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| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-04-08 05:21:36 -0700 |
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Seuls quelques mots ont été modifiés. + La liste des modifications se trouve à la fin du texte. + + + + + Lord Northcliffe + + + + + ANDRÉE VIOLLIS + + + Lord Northcliffe + + [Illustration] + + PARIS + LIBRAIRIE BERNARD GRASSET + 61, RUE DES SAINTS-PÈRES, 61 + + MCMXIX + + + + +LORD NORTHCLIFFE + +_Une force de la nature... ou de la science_ + + +Dans un salon où se trouvaient réunis plusieurs représentants des +Alliés, un Français, rare survivant de cette faune aujourd'hui +disparue qui ne voulait rien connaître en dehors de l'enceinte des +fortifications parisiennes, demandait tout à coup: + +--Mais qui est donc ce lord Northcliffe? + +--Northcliffe? répondit laconiquement un Américain, c'est la puissance +de l'Angleterre...! + +Homme d'affaires, homme d'action, homme de pensée, le tout à un degré +éminent, exerçant une profonde influence sur l'opinion du monde par les +nombreux et puissants journaux qu'il dirige, ayant refusé plusieurs +portefeuilles pour garder son indépendance, et résolu de mener la +guerre jusqu'à la victoire indiscutable et totale, veillant maintenant +sur la paix en vigie impérieuse et tenace, lord Northcliffe occupe, en +effet, une situation unique. + +Il est non seulement une des personnalités les plus connues de notre +temps, mais une des plus discutées. Il emplit l'Empire britannique de +son nom. Qu'on ouvre un journal, une revue, il est question de lui; +qu'on assiste aux débats de la Chambre, à un meeting, à un congrès, +encore lui; qu'on entre même dans un théâtre, toujours lui. Dans une +pièce du populaire Barrie, jouée l'autre hiver, un certain lord Times +apparaît de temps à autre, comme un diable sort d'une boîte, et crie +d'un ton impérieux: «_It must be done!_ Il faut que cela se fasse!...» +Un beau jour, Horatio Bottomley, directeur d'une revue tapageuse, le +_John Bull_, faisait promener à travers Londres de grands placards sur +lesquels on lisait: «_Northcliffe sends for the king._ Northcliffe +envoie chercher le roi...» Si on cause paisiblement entre amis et +qu'on cite son nom, le débat se passionne, s'enflamme, on attaque et +on défend, on exalte et on injurie, on se lance à la tête épithètes +et arguments:--«C'est un ambitieux sans scrupules, un dictateur!--Les +forts doivent gouverner!--C'est un esprit changeant, une imagination +déréglée!--Un admirable prophète, un génie constructeur!--Un jaune!--Le +courage le plus indomptable!--Le plus impudent!--Un patriote, en tous +cas!...» A ces mots, la dispute s'apaise, l'accord s'établit. Amis et +ennemis s'entendent sur ce point: «C'est un patriote, c'est l'homme qui +a prédit la guerre, l'homme qui a voulu la victoire et l'a eue...» + +Il faut le connaître pour comprendre le secret de l'empire qu'il +exerce, de l'agitation qu'il soulève. + +Vous avez vu des tanks? Quand une de ces machines formidables en même +temps que prodigieusement intelligentes s'en va droit son chemin, +sûrement, inéluctablement, qu'elle broie les réseaux de fil de fer, +écrase les sacs de terre, déracine les arbres, enjambe les fossés +et les tranchées, renverse tous les obstacles avec un paisible, un +effroyable dédain, on sent que rien ne pourra l'arrêter. Telle est à +peu près l'impression que donne à première vue lord Northcliffe. C'est +une force de la nature--ou de la science. + +Quand il est présent, on ne voit, on n'entend que lui. Il semble, sans +effort et comme naturellement, absorber tout l'air respirable. Je le +revois tel qu'il m'apparut pour la première fois dans son cabinet du +_Times_, debout devant la monumentale cheminée aux flammes vives, la +tête rejetée en arrière sur son cou de lutteur, les épaules carrées, +les poings derrière le dos, sa haute taille solide tendue dans une +attitude de défi. De profil, les traits sont nets, dessinés d'un seul +jet pur et hardi; de face, ils se ramassent en un ovale d'une structure +massive, à la mâchoire puissante et obstinée: le profil de Napoléon +dans la face de John Bull. Ses yeux gris bleu, au regard vif qui +parcourt, note et saisit, se fixent parfois violemment avec l'éclat dur +d'un trait d'acier. + +Le voici qui se promène de long en large; il s'assied, il se lève, +se penche vers une table, consulte une carte, un livre, saisit son +téléphone, lance un ordre, prend une note, le tout en une minute. Et il +parle. Des phrases pressées, explosives, chargées de faits et d'idées, +se succèdent en brefs éclairs. Mais plus souvent il écoute, se bornant +à diriger l'entretien par des questions rapides, brusques qui précisent +la pensée, la pressent, en font jaillir le suc essentiel. Parfois quand +il s'anime ou s'irrite--cela lui arrive!--ses lèvres se tordent sur les +mots et les lancent brusquement avec cette crispation de la main qui +jette une bombe. Les yeux noircissent. La figure rougit. Mais tout à +coup il se laisse tomber dans un fauteuil avec une aisance abandonnée, +il rit, il plaisante,--humour britannique ou boutade celte--et ses +traits prennent une expression presque enfantine de gaîté, d'amicale +confiance. Il peut être dur, il sait être bon. Mais c'est par dessus +tout un combatif, une volonté inspiratrice, un semeur de pensées et +d'action,--un animateur, comme on dit en Italie. Et sa vie,--la vie +d'un homme qui s'est fait lui-même,--constitue une leçon unique de +travail, de persévérance, d'énergie. + + + + +_La famille Harmsworth_ + + +Alfred, Charles, William Harmsworth, vicomte Northcliffe, naquit en +Irlande, en 1865, d'un père anglais, avocat du Middle Temple à Londres, +mais à cette époque inscrit au barreau de Dublin, lettré délicat dont +il tient ses dons d'orateur et ses aptitudes littéraires, et d'une +mère irlandaise qui avait dans les veines du sang écossais. Il doit à +l'élément celte sa fougue audacieuse, son caractère généreux et violent +par saccades, son bel optimisme rebondissant; à l'élément anglo-saxon, +sa lucidité réfléchie, sa redoutable et inflexible ténacité. + +Une photographie le représentée l'âge d'un an sur les genoux de sa +mère. La tête posée droite et fière sur les épaules menues, le front +bombé, étonnamment large et haut, mais surtout le regard des prunelles +limpidement ouvertes sur le monde, avec une expression à la fois +pensive et ravie, sont étrangement suggestifs. De la mère, on ne voit +sous des cheveux en bandeaux que le front au beau modelé, le profil +tendrement incliné et le geste de deux mains qui enveloppent d'une +caresse protectrice le corps allongé et nu de son premier-né. On sent +qu'elle n'est là que pour lui. S'aperçoit-elle même qu'elle s'efface? +C'est qu'elle fut mère avant tout, une mère admirable. + +Elle eut treize enfants, que, restée veuve de bonne heure elle sut +élever avec une énergie pleine de douceur et qui entourent maintenant +sa vieillesse d'un culte fait d'amour et de gratitude. Elle est la +seule femme au monde qui ait quatre fils au Parlement: deux à la +Chambre des Lords, Lord Northcliffe et Lord Rothermere qui, ministre +de l'Aviation, organisa si brillamment l'Etat-major de l'air et +effectua la délicate fusion de l'aviation militaire et navale; deux à +la Chambre des Communes, dont l'un, Sir Leicester Harmsworth, recevait +dernièrement le titre de baronet, tandis que l'autre, Cecil Harmsworth, +secrétaire parlementaire de M. Lloyd George, fut chargé de diriger +pendant la guerre l'industrie de la pêche, si importante en Angleterre. + +Lord Northcliffe, parlant de sa mère, décrivait cette vie d'ordre +équilibré, de simple activité et tout l'intérêt, toute la part que, +malgré son âge, elle prend à la guerre et aux œuvres de guerre. + +--Elle est aussi intellectuellement active qu'une femme de trente ans, +_my very wonderful mother!_ concluait-il avec émotion. + +Où qu'il se trouve, et Dieu sait s'il a voyagé, lord Northcliffe écrit +ou télégraphie chaque jour à sa mère. Quand il est en Angleterre, +malgré la tâche écrasante à laquelle il doit suffire, il s'efforce de +lui consacrer au moins une journée par semaine. Elle est restée le +lien vivant et l'âme de cette famille où frères et sœurs s'aiment et +s'épaulent avec une solidarité dans l'affection plus rare en Angleterre +que chez nous, car le cercle du foyer y est moins étroit. Quand on +étudie la vie d'un homme célèbre: «Cherchez la mère», devrait-on dire. +Dans le cas de lord Northcliffe, on cherche et on trouve. + + + + +_Un journaliste de 15 ans_ + + +Il quitta l'Irlande dès sa première enfance, son père étant venu +s'installer à Londres, dans un de ces grands faubourgs où des +kilomètres de cottages vêtus de lierre et de vigne vierge s'alignent +au milieu de jardins verts. Il y a encore des gens à Hampstead qui +se souviennent des jeunes Harmsworth, garçons robustes, joyeux, +bruyants, très sportifs, qui jouaient au foot-ball et à la raquette, +vagabondaient à travers la campagne et fréquentaient une école +secondaire du voisinage, analogue à nos lycées. Alfred Harmsworth n'a +rien du fort en thème et devait étouffer dans l'atmosphère confinée +d'une classe. C'est la vie qu'il fallait comme livre à ce jeune esprit +curieux, impatient, avide d'émotions et d'action. Mais comme il avait +également le goût de penser et d'écrire, le journalisme lui sembla +réaliser ce double idéal. Ce fut une vocation précoce, irrésistible, +à laquelle il sut rester fidèle. Il aima toujours passionnément son +métier. Peut-être est-ce le secret profond de sa force et de son succès. + +Il ne trouva guère d'encouragement autour de lui. Son père, soucieux de +le voir s'engager dans les sentiers risqués de l'aventure, le suppliait +de revenir à la grande route du barreau. «Mais il ne m'apparaissait +pas, a dit lord Northcliffe, que l'étude du droit, l'existence d'un +homme de loi et tous les délais qu'infligent les pratiques chicanières +de la basoche soient des concomitants nécessaires d'initiative, +d'énergie, d'action et de décision.» Deux journalistes connus, dont +l'un, sir William Hardman, était un ami de son père, et l'autre, G.-A. +Sala, après quarante ans d'expérience, un vieux cheval de retour de la +presse, s'efforcèrent mais en vain de le détourner de sa vocation. Rien +n'y fit. Etant encore au collège, il avait fondé et dirigé le magazine +de l'école, si bien que la rédaction, l'impression, la correction +des épreuves n'avaient dès cette époque plus de mystère pour lui. Il +se faufilait dans les salles de rédaction et d'imprimerie afin d'en +renifler l'odeur d'encre fraîche et de papier, aussi enivrante à ses +narines que les senteurs du goudron pour les futurs marins. A peine +âgé de seize ans, il écrivait déjà de ci de là, en franc-tireur. Un +vieil Ecossais sagace, plein de perception, M. James Henderson, qui +possédait plusieurs publications hebdomadaires dont un magazine pour la +jeunesse, _The Young Folk's Budget_, montra son flair en se faisant le +parrain en journalisme de l'adolescent auquel il ouvrit à la fois ses +colonnes et sa maison. Tandis que la plupart des directeurs de journaux +se retranchaient dans l'auguste solitude de leur tour d'ivoire, dressée +très haut au-dessus de l'humble foule de leurs collaborateurs, celui-ci +les recevait familièrement à sa table et c'est par lui qu'Alfred +Harmsworth s'immisça dans les cercles littéraires et connut plusieurs +écrivains célèbres, dont le grand Robert-Louis Stevenson. A dix-sept +ans, il était nommé secrétaire de la rédaction d'un hebdomadaire, +_Youth_, où il put prendre une première idée des rouages intérieurs +d'une publication. Entre temps il continuait à faire avec une +hardiesse tenace ce qu'il appelait «des attaques brusquées contre les +fortifications hérissées de fil de fer barbelé des grands quotidiens du +matin et du soir». Ses raids étaient souvent couronnés de succès. Mais +il garde une gratitude toute particulière à un M. Greenwood, rédacteur +en chef de la _Saint-James's Gazette_ qui, dit-il, «lui fit beaucoup +de bien en refusant la plupart des articles qu'il lui apportait». Aux +natures de cette trempe, un échec est un coup d'éperon. + +En outre et surtout, Alfred Harmsworth promenait sur les choses +et les gens son jeune regard aigu d'Indien sur le sentier de la +guerre, notant, comparant, critiquant avec une impitoyable lucidité, +emmagasinant faits et documents dans la mémoire la plus vaste et +la plus fidèle qui soit; et déjà au creuset de cet esprit créateur +s'élaborait le plan de ses futures entreprises. + +Le hasard d'un secrétariat qui lui valut ses premiers voyages sur le +Continent vint encore l'enrichir d'expériences nouvelles: il y acquit +le germe de ses connaissances si profondes sur l'âme, la politique, les +mouvements économiques et sociaux des peuples de l'Europe. + +«Quand des parents viennent me demander comment leurs fils devraient +se préparer au journalisme, a écrit lord Northcliffe, je réponds +invariablement: «La meilleure instruction possible, la connaissance du +français et une période d'initiation dans un journal de province.» + + + + +_Directeur de journal à 20 ans_ + + +Cette initiation, une chance malheureuse allait la fournir au jeune +Harmsworth: les docteurs durent lui interdire le séjour de Londres. +Car il faut le noter ici: cet homme à l'allure robuste, ce travailleur +acharné, ce lutteur a toujours eu une santé fort délicate qui vint à +tout instant l'entraver et dont il ne put s'accommoder que par des +miracles de volonté et la plus prudente sagesse dans la conduite et +l'équilibre de son existence quotidienne. «Ah! si du moins j'avais eu +une belle santé!...» ai-je entendu soupirer plus d'un raté ou d'un +aigri. Lord Northcliffe eut encore cet obstacle à surmonter. Il le +vainquit. + +Vers cette même époque, il avait eu la douleur de perdre son +père; étant l'aîné, il devenait chef de famille avec toutes les +responsabilités que ce titre entraîne. Il les chargea vaillamment sur +ses épaules et à l'âge de vingt ans environ quitta Londres pour diriger +un journal dans la ville de Coventry. + +«Dans les vastes organisations que sont les journaux des grandes +cités comme Londres, New-York ou Paris, continue lord Northcliffe, +le néophyte doit en vérité ouvrir des yeux bien grands pour arriver +à comprendre l'ensemble de ces organisations; mais dans un journal +de province où le secrétaire de la rédaction et les rédacteurs sont +en contact étroit et quotidien, où le même homme peut avoir à jouer +simultanément plusieurs rôles, où propriétaire, directeur, typographes, +reporters et articliers doivent être constamment associés, il est aisé +d'embrasser dans son entier le mécanisme d'un journal.» + +Il pénétrait donc bientôt tous les secrets de cette officine +mystérieuse et compliquée. + +C'est à Coventry également que parut le numéro initial d'_Answers_, +la première publication qu'organisa Alfred Harmsworth. Il n'avait pas +vingt-trois ans. C'était une revue hebdomadaire dont les demandes +formulées par les lecteurs et les réponses qu'on leur donnait formaient +l'intérêt principal. + +Elle végétait quand le jeune directeur l'acheta pour lui insuffler la +vie ardente qui galvanisait tout ce qu'il touchait. Il la rédigeait +presqu'entière à lui seul, articles de tête, variétés, nouvelles, mots +d'esprit et jusqu'aux annonces avec une verve jaillissante et drue et +la plus ingénieuse entente de ce que désirait le public. Un habile +système de concours et de primes, lancé avec une audace qui aurait pu +paraître téméraire si elle ne s'était appuyée sur une intuition géniale +du pouvoir de la réclame et le sens psychologique le plus avisé, vint +assurer le succès. Les murs se couvrirent d'affiches éclatantes, les +abonnements affluèrent avec une abondance qui touchait au scandale, +des légendes prestigieuses se formèrent. Et tout ce tintamarre, tout +ce bouleversement prenaient leur source dans un tout petit bureau où +travaillaient nuit et jour une poignée de jeunes et hardis lurons. + + + + +_Lady Northcliffe_ + + +Pourtant la partie était loin d'être gagnée. Tout pouvait encore +s'effondrer. Et c'est ce moment-là qu'Alfred Harmsworth choisit +pour se marier. Mariage d'amour, naturellement. Les esprits timorés +de chez nous qui n'admettent le mariage que comme un troc entre le +«sac» obligatoire de la jeune fille et la «situation assise» du jeune +homme--qui d'ordinaire a laissé en route sa jeunesse, ses illusions +et ses cheveux--ces faux prophètes auraient levé les bras au ciel, en +criant à la folie. En réalité, Alfred Harmsworth, en cette occasion +comme en tant d'autres, montra la sagesse prudente et prévoyante +qui, sous un bouillonnement apparent et les dehors d'une généreuse +imprudence, forme le véritable fond de sa nature, détermine toutes +ses actions, explique son succès. En même temps que le bonheur intime, +il donnait à sa vie un but, lui ajoutait le plus puissant levier +d'énergie. Et il apportait toute la jeunesse de son cœur à celle qu'il +avait choisie. + +De l'avis de tous ceux qui la connaissent en France comme en +Angleterre, lady Northcliffe, avec la beauté que connaissent seules les +Anglaises quand elles veulent bien s'y mettre, possède un rayonnement +de bonté, de charme et d'harmonieuse intelligence auquel personne +n'échappe. Elle tient avec un tact parfait un rôle social très lourd, +elle resta toujours la compagne idéale que rêve tout homme d'action, à +la fois épouse et associée. + +Lady Northcliffe est l'une des organisatrices de ce _British fund_ de +la Croix-Rouge qui a su réunir un nombre prodigieux de millions dont +ont bénéficié tant de nos ambulances et de nos hôpitaux; elle a fondé +et entretient à Londres depuis août 1914 un hôpital militaire et s'en +occupe elle-même avec un dévouement actif. On trouve son nom et son +appui dans nombre d'œuvres de guerre. + +Pour son mariage, comme dans la plupart des occasions de sa vie, +lord Northcliffe eut beaucoup de chance. Ou plutôt, ce qui est bien +différent, par sa clairvoyance et son courage, il sut faire sa chance +et créer son bonheur. + + + + +_Alfred le Grand_ + + +Les années qui suivirent furent parmi les plus dures comme effort et +comme travail, des plus décisives aussi; Harmsworth commençait à être +célèbre au delà même de _Fleet Street_, la rue des journalistes, où +on le connaissait sous le nom d'Alfred le Grand. Un reporter américain +qui fit sa connaissance à cette époque conte comment il trouva dans une +pièce étroite et encombrée un beau garçon robuste, si jeune d'aspect +qu'il semblait à peine sorti de l'adolescence; celui-ci le reçut avec +une familiarité cordiale et de suite l'assaillit de questions sur +l'état de la presse en Amérique, l'organisation des journaux, leurs +bénéfices, les chances d'avenir qu'y avait un écrivain professionnel, +les salaires qu'il recevait, donnant en retour les mêmes renseignements +sur l'Angleterre. Puis il parla de lui-même, de ses projets, de ses +rêves avec une franchise pleine de simplicité. Bientôt il attirait +dans son sillon le jeune Américain, exerçait sur lui la même +fascination dominatrice que sur tous ceux qui l'approchent, réclamait +sa collaboration pour des travaux pressés, et lui faisait corriger des +épreuves; puis il l'entraînait le soir à travers les rues de Londres, +le long de la Tamise voilée d'une brume vivante que piquent des points +rouges. Le reporter yankee a conté--est-ce une légende?--qu'une nuit +passant devant la noble masse de Westminster: «J'y entrerai un jour, +dit Alfred Harmsworth; mais ajouta-t-il pensivement, je ne sais pas +encore si ce sera à la Chambre des Lords ou à la Chambre des Communes.» + +Une autre fois, en face des bureaux du _Times_: «Drôle de vieille +maison et si typique de l'Angleterre traditionaliste! Si j'en prends la +direction, je me garderai bien de changer son caractère!» + +Paroles prophétiques, d'apparence présomptueuse dans la bouche d'un +jeune inconnu mais qui, réalisées avec une foudroyante rapidité, +prouvent qu'Alfred Harmsworth sut toujours sans dévier marcher +jusqu'à son but. Ambition? Certes, mais nulle vanité. Une force qui +a conscience d'elle-même et s'exprime, sans embarras comme sans +réticences... + +Il multipliait alors et lançait sans cesse de nouveaux hebdomadaires. A +vingt-cinq ans il en tirait un revenu annuel de 1.250.000 francs. Ses +ennemis prétendent qu'à cette époque il se faisait l'esclave du public, +le flattant, s'abaissant au niveau de l'âme populaire. Qu'y a-t-il de +vrai dans cette allégation? Outre que lord Northcliffe a toujours cru +au bon sens et à l'intuition de la foule, il forgeait l'instrument qui +allait lui permettre de dominer et d'entraîner l'opinion publique, de +la pétrir dans ses poings de lutteur, de la marquer à son empreinte. + +Il avait associé à sa fortune son frère, lord Rothermere, qui se montra +le plus remarquable des administrateurs. On assure que lorsqu'Alfred +émettait une de ses idées hardies et brillantes, Harold, de la pointe +de son crayon, la traduisait aussitôt en chiffres. C'était la pierre de +touche. + +En 1894, M. Kennedy Jones, écrivain et membre du Parlement notoire qui +fut longtemps leur collaborateur, venait proposer aux deux frères de +risquer 625.000 francs pour l'achat de l'_Evening News_. C'était un +journal conservateur fort malchanceux, la Cendrillon de _Fleet-Street_, +et qui avait gâché tant de millions avec si peu de gloire que les +loustics de la presse radicale s'amusaient à en vendre pour quelques +sous les actions au boisseau. + +Les Harmsworth acceptèrent le défi: «Je me souviens, écrit lord +Northcliffe, qu'après une rude journée de travail passée à diriger, +administrer et rédiger nos périodiques, nous allions tous les soirs, +mon frère et moi, retrouver M. Jones dans le bâtiment croulant de +_Whitefriars Street_ pour chercher de quelles maladies souffrait +l'_Evening News_. Nos efforts combinés parvinrent à les trouver. Il y +en avait deux principales: manque de suite dans la conduite du journal, +manque de contrôle administratif. En quelques mois, nous eûmes rétabli +le journal dans la confiance et l'estime du public et nous commencions +à étudier mon projet si longuement chéri d'un journal du matin.» + + + + +Le _Daily Mail_ + + +Depuis longtemps, en effet, Alfred Harmsworth portait ce journal dans +son cœur, dans son cerveau; sa naissance fut une joie laborieuse, +il est demeuré son enfant préféré, «celui en qui il met toutes ses +complaisances». + +Lord Northcliffe a relaté lui-même les péripéties qui marquèrent les +débuts du _Daily Mail_. + +«Officiellement, dit-il, le _Daily Mail_ fut lancé le 4 mai 1896, mais +en réalité, sa conception datait de plusieurs années. Tandis que, +franc-tireur du journalisme à Londres, je collaborais à plusieurs des +quotidiens du matin et du soir, entre les âges de dix-sept et vingt +ans, la vie me convainquit que la mollesse de leur direction, les +compartiments d'air comprimé qui en séparaient les divers services et +la tranquillité complaisante qui y régnait nécessitaient un sérieux +réveil... Je m'aperçus, en fréquentant les bureaux de ces journaux, +que leur organisation était construite de telle sorte qu'il était +matériellement impossible de faire parvenir une idée jusqu'au grand +chef... + +«Le _Times_ continuait son existence mystérieuse dans la solitude +de son île de _Printing House Square_; le _Daily Telegraph_, sa +paisible rivalité avec le _Standard_; le _Morning Post_ se tenait +dédaigneusement à l'écart; le _Daily News_, politique et littéraire, +n'était que l'organe du parti radical, et le _Daily Chronicle_, sous +Massingham, le plus brillant et le plus entreprenant de la bande... +J'espère ne pas offenser mes amis de ces grands quotidiens en leur +disant que leur manque d'initiative et leur aveugle soumission à +l'esprit de parti étaient une invitation directe à l'assaut que leur +livra le _Daily Mail_...» + +La bataille avait été longuement préparée. Des numéros d'essai parurent +à blanc pendant plusieurs mois avant le 4 mai et, comme la plupart +des succès, la réussite foudroyante du _Daily Mail_ provint de la +combinaison d'une chance heureuse qui était l'inertie des journaux de +Londres et d'une préparation qui ne laissait rien au hasard. «Alors +que le projet d'un journal du matin à 0,05 centimes, continue lord +Northcliffe, ne semblait éveiller que peu d'intérêt parmi ceux qu'elle +concernait pourtant directement--les propriétaires de journaux à 0,10 +cent, et ceux du _Times_ qui, depuis 1861, avaient conservé le prix de +0,30 cent.