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+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75815 ***
+
+
+
+
+
+ Au lecteur
+
+ Andrée Viollis (1870-1950) est une journaliste et écrivaine
+ française, figure marquante du journalisme d'investigation et du
+ grand reportage, correspondante de guerre. (Wikipedia)
+
+ Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version
+ originale.
+
+ Une table des matières a été ajoutée.
+
+ La ponctuation a pu faire l'objet de quelques corrections mineures.
+ Les mots en gras dans l'original sont entourés par des =.
+
+ L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
+ La liste des modifications se trouve à la fin du texte.
+
+
+
+
+ Lord Northcliffe
+
+
+
+
+ ANDRÉE VIOLLIS
+
+
+ Lord Northcliffe
+
+ [Illustration]
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE BERNARD GRASSET
+ 61, RUE DES SAINTS-PÈRES, 61
+
+ MCMXIX
+
+
+
+
+LORD NORTHCLIFFE
+
+_Une force de la nature... ou de la science_
+
+
+Dans un salon où se trouvaient réunis plusieurs représentants des
+Alliés, un Français, rare survivant de cette faune aujourd'hui
+disparue qui ne voulait rien connaître en dehors de l'enceinte des
+fortifications parisiennes, demandait tout à coup:
+
+--Mais qui est donc ce lord Northcliffe?
+
+--Northcliffe? répondit laconiquement un Américain, c'est la puissance
+de l'Angleterre...!
+
+Homme d'affaires, homme d'action, homme de pensée, le tout à un degré
+éminent, exerçant une profonde influence sur l'opinion du monde par les
+nombreux et puissants journaux qu'il dirige, ayant refusé plusieurs
+portefeuilles pour garder son indépendance, et résolu de mener la
+guerre jusqu'à la victoire indiscutable et totale, veillant maintenant
+sur la paix en vigie impérieuse et tenace, lord Northcliffe occupe, en
+effet, une situation unique.
+
+Il est non seulement une des personnalités les plus connues de notre
+temps, mais une des plus discutées. Il emplit l'Empire britannique de
+son nom. Qu'on ouvre un journal, une revue, il est question de lui;
+qu'on assiste aux débats de la Chambre, à un meeting, à un congrès,
+encore lui; qu'on entre même dans un théâtre, toujours lui. Dans une
+pièce du populaire Barrie, jouée l'autre hiver, un certain lord Times
+apparaît de temps à autre, comme un diable sort d'une boîte, et crie
+d'un ton impérieux: «_It must be done!_ Il faut que cela se fasse!...»
+Un beau jour, Horatio Bottomley, directeur d'une revue tapageuse, le
+_John Bull_, faisait promener à travers Londres de grands placards sur
+lesquels on lisait: «_Northcliffe sends for the king._ Northcliffe
+envoie chercher le roi...» Si on cause paisiblement entre amis et
+qu'on cite son nom, le débat se passionne, s'enflamme, on attaque et
+on défend, on exalte et on injurie, on se lance à la tête épithètes
+et arguments:--«C'est un ambitieux sans scrupules, un dictateur!--Les
+forts doivent gouverner!--C'est un esprit changeant, une imagination
+déréglée!--Un admirable prophète, un génie constructeur!--Un jaune!--Le
+courage le plus indomptable!--Le plus impudent!--Un patriote, en tous
+cas!...» A ces mots, la dispute s'apaise, l'accord s'établit. Amis et
+ennemis s'entendent sur ce point: «C'est un patriote, c'est l'homme qui
+a prédit la guerre, l'homme qui a voulu la victoire et l'a eue...»
+
+Il faut le connaître pour comprendre le secret de l'empire qu'il
+exerce, de l'agitation qu'il soulève.
+
+Vous avez vu des tanks? Quand une de ces machines formidables en même
+temps que prodigieusement intelligentes s'en va droit son chemin,
+sûrement, inéluctablement, qu'elle broie les réseaux de fil de fer,
+écrase les sacs de terre, déracine les arbres, enjambe les fossés
+et les tranchées, renverse tous les obstacles avec un paisible, un
+effroyable dédain, on sent que rien ne pourra l'arrêter. Telle est à
+peu près l'impression que donne à première vue lord Northcliffe. C'est
+une force de la nature--ou de la science.
+
+Quand il est présent, on ne voit, on n'entend que lui. Il semble, sans
+effort et comme naturellement, absorber tout l'air respirable. Je le
+revois tel qu'il m'apparut pour la première fois dans son cabinet du
+_Times_, debout devant la monumentale cheminée aux flammes vives, la
+tête rejetée en arrière sur son cou de lutteur, les épaules carrées,
+les poings derrière le dos, sa haute taille solide tendue dans une
+attitude de défi. De profil, les traits sont nets, dessinés d'un seul
+jet pur et hardi; de face, ils se ramassent en un ovale d'une structure
+massive, à la mâchoire puissante et obstinée: le profil de Napoléon
+dans la face de John Bull. Ses yeux gris bleu, au regard vif qui
+parcourt, note et saisit, se fixent parfois violemment avec l'éclat dur
+d'un trait d'acier.
+
+Le voici qui se promène de long en large; il s'assied, il se lève,
+se penche vers une table, consulte une carte, un livre, saisit son
+téléphone, lance un ordre, prend une note, le tout en une minute. Et il
+parle. Des phrases pressées, explosives, chargées de faits et d'idées,
+se succèdent en brefs éclairs. Mais plus souvent il écoute, se bornant
+à diriger l'entretien par des questions rapides, brusques qui précisent
+la pensée, la pressent, en font jaillir le suc essentiel. Parfois quand
+il s'anime ou s'irrite--cela lui arrive!--ses lèvres se tordent sur les
+mots et les lancent brusquement avec cette crispation de la main qui
+jette une bombe. Les yeux noircissent. La figure rougit. Mais tout à
+coup il se laisse tomber dans un fauteuil avec une aisance abandonnée,
+il rit, il plaisante,--humour britannique ou boutade celte--et ses
+traits prennent une expression presque enfantine de gaîté, d'amicale
+confiance. Il peut être dur, il sait être bon. Mais c'est par dessus
+tout un combatif, une volonté inspiratrice, un semeur de pensées et
+d'action,--un animateur, comme on dit en Italie. Et sa vie,--la vie
+d'un homme qui s'est fait lui-même,--constitue une leçon unique de
+travail, de persévérance, d'énergie.
+
+
+
+
+_La famille Harmsworth_
+
+
+Alfred, Charles, William Harmsworth, vicomte Northcliffe, naquit en
+Irlande, en 1865, d'un père anglais, avocat du Middle Temple à Londres,
+mais à cette époque inscrit au barreau de Dublin, lettré délicat dont
+il tient ses dons d'orateur et ses aptitudes littéraires, et d'une
+mère irlandaise qui avait dans les veines du sang écossais. Il doit à
+l'élément celte sa fougue audacieuse, son caractère généreux et violent
+par saccades, son bel optimisme rebondissant; à l'élément anglo-saxon,
+sa lucidité réfléchie, sa redoutable et inflexible ténacité.
+
+Une photographie le représentée l'âge d'un an sur les genoux de sa
+mère. La tête posée droite et fière sur les épaules menues, le front
+bombé, étonnamment large et haut, mais surtout le regard des prunelles
+limpidement ouvertes sur le monde, avec une expression à la fois
+pensive et ravie, sont étrangement suggestifs. De la mère, on ne voit
+sous des cheveux en bandeaux que le front au beau modelé, le profil
+tendrement incliné et le geste de deux mains qui enveloppent d'une
+caresse protectrice le corps allongé et nu de son premier-né. On sent
+qu'elle n'est là que pour lui. S'aperçoit-elle même qu'elle s'efface?
+C'est qu'elle fut mère avant tout, une mère admirable.
+
+Elle eut treize enfants, que, restée veuve de bonne heure elle sut
+élever avec une énergie pleine de douceur et qui entourent maintenant
+sa vieillesse d'un culte fait d'amour et de gratitude. Elle est la
+seule femme au monde qui ait quatre fils au Parlement: deux à la
+Chambre des Lords, Lord Northcliffe et Lord Rothermere qui, ministre
+de l'Aviation, organisa si brillamment l'Etat-major de l'air et
+effectua la délicate fusion de l'aviation militaire et navale; deux à
+la Chambre des Communes, dont l'un, Sir Leicester Harmsworth, recevait
+dernièrement le titre de baronet, tandis que l'autre, Cecil Harmsworth,
+secrétaire parlementaire de M. Lloyd George, fut chargé de diriger
+pendant la guerre l'industrie de la pêche, si importante en Angleterre.
+
+Lord Northcliffe, parlant de sa mère, décrivait cette vie d'ordre
+équilibré, de simple activité et tout l'intérêt, toute la part que,
+malgré son âge, elle prend à la guerre et aux œuvres de guerre.
+
+--Elle est aussi intellectuellement active qu'une femme de trente ans,
+_my very wonderful mother!_ concluait-il avec émotion.
+
+Où qu'il se trouve, et Dieu sait s'il a voyagé, lord Northcliffe écrit
+ou télégraphie chaque jour à sa mère. Quand il est en Angleterre,
+malgré la tâche écrasante à laquelle il doit suffire, il s'efforce de
+lui consacrer au moins une journée par semaine. Elle est restée le
+lien vivant et l'âme de cette famille où frères et sœurs s'aiment et
+s'épaulent avec une solidarité dans l'affection plus rare en Angleterre
+que chez nous, car le cercle du foyer y est moins étroit. Quand on
+étudie la vie d'un homme célèbre: «Cherchez la mère», devrait-on dire.
+Dans le cas de lord Northcliffe, on cherche et on trouve.
+
+
+
+
+_Un journaliste de 15 ans_
+
+
+Il quitta l'Irlande dès sa première enfance, son père étant venu
+s'installer à Londres, dans un de ces grands faubourgs où des
+kilomètres de cottages vêtus de lierre et de vigne vierge s'alignent
+au milieu de jardins verts. Il y a encore des gens à Hampstead qui
+se souviennent des jeunes Harmsworth, garçons robustes, joyeux,
+bruyants, très sportifs, qui jouaient au foot-ball et à la raquette,
+vagabondaient à travers la campagne et fréquentaient une école
+secondaire du voisinage, analogue à nos lycées. Alfred Harmsworth n'a
+rien du fort en thème et devait étouffer dans l'atmosphère confinée
+d'une classe. C'est la vie qu'il fallait comme livre à ce jeune esprit
+curieux, impatient, avide d'émotions et d'action. Mais comme il avait
+également le goût de penser et d'écrire, le journalisme lui sembla
+réaliser ce double idéal. Ce fut une vocation précoce, irrésistible,
+à laquelle il sut rester fidèle. Il aima toujours passionnément son
+métier. Peut-être est-ce le secret profond de sa force et de son succès.
+
+Il ne trouva guère d'encouragement autour de lui. Son père, soucieux de
+le voir s'engager dans les sentiers risqués de l'aventure, le suppliait
+de revenir à la grande route du barreau. «Mais il ne m'apparaissait
+pas, a dit lord Northcliffe, que l'étude du droit, l'existence d'un
+homme de loi et tous les délais qu'infligent les pratiques chicanières
+de la basoche soient des concomitants nécessaires d'initiative,
+d'énergie, d'action et de décision.» Deux journalistes connus, dont
+l'un, sir William Hardman, était un ami de son père, et l'autre, G.-A.
+Sala, après quarante ans d'expérience, un vieux cheval de retour de la
+presse, s'efforcèrent mais en vain de le détourner de sa vocation. Rien
+n'y fit. Etant encore au collège, il avait fondé et dirigé le magazine
+de l'école, si bien que la rédaction, l'impression, la correction
+des épreuves n'avaient dès cette époque plus de mystère pour lui. Il
+se faufilait dans les salles de rédaction et d'imprimerie afin d'en
+renifler l'odeur d'encre fraîche et de papier, aussi enivrante à ses
+narines que les senteurs du goudron pour les futurs marins. A peine
+âgé de seize ans, il écrivait déjà de ci de là, en franc-tireur. Un
+vieil Ecossais sagace, plein de perception, M. James Henderson, qui
+possédait plusieurs publications hebdomadaires dont un magazine pour la
+jeunesse, _The Young Folk's Budget_, montra son flair en se faisant le
+parrain en journalisme de l'adolescent auquel il ouvrit à la fois ses
+colonnes et sa maison. Tandis que la plupart des directeurs de journaux
+se retranchaient dans l'auguste solitude de leur tour d'ivoire, dressée
+très haut au-dessus de l'humble foule de leurs collaborateurs, celui-ci
+les recevait familièrement à sa table et c'est par lui qu'Alfred
+Harmsworth s'immisça dans les cercles littéraires et connut plusieurs
+écrivains célèbres, dont le grand Robert-Louis Stevenson. A dix-sept
+ans, il était nommé secrétaire de la rédaction d'un hebdomadaire,
+_Youth_, où il put prendre une première idée des rouages intérieurs
+d'une publication. Entre temps il continuait à faire avec une
+hardiesse tenace ce qu'il appelait «des attaques brusquées contre les
+fortifications hérissées de fil de fer barbelé des grands quotidiens du
+matin et du soir». Ses raids étaient souvent couronnés de succès. Mais
+il garde une gratitude toute particulière à un M. Greenwood, rédacteur
+en chef de la _Saint-James's Gazette_ qui, dit-il, «lui fit beaucoup
+de bien en refusant la plupart des articles qu'il lui apportait». Aux
+natures de cette trempe, un échec est un coup d'éperon.
+
+En outre et surtout, Alfred Harmsworth promenait sur les choses
+et les gens son jeune regard aigu d'Indien sur le sentier de la
+guerre, notant, comparant, critiquant avec une impitoyable lucidité,
+emmagasinant faits et documents dans la mémoire la plus vaste et
+la plus fidèle qui soit; et déjà au creuset de cet esprit créateur
+s'élaborait le plan de ses futures entreprises.
+
+Le hasard d'un secrétariat qui lui valut ses premiers voyages sur le
+Continent vint encore l'enrichir d'expériences nouvelles: il y acquit
+le germe de ses connaissances si profondes sur l'âme, la politique, les
+mouvements économiques et sociaux des peuples de l'Europe.
+
+«Quand des parents viennent me demander comment leurs fils devraient
+se préparer au journalisme, a écrit lord Northcliffe, je réponds
+invariablement: «La meilleure instruction possible, la connaissance du
+français et une période d'initiation dans un journal de province.»
+
+
+
+
+_Directeur de journal à 20 ans_
+
+
+Cette initiation, une chance malheureuse allait la fournir au jeune
+Harmsworth: les docteurs durent lui interdire le séjour de Londres.
+Car il faut le noter ici: cet homme à l'allure robuste, ce travailleur
+acharné, ce lutteur a toujours eu une santé fort délicate qui vint à
+tout instant l'entraver et dont il ne put s'accommoder que par des
+miracles de volonté et la plus prudente sagesse dans la conduite et
+l'équilibre de son existence quotidienne. «Ah! si du moins j'avais eu
+une belle santé!...» ai-je entendu soupirer plus d'un raté ou d'un
+aigri. Lord Northcliffe eut encore cet obstacle à surmonter. Il le
+vainquit.
+
+Vers cette même époque, il avait eu la douleur de perdre son
+père; étant l'aîné, il devenait chef de famille avec toutes les
+responsabilités que ce titre entraîne. Il les chargea vaillamment sur
+ses épaules et à l'âge de vingt ans environ quitta Londres pour diriger
+un journal dans la ville de Coventry.
+
+«Dans les vastes organisations que sont les journaux des grandes
+cités comme Londres, New-York ou Paris, continue lord Northcliffe,
+le néophyte doit en vérité ouvrir des yeux bien grands pour arriver
+à comprendre l'ensemble de ces organisations; mais dans un journal
+de province où le secrétaire de la rédaction et les rédacteurs sont
+en contact étroit et quotidien, où le même homme peut avoir à jouer
+simultanément plusieurs rôles, où propriétaire, directeur, typographes,
+reporters et articliers doivent être constamment associés, il est aisé
+d'embrasser dans son entier le mécanisme d'un journal.»
+
+Il pénétrait donc bientôt tous les secrets de cette officine
+mystérieuse et compliquée.
+
+C'est à Coventry également que parut le numéro initial d'_Answers_,
+la première publication qu'organisa Alfred Harmsworth. Il n'avait pas
+vingt-trois ans. C'était une revue hebdomadaire dont les demandes
+formulées par les lecteurs et les réponses qu'on leur donnait formaient
+l'intérêt principal.
+
+Elle végétait quand le jeune directeur l'acheta pour lui insuffler la
+vie ardente qui galvanisait tout ce qu'il touchait. Il la rédigeait
+presqu'entière à lui seul, articles de tête, variétés, nouvelles, mots
+d'esprit et jusqu'aux annonces avec une verve jaillissante et drue et
+la plus ingénieuse entente de ce que désirait le public. Un habile
+système de concours et de primes, lancé avec une audace qui aurait pu
+paraître téméraire si elle ne s'était appuyée sur une intuition géniale
+du pouvoir de la réclame et le sens psychologique le plus avisé, vint
+assurer le succès. Les murs se couvrirent d'affiches éclatantes, les
+abonnements affluèrent avec une abondance qui touchait au scandale,
+des légendes prestigieuses se formèrent. Et tout ce tintamarre, tout
+ce bouleversement prenaient leur source dans un tout petit bureau où
+travaillaient nuit et jour une poignée de jeunes et hardis lurons.
+
+
+
+
+_Lady Northcliffe_
+
+
+Pourtant la partie était loin d'être gagnée. Tout pouvait encore
+s'effondrer. Et c'est ce moment-là qu'Alfred Harmsworth choisit
+pour se marier. Mariage d'amour, naturellement. Les esprits timorés
+de chez nous qui n'admettent le mariage que comme un troc entre le
+«sac» obligatoire de la jeune fille et la «situation assise» du jeune
+homme--qui d'ordinaire a laissé en route sa jeunesse, ses illusions
+et ses cheveux--ces faux prophètes auraient levé les bras au ciel, en
+criant à la folie. En réalité, Alfred Harmsworth, en cette occasion
+comme en tant d'autres, montra la sagesse prudente et prévoyante
+qui, sous un bouillonnement apparent et les dehors d'une généreuse
+imprudence, forme le véritable fond de sa nature, détermine toutes
+ses actions, explique son succès. En même temps que le bonheur intime,
+il donnait à sa vie un but, lui ajoutait le plus puissant levier
+d'énergie. Et il apportait toute la jeunesse de son cœur à celle qu'il
+avait choisie.
+
+De l'avis de tous ceux qui la connaissent en France comme en
+Angleterre, lady Northcliffe, avec la beauté que connaissent seules les
+Anglaises quand elles veulent bien s'y mettre, possède un rayonnement
+de bonté, de charme et d'harmonieuse intelligence auquel personne
+n'échappe. Elle tient avec un tact parfait un rôle social très lourd,
+elle resta toujours la compagne idéale que rêve tout homme d'action, à
+la fois épouse et associée.
+
+Lady Northcliffe est l'une des organisatrices de ce _British fund_ de
+la Croix-Rouge qui a su réunir un nombre prodigieux de millions dont
+ont bénéficié tant de nos ambulances et de nos hôpitaux; elle a fondé
+et entretient à Londres depuis août 1914 un hôpital militaire et s'en
+occupe elle-même avec un dévouement actif. On trouve son nom et son
+appui dans nombre d'œuvres de guerre.
+
+Pour son mariage, comme dans la plupart des occasions de sa vie,
+lord Northcliffe eut beaucoup de chance. Ou plutôt, ce qui est bien
+différent, par sa clairvoyance et son courage, il sut faire sa chance
+et créer son bonheur.
+
+
+
+
+_Alfred le Grand_
+
+
+Les années qui suivirent furent parmi les plus dures comme effort et
+comme travail, des plus décisives aussi; Harmsworth commençait à être
+célèbre au delà même de _Fleet Street_, la rue des journalistes, où
+on le connaissait sous le nom d'Alfred le Grand. Un reporter américain
+qui fit sa connaissance à cette époque conte comment il trouva dans une
+pièce étroite et encombrée un beau garçon robuste, si jeune d'aspect
+qu'il semblait à peine sorti de l'adolescence; celui-ci le reçut avec
+une familiarité cordiale et de suite l'assaillit de questions sur
+l'état de la presse en Amérique, l'organisation des journaux, leurs
+bénéfices, les chances d'avenir qu'y avait un écrivain professionnel,
+les salaires qu'il recevait, donnant en retour les mêmes renseignements
+sur l'Angleterre. Puis il parla de lui-même, de ses projets, de ses
+rêves avec une franchise pleine de simplicité. Bientôt il attirait
+dans son sillon le jeune Américain, exerçait sur lui la même
+fascination dominatrice que sur tous ceux qui l'approchent, réclamait
+sa collaboration pour des travaux pressés, et lui faisait corriger des
+épreuves; puis il l'entraînait le soir à travers les rues de Londres,
+le long de la Tamise voilée d'une brume vivante que piquent des points
+rouges. Le reporter yankee a conté--est-ce une légende?--qu'une nuit
+passant devant la noble masse de Westminster: «J'y entrerai un jour,
+dit Alfred Harmsworth; mais ajouta-t-il pensivement, je ne sais pas
+encore si ce sera à la Chambre des Lords ou à la Chambre des Communes.»
+
+Une autre fois, en face des bureaux du _Times_: «Drôle de vieille
+maison et si typique de l'Angleterre traditionaliste! Si j'en prends la
+direction, je me garderai bien de changer son caractère!»
+
+Paroles prophétiques, d'apparence présomptueuse dans la bouche d'un
+jeune inconnu mais qui, réalisées avec une foudroyante rapidité,
+prouvent qu'Alfred Harmsworth sut toujours sans dévier marcher
+jusqu'à son but. Ambition? Certes, mais nulle vanité. Une force qui
+a conscience d'elle-même et s'exprime, sans embarras comme sans
+réticences...
+
+Il multipliait alors et lançait sans cesse de nouveaux hebdomadaires. A
+vingt-cinq ans il en tirait un revenu annuel de 1.250.000 francs. Ses
+ennemis prétendent qu'à cette époque il se faisait l'esclave du public,
+le flattant, s'abaissant au niveau de l'âme populaire. Qu'y a-t-il de
+vrai dans cette allégation? Outre que lord Northcliffe a toujours cru
+au bon sens et à l'intuition de la foule, il forgeait l'instrument qui
+allait lui permettre de dominer et d'entraîner l'opinion publique, de
+la pétrir dans ses poings de lutteur, de la marquer à son empreinte.
+
+Il avait associé à sa fortune son frère, lord Rothermere, qui se montra
+le plus remarquable des administrateurs. On assure que lorsqu'Alfred
+émettait une de ses idées hardies et brillantes, Harold, de la pointe
+de son crayon, la traduisait aussitôt en chiffres. C'était la pierre de
+touche.
+
+En 1894, M. Kennedy Jones, écrivain et membre du Parlement notoire qui
+fut longtemps leur collaborateur, venait proposer aux deux frères de
+risquer 625.000 francs pour l'achat de l'_Evening News_. C'était un
+journal conservateur fort malchanceux, la Cendrillon de _Fleet-Street_,
+et qui avait gâché tant de millions avec si peu de gloire que les
+loustics de la presse radicale s'amusaient à en vendre pour quelques
+sous les actions au boisseau.
+
+Les Harmsworth acceptèrent le défi: «Je me souviens, écrit lord
+Northcliffe, qu'après une rude journée de travail passée à diriger,
+administrer et rédiger nos périodiques, nous allions tous les soirs,
+mon frère et moi, retrouver M. Jones dans le bâtiment croulant de
+_Whitefriars Street_ pour chercher de quelles maladies souffrait
+l'_Evening News_. Nos efforts combinés parvinrent à les trouver. Il y
+en avait deux principales: manque de suite dans la conduite du journal,
+manque de contrôle administratif. En quelques mois, nous eûmes rétabli
+le journal dans la confiance et l'estime du public et nous commencions
+à étudier mon projet si longuement chéri d'un journal du matin.»
+
+
+
+
+Le _Daily Mail_
+
+
+Depuis longtemps, en effet, Alfred Harmsworth portait ce journal dans
+son cœur, dans son cerveau; sa naissance fut une joie laborieuse,
+il est demeuré son enfant préféré, «celui en qui il met toutes ses
+complaisances».
+
+Lord Northcliffe a relaté lui-même les péripéties qui marquèrent les
+débuts du _Daily Mail_.
+
+«Officiellement, dit-il, le _Daily Mail_ fut lancé le 4 mai 1896, mais
+en réalité, sa conception datait de plusieurs années. Tandis que,
+franc-tireur du journalisme à Londres, je collaborais à plusieurs des
+quotidiens du matin et du soir, entre les âges de dix-sept et vingt
+ans, la vie me convainquit que la mollesse de leur direction, les
+compartiments d'air comprimé qui en séparaient les divers services et
+la tranquillité complaisante qui y régnait nécessitaient un sérieux
+réveil... Je m'aperçus, en fréquentant les bureaux de ces journaux,
+que leur organisation était construite de telle sorte qu'il était
+matériellement impossible de faire parvenir une idée jusqu'au grand
+chef...
+
+«Le _Times_ continuait son existence mystérieuse dans la solitude
+de son île de _Printing House Square_; le _Daily Telegraph_, sa
+paisible rivalité avec le _Standard_; le _Morning Post_ se tenait
+dédaigneusement à l'écart; le _Daily News_, politique et littéraire,
+n'était que l'organe du parti radical, et le _Daily Chronicle_, sous
+Massingham, le plus brillant et le plus entreprenant de la bande...
+J'espère ne pas offenser mes amis de ces grands quotidiens en leur
+disant que leur manque d'initiative et leur aveugle soumission à
+l'esprit de parti étaient une invitation directe à l'assaut que leur
+livra le _Daily Mail_...»
+
+La bataille avait été longuement préparée. Des numéros d'essai parurent
+à blanc pendant plusieurs mois avant le 4 mai et, comme la plupart
+des succès, la réussite foudroyante du _Daily Mail_ provint de la
+combinaison d'une chance heureuse qui était l'inertie des journaux de
+Londres et d'une préparation qui ne laissait rien au hasard. «Alors
+que le projet d'un journal du matin à 0,05 centimes, continue lord
+Northcliffe, ne semblait éveiller que peu d'intérêt parmi ceux qu'elle
+concernait pourtant directement--les propriétaires de journaux à 0,10
+cent, et ceux du _Times_ qui, depuis 1861, avaient conservé le prix de
+0,30 cent.--l'événement prouva que le public prenait un immense intérêt
+à cette entreprise neuve, et cela à un degré que nous n'avions pas
+prévu. Nous nous étions préparés pour un tirage de 100.000 exemplaires;
+le papier était exactement celui qu'employaient les journaux à 0,10
+cent.; les machines, selon le dernier cri; des jeunes gens intelligents
+et hardis venus de toutes parts offraient leurs services. Nous
+estimions avoir tout prévu, sauf, si je puis le dire avec modestie,
+la demande colossale qui en résulta. Le nombre exact des exemplaires
+vendus le premier jour fut de 397.215 et il devint urgent d'annexer
+diverses imprimeries voisines, tandis qu'on nous construisait des
+machines nouvelles...»
+
+Ces premiers jours s'écoulèrent dans un travail intense, une fièvre
+ardente: «Pour ma part, dit lord Northcliffe, je ne quittai pas les
+bureaux pendant deux jours et deux nuits, puis, rentré chez moi, je
+dormis vingt-deux heures... Mais quelles heures d'allégresse!...»
+
+Bientôt le tirage s'élevait à 600.000. Le _Daily Mail_ faisait un
+emploi généreux des fils spéciaux, des câbles, envoyait sur tous
+les points du monde des reporters actifs et audacieux, payés avec
+une libéralité jusqu'alors inconnue; les articles courts, ramassés,
+nerveux, tranchaient sur le ton filandreux des autres journaux, leur
+poncif soporifique; de plus, le journal n'étant l'esclave d'aucun
+parti, rien ni personne n'étant sacré pour lui, il était toujours
+prêt, dans l'intérêt général, aux campagnes les plus violentes, aux
+sacrifices les plus élevés. Un souffle irrésistible de jeunesse et
+de force y courait. Et son organisation pratique constituait une
+révolution: le journal, imprimé plus rapidement qu'aucun autre,
+engageait des trains spéciaux et jetait ses éditions de droite et
+de gauche par toute l'Angleterre. Plus tard, en 1900, s'organisa
+la succursale de Manchester donnant la réplique exacte du numéro
+de Londres qui, de là, s'élança sur le Nord et l'Ecosse, et enfin
+l'édition continentale de Paris qui, en temps de paix, rayonnait
+sur tous les pays de l'Europe et fit de sérieux bénéfices, placés
+maintenant en emprunt de guerre français.
