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+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75820 ***
+
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+
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+
+ Bibliothèque de Philosophie scientifique
+
+ Dr GUSTAVE LE BON
+
+ Le déséquilibre
+ du monde
+
+
+ PARIS
+ ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
+ 26, RUE RACINE, 26
+
+ 1923
+ Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction
+ réservés pour tous les pays.
+
+
+
+
+PRINCIPALES PUBLICATIONS DE GUSTAVE LE BON
+
+
+1º VOYAGES, HISTOIRE ET PSYCHOLOGIE
+
+VOYAGE AUX MONTS TATRAS, avec une carte et un panorama dressés par
+l’auteur (publié par la _Société géographique de Paris_).
+
+VOYAGE AU NÉPAL, illustré d’après les photographies et dessins exécutés
+par l’auteur pendant son exploration (publié par le _Tour du Monde_).
+
+L’HOMME ET LES SOCIÉTÉS.--LEURS ORIGINES ET LEUR HISTOIRE. Tome Ier:
+Développement physique et intellectuel de l’homme.--Tome II:
+Développement des sociétés. (_Épuisé._)
+
+LES PREMIÈRES CIVILISATIONS DE L’ORIENT (Égypte, Assyrie, Judée, etc.).
+In-4º, illustré de 430 gravures, 2 cartes et 9 photographies.
+(_Épuisé._)
+
+LA CIVILISATION DES ARABES. Grand in-4º, illustré de 366 gravures, 4
+cartes et 11 planches en couleurs, d’après les documents de l’auteur.
+(_Épuisé._)
+
+LES CIVILISATIONS DE L’INDE. Grand in-4º, illustré de 352 photogravures
+et 2 cartes, d’après les photographies exécutées par l’auteur.
+(_Épuisé._)
+
+LES MONUMENTS DE L’INDE. In-folio, illustré de 400 planches d’après les
+documents, photographies, plans et dessins de l’auteur. (Firmin-Didot.)
+(_Épuisé._)
+
+LOIS PSYCHOLOGIQUES DE L’ÉVOLUTION DES PEUPLES. 15e édition.
+
+PSYCHOLOGIE DES FOULES. 25e édition.
+
+PSYCHOLOGIE DU SOCIALISME. 8e édition.
+
+PSYCHOLOGIE DE L’ÉDUCATION. 27e mille.
+
+PSYCHOLOGIE POLITIQUE. 18e mille.
+
+LES OPINIONS ET LES CROYANCES. 16e mille.
+
+LA RÉVOLUTION FRANÇAISE ET LA PSYCHOLOGIE DES RÉVOLUTIONS. 15e mille.
+
+APHORISMES DU TEMPS PRÉSENT. 9e mille.
+
+LA VIE DES VÉRITÉS. 10e mille.
+
+ENSEIGNEMENTS PSYCHOLOGIQUES DE LA GUERRE EUROPÉENNE. 36e mille.
+
+PREMIÈRES CONSÉQUENCES DE LA GUERRE. 29e mille.
+
+HIER ET DEMAIN, PENSÉES BRÈVES. 10e mille.
+
+PSYCHOLOGIE DES TEMPS NOUVEAUX. 10e mille.
+
+LE DÉSÉQUILIBRE DU MONDE. 5e mille.
+
+
+2º RECHERCHES SCIENTIFIQUES
+
+LA FUMÉE DU TABAC.--RECHERCHES CHIMIQUES. (_Épuisé._)
+
+RECHERCHES ANATOMIQUES ET MATHÉMATIQUES SUR LES VARIATIONS DE VOLUME DU
+CRANE. In-8º. (_Épuisé._)
+
+LA MÉTHODE GRAPHIQUE ET LES APPAREILS ENREGISTREURS, contenant la
+description des nouveaux instruments de l’auteur, avec 63 figures.
+(_Épuisé._)
+
+LES LEVERS PHOTOGRAPHIQUES. Exposé des nouvelles méthodes de levers de
+cartes et de plans employées par l’auteur pendant ses voyages. 2 vol.
+in-18. (Gauthier-Villars.)
+
+L’ÉQUITATION ACTUELLE ET SES PRINCIPES.--RECHERCHES EXPÉRIMENTALES. 5e
+édition, 1 vol. in-8º, avec 57 figures et un atlas de 178 photographies
+instantanées. (Flammarion.)
+
+MÉMOIRES DE PHYSIQUE: Lumière noire. Phosphorescence invisible. Ondes
+hertziennes. Énergie intra-atomique. Dissociation de la matière, etc.
+(18 mémoires.)
+
+L’ÉVOLUTION DE LA MATIÈRE, avec 63 figures. 40e mille.
+
+L’ÉVOLUTION DES FORCES, avec 42 figures, 24e mille.
+
+Il existe des traductions en Anglais, Allemand, Espagnol, Italien,
+Portugais, Danois, Suédois, Russe, Géorgien, Arabe, Polonais, Tchèque,
+Turc, Hindostani, Japonais, etc., de quelques-uns des précédents
+ouvrages.
+
+A LA LIBRAIRIE FLAMMARION
+
+L’ŒUVRE DE GUSTAVE LE BON, par le Baron MOTONO, ambassadeur du Japon,
+in-8º avec portrait.
+
+
+
+
+Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.
+
+Copyright 1923,
+
+by ERNEST FLAMMARION.
+
+
+
+
+A L’ILLUSTRE GÉNÉRAL
+
+CHARLES MANGIN
+
+
+Durant les sombres jours de Verdun où votre pénétrante sagacité et votre
+vaillance contribuèrent si puissamment à changer l’orientation du
+destin, je reçus de vous, mon cher général, une photographie, dont la
+dédicace rappelait que vous étiez mon disciple. Depuis lors, vous m’avez
+affirmé que ma doctrine vous avait guidé tandis que vous prépariez la
+victoire décisive du 18 juillet 1918 et pendant les opérations qui la
+suivirent. Le psychologue ayant la rare fortune de trouver un tel élève
+pour appliquer ses principes, lui doit une vive reconnaissance.
+
+J’exprime ce sentiment en vous dédiant mon livre.
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+LA PHYSIONOMIE ACTUELLE DU MONDE
+
+
+Les civilisations modernes se présentent sous deux faces, tellement
+dissemblables, tellement contradictoires, que vues d’une planète
+lointaine, elles sembleraient appartenir à deux mondes entièrement
+différents.
+
+Un de ces mondes est celui de la science et de ses applications. Des
+édifices qui le composent rayonnent les éblouissantes clartés de
+l’harmonie et de la vérité pure.
+
+L’autre monde est le ténébreux domaine de la vie politique et sociale.
+Ses chancelantes constructions restent enveloppées d’illusions,
+d’erreurs et de haines. Des luttes furieuses le ravagent fréquemment.
+
+Cet éclatant contraste entre les divers domaines des grandes
+civilisations tient à ce que chacun d’eux est formé d’éléments
+n’obéissant pas aux mêmes lois et n’ayant pas de commune mesure.
+
+La vie sociale est régie par des besoins, des sentiments, des instincts
+légués par l’hérédité et qui pendant des entassements d’âges,
+représentèrent les seuls guides de la conduite.
+
+Dans cette région, l’évolution progressive demeure très faible. Les
+sentiments qui animaient nos premiers aïeux: l’ambition, la jalousie, la
+férocité et la haine, restent inchangés.
+
+Durant des périodes, dont la science révèle l’accablante longueur,
+l’homme se différencia peu du monde animal qu’il devait tant dépasser
+intellectuellement un jour.
+
+Restés les égaux des animaux dans le domaine de la vie organique, nous
+les dépassons à peine dans la sphère des sentiments. C’est seulement
+dans le cycle de l’intelligence que notre supériorité est devenue
+immense. Grâce à elle les continents ont été rapprochés, la pensée
+transmise d’un hémisphère à l’autre avec la vitesse de la lumière.
+
+Mais l’intelligence qui, du fond des laboratoires, réalise tant de
+découvertes n’a exercé jusqu’ici qu’un bien faible rôle dans la vie
+sociale. Elle reste dominée par des impulsions que la raison ne gouverne
+pas. Les sentiments et les fureurs des premiers âges ont conservé leur
+empire sur l’âme des peuples et déterminent leurs actions.
+
+ * * * * *
+
+La compréhension des événements n’est possible qu’en tenant compte des
+différences profondes séparant les impulsions affectives et mystiques
+des influences rationnelles. Elles expliquent pourquoi des individus
+d’une intelligence supérieure ont accepté, à toutes les époques, les
+plus enfantines croyances: l’adoration du serpent ou celle de Moloch,
+par exemple. Des millions d’hommes sont dominés encore par les rêveries
+d’illustres hallucinés fondateurs de croyances religieuses ou
+politiques. De nos jours, les chimères communistes ont eu la force de
+ruiner un gigantesque empire et de menacer plusieurs pays.
+
+C’est également parce que le cycle de l’intelligence a peu d’action sur
+celui des sentiments qu’on vit, dans la dernière guerre, des hommes de
+haute culture incendier des cathédrales, massacrer des vieillards et
+ravager des provinces, pour l’unique satisfaction de détruire.
+
+ * * * * *
+
+Nous ignorons le rôle que la raison exercera un jour sur la marche de
+l’histoire. Si l’intelligence n’en conserve d’autre que de fournir aux
+impulsions sentimentales et mystiques qui continuent à mener le monde
+des procédés de dévastation plus meurtriers chaque jour, nos grandes
+civilisations sont vouées au sort des grands empires asiatiques, que
+leur puissance ne sauva pas de la destruction et dont le sable recouvre
+aujourd’hui les derniers vestiges.
+
+Les futurs historiens, méditant alors sur les causes de ruine des
+sociétés modernes, diront sans doute qu’elles périrent parce que les
+sentiments de leurs défenseurs n’avaient pas évolué aussi vite que leur
+intelligence.
+
+ * * * * *
+
+La complication des problèmes sociaux qui agitent aujourd’hui la vie des
+peuples tient en partie à la difficulté de concilier des intérêts
+contradictoires. Pendant la paix les divergences entre peuples et entre
+classes d’un même peuple existent également, mais les nécessités de la
+vie finissent par équilibrer les intérêts contraires. L’accord ou tout
+au moins un demi-accord s’établit.
+
+Cette entente toujours précaire ne survit pas aux profonds
+bouleversements comme ceux de la grande guerre. Le déséquilibre remplace
+alors l’équilibre. Libérés des anciennes contraintes, les sentiments,
+les croyances, les intérêts opposés renaissent et se heurtent avec
+violence.
+
+Et c’est ainsi que depuis les débuts de la guerre le monde est entré
+dans une phase de déséquilibre dont il ne réussit pas à sortir.
+
+Il en sort d’autant moins que les peuples et leurs maîtres prétendent
+résoudre des problèmes entièrement nouveaux avec des méthodes anciennes
+qui ne leur sont plus applicables aujourd’hui.
+
+Les illusions sentimentales et mystiques qui enfantèrent la guerre
+dominent encore pendant la paix. Elles ont créé les ténèbres dans
+lesquelles l’Europe est plongée et qu’aucun phare directeur n’illumine
+encore.
+
+ * * * * *
+
+Pour que les menaces dont l’avenir paraît enveloppé soient évitées, il
+faut étudier sans passions et sans illusions les problèmes qui se
+dressent de toutes parts et les répercussions dont ils sont chargés. Tel
+est le but du présent ouvrage.
+
+Cet avenir, d’ailleurs, est surtout en nous-mêmes et tissé par
+nous-mêmes. N’étant pas fixé comme le passé, il peut se transformer sous
+l’action de nos efforts. Le réparable du présent devient bientôt
+l’irréparable de l’avenir. L’action du hasard, c’est-à-dire des causes
+ignorées, reste considérable dans la marche du monde, mais il n’empêcha
+jamais les peuples de créer leur destinée.
+
+
+
+
+Le déséquilibre du monde
+
+
+
+
+LIVRE I
+
+LE DÉSÉQUILIBRE POLITIQUE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+L’ÉVOLUTION DE L’IDÉAL
+
+
+J’ai, souvent, étudié au cours de mes livres le rôle prépondérant de
+l’idéal dans la vie des peuples. Il me faut cependant y revenir encore,
+car l’heure présente s’affirme de plus en plus comme une lutte d’idéals
+contraires. Devant les anciens idéals religieux et politiques dont la
+puissance a pâli se dressent, en effet, des idéals nouveaux qui
+prétendent les remplacer.
+
+L’histoire montre facilement qu’un peuple, tant qu’il ne possède pas des
+sentiments communs, des intérêts identiques, des croyances semblables,
+ne constitue qu’une poussière d’individus, sans cohésion, sans durée et
+sans force.
+
+L’unification qui fait passer une race de la barbarie à la civilisation
+s’accomplit par l’acceptation d’un même idéal. Les hasards des conquêtes
+ne le remplacent pas.
+
+Les idéals susceptibles d’unifier l’âme d’un peuple sont de nature
+diverse: culte de Rome, adoration d’Allah, espoir d’un paradis, etc.
+Comme moyen d’action leur efficacité est la même dès qu’ils ont conquis
+les cœurs.
+
+Avec un idéal capable d’agir sur les âmes un peuple prospère. Sa
+décadence commence quand cet idéal s’affaiblit. Le déclin de Rome date
+de l’époque où les Romains cessèrent de vénérer leurs institutions et
+leurs dieux.
+
+ * * * * *
+
+L’idéal de chaque peuple contient des éléments très stables, l’amour de
+la patrie, par exemple, et d’autres qui varient d’âge en âge, avec les
+besoins matériels, les intérêts, les habitudes mentales de chaque
+époque.
+
+A ne considérer que la France, et depuis une dizaine de siècles
+seulement, il est visible que les éléments constitutifs de son idéal ont
+souvent varié. Ils continuent à varier encore.
+
+Au moyen âge, les éléments théologiques prédominent, mais la féodalité,
+la chevalerie, les croisades, leur donnent une physionomie spéciale.
+L’idéal reste cependant dans le ciel, et orienté par lui.
+
+Avec la Renaissance, les conceptions se transforment. Le monde antique
+sort de l’oubli et change l’horizon des pensées. L’astronome l’élargit
+en prouvant que la terre, centre supposé de l’univers, n’est qu’un astre
+infime perdu dans l’immensité du firmament. L’idéal divin persiste, sans
+doute, mais il cesse d’être unique. Beaucoup de préoccupations
+terrestres s’y mêlent. L’art et la science dépassent parfois en
+importance la théologie.
+
+Le temps s’écoule et l’idéal évolue encore. Les rois, dont papes et
+seigneurs limitaient jadis la puissance, finissent par devenir absolus.
+Le XVIIe siècle rayonne de l’éclat d’une monarchie qu’aucun pouvoir ne
+conteste plus. L’unité, l’ordre, la discipline, règnent dans tous les
+domaines. Les efforts autrefois dépensés en luttes politiques se
+tournent vers la littérature et les arts qui atteignent un haut degré de
+splendeur.
+
+Le déroulement des années continue et l’idéal subit une nouvelle
+évolution. A l’absolutisme du XVIIe siècle succède l’esprit critique du
+XVIIIe. Tout est remis en question. Le principe d’autorité pâlit et les
+anciens maîtres du monde perdent le prestige d’où dérivait leur force.
+Aux anciennes classes dirigeantes: royauté, noblesse et clergé, en
+succède une autre qui conquiert tous les pouvoirs. Les principes qu’elle
+proclame, l’égalité surtout, font le tour de l’Europe et transforment
+cette dernière en champ de bataille pendant vingt ans.
+
+Mais comme le passé ne meurt que lentement dans les âmes les idées
+anciennes renaissent bientôt. Idéals du passé et idéals nouveaux entrent
+en lutte. Restaurations et révolutions se succèdent pendant près d’un
+siècle.
+
+Ce qui restait des anciens idéals s’effaçait cependant de plus en plus.
+La catastrophe dont le monde a été récemment bouleversé fit pâlir encore
+leur faible prestige. Les dieux, visiblement impuissants à orienter la
+vie des nations, sont devenus des ombres un peu oubliées. S’étant
+également montrées impuissantes, les plus antiques monarchies se virent
+renversées par les fureurs populaires. Une fois encore l’idéal collectif
+se trouva transformé.
+
+Les peuples déçus cherchent maintenant à se protéger eux-mêmes. A la
+dictature des dieux et des rois, ils prétendent substituer celle du
+prolétariat.
+
+Ce nouvel idéal se formule, malheureusement pour lui, à une époque où,
+transformé par les progrès de la science, le monde ne peut plus
+progresser que sous l’influence des élites. Il importait peu jadis à la
+Russie de ne pas posséder les capacités intellectuelles d’une élite.
+Aujourd’hui, le seul fait de les avoir perdues l’a plongée dans un abîme
+d’impuissance.
+
+Une des difficultés de l’âge actuel résulte de ce qu’il n’a pas encore
+trouvé un idéal capable de rallier la majorité des esprits.
+
+Cet idéal nécessaire, les démocraties triomphantes le cherchent mais ne
+le découvrent pas. Aucun de ceux proposés n’a pu réunir assez d’adeptes
+pour s’imposer.
+
+Dans l’universel désarroi, l’idéal socialiste essaye d’accaparer la
+direction des peuples mais étranger aux lois fondamentales de la
+psychologie et de la politique, il se heurte à des barrières que les
+volontés ne franchissent plus. Il ne saurait donc remplacer les anciens
+idéals.
+
+ * * * * *
+
+Dans une des cavernes rocheuses dominant la route de Thèbes, en Béotie,
+vivait jadis, suivant la légende, un être mystérieux proposant des
+énigmes à la sagacité des hommes, et condamnant à périr ceux qui ne les
+devinaient pas.
+
+Ce conte symbolique traduit clairement le fatal dilemme: deviner ou
+périr, qui a tant de fois surgi aux phases critiques de l’histoire des
+nations. Jamais peut-être, les grands problèmes dont la destinée des
+peuples dépend, ne furent plus difficiles qu’aujourd’hui.
+
+Bien que l’heure d’édifier un idéal nouveau n’ait pas sonné il est déjà
+possible cependant de déterminer les éléments devant entrer dans sa
+structure, et ceux qu’il faudra nécessairement rejeter. Plusieurs pages
+de notre livre seront consacrées à cette détermination.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+CONSÉQUENCES POLITIQUES DES ERREURS DE PSYCHOLOGIE
+
+
+Le défaut de prévision d’événements prochains et l’inexacte observation
+d’événements présents furent fréquents pendant la guerre et depuis la
+paix.
+
+L’imprévision s’est révélée à toutes les périodes du conflit.
+L’Allemagne n’envisagea ni l’entrée en guerre de l’Angleterre, ni celle
+de l’Italie, ni surtout celle de l’Amérique. La France ne prévit pas
+davantage les défections de la Bulgarie et de la Russie, ni d’autres
+événements encore.
+
+L’Angleterre ne montra pas une perspicacité plus grande. J’ai rappelé
+ailleurs que, trois semaines avant l’armistice, son ministre des
+affaires étrangères, ne soupçonnant nullement la démoralisation de
+l’armée allemande, assurait dans un discours que la guerre serait encore
+très longue.
+
+La difficulté de prévoir des événements même rapprochés se conçoit; mais
+celle qu’éprouvent les gouvernants à savoir ce qui se passe dans des
+pays où ils entretiennent à grands frais des agents chargés de les
+renseigner est difficilement compréhensible.
+
+La cécité mentale des agents d’information vient sans doute de leur
+impuissance à discerner le général dans les cas particuliers qu’ils
+peuvent observer.
+
+En dehors des lourdes erreurs de psychologie qui nous coûtèrent la ruine
+de plusieurs départements mais dont je n’ai pas à m’occuper ici,
+plusieurs fautes, chargées de redoutables conséquences, ont été commises
+depuis l’armistice.
+
+La première fut de n’avoir pas facilité la dissociation des différents
+États de l’Empire allemand, dissociation spontanément commencée au
+lendemain de la défaite.
+
+Une autre erreur fut de favoriser une désagrégation de l’Autriche, que
+l’intérêt de la paix européenne aurait dû faire éviter à tout prix.
+
+Une erreur moins importante mais grave encore fut d’empêcher
+l’importation en France des stocks accumulés par l’industrie allemande
+pendant la guerre.
+
+ * * * * *
+
+Examinons l’engrenage des conséquences issues de ces erreurs.
+
+La première fut capitale. Ainsi que je l’avais dit et répété, bien avant
+la conclusion du traité de paix, il eût été d’un intérêt majeur pour la
+sécurité du monde de favoriser la division de l’Allemagne en États
+politiquement séparés, comme ils l’étaient avant 1870.
+
+La tâche se trouvait grandement facilitée, puisque l’Allemagne, après sa
+défaite, se divisa spontanément en plusieurs républiques indépendantes.
+
+Cette séparation n’eût pas été du tout artificielle. C’est l’unité, au
+contraire, qui était artificielle, puisque l’Allemagne se compose de
+races différentes, ayant droit à une vie autonome, d’après le principe
+même des nationalités si cher aux Alliés.
+
+Il avait fallu la main puissante de la Prusse et cinquante ans de
+caserne et d’école pour agréger en un seul bloc des pays séculairement
+distincts et professant les uns pour les autres une fort médiocre
+sympathie.
+
+Seuls, les avantages de cette unité avaient pu la maintenir. Ces
+avantages disparaissant, elle devait s’écrouler. Ce fut d’ailleurs ce
+qui en arriva au lendemain de la défaite.
+
+Favoriser une telle division, en attribuant de meilleures conditions de
+paix à quelques-unes des républiques nouvellement fondées, eût permis de
+stabiliser la dissociation spontanément effectuée.
+
+Les Alliés ne l’ont pas compris, s’imaginant sans doute qu’ils
+obtiendraient plus d’avantages du bloc allemand que d’États séparés.
+
+Maintenant, il est trop tard. Les gouvernants allemands ont profité des
+interminables tergiversations de la Conférence de la Paix pour refaire
+péniblement leur unité.
+
+Elle est, actuellement, complète. Dans la nouvelle constitution
+allemande, l’Empire semble partagé en une série d’États libres et égaux.
+Simple apparence. Tout ce qui ressort de la législation appartient à
+l’Empire. Les États confédérés sont bien moins autonomes, en réalité,
+qu’ils ne l’étaient avant la guerre. Ne représentant que de simples
+provinces de l’Empire, ils restent aussi peu indépendants que le sont
+les provinces françaises du pouvoir central établi à Paris.
+
+Le seul changement réel opéré dans la nouvelle unité allemande c’est que
+l’hégémonie exercée jadis par la Prusse ne lui appartient plus.
+
+ * * * * *
+
+L’erreur politique consistant à favoriser la désagrégation de l’Autriche
+fut encore plus grave. Certes, l’Autriche était un empire vermoulu, mais
+il possédait des traditions, une organisation; en un mot, l’armature que
+les siècles seuls peuvent bâtir.
+
+Avec quelques illusions en moins et un peu de sagacité en plus, la
+nécessité de conserver l’Empire d’Autriche fût nettement apparue.
+
+L’Europe entrevoit déjà et verra de plus en plus ce que lui coûtera la
+dissolution de l’Autriche en petits États sans ressources, sans avenir
+et qui à peine formés entrèrent en conflit les uns contre les autres.
+
+C’est surtout en raison des nouvelles conflagrations dont tous ces
+fragments d’États menacent l’Europe, que le Sénat américain refusa
+d’accepter une Société des Nations qui pourrait obliger les États-Unis à
+intervenir dans les rivalités des incivilisables populations
+balkaniques.
+
+La désagrégation de l’Autriche aura d’autres conséquences encore plus
+graves. Une des premières va être, en effet, d’agrandir l’Allemagne du
+territoire habité par les neuf à dix millions d’Allemands représentant
+ce qui reste de l’ancien empire d’Autriche. Sentant leur faiblesse, ils
+se tournent déjà vers l’Allemagne et demandent à lui être annexés.
+
+Sans doute, les Alliés s’opposent à cette annexion. Mais comment
+pourront-ils l’empêcher toujours puisque les Autrichiens de race
+allemande invoquent, pour réclamer leur annexion, le principe même des
+nationalités, c’est-à-dire le droit pour les peuples de disposer
+d’eux-mêmes, droit hautement proclamé par les Alliés?
+
+Et ici apparaît, une fois encore, comme il apparut si fréquemment dans
+l’histoire, le danger des idées fausses. Le principe des nationalités,
+qui prétend remplacer celui de l’équilibre, semble fort juste au point
+de vue rationnel, mais il devient très erroné quand on considère que les
+hommes sont conduits par des sentiments, des passions, des croyances et
+fort peu par des raisons.
+
+Quelle application peut-on faire de cet illusoire principe dans des pays
+où, de province en province, de village en village, et souvent dans le
+même village, subsistent des populations de races, de langues, de
+religions différentes, séparées par des haines séculaires et n’ayant
+d’autre idéal que de se massacrer?
+
+ * * * * *
+
+La troisième des erreurs énumérées plus haut, celle d’avoir empêché, par
+tous les moyens possibles, l’introduction en France après la paix des
+produits allemands accumulés pendant la guerre, est une de celles qui
+ont le plus contribué à l’établissement de la vie chère.
+
+Cette interdiction ne résulta pas, bien entendu, des décisions de la
+Conférence de la Paix, mais uniquement de notre gouvernement.
+
+Il fut, d’ailleurs, le seul à commettre pareille faute. Plus avisées,
+l’Amérique et l’Angleterre ouvrirent largement leurs portes aux produits
+venus d’Allemagne et profitèrent du bon marché de ces produits pour
+aller s’en approvisionner et réduire ainsi le prix de la vie dans leur
+pays.
+
+Commercer de préférence avec des pays dont le change est favorable
+constitue une notion économique tellement évidente, tellement
+élémentaire, que l’on ne conçoit pas qu’il ait pu exister un homme
+d’État incapable de la comprendre.
+
+Les illusoires raisons de nos interdictions d’importation, ou, ce qui
+revient au même, de nos taxes douanières prohibitives, étaient de
+favoriser quelques fabricants impuissants, d’ailleurs, à produire la
+dixième partie des objets dont la France avait besoin.
+
+Pour plaire à quelques industriels, le public en fut réduit à payer
+trois à quatre fois trop cher aux négociants anglais et américains des
+produits qu’ils auraient pu se procurer à très bon marché en Allemagne
+et que nous pouvions y acheter comme eux.
+
+ * * * * *
+
+Les erreurs psychologiques que nous venons d’examiner furent commises au
+moment de la paix. Depuis cette époque, les hommes d’État européens en
+ont accumulé bien d’autres.
+
+Une des plus graves, puisqu’elle faillit compromettre la sécurité de
+l’Europe, fut l’attitude prise à l’égard de la Pologne par le ministre
+qui dirigeait alors les destinées de l’Angleterre.
+
+Espérant se concilier les communistes russes, ce ministre n’hésita pas à
+conseiller publiquement aux Polonais d’accepter les invraisemblables
+conditions de paix proposées par la Russie, notamment un désarmement
+dont la première conséquence eût été le pillage de la Pologne,
+d’effroyables massacres et l’invasion de l’Europe.
+
+Pour bien montrer sa bonne volonté aux bolchevistes, le même Ministre
+interdisait, contre tout droit d’ailleurs, le passage par Dantzig des
+munitions destinées aux Polonais et il obtenait du gouvernement belge la
+même interdiction pour Anvers.
+
+Le résultat de cette intervention fut d’abord de provoquer chez les
+neutres--sans parler de la France--une indignation très vive. Voici
+comment s’exprimait à ce sujet _Le Journal de Genève_:
+
+ «Ces deux actes d’hostilité contre la Pologne ont causé aux
+ admirateurs de l’Angleterre une stupéfaction extraordinaire et une
+ douloureuse déception. Aujourd’hui, ces admirateurs disent ceci:
+
+ L’Angleterre, grâce au sang non seulement anglais, mais français,
+ belge, italien, polonais, est, aujourd’hui, en sûreté dans son île. La
+ France, la Belgique, la Pologne, restent aux avant-postes, exposées en
+ première ligne.
+
+ L’Angleterre croit-elle qu’il soit conforme à ses traditions de
+ loyauté, qu’il soit même conforme à son intérêt le plus évident, de
+ laisser ses alliés s’épuiser dans la lutte pour arrêter le bolchevisme
+ en marche vers l’Occident, sans user de toute son influence et de
+ toutes ses forces pour leur venir en aide?»
+
+Les intérêts commerciaux qui déterminèrent l’orientation politique de
+l’homme d’État anglais étaient faciles à voir. Ce qu’il n’a pas aperçu,
+ce sont les conséquences pouvant résulter de sa conduite à l’égard des
+Polonais.
+
+Si la Pologne, cédant aux suggestions anglaises, avait renoncé à la
+lutte, le Bolchevisme, allié à l’Islamisme, si maladroitement traité en
+Turquie, fût devenu plus dangereux encore qu’il ne l’est aujourd’hui. La
+Pologne vaincue, l’alliance de la Russie bolcheviste avec l’Allemagne
+était certaine.
+
+Fort heureusement pour nous,--et plus encore, peut-être, pour
+l’Angleterre,--notre gouvernement eut une vision autrement nette de la
+situation que l’Angleterre.
+
+Bien que le cas des Polonais semblât désespéré, puisque l’armée rouge
+était aux portes de Varsovie, notre président du conseil n’hésita pas à
+les secourir non seulement par l’envoi de munitions, mais surtout en
+faisant diriger leurs armées par le chef d’état-major du maréchal Foch.
+Grâce à l’influence de ce général, les Polonais, qui reculaient toujours
+sans paraître se soucier de combattre, reprirent courage, et quelques
+manœuvres habiles transformèrent leurs persistantes défaites en une
+éclatante victoire.
+
+Ses conséquences furent immédiates: la Pologne délivrée, les espérances
+de l’Allemagne déçues, le bolchevisme refoulé, l’Asie moins menacée.
+
+Pour arriver à ces résultats, il avait suffi de voir juste et d’agir
+vite. On ne saurait trop louer nos gouvernants d’avoir fait preuve de
+qualités qui, depuis quelque temps, devenaient exceptionnelles chez eux.
+
+ * * * * *
+
+La politique européenne vit d’idées anciennes correspondant à des
+besoins disparus. La notion moderne d’interdépendance des peuples et la
+démonstration de l’inutilité des conquêtes n’ont aucune influence sur la
+conduite des diplomates. Ils restent persuadés qu’une nation peut
+s’enrichir en ruinant le commerce d’une autre et que l’idéal pour un
+pays est de s’agrandir par des conquêtes.
+
+Ces conceptions usées semblent choquantes aux peuples que n’agitent pas
+nos préjugés et nos passions ataviques.
+
+Un journal du Brésil en exprimait son étonnement dans les lignes
+suivantes qui traduisent bien les idées du nouveau monde:
+
+ «Tous les peuples du vieux continent, quels qu’ils soient, ont une
+ conception antique du monde et de la vie. Que veulent-ils? Prendre.
+ Que voient-ils dans la fin d’une guerre? L’occasion de recevoir le
+ plus qu’ils peuvent. C’est la conception antique, c’est le passé de
+ nombreux siècles se faisant toujours sentir chez les grands esprits,
+ comme dans les masses, même dans les milieux socialistes et ouvriers,
+ où les idées sont confuses et les appétits exaspérés simplement par
+ égoïsme de classes.»
+
+Les hommes d’État européens parlent bien quelquefois le langage du temps
+présent mais ils se conduisent avec les idées des temps passés.
+L’Angleterre proclame très haut le principe des nationalités, mais elle
+s’empare ou tente de s’emparer de l’Égypte, de la Perse, des colonies
+allemandes, de la Mésopotamie, etc... Les nouvelles petites républiques
+fondées avec les débris des anciens empires professent, elles aussi, de
+grands principes, mais tâchent également de s’agrandir aux dépens de
+leurs voisins.
+
+La paix ne s’établira en Europe que quand l’anarchie créée par les
+erreurs de psychologie ne dominera plus les âmes. Il faut, parfois, bien
+des années pour montrer à un peuple les dangers de ses illusions.
+
+ * * * * *
+
+La guerre ayant bouleversé les doctrines guidant les chefs d’armée comme
+celles dont s’alimentait la pensée des hommes d’État, un empirisme
+incertain reste leur seul guide.
+
+Cet état mental a été bien mis en évidence dans un discours prononcé par
+un président du Conseil devant le Parlement français.
+
+«Nous avons fait, disait-il, la guerre dans l’empirisme et la paix aussi
+parce qu’il est impossible que ce soit autrement. De doctrines
+économiques, il n’en est chez personne ici.»
+
+L’empirisme représente forcément la période de début de toutes les
+sciences, mais en progressant elles réussissent à tirer de l’expérience
+des lois générales permettant de prévoir la marche des phénomènes et de
+renoncer à l’empirisme.
+
+Nul besoin d’empirisme par exemple, pour savoir que quand un corps tombe
+librement dans l’espace, sa vitesse à un moment donné est
+proportionnelle au temps de sa chute et l’espace parcouru au carré du
+même temps.
+
+Les lois physiques sont tellement certaines, que lorsqu’elles semblent
+ne pas se vérifier on est sûr qu’intervient une cause perturbatrice,
+dont il est possible de déterminer la grandeur. Ainsi l’astronome
+Leverrier constatant qu’un certain astre ne paraissait plus obéir
+rigoureusement aux lois de l’attraction, en conclut que sa marche devait
+être troublée par l’influence d’une planète inconnue. De la perturbation
+observée, fut déduite la position de l’astre produisant cette
+perturbation et on le découvrit bientôt à la place indiquée.
+
+La psychologie et l’économie politique sont soumises, comme d’ailleurs
+tous les phénomènes de la nature, à des lois immuables, mais ces lois,
+nous en connaissons très peu, et celles connues subissent tant
+d’influences perturbatrices qu’on arrive à douter des plus certaines,
+alors même qu’elles ont de nombreuses expériences pour soutien.
+
+Il est visible que les gouvernants européens n’ont possédé, ni pendant
+la guerre, ni depuis la paix, aucune règle fixe de conduite. Leur oubli
+de certaines lois économiques et psychologiques n’empêche pas
+l’existence de ces lois. De leur méconnaissance ils furent souvent
+victimes.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LA PAIX DES PROFESSEURS
+
+
+Aux erreurs de psychologie précédemment énumérées il faut ajouter les
+illusions qui présidèrent à la rédaction du traité de paix. Leur
+importance va être montrée dans ce chapitre.
+
+Peu d’hommes possédèrent au cours de l’Histoire un pouvoir égal à celui
+du président Wilson lorsque, débarqué en Europe, il dicta les conditions
+de la paix. Pendant la rayonnante période de sa puissance, le
+représentant du nouveau monde resta enveloppé d’un prestige que les
+Dieux et les Rois n’obtinrent pas toujours au même degré.
+
+A entendre ses merveilleuses promesses, une nouvelle lumière allait
+éclairer l’univers. Aux peuples sortis d’un effroyable enfer et
+redoutant d’y être replongés apparaissait l’aurore d’une paix éternelle.
+Un âge de fraternité remplacerait l’ère des carnages et des
+dévastations.
+
+Ces vastes espoirs ne durèrent pas longtemps. La réalité prouva bientôt
+que les traités si péniblement élaborés n’avaient eu d’autres résultats
+que de précipiter l’Europe dans l’anarchie et l’Orient dans une série
+d’inévitables guerres. La presque totalité des petits États créés en
+découpant d’antiques monarchies, envahirent bientôt leurs voisins et
+aucune intervention des grandes puissances ne réussit, pendant de longs
+mois, à calmer leurs fureurs.
+
+Des diverses causes qui transformèrent en désillusions de grandes
+espérances, une des plus actives fut la méconnaissance de certaines lois
+psychologiques fondamentales qui, depuis l’origine des âges, dirigent la
+vie des nations.
+
+Le président Wilson était le seul personnage assez puissant pour
+imposer, avec le morcellement de l’Europe, une série des conditions de
+paix dont on a pu dire qu’elles faisaient hurler le bon sens. Nous
+savons, aujourd’hui, qu’il ne fut pas leur unique auteur.
+
+Les révélations de l’ambassadeur américain Elkus, que reproduisit _le
+Matin_, ont appris que les diverses clauses du traité avaient été
+rédigées par une petite phalange de professeurs.
+
+«_Lorsque le président Wilson confia au colonel House la mission de
+choisir les futurs délégués, il stipula_:
+
+«--_Je ne veux que des professeurs de l’Université._
+
+«--_Vainement, le colonel tenta de rappeler que l’Amérique possédait de
+grands ambassadeurs, des industriels qui sont les premiers de la terre,
+des hommes d’État qui avaient une profonde expérience de l’Europe_:
+
+«--_Je ne veux que des professeurs, répéta le président._»
+
+Ce fut donc une cohorte de professeurs qui peuplèrent les commissions.
+«Penchés sur les textes, et non sur les âmes, ils interrogeaient les
+grands principes abstraits et fermaient les yeux devant les faits.» La
+paix devint ainsi ce que l’ambassadeur Elkus appelle «une paix de
+professeurs». Elle montra, une fois de plus, à quel point des
+théoriciens pleins de science, mais étrangers aux réalités du monde,
+peuvent être dépourvus de bon sens, et, par conséquent, dangereux.
+
+ * * * * *
+
+Le traité de paix comprenait, en réalité, deux parties distinctes:
+
+1º Création d’États nouveaux, aux dépens surtout de l’Autriche et de la
+Turquie;
+
+2º Constitution d’une Société des Nations, destinée à maintenir une paix
+perpétuelle.
+
+En ce qui concerne la création d’États nouveaux aux dépens de l’Autriche
+et de la Turquie, l’expérience montra vite, comme je l’ai déjà indiqué
+plus haut, ce que valait une telle conception. Ses premiers résultats
+furent d’installer pour longtemps dans ces pays la ruine, l’anarchie et
+la guerre. On vit alors combien fut chimérique la prétention de refaire
+à coups de décrets des siècles d’Histoire. C’était une bien folle
+entreprise de découper de vieux empires en provinces séparées, sans
+tenir compte de leurs possibilités d’existence. Tous ces pays nouveaux,
+divisés par des divergences d’intérêts et des haines de races, ne
+possédant aucune stabilité économique, devaient forcément entrer en
+conflit.
+
+La minuscule Autriche actuelle est un produit des formidables illusions
+politiques qui conduisirent le maître du Congrès à désagréger une des
+plus vieilles monarchies du monde.
+
+Que pourront les Alliés quand l’Autriche, réduite à la dernière misère,
+reconnaîtra qu’elle ne saurait vivre qu’en s’unissant à l’Allemagne?
+C’est alors seulement que les auteurs du Traité de paix constateront
+l’erreur commise en détruisant le bloc aussi utile que peu dangereux
+constitué par l’ancienne Autriche.
+
+Prétendre refaire avec une feuille de papier l’édifice européen
+lentement édifié par mille ans d’histoire, quelle vanité!
+
+M. Morgenthau, ambassadeur d’Amérique, a fait récemment des petits États
+fabriqués par les décisions du Congrès la description suivante:
+
+ «Quel tableau que celui de l’Europe centrale aujourd’hui! Ici, une
+ poussière de petites républiques sans force physique réelle, sans
+ industrie, sans armée, ayant tout à créer, cherchant surtout à
+ s’étendre territorialement sans savoir si elles auront la force de
+ tout administrer, de tout vérifier. Et là, un État compact de 70
+ millions d’hommes qui savent la valeur de la discipline, qui savent
+ qu’il s’en est fallu de quelques pouces qu’ils asseyent leur
+ domination sur le monde entier, qui n’ont rien oublié de leurs
+ espoirs, et qui n’oublieront rien de leurs rancunes.»
+
+ * * * * *
+
+L’Angleterre respecta les utopies du président Wilson, de solides
+réalités lui étant accordées en échange de cette tolérance. Gagnant
+d’immenses territoires, qui en firent la véritable bénéficiaire de la
+guerre, elle n’avait aucun intérêt à s’opposer aux parties du traité ne
+la concernant pas.
+
+Restée seule, la France dut subir toutes les exigences de l’idéologie
+wilsonienne, exigences d’autant plus intransigeantes qu’elles
+prétendaient dériver de la pure raison.
+
+La manifeste erreur du président Wilson et de son équipe
+d’universitaires fut justement de croire à cette puissance souveraine de
+la raison sur la destinée des peuples. L’Histoire tout entière aurait dû
+leur enseigner, pourtant, que les sentiments et les passions sont les
+vrais guides des collectivités humaines et que les influences
+rationnelles ont, sur elles, une bien minime action.
+
+La politique, c’est-à-dire l’art de conduire les hommes, demande des
+méthodes fort différentes de celles qu’utilisent les professeurs. Elles
+doivent toujours avoir pour base cette notion fondamentale que les
+sentiments s’influencent, je le répète encore, avec des sentiments et
+non avec des arguments rationnels.
+
+ * * * * *
+
+La constitution de la Société des Nations, bien que distincte du traité
+de paix, lui reste intimement liée. Son but était, en effet, de
+maintenir cette paix.
+
+Elle débuta par un éclatant échec: refus du Sénat américain de
+s’associer à la création du président Wilson.
+
+Idéalistes, parfois les dirigeants de l’Amérique conservent cependant
+une claire vision des réalités, et les discours des professeurs ne les
+influencent guère. Le successeur de M. Wilson a résumé les motifs de
+leur refus dans les termes suivants:
+
+ «Le seul covenant que nous acceptons est le covenant de notre
+ conscience. Il est préférable au contrat écrit qui fait litière de
+ notre liberté d’action et aliène nos droits entre les mains d’une
+ alliance étrangère. Aucune assemblée mondiale, aucune alliance
+ militaire ne forcera jamais les fils de cette République à partir en
+ guerre. Le suprême sacrifice de leur vie ne pourra jamais leur être
+ demandé que pour l’Amérique et pour la défense de son honneur. Il y a
+ là une sainteté de droit que nous ne déléguerons jamais à personne.»
+
+Nous aurons à parler plus loin de la Société des Nations. Construite sur
+des données contraires à tous les principes de la psychologie elle n’a
+fait que justifier les opinions de l’Amérique en montrant son inutilité
+et son impuissance. Il fallait en vérité une dose prodigieuse
+d’illusions pour s’imaginer qu’un grand pays comme les États-Unis
+consentirait à se soumettre aux ordres d’une petite collectivité
+étrangère sans prestige et sans force. C’eût été admettre l’existence en
+Europe d’une sorte de super-gouvernement dont les décisions eussent régi
+le monde.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LE RÉVEIL DE L’ISLAM
+
+
+La série des erreurs de psychologie auxquelles nous venons de consacrer
+plusieurs chapitres n’est pas close. Nous allons en examiner d’autres
+encore.
+
+Depuis plusieurs siècles, la politique britannique eut pour but constant
+l’agrandissement de la domination anglaise aux dépens de divers rivaux:
+l’Espagne d’abord, la France plus tard, qui prétendaient s’opposer à son
+extension. Elle a successivement conquis sur eux l’Inde, le Canada,
+l’Égypte, etc. La dernière de ses grandes rivales, l’Allemagne, s’étant
+effondrée, elle put s’emparer de toutes ses colonies.
+
+Ce n’est pas ici le lieu d’examiner les qualités de caractère et les
+principes qui ont déterminé d’aussi persistants succès. On remarquera
+seulement que, confinés dans la préoccupation exclusive de buts
+utilitaires, les hommes d’État anglais professent un absolu dédain pour
+toutes les idéologies et tâchent toujours d’adapter leur conduite aux
+nécessités du moment. Ils se trompent quelquefois, mais n’hésitent pas à
+réparer les erreurs commises en modifiant leur ligne de conduite, sans
+se soucier des blessures d’amour-propre et des critiques pouvant
+résulter de telles oscillations.
+
+ * * * * *
+
+Un exemple récent et d’une prépondérante importance, puisque l’avenir de
+l’Orient en dépend, montre quels profonds et rapides revirements peut
+subir la politique anglaise.
+
+Après avoir soutenu en Mésopotamie de durs combats et constaté qu’une
+armée de soixante-dix mille hommes n’avait pu triompher de la résistance
+indigène, l’Angleterre renonça brusquement à une expédition aussi
+coûteuse et improductive que la nôtre en Syrie. Retirant ses troupes,
+elle les remplaça par un souverain indigène, l’émir Fayçal, que nous
+avions dû chasser de Damas en raison de sa persistante hostilité.
+
+Le but apparent de cette solution fut indiqué dans un discours prononcé
+à la Chambre des Communes:
+
+«Établir, avec l’ancienne Bagdad pour capitale, un État musulman qui
+puisse faire revivre l’ancienne gloire du peuple arabe.»
+
+L’installation d’un ennemi déclaré au voisinage de nos frontières de
+Syrie ne constituait pas, évidemment, une manœuvre amicale envers la
+France; mais, dans la politique anglaise, l’utilité étant toujours mise
+très au-dessus de l’amitié, aucun compte ne fut tenu des observations du
+gouvernement français.
+
+Le nouveau souverain fut installé en grande pompe à Bagdad et, par
+privilège exceptionnel, le roi d’Angleterre lui envoya une lettre de
+chaleureuses félicitations.
+
+Cette annexion, sous une forme à peine déguisée, d’une des contrées les
+plus riches en pétrole de l’univers, figurait parmi les gains nombreux
+dont la diplomatie britannique a, depuis la fin de la guerre, doté
+l’Angleterre.
+
+Les soldats anglais étaient remplacés par des ingénieurs exploitant le
+pays au profit de la Grande-Bretagne.
+
+Le nouveau roi de Mésopotamie régnera non seulement sur Bagdad, mais
+aussi sur l’ancien emplacement de Ninive et Babylone, c’est-à-dire sur
+un territoire aussi grand que l’Angleterre et jadis célèbre par sa
+fertilité.
+
+Cette brillante opération aurait eu, si le protectorat anglais avait
+réussi à s’imposer dans tout l’Orient, des résultats plus importants
+encore que de simples bénéfices commerciaux. Le plus manifeste eût été
+d’assurer à l’Angleterre une route terrestre la reliant à la Perse et à
+l’Inde. Si elle était parvenue ensuite à conquérir Constantinople, soit
+directement, soit par l’intermédiaire des Grecs, la domination
+britannique sur l’Orient fût devenue complète et son hégémonie, à
+laquelle nos pâles diplomates résistèrent si peu, eût pesé de plus en
+plus lourdement sur le monde.
+
+ * * * * *
+
+L’Angleterre avait donc réparé très habilement quelques-unes des fautes
+commises en Orient, mais des erreurs psychologiques aujourd’hui
+irréparables sont venues ruiner pour longtemps sa puissance en Orient.
+
+Soutenir les aspirations contradictoires des musulmans en Mésopotamie,
+des Juifs en Palestine, des Grecs en Turquie constituait une politique
+d’aspect machiavélique mais que, cependant, Machiavel eût sûrement
+désavouée. L’illustre Florentin savait bien, en effet, qu’il est
+toujours imprudent de s’attaquer aux dieux ou à leurs représentants.
+
+Les Anglais oublièrent complètement ce principe, quand ils prétendirent
+démembrer la Turquie et détruire à Constantinople le pouvoir du sultan
+considéré par tous les musulmans comme le «Commandeur des Croyants»,
+représentant de Dieu ici-bas.
+
+Les conséquences de cette conception furent immédiates. Du Bosphore au
+Gange en passant par l’Égypte, le monde musulman se souleva.
+
+Les politiciens anglais n’ayant évidemment pas compris la grande
+puissance de l’Islam sur les âmes, il ne sera pas inutile d’en rappeler
+sommairement les origines et le développement.
+
+ * * * * *
+
+Les dieux nouveaux ne furent pas rares dans l’Histoire. Leur destinée
+habituelle fut de périr avec la puissance politique des peuples qui les
+avaient vus naître.
+
+Par une rare fortune, le sort de l’Islamisme a été tout autre. Non
+seulement il survécut à la chute de l’immense empire créé par ses
+fondateurs, mais le nombre de ses adeptes n’a cessé de s’accroître. Du
+Maroc au fond de la Chine, deux cent cinquante millions d’hommes
+obéissent à ses lois. On compte, aujourd’hui, soixante-dix millions de
+musulmans dans l’Inde, trente millions en Chine, vingt millions en
+Turquie, dix millions en Égypte, etc.
+
+La création de l’Empire arabe, que les Anglais prétendaient faire
+revivre à leur profit en imposant à Bagdad un calife choisi par eux, est
+une des plus merveilleuses aventures de l’Histoire. Si merveilleuse,
+même, que de grands écrivains comme Renan ne réussirent pas à la
+comprendre et contestèrent toujours l’originalité de la civilisation que
+cette religion fit surgir.
+
+Cette fondation de l’Empire arabe, que je vais rappeler en quelques
+lignes, restera toujours intelligible d’ailleurs aux esprits convaincus
+que la logique rationnelle gouvernant l’Histoire, ne tient pas compte de
+l’immense pouvoir des forces mystiques dont tant de grands événements
+dérivent.
+
+ * * * * *
+
+Aux débuts du VIIe siècle de notre ère, vivait à La Mecque un obscur
+chamelier du nom de Mahomet. Vers l’âge de quarante ans, il eut des
+visions dans lesquelles l’ange Gabriel lui dicta les principes de la
+religion qui devait bouleverser le monde.
+
+On comprend que les compatriotes du nouveau prophète, qui professaient
+alors sans convictions profondes un polythéisme un peu vague, aient
+adopté facilement une religion nouvelle, d’ailleurs très simple,
+puisqu’elle se bornait à proclamer qu’il n’y a qu’un dieu dont Mahomet
+est le prophète.
+
+On s’explique moins aisément la foudroyante rapidité avec laquelle cette
+foi se répandit dans tout le monde alors connu et comment ses adeptes
+trouvèrent en elle la force nécessaire pour fonder un empire plus grand
+que celui d’Alexandre.
+
+Chassés de la Syrie dont ils se croyaient les maîtres éternels, les
+Romains virent avec stupeur des tribus nomades électrisées par la foi
+ardente qui unifiait leurs âmes conquérir, en quelques années, la Perse,
+l’Égypte, le nord de l’Afrique et une partie de l’Inde.
+
+Le vaste empire ainsi formé se maintint pendant plusieurs siècles. Il ne
+constituait pas une création éphémère analogue à celles de divers
+conquérants asiatiques tels qu’Attila puisqu’il fut l’origine d’une
+civilisation entièrement nouvelle brillant d’un vif éclat, alors que
+toute l’Europe occidentale était plongée dans la barbarie.
+
+En fort peu de temps, les Arabes réussirent à créer des monuments
+tellement originaux que l’œil le moins exercé les reconnaît à première
+vue.
+
+L’empire des Arabes était trop vaste pour ne pas se désagréger. Il se
+divisa donc en petits royaumes qui s’affaiblirent et furent conquis par
+divers peuples, Mogols, Turcs, etc.
+
+Mais la religion et la civilisation musulmanes étaient si fortes que
+tous les conquérants des anciens royaumes arabes adoptèrent la religion,
+les arts et, souvent aussi, la langue des vaincus. C’est ainsi, par
+exemple, que l’Inde, soumise aux Mogols, continua à se couvrir de
+monuments musulmans.
+
+Et non seulement la religion des Arabes survécut à la disparition de
+leur puissance politique, mais loin de s’affaiblir, elle continue à
+s’étendre. La foi de ses adeptes reste si intense que chacun d’eux est
+un apôtre et agit en apôtre pour propager sa croyance.
+
+La grande force politique de l’Islamisme fut de donner à des races
+diverses cette communauté de pensée qui constitua toujours un des plus
+énergiques moyens de solidariser des hommes de races différentes.
+
+Les événements actuels ont montré la puissance d’un tel lien. Nous avons
+vu qu’il réussit à faire reculer en Orient la formidable Angleterre.
+
+Les gouvernants britanniques ignoraient cette force de l’Islamisme quand
+ils rêvaient de chasser les Musulmans de Turquie. Ils ne commencèrent à
+la soupçonner qu’en voyant non seulement les Turcs, mais les Musulmans
+du monde entier se soulever contre eux.
+
+Les Anglais, qui s’imaginaient pouvoir garder Constantinople, où ils
+avaient déjà installé un commissaire parlant en maître, découvrirent
+alors la grandeur de leur illusion. Ils la comprirent surtout quand les
+Turcs, vaincus et presque sans armes, refusèrent la paix qu’on voulait
+leur imposer et chassèrent les Grecs de Smyrne. Aujourd’hui l’Islam est
+redevenu assez fort pour tenir tête à l’Europe.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+L’INCOMPRÉHENSION EUROPÉENNE DE LA MENTALITÉ MUSULMANE
+
+
+Le réveil de l’Islam qui vient d’être sommairement rappelé a
+profondément étonné l’Europe. La mentalité musulmane est généralement si
+incomprise qu’il ne sera pas inutile de lui consacrer quelques pages.
+
+L’Orient a toujours charmé ses visiteurs. Il me séduisit dans ma
+jeunesse, au point qu’après l’avoir parcouru, j’écrivis un livre sur _La
+Civilisation des Arabes_[1].
+
+ [1] L’ouvrage fut publié avec grand luxe par la maison Didot, qui lui
+ consacra plus de cent mille francs. L’édition française est épuisée
+ depuis longtemps, et lorsqu’elle apparaît par hasard dans une vente
+ de bibliothèque privée, son prix atteint des chiffres
+ invraisemblables. Sa traduction en langue arabe sert encore à
+ l’enseignement des centaines d’étudiants de la mosquée El-Axhar, au
+ Caire, véritable Université musulmane. L’ouvrage fut traduit en
+ hindoustani par un des ministres du Nizem d’Hyderabab.
+
+Malgré bien des instances, je n’ai jamais consenti à le rééditer parce
+qu’il aurait demandé trop de travail pour être complété. Si je le
+mentionne ici, c’est simplement pour indiquer que l’auteur du présent
+ouvrage n’est pas tout à fait incompétent sur les questions relatives à
+l’Orient.
+
+En ce qui concerne les Musulmans modernes, héritiers des Arabes, je me
+trouvais quelquefois, avant la guerre, en rapport avec eux à propos des
+traductions turques et arabes[2] de plusieurs de mes livres. Peu de mois
+avant les hostilités, le grand vizir, ministre des Affaires Étrangères
+de l’Empire ottoman, Saïd Halim pacha, me fit demander par son
+ambassadeur à Paris, d’aller faire quelques conférences de philosophie
+politique à Constantinople.
+
+ [2] Les meilleures traductions de mes livres en arabe sont dues à
+ Fathy Pecha, alors ministre de la Justice au Caire. Celles en Turc
+ au docteur Djevdet Bey.
+
+J’ai toujours regretté que ma santé m’ait empêché d’accepter cette
+proposition, restant persuadé--et c’était aussi l’opinion de mon éminent
+ami Iswolsky, alors ambassadeur de Russie à Paris--qu’il n’eût pas été
+impossible de maintenir les Turcs dans la neutralité. La lutte même
+déchaînée, il eût suffi, comme l’a constaté plus tard un ministre
+anglais devant le Parlement, que se fût trouvé un amiral assez hardi
+pour suivre _Le Gœben_ et _Le Breslau_ quand ils entrèrent à
+Constantinople. Ce fut un de ces cas où la valeur d’un homme peut
+représenter des milliards, car la neutralité des Turcs eût sans doute
+abrégé la guerre de deux ans. Nelson fut jadis, pour l’Angleterre, un de
+ces hommes. Combien s’en rencontre-t-il par siècle?
+
+ * * * * *
+
+«Se connaître soi-même est difficile», disait un adage antique;
+connaître les êtres qui nous entourent, plus difficile encore.
+Déterminer la mentalité, et par conséquent les réactions, dans des
+circonstances données, d’un peuple dont le passé et les croyances
+diffèrent des nôtres, semble presque impossible. C’est, en tout cas, une
+connaissance dont la plupart des hommes d’État actuels se montrent
+dépourvus à un rare degré.
+
+Les événements écoulés depuis dix ans justifient pleinement cette
+assertion.
+
+Si les Allemands perdirent la guerre, c’est que, de tous leurs
+dirigeants, pas un seul ne fut assez pénétrant pour deviner les
+réactions possibles de la Belgique, de l’Angleterre et de l’Amérique
+devant des actes dont des esprits suffisamment perspicaces eussent
+facilement prévu les conséquences.
+
+Le Congrès de Lausanne a fourni un nouvel exemple d’incompréhension
+totale de l’âme d’un peuple.
+
+Cette incompréhension est d’autant plus surprenante que la France et
+l’Angleterre constituent, par leurs colonies, de grandes puissances
+musulmanes. Des relations fréquentes avec des Musulmans auraient dû
+permettre de les connaître.
+
+Or le premier Congrès de Lausanne et le second aussi, prouvèrent qu’on
+ne les connaissait pas du tout. L’incompréhension n’eût guère été plus
+complète si des barons du temps de Charlemagne et des professeurs d’une
+école de droit moderne se fussent trouvés en présence.
+
+Un insuccès aussi total que facile à prévoir résulta de cette
+incompréhension. La discussion qui aurait dû se terminer en quelques
+heures n’était pas achevée après des mois de discussions.
+
+ * * * * *
+
+Personne ne parla ni du Croissant ni de la Croix au cours de ces
+conférences. Ce fut, cependant, la lutte entre ces deux symboles qui en
+constitua l’âme secrète.
+
+Nous avons précédemment rappelé que, par son incompréhension de l’Islam,
+l’Empire britannique perdit la Perse, la Mésopotamie, l’Égypte et voit
+l’Inde menacée. Presbytérien ardent, le ministre anglais, M. Lloyd
+George, véritable auteur de tous ces désastres, rêvait comme revanche
+sur le Croissant d’expulser les Turcs de l’Europe en poussant les Grecs
+vers Constantinople. Il se heurta à une foi mystique aussi forte que la
+sienne et toute la puissance coloniale de l’Angleterre fut ébranlée du
+même coup.
+
+ * * * * *
+
+Les moyens d’unifier les intérêts et les sentiments d’une poussière
+d’hommes pour en faire un peuple ne sont pas nombreux, puisqu’ils se
+réduisent à trois: la volonté d’un chef, des lois respectées, une
+croyance religieuse très forte.
+
+De la volonté d’un chef dérivent tous les grands empires asiatiques,
+ceux des Mogols notamment. Ils durent ce que durent les capacités du
+chef et de ses successeurs.
+
+Ceux fondés sur une religion acceptée restent beaucoup plus forts. Si le
+code religieux subsiste il continue le rôle d’unification.
+
+Cette action d’une foi religieuse devient dans des cas, rares
+d’ailleurs, assez forte pour unifier des races différentes et leur
+donner une pensée commune génératrice de volontés identiques.
+
+Pour les disciples du Coran, le code civil et le code religieux, si
+complètement séparés en Occident, sont entièrement confondus.
+
+Aux yeux du Musulman, toute force vient d’Allah et doit être respectée
+quel qu’en soit le résultat, puisque ce résultat représente la volonté
+d’Allah.
+
+En permettant aux Turcs de chasser de Smyrne les infidèles, il était
+visible qu’Allah rendait sa protection à ses disciples. Cette protection
+parut s’exercer plus manifestement encore à Lausanne, puisque les
+délégués européens ne purent résister aux délégués musulmans.
+
+Les Alliés cédèrent, effectivement, sur tous les points importants.
+Comprenant mieux l’âme musulmane, ils auraient su qu’elle ne s’inclinait
+que devant la force. La nécessité de s’entendre pour imposer une volonté
+européenne commune sur des sujets fondamentaux fut alors devenue
+évidente et la paix en Orient, si menacée aujourd’hui, établie pour
+longtemps.
+
+ * * * * *
+
+On ne saurait contester, d’ailleurs, la justesse de certaines
+réclamations musulmanes. Leur civilisation valant certainement celle des
+autres peuples balkaniques: Serbes, Bulgares, etc., ils avaient le droit
+d’être maîtres de leur capitale, Constantinople, malgré les convoitises
+de l’Angleterre. D’un autre côté ils n’avaient pas le droit de renier
+leurs dettes et, notamment, les nombreux milliards que la France leur
+prêta.
+
+Sur ce point, comme sur beaucoup d’autres, les exigences des délégués
+turcs à Lausanne passèrent toute mesure. Leur ton fut souvent celui de
+vainqueurs devant des vaincus.
+
+Grâce à la pauvre psychologie des mandataires de l’Occident, le prestige
+européen en Orient est détruit pour longtemps. Or, le prestige fut
+toujours la plus solide base de la puissance d’un peuple.
+
+L’excuse des Turcs, en dehors des motifs religieux expliqués plus haut,
+est l’incontestable injustice de l’Angleterre à leur égard lorsqu’elle
+rêvait de les expulser de l’Europe et surtout de Constantinople, par
+l’intermédiaire des Grecs.
+
+L’unique raison donnée à cette expulsion était l’habitude attribuée aux
+Turcs de massacrer constamment leurs sujets chrétiens. On a justement
+remarqué que si les Turcs avaient commis la dixième partie des massacres
+dont les accusait le gouvernement anglais, il n’y aurait plus de
+chrétiens en Orient depuis longtemps.
+
+La vérité est que tous les Balkaniques, quelle que soit leur race ou
+leur croyance, sont de grands massacreurs. J’eus occasion de le dire à
+M. Venizelos lui-même. Égorger l’adversaire est la seule figure de
+rhétorique admise dans les Balkans.
+
+Cette méthode n’a pris, d’ailleurs, sa considérable extension que depuis
+l’époque où la politique britannique donna l’indépendance à des
+provinces jadis soumises à la Turquie. On sait avec quelle fureur
+Bulgares, Serbes, Grecs, etc., se précipitèrent les uns contre les
+autres, dès qu’ils furent libérés des entraves pacifiques que le régime
+turc opposait à leurs violences.
+
+La faiblesse des Alliés à Lausanne aura bien des conséquences funestes.
+Parmi les documents permettant de les prévoir je vais citer la lettre
+pleine de judicieuses observations d’un de nos meilleurs chefs
+militaires en Syrie:
+
+«Du côté politique et militaire, je crois que nous aurons une année
+mouvementée. Il ne faut traiter avec des Turcs que quand on leur fait
+sentir qu’on est le plus fort, la force étant le seul argument qui
+compte avec eux. Or, à Lausanne, on leur a laissé prendre figure de
+vainqueurs. Résultat: ils sont intransigeants et se figurent que le
+monde tremble devant eux.
+
+«Les gens d’Angora revendiquent ouvertement Alexandrette, Antioche et
+Alep, quoique ces régions aient été reconnues comme appartenant à la
+Syrie par le dernier accord franco-turc et qu’elles soient peuplées
+d’Arabes. Bien que les Turcs y soient en minorité ils essaient de les
+reprendre. On doit s’attendre à voir se reproduire les mêmes événements
+qu’en Cilicie: pas de guerre officiellement déclarée, mais des bandes de
+plus en plus actives, composées soi-disant d’habitants insurgés contre
+la domination française, en réalité de réguliers turcs déguisés et
+commandés par des officiers turcs ou allemands. Ces bandes attaqueront
+les petits postes, les convois, couperont routes et chemins de fer;
+elles seront de plus en plus nombreuses, auront même des canons, et nous
+obligeront à une guerre de guérillas pénible et difficile, où les Turcs
+espèrent atteindre le résultat qu’ils ont annoncé: dégoûter les Syriens
+des Français et les Français de la Syrie.»
+
+ * * * * *
+
+Pour un philosophe, cette nouvelle attitude des musulmans est pleine
+d’enseignements. Elle montre, une fois de plus, à quel point les forces
+mystiques qui ont toujours régi le monde continuent à le régir encore.
+
+L’Europe civilisée, qui croyait en avoir fini avec les luttes
+religieuses, se trouve, au contraire, plus que jamais menacée par elles.
+
+Ce n’est pas seulement contre l’Islamisme, mais contre le socialisme et
+le communisme, devenus des religions nouvelles, que les civilisations
+vont avoir à combattre. L’heure de la paix et du repos semble bien
+lointaine.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LE PROBLÈME DE L’ALSACE
+
+
+Notre énumération des erreurs psychologiques n’est pas terminée. Nous
+allons voir leur pernicieuse action s’exercer en Alsace.
+
+Le point critique de la guerre a été la possession de l’Alsace. Elle
+était devenue un symbole, un drapeau. Si l’Allemagne l’avait conservée,
+son hégémonie eût été définitivement établie.
+
+Aucune des questions soulevées par le conflit mondial n’a donné lieu,
+peut-être, à autant de discussions que celle de l’Alsace.
+
+Toute l’argumentation de l’Allemagne se ramenait à prétendre que
+l’Alsace est un pays allemand, habité par une race allemande, ou tout au
+moins germanisée depuis longtemps. L’Alsace devait donc, au nom même du
+principe des nationalités tant invoqué par les Alliés, faire partie de
+l’empire germanique.
+
+Réduit à ce principe, le problème apparaît très simple. Si l’Alsace est
+un pays allemand peuplé par une race allemande, ou tout au moins
+germanisée, les prétentions germaniques seraient justifiées. Elles ne le
+seraient pas, au contraire, si des preuves scientifiques démontrent: 1º
+que l’Alsace est occupée depuis de longs siècles par une race celtique;
+2º que, malgré toutes les conquêtes, elle a toujours su maintenir son
+indépendance et ses institutions, jusqu’au jour où elle s’est placée
+sous le protectorat de la France pour échapper aux perpétuelles menaces
+germaniques.
+
+Ces faits fondamentaux restent un peu confus dans les ouvrages sur
+l’Alsace. Les arguments d’ordre sentimental y tenant une place
+prépondérante, j’ai prié le savant historien Battifol d’écrire pour la
+_Bibliothèque de philosophie scientifique_ que je dirige un ouvrage,
+composé d’après les méthodes modernes, sur les origines et l’évolution
+de l’Alsace. C’est à ce volume, ayant pour titre: _Les anciennes
+républiques alsaciennes_, que j’emprunterai les documents les plus
+importants de ce chapitre.
+
+ * * * * *
+
+Examinons successivement: 1º Si les populations alsaciennes
+appartiennent à une race allemande. 2º Si, tout en n’étant pas
+allemandes, elles auraient fini par être germanisées au cours des
+siècles.
+
+Le moins discuté des caractères permettant de classer les races humaines
+est, après la couleur de leur peau, la forme du crâne. Personne ne
+conteste qu’un blanc, un nègre ou un jaune appartiennent à des races
+différentes. On ne conteste pas davantage qu’une race à crâne
+brachycéphale, c’est-à-dire presque sphérique, est sans parenté avec une
+race dolichocéphale, c’est-à-dire à crâne allongé.
+
+Les Allemands eux-mêmes considèrent ce caractère comme si important que
+c’est surtout leur dolichocéphalie qu’ils invoquent pour justifier la
+prétention d’être une race supérieure destinée à dominer le monde.
+
+Or, des recherches effectuées par les anthropologistes allemands les
+plus réputés sur des crânes alsaciens provenant de cimetières
+appartenant à toutes les époques depuis plus de 2.000 ans, il résulte
+que l’Alsacien est un des peuples les plus brachycéphales de l’univers.
+
+La persistance de cette brachycéphalie à travers les âges montre que la
+race alsacienne n’a jamais été modifiée par des croisements. De la
+permanence de ce caractère le docteur Bayer déduit que «tout croisement
+avec des étrangers devait être sévèrement interdit par des lois
+matrimoniales ou par des préjugés plus forts que les lois».
+
+Même après le rattachement de l’Alsace à l’empire germanique, la pureté
+de race se maintient. Les spécimens crâniens du type dolichocéphale
+n’atteignent pas 2 pour cent.
+
+Loin d’être devenu moins brachycéphale que ses pères, l’Alsacien
+contemporain l’est davantage encore. Son indice céphalique se révèle
+identique à celui des Bas-Bretons.
+
+Les données psychologiques confirment ces données anatomiques. Dans le
+caractère alsacien se retrouvent beaucoup d’éléments du caractère
+celtique, notamment l’amour de la liberté et l’antipathie pour
+l’étranger.
+
+De ce qui précède, découle cette première conclusion que le bloc
+alsacien est un des plus homogènes de l’Europe. Il fait partie des
+groupements humains, en bien petit nombre aujourd’hui, ayant su
+conserver leurs caractères anatomiques et psychologiques malgré toutes
+les influences étrangères.
+
+ * * * * *
+
+Loin donc d’appartenir à une race allemande, les Alsaciens constituent,
+d’après le témoignage des savants allemands eux-mêmes, une race sans
+parenté avec les populations germaniques.
+
+Mais, tout en restant une race spéciale, les Alsaciens auraient pu être
+germanisés et justifier ainsi les revendications de l’Allemagne.
+
+L’histoire va nous fixer sur cette face du problème.
+
+Enfermée entre le Rhin et les Vosges, l’Alsace fut longtemps considérée
+comme presque impénétrable. Le Rhin aux bras multiples, soumis à un
+régime torrentiel, aux gués rares et variables, constituait avec les
+Vosges un obstacle complet aux invasions. Ces âpres montagnes, à peine
+coupées de vallées, n’offraient de passage qu’au nord et au sud, par la
+trouée de Belfort et le col de Saverne. Contourner l’Alsace était
+beaucoup plus facile que la traverser.
+
+Cette disposition géographique est une des causes principales qui assura
+longtemps l’indépendance aux Alsaciens et maintint dans son intégrité la
+pureté de leur race et la continuité de leurs institutions politiques et
+sociales.
+
+Un autre motif devait contribuer à conserver à l’Alsace sa personnalité.
+La richesse et la variété de ses productions lui permirent, au cours des
+siècles, de se passer du secours de ses voisins. Elle resta une
+population agricole de mœurs stables, traditionnelles, un peu méfiantes,
+au patriotisme local ne dépassant pas les limites de chaque cité et ne
+tendant pas à s’orienter vers un centre politique. Elle demeura pour
+cette raison divisée en cités indépendantes dont Strasbourg fut le type.
+
+La continuité des caractères anatomiques et psychologiques des Alsaciens
+suffirait à ôter toute valeur aux affirmations de quelques historiens
+germaniques assurant que l’Alsace fut peuplée dès son origine par des
+tribus teutoniques, les Triboques. Tacite et César avaient d’ailleurs
+démenti formellement cette assertion. A leur époque, l’Alsace était
+habitée depuis longtemps par une race celtique, les Séquanes.
+
+La race primitive qui occupa l’Alsace à des périodes ignorées de la
+préhistoire s’est donc perpétuée au cours des âges, comme nous l’avons
+montré, sans modifier ses caractères, en dépit de l’action des peuples
+très différents qui la conquirent.
+
+Toute l’histoire de l’Alsace révèle ses efforts pour éliminer les
+influences étrangères.
+
+Pendant l’occupation romaine, cet effort fut facile. Rome respecta son
+indépendance et ne toucha ni à ses institutions, ni à ses libertés. La
+phase de domination romaine et celle de la domination française des
+XVIIe et XVIIIe siècles furent, pour les Alsaciens les plus heureuses de
+leur histoire.
+
+ * * * * *
+
+Le flot des grandes invasions éprouva fort peu l’Alsace. S’écoulant soit
+par Bâle et Belfort, soit par la Belgique, pour éviter les obstacles
+géographiques, il la laissa presque intacte.
+
+Clovis l’incorpora dans son royaume par sa victoire de Soissons sur
+Syagrius en 485, mais elle n’eut pas à en souffrir. Liée d’abord au sort
+de la Gaule romaine, elle allait rester attachée à celui de la France
+jusque vers le XIe siècle, manifestant pour elle autant de sympathie que
+d’aversion pour les Germains.
+
+Quand, sous les successeurs de Charlemagne, les Allemands cherchèrent à
+s’emparer de l’Alsace, s’ouvrit une période de lutte, très instructive
+pour l’intelligence du problème que nous traitons, car elle montre à
+quel point fut profonde et constante la résistance des Alsaciens aux
+influences germaniques.
+
+Le traité de Verdun, en 843, ne les concéda pas à l’Allemagne, mais fit
+de leur pays un État intermédiaire où régnait Lothaire, petit-fils de
+Charlemagne. C’est seulement en 855 que Louis le Germanique réunit
+l’Alsace à l’Allemagne.
+
+Ni l’Alsace ni la France n’acceptèrent cette violence. Pendant un siècle
+et demi, les Alsaciens ne cessent d’appeler la France à leur secours.
+Mais, obligés de se défendre à l’autre extrémité du royaume contre les
+Normands, nos rois furent contraints d’abandonner l’Alsace, après
+l’avoir reconquise plusieurs fois.
+
+En 979, l’Alsace peut être considérée comme définitivement rattachée à
+la Germanie. De cette date commencent pour elle des luttes répétées et
+une insécurité permanente. Elle était conquise mais non soumise. La
+suite de son histoire le prouve clairement.
+
+ * * * * *
+
+Les compétitions des empereurs germaniques ayant couvert le pays de
+ruines, les Alsaciens réussirent à se défendre en fondant des cités
+fortifiées qui prospérèrent de plus en plus et se transformèrent au
+XIIIe siècle en petites républiques indépendantes. Les empereurs
+favorisèrent, d’ailleurs, leur développement, pour contrebalancer le
+pouvoir des seigneurs et déclarèrent plusieurs d’entre elles «villes
+impériales» ne relevant que de leur autorité.
+
+Cette dépendance vague et lointaine constituait une indépendance réelle
+pour les nouvelles républiques, Strasbourg notamment. Elles votaient
+elles-mêmes leurs constitutions, inspirées de l’organisation romaine.
+L’autorité principale appartenait à des échevins analogues aux consuls
+romains. Leur rôle consistait surtout à écarter l’ingérence allemande.
+
+Chaque ville se gouvernant librement formait, comme je viens de le
+rappeler, une petite république exerçant des droits régaliens, battant
+monnaie, légiférant à son gré et ne se rattachant à l’empire que par un
+lien purement honorifique.
+
+Ces diverses républiques levaient des troupes, envoyaient des ambassades
+et contractaient des alliances sans aucune autorisation de l’empereur. A
+l’exemple des cantons suisses, elles s’unissaient parfois entre elles
+pour résister aux invasions, à celle de Charles le Téméraire notamment.
+En 1354, l’empereur d’Allemagne, Charles IV, sanctionne la célèbre union
+de dix villes alsaciennes, appelée la Décapole, qui conférait l’unité à
+l’Alsace sous un protectorat germanique nominal.
+
+L’Alsace ne manquait pas, d’ailleurs, une occasion de prouver son
+indépendance: refus de payer l’impôt à l’empire; d’accorder l’entrée des
+villes à des souverains que ces villes ne reconnaissent pas ou de
+s’allier avec eux. C’est ainsi qu’en 1492, l’Alsace refuse nettement à
+l’empereur Maximilien de marcher avec lui contre la France.
+
+Les républiques alsaciennes se montrèrent toujours fort démocratiques.
+Elles expulsèrent plusieurs fois les nobles ou les obligèrent, s’ils
+voulaient voter, à se déclarer bourgeois. C’est toujours la même
+caractéristique d’indépendance ne pouvant supporter aucun joug,
+politique ou social.
+
+La présence d’étrangers, même de simples ouvriers, fut de tout temps
+antipathique aux Alsaciens. Quand les progrès de l’industrie les
+forcèrent à en tolérer, ils formèrent une classe à part, payant un impôt
+spécial. La cité alsacienne du moyen âge reste aussi impénétrable à
+toute influence étrangère que les cités grecques dans l’antiquité.
+
+ * * * * *
+
+L’Alsace accueillit favorablement la Réforme dont s’accommodait son
+humeur indépendante, mais ce fut pour elle l’origine de luttes
+prolongées avec les souverains allemands.
+
+Pour leur échapper, les Alsaciens se tournèrent vers la France, à
+laquelle, depuis l’époque romaine, leur sympathie était tellement
+acquise que les empereurs germaniques ne cessaient de leur reprocher ce
+goût pour la France.
+
+Sous le ministère de Richelieu la sympathie devint alliance. Mais les
+rois de France n’avaient nullement l’intention d’annexer l’Alsace,
+contrairement aux allégations allemandes qui prétendent que ce pays leur
+fut arraché par la violence. C’est d’elles-mêmes, successivement, et par
+consentement du peuple consulté, que les républiques alsaciennes
+prêtèrent serment à la France en retour de sa protection jusqu’à la paix
+générale.
+
+Quand, après l’extension du protectorat français à plusieurs villes
+alsaciennes, l’Alsace entière, sauf Strasbourg, supplia Louis XIII
+d’étendre sa protection sur tout le pays, Richelieu s’y opposa d’abord
+et n’y consentit qu’après les démarches répétées des Alsaciens.
+
+Le protectorat de la France laissa, d’ailleurs, le pays fort
+indépendant. Les villes alsaciennes gardèrent leur liberté de conscience
+et leurs institutions. Rien n’était changé. Une petite garnison
+française à la charge du roi assurait la défense des villes.
+
+A la paix de Westphalie qui termina la guerre de Trente ans, le
+protectorat français qui n’était que provisoire se transforma en
+annexion définitive. L’Allemagne céda, en 1648, l’Alsace au roi de
+France, en toute souveraineté, moins Strasbourg.
+
+ * * * * *
+
+Après avoir échappé à l’absolutisme germanique, l’Alsace manifesta un
+instant d’appréhension devant l’absolutisme de la monarchie française.
+Son inquiétude ne fut pas longue. Le pays conserva toutes ses libertés,
+celle du culte notamment. Respectueux des traités[3], Louis XIV, malgré
+l’ardeur de sa foi, ne songea jamais à lui imposer la révocation de
+l’édit de Nantes, bien que plus de la moitié des Alsaciens fussent
+catholiques.
+
+ [3] Article 47 du Traité de Munster (1648), article 5, § 25 du Traité
+ d’Osnabrück.
+
+Nul impôt ne fut établi. La douane française ne s’étendit pas à
+l’Alsace. Les représentants du roi s’attachèrent seulement à unifier
+l’administration de la justice, des finances, à procurer au pays la
+paix, l’ordre et la sécurité. Il prospéra tellement que la population,
+réduite d’un tiers par les guerres, doubla rapidement.
+
+ * * * * *
+
+La même politique libérale continua sous les successeurs de Louis XIV.
+
+Progressivement et de plein gré, l’âme alsacienne s’imprégna de
+civilisation française, comme elle s’était jadis imprégnée de
+civilisation romaine. Nos idées et nos actes dirigèrent son évolution
+morale et l’agrégèrent de plus en plus à la grande patrie.
+
+Les Allemands eux-mêmes, Gœthe notamment, reconnaissent qu’à la fin du
+XVIIIe siècle l’Alsace était complètement française.
+
+La Révolution acheva de fondre son particularisme dans un patriotisme
+national ardent. On connaît l’élan des volontaires alsaciens en 1792 et
+comment Strasbourg, la fameuse cité si longtemps retranchée dans sa
+politique locale, entonna la première l’hymne français, symbole des
+nouvelles aspirations des peuples.
+
+Jusqu’en 1871, l’Alsace n’a plus d’histoire particulière. Son histoire
+est celle de la France, dont elle constituait l’une des plus dévouées
+provinces.
+
+ * * * * *
+
+Pendant les cinquante années qui suivirent la guerre de 1871,
+l’Allemagne exerça sur l’Alsace un pouvoir absolu. Il pouvait se faire
+si doux et profitable au pays que ses habitants eussent souhaité rester
+sous la domination de leurs nouveaux maîtres.
+
+On sait qu’il n’en fut rien et que l’Alsace dut subir une oppression
+tellement intolérable que 250.000 Français préférèrent quitter le pays
+que de la supporter. Ils furent remplacés par 300.000 Allemands qui ne
+parvinrent jamais, d’ailleurs, à se mêler au reste de la population.
+
+Ni par la caserne, ni par l’école, ni par les institutions, l’Allemagne
+ne réussit à germaniser l’Alsace. Son insuccès dans les temps modernes
+s’avéra aussi complet que dans le passé. Il lui est donc impossible de
+prétendre avoir fait de l’Alsace, une terre allemande.
+
+ * * * * *
+
+On sait avec quel enthousiasme les Alsaciens célébrèrent leur retour à
+la France. Le régime allemand leur était devenu odieux, non en raison
+des institutions germaniques, dont quelques-unes étaient excellentes,
+mais à cause de la dureté et de la brutalité des agents qui les
+appliquaient. Par suite de leur impuissance à comprendre les caractères
+d’autres races, les Allemands, ils le reconnaissent eux-mêmes, se sont
+toujours fait haïr des peuples qu’ils ont gouvernés, alors même que leur
+action économique rendait d’incontestables services.
+
+Ce fut seulement en matière religieuse, si importante pour l’Alsace, que
+la domination germanique ne se montra pas oppressive. Espérant conquérir
+le peuple par l’influence du clergé, les Allemands élevèrent beaucoup
+les traitements des ministres du culte et respectèrent le Concordat
+régissant les rapports avec Rome.
+
+Les enseignements de l’Histoire leur avaient appris qu’il ne fallait pas
+toucher aux croyances religieuses des peuples.
+
+ * * * * *
+
+La France victorieuse ne fit pas d’abord preuve de la même sagesse.
+
+Alors que la commission, chargée au moment de la paix de régler le
+statut religieux de l’Alsace-Lorraine, exigeait à sa tête un esprit
+impartial, on y plaça un des francs-maçons les plus notoirement
+intolérants, le président du convent maçonnique du Grand-Orient.
+
+Les Alsaciens catholiques furent naturellement indignés d’un tel choix.
+Les passages qu’ils ont reproduits des discours de ce franc-maçon ne
+pouvaient laisser aucun doute sur ses opinions.
+
+Aux Alsaciens qui tiennent essentiellement à ce que leurs enfants
+reçoivent une instruction religieuse et soient conduits à l’église par
+l’instituteur, l’intransigeant président de la commission déclarait
+qu’il faut «libérer l’école des confessions et le cerveau humain des
+illusions et du mensonge». «Ni Dieu, ni maître», telle était sa formule.
+
+Ces intolérantes conceptions sont des manifestations du terrible esprit
+jacobin qui,--en politique comme en religion,--a coûté si cher à la
+France.
+
+Le jacobin, se croyant détenteur de la vérité pure, prétend l’imposer
+par la force dès qu’on lui en donne le pouvoir. Les dieux qu’il adore
+dans les temples francs-maçonniques sont les seuls vrais dieux et il ne
+saurait en tolérer d’autres. Possesseur de certitudes éclatantes, il
+n’admet pas qu’on les nie et considère comme un devoir d’extirper
+l’erreur. De là l’intolérance farouche qui les domine.
+
+Après quelques mois d’essais, il fallut bien reconnaître que la
+mentalité jacobine était inapplicable à l’Alsace.
+
+Il était déjà un peu tard. C’est le jour même du traité de paix qu’on
+aurait dû protéger l’Alsace contre la mentalité jacobine en confiant
+l’administration de l’Alsace à des Alsaciens.
+
+Je ne crois pas nécessaire d’expliquer ici pourquoi. L’Alsacien entend
+rester Alsacien. Il tient à ce qu’on respecte sa foi religieuse, ses
+écoles et ses usages.
+
+Si nous voulons que l’Alsace ne regrette pas l’Allemagne, la France ne
+doit y envoyer que des administrateurs entièrement libérés d’esprit
+jacobin.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LA SITUATION FINANCIÈRE ACTUELLE. QUELS SONT LES PEUPLES QUI PAIERONT
+LES FRAIS DE LA GUERRE
+
+
+Le déséquilibre actuel du monde n’a pas pour seule origine des erreurs
+psychologiques. Il a aussi pour cause toute une série d’illusions
+d’ordre économique et d’ordre juridique aussi.
+
+Le droit et la justice représentent des créations humaines que la nature
+ne connaît pas. C’est même parce qu’elle les ignore que ses progrès ont
+pu être réalisés.
+
+Les lois naturelles fonctionnent avec la régularité d’un engrenage. Nous
+protestons contre leur rigueur quand elles s’opposent à nos sentiments,
+mais ces protestations sont vaines.
+
+Jamais époque ne fut soumise autant que la nôtre aux lois économiques.
+Jamais pourtant les peuples ne se sont autant insurgés contre elles.
+
+L’Europe assiste précisément aujourd’hui à une conflagration violente
+entre les nécessités économiques et les sentiments de droit et de
+justice que viennent heurter ces lois.
+
+Le problème des réparations est l’origine de ce conflit. Conformément à
+nos conceptions du droit et de la justice, les Allemands doivent réparer
+leurs dévastations. Mais les lois économiques qui régissent
+l’interdépendance actuelle des peuples ont une telle force que non
+seulement des réparations complètes sont à peu près impossibles, mais
+que les frais qu’elles entraîneraient, au lieu de retomber sur les
+vaincus, frapperaient non seulement les vainqueurs mais encore des
+neutres étrangers à la guerre.
+
+Quelques brèves explications suffiront à justifier ces assertions.
+
+ * * * * *
+
+Remarquons d’abord que les suivantes explications s’appliquent à l’état
+actuel de l’Allemagne, mais nullement à son état antérieur, au moment de
+l’armistice.
+
+On raconte qu’après avoir entendu le maréchal Foch exposer les
+conditions de l’armistice, un des délégués germaniques demanda
+timidement quelle somme l’Allemagne aurait à verser. Le généralissime
+fut bien obligé de répondre que son gouvernement ne lui avait donné
+aucune instruction à ce sujet.
+
+On sait aujourd’hui que, redoutant une capitulation de son armée et
+l’entrée des troupes alliées à Berlin, l’Allemagne était disposée à des
+versements de sommes considérables, qu’elle eût obtenues soit de ses
+industriels dont la fortune n’avait pas été atteinte, soit d’un emprunt
+étranger. Cet emprunt eût été facilement souscrit car, si les Allemands
+étaient militairement vaincus, leur crédit commercial ne se trouvait pas
+ébranlé. Pendant les pourparlers de paix elle offrit cent milliards.
+
+Cette période passée, les Allemands songèrent aux moyens permettant de
+se soustraire aux paiements. Par le procédé de l’inflation, ils
+réussirent à annuler presque totalement la valeur de leurs billets de
+banque et rendre ainsi impossible tout paiement.
+
+Dans un de ses discours, notre ministre des finances, M. de Lasteyrie,
+résumait ainsi la situation actuelle:
+
+ «Pendant quatre ans, l’Allemagne n’a cherché qu’à gagner du temps,
+ qu’à dissocier l’entente entre les Alliés. Jamais, à aucun moment,
+ elle n’a eu l’intention de nous payer.
+
+ Dans le temps même où elle se prétendait incapable de nous payer, elle
+ trouvait des milliards pour développer son outillage économique,
+ reconstituer sa marine marchande, construire des lignes de chemins de
+ fer et des canaux, développer et embellir ses villes.
+
+ A la fin de l’année dernière, elle a demandé un moratorium de
+ plusieurs années sans offrir en retour le moindre gage aux Alliés. Si
+ nous avions eu la folie de l’accepter, il eût été pour notre pays un
+ véritable désastre. Y a-t-il, d’ailleurs, des hommes assez naïfs pour
+ se figurer que si l’Allemagne avait trouvé ce moyen de rester
+ plusieurs années sans nous payer, elle aurait consenti ultérieurement,
+ quand elle se serait reconstituée, à reprendre les paiements?
+
+ Si le plan de l’Allemagne avait réussi, quelle eût été la situation de
+ nos deux pays? L’Allemagne, par la faillite du mark, aurait répudié sa
+ dette intérieure; par la faillite des réparations, elle aurait
+ supprimé sa dette extérieure. Déchargée du poids écrasant des dettes
+ de guerre qui pèse lourdement sur tous les anciens belligérants, elle
+ se serait trouvée dans une situation économique incomparable. Sur tous
+ les marchés du monde, elle aurait régné en maître. Par sa concurrence
+ impitoyable, elle aurait ruiné le commerce extérieur de la plupart des
+ États et provoqué dans le monde entier une crise terrible de chômage.
+
+ Pendant ce temps, la France qui aurait tenu à honneur de faire face à
+ ses engagements, qui aurait eu à supporter la charge écrasante de ses
+ réparations, se serait trouvée avec une dette de plusieurs centaines
+ de milliards. Écrasés d’impôts, le commerce, l’industrie,
+ l’agriculture auraient été paralysés dans leur relèvement. Était-ce le
+ droit? Était-ce la justice?»
+
+ * * * * *
+
+Ces réalités devenues évidentes aujourd’hui à tous les yeux n’étaient
+pas très difficiles à prévoir. Cependant, aucun des diplomates présidant
+à nos destinées pendant la rédaction du Traité de paix n’a vu que
+l’Allemagne, très solvable au moment de l’armistice grâce aux emprunts
+qu’elle pouvait alors facilement contracter, chercherait plus tard à se
+soustraire aux annuités imaginées par des diplomates assez naïfs pour
+croire possible d’obliger un peuple à payer pendant quarante ans un
+tribut annuel considérable.
+
+Ce ne fut qu’après les quatorze conférences réunies pendant quatre ans
+que ces diplomates commencèrent à comprendre la politique allemande.
+Elle fut, d’ailleurs, soutenue par l’Angleterre qui se souciait peu de
+voir l’argent allemand passer dans des mains françaises au lieu d’être
+versé dans les caisses du commerce britannique.
+
+Revenue de ses illusions la France se décida à l’occupation de la Ruhr,
+mais la situation économique de l’Europe avait singulièrement changé.
+
+Cette occupation, qui donnera peut-être à la France la sécurité, ne
+semble pas devoir lui fournir beaucoup de réparations.
+
+ * * * * *
+
+Les événements ont, en effet, tourné de telle façon que les Alliés,
+malgré toutes les pressions qu’ils pourront exercer, ont bien peu de
+chance d’obtenir aucune réparation.
+
+Pour le montrer nous devrons d’abord donner quelques indications sur la
+situation financière de certains pays.
+
+Remarquons en premier lieu que le problème des réparations ne constitue
+nullement l’unique cause des bouleversements économiques de l’Europe
+comme le prétendent les Anglais et que, si les Allemands payaient leurs
+dettes, notre budget ne reprendrait pas pour cela son ancien équilibre
+comme on le croit généralement.
+
+Dans un discours prononcé au Sénat le 5 novembre 1922, M. le sénateur
+Bérenger faisait observer que l’ensemble de nos dettes (dette publique,
+337 milliards; réparations, 132 milliards, etc.) se montait à 475
+milliards, et il ajoutait:
+
+ «Si l’on balance ce passif et cet actif, on s’aperçoit que, même si
+ l’Allemagne exécutait ses obligations et si les gouvernements
+ étrangers nous payaient leurs dettes, l’État français se trouverait
+ encore devant un passif final de 475 - 129 = 346 milliards de
+ francs-papier au cours du jour.»
+
+ * * * * *
+
+Quelle est et quelle sera prochainement notre situation financière?
+
+Elle n’apparaît pas brillante, bien qu’il soit difficile de dire à quel
+chiffre exact se monte le total de nos dettes.
+
+Pour dissimuler un peu la sinistre grandeur de notre budget de dépenses,
+il a été divisé en budget ordinaire, budget extraordinaire et budget dit
+recouvrable.
+
+Le total de ces chiffres donne une dépense annuelle d’environ 44
+milliards, alors que les impôts ne produisent pas la moitié de cette
+somme. Le déficit est, on le voit, formidable.
+
+Le déficit annuel de nos recettes accroît rapidement le chiffre de notre
+dette.
+
+Sur le détail de nos dépenses, le ministre des Finances donnait en avril
+1923 les chiffres suivants: les crédits pour les arrérages des emprunts
+ont décuplé depuis 1913, passant de 1 milliard 355 millions à 13
+milliards 406 millions et constituant ainsi, pour l’exercice 1922, une
+somme supérieure à la moitié du chiffre total des dépenses. «C’est à cet
+élément intangible qu’il convient d’attribuer la cause principale de
+l’accroissement du budget.»
+
+Les charges militaires se montaient en 1919 à 18 milliards 185 millions,
+se réduisent en 1920 à 7 milliards 648 millions, en 1921 à 6 milliards
+312 millions et en 1922 à 5 milliards 341 millions.
+
+Les dépenses des administrations civiles, qui atteignaient en 1920 11
+milliards 377 millions, sont encore, en 1922, de 7 milliards 328
+millions.
+
+Tous ces chiffres montrent que même si l’Allemagne payait la totalité
+des annuités qui lui sont réclamées, le déficit annuel de notre budget
+resterait terriblement élevé.
+
+ * * * * *
+
+On a mis longtemps à reconnaître que la formule tant répétée:
+«L’Allemagne paiera», avec laquelle on prétendit parfois justifier les
+plus inutiles dépenses, constituait une illusoire espérance.
+
+Étant prouvé maintenant que, toute la dette allemande payée, comme je le
+montrais à l’instant, notre budget serait encore en déficit, il a bien
+fallu chercher autre chose.
+
+Accroître l’exploitation de nos richesses naturelles et réduire nos
+dépenses représente la seule solution possible du problème.
+
+En attendant qu’elle s’impose à tous les esprits, on vivra d’expédients.
+Grâce à la facilité d’imprimer des billets de banque sans garantie
+métallique, les dépenses grandissent toujours, et les ministres opposent
+une résistance très faible à une course vertigineuse vers des
+catastrophes financières qui ne se réparent pas.
+
+L’exemple de l’Angleterre, dont le budget de 1923 s’équilibrait avec un
+excédent de plusieurs milliards, grâce surtout à la compression des
+dépenses par un gouvernement assez fort pour imposer sa volonté au
+Parlement, n’a pas encore trouvé d’imitateurs en France.
+
+ * * * * *
+
+L’Empire britannique, malgré sa prospérité, souffre cependant de
+l’anarchie économique qui pèse sur l’Europe. Les produits alimentaires
+que l’Angleterre consomme et les matières premières nécessaires à ses
+industries lui viennent presque exclusivement du dehors. Elle paie ce
+qu’elle achète par l’exportation de produits manufacturés. Quel que
+soit, d’ailleurs, le mode de paiement employé, une marchandise
+quelconque ne s’obtient, en dernière analyse, qu’en échange d’autres
+marchandises.
+
+Ces produits manufacturés--véritable monnaie de l’Angleterre--n’ont de
+valeur utilisable que s’ils trouvent des acheteurs et l’Angleterre a
+perdu l’une de ses meilleures clientes, l’Allemagne. C’est pourquoi elle
+s’efforce par tous les moyens, même aux dépens de la France, de
+restaurer la situation économique de son ancienne cliente.
+
+En attendant, elle cherche d’autres acheteurs, mais comme elle trouve
+sur les marchés étrangers des concurrents vendant moins cher, il lui
+faut réduire ses prix de vente, et par conséquent ses salaires, ceux des
+mineurs notamment.
+
+Cette nécessité provoqua, pendant trois mois, une coûteuse grève des
+mineurs. Céder aux grévistes aurait eu pour conséquence fatale la ruine
+commerciale de l’empire britannique.
+
+Ce seul exemple suffirait à montrer la force de certaines lois
+économiques et l’impossibilité de lutter contre elles.
+
+ * * * * *
+
+Jamais les peuples ne se sont autant détestés qu’aujourd’hui. Si la
+volonté suffisait à faire périr les hommes, l’Europe serait un désert.
+
+Ces haines dureront jusqu’au jour précis où l’opinion générale admettra
+que les hommes ont plus d’intérêt à s’aider qu’à s’égorger.
+
+Dès avant la guerre, l’évolution des industries et du commerce dont
+elles sont la base avait fait du domaine économique européen un tout
+homogène, sans que les gouvernants se fussent rendu compte de ce
+phénomène. Chaque État européen est pour les autres États d’une
+importance vitale comme producteur ou comme débouché. Aucun État
+européen ne peut être ruiné sans que les autres ne soient lésés.
+
+Aujourd’hui ces réflexions se généralisent même chez les Allemands.
+Mais, pendant la guerre, ils professaient des idées fort différentes et
+se souciaient très peu de l’interdépendance des peuples, lorsque leur
+principale préoccupation, en Belgique et en France, était de détruire
+les usines et les mines dont les produits leur faisaient souvent
+concurrence. M. Beyens, ancien ministre des Affaires Étrangères de
+Belgique, rapporte que le baron Bissing, gouverneur allemand de la
+Belgique, fit tout son possible pour ruiner entièrement l’industrie
+belge. «Ils pillèrent sans vergogne, dit-il, le matériel de nos usines
+au profit de leurs concurrents germaniques, et l’on en détruisit de fond
+en comble les charpentes métalliques.»
+
+ * * * * *
+
+Tous les procédés imaginés pour amener l’Allemagne à se libérer
+conduisent à cette conséquence paradoxale que ce seront les Français et
+les étrangers qui, finalement, paieront la dette allemande.
+
+A défaut de l’argent qui lui manque, l’Allemagne paie les vivres et les
+matières premières dont elle a besoin au moyen de ses produits
+manufacturés et se crée ainsi des ressources.
+
+Avec l’excédent de ses exportations elle aurait pu payer ses dettes.
+Mais elle eût été alors amenée à une surproduction dont les conséquences
+furent très bien marquées dans un discours prononcé à Manchester par un
+ministre anglais. Il disait:
+
+ «Si l’Allemagne, pendant les quarante ou cinquante ans à venir,
+ pouvait payer ses dettes, elle se rendrait par là même maîtresse de
+ tous les marchés de l’univers. Elle deviendrait la plus grande nation
+ exportatrice dont il ait jamais été fait mention,--presque la seule
+ nation exportatrice du globe... Et si, pendant les quarante ou
+ cinquante ans qui vont suivre les États-Unis d’Amérique devaient
+ recevoir tout ce qui leur est dû, ils assisteraient, du même coup, à
+ un déclin marqué de leur commerce d’exportation. Ils verraient leur
+ population privée d’une grande partie de ses arts et de ses industries
+ les plus essentiels. Ils verraient se rompre tout l’ensemble de leur
+ économie nationale. L’Allemagne, la nation débitrice, manifesterait
+ une activité malsaine; les États-Unis, la nation créancière, une
+ stagnation également malsaine.»
+
+Toutes ces évidences émergent lentement du chaos des erreurs économiques
+où le monde est plongé.
+
+ * * * * *
+
+Si l’Allemagne s’acquittait de sa dette en livrant à la France des
+marchandises en nombre forcément élevé par suite de l’importance de
+cette dette, notre pays posséderait un tel excédent de produits
+allemands, que nos industriels seraient obligés de ralentir ou supprimer
+leurs fabrications. D’où appauvrissement et chômage général. Un paiement
+en marchandises conduirait donc la France à perdre d’un côté ce qu’elle
+recevrait de l’autre.
+
+Pour éviter cette trop visible conséquence, on s’était décidé à établir
+au profit des Alliés un impôt de 12 % sur les exportations allemandes.
+Cela signifiait, naturellement, que le prix de vente des marchandises
+exportées se trouvait majoré de 12 %. Tous les acheteurs de produits
+allemands, quelle que fût leur nationalité, les payaient donc 12 % plus
+cher qu’auparavant. Il est bien visible que ce n’étaient pas alors les
+Allemands, mais les acheteurs de tous pays, qui paieraient une partie
+des indemnités destinées aux réparations.
+
+On a proposé encore et il n’a peut-être été rien proposé de meilleur,
+d’obliger les grands industriels allemands à céder un certain nombre des
+actions de leurs usines, le tiers, par exemple. Mais, ces actions ayant
+déjà des propriétaires, le gouvernement allemand serait obligé
+d’indemniser ces derniers. Alors, comme précédemment, le prix des
+marchandises fabriquées se trouverait augmenté, et ce seraient toujours
+les consommateurs étrangers qui contribueraient à solder la dette
+germanique.
+
+Toutes ces incidences avaient d’abord échappé au public, aussi bien,
+d’ailleurs, qu’aux dirigeants. Elles sont mieux comprises aujourd’hui.
+L’opinion étrangère à cet égard se trouve clairement exprimée par
+l’extrait suivant d’un grand journal américain:
+
+«_L’addition de la taxe de 12 % étend un tarif protectionniste sur
+toutes les nations qui reçoivent d’Allemagne des marchandises. C’est une
+taxe levée sur le consommateur américain pour toutes les exportations
+allemandes qui débarquent ici; mais elle va dans le trésor des Alliés,
+lorsque l’Allemagne l’a recueillie, et non point dans le trésor des
+États-Unis, comme le serait une taxe analogue imposée par notre propre
+fiscalité. Cette taxe aura pour effet d’augmenter les prix et de
+diminuer les exportations._»
+
+ * * * * *
+
+Toutes les constatations qui précèdent, si désagréables soient-elles,
+méritent d’être méditées. Elles fourniraient à la Société des Nations
+des arguments contre la guerre d’un bien autre poids que les vagues
+dissertations humanitaires qui occupent ses séances.
+
+Les répercussions que nous venons d’examiner montrent, en effet, sans
+contestation possible qu’en raison de l’interdépendance croissante des
+peuples, lorsqu’une nation est vaincue, ce sont les autres qui se
+trouvent forcés de payer l’indemnité qu’elle doit au vainqueur.
+
+Cette nécessité, créée par l’évolution économique du monde, était
+inconnue autrefois. Les grands peuples s’enrichissaient alors par des
+conquêtes. A l’époque romaine, les sommes prélevées sur les vaincus
+constituaient une portion notable du budget.
+
+Après la seconde guerre punique, Carthage, suivant Ferrero, versa aux
+Romains 55 millions de francs, chiffre énorme pour l’époque. Paul Émile,
+vainqueur de Persée, lui fit payer, au témoignage de Pline, 57 millions.
+Les vaincus étaient, d’ailleurs, dépouillés de la totalité de ce qu’ils
+possédaient. Marcellus ayant pris Syracuse, s’empara de tous les objets
+précieux que contenait la grande cité.
+
+Il n’y a pas longtemps que cet âge héroïque est clos; mais il l’est pour
+toujours. Les peuples pourront lutter encore, soit pour conquérir
+l’hégémonie comme l’Allemagne, soit pour conserver leurs foyers comme
+les Turcs, mais ils ne sauraient plus désormais s’enrichir aux dépens du
+vaincu.
+
+Si la Société des Nations cherchait une inscription pour orner le
+fronton de son palais, je lui recommanderais volontiers celle-ci:
+«Toutes les guerres modernes sont aussi ruineuses pour le vainqueur que
+pour le vaincu.» Si l’inscription semblait trop courte, on la
+complèterait en ajoutant: «C’est sur tous les peuples que retomberont,
+désormais, les frais d’une guerre entreprise par l’un d’eux. Ils ont
+donc intérêt direct à s’associer pour empêcher de nouveaux conflits.»
+
+Répéter aux hommes de s’aimer les uns les autres est un conseil que les
+peuples ne pratiquèrent jamais. «Aidez-vous les uns les autres dans
+votre propre intérêt» est une maxime qui pourrait transformer le monde
+si elle descendait dans les cœurs après avoir converti les esprits.
+
+
+
+
+LIVRE II
+
+LE DÉSÉQUILIBRE SOCIAL
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LA DISCIPLINE SOCIALE ET L’ESPRIT RÉVOLUTIONNAIRE
+
+
+Des âges lointains de la pierre taillée, où l’humanité vivait en tribus
+errantes, jusqu’aux grandes civilisations modernes, la discipline,
+c’est-à-dire l’obéissance à certaines règles, a toujours constitué un
+fondement indispensable de l’existence des sociétés. Plus la
+civilisation s’élève, plus ces règles se compliquent et plus leur
+observation devient nécessaire.
+
+Trop protégé par les lois pour en saisir les bienfaits, l’homme moderne
+n’en perçoit souvent que les gênes. Dans son bel ouvrage: _Les
+Constantes du Droit_, où il prouve que la contrainte est la base
+fondamentale de toute vie sociale, le grand jurisconsulte belge, Edmond
+Picard, rappelle le passage suivant de Schopenhauer, montrant ce que
+serait une société humaine sans le respect obligatoire des lois:
+
+«_L’État a remis les droits de chacun aux mains d’un pouvoir infiniment
+supérieur au pouvoir de l’individu, et qui le force à respecter le droit
+des autres. C’est ainsi que sont rejetés dans l’ombre l’égoïsme démesuré
+de presque tous, la méchanceté de beaucoup, la férocité de quelques-uns.
+La contrainte les tient enchaînés. Il en résulte une apparence
+trompeuse. Mais que le pouvoir protecteur de l’État se trouve, comme il
+arrive parfois, éludé ou paralysé, on voit éclater au grand jour les
+appétits insatiables, la fausseté, la méchanceté, la perfidie des
+hommes._»
+
+ * * * * *
+
+La discipline crée une sorte d’équilibre entre les impulsions
+instinctives de la nature humaine et les nécessités sociales. Pour
+l’établir, de rigoureuses sanctions sont d’abord nécessaires. Mais la
+loi inscrite dans les Codes n’acquiert sa force réelle qu’après s’être
+incrustée dans les âmes.
+
+La discipline externe imposée par la contrainte se trouve ainsi
+transformée en une discipline inconsciente, dont l’hérédité fait une
+habitude. Alors, et seulement alors, les sanctions deviennent inutiles.
+L’âme est stabilisée. Elle ne l’est pas encore chez tous les peuples.
+
+Très lente à se former et parfois un peu incertaine, la discipline
+sociale se trouve facilement ébranlée par les grandes catastrophes. Les
+nations échappées alors aux contraintes des lois n’ont plus pour guides
+que leurs seules impulsions et ressemblent au navire sans gouvernail
+ballotté par les flots.
+
+ * * * * *
+
+La fondamentale importance de la discipline apparaît quand on constate
+que les peuples n’arrivent à la civilisation qu’après l’avoir acquise et
+retournent à la barbarie dès qu’ils l’ont perdue.
+
+Ce fut l’indiscipline des citoyens d’Athènes qui, dans l’antiquité, les
+conduisit à la servitude, et Rome vit sonner l’heure de la décadence
+lorsque, tout respect de la discipline étant détruit, il n’exista plus
+d’autres lois que la volonté d’empereurs éphémères élus et renversés par
+les soldats. C’est alors que les invasions barbares purent triompher.
+
+Dans un travail ayant pour titre: _Comment meurent les Patries_, M.
+Camille Jullian montre que la Gaule indépendante périt de la même façon.
+«Personne n’obéissait plus aux lois. Justice, finances, tout ce qui fait
+la règle sociale était à chaque instant brisé.» C’est pourquoi César
+réalisa si facilement sa conquête.