--l'événement prouva que le public prenait un immense intérêt +à cette entreprise neuve, et cela à un degré que nous n'avions pas +prévu. Nous nous étions préparés pour un tirage de 100.000 exemplaires; +le papier était exactement celui qu'employaient les journaux à 0,10 +cent.; les machines, selon le dernier cri; des jeunes gens intelligents +et hardis venus de toutes parts offraient leurs services. Nous +estimions avoir tout prévu, sauf, si je puis le dire avec modestie, +la demande colossale qui en résulta. Le nombre exact des exemplaires +vendus le premier jour fut de 397.215 et il devint urgent d'annexer +diverses imprimeries voisines, tandis qu'on nous construisait des +machines nouvelles...» + +Ces premiers jours s'écoulèrent dans un travail intense, une fièvre +ardente: «Pour ma part, dit lord Northcliffe, je ne quittai pas les +bureaux pendant deux jours et deux nuits, puis, rentré chez moi, je +dormis vingt-deux heures... Mais quelles heures d'allégresse!...» + +Bientôt le tirage s'élevait à 600.000. Le _Daily Mail_ faisait un +emploi généreux des fils spéciaux, des câbles, envoyait sur tous +les points du monde des reporters actifs et audacieux, payés avec +une libéralité jusqu'alors inconnue; les articles courts, ramassés, +nerveux, tranchaient sur le ton filandreux des autres journaux, leur +poncif soporifique; de plus, le journal n'étant l'esclave d'aucun +parti, rien ni personne n'étant sacré pour lui, il était toujours +prêt, dans l'intérêt général, aux campagnes les plus violentes, aux +sacrifices les plus élevés. Un souffle irrésistible de jeunesse et +de force y courait. Et son organisation pratique constituait une +révolution: le journal, imprimé plus rapidement qu'aucun autre, +engageait des trains spéciaux et jetait ses éditions de droite et +de gauche par toute l'Angleterre. Plus tard, en 1900, s'organisa +la succursale de Manchester donnant la réplique exacte du numéro +de Londres qui, de là, s'élança sur le Nord et l'Ecosse, et enfin +l'édition continentale de Paris qui, en temps de paix, rayonnait +sur tous les pays de l'Europe et fit de sérieux bénéfices, placés +maintenant en emprunt de guerre français. + +Ce fut donc le triomphe. Pourtant ces procédés nouveaux de journalisme, +directs et violents, trouvèrent quelque résistance dans une partie du +public, celle qui a gardé les traditions de réserve et de froideur +britanniques. On reprocha au jeune directeur du _Daily Mail_ sa +maîtrise à lancer ou abattre les hommes et les entreprises, à saisir +les grands de ce monde dans ses dents de bull-dog et à les secouer par +la peau du cou; on l'accusa de connaître dans tous ses détours l'art de +la réclame, de l'_advertising_ et du _booming_. De plus, à mesure que +les quotidiens de Londres et de la province devenaient enfin conscients +du danger, ce fut un déchaînement d'injures et de calomnies contre +la _Northcliffe Press_. «Attaques sur lesquelles, selon l'expression +paisible de son chef, elle n'a cessé de vivre, de croître et de +prospérer.» + + + + +_Le Napoléon de la Presse_ + + +Il ne s'en tint pas là. Toujours en collaboration avec son frère, il +avait, après l'_Evening News_, organisé le _Weekly Dispatch_; il lança +ensuite le _Daily Mirror_, quotidien illustré. + +Il y a une douzaine d'années, alors qu'on croyait le _Times_ près de +passer aux mains d'un de ses concurrents, on apprend tout à coup que +lord Northcliffe s'en est assuré le contrôle. Tout en lui laissant sa +physionomie traditionnelle de gazette officielle de l'Empire, il le +modernise, y introduit le mouvement et la vie succédant à l'antique +torpeur, perfectionne encore ses merveilleux services de l'étranger, +soigne particulièrement le papier et la présentation, ne néglige rien +pour conserver et augmenter sa réputation de premier journal du monde, +tout en le ramenant au prix dérisoire de 0,10 cent. S'il voit dans le +_Daily Mail_ son enfant de prédilection, le _Times_ est son luxe--luxe +qui fut coûteux en temps de guerre--et son orgueil. + +A quoi bon continuer? A quarante ans, le «Napoléon de la Presse», +comme on a surnommé lord Northcliffe, possède la haute main sur une +soixantaine de journaux et de revues réunis en trois puissantes +sociétés: _The Times Publishing Company_, _The Associated Newspapers_ +et _The Amalgamated Press_, auxquelles sont venues s'adjoindre +plusieurs entreprises annexes et complémentaires d'édition et +de librairie. Il commande une véritable armée d'écrivains, +d'administrateurs, d'imprimeurs, de typographes, d'employés et de +comptables, l'armée de la _Northcliffe Press_, qui eut plus de cinq +mille combattants au front. Elle compte des hommes de grand talent, les +plus actifs, les plus autorisés dans tous les domaines, qui partagent +les idées de leur chef, croient en sa force d'entraîneur. Sa seule +présence inspire et stimule. Il a foi dans la mission de la presse. Il +en a fait une puissance, il lui a donné un prestige dont il a l'orgueil. + + + + +_Lord Northcliffe grand "reporter"_ + + +Bien que, depuis sa jeunesse, il écrive quotidiennement, lord +Northcliffe se défend d'être «un écrivain», au sens étroit du mot. +Certes, il n'a rien du plumitif qui tourne et mâche son porte-plume, +gratte le fond de son encrier, peine sur une épithète, succombe sous +une période. D'un coup-d'œil preste et précis, il cueille les détails +suggestifs, les note en des phrases nettes, brèves, imagées, qui ont +le vol rapide et brillant du martin-pêcheur, les pose en touches +successives, sans effort, sans lien apparent, et, soudain, l'idée +jaillit, déjà muée en acte. Parfois, une formule vive et puissante, une +anecdote, un tableau éclairent le sujet et le fixent dans la mémoire. +Par exemple, il s'agit des pacifistes et de leur nombre en Angleterre. +«Ils me rappellent, écrit lord Northcliffe, une histoire que l'on m'a +contée pendant mon séjour en Amérique, l'histoire d'un paysan, qui +s'en alla trouver le directeur du restaurant Delmonico: «J'ai des +grenouilles en quantité autour de ma ferme, fit-il. Voulez-vous m'en +acheter?» On fit marché pour un millier de grenouilles par semaine. La +semaine suivante, on vit arriver le bonhomme dans la Cinquième Avenue +avec un tout petit sac à la main. On lui demanda combien de grenouilles +il apportait: «Ma foi, répondit-il, quand je suis descendu au marais, +on ne s'entendait plus tant il y avait de coassements, mais je n'ai +pu trouver que dix-neuf grenouilles!» Voilà ce qu'il en est pour les +pacifistes en Angleterre», conclut lord Northcliffe. + +Il comparait un jour la méthode de l'Amérique en guerre à celle +qu'elle emploie pour construire ses «gratte-ciel» (_sky-scrapers_): +«Pendant quelque temps, on voit éclater des rocs, une foule d'hommes +apparaissent avec d'étranges machines; on dirait qu'il ne se passe +rien; puis, graduellement mais sûrement, s'élève un grand squelette +d'acier; les progrès, pourtant, restent insensibles, quand, tout à +coup, le passant s'aperçoit, à sa grande surprise, que le dix-septième +ou le trentième étage est achevé, alors que les étages inférieurs en +sont encore à la période du squelette. Encore quelque temps d'attente, +et voilà que, soudain, le gratte-ciel se trouve terminé et abrite dans +ses flancs 10.000 ou 15.000 travailleurs affairés. Eh bien! c'est ainsi +que se construit la gigantesque machine de guerre de l'Amérique. Elle +s'achève et sera bientôt en plein fonctionnement...» Tableau dont nous +avons réalisé toute la prophétique exactitude. + +Certains des articles de combat de lord Northcliffe, publiés +d'ordinaire dans le _Daily Mail_, avec leurs phrases ramassées et +violentes, courant droit au but, ont soulevé toute l'Angleterre. +D'autres articles de grand reportage--ceux par exemple sur l'Espagne +en danger de germanisation,--sont des esquisses d'une ampleur et d'une +justesse qui en font de véritables documents historiques. Enfin, +d'autres encore ont provoqué d'admirables mouvements de générosité; ils +ont la valeur d'œuvres sociales et philanthropiques. La Croix-Rouge +anglaise lui doit d'avoir soulagé partout les souffrances. Telle de ses +phrases a fait couler des millions et séché bien des larmes. Ce n'est +plus de l'art, c'est encore et toujours de l'action. + + + + +_L'homme d'affaires_ + + +Mais lord Northcliffe est également et surtout un grand homme +d'affaires. Une de ses récentes photographies illustre cette partie +de son caractère que l'on serait tenté d'oublier, voilée qu'elle +se trouve par d'autres qualités plus brillantes, celles de l'homme +public. Le voici, les épaules un peu remontées, la tête penchée en +avant, les lèvres serrées, l'œil aux aguets, aigu, lucide: cet homme-là +voit à travers tous les calculs, devine tous les écueils, déjoue +toutes les ruses,--un terrible jouteur! Et dire qu'on a pu le traiter +d'esprit changeant, d'imagination déréglée! Toutes les affaires qu'il +a organisées et lancées ont prospéré; mais, avec ses manufactures de +papier, il a réalisé une de ses plus surprenantes opérations. Les +compagnies qu'il dirige ou contrôle, sont d'effroyables dévoratrices. +Elles ont une consommation annuelle en papier qui dépasse celle de +toutes les entreprises analogues du monde entier. Or, la production +imposée aux forêts du Canada, des Etats-Unis et de la Scandinavie est +telle qu'une famine de papier était une éventualité à prévoir. Lord +Northcliffe ne voulut pas en courir la chance. Il possédait déjà en +Angleterre des manufactures. Mais, il y a une quinzaine d'années, il +embaucha plusieurs experts qui, pendant trois ans, explorèrent et +prospectèrent toutes les zones du monde produisant du bois susceptible +de se transformer en pulpe de papier. On se décida enfin pour l'île de +Terre-Neuve. L'une des raisons principales de ce choix est que lord +Northcliffe, persuadé de la menace allemande et de la guerre imminente, +estimait que, pour être sûr de son ravitaillement en papier, il fallait +en établir la source en terre britannique; d'autre part, la distance de +Terre-Neuve aux Iles Britanniques n'est pas considérable. Enfin, on y +trouve, pour la fabrication du papier, un bois supérieur en qualité et +en rendement à tout ce que produit le continent européen. + +L'_Anglo Newfoundland Development Company_, aussitôt constituée, fit +donc à Terre-Neuve l'acquisition de 3.400 milles carrés (plus de +5.000 kil.) y compris un lac de 37 milles (le _Red Indian Lake_), des +rivières, des étangs et un domaine de forêts si considérable que, +quelle que soit la demande, elles sauront toujours y suffire. Le fleuve +_Exploits_, qui possède une merveilleuse chute d'eau, _Grand Falls_, +réservoir inépuisable de houille blanche, est la sève nourricière +alimentant les immenses moulins et leurs dépendances qui, quatre ans +plus tard, étaient construits et en plein fonctionnement. Elle fournit +également l'éclairage à la jeune cité modèle de plusieurs milliers +d'habitants, qui, sur un coup de baguette magique, a surgi de terre +près de _Grand Falls_, avec ses magasins, ses écoles, ses églises, +sa banque, son club, son hôpital, son chemin de fer qui la relie au +grand port de Botwood; c'est là que se trouvent les quais, les docks, +les entrepôts de pulpe et de papier. Une flotte de vapeurs, remontant +jusqu'au _Red Indian Lake_, vient compléter l'organisation. Toutes +les trois semaines environ, un des steamers de la Compagnie quitte +Terre-Neuve pour l'Angleterre avec une cargaison de 4.000 tonnes de +papier. «Les journaux, comme les éléphants, vivent longtemps», a écrit +lord Northcliffe. A ses journaux, animaux voraces entre tous, il assure +ainsi, quelle que soit la durée de leur existence, une pâture abondante +et certaine. + +Sentant approcher le cataclysme mondial, il avait en outre accumulé +dans ses entrepôts d'amples réserves de papier qui se sont montrées +précieuses à tous les points de vue: c'est en grande partie à sa +prévoyance et à ses efforts que l'Angleterre a dû d'éviter la crise +qui paralyse si fâcheusement nos journaux. Par ses qualités uniques +d'homme d'affaires, parti sans aucun capital, lord Northcliffe a +su conquérir une immense fortune. Pourtant les ennemis qui se sont +acharnés à chercher des tares dans sa vie n'ont pu y découvrir une +seule opération douteuse. Je ne veux citer ici que le témoignage du +_Spectator_, la très respectable revue britannique, qui, adversaire +tenace de lord Northcliffe et de sa politique, ne peut être suspectée +de partialité. Le passage est extrait d'un article paru le 16 janvier +1918; l'auteur y prévoit le cas où, le ministère Lloyd George chutant +de par les traquenards des libéraux, lord Northcliffe serait appelé à +en former un nouveau et d'avance il combat ce ministère, avec âpreté. +«Lord Northcliffe, écrit-il, est un homme d'affaires étonnamment +prospère: il est doué à ce point de vue des plus hautes capacités. Sans +elles, il n'aurait pu réussir comme il l'a fait, car notez bien que +ses succès financiers et autres sont entièrement dus à son heureuse +administration personnelle. _Notez bien aussi que, malgré les souffles +de la calomnie auxquels sont particulièrement exposés les hommes qui +s'élèvent rapidement, personne n'a jamais pu jeter sur ses méthodes +financières le moindre discrédit. Sa grande fortune a été acquise avec +une honnêteté scrupuleuse et parfaite, ce qui est plus qu'on en peut +dire de la plupart des rapides faiseurs de millions._ Mais le fait +que lord Northcliffe sait si bien administrer ses propres affaires +n'est point une preuve qu'il administrerait aussi bien celles de la +nation...» Et ainsi de suite... + +Le directeur du _Daily Mail_ et du _Times_ fut le plus jeune _baronet_ +puis le plus jeune pair créé par le roi Edouard VII. Il semble s'être +appliqué à battre tous les records. Cet hiver, au retour de sa mission +d'Amérique, il était élevé au titre de _Viscount_. Il est parvenu au +faîte de la fortune et des honneurs. + + + + +_Une journée de lord Northcliffe_ + + +--Comment ne se retire-t-il pas? me demandait un Français avec +surprise. «Se retirer après fortune faite», c'est hélas l'ambition +suprême de la plupart de nos bourgeois. A peine lord Northcliffe +pourrait-il comprendre une telle idée: cet homme ne cessera d'agir +qu'en cessant de vivre. + +--Aimez-vous le travail? demandait-il à quelqu'un la première fois +qu'il le vit. Moi, je l'adore, _I love it_... + +Le travail fut toujours sa grande, son unique passion. Ou plutôt il +travaille de même qu'il respire. + +S'il accueillit la fortune, les honneurs comme le résultat tangible de +son effort, la preuve de sa puissance, il a trop de noble orgueil pour +s'en contenter; en eux, il ne cherche nullement un but mais simplement +le moyen de développer son action, de créer, de réaliser sans cesse +davantage. + +Il suffit de passer quelques heures dans son atmosphère, de connaître +sa manière de vivre, ses méthodes de travail pour en déduire cette +conviction. + +Bien que lord Northcliffe possède, comme il est d'usage à un certain +degré de fortune, hôtel à Londres, villa sur la Côte d'Azur, plusieurs +propriétés en Angleterre dont un château historique (qu'il a, je crois, +cédé depuis la guerre), c'est dans sa maison du sud de l'Angleterre, +au bord de la mer, près de Douvres, qu'il séjourne le plus volontiers, +en dehors de ses nombreux voyages. Car, par raison de santé, mais bien +plus encore par goût, il passe la majeure partie de son existence à +la campagne; il traite la plupart de ses affaires par téléphone, ne +venant à Londres que deux ou trois jours par semaine, juste le temps +indispensable. + +Cette maison, Elmwood, la première, la plus chère, qu'il acheta au +début de ses succès, celle qui abrita ses jeunes années de bonheur et +de travail, qui contient tous ses souvenirs, est une de ces fermes +du temps d'Elisabeth dont on a su garder le caractère d'antique et +charmante austérité: poutres apparentes, boiseries et portes de chêne +noirci, escaliers inégaux, pièces vastes, un peu basses, aux coins +inattendus, meubles faits pour le confort de la vie quotidienne, avec +la surprise fréquente d'un meuble ancien, d'un bibelot d'art, d'un +tableau; des livres partout,--cadre harmonieux d'une intimité à la fois +simple et raffinée. + +Elle allonge sa façade vêtue de rosiers et de jasmins au milieu d'une +prairie en fleurs, parmi des bosquets de ces beaux arbres aux longs +bras négligents comme il n'y en a qu'en Angleterre, tandis qu'au delà +de cet îlot de fraîcheur s'étendent à l'infini les dunes rases et le +bleu éblouissant de la mer... + +Essayons d'y suivre une journée de lord Northcliffe: elle commence +à 6 h. 1/2 en hiver, à 5 h. 1/2 en été; il lui arrive même parfois, +quand le travail presse, d'être debout à 4 heures. N'a-t-on pas dit +que le monde appartient à ceux qui se lèvent une heure plus tôt que le +commun des hommes? A-t-il entrepris une tâche importante, c'est à ce +moment-là, dans le calme silencieux du premier matin qu'il s'y attelle. +Quand on lui apporte les journaux, il les parcourt, isolant aussitôt +les faits saillants, en calculant toute la portée, jugeant de son +coup d'œil infaillible les articles du jour, leur action sur l'esprit +public, approuvant, critiquant. Quelques notes lui permettront tout +à l'heure de communiquer par téléphone à ceux de ses _editors_ ou des +lieutenants de ses diverses missions qu'il appellera, ses observations +ou ses conseils. De lui déborde une source jaillissante d'idées qui +fait l'admiration et parfois la terreur de ses subordonnés: plus +lents, ils s'époumonent à suivre la course endiablée de cet esprit +en perpétuelle création. Il tient de même ses secrétaires haletants. +Mais de cette activité se dégage une telle fascination joyeuse et +inspiratrice que ceux qui ont respiré son atmosphère ne peuvent +plus s'en passer; ils étouffent ailleurs: c'est quelque chose comme +l'ivresse des hautes cimes. + +Voici son courrier, courrier formidable venu de tous les points +du monde pour les questions multiples dont il s'occupe et qui lui +arrive déjà épuré, trié, classé. Il tient pourtant à prendre lui-même +connaissance de la plupart des lettres. Surtout celles des pionniers +que sa pensée dirige, que sa volonté lance à travers les continents et +qu'il appelle affectueusement ses _workers_. + +Puis il dicte sa correspondance à un, parfois à plusieurs de ses +secrétaires. Ses lettres sont typiques: aucune formule vaine, aucune +explication oiseuse; du premier bond, il est en plein cœur du sujet: +phrases brèves, robustes, dont chaque mot porte. Point de transitions, +c'est un luxe inutile. Une fois transcrites à la machine à écrire, il +relit toutes ses lettres lui-même, avec la précision, la _thoroughness_ +qu'il met à tout ce qu'il fait; pas une qui ne porte une correction +de sa main, ponctuation ou mots en surcharge; certains termes sont +soulignés ou encadrés d'un trait appuyé; enfin il signe d'une écriture +puissante qui monte hardiment. + +Viennent--à Londres surtout--les conférences d'affaires, les +interviews. Là encore, aucune perte de temps. Lord Northcliffe possède +l'art du déblayage, si l'on peut dire, ce qui explique comment il peut, +en un délai si court, comprimer tant d'activités diverses. Son esprit +court droit au but, sans se laisser distraire ni arrêter. Il ignore +ou dédaigne la complexité. Les affaires les plus importantes, les +problèmes les plus abstrus sont abordés et résolus avec une maîtrise +rapide et définitive. Son choix fait, lord Northcliffe s'y tient +d'ordinaire; aucun argument ne saurait le modifier. Ajoutons, il est +vrai, que ce choix n'est pas laissé au hasard, qu'il est le fruit de +longues observations, de réflexions profondes: tout est là. + +Mais s'il sait travailler à outrance, il sait aussi se reposer. Il +ménage et dirige ses forces avec une judicieuse économie qui lui permet +de suffire à la plus lourde des tâches. Le voir aux minutes de répit +s'enfoncer dans un fauteuil, la tête abandonnée sur le dossier, les +yeux clos, les jambes et les bras allongés dans une détente volontaire +de tous les muscles est un véritable enseignement. Et au cours des +matinées les plus dures, il tient à s'accorder une heure d'exercice en +plein air... + + + + +_Idéaliste et réalisateur_ + + +Par un beau jour de juin dernier, avant l'heure du lunch, imaginez +lord Northcliffe au milieu de sa pelouse, vêtu d'un de ces costumes +un peu flottants, de coupe nette mais aisée qu'il affectionne--veston +bleu foncé pour la ville, gris ou marron pour la campagne, chemise +molle, cravate souple, chapeau de feutre; nulle contrainte pour ses +mouvements puissants et vifs, pourtant nul laisser-aller--un ensemble +sobre et simple. Si d'aventure, pour une cérémonie officielle, il doit +revêtir redingote et linge empesé, sa main, d'un geste d'impatience +inconsciente, essaie d'écarter le carcan qui garrotte son cou robuste... + +Un hôte vient d'arriver. Il l'accueille avec une cordialité familière +qui met tout de suite à l'aise. Son visage tout à l'heure tendu, œil +durci, mâchoire carrée, rayonne de bonne humeur amicale; rien chez lui +de cette réserve britannique toujours un peu guindée qui glace les +élans, de ce formalisme que chez nous l'on prend si souvent pour de la +morgue,--cause éternelle de malentendus entre Anglais et Français. + +--Avec les Américains, on est tout de suite camarades, me disait un +soldat gascon; les Anglais, eux, sont plus «égoïstes». + +Egoïstes? Non. Mais enfermés en eux-mêmes, souffrant parfois de leur +isolement, incapables d'en sortir. L'élément celte a sauvé lord +Northcliffe de ce mal insulaire. Il inspire aussitôt la confiance +en offrant la sienne, avec une franchise généreuse et spontanée. +Impitoyable dans la vie publique, il est dans la vie privée le meilleur +des amis. Et ses amis l'adorent. Il est curieux de noter que la plupart +de ceux qui le haïssent ne le connaissent pas. Ce terrible lutteur a +parfois les délicatesses d'un cœur féminin... + +Mais un frisson traverse le ciel limpide, des sirènes au loin +commencent à mugir, on entend des halètements de moteur; c'est un de +ces raids si fréquents sur ce point de la côte. Absurdité que l'idée de +la mort qui plane en cette matinée radieuse. Pourtant une brèche dans +un cottage à quelques mètres de la maison évoque un souvenir tragique: +par une nuit de printemps, un destroyer allemand envoyait de monstrueux +obus sur Elmwood puis s'enfuyait; un morceau d'obus traversait un +mur de la bibliothèque sans y pénétrer, un autre dans le cottage +allait tuer la femme d'un jardinier et ses deux enfants. Ce n'était +pas la première tentative, ce ne fut pas la dernière, car les brutes +prussiennes ont voué à lord Northcliffe, qu'ils savent un de leurs plus +formidables ennemis, une haine sauvage. Celui-ci avait fait creuser +pour son entourage un abri qui constitue le dernier cri du genre. Il +fut seul à n'y pas descendre. En cas de raid ou de bombardement il ne +daignait pas quitter sa chambre. On s'en désespérait autour de lui. On +lui démontrait les conséquences pour le pays de son inutile imprudence. +Rien n'y faisait. Lui, se déranger pour des Boches? Allons donc! + +Pour le moment, il inspecte le ciel. On entend le grondement du tir +de défense, l'éclatement des bombes, le souffle bruyant des moteurs +qui peu à peu s'éloignent. Tout à l'heure le téléphone, puis des +pilotes d'hydravion venus à bicyclette apporteront des renseignements. +Partout où se trouve le directeur du _Daily Mail_, attirées comme par +un aimant, convergent aussitôt les nouvelles. Cette fois-ci, les deux +avions ennemis ont causé plus de bruit que de mal. + +Il entraîne alors son hôte à travers la propriété. Les beaux ombrages, +les taches dansantes du soleil d'or sur les allées, le vol brillant +d'un oiseau, cet insecte dans une fleur, la mer qui miroite au loin, +pâle de lumière, rien n'échappe à son regard vif qui parcourt, cligne, +saisit, savoure. Il a le goût passionné de la nature. + +Mais ce n'est pas seulement en artiste. Il s'occupe de sa ferme, il +est fier de pouvoir dire qu'elle rapporte: _it pays_... Au poulailler, +il s'informe en passant des œufs: les poules pondent-elles davantage +depuis qu'on leur donne cette nouvelle nourriture? Dans l'immense +potager à la française, avec ses plates-bandes ourlées de lavande +et de thym, ses espaliers tordus et ses poiriers taillés en pointe, +il interroge le jardinier, un des seuls que la mobilisation lui ait +laissés; il s'intéresse aux fraises géantes, sait quand sortiront les +petits pois, quelle terre convient à cet arbuste, quel engrais à ces +légumes; il a rapporté des plantes de tous les pays; il sait le nom +des roses, il en a créé des espèces pour lesquelles il a remporté des +prix dans les concours. Il parle de tout en phrases imagées, vivantes, +il possède sur chaque question des connaissances techniques d'une +stupéfiante variété. + +Il connaît encore la place de tous les nids: ici sur ce pommier nain, +en face du cyprès de bronze vert qui évoque notre éblouissant Midi, +ce sont des pinsons; là-bas, dans l'écurie, une nichée d'hirondeaux. +Appuyé contre le mur, son profil hardiment dessiné par la lumière en +jet d'une lucarne, il observe les petits, imite le cri de l'hirondelle: +aussitôt toutes les grosses têtes aveugles se dressent sur les cous +nus tandis que s'ouvrent démesurément les becs jaunes. Et il rit, d'un +rire heureux de gamin, avec un regard où filtre une lueur attendrie. Le +monde a gardé pour lui toute sa fraîcheur, rien ne s'est émoussé des +plaisirs aigus du premier âge: cet homme ne saurait vieillir, il a la +jeunesse éternelle de Pan. + +Pourtant, à travers cet amour robuste du réel, glisse parfois +étrangement une note de mysticisme qui révèle, avec je ne sais quel +dédain pour les joies et les victoires passagères de ce monde, un souci +brûlant d'idéalisme. Ce n'est qu'un mot, un regard perdu dans le vague, +un silence. Mais on entrevoit en éclair les profondeurs de la vie +intérieure. + +Après une grave bronchite, il y a quelques mois, la toux qui le +secouait sans cesse lui causait de douloureuses insomnies: + +--Tant de gens souffrent en ce moment, dit-il, je suis content de +souffrir aussi, je suis content... + +Une ardente sincérité faisait trembler sa voix. + +Contradictions apparentes d'une nature en laquelle se heurtent ou se +mêlent avec richesse des éléments et des sangs opposés. + + + + +_Travail et voyages_ + + +Dans le parc s'élève un pavillon de bois léger, son atelier, +«_workshop_» comme lord Northcliffe l'appelle, simple, clair, ourlé de +livres. + +--C'est ici que j'ai le plus travaillé dans ma vie, fit-il en pénétrant +dans l'un d'eux. + +Mais on y retrouve aussi l'homme de plein air. + +En face, sur une cheminée, s'étale dans une cage de verre un poisson +gigantesque: + +--Mon premier saumon! constate lord Northcliffe avec fierté. + +Par terre, des peaux de bête, ours et tigres, au mur des ramures de +cerf, des cornes de buffle. Car, grand chasseur et grand pêcheur, lord +Northcliffe a tiré le tigre dans l'Inde, l'éléphant en Afrique, l'ours +blanc en Laponie, il a tenu la ligne ou le harpon sur tous les lacs et +tous les océans. + +De même qu'il est amateur de sports, il suit avec passion les matches de +_foot-ball_ en Angleterre, de _base-ball_ en Amérique, de pelote ou de +paume en Espagne; il se plaît à tout ce qui développe la vigueur et la +hardiesse; en cela il est bien Anglais. Il a pratiqué tous ces sports; +maintenant il joue surtout au golf auquel il consacre, quand il le +peut, par hygiène autant que par goût, une après-midi par semaine. + + +C'est l'heure du lunch. Sans être un sybarite, lord Northcliffe n'a +rien d'un ascète. A l'encontre de la plupart de ses compatriotes assez +inexperts en l'art du bien manger et plus sensibles à la quantité qu'à +la qualité, il sait apprécier la finesse d'un coulis, la saveur d'une +fricassée, le velouté d'un entremets. Ayant goûté toutes les cuisines +du monde, il en discute savamment. + +Mais il garde une préférence pour la cuisine française. Et il aime nos +vins, non pas en profane, mais avec choix et discernement, comparant et +distinguant nos meilleurs crus de Bordeaux ou de Bourgogne en des mots +heureux qui l'élèvent au rang de connaisseur. + +--Quand je suis malade, dit-il, le vin de France me remet mieux que +toutes les drogues. + +En voilà assez pour le rendre populaire chez nous. + +Par contre, il n'y a pas d'intérieur où les restrictions soient plus +rigoureusement appliquées. Non seulement on s'en tient strictement +aux rations que le Contrôleur des vivres prie les chefs de famille, +«sur leur honneur» de ne pas dépasser,--car l'obligation n'existe que +pour la viande, le beurre et le sucre--mais on s'impose des privations +volontaires: par exemple, on ne sert plus de pain aux repas principaux +afin d'en laisser davantage aux classes pauvres pour lesquelles il +constitue l'aliment principal. + +De même lord et lady Northcliffe n'ont pas remplacé leurs nombreux +domestiques mobilisés. Aussi ont-ils dû quitter leur grande maison de +Londres pour une autre plus modeste. + +Après le café et le cigare, lord Northcliffe, après avoir passé un +instant auprès de ses secrétaires, s'accorde une sieste d'une heure. +Il a, comme notre Jaurès, cette faculté de détente et de sommeil à +volonté, si précieuse pour la continuité d'un effort. + +De trois à sept heures, c'est de nouveau le travail. Il rentre dans +son cabinet où, autour de la vaste table carrée, couverte de livres, +de brochures, de papiers, entre le téléphone et la machine à écrire, +l'attendent ses secrétaires. + +Veut-il donner un article à un de ses journaux, aux publications +américaines qui se les disputent, à la presse française? Il ne semble +pas y avoir pensé. Parfois au cours d'une causerie, d'une promenade, +on le voit soudain prendre deux ou trois notes rapides, quelques mots +sans plus. Pourtant le voici qui dicte avec une lenteur égale, se +reprenant à peine, et les phrases se déroulent, amples et hardies, les +paragraphes se suivent, enchaînés avec une logique implacable, gonflés +jusqu'à l'éclatement de chiffres, de faits, de documents, illustrés +d'images colorées et l'article est là, campé, bien vivant, original, +respirant la sincérité et la force, prêt à s'élancer par le monde où il +soulèvera l'espoir, la colère, la pitié, déchaînera les passions, ne +restera jamais indifférent. Comme pour ses lettres, lord Northcliffe +relit lui-même avec soin et corrige. + +Ses amis se plaisent à souligner sa ressemblance physique et +intellectuelle avec Napoléon: génie créateur, activité méthodique, +décisions rapides et audacieuses, don pour ainsi dire magnétique du +commandement, caractère tout à la fois impulsif et réfléchi, souvent de +la plus généreuse bienveillance, parfois d'une violence impitoyable, +et jusqu'aux façons brusques et brèves de questionner, ces traits se +retrouvent, en effet, chez les deux hommes. Et le portrait du jeune +directeur du _Daily Mail_ que l'on voit à Elmwood, avec son front +dominateur barré d'une mèche plate, son visage ardent et net rappelle +étrangement certaines effigies de Bonaparte premier consul. + +Mais lorsque dans son cabinet lord Northcliffe réfléchit ou dicte, +se promenant lentement, les mains derrière le dos, les épaules un +peu voûtées, sa tête au front lourd courbée par la méditation, la +ressemblance apparaît frappante. Il s'arrête, se redresse, le regard +à la fois aigu et pesant et sur le large cou, c'est le masque un peu +épaissi mais d'une majesté si puissante de Napoléon Empereur--un +Napoléon aux cheveux clairs, au teint coloré d'Anglo-Saxon. + +A sept heures, la journée est finie. Et sauf dans les cas pressants, +lord Northcliffe ne veut plus entendre parler d'affaires ni de +politique. Il passe la soirée, soit avec des amis intimes, soit parmi +ses livres favoris--c'est un lecteur prodigieusement informé--ou bien +il fait de la musique pour laquelle il a les dons et l'amour du Celte, +et se retire de très bonne heure--entre neuf et demie et dix heures. + + * + * * + +Car il faut également le noter, lord Northcliffe n'aime pas le monde. +Il n'a rien du dîneur en ville, du causeur de salon. Les bavards et +les importuns sont mal servis avec lui. On ne voit son nom dans aucune +réunion ou cérémonie mondaine. S'il assiste à un banquet, c'est qu'il +doit y parler, y faire œuvre efficace. Et quoiqu'il appartienne à un +des principaux clubs, il ne le fréquente guère, non plus que la Chambre +des Lords. On lui reproche, parfois amèrement, cette abstention. +Mépris? Pas même. S'il vit en isolé, c'est pour se consacrer plus +entièrement à sa tâche. D'une part, il gagne du temps, ménage ses +forces. D'autre part, n'étant affilié à aucune coterie, inféodé à aucun +parti, il garde son indépendance. Sagesse suprême qui explique son +rôle occulte, unique: il reste, comme on l'a dit, «la grande puissance +dominatrice qui s'élève à l'ombre du Trône». + +A part le travail, ce qu'il aime par-dessus tout, ce sont les voyages. +Il connaît le monde entier. En temps de paix, à peine passait-il à +Londres plus de cinq ou six mois par an. Ses hivers s'écoulaient en +Egypte, dans l'Inde, en Floride. Il a fait en Amérique plus de vingt +séjours. Il a sondé l'Allemagne jusque dans ses profondeurs les plus +intimes, en a manié tous les ressorts matériels et moraux et c'est ce +que cette dernière ne peut lui pardonner. Lui parle-t-on d'une ville de +France, si petite soit-elle, il a toujours quelque souvenir à évoquer. +Il possède sur nos provinces, leurs productions, les qualités et les +défauts de nos diverses races, leurs possibilités d'avenir, des idées +étonnamment précises et variées que lui envieraient maints Français +éminents. De même pour tous les pays. Il a rencontré dans chacun tous +les hommes qui comptent, il a formé son opinion sur eux. Et il n'oublie +rien. A peine pourrait-on lui reprocher un peu d'absolu dans ses +jugements. Mais plus nuancés, ne perdraient-ils pas en vigueur? + + + + +_Lord Northcliffe administrateur_ + + +On m'objectera: que deviennent pendant ces voyages les journaux, les +sociétés, les entreprises de lord Northcliffe? Le maître absent, tout +ne va-t-il point péricliter? C'est justement là que réside le secret +profond et audacieux de sa méthode, sa conception de l'organisation. + +Nul ne possède comme lui le don de la psychologie. Du premier coup +d'œil, il sait discerner dans la foule l'homme dont il a besoin, +il le jauge, il prévoit les services qu'il rendra: celui-ci mènera +des campagnes, celui-là écrira des _leaders_, ce troisième fera du +reportage, cet autre organisera, cet autre encore administrera. + +--Autrefois, confesse-t-il, il m'est arrivé de me tromper, maintenant +c'est bien rare! + +Lorsqu'il s'est assuré que l'homme ou les hommes choisis possèdent les +qualités nécessaires, il leur accorde sa confiance, leur donne toute +autorité et les abandonne à eux-mêmes. + +Chaque journal, chaque entreprise possède donc son autonomie que le +grand chef est le premier à respecter jalousement. Il a cependant +établi quelques principes directeurs: toute rédaction, par exemple, +doit se réunir chaque jour. On discute les événements, leur action +sur la ligne de conduite du journal, on critique librement, +fraternellement les mesures passées, on envisage campagnes et réformes. +C'est ce qui assure l'élan, entretient l'émulation, crée à l'œuvre +commune une âme unique, homogène,--une personnalité. + +Que de jeunes gens--il aime la jeunesse et croit en elle--tirés par +lui de l'obscurité, stimulés, mis en valeur, lui doivent la fortune et +la réputation! Il y a du conte des Mille et une Nuits dans certaines +de ces carrières. Il a parfois suffi du hasard de quelques lignes lues +çà ou là par cet Haroun-al-Raschid, infatigable pêcheur d'hommes, +pour décider d'un avenir, ouvrir les ailes au génie. Grâce à lui +l'Angleterre a vu s'accroître son trésor intellectuel. + +Est-il surprenant qu'il ait suscité des dévouements passionnés? Qui +sous un tel chef ne donnerait le meilleur de soi-même? Il exige +beaucoup, dit-on; mais il paie d'exemple: il n'y a dans aucune équipe +de travailleur plus acharné que le «patron». Et il sait reconnaître +les services. Ses journaux sont ceux qui accordent les salaires les +plus généreux. Il connaît également la valeur du repos, et qu'un +journaliste, un homme d'affaires surmené ne fait plus rien qui vaille. +Voit-il apparaître des signes de fatigue, il est le premier à proposer +des vacances sérieuses, un voyage. L'esprit et le corps en sortent +rafraîchis, renouvelés. Il y a là, en même temps que de la bonté, une +sage et prévoyante économie. + +Il aime se mêler à ses _workers_. Il va souvent, en camarade, fumer une +cigarette dans les diverses salles de rédaction; il cause familièrement +avec les uns et les autres, les interroge sur leurs travaux, leurs +projets, s'inquiète de savoir s'ils ont ce qu'ils désirent. + +Nombre d'anecdotes, légendes pour la plupart, courent à ce sujet. En +voici deux: + +--Y a-t-il longtemps que vous êtes ici? demande-t-il en une de ces +occasions à un tout jeune sous-_editor_. + +--Trois mois, sir. + +--Combien gagnez-vous? + +--Cent soixante-quinze francs par semaine... + +--Et vous êtes satisfait? + +--Tout à fait, sir. + +--Eh bien, apprenez, mon ami, que dans mes journaux on ne doit pas être +content avec =175 fr.= par semaine! + +Pour lui, l'ambition est l'indispensable aiguillon. + +Une autre fois, un jeune reporter s'était laissé embarquer dans une +histoire qui fit rire toute l'Angleterre aux dépens de son journal. Son +directeur venait de lui laver la tête et il sortait l'oreille basse, +quand, une auto s'arrêtant, il aperçut lord Northcliffe qui le tenait +sous son regard perçant. + +--Cette fois, je suis bien perdu, pense-t-il. + +Et tel un condamné à mort, sans attendre l'appel, il marche vers son +destin, avec la vaillance du désespoir. + +Mais le grand chef se mit à rire: + +--Eh bien, mon garçon, on vous a donc monté un bateau? Allons, allons, +ne vous en faites pas. Cela m'est arrivé à moi, cela peut arriver à +tout le monde... Il ne faut rien prendre au tragique... + +Quelque temps plus tard, le jeune homme recevait de l'avancement. + +_Si non è vero..._ + +On conte également, d'ailleurs, qu'il fut parfois très dur. C'est +possible. Sans doute y avait-il des raisons profondes à sa sévérité. +Car d'ordinaire il traite ses «travailleurs» comme une grande famille. +Industriel puissant, il se flatte d'être un des seuls à n'avoir jamais +eu de grève dans ses usines. Ceux de ses subordonnés qui s'engagèrent +ou furent mobilisés partirent sans inquiétude sur le sort de leur +femme, de leurs enfants. Ils gardaient leurs ressources et savaient +en outre que s'ils devaient faire le sacrifice suprême, ils ne +laisseraient pas de misère derrière eux. Malgré les dépenses accrues, +imposées par la guerre à la plupart de ses entreprises, malgré la +lourdeur des impôts et en particulier de l'_income tax_ qui frappe si +impitoyablement les grosses fortunes, leur enlevant plus de la moitié +de leur revenu, lord Northcliffe ne cesse de faire face à ce qu'il +considère comme une dette sacrée. On murmure bien des histoires sur les +souffrances qu'il soulage, les veuves, les orphelins dont il s'occupe. +Ce n'est jamais en vain qu'on fait appel à son cœur, à sa justice. Pour +les œuvres publiques, et plus encore pour les infortunes privées, il +donne généreusement, sans compter. Mais il ne faut point insister: sa +main gauche ignore ce que fait la droite... + + + + + _Avant la guerre. Les campagnes contre le "danger allemand"_ + + +Qui se souvient de l'Angleterre d'il y a une quinzaine d'années? +Sereinement assoupie dans son rêve pacifiste--que ne put troubler le +rapide cauchemar de la guerre sud-africaine--jouissant avec béatitude +de son opulence assise, dédaigneuse de l'effort, même pour conserver +sa suprématie commerciale, se passionnant exclusivement pour ses +matches de _foot-ball_ ou ses luttes parlementaires, prospère, +orgueilleuse, égoïste peut-être, engourdie à coup sûr, cette Angleterre +a vécu. Traversant le Détroit pendant la tourmente, vous avez eu +l'étonnant spectacle d'un grand peuple dressé tout entier dans une +seule pensée, les muscles et l'âme tendus vers un but unique, gagner la +guerre, _win the war_... Effort gigantesque qu'on admira en France sans +en comprendre les difficultés ni l'étonnante ampleur, on le dut pour +une bonne part au génie de prévision et à l'énergie entraînante de lord +Northcliffe. + +Toutes les campagnes menées dans ses journaux en font foi. Car s'il +n'entre pas dans les détails de leur organisation, il en demeure le +génie occulte qui dirige et oriente. + +Ses ennemis prétendent qu'il a l'esprit versatile. Pour réfuter cette +allégation, il suffit de feuilleter, depuis vingt ans, la collection du +_Daily Mail_, d'y lire ses articles, ceux des autres. + +Son attitude n'est jamais provocante pour l'Allemagne. Il cherche la +paix, non la guerre. Dans un leader du 23 décembre 1909, qui est le +type de centaines d'autres articles, on trouve ces paroles suggestives: +«Notre désir est d'éviter la guerre. Si, dans ce pays, on veut bien +saisir la véritable situation avant qu'il soit trop tard, un grand +conflit peut être évité. Si la nation est prête à prendre à temps les +mesures nécessaires, à faire à temps les sacrifices indispensables, la +paix peut encore être maintenue. Elle ne peut l'être qu'à ce prix.» + +Mais dès 1896, le _Daily Mail_ souligne le fait que «la note dominante +de l'Allemagne moderne est le militarisme», il avertit l'Angleterre +de se défier de la «brutalité inhérente» du caractère allemand. Depuis +lors, obstinément, inlassablement, avec une verve mordante et violente, +s'appuyant sur les faits et les événements, appelant à la rescousse +pour des campagnes retentissantes les plus réputés des écrivains, il +signale sans trêve le danger allemand. En 1897, le plus célèbre de ses +envoyés spéciaux, G. W. Stevens, annonce aux Anglais: «L'Allemagne +veut garder les mains libres pour s'occuper de nous. Pas d'erreur sur +ce point. Il est naturel de déplorer l'inimitié des deux nations, mais +l'ignorer est de l'insouciance. Pendant les dix années qui vont suivre, +ayez l'œil fixé sur l'Allemagne.» + +C'est ce que fait le _Daily Mail_. A l'heure où le Kaiser parade et +caracole à travers l'Europe sous ses oripeaux de Lohengrin pacifique, +il lui arrache son masque, expose au plein jour la face de proie, l'œil +arrogant et fourbe, le surin de l'apache caché dans le gantelet de fer +du chevalier. Il appelle l'attention publique sur les armements et les +crédits gigantesques demandés au Reichstag (en 1898 et 99, par exemple) +pour l'armée et la marine prussiennes, leur accroissement formidable. +Il dénonce les théories agressives de Bernhardi et de Treistchke, +le monstrueux «la force c'est le droit»; il dévoile l'enseignement +des Schaffle et des Dalbrücke qui, prodigieusement influents sur la +jeunesse, affirment la haine de l'Allemagne pour l'Angleterre, sa +volonté de l'annihiler dans une lutte prochaine: il publie des extraits +des hommes d'Etat et publicistes allemands révélant leur soif ardente +de guerre et de conquête. Et prévoyant même le viol de la neutralité +belge, avertissant le pays qu'il court au désastre, il le supplie +de se préparer, de s'armer, condamne comme surannée la politique +d'isolement. Dès 1904, il réclame le service obligatoire. + +Quand, dans une heure de généreuse aberration, en 1907, sir H. +Campbell-Bannermann propose à l'Allemagne de limiter en même temps que +l'Angleterre leurs constructions navales, offre repoussée d'ailleurs +avec un dédain brutal; quand, en 1908, au moment où le nouveau +projet de vastes crédits pour la marine allemande était voté, Sir +John Brunner, au nom du parti de la _Little Navy_ que l'on appela +le _Suicide Club_, s'oppose aux mêmes crédits en Angleterre, lord +Northcliffe pousse le cri d'alarme, il fonce tête baissée contre les +utopistes aveugles et sourds à la réalité. Il démontre l'imminence +du péril, et qu'une flotte affaiblie vaut moins encore qu'une flotte +absente puisqu'elle coûte de l'argent sans donner la sécurité. + +Il se met, en 1909, à la tête du mouvement qui réclame la construction +de huit dreadnoughts au lieu de quatre et l'emporte sur une résistance +obstinée du gouvernement; ces quatre navires furent d'une importance +_invaluable_ au début de la guerre. Il seconde avec un enthousiasme +virulent la campagne vaine que mena Lord Roberts en faveur du service +universel. Lorsqu'en 1911, on affirmait volontiers, de toutes parts, +que le parti socialiste allemand empêcherait la guerre: «En Allemagne, +écrit-il, le patriotisme l'emporte sur le socialisme. Ne comptez +pas sur le socialisme pour empêcher la guerre.» Il supplie les +sentimentalistes de ne point ignorer la nature humaine et les lois de +l'Univers: «Ce n'est pas vers une ère de paix que s'avance l'Europe.» +Il voit ou plutôt il prévoit tout. Il est la vigie impérieuse qui, +penchée vers l'avenir, indique opiniâtrement de son bras tendu le +péril mortel qui grandit à l'horizon. + +En même temps, il ne néglige aucun problème moderne, il stimule +l'activité créatrice de l'Angleterre trop riche et un peu amollie. Il +reconnaît l'importance de la femme dans le monde des affaires et des +lettres, il l'encourage; il fut un des premiers à réclamer pour elle +une part d'efforts dans la guerre et à rendre hommage au rôle qu'elle +y a joué, en se déclarant en faveur du droit de vote féminin. Devinant +que l'Angleterre serait appelée en cas de guerre à se suffire pour la +production agricole, il porte toute son attention sur la vie de plein +air, favorise la petite culture, le jardinage, accorde des prix de +25.000 francs aux légumes, aux fleurs, pousse au progrès de l'économie +domestique et à l'embellissement du foyer par des expositions +fréquentes. + +Il encourage aussi l'industrie de l'automobile, combattant l'absurde +législation qui empêchait les machines de marcher à plus de quatre +milles à l'heure. Mais surtout, comprenant l'importance de la quatrième +arme dans le conflit mondial, il s'attache à développer l'aviation, à +lui donner--et avec quelle énergie!--le coup d'épaule initial. Alors +que le gouvernement britannique n'y voyait qu'un jeu, une marotte +inutile et un peu ridicule, le _Daily Mail_ crée des concours avec +des prix somptueux: 250.000 francs pour le vol de Paris à Manchester, +250.000 francs pour faire le tour de la Grande-Bretagne, tous deux +gagnés par des Français, MM. Paulhan et Beaumont. + +Puis, c'est la traversée du Détroit, effectuée par Blériot, dont le +succès frappa si vivement l'imagination populaire, et encore 125.000 +francs offerts aux hydroplanes, toute une série de concours qui +passionnèrent le monde. Le Gouvernement eût-il obéi aux injonctions +répétées de la _Northcliffe Press_, la Grande-Bretagne serait entrée +dans la guerre avec un service aérien non seulement capable de la +défendre des raids, mais encore de porter l'offensive contre les +centres de munitions ennemis. Et si l'aviation britannique occupe le +premier rang par la perfection de ses machines, lord Northcliffe a le +droit d'en concevoir quelque orgueil. «C'est à lui que sont dus pour la +plus grande part la supériorité et la magnificence de notre aviation!» +disait récemment un orateur. Aussi, nommé président du _Air Board_, dès +la création du Ministère, M. Lloyd George lui demande-t-il d'en prendre +la direction. Le choix était ratifié par le sentiment unanime de la +nation. Mais lord Northcliffe crut devoir refuser ce portefeuille. + +Le _Daily Mail_ désire maintenant appliquer au service de la paix les +progrès chèrement achetés pendant la guerre et il vient d'organiser des +concours pour la traversée de l'Atlantique. + + + + + _Pendant la guerre: Pour la victoire et pour la France_ + + +Une légende absurde et malfaisante, partie de Berlin, entretenue par +nos pacifistes plus ou moins avoués, nos germanophiles honteux, prétend +que lord Northcliffe n'a pas toujours été notre ami. Certes, pendant +l'incident de Fachoda il prit, avec la vigueur ardente de sa jeunesse, +le parti de son pays. Qui peut lui jeter la première pierre? Nous +n'oserions guère exhumer nous-mêmes certaines diatribes injurieuses +publiées dans nos feuilles, soit à cette époque, soit au cours de +la guerre sud-africaine. Ces temps sont loin. Les nuages à peine +dissipés, dès le 6 novembre 1902, on prononce dans le _Daily Mail_ +le mot d'«entente cordiale». Lord Northcliffe ne cesse d'y revenir, +d'apporter à l'œuvre d'Edouard VII son aide puissante. «Un accord +entre la France et l'Angleterre, prétend-il en 1904, peut préserver +la paix de l'Europe.» En 1905, quand l'Allemagne se dresse menaçante +contre la France: «Une France puissante est une nécessité vitale pour +l'Angleterre et pour l'Europe, écrit-il, une agression contre la France +serait un coup frappé contre l'Empire britannique et ressenti comme tel +par tout le pays»; «la France peut demeurer certaine qu'à une attaque +brutale et sans provocation répondraient l'alliance et l'appui du +peuple britannique», dit-il encore. Il ne manque pas une occasion de +louer les procédés loyaux et amicaux du gouvernement français envers +l'Angleterre, d'assurer la France qu'elle peut compter sur l'aide +militaire et navale de la Grande-Bretagne. Il résiste à toutes les +intrigues destinées à semer la méfiance et la désunion entre les deux +pays, il les dévoile et les stigmatise. + +A l'heure d'Agadir, alors que la fourbe Allemagne, prétendant que +l'Entente prépare une attaque en traîtrise, commence à mobiliser +secrètement, lord Northcliffe la démasque et montre l'Angleterre et la +France fraternellement debout, épaule contre épaule, prêtes à répondre +ensemble à l'insulte commune. + +Et tout à coup la guerre est là, en coup de foudre. Quand l'Allemagne +envoie son ultimatum à la France, le gouvernement britannique hésite +encore. Heures de suprême angoisse qu'aucun Français ne peut évoquer +sans frémir... + +Alors, tandis que certains grands journaux libéraux qui, par leurs +principes tout au moins, auraient dû se rapprocher de nous, réclamaient +le maintien de la neutralité; tandis que le 4 août, à l'heure où les +masses barbares écrasaient déjà la Belgique, le _Daily News_ osait +alléguer qu'en restant spectatrice du drame l'Angleterre pourrait +«continuer ses relations commerciales avec les belligérants, s'emparer +de leur commerce en marché neutre, rester libre de toute dette, +posséder des finances vigoureuses», et que le _Daily Chronicle_ +affirmait que «le conflit ne valait pas les os d'un seul soldat», la +_Northcliffe Press_, de ses voix puissantes et indignées, faisait +de l'intervention britannique un devoir strict, de la neutralité un +crime,--le déshonneur éternel de l'Empire. + +--Pour ma part, si nous n'étions pas intervenus--me disait en 1916 lord +Northcliffe d'une voix encore frémissante--j'avais décidé d'abandonner +ce pays, de porter ma fortune en France et de m'y faire naturaliser +aussi rapidement que le gouvernement français me le permettrait! + +Boutade? Qui sait? Le pur patriotisme comme le vrai amour ne veut pas +de tache à son idéal. + +La Grande-Bretagne, terre du lyrisme, fidèle à ses amitiés, soulevée +par le monstrueux attentat commis contre la Belgique, s'élance d'un +bond dans la lutte. Mais seule l'élite a compris que l'honneur comme +l'intérêt vital du pays lui commandent d'intervenir. La foule reste +encore indifférente. Son imagination est lente à s'échauffer. Elle +n'est pas comme nous prise à la gorge par l'invasion brutale. Des pas +du soudard tudesque foulant et souillant notre sol, elle n'entend que +le lointain écho. Cette guerre lui apparaît, comme tant d'autres, une +guerre continentale. + +Les journaux de la _Northcliffe Press_ lui en révèlent l'importance et +le péril. Ils mènent le combat quotidien contre l'inertie populaire, +l'imprévoyance des gouvernants, les erreurs et les lenteurs de +l'organisation. Ils parlent au pays avec une franchise brutale et +bienfaisante, ne lui celant aucune faute, aucune erreur, aucun danger. +Ils ne cessent de lutter contre la censure qui ne fait pas confiance au +pays et lui cache la vérité. Sage politique, autrement génératrice de +courage et de foi qu'un optimisme auquel la réalité apporte son démenti +constant. Ce pessimisme patriotique du _Times_ et du _Daily Mail_ a +contribué au salut de l'Angleterre. + +Ce ne fut pas sans peine. Lord Northcliffe risquait sa fortune et +sa popularité. Il n'hésita pas. Pendant les six premiers mois de la +guerre il s'abstenait de toute critique. Mais l'heure était grave. +Tout à coup il se décide à révéler à l'Angleterre incrédule que si +ses troupes décimées par des pertes excessives ne remportent pas les +succès dus à leur valeur, c'est qu'il leur manque des canons, des obus, +des explosifs et tout le personnel et le matériel nécessaires à leur +fabrication. Il ose s'en prendre à la grande idole nationale, lord +Kitchener. Explosion formidable d'indignation. On vient manifester +contre le _Daily Mail_, on se désabonne en masse, on en brûle +publiquement des numéros. La vérité pourtant finit par éclater. A la +colère succède la stupeur, puis la gratitude. + +Les campagnes continuent. Le _Times_ et le _Daily Mail_ réclament et +obtiennent tour à tour la création d'un ministère des Munitions, +la fabrication des casques, des mitrailleuses, de l'artillerie +lourde. Malgré les attaques les plus violentes, ils exigent la loi +de conscription, la mobilisation civile de tous les citoyens, hommes +et femmes, les restrictions sévères au point de vue des vivres, +l'accaparement par l'Etat de tous les services publics, l'obligation +sous toutes ses formes. + +Jugeant le ministère de coalition inférieur à sa tâche, lord +Northcliffe le poursuit et le traque jusqu'à sa chute. En M. Lloyd +George qu'il combattit naguère avec toute sa fougue, il voit «l'homme +qui se révèle comme une véritable force dynamique dont chaque once +d'énergie est employée à sa tâche immédiate», _the man for the job_. +Et l'opinion publique, docile à sa voix, porte d'un seul élan M. +Lloyd George au poste suprême. Mais si la _Northcliffe Press_ apporte +désormais son appui au gouvernement, c'est sans aveuglement. Elle +conserve son droit de critique et en use. Elle est impitoyable pour +la mollesse et l'incompétence. Elle a obtenu, parmi des tempêtes de +protestations et d'injures, la démission ou le changement de poste +des ministres, des amiraux, des généraux qu'elle n'estimait pas à la +hauteur de leur tâche. Elle a plaidé en faveur de l'élévation de l'âge +des soldats en Angleterre, de la rigueur effective de la loi militaire, +du _comb-out_, de l'extension du front britannique, de l'unité du +commandement interallié qui devait amener une si rapide victoire. Elle +menait et continue à mener une campagne violente pour l'_Alien's bill_, +qui démasque et désarme les Allemands plus ou moins déguisés pullulant +en Angleterre. Et si elle accorde son support au nouveau ministère de +coalition, c'est à la condition unique qu'il exécutera son programme +de reconstruction. + +Si bien que lord Northcliffe a pu écrire du _Daily Mail_: «Ceux qui, +chaque matin, se rallient à notre étendard, savent que ce journal +est indépendant, même vis-à-vis de ses lecteurs, qu'il n'hésite pas +à exprimer des opinions qui, pour un temps, peuvent être extrêmement +impopulaires, que peu lui importe d'être boycotté, mis au ban, brûlé, +qu'il n'a pas d'autre meule à tourner que celle du bien public, qu'il +n'a d'intérêt en aucun politicien, en aucun parti politique, mais que +son but unique, en cette tragique période de notre histoire, est: +_gagner la guerre_!» Et maintenant il peut ajouter: «gagner une paix +digne des sacrifices de la guerre.» + + + + +_Les missions de lord Northcliffe_ + + +Au mois de juin 1917, le gouvernement britannique envoyait lord +Northcliffe