+
+Ce fut donc le triomphe. Pourtant ces procédés nouveaux de journalisme,
+directs et violents, trouvèrent quelque résistance dans une partie du
+public, celle qui a gardé les traditions de réserve et de froideur
+britanniques. On reprocha au jeune directeur du _Daily Mail_ sa
+maîtrise à lancer ou abattre les hommes et les entreprises, à saisir
+les grands de ce monde dans ses dents de bull-dog et à les secouer par
+la peau du cou; on l'accusa de connaître dans tous ses détours l'art de
+la réclame, de l'_advertising_ et du _booming_. De plus, à mesure que
+les quotidiens de Londres et de la province devenaient enfin conscients
+du danger, ce fut un déchaînement d'injures et de calomnies contre
+la _Northcliffe Press_. «Attaques sur lesquelles, selon l'expression
+paisible de son chef, elle n'a cessé de vivre, de croître et de
+prospérer.»
+
+
+
+
+_Le Napoléon de la Presse_
+
+
+Il ne s'en tint pas là. Toujours en collaboration avec son frère, il
+avait, après l'_Evening News_, organisé le _Weekly Dispatch_; il lança
+ensuite le _Daily Mirror_, quotidien illustré.
+
+Il y a une douzaine d'années, alors qu'on croyait le _Times_ près de
+passer aux mains d'un de ses concurrents, on apprend tout à coup que
+lord Northcliffe s'en est assuré le contrôle. Tout en lui laissant sa
+physionomie traditionnelle de gazette officielle de l'Empire, il le
+modernise, y introduit le mouvement et la vie succédant à l'antique
+torpeur, perfectionne encore ses merveilleux services de l'étranger,
+soigne particulièrement le papier et la présentation, ne néglige rien
+pour conserver et augmenter sa réputation de premier journal du monde,
+tout en le ramenant au prix dérisoire de 0,10 cent. S'il voit dans le
+_Daily Mail_ son enfant de prédilection, le _Times_ est son luxe--luxe
+qui fut coûteux en temps de guerre--et son orgueil.
+
+A quoi bon continuer? A quarante ans, le «Napoléon de la Presse»,
+comme on a surnommé lord Northcliffe, possède la haute main sur une
+soixantaine de journaux et de revues réunis en trois puissantes
+sociétés: _The Times Publishing Company_, _The Associated Newspapers_
+et _The Amalgamated Press_, auxquelles sont venues s'adjoindre
+plusieurs entreprises annexes et complémentaires d'édition et
+de librairie. Il commande une véritable armée d'écrivains,
+d'administrateurs, d'imprimeurs, de typographes, d'employés et de
+comptables, l'armée de la _Northcliffe Press_, qui eut plus de cinq
+mille combattants au front. Elle compte des hommes de grand talent, les
+plus actifs, les plus autorisés dans tous les domaines, qui partagent
+les idées de leur chef, croient en sa force d'entraîneur. Sa seule
+présence inspire et stimule. Il a foi dans la mission de la presse. Il
+en a fait une puissance, il lui a donné un prestige dont il a l'orgueil.
+
+
+
+
+_Lord Northcliffe grand "reporter"_
+
+
+Bien que, depuis sa jeunesse, il écrive quotidiennement, lord
+Northcliffe se défend d'être «un écrivain», au sens étroit du mot.
+Certes, il n'a rien du plumitif qui tourne et mâche son porte-plume,
+gratte le fond de son encrier, peine sur une épithète, succombe sous
+une période. D'un coup-d'œil preste et précis, il cueille les détails
+suggestifs, les note en des phrases nettes, brèves, imagées, qui ont
+le vol rapide et brillant du martin-pêcheur, les pose en touches
+successives, sans effort, sans lien apparent, et, soudain, l'idée
+jaillit, déjà muée en acte. Parfois, une formule vive et puissante, une
+anecdote, un tableau éclairent le sujet et le fixent dans la mémoire.
+Par exemple, il s'agit des pacifistes et de leur nombre en Angleterre.
+«Ils me rappellent, écrit lord Northcliffe, une histoire que l'on m'a
+contée pendant mon séjour en Amérique, l'histoire d'un paysan, qui
+s'en alla trouver le directeur du restaurant Delmonico: «J'ai des
+grenouilles en quantité autour de ma ferme, fit-il. Voulez-vous m'en
+acheter?» On fit marché pour un millier de grenouilles par semaine. La
+semaine suivante, on vit arriver le bonhomme dans la Cinquième Avenue
+avec un tout petit sac à la main. On lui demanda combien de grenouilles
+il apportait: «Ma foi, répondit-il, quand je suis descendu au marais,
+on ne s'entendait plus tant il y avait de coassements, mais je n'ai
+pu trouver que dix-neuf grenouilles!» Voilà ce qu'il en est pour les
+pacifistes en Angleterre», conclut lord Northcliffe.
+
+Il comparait un jour la méthode de l'Amérique en guerre à celle
+qu'elle emploie pour construire ses «gratte-ciel» (_sky-scrapers_):
+«Pendant quelque temps, on voit éclater des rocs, une foule d'hommes
+apparaissent avec d'étranges machines; on dirait qu'il ne se passe
+rien; puis, graduellement mais sûrement, s'élève un grand squelette
+d'acier; les progrès, pourtant, restent insensibles, quand, tout à
+coup, le passant s'aperçoit, à sa grande surprise, que le dix-septième
+ou le trentième étage est achevé, alors que les étages inférieurs en
+sont encore à la période du squelette. Encore quelque temps d'attente,
+et voilà que, soudain, le gratte-ciel se trouve terminé et abrite dans
+ses flancs 10.000 ou 15.000 travailleurs affairés. Eh bien! c'est ainsi
+que se construit la gigantesque machine de guerre de l'Amérique. Elle
+s'achève et sera bientôt en plein fonctionnement...» Tableau dont nous
+avons réalisé toute la prophétique exactitude.
+
+Certains des articles de combat de lord Northcliffe, publiés
+d'ordinaire dans le _Daily Mail_, avec leurs phrases ramassées et
+violentes, courant droit au but, ont soulevé toute l'Angleterre.
+D'autres articles de grand reportage--ceux par exemple sur l'Espagne
+en danger de germanisation,--sont des esquisses d'une ampleur et d'une
+justesse qui en font de véritables documents historiques. Enfin,
+d'autres encore ont provoqué d'admirables mouvements de générosité; ils
+ont la valeur d'œuvres sociales et philanthropiques. La Croix-Rouge
+anglaise lui doit d'avoir soulagé partout les souffrances. Telle de ses
+phrases a fait couler des millions et séché bien des larmes. Ce n'est
+plus de l'art, c'est encore et toujours de l'action.
+
+
+
+
+_L'homme d'affaires_
+
+
+Mais lord Northcliffe est également et surtout un grand homme
+d'affaires. Une de ses récentes photographies illustre cette partie
+de son caractère que l'on serait tenté d'oublier, voilée qu'elle
+se trouve par d'autres qualités plus brillantes, celles de l'homme
+public. Le voici, les épaules un peu remontées, la tête penchée en
+avant, les lèvres serrées, l'œil aux aguets, aigu, lucide: cet homme-là
+voit à travers tous les calculs, devine tous les écueils, déjoue
+toutes les ruses,--un terrible jouteur! Et dire qu'on a pu le traiter
+d'esprit changeant, d'imagination déréglée! Toutes les affaires qu'il
+a organisées et lancées ont prospéré; mais, avec ses manufactures de
+papier, il a réalisé une de ses plus surprenantes opérations. Les
+compagnies qu'il dirige ou contrôle, sont d'effroyables dévoratrices.
+Elles ont une consommation annuelle en papier qui dépasse celle de
+toutes les entreprises analogues du monde entier. Or, la production
+imposée aux forêts du Canada, des Etats-Unis et de la Scandinavie est
+telle qu'une famine de papier était une éventualité à prévoir. Lord
+Northcliffe ne voulut pas en courir la chance. Il possédait déjà en
+Angleterre des manufactures. Mais, il y a une quinzaine d'années, il
+embaucha plusieurs experts qui, pendant trois ans, explorèrent et
+prospectèrent toutes les zones du monde produisant du bois susceptible
+de se transformer en pulpe de papier. On se décida enfin pour l'île de
+Terre-Neuve. L'une des raisons principales de ce choix est que lord
+Northcliffe, persuadé de la menace allemande et de la guerre imminente,
+estimait que, pour être sûr de son ravitaillement en papier, il fallait
+en établir la source en terre britannique; d'autre part, la distance de
+Terre-Neuve aux Iles Britanniques n'est pas considérable. Enfin, on y
+trouve, pour la fabrication du papier, un bois supérieur en qualité et
+en rendement à tout ce que produit le continent européen.
+
+L'_Anglo Newfoundland Development Company_, aussitôt constituée, fit
+donc à Terre-Neuve l'acquisition de 3.400 milles carrés (plus de
+5.000 kil.) y compris un lac de 37 milles (le _Red Indian Lake_), des
+rivières, des étangs et un domaine de forêts si considérable que,
+quelle que soit la demande, elles sauront toujours y suffire. Le fleuve
+_Exploits_, qui possède une merveilleuse chute d'eau, _Grand Falls_,
+réservoir inépuisable de houille blanche, est la sève nourricière
+alimentant les immenses moulins et leurs dépendances qui, quatre ans
+plus tard, étaient construits et en plein fonctionnement. Elle fournit
+également l'éclairage à la jeune cité modèle de plusieurs milliers
+d'habitants, qui, sur un coup de baguette magique, a surgi de terre
+près de _Grand Falls_, avec ses magasins, ses écoles, ses églises,
+sa banque, son club, son hôpital, son chemin de fer qui la relie au
+grand port de Botwood; c'est là que se trouvent les quais, les docks,
+les entrepôts de pulpe et de papier. Une flotte de vapeurs, remontant
+jusqu'au _Red Indian Lake_, vient compléter l'organisation. Toutes
+les trois semaines environ, un des steamers de la Compagnie quitte
+Terre-Neuve pour l'Angleterre avec une cargaison de 4.000 tonnes de
+papier. «Les journaux, comme les éléphants, vivent longtemps», a écrit
+lord Northcliffe. A ses journaux, animaux voraces entre tous, il assure
+ainsi, quelle que soit la durée de leur existence, une pâture abondante
+et certaine.
+
+Sentant approcher le cataclysme mondial, il avait en outre accumulé
+dans ses entrepôts d'amples réserves de papier qui se sont montrées
+précieuses à tous les points de vue: c'est en grande partie à sa
+prévoyance et à ses efforts que l'Angleterre a dû d'éviter la crise
+qui paralyse si fâcheusement nos journaux. Par ses qualités uniques
+d'homme d'affaires, parti sans aucun capital, lord Northcliffe a
+su conquérir une immense fortune. Pourtant les ennemis qui se sont
+acharnés à chercher des tares dans sa vie n'ont pu y découvrir une
+seule opération douteuse. Je ne veux citer ici que le témoignage du
+_Spectator_, la très respectable revue britannique, qui, adversaire
+tenace de lord Northcliffe et de sa politique, ne peut être suspectée
+de partialité. Le passage est extrait d'un article paru le 16 janvier
+1918; l'auteur y prévoit le cas où, le ministère Lloyd George chutant
+de par les traquenards des libéraux, lord Northcliffe serait appelé à
+en former un nouveau et d'avance il combat ce ministère, avec âpreté.
+«Lord Northcliffe, écrit-il, est un homme d'affaires étonnamment
+prospère: il est doué à ce point de vue des plus hautes capacités. Sans
+elles, il n'aurait pu réussir comme il l'a fait, car notez bien que
+ses succès financiers et autres sont entièrement dus à son heureuse
+administration personnelle. _Notez bien aussi que, malgré les souffles
+de la calomnie auxquels sont particulièrement exposés les hommes qui
+s'élèvent rapidement, personne n'a jamais pu jeter sur ses méthodes
+financières le moindre discrédit. Sa grande fortune a été acquise avec
+une honnêteté scrupuleuse et parfaite, ce qui est plus qu'on en peut
+dire de la plupart des rapides faiseurs de millions._ Mais le fait
+que lord Northcliffe sait si bien administrer ses propres affaires
+n'est point une preuve qu'il administrerait aussi bien celles de la
+nation...» Et ainsi de suite...
+
+Le directeur du _Daily Mail_ et du _Times_ fut le plus jeune _baronet_
+puis le plus jeune pair créé par le roi Edouard VII. Il semble s'être
+appliqué à battre tous les records. Cet hiver, au retour de sa mission
+d'Amérique, il était élevé au titre de _Viscount_. Il est parvenu au
+faîte de la fortune et des honneurs.
+
+
+
+
+_Une journée de lord Northcliffe_
+
+
+--Comment ne se retire-t-il pas? me demandait un Français avec
+surprise. «Se retirer après fortune faite», c'est hélas l'ambition
+suprême de la plupart de nos bourgeois. A peine lord Northcliffe
+pourrait-il comprendre une telle idée: cet homme ne cessera d'agir
+qu'en cessant de vivre.
+
+--Aimez-vous le travail? demandait-il à quelqu'un la première fois
+qu'il le vit. Moi, je l'adore, _I love it_...
+
+Le travail fut toujours sa grande, son unique passion. Ou plutôt il
+travaille de même qu'il respire.
+
+S'il accueillit la fortune, les honneurs comme le résultat tangible de
+son effort, la preuve de sa puissance, il a trop de noble orgueil pour
+s'en contenter; en eux, il ne cherche nullement un but mais simplement
+le moyen de développer son action, de créer, de réaliser sans cesse
+davantage.
+
+Il suffit de passer quelques heures dans son atmosphère, de connaître
+sa manière de vivre, ses méthodes de travail pour en déduire cette
+conviction.
+
+Bien que lord Northcliffe possède, comme il est d'usage à un certain
+degré de fortune, hôtel à Londres, villa sur la Côte d'Azur, plusieurs
+propriétés en Angleterre dont un château historique (qu'il a, je crois,
+cédé depuis la guerre), c'est dans sa maison du sud de l'Angleterre,
+au bord de la mer, près de Douvres, qu'il séjourne le plus volontiers,
+en dehors de ses nombreux voyages. Car, par raison de santé, mais bien
+plus encore par goût, il passe la majeure partie de son existence à
+la campagne; il traite la plupart de ses affaires par téléphone, ne
+venant à Londres que deux ou trois jours par semaine, juste le temps
+indispensable.
+
+Cette maison, Elmwood, la première, la plus chère, qu'il acheta au
+début de ses succès, celle qui abrita ses jeunes années de bonheur et
+de travail, qui contient tous ses souvenirs, est une de ces fermes
+du temps d'Elisabeth dont on a su garder le caractère d'antique et
+charmante austérité: poutres apparentes, boiseries et portes de chêne
+noirci, escaliers inégaux, pièces vastes, un peu basses, aux coins
+inattendus, meubles faits pour le confort de la vie quotidienne, avec
+la surprise fréquente d'un meuble ancien, d'un bibelot d'art, d'un
+tableau; des livres partout,--cadre harmonieux d'une intimité à la fois
+simple et raffinée.
+
+Elle allonge sa façade vêtue de rosiers et de jasmins au milieu d'une
+prairie en fleurs, parmi des bosquets de ces beaux arbres aux longs
+bras négligents comme il n'y en a qu'en Angleterre, tandis qu'au delà
+de cet îlot de fraîcheur s'étendent à l'infini les dunes rases et le
+bleu éblouissant de la mer...
+
+Essayons d'y suivre une journée de lord Northcliffe: elle commence
+à 6 h. 1/2 en hiver, à 5 h. 1/2 en été; il lui arrive même parfois,
+quand le travail presse, d'être debout à 4 heures. N'a-t-on pas dit
+que le monde appartient à ceux qui se lèvent une heure plus tôt que le
+commun des hommes? A-t-il entrepris une tâche importante, c'est à ce
+moment-là, dans le calme silencieux du premier matin qu'il s'y attelle.
+Quand on lui apporte les journaux, il les parcourt, isolant aussitôt
+les faits saillants, en calculant toute la portée, jugeant de son
+coup d'œil infaillible les articles du jour, leur action sur l'esprit
+public, approuvant, critiquant. Quelques notes lui permettront tout
+à l'heure de communiquer par téléphone à ceux de ses _editors_ ou des
+lieutenants de ses diverses missions qu'il appellera, ses observations
+ou ses conseils. De lui déborde une source jaillissante d'idées qui
+fait l'admiration et parfois la terreur de ses subordonnés: plus
+lents, ils s'époumonent à suivre la course endiablée de cet esprit
+en perpétuelle création. Il tient de même ses secrétaires haletants.
+Mais de cette activité se dégage une telle fascination joyeuse et
+inspiratrice que ceux qui ont respiré son atmosphère ne peuvent
+plus s'en passer; ils étouffent ailleurs: c'est quelque chose comme
+l'ivresse des hautes cimes.
+
+Voici son courrier, courrier formidable venu de tous les points
+du monde pour les questions multiples dont il s'occupe et qui lui
+arrive déjà épuré, trié, classé. Il tient pourtant à prendre lui-même
+connaissance de la plupart des lettres. Surtout celles des pionniers
+que sa pensée dirige, que sa volonté lance à travers les continents et
+qu'il appelle affectueusement ses _workers_.
+
+Puis il dicte sa correspondance à un, parfois à plusieurs de ses
+secrétaires. Ses lettres sont typiques: aucune formule vaine, aucune
+explication oiseuse; du premier bond, il est en plein cœur du sujet:
+phrases brèves, robustes, dont chaque mot porte. Point de transitions,
+c'est un luxe inutile. Une fois transcrites à la machine à écrire, il
+relit toutes ses lettres lui-même, avec la précision, la _thoroughness_
+qu'il met à tout ce qu'il fait; pas une qui ne porte une correction
+de sa main, ponctuation ou mots en surcharge; certains termes sont
+soulignés ou encadrés d'un trait appuyé; enfin il signe d'une écriture
+puissante qui monte hardiment.
+
+Viennent--à Londres surtout--les conférences d'affaires, les
+interviews. Là encore, aucune perte de temps. Lord Northcliffe possède
+l'art du déblayage, si l'on peut dire, ce qui explique comment il peut,
+en un délai si court, comprimer tant d'activités diverses. Son esprit
+court droit au but, sans se laisser distraire ni arrêter. Il ignore
+ou dédaigne la complexité. Les affaires les plus importantes, les
+problèmes les plus abstrus sont abordés et résolus avec une maîtrise
+rapide et définitive. Son choix fait, lord Northcliffe s'y tient
+d'ordinaire; aucun argument ne saurait le modifier. Ajoutons, il est
+vrai, que ce choix n'est pas laissé au hasard, qu'il est le fruit de
+longues observations, de réflexions profondes: tout est là.
+
+Mais s'il sait travailler à outrance, il sait aussi se reposer. Il
+ménage et dirige ses forces avec une judicieuse économie qui lui permet
+de suffire à la plus lourde des tâches. Le voir aux minutes de répit
+s'enfoncer dans un fauteuil, la tête abandonnée sur le dossier, les
+yeux clos, les jambes et les bras allongés dans une détente volontaire
+de tous les muscles est un véritable enseignement. Et au cours des
+matinées les plus dures, il tient à s'accorder une heure d'exercice en
+plein air...
+
+
+
+
+_Idéaliste et réalisateur_
+
+
+Par un beau jour de juin dernier, avant l'heure du lunch, imaginez
+lord Northcliffe au milieu de sa pelouse, vêtu d'un de ces costumes
+un peu flottants, de coupe nette mais aisée qu'il affectionne--veston
+bleu foncé pour la ville, gris ou marron pour la campagne, chemise
+molle, cravate souple, chapeau de feutre; nulle contrainte pour ses
+mouvements puissants et vifs, pourtant nul laisser-aller--un ensemble
+sobre et simple. Si d'aventure, pour une cérémonie officielle, il doit
+revêtir redingote et linge empesé, sa main, d'un geste d'impatience
+inconsciente, essaie d'écarter le carcan qui garrotte son cou robuste...
+
+Un hôte vient d'arriver. Il l'accueille avec une cordialité familière
+qui met tout de suite à l'aise. Son visage tout à l'heure tendu, œil
+durci, mâchoire carrée, rayonne de bonne humeur amicale; rien chez lui
+de cette réserve britannique toujours un peu guindée qui glace les
+élans, de ce formalisme que chez nous l'on prend si souvent pour de la
+morgue,--cause éternelle de malentendus entre Anglais et Français.
+
+--Avec les Américains, on est tout de suite camarades, me disait un
+soldat gascon; les Anglais, eux, sont plus «égoïstes».
+
+Egoïstes? Non. Mais enfermés en eux-mêmes, souffrant parfois de leur
+isolement, incapables d'en sortir. L'élément celte a sauvé lord
+Northcliffe de ce mal insulaire. Il inspire aussitôt la confiance
+en offrant la sienne, avec une franchise généreuse et spontanée.
+Impitoyable dans la vie publique, il est dans la vie privée le meilleur
+des amis. Et ses amis l'adorent. Il est curieux de noter que la plupart
+de ceux qui le haïssent ne le connaissent pas. Ce terrible lutteur a
+parfois les délicatesses d'un cœur féminin...
+
+Mais un frisson traverse le ciel limpide, des sirènes au loin
+commencent à mugir, on entend des halètements de moteur; c'est un de
+ces raids si fréquents sur ce point de la côte. Absurdité que l'idée de
+la mort qui plane en cette matinée radieuse. Pourtant une brèche dans
+un cottage à quelques mètres de la maison évoque un souvenir tragique:
+par une nuit de printemps, un destroyer allemand envoyait de monstrueux
+obus sur Elmwood puis s'enfuyait; un morceau d'obus traversait un
+mur de la bibliothèque sans y pénétrer, un autre dans le cottage
+allait tuer la femme d'un jardinier et ses deux enfants. Ce n'était
+pas la première tentative, ce ne fut pas la dernière, car les brutes
+prussiennes ont voué à lord Northcliffe, qu'ils savent un de leurs plus
+formidables ennemis, une haine sauvage. Celui-ci avait fait creuser
+pour son entourage un abri qui constitue le dernier cri du genre. Il
+fut seul à n'y pas descendre. En cas de raid ou de bombardement il ne
+daignait pas quitter sa chambre. On s'en désespérait autour de lui. On
+lui démontrait les conséquences pour le pays de son inutile imprudence.
+Rien n'y faisait. Lui, se déranger pour des Boches? Allons donc!
+
+Pour le moment, il inspecte le ciel. On entend le grondement du tir
+de défense, l'éclatement des bombes, le souffle bruyant des moteurs
+qui peu à peu s'éloignent. Tout à l'heure le téléphone, puis des
+pilotes d'hydravion venus à bicyclette apporteront des renseignements.
+Partout où se trouve le directeur du _Daily Mail_, attirées comme par
+un aimant, convergent aussitôt les nouvelles. Cette fois-ci, les deux
+avions ennemis ont causé plus de bruit que de mal.
+
+Il entraîne alors son hôte à travers la propriété. Les beaux ombrages,
+les taches dansantes du soleil d'or sur les allées, le vol brillant
+d'un oiseau, cet insecte dans une fleur, la mer qui miroite au loin,
+pâle de lumière, rien n'échappe à son regard vif qui parcourt, cligne,
+saisit, savoure. Il a le goût passionné de la nature.
+
+Mais ce n'est pas seulement en artiste. Il s'occupe de sa ferme, il
+est fier de pouvoir dire qu'elle rapporte: _it pays_... Au poulailler,
+il s'informe en passant des œufs: les poules pondent-elles davantage
+depuis qu'on leur donne cette nouvelle nourriture? Dans l'immense
+potager à la française, avec ses plates-bandes ourlées de lavande
+et de thym, ses espaliers tordus et ses poiriers taillés en pointe,
+il interroge le jardinier, un des seuls que la mobilisation lui ait
+laissés; il s'intéresse aux fraises géantes, sait quand sortiront les
+petits pois, quelle terre convient à cet arbuste, quel engrais à ces
+légumes; il a rapporté des plantes de tous les pays; il sait le nom
+des roses, il en a créé des espèces pour lesquelles il a remporté des
+prix dans les concours. Il parle de tout en phrases imagées, vivantes,
+il possède sur chaque question des connaissances techniques d'une
+stupéfiante variété.
+
+Il connaît encore la place de tous les nids: ici sur ce pommier nain,
+en face du cyprès de bronze vert qui évoque notre éblouissant Midi,
+ce sont des pinsons; là-bas, dans l'écurie, une nichée d'hirondeaux.
+Appuyé contre le mur, son profil hardiment dessiné par la lumière en
+jet d'une lucarne, il observe les petits, imite le cri de l'hirondelle:
+aussitôt toutes les grosses têtes aveugles se dressent sur les cous
+nus tandis que s'ouvrent démesurément les becs jaunes. Et il rit, d'un
+rire heureux de gamin, avec un regard où filtre une lueur attendrie. Le
+monde a gardé pour lui toute sa fraîcheur, rien ne s'est émoussé des
+plaisirs aigus du premier âge: cet homme ne saurait vieillir, il a la
+jeunesse éternelle de Pan.
+
+Pourtant, à travers cet amour robuste du réel, glisse parfois
+étrangement une note de mysticisme qui révèle, avec je ne sais quel
+dédain pour les joies et les victoires passagères de ce monde, un souci
+brûlant d'idéalisme. Ce n'est qu'un mot, un regard perdu dans le vague,
+un silence. Mais on entrevoit en éclair les profondeurs de la vie
+intérieure.
+
+Après une grave bronchite, il y a quelques mois, la toux qui le
+secouait sans cesse lui causait de douloureuses insomnies:
+
+--Tant de gens souffrent en ce moment, dit-il, je suis content de
+souffrir aussi, je suis content...
+
+Une ardente sincérité faisait trembler sa voix.
+
+Contradictions apparentes d'une nature en laquelle se heurtent ou se
+mêlent avec richesse des éléments et des sangs opposés.
+
+
+
+
+_Travail et voyages_
+
+
+Dans le parc s'élève un pavillon de bois léger, son atelier,
+«_workshop_» comme lord Northcliffe l'appelle, simple, clair, ourlé de
+livres.
+
+--C'est ici que j'ai le plus travaillé dans ma vie, fit-il en pénétrant
+dans l'un d'eux.
+
+Mais on y retrouve aussi l'homme de plein air.
+
+En face, sur une cheminée, s'étale dans une cage de verre un poisson
+gigantesque:
+
+--Mon premier saumon! constate lord Northcliffe avec fierté.
+
+Par terre, des peaux de bête, ours et tigres, au mur des ramures de
+cerf, des cornes de buffle. Car, grand chasseur et grand pêcheur, lord
+Northcliffe a tiré le tigre dans l'Inde, l'éléphant en Afrique, l'ours
+blanc en Laponie, il a tenu la ligne ou le harpon sur tous les lacs et
+tous les océans.
+
+De même qu'il est amateur de sports, il suit avec passion les matches de
+_foot-ball_ en Angleterre, de _base-ball_ en Amérique, de pelote ou de
+paume en Espagne; il se plaît à tout ce qui développe la vigueur et la
+hardiesse; en cela il est bien Anglais. Il a pratiqué tous ces sports;
+maintenant il joue surtout au golf auquel il consacre, quand il le
+peut, par hygiène autant que par goût, une après-midi par semaine.
+
+
+C'est l'heure du lunch. Sans être un sybarite, lord Northcliffe n'a
+rien d'un ascète. A l'encontre de la plupart de ses compatriotes assez
+inexperts en l'art du bien manger et plus sensibles à la quantité qu'à
+la qualité, il sait apprécier la finesse d'un coulis, la saveur d'une
+fricassée, le velouté d'un entremets. Ayant goûté toutes les cuisines
+du monde, il en discute savamment.
+
+Mais il garde une préférence pour la cuisine française. Et il aime nos
+vins, non pas en profane, mais avec choix et discernement, comparant et
+distinguant nos meilleurs crus de Bordeaux ou de Bourgogne en des mots
+heureux qui l'élèvent au rang de connaisseur.
+
+--Quand je suis malade, dit-il, le vin de France me remet mieux que
+toutes les drogues.
+
+En voilà assez pour le rendre populaire chez nous.
+
+Par contre, il n'y a pas d'intérieur où les restrictions soient plus
+rigoureusement appliquées. Non seulement on s'en tient strictement
+aux rations que le Contrôleur des vivres prie les chefs de famille,
+«sur leur honneur» de ne pas dépasser,--car l'obligation n'existe que
+pour la viande, le beurre et le sucre--mais on s'impose des privations
+volontaires: par exemple, on ne sert plus de pain aux repas principaux
+afin d'en laisser davantage aux classes pauvres pour lesquelles il
+constitue l'aliment principal.