+
+ * * * * *
+
+L’Europe entière traverse actuellement une phase critique d’indiscipline
+qui ne saurait se prolonger sans créer l’anarchie et la décadence. Les
+anciens principes jadis fidèlement observés ont perdu leur force, et
+ceux qui pourraient les remplacer ne sont pas formés.
+
+Si le nombre des révoltés n’est pas encore très grand, celui des
+indisciplinés devient immense. Dans la famille aussi bien qu’à l’école,
+à l’atelier et à l’usine, l’autorité du père, du maître et du patron
+s’affaisse chaque jour davantage. L’insoumission grandit. Partout se
+constate l’impuissance des chefs à se faire obéir.
+
+L’indiscipline s’accompagne, aujourd’hui, de certains symptômes de
+désagrégation morale dont voici les principaux: antipathie pour toute
+espèce de contrainte; décroissance continue du prestige des lois et de
+celui des gouvernements; haine générale des supériorités, aussi bien
+celles de la fortune que celles de l’intelligence; absence de solidarité
+entre les diverses couches sociales et lutte des classes; dédain profond
+des anciens idéals de liberté et de fraternité; progrès des doctrines
+extrémistes prêchant la destruction de l’ordre social établi, quel que
+soit, d’ailleurs, cet ordre; substitution de pouvoirs collectifs
+autocratiques à toutes les anciennes formes de gouvernement.
+
+De tels symptômes, notamment, l’horreur des contraintes et
+l’indiscipline résultant du mépris des lois, ont pour conséquence fatale
+le développement de l’esprit révolutionnaire avec ses inséparables
+compagnons: la violence et la haine.
+
+ * * * * *
+
+Il est visible, d’après ce qui précède, que l’esprit révolutionnaire
+représente un état mental beaucoup plus qu’une doctrine.
+
+Une des caractéristiques du révolté est son impuissance d’adaptation à
+l’ordre de choses établi. Son besoin de renverser résulte, en grande
+partie, de cette incapacité.
+
+Hostile à toute organisation, il s’insurge même contre les membres
+dirigeants de son parti dès que ce parti triomphe. Semblable phénomène
+s’est manifesté dans chacune des révolutions de l’Histoire. Les
+Montagnards y combattirent toujours les Girondins.
+
+La mentalité révolutionnaire semble impliquer une grande indépendance
+d’esprit. Il en est tout autrement en réalité. La véritable indépendance
+d’esprit exige un développement de l’intelligence et du jugement que les
+révolutionnaires ne possèdent guère. Réfractaires en apparence à
+l’obéissance, ils éprouvent un tel besoin d’être dirigés qu’ils se
+soumettent facilement aux volontés de leurs meneurs. C’est ainsi que les
+plus avancés de nos extrémistes acceptaient avec une respectueuse
+docilité les ordres impératifs émanés du grand pontife bolcheviste
+régnant à Moscou.
+
+En fait, la majorité des esprits aspire beaucoup plus à l’obéissance
+qu’à l’indépendance. L’esprit révolutionnaire ne supprime nullement ce
+besoin. Le révolté est un homme qui obéit facilement mais demande à
+changer souvent de maître.
+
+Quand un pays se trouve en pleine période d’équilibre, la discipline
+générale empêche l’esprit révolutionnaire des inadaptés de se propager
+par contagion mentale. Ce n’est qu’aux époques troublées, où la
+résistance morale s’affaiblit, que le microbe révolutionnaire exerce ses
+ravages.
+
+Toutes les considérations sur les dangers et l’inutilité des révolutions
+sont d’ailleurs inutiles, parce que, je le répète, l’esprit
+révolutionnaire constitue un état mental et non une doctrine. La
+doctrine n’est qu’un prétexte servant d’appui à l’état mental. Ce
+dernier subsiste, par conséquent, même quand la doctrine a triomphé.
+
+En même temps que se propage chez beaucoup de peuples l’esprit de
+révolte, l’autorité faiblit. Cherchant à suivre et à contenter une
+opinion incertaine les gouvernants, de moins en moins écoutés, cèdent de
+plus en plus.
+
+Les chefs des partis révolutionnaires, syndicalistes et socialistes
+unifiés par exemple, ne sont pas mieux obéis. Nous avons vu que les
+grèves sont souvent, comme celle des cheminots, déclenchées en dehors de
+la volonté des dirigeants. Ne pouvant conduire le mouvement ils le
+suivent, pour ne pas paraître abandonnés de leurs troupes.
+
+ * * * * *
+
+Si la propagande révolutionnaire recrute aujourd’hui tant d’adeptes dans
+divers pays, ce n’est pas à cause des théories qu’elle propose, mais en
+raison de l’indiscipline générale des esprits.
+
+Seules, les élites pourront réussir à combattre ce vent d’indiscipline
+qui menace de renverser les civilisations. Elles n’y parviendront que si
+leur caractère s’élève au niveau de leur intelligence.
+
+Comme notre Université l’oublie toujours, et comme les Universités
+anglo-saxonnes ne l’oublient jamais, la discipline et les qualités qui
+font triompher l’homme dans la vie ne se fondent pas sur l’intelligence,
+mais seulement sur le caractère.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LES ÉLÉMENTS MYSTIQUES DES ASPIRATIONS RÉVOLUTIONNAIRES
+
+
+Quand on recherche les sources des théories révolutionnaires qui agitent
+le monde, on constate que, derrière leurs formes diverses: communisme,
+socialisme, syndicalisme, dictature du prolétariat, etc., se trouvent
+une illusion mystique commune et des sentiments identiques.
+
+L’illusion mystique, dont nous étudierons bientôt la genèse, a pour
+conséquence cette conviction que l’ouvrier, étant plus capable que le
+bourgeois de diriger l’État et les entreprises industrielles, doit,
+comme en Russie, prendre sa place.
+
+Les sentiments servant de soutiens aux nouvelles doctrines sont, chez
+les chefs, l’ardente ambition de s’emparer d’un fructueux pouvoir, chez
+les simples fidèles la haine jalouse de toutes les supériorités.
+
+Cette haine des supériorités fut très typique en Russie et se manifesta
+nettement dès les débuts de sa révolution. Les intellectuels, dont la
+disparition révèle aujourd’hui l’importance sociale, furent aussi
+persécutés et massacrés que les capitalistes. Innombrables sont les
+faits analogues à celui observé après la prise de Bakou, lorsque les
+bolchevistes mirent à la tête de l’Université un ancien portier assisté
+de garçons de salle illettrés et de manœuvres.
+
+D’une façon générale, on peut dire que toutes les aspirations populaires
+qui se manifestent en Europe représentent surtout une lutte contre les
+inégalités de l’intelligence et de la fortune que la nature s’obstine à
+créer.
+
+Les idées condensées dans la formule: dictature du prolétariat, sont
+devenues l’évangile de masses ouvrières dont ce titre flatte la vanité.
+Le pouvoir qu’elles ont acquis, grâce aux syndicats et aux grèves, leur
+semble un pouvoir souverain devant lequel tous les autres doivent plier.
+Dans la société future, le manœuvre seul serait roi.
+
+ * * * * *
+
+L’insuccès des expériences des dictatures populaires et notamment du
+communisme dans divers pays n’a pas du tout converti les adeptes de ces
+doctrines.
+
+L’étonnement causé par cette constatation prouve que le mécanisme de la
+crédulité populaire est encore assez méconnu. Il ne sera donc pas
+inutile d’en rappeler brièvement la genèse.
+
+Au premier abord, les nouvelles doctrines paraissent avoir pour uniques
+soutiens des appétits très matériels, puisqu’il ne s’agit, en apparence,
+que de dépouiller une classe au profit d’une autre.
+
+Ces dogmes et l’évangile communiste qui leur sert de code s’appuient
+bien en effet sur des intérêts matériels, mais ils doivent leur force
+principale à des éléments mystiques, identiques à ceux qui, depuis les
+origines de l’Histoire, ont dominé la mentalité des peuples.
+
+Malgré tous les progrès de la philosophie, l’indépendance de la pensée
+reste une illusoire fiction. L’homme n’est pas conduit seulement par des
+besoins, des sentiments et des passions. Une croyance est nécessaire
+pour orienter ses espérances et ses rêves. Jamais il ne s’en est passé.
+
+L’antique mysticisme a conservé, toute sa puissance. Ses manifestations
+n’ont fait que changer de forme. La foi socialiste tend à remplacer les
+illusions religieuses. Dérivée des mêmes sources psychologiques, elle se
+propage de la même façon.
+
+J’ai déjà montré longuement, ailleurs, que le mysticisme, c’est-à-dire
+l’attribution de pouvoirs surnaturels à des forces supérieures: dieux,
+formules ou doctrines, constitue un des facteurs prédominants de
+l’Histoire.
+
+Il serait inutile de revenir ici sur des démonstrations qui m’ont servi,
+jadis, à interpréter certains grands événements, tels que la Révolution
+française et les origines de la dernière guerre. Je me bornerai donc à
+rappeler que la domination de l’esprit par les forces mystiques peut
+seule expliquer la crédulité avec laquelle furent admises à tous les
+âges les plus chimériques croyances.
+
+Elles sont acceptées en bloc sans discussion. Dans le cycle du
+mysticisme où s’élabore la foi, l’absurde n’existe pas.
+
+Dès que, sous l’influence des éléments de persuasion que je résumerai
+plus loin, la foi dans une doctrine nouvelle envahit l’entendement, elle
+domine entièrement les pensées du convaincu et dirige sa conduite. Ses
+intérêts personnels s’évanouissent. Il est prêt à se sacrifier au
+triomphe de sa croyance.
+
+Certain de posséder une vérité pure, le croyant éprouve le besoin de la
+propager, et ressent une haine intense à l’égard de ses détracteurs.
+
+L’interprétation d’une croyance variant, naturellement, suivant la
+mentalité qui l’accepte, les schismes et les hérésies se multiplient
+bientôt, sans ébranler d’ailleurs les convictions du croyant. Ils ne
+sont pour lui qu’une preuve de la mauvaise foi des adversaires.
+
+Les défenseurs de chaque secte nouvelle dérivée d’une croyance
+principale éprouvent bientôt les uns pour les autres une aversion aussi
+forte qu’envers les négateurs de leurs doctrines. Ces haines entre
+croyants sont d’une extrême violence et vont bientôt jusqu’au besoin de
+massacrer leurs adversaires.
+
+On peut juger des sentiments que professent entre eux les défenseurs de
+doctrines à peu près identiques séparées seulement par quelques nuances,
+en lisant le compte rendu suivant de la séance d’ouverture d’un récent
+Congrès syndicaliste de Lille, rapporté par un rédacteur du _Matin_.
+
+«_J’ai encore devant les yeux le spectacle indescriptible d’une salle en
+furie, semblable à une mer déchaînée qui emporte tout sur son passage.
+Je revois les faces exaspérées de colère, les bouches vomissant des
+injures, les matraques tournoyantes. J’ai l’oreille pleine des
+hurlements des combattants, des cris des blessés, des injures échangées
+et du bruit des revolvers. De ma vie je n’ai assisté à pareil
+débordement de haines._»
+
+Ce ne sont guère, du reste, que les extrémistes de chaque doctrine qui
+arrivent à ces fureurs. Ils se recrutent parmi des dégénérés, des
+faibles d’esprit, des impulsifs. Leurs violences sont grandes, mais leur
+personnalité si vacillante qu’ils éprouvent un impérieux besoin d’être
+guidés par un maître.
+
+Ces dégénérés représentent les plus dangereux des extrémistes. On a
+remarqué que, pendant la domination des communistes en Hongrie, les
+principaux agents du dictateur Bela Kuhn étaient recrutés parmi des
+juifs atteints de tares physiques répugnantes. La foi nouvelle, qui
+permettait de faire périr dans d’affreux supplices les plus éminents
+citoyens, leur fournissait un excellent prétexte pour se venger des
+humiliations auxquelles la dégénérescence condamne ses victimes.
+
+ * * * * *
+
+Dès qu’une croyance mystique, si absurde qu’on la suppose, est
+établie, elle attire bientôt une foule d’ambitieux avides et de
+demi-intellectuels sans emploi. Avec les doctrines les moins
+soutenables, ils édifient facilement des institutions sociales
+théoriquement parfaites.
+
+A l’époque où la civilisation était peu compliquée, les illusions
+mystiques n’avaient pas de bien fâcheuses conséquences. Dans l’ancienne
+Égypte, les institutions dérivées de l’adoration du crocodile ou de
+divinités à tête de chien s’adaptaient facilement à une civilisation
+locale très simple, où les difficultés de la vie étaient minimes et les
+relations extérieures presque nulles.
+
+Il en est tout autrement aujourd’hui. Avec les progrès de l’industrie et
+les relations entre peuples, la civilisation devient formidablement
+compliquée. Dans cet édifice, dont l’entretien exige des capacités
+techniques supérieures, les chimériques fantaisies des rêveurs ne
+peuvent engendrer que ruines et carnages.
+
+ * * * * *
+
+Le besoin d’une foi mystique est le terrain sur lequel germent les
+croyances. Mais comment s’établissent et se propagent ces croyances?
+
+L’erreur, aussi bien, du reste, que la vérité, ne se fixent jamais dans
+l’âme populaire au moyen de démonstrations rationnelles. Elles sont
+acceptées en bloc sous forme d’assertions qui ne se discutent pas.
+
+Ayant longuement insisté ailleurs sur le mécanisme de la formation des
+croyances, je me bornerai à rappeler qu’elles se forment sous
+l’influence de quatre éléments psychologiques fondamentaux:
+l’affirmation, la répétition, le prestige et la contagion.
+
+Dans cette énumération, la raison ne figure pas, à cause de sa faible
+influence, sur la genèse d’une croyance.
+
+L’affirmation et la répétition sont les plus puissants facteurs de la
+persuasion. L’affirmation crée l’opinion, la répétition fixe cette
+opinion et en fait une croyance, c’est-à-dire une opinion assez
+stabilisée pour rester inébranlable.
+
+Le pouvoir de la répétition sur les âmes simples--et souvent aussi sur
+celles qui ne sont pas simples--est merveilleux. Sous son influence, les
+erreurs les plus manifestes deviennent des vérités éclatantes.
+
+Heureusement pour l’existence des sociétés, les moyens psychologiques
+capables de transformer l’erreur en croyance permettent aussi de faire
+accepter la vérité sous forme de croyance. Les défenseurs de la vieille
+armature sociale qui nous soutient encore l’oublient trop souvent.
+
+Pour transformer en croyances--puisqu’elles ne peuvent s’imposer
+autrement--les vérités économiques et sociales sur lesquelles la vie des
+peuples repose, les apôtres de ces vérités doivent se résigner à
+l’adoption des seules méthodes de persuasion capables d’agir sur l’âme
+populaire. Aux affirmations violentes et répétées de l’erreur, ils
+doivent opposer des affirmations aussi violentes et aussi répétées de la
+vérité, opposer surtout des formules à des formules.
+
+C’est avec des méthodes analogues que les fascistes italiens
+contribuèrent à endiguer le flot communiste qui menaçait de submerger la
+vie industrielle de leur pays, et contre lequel le gouvernement se
+reconnaissait impuissant.
+
+ * * * * *
+
+Plusieurs sociétés modernes font songer à cette époque de décadence où,
+reniant ses dieux et abandonnant les institutions qui avaient assuré sa
+grandeur, Rome laissa détruire sa civilisation par des barbares sans
+culture, n’ayant d’autre force que leur nombre et la violence de leurs
+appétits.
+
+Les grandes civilisations périssent dès qu’elles ne se défendent plus.
+Celles, déjà nombreuses, qui ont disparu de la scène du monde furent
+surtout victimes de l’indifférence et de la faiblesse de leurs
+défenseurs. L’Histoire ne se répète pas toujours, mais les lois qui la
+régissent sont éternelles.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LA SOCIALISATION DES RICHESSES
+
+
+Parmi les erreurs d’ordre économique qui bouleversent actuellement le
+monde figurent les illusions socialistes. Présentées sous des formes
+diverses, toutes s’accordent, cependant, sur une même formule:
+socialisation des richesses.
+
+Au cours de l’évolution du monde, le prestige des dieux a quelquefois
+pâli, mais les formules magiques n’ont jamais perdu leur empire. C’est
+avec elles que les hommes furent toujours conduits.
+
+Religieuses, politiques ou sociales, elles agissent de la même façon et
+ont une commune genèse. Leur influence ne dépend pas des parcelles de
+vérité qu’elles contiennent, mais uniquement du pouvoir mystique que
+leur attribuent les foules.
+
+Les Sociétés se trouvent, aujourd’hui, menacées de profonds
+bouleversements par cette nouvelle formule: _la socialisation des
+richesses_. Au dire de ses apôtres, elle doit créer l’égalité parfaite
+entre les hommes et une félicité universelle.
+
+La magique promesse s’est rapidement répandue à travers les classes
+ouvrières de tous les pays. Après avoir ruiné la vie économique de la
+Russie, elle semble destinée à exercer ses ravages dans l’Europe
+entière. L’Amérique seule l’a repoussée avec énergie, pressentant son
+rôle funeste sur la prospérité des nations.
+
+Ce fut uniquement pour obtenir la nationalisation rêvée que les
+cheminots Français réalisèrent, à l’occasion d’un 1er mai, une tentative
+de grève générale.
+
+Cette grève, contrairement à toutes celles qui la précédèrent, n’avait
+nullement pour but d’accroître les salaires. La Confédération Générale
+du Travail le prouva en déclarant que l’objectif du mouvement n’était
+pas une augmentation de salaires, mais uniquement le désir d’imposer la
+nationalisation des chemins de fer.
+
+Il n’existait pas, sans doute, plus d’un gréviste sur mille capable de
+dire en quoi consistait la nationalisation réclamée et d’expliquer son
+futur mécanisme. On peut même considérer comme probable que les rares
+grévistes susceptibles de comprendre quelque chose à ce qu’ils
+demandaient auraient donné chacun sur la nationalisation, des
+explications totalement différentes. Pour l’immense majorité la
+nationalisation signifiait simplement que les chemins de fer auraient
+été exploités à leur profit.
+
+En fait, les grévistes suivirent leurs meneurs simplement parce qu’ils
+étaient des meneurs et sans chercher à s’expliquer le but des ordres
+reçus.
+
+N’oublions pas, d’ailleurs, que les plus furieuses luttes religieuses de
+l’histoire furent engagées entre des hommes incapables de rien discerner
+dans les questions théologiques qui divisaient leurs chefs. Les lois de
+la psychologie des foules expliquent facilement ce phénomène.
+
+Les vagues explications données par les défenseurs officiels de la
+nationalisation avaient pour seule base une série d’affirmations sans
+preuves. Leur meilleur défenseur les a résumées dans les lignes
+suivantes:
+
+ «Opposition du bénéfice capitaliste à l’intérêt collectif. Les
+ diverses industries, celle des chemins de fer notamment, doivent
+ devenir une propriété collective gérée pour le compte de la
+ collectivité, non par l’État, mais par une organisation autonome
+ dirigée par un conseil composé de représentants de la collectivité. Un
+ conseil central réglerait les salaires, le choix et l’avancement du
+ personnel.»
+
+Il est visible que cette prétendue socialisation se ramènerait
+simplement à remplacer les Compagnies actuelles par d’autres Compagnies
+formées d’agents des chemins de fer.
+
+Mais, pour que les employés puissent gagner quelque chose à cette
+substitution, il leur faudrait posséder des capacités supérieures à
+celles des ingénieurs et des spécialistes dirigeant actuellement le
+service singulièrement compliqué des chemins de fer.
+
+Les administrateurs actuels, hommes fort compétents, travaillent non
+pour enrichir quelques capitalistes comme l’affirment les socialistes,
+mais pour rétribuer maigrement la poussière de petits actionnaires entre
+lesquels est divisée la possession des réseaux. Dépouiller totalement
+ces actionnaires par la socialisation des réseaux augmenterait de bien
+peu le salaire actuel des employés.
+
+Au fond, les promoteurs de tels mouvements ne sauraient se faire
+illusion sur leurs résultats possibles. Ils espèrent simplement que la
+socialisation des Compagnies serait réalisée à leur profit. S’ils
+organisent de ruineuses grèves, c’est uniquement pour devenir maîtres à
+leur tour.
+
+ * * * * *
+
+Existe-t-il un antagonisme réel entre les intérêts capitalistes et les
+intérêts collectifs? Peut-on vraiment dire que, dans les sociétés
+actuelles, «le travail ne s’effectue pas au profit de tous, mais
+uniquement pour les intérêts de quelques-uns»?
+
+En réalité c’est, au contraire, l’immense majorité des travailleurs qui
+bénéficie de la capacité des élites. Il en a toujours été ainsi depuis
+les débuts de l’évolution industrielle moderne. Ce ne furent jamais les
+simples travailleurs qui créèrent les progrès dont ils ont profité.
+
+Le travail manuel et l’habileté professionnelle ne sont nullement,
+d’ailleurs, les principaux éléments de la production et de la richesse.
+L’esprit d’entreprise, d’invention et d’organisation, la hardiesse à
+risquer et le jugement constituent des facteurs autrement importants.
+
+C’est de telles facultés qu’est constitué le capital d’un peuple. Si la
+Russie tira toujours si peu de profits de son sol, malgré ses immenses
+richesses agricoles et minières et sa population également immense,
+c’est qu’elle a toujours manqué de capacités.
+
+Croire que le capital d’un pays se compose surtout de mines, de terres,
+d’habitations, d’actions et de numéraire, est une dangereuse illusion.
+Ce capital reste sans valeur par lui-même. Un pays privé de ses
+capacités serait condamné à une ruine rapide.
+
+Actuellement, en raison des grèves qui se multiplient et de la mauvaise
+volonté des ouvriers, notre capital est fort mal exploité. Chaque grève
+nouvelle rend le pays un peu plus pauvre, la vie un peu plus chère,
+l’avenir un peu plus incertain. Les socialistes seuls se réjouissent
+d’une situation dont ils seront cependant, comme les extrémistes de tous
+les âges, les premières victimes.
+
+ * * * * *
+
+A toutes les évidences qui viennent d’être formulées sur les sources de
+la richesse, socialistes et syndicalistes, unis par une haine commune,
+n’opposent que leurs affirmations. Durant les dernières élections, la
+Fédération Socialiste de la Seine avait publié le manifeste suivant:
+
+ «Dans tous les pays, deux forces se heurtent, mises en mouvement par
+ l’éclosion de la jeune République socialiste des Soviets:
+
+ Le prolétariat, d’un côté;
+
+ La bourgeoisie de l’autre.
+
+ Partout, le travail se dresse contre le parasitisme.
+
+ Il faut que le parasitisme soit vaincu.»
+
+Inutile d’insister sur le côté rudimentaire de telles conceptions. C’est
+pourtant avec des assertions d’un tel ordre que le monde a été tant de
+fois bouleversé.
+
+Les Allemands qui, sous l’influence de leurs extrémistes, furent obligés
+d’essayer la socialisation, en sont vite revenus.
+
+ «Nous sommes menacés, écrivait la _Deutsche Tageszeitung_, d’une
+ anarchie économique pareille à l’anarchie politique, avec cette
+ différence que les conséquences en seront encore plus désastreuses. La
+ classe ouvrière se rendra compte trop tard des erreurs qu’elle commet.
+ Non seulement elle est en train d’anéantir l’avenir de l’Allemagne et
+ de supprimer les sources dont elle vit, mais encore elle détruit ce
+ qu’on a considéré jusqu’alors comme le plus précieux de tous les
+ biens: son organisation.»
+
+ * * * * *
+
+La tension des rapports entre des classes sociales qui, cependant,
+auraient tout intérêt à s’entendre, devient considérable. Elles sont
+d’ailleurs beaucoup plus divisées par des jalousies et des haines que
+par des intérêts.
+
+Leurs divergences proviennent surtout de l’effort des politiciens
+socialistes qui, pour conquérir le pouvoir, ne cessent d’exciter les
+passions des sphères ouvrières et de provoquer leurs plus extravagantes
+revendications. Ils soutiennent indistinctement toutes les grèves, les
+estimant une étape vers la dictature du prolétariat. La société
+capitaliste se trouve représentée comme une sorte de monstre destiné à
+être prochainement détruit au profit du prolétariat.
+
+Peu importe, bien entendu, à ces politiciens, les ruines provoquées.
+C’est leur propre dictature qu’ils rêvent d’installer sous prétexte
+d’établir celle du prolétariat.
+
+Si l’expérience était susceptible d’instruire les peuples, les
+tentatives de socialisation faites en Russie seraient considérées comme
+catégoriques.
+
+Les chemins de fer et les mines y ont été socialisés et, en quelques
+mois, leur désorganisation devint telle que, malgré un travail de douze
+heures par jour imposé aux ouvriers, les dictateurs en furent réduits à
+requérir à prix d’or de l’étranger les capacités qu’ils ne possédaient
+plus.
+
+Mais un des merveilleux privilèges de la foi est d’empêcher le croyant
+de percevoir les faits contraires à sa foi. On ne cite guère qu’un seul
+socialiste, M. Erlich, qui, revenu de Russie, ait donné sa démission du
+parti socialiste unifié, le voyant s’orienter de plus en plus vers le
+bolchevisme. Dans sa lettre de démission, ce député disait:
+
+ «Je ne puis comprendre que le parti socialiste unifié, loin d’avoir le
+ courage de répudier et de flétrir les excès et les crimes du
+ bolchevisme russe, donne, au contraire, celui-ci en exemple et en
+ admiration à la classe ouvrière française.
+
+ Certes, la bourgeoisie russe est ruinée; mais avec elle a sombré
+ également toute l’industrie nationale, au plus grand détriment du
+ prolétariat russe, mais, par contre, pour le plus grand profit de
+ l’industrie allemande, qui est en train de prendre sa place. Le
+ bolchevisme n’a su engendrer que la famine et la disette dans cette
+ Russie qui, hier encore, était la nourricière d’une grande partie de
+ l’Europe. Les prétendues méthodes de la dictature bolchevique laissent
+ loin derrière elles les pires horreurs de l’inquisition et du
+ tsarisme. Toutes les libertés individuelles sont abolies, et, chaque
+ jour, des centaines d’ouvriers et d’intellectuels russes, dont le seul
+ crime est de ne pas penser comme les bolcheviks, sont massacrés sans
+ le moindre jugement par des mercenaires magyars et chinois.»
+
+ * * * * *
+
+Les dernières élections ont montré, par les 50.000 voix données au
+bolcheviste Sadoul, quels progrès le bolchevisme a réalisés parmi la
+classe ouvrière.
+
+Si, dans la lutte actuelle ou prochaine qui menace la civilisation,
+l’État cédait, il n’aurait plus qu’à abandonner la place aux chefs du
+prolétariat.
+
+Ce n’est pas, malheureusement, sur l’énergie des gouvernants qu’il faut
+compter. La force de l’opinion sera beaucoup plus efficace. Pendant la
+grande grève des cheminots, le public était tellement exaspéré contre
+les perturbateurs qui sacrifiaient l’intérêt général à leurs ambitions
+particulières, qu’en province beaucoup de fournisseurs: épiciers,
+boulangers, marchands de vin même, refusaient de rien vendre aux
+grévistes.
+
+Le résultat final de ces conflits n’est pas prévisible encore. Nous
+sommes certains que les nations seront toujours conduites par leurs
+élites; mais le triomphe momentané d’éléments inférieurs pourrait
+causer--comme en Russie et en Hongrie--d’irréparables ruines.
+
+Aux meneurs de la classe ouvrière, «le grand soir» semble proche. C’est,
+en réalité, une grande nuit qu’établirait sur le monde la réalisation de
+leurs rêves.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LES EXPÉRIENCES SOCIALISTES DANS DIVERS PAYS
+
+
+En matière de dogme religieux l’expérience est totalement dépourvue
+d’action sur l’âme des croyants. Leurs illusions restent irréductibles.
+
+En matière de croyances politiques et sociales l’expérience n’a pas plus
+d’action sur les convaincus mais elle peut agir sur les esprits
+hésitants dont les convictions définitives n’étaient pas formées.
+
+Une des caractéristiques de l’heure présente est la dissociation des
+anciens principes sur lesquels les sociétés étaient fondées. Les
+perturbations de toute sorte créées par la guerre ont continué cette
+dissociation et provoqué de nouvelles aspirations dans l’âme populaire.
+
+Les idées directrices actuelles se partagent en deux tendances nettement
+opposées: les conceptions nationalistes avec leur besoin d’hégémonie et
+les conceptions internationalistes rêvant d’établir une fraternité
+universelle.
+
+Le nationalisme, dont le patriotisme représente une forme, est considéré
+par tous les gouvernants comme une nécessité de l’Histoire. Elle montre,
+en effet, que le culte de la patrie fit toujours la force des nations et
+que son affaissement marqua leur décadence.
+
+L’internationalisme, professé surtout par les classes ouvrières, résume
+la tendance exactement contraire. Rejetant l’idée de patrie, il prétend
+fusionner les nations, sans se préoccuper, ni seulement les apercevoir,
+des différences de mentalité et d’intérêts qui séparent les peuples.
+
+A l’époque probablement fort lointaine où le monde se trouvera régi par
+la raison pure, cette dernière conception sera parfaite, car, en dehors
+même de la sentimentalité vague qui pousse les classes ouvrières des
+divers pays à fraterniser, nous avons vu que l’évolution industrielle du
+monde conduit les nations à une interdépendance croissante d’où résulte
+pour elles la nécessité de s’entr’aider au lieu de se détruire.
+
+De nos jours, cette nécessité reste une vérité inactive parce qu’elle se
+heurte aux sentiments et aux passions, seuls guides actuels de la
+conduite des peuples.
+
+ * * * * *
+
+Les gouvernements modernes se trouvent ainsi en présence de cette
+antinomie: favoriser l’internationalisme qui représente l’avenir, mais
+laisse un peuple désarmé, ou développer le nationalisme avec tous les
+armements ruineux nécessités par de menaçantes agressions.
+
+Ce conflit entre idées contradictoires condamne les hommes d’État à une
+politique au jour le jour, ne pouvant tenir compte de lendemains
+inconnus. Les foules ayant perdu confiance dans leurs chefs, obéissent à
+ces primitifs instincts qui renaissent toujours dès que l’antique
+armature d’une société est violemment ébranlée.
+
+L’écroulement des idoles et la servilité des élus issus de votes
+populaires font croire aux foules que le monde doit leur appartenir. La
+force est aujourd’hui l’unique loi qu’elles respectent.
+
+A l’époque de la grève des mineurs, qui faillit ruiner la
+Grande-Bretagne, un journal anglais remarquait que les contrats entre
+patrons et représentants des ouvriers étaient constamment violés par ces
+derniers dès qu’ils y trouvaient leur intérêt, et en vertu de ce
+principe fondamental que la force d’une collectivité crée son droit.
+
+Ce droit crée-t-il à son tour les capacités que l’évolution industrielle
+exige? Les expériences de gouvernements populaires récemment tentées
+permettent de répondre à cette question.
+
+Toutes les affirmations des socialistes ayant été réfutées depuis
+longtemps sans que cette réfutation ait entravé leur influence, il était
+nécessaire que fût réalisée l’expérience socialiste. Elle le fut
+récemment, de façon décisive, dans divers pays. Ses résultats sont si
+connus qu’on peut se borner à les rappeler brièvement.
+
+ * * * * *
+
+En dehors du socialisme intégral tenté dans divers États, plusieurs
+nations, la France, notamment, ont été soumis depuis longtemps aux
+tendances socialistes des Parlements. Elles se sont heurtées toujours à
+des obstacles dérivés, les uns de la structure psychologique de l’homme,
+les autres des nécessités économiques modernes. Le choc entre les
+théories utopistes et les inflexibles lois naturelles a coûté fort cher.
+
+Les principaux résultats des influences socialistes parlementaires dans
+divers pays furent de soumettre beaucoup d’industries à une gestion
+gouvernementale collective, c’est-à-dire à un étatisme général. Des
+expériences, cent fois répétées, en ont montré les ruineux effets.
+
+Si ces conséquences furent identiques dans tous les pays et dans toutes
+les industries, c’est simplement parce que la gestion collective détruit
+les plus puissants ressorts psychologiques de l’activité humaine:
+l’intérêt personnel, le sens des responsabilités, l’initiative, la
+volonté, en un mot les éléments générateurs de tous les progrès qui ont
+transformé les civilisations.
+
+ * * * * *
+
+Les résultats des tendances socialistes permettaient de pressentir ceux
+que produirait leur définitif triomphe.
+
+Bien des observateurs avaient prédit les catastrophes qu’engendrerait le
+triomphe complet du socialisme; mais la valeur de ces prédictions
+pouvait être contestée, puisque aucune réalisation totale n’était venue
+les vérifier.
+
+Aujourd’hui, cette réalisation a été tentée par plusieurs peuples. Les
+résultats obtenus furent identiques partout.
+
+Si l’expérience s’était limitée à la Russie, on aurait pu soutenir qu’un
+essai tenté chez un peuple demi-civilisé n’était pas absolument probant.
+Seule, l’expérience faite chez une nation de haute culture pouvait être
+démonstrative. C’est pourquoi les tentatives de socialisme qui
+triomphèrent momentanément en Allemagne, en Hongrie et en Italie
+présentent un intérêt pratique considérable.
+
+Au lendemain de sa défaite, l’Allemagne se trouva dans une période de
+trouble et de tâtonnements. La guerre lui ayant montré le danger des
+principes sur lesquels avait été édifiée sa puissance, elle fut
+naturellement conduite à en chercher d’autres.
+
+Le socialisme s’offrit ou, plutôt, s’imposa pour réparer les maux créés
+par une monarchie militariste. Faute de mieux, l’Allemagne accepta d’en
+faire l’essai.
+
+Elle connut alors, en quelques mois, toutes les formes du socialisme,
+depuis le bolchevisme avec ses soviets, ses pillages et ses massacres,
+jusqu’à un socialisme anodin, ne conservant de la doctrine que certaines
+formules.
+
+Au moment de la débâcle, ce fut, d’abord, une révolution violente et le
+renversement brusque des monarchies séculaires qui gouvernaient les
+divers États confédérés de l’Empire.
+
+Pendant cette première phase, les partis extrêmes triomphèrent. Les
+spartakistes bolchevistes régnèrent plusieurs mois, pillant, massacrant
+et dominant le pays par la terreur, puis instaurant une période de
+dictature du prolétariat, c’est-à-dire de quelques meneurs du
+prolétariat.
+
+Des conseils d’ouvriers, à l’image des Soviets russes, s’établirent
+partout. Il s’ensuivit naturellement, comme en Russie, une complète
+anarchie.
+
+Les résultats de cette phase socialiste sont bien marqués dans l’extrait
+suivant d’un grand journal allemand:
+
+ «La révolution a compromis le patrimoine national allemand que quatre
+ années de guerre avaient à peine entamé. Les impôts, les
+ confiscations, ont déterminé un exode des capitaux qu’aucune mesure
+ policière ne peut arrêter. Les immeubles, les fabriques, avec leurs
+ machines, qui ne peuvent pas émigrer, sont cédés à bas prix à des
+ étrangers. Les Anglais achètent des mines dans le bassin de la Ruhr.
+ La «National City Bank», de New-York, s’installe à Berlin et dans
+ d’autres grandes villes allemandes.»
+
+ * * * * *
+
+Cette période n’a pas duré, parce que la dictature communiste montra
+rapidement, comme en Russie, son incapacité.
+
+Une autre raison, d’ordre psychologique, l’aurait d’ailleurs empêchée de
+se prolonger. Cette raison fondamentale, inaccessible aux socialistes,
+se résume dans la loi suivante:
+
+Quelles que soient les institutions imposées à un peuple ou
+momentanément acceptées par lui, elles se transforment bientôt suivant
+la mentalité de ce peuple.
+
+Une telle transformation s’observe dans tous les éléments de
+civilisation, y compris la religion, la langue et les arts. J’ai
+consacré, jadis, un volume à la démonstration de cette loi primordiale.
+Elle domine la politique et l’histoire[4].
+
+ [4] _Lois Psychologiques de l’Évolution des Peuples_ (15e édition).
+
+Sous son action le socialisme allemand évolua rapidement.
+
+On le voit en constatant, par exemple, ce qu’est devenue l’institution
+des Soviets, c’est-à-dire des conseils d’ouvriers, base essentielle du
+Bolchevisme.
+
+Dans la nouvelle Constitution, un article instituait des conseils
+d’ouvriers «pour la défense des intérêts économiques des travailleurs.
+Le gouvernement est obligé de leur soumettre, à titre consultatif, tous
+les projets de loi de nature économique».
+
+Le soviet ainsi transformé n’est plus, on le voit, un rouage de
+gouvernement, puisqu’il est devenu seulement consultatif.
+
+La constitution des soviets russes était fort différente. Des milliers
+de petits conseils devaient, théoriquement du moins, diriger les
+intérêts locaux.
+
+Une telle organisation se montra, d’ailleurs, irréalisable. Tous les
+soviets se considérant comme indépendants, la volonté d’un soviet local
+était bientôt entravée par celle d’autres soviets.
+
+Le soviet russe représentait, en réalité, le stade le plus inférieur des
+sociétés primitives. On ne l’observe plus en effet qu’au sein de tribus
+sauvages.
+
+ * * * * *
+
+Après s’être débarrassée du Bolchevisme et des soviets, l’Allemagne eut
+encore à lutter contre certaines tentatives socialistes, notamment la
+confiscation et l’administration par l’État de la propriété privée et de
+toutes les usines de production.
+
+La lutte du gouvernement allemand contre les projets de socialisation se
+prolongea jusqu’au jour où le public finit par comprendre que l’idée de
+socialisation reposait sur des erreurs psychologiques et que sa
+réalisation déterminerait la ruine économique du pays où elle se
+généraliserait.
+
+Dans l’espoir de satisfaire les derniers militants socialistes, les
+gouvernants allemands maintinrent encore le principe de la socialisation
+dans leurs discours, mais ils ne songèrent à socialiser que des
+industries pouvant--comme les tabacs en France,--par exemple devenir des
+monopoles d’État productifs.
+
+Pour les autres industries, l’opinion générale est assez bien
+représentée dans le passage suivant d’un journal allemand:
+
+ «... Si le socialisme met la main sur le charbon et le fer, il
+ s’empare, en même temps, de toutes les autres industries, et c’en est
+ fait de la libre concurrence et des capacités individuelles. Or, il
+ faut que nous ne perdions pu de vue le fait que les exploitations de
+ l’État ne sont pas vivifiées par la concurrence, qu’elles entraînent
+ des frais considérables, qu’elles excluent l’exportation; qu’au
+ contraire, l’activité privée et l’intérêt individuel représentent des
+ forces puissantes et indestructibles, qui font jaillir des sources les
+ plus profondes les trésors de la nature et donnent à un peuple la
+ richesse et la considération.»
+
+Les plus socialistes des dirigeants allemands eux-mêmes reconnaissent
+que les industries et le commerce d’exportation doivent être laissés en
+dehors de toute socialisation et rester complètement libres.
+
+ * * * * *
+
+Le Bolchevisme n’a pas été expérimenté seulement en Russie et en
+Allemagne, mais aussi en Hongrie. Ses méthodes dans ce dernier pays
+furent les mêmes qu’ailleurs: massacre des intellectuels, pillage des
+banques et des fortunes privées, obligation pour les anciens riches
+d’exercer un métier manuel. Les appartements particuliers furent
+réquisitionnés. Une seule chambre était laissée à l’ancien propriétaire,
+et les autres mises à la disposition des ouvriers.
+
+L’organisation sociale du Bolchevisme hongrois fut copiée sur celle du
+Bolchevisme russe. Au sommet, un dictateur décrétant réquisitions et
+supplices.
+
+Les résultats du régime furent naturellement les mêmes qu’en Russie.
+Toutes les usines se virent obligées, les unes après les autres, de
+fermer leurs portes, et la misère devint générale.
+
+On vécut alors des anciens stocks accumulés par le précédent régime.
+Quand ils se trouvèrent épuisés, ce fut la débâcle. Si, pour des raisons
+restées inconnues, l’Entente ne s’était pas longtemps opposée à
+l’intervention des Roumains, que le peuple hongrois appelait de tous ses
+vœux, le régime communiste eût fort peu duré. Il s’effondra dès que
+quelques régiments approchèrent de la capitale.
+
+ * * * * *
+
+L’Angleterre semblait être le pays d’Europe le mieux en état de résister
+à la vague révolutionnaire. Cependant, le Bolchevisme, grâce aux sommes
+énormes dépensées en propagande, y a fait quelques progrès.
+
+Les mineurs paraissent les plus contaminés. Leurs menaces sont
+incessantes. Ils réclament, maintenant, la socialisation des mines, ce
+qui signifie pour eux que tous les profits de la vente du charbon leur
+appartiendraient, alors que les frais de production resteraient à la
+charge de l’État!
+
+Certains extrémistes anglais sont allés plus loin encore. Ils ont
+prétendu obliger le premier ministre britannique à reconnaître le
+gouvernement russe des Soviets et empêcher la France d’aider la Pologne
+qu’une armée russe menaçait. Leur influence seule peut expliquer la
+conduite du gouvernement anglais dans cette dernière circonstance.
+
+Les prétentions de ces extrémistes ont d’ailleurs soulevé en Angleterre
+de violentes protestations.
+
+«Le peuple anglais, écrivait le _Times_, a toujours abhorré la tyrannie
+sous toutes ses formes. Il ne la tolérera pas plus de la part d’un
+Comité de Salut Public travailliste que de la part d’un souverain
+inconstitutionnel.»
+
+On doit l’espérer. En réalité, nul n’en sait rien. Les épidémies
+mentales peuvent être enrayées mais, tant qu’elles durent, il faut en
+subir les ravages.
+
+Ce qui semble bien clair aujourd’hui, c’est que certains syndicats
+anglais voudraient soumettre les masses ouvrières au gouvernement
+bolcheviste de Moscou. Qui eût prévu, jadis, que la traditionnelle et
+libérale Angleterre en arriverait là?
+
+ * * * * *
+
+La France est encore le pays qui s’est le mieux défendu jusqu’ici contre
+les excès socialistes. Cependant, la doctrine continue à y progresser.
+
+Le parti socialiste, qui nous avait tant nui avant la guerre, en
+paralysant nos armements au point que l’Allemagne crut pouvoir nous
+attaquer sans risques, a fini par adopter «sans réserve» les conceptions
+communistes.
+
+Pour reconquérir, son prestige, il sème des illusions redoutables dans
+l’âme des multitudes.
+
+Ce ne sont malheureusement que les représentants des forces inférieures
+qui savent s’associer. Puissantes par la pensée, les élites semblent
+inaptes à l’action et incapables, par conséquent, de se défendre. Il
+suffit pourtant de quelques hommes énergiques pour sauver un pays du
+danger socialiste. L’Italie vient d’en fournir un exemple bien frappant.
+
+ * * * * *
+
+Le socialisme exerça quelque temps en Italie les mêmes ravages que dans
+les diverses nations où il avait pénétré.
+
+Durant plusieurs mois, les socialistes italiens purent croire à leur
+succès définitif. Ils s’étaient emparés des mairies de certaines villes,
+avaient expulsé les propriétaires des usines et commencé, suivant la
+méthode universelle du socialisme triomphant, à piller et assassiner. Le
+Gouvernement tremblait devant eux et cédait de plus en plus à leurs
+exigences.
+
+La violence des excès provoqua bientôt une réaction. Le fascisme parti
+nouveau, formé surtout d’anciens combattants, se dressa contre le
+socialisme et, après une brève lutte, finit par réduire les communistes
+à une totale impuissance.
+
+Le fascisme réussit uniquement parce qu’il eut à sa tête un de ces
+hommes résolus, si rares aujourd’hui parmi les gouvernants.
+
+Ce chef, M. Mussolini, possédait deux qualités fort supérieures à celles
+conférées par l’instruction livresque: du caractère et du jugement.
+
+Devant les coalitions d’intérêt qu’il a froissées en simplifiant les
+rouages administratifs, dont la complication croissante menace
+l’existence des Sociétés modernes, le dictateur finira peut-être par
+succomber mais en laissant une œuvre fort utile.
+
+Son grand mérite fut d’avoir tenté de briser cet étatisme économique qui
+pèse lourdement aujourd’hui sur tant de pays et que défendent si
+ardemment les socialistes.
+
+Ses idées ont été clairement exposées dans un discours prononcé par lui
+à Rome devant les représentants de la Chambre de Commerce
+internationale. En voici des extraits:
+
+ «Les principes économiques dont le nouveau gouvernement italien entend
+ s’inspirer, sont simples. Je crois que l’État doit renoncer aux
+ fonctions économiques, surtout à celles ayant un caractère de
+ monopole, fonctions pour lesquelles il se montre souvent insuffisant.
+ Je crois qu’un gouvernement qui se propose de soulager rapidement les
+ populations de la crise survenue après la guerre, doit laisser à
+ l’initiative privée le maximum de liberté d’action et renoncer à toute
+ législation d’intervention et d’entrave, qui peut sans doute
+ satisfaire la démagogie des parlementaires de gauche, mais qui, comme
+ l’expérience l’a démontré, n’aboutit qu’à être absolument pernicieuse
+ aux intérêts et au développement de l’économie.
+
+ Je ne crois pas que cet ensemble de forces qui, dans l’industrie,
+ l’agriculture, le commerce, les banques et les transports, peut être
+ appelé du nom global de capitalisme, soit proche du déclin, comme
+ certains théoriciens de l’extrémisme social se plaisent à l’affirmer.
+ Depuis longtemps, l’expérience qui vient de se dérouler sous nos yeux,
+ et qui est l’une des plus grandes de l’histoire, prouve d’une manière
+ éclatante que tous les systèmes d’économie négligeant la libre
+ initiative et les ressorts individuels, sont dans un très bref délai
+ voués à une faillite plus ou moins lamentable. Mais la libre
+ initiative n’exclut pas l’accord des groupements, d’autant plus facile
+ que la défense des intérêts individuels est faite loyalement.»
+
+J’ai reproduit ce passage parce qu’on ne saurait exprimer d’une façon
+plus concise et plus juste des vérités éclatantes, que je défends depuis
+longtemps.
+
+Il faut se féliciter, que l’Europe ait possédé un homme assez énergique
+pour tâcher de les appliquer. Si son œuvre réussit, il aura contribué à
+sauver nos civilisations du danger de destruction finale dont le
+socialisme les menace.
+
+
+
+
+LIVRE III
+
+LE DÉSÉQUILIBRE FINANCIER ET LES SOURCES DE LA RICHESSE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LA PAUVRETÉ ACTUELLE DE L’EUROPE
+
+
+Tous les gouvernants, celui de l’empire britannique en particulier, ne
+cessent de réclamer la reconstruction économique de l’Europe.
+
+Pour découvrir les secrets de cette reconstruction, une douzaine de
+conférences furent réunies. Leurs résultats ont été lamentablement nuls.
+
+L’instigateur réel de ces conférences, le ministre anglais, Lloyd
+George, a toujours oublié, dans ses innombrables discours, de révéler sa
+formule de reconstitution. Il s’est borné à demander avec une tenace
+insistance, que la France réduisît et même supprimât, par des
+ajournements divers, l’indemnité due par l’Allemagne.
+
+Le subtil ministre eut, d’ailleurs, la prudence de ne proposer aucune
+formule de reconstruction. Il ne pouvait ignorer, sans doute, que cette
+formule n’existe pas.
+
+La restauration cherchée dépend en effet d’une adaptation encore
+incertaine à des nécessités économiques fort simples, mais généralement
+méconnues.
+
+La puissance de ces nécessités apparaîtra clairement en recherchant les
+causes de la pauvreté dont sont victimes divers pays de l’Europe et de
+l’anarchie qui en résulte.
+
+
+§ 1.--Les sources réelles de la richesse
+
+Que signifie le programme: reconstitution de l’Europe, inlassablement
+répété par tous les politiciens de l’âge actuel? Ne traduirait-il pas
+simplement ce fait que les peuples ne peuvent vivre sans qu’un certain
+rapport s’établisse entre leur production et leur consommation?
+
+Dans l’état actuel du monde, la richesse d’un pays dépend surtout de la
+quantité des produits retirés de son sol ou de ses usines. L’excédent de
+la production sur la consommation, il l’échange au dehors contre les
+matières nécessaires aux besoins de la vie que sa terre ne fournit pas.
+
+Produire à des prix rendant l’exportation possible ne suffit pas. Il
+faut aussi, et c’est là un facteur essentiel du problème, trouver des
+acheteurs. Si un pays manufacture plus d’articles qu’il n’en peut
+vendre, ses usines sont obligées de limiter leur production et le
+chômage des ouvriers en résulte. Tel est, justement, le cas de
+l’Angleterre. Aussi, cherche-t-elle jusqu’en Russie des clients.
+
+Ces nécessités d’échanges commerciaux montrent une fois de plus combien
+les peuples dépendent les uns des autres. Elles prouvent aussi quelles
+illusions égarent les pays qui, dans l’état actuel d’appauvrissement du
+monde, s’entourent de barrières douanières, sous prétexte de protéger
+leur industrie nationale. Ils ne font ainsi que provoquer des
+représailles paralysant finalement les industries protégées.
+
+ * * * * *
+
+Les sources de la richesse que je viens de rappeler expliquent
+facilement pourquoi certaines nations, l’Autriche par exemple, sont
+tombées dans une misère profonde. Quand un kilogramme de pain, valant
+jadis cinquante centimes à Vienne, vaut six mille francs environ
+aujourd’hui, cela ne signifie pas seulement que la confiance dans les
+billets de banque autrichiens est extrêmement faible, mais aussi, et
+surtout, que la capacité productive du travailleur autrichien se trouve
+très inférieure aux nécessités de la consommation. Il est donc illusoire
+de supposer, comme la fit la Société des Nations, qu’une telle situation
+puisse s’améliorer avec des prêts d’argent.
+
+Donner assez d’autorité aux gouvernants autrichiens pour leur permettre
+de réduire immensément une bureaucratie dévorant la presque totalité des
+revenus de l’État, puis amener les travailleurs, par des salaires
+convenables, à augmenter leur production, telles étaient les seules
+solutions efficaces. On pouvait facilement prévoir que les prêts
+d’argent seraient entièrement inefficaces. C’est en vain qu’ils furent
+répétés.
+
+De ce qui précède, il résulte qu’un peuple dépourvu de monnaie, mais
+pouvant extraire de son sol et de ses usines les éléments nécessaires à
+sa subsistance et à la fabrication de marchandises échangeables, peut
+devenir beaucoup plus riche qu’un peuple possédant une certaine réserve
+d’or ou d’argent, mais ne produisant qu’un chiffre insuffisant de
+marchandises. Les réserves métalliques s’épuisent vite si elles ne se
+renouvellent pas. La pauvreté des Espagnols, se croyant riches parce
+qu’ils avaient pris tout l’or de l’Amérique, en constitue un exemple.
+
+L’Allemagne représente, au contraire, un peuple ayant perdu son or, mais
+dont la situation économique reste cependant prospère grâce à sa
+production.
+
+Cette création des richesses par le mécanisme de la production et de
+l’échange se heurte, aujourd’hui, à des obstacles divers, artificiels le
+plus souvent, redoutables toujours.
+
+En premier lieu, le nombre des acheteurs est énormément diminué dans le
+monde. Ceux d’Autriche et de Russie ont disparu, les autres réduisent
+leurs achats.
+
+L’exportation de marchandises à des prix permettant leur vente est
+devenue, en outre, difficile par suite de la dépréciation du pouvoir
+d’achat de la monnaie dans plusieurs pays, la France et l’Italie, par
+exemple.
+
+C’est ainsi que, pour obtenir en Angleterre ou en Amérique une certaine
+quantité de matières premières valant cent francs en France, une dépense
+de trois cents francs environ est nécessaire. Le prix de revient du
+produit se trouvant ainsi fort majoré, sa vente devient difficile.
+L’acheteur se trouve, d’ailleurs, gêné dans ses approvisionnements par
+les variations incessantes du pouvoir d’achat de sa monnaie qui
+l’exposent à des pertes considérables en cas d’approvisionnements
+importants ou d’engagements commerciaux à époques fixes.
+
+On voit que les peuples, par suite des perturbations que je viens
+d’indiquer, sont dans des conditions difficiles d’existence. D’autres
+circonstances compliquent encore cette situation.
+
+Les peuples agricoles vivant des produite de leur sol et les peuples
+industriels vivant de l’échange de leurs marchandises se trouvent,
+aujourd’hui, dans des situations bien différentes.
+
+La France, pays surtout agricole, subsisterait, à la rigueur, de sa
+terre. L’Angleterre ne le pourrait pas. Entourée d’un mur
+infranchissable, elle vivrait à peine un mois de son sol. Si le même mur
+entourait la France, sa terre lui fournirait de quoi vivre pendant au
+moins dix mois.
+
+Ces conditions si dissemblables d’existence expliquent un peu la
+politique de l’Angleterre. Il lui faut absolument se procurer des
+produits au dehors. Les marchandises ne se payant qu’avec des
+marchandises, elle est obligée de chercher partout des acheteurs.
+
+
+§ 2.--Les sources artificielles de la richesse.
+
+Depuis la guerre, les divers pays produisant peu et vendant mal se sont
+trouvés obligés, pour subsister, de recourir à des méthodes diverses. Au
+premier rang, figure la création de billets de banque à cours forcé.
+
+Ce procédé possédant le caractère constant de réussir à ses débuts,
+beaucoup d’États l’ont adopté.
+
+La monnaie constituée par du papier n’a évidemment d’autre valeur que la
+confiance du public qui l’accepte à l’égard des gouvernants qui
+l’émettent. L’expérience enseigne que cette confiance diminue avec
+l’accroissement des billets émis et avec le retard apporté à leur
+remboursement.
+
+En principe, la valeur d’une monnaie fiduciaire, c’est-à-dire son
+pouvoir d’achat, doit diminuer progressivement et arriver à zéro. Si
+cette valeur, en effet, pouvait toujours rester, de si peu que ce fût,
+supérieure à zéro, l’émetteur d’un tel papier pourrait l’échanger
+indéfiniment contre une bonne monnaie étrangère. Que lui importerait, en
+effet, de donner un billet de mille francs pour obtenir un franc en
+argent, puisque ce billet de mille francs ne coûte que son impression?
+
+Un État possédant la faculté théorique de fabriquer des billets dont la
+valeur, tout en se rapprochant de zéro, n’atteindrait jamais ce chiffre,
+pourrait se procurer avec sa mauvaise monnaie tout l’or de l’univers.
+
+Une telle hypothèse est évidemment irréalisable. L’expérience montre,
+comme elle le montra à l’époque des assignats, que l’inflation de la
+monnaie fiduciaire finit par ôter toute valeur à cette monnaie. C’est ce
+qui est arrivé pour la Russie, la Pologne, l’Autriche, etc.
+
+En Allemagne la dépréciation du mark-papier ne tenant pas du tout, comme
+dans les autres pays, à un énorme excédent de la consommation sur la
+production mais uniquement au désir des gouvernants d’ôter au papier
+toute valeur afin de rendre impossible le paiement des indemnités de
+guerre, la valeur de sa monnaie artificielle n’est jamais tombée à zéro
+malgré son inflation.
+
+En réalité, l’inflation fiduciaire donne à l’émetteur la faculté
+d’échanger momentanément du papier sans valeur contre de la bonne
+monnaie ou contre des marchandises, mais cette opération ne peut durer
+longtemps. Si elle se prolonge, le pays émetteur ne possède bientôt plus
+de monnaie acceptée et n’a--comme la Russie--d’autre moyen de commerce
+que l’échange direct de ses produits contre d’autres produits. Il
+retourne ainsi au système antique du troc.
+
+En creusant un peu le sujet, on reconnaît du reste que ce n’est pas dans
+l’antiquité seule que le troc a constitué le véritable procédé de
+commerce.
+
+Le papier-monnaie est utile à un pays qui, traversant une crise
+momentanée, a besoin de remplacer la monnaie d’or ou d’argent absente.
+Le papier substitué à la vraie monnaie ne représente, alors, qu’un
+emprunt sans date de remboursement. Il perd sa valeur, je l’ai dit plus
+haut, d’abord par sa multiplication et ensuite par le retard de son
+remboursement.
+
+Les États ne doivent donc jamais oublier que le billet de banque à cours
+forcé constitue une monnaie qui s’use avec le temps et dont la valeur
+tend toujours vers zéro.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LES FACTEURS ANCIENS ET MODERNES DE LA RICHESSE
+
+
+Une agriculture médiocre, un commerce lent et incertain constituaient
+dans le monde antique les sources principales de la richesse. Il était
+alors admis pour un peuple que le meilleur moyen de s’enrichir
+consistait à piller ses voisins.
+
+De nos jours, la progressive interdépendance des nations commençait à
+ébranler, au moins chez quelques économistes, les vieilles idées sur
+l’utilité des conquêtes. Des faits nombreux prouvaient que les peuples
+gagnaient beaucoup plus à échanger leurs produits qu’à se détruire.
+L’expérience montrait aussi que pour s’ouvrir des débouchés commerciaux
+avec une nation, il était inutile de la conquérir. C’était par exemple
+avec des pays comme les États-Unis, que l’Allemagne faisait le plus
+fructueux commerce.
+
+Ces constatations, bien qu’évidentes, appartenaient à cet ordre de
+vérités que j’ai qualifiées ailleurs d’inactives parce que leur évidence
+ne les rend pas assez fortes pour dominer des impulsions sentimentales
+ou mystiques comme la jalousie, la haine, le besoin d’hégémonie, etc.,
+capables d’entraîner les peuples vers de folles aventures.
+
+Quatre années de lutte et de destruction conférèrent cependant une
+certaine puissance aux vérités jadis inactives. Elles prouvèrent surtout
+que les guerres de conquêtes ne pouvaient enrichir personne, puisque
+celle dont nous sortons a ruiné les vainqueurs au moins autant que les
+vaincus.
+
+ * * * * *
+
+Les peuples consacrent maintenant tous leurs efforts à réparer leurs
+pertes, payer leurs dettes et reconstituer leurs capitaux perdus.
+
+De quelles sources, dans l’avenir, dérivera pour eux la richesse?
+
+Ces sources, de nature diverse, seront toutes dominées par un principe
+fondamental que je résume dans la formule suivante:
+
+_La fortune d’un individu ou d’un peuple dépend en grande partie de la
+rapidité de circulation du capital dont il dispose._
+
+Cette formule est voisine de celle qui régit, en mécanique, la grandeur
+du travail. Il est égal, on le sait, au demi produit de la masse par le
+carré de la vitesse.
+
+En économie politique, la masse est représentée par le capital
+disponible, la vitesse par la rapidité de sa circulation.
+
+Peu importe que le capital initial soit minime. Si sa circulation est
+rapide, un très petit capital dépassera vite en grandeur un capital
+considérable, mais à faible vitesse de circulation.
+
+Ici encore, l’analogie mécanique subsiste. Une balle de masse petite,
+mais animée d’une grande vitesse, est plus meurtrière qu’une masse
+métallique cent fois plus lourde, mais animée d’une vitesse faible.
+Toute la balistique moderne a été transformée par l’application de ce
+principe. Il tend également à transformer l’industrie.
+
+ * * * * *
+
+Les principes qui précèdent conduisent à une conception nouvelle de la
+richesse.
+
+Dans le monde antique, le trésor d’un pays était constitué par
+l’accumulation de pièces d’or ou d’argent enfermées au fond de coffres
+hermétiquement clos, d’où elles sortaient rarement.
+
+Avec l’évolution moderne, le trésor est entièrement sorti de son coffre.
+Il constitue une masse mobile dont la grandeur varie, ainsi que je viens
+de le dire, avec la rapidité de sa circulation.
+
+Supposons, pour fixer les idées, qu’un commerçant possède un capital de
+1.000 francs qu’il consacre à l’achat d’une certaine quantité de
+marchandises revendues ensuite avec 10 p. 100 de bénéfice. Si cette
+opération est renouvelée dix fois dans la même semaine, le capital sera
+doublé à la fin de la semaine.
+
+Continuant ces opérations, le commerçant sera bientôt plus riche que
+l’homme possédant 50.000 francs de capital immobilisé ou ne rapportant
+qu’un faible revenu.
+
+Il résulte également de ces élémentaires calculs que l’importance du
+bénéfice commercial ou industriel dépend non du gain réalisé à chaque
+opération, mais de la fréquence de ces opérations.
+
+Il en résulte encore que plus le gain est répété, plus il peut se
+réduire. La réduction du gain facilite à son tour l’accélération de la
+circulation du capital, puisqu’elle met la marchandise à la portée d’un
+plus grand nombre d’acheteurs.
+
+L’acheteur et le vendeur gagnent donc tous deux à la rapidité de
+circulation du capital. C’est sur ce principe que sont fondés les grands
+magasins de nouveautés qui remplacèrent les petites boutiques où le
+marchand, vendant peu, était obligé de vendre cher.
+
+Les exemples que je viens d’indiquer permettent de présenter sous la
+forme suivante la formule énoncée plus haut: _L’accroissement de vitesse
+de la circulation d’un capital équivaut à l’augmentation de ce capital._
+
+Cette formule régira de plus en plus le monde industriel moderne. Quels
+sont les moyens de l’appliquer?
+
+Les facteurs pouvant accélérer la vitesse de circulation d’un capital
+avaient été très étudiés par les Américains et les Allemands avant la
+guerre. C’est justement pour cette raison que leur développement
+économique dépassait le nôtre.
+
+La nécessité de la rapidité dans la production et dans l’écoulement de
+cette production étant admise, on voit immédiatement l’importance du
+perfectionnement des méthodes de production, de l’outillage et du
+développement des moyens de transport.
+
+Je ne saurais examiner ici l’influence des divers facteurs de
+l’intensification industrielle et commerciale, c’est-à-dire de la
+rapidité de production et d’écoulement des produits. Il en est un,
+cependant,--l’accroissement du rendement agricole--que je mentionnerai
+en passant, car son importance se révélera prépondérante dans la phase
+de disette dont le monde est menacé.
+
+Le rendement agricole de la France était, avant la guerre, aussi
+médiocre que sa production industrielle. Les terres à blé ne
+rapportaient guère que 12 hectolitres à l’hectare alors que les terres
+allemandes, quoique inférieures en qualité, fournissaient le double,
+grâce à l’utilisation des engrais.
+
+Qu’il s’agît d’agriculture ou d’industrie, l’insuffisance de notre
+enseignement technique constituait une cause d’infériorité. Cet
+enseignement est à refaire entièrement.
+
+ * * * * *
+
+Dans un intéressant travail publié par la revue _l’Expansion
+Économique_, M. l’ingénieur Loiret a donné de frappants exemples des
+différences de rendement pouvant être obtenues de la main-d’œuvre et des
+machines, suivant les connaissances techniques de ceux qui les
+utilisent.
+
+L’auteur rappelle, notamment, l’exemple classique de Taylor qui, grâce à
+l’élimination méthodique des mouvements inutiles, arrivait à faire
+charger 47 tonnes de fonte dans un wagon par un ouvrier, alors que ses
+camarades opérant sans méthodes n’en chargeaient que 12 dans le même
+temps.
+
+Il cite ensuite des usines de matériel électrique au rendement plus que
+doublé par de meilleures méthodes, d’autres ayant pu diminuer leur prix
+de revient de 40 p. 100, ce qui permettait d’augmenter notablement le
+salaire de l’ouvrier. Prétendre élever ce salaire sans accroître en même
+temps le rendement ne fait qu’entraîner la hausse des prix de revient.
+Le fabricant est alors concurrencé par des rivaux mieux outillés et sa
+marchandise devient invendable.
+
+L’auteur fait également remarquer que l’utilisation méthodique du
+charbon peut réduire sa consommation de 30 p. 100. Il rappelle qu’au
+concours de chauffeurs organisé en 1905, à l’exposition de Liége, avec
+mêmes appareils et mêmes combustibles, la différence de rendement entre
+le premier et le dernier concurrent atteignit 50 p. 100.
+
+La nécessité de perfectionner l’instruction technique des ouvriers et de
+leurs chefs apparaît capitale. La main-d’œuvre devient de plus en plus
+rare et coûteuse, alors qu’il serait nécessaire de réduire le prix de
+revient.
+
+Une grande partie de nos dettes étant extérieures ne pourront être
+payées qu’avec l’excédent de notre production agricole et industrielle.
+
+ * * * * *
+
+Toutes ces considérations montrent qu’un capital matériel, constitué par
+de l’argent, des usines ou des récoltes, peut considérablement grandir
+quand il est multiplié par un certain coefficient individuel que
+j’appellerai le _coefficient de capacité mentale_. C’est de lui que
+dépend le facteur vitesse de production, dont j’ai montré l’importance.
+
+Il est donc visible, contrairement aux rêves égalitaires des
+socialistes, que, dans l’avenir, plus encore que dans le passé, la
+richesse d’un peuple dépendra surtout de ses élites scientifiques,
+industrielles et commerciales.
+
+Les pays où, sous l’influence socialiste, le développement de l’étatisme
+continue à paralyser les initiatives individuelles se trouveront dans un
+état d’infériorité écrasante à l’égard des pays où, comme en Amérique,
+l’action de l’État est réduite à son minimum et l’initiative des
+citoyens portée à son maximum.
+
+ * * * * *
+
+Nous avons dû nous limiter dans ce chapitre à la démonstration du rôle
+de la vitesse dans la création des valeurs.
+
+En étudiant son influence sur l’évolution du monde actuel, il serait
+facile de prouver que notre civilisation se trouvera de plus en plus
+dominée par ce facteur. C’est lui, surtout, qui différencia le dernier
+siècle de tous ceux qui l’avaient précédé pendant plusieurs milliers
+d’années d’histoire.
+
+De Sésostris à César, à Louis XIV et à Napoléon, la fabrication des
+produits, la circulation des hommes et même celle des idées se faisaient
+avec une grande lenteur.
+
+La découverte de la houille, _créatrice de la vitesse_, rendit possibles
+les transports rapides et les usines à fabrication gigantesque. La vie
+des peuples et aussi leurs pensées furent alors transformées.
+
+L’existence moderne est suspendue à la production de la houille et
+s’arrêterait instantanément si cette source venait à disparaître. Une
+grève prolongée des mineurs suffirait à mettre en danger toute
+l’évolution économique et Sociale de l’Angleterre. L’importance de la
+houille dans la vie matérielle et morale des peuples justifie le
+chapitre qui lui est consacré dans cet ouvrage.
+
+Quel que soit, aujourd’hui, l’élément de civilisation considéré, les
+efforts de la science tendent à accélérer sa vitesse. On pourrait même
+dire que ce rôle de la vitesse est d’accroître la longueur de
+l’existence, à la condition d’admettre cet aphorisme que j’ai déjà
+formulé ailleurs: _la durée de la vie ne dépend pas du nombre des jours,
+mais de la diversité des sensations accumulées pendant ces jours_.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LES MYSTÈRES APPARENTS DU CHANGE
+
+
+Lorsqu’en 1525, Jacques de Chabannes, seigneur de La Palice et maréchal
+de France, mourut devant Pavie, il laissait la réputation d’un vaillant
+soldat, mais nullement celle d’un philosophe. La postérité seule
+devait--sans qu’on sache d’ailleurs pourquoi--faire de cet honnête
+guerrier le père de la seule philosophie génératrice de vérités que les
+hommes ne contestent pas et pour la défense desquelles ils éprouvent
+rarement le besoin de s’égorger.
+
+Les vérités dites de La Palice constituent, souvent d’ailleurs, les plus
+importantes conclusions de nos connaissances. On n’exagérerait pas
+beaucoup en affirmant que les grands progrès de la science consistent à
+transformer en vérités de La Palice, c’est-à-dire évidentes, des
+hypothèses d’abord incertaines. J’ai montré, jadis, qu’un des principes
+essentiels de la thermodynamique, sur lequel la sagacité des physiciens
+s’exerça péniblement pendant cinquante ans, pouvait être ramené à cette
+vérité de La Palice: qu’un fleuve ne remonte pas vers sa source.
+
+Il en est de même dans beaucoup de sciences. Tout récemment, un de nos
+plus illustres maréchaux assurait que les seules vérités utiles à la
+guerre étaient des vérités de la Palice.
+
+Mêmes observations pour certaines sciences d’aspect sévère, développées
+dans de lourds volumes, comme l’économie politique. Elle contient en
+nombre respectable des vérités de La Palice. Tel, par exemple, le
+principe fondamental de l’offre et de la demande que la plus humble
+cuisinière comprend fort bien lorsque le prix des œufs qu’elle achète au
+marché augmente avec leur rareté.
+
+La plupart des autres théories d’économie politique deviennent aussi
+simples dès qu’on les dépouille de la gangue obscure accumulée par les
+commentateurs.
+
+ * * * * *
+
+Ce préambule a pour dessein de préparer le lecteur à l’examen d’une
+question qui bouleverse aujourd’hui la vie financière des peuples: celle
+du change. Progressivement chargée d’un entassement d’erreurs, elle est
+devenue, malgré son extrême simplicité, un phénomène mystérieux supposé
+régi par d’incompréhensibles forces occultes ou par les ténébreuses
+volontés de subtils spéculateurs.
+
+Admettons qu’un philosophe nourri des vérités de La Palice entreprenne
+d’expliquer le problème du change, malgré ses obscurités. Comment y
+réussira-t-il?
+
+Par un rapide examen et sans recourir aux lumières d’aucun économiste,
+il remarquerait facilement que la perte au change, c’est-à-dire la
+diminution du pouvoir d’achat d’une monnaie, varie avec le degré de
+confiance accordé au pays possédant cette monnaie. Si pour se procurer
+en Suisse ou en Angleterre un objet valant cent francs en France, nous
+devons payer trois cents francs, c’est-à-dire si le franc a perdu les
+deux tiers de son pouvoir nominatif d’achat, cela signifie simplement
+que la confiance dans notre solvabilité est notablement réduite.
+
+Le change représente donc un thermomètre psychologique de la confiance à
+l’égard du pays auquel le producteur vend sa marchandise.
+
+De cette définition résulte clairement que la formule «stabiliser le
+change», répétée par tant d’économistes et tentée par divers pays
+constitue une absurdité. Stabiliser le change équivaudrait à stabiliser
+un instrument de mesure quelconque, le baromètre par exemple.
+
+Quelles causes peuvent faire varier cette confiance, dont les
+oscillations se traduisent par celles du change? On énoncerait encore
+une vérité de La Palice en assurant que, si les dépenses d’un
+particulier, d’un industriel ou d’un État, restent longtemps supérieures
+à ses recettes, la confiance en son crédit diminuera rapidement.
+
+Elle se réduira plus encore si, pour payer ses dettes, le débiteur est
+obligé de multiplier les emprunts.
+
+Lorsque c’est l’État qui réalise cette opération, les emprunts prennent
+des formes variées qui en dissimulent un peu la nature. La plus usitée
+est le papier-monnaie, billet de banque à cours forcé, n’impliquant
+aucune date de remboursement.
+
+De tels billets constituent, évidemment, des emprunts sans autre
+garantie que la confiance inspirée par l’État emprunteur. Si cet État
+multiplie ses billets, (phénomène qualifié d’inflation fiduciaire), la
+confiance diminue de plus en plus et, finalement, devient à peu près
+nulle. C’est à cette dernière et inévitable phase de la vie du
+papier-monnaie que sont arrivées l’Autriche, la Russie, la Pologne, etc.
+La dévalorisation totale du papier représente la disparition également
+totale de la confiance qu’il inspirait d’abord.
+
+ * * * * *
+
+Le thermomètre de la confiance constitué par le change est fort
+sensible. C’est ainsi qu’on le vit en France subir une brusque chute à
+la suite d’une déclaration trop solennellement pessimiste faite à la
+Chambre des Députés sur le déficit de notre situation budgétaire.
+
+Que les spéculateurs profitent de telles circonstances pour accentuer le
+mouvement dans le sens de certains intérêts, n’est pas douteux: mais
+leur action est toujours limitée et passagère. Les oscillations
+provoquées dans la courbe de la confiance, n’en changent pas l’allure.
+
+Aujourd’hui, nous subissons les résultats de la désastreuse formule:
+«L’Allemagne paiera», qui conduisit, dans les pays dévastés, à tant de
+dépenses inutiles. Personne ne soupçonnait alors que, grâce à une
+inflation fiduciaire assez développée pour ôter toute valeur au
+mark-papier, l’Allemagne réussirait à éviter tout paiement. M. de La
+Palice l’aurait deviné peut-être, mais nos diplomates ne le
+pressentirent pas.
+
+ * * * * *
+
+Parmi les causes de dépréciation du change, causes se ramenant toujours
+plus ou moins à une diminution de la confiance, on peut citer encore un
+déséquilibre de la balance commerciale, c’est-à-dire du rapport entre
+l’importation et l’exportation.
+
+Le Brésil en fournit un excellent exemple. Pendant la guerre, ses
+exportations en Europe progressaient rapidement tandis que ses
+importations diminuaient chaque jour. L’Europe ayant besoin d’une foule
+de marchandises alors qu’elle n’avait rien à vendre, l’or afflua au
+Brésil et son change monta rapidement.
+
+La guerre finie, l’Europe n’eut plus besoin d’acheter au Brésil qui lui,
+au contraire, pour refaire ses stocks épuisés, dut faire de grands
+achats à l’étranger. Ses importations dépassèrent alors de beaucoup ses
+exportations et son change baissa bientôt. Il continuera à baisser,
+jusqu’à ce que l’augmentation de sa production lui permette de compenser
+ses importations. Ce pays eut, d’ailleurs, l’intelligence de ne pas
+élever de barrières douanières contre l’importation étrangère, ainsi que
+le firent tant d’autres peuples.
+
+ * * * * *
+
+Lorsque toute confiance est perdue dans la valeur d’une monnaie
+artificielle comme le papier et que le pays émetteur de cette monnaie
+dépréciée n’a ni or ni argent, peut-on dire qu’il ne possède plus de
+monnaie?
+
+En aucune façon. L’or, je ne saurais trop le répéter, contrairement à
+l’opinion de divers économistes, représente une marchandise analogue à
+toute autre marchandise et peut être remplacé par beaucoup d’autres. Les
+diverses marchandises sont d’un transport moins facile que l’or et
+l’argent sans doute, mais leur pouvoir d’achat reste aussi efficace.
+
+Une marchandise négociable quelconque, un sac de blé ou de houille par
+exemple, représente donc une monnaie, tout comme le poids déterminé d’or
+constitué par une pièce de vingt francs, simplement parce qu’elle est
+échangeable contre des quantités déterminées d’autres marchandises.
+
+J’ai déjà rappelé qu’un peuple riche est celui qui possède un excédent
+de marchandises échangeables; un peuple pauvre, celui qui, n’en
+possédant pas assez, est obligé d’emprunter. Il paie alors son vendeur
+non avec des marchandises, mais avec du papier représentant en réalité
+une promesse incertaine de marchandise.
+
+Plus une nation est riche en marchandises négociables, moins elle a
+besoin d’or ou d’argent. Que, pour faciliter les échanges de
+marchandises, cette nation emploie de l’or, des traites, des billets de
+banque, des chèques, etc., il n’importe. Dans l’échange de marchandises
+contre d’autres marchandises, la confiance n’intervient pas, puisque
+l’acheteur se borne à troquer directement ou indirectement une
+marchandise contre une autre marchandise de même valeur. Il paie
+comptant, en réalité, bien que l’or ou l’argent n’interviennent pas dans
+l’opération.
+
+ * * * * *
+
+En attendant que s’équilibre la balance commerciale des divers pays,
+c’est-à-dire que leurs importations puissent être soldées avec des
+exportations, les variations du pouvoir d’achat des monnaies fiduciaires
+engendrent des complications formidables.
+
+Les pays dont la monnaie a conservé sa valeur souffrent parfois presque
+autant de cette supériorité que d’autres pays souffrent de la
+dévalorisation de leurs billets. Quand, par suite de la perte au change,
+nous payons une marchandise trois fois sa valeur en Angleterre ou en
+Amérique, c’est exactement comme si ces pays avaient triplé leurs prix
+de vente.
+
+Cette élévation artificielle des prix rendant naturellement les ventes
+difficiles, un grand nombre d’usines étrangères sont obligées de se
+fermer.
+
+Mais, si les peuples à monnaie non dépréciée ne peuvent exporter
+facilement leurs produits, ils ont un grand intérêt à importer, puisque,
+grâce au change, ils ne paient les objets achetés que le tiers ou la
+moitié de leur valeur. C’est ainsi que l’Angleterre a pu se procurer
+récemment en France des quantités énormes de sucre, bien au-dessous des
+prix anglais. Ainsi également des étrangers ont pu acquérir au tiers de
+leur valeur en France et en Allemagne des immeubles et des usines
+importantes.
+
+Les répercussions des variations du pouvoir d’achat d’une même monnaie
+dans divers pays ne s’exercent pas seulement sur le commerce, mais aussi
+dans les relations entre peuples. Supposons qu’un Français voyageant en
+Italie et en Suisse loge dans des hôtels cotés vingt francs par jour. En
+raison du change, il paiera dans des hôtels équivalents dix francs par
+jour en Italie et soixante francs en Suisse. Pour le même motif, l’objet
+payé vingt francs en France coûtera dix francs en Italie et soixante
+francs en Suisse, en Angleterre et aux États-Unis.
+
+ * * * * *
+
+Une des conclusions de ce qui précède, est que tous les pays à monnaie
+dépréciée ont avantage à exporter et non à importer. L’intérêt des pays
+à monnaie non dépréciée est, au contraire, d’importer et non d’exporter.
+
+Malheureusement, ces deux opérations: importer et exporter, étant
+complémentaires l’une de l’autre, ne peuvent s’isoler. Un peuple se
+bornant à exporter ou à importer serait vite ruiné.
+
+C’est précisément parce que chez la plupart des nations l’équilibre
+n’existe plus entre les importations et les exportations que le désordre
+financier est général. Les uns ne peuvent exporter suffisamment, la
+valeur de leurs marchandises se trouvant triplée par la perte au change,
+les autres ne peuvent importer, précisément en raison de cette élévation
+des prix.
+
+Comment se terminera pareille situation? Elle a été encore très
+obscurcie par les divagations de certains économistes sur la
+stabilisation du mark ou les avantages de l’inflation fiduciaire.
+J’imagine, cependant, qu’en y réfléchissant un peu ils découvriraient
+assez vite que les marchandises s’échangeant simplement contre d’autres
+marchandises, les questions de monnaie perdront toute importance dès que
+les quantités de marchandises à échanger seront en quantité suffisante
+pour rétablir l’équilibre entre la production et la consommation. La
+monnaie fiduciaire ne sera plus alors qu’un signe conventionnel analogue
+à un chèque ou à une quittance. Il est évident, par exemple, que si
+j’envoie à un négociant étranger une certaine quantité de fer payable
+avec une quantité correspondante de blé, au cours du marché mondial,
+toute opération de change s’évanouit.
+
+ * * * * *
+
+Ce n’est pas à l’âge moderne seulement que le papier-monnaie et les
+variations du change qu’il entraîne ont fait leur apparition dans le
+monde. La France de la Révolution eut déjà des assignats dont on connaît
+l’histoire.
+
+Le gouvernement britannique fit également usage de papier-monnaie dans
+ses guerres contre Napoléon. Les billets de la Banque d’Angleterre
+eurent cours forcé de février 1797 à mai 1821, soit pendant vingt-quatre
+ans. Les Anglais purent ainsi se procurer les ressources nécessaires
+pour briser la puissance de Napoléon. Leurs billets ne perdirent jamais
+plus de 25 % de leur valeur métallique et seulement 2 % en 1817.
+
+Dans sa guerre de Sécession, l’Amérique employa aussi le papier-monnaie.
+Son cours forcé dura de 1862 à 1879 et, pendant les premières années, il
+perdit jusqu’à 50 % de sa valeur métallique. La guerre finie, cette
+dépréciation s’atténua rapidement et cessa même avant la suppression du
+cours forcé.
+
+Comment les Anglais et les Américains réussirent-ils à rétablir la
+valeur intégrale du papier? Ce fut uniquement la prospérité de leur
+commerce qui fit renaître la confiance.
+
+Ces exemples prouvent que les écarts du change, qui pèsent si lourdement
+aujourd’hui sur le prix de la vie, sont liés intimement à la
+restauration économique de l’Europe. Cette restauration se ramène, on ne
+saurait trop le répéter, à ces deux points: 1º produire à des prix
+permettant la vente des marchandises susceptibles d’exportation; 2º
+accroître, au moins en France, la production des matières agricoles qui
+constituent une monnaie supérieure à toutes les autres. Les peuples
+équilibrant alors leurs recettes et leurs dépenses, l’anarchie
+financière cessera aussitôt.
+
+Les quatorze conférences successivement réunies pendant quatre ans pour
+découvrir d’autres solutions sont restées impuissantes. Il s’y est
+dépensé beaucoup d’éloquence, très peu de science et moins encore de bon
+sens.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+COMMENT UNE DETTE PEUT VARIER AVEC LE TEMPS
+
+
+Parmi les illusions dont sont victimes les peuples actuels on peut citer
+celles relatives à la grandeur de la dette allemande.
+
+La détermination du chiffre exact de cette dette est difficile, parce
+qu’il peut varier dans d’immenses proportions, suivant les modes de
+paiements, leur retard, etc. Quelques calculs vont montrer l’énormité de
+ces différences.
+
+Admettons, pour être plus clair, que la dette de l’Allemagne, fixée
+finalement à 132 milliards, soit seulement de 100 milliards, portant 5 %
+d’intérêts, et recherchons ce qu’elle peut devenir en faisant simplement
+varier les dates de paiement.
+
+Supposons que l’Allemagne verse seulement un milliard par an, et voyons,
+en chiffres ronds, comment croîtra sa dette.
+
+Une formule bien connue montre que, en dix ans, la dette de 100
+milliards se montera à 150 milliards 312 millions; en vingt ans à 232
+milliards 264 millions; en trente ans à 365 milliards 755 millions; en
+quarante ans à 583 milliards 200 millions; en cinquante ans à 937
+milliards 392 millions.
+
+La dette aura donc presque décuplé en cinquante ans et se sera élevée à
+un chiffre que tous les trésors réunis du monde ne pourraient payer.
+
+Supposons, maintenant, que l’Allemagne veuille amortir sa dette de 100
+milliards, portant 5 % d’intérêts. Il lui faudrait verser annuellement 5
+milliards 477 millions.
+
+Si on suppose que la dette ne porte pas intérêts, un versement annuel de
+2 milliards pendant cinquante ans suffirait à l’annuler.
+
+Tous les moratoires que sollicite l’Allemagne auraient pour résultat,
+remarque importante, de réduire beaucoup la valeur réelle de sa dette,
+par la perte résultant du jeu des intérêts composés.
+
+La valeur _actuelle_ d’une somme de 1 milliard, dont on retarde le
+paiement pendant onze ans, n’est en effet que de 584 millions 679.000
+francs. Avec un retard de vingt ans, sa valeur _actuelle_ tombe à 377
+millions, puis à 87 millions seulement si le paiement est reculé de
+cinquante ans. S’il l’était de quatre siècles, la valeur _actuelle_ du
+milliard tomberait à trois francs seulement.
+
+Cette réduction à 3 francs d’une dette de mille millions est un des
+exemples montrant le mieux le rôle du temps en matière financière. Grâce
+à son intervention, il est possible de réduire dans d’immenses
+proportions la valeur d’une somme quelconque, ou, au contraire, de
+l’accroître infiniment. On a calculé que 1 franc placé à intérêts
+composés sous J.-C. aurait, maintenant, une valeur représentée par un
+globe d’or plus gros que la Terre.
+
+C’est grâce à cette influence du temps qu’on peut se procurer un
+immeuble ayant une valeur très supérieure aux ressources actuelles de
+l’acquéreur. Avec un chiffre d’amortissement annuel faible, mais
+prolongé, la dette s’éteint assez rapidement. Notre institution du
+Crédit Foncier est basée sur ce principe.
+
+La vie individuelle étant très courte, le montant d’un amortissement
+annuel est relativement élevé, si la dette doit être amortie rapidement.
+Mais pour une collectivité, dont la vie est théoriquement éternelle,
+l’annuité peut devenir aussi petite qu’on le désire. C’est pour cette
+raison que les États peuvent emprunter de grosses sommes et les
+rembourser facilement. Ils reportent simplement sur un temps très long
+le paiement de sommes dont le remboursement immédiat serait impossible.
+
+ * * * * *
+
+Les chiffres précédents montrent l’énormité des dettes qu’accumule, en
+théorie, sur l’Allemagne le moindre retard dans ses paiements. Il
+faudrait une dose invraisemblable d’illusions pour ne pas voir
+l’impossibilité d’obtenir d’elle de pareilles sommes.
+
+Dans nos calculs, nous avons, cependant, ramené la dette à 100
+milliards, au lieu des 132 milliards actuellement admis.
+
+Au début, le chiffre de la dette allemande était beaucoup plus élevé. Il
+fut réduit à plusieurs reprises sous la pression du gouvernement
+anglais.
+
+L’irritation de la France contre l’Angleterre tient justement à cette
+réduction de la dette germanique. D’abord fixée à 259 milliards de marks
+à Boulogne, elle fut ramenée à la Conférence de Paris, en 1921, à 226
+milliards, payables en quarante-deux ans; puis, après celle de Londres,
+à 132 milliards, toujours payables en annuités.
+
+Les hommes d’État anglais qui provoquèrent ces réductions eurent bien
+tort, en vérité, d’irriter une puissante alliée pour des chiffres dont
+le côté illusoire n’aurait pas dû leur échapper. Supposaient-ils
+vraiment que, pendant un demi-siècle, un peuple de 60 millions d’âmes
+payerait un énorme tribut annuel à ses vainqueurs? Les réflexions
+suivantes de l’ancien premier ministre, M. Asquith, sont d’une
+indiscutable justesse:
+
+ «Ceux qui s’imaginent aujourd’hui qu’une poignée d’hommes assis à
+ Paris autour d’une table, quelles que soient leur sagesse et leurs
+ capacités politiques, puissent aviser à ce qui se passera d’ici vingt,
+ trente ou quarante ans, sous le rapport des paiements, font preuve
+ d’une dose de crédulité et d’un manque d’imagination qui ne font pas
+ honneur aux hommes d’État de l’époque actuelle.»
+
+Il serait inutile de rechercher ici quelles eussent été, pour les
+diverses nations de l’Europe, les conséquences des paiements de
+l’Allemagne, puisqu’elle s’est soustraite à toute possibilité de tels
+paiements par une inflation monétaire assez grande pour amener la valeur
+de ses billets de banque à un chiffre voisin de zéro. Nous avons vu dans
+un autre chapitre sur quels peuples retomberont, en réalité, les frais
+de la guerre.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LES CAUSES DE LA VIE CHÈRE
+
+
+Pour l’imagination populaire, les événements dérivent toujours d’une
+seule cause. Peu importe que cette cause soit réelle, il suffit qu’elle
+soit simple. L’enchaînement compliqué des phénomènes n’est pas
+accessible aux collectivités et pas davantage d’ailleurs aux
+législateurs conduits par des sentiments collectifs.
+
+Les idées simples poussent les multitudes à exiger des solutions
+rudimentaires aux problèmes les plus difficiles. Le prix des
+marchandises ou des loyers vient-il à augmenter, quoi de plus facile en
+apparence que d’y remédier par une taxation. Des expériences multiples
+ont montré que le but atteint était exactement contraire à l’espérance
+poursuivie, mais l’expérience figure bien rarement parmi les éléments de
+persuasion des peuples.
+
+Pour qu’une idée simple soit écoutée, il suffit qu’elle soit chargée
+d’espérances.
+
+Dans les pays où l’opinion règne sans contrepoids, les idées simples,
+quelle que soit leur fausseté, acquièrent vite une force telle que les
+gouvernements sont impuissants à les dominer. Il en résulte pour eux une
+très grande faiblesse et, par voie de conséquence, des changements de
+conduite incessants.
+
+ * * * * *
+
+Une brève étude du problème de la vie chère permettra d’illustrer les
+propositions qui précèdent sur le danger des idées simples.
+
+Pour l’esprit populaire, et même pour quelques esprits un peu cultivés,
+la vie chère a des causes simples, telles que par exemple l’avidité des
+intermédiaires. Cette persuasion fut si enracinée à un certain moment
+que pour obliger le gouvernement à sévir contre les marchands, la
+Confédération générale du travail décréta une grève générale.
+
+Or, ce problème, si facile à résoudre pour les esprits peu réfléchis
+est, au contraire, d’une complication excessive. On en jugera par
+l’énumération qui va suivre de ses principales causes.
+
+1º _Influence des exigences du producteur._--L’élévation des salaires et
+des bénéfices commerciaux pendant la guerre a notablement accru les
+moyens d’achat de beaucoup de consommateurs, alors que la production
+diminuait. En raison de l’indestructible loi de l’offre et de la
+demande, les commerçants profitèrent de l’accroissement des ressources
+de leurs clients pour élever le prix des marchandises.
+
+Supposons, pour fixer les idées par un exemple très clair que, sur le
+marché hebdomadaire d’une île protégée de toute introduction étrangère
+par des barrières douanières prohibitives, arrivent chaque semaine cent
+lapins, et qu’il se présente deux cents acheteurs.
+
+L’inéluctable loi de l’offre et de la demande précédemment rappelée fera
+monter le prix des lapins constituant l’offre jusqu’à ce que 100 des
+demandeurs soient éliminés par insuffisance de ressources.
+
+Irrités de ce déboire, les 100 éliminés se mettent en grève pour obtenir
+de leurs patrons un accroissement de salaire leur permettant, à eux
+aussi, d’acheter un lapin.
+
+Ayant conquis l’augmentation réclamée, ils retournent au prochain marché
+dans l’espoir d’obtenir le lapin convoité. Mais comme il faut toujours
+que 100 acheteurs soient éliminés, puisque chaque marché ne reçoit que
+cent lapins, le prix monte encore et atteint un niveau assez élevé pour
+que cent acheteurs seulement puissent obtenir l’animal convoité. Ce
+résultat restera invariablement le même, si élevé que soit le salaire
+des aspirants à la propriété d’un lapin.
+
+Quand, par suite de la concurrence que se font les acheteurs, le prix du
+lapin devient extravagant, le public s’indigne et sollicite
+l’intervention du gouvernement.
+
+Peu familiarisé avec les lois de l’offre et de la demande, celui-ci taxe
+à un maximum le prix de vente du lapin.
+
+Le résultat est immédiat et, d’ailleurs, exactement contraire au but
+poursuivi. Sitôt la taxe promulguée, les cent lapins hebdomadaires
+disparaissent de l’étalage pour passer dans l’arrière-boutique où ils
+sont vendus plus cher encore, en raison des risques de poursuites
+auxquels le marchand s’expose.
+
+Cet apologue n’est pas du tout aussi imaginaire qu’on pourrait le
+croire. Il synthétise des faits répétés des milliers de fois depuis les
+débuts de la guerre et qui n’ont, du reste, instruit personne. Les lois
+récentes sur les spéculations illicites, sur les loyers, etc., montrent
+l’incompréhension tout à fait totale de nos législateurs devant certains
+phénomènes économiques.
+
+_La loi de huit heures._--Alors que la production était insuffisante
+partout et qu’il eût fallu l’augmenter, les socialistes firent voter la
+loi interdisant d’employer les ouvriers plus de huit heures par jour.
+Ses résultats les plus directs furent d’accroître, notablement le prix
+de la vie et d’enrichir les marchands de vin.
+
+Cette désastreuse loi eut d’autres conséquences encore. Les chemins de
+fer et les navires étant obligés de doubler leur personnel, le prix des
+transports se trouva énormément augmenté. L’augmentation devint telle
+que, sous peine de voir notre commerce maritime totalement anéanti par
+la concurrence étrangère, la loi de huit heures dut être supprimée pour
+la navigation.
+
+_Progrès de l’Étatisme et désorganisation administrative._--Sous la
+poussée socialiste, l’extension de l’Étatisme et les complications
+bureaucratiques qu’il entraîne ont nécessité de colossales dépenses;
+d’où création forcée d’impôts nouveaux, et, par voie de conséquence,
+nouvelle élévation du prix de la vie.
+
+La moindre mesure ne peut être prise, dans notre pays, sans le concours
+d’innombrables agents appartenant à divers ministères indépendants et
+qui ne s’entendent jamais. Si, comme nous l’avons relaté d’après un
+rapport présenté à la Chambre des députés, des bateaux étatisés
+partaient vides de Bizerte pour la France, alors qu’à côté d’eux
+pourrissaient des montagnes de céréales, c’était simplement parce que
+les agents qui donnaient aux bateaux l’ordre de partir n’avaient aucune
+relation avec ceux qui auraient pu donner l’ordre de les charger.
+
+ «Ni unité de conduite, ni coordination des organes, écrit M. G.
+ Bourdon: les Ministères, les services se chevauchent, s’entremêlent,
+ s’entrechoquent, se paralysent. A la tête, des hommes bien
+ intentionnés, mais jetés dans une organisation sans cohérence, aux
+ prises avec des rivalités de services concurrents, desservis par des
+ agents tiraillés en sens contraires; des instructions qui se déforment
+ dans la cascade des hiérarchies; des ordres rapportés par des
+ contre-ordres, contrebattus à leur tour par des autorités divergentes;
+ des circulaires qui se superposent en se contredisant, et que les
+ intéressés ne prennent même plus la peine de lire. Nous en sommes
+ encore à chercher les secrets de l’organisation.»
+
+Malgré les plus manifestes évidences, nous persistons dans nos méthodes.
+La gestion étatiste conduira fatalement à la ruine tous les pays ne
+sachant pas s’y soustraire.
+
+Dans un travail fort documenté, M. le sénateur Gaston Japy donnait à ce
+sujet les chiffres suivants, fort démonstratifs.
+
+En 1922, le déficit des Chemins de fer de l’État était de 430 millions.
+L’exploitation de la flotte commerciale étatiste coûtait 300 millions.
+La régie des tabacs rapporte au Trésor environ trois fois moins que les
+impôts sur le tabac en Angleterre, pays dans lequel l’administration ne
+s’occupe pas de fabriquer.
+
+_L’inflation fiduciaire et l’élévation des salaires._--La multiplication
+excessive des billets à cours forcé, dont nous avons plus haut étudié la
+genèse, entraîne des conséquences diverses que j’aurai plusieurs fois
+occasion d’examiner dans cet ouvrage. Je ne parlerai ici que de son
+influence sur l’augmentation du coût de la vie.
+
+Un des premiers effets de cette inflation fut de permettre d’élever
+énormément les traitements des fonctionnaires, des employés de chemin de
+fer[5] et de tous les ouvriers.
+
+ [5] De 1.800 francs avant la guerre un homme d’équipe est passé à
+ 6.000 francs avec 2 mois de congé par an, 8 heures de travail par
+ jour et une retraite à 55 ans. Les dépenses annuelles des Compagnies
+ pour le personnel ont passé de 750 millions à 3 milliards. Il en
+ résulte que le déficit des Compagnies atteint aujourd’hui près de 4
+ milliards et, d’après les prévisions, sera bientôt augmenté
+ d’environ 2 milliards. C’est une véritable course à la ruine.
+
+Il en résulta pour eux la possibilité d’accroître leurs dépenses alors
+qu’il eût fallu les restreindre, puisque la production était
+insuffisante.
+
+Les progrès de l’inflation fiduciaire réduisirent très rapidement la
+confiance en notre billet de banque à l’étranger. En Angleterre, en
+Amérique et en Suisse, le franc n’est plus accepté que pour le tiers
+environ de sa valeur.
+
+_Conséquences de la vie chère._--Les conséquences de la vie chère sont
+trop nombreuses pour être énumérées ici. Quelques-unes sont lointaines,
+telles que la réduction de la natalité; d’autres, comme la diminution de
+qualité d’un grand nombre d’objets fabriqués, sont immédiates.
+
+Les prix de revient des produits de bonne qualité étant très élevés et
+les ressources de beaucoup d’acheteurs limitées,--car les nouveaux
+riches sont entourés d’une légion de nouveaux pauvres formée des débris
+de l’ancienne bourgeoisie,--il a bien fallu, pour abaisser les prix de
+vente, réduire notablement la qualité des objets. Qu’il s’agisse de
+vêtements ou d’articles d’ameublement, cette diminution de la qualité
+est telle que leur exportation deviendra bientôt impossible.
+
+_Valeur des moyens proposés pour remédier à la vie chère._--La totale
+impuissance des moyens essayés pour remédier à la vie chère, prouvent
+suffisamment à quel point sont méconnues certaines lois économiques
+fondamentales. Nos législateurs peuvent constater chaque jour que les
+lois réglant le déroulement des choses, dominent toutes leurs volontés.
+
+Les remèdes législatifs tentés contre la vie chère furent les suivants:
+1º Élévation des salaires; 2º Taxation des marchandises; 3º Promulgation
+de pénalités sévères contre les spéculateurs et les marchands.
+
+Tous ces remèdes à la vie chère n’ont fait que la rendre un peu plus
+chère encore. Il est facile d’expliquer pourquoi.
+
+En ce qui concerne l’élévation des salaires, j’ai montré plus haut que
+cette élévation, _quelle qu’en puisse être le taux_, n’avait d’autre
+résultat que d’augmenter encore le prix des marchandises. L’expérience a
+trop nettement vérifié cette assertion pour qu’il soit nécessaire d’y
+insister.
+
+Les taxations auxquelles des législateurs, en vérité bien peu éclairés,
+reviennent inlassablement, ont la même influence que l’accroissement des
+salaires sur le coût de la vie. Ils en élèvent le prix et ne le
+réduisent jamais.
+
+Si l’expérience, et non les exigences d’une opinion aveugle, avait guidé
+nos législateurs, ils se seraient souvenus que la Convention, après
+avoir essayé, elle aussi, de taxer les marchandises, finit par y
+renoncer et proclama publiquement son erreur.
+
+Le troisième moyen pour remédier à la vie chère, c’est-à-dire les
+pénalités sévères contre les marchands vendant trop cher, a été plus
+illusoire encore que les précédents. Il se heurtait, en effet, comme je
+l’ai montré plus haut, par un exemple précis, à l’éternelle loi de
+l’offre et de la demande qui toujours fixa le prix des choses en dehors
+de l’intervention des législateurs.
+
+En fait, toutes les lois imaginées contre «les mercantis» n’ont jamais
+fait baisser d’un centime le prix d’une denrée quelconque pendant ou
+après la guerre. Pour obéir en apparence aux règlements, les marchands
+mettaient en vente une faible quantité de produits au prix taxé. Elle
+était distribuée aux acquéreurs par petites portions, après des heures
+de stationnement devant les boutiques. La plus grande partie de la
+marchandise se trouvait livrée clandestinement ensuite aux clients
+consentant à la payer un prix plus élevé.
+
+Quant aux lois nouvelles, notamment celles relatives aux taxations de
+loyers, leurs conséquences immédiates furent de raréfier encore la
+construction des immeubles, au moment où la crise des loyers
+s’accroissait tous les jours. Les promoteurs de ces mesures ont fait
+preuve d’un aveuglement vraiment inconcevable. Il faudra bien les
+abroger après de ruineux essais, quand on constatera, par exemple, que
+personne ne consentira plus à bâtir des maisons. Ayant montré combien
+étaient illusoires les remèdes proposés jusqu’ici contre la vie chère,
+il nous reste à chercher s’il n’en existerait pas d’autres plus
+efficaces.
+
+On n’en peut guère citer que trois: 1º les associations coopératives de
+consommateurs; 2º la suppression des taxes douanières; 3º
+l’accroissement de la production.
+
+L’efficacité des deux premiers moyens est immédiate, mais faible. Celle
+du troisième est lointaine, mais considérable. C’est même la seule sur
+laquelle on puisse sérieusement compter. Il est facile de le montrer
+sans qu’il soit besoin de longs développements.
+
+Des associations coopératives, inutile de beaucoup parler, puisqu’elles
+ont toujours médiocrement réussi en France. Elles pourraient, mais en
+théorie seulement, faire bénéficier le public de l’écart énorme, moitié,
+généralement, depuis la guerre, existant entre le prix donné au
+producteur et celui payé par le consommateur. L’esprit de solidarité et
+d’organisation nécessaire à la réalisation des entreprises coopératives,
+manque en France malheureusement.
+
+La facilité des importations qui résulterait d’une suppression de
+taxations douanières prohibitives serait un moyen meilleur que le
+précédent de réduire dans une notable mesure le prix de la vie, mais la
+puissance des grands producteurs sur le Parlement est telle que nous
+sommes condamnés pour longtemps à un régime protectionniste excessif.
+
+Nos gouvernants, qui semblent parfois hantés par la crainte de
+l’invasion des produits allemands sont en ceci victimes d’une illusion
+économique, à laquelle les Anglais, les Américains et les Italiens ont
+su se soustraire. En y réfléchissant un peu ils découvriront sûrement
+que si les Allemands arrivent à fabriquer de bonnes marchandises à des
+prix avantageux, elles se répandront sur notre marché, quelles que
+soient les barrières imaginées. D’abord achetées très au-dessous de leur
+valeur, grâce au cours du change, par l’Angleterre, la Belgique, la
+Suisse, etc., elles nous reviennent ensuite fortement majorées par les
+divers pays avec lesquels nous sommes bien obligés de faire du commerce,
+à moins de nous entourer d’une Muraille de Chine qui entraînerait une
+ruine définitive.
+
+Les importations sans exportations compensatrices ne constituent
+d’ailleurs, je l’ai fait remarquer déjà, qu’une opération transitoire
+puisque les marchandises ne se paient en définitive qu’avec des
+marchandises. Sans doute, le crédit permet de remplacer ces dernières
+par du papier, c’est-à-dire par des promesses, mais un tel mécanisme ne
+peut se prolonger longtemps. L’importation sans exportation n’est qu’une
+forme d’emprunt et un peuple ne saurait vivre en empruntant toujours.
+
+Pour réparer nos ruines, payer nos dettes, et diminuer le coût de la
+vie, il ne reste qu’un seul des moyens énumérés plus haut, intensifier
+énormément et à des prix rendant l’exportation possible notre
+production, la production agricole surtout.
+
+La formule est d’un énoncé facile: il faudrait un volume pour bien
+montrer non seulement son importance, mais aussi les difficultés de sa
+réalisation.
+
+Bien que la France soit un pays surtout agricole, son agriculture reste
+si mal exploitée qu’elle est obligée d’importer, pour des sommes
+énormes, du blé, du sucre, des fruits, des pommes de terre, etc.
+
+Nos colonies ne sont pas mieux exploitées. Avant la guerre elles étaient
+commercialement dans les mains d’étrangers. _Le Journal de Genève_
+insistait récemment sur la grandeur de notre empire colonial et sur
+notre prodigieuse incapacité à l’utiliser. «C’était l’étranger,
+disait-il, qui tirait parti des colonies françaises. La France
+abandonnait à ses rivaux plus de la moitié du commerce, comme en
+Tunisie, souvent même plus des trois quarts. En Indochine, elle ne
+tirait parti que du tiers des entrées et du cinquième des sorties.»
+
+Toutes ces choses et bien d’autres du même ordre devront être dites,
+redites et répétées sans trêve. D’un labeur obstiné, intelligemment
+orienté, dépend notre avenir. Le travail bien dirigé, c’est l’assurance
+d’une destinée prospère. L’indolence, l’incapacité et les querelles de
+partis, c’est la décadence où sombrèrent tous les peuples qui ne surent
+pas s’adapter aux nécessités nouvelles que les événements faisaient
+surgir.
+
+
+
+
+LIVRE IV
+
+LE DÉSÉQUILIBRE ÉCONOMIQUE DU MONDE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LES FORCES NOUVELLES QUI MÈNENT LE MONDE
+
+
+Les raisons premières étant inaccessibles, la nature intime des forces
+physiques demeure inconnue. Pour les définir, on en est réduit à dire
+qu’elles sont «des causes de mouvement».
+
+La nature intime des mobiles qui font agir les hommes restant aussi
+ignorée que celle des forces physiques, il faut imiter la réserve des
+savants et donner simplement le nom de forces aux causes diverses de nos
+actions.
+
+Ces forces peuvent être internes, c’est-à-dire issues de nous-mêmes:
+telles les forces biologiques, affectives, mystiques et intellectuelles.
+Elles peuvent aussi être indépendantes de nous: tels le milieu et les
+influences économiques.
+
+Pendant toute la durée de la préhistoire, les forces biologiques, la
+faim surtout, dominèrent presque exclusivement l’existence. L’humanité
+n’avait d’autre idéal possible que se nourrir et se reproduire.
+
+Après des entassements d’âges, la vie devint un peu plus facile et des
+ébauches de sociétés naquirent. A la tribu nomade succédèrent des
+villages, des cités et enfin des empires.
+
+C’est alors seulement que purent s’édifier les grandes civilisations.
+Elles furent de types différents, suivant les forces qui les
+orientèrent.
+
+Les besoins biologiques et certains éléments affectifs, tels que
+l’ambition, engendrèrent des civilisations de type militaire analogues à
+celles de Rome et des grandes monarchies asiatiques.
+
+Lorsque les forces intellectuelles devinrent prépondérantes, ce fut la
+civilisation hellénique avec ses merveilles de la pensée et de l’art.
+Quand les forces mystiques l’emportèrent, ce fut le Moyen âge avec ses
+cathédrales et sa vie religieuse intense.
+
+ * * * * *
+
+Les grandes civilisations qui se développèrent à la surface du globe
+eurent donc des mobiles variés. Mais on retrouve chez toutes ce
+caractère commun d’être influencées par des divinités diverses douées
+d’un souverain pouvoir.
+
+Bien qu’étant la simple synthèse des sentiments et des besoins des
+hommes, de leurs rêves, de leurs craintes et de leurs espérances, les
+Dieux furent considérés pendant longtemps comme seuls capables de
+diriger le monde et de fournir des explications aux «pourquoi» sans fin
+que se posaient des êtres entourés de choses redoutables qu’ils ne
+comprenaient pas.
+
+A cette domination des forces mystiques, aucune collectivité, grande ou
+petite, ne put jamais se soustraire. Leur rôle fut tel que les plus
+importantes civilisations, celles dites bouddhique, chrétienne et
+musulmane, notamment, sont désignées par les noms de leurs Dieux.
