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-The Project Gutenberg eBook of Élisabeth de Bavière, Impératrice
-d'Autriche, by Constantin Christomanos
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Élisabeth de Bavière, Impératrice d'Autriche
- Pages de journal, impressions, conversations, souvenirs
-
-Author: Constantin Christomanos
-
-Translator: Gabriel Syveton
-
-Illustrator: Fernand Khnopff
-
-Contributor: Maurice Barrès
-
-Release Date: October 21, 2022 [eBook #69194]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed
- Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
- produced from images generously made available by the
- Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ÉLISABETH DE BAVIÈRE,
-IMPÉRATRICE D'AUTRICHE ***
-
-
-
-
-
- CONSTANTIN CHRISTOMANOS
-
-
- Élisabeth de Bavière
-
- Impératrice d’Autriche
-
- --_PAGES DE JOURNAL_--
-
- IMPRESSIONS, CONVERSATIONS, SOUVENIRS
-
- TRADUCTION DE GABRIEL SYVETON
- PORTRAIT DE L’IMPÉRATRICE PAR FERNAND KHNOPFF
- PRÉFACE DE MAURICE BARRÈS
-
- QUATRIÈME ÉDITION
-
- [Illustration]
-
-
- PARIS
- SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE
- XV, RVE DE L’ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV
-
- MCM
-
-
-
-
- Élisabeth de Bavière
-
- _IMPÉRATRICE D’AUTRICHE_
-
-
-
-
- _DU MÊME AUTEUR_
-
-
- CHANTS ORPHIQUES (_Orphische Lieder_, éditions allemandes de 1898
- et de 1899, épuisées).--Édition française en préparation.
-
- LA DAME GRISE (_Die Graue Frau_), dialogues dans le crépuscule,
- poème dramatique, traduit en français par Jean de Néthy.
-
- [Illustration]
-
-
-
-
- CONSTANTIN CHRISTOMANOS
-
-
- Élisabeth de Bavière
-
- Impératrice d’Autriche
-
-
- --_PAGES DE JOURNAL_--
-
- IMPRESSIONS, CONVERSATIONS, SOUVENIRS
-
- TRADUCTION DE GABRIEL SYVETON
-
- PORTRAIT DE L’IMPÉRATRICE PAR FERNAND KHNOPFF
-
- PRÉFACE DE MAURICE BARRÈS
-
- _Quatrième Edition_
-
- [Illustration]
-
-
- PARIS
- SOCIETÉ DV MERCURE DE FRANCE
- XV, RVE DE L’ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV
-
- MCM
-
-
-
-
- IL A ÉTÉ TIRÉ A PART DE CET OUVRAGE:
-
- _Cinq exemplaires sur Japon impérial, numérotés de 1 à 5_;
- _Cinq exemplaires sur Chine, numérotés de 6 à 10_;
- _Douze exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 11 à 22_.
-
-
- JUSTIFICATION DU TIRAGE:
-
- [Illustration]
-
-
-Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y compris
- la Suède, la Norvège et le Danemark.
-
-
-
-
-PRÉFACE
-
-
-
-
-UNE IMPÉRATRICE DE LA SOLITUDE
-
-
-Cette impératrice qui, par une fuite continuelle, par son éventail
-interposé et par la pratique de la restriction mentale avait pu jusqu’à
-sa mort cacher le chef-d’œuvre qu’elle s’était elle-même créée, nous
-allons la contempler, sinon directement, du moins telle qu’elle se
-réfléchit dans la mémoire d’un jeune poète tout préparé par son
-tempérament et par les circonstances à ressentir la beauté.
-
-Le docteur Christomanos se souvient que j’ai essayé de décrire une
-méthode pour créer et pour gouverner notre sensibilité, et même, nous
-raconte-t-il, l’impératrice daignait se plaire à ces petits romans dont
-il lui donnait lecture; il pense à juste titre que son analyse lyrique
-d’une reine qui ne voulut d’autre royaume que sa vie intérieure, qui
-s’appliqua uniquement à s’épurer et à reculer les bornes de sa rêverie,
-nous fournira la plus abondante et la plus poétique contribution au
-Culte du Moi. Mais qui sommes-nous pour toucher à ce magnifique poème où
-l’imagination du plus pauvre lecteur amassera d’elle-même un abondant et
-magnifique commentaire? La divine Antigone de Sophocle dit à sa sœur
-Ismène: «Depuis longtemps je suis morte à la vie, je ne peux plus servir
-que les morts.» C’est une insensée, pense Créon. «Prince, lui répond
-Ismène, jamais la raison que la nature nous a donnée ne résiste à
-l’excès du malheur.» On aime à trouver dans la langue que préférait
-l’impératrice Elisabeth les mots qui peuvent le moins offenser sa plaie
-vive.
-
-Du point de vue où nous nous plaçons, nous devons bénir ses souffrances.
-La jeune impératrice Elisabeth d’Autriche émerveillait ses peuples et la
-haute société européenne, mais quel que fût le romanesque de sa première
-beauté, on préférera celle que lui firent les meurtrissures de la vie.
-L’Impératrice Eugénie la copiait. Qui donc pourrait nier ce que des
-pleurs de sang sur leurs visages et les stigmates de la vie ajoutèrent à
-des charmes de déesse?
-
-Au seul prononcer de ce nom, l’impératrice Elisabeth, le lecteur
-imaginatif--et celui-là seul poursuivra cette lecture--voit de ses
-propres yeux un confus amas d’horreurs autour d’un trône chancelant! Sa
-sœur, la duchesse Sophie d’Alençon, brûlée vive au Bazar de la Charité;
-une autre sœur, qui perd héroïquement un royaume; son beau-frère,
-l’empereur Maximilien Iᵉʳ, fusillé, le 19 juin 1867, à Queretaro; sa
-belle-sœur, l’impératrice Charlotte, folle de douleur; son cousin
-préféré, le roi Louis II de Bavière, noyé, le 13 juin 1886, dans le lac
-de Starnberg; son beau-frère, le comte Louis de Trani, suicidé à Zurich;
-l’archiduc Jean de Toscane renonçant à ses dignités et se perdant en
-mer; l’archiduc Guillaume tué par son cheval; sa nièce, l’archiduchesse
-Mathilde, brûlée vive; l’archiduc Ladislas, fils de l’archiduc Joseph,
-tué à la chasse; son propre fils enfin, le prince héritier Rodolphe,
-suicidé ou assassiné, le 30 janvier 1889, au château de Meyerling.
-Ainsi, chez cette descendante des Wittelsbach, les circonstances
-extérieures aident les inclinations naturelles. Et la mort vient donner
-un suprême prestige à cette âme que les coups acharnés du destin avaient
-travaillée comme une matière rare.
-
-Le docteur Christomanos ne nous fait pas l’histoire des souffrances de
-l’impératrice Elisabeth. Sans doute, il serait intéressant d’étudier ces
-cruelles étapes de sa beauté et cette lente altération qui la menait,
-vivante, dans les solitudes et qui, morte, la sort de la foule vulgaire
-des ombres. On aimerait une biographie-psychologie pareille à celle que
-Jacques Bainville vient de consacrer à Louis II de Bavière. Mais nous
-prendrons l’Impératrice telle qu’on la trouve dans ce «Journal», sur
-cette table d’anatomie.
-
-Il faut d’abord que l’on sache de qui nous tenons ces précieuses
-révélations. Regardons ce que vaut l’instrument par lequel nous allons
-voir, M. le docteur Christomanos.
-
-Il était un petit étudiant d’Athènes qui travaillait tout le jour et
-fort avant le soir, dans une maison triste et décente d’un faubourg de
-Vienne. Seulement, quand il cherchait des citations latines pour sa
-thèse sur «les Institutions byzantines dans le droit franc», parfois il
-rêvait et soupirait. Au soir tombant, un merle venait se poser sur le
-toit d’en face et chantait, chantait, jusqu’à ce que l’obscurité effaçât
-sa petite forme et sa petite voix. Or, voici que l’Impératrice eut le
-caprice d’apprendre le grec et voulut un jeune Hellène qui la suivit
-dans ses promenades. On lui désigna l’étudiant. Elle le fit chercher par
-une voiture de la cour.
-
-Vous connaîtrez ce qu’il y a de défauts et de qualités dans celui qui va
-être notre guide rien qu’à lire cette première page, charmante d’amour
-pour la beauté, et dans laquelle nous reconnaissons un frère très
-lointain, tout imprégné d’orientalisme, de notre Julien Sorel:
-
-«Un valet de pied, vêtu de noir, me reçut à l’entrée du parc, et me
-signifia que Sa Majesté m’invitait à l’attendre dans le jardin. Il me
-conduisit à un endroit du parc, près du château, et m’y laissa seul,
-après s’être profondément incliné devant moi. Subitement transporté de
-l’atmosphère grise et du banal tous les jours de la ville dans cet
-impérial jardin fermé où ne pénétraient pas les simples mortels, secoué
-par l’attente d’un événement décisif, je me trouvais jeté pour ainsi
-dire hors des bornes de ma conscience. C’était comme si j’éprouvais tout
-cela en une autre personne qui pourtant était bien moi. J’avais le
-sentiment de rêver un beau rêve, et je craignais qu’il ne s’évanouît
-trop tôt; d’autre part, le désir impatient de ce qui allait venir me
-torturait, comme si je ne pouvais pas attendre le réveil.
-
-«Je ne connaissais l’impératrice que par ses portraits qui la
-représentaient presque toujours le diadème au front. J’étais plein d’un
-indicible émoi. Autour d’un buisson tremblant de mimosa aux innombrables
-fleurs d’or, des essaims d’abeilles bourdonnaient. De toutes ces petites
-boules en floraison, rayonnait, avec leur doux parfum enivrant, un
-sourire d’or. Certes, elles ne savaient pas qu’elles étaient là pour moi
-autant que pour les abeilles, pour que leur regard, pour que leur
-souffle embaumé me rendissent cette heure inoubliable, autant que pour
-donner leur miel aux abeilles. Comme les abeilles, mon sang bourdonnait
-à mes tempes, et je me disais: «Voilà un monde qui vit sans nous, qui ne
-semble pas nous connaître, et qui, cependant, d’une distance infinie,
-tend vers nous.
-
-«Je ressens encore la poésie de cette heure d’attente qui m’emportait
-loin de moi-même vers un infini lointain, qui me précipitait dans un
-abîme! Si bien que, lorsque je revins à moi, j’étais la proie d’une
-sensation étrange, comme si du fond crépusculaire et verdâtre des mers,
-une vague puissante m’eût jeté sur une terre étrangère et inconnue du
-pays de la vie. Et tandis que j’attendais là, mon cœur s’emplissait de
-plus en plus de la certitude que j’étais sur le point de voir apparaître
-ce que ma vie aurait de plus précieux.
-
-«Soudain, elle fut devant moi, sans que je l’eusse entendue venir,
-svelte et noire.
-
-«Dès avant que son ombre m’eût atteint pour me tirer en sursaut du rêve
-où je m’abîmais, je sentis son approche, et cette sensation surgit
-juste avec sa venue, et cependant me sembla être née en moi depuis bien
-longtemps, comme si j’avais vécu avec elle des heures et des années.
-Elle était devant moi, un peu penchée en avant; sa tête se détachait sur
-le fond d’une ombrelle blanche que traversaient les rayons du soleil, et
-qui mettait une sorte de nimbe léger autour de son front. De la main
-gauche, elle tenait un éventail noir légèrement incliné vers sa joue.
-Ses yeux d’or clair me fixaient, parcourant les traits de ma figure, et
-comme animés du désir d’y découvrir quelque chose. Ont-ils trouvé ce
-qu’ils cherchaient? Est-ce plus tard seulement qu’ils me sourirent, ou
-bien ont-ils eu pour moi, dès le premier jour, ces rayons souriants?
-
-«En cet instant, je n’avais pas le temps de réfléchir à cela, et les
-sentiments que je distingue aujourd’hui si clairement n’existaient alors
-qu’en germe, inconsciemment et momentanément réunis en moi. Je ne sus
-tout de suite qu’une chose: c’était Elle. Et j’eus aussi une grande
-surprise: comme elle ressemblait peu à tous les portraits que je
-connaissais d’elle! C’était un être tout autre, et pourtant c’était
-l’impératrice: j’étais devant une des apparitions les plus idéales et
-les plus tragiques de l’humanité. Ce que je lui dis alors? J’ai honte de
-le rappeler à mon imagination. Je balbutiais quelques phrases
-embrouillées sur ma joie et le grand honneur... Mais elle me tira de mon
-grand embarras en disant, les yeux rayonnants d’une grâce infinie:
-«Quand les Hellènes parlent leur langue, c’est comme une musique.»
-
-Que parlai-je de Julien Sorel. Cet étudiant hellène, c’est un jeune
-frère de la jeune Esther quand elle s’évanouit devant Assuérus. On croit
-entendre, plus délicat et plus approprié à ce professeur de grec le vers
-racinien:
-
- Esther, que craignez-vous? suis-je pas votre frère?
-
-A la suite de ce guide d’une folle sensibilité unie au goût des plus
-rares fantaisies esthétiques, pénétrons un instant dans l’intimité
-d’Elisabeth d’Autriche. Lisons ensemble le récit que nous donne M.
-Christomanos de son premier séjour à la Hofburg:
-
-«Mon appartement se trouve dans l’aile léopoldine. On arrive du
-Franzensplatz, à côté du corps de garde, par un étroit escalier en
-colimaçon, jour et nuit éclairé au gaz,--«l’escalier des confiseurs»,--à
-un long corridor tapissé de nattes,--«le passage des demoiselles». Une
-suite de portes avec des noms de dames d’honneur sur des cartons blancs.
-Tout au bout, des gardes de la Burg qui vont et viennent lentement avec
-des cliquetis de sabres. A ma surprise, je lis sur une de ces portes mon
-nom. C’est l’étiquette de mon existence à venir dans l’armoire à tiroirs
-de la cour. Ma chambre est vaste, mais basse de plafond. Un parquet poli
-comme un miroir, sur lequel le feu du poële fait glisser de rouges feux
-follets. Teintures et meubles à rayures grises et blanches. Une grande
-double fenêtre donne sur la place extérieure du château et sur le
-Volksgarten que maintenant un crépuscule gris enveloppe. Un paravent de
-soie rouge devant le lit que recouvre aussi une lourde soie,--tout, du
-reste, d’une distinction très simple.
-
-«Le même soir, l’impératrice me reçut. Un domestique de service privé
-vint m’avertir que Sa Majesté avait appris mon arrivée et me priait de
-me rendre près d’elle. Je me hâtai vers elle, à pas muets sur les
-nattes, tout le long du couloir, parmi des laquais et des femmes de
-chambre qui chuchotaient, puis, après un coude, par un corridor plus
-large, qui traverse l’aile de l’impératrice Amélie. C’est la partie du
-château qui regarde le Franzensplatz du gros œil de son horloge,
-étincelant le soir; elle est habitée exclusivement par l’Impératrice et
-sa suite. Par une porte secrète, j’arrivai au grand escalier d’honneur,
-puis, un étage plus bas, sur un palier, où un garde de la Burg en grand
-uniforme était planté immobile devant une portière de velours; derrière
-cette portière, un vestibule de style empire, avec ce luxe froid et nu
-des antichambres princières où l’on gèle si atrocement quand on n’est
-pas un laquais. Plusieurs huissiers à bas blancs, culottes vert amande,
-s’inclinèrent devant moi jusques à terre, les portes s’ouvrirent comme
-d’elles-mêmes, et je me trouvai à l’improviste dans une seconde pièce
-qui était encore plus somptueuse, mais dont l’accueil me fut moins
-fermé et moins hautain. Là, un huissier en frac noir vint à ma
-rencontre. Et, à ce moment, je m’aperçus que j’avais pris
-instinctivement une nouvelle allure, et que je la soutenais avec une
-grande virtuosité; ici, il s’agit de marcher sans s’arrêter et sans
-hâte, en glissant sur le parquet plutôt qu’en le foulant, sans butter
-aux saluts ni aux révérences. Le valet de chambre de l’impératrice,
-également en frac noir (la livrée de deuil privée de l’impératrice),
-sortit de la porte opposée, s’inclina profondément, et disparut aussitôt
-par la même porte, sur la pointe des pieds, pour m’annoncer. Tous ces
-gens retenaient leurs souffle et leur âme, et n’étaient que frac et
-pointes des pieds. Et alors, la porte s’ouvrit à deux battants, sans
-bruit. Derrière un paravent de soie rouge, j’entrai dans une salle vaste
-et brillamment éclairée. Les murs étaient tendus de soie rouge, et
-devant mes yeux scintillaient meubles dorés, larges et profonds miroirs
-tenant des panneaux entiers, et grands lustres pendants. Une atmosphère
-d’une pureté presque immatérielle s’exhalait vers moi.
-
-«D’une porte opposée, qui était ouverte, et laissait voir un petit
-salon, l’impératrice vint à ma rencontre. Les murs scintillaient de
-rouge sombre, les flammes sans nombre ruisselaient sur les dorures et
-rejaillissaient de la profondeur des miroirs, les cristaux en losange
-des lustres étincelaient comme des pierres précieuses suspendues, et
-l’impératrice, vêtue de noir, se tenait devant moi, souveraine de tout
-cet éclat. Elle me salua, d’abord, de loin, et me dit qu’elle se
-réjouissait de me revoir près d’elle. Et dès qu’elle eut ouvert la
-bouche et que sa voix eût résonné, le rayonnement autour d’elle pâlit.
-Ainsi je connus qu’elle était plus rayonnante encore que tout ce qui
-l’entourait. Je savais déjà, avant d’entrer, ce que je trouverais ici,
-et pourtant j’étais ébloui. Nous nous promenâmes, une heure durant, sur
-le tapis mat, où le pied s’enfonçait comme dans un jeune gazon, dans des
-flots de lumière dont l’attouchement, comme un air tiède, agissait plus
-musicalement encore.
-
-«Tout autour se dressaient les meubles dorés, à de longues distances, et
-dans un calme parfait, comme des objets enchantés. Dans cette pièce,
-sur ces meubles, ne se posait ni rire ni pleur, nulle ligne ne remuait
-ni ne changeait de place. Des grands miroirs, qui prolongeaient la pièce
-en des lointains infinis, comme sous des masses d’eau transparentes, la
-lumière rebondissait, comme une buée fluide d’or et de sang. Je regardai
-autour de moi et reconnus l’air de l’étiquette espagnole qui se levait
-des coins sombres vers les portraits princiers dans leurs cadres
-lourds.»
-
-Quelques jours plus tard, le jeune Christomanos, appelé à Schoenbrunn
-auprès de l’impératrice, voit des cordes, des appareils de gymnastique
-et de suspension fixés à la porte qui mène du salon au boudoir. «Je la
-trouvai justement en train de «faire des anneaux». Elle portait une robe
-de soie noire à longue queue, bordée de superbes plumes d’autruche,
-noires aussi. Elle avait à recevoir quelques archiduchesses. Je ne
-l’avais jamais vue habillée avec tant de pompe. Suspendue aux cordes,
-elle faisait un effet fantastique, comme d’un être entre le serpent et
-l’oiseau. Pour poser les pieds à terre, elle dut sauter par-dessus une
-corde tendue assez bas. «Cette corde, dit-elle, est là pour que je ne
-désapprenne pas de sauter. Mon père était un grand chasseur devant
-l’Eternel, et il voulait nous apprendre à sauter comme les chamois.»
-Puis elle me pria de continuer la lecture de l’_Odyssée_.»
-
-Dans tous ses châteaux, l’Impératrice avait fait peindre Titania
-caressant la tête d’âne. «C’est la tête d’âne de nos illusions que nous
-caressons sans trêve,» disait-elle. On comprend la vie par les éléments
-qu’elle nous donne et avec l’âme qu’on reçut de ses pères. Cette
-personne singulièrement née jugea toutes choses, comme fait Hamlet,
-d’après la vue de cour. Une existence infiniment luxueuse, une humanité
-infiniment fourbe (par platitude et par diplomatie) développent chez un
-être délicat des besoins et des tristesses heureusement inconnus à la
-foule laborieuse.
-
-La satiété et le mépris, voilà, si l’on écarte cet enchantement de
-poésie, les deux caractères que l’on distingue d’abord chez
-l’impératrice. Elle n’aimait plus qu’une chose, impossible à trouver:
-le pur, le simple, la nature dépouillée de tout artificiel. Ce besoin,
-qu’elle sait bien ne pouvoir satisfaire, commande toutes ses opinions:
-«Moins les femmes apprennent, disait-elle à Christomanos, plus elles ont
-de prix, car elles tirent d’elles-mêmes toute science. Ce qu’elles
-apprennent ne fait à vrai dire que les égarer; elles désapprennent une
-partie d’elles-mêmes pour s’approprier imparfaitement de la grammaire ou
-de la logique. C’est une illusion d’alléguer qu’ainsi cultivées elles
-donneront des fils intellectuellement mieux doués. Et, pour aider les
-hommes dans leurs affaires, elles ne doivent pas leur souffler des
-conseils et des pensées, mais par leur seul contact elles doivent
-éveiller et faire mûrir chez les hommes des idées et des résolutions.»
-
-Ceux qui ont quelque habitude des atténuations que les personnes bien
-élevées se plaisent à donner à leurs pensées distingueront la force de
-ce cerveau qui comprenait, à une époque où ces simples notions sont
-étrangement méconnues, que les êtres peuvent seulement porter les fruits
-produits de toute éternité par leur souche. Elevée d’instinct par sa
-délicatesse esthétique à cette vérité scientifique des naturalistes,
-l’impératrice disait un autre jour: «La culture se rencontre même dans
-les déserts de l’Arabie, sur les mers et les prairies solitaires. La
-civilisation étouffe la culture; elle réclame pour soi chaque être
-humain et nous met tous dans une cage. La culture, chaque homme la porte
-en soi _comme un legs de toutes ses existences antérieures_. Souvent la
-civilisation et la culture viennent de directions opposées et
-s’entrechoquent; alors l’être humain est dégradé. Les pauvres, quelles
-victimes! On leur a pris la culture, et en retour on leur montre la
-civilisation dans un lointain inaccessible.»
-
-Des vues aussi saines, où nous vérifions, une fois de plus, la
-concordance de l’instinct et de la science, la rendaient méprisante pour
-les cuistres. Elle aimait à réciter avec l’accent le plus ironique ces
-vers de Heine: «Le monde et la vie sont trop fragmentaires: je veux
-aller trouver le professeur allemand. Celui-là sait harmoniser la vie,
-et il en fait un système intelligible: avec ses bonnets de nuit et les
-pans de sa robe de chambre, il bouche les trous de l’édifice du monde.»
-
-Ces accents stridents, ces états nerveux qu’elle appréciait si fort chez
-Heine et qui sont proprement des accès méphistophéliques, lui étaient
-familiers. C’est une sorte de désespoir, où l’humilité et l’orgueil se
-combattent; c’est d’une nature hautaine qui raille les conditions mêmes
-de l’humanité. Aspirer si haut et trouver si bas! Un jour, à Miramar,
-contemplant le pavillon où sa parente l’impératrice Charlotte enferma sa
-folie à son retour du Mexique, elle murmure, après une longue rêverie:
-«Un abîme de trente ans plein d’horreur! Et avec cela on dit qu’elle
-engraisse!»
-
-Des railleries de cette qualité et dans un pareil moment offensent la
-piété des gens simples. Mais ne semble-t-il pas au lecteur que des états
-analogues existent chez le philosophe? Epris des plus beaux cas de
-noblesse, il vit dans le siècle, il en voit la duperie et devient dur.
-Il est amené à considérer les choses sous un aspect immoral, parce
-qu’il les regarde d’un point où bien peu de personnes se placent.
-L’impératrice Elisabeth cherchait toujours à sortir de la vie, à ne se
-laisser posséder ni par les choses, ni par les êtres. «Quand je me meus
-parmi les gens, je n’emploie pour eux que la partie de moi-même qui
-m’est commune avec eux. Ils s’étonnent de me trouver si semblable à eux.
-Mais c’est un vieux vêtement que, de temps en temps, je tire de
-l’armoire pour le porter quelques heures.»
-
-On sait qu’elle interposait constamment son éventail, son ombrelle,
-entre son visage et les regards. Ceux-ci paraissaient vraiment la faire
-souffrir. Ils la privaient d’elle-même. «Nous devons songer autant que
-possible à sauver au moins quelques instants pendant lesquels, chacun à
-notre manière, nous puissions pénétrer dans notre propre vie. Eh bien!
-quand je me trouve toute seule dans un site solitaire, dont je sais
-qu’il fut peu fréquenté, je sens que mes rapports avec les choses
-diffèrent absolument de ce qu’ils sont si des humains m’entourent. A
-cette différence seulement, je me reconnais moi-même.» Un autre jour
-elle disait: «Nous n’avons pas le temps d’aller jusqu’à nous, tout
-occupés que nous sommes à des choses étrangères. Nous n’avons pas le
-temps de regarder le ciel qui attend nos regards.» Elle s’exprimait
-enfin dans cette magnifique image, d’un surprenant raccourci, lourde et
-sombre et qui fait miroir à nos plus secrètes pensées: «J’ai vu une fois
-à Tälz une paysanne en train de distribuer la soupe aux valets. Elle
-n’arriva pas à remplir sa propre assiette.»
-
-C’est à réfléchir sur l’émotion éveillée en nous par la femme qui put,
-au hasard d’une promenade, laisser s’évader de son âme une telle pensée,
-que nous vérifions la vérité et la magnificence de sa théorie du
-tragique. «Je crois, disait-elle, que les conflits tragiques agissent
-moins par eux que parce qu’ils nous mettent dans un tel état que nous
-croyons nous approcher de quelque chose d’indéfini et que nous attendons
-toujours dans notre vie. Ce sont des passions ordinaires que l’on met
-sous nos yeux, mais nous les reconnaissons, cependant, pour quelque
-chose d’autre que ce pour quoi elles se donnent. Ce n’est point par le
-tragique du théâtre que nous sommes pris, mais par des vues plus
-profondes qui ont été éveillées dans notre cœur.» Un autre jour, elle
-disait: «La joie n’est qu’une chose éphémère, un épisode, en attendant
-la passion qui doit venir. Celle-ci vient toujours, car elle est
-l’attente de la destinée que notre vie a pour but d’atteindre; elle est
-la chose la plus triste et par là la plus magnifique qui soit au monde.
-Tous les êtres qui sont beaux attendent leur destinée, et ils sont
-tristes aussi, quand ils n’en sont pas détournés.»
-
-Si vous voulez comprendre davantage cette personne extraordinaire qui
-trahit ses angoisses de nerveuse dans ces grandes vérités à demi-voilées
-et qui faillit elle-même s’anéantir sans rien nous livrer des beautés
-qu’avaient suscitées en elle la préparation des siècles et ses douleurs,
-voyez-la, celle qui fut d’abord une Titania caressant la tête d’âne de
-ses illusions, voyez-la finir comme un roi Lear, trahie par tous ses
-beaux rêves.
-
-Je ne sais rien de plus émouvant et qui donne mieux l’impression d’une
-génialité cherchant éperdument un milieu favorable que les fuites
-continuelles de cette impératrice, et surtout ce jour où elle entraîna
-le jeune Christomanos à Schœnbrunn, sous une pluie de neige fondue, dans
-une tempête de vent, à travers de grandes flaques d’eau. «Nous courons
-comme des grenouilles dans les marais, dit-elle. Nous sommes comme deux
-damnés errant dans le monde infernal. Oui, pour beaucoup de gens, ce
-serait l’enfer. Pour moi, c’est mon temps préféré, car il n’est pas pour
-les autres, je puis en jouir seule. A vrai dire, il n’est là que pour
-moi, comme les pièces de théâtre que le pauvre roi Louis se faisait
-jouer pour lui seul. Encore ce plein air est-il beaucoup plus
-grandiose.» Et elle ajoute: «Certes, je voudrais que l’ouragan fût
-encore plus enragé, car on se sent alors si proche de toutes les choses,
-comme en conversation avec elles!»
-
-On touche ici aux parties les plus élevées de cette rare nature. Avec le
-strident des violons tziganes qui pleurent et sourient, elle nous fait
-entendre l’hymne panthéiste, l’acceptation, la mort, la vie dispersée
-dans les choses; et parfois les profondes clameurs de la mer viennent
-doubler cette plainte demi-étouffée.
-
-«Sur la mer, dit-elle, ma respiration s’élargit. Elle se règle sur la
-houle. Quand les lames deviennent plus larges, je commence à respirer
-plus profondément. La mer nous déshumanise, ne souffre rien en nous de
-l’animalité terrestre. Dans la tempête, je crois souvent que je suis
-devenue moi-même une vague écumante.»
-
-Quand elle arrive à cette élévation de pensée, cette rare créature égale
-ces grands maîtres de l’humanité qui firent leur principale étude
-d’«accepter» et de mourir, de mourir continuellement. L’un d’eux
-s’exprima-t-il jamais avec plus de magnificence que le jour où cette
-femme déclare: «L’idée de la mort purifie et fait l’office du jardinier
-qui arrache la mauvaise herbe dans son jardin. Mais ce jardinier veut
-toujours être seul et se fâche si des curieux regardent par-dessus son
-mur. Ainsi je me cache la figure derrière mon ombrelle et mon éventail,
-pour que l’idée de la mort puisse jardiner paisiblement en moi.»
-
-Quelles devaient être ses pensées le jour où Christomanos, dans l’aube
-de Corfou, les troubla? La scène se passe au Palais d’Achille. «Hier, au
-petit jour, écrit Christomanos, je me suis levé et je suis allé--sans
-savoir pourquoi--tout droit, par l’escalier des dieux, sur la terrasse
-d’Hermès. Un blanc reflet surgissait à l’est, derrière les croupes
-noires des montagnes, dont les corps immergeaient dans l’obscurité,
-comme dans les ténèbres de leurs propres ombres. De la mer, que l’on
-devinait, plus qu’on ne la voyait, en une immense pâleur noyée,
-montaient les fraîcheurs humides du matin. Au ciel, presque toutes les
-étoiles s’étaient éteintes; une seule, d’une terrifiante grandeur et
-magnificence, était au zénith. C’était Sirius. Au-dessous se dressait
-dans l’air un grand cyprès noir, dont le faîte s’inclinait légèrement
-sous un souffle de brise que l’on ne sentait ni n’entendait... Soudain,
-je la vis glisser, comme une ombre, entre les colonnes du blanc palais.
-Je fus extrêmement surpris de la trouver là à cette heure, et je voulus
-me retirer; mais elle s’approcha, rapide comme un ange noir qui aurait à
-défendre un paradis, et me dit: «Je suis toujours ici avant le lever du
-soleil pour voir comme tout s’éveille. Il ne faudra plus monter
-jusqu’ici à cette heure. C’est le seul moment où je sois tout à fait
-seule.»
-
-Voilà une indication, insuffisante pourtant et qui irrite nos plus
-nobles curiosités, sur les mystères et les énigmes où s’épuisent les
-intelligences hautaines. Mais surtout nous voyons les ravages de la
-satiété et la névrose des tout-puissants.
-
-L’audace et l’ironie amère, l’invincible dégoût de toutes choses, le
-sentiment perpétuel de la mort et même ces enfantillages esthétiques
-d’une mélancolique qui cherche à s’étourdir me font considérer ces
-«Idées et sensations» d’Elisabeth d’Autriche comme le plus étonnant
-poème nihiliste qu’on ait jamais vécu dans nos climats. Il semble que
-chez cette duchesse en Bavière des fusées orientales soient venues
-irriter les forces du rêve. Cet accent sceptique et fataliste, ce mépris
-absolu des choses d’ici-bas, cette perpétuelle contemplation ou mieux
-cette constante présence de l’idéal indiquent une âme ardente et blasée,
-mais d’une qualité esthétique que je trouve seulement chez ces
-incomparables soufis persans qui couraient le monde dans la familiarité
-de la mort. Et cette volupté de la satiété où s’enfonçait avec une
-complaisance si douloureuse cette impératrice évoque certains rêveurs
-mystérieux des trônes asiatiques.
-
-Bien entendu, je ne prétends point donner par ces rapprochements une
-explication; mais, comme un air de musique parfois nous transporte dans
-un paysage, l’atmosphère de réserve silencieuse et de sensibilité
-bizarre qui flotte autour de l’impératrice évoque pour moi ces cours des
-Khalifes où la plus monotone philosophie du néant, parfois avec
-mièvrerie, développe ses sentences au milieu de drames qui la
-justifient.
-
-Pourquoi poursuivrais-je davantage la tâche impossible de rendre
-intelligibles ces incomparables angoisses? Ces psaumes monotones, ceux
-que nous appelons les heureux de ce monde, les ont répétés à maintes
-reprises depuis Salomon. Aussi bien, en dehors de l’atmosphère des
-cours, nous avons entendu des pensées analogues. Il y manquait seulement
-ce qu’une impératrice adulée peut ajouter d’accent blasé à cet éternel
-gémissement. Mais ces états de faiblesse irritable, ces angoisses sans
-cause, ces vagues inquiétudes, ces noires lycanthropies, c’est la
-sécrétion particulière aux natures supérieures. Avec une régularité qui
-mènerait au désespoir les hommes assez imprudents pour s’attarder à
-réfléchir sur notre effroyable impuissance, nous mettons éternellement
-nos pas dans les pas de nos prédécesseurs. Tous les grands poètes ont
-souffert, comme Elisabeth d’Autriche, de la vulgarité du siècle; ils se
-sont sentis soulevés au moins de désir vers un plus haut idéal; ils ont
-éprouvé cet éloignement pour les intelligences obtuses et courtes,
-contentes d’être, satisfaites du monde et de la destinée. C’est l’état
-de sensibilité d’où sortent les grandes singularités artistiques ou
-religieuses qui sont l’honneur de l’humanité. Qu’importe le fond des
-doctrines! C’est l’élan qui fait la morale. Ce qu’un Pascal appelle
-«vivre pour l’éternité», c’est ce que nous appelons «s’observer,
-comprendre le néant de la vie». Mais cette satiété qui réclame à toutes
-les minutes les assaisonnements de la mort, n’impressionne jamais autant
-que chez une femme divinisée par sa beauté, son diadème et sa solitude,
-par ses malheurs dont elle se délivrait en se réfugiant en elle-même, et
-par son assassinat qui ne put l’émouvoir car elle avait devancé la mort.
-
-Quand une brute menée par cette Fatalité qui préside aux tragédies
-antiques l’accosta sur le trottoir du lac, près de l’hôtel Beau-Rivage,
-sans doute l’impératrice participait toujours à ce que le vulgaire
-appelle la vie, puisqu’elle réagissait encore, mais, n’ayant plus de
-but, de volonté ni rien qui lui fût, elle était, selon le philosophe,
-une étrangère à l’existence et vraiment une morte.
-
-Le cœur percé de cette petite lame, elle continue encore à marcher.
-C’est seulement sur le pont du bateau qu’elle s’affaisse, et alors elle
-demande: «Qu’y a-t-il?» C’est elle qui meurt, et elle demande: «Quoi?»
-
-Cette haute figure poétique n’est arrivée à la lumière que par accident.
-Les personnes de cette nature, dans tous les milieux, souffrent beaucoup
-de la sottise des hommes; elles apprennent qu’il ne fait pas bon penser
-tout haut parmi eux. Si dans leur jeunesse elles se laissent aller
-parfois à manifester ce qu’il y a de singulier dans leur vie intérieure,
-elles le regrettent très vite; dès lors, elles s’effacent volontairement
-derrière le personnage qu’il leur faut faire et elles renoncent à ce qui
-pourrait leur attirer la haine ou la sympathie. D’ailleurs, ce goût et
-ce besoin de solitude claustrale, c’est encore moins prudence devant la
-vie qu’obéissance à des instincts et à des goûts de tristesse; elles ne
-souffrent pas d’être ce que le monde appelle «enseveli vivant».
-
-Le docteur Christomanos avait-il le droit d’arracher à cet _in pace_
-volontaire celle qu’il livre à la société des poètes? Jeune, frémissant
-de rêves et né pour leur donner un verbe, il n’a pas su, auprès de cette
-impératrice d’une si puissante poésie, crever ses yeux et couper sa
-langue. Il raconte ce qu’il a vu, et vraiment ne traduit-il pas en
-rythmes admirables les enchantements dont il subit la magie? Si,
-enflammé d’une telle approche, il a détourné quelque chose d’un brasier
-qui aspirait à se consumer tout, on ne doit pas l’accuser de rapt, mais
-de ravissement. Il n’a pu rejeter à la mer la coupe qu’un
-hasard--providentiel, peut-il croire--lui permettait de soustraire au
-gouffre d’oubli. Je n’ai vu nulle part qu’on blâmait l’indélicatesse des
-amis de Virgile, qui refusèrent de détruire l’_Enéide_, comme à son lit
-de mort il avait commandé.
-
-Hélas! tant qu’elle gît sur le sable du gouffre, la coupe du roi de
-Thulé irrite notre sens du mystère et veut que pour la sauver nous
-franchissions certaines difficultés, mais que vaudra-t-elle, si on la
-fait circuler parmi des convives recrutés sur la place publique et
-gorgés de boissons grossières? Plaise au ciel que l’impératrice
-Elisabeth, cette âme repliée sur elle-même, et fiévreuse de sympathie
-pour les domaines de l’invisible, ne devienne pas un thème littéraire
-et, comme on dira sans doute, une figure esthétique! Voyez ce qu’on nous
-a fait de son cousin, Louis II: un cadavre romantique étendu sur la
-grève du lac Starnberg et déjà gâté par les commentaires qui s’y
-traînent en colonies informes et visqueuses. Il faut le granit de
-Pascal, de Rousseau, de Byron et de Chateaubriand pour résister à ces
-parasites qui déshonorent et déforment très vite des figures un peu
-flottantes, capables de susciter nos méditations, mais qui négligèrent
-de se réaliser dans une forme d’art et d’échanger leur mobilité
-séduisante contre la fixité de la perfection.
-
-Si nous voulons maintenir autour de cette impératrice la solitude
-qu’elle aimait tant et qu’on doit tenir pour l’élément nécessaire de sa
-beauté, prodiguons-lui les blâmes qu’aucune âme vigoureuse ne ménage à
-ces natures qui méconnaissent le sens de la vie, qui négligent de se
-rendre utiles et qui se perdent dans les problèmes, insolubles et par là
-puérils, de la contemplation. N’avons-nous pas à notre disposition une
-formule mémorable qu’Auguste Comte tenait de Mᵐᵉ Clotilde de Vaux: «Il
-est indigne des grands cœurs de répandre le trouble qu’ils ressentent.»
-
-MAURICE BARRÈS.
-
-
-
-
-ÉLISABETH DE BAVIÈRE
-
-IMPÉRATRICE D’AUTRICHE
-
-
-Au mois de mai 1891, mon frère et moi, habitant Vienne, nous logions
-dans une grande maison de rapport de l’Alserstrasse, chez une pauvre
-jeune femme qui était presque veuve, car son mari se trouvait dans une
-maison de fous. Elle avait réuni, dans nos chambres, tous ses meubles
-des temps heureux, et s’était serrée dans un cabinet étroit et dénudé,
-avec sa fille, une enfant de trois ans qu’elle nommait Gretinka. Cette
-Gretinka pleurait chaque fois qu’on la regardait sans lui sourire. Le
-beau mobilier de notre appartement, et le cabinet dégarni, et la
-sensible Gretinka qui trouvait si terrible la vie sans sourire, tout
-cela me paraissait, alors, fort touchant.
-
-Mon frère Antoine était étudiant en médecine et préparait son premier
-examen. Quant à moi, j’étais sur le point de terminer mes études à la
-faculté de philosophie et me proposais d’aller passer les vacances
-prochaines à Innsbruck, pour y élaborer, sous la direction d’un célèbre
-professeur de droit historique, ma thèse de doctorat sur les
-«Institutions judiciaires byzantines dans le droit des Francs». En
-hiver, je prendrais mes grades à Vienne.
-
-Nous vivions simplement et tranquillement, rentrés à la maison avant la
-porte fermée, pour nous enfouir dans nos livres. A peine si nous
-échangions un mot tout le long des longues soirées. Et quand nous
-ouvrions les fenêtres, qui donnaient sur une cour profonde et muette
-comme un abîme, le bruit de la rue arrivait à nous par-dessus les toits,
-affaibli et confus, et parfois aussi un subtil parfum, émané de quelque
-invisible jardin ou peut-être des pots de fleurs qu’une fille maigre et
-blonde, en face de nous, tous les jours arrosait. Mais tandis que
-j’étais assis à ma table, et qu’à la lueur jaune de la lampe, je
-noircissais de petits feuillets ou cherchais des citations latines sur
-le «Mundium» et les «Bénéfices ecclésiastiques», de lumineuses
-perspectives sur des sites bienheureux s’ouvraient aux yeux de mon âme,
-pays que j’avais entrevus jadis ou jamais, glorifiés et combinés
-maintenant en tableaux fantastiques. C’était un incessant et silencieux
-envol sans fatigue ni conscience de l’heure, essence et parfum de
-voyage. Et je soupirais profondément par regret nostalgique de quelque
-chose d’inimaginable et d’inouï. Mon frère, qui remarquait mon regard
-fixe et perdu, me disait parfois, lorsqu’il se décidait à parler:
-
---Si tu t’y prends ainsi, tu n’en finiras jamais. Il ne faut pas
-s’abandonner à ses sentiments: ce sont des courants contraires qui
-emportent à la dérive toute pensée réelle.
