un enfant. Si je savais
+une chanson...»
+
+Sa mémoire l’ayant mal servi, faute de chanson, il n’avait pas achevé
+cette lettre. Sur une autre feuille il avait écrit ce qui suit:
+
+«Vous êtes malheureuse, madame. Pensez-vous que je sois moins malheureux
+que vous? Nous avons été, vous et moi, bien aveugles. Dans quelle
+aventure nous sommes-nous embarqués! Vous vous plaindrez, vous me
+condamnerez; c’est un droit que je n’ai garde de vous contester.
+Convenez, pourtant, que j’ai tout fait pour prendre l’esprit de mon
+nouveau métier. Quelque temps je me flattai d’y réussir; vous-même avez
+pu vous y tromper... Par malheur, comme je commençais à m’habituer,
+quelques jours d’absence m’ont rendu à moi-même, à mes insurmontables
+instincts, à ce besoin de liberté qui se confond en moi avec le besoin
+de vivre.
+
+«Que vous vous croyez habile! Vous imaginez-vous que je ne lise pas dans
+vos plus secrètes pensées? Vous avez juré de guérir malgré lui votre
+malade; vous avez profondément réfléchi sur le régime et le traitement à
+lui prescrire; en médecin prudent, vous ne brusquez rien, vous
+m’administrez à petites doses votre sagesse, mais vous ne cachez pas
+assez votre jeu; plus d’une fois vos regards satisfaits ont témoigné de
+votre confiance dans vos remèdes; vous vous flattiez qu’ils commençaient
+à opérer; vos airs de tête, vos sourires, tout m’annonçait votre espoir
+de changer mon cœur et de gouverner ma vie. Est-ce à moi de vous
+apprendre que de telles prétentions me révoltent? D’où vous vient, je
+vous prie, un si hautain courage? Êtes-vous de marbre? êtes-vous de
+bronze? La statue du Commandeur est-elle descendue de son piédestal? La
+foudre et les éclairs attendent-ils vos ordres?
+
+«Pardonnez-moi de dissiper vos illusions: vous n’avez pour toute arme
+qu’un cœur de femme dont les faiblesses me sont bien connues; vos
+inquiétudes, votre fuite précipitée de Paris, vos soupçons, vos
+terreurs, vos reproches, autant d’inconséquences qui démentent vos
+étonnantes prétentions. Croyez-moi, mesurez mieux vos forces et ne
+tentez pas l’impossible.
+
+«Que ne puis-je vous tromper! Un autre s’en serait fait un jeu et vous
+eût fait goûter ce charme de l’erreur qui est le suprême bienfait de la
+vie. Mais tromper n’est pas en mon pouvoir; j’ai senti que tout cœur a
+ses bornes; le mien...»
+
+Il avait rayé ce commencement de lettre et tracé au-dessous quelques
+lignes d’une écriture tourmentée et à peine lisible. Je sus déchiffrer
+ces hiéroglyphes.
+
+«A quoi bon lui écrire? Elle ne comprendra pas. C’est à peine si je me
+comprends. Elle s’imaginera toujours que j’aurais pu m’accoutumer à ma
+chaîne. Pouvoir! pouvoir! que peut-on? J’étais parvenu à m’assoupir;
+cette affaire d’héritage, mon honneur offensé, ma colère, m’ont
+réveillé; mon imagination et mon sang sont entrés en effervescence. En
+arrivant ici, l’air m’a manqué, et j’ai trouvé à ces murailles une face
+lugubre de cachot. Elle n’a rien deviné; elle raisonnait paisiblement
+sur ce procès: elle s’efforçait de me calmer, sans se douter que ce qui
+m’irritait, c’était elle-même; sa présence, le son de sa voix, me
+semblaient une effrayante nouveauté; je sentais percer sous ses paroles
+une tyrannie molle dont je m’étais subitement désaccoutumé. Dans quels
+espaces avais-je donc voyagé? Je rentrais en étranger dans ma vie. Quel
+dépaysement! Elle a des yeux qui semblent dire: «Demain comme
+aujourd’hui; rien de plus simple.» Mais c’en est fait de l’habitude
+naissante; est-ce ma faute? La plante a été arrachée avec sa racine;
+elle ne repoussera plus. De ce jour, l’ennui me ronge. Chaque matin, en
+entendant le bruit de ses pas, je frissonne. Aujourd’hui, j’ai crié:
+Voilà l’ennemi! Elle est si persuadée de ses droits! C’est le comble du
+ridicule; mais je ne ris pas, je frémis. La vie est si longue! Il faut
+partir. Ce vieux pêcheur qui me disait: «Défendez-moi de courir au
+large, je me tuerai...» il avait fini par dormir dans sa barque. Les
+flots étaient ses frères et les tempêtes ses sœurs. Il faut que ma vie
+se mette au large; les orages et moi, nous avons un air de famille. Je
+partirai demain; je lui écrirai de Marseille...»
+
+Puis il avait écrit en travers:
+
+«Quel temps! ce sirocco allume mon sang; j’ai la tête en feu. Je ne puis
+demeurer en place. Écrirai-je toute la nuit? la Berre à traverser, les
+dogues de M. de Malombré, escalader un balcon... Aventure vieille comme
+le monde, mais qui me semblera peut-être nouvelle. Et demain? Demain je
+partirai pour l’Afrique, je chasserai le lion dans l’Atlas. Pauvre
+invention! J’ai l’esprit aussi usé que le cœur...»
+
+Quand un innocent est condamné à mort, le meilleur service à lui rendre
+est de rédiger sa sentence en des termes dont l’odieux le révolte;
+l’indignation lui rend le courage et le préserve du désespoir. Dans
+l’affreux malheur qui m’accablait, cette faveur du moins ne m’était pas
+refusée; grâce au ciel, l’arrêt que je venais de lire était assez cruel
+pour que ma fierté révoltée me donnât la force de supporter et pour
+ainsi dire de braver ma douleur. Si ce funeste papier m’eût appris
+seulement que Max ne m’avait jamais aimée, que Max était las de sa
+chaîne, que Max songeait à me fuir, j’aurais succombé à mon chagrin;
+mais quel mépris il faisait paraître pour mon caractère, pour mes
+droits! Cédait-il en me trahissant aux irrésistibles entraînements d’une
+passion? Le temps était à l’orage, il faisait du vent, et il recourait à
+une aventure vieille comme le monde pour tromper sa fièvre et amuser un
+instant son ennui, car à qui donc étais-je sacrifiée? A une illusion
+détruite, à un caprice épuisé, à l’une de ces femmes que l’on traite en
+enfant et qu’on console avec des chansons. Chose étrange, dans le
+premier moment je détestais plus la faute que le coupable; Max
+m’inspirait un peu de cette pitié qu’on ressent pour un fou, pour un
+malade; mais je prenais en horreur la vie et le monde où les événements
+qui décident d’une destinée dépendent d’un coup de vent, du nombre des
+battements du pouls, d’un accident, d’un frisson, et où nos cœurs sont à
+la merci des insolentes surprises du hasard.
+
+Quelle nuit! monsieur l’abbé! Tantôt je relisais l’écrit fatal; j’en
+savourais lentement le poison, je répétais vingt fois un mot, une ligne,
+et je cachais mon visage dans mes mains en pleurant. Tantôt un nuage se
+répandait sur mes yeux, tout devenait obscur dans mon esprit; alors je
+me levais, je marchais, j’allais et je venais, cherchant en vain dans le
+chaos où elles se perdaient mes pensées disparues, ne retrouvant que le
+souvenir vague et confus d’un indicible outrage, et sentant le sol se
+dérober sous mes pas, comme si l’orage qui grondait en moi eût fait
+vaciller les murailles et que la terre eût tremblé devant ma colère.
+
+J’étais décidée à attendre Max, mais je ne pus demeurer plus longtemps
+dans cette chambre pleine d’intelligences secrètes avec mon malheur; les
+murs qui l’avaient vu écrire, la chaise où il s’était assis, la plume
+dont l’encre était à peine séchée, tous ces complices de la faute
+blessaient cruellement mes yeux. Je m’avançai sur la galerie,
+j’approchai du petit escalier en limaçon qui la termine; c’est par là
+qu’il avait dû sortir; accoudée sur la balustrade, je croyais le voir
+descendre, la tête haute, le cœur libre de remords, serein, impitoyable,
+n’apercevant pas, debout sur le seuil qu’il allait franchir, la justice
+céleste qui plaidait ma cause et lui criait mon nom.
+
+Pendant des heures, j’errai le long de la galerie, croyant sans cesse
+entendre un bruit de pas, toujours trompée par le vent, dont les jeux
+lugubres semblaient insulter à mon angoisse.
+
+«Je souffre, me disais-je. Qui le sait? qui s’en soucie? qui me
+plaindra?»
+
+Je songeai à Mme d’Estrel. Quand je lui aurai tout conté, pensai-je,
+elle se renversera dans sa chaise longue, me représentera que ces sortes
+d’aventures sont communes, qu’il faut tout endurer sans se plaindre, que
+nous ne pouvons rien, que le plus sage est de ne rien vouloir et de se
+taire, après quoi nous pleurerons ensemble, et, quand nous aurons bien
+pleuré, qu’y aura-t-il de changé ou de réparé dans ma vie?...
+
+«Comment cela finira-t-il?» me disais-je encore et en vain je cherchais
+une issue, ma pensée se heurtait partout contre un mur d’airain. Je
+voyais d’avance mes jours s’écouler dans un éternel tête-à-tête avec une
+idée fixe et déchirante; je pressentais ces mille détails de la vie
+réelle qui multiplient la souffrance sans la varier; à ma douleur
+présente s’ajoutait déjà le fardeau des longs ennuis et des amers
+dégoûts qui m’attendaient, et je me sentais fléchir sous la pesanteur de
+mon avenir.
+
+Épuisée de fatigue, je me laissai tomber sur un pliant placé en face de
+la statue. Je fus quelque temps sans la voir; enfin je levai
+machinalement les yeux sur elle; et, en la reconnaissant, ma colère, qui
+s’était changée en une morne tristesse, se ralluma tout à coup: cette
+statue n’avait-elle pas servi d’entremetteuse entre le malheur et moi?
+Mais au bout d’un instant ma colère tomba, je m’attendris. La déesse me
+transporta dans les lieux qu’elle avait habités avec moi; je revis
+Louveau, la fumée qui sortait de son toit, la cour où m’attendaient mes
+pigeons, ma chienne accroupie sur le seuil, l’humble vallon perdu dans
+la brume, la face triste, mais amie, de mes rochers grisâtres, l’étoile
+qui se levait sur les sapins, ces collines qui m’avaient longtemps
+cachée au monde, ces chemins creux, ces sentiers déserts où j’avais
+promené mes oisivetés et mes rêveries, et qui m’avaient entendue plus
+d’une fois soupirer follement après l’inconnu.
+
+Que j’avais été ingrate et aveugle! A quelles perfides amorces
+m’étais-je laissé prendre? D’où m’étaient venus ces rêves, ces désirs
+insensés qui appelaient tout bas le malheur? Il était enfin venu, et,
+avide de ses embrassements, je m’étais élancée d’un bond au-devant de
+lui; il tenait sa proie, il ne devait plus la lâcher...
+
+Je tressaillis; je venais d’entendre au loin des aboiements de chiens de
+garde.
+
+«Ah! m’écriai-je en joignant les mains, qu’on me le rapporte blessé,
+meurtri, sanglant, peut-être aurai-je la force de lui pardonner; mais
+s’il revenait heureux et triomphant...»
+
+Je n’en pus dire davantage; ce que venait d’entrevoir mon imagination me
+rendait muette.
+
+Déjà le jour s’annonçait; une teinte grise se répandait au ciel; je
+distinguais vaguement les contours des collines et la forme des arbres;
+les fureurs du vent s’étaient ralenties. Au pied de la maison, des pas
+firent crier le sable. Tout mon sang reflua vers mon cœur. Bientôt une
+porte s’ouvrit, un frôlement se fit entendre, une ombre parut au haut de
+l’escalier.
+
+Je me levai, je m’avançai. Max était resté immobile sur la dernière
+marche. M’arrêtant à deux pas de lui, la tête penchée, je le regardai.
+Il avait fait un geste de surprise, puis il s’était accoudé sur la
+balustrade, et il attendait. Je crus découvrir dans ses yeux un regard
+d’insulte et de défi. Alors je voulus parler; mais ma langue se glaça,
+mes jambes se dérobèrent sous moi, et je tombai sans connaissance.
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+
+En revenant à moi, je me trouvai étendue sur mon lit. Marguerite, ma
+femme de chambre, se tenait debout près du chevet. Il faisait grand
+jour; un rayon de soleil se glissait jusqu’à mes rideaux: par ma fenêtre
+entr’ouverte, j’apercevais une branche de chèvrefeuille qu’une brise
+légère berçait doucement; j’entendis le chant d’un oiseau.
+
+Je rassemblai avec effort mes idées; enfin la mémoire me revint, et je
+fermai les yeux par un mouvement de cette haine instinctive pour la
+lumière qu’a ressentie quiconque a souffert. Marguerite m’interrogea; je
+lui racontai que, ne pouvant dormir, je m’étais levée à la pointe du
+jour, que j’avais été prise d’un vertige, que j’étais tombée. Comme elle
+insistait, je lui imposai silence. Elle s’assura que je n’étais pas
+blessée; ma blessure en effet n’était pas de celles qui se voient. Max
+avait envoyé chercher un médecin qui vint presque aussitôt; mais je me
+refusai obstinément à le recevoir: ses questions m’auraient mise au
+supplice.
+
+Je demeurai toute une semaine enfermée chez moi. Le jour, je ne
+souffrais que d’une excessive faiblesse; le soir, le frisson me prenait,
+et j’avais chaque nuit un accès de fièvre. J’avais défendu qu’on me
+veillât; je redoutais les indiscrétions du délire, et j’aurais rougi de
+mettre mes gens dans mon secret. Du reste, mes rêvasseries n’avaient, je
+crois, rien d’effrayant; toutes les nuits j’étais hantée de la même
+vision. Il me semblait que les murs de ma chambre, les meubles, les
+vases, les tableaux, les rideaux de mon lit portaient le deuil de
+quelqu’un; ils se faisaient entre eux des signes d’intelligence,
+accompagnés de soupirs douloureux; ils racontaient qu’une personne
+bonne, généreuse, digne d’être aimée, qui avait foi dans la vie, avait
+habité quelque temps cette chambre, qu’elle l’avait animée et réjouie de
+sa présence, qu’elle y avait rêvé le bonheur, et qu’un jour elle avait
+disparu sans qu’on sût ce qu’elle était devenue. Je ressentais pour
+cette personne une inexprimable pitié; je crois que je lui parlais, et
+assurément je pleurais en lui parlant, car à la fin de chaque accès je
+sentais des larmes sur mes joues.
+
+Le troisième jour, je reçus un billet de Max. «Je crains, madame,
+m’écrivait-il, que ma présence dans cette maison ne retarde le progrès
+de votre convalescence. Voulez-vous que je parte? Je ferai ce qui vous
+plaira.» Je lui répondis: «Ne partez pas avant que je vous aie parlé.
+J’ai des décisions à prendre, je ne tarderai pas à vous les faire
+connaître. Quelques journées perdues, c’est peu de chose; la vie est si
+longue!»
+
+Enfin, un soir que le frisson n’était pas revenu et que je me sentais
+assez de force pour affronter les émotions d’un entretien, je descendis
+au salon et fis appeler Max. Il parut aussitôt; nulle trace d’embarras
+ni de contrainte dans son maintien; il s’avança d’un air libre, dégagé,
+m’aborda avec cette grâce de grand seigneur et cette exquise élégance de
+manières que j’avais admirées autrefois et qui dans un pareil moment
+m’épouvantaient. Il s’informa en deux mots de ma santé, s’assit et me
+fit signe qu’il était prêt à m’entendre. L’indignation que me causait sa
+tranquillité raffermit mon courage; j’aurais eu honte de laisser voir le
+moindre trouble, la moindre faiblesse.
+
+«Monsieur, lui dis-je, cette entrevue n’est probablement pas de votre
+goût, vous n’aimez guère les explications; mais il est nécessaire que je
+vous en demande et que je vous en donne: vous conviendrez qu’il n’y a
+pas de ma faute.»
+
+Il fit un geste d’assentiment, sans que je visse remuer une fibre sur
+son visage impénétrable comme un masque de bronze.
+
+«Du reste, continuai-je, ne vous alarmez pas trop. Vous n’aurez à subir
+ni questions ni reproches. J’ai fait des provisions de sagesse depuis
+quelques jours. Il est bon d’aller à votre école pour apprendre à vivre;
+vous tenez vos élèves sous une discipline un peu sévère, mais leurs
+progrès sont rapides.»
+
+Il s’inclina comme pour me remercier du compliment.
+
+«Si vous vous ravisiez, me dit-il, je me croirais tenu de répondre à vos
+questions avec une entière sincérité et d’écouter vos reproches jusqu’au
+bout sans vous interrompre; mais, vous avez raison, de quoi nous
+serviraient tant de paroles? Le passé est irréparable: ne nous occupons
+que de l’avenir.
+
+--Oui, monsieur, le passé est irréparable, repris-je avec trop de
+chaleur,--et si je m’avisais de m’en plaindre, vous me renverriez
+sûrement au destin, qui dispose de tout, qui régit tout, qui est
+l’éternel, l’unique coupable. Je connais vos doctrines; vous les
+professez de vive voix et par écrit, non sans une certaine éloquence.
+Mon Dieu! je suis prête à vous en croire; de quoi pourrais-je encore
+m’étonner? Au surplus, loin de vous chercher querelle, je tiens à vous
+témoigner toute ma gratitude. Il est des outrages qui tuent l’amour
+comme un coup de foudre; vous vous entendez à frapper, monsieur; le mien
+est mort sans agonie; ce sont de grandes souffrances que vous m’avez
+épargnées...»
+
+Je sentais l’émotion me gagner; je me tus un instant pour me donner le
+temps de me calmer, puis je repris d’un ton plus tranquille:
+
+--Oui, laissons là le passé. Qu’en pourrais-je dire? Comment me
+ferais-je comprendre? Nous ne parlons pas la même langue. Votre chaîne
+vous pesait, l’ennui vous rongeait, ma molle tyrannie révoltait votre
+fierté,--vérités sublimes et sacrées où ma faible intelligence ne peut
+atteindre, mais que je dois admettre avec le même respect que les
+mystères de la foi. Je vous fais grâce de mes objections, vous les
+réfuteriez sans peine; je me tais et j’adore. Il ne s’agit donc plus que
+de régler l’avenir, et sur ce point peut-être réussirons-nous à nous
+entendre. Je n’ai pas besoin de vous dire que mon premier mouvement a
+été de quitter à jamais cette maison; mais j’ai réfléchi, et la
+réflexion plaide toujours contre les partis violents. Je connais
+quelqu’un qui prétend qu’après tout le malheur est plus sot que méchant,
+et on a toujours tort de se fâcher contre les sots. Je ne pourrais me
+retirer auprès de mon père sans lui conter de point en point toute cette
+aventure; je crois le connaître, il ne se consolerait pas; je crois me
+connaître aussi, son désespoir me briserait le cœur. Je me résigne donc
+à rester ici jusqu’à nouvel ordre, mais à une condition que je me flatte
+de vous faire approuver.»
+
+Le regard de Max s’était animé; il m’observait attentivement; je crois
+qu’il s’était attendu à autre chose; je lui apparaissais sous un jour
+nouveau.
+
+«Quelle est cette condition, madame? demanda-t-il d’un ton grave.
+
+--Je vous dois, repris-je, d’avoir acquis des idées toutes nouvelles sur
+un sujet qu’à vrai dire je n’avais guère médité. Je comprends depuis
+quelques jours que le fond des choses dans le mariage, c’est la
+crémaillère, qu’à le bien prendre c’est même à cela que se réduit cette
+admirable institution. Vous voyez que je vous ai lu avec fruit. De
+grâce, monsieur, ne laissez plus traîner vos papiers; une femme en
+colère se croit tout permis. Eh bien! s’il le faut, je consens à vivre
+auprès de vous, à rester votre femme aux yeux du monde; mais du même
+coup je me délie de tout autre engagement, ou pour mieux dire nous nous
+engagerons, vous et moi, à nous laisser l’un à l’autre une entière
+liberté. Pas d’équivoque, je prétends m’appartenir, être libre,
+absolument libre... Oh! n’ouvrez pas de grands yeux; ce n’est pas une
+menace que je vous fais. Je n’ai point de projets et ne me pique pas de
+pénétrer les secrets de l’avenir; je réclame un droit, voilà tout.
+
+--Ce que vous me proposez, madame, répondit-il avec un sourire ironique,
+c’est un ménage dans le goût du XVIIIe siècle. En ce temps-là, on ne
+mettait en commun que la crémaillère; aujourd’hui cela souffre quelque
+difficulté; nous vivons dans un siècle de bourgeois et nous en tenons
+tout. Nos pères entendaient mieux la vie que nous...
+
+--Oui, interrompis-je, les marquises d’alors ne s’évanouissaient pas. Je
+pense, comme vous, que celles d’aujourd’hui sont des bourgeoises; mais
+il en est qu’on peut former: il ne s’agit que de savoir s’y prendre
+comme vous.
+
+--Allons, dit-il, j’accepte vos conditions; c’est au moins une
+expérience à tenter...
+
+--Oh! permettez, lui dis-je, il ne s’agit pas d’expérience, mais d’un
+traité en bonne forme. Je vous demande votre parole de gentilhomme, j’y
+crois encore.
+
+--Je n’hésite pas à vous la donner, répondit-il, et je découvre avec
+plaisir que vous avez une raison supérieure. Je regrette seulement que
+vous ne m’ayez pas parlé sur ce ton dès le premier jour; qui sait? vous
+auriez peut-être fait de moi le modèle des maris, car je me sens un
+faible pour les devoirs qu’on ne m’impose pas.
+
+--Que voulez-vous? lui dis-je. Est-ce trop de six mois pour apprendre la
+vie et le monde? J’étais si naïve; j’ai dû revenir de loin... Et
+maintenant, je vous prie, quand partez-vous?
+
+--Ah! je suis libre, reprit-il vivement, et je ne pars plus.»
+
+Et, s’approchant de moi, il eut l’audace d’ajouter:
+
+«Les traités, madame, se scellent d’ordinaire par un serrement de main.»
+
+Mais je lui répondis:
+
+«Veuillez me dispenser de cette formalité. Je crois voir encore au bout
+de vos doigts une tache d’encre. Souffrirez-vous que je vous donne un
+conseil, monsieur? Écrivez moins: les marquis du bon temps n’écrivaient
+pas. Dans certains cas, écrire est une faute et presque un ridicule.»
+
+Et à ces mots je me retirai, le laissant à son étonnement, dont il eut
+peine, je crois, à revenir.
+
+Il est aisé d’être fort dans les grandes crises de la vie: la violence
+du malheur exalte l’âme, porte à la tête, on se grise de son désespoir,
+mais cette ivresse ne peut pas durer, et après s’être senti comme
+transporté par sa douleur, le cœur retombe lourdement sur lui-même. Oui,
+le malheur est plus facile à supporter que ce qui l’accompagne, car les
+grandes infortunes sont des reines couronnées d’une funèbre beauté, mais
+qui traînent sur leurs pas un long cortége d’obscures et misérables
+souffrances dont il n’est pas une seule qui porte un nom, qui fasse
+quelque figure, cour indigne et dérisoire dont leur majesté est avilie.
+Avez-vous jamais lu _Delphine_, monsieur l’abbé? C’est dans ce livre
+qu’ont été retracés d’un immortel pinceau «les faiblesses, les misères
+qui se traînent après les grands revers, les ennuis dont le désespoir ne
+guérit pas, le dégoût que n’amortit point l’âpreté de la souffrance.»
+Voilà pourquoi le courage de la première heure est le plus facile, et
+pourquoi un cœur qui, égalant ses forces à la violence du coup qui l’a
+frappé, s’est précipité hardiment dans sa douleur, recule ensuite avec
+effroi devant les innombrables et cruels détails qu’il y découvre. Quant
+à moi, je sentais bien que mon effort avait dépassé les bornes de mon
+courage naturel, et que je ne tarderais pas à revenir en deçà. Toutefois
+je ne laissais pas de soutenir mon triste rôle avec une fermeté qui
+m’étonna moi-même, et qu’admira Mme d’Estrel.
+
+«Que vous êtes forte en vérité! me dit-elle après avoir entendu mes
+confidences. Le parti auquel vous vous êtes arrêtée m’effraye; j’en sens
+toutes les difficultés. Vous venez de vous créer une situation plus
+délicate et plus embarrassante que vous ne pensez; mais je n’ose vous
+blâmer. Vous avez pris conseil de votre caractère; c’était le seul juge
+à consulter. Je regrette seulement que mes expériences ne puissent vous
+servir; je ne vois rien dans mon passé qui s’applique ici. Je vous ai
+laissée deviner que j’avais beaucoup souffert. M. d’Estrel n’était pas
+un Max, c’était un homme de plaisirs que le bruit de la vie
+étourdissait, et qui n’a jamais eu le temps d’échanger deux mots avec sa
+conscience. Toujours allant, toujours hors d’haleine, et pour ainsi dire
+tout essoufflé de son bonheur, avait-il crevé sous lui un plaisir, il
+changeait lestement de monture, et le voilà reparti. Nul choix, tout lui
+était bon, et par la bienveillance du sort, qui a toujours eu un faible
+pour les sots, les relais ne lui ont jamais manqué; il est mort au
+dernier:--au demeurant, assez bon homme, très-candide dans ses vices, ne
+voulant de mal à âme qui vive, mais si infatué de sa personne qu’il
+m’estimait trop heureuse de porter son nom, et que, si je m’étais
+plainte, il fût tombé de son haut. Aussi ne me plaignis-je pas;
+j’affectai de ne rien voir, de ne rien deviner, de ne rien sentir, et je
+me réfugiai dans le silence du mépris, abri propice aux âmes trop
+faibles pour combattre leur destinée, trop fières pour la chicaner.
+Vous, ma chère Isabelle, vous êtes de force à lutter; votre cœur est
+armé en guerre, persévérez, votre courage vous sauvera, et, si
+redoutable que soit votre adversaire, j’ose vous promettre avec
+confiance que vous gagnerez la partie.»
+
+Je fondis en larmes.
+
+«Quelle partie? balbutiai-je. De quoi parlez-vous? Quel rêve avez-vous
+fait? Ne voyez-vous pas que j’ai le courage du désespoir? Et que peut-on
+espérer quand on ne désire rien? Ramener Max! mais il ne m’a jamais
+aimée, je ne l’aime plus, et ma victoire me ferait horreur. Non,
+n’essayez pas de me consoler, de me tromper. Je ne vois rien devant moi;
+je sens dans ma douleur une fixité qui m’épouvante. Que ne puis-je
+m’attendre à de nouveaux combats quand j’en devrais payer les émotions
+par un redoublement de peines! Mais mon malheur n’a pas même d’avenir;
+il sera demain ce qu’il est aujourd’hui; il se répétera jusqu’à la fin,
+et je ne prévois pour lui que les radotages et les enfances de la
+vieillesse, car le malheur qui a trop duré finit par perdre sa dignité;
+il ne se respecte plus, l’âme se flétrit; des dégoûts et des lassitudes
+pires que la souffrance, voilà les présents que fait le temps à la
+douleur. Ah! madame, ne me parlez pas d’espérance. Hélas! qu’ai-je donc
+sauvé de mon naufrage? Un vain débris, ma liberté que je me suis fait
+rendre, triste épave qui a pour ma fierté le prix d’un trésor. Quel
+trésor, grand Dieu! et qu’en ferai-je? De grâce, n’allez pas m’attribuer
+de secrets et indignes calculs. Moi, je voudrais, par une indifférence
+affectée, me rouvrir un accès dans le cœur d’un homme qui m’a possédée
+sans m’aimer! Vous m’offensez. Qu’ai-je été pour lui? Un caprice de
+curiosité bientôt épuisé. Eh! n’avez-vous pas compris que le pire de mes
+maux est l’amer chagrin de m’être donnée, que ses embrassements ont
+laissé sur moi comme une souillure, et que je veux chercher à venger ma
+honte par l’insolence de mes mépris?»
+
+Elle me reprocha mon exaltation, s’efforça de me calmer, de me ramener à
+la note juste; mais je n’étais pas en état de l’écouter. Elle n’avait
+jamais aimé; qu’avaient été ses peines, comparées aux miennes, et
+pouvait-elle entrer dans mes sentiments? Cependant sur un point elle
+n’avait que trop raison: ma situation était difficile, et, quand le cœur
+est dévoré, affecter l’indifférence est un rôle malaisé à soutenir
+longtemps; je n’eus que trop d’occasions de m’en convaincre. Dans le
+mouvement et le tourbillon de Paris, la difficulté eût été moindre:
+j’aurais mis le monde entre Max et moi; mais dans la solitude de Lestang
+les tête-à-tête étaient inévitables, et je ne cherchais même pas à les
+éviter; je n’aurais pas voulu laisser croire à Max que j’avais peur de
+lui ou de moi-même.
+
+C’était bien là l’idée secrète que s’était formée son orgueil et qu’il
+se plaisait à nourrir. Il ne croyait pas aux femmes, il ne les prenait
+pas au sérieux; il leur refusait toutes ces qualités supérieures qui
+font la grandeur et la dignité de l’âme. Aussi avait-il passé sa
+jeunesse à les aimer sans les respecter; encore dis-je trop, car l’amour
+ne va pas sans l’illusion du respect;--il les avait désirées, parce
+qu’elles ne se rendent pas sans combat et qu’il les faut disputer aux
+autres et à elles-mêmes, mais je doute qu’il eût jamais ressenti dans
+ses aventures d’autres transports que l’ivresse de la victoire et du
+triomphe. On n’a qu’un dieu; le sien était son orgueil, implacable idole
+à laquelle il sacrifiait son cœur et sa vie. C’est ainsi que, toujours
+supérieur aux entraînements des sens et n’estimant ses jouissances qu’au
+prix qu’y mettait sa superbe, il se passionnait pour la conquête d’un
+cœur dont les refus irritaient ses désirs: mais il se lassait bien vite
+de la possession, semblable à ces chasseurs qui aiment la chasse pour
+ses fatigues et ses hasards, et qu’on voit ardents à la poursuite d’un
+gibier qu’après l’avoir abattu ils daignent à peine ramasser. Les
+femmes, en effet, n’avaient à ses yeux qu’une valeur de convention: la
+société ayant imaginé de mettre leur honneur à haut prix, elles l’en ont
+crue sur parole et se laissent longtemps marchander; mais à part le
+mérite de cette résistance, qui procure à l’homme ses plus vives et ses
+plus agréables émotions, il les considérait comme des êtres subalternes,
+charmants animaux qui n’écoutent que leur instinct et qu’on gouverne par
+des gimblettes et des menaces; bref, il leur refusait les seules vertus
+qu’il estimât, la parfaite sincérité, la fierté, la hauteur d’âme, le
+vrai courage et cette constance dans le vouloir que le temps ne lasse
+pas.
+
+Dans le commencement, il avait été surpris de mon attitude. Il avait
+compté sur des scènes de reproche et de désespoir: il m’avait trouvée
+froide et hautaine: j’avais relevé le gant et accepté le défi, mais
+saurais-je soutenir jusqu’au bout mon nouveau caractère? Ne serais-je
+pas bientôt fatiguée de mon rôle? C’est là qu’il m’attendait. Sa
+curiosité était excitée; il observait tous mes mouvements, il tournait
+autour de moi, cherchait à surprendre ma faiblesse, déguisée sous une
+force d’emprunt; qu’elle vînt à se trahir par un mot, par un soupir, par
+une rougeur subite, par un geste incertain, et je croyais déjà entendre
+le cri de sa victoire. Par moments, ses yeux attachés sur moi me
+fascinaient, ses regards durs et pénétrants me perçaient de part en part
+et faisaient sentir à mon cœur le froid de l’acier, ses sourires me
+donnaient des frissons, sa politesse ironique faisait bouillonner mon
+sang; mais je redoublais d’attention sur moi-même, je commandais à mon
+visage, je refoulais le flot de ma colère, toujours prêt à déborder sur
+mes lèvres. Je n’aurais pu supporter la honte d’une défaite, non qu’il
+eût tenté d’en profiter, mais son orgueil eût été satisfait, et il me
+semblait que je ne pourrais survivre à ce triomphe.
+
+En attendant, je lui rendais service, je travaillais à son bonheur; il
+ne s’ennuyait plus, ne songeait plus à chasser au lion; il avait repris
+intérêt à la vie, je lui donnais de l’occupation, il était au spectacle,
+il observait, il attendait, il avait une gageure à gagner; je m’étais
+chargée de fournir de l’aliment à cet éternel besoin de combats qui
+était sa passion dominante. Ce qui m’effrayait, c’est que je sentais mes
+forces diminuer, que j’étais déjà lasse, et que d’instant en instant mon
+masque me pesait davantage.
+
+
+
+
+II
+
+
+Un jour, après déjeuner, j’allai m’asseoir à la lisière d’un de nos
+bosquets de chênes. On était à la fin de juin, la chaleur était ardente;
+les bois et les champs dormaient; le milieu du jour amène dans la nature
+comme une suspension de vie: c’est vraiment le sommeil de Pan. Il n’y
+avait pas un souffle dans l’air; je ne voyais remuer ni une branche ni
+une herbe. Seules les cigales faisaient retentir leurs timbales au haut
+des chênes. Ce bruit m’était nouveau; la cigale, _qui n’a ni chair ni
+sang_, est chargée d’annoncer les brûlants étés du Midi, le soleil l’a
+choisie pour son héraut. Monotone comme le bourdon d’une vielle, mais
+aigre et strident, son cri est l’âpre cri de guerre d’une lumière
+implacable qui consume et dévore; on croit entendre la crépitation de
+l’air et de la terre en feu; c’est bien la musique du soleil, mais j’y
+crus reconnaître aussi celle de la douleur, la plainte violente et
+monotone de mon cuisant chagrin.
+
+Ce chant triste, l’éblouissement du jour, la langueur de toutes choses
+autour de moi me plongèrent dans un profond accablement, et je pleurai à
+chaudes larmes. Tout à coup Max parut au bout de l’avenue; je serais
+morte de confusion s’il avait vu ou deviné mes larmes. Je me levai
+précipitamment et m’enfuis dans l’épaisseur du taillis. Un sentier
+s’offrit à moi, je le descendis en courant. Ayant traversé un endroit
+découvert, avant de rentrer dans le bois, je me retournai pour m’assurer
+que je n’étais pas suivie, et je dis à haute voix: «Fuir! toujours fuir!
+quand cela finira-t-il?»
+
+En ce moment, j’entendis près de moi un bruissement de feuilles, je
+tournai la tête et j’aperçus un inconnu que je regardai, je crois, d’un
+air sévère, car je lui en voulais de sa fortuite indiscrétion. Assis sur
+une pierre, au pied d’un arbre, il s’était levé à ma vue en faisant un
+geste de surprise. C’était un jeune homme de vingt-cinq ans à peu près,
+un peu trapu, une tête de caractère et d’un type méridional, de grands
+yeux noirs pleins de feu, le teint d’une pâleur mate, une abondante
+chevelure bouclée, l’air noble, ardent, exalté, un peu étrange, où la
+douceur se mêlait à l’austérité. Il restait immobile devant moi et comme
+plongé dans la stupeur. Si préoccupée que je fusse, je ne laissai pas de
+m’apercevoir qu’il entrait dans cette stupeur un peu d’admiration; mais
+ce n’était pas tout. Avait-il l’esprit dérangé? Je l’entendis s’écrier à
+deux reprises, d’une voix vibrante et musicale: «Quelle réponse!» puis,
+revenant à lui, il me salua respectueusement et fit mine de s’approcher
+pour me parler; mais l’air dont je le regardais le troubla; il balbutia
+quelques excuses et s’éloigna d’un pas rapide, non sans retourner
+souvent la tête.
+
+Bien que la chaleur fût étouffante, je poursuivis mon chemin; je voulais
+me mettre hors d’atteinte. Par une éclaircie, je découvris la Berre sur
+ma gauche; les ardeurs de juin l’avaient presque tarie; à certains
+endroits, on pouvait la franchir à pied sec. «L’été, pensai-je, se
+charge de leur assurer des communications plus faciles; mais que
+m’importe? Le ciel soit loué! je n’ai plus rien à perdre, plus rien à
+craindre.»
+
+Je poussai jusqu’à une retraite sauvage qui termine le bois de ce côté.
+Le terrain, se relevant brusquement, forme un tertre rocheux arrondi en
+cirque; des arbustes aux rameaux noueux et contournés le décorent de ces
+épais halliers qui sont une des grâces du Midi. Au-dessus des halliers
+croissent des bouquets de pins d’un vert tendre. Je m’assis à l’ombre,
+parmi des genêts fleuris, dans l’enfoncement que laissaient entre eux
+des rochers. De mon réduit j’apercevais au travers des feuillages une
+clairière du bois, et plus bas, à l’un des coudes de la Berre, une
+flaque d’eau croupissante sur laquelle se penchait tristement un saule
+poudreux que tourmentait la soif. J’étais bien cachée; dans le silence
+de ces genêts et de ces rochers, je pouvais soupirer librement, et si
+les larmes revenaient, personne du moins ne les verrait couler.
+
+Je m’oubliai des heures entières dans mon tranquille asile, et j’avais
+fini par m’assoupir légèrement, quand un bruit de voix me réveilla. Au
+sommet du tertre passe un chemin vicinal peu fréquenté qui descend à la
+rivière, et que les hauts talus qui l’encaissent dérobaient à ma vue.
+Deux personnes montaient ce chemin; elles causaient d’une voix bruyante
+et animée comme dans l’échauffement d’une querelle, l’une sur un ton de
+basse continue, l’autre sur un ton de fausset dont les aigreurs
+m’étaient trop connues. On s’arrêta juste au-dessus de ma tête, et je
+pus entendre le dialogue suivant:
+
+«Encore un coup, madame, que venez-vous faire ici?
+
+--Encore un coup, monsieur, que venez-vous y faire vous-même?
+
+--Eh bien! madame, je vous ai vue sortir, je me suis inquiété, je vous
+ai suivie.
+
+--Eh bien! monsieur, je suis lasse de vos éternels espionnages, de vos
+poursuites, de vos obsessions et de vos fureurs d’alguazil.
+
+--Pour venir ici, madame, vous avez dû traverser mon champ.
+
+--Que le bon Dieu vous bénisse, vous et votre champ! Faites dresser
+procès-verbal.
+
+--Convenez, madame, qu’il y a eu rendez-vous donné.
+
+--Il en sera exactement, monsieur, ce qui vous plaira.
+
+--Il ne vous suffit plus de recevoir votre amant chez vous, vous venez
+le chercher chez lui.
+
+--Je ne sais pas si je reçois mon amant chez moi, mais je sais que vos
+insultes m’en donneraient l’envie.
+
+--Oh! ne niez pas. Nous avons des preuves. Mon chien de garde que j’ai
+relevé mort dans mon champ...
+
+--Tous les chiens sont mortels, monsieur. Que ne faites-vous assurer les
+vôtres?
+
+--Cela finira mal, madame.
+
+--Cela ne finira pas, monsieur.»
+
+Il se fit une pause, après quoi M. de Malombré reprit d’un ton
+larmoyant: «Malheureux que je suis! Qui me guérira de mon indigne
+faiblesse? Vous aimer encore après tant d’affronts, tant de trahisons,
+tant de promesses dont vous aviez amusé ma crédulité!
+
+--Il est vrai, dit-elle, que je me suis ruinée en promesses. Quand un
+fâcheux devient pressant, on promet, monsieur, on promet..., mais on
+change d’avis. Il n’y a que Dieu et les sots qui ne changent jamais.
+
+--Non, rien ne peut vous arrêter, ni mon désespoir...
+
+--Je me suis toujours défiée des soupirs que vous tirez de vos talons.
+
+--Ni votre dignité...
+
+--La dignité! c’est une idée de vieille femme.
+
+--Ni les droits d’une innocente jeune femme dont vous troublez le
+bonheur.
+
+--Vous moquez-vous de me parler d’elle? Mais ne savez-vous pas qu’elle
+m’avait ravi un cœur qui m’appartenait? Ignorez-vous que je la hais, et
+que je donnerais volontiers dix années de ma vie pour avoir la joie de
+la voir pleurer?
+
+--Ah! vous me rendrez fou, madame! s’écria M. de Malombré. Faut-il que
+je me mette à vos genoux?
+
+--Ici, dans la poussière du chemin? Gardez-vous-en bien, vous auriez
+besoin de mon aide pour vous relever.
+
+--Vous m’insultez, madame. Vrai Dieu! je reste ici. Arrive que pourra,
+je ne vous lâche plus, je m’attache à vos pas, je vous suis comme votre
+ombre!...
+
+--En ce cas, c’est moi qui quitterai la place! s’écria-t-elle avec
+colère; mais, entendez-moi bien, je vous défends de remettre les pieds
+chez moi. Depuis trop longtemps vous me compromettez; vous êtes,
+monsieur, le fléau de ma vie. Ma dignité, dont vous vous faites
+l’avocat, mon devoir, tout m’interdit de vous revoir jamais.»
+
+A ces mots, elle partit. Je crois qu’il la suivit. J’entendis encore
+quelques mots, puis tout rentra dans le silence. «Serait-il vrai, me
+demandai-je, qu’il y eût un rendez-vous donné?» Et je me répondis: «Mais
+encore une fois que m’importe, et qu’ai-je affaire de l’apprendre?»
+
+Assurément il ne m’importait guère, et pourtant je demeurai plus d’une
+heure encore tapie dans mon coin, sans trop savoir pourquoi. Enfin je me
+mis à réfléchir, et la réflexion me révéla que j’étais restée pour
+éclaircir un doute qui importait si peu. Comme je me levais pour partir,
+Max parut dans la clairière. Oui, c’était bien lui. Je m’effaçai
+derrière le tronc d’un pin. Il venait donc au rendez-vous! Cependant une
+circonstance me frappa: il était accompagné d’une levrette qu’il m’avait
+donnée, et dont je faisais ma compagnie ordinaire. Pourquoi l’avait-il
+amenée? Je crus m’apercevoir qu’il l’envoyait à la découverte. La
+chienne partait comme un trait, le nez au vent, courait en tous sens,
+faisait le tour de la lisière du bois, puis, comme se trouvant en
+défaut, revenait auprès de Max, qui la faisait repartir. N’était-ce pas
+moi qu’il cherchait?
+
+«Elle ou moi? repris-je, outrée d’indignation. Elle ou moi!... Cette
+question m’intéresse donc? Tout n’est donc pas mort dans ce misérable
+cœur? Il remue encore, il y reste une fibre vivante et sensible que le
+doute peut tourmenter! Quand ne l’entendrai-je plus battre? Quand
+sera-t-il de pierre?»
+
+Je me glissai à travers les rochers et les buissons, non sans y laisser
+quelques lambeaux de ma jupe, et j’atteignis la crête du tertre et le
+chemin qui contourne le parc.
+
+«Il faut que je m’éloigne pour quelque temps, me disais-je. Aujourd’hui
+j’ai été faible, j’ai pleuré; c’est un avertissement. Demain peut-être
+je pleurerais encore, je me laisserais surprendre, l’œil insolent de la
+haine boirait mes larmes. L’événement est trop récent, mon cœur n’a pas
+encore eu le temps de se bronzer, le mépris n’y a pas tué la colère.
+Partons, partons; je ne reviendrai que rassurée contre moi-même et
+certaine de ne me plus démentir.»
+
+A gauche du chemin, au premier tournant, est une croix en fer au pied de
+laquelle un tronc couché en travers sert de siége aux passants. En
+portant mes yeux de ce côté, j’avisai, assis sur ce tronc, l’inconnu que
+j’avais rencontré dans le parc. Il tressaillit visiblement en me
+reconnaissant, et resta comme la première fois en contemplation devant
+moi. Je ne doutai plus qu’il n’eût le cerveau malade; mais, se remettant
+de son trouble, il se leva et vint me saluer avec l’aisance d’un homme
+du monde.
+
+«Excusez-moi, madame, me dit-il, d’avoir pénétré tout à l’heure chez
+vous; nulle part dans ce pays, où je suis arrivé depuis peu, les
+propriétés ne sont closes de murs; cet usage me plaît, mais il met trop
+à l’aise les indiscrets et les distraits, et j’ai cédé à la tentation
+d’admirer vos beaux ombrages.
+
+--Ne vous faites aucun reproche, lui répondis-je; mais me trompé-je? il
+me semble que vous cherchez ou que vous attendez quelqu’un. Si vous
+aviez besoin de quelque renseignement...»
+
+Il rougit, hésita un instant à me répondre, puis me dit d’une voix émue:
+«J’attends depuis bien longtemps...»
+
+Et d’un mouvement de tête faisant flotter sur ses épaules ses longs
+cheveux châtains: «Je n’ai pas trouvé ce que je cherchais,
+poursuivit-il, et ce que j’ai trouvé, Dieu m’est témoin que je ne le
+cherchais pas.»
+
+A ces mots, il me salua et s’éloigna.
+
+«Ce jeune homme est singulier, me dis-je; mais un peintre en tirerait
+parti.»
+
+En rentrant au château, je trouvai une lettre de mon père qui m’arrivait
+fort à propos. Il me témoignait un vif désir de me revoir. «Arrache-toi
+à ton bonheur, fille ingrate, m’écrivait-il, et viens charmer par tes
+récits la solitude de ton vieux père.» A dîner, je prévins Max de mon
+départ. Il me jeta un regard scrutateur.
+
+«Combien de temps serez-vous absente? me demanda-t-il.
+
+--Quelques semaines, je pense.
+
+--Quelques semaines ou quelques mois?
+
+--Je ne sais trop, répondis-je sèchement.
+
+--Je vous souhaite un heureux voyage, madame, me dit-il, et
+puissiez-vous découvrir que le Jura ne vaut pas le Ventour!»
+
+Quand le cœur est blessé, on a beau se tourner et se retourner dans sa
+vie, nulle position n’est bonne, car le mal est partout; en s’agitant,
+on agite son chagrin, on s’aperçoit qu’on ne le connaissait pas tout
+entier, et à la souffrance se joint une inquiétude qui l’aigrit.
+J’espérais reprendre à Louveau un peu de calme, un peu de force; j’étais
+loin de compte. La joie que témoigna mon père en me revoyant me fit mal,
+et j’eus peine à répondre à toutes les questions dont il m’accabla;
+quels efforts d’imagination je dus m’imposer! Mais il n’était pas seul à
+m’interroger; dans ces lieux pleins de souvenirs, tout me parlait, tout
+jusqu’aux routes et jusqu’aux cailloux des chemins. Mille circonstances
+effacées de ma mémoire s’y retraçaient soudain pour m’affliger; elles se
+dessinaient comme une broderie lumineuse sur le fond sombre du présent.
+Au prix de ce qui avait suivi, me répétais-je sans cesse, quelles
+délices pures et sans mélange que mes tristesses passées!
+
+Je ne puis vous peindre l’émotion que je ressentis en rentrant dans ma
+chambre de jeune fille. Je m’arrêtai un instant sur le seuil; puis
+j’entr’ouvris les volets, la lumière entra à flots. Rien n’avait été
+changé de place, je retrouvais chaque chose, chaque meuble tel que je
+l’avais laissé; mais quel silence! celui que commande le respect du
+malheur. Et quel étonnement aussi! Comment m’eût-on reconnue? Dans un
+coin, j’aperçus une feuille de papier gris. Je savais ce que renfermait
+ce papier: une fleur séchée, un lis. Vous vous rappelez où et par quelle
+main il avait été cueilli. Le temps n’avait donc pas marché dans cette
+chambre; il ne s’y était rien passé! Le lit aussi était demeuré le même:
+des rideaux blancs, une courte-pointe piquée, une taie d’oreiller en
+mousseline. O mes sommeils d’autrefois! Et au jour pouvoir s’éveiller
+sans se dire: Non, ce n’est point un rêve; certaine nuit je l’attendis
+jusqu’au matin, et quand il parut, ce que je lus dans ses yeux me fit
+tomber comme morte à ses pieds!... Je n’osais m’approcher de ce lit; je
+le regardai longtemps; enfin je cachai en pleurant mon visage dans
+l’oreiller, et une prière folle sortit de mon cœur. Je soupirais après
+l’impossible, je redemandais une chose perdue, et une voix inexorable me
+répondait: Jamais, non jamais!
+
+J’étais depuis un mois à Louveau, et je commençais à me sentir incapable
+de tromper plus longtemps mon père, quand je reçus de Max le billet
+suivant:
+
+«J’attends des hôtes, et je vous avoue que je serais embarrassé si je
+devais être seul à les recevoir. Ne viendrez-vous pas remplir vos
+devoirs de maîtresse de maison? Il me semble que cela rentre dans le
+programme dont nous étions convenus. Si vous ne venez pas, je n’aurai
+garde de me plaindre; mais je ne saurai que penser, car je suis naïf, et
+je crois à la lettre ce qu’on me dit.»
+
+Je ne pus m’empêcher de sourire à cette lecture.
+
+«Il regrette son jouet, me dis-je; l’expérience qu’il avait commencée
+était pour le moment le grand intérêt de sa vie, et j’ai trompé sa
+curiosité en m’en allant; il a bien sujet de m’en vouloir...»
+
+Je me représentais un papillon qu’un enfant a pris et qui par miracle
+s’envolerait avec l’épingle dont il l’a percé. L’enfant le traite
+d’ingrat:
+
+«Reviens donc, je n’avais pas encore tout vu; cruel! je ne sais pas
+encore comment tu meurs!...»
+
+Je répondis aussitôt: «Vous avez raison de croire que je reviendrai. Je
+sais ce que j’ai promis, et je serai exacte à tenir ma parole. Comptez
+sur moi comme je compte sur vous.»
+
+Mon père n’essaya pas de me retenir. Il s’était avisé depuis quelques
+jours que je manquais d’appétit et que j’avais un certain air rêveur
+dont s’alarmait, disait-il, sa clairvoyance. Il se plaignait que mon
+corps seul fût à Louveau; mon cœur était reparti pour Lestang, et il
+citait là-dessus ses poëtes: «L’amour est un oiseau doux et cruel, on ne
+lui peut résister... Andromède, je vous suis maintenant odieux, tandis
+que toutes vos pensées sont pour le bel Athis.» Je partis deux jours
+après avoir écrit au bel Athis. Le dernier soir, pour mettre le temps à
+profit, mon père me traduisit, je crois, plusieurs centaines de vers
+grecs. J’eus bien des distractions pendant cette lecture; son
+secrétaire, qui est homme d’esprit, lui poussait le coude en disant:
+
+«Monsieur, vous y perdez votre grec; on ne vous écoute pas.»
+
+Cependant un mot me réveilla: «Je porterai mon glaive caché sous une
+branche de myrte.» Qui a dit cela? Peut-être le saurez-vous. Ce mot me
+resta dans l’oreille et dans le cœur; le lendemain, le long de la route,
+je répétais machinalement: «Je porterai mon glaive caché sous une
+branche de myrte.» Et je souriais tristement en regardant mes pauvres
+mains nues et sans défense.
+
+
+
+
+III
+
+
+Max me remercia sans empressement, mais non sans grâce, d’avoir répondu
+à son appel. Il attendait, en effet, des hôtes qui ne tardèrent pas
+d’arriver; il avait si bien pris ses mesures que, pendant plus de deux
+mois, la maison ne désemplit pas. Ce fut un va-et-vient continuel de
+visiteurs, les uns séjournant, les autres ne faisant que passer, tous
+gens qu’il fallait loger, nourrir et amuser. Vous jugez bien que pendant
+tout ce temps je ne fus pas sans occupation! Mille petites et grandes
+affaires demandèrent mes soins: j’eus bien des arrangements à combiner,
+je dus songer à bien des détails. Des logements à préparer, des grands
+dîners, des courses à cheval, des parties champêtres, des concerts
+improvisés, des charades, un théâtre de société,--à quoi ne fallait-il
+pas penser! Dès le premier jour, Max s’était reposé sur moi du soin de
+tout régler; il me regardait faire, et sans me flatter je crois que ma
+présence d’esprit, la liberté et la vivacité de mon coup d’œil, mon
+infatigable attention dépassèrent son attente. Je n’étais plus la femme
+dont il avait vu à Paris les débuts embarrassés, car tandis qu’alors,
+tout entière à mes rêves, je ne m’étais prêtée au monde qu’à regret,
+maintenant je me donnais à lui volontiers, lui sachant gré de m’étourdir
+et de me dissiper. Je vous ai dit, je crois, que pour aimer le monde il
+faut y avoir affaire; je n’étais occupée que de m’éviter moi-même; c’est
+à quoi il me servait.
+
+ * * * * *
+
+Vous ferai-je le détail de ma vie pendant ces deux mois? Non, car ce
+n’est pas de cela qu’il s’agit. Je vous dirai seulement, si vous le
+voulez, que je jouai une comédie d’insouciance et de gaieté qui
+peut-être n’en imposa pas à tout le monde, que chaque soir j’étais
+brisée, que chaque matin les forces me revenaient, et que je bénissais
+cette belle invention des indifférents qui fait passer le temps et qu’au
+besoin on peut mettre comme un écran entre son cœur et soi. Je vous
+dirai aussi que, parmi ces indifférents, plusieurs se lassèrent de leur
+métier d’écran, qu’ils s’essayèrent à autre chose, qu’ils entrèrent
+discrètement en campagne, que plus d’une fois des curiosités téméraires
+rôdèrent à pas de loup autour de moi, que je pus lire dans plus d’un
+regard une question plus humble que respectueuse, et que je répondis
+toujours avec hauteur.
+
+Je vous dirai encore (on dit toujours plus qu’on ne veut) qu’un peintre
+célèbre dont je vous ai parlé passa quinze jours à Lestang, qu’il me
+supplia de poser, que j’y consentis, qu’il fit un chef-d’œuvre, que le
+dernier jour, dans un moment où nous étions seuls, il changea tout à
+coup de visage, prit un air sombre, soupira, hasarda les premiers mots
+d’une déclaration, et me demanda d’une voix étouffée une rose que je
+portais dans mes cheveux, que cette petite scène ne m’émut point, que je
+pris la rose, qu’en la prenant je la secouai, qu’elle s’effeuilla, et
+que, présentant la tige dépouillée à ce beau ténébreux, je lui dis:
+
+«Voilà tout ce que je peux donner.»
+
+Trois heures plus tard, il était en route pour Paris.
+
+Vous dirai-je enfin, que plus d’une fois la nuit, tourmentée d’insomnie,
+j’eus avec moi-même des entretiens singuliers? Je me demandais: Le
+pourrais-je, si je le voulais? et je me répondais: Je ne peux pas le
+vouloir. Dans ces moments, j’avais la mesure exacte de ce qui m’était
+possible, je voyais mon âme à nu; je sentais que j’étais également
+incapable de tout entraînement irréfléchi et des calculs de la
+coquetterie, que mon imagination avait une invincible répugnance pour
+les aventures communes, que dussé-je m’aider, je ne m’enflammerais
+jamais pour un caprice, que jamais non plus je ne m’abuserais sur l’état
+de mes sentiments jusqu’à prendre pour de la passion une complaisance
+passagère de mon cœur.
+
+Mon âme, me disais-je, est tout d’une pièce; elle ne peut se prêter à
+aucun partage; il faut qu’elle se donne ou se refuse tout entière: elle
+n’a le choix qu’entre le trop-plein des affections violentes ou le vide
+de l’indifférence. C’est que je suis à la fois raisonnable et
+passionnée, trop raisonnable pour m’aveugler sur rien, trop passionnée
+pour me contenter de peu.
+
+Et je me disais encore: Que ces hommes à la mode sont peu de chose! Que
+leur répertoire est court! Comme on les sait vite par cœur! Le plus
+souvent leur fatuité est à fleur de peau, ou, si elle cherche à se
+cacher, comme elle se trahit gauchement! Tout leur esprit ne leur sert
+qu’à mettre en œuvre leur sottise. Tous taillés sur le même patron, il
+n’est rien en eux qui soit à eux; leurs travers mêmes ne sont pas de
+leur façon; on dirait qu’ils ont des faiseurs attitrés chez qui ils se
+fournissent de vices comme ils commandent leurs bottes et leurs habits.
+Et il en est de leurs idées comme de leurs sentiments, elles sont toutes
+de fabrique. Ne cherchant rien, ils n’ont pas même le mérite de se
+tromper, et ces petites âmes sont au-dessous de l’erreur. Ce qui est
+fâcheux, c’est qu’ils gâtent tout ce qui les approche. Cet artiste de
+l’autre jour est un homme de cœur et de grand esprit, j’avais de
+l’amitié pour lui; mais je ne sais quelle mouche le piquant, il a voulu,
+lui aussi, jouer le rôle d’un homme à prétentions; il lui en a mal pris:
+je crois qu’en lui répondant j’avais aux lèvres un sourire qu’il
+n’oubliera pas. Que Max est supérieur à tous ces gens-là! Il les domine
+tous de la tête. Ses regards, ses attitudes, tout marque une âme et une
+volonté; tel qu’il est, son caractère est à lui; il l’a fondu dans le
+creuset de sa vie; il avait lui-même fait son moule, et il a jeté la
+statue en bronze. Pauvres marionnettes que les autres! Comme il serait
+aisé d’en tirer les fils! Il est d’une autre race, lui; il y a sous ses
+vices une nature. Aussi l’ai-je aimé, et maintenant je suis condamnée à
+le haïr; mais que lui importe ma haine? Que puis-je oser? Et quand
+j’oserais, qu’a-t-il à craindre? Où frapper pour qu’il sente le coup?
+
+Et là-dessus je recommençais à sonder, à interroger mon cœur, à calculer
+ses chances, à me représenter tous les hasards possibles et la figure
+que j’y ferais, et j’en revenais toujours à cette conclusion, qu’on est
+ce qu’on est, qu’on dépend de son caractère, et que la plus dure des
+servitudes est de se sentir l’esclave de sa liberté. Plus d’une fois
+l’aube me surprit raisonnant encore avec moi-même et me débattant contre
+l’évidence.
+
+Mais je vous entends: «Et votre conscience, me criez-vous, et la
+religion! n’avaient-elles pas un mot à dire dans ces débats?» Non, mon
+père, elles ne disaient rien. Il me semblait que tout devoir est un
+contrat et que la trahison m’avait affranchie. La conscience, la
+religion! elles ont parfois d’effrayants silences qui m’étonnent autant
+que vous.
+
+Vers la fin de septembre, la vieille duchesse de C..., qui revenait des
+eaux et se rendait dans sa terre de Provence, vint nous voir en passant,
+et cette visite donna lieu à un incident qu’il faut que je vous
+rapporte. Vous savez qu’à Paris je m’étais donné quelque peine pour
+m’insinuer dans ses bonnes grâces et pour la mettre dans mes intérêts.
+Mon brusque départ m’avait mal notée dans son esprit: elle y avait vu,
+selon son expression, une escapade de pensionnaire, et j’imagine qu’elle
+passa par Lestang à la seule fin de décocher quelques épigrammes aux
+_deux pigeons fuyards_, du moins elle ne s’y épargna pas; mais je
+résolus de la regagner, car c’est après avoir perdu le bonheur qu’on
+commence à tenir au succès. Je réussis si bien que, dans un moment
+d’effusion, elle me déclara qu’elle me trouvait singulière, mais
+charmante, et il y parut bien, puisqu’au lieu de ne faire que toucher
+barres, elle s’arrêta toute une semaine à Lestang.
+
+Un jour, s’étant échappée pour faire toute seule le tour du parc, car
+elle est ingambe, elle nous dit en revenant:
+
+«Il serait bon de faire murer ce parc; c’est un lieu de rendez-vous, et
+en battant vos buissons on fait lever un étrange gibier.»
+
+Puis elle nous conta qu’arrivée à peu de distance du bois de pins, elle
+avait entendu du bruit derrière un hallier.
+
+«Je suis peureuse, dit-elle: je tressaillis, je regardai et je ne sus
+d’abord si ce que je voyais était un sanglier, un serpent à sonnettes
+ou un brigand; mais je nettoyai mon lorgnon, et j’aperçus
+très-distinctement une jeune femme qui s’enfuyait devant moi; au dernier
+détour du sentier, elle se retourna, me regarda, repartit et disparut.
+
+--Était-elle jolie, madame? demanda Max.
+
+--Cela va sans dire, répondit-elle; mais ne vous montez pas
+l’imagination, mon cher marquis. Je l’ai bien lorgnée, et je n’ai vu
+qu’un minois chiffonné, une toilette de carême-prenant, l’air évaporé et
+un peu somnambule d’une chambrière qui a lu _Atala_ et qui attend
+Chactas.»
+
+Le portrait, quoique peu flatté, était parlant; je sentis que Max me
+regardait, et j’évitai son regard.
+
+«Mais ce n’est pas tout, reprit la duchesse. Je prends sur la droite,
+j’avise un nouveau buisson; grand bruit de feuilles; un second lièvre
+part à dix pas de moi.
+
+--C’était Chactas? demanda Max.
+
+--Chactas ou non, dit-elle, je n’ai vu cette fois qu’un dos, de grandes
+boucles de cheveux châtains et un chapeau pointu de brigand d’opéra. Et
+là-dessus je suis revenue en hâte sur mes pas, car chacun de vos
+buissons me faisait l’effet d’une boîte à surprises, et je n’aime pas
+les émotions.
+
+--Le fait est, répondit Max, qu’on entre ici comme dans un moulin; je
+suis bien tenté de faire une clôture, mais cela serait contraire aux
+usages du pays.»
+
+Le lendemain matin, Mme de C... me prit à part et me dit d’un air de
+mystère:
+
+«Je crains d’avoir été indiscrète hier au soir et qu’il n’y ait anguille
+sous roche.
+
+--Que voulez-vous dire, madame?
+
+--La lune m’empêche de dormir; aussi veillai-je fort tard cette nuit.
+Comme j’allais me coucher, je crus entendre des pas près de la maison;
+je m’approchai de la fenêtre, et j’aperçus à travers la persienne une
+ombre humaine qui se dessinait sur le gravier d’une allée. En ce moment,
+les chiens aboyèrent, et l’ombre s’évanouit. Cette ombre, ma chère, a un
+défaut grave pour un fantôme dont le premier devoir est la discrétion;
+elle agit fort à l’étourdie, car dans sa fuite précipitée elle a laissé
+tomber quelque chose qu’auraient pu ramasser d’autres mains que les
+miennes... Tenez, voyez; tout à l’heure au pied d’un rosier j’ai trouvé
+le carnet que voici. Les grands cheveux bouclés, le chapeau calabrais,
+le carnet... Vraiment je crains que le rôdeur d’hier soir et celui de
+cette nuit ne soient de la même couvée.»
+
+J’ouvris le carnet qu’elle me présentait. Le premier feuillet était
+écrit en italien; au bas, je lus ces mots en français: «Arsène, fuyez
+les hommes, et vous serez sauvé.»
+
+«Oh bien! dis-je, le rôdeur n’est pas un homme compromettant. Almaviva a
+brisé sa mandoline et se dispose à prendre le froc.
+
+--A moins qu’il ne l’ait jeté aux orties. D’ailleurs ne vous pressez pas
+trop. «Arsène, fuyez les hommes!» Des femmes, pas un mot. Et puis
+tournez, je vous prie, quelques feuillets: ce que vous allez voir vous
+surprendra.»
+
+Je tournai les feuillets, et j’avisai une suite de six croquis qui
+étaient comme les épreuves successives du même portrait. On avait
+cherché en tâtonnant une ressemblance, et on avait fini par la trouver,
+car dans le dernier croquis je ne pus m’empêcher de me reconnaître.
+
+Mme de C... m’étudiait avec attention; mon étonnement, qui n’était pas
+joué, dissipa ses soupçons.
+
+«Je me rappelle, lui dis-je, avoir rencontré un jour près d’ici un homme
+qui avait à peu près les cheveux et le chapeau que vous dites. Vous
+verrez que c’est quelque peintre chevelu qui fait des études de tête
+pour un tableau de dévotion.
+
+--En ce cas, dit-elle, il s’entend à choisir ses modèles, et je lui en
+fais mon compliment, bien qu’au dire de Mme Ferjeux, qui n’a pas tort,
+vous ressembliez plutôt à une Junon antique qu’à une madone; mais,
+croyez-moi, brûlez ce carnet: j’imagine que Max est jaloux comme un
+tigre.
+
+--Autant que cela? lui demandai-je.
+
+--Votre bel époux m’a toujours fait un peu peur, reprit-elle. C’est un
+de ces caractères extrêmes qui ne gardent ni loi ni mesure; violents
+dans le bien comme dans le mal, quoi qu’ils fassent, ils dépassent
+toujours ce qu’on attendait.
+
+--Savez-vous que vous m’effrayez, lui dis-je en souriant.
+
+--Riez, riez, dit-elle. Vous êtes une femme étonnante; vous avez
+apprivoisé le monstre. Ce que j’ai vu hier m’a fort surprise. Il faut
+vous dire qu’hier soir vous étiez ravissante avec votre fleurette sur
+l’oreille; peut-être n’en savez-vous rien, je vous crois capable de
+tout. Le petit vicomte, qui a de l’esprit, vous avait mise en verve;
+pour la première fois, je vous ai entendue dire des folies, et la
+galerie émerveillée vous contemplait bouche béante. Max se tenait à
+l’écart; debout dans l’embrasure d’une fenêtre et les bras croisés sur
+la poitrine, il vous regardait avec une fixité qui me parut bien étrange
+après un an de mariage. Dès qu’il s’aperçut que je l’observais, il
+détourna la tête et reprit cet air d’insouciance ironique qui lui est
+familier; mais il n’échappa pas à mes lazzis... Brûlez ce carnet, ma
+belle enfant, brûlez-le, défiez-vous d’Arsène, et Dieu maintienne en
+paix le colombier!»
+
+Je pris le carnet, mais je ne le brûlai pas; ce n’est point qu’il eût du
+prix à mes yeux, toujours est-il que je ne le brûlai pas.
+
+Vers le milieu d’octobre, nos derniers hôtes partirent. La maison se
+désemplit tout à coup, et le silence y rentra, envahit tout, les
+corridors, les escaliers, les appartements, un silence morne qui faisait
+le vide autour de moi et permettait à mon cœur de s’entendre parler.
+Plus de barrière entre Max et moi! Nos deux âmes se retrouvèrent en
+présence et comme en champ clos, elles allaient de nouveau se regarder
+de près et se toucher. D’avance j’avais redouté ce moment; je sentais
+qu’il serait critique pour moi, et Max ne l’ignorait pas.
+
+A une portée de fusil du château, dans un champ en friche attenant à la
+terrasse, s’élève une vieille tour ronde à deux étages qui tombe en
+ruine. Une après-midi, étant allée me promener au penchant d’une de nos
+collines, je fus surprise au retour par une ondée subite; j’étais à deux
+pas de la tour, je m’y réfugiai. L’intérieur est encombré de gravois et
+des débris d’un plancher qui s’est récemment écroulé; un étroit escalier
+en pierre, attaché au flanc de l’épaisse muraille, grimpe en spirale
+jusqu’à la plate-forme à demi effondrée. La pluie cessa presque
+aussitôt; au lieu de partir, bien que je sois sujette au vertige, j’eus
+la tentation de m’aventurer sur ce périlleux escalier. Je devais avoir
+dans ma vie de bien autres difficultés à surmonter que celle de grimper
+au sommet d’une vieille tour; peut-être à mon insu éprouvais-je le
+besoin de m’aguerrir avec les dangers.
+
+Je me mis en marche et j’atteignis la plate-forme sans avoir ressenti la
+moindre inquiétude. Un vent impétueux me fouettait le visage; debout
+derrière un créneau, je regardais courir d’épaisses et sombres nuées qui
+s’enfuyaient avec une rapidité folle vers le nord; au midi, le ciel,
+d’un bleu pâle, se dégradait par des teintes fondues jusqu’au vert de
+l’algue marine. Je contemplais depuis quelque temps ce contraste et
+cette lutte de l’ombre et de la lumière, quand je vis venir Max, qui
+m’avait aperçue et se dirigeait à grands pas vers l’entrée de la tour.
+L’idée d’avoir un tête-à-tête avec lui sur cette plate-forme, dans cette
+solitude, entre ciel et terre, m’épouvanta. Je m’empressai de
+redescendre; mais l’émotion gênait et ralentissait mes mouvements. Max
+eut le temps de pénétrer dans la tour et de gravir en courant l’escalier
+jusqu’à la hauteur du premier étage. Ce fut là que nous nous
+rencontrâmes.
+
+Il s’appuya au mur et me regarda en souriant.
+
+«Nous voilà, me dit-il, comme les deux chèvres de La Fontaine: qui de
+nous deux cédera le pas à l’autre?»
+
+Et il ajouta aussitôt d’une voix presque caressante:
+
+«J’ai quelque chose à vous dire; nous serions bien là-haut pour causer.
+
+--Nous serons mieux partout ailleurs, repartis-je d’un ton bref; on ne
+cause pas d’affaires dans une tour en ruine.»
+
+Il insista; mais, sans lui répondre, je fis mine de me remettre en
+marche. Il me jeta un regard de reproche et fronça le sourcil. A sa
+droite, de niveau avec le degré sur lequel il s’était arrêté,
+s’allongeait dans l’espace une solive scellée dans la muraille et rompue
+vers le milieu, seule pièce de charpente qui fût restée en place lors de
+l’écroulement du plancher. Pour me laisser le champ libre, Max, au lieu
+de redescendre, s’élança sur cet ais vermoulu, qui craqua et plia sous
+lui. Je fus prise d’un frisson; je retins un cri et franchis
+précipitamment quelques marches en détournant les yeux. Au même instant,
+j’entendis un second craquement plus fort que le premier. La solive
+s’était détachée et tomba avec fracas sur les poutres qui jonchaient le
+sol; mais j’entendis aussi la voix de Max, qui, descendant derrière moi,
+me cria:
+
+«Prenez garde, Isabelle, serrez de près la muraille, l’escalier est fort
+étroit.»
+
+Je me hâtai de sortir de la tour et de reprendre le chemin du château.
+Au bout d’un instant, Max me rejoignit et marcha à mes côtés. Je ne le
+regardai pas; je ne trouvais pas un mot à lui dire; j’avais la gorge
+serrée et j’éprouvais un tremblement nerveux dont il me fit la grâce de
+ne pas s’apercevoir. Je m’en voulais de la violence de l’émotion que
+j’avais ressentie, et j’étais indignée contre l’homme qui, ne me
+comptant pour rien, cherchait cependant à m’étonner, à me troubler, et
+qui, ne m’aimant pas, se plaisait en quelque sorte à se sentir vivre en
+moi. Entre ses mains, mon cœur était un instrument docile sur lequel il
+jouait à sa guise tous les airs que lui suggérait son caprice. Pour la
+seconde fois, en s’exposant follement, il venait de me prouver qu’il
+osait tout. Je me disais que, pour être admirable, il faut que le mépris
+de la mort soit une vertu. Il y avait dans l’âme de Max des profondeurs
+plus effrayantes que le vide sur lequel je l’avais vu suspendu, et c’est
+sur cet abîme que flottait ma vie. Comme nous arrivions à la porte du
+château, son valet de chambre vint l’avertir qu’un de ses fermiers
+demandait à le voir, et il me quitta sans que nous eussions échangé une
+parole ni un regard.
+
+Quelques heures plus tard, j’étais au salon, assise près d’une lampe et
+occupée d’un grand travail de broderie que je venais d’entreprendre;
+j’espérais que le canevas dont je remplissais le fond serait tour à tour
+un désennui pour mes heures de solitude et un tiers qui romprait en
+quelque façon des tête-à-tête dont j’avais peur. Une femme qui brode a
+le droit d’être distraite, de ne pas répondre; elle choisit ses laines,
+elle compte ses points.
+
+Du reste, je croyais rester seule ce soir-là; pendant le dîner, Max
+avait été presque muet, et en sortant de table il s’était enfermé chez
+lui. Je me sentais comme perdue dans ce grand salon où depuis quelques
+jours tout bruit et tout mouvement avaient cessé. Je crois que toute la
+maison dormait; il y régnait un profond silence qu’interrompait seul le
+tic tac de la pendule. Qu’il est triste, le pas des heures! Je me
+prenais à regretter les indifférents qui étaient partis, j’aurais voulu
+les entendre encore marcher et parler autour de moi; des questions
+oiseuses, de fades sourires, des sautillements de perruches, des propos
+en l’air, des caquets, je sentais le prix de tout cela; jamais je
+n’avais mieux compris combien l’inutile est nécessaire dans ce monde, et
+que ce qui ne peut ni occuper ni consoler notre vie nous rend encore
+service en la remplissant, car rien n’égale le tourment d’un tête-à-tête
+entre un cœur vide et le vide du temps.
+
+Cela me donnait à rêver, et je laissais reposer mon aiguille quand
+j’entendis marcher dans le vestibule. Je me remis vivement au travail;
+la porte s’ouvrit, Max entra. Sur-le-champ je devinai qu’il avait un
+projet, car depuis longtemps son visage n’avait plus de secrets pour
+moi. D’un air déterminé et de belle humeur, il approcha un fauteuil de
+ma table à ouvrage, s’assit, et, tirant de son portefeuille deux
+papiers:
+
+«Tantôt vous n’avez pas voulu m’entendre, me dit-il, et il est certain
+que j’avais mal choisi le moment et l’endroit. Serai-je plus heureux ce
+soir? Vous êtes une femme d’excellent conseil; et je viens de recevoir
+deux lettres auxquelles je ne veux pas répondre sans vous avoir
+consultée.»
+
+Je lui marquai par un signe de tête combien j’étais flattée de sa
+confiance, et il me présenta un papier que je parcourus rapidement. Son
+avoué lui mandait de Nîmes qu’il n’y aurait pas de procès, que les
+héritiers naturels s’étaient désistés et que la succession était
+ouverte.
+
+«Je ne sais si je dois vous féliciter, lui dis-je, car je crois me
+souvenir que vous vous promettiez d’agréables émotions de ce procès qui
+n’aura pas lieu.
+
+--C’est de l’histoire ancienne, mes idées ont bien changé, je suis
+devenu très-pacifique, et je ne demande qu’à vivre en bonne harmonie
+avec tout le monde.
+
+--C’est bien pensé et facile à faire; j’imagine qu’il ne tiendra qu’à
+vous.
+
+--Ah! il faut toujours craindre les rechutes; mais avec votre aide...
+
+--Assurément ce ne sont pas mes affaires, et je ne me sens aucun talent
+pour la direction des consciences.
+
+--Qui sait? répliqua-t-il, vous dirigez si bien la vôtre! Mais à propos
+nous étions convenus, il vous en souvient, d’employer tous les fonds de
+cette succession, qui nous a donné tant de tracas, à la fondation d’un
+hospice.
+
+--C’était bien votre projet, lui dis-je.
+
+--Et le vôtre aussi, reprit-il avec un peu d’impatience. Donnez-moi, je
+vous prie, vos instructions, j’aurai soin de m’y conformer.»
+
+Et il me fit à ce sujet force questions auxquelles je répondis de mon
+mieux, c’est-à-dire le plus brièvement que je pus. Puis, me présentant
+le second panier:
+
+«Lisez encore ceci, me dit-il, je tiens beaucoup à en avoir votre avis.»
+
+Je crus que c’était encore une lettre d’affaires, mais je vis des pattes
+de mouches qui n’étaient point sorties de la plume d’un avoué; quelle ne
+fut pas ma surprise en apercevant au bas le nom d’Emmeline! Ma main
+trembla, j’eus un frémissement de colère.
+
+«Que vous êtes étourdi, monsieur! lui dis-je en m’efforçant de me
+contenir, missives d’avoué et poulets galants, tout se mêle dans vos
+poches. Ces confusions-là sont aussi dangereuses que des quiproquos
+d’apothicaire. Qu’en penseraient vos maîtresses?
+
+--Il n’y a point là de méprise, me répondit-il avec une assurance qui me
+confondit. Je vous demande en grâce de lire cette lettre, car je ne sais
+qu’y répondre. Tout à l’heure j’irai chercher de l’encre, une plume, je
+m’assiérai à cette petite table que voici, et j’écrirai mot pour mot la
+réponse que vous voudrez bien me dicter.»
+
+L’audace de cette requête me révolta; je refusai. Il insista; ma fierté,
+se ravisant, me conseilla de céder; il ne me convenait pas d’avoir l’air
+de rien craindre.
+
+«Vos fantaisies sont étranges, dis-je, et ma complaisance ne l’est pas
+moins; mais j’imagine que vous voulez compléter mon éducation et former
+mon style par l’étude des bons modèles. Fort bien, j’y consens.»
+
+Je pris le billet et le lus à haute voix. Dès les premiers mots, je ne
+m’étonnai plus qu’il tînt à me le faire lire; ce billet était ainsi
+conçu:
+
+«Je ne me lasserai pas de vous le demander: est-il vrai qu’un soir, il y
+a aujourd’hui six mois, je m’étais endormie de lassitude dans un
+fauteuil, que je me suis réveillée en sursaut, qu’à la faveur d’un rayon
+de lune je vous ai aperçu debout et immobile devant moi, que vous m’avez
+regardée un instant en silence, et que vous avez disparu comme une
+ombre? De ce moment je ne vous ai pas revu, et mon cœur en est, vous le
+pensez bien, tout consolé; mais je voudrais savoir ce qui s’est passé,
+ce que vous vouliez, ce que vous espériez, et je n’ai cherché à vous
+rencontrer que dans le désir de m’en informer. Un mot de réponse et vous
+en aurez fini avec moi. Je vous le demande pour la vingtième fois:
+avez-vous eu l’audace de pénétrer de nuit chez moi? ai-je rêvé? suis-je
+une hallucinée? La curiosité me dévore, et j’en deviendrai folle.»
+
+En lisant, je n’avais pu me défendre d’un violent transport de joie;
+mais j’en sentis bien vite la folie. Durant six mois, pensai-je, il m’a
+laissé croire... Que suis-je donc à ses yeux?
+
+Je rendis le billet à Max sans mot dire, et je me remis à broder.
+
+Il me regarda un instant en silence.
+
+«Eh bien! madame, dit-il, venez donc à mon aide. Dois-je répondre? Et
+que répondrai-je?
+
+--Ah! monsieur, lui dis-je, partez à l’instant, courez chez cette pauvre
+femme qui me fait pitié; une réponse ne suffit pas, vous lui devez des
+consolations.
+
+--Mais vous l’avez vu, reprit-il, elle est toute consolée, et si j’en
+crois mon valet de chambre qui sait les nouvelles, avant peu de jours M.
+de Malombré sera le plus heureux des hommes.
+
+--J’en suis charmée, repartis-je, je lui veux du bien; mais que vous
+coûte-t-il donc de donner l’éclaircissement qu’on vous demande?
+
+--Vous en parlez à votre aise, dit-il; le cas est embarrassant, et
+moi-même j’aurais besoin d’être éclairci. Il me semble bien qu’une nuit
+qu’il faisait grand vent je fus pris d’un accès de folie, que je sortis
+en courant, que je traversai une rivière je ne sais comment, que je me
+débarrassai d’un chien qui me barrait le passage, que j’escaladai un
+balcon, que je me trouvai dans une chambre où une femme dormait. Elle
+s’éveilla; un rayon de lune donnait sur son visage; je la regardai, je
+n’avais qu’à étendre le bras pour prendre sa main, mon bras demeura
+pendant. Il me semblait qu’entre cette femme et moi il y avait un fossé,
+une barrière, que sais-je? un fil peut-être, rien qu’un fil, mais un de
+ces fils qui ne rompent pas. Je la regardai, vous dis-je, et je partis.
+Je revins lentement; je restai longtemps assis sur une pierre, au bord
+de l’eau. Je me demandais: Si j’étais tenté de retourner sur mes pas, le
+pourrais-je? Je me répondais: Non, et j’écoutais le vent.
+
+--Le cas est vraiment bizarre, lui dis-je; mais à supposer que cela
+m’intéressât, je voudrais en savoir davantage. Un fossé, une barrière...
+comparaison n’est pas raison. Peut-on savoir ce que signifient au fond
+tous ces grands mots?
+
+--Il ne faut pas être trop rigoureux pour les actions humaines,
+répondit-il en souriant; si j’étais législateur, j’interdirais la
+recherche des motifs comme celle de la paternité. Mon Dieu! il est déjà
+fort beau de bien faire sans savoir pourquoi; mais si l’on vous disait
+que ce qui vint se placer entre cette femme et moi, ce fut l’ombre d’une
+autre femme, et que la comparaison qui s’établit dans mon esprit fut
+cause que je partis sans retourner la tête, ne conviendrez-vous pas que
+comparaison est quelquefois raison?
+
+--Je pourrais vous dire qu’il en est d’odieuses, lui repartis-je; mais
+vos ombres sont pour moi une énigme comme vos barrières, et je me soucie
+des unes autant que des autres.»
+
+Un peloton de laine que je tirai de ma corbeille s’échappa de ma main et
+roula sur le tapis. Max se baissa vivement pour le ramasser; il me le
+présenta à genoux, et après que je l’eus pris, il ne se releva pas. Il
+était là à mes pieds, me regardant fixement; je ne l’avais jamais vu si
+séduisant. Ses yeux brillaient d’un feu sombre, et je voyais errer sur
+ses lèvres un sourire de sphinx, à la fois doux et terrible.
+
+Nous nous regardâmes un instant les yeux dans les yeux; puis il
+m’échappa un rire amer, et je lui dis:
+
+«Savez-vous à quoi je pense? Si vous aviez un couteau à la main, je vous
+prendrais pour un sacrificateur en fonctions. Mes genoux sont l’autel,
+vous vous apprêtez à immoler solennellement la victime. Hélas! cette
+victime n’est qu’un sot et pauvre caprice qui depuis longtemps est mort
+de sa belle mort. Trompe-t-on ainsi le ciel, et quelle divinité serait
+assez indulgente pour s’accommoder d’une si méchante offrande?...
+Allons, relevez-vous; cette comédie n’a que trop duré.»
+
+Et cela dit, je me remis à broder.
+
+Je pensais l’avoir mis en colère; il n’y parut pas. Se relevant:
+
+«Pourquoi broder avec tant d’acharnement? me dit-il. A la lumière de la
+lampe, on ne peut distinguer un vert-pomme d’un vert-bouteille; je suis
+sûr que vous vous y trompez et que demain vous devrez défaire votre
+ouvrage.»
+
+Et comme je ne répondais pas:
+
+«Vous avez tort, poursuivit-il; vous avez pris un parti et juré de n’en
+pas démordre. Ce n’est pas de la sagesse, ni de la fermeté, c’est de
+l’entêtement. Quand tout change sans cesse autour de vous, pourquoi vous
+piquer de ne pas changer? Et qu’est-ce que cette hauteur intraitable qui
+croirait s’abaisser en pardonnant? Vous parliez tout à l’heure de
+prêtres et de divinités. Moi, j’imagine que Dieu voulut que le pardon
+eût un asile et un sanctuaire dans ce monde, et qu’à cette fin il créa
+le cœur de la femme; mais ce n’est pas à votre cœur que je m’adresse,
+c’est à votre raison. Qu’est-ce que la vie? Un perpétuel compromis. Nous
+commençons toujours par trop demander; on nous marchande; bien fou qui
+par orgueil s’en tient à son premier mot! Oui, débattre et rebattre,
+voilà la vie! Eh! je vous prie, n’avez-vous pas observé cent fois que
+l’extrême justice est toujours injuste, et qu’user de tout son droit,
+c’est abuser? Bon Dieu! les choses sont ainsi faites que tout sentiment
+vif est nécessairement outré: nos vieilles colères nous étonnent, on ne
+se comprend plus, et pourtant on était sincère en se fâchant; mais nos
+colères sont de toutes nos illusions les plus trompeuses; la passion
+exagère tout, la raison vient ensuite à pas comptés et souffle sur le
+fantôme... Ah! madame, ne nous piquons pas de conséquence, ne craignons
+pas de nous démentir; puisque le monde change, changeons aussi. Les
+idées, les sentiments, tout se renouvelle comme les eaux d’un fleuve, et
+l’homme que nous punissons aujourd’hui n’est plus celui qui avait failli
+hier. Quant à moi, si j’étais juge, je voudrais que la condamnation
+suivît la faute dans les vingt-quatre heures; quinze jours plus tard, je
+craindrais de n’avoir devant ma barre qu’un crime et plus de criminel...
+
+«Et d’ailleurs n’y a-t-il pas crimes et crimes? Doit-on poursuivre à la
+dernière rigueur une faute qui ne fut qu’une sottise ou une folie
+passagère, une faute qui, à vrai dire, n’a pas été commise, parce qu’au
+dernier moment, averti par une ombre, atteint d’un remords subit, le
+coupable recula devant son action et dut s’avouer à lui-même qu’il avait
+trop présumé de son audace? Quel gage pour l’avenir qu’un tel aveu de
+faiblesse! Comme ce pauvre homme a expié sa forfanterie! Il se croyait
+libre, il s’est senti lié; il se flattait de ne relever que de son
+caprice et de sa volonté, son caprice s’est évanoui, sa volonté s’est
+brisée comme un fer mal trempé, et, tout ému de cette trahison, il a
+découvert que son cœur ne lui appartenait plus et que son servage lui
+était cher. Ah! madame, les femmes sont si fines! Elles ne se trompent
+pas sur ces choses-là, elles lisent dans nos plus secrètes pensées, il
+n’est pas besoin que nous leur apprenions nos défaites et leurs
+victoires; leur sagacité devance toujours nos aveux, et quand elles sont
+bonnes et sages, elles se disent qu’il est des absolutions qui lient et
+que se confier à propos est la moitié de l’art de régner...»
+
+Pendant qu’il parlait, je me ressouvenais de ces mots qu’une nuit
+j’avais lus et relus: _Aventure vieille comme le monde, mais qui me
+semblera peut-être nouvelle_. A chacun son tour; ce soir, c’était à moi
+de fournir à son ennui cette aventure. Je me souvenais aussi de cet
+autre mot: _Et demain!_ «Oui, me disais-je, si je cédais aujourd’hui,
+demain de quel œil me verrait-il? Oh! les sourires du lendemain!» Et je
+pensais encore: «Langage d’avocat; dans tout ce qu’il dit, il n’y a pas
+un mot, pas un accent du cœur!»
+
+Cependant il parlait avec chaleur et avec une émotion qui me gagnait,
+celle d’un homme désireux de convaincre; il me semblait que ses regards
+traçaient autour de ma tête comme un cercle de feu qui allait se
+rétrécissant d’instant en instant.
+
+Alors je me levai et je lui dis:
+
+«Vous êtes éloquent; mais quelqu’un a remarqué qu’on a toujours plus
+d’esprit quand on offense que quand on s’excuse, et ce quelqu’un-là
+n’était pas un sot. Il se fait tard, je suis lasse, permettez-moi de me
+retirer.»
+
+Il se leva aussi, et comme je vis qu’il se disposait à me suivre, au
+lieu de monter chez moi par le grand escalier intérieur, je changeai de
+chemin; je m’avançai sur la terrasse, longeai la façade de la maison, me
+dirigeant vers la tourelle et le petit degré tournant qui aboutit sur la
+galerie. Il comprit, je pense, mon intention, mais ne laissa pas de me
+suivre. Arrivée à la petite porte: «Vous devez en avoir la clef», lui
+dis-je. Il la chercha, la trouva et ouvrit. Je montai, et quand j’eus
+atteint la dernière marche, je retournai la tête pour le saluer; mais il
+vint se placer devant moi et attacha sur mon visage des yeux de désir et
+d’audace; je reconnus ce regard ou cet éclair dont j’avais été éblouie
+le jour qu’il m’avait offert un lis et sa vie.
+
+«On pourrait détruire cette clef, me dit-il d’une voix frémissante, ou
+mieux encore condamner et murer cet escalier.»
+
+A ces mots, mon cœur éclata.
+
+«Cela ne suffirait pas, m’écriai-je. Il faudrait aussi faire disparaître
+cette statue qui m’a vue pleurer, cette galerie où j’ai attendu pendant
+quatre heures, ce pliant, ces fleurs, ces balustres, ces arbres, cette
+terrasse, ces étoiles mêmes, tous ces témoins d’un horrible désespoir et
+qui tous crient contre vous. Et quand ils se tairaient, comment vous y
+prendrez-vous pour réduire au silence un cœur qui ne sait pas oublier et
+qui a juré de ne jamais pardonner?»
+
+Sa figure prit une expression farouche et terrible, et je ne sus ce qui
+allait se passer; mais au bout d’un instant son front s’éclaircit, ses
+traits s’adoucirent, un sourire moqueur effleura ses lèvres.
+
+«Ah! fi donc, madame, dit-il, vous déclamez!»
+
+Et, pirouettant sur ses talons, il se dirigea vers son appartement,
+tandis que, pour gagner le mien, je parcourais la galerie d’un pas mal
+assuré.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Je ne pus dormir de la nuit. Dès que je commençais à m’assoupir, je
+croyais entendre des pas dans la galerie, et je me tenais sur mon séant,
+le cou tendu et prêtant l’oreille. Le jour parut, j’étais brisée;
+l’envie me vint de sortir, de humer la fraîcheur du matin. Avant de
+revoir Max, je voulais recouvrer des forces et un peu de tranquillité
+d’esprit. Je m’habillai en hâte, je descendis sans bruit, fis seller
+Soliman et partis.
+
+Tout annonçait une belle journée d’automne. Le ciel, un peu couvert au
+nord, était pur et doux au midi. Il était tombé une ondée pendant la
+nuit; la terre était légèrement humectée; une brise au souffle court
+caressait mon front par intervalles, et les branches que je froissais en
+passant me secouaient leur rosée au visage. Je me sentais renaître, je
+respirais à pleins poumons.
+
+Je cheminai quelque temps dans les bois. Par les échappées qui
+s’ouvraient à ma gauche, j’aperçus au loin la cime nuageuse du Ventour;
+une vapeur argentée était répandue au pied des montagnes comme une gaze
+légère et transparente; le rocher et le château de Grignan se
+découpaient en noir sur ce fond d’argent.
+
+Je quittai les bois, et, prenant sur la droite, je suivis parmi des
+champs et des landes le chemin pierreux qui conduit à Réauville, village
+situé sur une crête. La fraîcheur de l’air, la beauté du jour, avaient
+insensiblement dissipé mon trouble. Je mis mon cheval au pas et
+m’abandonnai à mes réflexions.
+
+«Quelle âme dure! me disais-je; quel cœur de bronze! quel orgueil de
+titan! Pourquoi m’a-t-il fait lire cette lettre? Tout d’abord j’ai
+tressailli de joie. Quelle déraison! Hélas! si mon erreur était cruelle,
+la vérité l’est plus encore. Il a donc pu voir mes larmes, mon
+désespoir, sans s’écrier: «Pardonnez-moi, je suis moins coupable que
+vous ne pensez!» Pendant des mois, il m’a laissée aux prises avec ma
+douleur sans essayer de me consoler, de se justifier; pas une
+explication, pas une promesse; son orgueil lui fermait la bouche. Aussi
+bien je lui étais un spectacle, il faisait une expérience. Comment
+allais-je me conduire? Saurais-je me tirer de mon rôle? Ma volonté me
+soutiendrait-elle jusqu’au bout? Ne me prendrait-il pas une défaillance?
+Quel serait le dénoûment? Mes angoisses, qu’il devinait, servaient de
+pâture à sa curiosité. Qu’il est maître de lui et que je suis faible!
+Hier ses regards, sa voix, me troublaient; je respirais avec embarras,
+je sentais mes forces s’en aller. Ah! grand Dieu! si j’avais faibli, si
+je m’étais rendue, quel changement soudain se serait fait en sa
+personne! Je crois voir d’ici le haussement de son superbe sourcil, sa
+joie méprisante et la glace de son sourire...
+
+«Et maintenant, poursuivais-je en moi-même, que va-t-il faire?
+Apparemment son orgueil offensé se piquera au jeu; je dois m’attendre à
+de nouveaux assauts; il n’est pas homme à lever le siége; peut-être
+médite-t-il en ce moment quelque ruse de guerre; il se dit: «Tel jour,
+j’aurai ville gagnée...» Ce n’est pas de mon courage que je me défie,
+mais de mon bon sens! Ces pauvres femmes! qui peut dire jusqu’où vont
+leurs crédulités? Si j’allais me figurer l’impossible, si j’allais
+croire follement que son orgueil n’est pas tout, qu’il a encore un cœur,
+et que dans ce cœur... Ah! je ne saurais trop veiller sur moi-même; on
+n’a jamais touché le fond du malheur, et je sens maintenant qu’il me
+reste encore quelque chose à perdre.»
+
+A peine a-t-on gravi la côte et traversé le village de Réauville, le
+chemin redescend par une pente rapide, et on voit s’ouvrir devant soi
+une gorge étroite, arrondie en forme d’entonnoir, et qu’enveloppent de
+toutes parts les replis d’une immense forêt. Au fond de ce vallon
+solitaire et sauvage se cache un couvent de trappistes, le célèbre
+monastère d’Aiguebelle. Perdue au sein des bois, enfermée par des
+hauteurs qui la dérobent aux yeux du monde, dominée par des rochers à
+pic, sans vue, sans horizon, ignorant le reste de la terre, on peut dire
+de cette sainte demeure qu’elle _ne respire que du côté du ciel_.
+
+L’aspect de cette solitude me saisit. Le silence, qui en est comme
+l’âme, n’est interrompu que par le sourd murmure d’un ruisseau qui
+s’écoule tristement entre deux rangées de peupliers; par intervalles
+j’entendais un court tintement de cloche; l’air frémissait, les rochers
+répondaient faiblement, et tout rentrait dans le repos. Je m’arrêtai
+quelques instants sur la hauteur à contempler cette thébaïde et les
+noires forêts qui semblent faire la garde autour d’elle, comme pour en
+écarter les bruits du monde et y attirer ceux du ciel. J’étais venue
+jadis à Aiguebelle; mais, arrivée à la lisière du bois, une sorte
+d’inquiétude m’avait fait rebrousser chemin. Cette fois je descendis
+dans le fond du vallon, et je passai le ruisseau, dont je remontai le
+cours.
+
+En approchant du couvent, l’âpreté du paysage s’adoucit, les bâtiments
+sont environnés de cultures, des champs plantés d’amandiers et de
+mûriers s’étalent au soleil; à gauche, le chemin est bordé par un grand
+mur en pierres sèches qui soutient un talus et que tapissent des ronces
+et des liserons; des courtines de lierre en décorent la crête.
+Par-dessus ce mur s’avancent des figuiers au tronc blanchâtre qui
+tordent en tous sens leurs bras noueux; une vigne folle entremêlait au
+luisant de leurs troncs le reste de ses pampres rougis par l’automne. Je
+fus frappée de ces grâces de la nature au pied des murailles de la
+trappe, et je m’étonnai de ce sourire du désert.
+
+Avant de retourner sur mes pas, je fis une courte station à l’ombre d’un
+chêne. Je regrettais que l’accès du couvent fût interdit aux femmes.
+J’aurais voulu pénétrer dans le mystère du cloître, voir de près ces
+déserteurs du monde et ces apprentis de la mort qui s’essayent avant
+l’heure au silence éternel. Je les admirais et je les enviais. De
+l’endroit où je m’étais arrêtée, j’en aperçus un qui creusait une fosse
+le long d’une haie; c’était un grand vieillard maigre et cassé; chaque
+fois qu’il se redressait, il semblait ramener en l’air avec sa pioche le
+fardeau de ses ennuis et de ses années. «Trouve-t-on l’oubli à la
+trappe? pensais-je. En recevant la tonsure, ces moines ont-ils appris le
+secret d’anéantir le passé? Leurs souvenirs sont-ils tombés de leur tête
+avec leurs cheveux? Et après que toute vie a cessé autour d’eux, ne
+sentent-ils pas encore dans leur cœur la fièvre du passé, comme un
+amputé souffre du membre qu’il a perdu? Se débattre entre la vie et la
+mort, ce doit être un cruel supplice, et si je mourais, je voudrais
+mourir tout entière...»
+
+Je pris un sentier de traverse, et après avoir repassé le ruisseau je
+gravis une pente escarpée et rocheuse où mon cheval butta plus d’une
+fois. Parvenue sur une plate-forme, je me retournai pour jeter un
+dernier regard sur le couvent, et au même instant j’avisai à peu de
+distance de moi le personnage mystérieux que j’avais rencontré un jour
+dans le parc de Lestang, et qui depuis, au dire de Mme de C..., était
+venu se promener la nuit sous mes fenêtres. Assis sur une pierre, ses
+coudes sur ses genoux et sa tête dans ses mains, immobile comme une
+statue, sourd aux croassements d’un corbeau qui tournoyait au-dessus de
+lui, il était plongé dans une rêverie qui paraissait tenir de l’extase.
+Je fus convaincue plus que jamais qu’il avait l’esprit dérangé, et je
+m’empressai de m’éloigner avant qu’il s’éveillât et me reconnût, car il
+me faisait peur.
+
+Quand j’eus regagné Réauville et le sommet de la crête, j’eus presque un
+éblouissement. Quel contraste entre le mélancolique vallon que je venais
+de quitter et la vaste et riante étendue qui se déroulait avec mollesse
+sous mes yeux! A l’horizon, quelques nuages roulés en flocons
+promenaient sur le flanc des montagnes leurs ombres portées, tandis
+qu’inondée de soleil la plaine immense semblait sentir sa beauté, et,
+s’enivrant de lumière, s’abandonner avec délices aux embrassements du
+ciel. Une brise fraîche me soufflait en plein visage. Je ne sais ce qui
+se passa en moi; mais je ressentis quelque chose qui ressemblait à
+l’espérance. Qu’osais-je donc espérer? Je ne sais. Il est un drame, si
+je ne me trompe, qui a pour titre: _Aimer sans savoir qui_. On peut
+aussi espérer sans savoir quoi. Le fait est qu’un instant je me surpris
+à croire vaguement à la vie, à l’imprévu, et ce sentiment confus que je
+n’aurais su définir me causa une vive émotion. A mesure que j’approchais
+de Lestang, cette émotion s’accrut. J’allais revoir Max; de quel air
+m’aborderait-il? Que lirais-je dans ses yeux! Quel serait son premier
+mot? Qu’y faudrait-il répondre?...
+
+J’arrive. Un domestique vient me recevoir au bas du perron et me remet
+un billet que j’ouvre en tremblant.
+
+«Vous avez les sentiments d’une âme vraiment romaine, m’écrivait Max, et
+votre fermeté est à l’épreuve du temps et de mon éloquence. Je
+m’empresse de quitter la partie. Loin de moi de condamner vos défiances!
+Peut-être sont-elles fondées. Vous avez raison, le plus sage sera de
+nous en tenir exactement aux termes de notre traité. Je pars pour Nîmes
+avec le regret de n’avoir pu vous faire mes adieux; je réglerai, selon
+vos instructions, l’ennuyeuse affaire que vous savez, après quoi je
+ferai usage de ma liberté en me rendant directement de Nîmes à Paris, où
+j’espère que j’aurai le plaisir de vous revoir.»
+
+Le cœur me faillit, et je dus me tenir à la balustrade pour gravir les
+marches du perron. Cette fois mon sort était fixé; je n’avais plus rien
+à apprendre. Plus de doute, plus d’hésitation; Max avait mis tout son
+cœur dans cette lettre: j’avais vu, j’avais touché, je pouvais
+m’endormir en paix dans une bienheureuse certitude.
+
+En entrant dans ma chambre, je vis dans la glace du fond mon image qui
+s’avançait au-devant de moi, et je fus épouvantée de ma pâleur. Je jetai
+à terre avec violence ma cravache et mon chapeau, et, froissant mes
+gants, mes vêtements, mes cheveux, je m’écriai d’une voix étouffée:
+
+«Bénie soit cette nouvelle insulte! je l’aimais encore.»
+
+Vous souvenez-vous, mon père, que nous eûmes un jour un entretien sur
+des matières graves? Au retour d’une promenade, nous nous étions assis
+sur le revers d’un fossé. J’avais osé disputer contre vous, vous vous
+échauffiez; je m’obstinais, et je me rappelle que dans la vivacité de
+notre querelle votre bâton de houx s’échappa de vos mains et roula dans
+le fossé.
+
+«Non, vous disais-je, n’espérez pas que la résignation soit jamais une
+vertu à mon usage. Sans me flatter, je me crois très-capable de me
+dévouer, de me sacrifier à ce que j’aime; mais la résignation, c’est la
+vertu des gens qui sont nés tout consolés, et je défie le malheur et
+l’injustice de me toucher sans me faire crier.»
+
+Votre patience était à bout.
+
+«Brisons-là, me dîtes-vous. Voilà ce qu’on gagne à être élevée parmi des
+vases grecs et par un père qui lit plus souvent Platon que l’Évangile;
+vous admirez les vertus sages, vous niez ces vertus divinement folles
+qu’inventa le christianisme... Bah! sans que vous vous en doutiez, la
+vie vous instruira, et, le moment venu, vous vous résignerez sans le
+savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose.»
+
+Vous vous trompiez, monsieur l’abbé; le moment venu, je ne sus pas me
+résigner. Que n’avais-je mérité mon malheur! Avec quelle joie je me
+serais sentie coupable! Le souvenir d’une faute m’eût réconciliée avec
+mon sort, j’aurais pu croire encore à quelque chose; mais que pouvais-je
+me reprocher? qu’avais-je donc fait pour tant souffrir? Je ne voyais
+dans ma destinée que désordre, déraison; je me sentais le jouet d’une
+puissance aveugle, et le cri de ma colère montait jusqu’au ciel.
+
+Quand je me rappelais la cérémonie de mon mariage, le poêle nuptial
+suspendu sur ma tête, l’éclat des autels qui avaient reçu et béni nos
+serments, l’église, le prêtre, le tabernacle, la sincérité de mes
+promesses, la candeur de mes émotions, il me semblait que la religion
+m’était apparue sous les traits d’un ange de lumière, et que, complice
+du malheur, me prenant par la main, elle m’avait entraînée vers l’abîme.
+Tout mon être s’indignait de cette trahison. Quel était donc le sens de
+cette aventure? Que faisais-je dans le monde? A qui profitaient mes
+souffrances? A qui étais-je offerte en holocauste? Quel Dieu de colère
+se repaissait de mes humiliations et s’abreuvait de mes larmes! La nuit
+s’épaississait autour de moi; le mystère de ma destinée m’effrayait; mon
+cœur n’était plus qu’amertume, âpreté, sécheresse; je ne le
+reconnaissais plus; l’incendie y avait passé. Si accoutumée que je fusse
+à me commander, je m’aperçus que je n’étais plus maîtresse de mon
+visage; qu’en présence de mes gens mon parler était rude, mon ton
+saccadé, mon geste impérieux et emporté. Plus d’une fois je les vis
+s’étonner du changement de mes manières; plus d’une fois ma pauvre et
+innocente Marguerite me regarda avec stupeur et marmotta entre ses dents
+de timides _Jésus-Marie!_
+
+Durant plusieurs semaines, je ne sortis que pour faire quelques visites
+de charité. Que ces visites me coûtaient! Quel effort pour moi que de
+consoler des infirmes, des affligés! Que pouvais-je leur dire? Rien,
+sinon que la vie est maudite et que j’enviais leurs douleurs. Le reste
+du temps, je ne voyais personne; l’idée d’une conversation à soutenir,
+la nécessité de dissimuler, de composer mon visage, m’épouvantait.
+Souvent, en proie à une agitation fébrile, je changeais sans cesse de
+place, ne sachant où m’arrêter dans cette grande maison silencieuse,
+passant du salon dans mon boudoir, de la terrasse dans le parc,
+cruellement blessée de tout ce que je voyais, pressée du désir de
+m’enfuir, mais sentant bien que je ne ferais pas trois pas sans tomber
+de lassitude, et que dans un malheur extrême tout est plus difficile que
+de souffrir.
+
+Souvent aussi j’étais prise d’une langueur qui me rendait tout mouvement
+impossible, et je passais des journées entières enfermée dans ma
+chambre, attachant machinalement les yeux sur la copie d’un tableau de
+Watteau qui ornait un des panneaux, copie faite peut-être par Watteau
+lui-même. Dans un charmant pavillon d’été, deux jeunes femmes debout
+tiennent un papier de musique; une troisième, d’une beauté ravissante, a
+dans les mains un luth dont elle vient de jouer; on a entendu un bruit
+de pas, le concert s’est interrompu; un jeune et gracieux cavalier se
+présente; il s’incline; qu’il soit le bienvenu! Tout à l’heure
+l’entretien s’engagera, et par intervalles le luth l’accompagnera en
+sourdine,--tout cela peint d’une touche libre, fine, élégante, exquise,
+dont Watteau seul eut le secret. Au bas du cadre on lit ces mots: _le
+Charme de la vie_.
+
+Je ne me lassais pas de regarder cette toile, ni de faire en la
+regardant d’amers retours sur moi-même. Tout y respire le plaisir; on y
+sent je ne sais quelle légèreté de l’air, des pensées et des heures. Ces
+trois femmes me semblaient heureuses entre toutes; je cherchais à lire
+dans leurs yeux le secret du bonheur; que la vie leur était facile!
+Elles n’avaient jamais connu que ces ennuis commodes qu’un air de
+guitare étourdit et endort. Pourquoi étais-je condamnée à leur
+ressembler si peu? Je faisais réflexion que bien des femmes avaient été
+trahies et s’en étaient consolées. Les unes avaient trompé leurs peines
+par la dévotion, d’autres par de frivoles plaisirs, d’autres enfin par
+ces affections légères qui ont tous les semblants de l’amour et dont on
+ne reconnaît la vanité qu’après en avoir épuisé le charme. J’étais
+autrement faite. Cet art ou ce don de s’échapper à soi-même, de tromper
+le sort qui nous trompe, m’avait été refusé; trop concentrée, trop
+sérieuse, mon âme pesait sur sa destinée et creusait dans la douleur;
+qu’attendre de l’avenir? Sur la foi d’une erreur, je m’étais donnée tout
+entière sans me rien réserver,--et cette erreur d’un jour avait dévoré
+toute ma vie.
+
+Cependant je ne pouvais me dissimuler que j’aurais tôt ou tard une
+décision à prendre: le malheur sans dignité, c’était plus que je ne
+pouvais supporter. Max s’était cru dispensé envers moi de ces égards
+élémentaires qu’on nomme les procédés; il m’avait quittée brusquement,
+sans me prévenir, sans prendre congé, en me laissant ignorer si je le
+reverrais jamais. C’était à moi d’aviser; que faire? à quel parti me
+résoudre? J’attendais qu’il me vînt quelque inspiration, et comme il ne
+m’en venait point, j’éprouvai le besoin de me remuer, de me secouer un
+peu pour recouvrer quelque liberté d’esprit, car je sentais toutes mes
+facultés s’engourdir dans mes éternelles et solitaires rêveries, et
+j’étais comme hébétée par le chagrin.
+
+Je fis donc quelques promenades, non pas à cheval, je n’en avais plus ni
+le goût ni la force, mais en voiture, cette façon d’aller étant la seule
+qui me convînt, car il me plaisait de changer de place sans avoir à me
+conduire. Une après-midi, je me fis mener à Chamaret. Mme d’Estrel
+poussa un cri de surprise en me voyant; toujours souffrante, elle ne
+quittait plus sa chambre et m’avait écrit plusieurs fois sans obtenir de
+réponse.
+
+«Mon Dieu, que vous êtes changée!» s’écria-t-elle.
+
+Je m’assis à ses pieds sur un coussin et posai ma tête sur ses genoux;
+je demeurai plus d’une heure dans cette posture. Je rêvais, il me
+semblait que ces deux genoux étaient ceux de ma mère, et sans parler je
+disais en moi-même à ma vieille amie tout ce qu’on dit à une mère. A
+plusieurs reprises, elle essaya de me consoler; mais je mettais ma main
+sur sa bouche:
+
+«Pas un mot! murmurais-je; laissez-moi rêver; vous ne diriez pas une
+parole qui ne me fît du mal.»
+
+Au retour, je trouvai à Lestang un visiteur inattendu; c’était M. de
+Malombré. En vain Marguerite avait-elle essayé de le renvoyer; il
+s’était obstiné à m’attendre. Mon premier mouvement fut de refuser de le
+voir; toutefois je me ravisai, j’eus la curiosité de savoir ce qu’il me
+voulait. En me voyant entrer, il eut ou fit paraître beaucoup d’émotion.
+Peut-être mon doute est-il injuste: mais tout dans ce bizarre personnage
+me semblait artificiel, et il est certain qu’avec ses allures compassées
+et ses gestes anguleux il ressemblait plutôt à une poupée de bois qu’à
+un homme. Assurément jamais marionnette ne fut plus lugubre; habillé de
+noir de la tête aux pieds, il avait ce soir-là l’air d’un déterré, et il
+s’exprimait d’un ton si précipité et si véhément que j’aurais pu croire
+qu’il avait perdu l’esprit.
+
+«Elle est partie, madame! s’écria-t-il. J’avais son consentement; le
+contrat était dressé, il ne restait plus qu’à signer; j’arrive; pour la
+seconde fois, je trouve la cage vide; où s’est envolé l’oiseau?»
+
+Et là-dessus il entreprit de me démontrer que ce dernier outrage l’avait
+rendu à lui-même, qu’il avait enfin brisé sa chaîne, que désormais M. de
+Malombré ne serait plus le jouet d’une coquette sans cœur et sans
+scrupules. La démonstration fut si longue que je finis par laisser voir
+mon impatience. Il se tut. Je jetai les yeux sur lui; il me regardait
+fixement; bientôt son front et ses pommettes se couvrirent d’une vive
+rougeur. Une idée audacieuse, que lui inspiraient peut-être mes
+distractions et mon accablement, venait de se faire jour dans son
+esprit. Je le vis se jeter résolûment à genoux en s’écriant avec un
+soupir: «Madame, vengeons-nous...» Je traversai la chambre, je tirai un
+cordon de sonnette. Il comprit, se releva, me lança un regard de
+reproche. Marguerite entra.
+
+«Éclairez M. de Malombré», lui dis-je.
+
+Cette pitoyable petite scène me causa la plus vive irritation; j’y
+voyais une dérision de la fortune. Voilà donc les vengeances qu’elle
+m’offrait!
+
+Le lendemain fut certainement de tous les jours de ma vie celui où j’ai
+vu la folie de plus près. De bon matin je me fis conduire à Donzère, et
+de là, par le chemin de fer, je remontai le Rhône jusqu’à la station qui
+fait face à Viviers, ville admirable et étrange, qui, avec ses rues
+étroites et tortueuses, ses maisons croulantes de vétusté et ses
+collines nues dont l’âpreté se marie à la douceur d’un beau ciel,
+ressemble, dit-on, à une ville de Syrie transportée par miracle sur les
+bords d’un fleuve français. Je passai le pont et errai au hasard dans un
+labyrinthe de sombres ruelles. Il me semblait à tout moment qu’une
+découverte, une rencontre imprévue allait faire jaillir dans mon esprit
+cet éclair qui montrerait à ma vie son chemin. J’arrivai enfin devant la
+cathédrale; j’y entrai; je restai longtemps assise au fond de la nef,
+contemplant d’un œil stupide les gobelins qui décorent l’abside, les
+stalles de chêne noir, les arceaux de la voûte; j’adressais des
+questions à la solitude et au silence, et les sommais en vain de me
+répondre.
+
+La cathédrale est précédée d’une terrasse plantée d’arbres qui s’avance
+jusque sur le bord du rocher à pic où a été bâti Viviers. Cette
+terrasse, entourée d’un mur à hauteur d’appui, commande la plus vaste
+vue. Elle était déserte quand je sortis de l’église; j’allai m’accouder
+sur le parapet. Entre le rocher et le Rhône s’étend un faubourg. Mon
+regard plongeait sur des toits moussus, des balcons de bois, des
+auvents, des cours; malgré la saison avancée, le temps était si doux que
+les femmes travaillaient en plein air, assises en rond devant le pas de
+leur porte; j’entendais des cris, des chants, des rires qui se
+détachaient sur le grave mugissement du fleuve. J’avais en face une
+école: l’heure de la récréation avait sonné; les enfants s’ébattaient
+sur la place, un vieux magister à la tête blanche les surveillait de sa
+fenêtre, et par instants élevait la voix pour tenir leurs vivacités en
+respect, pendant que d’un colombier voisin partaient à tire-d’aile des
+pigeons qui s’allaient désaltérer dans une anse du Rhône, et, après
+avoir bu, retournaient à leurs boulins en décrivant de grands cercles
+dans l’air.
+
+Tous ces mille détails indifférents me navraient par leur indifférence
+même. Qu’étais-je pour le monde? Qu’était-il pour moi? Je me sentais
+comme séquestrée de la société des choses et des hommes; tout allait,
+venait, s’occupait de vivre; j’étais comme perdue dans ce grand
+tourbillon des êtres, et mon cœur voyait sa tristesse comme un néant.
+J’éprouvai alors un accablement, une oppression dont je ne puis vous
+donner l’idée. Penchée sur le parapet, je ne regardai plus que des
+broussailles ou des orties qui croissaient entre deux arêtes du rocher.
+Un corbeau passa en croassant au-dessous de moi; j’avançai la tête,
+j’entrevis l’abîme, le vide; le vertige me prit; cette sensation me
+parut pleine de délices, je m’y abandonnai; ma tête se perdait, je me
+penchai davantage encore, mais je me sentis retenir par ma robe; je me
+retournai, et me trouvai en présence d’un vieux prêtre infirme à la
+figure vénérable et qui, pour se tenir debout, s’aidait d’une béquille.
+Il me dit en souriant:
+
+«Prenez garde, madame, vous m’avez fait peur...»
+
+Puis me regardant avec plus d’attention:
+
+«Vous trouvez-vous mal?» me demanda-t-il d’un ton de douceur paternelle,
+et, m’ayant prise par la main, il me fit asseoir sur un banc.
+
+Je le regardai un instant en silence.
+
+«Comment s’y prend-on pour se résigner, monsieur?» lui dis-je à
+brûle-pourpoint.
+
+D’un air étonné:
+
+«On pense à Dieu, me répondit-il.
+
+--Dieu est bien loin!
+
+--Il ne tient qu’à nous de l’attirer dans notre cœur, et quand la foi
+l’interroge, il répond toujours.
+
+--J’écoute et n’entends rien, repartis-je sèchement.»
+
+Il fit un geste de pitié.
+
+«Vous avez eu de grands malheurs, madame?»
+
+Point de réponse.
+
+«Mon Dieu! reprit-il, qu’est-ce qu’une vie d’un jour auprès d’une
+éternité bienheureuse?
+
+--Triste condition que la nôtre! lui dis-je. Nos consolations sont un
+mystère, mais le malheur est évident.
+
+--C’est que Dieu l’a voulu ainsi, et il faut accepter les épreuves qu’il
+nous envoie, sinon redouter ses jugements.
+
+--Je n’ai peur de rien ni de personne!» m’écriai-je avec une véhémence
+dont je rougis encore.
+
+Il recula d’effroi, et, prenant un visage sévère: «Vous vous trompez,
+madame, dit-il d’une voix forte, vous avez peur de souffrir, et tout à
+l’heure vous pensiez à mourir. En langage humain, cela s’appelle une
+lâcheté.»
+
+Je me calmai tout à coup. «Enfin, lui dis-je, vous avez trouvé un mot
+qui me donnera de la force!»
+
+Et, m’emparant d’une de ses mains séchées par l’âge et la maladie, je la
+baisai avec respect et m’éloignai. Il me rappela, voulut me suivre; mais
+je doublai le pas et disparus.
+
+Chemin faisant, à la porte d’une boutique, j’aperçus une femme qui
+tenait sur ses genoux un bel enfant de trois ans. Je m’arrêtai, je
+regardai avidement cette tête bouclée; elle me faisait rêver, et en
+partant je la baisai avec tant de passion que l’enfant prit peur et
+cria. Je glissai dans sa petite main une pièce d’or à fleur de coin:
+l’éclat du métal tout neuf le charma, et il sourit.
+
+«Voilà des sourires, dis-je à la mère, qui attirent Dieu dans le cœur
+d’une femme.»
+
+Le jour baissait; je m’acheminai vers la station. Arrivée au milieu du
+pont, je retournai la tête. Le couchant était d’une beauté magique; le
+soleil venait de disparaître, et le clocher mauresque de la cathédrale
+profilait ses pignons et ses dentelles sur un ciel couleur de perle
+poudré de l’or le plus doux et le plus fin; les grandes eaux
+majestueuses du fleuve charriaient de l’argent, de la pourpre, mille
+reflets changeants; immobiles et silencieux, les saules et les peupliers
+défeuillés les regardaient couler et enveloppaient la rive du mystère de
+leur ombre glacée de lumière. Cependant la lune à son croissant
+commençait à se montrer, et mêlait à cette magnificence la douceur de
+son regard.
+
+La beauté divine de cette soirée m’émut jusqu’aux larmes; il me semblait
+que la vie se plaisait à étaler devant moi tous ses trésors, mais en me
+défendant d’y toucher, et je me comparais à une mendiante assise à la
+porte d’un palais: une fête se célèbre, dont elle entrevoit la
+splendeur, et elle regarde sa besace; elle songe à sa chaumière nue où
+elle rentrera à tâtons et trouvera deux hôtes taciturnes qui l’attendent
+accroupis devant le foyer mort,--le froid et la faim... Je ne pouvais
+m’en aller; appuyée sur la balustrade du pont, je regardai longtemps
+l’eau couler. Il en sortait une voix qui me parlait d’oubli, de repos
+éternel; mais je pensai au vieux prêtre, à ses cheveux blancs, à sa
+béquille, à son dernier mot, et je me remis en chemin.
+
+A Donzère, je trouvai mes gens dans l’inquiétude. Incertaine de mes
+projets, je les avais quittés sans leur laisser d’ordres. A vrai dire,
+je n’étais pas bien sûre de les jamais revoir. Ils n’avaient pas laissé
+de m’attendre, et ils firent paraître en m’apercevant une joie qui me
+surprit. J’étais encore quelque chose pour quelqu’un.
+
+J’arrivai assez tard à Lestang, où m’attendait un billet de Mme
+d’Estrel.
+
+«Ma chère Isabelle, m’écrivait-elle, l’état où je vous ai vue hier m’a
+beaucoup alarmée, et je vous supplie de ne pas vous enfoncer ainsi dans
+votre chagrin. Les âmes fortes sont sujettes à tourner leur force contre
+elles-mêmes; il leur convient que leurs douleurs soient violentes, et
+elles prennent un secret plaisir à les irriter. Vous ne voulez pas de
+mes consolations, je ne vous en donnerai point. Permettez-moi seulement
+de vous dire que votre situation actuelle n’est que provisoire; je
+pressens, je suis certaine qu’un jour vous aurez des combats à livrer,
+de sérieux dangers à courir. Réservez soigneusement vos forces pour ce
+moment; ne faites pas la folie de les employer à soulever des orages
+dans votre cœur; laissez-le à lui-même, ce pauvre cœur, ne le tourmentez
+pas; il a bien assez de ses peines, n’y ajoutez rien.
+
+«Mon Dieu! le temps a cela de bon qu’il s’en va sans que nous ayons
+besoin de nous en mêler. Le soleil se lève et se couche. Chaque matin,
+en regardant le château de Grignan, répétez-vous ce mot de Mme de
+Sévigné: «qu’on n’est jamais resté au milieu d’une semaine.» Ma chère
+fille, venez me voir demain dans l’après-midi; j’ai un important service
+à vous demander, et en même temps je vous ferai faire la connaissance
+d’un homme qui, sans cause apparente, sans avoir sujet de se plaindre de
+personne, est peut-être aussi malheureux que vous. Quand on souffre, il
+est bon de voir des malheureux; on se dit qu’on n’est pas une exception,
+qu’on vit sous la loi commune, et sans se consoler on s’apaise.»
+
+C’était la prudence même que Mme d’Estrel, et cependant sa lettre était
+une imprudence.
+
+
+
+
+QUATRIÈME PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+
+J’arrivai à Chamaret vers deux heures. Mme d’Estrel était seule; elle me
+remercia avec effusion d’être venue.
+
+«Vous avez un service à me demander, lui dis-je en l’embrassant; me
+voici. Puisse-t-il seulement être difficile à rendre! Un peu de fatigue
+me ferait du bien, et s’il y avait quelque risque à courir, tant mieux;
+comptez que dans ce moment je serais heureuse de m’exposer.
+
+--Oh! dit-elle en souriant, le service que je veux vous demander n’est
+pas ce que vous pensez, et vous n’aurez point à risquer votre tête pour
+l’amour de moi. Il s’agit seulement de braver un peu d’ennui; mais
+asseyez-vous et tâchez de m’écouter sans distraction.»
+
+Voici à peu près ce qu’elle me raconta.--M. d’Estrel avait fait
+connaissance en Angleterre d’un riche négociant corfiote, M. Dolfin, qui
+descendait d’une ancienne famille vénitienne établie depuis longtemps
+dans les Sept-Iles. Un voyage d’affaires ayant amené M. Dolfin en
+Provence, il poussa jusqu’à Chamaret et s’y arrêta quelques jours avec
+sa femme. A peu de temps de là, il mourut, laissant un fils unique dont
+l’éducation fut confiée à un ecclésiastique français, l’abbé Néraud.
+Cœur sec, imagination échauffée, cet imprévoyant gouverneur jeta,
+paraît-il, inconsidérément son élève dans la mysticité. Ce qui est
+certain, c’est qu’à la longue le jeune Arsène Dolfin fit voir une
+exaltation et des scrupules outrés dont sa mère s’inquiéta. Il se
+plaisait dans les austérités, dans les macérations, dans tous les
+raffinements de la piété, qui sont, disiez-vous un jour, «les friandises
+de la conscience et qui la gâtent aussi sûrement que l’abus des
+sucreries affadit l’estomac».
+
+L’abbé Néraud finit par trouver lui-même qu’il avait trop réussi;
+l’indiscrétion de son zèle est tempérée, à ce qu’il semble, par un peu
+de ce bon sens français qui répugne à toutes les extrémités, ou qui du
+moins met toujours quelque méthode dans la folie: si haut que saute un
+Français il retombe toujours sur ses pieds. Notre Mentor s’effraya des
+exagérations de son Télémaque et de cette candeur italienne qui se
+précipitait aux dernières conséquences. Il donna à la mère le conseil de
+faire voyager le jeune extatique; il partit avec lui, l’accompagna dans
+son tour d’Europe, lui prêchant sans relâche ces justes tempéraments qui
+accordent la ferveur avec le monde, et s’efforçant d’éteindre l’incendie
+qu’il avait allumé. Le commerce des hommes, le séjour des grandes
+villes, les distractions de cinq années de voyage, n’eurent pas
+néanmoins l’effet qu’on espérait. Le jeune Arsène demeura insensible aux
+douceurs du monde comme aux repentirs de son gouverneur; tout ce qu’il
+voyait le blessait, et nourrissait l’inquiétude de son esprit; il se
+sentait, disait-il, en exil, et soupirait après sa patrie, mais cette
+patrie n’était pas le rocher d’Ithaque. Après avoir visité l’Italie,
+l’Allemagne, la Russie, il vint à Paris, et ce fut là, en plein
+boulevard des Italiens, qu’il conçut l’héroïque projet de s’ensevelir à
+la Trappe; pendant quelques mois, il le couva dans le silence de son
+cœur; enfin il s’en ouvrit à l’abbé Néraud. Celui-ci poussa les hauts
+cris; mais en vain prodigua-t-il tour à tour les raisonnements, les
+prières et les remontrances: il ne put ni l’émouvoir ni le persuader.
+L’enfant était devenu homme; le gouverneur n’était plus qu’un compagnon,
+un confident; ayant perdu son autorité, il était tenu d’avoir raison, et
+il n’était que trop aisé de le convaincre d’inconséquence; il
+s’entendait rappeler ses dires d’autrefois et reprocher ses
+contradictions; ses nouveaux arguments échouaient contre cette logique
+des cœurs simples qui ne dépend pas des circonstances, et qui déjoue à
+force de bonne foi toutes les ruses des habiles.
+
+A bout d’objections, il dut consentir à retourner à Corfou pour annoncer
+à Mme Dolfin l’étrange résolution de son fils et tâcher d’obtenir son
+acquiescement. De son côté, le jeune homme s’engageait à donner quelques
+mois encore à la réflexion, et ces mois d’attente, il était venu les
+passer dans les environs d’Aiguebelle. Cependant à la nouvelle que lui
+apporta l’abbé, la pauvre mère s’émut, s’indigna; elle écrivit à son
+fils les lettres les plus vives, les plus pressantes; elle lui remontra
+sa folie, lui représenta toutes les chances de bonheur qui l’attendaient
+à Corfou, les douceurs du mariage, les charmes d’une jeune fille que
+depuis longtemps elle lui destinait pour femme, que sais-je encore? ce
+qu’il devait à sa famille, à lui-même, la fortune lentement amassée par
+ses ancêtres. Que deviendrait cette fortune? irait-elle s’engloutir
+jusqu’au dernier sou dans le coffre-fort des bons pères? Qu’en
+penseraient ses aïeux dans l’autre monde?