+
+Le besoin mystique de croyances semble un élément si irréductible de la
+nature humaine qu’aucune raison ne saurait l’ébranler. Quand les dieux
+personnels s’évanouissent, ils sont aussitôt remplacés par des divinités
+impersonnelles: dogmes et formules auxquels leurs adeptes attribuent les
+mêmes pouvoirs qu’aux anciens dieux. L’esprit religieux est, en réalité,
+aussi intense aujourd’hui qu’aux plus crédules périodes, c’est à peine
+s’il a changé de forme.
+
+Les croyances nouvelles: socialisme, spiritisme, communisme, etc., ont
+les mêmes fondements psychologiques que l’ancienne foi. Ils possèdent
+leurs apôtres et aussi leurs martyrs. J’ai trop insisté dans divers
+ouvrages sur le rôle capital du mysticisme dans l’histoire pour qu’il
+soit utile d’y revenir encore.
+
+ * * * * *
+
+Aux forces biologiques, affectives et mystiques qui conduisirent presque
+exclusivement les peuples pendant une partie de leur évolution
+s’ajoutèrent plus tard les forces intellectuelles dont le rôle est
+devenu considérable. Elles ont transformé toutes les conditions
+d’existence de l’homme. Leur action sur les sentiments, les passions et
+les croyances reste malheureusement faible. Loin de restreindre les
+haines qui séparent les nations et les classes de chaque nation,
+l’intelligence s’est mise à leur service et ne fait que rendre plus
+meurtriers les conflits qui divisèrent toujours les hommes.
+
+Toutes les forces précédemment énumérées possèdent ce caractère commun
+de se trouver en nous-mêmes et d’être plus ou moins modifiables par les
+volontés issues de nos besoins et de nos croyances.
+
+Mais, ainsi que je l’ai montré dès le début de cet ouvrage, les temps
+modernes ont vu naître des puissances nouvelles: les forces économiques,
+sur lesquelles volontés et croyances restent sans action.
+
+Et c’est ainsi qu’après avoir été gouvernée par un panthéon d’illusions
+au cours de son histoire: illusions religieuses, politiques et sociales,
+l’humanité est arrivée à une phase nouvelle où les forces économiques
+dominent toutes les chimères.
+
+Jadis peu actives, quand les peuples étaient séparés par
+d’infranchissables distances, ces forces sont devenues si prépondérantes
+qu’elles régissent impérieusement la destinée des nations. Elles les ont
+forcées à renoncer à leur isolement et créé entre elles une
+interdépendance accentuée chaque jour et qui finira par dominer les
+haines.
+
+La ruine économique de l’Europe à la suite de la défaite allemande est
+un exemple frappant de cette interdépendance.
+
+L’Angleterre, qui a vu ses exportations réduites de moitié depuis
+qu’elle a perdu la clientèle germanique, se demande comment sortir d’une
+situation acculant au chômage et à la misère plusieurs millions de ses
+ouvriers.
+
+ * * * * *
+
+Si nous revenons si souvent au cours de cet ouvrage sur le rôle des
+forces économiques, c’est que leur influence grandit chaque jour. Elles
+se trouvent en lutte aujourd’hui contre celles qui menaient jadis le
+monde. Sans doute, des législateurs imprévoyants, des adeptes de
+chimères troubleront encore l’existence des peuples, mais leur action
+restera éphémère. Le monde prochain aura pour maître des forces
+économiques nouvelles dérivées elles-mêmes des forces matérielles, jadis
+insoupçonnées, qui ont transformé l’existence des peuples. Nous allons
+montrer leur rôle.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+RÔLE SOCIAL DES FORCES NOUVELLES DÉRIVÉES DE LA HOUILLE ET DU PÉTROLE
+
+
+Ignoré jusqu’à une époque bien récente puisqu’elle ne remonte guère plus
+haut que Napoléon, le rôle des puissances motrices nouvelles est devenu
+si prépondérant que la civilisation n’est plus concevable sans elles.
+
+La puissance des États modernes se mesure de plus en plus à leur
+richesse en houille ou en pétrole. Privés de ces générateurs de forces
+ils tomberaient fatalement sous la tutelle économique d’abord, politique
+ensuite de ceux qui en possèdent.
+
+Le rôle des grandes puissances motrices modernes apparaît d’une
+saisissante façon quand on traduit en chiffres leur production mécanique
+et qu’on la compare à celle que pouvaient jadis développer l’homme et
+les animaux.
+
+Des calculs qu’il serait trop long d’expliquer ici, m’ont permis de
+démontrer que les 190 millions de tonnes de charbon extraites
+annuellement par l’Allemagne de ses mines avant la guerre pouvaient
+accomplir un travail mécanique égal à celui qu’auraient fourni 950
+millions d’ouvriers. L’ouvrier-houille possède en plus cette immense
+supériorité qu’il fabrique pour trois francs un travail pour lequel
+l’ouvrier humain demanderait au moins 1.500 francs[6].
+
+ [6] J’ai indiqué les bases de mes calculs dans mon livre:
+ _Enseignements Psychologiques de la Guerre_. Un membre éminent de
+ l’Académie des Sciences, M. Lecornu, les adopte dans son ouvrage:
+ _La Mécanique_. Ses résultats ne diffèrent un peu des miens, que
+ parce qu’il a pris un chiffre plus élevé pour le prix de la houille
+ en Allemagne avant la guerre. Avec les prix actuels de la houille,
+ mes chiffres devraient être naturellement modifiés suivant ces prix.
+
+Ajoutons encore que 5.000 mineurs, travaillant pendant un an, suffisent
+à extraire un million de tonnes de houille capables de produire le
+travail de cinq millions d’ouvriers.
+
+Augmenter la richesse d’un pays en houille revient, en réalité, à
+multiplier énormément le nombre de ses habitants. Beaucoup de houille et
+peu d’habitants valent mieux que peu de houille avec beaucoup
+d’habitants.
+
+Il faut remarquer, d’ailleurs, que la houille est aussi une véritable
+créatrice d’habitants. Le savant professeur de Launay a démontré que les
+grandes villes anglaises ont vu croître énormément leur population avec
+la production houillère de leur voisinage. Glasgow, par exemple, qui
+avait 80.000 habitants en 1801, en a 800.000 aujourd’hui. Sheffield, qui
+n’était qu’un bourg féodal à la même époque, compte maintenant 380.000
+habitants. De 5.000 habitants en 1700, Liverpool est monté à 750.000.
+Ces populations nouvelles représentent de la houille transformée, et
+elles seraient condamnées à mourir de faim si un cataclysme géologique
+venait détruire le charbon dont elles sont nées et dont elles vivent.
+
+ * * * * *
+
+Le plus sommaire coup d’œil jeté autour de soi montre à quel point la
+civilisation moderne repose sur l’usage de la houille ou des produits
+similaires tels que le pétrole. Chacun voit bien que si ces produits
+disparaissaient, les chemins de fer s’arrêteraient; mais il faut des
+statistiques pour montrer que ce ne sont pas nos locomotives qui
+absorbent le plus de charbon. Les chemins de fer dépensent 18 p. 100
+seulement de la consommation totale de la houille, alors que
+l’industrie, y compris la métallurgie, exige 47 p. 100; les usages
+domestiques, 19 p. 100; les usines à gaz 7 p. 100.
+
+Pendant la guerre, le rôle de la houille et du pétrole a été
+prépondérant. Sans eux, nous n’aurions eu ni canons, ni munitions, ni
+vivres, et les Américains n’auraient pu franchir l’océan pour venir
+prendre part à la lutte.
+
+La houille est dans l’âge actuel si indispensable à tous les peuples que
+ceux qui n’en possèdent pas assez, comme l’Italie, semblent destinés à
+devenir vassaux des pays qui en possèdent beaucoup, comme l’Angleterre.
+
+On sait quel formidable moyen de pression la possession du charbon donne
+à cette dernière sur les nations réduites à lui en acheter pour
+alimenter leur industrie.
+
+C’est ainsi qu’au congrès de Spa, la Grande-Bretagne força la France,
+grâce à des droits d’exportation exorbitants, à lui payer 100 shillings
+la tonne de charbon livrée pour 40 shillings à ses nationaux. Seule la
+concurrence du charbon américain mit fin à cette exploitation qui montra
+notamment combien peu pèsent les alliances devant les intérêts
+économiques.
+
+Le rôle dominateur conféré à certains peuples par leur richesse
+houillère est également mis en évidence par l’histoire industrielle et
+commerciale de l’Allemagne. Son grand développement, commencé en 1880
+seulement, résulta surtout d’une surproduction considérable de ses
+mines.
+
+Produisant plus de houille, elle fabriqua davantage. Fabriquant
+davantage, elle dut accroître ses exportations et se créer, par
+conséquent, des débouchés nouveaux. En 1913, son exportation atteignait
+l’énorme chiffre de 13 milliards.
+
+Fatalement, alors, elle se heurta partout à la concurrence anglaise.
+Dans l’espérance de l’abattre, l’Allemagne se constitua une puissante
+marine militaire et prépara la guerre qui finit par éclater. La richesse
+en houille de l’Allemagne fut donc une des causes indirectes du conflit
+qui devait bouleverser le monde.
+
+ * * * * *
+
+Pour pronostiquer avec vraisemblance l’avenir économique des peuples, il
+suffit de connaître leur production en charbon. Les États-Unis en
+extraient annuellement près de 600 millions de tonnes; la
+Grande-Bretagne, 300 millions (chiffre auquel arrivait l’Allemagne avant
+la guerre); la France, 40 millions sur les 60 millions dont elle a
+besoin. L’Espagne, presque au bas de l’échelle industrielle du monde, en
+produit 4 millions et demi seulement.
+
+Tous les faits que je viens de rappeler montrent que la richesse en
+charbon qui détermine la puissance industrielle des peuples déterminera
+aussi leur situation politique. Un pays obligé d’acheter au dehors et de
+transporter à grands frais la houille dont il a besoin ne peut fabriquer
+économiquement, et par conséquent exporter. Il doit donc concentrer ses
+efforts sur des produits n’exigeant pas beaucoup de force motrice:
+horlogerie, objets d’art, modes, etc., et s’attacher surtout à
+perfectionner l’agriculture, base nécessaire de son existence.
+
+Les peuples latins dont les capacités industrielles sont médiocres, ont
+donc tout intérêt à porter leurs efforts sur l’agriculture et la
+fabrication d’objets de luxe. Ces nécessités sont les conséquences de
+ces lois économiques dont j’ai montré la force.
+
+ * * * * *
+
+De nouvelles découvertes scientifiques permettront sans doute un jour de
+remplacer la houille comme source de force motrice. Des recherches de
+laboratoire m’ayant demandé une dizaine d’années de travail me
+conduisirent à prouver qu’une matière quelconque, un minime fragment de
+cuivre par exemple, est un réservoir colossal d’une énergie jadis
+insoupçonnée, que j’ai appelée: l’_énergie intra-atomique_[7]. Nous ne
+pouvons en extraire actuellement que d’infimes parcelles, mais si on
+réussit, dans l’avenir, à dissocier facilement la matière, la face du
+monde sera changée. Une source indéfinie de force motrice, et par
+conséquent de richesse, étant à la disposition de l’homme, les problèmes
+politiques et sociaux d’aujourd’hui ne se poseront plus.
+
+ [7] Ces recherches sont exposées dans mon volume: _L’Évolution de la
+ Matière_ (trente-septième édition) avec 68 figures dessinées au
+ laboratoire de l’auteur.
+
+ * * * * *
+
+En attendant ces réalisations peut-être lointaines, il faut vivre avec
+l’heure présente, tâcher de mieux employer le peu de houille que nous
+possédons, et chercher le moyen de compléter notre production.
+
+En ce qui concerne l’utilisation de la houille, il reste à effectuer
+bien des progrès, puisque 90 p. 100 de la chaleur produite par sa
+combustion est entièrement perdu.
+
+Actuellement les moyens de remplacer la houille sont peu nombreux. On ne
+possède encore que le pétrole et les chutes d’eau comme équivalents.
+
+Le pétrole remplace très avantageusement la houille puisqu’un kilogramme
+de pétrole fournit 11.600 calories, alors qu’un kilogramme de houille
+n’en produit guère que 10.000. Tous les nouveaux cuirassés anglais
+emploient exclusivement le pétrole comme combustible.
+
+L’emploi du pétrole, si supérieur à la houille par sa facilité de
+transport et la commodité de son emploi, se répand de plus en plus.
+Pendant la guerre il fut capital. Plusieurs généraux ont affirmé que ce
+fut seulement grâce au pétrole que purent être rapidement transportées
+les munitions et les troupes qui sauvèrent Verdun.
+
+Ce qui précède explique pourquoi le pétrole a joué dans la politique des
+Anglais un rôle si important. C’est pour s’emparer de sources
+pétrolifères nouvelles que furent entreprises leurs guerres en Orient.
+
+Actuellement l’Angleterre possède la plupart des concessions de pétrole
+en Europe, en Asie, en Afrique et dans une partie du Mexique.
+
+Mais les sources de pétrole s’usent vite et on prévoit pour un délai
+prochain leur complet épuisement. L’Amérique a calculé que le pétrole de
+son sol sera tari en 18 ans. Cherchant du pétrole partout et trouvant
+toujours l’Angleterre sur son chemin, elle en a conclu que l’Empire
+britannique voulait arrêter l’essor naval des États-Unis. C’est une
+menace de futurs conflits.
+
+ * * * * *
+
+Comme succédané du charbon et du pétrole, on peut citer la houille
+blanche, c’est-à-dire la puissance motrice que peut fournir l’eau des
+lacs, des torrents et des glaciers, tombant d’un niveau supérieur à un
+niveau inférieur, sous l’influence de la pesanteur.
+
+Quelques statisticiens assurent que l’utilisation de toutes nos chutes
+d’eau produirait l’équivalent de 20 millions de tonnes de houille,
+chiffre à peu près correspondant à notre déficit annuel avant la guerre.
+
+Nous n’en utilisons que 2 millions aujourd’hui et, pour capter les 18
+millions restant, il faudrait de telles dépenses, que l’intérêt du
+capital engagé représenterait peut-être une somme supérieure à celle
+nécessitée par l’achat du charbon à l’étranger.
+
+Remarquons, en passant, que la houille blanche joue déjà, dans certains
+départements, un rôle social important. N’étant pas transportable elle
+doit être employée sous forme d’électricité, dans un rayon peu éloigné
+de sa production. Conduite par de minuscules fils, cette électricité
+anime de petits moteurs beaucoup moins encombrants que les grosses
+machines entretenues par du charbon. Il en résulte que, dans les pays à
+houille blanche: Haute-Loire, Jura, Pyrénées, etc., le petit moteur
+électrique, si facile à employer chez soi, détermine un retour du
+travail à domicile et l’abandon de l’usine. C’est toute une évolution
+sociale qui s’ébauche ainsi.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LA SITUATION ÉCONOMIQUE DE L’ALLEMAGNE
+
+
+A cet âge heureux de l’enfance où le merveilleux ne se distingue pas de
+la réalité, ni le possible de l’impossible, les hasards d’une lecture
+mirent sous mes yeux le récit des mésaventures d’un jeune ambitieux
+ayant vendu son ombre au diable en échange d’une série d’avantages dont
+la liste s’estompe dans la brume de mes souvenirs.
+
+Réfléchissant plus tard à ce conte, il me parut renfermer un sens
+profond, ignoré peut-être de son auteur. N’est-il pas visible, en effet,
+que les événements, les personnages, les codes, les empires sont doublés
+d’ombres où réside leur vraie force?
+
+Ces ombres ont dominé l’Histoire. Ce ne furent pas les légionnaires,
+mais l’ombre redoutée de Rome qui gouverna le monde pendant des siècles.
+Elle le gouverna jusqu’au jour où cette ombre souveraine fut vaincue par
+d’autres ombres plus puissantes. Toutes les grandes civilisations furent
+également régies par des ombres.
+
+De nos jours, les ombres se heurtent au mur d’airain des nécessités
+économiques. Cependant, leur force est restée très grande. On peut s’en
+rendre compte par un coup d’œil rapide, sur la situation économique de
+l’Allemagne.
+
+ * * * * *
+
+Parmi les plus imprévues conséquences de la guerre figure pour divers
+peuples européens, l’Allemagne notamment, la perte de leur monnaie.
+
+Je n’ai jamais lu les énormes volumes consacrés à l’économie politique
+par de respectables professeurs. Cependant, je doute qu’on y parle de
+phénomènes monétaires comparables à ceux observés actuellement.
+
+Dans le passé, les crises monétaires furent fréquentes, les faillites
+d’État nombreuses; mais ces phénomènes restaient transitoires. Quand la
+monnaie dépréciée avait perdu tout pouvoir d’achat, comme les assignats
+à la fin de la Révolution française, elle était retirée de la
+circulation et remplacée par une autre. Sans doute, les rentiers étaient
+ruinés; mais les plaintes des rentiers appauvris n’ayant jamais
+intéressé personne, leurs lamentations restaient sans échos. Des couches
+sociales nouvelles prenaient leur place et le monde continuait sa
+marche.
+
+ * * * * *
+
+Les choses sont bien autrement compliquées, aujourd’hui. Des peuples
+privés de leur monnaie habituelle comme les Allemands, continuent à
+vivre sans gêne et même à prospérer. D’autres pays, les États-Unis, par
+exemple, malgré un énorme excédent de monnaie métallique, se trouvent
+entravés dans leur commerce au point que des classes entières de
+citoyens y côtoient la misère.
+
+Ces phénomènes, si singuliers en apparence, s’éclaircissent dès qu’on
+cesse de confondre la richesse réelle avec l’ombre de la richesse. On
+constate alors, comme je l’ai déjà répété plusieurs fois, que les
+monnaies d’or et d’argent sont des marchandises susceptibles d’être
+remplacées par d’autres marchandises.
+
+L’or, l’argent, le fer, la laine, le coton, pouvant se substituer l’un à
+l’autre, comme nous l’avons vu en étudiant les sources réelles de la
+richesse, il importe peu qu’un pays ait perdu sa monnaie métallique,
+s’il peut lui substituer une autre monnaie d’échange: le blé ou la
+houille, par exemple.
+
+La seule supériorité des monnaies d’or ou d’argent est d’être
+échangeables dans tous les pays, alors que les marchandises non
+métalliques sont acceptées seulement par les peuples qui en ont besoin.
+
+ * * * * *
+
+Des raisons diverses et trop connues pour qu’il soit nécessaire de les
+rappeler ici ont, depuis la guerre, conduit plusieurs nations à créer
+une monnaie artificielle constituée par des billets de banque qui,
+n’étant pas remboursables à volonté, représentent simplement des titres
+d’emprunt sans date de remboursement. Cette ombre de monnaie n’offre
+qu’une ombre de garantie: la confiance du créancier à l’égard de
+l’emprunteur. Une telle confiance se réduit naturellement avec les
+années et se rapproche progressivement de zéro, comme nous le voyons
+aujourd’hui pour l’Allemagne. Si le zéro ne s’y trouve pas encore
+atteint, c’est que la valeur du billet, si réduite qu’elle puisse être,
+représente encore une ombre d’espérance.
+
+ * * * * *
+
+Toutes ces dissertations sur la nature réelle de la monnaie ne peuvent
+influencer l’esprit qu’à la condition d’être appuyées sur des faits.
+
+Or, ces faits sont catégoriques puisqu’ils montrent, comme on le
+rappelait plus haut, que des pays regorgeant d’or peuvent être très
+gênés, alors que d’autres n’en possédant plus du tout possèdent une
+situation prospère.
+
+En ce qui concerne le premier cas, richesse d’or en réserve, l’exemple
+des États-Unis prouve bien que l’or n’est pas la vraie richesse ou du
+moins ne constitue une richesse que s’il peut circuler et devenir ainsi
+une marchandise d’échanges.
+
+Mais en raison de l’appauvrissement général, une foule de matières n’ont
+plus d’acheteurs. Il s’en trouve d’autant moins que l’élévation énorme
+des changes a triplé le prix des marchandises pour les acheteurs
+d’objets provenant de l’Angleterre et de l’Amérique, sans, d’ailleurs,
+que les vendeurs retirent aucun profit de cette majoration.
+
+Sans doute les Américains pourraient consacrer tout leur or à l’achat
+extérieur de marchandises, mais alors leur provision de ce métal serait
+vite épuisée. N’étant pas renouvelée, puisqu’on leur achète de moins en
+moins, ils seraient bientôt eux aussi dépourvus de monnaie métallique.
+
+ * * * * *
+
+Par son inflation illimitée l’Allemagne s’est évidemment privée d’un
+précieux moyen d’échange, mais comme elle en possède d’autres, son état
+général est resté prospère. Jamais en effet elle n’a autant construit de
+navires et d’usines qu’aujourd’hui. Jamais ses usines, dont aucune ne
+fut atteinte par la guerre, ne se montrèrent plus florissantes. Leurs
+produits, fabriqués à bas prix, inondent le monde. La marine allemande
+se reconstitue rapidement et nous aura bientôt dépassés. En 1922, le
+trafic du port de Hambourg était supérieur à son trafic d’avant-guerre.
+
+Cette indubitable prospérité est, en partie, la conséquence de théories
+financières contraires assurément aux vieux enseignements des
+économistes, mais dont voici les résultats: 1º enrichir l’industrie de
+l’Allemagne; 2º lui permettre d’éviter le paiement de la majeure partie
+de ses dettes de guerre.
+
+Tous les économistes savaient depuis longtemps que l’inflation du
+papier-monnaie entraîne vite sa dépréciation totale; mais ce qu’ils
+n’avaient pas vu, et ce que perçurent les Allemands, c’est que, si cette
+inflation conduit à la ruine, elle peut, chez un peuple industriel et
+pendant un temps assez long, constituer une richesse assurément fictive,
+mais convertible en valeurs réelles nullement fictives.
+
+C’est grâce, justement, à cette richesse fictive créée par l’impression
+illimitée de papier-monnaie, que l’Allemagne réussit, pendant quatre
+ans, à construire des chemins de fer, des usines, des vaisseaux, et
+acheter les matières premières nécessaires à son industrie. Toutes les
+marchandises qu’elle exportait--et dont la fabrication fut payée aux
+ouvriers avec du papier--étaient livrées à l’étranger contre des dollars
+américains ou des livres anglaises.
+
+L’opération revenait donc, en réalité, à échanger contre de l’or ou de
+l’argent du papier n’ayant d’autre valeur réelle que le coût de son
+impression.
+
+Des opérations aussi artificielles ne pouvaient naturellement se
+prolonger; mais, pendant qu’elles durèrent, l’Allemagne put donner à sa
+navigation, à ses usines, à son commerce un essor considérable.
+
+Il serait inutile d’insister ici sur une situation économique qui a
+donné lieu à tant de discussions. Je me bornerai à faire observer que
+les opinions formulées plus haut sont également celles de toutes les
+personnes ayant visité récemment l’Allemagne, notamment du professeur
+Blondel qui a fait une étude particulière de la question. Il fait voir
+comment a été reconstituée une Allemagne économique hors d’une Allemagne
+officielle ruinée.
+
+Dans son travail l’auteur montre que les grands Cartels des industries
+chimiques, sucrières, électriques, etc., donnent des dividendes
+dépassant souvent 50 p. 100 et il ajoute:
+
+ «Comment s’y prennent donc les Allemands, avec leur change en
+ apparence si mauvais, pour se procurer les matières premières qui leur
+ font défaut? Le prix de revient des objets manufacturés étant peu
+ élevé, ils vendent ce qu’ils fabriquent dans des conditions qui leur
+ permettent de faire une concurrence victorieuse aux pays où le change
+ est élevé; mais ils ont soin de ne pas ramener en Allemagne l’argent
+ qu’ils ont gagné; ils le laissent à l’étranger, investi dans des
+ entreprises d’apparence étrangère qui, en réalité, sont allemandes--et
+ de préférence dans celles de ces entreprises qui peuvent les aider à
+ se procurer les matières premières dont ils ont besoin. Ce système
+ leur permet au point de vue des impôts d’échapper aux lois nouvelles
+ que l’Allemagne a votées. Les fortunes qu’il faudrait pouvoir frapper
+ sont en grande partie à l’étranger. Il y a 14 millions d’Allemands aux
+ États-Unis et avec leur aide les Allemands d’Allemagne ont placé une
+ partie de leur fortune dans le Nouveau-Monde. Il y a des milliers
+ d’Allemands qui sont dans de très bonnes situations sur tous les
+ points importants du globe. Le gouvernement lui-même reconnaît qu’il
+ lui est impossible de contrôler la fortune de ses nationaux ainsi mise
+ en lieu sûr. L’une des principales fautes que nous avons commises en
+ 1918 a été de ne pas comprendre qu’il fallait immédiatement prendre
+ des gages, qu’il fallait organiser immédiatement un contrôle sur la
+ fabrication des usines, sur l’importation et l’exportation. Les
+ Allemands nous montrent aujourd’hui des caisses vides. Ils ont
+ converti leurs marks en dollars, en livres sterlings, en florins
+ hollandais.»
+
+On peut ajouter à ce qui précède qu’une des causes de la situation
+économique actuelle de l’Allemagne résulte de la destruction
+systématique par ses armées de la presque totalité des établissements
+industriels du Nord de la France. Les usines métallurgiques,
+électriques, mécaniques, les mines, etc., ont été anéanties après que
+les Allemands se furent emparés de leurs installations. On peut
+apprécier la grandeur de ces ravages en considérant que la France a déjà
+dépensé 80 milliards pour reconstruire une partie de ce qui avait été
+détruit.
+
+ * * * * *
+
+L’illustre philosophe Boutroux, auteur d’un livre célèbre publié dans ma
+Bibliothèque de Philosophie Scientifique et auquel je reprochais ses
+hésitations à conclure, me répondit:
+
+--La plupart des choses n’impliquent pas de conclusions.
+
+Il voulait dire par là, sans doute, qu’une conclusion représente une fin
+et que le déroulement des faits ne s’arrêtant pas, conclure
+définitivement est le plus souvent impossible.
+
+L’heure de donner une conclusion aux pages qui précèdent n’a pas sonné.
+Les peuples continuent à être conduits par des ombres. Ils s’en dégagent
+lentement sous l’influence de forces nouvelles devenues les grandes
+régulatrices du monde.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LES ÉLÉMENTS PSYCHOLOGIQUES DE LA FISCALITÉ
+
+
+Il y a peu d’années encore, la psychologie classique se composait de
+dissertations théoriques dépourvues d’intérêt pratique. Les hommes
+d’État prenaient pour guides des règles empiriques léguées par la
+tradition et dont l’insuffisance se manifestait fréquemment.
+
+La guerre, et tous les événements qui l’ont suivie, mirent la
+psychologie au premier rang des sciences utiles. Comment gouverner un
+peuple, diriger des armées, ou même une modeste usine, si l’on ignore
+l’art de manier les sentiments et les passions des hommes?
+
+J’ai souvent rappelé que les Allemands perdirent la guerre pour avoir
+méconnu certaines règles fondamentales de psychologie. C’est parce qu’il
+les connaissait qu’un célèbre maréchal mit fin, en 1917, en France, à un
+mouvement révolutionnaire, étendu à plusieurs corps d’armée, et qui
+menaçait de conduire la guerre vers une issue désastreuse.
+
+A peine entrés dans le conflit, les Américains reconnurent à la
+psychologie appliquée une telle utilité qu’ils firent rédiger, pour
+l’usage des officiers, un gros volume dans lequel sont examinés tous les
+cas pouvant se présenter dans le maniement des troupes: réprimer une
+émeute, stimuler l’énergie affaiblie des combattants, provoquer
+l’enthousiasme, etc.
+
+Nos professeurs ne témoignent pas la même estime pour la psychologie.
+J’ai déjà rappelé qu’à l’École des Sciences Politiques, pas un des
+nombreux cours qu’on y professe ne lui est consacré.
+
+ * * * * *
+
+En raison de leur extrême rareté, les livres de psychologie appliquée ne
+manquent ni de traducteurs, ni d’acheteurs. Pour cette cause, sans
+doute, mon petit livre: _Lois Psychologiques de l’Évolution des
+Peuples_, publié il y a vingt-cinq ans, fut traduit en beaucoup de
+langues et compta parmi ses traducteurs des hommes d’État éminents[8].
+
+ [8] La traduction en arabe a été faite par Fathy pacha, alors Ministre
+ de la Justice au Caire; la traduction en japonais, par le baron
+ Motono, Ministre des Affaires Étrangères du Japon; celle en turc par
+ le Dr Ab. Djevdet Bey, Directeur des services sanitaires de la
+ Turquie. L’ancien Président des États-Unis, M. Roosevelt, a souvent
+ répété que ce petit volume ne le quittait jamais.
+
+Si je cite cet ouvrage, malgré son ancienneté, c’est qu’il contient la
+démonstration de certains principes psychologiques toujours applicables,
+non seulement au gouvernement des hommes et à l’interprétation de
+l’Histoire mais, comme nous allons le montrer bientôt, à des questions
+techniques journalières, l’établissement d’un impôt par exemple.
+
+Ne pouvant reproduire tous les principes exposés dans ce livre je me
+bornerai à en rappeler ici quelques-uns.
+
+ * * * * *
+
+_Les peuples ayant un long passé historique possèdent des caractères
+psychologiques presque aussi stables que leurs caractères anatomiques._
+
+_De ces caractères dérivent leurs institutions, leurs idées, leur
+littérature et leurs arts._
+
+_Les caractères psychologiques dont l’ensemble constitue l’âme d’un
+peuple différant beaucoup d’un pays à un autre, les divers peuples
+sentent, raisonnent, et réagissent de façons dissemblables dans des
+circonstances identiques._
+
+_Les institutions, les croyances, les langues et les arts ne peuvent,
+malgré tant d’apparences contraires, se transmettre d’un peuple à un
+autre sans subir des transformations profondes._
+
+_Tous les individus d’une race inférieure présentent entre eux une
+similitude très grande. Dans les races supérieures, au contraire, ils se
+différencient de plus en plus avec les progrès de la civilisation. Ce
+n’est donc pas vers l’égalité que marchent les hommes civilisés mais
+vers une inégalité croissante. L’égalité, c’est le communisme des
+premiers âges, la différenciation, c’est le Progrès._
+
+_Le niveau d’un peuple sur l’échelle de la civilisation se révèle
+surtout par le nombre de cerveaux supérieurs qu’il possède._
+
+ * * * * *
+
+Ces lois fondamentales s’appliquent, je le répète, à tous les éléments
+de la vie politique et sociale. Pour en donner un exemple concret,
+examinons un cas bien déterminé: l’établissement d’un impôt acceptable
+sur le revenu.
+
+Un impôt quelconque est toujours désagréable évidemment, mais il devient
+impraticable quand il heurte la mentalité du peuple auquel on prétend
+l’imposer.
+
+Chez des peuples disciplinés et très respectueux des règlements: anglais
+et allemands, par exemple, on peut exiger de chaque citoyen une
+déclaration dont la vérification par les agents du fisc sera docilement
+admise.
+
+Il en sera tout autrement chez des peuples individualistes ne voulant
+supporter aucune inquisition dans l’existence privée. L’impôt ne sera
+toléré par eux que s’il est établi sur des signes extérieurs (loyer,
+nombre de domestiques, etc.) n’impliquant aucune investigation dans la
+vie personnelle.
+
+Ces principes fondamentaux sont, nous allons le voir, entièrement
+méconnus aujourd’hui.
+
+ * * * * *
+
+Les dettes de la France, qui étaient de 28 milliards en 1914, se sont
+élevées à 328 milliards en 1922, alors que les recettes annuelles de la
+totalité des impôts atteignent difficilement 23 milliards, somme qui
+sera bientôt à peine suffisante pour payer les intérêts de nos dettes.
+Comment sortir d’une telle situation?
+
+Tous nos ministres des Finances ont cherché à résoudre cet insoluble
+problème. Ne pouvant guère augmenter encore les impôts, ils tâchent
+d’augmenter leur rendement.
+
+C’est dans ce but que notre Ministre des Finances, M. de Lusteyrie,
+proposa au parlement, sur le conseil de ses chefs de service, une série
+de mesures vexatoires qui eussent bientôt entraîné une évasion générale
+des capitaux.
+
+Dans le but d’exposer verbalement à cet éminent ministre les objections
+d’ordre psychologique rendant périlleuses et inefficaces les mesures
+projetées, je l’invitai au déjeuner hebdomadaire que je fondai jadis
+avec le professeur Dastre et où des hommes les plus éminents de chaque
+profession viennent discuter leurs idées.
+
+Le ministre eut l’amabilité de se rendre à cette invitation. Une
+indisposition m’ayant empêché d’assister au déjeuner, je lui exposai mes
+objections dans une lettre dont voici un passage:
+
+«Vous désirez, naturellement, accroître le produit de l’impôt sur le
+revenu. Mais, pour un accroissement problématique très faible, vous
+proposez une inquisition fiscale si vexatoire et si compliquée qu’elle
+exaspérera forcément les contribuables et créera beaucoup d’ennemis au
+régime.
+
+«Même plus élevé qu’aujourd’hui, un impôt sur le revenu, établi d’après
+des signes extérieurs, sera toujours beaucoup mieux accepté qu’un impôt
+basé sur des déclarations impliquant les vérifications des agents
+administratifs.
+
+«Il est facile, au moins dans beaucoup de cas, de savoir quel
+coefficient devrait être appliqué aux signes extérieurs de la richesse:
+loyer, domestiques, etc., pour que l’impôt sur le revenu devienne, sans
+vexations, égal ou même supérieur à ce qu’il est actuellement.
+
+«Je vous propose donc la recherche suivante:
+
+«Prendre au hasard, dans diverses localités, les cotes de cent
+contribuables, constater ce qu’ils paient actuellement et rechercher de
+combien il aurait fallu les taxer, d’après leur loyer et autres signes
+extérieurs, pour arriver à un chiffre d’impôt exactement égal ou même
+supérieur à celui payé par eux maintenant.
+
+«Ces éléments étant déterminés, rien ne serait plus facile que d’établir
+un impôt sur le revenu, dégagé d’inquisition fiscale, que tout le monde
+accepterait sans récriminations.»
+
+Le ministre voulut bien me répondre qu’il «allait faire examiner avec la
+plus sérieuse attention mes suggestions», mais devant l’opposition des
+socialistes de la Chambre, il ne put finalement en adopter qu’une
+partie.
+
+ * * * * *
+
+Notre déjeuner étant surtout un lieu de discussion, j’y soumis à la
+critique les idées qui précèdent. Leur justesse psychologique ne fut pas
+contestée. Mais on montra aisément que mon projet n’avait aucune chance
+d’être entièrement adopté pour deux raisons, psychologiquement
+détestables, mais politiquement très fortes.
+
+La première était l’intense hostilité qu’il rencontrerait chez les
+socialistes.
+
+La seconde, plus forte, bien que moins bonne encore, était qu’un impôt
+établi automatiquement d’après des signes extérieurs indiscutables
+priverait les comités et les préfets qui, faisant les élections,
+gouvernent en réalité la France, d’un moyen d’action extrêmement
+efficace. L’inquisition fiscale, telle que les socialistes voudraient
+l’exercer, est comparable à une vis de pression irrésistible. Pour les
+amis, la vis serait largement desserrée et vigoureusement resserrée pour
+les ennemis.
+
+La valeur politique de ces arguments est incontestable. N’oublions pas,
+toutefois, que ce fut souvent par l’application de mesures trop
+contraires à la mentalité d’un peuple que des régimes politiques
+périrent. Cette mentalité fait partie des forces qui mènent le monde et
+que les institutions et les lois ne sauraient changer.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+PRINCIPES FONDAMENTAUX D’ÉCONOMIE POLITIQUE
+
+
+La destinée des peuples est déterminée par des influences psychologiques
+et des nécessités économiques. Les premières engendrent les pensées et
+les croyances d’où dérive là conduite. Les secondes fixent les
+conditions matérielles de l’existence.
+
+Ces grandes lois économiques et psychologiques étant inflexibles, leur
+violation s’expie toujours.
+
+L’économie politique embrasse une foule de questions: capital, travail,
+propriété, épargne, etc., dont l’exposé forme généralement de gros
+volumes.
+
+Leurs auteurs sont d’ailleurs dominés par des théories sur lesquelles
+l’accord semble impossible. Libre-Échangistes, Protectionnistes,
+Interventionnistes, etc... se querellent depuis longtemps sans avoir
+jamais réussi à se convertir.
+
+Dans l’état actuel de nos connaissances et en tenant compte des
+Enseignements de la guerre les principes fondamentaux de l’Économie
+politique peuvent, je crois, se résumer dans les propositions suivantes.
+
+ * * * * *
+
+1º La richesse d’un peuple dépend surtout de l’intensité de sa
+production et de la rapidité d’écoulement de cette production.
+
+2º Un produit ne peut être exporté utilement que si son prix de vente ne
+dépasse pas celui des concurrents étrangers. Il en résulte que les
+méthodes de fabrication, la division du travail et l’abondance des
+capitaux d’exploitation jouent un rôle prépondérant en matière
+d’exportation.
+
+3º L’activité dans la circulation terrestre et maritime peut devenir à
+elle seule une source de richesse. Des pays petits et sans production
+comme la Hollande se sont jadis enrichis, simplement par le transport de
+marchandises qu’ils ne fabriquaient pas.
+
+4º Les marchandises ne pouvant se payer qu’avec d’autres marchandises,
+un pays important beaucoup plus qu’il n’exporte est obligé de recourir
+au crédit. Continuer à importer plus que l’on exporte engendre la ruine,
+à moins de posséder, comme la France avant la guerre, une grande réserve
+de valeurs mobilières placées depuis longtemps au dehors et portant
+intérêt.
+
+5º La production étatiste, c’est-à-dire la socialisation et la
+monopolisation substituées aux initiatives privées, a pour résultat
+invariable une raréfaction de la production et l’accroissement énorme
+des prix de revient. La psychologie suffisait à prévoir ce phénomène
+surabondamment démontré par l’expérience.
+
+6º En dehors de son rôle d’étalon, la monnaie métallique représente
+simplement une marchandise d’un poids déterminé, échangeable contre
+d’autres marchandises qui, au besoin, peuvent, elles aussi, servir de
+monnaie. Il en résulte qu’un peuple peut être dans une situation
+prospère sans posséder aucune monnaie métallique.
+
+7º La monnaie fiduciaire constituée par des billets ne conserve sa
+valeur que si elle est échangeable dans un délai assez court contre de
+la monnaie métallique ou des marchandises. La prolongation du cours
+forcé du papier réduit rapidement son pouvoir d’achat.
+
+8º Le prix de vente d’une marchandise étant automatiquement déterminé
+par le rapport entre l’offre et la demande, aucune loi ne saurait fixer
+sa valeur. Le seul résultat possible des taxations est, d’abord, de
+raréfier la marchandise taxée, puis de provoquer sa vente clandestine à
+des prix dépassant ceux qui motivèrent la taxation.
+
+9º Protectionnisme et libre-échange correspondent à des phases
+différentes de la vitalité industrielle d’un pays. A une vitalité
+faible, le protectionnisme est utile, bien que coûteux et ralentissant
+le progrès des industries protégées contre la concurrence étrangère.
+
+10º L’aisance d’un ouvrier ne dépend pas de l’élévation de son salaire,
+mais du pouvoir d’achat de ce salaire. Dans les pays où la production
+reste inférieure à la consommation, chaque élévation de salaire a pour
+conséquence l’élévation du prix des objets de consommation dans une
+proportion supérieure à l’accroissement des salaires. Chez les peuples à
+production insuffisante, l’aisance de l’ouvrier diminue à mesure que son
+salaire augmente.
+
+11º Réduire le nombre des heures de travail dans un pays appauvri, où la
+production est inférieure aux besoins, c’est accroître la pauvreté de ce
+pays et rendre la vie plus chère.
+
+12º Quand, sous l’influence de grandes catastrophes, les croyances
+politiques, religieuses et sociales qui formaient l’armature mentale
+d’un peuple s’affaiblissent, elles sont bientôt remplacées par des
+aspirations nouvelles dépassant toute possibilité de réalisation.
+
+13º Les peuples méconnaissant le rôle des nécessités économiques, se
+laissent dominer par des illusions mystiques ou sentimentales étrangères
+aux réalités et génératrices de bouleversements profonds.
+
+ * * * * *
+
+Ces brèves vérités n’instruiront probablement personne. Il n’était pas
+cependant inutile de les formuler. Les pensées sont comparables à ces
+graines qui entraînées par le vent arrivent à germer sur les plus durs
+rochers.
+
+
+
+
+LIVRE V
+
+LES NOUVEAUX POUVOIRS COLLECTIFS
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LES ILLUSIONS MYSTIQUES SUR LE POUVOIR DES COLLECTIVITÉS
+
+
+«Le bon sens, écrit Descartes au début de son célèbre _Discours de la
+Méthode_, est la chose du monde la mieux partagée: car chacun pense en
+être si bien pourvu que ceux mêmes qui sont les plus difficiles à
+contenter en toutes autres choses n’ont point coutume d’en désirer plus
+qu’ils n’en ont.
+
+«Cela témoigne, ajoute le grand philosophe, que la puissance de bien
+juger et distinguer le vrai d’avec le faux, qui est proprement ce qu’on
+nomme le bon sens ou la raison, est naturellement égale en tous les
+hommes.»
+
+A moins que l’opinion émise par Descartes soit simplement ironique, on
+s’explique difficilement pareil optimisme. Il semble assez évident en
+effet que loin d’être «la chose du monde la mieux partagée», le bon sens
+est au contraire la plus rare.
+
+Chacun possède assurément ce bon sens nécessaire à l’exercice d’un
+métier, que l’on pourrait appeler le bon sens professionnel. Il n’en est
+nullement de même pour ce bon sens général qui, dans les diverses
+circonstances de la vie, montre l’enchaînement des causes et détermine
+la conduite.
+
+Le bon sens collectif est-il plus sûr que le bon sens individuel? Malgré
+un universel préjugé il est encore plus rare. Des milliers d’exemples,
+parmi lesquels pourraient figurer les conférences ayant précédé et suivi
+la guerre, montrent à quel point le bon sens collectif est rare même
+chez des collectivités d’élites.
+
+Malgré les preuves expérimentales de cette dernière vérité, la croyance
+mystique dans l’intelligence des collectivités est telle que, durant la
+guerre, comme durant la paix, ce fut toujours à des collectivités que
+les hommes d’État demandèrent la solution des plus difficiles problèmes.
+
+Elles n’en résolurent aucun. Les quatorze conférences réunies depuis la
+fin des hostilités n’ont servi qu’à montrer la faible valeur des
+collectivités.
+
+De vagues discours sur la fraternité des peuples et les bienfaits de la
+paix y furent prononcés et chaleureusement applaudis. Nulle solution
+efficace n’en résulta.
+
+Parmi les vaines conférences, auxquelles je fais allusion, on ne doit
+pas compter celles qui aboutirent au traité de paix. Bien que dû à la
+collaboration de nombreux auteurs, ce traité ne constitue pas, en
+réalité, une œuvre collective. La collectivité n’intervint que pour
+formuler en termes obscurs une rédaction dérivée de principes
+chimériques et d’intérêts dont l’origine exacte ne fut pas d’abord
+comprise.
+
+Ils furent, d’ailleurs, parfois assez contradictoires, ces principes.
+Ceux du président Wilson découlaient de rêves humanitaires destinés à
+créer le bonheur du genre humain.
+
+Ceux du ministre Lloyd George, véritable inspirateur du traité, étaient
+fort différents. Ses buts essentiels furent l’agrandissement territorial
+de l’Angleterre, la fondation de l’hégémonie britannique, la recherche
+des moyens à employer pour empêcher la France de devenir trop forte
+devant une Allemagne trop faible. Cette dernière préoccupation l’empêcha
+de favoriser la désagrégation alors spontanée de l’unité allemande, d’où
+serait résultée une paix prolongée.
+
+Un tel exemple marque bien le seul rôle réel des congrès. Ils servent
+surtout à conférer l’autorité du nombre aux décisions d’individualités
+assez fortes pour imposer leur volonté. Le collectif ne sert alors qu’à
+fortifier l’individuel.
+
+ * * * * *
+
+Je ne saurais développer ici ce sujet que j’ai longuement traité
+ailleurs. Les savants désireux d’écrire des livres de psychologie moins
+vides que ceux dont se contente notre enseignement classique n’auront
+qu’à étudier les événements écoulés depuis les débuts de la guerre.
+Jamais mine plus féconde ne s’offrit aux observateurs.
+
+Un important chapitre de ces futurs livres serait utilement consacré à
+la persistance des illusions sur la supériorité attribuée aux jugements
+collectifs.
+
+Tous les hommes politiques, en Angleterre surtout, restent en effet
+convaincus de l’efficacité des discussions collectives--bien qu’elles
+aient failli nous faire perdre la guerre--pour résoudre les problèmes
+dont la solution échappe aux individus isolés. Pendant les quatre années
+de guerre, conférences et conseils de guerre se multiplièrent à l’infini
+sans autres résultats que d’inutiles batailles. Ce fut seulement quand
+les conférenciers se virent au bord de l’abîme qu’ils renoncèrent
+momentanément à leurs illusions sur la puissance intellectuelle des
+collectivités. Le commandement individuel remplaça alors le commandement
+collectif et la victoire changea de camp.
+
+Des expériences analogues se succèdent en Russie depuis plusieurs
+années. Les théoriciens qui l’ont conduite à sa ruine étaient persuadés,
+eux aussi, que les collectivités qualifiées soviets transformeraient
+leur pays en paradis. Elles en firent un enfer.
+
+ * * * * *
+
+Une des caractéristiques intéressantes des discussions collectives est
+que les questions importantes sont généralement écartées par les
+orateurs. Ce fait constaté dans la plupart des conférences de la paix
+fut surtout frappant dans celles de Washington et de Lausanne.
+
+Durant celle de Washington, le problème qui obsédait tous les esprits,
+celui du droit réclamé par le Japon d’établir ses nationaux aux
+États-Unis, ne fut même pas effleuré. Pendant celles de Lausanne aucun
+des orateurs en présence, ceux de la Turquie et de l’Angleterre surtout,
+ne dirent jamais un seul mot des préoccupations réelles qui
+remplissaient leurs pensées.
+
+Malgré ces évidences, l’âge actuel se voit de plus en plus dirigé par
+des volontés collectives. Dès qu’une question difficile se présente, les
+gouvernants nomment, pour la résoudre, des commissions bientôt divisées
+en sous-commissions, qui découpent les problèmes en minuscules
+fragments, puis élaborent des solutions moyennes susceptibles des plus
+contradictoires interprétations.
+
+En s’abandonnant ainsi aux décisions collectives les hommes d’État
+modernes ne font qu’obéir à une des grandes tendances qui mènent le
+monde aujourd’hui.
+
+La direction collective et la direction individualiste représentent deux
+principes en conflit dont aucun ne saurait triompher, par cette simple
+raison que l’un ne pourrait subsister sans l’autre.
+
+L’évolution moderne a évidemment de plus en plus conduit au travail
+collectif. L’usine, la mine, le chemin de fer, l’armée, la diplomatie
+même, sont des œuvres collectives mais ne pouvant prospérer qu’à la
+condition d’être dirigées par des individualités suffisamment habiles.
+
+Cette nécessité d’une direction unique résulte de principes
+psychologiques irréductibles que j’ai exposés ailleurs et qu’il serait
+trop long de rappeler ici. Ils expliquent aussi bien l’insuccès des
+congrès et des entreprises étatistes que celui de nos armées, tant
+qu’elles restèrent sous des influences collectives.
+
+De ces fondamentales notions de psychologie, ni le socialisme, ni le
+collectivisme, ni le radicalisme, ni la plupart des partis politiques ne
+veulent tenir compte. L’avenir seul leur apprendra que la nature de
+l’homme est l’héritage d’un long passé et ne se change pas au gré de nos
+désirs.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LE CONGRÈS DE GÊNES COMME EXEMPLE DES RÉSULTATS QU’UNE COLLECTIVITÉ PEUT
+OBTENIR
+
+
+Nous venons de montrer que les congrès ou tout autre collectivité du
+même ordre sont impuissants à résoudre les problèmes qui leur sont
+posés. Nous allons voir qu’ils arrivent parfois à des résultats
+différant complètement de ceux espérés.
+
+Ce phénomène s’observa souvent au cours des nombreuses conférences
+réunies dans diverses capitales de l’Europe depuis les débuts de la
+paix. Elles eurent la plupart pour inspirateur, celle de Gênes
+notamment, le subtil ministre, M. Lloyd George, qui présidait alors aux
+destinées de l’Angleterre.
+
+Le but avoué de la Conférence de Gènes était la restauration économique
+de l’Europe et l’établissement d’une paix durable.
+
+Elle fut, d’ailleurs, accueillie avec peu d’enthousiasme par les États
+convoqués. Tous comprenaient l’intérêt de l’Angleterre, qui ne vit que
+d’exportations, à se créer des débouchés nouveaux pour relever son
+commerce; mais aucun d’eux n’arrivait à saisir en quoi une collectivité
+aussi hétérogène que celle des constructeurs de la Tour de Babel serait
+apte à découvrir des méthodes de restauration ayant échappé aux
+spécialistes les plus habiles.
+
+En fait, les causes de l’anarchie économique européenne que devaient
+expliquer les délégués réunis à Gênes étaient si visibles qu’il n’était
+vraiment pas besoin de nouvelles lumières pour les mettre en évidence.
+On peut les résumer comme il suit:
+
+Avant la guerre, les progrès de la technique industrielle et la facilité
+des moyens de transport avaient conduit chaque peuple à se spécialiser
+dans la fabrication de certains produits, et ils vivaient de l’échange
+de ces produits. Les nations formaient un bloc économique assez bien
+équilibré.
+
+Et non seulement cet équilibre est rompu aujourd’hui, mais l’atmosphère
+de haine et de méfiance qui pèse sur le monde conduit les peuples à
+s’entourer de barrières douanières, sous prétexte de protéger leurs
+industries nationales. Elles sont si bien protégées d’ailleurs, qu’on
+peut observer dans beaucoup de pays une surproduction de produits
+presque invendables. Tel le fer, pour la France, par exemple.
+
+Toutes ces choses étant connues, les diverses délégations n’ont pu que
+répéter ce que chacun savait déjà depuis longtemps. Était-il dans le
+pouvoir d’un congrès d’y trouver un remède ou même de faire varier d’un
+centime le cours du change dans aucun pays?
+
+ * * * * *
+
+La conférence de Gênes ne pouvait réussir à solutionner les grandes
+questions générales. Elle a montré la même impuissance sur des questions
+particulières, notamment celle des mines russes de pétrole dont se sont
+emparés les bolchevistes.
+
+On assure que ce fut la question du pétrole, capitale pour l’Angleterre,
+qui l’amena à provoquer la conférence de Gênes. Elle s’est cependant
+exagéré un peu la puissance pétrolifère de la Russie. Alors qu’avant la
+guerre, la production des États-Unis atteignait trente-neuf millions de
+tonnes, celle de la Russie dépassait à peine neuf millions. La
+production des autres pays limitrophes: Pologne, Roumanie, etc., est
+relativement insignifiante.
+
+Bien que l’extraction annuelle du pétrole dans le monde dépasse à peine
+100 millions de tonnes, alors que celle du charbon s’élève à 1.300
+millions.
+
+Ce liquide est si précieux dans une foule d’usages que l’on comprend les
+efforts de l’Angleterre pour mettre la main sur les principales sources
+du monde. En vingt ans, elle a réussi à devenir maîtresse de tous les
+gisements pétrolifères importants de l’univers, ceux des États-Unis
+exceptés. Aujourd’hui, l’Angleterre peut concurrencer la colossale
+Compagnie américaine, la Standard Oil, dont le budget dépasse celui de
+bien des États. Les autres Compagnies sont anglo-hollandaises et réunies
+dans un grand trust comprenant, notamment, la Royal Dutch, la Mexican
+Eagle, la Shell, etc. Ce consortium tombe, d’ailleurs, de plus en plus
+sous la domination britannique.
+
+Ces faits qui semblent nous éloigner du but de ce chapitre devaient
+cependant être rappelés pour montrer combien les buts cachés d’un
+congrès peuvent différer des buts proclamés.
+
+Pendant quelques jours, très peu d’ailleurs, le premier ministre anglais
+demeura maître du Congrès. Mais les haines et les conflits d’intérêts
+contradictoires rendirent bientôt ses efforts impuissants. Finalement,
+la direction du Congrès passa des mains anglaises dans celles des
+extrémistes russes conformément à une loi constante des collectivités
+politiques.
+
+ «Certes, écrivait _Le Journal de Genève_, les délégués bolchevistes
+ n’en espéraient pas autant quand ils se glissaient à travers l’Europe,
+ tremblant de rencontrer quelqu’une de leurs victimes, inquiets de
+ l’accueil qui les attendait.»
+
+Si la conférence de Gènes échoua plus encore que ses aînées, c’est qu’à
+l’impuissance habituelle de ces collectivités se joignit l’influence de
+forces mystiques très puissantes sur les collectivités mais dont
+l’instigateur de ce congrès, M. Lloyd George, ne comprit jamais le rôle.
+J’ai rappelé comment, pour s’être attaqué à l’Islam, puissance mystique
+redoutable, l’empire britannique perdit en quelques mois l’Égypte, la
+Perse, la Mésopotamie et voit actuellement son empire de l’Inde très
+ébranlé.
+
+A Gènes, le même ministre se heurta encore à une autre force mystique:
+le communisme, religion nouvelle, toute-puissante sur l’âme des
+croyants.
+
+Pour obtenir les capitaux dont ils avaient un si impérieux besoin, les
+délégués russes eussent volontiers abandonné l’exploitation des mines de
+pétrole dont ils ne tirent aucun parti et signé tous les engagements,
+puisque les promesses faites à des infidèles n’engagent pas les
+croyants. Mais renoncer publiquement aux principes fondamentaux de leur
+foi en admettant des propriétés privées était impossible. Un tel abandon
+se fût aussitôt trouvé désavoué par leurs coreligionnaires.
+
+Les Anglais auraient pu se consoler aisément du refus des bolchevistes
+en songeant que leurs concessions les plus complètes ne pouvaient pas
+beaucoup modifier la crise économique dont ils souffrent «puisque, dans
+les années précédant la guerre, moins de 3 % du commerce extérieur de
+l’Angleterre se faisait avec la Russie».
+
+ * * * * *
+
+Toujours confiant dans l’illusoire pouvoir des collectivités, M. Lloyd
+George se proposait de faire signer à Gênes par les délégués des
+puissances un «pacte de non agression» qu’il considérait sans doute
+comme une sorte de monnaie d’échange capable de séduire ses alliés. Je
+me demande encore à quoi pouvait bien penser l’auteur d’un tel projet?
+Pouvait-il vraiment supposer l’existence dans le monde d’un homme d’État
+assez naïf pour croire à l’efficacité d’un pareil pacte. Un tel
+engagement n’empêcherait jamais une agression brusquée puisque
+l’agresseur pourrait toujours se justifier en affirmant que son
+territoire a été bombardé par des avions analogues à ceux de Nuremberg
+qui servirent à l’Allemagne de prétexte pour nous déclarer la guerre en
+1914.
+
+Il semble d’ailleurs évident que les Russes n’auraient jamais signé le
+pacte proposé. Le sombre juif qui, le sabre d’une main, l’évangile
+judéo-communiste de l’autre, dirige les massacres et les pillages de
+l’armée rouge, faisait annoncer hautement à Gênes l’invasion de l’Europe
+par sa troupe dans l’espoir d’intimider les membres du congrès.
+Confiants dans l’influence que peuvent exercer la crainte et les menaces
+sur l’âme des collectivités, les délégués russes ramenaient leurs
+discours sous des formes peu déguisées, à ce dilemme: de l’argent ou une
+invasion.
+
+Les arrogances et les maladresses de la bande bolcheviste évitèrent aux
+hommes d’État anglais de subir la honte de paraître influencés par de
+tels propos. M. Lloyd George lui-même recula et la conférence se termina
+comme toutes les précédentes, par une démonstration nouvelle de la
+totale impuissance des collectivités à résoudre un problème, surtout
+quand les membres de cette collectivité représentent des intérêts
+différents.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LES GRANDES COLLECTIVITÉS PARLEMENTAIRES
+
+
+Tous les gouvernements modernes ont à leur tête des collectivités
+désignées sous le nom de Parlements. Ils ne constituent pas assurément
+la meilleure forme de gouvernement possible, mais à peu près la seule
+acceptable aujourd’hui. Les démocraties triomphantes oscillèrent
+toujours entre la dictature et la domination du nombre.
+
+Les parlements possèdent les caractères des collectivités. Ils en ont la
+mobilité, les indécisions, les violences et obéissent aussi à ces
+formules mystiques, dont l’influence sur la foule fut toujours si
+grande.
+
+Une des caractéristiques des Parlements actuels est l’extension des
+partis extrêmes: socialisme, communisme, etc. Notre Parlement ne diffère
+pas sensiblement à ce point de vue des autres assemblées européennes. Il
+compte lui aussi un certain nombre de conservateurs et une minorité
+d’extrémistes: socialistes révolutionnaires, internationalistes, etc.
+
+Ainsi qu’il arrive toujours, ces partis extrêmes ont rallié de plus en
+plus à eux les anciens partis jadis considérés comme avancés, le
+radicalisme notamment.
+
+Leurs projets sont chaque jour plus révolutionnaires. Un des membres de
+ce groupe les a brièvement formulés dans les termes suivants:
+«Exproprier l’individu et lui enlever, pour les socialiser, les moyens
+de production qu’il détient.»
+
+Quant à l’impôt sur le revenu, le même député s’exprimait ainsi: «Plus
+l’impôt sera vexatoire et inquisitorial, plus il servira les fins du
+collectivisme.»
+
+Ces aveux dégagent une rayonnante clarté. Les socialistes savent très
+bien que ruiner les classes industrielles et commerçantes, serait
+fatalement ruiner par incidence les autres classes, mais c’est là,
+justement, le but poursuivi pour arriver à une révolution qu’ils
+s’imaginent devoir tourner à leur profit.
+
+Révolutionnaires dans leurs propos, ces apôtres d’une foi nouvelle le
+sont beaucoup moins dans leurs pensées. Ils ne savent pas toujours
+gouverner leurs paroles, mais des maîtres redoutés les obligent à
+gouverner leurs actions. Solidement hiérarchisés, ils acceptent, avec
+une respectueuse crainte, les programmes imposés par les chefs de
+comités, français ou moscovites connaissant très bien l’art de se faire
+obéir.
+
+Les origines de ces nouveaux apôtres sont diverses. Quelques-uns vinrent
+au socialisme révolutionnaire parce qu’il semblait une carrière
+d’avenir. Il en est cependant quelques-uns convaincus de la valeur de la
+foi nouvelle. Ce sont généralement des esprits mystiques dont les
+conceptions politiques revêtent toujours la forme d’une croyance
+religieuse. Les mots et les formules ont pour eux une puissance magique.
+Ils savent de source sûre qu’avec quelques impérieux décrets on peut
+faire régner le bonheur ici-bas.
+
+Pris en bloc, ils constituent une masse révoltée en apparence, mais
+docile en réalité. Leur âme grégaire est facilement maniée par les
+meneurs. Leur personnalité faible est enveloppée d’influences
+collectives très fortes.
+
+Les socialistes révolutionnaires sont dangereux surtout par la crainte
+qu’ils inspirent. Les timides s’effacent toujours devant les violents.
+L’histoire de nos grandes assemblées révolutionnaires a constamment
+vérifié cette loi. La Montagne de notre grande révolution terrorisa
+longtemps la Plaine, trois fois plus nombreuse pourtant. La veille même
+du jour où tomba Robespierre, il était chaudement acclamé par des
+collègues qui quelques heures plus tard devaient l’envoyer à l’échafaud.
+
+C’est pour ces raisons psychologiques très simples que les socialistes
+absorbent de plus en plus l’ancien parti radical. La faiblesse de ce
+dernier est grande, parce que ses convictions sont incertaines. Il suit
+les socialistes comme la Plaine suivait Robespierre par peur du couteau
+que d’ailleurs elle n’évita pas.
+
+Il est frappant de constater combien a progressé depuis quelques années
+le rôle de la peur dans nos assemblées parlementaires. Ce n’est plus
+avec leur volonté que les ministres agissent, mais avec les erreurs
+qu’on leur impose. D’opinions personnelles, ils ont depuis longtemps
+renoncé à en posséder et surtout à en défendre.
+
+Ce qui manque le plus souvent aux gouvernants modernes, ce n’est pas
+l’intelligence, mais le caractère. Au lieu de tâcher d’éclairer et
+diriger L’opinion, ils se mettent à sa remorque. L’opinion, pour eux,
+c’est celle de quelques sectaires ou d’obscurs comités puisant leur
+force apparente dans la violence.
+
+Certes, les socialistes n’ont pas plus de caractère que leurs
+adversaires, mais l’habitude d’obéir à des meneurs despotiques leur
+confère la puissance qu’une troupe disciplinée possède toujours.
+
+ * * * * *
+
+Une assemblée n’est, en général, ni très bonne ni très mauvaise. Elle
+est ce que la font ses meneurs. C’est pourquoi une volonté forte et
+continue permet de se rendre facilement maître des collectivités.
+
+Le problème de chaque assemblée nouvelle est de savoir si, de la foule
+flottante de ses membres surgira quelques hommes de volonté tenace,
+capables de continuité dans l’effort et possédant assez de jugement pour
+distinguer les possibilités des chimères.
+
+Autour de tels chefs, les opinions hésitantes se groupent bientôt.
+Depuis l’aurore de l’humanité et dans tout le cours de l’histoire, les
+hommes ne se sont jamais révoltés pendant longtemps. Leur secret désir
+fut toujours d’être gouvernés.
+
+Les gouvernants qui disent nettement ce qu’ils veulent acquièrent
+rapidement l’autorité et le prestige, bases nécessaires d’un pouvoir
+durable. Ils réunissent alors facilement une majorité obéissant à
+quelques idées directrices fondamentales au lieu de suivre tous les
+courants momentanés qui agitent les hommes dont la mentalité n’est pas
+orientée. Les assemblées ont l’âme incertaine des foules et se rangent
+d’instinct derrière le chef qui leur montre clairement le chemin.
+
+ * * * * *
+
+Les grandes questions à résoudre au sein des parlements ne peuvent être
+résolues qu’avec une majorité fortement groupée autour d’un homme d’État
+capable de la diriger et non avec ces majorités de hasard que la même
+semaine voit naître et disparaître.
+
+Tous les autres moyens proposés, y compris l’édification de nouvelles
+Constitutions, représentent de vaines paroles. Les Anglais n’ont pas
+changé leur constitution depuis la reine Anne, et à vrai dire ils n’en
+ont jamais possédé une définitivement formulée.
+
+C’est l’inaltérable foi mystique des peuples latins dans le pouvoir
+surnaturel des formules qui leur fait si souvent changer de
+constitutions. Ces changements restèrent toujours d’ailleurs sans effet.
+
+Les institutions n’ont aucune vertu. Ce n’est pas avec elles qu’on
+refait les âmes. Un peuple ne saurait obtenir un gouvernement meilleur
+que lui-même. Aux âmes incertaines correspondront toujours des
+gouvernements incertains.
+
+La plus dangereuse et malheureusement la plus irréductible des erreurs
+latines, est justement de croire que les sociétés peuvent se
+reconstruire avec des lois. C’est la généralité de cette erreur qui
+donne au socialisme sa principale force.
+
+Quels que soient les ambitions et les rêves des politiciens, le monde
+marche en dehors d’eux et de plus en plus sans eux. Savants, artistes,
+industriels, agriculteurs, c’est-à-dire les hommes qui font la force et
+la richesse d’une nation, ne demandent à la politique que de ne pas les
+entraver. Les théoriciens révolutionnaires sont incapables de rien créer
+mais ils peuvent détruire. Le monde a été souvent victime de leurs
+aberrations. Sous leur néfaste influence bien des pays, depuis la Grèce
+antique, sombrèrent dans la ruine ou la servitude.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+L’ÉVOLUTION DES COLLECTIVITÉS VERS DES FORMES DIVERSES DE DESPOTISME
+
+
+La dernière grève des chemins de fer belges et les mouvements analogues
+en France, en Angleterre et dans divers pays sont des indices des
+nouvelles aspirations populaires.
+
+Plusieurs de ces grèves, en effet, résultèrent non d’une discussion de
+salaires, mais des prétentions politiques de la classe ouvrière. Les
+formules nouvelles: la mine aux mineurs, les chemins de fer aux
+cheminots, la dictature du prolétariat, etc., traduisent nettement les
+nouvelles conceptions du prolétariat.
+
+Il devient évident, aujourd’hui, que les peuples, et leurs gouvernements
+aussi, évoluent vers des formes nouvelles de dictature. Collectives en
+apparence, elles sont toujours individuelles en réalité. Même chez les
+socialistes les plus avancés, comme les communistes russes, un
+gouvernement collectif représente simplement, il faut le rappeler, la
+dictature de quelques meneurs.
+
+Ces despotismes, les multitudes les acceptent toujours aisément parce
+qu’elles n’ont jamais en réalité compris d’autres formes de
+gouvernement. Leurs chefs de syndicats, par exemple, sont de petits
+potentats aussi facilement obéis que les anciens despotes asiatiques.
+Les serviteurs de ces despotes modernes ont l’illusion d’être des
+maîtres et une telle illusion leur suffit.
+
+ * * * * *
+
+Donc, aujourd’hui, l’ouvrier aspire non seulement à une élévation
+constante des salaires, mais surtout au renversement de la société dite
+capitaliste, que remplacerait une dictature à son profit.
+
+Les classes ouvrières croient aussi pouvoir établir une paix universelle
+en rapprochant les travailleurs de tous les pays. Mais dans leur rêve
+elles oublient que d’après les constants enseignements de l’Histoire,
+les gouvernements populaires furent toujours plus belliqueux que les
+gouvernements monarchiques.
+
+L’internationalisme superficiel des classes ouvrières se heurte,
+d’ailleurs, à un développement nouveau du nationalisme dans tous les
+pays. Séparés par leurs haines et leurs intérêts, les peuples
+s’entourent de barrières douanières ou militaires chaque jour plus
+hautes. Dans la devise républicaine toujours inscrite sur nos murs, la
+fraternité figure encore. Elle a depuis longtemps disparu des cœurs!
+
+ * * * * *
+
+Les causes des nouvelles aspirations populaires sont variées. Ne pouvant
+les étudier toutes ici, je me bornerai à remarquer qu’elles ont été
+fortifiées par la totale impuissance des gouvernants, d’abord à empêcher
+une guerre désastreuse, puis à obtenir une paix capable d’éviter de
+nouveaux conflits.
+
+Un gouvernement, quel qu’il soit, ne se maintient que par le prestige
+qu’engendre le succès. Il s’affaiblit puis disparaît quand s’évanouit
+son prestige.
+
+Le prestige disparaît sous des influences diverses, notamment une
+défaite militaire. Sa chute peut alors être instantanée. Ce fut
+justement le cas de l’Empire en France, après Sedan, du tsarisme en
+Russie, après ses défaites, de toutes les monarchies allemandes après le
+désastre germanique.
+
+Pareil phénomène est assez naturel. On comprend que les catastrophes
+dont un peuple est victime l’amènent à se révolter contre les
+gouvernants qui ne surent pas les empêcher.
+
+Le gouvernement vainqueur voit au contraire croître son prestige, pourvu
+que sa victoire soit bien réelle.
+
+Or, si notre victoire fut très réelle, ses conséquences ne se montrent
+pas brillantes. La France victorieuse est plus appauvrie que
+l’Allemagne, qui ne fut jamais ravagée. Elle n’a obtenu aucune indemnité
+et se trouve obligée d’exécuter elle-même des réparations, dont la
+valeur s’élève déjà à 80 milliards.
+
+Les Allemands éclairés reconnaissent eux-mêmes que leur situation est
+financièrement meilleure que celle de la France.
+
+ «Au point de vue financier, écrit l’Allemand Parvus, notre situation
+ n’est pas plus mauvaise, elle est plutôt meilleure que celle des États
+ victorieux. Ces derniers nous ont imposé des contributions énormes,
+ mais ils se sont aussi imposé à eux-mêmes des armements énormes. Les
+ contributions qu’on nous a imposées sont tout de même limitées, tandis
+ que les armements ne connaissent pas de limites et ont tendance à
+ s’étendre toujours davantage. En outre, nous économisons au moins
+ 500.000 hommes par an, qui, au lieu d’être dans les casernes, sont
+ employés dans l’industrie, où ils peuvent créer annuellement au moins
+ 2 milliards de marks-or de valeurs nouvelles.»
+
+Abandonnée par l’Amérique d’abord, par l’Angleterre ensuite, la France
+sent davantage chaque jour isolement et les dangers qui en résultent,
+notamment son celui d’une nouvelle invasion.
+
+Sa situation à l’égard de ses anciens alliés n’est pas non plus
+satisfaisante. Un écrivain anglais, qui ne compte cependant pas parmi
+nos amis, M. Keynes, le constate dans les termes suivants:
+
+ «La France, bien que victorieuse, doit payer à ses alliés plus de
+ quatre fois l’indemnité que, vaincue en 1870, elle paya à l’Allemagne.
+ La main de Bismarck fut légère pour elle en face de la main de ses
+ alliés.»
+
+ * * * * *
+
+Le mécontentement général est donc assez justifié et contribue aux
+aspirations dictatoriales de la classe ouvrière. On remarquera pourtant
+que cette classe, dont les réclamations sont si bruyantes, n’a nullement
+souffert financièrement de la guerre.
+
+Elle a vu au contraire sa situation très améliorée alors que l’ancienne
+bourgeoisie a au contraire beaucoup périclité. Quelques chiffres
+suffiront à le montrer.
+
+L’ouvrier et l’employé gagnent quatre ou cinq fois plus aujourd’hui
+qu’avant la guerre, alors que les carrières libérales ont vu leurs
+revenus s’élever à peine d’un tiers. Certains ouvriers de choix comme
+les correcteurs d’imprimerie par exemple, arrivent à gagner plus de
+quarante francs par jour.
+
+Pour les rentiers de l’État, du commerce ou de l’industrie, la situation
+est devenue tout à fait précaire. Supposons un de ces rentiers qui,
+après une vie active de travail manuel ou intellectuel, se soit, vers sa
+soixantième année, retiré avec six mille francs de rente, pour ne parler
+que des plus fortunés. Dans l’espoir d’être sûr du lendemain, il a placé
+son capital en rentes sur l’État, ou en obligations de chemins de fer,
+etc.
+
+De ces valeurs dites «de tout repos», il continue à toucher les mêmes
+revenus; mais comme la monnaie fiduciaire avec laquelle il est payé a
+perdu les deux tiers de son pouvoir d’achat, c’est exactement comme si
+on lui avait retiré les deux tiers de son revenu. Ses six mille francs
+de rentes sont donc, en réalité, tombés à deux mille.
+
+L’ouvrier ignore de telles réductions. Son salaire s’élève presque
+automatiquement dès que s’abaisse le pouvoir d’achat de la monnaie avec
+laquelle il est payé.
+
+ * * * * *
+
+Ces considérations nous ont éloigné du sujet fondamental de ce chapitre:
+l’évolution des pouvoirs politiques vers des formes diverses de
+dictature.
+
+Après avoir indiqué cette évolution dans les classes populaires, il nous
+reste à la constater dans la classe politique chargée du gouvernement
+des nations.
+
+Cette évolution a été précédée d’une désagrégation complète des anciens
+partis politiques. Ils ont tous pris cet aspect de vétusté qui annonce
+la fin des choses.
+
+Radicaux, socialistes unifiés, royalistes, communistes même et bien
+d’autres, parlent une langue usée n’ayant plus d’écho dans les âmes.
+
+Les questions qui passionnaient hier et qu’ils voudraient faire revivre
+ne provoquent plus que l’indifférence devant les réalités de l’heure
+présente. Qui s’intéresse, maintenant, à des sujets tels que la lutte
+contre le cléricalisme, la laïcisation des hôpitaux et des écoles,
+l’expulsion des congrégations, la séparation de l’Église et de l’État,
+etc.?
+
+Les vieux partis politiques des autres peuples subissent la même
+décadence. L’ancienne politique anglaise, par exemple, se montre de plus
+en plus impossible aujourd’hui. Que deviennent les doctrines «sur le
+splendide isolement», la prétention de régner sur les mers, de dominer
+l’Orient? etc.
+
+Mais les idées et les dieux ne périssent pas en un jour. Avant de
+descendre au sépulcre, ils luttent longtemps.
+
+Et c’est pourquoi nous voyons dans tous les pays les vieux partis
+essayer de reconquérir du prestige en superposant à leurs vieilles
+doctrines des idées nouvelles, les plus extrêmes surtout.
+
+ * * * * *
+
+Pendant que les partis politiques discutent, les gouvernements sont
+obligés d’agir. Devant la lenteur et l’impuissance des collectivités
+tous les premiers ministres des divers pays sont progressivement devenus
+de véritables potentats. Les autres ministres, jadis leurs égaux, ne
+représentent plus que des subordonnés exécutant simplement les ordres du
+maître.
+
+Ce pouvoir absolu, né pendant la guerre, ne diffère essentiellement des
+anciennes autocraties que sur un seul point. L’autocrate de jadis ne
+pouvait être renversé que par une révolution, alors que l’autocrate
+moderne peut l’être par un vote. Ainsi M. Lloyd George, après avoir
+gouverné dictatorialement l’Angleterre et un peu aussi l’Europe pendant
+plusieurs années, fut-il renversé par un simple vote, à la suite de sa
+désastreuse politique en Orient.
+
+Jusqu’ici, les premiers ministres se sont inclinés devant les votes des
+Parlements qui les renversaient. Mais une évolution nouvelle, déjà
+commencée en Italie, se dessine maintenant. Le dédain pour les votes
+parlementaires du premier ministre, issu du triomphe du fascisme, semble
+indiquer que le renversement des ministres ne sera pas toujours aussi
+facile qu’actuellement.
+
+ * * * * *
+
+Les intérêts des peuples sont tellement enchevêtrés que l’absolutisme,
+qui grandit à l’intérieur des pays, diminue de plus en plus au contraire
+à l’extérieur. Pour les questions d’intérêts communs, il a fallu
+recourir à des ébauches de gouvernements collectifs: congrès,
+conférences, délégations, Société des Nations, etc. Ils se multiplient
+chaque jour, sans, d’ailleurs, que les résultats obtenus soient devenus
+bien efficaces.
+
+Le plus célèbre de ces pouvoirs collectifs est la Société des Nations
+dont nous parlerons en détail bientôt. Son influence actuelle est à peu
+près nulle, mais il est bien visible que le jour où elle posséderait une
+autorité réelle, c’est-à-dire le moyen de faire respecter ses décisions,
+le monde se trouverait régi par un super-gouvernement absolu.
+
+C’est parce qu’ils ont nettement perçu cette évidence, échappée aux
+hommes d’État européens, que les États-Unis ont, je l’ai fait remarquer
+déjà, énergiquement refusé de faire partie de la Société des Nations. Il
+leur semblait inadmissible qu’un grand peuple pût être forcé d’obéir aux
+décisions d’une collectivité étrangère.
+
+ * * * * *
+
+De toutes les formes de despotisme dont le monde est menacé, la plus
+intolérable serait sûrement celle du socialisme triomphant. Il ferait
+peser sur les pays tombés sous ses lois une misère sans espoir.
+
+Après avoir ruiné la Russie et ravagé pendant quelques mois l’Allemagne
+et la Hongrie, il menaçait la vie sociale de l’Italie qui s’en
+débarrassa par le violent mouvement de réaction du fascisme.
+
+La France est, heureusement, un des pays le moins exposé à la
+réalisation des doctrines socialistes, grâce à la classe agricole, qui
+forme la partie stable de sa population.
+
+Le paysan français est devenu le principal détenteur de la vraie
+richesse. Peu lui importe que le franc perde les deux tiers de son
+pouvoir d’achat, ou davantage. Ses produits agricoles: blé, sucre,
+bétail, etc., constituent une monnaie d’échange dont la valeur ne baisse
+pas, et que l’avilissement du papier-monnaie ne saurait toucher.
+
+La classe rurale s’est enrichie beaucoup pendant la guerre et ne demande
+qu’à conserver la terre acquise. Elle n’a besoin de personne, et tout le
+monde a besoin d’elle.
+
+Cette classe est restée durant la paix, comme elle le fut, au cours de
+la guerre, la véritable armature de sociétés agitées par des ambitieux
+avides et des hallucinés chimériques. Elle constitue un des noyaux de
+résistance aux dictatures populaires qui ont déjà causé tant de ravages
+en Europe.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LES ILLUSIONS SUR LA SOCIÉTÉ DES NATIONS
+
+
+L’histoire des illusions dont les peuples disparus ont été victimes
+remplirait un lourd volume. Celles qui dominent les temps modernes
+formeraient un volume plus lourd encore.
+
+A aucune époque, en effet, même aux âges de foi naïve des croisades, le
+monde n’a été plus influencé qu’aujourd’hui par des illusions mystiques
+et les formules qui en dérivent.
+
+Il serait difficile, par exemple, de méconnaître qu’au nombre des causes
+essentielles de la grande guerre, figurèrent, en premier rang, les
+illusions mystiques d’un peuple convaincu que la volonté du ciel et sa
+supériorité ethnique le destinaient à régir l’univers.
+
+La paix qui termina cette mystique épopée vit naître d’autres illusions
+aussi funestes. Elles bouleversent maintenant l’Europe et la menacent de
+guerres, beaucoup plus destructives que les conflits dont le monde est à
+peine sorti.
+
+La science moderne sépare les continents, transmet au loin la pensée
+avec la vitesse de l’éclair; mais elle n’est pas assez puissante pour
+dissiper les illusions qui aveuglent les hommes.
+
+Parmi ces illusions figurent celles servant de base à la Société des
+Nations.
+
+S’il suffisait, pour établir des institutions durables, de la volonté
+d’un homme et de l’assentiment des peuples, la Société des Nations se
+fût imposée d’une façon définitive.
+
+Elle eut, en effet, pour créateur un chef d’État que les circonstances
+avaient doué d’un absolu pouvoir. Son projet, renouvelant d’anciens
+projets analogues, fut accueilli avec enthousiasme par les nations
+auxquelles il faisait espérer une paix éternelle. De toutes les contrées
+du globe, l’Amérique fut seule à repousser le présent offert au monde
+par un de ses fils. L’étonnement en Europe fut grand, mais la foi
+persista inébranlée jusqu’au jour où elle se heurta au mur de
+l’expérience.
+
+ * * * * *
+
+Bien peu d’années nous séparent de l’époque où, sur des bases d’aspect
+indestructible, s’éleva la Société des Nations. Aujourd’hui, les
+désillusions à son égard sont aussi profondes que furent grandes les
+espérances. Son impuissance se manifesta complète, en effet, sur toutes
+les questions.
+
+Aucun de ses avis ne fut écouté, sauf la décision relative au partage de
+la Haute-Silésie.
+
+En dehors de ce cas, assez exceptionnel puisque les intéressés
+acceptaient d’avance sans discussion la solution formulée, toutes les
+autres décisions de la Société des Nations se virent rejetées par les
+parties en présence.
+
+Le premier différend dont elle eut à s’occuper fut celui porté devant
+son tribunal par la Bolivie contre le Chili.
+
+Le représentant du Chili refusa de reconnaître la compétence de la
+Société des Nations, ajoutant, avec ironie, que si elle avait la
+prétention de refaire la carte du monde, «cet organisme, créé pour
+consolider la paix, finirait par déclencher la guerre universelle». Le
+même représentant dénia d’ailleurs à la Société des Nations le droit
+d’intervenir dans les affaires d’Amérique.
+
+L’assemblée accepta modestement la leçon, puis pour sauver un peu les
+apparences, nomma une Commission destinée à définir ses pouvoirs.
+
+Les Polonais ne furent pas moins catégoriques. Avec un dédaigneux
+sans-gêne, la diète de Pologne déclara, relativement à l’attribution du
+territoire de Vilna, «que la Pologne ne donnera jamais son assentiment à
+la solution adoptée par la Société des Nations».
+
+ * * * * *
+
+Pour donner quelque force à ses décisions, que personne ne respectait,
+la Société des Nations proposa de s’attribuer le droit d’établir un
+blocus économique contre les États refusant de lui obéir.
+
+Menace bien vaine. Un tel blocus, en effet, exigerait, pour être
+constitué, l’improbable assentiment des quarante États représentés. On
+sait, d’ailleurs, que, malgré sa toute-puissance, Napoléon ne réussit
+pas à maintenir pareil blocus contre l’Angleterre.
+
+Le représentant de l’Italie fit justement observer que cette méthode du
+blocus était inapplicable en raison de la nécessité «de respecter
+l’autonomie des divers États». Il est évident qu’à moins de renoncer à
+son indépendance, aucun État ne saurait s’incliner devant les décisions
+d’une sorte de super-gouvernement étranger.
+
+ * * * * *
+
+Si l’impuissance de la Société des Nations est complète, c’est qu’elle
+n’a aucun moyen de faire respecter ses décisions. Tous les codes
+religieux ou sociaux, sans une seule exception, s’appuient sur ces
+éléments fondamentaux, châtiments et récompenses, Paradis et Enfer.
+
+Les décisions de la Société des Nations représentant un code dépourvu de
+sanctions reste sans force. Pourrait-on songer à la doter d’une armée
+capable de faire respecter ses arrêts? Une telle armée ne serait
+efficace qu’à la condition d’être nombreuse et, par conséquent,
+coûteuse. Composée, d’ailleurs, de soldats empruntés à tous les pays,
+elle n’aurait aucune cohésion et serait peu redoutable.
+
+Affirmer qu’un code dépourvu de sanctions, c’est-à-dire de contrainte,
+ne sera jamais respecté, revient à soutenir que la force, constituant
+l’armature nécessaire du droit, il n’existe pas de droit sans force.
+
+Cette vérité, que la puérile phraséologie des moralistes essaie
+vainement d’obscurcir, est reconnue par tous les juristes ayant un peu
+creusé les fondements de leur science.
+
+Dans son livre récent: _Les Constantes du Droit_, le grand juriste
+belge, Edmond Picard, insiste longuement sur ce fait que «l’élément
+contrainte est fondamental dans le droit», et il ajoute:
+
+«La formule que la force ne peut créer le droit n’est qu’un cri naïf de
+généreuse ignorance juridique.»
+
+Qu’une force soit morale ou matérielle, le résultat est le même dès que
+cette force parvient à s’imposer. Si le pape Grégoire VII put jadis
+obliger un puissant empereur d’Allemagne à venir le solliciter à genoux
+devant la porte de sa cathédrale, à Canossa, c’est que ce pape
+disposait, aux yeux de l’empereur, de toutes les forces du Ciel et de
+l’Enfer. Doué d’un tel pouvoir, le pontife paraissait invincible.
+
+Le prestige peut donc devenir une force morale supérieure aux forces
+matérielles. Si la Société des Nations finissait, à une époque encore
+imprévisible, par acquérir un suffisant prestige, son influence serait
+réelle. Pour le moment, elle est totalement nulle.
+
+ * * * * *
+
+Inutile de disserter sur le rôle futur de la Société des Nations. Les
+haines actuelles entre peuples sont trop vives, les intérêts qui les
+séparent trop contradictoires, pour qu’un tribunal international puisse
+arrêter aucun conflit.
+
+Ce ne seront pas, assurément, ses décisions qui empêcheront l’Égypte, la
+Turquie et l’Inde, etc., de réclamer à main armée leur indépendance,
+lorsqu’elles seront devenues assez fortes pour se faire entendre. Ce
+n’est pas non plus un tel tribunal qui empêchera le Japon, trop peuplé,
+d’exiger la libre entrée de ses nationaux sur le territoire des
+États-Unis.
+
+Personne ne peut vraiment croire aujourd’hui qu’une Société des Nations
+puisse liquider les difficultés que nous voyons grandir entre les États
+et supprimer toutes les causes de conflit?
+
+ * * * * *
+
+Les anciens défenseurs de la Société des Nations ont eux-mêmes
+rapidement perdu leur confiance. J’en citerai comme preuve les passages
+suivants du journal _Le Temps_, qui fut à un certain moment son plus
+ardent prosélyte.
+
+«_La Société des Nations est-elle en mesure d’empêcher ou d’arrêter une
+guerre? L’expérience répond._
+
+«_En 1920, les bolchevistes russes ont failli prendre Varsovie. La
+Société des Nations s’est bien gardée d’intervenir._
+
+«_En 1921, les Grecs font la guerre aux Turcs. La Société des Nations
+s’abstient soigneusement de s’en occuper._
+
+«_A vrai dire, elle a tenté de régler l’affaire de Wilna. Mais le
+Gouvernement lithuanien a refusé froidement la transaction approuvée par
+le Conseil de la Société des Nations._
+
+«_Tel est le genre d’autorité que possède la Société des Nations,
+lorsqu’il s’agit d’empêcher ou d’arrêter l’effusion du sang._»
+
+ * * * * *
+
+Les membres de la Société des Nations désireux de rehausser un peu leur
+maigre prestige, et persuadés, d’ailleurs, de la grande utilité de leurs
+fonctions, se sont attribué, ainsi qu’à la foule de leurs protégés, des
+émoluments tout à fait princiers. Dans le rapport de M. Noblemaire, on
+voit que les secrétaires reçoivent un traitement annuel de 250.000
+francs. Les sous-secrétaires se contentent de 200.000 francs. Les chefs
+de sections, parmi lesquels figure un socialiste fort connu, touchent
+300.000 francs. De modestes employés ont la solde d’un maréchal de
+France.
+
+Ce personnel royalement doté a été recruté un peu partout, suivant le
+poids des recommandations. On y voit figurer un petit professeur de
+lycée, un modeste correspondant de journaux, etc...
+
+Les membres de la Société des Nations ne furent pas, d’ailleurs, les
+seuls à s’attribuer d’extravagants salaires. La France et l’Europe sont
+submergées aujourd’hui par d’innombrables délégations parasites qui,
+depuis les agents chargés de liquider les stocks jusqu’à ceux
+surveillant les réparations, se trouvent, grâce à leurs traitements
+princiers, en voie de réaliser des fortunes. A Vienne, par exemple, les
+membres de la Commission des réparations sont logés dans des palais
+somptueux et entourés d’un luxe asiatique.
+
+De même, en Allemagne. D’après les renseignements publiés par _Le
+Matin_, le traitement des fonctionnaires de la Commission des
+réparations varie entre 30.000 et 400.000 francs.
+
+Nous avons reproduit ces chiffres, parce qu’ils contribuent à montrer
+combien, dans les conflits modernes, devient dur le sort du vaincu.
+C’est là un enseignement philosophique que méditeraient avec profit les
+théoriciens comptant uniquement sur des Sociétés pacifistes pour assurer
+la paix et empêcher les invasions.
+
+Derrière le voile dangereux de leurs illusions, fermente la haine d’un
+peuple de soixante millions d’hommes qui ne songe même pas à dissimuler
+son intense désir de revanche dès qu’il croira la France affaiblie par
+ses dissensions. Plus encore qu’autrefois, les futures luttes ignoreront
+la pitié et justifieront la sentence prononcée voici deux mille ans par
+le Gaulois Brennus: «Malheur aux vaincus!» Il formulait ainsi une de ces
+vérités éternelles qui gouverneront les êtres jusqu’au refroidissement
+total de notre planète.
+
+Malgré sa totale impuissance actuelle, la Société des Nations mérite
+cependant d’être conservée pour tenter d’apaiser à leurs débuts les
+petites querelles sans importance qui, envenimées par l’amour-propre,
+deviennent l’origine de grands conflits. Dans l’atmosphère d’instabilité
+et de menaces qui enveloppe l’Europe, il n’est pas inutile d’avoir un
+tribunal possédant, si peu que ce soit, des vestiges de l’autorité et du
+prestige que perdent chaque jour les dieux, les institutions et les
+rois.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LE RÔLE POLITIQUE DU PRESTIGE
+
+
+J’ai déjà insisté sur le rôle du prestige dans la vie des peuples. Il ne
+sera pas inutile d’y revenir encore.
+
+Les économistes assurent que les guerres deviennent inutiles,
+puisqu’elles ruinent le vainqueur autant que le vaincu. Il ne faut pas
+oublier cependant que la victoire reste la grande génératrice du
+prestige nécessaire à la prospérité des peuples.
+
+Aujourd’hui comme à tous les âges de l’histoire, les hommes ont été
+gouvernés par le prestige. C’est la guerre avec la Russie qui a élevé le
+Japon au rang des grandes puissances et c’est la guerre également qui a
+transféré à l’Angleterre l’hégémonie européenne que possédait jadis
+l’Allemagne.
+
+La conférence de Lausanne et l’occupation de la Ruhr aussi, constituent
+d’éclatantes preuves de l’influence que le prestige donne à un peuple.
+Ces deux événements représentent peut-être, au double point de vue
+politique et psychologique, les plus importants observés depuis le
+traité de paix.
+
+En ce qui concerne la France, son entrée dans la Ruhr, malgré
+l’énergique opposition britannique, marqua une libération du joug
+grandissant de l’Angleterre et le début du relèvement de notre prestige.
+
+Quant à la Turquie, la veille de la foudroyante victoire de Kemal sur
+les Grecs, les chancelleries étudiaient les moyens d’expulser
+définitivement les Turcs de l’Europe et ne daignaient même pas recevoir
+leurs envoyés.
+
+Au lendemain de la victoire turque, changement radical et instantané.
+L’altier ministre des Affaires Étrangères britannique alla lui-même
+discuter pendant trois mois à Lausanne avec des délégués turcs, que le
+prestige acquis par la victoire rendait aussi exigeants qu’ironiques,
+les conditions d’une paix forçant l’Angleterre à renoncer à toutes ses
+prétentions.
+
+La France, associée à ces discussions, dut subir les conséquences des
+trop visibles divergences séparant les Alliés. Les Turcs en profitèrent
+pour présenter des réclamations qu’ils n’eussent jamais osé formuler
+devant des adversaires plus unis.
+
+ * * * * *
+
+L’occupation de la Ruhr a bouleversé toutes les idées du gouvernement
+anglais persuadé que la France resterait à la remorque des volontés
+britanniques.
+
+Lorsqu’elle soutenait l’Allemagne contre nous, l’Angleterre obéissait à
+des intérêts politiques dont il ne faut pas méconnaître la force.
+
+La conduite d’un adversaire n’est compréhensible qu’après avoir réalisé
+l’effort nécessaire pour raisonner avec ses idées.
+
+Essayons donc de substituer à notre mentalité celle des diplomates
+anglais depuis les débuts de la paix et demandons-nous quels furent les
+mobiles directeurs de leur politique.
+
+Après s’être emparé de tout ce qu’elle trouvait prendre à l’Allemagne:
+colonies, vaisseaux de guerre, marine marchande, etc., l’Angleterre
+avait un intérêt évident à favoriser son relèvement économique afin de
+lui vendre, comme autrefois, ses marchandises. Il fallait donc empêcher
+que l’argent allemand, au lieu d’être dirigé vers les caisses des
+commerçants britanniques, fût versé à la France pour réparer ses
+départements ravagés.
+
+En dehors des avantages commerciaux que la Grande-Bretagne retirait de
+son assistance aux Allemands, elle suivait cette règle traditionnelle de
+sa politique: empêcher la France de devenir trop forte devant une
+Allemagne trop faible.
+
+Ce résumé de la politique anglaise plus développé dans d’autres parties
+de cet ouvrage permet de comprendre son opposition et pourquoi le
+prestige de la France se fût affaibli complètement en Europe si elle ne
+l’avait pas reconquis par un acte d’indépendance. L’hégémonie anglaise
+eût alors définitivement remplacé en Europe l’hégémonie germanique.
+
+Beaucoup d’Anglais éclairés avouent maintenant l’imprudence de leur
+politique. Le duc de Northumberland reconnaissait dans une conférence
+que tous les efforts du gouvernement anglais avaient eu pour but «de
+permettre à l’Allemagne d’échapper aux conséquences de sa défaite... M.
+Lloyd George est allé jusqu’à menacer de rompre avec la France et de
+conclure une alliance avec l’Allemagne».
+
+Le même orateur terminait en disant qu’avec la continuation d’une telle
+politique, «aussi sûrement que le soleil se lèvera demain, nous aurons
+avant longtemps une nouvelle guerre en Europe».
+
+ * * * * *
+
+Le rôle capital du prestige est souvent oublié de nos gouvernants. Ils
+l’oublièrent totalement en pénétrant timidement dans la Ruhr alors qu’il
+fallait y entrer au contraire solennellement tambours battants, drapeaux
+déployés et escortés de mitrailleuses.
+
+Malheureusement, les chefs de cette expédition oublièrent entièrement
+certains éléments fondamentaux de la genèse du prestige, celui-ci, entre
+autres: le prestige qu’on n’a pas su imposer aux débuts d’une opération
+ne s’obtient que très difficilement plus tard.
+
+C’est justement par suite de la négligence d’un tel principe, qu’au lieu
+de pénétrer militairement dans la Ruhr, les troupes françaises y
+entrèrent timidement, de façon à ne gêner personne.
+
+Jamais les Allemands n’eussent commis pareille faute de psychologie.
+Suivant leurs méthodes, appliquées tant de fois dans nos départements
+envahis, les auteurs des premiers sabotages ou déraillements eussent été
+fusillés sommairement. Un nombre infime d’exemples suffisait.
+
+Notre ignorance psychologique eut pour conséquence une insurrection
+générale. Comme le faisait justement observer l’ancien chancelier
+allemand Hermann Muller, «l’état d’esprit régnant dans la Ruhr n’aurait
+pu être maintenu que si les masses avaient eu l’impression que la
+résistance était _matériellement impossible_».
+
+Comment nos dirigeants ont-ils pu négliger d’aussi élémentaires
+principes de la psychologie des foules, et oublier qu’un peu plus de
+vigueur eût facilement fait comprendre à la population l’impossibilité
+de toute résistance?
+
+ * * * * *
+
+Ce n’est pas, en réalité, avec la force mais avec le prestige que les
+maîtres des peuples ont toujours gouverné. Leur puissance disparaît
+quand s’évanouit leur prestige. Cette règle fondamentale de l’art de
+gouverner ne souffre guère d’exception.
+
+Le prestige restera toujours le grand élément dominateur de multitudes
+aussi incapables de pressentir les événements prochains que de
+comprendre les réalités présentes. L’homme d’État doué de prestige sait
+inspirer les opinions collectives et donne ainsi la force du nombre à
+ses décisions personnelles. C’est surtout dans cette opération que
+réside aujourd’hui l’art de gouverner.
+
+En fait, depuis les débuts de la guerre, l’Europe a été dominée par un
+petit nombre de chefs absolus doués de prestige, et n’utilisant les
+collectivités que pour conférer la force nécessaire à leurs résolutions
+personnelles.
+
+Tel fut notamment le rôle du président Wilson, considéré comme le
+représentant d’un peuple ayant aidé à terminer la guerre. Son immense
+prestige lui permit de bouleverser toutes les créations de l’histoire et
+transformer la plus vieille monarchie de l’Europe en petits États sans
+existence économique possible.
+
+Ce fut également sur le prestige que s’appuya pour exercer pendant
+plusieurs années une véritable dictature européenne le premier ministre
+britannique, M. Lloyd George. Grâce à ce prestige, il put pendant la
+rédaction du traité de paix empêcher la France de reprendre la vieille
+frontière du Rhin, si nécessaire à sa sécurité pourtant. Toujours appuyé
+sur le même prestige il aida plus tard l’Allemagne à refuser le paiement
+des réparations dues à la France.
+
+Ce pouvoir sans contrôle, car un parlement subjugué n’est pas un
+contrôle, peut devenir d’ailleurs générateur de catastrophes. On ne le
+verra que plus tard pour l’action du président Wilson. On l’a déjà vu
+pour celle du premier ministre anglais lorsque sa méconnaissance de
+certaines forces psychologiques fit perdre à son pays, l’Irlande, la
+Perse, l’Égypte, la Mésopotamie et la domination de l’Orient.
+
+Sans doute, le clavier des mobiles déterminant les actions contient
+beaucoup de régions inexplorées. Mais nos connaissances sont cependant
+assez étendues pour être utilisables. Les hommes d’État ne doivent pas
+oublier que si les lois économiques conditionnent la vie matérielle des
+peuples, les lois psychologiques régissent leurs opinions et leur
+conduite.
+
+
+
+
+LIVRE VI
+
+COMMENT SE RÉFORME LA MENTALITÉ D’UN PEUPLE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LES IDÉES AMÉRICAINES SUR L’ÉDUCATION
+
+
+Lorsque le 27 mai 1905 la grande flotte de l’Empire russe se trouva
+totalement anéantie, en quelques heures, à Toushima par les cuirassés
+japonais, la stupeur fut grande dans le monde. Il devenait brusquement
+évident, en effet, que contrairement à toutes les idées reçues, l’infime
+Japon à peine connu depuis un demi-siècle, était devenu une grande
+puissance. On le vit mieux encore en apprenant que dans toutes les
+batailles livrées au Japon, les Russes, bien que toujours fort
+supérieurs en nombre, avaient été invariablement vaincus.
+
+A une question sur les causes de cette supériorité que je posai alors à
+l’ambassadeur du Japon à Paris, M. Motono, l’éminent homme d’État me
+répondit:
+
+«Le développement actuel du Japon tient surtout à l’éducation qu’il sut
+choisir quand une révolution le fit récemment sortir du régime féodal.
+Cette éducation intelligemment choisie fut orientée de façon à
+développer aussi les qualités de caractère léguées par nos aïeux.»
+
+Pendant la même période, d’un demi-siècle à peine, l’Allemagne avait
+réussi à se placer, au point de vue scientifique et industriel, à la
+tête des Nations. Cette supériorité, elle l’obtint également grâce à des
+méthodes d’enseignement fort différentes des nôtres et grâce aussi
+d’après la déclaration d’un de ses Ministres aux qualités d’ordre et de
+discipline inculqués par son régime militaire.
+
+ * * * * *
+
+Les chapitres qui précèdent ont montré à quel point la guerre avait
+déséquilibré la vie des peuples.
+
+Ce déséquilibre, nous l’avons rencontré partout: déséquilibre politique,
+déséquilibre économique, déséquilibre financier, déséquilibre des
+pensées.
+
+Le monde détruit est à refaire, mais ils ne sont pas nombreux, les
+moyens de le reconstruire.
+
+Compter sur les institutions politiques serait tout à fait chimérique.
+Étant des effets et non des causes, elles suivent l’état mental d’un
+peuple, mais ne le précèdent pas.
+
+Les influences capables de modifier l’âme d’une nation, notamment celle
+des générations assez jeunes pour que leurs idées n’aient pas encore été
+fixées dans un moule définitif se ramènent, en dehors des religions dont
+l’influence n’est possible qu’aux siècles de foi, à ces deux moyens:
+L’Éducation et le régime militaire.
+
+Bien des années se sont écoulées depuis que j’inscrivais comme épigraphe
+sur un de mes ouvrages: _le choix d’un système d’éducation est beaucoup
+plus important pour un peuple que le choix de son gouvernement._
+
+Les erreurs en matière d’éducation sont devenues fort dangereuses.
+
+A l’époque où l’industrie n’était pas née, où les forces de l’économie
+politique n’avaient pas surgi, où les hommes trouvaient dès leur
+naissance une ligne d’existence toute tracée et où l’éducation ne
+représentait qu’un luxe sans grande importance, son action restait un
+peu secondaire.
+
+Actuellement, la valeur d’un individu dépend en grande partie de
+l’éducation qu’il a reçue. On ne s’étonnera donc pas qu’ayant déjà
+traité ce sujet dans plusieurs ouvrages, j’y revienne encore.
+
+ * * * * *
+
+J’ai beaucoup regretté la mort de Théodore Roosevelt qui fut un des plus
+remarquables présidents des États-Unis.
+
+Je ne l’ai pas regretté seulement parce qu’il fut toujours un grand ami
+de la France, mais aussi parce que je comptais sur son concours pour
+rendre à mon pays un important service.
+
+J’étais, depuis longtemps déjà, connu du célèbre homme d’État par mes
+livres. Je n’eus occasion de le rencontrer que deux mois avant la
+guerre, à un déjeuner qui lui était offert par mon éminent ami,
+Hanotaux, ancien ministre des Affaires étrangères. M. Roosevelt avait
+désigné lui-même les convives qu’il désirait voir à ses côtés.
+
+Pendant le repas, l’ancien président fut, à la fois, étincelant et
+profond. Sa logique ferme et précise arrivait vite au nœud de chaque
+question.
+
+Après avoir parlé du rôle des idées dans l’orientation des grands
+conducteurs de peuples, Roosevelt, fixant sur moi son pénétrant regard,
+me dit d’une voix grave:
+
+--Il est un petit livre qui ne m’a jamais quitté dans tous mes voyages
+et qui resta toujours sur ma table pendant ma présidence. Ce livre est
+votre volume: _Lois Psychologiques de l’Évolution des Peuples_.
+
+Le président expliqua longuement, ensuite, les enseignements que,
+suivant lui, cet ouvrage contenait.
+
+Je m’inclinais, très charmé, assurément, mais un peu étonné que les vues
+d’un modeste philosophe pussent avoir un aussi lointain rayonnement.
+Sans doute les hommes de pensée sont les inspirateurs des hommes
+d’action, mais les seconds reconnaissent rarement l’influence des
+premiers.
+
+Dès ce moment, naquit dans mon esprit un projet auquel l’illustre
+président voulut bien s’associer, mais que sa mort interrompit. Si j’en
+parle dans ce chapitre, c’est dans l’espoir qu’il tombera sous les yeux
+d’un de ses compatriotes assez influent pour en provoquer la
+réalisation.
+
+ * * * * *
+
+On sait, par les innombrables écrits publiés depuis longtemps, combien
+est lamentablement inférieur notre système d’éducation classique.
+
+Tous les efforts tentés pour le modifier ont complètement échoué. Cet
+enseignement reste ce qu’il était jadis: purement livresque et
+n’exerçant que la mémoire. Il en résulte, comme l’avait déjà fait
+observer Taine, que les connaissances ainsi acquises se trouvent
+oubliées six mois après l’examen.
+
+Notre antique système pouvait être suffisant aux époques qui demandaient
+surtout des juristes et des orateurs. L’évolution actuelle du monde l’a
+rendu funeste. Nous sommes d’ailleurs, avec les Espagnols et les Russes,
+à peu près les seuls peuples de l’univers l’ayant conservé.
+
+Changer de nous-mêmes nos méthodes semble impossible puisque toutes les
+tentatives de réforme ont invariablement échoué.
+
+La raison en est qu’aucun des réformateurs ne comprit que c’étaient les
+méthodes d’enseignement et non les programmes qu’il fallait transformer.
+Tous les programmes sont bons. La façon dont ils sont appliqués
+détermine leur valeur.
+
+On saisit nettement les causes de l’incompréhension des maîtres de notre
+Université, en parcourant leurs déclarations. L’infériorité de notre
+enseignement y est unanimement signalée, mais les explications qu’en
+donnent ces savants professeurs prouvent qu’ils n’en ont jamais perçu
+les vraies causes.
+
+Du haut en bas de l’échelle universitaire, l’incompréhension est la
+même.
+
+Les professeurs se trouvent seulement d’accord pour reconnaître que nos
+méthodes d’enseignement sont détestables. Une partie de mon ouvrage:
+_Psychologie de l’Éducation_, arrivé aujourd’hui à sa vingt-septième
+édition, et que le président de l’Académie des Sciences de l’empire
+russe fit jadis traduire pour servir de guide à l’enseignement en
+Russie, est consacrée à l’énumération des critiques que formulèrent les
+universitaires convoqués devant une grande commission d’enquête. Notre
+éducation classique ne trouva presque aucun défenseur parmi eux.
+
+Une preuve nouvelle de notre inaptitude à changer nous-mêmes nos
+méthodes me fut donnée lors d’une circonstance relatée dans le livre
+cité à l’instant, mais qu’il ne sera pas inutile de rappeler ici.
+
+A la suite de la publication de cet ouvrage je reçus la visite d’un
+illustre savant, M. Léon Labbé, qui me tint à peu près ce langage:
+
+--Étant sénateur, membre de l’Académie des Sciences, membre de
+l’Académie de Médecine et professeur à la faculté, je possède plusieurs
+tribunes d’où je puis me faire entendre. La réforme de notre éducation
+me semble absolument urgente. Voulez-vous me préparer des notes pour un
+discours que je prononcerai d’abord au Sénat?
+
+Je réunis immédiatement les notes réclamées. L’éminent savant revint
+plusieurs fois; mais ayant consulté en même temps des professeurs qui
+lui montrèrent l’impossibilité de toute réforme, il reconnut avec
+tristesse, dans une de ses dernières visites, que pour modifier notre
+système d’éducation il faudrait changer d’abord l’âme des professeurs,
+puis celle des parents et enfin celle des élèves. Hercule lui-même eût
+reculé devant une telle tâche.
+
+ * * * * *
+
+La guerre militaire est à peu près terminée, mais une guerre économique
+va nécessairement la suivre.
+
+Les succès des peuples qui nous avaient dépassés avant le grand conflit
+étaient dus surtout à un système d’éducation complètement différent du
+nôtre.
+
+Cette dissemblance paraît particulièrement frappante aux États-Unis.
+C’est à leur éducation que les Américains doivent le dédain des
+complications administratives, la rapidité de décision et d’exécution,
+l’initiative, la méthode, en un mot toutes les qualités manifestées dans
+les travaux qu’ils exécutèrent en France durant la guerre, et que
+constatait aisément l’observateur le moins exercé.
+
+L’éducation américaine se préoccupe surtout de créer des habitudes
+mentales. Peu importe ce que l’élève apprend si sa réflexion, son esprit
+d’observation, son jugement et sa volonté ont été développés.
+
+Alors que notre enseignement classique cherche uniquement, sans
+d’ailleurs y réussir beaucoup, à instruire, l’enseignement américain
+cherche surtout à éduquer. Éducation de l’esprit, éducation du
+caractère. Tandis que le manuel appris par cœur constitue la base
+fondamentale de notre enseignement, les universitaires américains ont
+découvert depuis longtemps qu’une acquisition faite seulement par la
+mémoire y reste juste le temps nécessaire pour subir un examen.