+
+De même lord et lady Northcliffe n'ont pas remplacé leurs nombreux
+domestiques mobilisés. Aussi ont-ils dû quitter leur grande maison de
+Londres pour une autre plus modeste.
+
+Après le café et le cigare, lord Northcliffe, après avoir passé un
+instant auprès de ses secrétaires, s'accorde une sieste d'une heure.
+Il a, comme notre Jaurès, cette faculté de détente et de sommeil à
+volonté, si précieuse pour la continuité d'un effort.
+
+De trois à sept heures, c'est de nouveau le travail. Il rentre dans
+son cabinet où, autour de la vaste table carrée, couverte de livres,
+de brochures, de papiers, entre le téléphone et la machine à écrire,
+l'attendent ses secrétaires.
+
+Veut-il donner un article à un de ses journaux, aux publications
+américaines qui se les disputent, à la presse française? Il ne semble
+pas y avoir pensé. Parfois au cours d'une causerie, d'une promenade,
+on le voit soudain prendre deux ou trois notes rapides, quelques mots
+sans plus. Pourtant le voici qui dicte avec une lenteur égale, se
+reprenant à peine, et les phrases se déroulent, amples et hardies, les
+paragraphes se suivent, enchaînés avec une logique implacable, gonflés
+jusqu'à l'éclatement de chiffres, de faits, de documents, illustrés
+d'images colorées et l'article est là, campé, bien vivant, original,
+respirant la sincérité et la force, prêt à s'élancer par le monde où il
+soulèvera l'espoir, la colère, la pitié, déchaînera les passions, ne
+restera jamais indifférent. Comme pour ses lettres, lord Northcliffe
+relit lui-même avec soin et corrige.
+
+Ses amis se plaisent à souligner sa ressemblance physique et
+intellectuelle avec Napoléon: génie créateur, activité méthodique,
+décisions rapides et audacieuses, don pour ainsi dire magnétique du
+commandement, caractère tout à la fois impulsif et réfléchi, souvent de
+la plus généreuse bienveillance, parfois d'une violence impitoyable,
+et jusqu'aux façons brusques et brèves de questionner, ces traits se
+retrouvent, en effet, chez les deux hommes. Et le portrait du jeune
+directeur du _Daily Mail_ que l'on voit à Elmwood, avec son front
+dominateur barré d'une mèche plate, son visage ardent et net rappelle
+étrangement certaines effigies de Bonaparte premier consul.
+
+Mais lorsque dans son cabinet lord Northcliffe réfléchit ou dicte,
+se promenant lentement, les mains derrière le dos, les épaules un
+peu voûtées, sa tête au front lourd courbée par la méditation, la
+ressemblance apparaît frappante. Il s'arrête, se redresse, le regard
+à la fois aigu et pesant et sur le large cou, c'est le masque un peu
+épaissi mais d'une majesté si puissante de Napoléon Empereur--un
+Napoléon aux cheveux clairs, au teint coloré d'Anglo-Saxon.
+
+A sept heures, la journée est finie. Et sauf dans les cas pressants,
+lord Northcliffe ne veut plus entendre parler d'affaires ni de
+politique. Il passe la soirée, soit avec des amis intimes, soit parmi
+ses livres favoris--c'est un lecteur prodigieusement informé--ou bien
+il fait de la musique pour laquelle il a les dons et l'amour du Celte,
+et se retire de très bonne heure--entre neuf et demie et dix heures.
+
+ *
+ * *
+
+Car il faut également le noter, lord Northcliffe n'aime pas le monde.
+Il n'a rien du dîneur en ville, du causeur de salon. Les bavards et
+les importuns sont mal servis avec lui. On ne voit son nom dans aucune
+réunion ou cérémonie mondaine. S'il assiste à un banquet, c'est qu'il
+doit y parler, y faire œuvre efficace. Et quoiqu'il appartienne à un
+des principaux clubs, il ne le fréquente guère, non plus que la Chambre
+des Lords. On lui reproche, parfois amèrement, cette abstention.
+Mépris? Pas même. S'il vit en isolé, c'est pour se consacrer plus
+entièrement à sa tâche. D'une part, il gagne du temps, ménage ses
+forces. D'autre part, n'étant affilié à aucune coterie, inféodé à aucun
+parti, il garde son indépendance. Sagesse suprême qui explique son
+rôle occulte, unique: il reste, comme on l'a dit, «la grande puissance
+dominatrice qui s'élève à l'ombre du Trône».
+
+A part le travail, ce qu'il aime par-dessus tout, ce sont les voyages.
+Il connaît le monde entier. En temps de paix, à peine passait-il à
+Londres plus de cinq ou six mois par an. Ses hivers s'écoulaient en
+Egypte, dans l'Inde, en Floride. Il a fait en Amérique plus de vingt
+séjours. Il a sondé l'Allemagne jusque dans ses profondeurs les plus
+intimes, en a manié tous les ressorts matériels et moraux et c'est ce
+que cette dernière ne peut lui pardonner. Lui parle-t-on d'une ville de
+France, si petite soit-elle, il a toujours quelque souvenir à évoquer.
+Il possède sur nos provinces, leurs productions, les qualités et les
+défauts de nos diverses races, leurs possibilités d'avenir, des idées
+étonnamment précises et variées que lui envieraient maints Français
+éminents. De même pour tous les pays. Il a rencontré dans chacun tous
+les hommes qui comptent, il a formé son opinion sur eux. Et il n'oublie
+rien. A peine pourrait-on lui reprocher un peu d'absolu dans ses
+jugements. Mais plus nuancés, ne perdraient-ils pas en vigueur?
+
+
+
+
+_Lord Northcliffe administrateur_
+
+
+On m'objectera: que deviennent pendant ces voyages les journaux, les
+sociétés, les entreprises de lord Northcliffe? Le maître absent, tout
+ne va-t-il point péricliter? C'est justement là que réside le secret
+profond et audacieux de sa méthode, sa conception de l'organisation.
+
+Nul ne possède comme lui le don de la psychologie. Du premier coup
+d'œil, il sait discerner dans la foule l'homme dont il a besoin,
+il le jauge, il prévoit les services qu'il rendra: celui-ci mènera
+des campagnes, celui-là écrira des _leaders_, ce troisième fera du
+reportage, cet autre organisera, cet autre encore administrera.
+
+--Autrefois, confesse-t-il, il m'est arrivé de me tromper, maintenant
+c'est bien rare!
+
+Lorsqu'il s'est assuré que l'homme ou les hommes choisis possèdent les
+qualités nécessaires, il leur accorde sa confiance, leur donne toute
+autorité et les abandonne à eux-mêmes.
+
+Chaque journal, chaque entreprise possède donc son autonomie que le
+grand chef est le premier à respecter jalousement. Il a cependant
+établi quelques principes directeurs: toute rédaction, par exemple,
+doit se réunir chaque jour. On discute les événements, leur action
+sur la ligne de conduite du journal, on critique librement,
+fraternellement les mesures passées, on envisage campagnes et réformes.
+C'est ce qui assure l'élan, entretient l'émulation, crée à l'œuvre
+commune une âme unique, homogène,--une personnalité.
+
+Que de jeunes gens--il aime la jeunesse et croit en elle--tirés par
+lui de l'obscurité, stimulés, mis en valeur, lui doivent la fortune et
+la réputation! Il y a du conte des Mille et une Nuits dans certaines
+de ces carrières. Il a parfois suffi du hasard de quelques lignes lues
+çà ou là par cet Haroun-al-Raschid, infatigable pêcheur d'hommes,
+pour décider d'un avenir, ouvrir les ailes au génie. Grâce à lui
+l'Angleterre a vu s'accroître son trésor intellectuel.
+
+Est-il surprenant qu'il ait suscité des dévouements passionnés? Qui
+sous un tel chef ne donnerait le meilleur de soi-même? Il exige
+beaucoup, dit-on; mais il paie d'exemple: il n'y a dans aucune équipe
+de travailleur plus acharné que le «patron». Et il sait reconnaître
+les services. Ses journaux sont ceux qui accordent les salaires les
+plus généreux. Il connaît également la valeur du repos, et qu'un
+journaliste, un homme d'affaires surmené ne fait plus rien qui vaille.
+Voit-il apparaître des signes de fatigue, il est le premier à proposer
+des vacances sérieuses, un voyage. L'esprit et le corps en sortent
+rafraîchis, renouvelés. Il y a là, en même temps que de la bonté, une
+sage et prévoyante économie.
+
+Il aime se mêler à ses _workers_. Il va souvent, en camarade, fumer une
+cigarette dans les diverses salles de rédaction; il cause familièrement
+avec les uns et les autres, les interroge sur leurs travaux, leurs
+projets, s'inquiète de savoir s'ils ont ce qu'ils désirent.
+
+Nombre d'anecdotes, légendes pour la plupart, courent à ce sujet. En
+voici deux:
+
+--Y a-t-il longtemps que vous êtes ici? demande-t-il en une de ces
+occasions à un tout jeune sous-_editor_.
+
+--Trois mois, sir.
+
+--Combien gagnez-vous?
+
+--Cent soixante-quinze francs par semaine...
+
+--Et vous êtes satisfait?
+
+--Tout à fait, sir.
+
+--Eh bien, apprenez, mon ami, que dans mes journaux on ne doit pas être
+content avec =175 fr.= par semaine!
+
+Pour lui, l'ambition est l'indispensable aiguillon.
+
+Une autre fois, un jeune reporter s'était laissé embarquer dans une
+histoire qui fit rire toute l'Angleterre aux dépens de son journal. Son
+directeur venait de lui laver la tête et il sortait l'oreille basse,
+quand, une auto s'arrêtant, il aperçut lord Northcliffe qui le tenait
+sous son regard perçant.
+
+--Cette fois, je suis bien perdu, pense-t-il.
+
+Et tel un condamné à mort, sans attendre l'appel, il marche vers son
+destin, avec la vaillance du désespoir.
+
+Mais le grand chef se mit à rire:
+
+--Eh bien, mon garçon, on vous a donc monté un bateau? Allons, allons,
+ne vous en faites pas. Cela m'est arrivé à moi, cela peut arriver à
+tout le monde... Il ne faut rien prendre au tragique...
+
+Quelque temps plus tard, le jeune homme recevait de l'avancement.
+
+_Si non è vero..._
+
+On conte également, d'ailleurs, qu'il fut parfois très dur. C'est
+possible. Sans doute y avait-il des raisons profondes à sa sévérité.
+Car d'ordinaire il traite ses «travailleurs» comme une grande famille.
+Industriel puissant, il se flatte d'être un des seuls à n'avoir jamais
+eu de grève dans ses usines. Ceux de ses subordonnés qui s'engagèrent
+ou furent mobilisés partirent sans inquiétude sur le sort de leur
+femme, de leurs enfants. Ils gardaient leurs ressources et savaient
+en outre que s'ils devaient faire le sacrifice suprême, ils ne
+laisseraient pas de misère derrière eux. Malgré les dépenses accrues,
+imposées par la guerre à la plupart de ses entreprises, malgré la
+lourdeur des impôts et en particulier de l'_income tax_ qui frappe si
+impitoyablement les grosses fortunes, leur enlevant plus de la moitié
+de leur revenu, lord Northcliffe ne cesse de faire face à ce qu'il
+considère comme une dette sacrée. On murmure bien des histoires sur les
+souffrances qu'il soulage, les veuves, les orphelins dont il s'occupe.
+Ce n'est jamais en vain qu'on fait appel à son cœur, à sa justice. Pour
+les œuvres publiques, et plus encore pour les infortunes privées, il
+donne généreusement, sans compter. Mais il ne faut point insister: sa
+main gauche ignore ce que fait la droite...
+
+
+
+
+ _Avant la guerre. Les campagnes contre le "danger allemand"_
+
+
+Qui se souvient de l'Angleterre d'il y a une quinzaine d'années?
+Sereinement assoupie dans son rêve pacifiste--que ne put troubler le
+rapide cauchemar de la guerre sud-africaine--jouissant avec béatitude
+de son opulence assise, dédaigneuse de l'effort, même pour conserver
+sa suprématie commerciale, se passionnant exclusivement pour ses
+matches de _foot-ball_ ou ses luttes parlementaires, prospère,
+orgueilleuse, égoïste peut-être, engourdie à coup sûr, cette Angleterre
+a vécu. Traversant le Détroit pendant la tourmente, vous avez eu
+l'étonnant spectacle d'un grand peuple dressé tout entier dans une
+seule pensée, les muscles et l'âme tendus vers un but unique, gagner la
+guerre, _win the war_... Effort gigantesque qu'on admira en France sans
+en comprendre les difficultés ni l'étonnante ampleur, on le dut pour
+une bonne part au génie de prévision et à l'énergie entraînante de lord
+Northcliffe.
+
+Toutes les campagnes menées dans ses journaux en font foi. Car s'il
+n'entre pas dans les détails de leur organisation, il en demeure le
+génie occulte qui dirige et oriente.
+
+Ses ennemis prétendent qu'il a l'esprit versatile. Pour réfuter cette
+allégation, il suffit de feuilleter, depuis vingt ans, la collection du
+_Daily Mail_, d'y lire ses articles, ceux des autres.
+
+Son attitude n'est jamais provocante pour l'Allemagne. Il cherche la
+paix, non la guerre. Dans un leader du 23 décembre 1909, qui est le
+type de centaines d'autres articles, on trouve ces paroles suggestives:
+«Notre désir est d'éviter la guerre. Si, dans ce pays, on veut bien
+saisir la véritable situation avant qu'il soit trop tard, un grand
+conflit peut être évité. Si la nation est prête à prendre à temps les
+mesures nécessaires, à faire à temps les sacrifices indispensables, la
+paix peut encore être maintenue. Elle ne peut l'être qu'à ce prix.»
+
+Mais dès 1896, le _Daily Mail_ souligne le fait que «la note dominante
+de l'Allemagne moderne est le militarisme», il avertit l'Angleterre
+de se défier de la «brutalité inhérente» du caractère allemand. Depuis
+lors, obstinément, inlassablement, avec une verve mordante et violente,
+s'appuyant sur les faits et les événements, appelant à la rescousse
+pour des campagnes retentissantes les plus réputés des écrivains, il
+signale sans trêve le danger allemand. En 1897, le plus célèbre de ses
+envoyés spéciaux, G. W. Stevens, annonce aux Anglais: «L'Allemagne
+veut garder les mains libres pour s'occuper de nous. Pas d'erreur sur
+ce point. Il est naturel de déplorer l'inimitié des deux nations, mais
+l'ignorer est de l'insouciance. Pendant les dix années qui vont suivre,
+ayez l'œil fixé sur l'Allemagne.»
+
+C'est ce que fait le _Daily Mail_. A l'heure où le Kaiser parade et
+caracole à travers l'Europe sous ses oripeaux de Lohengrin pacifique,
+il lui arrache son masque, expose au plein jour la face de proie, l'œil
+arrogant et fourbe, le surin de l'apache caché dans le gantelet de fer
+du chevalier. Il appelle l'attention publique sur les armements et les
+crédits gigantesques demandés au Reichstag (en 1898 et 99, par exemple)
+pour l'armée et la marine prussiennes, leur accroissement formidable.
+Il dénonce les théories agressives de Bernhardi et de Treistchke,
+le monstrueux «la force c'est le droit»; il dévoile l'enseignement
+des Schaffle et des Dalbrücke qui, prodigieusement influents sur la
+jeunesse, affirment la haine de l'Allemagne pour l'Angleterre, sa
+volonté de l'annihiler dans une lutte prochaine: il publie des extraits
+des hommes d'Etat et publicistes allemands révélant leur soif ardente
+de guerre et de conquête. Et prévoyant même le viol de la neutralité
+belge, avertissant le pays qu'il court au désastre, il le supplie
+de se préparer, de s'armer, condamne comme surannée la politique
+d'isolement. Dès 1904, il réclame le service obligatoire.
+
+Quand, dans une heure de généreuse aberration, en 1907, sir H.
+Campbell-Bannermann propose à l'Allemagne de limiter en même temps que
+l'Angleterre leurs constructions navales, offre repoussée d'ailleurs
+avec un dédain brutal; quand, en 1908, au moment où le nouveau
+projet de vastes crédits pour la marine allemande était voté, Sir
+John Brunner, au nom du parti de la _Little Navy_ que l'on appela
+le _Suicide Club_, s'oppose aux mêmes crédits en Angleterre, lord
+Northcliffe pousse le cri d'alarme, il fonce tête baissée contre les
+utopistes aveugles et sourds à la réalité. Il démontre l'imminence
+du péril, et qu'une flotte affaiblie vaut moins encore qu'une flotte
+absente puisqu'elle coûte de l'argent sans donner la sécurité.
+
+Il se met, en 1909, à la tête du mouvement qui réclame la construction
+de huit dreadnoughts au lieu de quatre et l'emporte sur une résistance
+obstinée du gouvernement; ces quatre navires furent d'une importance
+_invaluable_ au début de la guerre. Il seconde avec un enthousiasme
+virulent la campagne vaine que mena Lord Roberts en faveur du service
+universel. Lorsqu'en 1911, on affirmait volontiers, de toutes parts,
+que le parti socialiste allemand empêcherait la guerre: «En Allemagne,
+écrit-il, le patriotisme l'emporte sur le socialisme. Ne comptez
+pas sur le socialisme pour empêcher la guerre.» Il supplie les
+sentimentalistes de ne point ignorer la nature humaine et les lois de
+l'Univers: «Ce n'est pas vers une ère de paix que s'avance l'Europe.»
+Il voit ou plutôt il prévoit tout. Il est la vigie impérieuse qui,
+penchée vers l'avenir, indique opiniâtrement de son bras tendu le
+péril mortel qui grandit à l'horizon.
+
+En même temps, il ne néglige aucun problème moderne, il stimule
+l'activité créatrice de l'Angleterre trop riche et un peu amollie. Il
+reconnaît l'importance de la femme dans le monde des affaires et des
+lettres, il l'encourage; il fut un des premiers à réclamer pour elle
+une part d'efforts dans la guerre et à rendre hommage au rôle qu'elle
+y a joué, en se déclarant en faveur du droit de vote féminin. Devinant
+que l'Angleterre serait appelée en cas de guerre à se suffire pour la
+production agricole, il porte toute son attention sur la vie de plein
+air, favorise la petite culture, le jardinage, accorde des prix de
+25.000 francs aux légumes, aux fleurs, pousse au progrès de l'économie
+domestique et à l'embellissement du foyer par des expositions
+fréquentes.
+
+Il encourage aussi l'industrie de l'automobile, combattant l'absurde
+législation qui empêchait les machines de marcher à plus de quatre
+milles à l'heure. Mais surtout, comprenant l'importance de la quatrième
+arme dans le conflit mondial, il s'attache à développer l'aviation, à
+lui donner--et avec quelle énergie!--le coup d'épaule initial. Alors
+que le gouvernement britannique n'y voyait qu'un jeu, une marotte
+inutile et un peu ridicule, le _Daily Mail_ crée des concours avec
+des prix somptueux: 250.000 francs pour le vol de Paris à Manchester,
+250.000 francs pour faire le tour de la Grande-Bretagne, tous deux
+gagnés par des Français, MM. Paulhan et Beaumont.
+
+Puis, c'est la traversée du Détroit, effectuée par Blériot, dont le
+succès frappa si vivement l'imagination populaire, et encore 125.000
+francs offerts aux hydroplanes, toute une série de concours qui
+passionnèrent le monde. Le Gouvernement eût-il obéi aux injonctions
+répétées de la _Northcliffe Press_, la Grande-Bretagne serait entrée
+dans la guerre avec un service aérien non seulement capable de la
+défendre des raids, mais encore de porter l'offensive contre les
+centres de munitions ennemis. Et si l'aviation britannique occupe le
+premier rang par la perfection de ses machines, lord Northcliffe a le
+droit d'en concevoir quelque orgueil. «C'est à lui que sont dus pour la
+plus grande part la supériorité et la magnificence de notre aviation!»
+disait récemment un orateur. Aussi, nommé président du _Air Board_, dès
+la création du Ministère, M. Lloyd George lui demande-t-il d'en prendre
+la direction. Le choix était ratifié par le sentiment unanime de la
+nation. Mais lord Northcliffe crut devoir refuser ce portefeuille.
+
+Le _Daily Mail_ désire maintenant appliquer au service de la paix les
+progrès chèrement achetés pendant la guerre et il vient d'organiser des
+concours pour la traversée de l'Atlantique.
+
+
+
+
+ _Pendant la guerre: Pour la victoire et pour la France_
+
+
+Une légende absurde et malfaisante, partie de Berlin, entretenue par
+nos pacifistes plus ou moins avoués, nos germanophiles honteux, prétend
+que lord Northcliffe n'a pas toujours été notre ami. Certes, pendant
+l'incident de Fachoda il prit, avec la vigueur ardente de sa jeunesse,
+le parti de son pays. Qui peut lui jeter la première pierre? Nous
+n'oserions guère exhumer nous-mêmes certaines diatribes injurieuses
+publiées dans nos feuilles, soit à cette époque, soit au cours de
+la guerre sud-africaine. Ces temps sont loin. Les nuages à peine
+dissipés, dès le 6 novembre 1902, on prononce dans le _Daily Mail_
+le mot d'«entente cordiale». Lord Northcliffe ne cesse d'y revenir,
+d'apporter à l'œuvre d'Edouard VII son aide puissante. «Un accord
+entre la France et l'Angleterre, prétend-il en 1904, peut préserver
+la paix de l'Europe.» En 1905, quand l'Allemagne se dresse menaçante
+contre la France: «Une France puissante est une nécessité vitale pour
+l'Angleterre et pour l'Europe, écrit-il, une agression contre la France
+serait un coup frappé contre l'Empire britannique et ressenti comme tel
+par tout le pays»; «la France peut demeurer certaine qu'à une attaque
+brutale et sans provocation répondraient l'alliance et l'appui du
+peuple britannique», dit-il encore. Il ne manque pas une occasion de
+louer les procédés loyaux et amicaux du gouvernement français envers
+l'Angleterre, d'assurer la France qu'elle peut compter sur l'aide
+militaire et navale de la Grande-Bretagne. Il résiste à toutes les
+intrigues destinées à semer la méfiance et la désunion entre les deux
+pays, il les dévoile et les stigmatise.
+
+A l'heure d'Agadir, alors que la fourbe Allemagne, prétendant que
+l'Entente prépare une attaque en traîtrise, commence à mobiliser
+secrètement, lord Northcliffe la démasque et montre l'Angleterre et la
+France fraternellement debout, épaule contre épaule, prêtes à répondre
+ensemble à l'insulte commune.
+
+Et tout à coup la guerre est là, en coup de foudre. Quand l'Allemagne
+envoie son ultimatum à la France, le gouvernement britannique hésite
+encore. Heures de suprême angoisse qu'aucun Français ne peut évoquer
+sans frémir...
+
+Alors, tandis que certains grands journaux libéraux qui, par leurs
+principes tout au moins, auraient dû se rapprocher de nous, réclamaient
+le maintien de la neutralité; tandis que le 4 août, à l'heure où les
+masses barbares écrasaient déjà la Belgique, le _Daily News_ osait
+alléguer qu'en restant spectatrice du drame l'Angleterre pourrait
+«continuer ses relations commerciales avec les belligérants, s'emparer
+de leur commerce en marché neutre, rester libre de toute dette,
+posséder des finances vigoureuses», et que le _Daily Chronicle_
+affirmait que «le conflit ne valait pas les os d'un seul soldat», la
+_Northcliffe Press_, de ses voix puissantes et indignées, faisait
+de l'intervention britannique un devoir strict, de la neutralité un
+crime,--le déshonneur éternel de l'Empire.
+
+--Pour ma part, si nous n'étions pas intervenus--me disait en 1916 lord
+Northcliffe d'une voix encore frémissante--j'avais décidé d'abandonner
+ce pays, de porter ma fortune en France et de m'y faire naturaliser
+aussi rapidement que le gouvernement français me le permettrait!
+
+Boutade? Qui sait? Le pur patriotisme comme le vrai amour ne veut pas
+de tache à son idéal.
+
+La Grande-Bretagne, terre du lyrisme, fidèle à ses amitiés, soulevée
+par le monstrueux attentat commis contre la Belgique, s'élance d'un
+bond dans la lutte. Mais seule l'élite a compris que l'honneur comme
+l'intérêt vital du pays lui commandent d'intervenir. La foule reste
+encore indifférente. Son imagination est lente à s'échauffer. Elle
+n'est pas comme nous prise à la gorge par l'invasion brutale. Des pas
+du soudard tudesque foulant et souillant notre sol, elle n'entend que
+le lointain écho. Cette guerre lui apparaît, comme tant d'autres, une
+guerre continentale.
+
+Les journaux de la _Northcliffe Press_ lui en révèlent l'importance et
+le péril. Ils mènent le combat quotidien contre l'inertie populaire,
+l'imprévoyance des gouvernants, les erreurs et les lenteurs de
+l'organisation. Ils parlent au pays avec une franchise brutale et
+bienfaisante, ne lui celant aucune faute, aucune erreur, aucun danger.
+Ils ne cessent de lutter contre la censure qui ne fait pas confiance au
+pays et lui cache la vérité. Sage politique, autrement génératrice de
+courage et de foi qu'un optimisme auquel la réalité apporte son démenti
+constant. Ce pessimisme patriotique du _Times_ et du _Daily Mail_ a
+contribué au salut de l'Angleterre.
+
+Ce ne fut pas sans peine. Lord Northcliffe risquait sa fortune et
+sa popularité. Il n'hésita pas. Pendant les six premiers mois de la
+guerre il s'abstenait de toute critique. Mais l'heure était grave.
+Tout à coup il se décide à révéler à l'Angleterre incrédule que si
+ses troupes décimées par des pertes excessives ne remportent pas les
+succès dus à leur valeur, c'est qu'il leur manque des canons, des obus,
+des explosifs et tout le personnel et le matériel nécessaires à leur
+fabrication. Il ose s'en prendre à la grande idole nationale, lord
+Kitchener. Explosion formidable d'indignation. On vient manifester
+contre le _Daily Mail_, on se désabonne en masse, on en brûle
+publiquement des numéros. La vérité pourtant finit par éclater. A la
+colère succède la stupeur, puis la gratitude.
+
+Les campagnes continuent. Le _Times_ et le _Daily Mail_ réclament et
+obtiennent tour à tour la création d'un ministère des Munitions,
+la fabrication des casques, des mitrailleuses, de l'artillerie
+lourde. Malgré les attaques les plus violentes, ils exigent la loi
+de conscription, la mobilisation civile de tous les citoyens, hommes
+et femmes, les restrictions sévères au point de vue des vivres,
+l'accaparement par l'Etat de tous les services publics, l'obligation
+sous toutes ses formes.
+
+Jugeant le ministère de coalition inférieur à sa tâche, lord
+Northcliffe le poursuit et le traque jusqu'à sa chute. En M. Lloyd
+George qu'il combattit naguère avec toute sa fougue, il voit «l'homme
+qui se révèle comme une véritable force dynamique dont chaque once
+d'énergie est employée à sa tâche immédiate», _the man for the job_.
+Et l'opinion publique, docile à sa voix, porte d'un seul élan M.
+Lloyd George au poste suprême. Mais si la _Northcliffe Press_ apporte
+désormais son appui au gouvernement, c'est sans aveuglement. Elle
+conserve son droit de critique et en use. Elle est impitoyable pour
+la mollesse et l'incompétence. Elle a obtenu, parmi des tempêtes de
+protestations et d'injures, la démission ou le changement de poste
+des ministres, des amiraux, des généraux qu'elle n'estimait pas à la
+hauteur de leur tâche. Elle a plaidé en faveur de l'élévation de l'âge
+des soldats en Angleterre, de la rigueur effective de la loi militaire,
+du _comb-out_, de l'extension du front britannique, de l'unité du
+commandement interallié qui devait amener une si rapide victoire. Elle
+menait et continue à mener une campagne violente pour l'_Alien's bill_,
+qui démasque et désarme les Allemands plus ou moins déguisés pullulant
+en Angleterre. Et si elle accorde son support au nouveau ministère de
+coalition, c'est à la condition unique qu'il exécutera son programme
+de reconstruction.