+
+Toutes ces considérations mondaines, me dit Mme d’Estrel, n’étaient
+guère propres à ramener notre jeune homme; que peuvent les intérêts du
+monde sur un esprit convaincu? Ils n’ont point d’intelligences dans la
+place. Mme Dolfin s’est souvenue de moi, elle m’a écrit pour me conter
+ses angoisses et me supplier de lui venir en aide. Avant tout, il
+s’agissait de dénicher l’oiseau, qui, après avoir habité Grignan, en
+avait délogé sans trompette. Je m’adressai à ce pauvre Malombré, qui
+sait tout, qui voit tout; il m’assura qu’il avait tenu plus d’une fois
+dans le champ de sa lunette un jeune étranger qui rôdait aux environs de
+votre parc. Trois jours plus tard, un de ses hommes qu’il mit en
+campagne me rapporta que M. Arsène Dolfin avait pris gîte près de
+Réauville, dans la maison d’un paysan. Vous voyez qu’il a tenu à
+s’établir à deux pas de la Trappe, comme un amant bien épris se loge
+dans un grenier, en face du balcon de sa belle. Je le fis prier de venir
+me voir, il y consentit. Je m’étais attendue à un visage d’énergumène, à
+un regard dur et farouche. Je fus agréablement trompée; je vis un homme
+qui prévient tout de suite en sa faveur par un air de douceur
+mélancolique et dont la tournure tient plus d’un poëte que d’un ascète.
+Hormis les yeux, il n’est pas beau, mais il a dans la voix je ne sais
+quelle magie qui surprend; c’est une voix argentine, suave, aux
+inflexions caressantes, la voix la plus musicale que j’aie jamais
+entendue, et qui, résonnant dans l’obscurité, pourrait faire des
+conquêtes; à la lettre, on se rendrait sur parole. Cependant je
+m’aperçus bien vite que sous le charme et l’aménité du personnage se
+cache une âme forte, résolue, capable de toutes les vertus et de tous
+les malheurs attachés à l’opiniâtreté. Il fut aimable; mais toujours sur
+ses gardes, attentif à déjouer ma curiosité, dès que j’abordais le sujet
+brûlant, il détournait avec art l’entretien ou se retranchait dans une
+réserve pleine de dignité qui me fermait la bouche; bref, il ne se
+laissa pas entamer. Apparemment il m’a jugée indigne d’avoir part à ses
+secrets et de discuter avec lui de si graves matières, mais s’il méprise
+ma cornette il y a femmes et femmes, et je suis persuadée qu’il ne
+tiendrait qu’à vous de le confesser. Daignez, ma chère Isabelle, vous
+mêler de cette affaire; réussir à n’importe quoi est toujours un plaisir
+pour une femme, et vous aurez le double mérite de faire une bonne œuvre
+et d’obliger une amie.
+
+Je vis bien qu’en me faisant intervenir dans une négociation si délicate
+et si singulière, Mme d’Estrel se proposait de me distraire un peu de
+moi-même et de faire diversion à mon idée fixe. «Serait-elle aussi
+pressante, me disais-je, si elle se doutait que M. Arsène Dolfin ne
+m’est point inconnu? Que penserait-elle de son talent de dessinateur?»
+Je fus sur le point de lui parler des six croquis; mais on fait si
+rarement ce qu’on veut!
+
+«Mon Dieu! lui dis-je, si la Trappe a tant d’attraits pour M. Dolfin,
+pourquoi le dégoûter de sa maîtresse? pourquoi traverser ses amours? Et
+qui chargez-vous de le regagner au monde? C’est donc sur mon éloquence
+que vous comptez pour lui dépeindre les joies du siècle, les délices de
+la vie mondaine, les douceurs infinies du mariage...»
+
+Elle n’eut pas le temps de me répondre; M. Dolfin entra. Je tournais le
+dos à la porte; il s’avança jusqu’au milieu du salon, et là, me
+reconnaissant, il recula d’un pas, se troubla, rougit jusqu’au blanc des
+yeux. Je supposai que dans ce moment il pensait à son carnet. Mme
+d’Estrel parut s’apercevoir de son trouble, qu’elle mit, je pense, sur
+le compte d’une timidité prompte à s’effaroucher. Cependant M. Dolfin ne
+semblait point timide, et rien ne marquait en lui la gaucherie d’un
+nouveau débarqué. La preuve en est qu’il se remit bien vite et engagea
+l’entretien sur le ton le plus naturel, tout en se tenant sur la réserve
+et en évitant de me regarder. Mme d’Estrel, humiliée de son premier
+échec, chercha cette fois à brusquer l’attaque; elle lui fit subir sans
+plus de façons un interrogatoire qui était propre à l’embarrasser. Il
+répondit en homme qui déclinait la compétence du tribunal, mais sans
+roideur et en observant toutes les formes d’une parfaite courtoisie.
+Attentif à ne pas se découvrir, sûr à la parade, sa présence d’esprit ne
+fut pas un instant en défaut. Il n’y avait ni brillant ni traits heureux
+dans ce qu’il disait; mais son langage uni avait ce charme de naïveté
+qui est propre aux âmes pures, joint à cette finesse italienne qui est
+moins une finesse de saillies que l’art d’éviter les fautes et de
+profiter de celles d’autrui.
+
+Je ne me mêlai que par quelques mots à l’entretien. Je voyais bien que
+le moment de m’entremettre n’était pas venu, et que surtout en présence
+de Mme d’Estrel M. Dolfin ne me dirait rien. En attendant, je ne
+laissais pas de l’étudier avec intérêt: il me semblait être bien
+différent de tous les hommes que je connaissais; son âme était d’une
+autre trempe, et pour ainsi dire d’un autre ordre. A le voir, on
+devinait en lui un esprit continuellement travaillé par une pensée qui
+ne lui laisse point de relâche; son front bombé, les coins abaissés de
+sa bouche, quelques rides précoces, annonçaient l’effort et la fatigue,
+et cependant l’ensemble de sa figure était jeune comme sa voix. Il y
+avait de l’ange dans cette voix de cristal: elle était faite pour
+exprimer les délicatesses d’une conscience innocente, ces désirs où il
+n’entre rien de la terre, ces repentirs dont Dieu lui-même sourit.
+Pourquoi donc ce jeune homme soupirait-il après la Trappe? Ce sont les
+souvenirs criminels, les poignantes douleurs, les âpres dégoûts, qui en
+connaissent le chemin, et qui, par haine d’eux-mêmes, y vont faire
+amitié avec la mort; mais qu’irait faire l’innocence dans ce refuge des
+naufragés de la vie? Que trouve-t-elle à haïr en elle-même? Partout elle
+porte le ciel avec elle, et tous les lieux lui sont bons pour s’offrir à
+Dieu.
+
+Après quelques assauts inutiles, Mme d’Estrel posa les armes, et
+l’entretien ne roula plus que sur des sujets indifférents. Dans un
+moment où il languissait, Mme d’Estrel me pria de me mettre au piano et
+de lui jouer une sonate de Mozart qu’elle aimait. J’avais abandonné la
+musique depuis longtemps; je dus faire quelque effort pour la
+satisfaire. Souvent l’effort inspire. Cette sonate était celle qu’un
+jour à Louveau mon père m’avait fait jouer en présence de Max. Pendant
+que mes doigts couraient sur le clavier, je croyais revoir notre petit
+salon, mon père hochant la tête en mesure, Max immobile à côté de moi,
+et finissant par me dire: «J’avais souvent entendu ce morceau, mais je
+ne le connaissais pas.»
+
+Quand j’eus frappé l’accord final, je retournai la tête, et je fus
+surprise de voir que Mme d’Estrel était seule.
+
+Elle se mit à rire.
+
+«Votre musique a fait envoler l’oiseau de nuit, me dit-elle.
+
+--Elle lui a donc fait peur?
+
+--Peur! ce n’est pas précisément le mot. Vous avez joué divinement! Dès
+les premières notes, notre jeune homme a été tout oreilles et comme
+frémissant d’attention; peu à peu il est devenu très-pâle, il avait les
+lèvres serrées et ne vous quittait pas des yeux. J’ai vu le moment où il
+allait fondre en larmes; tout à coup il a brusquement détourné la tête,
+et il est sorti du salon sur la pointe du pied. Décidément il est
+bizarre, et je commence à craindre qu’il n’ait un petit coup de marteau;
+c’est grand dommage, car il a du charme.»
+
+M. Dolfin rentra, et, s’approchant de moi:
+
+«Serez-vous assez bonne pour m’excuser, madame? me dit-il. Je suis
+sauvage, insociable; je n’ai ni le sentiment ni la peur du ridicule; je
+ne sais pas vivre, je ne suis pas maître de mes impressions. Tout à
+l’heure je me suis senti ému jusqu’aux larmes; depuis longtemps je
+n’avais pas entendu de musique, et à coup sûr on en entend rarement de
+pareille... J’ai craint d’éclater, de vous interrompre. Je me suis
+sauvé... Vous le voyez, ajouta-t-il en s’adressant à Mme d’Estrel, je
+puis prendre le froc en sûreté de conscience; je ne ferai de tort à
+personne, et le monde n’y perdra rien.
+
+--Ah! permettez, lui répondit Mme d’Estrel, on ne se fait pas trappiste
+pour si peu. Vous êtes bizarre, j’en conviens, mais il y a des cas plus
+graves que le vôtre. Venez nous voir de temps en temps; Mme de Lestang
+et moi, nous vous apprivoiserons.»
+
+Et, comme je mettais mon chapeau pour partir:
+
+«Demeurez un instant encore, ma chère belle, me dit-elle; confessez donc
+un peu M. Dolfin. Il ne sera pas dit que deux femmes se liguent en vain
+pour avoir le secret d’un homme.
+
+--Oh! ne craignez rien, monsieur, dis-je. Si vous acceptez une place
+dans ma voiture, vous n’aurez point d’interrogatoire à subir, et nous ne
+parlerons, si vous le voulez, que de la pluie et du beau temps.»
+
+Après s’être fait un peu presser, il accepta, et nous partîmes. Ce
+tête-à-tête me plaisait; tout innocent qu’il fût, il me semblait que je
+bravais quelqu’un. M. Dolfin garda quelque temps le silence; il avait
+l’air non pas embarrassé, mais étonné, comme s’il eût cherché à se
+reconnaître dans une situation toute nouvelle pour lui. Il regardait par
+la portière, il regardait la garniture de satin blanc du coupé, il
+regardait surtout le bas de ma robe, et parfois ses yeux remontaient
+jusqu’au bavolet de mon chapeau, dont ils examinaient la dentelle; mais
+ils n’allaient jamais plus haut. Pour rompre ce silence, qui commençait
+à me mettre mal à l’aise, je lui fis l’éloge de Mme d’Estrel.
+
+«J’admire, lui dis-je, qu’une personne maladive, toujours souffrante,
+soit si occupée des autres, si peu d’elle-même.»
+
+Il secoua la tête.
+
+«Sans doute, me répondit-il, c’est une excellente femme; mais comme tous
+les gens du monde, elle traite bien légèrement les questions de
+conscience. Il lui semble que ce sont des affaires comme les autres,
+qu’on les a bientôt réglées, qu’il n’est pas besoin d’y chercher tant de
+façon, qu’après deux ou trois pourparlers on finit toujours par
+s’arranger avec soi-même. Hélas! quelles objections pourrait-elle me
+faire que je ne me sois faites cent fois! Mais résiste-t-on à sa
+vocation, ou pour mieux dire, peut-on se soustraire à sa destinée? Que
+peuvent des milliers de paroles contre ses décrets souverains?
+
+--Prenez garde, lui dis-je; j’avais promis de ne vous pas questionner,
+vous allez m’en donner l’envie.
+
+--C’est à vous, madame, répliqua-t-il avec feu, d’être en garde contre
+votre curiosité, car, si vous daignez prendre la peine de m’interroger,
+je sens que je ne pourrai rien vous cacher. Il y a en vous je ne sais
+quoi...»
+
+A ces mots, il se troubla.
+
+«Mais il me semble, reprit-il, qu’il suffit de me voir pour comprendre
+que je ne suis pas chez moi dans la vie. Pour aimer le monde, il faut
+avoir des curiosités et des goûts qui m’ont été refusés. Les petites
+passions aident à vivre, les grandes tuent. Dans mon enfance déjà,
+j’étais d’humeur solitaire, retiré en moi-même, tourmenté par une idée
+fixe. Souvent mon père me disait d’un ton grondeur que les idées fixes
+rendent fou, et il me citait ce mot d’un officier romain, que pour être
+heureux il faut avoir dans la tête mille idées, un véritable tohu-bohu:
+_bisogna aver mille cose, una confusione nella testa_. Il avait raison;
+mais le malheur est qu’on ne se donne pas les idées qu’on veut. Je n’en
+avais qu’une, je n’ai pu la chasser, et elle me crie nuit et jour que
+c’est là-bas que je dois vivre et mourir.»
+
+Et il me montrait du doigt les forêts qui entourent Aiguebelle.
+
+En ce moment, j’aperçus par la portière, à quelques pas devant nous, M.
+de Malombré, qui faisait sa promenade quotidienne, les mains derrière le
+dos et coiffé d’un ample chapeau aux ailes rabattues. Il se mit de côté
+pour nous laisser passer, et il eut soin, en nous saluant, d’avancer la
+tête et de plonger son regard de furet dans l’intérieur du coupé.
+
+ * * * * *
+
+«Voilà un homme singulier, me dit M. Dolfin, et qui fait mentir la
+règle: sa curiosité ne le rend pas heureux.
+
+--Vous le connaissez?
+
+--Comment ne pas le connaître? Est-il un seul être si disgracié de la
+nature que M. de Malombré ne daigne s’ingérer dans ses affaires? Il m’a
+fait l’honneur de venir me voir à Réauville, se mettant, disait-il, à
+mes pieds et m’accablant d’offres de service dont je n’avais que faire;
+après quoi il s’est jeté dans de longs récits; il répondait à cent
+questions que je ne lui faisais pas, et au travers de tout cela il
+poussait de grands soupirs. Le pauvre homme! je crois que l’ennui le
+dévore.
+
+--A tel point qu’il s’efforce de se désennuyer en se créant des
+souffrances imaginaires, et qu’il se bat les flancs pour avoir un peu de
+chagrin.
+
+--Cependant, me répondit M. Dolfin avec hésitation, il m’a conté qu’il
+vivait dans de grandes peines d’esprit et de cœur...
+
+--Il a besoin d’en parler à tout venant pour y croire, lui dis-je.
+
+--La douleur, la vraie douleur, murmura-t-il, celle qui est le secret de
+tout, ne se révèle qu’aux âmes nobles.»
+
+Et cette fois son regard chercha le mien. Je ne sais ce qu’il ressentit,
+mais je le vis tressaillir, et, baissant aussitôt les yeux, pour cacher
+son émotion il se mit à moraliser. Je l’écoutai sans mot dire: il
+divaguait un peu, se perdait par instants dans les espaces; mais il y
+avait tant d’ingénuité dans sa manière qu’il n’ennuyait pas.
+
+Comme nous approchions de Lestang: «Que vous êtes bonne de m’écouter,
+madame, me dit-il, et quel fâcheux souvenir je vous laisserai de moi!
+Heureusement ce souvenir s’effacera bien vite. L’hirondelle ne laisse
+pas de sillage dans l’air; elle a passé: qui s’en souvient?
+
+--Il ne tiendra qu’à vous de m’empêcher de vous oublier. Si vous aviez
+quelque service à me demander, quelque message à envoyer à Mme
+d’Estrel...
+
+--Ah! madame, interrompit-il vivement, il vaut mieux que dès à présent
+j’apprenne à me taire.»
+
+Et il ajouta d’une voix plus basse: «De la maison que j’habite je vois
+d’un côté la Trappe, mais de l’autre j’aperçois la tour de Lestang:
+c’est encore trop.»
+
+A ces mots, ouvrant la portière, il sauta à terre, me salua, et
+s’éloigna rapidement par un chemin de traverse.
+
+Si Mme d’Estrel s’était proposé de me procurer une distraction, elle y
+avait réussi. Ce n’est pas que ce fût à mes yeux un événement que
+d’avoir rencontré à Chamaret un jeune enthousiaste en disposition de se
+faire trappiste; mais dans le vide d’esprit et de cœur où je me
+consumais, c’était quelque chose que l’apparition d’une figure nouvelle
+qui m’inspirait un peu de curiosité mêlée d’un peu de sympathie.
+
+Pendant plus de quinze jours, le mistral se déchaîna. L’hiver s’était
+déclaré. A plusieurs reprises le froid fut rigoureux, je restai
+hermétiquement enfermée sans voir personne, le plus souvent assise au
+coin du feu, comptant et recomptant avec mes doigts les grains de ce
+collier d’ambre que vous connaissez, et qui tombe jusqu’à ma ceinture.
+Là, pendant mes rêveries, la figure de M. Dolfin passa plus d’une fois
+devant moi. Sa physionomie, où se révélaient à la fois des habitudes
+austères et une âme affectueuse et aimante, les singularités de son
+humeur, que ne gênait aucun respect humain, ses longues morales et ses
+naïfs épanchements, une sensibilité douce vivant côte à côte avec les
+maximes de l’ascétisme, une conscience acharnée sur elle-même et un cœur
+toujours prêt à s’échapper et trop pressé de s’offrir, tout cela m’avait
+fait impression. Je ne savais qu’en penser, je cherchais le mot de
+l’énigme.
+
+Ce qui m’occupait surtout, c’était de me demander au juste quels
+sentiments j’inspirais à ce jeune homme. Pourquoi ces visites
+clandestines dans le parc? Pourquoi cette promenade nocturne sur la
+terrasse? Pourquoi cette rougeur en me revoyant, cette émotion et cet
+air d’embarras? Et que signifiait ce mot: «de la maison que j’habite,
+j’aperçois la tour de Lestang; c’est encore trop.» Je n’allais pas
+jusqu’à me figurer que ce qu’il éprouvait pour moi fût de l’amour;
+j’étais portée à croire que sa tête était prise plus que son cœur. Un
+jour qu’à l’ombre d’un buisson il conversait gravement avec sa
+conscience, une femme lui était apparue, une femme en larmes, et qui
+n’était pas sans beauté. Cette rencontre inattendue avait causé à son
+imagination une surprise dont elle avait peine à se remettre. Peut-être
+ce souvenir l’obsédait-il plus que de raison; peut-être l’image de cette
+femme le troublait-elle parfois dans ses recueillements; peut-être la
+voyait-il se dresser à de certaines heures entre la Trappe et lui...
+
+Je ne savais où j’avais serré le carnet rouge; je le cherchai, je le
+retrouvai. Parmi les sentences en italien qui couvraient les premiers
+feuillets, je reconnus quelques passages de l’_Imitation_.
+
+«Vous trouverez dans votre cellule ce que souvent vous perdrez au
+dehors. La cellule qu’on quitte peu devient douce; fréquemment
+délaissée, elle engendre l’ennui. Si, dès le premier moment où vous
+sortez du siècle, vous êtes fidèle à la garder, elle vous deviendra
+comme une amie chère et sera votre consolation la plus douce.»
+
+Puis venaient ces mots: «Arsène, fuyez les hommes et vous serez sauvé.»
+
+Les six croquis n’étaient que des crayons bien imparfaits et annonçaient
+les tâtonnements d’une main novice; mais cette main avait tremblé
+peut-être en les traçant, ils respiraient je ne sais quelle naïveté
+touchante, et le dernier était presque ressemblant. Sur le revers, je
+lus ces mots écrits en caractères très-fins et qui m’avaient échappé:
+«Parce qu’on est sorti dans la joie, souvent on revient dans la
+tristesse, et la veille joyeuse du soir attriste le matin. Ainsi toute
+joie des sens s’insinue avec douceur, mais à la fin elle blesse et tue.»
+
+--O pauvre enfant! disais-je à demi-voix, tu n’es que bien légèrement
+blessé!»
+
+Cependant qui sait? Je pensais par instants que quelqu’un souffrait par
+moi, et je me sentais moins seule.
+
+
+
+
+II
+
+
+Une après-midi qu’il neigeait un peu, l’idée me vint tout à coup que M.
+Dolfin était en chemin pour venir me voir. Une demi-heure plus tard,
+Marguerite entre, me remet une carte; c’était la sienne, et l’instant
+d’après il était assis en face de moi au coin du feu.
+
+Les jours précédents, je m’étais laissée aller au plus profond
+découragement, et j’avais eu une rechute de cet ennui dévorant, de cet
+esprit de révolte contre ma destinée, qui une fois déjà m’avait donné
+l’envie de mourir.--Ai-je donc un boulet au pied? m’étais-je dit.
+Suis-je à jamais emprisonnée dans cette odieuse maison? La vie ne m’y
+est plus possible. Ai-je perdu toute force, toute volonté? Qu’est-ce que
+j’attends pour m’en aller?--Et je songeais sérieusement à partir pour
+Louveau. Ce jour-là même, j’avais commencé mes préparatifs, et tout à
+coup, à l’idée du violent chagrin que j’allais causer à mon père, le
+courage m’avait manqué et j’étais restée en proie à de mortelles
+indécisions, ne sachant quel mal préférer, accablée du sentiment que
+tout m’était impossible, faisant pour ainsi dire le tour de ma vie pour
+découvrir quelque part une issue et me heurtant partout contre des
+portes fermées.
+
+Aussi j’éprouvai un tressaillement de joie en voyant entrer M. Dolfin;
+j’étais heureuse que quelqu’un vînt me disputer et m’arracher pour
+quelques instants à moi-même; j’étais heureuse aussi d’avoir deviné
+qu’il viendrait; il me semblait que mon âme avait des communications
+secrètes avec une autre âme et que nous étions au moins deux dans le
+désert de la vie.
+
+«Je tiens mal mes serments, madame, me dit-il avec un sourire triste;
+mais Mme d’Estrel, assaillie, je pense, de nouvelles requêtes de ma
+mère, m’a écrit une longue lettre où elle m’expose toutes ses objections
+à ce qu’elle appelle ma folie. Je m’étais mis en route pour aller la
+voir; chemin faisant, j’ai réfléchi que probablement elle ne
+comprendrait guère ce que j’allais lui dire. C’est à vous seule, madame,
+que je puis ouvrir mon cœur. Peut-être, après m’avoir entendu,
+consentirez-vous à lui expliquer mes raisons et à plaider ma cause.
+
+--Parlez, monsieur, lui dis-je; il n’est pas impossible que vous me
+persuadiez, car je suis tentée de croire que la vraie sagesse a souvent
+un air de folie et que le monde s’y trompe quelquefois.»
+
+Il demeura un instant silencieux, les yeux baissés.
+
+«Il me semblait, en venant, reprit-il enfin, qu’il m’en coûterait peu de
+tout vous dire, et voilà que le courage me manque. Ce qui me fait peur,
+c’est de penser que je vous paraîtrai peut-être ridicule; ce serait un
+malheur pour moi, et je ne m’en consolerais pas. Que n’ai-je quelque
+crime, quelque tragédie à vous raconter, quelque sinistre aventure qui
+vous ferait pâlir! «Ame perverse, diriez-vous, allez ensevelir vos
+remords à la Trappe.» Qui sait? en me drapant bien dans mes noirceurs,
+peut-être vous semblerais-je un héros, et quand vous me refuseriez votre
+admiration, encore aimerais-je mieux vous effrayer que vous faire
+sourire. Hélas! je ne suis rien, je n’ai rien fait; je ne puis trouver
+dans tout mon passé l’ombre d’un drame ou d’un événement. Dès ma
+naissance, la vie me fut facile; enfant gâté de la fortune, je n’eus
+jamais ni combats à livrer, ni périls à braver, ni sujet de me plaindre
+de personne. Et cependant, après une enfance heureuse à laquelle tout
+avait souri, au moment où ma vie était dans toute sa fleur, la tristesse
+vint à moi, prit mes deux mains dans ses mains froides, et de ce jour
+elle ne m’a plus quitté. Ah! madame, le malheur n’est pas dans les
+choses, il est en nous-mêmes, et il suffit d’un point noir dans notre
+œil pour que la nuit se fasse autour de nous.
+
+«Je crois que j’ai été pétri dans cette argile dont sont également faits
+les héros et les niais. Ces deux espèces d’hommes se ressemblent un peu,
+les uns et les autres prennent leur pensée pour la mesure des choses;
+mais tandis que les premiers n’ont qu’à frapper la terre du pied pour
+voir leurs rêves marcher au soleil devant eux, les autres, hommes de
+néant, se débattent tristement jusqu’à la fin contre la vanité de leurs
+informes chimères: ils ont beau essayer de tout, tout manque, tout
+échoue entre leurs mains, la vie se refuse à tout ce qu’ils
+entreprennent, et ils comptent leurs jours par des desseins avortés et
+des espérances condamnées. Je suis, hélas! je le sens bien, de cette
+race de niais et d’inutiles qui n’ont pas le secret de Dieu et qui
+meurent sans avoir jeté en terre un seul germe qui ait pris vie. Et
+pourtant que j’étais intrépide, vaillant et naïf en mon jeune âge! comme
+je croyais ingénument en moi-même! J’avais juré à la face du ciel que
+j’étais né pour faire de grandes choses; mais le petit homme eut beau se
+trémousser, il n’ajouta pas un pouce à sa taille.
+
+«Pourquoi es-tu triste? me disait-on. Que manque-t-il donc à ton
+bonheur?--Mais que m’importait le bonheur? Mon âme aimante sentait
+l’ardent besoin de se donner à quelqu’un ou à quelque chose; elle était
+avide des sacrifices et des souffrances du dévouement,--et à ce besoin
+se joignait celui d’une parfaite conséquence dans ma vie. La logique est
+plus qu’une loi de mon esprit, elle est une passion de mon cœur; je me
+promettais d’être toujours d’accord avec moi-même et de ne jamais
+transiger sur rien; toute réserve me semblait une infidélité, tout
+compromis un mensonge, et partant une souillure. Et j’allais ainsi
+cherchant un maître qui voulût de moi, ou, pour mieux dire, une
+maîtresse; mais cette maîtresse, je la cherchais par-delà les nues, dans
+le pur éther, et je regardais le ciel, attendant qu’il s’ouvrît pour lui
+donner passage, croyant déjà la voir apparaître dans sa gloire,
+impatient de lui engager ma foi, l’adorant sans la connaître, résolu à
+souffrir, et, s’il le fallait, à mourir pour elle.
+
+«Je vivais dans cet état d’attente fiévreuse et d’enthousiasme sans
+objet quand, effrayée de mes bizarreries, ma mère chargea un digne
+ecclésiastique du soin de me réduire à la raison. Esprit solide, mais
+triste, et à qui le goût de raisonner tient lieu de tout, l’abbé Néraud
+m’imposa par son ton d’autorité et acquit promptement de l’empire sur
+moi. Il m’étudia avec soin, me tâta le pouls, rassura ma mère, lui
+répondit de ma guérison. Il commença par me mettre au régime, par faire
+le vide dans mon esprit; avant de me nourrir de la vérité, qui est le
+pain des forts, il s’efforça de me dégoûter par ses froides ironies de
+toutes les erreurs qui m’étaient chères. Dans le fait, ma tristesse
+songeuse était un état heureux; elle était traversée de grands éclairs
+de joie; je me croyais sans cesse à la veille de contempler cette
+céleste amie après laquelle soupirait mon cœur; j’étais tourmenté de
+rêves et d’espérances, et ce tourment me plaisait. L’abbé fit une guerre
+acharnée à mes illusions. De ses deux mains sèches il secoua fortement
+le jeune arbre confié à ses soins; il en fit tomber les fleurs, il en
+fit envoler les oiseaux. Je me débattis quelque temps contre les mains
+impitoyables qui dépouillaient ma vie; elles ne lâchèrent pas prise,
+rien n’échappa à leurs ravages, et je demeurai dans un absolu dénuement,
+contemplant d’un œil atterré le sol jonché de mes chimères mortes.
+
+«Mon sage gouverneur me laissa pour ainsi dire savourer mon chagrin,
+puis il commença de m’expliquer le grand mystère de la vie, le malheur
+entrant dans le monde avec le péché, Dieu précipité par la faute de
+l’homme dans la douleur et dans la mort, ce Dieu crucifié laissant sa
+croix en héritage aux siens avec l’exemple de son ignominie et de ses
+souffrances volontaires. Je n’avais eu jusqu’alors qu’une dévotion vague
+et tiède; on m’avait enseigné une religion accommodante, vain tissu de
+petites pratiques qui effacent les infidélités du cœur,--et à mon insu
+je nourrissais un secret dédain pour ce Dieu complaisant qui souffrait
+des partages dans les âmes et se contentait modestement des restes que
+lui abandonne le monde. L’abbé Néraud m’apprit à connaître le vrai
+Christ, celui dont la parole est dure et dont la sagesse est folle,
+celui qui renie pour son disciple quiconque ne hait pas sa propre vie,
+celui qui enseigne que tout dans l’homme est corruption, et qu’il nous
+faut mourir à nous-mêmes. J’embrassai avec transport ce Dieu triste qui
+a souffert et qui nous commande de souffrir, et je répandis mon âme à
+ses pieds comme la pécheresse ses parfums.
+
+«Toutefois, en changeant d’affections et d’idées on ne change pas de
+nature: j’aimai la vérité comme j’avais aimé l’erreur, avec
+l’impétuosité d’un esprit extrême ou peut-être d’un esprit juste, car il
+n’est pas prouvé que la modération ait toujours raison. Je sentis bien
+vite que si la souffrance volontaire est le seul chemin par où nous
+allions à Dieu, le moine est le seul chrétien conséquent; je me nourris
+de la vie des saints, des aventures de ces illustres pénitents qui,
+secouant la poussière du monde et s’enfuyant au désert, «reposaient sur
+les collines comme des colombes, se tenaient comme des aigles sur la
+cime des rochers.» Parmi cette légion sacrée, l’homme de mon cœur était
+saint François d’Assise, le plus fidèle imitateur du Christ: je brûlais
+de marcher sur ses traces, d’épouser comme lui la sainte pauvreté et de
+convertir tout l’univers à la beauté de ma dame; mais comme la foi
+n’avait point détruit en moi toute idée de gloriole, je me pris à rêver
+d’être le fondateur de quelque ordre nouveau. J’aspirais ingénuement à
+la gloire des Bernard et des Dominique, il me semblait qu’il y avait
+dans ce siècle une grande œuvre à faire; n’étais-je pas l’ouvrier
+prédestiné? Me voilà entiché de cette nouvelle folie; je m’attendais à
+toute heure que Dieu allait me parler, me révéler le secret de ma
+mission; j’interrogeais le ciel et la terre, tout m’était auspice et
+présage. Après de longs jeûnes qui ruinaient ma santé, courbé sous ma
+croix, je montais sur la montagne, j’entrais dans la nuée; mais Dieu n’y
+était pas, et, attribuant mon mécompte à mon indignité, pour le
+contraindre à parler, je redoublais mes austérités et mes macérations.
+
+«J’admire comme vous l’avez guéri» dit un jour ma mère à l’abbé Néraud.
+
+«Il s’excusa sur ma mauvaise tête, qui, disait-il, versait tantôt à
+droite, tantôt à gauche: j’avais besoin de distractions, il fallait
+m’envoyer courir le monde; en frayant avec les hommes, j’apprendrais le
+proverbe: _Vertu gît au milieu_. Nous partîmes; je vis le monde, mais je
+ne lui cédai rien. L’abbé, consterné de son succès, s’efforçait de
+tempérer mon zèle; il me représentait que le bon sens a son prix, qu’à
+l’impossible nul n’est tenu, à quoi je répliquais que l’impossible est
+un mot vide de sens pour le chrétien et qu’un grain de foi transporte
+les montagnes.
+
+«Partout où nous passions, il tâchait de me mettre en rapport avec des
+hommes d’une piété sage et discrète qu’il me proposait en exemple; mais
+leur sagesse me révoltait, elle n’était à mes yeux que le talent
+d’accommoder la dévotion avec l’humaine faiblesse. Je voyais avec
+aversion cette multitude d’inconséquences dont se compose la vie du
+monde et que par la force de l’habitude il n’aperçoit plus. Le confort
+dans la piété, cet art de faire agréablement son salut, qui de nos jours
+a été poussé si loin, m’outrait d’indignation; j’admirais, non sans les
+mépriser un peu, ces dévots mondains qui admettent sans difficulté les
+mystères les plus redoutables de la foi et qui n’en perdent pas un coup
+de dent, ces consciences béates qui, en attendant la possession des
+demeures éternelles, cherchent leurs aises ici-bas, ces saintetés bien
+disantes et bien dormantes qui ont le teint fleuri et l’humeur enjouée,
+et qui font hommage de leur sourire à un Dieu crucifié. Si le divin
+vagabond, pensais-je, apparaissait tout à coup à ces gens-là avec son
+cortége de publicains et de pêcheurs, lequel d’entre eux oserait
+l’avouer pour son maître? Dix-huit cents ans de date sont une étrange
+affaire; c’est comme un brouillard à travers lequel on voit ce qu’on
+veut.
+
+«Je donnais bien du fil à retordre à mon pauvre abbé, je disputais
+contre lui en ergoteur hibernois, je retournais contre ses maximes de
+sagesse tous les arguments dont il m’avait autrefois accablé; je
+triomphais de le voir se prendre dans ses propres filets. A vrai dire,
+dans nos incessantes discussions, je n’étais ni modeste ni aimable, je
+ne me souciais que d’avoir raison. Cependant il pouvait se flatter
+d’avoir gagné quelque chose sur moi, car, si je demeurais intraitable
+sur les principes, j’avais bien rabattu de mes espérances. Tout ce que
+je voyais m’avertissait que le temps des saint Bernard est à jamais
+passé, et mes ambitieux projets se dissipaient en fumée. Plus j’allais
+en effet, plus je me persuadais qu’un esprit nouveau s’est emparé de la
+société et qu’elle n’est plus chrétienne que de nom. En vain je
+cherchais des yeux les tentes de Jacob, les pavillons d’Israël qui
+s’élevaient jadis comme des cèdres au bord de l’eau...
+
+«Le Dieu fort et jaloux, me disais-je, s’est endormi comme un vieux
+lion; qui le réveillera?»
+
+«Je comprenais que l’humanité a changé de règle et de maître. Toute son
+étude est de lire dans le grand livre de la nature; voilà l’évangile
+éternel. Courbée sur ces feuillets suspects comme un nécromant sur son
+livre noir, ses institutions, ses lois, ses mœurs, ses doctrines, ses
+arts, elle a tout puisé à cette source impure. Et soit insouciance de se
+contredire, soit par une sorte de respect dérisoire, cette prêtresse du
+dieu de la nature affecte encore de s’incliner devant la croix!
+
+«A mesure que je voyais plus clair, mon courage tombait. Qu’étais-je
+pour lutter contre ce torrent qui entraîne le monde vers de nouvelles
+destinées et vers de nouveaux autels? Ce siècle hautain méprise les
+jalousies d’un Dieu auquel il donne des rivaux; perdu dans ses idées,
+dans ses affaires, dans ses plaisirs, il n’entend ni les anathèmes qui
+sortent des antiques thébaïdes, ni les plaintes de la colombe divine qui
+gémit de son délaissement. Quelle langue parler à ce sourd? Par où
+attaquer sa superbe? Misérable songe-creux confondu dans la foule, le
+sentiment de mon néant m’écrasait, je me prenais en pitié. Mon
+apostolat, mes miracles, les tempêtes désirées,--adieu tous mes rêves!
+Une invincible timidité glaçait mon cœur et ma langue. Quelle âme
+entendrait la mienne? Et quand j’aurais usé mes poumons à crier dans le
+vent, était-il sûr qu’un seul passant retournât la tête?
+
+«Je renonce à sauver le monde, dis-je un jour à l’abbé Néraud; c’est une
+entreprise qui souffre quelque difficulté; je me contenterai de me
+sauver moi-même.»
+
+«Et je partis pour Aiguebelle.»
+
+M. Dolfin avait parlé avec une exaltation croissante, en promenant ses
+regards autour de lui; enfin il les arrêta sur moi et se tut; il
+m’observait avec inquiétude, il avait grand’peur de me sembler ridicule.
+
+«Vous n’attendez pas, lui dis-je, qu’une femme ait une opinion sur de
+pareilles matières. Je rapporterai fidèlement notre entretien à Mme
+d’Estrel. Je crains seulement qu’elle ne se rende pas. Elle répondra
+peut-être que rien ne vous oblige à vous jeter dans un cloître, que
+restant dans le monde vous y pouvez mener une vie conforme à vos
+principes, que la Trappe est un asile ouvert aux dégoûts et aux remords,
+qu’il n’est rien dans votre passé dont vous ayez à rougir. Que sais-je
+encore? Ne peut-on vivre dans le monde sans être du monde? Pourquoi fuir
+la lumière du jour et le commerce des hommes? De quoi avez-vous peur?»
+
+Il changea de visage et me dit d’une voix émue:
+
+«C’est de moi que j’ai peur, madame, et puisqu’il faut vous faire des
+aveux que je ne fis jamais à personne, ce que je vais chercher à la
+Trappe, c’est un lieu de sûreté pour ma foi. Oui, je tremble pour elle,
+car il y a en moi deux hommes, deux âmes, deux esprits... Hélas! il se
+livre dans ma conscience des combats à outrance qui m’épouvantent.
+Pourquoi faut-il donc que j’unisse à mes aspirations héroïques une
+imagination trop tendre que le beau ravit et qui caresse des folies?
+Raisonneur intraitable que le chant d’un oiseau fait pâmer, portant dans
+mon sein le germe de toutes les fortes vertus et de toutes les
+faiblesses, avide de souffrir, avide de jouir, et mêlant, je ne sais
+comment, à la rigidité d’un Brutus chrétien les larmes faciles d’une
+femmelette... Oh! le bizarre assemblage que je suis!...»
+
+J’imagine, mon père, que M. Dolfin appartient à une famille d’esprits
+qui vous est connue. Peut-être avez-vous rencontré plus d’une fois ses
+pareils. Est-ce un cas rare que cette maladie d’une âme tourmentée qui
+tour à tour croit et ne croit pas, et qui recourt aux austérités pour
+étouffer ses doutes? Vous pensez bien qu’en écoutant les confessions du
+jeune Corfiote je me sentais fort dépaysée; mais mon étonnement était
+mêlé d’admiration. Il me semblait noble et d’une race à part, ce pauvre
+rêveur qui avait passé sa jeunesse dans l’ignorance de tous les
+plaisirs; ses pensées avaient été ses seules aventures et la vérité sa
+seule amie dans ce monde, amie sévère jusqu’à la dureté, qui lui
+demandait beaucoup et lui donnait peu. Avec quelle simplicité d’enfant
+il me raconta ses peines! Je me disais qu’une telle âme était une plante
+exotique, qu’il avait fallu le soleil de Grèce et d’Italie pour la faire
+croître et mûrir.
+
+Dans la suite de notre entretien, il me rapporta un trait de son enfance
+qui le peint. Il avait douze ans quand vint à Corfou une jeune dame
+étrangère d’une surprenante beauté. Il la rencontrait quelquefois à la
+promenade, et ses grâces le ravissaient à ce point qu’il demeurait comme
+interdit devant elle; laissait-elle tomber un regard sur lui, il
+rougissait et perdait contenance. Indigné d’être ainsi à la merci d’un
+regard, il jura de surmonter cette faiblesse. A quelques jours de là, il
+revit la belle étrangère, et du plus loin qu’elle lui apparut, il
+sentit, en dépit de ses serments, l’inévitable rougeur lui monter au
+front. Il s’enfuit, pleurant de rage, s’enferma dans sa chambre, alluma
+une bougie, et pour se punir de ses pâmoisons, nouveau Scévola, il tint
+sa main étendue au-dessus de la flamme jusqu’à ce que l’excès de la
+douleur le forçât de la retirer.
+
+«De cette aventure, disait-il, il me resta quelque temps une ampoule que
+je regardais avec complaisance, prenant le ciel à témoin que j’avais un
+grand caractère.»
+
+Sa redoutable ennemie partit, mais elle n’emporta pas avec elle la
+douceur du beau ciel de la Grèce, ni des rivages et des vergers, qui
+parlaient trop vivement à son cœur.
+
+Plus tard, au fort de sa dévotion, il se reprocha souvent les rêveries
+où le jetait la vue d’un beau paysage. La nature était une autre _belle
+étrangère_ dont les séductions lui étaient dangereuses.
+
+Dans ses promenades solitaires, pendant que cheminant à l’aventure au
+penchant d’un coteau il délibérait avec lui-même sur les moyens de
+devenir un grand homme et un grand saint, et qu’en réglant son sort il
+se flattait de régler aussi les destinées du monde, un rayon de soleil
+se jouant dans les feuillages, l’ombre portée d’un buisson, moins que
+cela suffisait pour détourner soudain le cours de ses pensées.
+
+Saisi par la beauté de ce qui l’entourait, il entendait une voix lui
+dire tout bas que peut-être le monde est encore tel qu’en sortant de la
+main créatrice, que rien n’est déchu, que tout est demeuré dans
+l’harmonie primitive; que le paradis, c’est ce que nous voyons; que le
+mal est au bien ce que l’ombre est à la lumière, que l’un ne va pas sans
+l’autre; que par conséquent tout est dans l’ordre, tout est nécessaire,
+et qu’il y a dans la nature comme un Dieu répandu.
+
+«A peine avais-je abordé, me dit-il, ces imaginations funestes que je
+les repoussais avec horreur, et, prenant à deux mains un crucifix, tour
+à tour j’y tenais mes yeux attachés ou j’y collais mes lèvres afin de ne
+plus voir, de ne plus toucher dans ce monde que le Dieu crucifié; mais
+en vain j’exorcisais le fantôme, il revenait à la charge, il choisissait
+le lieu, l’heure, et tout à coup je le voyais se dresser entre la croix
+et moi. Non, elle ne venait pas de l’enfer, cette voix émouvante qui
+jetait le trouble dans mon esprit; elle sortait du fond de mon cœur, qui
+m’est un mystère. Et c’est elle encore qui naguère, lorsque je fulminais
+l’anathème contre ce siècle et ses faux dieux, c’est elle qui me disait:
+Qui sait?... mot redoutable! Oui, qui sait? Ah! pour ne plus entendre ce
+mot fatal, nul sacrifice ne me coûterait, et il n’est pas de cellule ni
+de cachot où je ne m’enfermasse avec joie, car je suis las de moi-même,
+las de mes incertitudes, las de ces doutes qui s’élèvent comme une
+vapeur entre ce que j’adore et moi, las surtout d’ignorer qui je suis,
+quelle est ma véritable existence, si je dois me reconnaître dans cet
+homme qui adore ou dans cet autre qui doute...
+
+«Madame, vous connaissez Aiguebelle, poursuivit-il, c’est un lieu
+triste; à peine l’est-il assez pour moi. Il y a quelques mois, quand je
+visitai pour la première fois le couvent, et que, levant les yeux, je
+lus au-dessus d’une porte cette inscription: _Arsène, fuyez les hommes
+et vous serez sauvé!_ je fus saisi d’une indicible émotion, le ciel me
+parlait, m’appelait par mon nom: _Arsène, fuyez les hommes!_ Ces mots
+avaient été écrits pour moi; j’étais un hôte attendu, et il me sembla
+que la porte s’ouvrait d’elle-même pour me recevoir. Un sentiment de
+paix que je n’avais jamais connu entra en moi et ne me quitta pas durant
+les quelques heures que je passai au couvent. Cette maison m’avait été
+préparée, j’avais eu peine à en apprendre le chemin; mes amertumes, mes
+déceptions, mes tourments intérieurs, autant de ruses divines par
+lesquelles la Trappe m’avait attiré dans ses bienheureux filets. Elle se
+livrait enfin, cette proie désirée, et ces saintes murailles se
+promettaient de ne pas la lâcher. Oh! que je songeais peu à me défendre!
+Je leur disais: Me voici; corps et âme, je vous appartiens... Je
+ressentais pour la première fois les joies de la certitude, et tout ce
+que je voyais les nourrissait en moi. Les longues galeries du cloître,
+qui semblent faites pour y promener des pensées, la nudité des salles
+que je traversais et où tout annonce une vie dépouillée, le chapitre où
+l’humilité bat sa coulpe, le réfectoire et la simplicité d’une table
+dont les mets grossiers suffisent à entretenir la vie et n’accordent
+rien aux sens, le dortoir avec ses étroites cellules sans clôture, avec
+ses lits dont la courte-pointe est rayée d’une croix et dont le chevet
+est protégé d’un bénitier, d’un crucifix, d’un agnus, quelques figures
+austères de religieux qui passaient près de moi comme des ombres, le
+silence surtout qui régnait dans toute cette maison dont les murs seuls
+parlent par leurs inscriptions, ce silence anticipé de la tombe que je
+sentais pour ainsi dire dévorer et engloutir mes peines, tout
+m’avertissait que j’étais chez moi, que je prenais port, et mon cœur
+délivré goûtait le charme de ces espérances qui renouvellent la vie.
+
+«Tout à coup le frère portier, qui m’accompagnait et semblait jouir de
+mes extases, me dit à l’oreille: Vous n’avez pas tout vu... Je le suis,
+il ouvre une porte, et mon regard plonge sur un jardin fleuri, plein de
+soleil, de parfums et de bourdonnements. Je reculai d’un pas; j’avais
+oublié qu’il y eût un soleil, des fleurs, et la fête qui se célébrait
+dans ce jardin me causait une surprise mêlée d’angoisse. Cependant je
+fis bonne contenance, je marchai droit à l’ennemi. Au sommet d’un
+buisson s’épanouissait une rose vermeille.
+
+«--Il y a donc des roses à la Trappe? dis-je au frère portier, qui dut
+s’étonner de mon étonnement.
+
+«Il me répondit par un sourire qui signifiait: Pourquoi pas?... Je
+regardais tour à tour la fleur et les murs du couvent, et je sentais se
+renouveler en moi cette vieille et opiniâtre dispute qui pendant deux
+heures s’était assoupie. Vous le voyez, madame, Aiguebelle est encore un
+lieu trop riant pour moi; mais je me flatte que quand j’aurai pris une
+âme et des yeux de trappiste, je pourrai considérer des roses sans
+danger...»
+
+«A la Trappe! à la Trappe! s’écria-t-il après un silence, et qu’elle se
+termine par la mort d’un des deux combattants, l’éternelle inimitié de
+ces dieux qui vident leur querelle dans mon cœur comme en champ clos!»
+
+A ces mots il se leva.
+
+«Aussi bien, ajouta-t-il d’une voix sourde, il y a six mois je pouvais
+encore balancer; aujourd’hui je n’en ai plus le droit. Oui, madame, j’ai
+maintenant une raison décisive d’entrer à la Trappe, et cette raison, je
+ne puis vous la dire.»
+
+Ses lèvres et ses mains tremblaient. Je ne voulus pas avoir l’air de le
+comprendre, et je me penchai vers le feu pour avancer un tison qui
+menaçait de rouler. En l’écoutant, j’avais machinalement défait le nœud
+de ruban que je portais au poignet, et je l’avais chiffonné entre mes
+doigts. Dans le mouvement que je fis, le ruban glissa sur le tapis. Il
+s’en saisit, et quand je me retournai, il se disposait à le cacher dans
+son sein.
+
+«Qu’en ferez-vous à la Trappe? lui dis-je en souriant.»
+
+Il me répondit par un regard de reproche et presque de défi. Sa tête
+ramenée en arrière, l’œil étincelant, la lèvre frémissante, il avait un
+air à la fois suppliant et un peu farouche; puis il regarda tristement
+le ruban et tendait déjà la main pour me le rendre quand, se ravisant,
+il le pressa sur ses lèvres, se frappa le front en s’écriant: Misérable
+fou que je suis! et sortit précipitamment avec son butin, sans prendre
+le temps de me faire ses adieux.
+
+
+
+
+III
+
+
+C’est quelques heures, je crois, après cet entretien que je reçus la
+lettre suivante:
+
+«Ma chère belle, j’avais juré mes grands dieux de vous oublier. C’est
+plus difficile que je ne pensais. Pendant un an, je vous ai cordialement
+détestée; depuis trois jours, mon cœur chante sur une autre note; je me
+radoucis, je vous plains; c’est une faiblesse. Qui n’en a pas? Peut-être
+avez-vous celle de m’en vouloir. Seule dans votre grand château, vous
+m’accusez de vos malheurs. Quelle folie! Je vous ai mariée, il est vrai;
+mais est-ce ma faute si vous n’avez pas voulu apprendre de moi les
+secrets du métier? Que ne vous ai-je pas dit à ce sujet! et quel cas
+avez-vous fait de mes conseils? Vous êtes punie, ma chère, par où vous
+avez péché. Que vous semble à cette heure de ce divin château où vous
+rêviez de filer le parfait amour? Moi, je crains que vous n’y preniez
+des vapeurs. Je vous jure que si je passais un hiver à Ferjeux, on m’en
+ramènerait folle à lier. Ferjeux est un affreux trou, c’est une
+découverte que j’ai faite, et bien m’en a pris, car j’aurais été capable
+d’y retourner, tandis que j’ai passé l’été dernier dans un amour de
+chalet au bord de l’océan. Mon chalet a cela de bon qu’il se démonte.
+L’été prochain, je le chargerai sur une brouette et je l’emmènerai autre
+part, à moins que je ne le vende ou que je ne le brûle. Le plus sûr dans
+ce monde est de jeter la plume au vent.
+
+«Ma belle, démontez vos chagrins et amenez-les bien vite à Paris. Ce
+n’est qu’à Paris que les chagrins sont heureux; s’ils ne se consolent,
+ils s’habillent et ils babillent, deux charmants passe-temps qui ne leur
+laissent pas un instant pour se reconnaître; ils vont, ils vont, et on
+attrape ainsi le lendemain. Dieu sait, ma pauvre belle, comme vous êtes
+mise! Je vous vois coiffée à la mode du temps où la reine Berthe filait.
+Savez-vous seulement comment sont faits les chapeaux aujourd’hui? Ni
+passe, ni bavolet; ce n’est rien, et à force de fanfioles ça a presque
+l’air d’être quelque chose.
+
+«A propos, vous doutez-vous de ce qu’on dit? On assure que vous avez
+abusé des grands sentiments, que Max s’est lassé, que vous vous êtes
+piquée, et voilà comme on se perd. Vous êtes romanesque comme une
+Allemande, vous croyez au clair de lune. La lune, ma chère, n’est plus
+de ce temps-ci.
+
+«Pourquoi la duchesse de C... passe-t-elle l’hiver à Cannes? Elle vous a
+vue l’automne dernier; je comptais la questionner. Faute de mieux, j’ai
+tenté de confesser Max. Ce beau sournois s’est contenté de me dire avec
+un sourire sardonique que vous êtes la femme la plus raisonnable du
+monde, que vous savez la vie sur le bout du doigt, et que vous lui avez
+fait signer un contrat de tolérance réciproque, sans réserve et sans
+limites. Je suis demeurée sous le coup. Ah! que vous êtes bien de votre
+village et qu’une Franc-Comtoise hors de son assiette fait d’étranges
+sottises!
+
+«Ma toute belle, je veux vous sermonner. Le père Félix nous a expliqué
+l’autre jour qu’une honnête femme doit être contente de son mari quand
+il ne la bat pas, ne la gronde pas et ne la laisse manquer de rien...
+Non, ce n’est pas le père Félix qui a dit cela, c’est un roman vieux
+comme les rues, long comme un jour sans pain, que je lis le soir pour
+m’endormir. Après cela, si la femme qui ne manque de rien n’est pas
+contente, eh! mon Dieu! elle reprend tout doucement sa liberté en se
+glissant par l’escalier dérobé, mais elle ne fait pas le geste des trois
+Suisses sur leur montagne, elle ne passe pas de contrat par-devant
+notaire, et surtout elle n’a garde de jeter son bonnet par-dessus les
+moulins, sans s’être bien assurée que quelqu’un le ramassera. En vérité,
+il me prend envie de vous battre. Oh! qu’on voit bien que vous avez été
+élevée dans les bois par un antiquaire! Vous êtes, ma mignonne, la plus
+charmante sauvagesse et la plus jolie pédante du monde. Ni les loups ni
+les vases grecs ne vous ont appris que tout l’art de vivre se réduit à
+certaines apparences qu’on garde et à d’autres qu’on a l’air
+d’accepter.--Et voilà tout?--Voilà tout.--Et le fond des choses, le fond
+du sac?... J’ai découvert, moi qui vous parle, que le sac n’a pas de
+fond; on cherche, on cherche, on ne trouvera rien, car il n’y a rien.
+Voilà mon secret, faites-en votre profit.
+
+«Mais, je vous le demande, où vous a conduite votre incartade? Vous
+voilà bien avancée, car, si vous vous figurez que Max a la mine longue,
+l’âme contrite, et qu’il passe ses journées à se battre la poitrine, oh!
+que vous êtes loin de compte! Détrompez-vous; Max a rajeuni de dix ans.
+Max est retourné à ses iniquités; Max a, dit-on, des succès étonnants,
+étourdissants. On parle d’une princesse de théâtre, il n’est bruit que
+de certaine aventure... Une pièce classique, unité de lieu, unité de
+temps... Mais vous ne saurez le reste qu’au coin de mon feu.
+
+«Je vous dis un peu crûment les choses, je ne serais pas fâchée de vous
+émouvoir. Puissiez-vous seulement secouer votre indolence! Ma belle, la
+bouderie n’a jamais guéri de rien. Allons, séchez bien vite vos larmes;
+partez comme l’éclair. Vous arrivez en catimini, vous descendez chez
+moi; vous y verrez, pour le dire en passant, un petit meuble jaune qui
+vous enchantera. Je vous cache dans une armoire, je vous endoctrine, je
+vous console, je vous engraisse, je vous attife, je vous coiffe, et un
+beau jour que vous serez fraîche, jolie, pimpante, nous faisons venir le
+monstre: il rougit de ses forfaits et tombe à vos pieds.
+
+«Mon cœur, vous êtes en train de vous noyer; j’ai le génie du sauvetage,
+je vous tends une perche, vous la prenez, vous voilà séchée, et rira
+bien qui rira le dernier. Sinon, comme M. Purgon, je vous abandonne à
+votre mauvaise constitution, à l’âcreté de votre bile, et je veux
+qu’avant qu’il soit quatre jours, vous soyez ensevelie dans le gouffre
+de mes oublis.
+
+«Adieu, mignonne; je vous attends par le retour du courrier.»
+
+ * * * * *
+
+Cette lettre me fit un mal affreux. Que renfermait-elle pourtant que je
+n’eusse pu deviner ou qui dût m’émouvoir?
+
+Je la relus cent fois, et je répétais machinalement: «_Partez comme un
+éclair!_ Mme de Ferjeux parle sérieusement, elle compte que je
+partirai.» Cela me semblait incroyable. Et cependant dès le lendemain je
+partis. Pourquoi? Impossible de vous le dire. Demandez à la paille
+séchée que le vent emporte où elle court et ce qu’elle veut. A l’heure
+qu’il est, ce voyage, qui dura quatre jours, me fait l’effet d’un rêve,
+et je serais tentée de n’y pas croire, si je ne retrouvais parmi mes
+papiers quelques pages que j’écrivis au retour. Voici ce fragment de
+journal:
+
+ * * * * *
+
+«Je reviens de Paris! cela est certain. En vain ma fierté me criait: Tu
+ne partiras pas! Elle parla d’abord en maîtresse, puis elle gémit,
+supplia. Je répondais: Il faut que je le voie, que je lui parle.
+Qu’avais-je à lui dire? Je ne songeai pas à me le demander. Je n’avais
+plus ni raison ni volonté; j’obéissais à un aveugle, mais irrésistible
+entraînement. Je ne saurai jamais ce qui se passa en moi; un tourbillon
+me prit, m’enleva... J’eus cependant l’esprit de dire à Marguerite que
+j’allais passer un jour auprès de mon père. Elle me regarda d’un air
+d’étonnement; j’étais plus étonnée qu’elle.
+
+«Pour aller de Lestang à Paris, on traverse de grands champs de neige;
+cela faisait de larges taches blanches dans la nuit. Je n’étais pas
+seule dans le wagon; il y avait là des gens heureux, ils causaient. On
+m’adressa la parole, je crois que je répondis. La nuit me parut courte;
+par moments je ne savais plus où j’étais, et je me frappais le front
+pour me réveiller.
+
+«J’arrivai à Paris au point du jour. J’avais froid, je frissonnais. Je
+me fis conduire... à quel hôtel? Le nom ne me revient pas. A peine y
+fus-je descendue, les forces me manquèrent. Je ne me comprenais plus.
+Qu’étais-je venue faire? Pendant de longues heures, je me sentis
+incapable de tout mouvement. Tourner la tête, lever le bras... l’effort
+était trop grand pour ma faiblesse.
+
+«A la nuit tombante, je repris quelque courage. Je fis venir un fiacre.
+Je me mets en route. Voici la rue, voici la maison... Je crus que mon
+cœur allait éclater. Je descends de voiture, je m’approche de la porte.
+Impossible de soulever le marteau; ma main se roidissait. Quand je
+pensais qu’il était là, que j’allais le voir!... Mon Dieu! qu’aurais-je
+pu lui dire? Je m’éloignai, puis je revins sur mes pas; je m’éloignai
+encore. Comme je remontais en voiture, j’aperçus d’assez loin deux
+hommes qui s’étaient arrêtés sur le trottoir, en face de la porte dont
+je n’avais pu soulever le marteau. Ils causaient. Celui qui me tournait
+le dos... Oh! quel frémissement parcourut tout mon corps! Comme
+l’obscurité s’éclaira! Comme je devinai sûrement qui était cet homme!
+Comme toutes les blessures de mon cœur le reconnurent et crièrent: C’est
+lui!... La voiture se mit en mouvement; malgré moi, je me penchai à la
+portière; il ne tourna pas la tête, ne me vit pas; il était occupé, il
+causait; je crus l’entendre rire.
+
+«Je dis en rentrant à l’hôtel que je comptais repartir ce soir même,
+qu’on eût soin de me faire avertir; mais on m’oublia, et moi-même,
+enfermée dans ma chambre, perdue dans mes pensées, je laissai passer
+l’heure. J’étouffais, j’ouvris ma fenêtre. Je me demandais: Où est-il,
+et avec qui? Et je croyais l’entendre rire. Et puis j’écoutais les
+bruits de la rue, je regardais cheminer les passants... Le roulement des
+voitures, de confus bourdonnements, des cris, des chants, des rumeurs
+lointaines, tout ce va-et-vient d’inconnus, toutes ces ombres affairées
+et haletantes qui piétinaient dans la boue, qui se coudoyaient dans le
+brouillard, qui disparaissaient dans la nuit... Qu’était-ce donc que
+cette ville immense? Une effroyable machine mue par d’invisibles
+ressorts... Et qui servait à quoi? A broyer des cœurs.
+
+«Je finis par m’assoupir, mais je continuai d’entendre des roulements de
+voitures, puis je me réveillai en sursaut; je venais enfin de découvrir
+ce que j’avais à dire à Max. J’avais parlé, j’avais prononcé en rêve
+quelques mots, et Max les avait entendus, et je l’avais vu se troubler,
+pâlir; mais ces mots magiques, j’eus beau chercher, je ne les pus
+retrouver, et cependant ils avaient laissé dans l’air comme un
+frémissement.
+
+«Non, je ne partirai pas, me dis-je au matin; si je ne lui parle pas, du
+moins je veux tout savoir.
+
+«Une curiosité dévorante s’était emparée de moi. Si extraordinaire que
+cela me semble, je résolus de voir Mme de Ferjeux, de la questionner. Je
+voulais apprendre de sa bouche tous les détails de l’aventure, et le
+nom, et le jour, et l’heure, et ce qu’on en disait, et si cette femme
+était belle... J’avais soif de poison; j’en voulais boire à pleine
+coupe. Je sors, j’arrive. Comme à cette heure je bénis le hasard qui me
+servit si bien et me sauva de moi-même! Du fond de sa loge, un vieux
+concierge que je ne connaissais pas me cria d’un ton d’humeur que je ne
+trouverais personne pour m’introduire, que Mme de Ferjeux venait de
+faire maison nette: la figure de ses gens l’ennuyait. Je trouve une
+porte ouverte, puis une autre; j’entre au salon: dans un cabinet voisin,
+deux personnes causaient. Avant d’avoir rien entendu, j’eus la certitude
+qu’il était là. Je retins mon souffle.
+
+«--De grâce, écoutez-moi, disait-elle. Il est bien temps que cette
+bouderie finisse; j’ai écrit à Isabelle de venir, et vous verrez qu’elle
+viendra.
+
+«--Je vous répète qu’elle ne viendra pas, répondit-il en riant. Vous
+connaissez peu sa superbe indifférence!... Et il ajouta d’une voix âpre
+et hautaine:
+
+--Mais vous avez mieux à faire, madame, que de vous occuper de ces
+misères.
+
+«_Ces misères!_ Oh! que ce mot me fit de bien! Oh! qu’à de certaines
+heures le mépris est bienfaisant! _Ces misères!_ Comme par l’effet d’un
+charme je rentrai en possession de moi-même; ma volonté, mon courage, ma
+fierté, tout me fut rendu; mon âme se redressa soudain comme un ressort;
+en cet instant, elle aurait soulevé des montagnes. Qu’il ne sache jamais
+que je suis venue! Ce fut le cri de mon cœur; si l’on m’avait surprise,
+je serais morte de honte. Et je sortis sur la pointe du pied, je
+m’échappai, je m’enfuis; il me semblait que j’avais des ailes et que les
+murailles s’écartaient pour me laisser passer. Trois heures plus tard,
+j’avais quitté Paris.
+
+«Pourquoi donc y suis-je allée? Je m’étais trompée: non, je n’avais rien
+à lui dire, pas un mot, pas un seul mot; mais je tenais sans doute à
+m’assurer qu’il est en joie et en santé, que ses souvenirs ne
+l’importunent point et qu’il sait _rire de ces misères_. Deux fois je
+l’ai entendu rire. Ne me dites pas que j’ai rêvé...»
+
+
+
+
+IV
+
+
+Quelques jours plus tard, je vis arriver un matin Mme d’Estrel. Sa
+visite me surprit, car sa paresse, jointe à l’état de sa santé, la
+confinait chez elle, et elle n’en sortait que dans les cas extrêmes.
+Qu’avait-elle donc de si pressant à me dire? Je fus frappée de son air
+agité et presque ému; elle m’observait curieusement.
+
+«Vous avez été absente pendant quelques jours? me demanda-t-elle.
+
+--Ne vous a-t-on pas dit, lui répondis-je, que j’étais allée voir mon
+père?»
+
+Elle ne fit aucune réflexion, et, selon son habitude, ne se pressa point
+d’en venir au fait.
+
+«Je vous apporte des nouvelles, reprit-elle; madame Mirveil...
+
+«Oh! chère madame, interrompis-je, donnez-moi plutôt des nouvelles de la
+Cochinchine; vous serez plus sûre de m’intéresser.»
+
+Elle me répliqua que ce qu’elle avait à me dire m’intéressait plus que
+je ne pensais, et bon gré mal gré je dus l’écouter.
+
+Mme Mirveil s’était retrouvée. Chacun la croyait partie; sa vieille
+servante Brigitte lui avait fidèlement gardé le secret. M. de Malombré
+lui-même s’y était trompé; pour la première fois, ses yeux d’argus
+s’étaient laissé prendre en défaut. Pendant qu’il la croyait à Paris,
+cette pauvre folle tenait pied à boule chez elle, enfermée dans une
+chambre sombre, volets clos et rideaux tirés, et elle avait vécu là deux
+mois de ses larmes et de coquilles de noix. Cependant un beau jour le
+vent avait sauté, en elle tout est soudain: elle avait ouvert ses
+volets, rompu sa clôture et fait irruption dans le salon de ma vieille
+amie, qui la reçut mal et se disposait même à l’éconduire; mais voilà
+une femme qui se jette à ses pieds en fondant en larmes.
+
+«Je suis une pauvre et misérable créature! s’écriait-elle. Il n’est âme
+qui vive qui me veuille du bien. Si vous me rebutez, si vous me
+repoussez, je me tuerai!»
+
+Mme d’Estrel n’avait pas précisément peur qu’elle se tuât, mais elle fut
+frappée du changement qui s’était fait dans sa personne: plus de
+colifichets, plus de petites mines, le visage pâle, amaigri, une robe
+brune montante et à manches longues qui lui cachait le cou et les bras,
+l’air et la tournure d’une béguine. Mme d’Estrel la fit asseoir, et, non
+sans verser bien des larmes, la dolente Levantine commença de lui ouvrir
+son cœur et de lui conter sa vie, ses faiblesses, ses fautes. A vrai
+dire, elle n’en était guère responsable. Sa mère avait toujours été
+sérieusement convaincue que l’éducation d’une fille est achevée quand on
+lui a appris à jouer de la prunelle et à pêcher à la ligne un mari. Tous
+les secrets de la minauderie, l’art de rouler les yeux et de faire la
+bouche en cœur, avaient été démontrés par principes à la jeune Emmeline.
+Le moment venu, sa mère aidant, elle amorça son hameçon et le jeta dans
+un parage poissonneux. Le fretin accourut, on le rejeta à l’eau avec
+dédain. Enfin un vrai poisson mordit à l’appât. Les deux femmes
+chantèrent victoire; elles crurent voir dans M. Mirveil un brochet de la
+plus belle taille; il se trouva que ce n’était qu’une grosse carpe.
+L’art de jeter de la poudre aux yeux fleurit au Levant; mais si M.
+Mirveil n’était pas un Crésus, le bonhomme adorait sa femme, qui finit
+par s’attacher à lui. Il l’amena en Europe; à deux ans de là, il mourut
+d’une chute de cheval. Elle ne le pleura pas longtemps; une idée fixe,
+une idée folle s’empara d’elle comme une fièvre et la galopait le jour
+et la nuit; elle en perdit le boire et le manger. A chaque heure, à
+chaque minute, elle se répétait: «Ma chère, il ne tient qu’à vous de
+devenir marquise de Lestang.» Elle ne put se tenir d’en écrire à sa
+mère, qui donna à plein collier dans ses visions et ne l’appelait dans
+ses lettres que sa chère marquise.
+
+Elle confessa à Mme d’Estrel que ce qui la désespérait, c’est qu’elle ne
+pouvait reprocher à M. de Lestang de l’avoir trompée. «Il ne m’a jamais
+donné la moindre espérance, dit-elle. Je me crus habile, l’amour s’en
+mêlant, je ne fus que facile, et je me perdis. Je vous défie de vous
+représenter ce que je ressentis à la nouvelle de son mariage; je ne
+parlais de rien moins que de défigurer ou d’assassiner mon heureuse
+rivale. Je la vis et me calmai: il me parut qu’elle ne me valait pas, et
+certainement elle est moins jolie que moi. Convenez-en, chère madame. Je
+me persuadai que M. de Lestang avait fait un coup de tête dont il ne
+tarderait pas à se repentir. Dans mes rêves, je le voyais se jetant à
+mes pieds, me conjurant de le consoler de son erreur, et je me
+promettais de le tourmenter par une impitoyable coquetterie, de jouer
+avec son désespoir comme une chatte avec une souris. Que je le
+connaissais mal! Il vint me voir et me traita en petite fille
+déraisonnable qu’on corrige avec une chiquenaude et qu’on console
+ensuite avec des gâteaux... Et puis un soir que, selon ma coutume,
+portes et fenêtres ouvertes, je m’étais assoupie dans un fauteuil...
+Non, je n’ai pas rêvé, c’était bien lui!... Sa figure m’épouvanta.
+Qu’elle était étrange! Il avait escaladé un balcon, et il se présentait
+non en suppliant, mais en maître, en vainqueur! Que voulait-il?
+qu’espérait-il? Pour qui donc me prenait-il?»
+
+Et à ces mots elle se remit à pleurer comme une Madeleine; elle se
+désolait tout à la fois, au dire de Mme d’Estrel, et de ce que Max
+s’était flatté de réussir, et de ce que croyant tout pouvoir, au dernier
+moment il n’avait plus voulu.
+
+«Cette visite nocturne me bouleversa, poursuivit-elle. M. de Lestang
+pouvait s’imaginer que j’avais été à la merci de son caprice. Moi qui
+avais rêvé de le voir à mes pieds, demandant grâce et désespéré de mes
+refus! Je lui écrivis lettre sur lettre; j’aurais voulu à tout prix le
+revoir pour désabuser sa fatuité. Point de réponse. Ma fureur était
+telle que je me glissai à plusieurs reprises dans le parc de Lestang,
+espérant l’y rencontrer et l’accabler de mes mépris. Plus sage que moi,
+le hasard ne m’accorda pas la rencontre que je cherchais. Au lieu du
+marquis, j’aperçus un jour sa femme. Je la savais aussi malheureuse que
+moi; je n’avais plus aucune raison de la haïr, et je la pouvais regarder
+de sang-froid. Elle était seule et semblait accablée par son chagrin. Je
+persiste à croire qu’elle est moins jolie que moi; ce n’est pas
+étonnant, je chasse de race: je suis une enfant de la balle et je sais
+mon métier; mais il y avait dans son air, dans son maintien... Que vous
+dirai-je? Il se passa en moi quelque chose de bien étrange: pour la
+première fois de ma vie, je me jugeai.
+
+«En rentrant chez moi, je me mis au lit; le lendemain, je n’eus pas le
+courage de me lever; je rougissais de moi-même et de la triste figure
+que je faisais dans le monde. Comme une chatte estropiée qui va cacher
+son agonie dans le coin le plus sombre d’un grenier, j’éprouvais le
+besoin de me dérober à tous les regards. Je passai deux mois dans une
+chambre obscure, rêvassant et pleurant. Mais si la chatte estropiée ne
+meurt pas, il faut bien que tôt ou tard elle quitte son grenier. Je me
+réveillai un matin, possédée du désir de voir quelqu’un qui me voulût du
+bien. Je me suis rappelé qu’autrefois vous m’aviez marqué quelque
+amitié, témoin vos conseils si mal suivis, vos reproches si mal reçus.
+Si j’ai lassé votre bon vouloir par mes légèretés, considérez que j’ai
+bien changé; madame, tendez-moi la main, secourez-moi, conseillez-moi.»
+
+ * * * * *
+
+Et là-dessus, avec l’exagération ordinaire des caractères légers, se
+remettant à genoux, elle donna des marques d’humilité si outrées que Mme
+d’Estrel la rudoya un peu et la gronda. L’ayant forcée de se relever:
+«Vous m’intéressez, lui dit-elle; vous valez mieux que je ne croyais; il
+y a toujours quelque chose de rare dans une âme qui a la force de se
+juger. Séchez vos larmes, soyez sage; sinon, je vous abandonne. Voyons,
+songeons à l’avenir; que comptez-vous faire?
+
+--Ma mère m’engage à retourner au Levant. Elle veut revoir sa chère
+marquise, car jusqu’à sa mort je serai _sa chère marquise_. Dieu sait
+les histoires qu’elle a contées dans le quartier franc! Je ne la
+démentirai sur rien; il sera entendu que mon mari le marquis est mort.
+Quant à mon marquisat, le voici!» et elle montrait ses deux mains vides.
+
+Mme d’Estrel lui conseilla de se rendre aux prières de sa mère et de
+s’en aller faire la marquise au Levant. «Autrement, lui dit-elle, il ne
+vous reste qu’à épouser M. de Malombré, et c’est un parti que je n’ose
+vous recommander.
+
+--Épouser M. de Malombré! plutôt épouser une grille! Vingt fois j’ai
+consenti, vingt fois je m’en suis dédite. Sans compter qu’il m’a poussée
+à bout par ses perpétuels espionnages, je n’ai jamais pu me faire à sa
+personne. Ah! franchement, je suis un morceau trop friand pour lui. Que
+penserait ma mère de sa chère marquise? Oui, vous avez raison, il faut
+que je parte; mais je ne peux m’en aller les mains vides, et vous savez
+que le plus clair de mon avoir est le petit domaine que m’a laissé M.
+Mirveil. Mon argus lui fait les yeux doux, et il ne disputerait pas sur
+le prix pour acquérir cette enclave, qui donne droit de passage sur sa
+propriété. Malheureusement il a mis dans sa chienne de tête d’acquérir à
+la fois la femme et la terre, car il a besoin d’une mignonne qui le
+dorlote. Peut-être va-t-il refuser de faciliter mon départ en achetant
+ma vigne, qui n’a de valeur que pour lui...»
+
+«Je lui promis, me dit Mme d’Estrel, de l’assister dans cette affaire,
+d’entreprendre M. de Malombré, et s’il faisait la sourde oreille, de le
+menacer d’acheter pour mon compte. La pauvrette se jeta à mon cou,
+pleurant d’un œil, riant de l’autre, me déclara que j’étais la meilleure
+des femmes, que je lui sauvais la vie, mais au moment de me quitter: «Je
+n’aurai qu’un regret en partant, s’écria-t-elle, celui de ne m’être pas
+vengée. Heureusement Mme de Lestang s’en chargera.»
+
+«Ce dernier mot me fit dresser l’oreille; je voulus la faire
+s’expliquer, mais je n’en tirai rien. «Point de mauvais sentiments! lui
+dis-je; mon alliance est à ce prix.»
+
+«Le lendemain, je reçus la visite de M. de Malombré. Ma maison est le
+réservoir où se déversent tous les chagrins du canton de Grignan.
+Privilége de vieille femme qui regarde la vie d’un œil désintéressé!
+Jamais mon voisin n’avait eu l’air si sombre, jamais il n’avait poussé
+de si bruyants soupirs. C’était vraiment le chevalier de la
+Triste-Figure. Aussi bien avait-il sujet de se plaindre; en dépit de sa
+lunette, pendant deux mois, sa prisonnière s’était dérobée à ses
+recherches; il venait de la retrouver; il avait volé auprès d’elle, lui
+portant un cœur d’hidalgo dont rien ne peut rebuter la constance, et il
+avait essuyé des refus obstinés qui ne lui laissaient aucun espoir. Je
+compatis à sa douleur et m’efforçai de le consoler. Je lui représentai
+qu’il ne devait rien regretter, qu’une odalisque n’eût été dans sa vie
+qu’une inutilité coûteuse, qu’une bonne ménagère était mieux son fait.
+«D’ailleurs, lui dis-je, à défaut de la femme, la vigne vous reste, car
+je ne suppose pas qu’Emmeline veuille l’emporter au Levant; acceptez de
+bonne grâce cette consolation.»
+
+«Il me répondit en grimaçant: «Achète la vigne qui voudra! Je ne me
+souciais que de la femme.» Et il me récita de nouveau toute la litanie
+de son amoureux martyre. Je suis persuadée qu’il était de bonne foi; les
+Malombré sont de ces gens qui se croient toujours eux-mêmes sur parole.
+
+«Vous me mettez à l’aise, repris-je, car cette vigne m’a toujours
+tentée, et à votre refus j’entrerai en marché avec Mme Mirveil.»
+
+ * * * * *
+
+«Il fit un geste de surprise, mais ne releva pas le propos. Il était
+tout entier à son dépit, qui se tourna en une véritable rage. Il se
+répandit en récriminations contre M. de Lestang, «l’infâme artisan,
+disait-il, qui avait ourdi toute la trame de son infortune.» Et bientôt,
+ce qui me surprit davantage, il vous enveloppa dans ses invectives et
+s’exprima sur votre compte avec une aigreur, une violence... Quel grief
+a-t-il donc contre vous?
+
+«Cette belle marquise! s’écria ce mouton enragé, n’a pas l’air d’y
+toucher; ce n’est au fond qu’une coquette, et bien m’en prend, je peux
+me reposer sur elle du soin de ma vengeance.»
+
+«Ce propos me remit en mémoire celui de Mme Mirveil; je voulus en avoir
+le cœur net. Je montai sur mes grands chevaux et sommai M. de Malombré
+d’avoir à s’expliquer ou à se rétracter. Il était trop exaspéré pour
+tenir sa langue en bride, et il me conta qu’à plusieurs reprises il
+avait aperçu M. Dolfin se glissant dans votre parc, qu’ayant lié
+connaissance avec ce jeune homme, il avait eu soin de lui parler de vous
+et l’avait vu rougir en prononçant votre nom, que plus tard il l’avait
+rencontré cheminant tête-à-tête avec vous dans votre coupé, que tout
+récemment il était retourné à Réauville, que, ne trouvant pas M. Dolfin
+chez lui, il avait demandé à l’attendre, que, laissé seul dans sa
+chambre, le premier objet qui avait attiré ses yeux fureteurs était un
+ruban feuille-morte passé au cou d’une statuette de la Vierge. «Je donne
+ma tête à couper, s’écria-t-il, que ce ruban a appartenu à Mme de
+Lestang. La dernière fois que je l’ai vue, elle avait une robe
+feuille-morte. Cette couleur lui plaît, c’est la couleur de son âme;
+mais les hirondelles sont en train de revenir. Notre petit jeune homme
+en est déjà aux menues faveurs; ce ruban est une promesse, peut-être un
+souvenir. Laissez-moi croire qu’il n’a plus rien à désirer... A propos,
+que sont-ils devenus pendant quelques jours? Ils avaient disparu l’un et
+l’autre. Est-il bien sûr que Mme de Lestang soit allée voir son père?
+Ah! monsieur le marquis, vous m’avez volé mon bien; c’est de moi que
+vous apprendrez ce que devient le vôtre en votre absence!
+
+«J’étais indignée et le traitai en conséquence; je lui dis dans quelle
+occasion vous aviez vu chez moi M. Dolfin, et lui déclarai que toutes
+ses conjectures étaient d’odieuses et ridicules visions.
+
+«Quant au mari, ajoutai-je, croyez-moi, ne vous attirez pas son
+courroux; vous n’êtes pas de force, mon brave homme, à vous mettre sur
+les bras un pareil adversaire.»
+
+«Et je lui récitai la fable du pot de terre et du pot de fer; mais de
+l’humeur dont il était, je ne gagnai rien sur lui: la colère transforme
+les lièvres en preux. Le pacifique Malombré roulait des yeux terribles,
+comme s’il eût appelé en champ clos Maures et Castillans, et il me
+quitta de l’air d’un homme qui se dispose à mettre flamberge au vent...»
+
+«Et maintenant, continua-t-elle, à nous deux, ma très-chère Isabelle.
+Dites-moi, de grâce, s’il y a quelque chose de vrai dans les
+extravagances que m’est venu conter ce pauvre hère. C’est moi qui vous
+ai fait connaître M. Dolfin. En vous présentant ce jeune homme, dont le
+caractère est encore pour moi un problème, je voulais vous procurer une
+distraction, vous enlever pour quelques heures à vous-même; mais je ne
+pouvais m’imaginer qu’un futur trappiste allât se brûler comme un
+papillon à la flamme de vos beaux yeux. Dites-moi ce qui en est;
+parlez-moi sincèrement, car je ne me consolerais pas si mes bonnes
+intentions avaient eu de si graves conséquences.»
+
+Je l’avais écoutée sans mot dire.
+
+«En vérité, lui répondis-je avec le plus grand calme, de quoi allez-vous
+vous soucier? que vous importe?»
+
+Elle me regarda attentivement.
+
+«M. Dolfin est-il venu ici? me demanda-t-elle d’un ton pressant.
+L’avez-vous revu?
+
+--Oui, madame, lui répondis-je.
+
+--Et serait-il vrai qu’il vous aime?
+
+--Je n’en sais rien.
+
+--Et l’aimez-vous?
+
+--Je n’en sais rien non plus, mais quand je le saurais, vraiment où
+serait le mal?»
+
+Elle garda quelques instants le silence.
+
+«Prenez-y garde, ma chère enfant, reprit-elle avec quelque vivacité; le
+pas est glissant. Vous savez si j’entre dans vos chagrins, dans vos
+ressentiments; mais je crains qu’ils ne vous entraînent à quelque coup
+de tête ou de cœur dont vous vous repentiriez cruellement. Dites-vous
+qu’il arrive bien vite, l’âge où une femme qui a failli achèterait au
+prix de tous les plaisirs, de toutes les joies de l’amour, un peu de
+cette considération que donne un passé sans tache. Oh! comme la pauvre
+créature voudrait forcer les respects, tuer les souvenirs, se mettre à
+l’abri de ce qui se dit et de ce qui ne se dit pas, de certains sourires
+qui la font trembler! La considération! tant qu’on est jeune et que la
+passion parle, il semble que ce n’est rien; mais à peine avons-nous un
+cheveu blanc, notre bonheur dépend de l’opinion, et nous voudrions
+effacer de notre vie tout ce qui fait obstacle au respect. Dites-vous
+encore qu’une honnête femme n’a rien de mieux à faire que de rester
+honnête: c’est le seul métier qu’elle fasse bien; elle n’a pas de talent
+pour autre chose; on est toujours gauche dans le mal quand on est
+embarrassé d’une conscience. Dites-vous aussi (je vous parle avec une
+entière conviction) que, quels que soient les torts de Max, et Dieu me
+garde de les atténuer! tôt ou tard il vous reviendra. De grâce, ne
+mettez rien entre le bonheur et vous!
+
+--Quel chaleureux avocat, quelle amie sûre et dévouée Max a trouvée en
+vous, madame! lui dis-je avec amertume. Je l’en félicite de tout mon
+cœur; mais ne soyez pas plus royaliste que le roi. J’ai de ses
+nouvelles; je sais qu’il use à Paris de toute sa liberté et qu’il
+n’aurait garde de vouloir me gêner dans l’usage que je puis faire de la
+mienne.
+
+--Mon Dieu! s’écria-t-elle, que les maris sont de sots animaux, et
+qu’ils sont loin de se douter de ce que peut dire et faire une honnête
+femme en colère!... Ma chère Isabelle, poursuivit-elle, vous vous mettez
+en révolte; je relève le gant et vous préviens que je m’en vais de ce
+pas à Réauville surprendre le lièvre au gîte.
+
+--Allez, chère madame, lui dis-je, et ne manquez pas d’instruire M. de
+Lestang du zèle avec lequel vous épousez ses intérêts; mais je doute
+fort qu’il y soit sensible: il a vraiment de bien autres affaires en
+tête.»
+
+Elle remonta en voiture, et, deux heures plus tard, en repassant devant
+Lestang, elle me fit remettre un petit billet écrit au crayon, qui
+contenait ces mots:
+
+«Je m’étais sottement alarmée. Oh! la belle peur que j’ai eue! Vous vous
+êtes moquée de moi, et vous avez eu raison. J’ai appris à Réauville que
+M. Dolfin fait une retraite à la Trappe. Adieu, chère enfant. Votre
+vieille amie vous embrasse.»
+
+
+
+
+V
+
+
+«L’aimez-vous?» Étrange question que je n’aurais jamais osé me faire à
+moi-même. «Vous aime-t-il et l’aimez-vous?» Cela était donc possible?
+Avec toute sa sagesse, Mme d’Estrel ignorait qu’un mot, un simple mot,
+suffit, parfois, pour ouvrir à une âme des chemins qui semblaient
+fermés.
+
+Ajoutez que ses représentations, ses conseils, m’avaient irritée,
+révoltée. Eh quoi! le monde, l’amitié même, prenaient par sa bouche
+parti pour Max contre moi! Tout lui était permis, tout m’était défendu;
+ses torts les plus graves n’étaient que des peccadilles, et si je
+m’avisais de me consoler de mon délaissement, si un sentiment un peu vif
+se glissait dans mon cœur, où il s’était plu à faire le vide, si je
+disposais à ma guise d’une liberté qu’il n’avait ni le droit ni l’envie
+de me contester, mes faiblesses ou mes entraînements me seraient imputés
+à crime. Je sais que cette morale a cours dans le monde; mais quelle
+femme pourrait souscrire à une si criante injustice?»
+
+Voilà ce que je me disais, et comment il se fit que la démarche de Mme
+d’Estrel produisit un effet tout contraire à ce qu’elle espérait.
+J’étais disposée à voir en beau M. Dolfin. Mon imagination travaillait
+secrètement en sa faveur, plaidait tout bas sa cause, s’efforçait
+d’échauffer et, pour ainsi dire, de passionner les sentiments bien
+faibles encore et bien indécis qu’il m’avait inspirés. A mon insu, je
+prenais à tâche de l’aimer; oui, mon cœur se portait au devant de
+l’amour comme à la rencontre d’un hôte dont on espère la visite, et il
+me semblait par instants que l’amour venait, qu’il était venu, que je
+sentais en moi la présence du divin visiteur et ce trouble délicieux qui
+accompagne son arrivée.
+
+Quinze jours se passèrent ainsi. A quoi donc? me direz-vous. A relire la
+lettre de Mme de Ferjeux; à ouvrir et à refermer le carnet rouge,--le
+plus souvent, la lettre et le carnet posés ensemble sur mes genoux, à
+comparer entre eux deux hommes, l’un perverti par le monde et sa triste
+science, l’autre simple et naïf comme un enfant; l’un n’ayant de sacré
+que ses volontés, ses caprices, et comme abandonné au démon de son
+orgueil; l’autre enflammé d’une passion héroïque, humble et malheureuse
+pour les grandes choses.
+
+Et je pensais aussi que dans une cellule de la Trappe il y avait un cœur
+en proie à de mortels combats. Rivales acharnées, nous nous le
+disputions, la dévotion et moi. Je le voyais se débattant, s’efforçant
+de chasser mon image; mais le fantôme revenait toujours, éclairant et
+enchantant la cellule; je lui donnais mes ordres, à ce fantôme; je lui
+commandais de ne pas épargner sa victime, de l’obséder, de la
+désespérer... Il faut me pardonner, monsieur l’abbé, j’étais malade. Les
+brouillards de Paris, où j’avais erré comme une ombre; ce que j’y avais
+vu, entendu... Et, pour me guérir, Mme d’Estrel me parlait de
+considération! Elle me vantait le prix de cette perle sans tache! Mais
+vantez donc à un pauvre qui a faim, vantez-lui la beauté de votre
+rivière de diamants! C’est un morceau de pain qu’il lui faut, et, pour
+l’avoir, il vendrait à vil prix tout un écrin.
+
+Mais, enfin, qu’espériez-vous? me direz-vous encore. Ce que j’espérais!
+Je ne sais. Je rêvais à mille choses vagues, et ces songes confus
+flottaient devant moi comme ces nuages qui, d’instant en instant,
+changent de couleur et de figure, et qu’on se plaît à suivre dans leur
+métamorphose.
+
+«Je crois que c’est un lion, Polonius.
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Je crois plutôt que c’est une gazelle.
+
+--Je le crois comme vous, monseigneur.»
+
+Ah! qu’il se passe de choses dans la tête d’une femme qui souffre! Que
+ses pensées vont vite et vont loin! Comme elles volent sur les nuées et
+comme elles courent sur la crête des précipices, et comme elles
+regardent au fond de l’abîme, et que ce vertige leur est doux!...
+Faut-il croire que toutes ces pensées perdues se rassembleront un jour
+pour nous accuser devant le tribunal d’un Dieu vengeur? Mon Dieu!
+refaites, si vous le voulez, le monde et les hommes et nos cœurs, mais
+ne condamnez pas ce que vous avez fait!
+
+Et quel fut le dénoûment de ces rêveries? Ah! voici le dénoûment.
+
+Au commencement de février, j’étais un soir au salon, seule comme à mon
+ordinaire. La soirée était si belle et d’une douceur si printanière, que
+j’avais laissée ouverte la porte vitrée qui donne sur la terrasse.
+Étendue dans un fauteuil, la tête baissée, je rêvais tristement, car ce
+jour-là je ne voyais rien dans l’avenir et je me sentais comme à l’abri
+de l’espérance. Tout à coup je crois entendre un faible bruit de pas, je
+relève la tête, quelqu’un paraît sur le seuil de la porte, pousse un
+cri, étend les bras, et, d’un bond, s’élance à mes pieds. C’était lui...
+
+Mon émotion fut si vive, que je portai mes deux mains sur mon cœur pour
+l’empêcher d’éclater. Il restait là, dans une attitude suppliante, et
+comme effrayé de son audace, tremblant, pâle, le visage défait, les
+mains jointes, levant sur moi des yeux craintifs qui demandaient grâce.
+Je lui ordonnai de se relever.
+
+«Non, s’écria-t-il avec un accent passionné, non, madame, vous ne me
+chasserez pas sans m’avoir entendu. Hier, avant-hier, je suis venu
+jusqu’à cette porte; mais le courage m’a manqué. Aujourd’hui, j’oserai
+tout, je dirai tout; je ne puis garder plus longtemps mon secret, il
+m’étoufferait. Je vous ai aimée du premier instant que je vous ai vue.
+Vous m’êtes apparue comme une vision; je fus ébloui, je crus rêver;
+pourtant mon cœur avait pressenti cette rencontre; depuis longtemps il
+vous cherchait. Tout ce qu’il avait aimé, admiré dans ce monde: la
+lumière, la beauté du ciel, les fleurs, autant de messagers qui vous
+annonçaient! Vous étiez son espérance, son attente secrète, car en vous
+voyant, je dis: «La voilà donc, c’est elle!»
+
+Il ajouta que si je lui avais apparu le sourire aux lèvres, la joie dans
+les yeux, il se serait effrayé des distances qui étaient entre nous, et
+peut-être aurait-il eu la force de m’oublier; mais j’étais triste, je
+venais de pleurer; il avait béni mes larmes, béni le malheur, cet ami
+commun qui me rapprochait de lui et me mettait à portée de son cœur.
+
+«Lorsque je m’imaginais follement, dit-il encore, qu’il était peut-être
+dans ma destinée de consoler vos peines, je sentais le souffle me
+manquer, et il me prenait des envies de mourir; mais quand je me disais,
+revenant à moi: Aime et souffre, pauvre fou! elle n’en saura jamais
+rien!--alors, dans ma rage, j’aurais voulu anéantir le monde, hommes et
+choses, tout ce qui nous séparait, tout ce qui vous empêchait de me
+voir...»
+
+Un jour, il m’avait vue passer à cheval, entourée de jeunes gens, tous
+plus beaux que lui, pensait-il, plus dignes d’être aimés, et qui
+paraissaient se trouver à l’aise auprès de moi. Il avait senti sa tête
+se perdre, et peu s’en était fallu qu’il n’allât se coucher en travers
+de mon chemin et ne se fît broyer le cœur par le sabot de mon cheval...
+
+«Ah! j’ai cependant bien combattu! poursuivit-il; j’ai pleuré, j’ai
+prié, je vous ai maudite; mais le fantôme se riait de mes exorcismes. Le
+hasard, si le hasard n’est pas un vain mot, nous rapprocha: je reconnus
+que vous étiez aussi bonne que belle: je vous ai raconté ma vie, et vous
+n’avez pas souri. Je fis un suprême effort: je m’enfuis à la Trappe;
+vous y étiez. Partout votre image passait et repassait devant moi; je la
+voyais marcher le long des galeries du cloître; me réfugiant dans la
+chapelle, à peine m’y étais-je recueilli, la dalle froide s’échauffait
+sous mes genoux, et en relevant la tête je vous apercevais debout devant
+l’autel. Vous, toujours vous! Je vous parlais, je vous suppliais, sans
+pouvoir fléchir votre inexorable beauté. Où que je fusse, l’air
+s’embrasait autour de moi, votre souffle y avait passé, et dans cette
+maison consacrée à la mort tout m’annonçait les délices de la vie. Le
+soir, je n’osais me retirer dans ma cellule; je tremblais de m’y trouver
+seul avec vous. Une nuit, après vous avoir demandé grâce en pleurant, il
+m’échappa un éclat de rire désespéré dont se souviendront longtemps les
+échos d’Aiguebelle. Le lendemain, je partis; à peine la porte du couvent
+se fut-elle refermée sur moi, ô délivrance miraculeuse! je regardai le
+ciel, les bois, et je sentis que j’étais à jamais affranchi de mes
+folles superstitions. Mon cœur nageait dans la paix et dans la lumière;
+la vie m’apparaissait parée d’une beauté mystique, des larmes de joie
+inondèrent mes joues. Adieu mes tourments, mes vaines terreurs! Mes
+chaînes étaient brisées, les tronçons ne se rejoindront pas.--Plus de
+doute! m’écriai-je; il n’y a de sacré que l’amour que j’ai pour elle.
+Mon cœur, qu’elle habite, est un temple; voilà mes autels, voilà mon
+tabernacle, voilà l’adoration perpétuelle! Elle est en moi; je possède
+Dieu, et c’est lui qui me commande de vivre et de mourir pour elle; mais
+le voudra-t-elle?...--Oui, le voudrez-vous, madame? Qu’allez-vous me
+répondre? Ah! prenez-y garde, il me semble que vous pourriez me tuer
+avec un mot.»
+
+Ce qu’il me disait (m’avait-on rien dit de pareil?) et surtout son
+accent, sa voix,--toute cette musique de la passion que je n’avais
+jamais entendue me remua si profondément que je fus quelques instants
+comme hors de moi. Heureusement il était trop novice et trop sincère
+pour profiter de mon trouble, il n’y songea même pas; il craignait
+d’avoir trop osé et de m’avoir déplu. Les yeux baissés, il attendait ma
+réponse, et comme elle tardait, il attira vers lui d’une main tremblante
+l’un des rubans de ma ceinture, et le pressa doucement et humblement sur
+ses lèvres comme une relique.
+
+J’eus le temps de revenir à moi, et, dès que je fus maîtresse de mon
+émotion, je lui dis d’un ton un peu sévère:
+
+«Vous me traitez en idole, je ne suis qu’une femme. Que parlez-vous
+d’autel, de tabernacle? Il me déplaît que vous mêliez Dieu dans votre
+amour. De telles adorations sont de méchantes fièvres qui passent. Dans
+quelques jours peut-être, vous rougirez de votre erreur. Que Dieu est
+grand! direz-vous, et que mettais-je à sa place?»
+
+Il redressa la tête et me jeta un regard de reproche.
+
+«Vous ne parleriez pas ainsi, répondit-il, si vous pouviez lire dans mon
+cœur. Vous ne savez pas ce que vous avez fait de moi. Je suis un homme
+nouveau. Jusqu’ici j’ai tourné toutes mes forces contre moi-même, je les
+ai follement employées à tourmenter mon âme et ma vie; mais, grâce à
+vous, je me possède enfin, je m’appartiens, je puis disposer de moi; je
+me sens capable de vouloir et d’agir; il n’est pas de résolution si
+hardie qui puisse m’effrayer. Mettez-moi à l’épreuve, ordonnez, je suis
+prêt à tout, et si demain...»
+
+Je l’interrompis d’un geste.
+
+«Écoutez-moi, repris-je; ce qui se passe ici est bien sérieux. Je me
+suis trompée une fois, une seconde erreur me tuerait. Je crois à la
+sincérité de vos sentiments, et je mentirais si j’affectais de
+m’offenser de votre amour; mais me connaissez-vous bien, et saurez-vous
+m’aimer comme je veux qu’on m’aime? Je suis malheureuse, on s’est chargé
+de vous l’apprendre; la seule consolation que je rêve serait une amitié
+vraie, sûre, fidèle. Oui, je voudrais avoir un ami qui m’appartînt cœur
+et âme, qui conformât entièrement ses sentiments aux miens, qui fût
+capable de pousser l’oubli de soi jusqu’au sacrifice, qui ne demandât
+rien, n’espérât rien et sût souffrir sans se plaindre. Je voudrais que
+cet ami tour à tour se tînt dans l’ombre, à l’écart, ou accourût à mon
+appel, qu’il m’offrît son secours sans me l’imposer, qu’il unît la
+patience au courage, ne connût ni les inquiétudes de la vanité ni les
+angoisses de la jalousie, et que, sans jamais m’interroger, jamais il ne
+doutât de moi. C’est une chimère, n’est-ce pas, que ce rêve?... Ah!
+croyez-moi, avant de nous rien promettre, éprouvons nos cœurs. Bon Dieu!
+je ne sais ce que me réserve l’avenir; je marche à tâtons dans mon
+malheur; j’ignore ce qui est possible, ce qui ne l’est pas. Incertaine
+de ce que je veux, incertaine de ce que je sens, j’exige de qui s’offre
+à m’aider à vivre un dévouement absolu, sans savoir si je lui puis rien
+donner en retour. Ne vous engagez pas, laissez-moi le temps de voir
+clair en moi-même; je ne me pardonnerais jamais de vous avoir trompé, ni
+surtout de m’être trompée.» Il se releva.
+
+«Ne me demandez pas d’attendre, dit-il d’un ton triste, mais résolu. Je
+jure d’être l’ami que vous dites, je saurai souffrir et me taire;
+pourtant j’ai besoin de croire qu’un jour...»
+
+Il n’acheva pas, mais ses yeux parlaient.
+
+Je le regardais fixement, je m’efforçais de lire sur son front le secret
+de mon avenir. Tout à coup je tressaillis, je venais d’entendre un
+roulement de voiture dans la cour. Onze heures avaient sonné. Qui se
+présentait si tard? Était-ce Mme d’Estrel qui essayait de me surprendre?
+
+«Partez, partez, dis-je, et ne cherchez pas à me revoir avant que je
+vous appelle; songez que par-dessus tout je veux être obéie.»
+
+Il me prit la main et se contenta de la serrer dans la sienne; il
+s’essayait à son rôle d’ami.
+
+«Que je suis ingrat! murmura-t-il; je devrais être heureux.»
+
+Et à ces mots il s’élança sur la terrasse et disparut dans la nuit.
+
+L’instant d’après, une porte s’ouvrit, et Max entra.
+
+
+
+
+CINQUIÈME PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+
+Il est des situations auxquelles il vaut mieux n’avoir pas eu le temps
+de se préparer. Notre imagination est un artiste; quand elle prévoit,
+elle met de l’ordre et de l’unité dans ses tableaux, et elle se trompe
+toujours, parce qu’elle simplifie tout et que rien n’est moins simple
+que la vie.
+
+Si l’on m’eût annoncé vingt-quatre heures d’avance l’arrivée de Max,
+j’aurais commencé par être très-émue; puis j’aurais fait d’absurdes
+suppositions et cherché dans ma tête de femme de quelle façon je
+pourrais lui témoigner le plus d’indifférence et de mépris,--et après
+tout ce beau travail d’esprit l’événement m’aurait prise au dépourvu. Le
+Max qui reparut inopinément devant moi après trois mois d’absence
+n’était pas tout à fait celui que je connaissais. Sa politesse
+provocante, ses froides ironies, ses sourires glacés où se marquait une
+personnalité hautaine qui s’arroge tous les droits et se met au-dessus
+de tous les devoirs, il avait laissé tout cela à Paris, et il en
+rapportait une sorte de gravité mélancolique à laquelle j’étais loin de
+m’attendre. Un Max mélancolique! un Max presque doux! Je n’en croyais
+pas mes yeux.
+
+Dès le soir de son arrivée, je lui fournis l’occasion de déployer sa
+nouvelle vertu tout fraîchement acquise. En le voyant entrer, je
+demeurai d’abord comme pétrifiée de surprise; mais je fus bientôt
+réveillée de ma stupeur par un sentiment d’irritation qui tenait presque
+de la douleur physique. Je venais d’avoir l’oreille et l’âme caressées
+par des mélodies dont la nouveauté doublait pour moi le charme; cette
+musique m’avait monté la tête, m’avait grisée. J’entends rouler une
+voiture; le concert cesse. Par une porte, les songes s’envolent à tire
+d’ailes; par l’autre, la réalité entre en disant: Me voici! Et quelle
+réalité qu’un mari! Comme le disait un jour Mme de Ferjeux, il n’en est
+pas d’aussi certaine ni qui saute ainsi aux yeux.
+
+Que l’esprit va vite dans certains moments! Entre l’instant où la porte
+s’ouvrit et celui où Max s’approcha de moi pour me saluer, j’eus le
+temps de passer de la stupeur à la colère et de revenir, par un effort
+de ma volonté, de la colère à une souveraine insouciance,--et ce fut du
+ton le plus calme que je lui dis: Mais vraiment je crois que c’est
+vous!--Après quoi je me mis à jouer avec les grains de mon collier.
+
+«Oui, c’est bien moi, me répondit-il d’une voix de basse que je ne lui
+connaissais pas. Je vous attendais à Paris, vous n’êtes pas venue, je
+suis parti, et je vous assure qu’en vous revoyant je ne me pardonne pas
+la longueur de mon absence.
+
+--Voilà un sentiment qui est fort galant ou fort délicat, lui dis-je.
+Mettez votre conscience en repos. Je suis ravie de vous voir, mais j’ai
+supporté votre absence avec une résignation exemplaire.
+
+--Je n’en doute pas, reprit-il. C’est moi seul que je plains. Mon Dieu!
+que les hommes sont fous, et comme ils gaspillent leur cœur et leur
+vie!»
+
+Je me mis à rire. «Je crois rêver, repartis-je; mais sur quelle herbe
+avez-vous donc marché? Voyez un peu! On m’avait écrit de Paris que vous
+vous étiez fait ermite, que vous habitiez dans une solitude, sur la
+pointe d’un rocher, que vous viviez là d’herbes et de racines sans vous
+mêler de rien que de dire votre rosaire tout le jour. J’avais traité
+cette histoire de conte bleu. Je rabats de mon incrédulité. A vous
+entendre, on ne peut douter que vous ne sortiez frais émoulu d’une
+thébaïde.»
+
+Il ne répondit rien, fit un tour dans la chambre, et en revenant vers
+moi ferma au verrou la porte vitrée par laquelle M. Dolfin était entré
+et sorti. Je ne pus m’empêcher de sourire intérieurement de cette
+précaution un peu tardive. Puis, s’étant assis: «Je crois qu’il est bon,
+madame, me dit-il, que nous ayons ensemble une explication.
+
+--Mais savez-vous, repris-je, que vous me faites passer d’étonnement en
+étonnement? Vous avez toujours professé une sainte horreur pour les
+explications, et m’est avis qu’aujourd’hui je les hais encore plus que
+vous. Et sur quoi voulez-vous que nous en ayons une? Je ne me plains pas
+de vous; vous plaindriez-vous de moi, par hasard? Non, monsieur, ne nous
+expliquons sur rien. Il faut vivre au jour le jour, prendre le temps
+comme il vient et garder soigneusement pour soi ses petites pensées, ses
+petits souvenirs, comme une ressource pour les heures de solitude. Aussi
+bien, quand vous me ferez l’honneur de me tenir compagnie, les sujets de
+conversation ne nous manqueront pas. Vous me parlerez de Paris, que vous
+venez, je crois, de traverser, et surtout vous me raconterez votre
+thébaïde, vos pénitences; nous moraliserons un peu, vous me gagnerez
+tout doucement à l’austérité de vos maximes; je suis sûre que vous
+prêchez de la manière la plus édifiante. En attendant, je crains que
+vous n’ayez faim; je m’en vais donner des ordres pour qu’on vous serve à
+souper. Mangerez-vous maigre aujourd’hui? Je ne connais pas encore vos
+jours.
+
+--Vous êtes trop bonne, me dit-il avec un demi-sourire; je n’ai besoin
+que de repos. Bonsoir, à demain... Et comme il allait sortir:--Ne vous
+moquez pas trop de moi; reposez-vous sur moi de ce soin, car je vous
+jure que je me trouve fort ridicule.»
+
+Et sur ce mot il me laissa seule avec mon étonnement.--Quelle est cette
+nouvelle chanson? me disais-je. Moi qui me flattais de connaître tout
+son répertoire!
+
+Je veillai assez tard, tantôt agitant cette question, tantôt rêvant à
+autre chose.
+
+Le lendemain et les jours suivants, l’inouïe mansuétude de Max ne se
+démentit pas un instant: un air soumis, résigné, une physionomie
+intéressante, une douce langueur, des regards abattus;--que se
+passait-il en lui? Ne se laissant ni rebuter par mes froideurs ni piquer
+par mes sécheresses, prenant tout en patience, on eût dit un coupable
+vraiment contrit et mortifié qui espère mériter sa grâce par ses
+expiations. Rien ne semblait rester du Max d’autrefois, hormis toutefois
+cette distinction parfaite de manières qu’il ne pouvait perdre. Quoi
+qu’il en dît, et si bizarre que fût son nouveau personnage, il y avait
+en lui je ne sais quoi qui le sauvait toujours du ridicule. Il n’avait
+garde de s’attacher à mes pas, de m’importuner à toute heure de sa
+présence; il choisissait ses moments, il guettait les occasions. Il se
+tenait toujours à honnête distance de mon appartement et respectait la
+liberté de mes promenades; mais après les repas, sous prétexte
+d’affaires dont il désirait avoir mon avis, il me suivait au salon,
+m’interrogeait d’un ton de déférence, trouvait moyen de tirer la
+consultation en longueur, de fil en aiguille entamait un autre sujet,
+égayait l’entretien de quelque anecdote, se donnait la peine d’avoir de
+l’esprit et me forçait quelquefois à l’écouter.
+
+Le plus souvent néanmoins tout échouait contre ma superbe indifférence;
+j’avais l’air distrait, las, impatient, je bayais aux corneilles, je
+comptais les solives du plafond, je ne répondais qu’à moitié, d’un ton
+bref, comme une personne qui a hâte d’expédier un importun et de se
+dérober à son ennui. Il lui arriva plus d’une fois de glisser dans ses
+histoires des allusions détournées qu’il ne tenait qu’à moi de
+comprendre; j’étais tentée de lui dire: _All’ applicazione, signore!_ Je
+m’en gardais bien pourtant. Attentif à mes moindres désirs, je l’aurais
+rempli de joie en lui témoignant une fantaisie, et je suis persuadée
+que, si je l’eusse prié de sauter par la fenêtre, il n’eût pas
+marchandé; mais je lui marquais de mille manières que désormais tout
+m’était égal. Il ne laissait pas de se prodiguer en attentions.
+Connaissant mon goût pour les fleurs des champs, il s’en allait cueillir
+aux bois voisins les premières pervenches fleuries: Némorin n’eût pas
+mieux fait pour son Estelle. Pauvres pervenches! Je les effeuillais
+entre mes doigts distraits ou colères, ou bien je les laissais traîner
+et sécher sur le parquet. Un matin ma levrette s’échappa; tout le jour
+il battit en personne le pays pour la retrouver. Chaque soir il
+s’offrait à me faire la lecture. Je lui répondais par un _comme il vous
+plaira_ bien sec. Il lit à ravir, je n’avais pas trop l’air de m’en
+apercevoir. Un jour il imagina de tirer de sa bibliothèque un volume
+poudreux de Massillon et commença de me lire le fameux sermon sur
+l’enfant prodigue. Cette fois je trouvai l’allusion trop directe et je
+pris soin de m’endormir avant la fin de l’exorde.
+
+Je m’ingéniais à découvrir le secret de cette métamorphose.--Il s’agit
+toujours de la même gageure, me disais-je; il a juré ses grands dieux de
+me faire venir à composition; il serait furieux d’en avoir le démenti.
+Ses premiers essais ayant échoué, il change de méthode, il espère me
+prendre par l’attendrissement. Qu’il gagne son procès, et demain il ira
+s’en faire un autre avec les lions de l’Atlas, car sans procès il
+périrait d’ennui.
+
+Mais en d’autres moments:--Non, pensais-je, il est plus sincère que je
+ne crois; une alternative de folies et de lassitudes, voilà sa vie.
+Après les fatigues d’une campagne, il vient reposer son cœur auprès de
+moi. Quelle noble, quelle touchante confiance il me témoigne! Il espère
+qu’au lieu de me plaindre, je le plaindrai, et que par mes complaisances
+je répandrai quelque douceur dans son ennui. Comme il entend bien son
+bonheur! A ses maîtresses de l’amuser, et dès qu’il n’est plus amusable,
+à sa femme de le reposer de ses maîtresses! C’est ainsi que ce superbe
+sultan distribue le travail entre nous, et assure à la fois ses plaisirs
+et ses consolations. Qu’ai-je à redire à mon sort? Après chacune de ses
+infidélités, il me reviendra en disant:--Consolez-moi, je n’ai pas
+trouvé ce que je cherchais!
+
+Par instants, j’étais presque heureuse, car je sentais qu’il souffrait
+de me trouver intraitable, et c’était un commencement de vengeance; mais
+le plus souvent sa douceur m’irritait: j’aurais voulu la forcer à se
+démentir! je désirais qu’une injustice nouvelle, un mot dur, une
+provocation fixât mes secrètes incertitudes. La semence n’attendait
+qu’un ferment pour lever; je comptais sur la colère pour enflammer mon
+cœur, pour le contraindre à décider ce qu’il n’osait juger et le
+précipiter dans sa destinée.
+
+Toute tragédie a son côté plaisant. Max avait emmené et ramené avec lui
+Baptiste, son vieux valet de chambre, son factotum, son âme damnée, qui
+entrait dans tous ses sentiments, se figurait être de moitié dans toutes
+ses aventures, chargeait naïvement sa conscience des péchés de son
+maître, et, en parlant de lui, eût volontiers dit: «Nous», comme ce
+sonneur de cloches qui s’écriait au sortir du prône: «Vive Dieu! que
+nous avons bien prêché!» Quelques mois auparavant, Baptiste affectait en
+ma présence les allures dégagées d’un homme sûr de son fait; je croyais
+l’entendre marmotter entre ses dents: «Madame nous boude, mais nous
+aurons le dernier mot.» Depuis son retour, c’était autre chose: il avait
+l’air empêché, dolent, il boitait bas, il sentait ses torts, il se
+reprochait ses trahisons, et quelquefois ses yeux m’adressaient de
+muettes et respectueuses remontrances qui signifiaient: Madame a
+l’humeur trop vindicative; combien de temps encore nous tiendra-t-elle
+rigueur?»
+
+Une semaine après l’arrivée de Max, je reçus par la poste une lettre de
+M. Dolfin. Je courus m’enfermer pour la lire; la main me tremblait en la
+décachetant; je craignais d’y trouver quelque chose qui me blessât ou me
+refroidît. Il est des plantes exotiques délicates et frileuses dont la
+culture demande les plus grands soins; il n’est pas besoin d’une gelée
+pour les tuer. Je fus bientôt rassurée. M. Dolfin s’était appliqué à ne
+pas écrire un mot qui pût me déplaire; la note dominante était le
+dévouement; l’amour se voilait sous le respect. Le retour de M. de
+Lestang, qu’il avait appris, lui avait été un grand sujet de trouble:
+une imagination blessée accueille l’absurde et s’en nourrit. Bien qu’il
+tâchât de s’en cacher, il laissait percer des alarmes jalouses qui me
+firent sourire. Les dernières lignes étaient ainsi conçues: «Les heures
+se traînent, je me dévore; mais je saurai obéir et me commander. Quelque
+chose me dit que le moment viendra où je pourrai vous servir. La vie me
+semble belle; j’espère, je crois et j’attends.»
+
+Cette lettre me rendit rêveuse; on y sentait la candeur d’une âme vraie,
+_plus droite qu’une ligne_. J’étais agitée, ma tête fermentait. De ma
+chambre, je passai sur la galerie et m’approchai de la statue. Pour la
+première fois depuis longtemps, j’eus quelque plaisir à la regarder. Je
+l’avais méconnue: ses sévérités n’étaient pas pour moi: c’était bien
+l’image de la justice céleste; je devinais en elle une amie qui
+conspirait en secret ma vengeance. «Il a abusé, lui disais-je en
+moi-même, quand donc frapperas-tu?»
+
+Je m’assis; je me croyais en lieu de sûreté. Max n’avait pas remis les
+pieds dans la galerie; il devait peu se soucier de m’y rencontrer:
+c’était un endroit trop parlant. A demi couchée dans une causeuse, je
+fis de longues réflexions; je croyais sentir qu’il se préparait quelque
+chose dans ma vie, qu’elle fermentait comme mon esprit, que je
+m’acheminais vers un événement. Je me disais que le hasard avait amené
+dans le voisinage de Lestang le seul homme qui pût faire impression sur
+mon cœur. Un homme du monde, un élégant, un héros de roman n’eût jamais
+triomphé de mon indifférence, car j’estimais que parmi ses pareils Max
+n’avait point d’égaux: mais M. Dolfin ne ressemblait à rien: il y avait
+en lui quelque chose de rare et même d’étrange. Son air souffrant, ses
+grands yeux pleins de feu et de tristesse, cet esprit battu de l’orage
+et la limpidité de ce cœur transparent comme un cristal, tout faisait de
+lui un homme à part. Je ne sais si j’avais la fièvre, mais par
+intervalles je jetais un regard sur la statue comme pour chercher dans
+ses yeux vides un assentiment à mes pensées secrètes.
+
+Tout à coup une porte s’ouvrit, et j’entendis la voix de Max qui donnait
+un ordre à son valet de chambre. Bientôt, à travers les lauriers et les
+myrtes qui environnaient la statue, je le vis s’avancer le long de la
+galerie et se diriger de mon côté. Dans la disposition rêveuse où
+j’étais, je redoutais la fatigue d’un entretien, et cependant je ne
+voulais pas avoir l’air de fuir. A tout hasard, je feignis d’être
+assoupie; peut-être étais-je curieuse de savoir ce qu’il ferait. Je
+n’avais pas fermé les yeux depuis cinq secondes qu’un malaise étrange me
+força de les rouvrir; il me semblait qu’un danger me menaçait. Je
+relevai la tête et rencontrai les yeux de Max. Debout derrière le
+piédestal, il avançait vers moi son visage, où se peignait un tel
+désordre, une sorte de fureur si farouche et si terrible que je ne pus
+retenir un cri d’effroi. Il se remit aussitôt, reprit sa figure
+habituelle, et s’inclina en s’excusant d’avoir troublé mon repos; mais
+au lieu de s’éloigner il vint se placer devant moi, et, croisant les
+bras, me regarda d’un air d’assurance; il paraissait vouloir profiter de
+l’avantage que lui avait donné ma frayeur... Que j’aurais voulu
+reprendre mon cri! Je maudissais ma ridicule faiblesse, et je m’efforçai
+de la réparer par un redoublement de hauteur.
+
+«J’ai surpris la prêtresse, me dit-il en souriant, endormie au pied de
+son idole.
+
+--Que voulez-vous dire? lui demandai-je d’un ton brusque.
+
+--Oui, c’est bien là votre divinité, poursuivit-il. Je voudrais vous
+voir adopter un culte moins farouche. Vraiment, je suis bien tenté de
+renvoyer à Louveau cette statue de la Vengeance antique; j’ai eu tort de
+l’enlever à M. de Loanne. Me permettez-vous de la remplacer par une
+image de Notre-Dame-des-Miséricordes?
+
+--Il est certain que j’ai le cœur dur, lui dis-je; trois mois d’austère
+pénitence n’ont pu me toucher.
+
+--Veuillez remarquer, me dit-il, que tout mon crime avait été dans
+l’intention; il n’est pas encore prouvé que l’intention vaille le fait.
+
+--Mon Dieu! vous voulez absolument que nous ayons une explication, soit!
+mais il est bien entendu que ce sera la dernière. Ainsi nous disions
+qu’une nuit vous étiez allé faire une innocente promenade au clair de la
+lune; sur la foi de certains papiers qu’apparemment je ne sus pas lire,
+j’imaginai autre chose; j’avais dans ce temps le ridicule de vous aimer
+ou de croire vous aimer; me voilà folle de douleur. Cependant vous
+revenez le cœur léger et sans penser à mal. Je vous vois encore arriver;
+c’est au bout de cette galerie que se passa cette petite scène. Je
+m’élançai vers vous comme une furie; pardonnez à mon inexpérience. Je
+vous fis pitié, et, s’il m’en souvient, je vous vis tomber à mes genoux
+en vous écriant: Je vous jure que vous vous trompez!
+
+--Non, je ne l’ai pas fait, et j’ai eu tort; je ne me donne pas pour un
+homme parfait.
+
+--Mais le lendemain du moins...
+
+--Non, le lendemain non plus. Je me suis tu par un entêtement d’orgueil
+que je ne comprends plus, et aussi par une sorte de curiosité que je
+comprends encore moins. Pendant deux mois, je me suis tenu sur
+l’expectative; je vous étudiais.
+
+--Ah! prenez garde! lui dis-je. Ma mère, qui lisait Quinault, répétait
+quelquefois:
+
+ Le ciel fait un présent bien cher, bien dangereux,
+ Quand il donne un cœur trop sensible.
+
+--Cependant, reprit-il tranquillement, il me semble qu’un soir je me
+suis mis très-positivement à genoux devant vous et que je vous dis...
+
+--Des choses admirables auxquelles je répondis: Trop tard, mon cher
+monsieur!... Sur quoi vous êtes allé vous enterrer dans une solitude.
+Ces cœurs sensibles, à quoi les entraîne la passion!»
+
+Il recula de deux pas, et s’appuyant sur un balustre: «Ah çà! que
+savez-vous donc de mon dernier séjour à Paris?
+
+--Faites-moi la grâce de croire que je n’ai questionné personne; mais on
+parle de succès étonnants, de conquêtes étourdissantes...
+
+--Des conquêtes! interrompit-il en haussant les épaules. Sur mon
+honneur, on vous a trompée, madame. Ce qui est vrai, c’est que j’étais
+parti fort en colère contre vous et contre moi: pour me venger à la fois
+de nous deux, je me suis jeté dans un certain genre de monde et de
+plaisirs dont je n’ai jamais eu le goût. Soyez persuadée, madame, que
+pour certains caractères il est peu d’aussi dures expiations. Pendant
+quelque temps, la rage me soutint, mais le dégoût et la lassitude
+finirent par l’emporter. J’ai bu le calice jusqu’à la lie; ne vous
+semble-t-il pas que j’en ai encore le déboire aux lèvres?... Je vous
+supplie de bien vouloir me comprendre.
+
+--Vous comprendre! interrompis-je avec amertume. Quel singulier devoir
+vous m’imposez... D’ailleurs il me semble que pour un homme du monde
+vous prenez bien au tragique vos mésaventures. Vous vous êtes trompé; à
+l’avenir vous choisirez mieux.»
+
+Il soupira, et regardant la statue: «Comme vous lui ressemblez! dit-il.
+Et que vos ressentiments sont implacables!
+
+--Ni ressentiment, ni rancune, lui dis-je, mais une parfaite
+indifférence.
+
+--J’ose espérer que ce ne sera pas votre dernier mot», me dit-il, et,
+s’étant incliné, il se retira.
+
+J’avais forcé l’ennemi à la retraite, et le champ de bataille me
+demeurait; je n’étais pourtant que médiocrement satisfaite de ma
+victoire. Je me reprochais mon sot accès de frayeur, je regrettais
+certaines âpretés d’accent dont je n’avais pas été maîtresse, je m’en
+voulais d’avoir parlé avec trop de vivacité de mon indifférence; je
+n’avais pas su trouver le ton juste; quand donc arriverais-je au dédain
+froid et tranquille? Pour le moment, j’en étais à cent lieues; les
+confessions de Max m’avaient indignée; je sentais tout mon sang
+bouillonner, et cependant, par une faiblesse que je n’osais m’avouer,
+j’étais presque tentée d’admirer sa franchise, qui me révoltait.
+
+J’allai promener dans le parc mon agitation. Je m’efforçai de me
+distraire, de changer le cours de mes pensées. Je rouvris la lettre de
+M. Dolfin; mais entre le papier et moi venait se placer la figure de Max
+debout derrière le socle de la statue et attachant sur moi des yeux
+égarés. Je secouais la tête pour chasser cette image, et je me
+représentais Arsène (je m’exerçais à prononcer ce nom) agenouillé devant
+moi et attendant ma réponse; mais au même instant je me demandais:
+Pourquoi ce transport de fureur ou de folie? Que signifiait ce regard
+farouche? Était-ce le courroux du despote poussé à bout par mes
+résistances, ou le désespoir d’un homme qui a manqué sa vie, dévoré
+l’avenir, et qui se voit aux prises avec l’irréparable? S’en prenait-il
+à moi des mécomptes de ses passions? Me faisait-il un crime de
+l’impuissance où il était de se rendre heureux à mes dépens? C’était ma
+faute apparemment si au milieu de ses désordres le dégoût l’avait pris à
+la gorge, et s’il ne rapportait pour prix de sa glorieuse campagne que
+des lèvres souillées, un cœur las et une pesanteur d’ennui qu’il ne
+pouvait plus soulever! Mais enfin que voulait-il? Que me préparait-il?
+Fureur, haine ou folie, quel que fût son mal, à quoi devais-je
+m’attendre?
+
+Pour conjurer les pensées qui m’obsédaient, je dirigeai mes pas vers le
+bosquet de chênes où j’avais rencontré pour la première fois M. Dolfin.
+Il me semblait que dans ce lieu consacré je serais en repos comme le
+magicien au centre du cercle qu’a tracé sa baguette et que n’osent
+franchir les fantômes. J’eus la surprise, en approchant, d’apercevoir M.
+Dolfin assis au pied d’un arbre, et qui à ma vue se leva précipitamment
+et s’élança au-devant de moi. Qu’il est difficile de savoir ce que veut
+et ce que ne veut pas notre cœur! J’étais venue chercher son souvenir;
+je trouvais la figure au lieu de l’ombre, et j’éprouvais une vive
+contrariété. Était-ce la crainte qu’on ne nous surprît? Cette partie du
+parc est à l’abri de tous les regards, et à cette époque de l’année
+surtout personne n’y venait. D’ailleurs j’étais prête à tout, et
+j’envisageais certaines chances sans trembler. Et cependant je ne
+laissais pas d’être irritée; je voulais penser à lui et j’étais fâchée
+de le voir; il me semblait que sa présence gênait mon imagination et la
+resserrait tout à coup en elle-même. Il est des moments où l’âme a
+besoin pour ainsi dire de tout l’espace pour respirer, elle n’est à
+l’aise que dans le vague du rêve, et il lui répugne de prendre l’exacte
+mesure de ce qu’elle aime.
+
+Mon accueil fut glacial; je reprochai à M. Dolfin avec une sévérité
+outrée qu’il tenait mal ses promesses et se souciait peu de mes
+défenses; il s’était engagé à attendre mes ordres et s’était fait fort
+d’une patience à toute épreuve: pourquoi cherchait-il à s’imposer? Je
+détestais tout ce qui pouvait ressembler à une entreprise, à des
+poursuites; tyrannie pour tyrannie, je préférais encore les persécutions
+de la haine à celles de l’amour; de qui prétendait m’aimer, j’exigeais
+un respect absolu de ma liberté; ma confiance était à ce prix.
+
+Il m’écouta en silence, dans l’humble attitude d’un pénitent; je le vis
+pâlir, je sentis que j’avais été trop dure; j’avais sacrifié à ce besoin
+de faire souffrir qui est naturel à tout être qui souffre. Je m’adoucis,
+je lui tendis la main; il retrouva la force de se justifier.
+
+«Mon crime est-il donc si grand? me dit-il. Vous condamnez ma faiblesse:
+écoutez-moi et décidez ensuite si je sais vous obéir et me vaincre.
+L’autre jour, vous vous promeniez seule le long du chemin qui descend à
+la Barre; j’étais caché dans le taillis, je vous vis venir; votre cœur
+était bien muet, il ne vous avertit pas que j’étais là. Je fis un
+mouvement pour courir à vous, mais je m’arrêtai court, je détournai la
+tête, je retins mon souffle; vous avez passé, et je me suis enfui.
+M’accuserez-vous encore de faiblesse?