+
+Les livres sont, pour cette raison, à peu près entièrement éliminés des
+classes américaines et remplacés par l’étude expérimentale des
+phénomènes.
+
+On trouvera un long exposé de ces méthodes dans le très remarquable
+livre du professeur Buyse, écrit à la suite d’une mission en Amérique
+dont l’avait chargée le gouvernement belge avant la guerre.
+
+Un illustre savant français écrivait, à ce sujet, que «des peuples
+éduqués avec de pareilles méthodes sont appelés à former une humanité
+supérieure à la nôtre». Voici d’ailleurs, un court extrait du volume de
+Buyse:
+
+ «Tout est expérimental dans l’éducation américaine. Les branches
+ d’enseignement les plus abstraites sont présentées sous des formes
+ matérielles et concrètes et nécessitent, pour être assimilées, aussi
+ bien l’habileté des mains que la vivacité de penser.
+
+ A nos méthodes passives basées sur la mémoire des mots, les Américains
+ opposent leur méthode active et éducative qui met en œuvre l’effort,
+ la volonté, l’habileté.
+
+ Pour eux, les écoles européennes témoignent de la plus grossière
+ méconnaissance de la nature enfantine et humaine.»
+
+Étant bien démontré par des faits répétés qu’on ne peut demander une
+réforme réelle à des professeurs dont le moule universitaire a depuis
+longtemps pétrifié l’esprit, il faut rechercher d’autres moyens de
+transformations. Les trouver devient indispensable pour n’être pas
+vaincu dans la lutte économique qui va commencer.
+
+ * * * * *
+
+Après y avoir longuement réfléchi, il me sembla que la seule possibilité
+de modifier tout notre système d’enseignement était de fonder en France
+une Université américaine avec des professeurs exclusivement américains.
+
+Les résultats obtenus auraient vite démontré la valeur de leurs méthodes
+et la contagion de l’exemple eût obligé peu à peu notre Université à se
+transformer.
+
+Tel était le projet dont j’espérais la réalisation grâce au concours de
+M. Roosevelt, lui faisant observer qu’il resterait probablement après la
+guerre assez de jeunes Américains en France pour alimenter une
+Université américaine, en attendant que des étudiants français se
+décidassent à la fréquenter.
+
+L’illustre homme d’État avait accepté ma proposition et me demandait de
+lui indiquer exactement la marche qu’on pourrait adopter. Sa mort a
+malheureusement empêché l’exécution de ce projet.
+
+Nos journaux ont ouvert une souscription pour des laboratoires dont les
+mieux dotés restaient le plus souvent vides. Une souscription faite pour
+réaliser en France une école du type américain eût été infiniment plus
+utile.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LES RÉFORMES DE L’ENSEIGNEMENT EN FRANCE ET LES UNIVERSITÉS GERMANIQUES
+
+
+Il y a déjà vingt ans que M. Ribot, l’éminent président de la Commission
+parlementaire réunie pour examiner la valeur de notre enseignement
+universitaire, formulait comme conclusion de cette enquête la dure
+sentence que voici:
+
+«_Notre système d’éducation est dans une certaine mesure responsable des
+maux de la société française._»
+
+Malgré cette solennelle déclaration, rien, absolument rien, n’a été
+changé dans nos méthodes universitaires. Les manuels que, du
+baccalauréat à l’agrégation, les candidats doivent apprendre par cœur
+sont de plus en plus lourds, les grands laboratoires entretenus par
+l’État de plus en plus vides. Les rares savants indépendants qui
+subsistaient encore disparaissent chaque jour. Les professeurs officiels
+restent seuls maîtres et ne se doutent même pas à quel point est funeste
+l’influence qu’ils exercent sur l’avenir de leur pays.
+
+On devait naturellement s’attendre à voir l’Université déduire des
+vertus manifestées par l’armée pendant la guerre que l’honneur en
+revenait à son enseignement. Elle oubliait ainsi que la très immense
+majorité des hommes qui déployèrent ces qualités--officiers ou
+soldats--s’étaient formés en dehors de toute influence universitaire.
+
+ * * * * *
+
+Les ministres de l’Instruction Publique qui, depuis un demi-siècle,
+tentèrent vainement de réformer notre enseignement universitaire ont dû
+souvent songer à la légende de Sisyphe, condamné par les dieux à
+remonter éternellement au sommet d’une montagne un rocher qui en
+retombait toujours.
+
+Reconnaissant, comme ses prédécesseurs, la triste médiocrité de notre
+enseignement, un nouveau ministre de l’Instruction Publique se proposa
+récemment de le modifier une fois encore.
+
+Son idéal était de renforcer l’enseignement du grec et du latin auquel,
+avec une foi religieuse partagée par beaucoup de braves gens, il
+attribuait une mystique vertu.
+
+L’auteur de ces nouvelles réformes eut raison de répéter, avec la
+totalité de ses prédécesseurs, que le but de l’enseignement doit être la
+formation de l’esprit. Peu importerait, évidemment, ce qui serait
+enseigné, fût-ce le sanscrit, si une telle formation était obtenue.
+
+ * * * * *
+
+La position qu’occupe un pays sur l’échelle de la civilisation dépend du
+niveau de son élite. La valeur de cette élite se mesure surtout à la
+qualité des savants indépendants que l’enseignement a su former.
+
+Leur rôle est très net. Si les professeurs ont pour mission d’enseigner
+la science déjà réalisée, c’est aux savants indépendants qu’il
+appartient de la perfectionner.
+
+L’immense influence de cette catégorie de savants ne peut se contester.
+Toutes les grandes lois fondamentales de la physique: lois d’Ohm,
+principe de Carnot, conservation de l’énergie, etc., leur sont dues. A
+eux également revient la presque totalité des inventions qui ont
+renouvelé la face de la civilisation: machine à vapeur, chemins de fer,
+photographie, télégraphie électrique, téléphonie, industrie du froid,
+etc.
+
+La grande force de l’éducation en Allemagne et aux États-Unis est
+d’avoir su créer une légion de ces savants indépendants. L’évolution
+industrielle et économique de ces pays représente leur œuvre.
+
+La supériorité, si mal comprise en France, des universités allemandes,
+ne résulte pas de différences des programmes. Ils sont les mêmes
+partout. Elle tient à des causes d’ordre psychologique, notamment au
+recrutement des professeurs.
+
+En France, on ne devient professeur qu’après une série de concours
+exigeant beaucoup de mémoire, mais ne demandant aucune recherche
+personnelle.
+
+Les longues années passées chez nous à loger dans la mémoire le contenu
+de gros manuels et à «contempler des équations au lieu de regarder les
+phénomènes», sont consacrées en Allemagne, par le candidat professeur, à
+exécuter des travaux personnels dans un des nombreux laboratoires
+libéralement ouverts à tous les chercheurs. Puis, l’enseignement étant
+libre, le futur professeur ouvre un cours, payé, comme tous les cours,
+par les élèves. Si ces derniers en tirent profit, la réputation du
+maître grandit et il finit par être appelé dans une des chaires
+officielles des 25 universités allemandes. Il recevra alors un
+traitement régulier, mais la plus grande partie de ses émoluments
+restera toujours payée par les élèves. Il en est de même en Belgique. Je
+tiens de l’ancien professeur de physique de l’université de Liége, M. de
+Heen, que ses leçons lui rapportaient plus de 60.000 francs par an.
+
+C’est donc, on le voit, l’élève qui, indirectement, choisit les
+professeurs, en Allemagne. «Privat-docent» ou titulaire d’une chaire
+officielle, le maître a le plus grand intérêt à s’occuper de ses élèves,
+puisque la majeure partie de son traitement provient de leurs
+rétributions. Dès que l’enseignement se montre insuffisant, les élèves
+disparaissent.
+
+Un des résultats finals des méthodes universitaires allemandes est
+d’inculquer le goût de l’étude et des recherches. Les nôtres finissent
+par inspirer, au contraire, l’horreur de toute cette science livresque
+si péniblement acquise. Dès qu’ils possèdent les diplômes nécessaires
+pour obtenir une place, les professeurs ne produisent plus rien. Nos
+grands laboratoires restent le plus souvent vides. Il est donc bien
+inutile d’en réclamer de nouveaux.
+
+ * * * * *
+
+Alors que les savants indépendants sont très encouragés en Angleterre,
+en Amérique et en Allemagne, ils se voient si mal accueillis en France
+que leur nombre diminue tous les jours. Les rares survivants
+disparaîtront bientôt entièrement.
+
+Les savants qui ont tant contribué à créer la puissance économique de
+l’Allemagne la reconstruiront rapidement. Profitant des leçons du passé,
+cette Allemagne nouvelle sera terriblement dangereuse.
+
+Je livre ces réflexions aux méditations des universitaires qui ne
+cessent de manifester leur hostilité aux savants indépendants, si
+indispensables pourtant à la grandeur de leur pays.
+
+Entamer l’épaisse carapace d’illusions dont certains maîtres de
+l’université restent enveloppés étant impossible, tout ce qu’on peut
+espérer c’est de faire réfléchir les esprits que la lourde empreinte
+universitaire n’a pas figés encore. De l’éducation des générations qui
+grandissent, éducation du caractère tout autant que de l’intelligence,
+notre avenir dépend. Il faut le répéter toujours.
+
+ * * * * *
+
+Nos méthodes universitaires ne sont pas seulement impuissantes à
+développer l’intelligence. Elles le sont plus encore à former le
+caractère. Or, les hommes sont beaucoup plus guidés par leur caractère
+que par leur intelligence.
+
+Si notre Université ne se préoccupe pas de la formation du caractère,
+c’est parce que cette formation ne saurait être constatée par les
+examens, but essentiel de son enseignement. Peu lui importe donc que
+beaucoup de ses élèves n’ayant acquis aucune qualité de caractère soient
+condamnés à traverser le monde sans y rien comprendre et, par
+conséquent, sans pouvoir y jouer un utile rôle.
+
+Les aptitudes psychologiques caractéristiques des divers peuples
+représentant un héritage ancestral, on ne saurait évidemment agir très
+profondément sur elles. Il existe cependant certaines méthodes capables
+d’influencer, ou tout au moins d’orienter, ces éléments fondamentaux de
+la personnalité.
+
+La possibilité de telles modifications est prouvée en constatant les
+transformations subies pendant cinquante ans par l’Allemagne et le
+Japon. C’est grâce à elles, je le répète, que l’Allemagne, malgré la
+diversité des races qui la composent, devint la première puissance
+industrielle du monde, et que le Japon, petite île, ne possédant jadis
+ni pouvoir ni prestige, devint un puissant empire.
+
+Notre avenir ne dépend pas seulement des aptitudes techniques de nos
+ouvriers mais surtout des capacités des élites qui les dirigent. Or, ces
+élites, au moment de la guerre, se laissaient de plus en plus dépasser
+par des concurrents étrangers.
+
+Les raisons de leur insuffisance étaient identiques dans les branches
+les plus diverses de notre activité.
+
+On le constate facilement en parcourant les soixante volumes publiés
+durant la guerre par la Société d’Expansion Économique sur nos
+principales industries. Je les ai résumées dans un précédent ouvrage[9].
+Tous les auteurs de ces enquêtes donnent les mêmes explications
+psychologiques de la décadence profonde révélée par la statistique de
+nos diverses entreprises. Nulle part il n’est parlé de l’insuffisance
+intellectuelle des chefs mais, à chaque page, d’insuffisances
+psychologiques résultant de défauts de caractère observés dans toutes
+les professions.
+
+ [9] _Psychologie des temps nouveaux_.
+
+C’est à supprimer ces défauts que devrait tendre notre régime
+universitaire. En réalité, il n’y tend pas du tout.
+
+Actuellement, notre Université fabrique à coups de manuels
+d’innombrables diplômés, mais elle reste impuissante à former des
+élites. Le personnel dirigeant, issu à peu près exclusivement des
+concours, constitue souvent une bien médiocre élite.
+
+J’aurai à revenir bientôt sur l’éducation du caractère et à montrer
+comment la discipline, l’ordre et la méthode qui firent la force de
+l’Allemagne lui furent inculqués par son régime militaire. En Angleterre
+et en Amérique, où ce régime n’existait pas, il a été remplacé par des
+sports, qualifiés justement d’éducateurs, car ils impliquent les mêmes
+qualités que celles résultant du service militaire.
+
+Insister serait inutile. Notre enseignement universitaire est arrivé à
+cette phase de décrépitude sans remède où sombrent les institutions qui
+ne surent pas évoluer.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+L’ENSEIGNEMENT DE LA MORALE A L’ÉCOLE
+
+
+Les lecteurs de cet ouvrage ne sont pas très familiarisés, peut-être,
+avec l’histoire de l’empereur Akbar. Ce fut pourtant le plus puissant
+souverain de son époque. Pendant un règne de cinquante ans, il créa dans
+l’Inde des villes merveilleuses et des palais de rêves.
+
+Akbar n’était pas seulement grand bâtisseur, il fut aussi un judicieux
+philosophe. Les religions lui apparaissant comme des incarnations
+diverses des mystères qui nous entourent, il projeta de les fondre en
+une seule et réunit dans ce but plusieurs théologiens.
+
+La tentative ne fut pas heureuse. Les membres de la docte assemblée
+n’échangèrent que des invectives et de vigoureux horions.
+
+Soupçonnant dès lors, et bien avant les philosophes modernes, que les
+croyances sont indépendantes de la raison, Akbar abandonna son projet et
+se contenta de faire régner une tolérance absolue dans son immense
+empire. Ses sujets furent libres d’adorer les dieux qu’ils préféraient
+ou de n’en pas adorer du tout. Les biens religieux furent respectés. Les
+pères de famille eurent le droit de faire éduquer leurs enfants par des
+bouddhistes, des brahmanes, des musulmans ou des chrétiens.
+
+ * * * * *
+
+Les peuples de l’Europe mirent longtemps à imiter l’exemple du grand
+empereur. Après s’être massacrés et persécutés au cours d’interminables
+querelles religieuses, ils finirent cependant, eux aussi, par découvrir
+que la force ne peut rien contre la foi. Aujourd’hui, la presque
+totalité des nations civilisées pratique une large tolérance religieuse.
+Seules la France et la Turquie firent exception pendant longtemps.
+
+Durant de nombreuses années l’anticléricalisme constitua le fond de la
+politique radicale. Son principal but était de substituer aux écoles
+libres, coûtant fort peu, des écoles gouvernementales qui exigèrent une
+dépense de plusieurs centaines de millions.
+
+Bien que cette substitution n’ait été imitée par aucun des peuples
+civilisés de l’univers, nos gouvernants s’en montrèrent cependant très
+fiers. Peut-on rêver plus noble tâche, en effet, que de protéger l’âme
+des enfants contre les superstitions des âges de barbarie? Une telle
+entreprise ne dérive-t-elle pas de principes scientifiques très sûrs?
+
+On le crut longtemps et c’est pourquoi tant de mentalités incertaines
+acceptèrent des persécutions considérées comme nécessaires. Les
+politiciens restaient sans prestige, mais puisqu’ils parlaient au nom de
+la science, on se résignait à subir leurs violences.
+
+Et voici que, à la suite d’investigations approfondies, la philosophie,
+la psychologie et d’autres sciences encore, viennent dévoiler les
+erreurs de la ruineuse conception dont fut bouleversée la France pendant
+trente ans.
+
+ * * * * *
+
+Bien que l’évolution des idées nouvelles sur les religions ne puisse
+être résumée en quelques lignes, on peut en marquer les principaux
+points.
+
+Tout d’abord, la psychologie a montré que les croyances n’étaient
+nullement enfantées par la crainte, mais correspondaient à des besoins
+irréductibles de l’esprit.
+
+Qu’elles soient religieuses, politiques ou sociales les croyances sont
+régies par une même logique, la logique mystique, indépendante de la
+logique rationnelle.
+
+Beaucoup d’esprits révolutionnaires ne sont, en réalité, que des
+croyants ayant changé les noms de leurs dieux. Socialistes,
+francs-maçons, communistes, adorateurs de fétiches ou de formules
+destinées à régénérer le genre humain, ne doivent l’intensité de leur
+fanatisme qu’au développement exagéré de cet esprit mystique, qui anime
+tous les apôtres d’une nouvelle foi.
+
+Ces remarques constituent le côté théorique de la question. Le point de
+vue pratique est fourni par une philosophie nouvelle, le pragmatisme,
+très en vogue actuellement dans les universités d’Amérique.
+
+Cette philosophie proclame que la notion d’utilité, toujours visible,
+doit passer avant celle de vérité difficilement accessible. Si, comme
+l’observation le démontre, les croyances augmentent la puissance de
+l’individu et l’élèvent au-dessus de lui-même, il serait absurde de
+rejeter de l’éducation un pareil moyen d’action.
+
+Les psychologues, même libres penseurs, reconnaissent tous, également,
+la force que donne à l’homme la possession d’une croyance. Pour qui en
+douterait, je me bornerai à citer les lignes suivantes, écrites par un
+professeur de la Sorbonne, aussi peu suspect de cléricalisme que je le
+suis moi-même:
+
+ «La vie religieuse, dit-il, suppose la mise en œuvre de forces qui
+ élèvent l’individu au-dessus de lui-même... Le croyant peut davantage
+ que l’incroyant. Ce pouvoir n’est pas illusoire, C’est lui qui a
+ permis à l’humanité de vivre.»
+
+ * * * * *
+
+Par une voie différente, on peut encore démontrer l’utilité de
+l’enseignement religieux à l’école. Dans le livre célèbre: _la Science
+et l’hypothèse_, qu’il écrivit jadis, à ma demande, pour la collection
+que je dirige, l’illustre mathématicien Henri Poincaré prouve qu’aucune
+science, y compris les mathématiques, ne saurait vivre sans hypothèses.
+C’est ainsi, par exemple, que la propagation de la lumière et des ondes
+électriques, qui impressionnent le récepteur du télégraphe sans fil
+serait inexplicable sans l’hypothèse de l’éther. La nature de cet éther
+est entièrement ignorée. On ne sait pas si sa densité est infiniment
+grande ou infiniment petite. On n’est même pas sûr qu’il existe, et
+cependant la science ne peut s’en passer. Quand on refuse d’accepter
+l’hypothèse pour guide, il faut se résigner à prendre le hasard pour
+maître.
+
+Les hypothèses religieuses sont comparables aux hypothèses scientifiques
+et il est aussi difficile de se passer des premières que des secondes.
+Sur les hypothèses scientifiques repose tout l’édifice de nos
+connaissances. Sur les hypothèses religieuses toutes les civilisations
+furent bâties.
+
+Il ne subsiste donc aujourd’hui aucune raison, ni scientifique, ni
+philosophique, ni pratique, permettant de justifier les persécutions
+dont l’enseignement religieux fut l’objet et dont l’Alsace, après son
+retour à la France, faillit être victime.
+
+Loin de constituer un danger, cet enseignement est au contraire fort
+utile. Grâce à lui se créent facilement chez l’enfant des habitudes
+inconscientes qui survivront plus tard, quand il perdra ses croyances.
+
+ * * * * *
+
+Est-ce à dire qu’il faille obliger le maître d’école à enseigner comme
+vérités des hypothèses auxquelles il ne croit pas? En aucune façon.
+
+Le libre penseur le plus sceptique ne trahirait aucune de ses
+convictions en disant à ses élèves que tous les peuples ont eu des
+religions en rapport avec leurs sentiments et leurs besoins et que, sur
+ces religions, furent édifiées les lois, les coutumes, les
+civilisations. Il enseignerait que tous les dogmes prescrivent des
+règles morales nécessaires à la vie des sociétés. Finalement, il
+exposerait brièvement aux élèves la religion de leurs pères, en faisant
+remarquer que ce n’est pas dans l’enfance que sa valeur pourrait être
+discutée.
+
+Je ne crois pas qu’aucun savant moderne conteste la valeur des
+assertions qui précèdent. Elle ne peut être mise en doute que par des
+législateurs auxquels leur fanatisme mystique et la terreur de l’opinion
+collective ôtent toute liberté de jugement.
+
+On ne peut, cependant, les considérer comme dépourvus de toute
+philosophie, ces modernes apôtres. Mais leur rudimentaire philosophie
+est celle qu’un éminent romancier rendit célèbre dans la personne de M.
+Homais. L’esprit qu’incarnait cette âme simple régna longtemps en maître
+au Parlement. Il fit expulser des hôpitaux les Sœurs qui soignaient
+admirablement les malades et enveloppaient d’espérances leurs derniers
+moments. Il a fait chasser de France les milliers de professeurs de
+l’institut des Frères, qui donnaient l’instruction gratuite à des
+centaines de milliers d’enfants et avaient créé un enseignement agricole
+et professionnel sans rival, disparu avec eux.
+
+Lorsque les notions psychologiques esquissées dans ce chapitre seront
+mieux connues, on considérera l’intolérance comme une calamité aussi
+ruineuse que dangereuse et l’opinion se dressera vigoureusement contre
+ses pernicieux apôtres. Dominant les fanatismes de l’heure présente, les
+historiens de l’avenir n’auront pas de peine à montrer ce que
+l’intolérance religieuse a coûté et de quels précieux éléments
+d’éducation elle nous a privés.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LA CRÉATION D’HABITUDES MORALES PAR L’ARMÉE
+
+
+Dans leurs discours, tous les chefs d’État parlent de désarmement, mais
+ils augmentent en même temps leurs budgets de guerre, sachant bien que
+les seules chances de paix résident dans la puissance des armées.
+Aujourd’hui, plus encore que dans le passé, pour durer il faut rester
+fort.
+
+Ces armements sont financièrement désastreux puisqu’ils obligent des
+peuples demi-ruinés à s’appauvrir davantage; mais l’exemple de
+l’Allemagne suffit à montrer ce que coûte, de nos jours, une défaite.
+
+La nécessité de conserver sur pied de dispendieuses troupes semble
+d’autant plus lourde qu’une armée représente un outil rarement employé.
+
+On est alors conduit à se poser la question suivante: cet outil, fort
+coûteux, ne serait-il pas utilisable autrement que pour la guerre? Or,
+il est facile de démontrer qu’en dehors de son but guerrier, l’éducation
+militaire pourrait rendre à un peuple les plus signalés services.
+
+On se souvient des déclarations du célèbre chimiste Ostwald, affirmant
+que la suprématie industrielle des Germains tenait à ce que seuls ils
+possédaient le secret de l’organisation.
+
+Cette supériorité, dont Ostwald lui-même ne comprenait pas très bien
+l’origine, résulte beaucoup moins des qualités intellectuelles acquises
+à l’Université que de certaines qualités de caractère: ordre,
+discipline, ponctualité, solidarité, sentiment du devoir, etc., que
+l’université n’enseigne pas.
+
+Le ministre Helfferich avait une vision beaucoup plus juste des causes
+de la supériorité de ses compatriotes quand il la déclarait issue du
+passage forcé de tous les jeunes Allemands par la caserne, où ils
+acquéraient les qualités de caractère indispensables à la nouvelle
+évolution scientifique et industrielle du monde.
+
+Inutile d’objecter que les Américains, jadis sans armée, atteignirent
+cependant une grande prospérité industrielle. Leurs qualités d’ordre, de
+solidarité, de ponctualité, de discipline étaient dues, comme celles des
+Anglais, à la pratique de sports où la discipline s’impose aussi
+rigoureusement qu’à la caserne.
+
+ * * * * *
+
+Comment le régime militaire peut-il inculquer de telles qualités? Ici,
+nous nous trouvons en présence du formidable problème de la morale dont
+on peut dire qu’il fut la pierre d’achoppement de tous les
+philosophes[10].
+
+ [10] On peut juger, par le passage suivant de l’éminent philosophe
+ Boutroux, à quel point sont confuses les idées sur la morale de nos
+ plus illustres universitaires: «A travers leur extrême variété, tous
+ les systèmes de morales ont consisté à prendre pour principe une
+ certaine notion du bien comme objet définitif proposé à notre
+ activité et à chercher ensuite, dans un libre consentement de
+ l’intelligence du cœur et de la volonté, le ressort de l’action
+ dirigé vers cette fin.»
+
+Ce problème est, au fond, assez simple, bien que des hommes comme Kant
+en aient complètement méconnu les éléments.
+
+Pour l’illustre philosophe, il n’existait pas une morale possible sans
+sanctions, c’est-à-dire sans récompense et sans châtiment. Le crime,
+restant souvent impuni ici-bas, et la vertu privée de récompense, Kant
+en déduisait la nécessité d’une vie future et d’un Dieu rémunérateur.
+
+Une morale dépourvue de sanction serait donc, suivant Kant, impossible.
+
+Ces conceptions sont restées classiques dans notre enseignement, et je
+tiens de l’éminent philosophe Bergson qu’il fut pendant longtemps à peu
+près seul avec l’auteur de cet ouvrage à les rejeter complètement.
+
+S’il les repoussait, c’était d’ailleurs pour des raisons un peu
+différentes de celles que j’ai exposées dans un autre livre et dont
+voici la substance:
+
+Kant, comme tous les philosophes rationalistes, croyait l’homme guidé
+dans la vie par son intelligence alors qu’il est, en réalité, conduit
+surtout par les sentiments dont dérive son caractère.
+
+En fait, ce n’est guère la crainte du châtiment et l’espoir d’une
+récompense qui font respecter le devoir moral. Ce respect ne se trouve
+constitué qu’après être devenu une habitude. L’homme obéit alors à
+certaines règles de conduite sans les discuter. C’est à ce moment précis
+que sa morale est formée.
+
+La morale purement rationnelle des professeurs, dans laquelle chaque
+acte exigerait une délibération intellectuelle, formerait une pauvre
+morale. L’homme n’ayant pas d’autre règle de conduite inspirerait peu de
+confiance.
+
+L’erreur de Kant dérivait de ce que, ignorant la force d’un inconscient
+convenablement éduqué, il ne pouvait le supposer assez fort pour
+remplacer les sanctions présentes ou futures. Ces sanctions lui
+semblaient donc indispensables.
+
+ * * * * *
+
+Comment créer cette morale inconsciente, seul guide sûr de la conduite?
+Comment, en d’autres termes, transformer en habitudes l’observation des
+lois morales sans lesquelles une société tombe vite dans l’anarchie?
+
+Une seule méthode permet d’obtenir ce résultat: répéter longtemps l’acte
+qui doit devenir habitude.
+
+Cet acte représentant d’abord une gêne, l’élève n’arrive à le pratiquer
+que par contrainte, c’est-à-dire sous l’influence d’une discipline
+rigide.
+
+Pareille discipline étant difficile dans la famille et à l’école,
+beaucoup d’hommes n’ont d’autre morale que celle du groupe social auquel
+ils appartiennent, en dehors de la crainte, assez faible aujourd’hui,
+qu’inspire le gendarme.
+
+Cette discipline rigide, mais nécessaire pour créer une moralité
+inconsciente, s’obtient au contraire facilement à l’armée, parce qu’elle
+possède des moyens de contrainte auxquels on ne résiste pas. Leur
+rigueur n’est, d’ailleurs, pénible qu’au début, car à la discipline
+externe imposée se substitue bientôt la discipline interne, spontanée,
+constituant l’habitude.
+
+L’homme ainsi formé est comparable au cycliste circulant sans effort
+dans les chemins les plus difficiles, alors qu’à ses débuts il n’y
+parvenait qu’avec peine.
+
+Les peuples ayant acquis la discipline interne, constituant une morale
+stabilisée, sont, par ce seul fait, très supérieurs à ceux qui ne la
+possèdent pas.
+
+ * * * * *
+
+La création d’habitudes morales au moyen de la discipline militaire
+repose sur le principe psychologique très sûr des associations par
+contiguïté. On peut le formuler de la façon suivante:
+
+Lorsque des impressions ont été produites simultanément, ou se sont
+succédé immédiatement, il suffit que l’une d’elles se présente à
+l’esprit pour que les autres soient évoquées aussitôt.
+
+L’association par contiguïté est nécessaire pour créer l’habitude. Bien
+établie, cette habitude rend inutile la représentation mentale de
+l’association.
+
+Pour faire mieux comprendre la force de l’éducation inconsciente, et
+montrer comment elle peut survivre au conscient désagrégé par une cause
+quelconque, je rappellerai un cas bien concret observé jadis par
+l’illustre général de Maud’huy, qui n’a jamais manqué une occasion de me
+rappeler qu’il se considérait comme mon élève.
+
+Alors commandant, il vit entrer dans son bureau un sergent de service,
+venant l’informer avec inquiétude, qu’un soldat ivre se démenait dans
+une salle, brisant tout et menaçant de sa baïonnette le premier qui
+l’approcherait. Que faire?
+
+Théoriquement il paraissait très simple de lancer plusieurs hommes sur
+le forcené pour le maîtriser. C’était les exposer à être tués ou
+blessés. La psychologie ne fournirait-elle pas un moyen plus subtil?
+
+Le futur général l’eut vite trouvé. Se souvenant que l’éducation
+inconsciente survit aux perturbations du moi conscient, il se dirigea
+vers la salle où gesticulait l’ivrogne, ouvrit la porte et, d’une voix
+de stentor, commanda:
+
+--Garde à vous! Portez arme! Posez arme! Repos!
+
+Les ordres furent immédiatement exécutés et il devint facile de désarmer
+le soldat, dont l’âme consciente avait été perturbée par l’ivresse, mais
+dont l’habitude inconsciente n’avait pas encore été atteinte.
+
+ * * * * *
+
+Pour en finir avec le principe si fécond des associations par
+contiguïté, je ferai remarquer qu’il sert de base à toutes les formes
+possibles d’éducation, aussi bien chez les animaux que chez l’homme. Les
+dresseurs les plus raffinés n’en utilisent guère d’autres. Ce même
+principe contient la solution de problèmes d’aspect insoluble, par
+exemple, empêcher un brochet affamé de manger les poissons enfermés avec
+lui dans un bocal. Cette expérience est trop connue pour qu’il soit
+utile d’en rappeler les détails.
+
+La création d’habitudes morales par voie d’association se trouve
+facilitée grâce à l’application de cette autre loi psychologique: des
+impressions faibles, si répétées qu’on le suppose, n’ont jamais la
+puissance d’impressions peu répétées, mais très fortes.
+
+En vertu de ce principe, que j’eus souvent jadis l’occasion d’appliquer
+au dressage de chevaux difficiles, le châtiment punissant une violation
+de discipline peut être rare, s’il est sévère. C’est pour cette raison
+qu’au grand collège d’Eton, fréquenté par les fils de la haute
+aristocratie anglaise, le principal fouette lui-même en public l’élève
+ayant proféré un mensonge. Cette peine humiliante a pour résultat
+d’inspirer aux jeunes gens une horreur si intense du mensonge qu’il est
+rarement besoin de l’appliquer.
+
+ * * * * *
+
+L’immense supériorité de la discipline militaire sur celle de l’école et
+surtout de la famille est, je le répète, qu’on ne résiste pas à la
+première, alors que la discipline scolaire ou familiale ne se compose
+guère que de remontrances sans force et de discours sans prestige.
+
+La création d’habitudes militaires et morales demande un certain temps.
+Sa durée est fort discutée d’ailleurs par les partisans d’un service
+militaire réduit à quelques mois.
+
+La question s’est présentée dans divers pays et notamment en Belgique.
+Le Roi Albert y fit preuve à ce propos de connaissances psychologiques
+qui m’avaient déjà frappé au cours d’une conversation que j’eus avec
+lui.
+
+Dans le but d’obtenir la prolongation du service de 10 à 14 mois, il
+disait: «abaisser la durée du temps de service au-dessous d’un certain
+terme, c’est tomber dans le système des milices. Or, l’expérience prouve
+que les milices n’ont jamais tenu devant une force régulière et bien
+entraînée. On croit trouver un correctif dans un puissant armement, mais
+une troupe sans discipline, ni cohésion, ne saura pas défendre cet
+armement.»
+
+ * * * * *
+
+Le lecteur entrevoit maintenant, je pense, l’utilité du régime militaire
+sur la formation du caractère et de la morale d’un peuple.
+
+L’officier peut et doit devenir le véritable éducateur de notre
+jeunesse, appelée, aujourd’hui à passer par la caserne et redoutant,
+parfois bien à tort, d’y perdre son temps.
+
+Apprendre au soldat à manœuvrer ne doit être qu’une partie du travail
+des chefs. L’habitude de manier les hommes a déjà transformé beaucoup
+d’officiers en psychologues.
+
+Quelques-uns, trop peu nombreux encore, avaient compris depuis longtemps
+ce côté de leur rôle. C’est ainsi, par exemple, qu’il y a quelques
+années, le général Gaucher, alors commandant d’état-major, publiait une
+série de conférences sur _La Psychologie de la Troupe et du
+Commandement_, où se trouvaient reproduits plusieurs chapitres de mes
+ouvrages.
+
+En ce qui concerne, notamment, l’éducation de la morale, l’auteur y a
+fort bien montré les différences des modes de création de la moralité
+individuelle et de la moralité collective. Sans doute, un chef pourra
+momentanément susciter dans une troupe des qualités très
+hautes--abnégation, dévouement, désintéressement, sacrifice de la vie,
+etc.; mais cette moralité transitoire ne survit pas à l’influence du
+chef qui l’a créée, alors que persiste la moralité individuelle,
+transformée en habitude suivant les principes que je viens d’exposer.
+
+Lorsque le caractère a été éduqué, ainsi que l’intelligence, l’homme
+possède un capital mental fort supérieur à tous les capitaux matériels.
+Les événements peuvent, en effet, détruire ces derniers, mais ils
+n’entament pas le premier.
+
+Tous les peuples modernes, les latins surtout, ont besoin d’une
+éducation morale les dotant d’un capital mental solide. L’armée, seule,
+je le répète, pourra le leur faire acquérir.
+
+Notre avenir dépendra donc de l’éducation morale reçue par la nouvelle
+génération.
+
+L’intelligence, tout le monde en possède en France, et c’est pourquoi la
+jeunesse se charge si facilement de diplômes. Malheureusement, les
+qualités de caractère ne sont pas toujours développées au même degré.
+
+Or dans la phase d’évolution où le monde entre aujourd’hui, c’est la
+possession de ces qualités qui déterminera l’avenir des peuples.
+
+
+
+
+LIVRE VII
+
+LES ALLIANCES ET LES GUERRES
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LA VALEUR DES ALLIANCES
+
+
+Parmi les hommes d’État ayant joué un rôle dans les événements
+contemporains, l’Histoire citera certainement le nom de M. Isvolsky,
+ambassadeur de Russie à Paris au moment de la guerre.
+
+Avant d’être ambassadeur en France, il fut ministre des affaires
+étrangères et occupa des postes diplomatiques importants dans diverses
+capitales de l’Europe.
+
+L’éminent homme d’État était un esprit très fin, très cultivé,
+connaissant admirablement l’art difficile de comprendre les hommes et de
+les manier. Il se trompa sans doute quelquefois; mais l’Histoire ne cite
+guère de diplomates ne s’étant jamais trompés.
+
+J’avais l’honneur de le compter parmi mes lecteurs assidus. Il entreprit
+même pendant son séjour à Paris, comme ambassadeur, la traduction russe
+de mon petit volume: _Aphorismes du Temps Présent_.
+
+J’eus l’occasion, un jour, de lui proposer l’addition d’un aphorisme
+constatant qu’une alliance entre peuples s’évanouit dès que les intérêts
+de ces peuples viennent à diverger.
+
+--N’écrivez pas cela, me dit l’ambassadeur avec un sourire ironique.
+C’est une vérité tellement confirmée par l’histoire qu’il serait
+vraiment inutile de la rappeler.
+
+ * * * * *
+
+La guerre et aussi la paix ont amplement justifié la judicieuse
+réflexion de l’illustre diplomate.
+
+On le vit, notamment, quand l’Italie et la Roumanie, d’abord alliées à
+l’Allemagne, se tournèrent contre elle, le jour précis où leurs intérêts
+différèrent des intérêts germaniques.
+
+On put constater encore la faible valeur des alliances lorsque nous
+fûmes abandonnés par la Russie, puis quand l’Autriche essaya vers la fin
+de la guerre, de se séparer de l’Allemagne.
+
+L’action des intérêts qui amène la rupture des alliances se manifeste
+également dans leur genèse. Les États-Unis en fournirent un remarquable
+exemple lorsque sentant grandir les menaces de l’Allemagne ils sortirent
+de leur neutralité, bien que n’étant liés par aucun traité, pour nous
+aider à terminer la guerre.
+
+Les journaux français faisaient preuve d’une naïveté un peu excessive
+quand ils répétaient sans trêve, durant la guerre, que l’Angleterre et
+l’Amérique s’étaient jointes à la France pour défendre la cause du droit
+et de la justice. Elles défendaient simplement leurs intérêts menacés.
+«C’est pour nous-mêmes, écrivait le _Times_, que nous avons tiré l’épée,
+afin de demeurer les maîtres de la mer et du commerce du monde.»
+
+L’Allemagne abattue, il fallait empêcher la France de prédominer, et
+c’est pourquoi les gouvernants britanniques s’opposèrent, avec une
+énergie côtoyant la violence, à ce que les anciennes frontières du Rhin
+nous fussent rendues. Avec la même énergie, ils empêchèrent la formation
+de l’État tampon de Rhénanie qui eût rendu l’Allemagne moins dangereuse
+pour ses voisins.
+
+Mêmes observations au sujet de l’Amérique, entrée en guerre, assuraient
+nos hommes d’État et nos journalistes, pour défendre le droit et la
+liberté.
+
+Le 11 mars 1921, l’ambassadeur des États-Unis à Londres faisait justice
+de ces naïvetés quand il disait:
+
+«_Nombreux sont ceux qui demeurent convaincus que nous avons envoyé nos
+jeunes soldats au delà de l’Océan pour sauver la Grande-Bretagne, la
+France et l’Italie. Ce n’est pas vrai. Nous les avons envoyés uniquement
+pour sauver les États-Unis d’Amérique._»
+
+Ces constatations diverses aboutissent toutes à montrer l’évidence de ce
+principe qu’une alliance est une association provisoire d’intérêts
+semblables ne survivant pas à leur divergence.
+
+ * * * * *
+
+Quand les ambitions ou les intérêts sont très forts, ils peuvent créer
+des alliances entre peuples n’ayant aucune sympathie les uns pour les
+autres. L’empereur Guillaume II rêva longtemps de s’allier avec la
+France qu’il aimait peu contre l’Angleterre qu’il aimait moins encore.
+On le sait notamment par la révélation d’une de ses conversations avec
+le roi Léopold de Belgique, publiée par le baron Van der Elst, ancien
+secrétaire général du ministre des affaires étrangères belge.
+
+ «Depuis de longues années, lui dit Guillaume, j’ai employé tous les
+ moyens pour me rapprocher de la France et chaque fois que je lui ai
+ amicalement tendu la main, elle a repoussé mes avances avec dédain.
+ Tous mes projets se heurtent à l’opposition systématique du
+ gouvernement et sont violemment combattus par la presse française qui
+ les dénature et en prend prétexte pour m’injurier. J’avais rêvé d’une
+ réconciliation avec la France. J’aurais voulu former avec elle, dans
+ l’intérêt général, un bloc continental assez fort pour mettre un frein
+ aux ambitions de l’Angleterre qui cherche à confisquer le monde à son
+ profit. Et, au contraire, je vois la France prêcher la haine, la
+ revanche, et préparer la guerre dans le dessein de nous anéantir.»
+
+L’Angleterre qui commençait à fort redouter l’Allemagne, rivale
+grandissante, aurait bien volontiers traité avec elle, mais ses avances
+eurent peu de succès. L’Allemagne se croyait, d’ailleurs, très sûre de
+la neutralité britannique au début de la guerre.
+
+On a souvent affirmé que si, en 1914, l’Angleterre avait déclaré
+immédiatement ses intentions, l’Allemagne n’aurait probablement pas
+déchaîné le conflit. Ce retard fut une des conséquences nécessaires de
+la politique traditionnelle anglaise. L’intérêt de se joindre à la
+France n’exista pour elle que quand l’Allemagne, contrairement à
+l’espérance des hommes d’État anglais, viola la neutralité belge et
+menaça Anvers.
+
+Tous ces exemples, mettant en évidence les bases psychologiques d’une
+alliance, permettent de pressentir le sens réel de ce mot.
+
+Avec l’évolution actuelle du monde et la mobilité des intérêts
+économiques, les alliances entre peuples ne représentent que
+l’association momentanée d’intérêts semblables et ne survivent pas à la
+disparition de cette communauté d’intérêts.
+
+ * * * * *
+
+Il ne faut pas oublier du reste, quand on parle d’alliances que, sauf
+dans les relations commerciales qui imposent l’honnêteté, sous peine de
+ne pouvoir se continuer, il n’existe aucune trace de moralité politique
+internationale. Les termes de droit et de justice constituent alors des
+expressions totalement dépourvues d’efficacité et qui n’ont jamais
+influencé la conduite.
+
+L’histoire se compose surtout du récit des conquêtes effectuées par les
+peuples forts sur les peuples faibles, sans qu’il soit question d’aucun
+droit. Les chroniqueurs réservent d’ailleurs leur admiration aux
+conquérants que les idées de droit et de justice préoccupèrent fort peu.
+Frédéric II de Prusse fut qualifié de grand en raison surtout de la
+façon dont il dépouilla ses voisins de provinces sur lesquelles il
+n’avait aucun droit.
+
+Il en fut de même dans tous les pays. Un discours prononcé à Dunkerque,
+par M. Poincaré, rappelle que quand cette ville parut devenir une
+concurrente dangereuse pour le commerce anglais, le gouvernement
+britannique essaya de la faire incendier par surprise. A deux reprises,
+en 1694 et 1695, il envoya une flotte de frégates et de brûlots pour
+tenter l’opération. Jean-Bart réussit à l’empêcher mais, plus tard, les
+Anglais parvinrent à raser les fortifications de la ville et détruire
+Son port.
+
+Alors, comme aujourd’hui, comme demain et comme plus tard encore, la
+seule loi morale régissant les relations entre peuples, reste celle du
+plus fort.
+
+ * * * * *
+
+Inutiles souvent, les traités d’alliance peuvent en outre devenir
+dangereux. Les querelles de l’Autriche avec la Serbie nous étaient
+profondément indifférentes. Seul notre traité avec la Russie nous
+entraîna dans une guerre effroyable. L’alliance franco-russe nous coûta
+1.500.000 hommes, la ruine de plusieurs départements et un nombre
+immense de milliards.
+
+Quand les intérêts d’un peuple sont évidents, nul besoin d’un traité
+d’alliance pour lui faire prendre parti dans le conflit. Les pays qui
+nous aidèrent le plus pendant la guerre, c’est-à-dire l’Angleterre et
+l’Amérique, furent justement ceux auxquels aucun pacte ne nous liait.
+
+ * * * * *
+
+Nous ne conclurons pas de ce qui précède que les alliances soient
+toujours inutiles. Elles peuvent avoir un effet moral précieux pour
+prévenir l’attaque d’un peuple fort contre un peuple faible. Comme nous
+le rappelions plus haut, si l’Allemagne avait supposé que l’Angleterre
+s’unirait à la France, elle n’eût sans doute pas déclenché la guerre. Un
+traité d’alliance bien net avec l’Angleterre, au lieu de promesses
+vagues, aurait donc probablement empêché la formidable conflagration.
+
+De même pour le traité projeté au moment de la paix, entre la France,
+l’Angleterre et l’Amérique. Il eût été fort utile pour paralyser en
+Allemagne les projets de revanche.
+
+Aucun peuple n’est assez fort actuellement pour vivre sans alliances
+morales, les seules possibles aujourd’hui parce que les autres sont sans
+efficacité comme nous l’avons montré. Avec qui la France doit-elle
+s’allier?
+
+C’est là un problème analogue à ceux posés par le sphinx de la légende
+antique et qu’il fallait résoudre sous peine de périr. De lui notre
+avenir dépend.
+
+L’alliance avec les États-Unis, la plus désirable peut-être, a été
+repoussée par le Sénat américain. Depuis la fin de la guerre, les
+intérêts de l’Amérique ayant changé, ses idées ont également changé.
+
+Un sentiment visiblement anti-européen conduisit au pouvoir le Président
+Harding et la propagande pro-allemande amena les États-Unis, qui d’abord
+n’y songeaient guère, à réclamer les sommes prêtées aux Alliés pendant
+la lutte commune.
+
+Les journaux américains insinuent maintenant que si les États-Unis
+supportent de lourds impôts, c’est que leurs débiteurs alliés ne veulent
+pas les rembourser, ce qu’ils pourraient faire facilement en ne
+consacrant pas tout leur argent à des armements.
+
+Le peuple américain est de plus en plus persuadé que ce sont les
+armements de la France qui empêchent le désarmement général. On
+entrevoit le moyen de pression politique que le gouvernement de
+Washington pourra exercer sur les gouvernements européens.
+
+Il est possible que les États-Unis prétendent imposer des réductions
+d’armements à certaines nations européennes. L’Allemagne y compte
+fortement.
+
+Cette nouvelle orientation de l’Amérique montre, une fois encore,
+combien est grande aujourd’hui la fragilité des alliances. Elle montre
+surtout qu’il ne faut plus espérer une alliance avec l’Amérique.
+
+ * * * * *
+
+Des alliances avec les puissances de second ou de troisième ordre:
+Tchéco-Slovaquie, Pologne, etc., sont peu souhaitables. Nous aurions
+beaucoup à donner et très peu à recevoir. On a vu déjà, par la
+demi-alliance polonaise, à quelles guerres contre la Russie soviétique
+nous faillîmes être entraînés.
+
+Avec l’Italie une alliance serait bien incertaine. Divers journaux
+italiens n’ont pas hésité à réclamer la Corse, Nice, la Tunisie ou
+annoncer, comme le _Giornale d’Italia_, que l’Italie pourrait bien
+passer dans le camp allemand où elle était déjà avant la guerre.
+
+Compter, à défaut d’alliance, sur l’illusoire protection de la Société
+des Nations, sur l’internationalisme socialiste ou sur les imbéciles
+discours des pacifistes serait fort imprudent. Les illusions de jadis ne
+sont plus permises aujourd’hui. Elles nous ont conduits jusqu’au bord de
+l’abîme où nous faillîmes sombrer.
+
+Seuls en Europe, sans pouvoir espérer l’aide d’une Amérique lointaine,
+peu soucieuse de renouveler sa gigantesque entreprise, nous serions bien
+faibles.
+
+L’Angleterre demeure actuellement la seule nation avec laquelle la
+France aurait un intérêt certain à contracter une alliance en raison de
+son effet moral.
+
+ * * * * *
+
+Pour rechercher les bases possibles d’une telle alliance il faut d’abord
+tenir compte des principes politiques traditionnels de l’Angleterre,
+puis de son état présent.
+
+Les hommes d’État dirigeant les peuples stabilisés par un long passé se
+trouvent gouvernés eux-mêmes par un petit nombre de principes
+héréditaires, à travers les vicissitudes qui les enveloppent. Certains
+de ces principes sont, d’ailleurs, si fixes que des gouvernants issus de
+partis politiques opposés, les appliquent dès qu’ils arrivent au
+pouvoir.
+
+L’Angleterre est la plus stabilisée des nations actuelles et c’est
+pourquoi sa politique reste invariable à travers le temps. Depuis
+l’époque de l’invincible Armada jusqu’à celle de Napoléon, l’empire
+britannique s’est toujours dressé contre toute puissance européenne qui
+paraissait grandir. La France semblant devenir trop forte en 1870,
+l’Angleterre applaudit au succès de l’Allemagne. En 1914, l’Allemagne se
+montrant trop puissante à son tour la Grande-Bretagne se mit à nos
+côtés.
+
+ * * * * *
+
+Hallucinés par la crainte de perdre une alliance tenue pour nécessaire,
+nos gouvernants cédèrent depuis les débuts de la paix à toutes les
+exigences de l’Angleterre et facilitèrent ainsi l’établissement de son
+hégémonie en Europe.
+
+Si la Grande-Bretagne n’avait pas besoin de la France, il serait fort
+inutile de rien lui demander. La mentalité de ses hommes d’État ne leur
+permet de donner quelque chose que sous la pression d’impérieuses
+nécessités.
+
+Aujourd’hui, elle prend de tous côtés, entrave ses anciens alliés et
+semble médiocrement soucieuse de s’engager dans une nouvelle alliance.
+
+Si elle persistait dans cette ligne de conduite, quelles en seront les
+conséquences?
+
+Supposons qu’à une époque connue seulement du destin mais inévitable, la
+tenace Allemagne, émergée de l’abîme, se croie assez forte pour prendre
+sa revanche et attaquer la France isolée. Que deviendrait l’Angleterre
+si nous étions vaincus?
+
+Sa destinée ne serait pas douteuse. Anvers et Calais tombés aux mains
+des Allemands, l’Angleterre perdrait immédiatement sa domination sur les
+mers. Facilement envahie elle deviendrait bientôt une simple colonie
+germanique.
+
+L’alliance avec l’Allemagne, dont nous a plusieurs fois menacés M. Lloyd
+George, ne sauverait pas l’Angleterre d’un tel sort. L’Allemagne se
+retournerait vite contre son alliée d’un jour dès que la France serait
+vaincue, ne fût-ce que pour reprendre ses colonies.
+
+Donc, sans faire intervenir d’autre facteur que l’intérêt, l’Empire
+britannique doit fatalement se résigner à contracter avec la France une
+alliance précise, dégagée de réticences afin d’ôter à l’Allemagne l’idée
+de recommencer la guerre.
+
+ * * * * *
+
+Une alliance avec l’Angleterre ne représente pas du tout une protection
+à solliciter, mais une affaire à discuter. Nos diplomates gagneraient à
+la traiter en commerçants se proposant un échange de valeurs égales. La
+fermeté courtoise devra remplacer la résignation craintive dont ils
+firent preuve pendant et depuis les négociations de la paix. Alors,
+malheureusement, nous avions contre nous l’idéalisme obscur du
+tout-puissant président Wilson et le réalisme nullement obscur du
+premier ministre anglais, préoccupé surtout d’agrandir l’empire
+britannique et de laisser la France assez faible pour qu’elle se sentît
+toujours sous la dépendance anglaise.
+
+Il est évident qu’une alliance avec l’Angleterre ne doit pas hypothéquer
+trop lourdement l’avenir et nous lancer dans des guerres lointaines. Si
+elle accentuait une alliance avec le Japon et si ce dernier entrait en
+conflit avec les États-Unis, nous pourrions être engagés dans une
+nouvelle lutte plus funeste encore que celle dont nous sommes sortis. Il
+ne faut pas oublier, je l’ai rappelé plus haut, que notre alliance avec
+la Russie nous conduisit au formidable confit qui vient de ravager le
+monde. On ne doit pas oublier non plus que notre demi-alliance actuelle
+avec l’Angleterre faillit nous entraîner dans une guerre avec la
+Turquie.
+
+Un traité d’alliance franco-anglais devrait donc spécifier nettement les
+buts et les limites réciproques des engagements souscrits. Son principal
+but serait d’empêcher une nouvelle conflagration européenne qui
+marquerait sûrement la fin de nos civilisations.
+
+Ces réalités de l’heure présente dominent les vaines subtilités
+diplomatiques et les bavardages pacifistes. Plus que jamais, gouverner,
+c’est prévoir. L’imprévoyance nous a coûté quatre ans de guerre et la
+ruine de riches provinces. On ne recommence pas impunément une pareille
+aventure.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LES LUTTES POUR L’HÉGÉMONIE ET POUR L’EXISTENCE
+
+
+§ 1.--La lutte de l’Angleterre pour l’hégémonie
+
+Tous les grands peuples de l’Histoire ont visé à l’hégémonie.
+
+Ce besoin est aussi intense aujourd’hui qu’aux époques de César et de
+Charles-Quint, mais il ne s’avoue plus. Les hommes d’État qui président
+à la destinée des peuples s’en prétendent affranchis.
+
+Dans un de ses discours, le plus impérialiste des ministres de la
+Grande-Bretagne souhaitait «la création d’une fédération des peuples
+destinée à empêcher que l’ambition et la cupidité ne plongent jamais
+plus l’univers dans ce chaos de misère qui s’appelle la guerre».
+
+Bien que le sens des mots soit facilement transformé par les diplomates,
+il serait cependant vraiment difficile à ce ministre d’attribuer à des
+motifs autres que ceux qu’il critique, c’est-à-dire «l’ambition et la
+cupidité», les incessants agrandissements territoriaux de l’Angleterre
+depuis les débuts de la paix.
+
+Cette discordance complète entre la conduite des hommes d’État et leurs
+discours résulte de causes psychologiques profondes. Les discours se
+réfèrent à un idéal individuel théorique plus ou moins lointain et non
+réalisable encore, alors que la conduite reflète uniquement les
+aspirations héréditaires du peuple que les gouvernants dirigent. Un
+homme d’État n’a d’influence qu’à la condition de rester le miroir des
+aspirations de sa race. Il pourra prêcher la fraternité et la
+solidarité, mais orientera sa politique d’après des principes totalement
+différents.
+
+L’Angleterre étant une nation ayant toujours visé à s’agrandir, rien ne
+permet de supposer que sa mentalité traditionnelle collective ait
+changé.
+
+La distinction que je viens de formuler entre les discours issus de
+l’âme consciente individuelle et la conduite dictée par l’âme
+inconsciente de la race domine la vie politique des peuples. Elle la
+domine surtout depuis les origines de la récente guerre.
+
+Ne nous étonnons donc pas trop qu’après avoir cent fois répété dans
+leurs discours, durant le conflit, qu’ils luttaient contre le
+militarisme et le besoin d’hégémonie, les hommes d’État anglais aient
+agi d’une façon absolument contraire aux principes solennellement
+proclamés dès le lendemain de la paix, en essayant de substituer
+l’hégémonie anglaise à celle de l’Allemagne.
+
+ * * * * *
+
+Jamais peuple ne manifesta un aussi violent désir de conquêtes. Après
+s’être approprié la flotte et les colonies allemandes, l’Angleterre
+proclama son protectorat sur l’Égypte, la Mésopotamie et la Perse, puis
+essaya de s’emparer de Constantinople et d’une partie de la Turquie par
+l’intermédiaire des Grecs.
+
+Avec les divers pays qu’il s’est annexés: Mésopotamie, Palestine,
+Égypte, Afrique allemande, Cameroun, Togo, îles de la Sonde, etc.,
+l’Empire mondial britannique étendu de l’Égypte au Cap et à l’Inde,
+comprend une grande portion de l’Asie et de l’Afrique, et couvre plus du
+quart de la surface de la terre.
+
+Sa situation peut se résumer dans cette phrase prononcée par lord Curzon
+à la Chambre des Communes: «L’Angleterre, dans cette guerre, a tout
+gagné et même plus qu’elle ne s’était proposé.»
+
+Jamais, en effet, la Grande-Bretagne n’avait rêvé une aussi prodigieuse
+puissance. Quelques semaines lui ont suffi pour s’adjuger tous les
+bénéfices de la lutte mondiale.
+
+ «L’Angleterre, écrit le savant historien Ferrero, fut saisie d’une
+ sorte de délire de domination mondiale qui, après les ambitions
+ allemandes, menace à son tour d’entraîner l’univers à sa perte...
+ L’Angleterre est retombée dans l’erreur qui a causé la chute de
+ Napoléon d’abord, et de l’Allemagne ensuite. Elle a cru que l’intérêt
+ d’un seul peuple pouvait être la loi de l’univers. Elle tente
+ d’improviser sur les ruines de la moitié de l’Asie une parodie
+ coloniale de l’empire napoléonien ou de celui que les Allemands
+ avaient essayé de fonder, mais avec une préparation bien plus solide.»
+
+La volonté de l’Angleterre d’établir son hégémonie sur le monde ne se
+manifesta pas seulement par des conquêtes territoriales, mais aussi par
+ses impérieuses façons d’agir à l’égard de ses alliés.
+
+Au moment où les bolchevistes étaient aux portes de Varsovie, elle
+n’hésita pas à barrer à Dantzig la seule route permettant à la France
+d’envoyer facilement des munitions aux Polonais chargés d’arrêter
+l’invasion. Elle nous obligea, par les hostilités des protégés anglais
+placés sur nos frontières, à dépenser beaucoup d’hommes et de millions
+en Syrie et ne cessa pendant quatre ans de s’opposer à nos réclamations
+de paiement.
+
+ * * * * *
+
+L’établissement de l’hégémonie britannique représente donc un des
+résultats principaux, quoique très imprévus, de la guerre mondiale.
+
+Cette hégémonie a peu coûté à l’Angleterre. Sa situation financière est
+restée si prospère, que le budget de ses recettes dépasse maintenant
+celui de ses dépenses.
+
+L’Europe ne s’est donc battue quatre ans contre l’hégémonie allemande
+que pour tomber sous l’hégémonie anglaise. Rien ne permet d’espérer que
+la seconde soit moins dure que la première.
+
+On reprochait jadis à l’Allemagne d’essayer de justifier ses désirs
+d’hégémonie en affirmant avoir reçu du ciel la mission de civiliser le
+monde. Dans un discours prononcé à Sheffield, M. Lloyd George assurait à
+son tour que «la Providence a donné à la race anglaise la mission de
+civiliser une partie de l’univers».
+
+Il est regrettable que le célèbre ministre n’ait pas révélé par quelles
+voies mystérieuses il avait appris que Dieu accordait à l’Angleterre la
+mission d’abord attribuée à l’Allemagne.
+
+Actuellement, les peuples suivent une marche absolument contraire aux
+idées formulées pendant les conférences de la paix. Nous voyons naître,
+en effet, dans les diverses parties du monde, deux ou trois centres
+d’hégémonie dont la formation et l’évolution semblent régies par la loi
+psychologique suivante:
+
+_Toute nation qui grandit tend à l’hégémonie, puis à la destruction des
+États rivaux dès qu’elle est devenue la plus forte._
+
+En réalité, la principale cause de la dernière guerre fut une rivalité
+entre l’Allemagne et l’Angleterre pour la conquête de l’hégémonie en
+Europe. C’était avec l’Angleterre et non avec la France que l’empereur
+d’Allemagne rêvait la guerre.
+
+ * * * * *
+
+Un peuple qui vise à la domination de l’univers voit bientôt se dresser
+contre lui des peuples aspirant, eux aussi, à l’hégémonie. On le voit de
+plus en plus aujourd’hui. Parallèlement à l’impérialisme anglais, croît
+très vite l’impérialisme des États-Unis qui rêvent déjà l’hégémonie sur
+l’Asie malgré l’opposition certaine de l’Angleterre et du Japon.
+
+Aussi se hâtent-ils de constituer une flotte de guerre destinée à tenir
+tête au Japon qui, après avoir pris à la Chine le Chantoung, avec ses 30
+millions d’habitants, cherche également à étendre sa domination sur la
+Sibérie orientale, la Mongolie, la Chine du Nord et les Philippines.
+
+
+§ 2.--La lutte pour l’existence en Extrême-Orient
+
+Les luttes pour l’hégémonie en Europe furent surtout causées par
+l’ambition et auraient pu à la rigueur être évitées. Celle que nous
+voyons naître en Extrême-Orient constitue pour le Japon, en raison de
+l’excès grandissant chaque jour de sa population, une lutte nécessaire
+pour l’existence, que les discours de tous les congrès ne sauraient
+empêcher.
+
+Cette perspective constitue un des éléments essentiels de la question
+dite du Pacifique. Elle inquiète fort les États-Unis puisque leur avenir
+en dépend.
+
+Possédant, comme d’ailleurs tous les peuples de l’univers, une foi
+mystique dans les congrès, ils convoquèrent, pour résoudre le problème,
+une conférence à Washington. Le prétexte mis en avant fut la question
+des armements. Mais ce n’était nullement, en réalité, cet accessoire
+sujet qui préoccupait les esprits.
+
+Le problème du Pacifique, malgré toutes les périphrases dont les
+orateurs l’enveloppèrent, consistait à trouver les moyens d’empêcher les
+Japonais de dominer l’Asie et surtout d’envoyer leurs immigrants aux
+États-Unis. Ne se mélangeant pas aux autres races, se multipliant avec
+une extrême rapidité, et travaillant à bien meilleur compte que les
+blancs, ils feraient à ces dernier une concurrence désastreuse.
+
+Or, il se trouve que contrairement aux intérêts américains l’immigration
+est pour les Japonais une nécessité fatale. Ils ont tous les ans un
+excédent énorme d’habitants qui, ne trouvant plus de place sur leur
+propre sol et ne pouvant être expédiés en Chine déjà trop peuplée,
+voudraient envahir les États-Unis et les colonies anglaises.
+
+Des lois draconiennes ont rendu jusqu’ici cet envahissement difficile.
+Les Japonais subirent ces lois, tant qu’ils n’étaient pas les plus
+forts. Mais maintenant?
+
+La Grande-Bretagne, qui avait un traité d’alliance avec le Japon et que
+la distance met à l’abri des invasions, ne verrait aucun inconvénient à
+l’expansion de la race jaune mais il en est tout autrement de ses
+Dominions: Canada, Australie, Nouvelle-Zélande, Afrique du Sud, etc. qui
+partagent absolument les sentiments des États-Unis et ne veulent à aucun
+prix accepter une immigration jaune.
+
+Leurs représentants se sont déjà catégoriquement prononcés sur ce point.
+«Parmi les droits des pays que nous représentons, a dit le premier
+ministre de l’Australie, se trouve celui de choisir leurs nationaux, et,
+par conséquent, d’éliminer les étrangers qui ne conviendraient pas.»
+
+Le Japon actuel acceptera-t-il longtemps l’humiliante interdiction à
+laquelle il a dû jusqu’ici se soumettre tout en protestant? La force
+seule pourrait l’y contraindre.
+
+Or, le faible Japon de jadis est devenu une grande puissance traitant
+d’égale avec les plus redoutées. Il possède une flotte bientôt aussi
+importante que celle de l’Angleterre et qui, pendant la guerre, fit la
+police du Pacifique et rendit de grands services aux Alliés. Son
+représentant à Paris figura au Conseil Suprême qui dicta la paix.
+
+L’ancien petit Japon est politiquement considérable aujourd’hui. Sans
+parler de sa conquête économique de la Chine, il s’est annexé le
+Chantoung, pays aussi étendu que la France, puis la Mandchourie, et
+bientôt sans doute, la Sibérie, le lac Baïkal et Vladivostok, régions
+riches en charbon et en pétrole. Aujourd’hui le Japon est le vrai maître
+de l’Asie.
+
+ * * * * *
+
+Il y a longtemps que, dans un grand ouvrage consacré à l’Orient, je
+prédisais le conflit fatal de la race blanche et de la race jaune.
+
+Cette heure semble venue. Si les États-Unis ont actuellement la
+possibilité de se défendre contre l’invasion japonaise, c’est parce
+qu’ils furent obligés, pour venir au secours des alliés, de se
+constituer une armée et une flotte.
+
+Grâce à ces armements et à l’appui moral des Dominions anglais,
+l’Amérique résiste à la pression japonaise. Mais cette pression grandit
+et elle voudrait trouver les moyens d’éviter une lutte qui serait
+évidemment beaucoup plus colossale et plus meurtrière que les
+précédentes. Ce serait la grande guerre des races. L’Inde, l’Égypte, la
+Chine y entreraient nécessairement à côté du Japon, afin de ne plus
+subir la suprématie des blancs.
+
+On peut considérer comme très juste cette réflexion récente du premier
+ministre de l’Australie: «La scène des grands événements mondiaux va
+passer du continent européen aux eaux du Pacifique.»
+
+Le Congrès de Washington réussit à reculer un peu l’échéance du grand
+conflit entre l’Amérique et l’Asie.
+
+Cette échéance semblant inévitable, les gouvernants des États-Unis
+seront obligés de s’orienter vers une des branches du dilemme suivant:
+
+Ou accepter l’invasion des jaunes, qui, en raison de leur inlassable
+fécondité, finiraient par transformer les États-Unis en colonies
+japonaises. Ou s’opposer au moyen d’une guerre à l’invasion.
+
+Cette guerre colossale, dont chaque jour grandit la menace, n’aura plus,
+comme les anciens conflits, des ambitions, des rivalités dynastiques et
+des haines pour causes. Elle sera comparable à ces formidables luttes
+pour la vie qui, au cours des âges géologiques, présidèrent à la
+destruction et à la transformation des espèces.
+
+Si le Congrès de Washington eut des résultats politiques médiocres, il
+servit du moins à démontrer une fois encore que, malgré les rêveries des
+pacifistes, la vie des peuples reste dominée par des lois naturelles que
+tous les progrès des civilisations demeurent impuissants à faire
+disparaître.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LE PROBLÈME DE LA SÉCURITÉ
+
+
+Le plus important des problèmes actuels, est évidemment celui de la
+sécurité. Les alliés ayant abandonné de plus en plus la France, elle est
+restée seule devant un ennemi obsédé par l’idée de revanche. Comment
+assurer sa sécurité.
+
+Ces moyens sont peu nombreux. Il n’en est même en réalité qu’un seul
+reconnu efficace: l’occupation des villes bordant le Rhin. Dès qu’elles
+seraient abandonnées la tentative de revanche serait prochaine. Tous nos
+grands chefs militaires sont d’accord sur ce point.
+
+L’avenir est écrit dans le présent. C’est pourquoi il ne faut jamais
+oublier ce qui nous attend si les Allemands envahissaient de nouveau le
+sol français.
+
+La _New York Tribune_ du 14 février 1923 rappelait leurs procédés en
+France et en Belgique:
+
+ «Ils commençaient par dépouiller les habitants, puis les forçaient à
+ travailler et les déportaient comme esclaves en Allemagne. Ils
+ volaient les machines, les meubles, les tableaux, incendiaient
+ maisons, bibliothèques, églises, détruisaient le sol, emprisonnaient
+ et tuaient en masse.
+
+ «Il doit rester beaucoup de témoins des rapines de Louvain et de
+ Malines, de ces spécialistes du vol, agents de Bissing en Belgique, de
+ ces ingénieurs et techniciens impitoyables qui surent si bien faire du
+ nord de la France un désert pendant la retraite vers la ligne
+ Hindenburg.»
+
+Au cas d’une revanche germanique, ces méthodes se répéteraient sûrement.
+Aucune illusion sur ce point n’est possible. Une nouvelle agression
+allemande entraînerait la ruine totale de la France.
+
+Les projets de l’Allemagne sont toujours ceux que formulait dans les
+termes suivants un ministre de la Guerre prussien, le général de
+Schellendorf.
+
+ «Entre la France et l’Allemagne, il ne peut s’agir que d’un duel à
+ mort.
+
+ La question ne se résoudra que par la ruine de l’un de ces deux
+ antagonistes. Nous annexerons le Danemark, la Hollande, la Suisse, la
+ Livonie, Trieste et Venise, et le Nord de la France, de la Somme à la
+ Loire.»
+
+Ces ambitions--que défendaient depuis longtemps historiens et
+professeurs germaniques--renaîtraient infailliblement le jour où la
+France aurait renoncé aux seules garanties de paix sérieuses possédées
+aujourd’hui, c’est-à-dire l’occupation du Rhin. Inutile de s’illusionner
+sur ce point.
+
+Le professeur Blondel rappelle à ce propos ce qu’a écrit Edouard Meyer,
+un des maîtres les plus réputés de l’Université de Berlin. «Il faut que
+nous mettions dans l’esprit de la jeunesse que la guerre qui ne nous a
+pas donné ce que nous espérions, sera nécessairement suivie un jour ou
+l’autre d’une série de guerres jusqu’à ce que le peuple allemand, ce
+peuple prédestiné, arrive dans le monde à la situation à laquelle il a
+droit.»
+
+Cette idée inspire la plupart des professeurs des universités. «Une
+nouvelle guerre, disait il y a quelques mois au professeur Blondel le
+doyen de la Faculté de droit de Berlin, est inévitable... Nous
+retrouverons demain la situation que nous avions hier.»
+
+ * * * * *
+
+Ces notions devraient être constamment présentes à l’esprit, car elles
+contiennent autant d’avenir que de passé. On les oublie cependant d’une
+prodigieuse façon. Il règne dans certains bureaux ministériels un
+pacifisme borné conduisant à vouloir créer l’oubli du passé, dans
+l’espoir, sans doute, de calmer les fureurs germaniques.
+
+Comme exemple de cette inconcevable aberration, on peut citer la
+singulière histoire récemment arrivée à l’auteur d’un livre ayant pour
+titre: _Si les Allemands avaient gagné la Guerre_. L’écrivain y exposait
+leurs desseins d’après les publications germaniques les plus réputées.
+L’ouvrage avait obtenu d’illustres approbations, notamment celle du
+maréchal Lyautey.
+
+Ne soupçonnant pas la mentalité à laquelle je viens de faire allusion,
+l’auteur envoya gratuitement trois cents exemplaires de son livre au
+bureau compétent du ministère de l’Instruction Publique pour qu’ils
+fussent distribués dans les bibliothèques municipales.
+
+Contrairement à toute vraisemblance, l’ouvrage, dont l’utilité était
+évidente, fut catégoriquement refusé, en raison, disait la lettre de
+refus, «du ton énergique de l’ouvrage, si justifié qu’il puisse être».
+
+Voilà où en est notre œuvre de propagande défensive! Elle se heurte à la
+lourde opposition d’obscurs bureaucrates dont l’aveuglement dépasse
+vraiment trop les limites permises.
+
+ * * * * *
+
+Pendant que s’agitent, dans la Ruhr, les futures destinées de la France
+et aussi de l’Europe, les braves juristes de la Société des Nations
+prononcent des discours humanitaires auxquels ne croient ni les orateurs
+qui les prononcent ni les personnes qui les entendent.
+
+Ces discours sont, du reste, enveloppés d’un nuage épais d’ennui. C’est
+pourquoi, sans doute, il m’arriva, certain soir, de m’endormir en les
+lisant. Je m’endormis et je rêvai.
+
+Les hasards de mon rêve m’avaient transporté dans ces champs élyséens
+que le paganisme réservait aux ombres d’illustres personnages.
+
+Le premier que je rencontrai fut le fondateur de l’unité allemande,
+prince de Bismarck. Mettant la main sur l’ombre de son sabre, il
+m’apostropha avec violence.
+
+«Ne te vante pas trop de ton triomphe, fils maudit d’une race abhorrée.
+Ton pays possède, heureusement pour nous, un nombre suffisant de
+socialistes, de communistes et de philanthropes stupides pour que notre
+revanche soit certaine. Ce jour-là, mes successeurs ne répéteront pas la
+faute commise en 1875. Voyant alors la France renaître, je voulais
+l’écraser définitivement en m’emparant de ses plus riches provinces et
+lui imposant des conditions qui l’eussent ruinée pour un siècle. J’eus
+l’immense tort d’écouter les remontrances de souverains qui d’ailleurs
+n’auraient jamais pris les armes pour défendre la France. Comment ai-je
+pu commettre une telle faute?»
+
+Offusqué par ces propos discourtois, je m’éloignai et me dirigeai vers
+un groupe où il me semblait distinguer l’ombre du bon La Fontaine.
+
+C’était bien lui, en effet. Il récitait à des auditeurs charmés une
+fable que j’ai retenue et que voici:
+
+
+LE TIGRE ET LE CHASSEUR
+
+Certain tigre, réputé pour sa férocité, rencontre, au coin d’un bois, un
+chasseur armé d’une solide carabine. Au moment où le chasseur mettait le
+tigre en joue, ce dernier, posant une timide patte sur son cœur,
+s’écria:
+
+--Arrête, chasseur! Les philanthropes viennent de proclamer que tous les
+êtres sont frères. Depuis longtemps, d’ailleurs, le tigre était l’ami de
+l’homme, dont il protégeait les prairies contre la gourmandise des
+méchants moutons. Les capitalistes seuls ont dressé l’homme contre le
+tigre. Unissons-nous, mon frère, comme le réclament les apôtres du
+désarmement, et nous jouirons d’un bonheur universel. Jette ton arme. Je
+rognerai aussitôt mes griffes.
+
+Impressionné par cette harangue, le chasseur abaissa sa carabine, sans
+cependant la quitter. Devant ce demi-succès, le tigre continua ses
+adjurations et devint si persuasif que le chasseur lança son arme au
+loin. Interrompant alors brusquement ses philanthropiques propos, le
+tigre se précipita sur le chasseur et le dévora. Regardant ensuite, avec
+mépris, les restes de sa victime, il murmura:
+
+L’imbécile!
+
+Ce fut la seule oraison funèbre du trop sensible chasseur. En
+méritait-il une autre?
+
+Je me réveillai et, revenu sur terre, j’entrepris la lecture de quelques
+journaux anglais. Ils conseillaient charitablement à la France
+d’abandonner la Ruhr et de renoncer à des demandes de réparations,
+gênantes pour le commerce anglais. C’est le conseil que M. Lloyd George
+donne depuis longtemps à des alliés trop soumis à ses impérieuses
+suggestions.
+
+L’occupation d’une portion du territoire ennemi est évidemment une
+opération coûteuse et désagréable. Il suffit de lire les articles
+consacrés par les Allemands à leurs projets de revanche pour comprendre
+à quel point elle était nécessaire.
+
+Pendant longtemps la France et la Belgique n’auront pas d’autres moyens
+de se préserver de nouvelles invasions. Il reste impossible d’entrevoir
+une autre solution avant le jour où les idées barbares qui continuent à
+gouverner les peuples seront entièrement transformées.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LES FORMES FUTURES DES GUERRES ET LES ILLUSIONS SUR LE DÉSARMEMENT
+
+
+L’obsédant problème du désarmement de l’Allemagne et des divers pays
+absorbe toujours l’attention de tous les gouvernements.
+
+L’Allemagne reste si dangereuse qu’aucune nation n’ose réduire ses
+armées, bien qu’elles soient toutes écrasées sous le poids de ruineux
+budgets.
+
+Alors que tous les peuples aspirent à la paix d’invincibles nécessités
+les condamnent à augmenter leurs armes.
+
+Moins que toute autre, la France ne peut songer à désarmer. Elle ne
+l’aurait pu que si l’Angleterre et l’Amérique s’étaient engagées, comme
+le demandèrent inutilement nos gouvernants, à la soutenir en cas d’une
+nouvelle agression de l’Allemagne. Le simple effet moral de cette
+alliance eût suffi.
+
+Ce projet ayant échoué, la France reste à peu près seule devant un
+ennemi séculaire qui ne dissimule pas son intense désir de revanche.
+
+Jamais, d’ailleurs, l’Europe n’a été plus menacée de guerres
+qu’aujourd’hui. L’absurde dépeçage de l’Autriche et de la Turquie en
+petits États rivaux crée entre eux, je le répète, un régime de conflits
+permanents.
+
+Tchéco-Slovaques, Roumains, Polonais, Hongrois, Serbes, Turcs, Grecs,
+etc., sont déjà en lutte ou prêts à y entrer.
+
+ * * * * *
+
+Les démocraties héritières des monarchies militaires de l’Allemagne
+seront-elles moins belliqueuses que ces dernières? La psychologie et
+l’histoire ne permettent pas de l’espérer. Un des conseillers les plus
+réputés du nouveau président des États-Unis, le docteur Butler, a
+justement fait remarquer que dans l’ancienne Grèce, quand le peuple
+était appelé à voter la paix ou la guerre, il votait toujours pour la
+guerre. C’est, suivant l’auteur, une conséquence des lois régissant la
+psychologie des foules, et il ajoute:
+
+«_L’aphorisme: «Ce sont les gouvernements qui forcent les peuples à la
+guerre malgré leur volonté», ne tient pas une minute devant la réalité
+des faits. Nous pouvons être assurés que si, pendant la dernière semaine
+de juillet 1914, les peuples d’Allemagne et d’Autriche avaient été
+consultés, par voie de _referendum_, sur la guerre ou la paix, ils
+auraient voté avec une majorité écrasante pour la guerre._»
+
+ * * * * *
+
+L’insistance des Alliés à réclamer le désarmement de l’Allemagne,
+c’est-à-dire la destruction des mitrailleuses et des canons qui lui
+restent encore, dérive sans doute de cette conviction arrêtée que
+l’Allemagne deviendrait inoffensive par la destruction de son matériel
+de guerre.
+
+Cette conviction est fort illusoire.
+
+Avec ou sans canons, l’Allemagne se trouve actuellement, d’après
+l’opinion de tous les militaires, hors d’état de recommencer
+immédiatement la guerre.
+
+Il en sera tout autrement dans quelques années, alors même qu’elle ne
+posséderait pas un seul canon.
+
+ * * * * *
+
+Cette conclusion résulte des progrès réalisés chaque jour dans
+l’armement. Ils conduisent de plus en plus à cette notion fondamentale
+que les prochaines luttes des peuples seront surtout des luttes
+aériennes, dans lesquelles les frontières, les armées, les canons ne
+joueront qu’un faible rôle.
+
+Les résultats atteints aujourd’hui par la fabrication des explosifs sont
+tels que leur puissance destructive devient formidable. Il suffira alors
+d’avions commerciaux pour transporter des torpilles chargées de ces
+explosifs au-dessus des villes afin de les détruire. Capable de tout
+anéantir dans un rayon qui dépasse déjà cent mètres, une seule torpille
+détruirait une rue entière avec ses habitants.
+
+Le but des nouvelles guerres ne sera plus sans doute d’attaquer des
+armées, mais de détruire les grandes villes avec leurs habitants. Ces
+nouvelles guerres, beaucoup moins longues que celles du passé, seront
+bien autrement meurtrières.
+
+Le futur matériel militaire aura l’avantage d’être peu coûteux,
+puisqu’il se composerait simplement d’avions commerciaux transportant
+des explosifs et des bombes incendiaires au lieu de marchandises.
+
+ * * * * *
+
+Pour montrer au lecteur que les vues précédentes ne sont pas de simples
+vues de l’esprit, je suis obligé d’ouvrir une parenthèse.
+
+J’ai déjà rappelé qu’il y a une quinzaine d’années, je fondai avec mon
+ami Dastre, professeur à la Sorbonne, un déjeuner hebdomadaire où des
+hommes réputés de chaque profession viennent exposer leurs vues sur les
+grands problèmes de chaque jour.
+
+Parmi nos convives habituels, figurent d’illustres généraux et des
+hommes d’État éminents. Nous avons passé des heures captivantes à
+écouter les généraux Mangin et de Maud’huy nous expliquer les péripéties
+de la guerre; l’amiral Fournier, l’évolution de la marine; des hommes
+politiques comme Briand et Barthou, les grandes questions sociales. Les
+personnalités diverses que le Congrès de la Paix amena à Paris:
+Venizelos, Take Jonesco, Benès, Bratiano et bien d’autres, sont venues
+également nous exposer leurs idées.
+
+Comme président du déjeuner, je choisis les sujets mis en discussion.
+
+Le jour où furent provoqués les avis de nos éminents convives sur le
+désarmement de l’Allemagne et sur les prochaines guerres, j’avais reçu
+la visite d’un des grands chefs de notre aviation militaire, qui
+m’expliqua le rôle capital de l’aviation dans les futurs conflits.
+Suivant lui, les grandes armées si coûteuses devenaient inutiles et
+seraient avantageusement remplacées par une petite phalange de dix mille
+spécialistes dirigeant une flotte d’avions.
+
+Trois généraux assistant, ce matin-là, à notre déjeuner, j’en profitai
+pour les prier de donner leur opinion.
+
+Tout en reconnaissant la grande importance de l’aviation, son rôle fut
+un peu contesté. Le général Gascouin, commandant l’artillerie du 1er
+corps, remarqua qu’étant donné la surface considérable des capitales
+actuelles, et l’impossibilité pour les avions de préciser les points de
+chute de chaque projectile, on ne pourrait détruire qu’une partie
+restreinte des villes attaquées. Le général Mangin fit observer--et ce
+fut également l’avis du général de Maud’huy--que les avions étant
+relativement peu dangereux pour les troupes, en raison de la mobilité et
+de la dissémination des hommes, il serait toujours possible d’envoyer
+une armée exercer des représailles sur les villes ennemies. Daniel
+Berthelot ajouta que des destructions aussi meurtrières auraient une
+répercussion morale dont on ne saurait prévoir les conséquences. Il lui
+semblait d’ailleurs évident que, dans les prochains conflits, l’attaque
+aurait, au moins au début, une grande supériorité sur la défense.
+
+ * * * * *
+
+On arrive facilement, d’après les publications germaniques, à se faire
+une idée assez nette de la façon dont les Allemands comprennent une
+future guerre. Leurs projets peuvent être synthétisés dans la forme
+suivante.
+
+Vers l’an 19..., un lecteur est assis dans un café de Francfort méditant
+sur la destinée de l’Allemagne. Tout à coup, la porte s’ouvre et un
+porteur de journaux entre en criant: «demandez La Gazette de Francfort».
+On y lisait:
+
+«L’heure de la revanche attendue si longtemps a enfin sonné. Londres et
+Paris n’existent plus. Édifices et maisons sont détruits, leurs
+habitants écrasés ou brûlés vifs. Le petit nombre des survivants errent
+dans les campagnes en poussant d’affreux hurlements de désespérés. Ces
+nouvelles feront tressaillir d’allégresse tous les cœurs allemands.
+
+«Voici quelques détails sur la préparation de l’opération:
+
+«Les deux mille avions chargés d’explosifs et de bombes incendiaires
+envoyés sur Londres et Paris, furent fabriqués dans divers pays, en
+Russie notamment, comme avions de commerce. Nos chimistes avaient
+découvert le moyen de préparer des explosifs, inoffensifs quand leurs
+éléments sont séparés et ne pouvant, par conséquent, attirer
+l’attention.
+
+«Ayant projeté, dans un profond secret, la destruction de Londres et de
+Paris, il fallait songer à éviter les représailles. Grâce à notre
+service d’espionnage, tous les centres d’aviation nous étant connus,
+nous pûmes, en même temps que se réalisait la destruction des deux
+grandes capitales, incendier les dépôts d’avions ennemis.
+
+«Pour éviter une invasion militaire sur notre sol, les troupes
+allemandes furent expédiées à la frontière, en même temps que les avions
+destructeurs.»
+
+_La Gazette de Francfort_, parue à quatre heures, ajoutait:
+
+«Nos avions, retournés à leurs dépôts pour renouveler les provisions
+d’explosifs, sont revenus achever la destruction totale de Londres et de
+Paris. Une dépêche, expédiée par télégraphie sans fil à toutes les
+stations de France et d’Angleterre, fait savoir qu’une grande ville sera
+détruite chaque jour, dans le cas où, en raison de leur extrême dureté,
+nos conditions de paix ne seraient pas acceptées. Si les gouvernements
+anglais et français les acceptent,--et comment parviendraient-ils à
+éviter cette acceptation?--on pourra dire que la plus meurtrière et la
+plus destructive des guerres de l’histoire n’aura duré que vingt-quatre
+heures.»
+
+ * * * * *
+
+Il est impossible de dire quelles armes inédites fournira la science de
+demain. Que les guerres deviennent de plus en plus meurtrières n’est pas
+discutable. Que l’Allemagne souhaite une revanche semble aussi évident.
+Elle a perdu son capital matériel, mais non son capital mental,
+c’est-à-dire les capacités techniques qui furent les bases de sa
+puissance économique.
+
+L’Allemagne a toujours été en guerre avec ses voisins depuis les
+origines de son histoire. Est-il probable qu’un pays de soixante
+millions d’hommes, paiera tous les ans pendant une quarantaine d’années
+un tribut à ses vainqueurs?
+
+Dans une interview récente, l’illustre maréchal Foch faisait remarquer
+qu’il est toujours facile de fabriquer des canons et des aéroplanes. «La
+Marne, continuait-il, est un tour de force qu’on ne demande pas deux
+fois. La Meuse est indéfendable. Si nous n’étions pas sur le Rhin, je
+n’aurais pas dormi tranquille une seule nuit depuis l’armistice.»
+
+Si le gouvernement anglais avait réussi à nous empêcher d’y rester,
+suivant son intention énergiquement exprimée pendant les discussions de
+la conférence de la paix, notre situation serait bientôt devenue
+extrêmement dangereuse. Elle l’est suffisamment déjà.
+
+ * * * * *
+
+On a beaucoup discuté sur les différences de mentalité entre les
+Français d’il y a un siècle et ceux d’aujourd’hui. Une distinction
+fondamentale les sépare. Il y a cent ans, nous sortions vaincus de la
+plus glorieuse épopée de l’Histoire, mais l’avenir ne nous menaçait pas.
+Aujourd’hui, la France sort victorieuse d’une nouvelle lutte, mais son
+avenir est chargé de telles menaces qu’elle a perdu le repos. Cet état
+mental pèse lourdement sur ses destinées.
+
+La préoccupation des hommes d’État doit être, on ne le répétera jamais
+assez, de résoudre au moins le problème de la sécurité, puisque celui
+des réparations semble dépasser leurs efforts. Pour y réussir, l’action
+sera plus efficace que les discours.
+
+En donnant à l’homme des pouvoirs supérieurs parfois à ceux dont le
+paganisme antique avait doté ses dieux, la science moderne ne lui a pas
+donné aussi la sagesse sans laquelle les puissances nouvelles deviennent
+destructives. Et c’est pourquoi les civilisations issues de la science
+sont menacées de périr sous l’action même des forces nouvelles qui les
+firent naître.
+
+Nous ignorons si nos civilisations échapperont à la destruction dont
+elles sont menacées par les guerres de revanche au dehors, par les
+luttes sociales au dedans.
+
+Si elles peuvent se soustraire à la ruine que certains hommes d’État
+assurent prochaine, ce sera surtout parce que les nations et leurs
+maîtres auront fini par accepter comme élément de conduite, certains
+principes plusieurs fois rappelés dans cet ouvrage et qu’on peut résumer
+de la façon suivante:
+
+1º L’Évolution actuelle du monde, a mis les peuples dans une
+interdépendance si étroite que les dommages subis par l’un d’eux
+atteignent bientôt tous les autres. Ils ont donc tout intérêt à s’aider
+ou tout au moins à se supporter.
+
+2º Les nécessités économiques et psychologiques dirigeant la vie des
+peuples derrière le chaos des apparences ayant la rigidité des lois
+physiques, toutes les tentatives des hallucinés pour transformer
+violemment une société ne peuvent que la détruire.
+
+Le jour où ces vérités, purement rationnelles aujourd’hui, seront
+descendues dans le cycle des sentiments où s’élabore les actions, une
+paix durable pourra régner. Alors, mais seulement alors, le monde
+cessera d’être un enfer de ruines et de désolation.
+
+ * * * * *
+
+Disserter plus longuement sur un ténébreux avenir alors que l’heure
+présente, est si incertaine, serait inutile.
+
+Nous ne savons rien des jours qui vont naître mais il n’est pas
+téméraire d’affirmer que dans l’Évolution prochaine du monde, les idées
+joueront le rôle prépondérant qu’elles exercèrent toujours. Si nous
+connaissions celles des hommes de demain, leur destinée possible
+pourrait être prévue. Mais les idées nouvelles issues de la grande
+guerre restent en voie de formation.
+
+La génération survivant au grand conflit, n’a pas encore acquis une
+mentalité dont on puisse préciser nettement les contours. Préoccupée
+surtout des réalités, elle ne prétend pas découvrir le sens véritable de
+la vie vainement cherché par les philosophes, mais profiter des heures
+si brèves que la destinée accorde à tous les êtres.
+
+Les théories politiques et religieuses qui préoccupaient tant les hommes
+d’hier semblent un peu indifférentes à ceux d’aujourd’hui. Il semble
+cependant que tous les despotismes, qu’ils viennent des dieux, des rois
+ou des multitudes, leur apparaissent insupportables.
+
+ * * * * *
+
+Quelles que soient les réalités poursuivies par les générations
+nouvelles, leur sort dépendra, je le répète, des idées directrices dont
+elles subiront l’empreinte alors même qu’elles ne s’en apercevraient
+pas.
+
+Depuis le jour où l’homme se dégagea de l’animalité primitive, le rôle
+des idées domina toujours. De leurs conséquences est tissée la trame de
+l’histoire. Elles furent les créatrices des divinités adorées sous des
+noms divers et dont les peuples ne se passèrent jamais.
+
+C’est sur des idées que s’édifièrent les grandes civilisations avec
+leurs institutions, leurs croyances et leurs arts. Du choix de l’idéal
+qui mène un peuple, dépend sa grandeur ou sa décadence.
+
+Nous ignorons les idéals qui gouverneront demain les peuples et c’est
+pourquoi leur avenir reste illisible encore. Ce fut toujours une tâche
+redoutable pour un peuple de changer ses idées et les dieux qui les
+incarnent. Rome périt pour n’avoir pas su résoudre ce grand problème.
+
+
+Fin.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ Introduction.--La physionomie actuelle du monde 7
+
+ LIVRE I
+ LE DÉSÉQUILIBRE POLITIQUE
+
+ Chapitre premier. L’évolution de l’idéal 13
+ Chapitre II. Conséquences politiques des erreurs de psychologie 18
+ Chapitre III. La paix des professeurs 29
+ Chapitre IV. Le réveil de l’Islam 35
+ Chapitre V. L’incompréhension européenne de la mentalité
+ musulmane 42
+ Chapitre VI. Le problème de l’Alsace 50
+ Chapitre VII. La situation financière actuelle. Quels sont les
+ peuples qui paieront les frais de la guerre? 63
+
+ LIVRE II
+ LE DÉSÉQUILIBRE SOCIAL
+
+ Chapitre premier. L’indiscipline et l’esprit révolutionnaire 76
+ Chapitre II. Les côtés mystiques des aspirations révolutionnaires 82
+ Chapitre III. La socialisation des richesses 90
+ Chapitre IV. Les expériences socialistes dans divers pays 98
+
+ LIVRE III
+ LE DÉSÉQUILIBRE FINANCIER ET LES SOURCES DE LA RICHESSE
+
+ Chapitre premier. La pauvreté actuelle de l’Europe 111
+ Chapitre II. Les facteurs anciens et modernes de la richesse 118
+ Chapitre III. Les mystères apparents du change 126
+ Chapitre IV. Comment une dette peut varier avec le temps 136
+ Chapitre V. Les causes de la vie chère 140
+
+ LIVRE IV
+ LE DÉSÉQUILIBRE ÉCONOMIQUE DU MONDE
+
+ Chapitre premier. Les forces nouvelles qui mènent le monde 151
+ Chapitre II. Rôle politique et social de la houille et du pétrole 156
+ Chapitre III. La situation économique de l’Allemagne 164
+ Chapitre IV. Les éléments psychologiques de la fiscalité 172
+ Chapitre V. Principes fondamentaux d’économie politique 179
+
+ LIVRE V
+ LES NOUVEAUX POUVOIRS COLLECTIFS
+
+ Chapitre premier.--Les illusions mystiques sur le pouvoir des
+ collectivités 183
+ Chapitre II.--Le congrès de Gênes comme exemple des résultats
+ qu’une collectivité peut obtenir 189
+ Chapitre III. Les grandes collectivités parlementaires 195
+ Chapitre IV. L’évolution des collectivités vers des formes
+ diverses de despotisme 201
+ Chapitre V. Les illusions sur la Société des Nations 209
+ Chapitre VI. Le rôle politique du prestige 217
+
+ LIVRE VI
+ COMMENT SE RÉFORME LA MENTALITÉ D’UN PEUPLE
+
+ Chapitre premier.--Les idées américaines sur l’éducation 223
+ Chapitre II. Les réformes de l’enseignement en France et les
+ Universités germaniques 232
+ Chapitre III. L’enseignement de la morale à l’école 239
+ Chapitre IV. La création d’habitudes morales par l’armée 245
+
+ LIVRE VII
+ LES ALLIANCES ET LES GUERRES
+
+ Chapitre premier.--La valeur des alliances 234
+ Chapitre II. Les luttes pour l’hégémonie et pour l’existence 266
+ Chapitre III. Le problème de la sécurité 275
+ Chapitre IV. Les formes futures des guerres et les illusions sur
+ le désarmement 281
+
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75820 ***
diff --git a/75820-h/75820-h.htm b/75820-h/75820-h.htm
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+<!DOCTYPE html>
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+ <meta charset="UTF-8">
+ <title>Le déséquilibre du monde | Project Gutenberg</title>
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+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75820 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em"><span class="ssf uu i">Bibliothèque de Philosophie scientifique</span></p>
+
+<p class="c large">D<sup>r</sup> GUSTAVE LE BON</p>
+
+<h1>Le déséquilibre<br>
+du monde</h1>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR<br>
+26, <span class="xsmall">RUE RACINE</span>, 26</p>
+
+<p class="c">1923<br>
+<span class="small">Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction
+réservés pour tous les pays.</span></p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top2em">PRINCIPALES PUBLICATIONS DE GUSTAVE LE BON</p>
+
+
+<p class="c b ssf">1<sup>o</sup> VOYAGES, HISTOIRE ET PSYCHOLOGIE</p>
+
+<ul class="small"><li><span class="xsmall">VOYAGE AUX MONTS TATRAS</span>,
+avec une carte et un panorama dressés par l’auteur
+(publié par la <i>Société géographique de Paris</i>).</li>
+<li><span class="xsmall">VOYAGE AU NÉPAL</span>, illustré d’après
+les photographies et dessins exécutés par
+l’auteur pendant son exploration (publié par le <i>Tour du Monde</i>).</li>
+<li><span class="xsmall">L’HOMME ET LES SOCIÉTÉS. — LEURS ORIGINES ET LEUR HISTOIRE.</span>
+Tome I<sup>er</sup> : Développement
+physique et intellectuel de l’homme. — Tome II : Développement des
+sociétés. (<i>Épuisé.</i>)</li>
+<li><span class="xsmall">LES PREMIÈRES CIVILISATIONS DE L’ORIENT</span>
+(Égypte, Assyrie, Judée, etc.). In-4<sup>o</sup>,
+illustré de 430 gravures, 2 cartes et 9 photographies. (<i>Épuisé.</i>)</li>
+<li><span class="xsmall">LA CIVILISATION DES ARABES.</span> Grand in-4<sup>o</sup>,
+illustré de 366 gravures, 4 cartes et
+11 planches en couleurs, d’après les documents de l’auteur. (<i>Épuisé.</i>)</li>
+<li><span class="xsmall">LES CIVILISATIONS DE L’INDE.</span> Grand in-4<sup>o</sup>,
+illustré de 352 photogravures et 2 cartes,
+d’après les photographies exécutées par l’auteur. (<i>Épuisé.</i>)</li>
+<li><span class="xsmall">LES MONUMENTS DE L’INDE.</span> In-folio,
+illustré de 400 planches d’après les documents,
+photographies, plans et dessins de l’auteur. (Firmin-Didot.) (<i>Épuisé.</i>)</li>
+<li><span class="xsmall">LOIS PSYCHOLOGIQUES DE L’ÉVOLUTION DES PEUPLES.</span>
+15<sup>e</sup> édition.</li>
+<li><span class="xsmall">PSYCHOLOGIE DES FOULES.</span> 25<sup>e</sup> édition.</li>
+<li><span class="xsmall">PSYCHOLOGIE DU SOCIALISME.</span> 8<sup>e</sup> édition.</li>
+<li><span class="xsmall">PSYCHOLOGIE DE L’ÉDUCATION.</span> 27<sup>e</sup> mille.</li>
+<li><span class="xsmall">PSYCHOLOGIE POLITIQUE.</span> 18<sup>e</sup> mille.</li>
+<li><span class="xsmall">LES OPINIONS ET LES CROYANCES.</span> 16<sup>e</sup> mille.</li>
+<li><span class="xsmall">LA RÉVOLUTION FRANÇAISE ET LA PSYCHOLOGIE DES RÉVOLUTIONS.</span>
+15<sup>e</sup> mille.</li>
+<li><span class="xsmall">APHORISMES DU TEMPS PRÉSENT.</span> 9<sup>e</sup> mille.</li>
+<li><span class="xsmall">LA VIE DES VÉRITÉS.</span> 10<sup>e</sup> mille.</li>
+<li><span class="xsmall">ENSEIGNEMENTS
+PSYCHOLOGIQUES DE LA GUERRE EUROPÉENNE.</span> 36<sup>e</sup> mille.</li>
+<li><span class="xsmall">PREMIÈRES CONSÉQUENCES DE LA GUERRE.</span> 29<sup>e</sup> mille.</li>
+<li><span class="xsmall">HIER ET DEMAIN, PENSÉES BRÈVES.</span> 10<sup>e</sup> mille.</li>
+<li><span class="xsmall">PSYCHOLOGIE DES TEMPS NOUVEAUX.</span> 10<sup>e</sup> mille.</li>
+<li><span class="xsmall">LE DÉSÉQUILIBRE DU MONDE.</span> 5<sup>e</sup> mille.</li></ul>
+
+<p class="c b ssf">2<sup>o</sup> RECHERCHES SCIENTIFIQUES</p>
+
+<ul class="small"><li><span class="xsmall">LA FUMÉE DU TABAC. — RECHERCHES CHIMIQUES.</span> (<i>Épuisé.</i>)</li>
+<li><span class="xsmall">RECHERCHES ANATOMIQUES ET MATHÉMATIQUES SUR LES VARIATIONS
+DE VOLUME DU CRANE.</span> In-8<sup>o</sup>. (<i>Épuisé.</i>)</li>
+<li><span class="xsmall">LA MÉTHODE GRAPHIQUE ET LES APPAREILS ENREGISTREURS</span>, contenant la description
+des nouveaux instruments de l’auteur, avec 63 figures. (<i>Épuisé.</i>)</li>
+<li><span class="xsmall">LES LEVERS PHOTOGRAPHIQUES.</span>
+Exposé des nouvelles méthodes de levers de cartes
+et de plans employées par l’auteur pendant ses voyages. 2 vol. in-18.
+(Gauthier-Villars.)</li>
+<li><span class="xsmall">L’ÉQUITATION ACTUELLE ET SES PRINCIPES. — RECHERCHES EXPÉRIMENTALES.</span> 5<sup>e</sup> édition,
+1 vol. in-8<sup>o</sup>, avec 57 figures et un atlas de 178 photographies instantanées.
+(Flammarion.)</li>
+<li><span class="xsmall">MÉMOIRES DE PHYSIQUE</span> : Lumière noire. Phosphorescence invisible. Ondes hertziennes.
+Énergie intra-atomique. Dissociation de la matière, etc. (18 mémoires.)</li>
+<li><span class="xsmall">L’ÉVOLUTION DE LA MATIÈRE</span>, avec 63 figures. 40<sup>e</sup> mille.</li>
+<li><span class="xsmall">L’ÉVOLUTION DES FORCES</span>, avec 42 figures, 24<sup>e</sup> mille.</li></ul>
+<p class="drap i">Il existe des traductions en Anglais, Allemand, Espagnol, Italien,
+Portugais, Danois, Suédois, Russe, Géorgien, Arabe, Polonais, Tchèque,
+Turc, Hindostani, Japonais, etc., de quelques-uns des précédents
+ouvrages.</p>
+
+<p class="c">A LA LIBRAIRIE FLAMMARION</p>
+
+<ul class="small"><li><span class="xsmall">L’ŒUVRE DE GUSTAVE LE BON</span>, par le Baron <span class="sc">Motono</span>,
+ambassadeur du Japon, in-8<sup>o</sup>
+avec portrait.</li></ul>
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em small">Droits de traduction et de reproduction réservés
+pour tous les pays.<br>
+<span lang="en" xml:lang="en">Copyright 1923,<br>
+by</span> <span class="sc">Ernest Flammarion</span>.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak maigre"><span class="small">A L’ILLUSTRE GÉNÉRAL</span><br>
+CHARLES MANGIN</h2>
+
+
+<p>Durant les sombres jours de Verdun où votre
+pénétrante sagacité et votre vaillance contribuèrent
+si puissamment à changer l’orientation du destin, je
+reçus de vous, mon cher général, une photographie,
+dont la dédicace rappelait que vous étiez mon
+disciple. Depuis lors, vous m’avez affirmé que ma
+doctrine vous avait guidé tandis que vous prépariez
+la victoire décisive du 18 juillet 1918 et pendant les
+opérations qui la suivirent. Le psychologue ayant la
+rare fortune de trouver un tel élève pour appliquer
+ses principes, lui doit une vive reconnaissance.</p>
+
+<p>J’exprime ce sentiment en vous dédiant mon
+livre.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c1"><span class="maigre">INTRODUCTION</span><br>
+<span class="small ssf">LA PHYSIONOMIE ACTUELLE DU MONDE</span></h2>
+
+
+<p>Les civilisations modernes se présentent sous deux
+faces, tellement dissemblables, tellement contradictoires,
+que vues d’une planète lointaine, elles sembleraient
+appartenir à deux mondes entièrement
+différents.</p>
+
+<p>Un de ces mondes est celui de la science et de ses
+applications. Des édifices qui le composent rayonnent
+les éblouissantes clartés de l’harmonie et de la
+vérité pure.</p>
+
+<p>L’autre monde est le ténébreux domaine de la vie
+politique et sociale. Ses chancelantes constructions
+restent enveloppées d’illusions, d’erreurs et de haines.
+Des luttes furieuses le ravagent fréquemment.</p>
+
+<p>Cet éclatant contraste entre les divers domaines des
+grandes civilisations tient à ce que chacun d’eux est
+formé d’éléments n’obéissant pas aux mêmes lois et
+n’ayant pas de commune mesure.</p>
+
+<p>La vie sociale est régie par des besoins, des sentiments,
+des instincts légués par l’hérédité et qui
+pendant des entassements d’âges, représentèrent les
+seuls guides de la conduite.</p>
+
+<p>Dans cette région, l’évolution progressive demeure
+très faible. Les sentiments qui animaient nos premiers
+aïeux : l’ambition, la jalousie, la férocité et la haine,
+restent inchangés.</p>
+
+<p>Durant des périodes, dont la science révèle l’accablante
+longueur, l’homme se différencia peu du
+monde animal qu’il devait tant dépasser intellectuellement
+un jour.</p>
+
+<p>Restés les égaux des animaux dans le domaine de la
+vie organique, nous les dépassons à peine dans la
+sphère des sentiments. C’est seulement dans le cycle
+de l’intelligence que notre supériorité est devenue
+immense. Grâce à elle les continents ont été rapprochés,
+la pensée transmise d’un hémisphère à l’autre
+avec la vitesse de la lumière.</p>
+
+<p>Mais l’intelligence qui, du fond des laboratoires, réalise
+tant de découvertes n’a exercé jusqu’ici qu’un bien
+faible rôle dans la vie sociale. Elle reste dominée par
+des impulsions que la raison ne gouverne pas. Les
+sentiments et les fureurs des premiers âges ont conservé
+leur empire sur l’âme des peuples et déterminent
+leurs actions.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La compréhension des événements n’est possible
+qu’en tenant compte des différences profondes séparant
+les impulsions affectives et mystiques des
+influences rationnelles. Elles expliquent pourquoi des individus
+d’une intelligence supérieure ont accepté, à toutes les
+époques, les plus enfantines croyances : l’adoration
+du serpent ou celle de Moloch, par exemple. Des
+millions d’hommes sont dominés encore par les rêveries
+d’illustres hallucinés fondateurs de croyances
+religieuses ou politiques. De nos jours, les chimères
+communistes ont eu la force de ruiner un gigantesque
+empire et de menacer plusieurs pays.</p>
+
+<p>C’est également parce que le cycle de l’intelligence
+a peu d’action sur celui des sentiments qu’on vit, dans
+la dernière guerre, des hommes de haute culture
+incendier des cathédrales, massacrer des vieillards
+et ravager des provinces, pour l’unique satisfaction de
+détruire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Nous ignorons le rôle que la raison exercera un
+jour sur la marche de l’histoire. Si l’intelligence
+n’en conserve d’autre que de fournir aux impulsions
+sentimentales et mystiques qui continuent à mener
+le monde des procédés de dévastation plus meurtriers
+chaque jour, nos grandes civilisations sont vouées au
+sort des grands empires asiatiques, que leur puissance
+ne sauva pas de la destruction et dont le sable
+recouvre aujourd’hui les derniers vestiges.</p>
+
+<p>Les futurs historiens, méditant alors sur les causes
+de ruine des sociétés modernes, diront sans doute
+qu’elles périrent parce que les sentiments de leurs
+défenseurs n’avaient pas évolué aussi vite que leur
+intelligence.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La complication des problèmes sociaux qui agitent
+aujourd’hui la vie des peuples tient en partie à la
+difficulté de concilier des intérêts contradictoires.
+Pendant la paix les divergences entre peuples et
+entre classes d’un même peuple existent également, mais
+les nécessités de la vie finissent par équilibrer les
+intérêts contraires. L’accord ou tout au moins un
+demi-accord s’établit.</p>
+
+<p>Cette entente toujours précaire ne survit pas aux
+profonds bouleversements comme ceux de la grande
+guerre. Le déséquilibre remplace alors l’équilibre.
+Libérés des anciennes contraintes, les sentiments, les
+croyances, les intérêts opposés renaissent et se heurtent
+avec violence.</p>
+
+<p>Et c’est ainsi que depuis les débuts de la guerre le
+monde est entré dans une phase de déséquilibre dont
+il ne réussit pas à sortir.</p>
+
+<p>Il en sort d’autant moins que les peuples et leurs
+maîtres prétendent résoudre des problèmes entièrement
+nouveaux avec des méthodes anciennes qui ne
+leur sont plus applicables aujourd’hui.</p>
+
+<p>Les illusions sentimentales et mystiques qui enfantèrent
+la guerre dominent encore pendant la paix.
+Elles ont créé les ténèbres dans lesquelles l’Europe
+est plongée et qu’aucun phare directeur n’illumine
+encore.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pour que les menaces dont l’avenir paraît enveloppé
+soient évitées, il faut étudier sans passions et sans
+illusions les problèmes qui se dressent de toutes parts
+et les répercussions dont ils sont chargés. Tel est le
+but du présent ouvrage.</p>
+
+<p>Cet avenir, d’ailleurs, est surtout en nous-mêmes
+et tissé par nous-mêmes. N’étant pas fixé comme
+le passé, il peut se transformer sous l’action de nos
+efforts. Le réparable du présent devient bientôt l’irréparable
+de l’avenir. L’action du hasard, c’est-à-dire
+des causes ignorées, reste considérable dans la marche
+du monde, mais il n’empêcha jamais les peuples de
+créer leur destinée.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c xlarge b">Le déséquilibre du monde</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c2"><span class="maigre">LIVRE I</span><br>
+<span class="small">LE DÉSÉQUILIBRE POLITIQUE</span></h2>
+
+
+
+
+<h3><span class="maigre">CHAPITRE PREMIER</span><br>
+<span class="ssf small">L’ÉVOLUTION DE L’IDÉAL</span></h3>
+
+
+<p>J’ai, souvent, étudié au cours de mes livres le
+rôle prépondérant de l’idéal dans la vie des peuples.