+
+Si bien que lord Northcliffe a pu écrire du _Daily Mail_: «Ceux qui,
+chaque matin, se rallient à notre étendard, savent que ce journal
+est indépendant, même vis-à-vis de ses lecteurs, qu'il n'hésite pas
+à exprimer des opinions qui, pour un temps, peuvent être extrêmement
+impopulaires, que peu lui importe d'être boycotté, mis au ban, brûlé,
+qu'il n'a pas d'autre meule à tourner que celle du bien public, qu'il
+n'a d'intérêt en aucun politicien, en aucun parti politique, mais que
+son but unique, en cette tragique période de notre histoire, est:
+_gagner la guerre_!» Et maintenant il peut ajouter: «gagner une paix
+digne des sacrifices de la guerre.»
+
+
+
+
+_Les missions de lord Northcliffe_
+
+
+Au mois de juin 1917, le gouvernement britannique envoyait lord
+Northcliffe en Amérique avec le titre de chef de la Mission britannique
+de guerre (British War Mission) aux Etats-Unis. Et M. Bonar Law l'en
+remerciait publiquement à la Chambre des Communes comme d'un vrai
+service rendu à la patrie.
+
+Le directeur du _Times_ et du _Daily Mail_ est étonnamment populaire
+aux Etats-Unis, plus encore qu'en Grande-Bretagne, car il n'y compte
+pas d'ennemis. On se plaît à lui reconnaître toutes les qualités qui
+font les grands Américains. Et on lui sait gré d'aimer, de comprendre
+l'Amérique, d'y être venu vingt fois, de ne pas ignorer une parcelle de
+son territoire.
+
+Pendant six mois, il assuma la tâche gigantesque de diriger et de
+coordonner, en collaboration avec notre haut-commissaire, M. Tardieu,
+l'œuvre des missions britanniques: il parcourut les Etats-Unis, leur
+révélant l'effort passé des Alliés, l'importance de l'effort à venir,
+fouettant leur zèle, les suppliant de consacrer à la guerre toute leur
+immense puissance industrielle et jusqu'à la dernière once de leur
+énergie, insistant avec force sur la construction rapide et intense
+d'aéroplanes et surtout de navires. C'est dans la marine marchande,
+répétait-il, qu'est la clef de l'intervention américaine, le facteur
+suprême de la guerre.
+
+Puis, ayant joué son rôle d'excitateur, il revint en Europe. La
+lettre ouverte à M. Lloyd George, où, tout en refusant le Ministère
+de l'Aviation, il réclamait l'unité de direction des opérations
+militaires, la répression de tout élément séditieux, une politique plus
+rigoureuse vis-à-vis des ennemis naturalisés, la mobilisation de toutes
+les forces masculines et féminines de l'Angleterre, et le rationnement
+obligatoire, fut le coup de clairon, bref et sonore, qui annonçait son
+retour, stimulant de tous les sacrifices, appel à toutes les énergies.
+
+Il emportait des Etats-Unis, avec une profonde admiration pour l'élan
+d'énergie enthousiaste et féconde, d'origine presque mystique, qui
+entraînait dans cette croisade lointaine cent millions d'Américains,
+une confiance totale dans le Président Wilson. «Le Président possède ce
+qu'il appelle lui-même «un esprit au sentier unique», _a singletrack
+mind_, a-t-il dit. Sa méthode consiste à ne faire qu'une chose à la
+fois. Mais il la fait.»
+
+Il revenait aussi avec la conviction qu'il était urgent, pour les
+Alliés, de discuter d'un commun accord et de coordonner les demandes
+en matières premières, en vivres, en munitions qu'ils faisaient
+à l'Amérique. Et cela afin d'utiliser dans toute leur étendue la
+généreuse abondance des ressources que met à leur disposition la vaste
+République d'outre-mer. «Hommes, tonnage, aéroplanes, autos, acier,
+cuivre, blé, bestiaux, que sais-je? a-t-il déclaré, l'Amérique est
+prête à tout donner. Encore faut-il qu'elle sache pourquoi, comment et
+en quelles quantités...»
+
+--Je vais me battre pour l'unité de contrôle, avait-il dit en quittant
+l'Amérique.
+
+Il tint parole. Et cette unité de contrôle naquit, en effet, de la
+première grande conférence interalliée qui se tint à Paris en décembre
+1917 et à laquelle il prit part. Nous en avons récolté les prodigieux
+résultats.
+
+Depuis lors, M. Lloyd George, qui ne désespérait pas d'associer à son
+ministère cette force précieuse, offrit de nouveau un siège à lord
+Northcliffe, au Cabinet de guerre, cette fois. Et, de nouveau, celui-ci
+refusa. Il tient, par-dessus tout, à conserver son indépendance et
+celle de ses journaux.
+
+--Je suis plus utile ainsi, dit-il simplement.
+
+Ses amis n'ont cessé de regretter cette décision. Peut-être lord
+Northcliffe voyait-il plus juste et plus loin: son rôle, un rôle unique
+au monde, n'est-il pas d'autant plus important qu'il ne veut aucune
+consécration officielle?
+
+Mais, en même temps qu'il restait à Londres le chef des missions
+britanniques aux Etats-Unis, il acceptait, sans portefeuille, les
+fonctions de _Directeur de la Propagande en pays ennemis_, pour
+lesquelles il ne relevait que de M. Lloyd George et du Cabinet de
+guerre.
+
+Son œuvre considérable et celle de ses collaborateurs y resta secrète.
+C'est uniquement par les explosions de rage éclatant dans les feuilles
+austro-germaniques qu'on en put mesurer les effets. Celles-ci
+accusaient «Northcliffe, prince du mensonge, homme dénué de conscience
+morale, dont les outils quotidiens sont la fourberie, la brutalité,
+le cynisme où il est passé maître», elles l'accusaient «d'assassiner
+l'Allemagne avec des armes empoisonnées». Elles soulignaient son
+sourire sardonique lorsque «fomentant la révolution à l'intérieur
+de l'Autriche, qui est devenue le centre même de son activité», il
+exaltait et excitait Tchèques, Polonais, Slaves.
+
+«Sont-ce des individus comme Lloyd George, Northcliffe ou Herr Wilson
+qui peuvent entraîner les peuples?» s'écriaient comiquement leurs
+scribes. Puis, après avoir juré qu'ils ne concluraient jamais la
+paix avec cette troupe de bandits (il ne faut jurer de rien), ils se
+lamentent de ne point posséder en Allemagne de pareil propagandiste,
+ils éclatent en reproches amers et naïfs contre l'inertie de leur
+gouvernement.
+
+Le Kaiser lui-même reconnaissait la puissance de lord Northcliffe et la
+redoutait.
+
+Dans le livre de curieux souvenirs qu'a publiés son dentiste américain,
+M. Arthur Davis, on le voit s'écrier:
+
+--Lloyd George mène l'Angleterre à la ruine. C'est un socialiste et
+c'est l'agent, le porte-paroles de lord Northcliffe, le véritable
+maître de l'Angleterre à l'heure actuelle...»
+
+Dans un ordre du jour dénonçant la propagande anglaise en Allemagne, le
+général Von Hutier stigmatisait pesamment lord Northcliffe, «le plus
+fieffé coquin de l'Entente», sous le titre pompeux de «Ministre de la
+Destruction de la Confiance Germanique».
+
+Et Hindenburg surenchérissait encore.
+
+Aussi la haine des Allemands croît-elle avec leurs craintes. En
+Amérique, des policiers ne cessaient d'escorter, malgré lui, le chef
+de la mission britannique contre lequel se préparaient complots et
+attentats. En Angleterre, les Tudesques envoyaient des avions, des
+croiseurs ou des sous-marins bombarder sa maison. Ils frappaient une
+médaille contre lui; ils publiaient, sous le nom d'_Anti-Northcliffe
+Mail_ un hebdomadaire en plusieurs langues débordant d'injures et
+de calomnies, dont les aviateurs ennemis répandaient sans cesse des
+exemplaires dans les lignes britanniques. Signes indiscutables que la
+propagande atteignait son but: la bête écumait, elle était touchée. On
+en eut la preuve plus tôt qu'on ne s'y attendait.
+
+
+
+
+_Les idées politiques de lord Northcliffe_
+
+
+Gagner la guerre, telle fut donc la préoccupation constante de lord
+Northcliffe. Son vigoureux et clairvoyant optimisme, même aux heures
+les plus sombres, ne douta pas plus de la victoire qu'il n'avait douté
+de la guerre, ou «des guerres», suivant son expression.
+
+Son regard toutefois ne se bornait pas aux inquiétudes et aux espoirs
+immédiats de la guerre. Il lui arrivait de s'en détacher pour parcourir
+les horizons encore brumeux de l'après-guerre, aborder les difficiles
+problèmes de la reconstruction.
+
+--Northcliffe? Mais c'est un conservateur! m'a-t-on dit en France.
+
+Et ceux, en effet, qui n'ont pas fait de son caractère et de sa
+politique une étude spéciale ont pu s'y méprendre et regretter parfois
+de voir cette grande force défendre la citadelle désuète du torysme.
+
+Erreur pourtant. Lord Northcliffe, nous l'avons vu, n'appartient à
+aucun parti. Son esprit est trop vaste pour s'emprisonner dans les
+étroites limites d'un programme politique. S'il sembla naguère s'allier
+aux conservateurs, c'est qu'il trouvait en eux l'appui nécessaire aux
+mesures destinées à éviter ou à combattre le péril grandissant de la
+guerre. Pas davantage.
+
+Depuis, tout en restant attaché aux traditions qui ont fait la
+grandeur de l'Angleterre, il a favorisé les réformes démocratiques
+qu'au milieu de la plus tragique des crises le Parlement britannique
+a trouvé le temps de discuter et de voter. Il s'est déclaré pour
+l'_Education Bill_, qui ne fait pas de l'instruction un privilège
+de la naissance ou de la fortune mais y associe tous les enfants
+pour le plus grand bien intellectuel du pays; pour la réforme du
+suffrage qui étend le droit de vote à tous les citoyens, hommes et
+femmes, puisque tous ont donné leur effort à la guerre. Il envisage
+comme une question de justice une représentation plus nombreuse du
+_Labour Party_ à la Chambre des Communes. Il lui réserva une colonne
+quotidienne du _Daily Mail_ pendant la période électorale, pour lui
+permettre de développer son programme. Il prévoit, pour l'heure de
+la démobilisation, une coopération sur des bases plus équitables du
+capital et du travail, le retour à la culture, une répartition nouvelle
+de la terre. Il demande qu'on accorde peu à peu aux peuples unis sous
+le drapeau de l'Union Jack--l'Inde comme l'Irlande--les droits et les
+devoirs du _self-government_. Et si les questions de l'Empire l'ont
+toujours préoccupé, entre l'Impérialisme de Chamberlain, citadelle
+orgueilleusement dressée à l'écart et au-dessus de l'univers, et
+celui qui se prépare, généreux, fécond, largement ouvert aux amitiés
+éprouvées et aux idées neuves, il sait placer toute l'immensité de
+la guerre. Ce qu'il hait le plus profondément dans le militarisme
+prussien, c'est son autocratie brutale et stérile. Il veut enfin que,
+de la victoire si durement achetée, sorte un monde meilleur, une
+humanité rénovée.
+
+Un des amis de lord Northcliffe, homme éminent lui-même, qui a dirigé
+avec éclat l'un des plus admirables services de l'armée anglaise, me
+disait dernièrement:
+
+--Il a été notre salut pendant la guerre, il le sera pour
+l'après-guerre: c'est notre plus grand homme, le génie constructeur de
+l'Empire!
+
+Mais par delà les frontières de cet Empire, lord Northcliffe pense
+encore aux peuples alliés, membres de cette Société des Nations à
+laquelle nous devrons peut-être l'impossible retour de ce fléau
+stupide, la guerre. Il pense surtout à la France qu'il a toujours aimée
+et admirée et dont il s'applique sans cesse depuis quatre ans à exalter
+les sacrifices et l'héroïsme.
+
+Comme on lui demandait son opinion sur le retour de l'Alsace-Lorraine,
+il répondit brusquement:
+
+--Cela doit se faire, il le faut, _it must be done!_ avec tant
+d'inflexible violence qu'il fut inutile d'insister.
+
+Par contre, il s'étend volontiers sur l'avenir qui attend nos deux pays
+après la terrible épreuve.
+
+--Il est essentiel, l'ai-je entendu dire, que la France et l'Angleterre
+arrivent à une alliance plus intime que jamais. Il le faut parce que
+la brute prussienne est dure à tuer et peut toujours se relever, il le
+faut aussi parce que nos qualités se complètent et s'équilibrent. C'est
+de France que jaillissent toutes les idées neuves et hardies, toutes
+les grandes inventions. Il en a toujours été, il en sera toujours
+ainsi. Mais la brillante rapidité de l'esprit français fait qu'à peine
+cette idée ou cette invention lancées, il néglige trop souvent d'en
+tirer le fruit et se passionne pour de nouveaux projets. De sorte que
+ce sont les nations plus commerciales qui en retirent les profits de
+tous genres. Il y a vingt-deux ans, j'avais à Paris une petite auto de
+marque française et je félicitais à propos de cette dernière conquête
+du génie français l'un de mes vieux amis, parisien sceptique: «Oui,
+me répondit-il, c'est nous qui avons découvert l'auto; ce sont les
+Anglais et les Yankees qui en feront de l'argent.» Cette prophétie
+ne s'est qu'en partie réalisée. Mais il est certain qu'avec moins de
+flamme créatrice et plus de lenteur dans la conception, l'Anglo-Saxon
+l'emporte sur le Français par l'esprit d'organisation, la continuité
+dans l'effort, la ténacité. Nous avons beaucoup à apprendre les uns des
+autres...»
+
+Lord Northcliffe est donc partisan d'une cohésion toujours plus étroite
+entre la France et l'Angleterre,--militaire, navale, commerciale et
+linguistique. Il croit que de nombreux mariages franco-anglais auraient
+d'excellents résultats et, en particulier, celui d'écarter ce qui est
+à son avis le plus grave danger de la France: la dépopulation. Il
+estime que de chaque côté du Détroit nos enfants devraient parler
+deux langues: le français et l'anglais. Enfin s'il était autrefois
+l'adversaire du tunnel sous la Manche, dont la capture aurait pu mettre
+dans la main prussienne la clef de l'Angleterre, il le préconise à
+présent aussi bien que le service postal aérien entre Londres et Paris,
+en attendant celui des voyageurs...
+
+Mais surtout il n'oublie jamais de rappeler la dette contractée envers
+la France. Ses articles et ses discours en font foi. Plusieurs semaines
+avant l'intervention des Etats-Unis, il les invitait publiquement à
+nous prouver leur gratitude historique en nous aidant à ranimer nos
+industries et à porter l'écrasant fardeau de nos charges financières.
+Depuis, il ne manque jamais une occasion de défendre nos intérêts
+économiques. Au cours des discussions et des allocutions si importantes
+de l'_Imperial War Conference_, à propos du tarif préférentiel accordé
+aux marchandises des Dominions et des bases nouvelles de la politique
+économique mondiale, le _Times_ et le _Daily Mail_ ont su à l'occasion
+revendiquer des droits que d'aucuns seraient parfois tentés d'oublier.
+«La prospérité économique de nos alliés, assurait un article du _Daily
+Mail_ est presque aussi importante pour nous que la nôtre propre.»
+
+Et nous pouvons compter sur lord Northcliffe quand se dresseront
+les problèmes de la reconstruction interalliée; par exemple, celui
+de notre marine marchande dont, empêchés par la défense urgente de
+notre territoire et la mobilisation immédiate de tous nos hommes,
+nous n'avons même pu réparer les unités alors que, dans les chantiers
+de constructions navales de la Grande Bretagne et des Etats-Unis se
+préparent avec fièvre des flottes commerciales formidables.
+
+Des deux frères qui ont lutté et souffert côte à côte, couru les mêmes
+risques, frôlé la même mort, serait-il équitable que l'un, le _boy_
+en kaki, revînt dans un palais, l'autre, le poilu bleu pâle, dans une
+maison en ruines? Lord Northcliffe ne veut pas de cette injustice. Il
+écrivait dans le _Petit Parisien_ quelques semaines avant l'armistice:
+
+«Quand un de mes amis anglais me dit: «Nous aidons la France», je
+réponds: C'est vrai, mais c'est dans les champs, les fermes, les
+châteaux et les villes de France que nous luttons contre la brute: la
+France est le champ de bataille de la civilisation...
+
+«Je ne crois pas à l'ingratitude des nations. Elles sont beaucoup
+plus reconnaissantes que les individus... Les actions individuelles
+s'oublient; celles des peuples sont inscrites dans l'histoire et
+l'histoire qu'enseignent les écoles vit dans le cœur des hommes.
+Quand on fera le tableau de cet immense cataclysme, on constatera que
+la dette contractée envers la France a été acquittée, et acquittée
+au-delà. Mais l'humanité ne pourra jamais s'en libérer entièrement.
+Jamais on ne paiera à leur prix ces jeunes vies héroïques offertes
+par tant de Français, ni les souffrances infligées aux habitants des
+provinces envahies.
+
+«Je me permets de prophétiser que tout ce qui se pourra compenser le
+sera largement et qu'on s'efforcera de rendre à la France ce qui lui
+est dû des deux mains et de tout cœur...»
+
+A une alliance fondée sur le sentiment le plus désintéressé, trempée
+par la souffrance, fortifiée par l'estime, nécessitée par la menace de
+l'avenir il faut encore et surtout le lien des intérêts communs.
+
+Ces paroles émues de lord Northcliffe, l'un des grands constructeurs du
+monde futur, nous sont un gage précieux que l'on y pensera de l'autre
+côté du Détroit. Et selon la parole d'un de nos hommes politiques,
+«ceux que la guerre a unis ne se sépareront pas après la paix, car il y
+aura entre eux de l'ineffaçable...»
+
+
+_Le Gérant_: EDMOND SCHNEIDER.
+
+[Illustration: logo imprimeur.]
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+ Pages.
+ Une force de la nature... ou de la science. 5
+ La famille Harmsworth. 8
+ Un journaliste de 15 ans. 10
+ Directeur de journal à 20 ans. 12
+ Lady Northcliffe. 14
+ Alfred le Grand. 15
+ Le _Daily Mail_. 18
+ Le Napoléon de la Presse. 21
+ Lord Northcliffe grand "reporter". 22
+ L'homme d'affaires. 24
+ Une journée de lord Northcliffe. 28
+ Idéaliste et réalisateur. 34
+ Travail et voyages. 35
+ Lord Northcliffe administrateur. 40
+ Avant la guerre. Les campagnes contre le "danger allemand". 43
+ Pendant la guerre: Pour la victoire et pour la France. 48
+ Les missions de lord Northcliffe. 53
+ Les idées politiques de lord Northcliffe. 57
+
+
+
+
+ Le Fait de la Semaine
+
+ LIBRAIRIE GRASSET, 61, Rue des Saints-Pères
+
+ ABONNEMENTS
+ France Étranger
+ La Série de =25= numéros =15= fr. =20= fr.
+ La Série de =50= numéros =30= fr. =40= fr.
+
+ NUMÉROS PARUS:
+
+ I. Jean JAURÈS.
+
+ II. Petite histoire politique de l'ANGLETERRE depuis 1914.
+
+ III. Ce qu'un Français doit savoir des ETATS-UNIS.
+
+ IV. L'Œuvre de guerre du Parlement.
+
+ V. Ce qu'un Français doit savoir de la MARINE MARCHANDE.
+
+ VI. Petite histoire de l'ALLEMAGNE depuis 1914.
+
+ VII. Le devoir de l'argent, par Novus.
+
+ VIII. La houille blanche.
+
+ IX. Perdons-nous la RUSSIE?
+
+ X. Ce qu'un Français doit savoir de l'ITALIE.
+
+ XI. LA POLICE, ce qu'elle est, ce qu'elle devrait être.
+
+ XII. Les persécutions anti-helléniques en Turquie.
+
+ XIII. Le droit des MUTILES.
+
+ XIV. L'arme économique des alliés.
+
+ XV. La Défense de L'ORIENT et le rôle de l'Angleterre.
+
+ XVI. L'Esprit de Conquête.
+
+ XVII. Le Statut de la Terre.
+
+ XVIII. Mémoire du Prince Lichnowski.
+
+ XIX. Histoire du CREDIT EN FRANCE.
+
+ XX. Les Grandes Fourragères.
+
+ XXI. Mémoire du Docteur Muehlen.
+
+ XXII. Petite Histoire de l'Alsace-Lorraine.
+
+ XXIII. Comment fonder une Coopérative.
+
+ XXIV. Guide du Réfugié et du Rapatrié.
+
+ XXV. Les Sophismes de Paix.
+
+ XXVI. Pourquoi les Américains sont venus.
+
+ XXVII. Les Régions économiques.
+
+ XXVIII. Les Chemins de fer interalliés.
+
+ XXIX. Qu'est-ce qu'une banque.
+
+ XXX. Le Contrat de Travail des Mobilisés.
+
+ XXXI. Réquisitoire contre l'Allemagne.
+
+ XXXII. La Démocratie sociale.
+
+ Impr. F. Durand, 18, Rue Seguier, Paris.
+
+
+ * * * * *
+
+
+ Liste des modifications:
+
+ Page 8: «Harsmworth» remplacé par «Harmsworth» (La famille Harmsworth)
+ Page 9: «Hamsworth» remplacé par «Harmsworth» (Cecil Harmsworth)
+ Page 16: «est» par «est-ce» (est-ce une légende?)
+ : «traditionnaliste» par «traditionaliste» (de l'Angleterre
+ traditionaliste)
+ Page 20: «quels» par «quelles» (ais quelles heures d'allégresse!)
+ Page 23: «Dolmenico» par «Delmenico» (le directeur du restaurant
+ Delmonico)
+ Page 30: «s'époumonnent» par «s'époumonent» (ils s'époumonent à suivre)
+ Page 36: ajout de «il» (il suit avec passion)
+ Page 37: «ils» par «il» (il constitue l'aliment principal.)
+ Page 56: «conclueraient» par «concluraient» (qu'ils ne concluraient)
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75815 ***
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+</head>
+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75815 ***</div>
+
+<hr class="full">
+
+<p><a href="#note_au_lecteur">Au lecteur</a></p>
+
+<p><a href="#table_des_matieres">Table des matières</a></p>
+
+<h1>Lord Northcliffe </h1>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="titlepage">
+ <p><span class="pagenum hidden" id="Page_3">3</span></p>
+
+ <p class="title1">ANDRÉE VIOLLIS</p>
+
+ <p class="center">_________</p>
+
+ <p class="title2">Lord Northcliffe</p>
+
+ <div class="figcenter2" style="width: 50px;">
+ <img src="images/vignette.jpg" alt="" width="50" height="49">
+ </div>
+
+ <p class="title3">PARIS</p>
+ <p class="title4">LIBRAIRIE BERNARD GRASSET</p>
+ <p class="title5">61, <span class="smcap">rue des Saints-Pères,</span> 61</p>
+
+ <p class="center margintopminus1">___</p>
+
+ <p class="title6"><span class="smcap">MCMXIX</span></p>
+</div>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum hidden" id="Page_5">5</span></p>
+ <h2 id="ch_1"><span class="big140">LORD NORTHCLIFFE</span><br>
+ <i>Une force de la nature... ou de la science</i></h2>
+ <p class="center margintopminus1 marginbottom2">————</p>
+</div>
+
+<p>Dans un salon où se trouvaient réunis plusieurs représentants des
+Alliés, un Français, rare survivant de cette faune aujourd’hui
+disparue qui ne voulait rien connaître en dehors de l’enceinte des
+fortifications parisiennes, demandait tout à coup:</p>
+
+<p>—Mais qui est donc ce lord Northcliffe?</p>
+
+<p>—Northcliffe? répondit laconiquement un Américain, c’est la puissance
+de l’Angleterre...!</p>
+
+<p>Homme d’affaires, homme d’action, homme de pensée, le tout à un degré
+éminent, exerçant une profonde influence sur l’opinion du monde par les
+nombreux et puissants journaux qu’il dirige, ayant refusé plusieurs
+portefeuilles pour garder son indépendance, et résolu de mener la
+guerre jusqu’à la victoire indiscutable et totale, veillant maintenant
+sur la paix en vigie impérieuse et tenace, lord Northcliffe occupe, en
+effet, une situation unique.</p>
+
+<p>Il est non seulement une des personnalités les plus connues de notre
+temps, mais une des plus discutées. Il emplit l’Empire britannique de
+son nom. Qu’on ouvre un journal, une revue, il est question de lui;
+qu’on assiste aux débats de la Chambre, à un meeting, à un congrès,
+encore lui; qu’on entre même dans un théâtre, toujours lui. Dans une
+pièce du populaire Barrie, jouée l’autre <span class="pagenum" id="Page_6">6</span> hiver, un certain lord
+Times apparaît de temps à autre, comme un diable sort d’une boîte, et
+crie d’un ton impérieux: «<i lang="en">It must be done!</i> Il faut que cela
+se fasse!...» Un beau jour, Horatio Bottomley, directeur d’une revue
+tapageuse, le <i lang="en">John Bull</i>, faisait promener à travers Londres
+de grands placards sur lesquels on lisait: «<i lang="en">Northcliffe sends for
+the king.</i> Northcliffe envoie chercher le roi...» Si on cause
+paisiblement entre amis et qu’on cite son nom, le débat se passionne,
+s’enflamme, on attaque et on défend, on exalte et on injurie, on se
+lance à la tête épithètes et arguments:—«C’est un ambitieux sans
+scrupules, un dictateur!—Les forts doivent gouverner!—C’est un
+esprit changeant, une imagination déréglée!—Un admirable prophète, un
+génie constructeur!—Un jaune!—Le courage le plus indomptable!—Le
+plus impudent!—Un patriote, en tous cas!...» A ces mots, la dispute
+s’apaise, l’accord s’établit. Amis et ennemis s’entendent sur ce point:
+«C’est un patriote, c’est l’homme qui a prédit la guerre, l’homme qui a
+voulu la victoire et l’a eue...»</p>
+
+<p>Il faut le connaître pour comprendre le secret de l’empire qu’il
+exerce, de l’agitation qu’il soulève.</p>
+
+<p>Vous avez vu des tanks? Quand une de ces machines formidables en même
+temps que prodigieusement intelligentes s’en va droit son chemin,
+sûrement, inéluctablement, qu’elle broie les réseaux de fil de fer,
+écrase les sacs de terre, déracine les arbres, enjambe les fossés
+et les tranchées, renverse tous les obstacles avec un paisible, un
+effroyable dédain, on sent que rien ne pourra l’arrêter. Telle est à
+peu près l’impression que donne à première vue lord Northcliffe. C’est
+une force de la nature—ou de la science.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_7">7</span></p>
+
+<p>Quand il est présent, on ne voit, on n’entend que lui. Il semble, sans
+effort et comme naturellement, absorber tout l’air respirable. Je le
+revois tel qu’il m’apparut pour la première fois dans son cabinet du
+<i lang="en">Times</i>, debout devant la monumentale cheminée aux flammes vives,
+la tête rejetée en arrière sur son cou de lutteur, les épaules carrées,
+les poings derrière le dos, sa haute taille solide tendue dans une
+attitude de défi. De profil, les traits sont nets, dessinés d’un seul
+jet pur et hardi; de face, ils se ramassent en un ovale d’une structure
+massive, à la mâchoire puissante et obstinée: le profil de Napoléon
+dans la face de John Bull. Ses yeux gris bleu, au regard vif qui
+parcourt, note et saisit, se fixent parfois violemment avec l’éclat dur
+d’un trait d’acier.</p>
+
+<p>Le voici qui se promène de long en large; il s’assied, il se lève,
+se penche vers une table, consulte une carte, un livre, saisit son
+téléphone, lance un ordre, prend une note, le tout en une minute. Et il
+parle. Des phrases pressées, explosives, chargées de faits et d’idées,
+se succèdent en brefs éclairs. Mais plus souvent il écoute, se bornant
+à diriger l’entretien par des questions rapides, brusques qui précisent
+la pensée, la pressent, en font jaillir le suc essentiel. Parfois quand
+il s’anime ou s’irrite—cela lui arrive!—ses lèvres se tordent sur les
+mots et les lancent brusquement avec cette crispation de la main qui
+jette une bombe. Les yeux noircissent. La figure rougit. Mais tout à
+coup il se laisse tomber dans un fauteuil avec une aisance abandonnée,
+il rit, il plaisante,—humour britannique ou boutade celte—et ses
+traits prennent une expression presque enfantine de gaîté, d’amicale
+confiance. Il peut être dur, il sait <span class="pagenum" id="Page_8">8</span> être bon. Mais c’est par
+dessus tout un combatif, une volonté inspiratrice, un semeur de pensées
+et d’action,—un animateur, comme on dit en Italie. Et sa vie,—la vie
+d’un homme qui s’est fait lui-même,—constitue une leçon unique de
+travail, de persévérance, d’énergie.</p>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop hidden">
+
+<div class="chapter">
+ <h2 id="ch_2"><i>La famille <ins class="correction" title="Harsmworth">Harmsworth</ins></i></h2>
+ <p class="center margintopminus1 marginbottom2">————</p>
+</div>
+
+<p>Alfred, Charles, William Harmsworth, vicomte Northcliffe, naquit en
+Irlande, en 1865, d’un père anglais, avocat du Middle Temple à Londres,
+mais à cette époque inscrit au barreau de Dublin, lettré délicat dont
+il tient ses dons d’orateur et ses aptitudes littéraires, et d’une
+mère irlandaise qui avait dans les veines du sang écossais. Il doit à
+l’élément celte sa fougue audacieuse, son caractère généreux et violent
+par saccades, son bel optimisme rebondissant; à l’élément anglo-saxon,
+sa lucidité réfléchie, sa redoutable et inflexible ténacité.</p>
+
+<p>Une photographie le représentée l’âge d’un an sur les genoux de sa
+mère. La tête posée droite et fière sur les épaules menues, le front
+bombé, étonnamment large et haut, mais surtout le regard des prunelles
+limpidement ouvertes sur le monde, avec une expression à la fois
+pensive et ravie, sont étrangement suggestifs. De la mère, on ne voit
+sous des cheveux en bandeaux que le front au beau modelé, le profil
+tendrement incliné et le geste de deux mains qui enveloppent d’une
+caresse protectrice le corps allongé et nu de son premier-né. On sent
+qu’elle n’est là que pour lui. S’aperçoit-elle même qu’elle s’efface?