+
+«Le lendemain, je me promenais près de Réauville; je portais un habit de
+paysan; je revêts quelquefois le sarrau pour travailler à la terre, car
+j’aide le bonhomme qui me loge à cultiver son jardin; cela endort un peu
+mon cœur, et quand je bêche, il me semble que je travaille à creuser une
+fosse pour y enterrer mes pensées. Je vis passer une chienne échappée,
+et l’instant d’après un homme tout haletant qui la poursuivait. Il me
+héla, m’appela à son aide. Je le reconnus; je l’avais vu une fois il y a
+six mois: c’en est assez, n’est-ce pas? pour que ses traits soient
+demeurés gravés comme au burin dans mon souvenir. J’eus un transport de
+rage; je courus les poings fermés, les lèvres frémissantes, vers l’homme
+qui m’appelait; j’allais l’insulter, lui chercher querelle,--et
+cependant je l’abordai humblement, et tourmentant les bords de mon
+chapeau:--Monsieur le marquis, lui dis-je, qu’y a-t-il pour votre
+service?--Et je m’efforçais d’éteindre mes yeux dont l’éclat
+l’étonnait... Nierez-vous encore, madame, que je sache me vaincre? La
+levrette s’était arrêtée à quelque cent pas, elle le regardait en tirant
+la langue et le narguant. J’allai m’embusquer à l’endroit qu’il me
+marquait, il manœuvra si bien qu’elle se rabattit de mon côté; je m’en
+emparai et la lui amenai. Enchanté de sa capture:--Mon brave homme, vous
+n’êtes pas de ce pays? me dit-il en m’offrant une pièce d’or que je
+refusai avec une douceur d’agneau. Cherchez-vous de l’ouvrage? Quel est
+votre état?--Je lui contai que j’étais jardinier, que je m’entendais à
+manier la pioche et la serfouette. Il me repartit que justement il avait
+besoin d’un aide-jardinier et me proposa de me prendre à l’essai. La
+tête me tourna. Si j’avais dit oui, madame, auriez-vous eu le cœur de me
+condamner? Aller vivre près de vous, à votre porte, entrer à votre
+service, travailler pour vous, soigner les plantes que vous aimez, à
+toute heure avoir le droit de vous voir et de vous parler, entendre
+autour de moi le bruit de vos pas et de votre vie!... Je crus que le
+paradis s’ouvrait pour me recevoir,--et cependant je dis non et je m’en
+allai. Madame, m’accuserez-vous encore de ne savoir pas tenir ma parole?
+
+«Et en m’en allant je me disais: «C’est moi qui ai pris la levrette,
+c’est lui qui la ramènera. Peut-être, pour prix de ses peines,
+obtiendra-t-il un sourire.» J’avais la fièvre, je ne pus dormir de la
+nuit. Je passai les deux jours suivants à vous écrire des lettres
+insensées que je brûlais. Je vous le demande, dans celle que vous avez
+reçue, avez-vous lu un mot, un seul mot, qui ressemblât à une
+question?... Et maintenant suis-je donc si coupable d’être venu revoir
+le lieu où se fit notre première rencontre? Dieu m’est témoin que je
+n’osais espérer de vous y trouver; mais ces arbres sont vos amis, ils
+vous connaissent, et dans l’air qu’on respire ici vous avez laissé
+quelque chose de vous. Ah! c’est vrai, en arrivant j’ai fait une folie:
+à l’endroit où vous êtes, j’ai ramassé dans mes mains une poignée de
+poussière et je l’ai pressée sur mes lèvres. Je ne sais quelle flamme
+couvait sous cette cendre, mais une âme de feu est entrée en moi, et je
+me sens au cœur une telle vaillance que je défie la douleur d’en venir à
+bout.
+
+--Vous me demandez de vous répondre, lui dis-je, et vous me dites des
+choses auxquelles on ne répond pas. Donnez-vous le mot de devenir sage.
+Je me défie de toutes les folies: elles ne peuvent durer.
+
+--Il est certain que j’en ai là une provision, me dit-il en se frappant
+le front, de quoi suffire à plus d’une vie.»
+
+Et il ajouta: «Dans les lectures de mon jeune âge, je mêlais les contes
+bleus à la légende dorée des saints. Qu’ils étaient heureux, ces
+chevaliers du bon vieux temps, que leur dame, pour les mettre à
+l’épreuve, envoyait conquérir des villes et pourfendre des géants!
+C’était de la besogne toute taillée: à courir ainsi les grandes routes
+et à regarder l’éclair de leur épée, ils s’étourdissaient sur leurs
+peines... Mais avoir l’ordre de ne rien faire et de ne rien dire,
+attendre, se croiser les bras, demeurer immobile à la même place sans
+être jamais où l’on est, compter les heures, regarder passer le temps et
+se sentir sous son triste regard,--comme un chien dépèce un os, ronger
+en cachette dans un coin une maigre espérance qui sonne creux, et que
+demain peut-être on regrettera comme un trésor!--oh! quel supplice!
+
+--Il faut tâcher de guérir, lui dis-je.
+
+Mais il fit un geste de colère qui me ferma la bouche.
+
+«Quand aurez-vous un service à me demander? reprit-il.
+
+--Je ne sais, lui répondis-je.
+
+--Je vous comprends, dit-il: c’est un sphinx que votre cœur.
+Travaillez-vous du moins à deviner son secret?
+
+--J’attends qu’il me le dise.»
+
+Il se tut un instant. «Mon Dieu! je consens à souffrir, reprit-il d’une
+voix sombre; mais venez-moi en aide: permettez-moi de vous écrire et
+d’espérer qu’une fois au moins vous me répondrez.»
+
+Je lui représentai que je ne saurais par qui lui faire tenir une lettre.
+Alors il s’avisa d’un expédient renouvelé de l’_Astrée_, et qui remplit
+de joie cette tête romanesque. Me montrant du doigt le tronc creux d’un
+vieux chêne: «Un papier serait bien caché là! me dit-il. Un soir, à
+minuit, je viendrais le prendre.»
+
+Je fis un geste qui signifiait: Comme il vous plaira. Le feu lui monta
+au visage, il me regarda avec des yeux rayonnants. «J’ai de la force
+pour trois jours, me dit-il; le quatrième, je viendrai chercher mon
+trésor...»
+
+Et avant que je pusse l’en empêcher, il s’agenouilla devant moi en
+joignant les mains comme devant une madone.
+
+Je ne me lassais pas de comparer entre eux les deux hommes de qui
+dépendait ma vie:--l’un qui, possédé d’une idée, avait grandi dans
+l’ignorance des passions... La coupe était encore pleine devant lui, à
+peine l’avait-il effleurée de ses lèvres: une goutte avait suffi pour
+l’enivrer. L’autre l’avait vidée jusqu’à la lie, et cette lie le
+suffoquait.
+
+
+
+
+II
+
+
+Le soir du même jour, Max partit pour aller faire la chasse au loup. Le
+bruit courait que, par le plus grand des hasards, deux de ces animaux
+étaient descendus dans la plaine, qu’ils avaient été vus près de
+Taulignan, et que les paysans faisaient une battue. On parlait déjà de
+bergeries dévastées et d’enfants dévorés: à midi on en nommait deux, le
+soir ils étaient quatre, tous heureusement bien portants. Faute de
+lions, on chasse au loup. Dans la disposition d’esprit où il était, Max
+n’était pas homme à manquer cette occasion de se secouer et de se
+distraire. «Fatigue ton corps pour reposer ton âme», cette maxime
+résumait toute son hygiène.
+
+Il ne fut de retour que le surlendemain, vers midi. Contrairement à
+toutes ses habitudes d’étiquette, je le vis entrer au salon dans son
+équipage de chasse, c’est-à-dire assez mal accommodé, comme un homme qui
+a bivouaqué deux nuits dans les bois. Les plaisirs de la chasse ne
+l’avaient pas déridé; il avait l’air plus soucieux qu’au départ, et un
+nuage pesait sur ses deux sourcils. Il me lança en entrant un regard
+singulier, et, se jetant dans un fauteuil, il se mit à relire un papier
+que l’on venait de lui remettre.
+
+«Eh bien! lui demandai-je, rapportez-vous vos deux loups?
+
+--Je soupçonne que c’étaient deux lièvres», me répondit-il d’un ton
+bref.
+
+Il se leva, s’adossa contre la cheminée et resta là, les bras croisés et
+le regard fixe, comme un homme qui rêve. S’apercevant que je
+l’observais, pour se donner une contenance, il tira machinalement son
+couteau de chasse de sa gaîne, en examina avec soin la lame, puis, le
+jetant brusquement sur la cheminée, il reprit le papier qu’il avait
+serré tout chiffonné dans son carnier et s’approcha de moi pour me le
+présenter; mais au moment de me le remettre il se ravisa et sortit avec
+fracas. Vingt minutes plus tard, je le vis paraître sur la terrasse; on
+lui amena un cheval, il s’élança en selle, enfonça violemment l’éperon
+dans le flanc de l’alezan et partit au galop.
+
+Il ne revint pas pour dîner. Je passai la soirée seule au salon; dix
+heures sonnèrent, et j’allais me retirer quand j’entendis son pas dans
+le vestibule. Je ne sais ce qu’il me dit en entrant; mais il avait le
+sourire sardonique et la voix saccadée. Ce n’était plus l’enfant
+prodigue, c’était le Max d’autrefois, et je n’en fus pas fâchée: je
+savais à qui j’avais affaire, je n’étais plus dépaysée.
+
+«Aimez-vous les vers? me dit-il en s’asseyant près de moi.
+
+--Quand ils sont bons, lui répondis-je.
+
+--Il faut être indulgent pour les vins du cru, reprit-il. La butte de
+Chamaret n’est pas le Parnasse. Voici ce que les muses de l’endroit ont
+dicté à un homme de bien qui ne vous est pas inconnu.»
+
+Il mit sous mes yeux le papier chiffonné que vous savez. Je reconnus
+sur-le-champ la belle écriture de M. de Malombré et ses majuscules
+fleuries. Voici les vers:
+
+ J’aimais Iris; hélas! tu me ravis son cœur.
+ Je pleurai ma maîtresse et maudis le voleur.
+ Mais un vengeur m’est né qui, sortant d’une _trappe_,
+ S’en vient tout affamé mettre chez toi la nappe.
+ A ta barbe, marquis, il croque en paix ton bien.
+ Mon voleur est volé: je ne regrette rien.
+
+--Cette pièce, dis-je froidement, est un chef-d’œuvre de calligraphie.
+
+--Et les vers, les vers! dit-il. Il ne faut pas être si difficile. Je
+savais que M. de Malombré tournait dans ses loisirs des bouquets à
+Chloris; notre homme a de la littérature, il sait sur le bout du doigt
+son Parny; mais j’ignorais qu’il s’entendît à aiguiser l’épigramme.
+Peste! il a une touche mâle et fière, _le tour libre et le beau choix
+des mots_. J’admire surtout cet hémistiche: _qui sortant d’une
+trappe_... Sentez-vous bien, madame, toute la finesse de cette allusion?
+
+--Vous vous montez la tête pour peu de chose, lui dis-je. Il n’y a
+vraiment pas de quoi crier au miracle. Moi, je trouve ces vers obscurs;
+ils auraient besoin d’un commentaire.
+
+--Comme nous nous rencontrons! reprit-il. Je me suis achoppé comme vous
+à certains passages difficiles, et, l’auteur n’ayant pas jugé à propos
+d’annoter son sixain, j’ai eu recours à votre meilleure amie, Mme
+d’Estrel. Elle est femme très-entendue en ces sortes de choses, et m’a
+fourni tous les éclaircissements que je désirais.»
+
+Je ne pus m’empêcher de tressaillir; je le regardai, puis j’attirai à
+moi mon éternelle tapisserie, que j’avais posée sur la table, et je me
+remis à tirer l’aiguille. Il se fit un long silence, interrompu
+seulement par le balancier de la pendule; il me sembla qu’elle avait
+perdu son timbre accoutumé: d’une voix sèche et rauque, elle accentuait
+fortement les secondes, et chacun de ses battements venait me frapper au
+cœur.
+
+Enfin Max reprit d’un ton brusque:
+
+«Franchement, madame, vous êtes en train de faire une sottise.»
+
+Et comme pour toute réponse je m’inclinais légèrement:
+
+«Ne craignez pas que je prétende gêner votre liberté, poursuivit-il. Je
+me souviens de notre convention. L’homme auquel vous vous intéressez n’a
+rien à redouter de moi, et, s’il le faut, je lui laisserai le champ
+libre. J’ai donné ma parole, je la tiendrai; mais l’autre jour vous
+m’avez favorisé de vos bons conseils; souffrez que je vous rende la
+pareille.
+
+«Vous avez une superbe partie à jouer, car vous avez en main les
+meilleures cartes. Croyez-moi, c’est une heureuse créature qu’une femme
+dont le mari a eu des torts et cherche à se les faire pardonner; elle
+peut tout vouloir, tout exiger, elle mène son monde à la baguette. Je
+m’imaginais que vous sentiez les merveilleux avantages de votre
+position. Pas du tout; vous allez tout gâter par un caprice. Et pour qui
+ce caprice? Que les femmes sont bizarres! Parmi tant de héros, elles
+choisissent toujours Childebrand. L’été dernier, nous avions ici fort
+bonne compagnie. Le petit vicomte qui est homme d’esprit et de goût
+(vous souvient-il de ses historiettes et de ses romances?) avait en vous
+parlant le cœur gros de soupirs et ne demandait qu’à tomber à vos pieds.
+Avez-vous même daigné vous apercevoir de ses empressements?... Et tout à
+coup vous allez vous éprendre de qui? D’un petit garçon qui est parti à
+toutes jambes de Corfou pour venir s’enfermer à la Trappe! Aimer un
+dévot! En sentez-vous les conséquences? Mais quel charme a donc jeté sur
+vous cet intéressant jeune homme? On le dit un peu fou; je le vois
+d’ici: un esprit malade, tourmenté. Ce genre de séductions ne manque
+jamais son effet sur une femme... Je serais curieux, par exemple,
+d’imaginer sur quoi roulent vos entretiens. Il vous parle beaucoup de
+lui, cela va sans dire. C’est un écheveau d’or que le moi d’un dévot, et
+il n’a jamais fini de le dévider. Apparemment il vous conte dans le plus
+minutieux détail ses retraites à la Trappe. Aiguebelle est un charmant
+endroit, l’un des plaisirs de mon enfance était d’y aller entendre
+chanter matines; mais enfin les beautés de ce sujet ne sont pas
+inépuisables. Votre héros vous a-t-il expliqué comment se disent les
+coulpes, comment se font les couronnes, la différence des fêtes de
+sermon majeur et de sermon mineur, à quoi l’on distingue une inclination
+profonde d’une médiocre, comme on s’y prend pour faire une satisfaction
+et dans quel cas on se met sur les formes, sur les articles et sur les
+miséricordes? J’aime à croire qu’il joint l’action au discours,--rien
+n’éclaircit mieux les idées,--et qu’il représente au naturel devant vous
+les diverses sortes de prosternations.
+
+--Allez, continuez, lui dis-je; je ne sais pas à qui vous parlez, mais
+vous ne m’ennuyez pas.
+
+--Mon Dieu! poursuivit-il, je ne nie pas les mérites d’un amant dévot.
+D’abord l’espèce en est rare, et les femmes ont la manie des curiosités.
+Et puis ces gens-là se connaissent en petites pratiques, en menus
+suffrages; ils ne sont pas pressés d’en venir au fait; ils allongent le
+chemin, s’attardent aux préliminaires; ils font l’oraison jaculatoire
+devant toutes les petites chapelles, le maître-autel n’y perdra rien;
+les plus patients font les stations des sept églises pour gagner les
+indulgences; qu’importe? on finit toujours par arriver. Et qui dira la
+douceur de leurs soupirs mystiques? Ils débitent leurs galanteries dans
+le jargon de la dévotion, ils entremêlent à leurs déclarations des _Ave
+Maria_, leur amour officie avec un diacre à ses côtés, leurs désirs ont
+de longues ailes blanches de séraphin; le cœur de leur maîtresse est
+pour eux comme l’autel où est déposé le saint-sacrement, et
+daigne-t-elle abaisser sur eux un regard favorable, ils se mettent sur
+les articles (voyez si je suis au fait!) comme lorsque l’_Angelus_ tinte
+ou qu’on sonne la petite cloche pour l’élévation. Votre jeune homme est,
+dit-on, fort innocent; il n’a pas encore de l’école. Je m’assure qu’il
+ne vous demande pas à _tâter votre robe_ et qu’il s’inquiète peu si
+_l’étoffe en est moelleuse_; mais du moins j’aime à croire qu’il vous
+traite de _suave merveille_, que vous êtes _son bien, sa quiétude_, et
+qu’il admire en vous _l’auteur de la nature_.
+
+--Est-ce tout? lui dis-je.
+
+--Non, ce n’est pas tout, car enfin qu’une femme ordinaire se laisse
+prendre à de pareilles pauvretés, j’y consens de grand cœur; mais vous,
+madame!... Ah! sur mon honneur, je ne vous comprends pas. Vous plaît-il
+de raisonner un peu? Qu’est-ce donc, après tout, qu’un dévot? Un homme
+qui a peur de l’enfer. Connaissez-vous dans le monde un sentiment moins
+chevaleresque que celui-là? Travaille à ton salut! maxime d’égoïste qui
+n’a jamais fait que de petits esprits et de petits cœurs. Qui
+pensez-vous, je vous prie, qui soit plus agréable à Dieu, d’un être
+criminel et souillé, s’il est resté capable de se donner à quelqu’un ou
+à quelque chose, ou de ces bigots saintement personnels qui spéculent
+sur leurs vertus, et qui, prenant sur leurs plaisirs, placent leur
+épargne en hypothèque sur le ciel? Affaire de calcul, d’intérêt bien
+entendu: la vie est si courte! laissez-les se mortifier un peu ici-bas;
+à ce prix, ils auront l’éternité pour s’aimer en paix!...
+
+«Si mécréant que je sois, je crois un peu à la raison et à son Dieu;
+soyez sûre qu’à ses yeux les vices ne sont pas ce qu’il y a de pire au
+monde, et qu’il est plus sévère pour les calculs. Eh! dites-moi, ne
+parle-t-on pas d’une femme qui courait les rues de je ne sais quelle
+ville tenant d’une main une torche et de l’autre un grand seau d’eau, la
+torche pour incendier le paradis, le seau pour éteindre les flammes de
+l’enfer? Voilà, madame, la religion de notre siècle, et je sais que
+c’est la vôtre... D’ailleurs veuillez considérer qu’en amour un dévot ne
+peut répondre de lui-même. Votre jouvenceau est évidemment épris, et ce
+n’est pas ce qui m’étonne; il se grise de sa passion: adieu ses
+terreurs! il oublie la Trappe et l’enfer. Qui vous dit pourtant qu’un
+beau jour il ne lui viendra pas un scrupule? Les dévots ne se règlent en
+toute chose que sur les oracles de leur mystérieuse conscience. En
+dehors des pratiques qui conduisent au ciel, tout leur paraît
+indifférent, ils ne voient de nuances ni dans le bien ni dans le mal.
+Nous autres qui ne nous piquons pas d’être des saints, le code de
+l’honneur nous tient lieu de catéchisme, et s’il nous accorde certaines
+dispenses que la religion refuse, en revanche il prévoit tout, nous ne
+sommes jamais quittes envers lui, et c’est souvent où la morale finit
+que nos devoirs commencent. Mais qu’un dévot dégrisé vienne à voir dans
+sa maîtresse un obstacle à son salut, il ne se fait pas conscience de la
+planter là à l’exemple du bigot Énée, en ne lui laissant que ses yeux
+pour pleurer, et il court s’enterrer dans une cellule pour y gémir sur
+ses égarements et redemander à grands cris son lopin de paradis!
+
+--Mme Mirveil et tant d’autres, lui dis-je...
+
+--Mme Mirveil, interrompit-il avec humeur, n’était pas une Didon; elle
+ne m’a jamais aimé et n’aspirait qu’à devenir marquise; mon seul tort
+fut de m’en apercevoir trop tard.
+
+--Vous avez réponse à tout, repris-je. Je vous admire, il faut que vous
+ayez fréquenté quelque savant casuiste qui vous a initié à tous ses
+secrets. Cependant il est toujours dangereux de forcer son naturel;
+entre nous, je ne crois pas que la théologie soit votre fait; malgré
+tous vos efforts, vous n’y ferez jamais de bien grands progrès. Traitez
+d’autres sujets qui soient mieux de votre compétence. Parlez-moi plutôt
+de ces dames, contez-moi leurs grâces, leurs chatteries, leurs aimables
+lubies, comme elles s’y prennent pour faire leur visage, tous les
+mystères de leur boudoir et les séductions de leur entretien.»
+
+Il fronça le sourcil.
+
+«Vous avez tort de plaisanter, madame, me dit-il.
+
+--Je ne plaisante pas, je suis au moins aussi sérieuse que vous.
+
+--Voulez-vous répondre franchement à une ou deux questions?
+
+--Ah! permettez, dis-je en me levant, sur votre demande nous avons
+supprimé d’un commun accord la question ordinaire et extraordinaire.
+Aussi bien que vous importe? En quoi tout cela vous touche-t-il?
+
+--Je vous jure, interrompit-il, que s’il ne s’agissait que de moi, je
+serais moins pressant. Hélas! que me reste-t-il à perdre? Mais il s’agit
+de vous, de votre bonheur...
+
+--Et je sais par expérience, interrompis-je à mon tour, que je vous suis
+plus chère que vous-même. Vos ingénieuses attentions, et tout
+dernièrement les témoignages héroïques de dévouement que vous m’avez
+prodigués, m’en sont garants. Cependant il ne faut rien outrer; vous
+m’avez fait entendre de sages conseils: on les méditera comme ils le
+méritent, vos conseils; mais n’exigez pas que je satisfasse toutes vos
+curiosités, ni que je discute vos rêveries; ce serait me vendre un peu
+cher vos coquilles. Restons-en là, monsieur, et surtout ne vous donnez
+pas cet air chagrin, mauvaise humeur de chasseur qui a fait buisson
+creux. Patience, ils ne sont pas perdus, vos deux loups. Bonne nuit, je
+tombe de sommeil; tâchez de vous réveiller demain avec des idées
+riantes. On ne revient pas toujours bredouille.»
+
+Il essaya de me retenir, mais en vain; il me tardait d’être seule, je
+n’aurais pu soutenir plus longtemps la fatigue de cet entretien sans que
+mon émotion se trahît. Bien des sentiments divers se pressaient en moi,
+la surprise que cause toujours un événement même attendu, parce que rien
+n’arrive comme nous le pensions, un vif ressentiment de la trahison de
+Mme d’Estrel, une inquiétude qui cherchait à prévoir l’avenir, et
+par-dessus tout une sorte de malaise vague, indéfinissable; mon cœur
+n’était pas sorti sain et sauf du combat; les portraits de fantaisie,
+les sarcasmes, les prédictions de Max l’avaient troublé dans ses
+espérances; il souffrait pour ainsi dire d’une meurtrissure secrète, et
+il se reprochait cette souffrance comme une indigne faiblesse, car il
+protestait que pas un trait n’avait porté.
+
+Je réussis à grand’peine à m’endormir; mais je fus réveillée par un
+bruit de pas: quelqu’un allait et venait dans la galerie, je crus même
+entendre à ma porte le murmure d’une respiration oppressée. Tout se tut,
+et je me rendormis. Une heure plus tard, nouvelle alerte; il m’avait
+semblé qu’une voix déchirante m’appelait par mon nom; je me réveillai en
+sursaut, dévorée d’une terreur mêlée de joie. Je maudis les rêves, j’eus
+honte de ma folie, mais je ne pus refermer l’œil.
+
+
+
+
+III
+
+
+Le lendemain, avant midi, on m’annonça la visite de Mme d’Estrel.
+J’hésitai à la recevoir. Enfin je descendis et je l’abordai en lui
+disant:
+
+«Il faut, madame, que la mission dont on vous a chargée soit bien
+importante pour que vous vous soyez dérangée si matin.
+
+--Ce qui depuis quinze jours dérange toutes mes habitudes, me dit-elle,
+c’est l’amitié que j’ai pour vous; ma santé s’en plaint tout bas, mais
+je la laisse dire.»
+
+Elle avait en effet l’air souffrant et abattu; mais cela ne me toucha
+point.
+
+«Vous êtes mille fois trop bonne, lui répondis-je; à ce compte, je vois
+qu’il est des personnes dont la malveillance est moins à craindre que
+l’affection.
+
+--J’admets que j’aie eu tort, répliqua-t-elle; mais il est des
+circonstances qui dispensent des règles ordinaires. Quand on reprochait
+au comité de salut public de se mettre au-dessus des lois, il répondait:
+La patrie est en danger. Voilà un mot qui tranche tout. Eh bien! vous
+êtes en danger, mon amitié s’est alarmée, et ce que j’ai fait hier, je
+le referais aujourd’hui, car je suis résolue à vous sauver de
+vous-même.»
+
+Je lui repartis qu’après une déclaration si nette nous n’avions plus
+rien à nous dire.
+
+«Au contraire, reprit-elle, je suis venue ici pour me justifier, et vous
+m’entendrez.»
+
+Je m’en défendis bien fort; mais elle répétait sans cesse: «Vous
+m’entendrez; vous ne pouvez refuser cette grâce à une vieille femme
+malade qui vous aime un peu comme sa fille.»
+
+Je finis par m’asseoir et l’écouter. Comme si elle eût voulu retarder le
+moment d’en venir au fait, elle m’apprit d’abord le départ de Mme
+Mirveil.
+
+«Dès que la pauvre femme, dit-elle, sut le retour de M. de Lestang, elle
+ne balança plus. Avant-hier elle est venue me faire ses adieux, riant,
+pleurant, chantant sur toutes les notes, tour à tour regrettant son
+marquisat et se félicitant de n’avoir pas épousé ce _monstre d’homme_,
+parce que, disait-elle, _il l’aurait tuée et qu’elle en serait morte_,
+entrant du reste dans son personnage de veuve, bien résolue à aller
+montrer au Levant une douairière et ajustant à son nouveau rôle ses airs
+et ses tons,--et au travers de tout cela si frisottée, si pimpante, si
+folle et si jolie, qu’il me tardait de la savoir embarquée. La veille,
+nous avions signé par devant notaire un contrat de vente. Dites-moi,
+belle ingrate, est-ce par tendresse pour Mme Mirveil que je lui ai
+facilité son départ en achetant sa vigne? Du reste, ne craignez rien, je
+la revendrai à mon voisin au prix d’achat.»
+
+Je lui répondis que j’ignorais quelles avaient été ses intentions,
+qu’assurément j’étais fort désintéressée dans cette affaire.
+
+«J’en appellerai, dit-elle, de Philippe en colère à Philippe dans son
+bon sens, et soyez sûre que le bon sens aura son tour; mais je reviens à
+mon récit. Hier après midi, Max se présente chez moi, m’apportant un
+méchant sixain dont il ne savait que penser. Dans son embarras, il
+recourait à moi comme à une vieille amie de sa famille; il me dit des
+choses charmantes sur ces vieilles amitiés nées avec nous et qui sont
+les seules bonnes, parce qu’elles n’ont pas été faites à la main. Il
+avait le ton si simple, si uni, si jeune et un tel air de douceur, que
+j’en demeurai tout émerveillée; dans ces moments-là, on dirait qu’il
+recommence la vie sur nouveaux frais. Vous m’avez conté jadis comme il
+avait fait la conquête de votre père; si j’avais succombé au charme,
+serais-je donc si coupable? Mais je vous assure que je n’ai vu que vous,
+ni pris conseil que de votre intérêt. Je fis réflexion que, si je niais
+tout, il ne me croirait pas, que son imagination travaillerait, et que
+l’inquiétude, le soupçon, les conjectures vagues le rendraient à la
+violence de son caractère. En conséquence je lui dis que je pouvais lui
+donner le mot de l’énigme, qu’il se rassurât, que l’affaire était bien
+moins grave qu’il ne pensait, mais qu’avant de le mettre au fait,
+j’exigeais sa parole de gentilhomme qu’il prendrait les choses en
+douceur et ne chercherait querelle à personne. Il n’hésita point à me le
+promettre, me déclarant qu’il entendait respecter votre liberté, qu’il
+reconnaissait les droits de la passion, que s’il ne pouvait vous ramener
+par la persuasion, il était résolu à ne pas s’imposer, qu’au besoin il
+partirait, que depuis deux jours il roulait dans son esprit des plans de
+lointains voyages, que les grandes folies veulent être réparées par les
+grands sacrifices, que si son malheur était sans ressource, il n’aurait
+garde de s’obstiner, qu’il arrive un âge où l’on sent la différence de
+ce qui se peut et de ce qui ne se peut pas, et que par sa faute il avait
+perdu le droit d’exiger l’impossible.
+
+«Je conviens que son ton tranquille, posé, et la parfaite dignité de son
+langage me firent la plus vive impression; je renonçai à lui faire aucun
+reproche; qu’aurai-je pu lui dire qu’il ne se fût déjà dit? Je lui
+expliquai avec quelle innocence l’_intrigue_ s’était nouée; je suis bien
+aise de vous répéter mes paroles: «Le malheur plaît au malheur; deux
+enfants très-malheureux se sont conté l’un à l’autre leurs peines, il
+est rare que de telles confidences ne portent pas à la tête.» J’aurais
+voulu pouvoir lui donner l’assurance que M. Dolfin s’était enfermé à la
+Trappe; mais ce maudit fou de Malombré l’avait surpris en rupture de ban
+et rôdant à son ordinaire autour de votre parc. Mes explications furent
+bien reçues; je vis le front de Max s’éclaircir, il respirait plus
+librement. Après m’avoir renouvelé ses promesses, il me quitta pour
+aller s’expliquer avec mon voisin. Comme il me le conta une heure plus
+tard, il le trouva s’exerçant à tirer au pistolet derrière un pavillon
+qui est au bout de son jardin. Un laquais était là qu’on renvoie.
+
+«--Monsieur, ces charmants vers sont-ils bien de vous?
+
+«L’autre le prend de très-haut. «--Monsieur, si mes vers n’ont pas eu le
+mérite de vous être agréables, je vous offre tel genre de satisfaction
+qui pourra vous plaire.
+
+«--Allons, monsieur, répliqua Max d’un ton fort calme, je ne doute pas
+que vous ne soyez au poil et à la plume, mais il est certains genres de
+satisfaction qu’on répugne à demander à un homme de votre âge.»
+
+«Et à ces mots il s’empare du pistolet, le charge, tire, charge encore,
+et met trois fois de suite dans le noir, après quoi il entre dans le
+pavillon, avise deux fleurets démouchetés pendus à la muraille, les
+décroche, en présente un à M. de Malombré, le force à se mettre en
+garde, lui fait une piqûre au bras gauche pour l’exciter, puis s’en
+tient à la parade, et comme en se jouant lui fait sauter deux fois son
+arme de la main. Alors, d’un ton toujours tranquille:
+
+«--Je ne me battrai pas avec vous, monsieur; mais, comme vous aimez à
+écrire, je veux avoir deux lignes de votre prose ainsi conçues: «M. de
+Malombré est un visionnaire, et il est tombé dans une lourde, grossière
+et injurieuse méprise, dont il demande humblement pardon à Mme la
+marquise de Lestang.»
+
+«--Je ne me suis point mépris, dit l’autre tout essoufflé, et je
+n’écrirai point.
+
+«--Vous aurez tort, monsieur, car, si vous n’écrivez pas, je vous
+préviens que j’ai parole de Mme d’Estrel, et qu’elle me revendra la
+vigne de Mme Mirveil. Prenez-y garde, je crains de vous être un voisin
+fort incommode.»
+
+«Et, l’ayant salué, il se retira.
+
+«La nuit porte conseil. M. de Malombré est venu me parler tantôt; je
+devinai tout de suite qu’il était descendu de ses grands chevaux. Ce
+n’est pas qu’il manque de cœur, mais il est homme de réflexion; ses
+passions se refroidissent vite, et, un instant oubliés, ses intérêts se
+rappellent vivement à son souvenir. Le pauvre Malombré avait espéré que
+Mme Mirveil ne partirait pas, ou que dans son embarras elle lui céderait
+la vigne à vil prix. Trompé dans sa double espérance, la première
+chaleur de son dépit lui fit écrire et expédier le sixain; mais petite
+pluie abat grand vent, et il ne devait pas tarder à se dire que sa
+vengeance lui coûterait cher, et qu’il était bien fou à son âge de
+s’aller mettre sur les bras une méchante affaire où il y avait beaucoup
+à perdre et rien à gagner. Ce qui s’est passé hier et les menaces de Max
+l’ont confirmé dans ses réflexions. La vigne d’Israël tombant aux mains
+des Philistins, un détail épineux de servitudes à débattre, des
+chicanes, des procès, ses convoitises déçues, désormais nul espoir de
+s’arrondir, un voisinage plus que gênant, un ennemi intraitable ayant
+barres sur lui et lui suscitant mille difficultés,--quelle épine à son
+pied! C’en serait fait du repos de ses vieux jours.
+
+«Ce matin, à son réveil, il s’est dit: «Mais suis-je donc en colère?» Il
+s’est tâté le pouls, point de sang sous les ongles; sa sagesse avait le
+champ libre. Il a pris son chapeau et est venu me trouver. Je lui posai
+d’emblée, très-nettement, mes conditions: qu’il écrivît la déclaration
+qu’on lui demandait, et la vigne était à lui. Il tint à ce que sa
+retraite fût honorable, et chicana pied à pied le terrain. Le mot
+_visionnaire_, surtout, le choquait. Je lui représentai que de fort
+grands hommes l’avaient été: Socrate, saint Antoine... Dédaignait-il
+cette compagnie?»
+
+«Aussi bien, lui dis-je, il ne tient qu’à vous que M. de Lestang n’ait
+pas l’occasion de se prévaloir de votre déclaration. Pourquoi
+l’exige-t-il! Pour avoir une sûreté qui lui réponde que vous ne tiendrez
+pas de propos. Ne causez pas, mon brave homme, et cultivez votre
+jardin.»
+
+«Il voulut prendre encore quelques heures de réflexion, mais je ne doute
+pas de lui. Tout à l’heure j’irai chercher ce précieux écrit, et je le
+remettrai à Max. Quel moment favorable, ma chère fille; quelle occasion
+propice pour une réconciliation!»
+
+Tout mon cœur se souleva; mais je réussis à me contenir.
+
+«Vous avez tout dit, lui répondis-je froidement, et je vous ai écoutée.
+Nous pouvons nous vanter, vous et moi, d’avoir rempli consciencieusement
+notre tâche.
+
+--Je vous en conjure, ma chère Isabelle, reprit-elle; défiez-vous de
+vous-même; il y a en vous quelque chose qui aime et qui appelle les
+orages; je crois les entendre déjà gronder. Il ne tient pourtant qu’à
+vous d’être heureuse. Je vous avais prédit que tôt ou tard Max vous
+reviendrait. Il vous aime; je n’en veux pour preuve que le chagrin qui
+le ronge, et qu’en dépit de son orgueil il n’a plus la force de cacher.
+
+--Quelle preuve! repartis-je. Et, de bonne foi, pouvez-vous vous y
+tromper? Ce chagrin n’est que l’irritation d’un maître qui voudrait me
+tenir sous ses pieds et qui frémit de me voir debout; mais soyez
+tranquille, je dirai à M. de Lestang avec quel zèle vous avez soutenu
+ses intérêts, et comme vous vous êtes bien acquittée de son message.»
+
+Elle essaya de me prendre la main, je la retirai.
+
+«Pauvre enfant!» murmura-t-elle en me regardant.
+
+Et, prise tout à coup d’une faiblesse nerveuse, elle fondit en larmes.
+
+A peine fut-elle sortie que je me reprochai d’avoir été trop dure.
+
+«La pauvre femme, me dis-je, a pour moi une sincère affection; mais
+puis-je exiger qu’elle entre dans mes sentiments? La longue oppression
+qu’elle a soufferte, jointe à son esprit positif, l’a accoutumée à
+demander peu à la vie; elle voit dans la résignation le secret de tout,
+et prendre le sentiment pour règle de conduite, c’est, selon elle, faire
+preuve d’exaltation romanesque. Les joies de la passion partagée sont un
+paradis dont elle n’a pas même l’idée, et elle estime que le souverain
+bonheur se réduit à l’art d’éviter les malheurs. Toute ambition plus
+haute n’est, à ses yeux, qu’une prétention déraisonnable: la vie est
+ainsi faite, et nous ne sommes plus au temps des fées; mais avec un peu
+de facilité dans l’humeur on s’épargne bien des souffrances et des
+dangers, et on se contente d’être mal, crainte de pire. Après avoir
+voulu arranger les _affaires de conscience_ de M. Dolfin, elle veut
+arranger mes _affaires de cœur_. Il n’est que de se faire à soi-même sa
+leçon; on congédie ses chimères, on endort son cœur et on accepte avec
+empressement la première transaction venue, parce qu’un mauvais
+accommodement vaut mieux qu’un bon procès. Voilà la sagesse qu’elle me
+prêche; c’est celle qu’elle a toujours pratiquée.
+
+L’image de Mme d’Estrel en pleurs me poursuivait. Plus j’étais résolue à
+ne rien lui céder, plus je regrettais de l’avoir contristée en affectant
+de méconnaître ses intentions. Dans les circonstances graves et
+dangereuses, les scrupules sont plus sûrs d’être écoutés; c’est assez
+d’avoir à lutter contre la vie, on n’a garde de se créer des difficultés
+avec sa conscience. Je fis atteler le tilbury et je partis pour
+Chamaret. Mme d’Estrel n’était pas encore rentrée; elle n’avait pas eu
+si bon marché de M. de Malombré qu’elle se le promettait, et l’entrevue
+s’était prolongée. Je me décidai à l’attendre. J’entrai au salon et me
+trouvai en présence de M. Dolfin.
+
+A ma vue, la surprise, la joie, la douleur, se mêlèrent sur son visage
+et y produisirent le plus étrange désordre.
+
+«C’est bien vous, madame! me dit-il. Une main divine est étendue sur
+nous; deux fois déjà elle vous a conduite où j’étais. Ah! me direz-vous
+enfin... Il faut que je sache... l’incertitude me tue.»
+
+Et comme je l’interrogeais du regard:
+
+«Mme d’Estrel m’a écrit. Quelle lettre, mon Dieu! quelle lettre! Je suis
+parti tout courant pour la questionner. Elle me reproche de vous exposer
+à tous les risques; votre vie même, à l’entendre, est en danger, et
+c’est au nom de votre sûreté qu’elle me conjure de m’éloigner.»
+
+J’imagine qu’un éclair de colère brilla dans mes yeux, car il
+s’interrompit, inquiet, la tête basse, suspendu entre la crainte et
+l’espérance.
+
+«Suis-je en tutelle? m’écriai-je sans le regarder et comme me parlant à
+moi-même. Faut-il donc que je subisse toutes les tyrannies! Je suis
+libre, on m’a dégagée de tous mes devoirs, je m’appartiens; il est bien
+temps que je le prouve.
+
+--Vous n’avez donc pas dicté cette lettre?» dit-il en relevant la tête,
+et son front s’éclaircit; mais il n’osa se livrer à sa joie, et c’est
+d’une voix brisée par l’émotion qu’il me dit: «Non, vous ne voulez pas
+que je vous dise adieu! Vous êtes la maîtresse, vous n’avez qu’à parler,
+qu’à faire un signe, vous serez obéie; mais pourquoi le voudriez-vous?
+Si quelque danger vous menace, partons, fuyons ensemble! Il y a quelque
+part une retraite écartée où le bonheur nous attend. Le monde nous
+blâmera; nous soucions-nous du monde? Je l’ai vue dans mes rêves, cette
+bienheureuse retraite. Quelque chose me dit que c’est écrit là-haut, que
+cela doit être, que cela sera. Cette nuit je me suis réveillé en criant;
+j’avais cru entendre le galop de deux chevaux qui nous emportaient au
+désert... Regardez-moi, madame. Mes yeux ne vous disent-ils pas que mon
+âme est à vous, qu’elle ne voudra jamais que ce que vous voudrez,
+qu’elle n’a plus rien de sacré que ce qui vous plaît? Les respects, les
+soumissions, les longues obéissances seront mon partage; mon cœur est
+bizarre: si l’amour me promettait autre chose que des croix, peut-être
+serais-je moins heureux d’aimer. Oui, par mon passé, par mon avenir, par
+les changements étonnants de mon cœur, par le vieil homme que vous avez
+condamné à mort et par l’homme nouveau qui est votre ouvrage, je jure
+que votre amitié, votre confiance, me suffiront, que, s’il le faut, je
+saurai tuer l’espérance; vous ne verrez que l’ami, l’ami seul vous
+parlera. Aux heures où vous serez absente, peut-être l’_autre_
+viendra-t-il baiser la poussière qu’auront foulée vos pas; mais ses
+folies vous demeureront cachées. Vivre auprès de vous, sous vos yeux,
+dussé-je chaque jour immoler et crucifier mon cœur, quelles joies et
+quelles délices! Le monde, s’il nous découvre dans notre solitude, ne
+voudra pas croire au miracle de notre sainte amitié; mais qu’il nous
+raille ou nous outrage, aurons-nous des yeux pour le voir?...
+Qu’allez-vous me répondre, madame? Comment châtierez-vous mon audace?
+M’écraserez-vous de votre colère ou de votre pitié? Je ne suis rien;
+mais la passion qui me possède est divine, elle a les secrets de la
+destinée: c’est elle qui vous parle, elle ne prie pas, elle commande...
+Ces deux chevaux qui galopaient dans mon rêve! qui donc m’a envoyé ce
+songe? Non, nous ne sommes pas seuls ici, quelqu’un est en tiers avec
+nous, et du doigt montre à notre vie son chemin...»
+
+J’oubliai durant quelques instants qui j’étais, où je me trouvais. Cette
+voix qui me parlait de fuite, de vie à deux dans un désert, m’avait
+enlevée à moi-même. Je voyais une maison solitaire où vivaient, ignorés
+du monde, deux êtres qui s’aimaient et qui devaient vieillir et mourir
+là. J’admirais avec un sentiment d’envie leur bonheur, la paix où
+s’écoulaient leurs jours, l’union de ces deux âmes qui n’en faisaient
+qu’une, le silence qui les environnait, la douceur de leurs entretiens
+et de ces joies du cœur qui ne s’épuisent pas; mais quand j’en revins à
+me dire: Cet homme, cette femme, ce serait lui, ce serait moi!...
+j’éprouvai un frisson, ce rêve de parfait bonheur me fit peur; je ne le
+condamnai pas, mais je le repoussai dans un lointain obscur, comme s’il
+était fait pour n’être vu qu’à distance, et je fus tentée de me réjouir
+de ce que toute ma vie était encore en question.
+
+M. Dolfin attendait; je ne sais ce que j’allais lui répondre quand une
+porte roula sur ses gonds. Deux personnes s’arrêtèrent un instant à
+causer dans le vestibule, et bientôt Mme d’Estrel parut, accompagnée de
+Max, à qui elle avait remis le papier qu’il était venu chercher. Elle
+fut stupéfaite en nous voyant, et peut-être sa surprise était-elle mêlée
+de colère, car elle pouvait croire à un rendez-vous pris chez elle.
+
+Quant à Max, je crois qu’il n’a donné de sa vie une marque plus sensible
+de l’empire qu’il sait prendre sur lui-même; il s’avança d’un air fort
+aisé, fit une légère inclinaison de tête à M. Dolfin, et, s’approchant
+de moi, me dit à demi-voix et en souriant:
+
+«Les maris sont inévitables comme le destin.»
+
+Puis il s’assit, et rien ne témoignait de la violence qu’il se faisait,
+si ce n’est le gonflement d’une veine sur ses tempes et une sorte de
+hérissement du sourcil qui ne m’était pas inconnu.
+
+M. Dolfin était pâle, mais calme, et me consultait du regard; je n’étais
+guère en état de lui répondre, je respirais à peine; je sentais qu’une
+lutte allait s’engager, et je tremblais qu’elle ne fût pas égale.
+
+Ce fut Mme d’Estrel qui rompit la première lance; sans aucun doute elle
+était fâchée, car elle oublia dans cette occasion les délicatesses
+ordinaires de sa bonté.
+
+«Vous connaissez M. Dolfin? dit-elle à Max en le lui présentant du
+geste. Je crois vous avoir conté son histoire.
+
+--J’ai bien des excuses à vous faire, monsieur, dit Max; si je ne me
+trompe, je vous ai proposé un soir de vous prendre à mon service; il
+s’agissait, je crois, d’une place d’aide-jardinier. Je dois dire à ma
+décharge que vous portiez ce jour-là un sarrau de paysan, et que la nuit
+tombait.
+
+--J’ai de bizarres fantaisies, lui répondit M. Dolfin d’un ton à la fois
+doux et ferme; mais si j’aime à varier mes costumes, en revanche je ne
+change jamais de logement. J’habite à droite de Réauville, sur la
+hauteur, une petite maison isolée que vous avez dû remarquer. Si jamais
+vous aviez quelque autre place à me proposer ou que vous fussiez curieux
+de m’étudier de plus près, vous seriez sûr de m’y trouver.
+
+--Pour le moment, je suis trop occupé, répliqua Max avec une nonchalance
+superbe. Je n’ai en tête que deux loups. Où sont mes deux loups, et
+est-il bien sûr que ce ne soient pas deux lièvres? A vrai dire, les
+animaux m’ont toujours plus intéressé que les hommes.
+
+ Le serpent a ses mœurs, ses combats, ses amours...
+
+--Mais Dieu lui a épargné les cas de conscience, reprit Mme d’Estrel.
+Quelle étrange maladie! Croiriez-vous, marquis, qu’en dépit des
+supplications de sa famille et de mes remontrances, M. Dolfin est plus
+résolu que jamais à se faire trappiste? Voyons, soyez notre arbitre,
+faites entendre raison à ce pauvre enfant; je serais si heureuse de le
+rendre à sa mère!»
+
+Le _pauvre enfant_ fut sur le point d’éclater. Il était au supplice, ses
+lèvres tremblaient; mais son regard rencontra le mien, et il dévora sa
+colère.
+
+«Madame, répondit-il avec un sourire triste, je ne doute pas que M. de
+Lestang ne soit un très-habile casuiste; mais il vous a dit lui-même
+qu’il n’avait que ses loups en tête. Aussi bien les secrets de ma
+conscience ne sont pas matière à causerie; le moyen d’égayer un si
+triste et si pitoyable sujet! Avec tout son esprit, M. de Lestang n’y
+réussirait pas.
+
+--M. Dolfin a raison de décliner mon arbitrage, reprit Max. Je n’entends
+rien aux affaires des autres; c’est à peine si je comprends les miennes.
+D’ailleurs j’ai trop vu le monde pour rien blâmer. Un peintre, homme du
+plus grand mérite, à qui l’on contait un jour, d’un ton tragique, les
+monstrueux détails d’un monstrueux parricide:
+
+«Cela ne fait-il pas frémir la nature? lui disait-on.
+
+--Mon Dieu! répondit-il froidement, tout dépend du point de vue.
+
+--Oui, madame, tout dépend du point de vue, et, selon les cas, tout peut
+se justifier, tout peut se soutenir, la Trappe et le jeu du bouchon, la
+princesse Badroulboudour et Margot, don Juan et Céladon, l’ange et la
+bête, la nuit et le jour, le _Miserere_ et le chant du rossignol, la
+bagatelle et le parfait amour. La vie a du bon; mais que savons-nous si
+la mort ne nous tient pas en réserve des plaisirs plus vifs? Le rire
+soulage; mais les poëtes assurent que le monde vu au travers d’une larme
+leur offre des beautés imprévues. Dans cette universelle incertitude,
+que chacun prenne conseil de son humeur! Seulement, à quelque parti
+qu’on s’arrête, il est bon de savoir ce que l’on fait et d’en accepter
+résolûment toutes les conséquences.
+
+--Bien parlé, monsieur! dit M. Dolfin. Si vous me connaissiez mieux,
+vous ne douteriez pas que je ne sache très-bien ce que je fais, et que
+je n’en aie prévu comme à plaisir toutes les conséquences.
+
+--Oh! s’écria Mme d’Estrel, cela est bien vite dit; mais il en est qu’on
+ne devine pas. On se croit bien sûr de soi, on compte sans _cette fièvre
+qui mine tout_. Les regrets, les dégoûts, les repentirs,--nous avons
+beau sarcler notre jardin, toutes ces ronces poussent sans qu’on y
+pense. Méchante herbe croît toujours... Je vous en supplie, mon cher
+enfant, prenez le temps de la réflexion; remettez-vous à voyager, à
+courir le monde; des objets nouveaux feront diversion à votre tristesse,
+vous la guérirez en la trompant, et peut-être, dans un an d’ici, vous
+direz-vous, en vous frappant le front: Ce fou qui se croyait incurable,
+était-ce bien moi?
+
+--Pour ma part, madame, dit Max, j’ai moins foi que vous dans la vertu
+des voyages. Les idées que caressa notre jeunesse, et qui eurent les
+prémices de notre esprit, laissent en nous des traces ineffaçables. On
+peut avoir des passades, mais tôt ou tard on revient à ses premières
+amours. Oui, madame, qui s’est senti une fois attiré vers la Trappe, la
+Trappe ne le manquera pas. Traversez, contrariez sa passion; il finira
+toujours par épouser sa maîtresse. Qu’on s’abandonne aux événements ou
+qu’on leur résiste, on n’échappe pas à sa destinée. Après cela, il est
+bon pour un apprenti de la Trappe d’avoir fait l’école buissonnière;
+certaines aventures posent un homme, et l’éclat de ses péchés rejaillit
+sur sa conversion, ce qui n’est pas un médiocre avantage, car, Voltaire
+l’a dit, rien n’est plus désagréable que d’être pendu obscurément.
+Ajoutez que, la question de gloire mise à part, rien n’est si pénible
+que des repentirs qui mâchent à vide; il est sage de leur préparer
+d’avance de l’aliment... Un de mes amis, le comte de L..., que je vous
+donne pour un vrai lunatique, se sentit un jour frappé de la grâce. Le
+voilà qui renonce au monde, dit adieu aux plaisirs, récite son chapelet,
+se confesse une fois la semaine. Tout à coup il disparaît, plus de
+nouvelles: dans quelle thébaïde était-il allé pleurer ses péchés? A
+quelque temps de là, je le rencontrai en Italie, entre Rome et Florence,
+voyageant en tête-à-tête avec deux yeux bruns et une tresse noire.
+
+--Eh bien! mon cher comte, lui dis-je, allez-vous toujours à confesse?
+
+--Ne voyez-vous pas, me répondit-il, que je rassemble des matériaux?
+
+--Il croyait plaisanter: deux ans plus tard, madame, il était moine.
+L’histoire ne dit pas ce qu’en pensa la tresse noire.
+
+M. Dolfin se leva brusquement; la patience lui échappait. Je ne sais ce
+qu’il allait dire ou faire: il avait l’air d’un homme poussé à bout qui
+ne consulte plus que son désespoir. Je me levai aussi, prête à
+intervenir pour éviter un éclat. Heureusement un ecclésiastique entra
+dont le visage m’était inconnu. A sa vue, M. Dolfin recula d’abord d’un
+pas; puis, s’avançant vers lui:
+
+«Vous ici, mon cher abbé!
+
+--J’arrive en droiture de Corfou, lui répondit le prêtre en le saluant
+respectueusement, et vous m’excuserez si, avant de vous aller chercher à
+Réauville, j’ai tenu à rendre mes devoirs à Mme d’Estrel. On m’avait
+chargé d’un message pour elle.»
+
+Et se tournant vers Mme d’Estrel, qui lui tendait la main:
+
+«On vous avait instruite de mon voyage, madame. N’en avez-vous pas
+prévenu M. Dolfin?
+
+--Je savais en effet, monsieur l’abbé, répondit-elle, qu’on vous avait
+chargé de faire une dernière tentative auprès de notre cher malade; mais
+je craignais sa mauvaise tête, et que, prévenu de votre arrivée, il ne
+se hâtât de brûler ses vaisseaux.»
+
+Ces mots de _cher malade_ et de _mauvaise tête_ sonnèrent mal aux
+oreilles de l’abbé Néraud. Ses manières et son ton témoignaient de son
+extrême déférence pour son ancien élève, et cette déférence frappait
+d’autant plus que sa figure annonçait un homme d’autorité, l’un de ces
+esprits qui ont peu d’idées, mais qui en sont maîtres, et acquièrent par
+là de l’ascendant sur les esprits que leurs idées gouvernent et
+tourmentent. Depuis longtemps d’ailleurs l’élève était hors de page, et
+il se peut faire que le maître admirât en le combattant ce caractère
+entier qui avait échappé à sa gouverne et lassé ses remontrances. Aussi
+regarda-t-il Mme d’Estrel avec un étonnement qui fit sourire M. Dolfin.
+
+«Oui, je ne suis qu’un pauvre fou! s’écria le malade en secouant sur ses
+épaules son épaisse chevelure.» Et il ajouta en regardant Max:
+
+«Mais il est de saintes folies qui ont le droit de mépriser toutes les
+sagesses des gens du monde et toutes les petites anecdotes des gens
+d’esprit.»
+
+Puis prenant l’abbé par le bras:
+
+«Remettez à plus tard votre conférence avec Mme d’Estrel, lui dit-il
+avec une gaieté forcée; allons au plus pressé, monsieur l’abbé; venez
+bien vite donner le fouet au pauvre enfant.»
+
+Et à ces mots, moitié de gré, moitié de force, il emmena le prêtre, qui
+nous salua d’un air interdit.
+
+Je m’étais approchée d’une table et j’affectais de feuilleter un album.
+Max échangea quelques mots à voix basse avec Mme d’Estrel, puis il
+sortit à son tour. Alors, m’avançant vers elle, je lui dis que j’étais
+venue m’excuser de mes rudesses, mais qu’après ce qui venait de se
+passer...
+
+«Oh! ne vous occupez pas de moi! interrompit-elle avec une vivacité qui
+n’était pas dans son caractère. Votre calme m’épouvante. Que vous
+semblez peu vous douter de la gravité de votre situation! Mais ne
+voyez-vous pas que depuis plus d’une semaine Max se livre à lui-même de
+perpétuels et acharnés combats? A la lettre, il dévore son cœur. Quelle
+violence il a dû se faire tantôt! J’ai pris l’offensive pour qu’il ne la
+prît pas; mais demain, dans quelques heures peut-être, sera-t-il capable
+de se résister? Le ressort a été violemment comprimé; la détente sera
+terrible. Dites-vous de grâce, ma chère fille, que votre vie peut-être
+est en danger.
+
+«Chère madame, lui répondis-je, ne vous mêlez donc plus de mon triste
+sort: cela vous réussit mal. Si vous n’aviez pas écrit à M. Dolfin, je
+ne l’aurais pas rencontré ici. Allons, calmez-vous; je ne crains rien et
+suis prête à tout.»
+
+Elle voulut revenir à la charge.
+
+«N’est pire sourd, lui dis-je en lui serrant la main, que qui ne veut
+pas entendre.»
+
+De Chamaret à Grignan, la route fait un ruban en ligne droite de près de
+quatre kilomètres de long. A la faveur du crépuscule, j’apercevais au
+bout de ce ruban le cabriolet qui renfermait M. Dolfin et l’abbé Néraud.
+A deux cents pas derrière eux, Max, monté sur son alezan, cheminait au
+petit trot. Il finit par s’arrêter, m’attendit, et fit le reste du
+chemin tantôt devant, tantôt derrière la voiture; quelquefois il
+s’approchait, me jetait un rapide regard et mordait sa moustache; il
+avait son visage d’autrefois, cette figure de bronze qui m’était bien
+connue. Qu’allait-il se passer? Mon cœur était gonflé d’amertume, et
+cette amertume me faisait regarder l’avenir avec indifférence.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Un profond silence régna pendant le dîner. Baptiste, qui nous servait,
+paraissait inquiet; il consultait souvent le visage de Max: c’était son
+baromètre. Dans son trouble, un plateau lui échappa des mains, et, en me
+versant à boire, le bras lui tremblait si fort qu’il répandit de l’eau
+sur mon assiette. Évidemment les hirondelles volaient bas.
+
+En sortant de table, Max me suivit au salon, où je repris ma tapisserie,
+qui n’avançait guère. Il tourna quelque temps autour de moi, puis
+sortit, et, bien qu’il ventât et que le froid fût piquant, il se promena
+près d’une heure sur la terrasse. Je l’entendais aller et venir le long
+de la maison; sa démarche était vive et saccadée; quelquefois le bruit
+d’une rafale se mêlait à celui de ses pas, et ces deux bruits se
+confondaient dans mon cœur. A plusieurs reprises je crus l’entendre
+parler; peut-être causait-il avec le vent; les deux orages se
+concertaient. Il me semblait qu’un danger était suspendu sur moi. Mon
+sort allait-il se décider? J’avais le souffle court; par instants, mes
+cheveux me pesaient. Une grosse mouche épargnée par l’hiver vint se
+heurter brusquement contre l’abat-jour de ma lampe, et je tressaillis.
+Les murs, les meubles, les tableaux semblaient être dans l’attente comme
+moi; ils avaient un air solennel, un visage de circonstance, et nous
+échangions des regards mornes. Deux fois Max s’approcha de la porte: je
+crus qu’il allait entrer, et tout mon sang reflua vers mon cœur; mais
+après s’être arrêté sur le seuil il s’éloigna, et je lui en voulus de
+m’avoir pour ainsi dire déçue dans ma crainte.
+
+«Ne sera-ce que demain? pensais-je. Il est temps d’en finir; arrive que
+pourra! il faut qu’il arrive quelque chose.»
+
+Enfin Max rentra. Sans que nous nous en doutions, nos esprits s’étaient
+rencontrés, car de la porte il me cria:
+
+«Cela ne peut durer plus longtemps, madame. La mort vaudrait mieux. Vous
+êtes-vous avisée d’un dénoûment? Moi, je ne trouve rien.
+
+--Je ne vous comprends pas, lui répondis-je. Le dénoûment que vous
+cherchez est tout trouvé. Dans quelques jours, le goût des aventures et
+des entreprises vous reviendra; vous vous en irez faire une nouvelle
+campagne, vous y cueillerez de nouveaux lauriers. Quand vous serez las,
+vous reviendrez ici, et retrouverez votre maison, vos meubles et votre
+femme à leur place. N’étions-nous pas convenus de cet arrangement? En
+quoi vous déplaît-il? Pouvez-vous vous plaindre qu’en votre absence je
+tienne mal votre maison, que votre château se dégrade, que tout ici soit
+au pillage, et que les termes de vos fermiers ne rentrent pas?»
+
+Il n’eut pas l’air de m’avoir entendue.
+
+«Je vous répète, madame, reprit-il en élevant la voix, qu’il est temps
+d’en finir. Avez-vous des plans? Quels sont-ils? Parlez!
+
+--Mais quelle mouche vous a piqué? repartis-je. On dirait que vous êtes
+en colère! Pourtant tout vous réussit. Si je ne me trompe, vous avez eu
+bon marché de M. de Malombré, et tantôt vos anecdotes ont eu du succès.
+D’où vous vient cet accès d’humeur?»
+
+Il prit un vase sur la cheminée, et, le jetant avec violence sur le
+parquet, le broya sous ses pieds.
+
+«Vraiment, nous sommes dans l’absurde jusqu’au cou, s’écria-t-il d’une
+voix tonnante. Donnez-moi, de grâce, un rival digne de moi; mais je ne
+sais à qui me prendre. Sur mon honneur, c’est un amant de paille que M.
+Dolfin, et je suis tenté de croire qu’il y a quelqu’un derrière.
+
+--C’est possible, répondis-je; cherchez bien.»
+
+Il s’avança vers moi d’un air farouche.
+
+«Ah! prenez garde, dis-je en souriant, vous allez me faire peur.»
+
+Tout son corps était agité d’un mouvement fébrile. Il réussit à s’en
+rendre maître; il se calma, changea de visage, et, s’asseyant à quelques
+pas de moi, il me dit d’un ton plus doux:
+
+«Madame, voulez-vous qu’une fois encore nous raisonnions un peu?
+
+--A quoi cela nous servira-t-il? dis-je en hochant la tête.
+
+--Je veux être de bonne foi, reprit-il. M. Dolfin n’est pas précisément
+l’homme que je m’étais imaginé sur sa réputation de dévot. Il a du
+charme et je ne sais quelle grâce romantique qui peut surprendre une
+imagination de femme. Aujourd’hui, dans sa belle colère, avec ses yeux
+étincelants et sa chevelure en désordre, il avait l’air d’un lionceau
+qui pour la première fois hume l’odeur du sang. Comme il eût rugi, si
+vous n’aviez été là! Et puis quelle ingénuité, quelle candeur
+d’impressions! C’est une âme qui a gardé toute sa fleur. Faut-il vous
+dire comment s’appelle ce jeune homme? C’est Chérubin, malheureusement,
+en prenant de l’âge, Chérubin s’est entêté de mysticisme; cela gâte un
+peu son personnage: il entremêle dans ses rêves Rosine et le paradis. Un
+jour il s’avisera qu’il faut choisir: Rosine est belle, le paradis est
+plus sûr; quel embarras! quels combats! Aujourd’hui dans un casque et
+demain dans un froc... Allez, je vous connais bien: vous ne ressemblez
+pas à toutes les femmes; il vous fallait de l’extraordinaire; le hasard
+vous a bien servie; tout autre que cet enfant eût perdu ses peines. Mais
+est-ce bien sérieux? Je vous le répète, votre imagination s’est laissé
+surprendre: un amour de tête, voilà tout. Convenez-en. Vous m’avez assez
+puni. Avouez que vous avez voulu me faire peur! J’ai eu peur; êtes-vous
+contente?»
+
+Et se rapprochant de moi:
+
+«Savez-vous ce que je vous propose? Nous allons partir ensemble pour
+l’Italie; nous visiterons Rome, Naples, Florence; confiez-moi le soin de
+vous distraire, je saurai comment m’y prendre. Vos souvenirs
+s’effaceront bien vite. Peut-être en s’en allant laisseront-ils la porte
+ouverte, je tâcherai d’en profiter. Et Chérubin? Bah! il aura pour se
+consoler des avant-goûts du paradis.
+
+--Que vous avez d’esprit, lui dis-je, et comme vous savez varier vos
+airs! Mais je suis bien ici, pourquoi partirais-je?»
+
+Il ne se découragea point.
+
+«Vous avez une raison supérieure, poursuivit-il, et je sais que j’ai des
+intelligences dans la place. Permettez-moi de vous dire crûment la
+vérité. M. Dolfin est assez candide pour croire à l’amour platonique;
+dans l’ingénuité de son âme, il prend un tunnel pour une maison. Je
+suppose qu’il s’aperçoive à temps de son erreur; reviendra-t-il sur ses
+pas? Non, il est des entraînements auxquels on ne résiste point. Il
+traverse le tunnel; jamais personne n’y est resté; le voilà de l’autre
+côté. Que va-t-il arriver? Ah! si jamais il touchait le fond du bonheur,
+croyez-moi, sa conscience se réveillerait en sursaut. Et quel réveil!
+après l’ivresse viendrait l’étonnement, l’effroi, le remords; il
+regretterait amèrement ce qu’il appelait tantôt _sa sainte folie_; il
+pleurerait ses illusions perdues et cette douce erreur qui lui faisait
+voir dans son amour une flamme toute céleste où les sens n’avaient point
+de part; il croirait voir les séraphins, ses frères, se détourner de lui
+avec horreur, en lui reprochant sa victoire comme une honteuse défaite.
+Le pauvre enfant maudirait la femme qui, en lui donnant le bonheur, lui
+en a ôté l’attente et le rêve, la femme qui par ses fatales caresses, a
+changé l’or pur en un plomb vil et l’ange en un réprouvé... Non, une
+femme comme vous ne peut courir de tels hasards. Ravir à Dieu son bien,
+quelle entreprise! Tôt ou tard il faudrait le lui rendre, et vous
+resteriez avec votre désespoir et votre courte honte... Madame, quand
+partirons-nous pour Florence?»
+
+Ses impitoyables dissections me révoltèrent; ma blessure criait. Je
+m’étais promis de me contenir; j’éclatai, et, voulant rendre blessure
+pour blessure, je m’écriai en relevant la tête:
+
+«Et que savez-vous, monsieur, si je ne me suis pas donnée?»
+
+Le trait s’enfonça dans son cœur; il bondit sous le coup, se dressa sur
+ses pieds comme soulevé par sa colère, et, reculant d’un pas, me cria:
+
+«Cela n’est pas, cela ne peut être, puisque je suis ici, que je vous
+parle, et que je n’ai tué personne!
+
+--Vous avez des absences qui m’étonnent, lui dis-je. Et moi, pourquoi
+suis-je ici? Je m’imaginais qu’un homme d’honneur n’a que sa parole.»
+
+Il me répondit d’une voix terrible:
+
+«Et que m’importe ce que j’ai dit, ce que j’ai juré! Vous prenez au
+sérieux ces enfantillages? Mais vous ne savez donc pas qui je suis? Ma
+parole, ma parole! qu’ai-je promis? Je ne vis que d’hier. Ne me parlez
+pas de mes fautes; demandez-en compte à l’insensé que j’étais et que je
+ne suis plus; c’est à lui d’en répondre, je ne le connais pas. Je ne
+sais et ne veux savoir qu’une chose: que vous êtes à moi. Malheur à
+l’homme qui effleurerait de ses lèvres l’un de vos cheveux! Malheur à
+celui que vos yeux ont regardé, à qui votre bouche a souri! Je ne me
+laisserai pas prendre mon bien; je l’ai payé avec des larmes de sang.
+Demain nous partirons, et vous jurerez d’oublier; je le veux, je n’ai
+qu’une parole, madame... Ah! vous croyez qu’on peut impunément me
+réduire au désespoir! Il fallait me tromper, madame, il fallait avoir la
+générosité de mentir. Vous êtes donc aveugle, votre mauvais génie met un
+nuage sur vos yeux. Quel scrupule voulez-vous que j’aie? Je ne crois à
+rien qu’à ma douleur...» Et se frappant la poitrine: «Que ne vous
+doutez-vous de ce qui se passe là! Si vous saviez à quoi j’emploie mes
+nuits, quelles sont mes pensées, mes rêves... Deux fois, oui, déjà deux
+fois, j’ai juré de vous tuer.
+
+--Tuez-moi, lui dis-je en haussant les épaules; mais j’aime, je suis
+libre, et je ne partirai pas.»
+
+Il poussa un cri et courut à la cheminée: son couteau de chasse y était
+resté. Avant que j’eusse le temps de penser à rien, il fut devant moi,
+le visage bouleversé et le bras levé. J’eus peur; ce fut, je crois, ce
+qui me sauva; j’étendis la main pour écarter le couteau; je me blessai
+légèrement, et mon sang coula. La vue de ce sang me calma, la mort me
+fit envie, et, me soulevant à moitié pour aller au-devant du coup, je
+lui dis, en le regardant fixement:
+
+«Frappez, ne me faites pas attendre!»
+
+Il contemplait ma main blessée; son bras fut pris d’un tremblement
+convulsif, et je ne puis rendre ce que je vis dans ses yeux. La flamme
+s’en obscurcit par degrés: sa fureur fit place à une amère tristesse.
+Tout à coup il fit quelque chose d’étrange; il regarda le couteau, y
+aperçut une goutte de sang, et, comme pour étancher une soif
+mystérieuse, il la porta à ses lèvres et la but; puis, jetant violemment
+le couteau à terre, il s’enfuit.
+
+Tout cela s’était passé si rapidement que je doutai un instant si je
+n’avais pas rêvé; ma main blessée, que je dus entortiller d’un mouchoir,
+me rappela au sentiment du réel. Comme je regrettais que tout mon mal se
+réduisît à une égratignure! «Pourquoi donc avais-je retenu le couteau?
+Je serais morte, pensais-je, tout serait fini.» Hélas! tout était à
+recommencer.--Si après un court répit je devais affronter de nouveau de
+pareilles émotions, mes forces y suffiraient-elles? J’étais sûre de mon
+âme, je ne l’étais pas de mes nerfs. Un instant de faiblesse, et ma
+défaite était irréparable. Ah! plutôt mourir!...
+
+Mais ma vie n’était pas seule en danger. Comment prévenir une rencontre
+que je ne pouvais prévoir sans frémir? Je condamnais mon imprudence. Que
+j’étais simple d’avoir pensé que Max respecterait ma liberté! Son
+orgueil outragé pouvait-il se croire lié par les vaines promesses
+qu’autrefois j’avais si facilement obtenues de son indifférence? A quels
+entraînements avais-je cédé? J’avais offert à mon chagrin comme à un
+dieu une innocente victime que je m’étais plu à envelopper dans mes
+malheurs. Pourquoi m’étais-je moins occupée de protéger l’homme que
+j’aimais que de braver et d’offenser l’autre? Nuls ménagements; j’avais
+attisé le feu, j’avais pris plaisir à tourner le poignard dans la plaie.
+Ma conscience (ses reproches sont souvent bizarres) me reprochait, elle
+aussi, de n’avoir pas su mentir, comme si, disait-elle, mon amour
+m’avait moins tenu au cœur que ma vengeance, comme s’il ne s’était agi
+que de moi, de déployer à mes propres yeux toute la noble fierté de mon
+caractère et de me donner en spectacle à moi-même. Ah! s’il fallait du
+sang pour expier cette funeste erreur, que le mien seul coulât! Tout à
+l’heure j’avais eu comme un avant-goût de la mort, et je n’y avais point
+trouvé d’amertume.
+
+Je montai dans mon appartement; je renvoyai Marguerite, je m’enfermai à
+double tour. Je me jetai un instant sur mon lit et m’abîmai dans mes
+pensées. Je cherchais une solution, je n’en trouvais point. Qu’eussé-je
+trouvé? Je ne savais pas même ce que je voulais. Je me relevai, et pour
+tromper mon agitation, peut-être aussi par une de ces superstitieuses
+lubies d’un esprit tourmenté qui, ne trouvant plus de ressource dans sa
+propre sagesse, recourt à la vanité des oracles, je pris les yeux fermés
+un volume à l’un des rayons de ma petite bibliothèque. Celui qui me vint
+sous la main était un vieux livre qui avait fait les délices de mon
+enfance; de jeunes doigts, toujours impatients de tourner le feuillet,
+en avaient fatigué toutes les pages. J’ouvris au hasard ce volume, qui
+est un recueil d’anecdotes sacrées et profanes, et je lus ceci: «Ainsi
+Balaam se leva le matin, bâta son ânesse, et s’en alla avec les
+seigneurs de Moab: mais la colère de Dieu s’alluma, parce qu’il s’en
+allait, et un ange de l’Éternel s’arrêta dans le chemin pour s’opposer à
+Balaam. Et l’ânesse vit l’ange qui se tenait dans le chemin et qui avait
+son épée nue à la main, et elle se détourna du chemin et s’en alla dans
+un champ, et Balaam frappa l’ânesse pour la ramener dans le chemin; mais
+l’ange s’arrêta dans un sentier de vignes, et l’ânesse, ayant revu
+l’ange, se serra contre la muraille, et elle serrait contre la muraille
+le pied de Balaam, qui continua à la battre. Alors l’ange passa plus
+avant et s’arrêta dans un lieu étroit, où il n’y avait pas moyen de se
+détourner ni à droite ni à gauche. Et l’ânesse, à la vue de l’ange, se
+coucha sous Balaam, qui s’emporta de colère, et la frappa de plus belle.
+Alors l’Éternel ouvrit les yeux de Balaam, et il aperçut l’ange qui se
+tenait dans le chemin, et il s’inclina et se prosterna sur son
+visage...»
+
+Je n’allai pas plus loin et remis le livre à sa place. Qu’y avait-il de
+commun entre moi et le prophète Balaam? Je me traînai longtemps de
+chambre en chambre, questionnant avidement mon cœur, qui ne répondait
+pas, me proposant d’absurdes expédients que je repoussais aussitôt, et
+comme dévorée par mes incertitudes. Que cette nuit me parut longue! Je
+crus que le jour ne viendrait jamais. Comme il commençait à poindre, je
+me laissai tomber dans un fauteuil; la fatigue l’emporta sur
+l’inquiétude: je m’assoupis et finis par m’endormir profondément. On est
+heureux, quand on souffre, d’avoir un corps qui impose à l’âme ses
+faiblesses; comment se représenter sans frémir la douleur d’un esprit
+pur qui s’acharnerait sans relâche sur lui-même et à qui l’épuisement ne
+ferait jamais lâcher prise?
+
+Quand je m’éveillai, il faisait grand jour. Le sentiment de la vie
+rentra en moi comme un poison qui se serait soudain répandu dans toutes
+mes veines. J’eus peine à me lever; le froid m’avait engourdie, j’étais
+brisée. Le souvenir de Max debout devant moi, un couteau à la main, fit
+passer dans tout mon corps un frisson d’épouvante.--Il faut partir, me
+dis-je, et je m’étonnai de ne me l’être pas dit plus tôt. Il faut
+partir. Max ne se possède plus; on ne raisonne pas avec la folie. Que
+gagnerais-je à affronter de nouveau ses fureurs? Et qui peut me répondre
+que, vaincue par la terreur, je ne tomberais pas à ses pieds en
+demandant grâce? Une seule chose est certaine: à cause de moi, la vie
+d’un homme est en danger. Je ne puis le sauver qu’en fuyant avec lui.
+
+Je ne comprenais plus mes hésitations; comment avais-je fait pour ne pas
+me rendre à l’évidence? Je tremblai que les événements ne m’eussent
+prévenue. J’ouvris ma porte, je m’avançai à pas de loup sur la galerie;
+je crus entendre un bruit de voix dans l’appartement de Max. M’étant
+approchée, je m’assurai qu’il causait avec Baptiste d’un ton grave, mais
+tranquille. Je rentrai chez moi, j’écrivis rapidement les deux lignes
+que voici: «Je partirai cette nuit pour Genève; rendez-vous sur-le-champ
+à Donzère, où vous m’attendrez. Un mot de réponse.» Je glissai ce papier
+comme un signet entre deux feuillets d’un volume de petit format que
+j’enveloppai et ficelai, après quoi je fis en hâte ma toilette. En
+traversant le vestibule, je rencontrai Marguerite, à qui je dis que
+j’allais prendre l’air, que je serais de retour dans deux heures. Elle
+n’eut pas l’air étonné; elle était accoutumée à mes promenades
+matinales.
+
+Je descendis dans la cour, je fis seller Soliman, et me voilà partie. Je
+suivis un chemin creux et ombragé qui longe le mur d’enceinte et qu’on
+n’aperçoit pas des fenêtres du château. Je n’avais pas fait vingt pas
+que, retournant la tête, je vis venir le fils d’un de nos fermiers,
+garçon de quinze ans qui, sa hotte sur le dos, se rendait à Réauville.
+Je le chargeai de porter mon petit paquet à son adresse, lui dis
+d’attendre la réponse, que dans deux heures j’irais la chercher à la
+ferme. Il me promit de faire diligence et se remit en marche. Je le
+regardai s’éloigner, et tout à coup le rappelant, comme si j’avais voulu
+gagner du temps, je lui répétai mot pour mot mes instructions. Il
+m’assura en souriant qu’il m’avait bien comprise. Je le suivis encore
+quelques instants du regard. «C’en est fait, pensai-je, le sort en est
+jeté.» Et tournant le dos à Réauville, je poussai mon cheval dans un
+chemin de traverse.
+
+Le mistral était tombé; tout annonçait une belle journée. L’air vif du
+matin ranimait mes esprits et dissipait par degrés cet engourdissement
+et cette stupeur que j’avais sentis à mon réveil; mais dans la situation
+où j’étais on ne recouvre des forces que pour les tourner avec fureur
+contre soi-même, et en quelques minutes je passai de l’abattement du
+désespoir à un état d’angoisse et de fièvre plus douloureux encore. Un
+vent d’orage se leva dans mon cœur; mes pensées s’entremêlaient et se
+heurtaient dans ma tête comme fouettées par un tourbillon. Je cherchais
+en vain à ressaisir les motifs et les sentiments qui m’avaient
+déterminée, et qui peu d’instants auparavant me semblaient décisifs.
+Plus je m’étais effrayée de la gravité sans ressource du mal, plus
+maintenant la violence du remède m’épouvantait; n’emporterait-il pas le
+malade? A chaque pas, mon cœur devenait plus lourd; c’était comme un
+poids de plomb sous lequel je me sentais fléchir.
+
+Je ne laissai pas de m’obstiner, et sans trop savoir où j’allais, je
+pressai la marche de mon cheval. Le sentier que je suivais débouche sur
+la grande route de Montélimart; au moment de l’atteindre, Soliman, par
+un bizarre caprice, s’arrêta court. Je redressai la tête, je regardai
+cette longue voie poudreuse qui se déroulait en serpentant sur les
+hauteurs et semblait s’enfuir à l’horizon. Je me dis qu’elle allait à
+Valence, à Lyon, à Genève, en Suisse, et qu’elle passait peut-être près
+de cette maison solitaire où il serait doux à deux êtres qui s’aiment
+«de vieillir et de mourir ensemble.» J’eus un frisson; il me parut
+qu’elle menait aux abîmes. Cependant j’y voulus faire quelques pas comme
+pour apprendre à ma vie son chemin. J’excitai mon cheval et le mis au
+trot; tout à coup il fit un écart si brusque que je faillis tomber. Je
+lui sanglai quelques coups de cravache; mais en le frappant je songeai
+soudain à l’ânesse battue par le prophète: elle voyait devant elle
+l’ange qui se tenait debout, son épée nue à la main. Sur la route de
+Montélimart, il n’y avait ni ange ni épée, mais une voix me criait:
+Impossible! C’était mon cœur qui me barrait le chemin.
+
+Je tournai bride, revins précipitamment sur mes pas. Arriverais-je à
+temps? rattraperais-je l’enfant? Je croyais le voir s’enfuir devant moi
+comme dans un rêve. Je poussai Soliman à travers champs, j’aurais voulu
+lui donner des ailes. Enfin j’aperçus mon jeune messager, qui ayant posé
+sa hotte, faisait une halte au bas de la colline. L’instant d’après il
+se leva et commença de gravir la côte. Je mis mon cheval au pas; je ne
+quittais pas l’enfant des yeux, c’était mon destin qui cheminait devant
+moi. Sûre de pouvoir l’atteindre et tenant dans ma main l’événement, je
+ne sentais plus le besoin de me presser; le cœur me battait, je n’avais
+qu’à vouloir, et j’en retardais le moment, comme s’il m’avait plu de
+prolonger le tourment de mon incertitude et de tenir quelques instants
+encore l’avenir en suspens.
+
+Mais l’enfant allait à peine dépasser les premières maisons du village,
+que je m’élançai à toute bride. Je le rejoignis en un clin d’œil et lui
+jetai quelques pièces de monnaie en lui disant que, les hasards de ma
+promenade m’ayant amenée à Réauville, je me chargerais moi-même de ma
+commission. Dès qu’il m’eut remis le livre, je redescendis jusqu’à
+mi-côte, et, m’arrêtant près d’une croix, je repris haleine comme un
+cerf au ressui. Je contemplais la plaine, les montagnes, le cours de la
+Berre, le campanile du château, qui s’élevait du milieu des chênes. Il
+me parut qu’il y avait une secrète attache entre ces lieux et moi, que
+la souffrance y avait enraciné ma vie, et qu’il m’était impossible de
+mourir ailleurs.
+
+Et cependant, je ne sais quelle fureur me prenant, je repartis
+subitement au galop, et j’arrivai en un instant près d’une maisonnette
+blanche qui est située à une portée de fusil du village. Le brave homme
+chez qui logeait M. Dolfin ne m’était pas inconnu; pendant une grave
+maladie qui l’avait tenu deux mois alité, j’avais fait passer à sa femme
+quelques secours. Je l’aperçus au milieu de son champ, une pioche à la
+main. Du plus loin qu’il me reconnut, il se découvrit, s’avança à ma
+rencontre, et comme il est grand parleur, sans attendre mes questions,
+il me donna d’une voix cassée des nouvelles de sa femme, de ses moutons,
+de sa basse-cour, et enfin de son locataire. Il le traitait d’étrange
+original, et, pour me mieux convaincre de sa bizarrerie, me conta qu’il
+s’était promené toute la nuit avec un prêtre et n’était rentré au matin
+que pour le prévenir qu’il passerait tout le jour à la Trappe.
+
+«Ah! fort bien, lui dis-je d’une voix sourde; ce qui signifiait
+apparemment: Merci, un poids vient de se détacher de ma poitrine, je
+respire, j’ai devant moi vingt-quatre heures de répit; merci, jusqu’à
+demain point d’explication, point de rencontre! L’homme pour qui je
+tremblais est en sûreté; il est à la Trappe, on n’ira pas le relancer à
+la Trappe.
+
+«Portez-vous bien, dis-je au vieillard, et Dieu vous protége!»
+
+Et je pris le chemin de Lestang. Il me semblait, grand Dieu! que quelque
+chose s’était brisé dans mon cœur, et j’aurais voulu broyer sous le
+sabot de son cheval tous les cailloux du chemin...
+
+«Je suis venue le chercher, pensais-je, et il était à la Trappe!»
+
+Et le long de la route je ne cessai de me répéter avec une inexprimable
+amertume:
+
+«Ah! Dieu soit loué, il était à la Trappe!»
+
+
+
+
+V
+
+
+En rentrant dans ma chambre, j’eus à subir les soins de Marguerite et à
+éluder ses questions, car le bandage que je portais à la main droite
+l’inquiétait. A peine fut-elle sortie que je fondis en larmes. Il était
+à la Trappe!... Et je comprenais tout, et je m’étonnais de n’avoir pas
+compris plus tôt; le feu d’un éclair était tombé sur mon cœur, je
+m’étais soudain apparue à moi-même.
+
+«Non, m’écriai-je, je ne l’aimais pas assez pour me donner à lui, et
+désormais rien ne m’est plus possible dans ce monde!»
+
+Le mystère de mes sentiments venait d’être comme percé à jour. Je
+pouvais m’en raconter toute l’histoire. Il me souvenait comment, dans
+mes heures de solitude, je m’étais créé un fantôme qui me faisait battre
+le cœur, et comment plus d’une fois, en la présence de l’homme dont ce
+fantôme avait le visage, mon imagination s’était sentie froissée et
+secrètement mortifiée. Elle avait tremblé de ne pas trouver en lui tout
+ce qu’elle rêvait; elle lui avait reproché pour ainsi dire d’exister,
+d’être plus réel que sa chimère, de n’être pas tissu de cette vapeur
+légère et diaphane dont sont faits les songes, et qui flotte dans
+l’espace sans contours arrêtés, sans qu’on puisse jamais dire: J’ai tout
+vu, c’est tout.
+
+«Non, pensai-je, ce n’est pas l’homme, c’est le rêve que j’aimais, et le
+rêve s’est à jamais évanoui.» Et je me disais qu’apparemment, avant de
+naître ici-bas, notre âme a entendu les concerts célestes, qu’elle
+apporte dans la vie le souvenir de ces bruits harmonieux, et que dans
+son tourment elle cherche à les redire.
+
+«On m’a fait taire, je me suis obstinée, le souvenir du chant divin
+m’obsédait; j’ai cherché un cœur qui m’en répétât quelques notes, mais
+l’instrument que m’offrait le hasard s’est brisé entre mes mains.
+Peut-être ce chant divin, la mort le sait-elle; la vie m’a surprise par
+ses duretés, peut-être m’étonnerai-je des complaisances de la mort.»
+
+La cloche du déjeuner sonna. Je me regardai dans la glace: j’étais bien
+pâle.
+
+«Il en pensera ce qu’il voudra, me disais-je; je n’ai plus de rôle à
+jouer, et la vérité ne peut plus me nuire.»
+
+Je descendis dans la salle à manger; on n’avait mis qu’un couvert. Je
+m’assis, et, dès que je pus surmonter mon émotion, je dis à Baptiste:
+
+«M. de Lestang ne viendra pas déjeuner?
+
+«Non, madame, me répondit-il d’une voix creuse.
+
+«Où est-il donc?
+
+«Il est parti ce matin pour un long voyage; je suis resté pour faire ses
+malles, et ce soir j’irai le rejoindre.
+
+--Ah!» dis-je, et bien que les questions se pressassent sur mes lèvres,
+il m’eût été impossible d’ajouter un mot; je me sentais comme pétrifiée.
+Après avoir essayé en vain de manger, je me levai de table.
+
+«M. le marquis a écrit à madame, me dit Baptiste. Elle trouvera sa
+lettre sur la cheminée du salon.»
+
+Et il ajouta en joignant les mains:
+
+«J’aimerais à parler à madame; sera-t-elle assez bonne pour m’entendre?
+
+«Plus tard, lui dis-je.»
+
+Voici ce que contenait la lettre de Max:
+
+ * * * * *
+
+«Je pars, nous ne nous reverrons plus. Il le faut bien, je ne puis
+répondre de moi. Aujourd’hui je frémis au souvenir de ce qui s’est passé
+hier soir; mais demain? Je ne sais ce que je penserai demain. Je suis
+capable de tout, et j’ignore même si je me repentirais de rien. Je pars;
+entre vous et moi, je mettrai l’océan. Rassurez-vous, je sais vouloir.
+Cela devait finir ainsi. Peut-être nous ressemblons-nous trop: tous deux
+fiers, entiers, ne sachant pas mentir. Que de malheurs a prévenus le
+mensonge! Mais ne ment pas qui veut.
+
+«Vous m’avez souvent reproché mon orgueil, vous en avez souffert. C’est
+la faute de ma vie: tout m’a été trop facile; mais je vous jure qu’à
+cette heure il n’y a plus de vivant en moi que le cœur; longtemps il m’a
+servi de jouet, je suis tombé en sa puissance, il est aujourd’hui mon
+maître et mon supplice. En vain j’ai cherché à vous oublier, à vous
+arracher de ma pensée et de ma vie... Vous dirai-je ce que vous êtes
+pour moi? Tous les mots de la langue de l’amour ont été mille et mille
+fois profanés; il n’en est pas un seul qui ne me fît horreur. Je ne me
+tuerai pas; quelque chose se révolte en moi contre le suicide. Les
+occasions de bien mourir ne manquent pas. Il me plaît de courir une
+dernière aventure et de faire de ma mort une action.
+
+«Oserai-je vous avouer qu’en partant je me flatte d’une espérance?
+Daignez m’entendre! Je persiste à croire que ce que vous avez pris pour
+de l’amour n’était que l’ivresse du malheur. Quand vous ne me reverrez
+plus et que vous serez certaine de votre liberté, peut-être
+rentrerez-vous en possession de votre cœur et serez-vous capable de lui
+commander. Je ne voudrais rien vous dire de blessant; mais un homme qui
+s’est piqué de sainteté et qui cède au torrent d’une passion fera
+toujours triste figure dans les situations équivoques où elle l’engage:
+la religion avilit ceux qu’elle ne sanctifie pas, car, dans son horreur
+pour le mal, elle n’enseigne pas les vertus qui l’ennoblissent.
+D’ailleurs, quel que fût l’événement, vous ne trouveriez pas longtemps
+le bonheur dans une liaison libre; une femme qui se donne par amour
+renonce à tous les droits, accepte toutes les dépendances; tôt ou tard
+votre fierté révoltée vous ferait payer cher un instant de faiblesse et
+quelques jours heureux. Je ne vous parle pas de votre conscience; elle
+est cependant plus à craindre que vous ne pensez. Il y a en vous un goût
+naturel de l’ordre que vous ne pouvez méconnaître impunément; un jour ou
+l’autre, il vous rendrait insupportable un état précaire, sans règle
+certaine, abandonné au hasard des désirs et des caprices. Croyez-moi,
+votre raison peut beaucoup sur vous, un jour elle rentrerait dans ses
+droits, elle déciderait en maîtresse, et votre cœur lui rendrait ses
+comptes en tremblant.
+
+«Vous voyez que je suis calme. Je raisonne, j’ai pris mon parti; il y a
+du repos dans le désespoir. Vous ne serez pas sourde à ma prière; je
+demande une grâce, c’est une nouveauté dans ma vie. Délivrée de ma
+présence, de mes reproches, de mes menaces, vous reviendrez à vous,
+votre colère tombera, vous verrez les choses telles qu’elles sont. Que
+vous coûte-t-il d’attendre? Le terme, il est vrai, est incertain; mais
+fiez-vous à mon impatience. Je ne vous tiendrai pas longtemps en
+suspens. Passer quelques mois dans l’attente, quand l’événement est
+sûr... Non, je ne vous demande pas trop. A chacun sa tâche, vous
+compterez les jours, je me charge du reste.
+
+«Je vous supplie de m’écrire un mot, un simple oui. Je sais qui vous
+êtes, je vous en croirai. Mes résolutions, je vous le jure, n’en seront
+pas changées; mais ma douleur ne sera plus envenimée par une haine
+atroce contre l’homme que j’ai laissé vivre.
+
+«Adieu. Le jour que je vous présentai un lis de montagne en vous offrant
+de vous consacrer ma vie, ce jour-là je vous aimais comme aujourd’hui.
+Vous vous êtes trop vite rendue; j’ai méprisé le bonheur parce qu’il ne
+m’avait pas résisté. Comme il se venge! Adieu. Quel mystère que la vie!
+Soyez heureuse. Un jour peut-être... Adieu!»
+
+ * * * * *
+
+Je lus et relus cette lettre; j’en épelai chaque mot. Tout tournait
+autour de moi; à plusieurs reprises je pressai le papier entre mes
+doigts comme pour me convaincre que cette lettre existait, que je
+n’étais pas le jouet d’un rêve.
+
+Tout à coup je m’écriai: «C’est un homme, et un homme qui m’aime!» Je
+dus prononcer ces mots d’un ton bien étrange, car je tressaillis au son
+de ma propre voix, et je cherchai des yeux qui avait parlé. Je lisais et
+je pleurais. Nager dans la joie est une expression bien forte, monsieur
+l’abbé. Prenez-la au pied de la lettre, si vous voulez vous représenter
+ce que je ressentais. Une immense délivrance, une guérison inouïe, une
+résurrection miraculeuse, voilà ce que me faisait éprouver cette lettre.
+«L’abîme m’avait enveloppée de toutes parts, l’abîme avait rendu sa
+proie, et ma vie venait de remonter hors de la fosse.» Mes
+ressentiments, mes angoisses, mes détresses, un rayon de soleil avait
+tout fondu, et mon cœur nageait dans la joie.
+
+Je sonnai; je fis venir Baptiste. Il se jeta tout ému à mes pieds. Je
+vous ai dit combien ce pauvre homme aimait son maître, et comme il
+épousait ses intérêts et se mettait de part dans ses peines et dans ses
+fautes.
+
+«Nous avons été bien coupables envers madame, me dit-il; mais ne
+sommes-nous pas assez punis? A tout péché miséricorde! Ah! si madame
+avait vu la figure de M. le marquis cette nuit! Il ne m’a pas dit ses
+projets, si ce n’est qu’il partait pour l’Amérique; mais je crains bien
+qu’il n’en revienne pas, car à quatre heures il m’a envoyé chercher le
+notaire de Grignan... Non, madame ne nous laissera pas partir pour
+l’autre monde.
+
+--Où est M. de Lestang? lui demandai-je.
+
+--Il avait décidé, madame, d’aller tout d’une traite jusqu’au Havre;
+mais au dernier moment il m’a dit qu’il s’arrêterait aujourd’hui à
+Viviers, que j’eusse à l’y rejoindre ce soir, que nous en repartirons
+dans la nuit. J’ai deviné ses raisons; il voulait avoir plus tôt la
+réponse de madame.»
+
+Viviers! ce choix me frappa.
+
+«Je vous accompagnerai, Baptiste, repris-je. Allez fermer vos malles,
+mais nous ne les emporterons pas. Si après m’avoir vue M. de Lestang
+persiste dans son projet de voyage, je me chargerai de les lui faire
+parvenir.»
+
+Le bon Baptiste s’empara de mes deux mains et les baisa.
+
+«Il ne tient qu’à madame, dit-il, de nous rendre tous heureux.» Et il
+ajouta en provençal: «Ce sera vraiment une aumône fleurie, _aumorno
+flourido_» (ce qui se dit de l’aumône que fait un pauvre à plus pauvre
+que lui).
+
+Avec quelle impatience j’attendis le moment du départ! J’allais, je
+venais, je regardais le ciel, les montagnes, les chênes verts, les
+amandiers en fleur, leur disant en moi-même: Vous doutiez-vous que cela
+finirait ainsi? Je regardais surtout la pendule, je m’irritais de ses
+lenteurs. Pour tuer le temps, je pris la plume et barbouillai force
+papier.
+
+J’écrivis à Mme d’Estrel: «Vous aviez raison, il m’aimait!... Mais vous
+avez eu tort de vouloir presser le dénoûment. Aucun des incidents de ce
+long procès ne pouvait m’être épargné; ils étaient tous nécessaires pour
+que je pusse écrire au bas de cette lettre: Votre heureuse amie.»
+
+J’écrivis à la baronne de Ferjeux: «Grand merci pour vos offres de
+sauvetage. Les filles d’antiquaire ne savent pas vivre, mais elles
+savent nager. Ne me plaignez pas, vous perdriez vos larmes; je suis la
+plus heureuse des femmes.»
+
+J’écrivis à mon père: «Quand donc arriverez-vous, méchant père! Faut-il
+qu’on vous aille chercher? Nous avons célébré hier l’anniversaire de
+notre installation à Lestang. Aujourd’hui je suis un peu lasse, comme au
+lendemain d’une fête; mais ce sont là des fatigues qui plaisent. Némésis
+se porte bien; je suis tentée de croire qu’elle se mêle des affaires de
+votre heureuse fille, oh! très-heureuse!»
+
+Les joies du cœur sont féroces. La nuit tombait, j’avais cessé d’écrire
+et attendais au salon que Baptiste vînt m’appeler. Je n’étais plus à
+Lestang, mais à Viviers, et j’avais oublié qu’il y eût une Trappe au
+monde. Tout à coup, comme l’autre jour et presque à la même heure, la
+porte qui donne sur la terrasse s’ouvrit, et M. Dolfin parut, les
+cheveux en désordre, l’air égaré. L’homme avec qui le matin j’avais
+voulu m’enfuir était en ce moment si loin de ma pensée, que je dus faire
+un effort pour le reconnaître. De quelles profondeurs du passé
+sortait-il?
+
+S’arrêtant à deux pas du seuil, il me faisait signe de venir. Comme je
+demeurais immobile il s’avança d’un pas incertain.
+
+«Partons, me dit-il. Dans une heure, tout sera prêt. Est-il vrai que
+vous êtes venue ce matin à Réauville? Grand Dieu! je n’y étais pas!
+Quelle nuit! quel délire! L’abbé m’a arraché mon secret, je lui ai tout
+confessé. Pendant quelques heures, il est redevenu mon maître, mon juge;
+j’ai tremblé devant lui; il a évoqué les vieux fantômes, il les a tous
+ameutés contre moi... Pardonnez-moi cette rechute, madame: pendant toute
+une nuit, j’ai pu croire que vous aimer était un crime, et j’ai
+blasphémé contre vous; mais l’ennemi s’est pris dans son propre piége;
+il m’a conduit à la Trappe; là je vous ai retrouvée, et les fantômes se
+sont évanouis. Tout conspire pour nous, l’abbé s’est endormi; les
+fatigues du voyage ont triomphé de ses inquiétudes. Partons; dans une
+heure d’ici, deux chevaux nous attendront sur la route de Montélimart;
+je crois les entendre; allez, tout se passera comme dans mon rêve...»
+
+Je lui répondis: «Depuis vingt-quatre heures, vous ne vous êtes occupé
+que de vous!» Et j’ajoutai: «Vous étiez maître de votre secret; mais
+aviez-vous le droit de disposer du mien?»
+
+Il allait se jeter à mes pieds, mais je lui présentai la lettre de Max.
+Il la prit, s’approcha de la fenêtre; ses doigts tremblaient, il avait
+les lèvres frémissantes, et plus d’une fois il passa sa main sur ses
+yeux comme pour en écarter un nuage qui l’empêchait de lire. Quand il
+eut fini, il froissa le papier et le jeta à terre; puis il vint se
+placer devant moi, le regard fixe, me dévorant des yeux, jusqu’à ce
+qu’étendant le bras et renversant la tête, il s’écria:
+
+«Vous l’aimez!
+
+--Je vous jure, lui répondis-je, que je ne le savais pas.»
+
+Il était pâle comme un mort, et je crus qu’il allait tomber. Je courus à
+lui, je lui pris la main, il se dégagea, s’éloigna à reculons en disant:
+«Qui donc m’avait envoyé ce rêve?» Et il dit encore: «Si ce matin...
+Mais j’étais à la Trappe! Ne faites pas semblant de me plaindre; il y a
+de la joie dans vos yeux. Demain, ce soir peut-être... Remerciez-moi;
+j’ai bien joué mon rôle; vous ne me reprocherez pas de vous avoir été
+inutile.»--Et il partit d’un effrayant éclat de rire, puis se sauva en
+courant comme un fou. Oui, les joies du cœur sont féroces; je le
+regardai s’enfuir le long de la terrasse, j’essayai de le rappeler, je
+prononçai deux fois son nom, mais deux minutes après je ne pensais plus
+à lui.
+
+Dix heures sonnaient à la cathédrale de Viviers quand je me présentai à
+la porte de l’auberge où était descendu Max. Il était debout, appuyé
+contre un des battants. A ma vue, il se retira brusquement, traversa le
+vestibule, gravit devant moi un escalier, et m’ayant introduite dans une
+chambre dont il referma vivement la porte:
+
+«Vous ici! s’écria-t-il avec violence. Qu’êtes-vous venue faire ici?
+
+--Je vous apporte ma réponse, lui dis-je.
+
+--Vous avez eu tort, reprit-il en s’agitant, vous avez eu tort, c’est
+une imprudence.
+
+--Suis-je en danger? lui demandai-je.
+
+--Vous pensez trop à vous, me répliqua-t-il d’un ton amer. Et il ajouta:
+Mais croyez-vous donc que je sois un homme de bronze? J’ai fait un
+effort dont moi seul peut-être étais capable. En ferai-je deux? Que
+diriez-vous si, après vous avoir revue, je me décidais à rester?»
+
+Je ne répondis pas à sa question.
+
+«Et vous-même, lui dis-je, que feriez-vous si je me décidais à vous
+refuser cette grâce que vous m’avez demandée?»
+
+Il tordit sa moustache.
+
+«Je ne sais, répondit-il. De grâce, ne me jetez pas de défi.
+
+--Tout à l’heure, repris-je, j’ai fait mes adieux à M. Dolfin, je ne le
+reverrai plus.»
+
+Il se tut un instant.
+
+«Merci, dit-il enfin; mais cela prouve que vous ne l’aimiez pas.
+
+--C’est possible. Cependant j’éprouve le besoin de me distraire.
+Voulez-vous que nous partions pour l’Italie?
+
+--Non, madame, dit-il d’un ton résolu. C’est un expédient absurde que
+j’ai eu tort de vous proposer. Mendier un cœur qui se refuse, quelle
+lugubre folie! Mon Dieu! on ne dispose pas de son cœur, je ne le sais
+que trop; vous avez pris la peine de me le prouver. Vraiment vous ne
+vous rendez pas compte de ce que vous êtes pour moi. Je vous aime comme
+on aime sa maîtresse à vingt ans, avec cette différence qu’un jeune
+homme tient plus à la personne qu’au cœur, et qu’à mon âge on a la
+fureur d’être aimé; mais pensez-vous donc que jamais l’amant pourra
+persuader au mari qu’il n’a pas le droit d’exiger? Les situations sont
+plus fortes que tous les raisonnements. Dans trois jours, je voudrais
+m’imposer; depuis hier soir, j’ai peur de moi. Non, ne tentons pas cette
+expérience; ce serait m’exposer à jouer un triste ou un odieux
+personnage. Mourir est plus court; c’est après tout si peu de chose que
+la vie!
+
+--Ainsi quels sont vos plans? lui dis-je.
+
+--Je me propose de passer en Amérique. On y est à la veille de grands
+événements. Je tâcherai de pénétrer jusqu’à Richmond; je suis curieux de
+voir un siége de près. Une belle mort, voilà ma dernière fantaisie.
+Peut-être réussirai-je à me satisfaire. A vrai dire, je ne suis pas bien
+sûr que ces pauvres gens aient raison; mais que voulez-vous? je me sens
+une immense sympathie pour tous les vaincus.»
+
+Sa voix s’altérait; il se dirigea vers la porte en me disant: «J’ai des
+ordres à donner; où est Baptiste?»
+
+Je me jetai entre la porte et lui. Nous nous regardâmes un instant en
+silence. «C’est lui, c’est moi, pensai-je. Que nous avons été longtemps
+absents!» Et je m’élançai dans ses bras en pleurant et disant:
+
+«Tu as bien raison de croire qu’on ne dispose pas de son cœur, puisque
+je t’aime encore!»
+
+Il est en aval de Viviers, monsieur l’abbé, un étroit vallon où passe la
+route de Saint-Andéol. Il est couronné à droite et à gauche de roches
+noirâtres, caverneuses, bizarrement déchiquetées, percées par endroits
+d’arcades à jour. Pendant toute une matinée, nous errâmes le long de ce
+vallon. Dans les endroits abrités croissent de maigres oliviers.
+Au-dessus d’un précipice paissait un innombrable troupeau de moutons
+dont nous entendions les sonnailles et les bêlements; la mousse des
+rochers était tapissée de violettes. Au midi, du côté de Saint-Andéol,
+la vallée nous laissait voir par une étroite ouverture un ciel de saphir
+teinté de rose d’une ineffable douceur. De longues heures s’écoulèrent
+qui nous parurent courtes, et nous ne nous fîmes pas une question. Le
+passé était anéanti; l’avenir s’ouvrait devant nous comme le ciel doux
+où s’enfonçaient nos regards.
+
+Trois mois se sont passés. J’imagine que dans le canton de Grignan il
+n’y a pas un mécontent. M. de Malombré, assure-t-on, a découvert que
+c’était bien la vigne qu’il aimait. Mme d’Estrel me dit souvent des: _Eh
+bien!_ auxquels je ne réponds pas; avec toute sa clairvoyance, elle ne
+nous comprend guère.
+
+Il y a quinze jours, un pli m’est arrivé de Sainte-Marie-du-Désert.
+C’est, vous le savez, le nom d’une maison de trappistes près de
+Toulouse. Ce pli renfermait un ruban couleur feuille-morte et les lignes
+que voici:
+
+«Dieu voulait mon cœur; je le lui ai longtemps disputé. Sa colère s’est
+allumée, et il a consumé ma vie. Épée du Seigneur, quand rentrerez-vous
+dans le fourreau? Je pleure et je prie; peut-être guérirai-je. Voici
+votre ruban; c’est aujourd’hui seulement que Dieu m’a donné la force de
+m’en dessaisir. Que ce Dieu jaloux soit content!» Je ne pus cacher mon
+émotion. Max m’arracha le billet et le lut.
+
+«Bah! dit-il, ne plaignez pas trop _le pauvre enfant_. Il n’y a pas de
+votre faute; quel qu’eût été le nœud de la pièce, le dénoûment aurait
+été le même.» Pendant le reste du jour, j’eus quelques absences; il
+finit par se fâcher. Il me parle souvent en maître; c’est le même air,
+mais sur d’autres paroles, et désormais cet air me plaît.
+
+Le lendemain, mon père arriva. Au débotté, il courut à sa chère Némésis,
+et dans une pathétique allocution la remercia de m’avoir si bien gardée;
+mais son discours fini, il devint pensif, se gratta le front, fit
+plusieurs fois le tour de la statue, la regardant sous toutes les faces,
+comme s’il avait eu peine à la reconnaître.
+
+«Qu’est-ce qui vous prend, monsieur? lui dit Max. Aurions-nous par
+hasard endommagé votre déesse?»
+
+Mais lui:
+
+«Pauvres antiquaires! s’écria-t-il. Ce que c’est que de nous!
+Croiriez-vous qu’il me vient des doutes?... Examinez, monsieur mon
+gendre, ces deux bourrelets qui marquent la naissance des ailes et qui
+sont, hélas! tout ce qu’il en reste. Pour la première fois je m’avise
+que ce pouvait bien être des ailes de papillon. Cela étant, il en
+faudrait conclure que le bras droit, dont la moitié manque, ne tenait
+pas une lance, mais une lampe, et partant que ma Némésis est une Psyché,
+et que je suis un imbécile.
+
+--Une Psyché! dit Max. Avec cet air féroce?...
+
+--Pas si féroce, dit mon père, mais grave, songeur, inquiet, comme
+l’exigeait la circonstance.
+
+--En ce cas, quelle singulière patronne vous aviez donnée à Isabelle!
+
+--Pas si singulière, répondit-il encore. Psyché a voulu connaître ce
+qu’elle aimait; elle a tout perdu et par bonheur tout retrouvé: exemple
+périlleux, j’en conviens, et cependant on ne possède véritablement que
+ce qu’on a risqué de perdre.
+
+--Va pour Psyché! dit Max. Votre nouvelle explication me plaît et me
+semble juste. Je vous dirai pourquoi dans cinq ans d’ici.»
+
+Hier nous avons conduit mon père au château de Grignan, puis à la grotte
+de Roche-Courbière; nous y fîmes une halte, et comme il avait apporté
+dans sa poche un volume de sa chère Sévigné, il pria Max de nous faire
+la lecture. Max ouvrit le volume au hasard et tomba sur ce passage:
+
+«Je ne connais plus ni la musique ni les plaisirs; j’ai beau frapper du
+pied, rien ne sort qu’une vie triste et unie, tantôt à ce triste
+faubourg, tantôt avec les sages veuves. J’ai un coin de folie qui n’est
+pas encore bien mort.» A ce mot, je lui lançai un regard; celui qu’il me
+rendit était rassurant. Mon père, qui avait surpris cet échange, me jeta
+son bonnet au visage en disant: «Quand donc finira cette lune de miel?»
+
+Je crois à mon bonheur, monsieur l’abbé. J’y crois parce que j’y crois,
+j’y crois aussi parce que depuis quelques jours j’ai une passion folle
+pour les fruits verts, et que lorsque je suis seule avec Max, nous
+sommes trois... Je fais quelquefois des retours sur le passé; ma
+conscience s’inquiète après coup; c’est sa fantaisie, et je me dis, non
+sans quelque confusion, que si Mme d’Estrel, que si l’abbé Néraud...
+Enfin il y a des _si_ qui m’alarment; mais je n’y pense pas longtemps,
+et mes scrupules s’évanouissent dans mon bonheur, comme au matin notre
+soleil de Provence boit d’un seul trait toutes les vapeurs de la nuit.
+
+Qu’en pensez-vous? J’attends votre arrêt.
+
+
+FRAGMENT DE LA RÉPONSE DE L’ABBÉ DE P...
+
+Non, je n’ai pas frémi. Il me semble assez prouvé, ma chère enfant, que
+vous n’êtes pas une sainte; mais je crois qu’il ne faut pas s’exagérer
+les dangers que vous avez courus.
+
+Je crois qu’on peut agir souvent contre son caractère, mais qu’il
+revient toujours dans les moments décisifs.
+
+Je crois que c’est une étrange chose qu’une femme en colère, mais que
+les mouvements involontaires de l’âme ne sont pas un consentement.
+
+Je crois qu’il est sage de vouloir, mais qu’aimer est plus sûr encore.
+
+Je crois qu’il est des abîmes où l’on se perd, mais qu’il plaît souvent
+à Dieu de nous en approcher, parce qu’il n’est de vertu éprouvée que
+celle qui a vu le mal de près, et que tout ce qui nous aide à nous
+connaître est bon.
+
+Je crois enfin que dans les âmes pures, et peut-être dans le monde
+entier, Dieu n’a pas d’autre ennemi que lui-même; mais je crois aussi
+que je ne prêcherai jamais sur ce texte ni chez les Indiens ni ailleurs.
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ Première partie 1
+ Deuxième partie 77
+ Troisième partie 163
+ Quatrième partie 239
+ Cinquième partie 309
+
+
+
+
+COULOMMIERS.--TYP. ALBERT PONSOT ET P. BRODARD
+
+
+
+
+Librairie HACHETTE et Cie, boulevard Saint-Germain, 79, à Paris
+
+BIBLIOTHÈQUE VARIÉE, FORMAT IN-18 JÉSUS, A 3 FR. 50 C. LE VOL.
+
+
+About (Edmond). L’Alsace. 1 vol.--Causeries. 2 vol.--La Grèce
+contemporaine. 1 vol.--Le progrès. 1 vol.--Le turco. 1 vol.--Madelon. 1
+vol.--Théâtre impossible. 1 vol.--A B C du travailleur. 1 vol.--Les
+mariages de province. 1 vol.--La vieille roche. 3 vol.--Le fellah. 1
+vol.--L’infâme. 1 vol.--Salons de 1864 et 1866. 2 vol.
+
+Albert (P.). Chefs-d’œuvre de tous les temps et de tous les pays: la
+poésie, 1 vol.; la prose, 1 vol.--La littérature française de la fin du
+XVIe siècle au XVIIIe siècle. 3 vol.
+
+Barrau. Histoire de la Révolution française. 1 vol.
+
+Baudrillart. Économie politique populaire. 1 vol.
+
+Bautain (l’abbé). Le chrétien et la chrétienne de nos jours. 4 vol.--Les
+choses de l’autre monde. 1 vol.--La belle saison à la campagne. 1 vol.
+
+Berger. Histoire de l’éloquence latine. 1 vol.
+
+Bersot. Mesmer et le magnétisme animal. 1 vol.
+
+Boissier. Cicéron et ses amis. 1 vol.
+
+Bréal. Quelques mots sur l’instruction. 1 vol.
+
+Byron (Lord). Œuvres. Trad. B. Laroche. 4 vol.
+
+Calemard de la Fayette (Ch.). Le poëme des champs. 1 vol.
+
+Caro. Études morales. 2 vol.--L’idée de Dieu. 1 vol.--Le matérialisme et
+la science. 1 vol.--Les jours d’épreuve. 1 vol.
+
+Cervantès. Don Quichotte, trad. Viardot. 2 vol.
+
+Chateaubriand. Le Génie du christianisme. 1 vol.--Les martyrs et le
+dernier des Abencerrages. 1 vol.--Atala, René, les Natchez. 1 vol.
+
+Cherbuliez (Victor). Le comte Kostia. 1 v.--Paule Méré. 1 vol.--Roman
+d’une honnête femme. 1 vol.--Le grand-œuvre. 1 vol.--Prosper Randoce. 1
+vol.--L’aventure de Ladislas Bolski. 1 vol.--La revanche de Joseph
+Noirel. 1 vol.--Meta Holdenis. 1 vol.--Miss Rovel. 1 vol.--Le fiancé de
+Mme Saint-Maur. 1 vol.
+
+Crépet (E.). Le trésor épistolaire de la France. 2 v.
+
+Dante. La divine comédie, trad. Fiorentino. 1 vol.
+
+Daumas (E.). Mœurs et coutumes de l’Algérie. 1 v.
+
+David (l’abbé). Voyages en Chine. 2 vol.
+
+Deschanel (Em.). Études sur Aristophane. 1 vol.
+
+Despois (D.). Le théâtre sous Louis XIV. 1 vol.
+
+Du Camp (M.). Paris, ses organes, ses fonctions, sa vie. 6
+vol.--Souvenirs de l’année 1848. 1 vol.
+
+Duruy (V.). De Paris à Vienne. 1 vol.--Introduction à l’histoire de
+France. 1 vol.
+
+Duval (Jules). Notre planète. 1 vol.
+
+Ferry (Gabriel). Le coureur des bois. 2 vol.--Costal l’Indien. 1 vol.
+
+Figuier (Louis). Histoire du merveilleux. 4 vol.--L’alchimie et les
+alchimistes. 1 vol.--L’année scientifique. (1856-1875). 19 vol.--Le
+lendemain de la mort. 1 vol.--Savants illustres. 2 vol.
+
+Flammarion (C.). Contemplations scientifiques. 1 v.
+
+Fléchier. Les grands jours d’Auvergne. 1 vol.
+
+Fustel de Coulanges. La cité antique. 1 vol.
+
+Garnier (Ad.). Traité des facultés de l’âme. 3 vol.
+
+Garnier (Ch.). A travers les arts. 1 vol.
+
+Gréard. De la morale de Plutarque. 1 vol.
+
+Guizot (F.). Un projet de mariage royal. 1 vol.--Le duc de Broglie. 1
+vol.
+
+Houssaye (A). Le 41e fauteuil. 1 vol.--Violon de Franjolé. 1
+vol.--Voyages humoristiques. 1 vol.
+
+Hübner (Bne de). Promenade autour du monde. 2 v.
+
+Hugo (Victor). Notre-Dame de Paris. 2 vol.--Bug-Jargal, etc. 1 vol.--Han
+d’Islande. 2 vol.--Littérature et philosophie mêlées. 2 vol.--Odes et
+ballades. 1 vol.--Orientales, Feuilles d’automne, Chants du crépuscule.
+1 vol.--Les voix intérieures, les Rayons et les Ombres. 1 vol.--Théâtre.
+4 vol.--Le Rhin. 3 vol.--Les Contemplations. 2 vol.--Légende des
+siècles. 1 vol.--Les misérables. 5 vol.--L’année terrible. 1 vol.
+
+Ideville (d’). Journal d’un diplomate. 3 vol.
+
+Jacqmin. Les chemins de fer en 1870-71. 1 vol.
+
+Jouffroy. Cours de droit naturel. 2 vol.--Cours d’esthétique. 1
+vol.--Mélanges philosophiques. 1 v.--Nouveaux mélanges philosophiques. 1
+vol.
+
+Jurien de la Gravière (L’amiral). Souvenirs d’un amiral. 2 vol.--La
+marine d’autrefois. 1 vol.--La marine d’aujourd’hui. 1 vol.
+
+Lamartine (A. de). Méditations poétiques. 2 vol.--Harmonies poétiques. 1
+vol.--Recueillements poétiques. 1 vol.--Jocelyn. 1 vol.--La chute d’un
+ange. 1 vol.--Voyage en Orient. 2 vol.--Histoire des Girondins. 6
+vol.--Confidences. 1 vol.--Nouvelles confidences. 1 vol.--Lectures pour
+tous. 1 vol.--Souvenirs et portraits. 3 vol.--Le manuscrit de ma mère. 1
+vol.
+
+Lamarre. De la milice romaine. 1 vol.
+
+Laveleye (E. de). Études et essais. 1 vol.--La Prusse et l’Autriche
+après Sadowa. 1 vol.
+
+Lee Childe. Le général Lee. 1 vol.
+
+Lehugeur. La chanson de Roland. 1 vol.
+
+Malherbe. Œuvres poétiques. 1 vol.
+
+Marmier (Xavier). Gazida. 1 vol.--Hélène et Suzanne. 1 vol.--Histoire
+d’un pauvre musicien. 1 vol.--Le roman d’un héritier. 1 vol.--Les
+fiancés du Spitzberg. 1 vol.--Mémoires d’un orphelin. 1 vol.--Sous les
+sapins. 1 vol.--La recherche de l’idéal. 1 vol.--Robert-Bruce. 1
+vol.--Les âmes en peine. 1 vol.--Voyages. 4 vol.
+
+Martha. Les moralistes sous l’empire romain. 1 vol.--Le poëme de
+Lucrèce. 1 vol.
+
+Michelet. L’insecte. 1 vol.--L’oiseau. 1 vol.
+
+Montégut. Souvenirs de Bourgogne. 1 vol.--En Bourbonnais et en Forez. 1
+vol.
+
+Nisard. Les poëtes latins de la décadence. 2 vol.
+
+Ossian. Poëmes gaéliques. 1 vol.
+
+Patin. Études sur les tragiques grecs. 1 vol.--Études sur la poésie
+latine. 2 vol.
+
+Pfeiffer (Mme Ida). Voyages d’une femme. 3 vol.
+
+Prévost-Paradol. Études sur les moralistes français. 1 vol.--Essai sur
+l’histoire universelle. 2 v.
+
+Saint-Simon. Mémoires. 20 vol.
+
+Sainte-Beuve. Port-Royal. 7 vol.
+
+Saintine (X.-B.). Le chemin des écoliers. 1 vol.--Picciola. 1
+vol.--Seul. 1 vol.
+
+Sévigné (Mme de). Lettres. 8 vol.
+
+Shakespeare. Œuvres, traduction Montégut. 10 v.
+
+Simon (Jules). La liberté politique. 1 vol.--La liberté civile. 1
+vol.--La liberté de conscience. 1 v.--La religion naturelle. 1 vol.--Le
+devoir. 1 vol.--L’ouvrière. 1 vol.--L’ouvrier de huit ans. 1 vol.--Le
+travail. 1 vol.--La politique radicale. 1 vol.--L’école. 1 vol.--La
+réforme de l’enseignement. 1 vol.
+
+Simonin. Le monde américain. 1 vol.
+
+Taine (H.). Essai sur Tite Live. 1 vol.--Essais de critique et
+d’histoire. 1 vol.--Nouveaux essais. 2 vol.--Histoire de la littérature
+anglaise. 5 vol.--La Fontaine et ses fables. 1 vol.--Les philosophes
+français au XIXe siècle. 1 vol.--Voyage aux Pyrénées. 1 v.--M.
+Graindorge. 1 vol.--Notes sur l’Angleterre. 1 vol.--Un séjour en France
+de 1792 à 1795. 1 vol.--Voyage en Italie. 2 vol.
+
+Topffer (R.). Nouvelles génevoises. 1 vol.--Rosa et Gertrude. 1 vol.--Le
+presbytère. 1 vol.
+
+Traductions des chefs-d’œuvre de la littérature grecque. 25 vol.
+
+Traductions des chefs-d’œuvre de la littérature latine. 12 vol.
+
+Villehardouin. Conquête de Constantinople. 1 vol.
+
+Vivien de St-Martin. L’année géographique. 11 années (1863-1873). 13
+vol.
+
+Wallon. Vie de N.-S. Jésus-Christ. 1 vol.--la sainte Bible. 2 vol.--La
+Terreur. 1 vol.
+
+Wey (Francis). Dick Moon. 1 vol.--La haute Savoie. 1 vol.--Chronique du
+siége de Paris. 1 vol.
+
+
+COULOMMIERS.--Typogr. ALBERT PONSOT et P. BRODARD.
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75961 ***
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+ <title>Le roman d’une honnête femme | Project Gutenberg</title>
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+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<h1 class="top2em">LE ROMAN<br>
+<span class="xsmall">D’UNE</span><br>
+HONNÊTE FEMME</h1>
+
+<p class="c"><span class="xsmall">PAR</span><br>
+<span class="large">VICTOR CHERBULIEZ</span></p>
+
+<p class="c xsmall">SEPTIÈME ÉDITION</p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+LIBRAIRIE HACHETTE ET C<sup>ie</sup><br>
+79, <span class="xsmall">BOULEVARD SAINT-GERMAIN</span>, 79</p>
+
+<p class="c">1878<br>
+<span class="xsmall">Droits de propriété et de traduction réservés</span></p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em"><span class="large">AUTRES OUVRAGES</span><br>
+<span class="small b">DE M. V. CHERBULIEZ</span><br>
+<span class="xsmall">PUBLIÉS PAR LA MÊME LIBRAIRIE</span><br>
+à 3 fr. 50 le volume.</p>
+
+
+<div class="flex"><ul>
+<li><b>Le comte Kostia</b> ; 6<sup>e</sup> édition. 1 vol.</li>
+<li><b>Paule Méré</b> ; 4<sup>e</sup> édition. 1 vol.</li>
+<li><b>Le Grand-Œuvre</b> ; 2<sup>e</sup> édition. 1 vol.</li>
+<li><b>La Revanche de Joseph Noirel</b> ; 3<sup>e</sup> édition. 1 vol.</li>
+<li><b>Prosper Randoce</b> ; 3<sup>e</sup> édition. 1 vol.</li>
+<li><b>Méta Holdenis</b> ; 3<sup>e</sup> édition. 1 vol.</li>
+<li><b>Études de littérature et d’art.</b> 1 vol.</li>
+<li><b>L’Aventure de Ladislas Bolski</b> ; 4<sup>e</sup> édition. 1 vol.</li>
+<li><b>Miss Rovel</b> ; 5<sup>e</sup> édition. 1 vol.</li>
+<li><b>Le fiancé de Mlle Saint-Maur</b> ; 3<sup>e</sup> édition. 1 vol.</li>
+<li><b>Samuel Brohl et C<sup>ie</sup></b> ; 4<sup>e</sup> édition, 1 vol.</li>
+<li><b>L’Espagne politique</b> (1868-1873). 1 vol.</li>
+<li><b>L’Allemagne politique</b> ; 2<sup>e</sup> édition, 1 vol.</li>
+</ul></div>
+
+<p class="c gap xsmall">Coulommiers. — Typogr. <span class="sc">Albret</span> PONSOT et P. BRODARD.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c xlarge">LE ROMAN
+D’UNE
+HONNÊTE FEMME.</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c1">PREMIÈRE PARTIE</h2>
+
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Vous êtes fâché contre moi, monsieur l’abbé. Vous
+me grondez sur ma paresse, que vous taxez tout uniment
+d’ingratitude ; vous me reprochez avec amertume
+d’avoir été trente mois sans vous écrire. Vos
+sévérités m’affligent. Gardez-vous de soupçonner mon
+cœur, n’accusez que les distances. Non, je ne vous ai
+point oublié ; <i>Isabelle la sérieuse</i> (vous souvient-il de
+ce nom que vous m’aviez donné ?) saura toujours ce
+qu’elle vous doit. Pendant des années, vous avez été
+mon conseil, presque mon oracle, le refuge de mes
+tristesses et ma plus chère amitié ; mais vous êtes
+parti, soldat de Dieu, pour les forêts du Canada. Que
+nous sommes loin l’un de l’autre ! Vous avez mis
+entre nous les mers et les tempêtes. Hélas ! j’avais
+beau vous interroger, rien ne me répondait que le
+bruit confus des vagues qui nous séparent. Prêtres et
+femmes, nous sommes à la merci de l’imprévu. Vraiment
+vous flattiez-vous de gouverner de si loin tous
+les accidents de ma vie ? Mon père, les trente mois dont
+vous me demandez compte, je les ai passés à plaider
+contre la destinée. Peut-on suivre du fond du Canada
+un procès qui s’instruit en France ?</p>
+
+<p>Mais vous le voulez, vous saurez tout. Comme autrefois,
+Isabelle va répandre son âme devant vous. Ses
+combats et ses faiblesses, ses défaites et ses douteuses
+victoires, elle ne vous taira rien. L’aimerez-vous encore,
+ou seulement la reconnaîtrez-vous ? Je vous entends
+dire : Est-ce elle ? est-ce là cette enfant, l’objet
+de mes complaisances ? Soyez indulgent, mon père.
+Avant de partir, que ne donniez-vous vos ordres à
+la Providence ? Que ne disiez-vous aux orages, d’un
+ton de maître : Passez loin d’elle ! — et aux rochers
+de notre vallon : Cachez-la à tous les yeux et rendez-la-moi
+telle que je vous la laisse !</p>
+
+<p>Notre dernier entretien,… ce jour ne s’effacera jamais
+de mon souvenir,… le soleil se couchait, un soleil
+d’automne. Vous et moi, nous arpentions en tête-à-tête
+la grande allée du jardin. Vous me contiez vos
+projets, votre prochain départ, les difficultés de votre
+mission, les hasards que vous alliez courir, les mœurs
+des Indiens, les plages inconnues où Dieu vous appelait.
+Vous parliez avec feu, et je voyais briller dans
+vos yeux l’ardeur de votre zèle et la joie des âmes fortes
+qui se possèdent. Je vous écoutais, je vous regardais,
+et je pensais qu’il est plus facile d’oser que d’attendre,
+plus aisé de se dévouer que de s’oublier.
+Je me représentais votre longue traversée ; je vous
+voyais, à peine débarqué, vous enfonçant dans les
+déserts sans autre escorte que votre Dieu, à qui vous
+offriez d’un œil serein vos lassitudes et vos détresses.
+Alors, comme enivrée de vos futures souffrances,
+quand je reportais les yeux sur nos tristes rochers,
+éternels témoins de ma vie, et sur le bouquet de hêtres
+jaunissants qui frissonnaient au vent du soir, un
+soupir mal étouffé venait expirer sur mes lèvres.</p>
+
+<p>Enfin nous nous assîmes sur le banc de pierre :</p>
+
+<p>« Ma chère enfant, me dîtes-vous, il m’est amer de
+vous quitter. Une seule chose adoucit pour moi la tristesse
+de cette séparation, c’est le sentiment que je ne
+vous suis plus nécessaire. Qu’ai-je encore à vous apprendre ?
+Quelles leçons, quels conseils puis-je vous
+donner, sans que votre cœur m’ait prévenu ? Aussi bien
+vous ai-je rien appris ? Jamais votre innocence ne
+connut les vanités du monde, ni ses maximes. L’austère
+devoir, la piété filiale furent vos plaisirs. Quand
+votre mère mourut, la vue d’un père désespéré
+calma subitement votre propre douleur. « Je vivrai
+pour lui, vous êtes-vous écriée, et je le consolerai. »
+L’amour de l’étude, des goûts d’anachorète que rien
+ne combattait plus, étaient ses seules passions. Vous
+lui avez persuadé que ses préférences étaient les vôtres,
+et vous vous êtes ensevelie avec lui dans la
+retraite de son choix. Il vous aime, votre bonheur lui
+est cher. Un seul mot, une plainte, et il eût changé
+sa vie pour vous complaire ; mais, maîtresse de vos
+désirs et de vos regards, rien ne l’avertit, et votre dévouement
+lui demeura caché. Qui dira vos attentions,
+vos tendresses, vos sourires, qui rassuraient son inquiétude,
+ce front toujours serein si habile à le tromper ?