+Il me faut cependant y revenir encore, car l’heure
+présente s’affirme de plus en plus comme une lutte
+d’idéals contraires. Devant les anciens idéals religieux
+et politiques dont la puissance a pâli se dressent,
+en effet, des idéals nouveaux qui prétendent les
+remplacer.</p>
+
+<p>L’histoire montre facilement qu’un peuple, tant
+qu’il ne possède pas des sentiments communs, des
+intérêts identiques, des croyances semblables, ne
+constitue qu’une poussière d’individus, sans cohésion,
+sans durée et sans force.</p>
+
+<p>L’unification qui fait passer une race de la barbarie
+à la civilisation s’accomplit par l’acceptation
+d’un même idéal. Les hasards des conquêtes ne le
+remplacent pas.</p>
+
+<p>Les idéals susceptibles d’unifier l’âme d’un peuple
+sont de nature diverse : culte de Rome, adoration
+d’Allah, espoir d’un paradis, etc. Comme moyen
+d’action leur efficacité est la même dès qu’ils ont
+conquis les cœurs.</p>
+
+<p>Avec un idéal capable d’agir sur les âmes un peuple
+prospère. Sa décadence commence quand cet idéal
+s’affaiblit. Le déclin de Rome date de l’époque où les
+Romains cessèrent de vénérer leurs institutions et
+leurs dieux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’idéal de chaque peuple contient des éléments très
+stables, l’amour de la patrie, par exemple, et d’autres
+qui varient d’âge en âge, avec les besoins matériels,
+les intérêts, les habitudes mentales de chaque époque.</p>
+
+<p>A ne considérer que la France, et depuis une
+dizaine de siècles seulement, il est visible que les éléments
+constitutifs de son idéal ont souvent varié.
+Ils continuent à varier encore.</p>
+
+<p>Au moyen âge, les éléments théologiques prédominent,
+mais la féodalité, la chevalerie, les croisades,
+leur donnent une physionomie spéciale. L’idéal reste
+cependant dans le ciel, et orienté par lui.</p>
+
+<p>Avec la Renaissance, les conceptions se transforment.
+Le monde antique sort de l’oubli et change
+l’horizon des pensées. L’astronome l’élargit en
+prouvant que la terre, centre supposé de l’univers,
+n’est qu’un astre infime perdu dans l’immensité du
+firmament. L’idéal divin persiste, sans doute, mais
+il cesse d’être unique. Beaucoup de préoccupations
+terrestres s’y mêlent. L’art et la science dépassent
+parfois en importance la théologie.</p>
+
+<p>Le temps s’écoule et l’idéal évolue encore. Les rois,
+dont papes et seigneurs limitaient jadis la puissance,
+finissent par devenir absolus. Le <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle
+rayonne de l’éclat d’une monarchie qu’aucun pouvoir
+ne conteste plus. L’unité, l’ordre, la discipline,
+règnent dans tous les domaines. Les efforts autrefois
+dépensés en luttes politiques se tournent vers la
+littérature et les arts qui atteignent un haut degré
+de splendeur.</p>
+
+<p>Le déroulement des années continue et l’idéal subit
+une nouvelle évolution. A l’absolutisme du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle
+succède l’esprit critique du <small>XVIII</small><sup>e</sup>. Tout est remis en
+question. Le principe d’autorité pâlit et les anciens
+maîtres du monde perdent le prestige d’où dérivait
+leur force. Aux anciennes classes dirigeantes :
+royauté, noblesse et clergé, en succède une autre
+qui conquiert tous les pouvoirs. Les principes qu’elle
+proclame, l’égalité surtout, font le tour de l’Europe
+et transforment cette dernière en champ de bataille
+pendant vingt ans.</p>
+
+<p>Mais comme le passé ne meurt que lentement dans
+les âmes les idées anciennes renaissent bientôt. Idéals
+du passé et idéals nouveaux entrent en lutte. Restaurations
+et révolutions se succèdent pendant près d’un
+siècle.</p>
+
+<p>Ce qui restait des anciens idéals s’effaçait cependant
+de plus en plus. La catastrophe dont le monde a été
+récemment bouleversé fit pâlir encore leur faible prestige.
+Les dieux, visiblement impuissants à orienter la vie
+des nations, sont devenus des ombres un peu oubliées.
+S’étant également montrées impuissantes, les plus
+antiques monarchies se virent renversées par les
+fureurs populaires. Une fois encore l’idéal collectif
+se trouva transformé.</p>
+
+<p>Les peuples déçus cherchent maintenant à se
+protéger eux-mêmes. A la dictature des dieux et des
+rois, ils prétendent substituer celle du prolétariat.</p>
+
+<p>Ce nouvel idéal se formule, malheureusement pour
+lui, à une époque où, transformé par les progrès de
+la science, le monde ne peut plus progresser que sous
+l’influence des élites. Il importait peu jadis à la Russie
+de ne pas posséder les capacités intellectuelles d’une
+élite. Aujourd’hui, le seul fait de les avoir perdues
+l’a plongée dans un abîme d’impuissance.</p>
+
+<p>Une des difficultés de l’âge actuel résulte de ce
+qu’il n’a pas encore trouvé un idéal capable de rallier
+la majorité des esprits.</p>
+
+<p>Cet idéal nécessaire, les démocraties triomphantes
+le cherchent mais ne le découvrent pas. Aucun de
+ceux proposés n’a pu réunir assez d’adeptes pour
+s’imposer.</p>
+
+<p>Dans l’universel désarroi, l’idéal socialiste essaye
+d’accaparer la direction des peuples mais étranger
+aux lois fondamentales de la psychologie et de la
+politique, il se heurte à des barrières que les volontés
+ne franchissent plus. Il ne saurait donc remplacer les
+anciens idéals.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans une des cavernes rocheuses dominant la route
+de Thèbes, en Béotie, vivait jadis, suivant la légende,
+un être mystérieux proposant des énigmes à la
+sagacité des hommes, et condamnant à périr ceux qui
+ne les devinaient pas.</p>
+
+<p>Ce conte symbolique traduit clairement le fatal
+dilemme : deviner ou périr, qui a tant de fois surgi
+aux phases critiques de l’histoire des nations. Jamais
+peut-être, les grands problèmes dont la destinée des
+peuples dépend, ne furent plus difficiles qu’aujourd’hui.</p>
+
+<p>Bien que l’heure d’édifier un idéal nouveau n’ait
+pas sonné il est déjà possible cependant de déterminer
+les éléments devant entrer dans sa structure, et ceux
+qu’il faudra nécessairement rejeter. Plusieurs pages
+de notre livre seront consacrées à cette détermination.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c3"><span class="maigre">CHAPITRE II</span><br>
+<span class="ssf small">CONSÉQUENCES POLITIQUES DES ERREURS
+DE PSYCHOLOGIE</span></h3>
+
+
+<p>Le défaut de prévision d’événements prochains et
+l’inexacte observation d’événements présents furent
+fréquents pendant la guerre et depuis la paix.</p>
+
+<p>L’imprévision s’est révélée à toutes les périodes du
+conflit. L’Allemagne n’envisagea ni l’entrée en guerre
+de l’Angleterre, ni celle de l’Italie, ni surtout celle de
+l’Amérique. La France ne prévit pas davantage les
+défections de la Bulgarie et de la Russie, ni d’autres
+événements encore.</p>
+
+<p>L’Angleterre ne montra pas une perspicacité plus
+grande. J’ai rappelé ailleurs que, trois semaines avant
+l’armistice, son ministre des affaires étrangères, ne
+soupçonnant nullement la démoralisation de l’armée
+allemande, assurait dans un discours que la guerre
+serait encore très longue.</p>
+
+<p>La difficulté de prévoir des événements même
+rapprochés se conçoit ; mais celle qu’éprouvent les
+gouvernants à savoir ce qui se passe dans des pays où
+ils entretiennent à grands frais des agents chargés de
+les renseigner est difficilement compréhensible.</p>
+
+<p>La cécité mentale des agents d’information vient
+sans doute de leur impuissance à discerner le général
+dans les cas particuliers qu’ils peuvent observer.</p>
+
+<p>En dehors des lourdes erreurs de psychologie qui
+nous coûtèrent la ruine de plusieurs départements
+mais dont je n’ai pas à m’occuper ici, plusieurs fautes,
+chargées de redoutables conséquences, ont été commises
+depuis l’armistice.</p>
+
+<p>La première fut de n’avoir pas facilité la dissociation
+des différents États de l’Empire allemand, dissociation
+spontanément commencée au lendemain de
+la défaite.</p>
+
+<p>Une autre erreur fut de favoriser une désagrégation
+de l’Autriche, que l’intérêt de la paix européenne
+aurait dû faire éviter à tout prix.</p>
+
+<p>Une erreur moins importante mais grave encore fut
+d’empêcher l’importation en France des stocks accumulés
+par l’industrie allemande pendant la guerre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Examinons l’engrenage des conséquences issues
+de ces erreurs.</p>
+
+<p>La première fut capitale. Ainsi que je l’avais dit
+et répété, bien avant la conclusion du traité de paix,
+il eût été d’un intérêt majeur pour la sécurité du
+monde de favoriser la division de l’Allemagne en
+États politiquement séparés, comme ils l’étaient
+avant 1870.</p>
+
+<p>La tâche se trouvait grandement facilitée, puisque
+l’Allemagne, après sa défaite, se divisa spontanément
+en plusieurs républiques indépendantes.</p>
+
+<p>Cette séparation n’eût pas été du tout artificielle.
+C’est l’unité, au contraire, qui était artificielle, puisque
+l’Allemagne se compose de races différentes,
+ayant droit à une vie autonome, d’après le principe
+même des nationalités si cher aux Alliés.</p>
+
+<p>Il avait fallu la main puissante de la Prusse et cinquante
+ans de caserne et d’école pour agréger en un
+seul bloc des pays séculairement distincts et professant
+les uns pour les autres une fort médiocre
+sympathie.</p>
+
+<p>Seuls, les avantages de cette unité avaient pu la
+maintenir. Ces avantages disparaissant, elle devait
+s’écrouler. Ce fut d’ailleurs ce qui en arriva au
+lendemain de la défaite.</p>
+
+<p>Favoriser une telle division, en attribuant de meilleures
+conditions de paix à quelques-unes des républiques
+nouvellement fondées, eût permis de stabiliser
+la dissociation spontanément effectuée.</p>
+
+<p>Les Alliés ne l’ont pas compris, s’imaginant sans
+doute qu’ils obtiendraient plus d’avantages du bloc
+allemand que d’États séparés.</p>
+
+<p>Maintenant, il est trop tard. Les gouvernants
+allemands ont profité des interminables tergiversations
+de la Conférence de la Paix pour refaire péniblement
+leur unité.</p>
+
+<p>Elle est, actuellement, complète. Dans la nouvelle
+constitution allemande, l’Empire semble partagé en
+une série d’États libres et égaux. Simple apparence.
+Tout ce qui ressort de la législation appartient
+à l’Empire. Les États confédérés sont bien moins
+autonomes, en réalité, qu’ils ne l’étaient avant la
+guerre. Ne représentant que de simples provinces de
+l’Empire, ils restent aussi peu indépendants que
+le sont les provinces françaises du pouvoir central
+établi à Paris.</p>
+
+<p>Le seul changement réel opéré dans la nouvelle
+unité allemande c’est que l’hégémonie exercée jadis
+par la Prusse ne lui appartient plus.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’erreur politique consistant à favoriser la désagrégation
+de l’Autriche fut encore plus grave. Certes,
+l’Autriche était un empire vermoulu, mais il possédait
+des traditions, une organisation ; en un mot, l’armature
+que les siècles seuls peuvent bâtir.</p>
+
+<p>Avec quelques illusions en moins et un peu de
+sagacité en plus, la nécessité de conserver l’Empire d’Autriche
+fût nettement apparue.</p>
+
+<p>L’Europe entrevoit déjà et verra de plus en plus ce
+que lui coûtera la dissolution de l’Autriche en petits
+États sans ressources, sans avenir et qui à peine
+formés entrèrent en conflit les uns contre les autres.</p>
+
+<p>C’est surtout en raison des nouvelles conflagrations
+dont tous ces fragments d’États menacent l’Europe,
+que le Sénat américain refusa d’accepter une Société
+des Nations qui pourrait obliger les États-Unis à
+intervenir dans les rivalités des incivilisables populations
+balkaniques.</p>
+
+<p>La désagrégation de l’Autriche aura d’autres conséquences
+encore plus graves. Une des premières va
+être, en effet, d’agrandir l’Allemagne du territoire
+habité par les neuf à dix millions d’Allemands représentant
+ce qui reste de l’ancien empire d’Autriche.
+Sentant leur faiblesse, ils se tournent déjà vers
+l’Allemagne et demandent à lui être annexés.</p>
+
+<p>Sans doute, les Alliés s’opposent à cette
+annexion. Mais comment pourront-ils l’empêcher toujours puisque les
+Autrichiens de race allemande invoquent, pour réclamer
+leur annexion, le principe même des nationalités,
+c’est-à-dire le droit pour les peuples de disposer d’eux-mêmes,
+droit hautement proclamé par les Alliés ?</p>
+
+<p>Et ici apparaît, une fois encore, comme il apparut
+si fréquemment dans l’histoire, le danger des idées
+fausses. Le principe des nationalités, qui prétend
+remplacer celui de l’équilibre, semble fort juste au
+point de vue rationnel, mais il devient très erroné
+quand on considère que les hommes sont conduits
+par des sentiments, des passions, des croyances et
+fort peu par des raisons.</p>
+
+<p>Quelle application peut-on faire de cet illusoire principe
+dans des pays où, de province en province, de
+village en village, et souvent dans le même village,
+subsistent des populations de races, de langues, de
+religions différentes, séparées par des haines séculaires
+et n’ayant d’autre idéal que de se massacrer ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La troisième des erreurs énumérées plus haut,
+celle d’avoir empêché, par tous les moyens possibles,
+l’introduction en France après la paix des produits
+allemands accumulés pendant la guerre, est une de
+celles qui ont le plus contribué à l’établissement de
+la vie chère.</p>
+
+<p>Cette interdiction ne résulta pas, bien entendu,
+des décisions de la Conférence de la Paix, mais
+uniquement de notre gouvernement.</p>
+
+<p>Il fut, d’ailleurs, le seul à commettre pareille faute.
+Plus avisées, l’Amérique et l’Angleterre ouvrirent
+largement leurs portes aux produits venus d’Allemagne
+et profitèrent du bon marché de ces produits
+pour aller s’en approvisionner et réduire ainsi le prix
+de la vie dans leur pays.</p>
+
+<p>Commercer de préférence avec des pays dont le
+change est favorable constitue une notion économique
+tellement évidente, tellement élémentaire, que l’on
+ne conçoit pas qu’il ait pu exister un homme d’État
+incapable de la comprendre.</p>
+
+<p>Les illusoires raisons de nos interdictions d’importation,
+ou, ce qui revient au même, de nos
+taxes douanières prohibitives, étaient de favoriser
+quelques fabricants impuissants, d’ailleurs, à produire
+la dixième partie des objets dont la France
+avait besoin.</p>
+
+<p>Pour plaire à quelques industriels, le public en
+fut réduit à payer trois à quatre fois trop cher aux
+négociants anglais et américains des produits qu’ils
+auraient pu se procurer à très bon marché en Allemagne
+et que nous pouvions y acheter comme eux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les erreurs psychologiques que nous venons
+d’examiner furent commises au moment de la paix.
+Depuis cette époque, les hommes d’État européens
+en ont accumulé bien d’autres.</p>
+
+<p>Une des plus graves, puisqu’elle faillit compromettre
+la sécurité de l’Europe, fut l’attitude prise à l’égard
+de la Pologne par le ministre qui dirigeait alors les
+destinées de l’Angleterre.</p>
+
+<p>Espérant se concilier les communistes russes, ce
+ministre n’hésita pas à conseiller publiquement aux
+Polonais d’accepter les invraisemblables conditions
+de paix proposées par la Russie, notamment un
+désarmement dont la première conséquence eût été
+le pillage de la Pologne, d’effroyables massacres et
+l’invasion de l’Europe.</p>
+
+<p>Pour bien montrer sa bonne volonté aux bolchevistes,
+le même Ministre interdisait, contre tout
+droit d’ailleurs, le passage par Dantzig des munitions
+destinées aux Polonais et il obtenait du gouvernement
+belge la même interdiction pour Anvers.</p>
+
+<p>Le résultat de cette intervention fut d’abord de
+provoquer chez les neutres — sans parler de la
+France — une indignation très vive. Voici comment
+s’exprimait à ce sujet <i>Le Journal de Genève</i> :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Ces deux actes d’hostilité contre la Pologne ont causé aux
+admirateurs de l’Angleterre une stupéfaction extraordinaire et
+une douloureuse déception. Aujourd’hui, ces admirateurs
+disent ceci :</p>
+
+<p>L’Angleterre, grâce au sang non seulement anglais, mais
+français, belge, italien, polonais, est, aujourd’hui, en sûreté
+dans son île. La France, la Belgique, la Pologne, restent aux
+avant-postes, exposées en première ligne.</p>
+
+<p>L’Angleterre croit-elle qu’il soit conforme à ses traditions
+de loyauté, qu’il soit même conforme à son intérêt le plus évident,
+de laisser ses alliés s’épuiser dans la lutte pour arrêter
+le bolchevisme en marche vers l’Occident, sans user de toute
+son influence et de toutes ses forces pour leur venir en aide ? »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Les intérêts commerciaux qui déterminèrent
+l’orientation politique de l’homme d’État anglais
+étaient faciles à voir. Ce qu’il n’a pas aperçu, ce sont
+les conséquences pouvant résulter de sa conduite à
+l’égard des Polonais.</p>
+
+<p>Si la Pologne, cédant aux suggestions anglaises,
+avait renoncé à la lutte, le Bolchevisme, allié à l’Islamisme,
+si maladroitement traité en Turquie, fût
+devenu plus dangereux encore qu’il ne l’est aujourd’hui.
+La Pologne vaincue, l’alliance de la Russie bolcheviste
+avec l’Allemagne était certaine.</p>
+
+<p>Fort heureusement pour nous, — et plus encore,
+peut-être, pour l’Angleterre, — notre gouvernement
+eut une vision autrement nette de la situation que
+l’Angleterre.</p>
+
+<p>Bien que le cas des Polonais semblât désespéré,
+puisque l’armée rouge était aux portes de Varsovie,
+notre président du conseil n’hésita pas à les secourir
+non seulement par l’envoi de munitions, mais surtout
+en faisant diriger leurs armées par le chef
+d’état-major du maréchal Foch. Grâce à l’influence
+de ce général, les Polonais, qui reculaient toujours
+sans paraître se soucier de combattre, reprirent
+courage, et quelques manœuvres habiles transformèrent
+leurs persistantes défaites en une éclatante
+victoire.</p>
+
+<p>Ses conséquences furent immédiates : la Pologne
+délivrée, les espérances de l’Allemagne déçues, le
+bolchevisme refoulé, l’Asie moins menacée.</p>
+
+<p>Pour arriver à ces résultats, il avait suffi de voir
+juste et d’agir vite. On ne saurait trop louer nos
+gouvernants d’avoir fait preuve de qualités qui,
+depuis quelque temps, devenaient exceptionnelles
+chez eux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La politique européenne vit d’idées anciennes correspondant
+à des besoins disparus. La notion moderne
+d’interdépendance des peuples et la démonstration
+de l’inutilité des conquêtes n’ont aucune
+influence sur la conduite des diplomates. Ils restent
+persuadés qu’une nation peut s’enrichir en ruinant le
+commerce d’une autre et que l’idéal pour un pays
+est de s’agrandir par des conquêtes.</p>
+
+<p>Ces conceptions usées semblent choquantes aux
+peuples que n’agitent pas nos préjugés et nos passions
+ataviques.</p>
+
+<p>Un journal du Brésil en exprimait son étonnement
+dans les lignes suivantes qui traduisent bien les idées
+du nouveau monde :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Tous les peuples du vieux continent, quels qu’ils soient,
+ont une conception antique du monde et de la vie. Que veulent-ils ?
+Prendre. Que voient-ils dans la fin d’une guerre ? L’occasion
+de recevoir le plus qu’ils peuvent. C’est la conception
+antique, c’est le passé de nombreux siècles se faisant toujours sentir
+chez les grands esprits, comme dans les masses, même dans
+les milieux socialistes et ouvriers, où les idées sont confuses
+et les appétits exaspérés simplement par égoïsme de classes. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Les hommes d’État européens parlent bien quelquefois
+le langage du temps présent mais ils se conduisent
+avec les idées des temps passés. L’Angleterre proclame
+très haut le principe des nationalités, mais elle s’empare
+ou tente de s’emparer de l’Égypte, de la Perse,
+des colonies allemandes, de la Mésopotamie, etc…
+Les nouvelles petites républiques fondées avec les
+débris des anciens empires professent, elles aussi, de
+grands principes, mais tâchent également de s’agrandir
+aux dépens de leurs voisins.</p>
+
+<p>La paix ne s’établira en Europe que quand l’anarchie
+créée par les erreurs de psychologie ne dominera
+plus les âmes. Il faut, parfois, bien des années pour
+montrer à un peuple les dangers de ses illusions.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La guerre ayant bouleversé les doctrines guidant
+les chefs d’armée comme celles dont s’alimentait la
+pensée des hommes d’État, un empirisme incertain
+reste leur seul guide.</p>
+
+<p>Cet état mental a été bien mis en évidence dans un
+discours prononcé par un président du Conseil devant
+le Parlement français.</p>
+
+<p>« Nous avons fait, disait-il, la guerre dans l’empirisme
+et la paix aussi parce qu’il est impossible que
+ce soit autrement. De doctrines économiques, il n’en
+est chez personne ici. »</p>
+
+<p>L’empirisme représente forcément la période de
+début de toutes les sciences, mais en progressant elles
+réussissent à tirer de l’expérience des lois générales
+permettant de prévoir la marche des phénomènes
+et de renoncer à l’empirisme.</p>
+
+<p>Nul besoin d’empirisme par exemple, pour savoir
+que quand un corps tombe librement dans l’espace,
+sa vitesse à un moment donné est proportionnelle
+au temps de sa chute et l’espace parcouru au carré
+du même temps.</p>
+
+<p>Les lois physiques sont tellement certaines, que
+lorsqu’elles semblent ne pas se vérifier on est sûr
+qu’intervient une cause perturbatrice, dont il est possible
+de déterminer la grandeur. Ainsi l’astronome
+Leverrier constatant qu’un certain astre ne paraissait
+plus obéir rigoureusement aux lois de l’attraction,
+en conclut que sa marche devait être troublée par
+l’influence d’une planète inconnue. De la perturbation
+observée, fut déduite la position de l’astre
+produisant cette perturbation et on le découvrit bientôt
+à la place indiquée.</p>
+
+<p>La psychologie et l’économie politique sont soumises,
+comme d’ailleurs tous les phénomènes de la
+nature, à des lois immuables, mais ces lois, nous en
+connaissons très peu, et celles connues subissent
+tant d’influences perturbatrices qu’on arrive à douter
+des plus certaines, alors même qu’elles ont de nombreuses
+expériences pour soutien.</p>
+
+<p>Il est visible que les gouvernants européens n’ont
+possédé, ni pendant la guerre, ni depuis la paix,
+aucune règle fixe de conduite. Leur oubli de certaines
+lois économiques et psychologiques n’empêche
+pas l’existence de ces lois. De leur méconnaissance
+ils furent souvent victimes.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c4"><span class="maigre">CHAPITRE III</span><br>
+<span class="ssf small">LA PAIX DES PROFESSEURS</span></h3>
+
+
+<p>Aux erreurs de psychologie précédemment énumérées
+il faut ajouter les illusions qui présidèrent à la
+rédaction du traité de paix. Leur importance va être
+montrée dans ce chapitre.</p>
+
+<p>Peu d’hommes possédèrent au cours de l’Histoire
+un pouvoir égal à celui du président Wilson lorsque,
+débarqué en Europe, il dicta les conditions de la
+paix. Pendant la rayonnante période de sa puissance,
+le représentant du nouveau monde resta enveloppé
+d’un prestige que les Dieux et les Rois n’obtinrent
+pas toujours au même degré.</p>
+
+<p>A entendre ses merveilleuses promesses, une
+nouvelle lumière allait éclairer l’univers. Aux peuples
+sortis d’un effroyable enfer et redoutant d’y être
+replongés apparaissait l’aurore d’une paix éternelle.
+Un âge de fraternité remplacerait l’ère des carnages
+et des dévastations.</p>
+
+<p>Ces vastes espoirs ne durèrent pas longtemps. La
+réalité prouva bientôt que les traités si péniblement
+élaborés n’avaient eu d’autres résultats que de précipiter
+l’Europe dans l’anarchie et l’Orient dans une
+série d’inévitables guerres. La presque totalité des
+petits États créés en découpant d’antiques monarchies,
+envahirent bientôt leurs voisins et aucune intervention
+des grandes puissances ne réussit, pendant de longs
+mois, à calmer leurs fureurs.</p>
+
+<p>Des diverses causes qui transformèrent en désillusions
+de grandes espérances, une des plus actives fut
+la méconnaissance de certaines lois psychologiques
+fondamentales qui, depuis l’origine des âges, dirigent
+la vie des nations.</p>
+
+<p>Le président Wilson était le seul personnage assez
+puissant pour imposer, avec le morcellement de
+l’Europe, une série des conditions de paix dont on a
+pu dire qu’elles faisaient hurler le bon sens. Nous
+savons, aujourd’hui, qu’il ne fut pas leur unique
+auteur.</p>
+
+<p>Les révélations de l’ambassadeur américain Elkus,
+que reproduisit <i>le Matin</i>, ont appris que les diverses
+clauses du traité avaient été rédigées par une petite
+phalange de professeurs.</p>
+
+<p>« <i>Lorsque le président Wilson confia au colonel
+House la mission de choisir les futurs délégués, il
+stipula</i> :</p>
+
+<p>«  — <i>Je ne veux que des professeurs de l’Université.</i></p>
+
+<p>«  — <i>Vainement, le colonel tenta de rappeler que
+l’Amérique possédait de grands ambassadeurs, des
+industriels qui sont les premiers de la terre, des
+hommes d’État qui avaient une profonde expérience
+de l’Europe</i> :</p>
+
+<p>«  — <i>Je ne veux que des professeurs, répéta le
+président.</i> »</p>
+
+<p>Ce fut donc une cohorte de professeurs qui peuplèrent
+les commissions. « Penchés sur les textes, et
+non sur les âmes, ils interrogeaient les grands principes
+abstraits et fermaient les yeux devant les
+faits. » La paix devint ainsi ce que l’ambassadeur
+Elkus appelle « une paix de professeurs ». Elle
+montra, une fois de plus, à quel point des théoriciens
+pleins de science, mais étrangers aux réalités
+du monde, peuvent être dépourvus de bon sens, et,
+par conséquent, dangereux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le traité de paix comprenait, en réalité, deux
+parties distinctes :</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> Création d’États nouveaux, aux dépens surtout
+de l’Autriche et de la Turquie ;</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Constitution d’une Société des Nations, destinée
+à maintenir une paix perpétuelle.</p>
+
+<p>En ce qui concerne la création d’États nouveaux
+aux dépens de l’Autriche et de la Turquie, l’expérience
+montra vite, comme je l’ai déjà indiqué plus haut, ce
+que valait une telle conception. Ses premiers résultats
+furent d’installer pour longtemps dans ces pays
+la ruine, l’anarchie et la guerre. On vit alors combien
+fut chimérique la prétention de refaire à coups de
+décrets des siècles d’Histoire. C’était une bien folle
+entreprise de découper de vieux empires en provinces
+séparées, sans tenir compte de leurs possibilités
+d’existence. Tous ces pays nouveaux, divisés par des
+divergences d’intérêts et des haines de races, ne
+possédant aucune stabilité économique, devaient
+forcément entrer en conflit.</p>
+
+<p>La minuscule Autriche actuelle est un produit des
+formidables illusions politiques qui conduisirent le
+maître du Congrès à désagréger une des plus vieilles
+monarchies du monde.</p>
+
+<p>Que pourront les Alliés quand l’Autriche, réduite à
+la dernière misère, reconnaîtra qu’elle ne saurait vivre
+qu’en s’unissant à l’Allemagne ? C’est alors seulement
+que les auteurs du Traité de paix constateront l’erreur
+commise en détruisant le bloc aussi utile que peu
+dangereux constitué par l’ancienne Autriche.</p>
+
+<p>Prétendre refaire avec une feuille de papier l’édifice
+européen lentement édifié par mille ans d’histoire,
+quelle vanité !</p>
+
+<p>M. Morgenthau, ambassadeur d’Amérique, a fait
+récemment des petits États fabriqués par les décisions
+du Congrès la description suivante :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Quel tableau que celui de l’Europe centrale aujourd’hui ! Ici,
+une poussière de petites républiques sans force physique
+réelle, sans industrie, sans armée, ayant tout à créer, cherchant
+surtout à s’étendre territorialement sans savoir si elles auront
+la force de tout administrer, de tout vérifier. Et là, un État
+compact de 70 millions d’hommes qui savent la valeur de la
+discipline, qui savent qu’il s’en est fallu de quelques pouces
+qu’ils asseyent leur domination sur le monde entier, qui n’ont
+rien oublié de leurs espoirs, et qui n’oublieront rien de leurs
+rancunes. »</p>
+</blockquote>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’Angleterre respecta les utopies du président
+Wilson, de solides réalités lui étant accordées en
+échange de cette tolérance. Gagnant d’immenses
+territoires, qui en firent la véritable bénéficiaire de
+la guerre, elle n’avait aucun intérêt à s’opposer aux
+parties du traité ne la concernant pas.</p>
+
+<p>Restée seule, la France dut subir toutes les exigences
+de l’idéologie wilsonienne, exigences d’autant plus
+intransigeantes qu’elles prétendaient dériver de la
+pure raison.</p>
+
+<p>La manifeste erreur du président Wilson et de son
+équipe d’universitaires fut justement de croire à
+cette puissance souveraine de la raison sur la destinée
+des peuples. L’Histoire tout entière aurait dû
+leur enseigner, pourtant, que les sentiments et les
+passions sont les vrais guides des collectivités
+humaines et que les influences rationnelles ont, sur
+elles, une bien minime action.</p>
+
+<p>La politique, c’est-à-dire l’art de conduire les
+hommes, demande des méthodes fort différentes de
+celles qu’utilisent les professeurs. Elles doivent toujours
+avoir pour base cette notion fondamentale que
+les sentiments s’influencent, je le répète encore, avec
+des sentiments et non avec des arguments rationnels.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La constitution de la Société des Nations, bien que
+distincte du traité de paix, lui reste intimement liée.
+Son but était, en effet, de maintenir cette paix.</p>
+
+<p>Elle débuta par un éclatant échec : refus du Sénat
+américain de s’associer à la création du président
+Wilson.</p>
+
+<p>Idéalistes, parfois les dirigeants de l’Amérique
+conservent cependant une claire vision des réalités,
+et les discours des professeurs ne les influencent
+guère. Le successeur de M. Wilson a résumé les
+motifs de leur refus dans les termes suivants :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Le seul covenant que nous acceptons est le covenant de notre
+conscience. Il est préférable au contrat écrit qui fait litière de
+notre liberté d’action et aliène nos droits entre les mains d’une
+alliance étrangère. Aucune assemblée mondiale, aucune alliance
+militaire ne forcera jamais les fils de cette République à partir
+en guerre. Le suprême sacrifice de leur vie ne pourra jamais
+leur être demandé que pour l’Amérique et pour la défense de
+son honneur. Il y a là une sainteté de droit que nous ne déléguerons
+jamais à personne. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Nous aurons à parler plus loin de la Société des
+Nations. Construite sur des données contraires à tous
+les principes de la psychologie elle n’a fait que justifier
+les opinions de l’Amérique en montrant son inutilité
+et son impuissance. Il fallait en vérité une dose prodigieuse
+d’illusions pour s’imaginer qu’un grand
+pays comme les États-Unis consentirait à se soumettre
+aux ordres d’une petite collectivité étrangère
+sans prestige et sans force. C’eût été admettre l’existence
+en Europe d’une sorte de super-gouvernement
+dont les décisions eussent régi le monde.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c5"><span class="maigre">CHAPITRE IV</span><br>
+<span class="ssf small">LE RÉVEIL DE L’ISLAM</span></h3>
+
+
+<p>La série des erreurs de psychologie auxquelles
+nous venons de consacrer plusieurs chapitres n’est
+pas close. Nous allons en examiner d’autres encore.</p>
+
+<p>Depuis plusieurs siècles, la politique britannique
+eut pour but constant l’agrandissement de la domination
+anglaise aux dépens de divers rivaux : l’Espagne
+d’abord, la France plus tard, qui prétendaient
+s’opposer à son extension. Elle a successivement
+conquis sur eux l’Inde, le Canada, l’Égypte, etc. La
+dernière de ses grandes rivales, l’Allemagne, s’étant
+effondrée, elle put s’emparer de toutes ses colonies.</p>
+
+<p>Ce n’est pas ici le lieu d’examiner les qualités de
+caractère et les principes qui ont déterminé d’aussi
+persistants succès. On remarquera seulement que,
+confinés dans la préoccupation exclusive de buts utilitaires,
+les hommes d’État anglais professent un absolu
+dédain pour toutes les idéologies et tâchent toujours
+d’adapter leur conduite aux nécessités du moment.
+Ils se trompent quelquefois, mais n’hésitent pas à
+réparer les erreurs commises en modifiant leur ligne
+de conduite, sans se soucier des blessures d’amour-propre
+et des critiques pouvant résulter de telles
+oscillations.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un exemple récent et d’une prépondérante importance,
+puisque l’avenir de l’Orient en dépend, montre
+quels profonds et rapides revirements peut subir
+la politique anglaise.</p>
+
+<p>Après avoir soutenu en Mésopotamie de durs
+combats et constaté qu’une armée de soixante-dix
+mille hommes n’avait pu triompher de la résistance
+indigène, l’Angleterre renonça brusquement à
+une expédition aussi coûteuse et improductive que
+la nôtre en Syrie. Retirant ses troupes, elle les
+remplaça par un souverain indigène, l’émir Fayçal,
+que nous avions dû chasser de Damas en raison de
+sa persistante hostilité.</p>
+
+<p>Le but apparent de cette solution fut indiqué dans
+un discours prononcé à la Chambre des Communes :</p>
+
+<p>« Établir, avec l’ancienne Bagdad pour capitale, un
+État musulman qui puisse faire revivre l’ancienne
+gloire du peuple arabe. »</p>
+
+<p>L’installation d’un ennemi déclaré au voisinage de
+nos frontières de Syrie ne constituait pas, évidemment,
+une manœuvre amicale envers la France ; mais,
+dans la politique anglaise, l’utilité étant toujours
+mise très au-dessus de l’amitié, aucun compte ne fut
+tenu des observations du gouvernement français.</p>
+
+<p>Le nouveau souverain fut installé en grande pompe
+à Bagdad et, par privilège exceptionnel, le roi d’Angleterre
+lui envoya une lettre de chaleureuses félicitations.</p>
+
+<p>Cette annexion, sous une forme à peine déguisée,
+d’une des contrées les plus riches en pétrole de
+l’univers, figurait parmi les gains nombreux dont la
+diplomatie britannique a, depuis la fin de la guerre,
+doté l’Angleterre.</p>
+
+<p>Les soldats anglais étaient remplacés par des ingénieurs
+exploitant le pays au profit de la Grande-Bretagne.</p>
+
+<p>Le nouveau roi de Mésopotamie régnera non seulement
+sur Bagdad, mais aussi sur l’ancien emplacement
+de Ninive et Babylone, c’est-à-dire sur un
+territoire aussi grand que l’Angleterre et jadis
+célèbre par sa fertilité.</p>
+
+<p>Cette brillante opération aurait eu, si le protectorat
+anglais avait réussi à s’imposer dans tout l’Orient,
+des résultats plus importants encore que de simples
+bénéfices commerciaux. Le plus manifeste eût été
+d’assurer à l’Angleterre une route terrestre la reliant
+à la Perse et à l’Inde. Si elle était parvenue ensuite
+à conquérir Constantinople, soit directement, soit
+par l’intermédiaire des Grecs, la domination britannique
+sur l’Orient fût devenue complète et son hégémonie,
+à laquelle nos pâles diplomates résistèrent
+si peu, eût pesé de plus en plus lourdement sur le
+monde.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’Angleterre avait donc réparé très habilement quelques-unes
+des fautes commises en Orient, mais des
+erreurs psychologiques aujourd’hui irréparables sont
+venues ruiner pour longtemps sa puissance en Orient.</p>
+
+<p>Soutenir les aspirations contradictoires des musulmans
+en Mésopotamie, des Juifs en Palestine, des
+Grecs en Turquie constituait une politique d’aspect
+machiavélique mais que, cependant, Machiavel eût
+sûrement désavouée. L’illustre Florentin savait bien,
+en effet, qu’il est toujours imprudent de s’attaquer
+aux dieux ou à leurs représentants.</p>
+
+<p>Les Anglais oublièrent complètement ce principe,
+quand ils prétendirent démembrer la Turquie et
+détruire à Constantinople le pouvoir du sultan considéré
+par tous les musulmans comme le « Commandeur
+des Croyants », représentant de Dieu ici-bas.</p>
+
+<p>Les conséquences de cette conception furent immédiates.
+Du Bosphore au Gange en passant par l’Égypte,
+le monde musulman se souleva.</p>
+
+<p>Les politiciens anglais n’ayant évidemment pas
+compris la grande puissance de l’Islam sur les âmes,
+il ne sera pas inutile d’en rappeler sommairement les
+origines et le développement.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les dieux nouveaux ne furent pas rares dans l’Histoire.
+Leur destinée habituelle fut de périr avec la puissance
+politique des peuples qui les avaient vus naître.</p>
+
+<p>Par une rare fortune, le sort de l’Islamisme a été
+tout autre. Non seulement il survécut à la chute de
+l’immense empire créé par ses fondateurs, mais le
+nombre de ses adeptes n’a cessé de s’accroître. Du
+Maroc au fond de la Chine, deux cent cinquante millions
+d’hommes obéissent à ses lois. On compte,
+aujourd’hui, soixante-dix millions de musulmans dans
+l’Inde, trente millions en Chine, vingt millions en
+Turquie, dix millions en Égypte, etc.</p>
+
+<p>La création de l’Empire arabe, que les Anglais
+prétendaient faire revivre à leur profit en imposant à
+Bagdad un calife choisi par eux, est une des plus
+merveilleuses aventures de l’Histoire. Si merveilleuse,
+même, que de grands écrivains comme Renan ne
+réussirent pas à la comprendre et contestèrent toujours
+l’originalité de la civilisation que cette religion
+fit surgir.</p>
+
+<p>Cette fondation de l’Empire arabe, que je vais
+rappeler en quelques lignes, restera toujours intelligible
+d’ailleurs aux esprits convaincus que la logique
+rationnelle gouvernant l’Histoire, ne tient pas
+compte de l’immense pouvoir des forces mystiques
+dont tant de grands événements dérivent.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Aux débuts du <small>VII</small><sup>e</sup> siècle de notre ère, vivait à La
+Mecque un obscur chamelier du nom de Mahomet.
+Vers l’âge de quarante ans, il eut des visions dans
+lesquelles l’ange Gabriel lui dicta les principes de la
+religion qui devait bouleverser le monde.</p>
+
+<p>On comprend que les compatriotes du nouveau
+prophète, qui professaient alors sans convictions
+profondes un polythéisme un peu vague, aient adopté
+facilement une religion nouvelle, d’ailleurs très
+simple, puisqu’elle se bornait à proclamer qu’il n’y
+a qu’un dieu dont Mahomet est le prophète.</p>
+
+<p>On s’explique moins aisément la foudroyante rapidité
+avec laquelle cette foi se répandit dans tout le
+monde alors connu et comment ses adeptes trouvèrent
+en elle la force nécessaire pour fonder un empire
+plus grand que celui d’Alexandre.</p>
+
+<p>Chassés de la Syrie dont ils se croyaient les
+maîtres éternels, les Romains virent avec stupeur des
+tribus nomades électrisées par la foi ardente qui
+unifiait leurs âmes conquérir, en quelques années, la
+Perse, l’Égypte, le nord de l’Afrique et une partie de
+l’Inde.</p>
+
+<p>Le vaste empire ainsi formé se maintint pendant
+plusieurs siècles. Il ne constituait pas une création
+éphémère analogue à celles de divers conquérants
+asiatiques tels qu’Attila puisqu’il fut l’origine d’une
+civilisation entièrement nouvelle brillant d’un vif
+éclat, alors que toute l’Europe occidentale était
+plongée dans la barbarie.</p>
+
+<p>En fort peu de temps, les Arabes réussirent à créer
+des monuments tellement originaux que l’œil le
+moins exercé les reconnaît à première vue.</p>
+
+<p>L’empire des Arabes était trop vaste pour ne pas se
+désagréger. Il se divisa donc en petits royaumes qui
+s’affaiblirent et furent conquis par divers peuples,
+Mogols, Turcs, etc.</p>
+
+<p>Mais la religion et la civilisation musulmanes
+étaient si fortes que tous les conquérants des anciens
+royaumes arabes adoptèrent la religion, les arts et,
+souvent aussi, la langue des vaincus. C’est ainsi, par
+exemple, que l’Inde, soumise aux Mogols, continua
+à se couvrir de monuments musulmans.</p>
+
+<p>Et non seulement la religion des Arabes survécut
+à la disparition de leur puissance politique, mais loin
+de s’affaiblir, elle continue à s’étendre. La foi de ses
+adeptes reste si intense que chacun d’eux est un
+apôtre et agit en apôtre pour propager sa croyance.</p>
+
+<p>La grande force politique de l’Islamisme fut de
+donner à des races diverses cette communauté de
+pensée qui constitua toujours un des plus énergiques
+moyens de solidariser des hommes de races différentes.</p>
+
+<p>Les événements actuels ont montré la puissance
+d’un tel lien. Nous avons vu qu’il réussit à faire reculer
+en Orient la formidable Angleterre.</p>
+
+<p>Les gouvernants britanniques ignoraient cette force
+de l’Islamisme quand ils rêvaient de chasser les
+Musulmans de Turquie. Ils ne commencèrent à la
+soupçonner qu’en voyant non seulement les Turcs,
+mais les Musulmans du monde entier se soulever
+contre eux.</p>
+
+<p>Les Anglais, qui s’imaginaient pouvoir garder
+Constantinople, où ils avaient déjà installé un commissaire
+parlant en maître, découvrirent alors la
+grandeur de leur illusion. Ils la comprirent surtout
+quand les Turcs, vaincus et presque sans armes,
+refusèrent la paix qu’on voulait leur imposer et chassèrent
+les Grecs de Smyrne. Aujourd’hui l’Islam est
+redevenu assez fort pour tenir tête à l’Europe.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c6"><span class="maigre">CHAPITRE V</span><br>
+<span class="ssf small">L’INCOMPRÉHENSION EUROPÉENNE DE LA
+MENTALITÉ MUSULMANE</span></h3>
+
+
+<p>Le réveil de l’Islam qui vient d’être sommairement
+rappelé a profondément étonné l’Europe. La mentalité
+musulmane est généralement si incomprise qu’il ne
+sera pas inutile de lui consacrer quelques pages.</p>
+
+<p>L’Orient a toujours charmé ses visiteurs. Il me
+séduisit dans ma jeunesse, au point qu’après l’avoir
+parcouru, j’écrivis un livre sur <i>La Civilisation des
+Arabes</i><a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> L’ouvrage fut publié avec grand luxe par la maison Didot,
+qui lui consacra
+plus de cent mille francs. L’édition française est épuisée depuis longtemps,
+et lorsqu’elle apparaît par hasard dans une vente de bibliothèque privée, son
+prix atteint des chiffres invraisemblables. Sa traduction en langue arabe sert
+encore à l’enseignement des centaines d’étudiants de la mosquée El-Axhar, au
+Caire, véritable Université musulmane. L’ouvrage fut traduit en hindoustani par
+un des ministres du Nizem d’Hyderabab.</p>
+</div>
+<p>Malgré bien des instances, je n’ai jamais consenti
+à le rééditer parce qu’il aurait demandé trop de
+travail pour être complété. Si je le mentionne ici,
+c’est simplement pour indiquer que l’auteur du présent
+ouvrage n’est pas tout à fait incompétent sur les
+questions relatives à l’Orient.</p>
+
+<p>En ce qui concerne les Musulmans modernes, héritiers
+des Arabes, je me trouvais quelquefois, avant la
+guerre, en rapport avec eux à propos des traductions
+turques et arabes<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> de plusieurs de mes livres. Peu de
+mois avant les hostilités, le grand vizir, ministre des
+Affaires Étrangères de l’Empire ottoman, Saïd Halim
+pacha, me fit demander par son ambassadeur à Paris,
+d’aller faire quelques conférences de philosophie
+politique à Constantinople.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Les meilleures traductions de mes livres en arabe sont dues à Fathy
+Pecha, alors ministre de la Justice au Caire. Celles en Turc au docteur Djevdet
+Bey.</p>
+</div>
+<p>J’ai toujours regretté que ma santé m’ait empêché
+d’accepter cette proposition, restant persuadé — et
+c’était aussi l’opinion de mon éminent ami Iswolsky,
+alors ambassadeur de Russie à Paris — qu’il n’eût pas
+été impossible de maintenir les Turcs dans la neutralité.
+La lutte même déchaînée, il eût suffi, comme
+l’a constaté plus tard un ministre anglais devant le
+Parlement, que se fût trouvé un amiral assez hardi
+pour suivre <i>Le Gœben</i> et <i>Le Breslau</i> quand ils
+entrèrent à Constantinople. Ce fut un de ces cas où la valeur
+d’un homme peut représenter des milliards, car la
+neutralité des Turcs eût sans doute abrégé la guerre
+de deux ans. Nelson fut jadis, pour l’Angleterre, un de
+ces hommes. Combien s’en rencontre-t-il par siècle ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>« Se connaître soi-même est difficile », disait un
+adage antique ; connaître les êtres qui nous entourent,
+plus difficile encore. Déterminer la mentalité, et par
+conséquent les réactions, dans des circonstances
+données, d’un peuple dont le passé et les croyances
+diffèrent des nôtres, semble presque impossible. C’est,
+en tout cas, une connaissance dont la plupart des
+hommes d’État actuels se montrent dépourvus à un
+rare degré.</p>
+
+<p>Les événements écoulés depuis dix ans justifient
+pleinement cette assertion.</p>
+
+<p>Si les Allemands perdirent la guerre, c’est que,
+de tous leurs dirigeants, pas un seul ne fut assez
+pénétrant pour deviner les réactions possibles de
+la Belgique, de l’Angleterre et de l’Amérique devant
+des actes dont des esprits suffisamment perspicaces
+eussent facilement prévu les conséquences.</p>
+
+<p>Le Congrès de Lausanne a fourni un nouvel exemple
+d’incompréhension totale de l’âme d’un peuple.</p>
+
+<p>Cette incompréhension est d’autant plus surprenante
+que la France et l’Angleterre constituent, par
+leurs colonies, de grandes puissances musulmanes. Des
+relations fréquentes avec des Musulmans auraient dû
+permettre de les connaître.</p>
+
+<p>Or le premier Congrès de Lausanne et le second
+aussi, prouvèrent qu’on ne les connaissait pas du
+tout. L’incompréhension n’eût guère été plus complète
+si des barons du temps de Charlemagne et des
+professeurs d’une école de droit moderne se fussent
+trouvés en présence.</p>
+
+<p>Un insuccès aussi total que facile à prévoir résulta
+de cette incompréhension. La discussion qui aurait
+dû se terminer en quelques heures n’était pas achevée
+après des mois de discussions.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Personne ne parla ni du Croissant ni de la Croix au
+cours de ces conférences. Ce fut, cependant, la lutte
+entre ces deux symboles qui en constitua l’âme secrète.</p>
+
+<p>Nous avons précédemment rappelé que, par son
+incompréhension de l’Islam, l’Empire britannique
+perdit la Perse, la Mésopotamie, l’Égypte et voit l’Inde
+menacée. Presbytérien ardent, le ministre anglais,
+M. Lloyd George, véritable auteur de tous ces désastres,
+rêvait comme revanche sur le Croissant d’expulser les
+Turcs de l’Europe en poussant les Grecs vers Constantinople.
+Il se heurta à une foi mystique aussi forte
+que la sienne et toute la puissance coloniale de l’Angleterre
+fut ébranlée du même coup.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les moyens d’unifier les intérêts et les sentiments
+d’une poussière d’hommes pour en faire un peuple ne
+sont pas nombreux, puisqu’ils se réduisent à trois :
+la volonté d’un chef, des lois respectées, une croyance
+religieuse très forte.</p>
+
+<p>De la volonté d’un chef dérivent tous les grands
+empires asiatiques, ceux des Mogols notamment. Ils
+durent ce que durent les capacités du chef et de ses
+successeurs.</p>
+
+<p>Ceux fondés sur une religion acceptée restent beaucoup
+plus forts. Si le code religieux subsiste il continue
+le rôle d’unification.</p>
+
+<p>Cette action d’une foi religieuse devient dans des
+cas, rares d’ailleurs, assez forte pour unifier des races
+différentes et leur donner une pensée commune génératrice
+de volontés identiques.</p>
+
+<p>Pour les disciples du Coran, le code civil et le code
+religieux, si complètement séparés en Occident, sont
+entièrement confondus.</p>
+
+<p>Aux yeux du Musulman, toute force vient d’Allah
+et doit être respectée quel qu’en soit le résultat,
+puisque ce résultat représente la volonté d’Allah.</p>
+
+<p>En permettant aux Turcs de chasser de Smyrne les
+infidèles, il était visible qu’Allah rendait sa protection
+à ses disciples. Cette protection parut s’exercer
+plus manifestement encore à Lausanne, puisque les
+délégués européens ne purent résister aux délégués
+musulmans.</p>
+
+<p>Les Alliés cédèrent, effectivement, sur tous les points
+importants. Comprenant mieux l’âme musulmane, ils
+auraient su qu’elle ne s’inclinait que devant la force.
+La nécessité de s’entendre pour imposer une volonté
+européenne commune sur des sujets fondamentaux
+fut alors devenue évidente et la paix en Orient, si
+menacée aujourd’hui, établie pour longtemps.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On ne saurait contester, d’ailleurs, la justesse de
+certaines réclamations musulmanes. Leur civilisation
+valant certainement celle des autres peuples balkaniques :
+Serbes, Bulgares, etc., ils avaient le droit
+d’être maîtres de leur capitale, Constantinople, malgré
+les convoitises de l’Angleterre. D’un autre côté ils
+n’avaient pas le droit de renier leurs dettes et, notamment,
+les nombreux milliards que la France leur prêta.</p>
+
+<p>Sur ce point, comme sur beaucoup d’autres, les
+exigences des délégués turcs à Lausanne passèrent
+toute mesure. Leur ton fut souvent celui de vainqueurs
+devant des vaincus.</p>
+
+<p>Grâce à la pauvre psychologie des mandataires de
+l’Occident, le prestige européen en Orient est détruit
+pour longtemps. Or, le prestige fut toujours la plus
+solide base de la puissance d’un peuple.</p>
+
+<p>L’excuse des Turcs, en dehors des motifs religieux
+expliqués plus haut, est l’incontestable injustice de
+l’Angleterre à leur égard lorsqu’elle rêvait de les
+expulser de l’Europe et surtout de Constantinople,
+par l’intermédiaire des Grecs.</p>
+
+<p>L’unique raison donnée à cette expulsion était
+l’habitude attribuée aux Turcs de massacrer constamment
+leurs sujets chrétiens. On a justement remarqué
+que si les Turcs avaient commis la dixième partie
+des massacres dont les accusait le gouvernement
+anglais, il n’y aurait plus de chrétiens en Orient
+depuis longtemps.</p>
+
+<p>La vérité est que tous les Balkaniques, quelle que
+soit leur race ou leur croyance, sont de grands massacreurs.
+J’eus occasion de le dire à M. Venizelos lui-même.
+Égorger l’adversaire est la seule figure de
+rhétorique admise dans les Balkans.</p>
+
+<p>Cette méthode n’a pris, d’ailleurs, sa considérable
+extension que depuis l’époque où la politique britannique
+donna l’indépendance à des provinces jadis soumises
+à la Turquie. On sait avec quelle fureur Bulgares,
+Serbes, Grecs, etc., se précipitèrent les uns contre
+les autres, dès qu’ils furent libérés des entraves pacifiques
+que le régime turc opposait à leurs violences.</p>
+
+<p>La faiblesse des Alliés à Lausanne aura bien des
+conséquences funestes. Parmi les documents permettant
+de les prévoir je vais citer la lettre pleine de
+judicieuses observations d’un de nos meilleurs chefs
+militaires en Syrie :</p>
+
+<p>« Du côté politique et militaire, je crois que nous
+aurons une année mouvementée. Il ne faut traiter avec
+des Turcs que quand on leur fait sentir qu’on est le
+plus fort, la force étant le seul argument qui compte
+avec eux. Or, à Lausanne, on leur a laissé prendre
+figure de vainqueurs. Résultat : ils sont intransigeants
+et se figurent que le monde tremble devant eux.</p>
+
+<p>« Les gens d’Angora revendiquent ouvertement
+Alexandrette, Antioche et Alep, quoique ces régions
+aient été reconnues comme appartenant à la Syrie par
+le dernier accord franco-turc et qu’elles soient peuplées
+d’Arabes. Bien que les Turcs y soient en minorité
+ils essaient de les reprendre. On doit s’attendre
+à voir se reproduire les mêmes événements qu’en
+Cilicie : pas de guerre officiellement déclarée,
+mais des bandes de plus en plus actives, composées
+soi-disant d’habitants insurgés contre la domination
+française, en réalité de réguliers turcs déguisés
+et commandés par des officiers turcs ou allemands.
+Ces bandes attaqueront les petits postes, les
+convois, couperont routes et chemins de fer ; elles
+seront de plus en plus nombreuses, auront même
+des canons, et nous obligeront à une guerre de
+guérillas pénible et difficile, où les Turcs espèrent
+atteindre le résultat qu’ils ont annoncé : dégoûter les
+Syriens des Français et les Français de la Syrie. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pour un philosophe, cette nouvelle attitude des
+musulmans est pleine d’enseignements. Elle montre,
+une fois de plus, à quel point les forces mystiques
+qui ont toujours régi le monde continuent à le régir
+encore.</p>
+
+<p>L’Europe civilisée, qui croyait en avoir fini avec les
+luttes religieuses, se trouve, au contraire, plus que
+jamais menacée par elles.</p>
+
+<p>Ce n’est pas seulement contre l’Islamisme, mais
+contre le socialisme et le communisme, devenus des
+religions nouvelles, que les civilisations vont avoir à
+combattre. L’heure de la paix et du repos semble
+bien lointaine.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c7"><span class="maigre">CHAPITRE VI</span><br>
+<span class="ssf small">LE PROBLÈME DE L’ALSACE</span></h3>
+
+
+<p>Notre énumération des erreurs psychologiques n’est
+pas terminée. Nous allons voir leur pernicieuse action
+s’exercer en Alsace.</p>
+
+<p>Le point critique de la guerre a été la possession de
+l’Alsace. Elle était devenue un symbole, un drapeau.
+Si l’Allemagne l’avait conservée, son hégémonie eût
+été définitivement établie.</p>
+
+<p>Aucune des questions soulevées par le conflit
+mondial n’a donné lieu, peut-être, à autant de discussions
+que celle de l’Alsace.</p>
+
+<p>Toute l’argumentation de l’Allemagne se ramenait à
+prétendre que l’Alsace est un pays allemand, habité
+par une race allemande, ou tout au moins germanisée
+depuis longtemps. L’Alsace devait donc, au
+nom même du principe des nationalités tant invoqué
+par les Alliés, faire partie de l’empire germanique.</p>
+
+<p>Réduit à ce principe, le problème apparaît très
+simple. Si l’Alsace est un pays allemand peuplé par
+une race allemande, ou tout au moins germanisée,
+les prétentions germaniques seraient justifiées. Elles
+ne le seraient pas, au contraire, si des preuves scientifiques
+démontrent : 1<sup>o</sup> que l’Alsace est occupée
+depuis de longs siècles par une race celtique ; 2<sup>o</sup> que,
+malgré toutes les conquêtes, elle a toujours su maintenir
+son indépendance et ses institutions, jusqu’au
+jour où elle s’est placée sous le protectorat de la
+France pour échapper aux perpétuelles menaces germaniques.</p>
+
+<p>Ces faits fondamentaux restent un peu confus dans
+les ouvrages sur l’Alsace. Les arguments d’ordre
+sentimental y tenant une place prépondérante, j’ai
+prié le savant historien Battifol d’écrire pour la
+<i>Bibliothèque de philosophie scientifique</i> que je dirige
+un ouvrage, composé d’après les méthodes modernes,
+sur les origines et l’évolution de l’Alsace. C’est à ce
+volume, ayant pour titre : <i>Les anciennes républiques
+alsaciennes</i>, que j’emprunterai les documents les plus
+importants de ce chapitre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Examinons successivement : 1<sup>o</sup> Si les populations
+alsaciennes appartiennent à une race allemande.
+2<sup>o</sup> Si, tout en n’étant pas allemandes, elles auraient
+fini par être germanisées au cours des siècles.</p>
+
+<p>Le moins discuté des caractères permettant de
+classer les races humaines est, après la couleur de
+leur peau, la forme du crâne. Personne ne conteste
+qu’un blanc, un nègre ou un jaune appartiennent
+à des races différentes. On ne conteste pas davantage
+qu’une race à crâne brachycéphale, c’est-à-dire
+presque sphérique, est sans parenté avec une
+race dolichocéphale, c’est-à-dire à crâne allongé.</p>
+
+<p>Les Allemands eux-mêmes considèrent ce caractère
+comme si important que c’est surtout leur dolichocéphalie
+qu’ils invoquent pour justifier la prétention
+d’être une race supérieure destinée à dominer le
+monde.</p>
+
+<p>Or, des recherches effectuées par les anthropologistes
+allemands les plus réputés sur des crânes alsaciens
+provenant de cimetières appartenant à toutes les
+époques depuis plus de 2.000 ans, il résulte que l’Alsacien
+est un des peuples les plus brachycéphales de
+l’univers.</p>
+
+<p>La persistance de cette brachycéphalie à travers les
+âges montre que la race alsacienne n’a jamais été
+modifiée par des croisements. De la permanence
+de ce caractère le docteur Bayer déduit que « tout
+croisement avec des étrangers devait être sévèrement
+interdit par des lois matrimoniales ou par des préjugés
+plus forts que les lois ».</p>
+
+<p>Même après le rattachement de l’Alsace à l’empire
+germanique, la pureté de race se maintient. Les
+spécimens crâniens du type dolichocéphale n’atteignent
+pas 2 pour cent.</p>
+
+<p>Loin d’être devenu moins brachycéphale que ses
+pères, l’Alsacien contemporain l’est davantage encore.
+Son indice céphalique se révèle identique à celui des
+Bas-Bretons.</p>
+
+<p>Les données psychologiques confirment ces données
+anatomiques. Dans le caractère alsacien se retrouvent
+beaucoup d’éléments du caractère celtique, notamment
+l’amour de la liberté et l’antipathie pour l’étranger.</p>
+
+<p>De ce qui précède, découle cette première conclusion
+que le bloc alsacien est un des plus homogènes de
+l’Europe. Il fait partie des groupements humains, en
+bien petit nombre aujourd’hui, ayant su conserver
+leurs caractères anatomiques et psychologiques
+malgré toutes les influences étrangères.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Loin donc d’appartenir à une race allemande, les
+Alsaciens constituent, d’après le témoignage des
+savants allemands eux-mêmes, une race sans parenté
+avec les populations germaniques.</p>
+
+<p>Mais, tout en restant une race spéciale, les Alsaciens
+auraient pu être germanisés et justifier ainsi les revendications
+de l’Allemagne.</p>
+
+<p>L’histoire va nous fixer sur cette face du problème.</p>
+
+<p>Enfermée entre le Rhin et les Vosges, l’Alsace fut
+longtemps considérée comme presque impénétrable.
+Le Rhin aux bras multiples, soumis à un régime
+torrentiel, aux gués rares et variables, constituait
+avec les Vosges un obstacle complet aux invasions.
+Ces âpres montagnes, à peine coupées de vallées,
+n’offraient de passage qu’au nord et au sud, par la
+trouée de Belfort et le col de Saverne. Contourner
+l’Alsace était beaucoup plus facile que la traverser.</p>
+
+<p>Cette disposition géographique est une des causes
+principales qui assura longtemps l’indépendance aux
+Alsaciens et maintint dans son intégrité la pureté de
+leur race et la continuité de leurs institutions politiques
+et sociales.</p>
+
+<p>Un autre motif devait contribuer à conserver à
+l’Alsace sa personnalité. La richesse et la variété de
+ses productions lui permirent, au cours des siècles,
+de se passer du secours de ses voisins. Elle resta
+une population agricole de mœurs stables, traditionnelles,
+un peu méfiantes, au patriotisme local ne
+dépassant pas les limites de chaque cité et ne tendant
+pas à s’orienter vers un centre politique. Elle demeura
+pour cette raison divisée en cités indépendantes dont
+Strasbourg fut le type.</p>
+
+<p>La continuité des caractères anatomiques et psychologiques
+des Alsaciens suffirait à ôter toute valeur aux
+affirmations de quelques historiens germaniques
+assurant que l’Alsace fut peuplée dès son origine par
+des tribus teutoniques, les Triboques. Tacite et César
+avaient d’ailleurs démenti formellement cette assertion.
+A leur époque, l’Alsace était habitée depuis
+longtemps par une race celtique, les Séquanes.</p>
+
+<p>La race primitive qui occupa l’Alsace à des périodes
+ignorées de la préhistoire s’est donc perpétuée au cours
+des âges, comme nous l’avons montré, sans modifier
+ses caractères, en dépit de l’action des peuples très
+différents qui la conquirent.</p>
+
+<p>Toute l’histoire de l’Alsace révèle ses efforts pour
+éliminer les influences étrangères.</p>
+
+<p>Pendant l’occupation romaine, cet effort fut facile.
+Rome respecta son indépendance et ne toucha ni à
+ses institutions, ni à ses libertés. La phase de domination
+romaine et celle de la domination française
+des <small>XVII</small><sup>e</sup> et <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècles furent, pour les Alsaciens
+les plus heureuses de leur histoire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le flot des grandes invasions éprouva fort peu
+l’Alsace. S’écoulant soit par Bâle et Belfort, soit par
+la Belgique, pour éviter les obstacles géographiques,
+il la laissa presque intacte.</p>
+
+<p>Clovis l’incorpora dans son royaume par sa victoire
+de Soissons sur Syagrius en 485, mais elle n’eut pas
+à en souffrir. Liée d’abord au sort de la Gaule
+romaine, elle allait rester attachée à celui de la
+France jusque vers le <small>XI</small><sup>e</sup> siècle, manifestant pour
+elle autant de sympathie que d’aversion pour les
+Germains.</p>
+
+<p>Quand, sous les successeurs de Charlemagne, les
+Allemands cherchèrent à s’emparer de l’Alsace,
+s’ouvrit une période de lutte, très instructive pour
+l’intelligence du problème que nous traitons, car elle
+montre à quel point fut profonde et constante la
+résistance des Alsaciens aux influences germaniques.</p>
+
+<p>Le traité de Verdun, en 843, ne les concéda pas à
+l’Allemagne, mais fit de leur pays un État intermédiaire
+où régnait Lothaire, petit-fils de Charlemagne.
+C’est seulement en 855 que Louis le Germanique
+réunit l’Alsace à l’Allemagne.</p>
+
+<p>Ni l’Alsace ni la France n’acceptèrent cette violence.
+Pendant un siècle et demi, les Alsaciens ne cessent
+d’appeler la France à leur secours. Mais, obligés de
+se défendre à l’autre extrémité du royaume contre
+les Normands, nos rois furent contraints d’abandonner
+l’Alsace, après l’avoir reconquise plusieurs fois.</p>
+
+<p>En 979, l’Alsace peut être considérée comme définitivement
+rattachée à la Germanie. De cette date
+commencent pour elle des luttes répétées et une
+insécurité permanente. Elle était conquise mais non
+soumise. La suite de son histoire le prouve clairement.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les compétitions des empereurs germaniques ayant
+couvert le pays de ruines, les Alsaciens réussirent à
+se défendre en fondant des cités fortifiées qui prospérèrent
+de plus en plus et se transformèrent au
+<small>XIII</small><sup>e</sup> siècle en petites républiques indépendantes. Les
+empereurs favorisèrent, d’ailleurs, leur développement,
+pour contrebalancer le pouvoir des seigneurs
+et déclarèrent plusieurs d’entre elles « villes
+impériales » ne relevant que de leur autorité.</p>
+
+<p>Cette dépendance vague et lointaine constituait une
+indépendance réelle pour les nouvelles républiques,
+Strasbourg notamment. Elles votaient elles-mêmes
+leurs constitutions, inspirées de l’organisation
+romaine. L’autorité principale appartenait à des
+échevins analogues aux consuls romains. Leur rôle
+consistait surtout à écarter l’ingérence allemande.</p>
+
+<p>Chaque ville se gouvernant librement formait,
+comme je viens de le rappeler, une petite république
+exerçant des droits régaliens, battant monnaie, légiférant
+à son gré et ne se rattachant à l’empire que
+par un lien purement honorifique.</p>
+
+<p>Ces diverses républiques levaient des troupes,
+envoyaient des ambassades et contractaient des
+alliances sans aucune autorisation de l’empereur.
+A l’exemple des cantons suisses, elles s’unissaient
+parfois entre elles pour résister aux invasions, à celle
+de Charles le Téméraire notamment. En 1354, l’empereur
+d’Allemagne, Charles IV, sanctionne la célèbre
+union de dix villes alsaciennes, appelée la Décapole,
+qui conférait l’unité à l’Alsace sous un protectorat
+germanique nominal.</p>
+
+<p>L’Alsace ne manquait pas, d’ailleurs, une occasion
+de prouver son indépendance : refus de payer l’impôt
+à l’empire ; d’accorder l’entrée des villes à des souverains
+que ces villes ne reconnaissent pas ou de s’allier
+avec eux. C’est ainsi qu’en 1492, l’Alsace refuse nettement
+à l’empereur Maximilien de marcher avec lui
+contre la France.</p>
+
+<p>Les républiques alsaciennes se montrèrent toujours
+fort démocratiques. Elles expulsèrent plusieurs
+fois les nobles ou les obligèrent, s’ils voulaient voter,
+à se déclarer bourgeois. C’est toujours la même
+caractéristique d’indépendance ne pouvant supporter
+aucun joug, politique ou social.</p>
+
+<p>La présence d’étrangers, même de simples ouvriers,
+fut de tout temps antipathique aux Alsaciens. Quand
+les progrès de l’industrie les forcèrent à en tolérer,
+ils formèrent une classe à part, payant un
+impôt spécial. La cité alsacienne du moyen âge
+reste aussi impénétrable à toute influence étrangère
+que les cités grecques dans l’antiquité.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’Alsace accueillit favorablement la Réforme dont
+s’accommodait son humeur indépendante, mais ce
+fut pour elle l’origine de luttes prolongées avec les
+souverains allemands.</p>
+
+<p>Pour leur échapper, les Alsaciens se tournèrent
+vers la France, à laquelle, depuis l’époque romaine,
+leur sympathie était tellement acquise que les empereurs
+germaniques ne cessaient de leur reprocher ce
+goût pour la France.</p>
+
+<p>Sous le ministère de Richelieu la sympathie devint
+alliance. Mais les rois de France n’avaient nullement
+l’intention d’annexer l’Alsace, contrairement aux allégations
+allemandes qui prétendent que ce pays leur
+fut arraché par la violence. C’est d’elles-mêmes, successivement,
+et par consentement du peuple consulté,
+que les républiques alsaciennes prêtèrent serment à
+la France en retour de sa protection jusqu’à la paix
+générale.</p>
+
+<p>Quand, après l’extension du protectorat français
+à plusieurs villes alsaciennes, l’Alsace entière, sauf
+Strasbourg, supplia Louis XIII d’étendre sa protection
+sur tout le pays, Richelieu s’y opposa d’abord et
+n’y consentit qu’après les démarches répétées des
+Alsaciens.</p>
+
+<p>Le protectorat de la France laissa, d’ailleurs, le
+pays fort indépendant. Les villes alsaciennes gardèrent
+leur liberté de conscience et leurs institutions. Rien
+n’était changé. Une petite garnison française à la
+charge du roi assurait la défense des villes.</p>
+
+<p>A la paix de Westphalie qui termina la guerre de
+Trente ans, le protectorat français qui n’était que
+provisoire se transforma en annexion définitive.
+L’Allemagne céda, en 1648, l’Alsace au roi de France,
+en toute souveraineté, moins Strasbourg.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Après avoir échappé à l’absolutisme germanique,
+l’Alsace manifesta un instant d’appréhension devant
+l’absolutisme de la monarchie française. Son inquiétude
+ne fut pas longue. Le pays conserva toutes ses
+libertés, celle du culte notamment. Respectueux des
+traités<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, Louis XIV, malgré l’ardeur de sa foi, ne
+songea jamais à lui imposer la révocation de l’édit de
+Nantes, bien que plus de la moitié des Alsaciens
+fussent catholiques.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Article 47 du Traité de Munster (1648), article 5, § 25 du Traité
+d’Osnabrück.</p>
+</div>
+<p>Nul impôt ne fut établi. La douane française ne
+s’étendit pas à l’Alsace. Les représentants du roi
+s’attachèrent seulement à unifier l’administration de
+la justice, des finances, à procurer au pays la paix,
+l’ordre et la sécurité. Il prospéra tellement que la
+population, réduite d’un tiers par les guerres, doubla
+rapidement.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La même politique libérale continua sous les successeurs
+de Louis XIV.</p>
+
+<p>Progressivement et de plein gré, l’âme alsacienne
+s’imprégna de civilisation française, comme elle
+s’était jadis imprégnée de civilisation romaine. Nos
+idées et nos actes dirigèrent son évolution morale et
+l’agrégèrent de plus en plus à la grande patrie.</p>
+
+<p>Les Allemands eux-mêmes, Gœthe notamment,
+reconnaissent qu’à la fin du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle l’Alsace était
+complètement française.</p>
+
+<p>La Révolution acheva de fondre son particularisme
+dans un patriotisme national ardent. On connaît
+l’élan des volontaires alsaciens en 1792 et comment
+Strasbourg, la fameuse cité si longtemps retranchée
+dans sa politique locale, entonna la première l’hymne
+français, symbole des nouvelles aspirations des
+peuples.</p>
+
+<p>Jusqu’en 1871, l’Alsace n’a plus d’histoire particulière.
+Son histoire est celle de la France, dont elle
+constituait l’une des plus dévouées provinces.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pendant les cinquante années qui suivirent la guerre
+de 1871, l’Allemagne exerça sur l’Alsace un pouvoir
+absolu. Il pouvait se faire si doux et profitable au
+pays que ses habitants eussent souhaité rester sous
+la domination de leurs nouveaux maîtres.</p>
+
+<p>On sait qu’il n’en fut rien et que l’Alsace dut subir
+une oppression tellement intolérable que 250.000
+Français préférèrent quitter le pays que de la
+supporter. Ils furent remplacés par 300.000 Allemands
+qui ne parvinrent jamais, d’ailleurs, à se
+mêler au reste de la population.</p>
+
+<p>Ni par la caserne, ni par l’école, ni par les institutions,
+l’Allemagne ne réussit à germaniser l’Alsace.
+Son insuccès dans les temps modernes s’avéra aussi
+complet que dans le passé. Il lui est donc impossible
+de prétendre avoir fait de l’Alsace, une terre allemande.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On sait avec quel enthousiasme les Alsaciens célébrèrent
+leur retour à la France. Le régime allemand
+leur était devenu odieux, non en raison des institutions
+germaniques, dont quelques-unes étaient excellentes,
+mais à cause de la dureté et de la brutalité
+des agents qui les appliquaient. Par suite de leur
+impuissance à comprendre les caractères d’autres
+races, les Allemands, ils le reconnaissent eux-mêmes,
+se sont toujours fait haïr des peuples qu’ils ont gouvernés,
+alors même que leur action économique
+rendait d’incontestables services.</p>
+
+<p>Ce fut seulement en matière religieuse, si importante
+pour l’Alsace, que la domination germanique
+ne se montra pas oppressive. Espérant conquérir le
+peuple par l’influence du clergé, les Allemands
+élevèrent beaucoup les traitements des ministres du
+culte et respectèrent le Concordat régissant les rapports
+avec Rome.</p>
+
+<p>Les enseignements de l’Histoire leur avaient appris
+qu’il ne fallait pas toucher aux croyances religieuses
+des peuples.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La France victorieuse ne fit pas d’abord preuve de la
+même sagesse.</p>
+
+<p>Alors que la commission, chargée au moment de
+la paix de régler le statut religieux de l’Alsace-Lorraine,
+exigeait à sa tête un esprit impartial, on y plaça
+un des francs-maçons les plus notoirement intolérants,
+le président du convent maçonnique du
+Grand-Orient.</p>
+
+<p>Les Alsaciens catholiques furent naturellement
+indignés d’un tel choix. Les passages qu’ils ont
+reproduits des discours de ce franc-maçon ne pouvaient
+laisser aucun doute sur ses opinions.</p>
+
+<p>Aux Alsaciens qui tiennent essentiellement à ce
+que leurs enfants reçoivent une instruction religieuse
+et soient conduits à l’église par l’instituteur,
+l’intransigeant président de la commission déclarait
+qu’il faut « libérer l’école des confessions et le cerveau
+humain des illusions et du mensonge ». « Ni
+Dieu, ni maître », telle était sa formule.</p>
+
+<p>Ces intolérantes conceptions sont des manifestations
+du terrible esprit jacobin qui, — en politique
+comme en religion, — a coûté si cher à la France.</p>
+
+<p>Le jacobin, se croyant détenteur de la vérité pure,
+prétend l’imposer par la force dès qu’on lui en donne
+le pouvoir. Les dieux qu’il adore dans les temples
+francs-maçonniques sont les seuls vrais dieux et il ne
+saurait en tolérer d’autres. Possesseur de certitudes
+éclatantes, il n’admet pas qu’on les nie et considère
+comme un devoir d’extirper l’erreur. De là l’intolérance
+farouche qui les domine.</p>
+
+<p>Après quelques mois d’essais, il fallut bien reconnaître
+que la mentalité jacobine était inapplicable à
+l’Alsace.</p>
+
+<p>Il était déjà un peu tard. C’est le jour même du
+traité de paix qu’on aurait dû protéger l’Alsace contre
+la mentalité jacobine en confiant l’administration de
+l’Alsace à des Alsaciens.</p>
+
+<p>Je ne crois pas nécessaire d’expliquer ici pourquoi.
+L’Alsacien entend rester Alsacien. Il tient à ce qu’on
+respecte sa foi religieuse, ses écoles et ses usages.</p>
+
+<p>Si nous voulons que l’Alsace ne regrette pas l’Allemagne,
+la France ne doit y envoyer que des administrateurs
+entièrement libérés d’esprit jacobin.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c8"><span class="maigre">CHAPITRE VII</span><br>
+<span class="ssf small">LA SITUATION FINANCIÈRE ACTUELLE.
+QUELS SONT LES PEUPLES QUI PAIERONT LES
+FRAIS DE LA GUERRE</span></h3>
+
+
+<p>Le déséquilibre actuel du monde n’a pas pour
+seule origine des erreurs psychologiques. Il a aussi
+pour cause toute une série d’illusions d’ordre économique
+et d’ordre juridique aussi.</p>
+
+<p>Le droit et la justice représentent des créations
+humaines que la nature ne connaît pas. C’est même
+parce qu’elle les ignore que ses progrès ont pu être
+réalisés.</p>
+
+<p>Les lois naturelles fonctionnent avec la régularité
+d’un engrenage. Nous protestons contre leur rigueur
+quand elles s’opposent à nos sentiments, mais ces protestations
+sont vaines.</p>
+
+<p>Jamais époque ne fut soumise autant que la nôtre
+aux lois économiques. Jamais pourtant les peuples
+ne se sont autant insurgés contre elles.</p>
+
+<p>L’Europe assiste précisément aujourd’hui à une
+conflagration violente entre les nécessités économiques
+et les sentiments de droit et de justice que
+viennent heurter ces lois.</p>
+
+<p>Le problème des réparations est l’origine de ce
+conflit. Conformément à nos conceptions du droit et de
+la justice, les Allemands doivent réparer leurs dévastations.
+Mais les lois économiques qui régissent l’interdépendance
+actuelle des peuples ont une telle force
+que non seulement des réparations complètes sont à
+peu près impossibles, mais que les frais qu’elles entraîneraient,
+au lieu de retomber sur les vaincus, frapperaient
+non seulement les vainqueurs mais encore des
+neutres étrangers à la guerre.</p>
+
+<p>Quelques brèves explications suffiront à justifier
+ces assertions.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Remarquons d’abord que les suivantes explications
+s’appliquent à l’état actuel de l’Allemagne, mais
+nullement à son état antérieur, au moment de
+l’armistice.</p>
+
+<p>On raconte qu’après avoir entendu le maréchal Foch
+exposer les conditions de l’armistice, un des délégués
+germaniques demanda timidement quelle somme
+l’Allemagne aurait à verser. Le généralissime fut bien
+obligé de répondre que son gouvernement ne lui
+avait donné aucune instruction à ce sujet.</p>
+
+<p>On sait aujourd’hui que, redoutant une capitulation
+de son armée et l’entrée des troupes alliées à Berlin,
+l’Allemagne était disposée à des versements de
+sommes considérables, qu’elle eût obtenues soit de
+ses industriels dont la fortune n’avait pas été atteinte,
+soit d’un emprunt étranger. Cet emprunt eût été
+facilement souscrit car, si les Allemands étaient militairement
+vaincus, leur crédit commercial ne se trouvait
+pas ébranlé. Pendant les pourparlers de paix elle
+offrit cent milliards.</p>
+
+<p>Cette période passée, les Allemands songèrent aux
+moyens permettant de se soustraire aux paiements.
+Par le procédé de l’inflation, ils réussirent à
+annuler presque totalement la valeur de leurs
+billets de banque et rendre ainsi impossible tout
+paiement.</p>
+
+<p>Dans un de ses discours, notre ministre des finances,
+M. de Lasteyrie, résumait ainsi la situation actuelle :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Pendant quatre ans, l’Allemagne n’a cherché qu’à gagner du
+temps, qu’à dissocier l’entente entre les Alliés. Jamais, à aucun
+moment, elle n’a eu l’intention de nous payer.</p>
+
+<p>Dans le temps même où elle se prétendait incapable de nous
+payer, elle trouvait des milliards pour développer son outillage
+économique, reconstituer sa marine marchande, construire
+des lignes de chemins de fer et des canaux, développer et
+embellir ses villes.</p>
+
+<p>A la fin de l’année dernière, elle a demandé un moratorium
+de plusieurs années sans offrir en retour le moindre gage aux
+Alliés. Si nous avions eu la folie de l’accepter, il eût été pour
+notre pays un véritable désastre. Y a-t-il, d’ailleurs, des hommes
+assez naïfs pour se figurer que si l’Allemagne avait trouvé ce
+moyen de rester plusieurs années sans nous payer, elle aurait
+consenti ultérieurement, quand elle se serait reconstituée, à
+reprendre les paiements ?</p>
+
+<p>Si le plan de l’Allemagne avait réussi, quelle eût été la
+situation de nos deux pays ? L’Allemagne, par la faillite du
+mark, aurait répudié sa dette intérieure ; par la faillite des
+réparations, elle aurait supprimé sa dette extérieure. Déchargée
+du poids écrasant des dettes de guerre qui pèse lourdement
+sur tous les anciens belligérants, elle se serait trouvée dans
+une situation économique incomparable. Sur tous les marchés
+du monde, elle aurait régné en maître. Par sa concurrence
+impitoyable, elle aurait ruiné le commerce extérieur de la
+plupart des États et provoqué dans le monde entier une crise
+terrible de chômage.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, la France qui aurait tenu à honneur de
+faire face à ses engagements, qui aurait eu à supporter la
+charge écrasante de ses réparations, se serait trouvée avec une
+dette de plusieurs centaines de milliards. Écrasés d’impôts, le
+commerce, l’industrie, l’agriculture auraient été paralysés dans
+leur relèvement. Était-ce le droit ? Était-ce la justice ? »</p>
+</blockquote>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ces réalités devenues évidentes aujourd’hui à tous
+les yeux n’étaient pas très difficiles à prévoir. Cependant,
+aucun des diplomates présidant à nos destinées
+pendant la rédaction du Traité de paix n’a vu que
+l’Allemagne, très solvable au moment de l’armistice
+grâce aux emprunts qu’elle pouvait alors facilement
+contracter, chercherait plus tard à se soustraire
+aux annuités imaginées par des diplomates assez
+naïfs pour croire possible d’obliger un peuple à
+payer pendant quarante ans un tribut annuel considérable.</p>
+
+<p>Ce ne fut qu’après les quatorze conférences réunies
+pendant quatre ans que ces diplomates commencèrent
+à comprendre la politique allemande. Elle fut,
+d’ailleurs, soutenue par l’Angleterre qui se souciait
+peu de voir l’argent allemand passer dans des mains
+françaises au lieu d’être versé dans les caisses du
+commerce britannique.</p>
+
+<p>Revenue de ses illusions la France se décida à
+l’occupation de la Ruhr, mais la situation économique
+de l’Europe avait singulièrement changé.</p>
+
+<p>Cette occupation, qui donnera peut-être à la France
+la sécurité, ne semble pas devoir lui fournir beaucoup
+de réparations.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les événements ont, en effet, tourné de telle façon
+que les Alliés, malgré toutes les pressions qu’ils pourront
+exercer, ont bien peu de chance d’obtenir aucune
+réparation.</p>
+
+<p>Pour le montrer nous devrons d’abord donner
+quelques indications sur la situation financière de
+certains pays.</p>
+
+<p>Remarquons en premier lieu que le problème des
+réparations ne constitue nullement l’unique cause des
+bouleversements économiques de l’Europe comme le
+prétendent les Anglais et que, si les Allemands
+payaient leurs dettes, notre budget ne reprendrait
+pas pour cela son ancien équilibre comme on le
+croit généralement.</p>
+
+<p>Dans un discours prononcé au Sénat le 5 novembre
+1922, M. le sénateur Bérenger faisait observer
+que l’ensemble de nos dettes (dette publique, 337 milliards ;
+réparations, 132 milliards, etc.) se montait à
+475 milliards, et il ajoutait :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Si l’on balance ce passif et cet actif, on s’aperçoit que,
+même si l’Allemagne exécutait ses obligations et si les gouvernements
+étrangers nous payaient leurs dettes, l’État français se
+trouverait encore devant un passif final de 475 − 129 = 346 milliards
+de francs-papier au cours du jour. »</p>
+</blockquote>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quelle est et quelle sera prochainement notre
+situation financière ?</p>
+
+<p>Elle n’apparaît pas brillante, bien qu’il soit difficile
+de dire à quel chiffre exact se monte le total de nos
+dettes.</p>
+
+<p>Pour dissimuler un peu la sinistre grandeur de
+notre budget de dépenses, il a été divisé en budget
+ordinaire, budget extraordinaire et budget dit recouvrable.</p>
+
+<p>Le total de ces chiffres donne une dépense annuelle
+d’environ 44 milliards, alors que les impôts ne
+produisent pas la moitié de cette somme. Le déficit
+est, on le voit, formidable.</p>
+
+<p>Le déficit annuel de nos recettes accroît rapidement
+le chiffre de notre dette.</p>
+
+<p>Sur le détail de nos dépenses, le ministre des
+Finances donnait en avril 1923 les chiffres suivants :
+les crédits pour les arrérages des emprunts ont
+décuplé depuis 1913, passant de 1 milliard 355 millions
+à 13 milliards 406 millions et constituant ainsi,
+pour l’exercice 1922, une somme supérieure à la
+moitié du chiffre total des dépenses. « C’est à cet
+élément intangible qu’il convient d’attribuer la cause
+principale de l’accroissement du budget. »</p>
+
+<p>Les charges militaires se montaient en 1919 à
+18 milliards 185 millions, se réduisent en 1920 à
+7 milliards 648 millions, en 1921 à 6 milliards 312 millions
+et en 1922 à 5 milliards 341 millions.</p>
+
+<p>Les dépenses des administrations civiles, qui
+atteignaient en 1920 11 milliards 377 millions, sont
+encore, en 1922, de 7 milliards 328 millions.</p>
+
+<p>Tous ces chiffres montrent que même si l’Allemagne
+payait la totalité des annuités qui lui sont réclamées,
+le déficit annuel de notre budget resterait terriblement
+élevé.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On a mis longtemps à reconnaître que la formule
+tant répétée : « L’Allemagne paiera », avec laquelle on
+prétendit parfois justifier les plus inutiles dépenses,
+constituait une illusoire espérance.</p>
+
+<p>Étant prouvé maintenant que, toute la dette allemande
+payée, comme je le montrais à l’instant, notre
+budget serait encore en déficit, il a bien fallu chercher
+autre chose.</p>
+
+<p>Accroître l’exploitation de nos richesses naturelles
+et réduire nos dépenses représente la seule solution
+possible du problème.</p>
+
+<p>En attendant qu’elle s’impose à tous les esprits, on
+vivra d’expédients. Grâce à la facilité d’imprimer des
+billets de banque sans garantie métallique, les
+dépenses grandissent toujours, et les ministres
+opposent une résistance très faible à une course
+vertigineuse vers des catastrophes financières qui ne
+se réparent pas.</p>
+
+<p>L’exemple de l’Angleterre, dont le budget de
+1923 s’équilibrait avec un excédent de plusieurs milliards,
+grâce surtout à la compression des dépenses par un
+gouvernement assez fort pour imposer sa volonté
+au Parlement, n’a pas encore trouvé d’imitateurs
+en France.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’Empire britannique, malgré sa prospérité, souffre
+cependant de l’anarchie économique qui pèse sur l’Europe.
+Les produits alimentaires que l’Angleterre consomme
+et les matières premières nécessaires à ses
+industries lui viennent presque exclusivement du
+dehors. Elle paie ce qu’elle achète par l’exportation
+de produits manufacturés. Quel que soit, d’ailleurs, le
+mode de paiement employé, une marchandise quelconque
+ne s’obtient, en dernière analyse, qu’en
+échange d’autres marchandises.</p>
+
+<p>Ces produits manufacturés — véritable monnaie
+de l’Angleterre — n’ont de valeur utilisable que
+s’ils trouvent des acheteurs et l’Angleterre a perdu
+l’une de ses meilleures clientes, l’Allemagne. C’est
+pourquoi elle s’efforce par tous les moyens, même
+aux dépens de la France, de restaurer la situation
+économique de son ancienne cliente.</p>
+
+<p>En attendant, elle cherche d’autres acheteurs, mais
+comme elle trouve sur les marchés étrangers des
+concurrents vendant moins cher, il lui faut réduire
+ses prix de vente, et par conséquent ses salaires,
+ceux des mineurs notamment.</p>
+
+<p>Cette nécessité provoqua, pendant trois mois, une
+coûteuse grève des mineurs. Céder aux grévistes aurait
+eu pour conséquence fatale la ruine commerciale de
+l’empire britannique.</p>
+
+<p>Ce seul exemple suffirait à montrer la force de certaines
+lois économiques et l’impossibilité de lutter
+contre elles.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Jamais les peuples ne se sont autant détestés
+qu’aujourd’hui. Si la volonté suffisait à faire périr les
+hommes, l’Europe serait un désert.</p>
+
+<p>Ces haines dureront jusqu’au jour précis où l’opinion
+générale admettra que les hommes ont plus
+d’intérêt à s’aider qu’à s’égorger.</p>
+
+<p>Dès avant la guerre, l’évolution des industries et
+du commerce dont elles sont la base avait fait du
+domaine économique européen un tout homogène,
+sans que les gouvernants se fussent rendu compte
+de ce phénomène. Chaque État européen est pour les
+autres États d’une importance vitale comme producteur
+ou comme débouché. Aucun État européen ne
+peut être ruiné sans que les autres ne soient lésés.</p>
+
+<p>Aujourd’hui ces réflexions se généralisent même
+chez les Allemands. Mais, pendant la guerre, ils professaient
+des idées fort différentes et se souciaient
+très peu de l’interdépendance des peuples, lorsque
+leur principale préoccupation, en Belgique et en
+France, était de détruire les usines et les mines dont
+les produits leur faisaient souvent concurrence.
+M. Beyens, ancien ministre des Affaires Étrangères de
+Belgique, rapporte que le baron Bissing, gouverneur
+allemand de la Belgique, fit tout son possible pour ruiner
+entièrement l’industrie belge. « Ils pillèrent sans vergogne,
+dit-il, le matériel de nos usines au profit de
+leurs concurrents germaniques, et l’on en détruisit
+de fond en comble les charpentes métalliques. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Tous les procédés imaginés pour amener l’Allemagne
+à se libérer conduisent à cette conséquence paradoxale
+que ce seront les Français et les étrangers qui, finalement,
+paieront la dette allemande.</p>
+
+<p>A défaut de l’argent qui lui manque, l’Allemagne
+paie les vivres et les matières premières dont elle a
+besoin au moyen de ses produits manufacturés et se
+crée ainsi des ressources.</p>
+
+<p>Avec l’excédent de ses exportations elle aurait pu
+payer ses dettes. Mais elle eût été alors amenée à une
+surproduction dont les conséquences furent très bien
+marquées dans un discours prononcé à Manchester
+par un ministre anglais. Il disait :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Si l’Allemagne, pendant les quarante ou cinquante ans à
+venir, pouvait payer ses dettes, elle se rendrait par là même
+maîtresse de tous les marchés de l’univers. Elle deviendrait
+la plus grande nation exportatrice dont il ait jamais été fait
+mention, — presque la seule nation exportatrice du globe…
+Et si, pendant les quarante ou cinquante ans qui vont suivre
+les États-Unis d’Amérique devaient recevoir tout ce qui leur est
+dû, ils assisteraient, du même coup, à un déclin marqué de
+leur commerce d’exportation. Ils verraient leur population
+privée d’une grande partie de ses arts et de ses industries
+les plus essentiels. Ils verraient se rompre tout l’ensemble de
+leur économie nationale. L’Allemagne, la nation débitrice,
+manifesterait une activité malsaine ; les États-Unis, la nation
+créancière, une stagnation également malsaine. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Toutes ces évidences émergent lentement du chaos
+des erreurs économiques où le monde est plongé.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si l’Allemagne s’acquittait de sa dette en livrant à
+la France des marchandises en nombre forcément
+élevé par suite de l’importance de cette dette, notre
+pays posséderait un tel excédent de produits allemands,
+que nos industriels seraient obligés de ralentir ou
+supprimer leurs fabrications. D’où appauvrissement et
+chômage général. Un paiement en marchandises conduirait
+donc la France à perdre d’un côté ce qu’elle
+recevrait de l’autre.</p>
+
+<p>Pour éviter cette trop visible conséquence, on
+s’était décidé à établir au profit des Alliés un impôt
+de 12&nbsp;% sur les exportations allemandes. Cela
+signifiait, naturellement, que le prix de vente des
+marchandises exportées se trouvait majoré de 12&nbsp;%.
+Tous les acheteurs de produits allemands, quelle que
+fût leur nationalité, les payaient donc 12&nbsp;% plus
+cher qu’auparavant. Il est bien visible que ce
+n’étaient pas alors les Allemands, mais les acheteurs
+de tous pays, qui paieraient une partie des indemnités
+destinées aux réparations.</p>
+
+<p>On a proposé encore et il n’a peut-être été rien
+proposé de meilleur, d’obliger les grands industriels
+allemands à céder un certain nombre des actions de
+leurs usines, le tiers, par exemple. Mais, ces actions
+ayant déjà des propriétaires, le gouvernement allemand
+serait obligé d’indemniser ces derniers. Alors,
+comme précédemment, le prix des marchandises
+fabriquées se trouverait augmenté, et ce seraient toujours
+les consommateurs étrangers qui contribueraient
+à solder la dette germanique.</p>
+
+<p>Toutes ces incidences avaient d’abord échappé au
+public, aussi bien, d’ailleurs, qu’aux dirigeants. Elles
+sont mieux comprises aujourd’hui. L’opinion étrangère
+à cet égard se trouve clairement exprimée par
+l’extrait suivant d’un grand journal américain :</p>
+
+<p class="ugap">« <i>L’addition de la taxe de 12&nbsp;% étend un tarif
+protectionniste sur toutes les nations qui reçoivent
+d’Allemagne des marchandises. C’est une taxe levée sur
+le consommateur américain pour toutes les exportations
+allemandes qui débarquent ici ; mais elle va dans le
+trésor des Alliés, lorsque l’Allemagne l’a recueillie,
+et non point dans le trésor des États-Unis,
+comme le serait une taxe analogue imposée par notre
+propre fiscalité. Cette taxe aura pour effet d’augmenter
+les prix et de diminuer les exportations.</i> »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Toutes les constatations qui précèdent, si désagréables
+soient-elles, méritent d’être méditées. Elles
+fourniraient à la Société des Nations des arguments
+contre la guerre d’un bien autre poids que les vagues
+dissertations humanitaires qui occupent ses séances.</p>
+
+<p>Les répercussions que nous venons d’examiner
+montrent, en effet, sans contestation possible qu’en
+raison de l’interdépendance croissante des peuples,
+lorsqu’une nation est vaincue, ce sont les autres qui
+se trouvent forcés de payer l’indemnité qu’elle doit
+au vainqueur.</p>
+
+<p>Cette nécessité, créée par l’évolution économique
+du monde, était inconnue autrefois. Les grands peuples
+s’enrichissaient alors par des conquêtes. A l’époque
+romaine, les sommes prélevées sur les vaincus constituaient
+une portion notable du budget.</p>
+
+<p>Après la seconde guerre punique, Carthage, suivant
+Ferrero, versa aux Romains 55 millions de francs,
+chiffre énorme pour l’époque. Paul Émile, vainqueur
+de Persée, lui fit payer, au témoignage de Pline,
+57 millions. Les vaincus étaient, d’ailleurs, dépouillés
+de la totalité de ce qu’ils possédaient. Marcellus ayant
+pris Syracuse, s’empara de tous les objets précieux
+que contenait la grande cité.</p>
+
+<p>Il n’y a pas longtemps que cet âge héroïque est
+clos ; mais il l’est pour toujours. Les peuples pourront
+lutter encore, soit pour conquérir l’hégémonie
+comme l’Allemagne, soit pour conserver leurs foyers
+comme les Turcs, mais ils ne sauraient plus désormais
+s’enrichir aux dépens du vaincu.</p>
+
+<p>Si la Société des Nations cherchait une inscription
+pour orner le fronton de son palais, je lui recommanderais
+volontiers celle-ci : « Toutes les guerres modernes
+sont aussi ruineuses pour le vainqueur que pour le
+vaincu. » Si l’inscription semblait trop courte, on la
+complèterait en ajoutant : « C’est sur tous les peuples
+que retomberont, désormais, les frais d’une guerre
+entreprise par l’un d’eux. Ils ont donc intérêt
+direct à s’associer pour empêcher de nouveaux
+conflits. »</p>
+
+<p>Répéter aux hommes de s’aimer les uns les autres
+est un conseil que les peuples ne pratiquèrent
+jamais. « Aidez-vous les uns les autres dans votre
+propre intérêt » est une maxime qui pourrait transformer
+le monde si elle descendait dans les cœurs
+après avoir converti les esprits.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c9"><span class="maigre">LIVRE II</span><br>
+<span class="small">LE DÉSÉQUILIBRE SOCIAL</span></h2>
+
+
+
+
+<h3><span class="maigre">CHAPITRE PREMIER</span><br>
+<span class="ssf small">LA DISCIPLINE SOCIALE
+ET L’ESPRIT RÉVOLUTIONNAIRE</span></h3>
+
+
+<p>Des âges lointains de la pierre taillée, où l’humanité
+vivait en tribus errantes, jusqu’aux grandes
+civilisations modernes, la discipline, c’est-à-dire
+l’obéissance à certaines règles, a toujours constitué
+un fondement indispensable de l’existence des
+sociétés. Plus la civilisation s’élève, plus ces règles
+se compliquent et plus leur observation devient
+nécessaire.</p>
+
+<p>Trop protégé par les lois pour en saisir les bienfaits,
+l’homme moderne n’en perçoit souvent que les gênes.
+Dans son bel ouvrage : <i>Les Constantes du Droit</i>, où
+il prouve que la contrainte est la base fondamentale
+de toute vie sociale, le grand jurisconsulte belge,
+Edmond Picard, rappelle le passage suivant de Schopenhauer,
+montrant ce que serait une société humaine
+sans le respect obligatoire des lois :</p>
+
+<p>« <i>L’État a remis les droits de chacun aux mains
+d’un pouvoir infiniment supérieur au pouvoir de l’individu,
+et qui le force à respecter le droit des autres.
+C’est ainsi que sont rejetés dans l’ombre l’égoïsme
+démesuré de presque tous, la méchanceté de beaucoup,
+la férocité de quelques-uns. La contrainte les tient
+enchaînés. Il en résulte une apparence trompeuse. Mais
+que le pouvoir protecteur de l’État se trouve, comme
+il arrive parfois, éludé ou paralysé, on voit éclater au
+grand jour les appétits insatiables, la fausseté, la
+méchanceté, la perfidie des hommes.</i> »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La discipline crée une sorte d’équilibre entre les
+impulsions instinctives de la nature humaine et les
+nécessités sociales. Pour l’établir, de rigoureuses
+sanctions sont d’abord nécessaires. Mais la loi inscrite
+dans les Codes n’acquiert sa force réelle qu’après
+s’être incrustée dans les âmes.</p>
+
+<p>La discipline externe imposée par la contrainte se
+trouve ainsi transformée en une discipline inconsciente,
+dont l’hérédité fait une habitude. Alors, et
+seulement alors, les sanctions deviennent inutiles.
+L’âme est stabilisée. Elle ne l’est pas encore chez tous
+les peuples.</p>
+
+<p>Très lente à se former et parfois un peu incertaine,
+la discipline sociale se trouve facilement ébranlée
+par les grandes catastrophes. Les nations échappées
+alors aux contraintes des lois n’ont plus pour guides
+que leurs seules impulsions et ressemblent au navire
+sans gouvernail ballotté par les flots.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La fondamentale importance de la discipline apparaît
+quand on constate que les peuples n’arrivent à
+la civilisation qu’après l’avoir acquise et retournent à
+la barbarie dès qu’ils l’ont perdue.</p>
+
+<p>Ce fut l’indiscipline des citoyens d’Athènes qui,
+dans l’antiquité, les conduisit à la servitude, et
+Rome vit sonner l’heure de la décadence lorsque,
+tout respect de la discipline étant détruit, il n’exista
+plus d’autres lois que la volonté d’empereurs éphémères
+élus et renversés par les soldats. C’est alors
+que les invasions barbares purent triompher.</p>
+
+<p>Dans un travail ayant pour titre : <i>Comment meurent
+les Patries</i>, M. Camille Jullian montre que la Gaule
+indépendante périt de la même façon. « Personne
+n’obéissait plus aux lois. Justice, finances, tout ce
+qui fait la règle sociale était à chaque instant brisé. »
+C’est pourquoi César réalisa si facilement sa conquête.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’Europe entière traverse actuellement une phase
+critique d’indiscipline qui ne saurait se prolonger
+sans créer l’anarchie et la décadence. Les anciens
+principes jadis fidèlement observés ont perdu leur
+force, et ceux qui pourraient les remplacer ne sont
+pas formés.</p>
+
+<p>Si le nombre des révoltés n’est pas encore très
+grand, celui des indisciplinés devient immense. Dans
+la famille aussi bien qu’à l’école, à l’atelier et à
+l’usine, l’autorité du père, du maître et du patron
+s’affaisse chaque jour davantage. L’insoumission
+grandit. Partout se constate l’impuissance des chefs à
+se faire obéir.</p>
+
+<p>L’indiscipline s’accompagne, aujourd’hui, de certains
+symptômes de désagrégation morale dont voici
+les principaux : antipathie pour toute espèce de
+contrainte ; décroissance continue du prestige des
+lois et de celui des gouvernements ; haine générale
+des supériorités, aussi bien celles de la fortune que
+celles de l’intelligence ; absence de solidarité entre
+les diverses couches sociales et lutte des classes ;
+dédain profond des anciens idéals de liberté et de
+fraternité ; progrès des doctrines extrémistes prêchant
+la destruction de l’ordre social établi, quel que
+soit, d’ailleurs, cet ordre ; substitution de pouvoirs
+collectifs autocratiques à toutes les anciennes
+formes de gouvernement.</p>
+
+<p>De tels symptômes, notamment, l’horreur des
+contraintes et l’indiscipline résultant du mépris des
+lois, ont pour conséquence fatale le développement
+de l’esprit révolutionnaire avec ses inséparables
+compagnons : la violence et la haine.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il est visible, d’après ce qui précède, que l’esprit
+révolutionnaire représente un état mental beaucoup
+plus qu’une doctrine.</p>
+
+<p>Une des caractéristiques du révolté est son impuissance
+d’adaptation à l’ordre de choses établi. Son
+besoin de renverser résulte, en grande partie, de
+cette incapacité.</p>
+
+<p>Hostile à toute organisation, il s’insurge même
+contre les membres dirigeants de son parti dès que ce
+parti triomphe. Semblable phénomène s’est manifesté
+dans chacune des révolutions de l’Histoire. Les Montagnards
+y combattirent toujours les Girondins.</p>
+
+<p>La mentalité révolutionnaire semble impliquer
+une grande indépendance d’esprit. Il en est tout
+autrement en réalité. La véritable indépendance
+d’esprit exige un développement de l’intelligence et
+du jugement que les révolutionnaires ne possèdent
+guère. Réfractaires en apparence à l’obéissance, ils
+éprouvent un tel besoin d’être dirigés qu’ils se soumettent
+facilement aux volontés de leurs meneurs.
+C’est ainsi que les plus avancés de nos extrémistes
+acceptaient avec une respectueuse docilité les
+ordres impératifs émanés du grand pontife bolcheviste
+régnant à Moscou.</p>
+
+<p>En fait, la majorité des esprits aspire beaucoup
+plus à l’obéissance qu’à l’indépendance. L’esprit révolutionnaire
+ne supprime nullement ce besoin. Le
+révolté est un homme qui obéit facilement mais
+demande à changer souvent de maître.</p>
+
+<p>Quand un pays se trouve en pleine période d’équilibre,
+la discipline générale empêche l’esprit révolutionnaire
+des inadaptés de se propager par contagion
+mentale. Ce n’est qu’aux époques troublées, où la
+résistance morale s’affaiblit, que le microbe révolutionnaire
+exerce ses ravages.</p>
+
+<p>Toutes les considérations sur les dangers et l’inutilité
+des révolutions sont d’ailleurs inutiles, parce
+que, je le répète, l’esprit révolutionnaire constitue un
+état mental et non une doctrine. La doctrine n’est
+qu’un prétexte servant d’appui à l’état mental. Ce
+dernier subsiste, par conséquent, même quand la
+doctrine a triomphé.</p>
+
+<p>En même temps que se propage chez beaucoup de
+peuples l’esprit de révolte, l’autorité faiblit. Cherchant
+à suivre et à contenter une opinion incertaine
+les gouvernants, de moins en moins écoutés, cèdent
+de plus en plus.</p>
+
+<p>Les chefs des partis révolutionnaires, syndicalistes
+et socialistes unifiés par exemple, ne sont pas mieux
+obéis. Nous avons vu que les grèves sont souvent,
+comme celle des cheminots, déclenchées en dehors
+de la volonté des dirigeants. Ne pouvant conduire le
+mouvement ils le suivent, pour ne pas paraître abandonnés
+de leurs troupes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si la propagande révolutionnaire recrute aujourd’hui
+tant d’adeptes dans divers pays, ce n’est pas à
+cause des théories qu’elle propose, mais en raison de
+l’indiscipline générale des esprits.</p>
+
+<p>Seules, les élites pourront réussir à combattre ce
+vent d’indiscipline qui menace de renverser les civilisations.