-
-De bonne heure, quand nous ouvrions les croisées et qu’un air frais et
-vierge nous enveloppait, fleurant le matin d’été (tel on n’y croirait
-pas en ville), et que les toits d’en face se doraient, ce m’était
-l’annonciation d’un autre monde insoupçonné et inaccessible dont mon âme
-était assoiffée.
-
-Notre hôtesse entrait souvent chez nous pour bavarder. Mon frère
-supportait mal ce dérangement, car, alors même qu’il n’avait aucun livre
-ouvert devant lui, il continuait, semblait-il, à lire en esprit. Mais
-moi, je me prêtais volontiers à ces expansions, enclin à m’abuser sur la
-fuite du temps et sur la mesquine réalité de ma propre vie.
-
-Après déjeuner, je rentrais à la maison et travaillais, tandis que,
-dehors, le soleil brillait si joyeux, et que les jardins étaient si
-touffus et pleins de fleurs--jusqu’à la tombée du soir. Alors, chaque
-fois, un merle venait, et se posait sur le faîte du toit d’en face, et
-chantait, longuement, dans le crépuscule--toujours sur le même toit,
-toujours à la même heure, jusqu’à ce que lui et son chant se fussent
-évanouis dans l’obscurité. Nous l’attendions avec passion, mon frère et
-moi. Nous n’en parlions pas, mais je crois bien que si Antoine rentrait
-toujours à cette heure, quand il était sorti, c’était uniquement pour ne
-pas manquer le merle.
-
-Je lui dis un jour, pendant que le merle chantait:
-
---Ne sens-tu pas combien notre vie s’écoule monotone et sans joie? Je
-crois l’entendre qui ruisselle.
-
-Et lui, de me répondre:
-
---Il ne faut pas penser à des choses si tristes.
-
-Car toujours il était de nous deux le plus sage, et moi l’exalté.
-
-Soudain quelque chose de tout à fait inattendu, d’énorme advint.
-
-Un laquais apporta une lettre de M. Nicolas Dumba, très haut personnage
-de notre connaissance, et qui nous était même un peu parent. Je ne sais
-où est passée la lettre, mais il y avait là, noir sur blanc, que l’un de
-nous devait se rendre immédiatement à la Burg auprès du baron Nopcsa,
-grand-maître de la cour de Sa Majesté l’Impératrice, parce que Sa
-Majesté demandait un jeune Hellène qui lui apprît le grec et
-l’accompagnât quelques heures dans ses promenades,--et nous lui avions
-été désignés.
-
-Longuement, nous nous regardâmes sans mot dire. Nous savions, un peu
-vaguement, que l’impératrice étudiait le grec; lors de la mort de
-l’archiduc Rodolphe, nous avions lu dans les journaux bien des détails
-sur elle. Mais depuis, nous ne nous étions pas autrement occupés de sa
-personne. Du reste, le temps nous en manquait.
-
---Vois-tu, dis-je enfin à mon frère, n’ai-je pas raison de dire: Chaque
-fois que le facteur frappe à notre porte, c’est la Destinée qui est là
-dehors et qui demande à entrer? O les terribles instants où, entre la
-Destinée et ses victimes, il n’y a que la planche d’une porte!
-
---Il est certain que c’est toi qui dois y aller, répondit mon frère.
-
---Es-tu fou? m’écriai-je. Tu entends bien qu’il faut l’accompagner à la
-promenade, des heures durant. Sans doute qu’elle pense à quelque coureur
-olympique. Moi, avec ma taille! De nous deux, tu es, au moins d’aspect,
-le plus sain.
-
---Moi! Elle prendra peur quand elle me verra si maigre!
-
---Mais, en tout cas, tu représentes mieux!
-
---Rien que ça? dit mon frère. Et puis, je n’ai pas le temps! Somme
-toute, tu parles mieux.
-
-Longtemps nous nous disputâmes, chacun mettant en lumière les d’ailleurs
-peu encombrantes qualités de l’autre pour s’abriter derrière sa propre
-insuffisance. Enfin, je persuadai à mon frère d’aller à la Burg.
-Revenu, il était fort ému de la grande bonté que Son Excellence le baron
-Nopcsa lui avait témoignée. Il me raconta que, dès le lendemain, chaque
-jour, une voiture de la cour passerait, vers dix heures du matin, à la
-maison pour le prendre, et le ramènerait le soir. Mais en me racontant
-cela, il avait l’air d’un chien battu. Et moi, étrange, je me
-réjouissais de son bonheur, mais non sans une vague tristesse, car, en
-ma résignation fataliste, je me disais que le bonheur était entré dans
-cette chambre, mais qu’il avait glissé à côté de moi, parce qu’il ne
-m’était pas destiné.
-
-Le portrait de l’impératrice que nous étions habitués à voir tous les
-jours, soit chez le coiffeur, soit au restaurant, et auquel, chaque
-fois, nos regards, involontairement, restaient attachés (parce qu’Elle
-était si indiciblement belle), s’imposait maintenant, un peu partout, à
-mes yeux, sous une tout autre lumière, et, pour ainsi dire, avec une
-profonde signification symbolique. De tout temps ces portraits pendaient
-là pour nous, afin que nous les vissions: incompréhensible présage de ce
-qu’Elle nous deviendrait, après avoir effleuré notre vie...
-
-Maintenant c’en était fait des paysages chimériques éclos entre les
-lignes de mes livres, durant le concert du merle vespéral. Et pas de
-goût non plus (oh! du tout) pour les potins de notre patronne.
-
-Une grande inquiétude était entrée dans ma vie et avait agité son eau
-dormante. Avec impatience j’attendais chaque soir que mon frère fût de
-retour de Lainz...
-
-Quel rassemblement dans la rue, lorsque, pour la première fois, la
-voiture de la cour s’arrêta devant notre porte! De la pâtisserie, et du
-débit de tabac, de la mercerie, de tout le voisinage, les gens
-accoururent et formèrent la haie. Notre hôtesse, hors d’haleine, me
-raconta cette scène. Jusqu’à ce que la voiture eût disparu dans les
-lointains de l’Alsergürtel, les bonnes gens l’avaient suivie des yeux;
-puis l’on était resté cloué sur place, chuchotant à voix basse. Je
-m’imaginais aisément l’état d’esprit de mon frère au milieu de tout cet
-appareil: aussi ne l’avais-je pas accompagné en sa première et
-significative sortie devers le fabuleux carrosse. Avec sa sensibilité
-presque douloureuse, sa maladive crainte de la foule et de toutes les
-manifestations bruyantes de l’existence, il fut, sans nul doute, emporté
-par sa voiture à demi évanoui.
-
-Quand il revint, je lus sur ses traits quelque chose d’intensément
-ressenti et même de péniblement supporté. Sa bouche se contractait en
-un blême sourire qui ressemblait plus à des pleurs contenus qu’à toute
-autre chose. Et il est toujours ainsi, mon frère, quand l’extraordinaire
-lui arrive: une nouvelle inattendue, un grand malheur, même l’idée de la
-mort amènent ce sinistre sourire sur ses lèvres; tandis que, dans le
-cours de la vie vulgaire, il garde un sérieux amer. Je lui posai
-quelques questions, mais d’abord il ne voulut presque rien me conter. Je
-sentis qu’en ce moment il dédaignait d’instinct les mots ordinaires
-comme impropres, parce qu’ils n’allaient pas assez profond. Enfin il dit
-seulement:
-
---Elle a été extrêmement bonne pour moi; Elle est beaucoup plus belle
-qu’en ses portraits; Elle est indescriptible; Elle parle tout doucement,
-et tout lentement, d’une voix qui chante. Nous nous sommes promenés
-pendant deux heures dans le jardin, et nous avons parlé d’une foule de
-choses. Elle m’a questionné sur papa et maman, nos frères et notre sœur
-et surtout sur toi. A la fin, je ne savais que répondre. Je lui ai parlé
-de l’université et de la médecine. Cela l’a beaucoup intéressée. Elle
-m’a déclaré qu’elle ne croyait pas à la médecine: tout au plus à la
-méthode homéopathique. Les hommes, a-t-Elle dit, veulent être trompés de
-manière ou d’autre, et, après tout, les plus petites doses sont les
-moins nuisibles... Elle m’a demandé si je travaillais beaucoup, et je
-lui ai répondu que j’avais encore à passer mes examens sur vingt
-matières et à étudier quelque dix mille pages. Là-dessus, Elle s’est
-doucement exclamée: «Mais c’est terrible ça!»
-
-Je m’écriai d’un ton de reproche:
-
---Qu’as-tu fait là?
-
---Bon, Elle peut s’adresser à toi, si Elle veut!
-
-Nous passâmes ce soir comme un soir de fête. D’abord mon frère voulut
-rattraper les heures perdues et se mit à lire, rageusement, dans ses
-livres, mais il ne put venir à bout d’une seule page. Et nous décidâmes
-de sortir. Jusqu’à onze heures passées nous restâmes au café à
-feuilleter tous les journaux illustrés, ou autres, qui s’y trouvaient.
-
-Le lendemain matin, même histoire. La concierge monta chez nous pour
-dire que la voiture de la cour était là, une fois encore. «Aujourd’hui,
-c’est des chevaux blancs. C’est ça une voiture! Oh! là, là! rien que de
-la soie!» criait-elle, de l’escalier, avant d’entrer, essoufflée, mais
-rayonnante d’orgueil et d’enthousiasme patriotique. Au milieu d’un
-encore plus considérable attroupement que la veille, filant entre deux
-haies de regards perçants et de bouches béantes, mon frère partit au
-gras piaffement des beaux chevaux blancs. Vers midi une forte pluie se
-mit à tomber. Il revint épuisé, les vêtements trempés. Il raconta que
-la pluie les avait surpris, très loin du château. Lui n’avait pas de
-parapluie. Ils avaient continué leur promenade sous les grands arbres du
-parc. De retour au château, il était tout transi. L’impératrice lui fit
-donner d’autres habits et ordonna qu’on allumât du feu dans la pièce où
-il se tenait. Il dut attendre là que ses vêtements fussent à peu près
-secs. L’impératrice envoya, à deux reprises, demander, s’il n’avait pas
-pris froid.
-
---Tout est à supporter, disait-il le soir, sauf ce terrible carrosse.
-Les gens me regardent comme un spectre. A la Mariahilferstrasse
-notamment, au retour, c’est une vraie torture!
-
-Le lendemain, revenu, il s’écria dès le seuil de la porte:
-
---Demain, c’est toi qui iras chez l’impératrice; elle veut faire ta
-connaissance.
-
---Tu l’as fait exprès, dis-je, parce que tu veux travailler.
-
---Non, seulement je lui ai parlé de toi, et quand nous nous sommes
-séparés, elle m’a dit par deux fois: «N’oubliez pas de dire à votre
-frère qu’il peut venir demain, à votre place».
-
- * * * * *
-
-[Note: LAINZ]
-
-Un valet de pied, en livrée toute noire, me reçut à la grille du parc,
-et me signifia que Sa Majesté m’invitait à l’attendre dans le jardin. Il
-me conduisit à un endroit fixé d’avance, près du château, et m’y laissa
-seul, après m’avoir tiré une profonde révérence.
-
-Subitement transporté de l’atmosphère grise et du banal tous les jours
-de la ville dans cet impérial jardin fermé où les simples mortels jamais
-ne pénétraient, ébranlé par l’attente d’un événement décisif, je me
-trouvai poussé, pour ainsi dire, hors des bornes de ma conscience et de
-mon moi. C’était comme si j’éprouvais tout cela en une autre personne
-qui pourtant était bien moi. J’avais le sentiment de rêver un étrange et
-délicieux rêve, et je craignais qu’il ne s’évanouît trop tôt; d’autre
-part, l’impatience de ce qui allait venir m’exaspérait, comme si je ne
-pouvais pas attendre le réveil.
-
-Je ne connaissais l’impératrice que par ses portraits qui la
-représentaient, presque toujours, le diadème au front. J’étais plein
-d’un indicible émoi. Près de moi, se dressait un tremblant buisson de
-mimosa aux innombrables fleurs d’or. Des essaims d’abeilles autour
-bourdonnaient. C’était comme si de toutes ces petites boules en
-floraison avec leur doux parfum enivrant, un sourire d’or eût rayonné.
-Certes, elles ne savaient pas qu’elles étaient là pour moi autant que
-pour les abeilles, afin que leur regard, afin que leur souffle me
-rendissent cette heure embaumée et inoubliable, autant que pour donner
-leur miel aux abeilles. Comme les abeilles, mon sang bourdonnait à mes
-tempes, et je me disais: «Voilà un monde qui vit sans moi, qui ne semble
-pas me connaître, et qui, cependant, d’un lointain infini, tend vers moi
-et m’attend.»
-
-Je ressens encore, ineffable, la poésie de cette heure de merveilleuse
-angoisse qui m’emportait loin de moi-même vers un horizon de mystère
-sans limites, qui me précipitait dans un abîme! Si bien que lorsque je
-revins à moi, j’étais la proie d’une sensation étrange, comme si d’un
-crépusculaire et immémorial fond de mer, une vague puissante m’eût jeté
-sur une plage étrangère et perdue de l’île de la vie. Et tandis que
-j’attendais là, mon cœur de plus en plus s’emplissait de la certitude
-que j’étais sur le point de voir apparaître ce que la vie m’aurait
-offert de plus précieux.
-
-Soudain, ELLE fut devant moi, sans que je l’eusse entendue venir, svelte
-et noire.
-
-Dès avant que son ombre m’eût atteint pour me tirer en sursaut du rêve
-où je m’abîmais, je sentis son approche, et cette sensation juste avec
-sa venue surgit et, cependant, me sembla être née en moi depuis bien
-longtemps, comme si je l’avais vécue heures et années. ELLE se tenait
-devant moi, un peu en avant penchée. Sa tête se détachait sur le fond
-d’une ombrelle blanche irradiante de soleil, d’où naissait une sorte de
-nimbe vaporeux autour de son front. De la main gauche, elle tenait un
-éventail noir légèrement incliné vers sa joue. Ses yeux d’or clair me
-regardaient fixement, parcourant les traits de mon visage et comme
-animés du désir d’y découvrir quelque chose. Eurent-ils trouvé ce qu’ils
-cherchaient? Est-ce plus tard seulement qu’ils me sourirent, ou bien
-eurent-ils pour moi, dès le premier abord, ces rayons souriants?
-
-En cet instant, je n’eus pas le temps de réfléchir à cela, et les
-sentiments que si clairement je distingue aujourd’hui n’existaient alors
-en moi qu’en germe, inconscients et confus. Une seule chose je sus tout
-de suite, c’était ELLE. Et aussi j’en fus grandement surpris: comme elle
-ressemblait peu à tous les portraits que je connaissais d’elle! C’était
-une toute autre, et pourtant c’était l’impératrice. Et je sentis que
-cette impératrice n’était pas seulement une Impératrice, mais que je me
-trouvais devant une apparition des plus idéales et des plus tragiques de
-l’humanité. Que lui dis-je alors? J’ai honte de le rappeler à mon
-imagination. Quelques phrases embrouillées, balbutiées à propos de ma
-joie et du grand honneur... Cependant elle me tira de mon premier
-embarras, en disant, ses yeux rayonnant d’une douceur infinie:
-
---Quand les Hellènes parlent leur langue, c’est de la musique.
-
-Et ensuite elle ajouta:
-
---Nous irons aujourd’hui jusqu’au bout du parc: nous verrons de très
-grands et beaux arbres et jouirons d’une vue merveilleuse.
-
-Ce premier jour, la promenade dans le parc de Lainz se prolongea au delà
-de trois heures.
-
-De quoi, ce jour-là, avons-nous parlé? Quand je veux me le rappeler,
-chaque détail disparaît, comme étouffé dans un épais nuage de bonheur,
-indiciblement. Telle est la sensation de l’homme qui se réveille tout
-pénétré de ravissement, jusque dans les fibres les plus cachées de son
-être, la poitrine comme emplie d’une haleine de fleurs, mais qui ne sait
-plus ce qu’il a rêvé... Et puis cette inoubliable sensibilité de la
-nature ambiante, ce jour-là! Parc magnifique qui nous entourais,
-inoubliable toi aussi parce que tu chantais mon langage intérieur, parce
-que formes et couleurs à toi étaient comme tout ce qui en moi chantait,
-si bien que je devais croire, presque, la substance la plus intime de
-mon être répandue et métamorphosée en toutes ces choses: fraîcheur du
-matin, vivant réseau des rayons du soleil, mystère bleu du bois, et tous
-ces accents musicaux qui frôlaient mon ouïe et mon âme. O la promenade
-parmi les troncs clairs des bouleaux et des hêtres, l’entrée dans cette
-ombre violette de rêve, corporelle presque, nos pas sourds sur la terre
-humide et noire, larges étendues de mousse d’où d’énormes champignons
-surgissaient, pourrissantes feuilles de l’automne passé, sous lesquelles
-poussaient des violettes encore. Et tout à coup, un grand arbre esseulé,
-qui répandait dans les tranquillités une sonore allégresse, chantant de
-tout son faîte, par un orchestre de petits oiseaux. Puis, d’une haute
-clairière, des vagues de feuillage, l’une dans l’autre, ondulant à
-l’infini, se tordant dans le vent, boucles dénouées, et chantant en
-sourdine leur désir. Mais derrière la haie vive de la forêt, c’était le
-paysage découvert, verdoyant en prairies vastes jusqu’à une sombre allée
-d’arbres, où la grand’route poussiéreuse se traînait, lente et lasse, au
-loin. Et là-bas, tout à l’horizon, une buée de sang et d’ombre, grosse
-de destins, couvant sur Vienne.
-
- * * * * *
-
-Elle cheminait par le jardin, comme si elle voulait conduire son
-rayonnement intérieur à un but fixé d’avance. Et les choses autour
-d’elle étaient comme initiées au mystère de ce pèlerinage. Elles
-modifiaient leur aspect, dès qu’elle approchait: la physionomie, le ton
-vital des choses montaient d’une nuance, comme si elles s’efforçaient de
-répondre à son intérieure musique à elle, et de s’y fondre
-harmonieusement.
-
-Je reconnaissais que les sources à son approche chantaient d’autre
-sorte, que les contours des rochers s’infléchissaient en pures lignes de
-beauté, que les pierres elles-mêmes exhalaient un odorant souffle, que
-les feuilles des arbres, à son apparition, tressaillaient, comme
-lorsqu’elles attendent le soleil, et, désolées, s’affaissaient quand
-elle s’éloignait.
-
-En sa présence, toutes les fleurs me semblaient en émoi. Les unes par un
-sourire d’or répondaient à son regard, les autres branlaient doucement
-les clochettes de leur tête, ou bien ouvraient d’admirables yeux
-lumineux. Mais il y en avait qui tremblaient toutes, sans qu’un souffle
-les frôlât; celles-ci, pour la plupart, étaient blanches, avec des
-pétales diaphanes comme en gaze de soie et leurs corolles s’élevaient
-sur des tiges pâles et frêles et étaient légèrement inclinées deçà et
-delà. Puis, d’innombrables petites bouches fraîches et rosées, comme
-d’une troupe d’enfants qui s’émerveillent. Des roses je ne parle pas: de
-chacune d’elles l’haleine (ô délices!) s’empressait vers nous, avant
-que nous l’eussions vue, et quand on s’approchait l’on avait
-l’impression de lèvres qui donnent un baiser tout bas, secrètement. Puis
-il y avait des yeux qui, avec peine, levaient de lourdes paupières de
-cire, et, d’en bas, du fond de prunelles violettes, tristement
-regardaient, et plus loin encore, il était des fleurs qui, en une
-adorable pâmoison, secouaient de petites ailes diaprées, papillons qui
-s’essorent.
-
-Toutes ces merveilles, je les attribuais à son approche.
-
- * * * * *
-
-Lorsque le jour touchait à son déclin, et que le soleil derrière les
-grandes forêts s’abîmait, et que bleuissaient les grasses prairies, et
-que les apaisements exquis du soir tombaient des feuilles sur nous,
-alors aussi notre course prenait fin. Par de sinueux détours, pour jouir
-de ces mélancolies tardives aussi longtemps que possible, nous revenions
-au château... Sur notre chemin, les corolles des fleurs se fermaient
-comme des paupières; un retrait sur soi-même, un recueillement se
-trahissait en tous les objets, figés et engourdis qui, jusqu’alors,
-s’étaient si pleinement livrés à la lumière et à la vie. J’accompagnais
-l’impératrice jusqu’à la terrasse du château, le long des étangs
-miroitants, sur le sommeil desquels commençaient à se condenser les
-rêves blancs des nocturnes nénuphars. Là, elle me congédiait avec
-quelques mots qui toujours me parurent comme un écho de ceux qu’elle
-m’avait adressés lors de notre première rencontre, si bien que, de leur
-son même, je tirais la certitude que cette séparation de chaque jour
-portait en elle-même la promesse d’un renouvellement...
-
- * * * * *
-
-Deux fois il me fut donné d’accompagner l’impératrice par les
-appartements intérieurs du château, et ce me fut alors comme si nous
-n’avions pas quitté le jardin; car elle portait partout avec elle ce
-monde dont elle paraissait être la projection, comme une atmosphère hors
-de laquelle elle n’eût pu respirer. A ce parcours du château je dus la
-furtive et rose apparition de sa fille, l’archiduchesse Valérie, qui
-dessinait des fleurs dans un grand salon clair. Une autre fois, je
-l’aperçus à travers les vitres ensoleillées et somnolentes d’une serre,
-d’où elle faisait signe à sa mère, de la main.
-
-L’empereur aussi, plusieurs fois, vint du château, par la terrasse, d’un
-pas ferme et élastique, rejoindre son épouse dans le jardin. A ses
-côtés, elle était alors l’incarnation de cette idée dont la majesté
-élève l’empereur au-dessus des autres hommes. Et, cependant, j’eus, en
-chacune de ces occasions, le sentiment que son domaine à elle n’était
-guères un château impérial. Le jardin et la forêt lui étaient réservés,
-et quand on voulait entrer en rapports avec elle, il fallait se
-transporter dans son mystérieux royaume.
-
- * * * * *
-
-Puis, vint le jour où elle dut quitter château et parc de Lainz pour
-transférer sa résidence, comme tous les ans, à Ischl et Gastein. Là-bas,
-autres bois, autres montagnes. Ce périodique départ me fit le même effet
-que si j’entendais dire que le moment d’émigrer était venu pour les
-oiseaux. Car je m’étais habitué à la voir des mêmes yeux que l’on
-regarde ces charmants êtres qui sont plus près de la nature et qui se
-comportent avec elle plus inconsciemment que les hommes. Au moment de
-l’adieu, elle me dit encore:
-
---Au revoir! Je vous dois mainte heure que je ne voudrais pas oublier.
-Passez un bel été!
-
-Et elle fixa sur moi un aussi sérieux et aussi profond regard que si
-elle voulait découvrir toutes les amertumes qui pouvaient adhérer aux
-racines de ma pensée, pour les arracher et pour mettre à leur place
-l’espérance de l’au-revoir.
-
-Le même jour, je partis pour Innsbruck, toujours comme plongé dans ces
-sensations qui devaient être, à ce que je croyais, ma vie durant, la
-seule nourriture de mon âme.
-
- * * * * *
-
-Ainsi s’enfuirent pour moi ces heures et ces jours d’une double et
-presque irréelle existence. Chaque soir, la somptueuse «voiture de
-soie», traînée, comme au vol, par de grands chevaux blancs, me ramenait
-du château forestier. Sur les champs découverts, un indicible calme
-était répandu, lassitude plutôt, après cette vie condensée de rêve, qui
-maintenant reculait dans le lointain, vaporeusement, en chimériques
-images, sous d’éblouissants voiles de féerie, invraisemblables et de
-délire. J’arrivais ensuite à la ville, parmi les hommes, ces porteurs de
-fardeaux, si pressés qu’ils semblaient ne pas avoir le temps d’être
-chagrinés, traînant, en attendant, leurs tristesses sur leur visage et
-en leurs gestes. Enfin je rentrais chez moi. Chaque fois que je passais
-le seuil de ma chambre, mon cœur se serrait, éperdu, car chaque coin,
-chaque objet me criait la certitude qu’ici, dans cette atmosphère, je ne
-pourrais plus supporter le poids de l’existence ordinaire ni mon
-intérieure solitude... A vrai dire, je ne m’éveillais, en ce temps, qu’à
-la fin de la journée, pour rentrer, le lendemain matin, à la clarté du
-jour, dans ma vie fantasmagorique. Cette régulière alternance de la
-réalité et du rêve en ordre interverti: la vie éveillée comme rêve et le
-sommeil de la nuit comme seule réalité, éclaira cette période de ma vie
-à jamais d’une lumière de surnaturelle poésie. Dans les courts
-intervalles de ces deux états, je cherchais à me rendre compte de ce qui
-en moi se passait, mais il m’était presque impossible de séparer la
-veille du sommeil; car, lorsque je dormais ce n’était que la
-continuation de cette nébuleuse et sanglotante extase dont rien ne
-surgissait à la surface de ma conscience. Tout était indiscernablement
-profond et lointain, assoupi comme en des brumes. Une forme de femme,
-noire et élancée tel un cyprès, seule s’enlevait au-dessus de tout, lys
-noir vivant qui se promènerait en un jardin enchanté. Dès que je
-quittais ce jardin, des nuages s’abattaient sur mon âme. D’une chose
-j’étais bien sûr, uniquement: toutes les fois que la porte du parc de
-Lainz se fermait sur moi, un vague sentiment d’effroi m’emplissait,
-comme si je me fusse éloigné d’un asile qui m’eût protégé contre la
-menace de la vie ténébreuse, pour entrer dans des périls inconnus; et de
-tous ces périls qu’alors je courais, le plus atrocement angoissant
-était, me semblait-il, celui de ne plus retrouver le chemin du retour.
-Chaque soir, je me promettais d’observer, le lendemain, toute chose
-avec attention, de saisir, de l’entière acuité de mes pupilles, les
-détails extérieurs et corporels, de les graver dans ma mémoire, pour ne
-les plus oublier, et pour en étayer ma foi en la réalité de mes
-visions... Quels sont les éléments de sa beauté? me demandais-je
-toujours et sans trêve.
-
-Mais je ne pouvais alors résoudre cette question, parce que la réponse
-inhérait en ma question même, incréée, et qu’ébloui de son éclat, je
-n’arrivais pas à la distinguer de sa source. A présent, ce jardin de
-merveille s’est éloigné de ma conscience comme en un lointain mythique.
-A présent aussi, l’incarnation de ma réponse est pour toujours ravie à
-mes yeux. Mais dans mon âme est entré comme un reflet d’elle, un vibrant
-et trouble sentiment de peine et de délice à la fois, souffle de quelque
-chose de sublime qui avait sur moi plané et s’est évanoui. Et j’en puise
-une plus forte certitude que si j’avais alors obtenu la réponse
-ardemment souhaitée. Maintenant je ne sais plus ce que nous avons dit,
-mais je sais bien ce que nous avons tu. Maintenant, je puis plus
-clairement discerner les éléments permanents de ses magnificences
-éternelles, car je sens en moi la fugitivité de SES métamorphoses. Mais
-trop arides sont mes mots, pour attoucher les éléments de feu de ses
-lignes fluides sans s’enflammer eux-mêmes. Mes mots sont trop lourds,
-pour suivre tous les traits si fins du visage de son âme et toutes ses
-exquises tristesses, sans les détruire ou les effaroucher.
-
-
-LAUDES
-
-SA tête s’élève sur ses épaules avec cette grâce frêle qui est propre
-aux fleurs à longues tiges. Plus que chez les autres humains, l’on a
-l’impression que sa tête forme le couronnement et l’accord final des
-musicaux contours de son corps. Sa face s’incline légèrement en avant,
-tandis que sa nuque, sur laquelle le diadème de ses cheveux repose, se
-plie en arrière, comme pour s’élever au-dessus d’une surface. Et dans
-les rayons du soleil, comme en une substance homogène, les lignes de sa
-tête se fondent en une grande clarté.
-
- * * * * *
-
-Dans SA chevelure, de la nuit a plongé, et de temps à autre une lueur en
-jaillit comme l’aurore jaillit de la nuit: peut-être sont-ce des
-pensées,--des pensées qu’elle n’exprime pas et qui devinent ce qui va
-venir,--qui ainsi s’exhalent au-devant des fleurs. J’aperçus un jour, à
-la Burg, au-dessus de la table de l’empereur, un portrait qui la
-représente enveloppée dans ses cheveux, comme une hamadryade, ou une
-nymphe, ou Ophélie, sans aucun des ornements de royauté terrestre, et je
-pensais à la reine Bérénice dont la chevelure maintenant brille au ciel
-parmi les étoiles, parce qu’après sa mort les étoiles la lui ont ravie.
-Mais d’habitude, elle porte ses cheveux tressés en une diadémale
-couronne dont le nocturne poids semble trop lourd pour son front
-lumineux.
-
- * * * * *
-
-SA face est d’une pâleur éclatante que n’ont pu ternir, jaloux, tous les
-rayons du soleil du midi, et qui fait ressortir plus sombres, sous ses
-yeux, les rougeurs cristallisées d’un parterre de larmes séchées. Dans
-cette lueur, douce aube, qui semble le reflet de choses intérieures
-vécues et trépassées, apparaît, irrêvée, l’éclosion de ses lèvres d’un
-dessin si fin, d’une si invraisemblable pourpre, telle la fente d’une
-mystique grenade: elles se courbent, ces lèvres, ô indicible mélancolie,
-en un arc qui a la science de tout deuil, comme si c’était le pont même
-sur lequel toute tristesse a passé qui exprime presque l’angoisse de
-plus encore savoir et, sans trêve, interroge la destinée. Sitôt sa
-bouche entr’ouverte, arômes et musiques qui s’exhalent, cette courbe de
-douleur s’abîme dans les profondeurs de l’être, mais elle reparaît dès
-que le silence sur les lèvres a posé son sceau, et dans les anses
-muettes, après, s’assemblent les amertumes de toutes les larmes non
-pleurées.
-
-Alors, dans la sagesse de son silence, elle est l’âpre déesse Athénée.
-
- * * * * *
-
-Comme enfermés dans le cercle ombreux d’un inéluctable mal, vivent SES
-yeux, ses clairs yeux scrutateurs. Jamais il n’y eut de tels yeux, et
-qui pussent discerner l’essentielle tristesse qui est l’élément éternel
-des choses. Souvent ses regards sont, comme ceux des fleurs, grands
-ouverts vers des merveilles; puis le voile des cils retombe sur eux,
-comme un délicat nuage vient cacher des étoiles. Ses sourcils s’élancent
-audacieux et se perdent fiers en une suprême élévation, frisson
-d’anéantissements admirables. La maîtrise des belles formes, l’héroïsme
-des pensées altières, l’inflexion passionnée des vagues sur la grève,
-l’ironique dédain de toute réalité solidement établie, la volonté que
-rien n’enchaîne, et l’élan, mortel courage, du génie et des montagnes
-vers le ciel, la pureté majestueuse des cygnes, la sublimité des nuages
-au-dessus des bas-fonds, tout cela sommeille en les éblouissantes lignes
-de ses sourcils que l’ombre a sculptées.
-
- * * * * *
-
-SES mains sont maigres, frêles, et elles expirent en les lys de ses
-doigts. Elles sont comme des fleurs qui auraient froid. Elles ont je ne
-sais quel air mystérieux. Quand elles tiennent quelque chose, elles
-l’étreignent si fortement qu’on croirait qu’elles sont intimement liées,
-presque fondues substantiellement avec cet objet.
-
- * * * * *
-
-Toute SA figure, trop fluide pour n’être dite que svelte, soupire comme
-un cyprès vers le ciel, ondoie comme les ondes quand elles reposent et
-respirent.
-
- * * * * *
-
-ELLE marche moins qu’elle n’avance--plutôt l’on pourrait dire qu’elle
-glisse--le buste légèrement infléchi en arrière et sur les hanches
-fines, doucement balancé. Ce glissement, à elle propre, rappelle les
-mouvements d’un cou de cygne. Tel un calice d’iris à longue tige qui
-dans le vent vacille, elle chemine sur le sol, et ses pas ne sont qu’un
-repos continu et toujours repris. Les lignes de son corps fluent alors
-en une suite d’imperceptibles cadences, qui marquent le rythme de son
-existence invisible. Oh! quelles mélodies d’extase moi, sourd, j’en
-devinais...
-
-Les plis de sa robe adhèrent à elle indépendamment de la sinueuse
-souplesse de ses mouvements. Et les étoffes qui voilent son corps royal
-et les chemins qu’elle foule, paraissent reconnaître la souveraineté de
-son être plus profondément et la proclamer avec plus de gratitude que
-les hommes.
-
- * * * * *
-
-Pure et claire, envolée en fugues musicales, est SA parole, et cependant
-lente et toute basse. Comme si je me trouvais près d’une source
-esseulée, ruisselant, secrètement, en un suave délire, je me sens
-enveloppé par le son diaphane de sa voix dans un souffle de jeunesse
-désolée et de subtile mélancolie chantante. Ainsi parlent les gens qui,
-comme les sources, sont souvent et longtemps seuls, dont la voix n’est
-pas contrainte de se briser contre la lourdeur des sons rustres de la
-vie, de s’élever avec peine au-dessus de soi-même pour dominer la cohue,
-mais peut se laisser couler jusqu’au bout, serpenter, bienheureuse, à
-travers les prairies, sans le tourment des obstacles à surmonter, et qui
-s’enivre de sa propre douceur et de son propre souci. Et sa voix n’est
-aussi que le langage de ses lignes, traduit en musique. Que sont les
-larmes de la harpe comparés à ces sons, jaillissant librement de la
-vague mystique des formes humaines! Et les pins, ne sont-ils pas aussi
-des harpes sonores, lorsque le vent, en son auguste désir, les embrasse,
-et que la forêt et la mer, de délices, retiennent leur haleine? Oh!
-pourquoi avons-nous des oreilles, si c’est pour ne pas ouïr?
-
- * * * * *
-
-SON esprit est fluide et profond comme la mer.
-
-Mais ses pensées sont comme les cimes des montagnes ou comme de vastes
-plaines qui s’en vont vers l’infini calmes, dans le silence.
-
- * * * * *
-
-ELLE ne rit presque jamais--jamais quand elle vit sa propre et véritable
-vie; mais quand la vie vulgaire de tout le monde, ce que nous appelons
-la réalité, vient heurter le flux de son intérieure existence, quand les
-relations d’hommes à hommes l’atteignent et la frôlent, alors, elle rit,
-en roucoulant doucement et convulsivement, jusqu’aux larmes, comme si
-quelque chose de très comique et douloureux à la fois la frappait;
-alors, aussi, une onde de sang rouge lui monte du cœur aux tempes,
-jusqu’à la racine des cheveux, et voile sa face de la pourpre de son
-intime royauté, comme pour la protéger contre une injure du dehors. Et
-cet autre muet sourire, qui souvent rayonne de ses yeux, qui souvent
-aussi entr’ouvre la fleur mystérieuse de ses lèvres--oh! celui-là est
-plus qu’un simple sourire, mais un épanouissement de calices, tristesses
-sans nom qui fleurissent sous un rayon du noir soleil du destin. Et ces
-calices éclosent dans l’âme de tous les êtres qui découvrent leur vraie
-nature en de rares exaltations.
-
- * * * * *
-
-La courbe douloureuse à jamais de la bouche, le regard intense des yeux,
-comme s’ils voulaient plonger dans l’impénétrable, le port de la nuque
-et du front, levés en une fière rébellion contre quelque insupportable
-fardeau extérieur qu’ils seraient seuls à supporter, et, en même temps,
-les lignes en avant inclinées du visage, accusant une consciente
-lassitude jamais avouée, l’attitude de ce gracile et tendre corps de
-Reine qui semble sur le point de se briser et cependant est plein de
-force et d’élan contre les assauts du destin, la clarté des gestes,
-l’arome limpide de la voix, la musique des paroles, semblables à une
-visible floraison d’harmonies secrètes:--tout cela me découvrait un
-monde intérieur de tristesses organisées, qui menait son existence
-propre, qui était aussi exquis et aussi immense et aussi mystérieux que
-ce monde extérieur qui assaille nos yeux de questions. O la suave
-réminiscence de ces impressions qui, comme les fleurs séchées d’un
-herbier, laissent seulement deviner la jeunesse fanée et l’éclat
-évanoui, et cependant enferment en elles tout cet éclat et toute cette
-jeunesse! Pour les ranimer, j’exhalerais, (combien volontiers!) mon âme
-sur elles!... Et ces sensations que je voudrais saisir maintenant en des
-doigts lourds, comme des choses matérielles et existant en soi, elles
-émanaient déjà, dans le jardin de Lainz, de ses traits si vite
-transfigurés, des lignes de son corps ondoyant lentement comme des
-vagues en peine et elles s’épandaient, pendant nos longues promenades,
-en chacune de mes paroles, sur tous les tournants attristés du chemin.
-C’est pourquoi, peut-être, je n’en rapportai rien de conscient: les
-extases des fleurs au soleil, l’insaisissable haleine de l’ombre sous
-les arbres, certaines formes de nuages, un sentiment de quiétude après
-un plus long regard vers le ciel, dans la solitude quelques trilles
-délaissés d’un chant d’oiseau se perdant au détour d’une tendre allée,
-en même temps que disparaissait l’arbre d’où ils venaient, comme si la
-voix de l’oiseau étouffait dans ses propres gazouillements: voilà les
-seuls trésors que je conservai de ces inoubliables jours, mais le tout
-imprégné du charme d’un souci ignoré qui de mon âme passait en ces
-fragments épars et les mettait bien au-dessus des délices les plus
-pleinement ressenties........
-
- * * * * *
-
-[Note: INNSBRUCK]
-
-Innsbruck, 13 août 1891.
-
-Aujourd’hui le premier anniversaire de ma naissance depuis cet
-inconcevable événement: mon premier véritable jour de naissance!...
-Quand, le matin et le soir, les montagnes, par-dessus les toits,
-flamboient jusque dans mes fenêtres, comme si, d’un monde irrêvé, elles
-surgissaient, alors encore en moi rayonnent ces sourires d’inextinguible
-mélancolie qu’ELLE a laissés choir dans mon cœur et qui paraissent
-soustraits à l’universelle loi des choses, ou bien c’est un parfum
-ranimé de souvenirs qui jamais ne voudront se faner...
-
- * * * * *
-
-Je vais souvent à la morne église du château, où tant de rois et de
-reines en acier derrière une lourde grille de fer s’alignent, comme si
-cette réunion avait été le but définitif de leurs existences, uniquement
-poursuivi leur vie durant. Là aussi de pauvres femmes harassées du
-peuple, comme poussées par une main mystérieuse, tout le long du jour,
-jusque dans la nuit, bégayent des prières dans les ténèbres: peut-être
-s’agit-il simplement pour elles d’un jupon neuf; à la statue de saint
-Antoine les petites bonnes demandent la grâce de retrouver les cuillères
-à café perdues. Ah! je les plains de n’avoir pas obtenu ce qu’elles
-désirent, car je me dis que, si j’osais élever mon vœu à la hauteur
-d’une prière, je devrais m’abîmer en oraisons...
-
- * * * * *
-
-
-3 septembre.
-
-Est-il possible que mon rêve ne soit pas évanoui? Nouveau printemps,
-refleurira-t-il sur l’automne de mes souvenirs, sans avoir subi ni
-l’hiver ni la mort?...
-
-Une lettre du baron Nopcsa, datée d’Ischl, qui me demande, au nom de
-l’impératrice, si je suis disposé «à passer les mois de décembre à avril
-auprès de Sa Majesté l’Impératrice et Reine, comme professeur de grec,
-et pour l’accompagner dans ses promenades».
-
-Dans un _post-scriptum_, le baron Nopcsa ajoute: «Sous la condition que
-vos études n’en souffriraient point».
-
-Ainsi il faut en finir avec la Faculté ou refuser. Je vais passer mes
-examens ici, à Innsbruck, car à Vienne mon tour ne serait pas si vite
-venu...
-
- * * * * *
-
-Quand je pense à ce que, sans prier, j’ai obtenu, pour la seule raison,
-peut-être, que j’ai tenu mon vœu à moi-même secret!...
-
- * * * * *
-
-J’ai choisi Schopenhauer comme sujet de ma thèse de philosophie: je me
-suit fait un élément vital de sa doctrine depuis qu’elle correspond si
-parfaitement à mon état d’âme. «Un singulier sujet d’examen!» me dit, en
-ricanant, le professeur de philosophie d’Innsbruck. J’étais et je reste
-peut-être le seul qui ait osé une tentative pareille.