+Que dis-je ? Non, il ne s’est point trompé. Son
+contentement fait le vôtre, et vous avez trouvé le bonheur
+dans l’amertume du devoir accompli. Aujourd’hui
+rêves, regrets, tout s’est évanoui, et votre âme
+se réjouit dans la paix. Mon enfant, pourquoi vous
+louerais-je ? Les cœurs purs vont au bien, comme les
+eaux des fleuves à la mer. Aussi vous quitté-je non
+sans tristesse, mais sans inquiétude, car selon toute
+apparence votre sort est fixé. Dans la petite ville où
+vous passiez les hivers, dans ce canton solitaire où
+vous ramènent les beaux jours, il n’est point d’homme
+qui soit digne de vous ni qui puisse prétendre à
+vous donner son nom. Vous ne connaîtrez pas les
+douceurs du mariage ; vous en ignorerez aussi les
+soucis, les tracasseries, et souvent les déceptions ;
+mais je ne crains pour votre âme aimante ni l’ennui
+ni le vide ; elle trouvera toujours à qui se donner ;
+Dieu, votre père, les pauvres, voilà de quoi l’occuper
+et la remplir… » Et levant les bras au ciel : « Que le
+Dieu clément bénisse cette plante qui croît au désert
+et qui passera sans avoir été vue du monde ! »</p>
+
+<p>Ainsi parliez-vous, monsieur l’abbé. Oserai-je vous
+confesser ce que je vous répondais tout bas ? Vos
+louanges outrées me contristaient ; j’y sentais comme
+une pointe de cruauté cachée. « Eh quoi ! murmurais-je,
+me connaissez-vous bien ? Êtes-vous sûr d’avoir
+lu jusqu’au fond de mon cœur ? Cette paix, ce bonheur
+que vous peignez, est-ce là vraiment mon partage ?
+Quoi ! pas un soupir, pas un regret, pas un
+rêve ?… Mon père, en êtes-vous bien sûr ? »</p>
+
+<p>Voilà ce que je vous répondais, mais vous ne m’entendiez
+pas. Le soleil disparut à l’horizon. Il fallut
+nous dire adieu. Je vous reconduisis jusqu’à la grille, — et
+là, immobile sur le seuil, écoutant le bruit décroissant
+de vos pas, je me surpris à croire au malheur.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Quelqu’un a dit que personne n’était jamais « resté
+au milieu d’une semaine ». Ce qui diminue le prix
+de cette consolation, c’est que la semaine finie, personne
+n’est dispensé d’en recommencer une autre.
+C’est l’expérience que je fis après votre départ. Les
+premières journées qui le suivirent me parurent infinies.
+A la vérité, vos visites n’avaient jamais été très
+fréquentes, mais elles revenaient à des époques réglées.
+Je les espérais, je les attendais ; c’était le seul événement
+de ma vie. Et puis (ne vous fâchez pas !), vous aviez
+beau venir seul, un hôte invisible vous accompagnait ;
+c’était le monde, le monde en soutane, je le veux,
+mais le monde enfin. Vous saviez des nouvelles, vous
+vous plaisiez à les conter. Jamais piété ne fut plus
+enjouée ni plus aimable que la vôtre, et je doute que
+dans votre ordre même, qui de tout temps s’est piqué
+de rendre la religion agréable, vous ayez votre pareil.
+Au risque de vous pousser à bout, j’ajouterai que jamais
+saint ne fut plus instruit que vous des choses de
+la terre. Vous l’aimez, cette pauvre terre, sans que le
+ciel ait le droit d’être jaloux. De quoi ne causions-nous
+pas ! Minuties, bagatelles, chiffons même, tout
+nous était bon, car, ne vous en défendez pas, vous
+avez l’esprit de détail, et par ce côté, monsieur l’abbé,
+vous êtes un peu femme. Les hommes, je parle des
+plus subtils, résument tout ; c’est le gros de l’affaire
+qui les intéresse. Les femmes seules savent le prix
+d’un détail.</p>
+
+<p>« Désormais, me dis-je, tous mes jours se ressembleront.
+Une porte vient de se fermer, il n’entrera
+plus personne. » Et je songeais à ce bûcheron qui
+avait charbonné cette inscription sur le devant de sa
+cabane : « Ici il ne se passe rien. » Pendant longtemps,
+je ne pus regarder sans une sorte de frémissement le
+fauteuil où vous aviez coutume de vous asseoir : lui
+aussi semblait appeler tout bas l’infidèle ; mais honteuse
+de ma faiblesse, « je n’y penserai plus », me
+dis-je, et j’eus presque la force de n’y plus penser.</p>
+
+<p>Quant à mon bon et excellent père, il n’eut guère
+le loisir de vous regretter. Vous vous rappelez que,
+s’il avait acheté Louveau, c’est qu’il avait cru reconnaître
+dans le petit plateau qui termine la <i>combe</i> l’emplacement
+d’une villa gallo-romaine. Bâtiments et terrain,
+il eut le tout à bon compte. Le voilà grattant le
+sol. Les fouilles, longtemps infructueuses, récompensèrent
+enfin ses peines. Infatigable, ne se rebutant
+jamais, à force de questionner la terre, il l’obligea de
+répondre. Une hache, des poteries, des débris d’amphores,…
+enfin la villa parut. Habitant du Canada,
+avez-vous oublié les transports d’un antiquaire du
+Jura le jour qu’il vous fit toucher du doigt d’antiques
+murailles liées par du ciment romain, et qu’au fond
+d’un caveau il vous montra des fresques dont les couleurs
+n’avaient point pâli ? Dès lors sa fortune ne se
+démentit pas, jusqu’à ce qu’une semaine après votre
+départ il fit une trouvaille qui dépassait toutes ses
+espérances. Je m’entends appeler, j’accours. Il était
+pâle comme un linge.</p>
+
+<p>« Mon père, vous trouvez-vous mal ? »</p>
+
+<p>Mais il me fit signe de me taire, et d’une main
+tremblante il me montrait l’extrémité d’un doigt de
+marbre qui sortait du sol. Dès que ses esprits se furent
+calmés, il fit écarter les ouvriers et acheva le
+déblaiement avec ses ongles. Un bras apparut, puis
+une tête, puis une draperie, un bout d’aile, bref une
+charmante statue de trois pieds de haut et d’une belle
+conservation. Le cou tendu, il demeura quelque
+temps en extase, et je ne crois pas qu’aucune mère
+ait jamais regardé avec plus de tendresse dans le berceau
+où sommeille son premier-né.</p>
+
+<p>« C’est une Némésis ! s’écria-t-il en se redressant.
+Voyez plutôt ses ailes, son front noble et calme, sa
+fière chevelure qu’ombrage une couronne de narcisses !
+Isabelle, incline-toi devant l’image de la justice
+antique et embrasse ton père, il est le plus fortuné
+des hommes. »</p>
+
+<p>Dans l’ivresse de son triomphe, il envoya querir
+tous nos gens pour leur faire part de sa découverte.
+Le valet de chambre, le cuisinier, les fermiers, le ban
+et l’arrière-ban furent convoqués, jusqu’à Janicot, le
+petit porcher.</p>
+
+<p>« Némésis ! Némésis ! » criait mon père à pleine
+tête.</p>
+
+<p>Némésis ! répétait après lui Janicot, qui, à le voir
+si content, pleurait de joie sans savoir pourquoi. La
+statue fut emportée comme en procession, et quelques
+jours plus tard, dressée sur un socle, elle occupait
+la place d’honneur dans ce sanctuaire où le plus
+digne et le plus innocent des hommes a rassemblé
+ses vases antiques, ses poteries, ses figulines, délices
+de son cœur, fruit précieux des recherches, des voyages
+et des dépenses de toute sa vie. Après cela,
+monsieur l’abbé, vous étonnerez-vous qu’on se soit
+consolé de votre départ ?</p>
+
+<p>Cette trouvaille, l’espoir d’en faire d’autres, inspirèrent
+à mon père un goût si vif pour Louveau, qu’il
+me proposa d’y passer l’hiver.</p>
+
+<p>« Que perdrons-nous, me dit-il, à ne pas retourner
+à *** ? Dix méchants platanes alignés en quinconce
+sur une petite place, quelques dîners d’ennuyeuse
+mémoire, quelques parties de whist, des commérages,
+des caquets de petite ville, des fâcheux à
+éconduire, force bâillements à étouffer. Restons ici,
+ma reine, dans cette divine petite combe où l’on déterre
+des chefs-d’œuvre. Nous y coulerons des jours
+tranquilles. Foin des importuns et des sots ! Que notre
+solitude sera douce ! Loin du tumulte du monde, j’aurai
+l’esprit plus libre, et je prétends, sous tes auspices,
+achever en trois mois un mémoire dont il sera
+parlé dans les deux hémisphères. »</p>
+
+<p>Je lui fis quelques objections, je lui représentai que
+la divine petite combe serait bientôt ensevelie sous
+la neige, que les caquets des petites villes valent bien
+les hurlements des loups, et qu’à *** le tumulte du
+monde n’avait rien d’effrayant ; mais je le vis si épris
+de sa fantaisie que je n’insistai pas. Cependant j’eus
+regret au quinconce ; croiriez-vous qu’à force de voir
+des sapins on finit par trouver de l’esprit aux platanes ?</p>
+
+<p>L’hiver se passa comme il put. Les premiers mois,
+il tomba beaucoup de neige ; pendant quatre semaines,
+nous ne pûmes mettre le nez à l’air ; pendant dix
+jours au moins, le sucre et le café nous manquèrent ;
+nous étions au bout de nos provisions. Je ne parle pas
+des fureurs du vent ni de nos cheminées qui fumaient ;
+elles nous donnèrent bien du mal. Il fallut s’ingénier,
+se débattre ; mais rien ne prit sur la belle humeur de
+mon père. Némésis lui tenait lieu de tout ; je ne l’avais
+jamais vu si épanoui : le moyen que je ne le fusse pas ?</p>
+
+<p>Le matin, il travaillait à son mémoire sur la villa
+gallo-romaine, et, passant mes manches de serge
+grise, je remplissais mon office de secrétaire. Vous
+savez qu’il dicte toujours, que ses idées, trop abondantes,
+arrivent toutes à la fois, se pressent en bouillonnant,
+se confondent, s’enchevêtrent, et qu’Isabelle
+la sérieuse s’entend quelquefois à débrouiller ce
+chaos. Le soir, après dîner, nous passions au salon,
+et le plus souvent mon père s’en allait chercher et
+plaçait devant lui sur un guéridon ces deux vases
+grecs qu’il idolâtre, et qui sont le plus précieux joyau
+de son musée. Vous-même, vous avez souvent admiré
+cette amphore à support et à quatre anses,
+décorée de figures noires sur un fond jaunâtre.
+Les proportions en sont belles, le profil en est
+pur et fier. Quelle grâce fuyante dans les lignes ! et
+qu’ils sont nobles et ingénus ces deux enfants si
+bien drapés qu’une prêtresse initie aux saints mystères !
+Mais vos préférences étaient, je crois, pour
+cette petite urne de bronze à côtes saillantes que
+porte un trépied à griffes de lion, et dont le couvercle
+est orné sur ses bords de quatre gentils cavaliers
+galopant autour d’une ourse qui les regarde
+faire. En conscience, moi, je tiens pour l’amphore.
+Quant à mon père, il ne se prononce pas ; il contemple,
+il adore et se tait.</p>
+
+<p>Les vases placés devant lui, quand il leur avait payé
+son tribut de muette admiration, il tirait un volume
+de ses grandes poches, et renversé dans son fauteuil,
+me traduisait à livre ouvert quelques centaines de
+vers d’un poëte grec ; puis, pour mettre le comble à sa
+béatitude, il m’envoyait au piano et se faisait jouer un
+thème de Mozart, le seul grand musicien, disait-il,
+qui fût un Athénien. Alors en vain vous vous déchaîniez,
+vents du Jura ; en vain vous faisiez trembler
+nos vitres et craquer nos solives ! Mon père n’avait
+cure de vos fureurs. Cri funèbre des girouettes rouillées,
+aboiements désespérés des chiens de garde,
+grondements lugubres et houleux des sapinières, tous
+ces bruits funestes n’arrivaient pas jusqu’à lui. Entendre
+du Mozart en contemplant deux vases grecs !
+Son âme nageait dans les délices, et par intervalles il
+se frottait les mains avec frénésie jusqu’à s’enlever la
+peau. C’étaient de véritables rages de joie qui ne
+sont connues, je crois, que des hellénistes.</p>
+
+<p>Si vous le voulez savoir, monsieur l’abbé, je crois
+que j’aimais autant que lui les deux vases grecs, mais
+je les aimais autrement. Je n’ai jamais osé vous dire
+tout ce que je ressentais en les regardant. Quelquefois
+la vénération qu’ils m’inspiraient se mêlait de pitié.
+« Pauvres exilés ! pensais-je, vous rêvez en grelottant
+à votre ciel bleu ! Qu’y a-t-il entre vous et nos brouillards,
+nos sapins en deuil, notre air sans couleur et
+sans parfum ? » Mais le plus souvent ils me répondaient :
+Partons ! — Et nous partions. Mon père, qui
+avait visité la Grèce dans sa jeunesse, la revoyait, je
+pense, à volonté. Moi, qui ne l’avais pas vue, je l’imaginais
+à ma façon, ou, pour mieux dire, les deux
+vases me racontaient je ne sais quels champs élyséens
+où je me perdais avec eux. Je voyais une mer
+d’un bleu foncé, tachetée par endroits de violet et de
+pourpre, et que des rivages onduleux embrassaient
+étroitement, et sur ces rives fleuries je me représentais
+des statues d’ivoire, des colonnes, des frontons
+étincelants d’or et d’azur, des marbres qui
+semblaient respirer, des bois d’oliviers, des brises
+délicieuses, des chants, des danses, des plis flottants,
+une vie libre et pourtant réglée, des âmes à la fois
+douces et passionnées, des vertus couronnées de
+beauté, des sages aux lèvres d’or, d’aimables fous,
+des dieux indulgents et familiers… Ah ! j’en dis trop.
+Quand je m’abandonnais à ces imaginations, il me
+semblait qu’autrefois, dans un passé lointain, j’avais
+vu tout ce qu’aujourd’hui j’étais réduite à rêver. Des
+souvenirs endormis se réveillaient en moi, et je comparais
+mon âme au château de la Belle au bois dormant.
+Vous en souvient-il ? à peine le prince eut
+passé le seuil du palais, le charme fut détruit : la
+princesse se dressa sur son séant, ses filles d’honneur
+se frottèrent les yeux, les broches recommencèrent
+à tourner, le canari chanta… Ainsi faisaient
+mes souvenirs. « Prenons garde ! me disais-je. Silence,
+ne réveillons pas ceux qui dorment ! »</p>
+
+<p>Un soir de février, mon père me dit (ses paroles
+me sont demeurées dans l’esprit, car j’eus l’occasion
+d’y repenser depuis) : « Mon Dieu ! que nous sommes
+heureux, mon enfant ! Non, le sort de l’empereur
+de la Chine n’est pas comparable au mien ; mais au
+fond, à le bien prendre, c’est une chose très-simple
+que le bonheur, et à la portée de tous. Ce matin, en
+m’habillant, je faisais réflexion que le grand fléau de
+notre pauvre espèce, ce sont les idées confuses. Folles
+ambitions, sottes vanités, tout vient de là. Quiconque
+voit clair découvre que le bonheur est de vivre au
+fond d’une retraite avec son Isabelle.</p>
+
+<p>— Vous oubliez, lui dis-je, les fouilles heureuses,
+les Elzévirs, les vases grecs.</p>
+
+<p>— Ce sont les accessoires ; Isabelle est le principal.</p>
+
+<p>— C’est le cas de dire, repris-je, que l’incident
+emporte quelquefois le fond.</p>
+
+<p>— Allons, ne me taquine pas, répondit-il. Veux-tu
+que je mette cette amphore en pièces ? Morbleu ! j’en
+sens le prix, et je tiens que la vue d’un ove bien
+tourné peut consoler de tous les chagrins ; mais encore
+faut-il qu’Isabelle soit là.</p>
+
+<p>— Bien, lui dis-je ; mais ne parlons pas trop haut
+de notre bonheur. Némésis nous entend, et vous
+savez qu’elle est jalouse des heureux.</p>
+
+<p>— Au nom du ciel, ne la calomnie pas ! » me répondit-il
+avec feu.</p>
+
+<p>Et, me conduisant devant la statue : « Regarde-la
+bien : a-t-elle l’air méchant ?</p>
+
+<p>— Je ne sais, lui dis-je ; mais ses coins de bouche,
+ses sourcils…</p>
+
+<p>— Ne sont sévères, ma fille, qu’aux parjures, aux
+orgueilleux, aux grands coupables, et franchement
+nous ne sommes pas de ces gens-là. L’abbé lui-même
+en conviendrait. Je sais bien que le bonhomme Hérodote
+nous a conté certaines historiettes de la
+jalousie des dieux ; mais, à le bien interpréter, il
+savait comme moi de quoi il retourne. Qu’est-ce que
+Némésis ? La règle souveraine qui ramène chaque
+chose à sa juste mesure, car, suis-moi bien, tous les
+êtres ont leur destinée, leur lot, et il convient qu’ils
+s’y tiennent. Par malheur, la plus forte tendance de
+notre nature est d’abuser :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">De tous les animaux l’homme a le plus de pente</div>
+<div class="verse i4">A se porter dedans l’excès.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>C’est alors, ma fille, que Némésis intervient : <i>vouloir
+tromper le ciel, c’est folie à la terre</i>. Dans sa juste
+aversion pour tout ce qui est excessif et qui entreprend
+sur les lois communes de la vie, elle frappe
+sans pitié de sa lance les fronts superbes, et, en terrassant
+leur insolente prospérité, elle donne du jour
+et de l’air aux humbles et aux petits. Adorons Némésis,
+mon enfant : elle représente la mesure suprême.
+La mesure ! nom sacré et la plus belle définition de
+Dieu : car beauté, sagesse, bonheur, la mesure est le
+secret de tout. Après cela, je te le demande, qu’avons-nous
+à craindre d’elle ? Nous n’abusons de rien ;
+notre maison n’est pas un palais, pas plus que Janicot
+n’est un page ; depuis tantôt dix jours, nous buvons
+notre thé sans sucre ; nos cheminées sont vastes,
+mais elles fument ; tu es la plus belle fille de l’univers,
+mais tu n’en sais rien ; je suis un très-savant
+homme et je le sais un peu, mais je ne le crie pas
+sur les toits. Allons, rassure-toi ; Némésis nous veut
+du bien, et j’en reviens à mon dire : pour être heureux,
+il suffit d’y voir clair. »</p>
+
+<p>Alors je lui récitai ce mot d’un poëte grec qu’il
+m’avait lu la veille : « Prenez garde aux hasards dont
+la vie est pleine ; il n’est pas de pierre sous laquelle
+un scorpion ne puisse se glisser. »</p>
+
+<p>Mais il me répondit : « Les scorpions ! les scorpions !
+Je ne crois pas aux scorpions ! »</p>
+
+<p>Vers la fin de février, l’hiver s’adoucit, la neige
+fondit. J’en profitai pour faire chaque après-midi
+une promenade à cheval. Un jour que, montée sur
+ma chère jument grise, je traversais ce bois que vous
+aimiez, à défaut d’un scorpion, je fis rencontre d’un
+loup. J’eus peur, mais je fus fâchée d’avoir eu peur.
+Les loups du Jura sont courtois. Celui-ci me devina et
+fit à ma fierté la grâce de s’enfuir.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Le printemps fut précoce. Contre son naturel maussade,
+avril eut pour nos montagnes quelques rares
+sourires dont je lui sus gré. Mai nous fut plus propice
+encore ; il nous accorda quelques beaux jours,
+sans compter qu’il amena dans ma vie un changement
+inattendu. Oui, monsieur l’abbé, en mai il
+m’arriva quelque chose. Moi qui ne croyais plus aux
+événements ! Et cet événement ne fut pas un loup.</p>
+
+<p>A vingt minutes de Louveau, sur la crête opposée
+de la combe, vous avez remarqué un château à donjon
+et à tourelles qui, en dépit de son délabrement,
+se ressouvient de ses origines et a conservé les grands
+airs d’un manoir féodal. Pendant dix ans, ce château
+était demeuré inhabité ; j’en avais toujours vu les
+fenêtres et les portes closes ; l’herbe poussait à foison
+dans les cours ; sauf le cri des chouettes, c’était le
+royaume du silence. Un jour, passant par là, j’entendis
+à ma grande surprise des voix, des bruits de
+pas. Les portes étaient ouvertes ; des ouvriers de campagne,
+qui prenaient les ordres d’un valet de pied en
+livrée, sarclaient les orties, secouaient des tapis et
+déchargeaient des fourgons dans la cour. Je m’informai ;
+j’appris que la baronne de Ferjeux venait
+passer l’été dans son donjon délaissé ; on l’attendait
+sous peu.</p>
+
+<p>« Que sera-ce que cette baronne ? » me demandai-je.
+Les jours suivants, je pensai plus d’une fois à elle. Je
+me la représentais toute pareille à son château, de
+grandes manières, l’air solennel et tragique. Je fus
+bien surprise quand je la vis. Je ne sais si elle vous
+plairait. Figurez-vous une petite femme entre deux
+âges, toute ronde, grassouillette, potelée, de belle
+humeur, vive comme la poudre, étourdie comme le
+premier coup de matines, une vraie tête à l’évent, de
+bruyantes gaietés, une pétulance inouïe, de grands
+yeux noirs bien fendus qui se moquent du monde,
+mêlant tous les tons, contant gravement des folies et
+traitant follement les affaires d’État, prenant la vie
+comme un jeu, mais incapable de feintes, de manéges,
+et gagnant à jeu découvert ; au demeurant, la meilleure
+femme du monde, qui veut du bien à toute la terre,
+et dans les occasions jette son argent et son cœur par
+les fenêtres.</p>
+
+<p>La première fois que nous nous rencontrâmes, elle
+me dit que, lasse de l’Opéra, des bals, des concerts,
+des dîners, des papotages, des colifichets et des pompons,
+elle était venue à Ferjeux pour y tâter de la
+tristesse. Je crois bien que c’était la seule connaissance
+qu’il lui restât à faire ; mais la tristesse ne
+voulut pas d’elle. Janicot prétendait que cette femme
+était capable de <i>dérider un tas de pierres</i>. Il y parut
+bien. A peine arrivée, son lugubre château se transforma
+comme si une fée l’eût touché de sa baguette.
+Elle fit venir de toutes parts des légions d’ouvriers, fit
+regratter ses murs, percer des portes et des fenêtres,
+remettre à neuf ses plafonds. Elle se levait à l’aube,
+et, juchée sur une poutre, au milieu des plâtras,
+l’éventail à la main, les doigts barbouillés de vernis,
+elle donnait ses ordres, gourmandait son monde,
+dominait de sa petite voix perçante le cri de la ripe et
+le grincement des scies, haranguait à la fois Pierre et
+Jacques, leur brouillait l’esprit par le décousu de ses
+explications, et riait de leurs méprises et de tout à
+gorge déployée. Elle trouva moyen de faire durer ce
+tintamarre tout l’été. C’était sa façon de goûter le
+<i>charme de la solitude</i>.</p>
+
+<p>Mon pauvre père fut d’abord très-effrayé de ce qu’il
+appelait « une invasion inattendue ». Il venait de
+s’apercevoir, disait-il, que Louveau est un endroit
+très-<i>passant</i>, et il se plaignait que le « tumulte du
+monde » s’acharnât à le poursuivre. Vraiment il a
+l’humeur sauvage, et pourtant je ne connais personne
+qui soit plus propre que lui à frayer avec les hommes.
+A-t-il une fois surmonté sa paresse, il est aimable,
+liant, causant, entre sans effort dans la pensée et les
+convenances d’autrui, s’intéresse à tout et tient jeunes
+et vieux sous le charme de sa gaieté facile et de son
+esprit aisé. A *** on l’adorait ; les robins et les douairières
+de la ville le proclamaient à l’envi un causeur
+accompli et un joueur de whist consommé. Lui-même,
+en sortant de ces réunions où j’avais eu mille
+peines à l’entraîner, me confessait tout bas « qu’il ne
+s’était pas trop ennuyé » ; mais, à peine au logis, son
+âme rentrait dans ses plis naturels, et il en revenait
+à trouver que la solitude est préférable à tout. Aussi,
+quelque visiteur sonnait-il à la porte, il s’écriait en
+bondissant sur sa chaise :</p>
+
+<p>« Bon Dieu ! voilà l’ennemi ! »</p>
+
+<p>Et quand je lui présentais quelque billet d’invitation :</p>
+
+<p>« Mais qu’ai-je donc fait à ces gens-là, disait-il,
+pour qu’ils attentent à mon bonheur ? »</p>
+
+<p>J’allai à Ferjeux souhaiter la bienvenue à la baronne.
+Dès le lendemain, elle me rendit ma visite. Je
+venais de sortir. Mon père, épouvanté, se hâta de faire
+dire qu’il n’y était pas ; mais, à je ne sais quel flottement
+de rideau, elle s’aperçut qu’on y était et qu’on
+se cachait. Elle n’était pas femme à se rebuter. Elle
+donne sa carte, feint de s’éloigner, puis, revenant
+par un détour sur ses pas, elle avise un trou dans la
+palissade, enjambe, se glisse à pas de loup dans le
+jardin. Là, elle s’embusque, attendant sa proie. Mon
+père, qui croit l’ennemi parti, sort ; elle s’élance, le
+voilà dans ses bras,</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Honteux comme un renard qu’une poule aurait pris.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>« Ah ! vous n’êtes pas chez vous, monsieur l’antiquaire !
+mais j’y suis… »</p>
+
+<p>Et, lui prenant le bras, elle le promène, le questionne,
+répond pour lui, l’agace, l’émoustille, lui
+conte mille sornettes et fait si bien qu’au bout d’une
+heure ils étaient les meilleurs amis du monde. Je la
+rencontrai comme elle retournait à Ferjeux.</p>
+
+<p>« J’ai affaité l’oiseau ! » me cria-t-elle de sa voiture.</p>
+
+<p>« Cette femme est une charmante folle, me dit à
+son tour mon père en me revoyant ; mais je ne lui
+montrerai plus mes vases. Avec son grand diable
+d’éventail en écaille, elle a pensé vingt fois tout fracasser. »</p>
+
+<p>Vous avez tenté par instants de vous persuader,
+monsieur l’abbé, que je suis une femme supérieure.
+Là, convenez que c’est une chose que vous mouriez
+d’envie de croire. Que vous étiez loin de compte !
+Figurez-vous qu’en dépit de ses travers et de sa futilité,
+la baronne de Ferjeux me plut beaucoup. Nous
+nous arrangions pour nous voir presque tous les
+jours, et j’avoue à ma confusion que je trouvais dans
+sa société d’agréables distractions. Elle me contait
+Paris, ce Paris que j’avais quitté pour toujours à l’âge
+de quinze ans, et après lequel, sans trop le savoir, je
+soupirais tout bas. Ses historiettes m’enchantaient ; je
+l’écoutais bouche béante, comme les enfants regardent
+la lanterne magique ; moins attentifs, moins suspendus
+aux lèvres du narrateur sont des chameliers
+turcs lorsque, pendant une halte, ils font cercle autour
+d’un <i>hadji</i> qui revient de la Mecque et qui les
+promène de la Kaaba au puits de Zemzem. Mon père
+ne pouvait se plaindre, car en revenant auprès de lui
+il me semblait que je venais de lui faire une sorte
+d’infidélité, et je me croyais tenue à le dédommager
+par un redoublement de petits soins. De son côté,
+Mme de Ferjeux paraissait se plaire infiniment dans
+ma compagnie ; elle me caressait beaucoup, me taquinait
+et, tout à la fois, m’encensait un peu. J’aurais
+dû m’en défendre ; à vrai dire, mes résistances étaient
+faibles. Dans un pays où il y a des loups, monsieur
+l’abbé, une aimable baronne prend bien de l’empire
+sur les cœurs. Le contraste de nos caractères la charmait ;
+elle se divertissait à me mettre en belle humeur,
+à m’étourdir de sa vivacité.</p>
+
+<p>« Vous êtes étonnante, ma chère, me disait-elle. Je
+veux mourir si je m’attendais à trouver dans ces vilains
+bois une fille de vingt-quatre ans faite comme
+vous. Je cherche en vain à vous définir, je m’y perds.
+Élevée à l’ombre d’un sapin par un savant en us et
+par un jésuite, quel bizarre composé vous faites ! Vous
+n’êtes ni une Parisienne ni une provinciale. Vous
+n’avez pas le « je ne sais quoi », et cependant on ne
+s’aperçoit guère qu’il vous manque. Savez-vous ce que
+c’est ? Je gagerais que vous êtes une statue antique,
+une Galatée. M. de Loanne vous a déterrée dans un
+de ces affreux caveaux que j’ai consenti à visiter par
+complaisance, et où j’ai perdu une robe, un organdi
+superbe, s’il vous plaît. Le bon Dieu bénisse tous les
+antiquaires de France ! Mais, dites-moi, êtes-vous
+bien sûre d’être en vie ? Là, pourriez-vous en jurer ?
+J’imagine, moi, qu’en grattant la femme, on trouverait
+le marbre. Ne vous fâchez pas. Je ne veux pas
+dire que vous soyez une antiquaille ; mais vous êtes
+classique, ma toute belle, et le classique n’est ni vieux
+ni jeune, il n’a point d’âge. Votre démarche, vos regards,
+votre geste, tout est dans les règles, tout va en
+mesure ; il n’y a rien de trop, rien n’est à côté, c’est
+ce qui me fâche. On est tenté de vous accompagner
+sur la harpe. Voyons, mon ange, convenez que depuis
+que vous êtes au monde, vous n’avez jamais fait de
+folie. Quoi ! pas une fantaisie, pas un caprice ! Un
+cœur qui bat comme un chronomètre Bréguet ! Le
+mien, ma chère, je vous en préviens, ressemble
+comme deux gouttes d’eau à la montre du Gascon qui
+abattait son heure en quarante-cinq minutes. Qui ne
+s’agite pas dépérit d’ennui ; il faut un peu d’étourdissement.
+Se repentir et recommencer, voilà la vie, et
+quand je ne déraisonnerai plus, je n’aurai plus besoin
+que d’un <i lang="la" xml:lang="la">De Profundis</i>. »</p>
+
+<p>L’un des grands plaisirs de la baronne était de me
+coiffer et de me parer à sa guise. Elle s’enfermait avec
+moi dans son boudoir, seule pièce où les maçons
+n’eussent point accès. Là, étalant sur sa toilette ses
+boîtes à poudre, ses houppes, ses cache-peignes, ses
+fers à friser, dont elle s’escrimait avec une merveilleuse
+dextérité, ses plumes, ses rubans, mille affiquets,
+elle me poudrait, me pomponnait, m’attifait,
+reculait de trois pas pour me regarder, pirouettait sur
+ses talons, s’applaudissait de son œuvre, répétait cent
+fois : « Ma toute belle, vous avez les plus beaux cheveux
+de France et de Navarre ! » Je la laissais faire,
+souriant moitié d’aise, moitié d’indulgente pitié. J’ai
+promis d’être sincère : ce petit manége ne m’ennuyait
+pas. Il y avait longtemps que personne n’avait
+admiré mes cheveux. Je leur disais : Profitez de l’occasion,
+vos beaux jours sont comptés.</p>
+
+<p>Un jour qu’elle m’avait coiffée à la Marie-Antoinette
+et décorée comme une châsse, elle se prit à pousser
+de vrais cris d’admiration, et, se jetant dans un fauteuil :</p>
+
+<p>« Savez-vous que vous êtes ravissante, mon cœur ?
+Mais, je vous le demande, où avez-vous donc pris ces
+grands traits réguliers ? On dirait une muse. J’ai à
+Paris un dessus de porte qui vous ressemble. Le bel
+avantage que vous avez là ! De quoi vous sert-il ? Dire
+qu’une fille qui a vos yeux, un nom, une dot et vingt-quatre
+ans, vit ici enterrée dans un trou ! C’est une
+horreur, c’est un meurtre, c’est mille fois pire que le
+sacrifice d’Iphigénie. A votre place, comme j’en appellerais !
+M. de Loanne est un égoïste. Ne me mange pas,
+je le lui dirai à lui-même, et pas plus tard que
+demain. Laissez-moi faire, je prétends vous soustraire
+à la puissance paternelle. Je vous marierai, moi qui
+vous parle. Ce n’est pas que le mariage soit une invention
+bien miraculeuse ; mais, jusqu’à présent, on
+n’a rien trouvé de mieux. Nos Solons ont l’imagination
+si stérile ! Le plus beau des métiers, ma mignonne,
+est le mien ; malheureusement on ne naît
+pas veuve comme on naît poëte ; il faut passer par
+l’autre cérémonie pour en arriver là. Fiez-vous à
+moi, je me charge de vos affaires. Il ne sera pas dit
+qu’en plein dix-neuvième siècle un père égorge sa
+fille sans que la justice informe. »</p>
+
+<p>Elle continua longtemps sur ce ton. Je la laissai
+dire et ne fis que rire de cette belle sortie. « Un clou
+chasse l’autre, pensais-je ; les maçons vont avoir
+leur tour, et il n’en sera rien de plus. » Mais je découvris
+qu’elle avait plus de suite dans l’esprit que je ne
+le croyais. Le lendemain, le surlendemain, elle revint
+à la charge. Alors je lui représentai tout doucement
+qu’elle était mille fois trop bonne ; qu’elle se mettait
+à tort martel en tête ; que je n’avais nulle envie de me
+marier ; que j’avais formé le projet de rester fille ; que
+mon tyran était le meilleur des hommes ; que j’étais
+heureuse, très-heureuse à Louveau ; que mes inclinations
+s’accordaient avec mon devoir ; qu’au surplus
+les soupirants ne m’avaient point manqué ; qu’il en
+était jusqu’à deux dont mon père eût agréé la recherche,
+mais que j’avais des exigences ridicules
+et préférais ma liberté aux meilleurs partis. — Elle
+haussa les épaules et me répliqua que ce n’était
+pas à elle qu’on faisait accroire ces choses-là ;
+puis, s’égayant aux dépens de mes prétendants, elle
+fit du premier un jeune dadais délicat et blond, chamarré
+de phébus, du second un vieux gentillâtre à
+lièvre ; elle les accommoda de toutes pièces, découpa
+leur silhouette dans une feuille de carton, les mit en
+scène, singea leurs tons, leurs manières, me fit rire
+aux larmes. Quand elle fut lasse de ses deux pantins,
+elle les hacha menu et les fit dévorer par son
+bichon.</p>
+
+<p>« Ce qui me consterne, dit-elle, ce qui me désespère,
+c’est que, si on vous laissait faire, vous finiriez,
+de guerre lasse, par avaler le morceau et par épouser
+quelque sot, sentant son bourgeois d’une lieue, qui
+ferait râfle sur votre beauté et n’aurait pas même le
+mérite de s’étonner de son aventure.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Vous irez par le coche en sa petite ville,</div>
+<div class="verse">Qu’en oncles et cousins vous trouverez fertile.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">Le dimanche il se fera honneur de vous à la promenade,
+à l’heure où l’on entend le trombone et où la
+cassonade et les nouveautés font assaut de toilettes.
+Vous pondrez, vous couverez. Quelle bénédiction !
+Battue en brèche par les œillades assassines du hausse-col,
+désespoir des laiderons, espoir inavoué d’un
+clerc de notaire, vous vous éteindrez dans une douce
+langueur, le nez sur un pot de giroflée et contant vos
+chagrins à la lune. Mort de ma vie ! j’enrage quand
+je pense que les cheveux que voici blanchiront sans
+avoir été vus aux Italiens ! Mais je suis là, je protégerai
+l’innocence sacrifiée. »</p>
+
+<p>Ses insistances me déplurent ; je demeurai quelques
+jours sans la voir. Elle n’eut garde de s’en affecter.
+Quand je retournai à Ferjeux, je la trouvai cachetant
+une lettre.</p>
+
+<p>« Vous arrivez fort à propos, me dit-elle. Je m’occupe
+de vous. Lisez cette adresse : cela vous intéresse
+plus que vous ne pensez. »</p>
+
+<p>Je jetai les yeux sur le pli et je lus : « A monsieur
+le marquis Max de Lestang. »</p>
+
+<p>« Dieu ait en sa sainte garde le marquis de Lestang !
+lui dis-je ; mais je n’ai pas l’honneur de le
+connaître.</p>
+
+<p>— Votre cœur ne vous dit rien ? Point de pressentiments ?
+Mettez-vous là, ma belle, et écoutez-moi. Le
+marquis de Lestang, mon neveu, est un superbe
+garçon de trente-deux ans, beau comme un Apollon,
+brave comme Artaban, fin et discret comme le prince
+Charmant, et qui possède un hôtel à Paris et un château
+dans le Dauphiné. Orphelin à douze ans, il a
+mené sa jeunesse à grandes guides. Ce bel écervelé,
+ma chère, a fait bien des passions, et m’est avis qu’il
+n’a jamais trouvé de cruelles. Je le conjure de faire
+une fin : il m’a d’abord renvoyée bien loin ; mais depuis
+peu une douce mélancolie s’est emparée de lui,
+et dernièrement il m’écrivait que, si je pouvais lui
+découvrir une femme qui ne ressemblât à aucune de
+celles qu’il a connues, il se résignerait sans trop
+d’effort à lui sacrifier sa liberté. Vous m’entendez, il
+veut une femme qui ne soit pas la femme. Avec cela,
+il exige beaucoup de principes ; les Lovelaces n’épousent
+que des dragons de vertu. Je viens de lui répondre
+que j’avais trouvé son fait, qu’il prît la poste,
+qu’il accourût, que je lui ferais voir dans nos bois
+quelque chose qui l’étonnerait fort. Je le connais, il
+viendra, et je prétends qu’avant deux mois le contrat
+soit signé et parafé. Vous raffolerez de ce monstre,
+ma charmante ; il a été mis au monde tout exprès
+pour faire votre bonheur. Son passé vous répond de
+lui ; il est bon qu’avant de se marier un homme ait
+épuisé la liste de ses curiosités. Ce sont les curieux
+du lendemain qui font les mauvais maris. De son
+côté, je gagerais qu’il vous adorera. Vous l’étonnerez,
+c’est le principal : il n’a rien vu qui vous ressemble.
+Les belles mondaines, les reines de salons,
+les femmes à la mode, il connaît tout cela par le
+menu ; mais vous, mon cœur, à force de vivre avec
+des vases grecs, vous avez contracté des airs de tête
+et des attitudes qui lui seront tout nouveaux. Ce que
+vous avez, ce n’est pas de la grâce, ce n’est pas du
+charme, c’est du style. Je ne sais trop m’expliquer,
+mais je crois que le style est une sorte de beauté
+dans les règles qui ne sait pas qu’on la regarde. Je
+vous l’ai déjà dit, on vous prendrait pour une statue
+antique qui a reçu le feu de la vie et qui fait ses premiers
+essais dans l’art d’exister. Par moments, vous
+vous ressouvenez trop de votre premier état, et l’on
+se prend à craindre que vous ne vous rendormiez de
+votre sommeil de marbre ; mais je me repose sur le
+marquis du soin de vous réveiller tout à fait : il achèvera
+de vous dégourdir. Tenez, dans ce moment, vous
+êtes adorable. S’il était ici et qu’il vous vît avec votre
+air ébahi et vos grands yeux effarés, il ne se ferait
+pas prier pour tomber à vos genoux. La première
+fois que vous le verrez, tâchez de retrouver cette expression.
+Allons, voilà une affaire faite. Arrivez vite,
+mon beau monsieur : la divine Galatée vous attend.
+Du même coup je m’en vais faire deux heureux ; ce
+sera la plus belle action de ma vie.</p>
+
+<p>— Madame la baronne, lui dis-je, votre plaisanterie
+est charmante ; mais donnez-moi cette lettre, je
+vous prie.</p>
+
+<p>— Qu’en voulez-vous faire, mon cœur ?</p>
+
+<p>— La déchirer, madame, ou la brûler. »</p>
+
+<p>Et j’avançai le bras pour m’emparer du pli ; mais
+elle l’éleva en l’air, et, courant à la fenêtre, le lança
+sur la terrasse ; puis, appelant son chasseur à grands
+cris, elle lui commanda de ramasser le précieux papier,
+de seller promptement un cheval et de courir
+bride abattue au prochain bureau de poste.</p>
+
+<p>En vérité, je ne savais si je devais rire ou me fâcher.</p>
+
+<p>« J’aime à croire, lui dis-je, que tout ceci n’est
+qu’une histoire en l’air, que vous vous amusez de ma
+crédulité…</p>
+
+<p>— Croyez tout ce qu’il vous plaira, interrompit-elle ;
+mais j’ai des ordres à donner à mes ouvriers. Je
+veux faire réparer et meubler le petit pavillon qui
+est au bout de la terrasse. C’est là que logera votre
+adorateur. Ce pauvre garçon ne peut pourtant pas
+coucher à la belle étoile. Maltraitez-le tant que vous
+voudrez, je n’entends pas que son désespoir s’enrhume.</p>
+
+<p>— Voyons, lui dis-je, soyez bonne une fois dans
+votre vie ; convenez que le marquis est votre oncle,
+qu’il a soixante-dix ans, et que…</p>
+
+<p>— Peste ! s’écria-t-elle, je n’ai pas affaire à une
+Agnès, et vous savez toutes les rubriques. Vous l’avez
+dit, mon ange : ce pauvre marquis est un septuagénaire
+fort cassé, un peu cacochyme. Il a besoin d’un
+bâton de vieillesse. Vous lui chaufferez ses bouillons.
+C’est votre partie que le dévouement.</p>
+
+<p>— Au moins, repris-je, je me flatte que mon père
+ne saura rien de ce badinage. Un mot suffirait pour
+troubler son repos et empoisonner sa vie.</p>
+
+<p>— Oh ! que voilà de grandes phrases ! s’écria-t-elle ;
+sachez qu’hier je suis allée trouver M. de Loanne
+dans ce joli caveau où j’avais juré mes grands dieux
+de ne plus remettre les pieds. Une seconde robe perdue,
+ma chère ! Vous voyez si je me ménage pour
+servir mes amis. J’ai commencé par tout regarder,
+par tout admirer sur parole, depuis le cèdre jusqu’à
+l’hysope ; je me suis attendrie sur un petit morceau
+de brique, un tesson de pot, s’il le faut nommer par
+son nom ; j’ai consenti à voir des fresques invisibles ;
+j’ai juré sur mon honneur que j’apercevais du rouge,
+du bleu, toutes les couleurs de l’arc-en-ciel ; bref,
+j’ai eu des transports, des syncopes. Jugez s’il était
+content de moi ; j’imagine qu’en ce moment j’aurais
+pu lui demander sa vie. J’ai profité de ces bonnes
+dispositions pour lui conter mes petites raisons. Je
+vous avouerai qu’il a eu l’air d’un homme qu’on réveille
+en sursaut : c’est ce qui s’appelle un saisissement
+désagréable. Donnez une douche à mon bichon :
+vous verrez comme il se secouera ; mais que parliez-vous
+de poison ? L’ai-je empoisonné, ce pauvre
+homme ? Vous voyez en tout cas qu’il n’en est pas
+mort. Il faut croire que les archéologues résistent au
+curare. »</p>
+
+<p>Cette fois je perdis patience, je lui adressai les plus
+vifs reproches ; mais avec cette étrange femme il n’y
+a pas moyen de se fâcher longtemps.</p>
+
+<p>« Oh ! que la colère vous va bien ! s’écria-t-elle.
+Vos joues se colorent, vos yeux petillent. Adieu la
+statue ! voilà la femme. Pends-toi, marquis, tu n’es
+pas là ! Mais regardez-vous donc dans la glace ; vous
+êtes jolie à croquer, madame la marquise de Lestang ! »</p>
+
+<p>Je retournai à Louveau fort préoccupée. Je maudissais
+la baronne et son zèle indiscret. La veille,
+j’avais trouvé mon père rêveur ; ce soir-là, il le fut
+encore. Il ne regarda point ses vases, laissa son poëte
+grec sommeiller en paix dans ses grandes poches.
+Silencieux, se retournant dans son fauteuil, il m’observait
+du coin de l’œil et poussait par instants de
+gros et bruyants soupirs. Je m’approchai de lui.</p>
+
+<p>« A qui en avez-vous ? lui dis-je. S’est-il fait en moi
+quelque changement qui vous étonne ?</p>
+
+<p>— Pourquoi ne pas me le dire ! me répondit-il en
+secouant mélancoliquement la tête.</p>
+
+<p>— Quoi vous dire ? lui demandai-je. Je vous certifie
+que vous avez tous mes secrets.</p>
+
+<p>— Tu sais si je t’aime, reprit-il. Que ne m’avouais-tu
+que tu t’ennuies, que tu broies du noir ?</p>
+
+<p>— Qui vous a mis en tête ces folles idées ? m’écriai-je
+en lui prenant les mains. Je gagerais que c’est
+cette maudite baronne. Ne voyez-vous pas que cette
+femme est un vrai brise-raison ? Ses maçons ne suffisent
+pas à amuser son ennui, il faut à toute force
+qu’elle s’agite et agite autrui.</p>
+
+<p>— Non, non, dit-il, la baronne n’est pas si folle
+qu’elle en a l’air. Sur un mot fort sensé qu’elle m’a
+dit l’autre jour, j’ai fait un retour sur moi-même.
+Ma conscience a parlé ; elle m’a fait convenir que
+j’étais un franc égoïste, Isabelle, un mauvais père.
+Depuis des années, je te sacrifie sans vergogne à mes
+goûts ; je ne pense qu’à moi, je suis comme un avare
+qui enterre son trésor. Tu as de la beauté, de la fortune.
+Je tiens tes grâces sous clef, je te séquestre
+de tout commerce du monde, je te fais vivre avec
+les loups et te condamne à coiffer sainte Catherine.</p>
+
+<p>— Vous avez raison, interrompis-je ; vos crimes
+font frémir la nature. Peste soit de la sorcière ! Les
+gens qui s’ennuient s’amusent à faire des ricochets.
+Cette odieuse femme en a fait dans votre cœur <i>avec
+des cailloux plats, ronds, légers et tranchants</i>. Et voilà
+ce pauvre cœur uni comme une glace qui s’émeut,
+bouillonne, se hérisse ; mais, je vous prie, parlons
+raison. Ai-je l’air triste, la mine allongée et les yeux
+battus ? Demandez à ces murailles si je me cache pour
+pleurer dans les petits coins. La vérité vraie est que
+ma liberté m’est chère et que je me soucie du mariage
+comme d’une noisette vide ; mais que dis-je ? je
+ne suis plus libre ; j’ai engagé ma foi à ce petit
+homme noir sur fond jaune que vous voyez là-bas.
+Regardez donc ce port de tête et les plis que fait son
+manteau. Tout autre parti me ferait pitié.</p>
+
+<p>— Il est certain, reprit-il, que jusqu’à ce jour il ne
+s’en est guère présenté de sortables ; mais il est de
+par le monde certains hommes…</p>
+
+<p>— Des marquis ?</p>
+
+<p>— Et pourquoi non ? répondit-il.</p>
+
+<p>— Ah ! marquis, marquis, m’écriai-je, que me veux
+tu ? Mais c’est donc un charme, un ensorcellement.
+Mon père, vous êtes malade ; autrement vous ne donneriez
+pas dans les visions cornues de Mme de Ferjeux.
+Écoutez-moi, je suis votre médecin ; la Faculté
+vous ordonne de travailler à votre mémoire, de ne
+plus songer creux et de rentrer dans votre repos.</p>
+
+<p>— Tu en parles à ton aise, dit-il. La conscience,
+une fois réveillée, a peine à se rendormir, et les reproches
+que je me fais…</p>
+
+<p>— Au moins, interrompis-je, gardez vos réflexions
+pour vous. Je ne veux plus entendre un mot ; sinon,
+je vous en avertis, je me sauve avec mon bel Athénien
+dans quelque endroit moins fréquenté que
+Louveau. »</p>
+
+<p>Là-dessus, me mettant au piano, je lui jouai de mon
+mieux l’un de ses airs favoris ; mais il ne battit pas
+des mains, et son front demeura soucieux.</p>
+
+<p>« Vous n’aimez donc plus la musique ? lui dis-je.</p>
+
+<p>— Si fait, j’aimerai toujours Mozart, me répondit-il,
+mais je commence à croire aux scorpions. »</p>
+
+<p>Les jours suivants, cette fâcheuse question ne fut
+pas remise sur le tapis. Mon père cependant n’était
+point dans son assiette naturelle ; il avait perdu
+son bel appétit et persistait à me regarder en coulisse.</p>
+
+<p>Une semaine s’était passée sans que je remisse les
+pieds à Ferjeux, quand la baronne vint nous voir. Je
+la pris à part.</p>
+
+<p>« S’il vous échappe un mot qui puisse chagriner
+mon père, lui dis-je à voix basse, je ne vous reverrai
+de ma vie. »</p>
+
+<p>Elle fit l’étonnée.</p>
+
+<p>« De quoi craignez-vous donc que je lui parle ? Du
+marquis ? Il est mort, j’en reçois à l’instant la nouvelle :
+voyez mes larmes. A vrai dire, ce pauvre
+homme ne tenait plus qu’à un fil. Il a reçu ma lettre,
+et la joie l’a suffoqué. Il a succombé, ma chère, à une
+indigestion d’espérance.</p>
+
+<p>— Je le plains de tout mon cœur, lui dis-je, mais
+point de distraction ; n’allez pas oublier qu’il est
+enterré. »</p>
+
+<p>Elle parla de la pluie et du beau temps, de ses
+maçons, des impatiences qu’ils lui causaient, de trois
+girouettes qu’elle faisait venir de Paris, du parfum
+des violettes, de sa passion pour les bois, de la douce
+mélancolie qu’on y respire. Lorsqu’elle eut tout dit,
+elle témoigna à mon père le désir de revoir ses figurines ;
+il s’empressa de la satisfaire. Ce jour-là, par
+bonheur, elle avait oublié chez elle son éventail. Introduite
+dans le sanctuaire, elle examina tout d’un
+œil ravi ; elle eut même des attendrissements, des
+pâmoisons qui me furent suspects. Elle s’extasia surtout
+devant Némésis ; excité par ses questions, mon
+père se lança à corps perdu dans une dissertation
+mythologique qui se termina par de longues réflexions
+sur les prospérités démesurées dont la déesse
+condamne et châtie l’insolence. Crésus et Polycrate
+ne furent point oubliés.</p>
+
+<p>Mme de Ferjeux semblait charmée. Elle nous dit
+adieu ; puis au moment de sortir :</p>
+
+<p>« Votre Némésis me fait peur, dit-elle à mon père,
+et votre Polycrate me trotte dans la cervelle. A votre
+place, je jetterais mon anneau à la mer.</p>
+
+<p>— Je n’en ai point qui soit de prix, belle dame, lui
+répliqua-t-il.</p>
+
+<p>— Malepeste ! vous avez une fille ! » dit-elle, et elle
+disparut ; mais, rouvrant la porte :</p>
+
+<p>« A propos, j’attends la visite d’un parent, jeune
+ou vieux, mon oncle ou mon neveu, il n’importe. Ce
+jeune vieillard ou cet antique adolescent a la passion
+des vases et des statues. Me permettrez-vous de vous
+l’amener ?</p>
+
+<p>— Nous sommes tout à votre dévotion, madame,
+répondit mon père.</p>
+
+<p>— Dieu soit loué ! la voilà partie, dis-je en frappant
+du pied. Je ne comprends pas que cette femme ait pu
+me plaire. Aujourd’hui ses grands yeux émerillonnés
+me mettaient aux champs. »</p>
+
+<p>Mon père demeura quelque temps silencieux, se
+promenant en long et en large dans le salon. Je devinai
+que son esprit travaillait. Tant savant qu’il soit,
+il est un peu poëte. Les hommes d’imagination,
+monsieur l’abbé, sont sujets à se passionner contre
+leur propre intérêt ; vous les voyez aujourd’hui
+s’éprendre résolûment de ce qui, hier encore, les
+désolait ; rêver des malheurs, c’est encore rêver, et
+ils ont pour tous leurs songes une tendresse paternelle.</p>
+
+<p>Après quelques minutes, mon père se jeta dans un
+fauteuil et se prit à dire entre ses dents :</p>
+
+<p>« Eh bien ! qu’il vienne, qu’il vienne ! et que le destin
+s’accomplisse ! le plus tôt sera le mieux. Assurément
+il m’en coûtera. O mon cher anneau, qui avez
+si longtemps brillé à mon doigt, je vais vous donner
+en pâture aux requins ! O mes chers dieux pénates,
+vous allez voir se séparer les deux êtres qui se sont
+aimés sous vos yeux. Du moins, ma conscience sera
+contente, et les regrets sont moins cruels que les remords.
+Oui, j’abusais du dévouement de cette chère
+enfant ; elle me cachait son ennui : un heureux hasard
+vient de m’éclairer. Némésis elle-même a parlé :
+Isabelle, tes sacrifices trouveront enfin leur récompense.
+Le marquis de Lestang est un homme charmant…</p>
+
+<p>— Encore ce marquis ! lui dis-je, étonnée et impatientée
+au dernier point ; mais vous le connaissez
+donc ?</p>
+
+<p>— Ne m’interromps pas, petite, poursuivit-il, et
+laisse-moi raisonner avec moi-même. Je disais donc
+que le marquis est charmant. Cette union sera fort
+bien assortie. Vos âges se conviennent ; il est bien
+fait, et tu es belle ; il est riche, et tu as des rentes.
+L’hiver à Paris, l’été en province, vous coulerez ensemble
+de beaux jours. Quant à ton vieux bonhomme
+de père, il ne sera pas aussi à plaindre qu’il veut
+bien le dire. Avant quinze mois, il aura terminé ses
+fouilles de Louveau, et, emportant avec lui ses trésors,
+il ira te rejoindre. Le marquis est un homme de
+goût ; il sait ce que vaut un antiquaire ; il me logera
+volontiers dans le coin le plus retiré et le plus silencieux
+de sa maison. J’aurai mon ménage à moi ; je
+ne veux gêner personne. Dans douze ans d’ici, mon
+petit-fils sera en âge de discerner un vase grec d’avec
+un vase étrusque ; je me chargerai de son éducation ;
+j’en veux faire mon secrétaire. N’oublions pas que le
+château de mon gendre est situé dans le voisinage de
+Saint-Paul-Trois-Châteaux, la vénérable capitale des
+Tricastins, ville consacrée à Diane, ville chère aux antiquaires,
+où l’on a déterré tant de mosaïques, tant
+de médailles, et ce précieux camée qui représente la
+Pudeur se retirant au ciel avec Astrée. Qui peut dire
+ce que j’y trouverai ? Depuis la découverte de la
+Némésis, je crois tout possible. A mes heures perdues,
+j’irai relire Mme de Sévigné à Grignan ; je ne
+serais pas fâché de savoir ce qu’était cette bise qui
+faisait mal à sa <i>seconde poitrine</i>. Ah ! par exemple,
+j’exige qu’on respecte ma liberté. Quand mon gendre
+aura du monde, je m’enfermerai chez moi. Si quelque
+invité demande : Où est M. de Loanne ? répondez-lui :
+Que voulez-vous ? il est quinteux, sauvage, un
+peu bizarre…</p>
+
+<p>— Très-bizarre, interrompis-je, et très-enfant. »</p>
+
+<p>Et, secouant doucement sa tête grise entre mes
+deux mains, j’ajoutai :</p>
+
+<p>« Quand vous vous réveillerez, nous prendrons le
+thé. »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>Eh bien ! monsieur l’abbé, qu’en pensez-vous ?
+Que va-t-il advenir de tout cela ? Croyez-vous au
+marquis ? Sera-t-il jeune ou vieux ? Mais votre esprit
+s’est rouillé chez les Indiens ; vous n’aimez plus à
+deviner, et jetez du premier coup votre langue aux
+chiens.</p>
+
+<p>Le fait est que pendant une semaine je dormis
+mal. Je faisais des rêves extravagants : une nuit, je
+crus me voir poursuivie par un loup, la baronne
+accourait à mon secours et ramassait une pierre pour
+me défendre ; mais en la soulevant elle mettait à
+découvert un scorpion, lequel se transformait subitement
+en un beau jeune homme qui m’appelait en
+souriant. Comme je m’approchais de mon sauveur,
+je découvris qu’il portait au front un dard acéré,
+reste de son premier état, et qu’il cherchait à m’en
+percer le cœur. Cela m’inspira de la tendresse pour
+les loups. Une autre fois je rêvai d’une étoile rougeâtre
+qui dominait fatalement ma vie ; en vain je
+m’enfuyais par monts et par vaux, elle rayonnait
+toujours sur ma tête, et je me sentais en proie à sa
+maligne influence. Apparemment c’était l’étoile de
+Mme de Ferjeux. — Que tout cela est absurde ! pensais-je
+en me réveillant ; mais il est des heures où le
+cœur croit à l’absurde.</p>
+
+<p>Souvent je m’écriais : « Je n’ai pas le sens commun.
+Il n’y a point de marquis ; notre voisine nous
+mystifie ; elle rit sous cape de notre émoi et de nos
+transes. » Et dans ces moments-là, direz-vous, vous
+étiez rassurée et contente ? Et si Mme de Ferjeux elle-même
+était venue vous dire : « Pure plaisanterie que
+tout cela ! n’attendez personne, car personne ne
+viendra, ni aujourd’hui, ni demain, ni après-demain ! »
+oh ! pour le coup, vous l’auriez embrassée
+avec effusion. — N’en doutez pas, monsieur l’abbé.
+Et cependant, vous le dirai-je ? au fond du cœur…
+Mais ne vous fâchez pas, je n’ai rien dit.</p>
+
+<p>En revanche, quand il m’arrivait de croire résolûment
+au vrai marquis, beau comme Apollon, brave
+comme Artaban, à ce prince Charmant, qui n’avait
+point trouvé de cruelles, ah ! croyez-moi, je me promettais
+de lui faire un accueil qui déconcerterait sa
+fatuité ; car j’avais décidé qu’il était fat, dédaigneux,
+blasé sur tout, et je me le figurais m’observant d’un
+œil à la fois indiscret et superbe. Et même, n’eût-il
+pas été fat, je lui en voulais d’être le neveu de sa
+tante, de répondre avec tant d’empressement à son
+appel, d’accourir à son ordre pour examiner la bête
+curieuse qu’elle lui promettait. Je croyais l’entendre
+raisonnant avec elle, lui disant : « Épouserai-je ?
+n’épouserai-je pas ? L’affaire ne se présente pas aussi
+bien que je le pensais… » Et puis il me déplaisait
+qu’on prétendît régler mon sort, disposer de moi
+sans mon aveu. La délicatesse de mes sentiments en
+était froissée, ma dignité s’en indignait, et je me rappelais
+ce mot de ma mère, qui assurait qu’il y a deux
+sortes de poésies, celles qui sont nées et celles qu’on
+a faites, que les premières sont bonnes, que les secondes
+ne valent pas le diable, et qu’il en va de même
+des mariages. « Arrivez, mon gentilhomme ! disais-je
+en moi-même. Je tiens pour vous en réserve mes
+plus grands airs et mes plus grandes manières. » Et
+vraiment je les préparais d’avance, je répétais la
+scène dans ma tête, mes premières phrases étaient
+toutes prêtes… Hélas ! ce que c’est que de nous, et
+comme la bizarre fortune se joue de nos précautions !</p>
+
+<p>Un matin j’étais descendue dans la cour pour
+porter du grain à mes pigeons. D’où vous êtes, vous
+les voyez accourant à ma voix, voletant autour de
+moi, se posant à l’envi sur mes bras, sur mes épaules
+et sur ma tête. Lionne, cette chienne qui vous aimait,
+survint en bondissant et aboyant, et les oiseaux épouvantés
+s’enfuirent sur les toits. Je grondai Lionne, la
+fis coucher à mes pieds en lui enjoignant un religieux
+silence ; puis je rappelai mes pensionnaires
+ailés, qui se décidèrent à revenir et reprirent l’un
+après l’autre leur poste accoutumé ; mais tout à coup
+ils s’envolèrent de nouveau à grand bruit d’ailes. Il
+fallait que je fusse bien préoccupée, car je n’avais
+entendu venir personne. Et cependant quelqu’un
+était là ; sur le pavé de la cour éclairé du soleil, je
+voyais se dessiner une grande ombre immobile, accompagnée
+d’une autre ombre plus petite qui remuait…
+J’eus un frémissement. « Il est ici, me dis-je ;
+c’est lui ! » Et dans mon émoi je n’osais tourner la
+tête. Dans cet instant, approchant à pas de loup,
+Mme de Ferjeux me prit le menton d’une main, de
+l’autre releva le bord pendant de mon chapeau de
+campagne, et s’adressant à lui (car c’était bien lui) :</p>
+
+<p>« Eh bien ! mon beau chevalier, fit-elle, que vous
+en semble ? »</p>
+
+<p>La brusquerie de cette attaque inopinée qui rompait
+toutes mes mesures, qui déroutait toutes mes
+prévisions, me jeta dans un tel désordre d’esprit que
+je ne pus trouver une parole. Moitié confusion,
+moitié dépit, je me sentis rougir jusqu’aux oreilles,
+et les larmes me vinrent aux yeux ; tout tournait
+autour de moi ; j’aurais voulu être à cent pieds sous
+terre.</p>
+
+<p>Alors le beau chevalier vint à moi, me fit un profond
+salut, et me dit d’un ton doux et respectueux :</p>
+
+<p>« J’aime à croire, mademoiselle, que vous connaissez
+assez Mme de Ferjeux pour ne plus vous
+effaroucher de ses plaisanteries, mais il en est, je
+l’avoue, que j’ai peine à lui pardonner.</p>
+
+<p>Quelle fut ma réponse ? Impossible de vous le dire,
+ni de quelle langue je me servis pour la faire, car la
+mienne était hors de service ; mais M. de Lestang eut
+la délicatesse de ne pas me regarder. Penché vers
+Lionne, qui était demeurée couchée à mes pieds, il
+la flattait de la main, lui tirait tout doucement les
+oreilles, me faisait compliment sur sa beauté. En ce
+moment, mon père parut ; on entra dans la maison,
+je réussis à me dérober, et je me sauvai dans ma
+chambre. Là, cachant mon visage dans mes mains,
+je maudis mon mauvais sort, et je songeai à cette
+fatale étoile, à cette étoile rouge de mes rêves, qui
+malgré moi gouvernait ma vie. Toutefois, comme je
+suis une fille raisonnable, je ne tardai pas à secouer
+mon chagrin ; ma bonne humeur reprit le dessus,
+et, tout en faisant ma toilette, je ne pus m’empêcher
+de rire un peu au souvenir de mes beaux plans de
+campagne et de ces airs majestueux dont je m’étais
+promis de foudroyer l’ennemi. « Je suis punie,
+me dis-je, par où j’ai péché. Ne prenons point d’airs,
+gardons celui qui nous est naturel. Il en sera ce qui
+pourra. »</p>
+
+<p>Quand je redescendis au salon, Mme de Ferjeux
+venait de partir, et mon père faisait au marquis les
+honneurs de son cabinet d’antiques. On a dit que
+rien n’empêche tant d’être naturel que l’envie de le
+paraître. Cependant je crois que je me présentai devant
+M. de Lestang de l’air le plus aisé du monde ;
+car dans son premier regard je vis percer un peu
+d’étonnement, comme s’il avait eu quelque peine à
+me reconnaître ; je lui sus gré de sa surprise, elle
+me fit plaisir. Du reste, il eut pour ma personne le
+degré d’attention qu’exigeait la politesse, mais rien
+de plus. Il était fort occupé d’examiner les trésors
+d’art étalés sous ses yeux. Il en parlait non en savant,
+mais en homme du monde qui a beaucoup vu.
+La Némésis surtout l’enchantait, il ne se lassait pas
+de la regarder.</p>
+
+<p>— Ma chère enfant, me dit mon père, M. de Lestang
+est fou de ma statue ; il estime que c’est un morceau
+achevé et du premier mérite.</p>
+
+<p>— Je ne pense pas, dit le marquis, qu’il puisse y
+avoir deux avis à ce sujet. — Et il justifia son dire
+par des raisons où l’on sentait le connaisseur qui a
+du coup d’œil et du goût. Mon père semblait ravi au
+septième ciel, et à chaque mot clignait des yeux en
+signe d’approbation.</p>
+
+<p>« Peste ! vous vous y entendez, disait-il, et vous
+seriez digne de savoir le grec.</p>
+
+<p>— Je ne suis qu’un ignorant, répondit le marquis ;
+mais je crois avoir de l’instinct, et je n’ai garde
+d’apprendre ; ce serait me priver du plaisir de deviner…
+De deviner et de me tromper, ajouta-t-il en
+souriant ; mais enfin deviner bien ou mal et vouloir,
+il n’y a que cela qui compte, ce sont les deux épices
+de la vie. »</p>
+
+<p>Vous conviendrez, monsieur l’abbé, que je pouvais
+me rassurer. Cette théorie sur les épices n’était pas
+propre à me tourner la tête.</p>
+
+<p>Là-dessus M. de Lestang tira de sa poche un portefeuille
+en maroquin et un crayon, et se mit en devoir
+de prendre un léger croquis de la statue. Mon
+père lui arrêta la main.</p>
+
+<p>« Ne faites pas cet affront à la déesse, dit-il. Elle
+croirait que vous lui faites vos adieux. Vous nous
+demeurerez quelques jours, j’espère, et vous reviendrez
+la voir. »</p>
+
+<p>En vain je lui jetai un coup d’œil suppliant qui
+signifiait : de grâce, pas trop de zèle ! Le père avait
+disparu, il ne restait que l’antiquaire, lequel était
+sous le charme. Ce fut cet antiquaire obstiné et tout
+entier à son idée qui retint le marquis à déjeuner.
+A vrai dire, M. de Lestang ne se fit pas prier ; il paraissait
+se trouver à l’aise sous notre toit. A table, il
+fut gai, nous conta ses voyages, et je trouvai qu’il
+contait bien. Il avait la parole nette et facile et de la
+douceur dans la voix. Par intervalles seulement, il
+s’animait tout à coup, élevait le ton, accentuait fortement
+certains mots ; dans ces moments-là, ses
+sourcils se fronçaient légèrement, et ses yeux, d’un
+bleu sombre, s’enflammaient. C’était comme un
+éclair de passion, on eût dit que son âme allait
+prendre feu ; mais cela passait vite, et il revenait
+avec un sourire à son ton dégagé et uni.</p>
+
+<p>En sortant de table, mon père lui dit :</p>
+
+<p>« Après les vases, les bouquins. Allons faire un tour
+dans ma bibliothèque.</p>
+
+<p>— Ah ! pour le coup, repartit M. de Lestang, vous
+tenez à me dépayser et à m’humilier. Épargnez-moi,
+ne me demandez mon avis que sur les reliures. »</p>
+
+<p>Il suivit mon père, se laissa tout montrer, écouta
+avec la plus accorte complaisance toutes ses explications.</p>
+
+<p>« Que de richesses ! dit-il. Vous en avez fait sans
+doute le catalogue ?</p>
+
+<p>— Il est incomplet, répondit mon père, et je remets
+d’année en année à le terminer. Je me fais
+vieux, je suis devenu très-paresseux pour tout ce qui
+n’est pas ma besogne d’affection. Voyez comme ces
+rayons là-haut sont poudreux ! Il faudrait que le plumeau
+passât partout ; mais je ne saurais souffrir que
+la main d’un domestique touchât à mes chers volumes,
+et quant à moi, le temps me manque. La vie
+est si courte !</p>
+
+<p>— Il y a cette différence entre nous, dit M. de Lestang,
+que vous êtes trop occupé pour achever l’inventaire
+de vos biens et que je suis trop inoccupé pour
+ne pas faire le mien ; car, moi aussi, je possède une
+bibliothèque, vieux patrimoine de famille un peu endommagé
+par les rats, mais les restes en sont bons.
+Cette année, pour la première fois, j’ai passé l’hiver à
+Lestang, et soit faute de savoir comment remplir mes
+journées, soit amour de l’impossible et des tours de
+force, j’entrepris de disputer mes livres aux rats et
+d’en faire à moi seul un beau catalogue par ordre
+de matières. Jugez si les bévues y fourmillent. J’ai
+fait peut-être comme celui qui rangeait le <i>Traité des
+fluxions</i> de Newton parmi les ouvrages de médecine.</p>
+
+<p>— Je n’en crois rien, repartit mon père ; vous nous
+avez dit, et prouvé que vous avez le don de deviner.</p>
+
+<p>— Enfin, reprit-il, je suis venu à bout de cette
+aventure, et, qui mieux est, j’ai pris goût au métier…
+Voyons, ajouta-t-il, mettez mes talents à l’épreuve.
+Nommez-moi votre épousseteur en chef. Nous allons
+commencer par ouvrir toutes les fenêtres, après quoi
+je grimperai sur cette grande échelle que voici, et je
+descendrai un à un tous vos poudreux in-quarto.
+Fiez-vous à moi du soin de faire leur toilette. Oh !
+n’ayez crainte, je vous jure de n’y toucher qu’avec
+des doigts respectueux. De votre côté, monsieur le
+bibliothécaire, vous profiterez de l’occasion pour redresser
+votre registre et en remplir les blancs. Courage,
+à l’œuvre ! En quelques jours, tout sera fait, et
+vraiment je ne serais pas fâché de laisser à Louveau
+une trace de mon passage. »</p>
+
+<p>Mon père s’en défendit bien fort, il n’avait garde
+d’infliger à son hôte l’ennui d’une si ingrate besogne,
+il résista le plus longtemps qu’il put ; mais le marquis
+ne s’entendait pas moins à vouloir qu’à deviner.
+Il avisa sur une chaise une méchante souquenille de
+toile dont il s’affubla, l’échelle fut dressée, et le voilà
+à l’ouvrage.</p>
+
+<p>J’étais restée au salon, je brodais au tambour près
+de la petite table ronde ; la porte de la bibliothèque
+étant demeurée ouverte, de ma place, sans même
+remuer la tête, je voyais et j’entendais tout. Franchement,
+monsieur l’abbé, vous l’auriez trouvé adorable,
+ce beau gentilhomme au fier profil, aux petites mains
+blanches, dont toute la personne portait un cachet
+d’exquise élégance, et qui, vêtu d’un sarrau, docile
+comme un enfant, gai comme un écolier, leste comme
+un écureuil, allait et venait aux ordres de mon bon
+père ébahi, grimpait aux échelles, époussetait des
+livres, charmant la longueur du travail par des lazzis
+et de francs rires, et conservant, le plumeau à la
+main, toute la distinction de sa noble et fine nature.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, comme vous pensez bien, la fille
+de mon père causait un peu avec elle-même.</p>
+
+<p>« Comme l’événement, me disais-je, trompe toujours
+notre attente !… Qu’il soit beau, bien fait, qu’il
+ait de grands yeux d’un bleu sombre, à la rigueur je
+pouvais le prévoir ; mais où est ce fat que j’attendais,
+impertinent, rongé d’ennui, revenu de tout ? Son
+cœur et son esprit sont restés jeunes. N’ayons pas
+l’air de le regarder ; mais se doute-t-il qu’il est
+à peindre, là-haut, sur son échelle ?… Ce qui est
+unique, c’est ce charme de simplicité ; ce serait par
+là qu’il pourrait être dangereux… Autre chose encore :
+il paraît à la fois doux et passionné comme ces
+fameux habitants de mes <i>champs Élysées</i>… Il est charmant
+quand il fronce le sourcil. Nous autres femmes,
+nous adorons la force ou ce qui lui ressemble ; mais
+ce qui nous subjugue tout à fait, c’est la douceur des
+violents. N’est-il pas de cette race ?… En vérité, ma
+pauvre Isabelle, il est heureux que nous n’ayons plus
+dix-huit ans ! Notre imagination risquerait bien de se
+monter ; mais aujourd’hui adieu les chimères ! Quand
+ce bel épousseteur partira, nous lui dirons adieu sans
+le moindre frémissement dans la voix, et il s’en ira
+ayant rangé une bibliothèque sans avoir rien dérangé
+dans notre cœur. »</p>
+
+<p>Lorsque M. Max de Lestang se fut retiré en promettant
+de revenir le lendemain de bonne heure,
+mon père s’avança vers moi sur la pointe des pieds,
+et, me regardant dans les yeux :</p>
+
+<p>« Eh bien ! me dit-il d’un ton de mystère, qu’en
+pensons-nous ?</p>
+
+<p>— Oh ! c’est à vous de parler, repartis-je. Je l’ai à
+peine vu et encore moins regardé.</p>
+
+<p>— C’est un homme délicieux, reprit-il vivement.
+Figure-toi que, grâce à lui, j’ai retrouvé un Alde superbe
+que je croyais perdu. Ce malheureux volume
+avait disparu dans une crevasse de la boiserie. Notre
+jeune homme s’avise de tout, il a des yeux au bout
+des doigts. Avant peu, ma bibliothèque sera nette
+comme une perle. Il ne sait pas le grec, c’est dommage ;
+mais il serait capable de l’inventer à ses moments
+perdus. Il est charmant ! te dis-je, et sa bonne
+grâce m’a tant jeté de poudre aux yeux que je n’ai
+plus vu le larron qui s’apprête à me dérober mon
+bien.</p>
+
+<p>— Ah ! quant à cela, lui répondis-je en riant, vous
+pouvez dormir sur vos deux oreilles ; votre bien est
+fort en sûreté, il ne songe pas à le convoiter… Mais
+vraiment vous vous échauffez. Épousez-le donc, ce
+beau marquis, je ne m’y oppose pas. »</p>
+
+<p>Le lendemain, M. de Lestang reparut à l’heure dite
+et retourna bien vite à ses échelles, à son plumeau.
+Il en fut de même les jours suivants. Je ne le voyais
+guère qu’au déjeuner, pendant lequel il avait pour
+moi, comme je vous l’ai dit, la mesure d’attentions
+que la courtoisie exige. Il était aimable, toutefois
+sans empressement : notre maison lui plaisait, il promenait
+autour de lui des regards satisfaits ; mais il
+ne me fit pas un doigt de cour, ni le plus petit compliment.
+Un jour cependant, comme mon père, en
+sortant de table, m’avait obligée de lui jouer un <i lang="it" xml:lang="it">andante</i>
+de Mozart, le marquis m’écouta avec une attitude
+rêveuse, et quand j’eus fini, il me dit d’un ton
+pénétré :</p>
+
+<p>« J’avais souvent entendu cet air, mais je ne le
+connaissais pas. »</p>
+
+<p>Le même jour, il s’écria du haut de son échelle :</p>
+
+<p>« Décidément la poussière de cette bibliothèque a
+des vertus magiques. Depuis que je m’en barbouille
+les doigts, je me sens rajeunir. Hier je n’avais plus
+que vingt ans, aujourd’hui je me plairais à des jeux
+d’enfant. Je crois entendre des bruits de crécelles,
+des ronflements de toupie. Vous auriez dû me prévenir,
+monsieur, car cela devient effrayant. Demain
+un <i>tonton</i> me semblera plein de charmes, et après-demain
+il faudra me tailler un béguin. »</p>
+
+<p>Oh ! pour le coup, il n’y avait pas à s’y tromper, le
+compliment n’était pas à mon adresse : c’est de <i>tontons</i>
+qu’il rêvait.</p>
+
+<p>Le jour d’après (c’était un vendredi), M. de Lestang
+avertit mon père que son départ était fixé au surlendemain.</p>
+
+<p>« Travaillons bien, lui dit-il ; je serais désolé de
+vous quitter avant que notre monument soit achevé. »</p>
+
+<p>Ce jour-là, je fis seller ma jument grise, et, laissant
+ces messieurs déjeuner en tête-à-tête, je me rendis
+chez la vieille Thérèse, cette pauvre infirme que nous
+avons souvent visitée ensemble. J’y restai fort longtemps.
+En rentrant, je trouvai mon père seul, le menton
+dans la main, arpentant le salon d’un air grave.
+Il vint à moi et, sans me donner le temps d’ôter mes
+gants et mon chapeau, il me fit asseoir sur le sofa et
+me dit à brûle-pourpoint :</p>
+
+<p>« Isabelle, l’aimes-tu ? »</p>
+
+<p>Je le regardai avec surprise et ne répondis rien.</p>
+
+<p>« Oh ! je t’en conjure, reprit-il, ne l’aime pas encore.
+Attends quelques jours, il faut que nous sachions
+d’abord… Il m’est venu certains doutes…
+Comment te dire ?… Mais figure-toi que je suis incertain
+si c’est à toi qu’il en veut ou à la statue.</p>
+
+<p>— La chose est plaisante, lui répondis-je, avec
+une gaieté forcée. Vous a-t-il demandé Némésis en
+mariage ?</p>
+
+<p>— Non, il n’a pas osé… Mais qu’est-ce que je dis ?
+tes plaisanteries me brouillent l’esprit. Ce qui est
+certain, c’est qu’il en raffole. Dieu le lui pardonne !
+elle est si belle ! Seulement il l’aime trop… Cette
+après-midi, il m’a dit tout à coup :</p>
+
+<p>« Reprenons un instant haleine et allons nous reposer
+auprès d’elle. »</p>
+
+<p>— J’ai cru qu’il voulait parler de toi, et j’allais lui
+rappeler que tu étais sortie ; mais, avant que j’eusse
+le temps d’ouvrir la bouche, il a traversé en courant
+le salon, s’est élancé dans la galerie et s’est placé en
+contemplation devant la déesse ; puis il a pris un
+crayon et l’a dessinée. Un charmant croquis, je t’assure.
+Il est sorcier… Mais à sa pose, à ses longs regards
+pensifs, on eût dit un amant faisant le portrait
+de sa maîtresse. Pendant qu’il crayonnait, je me suis
+souvenu que l’autre jour il m’avait parlé d’une sorte
+de grande niche qui coupe par le milieu la galerie
+vitrée de son château ; il y a des bustes antiques aux
+quatre coins avec un grand socle de porphyre au
+milieu.</p>
+
+<p>« Ce socle, me disait-il, est encore vide, il attend
+sa statue. »</p>
+
+<p>— Et vous pensez qu’il aura l’indiscrétion de vous
+dire : Votre statue me plaît : elle ferait bel effet sur
+mon socle, vendez-la-moi ?</p>
+
+<p>— Les amateurs d’objets d’art, Isabelle, sont une
+race sans scrupule. Les plus honnêtes ne volent pas
+à main armée ; voilà tout. Ce qui m’épouvante, c’est
+que je suis faible, je ne sais pas résister. Tu te rappelles
+que plus d’une fois je me suis laissé prendre à
+des cajoleries, quitte à m’en mordre les doigts, <i>jurant,
+mais un peu tard</i>… C’est pour cela que je crains le
+monde. Les moutons y sont tondus de près, heureux
+quand le berger ne les écorche pas !… Passe encore,
+ajouta-t-il, si M. de Lestang aimait à la fois ma statue
+et ma fille, car je donnerais presque sans regret Némésis
+à mon gendre ; je n’aurais pas le chagrin de
+m’en séparer ; tu sais que mon gendre sera tenu de
+me loger chez lui.</p>
+
+<p>— Oh ! de grâce, lui dis-je, laissons dormir toutes
+ces folies, elles n’ont pas même le mérite d’être gaies.</p>
+
+<p>— Attends, attends, reprit-il, je ne t’ai pas tout conté.
+A cinq heures, je suis sorti avec M. de Lestang et l’ai
+reconduit jusqu’à Ferjeux. Là il m’a quitté pour aller
+faire un tour dans les bois, et j’ai demandé à voir la
+baronne.</p>
+
+<p>— Bon Dieu ! m’écriai-je. Vous avez parlé à Mme de
+Ferjeux ?</p>
+
+<p>— Ne me fais donc pas de si gros yeux. Dans ce
+siècle, comme les enfants sont sévères ! Voyons, Isabelle,
+ai-je du tact ou n’en ai-je pas ?… Mme de
+Ferjeux me demanda où en étaient <i>nos affaires</i>.</p>
+
+<p>« Oh ! lui répondis-je en riant (je te jure, Isabelle,
+que j’avais l’air fort enjoué), oh ! chère madame, j’ai
+l’esprit bien tranquille ; c’est à ma Némésis que votre
+beau neveu fait les yeux doux. Elle se mit à rire
+comme une folle.</p>
+
+<p>— Croiriez-vous, me dit-elle, qu’hier soir il vint
+à moi se frottant les mains et disant : Décidément
+je l’aime, et par l’étoile du berger je l’aurai, je
+l’aurai !</p>
+
+<p>— Mais, beau neveu, vous l’a-t-on accordée ?</p>
+
+<p>— Qu’à cela ne tienne ! si on me la refuse, je
+l’enlève.</p>
+
+<p>— Oh ! oh ! y consentira-t-elle ?</p>
+
+<p>— Chère madame, qui ne dit mot consent.</p>
+
+<p>— Je la connais, Lovelace, soyez sûr que Clarisse
+criera.</p>
+
+<p>— Il partit d’un éclat de rire, continua-t-elle, et il
+m’expliqua qu’il aimait Némésis, qu’il adorait Némésis,
+qu’il enlèverait Némésis, et que sûrement Némésis
+ne crierait pas. Se moquait-il de moi ? Cela lui
+arrive quelquefois ; mais d’autre part il a des lubies
+si étranges, notre gentilhomme, et il veut si bien
+tout ce qu’il veut ! Enfin cela vous regarde. Tirez-vous
+d’embarras comme vous pourrez. Mon neveu,
+qui est aussi mystérieux que votre fille, m’a fait jurer
+que durant son séjour ici je ne remettrais pas les
+pieds à Louveau. Il entend faire ses affaires lui-même.
+A merveille ! je ne me mêle plus de rien. Le
+loup rôde autour de la bergerie ; montez la garde,
+mon brave homme ! Qu’on vous enlève votre statue
+ou votre Isabelle, je m’en soucie comme de la pantoufle
+de la reine Berthe, et je m’en vais de ce pas
+retrouver mes maçons. Ce sont de braves gens qui
+ont le cœur sur la main. »</p>
+
+<p>Là-dessus elle me mit à la porte en me donnant
+de petits coups d’éventail sur les doigts ; mais comme
+je traversais la cour d’honneur, elle avança la tête à
+la fenêtre et me cria :</p>
+
+<p>« A propos, que pense de tout cela votre belle insensible ?</p>
+
+<p>— Oh ! lui dis-je, elle est d’une superbe indifférence
+dont rien n’approche.</p>
+
+<p>— Ce sont deux sournois, reprit-elle. En dépit de
+mes serments, j’irai dîner demain à Louveau, et je
+découvrirai le pot aux roses… »</p>
+
+<p>— Voyons, Isabelle, t’ai-je compromise ?</p>
+
+<p>— Je suis désolée, mon père, lui dis-je avec un
+peu de dépit, que vous ayez fait vos confidences à
+Mme de Ferjeux. Je vous préviens que j’aurai la migraine
+demain. Je suis décidée à ne pas voir M. de
+Lestang en présence de sa tante. »</p>
+
+<p>Pendant tout le dîner, nous nous querellâmes un
+peu. Je l’accusais d’être trop confiant ; il me reprochait
+d’être trop fière.</p>
+
+<p>« Si tu avais pris la peine de questionner tout doucement
+son cœur, me dit-il, tu l’aurais forcé de se
+déclarer, et nous saurions à quoi nous en tenir, tandis
+qu’il pourra nous dire adieu demain sans que nous
+ayons un reproche à lui faire. »</p>
+
+<p>Je lui répondis qu’il faisait bon marché de ma dignité,
+et j’ajoutai quelques mots piquants qui le chagrinèrent.
+Je sentais gronder en moi comme une
+sourde colère qui s’en prenait à tout le monde et qui
+menaçait à tout coup d’éclater. Je me renfermai
+quelque temps dans un morne silence ; mais quand
+nous eûmes pris le thé, je regrettai mes rudesses et
+je lui dis en l’embrassant :</p>
+
+<p>« Pardonnez-moi, mon bon père, et quittez vos
+soucis ; vous garderez votre déesse et votre fille. »</p>
+
+<p>Je suivis la galerie pour me retirer chez moi, et,
+en passant devant la Némésis, je ne pus m’empêcher
+de la regarder. Ma lampe éclairait le bas de son corps
+et ses draperies ; sa tête restait dans l’ombre. Il me
+sembla qu’elle s’animait, et je crus voir courir sur
+ses lèvres de marbre le sourire insultant d’une rivale.</p>
+
+<p>Rentrée dans ma chambre, je m’assis près de mon
+rideau, le coude appuyé sur le rebord de la fenêtre,
+ma joue dans ma main. La nuit était claire et sereine,
+le ciel étincelait de mille feux. Le cri monotone des
+grillons formait avec le clapotis d’un ruisseau un
+doux concert auquel par intervalles une orfraie mêlait
+sa note triste et rauque. En face de moi, de l’autre
+côté de la combe, j’apercevais de vagues blancheurs
+de rochers qui me révélaient le précipice que
+domine Ferjeux. Il me semblait que mes pensées
+secrètes, pareilles à des oiseaux longtemps captifs
+à qui l’on rend la clef des champs, s’étaient envolées
+de mon cœur resté vide, qu’elles erraient autour de
+moi dans la nuit, qu’elles me parlaient par la voix du
+grillon, par le murmure de l’onde agitée, par la
+plainte entrecoupée de la chouette. Un cœur troublé
+intéresse l’univers entier à ses ennuis ; il se flatte de
+tourmenter de sa fièvre l’âme tranquille de l’indifférente
+nature ; sa folle passion interpelle jusqu’à cet
+abîme des cieux étoilés, jusqu’à ces mornes espaces
+qui n’ont jamais rompu leur vœu d’éternel silence.
+Étrange orgueil de tout ce qui souffre ! La douleur
+nous devrait avertir du peu que nous sommes, et cependant
+qui de nous ne prend à témoin de ses larmes
+et les hommes et les choses mêmes, ces divines
+aveugles à qui nous prêtons des yeux pour nous voir
+et de mystérieuses pitiés pour pleurer avec nous ? Ce
+soir-là, je me figurais que tout autour de moi agitait
+la question de mon bonheur. Des voix secrètes m’appelaient
+par mon nom. Les unes me disaient : « Crains
+tout ! » les autres : « Espère tout ! » Je crus entendre
+aussi ces mots : « Défie-toi surtout de tes espérances ! »
+Enfin je secouai mes songes, je me levai,
+je regardai une dernière fois le vallon solitaire, les
+étoiles, les bois, les pâles rochers…</p>
+
+<p>« Hélas ! c’en est fait, je l’aime ! » dis-je à demi-voix
+en refermant la fenêtre.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>Le lendemain, après le déjeuner, M. de Lestang
+nous proposa une promenade à cheval.</p>
+
+<p>« Nous avons travaillé comme des bûcherons, dit-il
+à mon père. Donnons-nous un peu de relâche : au retour,
+le reste sera l’affaire d’une heure. »</p>
+
+<p>Mon père me consulta du regard. Je cherchai une
+défaite, je n’en trouvai point. M. de Lestang courut à
+Ferjeux et reparut monté sur un des beaux alezans
+de la baronne. La petite cavalcade, après avoir gravi
+la côte, s’enfonça dans les bois. Le <i>beau chevalier</i> parut
+apprécier mes talents d’écuyère et me donna des
+éloges flatteurs. Je reçus son compliment de bonne
+grâce ; j’étais résolue à être gaie ; quel que fût l’événement,
+j’entendais sortir avec honneur de cette aventure.
+Et puis ce jour-là, je me sentais jolie ; dans ces
+heureux moments une femme est bien forte.</p>
+
+<p>Au bout d’une heure, nous vînmes à passer près
+de ce <i>tumulus</i> que vous connaissez. Mon père ne put
+revoir cet ancien ami sans que son cœur tressaillît ;
+il voulut lui donner le bonjour ; attachant son cheval
+à une branche d’arbre :</p>
+
+<p>« Allez toujours, nous dit-il, je suis à vous dans
+l’instant. »</p>
+
+<p>Nous fîmes prendre le pas à nos chevaux. En cet
+endroit, comme vous savez, le chemin est assez large
+pour qu’on y puisse marcher de front.</p>
+
+<p>Le marquis garda quelques instants le silence ; il
+semblait réfléchir, puis il me dit :</p>
+
+<p>« C’est le séjour du bonheur que Louveau. En faisant
+mes adieux à la bibliothèque de M. de Loanne,
+j’aurai soin d’emporter au bout de mes doigts un peu
+de cette poussière sacrée qui rajeunit ; mais après
+tout le bonheur ne suffit pas à l’homme, encore
+moins aux femmes, j’imagine. Ne vous ennuyez-vous
+jamais ?</p>
+
+<p>— Malgré ses défauts, lui répondis-je, le bonheur
+est de bonne compagnie. Je m’en contente.</p>
+
+<p>— Quoi que vous en disiez, reprit-il, il est nécessaire,
+pour se sentir vivre, de se procurer de temps
+en temps de bons petits accès de fièvre, avec fréquence
+du pouls, chaleur et frisson… Ne regrettez-vous
+jamais le monde ? N’avez-vous point de questions
+à lui faire ?… Mais vous allez trouver que je suis
+trop curieux.</p>
+
+<p>— Oh ! dis-je en riant, les amis avec qui je vis
+(et je lui montrais du doigt les silencieux sapins qui
+bordaient le chemin) sont d’un naturel si discret, si
+réservé, que votre curiosité m’étonne sans me fâcher ;
+c’est dans ma vie une nouveauté agréable : aussi bien
+une fois n’est pas coutume… Vous me demandez, je
+crois, quels sont mes plaisirs ?</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><b>. . . . .</b> Quelquefois à l’autel</div>
+<div class="verse">Je présente au grand prêtre ou l’encens ou le sel.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>— Fort bien ; mais après ?</p>
+
+<p>— Après ? Ne vous ai-je pas présenté mes amis ?
+J’adore les bois.</p>
+
+<p>— Il suffit de les aimer. Assurément les hommes
+sont moins innocents que vos discrets amis ; mais,
+puisqu’il s’agit des plaisirs du spectacle, j’estime
+qu’un vice est plus intéressant qu’un sapin.</p>
+
+<p>— Cela dépend des goûts, lui dis-je. Les choses
+sont plus complaisantes que les hommes ; elles se
+prêtent à toutes nos fantaisies, nous en pouvons disposer
+à notre guise. J’aime ces marionnettes dociles
+qui répètent sans se tromper tous les rôles qu’il nous
+plaît de leur souffler. Et ce qui est charmant, c’est
+que nous prenons la représentation au sérieux et
+croyons naïvement aux fureurs des vents déchaînés,
+aux soupirs des ruisseaux et aux regards de la lune.</p>
+
+<p>— Ah ! pour la lune, dit-il, je ne me suis jamais
+flatté d’en être regardé… Non, je tiens à mon dire,
+comme spectacle, les bois ne valent pas le monde, et
+je préfère au tumulte des vents dans une sapinière le
+bruit que font les passions dans des cœurs de chair
+et de sang.</p>
+
+<p>— Les passions ! dis-je. Il faudrait y croire.</p>
+
+<p>— Peste ! voilà un doute bien injurieux pour notre
+pauvre espèce !… Les passions ? il n’est que de les
+chercher pour les trouver.</p>
+
+<p>— Combien souvent on s’y trompe ! repris-je. Les
+hommes sont si entendus dans l’air de faire la papillote !
+L’enveloppe est brillante, argentée, dorée ; on
+y lit l’un de ces mots pompeux qui font battre le
+cœur : dévouement, enthousiasme, noble ambition…
+Ouvrez : la dragée est un pauvre petit calcul bien
+plat, bien vulgaire, et l’on est fort heureux quand
+l’amande n’est pas amère.</p>
+
+<p>— Voilà, dit-il, ce qui se raconte au fond des bois.
+Vos amis sont bien médisants, pour ne rien dire de
+plus. Croyez-moi, ce pauvre monde est fort sot, mais
+il n’est pas si faux que vous le pensez. Aujourd’hui
+l’hypocrisie est très-rare, et tous les masques sont si
+usés, si transparents, qu’il n’y a plus que les niais
+qui s’en couvrent le visage ; les gens d’esprit les
+portent à la main. Ce n’est plus un expédient, c’est
+une contenance.</p>
+
+<p>— Ah ! permettez, répondis-je, la sagesse des bois
+n’accuse pas le monde d’imposture, elle prétend que
+le monde est habile à se tromper lui-même. Si les
+hommes nous donnent avec assurance leurs combinaisons
+pour des sentiments et leurs courses au clocher
+pour des romans, c’est qu’à défaut d’autres
+passions il en est une du moins, la fureur du jeu,
+qui se mêle à tous leurs calculs et se charge de leur
+procurer quelques bons accès de fièvre, tels que vous
+les aimez, avec fréquence du pouls, chaleur et frisson.
+Cette sorte de fièvre ne me plaît guère, je vous
+l’avoue, et pourtant je suis tentée de croire que c’est
+la plus commune. J’ai ouï parler d’hommes d’esprit
+et même de cœur qui ne voient dans la vie qu’une
+suite de tailles à perdre ou à gagner, et qui se mourraient
+d’ennui s’ils n’avaient un paroli à tenir. La
+partie engagée, les voilà tout yeux, tout oreilles ; s’il
+survient quelque accroc, leur orgueil se pique, s’acharne ;
+l’enjeu est leur bonheur, quelquefois celui
+des autres ; le gain le plus souvent ne vaut pas la
+peine qu’on en parle : une courte ivresse de l’amour-propre,
+le vain plaisir de se dire : J’ai contenté mon
+caprice, la fortune a trouvé son maître… Non, je
+n’aime pas les joueurs. Étant petite fille, je fis rencontre,
+dans une ville de bains, d’un beau vieillard
+frais et enjoué qui aimait les enfants et s’en faisait
+adorer. Un soir, je le vis ponter au pharaon. Grand
+Dieu ! quelle métamorphose ! Ses yeux brillaient d’un
+éclat vitreux qui me fit horreur. Depuis, j’appris à
+connaître dans le salon de ma mère des hommes du
+monde aimables, gracieux, qui semblaient ne se soucier
+que des élégances de la vie, — et tout à coup je
+croyais surprendre dans leurs yeux un de ces tristes
+regards de ponte qui m’avaient tant effrayée. — Oh !
+oh ! me disais-je, qui tient la banque ici ? — Enfin à
+chacun ses goûts ; mais rien ne me semble plus déplaisant
+que la mélancolie d’un joueur qui perd, si
+ce n’est le sourire d’un joueur qui gagne, et voilà
+pourquoi j’aime les bois. »</p>
+
+<p>J’avais mis dans le blanc, presque sans viser. M. de
+Lestang assena un grand coup de cravache sur une
+branche de sapin qui lui barrait le passage, après
+quoi, fronçant le sourcil, il m’observa du coin de
+l’œil. Je le voyais fort bien sans le regarder. Car de
+quoi nous servirait-il d’être femmes, si nous avions
+besoin de regarder pour voir ?</p>
+
+<p>« Il y a du vrai dans ce que vous dites, me répondit-il
+enfin ; mais vous chargez le portrait. Vous oubliez
+que nos inconséquences font métier de corriger
+nos vices. Quelqu’un a fort bien dit que le temps est le
+plus puissant des êtres abstraits ; il n’est pas de parti
+pris dont il ne vienne à bout. On se croit un homme
+fort, on a fait ses preuves et conquis par ses prouesses
+la sotte admiration des badauds, on se jure à soi-même
+de ne jamais fléchir, de demeurer intraitable, d’être
+à l’abri de toute faiblesse et de toute surprise, — et
+tout à coup, dans un moment de fatigue, la fibre s’amollit,
+on éprouve un trouble inconnu. On s’était
+flatté d’avoir tué son cœur, on le sent remuer et tressaillir,
+et voilà notre rodomont qui en un instant
+dément tout son passé, et rend son épée sans combat…
+Ceci n’est pas un conte de fées, et quand vous
+reverrez le monde, vous me donnerez raison.</p>
+
+<p>— J’aime mieux vous en croire tout de suite, lui
+dis-je, car le reverrai-je jamais ?</p>
+
+<p>— Qui peut savoir s’il ne viendra pas vous enlever
+à vos amis ?</p>
+
+<p>— Un enlèvement ! m’écriai-je. Que fait-on en pareil
+cas ? Je crois qu’on crie. »</p>
+
+<p>Il tordit sa moustache et me sonda du regard.</p>
+
+<p>« Non, non, poursuivis-je, la bonne providence
+m’a fait une vie facile, je ne la veux pas changer. Je
+suis craintive et défiante. J’aimerais à voir la mer,
+mais je ne me soucie pas de naviguer.</p>
+
+<p>— Les naufrages par imprudence sont les plus communs,
+me répondit-il d’un ton bref. Le point est de
+bien choisir son pilote.</p>
+
+<p>— En est-il de bons ? repartis-je. Les meilleurs
+s’endorment ou s’oublient à regarder les étoiles ;
+d’autres ont le goût des émotions et appellent tout
+bas les tempêtes et les écueils. Le plus sûr est de ne
+pas s’embarquer. »</p>
+
+<p>Nous avions atteint le bord de cette côte nue et
+ravinée qui termine la sapinière. « Regardez la belle
+fleur ! » dis-je à M. de Lestang pour rompre l’entretien.
+Et je lui montrai du doigt un grand lis martagon
+qui croissait sur la pointe d’un rocher.</p>
+
+<p>Je n’avais pas achevé, qu’enfonçant brusquement
+l’éperon dans le flanc de son cheval, il le lança à
+bride abattue dans le ravin. Je me sentis pâlir. Vous
+savez comme la pente est rapide ; en un clin d’œil, il
+arriva près du rocher, se pencha, étendit la main,
+arracha le lis. Un ressaut du terrain le déroba à ma
+vue ; je ne pus retenir un cri : cheval et cavalier
+jouaient un jeu à se rompre vingt fois le cou ; mais
+l’instant d’après je les vis reparaître l’un sur l’autre
+et franchir d’un saut le ruisseau qui serpente au pied
+du ravin. A peine eut-il touché l’autre rive, l’alezan
+furieux se dressa, se cabra, rua ; M. de Lestang le réduisit
+à grands coups de cravache et le fit galoper
+jusqu’au bout du pacage. Quand il eut amorti sa
+fougue, il regagna le sentier au petit trot, contourna
+le ravin, et me retrouva immobile et tremblante à
+l’endroit même où il m’avait laissée.</p>
+
+<p>Alors, attachant sur moi des yeux étincelants qui
+respiraient à la fois l’audace, la domination et l’amour,
+il me présenta le lis en me disant : « Avec cette
+fleur, je vous offre ma vie ; la voulez-vous ? »</p>
+
+<p>Je penchai la tête ; je me sentais fascinée comme le
+pigeon sous le regard de l’épervier. Je restai un instant
+muette, profondément troublée, ne voyant plus
+rien, ni autour de moi, ni en moi-même. Les bois,
+mon cœur, ma vie, tout se perdait dans la nuit. Enfin,
+non sans peine, je surmontai mon trouble, et, relevant
+les yeux, je le regardai fixement et lui dis :</p>
+
+<p>« Est-ce plus qu’un accès de fièvre ? Je ne m’en
+contenterais pas. »</p>
+
+<p>Il ne me répondit rien ; mais ses yeux, dont l’expression
+s’était adoucie, parlaient pour lui. Je pris la
+fleur, en respirai le parfum, et tendis la main droite
+à mon maître, qui la serra dans la sienne et la pressa
+sur ses lèvres.</p>
+
+<p>En ce moment, mon père parut au bout du chemin.</p>
+
+<p>« Arrivez donc, monsieur, lui cria gaiement le
+marquis. Vous n’avez pas l’air de vous douter que
+nous avons d’importantes affaires à terminer aujourd’hui.</p>
+
+<p>— Je n’en connais qu’une, dit mon père, et qui ne
+nous tiendra pas longtemps.</p>
+
+<p>— Ah ! sans doute, à tout seigneur tout honneur,
+reprit le marquis, et nous devons d’abord finir notre
+catalogue ; mais ensuite… Hélas ! vous ne savez pas
+encore, monsieur, quel hôte dangereux vous avez
+accueilli sous votre toit. J’aspire à vous dépouiller de
+votre bien ; mais aussi pourquoi montrer imprudemment
+vos trésors ? »</p>
+
+<p>La figure de mon père se rembrunit. En passant
+près de moi, il me dit tout bas : « T’a-t-il parlé de la
+statue ? » Je lui fis signe que non. Au même instant,
+M. de Lestang lui demanda des nouvelles de son <i>tumulus</i>,
+et il ne put m’en dire davantage.</p>
+
+<p>Dès que nous fûmes à Louveau, ces messieurs s’enfermèrent
+dans la bibliothèque, et je montai à ma
+chambre. Je me jetai dans un fauteuil, je repassai
+toute la scène dans mon esprit. Je revoyais l’endroit,
+le ravin, le lis sur son rocher, le bond furieux du
+cheval, et puis cette course dans le pacage, la côte
+gravie au petit trot, et enfin ce regard ardent qui
+réclamait sa proie et dont le charme impérieux m’avait
+subjuguée… Était-ce un rêve ? Non, le lis m’en
+faisait foi ; il était là, je le tenais, j’effleurais de mes
+lèvres la corolle parfumée. — Belle fleur, pensai-je,
+sois-moi un gage de la pureté de ses sentiments et de
+la vérité de son amour ! Puisse son cœur auprès de
+moi mourir au passé et naître à la vie nouvelle !</p>
+
+<p>Je redescendis au salon. Bientôt la porte de la bibliothèque
+s’ouvrit, et mon père entra, l’air agité et
+perplexe. Quand il se fut assis près de moi, M. de
+Lestang, demeurant debout, le regarda en souriant.</p>
+
+<p>« Jacob, dit-il, servit sept ans pour mériter Rachel.
+Je n’ai servi que sept jours. Jacob, il est vrai, gardait
+les troupeaux, ce qui est un métier de paresseux ;
+aussi bien dans ce temps-là la vie des hommes était
+longue ; moi qui ne vivrai pas cent cinquante ans,
+pendant une semaine j’ai grimpé aux échelles, j’ai
+avalé beaucoup de poussière, et, j’en atteste le ciel,
+j’ai déchiffré du grec. Puis-je espérer que mes jours
+de travail me seront comptés pour des années ? »</p>
+
+<p>Mon père, qui ne pouvait démordre de son idée, lui
+répondit d’une voix émue :</p>
+
+<p>« Je vous suis reconnaissant de vos peines, monsieur ;
+mais Rachel m’est chère.</p>
+
+<p>— Je sais combien vous l’aimez, repartit le marquis,
+et que ce serait un crime de vous séparer d’elle.
+Vous viendrez la voir ; je désire même que ma maison
+soit la vôtre.</p>
+
+<p>— Ce ne sera pas la même chose. L’amour de la
+propriété…</p>
+
+<p>— Mais ne peut-elle être à moi sans cesser d’être à
+vous ?</p>
+
+<p>— Que vous dirai-je ? Songez, monsieur, que c’est
+moi qui l’ai trouvée.</p>
+
+<p>— Trouvée ? répéta le marquis avec étonnement.
+Trouvée ? »</p>
+
+<p>Ici mon père, qui se défiait de sa faiblesse, s’avisa
+d’un expédient.</p>
+
+<p>« Êtes-vous bien sûr, dit-il, qu’elle ferait bel effet
+sur votre socle ? Mais quand cela serait, je ne puis en
+disposer, je l’ai donnée à ma fille. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>M. de Lestang se mit à rire.</p>
+
+<p>« Ah çà ! de quoi parlons-nous ? Ce n’est pas votre
+statue, monsieur, que je vous demande en mariage,
+c’est votre fille, et Dieu m’est témoin que je n’ai pas
+l’intention de l’exposer sur un socle. »</p>
+
+<p>Mon père fit un geste de surprise, se leva, et, mettant
+ma main dans celle du marquis, il lui récita ce
+vers de l’un de ses poëtes :</p>
+
+<p>« Jamais une fille ne fut égale en beauté à celle-ci,
+ô mon gendre ! »</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, la baronne parut ; elle avait tout
+entendu à travers la porte.</p>
+
+<p>« Quand je vous disais que c’étaient deux sournois »,
+cria-t-elle à mon père.</p>
+
+<p>Et se tournant vers son neveu :</p>
+
+<p>« Eh bien ! marquis, y avez-vous pensé ? Êtes-vous
+certain de votre choix ? Cette belle enfant est-elle bien
+votre fait, et n’enlèverez-vous point Némésis ?</p>
+
+<p>— Je la leur ai donnée, dit mon père ; c’est le métier
+des enfants de dépouiller les pères.</p>
+
+<p>— Nous ne l’acceptons, dit le marquis en me jetant
+un coup d’œil, qu’à titre d’otage. Vous viendrez la
+chercher à Lestang, et nous ferons si bien que vous
+y resterez. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Mon père me regarda d’un air de triomphe.</p>
+
+<p>« Il est entendu dans ce siècle, dit-il, que les pères
+n’ont pas le sens commun, et que leurs filles ont mission
+de Dieu, pour les gouverner. Je connais un brave
+homme d’antiquaire qui rêva un jour qu’il avait un
+gendre, que ce gendre était aimable, bien fait, capable
+de tout, même de savoir un peu de grec, et
+qu’il disait à son beau-père : « Que ma maison soit
+la vôtre ! » Voilà ce qu’imaginait le bonhomme. »
+Quand vous vous réveillerez, lui dit sa fille, nous
+prendrons le thé. » Mais allons dîner, ajouta-t-il en
+offrant son bras à Mme de Ferjeux, et se penchant
+vers moi :</p>
+
+<p>« A propos, Isabelle, et ta migraine ? »</p>
+
+<p>Le surlendemain, M. de Lestang dut repartir pour
+le Dauphiné, où il avait des affaires pressantes à régler.
+Il fut décidé que le mariage se ferait à Paris,
+qu’après la cérémonie nous partirions pour l’Angleterre,
+qu’en janvier nous reviendrions en France, et
+qu’aux premiers jours du printemps j’irais prendre
+possession de mon château de Lestang.</p>
+
+<p>J’étais heureuse, mais un peu troublée. Peut-on ne
+l’être pas dans les grandes crises de la vie ? Quand je
+songeais à ce changement inattendu et si rapide de
+ma destinée, quand je me rappelais mes réflexions
+d’autrefois, et que j’avais cru mon sort à jamais fixé,
+je ne pouvais m’empêcher de me dire que toutes nos
+prévoyances sont vaines, et qu’il ne faut compter sur
+rien. Je m’étais crue à l’abri de l’imprévu ; n’avait-il
+pas su me découvrir dans ma retraite et forcé une
+porte condamnée ? L’imprévu est un maître aux fantaisies
+changeantes ; on ne peut l’aimer sans le redouter
+un peu. Enfin, je vous le répète, j’étais heureuse ;
+mais il y a au fond de tous les grands bonheurs une
+sorte d’amertume secrète : c’est à ce signe qu’ils se
+font reconnaître. Ne nous en plaignons pas, mettons
+la souffrance de moitié dans toutes nos joies : elle se
+croit généreuse quand elle consent à un partage.</p>
+
+<p>En revanche, la baronne était gaie comme une
+alouette. Elle avait tout prévu, tout imaginé, tout
+préparé, tout arrangé : d’heureux pressentiments
+l’avaient amenée à Ferjeux ; elle était ma providence,
+mon ange tutélaire, et se promettait de me servir de
+chaperon dans le monde.</p>
+
+<p>« Sans moi, disait-elle, vous auriez terminé vos
+jours à Louveau. Quelle destinée, grand Dieu ! Dans
+six ans d’ici, vous étiez finie, ma chère belle. Je sais
+que les statues n’ont point de rides ; mais la vieillesse
+sans rides est plus affreuse que l’autre. J’en ai
+connu de ces fronts unis, polis comme une glace,
+sur lesquels on croit lire ce mot fatal : inutile de frapper,
+il n’y a plus personne !… Ma pauvre enfant, on
+eût dit de vous à trente ans : Oh ! que voilà une femme
+bien conservée ! Et dix ans plus tard on aurait écrit sur
+votre tombe : « Isabelle exista, mais ne vécut point. »</p>
+
+<p>Cette terrible femme ne me quittait plus. Bien qu’ils
+eussent le cœur sur la main, ses maçons commençaient
+à l’ennuyer ; elle me trouvait plus intéressante,
+j’étais son ouvrage, sa découverte, son invention ;
+elle m’étourdissait de ses conseils, de ses leçons, de
+ses sagesses et de ses folies. Heureusement elle imagina
+de retourner au plus vite à Paris pour nous
+chercher un appartement et s’occuper de mon trousseau.
+Je m’empressai de lui donner des pouvoirs illimités,
+et un beau matin elle mit tout son monde à la
+porte, salua de la main ses plafonds à demi blanchis
+et ses planchers encombrés de plâtras, ferma son portail
+à double tour, fourra les clefs dans sa poche et
+s’élança dans son coupé.</p>
+
+<p>« Je pars en courrier, me dit-elle, et je donnerai du
+cor le long du chemin. »</p>
+
+<p>Je bénis ce départ : j’éprouvais le besoin de me recueillir,
+de causer avec le passé, d’interroger l’avenir.
+J’avais aussi mon père à consoler. La fièvre de l’événement
+calmée, son excitation factice était tombée à
+plat ; il voyait les choses sous un autre jour, et, se
+perdant dans des réflexions qui n’étaient pas couleur
+de rose, il lui prenait par intervalles de grands accès
+de découragement qu’il ne réussissait pas à me cacher.
+Lui aussi avait cru son sort fixé, et, contre
+toute attente emporté par un courant, le navire avait
+chassé sur ses ancres. Ce pauvre père se demandait
+s’il lui serait possible de renoncer aux douces habitudes
+dans lesquelles il s’était promis de vieillir.
+Comment combler le vide qu’allait lui causer mon
+absence ? Il perdait en moi non-seulement son unique
+société, mais son secrétaire ; il fallait me chercher un
+remplaçant. Cet étranger serait-il d’un commerce
+sûr et agréable ? Saurait-il le comprendre, le deviner ?
+Je m’efforçais de le rassurer. — Vous m’avez souvent
+prêché, lui disais-je, que les idées confuses sont
+notre plus grand ennemi. Gardons-nous, vous et moi,
+de nous livrer à de vagues appréhensions. A la longue,
+tout s’arrangera. Aussi bien vous l’avez voulu, et
+croyez d’ailleurs que nous nous quitterons pour
+peu de temps. Il me répondait qu’il ne se repentait
+de rien, qu’il avait fait son devoir et ce que la sagesse
+lui commandait, mais qu’il commençait à soupçonner
+qu’il ne suffit pas de voir clair pour être heureux.
+Ce qui effarouchait aussi d’avance son imagination,
+c’était Paris, des visites à faire et à recevoir, des cérémonies,
+tous les apprêts d’un mariage. Il n’avait
+jamais aimé ce grand et bruyant Paris, qu’en bon
+légitimiste il appelait « une pétaudière d’hommes
+d’esprit ingouvernables. » — Heureusement, lui
+disais-je, vous n’êtes pas chargé de les gouverner. — Et
+je lui promettais que tout se passerait en douceur
+et avec le moins de bruit et d’éclat possible.</p>
+
+<p>Cependant sa tristesse influait malgré moi sur mon
+humeur. Avant de partir, je voulus visiter une dernière
+fois tous les environs de Louveau, ces rochers,
+ces sapinières qui avaient si longtemps borné l’horizon
+de ma vie. Je ne pus revoir ces sauvages amis
+sans que mon cœur s’émût, et il y eut quelque mélancolie
+dans nos adieux.</p>
+
+<p>Un dimanche, comme je passais près du ravin qui
+avait vu se décider mon sort, je trouvai, à la place
+même d’où s’était élancé le cheval, la vieille Thérèse.
+Ses enfants, qui la traînaient dans un petit char,
+l’avaient amenée là pour humer l’air et le soleil. Je
+descendis de cheval, m’approchai d’elle, lui expliquai
+que j’allais quitter Louveau, que j’épousais un
+homme que j’aimais. Vous vous rappelez qu’elle est
+dure d’oreille ; je ne sais ce qu’elle crut entendre
+mais elle me répondit en me pressant les mains
+« Dieu vous bénisse, brave demoiselle, et vous donne
+bon courage ! »</p>
+
+<p>La veille de notre départ fut employée à l’emballement
+de la statue, car en vain j’engageai mon père
+à la garder : il ne voulait pas manquer de parole à
+son futur gendre, et par je ne sais quelle superstition
+du cœur il tenait même à placer ma nouvelle vie
+sous cette divine protection. Excusez-le, monsieur
+l’abbé ; que ne passe-t-on pas aux antiquaires ? — Aussi
+bien, ajoutait-il, elle ne fera que me précéder à
+Lestang, et mon empressement à la revoir diminuera
+mon regret de me séparer des ruines de ma belle
+villa. — La déesse fut traitée en personne délicate
+pour le coucher, et qu’on ne pouvait trop prémunir
+contre les cahots du voyage. Emmaillottée d’étoupes,
+de chiffons, de couvertures de laine, on fit reposer
+mollement son beau corps sur un matelas fraîchement
+cardé. Avant qu’on recouvrît son visage, je me
+penchai sur elle pour la regarder. Sa figure me parut
+grave et noble, mais bienveillante. Il était clair qu’elle
+ne m’en voulait pas.</p>
+
+<p>Un mois plus tard, j’étais à lui.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c2">DEUXIÈME PARTIE</h2>
+
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Je crois avoir souvenance, monsieur l’abbé, qu’au
+lendemain de mon mariage je partis pour l’Angleterre,
+où je séjournai deux mois ; mais ne me demandez
+pas comment le pays est fait, ne me questionnez
+ni sur les parcs ni sur les châteaux. Je suis à peu près
+certaine qu’on y trouve des Anglais ; mes informations
+ne vont guère plus loin. Il est des moments où
+le cœur est si occupé que sentir est toute la vie ; tout
+autre exercice de l’âme est suspendu, notre passion
+seule a des yeux et des oreilles, les choses de ce monde
+défilent confusément devant nous comme les visions
+d’un songe, et nous n’apercevons nettement que ces
+fantômes qui sont en nous.</p>
+
+<p>Je ne veux pas dire que mon esprit demeurât inactif,
+mais il ne travaillait qu’au service de mon cœur.
+Que m’importait l’Angleterre ? J’étudiais Max. Étrange
+situation que d’ignorer ce qu’on aime ! Cette obscurité
+plaît d’abord ; le cœur s’y promène comme à
+tâtons, se promettant mille surprises, agité de l’attente
+de perpétuelles nouveautés ; l’inconnu, n’est-ce
+pas l’infini ? Mais, si l’amour est un enfant de la
+nuit, la nature l’a condamné à chercher tôt ou tard
+la lumière, dût la lumière le tuer. L’heure a sonné, et
+le charme du mystère se change en tourment ; on
+s’effraye de son bonheur, il faut à tout prix s’assurer
+de ce qu’il vaut, et savoir ce qu’on possède, et compter
+pièce à pièce son trésor, quitte à gémir de son
+indigence et à contempler tristement ses mains vides.
+Qu’elle est vraie l’histoire de la Psyché ! Elle s’est
+levée, elle allume sa lampe d’une main timide, le
+cœur lui bat. A qui s’est-elle donnée ? Devra-t-elle
+rougir de ses joies ? N’ont-elles point laissé sur son
+front quelque souillure secrète !… Elle s’avance en
+tremblant, elle frissonne, elle se penche… Oh ! que
+le Dieu s’évanouisse, pourvu qu’il reste un homme !</p>
+
+<p>Et voilà comme il se fit qu’après huit jours de
+paisible, de délicieux sommeil, mon âme s’éveilla, et
+dans son inquiétude scruta jusqu’au fond le mystère
+de son bonheur. Je fus bientôt rassurée ; je pouvais
+admirer ce que j’aimais. J’eus beau chercher, je ne
+découvris dans mon seigneur et maître rien qui démentît
+la noblesse de son visage. Il était, comme dit
+le sage, « de cette race dont les regards sont altiers et
+les paupières élevées. » Il avait de l’orgueil et point
+de sottes vanités, il était généreux dans ses dégoûts
+comme dans ses goûts ; en toutes choses, il aimait le
+grand et n’appréciait dans l’art comme dans la vie
+que ce qui lui donnait l’idée d’une force qui se déploie.
+Peut-être regardait-il avec trop d’indulgence
+les grands vices qui s’avouent, les passions de haut
+vol et qui ont des serres pour s’attacher à leur proie ;
+mais autant il admirait les audacieux, les combats à
+outrance, les grand coups d’épée, fussent-ils frappés
+dans l’eau, autant il méprisait les petits hommes, les
+petits calculs et les petits moyens. Le plus souvent il
+s’en exprimait sur le ton d’une ironie dédaigneuse ;
+mais parfois je sentais percer dans son accent comme
+un frémissement de colère qui rendait son regard un
+peu farouche ; dans ces moments, je l’adorais. N’affectant
+rien, il condamnait le mensonge comme une
+bassesse. J’aurais pu lui faire toutes les questions du
+monde, il m’eût répondu sans déguisement et sans
+détour ; mais je n’avais garde, j’avais juré dans ma
+sagesse que jamais je ne serais jalouse du passé.</p>
+
+<p>Vous m’avez souvent dit, mon père, que s’il est
+quelque chose de divin dans l’Évangile, c’est cette foi
+dans la vie nouvelle que la terre avait ignorée pendant
+des siècles et qui a rajeuni comme par miracle
+son vieux cœur desséché : « Pierre, Pierre, dit à
+l’apôtre une voix céleste, ne regarde pas comme
+souillé ce que Dieu lui-même a purifié ! » Heureux
+assurément qui s’élance de plein vol à la vérité !
+Heureux aussi et plus cher peut-être à l’éternelle
+bonté celui qui n’atteint les sommets sacrés qu’après
+avoir gravi en trébuchant cet escalier sombre, étroit,
+taillé dans l’âpre rocher de la vie et dont chaque degré
+est une erreur ! Moi, jalouse du passé ! Non ! j’étais
+résolue à mourir sans avoir connu cette sotte
+maladie, ce tourment des âmes vaines qui se font une
+idole de leurs chimériques ennuis. Que pouvais-je
+craindre ? Max était d’un caractère trop bien trempé
+pour que les désordres et les déceptions de sa jeunesse
+eussent abaissé ou flétri son âme. Son sourire en
+faisait foi, son sourire fier et doux, et ses grands yeux
+dont le regard était demeuré limpide, yeux de faucon
+qui ont lié amitié avec le soleil et qui semblent boire
+la lumière. Par instants, j’y voyais passer un nuage de
+mélancolie, et, l’entendant soupirer, je lui disais à
+part moi : « Je te comprends, tu te plains tout bas de
+tes années perdues et des chimères qui t’ont séduit ;
+ce qu’il t’en a coûté d’efforts pour contenter tes caprices
+d’un jour eût suffi à l’accomplissement d’un
+grand dessein, peut-être d’une grande destinée, et tu
+pouvais employer à vivre le temps que tu dépensas à
+rêver la vie. Rassure-toi, regarde, me voici ; je ne suis
+rien, mais je t’aime et je t’apporte l’espérance d’une
+seconde jeunesse. »</p>
+
+<p>O mon père, quelle confiance j’avais dans l’avenir !
+Je croyais à un pacte scellé dans le ciel et je ne doutais
+pas que l’ordre éternel des choses ne fût d’intelligence
+avec nous. Nos deux âmes, me semblait-il,
+avaient été créées l’une pour l’autre ; depuis longtemps
+elles se cherchaient, elles s’appelaient à travers
+l’espace ; une main divine l’avait amené dans
+mon désert, où je l’attendais sans le connaître. Et
+maintenant il allait goûter auprès de moi les délices
+pures d’un sentiment tout nouveau pour lui, je veux
+dire cette sorte de passion tranquille ou de calme
+passionné qui est la perfection du bonheur, car je
+n’exigeais de lui ni transports ni adorations, et je me
+gardais d’envier aux idoles qu’il avait encensées leurs
+triomphants autels et ces hommages dont se repaît
+l’orgueil des déesses. Non, non, je ne me souciais
+pas d’être adorée, et l’amour que je réclamais de son
+cœur est celui que ressent le voyageur poudreux et
+altéré pour l’humble source de montagne qu’il découvre
+à l’un des tournants du chemin ; il y trempe
+son front et ses lèvres, et, se sentant renaître, il bénit
+en silence cette onde fraîche que le creux d’un rocher
+réservait à sa soif.</p>
+
+<p>Je me souviens qu’un soir (c’est mon plus cher
+souvenir de Londres) Max se préparait à sortir ; nous
+étions attendus je ne sais où, mais, me trouvant
+lasse, je le priai d’aller seul. Il fit quelques pas, puis
+se ravisant, ordonna qu’on dételât, et revint s’asseoir
+près de moi. La neige tombait à gros flocons ; nous
+avions clos volets et rideaux ; un bon feu flambait
+dans l’âtre. « On est bien ici », dit-il en me regardant ;
+et, le bien-être déliant sa langue, il devint
+expansif et parla plus en un soir qu’il n’avait fait en
+huit jours. Il me conta les aventures de son enfance.
+Sa franche gaieté me dilatait le cœur. Quels bons
+rires ! Bientôt plus sérieux, mais toujours serein, il
+se prit à rêver tout haut, discourut de la vie, de ses
+illusions, de ses orages, de la sagesse qu’il avait apprise
+à cette rude école, et qu’il faisait consister dans
+l’art d’oublier et le courage d’espérer. Je l’écoutais
+avec ravissement, et tout en écoutant je pensais à ces
+grands sapins de mon Jura que l’effort des tempêtes
+n’a pu courber, ou, remontant plus haut dans mes
+souvenirs, à ces falaises escarpées des bords de l’Océan
+qui, insouciantes de la vague qui les ronge, contemplent
+fixement l’immense horizon et semblent respirer
+des douceurs inconnues dans le souffle amer et
+agité des flots. Notre entretien se prolongea bien
+avant dans la nuit ; nos genoux se touchaient, nos
+yeux se cherchaient sans cesse, nos deux cœurs
+avaient pris l’accord et le tenaient ; par intervalles,
+enivrée de ma joie, je croyais entendre au-dessus de
+nos têtes le battement d’ailes et le chant d’une hirondelle,
+douce messagère qui nous annonçait les grâces
+d’un éternel printemps.</p>
+
+<p>A la vérité, cette soirée fut unique en son espèce ;
+on ne peut toujours entendre chanter l’hirondelle,
+mais je savais qu’elle n’était pas loin. Et puisqu’il
+faut que le bonheur ait toujours une ombre, je n’avais
+qu’un souci, encore n’était-il pas cuisant. Si j’étudiais
+Max avec une infatigable attention, j’aurais voulu que
+de son côté il fût plus curieux. Je lui reprochais un
+excès de confiance ; il était trop sûr de son fait : on
+eût dit qu’il me connaissait de longue date, que
+j’étais déjà pour lui une aimable habitude, qu’il
+n’avait plus de découvertes à faire, plus de secrets à
+deviner, plus de surprises à espérer ou à redouter, et
+j’étais tentée de lui dire :</p>
+
+<p>« Seigneur, Isabelle est une femme, et c’est une
+chose assez compliquée qu’un cœur de femme. Souciez-vous
+un peu plus de l’inconnu ! »</p>
+
+<p>Que vous dirai-je ? Je lui reprochais aussi de respecter
+trop ma liberté. Il ne me contraignait sur
+rien ; son consentement, son approbation m’étaient
+acquis d’avance. Tout ce que je faisais était bien fait,
+je ne pouvais lui déplaire. Ni questions, ni exigences,
+c’était pousser trop loin la discrétion, et ma liberté
+me gênait. Je désirais moins de complaisance et qu’il
+trouvât parfois à redire à mes caprices, à mes manières
+ou même à la couleur de mes robes. Le véritable
+amour est avide de servitude : la dépendance
+est si douce quand on se sait aimé !</p>
+
+<p>Un soir que je le consultais sur ma coiffure, il me
+répondit :</p>
+
+<p>— Faites ce qu’il vous plaira ; vous êtes une femme
+accomplie.</p>
+
+<p>— N’est-ce pas un fait accompli que vous voulez
+dire ? lui repartis-je en souriant.</p>
+
+<p>Il me prit la main, la baisa et me dit :</p>
+
+<p>— Gardez votre esprit pour le monde ; je ne veux
+avoir affaire qu’à votre cœur. »</p>
+
+<p>Nous retournâmes à Paris dans les premiers jours
+de janvier. A peine arrivée, je me sentis enlever par
+un tourbillon dont je fus étourdie, et je regrettai les
+longues heures de désœuvrement dont j’avais joui en
+voyage. Le monde ne convient pas aux cœurs sérieusement
+occupés, car il est lui-même une occupation et
+une affaire, et c’est ainsi qu’il faut le prendre quand
+on veut véritablement s’y plaire. Ceux qui ne lui demandent
+que d’amuser leur ennui et de les distraire
+d’eux-mêmes ne tardent pas à s’en lasser ; ses plaisirs
+sont monotones, ses fêtes se ressemblent toutes : elles
+tournent toujours dans le même cercle que leur tracent
+les conventions et la tyrannie de la mode. Une
+imagination vive trouve plus de ressources dans les
+circonstances les plus ordinaires de la vie domestique :
+libre de toute gêne, elle s’en empare pour les
+varier à l’infini, et se livre au bonheur de faire de
+rien quelque chose. J’avais huit ans quand on me fit
+présent d’une belle poupée de ma taille qui représentait
+une princesse chinoise. Superbement attifée,
+elle m’enchanta pendant quelques jours ; mais ce
+beau zèle se refroidit, le sourire chinois était toujours
+le même, et je reportai toutes mes tendresses
+sur un méchant bâton que j’enveloppais dans un
+vieux châle et que je berçais en chantant, complaisante
+poupée avec laquelle je ne connus jamais l’ennui,
+car elle avait à toute heure l’âge et la figure que
+je voulais. La princesse ne savait que le chinois, le
+manche à balai parlait toutes les langues, me donnait
+des nouvelles de tous les pays, et dans sa société
+je faisais tout le tour du monde et de la vie. Ce que
+nous aimons dans les choses, mon père, c’est ce que
+nous y mettons.</p>
+
+<p>De ceci je conclus qu’il ne faut pas demander au
+monde de nous amuser ; ce n’est pas son métier,
+et il a raison de prétendre qu’on le prenne au sérieux.