en Amérique avec le titre de chef de la Mission britannique +de guerre (British War Mission) aux Etats-Unis. Et M. Bonar Law l'en +remerciait publiquement à la Chambre des Communes comme d'un vrai +service rendu à la patrie. + +Le directeur du _Times_ et du _Daily Mail_ est étonnamment populaire +aux Etats-Unis, plus encore qu'en Grande-Bretagne, car il n'y compte +pas d'ennemis. On se plaît à lui reconnaître toutes les qualités qui +font les grands Américains. Et on lui sait gré d'aimer, de comprendre +l'Amérique, d'y être venu vingt fois, de ne pas ignorer une parcelle de +son territoire. + +Pendant six mois, il assuma la tâche gigantesque de diriger et de +coordonner, en collaboration avec notre haut-commissaire, M. Tardieu, +l'œuvre des missions britanniques: il parcourut les Etats-Unis, leur +révélant l'effort passé des Alliés, l'importance de l'effort à venir, +fouettant leur zèle, les suppliant de consacrer à la guerre toute leur +immense puissance industrielle et jusqu'à la dernière once de leur +énergie, insistant avec force sur la construction rapide et intense +d'aéroplanes et surtout de navires. C'est dans la marine marchande, +répétait-il, qu'est la clef de l'intervention américaine, le facteur +suprême de la guerre. + +Puis, ayant joué son rôle d'excitateur, il revint en Europe. La +lettre ouverte à M. Lloyd George, où, tout en refusant le Ministère +de l'Aviation, il réclamait l'unité de direction des opérations +militaires, la répression de tout élément séditieux, une politique plus +rigoureuse vis-à-vis des ennemis naturalisés, la mobilisation de toutes +les forces masculines et féminines de l'Angleterre, et le rationnement +obligatoire, fut le coup de clairon, bref et sonore, qui annonçait son +retour, stimulant de tous les sacrifices, appel à toutes les énergies. + +Il emportait des Etats-Unis, avec une profonde admiration pour l'élan +d'énergie enthousiaste et féconde, d'origine presque mystique, qui +entraînait dans cette croisade lointaine cent millions d'Américains, +une confiance totale dans le Président Wilson. «Le Président possède ce +qu'il appelle lui-même «un esprit au sentier unique», _a singletrack +mind_, a-t-il dit. Sa méthode consiste à ne faire qu'une chose à la +fois. Mais il la fait.» + +Il revenait aussi avec la conviction qu'il était urgent, pour les +Alliés, de discuter d'un commun accord et de coordonner les demandes +en matières premières, en vivres, en munitions qu'ils faisaient +à l'Amérique. Et cela afin d'utiliser dans toute leur étendue la +généreuse abondance des ressources que met à leur disposition la vaste +République d'outre-mer. «Hommes, tonnage, aéroplanes, autos, acier, +cuivre, blé, bestiaux, que sais-je? a-t-il déclaré, l'Amérique est +prête à tout donner. Encore faut-il qu'elle sache pourquoi, comment et +en quelles quantités...» + +--Je vais me battre pour l'unité de contrôle, avait-il dit en quittant +l'Amérique. + +Il tint parole. Et cette unité de contrôle naquit, en effet, de la +première grande conférence interalliée qui se tint à Paris en décembre +1917 et à laquelle il prit part. Nous en avons récolté les prodigieux +résultats. + +Depuis lors, M. Lloyd George, qui ne désespérait pas d'associer à son +ministère cette force précieuse, offrit de nouveau un siège à lord +Northcliffe, au Cabinet de guerre, cette fois. Et, de nouveau, celui-ci +refusa. Il tient, par-dessus tout, à conserver son indépendance et +celle de ses journaux. + +--Je suis plus utile ainsi, dit-il simplement. + +Ses amis n'ont cessé de regretter cette décision. Peut-être lord +Northcliffe voyait-il plus juste et plus loin: son rôle, un rôle unique +au monde, n'est-il pas d'autant plus important qu'il ne veut aucune +consécration officielle? + +Mais, en même temps qu'il restait à Londres le chef des missions +britanniques aux Etats-Unis, il acceptait, sans portefeuille, les +fonctions de _Directeur de la Propagande en pays ennemis_, pour +lesquelles il ne relevait que de M. Lloyd George et du Cabinet de +guerre. + +Son œuvre considérable et celle de ses collaborateurs y resta secrète. +C'est uniquement par les explosions de rage éclatant dans les feuilles +austro-germaniques qu'on en put mesurer les effets. Celles-ci +accusaient «Northcliffe, prince du mensonge, homme dénué de conscience +morale, dont les outils quotidiens sont la fourberie, la brutalité, +le cynisme où il est passé maître», elles l'accusaient «d'assassiner +l'Allemagne avec des armes empoisonnées». Elles soulignaient son +sourire sardonique lorsque «fomentant la révolution à l'intérieur +de l'Autriche, qui est devenue le centre même de son activité», il +exaltait et excitait Tchèques, Polonais, Slaves. + +«Sont-ce des individus comme Lloyd George, Northcliffe ou Herr Wilson +qui peuvent entraîner les peuples?» s'écriaient comiquement leurs +scribes. Puis, après avoir juré qu'ils ne concluraient jamais la +paix avec cette troupe de bandits (il ne faut jurer de rien), ils se +lamentent de ne point posséder en Allemagne de pareil propagandiste, +ils éclatent en reproches amers et naïfs contre l'inertie de leur +gouvernement. + +Le Kaiser lui-même reconnaissait la puissance de lord Northcliffe et la +redoutait. + +Dans le livre de curieux souvenirs qu'a publiés son dentiste américain, +M. Arthur Davis, on le voit s'écrier: + +--Lloyd George mène l'Angleterre à la ruine. C'est un socialiste et +c'est l'agent, le porte-paroles de lord Northcliffe, le véritable +maître de l'Angleterre à l'heure actuelle...» + +Dans un ordre du jour dénonçant la propagande anglaise en Allemagne, le +général Von Hutier stigmatisait pesamment lord Northcliffe, «le plus +fieffé coquin de l'Entente», sous le titre pompeux de «Ministre de la +Destruction de la Confiance Germanique». + +Et Hindenburg surenchérissait encore. + +Aussi la haine des Allemands croît-elle avec leurs craintes. En +Amérique, des policiers ne cessaient d'escorter, malgré lui, le chef +de la mission britannique contre lequel se préparaient complots et +attentats. En Angleterre, les Tudesques envoyaient des avions, des +croiseurs ou des sous-marins bombarder sa maison. Ils frappaient une +médaille contre lui; ils publiaient, sous le nom d'_Anti-Northcliffe +Mail_ un hebdomadaire en plusieurs langues débordant d'injures et +de calomnies, dont les aviateurs ennemis répandaient sans cesse des +exemplaires dans les lignes britanniques. Signes indiscutables que la +propagande atteignait son but: la bête écumait, elle était touchée. On +en eut la preuve plus tôt qu'on ne s'y attendait. + + + + +_Les idées politiques de lord Northcliffe_ + + +Gagner la guerre, telle fut donc la préoccupation constante de lord +Northcliffe. Son vigoureux et clairvoyant optimisme, même aux heures +les plus sombres, ne douta pas plus de la victoire qu'il n'avait douté +de la guerre, ou «des guerres», suivant son expression. + +Son regard toutefois ne se bornait pas aux inquiétudes et aux espoirs +immédiats de la guerre. Il lui arrivait de s'en détacher pour parcourir +les horizons encore brumeux de l'après-guerre, aborder les difficiles +problèmes de la reconstruction. + +--Northcliffe? Mais c'est un conservateur! m'a-t-on dit en France. + +Et ceux, en effet, qui n'ont pas fait de son caractère et de sa +politique une étude spéciale ont pu s'y méprendre et regretter parfois +de voir cette grande force défendre la citadelle désuète du torysme. + +Erreur pourtant. Lord Northcliffe, nous l'avons vu, n'appartient à +aucun parti. Son esprit est trop vaste pour s'emprisonner dans les +étroites limites d'un programme politique. S'il sembla naguère s'allier +aux conservateurs, c'est qu'il trouvait en eux l'appui nécessaire aux +mesures destinées à éviter ou à combattre le péril grandissant de la +guerre. Pas davantage. + +Depuis, tout en restant attaché aux traditions qui ont fait la +grandeur de l'Angleterre, il a favorisé les réformes démocratiques +qu'au milieu de la plus tragique des crises le Parlement britannique +a trouvé le temps de discuter et de voter. Il s'est déclaré pour +l'_Education Bill_, qui ne fait pas de l'instruction un privilège +de la naissance ou de la fortune mais y associe tous les enfants +pour le plus grand bien intellectuel du pays; pour la réforme du +suffrage qui étend le droit de vote à tous les citoyens, hommes et +femmes, puisque tous ont donné leur effort à la guerre. Il envisage +comme une question de justice une représentation plus nombreuse du +_Labour Party_ à la Chambre des Communes. Il lui réserva une colonne +quotidienne du _Daily Mail_ pendant la période électorale, pour lui +permettre de développer son programme. Il prévoit, pour l'heure de +la démobilisation, une coopération sur des bases plus équitables du +capital et du travail, le retour à la culture, une répartition nouvelle +de la terre. Il demande qu'on accorde peu à peu aux peuples unis sous +le drapeau de l'Union Jack--l'Inde comme l'Irlande--les droits et les +devoirs du _self-government_. Et si les questions de l'Empire l'ont +toujours préoccupé, entre l'Impérialisme de Chamberlain, citadelle +orgueilleusement dressée à l'écart et au-dessus de l'univers, et +celui qui se prépare, généreux, fécond, largement ouvert aux amitiés +éprouvées et aux idées neuves, il sait placer toute l'immensité de +la guerre. Ce qu'il hait le plus profondément dans le militarisme +prussien, c'est son autocratie brutale et stérile. Il veut enfin que, +de la victoire si durement achetée, sorte un monde meilleur, une +humanité rénovée. + +Un des amis de lord Northcliffe, homme éminent lui-même, qui a dirigé +avec éclat l'un des plus admirables services de l'armée anglaise, me +disait dernièrement: + +--Il a été notre salut pendant la guerre, il le sera pour +l'après-guerre: c'est notre plus grand homme, le génie constructeur de +l'Empire! + +Mais par delà les frontières de cet Empire, lord Northcliffe pense +encore aux peuples alliés, membres de cette Société des Nations à +laquelle nous devrons peut-être l'impossible retour de ce fléau +stupide, la guerre. Il pense surtout à la France qu'il a toujours aimée +et admirée et dont il s'applique sans cesse depuis quatre ans à exalter +les sacrifices et l'héroïsme. + +Comme on lui demandait son opinion sur le retour de l'Alsace-Lorraine, +il répondit brusquement: + +--Cela doit se faire, il le faut, _it must be done!_ avec tant +d'inflexible violence qu'il fut inutile d'insister. + +Par contre, il s'étend volontiers sur l'avenir qui attend nos deux pays +après la terrible épreuve. + +--Il est essentiel, l'ai-je entendu dire, que la France et l'Angleterre +arrivent à une alliance plus intime que jamais. Il le faut parce que +la brute prussienne est dure à tuer et peut toujours se relever, il le +faut aussi parce que nos qualités se complètent et s'équilibrent. C'est +de France que jaillissent toutes les idées neuves et hardies, toutes +les grandes inventions. Il en a toujours été, il en sera toujours +ainsi. Mais la brillante rapidité de l'esprit français fait qu'à peine +cette idée ou cette invention lancées, il néglige trop souvent d'en +tirer le fruit et se passionne pour de nouveaux projets. De sorte que +ce sont les nations plus commerciales qui en retirent les profits de +tous genres. Il y a vingt-deux ans, j'avais à Paris une petite auto de +marque française et je félicitais à propos de cette dernière conquête +du génie français l'un de mes vieux amis, parisien sceptique: «Oui, +me répondit-il, c'est nous qui avons découvert l'auto; ce sont les +Anglais et les Yankees qui en feront de l'argent.» Cette prophétie +ne s'est qu'en partie réalisée. Mais il est certain qu'avec moins de +flamme créatrice et plus de lenteur dans la conception, l'Anglo-Saxon +l'emporte sur le Français par l'esprit d'organisation, la continuité +dans l'effort, la ténacité. Nous avons beaucoup à apprendre les uns des +autres...» + +Lord Northcliffe est donc partisan d'une cohésion toujours plus étroite +entre la France et l'Angleterre,--militaire, navale, commerciale et +linguistique. Il croit que de nombreux mariages franco-anglais auraient +d'excellents résultats et, en particulier, celui d'écarter ce qui est +à son avis le plus grave danger de la France: la dépopulation. Il +estime que de chaque côté du Détroit nos enfants devraient parler +deux langues: le français et l'anglais. Enfin s'il était autrefois +l'adversaire du tunnel sous la Manche, dont la capture aurait pu mettre +dans la main prussienne la clef de l'Angleterre, il le préconise à +présent aussi bien que le service postal aérien entre Londres et Paris, +en attendant celui des voyageurs... + +Mais surtout il n'oublie jamais de rappeler la dette contractée envers +la France. Ses articles et ses discours en font foi. Plusieurs semaines +avant l'intervention des Etats-Unis, il les invitait publiquement à +nous prouver leur gratitude historique en nous aidant à ranimer nos +industries et à porter l'écrasant fardeau de nos charges financières. +Depuis, il ne manque jamais une occasion de défendre nos intérêts +économiques. Au cours des discussions et des allocutions si importantes +de l'_Imperial War Conference_, à propos du tarif préférentiel accordé +aux marchandises des Dominions et des bases nouvelles de la politique +économique mondiale, le _Times_ et le _Daily Mail_ ont su à l'occasion +revendiquer des droits que d'aucuns seraient parfois tentés d'oublier. +«La prospérité économique de nos alliés, assurait un article du _Daily +Mail_ est presque aussi importante pour nous que la nôtre propre.» + +Et nous pouvons compter sur lord Northcliffe quand se dresseront +les problèmes de la reconstruction interalliée; par exemple, celui +de notre marine marchande dont, empêchés par la défense urgente de +notre territoire et la mobilisation immédiate de tous nos hommes, +nous n'avons même pu réparer les unités alors que, dans les chantiers +de constructions navales de la Grande Bretagne et des Etats-Unis se +préparent avec fièvre des flottes commerciales formidables. + +Des deux frères qui ont lutté et souffert côte à côte, couru les mêmes +risques, frôlé la même mort, serait-il équitable que l'un, le _boy_ +en kaki, revînt dans un palais, l'autre, le poilu bleu pâle, dans une +maison en ruines? Lord Northcliffe ne veut pas de cette injustice. Il +écrivait dans le _Petit Parisien_ quelques semaines avant l'armistice: + +«Quand un de mes amis anglais me dit: «Nous aidons la France», je +réponds: C'est vrai, mais c'est dans les champs, les fermes, les +châteaux et les villes de France que nous luttons contre la brute: la +France est le champ de bataille de la civilisation... + +«Je ne crois pas à l'ingratitude des nations. Elles sont beaucoup +plus reconnaissantes que les individus... Les actions individuelles +s'oublient; celles des peuples sont inscrites dans l'histoire et +l'histoire qu'enseignent les écoles vit dans le cœur des hommes. +Quand on fera le tableau de cet immense cataclysme, on constatera que +la dette contractée envers la France a été acquittée, et acquittée +au-delà. Mais l'humanité ne pourra jamais s'en libérer entièrement. +Jamais on ne paiera à leur prix ces jeunes vies héroïques offertes +par tant de Français, ni les souffrances infligées aux habitants des +provinces envahies. + +«Je me permets de prophétiser que tout ce qui se pourra compenser le +sera largement et qu'on s'efforcera de rendre à la France ce qui lui +est dû des deux mains et de tout cœur...» + +A une alliance fondée sur le sentiment le plus désintéressé, trempée +par la souffrance, fortifiée par l'estime, nécessitée par la menace de +l'avenir il faut encore et surtout le lien des intérêts communs. + +Ces paroles émues de lord Northcliffe, l'un des grands constructeurs du +monde futur, nous sont un gage précieux que l'on y pensera de l'autre +côté du Détroit. Et selon la parole d'un de nos hommes politiques, +«ceux que la guerre a unis ne se sépareront pas après la paix, car il y +aura entre eux de l'ineffaçable...» + + +_Le Gérant_: EDMOND SCHNEIDER. + +[Illustration: logo imprimeur.] + + + + +TABLE DES MATIÈRES. + + + Pages. + Une force de la nature... ou de la science. 5 + La famille Harmsworth. 8 + Un journaliste de 15 ans. 10 + Directeur de journal à 20 ans. 12 + Lady Northcliffe. 14 + Alfred le Grand. 15 + Le _Daily Mail_. 18 + Le Napoléon de la Presse. 21 + Lord Northcliffe grand "reporter". 22 + L'homme d'affaires. 24 + Une journée de lord Northcliffe. 28 + Idéaliste et réalisateur. 34 + Travail et voyages. 35 + Lord Northcliffe administrateur. 40 + Avant la guerre. Les campagnes contre le "danger allemand". 43 + Pendant la guerre: Pour la victoire et pour la France. 48 + Les missions de lord Northcliffe. 53 + Les idées politiques de lord Northcliffe. 57 + + + + + Le Fait de la Semaine + + LIBRAIRIE GRASSET, 61, Rue des Saints-Pères + + ABONNEMENTS + France Étranger + La Série de =25= numéros =15= fr. =20= fr. + La Série de =50= numéros =30= fr. =40= fr. + + NUMÉROS PARUS: + + I. Jean JAURÈS. + + II. Petite histoire politique de l'ANGLETERRE depuis 1914. + + III. Ce qu'un Français doit savoir des ETATS-UNIS. + + IV. L'Œuvre de guerre du Parlement. + + V. Ce qu'un Français doit savoir de la MARINE MARCHANDE. + + VI. Petite histoire de l'ALLEMAGNE depuis 1914. + + VII. Le devoir de l'argent, par Novus. + + VIII. La houille blanche. + + IX. Perdons-nous la RUSSIE? + + X. Ce qu'un Français doit savoir de l'ITALIE. + + XI. LA POLICE, ce qu'elle est, ce qu'elle devrait être. + + XII. Les persécutions anti-helléniques en Turquie. + + XIII. Le droit des MUTILES. + + XIV. L'arme économique des alliés. + + XV. La Défense de L'ORIENT et le rôle de l'Angleterre. + + XVI. L'Esprit de Conquête. + + XVII. Le Statut de la Terre. + + XVIII. Mémoire du Prince Lichnowski. + + XIX. Histoire du CREDIT EN FRANCE. + + XX. Les Grandes Fourragères. + + XXI. Mémoire du Docteur Muehlen. + + XXII. Petite Histoire de l'Alsace-Lorraine. + + XXIII. Comment fonder une Coopérative. + + XXIV. Guide du Réfugié et du Rapatrié. + + XXV. Les Sophismes de Paix. + + XXVI. Pourquoi les Américains sont venus. + + XXVII. Les Régions économiques. + + XXVIII. Les Chemins de fer interalliés. + + XXIX. Qu'est-ce qu'une banque. + + XXX. Le Contrat de Travail des Mobilisés. + + XXXI. Réquisitoire contre l'Allemagne. + + XXXII. La Démocratie sociale. + + Impr. F. Durand, 18, Rue Seguier, Paris. + + + * * * * * + + + Liste des modifications: + + Page 8: «Harsmworth» remplacé par «Harmsworth» (La famille Harmsworth) + Page 9: «Hamsworth» remplacé par «Harmsworth» (Cecil Harmsworth) + Page 16: «est» par «est-ce» (est-ce une légende?) + : «traditionnaliste» par «traditionaliste» (de l'Angleterre + traditionaliste) + Page 20: «quels» par «quelles» (ais quelles heures d'allégresse!) + Page 23: «Dolmenico» par «Delmenico» (le directeur du restaurant + Delmonico) + Page 30: «s'époumonnent» par «s'époumonent» (ils s'époumonent à suivre) + Page 36: ajout de «il» (il suit avec passion) + Page 37: «ils» par «il» (il constitue l'aliment principal.) + Page 56: «conclueraient» par «concluraient» (qu'ils ne concluraient) + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75815 *** diff --git a/75815-h/75815-h.htm b/75815-h/75815-h.htm new file mode 100644 index 0000000..94b954f --- /dev/null +++ b/75815-h/75815-h.htm @@ -0,0 +1,2285 @@ +<!DOCTYPE html> + <html lang="fr"> + <head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>Lord Northcliffe | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +/* Typographie */ +body {margin-left: 20%; 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Il emplit l’Empire britannique de +son nom. Qu’on ouvre un journal, une revue, il est question de lui; +qu’on assiste aux débats de la Chambre, à un meeting, à un congrès, +encore lui; qu’on entre même dans un théâtre, toujours lui. Dans une +pièce du populaire Barrie, jouée l’autre <span class="pagenum" id="Page_6">6</span> hiver, un certain lord +Times apparaît de temps à autre, comme un diable sort d’une boîte, et +crie d’un ton impérieux: «<i lang="en">It must be done!</i> Il faut que cela +se fasse!...» Un beau jour, Horatio Bottomley, directeur d’une revue +tapageuse, le <i lang="en">John Bull</i>, faisait promener à travers Londres +de grands placards sur lesquels on lisait: «<i lang="en">Northcliffe sends for +the king.</i> Northcliffe envoie chercher le roi...» Si on cause +paisiblement entre amis et qu’on cite son nom, le débat se passionne, +s’enflamme, on attaque et on défend, on exalte et on injurie, on se +lance à la tête épithètes et arguments:—«C’est un ambitieux sans +scrupules, un dictateur!—Les forts doivent gouverner!—C’est un +esprit changeant, une imagination déréglée!—Un admirable prophète, un +génie constructeur!—Un jaune!—Le courage le plus indomptable!—Le +plus impudent!—Un patriote, en tous cas!...» A ces mots, la dispute +s’apaise, l’accord s’établit. Amis et ennemis s’entendent sur ce point: +«C’est un patriote, c’est l’homme qui a prédit la guerre, l’homme qui a +voulu la victoire et l’a eue...»</p> + +<p>Il faut le connaître pour comprendre le secret de l’empire qu’il +exerce, de l’agitation qu’il soulève.</p> + +<p>Vous avez vu des tanks? Quand une de ces machines formidables en même +temps que prodigieusement intelligentes s’en va droit son chemin, +sûrement, inéluctablement, qu’elle broie les réseaux de fil de fer, +écrase les sacs de terre, déracine les arbres, enjambe les fossés +et les tranchées, renverse tous les obstacles avec un paisible, un +effroyable dédain, on sent que rien ne pourra l’arrêter. Telle est à +peu près l’impression que donne à première vue lord Northcliffe. C’est +une force de la nature—ou de la science.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_7">7</span></p> + +<p>Quand il est présent, on ne voit, on n’entend que lui. Il semble, sans +effort et comme naturellement, absorber tout l’air respirable. Je le +revois tel qu’il m’apparut pour la première fois dans son cabinet du +<i lang="en">Times</i>, debout devant la monumentale cheminée aux flammes vives, +la tête rejetée en arrière sur son cou de lutteur, les épaules carrées, +les poings derrière le dos, sa haute taille solide tendue dans une +attitude de défi. De profil, les traits sont nets, dessinés d’un seul +jet pur et hardi; de face, ils se ramassent en un ovale d’une structure +massive, à la mâchoire puissante et obstinée: le profil de Napoléon +dans la face de John Bull. Ses yeux gris bleu, au regard vif qui +parcourt, note et saisit, se fixent parfois violemment avec l’éclat dur +d’un trait d’acier.</p> + +<p>Le voici qui se promène de long en large; il s’assied, il se lève, +se penche vers une table, consulte une carte, un livre, saisit son +téléphone, lance un ordre, prend une note, le tout en une minute. Et il +parle. Des phrases pressées, explosives, chargées de faits et d’idées, +se succèdent en brefs éclairs. Mais plus souvent il écoute, se bornant +à diriger l’entretien par des questions rapides, brusques qui précisent +la pensée, la pressent, en font jaillir le suc essentiel. Parfois quand +il s’anime ou s’irrite—cela lui arrive!—ses lèvres se tordent sur les +mots et les lancent brusquement avec cette crispation de la main qui +jette une bombe. Les yeux noircissent. La figure rougit. Mais tout à +coup il se laisse tomber dans un fauteuil avec une aisance abandonnée, +il rit, il plaisante,—humour britannique ou boutade celte—et ses +traits prennent une expression presque enfantine de gaîté, d’amicale +confiance. Il peut être dur, il sait <span class="pagenum" id="Page_8">8</span> être bon. Mais c’est par +dessus tout un combatif, une volonté inspiratrice, un semeur de pensées +et d’action,—un animateur, comme on dit en Italie. Et sa vie,—la vie +d’un homme qui s’est fait lui-même,—constitue une leçon unique de +travail, de persévérance, d’énergie.</p> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop hidden"> + +<div class="chapter"> + <h2 id="ch_2"><i>La famille <ins class="correction" title="Harsmworth">Harmsworth</ins></i></h2> + <p class="center margintopminus1 marginbottom2">————</p> +</div> + +<p>Alfred, Charles, William Harmsworth, vicomte Northcliffe, naquit en +Irlande, en 1865, d’un père anglais, avocat du Middle Temple à Londres, +mais à cette époque inscrit au barreau de Dublin, lettré délicat dont +il tient ses dons d’orateur et ses aptitudes littéraires, et d’une +mère irlandaise qui avait dans les veines du sang écossais. Il doit à +l’élément celte sa fougue audacieuse, son caractère généreux et violent +par saccades, son bel optimisme rebondissant; à l’élément anglo-saxon, +sa lucidité réfléchie, sa redoutable et inflexible ténacité.</p> + +<p>Une photographie le représentée l’âge d’un an sur les genoux de sa +mère. La tête posée droite et fière sur les épaules menues, le front +bombé, étonnamment large et haut, mais surtout le regard des prunelles +limpidement ouvertes sur le monde, avec une expression à la fois +pensive et ravie, sont étrangement suggestifs. De la mère, on ne voit +sous des cheveux en bandeaux que le front au beau modelé, le profil +tendrement incliné et le geste de deux mains qui enveloppent d’une +caresse protectrice le corps allongé et nu de son premier-né. On sent +qu’elle n’est là que pour lui. S’aperçoit-elle même qu’elle s’efface? +C’est qu’elle fut mère avant tout, une mère admirable.</p> + +<p>Elle eut treize enfants, que, restée veuve de <span class="pagenum" id="Page_9">9</span> bonne heure elle sut +élever avec une énergie pleine de douceur et qui entourent maintenant +sa vieillesse d’un culte fait d’amour et de gratitude. Elle est la +seule femme au monde qui ait quatre fils au Parlement: deux à la +Chambre des Lords, Lord Northcliffe et Lord Rothermere qui, ministre +de l’Aviation, organisa si brillamment l’Etat-major de l’air et +effectua la délicate fusion de l’aviation militaire et navale; deux à +la Chambre des Communes, dont l’un, Sir Leicester Harmsworth, recevait +dernièrement le titre de baronet, tandis que l’autre, Cecil <ins class="correction" title="Hamsworth">Harmsworth</ins>, +secrétaire parlementaire de M. Lloyd George, fut chargé de diriger +pendant la guerre l’industrie de la pêche, si importante en Angleterre.</p> + +<p>Lord Northcliffe, parlant de sa mère, décrivait cette vie d’ordre +équilibré, de simple activité et tout l’intérêt, toute la part que, +malgré son âge, elle prend à la guerre et aux œuvres de guerre.</p> + +<p>—Elle est aussi intellectuellement active qu’une femme de trente ans, +<i lang="en">my very wonderful mother!</i> concluait-il avec émotion.</p> + +<p>Où qu’il se trouve, et Dieu sait s’il a voyagé, lord Northcliffe écrit +ou télégraphie chaque jour à sa mère. Quand il est en Angleterre, +malgré la tâche écrasante à laquelle il doit suffire, il s’efforce de +lui consacrer au moins une journée par semaine. Elle est restée le +lien vivant et l’âme de cette famille où frères et sœurs s’aiment et +s’épaulent avec une solidarité dans l’affection plus rare en Angleterre +que chez nous, car le cercle du foyer y est moins étroit. Quand on +étudie la vie d’un homme célèbre: «Cherchez la mère», devrait-on dire. +Dans le cas de lord Northcliffe, on cherche et on trouve.