-
-J’ai aperçu aujourd’hui la duchesse d’Alençon, sœur de l’impératrice.
-Devant une boutique de la rue Marie-Thérèse, un équipage à livrée était
-arrêté. Dans la voiture, un monsieur d’aspect très distingué, à la barbe
-Henri IV blonde déjà grisonnante, et deux gros petits garçons à joues
-rouges et boursouflées. La porte de la boutique s’ouvrit, un grand
-chien, d’un seul bond, s’élança vers la voiture, et puis une dame
-sortit: l’impératrice elle-même, mais plus mince, plus frêle, plus
-miniature. Son aspect me bouleversa. Plus tard j’appris que c’était la
-sœur de la souveraine, et qu’elle habitait pendant l’été le château de
-Mentelberg. Longtemps je suivis du regard la voiture qui s’éloignait. La
-duchesse ne se doutait guère que des yeux s’attachaient si obstinément à
-elle et que les regards de mon âme tramaient comme une banderolle entre
-elle et son impériale sœur...
-
- * * * * *
-
-Tout mot que je prononce par ce temps-là n’a qu’une signification
-provisoire, mais, en même temps, il a un sens plus profond, et comme une
-perspective derrière soi. C’est comme si je voulais dire: Que m’importe
-ce que vous me dites et ce que je vous dis? L’essentiel, c’est ce qui va
-venir. Je ne me rappelle que confusément ma promotion de docteur que je
-dus subir dans une université étrangère, devant un public aussi flatteur
-qu’inespéré d’étudiants de la corporation des «Goths», anciens camarades
-de mon cousin Théodore. Mais je n’eus pas un regard pour leurs habits de
-gala, pas plus que pour mon diplôme, et me préoccupai encore moins du
-moyenageux cérémonial de l’Université d’Innsbruck, car un but plus
-lumineux, tout près de moi maintenant, m’invitait...
-
-Par mille détours, pour prolonger autant que possible une attente dont
-le charme ne pouvait être surpassé par l’événement, je me rendis à
-Vienne, à la Burg.
-
- * * * * *
-
-[Note: VIENNE SCHŒNBRUNN]
-
-Hofburg de Vienne, 8 décembre 1891.
-
-Mon appartement est situé dans l’aile léopoldine. L’on arrive du
-Franzensplatz, à côté du corps de garde, par un étroit escalier en
-colimaçon, jour et nuit éclairé au gaz,--_l’escalier des confiseurs_,--à
-un long corridor tapissé de nattes, dit _le passage des demoiselles_.
-Une longue suite de portes avec des noms de dames d’honneur sur de
-blancs cartons. Tout au bout, des gardes de la Burg qui vont et viennent
-lentement avec un cliquetis de sabres. A ma surprise, sur une de ces
-portes, je lis mon nom: voilà, déjà étiquetée, mon existence à venir
-dans cette armoire à tiroirs qu’est la cour. Ma chambre assez vaste,
-mais basse de plafond. Le parquet est comme un miroir, sur lequel le feu
-de la cheminée envoie voleter des essaims de feux follets. Tentures et
-meubles à rayures grises et blanches. Une grande double fenêtre donne
-sur la place extérieure du château et sur le Volksgarten, que maintenant
-une grisaille de crépuscule enveloppe. Un paravent de soie pourpre
-devant le lit, couvert aussi de lourde soie purpurine--du reste, tout
-d’une simplicité très grand air.
-
-Le même soir, l’impératrice me reçut. Un laquais du service privé vint
-m’avertir que Sa Majesté avait su mon arrivée et me priait de me rendre
-auprès d’ELLE. Je me hâtai vers ELLE, à pas muets sur les nattes, tout
-le long du couloir, parmi des laquais et des caméristes qui
-chuchotaient, puis, après un coude, par un corridor plus large, qui
-traverse l’aile dite de l’impératrice Amélie. C’est la partie du château
-qui regarde le Franzensplatz du gros œil de son horloge, flamboyant dans
-le soir; elle est habitée exclusivement par l’impératrice et sa suite.
-Par une porte secrète, j’arrivai au grand escalier d’honneur, puis, un
-étage plus bas, sur un palier, où un garde de la Burg en grand uniforme
-était planté, immobile, devant une très lourde portière de velours;
-derrière cette draperie, un vestibule de style empire, avec ce luxe
-froid et nu des antichambres princières où l’on gèle si atrocement quand
-on n’est pas né laquais. Plusieurs huissiers à bas blancs, culotte
-vert-amande, veste sombre brodée d’or, et l’épée, s’inclinèrent devant
-moi jusqu’à terre, les portes comme d’elles-mêmes s’ouvrirent, et je me
-trouvai à l’improviste dans une grande pièce, plus somptueuse encore,
-mais dont l’accueil me fut moins fermé, moins hautain. Là, un autre
-garde-porte, apparemment de rang plus élevé, en habit noir, vint à ma
-rencontre. Et, à ce moment, je m’aperçus que j’avais pris
-instinctivement une nouvelle allure et que je la soutenais avec grande
-virtuosité; il s’agit, ici, de marcher sans s’arrêter et sans hâte, en
-glissant sur le parquet plutôt qu’en le foulant, sans butter aux saluts
-ni aux révérences. Le valet de chambre de l’impératrice, également en
-habit noir (la livrée de deuil privée de Sa Majesté), sortit de la porte
-opposée, s’inclina profondément, et disparut aussitôt par la même porte,
-sur la pointe des pieds, pour m’annoncer. Tous ces gens retenaient leur
-souffle et leur âme, et n’étaient que frac et pointe des pieds. Et alors
-la porte s’ouvrit à deux battants, sans le moindre bruit. Derrière un
-paravent de soie écarlate, j’entrai dans une salle vaste et brillamment
-éclairée. Sur les murs des tissus de soie rouge, tout autour des meubles
-dorés, de larges et profonds miroirs tenant des panneaux entiers, de
-grands lustres pendants. Et une atmosphère d’une presque immatérielle
-pureté vers moi s’exhalait.
-
-D’une autre porte au fond qui était ouverte et laissait entrevoir un
-petit salon, l’impératrice m’apparut, et elle vint à ma rencontre.
-
-Voilà que de nouveau ELLE se tenait devant moi, la même apparition noire
-de l’inoubliable jardin enchanté! Elle que j’avais connue dans sa
-condition sylvestre, elle m’avait maintenant appelé en son luxueux
-palais, où elle devait vivre, pour un temps. Je me souviens confusément
-d’un conte où il est parlé d’une fée de la forêt qu’un sorcier plus
-puissant encore retenait, une partie de l’année, dans son palais
-souterrain et qui, là, devait être reine. Mais c’est peut-être
-simplement l’histoire de Perséphoné.
-
-Et l’expression de son visage, encore, me faisait penser à Perséphoné,
-qui, elle aussi, passe la moitié de sa vie dans le monde infernal.
-L’éclat rouge sombre des murs, les flammes sans nombre qui sur les
-dorures ruisselaient et rejaillissaient de la profondeur des miroirs,
-les cristaux en losange des lustres, scintillant comme d’aériennes
-pierres précieuses, tout cela faisait presque pour moi de cette fiction
-d’un monde sous-terrestre la contemplation d’une réalité. Comme d’un
-autre monde, l’impératrice noire se tenait devant moi, souveraine de
-toute cette splendeur. Elle me salua de loin, et, après, me dit qu’elle
-se réjouissait de me revoir près d’elle. Et dès qu’elle eut ouvert la
-bouche et que sa voix eut résonné, le merveilleux rayonnement autour
-d’elle pâlit. Ainsi je connus qu’elle était bien plus rayonnante encore
-que tout ce qui l’environnait. Je savais déjà, avant d’entrer, ce que je
-trouverais ici, et pourtant je fus ébloui. Nous nous promenâmes une
-heure durant, sur le doux tapis soyeux, où le pied s’enfonçait comme
-dans du jeune gazon, en des flots de lumière dont l’attouchement
-agissait comme de l’air tiède, mais plus musicalement encore.
-
-Tout autour, des meubles dorés se dressaient, à de longues distances et
-dans un calme parfait, l’on eût dit des objets ensorcelés. Dans cette
-pièce, sur ces meubles, ni rire ni pleur ne se posait, nulle ligne ne
-remuait ni ne changeait de place. Des grands miroirs, qui prolongeaient
-la pièce, comme sous de diaphanes masses d’eau, en des lointains
-infinis, la lumière rebondissait, telle une buée fluide d’or et de sang.
-Je regardai autour de moi et reconnus le geste de l’étiquette espagnole,
-qui, des coins sombres, se levait vers des portraits princiers dans de
-lourds cadres dorés, et montrait des portes secrètes, tapissées de
-soie. Cela me persuada davantage encore que le château tout entier,
-immémorial, était englouti dans un illusoire abîme d’eau. Mais il y
-avait autre chose, que je sentais plus que je ne voyais, qui provenait
-de ce monde où ELLE respire en réalité. Elle n’était pas seule. Mes yeux
-se mirent en quête et bientôt trouvèrent ce qu’ils cherchaient. Il y
-avait là des arbres, de vivants arbres, presque dissimulés par les
-lourdes soies et les dentelles des rideaux, des azalées grandes comme
-des arbres, épanouies, ô tendre floraison, en innombrables calices
-blancs et roses. Elles l’avaient suivie, ces azalées, des printemps
-lointains jusque dans les profondeurs sous-marines de son palais; elles
-étaient comme des symboles de l’évanouie Perséphoné. Ainsi l’on peut
-s’imaginer que tous les jeunes arbres se tiennent cachés, pendant
-l’hiver, en de semblables palais, chez quelque fée exilée. Et ce léger
-et ancien parfum qui flottait à travers la salle,--venait-il des arbres,
-ou étaient-ce, uniquement, les souvenirs balsamiques des forêts et des
-jardins qui s’exhalaient avec persistance et enveloppaient la figure de
-l’impératrice noire?
-
-Je lui parlai des montagnes embrasées d’Innsbruck, du «Hofgarten», le
-jardin du palais aux grands arbres, sur lesquels l’automnale pourpre
-s’était répandue, des feuilles jaunies de mes mélancolies et de mes
-souvenirs, qui tombaient sur les allées comme de grands oiseaux morts,
-des églises, où des femmes désolées et comme poussées par une main
-invisible jetaient aveuglément dans les ténèbres des prières balbutiées,
-où des rois et des reines d’airain, venant de siècles différents,
-s’étaient donné rendez-vous. Et elle me parla uniquement de la chute
-d’eau de Gastein, qui dans la nuit résonne comme une âme en peine, et
-des pins et des sapins noirs emmi lesquels les nuages aiment à s’arrêter
-longuement. Et puis, nous causâmes d’Homère et des sirènes, et de
-Béatrice que Rossetti a peinte. Puis elle me tendit encore une fois sa
-main à baiser, et dit:
-
---A partir de demain, nous irons nous promener tous les jours pour
-quelques heures à Schönbrunn. Si vous n’étiez pas venu, j’aurais dû me
-priver de ce plaisir. Je ne veux pas imposer, en hiver, cette corvée à
-mes dames d’honneur, et l’empereur n’en a malheureusement pas le temps.
-
- * * * * *
-
-9 décembre.
-
-Ce matin, à huit heures, le laquais vint me dire que l’impératrice
-m’appelait auprès d’ELLE pendant qu’on la coiffait. J’étais déjà prêt et
-attendais. Car, dès la veille, l’impératrice m’avait prévenu qu’elle
-prendrait sa leçon de grec en se faisant coiffer.
-
---Cela dure presque toujours deux heures, avait-elle dit, et pendant que
-mes cheveux sont si fortement occupés, mon esprit reste oisif. Je crains
-que de mes cheveux il ne passe dans les doigts de la coiffeuse. C’est
-pour cela que ma tête me fait si mal. Nous emploierons ce temps à
-traduire Shakespeare: oh! alors le cerveau est bien forcé de se
-concentrer.
-
-J’entrai dans le grand salon avec le cérémonial de la veille.
-
-L’impératrice était assise devant une table que l’on avait poussée au
-milieu de la pièce et couverte d’une toile blanche. Elle était comme
-embrumée dans un peignoir de dentelles blanches; ses cheveux dénoués
-tombaient jusqu’à terre et enveloppaient toute sa personne. Seule une
-petite partie de sa face était éclose, comme chez ces suaves madones
-emmitouflées au visage en amande. Cet aspect était nouveau pour moi,
-mais plus enchanteur que tout ce que j’avais jusque-là contemplé. Elle
-répondit à ma révérence par une légère inclination de la tête, en
-disant:
-
---Comment avez-vous dormi votre première nuit à la Burg? Pas plus mal
-que d’habitude, j’espère. Ce n’est pas aussi beau ici qu’à Lainz,
-ajouta-t-elle, mais pour la nuit c’est à supporter.
-
-Nous partirons à onze heures, dit-elle encore.
-
-Puis la leçon commença. L’impératrice écrit très vite; elle crispe ses
-doigts sur la plume, sans doute par une habitude d’enfance qu’elle n’a
-conservée que parce que, probablement, ses professeurs l’en grondaient.
-Du reste, quand elle écrit, toute son attitude est d’une grâce puérile,
-d’une charmante maladresse qui contraste avec sa tenue habituelle si
-majestueuse parmi les arbres et les fleurs. Elle regarde fixement le
-papier et la pointe de la plume, et c’est comme si elle voulait forcer
-sa plume à écrire finement et proprement. Mais les lettres impétueuses
-jaillissent et se bousculent, libérées de toute convention.
-
---Ma mauvaise écriture vous étonne. Elle est comme moi, me dit-elle,
-elle ne veut pas se laisser subjuguer.
-
-Elle fait aussi de gros pâtés d’encre violette--la violette
-impériale--la seule avec laquelle elle écrive et qu’elle puise d’un
-encrier d’or; de minces feuilles de papier buvard sont semées tout
-autour sur la table, et elle en sèche chaque page en frappant dessus de
-son poing fermé.
-
-Cette première leçon durant la coiffure m’a laissé des impressions d’une
-épique harmonie.
-
-Des cheveux, je vis des cheveux en vagues, atteignant le sol, et s’y
-répandant, et coulant plus loin: de la tête, dont ils révélaient la
-grâce délicieuse, la ligne pure et parfaite (ainsi les tissus de Cos
-laissent transparaître des formes de déesses), ils s’écoulaient sur le
-blanc manteau de dentelles qui couvrait SES épaules, sans que jamais
-leur flot tarît.
-
-Derrière la chaise de l’Impératrice se tenait la coiffeuse, en robe
-noire à longue traîne, un tablier blanc de toile d’araignée attaché
-devant elle, d’aspect imposant pour une femme de service, avec les
-traces d’une beauté fanée sur le visage, et les yeux pleins de sombres
-artifices--rappelant une assez fameuse Reine de seconde qualité de
-l’orient européen, aujourd’hui proscrite. De ses mains blanches elle
-fouillait dans les ondes des cheveux, les élevait en l’air et les
-palpait comme du velours et de la soie, les roulait autour de ses bras
-(ruisseaux qu’elle eût saisis parce qu’ils ne voulaient pas couler
-tranquillement mais plutôt s’envoler); enfin elle partagea chaque onde
-en plusieurs autres avec un peigne d’ambre et d’or, et sépara ensuite
-chacune de celles-ci en innombrables filets, qui, à la clarté du jour,
-devinrent de l’or filigrane et qu’elle démêla doucement et posa sur les
-épaules, pour éparpiller de nouveau en lumineux rayons un autre
-embrouillement d’écheveaux. Puis, tous ces rayons qui, d’un or éteint,
-s’enflammaient en éclairs d’un sombre grenat, elle les laissa confluer
-en de nouvelles et paisibles vagues, et de ces vagues elle trama des
-tresses pleines d’art, qui se transformèrent en deux lourds serpents
-magiquement; et elle leva ces serpents, et les roula autour de la tête,
-et en forma, en les entrelaçant au moyen de rubans de soie, une
-magnifique couronne diadémale. Puis elle saisit un autre peigne de
-transparente écaille finissant en pointe et garni d’argent, et ondoya le
-coussin de cheveux, sur l’occiput, qui était destiné à porter la
-couronne, en ces lignes qui sont propres à la mer quand elle respire.
-Ensuite, elle ramena les mèches s’égarant en délaissées sur le front,
-près des yeux, de façon qu’elles pendissent, comme des franges d’or, du
-bord de la couronne et, comme un voile lumineux, cachassent le front,
-écarta avec une pince d’argent ceux de ces filets qui troublaient
-l’harmonie et la symétrie, ne faisant qu’entraver la course tranquille
-des sourcils en arceaux, abaissa d’autres filets, telle une écumeuse
-frisure d’ondes, sur les oreilles, afin que la rudesse des sons s’y
-brisât, et en dressa ainsi une grille protectrice devant la porte de
-l’âme. Puis, sur un plateau d’argent, elle présenta les cheveux morts à
-sa maîtresse, et les regards de la maîtresse et ceux de la servante se
-croisèrent une seconde, exprimant chez la maîtresse un amer reproche,
-chez la servante publiant la faute et le repentir. Puis, le blanc
-manteau de dentelles glissa des épaules tombantes, et l’impératrice
-noire, pareille à une statue divine, de l’enveloppe qui la cachait
-surgit. Alors la souveraine inclina la tête, la servante s’abîma sur le
-sol, en murmurant tout bas: «Aux pieds de Votre Majesté je me
-prosterne.» Le service sacré était accompli.
-
- * * * * *
-
---Je sens ma chevelure, me dit-ELLE, et elle glissa un doigt sous les
-vagues des cheveux, comme pour alléger sa tête du fardeau.
-
-C’est comme un corps étranger sur ma tête.
-
---Votre Majesté porte ses cheveux comme une couronne à la place de sa
-couronne.
-
---Seulement, on peut, plus facilement, se débarrasser de cette autre
-couronne, répondit-elle avec un sourire attristé.
-
- * * * * *
-
-A onze heures, nous sommes partis pour Schönbrunn. Il y a toujours
-devant l’entrée de mon escalier un grand rassemblement pour me voir
-monter en voiture, et la garde du palais présente les armes, mais avec
-un doute visible sur le droit que je puisse avoir aux honneurs
-militaires.
-
-Une journée superbe, aujourd’hui, le ciel si pur et si bleu comme au
-printemps. J’ai emporté un livre dont je me propose de lire quelques
-pages à l’impératrice pendant la promenade: les _Contes_ de Dostoïewsky.
-
-Je lui ai lu les _Blanches nuits_. Elle a trouvé le conte ravissant.
-
---Ce qui arriva à Naschtenka, dit-elle, est typique pour toutes les
-jeunes filles. Chacune se trompe au moins une fois dans sa vie, sans
-qu’elle sache quand cela se fait. De Naschtenka elle-même, on ne sais si
-elle s’est trompée avec celui qu’elle a pris ou avec celui qu’elle a
-laissé. C’est affaire au destin. Les femmes vivent tout particulièrement
-sous l’étoile de leur destin.
-
-Nous parlâmes ensuite de l’émancipation des femmes et de leur
-instruction. Elle dit:
-
---Les femmes doivent être libres; elles sont souvent plus dignes de
-l’être que les hommes. George Sand en est le meilleur exemple. Mais en
-ce qui concerne la soi-disant instruction, j’y suis opposée. Moins les
-femmes apprennent, plus elles ont de valeur, car elles tirent
-d’elles-mêmes toute science. Ce qu’elles apprennent ne fait, à vrai
-dire, que les égarer sur une fausse route et les éloigner de leur être
-intime: elles désapprennent par là une partie d’elles-mêmes, pour
-s’approprier imparfaitement la grammaire ou la logique. Dans les pays où
-les femmes sont peu instruites, elles sont des êtres bien plus profonds
-que nos bas-bleus. C’est une erreur des amis de l’émancipation que de
-venir alléguer, en faveur de ce mouvement, que des mères cultivées
-donneraient à l’humanité des fils intellectuellement mieux doués.
-
---Mais, d’autre part, fis-je, les hommes modernes désirent trouver en
-les femmes modernes,--leurs femmes,--un appui intellectuel.
-
---Au contraire, leur action, en tant que mères, serait plus
-bienfaisante, si elles étaient comme les arbres, libres de toute entrave
-et de toute déformation, sous le vaste ciel; les femmes ne doivent pas
-être là pour aider les hommes dans leurs affaires, en leur soufflant des
-pensées et des conseils, mais par leur seule proximité elles doivent
-éveiller et faire mûrir chez les hommes des idées et des résolutions que
-ceux-ci, ensuite, ont à puiser en eux-mêmes.
-
- * * * * *
-
-10 décembre.
-
-Aujourd’hui l’on m’apporta, des appartements de l’impératrice, des
-fleurs. L’impératrice, me dit-on, avait ordonné au jardinier du château
-de m’envoyer tous les jours des fleurs rares. Et quelles fleurs
-c’étaient! Duvets de soie parfilée, vieux velours mélancoliquement
-pâlis, reployés en plis délicats, et de la pourpre attristée. Et de
-tremblantes corolles aussi et de doux calices, sur les pétales desquels
-toutes les splendeurs et les langueurs des couchants automnaux étaient
-répandues.
-
- * * * * *
-
-Du 11 au 20 décembre.
-
-A midi, de nouveau à Schönbrunn. Il pleuvait de la neige fondue, et le
-vent nous fouettait le visage d’une poudre de glace. Il nous fallait
-sauter par-dessus de grosses flaques d’eau.
-
---Comme des grenouilles nous galopons par les marais, dit l’impératrice.
-Nous sommes pareils à deux âmes damnées qui errent dans le monde
-infernal. Pour beaucoup de gens, ici et à cette heure, ce serait
-l’enfer. Je causais hier avec une dame qui extravaguait sur les
-glaciers--pendant l’été, naturellement, en compagnie de deux guides et
-attachée à une corde pour qu’on la hisse. Je voudrais la voir à présent,
-elle et sa vaillance. Si elle savait que je suis ici, que je me promène
-aujourd’hui ici, elle penserait que je suis devenue folle. Voyez-vous,
-cela va mieux à mes dames d’honneur de rester à la maison et de se
-chauffer les pieds à la cheminée. Elles tricotent des bas et lisent des
-romans. Vous préféreriez, vous aussi, n’est-ce pas, être au chaud dans
-votre chambre?
-
---Comment Votre Majesté peut-Elle dire cela? Moi qui, dans ma chambre,
-passe toutes mes heures dans l’attente, dans l’espoir que Votre Majesté
-me fasse appeller...
-
---Pour moi, c’est le temps que j’aime le mieux. Car il n’est pas fait
-pour les autres. Je puis en jouir seule. En vérité, il n’est là que pour
-moi, comme ces pièces de théâtre que le pauvre roi Ludwig se faisait
-jouer, pour lui uniquement. Encore le spectacle est beaucoup plus
-grandiose ici, en plein air, que sur toute espèce de scène. Certes la
-tempête pourrait être quelque peu plus enragée: alors on se sent si
-proche de toutes les choses, comme en conversation avec elles!
-
---Votre Majesté voit-Elle ce grand vieil arbre aux branches noires et
-dénudées, comme il se dresse tout seul et, désespérément, étend ses bras
-en l’air? Il est presque plus fort que l’ouragan, il ne bouge pas.
-
---Sa douleur est plus forte que l’ouragan. Il est comme le roi Lear.
-Quand même il serait maintenant frappé de la foudre, il n’en a pas moins
-vaincu la mort.
-
-Elle-même était comme une partie constitutive de ce paysage bouleversé,
-mais elle n’en avait point conscience.
-
-Elle a le don, par sa seule présence, d’amener à la surface l’élément
-éternel des choses, de l’évoquer comme par un prestige, comme si toutes
-les choses, depuis longtemps esseulées dans leur vie obscure, n’avaient
-attendu que cela pour se répandre hors d’elles-mêmes. Aussi ai-je
-toujours l’impression que c’est par elle, à vrai dire, que, pour la
-première fois, l’essence réelle des choses me fut révélée.
-
- * * * * *
-
-Aujourd’hui, l’impératrice m’appela à quatre heures de l’après-midi
-seulement, au lieu de me faire partir à onze heures en voiture pour
-Schönbrunn, à sa suite. Toute la matinée avait été employée au grand
-lavage des cheveux. Cela a lieu tous les quinze jours. Aussi
-portait-elle ses cheveux dénoués sur le dos pour les faire sécher. Son
-aspect sous cette forme, quand, déposée cette naturelle couronne, elle
-n’est plus obligée de plier le front sous son poids, est plus gracieux
-encore, s’il se peut, et aussi plus majestueux, plus conforme à sa vraie
-nature. Une jeunesse insoupçonnée rayonne de ses traits et presque un
-bonheur de ses yeux (le même qu’éprouvent les arbres quand ils se mirent
-dans l’eau) et des lignes de son corps une musique, plus suave encore
-que d’habitude, parce que, assourdie et secrète, comme en des rêves et
-des pressentiments, à travers l’onde des cheveux elle résonne.
-
-Sur les doux tapis écarlates, qui couvraient le parquet, nous allions et
-venions, dans l’aube des flammes sans nombre de toute une série de
-grands lustres pendants, aux losanges et aux perles de cristal, dans
-l’haleine des vivants calices qui formaient partout de petites îles
-lumineuses (ô vernal rêve!), entre les muets abîmes marins des miroirs,
-dans un air aussi pur et aussi frais que sur les sommets des montagnes,
-(les croisées, _en decembre_, étaient toutes ouvertes)--et nous lisions
-l’_Odyssée_. En un tel milieu, près d’elle, la vieille rhapsodie oubliée
-des vers morts de nouveau s’éveille et, par les fenêtres ouvertes, avec
-les flots de lumière, jusque sur la silencieuse place du château elle
-déborde. Des groupes humains, d’habitude, se tiennent là, dans l’ombre,
-et contemplent la rangée des fenêtres brillamment éclairées et les
-lustres flamboyants, sous lesquels un être impérial tisse sa mystérieuse
-vie; et ils s’étonnent ou ils devinent, mais jamais leur pressentiment
-ni leur étonnement n’atteignent à la réalité...
-
- * * * * *
-
-L’empereur est entré aujourd’hui pendant la leçon. La coiffeuse s’abîma
-sur le tapis comme dans une trappe, et s’éloigna tout de suite en un
-murmure. Je me levai de ma chaise, mais l’empereur m’invita à rester et
-se mit à causer avec l’impératrice en hongrois. Je relevai des noms
-d’hommes d’Etat et de personnages politiques. L’impératrice avait sur
-les traits une expression d’intense attention; ses yeux regardaient
-devant elle comme s’ils voulaient saisir de façon aiguë et pénétrante un
-infiniment petit objet; et elle répondait à l’empereur et l’interrompait
-assez souvent. Le hongrois sur ses lèvres sonnait comme des perles
-musicales cet embaumées. Parfois, elle haussait les épaules et
-esquissait une petite grimace qui voulait beaucoup dire, ce qui faisait
-rire l’empereur. Puis l’empereur se leva et sortit de la salle de son
-pas élégant et moelleux de militaire. En un bruissement, la coiffeuse
-rentra et l’impératrice me dit en grec:
-
---Je viens de faire de la politique avec l’empereur. Je voudrais pouvoir
-être utile; mais peut-être suis-je plus avancée en grec. Et puis j’ai
-trop peu de respect pour la politique et ne la juge pas digne d’intérêt.
-Et vous, vous y prenez intérêt?
-
---Pas trop, Majesté, je la suis seulement dans ses grandes phases, quand
-des ministres tombent.
-
---Ah! ils ne sont là que pour tomber; puis d’autres viennent, me
-dit-elle avec, dans la voix, une nuance curieuse qui était comme un rire
-intérieur.
-
---Pour moi, Majesté, je m’intéresse davantage à la vie publique en
-France.
-
---Elle est assurément plus amusante!
-
---C’est ce que je trouve aussi, Majesté.
-
---Les gens, là-bas, savent mieux jouer la comédie, et avec plus
-d’esprit.
-
-Au bout d’un instant, elle ajouta:
-
---D’ailleurs, le tout est une tellement volontaire illusion! Les
-politiciens croient conduire les événements et sont toujours surpris par
-eux. Chaque ministère porte en soi sa chute, et cela dès le premier
-moment. La diplomatie n’est là que pour attraper quelque butin du
-voisin. Mais tout ce qui arrive, arrive de soi-même, par intérieure
-nécessité et maturité, et les diplomates ne font que constater les
-faits.
-
- * * * * *
-
-De chacune des nombreuses langues qu’ELLE parle avec une admirable
-perfection, elle fait une musique. Parle-t-elle hongrois? c’est
-réellement comme si une source laissait perler, l’une après l’autre, des
-gouttes chantantes, en lente et harmonieuse mélancolie.
-
---Le grec, me disait-elle, c’est la langue dans laquelle mes idées et
-mes mots se présentent à moi comme des êtres de beauté, pour m’ouvrir
-un monde insoupçonné. L’aspect de ce monde me fait oublier ce qui reste
-au dehors.
-
- * * * * *
-
-Aujourd’hui, nous avons rencontré une dame sur le chemin de la
-_Gloriette_: elle descendait et nous montions. Elle portait les cheveux
-coupés courts et avait une face rouge de cuivre et la démarche décidée.
-Fixement elle regarda l’impératrice, sans la saluer pourtant, presque
-d’un air de provocation. L’impératrice dit:
-
---La dame a de l’esprit, puisqu’elle porte les cheveux courts; mais je
-crains qu’elle ne le fasse exprès pour que l’on puisse la croire
-spirituelle. Si je voulais faire couper mes cheveux--oh! par conviction,
-parce que je les tiens pour inutiles,--les gens me tomberaient dessus
-comme des loups.
-
---Et réellement ce serait dommage, Majesté. Les gens disent bien: «Tout
-ne va pas à tout le monde.»
-
---Il n’y a que la sottise à qui tout le monde également prétende...
-
- * * * * *
-
-Aujourd’hui, ELLE dit:
-
---La plupart des hommes ne veulent pas que les bandeaux du destin et de
-la vie soient dénoués de leurs yeux; ils croient se mettre ainsi à
-l’écart des périls. Mais nous ne cessons pas de vivre dans l’ombre du
-destin et cette ombre guette chaque goutte de lumière. Ce qui est commun
-à tous n’est pas l’esprit, mais le destin. Et, parfois, le destin
-choisit l’un de nous pour en faire un poème magnifique ou pour s’en
-gorger comme d’Œdipe ou de Médée... Je vous prie, lisons demain quelque
-chose d’Eschyle.
-
- * * * * *
-
-Plus tard, ELLE dit:
-
---La plupart des hommes sont malheureux parce qu’ils se trouvent en
-perpétuel conflit avec la nécessité. Quand on ne peut être heureux à sa
-guise, il ne reste qu’à aimer sa souffrance. Cela seul donne le repos,
-et le repos c’est la beauté de ce monde. Mais la beauté est la cause et
-le but de l’univers.
-
- * * * * *
-
-Aujourd’hui, dans la matinée, nous continuâmes notre traduction
-d’Othello. L’impératrice déclama la chanson du saule de Desdémone avec
-un ravissement douloureux qui, à l’entendre, faisait défaillir, et,
-brusquement, les lèvres frisées de subtile ironie, ELLE s’exclama:
-
---Il y a cependant autre chose que la jalousie ou l’héroïsme, et ce sont
-les saules.
-
-Plus tard elle dit:
-
---On ne sait pas pourquoi les femmes sont infidèles à leurs maris! La
-réponse est tout simplement: parce qu’elles devraient leur rester
-fidèles. Cette exigence provoque à l’infidélité parce qu’elle a force de
-loi. Et sait-on donc si le mari réellement fut l’élu que le sort
-désignait? La plupart des jeunes filles ne se marient guère que par
-désir de liberté. Et, somme toute, l’amour a des ailes pour s’envoler
-aussi.
-
- * * * * *
-
-Aujourd’hui, nous parlions du tragique dans les pièces modernes.
-L’impératrice dit:
-
---Je crois que les conflits tragiques n’agissent pas par eux seuls, mais
-par quelque chose que, sans cesse, nous attendons dans notre vie et dont
-alors nous croyons nous approcher. A vrai dire, nous sommes toujours
-déçus, car ce sont seulement des passions ordinaires que l’on met sous
-nos yeux, mais nous les reconnaissons cependant pour quelque chose
-d’autre que ce qu’elles prétendent signifier. Et quand nous sommes
-saisis, nous ne le sommes pas par le tragique de théâtre, mais par des
-sons plus profonds qui dans notre cœur ont été éveillés.
-
- * * * * *
-
-Je lui lus les poésies lyriques d’Ibsen, entre autres des passages de
-_Peer Gynt_. Ce dernier poème lui parut sublime. Jusqu’alors elle
-n’avait, en vérité, rien connu d’Ibsen. Sûrement elle n’avait aucune
-idée de sa signification ni de sa grandeur. On lui avait parlé, à la
-cour, de ses drames, comme d’ineptes lubies qui, malheureusement, se
-jouaient encore. Et pourtant, tout ce monde de beauté existait déjà en
-elle avant que ces poèmes fussent inventés. Tout, pour ainsi dire,
-venait d’elle et revenait à elle. Elle a rêvé tous les rêves avant
-qu’ils fussent rêvés, et elle les revit en son existence, tandis que les
-poètes ne font que les rêver seulement. C’est pourquoi elle se contente
-de l’_Odyssée_, de Shakespeare, ou des chansons démodées de Heine, parce
-qu’elle peut parfaitement se passer de ces œuvres-là de même que des
-plus éminentes créations modernes de l’esprit humain.
-
- * * * * *
-
-Aujourd’hui, pendant la leçon, l’impératrice me dit:
-
---Il faut que vous vous mettiez sur vos gardes contre les intrigues de
-la cour. Vous êtes novice en ces choses et vous ne savez pas où l’on
-place les pièges. Je vous conseille d’être très circonspect pendant vos
-visites aux gens de la cour--vous savez qui je veux dire. Ces gens se
-nourrissent tous les jours de faisans et de perdrix, mais une heure sans
-cancans les ferait mourir.
-
---Je pensais que non seulement le baron Nopcsa et la Comtesse Festetics,
-mais que tout le personnel de la Cour était assez dévoué à Votre Majesté
-pour que je pusse me mouvoir ici en toute sécurité.
-
---Ah oui! certainement. On est très dévoué à l’Impératrice. Peut-être
-dois-je encore remercier Dieu d’être impératrice: autrement, cela
-tournerait mal pour moi. On aime l’impératrice surtout parce que, par
-amour d’elle, on a la chance d’être quelque chose soi-même.
-
---Votre Majesté ne croit-Elle pas qu’il y a de magiques puissances qui
-émanent du génie et de la beauté de l’âme? Je ne puis m’imaginer qu’un
-être quelconque, admis auprès de Votre Majesté, puisse s’arracher à ce
-sortilège. Par là je veux dire que l’entourage de Votre Majesté doit
-avoir perdu toute volonté propre et vivre seulement en la Sienne.
-
---Vous voudriez faire de moi une Circé; je me souhaiterais d’en être
-une. Je métamorphoserais alors beaucoup de gens comme l’ont été les
-compagnons d’Ulysse. Mais l’égoïsme est plus fort que toute magie. Vous
-êtes encore trop jeune et ne connaissez pas le monde. Chaque salut a son
-but, chaque sourire veut être payé. Si l’on ne jugeait pas que cela va
-sans dire, l’on s’épargnerait même tous ces frais.
-
---Votre Majesté se souvient-Elle, dans le parc de Lainz, lorsque les
-sangliers se ruèrent sur nous en nous menaçant, de sorte que je dus les
-chasser avec un égrappoir que Votre Majesté avait apporté? Je ne cessais
-de m’imaginer, alors, ce qui serait arrivé, si les sangliers n’avaient
-été si lâches, s’ils avaient fait mine de se jeter sur nous? J’aurais
-prouvé à Votre Majesté mon héroïsme et mon abnégation. Et Votre Majesté
-pourrait en tirer au moins une exception à la règle.
-
---Oh! soyez tranquille! Ils ne nous auraient pas attaqués!--puisqu’ils
-avaient mieux à faire: ils mangeaient des truffes!--Par bonheur pour
-nous deux!
-
-Et là-dessus, gaiement, elle sourit.
-
- * * * * *
-
-Instinctivement avec Elle j’ai pris dans la voix une cadence, à son
-oreille, uniquement, appropriée. Toujours un pas en arrière d’elle, je
-chemine et laisse la suite ininterrompue de mes paroles atteindre son
-ouïe en vagues subtiles. Aujourd’hui elle me dit, à ce propos:
-
---Vous avez très bien compris que l’on ne doit, par sa voix, ni
-étrangler ses propres idées ni effaroucher celles des autres.
-
- * * * * *
-
-Schœnbrunn, 21 décembre.
-
-Nous parlions aujourd’hui de SES voyages en Egypte.
-
---Je me sens extraordinairement chez moi au Caire, dit-elle. Même dans
-la grande cohue des portefaix et des ânes, je me sens moins oppressée
-que dans un bal de la cour et presque aussi heureuse que dans une forêt.
-Oh, il faut bien distinguer la culture d’avec la civilisation. La
-culture se trouve même aux déserts de l’Arabie; avant tout, dans le Sud
-et en Orient, où la civilisation n’a pas pénétré, dans les prairies
-solitaires et sur les mers. Etouffer la culture, voilà la civilisation.
-Elle est chez elle en Occident. Elle est une déviation et une altération
-des buts naturels de l’existence. La civilisation, c’est les
-tramways,--la culture, les belles forêts libres. La civilisation, c’est
-l’érudition,--la culture, ce sont les idées. La civilisation réclame
-pour soi chaque être humain et nous met tous dans une cage. La culture,
-chaque homme la porte en soi, comme un legs de toutes ses existences
-antérieures, il l’aspire en soi à chaque souffle, et en cela gît la
-grande unité. Il y a aussi des gradations de civilisation et de culture,
-qui viennent de directions opposées et se rencontrent. Où elles
-s’entrechoquent, éclate la plainte muette de la vie. Les victimes, ce
-sont les pauvres gens misérables: on leur a pris la culture, et, en
-retour, on leur montre la civilisation dans le lointain, pour eux
-presque inaccessible. A Paris, il m’est très agréable de cheminer par
-les rues, parce que l’individu marche perdu dans la foule. De cette
-manière, cette civilisation-là approche de la culture.
-
- * * * * *
-
-Aujourd’hui, ELLE me disait encore:
-
---Quand une dame d’honneur est près de moi, je suis tout autre. Vous
-l’avez remarqué hier. Il me faut toujours dire quelque chose aux
-comtesses, pour qu’elles puissent répondre. C’est là justement leur
-office. Le plus grand effroi des rois est de toujours devoir interroger.
-Pour moi, j’ai un grand choix de questions dans mes greniers, parce que
-j’en viens rarement à les distribuer en public. Quand vous me parlez, je
-ne réponds, souvent, qu’à moi-même, ou je vous parle bien, mais je
-réponds en même temps à une question que je me suis posée à moi-même,
-car vous n’êtes pas une dame d’honneur: et c’est ce qu’il y a en vous de
-préférable. Quand vous êtes près de moi en même temps que la comtesse,
-cela devient très intéressant: je dois louvoyer comme entre deux vents,
-et chacun de vous deux me sent changée à son égard et en tient l’autre
-pour le coupable.
-
- * * * * *
-
-Du 22 au 30 décembre.
-
-Aujourd’hui ELLE me dit, pendant qu’on la coiffait:
-
---Excusez-moi, aujourd’hui je suis distraite. Je dois appliquer toute
-mon intelligence à ma chevelure; car elle (la coiffeuse) a fait dire
-qu’elle est malade, et cette jeune fille que voilà (la camériste) n’est
-pas encore initiée à tous les mystères. Quelques séances de coiffure
-comme celle d’aujourd’hui et, de nouveau, je suis matée. Elle le sait
-bien, cette femme-là, et elle attend une capitulation. Je suis l’esclave
-de mes cheveux. Peut-être, pourtant, me libérerai-je un jour. Mais je
-laisse les choses aller comme elles veulent. Il ne faut pas
-contre-carrer son destin. Sinon il nous distribue ses coups plus tôt et
-plus désastreusement encore.
-
- * * * * *
-
-Schœnbrunn.
-
-Comme nous nous promenions, aujourd’hui, et que nous parlions du
-sentiment du beau chez les hommes, l’impératrice dit:
-
---Il ne faut pas croire que les soi-disant _belles_ et _nobles âmes_
-soient trop rares, surtout en Allemagne! Hélas, hélas! Il n’y a, certes,
-rien de plus ridicule que les enthousiasmes humains. Les enthousiastes
-sont justement les plus insupportables des gens.