+Elles n’y parviendront que si leur caractère
+s’élève au niveau de leur intelligence.</p>
+
+<p>Comme notre Université l’oublie toujours, et comme
+les Universités anglo-saxonnes ne l’oublient jamais,
+la discipline et les qualités qui font triompher l’homme
+dans la vie ne se fondent pas sur l’intelligence, mais
+seulement sur le caractère.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c10"><span class="maigre">CHAPITRE II</span><br>
+<span class="ssf small">LES ÉLÉMENTS MYSTIQUES
+DES ASPIRATIONS RÉVOLUTIONNAIRES</span></h3>
+
+
+<p>Quand on recherche les sources des théories
+révolutionnaires qui agitent le monde, on constate
+que, derrière leurs formes diverses : communisme,
+socialisme, syndicalisme, dictature du prolétariat, etc.,
+se trouvent une illusion mystique commune et des
+sentiments identiques.</p>
+
+<p>L’illusion mystique, dont nous étudierons bientôt
+la genèse, a pour conséquence cette conviction
+que l’ouvrier, étant plus capable que le bourgeois
+de diriger l’État et les entreprises industrielles,
+doit, comme en Russie, prendre sa place.</p>
+
+<p>Les sentiments servant de soutiens aux nouvelles
+doctrines sont, chez les chefs, l’ardente ambition de
+s’emparer d’un fructueux pouvoir, chez les simples
+fidèles la haine jalouse de toutes les supériorités.</p>
+
+<p>Cette haine des supériorités fut très typique en
+Russie et se manifesta nettement dès les débuts de
+sa révolution. Les intellectuels, dont la disparition
+révèle aujourd’hui l’importance sociale, furent aussi
+persécutés et massacrés que les capitalistes. Innombrables
+sont les faits analogues à celui observé après
+la prise de Bakou, lorsque les bolchevistes mirent à
+la tête de l’Université un ancien portier assisté de
+garçons de salle illettrés et de manœuvres.</p>
+
+<p>D’une façon générale, on peut dire que toutes les
+aspirations populaires qui se manifestent en Europe
+représentent surtout une lutte contre les inégalités
+de l’intelligence et de la fortune que la nature
+s’obstine à créer.</p>
+
+<p>Les idées condensées dans la formule : dictature
+du prolétariat, sont devenues l’évangile de masses
+ouvrières dont ce titre flatte la vanité. Le pouvoir
+qu’elles ont acquis, grâce aux syndicats et aux grèves,
+leur semble un pouvoir souverain devant lequel tous
+les autres doivent plier. Dans la société future, le
+manœuvre seul serait roi.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’insuccès des expériences des dictatures populaires
+et notamment du communisme dans divers pays n’a
+pas du tout converti les adeptes de ces doctrines.</p>
+
+<p>L’étonnement causé par cette constatation prouve
+que le mécanisme de la crédulité populaire est encore
+assez méconnu. Il ne sera donc pas inutile d’en rappeler
+brièvement la genèse.</p>
+
+<p>Au premier abord, les nouvelles doctrines paraissent
+avoir pour uniques soutiens des appétits très matériels,
+puisqu’il ne s’agit, en apparence, que de
+dépouiller une classe au profit d’une autre.</p>
+
+<p>Ces dogmes et l’évangile communiste qui leur sert
+de code s’appuient bien en effet sur des intérêts
+matériels, mais ils doivent leur force principale à
+des éléments mystiques, identiques à ceux qui, depuis les
+origines de l’Histoire, ont dominé la mentalité des
+peuples.</p>
+
+<p>Malgré tous les progrès de la philosophie, l’indépendance
+de la pensée reste une illusoire fiction.
+L’homme n’est pas conduit seulement par des besoins,
+des sentiments et des passions. Une croyance est
+nécessaire pour orienter ses espérances et ses rêves.
+Jamais il ne s’en est passé.</p>
+
+<p>L’antique mysticisme a conservé, toute sa puissance.
+Ses manifestations n’ont fait que changer
+de forme. La foi socialiste tend à remplacer les
+illusions religieuses. Dérivée des mêmes sources
+psychologiques, elle se propage de la même façon.</p>
+
+<p>J’ai déjà montré longuement, ailleurs, que le mysticisme,
+c’est-à-dire l’attribution de pouvoirs surnaturels
+à des forces supérieures : dieux, formules ou
+doctrines, constitue un des facteurs prédominants de
+l’Histoire.</p>
+
+<p>Il serait inutile de revenir ici sur des démonstrations
+qui m’ont servi, jadis, à interpréter certains
+grands événements, tels que la Révolution française
+et les origines de la dernière guerre. Je me bornerai
+donc à rappeler que la domination de l’esprit par les
+forces mystiques peut seule expliquer la crédulité
+avec laquelle furent admises à tous les âges les plus
+chimériques croyances.</p>
+
+<p>Elles sont acceptées en bloc sans discussion. Dans
+le cycle du mysticisme où s’élabore la foi, l’absurde
+n’existe pas.</p>
+
+<p>Dès que, sous l’influence des éléments de persuasion
+que je résumerai plus loin, la foi dans une doctrine
+nouvelle envahit l’entendement, elle domine
+entièrement les pensées du convaincu et dirige sa
+conduite. Ses intérêts personnels s’évanouissent. Il
+est prêt à se sacrifier au triomphe de sa croyance.</p>
+
+<p>Certain de posséder une vérité pure, le croyant
+éprouve le besoin de la propager, et ressent une
+haine intense à l’égard de ses détracteurs.</p>
+
+<p>L’interprétation d’une croyance variant, naturellement,
+suivant la mentalité qui l’accepte, les schismes
+et les hérésies se multiplient bientôt, sans ébranler
+d’ailleurs les convictions du croyant. Ils ne sont pour
+lui qu’une preuve de la mauvaise foi des adversaires.</p>
+
+<p>Les défenseurs de chaque secte nouvelle dérivée
+d’une croyance principale éprouvent bientôt les uns
+pour les autres une aversion aussi forte qu’envers
+les négateurs de leurs doctrines. Ces haines entre
+croyants sont d’une extrême violence et vont bientôt
+jusqu’au besoin de massacrer leurs adversaires.</p>
+
+<p>On peut juger des sentiments que professent entre
+eux les défenseurs de doctrines à peu près identiques
+séparées seulement par quelques nuances, en
+lisant le compte rendu suivant de la séance d’ouverture
+d’un récent Congrès syndicaliste de Lille, rapporté
+par un rédacteur du <i>Matin</i>.</p>
+
+<p class="ugap">« <i>J’ai encore devant les yeux le spectacle indescriptible
+d’une salle en furie, semblable à une mer
+déchaînée qui emporte tout sur son passage. Je revois
+les faces exaspérées de colère, les bouches vomissant des
+injures, les matraques tournoyantes. J’ai l’oreille pleine
+des hurlements des combattants, des cris des blessés, des
+injures échangées et du bruit des revolvers. De ma vie
+je n’ai assisté à pareil débordement de haines.</i> »</p>
+
+<p class="ugap">Ce ne sont guère, du reste, que les extrémistes de
+chaque doctrine qui arrivent à ces fureurs. Ils se
+recrutent parmi des dégénérés, des faibles d’esprit,
+des impulsifs. Leurs violences sont grandes, mais leur
+personnalité si vacillante qu’ils éprouvent un impérieux
+besoin d’être guidés par un maître.</p>
+
+<p>Ces dégénérés représentent les plus dangereux
+des extrémistes. On a remarqué que, pendant la
+domination des communistes en Hongrie, les principaux
+agents du dictateur Bela Kuhn étaient recrutés
+parmi des juifs atteints de tares physiques répugnantes.
+La foi nouvelle, qui permettait de faire
+périr dans d’affreux supplices les plus éminents
+citoyens, leur fournissait un excellent prétexte pour
+se venger des humiliations auxquelles la dégénérescence
+condamne ses victimes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dès qu’une croyance mystique, si absurde qu’on la
+suppose, est établie, elle attire bientôt une foule
+d’ambitieux avides et de demi-intellectuels sans
+emploi. Avec les doctrines les moins soutenables, ils
+édifient facilement des institutions sociales théoriquement
+parfaites.</p>
+
+<p>A l’époque où la civilisation était peu compliquée,
+les illusions mystiques n’avaient pas de bien
+fâcheuses conséquences. Dans l’ancienne Égypte, les
+institutions dérivées de l’adoration du crocodile ou
+de divinités à tête de chien s’adaptaient facilement à
+une civilisation locale très simple, où les difficultés
+de la vie étaient minimes et les relations extérieures
+presque nulles.</p>
+
+<p>Il en est tout autrement aujourd’hui. Avec les
+progrès de l’industrie et les relations entre peuples,
+la civilisation devient formidablement compliquée.
+Dans cet édifice, dont l’entretien exige des capacités
+techniques supérieures, les chimériques fantaisies
+des rêveurs ne peuvent engendrer que ruines et
+carnages.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le besoin d’une foi mystique est le terrain sur
+lequel germent les croyances. Mais comment s’établissent
+et se propagent ces croyances ?</p>
+
+<p>L’erreur, aussi bien, du reste, que la vérité, ne se
+fixent jamais dans l’âme populaire au moyen de
+démonstrations rationnelles. Elles sont acceptées en
+bloc sous forme d’assertions qui ne se discutent pas.</p>
+
+<p>Ayant longuement insisté ailleurs sur le mécanisme
+de la formation des croyances, je me bornerai à
+rappeler qu’elles se forment sous l’influence de quatre
+éléments psychologiques fondamentaux : l’affirmation,
+la répétition, le prestige et la contagion.</p>
+
+<p>Dans cette énumération, la raison ne figure pas, à
+cause de sa faible influence, sur la genèse d’une
+croyance.</p>
+
+<p>L’affirmation et la répétition sont les plus puissants
+facteurs de la persuasion. L’affirmation crée
+l’opinion, la répétition fixe cette opinion et en fait
+une croyance, c’est-à-dire une opinion assez stabilisée
+pour rester inébranlable.</p>
+
+<p>Le pouvoir de la répétition sur les âmes simples — et
+souvent aussi sur celles qui ne sont pas simples — est
+merveilleux. Sous son influence, les erreurs les
+plus manifestes deviennent des vérités éclatantes.</p>
+
+<p>Heureusement pour l’existence des sociétés, les
+moyens psychologiques capables de transformer
+l’erreur en croyance permettent aussi de faire accepter
+la vérité sous forme de croyance. Les défenseurs de
+la vieille armature sociale qui nous soutient encore
+l’oublient trop souvent.</p>
+
+<p>Pour transformer en croyances — puisqu’elles ne
+peuvent s’imposer autrement — les vérités économiques
+et sociales sur lesquelles la vie des peuples
+repose, les apôtres de ces vérités doivent se résigner
+à l’adoption des seules méthodes de persuasion capables
+d’agir sur l’âme populaire. Aux affirmations
+violentes et répétées de l’erreur, ils doivent opposer
+des affirmations aussi violentes et aussi répétées de
+la vérité, opposer surtout des formules à des formules.</p>
+
+<p>C’est avec des méthodes analogues que les fascistes
+italiens contribuèrent à endiguer le flot communiste
+qui menaçait de submerger la vie industrielle de
+leur pays, et contre lequel le gouvernement se
+reconnaissait impuissant.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Plusieurs sociétés modernes font songer à cette
+époque de décadence où, reniant ses dieux et abandonnant
+les institutions qui avaient assuré sa
+grandeur, Rome laissa détruire sa civilisation par des
+barbares sans culture, n’ayant d’autre force que leur
+nombre et la violence de leurs appétits.</p>
+
+<p>Les grandes civilisations périssent dès qu’elles ne
+se défendent plus. Celles, déjà nombreuses, qui ont
+disparu de la scène du monde furent surtout victimes
+de l’indifférence et de la faiblesse de leurs défenseurs.
+L’Histoire ne se répète pas toujours, mais les
+lois qui la régissent sont éternelles.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c11"><span class="maigre">CHAPITRE III</span><br>
+<span class="ssf small">LA SOCIALISATION DES RICHESSES</span></h3>
+
+
+<p>Parmi les erreurs d’ordre économique qui bouleversent
+actuellement le monde figurent les illusions
+socialistes. Présentées sous des formes diverses,
+toutes s’accordent, cependant, sur une même formule :
+socialisation des richesses.</p>
+
+<p>Au cours de l’évolution du monde, le prestige des
+dieux a quelquefois pâli, mais les formules magiques
+n’ont jamais perdu leur empire. C’est avec elles
+que les hommes furent toujours conduits.</p>
+
+<p>Religieuses, politiques ou sociales, elles agissent
+de la même façon et ont une commune genèse. Leur
+influence ne dépend pas des parcelles de vérité
+qu’elles contiennent, mais uniquement du pouvoir
+mystique que leur attribuent les foules.</p>
+
+<p>Les Sociétés se trouvent, aujourd’hui, menacées
+de profonds bouleversements par cette nouvelle
+formule : <i>la socialisation des richesses</i>. Au dire de ses
+apôtres, elle doit créer l’égalité parfaite entre les
+hommes et une félicité universelle.</p>
+
+<p>La magique promesse s’est rapidement répandue à
+travers les classes ouvrières de tous les pays. Après
+avoir ruiné la vie économique de la Russie, elle
+semble destinée à exercer ses ravages dans l’Europe
+entière. L’Amérique seule l’a repoussée avec énergie,
+pressentant son rôle funeste sur la prospérité des
+nations.</p>
+
+<p>Ce fut uniquement pour obtenir la nationalisation
+rêvée que les cheminots Français réalisèrent, à l’occasion
+d’un 1<sup>er</sup> mai, une tentative de grève générale.</p>
+
+<p>Cette grève, contrairement à toutes celles qui la précédèrent,
+n’avait nullement pour but d’accroître les
+salaires. La Confédération Générale du Travail le prouva
+en déclarant que l’objectif du mouvement n’était
+pas une augmentation de salaires, mais uniquement
+le désir d’imposer la nationalisation des
+chemins de fer.</p>
+
+<p>Il n’existait pas, sans doute, plus d’un gréviste sur
+mille capable de dire en quoi consistait la nationalisation
+réclamée et d’expliquer son futur mécanisme.
+On peut même considérer comme probable que les
+rares grévistes susceptibles de comprendre quelque
+chose à ce qu’ils demandaient auraient donné chacun
+sur la nationalisation, des explications totalement
+différentes. Pour l’immense majorité la nationalisation
+signifiait simplement que les chemins de fer
+auraient été exploités à leur profit.</p>
+
+<p>En fait, les grévistes suivirent leurs meneurs simplement
+parce qu’ils étaient des meneurs et sans
+chercher à s’expliquer le but des ordres reçus.</p>
+
+<p>N’oublions pas, d’ailleurs, que les plus furieuses
+luttes religieuses de l’histoire furent engagées entre
+des hommes incapables de rien discerner dans les
+questions théologiques qui divisaient leurs chefs. Les
+lois de la psychologie des foules expliquent facilement
+ce phénomène.</p>
+
+<p>Les vagues explications données par les défenseurs
+officiels de la nationalisation avaient pour seule base
+une série d’affirmations sans preuves. Leur meilleur
+défenseur les a résumées dans les lignes suivantes :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Opposition du bénéfice capitaliste à l’intérêt collectif. Les
+diverses industries, celle des chemins de fer notamment,
+doivent devenir une propriété collective gérée pour le compte
+de la collectivité, non par l’État, mais par une organisation
+autonome dirigée par un conseil composé de représentants de
+la collectivité. Un conseil central réglerait les salaires, le choix
+et l’avancement du personnel. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Il est visible que cette prétendue socialisation se
+ramènerait simplement à remplacer les Compagnies
+actuelles par d’autres Compagnies formées d’agents
+des chemins de fer.</p>
+
+<p>Mais, pour que les employés puissent gagner
+quelque chose à cette substitution, il leur faudrait
+posséder des capacités supérieures à celles des ingénieurs
+et des spécialistes dirigeant actuellement le
+service singulièrement compliqué des chemins de fer.</p>
+
+<p>Les administrateurs actuels, hommes fort compétents,
+travaillent non pour enrichir quelques capitalistes
+comme l’affirment les socialistes, mais pour
+rétribuer maigrement la poussière de petits actionnaires
+entre lesquels est divisée la possession des
+réseaux. Dépouiller totalement ces actionnaires par
+la socialisation des réseaux augmenterait de bien peu
+le salaire actuel des employés.</p>
+
+<p>Au fond, les promoteurs de tels mouvements ne
+sauraient se faire illusion sur leurs résultats possibles.
+Ils espèrent simplement que la socialisation des
+Compagnies serait réalisée à leur profit. S’ils organisent
+de ruineuses grèves, c’est uniquement pour
+devenir maîtres à leur tour.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Existe-t-il un antagonisme réel entre les intérêts
+capitalistes et les intérêts collectifs ? Peut-on vraiment
+dire que, dans les sociétés actuelles, « le
+travail ne s’effectue pas au profit de tous, mais uniquement
+pour les intérêts de quelques-uns » ?</p>
+
+<p>En réalité c’est, au contraire, l’immense majorité
+des travailleurs qui bénéficie de la capacité des
+élites. Il en a toujours été ainsi depuis les débuts de
+l’évolution industrielle moderne. Ce ne furent jamais
+les simples travailleurs qui créèrent les progrès dont
+ils ont profité.</p>
+
+<p>Le travail manuel et l’habileté professionnelle ne
+sont nullement, d’ailleurs, les principaux éléments
+de la production et de la richesse. L’esprit d’entreprise,
+d’invention et d’organisation, la hardiesse à
+risquer et le jugement constituent des facteurs autrement
+importants.</p>
+
+<p>C’est de telles facultés qu’est constitué le capital
+d’un peuple. Si la Russie tira toujours si peu de
+profits de son sol, malgré ses immenses richesses
+agricoles et minières et sa population également
+immense, c’est qu’elle a toujours manqué de capacités.</p>
+
+<p>Croire que le capital d’un pays se compose surtout
+de mines, de terres, d’habitations, d’actions et de
+numéraire, est une dangereuse illusion. Ce capital
+reste sans valeur par lui-même. Un pays privé de
+ses capacités serait condamné à une ruine rapide.</p>
+
+<p>Actuellement, en raison des grèves qui se multiplient
+et de la mauvaise volonté des ouvriers, notre
+capital est fort mal exploité. Chaque grève nouvelle
+rend le pays un peu plus pauvre, la vie un peu plus
+chère, l’avenir un peu plus incertain. Les socialistes
+seuls se réjouissent d’une situation dont ils seront
+cependant, comme les extrémistes de tous les âges,
+les premières victimes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>A toutes les évidences qui viennent d’être formulées
+sur les sources de la richesse, socialistes et syndicalistes,
+unis par une haine commune, n’opposent
+que leurs affirmations. Durant les dernières élections,
+la Fédération Socialiste de la Seine avait publié
+le manifeste suivant :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Dans tous les pays, deux forces se heurtent, mises en mouvement
+par l’éclosion de la jeune République socialiste des
+Soviets :</p>
+
+<p>Le prolétariat, d’un côté ;</p>
+
+<p>La bourgeoisie de l’autre.</p>
+
+<p>Partout, le travail se dresse contre le parasitisme.</p>
+
+<p>Il faut que le parasitisme soit vaincu. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Inutile d’insister sur le côté rudimentaire de telles
+conceptions. C’est pourtant avec des assertions
+d’un tel ordre que le monde a été tant de fois
+bouleversé.</p>
+
+<p>Les Allemands qui, sous l’influence de leurs extrémistes,
+furent obligés d’essayer la socialisation, en
+sont vite revenus.</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Nous sommes menacés, écrivait la <i lang="de" xml:lang="de">Deutsche Tageszeitung</i>,
+d’une anarchie économique pareille à l’anarchie politique,
+avec cette différence que les conséquences en seront encore
+plus désastreuses. La classe ouvrière se rendra compte trop
+tard des erreurs qu’elle commet. Non seulement elle est en
+train d’anéantir l’avenir de l’Allemagne et de supprimer les
+sources dont elle vit, mais encore elle détruit ce qu’on a considéré
+jusqu’alors comme le plus précieux de tous les biens :
+son organisation. »</p>
+</blockquote>
+
+<hr>
+
+
+<p>La tension des rapports entre des classes sociales
+qui, cependant, auraient tout intérêt à s’entendre,
+devient considérable. Elles sont d’ailleurs beaucoup
+plus divisées par des jalousies et des haines que par
+des intérêts.</p>
+
+<p>Leurs divergences proviennent surtout de l’effort
+des politiciens socialistes qui, pour conquérir le pouvoir,
+ne cessent d’exciter les passions des sphères
+ouvrières et de provoquer leurs plus extravagantes
+revendications. Ils soutiennent indistinctement toutes
+les grèves, les estimant une étape vers la dictature
+du prolétariat. La société capitaliste se trouve représentée
+comme une sorte de monstre destiné à être
+prochainement détruit au profit du prolétariat.</p>
+
+<p>Peu importe, bien entendu, à ces politiciens, les
+ruines provoquées. C’est leur propre dictature qu’ils
+rêvent d’installer sous prétexte d’établir celle du
+prolétariat.</p>
+
+<p>Si l’expérience était susceptible d’instruire les peuples,
+les tentatives de socialisation faites en Russie
+seraient considérées comme catégoriques.</p>
+
+<p>Les chemins de fer et les mines y ont été socialisés
+et, en quelques mois, leur désorganisation devint
+telle que, malgré un travail de douze heures par
+jour imposé aux ouvriers, les dictateurs en furent
+réduits à requérir à prix d’or de l’étranger les capacités
+qu’ils ne possédaient plus.</p>
+
+<p>Mais un des merveilleux privilèges de la foi est
+d’empêcher le croyant de percevoir les faits contraires
+à sa foi. On ne cite guère qu’un seul socialiste,
+M. Erlich, qui, revenu de Russie, ait donné sa démission
+du parti socialiste unifié, le voyant s’orienter
+de plus en plus vers le bolchevisme. Dans sa lettre
+de démission, ce député disait :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Je ne puis comprendre que le parti socialiste unifié, loin
+d’avoir le courage de répudier et de flétrir les excès et les
+crimes du bolchevisme russe, donne, au contraire, celui-ci en
+exemple et en admiration à la classe ouvrière française.</p>
+
+<p>Certes, la bourgeoisie russe est ruinée ; mais avec elle a
+sombré également toute l’industrie nationale, au plus grand
+détriment du prolétariat russe, mais, par contre, pour le plus
+grand profit de l’industrie allemande, qui est en train de prendre
+sa place. Le bolchevisme n’a su engendrer que la famine et la
+disette dans cette Russie qui, hier encore, était la nourricière
+d’une grande partie de l’Europe. Les prétendues méthodes de la
+dictature bolchevique laissent loin derrière elles les pires horreurs
+de l’inquisition et du tsarisme. Toutes les libertés individuelles
+sont abolies, et, chaque jour, des centaines d’ouvriers
+et d’intellectuels russes, dont le seul crime est de ne pas penser
+comme les bolcheviks, sont massacrés sans le moindre
+jugement par des mercenaires magyars et chinois. »</p>
+</blockquote>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les dernières élections ont montré, par les
+50.000 voix données au bolcheviste Sadoul, quels progrès
+le bolchevisme a réalisés parmi la classe ouvrière.</p>
+
+<p>Si, dans la lutte actuelle ou prochaine qui menace
+la civilisation, l’État cédait, il n’aurait plus qu’à
+abandonner la place aux chefs du prolétariat.</p>
+
+<p>Ce n’est pas, malheureusement, sur l’énergie des
+gouvernants qu’il faut compter. La force de l’opinion
+sera beaucoup plus efficace. Pendant la grande grève
+des cheminots, le public était tellement exaspéré
+contre les perturbateurs qui sacrifiaient l’intérêt
+général à leurs ambitions particulières, qu’en province
+beaucoup de fournisseurs : épiciers, boulangers,
+marchands de vin même, refusaient de rien
+vendre aux grévistes.</p>
+
+<p>Le résultat final de ces conflits n’est pas prévisible
+encore. Nous sommes certains que les nations seront
+toujours conduites par leurs élites ; mais le triomphe
+momentané d’éléments inférieurs pourrait causer — comme
+en Russie et en Hongrie — d’irréparables
+ruines.</p>
+
+<p>Aux meneurs de la classe ouvrière, « le grand
+soir » semble proche. C’est, en réalité, une grande
+nuit qu’établirait sur le monde la réalisation de leurs
+rêves.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c12"><span class="maigre">CHAPITRE IV</span><br>
+<span class="ssf small">LES EXPÉRIENCES SOCIALISTES DANS DIVERS PAYS</span></h3>
+
+
+<p>En matière de dogme religieux l’expérience est
+totalement dépourvue d’action sur l’âme des croyants.
+Leurs illusions restent irréductibles.</p>
+
+<p>En matière de croyances politiques et sociales
+l’expérience n’a pas plus d’action sur les convaincus
+mais elle peut agir sur les esprits hésitants dont les
+convictions définitives n’étaient pas formées.</p>
+
+<p>Une des caractéristiques de l’heure présente est la
+dissociation des anciens principes sur lesquels les
+sociétés étaient fondées. Les perturbations de toute
+sorte créées par la guerre ont continué cette dissociation
+et provoqué de nouvelles aspirations dans l’âme
+populaire.</p>
+
+<p>Les idées directrices actuelles se partagent en deux
+tendances nettement opposées : les conceptions
+nationalistes avec leur besoin d’hégémonie et les
+conceptions internationalistes rêvant d’établir une
+fraternité universelle.</p>
+
+<p>Le nationalisme, dont le patriotisme représente une
+forme, est considéré par tous les gouvernants comme
+une nécessité de l’Histoire. Elle montre, en effet,
+que le culte de la patrie fit toujours la force des nations
+et que son affaissement marqua leur décadence.</p>
+
+<p>L’internationalisme, professé surtout par les classes
+ouvrières, résume la tendance exactement contraire.
+Rejetant l’idée de patrie, il prétend fusionner les
+nations, sans se préoccuper, ni seulement les apercevoir,
+des différences de mentalité et d’intérêts qui
+séparent les peuples.</p>
+
+<p>A l’époque probablement fort lointaine où le monde
+se trouvera régi par la raison pure, cette dernière
+conception sera parfaite, car, en dehors même de la
+sentimentalité vague qui pousse les classes ouvrières
+des divers pays à fraterniser, nous avons vu que
+l’évolution industrielle du monde conduit les nations
+à une interdépendance croissante d’où résulte pour
+elles la nécessité de s’entr’aider au lieu de se détruire.</p>
+
+<p>De nos jours, cette nécessité reste une vérité
+inactive parce qu’elle se heurte aux sentiments et
+aux passions, seuls guides actuels de la conduite des
+peuples.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les gouvernements modernes se trouvent ainsi en
+présence de cette antinomie : favoriser l’internationalisme
+qui représente l’avenir, mais laisse un peuple
+désarmé, ou développer le nationalisme avec tous les
+armements ruineux nécessités par de menaçantes
+agressions.</p>
+
+<p>Ce conflit entre idées contradictoires condamne les
+hommes d’État à une politique au jour le jour, ne
+pouvant tenir compte de lendemains inconnus. Les
+foules ayant perdu confiance dans leurs chefs, obéissent
+à ces primitifs instincts qui renaissent toujours
+dès que l’antique armature d’une société est violemment
+ébranlée.</p>
+
+<p>L’écroulement des idoles et la servilité des élus
+issus de votes populaires font croire aux foules que le
+monde doit leur appartenir. La force est aujourd’hui
+l’unique loi qu’elles respectent.</p>
+
+<p>A l’époque de la grève des mineurs, qui faillit
+ruiner la Grande-Bretagne, un journal anglais remarquait
+que les contrats entre patrons et représentants
+des ouvriers étaient constamment violés par ces
+derniers dès qu’ils y trouvaient leur intérêt, et en
+vertu de ce principe fondamental que la force d’une
+collectivité crée son droit.</p>
+
+<p>Ce droit crée-t-il à son tour les capacités que l’évolution
+industrielle exige ? Les expériences de gouvernements
+populaires récemment tentées permettent de
+répondre à cette question.</p>
+
+<p>Toutes les affirmations des socialistes ayant été
+réfutées depuis longtemps sans que cette réfutation
+ait entravé leur influence, il était nécessaire que fût
+réalisée l’expérience socialiste. Elle le fut récemment,
+de façon décisive, dans divers pays. Ses résultats
+sont si connus qu’on peut se borner à les rappeler
+brièvement.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En dehors du socialisme intégral tenté dans divers
+États, plusieurs nations, la France, notamment, ont
+été soumis depuis longtemps aux tendances socialistes
+des Parlements. Elles se sont heurtées toujours
+à des obstacles dérivés, les uns de la structure
+psychologique de l’homme, les autres des nécessités
+économiques modernes. Le choc entre les théories
+utopistes et les inflexibles lois naturelles a coûté fort
+cher.</p>
+
+<p>Les principaux résultats des influences socialistes
+parlementaires dans divers pays furent de soumettre
+beaucoup d’industries à une gestion gouvernementale
+collective, c’est-à-dire à un étatisme général. Des
+expériences, cent fois répétées, en ont montré les
+ruineux effets.</p>
+
+<p>Si ces conséquences furent identiques dans tous les
+pays et dans toutes les industries, c’est simplement
+parce que la gestion collective détruit les plus puissants
+ressorts psychologiques de l’activité humaine :
+l’intérêt personnel, le sens des responsabilités, l’initiative,
+la volonté, en un mot les éléments générateurs
+de tous les progrès qui ont transformé les civilisations.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les résultats des tendances socialistes permettaient
+de pressentir ceux que produirait leur définitif
+triomphe.</p>
+
+<p>Bien des observateurs avaient prédit les catastrophes
+qu’engendrerait le triomphe complet du socialisme ;
+mais la valeur de ces prédictions pouvait être
+contestée, puisque aucune réalisation totale n’était
+venue les vérifier.</p>
+
+<p>Aujourd’hui, cette réalisation a été tentée par plusieurs
+peuples. Les résultats obtenus furent identiques
+partout.</p>
+
+<p>Si l’expérience s’était limitée à la Russie, on
+aurait pu soutenir qu’un essai tenté chez un peuple
+demi-civilisé n’était pas absolument probant. Seule,
+l’expérience faite chez une nation de haute culture
+pouvait être démonstrative. C’est pourquoi les tentatives
+de socialisme qui triomphèrent momentanément
+en Allemagne, en Hongrie et en Italie présentent un
+intérêt pratique considérable.</p>
+
+<p>Au lendemain de sa défaite, l’Allemagne se trouva
+dans une période de trouble et de tâtonnements. La
+guerre lui ayant montré le danger des principes sur
+lesquels avait été édifiée sa puissance, elle fut naturellement
+conduite à en chercher d’autres.</p>
+
+<p>Le socialisme s’offrit ou, plutôt, s’imposa pour
+réparer les maux créés par une monarchie militariste.
+Faute de mieux, l’Allemagne accepta d’en
+faire l’essai.</p>
+
+<p>Elle connut alors, en quelques mois, toutes les
+formes du socialisme, depuis le bolchevisme avec ses
+soviets, ses pillages et ses massacres, jusqu’à un
+socialisme anodin, ne conservant de la doctrine que
+certaines formules.</p>
+
+<p>Au moment de la débâcle, ce fut, d’abord, une
+révolution violente et le renversement brusque des
+monarchies séculaires qui gouvernaient les divers
+États confédérés de l’Empire.</p>
+
+<p>Pendant cette première phase, les partis extrêmes
+triomphèrent. Les spartakistes bolchevistes régnèrent
+plusieurs mois, pillant, massacrant et dominant le
+pays par la terreur, puis instaurant une période de
+dictature du prolétariat, c’est-à-dire de quelques
+meneurs du prolétariat.</p>
+
+<p>Des conseils d’ouvriers, à l’image des Soviets russes,
+s’établirent partout. Il s’ensuivit naturellement, comme
+en Russie, une complète anarchie.</p>
+
+<p>Les résultats de cette phase socialiste sont bien
+marqués dans l’extrait suivant d’un grand journal
+allemand :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« La révolution a compromis le patrimoine national allemand
+que quatre années de guerre avaient à peine entamé. Les
+impôts, les confiscations, ont déterminé un exode des capitaux
+qu’aucune mesure policière ne peut arrêter. Les immeubles,
+les fabriques, avec leurs machines, qui ne peuvent pas émigrer,
+sont cédés à bas prix à des étrangers. Les Anglais achètent des
+mines dans le bassin de la Ruhr. La « <span lang="en" xml:lang="en">National City Bank</span> »,
+de New-York, s’installe à Berlin et dans d’autres grandes villes
+allemandes. »</p>
+</blockquote>
+
+<hr>
+
+
+<p>Cette période n’a pas duré, parce que la dictature
+communiste montra rapidement, comme en Russie,
+son incapacité.</p>
+
+<p>Une autre raison, d’ordre psychologique, l’aurait
+d’ailleurs empêchée de se prolonger. Cette raison
+fondamentale, inaccessible aux socialistes, se résume
+dans la loi suivante :</p>
+
+<p>Quelles que soient les institutions imposées à un
+peuple ou momentanément acceptées par lui, elles
+se transforment bientôt suivant la mentalité de ce
+peuple.</p>
+
+<p>Une telle transformation s’observe dans tous les
+éléments de civilisation, y compris la religion, la
+langue et les arts. J’ai consacré, jadis, un volume à
+la démonstration de cette loi primordiale. Elle
+domine la politique et l’histoire<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> <i>Lois Psychologiques de l’Évolution des Peuples</i> (15<sup>e</sup> édition).</p>
+</div>
+<p>Sous son action le socialisme allemand évolua
+rapidement.</p>
+
+<p>On le voit en constatant, par exemple, ce qu’est
+devenue l’institution des Soviets, c’est-à-dire des
+conseils d’ouvriers, base essentielle du Bolchevisme.</p>
+
+<p>Dans la nouvelle Constitution, un article instituait
+des conseils d’ouvriers « pour la défense des intérêts
+économiques des travailleurs. Le gouvernement est
+obligé de leur soumettre, à titre consultatif, tous les
+projets de loi de nature économique ».</p>
+
+<p>Le soviet ainsi transformé n’est plus, on le voit, un
+rouage de gouvernement, puisqu’il est devenu seulement
+consultatif.</p>
+
+<p>La constitution des soviets russes était fort différente.
+Des milliers de petits conseils devaient, théoriquement
+du moins, diriger les intérêts locaux.</p>
+
+<p>Une telle organisation se montra, d’ailleurs, irréalisable.
+Tous les soviets se considérant comme indépendants,
+la volonté d’un soviet local était bientôt
+entravée par celle d’autres soviets.</p>
+
+<p>Le soviet russe représentait, en réalité, le stade le
+plus inférieur des sociétés primitives. On ne l’observe
+plus en effet qu’au sein de tribus sauvages.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Après s’être débarrassée du Bolchevisme et des
+soviets, l’Allemagne eut encore à lutter contre certaines
+tentatives socialistes, notamment la confiscation
+et l’administration par l’État de la propriété
+privée et de toutes les usines de production.</p>
+
+<p>La lutte du gouvernement allemand contre les
+projets de socialisation se prolongea jusqu’au jour où
+le public finit par comprendre que l’idée de socialisation
+reposait sur des erreurs psychologiques et que
+sa réalisation déterminerait la ruine économique du
+pays où elle se généraliserait.</p>
+
+<p>Dans l’espoir de satisfaire les derniers militants
+socialistes, les gouvernants allemands maintinrent
+encore le principe de la socialisation dans leurs
+discours, mais ils ne songèrent à socialiser que des
+industries pouvant — comme les tabacs en France, — par
+exemple devenir des monopoles d’État
+productifs.</p>
+
+<p>Pour les autres industries, l’opinion générale est
+assez bien représentée dans le passage suivant d’un
+journal allemand :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« … Si le socialisme met la main sur le charbon et le fer, il
+s’empare, en même temps, de toutes les autres industries, et
+c’en est fait de la libre concurrence et des capacités individuelles.
+Or, il faut que nous ne perdions pu de vue le fait que
+les exploitations de l’État ne sont pas vivifiées par la concurrence,
+qu’elles entraînent des frais considérables, qu’elles
+excluent l’exportation ; qu’au contraire, l’activité privée et l’intérêt
+individuel représentent des forces puissantes et indestructibles,
+qui font jaillir des sources les plus profondes les trésors
+de la nature et donnent à un peuple la richesse et la considération. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Les plus socialistes des dirigeants allemands
+eux-mêmes reconnaissent que les industries et le commerce
+d’exportation doivent être laissés en dehors de
+toute socialisation et rester complètement libres.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le Bolchevisme n’a pas été expérimenté seulement
+en Russie et en Allemagne, mais aussi en Hongrie. Ses
+méthodes dans ce dernier pays furent les mêmes
+qu’ailleurs : massacre des intellectuels, pillage des
+banques et des fortunes privées, obligation pour les
+anciens riches d’exercer un métier manuel. Les appartements
+particuliers furent réquisitionnés. Une seule
+chambre était laissée à l’ancien propriétaire, et les
+autres mises à la disposition des ouvriers.</p>
+
+<p>L’organisation sociale du Bolchevisme hongrois fut
+copiée sur celle du Bolchevisme russe. Au sommet,
+un dictateur décrétant réquisitions et supplices.</p>
+
+<p>Les résultats du régime furent naturellement les
+mêmes qu’en Russie. Toutes les usines se virent
+obligées, les unes après les autres, de fermer leurs
+portes, et la misère devint générale.</p>
+
+<p>On vécut alors des anciens stocks accumulés par le
+précédent régime. Quand ils se trouvèrent épuisés, ce
+fut la débâcle. Si, pour des raisons restées inconnues,
+l’Entente ne s’était pas longtemps opposée à l’intervention
+des Roumains, que le peuple hongrois appelait
+de tous ses vœux, le régime communiste eût fort
+peu duré. Il s’effondra dès que quelques régiments
+approchèrent de la capitale.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’Angleterre semblait être le pays d’Europe le
+mieux en état de résister à la vague révolutionnaire.
+Cependant, le Bolchevisme, grâce aux sommes
+énormes dépensées en propagande, y a fait quelques
+progrès.</p>
+
+<p>Les mineurs paraissent les plus contaminés. Leurs
+menaces sont incessantes. Ils réclament, maintenant,
+la socialisation des mines, ce qui signifie pour eux
+que tous les profits de la vente du charbon leur
+appartiendraient, alors que les frais de production
+resteraient à la charge de l’État !</p>
+
+<p>Certains extrémistes anglais sont allés plus loin
+encore. Ils ont prétendu obliger le premier ministre
+britannique à reconnaître le gouvernement russe des
+Soviets et empêcher la France d’aider la Pologne
+qu’une armée russe menaçait. Leur influence seule
+peut expliquer la conduite du gouvernement anglais
+dans cette dernière circonstance.</p>
+
+<p>Les prétentions de ces extrémistes ont d’ailleurs
+soulevé en Angleterre de violentes protestations.</p>
+
+<p>« Le peuple anglais, écrivait le <i lang="en" xml:lang="en">Times</i>, a toujours
+abhorré la tyrannie sous toutes ses formes. Il ne la
+tolérera pas plus de la part d’un Comité de Salut
+Public travailliste que de la part d’un souverain
+inconstitutionnel. »</p>
+
+<p>On doit l’espérer. En réalité, nul n’en sait rien. Les
+épidémies mentales peuvent être enrayées mais, tant
+qu’elles durent, il faut en subir les ravages.</p>
+
+<p>Ce qui semble bien clair aujourd’hui, c’est que
+certains syndicats anglais voudraient soumettre les
+masses ouvrières au gouvernement bolcheviste de
+Moscou. Qui eût prévu, jadis, que la traditionnelle
+et libérale Angleterre en arriverait là ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La France est encore le pays qui s’est le mieux
+défendu jusqu’ici contre les excès socialistes. Cependant,
+la doctrine continue à y progresser.</p>
+
+<p>Le parti socialiste, qui nous avait tant nui avant
+la guerre, en paralysant nos armements au point
+que l’Allemagne crut pouvoir nous attaquer sans
+risques, a fini par adopter « sans réserve » les
+conceptions communistes.</p>
+
+<p>Pour reconquérir, son prestige, il sème des illusions
+redoutables dans l’âme des multitudes.</p>
+
+<p>Ce ne sont malheureusement que les représentants
+des forces inférieures qui savent s’associer. Puissantes
+par la pensée, les élites semblent inaptes à l’action
+et incapables, par conséquent, de se défendre. Il suffit
+pourtant de quelques hommes énergiques pour sauver
+un pays du danger socialiste. L’Italie vient d’en
+fournir un exemple bien frappant.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le socialisme exerça quelque temps en Italie les
+mêmes ravages que dans les diverses nations où il
+avait pénétré.</p>
+
+<p>Durant plusieurs mois, les socialistes italiens purent
+croire à leur succès définitif. Ils s’étaient emparés
+des mairies de certaines villes, avaient expulsé
+les propriétaires des usines et commencé, suivant la
+méthode universelle du socialisme triomphant, à
+piller et assassiner. Le Gouvernement tremblait
+devant eux et cédait de plus en plus à leurs exigences.</p>
+
+<p>La violence des excès provoqua bientôt une
+réaction. Le fascisme parti nouveau, formé surtout
+d’anciens combattants, se dressa contre le socialisme
+et, après une brève lutte, finit par réduire les communistes
+à une totale impuissance.</p>
+
+<p>Le fascisme réussit uniquement parce qu’il eut à
+sa tête un de ces hommes résolus, si rares aujourd’hui
+parmi les gouvernants.</p>
+
+<p>Ce chef, M. Mussolini, possédait deux qualités
+fort supérieures à celles conférées par l’instruction
+livresque : du caractère et du jugement.</p>
+
+<p>Devant les coalitions d’intérêt qu’il a froissées en
+simplifiant les rouages administratifs, dont la complication
+croissante menace l’existence des Sociétés
+modernes, le dictateur finira peut-être par succomber
+mais en laissant une œuvre fort utile.</p>
+
+<p>Son grand mérite fut d’avoir tenté de briser cet étatisme
+économique qui pèse lourdement aujourd’hui
+sur tant de pays et que défendent si ardemment les
+socialistes.</p>
+
+<p>Ses idées ont été clairement exposées dans un
+discours prononcé par lui à Rome devant les représentants
+de la Chambre de Commerce internationale.
+En voici des extraits :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Les principes économiques dont le nouveau gouvernement
+italien entend s’inspirer, sont simples. Je crois que l’État doit
+renoncer aux fonctions économiques, surtout à celles ayant un
+caractère de monopole, fonctions pour lesquelles il se montre
+souvent insuffisant. Je crois qu’un gouvernement qui se propose
+de soulager rapidement les populations de la crise survenue
+après la guerre, doit laisser à l’initiative privée le maximum
+de liberté d’action et renoncer à toute législation d’intervention
+et d’entrave, qui peut sans doute satisfaire la démagogie
+des parlementaires de gauche, mais qui, comme l’expérience
+l’a démontré, n’aboutit qu’à être absolument pernicieuse
+aux intérêts et au développement de l’économie.</p>
+
+<p>Je ne crois pas que cet ensemble de forces qui, dans l’industrie,
+l’agriculture, le commerce, les banques et les transports,
+peut être appelé du nom global de capitalisme, soit proche du
+déclin, comme certains théoriciens de l’extrémisme social se
+plaisent à l’affirmer. Depuis longtemps, l’expérience qui vient
+de se dérouler sous nos yeux, et qui est l’une des plus grandes
+de l’histoire, prouve d’une manière éclatante que tous les
+systèmes d’économie négligeant la libre initiative et les ressorts
+individuels, sont dans un très bref délai voués à une faillite
+plus ou moins lamentable. Mais la libre initiative n’exclut pas
+l’accord des groupements, d’autant plus facile que la défense
+des intérêts individuels est faite loyalement. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>J’ai reproduit ce passage parce qu’on ne saurait
+exprimer d’une façon plus concise et plus juste des
+vérités éclatantes, que je défends depuis longtemps.</p>
+
+<p>Il faut se féliciter, que l’Europe ait possédé un homme
+assez énergique pour tâcher de les appliquer. Si
+son œuvre réussit, il aura contribué à sauver nos
+civilisations du danger de destruction finale dont le
+socialisme les menace.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c13"><span class="maigre">LIVRE III</span><br>
+<span class="small">LE DÉSÉQUILIBRE FINANCIER
+ET LES SOURCES DE LA RICHESSE</span></h2>
+
+
+
+
+<h3><span class="maigre">CHAPITRE PREMIER</span><br>
+<span class="ssf small">LA PAUVRETÉ ACTUELLE DE L’EUROPE</span></h3>
+
+
+<p>Tous les gouvernants, celui de l’empire britannique
+en particulier, ne cessent de réclamer la
+reconstruction économique de l’Europe.</p>
+
+<p>Pour découvrir les secrets de cette reconstruction,
+une douzaine de conférences furent réunies. Leurs
+résultats ont été lamentablement nuls.</p>
+
+<p>L’instigateur réel de ces conférences, le ministre
+anglais, Lloyd George, a toujours oublié, dans ses
+innombrables discours, de révéler sa formule de
+reconstitution. Il s’est borné à demander avec une
+tenace insistance, que la France réduisît et même
+supprimât, par des ajournements divers, l’indemnité
+due par l’Allemagne.</p>
+
+<p>Le subtil ministre eut, d’ailleurs, la prudence de
+ne proposer aucune formule de reconstruction.
+Il ne pouvait ignorer, sans doute, que cette formule
+n’existe pas.</p>
+
+<p>La restauration cherchée dépend en effet d’une adaptation
+encore incertaine à des nécessités économiques
+fort simples, mais généralement méconnues.</p>
+
+<p>La puissance de ces nécessités apparaîtra clairement
+en recherchant les causes de la pauvreté dont
+sont victimes divers pays de l’Europe et de l’anarchie
+qui en résulte.</p>
+
+
+<p class="h4">§ 1. — Les sources réelles de la richesse</p>
+
+<p>Que signifie le programme : reconstitution de
+l’Europe, inlassablement répété par tous les politiciens
+de l’âge actuel ? Ne traduirait-il pas simplement
+ce fait que les peuples ne peuvent vivre sans qu’un
+certain rapport s’établisse entre leur production et
+leur consommation ?</p>
+
+<p>Dans l’état actuel du monde, la richesse d’un pays
+dépend surtout de la quantité des produits retirés
+de son sol ou de ses usines. L’excédent de la production
+sur la consommation, il l’échange au dehors
+contre les matières nécessaires aux besoins de la vie
+que sa terre ne fournit pas.</p>
+
+<p>Produire à des prix rendant l’exportation possible
+ne suffit pas. Il faut aussi, et c’est là un facteur essentiel
+du problème, trouver des acheteurs. Si un pays
+manufacture plus d’articles qu’il n’en peut vendre,
+ses usines sont obligées de limiter leur production
+et le chômage des ouvriers en résulte. Tel est,
+justement, le cas de l’Angleterre. Aussi, cherche-t-elle
+jusqu’en Russie des clients.</p>
+
+<p>Ces nécessités d’échanges commerciaux montrent
+une fois de plus combien les peuples dépendent les
+uns des autres. Elles prouvent aussi quelles illusions
+égarent les pays qui, dans l’état actuel d’appauvrissement
+du monde, s’entourent de barrières douanières,
+sous prétexte de protéger leur industrie nationale.
+Ils ne font ainsi que provoquer des représailles
+paralysant finalement les industries protégées.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les sources de la richesse que je viens de rappeler
+expliquent facilement pourquoi certaines nations,
+l’Autriche par exemple, sont tombées dans une misère
+profonde. Quand un kilogramme de pain, valant jadis
+cinquante centimes à Vienne, vaut six mille francs
+environ aujourd’hui, cela ne signifie pas seulement
+que la confiance dans les billets de banque autrichiens
+est extrêmement faible, mais aussi, et surtout, que
+la capacité productive du travailleur autrichien se
+trouve très inférieure aux nécessités de la consommation.
+Il est donc illusoire de supposer, comme la
+fit la Société des Nations, qu’une telle situation puisse
+s’améliorer avec des prêts d’argent.</p>
+
+<p>Donner assez d’autorité aux gouvernants autrichiens
+pour leur permettre de réduire immensément
+une bureaucratie dévorant la presque totalité des revenus
+de l’État, puis amener les travailleurs, par des
+salaires convenables, à augmenter leur production,
+telles étaient les seules solutions efficaces. On pouvait
+facilement prévoir que les prêts d’argent seraient
+entièrement inefficaces. C’est en vain qu’ils furent
+répétés.</p>
+
+<p>De ce qui précède, il résulte qu’un peuple dépourvu
+de monnaie, mais pouvant extraire de son sol et de
+ses usines les éléments nécessaires à sa subsistance
+et à la fabrication de marchandises échangeables,
+peut devenir beaucoup plus riche qu’un peuple possédant
+une certaine réserve d’or ou d’argent, mais ne
+produisant qu’un chiffre insuffisant de marchandises.
+Les réserves métalliques s’épuisent vite si elles ne se
+renouvellent pas. La pauvreté des Espagnols, se
+croyant riches parce qu’ils avaient pris tout l’or de
+l’Amérique, en constitue un exemple.</p>
+
+<p>L’Allemagne représente, au contraire, un peuple
+ayant perdu son or, mais dont la situation économique
+reste cependant prospère grâce à sa production.</p>
+
+<p>Cette création des richesses par le mécanisme de
+la production et de l’échange se heurte, aujourd’hui,
+à des obstacles divers, artificiels le plus souvent,
+redoutables toujours.</p>
+
+<p>En premier lieu, le nombre des acheteurs est énormément
+diminué dans le monde. Ceux d’Autriche et
+de Russie ont disparu, les autres réduisent leurs achats.</p>
+
+<p>L’exportation de marchandises à des prix permettant
+leur vente est devenue, en outre, difficile par suite de
+la dépréciation du pouvoir d’achat de la monnaie
+dans plusieurs pays, la France et l’Italie, par exemple.</p>
+
+<p>C’est ainsi que, pour obtenir en Angleterre ou en
+Amérique une certaine quantité de matières premières
+valant cent francs en France, une dépense de trois
+cents francs environ est nécessaire. Le prix de revient
+du produit se trouvant ainsi fort majoré, sa vente
+devient difficile. L’acheteur se trouve, d’ailleurs, gêné
+dans ses approvisionnements par les variations incessantes
+du pouvoir d’achat de sa monnaie qui l’exposent
+à des pertes considérables en cas d’approvisionnements
+importants ou d’engagements commerciaux
+à époques fixes.</p>
+
+<p>On voit que les peuples, par suite des perturbations
+que je viens d’indiquer, sont dans des conditions
+difficiles d’existence. D’autres circonstances compliquent
+encore cette situation.</p>
+
+<p>Les peuples agricoles vivant des produite de leur
+sol et les peuples industriels vivant de l’échange de
+leurs marchandises se trouvent, aujourd’hui, dans
+des situations bien différentes.</p>
+
+<p>La France, pays surtout agricole, subsisterait, à
+la rigueur, de sa terre. L’Angleterre ne le pourrait pas.
+Entourée d’un mur infranchissable, elle vivrait à peine
+un mois de son sol. Si le même mur entourait la
+France, sa terre lui fournirait de quoi vivre pendant
+au moins dix mois.</p>
+
+<p>Ces conditions si dissemblables d’existence expliquent
+un peu la politique de l’Angleterre. Il lui
+faut absolument se procurer des produits au dehors.
+Les marchandises ne se payant qu’avec des marchandises,
+elle est obligée de chercher partout des
+acheteurs.</p>
+
+
+<p class="h4">§ 2. — Les sources artificielles de la richesse.</p>
+
+<p>Depuis la guerre, les divers pays produisant peu et
+vendant mal se sont trouvés obligés, pour subsister,
+de recourir à des méthodes diverses. Au premier rang,
+figure la création de billets de banque à cours forcé.</p>
+
+<p>Ce procédé possédant le caractère constant de
+réussir à ses débuts, beaucoup d’États l’ont adopté.</p>
+
+<p>La monnaie constituée par du papier n’a évidemment
+d’autre valeur que la confiance du public qui
+l’accepte à l’égard des gouvernants qui l’émettent.
+L’expérience enseigne que cette confiance diminue
+avec l’accroissement des billets émis et avec le retard
+apporté à leur remboursement.</p>
+
+<p>En principe, la valeur d’une monnaie fiduciaire,
+c’est-à-dire son pouvoir d’achat, doit diminuer progressivement
+et arriver à zéro. Si cette valeur, en
+effet, pouvait toujours rester, de si peu que ce
+fût, supérieure à zéro, l’émetteur d’un tel papier
+pourrait l’échanger indéfiniment contre une bonne
+monnaie étrangère. Que lui importerait, en effet,
+de donner un billet de mille francs pour obtenir un
+franc en argent, puisque ce billet de mille francs
+ne coûte que son impression ?</p>
+
+<p>Un État possédant la faculté théorique de fabriquer
+des billets dont la valeur, tout en se rapprochant de
+zéro, n’atteindrait jamais ce chiffre, pourrait se procurer
+avec sa mauvaise monnaie tout l’or de l’univers.</p>
+
+<p>Une telle hypothèse est évidemment irréalisable.
+L’expérience montre, comme elle le montra à l’époque
+des assignats, que l’inflation de la monnaie fiduciaire
+finit par ôter toute valeur à cette monnaie. C’est ce
+qui est arrivé pour la Russie, la Pologne, l’Autriche,
+etc.</p>
+
+<p>En Allemagne la dépréciation du mark-papier ne
+tenant pas du tout, comme dans les autres pays, à
+un énorme excédent de la consommation sur la production
+mais uniquement au désir des gouvernants
+d’ôter au papier toute valeur afin de rendre impossible
+le paiement des indemnités de guerre, la valeur de sa
+monnaie artificielle n’est jamais tombée à zéro malgré
+son inflation.</p>
+
+<p>En réalité, l’inflation fiduciaire donne à l’émetteur
+la faculté d’échanger momentanément du papier sans
+valeur contre de la bonne monnaie ou contre des
+marchandises, mais cette opération ne peut durer
+longtemps. Si elle se prolonge, le pays émetteur ne
+possède bientôt plus de monnaie acceptée et n’a — comme
+la Russie — d’autre moyen de commerce que
+l’échange direct de ses produits contre d’autres produits.
+Il retourne ainsi au système antique du troc.</p>
+
+<p>En creusant un peu le sujet, on reconnaît du reste
+que ce n’est pas dans l’antiquité seule que le troc a
+constitué le véritable procédé de commerce.</p>
+
+<p>Le papier-monnaie est utile à un pays qui, traversant
+une crise momentanée, a besoin de remplacer la
+monnaie d’or ou d’argent absente. Le papier substitué
+à la vraie monnaie ne représente, alors, qu’un
+emprunt sans date de remboursement. Il perd sa
+valeur, je l’ai dit plus haut, d’abord par sa multiplication
+et ensuite par le retard de son remboursement.</p>
+
+<p>Les États ne doivent donc jamais oublier que le
+billet de banque à cours forcé constitue une monnaie
+qui s’use avec le temps et dont la valeur tend toujours
+vers zéro.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c14"><span class="maigre">CHAPITRE II</span><br>
+<span class="ssf small">LES FACTEURS ANCIENS ET MODERNES
+DE LA RICHESSE</span></h3>
+
+
+<p>Une agriculture médiocre, un commerce lent et
+incertain constituaient dans le monde antique les
+sources principales de la richesse. Il était alors admis
+pour un peuple que le meilleur moyen de s’enrichir
+consistait à piller ses voisins.</p>
+
+<p>De nos jours, la progressive interdépendance des
+nations commençait à ébranler, au moins chez
+quelques économistes, les vieilles idées sur l’utilité
+des conquêtes. Des faits nombreux prouvaient que les
+peuples gagnaient beaucoup plus à échanger leurs
+produits qu’à se détruire. L’expérience montrait aussi
+que pour s’ouvrir des débouchés commerciaux avec
+une nation, il était inutile de la conquérir. C’était par
+exemple avec des pays comme les États-Unis, que
+l’Allemagne faisait le plus fructueux commerce.</p>
+
+<p>Ces constatations, bien qu’évidentes, appartenaient
+à cet ordre de vérités que j’ai qualifiées
+ailleurs d’inactives parce que leur évidence ne les
+rend pas assez fortes pour dominer des impulsions
+sentimentales ou mystiques comme la jalousie, la
+haine, le besoin d’hégémonie, etc., capables d’entraîner
+les peuples vers de folles aventures.</p>
+
+<p>Quatre années de lutte et de destruction conférèrent
+cependant une certaine puissance aux vérités jadis
+inactives. Elles prouvèrent surtout que les guerres de
+conquêtes ne pouvaient enrichir personne, puisque
+celle dont nous sortons a ruiné les vainqueurs
+au moins autant que les vaincus.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les peuples consacrent maintenant tous leurs
+efforts à réparer leurs pertes, payer leurs dettes et
+reconstituer leurs capitaux perdus.</p>
+
+<p>De quelles sources, dans l’avenir, dérivera pour
+eux la richesse ?</p>
+
+<p>Ces sources, de nature diverse, seront toutes dominées
+par un principe fondamental que je résume dans
+la formule suivante :</p>
+
+<p><i>La fortune d’un individu ou d’un peuple dépend en
+grande partie de la rapidité de circulation du capital
+dont il dispose.</i></p>
+
+<p>Cette formule est voisine de celle qui régit, en
+mécanique, la grandeur du travail. Il est égal, on le
+sait, au demi produit de la masse par le carré de la
+vitesse.</p>
+
+<p>En économie politique, la masse est représentée
+par le capital disponible, la vitesse par la rapidité de
+sa circulation.</p>
+
+<p>Peu importe que le capital initial soit minime. Si sa
+circulation est rapide, un très petit capital dépassera
+vite en grandeur un capital considérable, mais à faible
+vitesse de circulation.</p>
+
+<p>Ici encore, l’analogie mécanique subsiste. Une
+balle de masse petite, mais animée d’une grande
+vitesse, est plus meurtrière qu’une masse métallique
+cent fois plus lourde, mais animée d’une vitesse
+faible. Toute la balistique moderne a été transformée
+par l’application de ce principe. Il tend également
+à transformer l’industrie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les principes qui précèdent conduisent à une
+conception nouvelle de la richesse.</p>
+
+<p>Dans le monde antique, le trésor d’un pays était
+constitué par l’accumulation de pièces d’or ou d’argent
+enfermées au fond de coffres hermétiquement clos,
+d’où elles sortaient rarement.</p>
+
+<p>Avec l’évolution moderne, le trésor est entièrement
+sorti de son coffre. Il constitue une masse mobile
+dont la grandeur varie, ainsi que je viens de le dire,
+avec la rapidité de sa circulation.</p>
+
+<p>Supposons, pour fixer les idées, qu’un commerçant
+possède un capital de 1.000 francs qu’il consacre à
+l’achat d’une certaine quantité de marchandises
+revendues ensuite avec 10 p. 100 de bénéfice. Si
+cette opération est renouvelée dix fois dans la même
+semaine, le capital sera doublé à la fin de la semaine.</p>
+
+<p>Continuant ces opérations, le commerçant sera
+bientôt plus riche que l’homme possédant 50.000 francs
+de capital immobilisé ou ne rapportant qu’un faible
+revenu.</p>
+
+<p>Il résulte également de ces élémentaires calculs
+que l’importance du bénéfice commercial ou industriel
+dépend non du gain réalisé à chaque opération,
+mais de la fréquence de ces opérations.</p>
+
+<p>Il en résulte encore que plus le gain est répété,
+plus il peut se réduire. La réduction du gain facilite
+à son tour l’accélération de la circulation du capital,
+puisqu’elle met la marchandise à la portée d’un plus
+grand nombre d’acheteurs.</p>
+
+<p>L’acheteur et le vendeur gagnent donc tous deux à
+la rapidité de circulation du capital. C’est sur ce
+principe que sont fondés les grands magasins de
+nouveautés qui remplacèrent les petites boutiques
+où le marchand, vendant peu, était obligé de vendre
+cher.</p>
+
+<p>Les exemples que je viens d’indiquer permettent
+de présenter sous la forme suivante la formule
+énoncée plus haut : <i>L’accroissement de vitesse de la
+circulation d’un capital équivaut à l’augmentation de
+ce capital.</i></p>
+
+<p>Cette formule régira de plus en plus le monde
+industriel moderne. Quels sont les moyens de l’appliquer ?</p>
+
+<p>Les facteurs pouvant accélérer la vitesse de circulation
+d’un capital avaient été très étudiés par les
+Américains et les Allemands avant la guerre. C’est
+justement pour cette raison que leur développement
+économique dépassait le nôtre.</p>
+
+<p>La nécessité de la rapidité dans la production et
+dans l’écoulement de cette production étant admise,
+on voit immédiatement l’importance du perfectionnement
+des méthodes de production, de l’outillage et
+du développement des moyens de transport.</p>
+
+<p>Je ne saurais examiner ici l’influence des divers
+facteurs de l’intensification industrielle et commerciale,
+c’est-à-dire de la rapidité de production et
+d’écoulement des produits. Il en est un, cependant, — l’accroissement
+du rendement agricole — que je
+mentionnerai en passant, car son importance se
+révélera prépondérante dans la phase de disette dont
+le monde est menacé.</p>
+
+<p>Le rendement agricole de la France était, avant la
+guerre, aussi médiocre que sa production industrielle.
+Les terres à blé ne rapportaient guère que 12 hectolitres
+à l’hectare alors que les terres allemandes,
+quoique inférieures en qualité, fournissaient le
+double, grâce à l’utilisation des engrais.</p>
+
+<p>Qu’il s’agît d’agriculture ou d’industrie, l’insuffisance
+de notre enseignement technique constituait
+une cause d’infériorité. Cet enseignement est à refaire
+entièrement.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans un intéressant travail publié par la revue
+<i>l’Expansion Économique</i>, M. l’ingénieur Loiret a
+donné de frappants exemples des différences de rendement
+pouvant être obtenues de la main-d’œuvre et
+des machines, suivant les connaissances techniques
+de ceux qui les utilisent.</p>
+
+<p>L’auteur rappelle, notamment, l’exemple classique
+de Taylor qui, grâce à l’élimination méthodique des
+mouvements inutiles, arrivait à faire charger 47 tonnes
+de fonte dans un wagon par un ouvrier, alors que
+ses camarades opérant sans méthodes n’en chargeaient
+que 12 dans le même temps.</p>
+
+<p>Il cite ensuite des usines de matériel électrique au
+rendement plus que doublé par de meilleures
+méthodes, d’autres ayant pu diminuer leur prix de
+revient de 40 p. 100, ce qui permettait d’augmenter
+notablement le salaire de l’ouvrier. Prétendre élever
+ce salaire sans accroître en même temps le rendement
+ne fait qu’entraîner la hausse des prix de revient. Le
+fabricant est alors concurrencé par des rivaux mieux
+outillés et sa marchandise devient invendable.</p>
+
+<p>L’auteur fait également remarquer que l’utilisation
+méthodique du charbon peut réduire sa consommation
+de 30 p. 100. Il rappelle qu’au concours de
+chauffeurs organisé en 1905, à l’exposition de Liége,
+avec mêmes appareils et mêmes combustibles, la
+différence de rendement entre le premier et le dernier
+concurrent atteignit 50 p. 100.</p>
+
+<p>La nécessité de perfectionner l’instruction technique
+des ouvriers et de leurs chefs apparaît capitale.
+La main-d’œuvre devient de plus en plus rare et coûteuse,
+alors qu’il serait nécessaire de réduire le prix
+de revient.</p>
+
+<p>Une grande partie de nos dettes étant extérieures
+ne pourront être payées qu’avec l’excédent de notre
+production agricole et industrielle.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Toutes ces considérations montrent qu’un capital
+matériel, constitué par de l’argent, des usines ou des
+récoltes, peut considérablement grandir quand il est
+multiplié par un certain coefficient individuel que
+j’appellerai le <i>coefficient de capacité mentale</i>. C’est
+de lui que dépend le facteur vitesse de production,
+dont j’ai montré l’importance.</p>
+
+<p>Il est donc visible, contrairement aux rêves égalitaires
+des socialistes, que, dans l’avenir, plus encore
+que dans le passé, la richesse d’un peuple dépendra
+surtout de ses élites scientifiques, industrielles et
+commerciales.</p>
+
+<p>Les pays où, sous l’influence socialiste, le développement
+de l’étatisme continue à paralyser les
+initiatives individuelles se trouveront dans un état
+d’infériorité écrasante à l’égard des pays où, comme
+en Amérique, l’action de l’État est réduite à son
+minimum et l’initiative des citoyens portée à son
+maximum.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Nous avons dû nous limiter dans ce chapitre à la
+démonstration du rôle de la vitesse dans la création
+des valeurs.</p>
+
+<p>En étudiant son influence sur l’évolution du monde
+actuel, il serait facile de prouver que notre civilisation
+se trouvera de plus en plus dominée par ce facteur.
+C’est lui, surtout, qui différencia le dernier siècle de
+tous ceux qui l’avaient précédé pendant plusieurs milliers
+d’années d’histoire.</p>
+
+<p>De Sésostris à César, à Louis XIV et à Napoléon, la
+fabrication des produits, la circulation des hommes
+et même celle des idées se faisaient avec une grande
+lenteur.</p>
+
+<p>La découverte de la houille, <i>créatrice de la vitesse</i>,
+rendit possibles les transports rapides et les usines à
+fabrication gigantesque. La vie des peuples et aussi
+leurs pensées furent alors transformées.</p>
+
+<p>L’existence moderne est suspendue à la production
+de la houille et s’arrêterait instantanément si cette
+source venait à disparaître. Une grève prolongée des
+mineurs suffirait à mettre en danger toute l’évolution
+économique et Sociale de l’Angleterre. L’importance
+de la houille dans la vie matérielle et morale des
+peuples justifie le chapitre qui lui est consacré dans
+cet ouvrage.</p>
+
+<p>Quel que soit, aujourd’hui, l’élément de civilisation
+considéré, les efforts de la science tendent à accélérer
+sa vitesse. On pourrait même dire que ce rôle de la
+vitesse est d’accroître la longueur de l’existence, à
+la condition d’admettre cet aphorisme que j’ai déjà
+formulé ailleurs : <i>la durée de la vie ne dépend pas du
+nombre des jours, mais de la diversité des sensations
+accumulées pendant ces jours</i>.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c15"><span class="maigre">CHAPITRE III</span><br>
+<span class="ssf small">LES MYSTÈRES APPARENTS DU CHANGE</span></h3>
+
+
+<p>Lorsqu’en 1525, Jacques de Chabannes, seigneur
+de La Palice et maréchal de France, mourut devant
+Pavie, il laissait la réputation d’un vaillant soldat,
+mais nullement celle d’un philosophe. La postérité
+seule devait — sans qu’on sache d’ailleurs pourquoi — faire
+de cet honnête guerrier le père de la
+seule philosophie génératrice de vérités que les
+hommes ne contestent pas et pour la défense desquelles
+ils éprouvent rarement le besoin de s’égorger.</p>
+
+<p>Les vérités dites de La Palice constituent, souvent
+d’ailleurs, les plus importantes conclusions de nos
+connaissances. On n’exagérerait pas beaucoup en affirmant
+que les grands progrès de la science consistent
+à transformer en vérités de La Palice, c’est-à-dire
+évidentes, des hypothèses d’abord incertaines. J’ai
+montré, jadis, qu’un des principes essentiels de la
+thermodynamique, sur lequel la sagacité des physiciens
+s’exerça péniblement pendant cinquante ans,
+pouvait être ramené à cette vérité de La Palice :
+qu’un fleuve ne remonte pas vers sa source.</p>
+
+<p>Il en est de même dans beaucoup de sciences. Tout
+récemment, un de nos plus illustres maréchaux assurait
+que les seules vérités utiles à la guerre étaient des
+vérités de la Palice.</p>
+
+<p>Mêmes observations pour certaines sciences d’aspect
+sévère, développées dans de lourds volumes,
+comme l’économie politique. Elle contient en nombre
+respectable des vérités de La Palice. Tel, par
+exemple, le principe fondamental de l’offre et de la
+demande que la plus humble cuisinière comprend
+fort bien lorsque le prix des œufs qu’elle achète au
+marché augmente avec leur rareté.</p>
+
+<p>La plupart des autres théories d’économie politique
+deviennent aussi simples dès qu’on les dépouille
+de la gangue obscure accumulée par les commentateurs.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce préambule a pour dessein de préparer le lecteur
+à l’examen d’une question qui bouleverse aujourd’hui
+la vie financière des peuples : celle du change. Progressivement
+chargée d’un entassement d’erreurs,
+elle est devenue, malgré son extrême simplicité, un
+phénomène mystérieux supposé régi par d’incompréhensibles
+forces occultes ou par les ténébreuses
+volontés de subtils spéculateurs.</p>
+
+<p>Admettons qu’un philosophe nourri des vérités de
+La Palice entreprenne d’expliquer le problème du
+change, malgré ses obscurités. Comment y réussira-t-il ?</p>
+
+<p>Par un rapide examen et sans recourir aux
+lumières d’aucun économiste, il remarquerait facilement
+que la perte au change, c’est-à-dire la diminution
+du pouvoir d’achat d’une monnaie, varie avec
+le degré de confiance accordé au pays possédant
+cette monnaie. Si pour se procurer en Suisse ou en
+Angleterre un objet valant cent francs en France,
+nous devons payer trois cents francs, c’est-à-dire
+si le franc a perdu les deux tiers de son pouvoir nominatif
+d’achat, cela signifie simplement que la confiance
+dans notre solvabilité est notablement réduite.</p>
+
+<p>Le change représente donc un thermomètre psychologique
+de la confiance à l’égard du pays auquel
+le producteur vend sa marchandise.</p>
+
+<p>De cette définition résulte clairement que la
+formule « stabiliser le change », répétée par tant
+d’économistes et tentée par divers pays constitue une
+absurdité. Stabiliser le change équivaudrait à stabiliser
+un instrument de mesure quelconque, le baromètre
+par exemple.</p>
+
+<p>Quelles causes peuvent faire varier cette confiance,
+dont les oscillations se traduisent par celles du
+change ? On énoncerait encore une vérité de La Palice
+en assurant que, si les dépenses d’un particulier,
+d’un industriel ou d’un État, restent longtemps supérieures
+à ses recettes, la confiance en son crédit
+diminuera rapidement.</p>
+
+<p>Elle se réduira plus encore si, pour payer ses dettes,
+le débiteur est obligé de multiplier les emprunts.</p>
+
+<p>Lorsque c’est l’État qui réalise cette opération,
+les emprunts prennent des formes variées qui en
+dissimulent un peu la nature. La plus usitée est le
+papier-monnaie, billet de banque à cours forcé, n’impliquant
+aucune date de remboursement.</p>
+
+<p>De tels billets constituent, évidemment, des emprunts
+sans autre garantie que la confiance inspirée
+par l’État emprunteur. Si cet État multiplie ses billets,
+(phénomène qualifié d’inflation fiduciaire), la confiance
+diminue de plus en plus et, finalement, devient à peu
+près nulle. C’est à cette dernière et inévitable phase
+de la vie du papier-monnaie que sont arrivées l’Autriche,
+la Russie, la Pologne, etc. La dévalorisation
+totale du papier représente la disparition également
+totale de la confiance qu’il inspirait d’abord.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le thermomètre de la confiance constitué par le
+change est fort sensible. C’est ainsi qu’on le vit en
+France subir une brusque chute à la suite d’une
+déclaration trop solennellement pessimiste faite à la
+Chambre des Députés sur le déficit de notre situation
+budgétaire.</p>
+
+<p>Que les spéculateurs profitent de telles circonstances
+pour accentuer le mouvement dans le sens de
+certains intérêts, n’est pas douteux : mais leur action
+est toujours limitée et passagère. Les oscillations
+provoquées dans la courbe de la confiance, n’en changent
+pas l’allure.</p>
+
+<p>Aujourd’hui, nous subissons les résultats de la
+désastreuse formule : « L’Allemagne paiera », qui
+conduisit, dans les pays dévastés, à tant de dépenses
+inutiles. Personne ne soupçonnait alors que, grâce à
+une inflation fiduciaire assez développée pour ôter
+toute valeur au mark-papier, l’Allemagne réussirait
+à éviter tout paiement. M. de La Palice l’aurait deviné
+peut-être, mais nos diplomates ne le pressentirent pas.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Parmi les causes de dépréciation du change, causes
+se ramenant toujours plus ou moins à une diminution
+de la confiance, on peut citer encore un déséquilibre
+de la balance commerciale, c’est-à-dire du rapport
+entre l’importation et l’exportation.</p>
+
+<p>Le Brésil en fournit un excellent exemple. Pendant
+la guerre, ses exportations en Europe progressaient
+rapidement tandis que ses importations diminuaient
+chaque jour. L’Europe ayant besoin d’une foule de
+marchandises alors qu’elle n’avait rien à vendre, l’or
+afflua au Brésil et son change monta rapidement.</p>
+
+<p>La guerre finie, l’Europe n’eut plus besoin d’acheter
+au Brésil qui lui, au contraire, pour refaire ses stocks
+épuisés, dut faire de grands achats à l’étranger. Ses
+importations dépassèrent alors de beaucoup ses
+exportations et son change baissa bientôt. Il continuera
+à baisser, jusqu’à ce que l’augmentation de sa
+production lui permette de compenser ses importations.
+Ce pays eut, d’ailleurs, l’intelligence de ne pas
+élever de barrières douanières contre l’importation
+étrangère, ainsi que le firent tant d’autres peuples.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Lorsque toute confiance est perdue dans la valeur
+d’une monnaie artificielle comme le papier et que le
+pays émetteur de cette monnaie dépréciée n’a ni
+or ni argent, peut-on dire qu’il ne possède plus de
+monnaie ?</p>
+
+<p>En aucune façon. L’or, je ne saurais trop le
+répéter, contrairement à l’opinion de divers économistes,
+représente une marchandise analogue à toute
+autre marchandise et peut être remplacé par beaucoup
+d’autres. Les diverses marchandises sont d’un transport
+moins facile que l’or et l’argent sans doute,
+mais leur pouvoir d’achat reste aussi efficace.</p>
+
+<p>Une marchandise négociable quelconque, un sac
+de blé ou de houille par exemple, représente donc
+une monnaie, tout comme le poids déterminé d’or
+constitué par une pièce de vingt francs, simplement
+parce qu’elle est échangeable contre des quantités
+déterminées d’autres marchandises.</p>
+
+<p>J’ai déjà rappelé qu’un peuple riche est celui qui
+possède un excédent de marchandises échangeables ;
+un peuple pauvre, celui qui, n’en possédant pas assez,
+est obligé d’emprunter. Il paie alors son vendeur
+non avec des marchandises, mais avec du papier
+représentant en réalité une promesse incertaine de
+marchandise.</p>
+
+<p>Plus une nation est riche en marchandises négociables,
+moins elle a besoin d’or ou d’argent.
+Que, pour faciliter les échanges de marchandises,
+cette nation emploie de l’or, des traites, des billets
+de banque, des chèques, etc., il n’importe. Dans
+l’échange de marchandises contre d’autres marchandises,
+la confiance n’intervient pas, puisque l’acheteur
+se borne à troquer directement ou indirectement une
+marchandise contre une autre marchandise de même
+valeur. Il paie comptant, en réalité, bien que l’or ou
+l’argent n’interviennent pas dans l’opération.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En attendant que s’équilibre la balance commerciale
+des divers pays, c’est-à-dire que leurs importations
+puissent être soldées avec des exportations, les
+variations du pouvoir d’achat des monnaies fiduciaires
+engendrent des complications formidables.</p>
+
+<p>Les pays dont la monnaie a conservé sa valeur
+souffrent parfois presque autant de cette supériorité
+que d’autres pays souffrent de la dévalorisation de
+leurs billets. Quand, par suite de la perte au change,
+nous payons une marchandise trois fois sa valeur en
+Angleterre ou en Amérique, c’est exactement comme
+si ces pays avaient triplé leurs prix de vente.</p>
+
+<p>Cette élévation artificielle des prix rendant naturellement
+les ventes difficiles, un grand nombre
+d’usines étrangères sont obligées de se fermer.</p>
+
+<p>Mais, si les peuples à monnaie non dépréciée ne
+peuvent exporter facilement leurs produits, ils ont
+un grand intérêt à importer, puisque, grâce au
+change, ils ne paient les objets achetés que le tiers
+ou la moitié de leur valeur. C’est ainsi que l’Angleterre
+a pu se procurer récemment en France des
+quantités énormes de sucre, bien au-dessous des
+prix anglais. Ainsi également des étrangers ont pu
+acquérir au tiers de leur valeur en France et en Allemagne
+des immeubles et des usines importantes.</p>
+
+<p>Les répercussions des variations du pouvoir d’achat
+d’une même monnaie dans divers pays ne s’exercent
+pas seulement sur le commerce, mais aussi dans les
+relations entre peuples. Supposons qu’un Français
+voyageant en Italie et en Suisse loge dans des hôtels
+cotés vingt francs par jour. En raison du change, il
+paiera dans des hôtels équivalents dix francs par
+jour en Italie et soixante francs en Suisse. Pour le
+même motif, l’objet payé vingt francs en France coûtera
+dix francs en Italie et soixante francs en Suisse,
+en Angleterre et aux États-Unis.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une des conclusions de ce qui précède, est que
+tous les pays à monnaie dépréciée ont avantage à
+exporter et non à importer. L’intérêt des pays à
+monnaie non dépréciée est, au contraire, d’importer
+et non d’exporter.</p>
+
+<p>Malheureusement, ces deux opérations : importer
+et exporter, étant complémentaires l’une de l’autre,
+ne peuvent s’isoler. Un peuple se bornant à exporter
+ou à importer serait vite ruiné.</p>
+
+<p>C’est précisément parce que chez la plupart des
+nations l’équilibre n’existe plus entre les importations
+et les exportations que le désordre financier est
+général. Les uns ne peuvent exporter suffisamment,
+la valeur de leurs marchandises se trouvant triplée par
+la perte au change, les autres ne peuvent importer,
+précisément en raison de cette élévation des prix.</p>
+
+<p>Comment se terminera pareille situation ? Elle a
+été encore très obscurcie par les divagations de certains
+économistes sur la stabilisation du mark ou
+les avantages de l’inflation fiduciaire. J’imagine,
+cependant, qu’en y réfléchissant un peu ils découvriraient
+assez vite que les marchandises s’échangeant
+simplement contre d’autres marchandises, les
+questions de monnaie perdront toute importance dès que
+les quantités de marchandises à échanger seront en
+quantité suffisante pour rétablir l’équilibre entre la
+production et la consommation. La monnaie fiduciaire
+ne sera plus alors qu’un signe conventionnel
+analogue à un chèque ou à une quittance. Il est évident,
+par exemple, que si j’envoie à un négociant
+étranger une certaine quantité de fer payable avec une
+quantité correspondante de blé, au cours du marché
+mondial, toute opération de change s’évanouit.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce n’est pas à l’âge moderne seulement que le
+papier-monnaie et les variations du change qu’il
+entraîne ont fait leur apparition dans le monde. La
+France de la Révolution eut déjà des assignats dont
+on connaît l’histoire.</p>
+
+<p>Le gouvernement britannique fit également usage
+de papier-monnaie dans ses guerres contre Napoléon.
+Les billets de la Banque d’Angleterre eurent cours
+forcé de février 1797 à mai 1821, soit pendant
+vingt-quatre ans. Les Anglais purent ainsi se procurer
+les ressources nécessaires pour briser la puissance
+de Napoléon. Leurs billets ne perdirent jamais plus de
+25&nbsp;% de leur valeur métallique et seulement 2&nbsp;%
+en 1817.</p>
+
+<p>Dans sa guerre de Sécession, l’Amérique employa
+aussi le papier-monnaie. Son cours forcé dura de
+1862 à 1879 et, pendant les premières années, il perdit
+jusqu’à 50&nbsp;% de sa valeur métallique. La guerre
+finie, cette dépréciation s’atténua rapidement et cessa
+même avant la suppression du cours forcé.</p>
+
+<p>Comment les Anglais et les Américains réussirent-ils
+à rétablir la valeur intégrale du papier ? Ce fut
+uniquement la prospérité de leur commerce qui fit
+renaître la confiance.</p>
+
+<p>Ces exemples prouvent que les écarts du change,
+qui pèsent si lourdement aujourd’hui sur le prix de
+la vie, sont liés intimement à la restauration économique
+de l’Europe. Cette restauration se ramène, on
+ne saurait trop le répéter, à ces deux points : 1<sup>o</sup> produire
+à des prix permettant la vente des marchandises
+susceptibles d’exportation ; 2<sup>o</sup> accroître, au
+moins en France, la production des matières agricoles
+qui constituent une monnaie supérieure à toutes
+les autres. Les peuples équilibrant alors leurs recettes
+et leurs dépenses, l’anarchie financière cessera
+aussitôt.</p>
+
+<p>Les quatorze conférences successivement réunies
+pendant quatre ans pour découvrir d’autres solutions
+sont restées impuissantes. Il s’y est dépensé beaucoup
+d’éloquence, très peu de science et moins encore de
+bon sens.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c16"><span class="maigre">CHAPITRE IV</span><br>
+<span class="ssf small">COMMENT UNE DETTE PEUT VARIER AVEC LE TEMPS</span></h3>
+
+
+<p>Parmi les illusions dont sont victimes les peuples
+actuels on peut citer celles relatives à la grandeur
+de la dette allemande.</p>
+
+<p>La détermination du chiffre exact de cette dette
+est difficile, parce qu’il peut varier dans d’immenses
+proportions, suivant les modes de paiements, leur
+retard, etc. Quelques calculs vont montrer l’énormité
+de ces différences.</p>
+
+<p>Admettons, pour être plus clair, que la dette de
+l’Allemagne, fixée finalement à 132 milliards, soit
+seulement de 100 milliards, portant 5&nbsp;% d’intérêts, et
+recherchons ce qu’elle peut devenir en faisant simplement
+varier les dates de paiement.</p>
+
+<p>Supposons que l’Allemagne verse seulement un
+milliard par an, et voyons, en chiffres ronds, comment
+croîtra sa dette.</p>
+
+<p>Une formule bien connue montre que, en dix ans,
+la dette de 100 milliards se montera à 150 milliards
+312 millions ; en vingt ans à 232 milliards 264 millions ;
+en trente ans à 365 milliards 755 millions ; en quarante
+ans à 583 milliards 200 millions ; en cinquante
+ans à 937 milliards 392 millions.</p>
+
+<p>La dette aura donc presque décuplé en cinquante
+ans et se sera élevée à un chiffre que tous les
+trésors réunis du monde ne pourraient payer.</p>
+
+<p>Supposons, maintenant, que l’Allemagne veuille
+amortir sa dette de 100 milliards, portant 5&nbsp;% d’intérêts.
+Il lui faudrait verser annuellement 5 milliards
+477 millions.</p>
+
+<p>Si on suppose que la dette ne porte pas intérêts, un
+versement annuel de 2 milliards pendant cinquante
+ans suffirait à l’annuler.</p>
+
+<p>Tous les moratoires que sollicite l’Allemagne
+auraient pour résultat, remarque importante, de
+réduire beaucoup la valeur réelle de sa dette, par la
+perte résultant du jeu des intérêts composés.</p>
+
+<p>La valeur <i>actuelle</i> d’une somme de 1 milliard,
+dont on retarde le paiement pendant onze ans, n’est
+en effet que de 584 millions 679.000 francs. Avec un
+retard de vingt ans, sa valeur <i>actuelle</i> tombe à
+377 millions, puis à 87 millions seulement si le
+paiement est reculé de cinquante ans. S’il l’était de
+quatre siècles, la valeur <i>actuelle</i> du milliard tomberait
+à trois francs seulement.</p>
+
+<p>Cette réduction à 3 francs d’une dette de mille millions
+est un des exemples montrant le mieux le rôle
+du temps en matière financière. Grâce à son intervention,
+il est possible de réduire dans d’immenses
+proportions la valeur d’une somme quelconque, ou,
+au contraire, de l’accroître infiniment. On a calculé
+que 1 franc placé à intérêts composés sous J.-C.
+aurait, maintenant, une valeur représentée par un
+globe d’or plus gros que la Terre.</p>
+
+<p>C’est grâce à cette influence du temps qu’on peut
+se procurer un immeuble ayant une valeur très supérieure
+aux ressources actuelles de l’acquéreur. Avec
+un chiffre d’amortissement annuel faible, mais prolongé,
+la dette s’éteint assez rapidement. Notre institution
+du Crédit Foncier est basée sur ce principe.</p>
+
+<p>La vie individuelle étant très courte, le montant
+d’un amortissement annuel est relativement élevé,
+si la dette doit être amortie rapidement. Mais pour
+une collectivité, dont la vie est théoriquement éternelle,
+l’annuité peut devenir aussi petite qu’on le
+désire. C’est pour cette raison que les États
+peuvent emprunter de grosses sommes et les rembourser
+facilement. Ils reportent simplement sur un
+temps très long le paiement de sommes dont le remboursement
+immédiat serait impossible.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les chiffres précédents montrent l’énormité des
+dettes qu’accumule, en théorie, sur l’Allemagne le
+moindre retard dans ses paiements. Il faudrait une
+dose invraisemblable d’illusions pour ne pas voir
+l’impossibilité d’obtenir d’elle de pareilles sommes.</p>
+
+<p>Dans nos calculs, nous avons, cependant, ramené
+la dette à 100 milliards, au lieu des 132 milliards
+actuellement admis.</p>
+
+<p>Au début, le chiffre de la dette allemande était
+beaucoup plus élevé. Il fut réduit à plusieurs reprises
+sous la pression du gouvernement anglais.</p>
+
+<p>L’irritation de la France contre l’Angleterre tient
+justement à cette réduction de la dette germanique.
+D’abord fixée à 259 milliards de marks à Boulogne,
+elle fut ramenée à la Conférence de Paris, en 1921,
+à 226 milliards, payables en quarante-deux ans ;
+puis, après celle de Londres, à 132 milliards,
+toujours payables en annuités.</p>
+
+<p>Les hommes d’État anglais qui provoquèrent ces
+réductions eurent bien tort, en vérité, d’irriter une
+puissante alliée pour des chiffres dont le côté illusoire
+n’aurait pas dû leur échapper. Supposaient-ils vraiment
+que, pendant un demi-siècle, un peuple de
+60 millions d’âmes payerait un énorme tribut annuel
+à ses vainqueurs ? Les réflexions suivantes de l’ancien
+premier ministre, M. Asquith, sont d’une indiscutable
+justesse :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Ceux qui s’imaginent aujourd’hui qu’une poignée d’hommes
+assis à Paris autour d’une table, quelles que soient leur sagesse
+et leurs capacités politiques, puissent aviser à ce qui se passera
+d’ici vingt, trente ou quarante ans, sous le rapport des
+paiements, font preuve d’une dose de crédulité et d’un manque
+d’imagination qui ne font pas honneur aux hommes d’État de
+l’époque actuelle. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Il serait inutile de rechercher ici quelles eussent
+été, pour les diverses nations de l’Europe, les conséquences
+des paiements de l’Allemagne, puisqu’elle
+s’est soustraite à toute possibilité de tels paiements
+par une inflation monétaire assez grande pour amener
+la valeur de ses billets de banque à un chiffre voisin
+de zéro. Nous avons vu dans un autre chapitre sur
+quels peuples retomberont, en réalité, les frais de
+la guerre.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c17"><span class="maigre">CHAPITRE V</span><br>
+<span class="ssf small">LES CAUSES DE LA VIE CHÈRE</span></h3>
+
+
+<p>Pour l’imagination populaire, les événements dérivent
+toujours d’une seule cause. Peu importe que
+cette cause soit réelle, il suffit qu’elle soit simple.
+L’enchaînement compliqué des phénomènes n’est pas
+accessible aux collectivités et pas davantage d’ailleurs
+aux législateurs conduits par des sentiments collectifs.</p>
+
+<p>Les idées simples poussent les multitudes à exiger
+des solutions rudimentaires aux problèmes les plus
+difficiles. Le prix des marchandises ou des loyers
+vient-il à augmenter, quoi de plus facile en apparence
+que d’y remédier par une taxation. Des expériences
+multiples ont montré que le but atteint était
+exactement contraire à l’espérance poursuivie, mais
+l’expérience figure bien rarement parmi les éléments
+de persuasion des peuples.</p>
+
+<p>Pour qu’une idée simple soit écoutée, il suffit qu’elle
+soit chargée d’espérances.</p>
+
+<p>Dans les pays où l’opinion règne sans contrepoids,
+les idées simples, quelle que soit leur fausseté,
+acquièrent vite une force telle que les gouvernements
+sont impuissants à les dominer. Il en résulte pour
+eux une très grande faiblesse et, par voie de conséquence,
+des changements de conduite incessants.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une brève étude du problème de la vie chère permettra
+d’illustrer les propositions qui précèdent sur
+le danger des idées simples.</p>
+
+<p>Pour l’esprit populaire, et même pour quelques
+esprits un peu cultivés, la vie chère a des causes
+simples, telles que par exemple l’avidité des intermédiaires.
+Cette persuasion fut si enracinée à un certain
+moment que pour obliger le gouvernement à sévir
+contre les marchands, la Confédération générale du
+travail décréta une grève générale.</p>
+
+<p>Or, ce problème, si facile à résoudre pour les
+esprits peu réfléchis est, au contraire, d’une complication
+excessive. On en jugera par l’énumération qui va
+suivre de ses principales causes.</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> <i>Influence des exigences du producteur.</i> — L’élévation
+des salaires et des bénéfices commerciaux
+pendant la guerre a notablement accru les moyens
+d’achat de beaucoup de consommateurs, alors que
+la production diminuait. En raison de l’indestructible
+loi de l’offre et de la demande, les commerçants profitèrent
+de l’accroissement des ressources de leurs
+clients pour élever le prix des marchandises.</p>
+
+<p>Supposons, pour fixer les idées par un exemple très
+clair que, sur le marché hebdomadaire d’une île
+protégée de toute introduction étrangère par des
+barrières douanières prohibitives, arrivent chaque
+semaine cent lapins, et qu’il se présente deux cents
+acheteurs.</p>
+
+<p>L’inéluctable loi de l’offre et de la demande précédemment
+rappelée fera monter le prix des lapins constituant
+l’offre jusqu’à ce que 100 des demandeurs
+soient éliminés par insuffisance de ressources.</p>
+
+<p>Irrités de ce déboire, les 100 éliminés se mettent en
+grève pour obtenir de leurs patrons un accroissement
+de salaire leur permettant, à eux aussi, d’acheter un
+lapin.</p>
+
+<p>Ayant conquis l’augmentation réclamée, ils retournent
+au prochain marché dans l’espoir d’obtenir
+le lapin convoité. Mais comme il faut toujours que
+100 acheteurs soient éliminés, puisque chaque marché
+ne reçoit que cent lapins, le prix monte encore et
+atteint un niveau assez élevé pour que cent acheteurs
+seulement puissent obtenir l’animal convoité. Ce
+résultat restera invariablement le même, si élevé que
+soit le salaire des aspirants à la propriété d’un lapin.</p>
+
+<p>Quand, par suite de la concurrence que se font les
+acheteurs, le prix du lapin devient extravagant, le
+public s’indigne et sollicite l’intervention du gouvernement.</p>
+
+<p>Peu familiarisé avec les lois de l’offre et de la
+demande, celui-ci taxe à un maximum le prix de
+vente du lapin.</p>
+
+<p>Le résultat est immédiat et, d’ailleurs, exactement
+contraire au but poursuivi. Sitôt la taxe promulguée,
+les cent lapins hebdomadaires disparaissent de l’étalage
+pour passer dans l’arrière-boutique où ils sont
+vendus plus cher encore, en raison des risques de
+poursuites auxquels le marchand s’expose.</p>
+
+<p>Cet apologue n’est pas du tout aussi imaginaire
+qu’on pourrait le croire. Il synthétise des faits répétés
+des milliers de fois depuis les débuts de la guerre
+et qui n’ont, du reste, instruit personne. Les lois récentes
+sur les spéculations illicites, sur les loyers, etc.,
+montrent l’incompréhension tout à fait totale de nos
+législateurs devant certains phénomènes économiques.</p>
+
+<p><i>La loi de huit heures.</i> — Alors que la production
+était insuffisante partout et qu’il eût fallu l’augmenter,
+les socialistes firent voter la loi interdisant d’employer
+les ouvriers plus de huit heures par jour. Ses résultats
+les plus directs furent d’accroître, notablement le prix
+de la vie et d’enrichir les marchands de vin.</p>
+
+<p>Cette désastreuse loi eut d’autres conséquences
+encore. Les chemins de fer et les navires étant obligés
+de doubler leur personnel, le prix des transports se
+trouva énormément augmenté. L’augmentation devint
+telle que, sous peine de voir notre commerce
+maritime totalement anéanti par la concurrence
+étrangère, la loi de huit heures dut être supprimée
+pour la navigation.</p>
+
+<p><i>Progrès de l’Étatisme et désorganisation administrative.</i> — Sous
+la poussée socialiste, l’extension
+de l’Étatisme et les complications bureaucratiques
+qu’il entraîne ont nécessité de colossales dépenses ;
+d’où création forcée d’impôts nouveaux, et, par voie
+de conséquence, nouvelle élévation du prix de
+la vie.</p>
+
+<p>La moindre mesure ne peut être prise, dans notre
+pays, sans le concours d’innombrables agents appartenant
+à divers ministères indépendants et qui ne
+s’entendent jamais. Si, comme nous l’avons relaté
+d’après un rapport présenté à la Chambre des députés,
+des bateaux étatisés partaient vides de Bizerte
+pour la France, alors qu’à côté d’eux pourrissaient
+des montagnes de céréales, c’était simplement
+parce que les agents qui donnaient aux bateaux
+l’ordre de partir n’avaient aucune relation avec
+ceux qui auraient pu donner l’ordre de les charger.</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Ni unité de conduite, ni coordination des organes, écrit
+M. G. Bourdon : les Ministères, les services se chevauchent,
+s’entremêlent, s’entrechoquent, se paralysent. A la tête, des
+hommes bien intentionnés, mais jetés dans une organisation
+sans cohérence, aux prises avec des rivalités de services concurrents,
+desservis par des agents tiraillés en sens contraires ; des
+instructions qui se déforment dans la cascade des hiérarchies ;
+des ordres rapportés par des contre-ordres, contrebattus à leur
+tour par des autorités divergentes ; des circulaires qui se
+superposent en se contredisant, et que les intéressés ne
+prennent même plus la peine de lire. Nous en sommes
+encore à chercher les secrets de l’organisation. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Malgré les plus manifestes évidences, nous persistons
+dans nos méthodes. La gestion étatiste conduira
+fatalement à la ruine tous les pays ne sachant pas
+s’y soustraire.</p>
+
+<p>Dans un travail fort documenté, M. le sénateur
+Gaston Japy donnait à ce sujet les chiffres suivants,
+fort démonstratifs.</p>
+
+<p>En 1922, le déficit des Chemins de fer de l’État
+était de 430 millions. L’exploitation de la flotte commerciale
+étatiste coûtait 300 millions. La régie des
+tabacs rapporte au Trésor environ trois fois moins
+que les impôts sur le tabac en Angleterre, pays dans
+lequel l’administration ne s’occupe pas de fabriquer.</p>
+
+<p><i>L’inflation fiduciaire et l’élévation des salaires.</i> — La
+multiplication excessive des billets à cours forcé,
+dont nous avons plus haut étudié la genèse, entraîne
+des conséquences diverses que j’aurai plusieurs
+fois occasion d’examiner dans cet ouvrage. Je ne parlerai
+ici que de son influence sur l’augmentation du
+coût de la vie.</p>
+
+<p>Un des premiers effets de cette inflation fut de
+permettre d’élever énormément les traitements des
+fonctionnaires, des employés de chemin de fer<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> et de
+tous les ouvriers.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> De 1.800 francs avant la guerre un homme d’équipe est passé à 6.000 francs
+avec 2 mois de congé par an, 8 heures de travail par jour et une retraite à
+55 ans. Les dépenses annuelles des Compagnies pour le personnel ont passé de
+750 millions à 3 milliards. Il en résulte que le déficit des Compagnies atteint
+aujourd’hui près de 4 milliards et, d’après les prévisions, sera bientôt augmenté
+d’environ 2 milliards. C’est une véritable course à la ruine.</p>
+</div>
+<p>Il en résulta pour eux la possibilité d’accroître leurs
+dépenses alors qu’il eût fallu les restreindre, puisque
+la production était insuffisante.</p>
+
+<p>Les progrès de l’inflation fiduciaire réduisirent très
+rapidement la confiance en notre billet de banque à
+l’étranger. En Angleterre, en Amérique et en Suisse,
+le franc n’est plus accepté que pour le tiers environ
+de sa valeur.</p>
+
+<p><i>Conséquences de la vie chère.</i> — Les conséquences
+de la vie chère sont trop nombreuses pour être
+énumérées ici. Quelques-unes sont lointaines, telles
+que la réduction de la natalité ; d’autres, comme la
+diminution de qualité d’un grand nombre d’objets
+fabriqués, sont immédiates.</p>
+
+<p>Les prix de revient des produits de bonne qualité
+étant très élevés et les ressources de beaucoup d’acheteurs
+limitées, — car les nouveaux riches sont entourés
+d’une légion de nouveaux pauvres formée des débris
+de l’ancienne bourgeoisie, — il a bien fallu, pour abaisser
+les prix de vente, réduire notablement la qualité des
+objets. Qu’il s’agisse de vêtements ou d’articles d’ameublement,
+cette diminution de la qualité est telle que
+leur exportation deviendra bientôt impossible.</p>
+
+<p><i>Valeur des moyens proposés pour remédier à la vie
+chère.</i> — La totale impuissance des moyens essayés
+pour remédier à la vie chère, prouvent suffisamment
+à quel point sont méconnues certaines lois économiques
+fondamentales. Nos législateurs peuvent
+constater chaque jour que les lois réglant le déroulement
+des choses, dominent toutes leurs volontés.</p>
+
+<p>Les remèdes législatifs tentés contre la vie chère
+furent les suivants : 1<sup>o</sup> Élévation des salaires ;
+2<sup>o</sup> Taxation des marchandises ; 3<sup>o</sup> Promulgation de
+pénalités sévères contre les spéculateurs et les marchands.</p>
+
+<p>Tous ces remèdes à la vie chère n’ont fait que la
+rendre un peu plus chère encore. Il est facile d’expliquer
+pourquoi.</p>
+
+<p>En ce qui concerne l’élévation des salaires, j’ai
+montré plus haut que cette élévation, <i>quelle qu’en
+puisse être le taux</i>, n’avait d’autre résultat que d’augmenter
+encore le prix des marchandises. L’expérience
+a trop nettement vérifié cette assertion pour qu’il soit
+nécessaire d’y insister.</p>
+
+<p>Les taxations auxquelles des législateurs, en vérité
+bien peu éclairés, reviennent inlassablement, ont la
+même influence que l’accroissement des salaires sur
+le coût de la vie. Ils en élèvent le prix et ne le réduisent
+jamais.</p>
+
+<p>Si l’expérience, et non les exigences d’une opinion
+aveugle, avait guidé nos législateurs, ils se seraient
+souvenus que la Convention, après avoir essayé, elle
+aussi, de taxer les marchandises, finit par y renoncer
+et proclama publiquement son erreur.</p>
+
+<p>Le troisième moyen pour remédier à la vie chère,
+c’est-à-dire les pénalités sévères contre les marchands
+vendant trop cher, a été plus illusoire encore que les
+précédents. Il se heurtait, en effet, comme je l’ai
+montré plus haut, par un exemple précis, à l’éternelle
+loi de l’offre et de la demande qui toujours
+fixa le prix des choses en dehors de l’intervention
+des législateurs.</p>
+
+<p>En fait, toutes les lois imaginées contre « les
+mercantis » n’ont jamais fait baisser d’un centime le prix
+d’une denrée quelconque pendant ou après la guerre.
+Pour obéir en apparence aux règlements, les marchands
+mettaient en vente une faible quantité de produits au
+prix taxé. Elle était distribuée aux acquéreurs par
+petites portions, après des heures de stationnement
+devant les boutiques. La plus grande partie de la marchandise
+se trouvait livrée clandestinement ensuite
+aux clients consentant à la payer un prix plus élevé.</p>
+
+<p>Quant aux lois nouvelles, notamment celles relatives
+aux taxations de loyers, leurs conséquences
+immédiates furent de raréfier encore la construction
+des immeubles, au moment où la crise des loyers
+s’accroissait tous les jours. Les promoteurs de ces
+mesures ont fait preuve d’un aveuglement vraiment
+inconcevable. Il faudra bien les abroger après de
+ruineux essais, quand on constatera, par exemple,
+que personne ne consentira plus à bâtir des maisons.
+Ayant montré combien étaient illusoires les remèdes
+proposés jusqu’ici contre la vie chère, il nous reste à
+chercher s’il n’en existerait pas d’autres plus efficaces.</p>
+
+<p>On n’en peut guère citer que trois : 1<sup>o</sup> les associations
+coopératives de consommateurs ; 2<sup>o</sup> la suppression
+des taxes douanières ; 3<sup>o</sup> l’accroissement de la
+production.</p>
+
+<p>L’efficacité des deux premiers moyens est immédiate,
+mais faible. Celle du troisième est lointaine,
+mais considérable. C’est même la seule sur laquelle
+on puisse sérieusement compter. Il est facile de
+le montrer sans qu’il soit besoin de longs développements.</p>
+
+<p>Des associations coopératives, inutile de beaucoup
+parler, puisqu’elles ont toujours médiocrement réussi
+en France. Elles pourraient, mais en théorie seulement,
+faire bénéficier le public de l’écart énorme,
+moitié, généralement, depuis la guerre, existant entre
+le prix donné au producteur et celui payé par le consommateur.
+L’esprit de solidarité et d’organisation nécessaire
+à la réalisation des entreprises coopératives,
+manque en France malheureusement.</p>
+
+<p>La facilité des importations qui résulterait d’une
+suppression de taxations douanières prohibitives
+serait un moyen meilleur que le précédent de réduire
+dans une notable mesure le prix de la vie, mais la
+puissance des grands producteurs sur le Parlement
+est telle que nous sommes condamnés pour longtemps
+à un régime protectionniste excessif.</p>
+
+<p>Nos gouvernants, qui semblent parfois hantés par
+la crainte de l’invasion des produits allemands
+sont en ceci victimes d’une illusion économique,
+à laquelle les Anglais, les Américains et les Italiens
+ont su se soustraire. En y réfléchissant un peu ils
+découvriront sûrement que si les Allemands arrivent
+à fabriquer de bonnes marchandises à des prix avantageux,
+elles se répandront sur notre marché, quelles
+que soient les barrières imaginées. D’abord achetées
+très au-dessous de leur valeur, grâce au cours du
+change, par l’Angleterre, la Belgique, la Suisse, etc.,
+elles nous reviennent ensuite fortement majorées
+par les divers pays avec lesquels nous sommes bien
+obligés de faire du commerce, à moins de nous
+entourer d’une Muraille de Chine qui entraînerait une
+ruine définitive.</p>
+
+<p>Les importations sans exportations compensatrices
+ne constituent d’ailleurs, je l’ai fait remarquer déjà,
+qu’une opération transitoire puisque les marchandises
+ne se paient en définitive qu’avec des marchandises.
+Sans doute, le crédit permet de remplacer ces
+dernières par du papier, c’est-à-dire par des promesses,
+mais un tel mécanisme ne peut se prolonger
+longtemps. L’importation sans exportation n’est
+qu’une forme d’emprunt et un peuple ne saurait
+vivre en empruntant toujours.</p>
+
+<p>Pour réparer nos ruines, payer nos dettes, et
+diminuer le coût de la vie, il ne reste qu’un seul des
+moyens énumérés plus haut, intensifier énormément
+et à des prix rendant l’exportation possible notre production,
+la production agricole surtout.</p>
+
+<p>La formule est d’un énoncé facile : il faudrait
+un volume pour bien montrer non seulement son
+importance, mais aussi les difficultés de sa réalisation.</p>
+
+<p>Bien que la France soit un pays surtout agricole,
+son agriculture reste si mal exploitée qu’elle est
+obligée d’importer, pour des sommes énormes, du
+blé, du sucre, des fruits, des pommes de terre, etc.</p>
+
+<p>Nos colonies ne sont pas mieux exploitées. Avant
+la guerre elles étaient commercialement dans les
+mains d’étrangers. <i>Le Journal de Genève</i> insistait
+récemment sur la grandeur de notre empire colonial
+et sur notre prodigieuse incapacité à l’utiliser. « C’était
+l’étranger, disait-il, qui tirait parti des colonies françaises.
+La France abandonnait à ses rivaux plus de
+la moitié du commerce, comme en Tunisie, souvent
+même plus des trois quarts. En Indochine, elle ne
+tirait parti que du tiers des entrées et du cinquième
+des sorties. »</p>
+
+<p>Toutes ces choses et bien d’autres du même ordre
+devront être dites, redites et répétées sans trêve.
+D’un labeur obstiné, intelligemment orienté, dépend
+notre avenir. Le travail bien dirigé, c’est l’assurance
+d’une destinée prospère. L’indolence, l’incapacité et
+les querelles de partis, c’est la décadence où sombrèrent
+tous les peuples qui ne surent pas s’adapter aux
+nécessités nouvelles que les événements faisaient
+surgir.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c18"><span class="maigre">LIVRE IV</span><br>
+<span class="small">LE DÉSÉQUILIBRE ÉCONOMIQUE DU MONDE</span></h2>
+
+
+
+
+<h3><span class="maigre">CHAPITRE PREMIER</span><br>
+<span class="ssf small">LES FORCES NOUVELLES QUI MÈNENT LE MONDE</span></h3>
+
+
+<p>Les raisons premières étant inaccessibles, la nature
+intime des forces physiques demeure inconnue. Pour
+les définir, on en est réduit à dire qu’elles sont « des
+causes de mouvement ».</p>
+
+<p>La nature intime des mobiles qui font agir les
+hommes restant aussi ignorée que celle des forces
+physiques, il faut imiter la réserve des savants et
+donner simplement le nom de forces aux causes
+diverses de nos actions.</p>
+
+<p>Ces forces peuvent être internes, c’est-à-dire issues
+de nous-mêmes : telles les forces biologiques, affectives,
+mystiques et intellectuelles. Elles peuvent
+aussi être indépendantes de nous : tels le milieu et les
+influences économiques.</p>
+
+<p>Pendant toute la durée de la préhistoire, les forces
+biologiques, la faim surtout, dominèrent presque
+exclusivement l’existence. L’humanité n’avait
+d’autre idéal possible que se nourrir et se reproduire.</p>
+
+<p>Après des entassements d’âges, la vie devint un
+peu plus facile et des ébauches de sociétés naquirent.