+C’est qu’elle fut mère avant tout, une mère admirable.</p>
+
+<p>Elle eut treize enfants, que, restée veuve de <span class="pagenum" id="Page_9">9</span> bonne heure elle sut
+élever avec une énergie pleine de douceur et qui entourent maintenant
+sa vieillesse d’un culte fait d’amour et de gratitude. Elle est la
+seule femme au monde qui ait quatre fils au Parlement: deux à la
+Chambre des Lords, Lord Northcliffe et Lord Rothermere qui, ministre
+de l’Aviation, organisa si brillamment l’Etat-major de l’air et
+effectua la délicate fusion de l’aviation militaire et navale; deux à
+la Chambre des Communes, dont l’un, Sir Leicester Harmsworth, recevait
+dernièrement le titre de baronet, tandis que l’autre, Cecil <ins class="correction" title="Hamsworth">Harmsworth</ins>,
+secrétaire parlementaire de M. Lloyd George, fut chargé de diriger
+pendant la guerre l’industrie de la pêche, si importante en Angleterre.</p>
+
+<p>Lord Northcliffe, parlant de sa mère, décrivait cette vie d’ordre
+équilibré, de simple activité et tout l’intérêt, toute la part que,
+malgré son âge, elle prend à la guerre et aux œuvres de guerre.</p>
+
+<p>—Elle est aussi intellectuellement active qu’une femme de trente ans,
+<i lang="en">my very wonderful mother!</i> concluait-il avec émotion.</p>
+
+<p>Où qu’il se trouve, et Dieu sait s’il a voyagé, lord Northcliffe écrit
+ou télégraphie chaque jour à sa mère. Quand il est en Angleterre,
+malgré la tâche écrasante à laquelle il doit suffire, il s’efforce de
+lui consacrer au moins une journée par semaine. Elle est restée le
+lien vivant et l’âme de cette famille où frères et sœurs s’aiment et
+s’épaulent avec une solidarité dans l’affection plus rare en Angleterre
+que chez nous, car le cercle du foyer y est moins étroit. Quand on
+étudie la vie d’un homme célèbre: «Cherchez la mère», devrait-on dire.
+Dans le cas de lord Northcliffe, on cherche et on trouve.</p>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop hidden">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum" id="Page_10">10</span></p>
+ <h2 id="ch_3"><i>Un journaliste de 15 ans</i></h2>
+ <p class="center margintopminus1 marginbottom2">————</p>
+</div>
+
+<p>Il quitta l’Irlande dès sa première enfance, son père étant venu
+s’installer à Londres, dans un de ces grands faubourgs où des
+kilomètres de cottages vêtus de lierre et de vigne vierge s’alignent
+au milieu de jardins verts. Il y a encore des gens à Hampstead qui
+se souviennent des jeunes Harmsworth, garçons robustes, joyeux,
+bruyants, très sportifs, qui jouaient au foot-ball et à la raquette,
+vagabondaient à travers la campagne et fréquentaient une école
+secondaire du voisinage, analogue à nos lycées. Alfred Harmsworth n’a
+rien du fort en thème et devait étouffer dans l’atmosphère confinée
+d’une classe. C’est la vie qu’il fallait comme livre à ce jeune esprit
+curieux, impatient, avide d’émotions et d’action. Mais comme il avait
+également le goût de penser et d’écrire, le journalisme lui sembla
+réaliser ce double idéal. Ce fut une vocation précoce, irrésistible,
+à laquelle il sut rester fidèle. Il aima toujours passionnément son
+métier. Peut-être est-ce le secret profond de sa force et de son succès.</p>
+
+<p>Il ne trouva guère d’encouragement autour de lui. Son père, soucieux de
+le voir s’engager dans les sentiers risqués de l’aventure, le suppliait
+de revenir à la grande route du barreau. «Mais il ne m’apparaissait
+pas, a dit lord Northcliffe, que l’étude du droit, l’existence d’un
+homme de loi et tous les délais qu’infligent les pratiques chicanières
+de la basoche soient des concomitants nécessaires d’initiative,
+d’énergie, d’action et de décision.» Deux journalistes connus, dont
+l’un, sir William Hardman, était un ami de son père, et l’autre,
+G.-A. Sala, <span class="pagenum" id="Page_11">11</span> après quarante ans d’expérience, un vieux cheval de
+retour de la presse, s’efforcèrent mais en vain de le détourner de sa
+vocation. Rien n’y fit. Etant encore au collège, il avait fondé et
+dirigé le magazine de l’école, si bien que la rédaction, l’impression,
+la correction des épreuves n’avaient dès cette époque plus de mystère
+pour lui. Il se faufilait dans les salles de rédaction et d’imprimerie
+afin d’en renifler l’odeur d’encre fraîche et de papier, aussi
+enivrante à ses narines que les senteurs du goudron pour les futurs
+marins. A peine âgé de seize ans, il écrivait déjà de ci de là, en
+franc-tireur. Un vieil Ecossais sagace, plein de perception, M. James
+Henderson, qui possédait plusieurs publications hebdomadaires dont un
+magazine pour la jeunesse, <i lang="en">The Young Folk’s Budget</i>, montra son
+flair en se faisant le parrain en journalisme de l’adolescent auquel
+il ouvrit à la fois ses colonnes et sa maison. Tandis que la plupart
+des directeurs de journaux se retranchaient dans l’auguste solitude
+de leur tour d’ivoire, dressée très haut au-dessus de l’humble foule
+de leurs collaborateurs, celui-ci les recevait familièrement à sa
+table et c’est par lui qu’Alfred Harmsworth s’immisça dans les cercles
+littéraires et connut plusieurs écrivains célèbres, dont le grand
+Robert-Louis Stevenson. A dix-sept ans, il était nommé secrétaire de
+la rédaction d’un hebdomadaire, <i lang="en">Youth</i>, où il put prendre une
+première idée des rouages intérieurs d’une publication. Entre temps
+il continuait à faire avec une hardiesse tenace ce qu’il appelait
+«des attaques brusquées contre les fortifications hérissées de fil
+de fer barbelé des grands quotidiens du matin et du soir». Ses raids
+étaient souvent couronnés de succès. Mais <span class="pagenum" id="Page_12">12</span> il garde une gratitude
+toute particulière à un M. Greenwood, rédacteur en chef de la
+<i lang="en">Saint-James’s Gazette</i> qui, dit-il, «lui fit beaucoup de bien en
+refusant la plupart des articles qu’il lui apportait». Aux natures de
+cette trempe, un échec est un coup d’éperon.</p>
+
+<p>En outre et surtout, Alfred Harmsworth promenait sur les choses
+et les gens son jeune regard aigu d’Indien sur le sentier de la
+guerre, notant, comparant, critiquant avec une impitoyable lucidité,
+emmagasinant faits et documents dans la mémoire la plus vaste et
+la plus fidèle qui soit; et déjà au creuset de cet esprit créateur
+s’élaborait le plan de ses futures entreprises.</p>
+
+<p>Le hasard d’un secrétariat qui lui valut ses premiers voyages sur le
+Continent vint encore l’enrichir d’expériences nouvelles: il y acquit
+le germe de ses connaissances si profondes sur l’âme, la politique, les
+mouvements économiques et sociaux des peuples de l’Europe.</p>
+
+<p>«Quand des parents viennent me demander comment leurs fils devraient
+se préparer au journalisme, a écrit lord Northcliffe, je réponds
+invariablement: «La meilleure instruction possible, la connaissance du
+français et une période d’initiation dans un journal de province.»</p>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop hidden">
+
+<div class="chapter">
+ <h2 id="ch_4"><i>Directeur de journal à 20 ans</i></h2>
+ <p class="center margintopminus1 marginbottom2">————</p>
+</div>
+
+<p>Cette initiation, une chance malheureuse allait la fournir au jeune
+Harmsworth: les docteurs durent lui interdire le séjour de Londres.
+Car il faut le noter ici: cet homme à l’allure robuste, ce travailleur
+acharné, ce lutteur a toujours eu une santé fort délicate qui vint à
+tout instant l’entraver <span class="pagenum" id="Page_13">13</span> et dont il ne put s’accommoder que par
+des miracles de volonté et la plus prudente sagesse dans la conduite
+et l’équilibre de son existence quotidienne. «Ah! si du moins j’avais
+eu une belle santé!...» ai-je entendu soupirer plus d’un raté ou d’un
+aigri. Lord Northcliffe eut encore cet obstacle à surmonter. Il le
+vainquit.</p>
+
+<p>Vers cette même époque, il avait eu la douleur de perdre son
+père; étant l’aîné, il devenait chef de famille avec toutes les
+responsabilités que ce titre entraîne. Il les chargea vaillamment sur
+ses épaules et à l’âge de vingt ans environ quitta Londres pour diriger
+un journal dans la ville de Coventry.</p>
+
+<p>«Dans les vastes organisations que sont les journaux des grandes
+cités comme Londres, New-York ou Paris, continue lord Northcliffe,
+le néophyte doit en vérité ouvrir des yeux bien grands pour arriver
+à comprendre l’ensemble de ces organisations; mais dans un journal
+de province où le secrétaire de la rédaction et les rédacteurs sont
+en contact étroit et quotidien, où le même homme peut avoir à jouer
+simultanément plusieurs rôles, où propriétaire, directeur, typographes,
+reporters et articliers doivent être constamment associés, il est aisé
+d’embrasser dans son entier le mécanisme d’un journal.»</p>
+
+<p>Il pénétrait donc bientôt tous les secrets de cette officine
+mystérieuse et compliquée.</p>
+
+<p>C’est à Coventry également que parut le numéro initial
+d’<i lang="en">Answers</i>, la première publication qu’organisa Alfred
+Harmsworth. Il n’avait pas vingt-trois ans. C’était une revue
+hebdomadaire dont les demandes formulées par les lecteurs et les
+réponses qu’on leur donnait formaient l’intérêt principal.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_14">14</span></p>
+
+<p>Elle végétait quand le jeune directeur l’acheta pour lui insuffler la
+vie ardente qui galvanisait tout ce qu’il touchait. Il la rédigeait
+presqu’entière à lui seul, articles de tête, variétés, nouvelles, mots
+d’esprit et jusqu’aux annonces avec une verve jaillissante et drue et
+la plus ingénieuse entente de ce que désirait le public. Un habile
+système de concours et de primes, lancé avec une audace qui aurait pu
+paraître téméraire si elle ne s’était appuyée sur une intuition géniale
+du pouvoir de la réclame et le sens psychologique le plus avisé, vint
+assurer le succès. Les murs se couvrirent d’affiches éclatantes, les
+abonnements affluèrent avec une abondance qui touchait au scandale,
+des légendes prestigieuses se formèrent. Et tout ce tintamarre, tout
+ce bouleversement prenaient leur source dans un tout petit bureau où
+travaillaient nuit et jour une poignée de jeunes et hardis lurons.</p>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop hidden">
+
+<div class="chapter">
+ <h2 id="ch_5"><i>Lady Northcliffe</i></h2>
+ <p class="center margintopminus1 marginbottom2">————</p>
+</div>
+
+<p>Pourtant la partie était loin d’être gagnée. Tout pouvait encore
+s’effondrer. Et c’est ce moment-là qu’Alfred Harmsworth choisit
+pour se marier. Mariage d’amour, naturellement. Les esprits timorés
+de chez nous qui n’admettent le mariage que comme un troc entre le
+«sac» obligatoire de la jeune fille et la «situation assise» du jeune
+homme—qui d’ordinaire a laissé en route sa jeunesse, ses illusions
+et ses cheveux—ces faux prophètes auraient levé les bras au ciel, en
+criant à la folie. En réalité, Alfred Harmsworth, en cette occasion
+comme en tant d’autres, montra la sagesse prudente et prévoyante
+qui, sous un bouillonnement apparent et les dehors d’une généreuse
+imprudence, forme le <span class="pagenum" id="Page_15">15</span> véritable fond de sa nature, détermine toutes
+ses actions, explique son succès. En même temps que le bonheur intime,
+il donnait à sa vie un but, lui ajoutait le plus puissant levier
+d’énergie. Et il apportait toute la jeunesse de son cœur à celle qu’il
+avait choisie.</p>
+
+<p>De l’avis de tous ceux qui la connaissent en France comme en
+Angleterre, lady Northcliffe, avec la beauté que connaissent seules les
+Anglaises quand elles veulent bien s’y mettre, possède un rayonnement
+de bonté, de charme et d’harmonieuse intelligence auquel personne
+n’échappe. Elle tient avec un tact parfait un rôle social très lourd,
+elle resta toujours la compagne idéale que rêve tout homme d’action, à
+la fois épouse et associée.</p>
+
+<p>Lady Northcliffe est l’une des organisatrices de ce <i lang="en">British fund</i>
+de la Croix-Rouge qui a su réunir un nombre prodigieux de millions dont
+ont bénéficié tant de nos ambulances et de nos hôpitaux; elle a fondé
+et entretient à Londres depuis août 1914 un hôpital militaire et s’en
+occupe elle-même avec un dévouement actif. On trouve son nom et son
+appui dans nombre d’œuvres de guerre.</p>
+
+<p>Pour son mariage, comme dans la plupart des occasions de sa vie,
+lord Northcliffe eut beaucoup de chance. Ou plutôt, ce qui est bien
+différent, par sa clairvoyance et son courage, il sut faire sa chance
+et créer son bonheur.</p>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop hidden">
+
+<div class="chapter">
+ <h2 id="ch_6"><i>Alfred le Grand</i></h2>
+ <p class="center margintopminus1 marginbottom2">————</p>
+</div>
+
+<p>Les années qui suivirent furent parmi les plus dures comme effort et
+comme travail, des plus décisives aussi; Harmsworth commençait à être
+célèbre au delà même de <i lang="en">Fleet Street</i>, la rue des journalistes,
+<span class="pagenum" id="Page_16">16</span> où on le connaissait sous le nom d’Alfred le Grand. Un reporter
+américain qui fit sa connaissance à cette époque conte comment il
+trouva dans une pièce étroite et encombrée un beau garçon robuste, si
+jeune d’aspect qu’il semblait à peine sorti de l’adolescence; celui-ci
+le reçut avec une familiarité cordiale et de suite l’assaillit de
+questions sur l’état de la presse en Amérique, l’organisation des
+journaux, leurs bénéfices, les chances d’avenir qu’y avait un écrivain
+professionnel, les salaires qu’il recevait, donnant en retour les
+mêmes renseignements sur l’Angleterre. Puis il parla de lui-même, de
+ses projets, de ses rêves avec une franchise pleine de simplicité.
+Bientôt il attirait dans son sillon le jeune Américain, exerçait sur
+lui la même fascination dominatrice que sur tous ceux qui l’approchent,
+réclamait sa collaboration pour des travaux pressés, et lui faisait
+corriger des épreuves; puis il l’entraînait le soir à travers les rues
+de Londres, le long de la Tamise voilée d’une brume vivante que piquent
+des points rouges. Le reporter yankee a conté—<ins class="correction" title="est">est-ce</ins> une légende?—qu’une
+nuit passant devant la noble masse de Westminster: «J’y entrerai un
+jour, dit Alfred Harmsworth; mais ajouta-t-il pensivement, je ne sais
+pas encore si ce sera à la Chambre des Lords ou à la Chambre des
+Communes.»</p>
+
+<p>Une autre fois, en face des bureaux du <i lang="en">Times</i>: «Drôle de vieille
+maison et si typique de l’Angleterre <ins class="correction" title="traditionnaliste">traditionaliste</ins>! Si j’en prends la
+direction, je me garderai bien de changer son caractère!»</p>
+
+<p>Paroles prophétiques, d’apparence présomptueuse dans la bouche d’un
+jeune inconnu mais qui, réalisées avec une foudroyante rapidité,
+prouvent qu’Alfred Harmsworth sut toujours sans dévier <span class="pagenum" id="Page_17">17</span> marcher
+jusqu’à son but. Ambition? Certes, mais nulle vanité. Une force qui
+a conscience d’elle-même et s’exprime, sans embarras comme sans
+réticences...</p>
+
+<p>Il multipliait alors et lançait sans cesse de nouveaux hebdomadaires. A
+vingt-cinq ans il en tirait un revenu annuel de 1.250.000 francs. Ses
+ennemis prétendent qu’à cette époque il se faisait l’esclave du public,
+le flattant, s’abaissant au niveau de l’âme populaire. Qu’y a-t-il de
+vrai dans cette allégation? Outre que lord Northcliffe a toujours cru
+au bon sens et à l’intuition de la foule, il forgeait l’instrument qui
+allait lui permettre de dominer et d’entraîner l’opinion publique, de
+la pétrir dans ses poings de lutteur, de la marquer à son empreinte.</p>
+
+<p>Il avait associé à sa fortune son frère, lord Rothermere, qui se montra
+le plus remarquable des administrateurs. On assure que lorsqu’Alfred
+émettait une de ses idées hardies et brillantes, Harold, de la pointe
+de son crayon, la traduisait aussitôt en chiffres. C’était la pierre de
+touche.</p>
+
+<p>En 1894, M. Kennedy Jones, écrivain et membre du Parlement notoire
+qui fut longtemps leur collaborateur, venait proposer aux deux frères
+de risquer 625.000 francs pour l’achat de l’<i lang="en">Evening News</i>.
+C’était un journal conservateur fort malchanceux, la Cendrillon de
+<i lang="en">Fleet-Street</i>, et qui avait gâché tant de millions avec si peu de
+gloire que les loustics de la presse radicale s’amusaient à en vendre
+pour quelques sous les actions au boisseau.</p>
+
+<p>Les Harmsworth acceptèrent le défi: «Je me souviens, écrit lord
+Northcliffe, qu’après une rude journée de travail passée à diriger,
+administrer et rédiger nos périodiques, nous allions tous les soirs,
+mon frère et moi, retrouver M. Jones dans le bâtiment <span class="pagenum" id="Page_18">18</span> croulant de
+<i lang="en">Whitefriars Street</i> pour chercher de quelles maladies souffrait
+l’<i lang="en">Evening News</i>. Nos efforts combinés parvinrent à les trouver.
+Il y en avait deux principales: manque de suite dans la conduite du
+journal, manque de contrôle administratif. En quelques mois, nous eûmes
+rétabli le journal dans la confiance et l’estime du public et nous
+commencions à étudier mon projet si longuement chéri d’un journal du
+matin.»</p>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop hidden">
+
+<div class="chapter">
+ <h2 id="ch_7">Le <i lang="en">Daily Mail</i></h2>
+ <p class="center margintopminus1 marginbottom2">————</p>
+</div>
+
+<p>Depuis longtemps, en effet, Alfred Harmsworth portait ce journal dans
+son cœur, dans son cerveau; sa naissance fut une joie laborieuse,
+il est demeuré son enfant préféré, «celui en qui il met toutes ses
+complaisances».</p>
+
+<p>Lord Northcliffe a relaté lui-même les péripéties qui marquèrent les
+débuts du <i lang="en">Daily Mail</i>.</p>
+
+<p>«Officiellement, dit-il, le <i lang="en">Daily Mail</i> fut lancé le 4 mai 1896,
+mais en réalité, sa conception datait de plusieurs années. Tandis que,
+franc-tireur du journalisme à Londres, je collaborais à plusieurs des
+quotidiens du matin et du soir, entre les âges de dix-sept et vingt
+ans, la vie me convainquit que la mollesse de leur direction, les
+compartiments d’air comprimé qui en séparaient les divers services et
+la tranquillité complaisante qui y régnait nécessitaient un sérieux
+réveil... Je m’aperçus, en fréquentant les bureaux de ces journaux,
+que leur organisation était construite de telle sorte qu’il était
+matériellement impossible de faire parvenir une idée jusqu’au grand
+chef...</p>
+
+<p>«Le <i lang="en">Times</i> continuait son existence mystérieuse dans la
+solitude de son île de <i lang="en">Printing House <span class="pagenum" id="Page_19">19</span> Square</i>; le <i lang="en">Daily
+Telegraph</i>, sa paisible rivalité avec le <i lang="en">Standard</i>; le
+<i lang="en">Morning Post</i> se tenait dédaigneusement à l’écart; le <i lang="en">Daily
+News</i>, politique et littéraire, n’était que l’organe du parti
+radical, et le <i lang="en">Daily Chronicle</i>, sous Massingham, le plus
+brillant et le plus entreprenant de la bande... J’espère ne pas
+offenser mes amis de ces grands quotidiens en leur disant que leur
+manque d’initiative et leur aveugle soumission à l’esprit de parti
+étaient une invitation directe à l’assaut que leur livra le <i lang="en">Daily
+Mail</i>...»</p>
+
+<p>La bataille avait été longuement préparée. Des numéros d’essai parurent
+à blanc pendant plusieurs mois avant le 4 mai et, comme la plupart des
+succès, la réussite foudroyante du <i lang="en">Daily Mail</i> provint de la
+combinaison d’une chance heureuse qui était l’inertie des journaux de
+Londres et d’une préparation qui ne laissait rien au hasard. «Alors
+que le projet d’un journal du matin à 0,05 centimes, continue lord
+Northcliffe, ne semblait éveiller que peu d’intérêt parmi ceux qu’elle
+concernait pourtant directement—les propriétaires de journaux à 0,10
+cent, et ceux du <i lang="en">Times</i> qui, depuis 1861, avaient conservé
+le prix de 0,30 cent.—l’événement prouva que le public prenait un
+immense intérêt à cette entreprise neuve, et cela à un degré que nous
+n’avions pas prévu. Nous nous étions préparés pour un tirage de 100.000
+exemplaires; le papier était exactement celui qu’employaient les
+journaux à 0,10 cent.; les machines, selon le dernier cri; des jeunes
+gens intelligents et hardis venus de toutes parts offraient leurs
+services. Nous estimions avoir tout prévu, sauf, si je puis le dire
+avec modestie, la demande colossale qui en résulta. Le nombre exact des
+exemplaires vendus le premier jour fut de 397.215 <span class="pagenum" id="Page_20">20</span> et il devint
+urgent d’annexer diverses imprimeries voisines, tandis qu’on nous
+construisait des machines nouvelles...»</p>
+
+<p>Ces premiers jours s’écoulèrent dans un travail intense, une fièvre
+ardente: «Pour ma part, dit lord Northcliffe, je ne quittai pas les
+bureaux pendant deux jours et deux nuits, puis, rentré chez moi, je
+dormis vingt-deux heures... Mais <ins class="correction" title="quels">quelles</ins> heures d’allégresse!...»</p>
+
+<p>Bientôt le tirage s’élevait à 600.000. Le <i lang="en">Daily Mail</i> faisait
+un emploi généreux des fils spéciaux, des câbles, envoyait sur tous
+les points du monde des reporters actifs et audacieux, payés avec
+une libéralité jusqu’alors inconnue; les articles courts, ramassés,
+nerveux, tranchaient sur le ton filandreux des autres journaux, leur
+poncif soporifique; de plus, le journal n’étant l’esclave d’aucun
+parti, rien ni personne n’étant sacré pour lui, il était toujours
+prêt, dans l’intérêt général, aux campagnes les plus violentes, aux
+sacrifices les plus élevés. Un souffle irrésistible de jeunesse et
+de force y courait. Et son organisation pratique constituait une
+révolution: le journal, imprimé plus rapidement qu’aucun autre,
+engageait des trains spéciaux et jetait ses éditions de droite et
+de gauche par toute l’Angleterre. Plus tard, en 1900, s’organisa
+la succursale de Manchester donnant la réplique exacte du numéro
+de Londres qui, de là, s’élança sur le Nord et l’Ecosse, et enfin
+l’édition continentale de Paris qui, en temps de paix, rayonnait
+sur tous les pays de l’Europe et fit de sérieux bénéfices, placés
+maintenant en emprunt de guerre français.</p>
+
+<p>Ce fut donc le triomphe. Pourtant ces procédés nouveaux de journalisme,
+directs et violents, trouvèrent quelque résistance dans une partie du
+public, <span class="pagenum" id="Page_21">21</span> celle qui a gardé les traditions de réserve et de froideur
+britanniques. On reprocha au jeune directeur du <i lang="en">Daily Mail</i> sa
+maîtrise à lancer ou abattre les hommes et les entreprises, à saisir
+les grands de ce monde dans ses dents de bull-dog et à les secouer par
+la peau du cou; on l’accusa de connaître dans tous ses détours l’art de
+la réclame, de l’<i lang="en">advertising</i> et du <i lang="en">booming</i>. De plus, à
+mesure que les quotidiens de Londres et de la province devenaient enfin
+conscients du danger, ce fut un déchaînement d’injures et de calomnies
+contre la <i lang="en">Northcliffe Press</i>. «Attaques sur lesquelles, selon
+l’expression paisible de son chef, elle n’a cessé de vivre, de croître
+et de prospérer.»</p>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop hidden">
+
+<div class="chapter">
+ <h2 id="ch_8"><i>Le Napoléon de la Presse</i></h2>
+ <p class="center margintopminus1 marginbottom2">————</p>
+</div>
+
+<p>Il ne s’en tint pas là. Toujours en collaboration avec son frère, il
+avait, après l’<i lang="en">Evening News</i>, organisé le <i lang="en">Weekly Dispatch</i>;
+il lança ensuite le <i lang="en">Daily Mirror</i>, quotidien illustré.</p>
+
+<p>Il y a une douzaine d’années, alors qu’on croyait le <i lang="en">Times</i> près
+de passer aux mains d’un de ses concurrents, on apprend tout à coup
+que lord Northcliffe s’en est assuré le contrôle. Tout en lui laissant
+sa physionomie traditionnelle de gazette officielle de l’Empire, il le
+modernise, y introduit le mouvement et la vie succédant à l’antique
+torpeur, perfectionne encore ses merveilleux services de l’étranger,
+soigne particulièrement le papier et la présentation, ne néglige rien
+pour conserver et augmenter sa réputation de premier journal du monde,
+tout en le ramenant au prix dérisoire de 0,10 cent. S’il voit dans le
+<i lang="en">Daily Mail</i> son enfant de prédilection, <span class="pagenum" id="Page_22">22</span> le <i lang="en">Times</i> est
+son luxe—luxe qui fut coûteux en temps de guerre—et son orgueil.</p>
+
+<p>A quoi bon continuer? A quarante ans, le «Napoléon de la Presse»,
+comme on a surnommé lord Northcliffe, possède la haute main sur une
+soixantaine de journaux et de revues réunis en trois puissantes
+sociétés: <i lang="en">The Times Publishing Company</i>, <i lang="en">The Associated
+Newspapers</i> et <i lang="en">The Amalgamated Press</i>, auxquelles sont
+venues s’adjoindre plusieurs entreprises annexes et complémentaires
+d’édition et de librairie. Il commande une véritable armée d’écrivains,
+d’administrateurs, d’imprimeurs, de typographes, d’employés et de
+comptables, l’armée de la <i lang="en">Northcliffe Press</i>, qui eut plus de
+cinq mille combattants au front. Elle compte des hommes de grand
+talent, les plus actifs, les plus autorisés dans tous les domaines, qui
+partagent les idées de leur chef, croient en sa force d’entraîneur.