-
- * * * * *
-
-Comme nous causions de la vie et des systèmes cosmiques, ELLE commença à
-déclamer d’une voix de fluide ironie:
-
- * * * * *
-
- _Zu fragmentarisch ist Welt und Leben._
- _Ich will mich zum deutschen Professor begeben,_
- _Der weiss das Leben zuzammenzusetzen,_
- _Und er macht ein verstændlich System daraus:_
- _Mit seinen Nachtmützen und Schlafrockfetzen_
- _Stopft er die Lücken des Weltenbaus[A]._
-
- * * * * *
-
-Je racontais à l’impératrice que j’avais vu à Innsbruck sa sœur, la
-duchesse d’Alençon,[B] et que je faisais souvent le pèlerinage de
-Mentelberg, pour avoir l’occasion de l’apercevoir dans le voisinage du
-château.
-
---Avez-vous vu aussi son chien? demanda l’impératrice. Elle en fait
-grand cas. Qui des deux vous a le plus charmé?
-
---Majesté!...
-
---Elle ne vous pardonnerait pas de n’avoir pas admiré son chien.
-
- * * * * *
-
-24 décembre.
-
-Pour l’anniversaire de sa naissance, aujourd’hui, j’ai offert à
-l’impératrice des violettes et une petite urne lacrymatoire antique que
-j’avais emportée d’Athènes. Elle daigna gracieusement accepter «ces dons
-de tristesse et de larmes», comme elle dit. Sur quoi j’ajoutai:
-
---Puisse Votre Majesté ne conserver dans cette urne que des larmes de
-joie.
-
---Alors elle restera toujours vide, répondit-elle, et pour les autres
-larmes elle est trop petite.
-
- * * * * *
-
-Aujourd’hui, ELLE dit:
-
---Quand je me meus parmi les gens, je n’emploie à cela que la partie de
-moi-même qui m’est commune avec eux. Les gens s’étonnent de me trouver
-si semblable à eux, parce que je les interroge sur le temps qu’il fait
-ou sur le prix des brioches. Je ne perds rien à cela. C’est comme un
-vieux vêtement que de temps à autre l’on sort de l’armoire et que l’on
-met pour un jour.
-
- * * * * *
-
-Aujourd’hui, ELLE dit:
-
-L’âme des peuples est le fonds commun d’inconscient dans chaque
-individu. Ce que chacun ignore de soi, les foules le savent. Quand les
-arbres fleurissent ou portent des fruits, cela se fait d’après les mêmes
-lois suprêmes, d’après lesquelles les peuples prospèrent.
-
- * * * * *
-
-Schœnbrunn.
-
-Le genou, aujourd’hui, LUI faisait grand mal. Elle souffre fort
-d’ischialgie, cet hiver, m’a-t-elle dit. Or, il lui fallut, de temps à
-autre, se frictionner le genou endolori avec de la neige, pour trouver
-quelque soulagement. Elle le fit elle-même, en plein air; et alors,
-chaque fois, de me prier de lui tenir son en-tout-cas et de m’éloigner
-de quelques pas; et, chaque fois, de revenir toute rouge de l’effort et
-de la souffrance. L’aspect de cette impératrice de l’âme, que la
-vulgaire douleur physique osait torturer, m’a tout à fait bouleversé...
-
- * * * * *
-
---«Femme varie, fou qui s’y fie»: voilà ma devise, me dit aujourd’hui
-l’impératrice, pendant qu’on la coiffait, et en m’informant que nous ne
-sortirions pas à une heure de l’après-midi comme il avait été décidé la
-veille, mais déjà à onze heures du matin. L’empereur même l’a sue
-aujourd’hui pour la première fois, ajouta-t-elle, et il a été bien
-étonné de ma franchise. Peut-être en avait-il déjà connaissance, par
-expérience, mais ma devise écrite, il l’a vue pour la première fois
-aujourd’hui.
-
---Que pense Votre Majesté de cette autre devise: «Mon cœur ne t’y fie»?
-
---Comment, n’avez-vous pas confiance en vous-même? Moi, je ne me laisse
-influencer par rien. Dans ma devise gît toute ma philosophie. Le
-changement fait le charme de la vie. Il en est de cela comme de la mer.
-
-Voilà ce qu’elle dit. Mais ses pensées, sans être affublées de mots,
-parlaient plus outre, comme en une intérieure portée de voix; tout au
-moins un écho s’en éleva dans mon âme: «La vie est comme la mer; dans
-les vagues de ses phénomènes consiste son éternité, et dans les
-profondeurs de ses énigmes son prix resplendit.» Puis une autre sentence
-d’elle, jadis entendue, encore en moi surgit: «Si cette existence tout
-entière n’est que provisoire, à quoi bon chercher la stabilité? Comme
-dans l’homéopathie, il faut _combattre les semblables par les
-semblables_. Ainsi l’on triomphe de cette maladie aussi. La vie n’a
-qu’un but: être vaincue en sa forme actuelle, telle une maladie. Et
-quand on veut la vaincre, l’on ne doit rien craindre, souhaiter tout, et
-être indifférent à tout. Alors seulement on est mûr pour la
-métempsychose.»
-
- * * * * *
-
-ELLE m’a fait appeler au salon ce matin, encore une fois, avant de
-monter en voiture. A la porte, ouverte, entre son boudoir et le salon,
-des cordes, des appareils de gymnastique et de suspension étaient
-placés.
-
-Je la trouvai justement en train de _faire les anneaux_. Elle portait
-une robe de soie noire à longue traîne, bordée de superbes plumes
-d’autruche noires. Jamais je ne l’avais vue habillée avec tant de faste.
-Suspendue aux cordes, elle faisait un effet fantastique, tel un être
-entre le serpent et l’oiseau. Pour poser les pieds à terre, elle dut
-sauter par-dessus une corde tendue assez haut.
-
---Cette corde, dit-elle, se trouve là pour que je ne désapprenne pas de
-sauter. Mon père était un grand chasseur devant le Seigneur et il
-voulait nous apprendre à sauter comme des chamois.
-
-Puis elle me pria de continuer la lecture de l’_Odyssée_. Elle voulait
-sortir plus tard que les autres jours, parce qu’elle avait à recevoir
-quelques archiduchesses, et c’est pourquoi aussi elle avait dû revêtir,
-par exception, cette robe de cérémonie, comme elle me dit.
-
---Si les archiduchesses savaient, ajouta-t-elle, que j’ai fait de la
-gymnastique en cet accoutrement, elles seraient pétrifiées. Mais je ne
-l’ai fait qu’en passant; d’habitude, je m’acquitte de cet exercice de
-bon matin ou dans la soirée. Je sais ce qu’on doit au sang royal.
-
- * * * * *
-
-Schœnbrunn, 10 janvier.
-
-Nous causions du théâtre, et particulièrement de la dernière
-représentation d’_Hamlet_, au théâtre de la Burg, à laquelle j’avais
-assisté.
-
---Il m’est avis, Majesté, que l’Hamlet d’hier eût mieux fait de se
-débiter à lui-même sa belle tirade aux comédiens.
-
---Ainsi vous n’avez pas été content!
-
-Et là-dessus elle cita de mémoire:
-
---«Oh! je me sens percé jusqu’à l’âme, quand j’entends un gros maraud
-perruqué déchirer une passion en lambeaux, la mettre en haillons...
-C’est passer Hérode en héroderie...»
-
---Oui, c’est cela, Majesté. Je pense que Shakespeare eût trouvé cette
-manière de jouer indigne de lui.
-
---Et je n’aurais non plus, dit-elle, nulle envie de le voir représenter.
-Je me le représente mieux à moi-même, à ce que je crois. D’ailleurs,
-quand nous sommes seuls avec le poète, il faut que le poète se fasse
-notre mime ou que nous le jouions nous-mêmes. Dans le premier cas, nous
-ne pouvons pas nous plaindre, et dans l’autre, nous ne le voulons pas.
-
---Et cette Ophélie, Majesté, quelle délicieuse figure!--dans la pièce,
-veux-je dire, et non pas sur la scène.
-
---N’avez-vous pas remarqué que chez Shakespeare les déments sont les
-seuls sensés? Dans la vie non plus on ne sait pas où se trouve la raison
-et où la démence, de même que l’on ne sait guère si la réalité est le
-rêve ou si le rêve est la réalité. J’incline à tenir pour raisonnables
-les gens que l’on nomme fous. La raison proprement dite passe, le plus
-souvent, pour un «dangereux égarement».
-
-Au bout d’un moment, nous en vînmes à parler de l’intercalation de jeux
-de théâtre, comme tels, dans les pièces de Shakespeare.
-
---Cela est très profond, dit l’impératrice. Shakespeare voulait dire par
-là que notre vie tout entière n’est qu’un jeu de théâtre. Nous ne
-cessons de nous jouer nous-mêmes. Le jeu sur la scène est la comédie de
-notre comédie. Et quand une scène de théâtre est représentée sur la
-scène, alors c’est la scène à la troisième génération. L’effet en est
-d’autant plus émouvant. Les passions qui nous sont amenées ainsi à
-portée de vue et ne sont, à vrai dire, que bruits et pantomimes, nous
-font pressentir pour la première fois les vrais événements de l’âme.
-Plus nous nous éloignons de nous-mêmes, plus nous voyons profondément en
-nous. Comme dans un miroir, nous apercevons alors nos destinées.
-
- * * * * *
-
-20 janvier.
-
-L’aspect de l’impératrice pendant qu’on la coiffait aujourd’hui, m’a
-fait tout à coup songer à Elisabeth Siddal, «the beloved» de Rossetti.
-Sa chevelure, qui d’habitude repose, sombre et lourde, telle une
-couronne de nocturne mélancolie, sur son front, projeta, quand ce matin
-elle la fit dénouer, une purpurine auréole de glorification, et elle
-enveloppa sa liliale forme comme une ombre massive, matérialisée dont
-s’irradierait de la clarté. Durant un instant, elle souleva une onde de
-ses cheveux dans une main, tenant dans l’autre un petit miroir en
-argent, par-dessus lequel elle regardait au loin, de côté, comme si elle
-se mirait dans le vide, en un autre invisible miroir où elle apercevait
-ses destinées. Elle était vraiment ainsi le tableau de Rossetti: _La
-bella mano_, et ces vers me vinrent à l’esprit, qu’il a écrits aussi,
-comme pour elle:
-
- _La belle donna_
- _Piangendo disse:_
- _Come son fisse_
- _Le stelle in cielo!_
- _Quel fiato anelo_
- _Dello stanco sole,_
- _Quanto m’assonna!_
- _E la luna, macchiata_
- _Come uno specchio_
- _Logoro e vecchio,--_
- _Faccia affanata_
- _Che cosa vuole?_
-
- * * * * *
-
- _Che le spalle sien franche_
- _E le braccia bianche._
-
- * * * * *
-
- _Che cosa al mondo_
- _Posso più far di questi![C]..._
-
-Maintenant, je sais qu’elle est, en vérité, Elisabeth Siddal elle-même;
-la même superhumaine forme, plutôt de cyprès--les lèvres arquées,
-s’abîmant en profondes anses de souci, pourpres comme le sang de la
-grenade--les pénétrants yeux qui répandent de fluides essences, de sorte
-que l’on croit qu’ils vivent d’une propre vie; et puis l’ondulation
-douloureusement lassée de ses lignes. Et maintenant tous ses noms à
-elle, me reviennent eux aussi à l’esprit: _The blessed Damozel_,
-_Proserpina_, _The day’s dream_, _Sybilla_, _Sancta Lilias_, _Ancilla
-Domini_, _Silence_, _Beatrice_, _Beata Beatrix_, _lady Lillith_, _Rosa
-triplex_, et _la Bella mano_ (je regardai sa main et reconnus aussitôt
-celle du portrait).
-
-Tous ces noms, suaves comme une musique en rêve, implorent un seul
-portrait, l’embrassant de l’encens de leur parfum. Ce portrait, si
-multiple et si unique, n’est que l’haleine de ces intarissables essences
-qui, toujours de nouveau, jaillissent d’une coupe unique. Et l’unique
-coupe est Elisabeth Siddal. Et Elisabeth Siddal a pressenti la royale
-Elisabeth de Wittelsbach, mais Rossetti l’a créée de son désir même
-quand il l’a peinte. Ce sont là les métempsychoses de la beauté, les
-créatures du désir qui devine, le mythe de Pygmalion, mais surpassé. Et
-cette impériale Elisabeth, aussi, vit en une extase (_under a trance_),
-comme celle qui l’a devancée; et comme l’autre Elisabeth qui existe
-maintenant en celle qui par elle fut devinée, elle porte en soi le
-sentiment de sa mort plus fort que celui de la vie. Et c’est pourquoi
-elle est le silence incarné, et elle est le long soupir des cyprès,
-immobiles dans les orages de l’âme, planant mystiquement sur le fleuve
-de la vie, sur lequel, des ombres nocturnes de ses cheveux, elle laisse
-choir des hyacinthes et des violettes.
-
- * * * * *
-
-Schœnbrunn, 21 janvier.
-
-Nous avons parlé aujourd’hui, pendant la promenade, de Dante Gabriel
-Rossetti et de Burne-Jones.
-
---Ce sont, dit-ELLE, des âmes d’autrefois, revenues sur la terre pour
-continuer les rêves des hommes qui les précédèrent et deviner ceux des
-hommes qui les suivront. Ils ont tiré ces rêves du chaos où avant toute
-éternité ils flottaient, attendant qu’un œil les discernât. Les choses
-de l’esprit, aussi, veulent être enfantées pour atteindre
-l’accomplissement de leur sublime mort...
-
- * * * * *
-
-1ᵉʳ février.
-
---Au nom du ciel! m’a-t-ELLE jeté à mi-voix, aujourd’hui, pendant la
-leçon, tandis que la coiffeuse tressait ses cheveux. Ne la regardez pas!
-Je ressens chacun des regards que vous lui destinez sur mes cheveux. Ces
-Grecs exercent une étonnante fascination! Je prierai mon médecin de vous
-prescrire des œillères, comme pour les jeunes chevaux. Et il faudra que
-vous les mettiez tous les matins.
-
- * * * * *
-
---Savez-vous quelle pièce de Shakespeare est ma préférée? me
-demanda-t-ELLE, au bout d’un instant, brusquement.
-
---_Hamlet_, Majesté?
-
---Non, le _Songe d’une nuit d’été_. N’avez-vous pas remarqué, à Lainz,
-la gravure qui était dans votre chambre: _Titania avec la tête d’âne_?
-C’est la tête d’âne de nos illusions que sans trêve nous caressons. J’ai
-fait mettre ce tableau dans tous mes châteaux. Je ne puis me rassasier
-de le voir.
-
- * * * * *
-
-Aujourd’hui, ELLE me conduisit dans une petite chambre dont les murs
-étaient littéralement couverts de portraits de chevaux. C’étaient de
-merveilleux portraits de bêtes merveilleuses.
-
---Voyez-vous, me dit-elle, tous ces amis, je les ai perdus et je ne
-gagnai pas un seul à leur place. Beaucoup de ces chevaux sont allés à la
-mort pour moi, ce que nul homme n’eût jamais fait; ils voudraient plutôt
-m’assassiner.
-
- * * * * *
-
-Schœnbrunn, 19 février.
-
-Aujourd’hui nous avons passé tout l’après-midi à monter et à descendre
-les deux allées qui, de deux côtés, conduisent par une douce pente à la
-_Gloriette_. Heures grises et lasses. Le ciel comme de cendre. Les
-arbres frissonnaient. Les feuilles tombées, décolorés décombres, étaient
-entassées en couches épaisses sous les arbres--pensées fanées et joies
-trépassées; et là-dessous les heures mortes gisaient, comme en des
-tombeaux. Les quelques feuilles qui pendaient encore aux arbres, elles,
-me parurent crispées de douleur. L’air était comme vieilli, engourdi et
-lourd telle une eau dormante. Ainsi, en cheminant par ces mêmes et si
-mornes allées, sans parler, toujours, nous montions d’un côté et
-descendions de l’autre, enfermant dans un cercle le symbole de la
-_Gloriette_.
-
-L’impératrice, ce jour-là, était extraordinairement taciturne, et ses
-mouvements manquaient de ce calme magnifique et de cette suavité des
-lignes qui leur sont coutumiers et que nul avec elle ne partage: de
-temps à autre, le sang lui affluait aux tempes. Je sentais qu’une
-atmosphère étrangère, hostile à sa nature intime, l’enveloppait.
-
---A de pareilles heures, on sent la vie peser plus lourdement, dis-je,
-alors que nous atteignions une fois encore le sommet de la _Gloriette_,
-comme pour faire crier en moi le silence retenu.
-
---Vous voulez parler de la vie que nous devons mener en troupeau de
-petites bêtes supérieures! répondit l’impératrice avec une subtile
-ironie dans la voix. Rien de nouveau à dire là-dessus. Elle est si
-sombre et si mensongère, cette vie, que, certes, il ne vaut pas la peine
-d’essayer à la trouver supportable.
-
-Après une courte pause, elle ajouta:
-
---Souvent je me semble comme enveloppée dans des voiles épais, en une
-mascarade intérieure: déguisée en impératrice.
-
---Oui, Majesté, nous prenons les phénomènes accessoires et les
-conditions extérieures de l’existence pour la vie sublime elle-même,
-tandis que ce ne sont que des trabans et des valets autour de la litière
-close d’une princesse: quelque chose de faux et d’ignoble, qui,
-grossièrement, se débat, qui s’empresse avec un bruit importun autour de
-la vie, masquant, séquestrant du dehors, par des ombres sinistres et des
-cris menteurs, la chose exquise. Et tout cela, qui, en vérité, nous est
-étranger, nous le confondons avec l’unique qui nous soit propre.
-
-L’impératrice répliqua:
-
---C’est pourquoi nous devons, autant que possible, tâcher de sauver
-quelques rares instants, pendant lesquels nous puissions pénétrer,
-chacun à sa guise, dans notre propre vie. Je me découvre nouvelle chaque
-fois que j’arrive en une autre atmosphère que nul encore n’a respirée,
-dont nul n’a abusé. Quand je me trouve toute seule en un site solitaire
-dont je sais qu’il fut peu fréquenté, je sens que mes rapports avec les
-choses sont tout différents de ce qu’ils seraient, si d’autres hommes
-avaient été là; à cette différence seulement je me reconnais
-moi-même--en mer, dans les vastes plaines, là où il n’y a pas de ces
-recoins où les hommes s’entassent si volontiers, comme de la poussière.
-La vie parmi les hommes nous uniformise tous en un amas noir, où la
-vulgarité est le seul élément à tous commun.
-
---A vrai dire, les hommes ne ressentent rien de tout cela tant qu’ils
-vivent, dis-je; c’est lorsque nous mourons, peut-être, que nous
-commençons à vivre, véritablement et profondément.
-
---Oh! non, dit l’impératrice, même pendant la vie nous vivons ainsi,
-seulement nous ne voyons pas notre vie; la mort seule fait tomber les
-écailles de nos yeux. Mais il y a des hommes qui, de leur vivant, déjà,
-sont plus près de la mort que de la vie. Nous n’avons, d’ordinaire, pas
-le temps d’aller jusqu’à nous-mêmes, tout adonnés que nous sommes à des
-choses étrangères. Nous n’avons pas le temps de regarder le ciel qui
-attend nos regards. Je me rappelle d’avoir vu une fois, à Tölz, une
-paysanne en train de distribuer la soupe aux valets de ferme. Elle ne
-parvint point à remplir sa propre assiette.
-
---L’idée de la mort devrait déjà, de soi, embellir notre vie, fis-je.
-Les choses terrestres, toutes, acquièrent, par cela même qu’elles sont
-périssables, une profonde valeur intime et la signification de symboles.
-
---Oui, dit-elle, l’idée de la mort nous exalte et nous purifie, ainsi
-qu’un jardinier qui arrache la mauvaise herbe lorsqu’il se trouve dans
-son jardin. Mais ce jardinier veut être toujours seul et se chagrine si
-des curieux regardent dans son clos. C’est pourquoi je me cache la face
-derrière mon ombrelle et mon éventail, pour qu’il puisse travailler en
-paix.
-
-Ainsi, en parlant doucement, ou plutôt l’oreille attentive aux
-monologues de nos pensées, nous suivîmes tranquillement l’allée qui
-descend de la _Gloriette_, pour revenir au château. Alors, de nouveau,
-mes regards se levèrent vers cette ombrelle, vers cet éventail--vers le
-fameux éventail noir, vers la trop connue ombrelle blanche--fidèles
-compagnons de son existence extérieure, devenus presque des éléments
-constitutifs de son apparence corporelle. En ses mains, ils ne sont pas
-seulement ce qu’ils sont pour les autres femmes, mais, plutôt, de purs
-emblèmes, armes et boucliers au service de son véritable moi. Quand elle
-se trouve très haut, sur le sommet d’une montagne, baignée de sonore
-solitude et de langueur, en l’embrasement du soleil, tandis que le grand
-midi roule sur les roches, alors, seulement, elle ferme l’ombrelle qui
-cache sa tête de tous côtés, alors, seulement, de la pâleur de son
-visage elle abaisse l’éventail noir. Elle s’exprima là-dessus une fois,
-à Lainz. Elle veut, uniquement, écarter d’elle la vie extérieure des
-hommes, comme telle, ne pas la laisser valoir en soi, ne pas se plier
-«aux lois du troupeau des petites bêtes supérieures»; elle veut
-préserver son intérieur silence de toute profanation; elle ne veut pas
-s’éloigner des jardins fermés de la tristesse qu’en soi elle cèle et
-d’où les autres hommes se sont eux-mêmes exilés. Aussi se penche-t-elle
-sans relâche sur les éternelles fleurs de la douleur qui dans son cœur
-éclosent, et elle prête l’oreille aux sons de la vivante beauté mondiale
-qui de ces calices débordent et en eux-mêmes se résorbent et tissent la
-substance de son être.
-
---Qu’est-ce que la joie, Majesté? demandai-je, alors que nous étions
-déjà arrivés à ce petit parterre de fleurs, qui, de l’aile droite du
-château, s’étend dans la direction de Hietzing. L’impératrice marchait
-très vite, car déjà l’horloge du château qui de son gros œil regardait
-les jardins (si inutilement pour les plantes!) marquait presque six
-heures du soir.
-
---Oh! la joie, dit-elle, en courant plus qu’elle ne marchait, la joie
-n’est qu’une chose éphémère, un épisode, un bouche-trou, qui nous dupe
-sur la triste langueur, la _Sehnsucht_, qui doit venir. Oh! elle vient
-toujours, car elle est l’attente du destin que notre vie a pour but
-d’atteindre; elle est la chose la plus triste et, par là, la plus
-exquise qui soit au monde. Tous les êtres qui sont beaux attendent leur
-destin et sont tristes aussi, quand ils n’en sont pas détournés. Vous
-voyez, maintenant je dois me mettre à courir, parce que je me suis trop
-longtemps absentée de cette chère vie: mon médecin suédois m’attend pour
-le massage. J’appelle cela _pétrissage_, tant je suis peu impérialement
-disposée pendant cette opération. Et là-dessus elle éclata de rire.
-
-En remontant en voiture, je me dis à moi-même: «Elle a ri! A vrai dire,
-elle ne peut, ni ne veut jamais rire, tant qu’elle se trouve en sa
-véritable forme d’existence. Mais quand la réalité la frôle, alors,
-seulement, et par rapport aux soi-disant choses humaines, elle rit.
-Rire, cela signifie, pour elle, s’éloigner de son soi intime.»
-
- * * * * *
-
-Schœnbrunn, 22 février.
-
-Aujourd’hui, comme nous revenions de la promenade, je dis à
-l’impératrice:
-
---Je ne puis assez m’émerveiller que l’allure de Votre Majesté, après
-des heures de marche, ne trahisse pas la moindre lassitude.
-
---C’est que jamais je ne suis lasse, répondit-elle. Et nous en devons
-grâce, mes sœurs et moi, à notre père. «Il faut apprendre à marcher
-aussi», nous disait-il toujours, et il nous tenait, exprès pour cela, un
-maître réputé. Et ce maître, ajouta-t-elle gaiement, nous recommandait
-sans cesse: «A chaque pas que l’on fait, il faut pouvoir se reposer du
-pas précédent, et, autant que possible, ne pas se traîner sur le sol.»
-D’après lui, nous ne devions avoir qu’un seul exemple devant les yeux:
-les papillons. Ma sœur d’Alençon et la reine de Naples sont célèbres, à
-Paris, pour leur démarche. Mais nous ne marchons pas comme doivent
-marcher les Reines. Les Bourbons, qui presque jamais ne sont sortis à
-pied, ont pris une allure spéciale--celle d’oies majestueuses. Eux
-procèdent comme de vrais rois.
-
- * * * * *
-
-Du 25 février au 5 mars.
-
-Nous lisons les œuvres de Carmen Sylva. L’impératrice aime beaucoup la
-poétesse couronnée.
-
---Sa juvénilité est digne d’admiration, dit-elle. Elle reste toujours le
-_backfisch_[D] allemand, en dépit de sa couronne exotique et de ses
-cheveux blancs. Et son monde sentimental aussi est resté le même, bien
-qu’elle soit devenue, entre temps, mère malheureuse. Elle est toujours
-aussi impulsive, facile à s’enflammer et promptement tarie. Ses œuvres
-en souffrent. Elle n’a pas la patience de s’arrêter sur ses idées et de
-les pénétrer; c’est comme si elle se mourait d’une soif d’événements,
-derrière lesquels elle espère atteindre l’_inaccessible_. Aussi,
-n’atteint-elle jamais le repos, qui est le but unique. Il faut renoncer
-au fait. Seul l’inarrivé est éternel...
-
-L’impératrice a trouvé impayable la «boucle de colère» d’une des
-héroïnes de Carmen Sylva: une boucle de cheveux qui se dresse menaçante
-à chaque accès de colère.
-
- * * * * *
-
-Schœnbrunn.
-
-Partout de la neige. La languissante silhouette noire, sur le plan
-désert et blanc, cheminant lentement, en apparence sans but, comme pour
-concentrer, simplement, en sa vivante ligne noire perpendiculaire, le
-beau calme mort de la surface, et pour faire prendre ainsi à celle-ci
-conscience de soi-même. Et aussi toute cette pureté d’hermine s’incarne
-en cette noire ligne serpentine, et cette même atmosphère de cristal
-emplit son âme...
-
- * * * * *
-
-ELLE a traduit aujourd’hui en grec moderne, et avec un admirable élan,
-le cinquième chant de l’_Odyssée_ (les adieux à Calypso et l’arrivée à
-Schéria), que je lui récitai en allemand.
-
---Nous chantons maintenant le prélude de notre voyage à Corfou,
-dit-elle. Si Heine ne nous avait dit que les dieux de la Grèce sont
-morts et qu’ils sont, tout au plus, capables de rougir des vérités qu’on
-leur débite, nous devrions supplier Dzeus et Poseidon de nous accorder
-une traversée heureuse. Vous, hellène, vous ne craignez sûrement pas la
-mer. Aurez-vous le mal de mer, par exemple? Si c’est ainsi, vous
-n’éprouverez pas grand plaisir à mes voyages. Je suis comme un oiseau de
-tempête. Je fais carguer toute la voilure pour ne pas me priver de la
-vue des vagues en fureur; et chaque fois qu’une lame déferle sur le
-pont, j’ai envie d’éclater en cris de jubilation. En feriez-vous autant?
-
---Peut-être bien, Majesté. Du reste, le voyage jusqu’à Corfou n’offre
-plus maintenant de pareilles épouvantes.
-
---C’est malheureux! Voilà un des inconvénients de la civilisation. J’ai
-navigué une fois sur l’Océan, sur le yacht anglais _Chazalie_, qui
-n’était guère qu’une grande barque. Mais ce n’était qu’une infime partie
-de l’Océan. J’aurais eu tant de plaisir à traverser l’Océan entier sur
-cette barque!
-
-
-[Note: MIRAMARE]
-
-Miramare, le 6 mars.
-
-Arrivés aujourd’hui avec le train impérial. Du soleil après la pluie,
-qui n’était, peut-être, que de la neige fondue. Là-haut, sur le Karst,
-il y avait eu encore, sur les bords extrêmes des rochers et dans les
-rameaux d’arbres rabougris, des tas de neige branlants, exécutant
-d’invraisemblables tours d’équilibre. C’était comme de mauvais souvenirs
-qui ne voulaient pas disparaître; mais dans l’éclat du soleil ils
-avaient perdu toute horreur. Nous sommes descendus à la station de
-Grignagno. Le parc du château monte jusqu’ici, sous une buée d’aromes et
-de vapeurs après la pluie.
-
-L’impératrice avec le baron Nopcsa, puis la comtesse Janka Mikes, moi et
-le reste de la suite, nous avançons sur les allées de gravier humide,
-sous les arbres dégouttants et frissonnants, qui, en terrasses et sans
-interruption, descendent jusqu’à la mer qu’ils ne veulent plus quitter.
-Et enfin, la subjuguante apparition de la mer elle-même. Le château,
-empli d’une triste solitude. Des murs lambrissés de noir dans le
-vestibule qui donne sur la mer et sur les jardins. Des escaliers,
-merveilles de sculpture en bois, qui rêvent de pas craquants. Des
-portraits rembrunis de Habsbourgs espagnols: ô ces têtes fines de don
-Juan, la fièvre dans les yeux et la lèvre inférieure débordante,
-caractéristique pour toute la race; et les mélancoliques yeux d’infantes
-fragiles, dont les mains menues reposent sur les plis lourds de leurs
-robes de soie; et, encore, adorables petites bouches d’enfants
-impériaux, dont les joues à fossettes s’encadrent dans de grandes
-fraises raides.
-
-Ma chambre se trouve dans la grande tour, avec vue sur l’infini de la
-mer. Devant mes fenêtres, des mouettes blanches, d’un silencieux coup
-d’aile sur le miroir de la mer, comme des rêves inquiets, tournoient:
-éblouissantes, elles s’enlèvent sur le ciel et la mer... Dans ma chambre
-une vieille garniture de soie écarlate avec de hauts dossiers dorés.
-Dans la soie est tissé l’aigle mexicain, broyant dans son bec un
-reptile: (ô ironie du destin, que l’aigle ait été anéanti par le reptile
-avant que l’étoffe ne se fût usée!)... Une servante italienne aux
-proportions d’ogresse est à mes ordres; aidée d’un vieux laquais
-asthmatique, elle me sert à dîner (je n’avais jamais vu d’aussi grosses
-et belles écrevisses: une seule de leurs pinces remplissait mon
-assiette, et elles étaient roses comme du corail). Ces deux âmes
-domestiques font le service du château depuis les temps du pauvre
-empereur Maximilien. Avec une naïve jovialité et une loquacité
-intarissable, ils content les plus tristes choses.
-
- * * * * *
-
-L’impératrice se fait coiffer dans un pâle boudoir en soie bleue. Les
-murs sont ornés de portraits de la famille royale de Belgique; ils me
-rappellent que chez les races royales la destinée (c’est-à-dire le
-malheur, car le destin est funeste, toujours) se transmet des unes aux
-autres, par les liens du sang.
-
- * * * * *
-
-Le soleil s’évanouissait derrière les arbres. Les noirs et opaques
-cyprès, en leurs contours (chute continue et pourtant immuable) étaient
-liserés comme d’une ruisselante chevelure d’or; et à travers les
-ténèbres de leurs branches, cependant, le soleil disait adieu tout comme
-si ç’eût été pour jamais... Nous passâmes devant un grand pin baignant
-dans de l’or roux. De son faîte, une assourdissante criaillerie de
-moineaux en querelle s’élevait.
-
---Le pin ne s’en soucie guère, dit l’impératrice. Les lignes de son
-faîte restent les mêmes.
-
-Plus loin, tous les arbres redevinrent muets. Un petit nuage, esseulé au
-milieu du ciel, rêvait. Il était habillé de pourpre et se noyait dans
-un océan de rayons. Il avait l’air de souffrir, mais si tendre était sa
-souffrance, qu’elle semblait presque du bonheur... Nous descendîmes
-ensuite sur le rivage. Du sommet d’un cyprès, tout contre la mer,
-soudain, long et répété, retentit un cri désolé d’oiseau qui s’adressait
-à l’astre agonisant.
-
---Comme le soleil se meurt, Majesté, dis-je, comme il se rue dans le
-grand abîme en l’ondoyante pourpre de son désir et accompagné de tant
-d’accords de harpes!
-
-L’impératrice parut un instant absorbée en la contemplation de cette
-féerie solitaire, puis, soudain, elle tourna son visage vers moi et dit
-de sa voix chantante:
-
- _Mein Herrlein! sei’n Sie munter._
- _Das ist ein altes Stück:_
- _Hier vorne geht sie unter,_
- _Und kehrt von hinten zurück[E]..._
-
---En de tels instants, ajouta-t-elle, devenue sérieuse, on ne doit
-croire qu’à une chose, à la grandeur du néant.
-
- * * * * *
-
-Je n’ai pas besoin de regarder dans SON cœur, pour y surprendre les
-tristesses qui tissent là sa vie secrète.
-
-Souvent elle dit un mot, et puis elle se tait, mais le sens du mot et la
-mélodie du son s’éploient, se prolongent, dans le silence, à l’infini...
-Et son silence me fait deviner _l’indicible_.
-
- * * * * *
-
-En ses secrets ELLE doit puiser de merveilleuses agonies.
-
-Souvent dans ses yeux passent des désespoirs dont on ne saurait dire
-l’effroi.
-
-Sa vie, dans quels abîmes roule-t-elle, sa vie qu’elle creuse si
-profondément dans le roc de la solitude?...
-
- * * * * *
-
-Tout devient fabuleux dans SA proximité, les choses se montrent sous un
-aspect nouveau, comme éclairées par les bleus sommets de son âme.
-
-Chaque jardin où elle met le pied, devient aussi mystérieux que celui
-des Hespérides.
-
- * * * * *
-
-La mer si vaste, si vaste et vide et désolée, et les vagues qui se
-brisent sur les écueils, si lasses! Leur voix, léger frôlement de
-feuilles sèches, murmure qui soudain, craintivement, se tait. Oh! ces
-nuits lunaires sur l’eau! Ces féeries de silence, qui en nous
-retentissent comme des cris d’exaspération! Et une solitude sans fin, un
-anéantissement dans la profondeur de son soi, par delà la compréhension
-des sens. Ce sein ouvert de la mer, quelle immensité de désir
-n’embrasse-t-il? Et la lune s’est glissée, éperdue, jusqu’à lui et a
-posé ses joues claires sur la tremblante surface, et ruisselle au dedans
-d’elle-même jusqu’à s’en assoupir--et s’endort, et ruisselle toujours
-encore.
-
---Quelles ténèbres, Majesté, sous cette ruisselante ivresse gisent
-ensevelies, quels abîmes taisent leurs gémissements, puisque toujours
-ils doivent rester des abîmes... En ce lumineux fleuve, le bonheur de
-vivre, d’un inconcevable lointain, jusqu’aux écueils, s’épanche et puis
-se brise, sur les écueils qui sont là. C’est comme s’il voulait
-ruisseler plus loin, ruisseler toujours sur le miroir de l’âme,
-par-dessus tous les gémissants abîmes.
-
-Alors l’impératrice dit:
-
---Le bonheur n’est pas donné aux écueils. Fatalement la lumière se brise
-contre les écueils. Je suis comme un écueil. La lumière ne risque pas de
-m’approcher. Et si elle venait jusqu’à moi--il y a des ténèbres dans
-lesquelles tous les clairs rayons se dissolvent, qui absorbent toute
-lumière et ne la rendent jamais.
-
-Et tandis qu’elle me parlait ainsi, ses yeux me parurent luire
-intérieurement.
-
- * * * * *
-
-Nous passâmes devant un petit étang, tout à l’écart du château, sur
-lequel des canards nageaient. Le soleil baissait justement derrière les
-arbres et versait de l’or sur les eaux. Ainsi les humbles oiseaux
-domestiques devinrent somptueux et fantastiques. L’un après l’autre, les
-canards sortirent de l’eau dorée et furent tranquilles sur la berge,
-comme absorbés dans la méditation de tristes énigmes, et l’impératrice
-dit:
-
---Nul ne se soucie de leurs sentiments. On les traite presque comme des
-cuisinières, parce qu’on ne les considère que par rapport à la cuisine.
-Qui sait s’ils n’ont pas jadis été des reines... Quand je reviendrai sur
-la terre...
-
-Et ici, brusquement, elle s’interrompit.
-
- * * * * *
-
-Nous causions aujourd’hui du poète anglais Swinburne, qu’ELLE aime tant.
-Elle me parlait de sa calme désespérance à se lamenter sur la beauté
-fugitive et sur les sortilèges qui font tarir le bonheur, de ses chœurs
-antiques qui chantent les dons de la tristesse et des larmes, puis de la
-vie que l’on ne peut rejeter, et c’est pourquoi le vaisseau des hommes
-fait voile vers les îles bienheureuses, sur la mer hespérique, pour s’y
-réfugier hors de l’empire de la mort... Que ce monde qu’elle m’ouvrait
-était éblouissant! Comme en une indéfinissable perplexité et succombant
-sous je ne sais quel vœu confus et magnifiquement farouche, j’arrachai
-un rameau aux jeunes et fraîches feuilles qui avaitient effleuré ma
-tête, et j’y enfouis mon visage. Un âcre et pénétrant parfum de jeunesse
-non vécue, inépuisée, me mit presque les larmes aux yeux. Alors, en moi,
-tout l’incréé se devina, tous les germes de l’avenir, je les sentis en
-moi-même, aspirer à leur accomplissement. Mais l’impératrice me dit:
-
---Pourquoi avez-vous cassé cette branche? Vous êtes aussi cruel que le
-destin.
-
-Puis elle dit:
-
---L’art n’est qu’une création de notre désir de suprême existence, telle
-que la vie devrait être pour nous; il naît de la nostalgie de l’unique
-patrie, et il en devine les formes.
-
- * * * * *
-
-Il pleuvait de grosses gouttes tièdes, tombant aussi doucement que de
-silencieuses larmes, pleurées sur des mains qui s’enlacent, sans qu’un
-mot soit prononcé. Tout autour de moi et en moi aussi, un grand silence
-résonnait. Je sentais toutes les forces de l’âme se consumer en ce
-mutuel silence. Je regardai l’impératrice et me dis: «Toutes les beautés
-se fanent royalement en elle, sans que personne les aperçoive.»
-
- * * * * *
-
-Statuettes blanches et pensives dans leurs niches vertes, aux gestes
-raidis d’un idéal humain décoloré! Dans une partie peu fréquentée du
-jardin, une déesse de pierre gisait sur le sol, le visage dans ses
-bras, comme si elle pleurait... Ces promenades à SES côtés, à travers le
-jardin de la mélancolie, dont elle me semblait être la projection
-spirituelle, donnèrent à ces quelques journées que je passai au château
-en la mer, l’indicible charme d’une mystérieuse pénétration. Tout ce que
-je voyais autour de moi sommeillait, et c’était comme si tout aurait pu
-s’éveiller par un de ses vœux chaque fois renouvelé.
-
- * * * * *
-
-15 mars.
-
-Aujourd’hui nous nous embarquerons sur le yacht impérial _Miramare_, qui
-depuis avant-hier est arrivé de Pola, et a jeté ancre devant le château:
-un bateau à roues, de structure délicate, de formes aussi souples qu’un
-yacht, mais plus grand que ne le sont d’habitude les bâtiments de
-plaisance. De la fenêtre de ma chambre, qui occupe la partie supérieure
-de la grande tour, je vois le vaisseau, sur la mer grise, doucement se
-balancer: unique point sombre sur toute cette incolore désolation qui va
-s’étouffer dans les laiteuses brumes du lointain. Sur toute cette
-surface liquide sans visibles limites, la vie paraît suspendue, et
-comme concentrée dans le tendre balancement de cet unique et noir
-navire...
-
- * * * * *
-
---Avant de nous embarquer, nous voulons, une fois, aller visiter encore
-nos endroits favoris, m’a dit l’impératrice hier soir.
-
-Et nous allâmes par le parterre, à travers des fleurs trop tôt écloses,
-délicates et misérables, puis, du côté de l’_île des cerfs_, jusqu’au
-_chalet_; enfin, sans nullement éprouver le besoin de nous expliquer
-là-dessus, presque instinctivement, nous dirigeâmes nos pas vers le
-pavillon où habita l’impératrice Charlotte, quand elle fut revenue,
-seule, du Mexique. Elle l’habita démente, et démente elle le quitta.