+Pour l’aimer, il faut regarder ses fêtes comme
+des joutes à fer émoulu, il faut porter dans ces mêlées
+toutes ses passions avec soi, il faut y courir des
+hasards, il faut que l’ambition, la vanité, le désir de
+plaire se chargent d’intéresser la partie, il faut en
+toute rencontre avoir quelque chose à perdre ou à
+gagner. Je conviens que pour l’observateur désintéressé
+le monde est encore un spectacle fort captivant ;
+mais c’est à la condition que ce curieux qui ne veut
+pas jouer connaisse toutes les règles du jeu, qu’il
+puisse suivre toutes les parties, qu’il devine d’un
+coup d’œil les enjeux engagés, que sa clairvoyance
+ne soit dupe d’aucune grimace, qu’elle déchiffre les
+visages à livre ouvert, démêle à travers l’indifférence
+affectée les inquiétudes et les prétentions, et sache
+découvrir sous les grâces du sourire les amertumes
+d’un désir condamné ou le désespoir d’une vanité
+aux abois. Une telle science demande au moins un
+léger apprentissage, et l’état d’apprenti n’a rien qui
+flatte l’amour-propre. Dans la première jeunesse, la
+naïveté d’une novice est un charme de plus ; à vingt-quatre
+ans, elle touche au ridicule. Tant de petits
+propos et de petites ruses de guerre, tant de secrets à
+deviner, tant de riens qui pour les adeptes étaient
+des événements, tant de demi-mots qu’un sourire
+achevait, tant d’allusions détournées, de sous-entendus
+et de sous-ententes me faisaient tourner la
+tête ; je déplorais mon ignorance et gémissais profondément
+sur mon néant. A vrai dire, je sentais
+bien que mon noviciat ne serait pas long et que
+j’aurais bientôt appris une langue qu’on m’avait
+parlée dans mon enfance. J’avais de la facilité, du
+talent naturel ; mais que peut l’aptitude sans le zèle ?
+S’il était dans mon caractère d’aimer quelque jour
+le monde, qui sait ? peut-être de l’aimer trop, car
+je suis curieuse et j’ai le goût des spectacles, le
+moment n’était pas encore venu ; mes pensées m’entraînaient
+ailleurs : je rêvais d’hirondelles ; les va-t-on
+chercher dans les salons ?</p>
+
+<p>Ajoutez qu’à bonne intention Mme de Ferjeux
+n’avait rien négligé pour accroître l’embarras de mes
+débuts. En me quittant, elle m’avait promis de donner
+du cor ; elle avait tenu parole et annoncé mon
+existence à son de trompe ; l’univers n’en pouvait
+ignorer, et Dieu sait comme elle avait surfait sa découverte !
+Jugez si la prétendue merveille fut dès
+l’abord analysée, discutée, et passa par l’étamine !
+Quelle était donc cette étonnante personne qui avait
+su se faire épouser du plus beau et du plus désiré des
+marquis ? Par quels attraits vainqueurs avait-elle
+dompté ce cœur rebelle ? A quel mérite transcendant
+avait-il sacrifié ses répugnances bien connues pour
+le mariage…? « Ah ! la voilà ! C’est donc elle ! Sans
+contredit, elle n’est ni difforme ni contrefaite : accordons-lui
+de beaux yeux, de belles mains, une taille ;
+mais après tout… »</p>
+
+<p>Je vous épargne, monsieur l’abbé, le détail de tous
+ces <i>mais</i> ; la liste, je pense, en était longue. Songez
+d’ailleurs que, dans le cercle de personnes que je
+fréquentais d’ordinaire, mon bonheur excitait plus
+d’une secrète jalousie. Par sa naissance, sa fortune,
+la supériorité de son esprit, l’éclat même de ses aventures,
+qui l’avaient mis en vue, M. de Lestang était
+un trop grand et trop brillant parti pour n’avoir pas
+été le point de mire de bien des ambitions, et, parmi
+les femmes influentes de qui dépendaient mes premiers
+succès dans le monde, il était deux ou trois
+mères en quête de gendre qui avaient tout mis en
+œuvre pour faire tomber ce beau coq de bruyère
+dans leurs filets. Quelle bienveillance pouvais-je attendre
+de ces convoitises déçues ? N’étaient-elles
+pas intéressées à prendre ma plus juste mesure,
+sans me faire grâce sur rien ? Les vraies Parisiennes
+ont des rapidités de coup d’œil que rien n’égale ;
+je m’en apercevais à mes dépens, plus d’une
+fois je me sentis comme enveloppée tout entière
+dans un regard qui, dans une seconde, me parcourait
+des pieds à la tête et me réduisait en cendre et
+en fumée.</p>
+
+<p>Je sais bien qu’il est toujours permis d’en appeler
+de ces prompts jugements, mais je n’ai jamais aimé à
+plaider ma propre cause ; les malveillants me resserrent
+en moi-même, et mon premier mouvement est
+de me retrancher dans une froide réserve et dans
+mon insouciance naturelle à l’égard de l’opinion.
+« Il en sera ce qui vous plaira. » Cette réponse est
+bientôt faite, un regard suffit. Toutefois la marquise
+de Lestang avait plus sujet qu’Isabelle de Loanne de
+se soucier des impressions de la galerie ; il pouvait
+lui importer que le monde la jugeât digne du choix
+auquel elle devait son bonheur. Chez les hommes,
+l’amour est toujours lié à l’orgueil de la possession,
+et il ne m’eût pas fâché que Max se sentît flatté dans
+sa vanité de propriétaire. Qu’en pensait-il ? Bien habile
+qui l’eût deviné, bien audacieux qui eût osé le
+lui demander. Au spectacle, dans les bals, partout,
+il portait sur son front le mystère d’un cœur impénétrable,
+et tenait toutes les curiosités à distance par
+les grâces de son ironie ou par les hauteurs presque
+orientales de son indifférence. Dans le tête-à-tête je
+le retrouvais aimable, affectueux, gai par éclairs, le
+plus souvent un peu grave, mais toujours attentif à
+mes désirs et empressé à les satisfaire.</p>
+
+<p>Un matin Mme de Ferjeux vint me surprendre
+presque au saut du lit. Elle était dans une agitation
+si extraordinaire que je crus à un malheur. — Avait-on
+attenté à ses jours ? Son banquier était-il en
+fuite ?</p>
+
+<p>« Ma pauvre enfant, s’écria-t-elle d’un ton tragique,
+le péril est en la demeure, avisez au plus tôt,
+ou tout est perdu. Vous avez manqué votre entrée.
+Dieu sait pourtant si j’avais plaint mes peines pour
+vous ménager un triomphe ! Avec votre beauté de
+l’autre monde, avec vos airs de Galatée, vous pouviez
+faire fureur, et il ne tenait qu’à vous d’être l’une des
+reines de la saison ; mais qu’est-ce que la beauté sans
+la manière de s’en servir ? J’en conviens, tout ce qui
+a des yeux d’artiste racle la guitare en votre honneur,
+et vous avez un petit groupe d’admirateurs très-fervents.
+En revanche, les puissances et les dominations
+sont contre vous ; on vous discute, on vous accommode
+de toutes pièces. Bref, il s’est formé une cabale
+à laquelle par malheur vous vous plaisez à donner
+prise. De grâce, ma chère, secouez un peu votre indolence.
+Je vous observais l’autre soir : pas un
+geste, pas un regard qui marquât l’envie de plaire…
+Mais de quoi vous servent mes conseils ? Je vous avais
+prévenue que c’est par les vieilles femmes qu’on
+réussit le plus sûrement dans le monde ; il faut à
+tout prix en avoir une dans sa manche ; c’est une
+règle infaillible, retenez-la pour votre gouverne.
+Voyons, répondez-moi, n’avais-je pas recommandé
+à vos empressements Mme de C…? Cette bonne
+vieille duchesse a l’esprit d’intrigue, et elle a passé
+sa vie dans les sapes ; mais elle exige avant tout qu’on
+ait l’air de croire à ses sentiments. Quelques chatteries
+auraient suffi pour la gagner ; d’un petit air contrit,
+avec quelques larmes dans la voix, vous lui auriez
+peint vos embarras de débutante, vos mortelles
+inquiétudes, le besoin pressant que vous aviez de ses
+bons avis, de ses bons offices… Je l’entends vous
+répondre de son ton mielleux : Ma belle enfant, je
+suis toute à vous. Et une fois sous son aile vous pouviez
+tout braver. C’est une clef de meute ; elle s’entend
+à faire valoir ses protégées et les défend comme son
+bien ; malheur à qui y touche ? Cette bonne femme a
+des épigrammes qui, comme les remords de lady
+Macbeth, tuent le sommeil.</p>
+
+<p>— J’en suis désolée, madame, interrompis-je ;
+mais la duchesse ne me plaît pas.</p>
+
+<p>— Qu’elle vous plaise ou qu’elle ne vous plaise pas,
+est-ce là la question ? repartit-elle en bondissant sur
+sa chaise. Voyez un peu le beau raisonnement ! Ne
+dirait-on pas qu’on est dans ce monde pour y chercher
+son plaisir ? Voilà de ces enfantillages qui me
+feraient douter de votre bon sens. Sachez, ma chère,
+qu’il n’y a que les sots qui voient le bonheur dans
+l’absence des peines. »</p>
+
+<p>Il me fallut subir une rude mercuriale dont Max,
+qui survint, entendit les derniers mots. Il dit à la baronne
+d’un ton narquois :</p>
+
+<p>« Je vous prie, madame, ne grondez pas Isabelle.
+Est-ce sa faute si elle ne saisit pas comme vous la vie
+par ses côtés héroïques ?</p>
+
+<p>— A mon tour, je vous prierai de ne pas gronder
+Mme de Ferjeux, lui dis-je en riant. On excuse le dépit
+d’un auteur dramatique qui vient de faire un
+four.</p>
+
+<p>— Moquez-vous l’un et l’autre tant qu’il vous plaira,
+répondit-elle. J’aime votre femme, mon beau monsieur ;
+je veux son bonheur, et je sais que si elle ne
+plaisait qu’à vous seul, elle ne vous plairait pas longtemps. »</p>
+
+<p>Pour me débarrasser de ses conseils et de ses
+remontrances, je passai humblement condamnation,
+et je lui promis de faire tout ce qui lui plairait,
+et que ce jour même j’irais voir la duchesse
+de C…</p>
+
+<p>Dès qu’elle fut partie :</p>
+
+<p>« Eh bien ! qu’en pensez-vous ? demandai-je à Max.
+A-t-elle tort ? a-t-elle raison ?</p>
+
+<p>— Tout dépend du point de vue, et j’estime que,
+selon les cas, tous les points de vue sont bons.</p>
+
+<p>— Voilà une réponse qui ne vous compromettra
+pas. »</p>
+
+<p>Quinze jours plus tard nous étions à un bal d’ambassade.
+Je ne sais si la duchesse de C… avait abaissé
+sur moi des regards propices ; mais depuis quelque
+temps j’étais plus entourée, plus fêtée, et je voyais
+grossir le petit nombre de mes admirateurs. Ce soir-là,
+vers minuit, je quittai pendant un quadrille la
+galerie où l’on dansait, et je me réfugiai dans un petit
+salon. J’y fus suivie par un artiste célèbre qui, de
+prime abord, avait pris rang parmi mes plus chauds
+partisans. L’entretien s’engagea ; peu à peu quelques
+personnes s’y joignirent ; un petit cercle se forma
+autour de nous. J’étais gaie, animée ; on paraissait
+me trouver de l’esprit, je crois vraiment que j’en
+avais ; le bruit lointain d’une musique douce excitait
+mon imagination et la berçait d’idées riantes et flatteuses ;
+sur tous les visages qui m’environnaient, je
+lisais une vive curiosité mêlée d’admiration ; j’eus un
+petit triomphe dont je savourais la douceur, quand
+soudain, à quelques pas derrière moi, une femme
+qui traversait la chambre pour sortir prononça d’une
+voix aigre ces mots dont je ne perdis pas une syllabe :</p>
+
+<p>« Le beau marquis a l’humeur sombre ; il est occupé
+à faire des comparaisons. »</p>
+
+<p>Quel était ce marquis ? A qui en voulait cette voix
+aigre ? J’eus assez d’empire sur moi-même pour ne
+pas me retourner, pour continuer à causer et à sourire.
+Le quadrille fini, je rentrai dans la galerie, et
+après quelques pas je découvris Max appuyé contre
+un pilastre. Il avait effectivement l’air sombre et les
+sourcils contractés ; il était absent du bal ; à quoi pensait-il ?
+Dès qu’il m’aperçut, il changea de visage et
+vint au-devant de moi en souriant.</p>
+
+<p>« Je suis fatiguée, lui dis-je, partons. »</p>
+
+<p>En voiture, il s’aperçut que j’avais des frissons.
+J’alléguai le froid qui m’avait saisie et le laissant
+m’envelopper dans mes fourrures. Après un silence :</p>
+
+<p>« Vous êtes-vous amusé ce soir ? lui demandai-je.</p>
+
+<p>— Moins que vous, je pense. Il m’a paru que vous
+étiez fort recherchée. Mme de Ferjeux sera contente
+de vous ; pour la première fois vous avez été brillante.</p>
+
+<p>— Vous êtes bien bon ; mais vous me regardiez
+donc ?</p>
+
+<p>— Vous n’en douteriez pas si vous aviez eu le loisir
+de vous occuper un peu de moi ; le tourbillon
+vous emporte, et je commence à craindre que Mme
+de Ferjeux ne vous ait trop bien catéchisée.</p>
+
+<p>— N’en croyez rien, lui répondis-je. Il est possible
+que l’hiver prochain le monde me plaise, mais pour
+le moment je n’ai que faire de lui. Oserai-je vous
+dire à quoi je rêve nuit et jour ? Au château de Lestang.
+Je ne sais qu’y faire, mais je meurs d’envie de
+le voir. »</p>
+
+<p>Il fit un geste de surprise.</p>
+
+<p>« En février, dit-il, y pensez-vous ? Et le mistral ! »</p>
+
+<p>Il y avait tant de douceur dans son accent, qu’entourant
+son cou de mes deux bras :</p>
+
+<p>« Que m’importe le mistral ! lui dis-je, là-bas tu
+m’appartiendras tout entier. »</p>
+
+<p>Il me regarda un instant en silence, se décida à
+sourire et me dit :</p>
+
+<p>« Je ferai ce qu’il vous plaira. »</p>
+
+<p>Je renonce à vous peindre l’étonnement profond et
+la violente indignation qui s’emparèrent de la baronne
+quand elle eut vent de nos projets. Elle refusa
+d’abord d’y croire. Avait-on jamais ouï pareille extravagance ?
+Quitter Paris au cœur de l’hiver pour
+aller s’enterrer en province ! Ce n’était pas une retraite,
+c’était une fuite, une déroute. Qu’en dirait-on ?
+J’allais me perdre sans retour… Lorsqu’elle eut reconnu
+que ma résolution était prise, elle s’emporta
+tout de bon ; pour la première fois je la vis vraiment
+en colère. Elle me déclara sur son ton de fausset que
+ma folle équipée aurait les suites les plus funestes,
+que Max ne tarderait pas à deviner mes secrets motifs,
+qu’il ne verrait plus en moi qu’une petite fille
+sauvage à qui le monde fait peur, qu’il n’en avait pas
+pour trois mois à m’aimer, que c’en était fait de mon
+bonheur, que pour sa part elle me retirait à jamais
+son affection, et qu’elle serait contente, très-contente
+de me savoir la plus malheureuse des femmes.</p>
+
+<p>Là-dessus, quand elle eut bien exhalé sa bile, elle
+me tourna le dos sans vouloir me donner la main, et
+partit comme un coup de vent. On eût dit Mme Pernelle
+sortant de chez Orgon.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Tout est si incertain dans la vie qu’on n’est jamais
+sûr d’avoir raison. A peine fus-je montée dans le
+wagon qui allait nous emporter vers le Midi qu’il me
+vint des doutes, des inquiétudes. Nous partîmes ; la
+nuit fut humide et froide, je ne pus dormir ; j’avais
+beau faire, les sinistres prédictions de Mme de Ferjeux
+me trottaient dans l’esprit. Je croyais voir ses
+grands gestes, ses yeux étincelants de colère ; j’entendais
+sa voix glapissante… « Une fuite, une déroute ! »
+avait-elle dit. Oui, ce brusque départ était
+une fuite, je fuyais les comparaisons. Quoi ! sur un
+mot ?… Heureusement Max ne se doutait de rien ;
+mais n’était-il pas homme à tout deviner ? Une voix
+intérieure m’avertissait que la peur est une mauvaise
+conseillère, et qu’en toute rencontre le meilleur parti
+à prendre est celui qui coûte le plus.</p>
+
+<p>Il fallut nous arrêter à Lyon. Max comptait y trouver
+des lettres de son intendant, qui devait le prévenir
+que tout était prêt pour nous recevoir ; elles se
+firent attendre deux jours. Enfin, le 8 février de bon
+matin, nous nous remîmes en route ; partout régnait
+un brouillard épais et glacé. Malgré les assurances
+de Max, je ne croyais plus au soleil du midi, mon imagination
+découragée se représentait Lestang comme
+un autre Louveau ; elle l’entourait des brumes, des
+sapinières et des mélancolies du Jura. Je voyais un
+château sombre, froid ; cernés par la neige ou la
+pluie, nous passions nos longues journées au coin
+d’une grande cheminée qui fumait ; nulle distraction,
+pas un sourire de la nature. Que serait-ce si quelque
+jour, à un geste, à un regard, j’allais découvrir que
+Max regrettait Paris, et que je visse s’amasser sur son
+front un nuage d’ennui ? Cette idée me faisait frémir ;
+je déplorais mon imprudence, et une phrase de roman
+me revenait à l’esprit : « Toutes les années de la
+vie dépendent d’un jour. »</p>
+
+<p>A quoi tiennent souvent nos espérances et nos
+craintes ! Insensiblement le temps s’éclaircit ; à
+Vienne plus de brouillard. Sur le revers d’un fossé,
+j’aperçus de grandes touffes d’ajoncs marins qui étalaient
+leurs fleurs jaunes. Je n’eus que le temps de
+les saluer ; mais il me sembla que du fond de ces
+belles corolles le printemps me regardait, et je crus
+entendre chanter l’hirondelle. « Te voilà donc ! pensai-je.
+Ne me quitte plus ! » Max lisait, sommeillait, ou
+de temps en temps me regardait d’un air railleur. Je
+détournais la tête et reportais les yeux sur les eaux
+grises du Rhône qui coulait à notre droite, sur les
+peupliers et les oseraies de ses rives, sur ses îles sablonneuses,
+sur ses villes fièrement campées ou coquettement
+assises au débouché de chaque étroite
+vallée qui apporte au grand courant un affluent de
+plus, torrents obscurs que leurs vieilles tours et leurs
+vieilles églises voient accourir du fond des montagnes
+pour chercher, en se mêlant au fleuve, de plus
+grandes destinées ; fier de ses conquêtes, le fleuve les
+accueille avec majesté et les emporte en triomphe à
+la mer. D’instant en instant, les contours des objets
+devenaient plus distincts ; les montagnes de l’Ardèche
+avec leurs rochers, leurs vignes dépouillées et leurs
+forêts de chênes, promenaient devant mes yeux des
+paysages blonds d’une douceur charmante. Les rochers
+attendaient avec confiance le soleil, comme on
+compte sur une vieille amitié d’enfance. Enfin il parut ;
+son premier regard éclaira un bouquet de pins
+et un berger qui s’en allait le long d’un chemin
+creux, poussant ses moutons devant lui. Au delà de
+Valence, le ciel se découvrit entièrement, et comme
+par un coup de baguette les nuages se replièrent de
+toutes parts sur la ligne de l’horizon. Tout m’annonçait
+que nous avions changé de zone et de climat.
+L’air avait cette douceur caressante que dans le Jura
+juin seul peut lui donner ; la campagne semblait se
+réjouir dans la clarté. Mes yeux et mon cœur se baignèrent
+dans cette lumière limpide ; il se fit en moi
+un rassérénement subit, et je recommençai à m’applaudir
+de ce voyage, dont je m’étais repentie pendant
+deux jours.</p>
+
+<p>« Le monde, me disais-je, s’était mis trop tôt entre
+lui et moi. Max ne me connaît pas encore, il ne sait
+pas tout ce que je peux pour son bonheur. Je veux
+qu’il apprenne à sentir le prix de l’amour véritable
+dont il n’a connu que l’ombre, de cet amour qui seul
+est complet, parce que seul il met tout en commun,
+les destinées comme les sentiments, qui seul aussi
+sait allier la dignité à la passion, et qui est d’autant
+plus avide de dévouement qu’il est plus jaloux de ses
+droits. Dans la retraite et le silence, nous nous rendrons
+nécessaires l’un à l’autre, la vie intime nous
+dira tous ses secrets, nous amasserons heure par
+heure un trésor de souvenirs qui ne seront qu’à
+nous, et nos deux âmes se lieront d’une si étroite
+habitude que rien ne les pourra désunir. »</p>
+
+<p>Nous quittâmes à Donzère le chemin de fer et le
+Rhône. Pendant que nous déjeunions, je vis arriver
+devant l’auberge deux chevaux bais qu’un domestique
+nous amenait de Lestang. Je ne fus pas longtemps
+à ma toilette, et m’élançai au galop sur la
+grande route blanche qui déroulait devant moi son
+ruban. Cette route, qui remonte la rive droite de la
+Berre, court au pied de roches buissonneuses dont
+elle accompagne les contours. Ivre d’air, de soleil et
+de je ne sais quelle gaieté sauvage que je n’avais jamais
+ressentie, je faisais caracoler mon cheval, je le
+forçais de franchir les échaliers et les fossés. Plus
+d’une fois Max s’effraya de mes témérités. — « Sur mon
+honneur, me cria-t-il, vous êtes une incomparable
+écuyère ! » — Incomparable ! c’était bien le mot que
+j’espérais.</p>
+
+<p>En passant au galop le long du monticule qui domine
+Valaurie, je vis courir à ma gauche comme un
+nuage de gaze argentée : c’était un verger d’oliviers,
+les premiers que j’eusse vus. Ce fut une date dans ma
+vie, et dès cet instant je pris en affection cet arbre
+dont le feuillage aux teintes changeantes reflète fidèlement
+l’humeur du ciel : par un temps couvert,
+l’ombre qu’il répand est pesante, couleur de plomb
+ou d’ardoise ; mais que le soleil paraisse, il revêt soudain
+une légèreté aérienne et semble s’imprégner,
+selon les heures, d’une poussière d’or ou d’argent. Ce
+jour-là, les oliviers de Valaurie étaient gais comme
+moi, et je les vis répondre à mon sourire.</p>
+
+<p>Au delà de Valaurie, le pays devient plus aride ; à
+droite, sur le bord de la rivière, on aperçoit des
+plantations de ces grands roseaux dont on fabrique
+les claies pour les vers à soie, à gauche des friches
+couvertes de bruyères que dominent d’étranges collines
+formées de marnes blanches et rayées de bandes
+vertes et rouges du plus vif éclat, étincelante corniche
+qui se détachait sur le ciel bleu. Après avoir
+franchi la Berre, nous gravîmes une côte ; enfin Grignan
+se montra avec la singulière beauté de son rocher
+circulaire et taillé au ciseau, dont la vaste plate-forme
+est occupée par le magnifique débris du château
+seigneurial, et dont les flancs abrupts sont
+embrassés de tous côtés par la ville, qui les ceint
+comme d’une écharpe de rues grimpantes et de toits
+en désordre ; mais Grignan ne nous arrêta pas : tournant
+bride vers le nord, nous nous hâtâmes de repasser
+la Berre pour nous engager dans les collines
+marneuses. Un chemin montant, encaissé, raboteux,
+nous conduisit à Bayonne, silencieux village dont les
+maisons blanches semblaient dormir au soleil comme
+des lézards, et, après avoir cheminé entre des champs
+d’un brun rougeâtre et un coteau boisé, je vis se
+dresser devant moi, sur la crête méridionale des collines,
+une butte arrondie couronnée de vieux murs
+d’enceinte et ombragée d’yeuses qui mariaient leur
+velours émeraude à la verdure luisante du buis et au
+sombre vert des genêts. Par endroits, le sol, pétri de
+chaux, paraissait à nu, et ces grandes écorchures
+formaient au milieu des buissons des plaques du plus
+pur argent. — « Voilà Lestang ! » me dit Max.</p>
+
+<p>Nous arrivons. Comme nous passions près d’un
+abreuvoir, dont l’eau claire repose sur un lit de
+mousses aquatiques, d’une petite tour que masquaient
+les arbres se fit entendre un bruit argentin de cloches
+dont le gai carillon annonçait ma venue à ces beaux
+lieux. L’émotion me gagna ; je me laissai glisser de
+mon cheval, et, m’appuyant contre un arbre, demeurai
+quelques instants immobile. Quel tableau s’offrait
+à mes regards !</p>
+
+<p>Au premier plan, entre deux promontoires de collines
+boisées, de grands champs en pente douce plantés
+de beaux amandiers, les uns fleuris, les autres
+tendant de toutes parts vers moi leurs bouquets de
+boutons roses impatients de s’ouvrir ; plus bas, un
+bois de chênes-verts que des massifs de chênes-blancs,
+couverts encore de toutes leurs feuilles sèches, marquaient
+de larges taches d’un rouge cuivré ; plus loin
+la Berre verdâtre, au lit sinueux, dont les falaises ravinées
+ressemblaient à une grande fraise plissée ; au
+delà de la Berre, le vaste plateau de Grignan, terminé
+à l’ouest par le Rhône dont une vapeur argentée faisait
+deviner le cours à l’horizon, et commandé au levant
+par les monts de la Lance, avec leurs chênaies
+rougeâtres, leurs croupes tachetées de neige et leurs
+enfoncements où s’amassaient des ombres d’un bleu
+suave et profond. Sur ce plateau, que rayent de longues
+rangées de cyprès, se dressent sur la même
+ligne le rocher de Grignan, et à droite le monticule
+que surmonte la tour carrée de Chamaret, antique
+tour de signaux que virent bâtir des temps de trouble,
+sentinelle perdue qu’on a oublié de relever, et qui
+continue d’observer la plaine en comptant les heures
+et les siècles. Sur un plan plus reculé coule le Lez
+entre ses berges escarpées et ses peupliers ; une ligne
+allongée de collines l’accompagne dans sa fuite, et
+plus loin ondulent d’autres collines encore, auxquelles
+succèdent les monts mamelonnés de Valréas ;
+toutes ces hauteurs courent en demi-cercle du levant
+au couchant, et s’étagent comme les gradins d’un
+prodigieux amphithéâtre. Enfin, dominant tout de sa
+tête altière, le Ventour, à la cime chenue et neigeuse,
+le Ventour, pareil, selon le mot du poëte de la Provence,
+à un grand et vieux pâtre assis parmi les hêtres
+et les pins sauvages, contemple à ses pieds son
+troupeau de montagnes. Derrière tous ces sommets,
+au-dessus de la mer invisible, flottaient de gros
+nuages blancs et roux semblables à des outres gonflées
+de lumière, tandis qu’au sud-est, dans l’échancrure
+où se dessinaient les coteaux du Rhône, je voyais la
+tour de Chamaret se profiler en noir sur un ciel de
+nacre nuancé de rose et d’orange.</p>
+
+<p>La magnificence de ce spectacle, le contraste de
+cette campagne découverte et riante avec les sites
+austères qu’avaient contemplés mes yeux pendant
+tant d’années, la douceur du ciel et de l’air, la beauté
+des teintes, la grandeur des lignes et la grâce des détails,
+ces lointains, ces espaces, cette immensité que
+mon cœur s’efforçait d’embrasser et de posséder, le
+bruit interrompu des clochettes d’un troupeau qui
+broutait dans la chênaie, les fleurs naissantes des
+amandiers, premier sourire du printemps, des pervenches
+entr’ouvertes qui me regardaient, un subtil
+parfum de lavande, le frémissement des cloches qui
+me souhaitaient la bienvenue et m’appelaient doucement
+par mon nom ; toute cette scène m’émut jusqu’aux
+larmes, et je dus m’appuyer sur le bras de
+Max pour traverser la cour et atteindre ce seuil après
+lequel j’avais soupiré.</p>
+
+<p>Digne de la vue qu’il commande, le château est une
+villa de la Renaissance couronnée d’un attique ; la
+façade, percée de fenêtres cintrées que surmontent
+des mascarons et des guirlandes sculptés, est précédée
+d’un perron à double rampe, à demi masqué par
+un massif de cyprès et de lauriers. Max me fit faire
+le tour des appartements et finit par me conduire
+dans la galerie où m’attendait la Némésis, installée
+sur son socle de porphyre. Cette galerie vitrée, qui
+parcourt toute la largeur du château, a vue au midi
+sur la plaine, au nord sur les hauteurs d’un aspect
+plus sévère, dont Lestang occupe un poste avancé, et
+que recouvrent dans toute leur étendue d’épais taillis
+de chênes.</p>
+
+<p>« Je prévois, me dit Max, que cette galerie vous
+sera chère. Que vous soyez triste ou gaie, vous trouverez
+toujours ici des paysages selon votre cœur. »</p>
+
+<p>Je m’assis près de la statue ; j’étais heureuse de la
+revoir. La déesse ne semblait point dépaysée ; rien
+de ce qu’elle voyait ne pouvait l’étonner, les dieux
+sont partout chez eux. — « On m’a confiée à ta garde,
+lui dis-je ; accorde-moi souvent des journées semblables
+à celle-ci. »</p>
+
+<p>Que vous raconterais-je des premiers jours qui suivirent
+mon arrivée ? On a dit que les bons règnes
+sont les pages blanches de l’histoire. A ce compte,
+l’amour heureux serait comme les bons princes ; il
+tient les événements à distance, il lui plaît que le
+temps soit vide, il a en lui-même de quoi le remplir ;
+tout ce qu’il demande à la vie, c’est de fournir des
+circonstances à son bonheur, et ce bonheur se réduit
+le plus souvent à la joie de se sentir et de respirer.</p>
+
+<p>Le temps fut beau ; par moments le ciel se brouillait,
+mais notre soleil de Provence, ce grand mangeur
+de nuages, dévorait en un instant toutes ces brumes,
+ou, s’il pleuvait pendant quelques heures, je ne tardais
+pas à voir l’horizon s’éclaircir et une bande de
+lumière glisser au loin sur le penchant d’une colline
+dont elle détachait les contours. Nous étions souvent
+en course. Max me fit visiter en détail tout son domaine,
+qui est considérable. Dans ce pays, les fermes,
+qu’on appelle des <i>granges</i>, sont d’ordinaire bien situées,
+toutes bâties en pierre, couvertes en briques,
+et quelques-unes, avec leurs tourelles et leurs portes
+voûtées, ont une assez grande tournure ; pas une
+chaumine, pas une cabane de bois ; les carrières abondent,
+et les matériaux sont à pied d’œuvre. Tout dans
+nos excursions me plaisait ; je ne savais que préférer,
+les taillis et les landes qui entouraient Lestang et nos
+belles collines blanchâtres ombragées de chênes-kermès,
+de genévriers grisâtres, d’yeuses, et qui sont
+si bien tapissées de lavande, de thym, de mélisse,
+qu’on n’y peut faire un pas sans parfumer l’air autour
+de soi, — ou au delà de la Berre le grand plateau
+onduleux et accidenté avec ses mûriers, ses
+vignes basses sans échalas, ses champs de garance
+relevés en billons, ses buttes de molasse noire ou
+jaunâtre toute fendillée et crevassée que décorent à
+l’envi le buis, le narcisse, la violette et la fraîcheur
+des mousses, ses bouquets de chênes au sombre couvert
+sous lesquels on voit s’enfuir un chemin poudreux
+qui semble chercher aventure, ses ruisseaux
+au large lit caillouteux dont l’eau paresseuse se traîne
+en murmurant parmi les oseraies, ses granges éparses
+encadrées de figuiers et de lauriers, ses villages
+en pierre aux toits plats qui se donnent des airs de
+ville, tous perchés sur des rochers ou des terrasses,
+tous ceints de murailles délabrées, surmontés d’une
+vieille tour, et où tout retrace le souvenir d’anciennes
+franchises, d’antiques fiertés bourgeoises qui savaient
+se garder et se défendre.</p>
+
+<p>Mais ce qui me plaisait plus que tout le reste, c’est
+la beauté de la lumière, qui est l’âme d’un paysage
+et donne à tout la vie et le charme. Pour mes yeux
+accoutumés aux grisailles du Jura, à ses fonds tour à
+tour trop voilés ou trop crus, cette limpide lumière
+du midi était une révélation pleine d’enchantements.
+Unissant la douceur à la force, elle accentue les formes,
+et du même coup les pénètre d’une grâce
+aérienne ; elle se dégrade par des passages insensibles,
+s’enrichit de mille reflets, module à l’infini sans sortir
+du ton et fond tous les contrastes dans une divine
+harmonie où chaque objet, chaque couleur fait sa
+partie de concert. En même temps cette magicienne
+multiplie les plans, les détache, les découpe, les
+nuance, met le regard en possession de l’immensité.
+Par ses prestiges, un charme indéfinissable s’attache
+à un rocher nu, à un maigre buisson des premiers
+plans dont elle accuse le relief et dont l’ombre portée
+ajoute une nuance de plus à la teinte générale ; par
+elle aussi, les lointains se détaillent, s’animent, et les
+contours des montagnes, comme les nuages, au lieu
+de s’appliquer sur l’horizon, en ressortent et laissent
+entre le ciel et eux de l’air, du vide et comme une
+profondeur où le rêve peut déployer ses ailes. Il est
+facile d’agir par le vague sur notre imagination ; mais
+trouver dans l’harmonie le secret de l’infini et nous
+faire rêver en nous montrant tout, c’est l’effort suprême
+de l’art et le triomphe des grands poëtes du
+midi. Leur premier maître fut leur soleil.</p>
+
+<p>Quelquefois Max me raillait doucement sur mon
+enthousiasme.</p>
+
+<p>« Ne vous croyez pas en Grèce, me dit-il un jour.
+Nos ruisseaux ne coulent point entre deux haies de
+lauriers-roses ; nos orangers sont des mûriers, et le
+buis nous tient lieu de myrte. Par un temps calme,
+nos jours d’hiver ont une douceur printanière ; mais
+craignez le mistral, vous savez ce qu’en pensait
+Mme de Sévigné. Quand de petits nuages blancs flottant
+sur les monts de la Lance vous annonceront l’approche
+de l’ennemi, croyez-moi, enveloppez-vous
+dans vos fourrures. Voyez plutôt nos maigres oliviers ;
+ils ne se hasardent à croître que dans des lieux abrités ;
+timides et souffreteux, ils se tapissent derrière
+des buttes ; remarquez aussi comme tous les arbres
+de ce pays s’infléchissent vers le midi, preuve sans
+réplique des insultes qu’ils essuient du mistral ; on
+dirait des écoliers dont le gouverneur a la main
+prompte, et qui, en l’entendant venir se cachent le
+visage dans leurs mains. Après cela je conviens que
+ce plateau est superbe, d’un admirable modelé, que
+ces hauteurs en gradins produisent un grand effet, et
+que Mme de Sévigné avait raison de vanter ce qu’elle
+appelait <i>tous ces grands théâtres</i>. J’ajoute que nos
+montagnes sont dans une juste proportion avec la
+plaine. Ce n’est pas comme vos étroites vallées du
+Jura et de la Suisse, où il faut se rompre le cou pour
+voir l’horizon. Ici l’on respire, et la bordure n’écrase
+pas le tableau. J’aime aussi nos forêts de chênes-verts,
+bien que Mme de Sévigné prétende qu’il vaut mieux
+reverdir que d’être toujours vert, et comme vous
+j’aime surtout notre lumière. Si l’Italie et la Grèce
+ont plus d’éclat, en revanche toutes nos teintes rompues
+offrent une douceur et une délicatesse de nuances
+qu’on ne se lasse pas d’étudier. C’est ici que
+commencent la Provence et le midi, et le charme de
+tous les commencements est unique. Enfin je déclare
+qu’exquis sont nos lapins sauvages, exquis nos moutons
+nourris de thym, de marjolaine et de lavande,
+exquises aussi les truffes qu’on récolte au pied
+de nos chênes… Oui, ajouta-t-il en souriant, les
+truffes et les demi-teintes, voilà les merveilles de la
+Drôme.</p>
+
+<p>— Défiez-vous de votre goût pour l’analyse, lui
+dis-je. Il faut admirer trop pour admirer assez, et
+un peu d’illusion est nécessaire au bonheur.</p>
+
+<p>— Il n’est pas besoin de s’en faire, me répondit-il
+galamment, pour être heureux auprès de vous. »</p>
+
+<p>Ce fut ce même jour, je crois, qu’une nouvelle imprévue
+le força de partir pour Nîmes. Il apprit par une
+lettre la mort d’un ami de sa famille, M. de R…, qui
+lui laissait une terre de quelque valeur. Sa présence
+sur les lieux était nécessaire. En partant, il me pria
+très-sérieusement de ne pas m’envoler pendant son
+absence. Sa nouvelle vie, disait-il, l’étonnait encore.</p>
+
+<p>« Est-il bien sûr, me dit-il, qu’à mon retour je vous
+retrouverai à votre place accoutumée, dans votre bergère,
+près de votre fenêtre favorite ? »</p>
+
+<p>J’eus peine à prendre mon parti de cette absence.
+Ne sachant comment tromper mon ennui, j’imaginai
+de faire construire au bout du jardin un pavillon dont
+Max avait lui-même dessiné le plan. Je lui avais donné
+à ce sujet des conseils dont il s’était loué, conseils,
+disait-il, de maîtresse-femme. Je mis aussitôt les ouvriers
+à l’œuvre, et plusieurs fois le jour j’allais donner
+un coup d’œil à leur travail. Je désirais que tout
+fût achevé avant le retour de Max ; j’avais à cœur de
+lui donner cette preuve de mon savoir-faire. Mes
+soucis d’architecte me furent une utile distraction ;
+mais un incident inattendu se chargea de m’en procurer
+d’autres.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Un matin, étant en humeur de courir, je sortis escortée
+du fidèle Baptiste, vieux valet de chambre né
+dans la maison et l’âme damnée de son maître qui
+me l’avait laissé pour me servir d’écuyer dans mes
+promenades. Je passai la Berre et me dirigeai du côté
+de Saint-Paul. Je contemplais tour à tour le Ventour
+encapuchonné de nuages et au couchant une cime
+lointaine de l’Ardèche qui découpait sur l’horizon ses
+rochers glacés d’un lilas pâle et fin. Après bien des
+détours, au delà de Montségur, je trouvai un site qui
+me ravit par ce mélange de douceur et de sauvagerie
+que le midi offre seul.</p>
+
+<p>Au-dessus du chemin qu’encaissent de petits murs
+moussus en pierres sèches garnis de cades et de genêts,
+s’élève une colline aride, âpre, effritée, toute
+recouverte de cailloux et de blocs en désordre. Parmi
+ces rocailles croissent de jeunes oliviers dont la chevelure
+grisâtre se détache sur le vert foncé d’un bouquet
+de chênes de haute futaie. Le bois dévale jusqu’au-dessous
+de la route qui s’enfonce sous des
+arceaux de verdure dont les ombres profondes
+étaient tachetées d’une lumière mate. Au travers d’une
+percée j’apercevais des bruyères, une cannaie aux
+quenouilles frissonnantes et un toit rustique d’où s’échappait
+un mince filet de fumée. Sur la lisière du
+bois paissait un troupeau de moutons noirs et blancs ;
+à leurs bêlements répondaient les cris d’une troupe
+de pies perchées sur la cime des arbres. Un vieux pâtre
+barbu qui portait en bandoulière une poche de
+serge verte, était occupé à la recherche des truffes et
+poussait devant lui sa laie en la harcelant de sa gaule.
+Je descendis de cheval, et j’arrivai à l’instant où l’animal
+commençait de fouiller le sol avec son groin.
+Le pâtre le suivait de l’œil dans son travail ; dès que
+la truffe fut à découvert, il écarta la pauvre bête en
+lui assenant un coup sec sur le nez et lui jeta quelques
+glands qu’elle dévora, faible salaire de ses peines,
+maigre consolation pour ses appétits déçus. Ce
+pâtre avait l’humeur enjouée et causante, et nous liâmes
+conversation. Le caractère de nos paysans de
+Grignan, comme leur pays, tient à la fois du Dauphiné
+et de la Provence ; ils ont la plupart une dignité
+douce et fière qui se met à l’aise avec tout le monde
+et que relève une pointe de vivacité méridionale. En
+apprenant qui j’étais, le cœur du vieux berger s’épanouit ;
+il connaissait les êtres de Lestang, où il avait
+été jadis en service ; dans son français mêlé de patois,
+il me parla de Max, me conta quelques anecdotes de
+son enfance ; j’aurais passé des heures à l’écouter.</p>
+
+<p>« Oh ! le beau garçon que c’était ! me dit-il, mais
+vif, ardent ; quand la colère le tenait, on eût dit une
+rafale de bise. Je vous parle d’autrefois ; ne craignez
+rien, belle dame ; si bien marié, il ne se fâchera plus. »</p>
+
+<p>Et là-dessus il me récita ce couplet d’une romance
+célèbre :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse" lang="oc" xml:lang="oc">Emai fugue duro</div>
+<div class="verse" lang="oc" xml:lang="oc">L’oulivo, lou vènt</div>
+<div class="verse" lang="oc" xml:lang="oc">Que boufo is Avènt</div>
+<div class="verse" lang="oc" xml:lang="oc">Pamens l’amaduro</div>
+<div class="verse" lang="oc" xml:lang="oc">Au poun que counvèn.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>« Si dure que soit l’olive, le vent qui souffle à l’Avent
+ne laisse pas de la mûrir au point qui convient. »</p>
+
+<p>J’allais lui répondre que j’étais fort rassurée, que
+l’olive avait mûri ; mais une figure extraordinaire qui
+parut entre les chênes, au bout du sentier, détourna
+mon attention. Imaginez un long corps sec et décharné,
+tout d’une venue, dont la maigre échine
+porte un long cou surmonté d’une petite tête pointue.
+A sa figure, à sa démarche, on eût pris ce personnage
+pour un hidalgo castillan, pour une façon de
+don Quichotte rongé de mélancolie et en quête d’aventures ;
+ce n’était qu’un honnête gentilhomme campagnard
+des environs, lequel ne rêvait point de moulins
+à vent. Il s’avançait gravement, suivi de deux domestiques
+vêtus de gris et précédé d’un caniche noir qui,
+l’oreille basse, paraissait prendre sa part des soins de
+son maître.</p>
+
+<p>« Voilà M. de Malombré, me dit le berger, avec
+ses deux grisons et son vilain chien truffier que la
+fièvre étouffe ! Tant le chien que le maître, on a dîné
+quand on les voit. »</p>
+
+<p>Et à ces mots, il s’en fut rappeler un de ses moutons
+qui s’écartait. M. de Malombré vint droit à moi, me
+fit un profond salut et m’adressa un petit compliment
+fort ampoulé où il me comparait à la belle Herminie
+retirée parmi les bergers, car il se pique de littérature.
+Au bout de chaque phrase, il souriait et soupirait,
+et son sourire était plus lugubre encore que ses
+soupirs. Quand il eut fini, il redressa sa petite
+tête au haut de son long corps et me considéra
+avec attention ; il semblait délibérer, se consulter.</p>
+
+<p>« Madame la marquise, reprit-il enfin, béni soit le
+hasard qui m’a fait vous rencontrer ! Oserai-je vous
+demander la faveur d’un instant d’entretien ? J’ai des
+choses de la dernière importance à vous dire. »</p>
+
+<p>Je pensai qu’il avait quelque vigne à vendre.</p>
+
+<p>« Je n’entends rien aux affaires, monsieur, lui répondis-je.
+M. de Lestang est absent ; dès qu’il sera de
+retour je l’avertirai de votre désir. »</p>
+
+<p>Le ton froid dont je lui répondis le troubla ; il poussa
+quatre soupirs coup sur coup.</p>
+
+<p>« Vous ne m’avez pas compris, madame. J’ai à vous
+révéler certaines choses… C’est à vous seule que je
+dois les dire… Sans doute il vous paraît singulier…
+Hélas ! on ne peut toujours choisir ses moments.
+Croyez-moi, il est nécessaire… Il y va, madame,
+oui, madame, il y va de votre bonheur. »</p>
+
+<p>Je ne savais à qui il en avait. Heureusement un incident
+tragi-comique fit diversion à son embarras et
+au mien. Le caniche, alléché par quelque secrète
+émanation de son gibier favori, s’était mis à fouiller
+au pied d’un chêne. Soit que sa figure lui déplût, soit
+jalousie de métier, la laie grogna, lui chercha noise.
+Peu endurant, le chien se fâcha ; d’un bond il se suspendit
+à l’une des oreilles du pesant animal, qui poussa
+des cris lamentables, et qui en se débattant réussit
+à saisir entre ses dents la queue touffue de son
+ennemi. Le berger accourut, et administrant aux
+deux combattants, sans acception de personne, de
+vigoureux coups de gaule, il parvint à les séparer.
+Puis, un peu fâché :</p>
+
+<p>« Monsieur, libre à votre chien, dit-il au gentilhomme,
+de déterrer, s’il lui plaît, toutes les truffes
+de nos bois ; mais apprenez-lui à respecter les oreilles
+de nos cochons. Bien mal acquis ne profite
+guère. »</p>
+
+<p>Cette remontrance piqua au vif M. Malombré, dont
+le visage se colora légèrement ; mais il savait commander
+à ses passions.</p>
+
+<p>« Brave homme, se contenta-t-il de répondre, si
+vous considérez froidement le cas, vous reconnaîtrez
+que les torts étaient au moins partagés. Sans doute
+mon chien Amadis a l’humeur trop prompte, mais en
+revanche votre laie a eu le tort de jalouser bassement
+ses incomparables talents… Mon Dieu ! continua-t-il
+en me regardant, il y a place au soleil pour le bonheur
+de chacun ; pourquoi faut-il que personne ne se
+contente de ce qu’il a, tant le bien d’autrui, tant le
+fruit défendu a d’appas ? Le monde ira mieux,
+madame la marquise, quand la chèvre broutera où
+elle est attachée. »</p>
+
+<p>A ces mots, il soupira profondément, me salua et
+s’éloigna en adressant à son chien des consolations
+marquées au coin de la plus sage philosophie. Je
+pris congé du berger et remontai à cheval. Quel
+homme était-ce que M. de Malombré ? Qu’avait-il
+donc à me dire ?… « Il y va de votre bonheur… »
+Avait-il toute sa tête ? battait-il la campagne ? Ce qui
+est bien certain, c’est que la mélancolie flegmatique
+du personnage avait fait impression sur moi. Il me
+semblait qu’une apparition sinistre venait de traverser
+ma vie, et je me surpris à presser la marche de
+mon cheval, comme si j’avais voulu fuir un danger.
+Fuir, toujours fuir ! Je crus entendre la voix de
+Mme de Ferjeux qui criait : « Une fuite ! une déroute ! »
+Je mis mon cheval au pas, et quand Baptiste
+se fut rapproché :</p>
+
+<p>« Qui est M. de Malombré ? lui dis-je.</p>
+
+<p>— Un franc original, madame, qu’on a surnommé
+dans le pays la <i>grande chauve-souris</i>. »</p>
+
+<p>— Mais encore ?</p>
+
+<p>— Un riche propriétaire de vignobles et de mûriers,
+ce qui ne l’empêche pas de donner la chasse aux
+truffes dans les bois communaux.</p>
+
+<p>— Je m’explique son sobriquet : il a l’air lugubre.</p>
+
+<p>— Sans compter que, passé la saison des truffes, il
+ne sort guère de chez lui qu’au crépuscule. Le reste
+du temps, il observe le pays du haut de sa tour, l’œil
+collé à une longue lunette qu’il braque sur les maisons
+et sur les passants… Eh ! vraiment, ajouta-t-il,
+madame peut apercevoir d’ici son château, là-bas, à
+une portée de fusil de Chamaret.</p>
+
+<p>— Il y a bien trois kilomètres de ce château à Lestang,
+repris-je naïvement après un silence.</p>
+
+<p>— Oui, madame, à vol d’oiseau ; mais M. de Malombré
+a des enclaves chez ses voisins, et l’un de ses
+champs s’étend jusqu’aux berges de la Berre, en face
+de nos bois ; c’est la rivière qui fait la séparation entre
+les deux domaines. »</p>
+
+<p>« La bonne idée qu’elle a eue là ! » me dis-je, et je
+me remis à trotter. Le soir était venu. Je réussis à me
+distraire en contemplant au-dessus de ma tête deux
+nuages fauves entre lesquels scintillait une étoile, la
+première qui eût apparu. Les nuages semblaient à
+tout instant sur le point de se rejoindre et de l’engloutir ;
+mais l’étoile scintillait toujours.</p>
+
+<p>J’espérais trouver en arrivant quelques lignes de
+Max ; mon attente fut trompée. Je dînai tristement ;
+en sortant de table, je pris la plume et commençai
+une lettre à mon père.</p>
+
+<p>« Comment se porte Louveau ? Vos cheminées
+fument-elles ? Je voudrais qu’un peu de cette fumée
+arrivât jusqu’ici, dût-elle me faire pleurer ; elle me
+parlerait de vous et me tiendrait compagnie. Max est
+absent ; je suis toute seule, mon salon me semble
+deux fois trop grand. Quand viendrez-vous ? Vous
+dérangeriez, dites-vous, notre lune de miel. Un père
+tel que vous n’a jamais rien dérangé. Némésis vous
+réclame ; notre dévotion ne lui suffit point : dans le
+bonheur, on néglige les dieux. Du reste, elle ne regrette
+que vous et non les brumes du Jura. Notre
+ciel est doux, et nos paysages vous offriront cette
+beauté que vous regardez comme le charme suprême
+de la poésie grecque, la netteté des lointains, la transparence
+des horizons. J’ai fait tantôt une belle promenade ;
+ce qui me l’a gâtée, c’est la rencontre que
+je fis d’un original… »</p>
+
+<p>Je posai la plume. « Ah ! c’est trop fort ! pensai-je.
+Mon père a bien affaire de M. de Malombré et de son
+chien truffier ! »</p>
+
+<p>Je me mis au piano, mais je le quittai bientôt. Je
+m’assis au coin du feu ; je contemplai fixement les
+tisons. Il est des moments où le sentiment de la fragilité
+du bonheur est si vif qu’on souhaiterait presque
+d’être malheureux. Dans ce monde où tout change,
+il est aisé d’acquérir ; mais conserver est presque un
+miracle. Je me comparais à un enfant qui a pris un
+oiseau et qui sent dans sa main le battement et l’effort
+de ses ailes. Que les doigts de l’enfant se desserrent,
+et l’oiseau s’envolera, — et malgré lui l’émotion
+lui fait ouvrir la main.</p>
+
+<p>Un domestique entra et me remit un billet encadré
+d’or et d’azur qu’un petit paysan venait d’apporter.
+Il était ainsi conçu :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Madame la marquise, veuillez, je vous en conjure,
+avoir confiance en moi et me marquer une
+heure où je pourrai vous entretenir sans témoins.</p>
+
+<p>« Agréez, madame la marquise, les hommages respectueux
+de votre très-humble et très-obéissant serviteur,</p>
+
+<p class="sign sc">« Hector de Malombré. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Je répondis sur-le-champ :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Monsieur, vous faites appel à ma confiance : on
+ne la donne point à un inconnu, et dans le cas dont
+il s’agit je ne vois pas quel sens peut avoir ce mot ;
+mais si vous avez quelque service pressant à me demander,
+vous me trouverez chez moi demain matin,
+je serais heureuse de pouvoir vous obliger. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Le lendemain matin, je me promenais sur la terrasse,
+jetant par intervalles un regard distrait sur le
+pavillon dont on posait le toit, quand j’entendis un
+roulement de voiture et vis entrer dans la cour l’une
+de ces carrioles à deux places et à deux roues qui
+sont en usage dans le pays. Bientôt parurent devant
+moi M. de Malombré et son chien, dont la queue
+était précieusement serrée dans une compresse nouée
+d’une faveur rose. Le gentilhomme regardait à droite
+et à gauche et paraissait ne s’avancer qu’avec précaution.
+Il portait à sa boutonnière un bouquet de
+pervenches dont la fraîcheur jurait avec ses joues
+sèches et son teint olivâtre. Il me salua comme la
+veille avec une gravité cérémonieuse, et s’asseyant
+près de moi :</p>
+
+<p>« Le pauvre Amadis a bien souffert ! » me dit-il d’une
+voix creuse en me montrant du doigt le dolent animal,
+et il me fit une vive peinture de ses souffrances,
+le panégyrique de ses miraculeux talents, le détail
+de tous les soins qu’il avait donnés à son éducation.
+Puis, ayant épuisé ce propos, il attacha sur moi ses
+yeux ternes, soupira et me dit :</p>
+
+<p>« Madame, si intéressant que soit Amadis, ce n’est
+point de lui que je veux vous entretenir ; un sujet
+plus grave m’amène ici, et je suis sûr que vous excuserez
+ma démarche quand vous connaîtrez le sentiment
+qui me l’a dictée. Je suis pour vous un inconnu ;
+mais une bizarrerie étrange de la fortune a voulu
+que le sort de cet inconnu fût lié au vôtre, et que
+nous eussions, vous et moi, des intérêts communs à
+défendre.</p>
+
+<p>— Cela me paraît aussi étrange qu’à vous, interrompis-je,
+et je vous avoue que vous piquez ma
+curiosité.</p>
+
+<p>— Ayez un peu de patience, madame, reprit-il en
+poussant un nouveau soupir, et sachez d’abord qu’à
+peu de distance de mon château, et tout près de la
+Berre, se trouve une petite maison de campagne qui
+resta longtemps inhabitée. M. Mirveil, à qui elle appartenait,
+fut pendant de longues années consul dans
+une des échelles du Levant. Il en revint il y a trois
+ans, ramenant avec lui sa jeune femme, une Levantine
+d’une merveilleuse beauté. Excusez-moi, madame ;
+je sais bien que toute beauté pâlit auprès de
+la vôtre, mais j’ose dire qu’après vos yeux ceux de
+Mme Mirveil sont les plus beaux qui se puissent voir
+dans tout le monde.</p>
+
+<p>— Passons, passons, lui dis-je, cette question
+m’intéresse peu.</p>
+
+<p>— Vous êtes vive, madame, poursuivit-il ; je ne
+m’en plains pas : votre vivacité pourra nous être
+utile ; mais, pour reprendre mon récit, je vous dirai
+que peu de temps après son arrivée M. Mirveil mourut.
+Les attraits de sa jeune femme avaient fait sur
+moi la plus vive impression. Dès que les convenances
+me le permirent, je me déclarai, j’offris à Mme Mirveil
+mon château, mon cœur et ma main. Cette
+femme cruelle… Ah ! madame la marquise, j’ai bien
+souffert. Mon visage n’en dit-il rien ? »</p>
+
+<p>M. de Malombré s’étendit aussi longuement sur ses
+souffrances qu’il avait fait sur celles d’Amadis ; il les
+décrivit dans un style fleuri de madrigal ; il composait
+quelquefois des bouquets à Iris. Je crois qu’il
+aimait Mme Mirveil, je crois qu’il aimait aussi une
+vigne enclavée dans ses champs ; je crois qu’il eût été
+bien aise d’avoir une jolie femme qui charmât sa solitude,
+je crois aussi que la vigne… (on aime à s’arrondir,
+et rien n’est incommode comme une enclave) ;
+je crois enfin que M. de Malombré était aussi romanesque
+qu’intéressé, et que ses intérêts et ses sentiments
+s’embrouillaient si bien dons son esprit, que
+lui-même ne s’y reconnaissait pas.</p>
+
+<p>« Mme Mirveil, continua-t-il, fut longtemps sourde
+à mes prières, et j’essuyai d’elle des refus humiliants
+qui auraient rebuté un cœur moins épris. Cependant
+sa pauvreté plaidait pour moi ; son mari, dont les
+affaires s’étaient dérangées, lui avait laissé presque
+pour tout avoir une maisonnette entourée d’une vigne
+de médiocre rapport. On n’est pas belle sans aimer
+la toilette ; on n’est pas Levantine sans avoir tous les
+goûts coûteux. Elle se radoucit, consentit à m’écouter,
+me donna quelques espérances ; mais ma mauvaise
+étoile voulut que par un hasard fâcheux elle
+fît la connaissance de M. de Lestang et qu’elle s’éprît
+pour lui de la plus folle passion. J’ai trop de tact,
+madame la marquise, pour m’appesantir sur ce point
+délicat ; je ne sonderai point le mystère de leurs relations ;
+il en courut des bruits qui me percèrent le
+cœur. Ah ! si Amadis, ce cher confident de mes peines,
+pouvait parler ! Ses récits, madame, vous arracheraient
+des larmes… Mais il suffit de vous dire que
+Mme Mirveil se berçait du fol espoir d’être épousée.
+Quand elle vit s’éloigner subitement celui qu’elle appelait
+le plus beau des marquis, et que peu après on
+lui annonça son mariage, elle tomba dans un morne
+désespoir. Pendant un mois, elle demeura enfermée
+chez elle, défendant sa porte à tout venant, roulant
+dans sa tête, m’a-t-elle dit plus tard, des projets de
+suicide ou de vengeance. En vain je tentai de forcer
+la consigne, je ne pus pénétrer jusqu’à elle.</p>
+
+<p>« Je ne suis, madame, ni de mon temps ni de mon
+pays ; ma constance a des obstinations dignes des antiques
+paladins. Après une longue suite d’assauts
+toujours repoussés, la place se rendit ; je fus reçu, je
+parlai, je me fis écouter. Mme Mirveil me promit de
+combattre sa douleur, de chercher à oublier. Un jour
+je crus voir son front s’éclaircir ; me jetant à ses genoux,
+je la conjurai de prendre enfin pitié de mon
+long martyre, de décider de mon sort. Elle me pria
+de lui accorder quelques heures de réflexion, me remit
+au lendemain.</p>
+
+<p>« J’arrive à l’heure convenue : la maison était vide.
+O retours inattendus d’une passion qu’on croyait
+morte ! C’est une véritable maladie que l’amour, madame
+la marquise ; j’en sais quelque chose. Surprise
+à l’improviste par une crise de ce terrible mal,
+Mme Mirveil venait de partir pour Paris : elle voulait
+revoir son infidèle. Après bien des peines et des pas
+perdus, elle le revit, paraît-il, dans une fête, et quand,
+peu de jours après, elle revint ici, tout l’heureux effet
+de mon éloquence était détruit. Elle me traita
+avec le dernier mépris, m’interdit de lui reparler de
+mon amour, me déclara qu’elle ne se remarierait
+jamais, qu’elle ne voulait plus vivre que pour la vengeance,
+que le châtiment du perfide qu’elle avait trop
+aimé pouvait seul adoucir l’amertume de ses regrets,
+que ce châtiment avait déjà commencé, qu’elle avait
+lu dans les yeux de M. de Lestang un sombre ennui,
+le repentir, peut-être le remords. D’autres fois elle
+prétend qu’il lui a été ravi par d’indignes manéges,
+et c’est sur vous, madame, qu’elle fait retomber tout
+le poids de son courroux. Elle saura, dit-elle, humilier
+sa rivale.</p>
+
+<p>« C’est une étrange personne que Mme Mirveil : tour
+à tour vive ou languissante, emportée ou rêveuse,
+sujette à de fréquentes bourrasques, insouciante des
+convenances, incapable de gouverner sa langue et
+son cœur. Vous voyez, madame, que je ne me dissimule
+point ses défauts. Hélas ! la connaissance que
+j’en ai ne sert qu’à me la rendre plus chère. Cette
+pauvre femme vous hait, elle a juré de se venger.
+Vous êtes sûre, je le crois, du cœur de M. de Lestang ;
+cependant, au nom de notre commun intérêt,
+empêchez à tout prix qu’il ne la revoie, sinon… »</p>
+
+<p>Quoique à plusieurs reprises j’eusse essayé d’interrompre
+M. de Malombré, il ne s’était point laissé déconcerter
+comme la veille. Son discours était préparé,
+il le récitait avec un flegme imperturbable, et je
+l’écoutai, malgré moi, jusqu’au bout. Étrange avidité
+de souffrir qui est en nous ! Mais à ces derniers mots la
+révolte que me causait l’indélicatesse de sa démarche
+l’emporta sur tout autre sentiment : je me levai, le
+regardai avec hauteur, et j’allais lui exprimer toute
+mon indignation, quand Baptiste parut, m’apportant
+une lettre de Max. Dès qu’il l’aperçut, M. de Malombré
+quitta son siége, et, élevant la voix : « Madame,
+me dit-il, veuillez recommander à l’attention de
+M. de Lestang la petite affaire dont j’ai eu l’honneur
+de vous entretenir. Le vin de ma vigne de Sainte-Cécile
+a, je vous le répète, un fumet exquis, vin généreux,
+plein de séve, vrai nectar. Je peux lui en remettre
+une feuillette. Quant aux conditions, nous les
+débattrons avec cet esprit d’équité qui convient
+entre gentilshommes et entre voisins. »</p>
+
+<p>Cela dit, il s’inclina, appela son chien, et s’éloigna
+de son pas grave et mesuré.</p>
+
+<p>Après m’avoir remis la lettre, Baptiste était demeuré
+à quelques pas de moi, me regardant du coin
+de l’œil. Comme il ne quittait pas la place, je lui demandai
+ce qu’il avait à me dire.</p>
+
+<p>« Oserais-je représenter à madame, répondit-il, que
+M. le marquis a peu de goût pour M. de Malombré, et
+qu’il serait fâché d’apprendre que madame l’a reçu ?</p>
+
+<p>— Ne craignez rien, Baptiste, lui dis-je, et sachez
+que désormais, quand M. de Malombré se présentera
+à Lestang, je n’y serai pas.</p>
+
+<p>— Madame y perdra peu, reprit-il avec un sourire.
+Il n’est reçu chez personne ; il a dans le pays la réputation
+d’être visionnaire, gobe-mouches, méchante
+langue, et d’aimer à faire battre les montagnes. »</p>
+
+<p>J’aurais volontiers serré la main à ce brave Baptiste ;
+il venait en aide à cette partie de moi-même qui se
+refusait à croire et qui disait : « Le bonheur que donne
+l’amour est une chose noble et sacrée ; préservons-le
+avec un soin jaloux de toute profanation. Que le cèdre
+de la montagne tombe frappé de la foudre, cette fin
+est digne de lui : mais que les insectes et les parasites
+tarissent sa séve généreuse, que des animaux malfaisants
+fouissent la terre à son pied et dévorent ses racines,
+une telle indignité lui doit être épargnée. »</p>
+
+<p>La lettre de Max était brève ; mais il m’y annonçait
+son prochain retour. Cette bonne nouvelle agit sur
+moi comme un charme bienfaisant ; elle dissipa mon
+inquiétude, changea le tour de mes idées. Je me promis
+d’oublier la visite de M. de Malombré ou de la
+compter au nombre de ces incidents fortuits et burlesques
+dont on ne se souvient que pour en rire. Et
+assurément l’étrangeté du personnage, sa tête qu’on
+eût volontiers coiffée de l’armet de Mambrin, son
+bouquet de pervenches, ses joues sèches, ses éternels
+soupirs, son miraculeux Amadis avec sa compresse et
+sa faveur rose, ce brûlant amour pour une chatte angora
+compliqué d’une passion malheureuse pour une
+vigne, tout cela prêtait à rire.</p>
+
+<p>Deux jours plus tard, revenant d’une promenade,
+je rattrapai sur la route de Chamaret un méchant
+coupé traîné par un bidet efflanqué, couleur poil de
+souris. Au moment où j’allais le dépasser, mon cheval
+fit un écart ; le bidet effrayé recula brusquement.
+Un cri de terreur partit de l’intérieur du coupé, et je
+vis s’avancer une jolie tête de poupée dont les yeux
+en rencontrant les miens s’enflammèrent de courroux.
+La poupée parla :</p>
+
+<p>« Quand on ne sait pas tenir un cheval, s’écria-t-elle
+d’une voix aigre, on devrait éviter les chemins battus. »</p>
+
+<p>Cette voix de perruche, je l’aurais reconnue entre
+mille. C’était bien celle qui avait dit un soir : « Le
+beau marquis fait des comparaisons !… » Et je m’étais
+enfuie de Paris. Qu’étais-je venue chercher à Lestang ?</p>
+
+<p>Je repartis au triple galop, et tout en galopant je
+me disais : « Ce n’est après tout qu’une poupée. »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>Max revint de Nîmes mécontent et irrité. M. de R…
+avait été mal inspiré en l’instituant son héritier. Des
+collatéraux, frustrés dans leurs espérances, contestaient
+la validité du testament. Dans la chaleur du
+débat, des mots malsonnants avaient été prononcés ;
+on avait osé parler de captation, à quoi Max avait répondu
+par de hautains défis qu’on n’avait eu garde
+de relever ; mais ses adversaires ne s’étaient point désistés
+de leurs prétentions, un procès était imminent.
+Généreux, désintéressé, considérant toutes les affaires
+d’argent avec une indifférence de gentilhomme, Max
+tenait peu à cet héritage, dont il se promettait de se
+dessaisir jusqu’au dernier sou par une donation en
+faveur de quelque établissement de charité ; mais en
+revanche il tenait beaucoup à son droit, et tout son
+sang bouillonnait à la seule idée qu’on le pût contester.
+Dans un entretien que nous eûmes à ce sujet,
+après qu’il m’eut conté les injurieuses chicanes dont
+on le menaçait, je l’engageai à y couper court
+par une renonciation qui ne devait guère lui coûter.</p>
+
+<p>« A quoi bon, lui dis-je, vous exposer aux ennuis et
+aux aigreurs d’un procès qu’il vous importe peu de
+gagner ? Ce serait compromettre en pure perte votre
+repos et votre dignité. »</p>
+
+<p>Il me répliqua que j’en parlais à mon aise, que je
+traitais bien légèrement une question grave, qu’il
+n’était pas dans son caractère de refuser aucune sorte
+de combat, qu’en renonçant il aurait l’air de douter
+de la bonté de sa cause, qu’il y allait de son honneur
+de confondre l’injustice et la mauvaise foi. Peut-être
+avait-il raison ; mais ses reproches me contristèrent :
+j’y sentis une amertume qui m’étonna : il ne m’avait
+jamais parlé sur ce ton.</p>
+
+<p>De l’humeur dont il était, la surprise que je lui
+avais ménagée lui fit peu d’impression. Il tenait à
+la main un projet de mémoire de son avoué, et n’accorda
+à mon beau pavillon qu’une attention distraite,
+y trouva à redire, prétendit contre l’évidence que le
+plan dont nous étions convenus n’avait pas été suivi.
+Je fus piquée de ses injustes critiques ; il s’en aperçut,
+et me demanda si je ne me plaisais plus à Grignan,
+si j’étais déjà revenue de mes adorations pour les
+demi-teintes. Je lui répondis que toutes les fois qu’il
+aurait de l’humeur, je me sentirais incapable de rien
+admirer.</p>
+
+<p>« En ce cas, reprit-il en riant, je crains que vous ne
+vous condamniez à l’admiration intermittente. J’ai le
+caractère inégal. Avais-je oublié de vous en prévenir ?…
+Heureusement, ajouta-t-il, ce n’est pas un vice
+rédhibitoire. »</p>
+
+<p>Le même jour, nous allâmes dîner à Chamaret,
+chez Mme d’Estrel. C’est une vieille amie des Lestang.
+Malgré la différence de nos âges, dès notre
+première entrevue, nous nous étions prises d’amitié
+l’une pour l’autre. Sans être un esprit brillant, elle a
+une droiture et une justesse de sens qui en font une
+femme d’excellent conseil. On peut à la vérité lui reprocher
+trop d’indolence et une certaine paresse de
+la volonté : elle a réduit son existence au moindre
+mouvement possible et redoute tout ce qui pourrait
+agiter l’air autour d’elle ; il semble que son caractère,
+comme une médaille d’un métal trop mou, ait été
+effacé et un peu usé par la vie. Elle-même déclare
+qu’à ses yeux la sagesse consiste dans l’habitude de
+ne pas vouloir, et que de sa chaise longue elle regarde
+couler les heures sans leur rien demander.
+« J’ai longtemps cherché querelle à la vie, dit-elle
+encore ; mais j’ai fini par découvrir qu’elle est sourde,
+et j’ai juré de ne plus dire un mot. » Mais dans l’intimité
+son âme a des réveils charmants, et en tout
+temps la grâce négligée et la simplicité de ses manières
+lui donnent beaucoup d’attrait. Personne ne
+possède comme elle l’art d’écouter, le premier des
+arts libéraux, au dire de mon père.</p>
+
+<p>En voiture, Max fut grave et taciturne, à peine
+pus-je tirer de lui quatre mots. Je maudissais tout
+bas les héritages, les collatéraux et les avoués. Nous
+arrivons. L’instant d’après, un domestique annonce
+Mme Mirveil. A ce nom, je ne pus m’empêcher de
+tressaillir ; Max ne sourcilla pas et continua de feuilleter
+négligemment un album qu’il venait d’ouvrir.
+Mme d’Estrel parut un peu déconcertée ; elle cherchait
+péniblement les mots d’une réponse qu’attendait
+le valet de chambre, quand la porte se rouvrit, et
+Mme Mirveil entra, parée comme une châsse. Tout
+en saluant Mme d’Estrel avec un empressement agité,
+elle laissa tomber sur Max un regard qu’elle aurait
+voulu rendre insultant et qu’il soutint avec une froideur
+impassible. Elle s’assit, débita tout d’une haleine
+quelques phrases sans suite, où l’on sentait l’effort,
+après quoi le silence régna, un silence de glace. Je le
+rompis en disant :</p>
+
+<p>« L’autre jour, je vous ai fait grand’peur, madame, je
+vous en fais toutes mes excuses ; vous avez eu raison
+de me reprocher que je ne savais pas tenir mon cheval.</p>
+
+<p>— C’est à moi de m’excuser, répondit-elle, mes
+reproches étaient fort injustes ; on assure, madame,
+que vous avez tous les genres d’habileté.</p>
+
+<p>— De l’habileté ! interrompit Mme d’Estrel de sa
+voix lente et un peu traînante. De l’habileté ! Y pensez-vous ?
+Mme de Lestang n’a que des dons et point
+de mérites, tout en elle est involontaire ; c’est le secret
+de son charme. Aussi ne puis-je pas plus la louer
+de ses talents d’amazone que de sa beauté ; elle est
+ce qu’elle est, il n’y a vraiment pas de sa faute. »</p>
+
+<p>Je ne sais ce que je répondis. Nouveau silence. On
+annonça que le dîner était servi. Comme Mme Mirveil
+semblait se disposer à partir, Mme d’Estrel par politesse,
+l’invita à rester, mais d’un ton qui provoquait un
+refus ; contre toute attente, elle accepta. Que ce dîner
+me parut long ! Tout le monde était à la gêne ; je ne
+parle pas de Max, dont les regards voilés déconcertaient
+toute curiosité. Mme d’Estrel mit la conversation
+sur la maladie des vers à soie, qui, depuis
+quelques années, exerce des ravages dans nos départements ;
+elle interrogea Max : devait-elle arracher
+ses mûriers et planter de la vigne ? Ils approfondirent
+cette question. En vain, à plusieurs reprises, Mme Mirveil
+tenta de détourner l’entretien : la pébrine, les
+magnaneries et les nouveaux ventilateurs revenaient
+toujours sur le tapis. Cette persistance l’irritait ; je ne
+sais ce qu’elle avait préparé, mais on traversait ses
+plans.</p>
+
+<p>Je l’examinais à la dérobée ; son dépit animait son
+teint et rendait sa beauté plus piquante. Sa beauté !
+Est-elle belle ? Mon Dieu ! elle est jolie, cela est certain :
+une petite tête frisottée, des yeux chinois dont
+elle fait ce qu’elle veut ; mais je vous assure qu’au
+repos son visage ne dit rien, et que pourrait-il dire ?
+Cette pauvre femme…</p>
+
+<p>Songez, monsieur l’abbé, que lorsqu’elle était petite,
+sa mère la condamnait chaque jour à se frotter
+pendant plusieurs heures les bras avec des concombres
+pour leur donner le poli, et qu’en revanche
+à dix ans elle savait à peine lire. Sans l’exercice des
+concombres, son enfance n’eût été qu’un long somme ;
+dans ce temps-là, disait-elle à Mme d’Estrel, il lui
+arrivait souvent de dormir à poings fermés quatorze
+heures ; le reste du jour, elle dormait à poings ouverts.
+Ce qui plus tard la réveilla, ce fut le désir de
+montrer ses bras ; elle en avait le droit, ils lui avaient
+coûté tant de travail ! Ajoutez un goût effréné pour la
+soie et le satin, un amour tout charnel pour le chiffon,
+amour si extravagant que dans sa pauvreté, pour
+avoir des valenciennes elle se condamne à vivre de
+coquilles de noix et que souvent elle a faim… Mais
+ce qui la réveilla tout à fait, ce fut le bruit que firent
+les passions en pénétrant d’assaut dans son cœur. Le
+retentissement de ces voix dans le vide dissipa pour
+toujours sa torpeur : elle ne se rendormira plus, elle
+vit dans la fièvre, dans la tempête, dans la folie,
+n’ayant ni une idée qui la puisse distraire, ni une
+conscience qui l’avertisse. Dangereuse aux autres,
+funeste à elle-même… Monsieur l’abbé, je ne l’accuse
+pas, je la plains.</p>
+
+<p>Sur la fin du dîner, Mme Mirveil imagina de se
+trouver mal. Je ne prétends pas qu’elle jouât la comédie ;
+plus d’une fois je l’avais vue changer de couleur
+et j’avais remarqué une expression d’angoisse
+sur son visage ; l’indifférence de Max la mettait au
+supplice. Quand on ne se résiste pas, on s’aide, et m’est
+avis que, notre volonté n’étant jamais neutre, elle est
+secrètement complice des faiblesses qu’elle ne combat
+pas. Mme Mirveil renversa sa tête sur le dossier de sa
+chaise, son sein se soulevait à coups précipités, ses
+lèvres entr’ouvertes semblaient prêtes à exhaler le
+dernier soupir, tandis que ses cheveux bouclés se répandant
+sur son visage y formaient un charmant désordre.
+Était-ce un effet de l’art, de l’habitude ? Je
+me sentais incapable de tant de grâce dans l’évanouissement.
+Elle prit pour recouvrer ses sens le moment
+où Max, un flacon de sels à la main, se penchait vers
+elle. Ses yeux se rouvrirent, elle poussa un faible cri,
+étendit le bras en se reculant. On eût dit Armide repoussant
+Renaud. Puis elle fut prise d’un accès de
+pleurs nerveux. C’étaient de vraies larmes qui tombaient
+en abondance de ses yeux, et cependant les
+convulsions ne déformaient point ses traits, — et je
+pensais à cette héroïne de Mme de Staël qui possédait
+l’art <i>de travailler le vrai</i>.</p>
+
+<p>Mme d’Estrel parvint à l’entraîner dans une autre
+pièce où elles restèrent quelques instants enfermées,
+pendant que nous faisions, Max et moi, un tour de
+jardin. Je ne sais quelles questions il m’adressa ;
+mais il paraît que j’y répondis tout de travers.</p>
+
+<p>« A qui en avez-vous ? me dit-il en souriant. On
+pourrait croire que nous jouons au propos interrompu. »</p>
+
+<p>Comme nous revenions sur nos pas, Mme Mirveil
+reparut, et, s’approchant de moi, me dit d’un ton
+bref et saccadé qu’elle regrettait d’avoir été un
+trouble-fête, que depuis quelque temps elle était
+souffrante, que désormais elle resterait chez elle, et
+ne romprait plus son vœu de retraite et de silence.
+Là-dessus elle partit ; Max lui offrit son bras qu’elle
+n’accepta point ; il ne laissa pas de la reconduire
+jusqu’à sa voiture. Je trouvai qu’il était longtemps
+à revenir ; je comptais et je recomptais les secondes ;
+je me souviens que je tenais entre mes doigts une longue
+herbe, et que je la tordais et déchirais sans pitié.</p>
+
+<p>Mme d’Estrel fut frappée de ma pâleur ; elle me
+regarda fixement.</p>
+
+<p>« Ma chère Isabelle, me dit-elle, sauriez-vous par
+hasard…</p>
+
+<p>— Oui, je sais, interrompis-je.</p>
+
+<p>— Dans ce cas, poursuivit-elle en me prenant la
+main, ayez beaucoup d’empire sur vous-même. Vous
+avez une âme élevée, faites usage de votre supériorité ;
+les sentiments communs vous perdraient. Assurément
+je ne crains rien pour vous, cette femme ne
+vous va pas à la cheville du pied ; mais, si contre
+mon attente le danger se déclarait, surprenez Max
+par la hauteur de votre caractère et la générosité de
+votre confiance. Oui, je le connais, il est blasé sur
+tout, sauf sur l’étonnement. J’ai l’air de dire une
+niaiserie ; il n’importe, croyez-moi : c’est en l’étonnant
+que vous le dominerez, et vous avez en vous de
+quoi l’étonner. »</p>
+
+<p>Elle n’en put dire davantage. Max parut au bout
+du jardin, et elle s’empressa de rompre l’entretien.</p>
+
+<p>Nous repartîmes par le plus beau clair de lune.
+Depuis qu’il avait reconduit en tête-à-tête Mme Mirveil,
+j’avais cru découvrir dans la physionomie et
+l’accent de Max une sorte d’animation qui m’irritait.
+En chemin, il fut gai, causant, revint sur le chapitre
+du pavillon, s’excusa des injustes critiques qu’il en
+avait faites, le déclara admirable, irréprochable, me
+prodigua les compliments. Ses aimables vivacités
+contrastaient avec la froide réserve où il s’était retranché
+en venant. Que s’était-il donc passé ? Quel
+intérêt nouveau était venu faire diversion à ses ennuis ?
+Quels souvenirs, quels rêves mettaient en branle
+son imagination ? J’oubliai les conseils de Mme d’Estrel,
+je ne sus me défendre des <i>sentiments communs</i>.
+La jalousie rend toutes les âmes égales, elle les met
+toutes de niveau.</p>
+
+<p>« Votre belle humeur vous est revenue ? dis-je à
+Max. Cependant vous avez dû souffrir pendant ce
+dîner, car vous n’aimez pas les scènes.</p>
+
+<p>— Il faut distinguer, dit-il, il y a scènes et
+scènes.</p>
+
+<p>— Vous conviendrez que celle que nous a donnée
+Mme Mirveil était fort ridicule.</p>
+
+<p>— Vous êtes bien sévère ; je vous jure que je n’ai
+pas eu envie de rire ; la pauvre femme me faisait
+pitié.</p>
+
+<p>— J’en suis fort aise ; si jamais j’ai une attaque de
+nerfs, je pourrai compter sur votre indulgence.</p>
+
+<p>— Ah ! permettez, ce serait bien différent. Vous n’avez
+pas le droit d’avoir des nerfs ; ce serait sortir de votre
+caractère, et je vous en saurais mauvais gré.</p>
+
+<p>— A merveille ! votre femme est tenue d’avoir
+toutes les vertus romaines, et vous réservez votre
+indulgence…</p>
+
+<p>— Pour qui donc ?</p>
+
+<p>— Pour les femmes à qui vous pensez devoir des
+consolations. »</p>
+
+<p>Il me regarda de travers.</p>
+
+<p>« Oh ! dit-il en riant, je ne me crois tenu de consoler
+personne ; mais à propos il me vient une idée ;
+si nous mettions des clochettes à votre pavillon ?</p>
+
+<p>— Après tout, vous avez raison, repris-je.</p>
+
+<p>— Vous approuvez mes clochettes ?</p>
+
+<p>— J’approuve vos distinctions ; il est certain que je
+n’aurai jamais le talent de l’évanouissement ni le secret
+de cette grâce enchanteresse…</p>
+
+<p>— Oh ! ne vous moquez point. Il est certain qu’évanouie
+ou non, Mme de Mirveil est une fort jolie
+femme. Consultez le premier venu…</p>
+
+<p>— Pourquoi le premier venu plutôt que vous ?</p>
+
+<p>— Parce que vous semblez vous défier de mon impartialité.</p>
+
+<p>— Impartial ou non, je vous croyais le goût plus
+difficile.</p>
+
+<p>— Je vois ce qui vous blesse, répliqua-t-il ; vous
+m’en voulez de mon goût pour les clochettes ; je vous
+assure que ce n’est point une passion vulgaire : les
+Chinois…</p>
+
+<p>— Ne parlons plus de ce malheureux pavillon, repris-je
+sèchement ; il est manqué de tout point, nous
+le ferons abattre demain.</p>
+
+<p>— Mais en vérité, ma chère, s’écria-t-il, il ne tiendrait
+qu’à moi de m’imaginer que vous me faites une
+scène de jalousie. Sans contredit, elle serait plus
+ridicule cent fois que toutes les crises de nerfs de
+Mme Mirveil.</p>
+
+<p>— Moi, jalouse ! lui dis-je ; si jamais je le suis,
+croyez-moi, je saurai m’arranger pour n’être pas
+ridicule. »</p>
+
+<p>Il fit un léger haussement d’épaules, et, regardant
+la lune, fredonna une ariette d’opéra. Je sentis sur-le-champ
+la gravité de ma faute, et, regrettant ma
+promptitude, je cherchai un moyen de renouer l’entretien
+et de réparer mon insigne maladresse ; mais
+mon esprit troublé ne me fournissait rien : plus le
+silence se prolongeait, plus il devenait difficile de le
+rompre, et nous arrivâmes à Lestang avant que j’eusse
+trouvé un mot.</p>
+
+<p>Retirée chez moi, je repassai dans l’amertume de
+mes souvenirs toutes les circonstances de cette journée.
+Je me reprochais d’avoir cherché de gaieté de
+cœur le danger. Attaquer Mme Mirveil, c’était pousser
+Max à la défendre ; rabaisser une femme qu’il
+avait aimée, c’était piquer au jeu son amour-propre.
+J’avais eu le tort plus grave d’irriter son orgueil par
+un défi, surtout je m’étais rapetissée à ses yeux par
+mes inquiétudes et mon dépit. Nous nous pardonnons
+aisément les fautes où nous entraînent nos penchants
+naturels ; mais il nous est cruel de nous être
+démentis : nous ne croyons plus en nous-mêmes. Je
+me figurais qu’en sortant de mon caractère j’avais
+donné des arrhes au malheur.</p>
+
+<p>Un instant j’entendis des pas à l’entrée du vestibule
+qui conduit à ma chambre, je me levai précipitamment
+dans l’espérance que Max allait frapper à
+ma porte ; mais les pas s’éloignèrent. Comme je traversais
+le boudoir pour sonner ma femme de chambre,
+je vis mon ombre passer dans une glace. Je
+m’approchai, je la regardai longtemps. J’étais un
+peu pâle ; mes yeux me semblaient plus grands que
+d’ordinaire ; mes cheveux, que je venais de dénouer,
+tombaient en désordre sur mes épaules. — Serait-il
+aveugle à ce point ? dis-je tout bas. — A cette réflexion
+en succéda une autre ; il me sembla, en me considérant
+de plus près, que la figure que je voyais là, devant
+moi, était celle d’une personne destinée à beaucoup
+souffrir, et que le malheur avait marquée au
+front de son sceau. Comme pour en appeler de cette
+condamnation, je m’efforçai de sourire, et la tristesse
+de ce sourire, reflétée par la glace, me fit
+peur.</p>
+
+<p>Le lendemain… Mais quand aurais-je fini ce récit,
+si j’entreprenais de vous conter heure par heure les
+plus longues et les plus vides journées de ma vie ?
+Craindre, attendre, douter, se reprendre à espérer,
+se dire cent et cent fois : Cela est impossible ! et n’en
+rien croire, soutenir avec la même conviction le pour
+et le contre, tour à tour tout admettre et tout rejeter,
+n’avoir qu’une pensée et la retourner de mille façons,
+lui donner mille formes, lui prêter mille visages,
+et ne gagner à tant de métamorphoses que de sentir
+plus vivement la monotonie de la douleur, peser des
+riens, des atomes, épier des ombres, interroger le
+vent qui court, commenter un mot, un regard, un
+sourire, un geste, questionner et les murs, et les
+chemins, et l’espace, et tout à coup s’irriter contre
+ses soupçons, les forcer à se taire, assoupir ses défiances,
+endormir ses angoisses, jusqu’à ce que, s’effrayant
+de son silence, le cœur se réveille en sursaut
+et recommence à agiter sa douleur pour la faire
+parler, comme un enfant qui s’ennuie secoue les
+grelots de son hochet, — vains passe-temps d’une
+âme qui tremble pour son bonheur !</p>
+
+<p>Mais, du moins, pendant ces cruelles journées, mon
+courage ne se démentit pas. J’avais juré de ne faire
+à Max ni une question ni un reproche ; j’eus la force
+de me taire. J’avais juré de renfermer ma peine en
+moi-même, et je l’y gardai à vue. J’avais juré que
+mon visage ne trahirait pas mon secret, et durant
+quatre longues semaines mon front et mes yeux
+mentirent. Par instants je me rassurais, je croyais
+recommencer à vivre, je respirais, mais l’inquiétude
+et l’oppression revenaient bien vite, un trouble insurmontable
+me révélait l’approche du danger, et je
+frissonnais comme un pauvre oiseau qui a deviné,
+sans le voir, le milan tournoyant dans la nue : son
+invisible ennemi s’annonce par je ne sais quelle épouvante
+répandue dans l’air, et lui fait sentir à travers
+l’espace la pesanteur de son aile.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>A la fin de mars et dans la première semaine d’avril,
+le mistral souffla par violentes rafales auxquelles
+succéda l’épanouissement du printemps dans sa gloire.
+Par une belle après-midi, je me rendis à Chamaret ;
+Mme d’Estrel m’avait écrit une lettre de reproches :
+je la négligeais, je l’oubliais. Fort souffrante depuis
+quelque temps, elle n’avait pas quitté sa chaise
+longue.</p>
+
+<p>« Votre vieille et maladive amie, m’écrivait-elle, a
+découvert qu’elle vous aime un peu comme sa fille.
+Ne soyez pas ingrate ; une telle affection est peu de
+chose si vous voulez, mais c’est quelque chose enfin. »</p>
+
+<p>Je m’acheminai seule, laissant mon cheval Soliman
+régler son pas à sa guise. Autour de moi, tout
+était dans cette fleur de grâce et de vie dont le printemps
+a le secret. Un esprit de fête régnait dans les
+bois et sur les collines ; le ciel était d’un bleu sans
+tache, les feuillages d’un vert reluisant. La beauté du
+jour adoucit ma tristesse ; je me sentis renaître quelques
+instants à la confiance, mon cœur se dilata. Sur
+tous les visages que je rencontrai, je vis de la gaieté ;
+on me souhaitait la bienvenue avec empressement,
+personne ne doutait de mon bonheur. L’aspect des
+campagnes était animé ; bêtes et gens travaillaient
+ou musaient en paix au soleil ; j’entendais des voix,
+des chants, quelques notes de pinsons. Tout me conviait
+à espérer ; tout publiait que la vie est bonne, et
+je ne pouvais croire que le sort me refusât ma part de
+ces joies faciles qu’il répandait à pleines mains sur la
+terre.</p>
+
+<p>Mme d’Estrel m’accueillit à bras ouverts et avec un
+sourire vraiment maternel. Nous causâmes du mistral,
+du soleil ; elle me regardait avec attention, semblait
+lire dans mes yeux. Il y avait par instants dans
+son accent comme une nuance de pitié qui me
+frappa.</p>
+
+<p>« Je suis restée longtemps sans venir vous voir, lui
+dis-je. J’étais occupée à me taire ; c’est la plus fatigante
+des occupations. Aujourd’hui je veux me reposer,
+je veux parler, tout vous dire. »</p>
+
+<p>Et je lui contai en détail mes inquiétudes et mes
+soupçons.</p>
+
+<p>« Les symptômes sont donc bien graves, ma pauvre
+enfant ? me dit-elle.</p>
+
+<p>— Je ne sais, mais il me semble que je cherche à
+remonter un courant. J’ai beau lutter, me roidir, je
+me sens entraînée, et quelque chose m’avertit qu’on
+n’évite pas son destin. Depuis le jour où j’ai eu la faiblesse
+de lui parler de Mme Mirveil avec quelque
+amertume, j’ai descendu dans l’estime de Max. En
+vain, pour réparer ma faute, j’affecte la confiance, la
+gaieté même ; il a d’ironiques sourires qui me glacent
+le cœur, et je sens percer sous sa politesse (quel affreux
+mot, grand Dieu !) un fond de secrète hauteur…
+Mais sait-il bien lui-même ce qu’il veut ? Je le crois
+partagé, combattu ; il a quelquefois l’air irrésolu
+d’un homme qui voudrait sortir d’un mauvais pas où
+l’a engagé son imprudence, et qui hésite entre deux
+issues. Faut-il avancer ? reculer ?… Quelquefois aussi
+il cherche à s’étourdir par une activité fiévreuse, par
+des excès de fatigue. Il passe des jours entiers à la
+chasse… Oh ! madame, je n’ai là-dessus aucun doute
+qui m’inquiète : c’est bien dans les bois qu’il demeure
+depuis l’aube jusqu’au soir ; j’en crois le carnier
+plein qu’il rapporte au retour, j’en crois sa lassitude,
+j’en crois surtout son orgueil, qui lui fait mépriser le
+mensonge. Bon Dieu ! Max ne s’abaissera jamais à me
+tromper ; quand il m’aura condamnée, je l’apprendrai
+de sa bouche, et il foulera aux pieds mon bonheur
+sans pitié et sans remords… Parfois aussi on
+dirait qu’il a pris son parti, qu’il renonce à tout, se
+résigne, — autre affreux mot qui lui a échappé
+l’autre jour, et que je ne puis répéter sans frémir. Le
+plus souvent il est brusque, agité, et s’efforce de me
+communiquer son agitation : il voudrait me faire
+perdre cette supériorité que donne le calme, me
+mettre dans mon tort, m’arracher quelque parole
+amère ou violente qui l’irritât. Peut-être se flatte-t-il
+qu’il puiserait dans sa colère la force de surmonter
+ses derniers scrupules. En de tels moments, je crois
+découvrir dans ses yeux une expression funeste qui
+m’épouvante ; il me semble que son cœur vient de
+décider mon sort, et qu’il va s’en expliquer. Ah !
+madame, le bonheur était venu trop vite ; j’aurais dû
+m’attendre à la foudroyante rapidité du malheur.
+Est-il donc possible qu’en quelques mois ?… Mais à
+votre tour qu’avez-vous appris ? qu’avez-vous deviné ?…
+Je veux tout savoir !</p>
+
+<p>— Je ne sais rien, répondit-elle ; j’en suis réduite
+comme vous aux conjectures. Je crains, parce que je
+vous aime ; j’espère, parce que je vous connais ; si
+une femme telle que vous perdait son procès,
+qui pourrait se flatter de le gagner ? Mme Mirveil est
+venue deux fois ici ; je voulais lui parler,
+la sermonner. Hélas ! mon expérience personnelle
+m’a appris que nous ne pouvons rien ni sur
+les choses, ni sur les hommes, que tout va comme il
+peut, que le mieux est de s’abandonner et de se
+rendre indifférent à tout, même au bonheur. Une
+telle sagesse est trop austère, ma chère Isabelle, pour
+que je vous la prêche, sans compter que, fort bonne
+à pratiquer pour moi-même, elle me deviendrait
+odieuse si elle m’empêchait de travailler pour mes
+amis.</p>
+
+<p>« J’ai donc reçu Mme Mirveil, bien que je n’eusse
+aucun espoir de rien gagner sur elle. A sa première
+visite, elle fit paraître une gaieté folle et bruyante dont
+je n’augurai rien de bon ; je réussis à la démonter
+par la froideur de mon accueil, elle me demanda des
+explications ; je lui en donnai qui ne lui plurent
+point ; elle se récria, s’indigna, me reprocha d’avoir
+laissé surprendre ma bonne foi par d’indignes calomnies, — et
+tout à coup, changeant de ton et de
+langage, elle s’écria avec un geste dramatique que les
+droits de la passion sont sacrés. Une si grande maxime
+dans une telle bouche m’aurait fait rire, si je n’avais
+eu envie de pleurer. On eût dit une perruche s’essayant
+à répéter un air de bravoure.</p>
+
+<p>« Elle revint avant-hier. Quel changement ! Elle
+avait les yeux creusés, les lèvres pâles, elle parlait de
+se retirer au couvent. Cependant elle était plus parée
+que jamais, et, me montrant ses dentelles, elle marmottait
+entre ses dents : « Il faut donc quitter tout
+cela ! » A ces mots, elle partit d’un éclat de rire auquel
+succéda un de ces accès de pleurs que vous connaissez.
+Elle fut longtemps à se remettre ; je la grondai avec
+douceur, et, tout en lui disant son fait, je tâchai de
+tirer d’elle quelque éclaircissement ; elle ne me répondit
+pas, se leva brusquement et s’enfuit. La
+pauvre femme avait deviné la joie cruelle que me
+causait son désespoir.</p>
+
+<p>« Cette joie fut troublée par une visite de M. de Malombré.
+Mes voisins ont toujours eu la manie de me
+mettre dans leurs confidences. Je crus voir entrer un
+foudre de guerre ; notre hobereau était tout émoustillé,
+le sang lui petillait dans les veines ; il avait l’air
+ravi d’un sot qui vient de faire à son corps défendant
+une action d’éclat et qui s’est découvert plus de
+caractère qu’il ne s’en croyait. Je frémis, je connais
+la maladresse du personnage. Il me conta que la
+veille au soir il avait rencontré M. de Lestang sortant
+de chez Mme Mirveil…</p>
+
+<p>— Il l’a donc vue ! m’écriai-je en déchirant un de
+mes gants.</p>
+
+<p>— Fort heureusement pour vous, reprit-elle, témoin
+les larmes que cette folle est venue répandre
+ici. Ce qui me chagrine, c’est que dans son dépit
+M. de Malombré fit une incartade à Max, qui lui répondit
+par d’insolentes railleries. Piqué au vif,… vous
+savez que l’avenue qui conduit chez Mme Mirveil
+traverse le domaine de M. de Malombré.</p>
+
+<p>«  — Je vous préviens que chaque soir, s’écria-t-il,
+je détacherai mes chiens, mes gros dogues de la Camargue.</p>
+
+<p>«  — Tant pis pour vos chiens, monsieur », repartit
+Max en lui tournant le dos.</p>
+
+<p>— J’ai vivement grondé mon innocent voisin sur son
+imprudence et sa stupidité ; je l’ai conjuré de ne
+plus se mêler de rien… Oh ! ne vous agitez pas, ma
+chère Isabelle. Je suis bien trompée, ou Max ne
+prendra jamais cette femme au sérieux ; il n’a eu
+pour elle qu’un caprice, et vous savez ce que vivent
+les caprices. Un poëte a dit qu’il y a deux sortes de
+femmes, les <i>poupées</i> et les <i>natures</i>. Les hommes ont
+un faible pour les poupées ; ils peuvent se mettre à
+l’aise avec elles et les traiter sans façons ; sont-ils las
+de leur jouet, ils le brisent. O les hommes, les
+hommes ! les plus nobles, les plus généreux, les plus
+délicats, si vous cherchez bien, vous découvrirez en
+eux je ne sais quel besoin brutal de ne pas respecter
+ce qu’ils aiment et d’aimer pendant vingt-quatre
+heures au moins ce qu’ils ne respectent pas.</p>
+
+<p>— C’est ainsi que vous me consolez ? lui dis-je en
+m’efforçant de sourire.</p>
+
+<p>— Je ne vous console pas, répondit-elle. Vous êtes
+une âme forte, ma chère nature, et c’est ce qui vous
+sauvera, car Max n’estime au monde que la force, et
+si jamais il vous échappe, soyez sûre qu’il vous reviendra.</p>
+
+<p>— Ma force ! ma force ! m’écriai-je. Vous en parlez
+à votre aise. Aurai-je celle d’oublier, de pardonner ?… »</p>
+
+<p>Je vis deux larmes rouler lentement le long de
+ses joues amaigries.</p>
+
+<p>« Vous avez bien souffert dans votre vie ? repris-je.</p>
+
+<p>«  — Oh ! dit-elle, je serais bien folle de m’en souvenir !</p>
+
+<p>« Et, m’embrassant sur le front :</p>
+
+<p>«  — J’aurai toujours à votre service des caresses de
+mère. Dès que le cœur vous en dira, venez les chercher. »</p>
+
+<p>Je partis. Pendant mon entretien avec Mme d’Estrel,
+il s’était levé un vent chaud qui prit bientôt de
+la force ; il ne charriait pas de nuages, mais soulevait
+de longs tourbillons de poussière. En un clin d’œil
+la campagne avait changé d’aspect ; la lumière était
+morne, les arbres prenaient des attitudes tourmentées.
+Ce vent brûlant me donna de l’oppression ; respirer,
+vivre, tout me semblait difficile.</p>
+
+<p>Pendant le dîner, Max fut sombre et d’une taciturnité
+désolante. Je m’efforçai en vain d’animer l’entretien,
+il expirait à chaque instant ; on ne cause
+pas longtemps avec une statue, je finis par me taire.</p>
+
+<p>« Combien de temps encore, pensais-je, en serai-je
+réduite à épier et à questionner les ombres qui
+passent sur son front ? et pourtant il y a un mois il
+m’aimait ; du moins je pouvais le croire. »</p>
+
+<p>Après dîner, il se promena quelques minutes en silence
+dans le salon ; puis, s’adossant à la cheminée,
+il me dit avec un accent âpre et ironique :</p>
+
+<p>« Avez-vous revu dernièrement M. de Malombré ? »</p>
+
+<p>A cette question que je n’attendais pas, je demeurai
+interdite ; je ne savais où il en voulait venir.</p>
+
+<p>« Oh ! je ne m’étonne pas, reprit-il que vous l’honoriez
+de votre amitié ; ce n’est pas à vous qu’on
+peut reprocher de n’avoir pas le goût difficile. M. de
+Malombré est un homme supérieur qui unit une prudence
+éprouvée au plus brillant courage. La grande
+lunette qu’il braque comme une coulevrine sur les
+passants, ses grisons qu’il charge de battre le pays
+et de porter ses poulets, ses airs de furet, ses habitudes
+de limier, son adresse, son étonnante industrie,
+ses audaces opportunes, tout le recommandait à votre
+confiance, et le succès d’une campagne est assuré
+quand on possède à ses côtés un pareil allié.</p>
+
+<p>— Votre plaisanterie est une énigme pour moi, lui
+répondis-je. M. de Malombré m’a fait une visite pendant
+votre absence, et je vous assure…</p>
+
+<p>— Vous ai-je interrogée ? interrompit-il. Je m’en
+ferais un reproche. Rien n’est plus impertinent
+qu’une question, car répondre est toujours une fatigue
+et souvent un embarras. Soyez sûre, madame,
+que je ne vous infligerai jamais ce tourment. »</p>
+
+<p>Je dus faire un grand effort pour contenir mon indignation.
+Je sentais bien que par cette audacieuse
+offensive il espérait me faire perdre mon sang-froid ;
+je ne voulus pas lui donner ce triomphe ; je n’aurais
+pu lui répondre sans émotion, je gardai le silence.
+Il attendit quelques instants ma réponse, parut s’irriter
+de l’attendre en vain, me regarda fixement et
+sortit.</p>
+
+<p>Je montai dans mon appartement, où je restai
+trois heures en proie à une indicible agitation. Je me
+sentais incapable de supporter plus longtemps l’incertitude
+de mon sort. Las d’interroger sans relâche
+ses pressentiments et de tourmenter en quelque sorte
+l’avenir pour lui arracher son secret, mon pauvre
+cœur appelait à grands cris la lumière ; il exigeait
+que ma vie se fixât, dût-elle se fixer dans la douleur.</p>
+
+<p>Je résolus d’avoir ce soir même avec Max une
+explication décisive ; mais malgré moi mon émotion
+m’en faisait reculer le moment. Le véritable sirocco
+qui régnait portait le trouble et la langueur dans
+tous mes nerfs ; j’étais agitée de mouvements fébriles ;
+par mes fenêtres que j’avais ouvertes pour respirer,
+il entrait des bouffées d’un air sec et suffocant dont
+les ardeurs me consumaient. Onze heures sonnèrent ;
+je rassemblai tout mon courage, je me levai, réparai
+le désordre de mes cheveux. En ce moment, Marguerite,
+ma femme de chambre, entra ; je lui dis que je
+comptais veiller, que je me passerais de ses soins.
+Dès qu’elle fut partie, je jetai une mantille sur ma
+tête et sortis.</p>
+
+<p>L’appartement de Max et le mien, situés l’un au
+nord, l’autre au midi, communiquaient tous deux à
+la galerie vitrée qui borde l’une des faces du château,
+du côté du jardin. Je m’avançai le long de cette galerie.
+A mi-longueur, la muraille fait retraite entre
+deux avant-corps et s’arrondit en forme de niche.
+C’est au centre de cet hémicycle décoré de caissons
+et de pilastres que trônait la Némésis ; autour de son
+piédestal se pressaient des bustes, des étagères chargées
+de pots de fleurs, des jardinières d’où sortaient
+de véritables buissons qui parfumaient l’air ; suspendue
+au-dessus de sa tête par des chaînettes, une
+lampe brûlait toute la nuit. Je ne pus retenir un sourire
+amer en songeant qu’un jour j’avais été jalouse
+de cette rivale de marbre. « O mes soucis d’autrefois,
+pensai-je, comme je vous regrette ! O mes chagrins
+de jeune fille, vous étiez le bonheur au prix
+des tourments de la femme ! » Je hâtai le pas ; je
+craignais que ma résolution ne vînt à faiblir. J’arrive ;
+je frappe un coup, deux coups ; point de réponse.
+Je frappe encore, j’ouvre, j’entre, je regarde,
+personne. Dans un coin, une veilleuse jetait une
+faible lueur ; je m’emparai de cette veilleuse, j’allai
+de chambre en chambre, je fis le tour de l’appartement.
+En rentrant dans le salon, j’avais l’esprit si
+troublé que je me surpris à fureter sous les tables,
+sous les chaises, sans savoir ce que je cherchais. Je
+fis un violent effort pour reprendre possession de
+moi-même, et je dis à haute voix, comme pour me
+rassurer : « Il se promène, il va rentrer, je l’attendrai. »</p>
+
+<p>J’attendis ; je comptais les minutes, les secondes ;
+le temps était un abîme où je jetais une à une mes
+pensées, sans pouvoir le combler. J’écoutais le tic
+tac de la pendule et la voix lamentable du vent ; par
+instants ces bruits étaient couverts par le battement
+précipité de mon cœur. Je me levai, je m’approchai
+d’une grande table à écrire où des papiers étaient
+répandus en désordre ; je parcourus ces papiers ; j’y
+cherchais un mot qui me révélât ma destinée. C’étaient
+la plupart des lettres d’affaire ; il me paraissait
+étrange qu’il y eût des affaires dans ce monde. De
+quoi s’agissait-il donc, sinon de la grande, de l’unique
+question ?</p>
+
+<p>« Où est Max ? L’a-t-on vu sortir ? Il est allé dans
+les bois, n’est-ce pas ? Il tournait le dos à la Berre, à
+Chamaret ? Peut-être est-il ici près. On dirait un
+bruit de pas sur la terrasse. Si en cet instant cette
+porte s’ouvrait… Le mal est que je ne pourrais
+m’empêcher de me jeter à son cou en pleurant ; mais
+où sera le mal ? Il pleurera aussi, et tout sera dit… »</p>
+
+<p>Je parcourais ces paperasses l’une après l’autre
+avec un étonnement et une impatience croissante.
+J’allais me rasseoir, mais j’avisai à l’autre bout de la
+chambre une petite table ronde, et sur cette table un
+encrier, un buvard. Je traversai la chambre, j’ouvris
+le buvard, et mes regards tombèrent sur deux lettres
+inachevées et barrées dont l’écriture était fraîche.
+Voici ce que je lus :</p>
+
+<p>« Pleurez-vous encore, ma chère Emmeline ? Prenez-y
+garde, vous allez gâter vos beaux yeux. J’ai été
+dur, j’en conviens ; mais vos reproches, qui n’avaient
+pas le sens commun, m’avaient irrité. Vous m’accusez
+de m’être joué de vous. Qu’aviez-vous exigé ? Que
+vous avais-je promis ? Pendant quelques mois, nous
+avons trompé par une illusion le morne ennui de la
+vie. Ne soyons pas ingrats ; les illusions sont des
+grâces dont le ciel est avare.</p>
+
+<p>« Il est vrai que plus tard, un matin, une nuit, que
+sais-je ? il vous vint des remords. Vous êtes trop légère,
+ma pauvre Levantine, pour être tout à fait vraie ;
+vous êtes trop passionnée pour être tout à fait fausse.
+Je vous conseillai de bercer votre conscience pour
+l’endormir ; je n’ai jamais pu croire qu’elle vous incommodât
+bien sérieusement. A des insinuations
+moins voilées je répondis (vous n’avez pas dû l’oublier)
+que je ne comprenais pas qu’un homme épousât
+sa maîtresse ; que c’était folie de vouloir concilier les
+contraires ; que le mariage est une institution, et l’amour
+un reste de la vie sauvage ; qu’on ne pend pas la
+crémaillère dans les bois, et que les confusions d’idées
+blessaient la justesse de mon esprit. Je fus éloquent ;
+je vois d’ici le vieux chêne sous lequel nous étions
+assis, et le mouvement que vous imprimiez à votre
+éventail.</p>
+
+<p>« Je ne pus vous convaincre ; vos résistances me
+déplurent ; vous n’étiez plus dans votre caractère ;
+vous me parliez sans cesse de votre conscience, ou
+plutôt vous la faisiez parler, et je m’apercevais qu’elle
+savait mal sa leçon ; j’entendais la voix du souffleur.
+Je partis, et quand je revins je n’étais plus libre. Mais
+ne m’attribuez pas une profondeur de desseins dont
+je suis incapable. Le hasard est le maître de nos actions.
+Je vous répète qu’une statue qui me parut belle
+me fit rester quelques jours dans un coin perdu du
+Jura, où m’avait attiré le désir de vous fuir et de me
+dérober à vos désolantes litanies. Cette statue est la
+cause première de ce que vous appelez ma trahison et
+vos malheurs. Vous devriez la bénir. Il était temps
+de nous séparer ; l’amour ne survit pas à la curiosité,
+et que nous restait-il à deviner ? Mais à quoi bon raisonner ?
+Il faut vous parler comme à un enfant. Si je
+savais une chanson… »</p>
+
+<p>Sa mémoire l’ayant mal servi, faute de chanson, il
+n’avait pas achevé cette lettre. Sur une autre feuille
+il avait écrit ce qui suit :</p>
+
+<p>« Vous êtes malheureuse, madame. Pensez-vous
+que je sois moins malheureux que vous ? Nous avons
+été, vous et moi, bien aveugles. Dans quelle aventure
+nous sommes-nous embarqués ! Vous vous plaindrez,
+vous me condamnerez ; c’est un droit que je n’ai garde
+de vous contester. Convenez, pourtant, que j’ai tout
+fait pour prendre l’esprit de mon nouveau métier.
+Quelque temps je me flattai d’y réussir ; vous-même
+avez pu vous y tromper… Par malheur, comme je
+commençais à m’habituer, quelques jours d’absence
+m’ont rendu à moi-même, à mes insurmontables
+instincts, à ce besoin de liberté qui se confond en moi
+avec le besoin de vivre.</p>
+
+<p>« Que vous vous croyez habile ! Vous imaginez-vous
+que je ne lise pas dans vos plus secrètes pensées ?
+Vous avez juré de guérir malgré lui votre malade ;
+vous avez profondément réfléchi sur le régime et le
+traitement à lui prescrire ; en médecin prudent, vous
+ne brusquez rien, vous m’administrez à petites doses
+votre sagesse, mais vous ne cachez pas assez votre
+jeu ; plus d’une fois vos regards satisfaits ont témoigné
+de votre confiance dans vos remèdes ; vous vous flattiez
+qu’ils commençaient à opérer ; vos airs de tête,
+vos sourires, tout m’annonçait votre espoir de changer
+mon cœur et de gouverner ma vie. Est-ce à moi de
+vous apprendre que de telles prétentions me révoltent ?
+D’où vous vient, je vous prie, un si hautain courage ?
+Êtes-vous de marbre ? êtes-vous de bronze ? La statue
+du Commandeur est-elle descendue de son piédestal ?
+La foudre et les éclairs attendent-ils vos ordres ?</p>
+
+<p>« Pardonnez-moi de dissiper vos illusions : vous
+n’avez pour toute arme qu’un cœur de femme dont
+les faiblesses me sont bien connues ; vos inquiétudes,
+votre fuite précipitée de Paris, vos soupçons, vos terreurs,
+vos reproches, autant d’inconséquences qui
+démentent vos étonnantes prétentions. Croyez-moi,
+mesurez mieux vos forces et ne tentez pas l’impossible.</p>
+
+<p>« Que ne puis-je vous tromper ! Un autre s’en serait
+fait un jeu et vous eût fait goûter ce charme de l’erreur
+qui est le suprême bienfait de la vie. Mais tromper
+n’est pas en mon pouvoir ; j’ai senti que tout cœur a
+ses bornes ; le mien… »</p>
+
+<p>Il avait rayé ce commencement de lettre et tracé
+au-dessous quelques lignes d’une écriture tourmentée
+et à peine lisible. Je sus déchiffrer ces hiéroglyphes.</p>
+
+<p>« A quoi bon lui écrire ? Elle ne comprendra pas.
+C’est à peine si je me comprends. Elle s’imaginera
+toujours que j’aurais pu m’accoutumer à ma chaîne.
+Pouvoir ! pouvoir ! que peut-on ? J’étais parvenu à
+m’assoupir ; cette affaire d’héritage, mon honneur
+offensé, ma colère, m’ont réveillé ; mon imagination
+et mon sang sont entrés en effervescence. En arrivant
+ici, l’air m’a manqué, et j’ai trouvé à ces murailles
+une face lugubre de cachot. Elle n’a rien deviné ; elle
+raisonnait paisiblement sur ce procès : elle s’efforçait
+de me calmer, sans se douter que ce qui m’irritait,
+c’était elle-même ; sa présence, le son de sa voix, me
+semblaient une effrayante nouveauté ; je sentais percer
+sous ses paroles une tyrannie molle dont je m’étais
+subitement désaccoutumé. Dans quels espaces avais-je
+donc voyagé ? Je rentrais en étranger dans ma vie.
+Quel dépaysement ! Elle a des yeux qui semblent dire :
+« Demain comme aujourd’hui ; rien de plus simple. »
+Mais c’en est fait de l’habitude naissante ; est-ce ma
+faute ? La plante a été arrachée avec sa racine ; elle
+ne repoussera plus. De ce jour, l’ennui me ronge.
+Chaque matin, en entendant le bruit de ses pas, je
+frissonne. Aujourd’hui, j’ai crié : Voilà l’ennemi !
+Elle est si persuadée de ses droits ! C’est le comble du
+ridicule ; mais je ne ris pas, je frémis. La vie est si
+longue ! Il faut partir. Ce vieux pêcheur qui me disait :
+« Défendez-moi de courir au large, je me tuerai… »
+il avait fini par dormir dans sa barque. Les flots
+étaient ses frères et les tempêtes ses sœurs. Il faut
+que ma vie se mette au large ; les orages et moi, nous
+avons un air de famille. Je partirai demain ; je lui
+écrirai de Marseille… »</p>
+
+<p>Puis il avait écrit en travers :</p>
+
+<p>« Quel temps ! ce sirocco allume mon sang ; j’ai la
+tête en feu. Je ne puis demeurer en place. Écrirai-je
+toute la nuit ? la Berre à traverser, les dogues de
+M. de Malombré, escalader un balcon… Aventure
+vieille comme le monde, mais qui me semblera peut-être
+nouvelle. Et demain ? Demain je partirai pour
+l’Afrique, je chasserai le lion dans l’Atlas. Pauvre invention !
+J’ai l’esprit aussi usé que le cœur… »</p>
+
+<p>Quand un innocent est condamné à mort, le meilleur
+service à lui rendre est de rédiger sa sentence en
+des termes dont l’odieux le révolte ; l’indignation lui
+rend le courage et le préserve du désespoir. Dans l’affreux
+malheur qui m’accablait, cette faveur du moins
+ne m’était pas refusée ; grâce au ciel, l’arrêt que je
+venais de lire était assez cruel pour que ma fierté révoltée
+me donnât la force de supporter et pour ainsi
+dire de braver ma douleur. Si ce funeste papier m’eût
+appris seulement que Max ne m’avait jamais aimée,
+que Max était las de sa chaîne, que Max songeait à
+me fuir, j’aurais succombé à mon chagrin ; mais quel
+mépris il faisait paraître pour mon caractère, pour
+mes droits ! Cédait-il en me trahissant aux irrésistibles
+entraînements d’une passion ? Le temps était à l’orage,
+il faisait du vent, et il recourait à une aventure
+vieille comme le monde pour tromper sa fièvre et
+amuser un instant son ennui, car à qui donc étais-je
+sacrifiée ? A une illusion détruite, à un caprice épuisé,
+à l’une de ces femmes que l’on traite en enfant et
+qu’on console avec des chansons. Chose étrange, dans
+le premier moment je détestais plus la faute que le
+coupable ; Max m’inspirait un peu de cette pitié qu’on
+ressent pour un fou, pour un malade ; mais je prenais
+en horreur la vie et le monde où les événements
+qui décident d’une destinée dépendent d’un coup de
+vent, du nombre des battements du pouls, d’un accident,
+d’un frisson, et où nos cœurs sont à la merci des
+insolentes surprises du hasard.</p>
+
+<p>Quelle nuit ! monsieur l’abbé ! Tantôt je relisais l’écrit
+fatal ; j’en savourais lentement le poison, je répétais
+vingt fois un mot, une ligne, et je cachais mon
+visage dans mes mains en pleurant. Tantôt un nuage
+se répandait sur mes yeux, tout devenait obscur dans
+mon esprit ; alors je me levais, je marchais, j’allais
+et je venais, cherchant en vain dans le chaos où elles
+se perdaient mes pensées disparues, ne retrouvant
+que le souvenir vague et confus d’un indicible outrage,
+et sentant le sol se dérober sous mes pas, comme
+si l’orage qui grondait en moi eût fait vaciller les murailles
+et que la terre eût tremblé devant ma colère.</p>
+
+<p>J’étais décidée à attendre Max, mais je ne pus demeurer
+plus longtemps dans cette chambre pleine
+d’intelligences secrètes avec mon malheur ; les murs
+qui l’avaient vu écrire, la chaise où il s’était assis, la
+plume dont l’encre était à peine séchée, tous ces complices
+de la faute blessaient cruellement mes yeux.
+Je m’avançai sur la galerie, j’approchai du petit escalier
+en limaçon qui la termine ; c’est par là qu’il avait
+dû sortir ; accoudée sur la balustrade, je croyais le
+voir descendre, la tête haute, le cœur libre de remords,
+serein, impitoyable, n’apercevant pas, debout
+sur le seuil qu’il allait franchir, la justice céleste qui
+plaidait ma cause et lui criait mon nom.</p>
+
+<p>Pendant des heures, j’errai le long de la galerie,
+croyant sans cesse entendre un bruit de pas, toujours
+trompée par le vent, dont les jeux lugubres semblaient
+insulter à mon angoisse.</p>
+
+<p>« Je souffre, me disais-je. Qui le sait ? qui s’en soucie ?
+qui me plaindra ? »</p>
+
+<p>Je songeai à Mme d’Estrel. Quand je lui aurai tout
+conté, pensai-je, elle se renversera dans sa chaise
+longue, me représentera que ces sortes d’aventures
+sont communes, qu’il faut tout endurer sans se
+plaindre, que nous ne pouvons rien, que le plus
+sage est de ne rien vouloir et de se taire, après quoi
+nous pleurerons ensemble, et, quand nous aurons
+bien pleuré, qu’y aura-t-il de changé ou de réparé
+dans ma vie ?…</p>
+
+<p>« Comment cela finira-t-il ? » me disais-je encore et
+en vain je cherchais une issue, ma pensée se heurtait
+partout contre un mur d’airain. Je voyais d’avance
+mes jours s’écouler dans un éternel tête-à-tête avec
+une idée fixe et déchirante ; je pressentais ces mille
+détails de la vie réelle qui multiplient la souffrance
+sans la varier ; à ma douleur présente s’ajoutait déjà
+le fardeau des longs ennuis et des amers dégoûts qui
+m’attendaient, et je me sentais fléchir sous la pesanteur
+de mon avenir.</p>
+
+<p>Épuisée de fatigue, je me laissai tomber sur un
+pliant placé en face de la statue. Je fus quelque temps
+sans la voir ; enfin je levai machinalement les yeux
+sur elle ; et, en la reconnaissant, ma colère, qui s’était
+changée en une morne tristesse, se ralluma tout à
+coup : cette statue n’avait-elle pas servi d’entremetteuse
+entre le malheur et moi ? Mais au bout d’un
+instant ma colère tomba, je m’attendris. La déesse
+me transporta dans les lieux qu’elle avait habités avec
+moi ; je revis Louveau, la fumée qui sortait de son
+toit, la cour où m’attendaient mes pigeons, ma
+chienne accroupie sur le seuil, l’humble vallon perdu
+dans la brume, la face triste, mais amie, de mes
+rochers grisâtres, l’étoile qui se levait sur les sapins,
+ces collines qui m’avaient longtemps cachée
+au monde, ces chemins creux, ces sentiers déserts
+où j’avais promené mes oisivetés et mes rêveries, et
+qui m’avaient entendue plus d’une fois soupirer follement
+après l’inconnu.</p>
+
+<p>Que j’avais été ingrate et aveugle ! A quelles perfides
+amorces m’étais-je laissé prendre ? D’où m’étaient
+venus ces rêves, ces désirs insensés qui appelaient
+tout bas le malheur ? Il était enfin venu, et, avide
+de ses embrassements, je m’étais élancée d’un bond
+au-devant de lui ; il tenait sa proie, il ne devait plus
+la lâcher…</p>
+
+<p>Je tressaillis ; je venais d’entendre au loin des aboiements
+de chiens de garde.</p>
+
+<p>« Ah ! m’écriai-je en joignant les mains, qu’on me
+le rapporte blessé, meurtri, sanglant, peut-être aurai-je
+la force de lui pardonner ; mais s’il revenait
+heureux et triomphant… »</p>
+
+<p>Je n’en pus dire davantage ; ce que venait d’entrevoir
+mon imagination me rendait muette.</p>
+
+<p>Déjà le jour s’annonçait ; une teinte grise se répandait
+au ciel ; je distinguais vaguement les contours
+des collines et la forme des arbres ; les fureurs du
+vent s’étaient ralenties. Au pied de la maison, des pas
+firent crier le sable. Tout mon sang reflua vers mon
+cœur. Bientôt une porte s’ouvrit, un frôlement se fit
+entendre, une ombre parut au haut de l’escalier.</p>
+
+<p>Je me levai, je m’avançai. Max était resté immobile
+sur la dernière marche. M’arrêtant à deux pas de lui,
+la tête penchée, je le regardai. Il avait fait un geste
+de surprise, puis il s’était accoudé sur la balustrade,
+et il attendait. Je crus découvrir dans ses yeux un
+regard d’insulte et de défi. Alors je voulus parler ;
+mais ma langue se glaça, mes jambes se dérobèrent
+sous moi, et je tombai sans connaissance.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c3">TROISIÈME PARTIE</h2>
+
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>En revenant à moi, je me trouvai étendue sur mon
+lit. Marguerite, ma femme de chambre, se tenait debout
+près du chevet. Il faisait grand jour ; un rayon
+de soleil se glissait jusqu’à mes rideaux : par ma
+fenêtre entr’ouverte, j’apercevais une branche de
+chèvrefeuille qu’une brise légère berçait doucement ;
+j’entendis le chant d’un oiseau.</p>
+
+<p>Je rassemblai avec effort mes idées ; enfin la mémoire
+me revint, et je fermai les yeux par un mouvement
+de cette haine instinctive pour la lumière qu’a
+ressentie quiconque a souffert. Marguerite m’interrogea ;
+je lui racontai que, ne pouvant dormir, je
+m’étais levée à la pointe du jour, que j’avais été prise
+d’un vertige, que j’étais tombée. Comme elle insistait,
+je lui imposai silence. Elle s’assura que je n’étais pas
+blessée ; ma blessure en effet n’était pas de celles qui
+se voient. Max avait envoyé chercher un médecin qui
+vint presque aussitôt ; mais je me refusai obstinément à
+le recevoir : ses questions m’auraient mise au supplice.</p>
+
+<p>Je demeurai toute une semaine enfermée chez moi.
+Le jour, je ne souffrais que d’une excessive faiblesse ;
+le soir, le frisson me prenait, et j’avais chaque nuit
+un accès de fièvre. J’avais défendu qu’on me veillât ;
+je redoutais les indiscrétions du délire, et j’aurais
+rougi de mettre mes gens dans mon secret. Du reste,
+mes rêvasseries n’avaient, je crois, rien d’effrayant ;
+toutes les nuits j’étais hantée de la même vision. Il
+me semblait que les murs de ma chambre, les meubles,
+les vases, les tableaux, les rideaux de mon lit
+portaient le deuil de quelqu’un ; ils se faisaient entre
+eux des signes d’intelligence, accompagnés de soupirs
+douloureux ; ils racontaient qu’une personne bonne,
+généreuse, digne d’être aimée, qui avait foi dans la
+vie, avait habité quelque temps cette chambre, qu’elle
+l’avait animée et réjouie de sa présence, qu’elle y
+avait rêvé le bonheur, et qu’un jour elle avait disparu
+sans qu’on sût ce qu’elle était devenue. Je ressentais
+pour cette personne une inexprimable pitié ; je crois
+que je lui parlais, et assurément je pleurais en lui parlant,
+car à la fin de chaque accès je sentais des larmes
+sur mes joues.</p>
+
+<p>Le troisième jour, je reçus un billet de Max. « Je
+crains, madame, m’écrivait-il, que ma présence dans
+cette maison ne retarde le progrès de votre convalescence.