+Sa seule présence inspire et stimule. Il a foi dans la mission de la
+presse. Il en a fait une puissance, il lui a donné un prestige dont il
+a l’orgueil.</p>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop hidden">
+
+<div class="chapter">
+ <h2 id="ch_9"><i>Lord Northcliffe grand "reporter"</i></h2>
+ <p class="center margintopminus1 marginbottom2">————</p>
+</div>
+
+<p>Bien que, depuis sa jeunesse, il écrive quotidiennement, lord
+Northcliffe se défend d’être «un écrivain», au sens étroit du mot.
+Certes, il n’a rien du plumitif qui tourne et mâche son porte-plume,
+gratte le fond de son encrier, peine sur une épithète, succombe sous
+une période. D’un coup-d’œil preste et précis, il cueille les détails
+suggestifs, les note en des phrases nettes, brèves, imagées, qui ont
+le vol rapide et brillant du martin-pêcheur, <span class="pagenum" id="Page_23">23</span> les pose en touches
+successives, sans effort, sans lien apparent, et, soudain, l’idée
+jaillit, déjà muée en acte. Parfois, une formule vive et puissante, une
+anecdote, un tableau éclairent le sujet et le fixent dans la mémoire.
+Par exemple, il s’agit des pacifistes et de leur nombre en Angleterre.
+«Ils me rappellent, écrit lord Northcliffe, une histoire que l’on m’a
+contée pendant mon séjour en Amérique, l’histoire d’un paysan, qui
+s’en alla trouver le directeur du restaurant <ins class="correction" title="Dolmenico">Delmonico</ins>: «J’ai des
+grenouilles en quantité autour de ma ferme, fit-il. Voulez-vous m’en
+acheter?» On fit marché pour un millier de grenouilles par semaine. La
+semaine suivante, on vit arriver le bonhomme dans la Cinquième Avenue
+avec un tout petit sac à la main. On lui demanda combien de grenouilles
+il apportait: «Ma foi, répondit-il, quand je suis descendu au marais,
+on ne s’entendait plus tant il y avait de coassements, mais je n’ai
+pu trouver que dix-neuf grenouilles!» Voilà ce qu’il en est pour les
+pacifistes en Angleterre», conclut lord Northcliffe.</p>
+
+<p>Il comparait un jour la méthode de l’Amérique en guerre à celle qu’elle
+emploie pour construire ses «gratte-ciel» (<i lang="en">sky-scrapers</i>):
+«Pendant quelque temps, on voit éclater des rocs, une foule d’hommes
+apparaissent avec d’étranges machines; on dirait qu’il ne se passe
+rien; puis, graduellement mais sûrement, s’élève un grand squelette
+d’acier; les progrès, pourtant, restent insensibles, quand, tout à
+coup, le passant s’aperçoit, à sa grande surprise, que le dix-septième
+ou le trentième étage est achevé, alors que les étages inférieurs en
+sont encore à la période du squelette. Encore quelque temps d’attente,
+et voilà que, <span class="pagenum" id="Page_24">24</span> soudain, le gratte-ciel se trouve terminé et abrite
+dans ses flancs 10.000 ou 15.000 travailleurs affairés. Eh bien! c’est
+ainsi que se construit la gigantesque machine de guerre de l’Amérique.
+Elle s’achève et sera bientôt en plein fonctionnement...» Tableau dont
+nous avons réalisé toute la prophétique exactitude.</p>
+
+<p>Certains des articles de combat de lord Northcliffe, publiés
+d’ordinaire dans le <i lang="en">Daily Mail</i>, avec leurs phrases ramassées
+et violentes, courant droit au but, ont soulevé toute l’Angleterre.
+D’autres articles de grand reportage—ceux par exemple sur l’Espagne
+en danger de germanisation,—sont des esquisses d’une ampleur et d’une
+justesse qui en font de véritables documents historiques. Enfin,
+d’autres encore ont provoqué d’admirables mouvements de générosité; ils
+ont la valeur d’œuvres sociales et philanthropiques. La Croix-Rouge
+anglaise lui doit d’avoir soulagé partout les souffrances. Telle de ses
+phrases a fait couler des millions et séché bien des larmes. Ce n’est
+plus de l’art, c’est encore et toujours de l’action.</p>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop hidden">
+
+<div class="chapter">
+ <h2 id="ch_10"><i>L’homme d’affaires</i></h2>
+ <p class="center margintopminus1 marginbottom2">————</p>
+</div>
+
+<p>Mais lord Northcliffe est également et surtout un grand homme
+d’affaires. Une de ses récentes photographies illustre cette partie
+de son caractère que l’on serait tenté d’oublier, voilée qu’elle
+se trouve par d’autres qualités plus brillantes, celles de l’homme
+public. Le voici, les épaules un peu remontées, la tête penchée en
+avant, les lèvres serrées, l’œil aux aguets, aigu, lucide: cet homme-là
+voit à travers tous les calculs, devine tous les <span class="pagenum" id="Page_25">25</span> écueils, déjoue
+toutes les ruses,—un terrible jouteur! Et dire qu’on a pu le traiter
+d’esprit changeant, d’imagination déréglée! Toutes les affaires qu’il
+a organisées et lancées ont prospéré; mais, avec ses manufactures de
+papier, il a réalisé une de ses plus surprenantes opérations. Les
+compagnies qu’il dirige ou contrôle, sont d’effroyables dévoratrices.
+Elles ont une consommation annuelle en papier qui dépasse celle de
+toutes les entreprises analogues du monde entier. Or, la production
+imposée aux forêts du Canada, des Etats-Unis et de la Scandinavie est
+telle qu’une famine de papier était une éventualité à prévoir. Lord
+Northcliffe ne voulut pas en courir la chance. Il possédait déjà en
+Angleterre des manufactures. Mais, il y a une quinzaine d’années, il
+embaucha plusieurs experts qui, pendant trois ans, explorèrent et
+prospectèrent toutes les zones du monde produisant du bois susceptible
+de se transformer en pulpe de papier. On se décida enfin pour l’île de
+Terre-Neuve. L’une des raisons principales de ce choix est que lord
+Northcliffe, persuadé de la menace allemande et de la guerre imminente,
+estimait que, pour être sûr de son ravitaillement en papier, il fallait
+en établir la source en terre britannique; d’autre part, la distance de
+Terre-Neuve aux Iles Britanniques n’est pas considérable. Enfin, on y
+trouve, pour la fabrication du papier, un bois supérieur en qualité et
+en rendement à tout ce que produit le continent européen.</p>
+
+<p>L’<i lang="en">Anglo Newfoundland Development Company</i>, aussitôt constituée,
+fit donc à Terre-Neuve l’acquisition de 3.400 milles carrés (plus
+de 5.000 kil.) y compris un lac de 37 milles (le <i lang="en">Red Indian
+Lake</i>), des rivières, des étangs et un domaine de <span class="pagenum" id="Page_26">26</span> forêts si
+considérable que, quelle que soit la demande, elles sauront toujours
+y suffire. Le fleuve <i>Exploits</i>, qui possède une merveilleuse
+chute d’eau, <i lang="en">Grand Falls</i>, réservoir inépuisable de houille
+blanche, est la sève nourricière alimentant les immenses moulins et
+leurs dépendances qui, quatre ans plus tard, étaient construits et en
+plein fonctionnement. Elle fournit également l’éclairage à la jeune
+cité modèle de plusieurs milliers d’habitants, qui, sur un coup de
+baguette magique, a surgi de terre près de <i lang="en">Grand Falls</i>, avec ses
+magasins, ses écoles, ses églises, sa banque, son club, son hôpital,
+son chemin de fer qui la relie au grand port de Botwood; c’est là que
+se trouvent les quais, les docks, les entrepôts de pulpe et de papier.
+Une flotte de vapeurs, remontant jusqu’au <i lang="en">Red Indian Lake</i>,
+vient compléter l’organisation. Toutes les trois semaines environ,
+un des steamers de la Compagnie quitte Terre-Neuve pour l’Angleterre
+avec une cargaison de 4.000 tonnes de papier. «Les journaux, comme les
+éléphants, vivent longtemps», a écrit lord Northcliffe. A ses journaux,
+animaux voraces entre tous, il assure ainsi, quelle que soit la durée
+de leur existence, une pâture abondante et certaine.</p>
+
+<p>Sentant approcher le cataclysme mondial, il avait en outre accumulé
+dans ses entrepôts d’amples réserves de papier qui se sont montrées
+précieuses à tous les points de vue: c’est en grande partie à sa
+prévoyance et à ses efforts que l’Angleterre a dû d’éviter la crise
+qui paralyse si fâcheusement nos journaux. Par ses qualités uniques
+d’homme d’affaires, parti sans aucun capital, lord Northcliffe a
+su conquérir une immense fortune. Pourtant les ennemis qui se sont
+acharnés à chercher des tares <span class="pagenum" id="Page_27">27</span> dans sa vie n’ont pu y découvrir
+une seule opération douteuse. Je ne veux citer ici que le témoignage
+du <i lang="en">Spectator</i>, la très respectable revue britannique, qui,
+adversaire tenace de lord Northcliffe et de sa politique, ne peut
+être suspectée de partialité. Le passage est extrait d’un article
+paru le 16 janvier 1918; l’auteur y prévoit le cas où, le ministère
+Lloyd George chutant de par les traquenards des libéraux, lord
+Northcliffe serait appelé à en former un nouveau et d’avance il combat
+ce ministère, avec âpreté. «Lord Northcliffe, écrit-il, est un homme
+d’affaires étonnamment prospère: il est doué à ce point de vue des
+plus hautes capacités. Sans elles, il n’aurait pu réussir comme il
+l’a fait, car notez bien que ses succès financiers et autres sont
+entièrement dus à son heureuse administration personnelle. <i>Notez
+bien aussi que, malgré les souffles de la calomnie auxquels sont
+particulièrement exposés les hommes qui s’élèvent rapidement, personne
+n’a jamais pu jeter sur ses méthodes financières le moindre discrédit.
+Sa grande fortune a été acquise avec une honnêteté scrupuleuse et
+parfaite, ce qui est plus qu’on en peut dire de la plupart des rapides
+faiseurs de millions.</i> Mais le fait que lord Northcliffe sait si
+bien administrer ses propres affaires n’est point une preuve qu’il
+administrerait aussi bien celles de la nation...» Et ainsi de suite...</p>
+
+<p>Le directeur du <i lang="en">Daily Mail</i> et du <i lang="en">Times</i> fut le plus jeune
+<i lang="en">baronet</i> puis le plus jeune pair créé par le roi Edouard VII. Il
+semble s’être appliqué à battre tous les records. Cet hiver, au retour
+de sa mission d’Amérique, il était élevé au titre de <i lang="en">Viscount</i>.
+Il est parvenu au faîte de la fortune et des honneurs.</p>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop hidden">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum" id="Page_28">28</span></p>
+ <h2 id="ch_11"><i>Une journée de lord Northcliffe</i></h2>
+ <p class="center margintopminus1 marginbottom2">————</p>
+</div>
+
+<p>—Comment ne se retire-t-il pas? me demandait un Français avec
+surprise. «Se retirer après fortune faite», c’est hélas l’ambition
+suprême de la plupart de nos bourgeois. A peine lord Northcliffe
+pourrait-il comprendre une telle idée: cet homme ne cessera d’agir
+qu’en cessant de vivre.</p>
+
+<p>—Aimez-vous le travail? demandait-il à quelqu’un la première fois
+qu’il le vit. Moi, je l’adore, <i lang="en">I love it</i>...</p>
+
+<p>Le travail fut toujours sa grande, son unique passion. Ou plutôt il
+travaille de même qu’il respire.</p>
+
+<p>S’il accueillit la fortune, les honneurs comme le résultat tangible de
+son effort, la preuve de sa puissance, il a trop de noble orgueil pour
+s’en contenter; en eux, il ne cherche nullement un but mais simplement
+le moyen de développer son action, de créer, de réaliser sans cesse
+davantage.</p>
+
+<p>Il suffit de passer quelques heures dans son atmosphère, de connaître
+sa manière de vivre, ses méthodes de travail pour en déduire cette
+conviction.</p>
+
+<p>Bien que lord Northcliffe possède, comme il est d’usage à un certain
+degré de fortune, hôtel à Londres, villa sur la Côte d’Azur, plusieurs
+propriétés en Angleterre dont un château historique (qu’il a, je crois,
+cédé depuis la guerre), c’est dans sa maison du sud de l’Angleterre,
+au bord de la mer, près de Douvres, qu’il séjourne le plus volontiers,
+en dehors de ses nombreux voyages. Car, par raison de santé, mais bien
+plus encore par goût, il passe la majeure partie de son existence à la
+campagne; il traite la plupart de ses affaires par téléphone, <span class="pagenum" id="Page_29">29</span> ne
+venant à Londres que deux ou trois jours par semaine, juste le temps
+indispensable.</p>
+
+<p>Cette maison, Elmwood, la première, la plus chère, qu’il acheta au
+début de ses succès, celle qui abrita ses jeunes années de bonheur et
+de travail, qui contient tous ses souvenirs, est une de ces fermes
+du temps d’Elisabeth dont on a su garder le caractère d’antique et
+charmante austérité: poutres apparentes, boiseries et portes de chêne
+noirci, escaliers inégaux, pièces vastes, un peu basses, aux coins
+inattendus, meubles faits pour le confort de la vie quotidienne, avec
+la surprise fréquente d’un meuble ancien, d’un bibelot d’art, d’un
+tableau; des livres partout,—cadre harmonieux d’une intimité à la fois
+simple et raffinée.</p>
+
+<p>Elle allonge sa façade vêtue de rosiers et de jasmins au milieu d’une
+prairie en fleurs, parmi des bosquets de ces beaux arbres aux longs
+bras négligents comme il n’y en a qu’en Angleterre, tandis qu’au delà
+de cet îlot de fraîcheur s’étendent à l’infini les dunes rases et le
+bleu éblouissant de la mer...</p>
+
+<p>Essayons d’y suivre une journée de lord Northcliffe: elle commence
+à 6 h. 1/2 en hiver, à 5 h. 1/2 en été; il lui arrive même parfois,
+quand le travail presse, d’être debout à 4 heures. N’a-t-on pas dit
+que le monde appartient à ceux qui se lèvent une heure plus tôt que
+le commun des hommes? A-t-il entrepris une tâche importante, c’est
+à ce moment-là, dans le calme silencieux du premier matin qu’il s’y
+attelle. Quand on lui apporte les journaux, il les parcourt, isolant
+aussitôt les faits saillants, en calculant toute la portée, jugeant
+de son coup d’œil infaillible les articles du jour, leur action sur
+l’esprit public, approuvant, critiquant. <span class="pagenum" id="Page_30">30</span> Quelques notes lui
+permettront tout à l’heure de communiquer par téléphone à ceux de
+ses <i lang="en">editors</i> ou des lieutenants de ses diverses missions qu’il
+appellera, ses observations ou ses conseils. De lui déborde une source
+jaillissante d’idées qui fait l’admiration et parfois la terreur de ses
+subordonnés: plus lents, ils <ins class="correction" title="s’époumonnent">s’époumonent</ins> à suivre la course endiablée
+de cet esprit en perpétuelle création. Il tient de même ses secrétaires
+haletants. Mais de cette activité se dégage une telle fascination
+joyeuse et inspiratrice que ceux qui ont respiré son atmosphère ne
+peuvent plus s’en passer; ils étouffent ailleurs: c’est quelque chose
+comme l’ivresse des hautes cimes.</p>
+
+<p>Voici son courrier, courrier formidable venu de tous les points
+du monde pour les questions multiples dont il s’occupe et qui lui
+arrive déjà épuré, trié, classé. Il tient pourtant à prendre lui-même
+connaissance de la plupart des lettres. Surtout celles des pionniers
+que sa pensée dirige, que sa volonté lance à travers les continents et
+qu’il appelle affectueusement ses <i lang="en">workers</i>.</p>
+
+<p>Puis il dicte sa correspondance à un, parfois à plusieurs de ses
+secrétaires. Ses lettres sont typiques: aucune formule vaine,
+aucune explication oiseuse; du premier bond, il est en plein cœur
+du sujet: phrases brèves, robustes, dont chaque mot porte. Point de
+transitions, c’est un luxe inutile. Une fois transcrites à la machine
+à écrire, il relit toutes ses lettres lui-même, avec la précision, la
+<i lang="en">thoroughness</i> qu’il met à tout ce qu’il fait; pas une qui ne
+porte une correction de sa main, ponctuation ou mots en surcharge;
+certains termes sont soulignés ou encadrés d’un trait appuyé; enfin il
+signe d’une écriture puissante qui monte hardiment.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_31">31</span></p>
+
+<p>Viennent—à Londres surtout—les conférences d’affaires, les
+interviews. Là encore, aucune perte de temps. Lord Northcliffe possède
+l’art du déblayage, si l’on peut dire, ce qui explique comment il peut,
+en un délai si court, comprimer tant d’activités diverses. Son esprit
+court droit au but, sans se laisser distraire ni arrêter. Il ignore
+ou dédaigne la complexité. Les affaires les plus importantes, les
+problèmes les plus abstrus sont abordés et résolus avec une maîtrise
+rapide et définitive. Son choix fait, lord Northcliffe s’y tient
+d’ordinaire; aucun argument ne saurait le modifier. Ajoutons, il est
+vrai, que ce choix n’est pas laissé au hasard, qu’il est le fruit de
+longues observations, de réflexions profondes: tout est là.</p>
+
+<p>Mais s’il sait travailler à outrance, il sait aussi se reposer. Il
+ménage et dirige ses forces avec une judicieuse économie qui lui permet
+de suffire à la plus lourde des tâches. Le voir aux minutes de répit
+s’enfoncer dans un fauteuil, la tête abandonnée sur le dossier, les
+yeux clos, les jambes et les bras allongés dans une détente volontaire
+de tous les muscles est un véritable enseignement. Et au cours des
+matinées les plus dures, il tient à s’accorder une heure d’exercice en
+plein air...</p>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop hidden">
+
+<div class="chapter">
+ <h2 id="ch_12"><i>Idéaliste et réalisateur</i></h2>
+ <p class="center margintopminus1 marginbottom2">————</p>
+</div>
+
+<p>Par un beau jour de juin dernier, avant l’heure du lunch, imaginez lord
+Northcliffe au milieu de sa pelouse, vêtu d’un de ces costumes un peu
+flottants, de coupe nette mais aisée qu’il affectionne—veston bleu
+foncé pour la ville, gris ou marron pour la campagne, chemise molle,
+cravate souple, chapeau de feutre; nulle contrainte pour ses mouvements
+<span class="pagenum" id="Page_32">32</span> puissants et vifs, pourtant nul laisser-aller—un ensemble sobre
+et simple. Si d’aventure, pour une cérémonie officielle, il doit
+revêtir redingote et linge empesé, sa main, d’un geste d’impatience
+inconsciente, essaie d’écarter le carcan qui garrotte son cou robuste...</p>
+
+<p>Un hôte vient d’arriver. Il l’accueille avec une cordialité familière
+qui met tout de suite à l’aise. Son visage tout à l’heure tendu, œil
+durci, mâchoire carrée, rayonne de bonne humeur amicale; rien chez lui
+de cette réserve britannique toujours un peu guindée qui glace les
+élans, de ce formalisme que chez nous l’on prend si souvent pour de la
+morgue,—cause éternelle de malentendus entre Anglais et Français.</p>
+
+<p>—Avec les Américains, on est tout de suite camarades, me disait un
+soldat gascon; les Anglais, eux, sont plus «égoïstes».</p>
+
+<p>Egoïstes? Non. Mais enfermés en eux-mêmes, souffrant parfois de leur
+isolement, incapables d’en sortir. L’élément celte a sauvé lord
+Northcliffe de ce mal insulaire. Il inspire aussitôt la confiance
+en offrant la sienne, avec une franchise généreuse et spontanée.
+Impitoyable dans la vie publique, il est dans la vie privée le meilleur
+des amis. Et ses amis l’adorent. Il est curieux de noter que la plupart
+de ceux qui le haïssent ne le connaissent pas. Ce terrible lutteur a
+parfois les délicatesses d’un cœur féminin...</p>
+
+<p>Mais un frisson traverse le ciel limpide, des sirènes au loin
+commencent à mugir, on entend des halètements de moteur; c’est un de
+ces raids si fréquents sur ce point de la côte. Absurdité que l’idée
+de la mort qui plane en cette matinée radieuse. Pourtant une brèche
+dans un cottage à <span class="pagenum" id="Page_33">33</span> quelques mètres de la maison évoque un souvenir
+tragique: par une nuit de printemps, un destroyer allemand envoyait
+de monstrueux obus sur Elmwood puis s’enfuyait; un morceau d’obus
+traversait un mur de la bibliothèque sans y pénétrer, un autre dans
+le cottage allait tuer la femme d’un jardinier et ses deux enfants.
+Ce n’était pas la première tentative, ce ne fut pas la dernière, car
+les brutes prussiennes ont voué à lord Northcliffe, qu’ils savent un
+de leurs plus formidables ennemis, une haine sauvage. Celui-ci avait
+fait creuser pour son entourage un abri qui constitue le dernier
+cri du genre. Il fut seul à n’y pas descendre. En cas de raid ou de
+bombardement il ne daignait pas quitter sa chambre. On s’en désespérait
+autour de lui. On lui démontrait les conséquences pour le pays de son
+inutile imprudence. Rien n’y faisait. Lui, se déranger pour des Boches?
+Allons donc!</p>
+
+<p>Pour le moment, il inspecte le ciel. On entend le grondement du tir de
+défense, l’éclatement des bombes, le souffle bruyant des moteurs qui
+peu à peu s’éloignent. Tout à l’heure le téléphone, puis des pilotes
+d’hydravion venus à bicyclette apporteront des renseignements. Partout
+où se trouve le directeur du <i lang="en">Daily Mail</i>, attirées comme par un
+aimant, convergent aussitôt les nouvelles. Cette fois-ci, les deux
+avions ennemis ont causé plus de bruit que de mal.</p>
+
+<p>Il entraîne alors son hôte à travers la propriété. Les beaux ombrages,
+les taches dansantes du soleil d’or sur les allées, le vol brillant
+d’un oiseau, cet insecte dans une fleur, la mer qui miroite au loin,
+pâle de lumière, rien n’échappe à son regard vif qui parcourt, cligne,
+saisit, savoure. Il a le goût passionné de la nature.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_34">34</span></p>
+
+<p>Mais ce n’est pas seulement en artiste. Il s’occupe de sa ferme, il est
+fier de pouvoir dire qu’elle rapporte: <i lang="en">it pays</i>... Au poulailler,
+il s’informe en passant des œufs: les poules pondent-elles davantage
+depuis qu’on leur donne cette nouvelle nourriture? Dans l’immense
+potager à la française, avec ses plates-bandes ourlées de lavande
+et de thym, ses espaliers tordus et ses poiriers taillés en pointe,
+il interroge le jardinier, un des seuls que la mobilisation lui ait
+laissés; il s’intéresse aux fraises géantes, sait quand sortiront les
+petits pois, quelle terre convient à cet arbuste, quel engrais à ces
+légumes; il a rapporté des plantes de tous les pays; il sait le nom
+des roses, il en a créé des espèces pour lesquelles il a remporté des
+prix dans les concours. Il parle de tout en phrases imagées, vivantes,
+il possède sur chaque question des connaissances techniques d’une
+stupéfiante variété.</p>
+
+<p>Il connaît encore la place de tous les nids: ici sur ce pommier nain,
+en face du cyprès de bronze vert qui évoque notre éblouissant Midi,
+ce sont des pinsons; là-bas, dans l’écurie, une nichée d’hirondeaux.
+Appuyé contre le mur, son profil hardiment dessiné par la lumière en
+jet d’une lucarne, il observe les petits, imite le cri de l’hirondelle:
+aussitôt toutes les grosses têtes aveugles se dressent sur les cous
+nus tandis que s’ouvrent démesurément les becs jaunes. Et il rit, d’un
+rire heureux de gamin, avec un regard où filtre une lueur attendrie. Le
+monde a gardé pour lui toute sa fraîcheur, rien ne s’est émoussé des
+plaisirs aigus du premier âge: cet homme ne saurait vieillir, il a la
+jeunesse éternelle de Pan.</p>
+
+<p>Pourtant, à travers cet amour robuste du réel, <span class="pagenum" id="Page_35">35</span> glisse parfois
+étrangement une note de mysticisme qui révèle, avec je ne sais quel
+dédain pour les joies et les victoires passagères de ce monde, un souci
+brûlant d’idéalisme. Ce n’est qu’un mot, un regard perdu dans le vague,
+un silence. Mais on entrevoit en éclair les profondeurs de la vie
+intérieure.</p>
+
+<p>Après une grave bronchite, il y a quelques mois, la toux qui le
+secouait sans cesse lui causait de douloureuses insomnies:</p>
+
+<p>—Tant de gens souffrent en ce moment, dit-il, je suis content de
+souffrir aussi, je suis content...</p>
+
+<p>Une ardente sincérité faisait trembler sa voix.</p>
+
+<p>Contradictions apparentes d’une nature en laquelle se heurtent ou se
+mêlent avec richesse des éléments et des sangs opposés.</p>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop hidden">
+
+<div class="chapter">
+ <h2 id="ch_13"><i>Travail et voyages</i></h2>
+ <p class="center margintopminus1 marginbottom2">————</p>
+</div>
+
+<p>Dans le parc s’élève un pavillon de bois léger, son atelier,
+«<i lang="en">workshop</i>» comme lord Northcliffe l’appelle, simple, clair,
+ourlé de livres.</p>
+
+<p>—C’est ici que j’ai le plus travaillé dans ma vie, fit-il en pénétrant
+dans l’un d’eux.</p>
+
+<p>Mais on y retrouve aussi l’homme de plein air.</p>
+
+<p>En face, sur une cheminée, s’étale dans une cage de verre un poisson
+gigantesque:</p>
+
+<p>—Mon premier saumon! constate lord Northcliffe avec fierté.</p>
+
+<p>Par terre, des peaux de bête, ours et tigres, au mur des ramures de
+cerf, des cornes de buffle. Car, grand chasseur et grand pêcheur, lord
+Northcliffe a tiré le tigre dans l’Inde, l’éléphant en Afrique, <span class="pagenum" id="Page_36">36</span>
+l’ours blanc en Laponie, il a tenu la ligne ou le harpon sur tous les
+lacs et tous les océans.</p>
+
+<p>De même qu’il est amateur de sports, <ins class="correction" title="ajout">il</ins> suit avec passion les matches de
+<i lang="en">foot-ball</i> en Angleterre, de <i lang="en">base-ball</i> en Amérique, de
+pelote ou de paume en Espagne; il se plaît à tout ce qui développe la
+vigueur et la hardiesse; en cela il est bien Anglais. Il a pratiqué
+tous ces sports; maintenant il joue surtout au golf auquel il consacre,
+quand il le peut, par hygiène autant que par goût, une après-midi par
+semaine.</p>
+
+<p class="br">C’est l’heure du lunch. Sans être un sybarite, lord Northcliffe n’a
+rien d’un ascète. A l’encontre de la plupart de ses compatriotes assez
+inexperts en l’art du bien manger et plus sensibles à la quantité qu’à
+la qualité, il sait apprécier la finesse d’un coulis, la saveur d’une
+fricassée, le velouté d’un entremets. Ayant goûté toutes les cuisines
+du monde, il en discute savamment.</p>
+
+<p>Mais il garde une préférence pour la cuisine française. Et il aime nos
+vins, non pas en profane, mais avec choix et discernement, comparant et
+distinguant nos meilleurs crus de Bordeaux ou de Bourgogne en des mots
+heureux qui l’élèvent au rang de connaisseur.</p>
+
+<p>—Quand je suis malade, dit-il, le vin de France me remet mieux que
+toutes les drogues.</p>
+
+<p>En voilà assez pour le rendre populaire chez nous.</p>
+
+<p>Par contre, il n’y a pas d’intérieur où les restrictions soient plus
+rigoureusement appliquées. Non seulement on s’en tient strictement aux
+rations que le Contrôleur des vivres prie les chefs de famille, «sur
+leur honneur» de ne pas dépasser,—car <span class="pagenum" id="Page_37">37</span> l’obligation n’existe que
+pour la viande, le beurre et le sucre—mais on s’impose des privations
+volontaires: par exemple, on ne sert plus de pain aux repas principaux
+afin d’en laisser davantage aux classes pauvres pour lesquelles <ins class="correction" title="ils">il</ins>
+constitue l’aliment principal.</p>
+
+<p>De même lord et lady Northcliffe n’ont pas remplacé leurs nombreux
+domestiques mobilisés. Aussi ont-ils dû quitter leur grande maison de
+Londres pour une autre plus modeste.</p>
+
+<p>Après le café et le cigare, lord Northcliffe, après avoir passé un
+instant auprès de ses secrétaires, s’accorde une sieste d’une heure.