+A la tribu nomade succédèrent des villages, des cités
+et enfin des empires.</p>
+
+<p>C’est alors seulement que purent s’édifier les grandes
+civilisations. Elles furent de types différents, suivant
+les forces qui les orientèrent.</p>
+
+<p>Les besoins biologiques et certains éléments affectifs,
+tels que l’ambition, engendrèrent des civilisations
+de type militaire analogues à celles de Rome et
+des grandes monarchies asiatiques.</p>
+
+<p>Lorsque les forces intellectuelles devinrent prépondérantes,
+ce fut la civilisation hellénique avec ses
+merveilles de la pensée et de l’art. Quand les forces
+mystiques l’emportèrent, ce fut le Moyen âge avec
+ses cathédrales et sa vie religieuse intense.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les grandes civilisations qui se développèrent à la
+surface du globe eurent donc des mobiles variés. Mais
+on retrouve chez toutes ce caractère commun d’être
+influencées par des divinités diverses douées d’un souverain
+pouvoir.</p>
+
+<p>Bien qu’étant la simple synthèse des sentiments et
+des besoins des hommes, de leurs rêves, de leurs
+craintes et de leurs espérances, les Dieux furent considérés
+pendant longtemps comme seuls capables de
+diriger le monde et de fournir des explications aux
+« pourquoi » sans fin que se posaient des êtres entourés
+de choses redoutables qu’ils ne comprenaient pas.</p>
+
+<p>A cette domination des forces mystiques, aucune
+collectivité, grande ou petite, ne put jamais se soustraire.
+Leur rôle fut tel que les plus importantes
+civilisations, celles dites bouddhique, chrétienne et
+musulmane, notamment, sont désignées par les noms
+de leurs Dieux.</p>
+
+<p>Le besoin mystique de croyances semble un élément
+si irréductible de la nature humaine qu’aucune
+raison ne saurait l’ébranler. Quand les dieux personnels
+s’évanouissent, ils sont aussitôt remplacés par
+des divinités impersonnelles : dogmes et formules
+auxquels leurs adeptes attribuent les mêmes pouvoirs
+qu’aux anciens dieux. L’esprit religieux est, en réalité,
+aussi intense aujourd’hui qu’aux plus crédules périodes,
+c’est à peine s’il a changé de forme.</p>
+
+<p>Les croyances nouvelles : socialisme, spiritisme,
+communisme, etc., ont les mêmes fondements psychologiques
+que l’ancienne foi. Ils possèdent leurs apôtres
+et aussi leurs martyrs. J’ai trop insisté dans divers
+ouvrages sur le rôle capital du mysticisme dans l’histoire
+pour qu’il soit utile d’y revenir encore.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Aux forces biologiques, affectives et mystiques qui
+conduisirent presque exclusivement les peuples pendant
+une partie de leur évolution s’ajoutèrent plus
+tard les forces intellectuelles dont le rôle est devenu
+considérable. Elles ont transformé toutes les conditions
+d’existence de l’homme. Leur action sur les
+sentiments, les passions et les croyances reste
+malheureusement faible. Loin de restreindre les
+haines qui séparent les nations et les classes de
+chaque nation, l’intelligence s’est mise à leur service
+et ne fait que rendre plus meurtriers les conflits qui
+divisèrent toujours les hommes.</p>
+
+<p>Toutes les forces précédemment énumérées possèdent
+ce caractère commun de se trouver en nous-mêmes
+et d’être plus ou moins modifiables par les
+volontés issues de nos besoins et de nos croyances.</p>
+
+<p>Mais, ainsi que je l’ai montré dès le début de cet
+ouvrage, les temps modernes ont vu naître des puissances
+nouvelles : les forces économiques, sur lesquelles
+volontés et croyances restent sans action.</p>
+
+<p>Et c’est ainsi qu’après avoir été gouvernée par un
+panthéon d’illusions au cours de son histoire : illusions
+religieuses, politiques et sociales, l’humanité est
+arrivée à une phase nouvelle où les forces économiques
+dominent toutes les chimères.</p>
+
+<p>Jadis peu actives, quand les peuples étaient séparés
+par d’infranchissables distances, ces forces sont
+devenues si prépondérantes qu’elles régissent impérieusement
+la destinée des nations. Elles les ont
+forcées à renoncer à leur isolement et créé entre
+elles une interdépendance accentuée chaque jour et
+qui finira par dominer les haines.</p>
+
+<p>La ruine économique de l’Europe à la suite de la
+défaite allemande est un exemple frappant de cette
+interdépendance.</p>
+
+<p>L’Angleterre, qui a vu ses exportations réduites de
+moitié depuis qu’elle a perdu la clientèle germanique,
+se demande comment sortir d’une situation acculant
+au chômage et à la misère plusieurs millions de ses
+ouvriers.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si nous revenons si souvent au cours de cet ouvrage
+sur le rôle des forces économiques, c’est que leur
+influence grandit chaque jour. Elles se trouvent en
+lutte aujourd’hui contre celles qui menaient jadis le
+monde. Sans doute, des législateurs imprévoyants,
+des adeptes de chimères troubleront encore l’existence
+des peuples, mais leur action restera éphémère.
+Le monde prochain aura pour maître des forces
+économiques nouvelles dérivées elles-mêmes des
+forces matérielles, jadis insoupçonnées, qui ont transformé
+l’existence des peuples. Nous allons montrer
+leur rôle.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c19"><span class="maigre">CHAPITRE II</span><br>
+<span class="ssf small">RÔLE SOCIAL DES FORCES NOUVELLES DÉRIVÉES
+DE LA HOUILLE ET DU PÉTROLE</span></h3>
+
+
+<p>Ignoré jusqu’à une époque bien récente puisqu’elle
+ne remonte guère plus haut que Napoléon, le
+rôle des puissances motrices nouvelles est devenu si
+prépondérant que la civilisation n’est plus concevable
+sans elles.</p>
+
+<p>La puissance des États modernes se mesure de plus
+en plus à leur richesse en houille ou en pétrole.
+Privés de ces générateurs de forces ils tomberaient
+fatalement sous la tutelle économique d’abord, politique
+ensuite de ceux qui en possèdent.</p>
+
+<p>Le rôle des grandes puissances motrices modernes
+apparaît d’une saisissante façon quand on traduit en
+chiffres leur production mécanique et qu’on la compare
+à celle que pouvaient jadis développer l’homme
+et les animaux.</p>
+
+<p>Des calculs qu’il serait trop long d’expliquer ici,
+m’ont permis de démontrer que les 190 millions de
+tonnes de charbon extraites annuellement par l’Allemagne
+de ses mines avant la guerre pouvaient accomplir
+un travail mécanique égal à celui qu’auraient
+fourni 950 millions d’ouvriers. L’ouvrier-houille possède
+en plus cette immense supériorité qu’il fabrique
+pour trois francs un travail pour lequel l’ouvrier
+humain demanderait au moins 1.500 francs<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> J’ai indiqué les bases de mes calculs dans mon livre : <i>Enseignements
+Psychologiques de la Guerre</i>. Un membre éminent de l’Académie des Sciences,
+M. Lecornu, les adopte dans son ouvrage : <i>La Mécanique</i>. Ses résultats ne
+diffèrent un peu des miens, que parce qu’il a pris un chiffre plus élevé pour
+le prix de la houille en Allemagne avant la guerre. Avec les prix actuels de
+la houille, mes chiffres devraient être naturellement modifiés suivant ces prix.</p>
+</div>
+<p>Ajoutons encore que 5.000 mineurs, travaillant
+pendant un an, suffisent à extraire un million de
+tonnes de houille capables de produire le travail de
+cinq millions d’ouvriers.</p>
+
+<p>Augmenter la richesse d’un pays en houille revient,
+en réalité, à multiplier énormément le nombre de ses
+habitants. Beaucoup de houille et peu d’habitants
+valent mieux que peu de houille avec beaucoup
+d’habitants.</p>
+
+<p>Il faut remarquer, d’ailleurs, que la houille est
+aussi une véritable créatrice d’habitants. Le savant
+professeur de Launay a démontré que les grandes villes
+anglaises ont vu croître énormément leur population
+avec la production houillère de leur voisinage. Glasgow,
+par exemple, qui avait 80.000 habitants en 1801,
+en a 800.000 aujourd’hui. Sheffield, qui n’était qu’un
+bourg féodal à la même époque, compte maintenant
+380.000 habitants. De 5.000 habitants en 1700,
+Liverpool est monté à 750.000. Ces populations nouvelles
+représentent de la houille transformée, et elles
+seraient condamnées à mourir de faim si un cataclysme
+géologique venait détruire le charbon dont
+elles sont nées et dont elles vivent.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le plus sommaire coup d’œil jeté autour de soi
+montre à quel point la civilisation moderne repose
+sur l’usage de la houille ou des produits similaires
+tels que le pétrole. Chacun voit bien que si ces
+produits disparaissaient, les chemins de fer s’arrêteraient ;
+mais il faut des statistiques pour montrer que
+ce ne sont pas nos locomotives qui absorbent le plus
+de charbon. Les chemins de fer dépensent 18 p. 100
+seulement de la consommation totale de la houille,
+alors que l’industrie, y compris la métallurgie, exige
+47 p. 100 ; les usages domestiques, 19 p. 100 ; les
+usines à gaz 7 p. 100.</p>
+
+<p>Pendant la guerre, le rôle de la houille et du
+pétrole a été prépondérant. Sans eux, nous n’aurions
+eu ni canons, ni munitions, ni vivres, et les Américains
+n’auraient pu franchir l’océan pour venir
+prendre part à la lutte.</p>
+
+<p>La houille est dans l’âge actuel si indispensable à
+tous les peuples que ceux qui n’en possèdent pas
+assez, comme l’Italie, semblent destinés à devenir
+vassaux des pays qui en possèdent beaucoup, comme
+l’Angleterre.</p>
+
+<p>On sait quel formidable moyen de pression la possession
+du charbon donne à cette dernière sur les
+nations réduites à lui en acheter pour alimenter
+leur industrie.</p>
+
+<p>C’est ainsi qu’au congrès de Spa, la Grande-Bretagne
+força la France, grâce à des droits d’exportation
+exorbitants, à lui payer 100 shillings la tonne
+de charbon livrée pour 40 shillings à ses nationaux.
+Seule la concurrence du charbon américain mit fin à
+cette exploitation qui montra notamment combien peu
+pèsent les alliances devant les intérêts économiques.</p>
+
+<p>Le rôle dominateur conféré à certains peuples par
+leur richesse houillère est également mis en évidence
+par l’histoire industrielle et commerciale de
+l’Allemagne. Son grand développement, commencé en
+1880 seulement, résulta surtout d’une surproduction
+considérable de ses mines.</p>
+
+<p>Produisant plus de houille, elle fabriqua davantage.
+Fabriquant davantage, elle dut accroître ses
+exportations et se créer, par conséquent, des débouchés
+nouveaux. En 1913, son exportation atteignait
+l’énorme chiffre de 13 milliards.</p>
+
+<p>Fatalement, alors, elle se heurta partout à la concurrence
+anglaise. Dans l’espérance de l’abattre,
+l’Allemagne se constitua une puissante marine militaire
+et prépara la guerre qui finit par éclater. La
+richesse en houille de l’Allemagne fut donc une des
+causes indirectes du conflit qui devait bouleverser le
+monde.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pour pronostiquer avec vraisemblance l’avenir économique
+des peuples, il suffit de connaître leur production
+en charbon. Les États-Unis en extraient
+annuellement près de 600 millions de tonnes ; la
+Grande-Bretagne, 300 millions (chiffre auquel arrivait
+l’Allemagne avant la guerre) ; la France, 40 millions
+sur les 60 millions dont elle a besoin. L’Espagne,
+presque au bas de l’échelle industrielle du monde, en
+produit 4 millions et demi seulement.</p>
+
+<p>Tous les faits que je viens de rappeler montrent
+que la richesse en charbon qui détermine la puissance
+industrielle des peuples déterminera aussi leur
+situation politique. Un pays obligé d’acheter au
+dehors et de transporter à grands frais la houille
+dont il a besoin ne peut fabriquer économiquement,
+et par conséquent exporter. Il doit donc concentrer
+ses efforts sur des produits n’exigeant pas
+beaucoup de force motrice : horlogerie, objets d’art,
+modes, etc., et s’attacher surtout à perfectionner
+l’agriculture, base nécessaire de son existence.</p>
+
+<p>Les peuples latins dont les capacités industrielles
+sont médiocres, ont donc tout intérêt à porter leurs
+efforts sur l’agriculture et la fabrication d’objets de
+luxe. Ces nécessités sont les conséquences de ces
+lois économiques dont j’ai montré la force.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>De nouvelles découvertes scientifiques permettront
+sans doute un jour de remplacer la houille comme
+source de force motrice. Des recherches de laboratoire
+m’ayant demandé une dizaine d’années de travail me
+conduisirent à prouver qu’une matière quelconque, un
+minime fragment de cuivre par exemple, est un réservoir
+colossal d’une énergie jadis insoupçonnée, que
+j’ai appelée : l’<i>énergie intra-atomique</i><a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>. Nous ne pouvons
+en extraire actuellement que d’infimes parcelles,
+mais si on réussit, dans l’avenir, à dissocier facilement
+la matière, la face du monde sera changée. Une
+source indéfinie de force motrice, et par conséquent
+de richesse, étant à la disposition de l’homme, les
+problèmes politiques et sociaux d’aujourd’hui ne se
+poseront plus.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Ces recherches sont exposées dans mon volume : <i>L’Évolution de la
+Matière</i> (trente-septième édition) avec 68 figures dessinées au laboratoire de
+l’auteur.</p>
+</div>
+<hr>
+
+
+<p>En attendant ces réalisations peut-être lointaines,
+il faut vivre avec l’heure présente, tâcher de mieux
+employer le peu de houille que nous possédons, et
+chercher le moyen de compléter notre production.</p>
+
+<p>En ce qui concerne l’utilisation de la houille, il reste
+à effectuer bien des progrès, puisque 90 p. 100 de la
+chaleur produite par sa combustion est entièrement
+perdu.</p>
+
+<p>Actuellement les moyens de remplacer la houille
+sont peu nombreux. On ne possède encore que le
+pétrole et les chutes d’eau comme équivalents.</p>
+
+<p>Le pétrole remplace très avantageusement la
+houille puisqu’un kilogramme de pétrole fournit
+11.600 calories, alors qu’un kilogramme de houille
+n’en produit guère que 10.000. Tous les nouveaux
+cuirassés anglais emploient exclusivement le pétrole
+comme combustible.</p>
+
+<p>L’emploi du pétrole, si supérieur à la houille
+par sa facilité de transport et la commodité de son emploi,
+se répand de plus en plus. Pendant la guerre il fut
+capital. Plusieurs généraux ont affirmé que ce fut
+seulement grâce au pétrole que purent être rapidement
+transportées les munitions et les troupes qui
+sauvèrent Verdun.</p>
+
+<p>Ce qui précède explique pourquoi le pétrole a joué
+dans la politique des Anglais un rôle si important.
+C’est pour s’emparer de sources pétrolifères nouvelles
+que furent entreprises leurs guerres en Orient.</p>
+
+<p>Actuellement l’Angleterre possède la plupart des
+concessions de pétrole en Europe, en Asie, en
+Afrique et dans une partie du Mexique.</p>
+
+<p>Mais les sources de pétrole s’usent vite et on prévoit
+pour un délai prochain leur complet épuisement.
+L’Amérique a calculé que le pétrole de son sol sera
+tari en 18 ans. Cherchant du pétrole partout et trouvant
+toujours l’Angleterre sur son chemin, elle en a
+conclu que l’Empire britannique voulait arrêter l’essor
+naval des États-Unis. C’est une menace de futurs
+conflits.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Comme succédané du charbon et du pétrole, on
+peut citer la houille blanche, c’est-à-dire la puissance
+motrice que peut fournir l’eau des lacs, des torrents
+et des glaciers, tombant d’un niveau supérieur à un
+niveau inférieur, sous l’influence de la pesanteur.</p>
+
+<p>Quelques statisticiens assurent que l’utilisation de
+toutes nos chutes d’eau produirait l’équivalent de
+20 millions de tonnes de houille, chiffre à peu près
+correspondant à notre déficit annuel avant la guerre.</p>
+
+<p>Nous n’en utilisons que 2 millions aujourd’hui et,
+pour capter les 18 millions restant, il faudrait de
+telles dépenses, que l’intérêt du capital engagé représenterait
+peut-être une somme supérieure à celle
+nécessitée par l’achat du charbon à l’étranger.</p>
+
+<p>Remarquons, en passant, que la houille blanche
+joue déjà, dans certains départements, un rôle social
+important. N’étant pas transportable elle doit être
+employée sous forme d’électricité, dans un rayon
+peu éloigné de sa production. Conduite par de minuscules
+fils, cette électricité anime de petits moteurs
+beaucoup moins encombrants que les grosses machines
+entretenues par du charbon. Il en résulte
+que, dans les pays à houille blanche : Haute-Loire,
+Jura, Pyrénées, etc., le petit moteur électrique, si
+facile à employer chez soi, détermine un retour du
+travail à domicile et l’abandon de l’usine. C’est toute
+une évolution sociale qui s’ébauche ainsi.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c20"><span class="maigre">CHAPITRE III</span><br>
+<span class="ssf small">LA SITUATION ÉCONOMIQUE DE L’ALLEMAGNE</span></h3>
+
+
+<p>A cet âge heureux de l’enfance où le merveilleux ne
+se distingue pas de la réalité, ni le possible de l’impossible,
+les hasards d’une lecture mirent sous mes
+yeux le récit des mésaventures d’un jeune ambitieux
+ayant vendu son ombre au diable en échange
+d’une série d’avantages dont la liste s’estompe dans
+la brume de mes souvenirs.</p>
+
+<p>Réfléchissant plus tard à ce conte, il me parut renfermer
+un sens profond, ignoré peut-être de son
+auteur. N’est-il pas visible, en effet, que les événements,
+les personnages, les codes, les empires sont
+doublés d’ombres où réside leur vraie force ?</p>
+
+<p>Ces ombres ont dominé l’Histoire. Ce ne furent pas
+les légionnaires, mais l’ombre redoutée de Rome qui
+gouverna le monde pendant des siècles. Elle le gouverna
+jusqu’au jour où cette ombre souveraine fut
+vaincue par d’autres ombres plus puissantes. Toutes
+les grandes civilisations furent également régies par
+des ombres.</p>
+
+<p>De nos jours, les ombres se heurtent au mur d’airain
+des nécessités économiques. Cependant, leur force est
+restée très grande. On peut s’en rendre compte par
+un coup d’œil rapide, sur la situation économique
+de l’Allemagne.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Parmi les plus imprévues conséquences de la guerre
+figure pour divers peuples européens, l’Allemagne
+notamment, la perte de leur monnaie.</p>
+
+<p>Je n’ai jamais lu les énormes volumes consacrés à
+l’économie politique par de respectables professeurs.
+Cependant, je doute qu’on y parle de phénomènes
+monétaires comparables à ceux observés actuellement.</p>
+
+<p>Dans le passé, les crises monétaires furent fréquentes,
+les faillites d’État nombreuses ; mais ces
+phénomènes restaient transitoires. Quand la monnaie
+dépréciée avait perdu tout pouvoir d’achat,
+comme les assignats à la fin de la Révolution française,
+elle était retirée de la circulation et remplacée
+par une autre. Sans doute, les rentiers étaient
+ruinés ; mais les plaintes des rentiers appauvris n’ayant
+jamais intéressé personne, leurs lamentations restaient
+sans échos. Des couches sociales nouvelles
+prenaient leur place et le monde continuait sa marche.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les choses sont bien autrement compliquées,
+aujourd’hui. Des peuples privés de leur monnaie
+habituelle comme les Allemands, continuent à vivre
+sans gêne et même à prospérer. D’autres pays, les
+États-Unis, par exemple, malgré un énorme excédent
+de monnaie métallique, se trouvent entravés dans leur
+commerce au point que des classes entières de citoyens
+y côtoient la misère.</p>
+
+<p>Ces phénomènes, si singuliers en apparence,
+s’éclaircissent dès qu’on cesse de confondre la richesse
+réelle avec l’ombre de la richesse. On constate alors,
+comme je l’ai déjà répété plusieurs fois, que les
+monnaies d’or et d’argent sont des marchandises
+susceptibles d’être remplacées par d’autres marchandises.</p>
+
+<p>L’or, l’argent, le fer, la laine, le coton, pouvant se
+substituer l’un à l’autre, comme nous l’avons vu en
+étudiant les sources réelles de la richesse, il importe
+peu qu’un pays ait perdu sa monnaie métallique, s’il
+peut lui substituer une autre monnaie d’échange :
+le blé ou la houille, par exemple.</p>
+
+<p>La seule supériorité des monnaies d’or ou d’argent
+est d’être échangeables dans tous les pays,
+alors que les marchandises non métalliques sont
+acceptées seulement par les peuples qui en ont
+besoin.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Des raisons diverses et trop connues pour qu’il
+soit nécessaire de les rappeler ici ont, depuis la
+guerre, conduit plusieurs nations à créer une monnaie
+artificielle constituée par des billets de banque
+qui, n’étant pas remboursables à volonté, représentent
+simplement des titres d’emprunt sans date de
+remboursement. Cette ombre de monnaie n’offre
+qu’une ombre de garantie : la confiance du créancier
+à l’égard de l’emprunteur. Une telle confiance se
+réduit naturellement avec les années et se rapproche
+progressivement de zéro, comme nous le voyons
+aujourd’hui pour l’Allemagne. Si le zéro ne s’y
+trouve pas encore atteint, c’est que la valeur du
+billet, si réduite qu’elle puisse être, représente encore
+une ombre d’espérance.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Toutes ces dissertations sur la nature réelle de la
+monnaie ne peuvent influencer l’esprit qu’à la condition
+d’être appuyées sur des faits.</p>
+
+<p>Or, ces faits sont catégoriques puisqu’ils montrent,
+comme on le rappelait plus haut, que des pays regorgeant
+d’or peuvent être très gênés, alors que d’autres
+n’en possédant plus du tout possèdent une situation
+prospère.</p>
+
+<p>En ce qui concerne le premier cas, richesse d’or en
+réserve, l’exemple des États-Unis prouve bien que
+l’or n’est pas la vraie richesse ou du moins ne constitue
+une richesse que s’il peut circuler et devenir
+ainsi une marchandise d’échanges.</p>
+
+<p>Mais en raison de l’appauvrissement général, une
+foule de matières n’ont plus d’acheteurs. Il s’en
+trouve d’autant moins que l’élévation énorme des
+changes a triplé le prix des marchandises pour les
+acheteurs d’objets provenant de l’Angleterre et de
+l’Amérique, sans, d’ailleurs, que les vendeurs retirent
+aucun profit de cette majoration.</p>
+
+<p>Sans doute les Américains pourraient consacrer tout
+leur or à l’achat extérieur de marchandises, mais alors
+leur provision de ce métal serait vite épuisée. N’étant
+pas renouvelée, puisqu’on leur achète de moins en
+moins, ils seraient bientôt eux aussi dépourvus de
+monnaie métallique.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Par son inflation illimitée l’Allemagne s’est évidemment
+privée d’un précieux moyen d’échange,
+mais comme elle en possède d’autres, son état général
+est resté prospère. Jamais en effet elle n’a autant
+construit de navires et d’usines qu’aujourd’hui.
+Jamais ses usines, dont aucune ne fut atteinte par
+la guerre, ne se montrèrent plus florissantes. Leurs
+produits, fabriqués à bas prix, inondent le monde.
+La marine allemande se reconstitue rapidement et
+nous aura bientôt dépassés. En 1922, le trafic du port
+de Hambourg était supérieur à son trafic d’avant-guerre.</p>
+
+<p>Cette indubitable prospérité est, en partie, la conséquence
+de théories financières contraires assurément
+aux vieux enseignements des économistes, mais
+dont voici les résultats : 1<sup>o</sup> enrichir l’industrie de
+l’Allemagne ; 2<sup>o</sup> lui permettre d’éviter le paiement de
+la majeure partie de ses dettes de guerre.</p>
+
+<p>Tous les économistes savaient depuis longtemps
+que l’inflation du papier-monnaie entraîne vite sa
+dépréciation totale ; mais ce qu’ils n’avaient pas vu,
+et ce que perçurent les Allemands, c’est que, si cette
+inflation conduit à la ruine, elle peut, chez un peuple
+industriel et pendant un temps assez long, constituer
+une richesse assurément fictive, mais convertible en
+valeurs réelles nullement fictives.</p>
+
+<p>C’est grâce, justement, à cette richesse fictive
+créée par l’impression illimitée de papier-monnaie,
+que l’Allemagne réussit, pendant quatre ans, à construire
+des chemins de fer, des usines, des vaisseaux,
+et acheter les matières premières nécessaires à son
+industrie. Toutes les marchandises qu’elle exportait — et
+dont la fabrication fut payée aux ouvriers
+avec du papier — étaient livrées à l’étranger contre
+des dollars américains ou des livres anglaises.</p>
+
+<p>L’opération revenait donc, en réalité, à échanger
+contre de l’or ou de l’argent du papier n’ayant d’autre
+valeur réelle que le coût de son impression.</p>
+
+<p>Des opérations aussi artificielles ne pouvaient
+naturellement se prolonger ; mais, pendant qu’elles
+durèrent, l’Allemagne put donner à sa navigation, à
+ses usines, à son commerce un essor considérable.</p>
+
+<p>Il serait inutile d’insister ici sur une situation économique
+qui a donné lieu à tant de discussions. Je me
+bornerai à faire observer que les opinions formulées
+plus haut sont également celles de toutes les personnes
+ayant visité récemment l’Allemagne, notamment du
+professeur Blondel qui a fait une étude particulière
+de la question. Il fait voir comment a été reconstituée
+une Allemagne économique hors d’une Allemagne
+officielle ruinée.</p>
+
+<p>Dans son travail l’auteur montre que les grands
+Cartels des industries chimiques, sucrières, électriques,
+etc., donnent des dividendes dépassant souvent
+50 p. 100 et il ajoute :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Comment s’y prennent donc les Allemands, avec leur change
+en apparence si mauvais, pour se procurer les matières premières
+qui leur font défaut ? Le prix de revient des objets
+manufacturés étant peu élevé, ils vendent ce qu’ils fabriquent
+dans des conditions qui leur permettent de faire une concurrence
+victorieuse aux pays où le change est élevé ; mais ils ont
+soin de ne pas ramener en Allemagne l’argent qu’ils ont gagné ;
+ils le laissent à l’étranger, investi dans des entreprises d’apparence
+étrangère qui, en réalité, sont allemandes — et de préférence
+dans celles de ces entreprises qui peuvent les aider à se
+procurer les matières premières dont ils ont besoin. Ce système
+leur permet au point de vue des impôts d’échapper aux
+lois nouvelles que l’Allemagne a votées. Les fortunes qu’il
+faudrait pouvoir frapper sont en grande partie à l’étranger. Il y
+a 14 millions d’Allemands aux États-Unis et avec leur aide
+les Allemands d’Allemagne ont placé une partie de leur fortune
+dans le Nouveau-Monde. Il y a des milliers d’Allemands qui
+sont dans de très bonnes situations sur tous les points importants
+du globe. Le gouvernement lui-même reconnaît qu’il lui
+est impossible de contrôler la fortune de ses nationaux ainsi
+mise en lieu sûr. L’une des principales fautes que nous avons
+commises en 1918 a été de ne pas comprendre qu’il fallait
+immédiatement prendre des gages, qu’il fallait organiser immédiatement
+un contrôle sur la fabrication des usines, sur l’importation
+et l’exportation. Les Allemands nous montrent aujourd’hui
+des caisses vides. Ils ont converti leurs marks en dollars,
+en livres sterlings, en florins hollandais. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>On peut ajouter à ce qui précède qu’une des causes
+de la situation économique actuelle de l’Allemagne
+résulte de la destruction systématique par ses armées
+de la presque totalité des établissements industriels
+du Nord de la France. Les usines métallurgiques,
+électriques, mécaniques, les mines, etc., ont été
+anéanties après que les Allemands se furent emparés
+de leurs installations. On peut apprécier la grandeur
+de ces ravages en considérant que la France a déjà
+dépensé 80 milliards pour reconstruire une partie de
+ce qui avait été détruit.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’illustre philosophe Boutroux, auteur d’un livre
+célèbre publié dans ma Bibliothèque de Philosophie
+Scientifique et auquel je reprochais ses hésitations à
+conclure, me répondit :</p>
+
+<p>— La plupart des choses n’impliquent pas de
+conclusions.</p>
+
+<p>Il voulait dire par là, sans doute, qu’une conclusion
+représente une fin et que le déroulement des faits ne
+s’arrêtant pas, conclure définitivement est le plus
+souvent impossible.</p>
+
+<p>L’heure de donner une conclusion aux pages qui
+précèdent n’a pas sonné. Les peuples continuent à
+être conduits par des ombres. Ils s’en dégagent
+lentement sous l’influence de forces nouvelles
+devenues les grandes régulatrices du monde.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c21"><span class="maigre">CHAPITRE IV</span><br>
+<span class="ssf small">LES ÉLÉMENTS PSYCHOLOGIQUES DE LA FISCALITÉ</span></h3>
+
+
+<p>Il y a peu d’années encore, la psychologie classique
+se composait de dissertations théoriques dépourvues
+d’intérêt pratique. Les hommes d’État prenaient pour
+guides des règles empiriques léguées par la tradition
+et dont l’insuffisance se manifestait fréquemment.</p>
+
+<p>La guerre, et tous les événements qui l’ont suivie,
+mirent la psychologie au premier rang des sciences
+utiles. Comment gouverner un peuple, diriger des
+armées, ou même une modeste usine, si l’on ignore
+l’art de manier les sentiments et les passions des
+hommes ?</p>
+
+<p>J’ai souvent rappelé que les Allemands perdirent
+la guerre pour avoir méconnu certaines règles fondamentales
+de psychologie. C’est parce qu’il les connaissait
+qu’un célèbre maréchal mit fin, en 1917, en
+France, à un mouvement révolutionnaire, étendu à
+plusieurs corps d’armée, et qui menaçait de conduire
+la guerre vers une issue désastreuse.</p>
+
+<p>A peine entrés dans le conflit, les Américains reconnurent
+à la psychologie appliquée une telle utilité
+qu’ils firent rédiger, pour l’usage des officiers, un
+gros volume dans lequel sont examinés tous les cas
+pouvant se présenter dans le maniement des troupes :
+réprimer une émeute, stimuler l’énergie affaiblie des
+combattants, provoquer l’enthousiasme, etc.</p>
+
+<p>Nos professeurs ne témoignent pas la même estime
+pour la psychologie. J’ai déjà rappelé qu’à l’École des
+Sciences Politiques, pas un des nombreux cours
+qu’on y professe ne lui est consacré.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En raison de leur extrême rareté, les livres de
+psychologie appliquée ne manquent ni de traducteurs,
+ni d’acheteurs. Pour cette cause, sans doute, mon
+petit livre : <i>Lois Psychologiques de l’Évolution des
+Peuples</i>, publié il y a vingt-cinq ans, fut traduit en
+beaucoup de langues et compta parmi ses traducteurs
+des hommes d’État éminents<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> La traduction en arabe a été faite par Fathy pacha, alors Ministre de la
+Justice au Caire ; la traduction en japonais, par le baron Motono, Ministre des
+Affaires Étrangères du Japon ; celle en turc par le D<sup>r</sup> Ab. Djevdet Bey, Directeur
+des services sanitaires de la Turquie. L’ancien Président des États-Unis,
+M. Roosevelt, a souvent répété que ce petit volume ne le quittait jamais.</p>
+</div>
+<p>Si je cite cet ouvrage, malgré son ancienneté, c’est
+qu’il contient la démonstration de certains principes
+psychologiques toujours applicables, non seulement
+au gouvernement des hommes et à l’interprétation de
+l’Histoire mais, comme nous allons le montrer
+bientôt, à des questions techniques journalières, l’établissement
+d’un impôt par exemple.</p>
+
+<p>Ne pouvant reproduire tous les principes exposés
+dans ce livre je me bornerai à en rappeler ici
+quelques-uns.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><i>Les peuples ayant un long passé historique possèdent
+des caractères psychologiques presque aussi stables que
+leurs caractères anatomiques.</i></p>
+
+<p><i>De ces caractères dérivent leurs institutions, leurs
+idées, leur littérature et leurs arts.</i></p>
+
+<p><i>Les caractères psychologiques dont l’ensemble constitue
+l’âme d’un peuple différant beaucoup d’un pays à
+un autre, les divers peuples sentent, raisonnent, et
+réagissent de façons dissemblables dans des circonstances
+identiques.</i></p>
+
+<p><i>Les institutions, les croyances, les langues et les arts
+ne peuvent, malgré tant d’apparences contraires, se
+transmettre d’un peuple à un autre sans subir des transformations
+profondes.</i></p>
+
+<p><i>Tous les individus d’une race inférieure présentent
+entre eux une similitude très grande. Dans les races
+supérieures, au contraire, ils se différencient de plus
+en plus avec les progrès de la civilisation. Ce n’est
+donc pas vers l’égalité que marchent les hommes civilisés
+mais vers une inégalité croissante. L’égalité, c’est
+le communisme des premiers âges, la différenciation,
+c’est le Progrès.</i></p>
+
+<p><i>Le niveau d’un peuple sur l’échelle de la civilisation
+se révèle surtout par le nombre de cerveaux supérieurs
+qu’il possède.</i></p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ces lois fondamentales s’appliquent, je le répète,
+à tous les éléments de la vie politique et sociale. Pour
+en donner un exemple concret, examinons un cas
+bien déterminé : l’établissement d’un impôt acceptable
+sur le revenu.</p>
+
+<p>Un impôt quelconque est toujours désagréable évidemment,
+mais il devient impraticable quand il heurte
+la mentalité du peuple auquel on prétend l’imposer.</p>
+
+<p>Chez des peuples disciplinés et très respectueux des
+règlements : anglais et allemands, par exemple, on peut
+exiger de chaque citoyen une déclaration dont la vérification
+par les agents du fisc sera docilement
+admise.</p>
+
+<p>Il en sera tout autrement chez des peuples individualistes
+ne voulant supporter aucune inquisition
+dans l’existence privée. L’impôt ne sera toléré par
+eux que s’il est établi sur des signes extérieurs (loyer,
+nombre de domestiques, etc.) n’impliquant aucune
+investigation dans la vie personnelle.</p>
+
+<p>Ces principes fondamentaux sont, nous allons le
+voir, entièrement méconnus aujourd’hui.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les dettes de la France, qui étaient de 28 milliards
+en 1914, se sont élevées à 328 milliards en 1922,
+alors que les recettes annuelles de la totalité des
+impôts atteignent difficilement 23 milliards, somme
+qui sera bientôt à peine suffisante pour payer les
+intérêts de nos dettes. Comment sortir d’une telle
+situation ?</p>
+
+<p>Tous nos ministres des Finances ont cherché à
+résoudre cet insoluble problème. Ne pouvant guère
+augmenter encore les impôts, ils tâchent d’augmenter leur
+rendement.</p>
+
+<p>C’est dans ce but que notre Ministre des Finances,
+M. de Lusteyrie, proposa au parlement, sur le conseil
+de ses chefs de service, une série de mesures vexatoires
+qui eussent bientôt entraîné une évasion générale
+des capitaux.</p>
+
+<p>Dans le but d’exposer verbalement à cet éminent
+ministre les objections d’ordre psychologique rendant
+périlleuses et inefficaces les mesures projetées, je
+l’invitai au déjeuner hebdomadaire que je fondai
+jadis avec le professeur Dastre et où des hommes
+les plus éminents de chaque profession viennent
+discuter leurs idées.</p>
+
+<p>Le ministre eut l’amabilité de se rendre à cette
+invitation. Une indisposition m’ayant empêché d’assister
+au déjeuner, je lui exposai mes objections dans
+une lettre dont voici un passage :</p>
+
+<p class="ugap">« Vous désirez, naturellement, accroître le produit
+de l’impôt sur le revenu. Mais, pour un accroissement
+problématique très faible, vous proposez une inquisition
+fiscale si vexatoire et si compliquée qu’elle exaspérera
+forcément les contribuables et créera beaucoup
+d’ennemis au régime.</p>
+
+<p>« Même plus élevé qu’aujourd’hui, un impôt sur le
+revenu, établi d’après des signes extérieurs, sera
+toujours beaucoup mieux accepté qu’un impôt basé
+sur des déclarations impliquant les vérifications des
+agents administratifs.</p>
+
+<p>« Il est facile, au moins dans beaucoup de cas,
+de savoir quel coefficient devrait être appliqué aux
+signes extérieurs de la richesse : loyer, domestiques,
+etc., pour que l’impôt sur le revenu devienne,
+sans vexations, égal ou même supérieur à ce qu’il
+est actuellement.</p>
+
+<p>« Je vous propose donc la recherche suivante :</p>
+
+<p>« Prendre au hasard, dans diverses localités, les
+cotes de cent contribuables, constater ce qu’ils paient
+actuellement et rechercher de combien il aurait fallu
+les taxer, d’après leur loyer et autres signes extérieurs,
+pour arriver à un chiffre d’impôt exactement
+égal ou même supérieur à celui payé par eux maintenant.</p>
+
+<p>« Ces éléments étant déterminés, rien ne serait
+plus facile que d’établir un impôt sur le revenu,
+dégagé d’inquisition fiscale, que tout le monde accepterait
+sans récriminations. »</p>
+
+<p class="ugap">Le ministre voulut bien me répondre qu’il « allait
+faire examiner avec la plus sérieuse attention mes
+suggestions », mais devant l’opposition des socialistes
+de la Chambre, il ne put finalement en adopter
+qu’une partie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Notre déjeuner étant surtout un lieu de discussion,
+j’y soumis à la critique les idées qui précèdent. Leur
+justesse psychologique ne fut pas contestée. Mais on
+montra aisément que mon projet n’avait aucune
+chance d’être entièrement adopté pour deux raisons,
+psychologiquement détestables, mais politiquement
+très fortes.</p>
+
+<p>La première était l’intense hostilité qu’il rencontrerait
+chez les socialistes.</p>
+
+<p>La seconde, plus forte, bien que moins bonne encore,
+était qu’un impôt établi automatiquement
+d’après des signes extérieurs indiscutables priverait
+les comités et les préfets qui, faisant les élections,
+gouvernent en réalité la France, d’un moyen d’action
+extrêmement efficace. L’inquisition fiscale, telle que
+les socialistes voudraient l’exercer, est comparable
+à une vis de pression irrésistible. Pour les amis, la
+vis serait largement desserrée et vigoureusement
+resserrée pour les ennemis.</p>
+
+<p>La valeur politique de ces arguments est incontestable.
+N’oublions pas, toutefois, que ce fut souvent
+par l’application de mesures trop contraires à la mentalité
+d’un peuple que des régimes politiques périrent.
+Cette mentalité fait partie des forces qui mènent le
+monde et que les institutions et les lois ne sauraient
+changer.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c22"><span class="maigre">CHAPITRE V</span><br>
+<span class="ssf small">PRINCIPES FONDAMENTAUX D’ÉCONOMIE POLITIQUE</span></h3>
+
+
+<p>La destinée des peuples est déterminée par des
+influences psychologiques et des nécessités économiques.
+Les premières engendrent les pensées et les
+croyances d’où dérive là conduite. Les secondes fixent
+les conditions matérielles de l’existence.</p>
+
+<p>Ces grandes lois économiques et psychologiques
+étant inflexibles, leur violation s’expie toujours.</p>
+
+<p>L’économie politique embrasse une foule de questions :
+capital, travail, propriété, épargne, etc., dont
+l’exposé forme généralement de gros volumes.</p>
+
+<p>Leurs auteurs sont d’ailleurs dominés par des
+théories sur lesquelles l’accord semble impossible.
+Libre-Échangistes, Protectionnistes, Interventionnistes,
+etc… se querellent depuis longtemps sans
+avoir jamais réussi à se convertir.</p>
+
+<p>Dans l’état actuel de nos connaissances et en tenant
+compte des Enseignements de la guerre les principes
+fondamentaux de l’Économie politique peuvent, je
+crois, se résumer dans les propositions suivantes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>1<sup>o</sup> La richesse d’un peuple dépend surtout de
+l’intensité de sa production et de la rapidité d’écoulement
+de cette production.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Un produit ne peut être exporté utilement que
+si son prix de vente ne dépasse pas celui des concurrents
+étrangers. Il en résulte que les méthodes de
+fabrication, la division du travail et l’abondance des
+capitaux d’exploitation jouent un rôle prépondérant
+en matière d’exportation.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> L’activité dans la circulation terrestre et maritime
+peut devenir à elle seule une source de richesse.
+Des pays petits et sans production comme la Hollande
+se sont jadis enrichis, simplement par le transport
+de marchandises qu’ils ne fabriquaient pas.</p>
+
+<p>4<sup>o</sup> Les marchandises ne pouvant se payer qu’avec
+d’autres marchandises, un pays important beaucoup
+plus qu’il n’exporte est obligé de recourir au crédit.
+Continuer à importer plus que l’on exporte engendre
+la ruine, à moins de posséder, comme la France avant
+la guerre, une grande réserve de valeurs mobilières
+placées depuis longtemps au dehors et portant
+intérêt.</p>
+
+<p>5<sup>o</sup> La production étatiste, c’est-à-dire la socialisation
+et la monopolisation substituées aux initiatives
+privées, a pour résultat invariable une raréfaction de
+la production et l’accroissement énorme des prix de
+revient. La psychologie suffisait à prévoir ce phénomène
+surabondamment démontré par l’expérience.</p>
+
+<p>6<sup>o</sup> En dehors de son rôle d’étalon, la monnaie
+métallique représente simplement une marchandise
+d’un poids déterminé, échangeable contre d’autres
+marchandises qui, au besoin, peuvent, elles aussi,
+servir de monnaie. Il en résulte qu’un peuple peut être
+dans une situation prospère sans posséder aucune
+monnaie métallique.</p>
+
+<p>7<sup>o</sup> La monnaie fiduciaire constituée par des billets
+ne conserve sa valeur que si elle est échangeable dans
+un délai assez court contre de la monnaie métallique
+ou des marchandises. La prolongation du cours forcé
+du papier réduit rapidement son pouvoir d’achat.</p>
+
+<p>8<sup>o</sup> Le prix de vente d’une marchandise étant automatiquement
+déterminé par le rapport entre l’offre
+et la demande, aucune loi ne saurait fixer sa valeur.
+Le seul résultat possible des taxations est, d’abord,
+de raréfier la marchandise taxée, puis de provoquer
+sa vente clandestine à des prix dépassant ceux qui
+motivèrent la taxation.</p>
+
+<p>9<sup>o</sup> Protectionnisme et libre-échange correspondent
+à des phases différentes de la vitalité industrielle
+d’un pays. A une vitalité faible, le protectionnisme
+est utile, bien que coûteux et ralentissant le progrès
+des industries protégées contre la concurrence
+étrangère.</p>
+
+<p>10<sup>o</sup> L’aisance d’un ouvrier ne dépend pas de l’élévation
+de son salaire, mais du pouvoir d’achat de ce
+salaire. Dans les pays où la production reste inférieure
+à la consommation, chaque élévation de
+salaire a pour conséquence l’élévation du prix des
+objets de consommation dans une proportion supérieure
+à l’accroissement des salaires. Chez les peuples
+à production insuffisante, l’aisance de l’ouvrier diminue
+à mesure que son salaire augmente.</p>
+
+<p>11<sup>o</sup> Réduire le nombre des heures de travail dans
+un pays appauvri, où la production est inférieure aux
+besoins, c’est accroître la pauvreté de ce pays et
+rendre la vie plus chère.</p>
+
+<p>12<sup>o</sup> Quand, sous l’influence de grandes catastrophes,
+les croyances politiques, religieuses et sociales qui
+formaient l’armature mentale d’un peuple s’affaiblissent,
+elles sont bientôt remplacées par des aspirations
+nouvelles dépassant toute possibilité de réalisation.</p>
+
+<p>13<sup>o</sup> Les peuples méconnaissant le rôle des nécessités
+économiques, se laissent dominer par des illusions
+mystiques ou sentimentales étrangères aux
+réalités et génératrices de bouleversements profonds.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ces brèves vérités n’instruiront probablement
+personne. Il n’était pas cependant inutile de les formuler.
+Les pensées sont comparables à ces graines
+qui entraînées par le vent arrivent à germer sur les
+plus durs rochers.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c23"><span class="maigre">LIVRE V</span><br>
+<span class="small">LES NOUVEAUX POUVOIRS COLLECTIFS</span></h2>
+
+
+
+
+<h3><span class="maigre">CHAPITRE PREMIER</span><br>
+<span class="ssf small">LES ILLUSIONS MYSTIQUES
+SUR LE POUVOIR DES COLLECTIVITÉS</span></h3>
+
+
+<p>« Le bon sens, écrit Descartes au début de son
+célèbre <i>Discours de la Méthode</i>, est la chose du monde
+la mieux partagée : car chacun pense en être si bien
+pourvu que ceux mêmes qui sont les plus difficiles à
+contenter en toutes autres choses n’ont point coutume
+d’en désirer plus qu’ils n’en ont.</p>
+
+<p>« Cela témoigne, ajoute le grand philosophe, que
+la puissance de bien juger et distinguer le vrai d’avec
+le faux, qui est proprement ce qu’on nomme le bon
+sens ou la raison, est naturellement égale en tous les
+hommes. »</p>
+
+<p>A moins que l’opinion émise par Descartes soit
+simplement ironique, on s’explique difficilement
+pareil optimisme. Il semble assez évident en effet
+que loin d’être « la chose du monde la mieux partagée »,
+le bon sens est au contraire la plus rare.</p>
+
+<p>Chacun possède assurément ce bon sens nécessaire
+à l’exercice d’un métier, que l’on pourrait appeler
+le bon sens professionnel. Il n’en est nullement de
+même pour ce bon sens général qui, dans les diverses
+circonstances de la vie, montre l’enchaînement des
+causes et détermine la conduite.</p>
+
+<p>Le bon sens collectif est-il plus sûr que le bon sens
+individuel ? Malgré un universel préjugé il est encore
+plus rare. Des milliers d’exemples, parmi lesquels
+pourraient figurer les conférences ayant précédé
+et suivi la guerre, montrent à quel point le bon
+sens collectif est rare même chez des collectivités
+d’élites.</p>
+
+<p>Malgré les preuves expérimentales de cette dernière
+vérité, la croyance mystique dans l’intelligence
+des collectivités est telle que, durant la guerre, comme
+durant la paix, ce fut toujours à des collectivités que
+les hommes d’État demandèrent la solution des plus
+difficiles problèmes.</p>
+
+<p>Elles n’en résolurent aucun. Les quatorze conférences
+réunies depuis la fin des hostilités n’ont servi
+qu’à montrer la faible valeur des collectivités.</p>
+
+<p>De vagues discours sur la fraternité des peuples
+et les bienfaits de la paix y furent prononcés et chaleureusement
+applaudis. Nulle solution efficace n’en
+résulta.</p>
+
+<p>Parmi les vaines conférences, auxquelles je fais
+allusion, on ne doit pas compter celles qui aboutirent
+au traité de paix. Bien que dû à la collaboration
+de nombreux auteurs, ce traité ne constitue pas, en
+réalité, une œuvre collective. La collectivité n’intervint
+que pour formuler en termes obscurs une
+rédaction dérivée de principes chimériques et
+d’intérêts dont l’origine exacte ne fut pas d’abord
+comprise.</p>
+
+<p>Ils furent, d’ailleurs, parfois assez contradictoires,
+ces principes. Ceux du président Wilson découlaient
+de rêves humanitaires destinés à créer le bonheur du
+genre humain.</p>
+
+<p>Ceux du ministre Lloyd George, véritable inspirateur
+du traité, étaient fort différents. Ses buts essentiels
+furent l’agrandissement territorial de l’Angleterre,
+la fondation de l’hégémonie britannique, la
+recherche des moyens à employer pour empêcher la
+France de devenir trop forte devant une Allemagne
+trop faible. Cette dernière préoccupation l’empêcha
+de favoriser la désagrégation alors spontanée de
+l’unité allemande, d’où serait résultée une paix prolongée.</p>
+
+<p>Un tel exemple marque bien le seul rôle réel des
+congrès. Ils servent surtout à conférer l’autorité du
+nombre aux décisions d’individualités assez fortes
+pour imposer leur volonté. Le collectif ne sert alors
+qu’à fortifier l’individuel.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Je ne saurais développer ici ce sujet que j’ai
+longuement traité ailleurs. Les savants désireux
+d’écrire des livres de psychologie moins vides que
+ceux dont se contente notre enseignement classique
+n’auront qu’à étudier les événements écoulés
+depuis les débuts de la guerre. Jamais mine plus
+féconde ne s’offrit aux observateurs.</p>
+
+<p>Un important chapitre de ces futurs livres serait
+utilement consacré à la persistance des illusions sur
+la supériorité attribuée aux jugements collectifs.</p>
+
+<p>Tous les hommes politiques, en Angleterre surtout,
+restent en effet convaincus de l’efficacité des discussions
+collectives — bien qu’elles aient failli nous
+faire perdre la guerre — pour résoudre les problèmes
+dont la solution échappe aux individus isolés. Pendant
+les quatre années de guerre, conférences et conseils
+de guerre se multiplièrent à l’infini sans autres
+résultats que d’inutiles batailles. Ce fut seulement
+quand les conférenciers se virent au bord de l’abîme
+qu’ils renoncèrent momentanément à leurs illusions
+sur la puissance intellectuelle des collectivités. Le
+commandement individuel remplaça alors le commandement
+collectif et la victoire changea de camp.</p>
+
+<p>Des expériences analogues se succèdent en Russie
+depuis plusieurs années. Les théoriciens qui l’ont
+conduite à sa ruine étaient persuadés, eux aussi,
+que les collectivités qualifiées soviets transformeraient
+leur pays en paradis. Elles en firent un enfer.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une des caractéristiques intéressantes des discussions
+collectives est que les questions importantes
+sont généralement écartées par les orateurs. Ce fait
+constaté dans la plupart des conférences de la paix
+fut surtout frappant dans celles de Washington et de
+Lausanne.</p>
+
+<p>Durant celle de Washington, le problème qui obsédait
+tous les esprits, celui du droit réclamé par le
+Japon d’établir ses nationaux aux États-Unis, ne fut
+même pas effleuré. Pendant celles de Lausanne aucun
+des orateurs en présence, ceux de la Turquie et de
+l’Angleterre surtout, ne dirent jamais un seul mot
+des préoccupations réelles qui remplissaient leurs
+pensées.</p>
+
+<p>Malgré ces évidences, l’âge actuel se voit de plus en
+plus dirigé par des volontés collectives. Dès qu’une
+question difficile se présente, les gouvernants
+nomment, pour la résoudre, des commissions bientôt
+divisées en sous-commissions, qui découpent les problèmes
+en minuscules fragments, puis élaborent des
+solutions moyennes susceptibles des plus contradictoires
+interprétations.</p>
+
+<p>En s’abandonnant ainsi aux décisions collectives
+les hommes d’État modernes ne font qu’obéir à une
+des grandes tendances qui mènent le monde aujourd’hui.</p>
+
+<p>La direction collective et la direction individualiste
+représentent deux principes en conflit dont aucun ne
+saurait triompher, par cette simple raison que l’un
+ne pourrait subsister sans l’autre.</p>
+
+<p>L’évolution moderne a évidemment de plus en plus
+conduit au travail collectif. L’usine, la mine, le chemin
+de fer, l’armée, la diplomatie même, sont des
+œuvres collectives mais ne pouvant prospérer qu’à la
+condition d’être dirigées par des individualités suffisamment
+habiles.</p>
+
+<p>Cette nécessité d’une direction unique résulte de
+principes psychologiques irréductibles que j’ai exposés
+ailleurs et qu’il serait trop long de rappeler ici. Ils
+expliquent aussi bien l’insuccès des congrès et des
+entreprises étatistes que celui de nos armées, tant
+qu’elles restèrent sous des influences collectives.</p>
+
+<p>De ces fondamentales notions de psychologie, ni le
+socialisme, ni le collectivisme, ni le radicalisme, ni
+la plupart des partis politiques ne veulent tenir
+compte. L’avenir seul leur apprendra que la nature
+de l’homme est l’héritage d’un long passé et ne se
+change pas au gré de nos désirs.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c24"><span class="maigre">CHAPITRE II</span><br>
+<span class="ssf small">LE CONGRÈS DE GÊNES COMME EXEMPLE
+DES RÉSULTATS QU’UNE COLLECTIVITÉ PEUT OBTENIR</span></h3>
+
+
+<p>Nous venons de montrer que les congrès ou tout
+autre collectivité du même ordre sont impuissants à
+résoudre les problèmes qui leur sont posés. Nous
+allons voir qu’ils arrivent parfois à des résultats différant
+complètement de ceux espérés.</p>
+
+<p>Ce phénomène s’observa souvent au cours des nombreuses
+conférences réunies dans diverses capitales de
+l’Europe depuis les débuts de la paix. Elles eurent la
+plupart pour inspirateur, celle de Gênes notamment,
+le subtil ministre, M. Lloyd George, qui présidait alors
+aux destinées de l’Angleterre.</p>
+
+<p>Le but avoué de la Conférence de Gènes était la
+restauration économique de l’Europe et l’établissement
+d’une paix durable.</p>
+
+<p>Elle fut, d’ailleurs, accueillie avec peu d’enthousiasme
+par les États convoqués. Tous comprenaient
+l’intérêt de l’Angleterre, qui ne vit que d’exportations,
+à se créer des débouchés nouveaux pour relever
+son commerce ; mais aucun d’eux n’arrivait à saisir
+en quoi une collectivité aussi hétérogène que celle
+des constructeurs de la Tour de Babel serait apte à
+découvrir des méthodes de restauration ayant échappé
+aux spécialistes les plus habiles.</p>
+
+<p>En fait, les causes de l’anarchie économique européenne
+que devaient expliquer les délégués réunis
+à Gênes étaient si visibles qu’il n’était vraiment pas
+besoin de nouvelles lumières pour les mettre en évidence.
+On peut les résumer comme il suit :</p>
+
+<p>Avant la guerre, les progrès de la technique industrielle
+et la facilité des moyens de transport avaient
+conduit chaque peuple à se spécialiser dans la fabrication
+de certains produits, et ils vivaient de l’échange
+de ces produits. Les nations formaient un bloc économique
+assez bien équilibré.</p>
+
+<p>Et non seulement cet équilibre est rompu aujourd’hui,
+mais l’atmosphère de haine et de méfiance
+qui pèse sur le monde conduit les peuples à
+s’entourer de barrières douanières, sous prétexte
+de protéger leurs industries nationales. Elles sont
+si bien protégées d’ailleurs, qu’on peut observer
+dans beaucoup de pays une surproduction de produits
+presque invendables. Tel le fer, pour la France, par
+exemple.</p>
+
+<p>Toutes ces choses étant connues, les diverses délégations
+n’ont pu que répéter ce que chacun savait
+déjà depuis longtemps. Était-il dans le pouvoir d’un
+congrès d’y trouver un remède ou même de faire
+varier d’un centime le cours du change dans aucun
+pays ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La conférence de Gênes ne pouvait réussir à solutionner
+les grandes questions générales. Elle a montré
+la même impuissance sur des questions particulières,
+notamment celle des mines russes de pétrole dont
+se sont emparés les bolchevistes.</p>
+
+<p>On assure que ce fut la question du pétrole, capitale
+pour l’Angleterre, qui l’amena à provoquer la conférence
+de Gênes. Elle s’est cependant exagéré un peu
+la puissance pétrolifère de la Russie. Alors qu’avant
+la guerre, la production des États-Unis atteignait
+trente-neuf millions de tonnes, celle de la Russie
+dépassait à peine neuf millions. La production des
+autres pays limitrophes : Pologne, Roumanie, etc., est
+relativement insignifiante.</p>
+
+<p>Bien que l’extraction annuelle du pétrole dans le
+monde dépasse à peine 100 millions de tonnes,
+alors que celle du charbon s’élève à 1.300 millions.</p>
+
+<p>Ce liquide est si précieux dans une foule
+d’usages que l’on comprend les efforts de l’Angleterre
+pour mettre la main sur les principales
+sources du monde. En vingt ans, elle a réussi à
+devenir maîtresse de tous les gisements pétrolifères
+importants de l’univers, ceux des États-Unis exceptés.
+Aujourd’hui, l’Angleterre peut concurrencer la colossale
+Compagnie américaine, la <span lang="en" xml:lang="en">Standard Oil</span>, dont le
+budget dépasse celui de bien des États. Les autres
+Compagnies sont anglo-hollandaises et réunies dans
+un grand trust comprenant, notamment, la <span lang="en" xml:lang="en">Royal
+Dutch</span>, la <span lang="en" xml:lang="en">Mexican Eagle</span>, la Shell, etc. Ce consortium
+tombe, d’ailleurs, de plus en plus sous la domination
+britannique.</p>
+
+<p>Ces faits qui semblent nous éloigner du but de ce
+chapitre devaient cependant être rappelés pour
+montrer combien les buts cachés d’un congrès peuvent
+différer des buts proclamés.</p>
+
+<p>Pendant quelques jours, très peu d’ailleurs, le premier
+ministre anglais demeura maître du Congrès.
+Mais les haines et les conflits d’intérêts contradictoires
+rendirent bientôt ses efforts impuissants.
+Finalement, la direction du Congrès passa des
+mains anglaises dans celles des extrémistes russes
+conformément à une loi constante des collectivités
+politiques.</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Certes, écrivait <i>Le Journal de Genève</i>, les délégués bolchevistes
+n’en espéraient pas autant quand ils se glissaient à travers
+l’Europe, tremblant de rencontrer quelqu’une de leurs victimes,
+inquiets de l’accueil qui les attendait. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Si la conférence de Gènes échoua plus encore que
+ses aînées, c’est qu’à l’impuissance habituelle de ces
+collectivités se joignit l’influence de forces mystiques
+très puissantes sur les collectivités mais dont l’instigateur
+de ce congrès, M. Lloyd George, ne comprit
+jamais le rôle. J’ai rappelé comment, pour s’être
+attaqué à l’Islam, puissance mystique redoutable,
+l’empire britannique perdit en quelques mois l’Égypte,
+la Perse, la Mésopotamie et voit actuellement son
+empire de l’Inde très ébranlé.</p>
+
+<p>A Gènes, le même ministre se heurta encore à une
+autre force mystique : le communisme, religion nouvelle,
+toute-puissante sur l’âme des croyants.</p>
+
+<p>Pour obtenir les capitaux dont ils avaient un
+si impérieux besoin, les délégués russes eussent
+volontiers abandonné l’exploitation des mines de
+pétrole dont ils ne tirent aucun parti et signé tous
+les engagements, puisque les promesses faites à des
+infidèles n’engagent pas les croyants. Mais renoncer
+publiquement aux principes fondamentaux de leur foi
+en admettant des propriétés privées était impossible.
+Un tel abandon se fût aussitôt trouvé désavoué par
+leurs coreligionnaires.</p>
+
+<p>Les Anglais auraient pu se consoler aisément du
+refus des bolchevistes en songeant que leurs concessions
+les plus complètes ne pouvaient pas beaucoup
+modifier la crise économique dont ils souffrent
+« puisque, dans les années précédant la guerre, moins
+de 3&nbsp;% du commerce extérieur de l’Angleterre se
+faisait avec la Russie ».</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Toujours confiant dans l’illusoire pouvoir des
+collectivités, M. Lloyd George se proposait de faire
+signer à Gênes par les délégués des puissances un
+« pacte de non agression » qu’il considérait sans
+doute comme une sorte de monnaie d’échange capable
+de séduire ses alliés. Je me demande encore à quoi
+pouvait bien penser l’auteur d’un tel projet ? Pouvait-il
+vraiment supposer l’existence dans le monde d’un
+homme d’État assez naïf pour croire à l’efficacité
+d’un pareil pacte. Un tel engagement n’empêcherait
+jamais une agression brusquée puisque l’agresseur
+pourrait toujours se justifier en affirmant que
+son territoire a été bombardé par des avions analogues
+à ceux de Nuremberg qui servirent à l’Allemagne
+de prétexte pour nous déclarer la guerre en 1914.</p>
+
+<p>Il semble d’ailleurs évident que les Russes n’auraient
+jamais signé le pacte proposé. Le sombre juif qui, le
+sabre d’une main, l’évangile judéo-communiste de
+l’autre, dirige les massacres et les pillages de l’armée
+rouge, faisait annoncer hautement à Gênes l’invasion
+de l’Europe par sa troupe dans l’espoir d’intimider les
+membres du congrès. Confiants dans l’influence que
+peuvent exercer la crainte et les menaces sur l’âme des
+collectivités, les délégués russes ramenaient leurs
+discours sous des formes peu déguisées, à ce dilemme :
+de l’argent ou une invasion.</p>
+
+<p>Les arrogances et les maladresses de la bande bolcheviste
+évitèrent aux hommes d’État anglais de subir
+la honte de paraître influencés par de tels propos.
+M. Lloyd George lui-même recula et la conférence se
+termina comme toutes les précédentes, par une
+démonstration nouvelle de la totale impuissance des
+collectivités à résoudre un problème, surtout quand
+les membres de cette collectivité représentent des
+intérêts différents.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c25"><span class="maigre">CHAPITRE III</span><br>
+<span class="ssf small">LES GRANDES COLLECTIVITÉS PARLEMENTAIRES</span></h3>
+
+
+<p>Tous les gouvernements modernes ont à leur
+tête des collectivités désignées sous le nom de
+Parlements. Ils ne constituent pas assurément la meilleure
+forme de gouvernement possible, mais à peu
+près la seule acceptable aujourd’hui. Les démocraties
+triomphantes oscillèrent toujours entre la dictature
+et la domination du nombre.</p>
+
+<p>Les parlements possèdent les caractères des collectivités.
+Ils en ont la mobilité, les indécisions, les
+violences et obéissent aussi à ces formules mystiques,
+dont l’influence sur la foule fut toujours si grande.</p>
+
+<p>Une des caractéristiques des Parlements actuels
+est l’extension des partis extrêmes : socialisme, communisme,
+etc. Notre Parlement ne diffère pas sensiblement
+à ce point de vue des autres assemblées
+européennes. Il compte lui aussi un certain nombre
+de conservateurs et une minorité d’extrémistes :
+socialistes révolutionnaires, internationalistes, etc.</p>
+
+<p>Ainsi qu’il arrive toujours, ces partis extrêmes ont
+rallié de plus en plus à eux les anciens partis jadis
+considérés comme avancés, le radicalisme notamment.</p>
+
+<p>Leurs projets sont chaque jour plus révolutionnaires.
+Un des membres de ce groupe les a brièvement
+formulés dans les termes suivants : « Exproprier
+l’individu et lui enlever, pour les socialiser, les
+moyens de production qu’il détient. »</p>
+
+<p>Quant à l’impôt sur le revenu, le même député
+s’exprimait ainsi : « Plus l’impôt sera vexatoire et
+inquisitorial, plus il servira les fins du collectivisme. »</p>
+
+<p>Ces aveux dégagent une rayonnante clarté. Les
+socialistes savent très bien que ruiner les classes
+industrielles et commerçantes, serait fatalement
+ruiner par incidence les autres classes, mais c’est
+là, justement, le but poursuivi pour arriver à une
+révolution qu’ils s’imaginent devoir tourner à leur
+profit.</p>
+
+<p>Révolutionnaires dans leurs propos, ces apôtres
+d’une foi nouvelle le sont beaucoup moins dans leurs
+pensées. Ils ne savent pas toujours gouverner leurs
+paroles, mais des maîtres redoutés les obligent à
+gouverner leurs actions. Solidement hiérarchisés, ils
+acceptent, avec une respectueuse crainte, les programmes
+imposés par les chefs de comités, français
+ou moscovites connaissant très bien l’art de se
+faire obéir.</p>
+
+<p>Les origines de ces nouveaux apôtres sont diverses.
+Quelques-uns vinrent au socialisme révolutionnaire
+parce qu’il semblait une carrière d’avenir. Il en est
+cependant quelques-uns convaincus de la valeur de
+la foi nouvelle. Ce sont généralement des esprits
+mystiques dont les conceptions politiques revêtent
+toujours la forme d’une croyance religieuse. Les
+mots et les formules ont pour eux une puissance
+magique. Ils savent de source sûre qu’avec quelques
+impérieux décrets on peut faire régner le bonheur
+ici-bas.</p>
+
+<p>Pris en bloc, ils constituent une masse révoltée en
+apparence, mais docile en réalité. Leur âme grégaire
+est facilement maniée par les meneurs. Leur personnalité
+faible est enveloppée d’influences collectives
+très fortes.</p>
+
+<p>Les socialistes révolutionnaires sont dangereux
+surtout par la crainte qu’ils inspirent. Les timides
+s’effacent toujours devant les violents. L’histoire de
+nos grandes assemblées révolutionnaires a constamment
+vérifié cette loi. La Montagne de notre grande
+révolution terrorisa longtemps la Plaine, trois fois
+plus nombreuse pourtant. La veille même du jour où
+tomba Robespierre, il était chaudement acclamé par
+des collègues qui quelques heures plus tard devaient
+l’envoyer à l’échafaud.</p>
+
+<p>C’est pour ces raisons psychologiques très simples
+que les socialistes absorbent de plus en plus l’ancien
+parti radical. La faiblesse de ce dernier est grande,
+parce que ses convictions sont incertaines. Il suit
+les socialistes comme la Plaine suivait Robespierre
+par peur du couteau que d’ailleurs elle n’évita pas.</p>
+
+<p>Il est frappant de constater combien a progressé
+depuis quelques années le rôle de la peur dans nos
+assemblées parlementaires. Ce n’est plus avec leur
+volonté que les ministres agissent, mais avec les
+erreurs qu’on leur impose. D’opinions personnelles,
+ils ont depuis longtemps renoncé à en posséder et
+surtout à en défendre.</p>
+
+<p>Ce qui manque le plus souvent aux gouvernants
+modernes, ce n’est pas l’intelligence, mais le caractère.
+Au lieu de tâcher d’éclairer et diriger L’opinion,
+ils se mettent à sa remorque. L’opinion, pour eux,
+c’est celle de quelques sectaires ou d’obscurs comités
+puisant leur force apparente dans la violence.</p>
+
+<p>Certes, les socialistes n’ont pas plus de caractère
+que leurs adversaires, mais l’habitude d’obéir à des
+meneurs despotiques leur confère la puissance qu’une
+troupe disciplinée possède toujours.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une assemblée n’est, en général, ni très bonne ni
+très mauvaise. Elle est ce que la font ses meneurs.
+C’est pourquoi une volonté forte et continue permet
+de se rendre facilement maître des collectivités.</p>
+
+<p>Le problème de chaque assemblée nouvelle est de
+savoir si, de la foule flottante de ses membres surgira
+quelques hommes de volonté tenace, capables de
+continuité dans l’effort et possédant assez de jugement
+pour distinguer les possibilités des chimères.</p>
+
+<p>Autour de tels chefs, les opinions hésitantes se
+groupent bientôt. Depuis l’aurore de l’humanité et
+dans tout le cours de l’histoire, les hommes ne se
+sont jamais révoltés pendant longtemps. Leur secret
+désir fut toujours d’être gouvernés.</p>
+
+<p>Les gouvernants qui disent nettement ce qu’ils
+veulent acquièrent rapidement l’autorité et le prestige,
+bases nécessaires d’un pouvoir durable. Ils
+réunissent alors facilement une majorité obéissant à
+quelques idées directrices fondamentales au lieu de
+suivre tous les courants momentanés qui agitent les
+hommes dont la mentalité n’est pas orientée. Les
+assemblées ont l’âme incertaine des foules et se
+rangent d’instinct derrière le chef qui leur montre
+clairement le chemin.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les grandes questions à résoudre au sein des parlements
+ne peuvent être résolues qu’avec une majorité
+fortement groupée autour d’un homme d’État
+capable de la diriger et non avec ces majorités de
+hasard que la même semaine voit naître et disparaître.</p>
+
+<p>Tous les autres moyens proposés, y compris l’édification
+de nouvelles Constitutions, représentent de
+vaines paroles. Les Anglais n’ont pas changé leur
+constitution depuis la reine Anne, et à vrai dire ils
+n’en ont jamais possédé une définitivement formulée.</p>
+
+<p>C’est l’inaltérable foi mystique des peuples latins
+dans le pouvoir surnaturel des formules qui leur fait si
+souvent changer de constitutions. Ces changements
+restèrent toujours d’ailleurs sans effet.</p>
+
+<p>Les institutions n’ont aucune vertu. Ce n’est pas
+avec elles qu’on refait les âmes. Un peuple ne
+saurait obtenir un gouvernement meilleur que lui-même.
+Aux âmes incertaines correspondront toujours
+des gouvernements incertains.</p>
+
+<p>La plus dangereuse et malheureusement la plus
+irréductible des erreurs latines, est justement de
+croire que les sociétés peuvent se reconstruire avec
+des lois. C’est la généralité de cette erreur qui donne
+au socialisme sa principale force.</p>
+
+<p>Quels que soient les ambitions et les rêves des
+politiciens, le monde marche en dehors d’eux et de
+plus en plus sans eux. Savants, artistes, industriels,
+agriculteurs, c’est-à-dire les hommes qui font la
+force et la richesse d’une nation, ne demandent à la
+politique que de ne pas les entraver. Les théoriciens
+révolutionnaires sont incapables de rien créer mais
+ils peuvent détruire. Le monde a été souvent victime
+de leurs aberrations. Sous leur néfaste influence bien
+des pays, depuis la Grèce antique, sombrèrent dans
+la ruine ou la servitude.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c26"><span class="maigre">CHAPITRE IV</span><br>
+<span class="ssf small">L’ÉVOLUTION DES COLLECTIVITÉS
+VERS DES FORMES DIVERSES DE DESPOTISME</span></h3>
+
+
+<p>La dernière grève des chemins de fer belges et les
+mouvements analogues en France, en Angleterre et
+dans divers pays sont des indices des nouvelles aspirations
+populaires.</p>
+
+<p>Plusieurs de ces grèves, en effet, résultèrent non
+d’une discussion de salaires, mais des prétentions
+politiques de la classe ouvrière. Les formules nouvelles :
+la mine aux mineurs, les chemins de fer aux
+cheminots, la dictature du prolétariat, etc., traduisent
+nettement les nouvelles conceptions du prolétariat.</p>
+
+<p>Il devient évident, aujourd’hui, que les peuples, et
+leurs gouvernements aussi, évoluent vers des formes
+nouvelles de dictature. Collectives en apparence, elles
+sont toujours individuelles en réalité. Même chez les
+socialistes les plus avancés, comme les communistes
+russes, un gouvernement collectif représente simplement,
+il faut le rappeler, la dictature de quelques
+meneurs.</p>
+
+<p>Ces despotismes, les multitudes les acceptent toujours
+aisément parce qu’elles n’ont jamais en réalité
+compris d’autres formes de gouvernement. Leurs
+chefs de syndicats, par exemple, sont de petits
+potentats aussi facilement obéis que les anciens
+despotes asiatiques. Les serviteurs de ces despotes
+modernes ont l’illusion d’être des maîtres et une
+telle illusion leur suffit.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Donc, aujourd’hui, l’ouvrier aspire non seulement
+à une élévation constante des salaires, mais surtout
+au renversement de la société dite capitaliste, que
+remplacerait une dictature à son profit.</p>
+
+<p>Les classes ouvrières croient aussi pouvoir établir
+une paix universelle en rapprochant les travailleurs
+de tous les pays. Mais dans leur rêve elles oublient
+que d’après les constants enseignements de l’Histoire,
+les gouvernements populaires furent toujours plus
+belliqueux que les gouvernements monarchiques.</p>
+
+<p>L’internationalisme superficiel des classes ouvrières
+se heurte, d’ailleurs, à un développement nouveau
+du nationalisme dans tous les pays. Séparés par leurs
+haines et leurs intérêts, les peuples s’entourent de
+barrières douanières ou militaires chaque jour plus
+hautes. Dans la devise républicaine toujours inscrite
+sur nos murs, la fraternité figure encore. Elle a
+depuis longtemps disparu des cœurs !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les causes des nouvelles aspirations populaires sont
+variées. Ne pouvant les étudier toutes ici, je me bornerai
+à remarquer qu’elles ont été fortifiées par la
+totale impuissance des gouvernants, d’abord à empêcher
+une guerre désastreuse, puis à obtenir une paix
+capable d’éviter de nouveaux conflits.</p>
+
+<p>Un gouvernement, quel qu’il soit, ne se maintient
+que par le prestige qu’engendre le succès. Il s’affaiblit
+puis disparaît quand s’évanouit son prestige.</p>
+
+<p>Le prestige disparaît sous des influences diverses,
+notamment une défaite militaire. Sa chute peut alors
+être instantanée. Ce fut justement le cas de l’Empire
+en France, après Sedan, du tsarisme en Russie, après
+ses défaites, de toutes les monarchies allemandes
+après le désastre germanique.</p>
+
+<p>Pareil phénomène est assez naturel. On comprend
+que les catastrophes dont un peuple est victime
+l’amènent à se révolter contre les gouvernants qui ne
+surent pas les empêcher.</p>
+
+<p>Le gouvernement vainqueur voit au contraire croître
+son prestige, pourvu que sa victoire soit bien réelle.</p>
+
+<p>Or, si notre victoire fut très réelle, ses conséquences
+ne se montrent pas brillantes. La France
+victorieuse est plus appauvrie que l’Allemagne, qui
+ne fut jamais ravagée. Elle n’a obtenu aucune indemnité
+et se trouve obligée d’exécuter elle-même des
+réparations, dont la valeur s’élève déjà à 80 milliards.</p>
+
+<p>Les Allemands éclairés reconnaissent eux-mêmes
+que leur situation est financièrement meilleure que
+celle de la France.</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Au point de vue financier, écrit l’Allemand Parvus, notre
+situation n’est pas plus mauvaise, elle est plutôt meilleure que
+celle des États victorieux. Ces derniers nous ont imposé des
+contributions énormes, mais ils se sont aussi imposé à eux-mêmes
+des armements énormes. Les contributions qu’on nous
+a imposées sont tout de même limitées, tandis que les armements
+ne connaissent pas de limites et ont tendance à s’étendre
+toujours davantage. En outre, nous économisons au moins
+500.000 hommes par an, qui, au lieu d’être dans les casernes,
+sont employés dans l’industrie, où ils peuvent créer annuellement
+au moins 2 milliards de marks-or de valeurs nouvelles. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Abandonnée par l’Amérique d’abord, par l’Angleterre
+ensuite, la France sent davantage chaque jour
+isolement et les dangers qui en résultent, notamment
+son celui d’une nouvelle invasion.</p>
+
+<p>Sa situation à l’égard de ses anciens alliés n’est
+pas non plus satisfaisante. Un écrivain anglais,
+qui ne compte cependant pas parmi nos amis,
+M. Keynes, le constate dans les termes suivants :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« La France, bien que victorieuse, doit payer à ses alliés plus
+de quatre fois l’indemnité que, vaincue en 1870, elle paya à
+l’Allemagne. La main de Bismarck fut légère pour elle en face de
+la main de ses alliés. »</p>
+</blockquote>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le mécontentement général est donc assez justifié
+et contribue aux aspirations dictatoriales de la classe
+ouvrière. On remarquera pourtant que cette classe,
+dont les réclamations sont si bruyantes, n’a nullement
+souffert financièrement de la guerre.</p>
+
+<p>Elle a vu au contraire sa situation très améliorée
+alors que l’ancienne bourgeoisie a au contraire beaucoup
+périclité. Quelques chiffres suffiront à le
+montrer.</p>
+
+<p>L’ouvrier et l’employé gagnent quatre ou cinq fois
+plus aujourd’hui qu’avant la guerre, alors que les
+carrières libérales ont vu leurs revenus s’élever à
+peine d’un tiers. Certains ouvriers de choix comme
+les correcteurs d’imprimerie par exemple, arrivent
+à gagner plus de quarante francs par jour.</p>
+
+<p>Pour les rentiers de l’État, du commerce ou de
+l’industrie, la situation est devenue tout à fait précaire.
+Supposons un de ces rentiers qui, après une vie active
+de travail manuel ou intellectuel, se soit, vers sa
+soixantième année, retiré avec six mille francs de
+rente, pour ne parler que des plus fortunés. Dans
+l’espoir d’être sûr du lendemain, il a placé son capital
+en rentes sur l’État, ou en obligations de chemins de
+fer, etc.</p>
+
+<p>De ces valeurs dites « de tout repos », il continue
+à toucher les mêmes revenus ; mais comme la monnaie
+fiduciaire avec laquelle il est payé a perdu les deux
+tiers de son pouvoir d’achat, c’est exactement comme
+si on lui avait retiré les deux tiers de son revenu.
+Ses six mille francs de rentes sont donc, en réalité,
+tombés à deux mille.</p>
+
+<p>L’ouvrier ignore de telles réductions. Son salaire
+s’élève presque automatiquement dès que s’abaisse le
+pouvoir d’achat de la monnaie avec laquelle il est
+payé.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ces considérations nous ont éloigné du sujet fondamental
+de ce chapitre : l’évolution des pouvoirs politiques
+vers des formes diverses de dictature.</p>
+
+<p>Après avoir indiqué cette évolution dans les classes
+populaires, il nous reste à la constater dans la classe
+politique chargée du gouvernement des nations.</p>
+
+<p>Cette évolution a été précédée d’une désagrégation
+complète des anciens partis politiques. Ils ont tous
+pris cet aspect de vétusté qui annonce la fin des
+choses.</p>
+
+<p>Radicaux, socialistes unifiés, royalistes, communistes
+même et bien d’autres, parlent une langue
+usée n’ayant plus d’écho dans les âmes.</p>
+
+<p>Les questions qui passionnaient hier et qu’ils voudraient
+faire revivre ne provoquent plus que l’indifférence
+devant les réalités de l’heure présente. Qui
+s’intéresse, maintenant, à des sujets tels que la lutte
+contre le cléricalisme, la laïcisation des hôpitaux et
+des écoles, l’expulsion des congrégations, la séparation
+de l’Église et de l’État, etc. ?</p>
+
+<p>Les vieux partis politiques des autres peuples
+subissent la même décadence. L’ancienne politique
+anglaise, par exemple, se montre de plus en plus impossible
+aujourd’hui. Que deviennent les doctrines
+« sur le splendide isolement », la prétention de
+régner sur les mers, de dominer l’Orient ? etc.</p>
+
+<p>Mais les idées et les dieux ne périssent pas en un
+jour. Avant de descendre au sépulcre, ils luttent longtemps.</p>
+
+<p>Et c’est pourquoi nous voyons dans tous les pays
+les vieux partis essayer de reconquérir du prestige en
+superposant à leurs vieilles doctrines des idées nouvelles,
+les plus extrêmes surtout.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pendant que les partis politiques discutent, les gouvernements
+sont obligés d’agir. Devant la lenteur
+et l’impuissance des collectivités tous les premiers
+ministres des divers pays sont progressivement
+devenus de véritables potentats. Les autres ministres,
+jadis leurs égaux, ne représentent plus que des subordonnés
+exécutant simplement les ordres du maître.</p>
+
+<p>Ce pouvoir absolu, né pendant la guerre, ne diffère
+essentiellement des anciennes autocraties que sur un
+seul point. L’autocrate de jadis ne pouvait être renversé
+que par une révolution, alors que l’autocrate
+moderne peut l’être par un vote. Ainsi M. Lloyd
+George, après avoir gouverné dictatorialement l’Angleterre
+et un peu aussi l’Europe pendant plusieurs
+années, fut-il renversé par un simple vote, à la suite
+de sa désastreuse politique en Orient.</p>
+
+<p>Jusqu’ici, les premiers ministres se sont inclinés
+devant les votes des Parlements qui les renversaient.
+Mais une évolution nouvelle, déjà commencée en
+Italie, se dessine maintenant. Le dédain pour les votes
+parlementaires du premier ministre, issu du triomphe
+du fascisme, semble indiquer que le renversement
+des ministres ne sera pas toujours aussi facile
+qu’actuellement.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les intérêts des peuples sont tellement enchevêtrés
+que l’absolutisme, qui grandit à l’intérieur des pays,
+diminue de plus en plus au contraire à l’extérieur.
+Pour les questions d’intérêts communs, il a fallu
+recourir à des ébauches de gouvernements collectifs :
+congrès, conférences, délégations, Société des Nations,
+etc. Ils se multiplient chaque jour, sans, d’ailleurs,
+que les résultats obtenus soient devenus bien
+efficaces.</p>
+
+<p>Le plus célèbre de ces pouvoirs collectifs est la
+Société des Nations dont nous parlerons en détail
+bientôt. Son influence actuelle est à peu près nulle,
+mais il est bien visible que le jour où elle posséderait
+une autorité réelle, c’est-à-dire le moyen de faire
+respecter ses décisions, le monde se trouverait régi
+par un super-gouvernement absolu.</p>
+
+<p>C’est parce qu’ils ont nettement perçu cette évidence,
+échappée aux hommes d’État européens, que
+les États-Unis ont, je l’ai fait remarquer déjà, énergiquement
+refusé de faire partie de la Société des
+Nations. Il leur semblait inadmissible qu’un grand
+peuple pût être forcé d’obéir aux décisions d’une
+collectivité étrangère.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>De toutes les formes de despotisme dont le monde
+est menacé, la plus intolérable serait sûrement celle
+du socialisme triomphant. Il ferait peser sur les pays
+tombés sous ses lois une misère sans espoir.</p>
+
+<p>Après avoir ruiné la Russie et ravagé pendant
+quelques mois l’Allemagne et la Hongrie, il menaçait
+la vie sociale de l’Italie qui s’en débarrassa par le
+violent mouvement de réaction du fascisme.</p>
+
+<p>La France est, heureusement, un des pays le moins
+exposé à la réalisation des doctrines socialistes,
+grâce à la classe agricole, qui forme la partie stable
+de sa population.</p>
+
+<p>Le paysan français est devenu le principal détenteur
+de la vraie richesse. Peu lui importe que le franc
+perde les deux tiers de son pouvoir d’achat, ou davantage.
+Ses produits agricoles : blé, sucre, bétail, etc.,
+constituent une monnaie d’échange dont la valeur
+ne baisse pas, et que l’avilissement du papier-monnaie
+ne saurait toucher.</p>
+
+<p>La classe rurale s’est enrichie beaucoup pendant la
+guerre et ne demande qu’à conserver la terre acquise.
+Elle n’a besoin de personne, et tout le monde a
+besoin d’elle.</p>
+
+<p>Cette classe est restée durant la paix, comme
+elle le fut, au cours de la guerre, la véritable armature
+de sociétés agitées par des ambitieux avides et des
+hallucinés chimériques. Elle constitue un des noyaux
+de résistance aux dictatures populaires qui ont déjà
+causé tant de ravages en Europe.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c27"><span class="maigre">CHAPITRE V</span><br>
+<span class="ssf small">LES ILLUSIONS SUR LA SOCIÉTÉ DES NATIONS</span></h3>
+
+
+<p>L’histoire des illusions dont les peuples disparus
+ont été victimes remplirait un lourd volume.
+Celles qui dominent les temps modernes formeraient
+un volume plus lourd encore.</p>
+
+<p>A aucune époque, en effet, même aux âges de foi
+naïve des croisades, le monde n’a été plus influencé
+qu’aujourd’hui par des illusions mystiques et les formules
+qui en dérivent.</p>
+
+<p>Il serait difficile, par exemple, de méconnaître qu’au
+nombre des causes essentielles de la grande guerre,
+figurèrent, en premier rang, les illusions mystiques
+d’un peuple convaincu que la volonté du ciel et sa supériorité
+ethnique le destinaient à régir l’univers.</p>
+
+<p>La paix qui termina cette mystique épopée vit
+naître d’autres illusions aussi funestes. Elles bouleversent
+maintenant l’Europe et la menacent de
+guerres, beaucoup plus destructives que les conflits
+dont le monde est à peine sorti.</p>
+
+<p>La science moderne sépare les continents, transmet
+au loin la pensée avec la vitesse de l’éclair ; mais elle
+n’est pas assez puissante pour dissiper les illusions
+qui aveuglent les hommes.</p>
+
+<p>Parmi ces illusions figurent celles servant de base
+à la Société des Nations.</p>
+
+<p>S’il suffisait, pour établir des institutions durables,
+de la volonté d’un homme et de l’assentiment des
+peuples, la Société des Nations se fût imposée d’une
+façon définitive.</p>
+
+<p>Elle eut, en effet, pour créateur un chef d’État que
+les circonstances avaient doué d’un absolu pouvoir.
+Son projet, renouvelant d’anciens projets analogues,
+fut accueilli avec enthousiasme par les nations
+auxquelles il faisait espérer une paix éternelle. De
+toutes les contrées du globe, l’Amérique fut seule à
+repousser le présent offert au monde par un de ses
+fils. L’étonnement en Europe fut grand, mais la foi
+persista inébranlée jusqu’au jour où elle se heurta au
+mur de l’expérience.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Bien peu d’années nous séparent de l’époque où,
+sur des bases d’aspect indestructible, s’éleva la
+Société des Nations. Aujourd’hui, les désillusions à
+son égard sont aussi profondes que furent grandes les
+espérances. Son impuissance se manifesta complète,
+en effet, sur toutes les questions.</p>
+
+<p>Aucun de ses avis ne fut écouté, sauf la décision
+relative au partage de la Haute-Silésie.</p>
+
+<p>En dehors de ce cas, assez exceptionnel puisque les
+intéressés acceptaient d’avance sans discussion la
+solution formulée, toutes les autres décisions de la
+Société des Nations se virent rejetées par les parties
+en présence.</p>
+
+<p>Le premier différend dont elle eut à s’occuper fut
+celui porté devant son tribunal par la Bolivie contre
+le Chili.</p>
+
+<p>Le représentant du Chili refusa de reconnaître la
+compétence de la Société des Nations, ajoutant, avec
+ironie, que si elle avait la prétention de refaire la
+carte du monde, « cet organisme, créé pour consolider
+la paix, finirait par déclencher la guerre universelle ».
+Le même représentant dénia d’ailleurs à
+la Société des Nations le droit d’intervenir dans les
+affaires d’Amérique.</p>
+
+<p>L’assemblée accepta modestement la leçon, puis
+pour sauver un peu les apparences, nomma une
+Commission destinée à définir ses pouvoirs.</p>
+
+<p>Les Polonais ne furent pas moins catégoriques.
+Avec un dédaigneux sans-gêne, la diète de Pologne
+déclara, relativement à l’attribution du territoire de
+Vilna, « que la Pologne ne donnera jamais son assentiment
+à la solution adoptée par la Société des
+Nations ».</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pour donner quelque force à ses décisions, que
+personne ne respectait, la Société des Nations proposa
+de s’attribuer le droit d’établir un blocus économique
+contre les États refusant de lui obéir.</p>
+
+<p>Menace bien vaine. Un tel blocus, en effet, exigerait,
+pour être constitué, l’improbable assentiment des
+quarante États représentés. On sait, d’ailleurs, que,
+malgré sa toute-puissance, Napoléon ne réussit pas à
+maintenir pareil blocus contre l’Angleterre.</p>
+
+<p>Le représentant de l’Italie fit justement observer que
+cette méthode du blocus était inapplicable en raison
+de la nécessité « de respecter l’autonomie des divers
+États ». Il est évident qu’à moins de renoncer à son
+indépendance, aucun État ne saurait s’incliner
+devant les décisions d’une sorte de super-gouvernement
+étranger.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si l’impuissance de la Société des Nations est
+complète, c’est qu’elle n’a aucun moyen de faire respecter
+ses décisions. Tous les codes religieux ou
+sociaux, sans une seule exception, s’appuient sur ces
+éléments fondamentaux, châtiments et récompenses,
+Paradis et Enfer.</p>
+
+<p>Les décisions de la Société des Nations représentant
+un code dépourvu de sanctions reste sans force.
+Pourrait-on songer à la doter d’une armée capable
+de faire respecter ses arrêts ? Une telle armée ne
+serait efficace qu’à la condition d’être nombreuse et,
+par conséquent, coûteuse. Composée, d’ailleurs, de
+soldats empruntés à tous les pays, elle n’aurait aucune
+cohésion et serait peu redoutable.</p>
+
+<p>Affirmer qu’un code dépourvu de sanctions, c’est-à-dire
+de contrainte, ne sera jamais respecté, revient
+à soutenir que la force, constituant l’armature nécessaire
+du droit, il n’existe pas de droit sans force.</p>
+
+<p>Cette vérité, que la puérile phraséologie des
+moralistes essaie vainement d’obscurcir, est reconnue
+par tous les juristes ayant un peu creusé
+les fondements de leur science.</p>
+
+<p>Dans son livre récent : <i>Les Constantes du Droit</i>, le
+grand juriste belge, Edmond Picard, insiste longuement
+sur ce fait que « l’élément contrainte est fondamental
+dans le droit », et il ajoute :</p>
+
+<p>« La formule que la force ne peut créer le droit n’est
+qu’un cri naïf de généreuse ignorance juridique. »</p>
+
+<p>Qu’une force soit morale ou matérielle, le résultat
+est le même dès que cette force parvient à s’imposer.
+Si le pape Grégoire VII put jadis obliger un puissant
+empereur d’Allemagne à venir le solliciter à genoux
+devant la porte de sa cathédrale, à Canossa, c’est que
+ce pape disposait, aux yeux de l’empereur, de toutes
+les forces du Ciel et de l’Enfer. Doué d’un tel pouvoir,
+le pontife paraissait invincible.</p>
+
+<p>Le prestige peut donc devenir une force morale
+supérieure aux forces matérielles. Si la Société des
+Nations finissait, à une époque encore imprévisible,
+par acquérir un suffisant prestige, son influence serait
+réelle. Pour le moment, elle est totalement nulle.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Inutile de disserter sur le rôle futur de la Société
+des Nations. Les haines actuelles entre peuples sont
+trop vives, les intérêts qui les séparent trop contradictoires,
+pour qu’un tribunal international puisse
+arrêter aucun conflit.</p>
+
+<p>Ce ne seront pas, assurément, ses décisions qui
+empêcheront l’Égypte, la Turquie et l’Inde, etc.,
+de réclamer à main armée leur indépendance, lorsqu’elles
+seront devenues assez fortes pour se faire
+entendre. Ce n’est pas non plus un tel tribunal qui
+empêchera le Japon, trop peuplé, d’exiger la libre
+entrée de ses nationaux sur le territoire des États-Unis.</p>
+
+<p>Personne ne peut vraiment croire aujourd’hui qu’une
+Société des Nations puisse liquider les difficultés que
+nous voyons grandir entre les États et supprimer
+toutes les causes de conflit ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les anciens défenseurs de la Société des Nations ont
+eux-mêmes rapidement perdu leur confiance. J’en
+citerai comme preuve les passages suivants du journal
+<i>Le Temps</i>, qui fut à un certain moment son plus ardent
+prosélyte.</p>
+
+<p>« <i>La Société des Nations est-elle en mesure d’empêcher
+ou d’arrêter une guerre ? L’expérience répond.</i></p>
+
+<p>« <i>En 1920, les bolchevistes russes ont failli prendre
+Varsovie. La Société des Nations s’est bien gardée
+d’intervenir.</i></p>
+
+<p>« <i>En 1921, les Grecs font la guerre aux Turcs. La
+Société des Nations s’abstient soigneusement de s’en
+occuper.</i></p>
+
+<p>« <i>A vrai dire, elle a tenté de régler l’affaire de
+Wilna. Mais le Gouvernement lithuanien a refusé froidement
+la transaction approuvée par le Conseil de la
+Société des Nations.</i></p>
+
+<p>« <i>Tel est le genre d’autorité que possède la Société
+des Nations, lorsqu’il s’agit d’empêcher ou d’arrêter
+l’effusion du sang.</i> »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les membres de la Société des Nations désireux de
+rehausser un peu leur maigre prestige, et persuadés,
+d’ailleurs, de la grande utilité de leurs fonctions, se
+sont attribué, ainsi qu’à la foule de leurs protégés,
+des émoluments tout à fait princiers. Dans le rapport
+de M. Noblemaire, on voit que les secrétaires
+reçoivent un traitement annuel de 250.000 francs. Les
+sous-secrétaires se contentent de 200.000 francs. Les
+chefs de sections, parmi lesquels figure un socialiste
+fort connu, touchent 300.000 francs. De modestes
+employés ont la solde d’un maréchal de France.</p>
+
+<p>Ce personnel royalement doté a été recruté un peu
+partout, suivant le poids des recommandations. On y
+voit figurer un petit professeur de lycée, un modeste
+correspondant de journaux, etc…</p>
+
+<p>Les membres de la Société des Nations ne furent
+pas, d’ailleurs, les seuls à s’attribuer d’extravagants
+salaires. La France et l’Europe sont submergées
+aujourd’hui par d’innombrables délégations parasites
+qui, depuis les agents chargés de liquider les stocks
+jusqu’à ceux surveillant les réparations, se trouvent,
+grâce à leurs traitements princiers, en voie de
+réaliser des fortunes. A Vienne, par exemple,
+les membres de la Commission des réparations sont
+logés dans des palais somptueux et entourés d’un
+luxe asiatique.</p>
+
+<p>De même, en Allemagne. D’après les renseignements
+publiés par <i>Le Matin</i>, le traitement des
+fonctionnaires de la Commission des réparations
+varie entre 30.000 et 400.000 francs.</p>
+
+<p>Nous avons reproduit ces chiffres, parce qu’ils
+contribuent à montrer combien, dans les conflits
+modernes, devient dur le sort du vaincu. C’est là
+un enseignement philosophique que méditeraient
+avec profit les théoriciens comptant uniquement sur
+des Sociétés pacifistes pour assurer la paix et empêcher
+les invasions.</p>
+
+<p>Derrière le voile dangereux de leurs illusions, fermente
+la haine d’un peuple de soixante millions
+d’hommes qui ne songe même pas à dissimuler son
+intense désir de revanche dès qu’il croira la France
+affaiblie par ses dissensions. Plus encore qu’autrefois,
+les futures luttes ignoreront la pitié et justifieront
+la sentence prononcée voici deux mille ans par le
+Gaulois Brennus : « Malheur aux vaincus ! » Il formulait
+ainsi une de ces vérités éternelles qui gouverneront
+les êtres jusqu’au refroidissement total
+de notre planète.</p>
+
+<p>Malgré sa totale impuissance actuelle, la Société
+des Nations mérite cependant d’être conservée pour
+tenter d’apaiser à leurs débuts les petites querelles
+sans importance qui, envenimées par l’amour-propre,
+deviennent l’origine de grands conflits. Dans l’atmosphère
+d’instabilité et de menaces qui enveloppe l’Europe,
+il n’est pas inutile d’avoir un tribunal
+possédant, si peu que ce soit, des vestiges de l’autorité et
+du prestige que perdent chaque jour les dieux, les
+institutions et les rois.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c28"><span class="maigre">CHAPITRE VI</span><br>
+<span class="ssf small">LE RÔLE POLITIQUE DU PRESTIGE</span></h3>
+
+
+<p>J’ai déjà insisté sur le rôle du prestige dans la vie
+des peuples. Il ne sera pas inutile d’y revenir encore.</p>
+
+<p>Les économistes assurent que les guerres deviennent
+inutiles, puisqu’elles ruinent le vainqueur autant
+que le vaincu. Il ne faut pas oublier cependant que
+la victoire reste la grande génératrice du prestige
+nécessaire à la prospérité des peuples.</p>
+
+<p>Aujourd’hui comme à tous les âges de l’histoire,
+les hommes ont été gouvernés par le prestige. C’est
+la guerre avec la Russie qui a élevé le Japon au rang
+des grandes puissances et c’est la guerre également
+qui a transféré à l’Angleterre l’hégémonie européenne
+que possédait jadis l’Allemagne.</p>
+
+<p>La conférence de Lausanne et l’occupation de la
+Ruhr aussi, constituent d’éclatantes preuves de l’influence
+que le prestige donne à un peuple. Ces deux
+événements représentent peut-être, au double point
+de vue politique et psychologique, les plus importants
+observés depuis le traité de paix.</p>
+
+<p>En ce qui concerne la France, son entrée dans la
+Ruhr, malgré l’énergique opposition britannique,
+marqua une libération du joug grandissant de l’Angleterre
+et le début du relèvement de notre prestige.</p>
+
+<p>Quant à la Turquie, la veille de la foudroyante victoire
+de Kemal sur les Grecs, les chancelleries étudiaient
+les moyens d’expulser définitivement les
+Turcs de l’Europe et ne daignaient même pas recevoir
+leurs envoyés.</p>
+
+<p>Au lendemain de la victoire turque, changement
+radical et instantané. L’altier ministre des Affaires
+Étrangères britannique alla lui-même discuter pendant
+trois mois à Lausanne avec des délégués turcs,
+que le prestige acquis par la victoire rendait aussi
+exigeants qu’ironiques, les conditions d’une paix forçant
+l’Angleterre à renoncer à toutes ses prétentions.</p>
+
+<p>La France, associée à ces discussions, dut subir
+les conséquences des trop visibles divergences séparant
+les Alliés. Les Turcs en profitèrent pour présenter
+des réclamations qu’ils n’eussent jamais osé formuler
+devant des adversaires plus unis.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’occupation de la Ruhr a bouleversé toutes les idées
+du gouvernement anglais persuadé que la France
+resterait à la remorque des volontés britanniques.</p>
+
+<p>Lorsqu’elle soutenait l’Allemagne contre nous, l’Angleterre
+obéissait à des intérêts politiques dont il ne
+faut pas méconnaître la force.</p>
+
+<p>La conduite d’un adversaire n’est compréhensible
+qu’après avoir réalisé l’effort nécessaire pour raisonner
+avec ses idées.</p>
+
+<p>Essayons donc de substituer à notre mentalité celle
+des diplomates anglais depuis les débuts de la paix et
+demandons-nous quels furent les mobiles directeurs
+de leur politique.</p>
+
+<p>Après s’être emparé de tout ce qu’elle trouvait
+prendre à l’Allemagne : colonies, vaisseaux de guerre,
+marine marchande, etc., l’Angleterre avait un intérêt
+évident à favoriser son relèvement économique
+afin de lui vendre, comme autrefois, ses marchandises.
+Il fallait donc empêcher que l’argent allemand,
+au lieu d’être dirigé vers les caisses des commerçants
+britanniques, fût versé à la France pour
+réparer ses départements ravagés.</p>
+
+<p>En dehors des avantages commerciaux que la
+Grande-Bretagne retirait de son assistance aux Allemands,
+elle suivait cette règle traditionnelle de sa
+politique : empêcher la France de devenir trop forte
+devant une Allemagne trop faible.</p>
+
+<p>Ce résumé de la politique anglaise plus développé
+dans d’autres parties de cet ouvrage permet de comprendre
+son opposition et pourquoi le prestige de la
+France se fût affaibli complètement en Europe si elle
+ne l’avait pas reconquis par un acte d’indépendance.
+L’hégémonie anglaise eût alors définitivement remplacé
+en Europe l’hégémonie germanique.</p>
+
+<p>Beaucoup d’Anglais éclairés avouent maintenant
+l’imprudence de leur politique. Le duc de Northumberland
+reconnaissait dans une conférence que tous
+les efforts du gouvernement anglais avaient eu pour
+but « de permettre à l’Allemagne d’échapper aux
+conséquences de sa défaite… M. Lloyd George est
+allé jusqu’à menacer de rompre avec la France et de
+conclure une alliance avec l’Allemagne ».</p>
+
+<p>Le même orateur terminait en disant qu’avec la
+continuation d’une telle politique, « aussi sûrement
+que le soleil se lèvera demain, nous aurons avant
+longtemps une nouvelle guerre en Europe ».</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le rôle capital du prestige est souvent oublié de
+nos gouvernants. Ils l’oublièrent totalement en pénétrant
+timidement dans la Ruhr alors qu’il fallait y
+entrer au contraire solennellement tambours battants,
+drapeaux déployés et escortés de mitrailleuses.</p>
+
+<p>Malheureusement, les chefs de cette expédition
+oublièrent entièrement certains éléments fondamentaux
+de la genèse du prestige, celui-ci, entre autres :
+le prestige qu’on n’a pas su imposer aux débuts d’une
+opération ne s’obtient que très difficilement plus tard.</p>
+
+<p>C’est justement par suite de la négligence d’un tel
+principe, qu’au lieu de pénétrer militairement dans
+la Ruhr, les troupes françaises y entrèrent timidement,
+de façon à ne gêner personne.</p>
+
+<p>Jamais les Allemands n’eussent commis pareille
+faute de psychologie. Suivant leurs méthodes, appliquées
+tant de fois dans nos départements envahis, les
+auteurs des premiers sabotages ou déraillements eussent
+été fusillés sommairement. Un nombre infime
+d’exemples suffisait.</p>
+
+<p>Notre ignorance psychologique eut pour conséquence
+une insurrection générale. Comme le faisait
+justement observer l’ancien chancelier allemand
+Hermann Muller, « l’état d’esprit régnant dans la Ruhr
+n’aurait pu être maintenu que si les masses avaient
+eu l’impression que la résistance était <i>matériellement
+impossible</i> ».</p>
+
+<p>Comment nos dirigeants ont-ils pu négliger d’aussi
+élémentaires principes de la psychologie des foules,
+et oublier qu’un peu plus de vigueur eût facilement
+fait comprendre à la population l’impossibilité de
+toute résistance ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce n’est pas, en réalité, avec la force mais avec le
+prestige que les maîtres des peuples ont toujours
+gouverné. Leur puissance disparaît quand s’évanouit
+leur prestige. Cette règle fondamentale de l’art de
+gouverner ne souffre guère d’exception.</p>
+
+<p>Le prestige restera toujours le grand élément
+dominateur de multitudes aussi incapables de pressentir
+les événements prochains que de comprendre
+les réalités présentes. L’homme d’État doué de
+prestige sait inspirer les opinions collectives et donne
+ainsi la force du nombre à ses décisions personnelles.
+C’est surtout dans cette opération que réside aujourd’hui
+l’art de gouverner.</p>
+
+<p>En fait, depuis les débuts de la guerre, l’Europe a
+été dominée par un petit nombre de chefs absolus
+doués de prestige, et n’utilisant les collectivités que
+pour conférer la force nécessaire à leurs résolutions
+personnelles.</p>
+
+<p>Tel fut notamment le rôle du président Wilson,
+considéré comme le représentant d’un peuple ayant
+aidé à terminer la guerre. Son immense prestige lui
+permit de bouleverser toutes les créations de l’histoire
+et transformer la plus vieille monarchie de
+l’Europe en petits États sans existence économique
+possible.</p>
+
+<p>Ce fut également sur le prestige que s’appuya
+pour exercer pendant plusieurs années une véritable
+dictature européenne le premier ministre britannique,
+M. Lloyd George. Grâce à ce prestige, il put
+pendant la rédaction du traité de paix empêcher la
+France de reprendre la vieille frontière du Rhin, si
+nécessaire à sa sécurité pourtant. Toujours appuyé
+sur le même prestige il aida plus tard l’Allemagne à
+refuser le paiement des réparations dues à la France.</p>
+
+<p>Ce pouvoir sans contrôle, car un parlement subjugué
+n’est pas un contrôle, peut devenir d’ailleurs
+générateur de catastrophes. On ne le verra que plus
+tard pour l’action du président Wilson. On l’a déjà
+vu pour celle du premier ministre anglais lorsque sa
+méconnaissance de certaines forces psychologiques
+fit perdre à son pays, l’Irlande, la Perse, l’Égypte,
+la Mésopotamie et la domination de l’Orient.</p>
+
+<p>Sans doute, le clavier des mobiles déterminant les
+actions contient beaucoup de régions inexplorées.
+Mais nos connaissances sont cependant assez étendues
+pour être utilisables. Les hommes d’État ne
+doivent pas oublier que si les lois économiques conditionnent
+la vie matérielle des peuples, les lois psychologiques
+régissent leurs opinions et leur conduite.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c29"><span class="maigre">LIVRE VI</span><br>
+<span class="small">COMMENT SE RÉFORME
+LA MENTALITÉ D’UN PEUPLE</span></h2>
+
+
+
+
+<h3><span class="maigre">CHAPITRE PREMIER</span><br>
+<span class="ssf small">LES IDÉES AMÉRICAINES SUR L’ÉDUCATION</span></h3>
+
+
+<p>Lorsque le 27 mai 1905 la grande flotte de l’Empire
+russe se trouva totalement anéantie, en quelques
+heures, à Toushima par les cuirassés japonais, la
+stupeur fut grande dans le monde. Il devenait brusquement
+évident, en effet, que contrairement à toutes
+les idées reçues, l’infime Japon à peine connu depuis
+un demi-siècle, était devenu une grande puissance.