</p> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop hidden"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum" id="Page_10">10</span></p> + <h2 id="ch_3"><i>Un journaliste de 15 ans</i></h2> + <p class="center margintopminus1 marginbottom2">————</p> +</div> + +<p>Il quitta l’Irlande dès sa première enfance, son père étant venu +s’installer à Londres, dans un de ces grands faubourgs où des +kilomètres de cottages vêtus de lierre et de vigne vierge s’alignent +au milieu de jardins verts. Il y a encore des gens à Hampstead qui +se souviennent des jeunes Harmsworth, garçons robustes, joyeux, +bruyants, très sportifs, qui jouaient au foot-ball et à la raquette, +vagabondaient à travers la campagne et fréquentaient une école +secondaire du voisinage, analogue à nos lycées. Alfred Harmsworth n’a +rien du fort en thème et devait étouffer dans l’atmosphère confinée +d’une classe. C’est la vie qu’il fallait comme livre à ce jeune esprit +curieux, impatient, avide d’émotions et d’action. Mais comme il avait +également le goût de penser et d’écrire, le journalisme lui sembla +réaliser ce double idéal. Ce fut une vocation précoce, irrésistible, +à laquelle il sut rester fidèle. Il aima toujours passionnément son +métier. Peut-être est-ce le secret profond de sa force et de son succès.</p> + +<p>Il ne trouva guère d’encouragement autour de lui. Son père, soucieux de +le voir s’engager dans les sentiers risqués de l’aventure, le suppliait +de revenir à la grande route du barreau. «Mais il ne m’apparaissait +pas, a dit lord Northcliffe, que l’étude du droit, l’existence d’un +homme de loi et tous les délais qu’infligent les pratiques chicanières +de la basoche soient des concomitants nécessaires d’initiative, +d’énergie, d’action et de décision.» Deux journalistes connus, dont +l’un, sir William Hardman, était un ami de son père, et l’autre, +G.-A. Sala, <span class="pagenum" id="Page_11">11</span> après quarante ans d’expérience, un vieux cheval de +retour de la presse, s’efforcèrent mais en vain de le détourner de sa +vocation. Rien n’y fit. Etant encore au collège, il avait fondé et +dirigé le magazine de l’école, si bien que la rédaction, l’impression, +la correction des épreuves n’avaient dès cette époque plus de mystère +pour lui. Il se faufilait dans les salles de rédaction et d’imprimerie +afin d’en renifler l’odeur d’encre fraîche et de papier, aussi +enivrante à ses narines que les senteurs du goudron pour les futurs +marins. A peine âgé de seize ans, il écrivait déjà de ci de là, en +franc-tireur. Un vieil Ecossais sagace, plein de perception, M. James +Henderson, qui possédait plusieurs publications hebdomadaires dont un +magazine pour la jeunesse, <i lang="en">The Young Folk’s Budget</i>, montra son +flair en se faisant le parrain en journalisme de l’adolescent auquel +il ouvrit à la fois ses colonnes et sa maison. Tandis que la plupart +des directeurs de journaux se retranchaient dans l’auguste solitude +de leur tour d’ivoire, dressée très haut au-dessus de l’humble foule +de leurs collaborateurs, celui-ci les recevait familièrement à sa +table et c’est par lui qu’Alfred Harmsworth s’immisça dans les cercles +littéraires et connut plusieurs écrivains célèbres, dont le grand +Robert-Louis Stevenson. A dix-sept ans, il était nommé secrétaire de +la rédaction d’un hebdomadaire, <i lang="en">Youth</i>, où il put prendre une +première idée des rouages intérieurs d’une publication. Entre temps +il continuait à faire avec une hardiesse tenace ce qu’il appelait +«des attaques brusquées contre les fortifications hérissées de fil +de fer barbelé des grands quotidiens du matin et du soir». Ses raids +étaient souvent couronnés de succès. Mais <span class="pagenum" id="Page_12">12</span> il garde une gratitude +toute particulière à un M. Greenwood, rédacteur en chef de la +<i lang="en">Saint-James’s Gazette</i> qui, dit-il, «lui fit beaucoup de bien en +refusant la plupart des articles qu’il lui apportait». Aux natures de +cette trempe, un échec est un coup d’éperon.</p> + +<p>En outre et surtout, Alfred Harmsworth promenait sur les choses +et les gens son jeune regard aigu d’Indien sur le sentier de la +guerre, notant, comparant, critiquant avec une impitoyable lucidité, +emmagasinant faits et documents dans la mémoire la plus vaste et +la plus fidèle qui soit; et déjà au creuset de cet esprit créateur +s’élaborait le plan de ses futures entreprises.</p> + +<p>Le hasard d’un secrétariat qui lui valut ses premiers voyages sur le +Continent vint encore l’enrichir d’expériences nouvelles: il y acquit +le germe de ses connaissances si profondes sur l’âme, la politique, les +mouvements économiques et sociaux des peuples de l’Europe.</p> + +<p>«Quand des parents viennent me demander comment leurs fils devraient +se préparer au journalisme, a écrit lord Northcliffe, je réponds +invariablement: «La meilleure instruction possible, la connaissance du +français et une période d’initiation dans un journal de province.»</p> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop hidden"> + +<div class="chapter"> + <h2 id="ch_4"><i>Directeur de journal à 20 ans</i></h2> + <p class="center margintopminus1 marginbottom2">————</p> +</div> + +<p>Cette initiation, une chance malheureuse allait la fournir au jeune +Harmsworth: les docteurs durent lui interdire le séjour de Londres. +Car il faut le noter ici: cet homme à l’allure robuste, ce travailleur +acharné, ce lutteur a toujours eu une santé fort délicate qui vint à +tout instant l’entraver <span class="pagenum" id="Page_13">13</span> et dont il ne put s’accommoder que par +des miracles de volonté et la plus prudente sagesse dans la conduite +et l’équilibre de son existence quotidienne. «Ah! si du moins j’avais +eu une belle santé!...» ai-je entendu soupirer plus d’un raté ou d’un +aigri. Lord Northcliffe eut encore cet obstacle à surmonter. Il le +vainquit.</p> + +<p>Vers cette même époque, il avait eu la douleur de perdre son +père; étant l’aîné, il devenait chef de famille avec toutes les +responsabilités que ce titre entraîne. Il les chargea vaillamment sur +ses épaules et à l’âge de vingt ans environ quitta Londres pour diriger +un journal dans la ville de Coventry.</p> + +<p>«Dans les vastes organisations que sont les journaux des grandes +cités comme Londres, New-York ou Paris, continue lord Northcliffe, +le néophyte doit en vérité ouvrir des yeux bien grands pour arriver +à comprendre l’ensemble de ces organisations; mais dans un journal +de province où le secrétaire de la rédaction et les rédacteurs sont +en contact étroit et quotidien, où le même homme peut avoir à jouer +simultanément plusieurs rôles, où propriétaire, directeur, typographes, +reporters et articliers doivent être constamment associés, il est aisé +d’embrasser dans son entier le mécanisme d’un journal.»</p> + +<p>Il pénétrait donc bientôt tous les secrets de cette officine +mystérieuse et compliquée.</p> + +<p>C’est à Coventry également que parut le numéro initial +d’<i lang="en">Answers</i>, la première publication qu’organisa Alfred +Harmsworth. Il n’avait pas vingt-trois ans. C’était une revue +hebdomadaire dont les demandes formulées par les lecteurs et les +réponses qu’on leur donnait formaient l’intérêt principal.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_14">14</span></p> + +<p>Elle végétait quand le jeune directeur l’acheta pour lui insuffler la +vie ardente qui galvanisait tout ce qu’il touchait. Il la rédigeait +presqu’entière à lui seul, articles de tête, variétés, nouvelles, mots +d’esprit et jusqu’aux annonces avec une verve jaillissante et drue et +la plus ingénieuse entente de ce que désirait le public. Un habile +système de concours et de primes, lancé avec une audace qui aurait pu +paraître téméraire si elle ne s’était appuyée sur une intuition géniale +du pouvoir de la réclame et le sens psychologique le plus avisé, vint +assurer le succès. Les murs se couvrirent d’affiches éclatantes, les +abonnements affluèrent avec une abondance qui touchait au scandale, +des légendes prestigieuses se formèrent. Et tout ce tintamarre, tout +ce bouleversement prenaient leur source dans un tout petit bureau où +travaillaient nuit et jour une poignée de jeunes et hardis lurons.</p> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop hidden"> + +<div class="chapter"> + <h2 id="ch_5"><i>Lady Northcliffe</i></h2> + <p class="center margintopminus1 marginbottom2">————</p> +</div> + +<p>Pourtant la partie était loin d’être gagnée. Tout pouvait encore +s’effondrer. Et c’est ce moment-là qu’Alfred Harmsworth choisit +pour se marier. Mariage d’amour, naturellement. Les esprits timorés +de chez nous qui n’admettent le mariage que comme un troc entre le +«sac» obligatoire de la jeune fille et la «situation assise» du jeune +homme—qui d’ordinaire a laissé en route sa jeunesse, ses illusions +et ses cheveux—ces faux prophètes auraient levé les bras au ciel, en +criant à la folie. En réalité, Alfred Harmsworth, en cette occasion +comme en tant d’autres, montra la sagesse prudente et prévoyante +qui, sous un bouillonnement apparent et les dehors d’une généreuse +imprudence, forme le <span class="pagenum" id="Page_15">15</span> véritable fond de sa nature, détermine toutes +ses actions, explique son succès. En même temps que le bonheur intime, +il donnait à sa vie un but, lui ajoutait le plus puissant levier +d’énergie. Et il apportait toute la jeunesse de son cœur à celle qu’il +avait choisie.</p> + +<p>De l’avis de tous ceux qui la connaissent en France comme en +Angleterre, lady Northcliffe, avec la beauté que connaissent seules les +Anglaises quand elles veulent bien s’y mettre, possède un rayonnement +de bonté, de charme et d’harmonieuse intelligence auquel personne +n’échappe. Elle tient avec un tact parfait un rôle social très lourd, +elle resta toujours la compagne idéale que rêve tout homme d’action, à +la fois épouse et associée.</p> + +<p>Lady Northcliffe est l’une des organisatrices de ce <i lang="en">British fund</i> +de la Croix-Rouge qui a su réunir un nombre prodigieux de millions dont +ont bénéficié tant de nos ambulances et de nos hôpitaux; elle a fondé +et entretient à Londres depuis août 1914 un hôpital militaire et s’en +occupe elle-même avec un dévouement actif. On trouve son nom et son +appui dans nombre d’œuvres de guerre.</p> + +<p>Pour son mariage, comme dans la plupart des occasions de sa vie, +lord Northcliffe eut beaucoup de chance. Ou plutôt, ce qui est bien +différent, par sa clairvoyance et son courage, il sut faire sa chance +et créer son bonheur.</p> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop hidden"> + +<div class="chapter"> + <h2 id="ch_6"><i>Alfred le Grand</i></h2> + <p class="center margintopminus1 marginbottom2">————</p> +</div> + +<p>Les années qui suivirent furent parmi les plus dures comme effort et +comme travail, des plus décisives aussi; Harmsworth commençait à être +célèbre au delà même de <i lang="en">Fleet Street</i>, la rue des journalistes, +<span class="pagenum" id="Page_16">16</span> où on le connaissait sous le nom d’Alfred le Grand. Un reporter +américain qui fit sa connaissance à cette époque conte comment il +trouva dans une pièce étroite et encombrée un beau garçon robuste, si +jeune d’aspect qu’il semblait à peine sorti de l’adolescence; celui-ci +le reçut avec une familiarité cordiale et de suite l’assaillit de +questions sur l’état de la presse en Amérique, l’organisation des +journaux, leurs bénéfices, les chances d’avenir qu’y avait un écrivain +professionnel, les salaires qu’il recevait, donnant en retour les +mêmes renseignements sur l’Angleterre. Puis il parla de lui-même, de +ses projets, de ses rêves avec une franchise pleine de simplicité. +Bientôt il attirait dans son sillon le jeune Américain, exerçait sur +lui la même fascination dominatrice que sur tous ceux qui l’approchent, +réclamait sa collaboration pour des travaux pressés, et lui faisait +corriger des épreuves; puis il l’entraînait le soir à travers les rues +de Londres, le long de la Tamise voilée d’une brume vivante que piquent +des points rouges. Le reporter yankee a conté—<ins class="correction" title="est">est-ce</ins> une légende?—qu’une +nuit passant devant la noble masse de Westminster: «J’y entrerai un +jour, dit Alfred Harmsworth; mais ajouta-t-il pensivement, je ne sais +pas encore si ce sera à la Chambre des Lords ou à la Chambre des +Communes.»</p> + +<p>Une autre fois, en face des bureaux du <i lang="en">Times</i>: «Drôle de vieille +maison et si typique de l’Angleterre <ins class="correction" title="traditionnaliste">traditionaliste</ins>! Si j’en prends la +direction, je me garderai bien de changer son caractère!»</p> + +<p>Paroles prophétiques, d’apparence présomptueuse dans la bouche d’un +jeune inconnu mais qui, réalisées avec une foudroyante rapidité, +prouvent qu’Alfred Harmsworth sut toujours sans dévier <span class="pagenum" id="Page_17">17</span> marcher +jusqu’à son but. Ambition? Certes, mais nulle vanité. Une force qui +a conscience d’elle-même et s’exprime, sans embarras comme sans +réticences...</p> + +<p>Il multipliait alors et lançait sans cesse de nouveaux hebdomadaires. A +vingt-cinq ans il en tirait un revenu annuel de 1.250.000 francs. Ses +ennemis prétendent qu’à cette époque il se faisait l’esclave du public, +le flattant, s’abaissant au niveau de l’âme populaire. Qu’y a-t-il de +vrai dans cette allégation? Outre que lord Northcliffe a toujours cru +au bon sens et à l’intuition de la foule, il forgeait l’instrument qui +allait lui permettre de dominer et d’entraîner l’opinion publique, de +la pétrir dans ses poings de lutteur, de la marquer à son empreinte.</p> + +<p>Il avait associé à sa fortune son frère, lord Rothermere, qui se montra +le plus remarquable des administrateurs. On assure que lorsqu’Alfred +émettait une de ses idées hardies et brillantes, Harold, de la pointe +de son crayon, la traduisait aussitôt en chiffres. C’était la pierre de +touche.</p> + +<p>En 1894, M. Kennedy Jones, écrivain et membre du Parlement notoire +qui fut longtemps leur collaborateur, venait proposer aux deux frères +de risquer 625.000 francs pour l’achat de l’<i lang="en">Evening News</i>. +C’était un journal conservateur fort malchanceux, la Cendrillon de +<i lang="en">Fleet-Street</i>, et qui avait gâché tant de millions avec si peu de +gloire que les loustics de la presse radicale s’amusaient à en vendre +pour quelques sous les actions au boisseau.</p> + +<p>Les Harmsworth acceptèrent le défi: «Je me souviens, écrit lord +Northcliffe, qu’après une rude journée de travail passée à diriger, +administrer et rédiger nos périodiques, nous allions tous les soirs, +mon frère et moi, retrouver M. Jones dans le bâtiment <span class="pagenum" id="Page_18">18</span> croulant de +<i lang="en">Whitefriars Street</i> pour chercher de quelles maladies souffrait +l’<i lang="en">Evening News</i>. Nos efforts combinés parvinrent à les trouver. +Il y en avait deux principales: manque de suite dans la conduite du +journal, manque de contrôle administratif. En quelques mois, nous eûmes +rétabli le journal dans la confiance et l’estime du public et nous +commencions à étudier mon projet si longuement chéri d’un journal du +matin.»</p> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop hidden"> + +<div class="chapter"> + <h2 id="ch_7">Le <i lang="en">Daily Mail</i></h2> + <p class="center margintopminus1 marginbottom2">————</p> +</div> + +<p>Depuis longtemps, en effet, Alfred Harmsworth portait ce journal dans +son cœur, dans son cerveau; sa naissance fut une joie laborieuse, +il est demeuré son enfant préféré, «celui en qui il met toutes ses +complaisances».</p> + +<p>Lord Northcliffe a relaté lui-même les péripéties qui marquèrent les +débuts du <i lang="en">Daily Mail</i>.</p> + +<p>«Officiellement, dit-il, le <i lang="en">Daily Mail</i> fut lancé le 4 mai 1896, +mais en réalité, sa conception datait de plusieurs années. Tandis que, +franc-tireur du journalisme à Londres, je collaborais à plusieurs des +quotidiens du matin et du soir, entre les âges de dix-sept et vingt +ans, la vie me convainquit que la mollesse de leur direction, les +compartiments d’air comprimé qui en séparaient les divers services et +la tranquillité complaisante qui y régnait nécessitaient un sérieux +réveil... Je m’aperçus, en fréquentant les bureaux de ces journaux, +que leur organisation était construite de telle sorte qu’il était +matériellement impossible de faire parvenir une idée jusqu’au grand +chef...</p> + +<p>«Le <i lang="en">Times</i> continuait son existence mystérieuse dans la +solitude de son île de <i lang="en">Printing House <span class="pagenum" id="Page_19">19</span> Square</i>; le <i lang="en">Daily +Telegraph</i>, sa paisible rivalité avec le <i lang="en">Standard</i>; le +<i lang="en">Morning Post</i> se tenait dédaigneusement à l’écart; le <i lang="en">Daily +News</i>, politique et littéraire, n’était que l’organe du parti +radical, et le <i lang="en">Daily Chronicle</i>, sous Massingham, le plus +brillant et le plus entreprenant de la bande... J’espère ne pas +offenser mes amis de ces grands quotidiens en leur disant que leur +manque d’initiative et leur aveugle soumission à l’esprit de parti +étaient une invitation directe à l’assaut que leur livra le <i lang="en">Daily +Mail</i>...»</p> + +<p>La bataille avait été longuement préparée. Des numéros d’essai parurent +à blanc pendant plusieurs mois avant le 4 mai et, comme la plupart des +succès, la réussite foudroyante du <i lang="en">Daily Mail</i> provint de la +combinaison d’une chance heureuse qui était l’inertie des journaux de +Londres et d’une préparation qui ne laissait rien au hasard. «Alors +que le projet d’un journal du matin à 0,05 centimes, continue lord +Northcliffe, ne semblait éveiller que peu d’intérêt parmi ceux qu’elle +concernait pourtant directement—les propriétaires de journaux à 0,10 +cent, et ceux du <i lang="en">Times</i> qui, depuis 1861, avaient conservé +le prix de 0,30 cent.—l’événement prouva que le public prenait un +immense intérêt à cette entreprise neuve, et cela à un degré que nous +n’avions pas prévu. Nous nous étions préparés pour un tirage de 100.000 +exemplaires; le papier était exactement celui qu’employaient les +journaux à 0,10 cent.; les machines, selon le dernier cri; des jeunes +gens intelligents et hardis venus de toutes parts offraient leurs +services. Nous estimions avoir tout prévu, sauf, si je puis le dire +avec modestie, la demande colossale qui en résulta. Le nombre exact des +exemplaires vendus le premier jour fut de 397.215 <span class="pagenum" id="Page_20">20</span> et il devint +urgent d’annexer diverses imprimeries voisines, tandis qu’on nous +construisait des machines nouvelles...»</p> + +<p>Ces premiers jours s’écoulèrent dans un travail intense, une fièvre +ardente: «Pour ma part, dit lord Northcliffe, je ne quittai pas les +bureaux pendant deux jours et deux nuits, puis, rentré chez moi, je +dormis vingt-deux heures... Mais <ins class="correction" title="quels">quelles</ins> heures d’allégresse!...»</p> + +<p>Bientôt le tirage s’élevait à 600.000. Le <i lang="en">Daily Mail</i> faisait +un emploi généreux des fils spéciaux, des câbles, envoyait sur tous +les points du monde des reporters actifs et audacieux, payés avec +une libéralité jusqu’alors inconnue; les articles courts, ramassés, +nerveux, tranchaient sur le ton filandreux des autres journaux, leur +poncif soporifique; de plus, le journal n’étant l’esclave d’aucun +parti, rien ni personne n’étant sacré pour lui, il était toujours +prêt, dans l’intérêt général, aux campagnes les plus violentes, aux +sacrifices les plus élevés. Un souffle irrésistible de jeunesse et +de force y courait. Et son organisation pratique constituait une +révolution: le journal, imprimé plus rapidement qu’aucun autre, +engageait des trains spéciaux et jetait ses éditions de droite et +de gauche par toute l’Angleterre. Plus tard, en 1900, s’organisa +la succursale de Manchester donnant la réplique exacte du numéro +de Londres qui, de là, s’élança sur le Nord et l’Ecosse, et enfin +l’édition continentale de Paris qui, en temps de paix, rayonnait +sur tous les pays de l’Europe et fit de sérieux bénéfices, placés +maintenant en emprunt de guerre français.</p> + +<p>Ce fut donc le triomphe. Pourtant ces procédés nouveaux de journalisme, +directs et violents, trouvèrent quelque résistance dans une partie du +public, <span class="pagenum" id="Page_21">21</span> celle qui a gardé les traditions de réserve et de froideur +britanniques. On reprocha au jeune directeur du <i lang="en">Daily Mail</i> sa +maîtrise à lancer ou abattre les hommes et les entreprises, à saisir +les grands de ce monde dans ses dents de bull-dog et à les secouer par +la peau du cou; on l’accusa de connaître dans tous ses détours l’art de +la réclame, de l’<i lang="en">advertising</i> et du <i lang="en">booming</i>. De plus, à +mesure que les quotidiens de Londres et de la province devenaient enfin +conscients du danger, ce fut un déchaînement d’injures et de calomnies +contre la <i lang="en">Northcliffe Press</i>. «Attaques sur lesquelles, selon +l’expression paisible de son chef, elle n’a cessé de vivre, de croître +et de prospérer.»</p> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop hidden"> + +<div class="chapter"> + <h2 id="ch_8"><i>Le Napoléon de la Presse</i></h2> + <p class="center margintopminus1 marginbottom2">————</p> +</div> + +<p>Il ne s’en tint pas là. Toujours en collaboration avec son frère, il +avait, après l’<i lang="en">Evening News</i>, organisé le <i lang="en">Weekly Dispatch</i>; +il lança ensuite le <i lang="en">Daily Mirror</i>, quotidien illustré.</p> + +<p>Il y a une douzaine d’années, alors qu’on croyait le <i lang="en">Times</i> près +de passer aux mains d’un de ses concurrents, on apprend tout à coup +que lord Northcliffe s’en est assuré le contrôle. Tout en lui laissant +sa physionomie traditionnelle de gazette officielle de l’Empire, il le +modernise, y introduit le mouvement et la vie succédant à l’antique +torpeur, perfectionne encore ses merveilleux services de l’étranger, +soigne particulièrement le papier et la présentation, ne néglige rien +pour conserver et augmenter sa réputation de premier journal du monde, +tout en le ramenant au prix dérisoire de 0,10 cent. S’il voit dans le +<i lang="en">Daily Mail</i> son enfant de prédilection, <span class="pagenum" id="Page_22">22</span> le <i lang="en">Times</i> est +son luxe—luxe qui fut coûteux en temps de guerre—et son orgueil.</p> + +<p>A quoi bon continuer? A quarante ans, le «Napoléon de la Presse», +comme on a surnommé lord Northcliffe, possède la haute main sur une +soixantaine de journaux et de revues réunis en trois puissantes +sociétés: <i lang="en">The Times Publishing Company</i>, <i lang="en">The Associated +Newspapers</i> et <i lang="en">The Amalgamated Press</i>, auxquelles sont +venues s’adjoindre plusieurs entreprises annexes et complémentaires +d’édition et de librairie. Il commande une véritable armée d’écrivains, +d’administrateurs, d’imprimeurs, de typographes, d’employés et de +comptables, l’armée de la <i lang="en">Northcliffe Press</i>, qui eut plus de +cinq mille combattants au front. Elle compte des hommes de grand +talent, les plus actifs, les plus autorisés dans tous les domaines, qui +partagent les idées de leur chef, croient en sa force d’entraîneur. +Sa seule présence inspire et stimule. Il a foi dans la mission de la +presse. Il en a fait une puissance, il lui a donné un prestige dont il +a l’orgueil.</p> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop hidden"> + +<div class="chapter"> + <h2 id="ch_9"><i>Lord Northcliffe grand "reporter"</i></h2> + <p class="center margintopminus1 marginbottom2">————</p> +</div> + +<p>Bien que, depuis sa jeunesse, il écrive quotidiennement, lord +Northcliffe se défend d’être «un écrivain», au sens étroit du mot. +Certes, il n’a rien du plumitif qui tourne et mâche son porte-plume, +gratte le fond de son encrier, peine sur une épithète, succombe sous +une période. D’un coup-d’œil preste et précis, il cueille les détails +suggestifs, les note en des phrases nettes, brèves, imagées, qui ont +le vol rapide et brillant du martin-pêcheur, <span class="pagenum" id="Page_23">23</span> les pose en touches +successives, sans effort, sans lien apparent, et, soudain, l’idée +jaillit, déjà muée en acte. Parfois, une formule vive et puissante, une +anecdote, un tableau éclairent le sujet et le fixent dans la mémoire. +Par exemple, il s’agit des pacifistes et de leur nombre en Angleterre. +«Ils me rappellent, écrit lord Northcliffe, une histoire que l’on m’a +contée pendant mon séjour en Amérique, l’histoire d’un paysan, qui +s’en alla trouver le directeur du restaurant <ins class="correction" title="Dolmenico">Delmonico</ins>: «J’ai des +grenouilles en quantité autour de ma ferme, fit-il. Voulez-vous m’en +acheter?» On fit marché pour un millier de grenouilles par semaine. La +semaine suivante, on vit arriver le bonhomme dans la Cinquième Avenue +avec un tout petit sac à la main. On lui demanda combien de grenouilles +il apportait: «Ma foi, répondit-il, quand je suis descendu au marais, +on ne s’entendait plus tant il y avait de coassements, mais je n’ai +pu trouver que dix-neuf grenouilles!» Voilà ce qu’il en est pour les +pacifistes en Angleterre», conclut lord Northcliffe.</p> + +<p>Il comparait un jour la méthode de l’Amérique en guerre à celle qu’elle +emploie pour construire ses «gratte-ciel» (<i lang="en">sky-scrapers</i>): +«Pendant quelque temps, on voit éclater des rocs, une foule d’hommes +apparaissent avec d’étranges machines; on dirait qu’il ne se passe +rien; puis, graduellement mais sûrement, s’élève un grand squelette +d’acier; les progrès, pourtant, restent insensibles, quand, tout à +coup, le passant s’aperçoit, à sa grande surprise, que le dix-septième +ou le trentième étage est achevé, alors que les étages inférieurs en +sont encore à la période du squelette. Encore quelque temps d’attente, +et voilà que, <span class="pagenum" id="Page_24">24</span> soudain, le gratte-ciel se trouve terminé et abrite +dans ses flancs 10.000 ou 15.000 travailleurs affairés. Eh bien! c’est +ainsi que se construit la gigantesque machine de guerre de l’Amérique. +Elle s’achève et sera bientôt en plein fonctionnement...» Tableau dont +nous avons réalisé toute la prophétique exactitude.