-Solitaire et muet il se dresse, les fenêtres hermétiquement closes, à
-jamais. Des branches en réseau de rosiers grimpants, arides encore,
-enlacent la véranda et les murs, comme des choses trépassées qui fussent
-restées là, attachées--douloureux souvenirs de joies qui furent: l’on a
-peine à s’imaginer, en les voyant, que, chaque printemps, elles épandent
-sur cette maison léthargique et inanimée une nouvelle vie frissonnante
-de fleurs. Mais de tout temps la tour élancée est étreinte par un sombre
-lierre qui semble symboliser quelque chose de sinistre, à quoi l’on ne
-peut échapper, que l’on ne peut pas arracher de son âme. Sans dire mot,
-l’impératrice fit plusieurs fois le tour de l’enceinte de plantes vives,
-qui retranchait le délaissé petit château de la folie du grand parc
-artificiel de la vie extérieure. Ses regards glissaient sur les fenêtres
-closes que, fixement et obstinément, quelques cyprès, noirs comme
-l’érèbe, tout en exhalant un amer et pénétrant arome, contemplaient, eux
-aussi. Et à mes yeux apparut le célèbre tableau qui représente l’alors
-heureuse châtelaine archiduchesse Charlotte, serrant dans ses bras la
-jeune et rayonnante impératrice Elisabeth, de retour de Madère, au
-débarqué, sur le grand escalier hémicirculaire de marbre blanc qui mène
-à la mer...
-
-L’impératrice était debout à côté de moi, et comme si elle entendait mes
-pensées, elle dit d’une voix à peine perceptible:
-
---Un abîme de trente ans, plein d’horreurs... Et avec cela, on dit que
-l’impératrice Charlotte engraisse encore.
-
-Elle se tut; mais, encore, elle s’immobilisait près de l’enceinte de
-plantes vives, et ses regards seuls glissaient sur les croisées fermées.
-Un souffle, venant des plus cachées profondeurs de mon être, me fit
-soudain tressaillir, comme si la crainte secrète de ces puissances
-aveugles qui fauchent un jeune arbre en une nuit eût débordé dans mon
-âme--et j’aperçus, alors, l’impératrice déjà assez loin, qui se
-retournait de mon côté. Elle devait s’être éloignée en courant.
-
---C’est encore plus triste qu’Œdipe, dis-je, en m’approchant d’elle. «La
-vie et le bonheur sont un souffle», a quelque part chanté Dante.
-
---Le malheur est plus fort et la folie est plus vraie que n’est la vie,
-répondit-elle, et nous regagnâmes le château.
-
- * * * * *
-
-A l’heure de nous embarquer, le temps était devenu plus morne encore.
-Sans un souffle, la mer gisait, étouffée sous le voile épais d’une blême
-grisaille. Sur le miroir des eaux, tout bas, de blanches couches de
-ouate, nuées immobiles et comme tristement assoupies, s’étendaient
-jusqu’au loin. Les très petites vagues que devant elle la quille de la
-chaloupe soulevait se frisaient, lentes et paresseuses, un instant, et,
-ensuite, s’affaissaient sur elles-mêmes, sans le moindre murmure.
-Seules, la cadence régulière des rames et l’impérieuse voix du timonier
-qui dirigeait l’embarcation de l’impératrice résonnaient dans le
-silence, vibrantes par-dessus la vaste surface vide...
-
- * * * * *
-
-[Note: SUR L’ADRIATIQUE]
-
-Le yacht impérial est élégant et luxueux. Les cabines réservées à
-l’impératrice, très bas dans la coque du vaisseau, ont ce caractère
-spécial d’un logement de marin; elles sont simplement et pratiquement
-disposées, et, cependant, l’on y reconnaît de suite la demeure d’une
-personnalité sublime. Ici aussi tous les meubles couverts de toiles
-blanches sous lesquelles aucune soie ne se devine, et des fleurs
-partout. La cabine de bain est, en vérité, la principale pièce, arrangée
-avec plus de confort que les autres. Pendant ses traversées,
-l’impératrice ne prend que des bains d’eau de mer: cette eau, une
-chaloupe, durant la marche du bateau, va la chercher très loin dans la
-mer. Sur le pont, il y a un pavillon en rotonde de verre, offrant, de
-tous côtés, vue sur la mer. Il est capitonné en soie bleue, avec des
-stores à tirer et un divan circulaire, de soie bleue aussi. C’est ici
-que l’impératrice se fait coiffer le matin, et en même temps elle lit ou
-écrit avec moi. Tant qu’elle se tient dans ce pavillon, tous les rideaux
-sont baissés;--autrement, ce n’est qu’en temps de pluie ou de forte
-tempête qu’elle s’y retire, et, dans ce cas, la vue sur la mer est de
-nouveau libérée. Elle-même m’a montré et expliqué tout cela.
-
---Quand il y a la tempête et que nous sommes sur la haute mer, je me
-fais, d’habitude, attacher avec des cordes sur cette chaise. Je prends
-les mêmes précautions qu’Ulysse, parce que les vagues m’attirent de
-même.
-
-Mais son domaine particulier est, comme elle me le disait,
-l’arrière-pont et l’un des bancs de quart qu’elle a fait clore avec des
-toiles à voiles, de façon que l’on ne voit plus rien du navire et que
-seule la mer reste visible. A cette tente, je donnai le nom de _la tente
-d’Isolde_, ce qu’elle trouva très bien. Elle a certaines heures où elle
-adopte le banc de quart ou l’arrière-pont: le matin par exemple le banc
-de quart; à midi, l’arrière-pont; et le soir, de nouveau, le banc de
-quart. Mais vers le soir, les toiles sont enlevées et l’équipage
-cherche, autant que possible, à se rendre invisible.
-
- * * * * *
-
-Aussitôt après la fin de la leçon, ELLE me fit rappeler sur le pont.
-Dans la _tente d’Isolde_, une seule ouverture était pratiquée, masquée
-d’un tapis suspendu. Devant nous, nous n’avions que la mer, vide et
-diverse, d’un bleu sombre de plomb, ce qui rendait presque sensible la
-pesanteur de ses masses liquides; et de blancs cordons d’écume
-traversaient ce morne bleu infini. Des mouettes aux ailes silencieuses
-voletaient derrière nous; de temps à autre elles poussaient des cris
-stridents.
-
---A chacun de mes voyages, les mouettes suivent mon vaisseau, dit-elle,
-et il en est toujours une de couleur sombre, presque noire, comme
-celle-là.
-
-Et elle me montra du doigt une mouette noirâtre qui volait à la tête des
-autres. Sur quoi elle ajouta:
-
---Celle-là seule viendra jusque tout près de Corfou. Parfois la mouette
-noire m’a accompagnée pendant toute une semaine, d’un continent à
-l’autre. Je crois qu’elle est mon Destin.
-
- * * * * *
-
-Le _Miramare_ a fait relâche à Pola, parce que l’impératrice se
-proposait d’inspecter l’ancien croiseur _Pélican_, que l’on était en
-train de transformer en yacht impérial. Le vaisseau, qui attendait cette
-visite, était pavoisé. Elle s’y rendit, avec sa dame d’honneur, sur une
-chaloupe du _Miramare_, et au-devant de celle-ci vint une autre barque
-avec des amiraux et différents dignitaires du port. Des solitudes de
-l’esprit où elle vaguait, elle rentrait maintenant dans l’atmosphère de
-son impériale situation parmi les hommes. Mais elle apportait là aussi
-l’indicible élévation, la sublime grâce de sa propre nature. Je lus sur
-le visage de ceux qui l’entouraient qu’ils étaient éblouis par la poésie
-de sa présence, mais qu’ils ne se rendaient guère compte de l’unique
-cause, et attribuaient, faussement, l’impression ressentie à sa haute
-dignité.
-
- * * * * *
-
-Aujourd’hui ELLE dit:
-
---La vie à bord est pourtant plus qu’un simple voyage. C’est une vie
-améliorée, et, surtout, plus vraie. Je cherche à en jouir aussi
-pleinement et aussi longuement que possible. On se trouve ici comme sur
-une île d’où tous les désagréments et toutes les relations sont bannis.
-C’est une vie idéale, chimiquement pure, cristallisée, sans désir, et
-sans conscience du temps. Le sentiment du temps est toujours douloureux,
-car il nous donne le sentiment de la vie.
-
- * * * * *
-
-Sur le pont, ELLE me dit, en me montrant la mouette brune qui, toujours,
-battant de ses ailes transparentes dans le soleil, tantôt à gauche,
-tantôt à droite du vaisseau, planait sur nous.
-
---Elle me présage qu’il me faut mourir noyée. Quand j’ai su comment
-mourut Shelley, aussitôt, cette idée m’est venue.
-
- * * * * *
-
-Nous passions devant les îles Dalmates. La mer maintenant était plus
-calme. La côte verdoyait. Je demandai si ELLE ne souhaitait pas mettre
-pied à terre. Elle dit:
-
---La vie sur le vaisseau est de beaucoup plus belle que ne peut être
-toute rive. Cela ne vaut la peine de désirer aller quelque part que
-parce que le voyage s’interpose entre nous et notre vœu. Si j’étais
-arrivée n’importe où et que je susse que je ne pourrai m’en éloigner
-jamais plus, le séjour dans un paradis même, me deviendrait l’enfer. La
-pensée d’abandonner bientôt un endroit m’émeut et me le fait aimer. Et
-ainsi j’enterre chaque fois un rêve, trop tôt évanoui, pour soupirer
-après un autre, qui n’est pas encore né.
-
- * * * * *
-
-A trois heures de l’après-midi, on LUI servit du lait d’une chèvre de
-race maltaise, que l’on avait emmenée de Vienne.
-
---Elle fait le voyage sans nul enthousiasme pour le beau, dit-elle,
-comme nous visitions la chèvre dans son box. Mais elle a, très
-développé, le sentiment du devoir, car elle est anglaise. Cela a plus de
-valeur que toute esthétique. C’est pourquoi je l’ai emmenée. Il n’y a
-pas de meilleures nurses que les Anglaises.
-
- * * * * *
-
-Plus tard, ELLE me dit:
-
---Les hommes croient qu’ils dominent la nature et les éléments avec
-leurs bateaux à vapeur et leurs trains express. Tout au contraire, c’est
-la nature maintenant qui a mis les hommes sous le joug. Jadis on se
-sentait dieu dans un trou de vallée que jamais l’on n’abandonnait.
-Maintenant, globe-trotters, nous roulons comme des gouttes d’eau dans la
-mer, et nous reconnaîtrons finalement que nous ne sommes rien de plus.
-
- * * * * *
-
---En mer, ma respiration s’élargit, me dit-ELLE encore sur le pont. Elle
-se règle sur la houle. Plus les lames deviennent amples, plus je respire
-profondément.
-
---Oui, Majesté, il y a entre nous, pauvres mortels, et les choses
-éternelles de profondes correspondances dont de pérennelles énigmes
-cèlent les lois.
-
---Je pense, dit-elle, que la mer nous déshumanise, qu’elle ne souffre en
-nous rien de l’animalité terrestre. Dans la tempête, il me semble
-souvent que je sois moi-même devenue une vague écumante.
-
-Et moi de regarder vers elle, comme ébloui.
-
- * * * * *
-
-Aujourd’hui la mer de nouveau est orageuse. ELLE désira que je lui lusse
-quelques pages du _Cycle de la mer du Nord_, de Heine. La seconde
-strophe de la _Tempête_ me causa un indéfinissable frisson, car cela est
-comme décalqué sur elle.
-
- _O Meer!_
- _Mutter der Schœnheit, der shaumentstieg’nen!_
- _Schon flattert, leichenwitternd,_
- _Die weisse, gespenstische Mœwe,_
- _Und wetzt an dem Mastbaum den Schnabel[F]._
-
-Et plus loin:
-
- _Fern an schottischer Felsenküste..._
- _Steht eine schœne kranke Frau,_
- _Zartdurchsichtig und marmorblass..._
-
- _Und der Wind duzchwühlt ihre langen Locken_
- _Und trægt ihr dunkles Lied_
- _Ueber das weite, stürmende Meer[G]._
-
-Craintivement je levai mes regards vers les siens, et je les vis qui
-erraient, graves et tristes, sur la déserte et houleuse mer.
-
- * * * * *
-
-17 mars 1892.
-
-[Note: SUR LA MER IONIENNE]
-
-La matinale grisaille déjà s’éployait quand nous arrivâmes en vue de
-Corfou. L’approche de la rive natale m’avait amené sur le pont plus tôt
-que de coutume. La mer, encore, sous un voile opaque de cendres
-sommeillait. Les roues du _Miramare_ s’enfonçaient mollement dans le
-lait de ces flots et tiraient après elles de longues raies de soie et
-argentées qui s’assombrissaient en lasses volutes d’émeraude. Une humide
-fraîcheur pénétrait l’air immobile en une blancheur diffuse--et pas
-d’autre bruit que le halètement de la machine qui, calme et assourdi,
-montait d’un lointain profond, palpitations d’un cœur, plus sensibles
-que perceptibles. Nous voguions précisément dans l’étroit canal entre la
-pointe nord de Corfou et les murs montagneux de l’Epire. D’un côté, rocs
-titaniques, noirs comme de l’ébène sur le pâle vert gris du ciel,--et
-basses collines rondes de la côte corfiote, sous une humble broussaille,
-qui s’esquissait noir sur noir aussi en contours estompés; beaucoup de
-ces buissons devaient être en fleurs, car un parfum intensément suave,
-du miel évaporé entremêlé avec les exhalaisons de la roche humide,
-enveloppait de temps à autre le vaisseau. Où la blanche mer enlaçait les
-collines assoupies, un mystère de grands abîmes, en eux-mêmes
-effondrés, se révélait. Et une à peine visible frisure d’écume léchait
-sans bruit la rocheuse côte--baisers dans le sommeil; mais on sentait
-que, sous ces calmes et si tendres délicatesses, sommeillait l’épouvante
-de furieux déferlements. Oui, tout cela était immergé dans un profond et
-léthéen sommeil, mais ce sommeil laissait deviner une passionnée et
-profonde vie.
-
-L’impératrice était aussi montée sur le pont, quoique la tente
-protectrice ne fût pas encore dressée. Elle m’aperçut, et me salua de la
-tête:
-
---Une pareille matinée est un magnifique état d’existence, me dit-elle.
-Comme toutes ces montagnes dorment! Ce n’est pas le silence seulement ni
-l’absence de la clarté du soleil, c’est le vrai sommeil d’êtres vivants
-dont nous ne sommes qu’une copie dégradée. Voyez-vous là-bas le
-_Pantokrator_ avec ses deux cornes jumelles, aux courbes aussi
-gracieuses et aussi pures que celles d’un jeune torse de Dieu? Toujours
-il est le premier à s’éveiller.
-
-Nous tournâmes nos yeux vers le soleil levant: derrière les monts
-_Acrocérauniens_ où les _Euménides_ habitent et où se trouve l’entrée
-des enfers, l’astre surgissait. Des vagues de clarté annonçaient,
-frémissantes, son passage sur la céleste mer; c’était comme des
-feuilles de roses, pâlies au cœur, qui se répandaient à l’infini, sur
-d’insondables lointains, indiciblement. Et les cimes des montagnes de
-resplendir, d’un poudroiement d’or rosé, comme dans un labyrinthe de
-supraterrestre lueur, en l’éloignement et l’éclat des mythiques temps
-des dieux. L’on sentait, si l’on ne le savait pas, qu’ici _l’aurore aux
-doigts de roses_, ici le jubilant Phœbus au quadrige de chevaux blancs
-étaient chez eux. Et puis les roses tombèrent sur la poitrine de pierre
-du Pantokrator; toutes les profondes ravines devinrent visibles, et les
-blancs villages grimpeurs s’éclairèrent doucement. Et la lumière glissa
-le long des rocs escarpés, enfouit les ombres dans les gouffres ou les
-jeta en longues bandes veloutées sur la mer. Et puis il vint
-lui-même--le vermeil soleil--en un Péan, en des fanfares de Triomphe, et
-dénoua sa chevelure d’or sur la mer et sur les îles.
-
-Et notre vaisseau passa devant le port de Corfou et continua sa marche
-vers le Sud... J’étais debout à côté de l’impératrice, sur le banc de
-quart clos de toiles (_la tente d’Isolde supérieure_), tandis que, tout
-près de la côte, nous glissions silencieusement sur les flots diaphanes
-d’émeraude. Tel un désir fluide qui buvait nos regards, était cette
-viride transparence. La baie de Garitza ouvrait son sein, si mollement
-arrondi, au fond duquel des maisons blanches étincelaient et de douces
-collines, sous de bleus voiles, encore, dormaient. Puis vint une langue
-de terre avancée, tout envahie de plantes luxuriantes: comme d’une corne
-d’Amalthée les arbres et les fleurs s’épanchaient jusque dans la mer;
-des aloès et des palmiers élevaient plus haut leurs graciles têtes dans
-le bleu; des oranges, dans le feuillage sombre, flamboyaient, et la
-maison blanche couchée dans ces jardins, c’était _Mon Repos_, le palais
-qui jadis avait servi comme résidence au lord-commissaire des îles
-Ioniennes et qui, maintenant, appartient au roi de Grèce.
-
---J’ai aussi habité un an ici, dit l’impératrice. Le consul Warsberg
-appelait cet endroit _les jardins d’Alcinoüs_. Nous avons souvent causé
-de la pauvre Nausicaa, qui fut si amèrement détrompée. Voyez cet
-escalier dans le rocher, qui conduit à la mer, je l’employais pour aller
-me baigner. Il y a là, dans le roc, une grotte naturelle, masquée par
-des roseaux et des branches pendantes de genêt jaune,--c’était ma
-_grotte de Calypso_; ce n’est qu’au Lido que j’ai pu me baigner aussi
-délicieusement. J’ai des moments et même des périodes entières, où je ne
-puis vivre que sur la mer ou dans la mer.
-
-Et le vaisseau glissa devant les jardins de Nausicaa, penchés comme
-d’un élan passionné sur la mer, et devant l’invisible grotte de
-l’impériale Calypso. Une nouvelle baie s’ouvrit, la _mer de
-Chalkiopoulos_, le port phéacien, où Ulysse s’embarqua sur son vaisseau
-rapide pour Ithaque. Esseulé, comme d’un autre monde, encore plongé dans
-un pâle sommeil, il gisait là, ce havre immémorial, en un liquide et
-nébuleux éclat, voilé par le rêve et le mystère. Mais du milieu des eaux
-du sommeil, s’élevait un faisceau de noirs cyprès étreignant une toute
-petite et blanche chapelle; et où le récif, qui portait ces cyprès,
-plongeait dans la mer, celle-ci rougissait d’un purpural reflet de
-géraniums.
-
---Cet îlot, dis-je, me semble le modèle de l’_Ile de la Mort_ de
-Böcklin. Les cyprès se dressent là comme de lugubres rêves, et les
-fleurs ardentes, qui se reflètent sur le miroir de l’eau, sont sacrées à
-Perséphoné.
-
---Les Grecs la nomment prosaïquement _île de la souris_, dit
-l’impératrice. M. de Warsberg, par contre, pensait que c’était le
-vaisseau des Phéaciens, changé en pierre par le rancuneux Poseidon. Et
-il était indigné de la sacrilège dénomination des modernes Phéaciens.
-Mais, à ce que je crois, les deux parties étaient passablement
-satisfaites du nom par elles choisi.
-
-Puis vint encore un coteau prolongé, couvert d’oliviers, qui sortait
-loin dans la mer, et ce n’est qu’après l’avoir contourné que nous
-entrâmes dans la baie de Benizze...
-
-De la mer monte très haut une douce pente, mollement duvetée d’oliviers
-argentés; au-dessus, de noirs cyprès, esseulés, se dressent comme les
-mâts d’un navire submergé au-dessus d’une mer scintillante au soleil, et
-ainsi que les mâts d’un navire submergé ils contemplent la mer vide à
-leurs pieds, désolément. Mais, sur le sommet, des dernières ondes de
-feuillage, éblouissant, le blanc _palais d’Achille_ surgit.
-
---Au bout de longues années vous revenez au pays, dit l’impératrice. Je
-vois comme vous buvez l’air natal.
-
---Au bout de nuits qui ont duré des années, Madame, le premier matin se
-lève aujourd’hui enfin. Mais ce n’est pas mon pays d’_autrefois_ que je
-retrouve ici: j’arrive maintenant en un tout autre pays, que jamais je
-n’ai connu, mais après lequel, sans le savoir, j’ai toujours soupiré.
-
---Que voulez-vous dire par là?
-
---Je veux dire que ce n’est pas seulement le pays où je suis né, mais le
-pays où je suis devenu moi. C’est la patrie de mon âme qui maintenant me
-reçoit, parce que maintenant, seulement, et pour la première fois, je
-suis devenu digne d’elle.
-
---Alors nous sommes des compatriotes, dit l’impératrice, et dans ses
-yeux, sous sa paupière frangée, un éclair passa, indescriptible, qui
-aussitôt s’éteignit. Mais sa bouche se plia en cette familière courbe
-qui est plus douloureuse que les pleurs. Ce n’est que lorsque nous fûmes
-descendus à terre que je vis cette ligne de nouveau s’abîmer en sa
-propre profondeur.
-
- * * * * *
-
-De mars à avril.
-
-[Note: CORFOU]
-
-Il faisait déjà clair matin, quand nous abordâmes, mais, toutes les
-lignes encore se dissimulaient, estompées, sous ces voiles vierges de la
-nuit qui ne cèdent que lentement aux caresses du soleil. De partout une
-fraîcheur s’élevait vers la lumière et mon visage se baignait dans les
-suaves parfums des plantes assoupies et de la terre humide de rosées qui
-perlaient, encore, au-dessus. La Nuit et un Sommeil sans désir
-exhalaient leur essence, avant que l’ivresse des épousailles avec la
-lumière ne commençât. Dans les creux et les ravins, les ombres veloutées
-sommeillaient encore mollement, si profondément et béatement bleues,
-comme si, pour le monde, elles n’auraient voulu s’éveiller. En quelle
-claire jeunesse était ici tout ce que mes yeux rencontraient! Nouveaux,
-fabuleux presque les arbres et les rochers familiers m’apparaissaient:
-les noirs cyprès et les argentines ondes du feuillage des oliviers, et
-les buissons fleuris d’or, qui pendaient des rouges rochers, boucles
-blondes dans les flammes,--comme si j’étais tombé dans de l’irréel.
-D’une autre terre, obscure et vieille, j’abordais ici à un rivage
-enchanté où une vie plus lumineuse séjournait. Ah! sûrement, je me
-trouvais dans une autre dimension de l’existence et de la sensation.
-N’était-ce pas renaître en quelque _Vie nouvelle_ du Dante? Et c’était
-ELLE qui m’y introduisait. Elle qu’un navire du sombre lointain avait
-amenée.
-
-Le canot impérial aborda. L’impératrice descendit sur le blanc môle de
-marbre, où, ornemental, se dresse un dauphin de pierre. Elle me l’avait
-montré du vaisseau, en me disant:
-
---Voyez là-bas, c’est mon philosophe riant qui me recevra le premier.
-
-Devant nous, étendant au loin sa courbe de douce et passionnée langueur,
-la plage de Benizze s’arrondissait, blanche de galets, et, dans son
-creux, le village du même nom se tenait entre les orangers et les
-cyprès, amoureusement. Et la noire forme élancée de l’impératrice
-s’avançait, glissante, sur le lumineux rivage, vers la porte de fer
-dentelée grande ouverte qui donnait accès à son _Eldorado_.
-
-Le cortège de la cour et les apparats extérieurs qui, forcément, s’y
-attachent, restaient, à l’ordinaire, purement extrinsèques et
-contrastaient toujours (oh, quelle discordance!) le plus prosaïquement
-du monde avec l’intérieure élévation de la personnalité de
-l’impératrice; mais cette fois-ci ils avaient presque une signification
-symbolique pour l’apparition au-dessus de tout qui foulait la plage
-tragique. Et elle avançait, toujours, la tête dans la blanche auréole de
-son ombrelle, et c’était comme si du sol elle était éclose, et que la
-campagne s’ouvrît devant ses pas, et que tout le pays se creusât, que
-les arbres dénouassent et arrondissent les tresses de leurs cheveux pour
-l’enchâsser. A ses côtés je gravissais les blanches marches qui
-conduisent au temple de Heine. Sa tête royale se mouvait dans les rayons
-adoucis par l’ombrelle blanche, comme sous une onde claire à travers
-laquelle la lumière ne passe qu’atténuée. Ainsi, nous allions par une
-allée de citronniers en fleur. Leur intense parfum, que nul mot ne
-décrira, doucement, se distillait, à gouttes, dans ma poitrine, de sorte
-que je dus à plusieurs reprises plus profondément puiser haleine. Je
-regardai les arbres fleuris, toute cette odorante blancheur dans l’ombre
-épaisse des feuilles, et mes yeux eurent une béatifique sensation de
-jeunesse et de bonheur. Quel printemps! Prodige! Et moi qui l’avais
-presque oublié!
-
---Votre Majesté voit-Elle comme ils se sont parés, les citronniers, pour
-Lui faire fête? dis-je.
-
---Ils ont endossé leurs robes de mariage, répondit-elle en souriant.
-
---Ah, ce parfum! Je l’avais tout à fait oublié.
-
---Cela s’en ira aussi--et les citrons, après, sont fort aigres.
-
-Je me tus, comme pris dans une nuée de choses obscures, dont je savais
-seulement que c’était un bonheur de s’y abîmer.
-
-Et mes pensées indiscernées, flottantes, s’effeuillaient, muettes, sur
-ses mains royales comme ces pétales des fleurs blanches qui, sans un
-souffle de vent, tombaient sur la terre maternelle, silencieusement et
-sans trêve.
-
- * * * * *
-
-ELLE me fit voir tout le château, pièce par pièce. C’était comme en un
-conte de fées, ce qu’elle me montrait, et qu’elle me le montrât,
-ELLE-même. Ainsi font les bonnes fées pour de jeunes pâtres égarés.
-
-Le palais est bâti dans la montagne même--la façade de trois étages,
-tandis que, du côté opposé, un étage unique donne sur une vaste terrasse
-plantée d’arbres séculaires. La façade est tournée vers la grand’route
-qui, de Corfou, en passant par le blanc village de Gasturi et par devant
-le château, descend vers Benizze, sur le rivage. Un blanc mur de
-clôture, très haut, et l’épais voile de feuilles des oliviers écartent
-les regards des curieux.
-
---Les Anglais sont désespérés, dit l’impératrice, parce qu’ils restent
-postés pendant des heures sur la colline d’en face, sans arriver à rien
-voir.
-
-Une large grille de fer, avec, au-dessus, l’inscription: ΑΧΙΛΛΕΙΟΝ,
-s’ouvre sur la route. Une rampe monte doucement vers le portique en
-saillie du château, où d’énormes colonnes supportent une large véranda
-de marbre; sur le parapet de celle-ci, à chaque coin, se dressent
-d’aussi marmoréens centaures. Le second et le troisième étage sont bâtis
-à retrait, ce qui donne place à deux loggias, à droite et à gauche de la
-véranda centrale--la _véranda des centaures_, à laquelle elles se
-relient. De leur côté, les élégantes colonnes jumelles des loggias
-soutiennent des balcons correspondant à l’étage supérieur. Et sur la
-balustrade de ces balcons, à chaque coin, des figures de bronze encore,
-femmes noires parées de bijoux d’or, qui de leurs bras levés tiennent
-des globes à lumière électrique. Sur toute la longueur du château, du
-côté tourné vers l’intérieur de l’île, une longue véranda court
-également, avec vue sur Gasturi et sur Aji-Deka--autre village
-pittoresque à mi-hauteur du symétrique dôme de montagne qui porte le
-même nom; et un Hermès, ailé, le kerykeion dans sa main, semble prêt à
-s’envoler de l’extrême bord de la balustrade, par-dessus le bois
-d’oliviers.
-
-Longtemps je me tins là, à contempler le repos de ces lignes.
-
- _Lange stand bewundernd der herrliche Dulder Odysseus_,
-
-dit l’impératrice, citant un vers d’Homère...
-
-Du portique nous passâmes à l’atrium ouvert: pièce haute et délicieuse
-de fraîcheur, supportée par des colonnes qui, en leur partie inférieure,
-sont drapées de velours pourpre; le long des blancs murs en marbre poli,
-encore du purpural velours qui, lourd, retombe; et des glaces aussi
-hautes et larges que la muraille reflètent la rayonnante ardeur de ces
-étoffes. Des deux côtés de l’escalier se dressent des vases gigantesques
-de bronze et de porcelaine, avec des palmiers en éventail, hauts
-jusqu’au plafond orné de fresques, où sont représentées des danses de
-nymphes; de ces vases, encore, d’artistiques fleurs de verre jaillissent
-qui, chaque soir, exhalent un encens de lumière. A droite et à gauche,
-de doubles portes, _bien jointes_, selon l’homérique dit, mènent à
-d’autres pièces: ce sont la salle à manger et la salle de jeu, et ma
-chambre à moi, qui se trouve là aussi. Une autre petite pièce, à droite,
-en entrant de l’atrium, est arrangée en chapelle; sur l’autel, dans une
-niche, est posée _Notre-Dame de la Garde_, la statue de la patronne
-marseillaise des marins.
-
---Je l’ai apportée moi-même de Marseille, dit l’impératrice, c’est la
-protectrice de tous les gens de mer.
-
-Un escalier de marbre, orné de statues de Vénus, d’Artémis et de beaux
-adolescents, conduit de la rampe et du jardin d’en bas aux jardins en
-terrasse d’en haut.
-
-Un péristyle tout en marbre borde l’édifice, qui s’ouvre sur la
-terrasse. Une longue suite de colonnes en rectangle, supportant le toit,
-teintes à leur partie inférieure de cinabre, les chapiteaux richement
-dorés et peints en bleu et en rouge. Blanches, elles se détachent
-merveilleusement sur le mur pompéien du fond, vermillonné, semé de
-grands médaillons à fresque où sont représentés des sujets de fables
-antiques, Apollon avec Daphné, Thésée et Ariane, Homère aveugle
-rhapsode, Esope le fabuliste et des vues de paysages odysséens aussi.
-Contre le mur, toute une série d’hermès avec des bustes, pour la plupart
-antiques, de philosophes, de sages et d’orateurs que l’impératrice
-particulièrement affectionne. A l’autre bout de la longue aile du
-péristyle, côté du nord et de la mer, une figure de marbre s’enlève
-éblouissante de blancheur, _Péri_, fée de lumière, qui, sur une aile de
-cygne, glisse au-dessus de l’onde, et sur son sein presse l’enfant-homme
-endormi. Quand nous passâmes devant la marmoréenne fée, l’impératrice
-s’arrêta et resta plongée, pour quelques minutes, en sa contemplation.
-
---Je viens la voir tous les jours, dit-elle, à l’aube, et, le soir, à
-l’heure du crépuscule.
-
-Devant chaque colonne du péristyle, se tiennent des muses de marbre
-aussi, grandeur naturelle, avec, à leur tête, Apollon Musagète.
-L’impératrice me conduisit à chacune d’elles, comme si elle voulait me
-présenter.
-
---La plupart sont des antiques, dit-elle; je les ai fait acheter à
-Rome. Elles appartenaient, avant, au prince Borghèse; mais il a fait
-banqueroute et alors il a dû aliéner ses dieux. N’est-ce pas que c’est
-affreux, qu’aujourd’hui les dieux mêmes sont les esclaves vénaux de
-l’argent.
-
-Tout près d’Apollon, dans le cercle des Piérides, il y a une autre
-statue, que je reconnus pour la _troisième danseuse_ de Canova, et dont
-on dit, comme de la _Venus victrix_, qu’elle représente Pauline
-Borghèse, la sœur favorite de Napoléon.
-
---J’ai amené aux Muses une nouvelle compagne, dit l’impératrice;
-j’espère qu’elles l’auront bien accueillie. Apollon, tout au moins, la
-regarde fort tendrement. Le péristyle est mon nouvel Olympe.
-
-Des lampes antiques, ampoules plutôt, figurées de dauphins et de
-tritons, et avec globes de cristal en formes de fleurs, descendent de
-l’architrave, suspendues par des chaînes, entre les colonnes du
-péristyle; une seule marche pour descendre du péristyle sur la
-terrasse-jardin.
-
---Ce jardin a nom _le jardin des Muses_, m’avisa l’impératrice. Ici,
-sans nul doute, des poèmes en foule vous viendront à l’esprit.
-
-Il y avait là des cyprès, vieux de plusieurs siècles, en une attitude
-raide, hiératique, et aussi des magnolias, épanouis alors en géantes
-fleurs de rêve, et de sauvages oliviers encore, qui, pour la première
-fois, me révélèrent, si profondément, tout le divin qu’ils incorporent
-et symbolisent.
-
---Je les ai laissés là exprès, dit-elle, parce que sur l’Acropole il y
-avait aussi des oliviers consacrés à Pallas Athéné. Ici ils remplissent
-une haute mission: ils sont chargés de retenir à leurs sommets tous les
-rayons de soleil en filets qui glissent si désespérément le long des
-cyprès.
-
-Au milieu d’heureux parterres, pleins de roses et de hyacinthes qui
-rendent leurs odorantes âmes en une mort extatique, se trouve une
-fontaine avec un dauphin lançant un jet d’eau. Et un noir satyre, qui
-sur ses épaules, à califourchon, porte Dionysos enfant, prête l’oreille
-à l’eau éloquente. Nous nous avançâmes jusqu’au bord du jardin d’où le
-penchant montagneux glisse à la mer, sous de frissonnantes vagues de
-feuillage. Une tente de repos, en étoffe bigarrée à dessins antiques,
-est dressée ici, sur une saillie de la terrasse, d’où la vue s’étend
-plus loin que de partout ailleurs. Aux perches de fer qui soutiennent la
-tente, des harpes éoliennes sont fixées; mais sous la tente même et
-s’ajustant au parapet extérieur de la terrasse, il y a un banc de
-marbre, hémicirculaire, comme on en voit à Athènes au théâtre de
-Dionysos et tel qu’Alma Tadema aime d’en peindre, et, par dessus la
-blancheur de ce marbre, une bande sombre, couleur lie de vin, un trait
-dans l’infini au delà de toute compréhension, la mer, qui s’élève très
-haut à l’horizon, la mer antique, passionnée, effrayante de mystère. Et
-plus haut encore, les montagnes violettes de l’Albanie se fondent dans
-la buée du soleil. Des lauriers sont là, tout autour, condensés en
-taillis, et par eux le caractère pérennel de ce tableau mieux encore
-s’exprime. Dans cette solaire clarté, reposant sur le classique banc de
-marbre, la royale forme noire me fut émouvante, car elle m’apparut comme
-l’âme de la Grèce antique, qui, en deuil de la beauté perdue, fût venue
-la chercher ici, sur ce rivage tragique et sacré, devant ce banc aux
-formes d’_autrefois_, tristement délaissé. Plus loin, deux autres
-terrasses descendent du péristyle vers le nord et vers la mer. A leur
-extrémité, tout au bout, un point blanc resplendit.
-
---C’est l’_Achille mourant_, dit l’impératrice, auquel j’ai consacré mon
-palais, parce qu’il personnifie pour moi l’âme grecque et la beauté de
-la Terre et des Hommes. Je l’aime aussi parce qu’il était si rapide à la
-course. Il était fort et altier et il a méprisé tous les rois et toutes
-les traditions, et compté les foules humaines pour rien, bonnes
-seulement à être fauchées par la mort comme des épis. Il n’a tenu pour
-sacré que sa propre volonté et n’a vécu que pour ses rêves, et sa
-tristesse lui était plus précieuse que la vie entière.
-
-De la terrasse du péristyle qu’une balustrade clôt, nous descendîmes, de
-quelques marches, sur une seconde terrasse. A droite et à gauche de ces
-gradins, sur des socles, se tiennent les deux célèbres _athlètes
-cestiphores_ du musée de Naples, en bronze noir, l’on eût dit sur le
-point de se précipiter l’un sur l’autre. Sur cette seconde terrasse, au
-milieu des roses, un Hermès assis repose (une copie du bronze
-d’Herculanum). Plus loin, un autre double escalier, semi-circulaire, de
-marbre mène à une troisième terrasse, la _terrasse d’Achille_.
-
---Voilà mes jardins suspendus, dit-elle. Je ne crois pas que ceux de
-Sémiramis fussent plus prodigieux; mais ce n’est pas à moi le mérite,
-s’ils sont si beaux.
-
-Au-dessous du dernier escalier des grottes à stalactites se creusent,
-artificielles, dont l’entrée est masquée par des fougères. Une viride et
-crépusculaire clarté jaillit du fond, où l’on a disposé des glaces; et,
-ainsi, c’est comme si ces cavernes se prolongeaient sous des masses
-d’eaux vertes à l’infini. Et une source, avec assoupissement et
-musique, ruisselle d’en haut, le long d’une paroi de roche, revêtue de
-cette fougère délicate que l’on appelle _chevelure de Vénus_.
-
---C’est ma nouvelle grotte de Calypso, dit l’impératrice. Mais il s’en
-faut qu’elle soit aussi dangereuse que celle de ma devancière. Avec le
-temps tout perd de son effet.
-
-D’ombreuses allées couvertes de plantes grimpantes, alors en pleine
-floraison, s’allongent de chaque côté de la statue d’_Achille mourant_.
-Des nymphes sylvestres et un faune ivre, bronzes patinés, s’enlèvent
-dans le fouillis de verdure en une douce harmonie de nuances.
-
-Des collines d’oliviers, encore, descendent en pente de l’extrémité des
-terrasses vers la baie profonde, l’ainsi dite _mer de Chalkiopoulos_. Et
-on aperçoit, d’ici, _l’île des morts_ de Böcklin, ce faisceau de hauts
-cyprès noirs, enserrant un blanc ermitage, au-dessus du miroir des eaux.
-
---Nous irons souvent là-bas, me dit l’impératrice. Il y a là un passeur
-qui ressemble tout à fait à Charon. Dans sa barque à rames je me fais
-passer à l’île, comme une âme en langueur. Quand je descends sur le
-rivage, il détache aussitôt sa barque sans mot dire. Je monte et je
-reste également silencieuse. Dans l’île, l’ermite vient me recevoir. Il
-m’offre du miel et des amandes, pour que j’y goûte et que j’oublie la
-Terre.
-
-Puis nous revînmes par les jardins au château. Du péristyle
-l’impératrice passa directement dans ses appartements. Dans ces pièces
-elle a mis toute son âme. Elles sont la chose la plus exquisement
-poétique que l’on puisse imaginer et que l’on rêverait de trouver en cet
-endroit.
-
---J’ai tout arrangé moi-même, dit-elle, et moi-même choisi chaque objet.
-C’est pourquoi je me sens moins étrangère ici qu’à Vienne.
-
-«Il y a une grande différence, pensai-je à part moi, entre ces
-appartements et les salles fastueuses de la Burg de Vienne où tout
-évoque une idée et rien un sentiment.» Ici, en ce _home_, qu’elle a créé
-elle-même de fond en comble et où elle veut être exclusivement
-elle-même, les traits de sa sublime entité se dégagent d’autant plus
-clairement. De chaque coin de ces pièces de chantantes tristesses
-rayonnent. Partout des teintes fines et rares, des nuances sans nom,
-semblables à des parfums qui expirent, des ors ternis d’autrefois
-oubliés, des lumières qui pâlissent. Tel dut être le gynécée de Pénélope
-ou d’Hélène, si ces nobles femmes avaient conscience de la magnificence
-de leurs rêves. Il y avait là des sièges _bien façonnés_, comme celui
-qu’Adraste offrit à Hélène, incrustés d’argent et d’ivoire, recouverts
-d’une épaisse toison de mouton. Des escabeaux gracieusement dressés sur
-leurs pieds, de hauts coffres pareils à ceux où Pénélope serrait ses
-_robes odorantes_. A une palme seulement au-dessus du sol, dans la
-chambre à coucher, s’élève le large lit grec _travaillé en perfection_,
-comme celui qu’Ulysse tailla dans la souche de l’olivier; aux montants à
-luisantes colonnes, des nymphes s’enlacent, comme pour soutenir le
-coussin _qu’entourent les rêves_. Une couverture de soie est jetée sur
-le lit: c’est ainsi qu’Hélène aux bras de lis ordonna à ses servantes de
-préparer la couche de Télémaque. A côté du lit, se trouve un prie-Dieu
-de bois, et, au-dessus, une icone byzantine en argent de la Vierge. Aux
-murs, des tableaux de coloris clair: Valérie, la fille de son cœur
-préférée, une symphonie en rose, s’évaporant en un nuage de fleurs
-d’amandier. Des superbes vases, de cet antique verre bleu dont on
-retrouve des morceaux dans les vieux tombeaux, auprès des morts. Les
-fleurs, qui partout répandent l’encens de leurs mystères, leur charme
-délicat et périssable, sont disposées de telle sorte, qu’elles semblent
-presque organisées ici pour une vie nouvelle: dans ces salles, on sent
-vibrer les âmes d’exquises créatures végétales; c’est comme si, sur
-l’ordre d’une fée des fleurs, elles étaient accourues en pèlerinage, de
-tous les prés et de tous les jardins, pour s’enivrer de SON souffle et
-pour exhaler SES désirs. Du plafond, des ampoules de bronze pendent, en
-forme de fleurs ou de coquilles que des tritons et des nymphes enlacent.