+Voulez-vous que je parte ? Je ferai ce qui
+vous plaira. » Je lui répondis : « Ne partez pas avant
+que je vous aie parlé. J’ai des décisions à prendre, je
+ne tarderai pas à vous les faire connaître. Quelques
+journées perdues, c’est peu de chose ; la vie est si
+longue ! »</p>
+
+<p>Enfin, un soir que le frisson n’était pas revenu et
+que je me sentais assez de force pour affronter les
+émotions d’un entretien, je descendis au salon et fis
+appeler Max. Il parut aussitôt ; nulle trace d’embarras
+ni de contrainte dans son maintien ; il s’avança
+d’un air libre, dégagé, m’aborda avec cette grâce de
+grand seigneur et cette exquise élégance de manières
+que j’avais admirées autrefois et qui dans un pareil
+moment m’épouvantaient. Il s’informa en deux mots
+de ma santé, s’assit et me fit signe qu’il était prêt à
+m’entendre. L’indignation que me causait sa tranquillité
+raffermit mon courage ; j’aurais eu honte
+de laisser voir le moindre trouble, la moindre faiblesse.</p>
+
+<p>« Monsieur, lui dis-je, cette entrevue n’est probablement
+pas de votre goût, vous n’aimez guère les explications ;
+mais il est nécessaire que je vous en
+demande et que je vous en donne : vous conviendrez
+qu’il n’y a pas de ma faute. »</p>
+
+<p>Il fit un geste d’assentiment, sans que je visse remuer
+une fibre sur son visage impénétrable comme
+un masque de bronze.</p>
+
+<p>« Du reste, continuai-je, ne vous alarmez pas trop.
+Vous n’aurez à subir ni questions ni reproches. J’ai
+fait des provisions de sagesse depuis quelques jours.
+Il est bon d’aller à votre école pour apprendre à vivre ;
+vous tenez vos élèves sous une discipline un peu
+sévère, mais leurs progrès sont rapides. »</p>
+
+<p>Il s’inclina comme pour me remercier du compliment.</p>
+
+<p>« Si vous vous ravisiez, me dit-il, je me croirais
+tenu de répondre à vos questions avec une entière
+sincérité et d’écouter vos reproches jusqu’au bout sans
+vous interrompre ; mais, vous avez raison, de quoi
+nous serviraient tant de paroles ? Le passé est irréparable :
+ne nous occupons que de l’avenir.</p>
+
+<p>— Oui, monsieur, le passé est irréparable, repris-je
+avec trop de chaleur, — et si je m’avisais de m’en
+plaindre, vous me renverriez sûrement au destin, qui
+dispose de tout, qui régit tout, qui est l’éternel, l’unique
+coupable. Je connais vos doctrines ; vous les
+professez de vive voix et par écrit, non sans une certaine
+éloquence. Mon Dieu ! je suis prête à vous en
+croire ; de quoi pourrais-je encore m’étonner ? Au
+surplus, loin de vous chercher querelle, je tiens à
+vous témoigner toute ma gratitude. Il est des outrages
+qui tuent l’amour comme un coup de foudre ; vous
+vous entendez à frapper, monsieur ; le mien est mort
+sans agonie ; ce sont de grandes souffrances que vous
+m’avez épargnées… »</p>
+
+<p>Je sentais l’émotion me gagner ; je me tus un instant
+pour me donner le temps de me calmer, puis je
+repris d’un ton plus tranquille :</p>
+
+<p>— Oui, laissons là le passé. Qu’en pourrais-je dire ?
+Comment me ferais-je comprendre ? Nous ne parlons
+pas la même langue. Votre chaîne vous pesait, l’ennui
+vous rongeait, ma molle tyrannie révoltait votre
+fierté, — vérités sublimes et sacrées où ma faible intelligence
+ne peut atteindre, mais que je dois admettre
+avec le même respect que les mystères de la foi.
+Je vous fais grâce de mes objections, vous les réfuteriez
+sans peine ; je me tais et j’adore. Il ne s’agit
+donc plus que de régler l’avenir, et sur ce point
+peut-être réussirons-nous à nous entendre. Je n’ai
+pas besoin de vous dire que mon premier mouvement
+a été de quitter à jamais cette maison ; mais j’ai
+réfléchi, et la réflexion plaide toujours contre les
+partis violents. Je connais quelqu’un qui prétend
+qu’après tout le malheur est plus sot que méchant,
+et on a toujours tort de se fâcher contre les sots. Je
+ne pourrais me retirer auprès de mon père sans lui
+conter de point en point toute cette aventure ; je
+crois le connaître, il ne se consolerait pas ; je crois
+me connaître aussi, son désespoir me briserait le
+cœur. Je me résigne donc à rester ici jusqu’à nouvel
+ordre, mais à une condition que je me flatte de vous
+faire approuver. »</p>
+
+<p>Le regard de Max s’était animé ; il m’observait attentivement ;
+je crois qu’il s’était attendu à autre
+chose ; je lui apparaissais sous un jour nouveau.</p>
+
+<p>« Quelle est cette condition, madame ? demanda-t-il
+d’un ton grave.</p>
+
+<p>— Je vous dois, repris-je, d’avoir acquis des idées
+toutes nouvelles sur un sujet qu’à vrai dire je n’avais
+guère médité. Je comprends depuis quelques jours
+que le fond des choses dans le mariage, c’est la crémaillère,
+qu’à le bien prendre c’est même à cela que
+se réduit cette admirable institution. Vous voyez que
+je vous ai lu avec fruit. De grâce, monsieur, ne laissez
+plus traîner vos papiers ; une femme en colère se
+croit tout permis. Eh bien ! s’il le faut, je consens à
+vivre auprès de vous, à rester votre femme aux yeux
+du monde ; mais du même coup je me délie de tout
+autre engagement, ou pour mieux dire nous nous
+engagerons, vous et moi, à nous laisser l’un à l’autre
+une entière liberté. Pas d’équivoque, je prétends
+m’appartenir, être libre, absolument libre… Oh !
+n’ouvrez pas de grands yeux ; ce n’est pas une menace
+que je vous fais. Je n’ai point de projets et ne
+me pique pas de pénétrer les secrets de l’avenir ; je
+réclame un droit, voilà tout.</p>
+
+<p>— Ce que vous me proposez, madame, répondit-il
+avec un sourire ironique, c’est un ménage dans le
+goût du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle. En ce temps-là, on ne mettait
+en commun que la crémaillère ; aujourd’hui cela
+souffre quelque difficulté ; nous vivons dans un siècle
+de bourgeois et nous en tenons tout. Nos pères entendaient
+mieux la vie que nous…</p>
+
+<p>— Oui, interrompis-je, les marquises d’alors ne
+s’évanouissaient pas. Je pense, comme vous, que
+celles d’aujourd’hui sont des bourgeoises ; mais il en
+est qu’on peut former : il ne s’agit que de savoir s’y
+prendre comme vous.</p>
+
+<p>— Allons, dit-il, j’accepte vos conditions ; c’est au
+moins une expérience à tenter…</p>
+
+<p>— Oh ! permettez, lui dis-je, il ne s’agit pas d’expérience,
+mais d’un traité en bonne forme. Je vous demande
+votre parole de gentilhomme, j’y crois encore.</p>
+
+<p>— Je n’hésite pas à vous la donner, répondit-il, et
+je découvre avec plaisir que vous avez une raison supérieure.
+Je regrette seulement que vous ne m’ayez
+pas parlé sur ce ton dès le premier jour ; qui sait ?
+vous auriez peut-être fait de moi le modèle des maris,
+car je me sens un faible pour les devoirs qu’on ne
+m’impose pas.</p>
+
+<p>— Que voulez-vous ? lui dis-je. Est-ce trop de six
+mois pour apprendre la vie et le monde ? J’étais si
+naïve ; j’ai dû revenir de loin… Et maintenant, je
+vous prie, quand partez-vous ?</p>
+
+<p>— Ah ! je suis libre, reprit-il vivement, et je ne
+pars plus. »</p>
+
+<p>Et, s’approchant de moi, il eut l’audace d’ajouter :</p>
+
+<p>« Les traités, madame, se scellent d’ordinaire par
+un serrement de main. »</p>
+
+<p>Mais je lui répondis :</p>
+
+<p>« Veuillez me dispenser de cette formalité. Je crois
+voir encore au bout de vos doigts une tache d’encre.
+Souffrirez-vous que je vous donne un conseil, monsieur ?
+Écrivez moins : les marquis du bon temps
+n’écrivaient pas. Dans certains cas, écrire est une
+faute et presque un ridicule. »</p>
+
+<p>Et à ces mots je me retirai, le laissant à son étonnement,
+dont il eut peine, je crois, à revenir.</p>
+
+<p>Il est aisé d’être fort dans les grandes crises de la
+vie : la violence du malheur exalte l’âme, porte à la
+tête, on se grise de son désespoir, mais cette ivresse
+ne peut pas durer, et après s’être senti comme transporté
+par sa douleur, le cœur retombe lourdement
+sur lui-même. Oui, le malheur est plus facile à supporter
+que ce qui l’accompagne, car les grandes infortunes
+sont des reines couronnées d’une funèbre
+beauté, mais qui traînent sur leurs pas un long cortége
+d’obscures et misérables souffrances dont il n’est
+pas une seule qui porte un nom, qui fasse quelque
+figure, cour indigne et dérisoire dont leur majesté
+est avilie. Avez-vous jamais lu <i>Delphine</i>, monsieur
+l’abbé ? C’est dans ce livre qu’ont été retracés d’un
+immortel pinceau « les faiblesses, les misères qui se
+traînent après les grands revers, les ennuis dont le
+désespoir ne guérit pas, le dégoût que n’amortit point
+l’âpreté de la souffrance. » Voilà pourquoi le courage
+de la première heure est le plus facile, et pourquoi
+un cœur qui, égalant ses forces à la violence du coup
+qui l’a frappé, s’est précipité hardiment dans sa douleur,
+recule ensuite avec effroi devant les innombrables
+et cruels détails qu’il y découvre. Quant à moi,
+je sentais bien que mon effort avait dépassé les bornes
+de mon courage naturel, et que je ne tarderais pas à
+revenir en deçà. Toutefois je ne laissais pas de soutenir
+mon triste rôle avec une fermeté qui m’étonna
+moi-même, et qu’admira Mme d’Estrel.</p>
+
+<p>« Que vous êtes forte en vérité ! me dit-elle après
+avoir entendu mes confidences. Le parti auquel vous
+vous êtes arrêtée m’effraye ; j’en sens toutes les difficultés.
+Vous venez de vous créer une situation plus
+délicate et plus embarrassante que vous ne pensez ;
+mais je n’ose vous blâmer. Vous avez pris conseil de
+votre caractère ; c’était le seul juge à consulter. Je
+regrette seulement que mes expériences ne puissent
+vous servir ; je ne vois rien dans mon passé qui s’applique
+ici. Je vous ai laissée deviner que j’avais beaucoup
+souffert. M. d’Estrel n’était pas un Max, c’était un
+homme de plaisirs que le bruit de la vie étourdissait,
+et qui n’a jamais eu le temps d’échanger deux mots
+avec sa conscience. Toujours allant, toujours hors
+d’haleine, et pour ainsi dire tout essoufflé de son
+bonheur, avait-il crevé sous lui un plaisir, il changeait
+lestement de monture, et le voilà reparti. Nul choix,
+tout lui était bon, et par la bienveillance du sort,
+qui a toujours eu un faible pour les sots, les relais ne
+lui ont jamais manqué ; il est mort au dernier : — au
+demeurant, assez bon homme, très-candide dans ses
+vices, ne voulant de mal à âme qui vive, mais si infatué
+de sa personne qu’il m’estimait trop heureuse
+de porter son nom, et que, si je m’étais plainte, il
+fût tombé de son haut. Aussi ne me plaignis-je pas ;
+j’affectai de ne rien voir, de ne rien deviner, de ne
+rien sentir, et je me réfugiai dans le silence du mépris,
+abri propice aux âmes trop faibles pour combattre
+leur destinée, trop fières pour la chicaner. Vous,
+ma chère Isabelle, vous êtes de force à lutter ; votre
+cœur est armé en guerre, persévérez, votre courage
+vous sauvera, et, si redoutable que soit votre adversaire,
+j’ose vous promettre avec confiance que vous
+gagnerez la partie. »</p>
+
+<p>Je fondis en larmes.</p>
+
+<p>« Quelle partie ? balbutiai-je. De quoi parlez-vous ?
+Quel rêve avez-vous fait ? Ne voyez-vous pas que j’ai
+le courage du désespoir ? Et que peut-on espérer
+quand on ne désire rien ? Ramener Max ! mais il ne
+m’a jamais aimée, je ne l’aime plus, et ma victoire me
+ferait horreur. Non, n’essayez pas de me consoler,
+de me tromper. Je ne vois rien devant moi ; je sens
+dans ma douleur une fixité qui m’épouvante. Que ne
+puis-je m’attendre à de nouveaux combats quand j’en
+devrais payer les émotions par un redoublement de
+peines ! Mais mon malheur n’a pas même d’avenir ; il
+sera demain ce qu’il est aujourd’hui ; il se répétera
+jusqu’à la fin, et je ne prévois pour lui que les radotages
+et les enfances de la vieillesse, car le malheur
+qui a trop duré finit par perdre sa dignité ; il ne se
+respecte plus, l’âme se flétrit ; des dégoûts et des lassitudes
+pires que la souffrance, voilà les présents que
+fait le temps à la douleur. Ah ! madame, ne me parlez
+pas d’espérance. Hélas ! qu’ai-je donc sauvé de mon
+naufrage ? Un vain débris, ma liberté que je me
+suis fait rendre, triste épave qui a pour ma fierté le
+prix d’un trésor. Quel trésor, grand Dieu ! et qu’en
+ferai-je ? De grâce, n’allez pas m’attribuer de secrets
+et indignes calculs. Moi, je voudrais, par une indifférence
+affectée, me rouvrir un accès dans le cœur d’un
+homme qui m’a possédée sans m’aimer ! Vous m’offensez.
+Qu’ai-je été pour lui ? Un caprice de curiosité
+bientôt épuisé. Eh ! n’avez-vous pas compris que le
+pire de mes maux est l’amer chagrin de m’être donnée,
+que ses embrassements ont laissé sur moi
+comme une souillure, et que je veux chercher à venger
+ma honte par l’insolence de mes mépris ? »</p>
+
+<p>Elle me reprocha mon exaltation, s’efforça de me
+calmer, de me ramener à la note juste ; mais je n’étais
+pas en état de l’écouter. Elle n’avait jamais aimé ;
+qu’avaient été ses peines, comparées aux miennes, et
+pouvait-elle entrer dans mes sentiments ? Cependant
+sur un point elle n’avait que trop raison : ma situation
+était difficile, et, quand le cœur est dévoré, affecter
+l’indifférence est un rôle malaisé à soutenir longtemps ;
+je n’eus que trop d’occasions de m’en convaincre.
+Dans le mouvement et le tourbillon de Paris,
+la difficulté eût été moindre : j’aurais mis le monde
+entre Max et moi ; mais dans la solitude de Lestang
+les tête-à-tête étaient inévitables, et je ne cherchais
+même pas à les éviter ; je n’aurais pas voulu laisser
+croire à Max que j’avais peur de lui ou de moi-même.</p>
+
+<p>C’était bien là l’idée secrète que s’était formée son
+orgueil et qu’il se plaisait à nourrir. Il ne croyait pas
+aux femmes, il ne les prenait pas au sérieux ; il leur
+refusait toutes ces qualités supérieures qui font la
+grandeur et la dignité de l’âme. Aussi avait-il passé sa
+jeunesse à les aimer sans les respecter ; encore dis-je
+trop, car l’amour ne va pas sans l’illusion du respect ; — il
+les avait désirées, parce qu’elles ne se rendent
+pas sans combat et qu’il les faut disputer aux autres et
+à elles-mêmes, mais je doute qu’il eût jamais ressenti
+dans ses aventures d’autres transports que
+l’ivresse de la victoire et du triomphe. On n’a qu’un
+dieu ; le sien était son orgueil, implacable idole à laquelle
+il sacrifiait son cœur et sa vie. C’est ainsi que,
+toujours supérieur aux entraînements des sens et
+n’estimant ses jouissances qu’au prix qu’y mettait sa
+superbe, il se passionnait pour la conquête d’un cœur
+dont les refus irritaient ses désirs : mais il se lassait
+bien vite de la possession, semblable à ces chasseurs
+qui aiment la chasse pour ses fatigues et ses hasards,
+et qu’on voit ardents à la poursuite d’un gibier qu’après
+l’avoir abattu ils daignent à peine ramasser. Les
+femmes, en effet, n’avaient à ses yeux qu’une valeur
+de convention : la société ayant imaginé de mettre leur
+honneur à haut prix, elles l’en ont crue sur parole et
+se laissent longtemps marchander ; mais à part le
+mérite de cette résistance, qui procure à l’homme ses
+plus vives et ses plus agréables émotions, il les considérait
+comme des êtres subalternes, charmants
+animaux qui n’écoutent que leur instinct et qu’on
+gouverne par des gimblettes et des menaces ; bref, il
+leur refusait les seules vertus qu’il estimât, la parfaite
+sincérité, la fierté, la hauteur d’âme, le vrai courage
+et cette constance dans le vouloir que le temps ne
+lasse pas.</p>
+
+<p>Dans le commencement, il avait été surpris de mon
+attitude. Il avait compté sur des scènes de reproche
+et de désespoir : il m’avait trouvée froide et hautaine :
+j’avais relevé le gant et accepté le défi, mais saurais-je
+soutenir jusqu’au bout mon nouveau caractère ? Ne
+serais-je pas bientôt fatiguée de mon rôle ? C’est là
+qu’il m’attendait. Sa curiosité était excitée ; il observait
+tous mes mouvements, il tournait autour de moi,
+cherchait à surprendre ma faiblesse, déguisée sous une
+force d’emprunt ; qu’elle vînt à se trahir par un mot,
+par un soupir, par une rougeur subite, par un geste
+incertain, et je croyais déjà entendre le cri de sa victoire.
+Par moments, ses yeux attachés sur moi me
+fascinaient, ses regards durs et pénétrants me perçaient
+de part en part et faisaient sentir à mon cœur
+le froid de l’acier, ses sourires me donnaient des frissons,
+sa politesse ironique faisait bouillonner mon
+sang ; mais je redoublais d’attention sur moi-même,
+je commandais à mon visage, je refoulais le flot de ma
+colère, toujours prêt à déborder sur mes lèvres. Je
+n’aurais pu supporter la honte d’une défaite, non
+qu’il eût tenté d’en profiter, mais son orgueil eût été
+satisfait, et il me semblait que je ne pourrais survivre
+à ce triomphe.</p>
+
+<p>En attendant, je lui rendais service, je travaillais à
+son bonheur ; il ne s’ennuyait plus, ne songeait plus
+à chasser au lion ; il avait repris intérêt à la vie, je
+lui donnais de l’occupation, il était au spectacle, il
+observait, il attendait, il avait une gageure à gagner ;
+je m’étais chargée de fournir de l’aliment à cet éternel
+besoin de combats qui était sa passion dominante.
+Ce qui m’effrayait, c’est que je sentais mes forces diminuer,
+que j’étais déjà lasse, et que d’instant en instant
+mon masque me pesait davantage.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Un jour, après déjeuner, j’allai m’asseoir à la lisière
+d’un de nos bosquets de chênes. On était à la
+fin de juin, la chaleur était ardente ; les bois et les
+champs dormaient ; le milieu du jour amène dans la
+nature comme une suspension de vie : c’est vraiment
+le sommeil de Pan. Il n’y avait pas un souffle dans
+l’air ; je ne voyais remuer ni une branche ni une
+herbe. Seules les cigales faisaient retentir leurs timbales
+au haut des chênes. Ce bruit m’était nouveau ;
+la cigale, <i>qui n’a ni chair ni sang</i>, est chargée d’annoncer
+les brûlants étés du Midi, le soleil l’a choisie pour
+son héraut. Monotone comme le bourdon d’une vielle,
+mais aigre et strident, son cri est l’âpre cri de guerre
+d’une lumière implacable qui consume et dévore ; on
+croit entendre la crépitation de l’air et de la terre en
+feu ; c’est bien la musique du soleil, mais j’y crus reconnaître
+aussi celle de la douleur, la plainte violente
+et monotone de mon cuisant chagrin.</p>
+
+<p>Ce chant triste, l’éblouissement du jour, la langueur
+de toutes choses autour de moi me plongèrent
+dans un profond accablement, et je pleurai à chaudes
+larmes. Tout à coup Max parut au bout de l’avenue ;
+je serais morte de confusion s’il avait vu ou deviné
+mes larmes. Je me levai précipitamment et m’enfuis
+dans l’épaisseur du taillis. Un sentier s’offrit à moi,
+je le descendis en courant. Ayant traversé un endroit
+découvert, avant de rentrer dans le bois, je me retournai
+pour m’assurer que je n’étais pas suivie, et je
+dis à haute voix : « Fuir ! toujours fuir ! quand cela
+finira-t-il ? »</p>
+
+<p>En ce moment, j’entendis près de moi un bruissement
+de feuilles, je tournai la tête et j’aperçus un inconnu
+que je regardai, je crois, d’un air sévère, car
+je lui en voulais de sa fortuite indiscrétion. Assis sur
+une pierre, au pied d’un arbre, il s’était levé à ma vue
+en faisant un geste de surprise. C’était un jeune
+homme de vingt-cinq ans à peu près, un peu trapu,
+une tête de caractère et d’un type méridional, de grands
+yeux noirs pleins de feu, le teint d’une pâleur mate,
+une abondante chevelure bouclée, l’air noble, ardent,
+exalté, un peu étrange, où la douceur se mêlait à
+l’austérité. Il restait immobile devant moi et comme
+plongé dans la stupeur. Si préoccupée que je fusse, je
+ne laissai pas de m’apercevoir qu’il entrait dans cette
+stupeur un peu d’admiration ; mais ce n’était pas tout.
+Avait-il l’esprit dérangé ? Je l’entendis s’écrier à deux
+reprises, d’une voix vibrante et musicale : « Quelle réponse ! »
+puis, revenant à lui, il me salua respectueusement
+et fit mine de s’approcher pour me parler ;
+mais l’air dont je le regardais le troubla ; il balbutia
+quelques excuses et s’éloigna d’un pas rapide, non
+sans retourner souvent la tête.</p>
+
+<p>Bien que la chaleur fût étouffante, je poursuivis
+mon chemin ; je voulais me mettre hors d’atteinte.
+Par une éclaircie, je découvris la Berre sur ma gauche ;
+les ardeurs de juin l’avaient presque tarie ; à
+certains endroits, on pouvait la franchir à pied sec.
+« L’été, pensai-je, se charge de leur assurer des communications
+plus faciles ; mais que m’importe ? Le
+ciel soit loué ! je n’ai plus rien à perdre, plus rien à
+craindre. »</p>
+
+<p>Je poussai jusqu’à une retraite sauvage qui termine
+le bois de ce côté. Le terrain, se relevant brusquement,
+forme un tertre rocheux arrondi en cirque ; des
+arbustes aux rameaux noueux et contournés le décorent
+de ces épais halliers qui sont une des grâces du Midi.
+Au-dessus des halliers croissent des bouquets de pins
+d’un vert tendre. Je m’assis à l’ombre, parmi des
+genêts fleuris, dans l’enfoncement que laissaient entre
+eux des rochers. De mon réduit j’apercevais au travers
+des feuillages une clairière du bois, et plus bas,
+à l’un des coudes de la Berre, une flaque d’eau croupissante
+sur laquelle se penchait tristement un saule
+poudreux que tourmentait la soif. J’étais bien cachée ;
+dans le silence de ces genêts et de ces rochers, je pouvais
+soupirer librement, et si les larmes revenaient,
+personne du moins ne les verrait couler.</p>
+
+<p>Je m’oubliai des heures entières dans mon tranquille
+asile, et j’avais fini par m’assoupir légèrement,
+quand un bruit de voix me réveilla. Au sommet du
+tertre passe un chemin vicinal peu fréquenté qui descend
+à la rivière, et que les hauts talus qui l’encaissent
+dérobaient à ma vue. Deux personnes montaient
+ce chemin ; elles causaient d’une voix bruyante et
+animée comme dans l’échauffement d’une querelle,
+l’une sur un ton de basse continue, l’autre sur un
+ton de fausset dont les aigreurs m’étaient trop connues.
+On s’arrêta juste au-dessus de ma tête, et je
+pus entendre le dialogue suivant :</p>
+
+<p>« Encore un coup, madame, que venez-vous faire
+ici ?</p>
+
+<p>— Encore un coup, monsieur, que venez-vous y
+faire vous-même ?</p>
+
+<p>— Eh bien ! madame, je vous ai vue sortir, je me
+suis inquiété, je vous ai suivie.</p>
+
+<p>— Eh bien ! monsieur, je suis lasse de vos éternels
+espionnages, de vos poursuites, de vos obsessions et
+de vos fureurs d’alguazil.</p>
+
+<p>— Pour venir ici, madame, vous avez dû traverser
+mon champ.</p>
+
+<p>— Que le bon Dieu vous bénisse, vous et votre
+champ ! Faites dresser procès-verbal.</p>
+
+<p>— Convenez, madame, qu’il y a eu rendez-vous
+donné.</p>
+
+<p>— Il en sera exactement, monsieur, ce qui vous
+plaira.</p>
+
+<p>— Il ne vous suffit plus de recevoir votre amant
+chez vous, vous venez le chercher chez lui.</p>
+
+<p>— Je ne sais pas si je reçois mon amant chez moi,
+mais je sais que vos insultes m’en donneraient
+l’envie.</p>
+
+<p>— Oh ! ne niez pas. Nous avons des preuves. Mon
+chien de garde que j’ai relevé mort dans mon
+champ…</p>
+
+<p>— Tous les chiens sont mortels, monsieur. Que ne
+faites-vous assurer les vôtres ?</p>
+
+<p>— Cela finira mal, madame.</p>
+
+<p>— Cela ne finira pas, monsieur. »</p>
+
+<p>Il se fit une pause, après quoi M. de Malombré reprit
+d’un ton larmoyant : « Malheureux que je suis !
+Qui me guérira de mon indigne faiblesse ? Vous aimer
+encore après tant d’affronts, tant de trahisons, tant
+de promesses dont vous aviez amusé ma crédulité !</p>
+
+<p>— Il est vrai, dit-elle, que je me suis ruinée en
+promesses. Quand un fâcheux devient pressant, on
+promet, monsieur, on promet…, mais on change
+d’avis. Il n’y a que Dieu et les sots qui ne changent
+jamais.</p>
+
+<p>— Non, rien ne peut vous arrêter, ni mon désespoir…</p>
+
+<p>— Je me suis toujours défiée des soupirs que vous
+tirez de vos talons.</p>
+
+<p>— Ni votre dignité…</p>
+
+<p>— La dignité ! c’est une idée de vieille femme.</p>
+
+<p>— Ni les droits d’une innocente jeune femme dont
+vous troublez le bonheur.</p>
+
+<p>— Vous moquez-vous de me parler d’elle ? Mais ne
+savez-vous pas qu’elle m’avait ravi un cœur qui m’appartenait ?
+Ignorez-vous que je la hais, et que je donnerais
+volontiers dix années de ma vie pour avoir la
+joie de la voir pleurer ?</p>
+
+<p>— Ah ! vous me rendrez fou, madame ! s’écria
+M. de Malombré. Faut-il que je me mette à vos genoux ?</p>
+
+<p>— Ici, dans la poussière du chemin ? Gardez-vous-en
+bien, vous auriez besoin de mon aide pour vous
+relever.</p>
+
+<p>— Vous m’insultez, madame. Vrai Dieu ! je reste
+ici. Arrive que pourra, je ne vous lâche plus, je
+m’attache à vos pas, je vous suis comme votre
+ombre !…</p>
+
+<p>— En ce cas, c’est moi qui quitterai la place !
+s’écria-t-elle avec colère ; mais, entendez-moi bien,
+je vous défends de remettre les pieds chez moi. Depuis
+trop longtemps vous me compromettez ; vous
+êtes, monsieur, le fléau de ma vie. Ma dignité, dont
+vous vous faites l’avocat, mon devoir, tout m’interdit
+de vous revoir jamais. »</p>
+
+<p>A ces mots, elle partit. Je crois qu’il la suivit. J’entendis
+encore quelques mots, puis tout rentra dans
+le silence. « Serait-il vrai, me demandai-je, qu’il y eût
+un rendez-vous donné ? » Et je me répondis : « Mais
+encore une fois que m’importe, et qu’ai-je affaire de
+l’apprendre ? »</p>
+
+<p>Assurément il ne m’importait guère, et pourtant
+je demeurai plus d’une heure encore tapie dans mon
+coin, sans trop savoir pourquoi. Enfin je me mis à
+réfléchir, et la réflexion me révéla que j’étais restée
+pour éclaircir un doute qui importait si peu. Comme
+je me levais pour partir, Max parut dans la clairière.
+Oui, c’était bien lui. Je m’effaçai derrière le tronc
+d’un pin. Il venait donc au rendez-vous ! Cependant
+une circonstance me frappa : il était accompagné
+d’une levrette qu’il m’avait donnée, et dont je faisais
+ma compagnie ordinaire. Pourquoi l’avait-il amenée ?
+Je crus m’apercevoir qu’il l’envoyait à la découverte.
+La chienne partait comme un trait, le nez au vent,
+courait en tous sens, faisait le tour de la lisière du
+bois, puis, comme se trouvant en défaut, revenait
+auprès de Max, qui la faisait repartir. N’était-ce pas
+moi qu’il cherchait ?</p>
+
+<p>« Elle ou moi ? repris-je, outrée d’indignation.
+Elle ou moi !… Cette question m’intéresse donc ?
+Tout n’est donc pas mort dans ce misérable cœur ?
+Il remue encore, il y reste une fibre vivante et sensible
+que le doute peut tourmenter ! Quand ne l’entendrai-je
+plus battre ? Quand sera-t-il de pierre ? »</p>
+
+<p>Je me glissai à travers les rochers et les buissons,
+non sans y laisser quelques lambeaux de ma jupe,
+et j’atteignis la crête du tertre et le chemin qui contourne
+le parc.</p>
+
+<p>« Il faut que je m’éloigne pour quelque temps,
+me disais-je. Aujourd’hui j’ai été faible, j’ai pleuré ;
+c’est un avertissement. Demain peut-être je pleurerais
+encore, je me laisserais surprendre, l’œil insolent de
+la haine boirait mes larmes. L’événement est trop
+récent, mon cœur n’a pas encore eu le temps de se
+bronzer, le mépris n’y a pas tué la colère. Partons,
+partons ; je ne reviendrai que rassurée contre moi-même
+et certaine de ne me plus démentir. »</p>
+
+<p>A gauche du chemin, au premier tournant, est une
+croix en fer au pied de laquelle un tronc couché en
+travers sert de siége aux passants. En portant mes
+yeux de ce côté, j’avisai, assis sur ce tronc, l’inconnu
+que j’avais rencontré dans le parc. Il tressaillit visiblement
+en me reconnaissant, et resta comme la première
+fois en contemplation devant moi. Je ne doutai
+plus qu’il n’eût le cerveau malade ; mais, se remettant
+de son trouble, il se leva et vint me saluer avec
+l’aisance d’un homme du monde.</p>
+
+<p>« Excusez-moi, madame, me dit-il, d’avoir pénétré
+tout à l’heure chez vous ; nulle part dans ce pays, où
+je suis arrivé depuis peu, les propriétés ne sont closes
+de murs ; cet usage me plaît, mais il met trop à l’aise
+les indiscrets et les distraits, et j’ai cédé à la tentation
+d’admirer vos beaux ombrages.</p>
+
+<p>— Ne vous faites aucun reproche, lui répondis-je ;
+mais me trompé-je ? il me semble que vous cherchez
+ou que vous attendez quelqu’un. Si vous aviez besoin
+de quelque renseignement… »</p>
+
+<p>Il rougit, hésita un instant à me répondre, puis
+me dit d’une voix émue : « J’attends depuis bien
+longtemps… »</p>
+
+<p>Et d’un mouvement de tête faisant flotter sur ses
+épaules ses longs cheveux châtains : « Je n’ai pas
+trouvé ce que je cherchais, poursuivit-il, et ce que
+j’ai trouvé, Dieu m’est témoin que je ne le cherchais
+pas. »</p>
+
+<p>A ces mots, il me salua et s’éloigna.</p>
+
+<p>« Ce jeune homme est singulier, me dis-je ; mais
+un peintre en tirerait parti. »</p>
+
+<p>En rentrant au château, je trouvai une lettre de
+mon père qui m’arrivait fort à propos. Il me témoignait
+un vif désir de me revoir. « Arrache-toi à ton
+bonheur, fille ingrate, m’écrivait-il, et viens charmer
+par tes récits la solitude de ton vieux père. » A dîner,
+je prévins Max de mon départ. Il me jeta un regard
+scrutateur.</p>
+
+<p>« Combien de temps serez-vous absente ? me demanda-t-il.</p>
+
+<p>— Quelques semaines, je pense.</p>
+
+<p>— Quelques semaines ou quelques mois ?</p>
+
+<p>— Je ne sais trop, répondis-je sèchement.</p>
+
+<p>— Je vous souhaite un heureux voyage, madame,
+me dit-il, et puissiez-vous découvrir que le Jura ne
+vaut pas le Ventour ! »</p>
+
+<p>Quand le cœur est blessé, on a beau se tourner et
+se retourner dans sa vie, nulle position n’est bonne,
+car le mal est partout ; en s’agitant, on agite son chagrin,
+on s’aperçoit qu’on ne le connaissait pas tout
+entier, et à la souffrance se joint une inquiétude qui
+l’aigrit. J’espérais reprendre à Louveau un peu de
+calme, un peu de force ; j’étais loin de compte. La
+joie que témoigna mon père en me revoyant me fit
+mal, et j’eus peine à répondre à toutes les questions
+dont il m’accabla ; quels efforts d’imagination je dus
+m’imposer ! Mais il n’était pas seul à m’interroger ; dans
+ces lieux pleins de souvenirs, tout me parlait, tout
+jusqu’aux routes et jusqu’aux cailloux des chemins.
+Mille circonstances effacées de ma mémoire s’y retraçaient
+soudain pour m’affliger ; elles se dessinaient
+comme une broderie lumineuse sur le fond sombre
+du présent. Au prix de ce qui avait suivi, me répétais-je
+sans cesse, quelles délices pures et sans mélange
+que mes tristesses passées !</p>
+
+<p>Je ne puis vous peindre l’émotion que je ressentis
+en rentrant dans ma chambre de jeune fille. Je m’arrêtai
+un instant sur le seuil ; puis j’entr’ouvris les
+volets, la lumière entra à flots. Rien n’avait été changé
+de place, je retrouvais chaque chose, chaque meuble
+tel que je l’avais laissé ; mais quel silence ! celui que
+commande le respect du malheur. Et quel étonnement
+aussi ! Comment m’eût-on reconnue ? Dans un
+coin, j’aperçus une feuille de papier gris. Je savais
+ce que renfermait ce papier : une fleur séchée, un
+lis. Vous vous rappelez où et par quelle main il avait
+été cueilli. Le temps n’avait donc pas marché dans
+cette chambre ; il ne s’y était rien passé ! Le lit aussi
+était demeuré le même : des rideaux blancs, une
+courte-pointe piquée, une taie d’oreiller en mousseline.
+O mes sommeils d’autrefois ! Et au jour pouvoir
+s’éveiller sans se dire : Non, ce n’est point un rêve ;
+certaine nuit je l’attendis jusqu’au matin, et quand il
+parut, ce que je lus dans ses yeux me fit tomber
+comme morte à ses pieds !… Je n’osais m’approcher
+de ce lit ; je le regardai longtemps ; enfin je cachai en
+pleurant mon visage dans l’oreiller, et une prière
+folle sortit de mon cœur. Je soupirais après l’impossible,
+je redemandais une chose perdue, et une voix
+inexorable me répondait : Jamais, non jamais !</p>
+
+<p>J’étais depuis un mois à Louveau, et je commençais
+à me sentir incapable de tromper plus longtemps
+mon père, quand je reçus de Max le billet suivant :</p>
+
+<p>« J’attends des hôtes, et je vous avoue que je serais
+embarrassé si je devais être seul à les recevoir. Ne
+viendrez-vous pas remplir vos devoirs de maîtresse
+de maison ? Il me semble que cela rentre dans le programme
+dont nous étions convenus. Si vous ne venez
+pas, je n’aurai garde de me plaindre ; mais je ne saurai
+que penser, car je suis naïf, et je crois à la lettre
+ce qu’on me dit. »</p>
+
+<p>Je ne pus m’empêcher de sourire à cette lecture.</p>
+
+<p>« Il regrette son jouet, me dis-je ; l’expérience
+qu’il avait commencée était pour le moment le grand
+intérêt de sa vie, et j’ai trompé sa curiosité en m’en
+allant ; il a bien sujet de m’en vouloir… »</p>
+
+<p>Je me représentais un papillon qu’un enfant a
+pris et qui par miracle s’envolerait avec l’épingle
+dont il l’a percé. L’enfant le traite d’ingrat :</p>
+
+<p>« Reviens donc, je n’avais pas encore tout vu ;
+cruel ! je ne sais pas encore comment tu meurs !… »</p>
+
+<p>Je répondis aussitôt : « Vous avez raison de croire
+que je reviendrai. Je sais ce que j’ai promis, et je
+serai exacte à tenir ma parole. Comptez sur moi
+comme je compte sur vous. »</p>
+
+<p>Mon père n’essaya pas de me retenir. Il s’était
+avisé depuis quelques jours que je manquais d’appétit
+et que j’avais un certain air rêveur dont s’alarmait,
+disait-il, sa clairvoyance. Il se plaignait que
+mon corps seul fût à Louveau ; mon cœur était reparti
+pour Lestang, et il citait là-dessus ses poëtes :
+« L’amour est un oiseau doux et cruel, on ne lui peut
+résister… Andromède, je vous suis maintenant odieux,
+tandis que toutes vos pensées sont pour le bel Athis. »
+Je partis deux jours après avoir écrit au bel Athis.
+Le dernier soir, pour mettre le temps à profit, mon
+père me traduisit, je crois, plusieurs centaines de
+vers grecs. J’eus bien des distractions pendant cette
+lecture ; son secrétaire, qui est homme d’esprit, lui
+poussait le coude en disant :</p>
+
+<p>« Monsieur, vous y perdez votre grec ; on ne vous
+écoute pas. »</p>
+
+<p>Cependant un mot me réveilla : « Je porterai mon
+glaive caché sous une branche de myrte. » Qui a dit
+cela ? Peut-être le saurez-vous. Ce mot me resta dans
+l’oreille et dans le cœur ; le lendemain, le long de la
+route, je répétais machinalement : « Je porterai mon
+glaive caché sous une branche de myrte. » Et je souriais
+tristement en regardant mes pauvres mains nues
+et sans défense.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Max me remercia sans empressement, mais non
+sans grâce, d’avoir répondu à son appel. Il attendait,
+en effet, des hôtes qui ne tardèrent pas d’arriver ; il
+avait si bien pris ses mesures que, pendant plus de
+deux mois, la maison ne désemplit pas. Ce fut un
+va-et-vient continuel de visiteurs, les uns séjournant,
+les autres ne faisant que passer, tous gens qu’il fallait
+loger, nourrir et amuser. Vous jugez bien que pendant
+tout ce temps je ne fus pas sans occupation !
+Mille petites et grandes affaires demandèrent mes
+soins : j’eus bien des arrangements à combiner, je
+dus songer à bien des détails. Des logements à préparer,
+des grands dîners, des courses à cheval, des
+parties champêtres, des concerts improvisés, des
+charades, un théâtre de société, — à quoi ne fallait-il
+pas penser ! Dès le premier jour, Max s’était reposé
+sur moi du soin de tout régler ; il me regardait faire,
+et sans me flatter je crois que ma présence d’esprit, la
+liberté et la vivacité de mon coup d’œil, mon infatigable
+attention dépassèrent son attente. Je n’étais
+plus la femme dont il avait vu à Paris les débuts
+embarrassés, car tandis qu’alors, tout entière à mes
+rêves, je ne m’étais prêtée au monde qu’à regret,
+maintenant je me donnais à lui volontiers, lui sachant
+gré de m’étourdir et de me dissiper. Je vous ai dit,
+je crois, que pour aimer le monde il faut y avoir
+affaire ; je n’étais occupée que de m’éviter moi-même ;
+c’est à quoi il me servait.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Vous ferai-je le détail de ma vie pendant ces deux
+mois ? Non, car ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Je
+vous dirai seulement, si vous le voulez, que je jouai
+une comédie d’insouciance et de gaieté qui peut-être
+n’en imposa pas à tout le monde, que chaque soir
+j’étais brisée, que chaque matin les forces me revenaient,
+et que je bénissais cette belle invention des
+indifférents qui fait passer le temps et qu’au besoin
+on peut mettre comme un écran entre son cœur et
+soi. Je vous dirai aussi que, parmi ces indifférents,
+plusieurs se lassèrent de leur métier d’écran, qu’ils
+s’essayèrent à autre chose, qu’ils entrèrent discrètement
+en campagne, que plus d’une fois des curiosités
+téméraires rôdèrent à pas de loup autour de
+moi, que je pus lire dans plus d’un regard une question
+plus humble que respectueuse, et que je répondis
+toujours avec hauteur.</p>
+
+<p>Je vous dirai encore (on dit toujours plus qu’on ne
+veut) qu’un peintre célèbre dont je vous ai parlé
+passa quinze jours à Lestang, qu’il me supplia de
+poser, que j’y consentis, qu’il fit un chef-d’œuvre, que
+le dernier jour, dans un moment où nous étions
+seuls, il changea tout à coup de visage, prit un air
+sombre, soupira, hasarda les premiers mots d’une
+déclaration, et me demanda d’une voix étouffée une
+rose que je portais dans mes cheveux, que cette
+petite scène ne m’émut point, que je pris la rose,
+qu’en la prenant je la secouai, qu’elle s’effeuilla, et
+que, présentant la tige dépouillée à ce beau ténébreux,
+je lui dis :</p>
+
+<p>« Voilà tout ce que je peux donner. »</p>
+
+<p>Trois heures plus tard, il était en route pour
+Paris.</p>
+
+<p>Vous dirai-je enfin, que plus d’une fois la nuit,
+tourmentée d’insomnie, j’eus avec moi-même des
+entretiens singuliers ? Je me demandais : Le pourrais-je,
+si je le voulais ? et je me répondais : Je ne peux
+pas le vouloir. Dans ces moments, j’avais la mesure
+exacte de ce qui m’était possible, je voyais mon âme
+à nu ; je sentais que j’étais également incapable de
+tout entraînement irréfléchi et des calculs de la coquetterie,
+que mon imagination avait une invincible répugnance
+pour les aventures communes, que dussé-je
+m’aider, je ne m’enflammerais jamais pour un caprice,
+que jamais non plus je ne m’abuserais sur l’état
+de mes sentiments jusqu’à prendre pour de la passion
+une complaisance passagère de mon cœur.</p>
+
+<p>Mon âme, me disais-je, est tout d’une pièce ; elle
+ne peut se prêter à aucun partage ; il faut qu’elle se
+donne ou se refuse tout entière : elle n’a le choix
+qu’entre le trop-plein des affections violentes ou le
+vide de l’indifférence. C’est que je suis à la fois raisonnable
+et passionnée, trop raisonnable pour
+m’aveugler sur rien, trop passionnée pour me contenter
+de peu.</p>
+
+<p>Et je me disais encore : Que ces hommes à la mode
+sont peu de chose ! Que leur répertoire est court !
+Comme on les sait vite par cœur ! Le plus souvent
+leur fatuité est à fleur de peau, ou, si elle cherche à
+se cacher, comme elle se trahit gauchement ! Tout
+leur esprit ne leur sert qu’à mettre en œuvre leur
+sottise. Tous taillés sur le même patron, il n’est rien
+en eux qui soit à eux ; leurs travers mêmes ne sont
+pas de leur façon ; on dirait qu’ils ont des faiseurs
+attitrés chez qui ils se fournissent de vices comme ils
+commandent leurs bottes et leurs habits. Et il en est
+de leurs idées comme de leurs sentiments, elles sont
+toutes de fabrique. Ne cherchant rien, ils n’ont pas
+même le mérite de se tromper, et ces petites âmes
+sont au-dessous de l’erreur. Ce qui est fâcheux, c’est
+qu’ils gâtent tout ce qui les approche. Cet artiste de
+l’autre jour est un homme de cœur et de grand esprit,
+j’avais de l’amitié pour lui ; mais je ne sais
+quelle mouche le piquant, il a voulu, lui aussi, jouer
+le rôle d’un homme à prétentions ; il lui en a mal
+pris : je crois qu’en lui répondant j’avais aux lèvres
+un sourire qu’il n’oubliera pas. Que Max est supérieur
+à tous ces gens-là ! Il les domine tous de la
+tête. Ses regards, ses attitudes, tout marque une âme
+et une volonté ; tel qu’il est, son caractère est à lui ;
+il l’a fondu dans le creuset de sa vie ; il avait lui-même
+fait son moule, et il a jeté la statue en bronze.
+Pauvres marionnettes que les autres ! Comme il serait
+aisé d’en tirer les fils ! Il est d’une autre race, lui ; il
+y a sous ses vices une nature. Aussi l’ai-je aimé,
+et maintenant je suis condamnée à le haïr ; mais que
+lui importe ma haine ? Que puis-je oser ? Et quand
+j’oserais, qu’a-t-il à craindre ? Où frapper pour qu’il
+sente le coup ?</p>
+
+<p>Et là-dessus je recommençais à sonder, à interroger
+mon cœur, à calculer ses chances, à me représenter
+tous les hasards possibles et la figure que j’y
+ferais, et j’en revenais toujours à cette conclusion,
+qu’on est ce qu’on est, qu’on dépend de son caractère,
+et que la plus dure des servitudes est de se
+sentir l’esclave de sa liberté. Plus d’une fois l’aube
+me surprit raisonnant encore avec moi-même et me
+débattant contre l’évidence.</p>
+
+<p>Mais je vous entends : « Et votre conscience, me
+criez-vous, et la religion ! n’avaient-elles pas un mot
+à dire dans ces débats ? » Non, mon père, elles ne
+disaient rien. Il me semblait que tout devoir est un
+contrat et que la trahison m’avait affranchie. La conscience,
+la religion ! elles ont parfois d’effrayants
+silences qui m’étonnent autant que vous.</p>
+
+<p>Vers la fin de septembre, la vieille duchesse de C…,
+qui revenait des eaux et se rendait dans sa terre de
+Provence, vint nous voir en passant, et cette visite
+donna lieu à un incident qu’il faut que je vous rapporte.
+Vous savez qu’à Paris je m’étais donné quelque
+peine pour m’insinuer dans ses bonnes grâces et
+pour la mettre dans mes intérêts. Mon brusque départ
+m’avait mal notée dans son esprit : elle y avait
+vu, selon son expression, une escapade de pensionnaire,
+et j’imagine qu’elle passa par Lestang à la
+seule fin de décocher quelques épigrammes aux <i>deux
+pigeons fuyards</i>, du moins elle ne s’y épargna pas ;
+mais je résolus de la regagner, car c’est après avoir
+perdu le bonheur qu’on commence à tenir au succès.
+Je réussis si bien que, dans un moment d’effusion,
+elle me déclara qu’elle me trouvait singulière, mais
+charmante, et il y parut bien, puisqu’au lieu de ne
+faire que toucher barres, elle s’arrêta toute une semaine
+à Lestang.</p>
+
+<p>Un jour, s’étant échappée pour faire toute seule le
+tour du parc, car elle est ingambe, elle nous dit en
+revenant :</p>
+
+<p>« Il serait bon de faire murer ce parc ; c’est un
+lieu de rendez-vous, et en battant vos buissons on fait
+lever un étrange gibier. »</p>
+
+<p>Puis elle nous conta qu’arrivée à peu de distance
+du bois de pins, elle avait entendu du bruit derrière
+un hallier.</p>
+
+<p>« Je suis peureuse, dit-elle : je tressaillis, je regardai
+et je ne sus d’abord si ce que je voyais était
+un sanglier, un serpent à sonnettes ou un brigand ;
+mais je nettoyai mon lorgnon, et j’aperçus très-distinctement
+une jeune femme qui s’enfuyait devant
+moi ; au dernier détour du sentier, elle se retourna,
+me regarda, repartit et disparut.</p>
+
+<p>— Était-elle jolie, madame ? demanda Max.</p>
+
+<p>— Cela va sans dire, répondit-elle ; mais ne vous
+montez pas l’imagination, mon cher marquis. Je l’ai
+bien lorgnée, et je n’ai vu qu’un minois chiffonné,
+une toilette de carême-prenant, l’air évaporé et un
+peu somnambule d’une chambrière qui a lu <i>Atala</i> et
+qui attend Chactas. »</p>
+
+<p>Le portrait, quoique peu flatté, était parlant ; je
+sentis que Max me regardait, et j’évitai son regard.</p>
+
+<p>« Mais ce n’est pas tout, reprit la duchesse. Je
+prends sur la droite, j’avise un nouveau buisson ;
+grand bruit de feuilles ; un second lièvre part à dix
+pas de moi.</p>
+
+<p>— C’était Chactas ? demanda Max.</p>
+
+<p>— Chactas ou non, dit-elle, je n’ai vu cette fois
+qu’un dos, de grandes boucles de cheveux châtains
+et un chapeau pointu de brigand d’opéra. Et là-dessus
+je suis revenue en hâte sur mes pas, car chacun
+de vos buissons me faisait l’effet d’une boîte à surprises,
+et je n’aime pas les émotions.</p>
+
+<p>— Le fait est, répondit Max, qu’on entre ici comme
+dans un moulin ; je suis bien tenté de faire une clôture,
+mais cela serait contraire aux usages du
+pays. »</p>
+
+<p>Le lendemain matin, Mme de C… me prit à part et
+me dit d’un air de mystère :</p>
+
+<p>« Je crains d’avoir été indiscrète hier au soir et
+qu’il n’y ait anguille sous roche.</p>
+
+<p>— Que voulez-vous dire, madame ?</p>
+
+<p>— La lune m’empêche de dormir ; aussi veillai-je
+fort tard cette nuit. Comme j’allais me coucher, je
+crus entendre des pas près de la maison ; je m’approchai
+de la fenêtre, et j’aperçus à travers la persienne
+une ombre humaine qui se dessinait sur le
+gravier d’une allée. En ce moment, les chiens aboyèrent,
+et l’ombre s’évanouit. Cette ombre, ma chère,
+a un défaut grave pour un fantôme dont le premier
+devoir est la discrétion ; elle agit fort à l’étourdie,
+car dans sa fuite précipitée elle a laissé tomber quelque
+chose qu’auraient pu ramasser d’autres mains
+que les miennes… Tenez, voyez ; tout à l’heure au
+pied d’un rosier j’ai trouvé le carnet que voici. Les
+grands cheveux bouclés, le chapeau calabrais, le carnet…
+Vraiment je crains que le rôdeur d’hier soir et
+celui de cette nuit ne soient de la même couvée. »</p>
+
+<p>J’ouvris le carnet qu’elle me présentait. Le premier
+feuillet était écrit en italien ; au bas, je lus ces mots
+en français : « Arsène, fuyez les hommes, et vous
+serez sauvé. »</p>
+
+<p>« Oh bien ! dis-je, le rôdeur n’est pas un homme
+compromettant. Almaviva a brisé sa mandoline et se
+dispose à prendre le froc.</p>
+
+<p>— A moins qu’il ne l’ait jeté aux orties. D’ailleurs ne
+vous pressez pas trop. « Arsène, fuyez les hommes ! »
+Des femmes, pas un mot. Et puis tournez, je vous
+prie, quelques feuillets : ce que vous allez voir vous
+surprendra. »</p>
+
+<p>Je tournai les feuillets, et j’avisai une suite de six
+croquis qui étaient comme les épreuves successives
+du même portrait. On avait cherché en tâtonnant une
+ressemblance, et on avait fini par la trouver, car
+dans le dernier croquis je ne pus m’empêcher de
+me reconnaître.</p>
+
+<p>Mme de C… m’étudiait avec attention ; mon étonnement,
+qui n’était pas joué, dissipa ses soupçons.</p>
+
+<p>« Je me rappelle, lui dis-je, avoir rencontré un
+jour près d’ici un homme qui avait à peu près les
+cheveux et le chapeau que vous dites. Vous verrez
+que c’est quelque peintre chevelu qui fait des études
+de tête pour un tableau de dévotion.</p>
+
+<p>— En ce cas, dit-elle, il s’entend à choisir ses modèles,
+et je lui en fais mon compliment, bien qu’au
+dire de Mme Ferjeux, qui n’a pas tort, vous ressembliez
+plutôt à une Junon antique qu’à une madone ;
+mais, croyez-moi, brûlez ce carnet : j’imagine que
+Max est jaloux comme un tigre.</p>
+
+<p>— Autant que cela ? lui demandai-je.</p>
+
+<p>— Votre bel époux m’a toujours fait un peu peur,
+reprit-elle. C’est un de ces caractères extrêmes qui
+ne gardent ni loi ni mesure ; violents dans le bien
+comme dans le mal, quoi qu’ils fassent, ils dépassent
+toujours ce qu’on attendait.</p>
+
+<p>— Savez-vous que vous m’effrayez, lui dis-je en
+souriant.</p>
+
+<p>— Riez, riez, dit-elle. Vous êtes une femme étonnante ;
+vous avez apprivoisé le monstre. Ce que j’ai
+vu hier m’a fort surprise. Il faut vous dire qu’hier
+soir vous étiez ravissante avec votre fleurette sur l’oreille ;
+peut-être n’en savez-vous rien, je vous crois
+capable de tout. Le petit vicomte, qui a de l’esprit,
+vous avait mise en verve ; pour la première fois, je
+vous ai entendue dire des folies, et la galerie émerveillée
+vous contemplait bouche béante. Max se tenait à
+l’écart ; debout dans l’embrasure d’une fenêtre et les
+bras croisés sur la poitrine, il vous regardait avec
+une fixité qui me parut bien étrange après un an de
+mariage. Dès qu’il s’aperçut que je l’observais, il détourna
+la tête et reprit cet air d’insouciance ironique
+qui lui est familier ; mais il n’échappa pas à mes
+lazzis… Brûlez ce carnet, ma belle enfant, brûlez-le,
+défiez-vous d’Arsène, et Dieu maintienne en paix le
+colombier ! »</p>
+
+<p>Je pris le carnet, mais je ne le brûlai pas ; ce n’est
+point qu’il eût du prix à mes yeux, toujours est-il
+que je ne le brûlai pas.</p>
+
+<p>Vers le milieu d’octobre, nos derniers hôtes partirent.
+La maison se désemplit tout à coup, et le silence
+y rentra, envahit tout, les corridors, les escaliers,
+les appartements, un silence morne qui faisait
+le vide autour de moi et permettait à mon cœur de
+s’entendre parler. Plus de barrière entre Max et moi !
+Nos deux âmes se retrouvèrent en présence et comme
+en champ clos, elles allaient de nouveau se regarder
+de près et se toucher. D’avance j’avais redouté ce
+moment ; je sentais qu’il serait critique pour moi,
+et Max ne l’ignorait pas.</p>
+
+<p>A une portée de fusil du château, dans un champ
+en friche attenant à la terrasse, s’élève une vieille
+tour ronde à deux étages qui tombe en ruine. Une
+après-midi, étant allée me promener au penchant
+d’une de nos collines, je fus surprise au retour par
+une ondée subite ; j’étais à deux pas de la tour, je
+m’y réfugiai. L’intérieur est encombré de gravois et
+des débris d’un plancher qui s’est récemment écroulé ;
+un étroit escalier en pierre, attaché au flanc de l’épaisse
+muraille, grimpe en spirale jusqu’à la plate-forme
+à demi effondrée. La pluie cessa presque aussitôt ;
+au lieu de partir, bien que je sois sujette au
+vertige, j’eus la tentation de m’aventurer sur ce périlleux
+escalier. Je devais avoir dans ma vie de bien
+autres difficultés à surmonter que celle de grimper
+au sommet d’une vieille tour ; peut-être à mon insu
+éprouvais-je le besoin de m’aguerrir avec les dangers.</p>
+
+<p>Je me mis en marche et j’atteignis la plate-forme
+sans avoir ressenti la moindre inquiétude. Un vent
+impétueux me fouettait le visage ; debout derrière
+un créneau, je regardais courir d’épaisses et sombres
+nuées qui s’enfuyaient avec une rapidité folle vers le
+nord ; au midi, le ciel, d’un bleu pâle, se dégradait
+par des teintes fondues jusqu’au vert de l’algue
+marine. Je contemplais depuis quelque temps ce
+contraste et cette lutte de l’ombre et de la lumière,
+quand je vis venir Max, qui m’avait aperçue et se dirigeait
+à grands pas vers l’entrée de la tour. L’idée
+d’avoir un tête-à-tête avec lui sur cette plate-forme,
+dans cette solitude, entre ciel et terre, m’épouvanta.
+Je m’empressai de redescendre ; mais l’émotion gênait
+et ralentissait mes mouvements. Max eut le temps
+de pénétrer dans la tour et de gravir en courant
+l’escalier jusqu’à la hauteur du premier étage. Ce fut
+là que nous nous rencontrâmes.</p>
+
+<p>Il s’appuya au mur et me regarda en souriant.</p>
+
+<p>« Nous voilà, me dit-il, comme les deux chèvres
+de La Fontaine : qui de nous deux cédera le pas à
+l’autre ? »</p>
+
+<p>Et il ajouta aussitôt d’une voix presque caressante :</p>
+
+<p>« J’ai quelque chose à vous dire ; nous serions bien
+là-haut pour causer.</p>
+
+<p>— Nous serons mieux partout ailleurs, repartis-je
+d’un ton bref ; on ne cause pas d’affaires dans une
+tour en ruine. »</p>
+
+<p>Il insista ; mais, sans lui répondre, je fis mine de
+me remettre en marche. Il me jeta un regard de reproche
+et fronça le sourcil. A sa droite, de niveau
+avec le degré sur lequel il s’était arrêté, s’allongeait
+dans l’espace une solive scellée dans la muraille et
+rompue vers le milieu, seule pièce de charpente qui
+fût restée en place lors de l’écroulement du plancher.
+Pour me laisser le champ libre, Max, au lieu de redescendre,
+s’élança sur cet ais vermoulu, qui craqua
+et plia sous lui. Je fus prise d’un frisson ; je retins
+un cri et franchis précipitamment quelques marches
+en détournant les yeux. Au même instant, j’entendis
+un second craquement plus fort que le premier. La
+solive s’était détachée et tomba avec fracas sur les
+poutres qui jonchaient le sol ; mais j’entendis aussi la
+voix de Max, qui, descendant derrière moi, me cria :</p>
+
+<p>« Prenez garde, Isabelle, serrez de près la muraille,
+l’escalier est fort étroit. »</p>
+
+<p>Je me hâtai de sortir de la tour et de reprendre le
+chemin du château. Au bout d’un instant, Max me
+rejoignit et marcha à mes côtés. Je ne le regardai
+pas ; je ne trouvais pas un mot à lui dire ; j’avais la
+gorge serrée et j’éprouvais un tremblement nerveux
+dont il me fit la grâce de ne pas s’apercevoir. Je m’en
+voulais de la violence de l’émotion que j’avais ressentie,
+et j’étais indignée contre l’homme qui, ne me
+comptant pour rien, cherchait cependant à m’étonner,
+à me troubler, et qui, ne m’aimant pas, se plaisait
+en quelque sorte à se sentir vivre en moi. Entre
+ses mains, mon cœur était un instrument docile sur
+lequel il jouait à sa guise tous les airs que lui suggérait
+son caprice. Pour la seconde fois, en s’exposant
+follement, il venait de me prouver qu’il osait tout. Je
+me disais que, pour être admirable, il faut que le mépris
+de la mort soit une vertu. Il y avait dans l’âme
+de Max des profondeurs plus effrayantes que le vide
+sur lequel je l’avais vu suspendu, et c’est sur cet
+abîme que flottait ma vie. Comme nous arrivions à la
+porte du château, son valet de chambre vint l’avertir
+qu’un de ses fermiers demandait à le voir, et il me
+quitta sans que nous eussions échangé une parole ni
+un regard.</p>
+
+<p>Quelques heures plus tard, j’étais au salon, assise
+près d’une lampe et occupée d’un grand travail de
+broderie que je venais d’entreprendre ; j’espérais que
+le canevas dont je remplissais le fond serait tour à
+tour un désennui pour mes heures de solitude et un
+tiers qui romprait en quelque façon des tête-à-tête
+dont j’avais peur. Une femme qui brode a le droit
+d’être distraite, de ne pas répondre ; elle choisit ses
+laines, elle compte ses points.</p>
+
+<p>Du reste, je croyais rester seule ce soir-là ; pendant
+le dîner, Max avait été presque muet, et en sortant
+de table il s’était enfermé chez lui. Je me sentais
+comme perdue dans ce grand salon où depuis quelques
+jours tout bruit et tout mouvement avaient cessé.
+Je crois que toute la maison dormait ; il y régnait un
+profond silence qu’interrompait seul le tic tac de la
+pendule. Qu’il est triste, le pas des heures ! Je me
+prenais à regretter les indifférents qui étaient partis,
+j’aurais voulu les entendre encore marcher et parler
+autour de moi ; des questions oiseuses, de fades sourires,
+des sautillements de perruches, des propos en
+l’air, des caquets, je sentais le prix de tout cela ; jamais
+je n’avais mieux compris combien l’inutile est
+nécessaire dans ce monde, et que ce qui ne peut ni occuper
+ni consoler notre vie nous rend encore service
+en la remplissant, car rien n’égale le tourment d’un
+tête-à-tête entre un cœur vide et le vide du temps.</p>
+
+<p>Cela me donnait à rêver, et je laissais reposer mon
+aiguille quand j’entendis marcher dans le vestibule.
+Je me remis vivement au travail ; la porte s’ouvrit,
+Max entra. Sur-le-champ je devinai qu’il avait un
+projet, car depuis longtemps son visage n’avait plus
+de secrets pour moi. D’un air déterminé et de belle
+humeur, il approcha un fauteuil de ma table à ouvrage,
+s’assit, et, tirant de son portefeuille deux
+papiers :</p>
+
+<p>« Tantôt vous n’avez pas voulu m’entendre, me dit-il,
+et il est certain que j’avais mal choisi le moment
+et l’endroit. Serai-je plus heureux ce soir ? Vous êtes
+une femme d’excellent conseil ; et je viens de recevoir
+deux lettres auxquelles je ne veux pas répondre sans
+vous avoir consultée. »</p>
+
+<p>Je lui marquai par un signe de tête combien j’étais
+flattée de sa confiance, et il me présenta un papier
+que je parcourus rapidement. Son avoué lui mandait
+de Nîmes qu’il n’y aurait pas de procès, que les héritiers
+naturels s’étaient désistés et que la succession
+était ouverte.</p>
+
+<p>« Je ne sais si je dois vous féliciter, lui dis-je, car
+je crois me souvenir que vous vous promettiez d’agréables
+émotions de ce procès qui n’aura pas lieu.</p>
+
+<p>— C’est de l’histoire ancienne, mes idées ont bien
+changé, je suis devenu très-pacifique, et je ne demande
+qu’à vivre en bonne harmonie avec tout le
+monde.</p>
+
+<p>— C’est bien pensé et facile à faire ; j’imagine qu’il
+ne tiendra qu’à vous.</p>
+
+<p>— Ah ! il faut toujours craindre les rechutes ; mais
+avec votre aide…</p>
+
+<p>— Assurément ce ne sont pas mes affaires, et je ne
+me sens aucun talent pour la direction des consciences.</p>
+
+<p>— Qui sait ? répliqua-t-il, vous dirigez si bien la
+vôtre ! Mais à propos nous étions convenus, il vous
+en souvient, d’employer tous les fonds de cette succession,
+qui nous a donné tant de tracas, à la fondation
+d’un hospice.</p>
+
+<p>— C’était bien votre projet, lui dis-je.</p>
+
+<p>— Et le vôtre aussi, reprit-il avec un peu d’impatience.
+Donnez-moi, je vous prie, vos instructions,
+j’aurai soin de m’y conformer. »</p>
+
+<p>Et il me fit à ce sujet force questions auxquelles je
+répondis de mon mieux, c’est-à-dire le plus brièvement
+que je pus. Puis, me présentant le second
+panier :</p>
+
+<p>« Lisez encore ceci, me dit-il, je tiens beaucoup à
+en avoir votre avis. »</p>
+
+<p>Je crus que c’était encore une lettre d’affaires,
+mais je vis des pattes de mouches qui n’étaient point
+sorties de la plume d’un avoué ; quelle ne fut pas ma
+surprise en apercevant au bas le nom d’Emmeline !
+Ma main trembla, j’eus un frémissement de colère.</p>
+
+<p>« Que vous êtes étourdi, monsieur ! lui dis-je en
+m’efforçant de me contenir, missives d’avoué et poulets
+galants, tout se mêle dans vos poches. Ces confusions-là
+sont aussi dangereuses que des quiproquos
+d’apothicaire. Qu’en penseraient vos maîtresses ?</p>
+
+<p>— Il n’y a point là de méprise, me répondit-il avec
+une assurance qui me confondit. Je vous demande en
+grâce de lire cette lettre, car je ne sais qu’y répondre.
+Tout à l’heure j’irai chercher de l’encre, une
+plume, je m’assiérai à cette petite table que voici, et
+j’écrirai mot pour mot la réponse que vous voudrez
+bien me dicter. »</p>
+
+<p>L’audace de cette requête me révolta ; je refusai. Il
+insista ; ma fierté, se ravisant, me conseilla de céder ;
+il ne me convenait pas d’avoir l’air de rien craindre.</p>
+
+<p>« Vos fantaisies sont étranges, dis-je, et ma complaisance
+ne l’est pas moins ; mais j’imagine que vous
+voulez compléter mon éducation et former mon style
+par l’étude des bons modèles. Fort bien, j’y consens. »</p>
+
+<p>Je pris le billet et le lus à haute voix. Dès les premiers
+mots, je ne m’étonnai plus qu’il tînt à me le
+faire lire ; ce billet était ainsi conçu :</p>
+
+<p>« Je ne me lasserai pas de vous le demander : est-il
+vrai qu’un soir, il y a aujourd’hui six mois, je m’étais
+endormie de lassitude dans un fauteuil, que je
+me suis réveillée en sursaut, qu’à la faveur d’un rayon
+de lune je vous ai aperçu debout et immobile devant
+moi, que vous m’avez regardée un instant en silence,
+et que vous avez disparu comme une ombre ? De ce
+moment je ne vous ai pas revu, et mon cœur en est,
+vous le pensez bien, tout consolé ; mais je voudrais
+savoir ce qui s’est passé, ce que vous vouliez, ce que
+vous espériez, et je n’ai cherché à vous rencontrer
+que dans le désir de m’en informer. Un mot de réponse
+et vous en aurez fini avec moi. Je vous le
+demande pour la vingtième fois : avez-vous eu
+l’audace de pénétrer de nuit chez moi ? ai-je rêvé ?
+suis-je une hallucinée ? La curiosité me dévore, et
+j’en deviendrai folle. »</p>
+
+<p>En lisant, je n’avais pu me défendre d’un violent
+transport de joie ; mais j’en sentis bien vite la folie.
+Durant six mois, pensai-je, il m’a laissé croire… Que
+suis-je donc à ses yeux ?</p>
+
+<p>Je rendis le billet à Max sans mot dire, et je me
+remis à broder.</p>
+
+<p>Il me regarda un instant en silence.</p>
+
+<p>« Eh bien ! madame, dit-il, venez donc à mon aide.
+Dois-je répondre ? Et que répondrai-je ?</p>
+
+<p>— Ah ! monsieur, lui dis-je, partez à l’instant,
+courez chez cette pauvre femme qui me fait pitié ;
+une réponse ne suffit pas, vous lui devez des consolations.</p>
+
+<p>— Mais vous l’avez vu, reprit-il, elle est toute consolée,
+et si j’en crois mon valet de chambre qui sait
+les nouvelles, avant peu de jours M. de Malombré
+sera le plus heureux des hommes.</p>
+
+<p>— J’en suis charmée, repartis-je, je lui veux du
+bien ; mais que vous coûte-t-il donc de donner l’éclaircissement
+qu’on vous demande ?</p>
+
+<p>— Vous en parlez à votre aise, dit-il ; le cas est embarrassant,
+et moi-même j’aurais besoin d’être éclairci.
+Il me semble bien qu’une nuit qu’il faisait grand
+vent je fus pris d’un accès de folie, que je sortis en
+courant, que je traversai une rivière je ne sais comment,
+que je me débarrassai d’un chien qui me barrait
+le passage, que j’escaladai un balcon, que je me
+trouvai dans une chambre où une femme dormait.
+Elle s’éveilla ; un rayon de lune donnait sur son visage ;
+je la regardai, je n’avais qu’à étendre le bras
+pour prendre sa main, mon bras demeura pendant.
+Il me semblait qu’entre cette femme et moi il y avait
+un fossé, une barrière, que sais-je ? un fil peut-être,
+rien qu’un fil, mais un de ces fils qui ne rompent
+pas. Je la regardai, vous dis-je, et je partis. Je revins
+lentement ; je restai longtemps assis sur une pierre,
+au bord de l’eau. Je me demandais : Si j’étais tenté
+de retourner sur mes pas, le pourrais-je ? Je me répondais :
+Non, et j’écoutais le vent.</p>
+
+<p>— Le cas est vraiment bizarre, lui dis-je ; mais à
+supposer que cela m’intéressât, je voudrais en savoir
+davantage. Un fossé, une barrière… comparaison
+n’est pas raison. Peut-on savoir ce que signifient au
+fond tous ces grands mots ?</p>
+
+<p>— Il ne faut pas être trop rigoureux pour les actions
+humaines, répondit-il en souriant ; si j’étais
+législateur, j’interdirais la recherche des motifs
+comme celle de la paternité. Mon Dieu ! il est déjà
+fort beau de bien faire sans savoir pourquoi ; mais
+si l’on vous disait que ce qui vint se placer entre
+cette femme et moi, ce fut l’ombre d’une autre
+femme, et que la comparaison qui s’établit dans mon
+esprit fut cause que je partis sans retourner la tête,
+ne conviendrez-vous pas que comparaison est quelquefois
+raison ?</p>
+
+<p>— Je pourrais vous dire qu’il en est d’odieuses, lui
+repartis-je ; mais vos ombres sont pour moi une
+énigme comme vos barrières, et je me soucie des
+unes autant que des autres. »</p>
+
+<p>Un peloton de laine que je tirai de ma corbeille
+s’échappa de ma main et roula sur le tapis. Max se
+baissa vivement pour le ramasser ; il me le présenta
+à genoux, et après que je l’eus pris, il ne se releva pas.
+Il était là à mes pieds, me regardant fixement ; je ne
+l’avais jamais vu si séduisant. Ses yeux brillaient d’un feu
+sombre, et je voyais errer sur ses lèvres un sourire de
+sphinx, à la fois doux et terrible.</p>
+
+<p>Nous nous regardâmes un instant les yeux dans les
+yeux ; puis il m’échappa un rire amer, et je lui
+dis :</p>
+
+<p>« Savez-vous à quoi je pense ? Si vous aviez un
+couteau à la main, je vous prendrais pour un sacrificateur
+en fonctions. Mes genoux sont l’autel, vous
+vous apprêtez à immoler solennellement la victime.
+Hélas ! cette victime n’est qu’un sot et pauvre caprice
+qui depuis longtemps est mort de sa belle mort.
+Trompe-t-on ainsi le ciel, et quelle divinité serait
+assez indulgente pour s’accommoder d’une si méchante
+offrande ?… Allons, relevez-vous ; cette comédie
+n’a que trop duré. »</p>
+
+<p>Et cela dit, je me remis à broder.</p>
+
+<p>Je pensais l’avoir mis en colère ; il n’y parut pas. Se
+relevant :</p>
+
+<p>« Pourquoi broder avec tant d’acharnement ? me
+dit-il. A la lumière de la lampe, on ne peut distinguer
+un vert-pomme d’un vert-bouteille ; je suis sûr que
+vous vous y trompez et que demain vous devrez défaire
+votre ouvrage. »</p>
+
+<p>Et comme je ne répondais pas :</p>
+
+<p>« Vous avez tort, poursuivit-il ; vous avez pris un
+parti et juré de n’en pas démordre. Ce n’est pas de la
+sagesse, ni de la fermeté, c’est de l’entêtement. Quand
+tout change sans cesse autour de vous, pourquoi
+vous piquer de ne pas changer ? Et qu’est-ce que cette
+hauteur intraitable qui croirait s’abaisser en pardonnant ?
+Vous parliez tout à l’heure de prêtres et de
+divinités. Moi, j’imagine que Dieu voulut que le pardon
+eût un asile et un sanctuaire dans ce monde, et
+qu’à cette fin il créa le cœur de la femme ; mais ce
+n’est pas à votre cœur que je m’adresse, c’est à votre
+raison. Qu’est-ce que la vie ? Un perpétuel compromis.
+Nous commençons toujours par trop demander ;
+on nous marchande ; bien fou qui par orgueil s’en
+tient à son premier mot ! Oui, débattre et rebattre,
+voilà la vie ! Eh ! je vous prie, n’avez-vous pas observé
+cent fois que l’extrême justice est toujours injuste, et
+qu’user de tout son droit, c’est abuser ? Bon Dieu !
+les choses sont ainsi faites que tout sentiment vif est
+nécessairement outré : nos vieilles colères nous étonnent,
+on ne se comprend plus, et pourtant on était
+sincère en se fâchant ; mais nos colères sont de toutes
+nos illusions les plus trompeuses ; la passion exagère
+tout, la raison vient ensuite à pas comptés et souffle
+sur le fantôme… Ah ! madame, ne nous piquons pas
+de conséquence, ne craignons pas de nous démentir ;
+puisque le monde change, changeons aussi. Les
+idées, les sentiments, tout se renouvelle comme les
+eaux d’un fleuve, et l’homme que nous punissons
+aujourd’hui n’est plus celui qui avait failli hier. Quant
+à moi, si j’étais juge, je voudrais que la condamnation
+suivît la faute dans les vingt-quatre heures ; quinze
+jours plus tard, je craindrais de n’avoir devant ma
+barre qu’un crime et plus de criminel…</p>
+
+<p>« Et d’ailleurs n’y a-t-il pas crimes et crimes ?
+Doit-on poursuivre à la dernière rigueur une faute
+qui ne fut qu’une sottise ou une folie passagère, une
+faute qui, à vrai dire, n’a pas été commise, parce
+qu’au dernier moment, averti par une ombre, atteint
+d’un remords subit, le coupable recula devant son
+action et dut s’avouer à lui-même qu’il avait trop
+présumé de son audace ? Quel gage pour l’avenir
+qu’un tel aveu de faiblesse ! Comme ce pauvre homme
+a expié sa forfanterie ! Il se croyait libre, il s’est senti
+lié ; il se flattait de ne relever que de son caprice et
+de sa volonté, son caprice s’est évanoui, sa volonté
+s’est brisée comme un fer mal trempé, et, tout ému
+de cette trahison, il a découvert que son cœur ne lui
+appartenait plus et que son servage lui était cher.
+Ah ! madame, les femmes sont si fines ! Elles ne se
+trompent pas sur ces choses-là, elles lisent dans nos
+plus secrètes pensées, il n’est pas besoin que nous
+leur apprenions nos défaites et leurs victoires ; leur
+sagacité devance toujours nos aveux, et quand elles
+sont bonnes et sages, elles se disent qu’il est des absolutions
+qui lient et que se confier à propos est la
+moitié de l’art de régner… »</p>
+
+<p>Pendant qu’il parlait, je me ressouvenais de ces
+mots qu’une nuit j’avais lus et relus : <i>Aventure vieille
+comme le monde, mais qui me semblera peut-être nouvelle</i>.
+A chacun son tour ; ce soir, c’était à moi de fournir à
+son ennui cette aventure. Je me souvenais aussi de
+cet autre mot : <i>Et demain !</i> « Oui, me disais-je, si je
+cédais aujourd’hui, demain de quel œil me verrait-il ?
+Oh ! les sourires du lendemain ! » Et je pensais encore :
+« Langage d’avocat ; dans tout ce qu’il dit, il n’y
+a pas un mot, pas un accent du cœur ! »</p>
+
+<p>Cependant il parlait avec chaleur et avec une émotion
+qui me gagnait, celle d’un homme désireux de
+convaincre ; il me semblait que ses regards traçaient
+autour de ma tête comme un cercle de feu qui allait
+se rétrécissant d’instant en instant.</p>
+
+<p>Alors je me levai et je lui dis :</p>
+
+<p>« Vous êtes éloquent ; mais quelqu’un a remarqué
+qu’on a toujours plus d’esprit quand on offense que
+quand on s’excuse, et ce quelqu’un-là n’était pas un
+sot. Il se fait tard, je suis lasse, permettez-moi de me
+retirer. »</p>
+
+<p>Il se leva aussi, et comme je vis qu’il se disposait à
+me suivre, au lieu de monter chez moi par le grand
+escalier intérieur, je changeai de chemin ; je m’avançai
+sur la terrasse, longeai la façade de la maison,
+me dirigeant vers la tourelle et le petit degré tournant
+qui aboutit sur la galerie. Il comprit, je pense, mon
+intention, mais ne laissa pas de me suivre. Arrivée à la
+petite porte : « Vous devez en avoir la clef », lui dis-je.
+Il la chercha, la trouva et ouvrit. Je montai, et quand
+j’eus atteint la dernière marche, je retournai la tête
+pour le saluer ; mais il vint se placer devant moi
+et attacha sur mon visage des yeux de désir et
+d’audace ; je reconnus ce regard ou cet éclair dont
+j’avais été éblouie le jour qu’il m’avait offert un lis
+et sa vie.</p>
+
+<p>« On pourrait détruire cette clef, me dit-il d’une
+voix frémissante, ou mieux encore condamner et murer
+cet escalier. »</p>
+
+<p>A ces mots, mon cœur éclata.</p>
+
+<p>« Cela ne suffirait pas, m’écriai-je. Il faudrait aussi
+faire disparaître cette statue qui m’a vue pleurer, cette
+galerie où j’ai attendu pendant quatre heures, ce
+pliant, ces fleurs, ces balustres, ces arbres, cette terrasse,
+ces étoiles mêmes, tous ces témoins d’un horrible
+désespoir et qui tous crient contre vous. Et
+quand ils se tairaient, comment vous y prendrez-vous
+pour réduire au silence un cœur qui ne sait pas oublier
+et qui a juré de ne jamais pardonner ? »</p>
+
+<p>Sa figure prit une expression farouche et terrible,
+et je ne sus ce qui allait se passer ; mais au bout d’un
+instant son front s’éclaircit, ses traits s’adoucirent, un
+sourire moqueur effleura ses lèvres.</p>
+
+<p>« Ah ! fi donc, madame, dit-il, vous déclamez ! »</p>
+
+<p>Et, pirouettant sur ses talons, il se dirigea vers son
+appartement, tandis que, pour gagner le mien, je
+parcourais la galerie d’un pas mal assuré.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>Je ne pus dormir de la nuit. Dès que je commençais
+à m’assoupir, je croyais entendre des pas dans la
+galerie, et je me tenais sur mon séant, le cou tendu
+et prêtant l’oreille. Le jour parut, j’étais brisée ; l’envie
+me vint de sortir, de humer la fraîcheur du matin.
+Avant de revoir Max, je voulais recouvrer des forces
+et un peu de tranquillité d’esprit. Je m’habillai en hâte,
+je descendis sans bruit, fis seller Soliman et partis.</p>
+
+<p>Tout annonçait une belle journée d’automne. Le
+ciel, un peu couvert au nord, était pur et doux au
+midi. Il était tombé une ondée pendant la nuit ; la
+terre était légèrement humectée ; une brise au souffle
+court caressait mon front par intervalles, et les
+branches que je froissais en passant me secouaient
+leur rosée au visage. Je me sentais renaître, je respirais
+à pleins poumons.</p>
+
+<p>Je cheminai quelque temps dans les bois. Par les
+échappées qui s’ouvraient à ma gauche, j’aperçus au
+loin la cime nuageuse du Ventour ; une vapeur argentée
+était répandue au pied des montagnes comme
+une gaze légère et transparente ; le rocher et le château
+de Grignan se découpaient en noir sur ce fond
+d’argent.</p>
+
+<p>Je quittai les bois, et, prenant sur la droite, je suivis
+parmi des champs et des landes le chemin pierreux
+qui conduit à Réauville, village situé sur une crête.
+La fraîcheur de l’air, la beauté du jour, avaient insensiblement
+dissipé mon trouble. Je mis mon cheval
+au pas et m’abandonnai à mes réflexions.</p>
+
+<p>« Quelle âme dure ! me disais-je ; quel cœur de
+bronze ! quel orgueil de titan ! Pourquoi m’a-t-il fait
+lire cette lettre ? Tout d’abord j’ai tressailli de joie.
+Quelle déraison ! Hélas ! si mon erreur était cruelle, la
+vérité l’est plus encore. Il a donc pu voir mes larmes,
+mon désespoir, sans s’écrier : « Pardonnez-moi, je
+suis moins coupable que vous ne pensez ! » Pendant
+des mois, il m’a laissée aux prises avec ma douleur
+sans essayer de me consoler, de se justifier ; pas une
+explication, pas une promesse ; son orgueil lui fermait
+la bouche. Aussi bien je lui étais un spectacle, il
+faisait une expérience. Comment allais-je me conduire ?
+Saurais-je me tirer de mon rôle ? Ma volonté
+me soutiendrait-elle jusqu’au bout ? Ne me prendrait-il
+pas une défaillance ? Quel serait le dénoûment ?
+Mes angoisses, qu’il devinait, servaient de pâture
+à sa curiosité. Qu’il est maître de lui et que je suis
+faible ! Hier ses regards, sa voix, me troublaient ; je
+respirais avec embarras, je sentais mes forces s’en
+aller. Ah ! grand Dieu ! si j’avais faibli, si je m’étais
+rendue, quel changement soudain se serait fait en sa
+personne ! Je crois voir d’ici le haussement de son
+superbe sourcil, sa joie méprisante et la glace de son
+sourire…</p>
+
+<p>« Et maintenant, poursuivais-je en moi-même, que
+va-t-il faire ? Apparemment son orgueil offensé se
+piquera au jeu ; je dois m’attendre à de nouveaux
+assauts ; il n’est pas homme à lever le siége ; peut-être
+médite-t-il en ce moment quelque ruse de guerre ; il
+se dit : « Tel jour, j’aurai ville gagnée… » Ce n’est
+pas de mon courage que je me défie, mais de mon
+bon sens ! Ces pauvres femmes ! qui peut dire jusqu’où
+vont leurs crédulités ? Si j’allais me figurer
+l’impossible, si j’allais croire follement que son orgueil
+n’est pas tout, qu’il a encore un cœur, et que
+dans ce cœur… Ah ! je ne saurais trop veiller sur
+moi-même ; on n’a jamais touché le fond du malheur,
+et je sens maintenant qu’il me reste encore quelque
+chose à perdre. »</p>
+
+<p>A peine a-t-on gravi la côte et traversé le village de
+Réauville, le chemin redescend par une pente rapide,
+et on voit s’ouvrir devant soi une gorge étroite, arrondie
+en forme d’entonnoir, et qu’enveloppent de
+toutes parts les replis d’une immense forêt. Au fond
+de ce vallon solitaire et sauvage se cache un couvent
+de trappistes, le célèbre monastère d’Aiguebelle. Perdue
+au sein des bois, enfermée par des hauteurs qui
+la dérobent aux yeux du monde, dominée par des
+rochers à pic, sans vue, sans horizon, ignorant le
+reste de la terre, on peut dire de cette sainte demeure
+qu’elle <i>ne respire que du côté du ciel</i>.</p>
+
+<p>L’aspect de cette solitude me saisit. Le silence, qui
+en est comme l’âme, n’est interrompu que par le
+sourd murmure d’un ruisseau qui s’écoule tristement
+entre deux rangées de peupliers ; par intervalles j’entendais
+un court tintement de cloche ; l’air frémissait,
+les rochers répondaient faiblement, et tout rentrait
+dans le repos. Je m’arrêtai quelques instants sur la
+hauteur à contempler cette thébaïde et les noires
+forêts qui semblent faire la garde autour d’elle,
+comme pour en écarter les bruits du monde et y attirer
+ceux du ciel. J’étais venue jadis à Aiguebelle ;
+mais, arrivée à la lisière du bois, une sorte d’inquiétude
+m’avait fait rebrousser chemin. Cette fois je descendis
+dans le fond du vallon, et je passai le ruisseau,
+dont je remontai le cours.</p>
+
+<p>En approchant du couvent, l’âpreté du paysage
+s’adoucit, les bâtiments sont environnés de cultures,
+des champs plantés d’amandiers et de mûriers s’étalent
+au soleil ; à gauche, le chemin est bordé par
+un grand mur en pierres sèches qui soutient un talus
+et que tapissent des ronces et des liserons ; des courtines
+de lierre en décorent la crête. Par-dessus ce
+mur s’avancent des figuiers au tronc blanchâtre qui
+tordent en tous sens leurs bras noueux ; une vigne
+folle entremêlait au luisant de leurs troncs le reste de
+ses pampres rougis par l’automne. Je fus frappée
+de ces grâces de la nature au pied des murailles
+de la trappe, et je m’étonnai de ce sourire du désert.</p>
+
+<p>Avant de retourner sur mes pas, je fis une courte
+station à l’ombre d’un chêne. Je regrettais que l’accès
+du couvent fût interdit aux femmes. J’aurais voulu
+pénétrer dans le mystère du cloître, voir de près ces
+déserteurs du monde et ces apprentis de la mort qui
+s’essayent avant l’heure au silence éternel. Je les admirais
+et je les enviais. De l’endroit où je m’étais
+arrêtée, j’en aperçus un qui creusait une fosse le long
+d’une haie ; c’était un grand vieillard maigre et cassé ;
+chaque fois qu’il se redressait, il semblait ramener
+en l’air avec sa pioche le fardeau de ses ennuis et de
+ses années. « Trouve-t-on l’oubli à la trappe ? pensais-je.
+En recevant la tonsure, ces moines ont-ils
+appris le secret d’anéantir le passé ? Leurs souvenirs
+sont-ils tombés de leur tête avec leurs cheveux ? Et
+après que toute vie a cessé autour d’eux, ne sentent-ils
+pas encore dans leur cœur la fièvre du passé, comme
+un amputé souffre du membre qu’il a perdu ? Se débattre
+entre la vie et la mort, ce doit être un cruel
+supplice, et si je mourais, je voudrais mourir tout
+entière… »</p>
+
+<p>Je pris un sentier de traverse, et après avoir repassé
+le ruisseau je gravis une pente escarpée et rocheuse
+où mon cheval butta plus d’une fois. Parvenue sur une
+plate-forme, je me retournai pour jeter un dernier
+regard sur le couvent, et au même instant j’avisai à
+peu de distance de moi le personnage mystérieux que
+j’avais rencontré un jour dans le parc de Lestang, et
+qui depuis, au dire de Mme de C…, était venu se
+promener la nuit sous mes fenêtres. Assis sur une
+pierre, ses coudes sur ses genoux et sa tête dans ses
+mains, immobile comme une statue, sourd aux croassements
+d’un corbeau qui tournoyait au-dessus de
+lui, il était plongé dans une rêverie qui paraissait
+tenir de l’extase. Je fus convaincue plus que jamais
+qu’il avait l’esprit dérangé, et je m’empressai de m’éloigner
+avant qu’il s’éveillât et me reconnût, car il
+me faisait peur.</p>
+
+<p>Quand j’eus regagné Réauville et le sommet de la
+crête, j’eus presque un éblouissement. Quel contraste
+entre le mélancolique vallon que je venais de quitter
+et la vaste et riante étendue qui se déroulait avec
+mollesse sous mes yeux ! A l’horizon, quelques nuages
+roulés en flocons promenaient sur le flanc des montagnes
+leurs ombres portées, tandis qu’inondée de
+soleil la plaine immense semblait sentir sa beauté, et,
+s’enivrant de lumière, s’abandonner avec délices aux
+embrassements du ciel. Une brise fraîche me soufflait
+en plein visage. Je ne sais ce qui se passa en moi ;
+mais je ressentis quelque chose qui ressemblait à l’espérance.
+Qu’osais-je donc espérer ? Je ne sais. Il est
+un drame, si je ne me trompe, qui a pour titre : <i>Aimer
+sans savoir qui</i>. On peut aussi espérer sans savoir quoi.
+Le fait est qu’un instant je me surpris à croire vaguement
+à la vie, à l’imprévu, et ce sentiment confus que
+je n’aurais su définir me causa une vive émotion. A
+mesure que j’approchais de Lestang, cette émotion
+s’accrut. J’allais revoir Max ; de quel air m’aborderait-il ?
+Que lirais-je dans ses yeux ! Quel serait son
+premier mot ? Qu’y faudrait-il répondre ?…</p>
+
+<p>J’arrive. Un domestique vient me recevoir au bas
+du perron et me remet un billet que j’ouvre en
+tremblant.</p>
+
+<p>« Vous avez les sentiments d’une âme vraiment romaine,
+m’écrivait Max, et votre fermeté est à l’épreuve
+du temps et de mon éloquence. Je m’empresse de
+quitter la partie. Loin de moi de condamner vos défiances !
+Peut-être sont-elles fondées. Vous avez raison,
+le plus sage sera de nous en tenir exactement aux
+termes de notre traité. Je pars pour Nîmes avec le regret
+de n’avoir pu vous faire mes adieux ; je réglerai,
+selon vos instructions, l’ennuyeuse affaire que vous
+savez, après quoi je ferai usage de ma liberté en me
+rendant directement de Nîmes à Paris, où j’espère
+que j’aurai le plaisir de vous revoir. »</p>
+
+<p>Le cœur me faillit, et je dus me tenir à la balustrade
+pour gravir les marches du perron. Cette fois
+mon sort était fixé ; je n’avais plus rien à apprendre.
+Plus de doute, plus d’hésitation ; Max avait mis tout
+son cœur dans cette lettre : j’avais vu, j’avais touché,
+je pouvais m’endormir en paix dans une bienheureuse
+certitude.</p>
+
+<p>En entrant dans ma chambre, je vis dans la glace
+du fond mon image qui s’avançait au-devant de moi,
+et je fus épouvantée de ma pâleur. Je jetai à terre
+avec violence ma cravache et mon chapeau, et, froissant
+mes gants, mes vêtements, mes cheveux, je
+m’écriai d’une voix étouffée :</p>
+
+<p>« Bénie soit cette nouvelle insulte ! je l’aimais encore. »</p>
+
+<p>Vous souvenez-vous, mon père, que nous eûmes un
+jour un entretien sur des matières graves ? Au retour
+d’une promenade, nous nous étions assis sur le revers
+d’un fossé. J’avais osé disputer contre vous, vous vous
+échauffiez ; je m’obstinais, et je me rappelle que dans
+la vivacité de notre querelle votre bâton de houx s’échappa
+de vos mains et roula dans le fossé.</p>
+
+<p>« Non, vous disais-je, n’espérez pas que la résignation
+soit jamais une vertu à mon usage. Sans me
+flatter, je me crois très-capable de me dévouer, de
+me sacrifier à ce que j’aime ; mais la résignation, c’est
+la vertu des gens qui sont nés tout consolés, et je
+défie le malheur et l’injustice de me toucher sans me
+faire crier. »</p>
+
+<p>Votre patience était à bout.</p>
+
+<p>« Brisons-là, me dîtes-vous. Voilà ce qu’on gagne
+à être élevée parmi des vases grecs et par un père qui
+lit plus souvent Platon que l’Évangile ; vous admirez
+les vertus sages, vous niez ces vertus divinement
+folles qu’inventa le christianisme… Bah ! sans que
+vous vous en doutiez, la vie vous instruira, et, le
+moment venu, vous vous résignerez sans le savoir,
+comme M. Jourdain faisait de la prose. »</p>
+
+<p>Vous vous trompiez, monsieur l’abbé ; le moment
+venu, je ne sus pas me résigner. Que n’avais-je mérité
+mon malheur ! Avec quelle joie je me serais sentie
+coupable ! Le souvenir d’une faute m’eût réconciliée
+avec mon sort, j’aurais pu croire encore à quelque
+chose ; mais que pouvais-je me reprocher ? qu’avais-je
+donc fait pour tant souffrir ? Je ne voyais dans ma
+destinée que désordre, déraison ; je me sentais le jouet
+d’une puissance aveugle, et le cri de ma colère montait
+jusqu’au ciel.</p>
+
+<p>Quand je me rappelais la cérémonie de mon mariage,
+le poêle nuptial suspendu sur ma tête, l’éclat
+des autels qui avaient reçu et béni nos serments, l’église,
+le prêtre, le tabernacle, la sincérité de mes promesses,
+la candeur de mes émotions, il me semblait
+que la religion m’était apparue sous les traits d’un
+ange de lumière, et que, complice du malheur, me
+prenant par la main, elle m’avait entraînée vers l’abîme.
+Tout mon être s’indignait de cette trahison.
+Quel était donc le sens de cette aventure ? Que faisais-je
+dans le monde ? A qui profitaient mes souffrances ?
+A qui étais-je offerte en holocauste ? Quel
+Dieu de colère se repaissait de mes humiliations et
+s’abreuvait de mes larmes ! La nuit s’épaississait autour
+de moi ; le mystère de ma destinée m’effrayait ;
+mon cœur n’était plus qu’amertume, âpreté, sécheresse ;
+je ne le reconnaissais plus ; l’incendie y avait
+passé. Si accoutumée que je fusse à me commander,
+je m’aperçus que je n’étais plus maîtresse de mon
+visage ; qu’en présence de mes gens mon parler était
+rude, mon ton saccadé, mon geste impérieux et
+emporté. Plus d’une fois je les vis s’étonner du changement
+de mes manières ; plus d’une fois ma pauvre
+et innocente Marguerite me regarda avec stupeur et
+marmotta entre ses dents de timides <i>Jésus-Marie !</i></p>
+
+<p>Durant plusieurs semaines, je ne sortis que pour
+faire quelques visites de charité. Que ces visites me
+coûtaient ! Quel effort pour moi que de consoler des
+infirmes, des affligés ! Que pouvais-je leur dire ?
+Rien, sinon que la vie est maudite et que j’enviais
+leurs douleurs. Le reste du temps, je ne voyais personne ;
+l’idée d’une conversation à soutenir, la nécessité
+de dissimuler, de composer mon visage, m’épouvantait.
+Souvent, en proie à une agitation fébrile, je
+changeais sans cesse de place, ne sachant où m’arrêter
+dans cette grande maison silencieuse, passant
+du salon dans mon boudoir, de la terrasse dans le
+parc, cruellement blessée de tout ce que je voyais,
+pressée du désir de m’enfuir, mais sentant bien que
+je ne ferais pas trois pas sans tomber de lassitude, et
+que dans un malheur extrême tout est plus difficile
+que de souffrir.</p>
+
+<p>Souvent aussi j’étais prise d’une langueur qui me
+rendait tout mouvement impossible, et je passais des
+journées entières enfermée dans ma chambre, attachant
+machinalement les yeux sur la copie d’un
+tableau de Watteau qui ornait un des panneaux, copie
+faite peut-être par Watteau lui-même. Dans un charmant
+pavillon d’été, deux jeunes femmes debout
+tiennent un papier de musique ; une troisième, d’une
+beauté ravissante, a dans les mains un luth dont
+elle vient de jouer ; on a entendu un bruit de pas, le
+concert s’est interrompu ; un jeune et gracieux cavalier
+se présente ; il s’incline ; qu’il soit le bienvenu !
+Tout à l’heure l’entretien s’engagera, et par intervalles
+le luth l’accompagnera en sourdine, — tout cela
+peint d’une touche libre, fine, élégante, exquise, dont
+Watteau seul eut le secret. Au bas du cadre on lit
+ces mots : <i>le Charme de la vie</i>.</p>
+
+<p>Je ne me lassais pas de regarder cette toile, ni de
+faire en la regardant d’amers retours sur moi-même.
+Tout y respire le plaisir ; on y sent je ne sais quelle
+légèreté de l’air, des pensées et des heures. Ces trois
+femmes me semblaient heureuses entre toutes ; je
+cherchais à lire dans leurs yeux le secret du bonheur ;
+que la vie leur était facile ! Elles n’avaient jamais
+connu que ces ennuis commodes qu’un air de guitare
+étourdit et endort. Pourquoi étais-je condamnée à
+leur ressembler si peu ? Je faisais réflexion que bien
+des femmes avaient été trahies et s’en étaient consolées.
+Les unes avaient trompé leurs peines par la
+dévotion, d’autres par de frivoles plaisirs, d’autres
+enfin par ces affections légères qui ont tous les semblants
+de l’amour et dont on ne reconnaît la vanité
+qu’après en avoir épuisé le charme. J’étais autrement
+faite. Cet art ou ce don de s’échapper à soi-même, de
+tromper le sort qui nous trompe, m’avait été refusé ;
+trop concentrée, trop sérieuse, mon âme pesait sur
+sa destinée et creusait dans la douleur ; qu’attendre
+de l’avenir ? Sur la foi d’une erreur, je m’étais donnée
+tout entière sans me rien réserver, — et cette erreur
+d’un jour avait dévoré toute ma vie.</p>
+
+<p>Cependant je ne pouvais me dissimuler que j’aurais
+tôt ou tard une décision à prendre : le malheur sans
+dignité, c’était plus que je ne pouvais supporter. Max
+s’était cru dispensé envers moi de ces égards élémentaires
+qu’on nomme les procédés ; il m’avait quittée
+brusquement, sans me prévenir, sans prendre congé,
+en me laissant ignorer si je le reverrais jamais. C’était
+à moi d’aviser ; que faire ? à quel parti me résoudre ?
+J’attendais qu’il me vînt quelque inspiration, et
+comme il ne m’en venait point, j’éprouvai le besoin
+de me remuer, de me secouer un peu pour recouvrer
+quelque liberté d’esprit, car je sentais toutes mes facultés
+s’engourdir dans mes éternelles et solitaires
+rêveries, et j’étais comme hébétée par le chagrin.</p>
+
+<p>Je fis donc quelques promenades, non pas à cheval,
+je n’en avais plus ni le goût ni la force, mais en voiture,
+cette façon d’aller étant la seule qui me convînt, car
+il me plaisait de changer de place sans avoir à me
+conduire. Une après-midi, je me fis mener à Chamaret.
+Mme d’Estrel poussa un cri de surprise en me
+voyant ; toujours souffrante, elle ne quittait plus sa
+chambre et m’avait écrit plusieurs fois sans obtenir
+de réponse.</p>
+
+<p>« Mon Dieu, que vous êtes changée ! » s’écria-t-elle.</p>
+
+<p>Je m’assis à ses pieds sur un coussin et posai ma
+tête sur ses genoux ; je demeurai plus d’une heure
+dans cette posture. Je rêvais, il me semblait que ces
+deux genoux étaient ceux de ma mère, et sans parler
+je disais en moi-même à ma vieille amie tout ce
+qu’on dit à une mère. A plusieurs reprises, elle essaya
+de me consoler ; mais je mettais ma main sur sa
+bouche :</p>
+
+<p>« Pas un mot ! murmurais-je ; laissez-moi rêver ;
+vous ne diriez pas une parole qui ne me fît du
+mal. »</p>
+
+<p>Au retour, je trouvai à Lestang un visiteur inattendu ;
+c’était M. de Malombré. En vain Marguerite
+avait-elle essayé de le renvoyer ; il s’était obstiné à
+m’attendre. Mon premier mouvement fut de refuser
+de le voir ; toutefois je me ravisai, j’eus la curiosité
+de savoir ce qu’il me voulait. En me voyant entrer, il
+eut ou fit paraître beaucoup d’émotion. Peut-être mon
+doute est-il injuste : mais tout dans ce bizarre personnage
+me semblait artificiel, et il est certain qu’avec
+ses allures compassées et ses gestes anguleux il
+ressemblait plutôt à une poupée de bois qu’à un
+homme. Assurément jamais marionnette ne fut plus
+lugubre ; habillé de noir de la tête aux pieds, il avait
+ce soir-là l’air d’un déterré, et il s’exprimait d’un ton
+si précipité et si véhément que j’aurais pu croire qu’il
+avait perdu l’esprit.</p>
+
+<p>« Elle est partie, madame ! s’écria-t-il. J’avais son
+consentement ; le contrat était dressé, il ne restait
+plus qu’à signer ; j’arrive ; pour la seconde fois, je
+trouve la cage vide ; où s’est envolé l’oiseau ? »</p>
+
+<p>Et là-dessus il entreprit de me démontrer que ce
+dernier outrage l’avait rendu à lui-même, qu’il avait
+enfin brisé sa chaîne, que désormais M. de Malombré
+ne serait plus le jouet d’une coquette sans cœur et
+sans scrupules. La démonstration fut si longue que
+je finis par laisser voir mon impatience. Il se tut. Je
+jetai les yeux sur lui ; il me regardait fixement ; bientôt
+son front et ses pommettes se couvrirent d’une
+vive rougeur. Une idée audacieuse, que lui inspiraient
+peut-être mes distractions et mon accablement, venait
+de se faire jour dans son esprit. Je le vis se jeter
+résolûment à genoux en s’écriant avec un soupir :
+« Madame, vengeons-nous… » Je traversai la
+chambre, je tirai un cordon de sonnette. Il comprit,
+se releva, me lança un regard de reproche. Marguerite
+entra.</p>
+
+<p>« Éclairez M. de Malombré », lui dis-je.</p>
+
+<p>Cette pitoyable petite scène me causa la plus vive
+irritation ; j’y voyais une dérision de la fortune. Voilà
+donc les vengeances qu’elle m’offrait !</p>
+
+<p>Le lendemain fut certainement de tous les jours de
+ma vie celui où j’ai vu la folie de plus près. De bon
+matin je me fis conduire à Donzère, et de là, par le
+chemin de fer, je remontai le Rhône jusqu’à la station
+qui fait face à Viviers, ville admirable et étrange,
+qui, avec ses rues étroites et tortueuses, ses maisons
+croulantes de vétusté et ses collines nues dont l’âpreté
+se marie à la douceur d’un beau ciel, ressemble, dit-on,
+à une ville de Syrie transportée par miracle sur
+les bords d’un fleuve français. Je passai le pont et
+errai au hasard dans un labyrinthe de sombres
+ruelles. Il me semblait à tout moment qu’une découverte,
+une rencontre imprévue allait faire jaillir dans
+mon esprit cet éclair qui montrerait à ma vie son
+chemin. J’arrivai enfin devant la cathédrale ; j’y entrai ;
+je restai longtemps assise au fond de la nef, contemplant
+d’un œil stupide les gobelins qui décorent
+l’abside, les stalles de chêne noir, les arceaux de la
+voûte ; j’adressais des questions à la solitude et au silence,
+et les sommais en vain de me répondre.</p>
+
+<p>La cathédrale est précédée d’une terrasse plantée
+d’arbres qui s’avance jusque sur le bord du rocher à
+pic où a été bâti Viviers. Cette terrasse, entourée
+d’un mur à hauteur d’appui, commande la plus vaste
+vue. Elle était déserte quand je sortis de l’église ;
+j’allai m’accouder sur le parapet. Entre le rocher et
+le Rhône s’étend un faubourg. Mon regard plongeait
+sur des toits moussus, des balcons de bois, des auvents,
+des cours ; malgré la saison avancée, le temps
+était si doux que les femmes travaillaient en plein air,
+assises en rond devant le pas de leur porte ; j’entendais
+des cris, des chants, des rires qui se détachaient sur
+le grave mugissement du fleuve. J’avais en face une
+école : l’heure de la récréation avait sonné ; les enfants
+s’ébattaient sur la place, un vieux magister à la
+tête blanche les surveillait de sa fenêtre, et par instants
+élevait la voix pour tenir leurs vivacités en respect,
+pendant que d’un colombier voisin partaient à
+tire-d’aile des pigeons qui s’allaient désaltérer dans
+une anse du Rhône, et, après avoir bu, retournaient
+à leurs boulins en décrivant de grands cercles dans
+l’air.</p>
+
+<p>Tous ces mille détails indifférents me navraient
+par leur indifférence même. Qu’étais-je pour le
+monde ? Qu’était-il pour moi ? Je me sentais comme
+séquestrée de la société des choses et des hommes ;
+tout allait, venait, s’occupait de vivre ; j’étais comme
+perdue dans ce grand tourbillon des êtres, et mon
+cœur voyait sa tristesse comme un néant. J’éprouvai
+alors un accablement, une oppression dont je ne
+puis vous donner l’idée. Penchée sur le parapet, je
+ne regardai plus que des broussailles ou des orties
+qui croissaient entre deux arêtes du rocher. Un corbeau
+passa en croassant au-dessous de moi ; j’avançai
+la tête, j’entrevis l’abîme, le vide ; le vertige me prit ;
+cette sensation me parut pleine de délices, je m’y
+abandonnai ; ma tête se perdait, je me penchai davantage
+encore, mais je me sentis retenir par ma robe ; je
+me retournai, et me trouvai en présence d’un vieux
+prêtre infirme à la figure vénérable et qui, pour se
+tenir debout, s’aidait d’une béquille. Il me dit en
+souriant :</p>
+
+<p>« Prenez garde, madame, vous m’avez fait
+peur… »</p>
+
+<p>Puis me regardant avec plus d’attention :</p>
+
+<p>« Vous trouvez-vous mal ? » me demanda-t-il d’un
+ton de douceur paternelle, et, m’ayant prise par la
+main, il me fit asseoir sur un banc.</p>
+
+<p>Je le regardai un instant en silence.</p>
+
+<p>« Comment s’y prend-on pour se résigner, monsieur ? »
+lui dis-je à brûle-pourpoint.</p>
+
+<p>D’un air étonné :</p>
+
+<p>« On pense à Dieu, me répondit-il.</p>
+
+<p>— Dieu est bien loin !</p>
+
+<p>— Il ne tient qu’à nous de l’attirer dans notre
+cœur, et quand la foi l’interroge, il répond toujours.</p>
+
+<p>— J’écoute et n’entends rien, repartis-je sèchement. »</p>
+
+<p>Il fit un geste de pitié.</p>
+
+<p>« Vous avez eu de grands malheurs, madame ? »</p>
+
+<p>Point de réponse.</p>
+
+<p>« Mon Dieu ! reprit-il, qu’est-ce qu’une vie d’un
+jour auprès d’une éternité bienheureuse ?</p>
+
+<p>— Triste condition que la nôtre ! lui dis-je. Nos
+consolations sont un mystère, mais le malheur est
+évident.</p>
+
+<p>— C’est que Dieu l’a voulu ainsi, et il faut accepter
+les épreuves qu’il nous envoie, sinon redouter ses
+jugements.</p>
+
+<p>— Je n’ai peur de rien ni de personne ! » m’écriai-je
+avec une véhémence dont je rougis encore.</p>
+
+<p>Il recula d’effroi, et, prenant un visage sévère :
+« Vous vous trompez, madame, dit-il d’une voix
+forte, vous avez peur de souffrir, et tout à l’heure
+vous pensiez à mourir. En langage humain, cela
+s’appelle une lâcheté. »</p>
+
+<p>Je me calmai tout à coup. « Enfin, lui dis-je, vous
+avez trouvé un mot qui me donnera de la force ! »</p>
+
+<p>Et, m’emparant d’une de ses mains séchées par
+l’âge et la maladie, je la baisai avec respect et m’éloignai.
+Il me rappela, voulut me suivre ; mais je
+doublai le pas et disparus.</p>
+
+<p>Chemin faisant, à la porte d’une boutique, j’aperçus
+une femme qui tenait sur ses genoux un bel enfant
+de trois ans. Je m’arrêtai, je regardai avidement
+cette tête bouclée ; elle me faisait rêver, et en partant
+je la baisai avec tant de passion que l’enfant prit peur
+et cria. Je glissai dans sa petite main une pièce d’or
+à fleur de coin : l’éclat du métal tout neuf le charma,
+et il sourit.</p>
+
+<p>« Voilà des sourires, dis-je à la mère, qui attirent
+Dieu dans le cœur d’une femme. »</p>
+
+<p>Le jour baissait ; je m’acheminai vers la station.
+Arrivée au milieu du pont, je retournai la tête. Le
+couchant était d’une beauté magique ; le soleil venait
+de disparaître, et le clocher mauresque de la cathédrale
+profilait ses pignons et ses dentelles sur un ciel
+couleur de perle poudré de l’or le plus doux et le
+plus fin ; les grandes eaux majestueuses du fleuve
+charriaient de l’argent, de la pourpre, mille reflets
+changeants ; immobiles et silencieux, les saules et les
+peupliers défeuillés les regardaient couler et enveloppaient
+la rive du mystère de leur ombre glacée
+de lumière. Cependant la lune à son croissant commençait
+à se montrer, et mêlait à cette magnificence
+la douceur de son regard.</p>
+
+<p>La beauté divine de cette soirée m’émut jusqu’aux
+larmes ; il me semblait que la vie se plaisait à étaler
+devant moi tous ses trésors, mais en me défendant
+d’y toucher, et je me comparais à une mendiante
+assise à la porte d’un palais : une fête se célèbre,
+dont elle entrevoit la splendeur, et elle regarde sa
+besace ; elle songe à sa chaumière nue où elle rentrera
+à tâtons et trouvera deux hôtes taciturnes qui
+l’attendent accroupis devant le foyer mort, — le froid
+et la faim… Je ne pouvais m’en aller ; appuyée sur
+la balustrade du pont, je regardai longtemps l’eau
+couler. Il en sortait une voix qui me parlait d’oubli,
+de repos éternel ; mais je pensai au vieux prêtre, à
+ses cheveux blancs, à sa béquille, à son dernier mot,
+et je me remis en chemin.</p>
+
+<p>A Donzère, je trouvai mes gens dans l’inquiétude.
+Incertaine de mes projets, je les avais quittés sans
+leur laisser d’ordres. A vrai dire, je n’étais pas bien
+sûre de les jamais revoir. Ils n’avaient pas laissé de
+m’attendre, et ils firent paraître en m’apercevant une
+joie qui me surprit. J’étais encore quelque chose
+pour quelqu’un.</p>
+
+<p>J’arrivai assez tard à Lestang, où m’attendait un
+billet de Mme d’Estrel.</p>
+
+<p>« Ma chère Isabelle, m’écrivait-elle, l’état où je
+vous ai vue hier m’a beaucoup alarmée, et je vous
+supplie de ne pas vous enfoncer ainsi dans votre chagrin.
+Les âmes fortes sont sujettes à tourner leur
+force contre elles-mêmes ; il leur convient que leurs
+douleurs soient violentes, et elles prennent un secret
+plaisir à les irriter. Vous ne voulez pas de mes consolations,
+je ne vous en donnerai point. Permettez-moi
+seulement de vous dire que votre situation
+actuelle n’est que provisoire ; je pressens, je suis certaine
+qu’un jour vous aurez des combats à livrer, de
+sérieux dangers à courir. Réservez soigneusement
+vos forces pour ce moment ; ne faites pas la folie de
+les employer à soulever des orages dans votre cœur ;
+laissez-le à lui-même, ce pauvre cœur, ne le tourmentez
+pas ; il a bien assez de ses peines, n’y ajoutez
+rien.</p>
+
+<p>« Mon Dieu ! le temps a cela de bon qu’il s’en va
+sans que nous ayons besoin de nous en mêler. Le
+soleil se lève et se couche. Chaque matin, en regardant
+le château de Grignan, répétez-vous ce mot de
+Mme de Sévigné : « qu’on n’est jamais resté au milieu
+d’une semaine. » Ma chère fille, venez me voir
+demain dans l’après-midi ; j’ai un important service à
+vous demander, et en même temps je vous ferai faire
+la connaissance d’un homme qui, sans cause apparente,
+sans avoir sujet de se plaindre de personne,
+est peut-être aussi malheureux que vous. Quand on
+souffre, il est bon de voir des malheureux ; on se dit
+qu’on n’est pas une exception, qu’on vit sous la loi
+commune, et sans se consoler on s’apaise. »</p>
+
+<p>C’était la prudence même que Mme d’Estrel, et cependant
+sa lettre était une imprudence.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c4">QUATRIÈME PARTIE</h2>
+
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>J’arrivai à Chamaret vers deux heures. Mme d’Estrel
+était seule ; elle me remercia avec effusion d’être
+venue.</p>
+
+<p>« Vous avez un service à me demander, lui dis-je
+en l’embrassant ; me voici. Puisse-t-il seulement être
+difficile à rendre ! Un peu de fatigue me ferait du
+bien, et s’il y avait quelque risque à courir, tant
+mieux ; comptez que dans ce moment je serais
+heureuse de m’exposer.</p>
+
+<p>— Oh ! dit-elle en souriant, le service que je veux
+vous demander n’est pas ce que vous pensez, et vous
+n’aurez point à risquer votre tête pour l’amour de
+moi. Il s’agit seulement de braver un peu d’ennui ;
+mais asseyez-vous et tâchez de m’écouter sans distraction. »</p>
+
+<p>Voici à peu près ce qu’elle me raconta. — M. d’Estrel
+avait fait connaissance en Angleterre d’un riche
+négociant corfiote, M. Dolfin, qui descendait d’une
+ancienne famille vénitienne établie depuis longtemps
+dans les Sept-Iles. Un voyage d’affaires ayant amené
+M. Dolfin en Provence, il poussa jusqu’à Chamaret et
+s’y arrêta quelques jours avec sa femme. A peu de
+temps de là, il mourut, laissant un fils unique dont
+l’éducation fut confiée à un ecclésiastique français,
+l’abbé Néraud. Cœur sec, imagination échauffée, cet
+imprévoyant gouverneur jeta, paraît-il, inconsidérément
+son élève dans la mysticité. Ce qui est certain,
+c’est qu’à la longue le jeune Arsène Dolfin fit voir une
+exaltation et des scrupules outrés dont sa mère s’inquiéta.
+Il se plaisait dans les austérités, dans les macérations,
+dans tous les raffinements de la piété, qui
+sont, disiez-vous un jour, « les friandises de la conscience
+et qui la gâtent aussi sûrement que l’abus des
+sucreries affadit l’estomac ».</p>
+
+<p>L’abbé Néraud finit par trouver lui-même qu’il avait
+trop réussi ; l’indiscrétion de son zèle est tempérée,
+à ce qu’il semble, par un peu de ce bon sens
+français qui répugne à toutes les extrémités, ou qui
+du moins met toujours quelque méthode dans la
+folie : si haut que saute un Français il retombe toujours
+sur ses pieds. Notre Mentor s’effraya des exagérations
+de son Télémaque et de cette candeur italienne
+qui se précipitait aux dernières conséquences.
+Il donna à la mère le conseil de faire voyager le jeune
+extatique ; il partit avec lui, l’accompagna dans son
+tour d’Europe, lui prêchant sans relâche ces justes
+tempéraments qui accordent la ferveur avec le monde,
+et s’efforçant d’éteindre l’incendie qu’il avait allumé.
+Le commerce des hommes, le séjour des grandes
+villes, les distractions de cinq années de voyage,
+n’eurent pas néanmoins l’effet qu’on espérait. Le
+jeune Arsène demeura insensible aux douceurs du
+monde comme aux repentirs de son gouverneur ;
+tout ce qu’il voyait le blessait, et nourrissait l’inquiétude
+de son esprit ; il se sentait, disait-il, en exil, et
+soupirait après sa patrie, mais cette patrie n’était pas
+le rocher d’Ithaque. Après avoir visité l’Italie, l’Allemagne,
+la Russie, il vint à Paris, et ce fut là, en plein
+boulevard des Italiens, qu’il conçut l’héroïque projet
+de s’ensevelir à la Trappe ; pendant quelques mois, il
+le couva dans le silence de son cœur ; enfin il s’en
+ouvrit à l’abbé Néraud. Celui-ci poussa les hauts cris ;
+mais en vain prodigua-t-il tour à tour les raisonnements,
+les prières et les remontrances : il ne put ni
+l’émouvoir ni le persuader. L’enfant était devenu
+homme ; le gouverneur n’était plus qu’un compagnon,
+un confident ; ayant perdu son autorité, il était
+tenu d’avoir raison, et il n’était que trop aisé de le
+convaincre d’inconséquence ; il s’entendait rappeler
+ses dires d’autrefois et reprocher ses contradictions ;
+ses nouveaux arguments échouaient contre cette logique
+des cœurs simples qui ne dépend pas des circonstances,
+et qui déjoue à force de bonne foi toutes
+les ruses des habiles.</p>
+
+<p>A bout d’objections, il dut consentir à retourner à
+Corfou pour annoncer à Mme Dolfin l’étrange résolution
+de son fils et tâcher d’obtenir son acquiescement.
+De son côté, le jeune homme s’engageait à donner
+quelques mois encore à la réflexion, et ces mois d’attente,
+il était venu les passer dans les environs d’Aiguebelle.
+Cependant à la nouvelle que lui apporta
+l’abbé, la pauvre mère s’émut, s’indigna ; elle écrivit
+à son fils les lettres les plus vives, les plus pressantes ;
+elle lui remontra sa folie, lui représenta
+toutes les chances de bonheur qui l’attendaient à
+Corfou, les douceurs du mariage, les charmes d’une
+jeune fille que depuis longtemps elle lui destinait
+pour femme, que sais-je encore ? ce qu’il devait à sa
+famille, à lui-même, la fortune lentement amassée
+par ses ancêtres. Que deviendrait cette fortune ? irait-elle
+s’engloutir jusqu’au dernier sou dans le coffre-fort
+des bons pères ? Qu’en penseraient ses aïeux dans
+l’autre monde ?</p>
+
+<p>Toutes ces considérations mondaines, me dit
+Mme d’Estrel, n’étaient guère propres à ramener
+notre jeune homme ; que peuvent les intérêts du
+monde sur un esprit convaincu ? Ils n’ont point d’intelligences
+dans la place. Mme Dolfin s’est souvenue
+de moi, elle m’a écrit pour me conter ses angoisses
+et me supplier de lui venir en aide. Avant tout, il
+s’agissait de dénicher l’oiseau, qui, après avoir habité
+Grignan, en avait délogé sans trompette. Je m’adressai
+à ce pauvre Malombré, qui sait tout, qui voit
+tout ; il m’assura qu’il avait tenu plus d’une fois dans
+le champ de sa lunette un jeune étranger qui rôdait
+aux environs de votre parc. Trois jours plus tard, un
+de ses hommes qu’il mit en campagne me rapporta
+que M. Arsène Dolfin avait pris gîte près de Réauville,
+dans la maison d’un paysan. Vous voyez qu’il a
+tenu à s’établir à deux pas de la Trappe, comme un
+amant bien épris se loge dans un grenier, en face du
+balcon de sa belle. Je le fis prier de venir me voir,
+il y consentit. Je m’étais attendue à un visage d’énergumène,
+à un regard dur et farouche. Je fus agréablement
+trompée ; je vis un homme qui prévient tout de
+suite en sa faveur par un air de douceur mélancolique
+et dont la tournure tient plus d’un poëte que
+d’un ascète. Hormis les yeux, il n’est pas beau, mais
+il a dans la voix je ne sais quelle magie qui surprend ;
+c’est une voix argentine, suave, aux inflexions caressantes,
+la voix la plus musicale que j’aie jamais entendue,
+et qui, résonnant dans l’obscurité, pourrait faire
+des conquêtes ; à la lettre, on se rendrait sur parole.
+Cependant je m’aperçus bien vite que sous le charme
+et l’aménité du personnage se cache une âme forte,
+résolue, capable de toutes les vertus et de tous les
+malheurs attachés à l’opiniâtreté. Il fut aimable ; mais
+toujours sur ses gardes, attentif à déjouer ma curiosité,
+dès que j’abordais le sujet brûlant, il détournait
+avec art l’entretien ou se retranchait dans une
+réserve pleine de dignité qui me fermait la bouche ;
+bref, il ne se laissa pas entamer. Apparemment il
+m’a jugée indigne d’avoir part à ses secrets et de discuter
+avec lui de si graves matières, mais s’il méprise
+ma cornette il y a femmes et femmes, et je suis persuadée
+qu’il ne tiendrait qu’à vous de le confesser.
+Daignez, ma chère Isabelle, vous mêler de cette
+affaire ; réussir à n’importe quoi est toujours un
+plaisir pour une femme, et vous aurez le double mérite
+de faire une bonne œuvre et d’obliger une
+amie.</p>
+
+<p>Je vis bien qu’en me faisant intervenir dans une négociation
+si délicate et si singulière, Mme d’Estrel se
+proposait de me distraire un peu de moi-même et de
+faire diversion à mon idée fixe. « Serait-elle aussi pressante,
+me disais-je, si elle se doutait que M. Arsène
+Dolfin ne m’est point inconnu ? Que penserait-elle de
+son talent de dessinateur ? » Je fus sur le point de lui
+parler des six croquis ; mais on fait si rarement ce
+qu’on veut !</p>
+
+<p>« Mon Dieu ! lui dis-je, si la Trappe a tant d’attraits
+pour M. Dolfin, pourquoi le dégoûter de sa
+maîtresse ? pourquoi traverser ses amours ? Et qui
+chargez-vous de le regagner au monde ? C’est donc
+sur mon éloquence que vous comptez pour lui dépeindre
+les joies du siècle, les délices de la vie mondaine,
+les douceurs infinies du mariage… »</p>
+
+<p>Elle n’eut pas le temps de me répondre ; M. Dolfin
+entra. Je tournais le dos à la porte ; il s’avança jusqu’au
+milieu du salon, et là, me reconnaissant, il recula
+d’un pas, se troubla, rougit jusqu’au blanc des
+yeux. Je supposai que dans ce moment il pensait à
+son carnet. Mme d’Estrel parut s’apercevoir de son
+trouble, qu’elle mit, je pense, sur le compte d’une
+timidité prompte à s’effaroucher. Cependant M. Dolfin
+ne semblait point timide, et rien ne marquait en
+lui la gaucherie d’un nouveau débarqué. La preuve
+en est qu’il se remit bien vite et engagea l’entretien
+sur le ton le plus naturel, tout en se tenant sur la réserve
+et en évitant de me regarder. Mme d’Estrel,
+humiliée de son premier échec, chercha cette fois à
+brusquer l’attaque ; elle lui fit subir sans plus de
+façons un interrogatoire qui était propre à l’embarrasser.
+Il répondit en homme qui déclinait la compétence
+du tribunal, mais sans roideur et en observant
+toutes les formes d’une parfaite courtoisie. Attentif à
+ne pas se découvrir, sûr à la parade, sa présence d’esprit
+ne fut pas un instant en défaut. Il n’y avait ni
+brillant ni traits heureux dans ce qu’il disait ; mais son
+langage uni avait ce charme de naïveté qui est propre
+aux âmes pures, joint à cette finesse italienne qui est
+moins une finesse de saillies que l’art d’éviter les
+fautes et de profiter de celles d’autrui.</p>
+
+<p>Je ne me mêlai que par quelques mots à l’entretien.
+Je voyais bien que le moment de m’entremettre n’était
+pas venu, et que surtout en présence de Mme d’Estrel
+M. Dolfin ne me dirait rien. En attendant, je ne laissais
+pas de l’étudier avec intérêt : il me semblait être bien
+différent de tous les hommes que je connaissais ; son
+âme était d’une autre trempe, et pour ainsi dire d’un
+autre ordre. A le voir, on devinait en lui un esprit continuellement
+travaillé par une pensée qui ne lui laisse
+point de relâche ; son front bombé, les coins abaissés
+de sa bouche, quelques rides précoces, annonçaient
+l’effort et la fatigue, et cependant l’ensemble de sa figure
+était jeune comme sa voix. Il y avait de l’ange
+dans cette voix de cristal : elle était faite pour exprimer
+les délicatesses d’une conscience innocente, ces
+désirs où il n’entre rien de la terre, ces repentirs dont
+Dieu lui-même sourit. Pourquoi donc ce jeune homme
+soupirait-il après la Trappe ? Ce sont les souvenirs
+criminels, les poignantes douleurs, les âpres dégoûts,
+qui en connaissent le chemin, et qui, par haine d’eux-mêmes,
+y vont faire amitié avec la mort ; mais qu’irait
+faire l’innocence dans ce refuge des naufragés de
+la vie ? Que trouve-t-elle à haïr en elle-même ? Partout
+elle porte le ciel avec elle, et tous les lieux lui sont
+bons pour s’offrir à Dieu.</p>
+
+<p>Après quelques assauts inutiles, Mme d’Estrel posa
+les armes, et l’entretien ne roula plus que sur des
+sujets indifférents. Dans un moment où il languissait,
+Mme d’Estrel me pria de me mettre au piano et de lui
+jouer une sonate de Mozart qu’elle aimait. J’avais
+abandonné la musique depuis longtemps ; je dus faire
+quelque effort pour la satisfaire. Souvent l’effort inspire.