</p> + +<p>Certains des articles de combat de lord Northcliffe, publiés +d’ordinaire dans le <i lang="en">Daily Mail</i>, avec leurs phrases ramassées +et violentes, courant droit au but, ont soulevé toute l’Angleterre. +D’autres articles de grand reportage—ceux par exemple sur l’Espagne +en danger de germanisation,—sont des esquisses d’une ampleur et d’une +justesse qui en font de véritables documents historiques. Enfin, +d’autres encore ont provoqué d’admirables mouvements de générosité; ils +ont la valeur d’œuvres sociales et philanthropiques. La Croix-Rouge +anglaise lui doit d’avoir soulagé partout les souffrances. Telle de ses +phrases a fait couler des millions et séché bien des larmes. Ce n’est +plus de l’art, c’est encore et toujours de l’action.</p> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop hidden"> + +<div class="chapter"> + <h2 id="ch_10"><i>L’homme d’affaires</i></h2> + <p class="center margintopminus1 marginbottom2">————</p> +</div> + +<p>Mais lord Northcliffe est également et surtout un grand homme +d’affaires. Une de ses récentes photographies illustre cette partie +de son caractère que l’on serait tenté d’oublier, voilée qu’elle +se trouve par d’autres qualités plus brillantes, celles de l’homme +public. Le voici, les épaules un peu remontées, la tête penchée en +avant, les lèvres serrées, l’œil aux aguets, aigu, lucide: cet homme-là +voit à travers tous les calculs, devine tous les <span class="pagenum" id="Page_25">25</span> écueils, déjoue +toutes les ruses,—un terrible jouteur! Et dire qu’on a pu le traiter +d’esprit changeant, d’imagination déréglée! Toutes les affaires qu’il +a organisées et lancées ont prospéré; mais, avec ses manufactures de +papier, il a réalisé une de ses plus surprenantes opérations. Les +compagnies qu’il dirige ou contrôle, sont d’effroyables dévoratrices. +Elles ont une consommation annuelle en papier qui dépasse celle de +toutes les entreprises analogues du monde entier. Or, la production +imposée aux forêts du Canada, des Etats-Unis et de la Scandinavie est +telle qu’une famine de papier était une éventualité à prévoir. Lord +Northcliffe ne voulut pas en courir la chance. Il possédait déjà en +Angleterre des manufactures. Mais, il y a une quinzaine d’années, il +embaucha plusieurs experts qui, pendant trois ans, explorèrent et +prospectèrent toutes les zones du monde produisant du bois susceptible +de se transformer en pulpe de papier. On se décida enfin pour l’île de +Terre-Neuve. L’une des raisons principales de ce choix est que lord +Northcliffe, persuadé de la menace allemande et de la guerre imminente, +estimait que, pour être sûr de son ravitaillement en papier, il fallait +en établir la source en terre britannique; d’autre part, la distance de +Terre-Neuve aux Iles Britanniques n’est pas considérable. Enfin, on y +trouve, pour la fabrication du papier, un bois supérieur en qualité et +en rendement à tout ce que produit le continent européen.</p> + +<p>L’<i lang="en">Anglo Newfoundland Development Company</i>, aussitôt constituée, +fit donc à Terre-Neuve l’acquisition de 3.400 milles carrés (plus +de 5.000 kil.) y compris un lac de 37 milles (le <i lang="en">Red Indian +Lake</i>), des rivières, des étangs et un domaine de <span class="pagenum" id="Page_26">26</span> forêts si +considérable que, quelle que soit la demande, elles sauront toujours +y suffire. Le fleuve <i>Exploits</i>, qui possède une merveilleuse +chute d’eau, <i lang="en">Grand Falls</i>, réservoir inépuisable de houille +blanche, est la sève nourricière alimentant les immenses moulins et +leurs dépendances qui, quatre ans plus tard, étaient construits et en +plein fonctionnement. Elle fournit également l’éclairage à la jeune +cité modèle de plusieurs milliers d’habitants, qui, sur un coup de +baguette magique, a surgi de terre près de <i lang="en">Grand Falls</i>, avec ses +magasins, ses écoles, ses églises, sa banque, son club, son hôpital, +son chemin de fer qui la relie au grand port de Botwood; c’est là que +se trouvent les quais, les docks, les entrepôts de pulpe et de papier. +Une flotte de vapeurs, remontant jusqu’au <i lang="en">Red Indian Lake</i>, +vient compléter l’organisation. Toutes les trois semaines environ, +un des steamers de la Compagnie quitte Terre-Neuve pour l’Angleterre +avec une cargaison de 4.000 tonnes de papier. «Les journaux, comme les +éléphants, vivent longtemps», a écrit lord Northcliffe. A ses journaux, +animaux voraces entre tous, il assure ainsi, quelle que soit la durée +de leur existence, une pâture abondante et certaine.</p> + +<p>Sentant approcher le cataclysme mondial, il avait en outre accumulé +dans ses entrepôts d’amples réserves de papier qui se sont montrées +précieuses à tous les points de vue: c’est en grande partie à sa +prévoyance et à ses efforts que l’Angleterre a dû d’éviter la crise +qui paralyse si fâcheusement nos journaux. Par ses qualités uniques +d’homme d’affaires, parti sans aucun capital, lord Northcliffe a +su conquérir une immense fortune. Pourtant les ennemis qui se sont +acharnés à chercher des tares <span class="pagenum" id="Page_27">27</span> dans sa vie n’ont pu y découvrir +une seule opération douteuse. Je ne veux citer ici que le témoignage +du <i lang="en">Spectator</i>, la très respectable revue britannique, qui, +adversaire tenace de lord Northcliffe et de sa politique, ne peut +être suspectée de partialité. Le passage est extrait d’un article +paru le 16 janvier 1918; l’auteur y prévoit le cas où, le ministère +Lloyd George chutant de par les traquenards des libéraux, lord +Northcliffe serait appelé à en former un nouveau et d’avance il combat +ce ministère, avec âpreté. «Lord Northcliffe, écrit-il, est un homme +d’affaires étonnamment prospère: il est doué à ce point de vue des +plus hautes capacités. Sans elles, il n’aurait pu réussir comme il +l’a fait, car notez bien que ses succès financiers et autres sont +entièrement dus à son heureuse administration personnelle. <i>Notez +bien aussi que, malgré les souffles de la calomnie auxquels sont +particulièrement exposés les hommes qui s’élèvent rapidement, personne +n’a jamais pu jeter sur ses méthodes financières le moindre discrédit. +Sa grande fortune a été acquise avec une honnêteté scrupuleuse et +parfaite, ce qui est plus qu’on en peut dire de la plupart des rapides +faiseurs de millions.</i> Mais le fait que lord Northcliffe sait si +bien administrer ses propres affaires n’est point une preuve qu’il +administrerait aussi bien celles de la nation...» Et ainsi de suite...</p> + +<p>Le directeur du <i lang="en">Daily Mail</i> et du <i lang="en">Times</i> fut le plus jeune +<i lang="en">baronet</i> puis le plus jeune pair créé par le roi Edouard VII. Il +semble s’être appliqué à battre tous les records. Cet hiver, au retour +de sa mission d’Amérique, il était élevé au titre de <i lang="en">Viscount</i>. +Il est parvenu au faîte de la fortune et des honneurs.</p> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop hidden"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum" id="Page_28">28</span></p> + <h2 id="ch_11"><i>Une journée de lord Northcliffe</i></h2> + <p class="center margintopminus1 marginbottom2">————</p> +</div> + +<p>—Comment ne se retire-t-il pas? me demandait un Français avec +surprise. «Se retirer après fortune faite», c’est hélas l’ambition +suprême de la plupart de nos bourgeois. A peine lord Northcliffe +pourrait-il comprendre une telle idée: cet homme ne cessera d’agir +qu’en cessant de vivre.</p> + +<p>—Aimez-vous le travail? demandait-il à quelqu’un la première fois +qu’il le vit. Moi, je l’adore, <i lang="en">I love it</i>...</p> + +<p>Le travail fut toujours sa grande, son unique passion. Ou plutôt il +travaille de même qu’il respire.</p> + +<p>S’il accueillit la fortune, les honneurs comme le résultat tangible de +son effort, la preuve de sa puissance, il a trop de noble orgueil pour +s’en contenter; en eux, il ne cherche nullement un but mais simplement +le moyen de développer son action, de créer, de réaliser sans cesse +davantage.</p> + +<p>Il suffit de passer quelques heures dans son atmosphère, de connaître +sa manière de vivre, ses méthodes de travail pour en déduire cette +conviction.</p> + +<p>Bien que lord Northcliffe possède, comme il est d’usage à un certain +degré de fortune, hôtel à Londres, villa sur la Côte d’Azur, plusieurs +propriétés en Angleterre dont un château historique (qu’il a, je crois, +cédé depuis la guerre), c’est dans sa maison du sud de l’Angleterre, +au bord de la mer, près de Douvres, qu’il séjourne le plus volontiers, +en dehors de ses nombreux voyages. Car, par raison de santé, mais bien +plus encore par goût, il passe la majeure partie de son existence à la +campagne; il traite la plupart de ses affaires par téléphone, <span class="pagenum" id="Page_29">29</span> ne +venant à Londres que deux ou trois jours par semaine, juste le temps +indispensable.</p> + +<p>Cette maison, Elmwood, la première, la plus chère, qu’il acheta au +début de ses succès, celle qui abrita ses jeunes années de bonheur et +de travail, qui contient tous ses souvenirs, est une de ces fermes +du temps d’Elisabeth dont on a su garder le caractère d’antique et +charmante austérité: poutres apparentes, boiseries et portes de chêne +noirci, escaliers inégaux, pièces vastes, un peu basses, aux coins +inattendus, meubles faits pour le confort de la vie quotidienne, avec +la surprise fréquente d’un meuble ancien, d’un bibelot d’art, d’un +tableau; des livres partout,—cadre harmonieux d’une intimité à la fois +simple et raffinée.</p> + +<p>Elle allonge sa façade vêtue de rosiers et de jasmins au milieu d’une +prairie en fleurs, parmi des bosquets de ces beaux arbres aux longs +bras négligents comme il n’y en a qu’en Angleterre, tandis qu’au delà +de cet îlot de fraîcheur s’étendent à l’infini les dunes rases et le +bleu éblouissant de la mer...</p> + +<p>Essayons d’y suivre une journée de lord Northcliffe: elle commence +à 6 h. 1/2 en hiver, à 5 h. 1/2 en été; il lui arrive même parfois, +quand le travail presse, d’être debout à 4 heures. N’a-t-on pas dit +que le monde appartient à ceux qui se lèvent une heure plus tôt que +le commun des hommes? A-t-il entrepris une tâche importante, c’est +à ce moment-là, dans le calme silencieux du premier matin qu’il s’y +attelle. Quand on lui apporte les journaux, il les parcourt, isolant +aussitôt les faits saillants, en calculant toute la portée, jugeant +de son coup d’œil infaillible les articles du jour, leur action sur +l’esprit public, approuvant, critiquant. <span class="pagenum" id="Page_30">30</span> Quelques notes lui +permettront tout à l’heure de communiquer par téléphone à ceux de +ses <i lang="en">editors</i> ou des lieutenants de ses diverses missions qu’il +appellera, ses observations ou ses conseils. De lui déborde une source +jaillissante d’idées qui fait l’admiration et parfois la terreur de ses +subordonnés: plus lents, ils <ins class="correction" title="s’époumonnent">s’époumonent</ins> à suivre la course endiablée +de cet esprit en perpétuelle création. Il tient de même ses secrétaires +haletants. Mais de cette activité se dégage une telle fascination +joyeuse et inspiratrice que ceux qui ont respiré son atmosphère ne +peuvent plus s’en passer; ils étouffent ailleurs: c’est quelque chose +comme l’ivresse des hautes cimes.</p> + +<p>Voici son courrier, courrier formidable venu de tous les points +du monde pour les questions multiples dont il s’occupe et qui lui +arrive déjà épuré, trié, classé. Il tient pourtant à prendre lui-même +connaissance de la plupart des lettres. Surtout celles des pionniers +que sa pensée dirige, que sa volonté lance à travers les continents et +qu’il appelle affectueusement ses <i lang="en">workers</i>.</p> + +<p>Puis il dicte sa correspondance à un, parfois à plusieurs de ses +secrétaires. Ses lettres sont typiques: aucune formule vaine, +aucune explication oiseuse; du premier bond, il est en plein cœur +du sujet: phrases brèves, robustes, dont chaque mot porte. Point de +transitions, c’est un luxe inutile. Une fois transcrites à la machine +à écrire, il relit toutes ses lettres lui-même, avec la précision, la +<i lang="en">thoroughness</i> qu’il met à tout ce qu’il fait; pas une qui ne +porte une correction de sa main, ponctuation ou mots en surcharge; +certains termes sont soulignés ou encadrés d’un trait appuyé; enfin il +signe d’une écriture puissante qui monte hardiment.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_31">31</span></p> + +<p>Viennent—à Londres surtout—les conférences d’affaires, les +interviews. Là encore, aucune perte de temps. Lord Northcliffe possède +l’art du déblayage, si l’on peut dire, ce qui explique comment il peut, +en un délai si court, comprimer tant d’activités diverses. Son esprit +court droit au but, sans se laisser distraire ni arrêter. Il ignore +ou dédaigne la complexité. Les affaires les plus importantes, les +problèmes les plus abstrus sont abordés et résolus avec une maîtrise +rapide et définitive. Son choix fait, lord Northcliffe s’y tient +d’ordinaire; aucun argument ne saurait le modifier. Ajoutons, il est +vrai, que ce choix n’est pas laissé au hasard, qu’il est le fruit de +longues observations, de réflexions profondes: tout est là.</p> + +<p>Mais s’il sait travailler à outrance, il sait aussi se reposer. Il +ménage et dirige ses forces avec une judicieuse économie qui lui permet +de suffire à la plus lourde des tâches. Le voir aux minutes de répit +s’enfoncer dans un fauteuil, la tête abandonnée sur le dossier, les +yeux clos, les jambes et les bras allongés dans une détente volontaire +de tous les muscles est un véritable enseignement. Et au cours des +matinées les plus dures, il tient à s’accorder une heure d’exercice en +plein air...</p> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop hidden"> + +<div class="chapter"> + <h2 id="ch_12"><i>Idéaliste et réalisateur</i></h2> + <p class="center margintopminus1 marginbottom2">————</p> +</div> + +<p>Par un beau jour de juin dernier, avant l’heure du lunch, imaginez lord +Northcliffe au milieu de sa pelouse, vêtu d’un de ces costumes un peu +flottants, de coupe nette mais aisée qu’il affectionne—veston bleu +foncé pour la ville, gris ou marron pour la campagne, chemise molle, +cravate souple, chapeau de feutre; nulle contrainte pour ses mouvements +<span class="pagenum" id="Page_32">32</span> puissants et vifs, pourtant nul laisser-aller—un ensemble sobre +et simple. Si d’aventure, pour une cérémonie officielle, il doit +revêtir redingote et linge empesé, sa main, d’un geste d’impatience +inconsciente, essaie d’écarter le carcan qui garrotte son cou robuste...</p> + +<p>Un hôte vient d’arriver. Il l’accueille avec une cordialité familière +qui met tout de suite à l’aise. Son visage tout à l’heure tendu, œil +durci, mâchoire carrée, rayonne de bonne humeur amicale; rien chez lui +de cette réserve britannique toujours un peu guindée qui glace les +élans, de ce formalisme que chez nous l’on prend si souvent pour de la +morgue,—cause éternelle de malentendus entre Anglais et Français.</p> + +<p>—Avec les Américains, on est tout de suite camarades, me disait un +soldat gascon; les Anglais, eux, sont plus «égoïstes».</p> + +<p>Egoïstes? Non. Mais enfermés en eux-mêmes, souffrant parfois de leur +isolement, incapables d’en sortir. L’élément celte a sauvé lord +Northcliffe de ce mal insulaire. Il inspire aussitôt la confiance +en offrant la sienne, avec une franchise généreuse et spontanée. +Impitoyable dans la vie publique, il est dans la vie privée le meilleur +des amis. Et ses amis l’adorent. Il est curieux de noter que la plupart +de ceux qui le haïssent ne le connaissent pas. Ce terrible lutteur a +parfois les délicatesses d’un cœur féminin...</p> + +<p>Mais un frisson traverse le ciel limpide, des sirènes au loin +commencent à mugir, on entend des halètements de moteur; c’est un de +ces raids si fréquents sur ce point de la côte. Absurdité que l’idée +de la mort qui plane en cette matinée radieuse. Pourtant une brèche +dans un cottage à <span class="pagenum" id="Page_33">33</span> quelques mètres de la maison évoque un souvenir +tragique: par une nuit de printemps, un destroyer allemand envoyait +de monstrueux obus sur Elmwood puis s’enfuyait; un morceau d’obus +traversait un mur de la bibliothèque sans y pénétrer, un autre dans +le cottage allait tuer la femme d’un jardinier et ses deux enfants. +Ce n’était pas la première tentative, ce ne fut pas la dernière, car +les brutes prussiennes ont voué à lord Northcliffe, qu’ils savent un +de leurs plus formidables ennemis, une haine sauvage. Celui-ci avait +fait creuser pour son entourage un abri qui constitue le dernier +cri du genre. Il fut seul à n’y pas descendre. En cas de raid ou de +bombardement il ne daignait pas quitter sa chambre. On s’en désespérait +autour de lui. On lui démontrait les conséquences pour le pays de son +inutile imprudence. Rien n’y faisait. Lui, se déranger pour des Boches? +Allons donc!</p> + +<p>Pour le moment, il inspecte le ciel. On entend le grondement du tir de +défense, l’éclatement des bombes, le souffle bruyant des moteurs qui +peu à peu s’éloignent. Tout à l’heure le téléphone, puis des pilotes +d’hydravion venus à bicyclette apporteront des renseignements. Partout +où se trouve le directeur du <i lang="en">Daily Mail</i>, attirées comme par un +aimant, convergent aussitôt les nouvelles. Cette fois-ci, les deux +avions ennemis ont causé plus de bruit que de mal.</p> + +<p>Il entraîne alors son hôte à travers la propriété. Les beaux ombrages, +les taches dansantes du soleil d’or sur les allées, le vol brillant +d’un oiseau, cet insecte dans une fleur, la mer qui miroite au loin, +pâle de lumière, rien n’échappe à son regard vif qui parcourt, cligne, +saisit, savoure. Il a le goût passionné de la nature.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_34">34</span></p> + +<p>Mais ce n’est pas seulement en artiste. Il s’occupe de sa ferme, il est +fier de pouvoir dire qu’elle rapporte: <i lang="en">it pays</i>... Au poulailler, +il s’informe en passant des œufs: les poules pondent-elles davantage +depuis qu’on leur donne cette nouvelle nourriture? Dans l’immense +potager à la française, avec ses plates-bandes ourlées de lavande +et de thym, ses espaliers tordus et ses poiriers taillés en pointe, +il interroge le jardinier, un des seuls que la mobilisation lui ait +laissés; il s’intéresse aux fraises géantes, sait quand sortiront les +petits pois, quelle terre convient à cet arbuste, quel engrais à ces +légumes; il a rapporté des plantes de tous les pays; il sait le nom +des roses, il en a créé des espèces pour lesquelles il a remporté des +prix dans les concours. Il parle de tout en phrases imagées, vivantes, +il possède sur chaque question des connaissances techniques d’une +stupéfiante variété.</p> + +<p>Il connaît encore la place de tous les nids: ici sur ce pommier nain, +en face du cyprès de bronze vert qui évoque notre éblouissant Midi, +ce sont des pinsons; là-bas, dans l’écurie, une nichée d’hirondeaux. +Appuyé contre le mur, son profil hardiment dessiné par la lumière en +jet d’une lucarne, il observe les petits, imite le cri de l’hirondelle: +aussitôt toutes les grosses têtes aveugles se dressent sur les cous +nus tandis que s’ouvrent démesurément les becs jaunes. Et il rit, d’un +rire heureux de gamin, avec un regard où filtre une lueur attendrie. Le +monde a gardé pour lui toute sa fraîcheur, rien ne s’est émoussé des +plaisirs aigus du premier âge: cet homme ne saurait vieillir, il a la +jeunesse éternelle de Pan.</p> + +<p>Pourtant, à travers cet amour robuste du réel, <span class="pagenum" id="Page_35">35</span> glisse parfois +étrangement une note de mysticisme qui révèle, avec je ne sais quel +dédain pour les joies et les victoires passagères de ce monde, un souci +brûlant d’idéalisme. Ce n’est qu’un mot, un regard perdu dans le vague, +un silence. Mais on entrevoit en éclair les profondeurs de la vie +intérieure.</p> + +<p>Après une grave bronchite, il y a quelques mois, la toux qui le +secouait sans cesse lui causait de douloureuses insomnies:</p> + +<p>—Tant de gens souffrent en ce moment, dit-il, je suis content de +souffrir aussi, je suis content...</p> + +<p>Une ardente sincérité faisait trembler sa voix.</p> + +<p>Contradictions apparentes d’une nature en laquelle se heurtent ou se +mêlent avec richesse des éléments et des sangs opposés.</p> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop hidden"> + +<div class="chapter"> + <h2 id="ch_13"><i>Travail et voyages</i></h2> + <p class="center margintopminus1 marginbottom2">————</p> +</div> + +<p>Dans le parc s’élève un pavillon de bois léger, son atelier, +«<i lang="en">workshop</i>» comme lord Northcliffe l’appelle, simple, clair, +ourlé de livres.</p> + +<p>—C’est ici que j’ai le plus travaillé dans ma vie, fit-il en pénétrant +dans l’un d’eux.</p> + +<p>Mais on y retrouve aussi l’homme de plein air.</p> + +<p>En face, sur une cheminée, s’étale dans une cage de verre un poisson +gigantesque:</p> + +<p>—Mon premier saumon! constate lord Northcliffe avec fierté.</p> + +<p>Par terre, des peaux de bête, ours et tigres, au mur des ramures de +cerf, des cornes de buffle. Car, grand chasseur et grand pêcheur, lord +Northcliffe a tiré le tigre dans l’Inde, l’éléphant en Afrique, <span class="pagenum" id="Page_36">36</span> +l’ours blanc en Laponie, il a tenu la ligne ou le harpon sur tous les +lacs et tous les océans.</p> + +<p>De même qu’il est amateur de sports, <ins class="correction" title="ajout">il</ins> suit avec passion les matches de +<i lang="en">foot-ball</i> en Angleterre, de <i lang="en">base-ball</i> en Amérique, de +pelote ou de paume en Espagne; il se plaît à tout ce qui développe la +vigueur et la hardiesse; en cela il est bien Anglais. Il a pratiqué +tous ces sports; maintenant il joue surtout au golf auquel il consacre, +quand il le peut, par hygiène autant que par goût, une après-midi par +semaine.</p> + +<p class="br">C’est l’heure du lunch. Sans être un sybarite, lord Northcliffe n’a +rien d’un ascète. A l’encontre de la plupart de ses compatriotes assez +inexperts en l’art du bien manger et plus sensibles à la quantité qu’à +la qualité, il sait apprécier la finesse d’un coulis, la saveur d’une +fricassée, le velouté d’un entremets. Ayant goûté toutes les cuisines +du monde, il en discute savamment.</p> + +<p>Mais il garde une préférence pour la cuisine française. Et il aime nos +vins, non pas en profane, mais avec choix et discernement, comparant et +distinguant nos meilleurs crus de Bordeaux ou de Bourgogne en des mots +heureux qui l’élèvent au rang de connaisseur.</p> + +<p>—Quand je suis malade, dit-il, le vin de France me remet mieux que +toutes les drogues.</p> + +<p>En voilà assez pour le rendre populaire chez nous.</p> + +<p>Par contre, il n’y a pas d’intérieur où les restrictions soient plus +rigoureusement appliquées. Non seulement on s’en tient strictement aux +rations que le Contrôleur des vivres prie les chefs de famille, «sur +leur honneur» de ne pas dépasser,—car <span class="pagenum" id="Page_37">37</span> l’obligation n’existe que +pour la viande, le beurre et le sucre—mais on s’impose des privations +volontaires: par exemple, on ne sert plus de pain aux repas principaux +afin d’en laisser davantage aux classes pauvres pour lesquelles <ins class="correction" title="ils">il</ins> +constitue l’aliment principal.</p> + +<p>De même lord et lady Northcliffe n’ont pas remplacé leurs nombreux +domestiques mobilisés. Aussi ont-ils dû quitter leur grande maison de +Londres pour une autre plus modeste.</p> + +<p>Après le café et le cigare, lord Northcliffe, après avoir passé un +instant auprès de ses secrétaires, s’accorde une sieste d’une heure. +Il a, comme notre Jaurès, cette faculté de détente et de sommeil à +volonté, si précieuse pour la continuité d’un effort.</p> + +<p>De trois à sept heures, c’est de nouveau le travail. Il rentre dans +son cabinet où, autour de la vaste table carrée, couverte de livres, +de brochures, de papiers, entre le téléphone et la machine à écrire, +l’attendent ses secrétaires.</p> + +<p>Veut-il donner un article à un de ses journaux, aux publications +américaines qui se les disputent, à la presse française? Il ne semble +pas y avoir pensé. Parfois au cours d’une causerie, d’une promenade, +on le voit soudain prendre deux ou trois notes rapides, quelques mots +sans plus. Pourtant le voici qui dicte avec une lenteur égale, se +reprenant à peine, et les phrases se déroulent, amples et hardies, les +paragraphes se suivent, enchaînés avec une logique implacable, gonflés +jusqu’à l’éclatement de chiffres, de faits, de documents, illustrés +d’images colorées et l’article est là, campé, bien vivant, original, +respirant la sincérité et la force, prêt à s’élancer par le monde où il +soulèvera l’espoir, la colère, <span class="pagenum" id="Page_38">38</span> la pitié, déchaînera les passions, +ne restera jamais indifférent. Comme pour ses lettres, lord Northcliffe +relit lui-même avec soin et corrige.</p> + +<p>Ses amis se plaisent à souligner sa ressemblance physique et +intellectuelle avec Napoléon: génie créateur, activité méthodique, +décisions rapides et audacieuses, don pour ainsi dire magnétique du +commandement, caractère tout à la fois impulsif et réfléchi, souvent de +la plus généreuse bienveillance, parfois d’une violence impitoyable, +et jusqu’aux façons brusques et brèves de questionner, ces traits se +retrouvent, en effet, chez les deux hommes. Et le portrait du jeune +directeur du <i lang="en">Daily Mail</i> que l’on voit à Elmwood, avec son front +dominateur barré d’une mèche plate, son visage ardent et net rappelle +étrangement certaines effigies de Bonaparte premier consul.</p> + +<p>Mais lorsque dans son cabinet lord Northcliffe réfléchit ou dicte, +se promenant lentement, les mains derrière le dos, les épaules un +peu voûtées, sa tête au front lourd courbée par la méditation, la +ressemblance apparaît frappante. Il s’arrête, se redresse, le regard +à la fois aigu et pesant et sur le large cou, c’est le masque un peu +épaissi mais d’une majesté si puissante de Napoléon Empereur—un +Napoléon aux cheveux clairs, au teint coloré d’Anglo-Saxon.</p> + +<p>A sept heures, la journée est finie. Et sauf dans les cas pressants, +lord Northcliffe ne veut plus entendre parler d’affaires ni de +politique. Il passe la soirée, soit avec des amis intimes, soit parmi +ses livres favoris—c’est un lecteur prodigieusement informé—ou bien +il fait de la musique pour laquelle il a les dons et l’amour du Celte, +et se retire de très bonne heure—entre neuf et demie et dix heures.