-Et l’on songe aux intérieurs des tableaux de Burne-Jones, sensitifs et
-raffinés jusqu’à la souffrance. Que tous ces objets sont riches, et, en
-même temps, si délicats, si ravis au-dessus de la terre, comme aperçus
-en une autre région et formés d’une matière incorporelle. Mais il y a
-encore ici quelque chose de plus que ce que l’on trouve dans des œuvres
-d’art: c’est l’inexorable cruauté d’un destin antique; le noir soleil
-qui, glacial, arde en ELLE a versé sur cette ambiance, aussi, l’ombre de
-ses rayons. Et elle est la synthèse de tous ces éléments qu’elle
-incorpore, qu’elle éveille à une existence propre, et qu’elle épanche
-ensuite hors d’elle-même.--Telle, elle me conduisait à travers ces
-salles, toutes plus magnifiques l’une que l’autre, toutes comme surgies
-d’une fantasmagorie, moins splendides par leur faste, que délicieuses
-par l’atmosphère psychique qui les emplissait.
-
-Au second étage sont situés les appartements destinés à l’empereur, et
-ceux de l’archiduchesse Valérie et de son mari l’archiduc Franz
-Salvator.
-
---C’est dommage, dit l’impératrice, que mon gendre ne veuille pas venir
-ici, bien que je lui aie fait espérer les plus belles chasses au
-sanglier, dans les montagnes albanaises. Une fois, seulement, il est
-venu, en printemps, mais il a déclaré qu’on ne l’y reverrait plus. Il
-préfère la _Haute-Autriche_; il déteste les oliviers et la mer, et
-l’archiduchesse Valérie, qui aime beaucoup son mari, a, par conséquent,
-les mêmes préférences que son mari.
-
-Et la voix de l’impératrice, à ces mots, sonna tel un glas,
-douloureusement.
-
---Mon testament lègue l’_Achilleion_ à l’archiduchesse; mais elle aura
-probablement une nombreuse famille, aussi vaudra-t-il mieux que je le
-vende et que ses enfants en touchent l’argent. Je vendrai du même coup
-mon argenterie particulière, marquée de mon dauphin: peut-être qu’un
-Américain en voudra. J’ai en Amérique un agent pour cette vente, qui m’a
-donné ce conseil.
-
-Ainsi parlait celle qui se détourne des hommes, qui incarne la
-contemplation et la rêverie supraterrestres. C’est comme si, parfois,
-elle voulait se contraindre à être une femme quelconque et raisonnable,
-songeant à des choses pratiques et triviales, et faisant d’elles le
-sujet de sa conversation. Elle s’y essaye et, cependant, elle
-communique à ces choses-là, vulgaires et périssables, dès qu’elle les
-aborde, un éclat d’éternité.
-
-Du péristyle, par une double porte à deux battants, antique et d’airain,
-et des appartements, par des portes de chêne, on sort sur l’escalier. La
-cage de l’escalier est de style gréco-pompéien. Des satyres et des
-cariatides en stuc supportent les corniches et les paliers. La rampe est
-en bronze, figurant des rameaux d’olivier et de laurier entrelacés,
-entre lesquels se dressent des cariatides encore. La lumière tombe d’en
-haut, par un toit vitré, et éclaire à plein la colossale peinture murale
-qui occupe tout le mur transversal; que l’on descende, ou que l’on monte
-l’escalier, le regard est pris par cette peinture: c’est le _Triomphe
-d’Achille_, traînant autour des murs de Troie le cadavre d’Hector.
-Devant ce tableau, après tout ce qu’on vient de voir, l’on s’imagine,
-que le monde de la beauté est ressuscité avec Achille, sa
-personnification. L’escalier conduit en bas, au premier étage, et de là
-à l’atrium; on passe devant un superbe vase sur piédestal, qui
-représente une grotte de coquillages avec, dedans, une nymphe, entourée
-de tritons et de naïades, qui se tiennent enlacés, le tout surgissant
-des vagues.
-
-Après m’avoir montré tout le château, l’impératrice dit:
-
---Nous passerons aussi peu que possible notre temps à la maison. Il ne
-faut pas consumer les précieuses heures de la vie entre les murs
-qu’autant qu’il est indispensable, et nos logis doivent être tels qu’ils
-ne puissent jamais détruire les illusions que, chaque fois, du dehors,
-nous y rapportons.
-
- * * * * *
-
-Chaque jour, vers l’heure de midi, quand l’air, enivré de soleil, met
-une vermeille auréole autour de chaque objet, sertit de pourpre chaque
-ligne, et que tout est plongé comme dans une extatique rêverie,
-l’impératrice quitte son palais. Et dès que nous franchissons la grille,
-à droite et à gauche de la grand’route, qui, par le village de Gasturi,
-mène à la ville de Corfou, ce sont les bois d’oliviers qui nous
-enveloppent. Quelle paix règne ici, l’éthéenne! Quelle lumineuse
-obscurité! Le soleil pénètre le feuillage argentin, fin, comme duveté,
-et toujours frémissant, sans réchauffer ni, à vrai dire, éclairer. De
-même qu’au fond de la mer les rayons de lumière tombent, amortis dans
-les flots verts, ainsi en est-il dans ces vieilles forêts grecques
-d’oliviers, si vieilles qu’elles n’ont plus d’âge, obstinées à vivre
-tout près de l’antique mer, la mer au bleu trop bleu, splendide et
-épouvantable. Quelle puissance animée en ces troncs, qui à nos yeux
-apparaissent non pas droits et rigides comme dans les forêts du Nord,
-mais noueux et tordus, déchiquetés ou silencieusement penchés en avant
-et étendant des bras ouverts, toujours animés d’une vie intérieure; et
-quoique ces torses soient fort éloignés les uns des autres, les faîtes
-font ruisseler ensemble leurs chevelures de feuillage.
-
-Ainsi l’on est contraint, presque, à s’émouvoir de leurs sentiments si
-passionnément exprimés, on se sent avec eux une affinité, l’on apprend à
-croire aux contes d’arbres ensorcelés.
-
---Comme on se sent riche et en sécurité dans cette forêt si claire en
-son obscurité et si peuplée en sa solitude, dit l’impératrice, la
-première fois que nous y entrâmes.
-
-Autour des arbres, la terre est soulevée en mottes grossières. Le sol
-tombe et se relève en gradins qui, souvent, sont bordés de pierres. Et
-partout s’étend un vert tapis de gazon. Dans les clairières,
-nouvellement recouvertes d’herbages délicats, de hautes touffes
-d’asphodèles rosés, des crocus et des hyacinthes innombrables
-fleurissent.
-
-Oh! les secrets des prairies solitaires!
-
-Puis il y a de vastes surfaces, toutes blanches de pâles pâquerettes et
-de camomilles aux cœurs dorés.
-
---Je ne sais pourquoi ces étoiles filtrent en ma poitrine tant de
-printemps et de lumière, dit tout bas l’impératrice, alors que nous
-foulions une de ces nappes fleuries.
-
-Plus loin, on tombe dans des champs pleins d’anémones--les anémones qui
-sont nées du sang d’Adonis--et dans des mares de coquelicots, plus
-rouges encore que le sang: comme des lèvres brûlantes, et sans paroles,
-leurs pétales s’ouvrent et doucement s’agitent au souffle du sommeil,
-consumés en des flammes d’extase.
-
- * * * * *
-
-Des moutons paissaient en se mouvant lentement sous les oliviers. Un
-jeune berger, jambes nues, était accroupi sur un de ces petits murs de
-pierres amoncelées qui bordent les terrasses de terrain, et mangeait un
-morceau de pain, avec des olives noires qu’il venait de ramasser. Quand
-nous passâmes devant lui, il salua sans se lever d’un «bonjour, Reine»,
-et mordit, de ses dents blanches, une grosse demi-lune dans son pain de
-maïs couleur de safran. Et l’impératrice, souriante, répondit en imitant
-la chantante cadence de la voix corfiote:
-
---Καλὴ μέρα σου (bonjour à toi)!
-
-Quand nous fûmes plus loin, des sons aigus d’une flûte de berger
-retentirent derrière nous. Je me retournai et vis le petit berger
-souffler dans son roseau, en remuant les doigts avec une passionnée
-lenteur: c’étaient quelques sons aigres et grêles, qui montaient en
-l’air et erraient tristement entre les arbres, jusqu’à ce que, de
-fatigue, ils retombassent sur eux-mêmes; et, de nouveau, ils vacillaient
-en pâles soupirs, vers les lointains, entre les oliviers, du côté des
-claires perspectives d’où l’on pouvait découvrir la mer. Et l’on
-n’entendait plus les abeilles, qui, tout à l’heure, bourdonnaient
-au-dessus des fleurs dans le clair-obscur, ni les oiseaux qui, un moment
-auparavant, gazouillaient tous ensemble et à pleines gorges: rien plus
-que la voix de la rustique flûte, qui pénétrait partout, s’exaspérant en
-cris de douleur, et, alors, c’était comme si des voiles de rêve et
-d’oubli en fussent déchirés.
-
-Alors, à entendre cette flûte gémir, l’impératrice s’écria:
-
---Quelle tristesse et quelle langueur dans ces sons! Les hommes
-d’autrefois ont mis là-dedans tout ce qui a jamais fleuri dans leurs
-cœurs; et c’est pourquoi on perçoit en ces quelques sons toutes les
-amertumes et toutes les félicités imaginables de l’ancienne et de la
-nouvelle humanité, à la fois.
-
-Puis, exprimant presque mes propres pensées tout haut, elle dit encore:
-
---L’art, certes, ne créera jamais un chef-d’œuvre plus grand que la
-chanson du berger; l’art n’est que le reflet de la vie intérieure,
-tandis que ces pauvres sanglots de flûte sont la vie profonde elle-même.
-
-Et je poursuivis, à part moi, sa pensée: «Par ces mêmes sons, les faunes
-ont attiré les nymphes, au temps du grand Pan, alors que le sein de la
-nature maternelle et mystérieuse s’ouvrait à une effrayante volupté,--et
-le berger Kurwenal tira les mêmes sons de son roseau, tant que la voile
-d’Iseult à l’horizon n’eût resplendit.
-
- * * * * *
-
-Paléocastrizza, le 20 mars.
-
-Marché, aujourd’hui, pendant une grande partie de la journée, à travers
-l’île, jusqu’à la côte occidentale où il y a un très vieux monastère, il
-est bâti presque dans la mer, sur un rocheux et abrupt promontoire, qui
-ne tient à l’île même que par une étroite bande de terre.
-_Paléocastrizza_ (c’est son nom) signifie: _Celle_ (la Vierge) _du vieux
-château_. Sur une crête de granits, derrière la falaise du couvent et
-dominant celui-ci, se dressent, comme désespérément penchées sur la mer,
-les ruines d’un vieux château fort des despotes byzantins de l’Epire:
-_Angelokastron_ (le château des Angeli). Et ces ruines font l’effet de
-planer dans les airs.
-
-Quand nos yeux les découvrirent, je dis à l’impératrice:
-
---Des galeries et des tourelles de ce château, Majesté, d’infortunées
-princesses ont, durant des années, exhalé leurs soupirs par-dessus la
-mer d’occident...
-
---M. de Warsberg, au contraire, à l’aspect de ces ruines, rêvait d’un
-_château des anges_, dit l’impératrice en souriant. Autant de _seigneurs
-de la création_--autant de romances...
-
-Et nous voilà rentrés, de nouveau, dans le bois d’oliviers. Dès que l’on
-quitte les grandes routes, on revient toujours sous les oliviers sacrés,
-qui poussent comme il y a des milliers d’années, toujours sur la même
-glèbe aimée, toujours dans le voisinage de la mer haletante. Cheminé
-longtemps,--une heure, quatre heures, je ne sais; durant nos
-promenades, je n’ai jamais eu la moindre notion du temps. Il y a un
-charme très indicible à errer ainsi, pendant des heures, dans ce
-demi-jour chaud et frémissant, entre ces troncs d’arbres tordus et comme
-agités par la pensée, sur le gazon parsemé d’innombrables marguerites
-qui se tiennent toutes ensemble, pareilles à des îles de jeunes
-ravissements au milieu de la sombre mer de la vie, où de temps à autre
-de jaunes taches de soleil mettent comme un déchaînement d’allégresse.
-Ce sentiment du voisinage immédiat du soleil, aux regards duquel, même
-se trouvant dans l’ombre la plus frileuse du bois, on ne se dérobe
-jamais complètement, rend heureux. Quelle différence entre cette forêt
-et celle où Dante pénétra, à mi-chemin de la vie!
-
- _Eh quanto a dir qual era è cosa dura_
- _Questa selva selvaggia aspra e forte,_
- _Che nel pensier rinnuova la paura!_[H]
-
-Ici, il n’y avait ni crainte ni peur. Comme en réponse aux vers de
-Dante, des essaims de papillons blancs et jaunes et bleus et couleur de
-feu tourbillonnaient de temps à autre devant nous, d’un coup d’ailes
-muet et effréné, comme dans le vertige d’une trop forte joie, passant
-d’une île de fleurs à une autre île de fleurs, attendus partout avec
-délices, en des abandons d’extase. Et partout des moutons paissant, et
-des bergers, et des femmes qui font la cueillette des olives, troussées
-comme les femmes du temps d’Homère, avec des voiles blancs attachés
-autour de la tête et des cheveux noirs artistement tressés en couronnes;
-elles réunissent, en gros tas, sous les arbres, les olives tombées. Et
-les voilà qui tout d’un coup, tout inopinément, elles commencent à
-chanter toutes en chœur, chacune du pied de l’arbre où elle se trouve;
-et les sons liquides flottent, et ils fondent en ondes, pour ensuite
-déborder en un lac de claire mélodie. Qu’il est vieux ce chant, et
-monotone et triste, comme la première grisaille de l’aube! Mais les
-arbres semblent s’y être habitués depuis le temps du grand Pan, d’alors
-qu’ils l’entendaient de la bouche des nymphes mêmes; et cela évoque
-aussi étrangement les chants liturgiques de l’Eglise grecque, qui, du
-reste, ne sont autre chose que ces vieux et païens Péans à la
-glorification de la source de notre vie. De pareils sons primordiaux
-agissent souvent comme une révélation d’impénétrables mystères, comme
-s’ils ouvraient un chemin dans les domaines cachés de notre être: je
-devinais cet abîme de la vie, où se rencontrent langueur, tristesse et
-joie, et d’où l’essence de notre nature, traduite en un langage
-intérieur, monte en un chant immortel.
-
-De toutes ces choses, des vagues de félicité s’épandaient sur nous; mais
-elles se brisaient contre SA forme noire. Rien ne saurait égaler en
-désolation la discordance de sa sombre apparition au milieu de ces
-claires et printanières joies. J’ai souvent, en pareil cas, le sentiment
-qu’elle ne voyage si désespérément que pour s’évader de l’atmosphère qui
-l’enserre: sans doute elle croit en céder quelque peu aux choses, et
-recevoir d’elles du parfum et de la lumière, en échange.
-
-Quand les femmes ne chantaient pas, on entendait le sifflement des
-merles et des mésanges résonner par la forêt.
-
---Que toutes ces choses, les oiseaux, les femmes et les arbres, sont
-instinctives et libres! dis-je à l’impératrice. Que si ces femmes ou les
-oiseaux chantent, c’est tout un: sans trop savoir pourquoi, les unes et
-les autres le font ainsi, parce qu’il en doit être ainsi, et leur chant
-vient d’une vivante profondeur (de même naissent du sang d’Adonis le
-crocus et l’anémone)... Ce sont des hérauts qui annoncent une chose
-exquise, et qui, tous, disent la même chose. Alors je crois de plus en
-plus aux contes où les oiseaux parlent si sensément et prédisent aux
-hommes leur destinée.
-
-Et l’impératrice, en réponse, avec, dans ses yeux, la lueur d’un
-sourire:
-
- --_Hei, Siegfried erschlug nun den schlimmen Zwerg..._
- _Lustig im Leid sing’ ich von Liebe,_
- _Wonnig im Weh’ web ich mein Lied,_
- _Nur Sehnende kennen den Sinn[I]..._
-
---Votre Majesté ne croit-Elle pas, dis-je, que le chant est naturel aux
-hommes, comme aux pins de la forêt, et aux vagues de la mer?
-
---Quand j’ai entendu la Patti, la Nilsson et la Lucca, j’en ai eu
-l’impression que nous autres, nous avons perdu ce que tous les êtres
-dans le monde possèdent encore. Nous avons désappris de chanter, comme
-on peut aussi désapprendre de sourire.
-
---Je le crois aussi, Majesté. Toutes les choses ont l’euphonie en soi,
-comme un élément de leur nature, et même plus: elle est l’essence de
-leur entité. Mais il y a aussi une intérieure mélodie, Majesté, que
-l’ouïe ne perçoit guère. Ne pourrait-on dire que les lignes du corps
-humain chantent, elles aussi? De tout notre être, le chant monte, comme
-un encens, vers l’âme de soleil éternelle.
-
---Mais nous avons perdu la sérénité des lignes. La vie projette de
-sinistres ombres, et, derrière elles, souffle, pérennel, un grand vent
-de détresse.
-
-Je dis:
-
---Baudelaire a deviné Votre Majesté, quand il a écrit:
-
- _Je hais le mouvement qui déplace les lignes,_
- _Et jamais je ne ris et jamais je ne pleure._
-
---Il avait bien raison, répondit-elle. Le rire et les pleurs sont comme
-des cendres, sous lesquelles étouffe le brasier de notre âme...
-
-Soudain, à travers le feuillage tremblant des rameaux d’olivier, nous
-devinâmes une lueur, plus délicieuse encore que l’azur de l’éther ou que
-l’ivresse du soleil dans les arbres: la mer!--l’autre mer, celle de
-l’occident, que l’on n’aperçoit pas du côté phéacien de l’île, mais dont
-le voisinage est sensible, toujours. Bientôt, sur la hauteur, on l’a
-devant soi, étendue au loin, et vide jusqu’au bout du ciel, très
-invraisemblablement bleue, plus bleue que le bleu ciel, plus bleue que
-toute idée de bleu, et plus heureuse que toute félicité.
-
---Ne parlons pas ici, il nous faut être aux écoutes, dit l’impératrice.
-
-Alors, nous prêtons l’oreille à une sorte de symphonie qui nous baigne,
-et aux doux accords qui, en notre âme, lui répondent.
-
-La mer ici flamboie, comme en un foyer d’incandescence de sa passion,
-pareille à du métal blanc en fusion, mais tout autour de cet aveuglant
-incendie, et plus loin encore, aussi loin que l’œil peut arriver, il y
-a, épandue, inconcevable, cette immense désolation bleue qui recèle en
-soi tant de volupté. Et des rochers, d’en haut, s’écroulent, comme pour
-accomplir un destin tragique, et d’autres blocs de granit se poussent
-dans l’abîme, les uns sur les autres, forment de petites falaises
-sinistres, de rigides mornes de désolation, se précipitent en
-promontoires affolés, étouffent leur sauvage ardeur dans la limpide
-fraîcheur des flots. Tout ici est agité d’un vertige ménadique,
-bouleversé par une rage de désirs sans nom et sans limites. Et une
-lumière de fantasmagorie, rose et dorée, s’entremêle, sur toute
-l’étendue de cette chaotique rive, avec de violentes ombres violettes
-qui gisent, vibrantes, presque comme des êtres corporels, qui ont une
-attirance mystérieuse; et le lumineux éclat, et les ombres de mystère se
-fondent ensemble en un chant velouté et couleur d’hortensia, en un chant
-d’apothéose.
-
---Quel contraste avec l’autre rive! dit l’impératrice; là-bas rien ne
-veut s’éveiller de son assoupissement.
-
---Là-bas habitent les bienheureux Phéaciens, dis-je, mais ici Pan est
-chez lui.
-
---Et voilà que nous apportons ici une dissonance, nous mesquins,
-dit-elle. Et cependant tout cela appartient à notre âme, ajouta-t-elle,
-et convient à notre esprit: cette mer, toute, immense, silencieuse ou
-passionnée--mais il est des heures où cette mer même tarit tout à fait.
-
-Entre les rochers sombres d’étroites petites baies s’ouvraient, qui se
-chauffaient au soleil, lumineuses et paisibles. Ici la mer reposait, la
-grande insatiable, celle qui avait rongé ces granits géants, et qui
-caressait maintenant leurs seins de pierre roses; et elle s’insinuait
-dans ces trous de pierre et de sable et se retirait, de nouveau, en
-petites vagues sautillantes qui se retournaient dans chaque coin et
-faisaient des bonds capricieux, qui glissaient partout, baisers sur une
-figure aimée, qui, en un allègre et tendre gazouillement, se
-chuchotaient des choses inouïes et délicieusement troublantes. Une
-irrésistible et presque douloureuse fascination émanait de ces conques
-mystiques de volupté, sur lesquelles le grand midi couvait. Dans ces
-secrets brasiers, les pierres sombres et roses tombaient toujours de
-nouveau, victimes de leur implacable ennemie et persécutrice. Au fond de
-l’eau, il y avait des assombrissements qui étaient des algues, souples
-cheveux de verdure, qui flottaient, qui se berçaient mollement, et
-fluctuaient, en languides convulsions comme en des rêves de luxure, et
-jouaient avec les rayons du soleil qu’ils avaient saisis. Et le chemin
-descendit vers la grève. Alors nous voilà, au niveau des flots, foulant
-un gravier fin et humide, les ronds galets, chauds et d’une aveuglante
-blancheur, les couches épaisses et argentées de varech desséché. D’ici
-vue, la mer était tout autre: c’était un serein et pur front d’où une
-main aimante avait chassé tout souci et tout désir, et elle respirait
-tout doucement, cette mer de bonheur, et son haleine était la joie
-elle-même. Aussi elle était d’une autre couleur, toute en nacre vert
-clair, et les vagues qui, de temps en temps, essayaient de mouiller nos
-pieds, étaient comme un frais rire d’enfants lutins. Et pas une voile en
-vue--c’était la mer toute seule, pour soi, avec son haleine. Soudain
-nous aperçûmes le couvent devant nous, haut perché sur un cap.
-
-Le couvent: un assemblage de vieux petits bâtiments les uns aux autres
-collés, enchevêtrés, sous une couche uniforme de crépi blanc et dominés
-par une coupole à tuiles, toute petite et ronde, une toute petite cour
-pavée, une toute petite église byzantine au fond de celle-ci, et sa
-porte grande ouverte. Deux moines se trouvaient dans la cour. L’un était
-assis sur une corniche de pierre, maçonnée autour du tronc d’un vieil
-olivier; il tenait une écuelle d’argile sur ses genoux et épluchait des
-lentilles. L’autre allait vers la basilique à pas lents et inégaux,
-balançant un balai dans sa main.
-
-Tout autour de la cour, d’autres petits bâtiments s’entassaient,
-échaffaudés les uns sur les autres, des greniers et des granges avec les
-cellules des moines qui s’ouvraient sur une petite galerie de bois
-pourri. Un escalier branlant y conduisait. Et tout cela était si vieux,
-si vieux, si abîmé en soi-même, dans son immense abandon! Mais en cette
-caducité et en cet isolement, aussi, l’éternité de ces choses gisait, et
-par cela même elles donnaient une notion plus intense de la pérennité
-des sentiments, dont elles étaient l’expression, que les plus puissants
-monuments de l’architecture ecclésiastique. L’impératrice entra dans
-l’église, derrière le moine qui tenait le balai. Tout au fond, il y
-avait une vieille iconostase de bois, dont les dorures étaient toutes
-noircies. Devant les saintes icones rembrunies, dont on ne discernait
-plus que des yeux blancs au milieu des plats d’or des auréoles,
-brûlaient, dans des lampes d’argent suspendues à des chaînes, de petites
-flammes de veilleuses, rouges et vertes, tendrement atténuées et
-rêveuses, clignant, en un cristallin délice, de l’œil et s’affaissant
-sur elles-mêmes, de langueur, pour, de nouveau, se relever en une fluide
-désolation. Cela sentait les cierges de cire de miel, éteints, le vieux
-bois vermoulu, la poussière et la pourriture. Nulle part et jamais l’on
-n’aurait eu si fortement l’impression d’être transporté en arrière dans
-le passé de l’âme. D’une lucarne sous la coupole, un jet de clair et
-vibrant soleil tombait, obliquement, sur une stalle de bois sculpté,
-tout polie par l’usage; et elle ne voulait pas s’évanouir cette gerbe de
-lumière: c’était comme si avec émerveillement elle eût plongé dans les
-mystères d’un monde insoupçonné et incompréhensible. Qu’il était loin ce
-passé qui rayonnait de toutes ces choses, et, pourtant, qu’il était
-présent! L’impératrice alluma de sa main deux petits cierges devant la
-Mère de Dieu. Nos pas retentissaient sur les dalles comme des pas
-d’intrus. Il semblait que ce bruit tombât du haut de la silencieuse
-coupole. Nous ressortîmes dans la cour. Là aussi, un silence inouï
-pesait, comme si toutes ces choses qui se tenaient autour, immobiles,
-fussent expirées, depuis mille ans, de leur désolation. Soudain, un
-frais souffle de vent vint de la montagne aux ruines, et remplit la cour
-du couvent d’un encens de sauge et de thym. Le moine à l’écuelle de
-lentilles avait disparu de sa corniche. Et voilà justement qu’il
-revenait à notre rencontre avec un autre qui, apparemment, était le
-prieur. Celui-ci offrit à l’impératrice de prendre quelques
-rafraîchissements. Avant même qu’elle n’eût pu répondre, le moine
-s’éloigna, et bientôt, réapparut avec un plateau où il y avait de la
-confiture de coing. Le prieur, cependant, tenait dans ses mains son haut
-bonnet de feutre noir. L’impératrice le pria de se couvrir. Elle lui
-demanda s’il était content ici.
-
---Dieu soit loué, dit-il, en caressant sa blanche barbe. Nous vivons
-comme cela vient et comme il plaît à Dieu. Que faut-il de plus à l’homme
-pour louer Dieu. Gloire à _Sa Grâce_![J]
-
---Allez-vous souvent en ville?
-
---Si fait! ô très splendide Reine. On est bien obligé de se rendre de
-temps en temps à la ville, pour faire des achats. Nous restons des
-hommes, et le corps a froid et a faim. Mais que ferions-nous, nous
-autres, à la ville? Je ne dis pas que cela n’est pas beau là-bas dans le
-_grand pays_, mais ici il fait bon aussi, et mieux encore.
-
---Et je vous dis, répondit l’impératrice, que vous avez choisi la
-meilleure part.
-
-Puis elle goûta aux rafraîchissements et but un verre d’eau, d’un seul
-trait. Sur quoi elle demanda au prieur:
-
---Où prenez-vous cette eau? Elle est bien bonne et très fraîche.
-Vient-elle d’une source ou du puits?
-
---Elle ne vient pas du puits, Votre Royauté. D’habitude nous buvons de
-l’eau du puits en été, mais aujourd’hui nous en avons justement fait
-chercher à la source, à un quart d’heure d’ici, dans la forêt.
-
---Est-ce la seule source aux environs?
-
---La seule, Votre Royauté. Elle est tout à fait cachée; on l’entend,
-mais on ne la voit point. Il n’y a que les oiseaux qui viennent y boire.
-
---Ne pouvez-vous pas m’indiquer où elle se trouve?
-
---Certes, certes. Le frère Basilius accompagnera votre Royauté.
-
---J’irai une autre fois, dit l’impératrice, et alors je vous prierai de
-m’y faire conduire. Je dois bien une visite de remerciement à la source,
-puisque son eau était si bonne.
-
-Puis elle tendit au prieur un présent considérable pour son église; il
-le reçut avec des bénédictions. Lui et les deux autres moines
-accompagnèrent l’impératrice jusqu’à la porte. Je me retournai encore
-une fois, et vis les moines sur le seuil de leur silencieuse demeure, au
-moment où, en y rentrant, ils allaient disparaître à nos regards. Alors,
-sur leurs visages, je crus saisir une lueur, et il me sembla que leurs
-traits se contractaient comme si leurs yeux fussent éblouis, bien qu’il
-n’y eût plus là de soleil.
-
- * * * * *
-
-Le soir approchait quand nous revînmes à la maison. La mer, un immense
-ravissement rosé, comme si elle eût été semée de feuilles de roses! Et
-quel enchantement de couleurs sur les montagnes solitaires du lointain!
-En bas, des violettes et de nocturnes iris; aux sommets, un ineffable
-sourire vermeil, tel un parfum en soi-même incandescent; et, pour fond,
-une autre mer de soie vert pâle, plus lumineuse, plus exquise encore que
-la vraie mer... Dans le bois d’oliviers la lumière déjà se mourait.
-L’heure magique du crépuscule s’affaissait lentement sur les forêts,
-qu’elle enveloppait de ses bleus voiles de fantasmagorie; mais sous les
-faîtes des arbres il faisait nuit, comme au fond de la mer.
-
---Ce silence, cette suspension de toute vie, enivrent. Quelque chose en
-nous s’embrase, tandis que tout s’éteint autour de nous, dit
-l’impératrice.
-
-Nous passâmes devant une hutte, située un peu à l’écart d’une petite
-ferme, au milieu de grands arbres dont les troncs noirs se dressaient
-dans l’air comme des fantômes. Une faible lueur tombait d’une porte
-ouverte dans la forêt assombrie. Soudain un cri, un seul cri strident et
-prolongé, trancha l’air,--un cri qui ne se pouvait comparer à rien, qui
-surpassait toute terreur en épouvante, toute épée en tranchant; et il se
-cassa, mais l’air en vibra. Puis il jaillit de nouveau, et avec lui tout
-un chœur de sons gémissants, tous sur le même ton, longuement soutenus
-et plaintifs,--et qui soudain, en même temps, s’affaissèrent, se
-déchirèrent en deux, de haut en bas, comme des morceaux de toile et
-s’évanouirent.
-
-C’était une lamentation de plusieurs femmes, et elle venait de la hutte
-éclairée... Une pause--puis la complainte reprit, de nouveau, plus
-puissante, pour se rompre une fois encore. Cette pause était comme la
-suspension passagère du souffle tempétueux de la mer. Un furibond
-déferlement musical. Le bois entier s’emplissait de ce mugissement, qui
-se heurtait et se brisait contre les troncs des arbres. Et au-dessus de
-ce flot sauvage, mais indiciblement suave, qui montait et baissait comme
-la mer, monotone, avec ses quelques notes toujours les mêmes, s’élevait
-de temps en temps, tel un récif aigu que les vagues parfois recouvrent
-et qui pourtant ne disparaît jamais d’au milieu d’elles, une voix
-unique, cette voix qui à rien ne pouvait se comparer, qui surpassait
-toute terreur en épouvante et toute épée en tranchant; devant elle
-toutes les autres voix cédaient, s’épuisant contre son âpre impétuosité,
-et lorsque, restée seule, telle une âme en peine, elle se déchirait, les
-arbres tous frissonnaient; mais ensuite, de nouveau, les autres voix
-survenaient, en roulant leurs vagues, comme pour se lamenter sur la voix
-unique, solitaire, inaccessible.
-
---Qu’est-ce que c’est? Qu’est-ce que c’est? demanda l’impératrice, dès
-que le premier son eût atteint son oreille, sur un ton d’épouvante, et
-d’une voix que je ne lui connaissais pas. Allez, voyez ce qui est
-arrivé.
-
-En moi aussi, il y eut quelque chose de glacé, subitement. Je m’avançai
-vers la maison jusque dans la traînée de la lumière et jetai un regard
-dans l’intérieur! Une pièce étouffée, avec un fond de ténèbres. En
-avant, sur le sol de terre battue, plusieurs femmes étaient accroupies
-en cercle. Une archaïque ampoule à huile, dont la flamme étouffait dans
-sa propre fumée, jetait sur leurs visages des taches d’une lueur rouge
-sombre, que dévoraient des langues d’ombre avidement dardées, sans
-cesse. Dans le fond, quelque chose de blanc gisait, étendu tout du long
-sur un lit. Une vieille femme, ses cheveux gris en désordre, était
-affaissée au milieu du cercle que formaient les autres femmes, et criait
-de toute la force de ses poumons, se cassant en deux, battant son visage
-contre la terre, lacérant ses joues de ses ongles; dans ce hurlement on
-saisissait des fragments de mots broyés, roulant comme des cailloux...
-Lorsque sa voix atteignait au paroxysme, elle s’interrompait tout à
-coup, comme si elle n’avait aucune raison de crier, et alors, elle
-promenait autour d’elle des regards indifférents. Les autres en
-faisaient autant. On eût dit que d’un abîme qui existerait là, quelque
-part, pour soi-même, ces sons effroyables montaient, bouillonnaient en
-chacune de ces formes humaines et puis en débordaient... Je revins vers
-l’impératrice et lui dis:
-
---Quelqu’un est mort: c’est la plainte mortuaire des Grecs.
-
-Et, comme elle me demandait qui était mort, je lui dis:
-
---A ce qu’il me semble, c’est une vieille femme qui gît sur le lit (mais
-j’étais convaincu qu’une mère pleurait son fils mort).
-
---Voilà que vous vous trompez, répondit l’impératrice d’une voix toute
-basse (au son de laquelle je m’imaginai, sans avoir besoin de lever les
-yeux sur elle, son visage ravagé par une indicible douleur), ce doit
-être un enfant de cette femme qui crie plus horriblement que toutes les
-autres,--peut-être son fils. Allez vous informer encore une fois.
-
-Mais elle me rappela aussitôt.
-
---Non, ce n’est pas la peine, je sais que c’est son fils... Et nous
-continuâmes notre chemin. Après quelques instants de silence, tout à
-coup elle dit:
-
---Pour cette femme, plus rien, plus rien que cela, plus de place en elle
-pour autre chose que ce soit. Maintenant elle épuise toute son âme
-d’autrefois.
-
-Après ces mots tremblants, elle se tut pour toute la soirée. De plus en
-plus nous nous éloignâmes de ce sinistre océan de souffrance, mais le
-plaintif déferlement continua à nous poursuivre de loin. Maintenant il
-semblait qu’il fût devenu plus faible, comme lassé, et ses coups isolés
-se noyaient l’un dans l’autre. Maintenant aussi un écho s’était élevé
-dans mon âme, et il retentissait plus haut que le mugissement de ces
-lames lointaines... Les arbres, au-dessus, étaient silencieux, pas une
-feuille ne remuait... Soudain les grillons commencèrent à grésillonner,
-d’abord un au loin, ensuite plusieurs près de nous, tous ensemble, voix
-délicates et fines, qui bientôt, résonnèrent dans le silence douces et
-tristes, par centaines, en chœur, comme en une haleine unique,
-inextinguible, reprenant toujours à nouveau. L’ensorcellement était
-rompu. Un souffle d’air délicieusement frais se jeta sur le faîte des
-oliviers; des milliers de voix se firent entendre en des murmures
-mystérieux, et les premières étoiles apparurent, vertes et
-bienheureuses, à travers les voiles de feuillage qui tremblaient.
-
- * * * * *
-
-Nous causions aujourd’hui de l’_Anna Karénine_, de Tolstoï, dont je
-venais de lire quelques passages à l’impératrice.
-
-Elle me dit:
-
---Le bonheur que les hommes cherchent dans la vérité et demandent à la
-vérité, est soumis à des lois tragiques. Nous vivons au bord d’un abîme
-de misère et de douleur, que le mensonge de la morale sociale a creusé.
-C’est l’abîme entre notre état d’aujourd’hui et cet autre, dans lequel
-nous devrions nous trouver. Un abîme reste toujours un abîme. Dès que
-nous voulons le franchir, nous nous y précipitons et nous y fracassons.
-Quand ce gouffre sera une fois rempli de souffrance humaine et de
-cadavres de bonheur, alors on le traversera sans danger.
-
- * * * * *
-
-De _l’île de la mort_, nous sommes revenus à la rive du havre hylléen.
-Une eau dormante qui suinte du sol rend ici toute la côte impraticable.
-Le soir argentait les marais qui luisaient à travers des joncs noirs,
-comme derrière de funèbres voiles. Un de ces petits lacs blêmes était
-couvert de nymphées. Nous dûmes contourner sa rive pour prendre pied sur
-un sol ferme. Et alors nous vîmes les nénuphars, qui, l’un après
-l’autre, fermaient leurs calices et plongeaient. Un parfum d’une âpre et
-grisante douceur planait, comme une lourde nuée somnolente, sur ces
-fleurs qui s’évanouissaient. Au fond du lac, des têtes de roseaux se
-discernaient,--floraisons rouge sombre.
-
---Il faut nous en aller, dit l’impératrice; cette fragrance, ici, donne
-mal à la tête.
-
---Les nymphées exhalent leur âme, Majesté, avant de s’abîmer dans
-l’empire de Perséphoné.
-
---D’habitude ce sont les âmes qui descendent aux enfers et les corps qui
-restent en arrière, dit l’impératrice. Ici c’est le contraire. Ce sont
-plutôt, je crois, leurs sentiments que les nymphées dispersent à tous
-les vents. Personne ne leur en sait gré; elles ne savent pas encore que
-l’on doit enfermer en soi ses plus intimes mouvements.
-
- * * * * *
-
-Aujourd’hui nous sommes restés longtemps près de la fontaine à l’eau
-jaillissante: un petit canal en conduit l’eau sans bruit vers le cœur
-d’un vieux cyprès. Quant à la fontaine, elle chantait et chantait sans
-trêve, toujours la même plainte inconsciente, telle une joueuse de luth
-ravie, tombée, à ce qu’il me parut, dans le délire de sa propre
-tristesse. Est-ce que la fontaine, en son voisinage, ne chantait plus
-comme auparavant, ou bien cette mélodie directement d’ELLE jaillissait?
-Toutes les choses autour d’elle reconnaissent la suprématie de sa
-personnalité. Ce qui à elle les relie, ce sont les rapports entre ces
-mystères mêmes qui leur sont à toutes familiers et qu’elles partagent
-avec elle.
-
- * * * * *
-
-Aji Deka.
-
-Aujourd’hui, quand nous avions gravi la cime bleue qui de tous côtés si
-mollement retombe, comme les plis d’une robe de soie qui traîne,
-l’après-midi était déjà avancée. Ici des granits solitaires au soleil
-gisaient, balayés par le vent. Des chênes rouvres, noirs et nains, et
-d’autres buissons rabougris se serraient dans les fentes des rochers,
-comme pour s’y accrocher solidement, car des vents furieux soufflent sur
-ce sommet, sans cesse.
-
---Comme dans une île, dit l’impératrice, bien qu’on soit sur terre
-ferme. Cette cime n’a certes besoin de rien d’autre que d’elle-même--ni
-de montagnes, ni de vallées, ni d’hommes; et pourtant elle se rattache à
-tout cela... Mais on peut toujours y arriver, si l’on veut...
-
---Que veut dire Votre Majesté?
-
---Arriver à faire de soi une île.
-
---Il n’y a que le vent, fis-je, à qui la cime ne puisse interdire de
-venir jusqu’à elle.
-
---Oh! le vent, je ne voudrais pas m’en priver, si j’étais la cime, ni
-des nuages non plus. Il faudrait que tout l’or du soleil fût mien, et
-les secrets des nuages et de la pluie tiède. Et puis cette lutte, cette
-superbe lutte! Regardez-moi ces pauvres plantes, dit-elle, en me
-montrant les buissons qui, angoissés sous le vent, frissonnaient; voyez
-comme ils se cramponnent et se cachent dans les trous du rocher;
-pourquoi aussi ont-ils voulu grimper si haut? Ils ne sont pas faits pour
-l’air de la montagne. Seule la roche reste ferme et étale sa poitrine...
-
-Tandis qu’elle parlait ainsi, un verset de Salomon me vint à la mémoire,
-que j’avais entendu chanter un jour, merveilleusement, dans un monastère
-grec:
-
- _Eveille-toi, vent du nord,_
- _Et viens, ô vent du sud,_
- _Souffler sur mon jardin._
-
-Alors elle m’apparut telle une magicienne dans le jardin mystérieux de
-son âme, appelant, par les harmonies de ses pensées, sur les nuages
-argentés de ses rêves, l’ouragan de ses désirs.
-
---Sur ces hauteurs, dit l’impératrice, je m’imagine, dans les clairs de
-lune, les nymphes montant des bas-fonds, pour leurs danses aériennes, et
-les nuages comme spectateurs, couchés en cercle, autour du dôme de la
-montagne, et puis le vent qui souffle et qui les disperse tous, et la
-lune qui rit de toute sa face.
-
-Un instant après, elle dit en souriant:
-
---Il y a quelque temps, un ermite habitait ici. Les gens de Corfou
-prétendaient que c’était un fou et qu’il causait avec les abeilles et
-les nuages et qu’il n’avait commerce qu’avec des sorcières. Peut-être
-tenait-il lui-même les gens de Corfou pour des insensés... Mais le vent
-l’a tué, lui aussi--tout de même.
-
- * * * * *
-
-Sous le péristyle.