+Cette sonate était celle qu’un jour à Louveau
+mon père m’avait fait jouer en présence de Max. Pendant
+que mes doigts couraient sur le clavier, je croyais
+revoir notre petit salon, mon père hochant la tête en
+mesure, Max immobile à côté de moi, et finissant
+par me dire : « J’avais souvent entendu ce morceau,
+mais je ne le connaissais pas. »</p>
+
+<p>Quand j’eus frappé l’accord final, je retournai la
+tête, et je fus surprise de voir que Mme d’Estrel était
+seule.</p>
+
+<p>Elle se mit à rire.</p>
+
+<p>« Votre musique a fait envoler l’oiseau de nuit, me
+dit-elle.</p>
+
+<p>— Elle lui a donc fait peur ?</p>
+
+<p>— Peur ! ce n’est pas précisément le mot. Vous avez
+joué divinement ! Dès les premières notes, notre jeune
+homme a été tout oreilles et comme frémissant d’attention ;
+peu à peu il est devenu très-pâle, il avait les
+lèvres serrées et ne vous quittait pas des yeux. J’ai vu
+le moment où il allait fondre en larmes ; tout à coup il
+a brusquement détourné la tête, et il est sorti du salon
+sur la pointe du pied. Décidément il est bizarre, et je
+commence à craindre qu’il n’ait un petit coup de
+marteau ; c’est grand dommage, car il a du charme. »</p>
+
+<p>M. Dolfin rentra, et, s’approchant de moi :</p>
+
+<p>« Serez-vous assez bonne pour m’excuser, madame ?
+me dit-il. Je suis sauvage, insociable ; je n’ai
+ni le sentiment ni la peur du ridicule ; je ne sais pas
+vivre, je ne suis pas maître de mes impressions. Tout
+à l’heure je me suis senti ému jusqu’aux larmes ; depuis
+longtemps je n’avais pas entendu de musique, et
+à coup sûr on en entend rarement de pareille… J’ai
+craint d’éclater, de vous interrompre. Je me suis sauvé…
+Vous le voyez, ajouta-t-il en s’adressant à
+Mme d’Estrel, je puis prendre le froc en sûreté de
+conscience ; je ne ferai de tort à personne, et le
+monde n’y perdra rien.</p>
+
+<p>— Ah ! permettez, lui répondit Mme d’Estrel, on ne
+se fait pas trappiste pour si peu. Vous êtes bizarre,
+j’en conviens, mais il y a des cas plus graves que le
+vôtre. Venez nous voir de temps en temps ; Mme de
+Lestang et moi, nous vous apprivoiserons. »</p>
+
+<p>Et, comme je mettais mon chapeau pour partir :</p>
+
+<p>« Demeurez un instant encore, ma chère belle, me
+dit-elle ; confessez donc un peu M. Dolfin. Il ne sera
+pas dit que deux femmes se liguent en vain pour avoir
+le secret d’un homme.</p>
+
+<p>— Oh ! ne craignez rien, monsieur, dis-je. Si vous
+acceptez une place dans ma voiture, vous n’aurez
+point d’interrogatoire à subir, et nous ne parlerons,
+si vous le voulez, que de la pluie et du beau
+temps. »</p>
+
+<p>Après s’être fait un peu presser, il accepta, et nous
+partîmes. Ce tête-à-tête me plaisait ; tout innocent
+qu’il fût, il me semblait que je bravais quelqu’un.
+M. Dolfin garda quelque temps le silence ; il avait
+l’air non pas embarrassé, mais étonné, comme s’il eût
+cherché à se reconnaître dans une situation toute
+nouvelle pour lui. Il regardait par la portière, il regardait
+la garniture de satin blanc du coupé, il regardait
+surtout le bas de ma robe, et parfois ses yeux
+remontaient jusqu’au bavolet de mon chapeau, dont
+ils examinaient la dentelle ; mais ils n’allaient jamais
+plus haut. Pour rompre ce silence, qui commençait
+à me mettre mal à l’aise, je lui fis l’éloge de Mme d’Estrel.</p>
+
+<p>« J’admire, lui dis-je, qu’une personne maladive,
+toujours souffrante, soit si occupée des autres, si peu
+d’elle-même. »</p>
+
+<p>Il secoua la tête.</p>
+
+<p>« Sans doute, me répondit-il, c’est une excellente
+femme ; mais comme tous les gens du monde, elle
+traite bien légèrement les questions de conscience.
+Il lui semble que ce sont des affaires comme les autres,
+qu’on les a bientôt réglées, qu’il n’est pas besoin
+d’y chercher tant de façon, qu’après deux ou trois
+pourparlers on finit toujours par s’arranger avec soi-même.
+Hélas ! quelles objections pourrait-elle me
+faire que je ne me sois faites cent fois ! Mais résiste-t-on
+à sa vocation, ou pour mieux dire, peut-on se
+soustraire à sa destinée ? Que peuvent des milliers de
+paroles contre ses décrets souverains ?</p>
+
+<p>— Prenez garde, lui dis-je ; j’avais promis de ne vous
+pas questionner, vous allez m’en donner l’envie.</p>
+
+<p>— C’est à vous, madame, répliqua-t-il avec feu, d’être
+en garde contre votre curiosité, car, si vous daignez
+prendre la peine de m’interroger, je sens que
+je ne pourrai rien vous cacher. Il y a en vous je ne
+sais quoi… »</p>
+
+<p>A ces mots, il se troubla.</p>
+
+<p>« Mais il me semble, reprit-il, qu’il suffit de me
+voir pour comprendre que je ne suis pas chez moi
+dans la vie. Pour aimer le monde, il faut avoir des
+curiosités et des goûts qui m’ont été refusés. Les petites
+passions aident à vivre, les grandes tuent. Dans
+mon enfance déjà, j’étais d’humeur solitaire, retiré en
+moi-même, tourmenté par une idée fixe. Souvent
+mon père me disait d’un ton grondeur que les idées
+fixes rendent fou, et il me citait ce mot d’un officier
+romain, que pour être heureux il faut avoir dans la
+tête mille idées, un véritable tohu-bohu : <i lang="it" xml:lang="it">bisogna aver
+mille cose, una confusione nella testa</i>. Il avait raison ;
+mais le malheur est qu’on ne se donne pas les idées
+qu’on veut. Je n’en avais qu’une, je n’ai pu la chasser,
+et elle me crie nuit et jour que c’est là-bas que je
+dois vivre et mourir. »</p>
+
+<p>Et il me montrait du doigt les forêts qui entourent
+Aiguebelle.</p>
+
+<p>En ce moment, j’aperçus par la portière, à quelques
+pas devant nous, M. de Malombré, qui faisait sa
+promenade quotidienne, les mains derrière le dos et
+coiffé d’un ample chapeau aux ailes rabattues. Il se
+mit de côté pour nous laisser passer, et il eut soin, en
+nous saluant, d’avancer la tête et de plonger son regard
+de furet dans l’intérieur du coupé.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>« Voilà un homme singulier, me dit M. Dolfin, et
+qui fait mentir la règle : sa curiosité ne le rend pas
+heureux.</p>
+
+<p>— Vous le connaissez ?</p>
+
+<p>— Comment ne pas le connaître ? Est-il un seul être
+si disgracié de la nature que M. de Malombré ne daigne
+s’ingérer dans ses affaires ? Il m’a fait l’honneur
+de venir me voir à Réauville, se mettant, disait-il, à
+mes pieds et m’accablant d’offres de service dont je
+n’avais que faire ; après quoi il s’est jeté dans de longs
+récits ; il répondait à cent questions que je ne lui faisais
+pas, et au travers de tout cela il poussait de
+grands soupirs. Le pauvre homme ! je crois que l’ennui
+le dévore.</p>
+
+<p>— A tel point qu’il s’efforce de se désennuyer en se
+créant des souffrances imaginaires, et qu’il se bat les
+flancs pour avoir un peu de chagrin.</p>
+
+<p>— Cependant, me répondit M. Dolfin avec hésitation,
+il m’a conté qu’il vivait dans de grandes peines
+d’esprit et de cœur…</p>
+
+<p>— Il a besoin d’en parler à tout venant pour y
+croire, lui dis-je.</p>
+
+<p>— La douleur, la vraie douleur, murmura-t-il,
+celle qui est le secret de tout, ne se révèle qu’aux
+âmes nobles. »</p>
+
+<p>Et cette fois son regard chercha le mien. Je ne sais
+ce qu’il ressentit, mais je le vis tressaillir, et, baissant
+aussitôt les yeux, pour cacher son émotion il se mit
+à moraliser. Je l’écoutai sans mot dire : il divaguait
+un peu, se perdait par instants dans les espaces ; mais
+il y avait tant d’ingénuité dans sa manière qu’il
+n’ennuyait pas.</p>
+
+<p>Comme nous approchions de Lestang : « Que vous
+êtes bonne de m’écouter, madame, me dit-il, et quel
+fâcheux souvenir je vous laisserai de moi ! Heureusement
+ce souvenir s’effacera bien vite. L’hirondelle ne
+laisse pas de sillage dans l’air ; elle a passé : qui s’en
+souvient ?</p>
+
+<p>— Il ne tiendra qu’à vous de m’empêcher de vous
+oublier. Si vous aviez quelque service à me demander,
+quelque message à envoyer à Mme d’Estrel…</p>
+
+<p>— Ah ! madame, interrompit-il vivement, il vaut
+mieux que dès à présent j’apprenne à me taire. »</p>
+
+<p>Et il ajouta d’une voix plus basse : « De la maison
+que j’habite je vois d’un côté la Trappe, mais de
+l’autre j’aperçois la tour de Lestang : c’est encore
+trop. »</p>
+
+<p>A ces mots, ouvrant la portière, il sauta à terre, me
+salua, et s’éloigna rapidement par un chemin de traverse.</p>
+
+<p>Si Mme d’Estrel s’était proposé de me procurer une
+distraction, elle y avait réussi. Ce n’est pas que ce fût
+à mes yeux un événement que d’avoir rencontré à
+Chamaret un jeune enthousiaste en disposition de se
+faire trappiste ; mais dans le vide d’esprit et de cœur
+où je me consumais, c’était quelque chose que l’apparition
+d’une figure nouvelle qui m’inspirait un peu
+de curiosité mêlée d’un peu de sympathie.</p>
+
+<p>Pendant plus de quinze jours, le mistral se déchaîna.
+L’hiver s’était déclaré. A plusieurs reprises
+le froid fut rigoureux, je restai hermétiquement enfermée
+sans voir personne, le plus souvent assise au
+coin du feu, comptant et recomptant avec mes doigts
+les grains de ce collier d’ambre que vous connaissez,
+et qui tombe jusqu’à ma ceinture. Là, pendant mes
+rêveries, la figure de M. Dolfin passa plus d’une fois
+devant moi. Sa physionomie, où se révélaient à la
+fois des habitudes austères et une âme affectueuse et
+aimante, les singularités de son humeur, que ne gênait
+aucun respect humain, ses longues morales et ses
+naïfs épanchements, une sensibilité douce vivant côte
+à côte avec les maximes de l’ascétisme, une conscience
+acharnée sur elle-même et un cœur toujours
+prêt à s’échapper et trop pressé de s’offrir, tout cela
+m’avait fait impression. Je ne savais qu’en penser,
+je cherchais le mot de l’énigme.</p>
+
+<p>Ce qui m’occupait surtout, c’était de me demander
+au juste quels sentiments j’inspirais à ce jeune homme.
+Pourquoi ces visites clandestines dans le parc ? Pourquoi
+cette promenade nocturne sur la terrasse ? Pourquoi
+cette rougeur en me revoyant, cette émotion et
+cet air d’embarras ? Et que signifiait ce mot : « de la
+maison que j’habite, j’aperçois la tour de Lestang ;
+c’est encore trop. » Je n’allais pas jusqu’à me figurer
+que ce qu’il éprouvait pour moi fût de l’amour ; j’étais
+portée à croire que sa tête était prise plus que
+son cœur. Un jour qu’à l’ombre d’un buisson il conversait
+gravement avec sa conscience, une femme lui
+était apparue, une femme en larmes, et qui n’était
+pas sans beauté. Cette rencontre inattendue avait
+causé à son imagination une surprise dont elle avait
+peine à se remettre. Peut-être ce souvenir l’obsédait-il
+plus que de raison ; peut-être l’image de cette
+femme le troublait-elle parfois dans ses recueillements ;
+peut-être la voyait-il se dresser à de certaines
+heures entre la Trappe et lui…</p>
+
+<p>Je ne savais où j’avais serré le carnet rouge ; je le
+cherchai, je le retrouvai. Parmi les sentences en italien
+qui couvraient les premiers feuillets, je reconnus
+quelques passages de l’<i>Imitation</i>.</p>
+
+<p>« Vous trouverez dans votre cellule ce que souvent
+vous perdrez au dehors. La cellule qu’on quitte peu
+devient douce ; fréquemment délaissée, elle engendre
+l’ennui. Si, dès le premier moment où vous sortez
+du siècle, vous êtes fidèle à la garder, elle vous deviendra
+comme une amie chère et sera votre consolation
+la plus douce. »</p>
+
+<p>Puis venaient ces mots : « Arsène, fuyez les hommes
+et vous serez sauvé. »</p>
+
+<p>Les six croquis n’étaient que des crayons bien imparfaits
+et annonçaient les tâtonnements d’une main novice ;
+mais cette main avait tremblé peut-être en les
+traçant, ils respiraient je ne sais quelle naïveté touchante,
+et le dernier était presque ressemblant. Sur
+le revers, je lus ces mots écrits en caractères très-fins
+et qui m’avaient échappé : « Parce qu’on est sorti
+dans la joie, souvent on revient dans la tristesse, et
+la veille joyeuse du soir attriste le matin. Ainsi toute
+joie des sens s’insinue avec douceur, mais à la fin
+elle blesse et tue. »</p>
+
+<p>— O pauvre enfant ! disais-je à demi-voix, tu n’es
+que bien légèrement blessé ! »</p>
+
+<p>Cependant qui sait ? Je pensais par instants que
+quelqu’un souffrait par moi, et je me sentais moins
+seule.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Une après-midi qu’il neigeait un peu, l’idée me
+vint tout à coup que M. Dolfin était en chemin pour
+venir me voir. Une demi-heure plus tard, Marguerite
+entre, me remet une carte ; c’était la sienne, et
+l’instant d’après il était assis en face de moi au coin
+du feu.</p>
+
+<p>Les jours précédents, je m’étais laissée aller au plus
+profond découragement, et j’avais eu une rechute de
+cet ennui dévorant, de cet esprit de révolte contre ma
+destinée, qui une fois déjà m’avait donné l’envie de
+mourir. — Ai-je donc un boulet au pied ? m’étais-je
+dit. Suis-je à jamais emprisonnée dans cette odieuse
+maison ? La vie ne m’y est plus possible. Ai-je perdu
+toute force, toute volonté ? Qu’est-ce que j’attends
+pour m’en aller ? — Et je songeais sérieusement à
+partir pour Louveau. Ce jour-là même, j’avais commencé
+mes préparatifs, et tout à coup, à l’idée du
+violent chagrin que j’allais causer à mon père, le
+courage m’avait manqué et j’étais restée en proie à
+de mortelles indécisions, ne sachant quel mal préférer,
+accablée du sentiment que tout m’était impossible,
+faisant pour ainsi dire le tour de ma vie pour
+découvrir quelque part une issue et me heurtant
+partout contre des portes fermées.</p>
+
+<p>Aussi j’éprouvai un tressaillement de joie en voyant
+entrer M. Dolfin ; j’étais heureuse que quelqu’un vînt
+me disputer et m’arracher pour quelques instants à
+moi-même ; j’étais heureuse aussi d’avoir deviné qu’il
+viendrait ; il me semblait que mon âme avait des
+communications secrètes avec une autre âme et que
+nous étions au moins deux dans le désert de la vie.</p>
+
+<p>« Je tiens mal mes serments, madame, me dit-il
+avec un sourire triste ; mais Mme d’Estrel, assaillie,
+je pense, de nouvelles requêtes de ma mère, m’a
+écrit une longue lettre où elle m’expose toutes ses
+objections à ce qu’elle appelle ma folie. Je m’étais
+mis en route pour aller la voir ; chemin faisant, j’ai
+réfléchi que probablement elle ne comprendrait
+guère ce que j’allais lui dire. C’est à vous seule, madame,
+que je puis ouvrir mon cœur. Peut-être, après
+m’avoir entendu, consentirez-vous à lui expliquer
+mes raisons et à plaider ma cause.</p>
+
+<p>— Parlez, monsieur, lui dis-je ; il n’est pas impossible
+que vous me persuadiez, car je suis tentée de
+croire que la vraie sagesse a souvent un air de folie
+et que le monde s’y trompe quelquefois. »</p>
+
+<p>Il demeura un instant silencieux, les yeux baissés.</p>
+
+<p>« Il me semblait, en venant, reprit-il enfin, qu’il
+m’en coûterait peu de tout vous dire, et voilà que
+le courage me manque. Ce qui me fait peur, c’est de
+penser que je vous paraîtrai peut-être ridicule ; ce
+serait un malheur pour moi, et je ne m’en consolerais
+pas. Que n’ai-je quelque crime, quelque tragédie
+à vous raconter, quelque sinistre aventure qui vous
+ferait pâlir ! « Ame perverse, diriez-vous, allez ensevelir
+vos remords à la Trappe. » Qui sait ? en me
+drapant bien dans mes noirceurs, peut-être vous
+semblerais-je un héros, et quand vous me refuseriez
+votre admiration, encore aimerais-je mieux vous
+effrayer que vous faire sourire. Hélas ! je ne suis rien,
+je n’ai rien fait ; je ne puis trouver dans tout mon
+passé l’ombre d’un drame ou d’un événement. Dès
+ma naissance, la vie me fut facile ; enfant gâté de la
+fortune, je n’eus jamais ni combats à livrer, ni périls
+à braver, ni sujet de me plaindre de personne. Et cependant,
+après une enfance heureuse à laquelle tout
+avait souri, au moment où ma vie était dans toute sa
+fleur, la tristesse vint à moi, prit mes deux mains dans
+ses mains froides, et de ce jour elle ne m’a plus quitté.
+Ah ! madame, le malheur n’est pas dans les choses,
+il est en nous-mêmes, et il suffit d’un point noir dans
+notre œil pour que la nuit se fasse autour de nous.</p>
+
+<p>« Je crois que j’ai été pétri dans cette argile dont
+sont également faits les héros et les niais. Ces deux
+espèces d’hommes se ressemblent un peu, les uns et
+les autres prennent leur pensée pour la mesure des
+choses ; mais tandis que les premiers n’ont qu’à
+frapper la terre du pied pour voir leurs rêves marcher
+au soleil devant eux, les autres, hommes de
+néant, se débattent tristement jusqu’à la fin contre la
+vanité de leurs informes chimères : ils ont beau essayer
+de tout, tout manque, tout échoue entre leurs
+mains, la vie se refuse à tout ce qu’ils entreprennent,
+et ils comptent leurs jours par des desseins avortés
+et des espérances condamnées. Je suis, hélas ! je le
+sens bien, de cette race de niais et d’inutiles qui n’ont
+pas le secret de Dieu et qui meurent sans avoir jeté
+en terre un seul germe qui ait pris vie. Et pourtant
+que j’étais intrépide, vaillant et naïf en mon jeune
+âge ! comme je croyais ingénument en moi-même !
+J’avais juré à la face du ciel que j’étais né pour faire
+de grandes choses ; mais le petit homme eut beau se
+trémousser, il n’ajouta pas un pouce à sa taille.</p>
+
+<p>« Pourquoi es-tu triste ? me disait-on. Que manque-t-il
+donc à ton bonheur ? — Mais que m’importait le
+bonheur ? Mon âme aimante sentait l’ardent besoin
+de se donner à quelqu’un ou à quelque chose ; elle
+était avide des sacrifices et des souffrances du dévouement, — et
+à ce besoin se joignait celui d’une
+parfaite conséquence dans ma vie. La logique est
+plus qu’une loi de mon esprit, elle est une passion de
+mon cœur ; je me promettais d’être toujours d’accord
+avec moi-même et de ne jamais transiger sur rien ;
+toute réserve me semblait une infidélité, tout compromis
+un mensonge, et partant une souillure. Et
+j’allais ainsi cherchant un maître qui voulût de moi,
+ou, pour mieux dire, une maîtresse ; mais cette maîtresse,
+je la cherchais par-delà les nues, dans le pur
+éther, et je regardais le ciel, attendant qu’il s’ouvrît
+pour lui donner passage, croyant déjà la voir apparaître
+dans sa gloire, impatient de lui engager ma
+foi, l’adorant sans la connaître, résolu à souffrir, et,
+s’il le fallait, à mourir pour elle.</p>
+
+<p>« Je vivais dans cet état d’attente fiévreuse et d’enthousiasme
+sans objet quand, effrayée de mes bizarreries,
+ma mère chargea un digne ecclésiastique du soin
+de me réduire à la raison. Esprit solide, mais triste,
+et à qui le goût de raisonner tient lieu de tout, l’abbé
+Néraud m’imposa par son ton d’autorité et acquit
+promptement de l’empire sur moi. Il m’étudia avec
+soin, me tâta le pouls, rassura ma mère, lui répondit
+de ma guérison. Il commença par me mettre au
+régime, par faire le vide dans mon esprit ; avant de
+me nourrir de la vérité, qui est le pain des forts, il
+s’efforça de me dégoûter par ses froides ironies de
+toutes les erreurs qui m’étaient chères. Dans le fait,
+ma tristesse songeuse était un état heureux ; elle était
+traversée de grands éclairs de joie ; je me croyais
+sans cesse à la veille de contempler cette céleste amie
+après laquelle soupirait mon cœur ; j’étais tourmenté
+de rêves et d’espérances, et ce tourment me plaisait.
+L’abbé fit une guerre acharnée à mes illusions. De
+ses deux mains sèches il secoua fortement le jeune
+arbre confié à ses soins ; il en fit tomber les fleurs,
+il en fit envoler les oiseaux. Je me débattis quelque
+temps contre les mains impitoyables qui dépouillaient
+ma vie ; elles ne lâchèrent pas prise, rien n’échappa
+à leurs ravages, et je demeurai dans un absolu dénuement,
+contemplant d’un œil atterré le sol jonché
+de mes chimères mortes.</p>
+
+<p>« Mon sage gouverneur me laissa pour ainsi dire
+savourer mon chagrin, puis il commença de m’expliquer
+le grand mystère de la vie, le malheur entrant
+dans le monde avec le péché, Dieu précipité par
+la faute de l’homme dans la douleur et dans la mort,
+ce Dieu crucifié laissant sa croix en héritage aux
+siens avec l’exemple de son ignominie et de ses souffrances
+volontaires. Je n’avais eu jusqu’alors qu’une
+dévotion vague et tiède ; on m’avait enseigné une religion
+accommodante, vain tissu de petites pratiques
+qui effacent les infidélités du cœur, — et à mon insu
+je nourrissais un secret dédain pour ce Dieu complaisant
+qui souffrait des partages dans les âmes et
+se contentait modestement des restes que lui abandonne
+le monde. L’abbé Néraud m’apprit à connaître
+le vrai Christ, celui dont la parole est dure et dont
+la sagesse est folle, celui qui renie pour son disciple
+quiconque ne hait pas sa propre vie, celui qui enseigne
+que tout dans l’homme est corruption, et qu’il
+nous faut mourir à nous-mêmes. J’embrassai avec
+transport ce Dieu triste qui a souffert et qui nous
+commande de souffrir, et je répandis mon âme à ses
+pieds comme la pécheresse ses parfums.</p>
+
+<p>« Toutefois, en changeant d’affections et d’idées on
+ne change pas de nature : j’aimai la vérité comme
+j’avais aimé l’erreur, avec l’impétuosité d’un esprit
+extrême ou peut-être d’un esprit juste, car il n’est
+pas prouvé que la modération ait toujours raison. Je
+sentis bien vite que si la souffrance volontaire est le
+seul chemin par où nous allions à Dieu, le moine est
+le seul chrétien conséquent ; je me nourris de la vie
+des saints, des aventures de ces illustres pénitents qui,
+secouant la poussière du monde et s’enfuyant au désert,
+« reposaient sur les collines comme des colombes,
+se tenaient comme des aigles sur la cime des
+rochers. » Parmi cette légion sacrée, l’homme de mon
+cœur était saint François d’Assise, le plus fidèle imitateur
+du Christ : je brûlais de marcher sur ses traces,
+d’épouser comme lui la sainte pauvreté et de convertir
+tout l’univers à la beauté de ma dame ; mais comme
+la foi n’avait point détruit en moi toute idée de gloriole,
+je me pris à rêver d’être le fondateur de quelque
+ordre nouveau. J’aspirais ingénuement à la gloire
+des Bernard et des Dominique, il me semblait qu’il y
+avait dans ce siècle une grande œuvre à faire ; n’étais-je
+pas l’ouvrier prédestiné ? Me voilà entiché de
+cette nouvelle folie ; je m’attendais à toute heure que
+Dieu allait me parler, me révéler le secret de ma mission ;
+j’interrogeais le ciel et la terre, tout m’était auspice
+et présage. Après de longs jeûnes qui ruinaient
+ma santé, courbé sous ma croix, je montais sur la
+montagne, j’entrais dans la nuée ; mais Dieu n’y était
+pas, et, attribuant mon mécompte à mon indignité,
+pour le contraindre à parler, je redoublais mes austérités
+et mes macérations.</p>
+
+<p>« J’admire comme vous l’avez guéri » dit un jour
+ma mère à l’abbé Néraud.</p>
+
+<p>« Il s’excusa sur ma mauvaise tête, qui, disait-il,
+versait tantôt à droite, tantôt à gauche : j’avais besoin
+de distractions, il fallait m’envoyer courir le monde ;
+en frayant avec les hommes, j’apprendrais le proverbe :
+<i>Vertu gît au milieu</i>. Nous partîmes ; je vis le
+monde, mais je ne lui cédai rien. L’abbé, consterné
+de son succès, s’efforçait de tempérer mon zèle ; il
+me représentait que le bon sens a son prix, qu’à
+l’impossible nul n’est tenu, à quoi je répliquais que
+l’impossible est un mot vide de sens pour le chrétien
+et qu’un grain de foi transporte les montagnes.</p>
+
+<p>« Partout où nous passions, il tâchait de me mettre
+en rapport avec des hommes d’une piété sage et discrète
+qu’il me proposait en exemple ; mais leur sagesse
+me révoltait, elle n’était à mes yeux que le
+talent d’accommoder la dévotion avec l’humaine
+faiblesse. Je voyais avec aversion cette multitude
+d’inconséquences dont se compose la vie du monde
+et que par la force de l’habitude il n’aperçoit plus.
+Le confort dans la piété, cet art de faire agréablement
+son salut, qui de nos jours a été poussé si loin, m’outrait
+d’indignation ; j’admirais, non sans les mépriser
+un peu, ces dévots mondains qui admettent sans difficulté
+les mystères les plus redoutables de la foi et qui
+n’en perdent pas un coup de dent, ces consciences
+béates qui, en attendant la possession des demeures
+éternelles, cherchent leurs aises ici-bas, ces saintetés
+bien disantes et bien dormantes qui ont le teint fleuri
+et l’humeur enjouée, et qui font hommage de leur
+sourire à un Dieu crucifié. Si le divin vagabond, pensais-je,
+apparaissait tout à coup à ces gens-là avec
+son cortége de publicains et de pêcheurs, lequel
+d’entre eux oserait l’avouer pour son maître ? Dix-huit
+cents ans de date sont une étrange affaire ; c’est
+comme un brouillard à travers lequel on voit ce qu’on
+veut.</p>
+
+<p>« Je donnais bien du fil à retordre à mon pauvre abbé,
+je disputais contre lui en ergoteur hibernois, je retournais
+contre ses maximes de sagesse tous les arguments
+dont il m’avait autrefois accablé ; je triomphais
+de le voir se prendre dans ses propres filets. A vrai
+dire, dans nos incessantes discussions, je n’étais ni
+modeste ni aimable, je ne me souciais que d’avoir
+raison. Cependant il pouvait se flatter d’avoir gagné
+quelque chose sur moi, car, si je demeurais intraitable
+sur les principes, j’avais bien rabattu de mes
+espérances. Tout ce que je voyais m’avertissait que le
+temps des saint Bernard est à jamais passé, et mes
+ambitieux projets se dissipaient en fumée. Plus j’allais
+en effet, plus je me persuadais qu’un esprit nouveau
+s’est emparé de la société et qu’elle n’est plus chrétienne
+que de nom. En vain je cherchais des yeux les
+tentes de Jacob, les pavillons d’Israël qui s’élevaient
+jadis comme des cèdres au bord de l’eau…</p>
+
+<p>« Le Dieu fort et jaloux, me disais-je, s’est endormi
+comme un vieux lion ; qui le réveillera ? »</p>
+
+<p>« Je comprenais que l’humanité a changé de règle et
+de maître. Toute son étude est de lire dans le grand
+livre de la nature ; voilà l’évangile éternel. Courbée
+sur ces feuillets suspects comme un nécromant sur
+son livre noir, ses institutions, ses lois, ses mœurs,
+ses doctrines, ses arts, elle a tout puisé à cette source
+impure. Et soit insouciance de se contredire, soit
+par une sorte de respect dérisoire, cette prêtresse du
+dieu de la nature affecte encore de s’incliner devant
+la croix !</p>
+
+<p>« A mesure que je voyais plus clair, mon courage
+tombait. Qu’étais-je pour lutter contre ce torrent qui
+entraîne le monde vers de nouvelles destinées et vers
+de nouveaux autels ? Ce siècle hautain méprise les
+jalousies d’un Dieu auquel il donne des rivaux ; perdu
+dans ses idées, dans ses affaires, dans ses plaisirs,
+il n’entend ni les anathèmes qui sortent des antiques
+thébaïdes, ni les plaintes de la colombe divine qui
+gémit de son délaissement. Quelle langue parler à ce
+sourd ? Par où attaquer sa superbe ? Misérable songe-creux
+confondu dans la foule, le sentiment de mon
+néant m’écrasait, je me prenais en pitié. Mon apostolat,
+mes miracles, les tempêtes désirées, — adieu
+tous mes rêves ! Une invincible timidité glaçait mon
+cœur et ma langue. Quelle âme entendrait la mienne ?
+Et quand j’aurais usé mes poumons à crier dans le
+vent, était-il sûr qu’un seul passant retournât la tête ?</p>
+
+<p>« Je renonce à sauver le monde, dis-je un jour à
+l’abbé Néraud ; c’est une entreprise qui souffre
+quelque difficulté ; je me contenterai de me sauver
+moi-même. »</p>
+
+<p>« Et je partis pour Aiguebelle. »</p>
+
+<p>M. Dolfin avait parlé avec une exaltation croissante,
+en promenant ses regards autour de lui ; enfin il les
+arrêta sur moi et se tut ; il m’observait avec inquiétude,
+il avait grand’peur de me sembler ridicule.</p>
+
+<p>« Vous n’attendez pas, lui dis-je, qu’une femme ait
+une opinion sur de pareilles matières. Je rapporterai
+fidèlement notre entretien à Mme d’Estrel. Je crains
+seulement qu’elle ne se rende pas. Elle répondra
+peut-être que rien ne vous oblige à vous jeter dans
+un cloître, que restant dans le monde vous y pouvez
+mener une vie conforme à vos principes, que la
+Trappe est un asile ouvert aux dégoûts et aux remords,
+qu’il n’est rien dans votre passé dont vous
+ayez à rougir. Que sais-je encore ? Ne peut-on vivre
+dans le monde sans être du monde ? Pourquoi fuir
+la lumière du jour et le commerce des hommes ? De
+quoi avez-vous peur ? »</p>
+
+<p>Il changea de visage et me dit d’une voix émue :</p>
+
+<p>« C’est de moi que j’ai peur, madame, et puisqu’il
+faut vous faire des aveux que je ne fis jamais à personne,
+ce que je vais chercher à la Trappe, c’est un
+lieu de sûreté pour ma foi. Oui, je tremble pour elle,
+car il y a en moi deux hommes, deux âmes, deux
+esprits… Hélas ! il se livre dans ma conscience des
+combats à outrance qui m’épouvantent. Pourquoi
+faut-il donc que j’unisse à mes aspirations héroïques
+une imagination trop tendre que le beau ravit et qui
+caresse des folies ? Raisonneur intraitable que le
+chant d’un oiseau fait pâmer, portant dans mon sein
+le germe de toutes les fortes vertus et de toutes les
+faiblesses, avide de souffrir, avide de jouir, et mêlant,
+je ne sais comment, à la rigidité d’un Brutus
+chrétien les larmes faciles d’une femmelette… Oh ! le
+bizarre assemblage que je suis !… »</p>
+
+<p>J’imagine, mon père, que M. Dolfin appartient à
+une famille d’esprits qui vous est connue. Peut-être
+avez-vous rencontré plus d’une fois ses pareils. Est-ce
+un cas rare que cette maladie d’une âme tourmentée
+qui tour à tour croit et ne croit pas, et qui recourt aux
+austérités pour étouffer ses doutes ? Vous pensez bien
+qu’en écoutant les confessions du jeune Corfiote je me
+sentais fort dépaysée ; mais mon étonnement était
+mêlé d’admiration. Il me semblait noble et d’une race
+à part, ce pauvre rêveur qui avait passé sa jeunesse
+dans l’ignorance de tous les plaisirs ; ses pensées
+avaient été ses seules aventures et la vérité sa seule
+amie dans ce monde, amie sévère jusqu’à la dureté,
+qui lui demandait beaucoup et lui donnait peu. Avec
+quelle simplicité d’enfant il me raconta ses peines !
+Je me disais qu’une telle âme était une plante exotique,
+qu’il avait fallu le soleil de Grèce et d’Italie
+pour la faire croître et mûrir.</p>
+
+<p>Dans la suite de notre entretien, il me rapporta un
+trait de son enfance qui le peint. Il avait douze ans
+quand vint à Corfou une jeune dame étrangère d’une
+surprenante beauté. Il la rencontrait quelquefois à
+la promenade, et ses grâces le ravissaient à ce point
+qu’il demeurait comme interdit devant elle ; laissait-elle
+tomber un regard sur lui, il rougissait et perdait
+contenance. Indigné d’être ainsi à la merci d’un regard,
+il jura de surmonter cette faiblesse. A quelques
+jours de là, il revit la belle étrangère, et du plus loin
+qu’elle lui apparut, il sentit, en dépit de ses serments,
+l’inévitable rougeur lui monter au front. Il s’enfuit,
+pleurant de rage, s’enferma dans sa chambre, alluma
+une bougie, et pour se punir de ses pâmoisons, nouveau
+Scévola, il tint sa main étendue au-dessus de la
+flamme jusqu’à ce que l’excès de la douleur le forçât
+de la retirer.</p>
+
+<p>« De cette aventure, disait-il, il me resta quelque
+temps une ampoule que je regardais avec complaisance,
+prenant le ciel à témoin que j’avais un grand
+caractère. »</p>
+
+<p>Sa redoutable ennemie partit, mais elle n’emporta
+pas avec elle la douceur du beau ciel de la Grèce, ni
+des rivages et des vergers, qui parlaient trop vivement
+à son cœur.</p>
+
+<p>Plus tard, au fort de sa dévotion, il se reprocha
+souvent les rêveries où le jetait la vue d’un beau
+paysage. La nature était une autre <i>belle étrangère</i> dont
+les séductions lui étaient dangereuses.</p>
+
+<p>Dans ses promenades solitaires, pendant que cheminant
+à l’aventure au penchant d’un coteau il délibérait
+avec lui-même sur les moyens de devenir un
+grand homme et un grand saint, et qu’en réglant
+son sort il se flattait de régler aussi les destinées du
+monde, un rayon de soleil se jouant dans les feuillages,
+l’ombre portée d’un buisson, moins que cela
+suffisait pour détourner soudain le cours de ses pensées.</p>
+
+<p>Saisi par la beauté de ce qui l’entourait, il entendait
+une voix lui dire tout bas que peut-être le monde
+est encore tel qu’en sortant de la main créatrice, que
+rien n’est déchu, que tout est demeuré dans l’harmonie
+primitive ; que le paradis, c’est ce que nous
+voyons ; que le mal est au bien ce que l’ombre est à
+la lumière, que l’un ne va pas sans l’autre ; que par
+conséquent tout est dans l’ordre, tout est nécessaire,
+et qu’il y a dans la nature comme un Dieu répandu.</p>
+
+<p>« A peine avais-je abordé, me dit-il, ces imaginations
+funestes que je les repoussais avec horreur, et,
+prenant à deux mains un crucifix, tour à tour j’y tenais
+mes yeux attachés ou j’y collais mes lèvres afin
+de ne plus voir, de ne plus toucher dans ce monde
+que le Dieu crucifié ; mais en vain j’exorcisais le fantôme,
+il revenait à la charge, il choisissait le lieu,
+l’heure, et tout à coup je le voyais se dresser entre la
+croix et moi. Non, elle ne venait pas de l’enfer, cette
+voix émouvante qui jetait le trouble dans mon esprit ;
+elle sortait du fond de mon cœur, qui m’est un mystère.
+Et c’est elle encore qui naguère, lorsque je fulminais
+l’anathème contre ce siècle et ses faux dieux,
+c’est elle qui me disait : Qui sait ?… mot redoutable !
+Oui, qui sait ? Ah ! pour ne plus entendre ce mot fatal,
+nul sacrifice ne me coûterait, et il n’est pas de cellule
+ni de cachot où je ne m’enfermasse avec joie,
+car je suis las de moi-même, las de mes incertitudes,
+las de ces doutes qui s’élèvent comme une vapeur
+entre ce que j’adore et moi, las surtout d’ignorer qui
+je suis, quelle est ma véritable existence, si je dois
+me reconnaître dans cet homme qui adore ou dans
+cet autre qui doute…</p>
+
+<p>« Madame, vous connaissez Aiguebelle, poursuivit-il,
+c’est un lieu triste ; à peine l’est-il assez pour moi.
+Il y a quelques mois, quand je visitai pour la première
+fois le couvent, et que, levant les yeux, je lus au-dessus
+d’une porte cette inscription : <i>Arsène, fuyez les
+hommes et vous serez sauvé !</i> je fus saisi d’une indicible
+émotion, le ciel me parlait, m’appelait par mon
+nom : <i>Arsène, fuyez les hommes !</i> Ces mots avaient été
+écrits pour moi ; j’étais un hôte attendu, et il me
+sembla que la porte s’ouvrait d’elle-même pour me
+recevoir. Un sentiment de paix que je n’avais jamais
+connu entra en moi et ne me quitta pas durant les
+quelques heures que je passai au couvent. Cette maison
+m’avait été préparée, j’avais eu peine à en apprendre
+le chemin ; mes amertumes, mes déceptions,
+mes tourments intérieurs, autant de ruses divines par
+lesquelles la Trappe m’avait attiré dans ses bienheureux
+filets. Elle se livrait enfin, cette proie désirée,
+et ces saintes murailles se promettaient de ne pas la
+lâcher. Oh ! que je songeais peu à me défendre ! Je
+leur disais : Me voici ; corps et âme, je vous appartiens…
+Je ressentais pour la première fois les joies
+de la certitude, et tout ce que je voyais les nourrissait
+en moi. Les longues galeries du cloître, qui semblent
+faites pour y promener des pensées, la nudité
+des salles que je traversais et où tout annonce une
+vie dépouillée, le chapitre où l’humilité bat sa
+coulpe, le réfectoire et la simplicité d’une table dont
+les mets grossiers suffisent à entretenir la vie et n’accordent
+rien aux sens, le dortoir avec ses étroites
+cellules sans clôture, avec ses lits dont la courte-pointe
+est rayée d’une croix et dont le chevet est protégé
+d’un bénitier, d’un crucifix, d’un agnus, quelques
+figures austères de religieux qui passaient près
+de moi comme des ombres, le silence surtout qui régnait
+dans toute cette maison dont les murs seuls
+parlent par leurs inscriptions, ce silence anticipé de
+la tombe que je sentais pour ainsi dire dévorer et
+engloutir mes peines, tout m’avertissait que j’étais
+chez moi, que je prenais port, et mon cœur délivré
+goûtait le charme de ces espérances qui renouvellent
+la vie.</p>
+
+<p>« Tout à coup le frère portier, qui m’accompagnait
+et semblait jouir de mes extases, me dit à l’oreille :
+Vous n’avez pas tout vu… Je le suis, il ouvre
+une porte, et mon regard plonge sur un jardin fleuri,
+plein de soleil, de parfums et de bourdonnements. Je
+reculai d’un pas ; j’avais oublié qu’il y eût un soleil,
+des fleurs, et la fête qui se célébrait dans ce jardin
+me causait une surprise mêlée d’angoisse. Cependant
+je fis bonne contenance, je marchai droit à l’ennemi.
+Au sommet d’un buisson s’épanouissait une rose vermeille.</p>
+
+<p>«  — Il y a donc des roses à la Trappe ? dis-je au
+frère portier, qui dut s’étonner de mon étonnement.</p>
+
+<p>« Il me répondit par un sourire qui signifiait :
+Pourquoi pas ?… Je regardais tour à tour la fleur et
+les murs du couvent, et je sentais se renouveler en
+moi cette vieille et opiniâtre dispute qui pendant
+deux heures s’était assoupie. Vous le voyez, madame,
+Aiguebelle est encore un lieu trop riant pour moi ;
+mais je me flatte que quand j’aurai pris une âme et
+des yeux de trappiste, je pourrai considérer des roses
+sans danger… »</p>
+
+<p>« A la Trappe ! à la Trappe ! s’écria-t-il après un silence,
+et qu’elle se termine par la mort d’un des
+deux combattants, l’éternelle inimitié de ces dieux
+qui vident leur querelle dans mon cœur comme en
+champ clos ! »</p>
+
+<p>A ces mots il se leva.</p>
+
+<p>« Aussi bien, ajouta-t-il d’une voix sourde, il y a
+six mois je pouvais encore balancer ; aujourd’hui je
+n’en ai plus le droit. Oui, madame, j’ai maintenant
+une raison décisive d’entrer à la Trappe, et cette
+raison, je ne puis vous la dire. »</p>
+
+<p>Ses lèvres et ses mains tremblaient. Je ne voulus
+pas avoir l’air de le comprendre, et je me penchai
+vers le feu pour avancer un tison qui menaçait de
+rouler. En l’écoutant, j’avais machinalement défait
+le nœud de ruban que je portais au poignet, et je
+l’avais chiffonné entre mes doigts. Dans le mouvement
+que je fis, le ruban glissa sur le tapis. Il s’en
+saisit, et quand je me retournai, il se disposait à le
+cacher dans son sein.</p>
+
+<p>« Qu’en ferez-vous à la Trappe ? lui dis-je en souriant. »</p>
+
+<p>Il me répondit par un regard de reproche et
+presque de défi. Sa tête ramenée en arrière, l’œil
+étincelant, la lèvre frémissante, il avait un air à la
+fois suppliant et un peu farouche ; puis il regarda
+tristement le ruban et tendait déjà la main pour me
+le rendre quand, se ravisant, il le pressa sur ses
+lèvres, se frappa le front en s’écriant : Misérable fou
+que je suis ! et sortit précipitamment avec son butin,
+sans prendre le temps de me faire ses adieux.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>C’est quelques heures, je crois, après cet entretien
+que je reçus la lettre suivante :</p>
+
+<p>« Ma chère belle, j’avais juré mes grands dieux de
+vous oublier. C’est plus difficile que je ne pensais.
+Pendant un an, je vous ai cordialement détestée ; depuis
+trois jours, mon cœur chante sur une autre
+note ; je me radoucis, je vous plains ; c’est une faiblesse.
+Qui n’en a pas ? Peut-être avez-vous celle de
+m’en vouloir. Seule dans votre grand château, vous
+m’accusez de vos malheurs. Quelle folie ! Je vous ai
+mariée, il est vrai ; mais est-ce ma faute si vous n’avez
+pas voulu apprendre de moi les secrets du métier ?
+Que ne vous ai-je pas dit à ce sujet ! et quel cas avez-vous
+fait de mes conseils ? Vous êtes punie, ma chère,
+par où vous avez péché. Que vous semble à cette
+heure de ce divin château où vous rêviez de filer le
+parfait amour ? Moi, je crains que vous n’y preniez
+des vapeurs. Je vous jure que si je passais un hiver
+à Ferjeux, on m’en ramènerait folle à lier. Ferjeux
+est un affreux trou, c’est une découverte que j’ai
+faite, et bien m’en a pris, car j’aurais été capable d’y
+retourner, tandis que j’ai passé l’été dernier dans un
+amour de chalet au bord de l’océan. Mon chalet a cela
+de bon qu’il se démonte. L’été prochain, je le chargerai
+sur une brouette et je l’emmènerai autre part,
+à moins que je ne le vende ou que je ne le brûle. Le
+plus sûr dans ce monde est de jeter la plume au
+vent.</p>
+
+<p>« Ma belle, démontez vos chagrins et amenez-les
+bien vite à Paris. Ce n’est qu’à Paris que les chagrins
+sont heureux ; s’ils ne se consolent, ils s’habillent et
+ils babillent, deux charmants passe-temps qui ne leur
+laissent pas un instant pour se reconnaître ; ils vont,
+ils vont, et on attrape ainsi le lendemain. Dieu sait,
+ma pauvre belle, comme vous êtes mise ! Je vous vois
+coiffée à la mode du temps où la reine Berthe filait.
+Savez-vous seulement comment sont faits les chapeaux
+aujourd’hui ? Ni passe, ni bavolet ; ce n’est
+rien, et à force de fanfioles ça a presque l’air d’être
+quelque chose.</p>
+
+<p>« A propos, vous doutez-vous de ce qu’on dit ? On
+assure que vous avez abusé des grands sentiments,
+que Max s’est lassé, que vous vous êtes piquée, et
+voilà comme on se perd. Vous êtes romanesque
+comme une Allemande, vous croyez au clair de lune.
+La lune, ma chère, n’est plus de ce temps-ci.</p>
+
+<p>« Pourquoi la duchesse de C… passe-t-elle l’hiver
+à Cannes ? Elle vous a vue l’automne dernier ; je
+comptais la questionner. Faute de mieux, j’ai tenté
+de confesser Max. Ce beau sournois s’est contenté de
+me dire avec un sourire sardonique que vous êtes la
+femme la plus raisonnable du monde, que vous savez
+la vie sur le bout du doigt, et que vous lui avez
+fait signer un contrat de tolérance réciproque, sans
+réserve et sans limites. Je suis demeurée sous le
+coup. Ah ! que vous êtes bien de votre village et
+qu’une Franc-Comtoise hors de son assiette fait d’étranges
+sottises !</p>
+
+<p>« Ma toute belle, je veux vous sermonner. Le père
+Félix nous a expliqué l’autre jour qu’une honnête
+femme doit être contente de son mari quand il ne la
+bat pas, ne la gronde pas et ne la laisse manquer de
+rien… Non, ce n’est pas le père Félix qui a dit cela,
+c’est un roman vieux comme les rues, long comme
+un jour sans pain, que je lis le soir pour m’endormir.
+Après cela, si la femme qui ne manque de rien n’est
+pas contente, eh ! mon Dieu ! elle reprend tout doucement
+sa liberté en se glissant par l’escalier dérobé,
+mais elle ne fait pas le geste des trois Suisses sur leur
+montagne, elle ne passe pas de contrat par-devant
+notaire, et surtout elle n’a garde de jeter son bonnet
+par-dessus les moulins, sans s’être bien assurée que
+quelqu’un le ramassera. En vérité, il me prend envie
+de vous battre. Oh ! qu’on voit bien que vous avez été
+élevée dans les bois par un antiquaire ! Vous êtes, ma
+mignonne, la plus charmante sauvagesse et la plus
+jolie pédante du monde. Ni les loups ni les vases grecs
+ne vous ont appris que tout l’art de vivre se réduit à
+certaines apparences qu’on garde et à d’autres qu’on
+a l’air d’accepter. — Et voilà tout ? — Voilà tout. — Et
+le fond des choses, le fond du sac ?… J’ai découvert,
+moi qui vous parle, que le sac n’a pas de fond ;
+on cherche, on cherche, on ne trouvera rien, car il
+n’y a rien. Voilà mon secret, faites-en votre profit.</p>
+
+<p>« Mais, je vous le demande, où vous a conduite
+votre incartade ? Vous voilà bien avancée, car, si vous
+vous figurez que Max a la mine longue, l’âme contrite,
+et qu’il passe ses journées à se battre la poitrine,
+oh ! que vous êtes loin de compte ! Détrompez-vous ;
+Max a rajeuni de dix ans. Max est retourné à
+ses iniquités ; Max a, dit-on, des succès étonnants,
+étourdissants. On parle d’une princesse de théâtre, il
+n’est bruit que de certaine aventure… Une pièce
+classique, unité de lieu, unité de temps… Mais vous
+ne saurez le reste qu’au coin de mon feu.</p>
+
+<p>« Je vous dis un peu crûment les choses, je ne serais
+pas fâchée de vous émouvoir. Puissiez-vous seulement
+secouer votre indolence ! Ma belle, la bouderie
+n’a jamais guéri de rien. Allons, séchez bien
+vite vos larmes ; partez comme l’éclair. Vous arrivez
+en catimini, vous descendez chez moi ; vous y verrez,
+pour le dire en passant, un petit meuble jaune qui
+vous enchantera. Je vous cache dans une armoire, je
+vous endoctrine, je vous console, je vous engraisse,
+je vous attife, je vous coiffe, et un beau jour que
+vous serez fraîche, jolie, pimpante, nous faisons venir
+le monstre : il rougit de ses forfaits et tombe à vos
+pieds.</p>
+
+<p>« Mon cœur, vous êtes en train de vous noyer ; j’ai
+le génie du sauvetage, je vous tends une perche, vous
+la prenez, vous voilà séchée, et rira bien qui rira le
+dernier. Sinon, comme M. Purgon, je vous abandonne
+à votre mauvaise constitution, à l’âcreté de
+votre bile, et je veux qu’avant qu’il soit quatre jours,
+vous soyez ensevelie dans le gouffre de mes oublis.</p>
+
+<p>« Adieu, mignonne ; je vous attends par le retour
+du courrier. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Cette lettre me fit un mal affreux. Que renfermait-elle
+pourtant que je n’eusse pu deviner ou qui dût
+m’émouvoir ?</p>
+
+<p>Je la relus cent fois, et je répétais machinalement :
+« <i>Partez comme un éclair !</i> Mme de Ferjeux parle sérieusement,
+elle compte que je partirai. » Cela me
+semblait incroyable. Et cependant dès le lendemain
+je partis. Pourquoi ? Impossible de vous le dire. Demandez
+à la paille séchée que le vent emporte où
+elle court et ce qu’elle veut. A l’heure qu’il est, ce
+voyage, qui dura quatre jours, me fait l’effet d’un
+rêve, et je serais tentée de n’y pas croire, si je ne
+retrouvais parmi mes papiers quelques pages que
+j’écrivis au retour. Voici ce fragment de journal :</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>« Je reviens de Paris ! cela est certain. En vain ma
+fierté me criait : Tu ne partiras pas ! Elle parla
+d’abord en maîtresse, puis elle gémit, supplia. Je
+répondais : Il faut que je le voie, que je lui parle.
+Qu’avais-je à lui dire ? Je ne songeai pas à me le demander.
+Je n’avais plus ni raison ni volonté ; j’obéissais
+à un aveugle, mais irrésistible entraînement. Je
+ne saurai jamais ce qui se passa en moi ; un tourbillon
+me prit, m’enleva… J’eus cependant l’esprit de dire
+à Marguerite que j’allais passer un jour auprès de
+mon père. Elle me regarda d’un air d’étonnement ;
+j’étais plus étonnée qu’elle.</p>
+
+<p>« Pour aller de Lestang à Paris, on traverse de
+grands champs de neige ; cela faisait de larges taches
+blanches dans la nuit. Je n’étais pas seule dans le
+wagon ; il y avait là des gens heureux, ils causaient.
+On m’adressa la parole, je crois que je répondis. La
+nuit me parut courte ; par moments je ne savais plus
+où j’étais, et je me frappais le front pour me réveiller.</p>
+
+<p>« J’arrivai à Paris au point du jour. J’avais froid,
+je frissonnais. Je me fis conduire… à quel hôtel ? Le
+nom ne me revient pas. A peine y fus-je descendue,
+les forces me manquèrent. Je ne me comprenais
+plus. Qu’étais-je venue faire ? Pendant de longues
+heures, je me sentis incapable de tout mouvement.
+Tourner la tête, lever le bras… l’effort était trop
+grand pour ma faiblesse.</p>
+
+<p>« A la nuit tombante, je repris quelque courage.
+Je fis venir un fiacre. Je me mets en route. Voici la
+rue, voici la maison… Je crus que mon cœur allait
+éclater. Je descends de voiture, je m’approche de la
+porte. Impossible de soulever le marteau ; ma main
+se roidissait. Quand je pensais qu’il était là, que
+j’allais le voir !… Mon Dieu ! qu’aurais-je pu lui dire ?
+Je m’éloignai, puis je revins sur mes pas ; je m’éloignai
+encore. Comme je remontais en voiture, j’aperçus
+d’assez loin deux hommes qui s’étaient arrêtés sur le
+trottoir, en face de la porte dont je n’avais pu soulever
+le marteau. Ils causaient. Celui qui me tournait
+le dos… Oh ! quel frémissement parcourut tout mon
+corps ! Comme l’obscurité s’éclaira ! Comme je devinai
+sûrement qui était cet homme ! Comme toutes
+les blessures de mon cœur le reconnurent et crièrent :
+C’est lui !… La voiture se mit en mouvement ;
+malgré moi, je me penchai à la portière ; il ne tourna
+pas la tête, ne me vit pas ; il était occupé, il causait ;
+je crus l’entendre rire.</p>
+
+<p>« Je dis en rentrant à l’hôtel que je comptais repartir
+ce soir même, qu’on eût soin de me faire
+avertir ; mais on m’oublia, et moi-même, enfermée
+dans ma chambre, perdue dans mes pensées, je
+laissai passer l’heure. J’étouffais, j’ouvris ma fenêtre.
+Je me demandais : Où est-il, et avec qui ?
+Et je croyais l’entendre rire. Et puis j’écoutais les
+bruits de la rue, je regardais cheminer les passants…
+Le roulement des voitures, de confus bourdonnements,
+des cris, des chants, des rumeurs
+lointaines, tout ce va-et-vient d’inconnus, toutes ces
+ombres affairées et haletantes qui piétinaient dans la
+boue, qui se coudoyaient dans le brouillard, qui disparaissaient
+dans la nuit… Qu’était-ce donc que
+cette ville immense ? Une effroyable machine mue
+par d’invisibles ressorts… Et qui servait à quoi ? A
+broyer des cœurs.</p>
+
+<p>« Je finis par m’assoupir, mais je continuai d’entendre
+des roulements de voitures, puis je me réveillai
+en sursaut ; je venais enfin de découvrir ce que j’avais
+à dire à Max. J’avais parlé, j’avais prononcé en rêve
+quelques mots, et Max les avait entendus, et je l’avais
+vu se troubler, pâlir ; mais ces mots magiques, j’eus
+beau chercher, je ne les pus retrouver, et cependant
+ils avaient laissé dans l’air comme un frémissement.</p>
+
+<p>« Non, je ne partirai pas, me dis-je au matin ; si
+je ne lui parle pas, du moins je veux tout savoir.</p>
+
+<p>« Une curiosité dévorante s’était emparée de moi.
+Si extraordinaire que cela me semble, je résolus de
+voir Mme de Ferjeux, de la questionner. Je voulais
+apprendre de sa bouche tous les détails de l’aventure,
+et le nom, et le jour, et l’heure, et ce qu’on en disait,
+et si cette femme était belle… J’avais soif de poison ;
+j’en voulais boire à pleine coupe. Je sors, j’arrive.
+Comme à cette heure je bénis le hasard qui me
+servit si bien et me sauva de moi-même ! Du fond de
+sa loge, un vieux concierge que je ne connaissais pas
+me cria d’un ton d’humeur que je ne trouverais personne
+pour m’introduire, que Mme de Ferjeux venait
+de faire maison nette : la figure de ses gens l’ennuyait.
+Je trouve une porte ouverte, puis une autre ; j’entre
+au salon : dans un cabinet voisin, deux personnes
+causaient. Avant d’avoir rien entendu, j’eus la certitude
+qu’il était là. Je retins mon souffle.</p>
+
+<p>«  — De grâce, écoutez-moi, disait-elle. Il est bien
+temps que cette bouderie finisse ; j’ai écrit à Isabelle
+de venir, et vous verrez qu’elle viendra.</p>
+
+<p>«  — Je vous répète qu’elle ne viendra pas, répondit-il
+en riant. Vous connaissez peu sa superbe
+indifférence !… Et il ajouta d’une voix âpre et hautaine :</p>
+
+<p>— Mais vous avez mieux à faire, madame, que de
+vous occuper de ces misères.</p>
+
+<p>« <i>Ces misères !</i> Oh ! que ce mot me fit de bien ! Oh !
+qu’à de certaines heures le mépris est bienfaisant !
+<i>Ces misères !</i> Comme par l’effet d’un charme je rentrai
+en possession de moi-même ; ma volonté, mon courage,
+ma fierté, tout me fut rendu ; mon âme se redressa
+soudain comme un ressort ; en cet instant,
+elle aurait soulevé des montagnes. Qu’il ne sache
+jamais que je suis venue ! Ce fut le cri de mon cœur ;
+si l’on m’avait surprise, je serais morte de honte. Et
+je sortis sur la pointe du pied, je m’échappai, je
+m’enfuis ; il me semblait que j’avais des ailes et que
+les murailles s’écartaient pour me laisser passer.
+Trois heures plus tard, j’avais quitté Paris.</p>
+
+<p>« Pourquoi donc y suis-je allée ? Je m’étais trompée :
+non, je n’avais rien à lui dire, pas un mot, pas
+un seul mot ; mais je tenais sans doute à m’assurer
+qu’il est en joie et en santé, que ses souvenirs ne
+l’importunent point et qu’il sait <i>rire de ces misères</i>.
+Deux fois je l’ai entendu rire. Ne me dites pas que j’ai
+rêvé… »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>Quelques jours plus tard, je vis arriver un matin
+Mme d’Estrel. Sa visite me surprit, car sa paresse,
+jointe à l’état de sa santé, la confinait chez elle, et
+elle n’en sortait que dans les cas extrêmes. Qu’avait-elle
+donc de si pressant à me dire ? Je fus frappée de
+son air agité et presque ému ; elle m’observait curieusement.</p>
+
+<p>« Vous avez été absente pendant quelques jours ?
+me demanda-t-elle.</p>
+
+<p>— Ne vous a-t-on pas dit, lui répondis-je, que
+j’étais allée voir mon père ? »</p>
+
+<p>Elle ne fit aucune réflexion, et, selon son habitude,
+ne se pressa point d’en venir au fait.</p>
+
+<p>« Je vous apporte des nouvelles, reprit-elle ; madame
+Mirveil…</p>
+
+<p>« Oh ! chère madame, interrompis-je, donnez-moi
+plutôt des nouvelles de la Cochinchine ; vous serez
+plus sûre de m’intéresser. »</p>
+
+<p>Elle me répliqua que ce qu’elle avait à me dire
+m’intéressait plus que je ne pensais, et bon gré mal
+gré je dus l’écouter.</p>
+
+<p>Mme Mirveil s’était retrouvée. Chacun la croyait
+partie ; sa vieille servante Brigitte lui avait fidèlement
+gardé le secret. M. de Malombré lui-même s’y était
+trompé ; pour la première fois, ses yeux d’argus
+s’étaient laissé prendre en défaut. Pendant qu’il la
+croyait à Paris, cette pauvre folle tenait pied à boule
+chez elle, enfermée dans une chambre sombre, volets
+clos et rideaux tirés, et elle avait vécu là deux
+mois de ses larmes et de coquilles de noix. Cependant
+un beau jour le vent avait sauté, en elle tout est soudain :
+elle avait ouvert ses volets, rompu sa clôture
+et fait irruption dans le salon de ma vieille amie, qui
+la reçut mal et se disposait même à l’éconduire ; mais
+voilà une femme qui se jette à ses pieds en fondant
+en larmes.</p>
+
+<p>« Je suis une pauvre et misérable créature ! s’écriait-elle.
+Il n’est âme qui vive qui me veuille du bien. Si
+vous me rebutez, si vous me repoussez, je me
+tuerai ! »</p>
+
+<p>Mme d’Estrel n’avait pas précisément peur qu’elle
+se tuât, mais elle fut frappée du changement qui
+s’était fait dans sa personne : plus de colifichets, plus
+de petites mines, le visage pâle, amaigri, une robe
+brune montante et à manches longues qui lui cachait
+le cou et les bras, l’air et la tournure d’une béguine.
+Mme d’Estrel la fit asseoir, et, non sans verser bien
+des larmes, la dolente Levantine commença de lui
+ouvrir son cœur et de lui conter sa vie, ses faiblesses,
+ses fautes. A vrai dire, elle n’en était guère responsable.
+Sa mère avait toujours été sérieusement convaincue
+que l’éducation d’une fille est achevée quand
+on lui a appris à jouer de la prunelle et à pêcher à
+la ligne un mari. Tous les secrets de la minauderie,
+l’art de rouler les yeux et de faire la bouche en cœur,
+avaient été démontrés par principes à la jeune Emmeline.
+Le moment venu, sa mère aidant, elle
+amorça son hameçon et le jeta dans un parage poissonneux.
+Le fretin accourut, on le rejeta à l’eau avec
+dédain. Enfin un vrai poisson mordit à l’appât. Les
+deux femmes chantèrent victoire ; elles crurent voir
+dans M. Mirveil un brochet de la plus belle taille ; il
+se trouva que ce n’était qu’une grosse carpe. L’art de
+jeter de la poudre aux yeux fleurit au Levant ; mais
+si M. Mirveil n’était pas un Crésus, le bonhomme adorait
+sa femme, qui finit par s’attacher à lui. Il l’amena
+en Europe ; à deux ans de là, il mourut d’une chute
+de cheval. Elle ne le pleura pas longtemps ; une idée
+fixe, une idée folle s’empara d’elle comme une fièvre
+et la galopait le jour et la nuit ; elle en perdit le boire
+et le manger. A chaque heure, à chaque minute, elle
+se répétait : « Ma chère, il ne tient qu’à vous de
+devenir marquise de Lestang. » Elle ne put se tenir
+d’en écrire à sa mère, qui donna à plein collier
+dans ses visions et ne l’appelait dans ses lettres que
+sa chère marquise.</p>
+
+<p>Elle confessa à Mme d’Estrel que ce qui la désespérait,
+c’est qu’elle ne pouvait reprocher à M. de
+Lestang de l’avoir trompée. « Il ne m’a jamais donné
+la moindre espérance, dit-elle. Je me crus habile,
+l’amour s’en mêlant, je ne fus que facile, et je me
+perdis. Je vous défie de vous représenter ce que je
+ressentis à la nouvelle de son mariage ; je ne parlais
+de rien moins que de défigurer ou d’assassiner mon
+heureuse rivale. Je la vis et me calmai : il me parut
+qu’elle ne me valait pas, et certainement elle est
+moins jolie que moi. Convenez-en, chère madame.
+Je me persuadai que M. de Lestang avait fait un coup
+de tête dont il ne tarderait pas à se repentir. Dans
+mes rêves, je le voyais se jetant à mes pieds, me conjurant
+de le consoler de son erreur, et je me promettais
+de le tourmenter par une impitoyable coquetterie,
+de jouer avec son désespoir comme une
+chatte avec une souris. Que je le connaissais mal !
+Il vint me voir et me traita en petite fille déraisonnable
+qu’on corrige avec une chiquenaude et qu’on
+console ensuite avec des gâteaux… Et puis un soir
+que, selon ma coutume, portes et fenêtres ouvertes,
+je m’étais assoupie dans un fauteuil… Non, je n’ai
+pas rêvé, c’était bien lui !… Sa figure m’épouvanta.
+Qu’elle était étrange ! Il avait escaladé un balcon, et
+il se présentait non en suppliant, mais en maître, en
+vainqueur ! Que voulait-il ? qu’espérait-il ? Pour qui
+donc me prenait-il ? »</p>
+
+<p>Et à ces mots elle se remit à pleurer comme une
+Madeleine ; elle se désolait tout à la fois, au dire de
+Mme d’Estrel, et de ce que Max s’était flatté de
+réussir, et de ce que croyant tout pouvoir, au dernier
+moment il n’avait plus voulu.</p>
+
+<p>« Cette visite nocturne me bouleversa, poursuivit-elle.
+M. de Lestang pouvait s’imaginer que j’avais été
+à la merci de son caprice. Moi qui avais rêvé de le
+voir à mes pieds, demandant grâce et désespéré de
+mes refus ! Je lui écrivis lettre sur lettre ; j’aurais
+voulu à tout prix le revoir pour désabuser sa fatuité.
+Point de réponse. Ma fureur était telle que je me
+glissai à plusieurs reprises dans le parc de Lestang,
+espérant l’y rencontrer et l’accabler de mes mépris.
+Plus sage que moi, le hasard ne m’accorda pas la
+rencontre que je cherchais. Au lieu du marquis,
+j’aperçus un jour sa femme. Je la savais aussi malheureuse
+que moi ; je n’avais plus aucune raison de
+la haïr, et je la pouvais regarder de sang-froid. Elle
+était seule et semblait accablée par son chagrin. Je
+persiste à croire qu’elle est moins jolie que moi ; ce
+n’est pas étonnant, je chasse de race : je suis une enfant
+de la balle et je sais mon métier ; mais il y avait
+dans son air, dans son maintien… Que vous dirai-je ?
+Il se passa en moi quelque chose de bien étrange :
+pour la première fois de ma vie, je me jugeai.</p>
+
+<p>« En rentrant chez moi, je me mis au lit ; le lendemain,
+je n’eus pas le courage de me lever ; je rougissais
+de moi-même et de la triste figure que je faisais
+dans le monde. Comme une chatte estropiée qui va
+cacher son agonie dans le coin le plus sombre d’un
+grenier, j’éprouvais le besoin de me dérober à tous
+les regards. Je passai deux mois dans une chambre
+obscure, rêvassant et pleurant. Mais si la chatte estropiée
+ne meurt pas, il faut bien que tôt ou tard elle
+quitte son grenier. Je me réveillai un matin, possédée
+du désir de voir quelqu’un qui me voulût du bien.
+Je me suis rappelé qu’autrefois vous m’aviez marqué
+quelque amitié, témoin vos conseils si mal suivis, vos
+reproches si mal reçus. Si j’ai lassé votre bon vouloir
+par mes légèretés, considérez que j’ai bien
+changé ; madame, tendez-moi la main, secourez-moi,
+conseillez-moi. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Et là-dessus, avec l’exagération ordinaire des caractères
+légers, se remettant à genoux, elle donna
+des marques d’humilité si outrées que Mme d’Estrel
+la rudoya un peu et la gronda. L’ayant forcée de se
+relever : « Vous m’intéressez, lui dit-elle ; vous valez
+mieux que je ne croyais ; il y a toujours quelque
+chose de rare dans une âme qui a la force de se
+juger. Séchez vos larmes, soyez sage ; sinon, je vous
+abandonne. Voyons, songeons à l’avenir ; que comptez-vous
+faire ?</p>
+
+<p>— Ma mère m’engage à retourner au Levant. Elle
+veut revoir sa chère marquise, car jusqu’à sa mort
+je serai <i>sa chère marquise</i>. Dieu sait les histoires
+qu’elle a contées dans le quartier franc ! Je ne la démentirai
+sur rien ; il sera entendu que mon mari le
+marquis est mort. Quant à mon marquisat, le voici ! »
+et elle montrait ses deux mains vides.</p>
+
+<p>Mme d’Estrel lui conseilla de se rendre aux prières
+de sa mère et de s’en aller faire la marquise au Levant.
+« Autrement, lui dit-elle, il ne vous reste qu’à
+épouser M. de Malombré, et c’est un parti que je
+n’ose vous recommander.</p>
+
+<p>— Épouser M. de Malombré ! plutôt épouser une
+grille ! Vingt fois j’ai consenti, vingt fois je m’en suis
+dédite. Sans compter qu’il m’a poussée à bout par
+ses perpétuels espionnages, je n’ai jamais pu me faire
+à sa personne. Ah ! franchement, je suis un morceau
+trop friand pour lui. Que penserait ma mère de sa
+chère marquise ? Oui, vous avez raison, il faut que je
+parte ; mais je ne peux m’en aller les mains vides, et
+vous savez que le plus clair de mon avoir est le petit
+domaine que m’a laissé M. Mirveil. Mon argus lui
+fait les yeux doux, et il ne disputerait pas sur le prix
+pour acquérir cette enclave, qui donne droit de passage
+sur sa propriété. Malheureusement il a mis
+dans sa chienne de tête d’acquérir à la fois la femme
+et la terre, car il a besoin d’une mignonne qui le
+dorlote. Peut-être va-t-il refuser de faciliter mon
+départ en achetant ma vigne, qui n’a de valeur que
+pour lui… »</p>
+
+<p>« Je lui promis, me dit Mme d’Estrel, de l’assister
+dans cette affaire, d’entreprendre M. de Malombré,
+et s’il faisait la sourde oreille, de le menacer d’acheter
+pour mon compte. La pauvrette se jeta à mon
+cou, pleurant d’un œil, riant de l’autre, me déclara
+que j’étais la meilleure des femmes, que je lui sauvais
+la vie, mais au moment de me quitter : « Je n’aurai
+qu’un regret en partant, s’écria-t-elle, celui de ne
+m’être pas vengée. Heureusement Mme de Lestang
+s’en chargera. »</p>
+
+<p>« Ce dernier mot me fit dresser l’oreille ; je voulus
+la faire s’expliquer, mais je n’en tirai rien. « Point
+de mauvais sentiments ! lui dis-je ; mon alliance est
+à ce prix. »</p>
+
+<p>« Le lendemain, je reçus la visite de M. de Malombré.
+Ma maison est le réservoir où se déversent tous
+les chagrins du canton de Grignan. Privilége de
+vieille femme qui regarde la vie d’un œil désintéressé !
+Jamais mon voisin n’avait eu l’air si sombre,
+jamais il n’avait poussé de si bruyants soupirs. C’était
+vraiment le chevalier de la Triste-Figure. Aussi bien
+avait-il sujet de se plaindre ; en dépit de sa lunette,
+pendant deux mois, sa prisonnière s’était dérobée
+à ses recherches ; il venait de la retrouver ; il
+avait volé auprès d’elle, lui portant un cœur d’hidalgo
+dont rien ne peut rebuter la constance, et il avait
+essuyé des refus obstinés qui ne lui laissaient aucun
+espoir. Je compatis à sa douleur et m’efforçai de le
+consoler. Je lui représentai qu’il ne devait rien regretter,
+qu’une odalisque n’eût été dans sa vie qu’une
+inutilité coûteuse, qu’une bonne ménagère était
+mieux son fait. « D’ailleurs, lui dis-je, à défaut de la
+femme, la vigne vous reste, car je ne suppose pas
+qu’Emmeline veuille l’emporter au Levant ; acceptez
+de bonne grâce cette consolation. »</p>
+
+<p>« Il me répondit en grimaçant : « Achète la vigne
+qui voudra ! Je ne me souciais que de la femme. »
+Et il me récita de nouveau toute la litanie de son
+amoureux martyre. Je suis persuadée qu’il était de
+bonne foi ; les Malombré sont de ces gens qui se
+croient toujours eux-mêmes sur parole.</p>
+
+<p>« Vous me mettez à l’aise, repris-je, car cette
+vigne m’a toujours tentée, et à votre refus j’entrerai
+en marché avec Mme Mirveil. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>« Il fit un geste de surprise, mais ne releva pas le
+propos. Il était tout entier à son dépit, qui se tourna
+en une véritable rage. Il se répandit en récriminations
+contre M. de Lestang, « l’infâme artisan,
+disait-il, qui avait ourdi toute la trame de son infortune. »
+Et bientôt, ce qui me surprit davantage, il
+vous enveloppa dans ses invectives et s’exprima sur
+votre compte avec une aigreur, une violence… Quel
+grief a-t-il donc contre vous ?</p>
+
+<p>« Cette belle marquise ! s’écria ce mouton enragé,
+n’a pas l’air d’y toucher ; ce n’est au fond qu’une coquette,
+et bien m’en prend, je peux me reposer sur
+elle du soin de ma vengeance. »</p>
+
+<p>« Ce propos me remit en mémoire celui de
+Mme Mirveil ; je voulus en avoir le cœur net. Je montai
+sur mes grands chevaux et sommai M. de Malombré
+d’avoir à s’expliquer ou à se rétracter. Il était
+trop exaspéré pour tenir sa langue en bride, et il me
+conta qu’à plusieurs reprises il avait aperçu M. Dolfin
+se glissant dans votre parc, qu’ayant lié connaissance
+avec ce jeune homme, il avait eu soin de lui parler
+de vous et l’avait vu rougir en prononçant votre nom,
+que plus tard il l’avait rencontré cheminant tête-à-tête
+avec vous dans votre coupé, que tout récemment il
+était retourné à Réauville, que, ne trouvant pas
+M. Dolfin chez lui, il avait demandé à l’attendre, que,
+laissé seul dans sa chambre, le premier objet qui
+avait attiré ses yeux fureteurs était un ruban feuille-morte
+passé au cou d’une statuette de la Vierge.
+« Je donne ma tête à couper, s’écria-t-il, que ce ruban
+a appartenu à Mme de Lestang. La dernière fois
+que je l’ai vue, elle avait une robe feuille-morte.
+Cette couleur lui plaît, c’est la couleur de son âme ;
+mais les hirondelles sont en train de revenir. Notre
+petit jeune homme en est déjà aux menues faveurs ;
+ce ruban est une promesse, peut-être un souvenir.
+Laissez-moi croire qu’il n’a plus rien à désirer…
+A propos, que sont-ils devenus pendant quelques
+jours ? Ils avaient disparu l’un et l’autre. Est-il bien
+sûr que Mme de Lestang soit allée voir son père ?
+Ah ! monsieur le marquis, vous m’avez volé mon
+bien ; c’est de moi que vous apprendrez ce que devient
+le vôtre en votre absence !</p>
+
+<p>« J’étais indignée et le traitai en conséquence ; je
+lui dis dans quelle occasion vous aviez vu chez moi
+M. Dolfin, et lui déclarai que toutes ses conjectures
+étaient d’odieuses et ridicules visions.</p>
+
+<p>« Quant au mari, ajoutai-je, croyez-moi, ne vous
+attirez pas son courroux ; vous n’êtes pas de force,
+mon brave homme, à vous mettre sur les bras un
+pareil adversaire. »</p>
+
+<p>« Et je lui récitai la fable du pot de terre et du pot de
+fer ; mais de l’humeur dont il était, je ne gagnai rien
+sur lui : la colère transforme les lièvres en preux. Le
+pacifique Malombré roulait des yeux terribles, comme
+s’il eût appelé en champ clos Maures et Castillans, et
+il me quitta de l’air d’un homme qui se dispose à
+mettre flamberge au vent… »</p>
+
+<p>« Et maintenant, continua-t-elle, à nous deux, ma
+très-chère Isabelle. Dites-moi, de grâce, s’il y a quelque
+chose de vrai dans les extravagances que m’est
+venu conter ce pauvre hère. C’est moi qui vous ai fait
+connaître M. Dolfin. En vous présentant ce jeune
+homme, dont le caractère est encore pour moi un problème,
+je voulais vous procurer une distraction, vous
+enlever pour quelques heures à vous-même ; mais je
+ne pouvais m’imaginer qu’un futur trappiste allât se
+brûler comme un papillon à la flamme de vos beaux
+yeux. Dites-moi ce qui en est ; parlez-moi sincèrement,
+car je ne me consolerais pas si mes bonnes
+intentions avaient eu de si graves conséquences. »</p>
+
+<p>Je l’avais écoutée sans mot dire.</p>
+
+<p>« En vérité, lui répondis-je avec le plus grand
+calme, de quoi allez-vous vous soucier ? que vous
+importe ? »</p>
+
+<p>Elle me regarda attentivement.</p>
+
+<p>« M. Dolfin est-il venu ici ? me demanda-t-elle d’un
+ton pressant. L’avez-vous revu ?</p>
+
+<p>— Oui, madame, lui répondis-je.</p>
+
+<p>— Et serait-il vrai qu’il vous aime ?</p>
+
+<p>— Je n’en sais rien.</p>
+
+<p>— Et l’aimez-vous ?</p>
+
+<p>— Je n’en sais rien non plus, mais quand je le saurais,
+vraiment où serait le mal ? »</p>
+
+<p>Elle garda quelques instants le silence.</p>
+
+<p>« Prenez-y garde, ma chère enfant, reprit-elle avec
+quelque vivacité ; le pas est glissant. Vous savez si
+j’entre dans vos chagrins, dans vos ressentiments ; mais
+je crains qu’ils ne vous entraînent à quelque coup de
+tête ou de cœur dont vous vous repentiriez cruellement.
+Dites-vous qu’il arrive bien vite, l’âge où une femme qui
+a failli achèterait au prix de tous les plaisirs, de toutes
+les joies de l’amour, un peu de cette considération
+que donne un passé sans tache. Oh ! comme la pauvre
+créature voudrait forcer les respects, tuer les souvenirs,
+se mettre à l’abri de ce qui se dit et de ce
+qui ne se dit pas, de certains sourires qui la font
+trembler ! La considération ! tant qu’on est jeune et
+que la passion parle, il semble que ce n’est rien ; mais
+à peine avons-nous un cheveu blanc, notre bonheur
+dépend de l’opinion, et nous voudrions effacer de
+notre vie tout ce qui fait obstacle au respect. Dites-vous
+encore qu’une honnête femme n’a rien de mieux
+à faire que de rester honnête : c’est le seul métier
+qu’elle fasse bien ; elle n’a pas de talent pour autre
+chose ; on est toujours gauche dans le mal quand on
+est embarrassé d’une conscience. Dites-vous aussi (je
+vous parle avec une entière conviction) que, quels
+que soient les torts de Max, et Dieu me garde de les
+atténuer ! tôt ou tard il vous reviendra. De grâce, ne
+mettez rien entre le bonheur et vous !</p>
+
+<p>— Quel chaleureux avocat, quelle amie sûre et dévouée
+Max a trouvée en vous, madame ! lui dis-je avec
+amertume. Je l’en félicite de tout mon cœur ; mais ne
+soyez pas plus royaliste que le roi. J’ai de ses nouvelles ;
+je sais qu’il use à Paris de toute sa liberté et
+qu’il n’aurait garde de vouloir me gêner dans l’usage
+que je puis faire de la mienne.</p>
+
+<p>— Mon Dieu ! s’écria-t-elle, que les maris sont de
+sots animaux, et qu’ils sont loin de se douter de ce
+que peut dire et faire une honnête femme en colère !…
+Ma chère Isabelle, poursuivit-elle, vous vous mettez
+en révolte ; je relève le gant et vous préviens que je
+m’en vais de ce pas à Réauville surprendre le lièvre
+au gîte.</p>
+
+<p>— Allez, chère madame, lui dis-je, et ne manquez
+pas d’instruire M. de Lestang du zèle avec lequel vous
+épousez ses intérêts ; mais je doute fort qu’il y soit
+sensible : il a vraiment de bien autres affaires en
+tête. »</p>
+
+<p>Elle remonta en voiture, et, deux heures plus tard,
+en repassant devant Lestang, elle me fit remettre un
+petit billet écrit au crayon, qui contenait ces mots :</p>
+
+<p>« Je m’étais sottement alarmée. Oh ! la belle peur
+que j’ai eue ! Vous vous êtes moquée de moi, et vous
+avez eu raison. J’ai appris à Réauville que M. Dolfin
+fait une retraite à la Trappe. Adieu, chère enfant.
+Votre vieille amie vous embrasse. »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>« L’aimez-vous ? » Étrange question que je n’aurais
+jamais osé me faire à moi-même. « Vous aime-t-il
+et l’aimez-vous ? » Cela était donc possible ? Avec toute
+sa sagesse, Mme d’Estrel ignorait qu’un mot, un
+simple mot, suffit, parfois, pour ouvrir à une âme des
+chemins qui semblaient fermés.</p>
+
+<p>Ajoutez que ses représentations, ses conseils, m’avaient
+irritée, révoltée. Eh quoi ! le monde, l’amitié
+même, prenaient par sa bouche parti pour Max
+contre moi ! Tout lui était permis, tout m’était défendu ;
+ses torts les plus graves n’étaient que des peccadilles,
+et si je m’avisais de me consoler de mon
+délaissement, si un sentiment un peu vif se glissait
+dans mon cœur, où il s’était plu à faire le vide, si je
+disposais à ma guise d’une liberté qu’il n’avait ni le
+droit ni l’envie de me contester, mes faiblesses ou
+mes entraînements me seraient imputés à crime. Je
+sais que cette morale a cours dans le monde ; mais
+quelle femme pourrait souscrire à une si criante injustice ? »</p>
+
+<p>Voilà ce que je me disais, et comment il se fit que
+la démarche de Mme d’Estrel produisit un effet tout
+contraire à ce qu’elle espérait. J’étais disposée à voir
+en beau M. Dolfin. Mon imagination travaillait secrètement
+en sa faveur, plaidait tout bas sa cause, s’efforçait
+d’échauffer et, pour ainsi dire, de passionner
+les sentiments bien faibles encore et bien indécis
+qu’il m’avait inspirés. A mon insu, je prenais à tâche
+de l’aimer ; oui, mon cœur se portait au devant de
+l’amour comme à la rencontre d’un hôte dont on espère
+la visite, et il me semblait par instants que l’amour
+venait, qu’il était venu, que je sentais en moi la
+présence du divin visiteur et ce trouble délicieux qui
+accompagne son arrivée.</p>
+
+<p>Quinze jours se passèrent ainsi. A quoi donc ? me
+direz-vous. A relire la lettre de Mme de Ferjeux ; à
+ouvrir et à refermer le carnet rouge, — le plus souvent,
+la lettre et le carnet posés ensemble sur mes
+genoux, à comparer entre eux deux hommes, l’un
+perverti par le monde et sa triste science, l’autre
+simple et naïf comme un enfant ; l’un n’ayant de sacré
+que ses volontés, ses caprices, et comme abandonné
+au démon de son orgueil ; l’autre enflammé
+d’une passion héroïque, humble et malheureuse pour
+les grandes choses.</p>
+
+<p>Et je pensais aussi que dans une cellule de la
+Trappe il y avait un cœur en proie à de mortels combats.
+Rivales acharnées, nous nous le disputions, la
+dévotion et moi. Je le voyais se débattant, s’efforçant
+de chasser mon image ; mais le fantôme revenait toujours,
+éclairant et enchantant la cellule ; je lui donnais
+mes ordres, à ce fantôme ; je lui commandais de
+ne pas épargner sa victime, de l’obséder, de la désespérer…
+Il faut me pardonner, monsieur l’abbé, j’étais
+malade. Les brouillards de Paris, où j’avais erré
+comme une ombre ; ce que j’y avais vu, entendu…
+Et, pour me guérir, Mme d’Estrel me parlait de considération !
+Elle me vantait le prix de cette perle sans
+tache ! Mais vantez donc à un pauvre qui a faim, vantez-lui
+la beauté de votre rivière de diamants ! C’est
+un morceau de pain qu’il lui faut, et, pour l’avoir, il
+vendrait à vil prix tout un écrin.</p>
+
+<p>Mais, enfin, qu’espériez-vous ? me direz-vous encore.
+Ce que j’espérais ! Je ne sais. Je rêvais à mille
+choses vagues, et ces songes confus flottaient devant
+moi comme ces nuages qui, d’instant en instant,
+changent de couleur et de figure, et qu’on se plaît à
+suivre dans leur métamorphose.</p>
+
+<p>« Je crois que c’est un lion, Polonius.</p>
+
+<p>— Oui, monseigneur.</p>
+
+<p>— Je crois plutôt que c’est une gazelle.</p>
+
+<p>— Je le crois comme vous, monseigneur. »</p>
+
+<p>Ah ! qu’il se passe de choses dans la tête d’une
+femme qui souffre ! Que ses pensées vont vite et vont
+loin ! Comme elles volent sur les nuées et comme elles
+courent sur la crête des précipices, et comme elles
+regardent au fond de l’abîme, et que ce vertige leur
+est doux !… Faut-il croire que toutes ces pensées perdues
+se rassembleront un jour pour nous accuser devant
+le tribunal d’un Dieu vengeur ? Mon Dieu ! refaites,
+si vous le voulez, le monde et les hommes et
+nos cœurs, mais ne condamnez pas ce que vous avez
+fait !</p>
+
+<p>Et quel fut le dénoûment de ces rêveries ? Ah ! voici
+le dénoûment.</p>
+
+<p>Au commencement de février, j’étais un soir au salon,
+seule comme à mon ordinaire. La soirée était si
+belle et d’une douceur si printanière, que j’avais laissée
+ouverte la porte vitrée qui donne sur la terrasse.
+Étendue dans un fauteuil, la tête baissée, je rêvais
+tristement, car ce jour-là je ne voyais rien dans l’avenir
+et je me sentais comme à l’abri de l’espérance.
+Tout à coup je crois entendre un faible bruit de pas,
+je relève la tête, quelqu’un paraît sur le seuil de la
+porte, pousse un cri, étend les bras, et, d’un bond,
+s’élance à mes pieds. C’était lui…</p>
+
+<p>Mon émotion fut si vive, que je portai mes deux
+mains sur mon cœur pour l’empêcher d’éclater. Il
+restait là, dans une attitude suppliante, et comme
+effrayé de son audace, tremblant, pâle, le visage défait,
+les mains jointes, levant sur moi des yeux
+craintifs qui demandaient grâce. Je lui ordonnai de
+se relever.</p>
+
+<p>« Non, s’écria-t-il avec un accent passionné, non,
+madame, vous ne me chasserez pas sans m’avoir entendu.
+Hier, avant-hier, je suis venu jusqu’à cette
+porte ; mais le courage m’a manqué. Aujourd’hui,
+j’oserai tout, je dirai tout ; je ne puis garder plus
+longtemps mon secret, il m’étoufferait. Je vous ai aimée
+du premier instant que je vous ai vue. Vous
+m’êtes apparue comme une vision ; je fus ébloui, je
+crus rêver ; pourtant mon cœur avait pressenti cette
+rencontre ; depuis longtemps il vous cherchait. Tout
+ce qu’il avait aimé, admiré dans ce monde : la lumière,
+la beauté du ciel, les fleurs, autant de messagers
+qui vous annonçaient ! Vous étiez son espérance,
+son attente secrète, car en vous voyant, je dis : « La
+voilà donc, c’est elle ! »</p>
+
+<p>Il ajouta que si je lui avais apparu le sourire aux
+lèvres, la joie dans les yeux, il se serait effrayé des
+distances qui étaient entre nous, et peut-être aurait-il
+eu la force de m’oublier ; mais j’étais triste, je venais
+de pleurer ; il avait béni mes larmes, béni le malheur,
+cet ami commun qui me rapprochait de lui et me
+mettait à portée de son cœur.</p>
+
+<p>« Lorsque je m’imaginais follement, dit-il encore,
+qu’il était peut-être dans ma destinée de consoler vos
+peines, je sentais le souffle me manquer, et il me
+prenait des envies de mourir ; mais quand je me disais,
+revenant à moi : Aime et souffre, pauvre fou !
+elle n’en saura jamais rien ! — alors, dans ma rage,
+j’aurais voulu anéantir le monde, hommes et choses,
+tout ce qui nous séparait, tout ce qui vous empêchait
+de me voir… »</p>
+
+<p>Un jour, il m’avait vue passer à cheval, entourée de
+jeunes gens, tous plus beaux que lui, pensait-il, plus
+dignes d’être aimés, et qui paraissaient se trouver à
+l’aise auprès de moi. Il avait senti sa tête se perdre,
+et peu s’en était fallu qu’il n’allât se coucher en travers
+de mon chemin et ne se fît broyer le cœur par
+le sabot de mon cheval…</p>
+
+<p>« Ah ! j’ai cependant bien combattu ! poursuivit-il ;
+j’ai pleuré, j’ai prié, je vous ai maudite ; mais le
+fantôme se riait de mes exorcismes. Le hasard, si le
+hasard n’est pas un vain mot, nous rapprocha : je
+reconnus que vous étiez aussi bonne que belle : je vous
+ai raconté ma vie, et vous n’avez pas souri. Je fis un
+suprême effort : je m’enfuis à la Trappe ; vous y étiez.
+Partout votre image passait et repassait devant moi ;
+je la voyais marcher le long des galeries du cloître ;
+me réfugiant dans la chapelle, à peine m’y étais-je
+recueilli, la dalle froide s’échauffait sous mes genoux,
+et en relevant la tête je vous apercevais debout devant
+l’autel. Vous, toujours vous ! Je vous parlais,
+je vous suppliais, sans pouvoir fléchir votre inexorable
+beauté. Où que je fusse, l’air s’embrasait autour
+de moi, votre souffle y avait passé, et dans cette maison
+consacrée à la mort tout m’annonçait les délices
+de la vie. Le soir, je n’osais me retirer dans ma cellule ;
+je tremblais de m’y trouver seul avec vous. Une
+nuit, après vous avoir demandé grâce en pleurant,
+il m’échappa un éclat de rire désespéré dont se souviendront
+longtemps les échos d’Aiguebelle. Le lendemain,
+je partis ; à peine la porte du couvent se fut-elle
+refermée sur moi, ô délivrance miraculeuse ! je
+regardai le ciel, les bois, et je sentis que j’étais à jamais
+affranchi de mes folles superstitions. Mon cœur
+nageait dans la paix et dans la lumière ; la vie m’apparaissait
+parée d’une beauté mystique, des larmes
+de joie inondèrent mes joues. Adieu mes tourments,
+mes vaines terreurs ! Mes chaînes étaient brisées, les
+tronçons ne se rejoindront pas. — Plus de doute !
+m’écriai-je ; il n’y a de sacré que l’amour que j’ai
+pour elle. Mon cœur, qu’elle habite, est un temple ;
+voilà mes autels, voilà mon tabernacle, voilà l’adoration
+perpétuelle ! Elle est en moi ; je possède Dieu, et
+c’est lui qui me commande de vivre et de mourir
+pour elle ; mais le voudra-t-elle ?… — Oui, le voudrez-vous,
+madame ? Qu’allez-vous me répondre ?
+Ah ! prenez-y garde, il me semble que vous pourriez
+me tuer avec un mot. »</p>
+
+<p>Ce qu’il me disait (m’avait-on rien dit de pareil ?)
+et surtout son accent, sa voix, — toute cette musique
+de la passion que je n’avais jamais entendue me remua
+si profondément que je fus quelques instants
+comme hors de moi. Heureusement il était trop novice
+et trop sincère pour profiter de mon trouble, il
+n’y songea même pas ; il craignait d’avoir trop osé et
+de m’avoir déplu. Les yeux baissés, il attendait ma
+réponse, et comme elle tardait, il attira vers lui d’une
+main tremblante l’un des rubans de ma ceinture, et
+le pressa doucement et humblement sur ses lèvres
+comme une relique.</p>
+
+<p>J’eus le temps de revenir à moi, et, dès que je fus
+maîtresse de mon émotion, je lui dis d’un ton un peu
+sévère :</p>
+
+<p>« Vous me traitez en idole, je ne suis qu’une
+femme. Que parlez-vous d’autel, de tabernacle ? Il
+me déplaît que vous mêliez Dieu dans votre amour.
+De telles adorations sont de méchantes fièvres qui
+passent. Dans quelques jours peut-être, vous rougirez
+de votre erreur. Que Dieu est grand ! direz-vous, et
+que mettais-je à sa place ? »</p>
+
+<p>Il redressa la tête et me jeta un regard de reproche.</p>
+
+<p>« Vous ne parleriez pas ainsi, répondit-il, si vous
+pouviez lire dans mon cœur. Vous ne savez pas ce
+que vous avez fait de moi. Je suis un homme nouveau.
+Jusqu’ici j’ai tourné toutes mes forces contre moi-même,
+je les ai follement employées à tourmenter
+mon âme et ma vie ; mais, grâce à vous, je me possède
+enfin, je m’appartiens, je puis disposer de moi ;
+je me sens capable de vouloir et d’agir ; il n’est pas
+de résolution si hardie qui puisse m’effrayer. Mettez-moi
+à l’épreuve, ordonnez, je suis prêt à tout, et si
+demain… »</p>
+
+<p>Je l’interrompis d’un geste.</p>
+
+<p>« Écoutez-moi, repris-je ; ce qui se passe ici est
+bien sérieux. Je me suis trompée une fois, une
+seconde erreur me tuerait. Je crois à la sincérité
+de vos sentiments, et je mentirais si j’affectais de
+m’offenser de votre amour ; mais me connaissez-vous
+bien, et saurez-vous m’aimer comme je veux qu’on
+m’aime ? Je suis malheureuse, on s’est chargé de vous
+l’apprendre ; la seule consolation que je rêve serait
+une amitié vraie, sûre, fidèle. Oui, je voudrais avoir
+un ami qui m’appartînt cœur et âme, qui conformât
+entièrement ses sentiments aux miens, qui fût capable
+de pousser l’oubli de soi jusqu’au sacrifice, qui
+ne demandât rien, n’espérât rien et sût souffrir sans
+se plaindre. Je voudrais que cet ami tour à tour se
+tînt dans l’ombre, à l’écart, ou accourût à mon appel,
+qu’il m’offrît son secours sans me l’imposer, qu’il
+unît la patience au courage, ne connût ni les inquiétudes
+de la vanité ni les angoisses de la jalousie, et
+que, sans jamais m’interroger, jamais il ne doutât de
+moi. C’est une chimère, n’est-ce pas, que ce rêve ?…
+Ah ! croyez-moi, avant de nous rien promettre, éprouvons
+nos cœurs. Bon Dieu ! je ne sais ce que me réserve
+l’avenir ; je marche à tâtons dans mon malheur ;
+j’ignore ce qui est possible, ce qui ne l’est pas. Incertaine
+de ce que je veux, incertaine de ce que je
+sens, j’exige de qui s’offre à m’aider à vivre un
+dévouement absolu, sans savoir si je lui puis rien
+donner en retour. Ne vous engagez pas, laissez-moi
+le temps de voir clair en moi-même ; je ne me pardonnerais
+jamais de vous avoir trompé, ni surtout
+de m’être trompée. » Il se releva.</p>
+
+<p>« Ne me demandez pas d’attendre, dit-il d’un ton
+triste, mais résolu. Je jure d’être l’ami que vous dites,
+je saurai souffrir et me taire ; pourtant j’ai besoin de
+croire qu’un jour… »</p>
+
+<p>Il n’acheva pas, mais ses yeux parlaient.</p>
+
+<p>Je le regardais fixement, je m’efforçais de lire sur
+son front le secret de mon avenir. Tout à coup je
+tressaillis, je venais d’entendre un roulement de voiture
+dans la cour. Onze heures avaient sonné. Qui se
+présentait si tard ? Était-ce Mme d’Estrel qui essayait
+de me surprendre ?</p>
+
+<p>« Partez, partez, dis-je, et ne cherchez pas à me
+revoir avant que je vous appelle ; songez que par-dessus
+tout je veux être obéie. »</p>
+
+<p>Il me prit la main et se contenta de la serrer dans
+la sienne ; il s’essayait à son rôle d’ami.</p>
+
+<p>« Que je suis ingrat ! murmura-t-il ; je devrais être
+heureux. »</p>
+
+<p>Et à ces mots il s’élança sur la terrasse et disparut
+dans la nuit.</p>
+
+<p>L’instant d’après, une porte s’ouvrit, et Max entra.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c5">CINQUIÈME PARTIE</h2>
+
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Il est des situations auxquelles il vaut mieux n’avoir
+pas eu le temps de se préparer. Notre imagination
+est un artiste ; quand elle prévoit, elle met de
+l’ordre et de l’unité dans ses tableaux, et elle se
+trompe toujours, parce qu’elle simplifie tout et que
+rien n’est moins simple que la vie.</p>
+
+<p>Si l’on m’eût annoncé vingt-quatre heures d’avance
+l’arrivée de Max, j’aurais commencé par être très-émue ;
+puis j’aurais fait d’absurdes suppositions et
+cherché dans ma tête de femme de quelle façon je
+pourrais lui témoigner le plus d’indifférence et de
+mépris, — et après tout ce beau travail d’esprit l’événement
+m’aurait prise au dépourvu. Le Max qui
+reparut inopinément devant moi après trois mois
+d’absence n’était pas tout à fait celui que je connaissais.
+Sa politesse provocante, ses froides ironies, ses
+sourires glacés où se marquait une personnalité hautaine
+qui s’arroge tous les droits et se met au-dessus
+de tous les devoirs, il avait laissé tout cela à Paris, et
+il en rapportait une sorte de gravité mélancolique à
+laquelle j’étais loin de m’attendre. Un Max mélancolique !
+un Max presque doux ! Je n’en croyais pas
+mes yeux.</p>
+
+<p>Dès le soir de son arrivée, je lui fournis l’occasion
+de déployer sa nouvelle vertu tout fraîchement acquise.
+En le voyant entrer, je demeurai d’abord
+comme pétrifiée de surprise ; mais je fus bientôt réveillée
+de ma stupeur par un sentiment d’irritation
+qui tenait presque de la douleur physique. Je venais
+d’avoir l’oreille et l’âme caressées par des mélodies
+dont la nouveauté doublait pour moi le charme ;
+cette musique m’avait monté la tête, m’avait grisée.
+J’entends rouler une voiture ; le concert cesse. Par
+une porte, les songes s’envolent à tire d’ailes ; par
+l’autre, la réalité entre en disant : Me voici ! Et quelle
+réalité qu’un mari ! Comme le disait un jour Mme de
+Ferjeux, il n’en est pas d’aussi certaine ni qui saute
+ainsi aux yeux.</p>
+
+<p>Que l’esprit va vite dans certains moments ! Entre
+l’instant où la porte s’ouvrit et celui où Max s’approcha
+de moi pour me saluer, j’eus le temps de passer
+de la stupeur à la colère et de revenir, par un effort
+de ma volonté, de la colère à une souveraine insouciance, — et
+ce fut du ton le plus calme que je lui
+dis : Mais vraiment je crois que c’est vous ! — Après
+quoi je me mis à jouer avec les grains de mon
+collier.</p>
+
+<p>« Oui, c’est bien moi, me répondit-il d’une voix de
+basse que je ne lui connaissais pas. Je vous attendais
+à Paris, vous n’êtes pas venue, je suis parti, et je vous
+assure qu’en vous revoyant je ne me pardonne pas la
+longueur de mon absence.</p>
+
+<p>— Voilà un sentiment qui est fort galant ou fort
+délicat, lui dis-je. Mettez votre conscience en repos.
+Je suis ravie de vous voir, mais j’ai supporté votre
+absence avec une résignation exemplaire.</p>
+
+<p>— Je n’en doute pas, reprit-il. C’est moi seul que
+je plains. Mon Dieu ! que les hommes sont fous, et
+comme ils gaspillent leur cœur et leur vie ! »</p>
+
+<p>Je me mis à rire. « Je crois rêver, repartis-je ;
+mais sur quelle herbe avez-vous donc marché ? Voyez
+un peu ! On m’avait écrit de Paris que vous vous étiez
+fait ermite, que vous habitiez dans une solitude, sur
+la pointe d’un rocher, que vous viviez là d’herbes et
+de racines sans vous mêler de rien que de dire votre
+rosaire tout le jour. J’avais traité cette histoire de
+conte bleu. Je rabats de mon incrédulité. A vous entendre,
+on ne peut douter que vous ne sortiez frais
+émoulu d’une thébaïde. »</p>
+
+<p>Il ne répondit rien, fit un tour dans la chambre, et
+en revenant vers moi ferma au verrou la porte vitrée
+par laquelle M. Dolfin était entré et sorti. Je ne pus
+m’empêcher de sourire intérieurement de cette précaution
+un peu tardive. Puis, s’étant assis : « Je crois
+qu’il est bon, madame, me dit-il, que nous ayons
+ensemble une explication.</p>
+
+<p>— Mais savez-vous, repris-je, que vous me faites
+passer d’étonnement en étonnement ? Vous avez toujours
+professé une sainte horreur pour les explications,
+et m’est avis qu’aujourd’hui je les hais encore
+plus que vous. Et sur quoi voulez-vous que nous en
+ayons une ? Je ne me plains pas de vous ; vous plaindriez-vous
+de moi, par hasard ? Non, monsieur, ne
+nous expliquons sur rien. Il faut vivre au jour le
+jour, prendre le temps comme il vient et garder soigneusement
+pour soi ses petites pensées, ses petits
+souvenirs, comme une ressource pour les heures de
+solitude. Aussi bien, quand vous me ferez l’honneur
+de me tenir compagnie, les sujets de conversation ne
+nous manqueront pas. Vous me parlerez de Paris,
+que vous venez, je crois, de traverser, et surtout vous
+me raconterez votre thébaïde, vos pénitences ; nous
+moraliserons un peu, vous me gagnerez tout doucement
+à l’austérité de vos maximes ; je suis sûre que
+vous prêchez de la manière la plus édifiante. En attendant,
+je crains que vous n’ayez faim ; je m’en vais
+donner des ordres pour qu’on vous serve à souper.
+Mangerez-vous maigre aujourd’hui ? Je ne connais
+pas encore vos jours.</p>
+
+<p>— Vous êtes trop bonne, me dit-il avec un demi-sourire ;
+je n’ai besoin que de repos. Bonsoir, à demain…
+Et comme il allait sortir : — Ne vous moquez
+pas trop de moi ; reposez-vous sur moi de ce soin,
+car je vous jure que je me trouve fort ridicule. »</p>
+
+<p>Et sur ce mot il me laissa seule avec mon étonnement. — Quelle
+est cette nouvelle chanson ? me disais-je.
+Moi qui me flattais de connaître tout son
+répertoire !</p>
+
+<p>Je veillai assez tard, tantôt agitant cette question,
+tantôt rêvant à autre chose.</p>
+
+<p>Le lendemain et les jours suivants, l’inouïe mansuétude
+de Max ne se démentit pas un instant : un
+air soumis, résigné, une physionomie intéressante,
+une douce langueur, des regards abattus ; — que se
+passait-il en lui ? Ne se laissant ni rebuter par mes
+froideurs ni piquer par mes sécheresses, prenant
+tout en patience, on eût dit un coupable vraiment
+contrit et mortifié qui espère mériter sa grâce par ses
+expiations. Rien ne semblait rester du Max d’autrefois,
+hormis toutefois cette distinction parfaite de manières
+qu’il ne pouvait perdre. Quoi qu’il en dît, et si
+bizarre que fût son nouveau personnage, il y avait en
+lui je ne sais quoi qui le sauvait toujours du ridicule.
+Il n’avait garde de s’attacher à mes pas, de m’importuner
+à toute heure de sa présence ; il choisissait ses
+moments, il guettait les occasions. Il se tenait toujours
+à honnête distance de mon appartement et respectait
+la liberté de mes promenades ; mais après les
+repas, sous prétexte d’affaires dont il désirait avoir
+mon avis, il me suivait au salon, m’interrogeait d’un
+ton de déférence, trouvait moyen de tirer la consultation
+en longueur, de fil en aiguille entamait un
+autre sujet, égayait l’entretien de quelque anecdote,
+se donnait la peine d’avoir de l’esprit et me forçait
+quelquefois à l’écouter.</p>
+
+<p>Le plus souvent néanmoins tout échouait contre
+ma superbe indifférence ; j’avais l’air distrait, las,
+impatient, je bayais aux corneilles, je comptais les
+solives du plafond, je ne répondais qu’à moitié, d’un
+ton bref, comme une personne qui a hâte d’expédier
+un importun et de se dérober à son ennui. Il lui
+arriva plus d’une fois de glisser dans ses histoires des
+allusions détournées qu’il ne tenait qu’à moi de comprendre ;
+j’étais tentée de lui dire : <i lang="it" xml:lang="it">All’ applicazione,
+signore !</i> Je m’en gardais bien pourtant. Attentif à
+mes moindres désirs, je l’aurais rempli de joie en lui
+témoignant une fantaisie, et je suis persuadée que,
+si je l’eusse prié de sauter par la fenêtre, il n’eût
+pas marchandé ; mais je lui marquais de mille manières
+que désormais tout m’était égal. Il ne laissait
+pas de se prodiguer en attentions. Connaissant mon
+goût pour les fleurs des champs, il s’en allait cueillir
+aux bois voisins les premières pervenches fleuries :
+Némorin n’eût pas mieux fait pour son Estelle. Pauvres
+pervenches ! Je les effeuillais entre mes doigts
+distraits ou colères, ou bien je les laissais traîner et
+sécher sur le parquet. Un matin ma levrette s’échappa ;
+tout le jour il battit en personne le pays pour la retrouver.
+Chaque soir il s’offrait à me faire la lecture.
+Je lui répondais par un <i>comme il vous plaira</i> bien sec.
+Il lit à ravir, je n’avais pas trop l’air de m’en apercevoir.
+Un jour il imagina de tirer de sa bibliothèque
+un volume poudreux de Massillon et commença de
+me lire le fameux sermon sur l’enfant prodigue.
+Cette fois je trouvai l’allusion trop directe et je pris
+soin de m’endormir avant la fin de l’exorde.</p>
+
+<p>Je m’ingéniais à découvrir le secret de cette métamorphose. — Il
+s’agit toujours de la même gageure,
+me disais-je ; il a juré ses grands dieux de me faire
+venir à composition ; il serait furieux d’en avoir le
+démenti. Ses premiers essais ayant échoué, il change
+de méthode, il espère me prendre par l’attendrissement.
+Qu’il gagne son procès, et demain il ira s’en
+faire un autre avec les lions de l’Atlas, car sans procès
+il périrait d’ennui.</p>
+
+<p>Mais en d’autres moments : — Non, pensais-je, il
+est plus sincère que je ne crois ; une alternative de
+folies et de lassitudes, voilà sa vie. Après les fatigues
+d’une campagne, il vient reposer son cœur auprès
+de moi. Quelle noble, quelle touchante confiance il
+me témoigne ! Il espère qu’au lieu de me plaindre, je
+le plaindrai, et que par mes complaisances je répandrai
+quelque douceur dans son ennui. Comme il entend
+bien son bonheur ! A ses maîtresses de l’amuser,
+et dès qu’il n’est plus amusable, à sa femme de le reposer
+de ses maîtresses ! C’est ainsi que ce superbe
+sultan distribue le travail entre nous, et assure à la
+fois ses plaisirs et ses consolations. Qu’ai-je à redire à
+mon sort ? Après chacune de ses infidélités, il me reviendra
+en disant : — Consolez-moi, je n’ai pas trouvé
+ce que je cherchais !</p>
+
+<p>Par instants, j’étais presque heureuse, car je sentais
+qu’il souffrait de me trouver intraitable, et c’était
+un commencement de vengeance ; mais le plus souvent
+sa douceur m’irritait : j’aurais voulu la forcer à
+se démentir ! je désirais qu’une injustice nouvelle, un
+mot dur, une provocation fixât mes secrètes incertitudes.
+La semence n’attendait qu’un ferment pour
+lever ; je comptais sur la colère pour enflammer mon
+cœur, pour le contraindre à décider ce qu’il n’osait
+juger et le précipiter dans sa destinée.</p>
+
+<p>Toute tragédie a son côté plaisant. Max avait
+emmené et ramené avec lui Baptiste, son vieux valet
+de chambre, son factotum, son âme damnée, qui entrait
+dans tous ses sentiments, se figurait être de moitié
+dans toutes ses aventures, chargeait naïvement sa
+conscience des péchés de son maître, et, en parlant
+de lui, eût volontiers dit : « Nous », comme ce sonneur
+de cloches qui s’écriait au sortir du prône :
+« Vive Dieu ! que nous avons bien prêché ! » Quelques
+mois auparavant, Baptiste affectait en ma présence
+les allures dégagées d’un homme sûr de son fait ; je
+croyais l’entendre marmotter entre ses dents : « Madame
+nous boude, mais nous aurons le dernier mot. »
+Depuis son retour, c’était autre chose : il avait l’air
+empêché, dolent, il boitait bas, il sentait ses torts, il
+se reprochait ses trahisons, et quelquefois ses yeux
+m’adressaient de muettes et respectueuses remontrances
+qui signifiaient : Madame a l’humeur trop
+vindicative ; combien de temps encore nous tiendra-t-elle
+rigueur ? »</p>
+
+<p>Une semaine après l’arrivée de Max, je reçus par la
+poste une lettre de M. Dolfin. Je courus m’enfermer
+pour la lire ; la main me tremblait en la décachetant ;
+je craignais d’y trouver quelque chose qui me blessât
+ou me refroidît. Il est des plantes exotiques délicates
+et frileuses dont la culture demande les plus grands
+soins ; il n’est pas besoin d’une gelée pour les tuer.
+Je fus bientôt rassurée. M. Dolfin s’était appliqué à
+ne pas écrire un mot qui pût me déplaire ; la note
+dominante était le dévouement ; l’amour se voilait
+sous le respect. Le retour de M. de Lestang, qu’il
+avait appris, lui avait été un grand sujet de trouble :
+une imagination blessée accueille l’absurde et s’en
+nourrit. Bien qu’il tâchât de s’en cacher, il laissait
+percer des alarmes jalouses qui me firent sourire.
+Les dernières lignes étaient ainsi conçues : « Les
+heures se traînent, je me dévore ; mais je saurai obéir
+et me commander. Quelque chose me dit que le moment
+viendra où je pourrai vous servir. La vie me
+semble belle ; j’espère, je crois et j’attends. »</p>
+
+<p>Cette lettre me rendit rêveuse ; on y sentait la candeur
+d’une âme vraie, <i>plus droite qu’une ligne</i>. J’étais
+agitée, ma tête fermentait. De ma chambre, je passai
+sur la galerie et m’approchai de la statue. Pour la
+première fois depuis longtemps, j’eus quelque plaisir
+à la regarder. Je l’avais méconnue : ses sévérités
+n’étaient pas pour moi : c’était bien l’image de la
+justice céleste ; je devinais en elle une amie qui conspirait
+en secret ma vengeance. « Il a abusé, lui
+disais-je en moi-même, quand donc frapperas-tu ? »</p>
+
+<p>Je m’assis ; je me croyais en lieu de sûreté. Max
+n’avait pas remis les pieds dans la galerie ; il devait
+peu se soucier de m’y rencontrer : c’était un endroit
+trop parlant. A demi couchée dans une causeuse, je
+fis de longues réflexions ; je croyais sentir qu’il se
+préparait quelque chose dans ma vie, qu’elle fermentait
+comme mon esprit, que je m’acheminais vers un
+événement. Je me disais que le hasard avait amené
+dans le voisinage de Lestang le seul homme qui pût
+faire impression sur mon cœur. Un homme du monde,
+un élégant, un héros de roman n’eût jamais triomphé
+de mon indifférence, car j’estimais que parmi ses
+pareils Max n’avait point d’égaux : mais M. Dolfin ne
+ressemblait à rien : il y avait en lui quelque chose de
+rare et même d’étrange. Son air souffrant, ses grands
+yeux pleins de feu et de tristesse, cet esprit battu de
+l’orage et la limpidité de ce cœur transparent comme
+un cristal, tout faisait de lui un homme à part. Je ne
+sais si j’avais la fièvre, mais par intervalles je jetais un
+regard sur la statue comme pour chercher dans ses
+yeux vides un assentiment à mes pensées secrètes.</p>
+
+<p>Tout à coup une porte s’ouvrit, et j’entendis la
+voix de Max qui donnait un ordre à son valet de
+chambre. Bientôt, à travers les lauriers et les
+myrtes qui environnaient la statue, je le vis s’avancer
+le long de la galerie et se diriger de mon
+côté. Dans la disposition rêveuse où j’étais, je redoutais
+la fatigue d’un entretien, et cependant je ne voulais
+pas avoir l’air de fuir. A tout hasard, je feignis
+d’être assoupie ; peut-être étais-je curieuse de savoir
+ce qu’il ferait. Je n’avais pas fermé les yeux depuis
+cinq secondes qu’un malaise étrange me força de les
+rouvrir ; il me semblait qu’un danger me menaçait.
+Je relevai la tête et rencontrai les yeux de Max. Debout
+derrière le piédestal, il avançait vers moi son
+visage, où se peignait un tel désordre, une sorte de
+fureur si farouche et si terrible que je ne pus retenir
+un cri d’effroi. Il se remit aussitôt, reprit sa figure
+habituelle, et s’inclina en s’excusant d’avoir troublé
+mon repos ; mais au lieu de s’éloigner il vint se placer
+devant moi, et, croisant les bras, me regarda
+d’un air d’assurance ; il paraissait vouloir profiter de
+l’avantage que lui avait donné ma frayeur… Que j’aurais
+voulu reprendre mon cri ! Je maudissais ma ridicule
+faiblesse, et je m’efforçai de la réparer par un
+redoublement de hauteur.</p>
+
+<p>« J’ai surpris la prêtresse, me dit-il en souriant,
+endormie au pied de son idole.</p>
+
+<p>— Que voulez-vous dire ? lui demandai-je d’un ton
+brusque.</p>
+
+<p>— Oui, c’est bien là votre divinité, poursuivit-il.
+Je voudrais vous voir adopter un culte moins farouche.
+Vraiment, je suis bien tenté de renvoyer à Louveau
+cette statue de la Vengeance antique ; j’ai eu tort de
+l’enlever à M. de Loanne. Me permettez-vous de la
+remplacer par une image de Notre-Dame-des-Miséricordes ?</p>
+
+<p>— Il est certain que j’ai le cœur dur, lui dis-je ;
+trois mois d’austère pénitence n’ont pu me toucher.</p>
+
+<p>— Veuillez remarquer, me dit-il, que tout mon
+crime avait été dans l’intention ; il n’est pas encore
+prouvé que l’intention vaille le fait.</p>
+
+<p>— Mon Dieu ! vous voulez absolument que nous
+ayons une explication, soit ! mais il est bien entendu
+que ce sera la dernière. Ainsi nous disions qu’une
+nuit vous étiez allé faire une innocente promenade au
+clair de la lune ; sur la foi de certains papiers qu’apparemment
+je ne sus pas lire, j’imaginai autre chose ;
+j’avais dans ce temps le ridicule de vous aimer ou de
+croire vous aimer ; me voilà folle de douleur. Cependant
+vous revenez le cœur léger et sans penser à mal.
+Je vous vois encore arriver ; c’est au bout de cette
+galerie que se passa cette petite scène. Je m’élançai
+vers vous comme une furie ; pardonnez à mon inexpérience.
+Je vous fis pitié, et, s’il m’en souvient, je
+vous vis tomber à mes genoux en vous écriant : Je
+vous jure que vous vous trompez !</p>
+
+<p>— Non, je ne l’ai pas fait, et j’ai eu tort ; je ne me
+donne pas pour un homme parfait.</p>
+
+<p>— Mais le lendemain du moins…</p>
+
+<p>— Non, le lendemain non plus. Je me suis tu par
+un entêtement d’orgueil que je ne comprends plus,
+et aussi par une sorte de curiosité que je comprends
+encore moins. Pendant deux mois, je me suis tenu
+sur l’expectative ; je vous étudiais.</p>
+
+<p>— Ah ! prenez garde ! lui dis-je. Ma mère, qui
+lisait Quinault, répétait quelquefois :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Le ciel fait un présent bien cher, bien dangereux,</div>
+<div class="verse i2">Quand il donne un cœur trop sensible.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>— Cependant, reprit-il tranquillement, il me semble
+qu’un soir je me suis mis très-positivement à genoux
+devant vous et que je vous dis…</p>
+
+<p>— Des choses admirables auxquelles je répondis :
+Trop tard, mon cher monsieur !… Sur quoi vous êtes
+allé vous enterrer dans une solitude. Ces cœurs sensibles,
+à quoi les entraîne la passion ! »</p>
+
+<p>Il recula de deux pas, et s’appuyant sur un balustre :
+« Ah çà ! que savez-vous donc de mon dernier séjour
+à Paris ?</p>
+
+<p>— Faites-moi la grâce de croire que je n’ai questionné
+personne ; mais on parle de succès étonnants,
+de conquêtes étourdissantes…</p>
+
+<p>— Des conquêtes ! interrompit-il en haussant les
+épaules. Sur mon honneur, on vous a trompée, madame.
+Ce qui est vrai, c’est que j’étais parti fort en
+colère contre vous et contre moi : pour me venger à
+la fois de nous deux, je me suis jeté dans un certain
+genre de monde et de plaisirs dont je n’ai jamais eu
+le goût. Soyez persuadée, madame, que pour certains
+caractères il est peu d’aussi dures expiations. Pendant
+quelque temps, la rage me soutint, mais le dégoût
+et la lassitude finirent par l’emporter. J’ai bu le calice
+jusqu’à la lie ; ne vous semble-t-il pas que j’en ai encore
+le déboire aux lèvres ?… Je vous supplie de bien
+vouloir me comprendre.</p>
+
+<p>— Vous comprendre ! interrompis-je avec amertume.
+Quel singulier devoir vous m’imposez… D’ailleurs
+il me semble que pour un homme du monde
+vous prenez bien au tragique vos mésaventures. Vous
+vous êtes trompé ; à l’avenir vous choisirez mieux. »</p>
+
+<p>Il soupira, et regardant la statue : « Comme vous
+lui ressemblez ! dit-il. Et que vos ressentiments sont
+implacables !</p>
+
+<p>— Ni ressentiment, ni rancune, lui dis-je, mais une
+parfaite indifférence.</p>
+
+<p>— J’ose espérer que ce ne sera pas votre dernier
+mot », me dit-il, et, s’étant incliné, il se retira.</p>
+
+<p>J’avais forcé l’ennemi à la retraite, et le champ de
+bataille me demeurait ; je n’étais pourtant que médiocrement
+satisfaite de ma victoire. Je me reprochais
+mon sot accès de frayeur, je regrettais certaines
+âpretés d’accent dont je n’avais pas été maîtresse, je
+m’en voulais d’avoir parlé avec trop de vivacité de
+mon indifférence ; je n’avais pas su trouver le ton
+juste ; quand donc arriverais-je au dédain froid et
+tranquille ? Pour le moment, j’en étais à cent lieues ;
+les confessions de Max m’avaient indignée ; je sentais
+tout mon sang bouillonner, et cependant, par
+une faiblesse que je n’osais m’avouer, j’étais presque
+tentée d’admirer sa franchise, qui me révoltait.</p>
+
+<p>J’allai promener dans le parc mon agitation. Je
+m’efforçai de me distraire, de changer le cours de
+mes pensées. Je rouvris la lettre de M. Dolfin ; mais
+entre le papier et moi venait se placer la figure de
+Max debout derrière le socle de la statue et attachant
+sur moi des yeux égarés. Je secouais la tête pour
+chasser cette image, et je me représentais Arsène (je
+m’exerçais à prononcer ce nom) agenouillé devant
+moi et attendant ma réponse ; mais au même instant
+je me demandais : Pourquoi ce transport de fureur
+ou de folie ? Que signifiait ce regard farouche ? Était-ce
+le courroux du despote poussé à bout par mes résistances,
+ou le désespoir d’un homme qui a manqué sa
+vie, dévoré l’avenir, et qui se voit aux prises avec l’irréparable ?
+S’en prenait-il à moi des mécomptes de
+ses passions ? Me faisait-il un crime de l’impuissance
+où il était de se rendre heureux à mes dépens ? C’était
+ma faute apparemment si au milieu de ses désordres
+le dégoût l’avait pris à la gorge, et s’il ne rapportait
+pour prix de sa glorieuse campagne que des lèvres
+souillées, un cœur las et une pesanteur d’ennui qu’il
+ne pouvait plus soulever ! Mais enfin que voulait-il ?
+Que me préparait-il ? Fureur, haine ou folie, quel
+que fût son mal, à quoi devais-je m’attendre ?</p>
+
+<p>Pour conjurer les pensées qui m’obsédaient, je dirigeai
+mes pas vers le bosquet de chênes où j’avais
+rencontré pour la première fois M. Dolfin. Il me
+semblait que dans ce lieu consacré je serais en repos
+comme le magicien au centre du cercle qu’a tracé sa
+baguette et que n’osent franchir les fantômes. J’eus
+la surprise, en approchant, d’apercevoir M. Dolfin
+assis au pied d’un arbre, et qui à ma vue se leva précipitamment
+et s’élança au-devant de moi. Qu’il est
+difficile de savoir ce que veut et ce que ne veut pas
+notre cœur ! J’étais venue chercher son souvenir ; je
+trouvais la figure au lieu de l’ombre, et j’éprouvais
+une vive contrariété. Était-ce la crainte qu’on ne
+nous surprît ? Cette partie du parc est à l’abri de tous
+les regards, et à cette époque de l’année surtout
+personne n’y venait. D’ailleurs j’étais prête à tout, et
+j’envisageais certaines chances sans trembler. Et cependant
+je ne laissais pas d’être irritée ; je voulais
+penser à lui et j’étais fâchée de le voir ; il me semblait
+que sa présence gênait mon imagination et la resserrait
+tout à coup en elle-même. Il est des moments où
+l’âme a besoin pour ainsi dire de tout l’espace pour
+respirer, elle n’est à l’aise que dans le vague du rêve,
+et il lui répugne de prendre l’exacte mesure de ce
+qu’elle aime.</p>
+
+<p>Mon accueil fut glacial ; je reprochai à M. Dolfin
+avec une sévérité outrée qu’il tenait mal ses promesses
+et se souciait peu de mes défenses ; il s’était
+engagé à attendre mes ordres et s’était fait fort d’une
+patience à toute épreuve : pourquoi cherchait-il à
+s’imposer ? Je détestais tout ce qui pouvait ressembler
+à une entreprise, à des poursuites ; tyrannie
+pour tyrannie, je préférais encore les persécutions
+de la haine à celles de l’amour ; de qui prétendait
+m’aimer, j’exigeais un respect absolu de ma liberté ;
+ma confiance était à ce prix.</p>
+
+<p>Il m’écouta en silence, dans l’humble attitude d’un
+pénitent ; je le vis pâlir, je sentis que j’avais été trop
+dure ; j’avais sacrifié à ce besoin de faire souffrir
+qui est naturel à tout être qui souffre. Je m’adoucis,
+je lui tendis la main ; il retrouva la force de se
+justifier.</p>
+
+<p>« Mon crime est-il donc si grand ? me dit-il. Vous
+condamnez ma faiblesse : écoutez-moi et décidez ensuite
+si je sais vous obéir et me vaincre. L’autre jour,
+vous vous promeniez seule le long du chemin qui
+descend à la Barre ; j’étais caché dans le taillis, je
+vous vis venir ; votre cœur était bien muet, il ne vous
+avertit pas que j’étais là. Je fis un mouvement pour
+courir à vous, mais je m’arrêtai court, je détournai
+la tête, je retins mon souffle ; vous avez passé, et je
+me suis enfui. M’accuserez-vous encore de faiblesse ?</p>
+
+<p>« Le lendemain, je me promenais près de Réauville ;
+je portais un habit de paysan ; je revêts quelquefois
+le sarrau pour travailler à la terre, car j’aide le bonhomme
+qui me loge à cultiver son jardin ; cela endort
+un peu mon cœur, et quand je bêche, il me
+semble que je travaille à creuser une fosse pour y
+enterrer mes pensées. Je vis passer une chienne
+échappée, et l’instant d’après un homme tout haletant
+qui la poursuivait. Il me héla, m’appela à son
+aide. Je le reconnus ; je l’avais vu une fois il y a six
+mois : c’en est assez, n’est-ce pas ? pour que ses traits
+soient demeurés gravés comme au burin dans mon
+souvenir. J’eus un transport de rage ; je courus les
+poings fermés, les lèvres frémissantes, vers l’homme
+qui m’appelait ; j’allais l’insulter, lui chercher querelle, — et
+cependant je l’abordai humblement, et
+tourmentant les bords de mon chapeau : — Monsieur
+le marquis, lui dis-je, qu’y a-t-il pour votre service ? — Et
+je m’efforçais d’éteindre mes yeux dont l’éclat
+l’étonnait… Nierez-vous encore, madame, que je
+sache me vaincre ? La levrette s’était arrêtée à quelque
+cent pas, elle le regardait en tirant la langue et
+le narguant. J’allai m’embusquer à l’endroit qu’il me
+marquait, il manœuvra si bien qu’elle se rabattit de
+mon côté ; je m’en emparai et la lui amenai. Enchanté
+de sa capture : — Mon brave homme, vous n’êtes
+pas de ce pays ? me dit-il en m’offrant une pièce d’or
+que je refusai avec une douceur d’agneau. Cherchez-vous
+de l’ouvrage ? Quel est votre état ? — Je lui
+contai que j’étais jardinier, que je m’entendais à manier
+la pioche et la serfouette. Il me repartit que
+justement il avait besoin d’un aide-jardinier et me
+proposa de me prendre à l’essai. La tête me tourna.