+On le vit mieux encore en apprenant que dans
+toutes les batailles livrées au Japon, les Russes, bien
+que toujours fort supérieurs en nombre, avaient été
+invariablement vaincus.</p>
+
+<p>A une question sur les causes de cette supériorité
+que je posai alors à l’ambassadeur du Japon à
+Paris, M. Motono, l’éminent homme d’État me
+répondit :</p>
+
+<p>« Le développement actuel du Japon tient surtout
+à l’éducation qu’il sut choisir quand une révolution
+le fit récemment sortir du régime féodal. Cette éducation
+intelligemment choisie fut orientée de façon
+à développer aussi les qualités de caractère léguées
+par nos aïeux. »</p>
+
+<p>Pendant la même période, d’un demi-siècle à peine,
+l’Allemagne avait réussi à se placer, au point de vue
+scientifique et industriel, à la tête des Nations. Cette
+supériorité, elle l’obtint également grâce à des
+méthodes d’enseignement fort différentes des nôtres
+et grâce aussi d’après la déclaration d’un de ses
+Ministres aux qualités d’ordre et de discipline inculqués
+par son régime militaire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les chapitres qui précèdent ont montré à quel
+point la guerre avait déséquilibré la vie des peuples.</p>
+
+<p>Ce déséquilibre, nous l’avons rencontré partout :
+déséquilibre politique, déséquilibre économique,
+déséquilibre financier, déséquilibre des pensées.</p>
+
+<p>Le monde détruit est à refaire, mais ils ne sont
+pas nombreux, les moyens de le reconstruire.</p>
+
+<p>Compter sur les institutions politiques serait
+tout à fait chimérique. Étant des effets et non des
+causes, elles suivent l’état mental d’un peuple, mais
+ne le précèdent pas.</p>
+
+<p>Les influences capables de modifier l’âme d’une
+nation, notamment celle des générations assez jeunes
+pour que leurs idées n’aient pas encore été fixées
+dans un moule définitif se ramènent, en dehors des
+religions dont l’influence n’est possible qu’aux siècles
+de foi, à ces deux moyens : L’Éducation et le régime
+militaire.</p>
+
+<p>Bien des années se sont écoulées depuis que
+j’inscrivais comme épigraphe sur un de mes ouvrages :
+<i>le choix d’un système d’éducation est beaucoup plus
+important pour un peuple que le choix de son gouvernement.</i></p>
+
+<p>Les erreurs en matière d’éducation sont devenues
+fort dangereuses.</p>
+
+<p>A l’époque où l’industrie n’était pas née, où les
+forces de l’économie politique n’avaient pas surgi,
+où les hommes trouvaient dès leur naissance une
+ligne d’existence toute tracée et où l’éducation ne
+représentait qu’un luxe sans grande importance, son
+action restait un peu secondaire.</p>
+
+<p>Actuellement, la valeur d’un individu dépend en
+grande partie de l’éducation qu’il a reçue. On ne
+s’étonnera donc pas qu’ayant déjà traité ce sujet dans
+plusieurs ouvrages, j’y revienne encore.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>J’ai beaucoup regretté la mort de Théodore Roosevelt
+qui fut un des plus remarquables présidents des
+États-Unis.</p>
+
+<p>Je ne l’ai pas regretté seulement parce qu’il fut
+toujours un grand ami de la France, mais aussi parce
+que je comptais sur son concours pour rendre à mon
+pays un important service.</p>
+
+<p>J’étais, depuis longtemps déjà, connu du célèbre
+homme d’État par mes livres. Je n’eus occasion de le
+rencontrer que deux mois avant la guerre, à un
+déjeuner qui lui était offert par mon éminent ami,
+Hanotaux, ancien ministre des Affaires étrangères.
+M. Roosevelt avait désigné lui-même les convives
+qu’il désirait voir à ses côtés.</p>
+
+<p>Pendant le repas, l’ancien président fut, à la fois,
+étincelant et profond. Sa logique ferme et précise
+arrivait vite au nœud de chaque question.</p>
+
+<p>Après avoir parlé du rôle des idées dans l’orientation
+des grands conducteurs de peuples, Roosevelt,
+fixant sur moi son pénétrant regard, me dit d’une
+voix grave :</p>
+
+<p>— Il est un petit livre qui ne m’a jamais quitté
+dans tous mes voyages et qui resta toujours sur ma
+table pendant ma présidence. Ce livre est votre
+volume : <i>Lois Psychologiques de l’Évolution des
+Peuples</i>.</p>
+
+<p>Le président expliqua longuement, ensuite, les enseignements
+que, suivant lui, cet ouvrage contenait.</p>
+
+<p>Je m’inclinais, très charmé, assurément, mais un
+peu étonné que les vues d’un modeste philosophe
+pussent avoir un aussi lointain rayonnement. Sans
+doute les hommes de pensée sont les inspirateurs des
+hommes d’action, mais les seconds reconnaissent
+rarement l’influence des premiers.</p>
+
+<p>Dès ce moment, naquit dans mon esprit un projet
+auquel l’illustre président voulut bien s’associer,
+mais que sa mort interrompit. Si j’en parle dans
+ce chapitre, c’est dans l’espoir qu’il tombera sous
+les yeux d’un de ses compatriotes assez influent
+pour en provoquer la réalisation.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On sait, par les innombrables écrits publiés depuis
+longtemps, combien est lamentablement inférieur
+notre système d’éducation classique.</p>
+
+<p>Tous les efforts tentés pour le modifier ont
+complètement échoué. Cet enseignement reste ce
+qu’il était jadis : purement livresque et n’exerçant
+que la mémoire. Il en résulte, comme l’avait déjà
+fait observer Taine, que les connaissances ainsi
+acquises se trouvent oubliées six mois après l’examen.</p>
+
+<p>Notre antique système pouvait être suffisant aux
+époques qui demandaient surtout des juristes et des
+orateurs. L’évolution actuelle du monde l’a rendu
+funeste. Nous sommes d’ailleurs, avec les Espagnols
+et les Russes, à peu près les seuls peuples de l’univers
+l’ayant conservé.</p>
+
+<p>Changer de nous-mêmes nos méthodes semble
+impossible puisque toutes les tentatives de réforme
+ont invariablement échoué.</p>
+
+<p>La raison en est qu’aucun des réformateurs ne
+comprit que c’étaient les méthodes d’enseignement
+et non les programmes qu’il fallait transformer. Tous
+les programmes sont bons. La façon dont ils sont
+appliqués détermine leur valeur.</p>
+
+<p>On saisit nettement les causes de l’incompréhension
+des maîtres de notre Université, en parcourant leurs
+déclarations. L’infériorité de notre enseignement y
+est unanimement signalée, mais les explications qu’en
+donnent ces savants professeurs prouvent qu’ils n’en
+ont jamais perçu les vraies causes.</p>
+
+<p>Du haut en bas de l’échelle universitaire, l’incompréhension
+est la même.</p>
+
+<p>Les professeurs se trouvent seulement d’accord
+pour reconnaître que nos méthodes d’enseignement
+sont détestables. Une partie de mon ouvrage : <i>Psychologie
+de l’Éducation</i>, arrivé aujourd’hui à sa vingt-septième
+édition, et que le président de l’Académie
+des Sciences de l’empire russe fit jadis traduire pour
+servir de guide à l’enseignement en Russie, est consacrée
+à l’énumération des critiques que formulèrent
+les universitaires convoqués devant une grande commission
+d’enquête. Notre éducation classique ne
+trouva presque aucun défenseur parmi eux.</p>
+
+<p>Une preuve nouvelle de notre inaptitude à changer
+nous-mêmes nos méthodes me fut donnée lors d’une
+circonstance relatée dans le livre cité à l’instant,
+mais qu’il ne sera pas inutile de rappeler ici.</p>
+
+<p>A la suite de la publication de cet ouvrage je
+reçus la visite d’un illustre savant, M. Léon Labbé,
+qui me tint à peu près ce langage :</p>
+
+<p>— Étant sénateur, membre de l’Académie des
+Sciences, membre de l’Académie de Médecine et
+professeur à la faculté, je possède plusieurs tribunes
+d’où je puis me faire entendre. La réforme de notre
+éducation me semble absolument urgente. Voulez-vous
+me préparer des notes pour un discours que
+je prononcerai d’abord au Sénat ?</p>
+
+<p>Je réunis immédiatement les notes réclamées.
+L’éminent savant revint plusieurs fois ; mais ayant
+consulté en même temps des professeurs qui lui
+montrèrent l’impossibilité de toute réforme, il reconnut
+avec tristesse, dans une de ses dernières visites,
+que pour modifier notre système d’éducation il
+faudrait changer d’abord l’âme des professeurs,
+puis celle des parents et enfin celle des élèves.
+Hercule lui-même eût reculé devant une telle tâche.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La guerre militaire est à peu près terminée, mais
+une guerre économique va nécessairement la suivre.</p>
+
+<p>Les succès des peuples qui nous avaient dépassés
+avant le grand conflit étaient dus surtout à un
+système d’éducation complètement différent du
+nôtre.</p>
+
+<p>Cette dissemblance paraît particulièrement frappante
+aux États-Unis. C’est à leur éducation que les
+Américains doivent le dédain des complications
+administratives, la rapidité de décision et d’exécution,
+l’initiative, la méthode, en un mot toutes les
+qualités manifestées dans les travaux qu’ils exécutèrent
+en France durant la guerre, et que constatait
+aisément l’observateur le moins exercé.</p>
+
+<p>L’éducation américaine se préoccupe surtout de
+créer des habitudes mentales. Peu importe ce que
+l’élève apprend si sa réflexion, son esprit d’observation,
+son jugement et sa volonté ont été développés.</p>
+
+<p>Alors que notre enseignement classique cherche
+uniquement, sans d’ailleurs y réussir beaucoup, à
+instruire, l’enseignement américain cherche surtout à
+éduquer. Éducation de l’esprit, éducation du caractère.
+Tandis que le manuel appris par cœur constitue la
+base fondamentale de notre enseignement, les universitaires
+américains ont découvert depuis longtemps
+qu’une acquisition faite seulement par la mémoire y
+reste juste le temps nécessaire pour subir un examen.</p>
+
+<p>Les livres sont, pour cette raison, à peu près entièrement
+éliminés des classes américaines et remplacés
+par l’étude expérimentale des phénomènes.</p>
+
+<p>On trouvera un long exposé de ces méthodes dans
+le très remarquable livre du professeur Buyse, écrit
+à la suite d’une mission en Amérique dont l’avait
+chargée le gouvernement belge avant la guerre.</p>
+
+<p>Un illustre savant français écrivait, à ce sujet, que
+« des peuples éduqués avec de pareilles méthodes
+sont appelés à former une humanité supérieure à
+la nôtre ». Voici d’ailleurs, un court extrait du volume
+de Buyse :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Tout est expérimental dans l’éducation américaine. Les
+branches d’enseignement les plus abstraites sont présentées
+sous des formes matérielles et concrètes et nécessitent, pour
+être assimilées, aussi bien l’habileté des mains que la vivacité
+de penser.</p>
+
+<p>A nos méthodes passives basées sur la mémoire des mots,
+les Américains opposent leur méthode active et éducative qui
+met en œuvre l’effort, la volonté, l’habileté.</p>
+
+<p>Pour eux, les écoles européennes témoignent de la plus grossière
+méconnaissance de la nature enfantine et humaine. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Étant bien démontré par des faits répétés qu’on ne
+peut demander une réforme réelle à des professeurs
+dont le moule universitaire a depuis longtemps pétrifié
+l’esprit, il faut rechercher d’autres moyens de transformations.
+Les trouver devient indispensable pour
+n’être pas vaincu dans la lutte économique qui
+va commencer.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Après y avoir longuement réfléchi, il me sembla
+que la seule possibilité de modifier tout notre système
+d’enseignement était de fonder en France une
+Université américaine avec des professeurs exclusivement
+américains.</p>
+
+<p>Les résultats obtenus auraient vite démontré la
+valeur de leurs méthodes et la contagion de l’exemple
+eût obligé peu à peu notre Université à se transformer.</p>
+
+<p>Tel était le projet dont j’espérais la réalisation grâce
+au concours de M. Roosevelt, lui faisant observer
+qu’il resterait probablement après la guerre assez de
+jeunes Américains en France pour alimenter une
+Université américaine, en attendant que des étudiants
+français se décidassent à la fréquenter.</p>
+
+<p>L’illustre homme d’État avait accepté ma proposition
+et me demandait de lui indiquer exactement la
+marche qu’on pourrait adopter. Sa mort a malheureusement
+empêché l’exécution de ce projet.</p>
+
+<p>Nos journaux ont ouvert une souscription pour
+des laboratoires dont les mieux dotés restaient le
+plus souvent vides. Une souscription faite pour réaliser
+en France une école du type américain eût été
+infiniment plus utile.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c30"><span class="maigre">CHAPITRE II</span><br>
+<span class="ssf small">LES RÉFORMES DE L’ENSEIGNEMENT EN FRANCE
+ET LES UNIVERSITÉS GERMANIQUES</span></h3>
+
+
+<p>Il y a déjà vingt ans que M. Ribot, l’éminent président
+de la Commission parlementaire réunie pour
+examiner la valeur de notre enseignement universitaire,
+formulait comme conclusion de cette enquête la
+dure sentence que voici :</p>
+
+<p>« <i>Notre système d’éducation est dans une certaine
+mesure responsable des maux de la société française.</i> »</p>
+
+<p>Malgré cette solennelle déclaration, rien, absolument
+rien, n’a été changé dans nos méthodes
+universitaires. Les manuels que, du baccalauréat
+à l’agrégation, les candidats doivent apprendre
+par cœur sont de plus en plus lourds, les grands laboratoires
+entretenus par l’État de plus en plus vides.
+Les rares savants indépendants qui subsistaient
+encore disparaissent chaque jour. Les professeurs
+officiels restent seuls maîtres et ne se doutent
+même pas à quel point est funeste l’influence qu’ils
+exercent sur l’avenir de leur pays.</p>
+
+<p>On devait naturellement s’attendre à voir l’Université
+déduire des vertus manifestées par l’armée
+pendant la guerre que l’honneur en revenait à son
+enseignement. Elle oubliait ainsi que la très immense
+majorité des hommes qui déployèrent ces qualités — officiers
+ou soldats — s’étaient formés en dehors
+de toute influence universitaire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les ministres de l’Instruction Publique qui, depuis
+un demi-siècle, tentèrent vainement de réformer
+notre enseignement universitaire ont dû souvent
+songer à la légende de Sisyphe, condamné par les
+dieux à remonter éternellement au sommet d’une
+montagne un rocher qui en retombait toujours.</p>
+
+<p>Reconnaissant, comme ses prédécesseurs, la triste
+médiocrité de notre enseignement, un nouveau ministre
+de l’Instruction Publique se proposa récemment
+de le modifier une fois encore.</p>
+
+<p>Son idéal était de renforcer l’enseignement du grec
+et du latin auquel, avec une foi religieuse partagée
+par beaucoup de braves gens, il attribuait une mystique
+vertu.</p>
+
+<p>L’auteur de ces nouvelles réformes eut raison de
+répéter, avec la totalité de ses prédécesseurs, que le but
+de l’enseignement doit être la formation de l’esprit.
+Peu importerait, évidemment, ce qui serait enseigné,
+fût-ce le sanscrit, si une telle formation était obtenue.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La position qu’occupe un pays sur l’échelle de la
+civilisation dépend du niveau de son élite. La valeur
+de cette élite se mesure surtout à la qualité des savants
+indépendants que l’enseignement a su former.</p>
+
+<p>Leur rôle est très net. Si les professeurs ont pour
+mission d’enseigner la science déjà réalisée, c’est aux
+savants indépendants qu’il appartient de la perfectionner.</p>
+
+<p>L’immense influence de cette catégorie de savants
+ne peut se contester. Toutes les grandes lois fondamentales
+de la physique : lois d’Ohm, principe de
+Carnot, conservation de l’énergie, etc., leur sont dues.
+A eux également revient la presque totalité des inventions
+qui ont renouvelé la face de la civilisation :
+machine à vapeur, chemins de fer, photographie, télégraphie
+électrique, téléphonie, industrie du froid, etc.</p>
+
+<p>La grande force de l’éducation en Allemagne et
+aux États-Unis est d’avoir su créer une légion de
+ces savants indépendants. L’évolution industrielle et
+économique de ces pays représente leur œuvre.</p>
+
+<p>La supériorité, si mal comprise en France, des
+universités allemandes, ne résulte pas de différences
+des programmes. Ils sont les mêmes partout. Elle tient
+à des causes d’ordre psychologique, notamment au
+recrutement des professeurs.</p>
+
+<p>En France, on ne devient professeur qu’après une
+série de concours exigeant beaucoup de mémoire,
+mais ne demandant aucune recherche personnelle.</p>
+
+<p>Les longues années passées chez nous à loger dans
+la mémoire le contenu de gros manuels et à « contempler
+des équations au lieu de regarder les phénomènes »,
+sont consacrées en Allemagne, par le candidat
+professeur, à exécuter des travaux personnels
+dans un des nombreux laboratoires libéralement
+ouverts à tous les chercheurs. Puis, l’enseignement
+étant libre, le futur professeur ouvre un cours, payé,
+comme tous les cours, par les élèves. Si ces derniers
+en tirent profit, la réputation du maître grandit et il
+finit par être appelé dans une des chaires officielles
+des 25 universités allemandes. Il recevra alors un
+traitement régulier, mais la plus grande partie de
+ses émoluments restera toujours payée par les élèves.
+Il en est de même en Belgique. Je tiens de l’ancien
+professeur de physique de l’université de Liége, M. de
+Heen, que ses leçons lui rapportaient plus de
+60.000 francs par an.</p>
+
+<p>C’est donc, on le voit, l’élève qui, indirectement,
+choisit les professeurs, en Allemagne. « <span lang="de" xml:lang="de">Privat-docent</span> »
+ou titulaire d’une chaire officielle, le maître a le plus
+grand intérêt à s’occuper de ses élèves, puisque la
+majeure partie de son traitement provient de leurs
+rétributions. Dès que l’enseignement se montre insuffisant,
+les élèves disparaissent.</p>
+
+<p>Un des résultats finals des méthodes universitaires
+allemandes est d’inculquer le goût de l’étude et des
+recherches. Les nôtres finissent par inspirer, au contraire,
+l’horreur de toute cette science livresque si
+péniblement acquise. Dès qu’ils possèdent les diplômes
+nécessaires pour obtenir une place, les professeurs
+ne produisent plus rien. Nos grands laboratoires
+restent le plus souvent vides. Il est donc bien
+inutile d’en réclamer de nouveaux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Alors que les savants indépendants sont très encouragés
+en Angleterre, en Amérique et en Allemagne,
+ils se voient si mal accueillis en France que leur
+nombre diminue tous les jours. Les rares survivants
+disparaîtront bientôt entièrement.</p>
+
+<p>Les savants qui ont tant contribué à créer la puissance
+économique de l’Allemagne la reconstruiront
+rapidement. Profitant des leçons du passé, cette Allemagne
+nouvelle sera terriblement dangereuse.</p>
+
+<p>Je livre ces réflexions aux méditations des universitaires
+qui ne cessent de manifester leur hostilité
+aux savants indépendants, si indispensables pourtant
+à la grandeur de leur pays.</p>
+
+<p>Entamer l’épaisse carapace d’illusions dont certains
+maîtres de l’université restent enveloppés étant
+impossible, tout ce qu’on peut espérer c’est de faire
+réfléchir les esprits que la lourde empreinte universitaire
+n’a pas figés encore. De l’éducation des générations
+qui grandissent, éducation du caractère tout
+autant que de l’intelligence, notre avenir dépend. Il
+faut le répéter toujours.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Nos méthodes universitaires ne sont pas seulement
+impuissantes à développer l’intelligence. Elles le
+sont plus encore à former le caractère. Or, les
+hommes sont beaucoup plus guidés par leur caractère
+que par leur intelligence.</p>
+
+<p>Si notre Université ne se préoccupe pas de la
+formation du caractère, c’est parce que cette formation
+ne saurait être constatée par les examens, but
+essentiel de son enseignement. Peu lui importe donc
+que beaucoup de ses élèves n’ayant acquis aucune
+qualité de caractère soient condamnés à traverser le
+monde sans y rien comprendre et, par conséquent,
+sans pouvoir y jouer un utile rôle.</p>
+
+<p>Les aptitudes psychologiques caractéristiques des
+divers peuples représentant un héritage ancestral,
+on ne saurait évidemment agir très profondément
+sur elles. Il existe cependant certaines méthodes
+capables d’influencer, ou tout au moins d’orienter,
+ces éléments fondamentaux de la personnalité.</p>
+
+<p>La possibilité de telles modifications est prouvée
+en constatant les transformations subies pendant
+cinquante ans par l’Allemagne et le Japon. C’est
+grâce à elles, je le répète, que l’Allemagne, malgré
+la diversité des races qui la composent, devint la
+première puissance industrielle du monde, et que le
+Japon, petite île, ne possédant jadis ni pouvoir ni
+prestige, devint un puissant empire.</p>
+
+<p>Notre avenir ne dépend pas seulement des aptitudes
+techniques de nos ouvriers mais surtout des
+capacités des élites qui les dirigent. Or, ces élites,
+au moment de la guerre, se laissaient de plus en plus
+dépasser par des concurrents étrangers.</p>
+
+<p>Les raisons de leur insuffisance étaient identiques
+dans les branches les plus diverses de notre activité.</p>
+
+<p>On le constate facilement en parcourant les soixante
+volumes publiés durant la guerre par la Société
+d’Expansion Économique sur nos principales industries.
+Je les ai résumées dans un précédent ouvrage<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>.
+Tous les auteurs de ces enquêtes donnent les mêmes
+explications psychologiques de la décadence profonde
+révélée par la statistique de nos diverses entreprises.
+Nulle part il n’est parlé de l’insuffisance intellectuelle
+des chefs mais, à chaque page, d’insuffisances psychologiques
+résultant de défauts de caractère observés
+dans toutes les professions.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> <i>Psychologie des temps nouveaux</i>.</p>
+</div>
+<p>C’est à supprimer ces défauts que devrait tendre
+notre régime universitaire. En réalité, il n’y tend
+pas du tout.</p>
+
+<p>Actuellement, notre Université fabrique à coups de
+manuels d’innombrables diplômés, mais elle reste
+impuissante à former des élites. Le personnel dirigeant,
+issu à peu près exclusivement des concours,
+constitue souvent une bien médiocre élite.</p>
+
+<p>J’aurai à revenir bientôt sur l’éducation du caractère
+et à montrer comment la discipline, l’ordre et la
+méthode qui firent la force de l’Allemagne lui furent
+inculqués par son régime militaire. En Angleterre et en
+Amérique, où ce régime n’existait pas, il a été remplacé
+par des sports, qualifiés justement d’éducateurs, car
+ils impliquent les mêmes qualités que celles résultant
+du service militaire.</p>
+
+<p>Insister serait inutile. Notre enseignement universitaire
+est arrivé à cette phase de décrépitude sans
+remède où sombrent les institutions qui ne surent
+pas évoluer.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c31"><span class="maigre">CHAPITRE III</span><br>
+<span class="ssf small">L’ENSEIGNEMENT DE LA MORALE A L’ÉCOLE</span></h3>
+
+
+<p>Les lecteurs de cet ouvrage ne sont pas très familiarisés,
+peut-être, avec l’histoire de l’empereur
+Akbar. Ce fut pourtant le plus puissant souverain
+de son époque. Pendant un règne de cinquante ans,
+il créa dans l’Inde des villes merveilleuses et des
+palais de rêves.</p>
+
+<p>Akbar n’était pas seulement grand bâtisseur, il fut
+aussi un judicieux philosophe. Les religions lui apparaissant
+comme des incarnations diverses des mystères
+qui nous entourent, il projeta de les fondre en
+une seule et réunit dans ce but plusieurs théologiens.</p>
+
+<p>La tentative ne fut pas heureuse. Les membres de
+la docte assemblée n’échangèrent que des invectives
+et de vigoureux horions.</p>
+
+<p>Soupçonnant dès lors, et bien avant les philosophes
+modernes, que les croyances sont indépendantes de
+la raison, Akbar abandonna son projet et se contenta
+de faire régner une tolérance absolue dans son
+immense empire. Ses sujets furent libres d’adorer
+les dieux qu’ils préféraient ou de n’en pas adorer du
+tout. Les biens religieux furent respectés. Les pères
+de famille eurent le droit de faire éduquer leurs
+enfants par des bouddhistes, des brahmanes, des
+musulmans ou des chrétiens.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les peuples de l’Europe mirent longtemps à imiter
+l’exemple du grand empereur. Après s’être massacrés
+et persécutés au cours d’interminables querelles religieuses,
+ils finirent cependant, eux aussi, par découvrir
+que la force ne peut rien contre la foi. Aujourd’hui,
+la presque totalité des nations civilisées pratique
+une large tolérance religieuse. Seules la France
+et la Turquie firent exception pendant longtemps.</p>
+
+<p>Durant de nombreuses années l’anticléricalisme
+constitua le fond de la politique radicale. Son principal
+but était de substituer aux écoles libres, coûtant
+fort peu, des écoles gouvernementales qui exigèrent
+une dépense de plusieurs centaines de millions.</p>
+
+<p>Bien que cette substitution n’ait été imitée par
+aucun des peuples civilisés de l’univers, nos gouvernants
+s’en montrèrent cependant très fiers. Peut-on
+rêver plus noble tâche, en effet, que de protéger
+l’âme des enfants contre les superstitions des âges
+de barbarie ? Une telle entreprise ne dérive-t-elle
+pas de principes scientifiques très sûrs ?</p>
+
+<p>On le crut longtemps et c’est pourquoi tant de
+mentalités incertaines acceptèrent des persécutions
+considérées comme nécessaires. Les politiciens
+restaient sans prestige, mais puisqu’ils parlaient au
+nom de la science, on se résignait à subir leurs
+violences.</p>
+
+<p>Et voici que, à la suite d’investigations approfondies,
+la philosophie, la psychologie et d’autres sciences
+encore, viennent dévoiler les erreurs de la ruineuse
+conception dont fut bouleversée la France pendant
+trente ans.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Bien que l’évolution des idées nouvelles sur les
+religions ne puisse être résumée en quelques lignes,
+on peut en marquer les principaux points.</p>
+
+<p>Tout d’abord, la psychologie a montré que les
+croyances n’étaient nullement enfantées par la crainte,
+mais correspondaient à des besoins irréductibles de
+l’esprit.</p>
+
+<p>Qu’elles soient religieuses, politiques ou sociales
+les croyances sont régies par une même logique, la
+logique mystique, indépendante de la logique
+rationnelle.</p>
+
+<p>Beaucoup d’esprits révolutionnaires ne sont, en
+réalité, que des croyants ayant changé les noms de
+leurs dieux. Socialistes, francs-maçons, communistes,
+adorateurs de fétiches ou de formules destinées à
+régénérer le genre humain, ne doivent l’intensité de
+leur fanatisme qu’au développement exagéré de cet
+esprit mystique, qui anime tous les apôtres d’une nouvelle
+foi.</p>
+
+<p>Ces remarques constituent le côté théorique de la
+question. Le point de vue pratique est fourni par une
+philosophie nouvelle, le pragmatisme, très en vogue
+actuellement dans les universités d’Amérique.</p>
+
+<p>Cette philosophie proclame que la notion d’utilité,
+toujours visible, doit passer avant celle de vérité
+difficilement accessible. Si, comme l’observation le
+démontre, les croyances augmentent la puissance de
+l’individu et l’élèvent au-dessus de lui-même, il serait
+absurde de rejeter de l’éducation un pareil moyen
+d’action.</p>
+
+<p>Les psychologues, même libres penseurs, reconnaissent
+tous, également, la force que donne à
+l’homme la possession d’une croyance. Pour qui en
+douterait, je me bornerai à citer les lignes suivantes,
+écrites par un professeur de la Sorbonne, aussi peu
+suspect de cléricalisme que je le suis moi-même :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« La vie religieuse, dit-il, suppose la mise en œuvre de forces
+qui élèvent l’individu au-dessus de lui-même… Le croyant peut
+davantage que l’incroyant. Ce pouvoir n’est pas illusoire, C’est
+lui qui a permis à l’humanité de vivre. »</p>
+</blockquote>
+
+<hr>
+
+
+<p>Par une voie différente, on peut encore démontrer
+l’utilité de l’enseignement religieux à l’école. Dans le
+livre célèbre : <i>la Science et l’hypothèse</i>, qu’il écrivit
+jadis, à ma demande, pour la collection que je dirige,
+l’illustre mathématicien Henri Poincaré prouve
+qu’aucune science, y compris les mathématiques, ne
+saurait vivre sans hypothèses. C’est ainsi, par
+exemple, que la propagation de la lumière et des
+ondes électriques, qui impressionnent le récepteur
+du télégraphe sans fil serait inexplicable sans l’hypothèse
+de l’éther. La nature de cet éther est entièrement
+ignorée. On ne sait pas si sa densité est infiniment
+grande ou infiniment petite. On n’est même
+pas sûr qu’il existe, et cependant la science ne peut
+s’en passer. Quand on refuse d’accepter l’hypothèse
+pour guide, il faut se résigner à prendre le hasard
+pour maître.</p>
+
+<p>Les hypothèses religieuses sont comparables aux
+hypothèses scientifiques et il est aussi difficile de se
+passer des premières que des secondes. Sur les hypothèses
+scientifiques repose tout l’édifice de nos connaissances.
+Sur les hypothèses religieuses toutes les
+civilisations furent bâties.</p>
+
+<p>Il ne subsiste donc aujourd’hui aucune raison, ni
+scientifique, ni philosophique, ni pratique, permettant
+de justifier les persécutions dont l’enseignement
+religieux fut l’objet et dont l’Alsace, après son retour
+à la France, faillit être victime.</p>
+
+<p>Loin de constituer un danger, cet enseignement est
+au contraire fort utile. Grâce à lui se créent facilement
+chez l’enfant des habitudes inconscientes qui survivront
+plus tard, quand il perdra ses croyances.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Est-ce à dire qu’il faille obliger le maître d’école
+à enseigner comme vérités des hypothèses auxquelles
+il ne croit pas ? En aucune façon.</p>
+
+<p>Le libre penseur le plus sceptique ne trahirait
+aucune de ses convictions en disant à ses élèves que
+tous les peuples ont eu des religions en rapport avec
+leurs sentiments et leurs besoins et que, sur ces
+religions, furent édifiées les lois, les coutumes, les
+civilisations. Il enseignerait que tous les dogmes
+prescrivent des règles morales nécessaires à la vie
+des sociétés. Finalement, il exposerait brièvement
+aux élèves la religion de leurs pères, en faisant
+remarquer que ce n’est pas dans l’enfance que sa
+valeur pourrait être discutée.</p>
+
+<p>Je ne crois pas qu’aucun savant moderne conteste
+la valeur des assertions qui précèdent. Elle ne peut
+être mise en doute que par des législateurs auxquels
+leur fanatisme mystique et la terreur de l’opinion
+collective ôtent toute liberté de jugement.</p>
+
+<p>On ne peut, cependant, les considérer comme
+dépourvus de toute philosophie, ces modernes apôtres.
+Mais leur rudimentaire philosophie est celle qu’un
+éminent romancier rendit célèbre dans la personne
+de M. Homais. L’esprit qu’incarnait cette âme simple
+régna longtemps en maître au Parlement. Il fit
+expulser des hôpitaux les Sœurs qui soignaient admirablement
+les malades et enveloppaient d’espérances
+leurs derniers moments. Il a fait chasser de France
+les milliers de professeurs de l’institut des Frères,
+qui donnaient l’instruction gratuite à des centaines
+de milliers d’enfants et avaient créé un enseignement
+agricole et professionnel sans rival, disparu avec eux.</p>
+
+<p>Lorsque les notions psychologiques esquissées dans
+ce chapitre seront mieux connues, on considérera
+l’intolérance comme une calamité aussi ruineuse que
+dangereuse et l’opinion se dressera vigoureusement
+contre ses pernicieux apôtres. Dominant les fanatismes
+de l’heure présente, les historiens de l’avenir
+n’auront pas de peine à montrer ce que l’intolérance
+religieuse a coûté et de quels précieux éléments
+d’éducation elle nous a privés.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c32"><span class="maigre">CHAPITRE IV</span><br>
+<span class="ssf small">LA CRÉATION D’HABITUDES MORALES PAR L’ARMÉE</span></h3>
+
+
+<p>Dans leurs discours, tous les chefs d’État parlent de
+désarmement, mais ils augmentent en même temps
+leurs budgets de guerre, sachant bien que les seules
+chances de paix résident dans la puissance des
+armées. Aujourd’hui, plus encore que dans le passé,
+pour durer il faut rester fort.</p>
+
+<p>Ces armements sont financièrement désastreux
+puisqu’ils obligent des peuples demi-ruinés à s’appauvrir
+davantage ; mais l’exemple de l’Allemagne suffit
+à montrer ce que coûte, de nos jours, une défaite.</p>
+
+<p>La nécessité de conserver sur pied de dispendieuses
+troupes semble d’autant plus lourde qu’une armée
+représente un outil rarement employé.</p>
+
+<p>On est alors conduit à se poser la question suivante :
+cet outil, fort coûteux, ne serait-il pas utilisable
+autrement que pour la guerre ? Or, il est facile
+de démontrer qu’en dehors de son but guerrier, l’éducation
+militaire pourrait rendre à un peuple les plus
+signalés services.</p>
+
+<p>On se souvient des déclarations du célèbre chimiste
+Ostwald, affirmant que la suprématie industrielle
+des Germains tenait à ce que seuls ils possédaient
+le secret de l’organisation.</p>
+
+<p>Cette supériorité, dont Ostwald lui-même ne comprenait
+pas très bien l’origine, résulte beaucoup moins
+des qualités intellectuelles acquises à l’Université
+que de certaines qualités de caractère : ordre,
+discipline, ponctualité, solidarité, sentiment du
+devoir, etc., que l’université n’enseigne pas.</p>
+
+<p>Le ministre Helfferich avait une vision beaucoup plus
+juste des causes de la supériorité de ses compatriotes
+quand il la déclarait issue du passage forcé de tous les
+jeunes Allemands par la caserne, où ils acquéraient
+les qualités de caractère indispensables à la nouvelle
+évolution scientifique et industrielle du monde.</p>
+
+<p>Inutile d’objecter que les Américains, jadis sans
+armée, atteignirent cependant une grande prospérité
+industrielle. Leurs qualités d’ordre, de solidarité, de
+ponctualité, de discipline étaient dues, comme celles
+des Anglais, à la pratique de sports où la discipline
+s’impose aussi rigoureusement qu’à la caserne.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Comment le régime militaire peut-il inculquer de
+telles qualités ? Ici, nous nous trouvons en présence
+du formidable problème de la morale dont on peut
+dire qu’il fut la pierre d’achoppement de tous les
+philosophes<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> On peut juger, par le passage suivant de l’éminent philosophe Boutroux, à
+quel point sont confuses les idées sur la morale de nos plus illustres universitaires :
+« A travers leur extrême variété, tous les systèmes de morales ont consisté à
+prendre pour principe une certaine notion du bien comme objet définitif proposé
+à notre activité et à chercher ensuite, dans un libre consentement de l’intelligence
+du cœur et de la volonté, le ressort de l’action dirigé vers cette fin. »</p>
+</div>
+<p>Ce problème est, au fond, assez simple, bien que
+des hommes comme Kant en aient complètement
+méconnu les éléments.</p>
+
+<p>Pour l’illustre philosophe, il n’existait pas une
+morale possible sans sanctions, c’est-à-dire sans
+récompense et sans châtiment. Le crime, restant
+souvent impuni ici-bas, et la vertu privée de récompense,
+Kant en déduisait la nécessité d’une vie future
+et d’un Dieu rémunérateur.</p>
+
+<p>Une morale dépourvue de sanction serait donc,
+suivant Kant, impossible.</p>
+
+<p>Ces conceptions sont restées classiques dans notre
+enseignement, et je tiens de l’éminent philosophe Bergson
+qu’il fut pendant longtemps à peu près seul avec
+l’auteur de cet ouvrage à les rejeter complètement.</p>
+
+<p>S’il les repoussait, c’était d’ailleurs pour des raisons
+un peu différentes de celles que j’ai exposées
+dans un autre livre et dont voici la substance :</p>
+
+<p>Kant, comme tous les philosophes rationalistes,
+croyait l’homme guidé dans la vie par son intelligence
+alors qu’il est, en réalité, conduit surtout par les
+sentiments dont dérive son caractère.</p>
+
+<p>En fait, ce n’est guère la crainte du châtiment et
+l’espoir d’une récompense qui font respecter le devoir
+moral. Ce respect ne se trouve constitué qu’après être
+devenu une habitude. L’homme obéit alors à certaines
+règles de conduite sans les discuter. C’est à ce moment
+précis que sa morale est formée.</p>
+
+<p>La morale purement rationnelle des professeurs,
+dans laquelle chaque acte exigerait une délibération
+intellectuelle, formerait une pauvre morale. L’homme
+n’ayant pas d’autre règle de conduite inspirerait peu
+de confiance.</p>
+
+<p>L’erreur de Kant dérivait de ce que, ignorant la
+force d’un inconscient convenablement éduqué, il ne
+pouvait le supposer assez fort pour remplacer les
+sanctions présentes ou futures. Ces sanctions lui
+semblaient donc indispensables.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Comment créer cette morale inconsciente, seul
+guide sûr de la conduite ? Comment, en d’autres
+termes, transformer en habitudes l’observation des
+lois morales sans lesquelles une société tombe vite
+dans l’anarchie ?</p>
+
+<p>Une seule méthode permet d’obtenir ce résultat :
+répéter longtemps l’acte qui doit devenir habitude.</p>
+
+<p>Cet acte représentant d’abord une gêne, l’élève
+n’arrive à le pratiquer que par contrainte, c’est-à-dire
+sous l’influence d’une discipline rigide.</p>
+
+<p>Pareille discipline étant difficile dans la famille et
+à l’école, beaucoup d’hommes n’ont d’autre morale
+que celle du groupe social auquel ils appartiennent,
+en dehors de la crainte, assez faible aujourd’hui,
+qu’inspire le gendarme.</p>
+
+<p>Cette discipline rigide, mais nécessaire pour créer
+une moralité inconsciente, s’obtient au contraire facilement
+à l’armée, parce qu’elle possède des moyens
+de contrainte auxquels on ne résiste pas. Leur rigueur
+n’est, d’ailleurs, pénible qu’au début, car à la discipline
+externe imposée se substitue bientôt la discipline
+interne, spontanée, constituant l’habitude.</p>
+
+<p>L’homme ainsi formé est comparable au cycliste
+circulant sans effort dans les chemins les plus difficiles,
+alors qu’à ses débuts il n’y parvenait qu’avec
+peine.</p>
+
+<p>Les peuples ayant acquis la discipline interne,
+constituant une morale stabilisée, sont, par ce seul
+fait, très supérieurs à ceux qui ne la possèdent pas.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La création d’habitudes morales au moyen de la
+discipline militaire repose sur le principe psychologique
+très sûr des associations par contiguïté. On
+peut le formuler de la façon suivante :</p>
+
+<p>Lorsque des impressions ont été produites simultanément,
+ou se sont succédé immédiatement, il suffit
+que l’une d’elles se présente à l’esprit pour que les
+autres soient évoquées aussitôt.</p>
+
+<p>L’association par contiguïté est nécessaire pour
+créer l’habitude. Bien établie, cette habitude rend inutile
+la représentation mentale de l’association.</p>
+
+<p>Pour faire mieux comprendre la force de l’éducation
+inconsciente, et montrer comment elle peut survivre
+au conscient désagrégé par une cause quelconque,
+je rappellerai un cas bien concret observé
+jadis par l’illustre général de Maud’huy, qui n’a jamais
+manqué une occasion de me rappeler qu’il se considérait
+comme mon élève.</p>
+
+<p>Alors commandant, il vit entrer dans son bureau un
+sergent de service, venant l’informer avec inquiétude,
+qu’un soldat ivre se démenait dans une salle,
+brisant tout et menaçant de sa baïonnette le premier
+qui l’approcherait. Que faire ?</p>
+
+<p>Théoriquement il paraissait très simple de lancer
+plusieurs hommes sur le forcené pour le maîtriser.
+C’était les exposer à être tués ou blessés. La psychologie
+ne fournirait-elle pas un moyen plus subtil ?</p>
+
+<p>Le futur général l’eut vite trouvé. Se souvenant que
+l’éducation inconsciente survit aux perturbations du
+moi conscient, il se dirigea vers la salle où gesticulait
+l’ivrogne, ouvrit la porte et, d’une voix de
+stentor, commanda :</p>
+
+<p>— Garde à vous ! Portez arme ! Posez arme !
+Repos !</p>
+
+<p>Les ordres furent immédiatement exécutés et il
+devint facile de désarmer le soldat, dont l’âme consciente
+avait été perturbée par l’ivresse, mais dont
+l’habitude inconsciente n’avait pas encore été atteinte.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pour en finir avec le principe si fécond des associations
+par contiguïté, je ferai remarquer qu’il sert
+de base à toutes les formes possibles d’éducation,
+aussi bien chez les animaux que chez l’homme. Les
+dresseurs les plus raffinés n’en utilisent guère d’autres.
+Ce même principe contient la solution de problèmes
+d’aspect insoluble, par exemple, empêcher
+un brochet affamé de manger les poissons enfermés
+avec lui dans un bocal. Cette expérience est trop
+connue pour qu’il soit utile d’en rappeler les détails.</p>
+
+<p>La création d’habitudes morales par voie d’association
+se trouve facilitée grâce à l’application de cette
+autre loi psychologique : des impressions faibles, si
+répétées qu’on le suppose, n’ont jamais la puissance
+d’impressions peu répétées, mais très fortes.</p>
+
+<p>En vertu de ce principe, que j’eus souvent jadis
+l’occasion d’appliquer au dressage de chevaux difficiles,
+le châtiment punissant une violation de discipline
+peut être rare, s’il est sévère. C’est pour
+cette raison qu’au grand collège d’Eton, fréquenté
+par les fils de la haute aristocratie anglaise, le principal
+fouette lui-même en public l’élève ayant proféré
+un mensonge. Cette peine humiliante a pour résultat
+d’inspirer aux jeunes gens une horreur si intense
+du mensonge qu’il est rarement besoin de l’appliquer.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’immense supériorité de la discipline militaire sur
+celle de l’école et surtout de la famille est, je le répète,
+qu’on ne résiste pas à la première, alors que la discipline
+scolaire ou familiale ne se compose guère
+que de remontrances sans force et de discours sans
+prestige.</p>
+
+<p>La création d’habitudes militaires et morales
+demande un certain temps. Sa durée est fort discutée
+d’ailleurs par les partisans d’un service militaire
+réduit à quelques mois.</p>
+
+<p>La question s’est présentée dans divers pays et
+notamment en Belgique. Le Roi Albert y fit preuve
+à ce propos de connaissances psychologiques qui
+m’avaient déjà frappé au cours d’une conversation
+que j’eus avec lui.</p>
+
+<p>Dans le but d’obtenir la prolongation du service de
+10 à 14 mois, il disait : « abaisser la durée du temps
+de service au-dessous d’un certain terme, c’est
+tomber dans le système des milices. Or, l’expérience
+prouve que les milices n’ont jamais tenu devant
+une force régulière et bien entraînée. On croit
+trouver un correctif dans un puissant armement, mais
+une troupe sans discipline, ni cohésion, ne saura pas
+défendre cet armement. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le lecteur entrevoit maintenant, je pense, l’utilité
+du régime militaire sur la formation du caractère et
+de la morale d’un peuple.</p>
+
+<p>L’officier peut et doit devenir le véritable éducateur
+de notre jeunesse, appelée, aujourd’hui à passer par
+la caserne et redoutant, parfois bien à tort, d’y perdre
+son temps.</p>
+
+<p>Apprendre au soldat à manœuvrer ne doit être
+qu’une partie du travail des chefs. L’habitude de
+manier les hommes a déjà transformé beaucoup
+d’officiers en psychologues.</p>
+
+<p>Quelques-uns, trop peu nombreux encore, avaient
+compris depuis longtemps ce côté de leur rôle. C’est
+ainsi, par exemple, qu’il y a quelques années, le
+général Gaucher, alors commandant d’état-major,
+publiait une série de conférences sur <i>La Psychologie
+de la Troupe et du Commandement</i>, où se trouvaient
+reproduits plusieurs chapitres de mes ouvrages.</p>
+
+<p>En ce qui concerne, notamment, l’éducation de la
+morale, l’auteur y a fort bien montré les différences
+des modes de création de la moralité individuelle et
+de la moralité collective. Sans doute, un chef
+pourra momentanément susciter dans une troupe des
+qualités très hautes — abnégation, dévouement, désintéressement,
+sacrifice de la vie, etc. ; mais cette
+moralité transitoire ne survit pas à l’influence du
+chef qui l’a créée, alors que persiste la moralité individuelle,
+transformée en habitude suivant les principes
+que je viens d’exposer.</p>
+
+<p>Lorsque le caractère a été éduqué, ainsi que l’intelligence,
+l’homme possède un capital mental fort
+supérieur à tous les capitaux matériels. Les événements
+peuvent, en effet, détruire ces derniers, mais
+ils n’entament pas le premier.</p>
+
+<p>Tous les peuples modernes, les latins surtout, ont
+besoin d’une éducation morale les dotant d’un capital
+mental solide. L’armée, seule, je le répète, pourra le
+leur faire acquérir.</p>
+
+<p>Notre avenir dépendra donc de l’éducation morale
+reçue par la nouvelle génération.</p>
+
+<p>L’intelligence, tout le monde en possède en France,
+et c’est pourquoi la jeunesse se charge si facilement de
+diplômes. Malheureusement, les qualités de caractère
+ne sont pas toujours développées au même degré.</p>
+
+<p>Or dans la phase d’évolution où le monde entre
+aujourd’hui, c’est la possession de ces qualités qui
+déterminera l’avenir des peuples.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c33"><span class="maigre">LIVRE VII</span><br>
+<span class="small">LES ALLIANCES ET LES GUERRES</span></h2>
+
+
+
+
+<h3><span class="maigre">CHAPITRE PREMIER</span><br>
+<span class="ssf small">LA VALEUR DES ALLIANCES</span></h3>
+
+
+<p>Parmi les hommes d’État ayant joué un rôle dans
+les événements contemporains, l’Histoire citera certainement
+le nom de M. Isvolsky, ambassadeur de
+Russie à Paris au moment de la guerre.</p>
+
+<p>Avant d’être ambassadeur en France, il fut ministre
+des affaires étrangères et occupa des postes diplomatiques
+importants dans diverses capitales de l’Europe.</p>
+
+<p>L’éminent homme d’État était un esprit très fin,
+très cultivé, connaissant admirablement l’art difficile
+de comprendre les hommes et de les manier. Il
+se trompa sans doute quelquefois ; mais l’Histoire ne
+cite guère de diplomates ne s’étant jamais trompés.</p>
+
+<p>J’avais l’honneur de le compter parmi mes lecteurs
+assidus. Il entreprit même pendant son séjour à
+Paris, comme ambassadeur, la traduction russe de
+mon petit volume : <i>Aphorismes du Temps Présent</i>.</p>
+
+<p>J’eus l’occasion, un jour, de lui proposer l’addition
+d’un aphorisme constatant qu’une alliance entre
+peuples s’évanouit dès que les intérêts de ces peuples
+viennent à diverger.</p>
+
+<p>— N’écrivez pas cela, me dit l’ambassadeur avec
+un sourire ironique. C’est une vérité tellement confirmée
+par l’histoire qu’il serait vraiment inutile de la
+rappeler.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La guerre et aussi la paix ont amplement justifié
+la judicieuse réflexion de l’illustre diplomate.</p>
+
+<p>On le vit, notamment, quand l’Italie et la Roumanie,
+d’abord alliées à l’Allemagne, se tournèrent contre
+elle, le jour précis où leurs intérêts différèrent des
+intérêts germaniques.</p>
+
+<p>On put constater encore la faible valeur des
+alliances lorsque nous fûmes abandonnés par la
+Russie, puis quand l’Autriche essaya vers la fin de la
+guerre, de se séparer de l’Allemagne.</p>
+
+<p>L’action des intérêts qui amène la rupture des
+alliances se manifeste également dans leur genèse.
+Les États-Unis en fournirent un remarquable exemple
+lorsque sentant grandir les menaces de l’Allemagne
+ils sortirent de leur neutralité, bien que n’étant liés
+par aucun traité, pour nous aider à terminer la guerre.</p>
+
+<p>Les journaux français faisaient preuve d’une naïveté
+un peu excessive quand ils répétaient sans trêve,
+durant la guerre, que l’Angleterre et l’Amérique
+s’étaient jointes à la France pour défendre la cause du
+droit et de la justice. Elles défendaient simplement
+leurs intérêts menacés. « C’est pour nous-mêmes,
+écrivait le <i lang="en" xml:lang="en">Times</i>, que nous avons tiré l’épée, afin de
+demeurer les maîtres de la mer et du commerce du
+monde. »</p>
+
+<p>L’Allemagne abattue, il fallait empêcher la France
+de prédominer, et c’est pourquoi les gouvernants
+britanniques s’opposèrent, avec une énergie côtoyant
+la violence, à ce que les anciennes frontières du Rhin
+nous fussent rendues. Avec la même énergie, ils
+empêchèrent la formation de l’État tampon de Rhénanie
+qui eût rendu l’Allemagne moins dangereuse
+pour ses voisins.</p>
+
+<p>Mêmes observations au sujet de l’Amérique, entrée en
+guerre, assuraient nos hommes d’État et nos journalistes,
+pour défendre le droit et la liberté.</p>
+
+<p>Le 11 mars 1921, l’ambassadeur des États-Unis à
+Londres faisait justice de ces naïvetés quand il
+disait :</p>
+
+<p>« <i>Nombreux sont ceux qui demeurent convaincus que
+nous avons envoyé nos jeunes soldats au delà de l’Océan
+pour sauver la Grande-Bretagne, la France et l’Italie.
+Ce n’est pas vrai. Nous les avons envoyés uniquement
+pour sauver les États-Unis d’Amérique.</i> »</p>
+
+<p>Ces constatations diverses aboutissent toutes à
+montrer l’évidence de ce principe qu’une alliance est
+une association provisoire d’intérêts semblables ne
+survivant pas à leur divergence.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quand les ambitions ou les intérêts sont très forts,
+ils peuvent créer des alliances entre peuples n’ayant
+aucune sympathie les uns pour les autres. L’empereur
+Guillaume II rêva longtemps de s’allier avec la
+France qu’il aimait peu contre l’Angleterre qu’il
+aimait moins encore. On le sait notamment par la révélation
+d’une de ses conversations avec le roi Léopold
+de Belgique, publiée par le baron Van der Elst, ancien
+secrétaire général du ministre des affaires étrangères
+belge.</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Depuis de longues années, lui dit Guillaume, j’ai employé
+tous les moyens pour me rapprocher de la France et chaque
+fois que je lui ai amicalement tendu la main, elle a repoussé
+mes avances avec dédain. Tous mes projets se heurtent à
+l’opposition systématique du gouvernement et sont violemment
+combattus par la presse française qui les dénature et en prend
+prétexte pour m’injurier. J’avais rêvé d’une réconciliation avec
+la France. J’aurais voulu former avec elle, dans l’intérêt général,
+un bloc continental assez fort pour mettre un frein aux ambitions
+de l’Angleterre qui cherche à confisquer le monde à son
+profit. Et, au contraire, je vois la France prêcher la haine, la
+revanche, et préparer la guerre dans le dessein de nous
+anéantir. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>L’Angleterre qui commençait à fort redouter l’Allemagne,
+rivale grandissante, aurait bien volontiers
+traité avec elle, mais ses avances eurent peu de
+succès. L’Allemagne se croyait, d’ailleurs, très sûre
+de la neutralité britannique au début de la guerre.</p>
+
+<p>On a souvent affirmé que si, en 1914, l’Angleterre
+avait déclaré immédiatement ses intentions, l’Allemagne
+n’aurait probablement pas déchaîné le conflit.
+Ce retard fut une des conséquences nécessaires de
+la politique traditionnelle anglaise. L’intérêt de se
+joindre à la France n’exista pour elle que quand
+l’Allemagne, contrairement à l’espérance des hommes
+d’État anglais, viola la neutralité belge et menaça
+Anvers.</p>
+
+<p>Tous ces exemples, mettant en évidence les bases
+psychologiques d’une alliance, permettent de pressentir
+le sens réel de ce mot.</p>
+
+<p>Avec l’évolution actuelle du monde et la mobilité
+des intérêts économiques, les alliances entre peuples
+ne représentent que l’association momentanée d’intérêts
+semblables et ne survivent pas à la disparition
+de cette communauté d’intérêts.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il ne faut pas oublier du reste, quand on parle
+d’alliances que, sauf dans les relations commerciales
+qui imposent l’honnêteté, sous peine de ne pouvoir se
+continuer, il n’existe aucune trace de moralité politique
+internationale. Les termes de droit et de justice
+constituent alors des expressions totalement dépourvues
+d’efficacité et qui n’ont jamais influencé la
+conduite.</p>
+
+<p>L’histoire se compose surtout du récit des conquêtes
+effectuées par les peuples forts sur les peuples
+faibles, sans qu’il soit question d’aucun droit. Les
+chroniqueurs réservent d’ailleurs leur admiration
+aux conquérants que les idées de droit et de justice
+préoccupèrent fort peu. Frédéric II de Prusse fut
+qualifié de grand en raison surtout de la façon dont il
+dépouilla ses voisins de provinces sur lesquelles il
+n’avait aucun droit.</p>
+
+<p>Il en fut de même dans tous les pays. Un discours
+prononcé à Dunkerque, par M. Poincaré, rappelle que
+quand cette ville parut devenir une concurrente dangereuse
+pour le commerce anglais, le gouvernement
+britannique essaya de la faire incendier par surprise.
+A deux reprises, en 1694 et 1695, il envoya une
+flotte de frégates et de brûlots pour tenter l’opération.
+Jean-Bart réussit à l’empêcher mais, plus tard,
+les Anglais parvinrent à raser les fortifications de la
+ville et détruire Son port.</p>
+
+<p>Alors, comme aujourd’hui, comme demain et
+comme plus tard encore, la seule loi morale régissant
+les relations entre peuples, reste celle du plus fort.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Inutiles souvent, les traités d’alliance peuvent
+en outre devenir dangereux. Les querelles de l’Autriche
+avec la Serbie nous étaient profondément indifférentes.
+Seul notre traité avec la Russie nous entraîna
+dans une guerre effroyable. L’alliance franco-russe
+nous coûta 1.500.000 hommes, la ruine de plusieurs
+départements et un nombre immense de milliards.</p>
+
+<p>Quand les intérêts d’un peuple sont évidents, nul
+besoin d’un traité d’alliance pour lui faire prendre
+parti dans le conflit. Les pays qui nous aidèrent le
+plus pendant la guerre, c’est-à-dire l’Angleterre et
+l’Amérique, furent justement ceux auxquels aucun
+pacte ne nous liait.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Nous ne conclurons pas de ce qui précède que les
+alliances soient toujours inutiles. Elles peuvent avoir
+un effet moral précieux pour prévenir l’attaque d’un
+peuple fort contre un peuple faible. Comme nous le
+rappelions plus haut, si l’Allemagne avait supposé
+que l’Angleterre s’unirait à la France, elle n’eût sans
+doute pas déclenché la guerre. Un traité d’alliance
+bien net avec l’Angleterre, au lieu de promesses vagues,
+aurait donc probablement empêché la formidable
+conflagration.</p>
+
+<p>De même pour le traité projeté au moment de
+la paix, entre la France, l’Angleterre et l’Amérique.
+Il eût été fort utile pour paralyser en Allemagne
+les projets de revanche.</p>
+
+<p>Aucun peuple n’est assez fort actuellement pour
+vivre sans alliances morales, les seules possibles
+aujourd’hui parce que les autres sont sans efficacité
+comme nous l’avons montré. Avec qui la France doit-elle
+s’allier ?</p>
+
+<p>C’est là un problème analogue à ceux posés par le
+sphinx de la légende antique et qu’il fallait résoudre
+sous peine de périr. De lui notre avenir dépend.</p>
+
+<p>L’alliance avec les États-Unis, la plus désirable
+peut-être, a été repoussée par le Sénat américain.
+Depuis la fin de la guerre, les intérêts de l’Amérique
+ayant changé, ses idées ont également changé.</p>
+
+<p>Un sentiment visiblement anti-européen conduisit
+au pouvoir le Président Harding et la propagande
+pro-allemande amena les États-Unis, qui d’abord n’y
+songeaient guère, à réclamer les sommes prêtées
+aux Alliés pendant la lutte commune.</p>
+
+<p>Les journaux américains insinuent maintenant que
+si les États-Unis supportent de lourds impôts, c’est
+que leurs débiteurs alliés ne veulent pas les rembourser,
+ce qu’ils pourraient faire facilement en ne
+consacrant pas tout leur argent à des armements.</p>
+
+<p>Le peuple américain est de plus en plus persuadé
+que ce sont les armements de la France qui empêchent
+le désarmement général. On entrevoit le
+moyen de pression politique que le gouvernement de
+Washington pourra exercer sur les gouvernements
+européens.</p>
+
+<p>Il est possible que les États-Unis prétendent
+imposer des réductions d’armements à certaines
+nations européennes. L’Allemagne y compte fortement.</p>
+
+<p>Cette nouvelle orientation de l’Amérique montre,
+une fois encore, combien est grande aujourd’hui la
+fragilité des alliances. Elle montre surtout qu’il ne
+faut plus espérer une alliance avec l’Amérique.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Des alliances avec les puissances de second ou de
+troisième ordre : Tchéco-Slovaquie, Pologne, etc.,
+sont peu souhaitables. Nous aurions beaucoup à
+donner et très peu à recevoir. On a vu déjà, par
+la demi-alliance polonaise, à quelles guerres contre
+la Russie soviétique nous faillîmes être entraînés.</p>
+
+<p>Avec l’Italie une alliance serait bien incertaine.
+Divers journaux italiens n’ont pas hésité à réclamer la
+Corse, Nice, la Tunisie ou annoncer, comme le <i lang="it" xml:lang="it">Giornale
+d’Italia</i>, que l’Italie pourrait bien passer dans le
+camp allemand où elle était déjà avant la guerre.</p>
+
+<p>Compter, à défaut d’alliance, sur l’illusoire protection
+de la Société des Nations, sur l’internationalisme
+socialiste ou sur les imbéciles discours des
+pacifistes serait fort imprudent. Les illusions de jadis
+ne sont plus permises aujourd’hui. Elles nous ont
+conduits jusqu’au bord de l’abîme où nous faillîmes
+sombrer.</p>
+
+<p>Seuls en Europe, sans pouvoir espérer l’aide d’une
+Amérique lointaine, peu soucieuse de renouveler sa
+gigantesque entreprise, nous serions bien faibles.</p>
+
+<p>L’Angleterre demeure actuellement la seule nation
+avec laquelle la France aurait un intérêt certain à
+contracter une alliance en raison de son effet moral.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pour rechercher les bases possibles d’une telle
+alliance il faut d’abord tenir compte des principes
+politiques traditionnels de l’Angleterre, puis de son
+état présent.</p>
+
+<p>Les hommes d’État dirigeant les peuples stabilisés
+par un long passé se trouvent gouvernés eux-mêmes
+par un petit nombre de principes héréditaires, à
+travers les vicissitudes qui les enveloppent. Certains
+de ces principes sont, d’ailleurs, si fixes que des
+gouvernants issus de partis politiques opposés, les
+appliquent dès qu’ils arrivent au pouvoir.</p>
+
+<p>L’Angleterre est la plus stabilisée des nations
+actuelles et c’est pourquoi sa politique reste invariable
+à travers le temps. Depuis l’époque de l’invincible
+Armada jusqu’à celle de Napoléon, l’empire britannique
+s’est toujours dressé contre toute puissance
+européenne qui paraissait grandir. La France
+semblant devenir trop forte en 1870, l’Angleterre
+applaudit au succès de l’Allemagne. En 1914, l’Allemagne
+se montrant trop puissante à son tour la
+Grande-Bretagne se mit à nos côtés.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Hallucinés par la crainte de perdre une alliance
+tenue pour nécessaire, nos gouvernants cédèrent
+depuis les débuts de la paix à toutes les exigences de
+l’Angleterre et facilitèrent ainsi l’établissement de son
+hégémonie en Europe.</p>
+
+<p>Si la Grande-Bretagne n’avait pas besoin de la
+France, il serait fort inutile de rien lui demander. La
+mentalité de ses hommes d’État ne leur permet de
+donner quelque chose que sous la pression d’impérieuses
+nécessités.</p>
+
+<p>Aujourd’hui, elle prend de tous côtés, entrave ses
+anciens alliés et semble médiocrement soucieuse de
+s’engager dans une nouvelle alliance.</p>
+
+<p>Si elle persistait dans cette ligne de conduite,
+quelles en seront les conséquences ?</p>
+
+<p>Supposons qu’à une époque connue seulement du
+destin mais inévitable, la tenace Allemagne, émergée
+de l’abîme, se croie assez forte pour prendre sa
+revanche et attaquer la France isolée. Que deviendrait
+l’Angleterre si nous étions vaincus ?</p>
+
+<p>Sa destinée ne serait pas douteuse. Anvers et Calais
+tombés aux mains des Allemands, l’Angleterre perdrait
+immédiatement sa domination sur les mers. Facilement
+envahie elle deviendrait bientôt une simple
+colonie germanique.</p>
+
+<p>L’alliance avec l’Allemagne, dont nous a plusieurs
+fois menacés M. Lloyd George, ne sauverait pas l’Angleterre
+d’un tel sort. L’Allemagne se retournerait
+vite contre son alliée d’un jour dès que la France
+serait vaincue, ne fût-ce que pour reprendre ses
+colonies.</p>
+
+<p>Donc, sans faire intervenir d’autre facteur que
+l’intérêt, l’Empire britannique doit fatalement se
+résigner à contracter avec la France une alliance
+précise, dégagée de réticences afin d’ôter à l’Allemagne
+l’idée de recommencer la guerre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une alliance avec l’Angleterre ne représente pas du
+tout une protection à solliciter, mais une affaire à
+discuter. Nos diplomates gagneraient à la traiter en
+commerçants se proposant un échange de valeurs
+égales. La fermeté courtoise devra remplacer la
+résignation craintive dont ils firent preuve pendant
+et depuis les négociations de la paix. Alors, malheureusement,
+nous avions contre nous l’idéalisme obscur
+du tout-puissant président Wilson et le réalisme
+nullement obscur du premier ministre anglais, préoccupé
+surtout d’agrandir l’empire britannique et de
+laisser la France assez faible pour qu’elle se sentît
+toujours sous la dépendance anglaise.</p>
+
+<p>Il est évident qu’une alliance avec l’Angleterre ne
+doit pas hypothéquer trop lourdement l’avenir et
+nous lancer dans des guerres lointaines. Si elle
+accentuait une alliance avec le Japon et si ce dernier
+entrait en conflit avec les États-Unis, nous pourrions
+être engagés dans une nouvelle lutte plus funeste
+encore que celle dont nous sommes sortis. Il ne faut
+pas oublier, je l’ai rappelé plus haut, que notre
+alliance avec la Russie nous conduisit au formidable
+confit qui vient de ravager le monde. On ne doit pas
+oublier non plus que notre demi-alliance actuelle
+avec l’Angleterre faillit nous entraîner dans une
+guerre avec la Turquie.</p>
+
+<p>Un traité d’alliance franco-anglais devrait donc
+spécifier nettement les buts et les limites réciproques
+des engagements souscrits. Son principal
+but serait d’empêcher une nouvelle conflagration
+européenne qui marquerait sûrement la fin de nos
+civilisations.</p>
+
+<p>Ces réalités de l’heure présente dominent les
+vaines subtilités diplomatiques et les bavardages pacifistes.
+Plus que jamais, gouverner, c’est prévoir.
+L’imprévoyance nous a coûté quatre ans de guerre
+et la ruine de riches provinces. On ne recommence
+pas impunément une pareille aventure.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c34"><span class="maigre">CHAPITRE II</span><br>
+<span class="ssf small">LES LUTTES POUR L’HÉGÉMONIE
+ET POUR L’EXISTENCE</span></h3>
+
+
+<p class="h4">§ 1. — La lutte de l’Angleterre pour l’hégémonie</p>
+
+<p>Tous les grands peuples de l’Histoire ont visé à
+l’hégémonie.</p>
+
+<p>Ce besoin est aussi intense aujourd’hui qu’aux
+époques de César et de Charles-Quint, mais il ne
+s’avoue plus. Les hommes d’État qui président à la
+destinée des peuples s’en prétendent affranchis.</p>
+
+<p>Dans un de ses discours, le plus impérialiste des
+ministres de la Grande-Bretagne souhaitait « la création
+d’une fédération des peuples destinée à empêcher
+que l’ambition et la cupidité ne plongent jamais plus
+l’univers dans ce chaos de misère qui s’appelle la
+guerre ».</p>
+
+<p>Bien que le sens des mots soit facilement transformé
+par les diplomates, il serait cependant vraiment
+difficile à ce ministre d’attribuer à des motifs
+autres que ceux qu’il critique, c’est-à-dire « l’ambition
+et la cupidité », les incessants agrandissements
+territoriaux de l’Angleterre depuis les débuts de la
+paix.</p>
+
+<p>Cette discordance complète entre la conduite des
+hommes d’État et leurs discours résulte de causes
+psychologiques profondes. Les discours se réfèrent à
+un idéal individuel théorique plus ou moins lointain
+et non réalisable encore, alors que la conduite reflète
+uniquement les aspirations héréditaires du peuple
+que les gouvernants dirigent. Un homme d’État n’a
+d’influence qu’à la condition de rester le miroir des
+aspirations de sa race. Il pourra prêcher la fraternité
+et la solidarité, mais orientera sa politique d’après
+des principes totalement différents.</p>
+
+<p>L’Angleterre étant une nation ayant toujours visé
+à s’agrandir, rien ne permet de supposer que sa
+mentalité traditionnelle collective ait changé.</p>
+
+<p>La distinction que je viens de formuler entre les
+discours issus de l’âme consciente individuelle et la
+conduite dictée par l’âme inconsciente de la race
+domine la vie politique des peuples. Elle la domine
+surtout depuis les origines de la récente guerre.</p>
+
+<p>Ne nous étonnons donc pas trop qu’après avoir cent
+fois répété dans leurs discours, durant le conflit,
+qu’ils luttaient contre le militarisme et le besoin
+d’hégémonie, les hommes d’État anglais aient agi
+d’une façon absolument contraire aux principes solennellement
+proclamés dès le lendemain de la paix, en
+essayant de substituer l’hégémonie anglaise à celle
+de l’Allemagne.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Jamais peuple ne manifesta un aussi violent désir
+de conquêtes. Après s’être approprié la flotte et les
+colonies allemandes, l’Angleterre proclama son
+protectorat sur l’Égypte, la Mésopotamie et la Perse,
+puis essaya de s’emparer de Constantinople et d’une
+partie de la Turquie par l’intermédiaire des Grecs.</p>
+
+<p>Avec les divers pays qu’il s’est annexés : Mésopotamie,
+Palestine, Égypte, Afrique allemande, Cameroun,
+Togo, îles de la Sonde, etc., l’Empire mondial
+britannique étendu de l’Égypte au Cap et à l’Inde,
+comprend une grande portion de l’Asie et de l’Afrique,
+et couvre plus du quart de la surface de la terre.</p>
+
+<p>Sa situation peut se résumer dans cette phrase
+prononcée par lord Curzon à la Chambre des Communes :
+« L’Angleterre, dans cette guerre, a tout
+gagné et même plus qu’elle ne s’était proposé. »</p>
+
+<p>Jamais, en effet, la Grande-Bretagne n’avait rêvé
+une aussi prodigieuse puissance. Quelques semaines
+lui ont suffi pour s’adjuger tous les bénéfices de la
+lutte mondiale.</p>
+
+<blockquote>
+<p>« L’Angleterre, écrit le savant historien Ferrero, fut saisie d’une
+sorte de délire de domination mondiale qui, après les ambitions
+allemandes, menace à son tour d’entraîner l’univers à sa
+perte… L’Angleterre est retombée dans l’erreur qui a causé la
+chute de Napoléon d’abord, et de l’Allemagne ensuite. Elle a
+cru que l’intérêt d’un seul peuple pouvait être la loi de
+l’univers. Elle tente d’improviser sur les ruines de la moitié
+de l’Asie une parodie coloniale de l’empire napoléonien ou de
+celui que les Allemands avaient essayé de fonder, mais avec
+une préparation bien plus solide. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>La volonté de l’Angleterre d’établir son hégémonie
+sur le monde ne se manifesta pas seulement par des
+conquêtes territoriales, mais aussi par ses impérieuses
+façons d’agir à l’égard de ses alliés.</p>
+
+<p>Au moment où les bolchevistes étaient aux portes
+de Varsovie, elle n’hésita pas à barrer à Dantzig la
+seule route permettant à la France d’envoyer facilement
+des munitions aux Polonais chargés d’arrêter
+l’invasion. Elle nous obligea, par les hostilités des
+protégés anglais placés sur nos frontières, à dépenser
+beaucoup d’hommes et de millions en Syrie et ne
+cessa pendant quatre ans de s’opposer à nos réclamations
+de paiement.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’établissement de l’hégémonie britannique représente
+donc un des résultats principaux, quoique très
+imprévus, de la guerre mondiale.</p>
+
+<p>Cette hégémonie a peu coûté à l’Angleterre. Sa
+situation financière est restée si prospère, que le
+budget de ses recettes dépasse maintenant celui de
+ses dépenses.</p>
+
+<p>L’Europe ne s’est donc battue quatre ans contre
+l’hégémonie allemande que pour tomber sous l’hégémonie
+anglaise. Rien ne permet d’espérer que la
+seconde soit moins dure que la première.</p>
+
+<p>On reprochait jadis à l’Allemagne d’essayer de justifier
+ses désirs d’hégémonie en affirmant avoir reçu
+du ciel la mission de civiliser le monde. Dans un
+discours prononcé à Sheffield, M. Lloyd George assurait
+à son tour que « la Providence a donné à la race
+anglaise la mission de civiliser une partie de l’univers ».</p>
+
+<p>Il est regrettable que le célèbre ministre n’ait pas
+révélé par quelles voies mystérieuses il avait appris
+que Dieu accordait à l’Angleterre la mission d’abord
+attribuée à l’Allemagne.</p>
+
+<p>Actuellement, les peuples suivent une marche absolument
+contraire aux idées formulées pendant les
+conférences de la paix. Nous voyons naître, en effet,
+dans les diverses parties du monde, deux ou trois
+centres d’hégémonie dont la formation et l’évolution
+semblent régies par la loi psychologique suivante :</p>
+
+<p><i>Toute nation qui grandit tend à l’hégémonie, puis
+à la destruction des États rivaux dès qu’elle est devenue
+la plus forte.</i></p>
+
+<p>En réalité, la principale cause de la dernière
+guerre fut une rivalité entre l’Allemagne et l’Angleterre
+pour la conquête de l’hégémonie en Europe. C’était
+avec l’Angleterre et non avec la France que l’empereur
+d’Allemagne rêvait la guerre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un peuple qui vise à la domination de l’univers voit
+bientôt se dresser contre lui des peuples aspirant,
+eux aussi, à l’hégémonie. On le voit de plus en plus
+aujourd’hui. Parallèlement à l’impérialisme anglais,
+croît très vite l’impérialisme des États-Unis qui rêvent
+déjà l’hégémonie sur l’Asie malgré l’opposition certaine
+de l’Angleterre et du Japon.</p>
+
+<p>Aussi se hâtent-ils de constituer une flotte de guerre
+destinée à tenir tête au Japon qui, après avoir pris à
+la Chine le Chantoung, avec ses 30 millions d’habitants,
+cherche également à étendre sa domination
+sur la Sibérie orientale, la Mongolie, la Chine du
+Nord et les Philippines.</p>
+
+
+<p class="h4">§ 2. — La lutte pour l’existence en Extrême-Orient</p>
+
+<p>Les luttes pour l’hégémonie en Europe furent surtout
+causées par l’ambition et auraient pu à la rigueur
+être évitées. Celle que nous voyons naître en Extrême-Orient
+constitue pour le Japon, en raison de l’excès
+grandissant chaque jour de sa population, une lutte
+nécessaire pour l’existence, que les discours de tous
+les congrès ne sauraient empêcher.</p>
+
+<p>Cette perspective constitue un des éléments essentiels
+de la question dite du Pacifique. Elle inquiète
+fort les États-Unis puisque leur avenir en dépend.</p>
+
+<p>Possédant, comme d’ailleurs tous les peuples de
+l’univers, une foi mystique dans les congrès, ils
+convoquèrent, pour résoudre le problème, une conférence
+à Washington. Le prétexte mis en avant fut la
+question des armements. Mais ce n’était nullement, en
+réalité, cet accessoire sujet qui préoccupait les esprits.</p>
+
+<p>Le problème du Pacifique, malgré toutes les périphrases
+dont les orateurs l’enveloppèrent, consistait
+à trouver les moyens d’empêcher les Japonais de
+dominer l’Asie et surtout d’envoyer leurs immigrants
+aux États-Unis. Ne se mélangeant pas aux
+autres races, se multipliant avec une extrême rapidité,
+et travaillant à bien meilleur compte que les
+blancs, ils feraient à ces dernier une concurrence
+désastreuse.</p>
+
+<p>Or, il se trouve que contrairement aux intérêts
+américains l’immigration est pour les Japonais une
+nécessité fatale. Ils ont tous les ans un excédent
+énorme d’habitants qui, ne trouvant plus de place
+sur leur propre sol et ne pouvant être expédiés en
+Chine déjà trop peuplée, voudraient envahir les États-Unis
+et les colonies anglaises.</p>
+
+<p>Des lois draconiennes ont rendu jusqu’ici cet
+envahissement difficile. Les Japonais subirent ces
+lois, tant qu’ils n’étaient pas les plus forts. Mais
+maintenant ?</p>
+
+<p>La Grande-Bretagne, qui avait un traité d’alliance
+avec le Japon et que la distance met à l’abri des invasions,
+ne verrait aucun inconvénient à l’expansion
+de la race jaune mais il en est tout autrement de ses
+Dominions : Canada, Australie, Nouvelle-Zélande,
+Afrique du Sud, etc. qui partagent absolument les
+sentiments des États-Unis et ne veulent à aucun
+prix accepter une immigration jaune.</p>
+
+<p>Leurs représentants se sont déjà catégoriquement
+prononcés sur ce point. « Parmi les droits des pays
+que nous représentons, a dit le premier ministre de
+l’Australie, se trouve celui de choisir leurs nationaux,
+et, par conséquent, d’éliminer les étrangers qui ne
+conviendraient pas. »</p>
+
+<p>Le Japon actuel acceptera-t-il longtemps l’humiliante
+interdiction à laquelle il a dû jusqu’ici se soumettre
+tout en protestant ? La force seule pourrait l’y
+contraindre.</p>
+
+<p>Or, le faible Japon de jadis est devenu une grande
+puissance traitant d’égale avec les plus redoutées. Il
+possède une flotte bientôt aussi importante que celle
+de l’Angleterre et qui, pendant la guerre, fit la police
+du Pacifique et rendit de grands services aux Alliés.
+Son représentant à Paris figura au Conseil Suprême
+qui dicta la paix.</p>
+
+<p>L’ancien petit Japon est politiquement considérable
+aujourd’hui. Sans parler de sa conquête économique
+de la Chine, il s’est annexé le Chantoung, pays aussi
+étendu que la France, puis la Mandchourie, et bientôt
+sans doute, la Sibérie, le lac Baïkal et Vladivostok,
+régions riches en charbon et en pétrole. Aujourd’hui
+le Japon est le vrai maître de l’Asie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il y a longtemps que, dans un grand ouvrage consacré
+à l’Orient, je prédisais le conflit fatal de la
+race blanche et de la race jaune.</p>
+
+<p>Cette heure semble venue. Si les États-Unis ont
+actuellement la possibilité de se défendre contre l’invasion
+japonaise, c’est parce qu’ils furent obligés,
+pour venir au secours des alliés, de se constituer une
+armée et une flotte.</p>
+
+<p>Grâce à ces armements et à l’appui moral des Dominions
+anglais, l’Amérique résiste à la pression japonaise.
+Mais cette pression grandit et elle voudrait
+trouver les moyens d’éviter une lutte qui serait évidemment
+beaucoup plus colossale et plus meurtrière
+que les précédentes. Ce serait la grande guerre des
+races. L’Inde, l’Égypte, la Chine y entreraient nécessairement
+à côté du Japon, afin de ne plus subir la
+suprématie des blancs.</p>
+
+<p>On peut considérer comme très juste cette réflexion
+récente du premier ministre de l’Australie : « La
+scène des grands événements mondiaux va passer
+du continent européen aux eaux du Pacifique. »</p>
+
+<p>Le Congrès de Washington réussit à reculer un peu
+l’échéance du grand conflit entre l’Amérique et l’Asie.</p>
+
+<p>Cette échéance semblant inévitable, les gouvernants
+des États-Unis seront obligés de s’orienter vers une
+des branches du dilemme suivant :</p>
+
+<p>Ou accepter l’invasion des jaunes, qui, en raison
+de leur inlassable fécondité, finiraient par transformer
+les États-Unis en colonies japonaises. Ou s’opposer au
+moyen d’une guerre à l’invasion.</p>
+
+<p>Cette guerre colossale, dont chaque jour grandit
+la menace, n’aura plus, comme les anciens conflits,
+des ambitions, des rivalités dynastiques et des haines
+pour causes. Elle sera comparable à ces formidables
+luttes pour la vie qui, au cours des âges géologiques,
+présidèrent à la destruction et à la transformation
+des espèces.</p>
+
+<p>Si le Congrès de Washington eut des résultats
+politiques médiocres, il servit du moins à démontrer
+une fois encore que, malgré les rêveries des pacifistes,
+la vie des peuples reste dominée par des lois naturelles
+que tous les progrès des civilisations demeurent
+impuissants à faire disparaître.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c35"><span class="maigre">CHAPITRE III</span><br>
+<span class="ssf small">LE PROBLÈME DE LA SÉCURITÉ</span></h3>
+
+
+<p>Le plus important des problèmes actuels, est évidemment
+celui de la sécurité. Les alliés ayant abandonné
+de plus en plus la France, elle est restée seule
+devant un ennemi obsédé par l’idée de revanche.
+Comment assurer sa sécurité.</p>
+
+<p>Ces moyens sont peu nombreux. Il n’en est même
+en réalité qu’un seul reconnu efficace : l’occupation
+des villes bordant le Rhin. Dès qu’elles seraient abandonnées
+la tentative de revanche serait prochaine.
+Tous nos grands chefs militaires sont d’accord sur
+ce point.</p>
+
+<p>L’avenir est écrit dans le présent. C’est pourquoi
+il ne faut jamais oublier ce qui nous attend si les
+Allemands envahissaient de nouveau le sol français.</p>
+
+<p>La <i lang="en" xml:lang="en">New York Tribune</i> du 14 février 1923 rappelait
+leurs procédés en France et en Belgique :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Ils commençaient par dépouiller les habitants, puis les forçaient
+à travailler et les déportaient comme esclaves en Allemagne.
+Ils volaient les machines, les meubles, les tableaux,
+incendiaient maisons, bibliothèques, églises, détruisaient le sol,
+emprisonnaient et tuaient en masse.</p>
+
+<p>« Il doit rester beaucoup de témoins des rapines de Louvain
+et de Malines, de ces spécialistes du vol, agents de Bissing en
+Belgique, de ces ingénieurs et techniciens impitoyables qui
+surent si bien faire du nord de la France un désert pendant la
+retraite vers la ligne Hindenburg. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Au cas d’une revanche germanique, ces méthodes
+se répéteraient sûrement. Aucune illusion sur ce point
+n’est possible. Une nouvelle agression allemande
+entraînerait la ruine totale de la France.</p>
+
+<p>Les projets de l’Allemagne sont toujours ceux que
+formulait dans les termes suivants un ministre de la
+Guerre prussien, le général de Schellendorf.</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Entre la France et l’Allemagne, il ne peut s’agir que d’un
+duel à mort.</p>
+
+<p>La question ne se résoudra que par la ruine de l’un de ces
+deux antagonistes. Nous annexerons le Danemark, la Hollande,
+la Suisse, la Livonie, Trieste et Venise, et le Nord de la France,
+de la Somme à la Loire. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Ces ambitions — que défendaient depuis longtemps
+historiens et professeurs germaniques — renaîtraient
+infailliblement le jour où la France aurait renoncé
+aux seules garanties de paix sérieuses possédées aujourd’hui,
+c’est-à-dire l’occupation du Rhin. Inutile
+de s’illusionner sur ce point.</p>
+
+<p>Le professeur Blondel rappelle à ce propos ce qu’a
+écrit Edouard Meyer, un des maîtres les plus réputés
+de l’Université de Berlin. « Il faut que nous mettions
+dans l’esprit de la jeunesse que la guerre qui ne nous
+a pas donné ce que nous espérions, sera nécessairement
+suivie un jour ou l’autre d’une série de guerres
+jusqu’à ce que le peuple allemand, ce peuple prédestiné,
+arrive dans le monde à la situation à laquelle
+il a droit. »</p>
+
+<p>Cette idée inspire la plupart des professeurs des
+universités. « Une nouvelle guerre, disait il y a
+quelques mois au professeur Blondel le doyen de la
+Faculté de droit de Berlin, est inévitable… Nous
+retrouverons demain la situation que nous avions
+hier. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ces notions devraient être constamment présentes
+à l’esprit, car elles contiennent autant d’avenir que
+de passé. On les oublie cependant d’une prodigieuse
+façon. Il règne dans certains bureaux ministériels
+un pacifisme borné conduisant à vouloir créer l’oubli
+du passé, dans l’espoir, sans doute, de calmer les
+fureurs germaniques.</p>
+
+<p>Comme exemple de cette inconcevable aberration,
+on peut citer la singulière histoire récemment arrivée
+à l’auteur d’un livre ayant pour titre : <i>Si les
+Allemands avaient gagné la Guerre</i>. L’écrivain y
+exposait leurs desseins d’après les publications germaniques
+les plus réputées. L’ouvrage avait obtenu
+d’illustres approbations, notamment celle du maréchal
+Lyautey.</p>
+
+<p>Ne soupçonnant pas la mentalité à laquelle je viens
+de faire allusion, l’auteur envoya gratuitement trois
+cents exemplaires de son livre au bureau compétent
+du ministère de l’Instruction Publique pour qu’ils
+fussent distribués dans les bibliothèques municipales.</p>
+
+<p>Contrairement à toute vraisemblance, l’ouvrage,
+dont l’utilité était évidente, fut catégoriquement
+refusé, en raison, disait la lettre de refus, « du ton
+énergique de l’ouvrage, si justifié qu’il puisse être ».</p>
+
+<p>Voilà où en est notre œuvre de propagande défensive !
+Elle se heurte à la lourde opposition d’obscurs
+bureaucrates dont l’aveuglement dépasse vraiment
+trop les limites permises.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pendant que s’agitent, dans la Ruhr, les futures
+destinées de la France et aussi de l’Europe, les braves
+juristes de la Société des Nations prononcent des discours
+humanitaires auxquels ne croient ni les orateurs
+qui les prononcent ni les personnes qui les entendent.</p>
+
+<p>Ces discours sont, du reste, enveloppés d’un nuage
+épais d’ennui. C’est pourquoi, sans doute, il m’arriva,
+certain soir, de m’endormir en les lisant. Je m’endormis
+et je rêvai.</p>
+
+<p>Les hasards de mon rêve m’avaient transporté
+dans ces champs élyséens que le paganisme réservait
+aux ombres d’illustres personnages.</p>
+
+<p>Le premier que je rencontrai fut le fondateur de
+l’unité allemande, prince de Bismarck. Mettant la
+main sur l’ombre de son sabre, il m’apostropha avec
+violence.</p>
+
+<p>« Ne te vante pas trop de ton triomphe, fils maudit
+d’une race abhorrée. Ton pays possède, heureusement
+pour nous, un nombre suffisant de socialistes,
+de communistes et de philanthropes stupides pour
+que notre revanche soit certaine. Ce jour-là, mes successeurs
+ne répéteront pas la faute commise en 1875.
+Voyant alors la France renaître, je voulais l’écraser
+définitivement en m’emparant de ses plus riches provinces
+et lui imposant des conditions qui l’eussent
+ruinée pour un siècle. J’eus l’immense tort d’écouter
+les remontrances de souverains qui d’ailleurs n’auraient
+jamais pris les armes pour défendre la France.
+Comment ai-je pu commettre une telle faute ? »</p>
+
+<p>Offusqué par ces propos discourtois, je m’éloignai
+et me dirigeai vers un groupe où il me semblait distinguer
+l’ombre du bon La Fontaine.</p>
+
+<p>C’était bien lui, en effet. Il récitait à des auditeurs
+charmés une fable que j’ai retenue et que voici :</p>
+
+
+<p class="c xsmall">LE TIGRE ET LE CHASSEUR</p>
+
+<p>Certain tigre, réputé pour sa férocité, rencontre,
+au coin d’un bois, un chasseur armé d’une solide
+carabine. Au moment où le chasseur mettait le tigre
+en joue, ce dernier, posant une timide patte sur son
+cœur, s’écria :</p>
+
+<p>— Arrête, chasseur ! Les philanthropes viennent
+de proclamer que tous les êtres sont frères. Depuis
+longtemps, d’ailleurs, le tigre était l’ami de l’homme,
+dont il protégeait les prairies contre la gourmandise
+des méchants moutons. Les capitalistes seuls ont
+dressé l’homme contre le tigre. Unissons-nous, mon
+frère, comme le réclament les apôtres du désarmement,
+et nous jouirons d’un bonheur universel. Jette
+ton arme. Je rognerai aussitôt mes griffes.</p>
+
+<p>Impressionné par cette harangue, le chasseur
+abaissa sa carabine, sans cependant la quitter.
+Devant ce demi-succès, le tigre continua ses adjurations
+et devint si persuasif que le chasseur lança
+son arme au loin. Interrompant alors brusquement
+ses philanthropiques propos, le tigre se précipita sur
+le chasseur et le dévora. Regardant ensuite, avec mépris,
+les restes de sa victime, il murmura :</p>
+
+<p>L’imbécile !</p>
+
+<p>Ce fut la seule oraison funèbre du trop sensible
+chasseur. En méritait-il une autre ?</p>
+
+<p>Je me réveillai et, revenu sur terre, j’entrepris la
+lecture de quelques journaux anglais. Ils conseillaient
+charitablement à la France d’abandonner la Ruhr et
+de renoncer à des demandes de réparations, gênantes
+pour le commerce anglais. C’est le conseil que
+M. Lloyd George donne depuis longtemps à des alliés
+trop soumis à ses impérieuses suggestions.</p>
+
+<p>L’occupation d’une portion du territoire ennemi
+est évidemment une opération coûteuse et désagréable.
+Il suffit de lire les articles consacrés par les
+Allemands à leurs projets de revanche pour comprendre
+à quel point elle était nécessaire.</p>
+
+<p>Pendant longtemps la France et la Belgique
+n’auront pas d’autres moyens de se préserver de
+nouvelles invasions. Il reste impossible d’entrevoir
+une autre solution avant le jour où les idées barbares
+qui continuent à gouverner les peuples seront entièrement
+transformées.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c36"><span class="maigre">CHAPITRE IV</span><br>
+<span class="ssf small">LES FORMES FUTURES DES GUERRES
+ET LES ILLUSIONS SUR LE DÉSARMEMENT</span></h3>
+
+
+<p>L’obsédant problème du désarmement de l’Allemagne
+et des divers pays absorbe toujours l’attention
+de tous les gouvernements.</p>
+
+<p>L’Allemagne reste si dangereuse qu’aucune nation
+n’ose réduire ses armées, bien qu’elles soient toutes
+écrasées sous le poids de ruineux budgets.</p>
+
+<p>Alors que tous les peuples aspirent à la paix d’invincibles
+nécessités les condamnent à augmenter leurs
+armes.</p>
+
+<p>Moins que toute autre, la France ne peut songer à
+désarmer. Elle ne l’aurait pu que si l’Angleterre et
+l’Amérique s’étaient engagées, comme le demandèrent
+inutilement nos gouvernants, à la soutenir en cas
+d’une nouvelle agression de l’Allemagne. Le simple
+effet moral de cette alliance eût suffi.</p>
+
+<p>Ce projet ayant échoué, la France reste à peu
+près seule devant un ennemi séculaire qui ne dissimule
+pas son intense désir de revanche.</p>
+
+<p>Jamais, d’ailleurs, l’Europe n’a été plus menacée
+de guerres qu’aujourd’hui. L’absurde dépeçage de
+l’Autriche et de la Turquie en petits États rivaux
+crée entre eux, je le répète, un régime de conflits permanents.</p>
+
+<p>Tchéco-Slovaques, Roumains, Polonais, Hongrois,
+Serbes, Turcs, Grecs, etc., sont déjà en lutte ou prêts
+à y entrer.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les démocraties héritières des monarchies militaires
+de l’Allemagne seront-elles moins belliqueuses
+que ces dernières ? La psychologie et l’histoire ne
+permettent pas de l’espérer. Un des conseillers les
+plus réputés du nouveau président des États-Unis, le
+docteur Butler, a justement fait remarquer que dans
+l’ancienne Grèce, quand le peuple était appelé à voter
+la paix ou la guerre, il votait toujours pour la guerre.
+C’est, suivant l’auteur, une conséquence des lois
+régissant la psychologie des foules, et il ajoute :</p>
+
+<p>« <i>L’aphorisme : « Ce sont les gouvernements qui
+forcent les peuples à la guerre malgré leur volonté »,
+ne tient pas une minute devant la réalité des faits.
+Nous pouvons être assurés que si, pendant la dernière
+semaine de juillet 1914, les peuples d’Allemagne et
+d’Autriche avaient été consultés, par voie de
+<span class="rm">referendum</span>,
+sur la guerre ou la paix, ils auraient voté avec une
+majorité écrasante pour la guerre.</i> »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’insistance des Alliés à réclamer le désarmement
+de l’Allemagne, c’est-à-dire la destruction des mitrailleuses
+et des canons qui lui restent encore, dérive
+sans doute de cette conviction arrêtée que l’Allemagne
+deviendrait inoffensive par la destruction de
+son matériel de guerre.</p>
+
+<p>Cette conviction est fort illusoire.</p>
+
+<p>Avec ou sans canons, l’Allemagne se trouve
+actuellement, d’après l’opinion de tous les militaires,
+hors d’état de recommencer immédiatement la
+guerre.</p>
+
+<p>Il en sera tout autrement dans quelques années,
+alors même qu’elle ne posséderait pas un seul canon.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Cette conclusion résulte des progrès réalisés
+chaque jour dans l’armement. Ils conduisent de plus
+en plus à cette notion fondamentale que les prochaines
+luttes des peuples seront surtout des luttes
+aériennes, dans lesquelles les frontières, les armées,
+les canons ne joueront qu’un faible rôle.</p>
+
+<p>Les résultats atteints aujourd’hui par la fabrication
+des explosifs sont tels que leur puissance destructive
+devient formidable. Il suffira alors d’avions
+commerciaux pour transporter des torpilles chargées
+de ces explosifs au-dessus des villes afin de les
+détruire. Capable de tout anéantir dans un rayon qui
+dépasse déjà cent mètres, une seule torpille détruirait
+une rue entière avec ses habitants.</p>
+
+<p>Le but des nouvelles guerres ne sera plus sans
+doute d’attaquer des armées, mais de détruire les
+grandes villes avec leurs habitants. Ces nouvelles
+guerres, beaucoup moins longues que celles du passé,
+seront bien autrement meurtrières.</p>
+
+<p>Le futur matériel militaire aura l’avantage d’être
+peu coûteux, puisqu’il se composerait simplement
+d’avions commerciaux transportant des explosifs et
+des bombes incendiaires au lieu de marchandises.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pour montrer au lecteur que les vues précédentes
+ne sont pas de simples vues de l’esprit, je suis obligé
+d’ouvrir une parenthèse.</p>
+
+<p>J’ai déjà rappelé qu’il y a une quinzaine d’années,
+je fondai avec mon ami Dastre, professeur à la Sorbonne,
+un déjeuner hebdomadaire où des hommes
+réputés de chaque profession viennent exposer leurs
+vues sur les grands problèmes de chaque jour.</p>
+
+<p>Parmi nos convives habituels, figurent d’illustres
+généraux et des hommes d’État éminents. Nous avons
+passé des heures captivantes à écouter les généraux
+Mangin et de Maud’huy nous expliquer les péripéties
+de la guerre ; l’amiral Fournier, l’évolution de la
+marine ; des hommes politiques comme Briand et
+Barthou, les grandes questions sociales. Les personnalités
+diverses que le Congrès de la Paix amena à
+Paris : Venizelos, Take Jonesco, Benès, Bratiano et
+bien d’autres, sont venues également nous exposer
+leurs idées.</p>
+
+<p>Comme président du déjeuner, je choisis les sujets
+mis en discussion.</p>
+
+<p>Le jour où furent provoqués les avis de nos éminents
+convives sur le désarmement de l’Allemagne et
+sur les prochaines guerres, j’avais reçu la visite d’un
+des grands chefs de notre aviation militaire, qui m’expliqua
+le rôle capital de l’aviation dans les futurs
+conflits. Suivant lui, les grandes armées si coûteuses
+devenaient inutiles et seraient avantageusement remplacées
+par une petite phalange de dix mille spécialistes
+dirigeant une flotte d’avions.</p>
+
+<p>Trois généraux assistant, ce matin-là, à notre déjeuner,
+j’en profitai pour les prier de donner leur
+opinion.</p>
+
+<p>Tout en reconnaissant la grande importance de
+l’aviation, son rôle fut un peu contesté. Le général
+Gascouin, commandant l’artillerie du 1<sup>er</sup> corps,
+remarqua qu’étant donné la surface considérable
+des capitales actuelles, et l’impossibilité pour les
+avions de préciser les points de chute de chaque
+projectile, on ne pourrait détruire qu’une partie
+restreinte des villes attaquées. Le général Mangin
+fit observer — et ce fut également l’avis du général
+de Maud’huy — que les avions étant relativement peu
+dangereux pour les troupes, en raison de la mobilité
+et de la dissémination des hommes, il serait toujours
+possible d’envoyer une armée exercer des représailles
+sur les villes ennemies. Daniel Berthelot
+ajouta que des destructions aussi meurtrières auraient
+une répercussion morale dont on ne saurait prévoir
+les conséquences. Il lui semblait d’ailleurs évident
+que, dans les prochains conflits, l’attaque aurait, au
+moins au début, une grande supériorité sur la
+défense.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On arrive facilement, d’après les publications germaniques,
+à se faire une idée assez nette de la façon
+dont les Allemands comprennent une future guerre.
+Leurs projets peuvent être synthétisés dans la forme
+suivante.</p>
+
+<p>Vers l’an 19…, un lecteur est assis dans un café de
+Francfort méditant sur la destinée de l’Allemagne.
+Tout à coup, la porte s’ouvre et un porteur de journaux
+entre en criant : « demandez La Gazette de
+Francfort ». On y lisait :</p>
+
+<p>« L’heure de la revanche attendue si longtemps a
+enfin sonné. Londres et Paris n’existent plus. Édifices
+et maisons sont détruits, leurs habitants écrasés
+ou brûlés vifs. Le petit nombre des survivants
+errent dans les campagnes en poussant d’affreux
+hurlements de désespérés. Ces nouvelles feront tressaillir
+d’allégresse tous les cœurs allemands.</p>
+
+<p>« Voici quelques détails sur la préparation de l’opération :</p>
+
+<p>« Les deux mille avions chargés d’explosifs et de
+bombes incendiaires envoyés sur Londres et Paris,
+furent fabriqués dans divers pays, en Russie notamment,
+comme avions de commerce. Nos chimistes
+avaient découvert le moyen de préparer des explosifs,
+inoffensifs quand leurs éléments sont séparés et ne
+pouvant, par conséquent, attirer l’attention.</p>
+
+<p>« Ayant projeté, dans un profond secret, la destruction
+de Londres et de Paris, il fallait songer à
+éviter les représailles. Grâce à notre service d’espionnage,
+tous les centres d’aviation nous étant connus,
+nous pûmes, en même temps que se réalisait la destruction
+des deux grandes capitales, incendier les
+dépôts d’avions ennemis.</p>
+
+<p>« Pour éviter une invasion militaire sur notre sol,
+les troupes allemandes furent expédiées à la frontière,
+en même temps que les avions destructeurs. »</p>
+
+<p><i>La Gazette de Francfort</i>, parue à quatre heures,
+ajoutait :</p>
+
+<p>« Nos avions, retournés à leurs dépôts pour renouveler
+les provisions d’explosifs, sont revenus achever
+la destruction totale de Londres et de Paris. Une
+dépêche, expédiée par télégraphie sans fil à toutes les
+stations de France et d’Angleterre, fait savoir qu’une
+grande ville sera détruite chaque jour, dans le cas où,
+en raison de leur extrême dureté, nos conditions de
+paix ne seraient pas acceptées. Si les gouvernements
+anglais et français les acceptent, — et comment
+parviendraient-ils à éviter cette acceptation ? — on
+pourra dire que la plus meurtrière et la plus destructive
+des guerres de l’histoire n’aura duré que vingt-quatre
+heures. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il est impossible de dire quelles armes inédites
+fournira la science de demain. Que les guerres
+deviennent de plus en plus meurtrières n’est pas
+discutable. Que l’Allemagne souhaite une revanche
+semble aussi évident. Elle a perdu son capital
+matériel, mais non son capital mental, c’est-à-dire les
+capacités techniques qui furent les bases de sa
+puissance économique.</p>
+
+<p>L’Allemagne a toujours été en guerre avec ses voisins
+depuis les origines de son histoire. Est-il probable
+qu’un pays de soixante millions d’hommes,
+paiera tous les ans pendant une quarantaine d’années
+un tribut à ses vainqueurs ?</p>
+
+<p>Dans une interview récente, l’illustre maréchal Foch
+faisait remarquer qu’il est toujours facile de fabriquer
+des canons et des aéroplanes. « La Marne, continuait-il,
+est un tour de force qu’on ne demande pas deux
+fois. La Meuse est indéfendable. Si nous n’étions pas
+sur le Rhin, je n’aurais pas dormi tranquille une seule
+nuit depuis l’armistice. »</p>
+
+<p>Si le gouvernement anglais avait réussi à nous
+empêcher d’y rester, suivant son intention énergiquement
+exprimée pendant les discussions de la conférence
+de la paix, notre situation serait bientôt
+devenue extrêmement dangereuse. Elle l’est suffisamment
+déjà.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On a beaucoup discuté sur les différences de mentalité
+entre les Français d’il y a un siècle et ceux
+d’aujourd’hui. Une distinction fondamentale les
+sépare. Il y a cent ans, nous sortions vaincus
+de la plus glorieuse épopée de l’Histoire, mais
+l’avenir ne nous menaçait pas. Aujourd’hui, la France
+sort victorieuse d’une nouvelle lutte, mais son avenir
+est chargé de telles menaces qu’elle a perdu le repos.
+Cet état mental pèse lourdement sur ses destinées.</p>
+
+<p>La préoccupation des hommes d’État doit être, on
+ne le répétera jamais assez, de résoudre au moins le
+problème de la sécurité, puisque celui des réparations
+semble dépasser leurs efforts. Pour y réussir, l’action
+sera plus efficace que les discours.</p>
+
+<p>En donnant à l’homme des pouvoirs supérieurs
+parfois à ceux dont le paganisme antique avait
+doté ses dieux, la science moderne ne lui a pas
+donné aussi la sagesse sans laquelle les puissances
+nouvelles deviennent destructives. Et c’est pourquoi les
+civilisations issues de la science sont menacées de
+périr sous l’action même des forces nouvelles qui les
+firent naître.</p>
+
+<p>Nous ignorons si nos civilisations échapperont
+à la destruction dont elles sont menacées par les
+guerres de revanche au dehors, par les luttes sociales
+au dedans.</p>
+
+<p>Si elles peuvent se soustraire à la ruine que certains
+hommes d’État assurent prochaine, ce sera surtout
+parce que les nations et leurs maîtres auront
+fini par accepter comme élément de conduite, certains
+principes plusieurs fois rappelés dans cet ouvrage
+et qu’on peut résumer de la façon suivante :</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> L’Évolution actuelle du monde, a mis les peuples
+dans une interdépendance si étroite que les dommages
+subis par l’un d’eux atteignent bientôt tous les autres.
+Ils ont donc tout intérêt à s’aider ou tout au moins à
+se supporter.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Les nécessités économiques et psychologiques
+dirigeant la vie des peuples derrière le chaos des
+apparences ayant la rigidité des lois physiques, toutes
+les tentatives des hallucinés pour transformer violemment
+une société ne peuvent que la détruire.</p>
+
+<p class="ugap">Le jour où ces vérités, purement rationnelles aujourd’hui,
+seront descendues dans le cycle des sentiments
+où s’élabore les actions, une paix durable pourra
+régner. Alors, mais seulement alors, le monde cessera
+d’être un enfer de ruines et de désolation.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Disserter plus longuement sur un ténébreux avenir
+alors que l’heure présente, est si incertaine, serait
+inutile.</p>
+
+<p>Nous ne savons rien des jours qui vont naître
+mais il n’est pas téméraire d’affirmer que dans l’Évolution
+prochaine du monde, les idées joueront le rôle
+prépondérant qu’elles exercèrent toujours. Si nous
+connaissions celles des hommes de demain, leur destinée
+possible pourrait être prévue. Mais les idées
+nouvelles issues de la grande guerre restent en voie
+de formation.</p>
+
+<p>La génération survivant au grand conflit, n’a pas
+encore acquis une mentalité dont on puisse préciser
+nettement les contours. Préoccupée surtout des
+réalités, elle ne prétend pas découvrir le sens véritable
+de la vie vainement cherché par les philosophes, mais
+profiter des heures si brèves que la destinée accorde
+à tous les êtres.</p>
+
+<p>Les théories politiques et religieuses qui préoccupaient
+tant les hommes d’hier semblent un peu
+indifférentes à ceux d’aujourd’hui. Il semble cependant
+que tous les despotismes, qu’ils viennent des dieux,
+des rois ou des multitudes, leur apparaissent insupportables.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quelles que soient les réalités poursuivies par les
+générations nouvelles, leur sort dépendra, je le répète,
+des idées directrices dont elles subiront l’empreinte
+alors même qu’elles ne s’en apercevraient pas.</p>
+
+<p>Depuis le jour où l’homme se dégagea de l’animalité
+primitive, le rôle des idées domina toujours. De
+leurs conséquences est tissée la trame de l’histoire.
+Elles furent les créatrices des divinités adorées sous
+des noms divers et dont les peuples ne se passèrent
+jamais.</p>
+
+<p>C’est sur des idées que s’édifièrent les grandes
+civilisations avec leurs institutions, leurs croyances et
+leurs arts. Du choix de l’idéal qui mène un peuple,
+dépend sa grandeur ou sa décadence.</p>
+
+<p>Nous ignorons les idéals qui gouverneront demain
+les peuples et c’est pourquoi leur avenir
+reste illisible encore. Ce fut toujours une tâche
+redoutable pour un peuple de changer ses idées et
+les dieux qui les incarnent. Rome périt pour
+n’avoir pas su résoudre ce grand problème.</p>
+
+
+<p class="c gap sc">Fin.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2><span class="maigre">TABLE DES MATIÈRES</span></h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Introduction.</span> — <span class="i">La physionomie actuelle du monde</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">7</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>LIVRE I<br>
+<span class="small b">LE DÉSÉQUILIBRE POLITIQUE</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre premier.</span> — <span class="i">L’évolution de l’idéal</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">13</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre II.</span> — <span class="i">Conséquences politiques des erreurs de psychologie</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">18</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre III.</span> — <span class="i">La paix des professeurs</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">29</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre IV.</span> — <span class="i">Le réveil de l’Islam</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">35</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre V.</span> — <span class="i">L’incompréhension européenne de la mentalité musulmane</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">42</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre VI.</span> — <span class="i">Le problème de l’Alsace</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c7">50</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre VII.</span> — <span class="i">La situation financière actuelle.</span> — <span class="i">Quels sont
+les peuples qui paieront les frais de la guerre ?</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c8">63</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>LIVRE II<br>
+<span class="small b">LE DÉSÉQUILIBRE SOCIAL</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre premier.</span> — <span class="i">L’indiscipline et l’esprit révolutionnaire</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c9">76</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre II.</span> — <span class="i">Les côtés mystiques des aspirations révolutionnaires</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c10">82</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre III.</span> — <span class="i">La socialisation des richesses</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c11">90</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre IV.</span> — <span class="i">Les expériences socialistes dans divers pays</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c12">98</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>LIVRE III<br>
+<span class="small b">LE DÉSÉQUILIBRE FINANCIER ET LES SOURCES DE LA RICHESSE</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre premier.</span> — <span class="i">La pauvreté actuelle de l’Europe</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c13">111</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre II.</span> — <span class="i">Les facteurs anciens et modernes de la richesse</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c14">118</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre III.</span> — <span class="i">Les mystères apparents du change</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c15">126</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre IV.</span> — <span class="i">Comment une dette peut varier avec le temps</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c16">136</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre V.</span> — <span class="i">Les causes de la vie chère</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c17">140</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>LIVRE IV<br>
+<span class="small b">LE DÉSÉQUILIBRE ÉCONOMIQUE DU MONDE</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre premier.</span> — <span class="i">Les forces nouvelles qui mènent le monde</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c18">151</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre II.</span> — <span class="i">Rôle politique et social de la houille et du pétrole</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c19">156</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre III.</span> — <span class="i">La situation économique de l’Allemagne</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c20">164</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre IV.</span> — <span class="i">Les éléments psychologiques de la fiscalité</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c21">172</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre V.</span> — <span class="i">Principes fondamentaux d’économie politique</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c22">179</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>LIVRE V<br>
+<span class="small b">LES NOUVEAUX POUVOIRS COLLECTIFS</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre premier.</span> — <span class="i">Les illusions mystiques sur le pouvoir des collectivités</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c23">183</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre II.</span> — <span class="i">Le congrès de Gênes comme exemple des
+résultats qu’une collectivité peut obtenir</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c24">189</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre III.</span> — <span class="i">Les grandes collectivités parlementaires</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c25">195</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre IV.</span> — <span class="i">L’évolution des collectivités vers des formes
+diverses de despotisme</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c26">201</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre V.</span> — <span class="i">Les illusions sur la Société des Nations</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c27">209</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre VI.</span> — <span class="i">Le rôle politique du prestige</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c28">217</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>LIVRE VI<br>
+<span class="small b">COMMENT SE RÉFORME LA MENTALITÉ D’UN PEUPLE</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre premier.</span> — <span class="i">Les idées américaines sur l’éducation</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c29">223</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre II.</span> — <span class="i">Les réformes de l’enseignement en France
+et les Universités germaniques</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c30">232</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre III.</span> — <span class="i">L’enseignement de la morale à l’école</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c31">239</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre IV.</span> — <span class="i">La création d’habitudes morales par l’armée</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c32">245</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>LIVRE VII<br>
+<span class="small b">LES ALLIANCES ET LES GUERRES</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre premier.</span> — <span class="i">La valeur des alliances</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c33">234</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre II.</span> — <span class="i">Les luttes pour l’hégémonie et pour l’existence</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c34">266</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre III.</span> — <span class="i">Le problème de la sécurité</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c35">275</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre IV.</span> — <span class="i">Les formes futures des guerres et les illusions
+sur le désarmement</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c36">281</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75820 ***</div>
+</body>
+</html>
+
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