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_39">39</span></p> + +<p class="center">*<br> +* *</p> + +<p>Car il faut également le noter, lord Northcliffe n’aime pas le monde. +Il n’a rien du dîneur en ville, du causeur de salon. Les bavards et +les importuns sont mal servis avec lui. On ne voit son nom dans aucune +réunion ou cérémonie mondaine. S’il assiste à un banquet, c’est qu’il +doit y parler, y faire œuvre efficace. Et quoiqu’il appartienne à un +des principaux clubs, il ne le fréquente guère, non plus que la Chambre +des Lords. On lui reproche, parfois amèrement, cette abstention. +Mépris? Pas même. S’il vit en isolé, c’est pour se consacrer plus +entièrement à sa tâche. D’une part, il gagne du temps, ménage ses +forces. D’autre part, n’étant affilié à aucune coterie, inféodé à aucun +parti, il garde son indépendance. Sagesse suprême qui explique son +rôle occulte, unique: il reste, comme on l’a dit, «la grande puissance +dominatrice qui s’élève à l’ombre du Trône».</p> + +<p>A part le travail, ce qu’il aime par-dessus tout, ce sont les voyages. +Il connaît le monde entier. En temps de paix, à peine passait-il à +Londres plus de cinq ou six mois par an. Ses hivers s’écoulaient en +Egypte, dans l’Inde, en Floride. Il a fait en Amérique plus de vingt +séjours. Il a sondé l’Allemagne jusque dans ses profondeurs les plus +intimes, en a manié tous les ressorts matériels et moraux et c’est ce +que cette dernière ne peut lui pardonner. Lui parle-t-on d’une ville +de France, si petite soit-elle, il a toujours quelque souvenir à +évoquer. Il possède sur nos provinces, leurs productions, les qualités +et les défauts de nos diverses races, leurs possibilités d’avenir, des +idées étonnamment précises <span class="pagenum" id="Page_40">40</span> et variées que lui envieraient maints +Français éminents. De même pour tous les pays. Il a rencontré dans +chacun tous les hommes qui comptent, il a formé son opinion sur eux. +Et il n’oublie rien. A peine pourrait-on lui reprocher un peu d’absolu +dans ses jugements. Mais plus nuancés, ne perdraient-ils pas en vigueur?</p> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop hidden"> + +<div class="chapter"> + <h2 id="ch_14"><i>Lord Northcliffe administrateur</i></h2> + <p class="center margintopminus1 marginbottom2">————</p> +</div> + +<p>On m’objectera: que deviennent pendant ces voyages les journaux, les +sociétés, les entreprises de lord Northcliffe? Le maître absent, tout +ne va-t-il point péricliter? C’est justement là que réside le secret +profond et audacieux de sa méthode, sa conception de l’organisation.</p> + +<p>Nul ne possède comme lui le don de la psychologie. Du premier coup +d’œil, il sait discerner dans la foule l’homme dont il a besoin, il +le jauge, il prévoit les services qu’il rendra: celui-ci mènera des +campagnes, celui-là écrira des <i lang="en">leaders</i>, ce troisième fera du +reportage, cet autre organisera, cet autre encore administrera.</p> + +<p>—Autrefois, confesse-t-il, il m’est arrivé de me tromper, maintenant +c’est bien rare!</p> + +<p>Lorsqu’il s’est assuré que l’homme ou les hommes choisis possèdent les +qualités nécessaires, il leur accorde sa confiance, leur donne toute +autorité et les abandonne à eux-mêmes.</p> + +<p>Chaque journal, chaque entreprise possède donc son autonomie que le +grand chef est le premier à respecter jalousement. Il a cependant +établi quelques principes directeurs: toute rédaction, par exemple, +doit se réunir chaque jour. On discute les événements, leur action +sur la ligne de conduite <span class="pagenum" id="Page_41">41</span> du journal, on critique librement, +fraternellement les mesures passées, on envisage campagnes et réformes. +C’est ce qui assure l’élan, entretient l’émulation, crée à l’œuvre +commune une âme unique, homogène,—une personnalité.</p> + +<p>Que de jeunes gens—il aime la jeunesse et croit en elle—tirés par +lui de l’obscurité, stimulés, mis en valeur, lui doivent la fortune et +la réputation! Il y a du conte des Mille et une Nuits dans certaines +de ces carrières. Il a parfois suffi du hasard de quelques lignes lues +çà ou là par cet Haroun-al-Raschid, infatigable pêcheur d’hommes, +pour décider d’un avenir, ouvrir les ailes au génie. Grâce à lui +l’Angleterre a vu s’accroître son trésor intellectuel.</p> + +<p>Est-il surprenant qu’il ait suscité des dévouements passionnés? Qui +sous un tel chef ne donnerait le meilleur de soi-même? Il exige +beaucoup, dit-on; mais il paie d’exemple: il n’y a dans aucune équipe +de travailleur plus acharné que le «patron». Et il sait reconnaître +les services. Ses journaux sont ceux qui accordent les salaires les +plus généreux. Il connaît également la valeur du repos, et qu’un +journaliste, un homme d’affaires surmené ne fait plus rien qui vaille. +Voit-il apparaître des signes de fatigue, il est le premier à proposer +des vacances sérieuses, un voyage. L’esprit et le corps en sortent +rafraîchis, renouvelés. Il y a là, en même temps que de la bonté, une +sage et prévoyante économie.</p> + +<p>Il aime se mêler à ses <i lang="en">workers</i>. Il va souvent, en camarade, +fumer une cigarette dans les diverses salles de rédaction; il cause +familièrement avec les uns et les autres, les interroge sur leurs +travaux, <span class="pagenum" id="Page_42">42</span> leurs projets, s’inquiète de savoir s’ils ont ce qu’ils +désirent.</p> + +<p>Nombre d’anecdotes, légendes pour la plupart, courent à ce sujet. En +voici deux:</p> + +<p>—Y a-t-il longtemps que vous êtes ici? demande-t-il en une de ces +occasions à un tout jeune sous-<i lang="en">editor</i>.</p> + +<p>—Trois mois, sir.</p> + +<p>—Combien gagnez-vous?</p> + +<p>—Cent soixante-quinze francs par semaine...</p> + +<p>—Et vous êtes satisfait?</p> + +<p>—Tout à fait, sir.</p> + +<p>—Eh bien, apprenez, mon ami, que dans mes journaux on ne doit pas être +content avec <b>175 fr.</b> par semaine!</p> + +<p>Pour lui, l’ambition est l’indispensable aiguillon.</p> + +<p>Une autre fois, un jeune reporter s’était laissé embarquer dans une +histoire qui fit rire toute l’Angleterre aux dépens de son journal. Son +directeur venait de lui laver la tête et il sortait l’oreille basse, +quand, une auto s’arrêtant, il aperçut lord Northcliffe qui le tenait +sous son regard perçant.</p> + +<p>—Cette fois, je suis bien perdu, pense-t-il.</p> + +<p>Et tel un condamné à mort, sans attendre l’appel, il marche vers son +destin, avec la vaillance du désespoir.</p> + +<p>Mais le grand chef se mit à rire:</p> + +<p>—Eh bien, mon garçon, on vous a donc monté un bateau? Allons, allons, +ne vous en faites pas. Cela m’est arrivé à moi, cela peut arriver à +tout le monde... Il ne faut rien prendre au tragique...</p> + +<p>Quelque temps plus tard, le jeune homme recevait de l’avancement.</p> + +<p><i lang="it">Si non è vero...</i></p> + +<p>On conte également, d’ailleurs, qu’il fut parfois très dur. C’est +possible. Sans doute y avait-il des raisons profondes à sa sévérité. +Car d’ordinaire il traite ses «travailleurs» comme une grande famille. +Industriel puissant, il se flatte d’être un des seuls à n’avoir +jamais eu de grève dans ses usines. Ceux de ses subordonnés qui +s’engagèrent ou furent mobilisés partirent sans inquiétude sur le +sort de leur femme, de leurs enfants. Ils gardaient leurs ressources +et savaient en outre que s’ils devaient faire le sacrifice suprême, +ils ne laisseraient pas de misère derrière eux. Malgré les dépenses +accrues, imposées par la guerre à la plupart de ses entreprises, malgré +la lourdeur des impôts et en particulier de l’<i>income tax</i> qui +frappe si impitoyablement les grosses fortunes, leur enlevant plus de +la moitié de leur revenu, lord Northcliffe ne cesse de faire face à ce +qu’il considère comme une dette sacrée. On murmure bien des histoires +sur les souffrances qu’il soulage, les veuves, les orphelins dont il +s’occupe. Ce n’est jamais en vain qu’on fait appel à son cœur, à sa +justice. Pour les œuvres publiques, et plus encore pour les infortunes +privées, il donne généreusement, sans compter. Mais il ne faut point +insister: sa main gauche ignore ce que fait la droite...</p> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop hidden"> + +<div class="chapter"> + <h2 id="ch_15"><i>Avant la guerre. Les campagnes contre le "danger allemand"</i></h2> + <p class="center margintopminus1 marginbottom2">————</p> +</div> + +<p>Qui se souvient de l’Angleterre d’il y a une quinzaine d’années? +Sereinement assoupie dans son rêve pacifiste—que ne put troubler le +rapide cauchemar de la guerre sud-africaine—jouissant avec béatitude +de son opulence assise, dédaigneuse de <span class="pagenum" id="Page_44">44</span> l’effort, même pour +conserver sa suprématie commerciale, se passionnant exclusivement pour +ses matches de <i lang="en">foot-ball</i> ou ses luttes parlementaires, prospère, +orgueilleuse, égoïste peut-être, engourdie à coup sûr, cette Angleterre +a vécu. Traversant le Détroit pendant la tourmente, vous avez eu +l’étonnant spectacle d’un grand peuple dressé tout entier dans une +seule pensée, les muscles et l’âme tendus vers un but unique, gagner la +guerre, <i lang="en">win the war</i>... Effort gigantesque qu’on admira en France +sans en comprendre les difficultés ni l’étonnante ampleur, on le dut +pour une bonne part au génie de prévision et à l’énergie entraînante de +lord Northcliffe.</p> + +<p>Toutes les campagnes menées dans ses journaux en font foi. Car s’il +n’entre pas dans les détails de leur organisation, il en demeure le +génie occulte qui dirige et oriente.</p> + +<p>Ses ennemis prétendent qu’il a l’esprit versatile. Pour réfuter cette +allégation, il suffit de feuilleter, depuis vingt ans, la collection du +<i lang="en">Daily Mail</i>, d’y lire ses articles, ceux des autres.</p> + +<p>Son attitude n’est jamais provocante pour l’Allemagne. Il cherche la +paix, non la guerre. Dans un leader du 23 décembre 1909, qui est le +type de centaines d’autres articles, on trouve ces paroles suggestives: +«Notre désir est d’éviter la guerre. Si, dans ce pays, on veut bien +saisir la véritable situation avant qu’il soit trop tard, un grand +conflit peut être évité. Si la nation est prête à prendre à temps les +mesures nécessaires, à faire à temps les sacrifices indispensables, la +paix peut encore être maintenue. Elle ne peut l’être qu’à ce prix.»</p> + +<p>Mais dès 1896, le <i lang="en">Daily Mail</i> souligne le fait que «la note +dominante de l’Allemagne moderne est <span class="pagenum" id="Page_45">45</span> le militarisme», il avertit +l’Angleterre de se défier de la «brutalité inhérente» du caractère +allemand. Depuis lors, obstinément, inlassablement, avec une verve +mordante et violente, s’appuyant sur les faits et les événements, +appelant à la rescousse pour des campagnes retentissantes les plus +réputés des écrivains, il signale sans trêve le danger allemand. En +1897, le plus célèbre de ses envoyés spéciaux, G. W. Stevens, annonce +aux Anglais: «L’Allemagne veut garder les mains libres pour s’occuper +de nous. Pas d’erreur sur ce point. Il est naturel de déplorer +l’inimitié des deux nations, mais l’ignorer est de l’insouciance. +Pendant les dix années qui vont suivre, ayez l’œil fixé sur +l’Allemagne.»</p> + +<p>C’est ce que fait le <i lang="en">Daily Mail</i>. A l’heure où le Kaiser +parade et caracole à travers l’Europe sous ses oripeaux de Lohengrin +pacifique, il lui arrache son masque, expose au plein jour la face +de proie, l’œil arrogant et fourbe, le surin de l’apache caché dans +le gantelet de fer du chevalier. Il appelle l’attention publique +sur les armements et les crédits gigantesques demandés au Reichstag +(en 1898 et 99, par exemple) pour l’armée et la marine prussiennes, +leur accroissement formidable. Il dénonce les théories agressives +de Bernhardi et de Treistchke, le monstrueux «la force c’est le +droit»; il dévoile l’enseignement des Schaffle et des Dalbrücke qui, +prodigieusement influents sur la jeunesse, affirment la haine de +l’Allemagne pour l’Angleterre, sa volonté de l’annihiler dans une lutte +prochaine: il publie des extraits des hommes d’Etat et publicistes +allemands révélant leur soif ardente de guerre et de conquête. Et +prévoyant même le viol de la neutralité belge, avertissant le pays +qu’il court au désastre, <span class="pagenum" id="Page_46">46</span> il le supplie de se préparer, de s’armer, +condamne comme surannée la politique d’isolement. Dès 1904, il réclame +le service obligatoire.</p> + +<p>Quand, dans une heure de généreuse aberration, en 1907, sir H. +Campbell-Bannermann propose à l’Allemagne de limiter en même temps que +l’Angleterre leurs constructions navales, offre repoussée d’ailleurs +avec un dédain brutal; quand, en 1908, au moment où le nouveau projet +de vastes crédits pour la marine allemande était voté, Sir John +Brunner, au nom du parti de la <i lang="en">Little Navy</i> que l’on appela le +<i lang="en">Suicide Club</i>, s’oppose aux mêmes crédits en Angleterre, lord +Northcliffe pousse le cri d’alarme, il fonce tête baissée contre les +utopistes aveugles et sourds à la réalité. Il démontre l’imminence +du péril, et qu’une flotte affaiblie vaut moins encore qu’une flotte +absente puisqu’elle coûte de l’argent sans donner la sécurité.</p> + +<p>Il se met, en 1909, à la tête du mouvement qui réclame la construction +de huit dreadnoughts au lieu de quatre et l’emporte sur une résistance +obstinée du gouvernement; ces quatre navires furent d’une importance +<i lang="en">invaluable</i> au début de la guerre. Il seconde avec un enthousiasme +virulent la campagne vaine que mena Lord Roberts en faveur du service +universel. Lorsqu’en 1911, on affirmait volontiers, de toutes parts, +que le parti socialiste allemand empêcherait la guerre: «En Allemagne, +écrit-il, le patriotisme l’emporte sur le socialisme. Ne comptez +pas sur le socialisme pour empêcher la guerre.» Il supplie les +sentimentalistes de ne point ignorer la nature humaine et les lois de +l’Univers: «Ce n’est pas vers une ère de paix que s’avance l’Europe.» +Il voit ou plutôt il prévoit tout. Il est la vigie impérieuse qui, +penchée vers <span class="pagenum" id="Page_47">47</span> l’avenir, indique opiniâtrement de son bras tendu le +péril mortel qui grandit à l’horizon.</p> + +<p>En même temps, il ne néglige aucun problème moderne, il stimule +l’activité créatrice de l’Angleterre trop riche et un peu amollie. Il +reconnaît l’importance de la femme dans le monde des affaires et des +lettres, il l’encourage; il fut un des premiers à réclamer pour elle +une part d’efforts dans la guerre et à rendre hommage au rôle qu’elle +y a joué, en se déclarant en faveur du droit de vote féminin. Devinant +que l’Angleterre serait appelée en cas de guerre à se suffire pour la +production agricole, il porte toute son attention sur la vie de plein +air, favorise la petite culture, le jardinage, accorde des prix de +25.000 francs aux légumes, aux fleurs, pousse au progrès de l’économie +domestique et à l’embellissement du foyer par des expositions +fréquentes.</p> + +<p>Il encourage aussi l’industrie de l’automobile, combattant l’absurde +législation qui empêchait les machines de marcher à plus de quatre +milles à l’heure. Mais surtout, comprenant l’importance de la quatrième +arme dans le conflit mondial, il s’attache à développer l’aviation, à +lui donner—et avec quelle énergie!—le coup d’épaule initial. Alors +que le gouvernement britannique n’y voyait qu’un jeu, une marotte +inutile et un peu ridicule, le <i lang="en">Daily Mail</i> crée des concours avec +des prix somptueux: 250.000 francs pour le vol de Paris à Manchester, +250.000 francs pour faire le tour de la Grande-Bretagne, tous deux +gagnés par des Français, MM. Paulhan et Beaumont.</p> + +<p>Puis, c’est la traversée du Détroit, effectuée par Blériot, dont le +succès frappa si vivement l’imagination populaire, et encore 125.000 +francs offerts <span class="pagenum" id="Page_48">48</span> aux hydroplanes, toute une série de concours qui +passionnèrent le monde. Le Gouvernement eût-il obéi aux injonctions +répétées de la <i lang="en">Northcliffe Press</i>, la Grande-Bretagne serait +entrée dans la guerre avec un service aérien non seulement capable de +la défendre des raids, mais encore de porter l’offensive contre les +centres de munitions ennemis. Et si l’aviation britannique occupe le +premier rang par la perfection de ses machines, lord Northcliffe a +le droit d’en concevoir quelque orgueil. «C’est à lui que sont dus +pour la plus grande part la supériorité et la magnificence de notre +aviation!» disait récemment un orateur. Aussi, nommé président du +<i lang="en">Air Board</i>, dès la création du Ministère, M. Lloyd George lui +demande-t-il d’en prendre la direction. Le choix était ratifié par +le sentiment unanime de la nation. Mais lord Northcliffe crut devoir +refuser ce portefeuille.</p> + +<p>Le <i lang="en">Daily Mail</i> désire maintenant appliquer au service de la paix +les progrès chèrement achetés pendant la guerre et il vient d’organiser +des concours pour la traversée de l’Atlantique.</p> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop hidden"> + +<div class="chapter"> + <h2 id="ch_16"><i>Pendant la guerre: Pour la victoire et pour la France</i></h2> + <p class="center margintopminus1 marginbottom2">————</p> +</div> + +<p>Une légende absurde et malfaisante, partie de Berlin, entretenue +par nos pacifistes plus ou moins avoués, nos germanophiles honteux, +prétend que lord Northcliffe n’a pas toujours été notre ami. Certes, +pendant l’incident de Fachoda il prit, avec la vigueur ardente de sa +jeunesse, le parti de son pays. Qui peut lui jeter la première pierre? +Nous n’oserions guère exhumer nous-mêmes <span class="pagenum" id="Page_49">49</span> certaines diatribes +injurieuses publiées dans nos feuilles, soit à cette époque, soit au +cours de la guerre sud-africaine. Ces temps sont loin. Les nuages à +peine dissipés, dès le 6 novembre 1902, on prononce dans le <i lang="en">Daily +Mail</i> le mot d’«entente cordiale». Lord Northcliffe ne cesse d’y +revenir, d’apporter à l’œuvre d’Edouard VII son aide puissante. «Un +accord entre la France et l’Angleterre, prétend-il en 1904, peut +préserver la paix de l’Europe.» En 1905, quand l’Allemagne se dresse +menaçante contre la France: «Une France puissante est une nécessité +vitale pour l’Angleterre et pour l’Europe, écrit-il, une agression +contre la France serait un coup frappé contre l’Empire britannique et +ressenti comme tel par tout le pays»; «la France peut demeurer certaine +qu’à une attaque brutale et sans provocation répondraient l’alliance +et l’appui du peuple britannique», dit-il encore. Il ne manque pas +une occasion de louer les procédés loyaux et amicaux du gouvernement +français envers l’Angleterre, d’assurer la France qu’elle peut compter +sur l’aide militaire et navale de la Grande-Bretagne. Il résiste à +toutes les intrigues destinées à semer la méfiance et la désunion entre +les deux pays, il les dévoile et les stigmatise.</p> + +<p>A l’heure d’Agadir, alors que la fourbe Allemagne, prétendant que +l’Entente prépare une attaque en traîtrise, commence à mobiliser +secrètement, lord Northcliffe la démasque et montre l’Angleterre et la +France fraternellement debout, épaule contre épaule, prêtes à répondre +ensemble à l’insulte commune.</p> + +<p>Et tout à coup la guerre est là, en coup de foudre. Quand l’Allemagne +envoie son ultimatum <span class="pagenum" id="Page_50">50</span> à la France, le gouvernement britannique +hésite encore. Heures de suprême angoisse qu’aucun Français ne peut +évoquer sans frémir...</p> + +<p>Alors, tandis que certains grands journaux libéraux qui, par leurs +principes tout au moins, auraient dû se rapprocher de nous, réclamaient +le maintien de la neutralité; tandis que le 4 août, à l’heure où les +masses barbares écrasaient déjà la Belgique, le <i lang="en">Daily News</i> osait +alléguer qu’en restant spectatrice du drame l’Angleterre pourrait +«continuer ses relations commerciales avec les belligérants, s’emparer +de leur commerce en marché neutre, rester libre de toute dette, +posséder des finances vigoureuses», et que le <i lang="en">Daily Chronicle</i> +affirmait que «le conflit ne valait pas les os d’un seul soldat», la +<i lang="en">Northcliffe Press</i>, de ses voix puissantes et indignées, faisait +de l’intervention britannique un devoir strict, de la neutralité un +crime,—le déshonneur éternel de l’Empire.</p> + +<p>—Pour ma part, si nous n’étions pas intervenus—me disait en 1916 lord +Northcliffe d’une voix encore frémissante—j’avais décidé d’abandonner +ce pays, de porter ma fortune en France et de m’y faire naturaliser +aussi rapidement que le gouvernement français me le permettrait!</p> + +<p>Boutade? Qui sait? Le pur patriotisme comme le vrai amour ne veut pas +de tache à son idéal.</p> + +<p>La Grande-Bretagne, terre du lyrisme, fidèle à ses amitiés, soulevée +par le monstrueux attentat commis contre la Belgique, s’élance d’un +bond dans la lutte. Mais seule l’élite a compris que l’honneur comme +l’intérêt vital du pays lui commandent d’intervenir. La foule reste +encore indifférente. Son imagination est lente à s’échauffer. Elle +n’est pas comme nous prise à la gorge par l’invasion brutale. <span class="pagenum" id="Page_51">51</span> Des +pas du soudard tudesque foulant et souillant notre sol, elle n’entend +que le lointain écho. Cette guerre lui apparaît, comme tant d’autres, +une guerre continentale.</p> + +<p>Les journaux de la <i lang="en">Northcliffe Press</i> lui en révèlent +l’importance et le péril. Ils mènent le combat quotidien contre +l’inertie populaire, l’imprévoyance des gouvernants, les erreurs et +les lenteurs de l’organisation. Ils parlent au pays avec une franchise +brutale et bienfaisante, ne lui celant aucune faute, aucune erreur, +aucun danger. Ils ne cessent de lutter contre la censure qui ne fait +pas confiance au pays et lui cache la vérité. Sage politique, autrement +génératrice de courage et de foi qu’un optimisme auquel la réalité +apporte son démenti constant. Ce pessimisme patriotique du <i lang="en">Times</i> +et du <i lang="en">Daily Mail</i> a contribué au salut de l’Angleterre.</p> + +<p>Ce ne fut pas sans peine. Lord Northcliffe risquait sa fortune et +sa popularité. Il n’hésita pas. Pendant les six premiers mois de la +guerre il s’abstenait de toute critique. Mais l’heure était grave. +Tout à coup il se décide à révéler à l’Angleterre incrédule que si +ses troupes décimées par des pertes excessives ne remportent pas les +succès dus à leur valeur, c’est qu’il leur manque des canons, des obus, +des explosifs et tout le personnel et le matériel nécessaires à leur +fabrication. Il ose s’en prendre à la grande idole nationale, lord +Kitchener. Explosion formidable d’indignation. On vient manifester +contre le <i lang="en">Daily Mail</i>, on se désabonne en masse, on en brûle +publiquement des numéros. La vérité pourtant finit par éclater. A la +colère succède la stupeur, puis la gratitude.</p> + +<p>Les campagnes continuent. Le <i lang="en">Times</i> et le <i lang="en">Daily Mail</i> +réclament et obtiennent tour à tour la création <span class="pagenum" id="Page_52">52</span> d’un ministère +des Munitions, la fabrication des casques, des mitrailleuses, de +l’artillerie lourde. Malgré les attaques les plus violentes, ils +exigent la loi de conscription, la mobilisation civile de tous les +citoyens, hommes et femmes, les restrictions sévères au point de vue +des vivres, l’accaparement par l’Etat de tous les services publics, +l’obligation sous toutes ses formes.</p> + +<p>Jugeant le ministère de coalition inférieur à sa tâche, lord +Northcliffe le poursuit et le traque jusqu’à sa chute. En M. Lloyd +George qu’il combattit naguère avec toute sa fougue, il voit «l’homme +qui se révèle comme une véritable force dynamique dont chaque once +d’énergie est employée à sa tâche immédiate», <i lang="en">the man for the +job</i>. Et l’opinion publique, docile à sa voix, porte d’un seul élan +M. Lloyd George au poste suprême. Mais si la <i lang="en">Northcliffe Press</i> +apporte désormais son appui au gouvernement, c’est sans aveuglement. +Elle conserve son droit de critique et en use. Elle est impitoyable +pour la mollesse et l’incompétence. Elle a obtenu, parmi des tempêtes +de protestations et d’injures, la démission ou le changement de poste +des ministres, des amiraux, des généraux qu’elle n’estimait pas à +la hauteur de leur tâche. Elle a plaidé en faveur de l’élévation de +l’âge des soldats en Angleterre, de la rigueur effective de la loi +militaire, du <i lang="en">comb-out</i>, de l’extension du front britannique, +de l’unité du commandement interallié qui devait amener une si rapide +victoire. Elle menait et continue à mener une campagne violente pour +l’<i lang="en">Alien’s bill</i>, qui démasque et désarme les Allemands plus ou +moins déguisés pullulant en Angleterre. Et si elle accorde son support +au nouveau ministère de coalition, c’est à la condition <span class="pagenum" id="Page_53">53</span> unique +qu’il exécutera son programme de reconstruction.</p> + +<p>Si bien que lord Northcliffe a pu écrire du <i lang="en">Daily Mail</i>: «Ceux +qui, chaque matin, se rallient à notre étendard, savent que ce journal +est indépendant, même vis-à-vis de ses lecteurs, qu’il n’hésite pas +à exprimer des opinions qui, pour un temps, peuvent être extrêmement +impopulaires, que peu lui importe d’être boycotté, mis au ban, brûlé, +qu’il n’a pas d’autre meule à tourner que celle du bien public, qu’il +n’a d’intérêt en aucun politicien, en aucun parti politique, mais que +son but unique, en cette tragique période de notre histoire, est: +<i>gagner la guerre</i>!» Et maintenant il peut ajouter: «gagner une +paix digne des sacrifices de la guerre.»</p> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop hidden"> + +<div class="chapter"> + <h2 id="ch_17"><i>Les missions de lord Northcliffe</i></h2> + <p class="center margintopminus1 marginbottom2">————</p> +</div> + +<p>Au mois de juin 1917, le gouvernement britannique envoyait lord +Northcliffe en Amérique avec le titre de chef de la Mission britannique +de guerre (British War Mission) aux Etats-Unis. Et M. Bonar Law l’en +remerciait publiquement à la Chambre des Communes comme d’un vrai +service rendu à la patrie.</p> + +<p>Le directeur du <i lang="en">Times</i> et du <i lang="en">Daily Mail</i> est étonnamment +populaire aux Etats-Unis, plus encore qu’en Grande-Bretagne, car il +n’y compte pas d’ennemis. On se plaît à lui reconnaître toutes les +qualités qui font les grands Américains. Et on lui sait gré d’aimer, de +comprendre l’Amérique, d’y être venu vingt fois, de ne pas ignorer une +parcelle de son territoire.