+Si j’avais dit oui, madame, auriez-vous eu le cœur
+de me condamner ? Aller vivre près de vous, à votre
+porte, entrer à votre service, travailler pour vous,
+soigner les plantes que vous aimez, à toute heure avoir
+le droit de vous voir et de vous parler, entendre autour
+de moi le bruit de vos pas et de votre vie !… Je
+crus que le paradis s’ouvrait pour me recevoir, — et
+cependant je dis non et je m’en allai. Madame, m’accuserez-vous
+encore de ne savoir pas tenir ma
+parole ?</p>
+
+<p>« Et en m’en allant je me disais : « C’est moi qui ai
+pris la levrette, c’est lui qui la ramènera. Peut-être,
+pour prix de ses peines, obtiendra-t-il un sourire. »
+J’avais la fièvre, je ne pus dormir de la nuit. Je passai
+les deux jours suivants à vous écrire des lettres insensées
+que je brûlais. Je vous le demande, dans celle
+que vous avez reçue, avez-vous lu un mot, un seul
+mot, qui ressemblât à une question ?… Et maintenant
+suis-je donc si coupable d’être venu revoir le lieu où
+se fit notre première rencontre ? Dieu m’est témoin
+que je n’osais espérer de vous y trouver ; mais ces
+arbres sont vos amis, ils vous connaissent, et dans
+l’air qu’on respire ici vous avez laissé quelque chose
+de vous. Ah ! c’est vrai, en arrivant j’ai fait une folie :
+à l’endroit où vous êtes, j’ai ramassé dans mes mains
+une poignée de poussière et je l’ai pressée sur mes
+lèvres. Je ne sais quelle flamme couvait sous cette
+cendre, mais une âme de feu est entrée en moi, et je
+me sens au cœur une telle vaillance que je défie la
+douleur d’en venir à bout.</p>
+
+<p>— Vous me demandez de vous répondre, lui dis-je,
+et vous me dites des choses auxquelles on ne répond
+pas. Donnez-vous le mot de devenir sage. Je me défie
+de toutes les folies : elles ne peuvent durer.</p>
+
+<p>— Il est certain que j’en ai là une provision, me
+dit-il en se frappant le front, de quoi suffire à plus
+d’une vie. »</p>
+
+<p>Et il ajouta : « Dans les lectures de mon jeune
+âge, je mêlais les contes bleus à la légende dorée des
+saints. Qu’ils étaient heureux, ces chevaliers du bon
+vieux temps, que leur dame, pour les mettre à l’épreuve,
+envoyait conquérir des villes et pourfendre
+des géants ! C’était de la besogne toute taillée : à courir
+ainsi les grandes routes et à regarder l’éclair de
+leur épée, ils s’étourdissaient sur leurs peines… Mais
+avoir l’ordre de ne rien faire et de ne rien dire, attendre,
+se croiser les bras, demeurer immobile à la
+même place sans être jamais où l’on est, compter les
+heures, regarder passer le temps et se sentir sous son
+triste regard, — comme un chien dépèce un os, ronger
+en cachette dans un coin une maigre espérance
+qui sonne creux, et que demain peut-être on regrettera
+comme un trésor ! — oh ! quel supplice !</p>
+
+<p>— Il faut tâcher de guérir, lui dis-je.</p>
+
+<p>Mais il fit un geste de colère qui me ferma la
+bouche.</p>
+
+<p>« Quand aurez-vous un service à me demander ?
+reprit-il.</p>
+
+<p>— Je ne sais, lui répondis-je.</p>
+
+<p>— Je vous comprends, dit-il : c’est un sphinx que
+votre cœur. Travaillez-vous du moins à deviner son
+secret ?</p>
+
+<p>— J’attends qu’il me le dise. »</p>
+
+<p>Il se tut un instant. « Mon Dieu ! je consens à souffrir,
+reprit-il d’une voix sombre ; mais venez-moi en
+aide : permettez-moi de vous écrire et d’espérer
+qu’une fois au moins vous me répondrez. »</p>
+
+<p>Je lui représentai que je ne saurais par qui lui
+faire tenir une lettre. Alors il s’avisa d’un expédient
+renouvelé de l’<i>Astrée</i>, et qui remplit de joie cette tête
+romanesque. Me montrant du doigt le tronc creux
+d’un vieux chêne : « Un papier serait bien caché là !
+me dit-il. Un soir, à minuit, je viendrais le prendre. »</p>
+
+<p>Je fis un geste qui signifiait : Comme il vous plaira.
+Le feu lui monta au visage, il me regarda avec des
+yeux rayonnants. « J’ai de la force pour trois jours,
+me dit-il ; le quatrième, je viendrai chercher mon
+trésor… »</p>
+
+<p>Et avant que je pusse l’en empêcher, il s’agenouilla
+devant moi en joignant les mains comme devant une
+madone.</p>
+
+<p>Je ne me lassais pas de comparer entre eux les
+deux hommes de qui dépendait ma vie : — l’un qui,
+possédé d’une idée, avait grandi dans l’ignorance des
+passions… La coupe était encore pleine devant lui,
+à peine l’avait-il effleurée de ses lèvres : une goutte
+avait suffi pour l’enivrer. L’autre l’avait vidée jusqu’à
+la lie, et cette lie le suffoquait.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Le soir du même jour, Max partit pour aller faire
+la chasse au loup. Le bruit courait que, par le plus
+grand des hasards, deux de ces animaux étaient descendus
+dans la plaine, qu’ils avaient été vus près de
+Taulignan, et que les paysans faisaient une battue.
+On parlait déjà de bergeries dévastées et d’enfants
+dévorés : à midi on en nommait deux, le soir ils étaient
+quatre, tous heureusement bien portants. Faute de
+lions, on chasse au loup. Dans la disposition d’esprit
+où il était, Max n’était pas homme à manquer cette
+occasion de se secouer et de se distraire. « Fatigue
+ton corps pour reposer ton âme », cette maxime résumait
+toute son hygiène.</p>
+
+<p>Il ne fut de retour que le surlendemain, vers midi.
+Contrairement à toutes ses habitudes d’étiquette, je
+le vis entrer au salon dans son équipage de chasse,
+c’est-à-dire assez mal accommodé, comme un homme
+qui a bivouaqué deux nuits dans les bois. Les plaisirs
+de la chasse ne l’avaient pas déridé ; il avait l’air plus
+soucieux qu’au départ, et un nuage pesait sur ses
+deux sourcils. Il me lança en entrant un regard singulier,
+et, se jetant dans un fauteuil, il se mit à relire
+un papier que l’on venait de lui remettre.</p>
+
+<p>« Eh bien ! lui demandai-je, rapportez-vous vos
+deux loups ?</p>
+
+<p>— Je soupçonne que c’étaient deux lièvres », me
+répondit-il d’un ton bref.</p>
+
+<p>Il se leva, s’adossa contre la cheminée et resta là,
+les bras croisés et le regard fixe, comme un homme
+qui rêve. S’apercevant que je l’observais, pour se
+donner une contenance, il tira machinalement son
+couteau de chasse de sa gaîne, en examina avec soin
+la lame, puis, le jetant brusquement sur la cheminée,
+il reprit le papier qu’il avait serré tout chiffonné dans
+son carnier et s’approcha de moi pour me le présenter ;
+mais au moment de me le remettre il se ravisa
+et sortit avec fracas. Vingt minutes plus tard, je
+le vis paraître sur la terrasse ; on lui amena un
+cheval, il s’élança en selle, enfonça violemment l’éperon
+dans le flanc de l’alezan et partit au galop.</p>
+
+<p>Il ne revint pas pour dîner. Je passai la soirée seule
+au salon ; dix heures sonnèrent, et j’allais me retirer
+quand j’entendis son pas dans le vestibule. Je ne sais
+ce qu’il me dit en entrant ; mais il avait le sourire sardonique
+et la voix saccadée. Ce n’était plus l’enfant
+prodigue, c’était le Max d’autrefois, et je n’en fus pas
+fâchée : je savais à qui j’avais affaire, je n’étais plus
+dépaysée.</p>
+
+<p>« Aimez-vous les vers ? me dit-il en s’asseyant près
+de moi.</p>
+
+<p>— Quand ils sont bons, lui répondis-je.</p>
+
+<p>— Il faut être indulgent pour les vins du cru, reprit-il.
+La butte de Chamaret n’est pas le Parnasse.
+Voici ce que les muses de l’endroit ont dicté à un
+homme de bien qui ne vous est pas inconnu. »</p>
+
+<p>Il mit sous mes yeux le papier chiffonné que vous
+savez. Je reconnus sur-le-champ la belle écriture de
+M. de Malombré et ses majuscules fleuries. Voici les
+vers :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">J’aimais Iris ; hélas ! tu me ravis son cœur.</div>
+<div class="verse">Je pleurai ma maîtresse et maudis le voleur.</div>
+<div class="verse">Mais un vengeur m’est né qui, sortant d’une <i>trappe</i>,</div>
+<div class="verse">S’en vient tout affamé mettre chez toi la nappe.</div>
+<div class="verse">A ta barbe, marquis, il croque en paix ton bien.</div>
+<div class="verse">Mon voleur est volé : je ne regrette rien.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>— Cette pièce, dis-je froidement, est un chef-d’œuvre
+de calligraphie.</p>
+
+<p>— Et les vers, les vers ! dit-il. Il ne faut pas être si
+difficile. Je savais que M. de Malombré tournait dans
+ses loisirs des bouquets à Chloris ; notre homme a de
+la littérature, il sait sur le bout du doigt son Parny ;
+mais j’ignorais qu’il s’entendît à aiguiser l’épigramme.
+Peste ! il a une touche mâle et fière, <i>le tour libre et le
+beau choix des mots</i>. J’admire surtout cet hémistiche :
+<i>qui sortant d’une trappe</i>… Sentez-vous bien, madame,
+toute la finesse de cette allusion ?</p>
+
+<p>— Vous vous montez la tête pour peu de chose,
+lui dis-je. Il n’y a vraiment pas de quoi crier au miracle.
+Moi, je trouve ces vers obscurs ; ils auraient
+besoin d’un commentaire.</p>
+
+<p>— Comme nous nous rencontrons ! reprit-il. Je me
+suis achoppé comme vous à certains passages difficiles,
+et, l’auteur n’ayant pas jugé à propos d’annoter
+son sixain, j’ai eu recours à votre meilleure amie,
+Mme d’Estrel. Elle est femme très-entendue en ces
+sortes de choses, et m’a fourni tous les éclaircissements
+que je désirais. »</p>
+
+<p>Je ne pus m’empêcher de tressaillir ; je le regardai,
+puis j’attirai à moi mon éternelle tapisserie, que j’avais
+posée sur la table, et je me remis à tirer l’aiguille.
+Il se fit un long silence, interrompu seulement
+par le balancier de la pendule ; il me sembla qu’elle
+avait perdu son timbre accoutumé : d’une voix sèche
+et rauque, elle accentuait fortement les secondes, et
+chacun de ses battements venait me frapper au cœur.</p>
+
+<p>Enfin Max reprit d’un ton brusque :</p>
+
+<p>« Franchement, madame, vous êtes en train de
+faire une sottise. »</p>
+
+<p>Et comme pour toute réponse je m’inclinais légèrement :</p>
+
+<p>« Ne craignez pas que je prétende gêner votre liberté,
+poursuivit-il. Je me souviens de notre convention.
+L’homme auquel vous vous intéressez n’a rien
+à redouter de moi, et, s’il le faut, je lui laisserai le
+champ libre. J’ai donné ma parole, je la tiendrai ;
+mais l’autre jour vous m’avez favorisé de vos bons
+conseils ; souffrez que je vous rende la pareille.</p>
+
+<p>« Vous avez une superbe partie à jouer, car vous
+avez en main les meilleures cartes. Croyez-moi, c’est
+une heureuse créature qu’une femme dont le mari
+a eu des torts et cherche à se les faire pardonner ; elle
+peut tout vouloir, tout exiger, elle mène son monde
+à la baguette. Je m’imaginais que vous sentiez les
+merveilleux avantages de votre position. Pas du tout ;
+vous allez tout gâter par un caprice. Et pour qui ce
+caprice ? Que les femmes sont bizarres ! Parmi tant
+de héros, elles choisissent toujours Childebrand.
+L’été dernier, nous avions ici fort bonne compagnie.
+Le petit vicomte qui est homme d’esprit et de goût
+(vous souvient-il de ses historiettes et de ses romances ?)
+avait en vous parlant le cœur gros de soupirs
+et ne demandait qu’à tomber à vos pieds. Avez-vous
+même daigné vous apercevoir de ses empressements ?…
+Et tout à coup vous allez vous éprendre de
+qui ? D’un petit garçon qui est parti à toutes jambes
+de Corfou pour venir s’enfermer à la Trappe ! Aimer
+un dévot ! En sentez-vous les conséquences ? Mais quel
+charme a donc jeté sur vous cet intéressant jeune
+homme ? On le dit un peu fou ; je le vois d’ici : un esprit
+malade, tourmenté. Ce genre de séductions ne
+manque jamais son effet sur une femme… Je serais
+curieux, par exemple, d’imaginer sur quoi roulent
+vos entretiens. Il vous parle beaucoup de lui, cela va
+sans dire. C’est un écheveau d’or que le moi d’un dévot,
+et il n’a jamais fini de le dévider. Apparemment
+il vous conte dans le plus minutieux détail ses retraites
+à la Trappe. Aiguebelle est un charmant endroit,
+l’un des plaisirs de mon enfance était d’y aller entendre
+chanter matines ; mais enfin les beautés de ce sujet
+ne sont pas inépuisables. Votre héros vous a-t-il
+expliqué comment se disent les coulpes, comment se
+font les couronnes, la différence des fêtes de sermon
+majeur et de sermon mineur, à quoi l’on distingue
+une inclination profonde d’une médiocre, comme on
+s’y prend pour faire une satisfaction et dans quel cas
+on se met sur les formes, sur les articles et sur les
+miséricordes ? J’aime à croire qu’il joint l’action au
+discours, — rien n’éclaircit mieux les idées, — et
+qu’il représente au naturel devant vous les diverses
+sortes de prosternations.</p>
+
+<p>— Allez, continuez, lui dis-je ; je ne sais pas à qui
+vous parlez, mais vous ne m’ennuyez pas.</p>
+
+<p>— Mon Dieu ! poursuivit-il, je ne nie pas les mérites
+d’un amant dévot. D’abord l’espèce en est rare, et les
+femmes ont la manie des curiosités. Et puis ces gens-là
+se connaissent en petites pratiques, en menus suffrages ;
+ils ne sont pas pressés d’en venir au fait ; ils
+allongent le chemin, s’attardent aux préliminaires ;
+ils font l’oraison jaculatoire devant toutes les petites
+chapelles, le maître-autel n’y perdra rien ; les plus
+patients font les stations des sept églises pour gagner
+les indulgences ; qu’importe ? on finit toujours par
+arriver. Et qui dira la douceur de leurs soupirs mystiques ?
+Ils débitent leurs galanteries dans le jargon
+de la dévotion, ils entremêlent à leurs déclarations des
+<i lang="la" xml:lang="la">Ave Maria</i>, leur amour officie avec un diacre à ses
+côtés, leurs désirs ont de longues ailes blanches de
+séraphin ; le cœur de leur maîtresse est pour eux
+comme l’autel où est déposé le saint-sacrement, et
+daigne-t-elle abaisser sur eux un regard favorable,
+ils se mettent sur les articles (voyez si je suis au fait !)
+comme lorsque l’<i lang="la" xml:lang="la">Angelus</i> tinte ou qu’on sonne la petite
+cloche pour l’élévation. Votre jeune homme est, dit-on,
+fort innocent ; il n’a pas encore de l’école. Je m’assure
+qu’il ne vous demande pas à <i>tâter votre robe</i> et
+qu’il s’inquiète peu si <i>l’étoffe en est moelleuse</i> ; mais du
+moins j’aime à croire qu’il vous traite de <i>suave merveille</i>,
+que vous êtes <i>son bien, sa quiétude</i>, et qu’il admire
+en vous <i>l’auteur de la nature</i>.</p>
+
+<p>— Est-ce tout ? lui dis-je.</p>
+
+<p>— Non, ce n’est pas tout, car enfin qu’une femme
+ordinaire se laisse prendre à de pareilles pauvretés,
+j’y consens de grand cœur ; mais vous, madame !…
+Ah ! sur mon honneur, je ne vous comprends pas.
+Vous plaît-il de raisonner un peu ? Qu’est-ce donc,
+après tout, qu’un dévot ? Un homme qui a peur de
+l’enfer. Connaissez-vous dans le monde un sentiment
+moins chevaleresque que celui-là ? Travaille à ton salut !
+maxime d’égoïste qui n’a jamais fait que de petits
+esprits et de petits cœurs. Qui pensez-vous, je vous
+prie, qui soit plus agréable à Dieu, d’un être criminel
+et souillé, s’il est resté capable de se donner à quelqu’un
+ou à quelque chose, ou de ces bigots saintement
+personnels qui spéculent sur leurs vertus, et qui,
+prenant sur leurs plaisirs, placent leur épargne en
+hypothèque sur le ciel ? Affaire de calcul, d’intérêt
+bien entendu : la vie est si courte ! laissez-les se mortifier
+un peu ici-bas ; à ce prix, ils auront l’éternité
+pour s’aimer en paix !…</p>
+
+<p>« Si mécréant que je sois, je crois un peu à la raison
+et à son Dieu ; soyez sûre qu’à ses yeux les vices ne
+sont pas ce qu’il y a de pire au monde, et qu’il est
+plus sévère pour les calculs. Eh ! dites-moi, ne parle-t-on
+pas d’une femme qui courait les rues de je ne
+sais quelle ville tenant d’une main une torche et de
+l’autre un grand seau d’eau, la torche pour incendier
+le paradis, le seau pour éteindre les flammes de l’enfer ?
+Voilà, madame, la religion de notre siècle, et je
+sais que c’est la vôtre… D’ailleurs veuillez considérer
+qu’en amour un dévot ne peut répondre de lui-même.
+Votre jouvenceau est évidemment épris, et ce n’est
+pas ce qui m’étonne ; il se grise de sa passion : adieu
+ses terreurs ! il oublie la Trappe et l’enfer. Qui vous
+dit pourtant qu’un beau jour il ne lui viendra pas un
+scrupule ? Les dévots ne se règlent en toute chose que sur
+les oracles de leur mystérieuse conscience. En dehors
+des pratiques qui conduisent au ciel, tout leur paraît
+indifférent, ils ne voient de nuances ni dans le bien ni
+dans le mal. Nous autres qui ne nous piquons pas
+d’être des saints, le code de l’honneur nous tient lieu
+de catéchisme, et s’il nous accorde certaines dispenses
+que la religion refuse, en revanche il prévoit tout,
+nous ne sommes jamais quittes envers lui, et c’est
+souvent où la morale finit que nos devoirs commencent.
+Mais qu’un dévot dégrisé vienne à voir dans sa
+maîtresse un obstacle à son salut, il ne se fait pas
+conscience de la planter là à l’exemple du bigot Énée,
+en ne lui laissant que ses yeux pour pleurer, et il
+court s’enterrer dans une cellule pour y gémir sur ses
+égarements et redemander à grands cris son lopin de
+paradis !</p>
+
+<p>— Mme Mirveil et tant d’autres, lui dis-je…</p>
+
+<p>— Mme Mirveil, interrompit-il avec humeur, n’était
+pas une Didon ; elle ne m’a jamais aimé et n’aspirait
+qu’à devenir marquise ; mon seul tort fut de m’en
+apercevoir trop tard.</p>
+
+<p>— Vous avez réponse à tout, repris-je. Je vous admire,
+il faut que vous ayez fréquenté quelque savant
+casuiste qui vous a initié à tous ses secrets. Cependant
+il est toujours dangereux de forcer son naturel ;
+entre nous, je ne crois pas que la théologie soit votre
+fait ; malgré tous vos efforts, vous n’y ferez jamais de
+bien grands progrès. Traitez d’autres sujets qui soient
+mieux de votre compétence. Parlez-moi plutôt de ces
+dames, contez-moi leurs grâces, leurs chatteries, leurs
+aimables lubies, comme elles s’y prennent pour faire
+leur visage, tous les mystères de leur boudoir et les
+séductions de leur entretien. »</p>
+
+<p>Il fronça le sourcil.</p>
+
+<p>« Vous avez tort de plaisanter, madame, me dit-il.</p>
+
+<p>— Je ne plaisante pas, je suis au moins aussi sérieuse
+que vous.</p>
+
+<p>— Voulez-vous répondre franchement à une ou
+deux questions ?</p>
+
+<p>— Ah ! permettez, dis-je en me levant, sur votre
+demande nous avons supprimé d’un commun accord
+la question ordinaire et extraordinaire. Aussi bien
+que vous importe ? En quoi tout cela vous touche-t-il ?</p>
+
+<p>— Je vous jure, interrompit-il, que s’il ne s’agissait
+que de moi, je serais moins pressant. Hélas ! que me
+reste-t-il à perdre ? Mais il s’agit de vous, de votre
+bonheur…</p>
+
+<p>— Et je sais par expérience, interrompis-je à mon
+tour, que je vous suis plus chère que vous-même. Vos
+ingénieuses attentions, et tout dernièrement les témoignages
+héroïques de dévouement que vous m’avez
+prodigués, m’en sont garants. Cependant il ne faut
+rien outrer ; vous m’avez fait entendre de sages conseils :
+on les méditera comme ils le méritent, vos
+conseils ; mais n’exigez pas que je satisfasse toutes
+vos curiosités, ni que je discute vos rêveries ; ce serait
+me vendre un peu cher vos coquilles. Restons-en là,
+monsieur, et surtout ne vous donnez pas cet air chagrin,
+mauvaise humeur de chasseur qui a fait buisson
+creux. Patience, ils ne sont pas perdus, vos deux
+loups. Bonne nuit, je tombe de sommeil ; tâchez de
+vous réveiller demain avec des idées riantes. On ne
+revient pas toujours bredouille. »</p>
+
+<p>Il essaya de me retenir, mais en vain ; il me tardait
+d’être seule, je n’aurais pu soutenir plus longtemps
+la fatigue de cet entretien sans que mon émotion se
+trahît. Bien des sentiments divers se pressaient en
+moi, la surprise que cause toujours un événement
+même attendu, parce que rien n’arrive comme nous
+le pensions, un vif ressentiment de la trahison de
+Mme d’Estrel, une inquiétude qui cherchait à prévoir
+l’avenir, et par-dessus tout une sorte de malaise vague,
+indéfinissable ; mon cœur n’était pas sorti sain et sauf
+du combat ; les portraits de fantaisie, les sarcasmes,
+les prédictions de Max l’avaient troublé dans ses espérances ;
+il souffrait pour ainsi dire d’une meurtrissure
+secrète, et il se reprochait cette souffrance comme une
+indigne faiblesse, car il protestait que pas un trait
+n’avait porté.</p>
+
+<p>Je réussis à grand’peine à m’endormir ; mais je fus
+réveillée par un bruit de pas : quelqu’un allait et venait
+dans la galerie, je crus même entendre à ma
+porte le murmure d’une respiration oppressée. Tout
+se tut, et je me rendormis. Une heure plus tard, nouvelle
+alerte ; il m’avait semblé qu’une voix déchirante
+m’appelait par mon nom ; je me réveillai en sursaut,
+dévorée d’une terreur mêlée de joie. Je maudis les
+rêves, j’eus honte de ma folie, mais je ne pus refermer
+l’œil.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Le lendemain, avant midi, on m’annonça la visite
+de Mme d’Estrel. J’hésitai à la recevoir. Enfin je descendis
+et je l’abordai en lui disant :</p>
+
+<p>« Il faut, madame, que la mission dont on vous a
+chargée soit bien importante pour que vous vous
+soyez dérangée si matin.</p>
+
+<p>— Ce qui depuis quinze jours dérange toutes mes
+habitudes, me dit-elle, c’est l’amitié que j’ai pour
+vous ; ma santé s’en plaint tout bas, mais je la laisse
+dire. »</p>
+
+<p>Elle avait en effet l’air souffrant et abattu ; mais
+cela ne me toucha point.</p>
+
+<p>« Vous êtes mille fois trop bonne, lui répondis-je ;
+à ce compte, je vois qu’il est des personnes dont la
+malveillance est moins à craindre que l’affection.</p>
+
+<p>— J’admets que j’aie eu tort, répliqua-t-elle ; mais
+il est des circonstances qui dispensent des règles ordinaires.
+Quand on reprochait au comité de salut
+public de se mettre au-dessus des lois, il répondait :
+La patrie est en danger. Voilà un mot qui tranche
+tout. Eh bien ! vous êtes en danger, mon amitié s’est
+alarmée, et ce que j’ai fait hier, je le referais aujourd’hui,
+car je suis résolue à vous sauver de vous-même. »</p>
+
+<p>Je lui repartis qu’après une déclaration si nette
+nous n’avions plus rien à nous dire.</p>
+
+<p>« Au contraire, reprit-elle, je suis venue ici pour
+me justifier, et vous m’entendrez. »</p>
+
+<p>Je m’en défendis bien fort ; mais elle répétait sans
+cesse : « Vous m’entendrez ; vous ne pouvez refuser
+cette grâce à une vieille femme malade qui vous aime
+un peu comme sa fille. »</p>
+
+<p>Je finis par m’asseoir et l’écouter. Comme si elle
+eût voulu retarder le moment d’en venir au fait, elle
+m’apprit d’abord le départ de Mme Mirveil.</p>
+
+<p>« Dès que la pauvre femme, dit-elle, sut le retour
+de M. de Lestang, elle ne balança plus. Avant-hier
+elle est venue me faire ses adieux, riant, pleurant,
+chantant sur toutes les notes, tour à tour regrettant
+son marquisat et se félicitant de n’avoir pas épousé
+ce <i>monstre d’homme</i>, parce que, disait-elle, <i>il l’aurait
+tuée et qu’elle en serait morte</i>, entrant du reste dans
+son personnage de veuve, bien résolue à aller montrer
+au Levant une douairière et ajustant à son nouveau
+rôle ses airs et ses tons, — et au travers de tout cela
+si frisottée, si pimpante, si folle et si jolie, qu’il me
+tardait de la savoir embarquée. La veille, nous avions
+signé par devant notaire un contrat de vente. Dites-moi,
+belle ingrate, est-ce par tendresse pour Mme Mirveil
+que je lui ai facilité son départ en achetant sa
+vigne ? Du reste, ne craignez rien, je la revendrai à
+mon voisin au prix d’achat. »</p>
+
+<p>Je lui répondis que j’ignorais quelles avaient été
+ses intentions, qu’assurément j’étais fort désintéressée
+dans cette affaire.</p>
+
+<p>« J’en appellerai, dit-elle, de Philippe en colère à
+Philippe dans son bon sens, et soyez sûre que le bon
+sens aura son tour ; mais je reviens à mon récit. Hier
+après midi, Max se présente chez moi, m’apportant
+un méchant sixain dont il ne savait que penser. Dans
+son embarras, il recourait à moi comme à une vieille
+amie de sa famille ; il me dit des choses charmantes
+sur ces vieilles amitiés nées avec nous et qui sont les
+seules bonnes, parce qu’elles n’ont pas été faites à la
+main. Il avait le ton si simple, si uni, si jeune et un
+tel air de douceur, que j’en demeurai tout émerveillée ;
+dans ces moments-là, on dirait qu’il recommence
+la vie sur nouveaux frais. Vous m’avez conté jadis
+comme il avait fait la conquête de votre père ; si j’avais
+succombé au charme, serais-je donc si coupable ?
+Mais je vous assure que je n’ai vu que vous, ni pris
+conseil que de votre intérêt. Je fis réflexion que, si je
+niais tout, il ne me croirait pas, que son imagination
+travaillerait, et que l’inquiétude, le soupçon, les conjectures
+vagues le rendraient à la violence de son caractère.
+En conséquence je lui dis que je pouvais lui
+donner le mot de l’énigme, qu’il se rassurât, que l’affaire
+était bien moins grave qu’il ne pensait, mais
+qu’avant de le mettre au fait, j’exigeais sa parole de
+gentilhomme qu’il prendrait les choses en douceur et
+ne chercherait querelle à personne. Il n’hésita point
+à me le promettre, me déclarant qu’il entendait respecter
+votre liberté, qu’il reconnaissait les droits de
+la passion, que s’il ne pouvait vous ramener par la
+persuasion, il était résolu à ne pas s’imposer, qu’au
+besoin il partirait, que depuis deux jours il roulait
+dans son esprit des plans de lointains voyages, que les
+grandes folies veulent être réparées par les grands
+sacrifices, que si son malheur était sans ressource, il
+n’aurait garde de s’obstiner, qu’il arrive un âge où
+l’on sent la différence de ce qui se peut et de ce qui
+ne se peut pas, et que par sa faute il avait perdu le
+droit d’exiger l’impossible.</p>
+
+<p>« Je conviens que son ton tranquille, posé, et la
+parfaite dignité de son langage me firent la plus vive
+impression ; je renonçai à lui faire aucun reproche ;
+qu’aurai-je pu lui dire qu’il ne se fût déjà dit ? Je
+lui expliquai avec quelle innocence l’<i>intrigue</i> s’était
+nouée ; je suis bien aise de vous répéter mes paroles :
+« Le malheur plaît au malheur ; deux enfants très-malheureux
+se sont conté l’un à l’autre leurs peines,
+il est rare que de telles confidences ne portent pas à
+la tête. » J’aurais voulu pouvoir lui donner l’assurance
+que M. Dolfin s’était enfermé à la Trappe ; mais
+ce maudit fou de Malombré l’avait surpris en rupture
+de ban et rôdant à son ordinaire autour de votre
+parc. Mes explications furent bien reçues ; je vis le
+front de Max s’éclaircir, il respirait plus librement.
+Après m’avoir renouvelé ses promesses, il me quitta
+pour aller s’expliquer avec mon voisin. Comme il me
+le conta une heure plus tard, il le trouva s’exerçant
+à tirer au pistolet derrière un pavillon qui est au bout
+de son jardin. Un laquais était là qu’on renvoie.</p>
+
+<p>«  — Monsieur, ces charmants vers sont-ils bien de
+vous ?</p>
+
+<p>« L’autre le prend de très-haut. «  — Monsieur, si mes
+vers n’ont pas eu le mérite de vous être agréables, je
+vous offre tel genre de satisfaction qui pourra vous
+plaire.</p>
+
+<p>«  — Allons, monsieur, répliqua Max d’un ton fort
+calme, je ne doute pas que vous ne soyez au poil et à
+la plume, mais il est certains genres de satisfaction
+qu’on répugne à demander à un homme de votre âge. »</p>
+
+<p>« Et à ces mots il s’empare du pistolet, le charge,
+tire, charge encore, et met trois fois de suite dans le
+noir, après quoi il entre dans le pavillon, avise deux
+fleurets démouchetés pendus à la muraille, les décroche,
+en présente un à M. de Malombré, le force à
+se mettre en garde, lui fait une piqûre au bras gauche
+pour l’exciter, puis s’en tient à la parade, et comme
+en se jouant lui fait sauter deux fois son arme de la
+main. Alors, d’un ton toujours tranquille :</p>
+
+<p>«  — Je ne me battrai pas avec vous, monsieur ;
+mais, comme vous aimez à écrire, je veux avoir deux
+lignes de votre prose ainsi conçues : « M. de Malombré
+est un visionnaire, et il est tombé dans une
+lourde, grossière et injurieuse méprise, dont il demande
+humblement pardon à Mme la marquise de
+Lestang. »</p>
+
+<p>«  — Je ne me suis point mépris, dit l’autre tout
+essoufflé, et je n’écrirai point.</p>
+
+<p>«  — Vous aurez tort, monsieur, car, si vous n’écrivez
+pas, je vous préviens que j’ai parole de Mme d’Estrel,
+et qu’elle me revendra la vigne de Mme Mirveil.
+Prenez-y garde, je crains de vous être un voisin fort
+incommode. »</p>
+
+<p>« Et, l’ayant salué, il se retira.</p>
+
+<p>« La nuit porte conseil. M. de Malombré est venu
+me parler tantôt ; je devinai tout de suite qu’il était
+descendu de ses grands chevaux. Ce n’est pas qu’il
+manque de cœur, mais il est homme de réflexion ; ses
+passions se refroidissent vite, et, un instant oubliés,
+ses intérêts se rappellent vivement à son souvenir. Le
+pauvre Malombré avait espéré que Mme Mirveil ne
+partirait pas, ou que dans son embarras elle lui
+céderait la vigne à vil prix. Trompé dans sa double
+espérance, la première chaleur de son dépit lui fit
+écrire et expédier le sixain ; mais petite pluie abat
+grand vent, et il ne devait pas tarder à se dire que sa
+vengeance lui coûterait cher, et qu’il était bien fou à
+son âge de s’aller mettre sur les bras une méchante
+affaire où il y avait beaucoup à perdre et rien à gagner.
+Ce qui s’est passé hier et les menaces de Max
+l’ont confirmé dans ses réflexions. La vigne d’Israël
+tombant aux mains des Philistins, un détail épineux
+de servitudes à débattre, des chicanes, des procès, ses
+convoitises déçues, désormais nul espoir de s’arrondir,
+un voisinage plus que gênant, un ennemi intraitable
+ayant barres sur lui et lui suscitant mille difficultés, — quelle
+épine à son pied ! C’en serait fait
+du repos de ses vieux jours.</p>
+
+<p>« Ce matin, à son réveil, il s’est dit : « Mais suis-je
+donc en colère ? » Il s’est tâté le pouls, point de
+sang sous les ongles ; sa sagesse avait le champ libre.
+Il a pris son chapeau et est venu me trouver. Je lui
+posai d’emblée, très-nettement, mes conditions : qu’il
+écrivît la déclaration qu’on lui demandait, et la vigne
+était à lui. Il tint à ce que sa retraite fût honorable,
+et chicana pied à pied le terrain. Le mot <i>visionnaire</i>,
+surtout, le choquait. Je lui représentai que de fort
+grands hommes l’avaient été : Socrate, saint Antoine…
+Dédaignait-il cette compagnie ? »</p>
+
+<p>« Aussi bien, lui dis-je, il ne tient qu’à vous que
+M. de Lestang n’ait pas l’occasion de se prévaloir de
+votre déclaration. Pourquoi l’exige-t-il ! Pour avoir
+une sûreté qui lui réponde que vous ne tiendrez pas
+de propos. Ne causez pas, mon brave homme, et cultivez
+votre jardin. »</p>
+
+<p>« Il voulut prendre encore quelques heures de réflexion,
+mais je ne doute pas de lui. Tout à l’heure
+j’irai chercher ce précieux écrit, et je le remettrai à
+Max. Quel moment favorable, ma chère fille ; quelle
+occasion propice pour une réconciliation ! »</p>
+
+<p>Tout mon cœur se souleva ; mais je réussis à me
+contenir.</p>
+
+<p>« Vous avez tout dit, lui répondis-je froidement, et
+je vous ai écoutée. Nous pouvons nous vanter, vous
+et moi, d’avoir rempli consciencieusement notre
+tâche.</p>
+
+<p>— Je vous en conjure, ma chère Isabelle, reprit-elle ;
+défiez-vous de vous-même ; il y a en vous quelque
+chose qui aime et qui appelle les orages ; je crois les
+entendre déjà gronder. Il ne tient pourtant qu’à vous
+d’être heureuse. Je vous avais prédit que tôt ou tard
+Max vous reviendrait. Il vous aime ; je n’en veux pour
+preuve que le chagrin qui le ronge, et qu’en dépit de
+son orgueil il n’a plus la force de cacher.</p>
+
+<p>— Quelle preuve ! repartis-je. Et, de bonne foi,
+pouvez-vous vous y tromper ? Ce chagrin n’est que
+l’irritation d’un maître qui voudrait me tenir sous ses
+pieds et qui frémit de me voir debout ; mais soyez
+tranquille, je dirai à M. de Lestang avec quel zèle
+vous avez soutenu ses intérêts, et comme vous vous
+êtes bien acquittée de son message. »</p>
+
+<p>Elle essaya de me prendre la main, je la retirai.</p>
+
+<p>« Pauvre enfant ! » murmura-t-elle en me regardant.</p>
+
+<p>Et, prise tout à coup d’une faiblesse nerveuse, elle
+fondit en larmes.</p>
+
+<p>A peine fut-elle sortie que je me reprochai d’avoir
+été trop dure.</p>
+
+<p>« La pauvre femme, me dis-je, a pour moi une
+sincère affection ; mais puis-je exiger qu’elle entre
+dans mes sentiments ? La longue oppression qu’elle a
+soufferte, jointe à son esprit positif, l’a accoutumée
+à demander peu à la vie ; elle voit dans la résignation
+le secret de tout, et prendre le sentiment pour règle
+de conduite, c’est, selon elle, faire preuve d’exaltation
+romanesque. Les joies de la passion partagée sont un
+paradis dont elle n’a pas même l’idée, et elle estime
+que le souverain bonheur se réduit à l’art d’éviter les
+malheurs. Toute ambition plus haute n’est, à ses
+yeux, qu’une prétention déraisonnable : la vie est
+ainsi faite, et nous ne sommes plus au temps des fées ;
+mais avec un peu de facilité dans l’humeur on s’épargne
+bien des souffrances et des dangers, et on se
+contente d’être mal, crainte de pire. Après avoir voulu
+arranger les <i>affaires de conscience</i> de M. Dolfin, elle
+veut arranger mes <i>affaires de cœur</i>. Il n’est que de se
+faire à soi-même sa leçon ; on congédie ses chimères,
+on endort son cœur et on accepte avec empressement
+la première transaction venue, parce qu’un mauvais
+accommodement vaut mieux qu’un bon procès. Voilà
+la sagesse qu’elle me prêche ; c’est celle qu’elle a toujours
+pratiquée.</p>
+
+<p>L’image de Mme d’Estrel en pleurs me poursuivait.
+Plus j’étais résolue à ne rien lui céder, plus je
+regrettais de l’avoir contristée en affectant de méconnaître
+ses intentions. Dans les circonstances graves et
+dangereuses, les scrupules sont plus sûrs d’être écoutés ;
+c’est assez d’avoir à lutter contre la vie, on n’a
+garde de se créer des difficultés avec sa conscience.
+Je fis atteler le tilbury et je partis pour Chamaret.
+Mme d’Estrel n’était pas encore rentrée ; elle n’avait
+pas eu si bon marché de M. de Malombré qu’elle se
+le promettait, et l’entrevue s’était prolongée. Je me
+décidai à l’attendre. J’entrai au salon et me trouvai
+en présence de M. Dolfin.</p>
+
+<p>A ma vue, la surprise, la joie, la douleur, se mêlèrent
+sur son visage et y produisirent le plus étrange
+désordre.</p>
+
+<p>« C’est bien vous, madame ! me dit-il. Une main
+divine est étendue sur nous ; deux fois déjà elle vous
+a conduite où j’étais. Ah ! me direz-vous enfin… Il
+faut que je sache… l’incertitude me tue. »</p>
+
+<p>Et comme je l’interrogeais du regard :</p>
+
+<p>« Mme d’Estrel m’a écrit. Quelle lettre, mon Dieu !
+quelle lettre ! Je suis parti tout courant pour la questionner.
+Elle me reproche de vous exposer à tous les
+risques ; votre vie même, à l’entendre, est en danger,
+et c’est au nom de votre sûreté qu’elle me conjure de
+m’éloigner. »</p>
+
+<p>J’imagine qu’un éclair de colère brilla dans mes
+yeux, car il s’interrompit, inquiet, la tête basse, suspendu
+entre la crainte et l’espérance.</p>
+
+<p>« Suis-je en tutelle ? m’écriai-je sans le regarder
+et comme me parlant à moi-même. Faut-il donc que
+je subisse toutes les tyrannies ! Je suis libre, on m’a
+dégagée de tous mes devoirs, je m’appartiens ; il est
+bien temps que je le prouve.</p>
+
+<p>— Vous n’avez donc pas dicté cette lettre ? » dit-il en
+relevant la tête, et son front s’éclaircit ; mais il n’osa se
+livrer à sa joie, et c’est d’une voix brisée par l’émotion
+qu’il me dit : « Non, vous ne voulez pas que je vous dise
+adieu ! Vous êtes la maîtresse, vous n’avez qu’à parler,
+qu’à faire un signe, vous serez obéie ; mais pourquoi le
+voudriez-vous ? Si quelque danger vous menace, partons,
+fuyons ensemble ! Il y a quelque part une retraite
+écartée où le bonheur nous attend. Le monde
+nous blâmera ; nous soucions-nous du monde ? Je
+l’ai vue dans mes rêves, cette bienheureuse retraite.
+Quelque chose me dit que c’est écrit là-haut, que
+cela doit être, que cela sera. Cette nuit je me suis
+réveillé en criant ; j’avais cru entendre le galop de
+deux chevaux qui nous emportaient au désert… Regardez-moi,
+madame. Mes yeux ne vous disent-ils pas
+que mon âme est à vous, qu’elle ne voudra jamais
+que ce que vous voudrez, qu’elle n’a plus rien de sacré
+que ce qui vous plaît ? Les respects, les soumissions,
+les longues obéissances seront mon partage ;
+mon cœur est bizarre : si l’amour me promettait autre
+chose que des croix, peut-être serais-je moins heureux
+d’aimer. Oui, par mon passé, par mon avenir,
+par les changements étonnants de mon cœur, par le
+vieil homme que vous avez condamné à mort et par
+l’homme nouveau qui est votre ouvrage, je jure que
+votre amitié, votre confiance, me suffiront, que, s’il
+le faut, je saurai tuer l’espérance ; vous ne verrez
+que l’ami, l’ami seul vous parlera. Aux heures où
+vous serez absente, peut-être l’<i>autre</i> viendra-t-il baiser
+la poussière qu’auront foulée vos pas ; mais ses
+folies vous demeureront cachées. Vivre auprès de
+vous, sous vos yeux, dussé-je chaque jour immoler
+et crucifier mon cœur, quelles joies et quelles délices !
+Le monde, s’il nous découvre dans notre solitude,
+ne voudra pas croire au miracle de notre sainte
+amitié ; mais qu’il nous raille ou nous outrage, aurons-nous
+des yeux pour le voir ?… Qu’allez-vous me
+répondre, madame ? Comment châtierez-vous mon
+audace ? M’écraserez-vous de votre colère ou de votre
+pitié ? Je ne suis rien ; mais la passion qui me possède
+est divine, elle a les secrets de la destinée : c’est elle
+qui vous parle, elle ne prie pas, elle commande…
+Ces deux chevaux qui galopaient dans mon rêve ! qui
+donc m’a envoyé ce songe ? Non, nous ne sommes
+pas seuls ici, quelqu’un est en tiers avec nous, et du
+doigt montre à notre vie son chemin… »</p>
+
+<p>J’oubliai durant quelques instants qui j’étais, où
+je me trouvais. Cette voix qui me parlait de fuite, de
+vie à deux dans un désert, m’avait enlevée à moi-même.
+Je voyais une maison solitaire où vivaient,
+ignorés du monde, deux êtres qui s’aimaient et qui
+devaient vieillir et mourir là. J’admirais avec un sentiment
+d’envie leur bonheur, la paix où s’écoulaient
+leurs jours, l’union de ces deux âmes qui n’en faisaient
+qu’une, le silence qui les environnait, la douceur
+de leurs entretiens et de ces joies du cœur qui
+ne s’épuisent pas ; mais quand j’en revins à me dire :
+Cet homme, cette femme, ce serait lui, ce serait moi !…
+j’éprouvai un frisson, ce rêve de parfait bonheur me
+fit peur ; je ne le condamnai pas, mais je le repoussai
+dans un lointain obscur, comme s’il était fait pour
+n’être vu qu’à distance, et je fus tentée de me réjouir
+de ce que toute ma vie était encore en question.</p>
+
+<p>M. Dolfin attendait ; je ne sais ce que j’allais lui répondre
+quand une porte roula sur ses gonds. Deux
+personnes s’arrêtèrent un instant à causer dans le
+vestibule, et bientôt Mme d’Estrel parut, accompagnée
+de Max, à qui elle avait remis le papier qu’il
+était venu chercher. Elle fut stupéfaite en nous voyant,
+et peut-être sa surprise était-elle mêlée de colère,
+car elle pouvait croire à un rendez-vous pris chez
+elle.</p>
+
+<p>Quant à Max, je crois qu’il n’a donné de sa vie
+une marque plus sensible de l’empire qu’il sait
+prendre sur lui-même ; il s’avança d’un air fort aisé,
+fit une légère inclinaison de tête à M. Dolfin, et, s’approchant
+de moi, me dit à demi-voix et en souriant :</p>
+
+<p>« Les maris sont inévitables comme le destin. »</p>
+
+<p>Puis il s’assit, et rien ne témoignait de la violence
+qu’il se faisait, si ce n’est le gonflement d’une veine
+sur ses tempes et une sorte de hérissement du sourcil
+qui ne m’était pas inconnu.</p>
+
+<p>M. Dolfin était pâle, mais calme, et me consultait
+du regard ; je n’étais guère en état de lui répondre,
+je respirais à peine ; je sentais qu’une lutte allait
+s’engager, et je tremblais qu’elle ne fût pas égale.</p>
+
+<p>Ce fut Mme d’Estrel qui rompit la première lance ;
+sans aucun doute elle était fâchée, car elle oublia
+dans cette occasion les délicatesses ordinaires de sa
+bonté.</p>
+
+<p>« Vous connaissez M. Dolfin ? dit-elle à Max en le
+lui présentant du geste. Je crois vous avoir conté son
+histoire.</p>
+
+<p>— J’ai bien des excuses à vous faire, monsieur, dit
+Max ; si je ne me trompe, je vous ai proposé un soir
+de vous prendre à mon service ; il s’agissait, je crois,
+d’une place d’aide-jardinier. Je dois dire à ma décharge
+que vous portiez ce jour-là un sarrau de
+paysan, et que la nuit tombait.</p>
+
+<p>— J’ai de bizarres fantaisies, lui répondit M. Dolfin
+d’un ton à la fois doux et ferme ; mais si j’aime à varier
+mes costumes, en revanche je ne change jamais
+de logement. J’habite à droite de Réauville, sur la
+hauteur, une petite maison isolée que vous avez dû
+remarquer. Si jamais vous aviez quelque autre place
+à me proposer ou que vous fussiez curieux de m’étudier
+de plus près, vous seriez sûr de m’y trouver.</p>
+
+<p>— Pour le moment, je suis trop occupé, répliqua
+Max avec une nonchalance superbe. Je n’ai en tête
+que deux loups. Où sont mes deux loups, et est-il
+bien sûr que ce ne soient pas deux lièvres ? A vrai
+dire, les animaux m’ont toujours plus intéressé que
+les hommes.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Le serpent a ses mœurs, ses combats, ses amours…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>— Mais Dieu lui a épargné les cas de conscience,
+reprit Mme d’Estrel. Quelle étrange maladie ! Croiriez-vous,
+marquis, qu’en dépit des supplications de
+sa famille et de mes remontrances, M. Dolfin est plus
+résolu que jamais à se faire trappiste ? Voyons, soyez
+notre arbitre, faites entendre raison à ce pauvre enfant ;
+je serais si heureuse de le rendre à sa mère ! »</p>
+
+<p>Le <i>pauvre enfant</i> fut sur le point d’éclater. Il était
+au supplice, ses lèvres tremblaient ; mais son regard
+rencontra le mien, et il dévora sa colère.</p>
+
+<p>« Madame, répondit-il avec un sourire triste, je ne
+doute pas que M. de Lestang ne soit un très-habile
+casuiste ; mais il vous a dit lui-même qu’il n’avait que
+ses loups en tête. Aussi bien les secrets de ma conscience
+ne sont pas matière à causerie ; le moyen d’égayer
+un si triste et si pitoyable sujet ! Avec tout son
+esprit, M. de Lestang n’y réussirait pas.</p>
+
+<p>— M. Dolfin a raison de décliner mon arbitrage,
+reprit Max. Je n’entends rien aux affaires des autres ;
+c’est à peine si je comprends les miennes. D’ailleurs
+j’ai trop vu le monde pour rien blâmer. Un peintre,
+homme du plus grand mérite, à qui l’on contait un
+jour, d’un ton tragique, les monstrueux détails d’un
+monstrueux parricide :</p>
+
+<p>« Cela ne fait-il pas frémir la nature ? lui disait-on.</p>
+
+<p>— Mon Dieu ! répondit-il froidement, tout dépend
+du point de vue.</p>
+
+<p>— Oui, madame, tout dépend du point de vue, et,
+selon les cas, tout peut se justifier, tout peut se soutenir,
+la Trappe et le jeu du bouchon, la princesse Badroulboudour
+et Margot, don Juan et Céladon, l’ange
+et la bête, la nuit et le jour, le <i lang="la" xml:lang="la">Miserere</i> et le chant du
+rossignol, la bagatelle et le parfait amour. La vie a
+du bon ; mais que savons-nous si la mort ne nous
+tient pas en réserve des plaisirs plus vifs ? Le rire
+soulage ; mais les poëtes assurent que le monde vu
+au travers d’une larme leur offre des beautés imprévues.
+Dans cette universelle incertitude, que chacun
+prenne conseil de son humeur ! Seulement, à quelque
+parti qu’on s’arrête, il est bon de savoir ce que
+l’on fait et d’en accepter résolûment toutes les conséquences.</p>
+
+<p>— Bien parlé, monsieur ! dit M. Dolfin. Si vous me
+connaissiez mieux, vous ne douteriez pas que je ne
+sache très-bien ce que je fais, et que je n’en aie prévu
+comme à plaisir toutes les conséquences.</p>
+
+<p>— Oh ! s’écria Mme d’Estrel, cela est bien vite dit ;
+mais il en est qu’on ne devine pas. On se croit bien
+sûr de soi, on compte sans <i>cette fièvre qui mine tout</i>.
+Les regrets, les dégoûts, les repentirs, — nous avons
+beau sarcler notre jardin, toutes ces ronces poussent
+sans qu’on y pense. Méchante herbe croît toujours…
+Je vous en supplie, mon cher enfant, prenez le temps
+de la réflexion ; remettez-vous à voyager, à courir le
+monde ; des objets nouveaux feront diversion à votre
+tristesse, vous la guérirez en la trompant, et peut-être,
+dans un an d’ici, vous direz-vous, en vous frappant
+le front : Ce fou qui se croyait incurable, était-ce
+bien moi ?</p>
+
+<p>— Pour ma part, madame, dit Max, j’ai moins foi
+que vous dans la vertu des voyages. Les idées que caressa
+notre jeunesse, et qui eurent les prémices de
+notre esprit, laissent en nous des traces ineffaçables.
+On peut avoir des passades, mais tôt ou tard on revient
+à ses premières amours. Oui, madame, qui s’est
+senti une fois attiré vers la Trappe, la Trappe ne le
+manquera pas. Traversez, contrariez sa passion ; il
+finira toujours par épouser sa maîtresse. Qu’on s’abandonne
+aux événements ou qu’on leur résiste, on
+n’échappe pas à sa destinée. Après cela, il est bon
+pour un apprenti de la Trappe d’avoir fait l’école
+buissonnière ; certaines aventures posent un homme,
+et l’éclat de ses péchés rejaillit sur sa conversion, ce
+qui n’est pas un médiocre avantage, car, Voltaire
+l’a dit, rien n’est plus désagréable que d’être pendu
+obscurément. Ajoutez que, la question de gloire mise
+à part, rien n’est si pénible que des repentirs qui
+mâchent à vide ; il est sage de leur préparer d’avance
+de l’aliment… Un de mes amis, le comte de L…, que
+je vous donne pour un vrai lunatique, se sentit un
+jour frappé de la grâce. Le voilà qui renonce au
+monde, dit adieu aux plaisirs, récite son chapelet, se
+confesse une fois la semaine. Tout à coup il disparaît,
+plus de nouvelles : dans quelle thébaïde était-il
+allé pleurer ses péchés ? A quelque temps de là, je le
+rencontrai en Italie, entre Rome et Florence, voyageant
+en tête-à-tête avec deux yeux bruns et une
+tresse noire.</p>
+
+<p>— Eh bien ! mon cher comte, lui dis-je, allez-vous
+toujours à confesse ?</p>
+
+<p>— Ne voyez-vous pas, me répondit-il, que je rassemble
+des matériaux ?</p>
+
+<p>— Il croyait plaisanter : deux ans plus tard, madame,
+il était moine. L’histoire ne dit pas ce qu’en
+pensa la tresse noire.</p>
+
+<p>M. Dolfin se leva brusquement ; la patience lui
+échappait. Je ne sais ce qu’il allait dire ou faire : il
+avait l’air d’un homme poussé à bout qui ne consulte
+plus que son désespoir. Je me levai aussi, prête à intervenir
+pour éviter un éclat. Heureusement un ecclésiastique
+entra dont le visage m’était inconnu. A sa
+vue, M. Dolfin recula d’abord d’un pas ; puis, s’avançant
+vers lui :</p>
+
+<p>« Vous ici, mon cher abbé !</p>
+
+<p>— J’arrive en droiture de Corfou, lui répondit le
+prêtre en le saluant respectueusement, et vous m’excuserez
+si, avant de vous aller chercher à Réauville,
+j’ai tenu à rendre mes devoirs à Mme d’Estrel. On
+m’avait chargé d’un message pour elle. »</p>
+
+<p>Et se tournant vers Mme d’Estrel, qui lui tendait la
+main :</p>
+
+<p>« On vous avait instruite de mon voyage, madame.
+N’en avez-vous pas prévenu M. Dolfin ?</p>
+
+<p>— Je savais en effet, monsieur l’abbé, répondit-elle,
+qu’on vous avait chargé de faire une dernière
+tentative auprès de notre cher malade ; mais je craignais
+sa mauvaise tête, et que, prévenu de votre arrivée,
+il ne se hâtât de brûler ses vaisseaux. »</p>
+
+<p>Ces mots de <i>cher malade</i> et de <i>mauvaise tête</i> sonnèrent
+mal aux oreilles de l’abbé Néraud. Ses manières
+et son ton témoignaient de son extrême déférence
+pour son ancien élève, et cette déférence frappait
+d’autant plus que sa figure annonçait un homme
+d’autorité, l’un de ces esprits qui ont peu d’idées, mais
+qui en sont maîtres, et acquièrent par là de l’ascendant
+sur les esprits que leurs idées gouvernent et
+tourmentent. Depuis longtemps d’ailleurs l’élève était
+hors de page, et il se peut faire que le maître admirât
+en le combattant ce caractère entier qui avait
+échappé à sa gouverne et lassé ses remontrances.
+Aussi regarda-t-il Mme d’Estrel avec un étonnement
+qui fit sourire M. Dolfin.</p>
+
+<p>« Oui, je ne suis qu’un pauvre fou ! s’écria le malade
+en secouant sur ses épaules son épaisse chevelure. »
+Et il ajouta en regardant Max :</p>
+
+<p>« Mais il est de saintes folies qui ont le droit de
+mépriser toutes les sagesses des gens du monde et
+toutes les petites anecdotes des gens d’esprit. »</p>
+
+<p>Puis prenant l’abbé par le bras :</p>
+
+<p>« Remettez à plus tard votre conférence avec
+Mme d’Estrel, lui dit-il avec une gaieté forcée ; allons
+au plus pressé, monsieur l’abbé ; venez bien vite donner
+le fouet au pauvre enfant. »</p>
+
+<p>Et à ces mots, moitié de gré, moitié de force, il
+emmena le prêtre, qui nous salua d’un air interdit.</p>
+
+<p>Je m’étais approchée d’une table et j’affectais de
+feuilleter un album. Max échangea quelques mots à
+voix basse avec Mme d’Estrel, puis il sortit à son
+tour. Alors, m’avançant vers elle, je lui dis que j’étais
+venue m’excuser de mes rudesses, mais qu’après ce
+qui venait de se passer…</p>
+
+<p>« Oh ! ne vous occupez pas de moi ! interrompit-elle
+avec une vivacité qui n’était pas dans son caractère.
+Votre calme m’épouvante. Que vous semblez
+peu vous douter de la gravité de votre situation ! Mais
+ne voyez-vous pas que depuis plus d’une semaine Max
+se livre à lui-même de perpétuels et acharnés combats ?
+A la lettre, il dévore son cœur. Quelle violence
+il a dû se faire tantôt ! J’ai pris l’offensive pour qu’il
+ne la prît pas ; mais demain, dans quelques heures
+peut-être, sera-t-il capable de se résister ? Le ressort a
+été violemment comprimé ; la détente sera terrible.
+Dites-vous de grâce, ma chère fille, que votre vie
+peut-être est en danger.</p>
+
+<p>« Chère madame, lui répondis-je, ne vous mêlez
+donc plus de mon triste sort : cela vous réussit mal.
+Si vous n’aviez pas écrit à M. Dolfin, je ne l’aurais pas
+rencontré ici. Allons, calmez-vous ; je ne crains rien
+et suis prête à tout. »</p>
+
+<p>Elle voulut revenir à la charge.</p>
+
+<p>« N’est pire sourd, lui dis-je en lui serrant la main,
+que qui ne veut pas entendre. »</p>
+
+<p>De Chamaret à Grignan, la route fait un ruban en
+ligne droite de près de quatre kilomètres de long. A
+la faveur du crépuscule, j’apercevais au bout de ce ruban
+le cabriolet qui renfermait M. Dolfin et l’abbé
+Néraud. A deux cents pas derrière eux, Max, monté
+sur son alezan, cheminait au petit trot. Il finit par
+s’arrêter, m’attendit, et fit le reste du chemin tantôt
+devant, tantôt derrière la voiture ; quelquefois il s’approchait,
+me jetait un rapide regard et mordait sa
+moustache ; il avait son visage d’autrefois, cette figure
+de bronze qui m’était bien connue. Qu’allait-il se
+passer ? Mon cœur était gonflé d’amertume, et cette
+amertume me faisait regarder l’avenir avec indifférence.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>Un profond silence régna pendant le dîner. Baptiste,
+qui nous servait, paraissait inquiet ; il consultait
+souvent le visage de Max : c’était son baromètre.
+Dans son trouble, un plateau lui échappa des mains,
+et, en me versant à boire, le bras lui tremblait si fort
+qu’il répandit de l’eau sur mon assiette. Évidemment
+les hirondelles volaient bas.</p>
+
+<p>En sortant de table, Max me suivit au salon, où je
+repris ma tapisserie, qui n’avançait guère. Il tourna
+quelque temps autour de moi, puis sortit, et, bien
+qu’il ventât et que le froid fût piquant, il se promena
+près d’une heure sur la terrasse. Je l’entendais aller
+et venir le long de la maison ; sa démarche était vive
+et saccadée ; quelquefois le bruit d’une rafale se mêlait
+à celui de ses pas, et ces deux bruits se confondaient
+dans mon cœur. A plusieurs reprises je crus l’entendre
+parler ; peut-être causait-il avec le vent ; les deux
+orages se concertaient. Il me semblait qu’un danger
+était suspendu sur moi. Mon sort allait-il se décider ?
+J’avais le souffle court ; par instants, mes cheveux
+me pesaient. Une grosse mouche épargnée par l’hiver
+vint se heurter brusquement contre l’abat-jour de
+ma lampe, et je tressaillis. Les murs, les meubles, les
+tableaux semblaient être dans l’attente comme moi ;
+ils avaient un air solennel, un visage de circonstance,
+et nous échangions des regards mornes. Deux fois
+Max s’approcha de la porte : je crus qu’il allait entrer,
+et tout mon sang reflua vers mon cœur ; mais
+après s’être arrêté sur le seuil il s’éloigna, et je lui
+en voulus de m’avoir pour ainsi dire déçue dans ma
+crainte.</p>
+
+<p>« Ne sera-ce que demain ? pensais-je. Il est temps
+d’en finir ; arrive que pourra ! il faut qu’il arrive quelque
+chose. »</p>
+
+<p>Enfin Max rentra. Sans que nous nous en doutions,
+nos esprits s’étaient rencontrés, car de la porte il me
+cria :</p>
+
+<p>« Cela ne peut durer plus longtemps, madame. La
+mort vaudrait mieux. Vous êtes-vous avisée d’un dénoûment ?
+Moi, je ne trouve rien.</p>
+
+<p>— Je ne vous comprends pas, lui répondis-je. Le
+dénoûment que vous cherchez est tout trouvé. Dans
+quelques jours, le goût des aventures et des entreprises
+vous reviendra ; vous vous en irez faire une nouvelle
+campagne, vous y cueillerez de nouveaux lauriers.
+Quand vous serez las, vous reviendrez ici, et retrouverez
+votre maison, vos meubles et votre femme à leur
+place. N’étions-nous pas convenus de cet arrangement ?
+En quoi vous déplaît-il ? Pouvez-vous vous plaindre
+qu’en votre absence je tienne mal votre maison, que
+votre château se dégrade, que tout ici soit au pillage,
+et que les termes de vos fermiers ne rentrent pas ? »</p>
+
+<p>Il n’eut pas l’air de m’avoir entendue.</p>
+
+<p>« Je vous répète, madame, reprit-il en élevant la
+voix, qu’il est temps d’en finir. Avez-vous des plans ?
+Quels sont-ils ? Parlez !</p>
+
+<p>— Mais quelle mouche vous a piqué ? repartis-je.
+On dirait que vous êtes en colère ! Pourtant tout vous
+réussit. Si je ne me trompe, vous avez eu bon
+marché de M. de Malombré, et tantôt vos anecdotes
+ont eu du succès. D’où vous vient cet accès d’humeur ? »</p>
+
+<p>Il prit un vase sur la cheminée, et, le jetant avec
+violence sur le parquet, le broya sous ses pieds.</p>
+
+<p>« Vraiment, nous sommes dans l’absurde jusqu’au
+cou, s’écria-t-il d’une voix tonnante. Donnez-moi, de
+grâce, un rival digne de moi ; mais je ne sais à qui
+me prendre. Sur mon honneur, c’est un amant de
+paille que M. Dolfin, et je suis tenté de croire qu’il y
+a quelqu’un derrière.</p>
+
+<p>— C’est possible, répondis-je ; cherchez bien. »</p>
+
+<p>Il s’avança vers moi d’un air farouche.</p>
+
+<p>« Ah ! prenez garde, dis-je en souriant, vous allez
+me faire peur. »</p>
+
+<p>Tout son corps était agité d’un mouvement fébrile.
+Il réussit à s’en rendre maître ; il se calma, changea
+de visage, et, s’asseyant à quelques pas de moi, il me
+dit d’un ton plus doux :</p>
+
+<p>« Madame, voulez-vous qu’une fois encore nous
+raisonnions un peu ?</p>
+
+<p>— A quoi cela nous servira-t-il ? dis-je en hochant
+la tête.</p>
+
+<p>— Je veux être de bonne foi, reprit-il. M. Dolfin
+n’est pas précisément l’homme que je m’étais imaginé
+sur sa réputation de dévot. Il a du charme et je
+ne sais quelle grâce romantique qui peut surprendre
+une imagination de femme. Aujourd’hui, dans sa
+belle colère, avec ses yeux étincelants et sa chevelure
+en désordre, il avait l’air d’un lionceau qui pour
+la première fois hume l’odeur du sang. Comme il
+eût rugi, si vous n’aviez été là ! Et puis quelle ingénuité,
+quelle candeur d’impressions ! C’est une âme
+qui a gardé toute sa fleur. Faut-il vous dire comment
+s’appelle ce jeune homme ? C’est Chérubin, malheureusement,
+en prenant de l’âge, Chérubin s’est entêté de
+mysticisme ; cela gâte un peu son personnage : il
+entremêle dans ses rêves Rosine et le paradis. Un
+jour il s’avisera qu’il faut choisir : Rosine est belle, le
+paradis est plus sûr ; quel embarras ! quels combats !
+Aujourd’hui dans un casque et demain dans un
+froc… Allez, je vous connais bien : vous ne ressemblez
+pas à toutes les femmes ; il vous fallait de l’extraordinaire ;
+le hasard vous a bien servie ; tout autre
+que cet enfant eût perdu ses peines. Mais est-ce bien
+sérieux ? Je vous le répète, votre imagination s’est
+laissé surprendre : un amour de tête, voilà tout. Convenez-en.
+Vous m’avez assez puni. Avouez que vous
+avez voulu me faire peur ! J’ai eu peur ; êtes-vous
+contente ? »</p>
+
+<p>Et se rapprochant de moi :</p>
+
+<p>« Savez-vous ce que je vous propose ? Nous allons
+partir ensemble pour l’Italie ; nous visiterons Rome,
+Naples, Florence ; confiez-moi le soin de vous distraire,
+je saurai comment m’y prendre. Vos souvenirs
+s’effaceront bien vite. Peut-être en s’en allant
+laisseront-ils la porte ouverte, je tâcherai d’en profiter.
+Et Chérubin ? Bah ! il aura pour se consoler des
+avant-goûts du paradis.</p>
+
+<p>— Que vous avez d’esprit, lui dis-je, et comme vous
+savez varier vos airs ! Mais je suis bien ici, pourquoi
+partirais-je ? »</p>
+
+<p>Il ne se découragea point.</p>
+
+<p>« Vous avez une raison supérieure, poursuivit-il, et
+je sais que j’ai des intelligences dans la place. Permettez-moi
+de vous dire crûment la vérité. M. Dolfin
+est assez candide pour croire à l’amour platonique ;
+dans l’ingénuité de son âme, il prend un tunnel pour
+une maison. Je suppose qu’il s’aperçoive à temps de
+son erreur ; reviendra-t-il sur ses pas ? Non, il est des
+entraînements auxquels on ne résiste point. Il traverse
+le tunnel ; jamais personne n’y est resté ; le voilà de
+l’autre côté. Que va-t-il arriver ? Ah ! si jamais il touchait
+le fond du bonheur, croyez-moi, sa conscience
+se réveillerait en sursaut. Et quel réveil ! après
+l’ivresse viendrait l’étonnement, l’effroi, le remords ;
+il regretterait amèrement ce qu’il appelait tantôt <i>sa
+sainte folie</i> ; il pleurerait ses illusions perdues et cette
+douce erreur qui lui faisait voir dans son amour une
+flamme toute céleste où les sens n’avaient point de
+part ; il croirait voir les séraphins, ses frères, se détourner
+de lui avec horreur, en lui reprochant sa victoire
+comme une honteuse défaite. Le pauvre enfant
+maudirait la femme qui, en lui donnant le bonheur, lui
+en a ôté l’attente et le rêve, la femme qui par ses fatales
+caresses, a changé l’or pur en un plomb vil et l’ange
+en un réprouvé… Non, une femme comme vous ne peut
+courir de tels hasards. Ravir à Dieu son bien, quelle
+entreprise ! Tôt ou tard il faudrait le lui rendre, et vous
+resteriez avec votre désespoir et votre courte honte…
+Madame, quand partirons-nous pour Florence ? »</p>
+
+<p>Ses impitoyables dissections me révoltèrent ; ma
+blessure criait. Je m’étais promis de me contenir ;
+j’éclatai, et, voulant rendre blessure pour blessure,
+je m’écriai en relevant la tête :</p>
+
+<p>« Et que savez-vous, monsieur, si je ne me suis pas
+donnée ? »</p>
+
+<p>Le trait s’enfonça dans son cœur ; il bondit sous le
+coup, se dressa sur ses pieds comme soulevé par sa
+colère, et, reculant d’un pas, me cria :</p>
+
+<p>« Cela n’est pas, cela ne peut être, puisque je suis
+ici, que je vous parle, et que je n’ai tué personne !</p>
+
+<p>— Vous avez des absences qui m’étonnent, lui dis-je.
+Et moi, pourquoi suis-je ici ? Je m’imaginais
+qu’un homme d’honneur n’a que sa parole. »</p>
+
+<p>Il me répondit d’une voix terrible :</p>
+
+<p>« Et que m’importe ce que j’ai dit, ce que j’ai juré !
+Vous prenez au sérieux ces enfantillages ? Mais vous
+ne savez donc pas qui je suis ? Ma parole, ma parole !
+qu’ai-je promis ? Je ne vis que d’hier. Ne me parlez
+pas de mes fautes ; demandez-en compte à l’insensé
+que j’étais et que je ne suis plus ; c’est à lui d’en répondre,
+je ne le connais pas. Je ne sais et ne veux
+savoir qu’une chose : que vous êtes à moi. Malheur à
+l’homme qui effleurerait de ses lèvres l’un de vos cheveux !
+Malheur à celui que vos yeux ont regardé, à
+qui votre bouche a souri ! Je ne me laisserai pas prendre
+mon bien ; je l’ai payé avec des larmes de sang.
+Demain nous partirons, et vous jurerez d’oublier ; je
+le veux, je n’ai qu’une parole, madame… Ah ! vous
+croyez qu’on peut impunément me réduire au désespoir !
+Il fallait me tromper, madame, il fallait avoir
+la générosité de mentir. Vous êtes donc aveugle,
+votre mauvais génie met un nuage sur vos yeux. Quel
+scrupule voulez-vous que j’aie ? Je ne crois à rien qu’à
+ma douleur… » Et se frappant la poitrine : « Que ne
+vous doutez-vous de ce qui se passe là ! Si vous saviez
+à quoi j’emploie mes nuits, quelles sont mes pensées,
+mes rêves… Deux fois, oui, déjà deux fois, j’ai juré
+de vous tuer.</p>
+
+<p>— Tuez-moi, lui dis-je en haussant les épaules ;
+mais j’aime, je suis libre, et je ne partirai pas. »</p>
+
+<p>Il poussa un cri et courut à la cheminée : son couteau
+de chasse y était resté. Avant que j’eusse le
+temps de penser à rien, il fut devant moi, le visage
+bouleversé et le bras levé. J’eus peur ; ce fut, je crois,
+ce qui me sauva ; j’étendis la main pour écarter le
+couteau ; je me blessai légèrement, et mon sang
+coula. La vue de ce sang me calma, la mort me fit
+envie, et, me soulevant à moitié pour aller au-devant
+du coup, je lui dis, en le regardant fixement :</p>
+
+<p>« Frappez, ne me faites pas attendre ! »</p>
+
+<p>Il contemplait ma main blessée ; son bras fut pris
+d’un tremblement convulsif, et je ne puis rendre ce
+que je vis dans ses yeux. La flamme s’en obscurcit
+par degrés : sa fureur fit place à une amère tristesse.
+Tout à coup il fit quelque chose d’étrange ; il regarda
+le couteau, y aperçut une goutte de sang, et, comme
+pour étancher une soif mystérieuse, il la porta à ses
+lèvres et la but ; puis, jetant violemment le couteau
+à terre, il s’enfuit.</p>
+
+<p>Tout cela s’était passé si rapidement que je doutai
+un instant si je n’avais pas rêvé ; ma main blessée,
+que je dus entortiller d’un mouchoir, me rappela au
+sentiment du réel. Comme je regrettais que tout mon
+mal se réduisît à une égratignure ! « Pourquoi donc
+avais-je retenu le couteau ? Je serais morte, pensais-je,
+tout serait fini. » Hélas ! tout était à recommencer. — Si
+après un court répit je devais affronter de nouveau
+de pareilles émotions, mes forces y suffiraient-elles ?
+J’étais sûre de mon âme, je ne l’étais pas de
+mes nerfs. Un instant de faiblesse, et ma défaite était
+irréparable. Ah ! plutôt mourir !…</p>
+
+<p>Mais ma vie n’était pas seule en danger. Comment
+prévenir une rencontre que je ne pouvais prévoir
+sans frémir ? Je condamnais mon imprudence. Que
+j’étais simple d’avoir pensé que Max respecterait ma
+liberté ! Son orgueil outragé pouvait-il se croire lié
+par les vaines promesses qu’autrefois j’avais si facilement
+obtenues de son indifférence ? A quels entraînements
+avais-je cédé ? J’avais offert à mon chagrin
+comme à un dieu une innocente victime que je m’étais
+plu à envelopper dans mes malheurs. Pourquoi
+m’étais-je moins occupée de protéger l’homme que
+j’aimais que de braver et d’offenser l’autre ? Nuls
+ménagements ; j’avais attisé le feu, j’avais pris plaisir
+à tourner le poignard dans la plaie. Ma conscience
+(ses reproches sont souvent bizarres) me reprochait,
+elle aussi, de n’avoir pas su mentir, comme si, disait-elle,
+mon amour m’avait moins tenu au cœur que
+ma vengeance, comme s’il ne s’était agi que de moi,
+de déployer à mes propres yeux toute la noble fierté
+de mon caractère et de me donner en spectacle à
+moi-même. Ah ! s’il fallait du sang pour expier cette
+funeste erreur, que le mien seul coulât ! Tout à l’heure
+j’avais eu comme un avant-goût de la mort, et je n’y
+avais point trouvé d’amertume.</p>
+
+<p>Je montai dans mon appartement ; je renvoyai
+Marguerite, je m’enfermai à double tour. Je me
+jetai un instant sur mon lit et m’abîmai dans mes
+pensées. Je cherchais une solution, je n’en trouvais
+point. Qu’eussé-je trouvé ? Je ne savais pas même ce
+que je voulais. Je me relevai, et pour tromper mon
+agitation, peut-être aussi par une de ces superstitieuses
+lubies d’un esprit tourmenté qui, ne trouvant
+plus de ressource dans sa propre sagesse, recourt à
+la vanité des oracles, je pris les yeux fermés un volume
+à l’un des rayons de ma petite bibliothèque.
+Celui qui me vint sous la main était un vieux livre
+qui avait fait les délices de mon enfance ; de jeunes
+doigts, toujours impatients de tourner le feuillet, en
+avaient fatigué toutes les pages. J’ouvris au hasard
+ce volume, qui est un recueil d’anecdotes sacrées et
+profanes, et je lus ceci : « Ainsi Balaam se leva le
+matin, bâta son ânesse, et s’en alla avec les seigneurs
+de Moab : mais la colère de Dieu s’alluma, parce
+qu’il s’en allait, et un ange de l’Éternel s’arrêta dans
+le chemin pour s’opposer à Balaam. Et l’ânesse vit
+l’ange qui se tenait dans le chemin et qui avait son
+épée nue à la main, et elle se détourna du chemin
+et s’en alla dans un champ, et Balaam frappa l’ânesse
+pour la ramener dans le chemin ; mais l’ange s’arrêta
+dans un sentier de vignes, et l’ânesse, ayant revu
+l’ange, se serra contre la muraille, et elle serrait contre
+la muraille le pied de Balaam, qui continua à la
+battre. Alors l’ange passa plus avant et s’arrêta dans
+un lieu étroit, où il n’y avait pas moyen de se détourner
+ni à droite ni à gauche. Et l’ânesse, à la vue
+de l’ange, se coucha sous Balaam, qui s’emporta de
+colère, et la frappa de plus belle. Alors l’Éternel ouvrit
+les yeux de Balaam, et il aperçut l’ange qui se
+tenait dans le chemin, et il s’inclina et se prosterna
+sur son visage… »</p>
+
+<p>Je n’allai pas plus loin et remis le livre à sa place.
+Qu’y avait-il de commun entre moi et le prophète
+Balaam ? Je me traînai longtemps de chambre en
+chambre, questionnant avidement mon cœur, qui ne
+répondait pas, me proposant d’absurdes expédients
+que je repoussais aussitôt, et comme dévorée par
+mes incertitudes. Que cette nuit me parut longue ! Je
+crus que le jour ne viendrait jamais. Comme il commençait
+à poindre, je me laissai tomber dans un
+fauteuil ; la fatigue l’emporta sur l’inquiétude : je
+m’assoupis et finis par m’endormir profondément.
+On est heureux, quand on souffre, d’avoir un corps
+qui impose à l’âme ses faiblesses ; comment se représenter
+sans frémir la douleur d’un esprit pur qui
+s’acharnerait sans relâche sur lui-même et à qui l’épuisement
+ne ferait jamais lâcher prise ?</p>
+
+<p>Quand je m’éveillai, il faisait grand jour. Le sentiment
+de la vie rentra en moi comme un poison qui
+se serait soudain répandu dans toutes mes veines.
+J’eus peine à me lever ; le froid m’avait engourdie,
+j’étais brisée. Le souvenir de Max debout devant moi,
+un couteau à la main, fit passer dans tout mon corps
+un frisson d’épouvante. — Il faut partir, me dis-je,
+et je m’étonnai de ne me l’être pas dit plus tôt. Il faut
+partir. Max ne se possède plus ; on ne raisonne pas
+avec la folie. Que gagnerais-je à affronter de nouveau
+ses fureurs ? Et qui peut me répondre que, vaincue
+par la terreur, je ne tomberais pas à ses pieds en demandant
+grâce ? Une seule chose est certaine : à cause
+de moi, la vie d’un homme est en danger. Je ne puis
+le sauver qu’en fuyant avec lui.</p>
+
+<p>Je ne comprenais plus mes hésitations ; comment
+avais-je fait pour ne pas me rendre à l’évidence ? Je
+tremblai que les événements ne m’eussent prévenue.
+J’ouvris ma porte, je m’avançai à pas de loup sur la
+galerie ; je crus entendre un bruit de voix dans l’appartement
+de Max. M’étant approchée, je m’assurai
+qu’il causait avec Baptiste d’un ton grave, mais tranquille.
+Je rentrai chez moi, j’écrivis rapidement les
+deux lignes que voici : « Je partirai cette nuit pour
+Genève ; rendez-vous sur-le-champ à Donzère, où
+vous m’attendrez. Un mot de réponse. » Je glissai
+ce papier comme un signet entre deux feuillets d’un
+volume de petit format que j’enveloppai et ficelai,
+après quoi je fis en hâte ma toilette. En traversant le
+vestibule, je rencontrai Marguerite, à qui je dis que
+j’allais prendre l’air, que je serais de retour dans
+deux heures. Elle n’eut pas l’air étonné ; elle était
+accoutumée à mes promenades matinales.</p>
+
+<p>Je descendis dans la cour, je fis seller Soliman, et
+me voilà partie. Je suivis un chemin creux et ombragé
+qui longe le mur d’enceinte et qu’on n’aperçoit
+pas des fenêtres du château. Je n’avais pas fait
+vingt pas que, retournant la tête, je vis venir le fils
+d’un de nos fermiers, garçon de quinze ans qui, sa
+hotte sur le dos, se rendait à Réauville. Je le chargeai
+de porter mon petit paquet à son adresse, lui
+dis d’attendre la réponse, que dans deux heures
+j’irais la chercher à la ferme. Il me promit de faire
+diligence et se remit en marche. Je le regardai s’éloigner,
+et tout à coup le rappelant, comme si j’avais
+voulu gagner du temps, je lui répétai mot pour mot
+mes instructions. Il m’assura en souriant qu’il m’avait
+bien comprise. Je le suivis encore quelques
+instants du regard. « C’en est fait, pensai-je, le sort
+en est jeté. » Et tournant le dos à Réauville, je
+poussai mon cheval dans un chemin de traverse.</p>
+
+<p>Le mistral était tombé ; tout annonçait une belle
+journée. L’air vif du matin ranimait mes esprits et
+dissipait par degrés cet engourdissement et cette stupeur
+que j’avais sentis à mon réveil ; mais dans la
+situation où j’étais on ne recouvre des forces que
+pour les tourner avec fureur contre soi-même, et en
+quelques minutes je passai de l’abattement du désespoir
+à un état d’angoisse et de fièvre plus douloureux
+encore. Un vent d’orage se leva dans mon cœur ;
+mes pensées s’entremêlaient et se heurtaient dans ma
+tête comme fouettées par un tourbillon. Je cherchais
+en vain à ressaisir les motifs et les sentiments qui
+m’avaient déterminée, et qui peu d’instants auparavant
+me semblaient décisifs. Plus je m’étais effrayée
+de la gravité sans ressource du mal, plus maintenant
+la violence du remède m’épouvantait ; n’emporterait-il
+pas le malade ? A chaque pas, mon cœur devenait
+plus lourd ; c’était comme un poids de plomb sous
+lequel je me sentais fléchir.</p>
+
+<p>Je ne laissai pas de m’obstiner, et sans trop savoir
+où j’allais, je pressai la marche de mon cheval. Le
+sentier que je suivais débouche sur la grande route
+de Montélimart ; au moment de l’atteindre, Soliman,
+par un bizarre caprice, s’arrêta court. Je redressai la
+tête, je regardai cette longue voie poudreuse qui se
+déroulait en serpentant sur les hauteurs et semblait
+s’enfuir à l’horizon. Je me dis qu’elle allait à Valence,
+à Lyon, à Genève, en Suisse, et qu’elle passait
+peut-être près de cette maison solitaire où il serait
+doux à deux êtres qui s’aiment « de vieillir et de
+mourir ensemble. » J’eus un frisson ; il me parut
+qu’elle menait aux abîmes. Cependant j’y voulus
+faire quelques pas comme pour apprendre à ma vie
+son chemin. J’excitai mon cheval et le mis au trot ;
+tout à coup il fit un écart si brusque que je faillis
+tomber. Je lui sanglai quelques coups de cravache ;
+mais en le frappant je songeai soudain à l’ânesse
+battue par le prophète : elle voyait devant elle l’ange
+qui se tenait debout, son épée nue à la main. Sur la
+route de Montélimart, il n’y avait ni ange ni épée,
+mais une voix me criait : Impossible ! C’était mon
+cœur qui me barrait le chemin.</p>
+
+<p>Je tournai bride, revins précipitamment sur mes
+pas. Arriverais-je à temps ? rattraperais-je l’enfant ?
+Je croyais le voir s’enfuir devant moi comme dans un
+rêve. Je poussai Soliman à travers champs, j’aurais
+voulu lui donner des ailes. Enfin j’aperçus mon jeune
+messager, qui ayant posé sa hotte, faisait une halte au
+bas de la colline. L’instant d’après il se leva et commença
+de gravir la côte. Je mis mon cheval au pas ;
+je ne quittais pas l’enfant des yeux, c’était mon destin
+qui cheminait devant moi. Sûre de pouvoir l’atteindre
+et tenant dans ma main l’événement, je ne sentais
+plus le besoin de me presser ; le cœur me battait, je
+n’avais qu’à vouloir, et j’en retardais le moment,
+comme s’il m’avait plu de prolonger le tourment de
+mon incertitude et de tenir quelques instants encore
+l’avenir en suspens.</p>
+
+<p>Mais l’enfant allait à peine dépasser les premières
+maisons du village, que je m’élançai à toute bride.
+Je le rejoignis en un clin d’œil et lui jetai quelques
+pièces de monnaie en lui disant que, les hasards de ma
+promenade m’ayant amenée à Réauville, je me chargerais
+moi-même de ma commission. Dès qu’il m’eut
+remis le livre, je redescendis jusqu’à mi-côte, et,
+m’arrêtant près d’une croix, je repris haleine comme
+un cerf au ressui. Je contemplais la plaine, les montagnes,
+le cours de la Berre, le campanile du château,
+qui s’élevait du milieu des chênes. Il me parut
+qu’il y avait une secrète attache entre ces lieux et
+moi, que la souffrance y avait enraciné ma vie, et
+qu’il m’était impossible de mourir ailleurs.</p>
+
+<p>Et cependant, je ne sais quelle fureur me prenant,
+je repartis subitement au galop, et j’arrivai en un
+instant près d’une maisonnette blanche qui est située
+à une portée de fusil du village. Le brave homme
+chez qui logeait M. Dolfin ne m’était pas inconnu ;
+pendant une grave maladie qui l’avait tenu deux
+mois alité, j’avais fait passer à sa femme quelques secours.
+Je l’aperçus au milieu de son champ, une pioche
+à la main. Du plus loin qu’il me reconnut, il se
+découvrit, s’avança à ma rencontre, et comme il est
+grand parleur, sans attendre mes questions, il me
+donna d’une voix cassée des nouvelles de sa femme,
+de ses moutons, de sa basse-cour, et enfin de son
+locataire. Il le traitait d’étrange original, et, pour me
+mieux convaincre de sa bizarrerie, me conta qu’il
+s’était promené toute la nuit avec un prêtre et n’était
+rentré au matin que pour le prévenir qu’il passerait
+tout le jour à la Trappe.</p>
+
+<p>« Ah ! fort bien, lui dis-je d’une voix sourde ; ce
+qui signifiait apparemment : Merci, un poids vient de
+se détacher de ma poitrine, je respire, j’ai devant
+moi vingt-quatre heures de répit ; merci, jusqu’à
+demain point d’explication, point de rencontre !
+L’homme pour qui je tremblais est en sûreté ; il est à
+la Trappe, on n’ira pas le relancer à la Trappe.</p>
+
+<p>« Portez-vous bien, dis-je au vieillard, et Dieu vous
+protége ! »</p>
+
+<p>Et je pris le chemin de Lestang. Il me semblait,
+grand Dieu ! que quelque chose s’était brisé dans
+mon cœur, et j’aurais voulu broyer sous le sabot de
+son cheval tous les cailloux du chemin…</p>
+
+<p>« Je suis venue le chercher, pensais-je, et il était à
+la Trappe ! »</p>
+
+<p>Et le long de la route je ne cessai de me répéter
+avec une inexprimable amertume :</p>
+
+<p>« Ah ! Dieu soit loué, il était à la Trappe ! »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>En rentrant dans ma chambre, j’eus à subir les
+soins de Marguerite et à éluder ses questions, car le
+bandage que je portais à la main droite l’inquiétait.
+A peine fut-elle sortie que je fondis en larmes. Il
+était à la Trappe !… Et je comprenais tout, et je
+m’étonnais de n’avoir pas compris plus tôt ; le feu
+d’un éclair était tombé sur mon cœur, je m’étais
+soudain apparue à moi-même.</p>
+
+<p>« Non, m’écriai-je, je ne l’aimais pas assez pour
+me donner à lui, et désormais rien ne m’est plus possible
+dans ce monde ! »</p>
+
+<p>Le mystère de mes sentiments venait d’être comme
+percé à jour. Je pouvais m’en raconter toute l’histoire.
+Il me souvenait comment, dans mes heures de
+solitude, je m’étais créé un fantôme qui me faisait
+battre le cœur, et comment plus d’une fois, en la
+présence de l’homme dont ce fantôme avait le visage,
+mon imagination s’était sentie froissée et secrètement
+mortifiée. Elle avait tremblé de ne pas trouver en lui
+tout ce qu’elle rêvait ; elle lui avait reproché pour
+ainsi dire d’exister, d’être plus réel que sa chimère,
+de n’être pas tissu de cette vapeur légère et diaphane
+dont sont faits les songes, et qui flotte dans l’espace
+sans contours arrêtés, sans qu’on puisse jamais dire :
+J’ai tout vu, c’est tout.</p>
+
+<p>« Non, pensai-je, ce n’est pas l’homme, c’est le
+rêve que j’aimais, et le rêve s’est à jamais évanoui. » Et
+je me disais qu’apparemment, avant de naître ici-bas,
+notre âme a entendu les concerts célestes,
+qu’elle apporte dans la vie le souvenir de ces bruits
+harmonieux, et que dans son tourment elle cherche
+à les redire.</p>
+
+<p>« On m’a fait taire, je me suis obstinée, le souvenir
+du chant divin m’obsédait ; j’ai cherché un cœur qui
+m’en répétât quelques notes, mais l’instrument que
+m’offrait le hasard s’est brisé entre mes mains. Peut-être
+ce chant divin, la mort le sait-elle ; la vie m’a
+surprise par ses duretés, peut-être m’étonnerai-je des
+complaisances de la mort. »</p>
+
+<p>La cloche du déjeuner sonna. Je me regardai dans
+la glace : j’étais bien pâle.</p>
+
+<p>« Il en pensera ce qu’il voudra, me disais-je ; je
+n’ai plus de rôle à jouer, et la vérité ne peut plus
+me nuire. »</p>
+
+<p>Je descendis dans la salle à manger ; on n’avait
+mis qu’un couvert. Je m’assis, et, dès que je pus surmonter
+mon émotion, je dis à Baptiste :</p>
+
+<p>« M. de Lestang ne viendra pas déjeuner ?</p>
+
+<p>« Non, madame, me répondit-il d’une voix creuse.</p>
+
+<p>« Où est-il donc ?</p>
+
+<p>« Il est parti ce matin pour un long voyage ; je suis
+resté pour faire ses malles, et ce soir j’irai le rejoindre.</p>
+
+<p>— Ah ! » dis-je, et bien que les questions se pressassent
+sur mes lèvres, il m’eût été impossible
+d’ajouter un mot ; je me sentais comme pétrifiée.
+Après avoir essayé en vain de manger, je me levai de
+table.</p>
+
+<p>« M. le marquis a écrit à madame, me dit Baptiste.
+Elle trouvera sa lettre sur la cheminée du salon. »</p>
+
+<p>Et il ajouta en joignant les mains :</p>
+
+<p>« J’aimerais à parler à madame ; sera-t-elle assez
+bonne pour m’entendre ?</p>
+
+<p>« Plus tard, lui dis-je. »</p>
+
+<p>Voici ce que contenait la lettre de Max :</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>« Je pars, nous ne nous reverrons plus. Il le faut
+bien, je ne puis répondre de moi. Aujourd’hui je frémis
+au souvenir de ce qui s’est passé hier soir ; mais
+demain ? Je ne sais ce que je penserai demain. Je suis
+capable de tout, et j’ignore même si je me repentirais
+de rien. Je pars ; entre vous et moi, je mettrai
+l’océan. Rassurez-vous, je sais vouloir. Cela devait
+finir ainsi. Peut-être nous ressemblons-nous trop :
+tous deux fiers, entiers, ne sachant pas mentir. Que
+de malheurs a prévenus le mensonge ! Mais ne ment
+pas qui veut.</p>
+
+<p>« Vous m’avez souvent reproché mon orgueil, vous
+en avez souffert. C’est la faute de ma vie : tout m’a
+été trop facile ; mais je vous jure qu’à cette heure il
+n’y a plus de vivant en moi que le cœur ; longtemps
+il m’a servi de jouet, je suis tombé en sa puissance,
+il est aujourd’hui mon maître et mon supplice. En
+vain j’ai cherché à vous oublier, à vous arracher de
+ma pensée et de ma vie… Vous dirai-je ce que vous
+êtes pour moi ? Tous les mots de la langue de l’amour
+ont été mille et mille fois profanés ; il n’en est pas
+un seul qui ne me fît horreur. Je ne me tuerai pas ;
+quelque chose se révolte en moi contre le suicide. Les
+occasions de bien mourir ne manquent pas. Il me
+plaît de courir une dernière aventure et de faire de
+ma mort une action.</p>
+
+<p>« Oserai-je vous avouer qu’en partant je me flatte
+d’une espérance ? Daignez m’entendre ! Je persiste à
+croire que ce que vous avez pris pour de l’amour
+n’était que l’ivresse du malheur. Quand vous ne me
+reverrez plus et que vous serez certaine de votre
+liberté, peut-être rentrerez-vous en possession de
+votre cœur et serez-vous capable de lui commander.
+Je ne voudrais rien vous dire de blessant ; mais un
+homme qui s’est piqué de sainteté et qui cède au torrent
+d’une passion fera toujours triste figure dans les
+situations équivoques où elle l’engage : la religion
+avilit ceux qu’elle ne sanctifie pas, car, dans son horreur
+pour le mal, elle n’enseigne pas les vertus qui
+l’ennoblissent. D’ailleurs, quel que fût l’événement,
+vous ne trouveriez pas longtemps le bonheur dans
+une liaison libre ; une femme qui se donne par
+amour renonce à tous les droits, accepte toutes les
+dépendances ; tôt ou tard votre fierté révoltée vous
+ferait payer cher un instant de faiblesse et quelques
+jours heureux. Je ne vous parle pas de votre conscience ;
+elle est cependant plus à craindre que vous
+ne pensez. Il y a en vous un goût naturel de l’ordre
+que vous ne pouvez méconnaître impunément ; un
+jour ou l’autre, il vous rendrait insupportable un état
+précaire, sans règle certaine, abandonné au hasard
+des désirs et des caprices. Croyez-moi, votre raison
+peut beaucoup sur vous, un jour elle rentrerait
+dans ses droits, elle déciderait en maîtresse, et votre
+cœur lui rendrait ses comptes en tremblant.</p>
+
+<p>« Vous voyez que je suis calme. Je raisonne, j’ai
+pris mon parti ; il y a du repos dans le désespoir.
+Vous ne serez pas sourde à ma prière ; je demande
+une grâce, c’est une nouveauté dans ma vie. Délivrée
+de ma présence, de mes reproches, de mes menaces,
+vous reviendrez à vous, votre colère tombera, vous
+verrez les choses telles qu’elles sont. Que vous coûte-t-il
+d’attendre ? Le terme, il est vrai, est incertain ;
+mais fiez-vous à mon impatience. Je ne vous tiendrai
+pas longtemps en suspens. Passer quelques mois
+dans l’attente, quand l’événement est sûr… Non, je
+ne vous demande pas trop. A chacun sa tâche, vous
+compterez les jours, je me charge du reste.</p>
+
+<p>« Je vous supplie de m’écrire un mot, un simple
+oui. Je sais qui vous êtes, je vous en croirai. Mes
+résolutions, je vous le jure, n’en seront pas changées ;
+mais ma douleur ne sera plus envenimée
+par une haine atroce contre l’homme que j’ai laissé
+vivre.</p>
+
+<p>« Adieu. Le jour que je vous présentai un lis de
+montagne en vous offrant de vous consacrer ma vie,
+ce jour-là je vous aimais comme aujourd’hui. Vous
+vous êtes trop vite rendue ; j’ai méprisé le bonheur
+parce qu’il ne m’avait pas résisté. Comme il se venge !
+Adieu. Quel mystère que la vie ! Soyez heureuse. Un
+jour peut-être… Adieu ! »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Je lus et relus cette lettre ; j’en épelai chaque mot.
+Tout tournait autour de moi ; à plusieurs reprises je
+pressai le papier entre mes doigts comme pour me
+convaincre que cette lettre existait, que je n’étais pas
+le jouet d’un rêve.</p>
+
+<p>Tout à coup je m’écriai : « C’est un homme, et un
+homme qui m’aime ! » Je dus prononcer ces mots
+d’un ton bien étrange, car je tressaillis au son de ma
+propre voix, et je cherchai des yeux qui avait parlé.
+Je lisais et je pleurais. Nager dans la joie est une expression
+bien forte, monsieur l’abbé. Prenez-la au
+pied de la lettre, si vous voulez vous représenter ce
+que je ressentais. Une immense délivrance, une guérison
+inouïe, une résurrection miraculeuse, voilà ce
+que me faisait éprouver cette lettre. « L’abîme m’avait
+enveloppée de toutes parts, l’abîme avait rendu sa
+proie, et ma vie venait de remonter hors de la fosse. »
+Mes ressentiments, mes angoisses, mes détresses, un
+rayon de soleil avait tout fondu, et mon cœur nageait
+dans la joie.</p>
+
+<p>Je sonnai ; je fis venir Baptiste. Il se jeta tout ému
+à mes pieds. Je vous ai dit combien ce pauvre homme
+aimait son maître, et comme il épousait ses intérêts
+et se mettait de part dans ses peines et dans ses
+fautes.</p>
+
+<p>« Nous avons été bien coupables envers madame,
+me dit-il ; mais ne sommes-nous pas assez punis ?
+A tout péché miséricorde ! Ah ! si madame avait vu
+la figure de M. le marquis cette nuit ! Il ne m’a pas
+dit ses projets, si ce n’est qu’il partait pour l’Amérique ;
+mais je crains bien qu’il n’en revienne pas,
+car à quatre heures il m’a envoyé chercher le notaire
+de Grignan… Non, madame ne nous laissera pas
+partir pour l’autre monde.</p>
+
+<p>— Où est M. de Lestang ? lui demandai-je.</p>
+
+<p>— Il avait décidé, madame, d’aller tout d’une traite
+jusqu’au Havre ; mais au dernier moment il m’a dit
+qu’il s’arrêterait aujourd’hui à Viviers, que j’eusse à
+l’y rejoindre ce soir, que nous en repartirons dans
+la nuit. J’ai deviné ses raisons ; il voulait avoir plus
+tôt la réponse de madame. »</p>
+
+<p>Viviers ! ce choix me frappa.</p>
+
+<p>« Je vous accompagnerai, Baptiste, repris-je. Allez
+fermer vos malles, mais nous ne les emporterons
+pas. Si après m’avoir vue M. de Lestang persiste dans
+son projet de voyage, je me chargerai de les lui faire
+parvenir. »</p>
+
+<p>Le bon Baptiste s’empara de mes deux mains et les
+baisa.</p>
+
+<p>« Il ne tient qu’à madame, dit-il, de nous rendre
+tous heureux. » Et il ajouta en provençal : « Ce sera
+vraiment une aumône fleurie, <i lang="oc" xml:lang="oc">aumorno flourido</i> » (ce
+qui se dit de l’aumône que fait un pauvre à plus
+pauvre que lui).</p>
+
+<p>Avec quelle impatience j’attendis le moment du
+départ ! J’allais, je venais, je regardais le ciel, les
+montagnes, les chênes verts, les amandiers en fleur,
+leur disant en moi-même : Vous doutiez-vous que
+cela finirait ainsi ? Je regardais surtout la pendule,
+je m’irritais de ses lenteurs. Pour tuer le temps, je
+pris la plume et barbouillai force papier.</p>
+
+<p>J’écrivis à Mme d’Estrel : « Vous aviez raison, il
+m’aimait !… Mais vous avez eu tort de vouloir presser
+le dénoûment. Aucun des incidents de ce long procès
+ne pouvait m’être épargné ; ils étaient tous nécessaires
+pour que je pusse écrire au bas de cette lettre :
+Votre heureuse amie. »</p>
+
+<p>J’écrivis à la baronne de Ferjeux : « Grand merci
+pour vos offres de sauvetage. Les filles d’antiquaire
+ne savent pas vivre, mais elles savent nager. Ne me
+plaignez pas, vous perdriez vos larmes ; je suis la
+plus heureuse des femmes. »</p>
+
+<p>J’écrivis à mon père : « Quand donc arriverez-vous,
+méchant père ! Faut-il qu’on vous aille chercher ?
+Nous avons célébré hier l’anniversaire de notre installation
+à Lestang. Aujourd’hui je suis un peu lasse,
+comme au lendemain d’une fête ; mais ce sont là des
+fatigues qui plaisent. Némésis se porte bien ; je suis
+tentée de croire qu’elle se mêle des affaires de votre
+heureuse fille, oh ! très-heureuse ! »</p>
+
+<p>Les joies du cœur sont féroces. La nuit tombait,
+j’avais cessé d’écrire et attendais au salon que Baptiste
+vînt m’appeler. Je n’étais plus à Lestang, mais à
+Viviers, et j’avais oublié qu’il y eût une Trappe au
+monde. Tout à coup, comme l’autre jour et presque
+à la même heure, la porte qui donne sur la terrasse
+s’ouvrit, et M. Dolfin parut, les cheveux en désordre,
+l’air égaré. L’homme avec qui le matin j’avais voulu
+m’enfuir était en ce moment si loin de ma pensée,
+que je dus faire un effort pour le reconnaître. De
+quelles profondeurs du passé sortait-il ?</p>
+
+<p>S’arrêtant à deux pas du seuil, il me faisait signe
+de venir. Comme je demeurais immobile il s’avança
+d’un pas incertain.</p>
+
+<p>« Partons, me dit-il. Dans une heure, tout sera
+prêt. Est-il vrai que vous êtes venue ce matin à Réauville ?
+Grand Dieu ! je n’y étais pas ! Quelle nuit ! quel
+délire ! L’abbé m’a arraché mon secret, je lui ai tout
+confessé. Pendant quelques heures, il est redevenu
+mon maître, mon juge ; j’ai tremblé devant lui ; il a
+évoqué les vieux fantômes, il les a tous ameutés
+contre moi… Pardonnez-moi cette rechute, madame :
+pendant toute une nuit, j’ai pu croire que vous aimer
+était un crime, et j’ai blasphémé contre vous ; mais
+l’ennemi s’est pris dans son propre piége ; il m’a
+conduit à la Trappe ; là je vous ai retrouvée, et les
+fantômes se sont évanouis. Tout conspire pour nous,
+l’abbé s’est endormi ; les fatigues du voyage ont
+triomphé de ses inquiétudes. Partons ; dans une
+heure d’ici, deux chevaux nous attendront sur la
+route de Montélimart ; je crois les entendre ; allez,
+tout se passera comme dans mon rêve… »</p>
+
+<p>Je lui répondis : « Depuis vingt-quatre heures, vous
+ne vous êtes occupé que de vous ! » Et j’ajoutai : « Vous
+étiez maître de votre secret ; mais aviez-vous le droit
+de disposer du mien ? »</p>
+
+<p>Il allait se jeter à mes pieds, mais je lui présentai
+la lettre de Max. Il la prit, s’approcha de la fenêtre ;
+ses doigts tremblaient, il avait les lèvres frémissantes,
+et plus d’une fois il passa sa main sur ses yeux comme
+pour en écarter un nuage qui l’empêchait de lire.
+Quand il eut fini, il froissa le papier et le jeta à terre ;
+puis il vint se placer devant moi, le regard fixe, me
+dévorant des yeux, jusqu’à ce qu’étendant le bras et
+renversant la tête, il s’écria :</p>
+
+<p>« Vous l’aimez !</p>
+
+<p>— Je vous jure, lui répondis-je, que je ne le savais
+pas. »</p>
+
+<p>Il était pâle comme un mort, et je crus qu’il allait
+tomber. Je courus à lui, je lui pris la main, il se
+dégagea, s’éloigna à reculons en disant : « Qui donc
+m’avait envoyé ce rêve ? » Et il dit encore : « Si ce
+matin… Mais j’étais à la Trappe ! Ne faites pas semblant
+de me plaindre ; il y a de la joie dans vos
+yeux. Demain, ce soir peut-être… Remerciez-moi ;
+j’ai bien joué mon rôle ; vous ne me reprocherez
+pas de vous avoir été inutile. » — Et il partit
+d’un effrayant éclat de rire, puis se sauva en courant
+comme un fou. Oui, les joies du cœur sont
+féroces ; je le regardai s’enfuir le long de la terrasse,
+j’essayai de le rappeler, je prononçai deux fois son
+nom, mais deux minutes après je ne pensais plus
+à lui.</p>
+
+<p>Dix heures sonnaient à la cathédrale de Viviers
+quand je me présentai à la porte de l’auberge où était
+descendu Max. Il était debout, appuyé contre un des
+battants. A ma vue, il se retira brusquement, traversa
+le vestibule, gravit devant moi un escalier, et
+m’ayant introduite dans une chambre dont il referma
+vivement la porte :</p>
+
+<p>« Vous ici ! s’écria-t-il avec violence. Qu’êtes-vous
+venue faire ici ?</p>
+
+<p>— Je vous apporte ma réponse, lui dis-je.</p>
+
+<p>— Vous avez eu tort, reprit-il en s’agitant, vous
+avez eu tort, c’est une imprudence.</p>
+
+<p>— Suis-je en danger ? lui demandai-je.</p>
+
+<p>— Vous pensez trop à vous, me répliqua-t-il d’un
+ton amer. Et il ajouta : Mais croyez-vous donc que je
+sois un homme de bronze ? J’ai fait un effort dont
+moi seul peut-être étais capable. En ferai-je deux ?
+Que diriez-vous si, après vous avoir revue, je me
+décidais à rester ? »</p>
+
+<p>Je ne répondis pas à sa question.</p>
+
+<p>« Et vous-même, lui dis-je, que feriez-vous si je
+me décidais à vous refuser cette grâce que vous
+m’avez demandée ? »</p>
+
+<p>Il tordit sa moustache.</p>
+
+<p>« Je ne sais, répondit-il. De grâce, ne me jetez
+pas de défi.</p>
+
+<p>— Tout à l’heure, repris-je, j’ai fait mes adieux à
+M. Dolfin, je ne le reverrai plus. »</p>
+
+<p>Il se tut un instant.</p>
+
+<p>« Merci, dit-il enfin ; mais cela prouve que vous ne
+l’aimiez pas.</p>
+
+<p>— C’est possible. Cependant j’éprouve le besoin de me
+distraire. Voulez-vous que nous partions pour l’Italie ?</p>
+
+<p>— Non, madame, dit-il d’un ton résolu. C’est un
+expédient absurde que j’ai eu tort de vous proposer.
+Mendier un cœur qui se refuse, quelle lugubre folie !
+Mon Dieu ! on ne dispose pas de son cœur, je ne le
+sais que trop ; vous avez pris la peine de me le prouver.
+Vraiment vous ne vous rendez pas compte de ce
+que vous êtes pour moi. Je vous aime comme on
+aime sa maîtresse à vingt ans, avec cette différence
+qu’un jeune homme tient plus à la personne qu’au
+cœur, et qu’à mon âge on a la fureur d’être aimé ;
+mais pensez-vous donc que jamais l’amant pourra
+persuader au mari qu’il n’a pas le droit d’exiger ?
+Les situations sont plus fortes que tous les raisonnements.
+Dans trois jours, je voudrais m’imposer ;
+depuis hier soir, j’ai peur de moi. Non, ne tentons
+pas cette expérience ; ce serait m’exposer à jouer un
+triste ou un odieux personnage. Mourir est plus
+court ; c’est après tout si peu de chose que la vie !</p>
+
+<p>— Ainsi quels sont vos plans ? lui dis-je.</p>
+
+<p>— Je me propose de passer en Amérique. On y est
+à la veille de grands événements. Je tâcherai de pénétrer
+jusqu’à Richmond ; je suis curieux de voir un
+siége de près. Une belle mort, voilà ma dernière fantaisie.
+Peut-être réussirai-je à me satisfaire. A vrai
+dire, je ne suis pas bien sûr que ces pauvres gens
+aient raison ; mais que voulez-vous ? je me sens une
+immense sympathie pour tous les vaincus. »</p>
+
+<p>Sa voix s’altérait ; il se dirigea vers la porte en me
+disant : « J’ai des ordres à donner ; où est Baptiste ? »</p>
+
+<p>Je me jetai entre la porte et lui. Nous nous regardâmes
+un instant en silence. « C’est lui, c’est moi,
+pensai-je. Que nous avons été longtemps absents ! »
+Et je m’élançai dans ses bras en pleurant et disant :</p>
+
+<p>« Tu as bien raison de croire qu’on ne dispose pas
+de son cœur, puisque je t’aime encore ! »</p>
+
+<p>Il est en aval de Viviers, monsieur l’abbé, un étroit
+vallon où passe la route de Saint-Andéol. Il est couronné
+à droite et à gauche de roches noirâtres, caverneuses,
+bizarrement déchiquetées, percées par endroits
+d’arcades à jour. Pendant toute une matinée,
+nous errâmes le long de ce vallon. Dans les endroits
+abrités croissent de maigres oliviers. Au-dessus d’un
+précipice paissait un innombrable troupeau de moutons
+dont nous entendions les sonnailles et les bêlements ;
+la mousse des rochers était tapissée de violettes.
+Au midi, du côté de Saint-Andéol, la vallée
+nous laissait voir par une étroite ouverture un ciel de
+saphir teinté de rose d’une ineffable douceur. De longues
+heures s’écoulèrent qui nous parurent courtes,
+et nous ne nous fîmes pas une question. Le passé
+était anéanti ; l’avenir s’ouvrait devant nous comme
+le ciel doux où s’enfonçaient nos regards.</p>
+
+<p>Trois mois se sont passés. J’imagine que dans le
+canton de Grignan il n’y a pas un mécontent. M. de
+Malombré, assure-t-on, a découvert que c’était bien
+la vigne qu’il aimait. Mme d’Estrel me dit souvent
+des : <i>Eh bien !</i> auxquels je ne réponds pas ;
+avec toute sa clairvoyance, elle ne nous comprend
+guère.</p>
+
+<p>Il y a quinze jours, un pli m’est arrivé de Sainte-Marie-du-Désert.
+C’est, vous le savez, le nom d’une
+maison de trappistes près de Toulouse. Ce pli renfermait
+un ruban couleur feuille-morte et les lignes
+que voici :</p>
+
+<p>« Dieu voulait mon cœur ; je le lui ai longtemps disputé.
+Sa colère s’est allumée, et il a consumé ma vie.
+Épée du Seigneur, quand rentrerez-vous dans le
+fourreau ? Je pleure et je prie ; peut-être guérirai-je.
+Voici votre ruban ; c’est aujourd’hui seulement que
+Dieu m’a donné la force de m’en dessaisir. Que ce
+Dieu jaloux soit content ! » Je ne pus cacher mon
+émotion. Max m’arracha le billet et le lut.</p>
+
+<p>« Bah ! dit-il, ne plaignez pas trop <i>le pauvre enfant</i>.
+Il n’y a pas de votre faute ; quel qu’eût été le nœud
+de la pièce, le dénoûment aurait été le même. » Pendant
+le reste du jour, j’eus quelques absences ; il finit
+par se fâcher. Il me parle souvent en maître ; c’est le
+même air, mais sur d’autres paroles, et désormais
+cet air me plaît.</p>
+
+<p>Le lendemain, mon père arriva. Au débotté, il
+courut à sa chère Némésis, et dans une pathétique
+allocution la remercia de m’avoir si bien gardée ;
+mais son discours fini, il devint pensif, se gratta le
+front, fit plusieurs fois le tour de la statue, la regardant
+sous toutes les faces, comme s’il avait eu peine
+à la reconnaître.</p>
+
+<p>« Qu’est-ce qui vous prend, monsieur ? lui dit Max.
+Aurions-nous par hasard endommagé votre déesse ? »</p>
+
+<p>Mais lui :</p>
+
+<p>« Pauvres antiquaires ! s’écria-t-il. Ce que c’est que
+de nous ! Croiriez-vous qu’il me vient des doutes ?…
+Examinez, monsieur mon gendre, ces deux bourrelets
+qui marquent la naissance des ailes et qui sont,
+hélas ! tout ce qu’il en reste. Pour la première fois je
+m’avise que ce pouvait bien être des ailes de papillon.
+Cela étant, il en faudrait conclure que le bras droit,
+dont la moitié manque, ne tenait pas une lance, mais
+une lampe, et partant que ma Némésis est une Psyché,
+et que je suis un imbécile.</p>
+
+<p>— Une Psyché ! dit Max. Avec cet air féroce ?…</p>
+
+<p>— Pas si féroce, dit mon père, mais grave, songeur,
+inquiet, comme l’exigeait la circonstance.</p>
+
+<p>— En ce cas, quelle singulière patronne vous aviez
+donnée à Isabelle !</p>
+
+<p>— Pas si singulière, répondit-il encore. Psyché a
+voulu connaître ce qu’elle aimait ; elle a tout perdu et
+par bonheur tout retrouvé : exemple périlleux, j’en
+conviens, et cependant on ne possède véritablement
+que ce qu’on a risqué de perdre.</p>
+
+<p>— Va pour Psyché ! dit Max. Votre nouvelle explication
+me plaît et me semble juste. Je vous dirai
+pourquoi dans cinq ans d’ici. »</p>
+
+<p>Hier nous avons conduit mon père au château de
+Grignan, puis à la grotte de Roche-Courbière ; nous
+y fîmes une halte, et comme il avait apporté dans sa
+poche un volume de sa chère Sévigné, il pria Max de
+nous faire la lecture. Max ouvrit le volume au hasard
+et tomba sur ce passage :</p>
+
+<p>« Je ne connais plus ni la musique ni les plaisirs ;
+j’ai beau frapper du pied, rien ne sort qu’une vie
+triste et unie, tantôt à ce triste faubourg, tantôt avec
+les sages veuves. J’ai un coin de folie qui n’est pas
+encore bien mort. » A ce mot, je lui lançai un regard ;
+celui qu’il me rendit était rassurant. Mon père,
+qui avait surpris cet échange, me jeta son bonnet au
+visage en disant : « Quand donc finira cette lune de
+miel ? »</p>
+
+<p>Je crois à mon bonheur, monsieur l’abbé. J’y crois
+parce que j’y crois, j’y crois aussi parce que depuis
+quelques jours j’ai une passion folle pour les fruits
+verts, et que lorsque je suis seule avec Max, nous
+sommes trois… Je fais quelquefois des retours sur
+le passé ; ma conscience s’inquiète après coup ; c’est
+sa fantaisie, et je me dis, non sans quelque confusion,
+que si Mme d’Estrel, que si l’abbé Néraud… Enfin il
+y a des <i>si</i> qui m’alarment ; mais je n’y pense pas longtemps,
+et mes scrupules s’évanouissent dans mon bonheur,
+comme au matin notre soleil de Provence boit
+d’un seul trait toutes les vapeurs de la nuit.</p>
+
+<p>Qu’en pensez-vous ? J’attends votre arrêt.</p>
+
+
+<p class="c xsmall gap">FRAGMENT DE LA RÉPONSE DE L’ABBÉ DE P…</p>
+
+<p>Non, je n’ai pas frémi. Il me semble assez prouvé,
+ma chère enfant, que vous n’êtes pas une sainte ; mais
+je crois qu’il ne faut pas s’exagérer les dangers que
+vous avez courus.</p>
+
+<p>Je crois qu’on peut agir souvent contre son caractère,
+mais qu’il revient toujours dans les moments
+décisifs.</p>
+
+<p>Je crois que c’est une étrange chose qu’une femme
+en colère, mais que les mouvements involontaires
+de l’âme ne sont pas un consentement.</p>
+
+<p>Je crois qu’il est sage de vouloir, mais qu’aimer
+est plus sûr encore.</p>
+
+<p>Je crois qu’il est des abîmes où l’on se perd, mais
+qu’il plaît souvent à Dieu de nous en approcher,
+parce qu’il n’est de vertu éprouvée que celle qui a
+vu le mal de près, et que tout ce qui nous aide à
+nous connaître est bon.</p>
+
+<p>Je crois enfin que dans les âmes pures, et peut-être
+dans le monde entier, Dieu n’a pas d’autre ennemi
+que lui-même ; mais je crois aussi que je ne prêcherai
+jamais sur ce texte ni chez les Indiens ni ailleurs.</p>
+
+
+<p class="c gap small">FIN.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="drap">Première partie</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">1</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Deuxième partie</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">77</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Troisième partie</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">163</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Quatrième partie</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">239</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Cinquième partie</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">309</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em xsmall">COULOMMIERS. — TYP. ALBERT PONSOT ET P. BRODARD</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top2em">Librairie HACHETTE et C<sup>ie</sup>, boulevard Saint-Germain, 79, à Paris<br>
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+
+<div class="small">
+<p class="drap"><b>About</b> (Edmond). L’Alsace. 1 vol. — Causeries. 2 vol. — La
+Grèce contemporaine. 1 vol. — Le progrès.
+1 vol. — Le turco. 1 vol. — Madelon. 1 vol. — Théâtre
+impossible. 1 vol. — A B C du travailleur.
+1 vol. — Les mariages de province. 1 vol. — La
+vieille roche. 3 vol. — Le fellah. 1 vol. — L’infâme.
+1 vol. — Salons de 1864 et 1866. 2 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Albert</b> (P.). Chefs-d’œuvre de tous les temps et de
+tous les pays : la poésie, 1 vol. ; la prose, 1 vol. — La
+littérature française de la fin du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle
+au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle. 3 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Barrau.</b> Histoire de la Révolution française. 1 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Baudrillart.</b> Économie politique populaire. 1 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Bautain</b> (l’abbé). Le chrétien et la chrétienne de
+nos jours. 4 vol. — Les choses de l’autre monde.
+1 vol. — La belle saison à la campagne. 1 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Berger.</b> Histoire de l’éloquence latine. 1 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Bersot.</b> Mesmer et le magnétisme animal. 1 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Boissier.</b> Cicéron et ses amis. 1 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Bréal.</b> Quelques mots sur l’instruction. 1 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Byron</b> (Lord). Œuvres. Trad. B. Laroche. 4 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Calemard de la Fayette</b> (Ch.). Le poëme des
+champs. 1 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Caro.</b> Études morales. 2 vol. — L’idée de Dieu. 1 vol. — Le
+matérialisme et la science. 1 vol. — Les
+jours d’épreuve. 1 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Cervantès.</b> Don Quichotte, trad. Viardot. 2 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Chateaubriand.</b> Le Génie du christianisme. 1 vol. — Les
+martyrs et le dernier des Abencerrages.
+1 vol. — Atala, René, les Natchez. 1 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Cherbuliez</b> (Victor). Le comte Kostia. 1 v. — Paule
+Méré. 1 vol. — Roman d’une honnête femme. 1 vol. — Le
+grand-œuvre. 1 vol. — Prosper Randoce.
+1 vol. — L’aventure de Ladislas Bolski. 1 vol. — La
+revanche de Joseph Noirel. 1 vol. — Meta
+Holdenis. 1 vol. — Miss Rovel. 1 vol. — Le fiancé
+de M<sup>me</sup> Saint-Maur. 1 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Crépet</b> (E.). Le trésor épistolaire de la France. 2 v.</p>
+
+<p class="drap"><b>Dante.</b> La divine comédie, trad. Fiorentino. 1 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Daumas</b> (E.). Mœurs et coutumes de l’Algérie. 1 v.</p>
+
+<p class="drap"><b>David</b> (l’abbé). Voyages en Chine. 2 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Deschanel</b> (Em.). Études sur Aristophane. 1 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Despois</b> (D.). Le théâtre sous Louis XIV. 1 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Du Camp</b> (M.). Paris, ses organes, ses fonctions,
+sa vie. 6 vol. — Souvenirs de l’année 1848. 1 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Duruy</b> (V.). De Paris à Vienne. 1 vol. — Introduction
+à l’histoire de France. 1 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Duval</b> (Jules). Notre planète. 1 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Ferry</b> (Gabriel). Le coureur des bois. 2 vol. — Costal
+l’Indien. 1 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Figuier</b> (Louis). Histoire du merveilleux. 4 vol. — L’alchimie
+et les alchimistes. 1 vol. — L’année
+scientifique. (1856-1875). 19 vol. — Le lendemain
+de la mort. 1 vol. — Savants illustres. 2 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Flammarion</b> (C.). Contemplations scientifiques. 1 v.</p>
+
+<p class="drap"><b>Fléchier.</b> Les grands jours d’Auvergne. 1 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Fustel de Coulanges</b>. La cité antique. 1 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Garnier</b> (Ad.). Traité des facultés de l’âme. 3 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Garnier</b> (Ch.). A travers les arts. 1 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Gréard.</b> De la morale de Plutarque. 1 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Guizot</b> (F.). Un projet de mariage royal. 1 vol. — Le
+duc de Broglie. 1 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Houssaye</b> (A). Le 41<sup>e</sup> fauteuil. 1 vol. — Violon de
+Franjolé. 1 vol. — Voyages humoristiques. 1 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Hübner</b> (B<sup>ne</sup> de). Promenade autour du monde. 2 v.</p>
+
+<p class="drap"><b>Hugo</b> (Victor). Notre-Dame de Paris. 2 vol. — Bug-Jargal,
+etc. 1 vol. — Han d’Islande. 2 vol. — Littérature
+et philosophie mêlées. 2 vol. — Odes et
+ballades. 1 vol. — Orientales, Feuilles d’automne,
+Chants du crépuscule. 1 vol. — Les voix intérieures,
+les Rayons et les Ombres. 1 vol. — Théâtre.
+4 vol. — Le Rhin. 3 vol. — Les Contemplations.
+2 vol. — Légende des siècles. 1 vol. — Les misérables.
+5 vol. — L’année terrible. 1 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Ideville</b> (d’). Journal d’un diplomate. 3 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Jacqmin.</b> Les chemins de fer en 1870-71. 1 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Jouffroy.</b> Cours de droit naturel. 2 vol. — Cours
+d’esthétique. 1 vol. — Mélanges philosophiques. 1 v. — Nouveaux
+mélanges philosophiques. 1 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Jurien de la Gravière</b> (L’amiral). Souvenirs d’un
+amiral. 2 vol. — La marine d’autrefois. 1 vol. — La
+marine d’aujourd’hui. 1 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Lamartine</b> (A. de). Méditations poétiques. 2 vol. — Harmonies
+poétiques. 1 vol. — Recueillements
+poétiques. 1 vol. — Jocelyn. 1 vol. — La chute d’un
+ange. 1 vol. — Voyage en Orient. 2 vol. — Histoire
+des Girondins. 6 vol. — Confidences. 1 vol. — Nouvelles
+confidences. 1 vol. — Lectures pour tous.
+1 vol. — Souvenirs et portraits. 3 vol. — Le manuscrit
+de ma mère. 1 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Lamarre.</b> De la milice romaine. 1 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Laveleye</b> (E. de). Études et essais. 1 vol. — La
+Prusse et l’Autriche après Sadowa. 1 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Lee Childe.</b> Le général Lee. 1 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Lehugeur.</b> La chanson de Roland. 1 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Malherbe.</b> Œuvres poétiques. 1 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Marmier</b> (Xavier). Gazida. 1 vol. — Hélène et Suzanne.
+1 vol. — Histoire d’un pauvre musicien.
+1 vol. — Le roman d’un héritier. 1 vol. — Les
+fiancés du Spitzberg. 1 vol. — Mémoires d’un
+orphelin. 1 vol. — Sous les sapins. 1 vol. — La
+recherche de l’idéal. 1 vol. — Robert-Bruce. 1 vol. — Les
+âmes en peine. 1 vol. — Voyages. 4 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Martha.</b> Les moralistes sous l’empire romain. 1 vol. — Le
+poëme de Lucrèce. 1 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Michelet.</b> L’insecte. 1 vol. — L’oiseau. 1 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Montégut.</b> Souvenirs de Bourgogne. 1 vol. — En
+Bourbonnais et en Forez. 1 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Nisard.</b> Les poëtes latins de la décadence. 2 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Ossian.</b> Poëmes gaéliques. 1 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Patin.</b> Études sur les tragiques grecs. 1 vol. — Études
+sur la poésie latine. 2 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Pfeiffer</b> (M<sup>me</sup> Ida). Voyages d’une femme. 3 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Prévost-Paradol.</b> Études sur les moralistes français.
+1 vol. — Essai sur l’histoire universelle. 2 v.</p>
+
+<p class="drap"><b>Saint-Simon.</b> Mémoires. 20 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Sainte-Beuve.</b> Port-Royal. 7 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Saintine</b> (X.-B.). Le chemin des écoliers. 1 vol. — Picciola.
+1 vol. — Seul. 1 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Sévigné</b> (M<sup>me</sup> de). Lettres. 8 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Shakespeare.</b> Œuvres, traduction Montégut. 10 v.</p>
+
+<p class="drap"><b>Simon</b> (Jules). La liberté politique. 1 vol. — La liberté
+civile. 1 vol. — La liberté de conscience. 1 v. — La
+religion naturelle. 1 vol. — Le devoir. 1 vol. — L’ouvrière.
+1 vol. — L’ouvrier de huit ans.
+1 vol. — Le travail. 1 vol. — La politique radicale.
+1 vol. — L’école. 1 vol. — La réforme de
+l’enseignement. 1 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Simonin.</b> Le monde américain. 1 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Taine</b> (H.). Essai sur Tite Live. 1 vol. — Essais de
+critique et d’histoire. 1 vol. — Nouveaux essais. 2
+vol. — Histoire de la littérature anglaise. 5 vol. — La
+Fontaine et ses fables. 1 vol. — Les philosophes
+français au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle. 1 vol. — Voyage aux
+Pyrénées. 1 v. — M. Graindorge. 1 vol. — Notes sur
+l’Angleterre. 1 vol. — Un séjour en France de
+1792 à 1795. 1 vol. — Voyage en Italie. 2 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Topffer</b> (R.). Nouvelles génevoises. 1 vol. — Rosa
+et Gertrude. 1 vol. — Le presbytère. 1 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Traductions des chefs-d’œuvre de la littérature
+grecque.</b> 25 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Traductions des chefs-d’œuvre de la littérature
+latine.</b> 12 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Villehardouin.</b> Conquête de Constantinople. 1 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Vivien de St-Martin.</b> L’année géographique.
+11 années (1863-1873). 13 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Wallon.</b> Vie de N.-S. Jésus-Christ. 1 vol. — la
+sainte Bible. 2 vol. — La Terreur. 1 vol.</p>
+
+<p class="drap"><b>Wey</b> (Francis). Dick Moon. 1 vol. — La haute Savoie.
+1 vol. — Chronique du siége de Paris. 1 vol.</p>
+
+</div>
+<p class="c gap xsmall"><span class="sc">Coulommiers.</span> — Typogr. <span class="sc">Albert</span> PONSOT et P. BRODARD.</p>
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+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75961 ***</div>
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