+Il a, comme notre Jaurès, cette faculté de détente et de sommeil à
+volonté, si précieuse pour la continuité d’un effort.</p>
+
+<p>De trois à sept heures, c’est de nouveau le travail. Il rentre dans
+son cabinet où, autour de la vaste table carrée, couverte de livres,
+de brochures, de papiers, entre le téléphone et la machine à écrire,
+l’attendent ses secrétaires.</p>
+
+<p>Veut-il donner un article à un de ses journaux, aux publications
+américaines qui se les disputent, à la presse française? Il ne semble
+pas y avoir pensé. Parfois au cours d’une causerie, d’une promenade,
+on le voit soudain prendre deux ou trois notes rapides, quelques mots
+sans plus. Pourtant le voici qui dicte avec une lenteur égale, se
+reprenant à peine, et les phrases se déroulent, amples et hardies, les
+paragraphes se suivent, enchaînés avec une logique implacable, gonflés
+jusqu’à l’éclatement de chiffres, de faits, de documents, illustrés
+d’images colorées et l’article est là, campé, bien vivant, original,
+respirant la sincérité et la force, prêt à s’élancer par le monde où il
+soulèvera l’espoir, la colère, <span class="pagenum" id="Page_38">38</span> la pitié, déchaînera les passions,
+ne restera jamais indifférent. Comme pour ses lettres, lord Northcliffe
+relit lui-même avec soin et corrige.</p>
+
+<p>Ses amis se plaisent à souligner sa ressemblance physique et
+intellectuelle avec Napoléon: génie créateur, activité méthodique,
+décisions rapides et audacieuses, don pour ainsi dire magnétique du
+commandement, caractère tout à la fois impulsif et réfléchi, souvent de
+la plus généreuse bienveillance, parfois d’une violence impitoyable,
+et jusqu’aux façons brusques et brèves de questionner, ces traits se
+retrouvent, en effet, chez les deux hommes. Et le portrait du jeune
+directeur du <i lang="en">Daily Mail</i> que l’on voit à Elmwood, avec son front
+dominateur barré d’une mèche plate, son visage ardent et net rappelle
+étrangement certaines effigies de Bonaparte premier consul.</p>
+
+<p>Mais lorsque dans son cabinet lord Northcliffe réfléchit ou dicte,
+se promenant lentement, les mains derrière le dos, les épaules un
+peu voûtées, sa tête au front lourd courbée par la méditation, la
+ressemblance apparaît frappante. Il s’arrête, se redresse, le regard
+à la fois aigu et pesant et sur le large cou, c’est le masque un peu
+épaissi mais d’une majesté si puissante de Napoléon Empereur—un
+Napoléon aux cheveux clairs, au teint coloré d’Anglo-Saxon.</p>
+
+<p>A sept heures, la journée est finie. Et sauf dans les cas pressants,
+lord Northcliffe ne veut plus entendre parler d’affaires ni de
+politique. Il passe la soirée, soit avec des amis intimes, soit parmi
+ses livres favoris—c’est un lecteur prodigieusement informé—ou bien
+il fait de la musique pour laquelle il a les dons et l’amour du Celte,
+et se retire de très bonne heure—entre neuf et demie et dix heures.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_39">39</span></p>
+
+<p class="center">*<br>
+*&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Car il faut également le noter, lord Northcliffe n’aime pas le monde.
+Il n’a rien du dîneur en ville, du causeur de salon. Les bavards et
+les importuns sont mal servis avec lui. On ne voit son nom dans aucune
+réunion ou cérémonie mondaine. S’il assiste à un banquet, c’est qu’il
+doit y parler, y faire œuvre efficace. Et quoiqu’il appartienne à un
+des principaux clubs, il ne le fréquente guère, non plus que la Chambre
+des Lords. On lui reproche, parfois amèrement, cette abstention.
+Mépris? Pas même. S’il vit en isolé, c’est pour se consacrer plus
+entièrement à sa tâche. D’une part, il gagne du temps, ménage ses
+forces. D’autre part, n’étant affilié à aucune coterie, inféodé à aucun
+parti, il garde son indépendance. Sagesse suprême qui explique son
+rôle occulte, unique: il reste, comme on l’a dit, «la grande puissance
+dominatrice qui s’élève à l’ombre du Trône».</p>
+
+<p>A part le travail, ce qu’il aime par-dessus tout, ce sont les voyages.
+Il connaît le monde entier. En temps de paix, à peine passait-il à
+Londres plus de cinq ou six mois par an. Ses hivers s’écoulaient en
+Egypte, dans l’Inde, en Floride. Il a fait en Amérique plus de vingt
+séjours. Il a sondé l’Allemagne jusque dans ses profondeurs les plus
+intimes, en a manié tous les ressorts matériels et moraux et c’est ce
+que cette dernière ne peut lui pardonner. Lui parle-t-on d’une ville
+de France, si petite soit-elle, il a toujours quelque souvenir à
+évoquer. Il possède sur nos provinces, leurs productions, les qualités
+et les défauts de nos diverses races, leurs possibilités d’avenir, des
+idées étonnamment précises <span class="pagenum" id="Page_40">40</span> et variées que lui envieraient maints
+Français éminents. De même pour tous les pays. Il a rencontré dans
+chacun tous les hommes qui comptent, il a formé son opinion sur eux.
+Et il n’oublie rien. A peine pourrait-on lui reprocher un peu d’absolu
+dans ses jugements. Mais plus nuancés, ne perdraient-ils pas en vigueur?</p>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop hidden">
+
+<div class="chapter">
+ <h2 id="ch_14"><i>Lord Northcliffe administrateur</i></h2>
+ <p class="center margintopminus1 marginbottom2">————</p>
+</div>
+
+<p>On m’objectera: que deviennent pendant ces voyages les journaux, les
+sociétés, les entreprises de lord Northcliffe? Le maître absent, tout
+ne va-t-il point péricliter? C’est justement là que réside le secret
+profond et audacieux de sa méthode, sa conception de l’organisation.</p>
+
+<p>Nul ne possède comme lui le don de la psychologie. Du premier coup
+d’œil, il sait discerner dans la foule l’homme dont il a besoin, il
+le jauge, il prévoit les services qu’il rendra: celui-ci mènera des
+campagnes, celui-là écrira des <i lang="en">leaders</i>, ce troisième fera du
+reportage, cet autre organisera, cet autre encore administrera.</p>
+
+<p>—Autrefois, confesse-t-il, il m’est arrivé de me tromper, maintenant
+c’est bien rare!</p>
+
+<p>Lorsqu’il s’est assuré que l’homme ou les hommes choisis possèdent les
+qualités nécessaires, il leur accorde sa confiance, leur donne toute
+autorité et les abandonne à eux-mêmes.</p>
+
+<p>Chaque journal, chaque entreprise possède donc son autonomie que le
+grand chef est le premier à respecter jalousement. Il a cependant
+établi quelques principes directeurs: toute rédaction, par exemple,
+doit se réunir chaque jour. On discute les événements, leur action
+sur la ligne de conduite <span class="pagenum" id="Page_41">41</span> du journal, on critique librement,
+fraternellement les mesures passées, on envisage campagnes et réformes.
+C’est ce qui assure l’élan, entretient l’émulation, crée à l’œuvre
+commune une âme unique, homogène,—une personnalité.</p>
+
+<p>Que de jeunes gens—il aime la jeunesse et croit en elle—tirés par
+lui de l’obscurité, stimulés, mis en valeur, lui doivent la fortune et
+la réputation! Il y a du conte des Mille et une Nuits dans certaines
+de ces carrières. Il a parfois suffi du hasard de quelques lignes lues
+çà ou là par cet Haroun-al-Raschid, infatigable pêcheur d’hommes,
+pour décider d’un avenir, ouvrir les ailes au génie. Grâce à lui
+l’Angleterre a vu s’accroître son trésor intellectuel.</p>
+
+<p>Est-il surprenant qu’il ait suscité des dévouements passionnés? Qui
+sous un tel chef ne donnerait le meilleur de soi-même? Il exige
+beaucoup, dit-on; mais il paie d’exemple: il n’y a dans aucune équipe
+de travailleur plus acharné que le «patron». Et il sait reconnaître
+les services. Ses journaux sont ceux qui accordent les salaires les
+plus généreux. Il connaît également la valeur du repos, et qu’un
+journaliste, un homme d’affaires surmené ne fait plus rien qui vaille.
+Voit-il apparaître des signes de fatigue, il est le premier à proposer
+des vacances sérieuses, un voyage. L’esprit et le corps en sortent
+rafraîchis, renouvelés. Il y a là, en même temps que de la bonté, une
+sage et prévoyante économie.</p>
+
+<p>Il aime se mêler à ses <i lang="en">workers</i>. Il va souvent, en camarade,
+fumer une cigarette dans les diverses salles de rédaction; il cause
+familièrement avec les uns et les autres, les interroge sur leurs
+travaux, <span class="pagenum" id="Page_42">42</span> leurs projets, s’inquiète de savoir s’ils ont ce qu’ils
+désirent.</p>
+
+<p>Nombre d’anecdotes, légendes pour la plupart, courent à ce sujet. En
+voici deux:</p>
+
+<p>—Y a-t-il longtemps que vous êtes ici? demande-t-il en une de ces
+occasions à un tout jeune sous-<i lang="en">editor</i>.</p>
+
+<p>—Trois mois, sir.</p>
+
+<p>—Combien gagnez-vous?</p>
+
+<p>—Cent soixante-quinze francs par semaine...</p>
+
+<p>—Et vous êtes satisfait?</p>
+
+<p>—Tout à fait, sir.</p>
+
+<p>—Eh bien, apprenez, mon ami, que dans mes journaux on ne doit pas être
+content avec <b>175 fr.</b> par semaine!</p>
+
+<p>Pour lui, l’ambition est l’indispensable aiguillon.</p>
+
+<p>Une autre fois, un jeune reporter s’était laissé embarquer dans une
+histoire qui fit rire toute l’Angleterre aux dépens de son journal. Son
+directeur venait de lui laver la tête et il sortait l’oreille basse,
+quand, une auto s’arrêtant, il aperçut lord Northcliffe qui le tenait
+sous son regard perçant.</p>
+
+<p>—Cette fois, je suis bien perdu, pense-t-il.</p>
+
+<p>Et tel un condamné à mort, sans attendre l’appel, il marche vers son
+destin, avec la vaillance du désespoir.</p>
+
+<p>Mais le grand chef se mit à rire:</p>
+
+<p>—Eh bien, mon garçon, on vous a donc monté un bateau? Allons, allons,
+ne vous en faites pas. Cela m’est arrivé à moi, cela peut arriver à
+tout le monde... Il ne faut rien prendre au tragique...</p>
+
+<p>Quelque temps plus tard, le jeune homme recevait de l’avancement.</p>
+
+<p><i lang="it">Si non è vero...</i></p>
+
+<p>On conte également, d’ailleurs, qu’il fut parfois très dur. C’est
+possible. Sans doute y avait-il des raisons profondes à sa sévérité.
+Car d’ordinaire il traite ses «travailleurs» comme une grande famille.
+Industriel puissant, il se flatte d’être un des seuls à n’avoir
+jamais eu de grève dans ses usines. Ceux de ses subordonnés qui
+s’engagèrent ou furent mobilisés partirent sans inquiétude sur le
+sort de leur femme, de leurs enfants. Ils gardaient leurs ressources
+et savaient en outre que s’ils devaient faire le sacrifice suprême,
+ils ne laisseraient pas de misère derrière eux. Malgré les dépenses
+accrues, imposées par la guerre à la plupart de ses entreprises, malgré
+la lourdeur des impôts et en particulier de l’<i>income tax</i> qui
+frappe si impitoyablement les grosses fortunes, leur enlevant plus de
+la moitié de leur revenu, lord Northcliffe ne cesse de faire face à ce
+qu’il considère comme une dette sacrée. On murmure bien des histoires
+sur les souffrances qu’il soulage, les veuves, les orphelins dont il
+s’occupe. Ce n’est jamais en vain qu’on fait appel à son cœur, à sa
+justice. Pour les œuvres publiques, et plus encore pour les infortunes
+privées, il donne généreusement, sans compter. Mais il ne faut point
+insister: sa main gauche ignore ce que fait la droite...</p>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop hidden">
+
+<div class="chapter">
+ <h2 id="ch_15"><i>Avant la guerre. Les campagnes contre le "danger allemand"</i></h2>
+ <p class="center margintopminus1 marginbottom2">————</p>
+</div>
+
+<p>Qui se souvient de l’Angleterre d’il y a une quinzaine d’années?
+Sereinement assoupie dans son rêve pacifiste—que ne put troubler le
+rapide cauchemar de la guerre sud-africaine—jouissant avec béatitude
+de son opulence assise, dédaigneuse de <span class="pagenum" id="Page_44">44</span> l’effort, même pour
+conserver sa suprématie commerciale, se passionnant exclusivement pour
+ses matches de <i lang="en">foot-ball</i> ou ses luttes parlementaires, prospère,
+orgueilleuse, égoïste peut-être, engourdie à coup sûr, cette Angleterre
+a vécu. Traversant le Détroit pendant la tourmente, vous avez eu
+l’étonnant spectacle d’un grand peuple dressé tout entier dans une
+seule pensée, les muscles et l’âme tendus vers un but unique, gagner la
+guerre, <i lang="en">win the war</i>... Effort gigantesque qu’on admira en France
+sans en comprendre les difficultés ni l’étonnante ampleur, on le dut
+pour une bonne part au génie de prévision et à l’énergie entraînante de
+lord Northcliffe.</p>
+
+<p>Toutes les campagnes menées dans ses journaux en font foi. Car s’il
+n’entre pas dans les détails de leur organisation, il en demeure le
+génie occulte qui dirige et oriente.</p>
+
+<p>Ses ennemis prétendent qu’il a l’esprit versatile. Pour réfuter cette
+allégation, il suffit de feuilleter, depuis vingt ans, la collection du
+<i lang="en">Daily Mail</i>, d’y lire ses articles, ceux des autres.</p>
+
+<p>Son attitude n’est jamais provocante pour l’Allemagne. Il cherche la
+paix, non la guerre. Dans un leader du 23 décembre 1909, qui est le
+type de centaines d’autres articles, on trouve ces paroles suggestives:
+«Notre désir est d’éviter la guerre. Si, dans ce pays, on veut bien
+saisir la véritable situation avant qu’il soit trop tard, un grand
+conflit peut être évité. Si la nation est prête à prendre à temps les
+mesures nécessaires, à faire à temps les sacrifices indispensables, la
+paix peut encore être maintenue. Elle ne peut l’être qu’à ce prix.»</p>
+
+<p>Mais dès 1896, le <i lang="en">Daily Mail</i> souligne le fait que «la note
+dominante de l’Allemagne moderne est <span class="pagenum" id="Page_45">45</span> le militarisme», il avertit
+l’Angleterre de se défier de la «brutalité inhérente» du caractère
+allemand. Depuis lors, obstinément, inlassablement, avec une verve
+mordante et violente, s’appuyant sur les faits et les événements,
+appelant à la rescousse pour des campagnes retentissantes les plus
+réputés des écrivains, il signale sans trêve le danger allemand. En
+1897, le plus célèbre de ses envoyés spéciaux, G. W. Stevens, annonce
+aux Anglais: «L’Allemagne veut garder les mains libres pour s’occuper
+de nous. Pas d’erreur sur ce point. Il est naturel de déplorer
+l’inimitié des deux nations, mais l’ignorer est de l’insouciance.
+Pendant les dix années qui vont suivre, ayez l’œil fixé sur
+l’Allemagne.»</p>
+
+<p>C’est ce que fait le <i lang="en">Daily Mail</i>. A l’heure où le Kaiser
+parade et caracole à travers l’Europe sous ses oripeaux de Lohengrin
+pacifique, il lui arrache son masque, expose au plein jour la face
+de proie, l’œil arrogant et fourbe, le surin de l’apache caché dans
+le gantelet de fer du chevalier. Il appelle l’attention publique
+sur les armements et les crédits gigantesques demandés au Reichstag
+(en 1898 et 99, par exemple) pour l’armée et la marine prussiennes,
+leur accroissement formidable. Il dénonce les théories agressives
+de Bernhardi et de Treistchke, le monstrueux «la force c’est le
+droit»; il dévoile l’enseignement des Schaffle et des Dalbrücke qui,
+prodigieusement influents sur la jeunesse, affirment la haine de
+l’Allemagne pour l’Angleterre, sa volonté de l’annihiler dans une lutte
+prochaine: il publie des extraits des hommes d’Etat et publicistes
+allemands révélant leur soif ardente de guerre et de conquête. Et
+prévoyant même le viol de la neutralité belge, avertissant le pays
+qu’il court au désastre, <span class="pagenum" id="Page_46">46</span> il le supplie de se préparer, de s’armer,
+condamne comme surannée la politique d’isolement. Dès 1904, il réclame
+le service obligatoire.</p>
+
+<p>Quand, dans une heure de généreuse aberration, en 1907, sir H.
+Campbell-Bannermann propose à l’Allemagne de limiter en même temps que
+l’Angleterre leurs constructions navales, offre repoussée d’ailleurs
+avec un dédain brutal; quand, en 1908, au moment où le nouveau projet
+de vastes crédits pour la marine allemande était voté, Sir John
+Brunner, au nom du parti de la <i lang="en">Little Navy</i> que l’on appela le
+<i lang="en">Suicide Club</i>, s’oppose aux mêmes crédits en Angleterre, lord
+Northcliffe pousse le cri d’alarme, il fonce tête baissée contre les
+utopistes aveugles et sourds à la réalité. Il démontre l’imminence
+du péril, et qu’une flotte affaiblie vaut moins encore qu’une flotte
+absente puisqu’elle coûte de l’argent sans donner la sécurité.</p>
+
+<p>Il se met, en 1909, à la tête du mouvement qui réclame la construction
+de huit dreadnoughts au lieu de quatre et l’emporte sur une résistance
+obstinée du gouvernement; ces quatre navires furent d’une importance
+<i lang="en">invaluable</i> au début de la guerre. Il seconde avec un enthousiasme
+virulent la campagne vaine que mena Lord Roberts en faveur du service
+universel. Lorsqu’en 1911, on affirmait volontiers, de toutes parts,
+que le parti socialiste allemand empêcherait la guerre: «En Allemagne,
+écrit-il, le patriotisme l’emporte sur le socialisme. Ne comptez
+pas sur le socialisme pour empêcher la guerre.» Il supplie les
+sentimentalistes de ne point ignorer la nature humaine et les lois de
+l’Univers: «Ce n’est pas vers une ère de paix que s’avance l’Europe.»
+Il voit ou plutôt il prévoit tout. Il est la vigie impérieuse qui,
+penchée vers <span class="pagenum" id="Page_47">47</span> l’avenir, indique opiniâtrement de son bras tendu le
+péril mortel qui grandit à l’horizon.</p>
+
+<p>En même temps, il ne néglige aucun problème moderne, il stimule
+l’activité créatrice de l’Angleterre trop riche et un peu amollie. Il
+reconnaît l’importance de la femme dans le monde des affaires et des
+lettres, il l’encourage; il fut un des premiers à réclamer pour elle
+une part d’efforts dans la guerre et à rendre hommage au rôle qu’elle
+y a joué, en se déclarant en faveur du droit de vote féminin. Devinant
+que l’Angleterre serait appelée en cas de guerre à se suffire pour la
+production agricole, il porte toute son attention sur la vie de plein
+air, favorise la petite culture, le jardinage, accorde des prix de
+25.000 francs aux légumes, aux fleurs, pousse au progrès de l’économie
+domestique et à l’embellissement du foyer par des expositions
+fréquentes.</p>
+
+<p>Il encourage aussi l’industrie de l’automobile, combattant l’absurde
+législation qui empêchait les machines de marcher à plus de quatre
+milles à l’heure. Mais surtout, comprenant l’importance de la quatrième
+arme dans le conflit mondial, il s’attache à développer l’aviation, à
+lui donner—et avec quelle énergie!—le coup d’épaule initial. Alors
+que le gouvernement britannique n’y voyait qu’un jeu, une marotte
+inutile et un peu ridicule, le <i lang="en">Daily Mail</i> crée des concours avec
+des prix somptueux: 250.000 francs pour le vol de Paris à Manchester,
+250.000 francs pour faire le tour de la Grande-Bretagne, tous deux
+gagnés par des Français, MM. Paulhan et Beaumont.</p>
+
+<p>Puis, c’est la traversée du Détroit, effectuée par Blériot, dont le
+succès frappa si vivement l’imagination populaire, et encore 125.000
+francs offerts <span class="pagenum" id="Page_48">48</span> aux hydroplanes, toute une série de concours qui
+passionnèrent le monde. Le Gouvernement eût-il obéi aux injonctions
+répétées de la <i lang="en">Northcliffe Press</i>, la Grande-Bretagne serait
+entrée dans la guerre avec un service aérien non seulement capable de
+la défendre des raids, mais encore de porter l’offensive contre les
+centres de munitions ennemis. Et si l’aviation britannique occupe le
+premier rang par la perfection de ses machines, lord Northcliffe a
+le droit d’en concevoir quelque orgueil. «C’est à lui que sont dus
+pour la plus grande part la supériorité et la magnificence de notre
+aviation!» disait récemment un orateur. Aussi, nommé président du
+<i lang="en">Air Board</i>, dès la création du Ministère, M. Lloyd George lui
+demande-t-il d’en prendre la direction. Le choix était ratifié par
+le sentiment unanime de la nation. Mais lord Northcliffe crut devoir
+refuser ce portefeuille.</p>
+
+<p>Le <i lang="en">Daily Mail</i> désire maintenant appliquer au service de la paix
+les progrès chèrement achetés pendant la guerre et il vient d’organiser
+des concours pour la traversée de l’Atlantique.</p>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop hidden">
+
+<div class="chapter">
+ <h2 id="ch_16"><i>Pendant la guerre: Pour la victoire et pour la France</i></h2>
+ <p class="center margintopminus1 marginbottom2">————</p>
+</div>
+
+<p>Une légende absurde et malfaisante, partie de Berlin, entretenue
+par nos pacifistes plus ou moins avoués, nos germanophiles honteux,
+prétend que lord Northcliffe n’a pas toujours été notre ami. Certes,
+pendant l’incident de Fachoda il prit, avec la vigueur ardente de sa
+jeunesse, le parti de son pays. Qui peut lui jeter la première pierre?
+Nous n’oserions guère exhumer nous-mêmes <span class="pagenum" id="Page_49">49</span> certaines diatribes
+injurieuses publiées dans nos feuilles, soit à cette époque, soit au
+cours de la guerre sud-africaine. Ces temps sont loin. Les nuages à
+peine dissipés, dès le 6 novembre 1902, on prononce dans le <i lang="en">Daily
+Mail</i> le mot d’«entente cordiale». Lord Northcliffe ne cesse d’y
+revenir, d’apporter à l’œuvre d’Edouard VII son aide puissante. «Un
+accord entre la France et l’Angleterre, prétend-il en 1904, peut
+préserver la paix de l’Europe.» En 1905, quand l’Allemagne se dresse
+menaçante contre la France: «Une France puissante est une nécessité
+vitale pour l’Angleterre et pour l’Europe, écrit-il, une agression
+contre la France serait un coup frappé contre l’Empire britannique et
+ressenti comme tel par tout le pays»; «la France peut demeurer certaine
+qu’à une attaque brutale et sans provocation répondraient l’alliance
+et l’appui du peuple britannique», dit-il encore. Il ne manque pas
+une occasion de louer les procédés loyaux et amicaux du gouvernement
+français envers l’Angleterre, d’assurer la France qu’elle peut compter
+sur l’aide militaire et navale de la Grande-Bretagne. Il résiste à
+toutes les intrigues destinées à semer la méfiance et la désunion entre
+les deux pays, il les dévoile et les stigmatise.</p>
+
+<p>A l’heure d’Agadir, alors que la fourbe Allemagne, prétendant que
+l’Entente prépare une attaque en traîtrise, commence à mobiliser
+secrètement, lord Northcliffe la démasque et montre l’Angleterre et la
+France fraternellement debout, épaule contre épaule, prêtes à répondre
+ensemble à l’insulte commune.</p>
+
+<p>Et tout à coup la guerre est là, en coup de foudre. Quand l’Allemagne
+envoie son ultimatum <span class="pagenum" id="Page_50">50</span> à la France, le gouvernement britannique
+hésite encore. Heures de suprême angoisse qu’aucun Français ne peut
+évoquer sans frémir...</p>
+
+<p>Alors, tandis que certains grands journaux libéraux qui, par leurs
+principes tout au moins, auraient dû se rapprocher de nous, réclamaient
+le maintien de la neutralité; tandis que le 4 août, à l’heure où les
+masses barbares écrasaient déjà la Belgique, le <i lang="en">Daily News</i> osait
+alléguer qu’en restant spectatrice du drame l’Angleterre pourrait
+«continuer ses relations commerciales avec les belligérants, s’emparer
+de leur commerce en marché neutre, rester libre de toute dette,
+posséder des finances vigoureuses», et que le <i lang="en">Daily Chronicle</i>
+affirmait que «le conflit ne valait pas les os d’un seul soldat», la
+<i lang="en">Northcliffe Press</i>, de ses voix puissantes et indignées, faisait
+de l’intervention britannique un devoir strict, de la neutralité un
+crime,—le déshonneur éternel de l’Empire.</p>
+
+<p>—Pour ma part, si nous n’étions pas intervenus—me disait en 1916 lord
+Northcliffe d’une voix encore frémissante—j’avais décidé d’abandonner
+ce pays, de porter ma fortune en France et de m’y faire naturaliser
+aussi rapidement que le gouvernement français me le permettrait!</p>
+
+<p>Boutade? Qui sait? Le pur patriotisme comme le vrai amour ne veut pas
+de tache à son idéal.</p>
+
+<p>La Grande-Bretagne, terre du lyrisme, fidèle à ses amitiés, soulevée
+par le monstrueux attentat commis contre la Belgique, s’élance d’un
+bond dans la lutte. Mais seule l’élite a compris que l’honneur comme
+l’intérêt vital du pays lui commandent d’intervenir. La foule reste
+encore indifférente. Son imagination est lente à s’échauffer. Elle
+n’est pas comme nous prise à la gorge par l’invasion brutale. <span class="pagenum" id="Page_51">51</span> Des
+pas du soudard tudesque foulant et souillant notre sol, elle n’entend
+que le lointain écho. Cette guerre lui apparaît, comme tant d’autres,
+une guerre continentale.</p>
+
+<p>Les journaux de la <i lang="en">Northcliffe Press</i> lui en révèlent
+l’importance et le péril. Ils mènent le combat quotidien contre
+l’inertie populaire, l’imprévoyance des gouvernants, les erreurs et
+les lenteurs de l’organisation. Ils parlent au pays avec une franchise
+brutale et bienfaisante, ne lui celant aucune faute, aucune erreur,
+aucun danger. Ils ne cessent de lutter contre la censure qui ne fait
+pas confiance au pays et lui cache la vérité. Sage politique, autrement
+génératrice de courage et de foi qu’un optimisme auquel la réalité
+apporte son démenti constant. Ce pessimisme patriotique du <i lang="en">Times</i>
+et du <i lang="en">Daily Mail</i> a contribué au salut de l’Angleterre.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas sans peine. Lord Northcliffe risquait sa fortune et
+sa popularité. Il n’hésita pas. Pendant les six premiers mois de la
+guerre il s’abstenait de toute critique. Mais l’heure était grave.