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_54">54</span></p> + +<p>Pendant six mois, il assuma la tâche gigantesque de diriger et de +coordonner, en collaboration avec notre haut-commissaire, M. Tardieu, +l’œuvre des missions britanniques: il parcourut les Etats-Unis, leur +révélant l’effort passé des Alliés, l’importance de l’effort à venir, +fouettant leur zèle, les suppliant de consacrer à la guerre toute leur +immense puissance industrielle et jusqu’à la dernière once de leur +énergie, insistant avec force sur la construction rapide et intense +d’aéroplanes et surtout de navires. C’est dans la marine marchande, +répétait-il, qu’est la clef de l’intervention américaine, le facteur +suprême de la guerre.</p> + +<p>Puis, ayant joué son rôle d’excitateur, il revint en Europe. La +lettre ouverte à M. Lloyd George, où, tout en refusant le Ministère +de l’Aviation, il réclamait l’unité de direction des opérations +militaires, la répression de tout élément séditieux, une politique plus +rigoureuse vis-à-vis des ennemis naturalisés, la mobilisation de toutes +les forces masculines et féminines de l’Angleterre, et le rationnement +obligatoire, fut le coup de clairon, bref et sonore, qui annonçait son +retour, stimulant de tous les sacrifices, appel à toutes les énergies.</p> + +<p>Il emportait des Etats-Unis, avec une profonde admiration pour l’élan +d’énergie enthousiaste et féconde, d’origine presque mystique, qui +entraînait dans cette croisade lointaine cent millions d’Américains, +une confiance totale dans le Président Wilson. «Le Président possède ce +qu’il appelle lui-même «un esprit au sentier unique», <i lang="en">a singletrack +mind</i>, a-t-il dit. Sa méthode consiste à ne faire qu’une chose à la +fois. Mais il la fait.»</p> + +<p>Il revenait aussi avec la conviction qu’il était <span class="pagenum" id="Page_55">55</span> urgent, pour les +Alliés, de discuter d’un commun accord et de coordonner les demandes +en matières premières, en vivres, en munitions qu’ils faisaient +à l’Amérique. Et cela afin d’utiliser dans toute leur étendue la +généreuse abondance des ressources que met à leur disposition la vaste +République d’outre-mer. «Hommes, tonnage, aéroplanes, autos, acier, +cuivre, blé, bestiaux, que sais-je? a-t-il déclaré, l’Amérique est +prête à tout donner. Encore faut-il qu’elle sache pourquoi, comment et +en quelles quantités...»</p> + +<p>—Je vais me battre pour l’unité de contrôle, avait-il dit en quittant +l’Amérique.</p> + +<p>Il tint parole. Et cette unité de contrôle naquit, en effet, de la +première grande conférence interalliée qui se tint à Paris en décembre +1917 et à laquelle il prit part. Nous en avons récolté les prodigieux +résultats.</p> + +<p>Depuis lors, M. Lloyd George, qui ne désespérait pas d’associer à son +ministère cette force précieuse, offrit de nouveau un siège à lord +Northcliffe, au Cabinet de guerre, cette fois. Et, de nouveau, celui-ci +refusa. Il tient, par-dessus tout, à conserver son indépendance et +celle de ses journaux.</p> + +<p>—Je suis plus utile ainsi, dit-il simplement.</p> + +<p>Ses amis n’ont cessé de regretter cette décision. Peut-être lord +Northcliffe voyait-il plus juste et plus loin: son rôle, un rôle unique +au monde, n’est-il pas d’autant plus important qu’il ne veut aucune +consécration officielle?</p> + +<p>Mais, en même temps qu’il restait à Londres le chef des missions +britanniques aux Etats-Unis, il acceptait, sans portefeuille, les +fonctions de <i>Directeur de la Propagande en pays ennemis</i>, pour +lesquelles il ne relevait que de M. Lloyd George et du Cabinet de +guerre.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_56">56</span></p> + +<p>Son œuvre considérable et celle de ses collaborateurs y resta secrète. +C’est uniquement par les explosions de rage éclatant dans les feuilles +austro-germaniques qu’on en put mesurer les effets. Celles-ci +accusaient «Northcliffe, prince du mensonge, homme dénué de conscience +morale, dont les outils quotidiens sont la fourberie, la brutalité, +le cynisme où il est passé maître», elles l’accusaient «d’assassiner +l’Allemagne avec des armes empoisonnées». Elles soulignaient son +sourire sardonique lorsque «fomentant la révolution à l’intérieur +de l’Autriche, qui est devenue le centre même de son activité», il +exaltait et excitait Tchèques, Polonais, Slaves.</p> + +<p>«Sont-ce des individus comme Lloyd George, Northcliffe ou Herr Wilson +qui peuvent entraîner les peuples?» s’écriaient comiquement leurs +scribes. Puis, après avoir juré qu’ils ne <ins class="correction" title="conclueraient">concluraient</ins> jamais la +paix avec cette troupe de bandits (il ne faut jurer de rien), ils se +lamentent de ne point posséder en Allemagne de pareil propagandiste, +ils éclatent en reproches amers et naïfs contre l’inertie de leur +gouvernement.</p> + +<p>Le Kaiser lui-même reconnaissait la puissance de lord Northcliffe et la +redoutait.</p> + +<p>Dans le livre de curieux souvenirs qu’a publiés son dentiste américain, +M. Arthur Davis, on le voit s’écrier:</p> + +<p>—Lloyd George mène l’Angleterre à la ruine. C’est un socialiste et +c’est l’agent, le porte-paroles de lord Northcliffe, le véritable +maître de l’Angleterre à l’heure actuelle...»</p> + +<p>Dans un ordre du jour dénonçant la propagande anglaise en Allemagne, le +général Von Hutier stigmatisait pesamment lord Northcliffe, <span class="pagenum" id="Page_57">57</span> «le +plus fieffé coquin de l’Entente», sous le titre pompeux de «Ministre de +la Destruction de la Confiance Germanique».</p> + +<p>Et Hindenburg surenchérissait encore.</p> + +<p>Aussi la haine des Allemands croît-elle avec leurs craintes. En +Amérique, des policiers ne cessaient d’escorter, malgré lui, le chef +de la mission britannique contre lequel se préparaient complots et +attentats. En Angleterre, les Tudesques envoyaient des avions, des +croiseurs ou des sous-marins bombarder sa maison. Ils frappaient une +médaille contre lui; ils publiaient, sous le nom d’<i lang="en">Anti-Northcliffe +Mail</i> un hebdomadaire en plusieurs langues débordant d’injures et +de calomnies, dont les aviateurs ennemis répandaient sans cesse des +exemplaires dans les lignes britanniques. Signes indiscutables que la +propagande atteignait son but: la bête écumait, elle était touchée. On +en eut la preuve plus tôt qu’on ne s’y attendait.</p> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop hidden"> + +<div class="chapter"> + <h2 id="ch_18"><i>Les idées politiques de lord Northcliffe</i></h2> + <p class="center margintopminus1 marginbottom2">————</p> +</div> + +<p>Gagner la guerre, telle fut donc la préoccupation constante de lord +Northcliffe. Son vigoureux et clairvoyant optimisme, même aux heures +les plus sombres, ne douta pas plus de la victoire qu’il n’avait douté +de la guerre, ou «des guerres», suivant son expression.</p> + +<p>Son regard toutefois ne se bornait pas aux inquiétudes et aux espoirs +immédiats de la guerre. Il lui arrivait de s’en détacher pour parcourir +les horizons encore brumeux de l’après-guerre, aborder les difficiles +problèmes de la reconstruction.</p> + +<p>—Northcliffe? Mais c’est un conservateur! m’a-t-on dit en France.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_58">58</span></p> + +<p>Et ceux, en effet, qui n’ont pas fait de son caractère et de sa +politique une étude spéciale ont pu s’y méprendre et regretter parfois +de voir cette grande force défendre la citadelle désuète du torysme.</p> + +<p>Erreur pourtant. Lord Northcliffe, nous l’avons vu, n’appartient à +aucun parti. Son esprit est trop vaste pour s’emprisonner dans les +étroites limites d’un programme politique. S’il sembla naguère s’allier +aux conservateurs, c’est qu’il trouvait en eux l’appui nécessaire aux +mesures destinées à éviter ou à combattre le péril grandissant de la +guerre. Pas davantage.</p> + +<p>Depuis, tout en restant attaché aux traditions qui ont fait la +grandeur de l’Angleterre, il a favorisé les réformes démocratiques +qu’au milieu de la plus tragique des crises le Parlement britannique +a trouvé le temps de discuter et de voter. Il s’est déclaré pour +l’<i lang="en">Education Bill</i>, qui ne fait pas de l’instruction un privilège +de la naissance ou de la fortune mais y associe tous les enfants pour +le plus grand bien intellectuel du pays; pour la réforme du suffrage +qui étend le droit de vote à tous les citoyens, hommes et femmes, +puisque tous ont donné leur effort à la guerre. Il envisage comme une +question de justice une représentation plus nombreuse du <i lang="en">Labour +Party</i> à la Chambre des Communes. Il lui réserva une colonne +quotidienne du <i lang="en">Daily Mail</i> pendant la période électorale, pour +lui permettre de développer son programme. Il prévoit, pour l’heure +de la démobilisation, une coopération sur des bases plus équitables +du capital et du travail, le retour à la culture, une répartition +nouvelle de la terre. Il demande qu’on accorde peu à peu aux peuples +unis sous le <span class="pagenum" id="Page_59">59</span> drapeau de l’Union Jack—l’Inde comme l’Irlande—les +droits et les devoirs du <i lang="en">self-government</i>. Et si les questions de +l’Empire l’ont toujours préoccupé, entre l’Impérialisme de Chamberlain, +citadelle orgueilleusement dressée à l’écart et au-dessus de l’univers, +et celui qui se prépare, généreux, fécond, largement ouvert aux amitiés +éprouvées et aux idées neuves, il sait placer toute l’immensité de +la guerre. Ce qu’il hait le plus profondément dans le militarisme +prussien, c’est son autocratie brutale et stérile. Il veut enfin que, +de la victoire si durement achetée, sorte un monde meilleur, une +humanité rénovée.</p> + +<p>Un des amis de lord Northcliffe, homme éminent lui-même, qui a dirigé +avec éclat l’un des plus admirables services de l’armée anglaise, me +disait dernièrement:</p> + +<p>—Il a été notre salut pendant la guerre, il le sera pour +l’après-guerre: c’est notre plus grand homme, le génie constructeur de +l’Empire!</p> + +<p>Mais par delà les frontières de cet Empire, lord Northcliffe pense +encore aux peuples alliés, membres de cette Société des Nations à +laquelle nous devrons peut-être l’impossible retour de ce fléau +stupide, la guerre. Il pense surtout à la France qu’il a toujours aimée +et admirée et dont il s’applique sans cesse depuis quatre ans à exalter +les sacrifices et l’héroïsme.</p> + +<p>Comme on lui demandait son opinion sur le retour de l’Alsace-Lorraine, +il répondit brusquement:</p> + +<p>—Cela doit se faire, il le faut, <i lang="en">it must be done!</i> avec tant +d’inflexible violence qu’il fut inutile d’insister.</p> + +<p>Par contre, il s’étend volontiers sur l’avenir qui attend nos deux pays +après la terrible épreuve.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_60">60</span></p> + +<p>—Il est essentiel, l’ai-je entendu dire, que la France et l’Angleterre +arrivent à une alliance plus intime que jamais. Il le faut parce que +la brute prussienne est dure à tuer et peut toujours se relever, il le +faut aussi parce que nos qualités se complètent et s’équilibrent. C’est +de France que jaillissent toutes les idées neuves et hardies, toutes +les grandes inventions. Il en a toujours été, il en sera toujours +ainsi. Mais la brillante rapidité de l’esprit français fait qu’à peine +cette idée ou cette invention lancées, il néglige trop souvent d’en +tirer le fruit et se passionne pour de nouveaux projets. De sorte que +ce sont les nations plus commerciales qui en retirent les profits de +tous genres. Il y a vingt-deux ans, j’avais à Paris une petite auto de +marque française et je félicitais à propos de cette dernière conquête +du génie français l’un de mes vieux amis, parisien sceptique: «Oui, +me répondit-il, c’est nous qui avons découvert l’auto; ce sont les +Anglais et les Yankees qui en feront de l’argent.» Cette prophétie +ne s’est qu’en partie réalisée. Mais il est certain qu’avec moins de +flamme créatrice et plus de lenteur dans la conception, l’Anglo-Saxon +l’emporte sur le Français par l’esprit d’organisation, la continuité +dans l’effort, la ténacité. Nous avons beaucoup à apprendre les uns des +autres...»</p> + +<p>Lord Northcliffe est donc partisan d’une cohésion toujours plus étroite +entre la France et l’Angleterre,—militaire, navale, commerciale et +linguistique. Il croit que de nombreux mariages franco-anglais auraient +d’excellents résultats et, en particulier, celui d’écarter ce qui est +à son avis le plus grave danger de la France: la dépopulation. Il +estime que de chaque côté du Détroit nos enfants <span class="pagenum" id="Page_61">61</span> devraient parler +deux langues: le français et l’anglais. Enfin s’il était autrefois +l’adversaire du tunnel sous la Manche, dont la capture aurait pu mettre +dans la main prussienne la clef de l’Angleterre, il le préconise à +présent aussi bien que le service postal aérien entre Londres et Paris, +en attendant celui des voyageurs...</p> + +<p>Mais surtout il n’oublie jamais de rappeler la dette contractée envers +la France. Ses articles et ses discours en font foi. Plusieurs semaines +avant l’intervention des Etats-Unis, il les invitait publiquement à +nous prouver leur gratitude historique en nous aidant à ranimer nos +industries et à porter l’écrasant fardeau de nos charges financières. +Depuis, il ne manque jamais une occasion de défendre nos intérêts +économiques. Au cours des discussions et des allocutions si importantes +de l’<i lang="en">Imperial War Conference</i>, à propos du tarif préférentiel +accordé aux marchandises des Dominions et des bases nouvelles de la +politique économique mondiale, le <i lang="en">Times</i> et le <i lang="en">Daily Mail</i> +ont su à l’occasion revendiquer des droits que d’aucuns seraient +parfois tentés d’oublier. «La prospérité économique de nos alliés, +assurait un article du <i lang="en">Daily Mail</i> est presque aussi importante +pour nous que la nôtre propre.»</p> + +<p>Et nous pouvons compter sur lord Northcliffe quand se dresseront +les problèmes de la reconstruction interalliée; par exemple, celui +de notre marine marchande dont, empêchés par la défense urgente de +notre territoire et la mobilisation immédiate de tous nos hommes, +nous n’avons même pu réparer les unités alors que, dans les chantiers +de constructions navales de la Grande Bretagne et des Etats-Unis se +préparent avec fièvre des flottes commerciales formidables.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_62">62</span></p> + +<p>Des deux frères qui ont lutté et souffert côte à côte, couru les +mêmes risques, frôlé la même mort, serait-il équitable que l’un, le +<i lang="en">boy</i> en kaki, revînt dans un palais, l’autre, le poilu bleu +pâle, dans une maison en ruines? Lord Northcliffe ne veut pas de cette +injustice. Il écrivait dans le <i>Petit Parisien</i> quelques semaines +avant l’armistice:</p> + +<p>«Quand un de mes amis anglais me dit: «Nous aidons la France», je +réponds: C’est vrai, mais c’est dans les champs, les fermes, les +châteaux et les villes de France que nous luttons contre la brute: la +France est le champ de bataille de la civilisation...</p> + +<p>«Je ne crois pas à l’ingratitude des nations. Elles sont beaucoup +plus reconnaissantes que les individus... Les actions individuelles +s’oublient; celles des peuples sont inscrites dans l’histoire et +l’histoire qu’enseignent les écoles vit dans le cœur des hommes. +Quand on fera le tableau de cet immense cataclysme, on constatera que +la dette contractée envers la France a été acquittée, et acquittée +au-delà. Mais l’humanité ne pourra jamais s’en libérer entièrement. +Jamais on ne paiera à leur prix ces jeunes vies héroïques offertes +par tant de Français, ni les souffrances infligées aux habitants des +provinces envahies.</p> + +<p>«Je me permets de prophétiser que tout ce qui se pourra compenser le +sera largement et qu’on s’efforcera de rendre à la France ce qui lui +est dû des deux mains et de tout cœur...»</p> + +<p>A une alliance fondée sur le sentiment le plus désintéressé, trempée +par la souffrance, fortifiée par l’estime, nécessitée par la menace de +l’avenir il faut encore et surtout le lien des intérêts communs.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_63">63</span></p> + +<p>Ces paroles émues de lord Northcliffe, l’un des grands constructeurs du +monde futur, nous sont un gage précieux que l’on y pensera de l’autre +côté du Détroit. Et selon la parole d’un de nos hommes politiques, +«ceux que la guerre a unis ne se sépareront pas après la paix, car il y +aura entre eux de l’ineffaçable...»</p> + +<p class="center br"><i>Le Gérant</i>: <span class="smcap">Edmond Schneider</span>.</p> + + <div class="figcenter2" style="width: 150px;"> + <img src="images/vignette2.jpg" alt="" width="150" height="254"> + </div> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum hidden" id="Page_65">65</span></p> +</div> + +<table class="tablematieres" id="table_des_matieres"> + <colgroup> + <col style="width: 90%;"> + <col style="width: 10%;"> + </colgroup> + <tbody> + <tr> + <td colspan="2" class="tdctop"><h2>TABLE DES MATIÈRES.</h2></td> + </tr> + <tr> + <td colspan="2" class="tdctop"><hr class="small3"></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"> </td> + <td class="tdrtop">Pages.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">Une force de la nature... ou de la science.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch_1">5</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">La famille Harmsworth.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch_2">8</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">Un journaliste de 15 ans.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch_3">10</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">Directeur de journal à 20 ans.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch_4">12</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">Lady Northcliffe.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch_5">14</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">Alfred le Grand.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch_6">15</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">Le <i lang="en">Daily Mail</i>.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch_7">18</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">Le Napoléon de la Presse.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch_8">21</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">Lord Northcliffe grand "reporter".</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch_9">22</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">L’homme d’affaires.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch_10">24</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">Une journée de lord Northcliffe.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch_11">28</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">Idéaliste et réalisateur.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch_12">34</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">Travail et voyages.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch_13">35</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">Lord Northcliffe administrateur.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch_14">40</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">Avant la guerre. Les campagnes contre le "danger allemand".</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch_15">43</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">Pendant la guerre: Pour la victoire et pour la France.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch_16">48</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">Les missions de lord Northcliffe.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch_17">53</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">Les idées politiques de lord Northcliffe.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch_18">57</a></td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum hidden" id="Page_66">66</span></p> +</div> + +<table id="fait_de_la_semaine_01"> + <colgroup> + <col style="width: 40%;"> + <col style="width: 25%;"> + <col style="width: 35%;"> + </colgroup> + <tbody> + <tr> + <td colspan="3" class="tdctop big200">Le Fait de la Semaine</td> + </tr> + <tr> + <td colspan="3" class="tdctop">LIBRAIRIE GRASSET, 61, Rue des Saints-Pères<br> + ______</td> + </tr> + <tr> + <td colspan="3" class="tdctop">ABONNEMENTS</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop2"> </td> + <td class="tdltop3">France</td> + <td class="tdltop3">Étranger</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop2">La Série de <b>25</b> numéros</td> + <td class="tdltop3"><b>15</b> fr.</td> + <td class="tdltop3"><b>20</b> fr.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop2">La Série de <b>50</b> numéros</td> + <td class="tdltop3"><b>30</b> fr.</td> + <td class="tdltop3"><b>40</b> fr.</td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<table style="width: 80%;" id="fait_de_la_semaine_02"> + <colgroup> + <col style="width: 10%;"> + <col style="width: 90%;"> + </colgroup> + <tbody> + <tr> + <td colspan="2" class="tdctop">NUMÉROS PARUS:</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop2">I.</td> + <td class="tdltop4">Jean JAURÈS.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop2">II.</td> + <td class="tdltop4">Petite histoire politique de l’ANGLETERRE depuis 1914.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop2">III.</td> + <td class="tdltop4">Ce qu’un Français doit savoir des ETATS-UNIS.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop2">IV.</td> + <td class="tdltop4">L’Œuvre de guerre du Parlement.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop2">V.</td> + <td class="tdltop4">Ce qu’un Français doit savoir de la MARINE MARCHANDE.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop2">VI.</td> + <td class="tdltop4">Petite histoire de l’ALLEMAGNE depuis 1914.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop2">VII.</td> + <td class="tdltop4">Le devoir de l’argent, par Novus.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop2">VIII.</td> + <td class="tdltop4">La houille blanche.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop2">IX.</td> + <td class="tdltop4">Perdons-nous la RUSSIE?</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop2">X.</td> + <td class="tdltop4">Ce qu’un Français doit savoir de l’ITALIE.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop2">XI.</td> + <td class="tdltop4">LA POLICE, ce qu’elle est, ce qu’elle devrait être.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop2">XII.</td> + <td class="tdltop4">Les persécutions anti-helléniques en Turquie.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop2">XIII.</td> + <td class="tdltop4">Le droit des MUTILES.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop2">XIV.</td> + <td class="tdltop4">L’arme économique des alliés.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop2">XV.</td> + <td class="tdltop4">La Défense de L’ORIENT et le rôle de l’Angleterre.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop2">XVI.</td> + <td class="tdltop4">L’Esprit de Conquête.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop2">XVII.</td> + <td class="tdltop4">Le Statut de la Terre.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop2">XVIII.</td> + <td class="tdltop4">Mémoire du Prince Lichnowski.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop2">XIX.</td> + <td class="tdltop4">Histoire du CREDIT EN FRANCE.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop2">XX.</td> + <td class="tdltop4">Les Grandes Fourragères.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop2">XXI.</td> + <td class="tdltop4">Mémoire du Docteur Muehlen.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop2">XXII.</td> + <td class="tdltop4">Petite Histoire de l’Alsace-Lorraine.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop2">XXIII.</td> + <td class="tdltop4">Comment fonder une Coopérative.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop2">XXIV.</td> + <td class="tdltop4">Guide du Réfugié et du Rapatrié.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop2">XXV.</td> + <td class="tdltop4">Les Sophismes de Paix.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop2">XXVI.</td> + <td class="tdltop4">Pourquoi les Américains sont venus.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop2">XXVII.</td> + <td class="tdltop4">Les Régions économiques.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop2">XXVIII.</td> + <td class="tdltop4">Les Chemins de fer interalliés.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop2">XXIX.</td> + <td class="tdltop4">Qu’est-ce qu’une banque.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop2">XXX.</td> + <td class="tdltop4">Le Contrat de Travail des Mobilisés.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop2">XXXI.</td> + <td class="tdltop4">Réquisitoire contre l’Allemagne.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop2">XXXII.</td> + <td class="tdltop4">La Démocratie sociale.</td> + </tr> + <tr> + <td colspan="2" class="tdctop">Impr. F. Durand, 18, Rue Seguier, Paris.</td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> + <div class="tnote"> + <h2 class="h2note" id="note_au_lecteur">Au lecteur</h2> + + <p class="fontnote"><b>Andrée Viollis</b> (1870-1950) est une journaliste et écrivaine française, figure + marquante du journalisme d'investigation et du grand reportage, correspondante + de guerre. (Wikipedia)</p> + + <p class="fontnote">Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version + originale.</p> + + <p class="fontnote">Une table des matières a été ajoutée.</p> + + <p class="fontnote">L’orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. + Ils sont soulignés par des tirets. Passer la <ins class="correction" title="orthographe initiale">souris</ins> sur + le mot pour voir l’orthographe originale.</p> + + <p class="fontnote">La ponctuation a pu faire l’objet de quelques corrections mineures.</p> + + <p class="fontnote">La couverture est illustrée par une "caricature" de Leslie Ward, + pseudonyme de "spy", parue dans Vanity Fair en 1895. (source: Wikimedia commons). Elle + appartient au domaine public.</p> + </div> +</div> + +<hr class="full"> +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75815 ***</div> + </body> +</html> + diff --git a/75815-h/images/cover.jpg b/75815-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ea38818 --- /dev/null +++ b/75815-h/images/cover.jpg diff --git a/75815-h/images/vignette.jpg b/75815-h/images/vignette.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1546d43 --- /dev/null +++ b/75815-h/images/vignette.jpg diff --git a/75815-h/images/vignette2.jpg b/75815-h/images/vignette2.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5942f69 --- /dev/null +++ b/75815-h/images/vignette2.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..b5dba15 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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