-
-Une tiède nuit pleine d’étoiles et d’éblouissements. Au-dessus du cône
-de l’_Aja Kyriaki_ et de sa noire couronne de cyprès, se tenait la
-grande ourse, et, de ses grosses étoiles, une lumière glacée ruisselait
-que l’on sentait distiller jusque dans l’âme. Plus loin, les calmes et
-virginales pléiades tremblaient. A chevelure de Bérénice aussi était
-visible flottant en un souffle de superterrestre splendeur. Toutes les
-constellations apparaissaient à la surface du ciel avec une clarté et
-une intensité qui étaient presque effrayantes, parce qu’elles
-apportaient la sensation d’une vie lointaine et cachée, pleine
-d’accablantes passions. La grande voie lactée serpentait tranquillement
-entre tous ces astres brillants, et ensuite s’infléchissait vers les
-lointains d’autres cieux: dans ses ondes léthéennes, d’innombrables
-minuscules étoiles nageaient à la rencontre de plus éternels mystères...
-Là! soudain, une étoile s’alluma pour une seconde, d’un éclat blanc et
-cru, démesurément, de sorte que les autres autour d’elle pâlirent. Et il
-y avait des boules rouges, comme enflammées, que leur propre feu
-dévorait. Et des étoiles vertes et bleues voguaient bienheureuses sur
-les célestes flots noirs sans jamais regarder en arrière. Je dis cela à
-l’impératrice, et elle répondit:
-
---Et de toutes ces étoiles, il y en a des milliers et des milliers...
-
-Et encore il y avait des étoiles qui ne voulaient pas fermer les yeux,
-bien que leurs paupières tombassent de sommeil, parce qu’elles
-attendaient la lune; et d’autres que les larmes empêchaient de
-distinguer leur chemin, et qui, irrésolues, regardaient de tous côtés.
-
-Et l’impératrice dit encore:
-
---Et de toutes ces étoiles, il y en a des milliers et des milliers...
-
-Et il y en avait encore beaucoup, de grosses étoiles superbes, qui
-portaient une couronne de rayons autour de la tête, et que les autres
-n’osaient admirer que de loin; une de ces belles, de couleur vert clair,
-était suivie de près d’une autre, toute petite, bleu foncé,
-infatigablement, pas à pas, sans que celle-là se retournât. Et il y en
-avait qui étaient si abandonnées au milieu d’une grosse tache sombre du
-ciel, et elles étaient de toutes les plus tristes. Et l’impératrice dit:
-
---De ces étoiles aussi, il doit y en avoir des milliers et des milliers.
-
-Et l’on entendait la mer qui bruissait tout bas, de même que l’haleine
-d’une dormeuse. Les cyprès de la terrasse se détachaient du ciel, comme
-des larmes noires tombant sans trêve; et ils exhalaient un âpre et
-balsamique parfum. De la montagne aussi, violentes, les essences des
-fleurs sauvages arrivaient, évoquant les teintes exquises de leurs
-corolles... La lumière bleue des lampes antiques à tritons ruisselait le
-long des fûts des colonnes, s’enroulait autour des doigts d’une muse qui
-levait la main, se posait sur un pli de voile d’une autre qui,
-invisible, se tenait dans l’ombre, et baisait Apollon au front;
-d’ailleurs, il s’en répandait plus de ténèbres que de clarté.
-L’impératrice allait et venait sous le péristyle, et elle était
-l’incarnation de cette beauté presque transcendantale qui, ici,
-apparaissait à la surface de la vie. Ce soir, je lus encore quelques
-pages de _Peer Gynt_: la mort d’_Asa_.
-
-Quand j’arrête les regards de mon âme sur ce qu’en de telles heures je
-vécus, je me sens comme ébloui.
-
- * * * * *
-
-Un coup d’œil LUI suffit pour savoir quelque chose. On peut ensuite lui
-dire tout ce que l’on veut, rien ne change son premier jugement. Nous
-parlions d’une personne dont elle mettait en doute le dévouement, et que
-je voulais défendre. Elle dit:
-
---On ne peut m’influencer ni en bien ni en mal, car j’abandonne tout à
-mes voix intérieures et à ma destinée.
-
-Plus tard, elle ajouta:
-
---N’avez-vous pas remarqué que j’en sais plus sur vous que vous-même? Au
-premier regard, je sais ce que valent les hommes. On pourrait venir me
-dire de quelqu’un qu’il est un Dante et m’exhiber sa _Divine Comédie_,
-je ne le croirais pas, si je ne m’étais pas rendu compte qu’il pût être
-tel. Mais il y a aussi des hommes qui sont magnifiques et prodigieux
-comme des montagnes, et devant lesquels on passe sans les comprendre,
-comme devant les montagnes.
-
- * * * * *
-
-Comme nous traversions une prairie, aujourd’hui, l’impératrice dit:
-
---Avez-vous déjà réfléchi à tout ce qui est l’œuvre des herbes? Les
-fleurs rêvent dans leurs bras leur rêve éphémère; les nymphes et les
-elfes de Shakespeare dansent parmi elles; les pâtres étouffent les
-sanglots de leurs flûtes dans leur duvet; les ruisseaux pour elles
-chantent leurs chants, et les troupeaux qui paissent y répandent leur
-repos; les papillons les surprennent de l’ombre de leurs ailes, et les
-abeilles sur leurs brins se bercent jusqu’à s’en assoupir. Voilà l’œuvre
-et la vie des herbages.
-
- * * * * *
-
-Aujourd’hui, tout d’un coup, nous nous sommes trouvés au milieu d’un
-groupe d’amandiers, qui, esseulés, faisaient comme une île blanche:
-
---Un berceau, dit l’impératrice, où l’on pourrait renaître, si cela en
-valait la peine.
-
- * * * * *
-
---Comme les nuages se précipitent avec rage après le soleil, s’est-ELLE
-écriée aujourd’hui, pendant le soleil couchant. On dirait des sorcières
-qui poursuivent une jeune fille aux cheveux d’or.
-
-Puis elle ajouta:
-
---Les passions du ciel, que nous contemplons tous les jours, nous font
-oublier nos propres soucis.
-
- * * * * *
-
-Hier, comme nous avions gravi le sommet de l’_Aja Kyriaki_,
-l’impératrice dit:
-
---Voyez, maintenant nous sommes plus pauvres d’un désir, et certainement
-plus riches de dix autres. C’est comme chez les hommes: pour un mort,
-dix nouveau-nés. Chaque fois qu’un vœu meurt en nous, il meurt une
-parcelle de notre être intime, et nous naissons à de nouveaux vœux,
-comme l’humanité à de nouvelles souffrances. Mais nous ne cesserons
-jamais de désirer ni de souffrir.
-
- * * * * *
-
-ELLE voudrait grimper sur chaque montagne qu’elle voit.
-
---Il y a si peu d’endroits sur la terre, me disait-elle aujourd’hui, qui
-ne soient pas foulés par les hommes, et qui aient conservé ainsi, pur de
-profanation, leur caractère primitif. Je compte parmi ceux-ci les
-sommets des montagnes--je ne veux pas précisément dire les Alpes
-suisses: il n’est pas du tout nécessaire de ne gravir guère qu’une
-montagne des Alpes. Les collines suffisent; elles sont toujours des îles
-de solitude; elles ont même plus à nous dire, parce que les rapports
-entre elles et nous sont moins troublés. Et l’on sent tout de suite la
-différence. Sur les cimes les plus élevées et les plus solitaires des
-montagnes, je puis respirer, plus librement respirer, là où d’autres se
-sentiraient perdus. Ce n’est donc pas pour suivre un traitement que je
-vais à la montagne. Vous, par contre, vous devez, peut-être de mauvais
-gré, supporter ce traitement. Et il y a chez moi quelque autre chose
-encore: le plaisir physique de grimper; je le tiens, sans doute, des
-chèvres dont j’aime tant à boire le lait. Je ne m’inquiète pas, comme
-les touristes, du nombre de mètres que je gravis; je veux seulement
-monter. Monter est plus attirant que tout faîte que l’on atteint. Pour
-moi, une cime n’est pas un but, mais un obstacle, comme dans la course
-à cheval.
-
-Plus tard, elle ajouta:
-
---N’est-ce pas curieux? Quand je me trouve en Suisse, je n’ai aucun
-désir des montagnes, peut-être parce que tout le monde en éprouve.
-Alors, je préfère flâner dans les villes, à Genève surtout. Genève,
-c’est mon séjour de prédilection, parce que je m’y sens tout à fait
-perdue, au milieu des cosmopolites; cela donne l’illusion de la vraie
-condition des êtres.
-
- * * * * *
-
-Les merveilles du crépuscule commençaient à se déployer. Le ciel du
-couchant brasillait en un rouge infernal; les montagnes d’Albanie: une
-immensité de rêves vermeils; et le soir tombait comme un chant lointain
-et désolé sur l’abandon de la mer. Nous descendîmes sur la grève, pour
-participer à sa solitude. O l’éclat de perles en pure perte!--les
-longues pâleurs que personne ne voit!
-
---Voyez, me dit l’impératrice, en me désignant deux gros nuages blancs,
-qui s’étaient abattus là-haut sur le sommet d’une montagne et qui
-maintenant descendaient lentement vers la mer,--ces nuages sont comme
-nous; ils vont aussi à la mer, pour s’y reposer de leur existence. La
-mer est comme une mère, sur le sein de laquelle on oublie tout.
-
-Pendant qu’elle parlait ainsi, les nuages s’abaissaient de plus en plus
-sur le miroir des eaux. Et le soir, cependant, les avait jonchés de
-roses.
-
- * * * * *
-
-O la pâle lune angoissée, qui s’attarde hésitante au-dessus de la crête
-des montagnes! Nous nous promenions par le péristyle, tandis que, devant
-chaque colonne, les Muses, le regard tourné vers le jardin, se
-dressaient, pâles et attentives, dans un demi-jour mourant, chacune
-d’elles exprimant par son geste cristallisé un côté particulier de
-l’universelle beauté. Nous parlions de choses qui n’avaient aucun
-rapport avec cela, mais nos paroles n’étaient, à ce que je crois, que
-des voiles dont nous affublions d’inestimables trésors.
-
-Aujourd’hui j’ai lu à l’impératrice _Peer Gynt_, et d’abord le couplet
-de _Solweig_:
-
- _Maintenant tout est prêt pour la Pentecôte,_
- _Cher garçon, toujours loin,--_
- _Quand viendras-tu?_
- * * *
- _Je veux attendre, attendre,_
- _Si long que ce soit encore._
-
-Alors elle dit:
-
---Pourquoi l’attendre? Peut-être, n’était-il pas celui qu’elle devait
-aimer et pour qui elle était née. On se trompe si souvent dans ses
-jeunes années, et l’on veut faire soi-même sa destinée! Il se peut bien
-que le véritable élu l’attendait, lui aussi?...
-
- LES PELOTONS
-
- (roulant aux pieds de Peer Gynt).
-
- _Nous sommes des pensées,_
- _Tu devais nous penser..._
-
- PEER GYNT
-
- (il les repousse du pied).
-
- _J’ai abandonné ma vie à une seule._
-
-L’impératrice:
-
---On ne doit pas abandonner sa vie à personne, mais la vivre en tout et
-rouler avec tout.
-
- FEUILLES SÈCHES
-
- (que le vent emporte en tourbillon).
-
- _Nous sommes un mot,_
- _Tu devrais le dire:_
- _Desséchées sans trêve, nous dûmes dépérir,_
- _Nous ne sommes devenues ni couronnes_
- _Ni protectrices de fruits..._
-
-L’impératrice:
-
---Les feuilles sont quelque chose d’accessoire, des désirs morts oubliés
-et inaccomplis, tandis que les fruits sont le but direct de la création
-atteint. Homère a raison, quand il compare les hommes qui combattent
-autour des héros aux feuilles de la forêt. Ils ne sont là que pour
-végéter à côté des sublimes:
-
- LES ÉPIS BRISÉS
-
- _Nous sommes les travaux,_
- _Tu devrais les exercer._
- _C’en est fait de la force._
- _Tu n’as pas voulu aimer._
-
-L’impératrice dit:
-
---Plus magnifique que tout fait est l’inarrivé. L’inarrivé est l’état
-permanent de la vérité dans le paradis de la durée éternelle, tandis que
-le fait en est le bannissement dans l’instabilité... Et, pour ce qui
-concerne l’amour,--il a une amère ennemie, et c’est l’Ironie.
-
- GOUTTES DE ROSÉE
-
- (tombant des branches).
-
- _Nous sommes les larmes,_
- _Tu devais les pleurer._
- _Nous pouvions réunir_
- _La haine et le désir..._
-
---Cette fois encore, il a tort, dit l’impératrice; je le sais par
-expérience: on ne peut pleurer les vraies larmes, et celles que l’on
-pleure coulent toutes en vain.
-
- * * * * *
-
-ELLE se tenait près de la fontaine, et prêtait l’oreille à l’eau, qui
-murmurait, sans trêve ni fin. Le vent de la mer bruissait à travers les
-frémissants cyprès, qui gémissaient mélodieusement comme des harpes
-éoliennes--nostalgies sans souvenir. Au haut du ciel, les douces
-Pléiades vibraient; et elles montaient, rapides, à travers le nocturne
-éther,--et le temps s’écroulait, dans l’abîme, à jamais. Soudain elle
-dit:
-
---Savez-vous pourquoi j’aime tant à voyager incognito? Parce que je
-voudrais être comme la Terre et la Mer. Les noms que leur donnent les
-hommes ne valent que pour les hommes mêmes; elles n’en gardent pas
-moins leur anonymat, et là où elles sont le plus libres et le plus
-solitaires, là les hommes n’atteignent pas avec leurs nomenclatures.
-
- * * * * *
-
-Je pense à une sentence de Ruskin: _Les plus sublimes œuvres d’art
-représentent des hommes et des femmes au repos, des nuages et des
-montagnes dans l’apaisement, des hommes et des femmes noblement modelés,
-des montagnes et des nuages magnifiquement beaux._» Oh! quelle vérité
-dans ces mots! Ici, auprès d’ELLE, je saisis cette vérité tout entière.
-Tout est là devant moi, et _est, est, est_, parce que ce _fut_, parce
-que ce _sera_. Et, maintenant, je sais aussi ce qu’en elle je retrouve
-de ces montagnes, et de ces prés, et de ces arbres, et de ces nuages, ce
-qui fait d’elle une synthèse des physionomies particulières de ces êtres
-éternels: c’est le grand apaisement qui est en elle, et qui de ses
-lignes émane, comme en rayons sonores de suave harmonie.
-
- * * * * *
-
-Excursion à Lakonès.
-
-Aujourd’hui, refait la splendide route de Paléocastrizza. Nous passâmes
-devant le couvent, puis gravîmes la côte escarpée qui derrière lui se
-dresse, et le domine. Là-haut, sur le versant de la roche que voilent
-des oliviers et des cyprès, nous aperçûmes le village de Lakonès, tel un
-collier de perles blanches. Derrière, des rochers montent encore, cachés
-sous des fleurs jaunes et lilas, mais les cimes sont nues et rondes et
-lisses comme de jeunes seins. Le village de Lakonès lui-même se compose
-de petites huttes misérables, badigeonnées à la chaux, qui pendent des
-rochers, en nids d’oiseaux, collés les uns aux autres. Sur les toits
-plats, des œillets et des géraniums mettent leur flamme fleurie, des
-femmes belles et mélancoliques sont accroupies devant les portes de
-leurs aériennes demeures; quelques porcs gras se chauffent au soleil,
-dans les ruelles, et des chiens se précipitent vers nous et aboient avec
-rage.
-
---«Ils ne font pas de mal! arrière! ici! _Feu!_ _Amour!_ honte sur
-vous!»--et les chiens sont chassés dans les maisons par des femmes aux
-yeux languides et qui sourient avec bienveillance, femmes aux vêtements
-blancs, aux blancs mouchoirs de tête, aux cheveux artistement tressés
-en couronnes. Toutes tiennent une quenouille à la main, comme les
-suivantes de la reine Arété. Puis les hommes sortent à leur tour de
-leurs pressoirs à huile, et ôtent leurs chapeaux de paille ronds,
-reconnaissant l’impératrice; et tous, et toutes ils la poursuivent de
-brillants regards d’admiration et de leurs bénédictions:
-
---«Ora kali vasilissa! Aï sto kalo! (Bonjour à toi, ô Reine! Va au
-bonheur!)»
-
-Et l’impératrice, courbant, avec une grâce de cygne, la tête, pour un
-salut, glisse devant eux et disparaît dans la claire obscurité de SES
-forêts.
-
- * * * * *
-
-Chaque fois que nous atteignons le but d’une de nos promenades,--et
-c’est généralement la crête des montagnes d’où l’on a vue sur les deux
-mers à la fois,--alors, c’est vraiment comme si elle faisait une entrée
-triomphale dans son royaume, comme si elle devenait, pour la première
-fois, _impératrice_ sur soi-même; alors c’est comme si elle portait,
-elle, chagrinée et funèbre en son deuil, des vêtements radieux. Elle
-devient la jeunesse et la vie même. Comme Mélusine dans sa silencieuse
-piscine sylvestre, loin des regards des profanes, elle manifeste sa
-forme véritable et vit sa propre vie...
-
- * * * * *
-
-Rencontré aujourd’hui, sur le chemin qui va du château à la baie de
-Benizze, un ingénieur italien, qui était chargé de quelques réparations
-à l’Achilleion et que l’impératrice connaissait déjà avant. Elle
-m’ordonna de l’aborder et de lui dire en italien qu’il avait bonne mine,
-qu’il avait engraissé, et que l’air du pays semblait lui faire du bien.
-Je demandai:
-
---Votre Majesté ne parle-t-Elle pas l’italien? Votre Majesté est
-pourtant la Reine de Venise.
-
---Ah! oui, par exemple, il y a longtemps de cela, répondit-elle, en
-riant amusée, avec un geste dans le vague. L’empereur s’exprime encore
-très bien en italien: c’est tout ce qui nous est resté de notre
-royaume,--plus qu’il ne nous en faut. Il a bien fallu que, moi aussi,
-j’apprisse la langue du _si_, mais je n’ai jamais pu me familiariser
-avec elle. D’ailleurs toute ma peine eût été en pure perte.
-
- * * * * *
-
-A la clarté de la lune mystique, nous avons, une fois encore, fait le
-pèlerinage du temple de Heine. Les oliviers au-dessus de nos têtes
-palpitaient, les étoiles s’effaçaient noyées dans des brumes de rêve.
-L’impératrice, pendant quelques instants, se tint muette devant le cher
-marbre lassé et nostalgique qui représente le poète,--et nous revînmes
-sans plus parler.
-
- * * * * *
-
-De la nuit tiède, déployée vaporeusement, tel un voile torpide, sur le
-feuillage des arbres et sur les buissons à nos pieds. Les Muses toutes
-scintillaient: sous la ruisselante clarté, on eût dit qu’elles
-bougeaient. Dans le lointain des jardins brillaient les nymphes
-blanches. La blanche lune, la lune enamourée se tenait, vibrante, au
-haut du ciel.
-
---Quel calme, Majesté! La lune ne peut en détourner ses yeux!
-
---Il ne faut pas parler, dit-elle, tout est si silencieux afin
-qu’_Endymion_ ne s’éveille point.
-
- * * * * *
-
-ELLE est la plus esseulée de toutes les esseulées. Il ne faut pas
-prendre cela uniquement au sens symbolique. De temps à autre, et par
-certains intervalles périodiques, c’est une nécessité, pour elle presque
-une fonction vitale, de s’isoler même extérieurement. Elle a le presque
-douloureux désir d’être seule, et de rêver face à face avec les forces
-secrètes de son âme. Alors elle s’en va en des oasis de solitude, où
-personne n’a d’accès. Dès cinq heures du matin, elle parcourt les
-jardins du _château d’Achille_; tout dort, elle seule veille et vague
-par les limpides tranquillités qui l’entourent... Hier, je me suis levé
-au petit jour, et me suis rendu--sans trop savoir pourquoi--par
-l’_escalier des dieux_, sur la _terrasse d’Hermès_. Un blanchâtre reflet
-à l’est surgissait, derrière les croupes noires des montagnes, dont les
-bases immergeaient dans les ténèbres de leurs propres ombres. De la mer
-(on la devinait, plus qu’on ne la voyait, en une immense pâleur noyée)
-montaient les humides fraîcheurs matinales. Au ciel, presque toutes les
-étoiles s’étaient éteintes; une seule, d’une terrifiante grandeur et
-magnificence, flambait au zénith: Sirius, semblable plutôt à un petit
-soleil tout blanc, qui s’enflait en clarté et puis s’affaissait sur
-soi-même. Au-dessous de l’astre, se dressait, dans la palpitante et
-glaciale pénombre, la silhouette d’un grand cyprès noir, dont le faîte,
-sous un souffle de brise que l’on ne sentait ni n’entendait, légèrement
-se balançait... Soudain ELLE m’apparut, glissant comme une ombre furtive
-entre les colonnes du blanc palais. Je fus extrêmement surpris de la
-trouver là à cette heure, et je voulus me retirer; mais elle s’approcha,
-rapide, pareille à un ange noir qui aurait à défendre un paradis, et me
-dit:
-
---Je suis toujours ici avant le lever du soleil, pour voir comme tout
-s’éveille. Il ne faudra jamais plus venir ici à cette heure; c’est le
-seul moment où je sois tout à fait seule.
-
-Je m’éloignai en silence; j’étais effaré et comme perdu dans un rêve:
-c’était comme si j’avais vécu le conte de Mélusine.
-
- * * * * *
-
-Aujourd’hui encore nous avons été sur l’_Aja-Kyriaki_.
-
---C’est ici seulement que je me plais tout à fait, dit l’impératrice.
-Ici je pourrais même renier mon principe et rester attachée pour
-toujours à cette motte de terre.--La mer, aujourd’hui, est comme un lac,
-dit-elle au bout d’un instant, et elle sourit. Je me sens si bien chez
-moi ici que je ne puis m’empêcher de penser au lac de Starnberg et à
-Possenhofen.
-
-Je me dis: «Voilà qu’un souvenir d’enfance a fait sourire son âme.» Il
-était poignant de penser que celle qui habitait maintenant les sombres
-halles de la compréhension, là où la créature humaine, à vrai dire, est
-à sa fin, avait été, elle aussi, jadis, une enfant, et avait joué avec
-ses sœurs sur la chère rive verdoyante de ce lac qui exerçait sur elle
-et sur toute sa race une tragique fascination. «En vérité elle n’a
-jamais cessé d’être ce qu’elle était, pensai-je à part moi; de son lac
-elle a, de même que ses sœurs, reçu ce pressentiment de périr noyée.
-Puis, avec les années, de ce lac, pour elle, la mer s’est déployée.»
-
- * * * * *
-
-Nouvelle promenade sur la grève.
-
-ELLE dit:
-
---La mer est mon confesseur, auquel je dois recourir tous les jours.
-Elle me rend la jeunesse, parce qu’elle enlève de moi tout ce qui est
-étranger et me donne ses pensées--seule jeunesse immortelle. La mer
-elle-même ne peut mourir, et c’est pourquoi elle rajeunit tout autour
-d’elle. D’elle me vient toute sagesse. A Gödöllö aussi il y a un arbre
-qui est le meilleur ami que j’aie dans ce monde. Chaque fois que
-j’arrive là-bas, et avant de repartir, je vais le trouver, et nous nous
-regardons quelques minutes en silence: il est le confident de ma vie;
-il sait tout ce qui est en moi, et tout ce qui arrive dans l’intervalle
-de mes visites, tandis que nous sommes séparés; et il ne le dira à
-personne.
-
- * * * * *
-
-Voyez,--dit l’impératrice au bout d’un instant, avec un geste harmonieux
-vers l’horizon des petites îles bienheureuses qui nageaient sur des eaux
-dorées:--où une île creuse son sein en baie, là toutes les tristesses du
-monde s’abîment délicieusement.
-
- * * * * *
-
-Aujourd’hui, nous sommes restés longtemps à contempler la bruyante mer
-de tempête, magnifique et mystérieuse, et nous nous sommes tus tout le
-temps, assis sur la grève, tandis que la mer, seule, s’écriait; elle
-clamait, éperdue, pour nous, taciturnes. Et nous savions que notre
-silence, que notre repos exprimaient cette même chose qui faisait rugir
-la mer, si effroyablement.
-
- * * * * *
-
-Plus je reste auprès d’elle, plus se fait forte en moi la pensée que son
-existence vacille entre deux mondes. Quand nous errons, pendant des
-heures, sur la grève homérique, elle glissant, le long du clair rivage
-de la vie, telle une ombre ayant pris corps, et que les vagues
-éternelles nous assaillent de leurs clameurs, alors j’ai le sentiment
-qu’elle incarne quelque chose qui gît entre la mort et la vie, ou dans
-l’une et l’autre à la fois. Elle-même, dans la solennelle allocution que
-la mer tient aux sables, ne distingue jamais qu’une seule chose:
-c’est-à-dire que des forces et des puissances plus impérissables que
-celles que nous connaissons sur cette île de la vie nous revendiquent
-pour elles.
-
---La mer veut me posséder toujours; elle sait que je lui appartiens, me
-dit-elle presque chaque fois que nous allons à la mer.
-
-Aussi, je ne puis m’imaginer non plus, qu’elle puisse sortir de la vie
-de la façon commune, puisqu’elle ne relève pas de la vie réelle et
-vulgaire. L’atmosphère où elle vit est autre que celle où nous
-respirons. De notre point de vue, sa vie est vraiment un non-vivre: l’on
-pourrait dire qu’elle se trouve, en tant même que créature vivante, dans
-un état qui exclut la vie. Ce mystère qui l’environne, qui fait d’elle
-une énigme pour les gens, est pour elle une source d’évidences; et elle
-s’y enveloppe, elle s’en revêt d’une gaîne ou d’une armure, pour
-préserver son essence psychique de toute volatilisation et de tout
-préjudice par les rapports extérieurs avec les hommes.
-
- * * * * *
-
-Nous passâmes devant une pente de roche granitique aux couleurs de
-scorie très éclatantes, qui se dressait, telle une ogresse pétrifiée,
-au-dessus de la plaine boisée. En quelles courbes de délicieuse mollesse
-la beauté infléchissait cette pierre rigide et ardente! Longuement
-épandues, les boucles dorées d’un genêt, jaune fulgurant, couvraient la
-tête du roc, tandis que de larges veines bleues couraient, enchevêtrées,
-sur son front rouge de sanguine. L’impératrice dit:
-
---Voyez les pensées du rocher; même en leur raideur, elles lui prêtent
-de la beauté; car elles sont le rocher lui-même, et non pas quelque
-chose d’étranger à lui.
-
- * * * * *
-
-Dans le calme frais du soir, nous traversâmes la forêt, puis nous
-gravîmes une pente rocheuse, que tapissaient des buissons de lentisques
-et de thym en fleurs. Les âpres parfums de la solitude planaient
-lentement sur ce coteau, dont aucun bruit ne troublait la désolation.
-Des lézards glissaient sur les petits sentiers qui s’ouvraient entre les
-broussailles, et des oiseaux, aussi, sautillaient dans ces dédales de
-tristesse ou voletaient d’une branchette à l’autre, d’une pierre à
-l’autre, sans gazouiller. Quelque chose d’accablant se posait sur la
-poitrine, et l’impératrice dit:
-
---Quelque âme souffre en cet instant.
-
- * * * * *
-
---Nos sentiments intimes, dit dernièrement l’impératrice, sont plus
-précieux que tous les titres et toutes les dignités, guenilles bariolées
-dont on s’affuble et par lesquelles on croit cacher des nudités. Notre
-nature, nullement, n’en est changée. Ce qui a de la valeur en nous, nous
-l’apportons dans la vie de nos antérieures existences spirituelles. Mais
-les gens ne veulent pas comprendre, sans quoi chacun se lèverait et
-s’encourrait, sans se préoccuper de qui que ce soit, sans regarder même
-derrière soi.
-
-C’est curieux, fit-elle après un temps: où les hommes parviennent, tout,
-fatalement, est dévasté. Les hommes font toujours du tort aux choses;
-là seulement où les choses existent pour soi, elles conservent leur
-éternelle beauté. C’est pourquoi je ne fais pas montrer aux gens mon
-château. Au bout de quelques mois, il n’en resterait pas une pierre
-debout; ils écrivent partout leur nom, comme pour imprimer sur les
-pierres mêmes le sceau de leur néant, pour les entraîner dans leur
-propre ruine. Voyez, il n’y a de ruines que là où il y eut des villes;
-dans les villes, les arbres aussi s’étiolent. Mais les cimes des
-montagnes sont comme Dieu les a créées.
-
- * * * * *
-
-Nous parlâmes aujourd’hui des systèmes philosophiques modernes, surtout
-de Nietzsche, dont ELLE n’avait rien lu, ni même jamais entendu parler.
-Elle dit:
-
---Nous sommes une dérisoire parcelle de ce monde, pourquoi voulons-nous
-tout savoir et nous creusons-nous la tête? Croyez-vous que les oliviers
-se demandent pourquoi les coquelicots sont rouges ou pourquoi les nuages
-resplendissent le soir? Ces rochers ne se font aucune idée non plus de
-la météorologie. Toutes ces choses vivent à une profondeur où il n’y a
-plus de secrets,--parce qu’elles vivent les unes avec les autres et les
-unes dans les autres; nous seuls, nous sommes placés en dehors du monde;
-nous avons rompu tous les ponts et tous les liens. Le vrai _superhomme_
-serait celui qui oublierait qu’il est un homme. Notre esprit et notre
-raison devraient nous rendre ce sens du monde que les autres êtres, en
-leur inconscience, possèdent.
-
- * * * * *
-
-ELLE est l’esseulée de toutes les esseulées; car elle s’appartient tout
-entière.
-
---Les gens ne savent pas comment s’y prendre avec moi, disait-elle hier,
-parce que je ne me conforme à aucune de leurs traditions ni de leurs
-idées depuis longtemps consacrées. Ils ne veulent pas que l’on
-bouleverse leurs tiroirs. Ainsi je m’appartiens tout entière. Dans mes
-promenades, je suis peu exposée au péril de rencontrer des hommes
-civilisés; car ils ne me suivent pas dans les déserts; ils ont bien
-mieux à faire! Alors, ce sont mes longues solitudes qui me font
-reconnaître que l’on sent surtout la lourdeur de son existence quand on
-est en contact avec les hommes. La mer et les arbres enlèvent de nous
-tout ce qui est terrestre. Nous devenons nous-mêmes un des êtres sans
-nombre. Par contre, tout commerce avec la société humaine nous fait
-dévier dans cette ascension, aiguise la sensation de notre
-individualité, ce qui fait toujours, et par-dessus tout, souffrir. Mais
-il y a des hommes qui me sont aussi agréables que les arbres ou la mer,
-parce qu’ils sont comme les arbres et comme la mer. Ce sont les
-pêcheurs, les paysans et les fous de village, gens qui se meuvent peu
-parmi la foule des hommes et commercent beaucoup avec les choses
-pérennelles. Ils me donnent plus que je ne pourrais, certes, jamais leur
-donner comme impératrice. C’est pourquoi je les quitte toujours avec une
-grande gratitude: ils me délivrent de quelque chose d’étranger et
-d’angoissant, qui s’accroche à moi et m’oppresse.
-
- * * * * *
-
-Benizze, dimanche 27 mars.
-
-Aujourd’hui, de bonne heure, nous avons traversé le village. Cela
-sentait les jeunes herbes et les violettes--d’innombrables violettes. La
-mer reposait sereine en une très indicible joie de dimanche, lumineuse
-et extatique. La vieille petite église, au gris clocher vénitien, était
-ouverte, et remplie de dévots accourus à la grand’-messe, qui
-débordaient jusque dans la rue. Les femmes toutes endimanchées, aux
-mouchoirs de tête blancs comme la neige, avec des rubans neufs, rouge de
-feu, entrelacés dans les couronnes de cheveux, et, aux oreilles, de
-longs pendants en or; les hommes avec des chemises fraîchement lavées,
-des culottes bleues, et d’homériques cnémides de laine blanche.
-
-De la porte de l’église, béante et ténébreuse, une bleuâtre fumée
-d’encens s’épanchait en lourdes vagues de parfum sombre que le souffle
-du printemps portait lentement vers la campagne et, par-dessus la mer,
-au large: double haleine, enivrante, de deux mondes différents dont la
-réunion symbolisait la vie profonde.
-
-Et puis, clairement, jusqu’à nous, retentirent les chants de la liturgie
-grecque, se traînant en une paresse désolée, l’on eût dit des ombres,
-sur ce clair paysage. Ces sons, spontanément, surgissaient de
-l’obscurité, gravissaient à pas lents et lassés une hauteur,
-s’attardaient quelques secondes sur le faîte, irrésolus ou appelant à
-l’aide, puis s’affaissaient, étouffés en larmes intérieures. Ou bien ils
-arrivaient en une vague unique, qui ensevelissait tout, en germe.
-Soudain une voix, cri aigu de détresse, hors de cet antre de ténèbres et
-de lassitude, jaillit, s’envola vers le ciel, avec la véhémence d’une
-lumineuse fusée, erra telle une étoile filante dans les verts espaces
-du ciel, y resta suspendue et s’éteignit. Et puis le chant se répéta
-avec une monotonie qui était aussi accablante que l’incessant et
-unissonnant ondoiement des vagues. C’était comme des pleurs qui ne
-pourraient pas être pleurés, parce qu’une puissance, du dehors, les
-refoulerait, comme si le printemps, de ses blanches mains odorantes, eût
-fermé la sombre bouche chantante de cette église. Mais quand ces mains
-de la vie et de la jeunesse sans force retombaient, alors, les sons
-comprimés, de nouveau, en gerbes enflammées jaillissaient, et (jet d’eau
-qui s’épanouit dans les airs adorateurs) ils s’ouvraient en clairs
-calices, et s’effeuillaient sous un vent d’extases désespérées, et
-dégouttaient sur le sol, sonore pluie de larmes en pierreries.
-
-Quand nous approchâmes de l’église, un vieil homme en sortit, devant qui
-tous les assistants s’écartèrent, comme pour lui faire place: il tenait
-de ses deux tremblantes mains un petit cierge de cire jaune, allumé, et
-regardait fixement devant soi, souriant, comme transfiguré. La petite
-flamme faisait, au soleil, l’effet d’une tache sombre, mais la face du
-vieillard, sa tête blanche étaient comme auréolée d’un rayonnement, qui
-apparemment ne venait pas du cierge. Tous les gens regardaient vers
-lui, et plusieurs femmes et enfants s’inclinèrent pour lui baiser les
-mains au passage. Cela frappa l’impératrice. Elle me dit de demander
-quel était cet homme. Je m’adressai à une grosse paysanne, avec de
-lourds anneaux d’or aux oreilles, qui se tenait là, les mains sur le
-ventre, et parlait à voix basse avec une voisine.
-
---C’est le vieux Spyros Aulonitis, me répondit-elle, c’est sa façon à
-lui, mais il est un saint homme. Il a vu le Seigneur, lui, face à face.
-Dix jours durant, il fut mort, et il était encore dans sa bière, quand
-sa belle-fille entra dans les douleurs; et elle mit au monde un enfant
-bien portant, lourd et gras comme un petit agneau. Et tout à coup le
-mort a ouvert les yeux, et il a sauté en bas du cercueil et, aussitôt,
-l’enfant est mort. Maintenant, il ne parle jamais à personne, ajouta la
-bavarde paysanne, mais il va et vient tranquillement, et il rit, sans
-cesse, comme s’il vous voyait le ciel; et il garde toujours près de lui,
-nuit et jour, ce petit cierge allumé. Ce n’est qu’à sa belle-fille qu’il
-parle quelquefois; quand elle se tourmente trop, il lui dit: «Laisse
-donc, laisse donc, tout cela n’y est pour rien, autant en emporte le
-vent.» Parce que, vous savez, il lui est aussi attaché que si elle était
-sa mère. Voyez, la voilà, sa belle-fille.
-
-Et elle me montra une jeune femme très pâle, avec des cheveux tressés en
-couronne, qui enveloppaient son front comme une ombre de maléfice.
-
---Voilà la belle-fille du vieux Spyros.
-
-L’impératrice, cependant, s’était approchée et avait prêté l’oreille.
-Les gens la reconnurent et s’assemblèrent autour d’elle. L’impératrice
-avait sans doute l’intention d’adresser la parole à la femme pâle, mais
-la présence de tant de personnes l’effraya et l’en détourna. Cependant
-l’église se vidait. Un gamin nu-pieds traversa lestement la foule, et se
-pendit de tout son poids à la corde de la cloche. Et la voix de la
-cloche jaillit et coula comme de l’argent fluide, glissa par bonds à
-travers les rayons de paisible lumière, comme ces cailloux blancs que
-les enfants jettent sur le miroir des eaux, s’enfla et se fondit en un
-bruit d’air qu’on aspire, ondoya en un flux et un reflux, vacilla dans
-l’éther, et remplit tout d’un flot déchaîné en allégresse liquide et
-cristalline. Oh! ces frénétiques épousailles de la lumière, des sons cet
-des haleines des fleurs--harmonies intérieures qui, pour nos sens, sont
-presque perdues, mais qui, peut-être, font frissonner les cyprès jusque
-dans leurs racines!...
-
- * * * * *
-
-Aujourd’hui encore, passé devant le temple de Heine. Toujours son aspect
-est émouvant: en l’éternité de l’ambiant, c’est le monument de la
-fragilité, qui, elle aussi, est éternelle. Je demandai à l’impératrice
-quel poème de Heine elle préférait. Elle dit:
-
---Tous je les adore; car tous ne sont qu’un seul poème: un et le même.
-L’incrédulité de Heine quant à sa propre sentimentalité et à son propre
-enthousiasme est ma croyance aussi. Les journalistes me font un grand
-mérite d’être son admiratrice; ils sont fiers que j’aime leur Heine,
-mais j’aime en lui son infini mépris de sa propre humanité et la
-tristesse dont les choses de cette Terre l’emplissaient.
-
- * * * * *
-
-Aujourd’hui, ELLE n’était pas elle-même.
-
-Elle ne cessait de rougir et de pâlir, sans cause extérieure apparente,
-et se donnait une peine visible pour parler de choses banales. Durant la
-leçon, elle avait lu et relu, maintes fois, une lettre, et paraissait
-tout à fait absente.
-
-Je n’ai pas besoin de la regarder, pour savoir que les harmonies qui
-tissent les fibres de son être ont souffert quelque perturbation;
-toujours, et immédiatement, je ressens les frémissements qui courent
-sur l’onde stagnante, troublée, de son âme, comme si les derniers
-cercles vibrants qui s’en écartent venaient expirer dans mon propre
-cœur. Que le plus léger souffle de ce que les gens nomment la _vie_
-atteigne les flots d’intarissable chagrin qui croupissent en elle et
-sous lesquels son âme est engourdie, et une onde de sang rouge lui monte
-du cœur aux tempes, jusqu’aux racines de ses cheveux, et voile son
-visage de la poupre de son intime royauté, comme pour la protéger de
-toute insulte du dehors. Et toujours il y a des choses qui doivent
-pénétrer ces flots de tristesse pour aller éveiller son âme. Et chaque
-fois, son âme réveillée monte à la surface, baignée en des vagues
-douloureuses. Combien de fois ai-je vu, sous les traits à jamais fermés
-de l’archaïque beauté terrestre que lui accorda Artémis, la déesse de la
-nuit silencieuse, transparaître cette effigie intérieure, semblable à la
-pétrifiante apparition d’une tête de Gorgone. Toutes ces indicibles
-visions se condensent en moi en mélodies sans fin, qui ne se reprennent
-à résonner de leurs profondeurs que lorsque se sont écartées les ombres
-sinistres et les discordants bruits de la vie.
-
- * * * * *
-
-Aujourd’hui il s’est passé quelque chose d’intéressant.
-
-Par les doux coteaux adolescents qui, de l’Achilléion, s’égrènent
-jusqu’à la baie de _Kanoni_, nous descendîmes sur la grève.
-L’impératrice souhaita que le passeur qui se charge habituellement de la
-traversée à _l’île de la souris_, «_l’île de la Mort_» de Böcklin, et
-qui, justement, revenait au rivage, nous transportât sur sa barque à
-_Kanoni_. Je lui demandai ce qu’il voulait pour cela (une habitude à moi
-qui a toute l’approbation de l’impératrice). Il exigea deux _tallira_
-(pièces de cent sous); il avait reconnu l’impératrice que tout enfant de
-Corfou montre du doigt: «La Reine! La Reine!»
-
-Je lui dis que c’était trop, que nous lui donnerions une pièce
-seulement. Mais il fut inébranlable et finit par me couvrir d’injures:
-«Tu es un chiche! un malveillant! La Reine donne leur pain aux pauvres
-gens, mais toi, tu veux garder son argent dans ta poche!» L’impératrice
-se mit à rire et dit:
-
---Laissez, nous irons à pied par la côte.
-
-En route nous rencontrâmes un enfant de pêcheurs qui s’offrit à nous
-mener par un sentier sec. Quand nous fûmes arrivés, l’impératrice
-m’ordonna de gratifier le petit garçon d’une pièce d’or.