+Tout à coup il se décide à révéler à l’Angleterre incrédule que si
+ses troupes décimées par des pertes excessives ne remportent pas les
+succès dus à leur valeur, c’est qu’il leur manque des canons, des obus,
+des explosifs et tout le personnel et le matériel nécessaires à leur
+fabrication. Il ose s’en prendre à la grande idole nationale, lord
+Kitchener. Explosion formidable d’indignation. On vient manifester
+contre le <i lang="en">Daily Mail</i>, on se désabonne en masse, on en brûle
+publiquement des numéros. La vérité pourtant finit par éclater. A la
+colère succède la stupeur, puis la gratitude.</p>
+
+<p>Les campagnes continuent. Le <i lang="en">Times</i> et le <i lang="en">Daily Mail</i>
+réclament et obtiennent tour à tour la création <span class="pagenum" id="Page_52">52</span> d’un ministère
+des Munitions, la fabrication des casques, des mitrailleuses, de
+l’artillerie lourde. Malgré les attaques les plus violentes, ils
+exigent la loi de conscription, la mobilisation civile de tous les
+citoyens, hommes et femmes, les restrictions sévères au point de vue
+des vivres, l’accaparement par l’Etat de tous les services publics,
+l’obligation sous toutes ses formes.</p>
+
+<p>Jugeant le ministère de coalition inférieur à sa tâche, lord
+Northcliffe le poursuit et le traque jusqu’à sa chute. En M. Lloyd
+George qu’il combattit naguère avec toute sa fougue, il voit «l’homme
+qui se révèle comme une véritable force dynamique dont chaque once
+d’énergie est employée à sa tâche immédiate», <i lang="en">the man for the
+job</i>. Et l’opinion publique, docile à sa voix, porte d’un seul élan
+M. Lloyd George au poste suprême. Mais si la <i lang="en">Northcliffe Press</i>
+apporte désormais son appui au gouvernement, c’est sans aveuglement.
+Elle conserve son droit de critique et en use. Elle est impitoyable
+pour la mollesse et l’incompétence. Elle a obtenu, parmi des tempêtes
+de protestations et d’injures, la démission ou le changement de poste
+des ministres, des amiraux, des généraux qu’elle n’estimait pas à
+la hauteur de leur tâche. Elle a plaidé en faveur de l’élévation de
+l’âge des soldats en Angleterre, de la rigueur effective de la loi
+militaire, du <i lang="en">comb-out</i>, de l’extension du front britannique,
+de l’unité du commandement interallié qui devait amener une si rapide
+victoire. Elle menait et continue à mener une campagne violente pour
+l’<i lang="en">Alien’s bill</i>, qui démasque et désarme les Allemands plus ou
+moins déguisés pullulant en Angleterre. Et si elle accorde son support
+au nouveau ministère de coalition, c’est à la condition <span class="pagenum" id="Page_53">53</span> unique
+qu’il exécutera son programme de reconstruction.</p>
+
+<p>Si bien que lord Northcliffe a pu écrire du <i lang="en">Daily Mail</i>: «Ceux
+qui, chaque matin, se rallient à notre étendard, savent que ce journal
+est indépendant, même vis-à-vis de ses lecteurs, qu’il n’hésite pas
+à exprimer des opinions qui, pour un temps, peuvent être extrêmement
+impopulaires, que peu lui importe d’être boycotté, mis au ban, brûlé,
+qu’il n’a pas d’autre meule à tourner que celle du bien public, qu’il
+n’a d’intérêt en aucun politicien, en aucun parti politique, mais que
+son but unique, en cette tragique période de notre histoire, est:
+<i>gagner la guerre</i>!» Et maintenant il peut ajouter: «gagner une
+paix digne des sacrifices de la guerre.»</p>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop hidden">
+
+<div class="chapter">
+ <h2 id="ch_17"><i>Les missions de lord Northcliffe</i></h2>
+ <p class="center margintopminus1 marginbottom2">————</p>
+</div>
+
+<p>Au mois de juin 1917, le gouvernement britannique envoyait lord
+Northcliffe en Amérique avec le titre de chef de la Mission britannique
+de guerre (British War Mission) aux Etats-Unis. Et M. Bonar Law l’en
+remerciait publiquement à la Chambre des Communes comme d’un vrai
+service rendu à la patrie.</p>
+
+<p>Le directeur du <i lang="en">Times</i> et du <i lang="en">Daily Mail</i> est étonnamment
+populaire aux Etats-Unis, plus encore qu’en Grande-Bretagne, car il
+n’y compte pas d’ennemis. On se plaît à lui reconnaître toutes les
+qualités qui font les grands Américains. Et on lui sait gré d’aimer, de
+comprendre l’Amérique, d’y être venu vingt fois, de ne pas ignorer une
+parcelle de son territoire.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_54">54</span></p>
+
+<p>Pendant six mois, il assuma la tâche gigantesque de diriger et de
+coordonner, en collaboration avec notre haut-commissaire, M. Tardieu,
+l’œuvre des missions britanniques: il parcourut les Etats-Unis, leur
+révélant l’effort passé des Alliés, l’importance de l’effort à venir,
+fouettant leur zèle, les suppliant de consacrer à la guerre toute leur
+immense puissance industrielle et jusqu’à la dernière once de leur
+énergie, insistant avec force sur la construction rapide et intense
+d’aéroplanes et surtout de navires. C’est dans la marine marchande,
+répétait-il, qu’est la clef de l’intervention américaine, le facteur
+suprême de la guerre.</p>
+
+<p>Puis, ayant joué son rôle d’excitateur, il revint en Europe. La
+lettre ouverte à M. Lloyd George, où, tout en refusant le Ministère
+de l’Aviation, il réclamait l’unité de direction des opérations
+militaires, la répression de tout élément séditieux, une politique plus
+rigoureuse vis-à-vis des ennemis naturalisés, la mobilisation de toutes
+les forces masculines et féminines de l’Angleterre, et le rationnement
+obligatoire, fut le coup de clairon, bref et sonore, qui annonçait son
+retour, stimulant de tous les sacrifices, appel à toutes les énergies.</p>
+
+<p>Il emportait des Etats-Unis, avec une profonde admiration pour l’élan
+d’énergie enthousiaste et féconde, d’origine presque mystique, qui
+entraînait dans cette croisade lointaine cent millions d’Américains,
+une confiance totale dans le Président Wilson. «Le Président possède ce
+qu’il appelle lui-même «un esprit au sentier unique», <i lang="en">a singletrack
+mind</i>, a-t-il dit. Sa méthode consiste à ne faire qu’une chose à la
+fois. Mais il la fait.»</p>
+
+<p>Il revenait aussi avec la conviction qu’il était <span class="pagenum" id="Page_55">55</span> urgent, pour les
+Alliés, de discuter d’un commun accord et de coordonner les demandes
+en matières premières, en vivres, en munitions qu’ils faisaient
+à l’Amérique. Et cela afin d’utiliser dans toute leur étendue la
+généreuse abondance des ressources que met à leur disposition la vaste
+République d’outre-mer. «Hommes, tonnage, aéroplanes, autos, acier,
+cuivre, blé, bestiaux, que sais-je? a-t-il déclaré, l’Amérique est
+prête à tout donner. Encore faut-il qu’elle sache pourquoi, comment et
+en quelles quantités...»</p>
+
+<p>—Je vais me battre pour l’unité de contrôle, avait-il dit en quittant
+l’Amérique.</p>
+
+<p>Il tint parole. Et cette unité de contrôle naquit, en effet, de la
+première grande conférence interalliée qui se tint à Paris en décembre
+1917 et à laquelle il prit part. Nous en avons récolté les prodigieux
+résultats.</p>
+
+<p>Depuis lors, M. Lloyd George, qui ne désespérait pas d’associer à son
+ministère cette force précieuse, offrit de nouveau un siège à lord
+Northcliffe, au Cabinet de guerre, cette fois. Et, de nouveau, celui-ci
+refusa. Il tient, par-dessus tout, à conserver son indépendance et
+celle de ses journaux.</p>
+
+<p>—Je suis plus utile ainsi, dit-il simplement.</p>
+
+<p>Ses amis n’ont cessé de regretter cette décision. Peut-être lord
+Northcliffe voyait-il plus juste et plus loin: son rôle, un rôle unique
+au monde, n’est-il pas d’autant plus important qu’il ne veut aucune
+consécration officielle?</p>
+
+<p>Mais, en même temps qu’il restait à Londres le chef des missions
+britanniques aux Etats-Unis, il acceptait, sans portefeuille, les
+fonctions de <i>Directeur de la Propagande en pays ennemis</i>, pour
+lesquelles il ne relevait que de M. Lloyd George et du Cabinet de
+guerre.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_56">56</span></p>
+
+<p>Son œuvre considérable et celle de ses collaborateurs y resta secrète.
+C’est uniquement par les explosions de rage éclatant dans les feuilles
+austro-germaniques qu’on en put mesurer les effets. Celles-ci
+accusaient «Northcliffe, prince du mensonge, homme dénué de conscience
+morale, dont les outils quotidiens sont la fourberie, la brutalité,
+le cynisme où il est passé maître», elles l’accusaient «d’assassiner
+l’Allemagne avec des armes empoisonnées». Elles soulignaient son
+sourire sardonique lorsque «fomentant la révolution à l’intérieur
+de l’Autriche, qui est devenue le centre même de son activité», il
+exaltait et excitait Tchèques, Polonais, Slaves.</p>
+
+<p>«Sont-ce des individus comme Lloyd George, Northcliffe ou Herr Wilson
+qui peuvent entraîner les peuples?» s’écriaient comiquement leurs
+scribes. Puis, après avoir juré qu’ils ne <ins class="correction" title="conclueraient">concluraient</ins> jamais la
+paix avec cette troupe de bandits (il ne faut jurer de rien), ils se
+lamentent de ne point posséder en Allemagne de pareil propagandiste,
+ils éclatent en reproches amers et naïfs contre l’inertie de leur
+gouvernement.</p>
+
+<p>Le Kaiser lui-même reconnaissait la puissance de lord Northcliffe et la
+redoutait.</p>
+
+<p>Dans le livre de curieux souvenirs qu’a publiés son dentiste américain,
+M. Arthur Davis, on le voit s’écrier:</p>
+
+<p>—Lloyd George mène l’Angleterre à la ruine. C’est un socialiste et
+c’est l’agent, le porte-paroles de lord Northcliffe, le véritable
+maître de l’Angleterre à l’heure actuelle...»</p>
+
+<p>Dans un ordre du jour dénonçant la propagande anglaise en Allemagne, le
+général Von Hutier stigmatisait pesamment lord Northcliffe, <span class="pagenum" id="Page_57">57</span> «le
+plus fieffé coquin de l’Entente», sous le titre pompeux de «Ministre de
+la Destruction de la Confiance Germanique».</p>
+
+<p>Et Hindenburg surenchérissait encore.</p>
+
+<p>Aussi la haine des Allemands croît-elle avec leurs craintes. En
+Amérique, des policiers ne cessaient d’escorter, malgré lui, le chef
+de la mission britannique contre lequel se préparaient complots et
+attentats. En Angleterre, les Tudesques envoyaient des avions, des
+croiseurs ou des sous-marins bombarder sa maison. Ils frappaient une
+médaille contre lui; ils publiaient, sous le nom d’<i lang="en">Anti-Northcliffe
+Mail</i> un hebdomadaire en plusieurs langues débordant d’injures et
+de calomnies, dont les aviateurs ennemis répandaient sans cesse des
+exemplaires dans les lignes britanniques. Signes indiscutables que la
+propagande atteignait son but: la bête écumait, elle était touchée. On
+en eut la preuve plus tôt qu’on ne s’y attendait.</p>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop hidden">
+
+<div class="chapter">
+ <h2 id="ch_18"><i>Les idées politiques de lord Northcliffe</i></h2>
+ <p class="center margintopminus1 marginbottom2">————</p>
+</div>
+
+<p>Gagner la guerre, telle fut donc la préoccupation constante de lord
+Northcliffe. Son vigoureux et clairvoyant optimisme, même aux heures
+les plus sombres, ne douta pas plus de la victoire qu’il n’avait douté
+de la guerre, ou «des guerres», suivant son expression.</p>
+
+<p>Son regard toutefois ne se bornait pas aux inquiétudes et aux espoirs
+immédiats de la guerre. Il lui arrivait de s’en détacher pour parcourir
+les horizons encore brumeux de l’après-guerre, aborder les difficiles
+problèmes de la reconstruction.</p>
+
+<p>—Northcliffe? Mais c’est un conservateur! m’a-t-on dit en France.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_58">58</span></p>
+
+<p>Et ceux, en effet, qui n’ont pas fait de son caractère et de sa
+politique une étude spéciale ont pu s’y méprendre et regretter parfois
+de voir cette grande force défendre la citadelle désuète du torysme.</p>
+
+<p>Erreur pourtant. Lord Northcliffe, nous l’avons vu, n’appartient à
+aucun parti. Son esprit est trop vaste pour s’emprisonner dans les
+étroites limites d’un programme politique. S’il sembla naguère s’allier
+aux conservateurs, c’est qu’il trouvait en eux l’appui nécessaire aux
+mesures destinées à éviter ou à combattre le péril grandissant de la
+guerre. Pas davantage.</p>
+
+<p>Depuis, tout en restant attaché aux traditions qui ont fait la
+grandeur de l’Angleterre, il a favorisé les réformes démocratiques
+qu’au milieu de la plus tragique des crises le Parlement britannique
+a trouvé le temps de discuter et de voter. Il s’est déclaré pour
+l’<i lang="en">Education Bill</i>, qui ne fait pas de l’instruction un privilège
+de la naissance ou de la fortune mais y associe tous les enfants pour
+le plus grand bien intellectuel du pays; pour la réforme du suffrage
+qui étend le droit de vote à tous les citoyens, hommes et femmes,
+puisque tous ont donné leur effort à la guerre. Il envisage comme une
+question de justice une représentation plus nombreuse du <i lang="en">Labour
+Party</i> à la Chambre des Communes. Il lui réserva une colonne
+quotidienne du <i lang="en">Daily Mail</i> pendant la période électorale, pour
+lui permettre de développer son programme. Il prévoit, pour l’heure
+de la démobilisation, une coopération sur des bases plus équitables
+du capital et du travail, le retour à la culture, une répartition
+nouvelle de la terre. Il demande qu’on accorde peu à peu aux peuples
+unis sous le <span class="pagenum" id="Page_59">59</span> drapeau de l’Union Jack—l’Inde comme l’Irlande—les
+droits et les devoirs du <i lang="en">self-government</i>. Et si les questions de
+l’Empire l’ont toujours préoccupé, entre l’Impérialisme de Chamberlain,
+citadelle orgueilleusement dressée à l’écart et au-dessus de l’univers,
+et celui qui se prépare, généreux, fécond, largement ouvert aux amitiés
+éprouvées et aux idées neuves, il sait placer toute l’immensité de
+la guerre. Ce qu’il hait le plus profondément dans le militarisme
+prussien, c’est son autocratie brutale et stérile. Il veut enfin que,
+de la victoire si durement achetée, sorte un monde meilleur, une
+humanité rénovée.</p>
+
+<p>Un des amis de lord Northcliffe, homme éminent lui-même, qui a dirigé
+avec éclat l’un des plus admirables services de l’armée anglaise, me
+disait dernièrement:</p>
+
+<p>—Il a été notre salut pendant la guerre, il le sera pour
+l’après-guerre: c’est notre plus grand homme, le génie constructeur de
+l’Empire!</p>
+
+<p>Mais par delà les frontières de cet Empire, lord Northcliffe pense
+encore aux peuples alliés, membres de cette Société des Nations à
+laquelle nous devrons peut-être l’impossible retour de ce fléau
+stupide, la guerre. Il pense surtout à la France qu’il a toujours aimée
+et admirée et dont il s’applique sans cesse depuis quatre ans à exalter
+les sacrifices et l’héroïsme.</p>
+
+<p>Comme on lui demandait son opinion sur le retour de l’Alsace-Lorraine,
+il répondit brusquement:</p>
+
+<p>—Cela doit se faire, il le faut, <i lang="en">it must be done!</i> avec tant
+d’inflexible violence qu’il fut inutile d’insister.</p>
+
+<p>Par contre, il s’étend volontiers sur l’avenir qui attend nos deux pays
+après la terrible épreuve.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_60">60</span></p>
+
+<p>—Il est essentiel, l’ai-je entendu dire, que la France et l’Angleterre
+arrivent à une alliance plus intime que jamais. Il le faut parce que
+la brute prussienne est dure à tuer et peut toujours se relever, il le
+faut aussi parce que nos qualités se complètent et s’équilibrent. C’est
+de France que jaillissent toutes les idées neuves et hardies, toutes
+les grandes inventions. Il en a toujours été, il en sera toujours
+ainsi. Mais la brillante rapidité de l’esprit français fait qu’à peine
+cette idée ou cette invention lancées, il néglige trop souvent d’en
+tirer le fruit et se passionne pour de nouveaux projets. De sorte que
+ce sont les nations plus commerciales qui en retirent les profits de
+tous genres. Il y a vingt-deux ans, j’avais à Paris une petite auto de
+marque française et je félicitais à propos de cette dernière conquête
+du génie français l’un de mes vieux amis, parisien sceptique: «Oui,
+me répondit-il, c’est nous qui avons découvert l’auto; ce sont les
+Anglais et les Yankees qui en feront de l’argent.» Cette prophétie
+ne s’est qu’en partie réalisée. Mais il est certain qu’avec moins de
+flamme créatrice et plus de lenteur dans la conception, l’Anglo-Saxon
+l’emporte sur le Français par l’esprit d’organisation, la continuité
+dans l’effort, la ténacité. Nous avons beaucoup à apprendre les uns des
+autres...»</p>
+
+<p>Lord Northcliffe est donc partisan d’une cohésion toujours plus étroite
+entre la France et l’Angleterre,—militaire, navale, commerciale et
+linguistique. Il croit que de nombreux mariages franco-anglais auraient
+d’excellents résultats et, en particulier, celui d’écarter ce qui est
+à son avis le plus grave danger de la France: la dépopulation. Il
+estime que de chaque côté du Détroit nos enfants <span class="pagenum" id="Page_61">61</span> devraient parler
+deux langues: le français et l’anglais. Enfin s’il était autrefois
+l’adversaire du tunnel sous la Manche, dont la capture aurait pu mettre
+dans la main prussienne la clef de l’Angleterre, il le préconise à
+présent aussi bien que le service postal aérien entre Londres et Paris,
+en attendant celui des voyageurs...</p>
+
+<p>Mais surtout il n’oublie jamais de rappeler la dette contractée envers
+la France. Ses articles et ses discours en font foi. Plusieurs semaines
+avant l’intervention des Etats-Unis, il les invitait publiquement à
+nous prouver leur gratitude historique en nous aidant à ranimer nos
+industries et à porter l’écrasant fardeau de nos charges financières.
+Depuis, il ne manque jamais une occasion de défendre nos intérêts
+économiques. Au cours des discussions et des allocutions si importantes
+de l’<i lang="en">Imperial War Conference</i>, à propos du tarif préférentiel
+accordé aux marchandises des Dominions et des bases nouvelles de la
+politique économique mondiale, le <i lang="en">Times</i> et le <i lang="en">Daily Mail</i>
+ont su à l’occasion revendiquer des droits que d’aucuns seraient
+parfois tentés d’oublier. «La prospérité économique de nos alliés,
+assurait un article du <i lang="en">Daily Mail</i> est presque aussi importante
+pour nous que la nôtre propre.»</p>
+
+<p>Et nous pouvons compter sur lord Northcliffe quand se dresseront
+les problèmes de la reconstruction interalliée; par exemple, celui
+de notre marine marchande dont, empêchés par la défense urgente de
+notre territoire et la mobilisation immédiate de tous nos hommes,
+nous n’avons même pu réparer les unités alors que, dans les chantiers
+de constructions navales de la Grande Bretagne et des Etats-Unis se
+préparent avec fièvre des flottes commerciales formidables.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_62">62</span></p>
+
+<p>Des deux frères qui ont lutté et souffert côte à côte, couru les
+mêmes risques, frôlé la même mort, serait-il équitable que l’un, le
+<i lang="en">boy</i> en kaki, revînt dans un palais, l’autre, le poilu bleu
+pâle, dans une maison en ruines? Lord Northcliffe ne veut pas de cette
+injustice. Il écrivait dans le <i>Petit Parisien</i> quelques semaines
+avant l’armistice:</p>
+
+<p>«Quand un de mes amis anglais me dit: «Nous aidons la France», je
+réponds: C’est vrai, mais c’est dans les champs, les fermes, les
+châteaux et les villes de France que nous luttons contre la brute: la
+France est le champ de bataille de la civilisation...</p>
+
+<p>«Je ne crois pas à l’ingratitude des nations. Elles sont beaucoup
+plus reconnaissantes que les individus... Les actions individuelles
+s’oublient; celles des peuples sont inscrites dans l’histoire et
+l’histoire qu’enseignent les écoles vit dans le cœur des hommes.
+Quand on fera le tableau de cet immense cataclysme, on constatera que
+la dette contractée envers la France a été acquittée, et acquittée
+au-delà. Mais l’humanité ne pourra jamais s’en libérer entièrement.
+Jamais on ne paiera à leur prix ces jeunes vies héroïques offertes
+par tant de Français, ni les souffrances infligées aux habitants des
+provinces envahies.</p>
+
+<p>«Je me permets de prophétiser que tout ce qui se pourra compenser le
+sera largement et qu’on s’efforcera de rendre à la France ce qui lui
+est dû des deux mains et de tout cœur...»</p>
+
+<p>A une alliance fondée sur le sentiment le plus désintéressé, trempée
+par la souffrance, fortifiée par l’estime, nécessitée par la menace de
+l’avenir il faut encore et surtout le lien des intérêts communs.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_63">63</span></p>
+
+<p>Ces paroles émues de lord Northcliffe, l’un des grands constructeurs du
+monde futur, nous sont un gage précieux que l’on y pensera de l’autre
+côté du Détroit. Et selon la parole d’un de nos hommes politiques,
+«ceux que la guerre a unis ne se sépareront pas après la paix, car il y
+aura entre eux de l’ineffaçable...»</p>
+
+<p class="center br"><i>Le Gérant</i>: <span class="smcap">Edmond Schneider</span>.</p>
+
+ <div class="figcenter2" style="width: 150px;">
+ <img src="images/vignette2.jpg" alt="" width="150" height="254">
+ </div>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum hidden" id="Page_65">65</span></p>
+</div>
+
+<table class="tablematieres" id="table_des_matieres">
+ <colgroup>
+ <col style="width: 90%;">
+ <col style="width: 10%;">
+ </colgroup>
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td colspan="2" class="tdctop"><h2>TABLE DES MATIÈRES.</h2></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="2" class="tdctop"><hr class="small3"></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">&#160;</td>
+ <td class="tdrtop">Pages.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">Une force de la nature... ou de la science.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch_1">5</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">La famille Harmsworth.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch_2">8</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">Un journaliste de 15 ans.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch_3">10</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">Directeur de journal à 20 ans.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch_4">12</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">Lady Northcliffe.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch_5">14</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">Alfred le Grand.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch_6">15</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">Le <i lang="en">Daily Mail</i>.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch_7">18</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">Le Napoléon de la Presse.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch_8">21</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">Lord Northcliffe grand "reporter".</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch_9">22</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">L’homme d’affaires.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch_10">24</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">Une journée de lord Northcliffe.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch_11">28</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">Idéaliste et réalisateur.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch_12">34</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">Travail et voyages.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch_13">35</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">Lord Northcliffe administrateur.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch_14">40</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">Avant la guerre. Les campagnes contre le "danger allemand".</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch_15">43</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">Pendant la guerre: Pour la victoire et pour la France.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch_16">48</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">Les missions de lord Northcliffe.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch_17">53</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">Les idées politiques de lord Northcliffe.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch_18">57</a></td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum hidden" id="Page_66">66</span></p>
+</div>
+
+<table id="fait_de_la_semaine_01">
+ <colgroup>
+ <col style="width: 40%;">
+ <col style="width: 25%;">
+ <col style="width: 35%;">
+ </colgroup>
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td colspan="3" class="tdctop big200">Le Fait de la Semaine</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="3" class="tdctop">LIBRAIRIE GRASSET, 61, Rue des Saints-Pères<br>
+ ______</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="3" class="tdctop">ABONNEMENTS</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop2">&nbsp;</td>
+ <td class="tdltop3">France</td>
+ <td class="tdltop3">Étranger</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop2">La Série de <b>25</b> numéros</td>
+ <td class="tdltop3"><b>15</b> fr.</td>
+ <td class="tdltop3"><b>20</b> fr.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop2">La Série de <b>50</b> numéros</td>
+ <td class="tdltop3"><b>30</b> fr.</td>
+ <td class="tdltop3"><b>40</b> fr.</td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<table style="width: 80%;" id="fait_de_la_semaine_02">
+ <colgroup>
+ <col style="width: 10%;">
+ <col style="width: 90%;">
+ </colgroup>
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td colspan="2" class="tdctop">NUMÉROS PARUS:</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop2">I.</td>
+ <td class="tdltop4">Jean JAURÈS.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop2">II.</td>
+ <td class="tdltop4">Petite histoire politique de l’ANGLETERRE depuis 1914.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop2">III.</td>
+ <td class="tdltop4">Ce qu’un Français doit savoir des ETATS-UNIS.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop2">IV.</td>
+ <td class="tdltop4">L’Œuvre de guerre du Parlement.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop2">V.</td>
+ <td class="tdltop4">Ce qu’un Français doit savoir de la MARINE MARCHANDE.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop2">VI.</td>
+ <td class="tdltop4">Petite histoire de l’ALLEMAGNE depuis 1914.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop2">VII.</td>
+ <td class="tdltop4">Le devoir de l’argent, par Novus.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop2">VIII.</td>
+ <td class="tdltop4">La houille blanche.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop2">IX.</td>
+ <td class="tdltop4">Perdons-nous la RUSSIE?</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop2">X.</td>
+ <td class="tdltop4">Ce qu’un Français doit savoir de l’ITALIE.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop2">XI.</td>
+ <td class="tdltop4">LA POLICE, ce qu’elle est, ce qu’elle devrait être.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop2">XII.</td>
+ <td class="tdltop4">Les persécutions anti-helléniques en Turquie.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop2">XIII.</td>
+ <td class="tdltop4">Le droit des MUTILES.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop2">XIV.</td>
+ <td class="tdltop4">L’arme économique des alliés.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop2">XV.</td>
+ <td class="tdltop4">La Défense de L’ORIENT et le rôle de l’Angleterre.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop2">XVI.</td>
+ <td class="tdltop4">L’Esprit de Conquête.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop2">XVII.</td>
+ <td class="tdltop4">Le Statut de la Terre.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop2">XVIII.</td>
+ <td class="tdltop4">Mémoire du Prince Lichnowski.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop2">XIX.</td>
+ <td class="tdltop4">Histoire du CREDIT EN FRANCE.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop2">XX.</td>
+ <td class="tdltop4">Les Grandes Fourragères.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop2">XXI.</td>
+ <td class="tdltop4">Mémoire du Docteur Muehlen.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop2">XXII.</td>
+ <td class="tdltop4">Petite Histoire de l’Alsace-Lorraine.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop2">XXIII.</td>
+ <td class="tdltop4">Comment fonder une Coopérative.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop2">XXIV.</td>
+ <td class="tdltop4">Guide du Réfugié et du Rapatrié.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop2">XXV.</td>
+ <td class="tdltop4">Les Sophismes de Paix.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop2">XXVI.</td>
+ <td class="tdltop4">Pourquoi les Américains sont venus.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop2">XXVII.</td>
+ <td class="tdltop4">Les Régions économiques.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop2">XXVIII.</td>
+ <td class="tdltop4">Les Chemins de fer interalliés.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop2">XXIX.</td>
+ <td class="tdltop4">Qu’est-ce qu’une banque.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop2">XXX.</td>
+ <td class="tdltop4">Le Contrat de Travail des Mobilisés.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop2">XXXI.</td>
+ <td class="tdltop4">Réquisitoire contre l’Allemagne.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop2">XXXII.</td>
+ <td class="tdltop4">La Démocratie sociale.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="2" class="tdctop">Impr. F. Durand, 18, Rue Seguier, Paris.</td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+ <div class="tnote">
+ <h2 class="h2note" id="note_au_lecteur">Au lecteur</h2>
+
+ <p class="fontnote"><b>Andrée Viollis</b> (1870-1950) est une journaliste et écrivaine française, figure
+ marquante du journalisme d'investigation et du grand reportage, correspondante
+ de guerre. (Wikipedia)</p>
+
+ <p class="fontnote">Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version
+ originale.</p>
+
+ <p class="fontnote">Une table des matières a été ajoutée.</p>
+
+ <p class="fontnote">L’orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
+ Ils sont soulignés par des tirets. Passer la <ins class="correction" title="orthographe initiale">souris</ins> sur
+ le mot pour voir l’orthographe originale.</p>
+
+ <p class="fontnote">La ponctuation a pu faire l’objet de quelques corrections mineures.</p>
+
+ <p class="fontnote">La couverture est illustrée par une "caricature" de Leslie Ward,
+ pseudonyme de "spy", parue dans Vanity Fair en 1895. (source: Wikimedia commons). Elle
+ appartient au domaine public.</p>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="full">
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75815 ***</div>
+ </body>
+</html>
+
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+this book outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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