-
---S’il s’était agi de surmonter un plus grand obstacle, j’aurai donné
-dix fois plus, dit-elle avec le sourire satisfait d’un intérieur
-triomphe.
-
- * * * * *
-
-On dit que les souverains ne connaissent pas la valeur de l’argent; je
-crois qu’ELLE a donné à l’argent le seul cours qu’il doive avoir: il
-dépend de l’intensité de son désir.
-
---On devrait payer toutes choses d’après la valeur qu’elles ont pour
-nous. Il n’y a rien d’absolu dans notre ambiant. Pour un livre que je
-désirerais ou pour une fleur, haut perchée sur une haie, je dépenserais
-plus que pour un palais.
-
- * * * * *
-
-Sur la terrasse d’Hermès.
-
-Ce soir, c’étaient des pensées d’or et de pourpre qui s’agitaient
-derrière le marbre de son front, et ELLE ne les dévoila point. Mais de
-sa chevelure ombreuse, un rayonnement émanait, et je transportai cette
-chevelure au ciel de mon âme, de même que celle de la reine Bérénice,
-que de doux astres palpitants tiennent visiblement attachée au ciel
-étoilé.
-
---Le parfum des prairies monte jusqu’ici, me dit l’impératrice, sur la
-_terrasse d’Hermès_: nous ne pouvons plus lire... Cette haleine des
-fleurs se pose, d’un poids étrangement lourd, sur l’esprit; et elle le
-remplace complètement. Dès lors nous ne pouvons plus penser, peut-être
-parce que nous nous rapprochons de la nature. Aussi il faut se taire
-comme les fleurs. Car une grande part de la beauté et de la substance de
-ces choses éternelles est de se taire.
-
-Elle dit, et la musique de sa voix chanta les chansons mystérieuses de
-l’âme.
-
- * * * * *
-
-Les paysans remuaient, autour des oliviers, la terre, qui, sous leur
-pioche, s’émiettait en grosses boules... Quelques chèvres blanches
-tiraient sur les jeunes pousses d’un cognassier, dont les rameaux
-pendaient très bas hors d’une haie... Plus loin, au milieu de la route,
-deux chiens, couchés dans la poussière, dormaient au soleil, et nous
-observaient d’un œil clignotant. Une vieille femme, la robe retroussée
-et un petit couteau dans sa main, se courbait sur un talus, cherchant
-des chicorées ou des simples... Des essaims de mouches et de moustiques,
-emportés dans une ivresse soudaine et effrénée, dansaient au-dessus de
-la route blanche, jusqu’au loin... Puis venait un mur, derrière lequel
-un noir cyprès se dressait comme un cierge funèbre; et il était enlacé
-par un vieux lierre, qui fleurissait en minuscules étoiles jaunâtres,
-parmi lesquelles des baies noires, en grappes, pendaient; derrière le
-mur, se faisait entendre le grincement et le cliquetis de ferraille
-d’une noria, que tournait un vieux cheval aux yeux bandés... Un ruisseau
-coulait sans bruit devant nous, vers les champs; à chaque tournant, il
-s’arrêtait comme pour regarder en arrière, tandis que les petites fleurs
-de la rive, lui faisaient signe de la tête; de bleues libellules
-tournoyaient, silencieuses et passionnées, par dessus le limpide miroir,
-et des cousins à longues pattes glissaient, en patinant, au fil de
-l’eau... Une chapelle abandonnée se trouvait là, blanchie à la chaux,
-avec, dans une niche, au-dessus de la porte, une icône de saint aux
-vêtements bleus et rouges et à l’auréole d’or; une paroi de la chapelle
-était dans le soleil, l’autre dans l’ombre; ici, sur une pierre assis,
-un vieillard dormait; au-dessus de sa tête, un lézard descendait le long
-du mur, le cou tendu, épiant autour de lui...
-
---Que toutes ces choses simples sont exquises de tristesse et de
-mystère, dis-je à l’impératrice.
-
---Toutes, sans en avoir conscience, mais sûrement, marchent vers un but,
-répondit-elle. Nous nous flattons de reconnaître, à nous seuls, par la
-raison, notre but, tandis que jamais nous ne pourrons l’atteindre
-autrement qu’en commun avec les autres êtres--tous ensemble. Nous
-devrions, d’abord, être tels que ces lézards ou ces immémoriaux cyprès
-sans sommeil; alors, seulement, nous arriverions à connaître les
-mystères qui sont dans le monde. Notre but est en même temps le chemin
-vers le but, tandis que nous cherchons ce but au delà, et plus loin, et
-que nous le dépassons sans y prendre garde. Voyez, on me tient pour
-égoïste, et je n’ai vraiment pas le temps de penser à moi.
-
- * * * * *
-
-Oliviers, oliviers! arbres sacrés à la Beauté et à la Lumière, qui
-prêtez l’oreille au souffle de la mer! Est-il possible que les dryades
-en vous plus ne tressaillent? Autour de nous vous respirez comme des
-êtres vivants ensorcelés! S’il n’en était ainsi, ondoieraient-elles à la
-brise si soyeuses, exhaleraient-elles un tel arome, vos feuilles
-brillantes, douces boucles échevelées, et le soleil répandrait-il sur
-vous tout son or, à profusion?...
-
-La mer était lisse et lumineuse comme un miroir. L’impératrice se tenait
-sur un bloc de rocher qui s’avançait dans la mer. Sa forme, à elle, et
-aussi le grand olivier superbe qui, du talus de la rive, se penchait de
-tout son corps vers les vagues diaphanes, se reflétaient dans les eaux.
-
---Voyez, dit l’impératrice, comme les feuilles vivent dans les vagues et
-les vagues dans les feuilles! Comme en le ravissement d’une union, comme
-si elles avaient secoué la matière qui leur impose la torture de la
-séparation, et avaient trouvé leur véritable état en la fusion des
-essences de leur moi! Ainsi l’on pourrait attendre tranquillement la
-souffrance et la mort, car ce serait une fluide pénétration d’éléments
-sympathiques--sans aucune lutte.
-
---J’aperçois aussi l’image de Votre Majesté.
-
---Vous savez, répondit-elle gaiement, tous les miroirs sont patients.
-Cependant, ajouta-t-elle en redevenant triste, ce qui est donné aux
-arbres m’est refusé, me fut ravi.
-
---Avez-vous jamais vu un mort? demanda l’impératrice au bout d’un
-instant. Sur tous les visages des morts vous trouverez le chagrin avec
-le mépris: c’est le mépris de la victoire sur la vie, sur cette vie qui
-a fait si mal.
-
-Je me penchai du haut de l’écueil. Une ivresse me prit, émanée,
-peut-être, des pénétrantes exhalaisons de la mer et du souffle odorant
-des oliviers. Soudain des murmures et des rires sans nombre s’élevèrent
-dans le feuillage. Les vagues s’assombrirent, et du miroir de leurs yeux
-s’effacèrent les claires et vivantes visions. Et puis, il y eut un doux
-gonflement de seins, et une longue bande de blanche écume, floraison
-éperdue, vint battre les galets de la grève. Cependant l’impératrice se
-tenait, toujours, debout sur l’écueil et contemplait les vagues troubles
-qui avaient perdu tout leur tendre éclat. Quant à moi, ce m’était comme
-si, saisi de la même passion que les vagues, je devais serrer sur ma
-poitrine le tronc de l’olivier incliné au-dessus de moi, le serrer
-jusqu’à ce que je sentisse, sous l’écorce noire et dure, la vie cachée
-s’essorer. Ah! toujours je porterai en moi le désolé regret de ces
-heures exaltées que je consume irréparablement.
-
-Puis nous rentrâmes dans le bois des oliviers divinisés où les dryades
-assoupies, sous leurs argentines chevelures, nous baignèrent de leur
-haleine. Des femmes en longue file, aux vêtements blancs et aux blancs
-voiles flottants, portant sur la tête des corbeilles et des amphores,
-avançaient lentement entre les troncs sombres des arbres vers le
-lointain embrumé d’or: mystères éleusiniens sur des routes sacrées!
-
- * * * * *
-
-Un troupeau de blancs moutons paissait sur une lande bleue. Paisible, la
-lande reposait; paisiblement, les moutons paissaient, enfouis dans la
-lande, comme en une contemplation et une pénétration mutuelles.
-
---Si nous étions des moutons, vivre en troupeau serait la vérité, dit
-l’impératrice, reprenant une ancienne conversation de Schœnbrunn. Mais
-nous sommes malheureusement fort éloignés de ce bienheureux état. C’est
-pourquoi nos lois de troupeau ne sont qu’utopies. Les moutons vivent
-selon leur nature dans les pâturages. Quand on les pousse sur la
-grand’route poussièreuse, ils éprouvent épouvante et désespoir, comme à
-la vue d’un abîme. Mais nous, nous cheminons perpétuellement sur cette
-route-là, hostile à notre nature; pis encore, nous nous trouvons dans
-une cage de douleur et de misère que nos propres exigences et celles des
-autres envers nous, en tant que créatures humaines, nous ont forgée.
-Nous devons, d’abord, être libres et solitaires pour devenir ce que les
-moutons sont déjà, dès longtemps et pour toujours.
-
- * * * * *
-
-Aujourd’hui j’ai vu, de nouveau, SA forme se refléter dans la mer
-immobile. Comme cette image m’a paru compréhensible dans cet élément
-d’éternité! La fluidité de ses lignes sur les flots, ses ténèbres
-absorbées par l’onde claire dont la lumière tarit elle-même en sa propre
-profondeur! Et ainsi se ranima en moi une idée que j’avais eue
-récemment, lorsqu’elle se tenait près de la fontaine et prêtait
-l’oreille au murmure de l’eau, et que ce murmure de l’eau devenait plus
-haut et plus plaintif que jamais, de sorte que j’attribuai cela à son
-voisinage. Je pensai alors à part moi: «Elle est la reine des eaux
-vives.» Et maintenant je me dis: «Elle est encore plus; elle est la
-reine de la mer.»
-
- * * * * *
-
-De jeunes figuiers pullulaient sur un vieux mur. Des cyprès tristement
-regardaient sur la mer lointaine. (Ah, moins tristes sont les cyprès des
-tombeaux!) Les lumineuses petites îles autour de Corfou gisaient en
-scintillantes pierres précieuses dans la buée du soleil, sur le bleu
-infini de la mer; et si musicale était la sensation que leur vue
-évoquait, que l’on eût pu croire qu’elles chantaient dans le lointain.
-Comme si elle avait deviné mes pensées, l’impératrice dit:
-
---N’est-ce pas, elles nous leurrent, et nous leurrent encore, ces
-magiciennes, comme les Sirènes Ulysse!
-
-Des voiles se voyaient sur la mer, quelques-unes pareilles à de blancs
-oiseaux qui, les ailes étendues, se seraient abattus sur les flots, et
-glisseraient par-dessus, comme en rêve, d’autres rouges ou noires, âmes
-en deuil et en flammes. Alors je récitai une strophe d’un poème:
-
- _Une voile rouge passe sur la mer,_
- _Une voile rouge flotte sur la vespérale mer,_
- _Sur les lames qui mollement se balancent..._
- _Le bateau! Le bateau!_
- _Comme sa voile de désir se gonfle..._
- _Que d’une aile fugitive il s’envole..._
- _Ah! que le voilà loin, loin--_
- _Et jamais il ne reviendra..._
- _Il emporte d’ici_
- _Les sourires innombrables du royal soleil_
- _Et tout ce qui jamais fut..._
-
-Quand nous détournâmes nos regards de la mer, l’immense quiétude de la
-campagne nous enveloppa.
-
- * * * * *
-
-Les grenouilles coassent dans les marais, avant même que le soir ne soit
-venu. Elles coassent de façon tout à fait aristophanesque, quand on les
-écoute de près:
-
- Kōăx, kōăx! Brĕkĕkĕkēx!
-
-Mais le coassement de chacune d’elles flue en celui de toutes les
-autres. Ainsi se forme une fluide nappe de sons, comme si l’humide
-marais s’élevait au-dessus de soi-même et devenait perceptible à
-l’oreille. Et la voix du marais crépusculaire domine tout...
-
-Quand les grenouilles se taisent, la lourde respiration de la mer
-s’enfle et monte.
-
---Tout se plaint, se plaint, dans l’univers, dit l’impératrice. Seuls
-les hommes rient sans jamais faire trêve.
-
-Nous poursuivîmes notre promenade sous la grande plainte des
-grenouilles; elle n’avait pour nous rien d’effrayant, mais était plutôt
-comme une douce délivrance.
-
---Tous ces êtres, dit l’impératrice, qui ne s’écartent pas des éléments
-éternels de la vie, savent que la tristesse parfait l’existence dans ses
-plus profondes manifestations. Mais nous, nous en sommes sans cesse
-détournés. Nous sommes comme repoussés d’un paradis, à cause de nos
-futilités.
-
-Puis nous descendîmes sur la grève, où les lames les plus proches
-écumaient faiblement. Nous cheminions, mélancoliquement, comme hier,
-comme chaque jour, au bord de ce grand isolement de la mer, que ne
-consolait pas même le rêve d’une voile. La berge était parsemée de
-fleurs de coquelicots dont les pétales s’étaient déjà fermés pour le
-sommeil, et qui, dans la confuse pâleur de ce crépuscule désolé,
-s’obscurcissaient mystérieusement.
-
---Quand on pense, dit l’impératrice, que, dans cent ans, il n’y aura
-plus une seule créature humaine de notre temps, plus une seule--et,
-probablement plus un trône de roi non plus--et tout ce qui nous paraît,
-maintenant, nécessaire et durable et grand aura seulement été afin de
-n’être plus en ce temps-là,--tandis que ces coquelicots seront toujours
-ici, que ces mêmes vagues bruiront toujours et si seules!... Nous nous
-écartons de notre éternité, parce que chacun de nous veut être ici pour
-lui seul, veut enfouir l’autre et se flatte d’incarner à lui seul le
-monde, tandis que nous ne sommes rien de plus qu’une fleur de pavot ou
-une vague. Nous ne sommes éternels que dans la masse, où ni la mort ni
-la naissance de l’individu ne marquent.
-
- * * * * *
-
-La lune avait surgi: le disque, qui avait tué Hyacinthe, roulait
-lentement de derrière les noires montagnes. De sombres taches de sang
-s’apercevaient sur sa surface brillante. Ou bien n’était-ce pas une face
-de mort? Un feu bleuâtre s’exhalait hors de son contour d’or, et toutes
-les choses qu’il éclairait s’engourdissaient comme dans une vapeur
-opiacée, tandis qu’encore, au couchant, une chère réminiscence rose
-expirait.
-
-De grosses étoiles flamboyaient, les unes loin des autres: de doux yeux
-d’étoiles, bleus et verts, de loin se regardaient. Les grillons se
-lamentaient en hautes et inextinguibles plaintes.
-
-Quelle nuit exquise, pleine des transparences d’un imaginaire monde
-cristallin!
-
-L’impératrice dit:
-
---Alors, il vous semble, à vous aussi, que la terre soit déjà morte, et
-que nous y soyons les dernières créatures humaines, dans une solitude de
-verre, contemplant avec des yeux de verre les paysages de la lune, morte
-elle-même la première? Nous roulons sur un cadavre, accompagnés d’un
-autre cadavre à travers l’éther. Les étoiles aussi ne sont toutes que de
-lointains cadavres étincelants.
-
- * * * * *
-
-Benizze.
-
-Aujourd’hui encore nous avons vu le vieux Spyros, hors du village. Il
-allait, courbé, avec son petit cierge, mais le vent avait éteint le
-cierge, et, maintenant, il le serrait fiévreusement dans sa main, et son
-visage était comme plongé dans l’ombre. Et tout au bout du village,
-devant la porte d’une maison qu’entouraient des haies de cactées
-fantastiques aux fruits en forme de chenilles, rouges et jaunes, et
-qu’un grand cyprès noir surveillait, se tenait, adossée, la belle-fille
-de Spyros, mais plus pâle encore que lorsque nous l’avions vue la
-dernière fois: elle suivait le vieux d’un regard si sombre que ses yeux
-paraissaient éteints; et elle remarqua sans doute qu’il y avait chez lui
-quelque chose qui clochait, car elle rentra dans la maison et en sortit
-bientôt avec un tison allumé, avec lequel elle se mit à courir après le
-vieillard. L’impératrice s’arrêta pour la regarder qui rallumait le
-cierge éteint. Puis le vieux continua son chemin, en souriant, et sa
-tête blanche était nimbée d’une lueur. La jeune femme, cependant, revint
-à pas lents et las, et sur son front s’étaient assemblées d’encore plus
-épaisses ombres.
-
- * * * * *
-
-Villa Capo d’Istria.
-
-Erré, pendant des heures, le long de la grève, à travers un bois
-d’orangers. La mer se couvrait d’écume et de soleil: elle hurlait à
-tue-tête et sans reprendre haleine. Ainsi elle étouffait non seulement
-tous les bruits, mais encore nos sentiments et nos pensées; son
-incessant mugissement supprimait même le sentiment de l’existence
-corporelle; l’on ne vivait plus qu’en lui. L’impératrice dit:
-
---Ce grand bruissement de la mer est la vraie atmosphère vitale de notre
-âme: alors, seulement, elle commence à chanter.
-
-A la villa Capo d’Istria,--le vieux domaine patrimonial du fameux comte
-Capo d’Istria, qui fut le premier régent de la Grèce,--l’intendant avec
-sa jeune fille sortirent de la vieille maison de campagne, de style
-vénitien, tout effritée, pour venir à notre rencontre. Un magnolia
-géant, couvert de calices fleuris, lilas pâle, qui embaumaient
-violemment, ombrageait la cour. Deux cyprès faisaient la garde devant
-une fenêtre dont les volets de bois, peints en vert, mais très délabrés,
-étaient clos. Le jardin était inculte, plein des mélancolies confuses
-des plantes qui poussent à tort et à travers dans la solitude après
-avoir été habituées à ce que l’on prît soin d’elles. La maison, dans sa
-plus grande partie inhabitée, la cour, pavée de cailloux en mosaïque,
-sonore de silence et délicieusement parfumée, le jardin délaissé, de
-tout cela s’épandait la plus indicible volupté de l’abandon.
-
-L’impératrice interrogea la jeune fille:
-
---Habitez-vous ici depuis longtemps? C’est très beau chez vous.
-
-L’enfant répondit:
-
---Certainement, madame, seulement l’on est par trop seul.
-
---N’allez-vous pas en ville?
-
---Je voudrais bien, mais le père n’y va pas souvent, et, quand il y va,
-il a toujours beaucoup à faire. Les maîtres viennent une fois tous les
-dix ans, et l’on reste tout le temps seul avec les arbres. N’étaient les
-rossignols, il faudrait mourir d’isolement.
-
-L’impératrice dit:
-
---Ah, les rossignols! Ils vous tiennent compagnie?
-
---Si fait, madame! ils viennent le soir et chantent toute la nuit; il y
-en a deux, l’un sur le cyprès et l’autre sur le magnolia. Ils chantent
-si fort que l’on n’entend pas la mer. Au commencement, il n’y avait pas
-moyen de fermer l’œil; maintenant, je ne pourrais pas m’endormir s’ils
-ne chantaient pas!
-
-Mais l’impératrice dit avec, sur ses traits, une expression de
-douloureux ravissement:
-
---C’est dommage que les rossignols ne viennent pas aussi dans mon
-jardin, à l’_Achilléion_.
-
-Alors les écailles tombèrent des yeux de la jeune fille; elle ouvrit la
-bouche toute grande.
-
---Vous êtes la Reine, murmura-t-elle d’une voix expirante!
-
-Et son père, qui se tenait tout près, écarquillait les yeux. L’enfant
-s’échappa en courant, et, d’un oranger qui, bien que lourd de fruits
-d’or, refleurissait déjà, elle coupa un rameau chargé d’oranges et de
-fleurs. L’intendant nous apporta un couteau pour peler les oranges.
-L’impératrice pela elle-même la sienne de ses doigts--une orange de
-pourpre, dont le jus dégouttait comme du sang le long des blancs doigts,
-à terre.
-
-Elle dit à la jeune fille:
-
---Je n’ai encore jamais goûté d’oranges si douces, elles sont comme du
-miel. J’enverrai ici pour qu’on m’en rapporte quelques-unes, si vous
-voulez m’en donner. Je vous adresserai, en échange, quelque autre chose
-que vous ne possédez pas.
-
-Je regardais l’impératrice savourer son orange, et je pensais à part
-moi, comme cela souvent déjà m’était arrivé en la voyant manger: «Elle
-ne se nourrit pas comme les autres humains. Ses gestes alors ont des
-significations presque mystiques; ils paraîtraient peut-être peu motivés
-à qui ne s’en fût pas aperçu. Quand elle porte le fruit à ses lèvres,
-c’est comme si elle et le fruit allaient se dissoudre l’un en l’autre,
-comme si leurs essences à tous deux allaient se combiner et se parfaire
-mutuellement. Elle est comme un enfant qui se fond tout entier dans la
-douceur; elle rappelle les papillons qui s’enivrent dans les calices des
-fleurs. Surtout quand elle boit son lait, dont elle fait surveiller la
-préparation et la conservation avec un cérémonial presque religieux,
-elle renverse la tête en arrière, comme sous un rapt spirituel ou par
-suite de l’intensité d’un attouchement psychique.
-
-L’impératrice fit un tour avec moi dans le jardin désolé; entre les
-arbres la mer apparaissait, bande sombre de mystères infinis. Et elle
-s’abandonnait toute entière à ces délicieuses tristesses végétales.
-
---Tout ici est si merveilleux, disait-elle, que l’on souhaiterait,
-vraiment, que le monde entier ne fût qu’en ruines.
-
-Je pensai à _L’amour sous les ruines_, de Burne-Jones. C’était la même
-note psychique, mais plus sensitive encore, s’il en fut, et plus
-douloureuse. En s’en allant, elle remit à la jeune fille un présent
-vraiment impérial. Je dis:
-
---Vous l’avez rendue heureuse, Majesté.
-
---Tous les trésors du monde n’équivaudraient pas aux enchantements que
-je lui dois.
-
-Nous sommes revenus le long de la mer ensoleillée. Un arome particulier
-nous arrivait, continuellement, du bois qui suivait la mer: encens,
-selon un encensoir invisible, qui voilait l’accomplissement de mystères
-sacrés et les annonçait au loin par des buées balsamiques.
-
-Je lui parlai du comte Capo d’Istria et de son triste sort. Elle dit:
-
---Voilà longtemps que j’ai une grande sympathie pour cet homme, à qui la
-vie a fait si mal[K]; elle s’est encore augmentée depuis que j’ai vu sa
-villa. Je crois que c’est une parcelle de sublime vérité que nous y
-avons reconnue. Il est une chose que je ne puis pardonner aux hommes,
-c’est que, bien qu’ils se trouvent dans le mensonge, ils jugent cette
-situation naturelle et soient complètement satisfaits d’eux-mêmes.
-
- * * * * *
-
-Aujourd’hui, nous avons surpris dans le bois d’oliviers des jeunes
-filles dansant: elles se tenaient par la main--l’une derrière
-l’autre--et serpentaient, comme en des pas rituels, lentement en avant
-et en arrière, balançant, en même temps, très légèrement, à droite et à
-gauche, le haut de leur corps sur les hanches. Une belle enfant aux
-tresses noires conduisait la danse, et tirait après elle toute la chaîne
-à un mouchoir de soie rouge. Les madras des jeunes filles étaient
-dénoués et flottaient en l’air, leurs chevelures en couronne ardaient de
-rubans rouges, et leurs seins à chaque brusque mouvement tremblotaient.
-Celle qui menait la danse chantait, et les autres, toutes ensemble,
-répétaient chaque strophe de la chanson:
-
- _J’ai perdu un mouchoir rouge,_
- _Je le portais sur mon sein--_
- _J’ai perdu un mouchoir rouge..._
- _(Ah! que j’ai froid au cœur!...)_
-
- _Je l’ai cherché sous le pommier_
- _Où longuement tu m’embrassas--_
- _Je l’ai cherché sous le pommier..._
- _(Ah! vraiment n’était-ce qu’un rêve?...)_
-
- _Je m’encours vers la triste mer,_
- _Où j’ai tant--et tant pleuré--_
- _Je m’encours vers la triste mer..._
- _(Ah! pourquoi donc ai-je si mal?...)_
-
- _Tu peux garder le mouchoir rouge._
- _Mais rends-moi mon pauvre cœur--_
- _Tu peux garder le mouchoir rouge..._
-
-Nous fûmes longtemps à contempler ce spectacle charmant, et sur le
-visage de l’impératrice je vis, pour la première fois, rayonner le
-ravissement d’une profonde et intime joie, et elle dit:
-
---Nous dansions de la même façon, mes sœurs et moi, à Possenhofen, bien
-que nous ne fussions pas des Grecques.
-
- * * * * *
-
-Les abeilles bourdonnaient autour des haies de ronciers fleuris... Où
-que nous arrivions, je sens son antérieure présence flotter partout.
-ELLE s’est répandue sur tous les chemins où nous avons cheminé, sur
-chaque grève le long de laquelle nous avons été silencieux, sur toutes
-les prairies que nous avons foulées, en retenant notre haleine, pour ne
-point effaroucher leur lente solitude, en toutes les brises qui
-viennent de la mer et glissent au-dessus des forêts pour s’imprégner de
-leurs parfums, et vont expirer sur d’autres mers... Nous nous trouvâmes
-devant une haie qui barrait le chemin creux; il fallait la sauter. Je
-voulus l’y aider, mais elle refusa mon appui; alors, je voulus lui
-tendre une branche d’arbre, dont elle pût s’aider, elle-même, car je
-n’avais pas de canne avec moi, mais elle dit:
-
---Ce n’est pas nécessaire. Vous allez voir que j’aurais pu faire une
-acrobate aussi.
-
-Et elle sauta par-dessus la haie. Les mouvements délicats et élégants
-que son corps alors exécuta furent vraiment surprenants: on eût dit des
-gestes de la _beauté_ s’élevant au-dessus de soi-même: ainsi les vagues
-se regonflent sur la grève et s’épanouissent en écume, se dépassant
-elles-mêmes.
-
- * * * * *
-
-Il faut qu’ELLE boive à chaque source qu’elle rencontre sur son chemin.
-
---C’est toujours une nouvelle saveur, me dit-elle, et elle boit, de
-préférence, dans le creux de sa main, bien qu’elle ait toujours sur elle
-un gobelet d’or.
-
-Elle veut puiser au sein même de la nature ces éléments dont elle a
-besoin pour soutenir ses forces corporelles et, à vrai dire, moins pour
-le soutien de ses forces corporelles que pour le maintien de ses
-liaisons avec le grand tout maternel. En cela elle ne peut souffrir
-aucune barrière, et voit des ennemis en tous ceux qui veulent
-s’interposer à de pareils mystères.
-
- * * * * *
-
-Comme nous gravissions aujourd’hui le monticule d’_Aja Kyriaki_, sur le
-faîte duquel s’esseule la petite chapelle entourée de cyprès (qui,
-apparemment, ont grimpé là-haut pour envelopper sa solitude près du
-ciel, de leurs soupirs), l’impératrice dit:
-
---Lorsque j’étais pour la première fois, à Corfou, j’ai souvent visité
-la villa de Baila: elle était délicieuse, parce qu’elle était toute
-abandonnée au milieu de ses grands arbres; et elle m’a tellement attirée
-que j’ai fait d’elle l’_Achilléion_. Mais j’en ai détruit l’antique
-mélancolie. Maintenant, à vrai dire, je le regrette. Nos rêves sont
-toujours plus beaux, quand nous ne les réalisons pas. C’est aussi à
-cause du voisinage de l’_Aja Kyriaki_ que j’ai si fort désiré d’habiter
-ici. Et je veux que l’on m’y ensevelisse, si jamais je dois me noyer
-dans la mer. Mes sœurs aussi croient qu’elles mourront de cette manière.
-Là-haut il n’y aura que les étoiles au-dessus de moi, et les cyprès
-auront assez de soupirs pour moi, plus que n’en sauraient avoir les
-hommes: je trouverai une plus sûre éternité dans ces lamentations des
-cyprès que dans la mémoire de mes sujets. Chez les cyprès, l’état de
-tristesse et les plaintes sont une fonction vitale, comme, chez les
-hommes, les méchants propos et les calomnies.
-
-Puis, ses regards rassérénés, elle ajouta:
-
---La première fois, je suis montée ici toute seule. Ma dame d’honneur
-était une jeune et très belle dame et je ne voulais pas la fatiguer.
-Elle avait aussi grand’peur du soleil, pour son teint.
-
---Votre Majesté était, déjà alors, intrépide, dis-je.
-
---Plus qu’aujourd’hui! Et pourquoi aurais-je eu peur? Où il n’y avait
-personne! Et ceux que l’on pourrait y rencontrer sont tous des gens si
-civils, si pleins de culture. J’ai remarqué, plus tard, que le
-gouverneur anglais m’avait fait suivre par quelques gendarmes, mais tout
-de suite je les ai renvoyés. Je marche toujours à la recherche de ma
-Destinée; je sais que rien ne peut m’empêcher de la rencontrer, le jour
-où je dois la rencontrer. Tous les hommes doivent, à un certain moment,
-se mettre en route à la rencontre de leur Destinée. Le Destin, pendant
-longtemps, tient ses yeux fermés mais, un jour, il nous aperçoit tout de
-même. Les pas que l’on devrait s’abstenir de faire pour ne pas tomber
-sur lui, ces pas-là, justement, se font fatalement. Et moi, je fais ces
-pas de tout temps.
-
-Au bout de quelques secondes, elle dit encore:
-
---Qu’arriverait-il, si un jour je me noyais? Les gens diraient:
-«Qu’avait-elle besoin d’aller en mer, en plein hiver, elle, une
-impératrice, au lieu de rester tranquille, à Vienne, dans sa Burg?»
-Pourtant, cela m’arrivera-t-il de façon encore plus surprenante,
-peut-être, même pour une impératrice. Le destin parfois, soufflette les
-certitudes et l’infatuation des hommes. Il est souvent comme le Cyclope
-qui voulait dévorer Ulysse avec des honneurs tout particuliers--qui de
-ce repas aurait volontiers fait un poème. Une fin semblable me
-dédommagerait de beaucoup de choses.
-
- * * * * *
-
-Découvert aujourd’hui une nouvelle prairie: de tous côtés, des oliviers
-s’étaient avancés jusqu’au bord de la clairière; et ils se tenaient en
-cercle, et ils retenaient leur haleine, comme s’ils voulaient écouter
-les fleurs qui s’étaient rassemblées au dedans de l’enclos de cette
-édénienne prairie pour y donner le muet et enivrant spectacle de leur
-éphémère existence. Il y avait là d’innombrables tulipes d’iris, à peine
-élevant la tête au-dessus du sol, lilas pâle aux rayures dorées, comme
-si l’aurore les eût touchées de ses doigts, et de tout petits œillets
-qu’on eût dit sortis d’un jardin de poupée, blancs et roses, avec des
-allures de grands œillets des jardins, mais plus délicieusement embaumés
-que ceux-ci, et des crocus en soie jaune safran, et des anémones aux
-lèvres trop rouges et au cœur sombre, des sveltes touffes d’asphodèles,
-épanouies en luxuriantes fleurs rosées, assiégées de bourdons bruyants,
-puis des fenouils et de grasses dents-de-lion d’un jaune excessif, riant
-de toute leur face, et encore des iris et des lis sauvages, mais d’une
-espèce jamais aperçue, altiers et magnifiques sur des tiges raides, avec
-des pétales qui tristement s’affaissaient et étaient d’un ténébreux
-violet, comme la nuit naissante; et encore des tulipes, avec des taches
-rouge de sang sur leurs joues pâlottes; et puis une joyeuse bande
-enfantine de pâquerettes, qui regardaient vers le ciel en un infini
-étonnement, et ne pouvaient se séparer les unes des autres, et
-s’étendaient en exquises nappes blanches, et faisaient des rondes, et se
-cachaient dans les fossés; et de tranquilles troupeaux de camomilles,
-paissant moutonnièrement dans l’herbe: et partout, sur de hautes tiges
-mollement infléchies, des pelotes rondes de laine soyeuse, dont, de
-temps en temps, des filets partaient en voyage et, lentement, sur toute
-la prairie planaient. Tout cela enchevêtré, perdu dans un monde
-d’herbages délicats... Quand, par hasard, un soupir errant de la brise
-pénétrait dans cette baie de tendres rêveries florales et de
-paradisiaques mélancolies, un frisson d’indicible solitude courait sur
-toutes ces tiges légères et sur toutes ces vivantes corolles échevelées,
-et alors, comme enivrées, les fleurs commençaient à branler leurs têtes,
-et à danser, en se faisant vis-à-vis de loin, et si passionnément que
-plus d’une en perdait, (ô la tendre effeuillaison!) ses plus beaux
-pétales. Alors, les bourdons, troublés dans leurs jouissances,
-s’envolaient, et venaient voltiger, avec des accents de contrebasse,
-autour des fleurs dansantes. Quelques-uns pourtant restaient accrochés
-aux calices des fleurs, et se balançaient avec elles, s’oubliant en un
-trop long baiser, tandis qu’un rire secret courait à travers les
-oliviers.
-
---Chaque jour une nouvelle prairie, plus belle que les prairies
-contemplées jusqu’ici! dit l’impératrice; c’est un émerveillement
-inexprimable, quelque chose, comme un vertige de solitude et de
-silence, que je remporte, chaque fois, de ces prés fleuris, dans mes
-ténèbres et dans l’habituelle clameur de la vie.
-
-C’est ainsi qu’elle surprend les secrets de la nature, et qu’elle les
-révèle, inconsciemment, par elle-même.
-
-Au retour, j’attirai, encore, l’attention de l’impératrice sur les
-petits œillets sauvages que nous rencontrions en foule, et qui, toujours
-jouaient les grands œillets des jardins, et aussi sur les bourdons qui
-s’accrochaient insatiablement aux tendres calices des fleurs ou se
-poursuivaient, jalousement. Je pensais l’égayer ainsi, mais elle dit:
-
---Quand on applique nos rapports humains aux bourdons ou aux fleurs, qui
-sont choses exquises et éternelles, on voit combien notre humanité est
-ridicule. Et dire que nos _humanités_ se perfectionnent de plus en plus!
-
- * * * * *
-
-Je ne sais pourquoi, aujourd’hui, à l’ombre des oliviers, j’ai senti la
-présence réelle de SA tristesse, comme si je la voyais, matériellement,
-glisser à côté de sa figure délicate, si douloureusement cambrée. Elle
-me parut marcher, comme Alceste, au-devant de la mort; et elle se
-hâtait, se hâtait, comme si avec Alceste, elle eût chanté.
-
- _Soleil et splendeur du jour,_
- _Et ronde céleste des nues qui passent._
-
- * * * * *
-
- _Je vois la barque à rames, sur le lac je la vois.
- Et le passeur des morts,
- La main sur sa perche,
- Charon, m’appelle:
- «Qu’attends-tu? Hâte-toi! car tu nous attardes!»
- Voilà de quels mots il me presse..._
-
-Quand nous sortîmes de la forêt, je tournai mes regards vers le
-couchant. Là, d’étonnants nuages blancs, comme divinisés, s’étaient
-amoureusement abattus sur la poitrine assoupie d’une montagne, et le
-soir les enveloppait de sa rose défaillance passionnée. Mais sur la
-lande bleue du ciel, de tendres petits nuages passaient, moutons aux
-toisons dorées, comme Alceste les avait vus. Derrière, tristement la
-lune blanche cheminait, pâle bergère, les yeux attachés sur le soleil.
-Cependant le soleil de la vie s’était déjà abîmé dans la mer, et, seul,
-le voile pourpre de ses cheveux derrière lui, encore, ondoyait.
-
- * * * * *
-
-Nous nous sommes promenés, ce soir, un assez long temps sur la grève. La
-mer était esseulée, sans une voile; elle ne bruissait même pas. Les
-montagnes étaient invisibles, car de légères vapeurs les avaient
-voilées. Le soleil avait déjà disparu, et l’on devinait plus qu’on ne la
-voyait sa magnifique agonie, derrière le purpural rideau de ténèbres. Je
-sens toujours un rapport intime entre ELLE et le soleil mourant; quand
-les derniers rayons s’attardent aux faîtes des cyprès, je me sens comme
-forcé de lever les yeux vers elle.--L’impératrice ensuite me dit:
-
---Il est déjà tard, ce sera bientôt l’heure de votre dîner. Je puis
-rester seule et sans manger.
-
---Merci, Majesté, je n’ai pas faim non plus.
-
---Oui, dit-elle, la solitude est une suffisante nourriture.
-
- * * * * *
-
-Nous étions sur la terrasse, à l’heure magique, dans la mélancolie
-éclose après les sublimités du soleil couché.
-
---Voyez, dit l’impératrice, en me montrant du doigt les montagnes
-albanaises, cette sombre file de montagnes, c’est la vie qui s’en va
-dans le lointain sans jamais se lasser.
-
- * * * * *
-
-Nous parlions, aujourd’hui, des _Nibelungen_, de Richard Wagner.
-
---Je tiens Wagner pour un rédempteur, dit l’impératrice. Il n’est pas
-autre chose que l’incarnation musicale d’une connaissance de nos secrets
-intérieurs, venue, inconsciemment, en nous, à maturité. Le mot
-_Tondichter_ (_Poète de sons_) n’exprime, à mon avis, que la forme
-extérieure et sensible de sa révélation, mais non ce qu’il était
-lui-même. Il était justement, et uniquement, les mystères mêmes de notre
-existence qui sont devenus science libératrice.
-
-Puis elle dit, (peut-être, sans s’en rendre compte et sans le vouloir,
-transformant harmonieusement en sons fluides les mouvements de sa
-pensée):
-
---Nous devons accueillir en nous la musique de toute chose et la fondre
-en nous en une unité. Nous devons nous pencher sur le cœur de la terre,
-et prêter l’oreille à ses battements. Là, confluent, comme en une conque
-mystique, les grandes harmonies: tous les rayons de soleil qui jamais ne
-s’éteignent, et les rêves qui ne sont pas encore nés, et les joies des
-fleurs, et les mélancolies des automnes, les langueurs des rivières vers
-le lointain, et les silences des nuées. Nous devons, ajouta-t-elle,
-retourner là d’où nous sommes venus, au primordial bruissement du Rhin,
-d’où naquit le chant du _Rheingold_. De cette manière, vainqueurs, nous
-remporterons la victoire sur nous-mêmes. Ce que nous ne pouvons parfaire
-qu’avec l’aide de la mort, nous devrions l’accomplir seuls et encore
-vivants.
-
-Ainsi elle créait elle-même, devant mes yeux, par les fugitifs gestes
-délicats et si magnifiques de son âme, l’image idéale et véritable de
-son être.
-
-Toujours je la vois devant moi, cherchant à mettre le chant de sa vie
-intérieure en unisson avec la grande mélopée du monde, qui résonne en un
-intérieur silence éternel; je la vois prêter l’oreille aux vagues et aux
-vents, qui se taisent, sonores, aux constellations qui chantent
-silencieuses, aux douces fleurs qui exhalent leurs âmes en harmonies. Et
-quand sur la grève tragique et sans âge, elle voit les flots s’épanouir
-en toujours nouvelles blanches floraisons, les fleurs frissonner en
-vagues sur les collines assoupies, la clarté des étoiles et le souffle
-des vents autour de sa tête mollement fluctuer, alors aussi, de l’onde
-de sa tristesse, elle puise de virginales corolles inconnues, et s’en
-couronne comme Ophélie.
-
-Elle a découvert la clef de la vie en sa nostalgie, et maintenant elle
-vit parallèlement avec l’univers dont son âme enclôt les secrets et les
-forces. Elle est la nature même dans la nature; elle est le sens de la
-nature et ses lois. Les fleurs n’ont rien à demander, parce qu’elles ne
-savent rien. Il en est de même d’elle, parce qu’elle sait tout. Tout ce
-qui jamais exista, qui jamais fut inventé et su, se brise, retombe au
-néant devant l’éternité de ses vérités et la force de ses certitudes.
-Elle a subjugué la matière par son intérieur rayonnement. Elle a rompu
-les chaînes de son âme, en s’écartant du parc à bétail des _humanités_,
-en refusant de faire partie du troupeau social. Elle a dissous son
-extérieure et saisissable forme en pures lignes de beauté, en se pliant
-aux contours des montagnes, en s’offrant à la mer, en s’abîmant dans le
-repos de la lande. Mais ses rêves, mais ses vœux et ses certitudes, elle
-leur a fait promouvoir les mondes de son âme, comme sous une impulsion
-cosmique,--et elle est devenue ainsi l’_éternelle errante_, sur des
-sentiers qui enclosent tout passé, tout présent et tout avenir. Elle est
-l’âme des _hommes futurs_ qui, par leur compréhension désolée de
-l’univers, reviendront à la _vie-enfant_ des végétations.
-
-Je me vois parfois obligé de me contenir pour ne pas éclater en
-jubilations, tant je me sens enrichi par la contemplation de sa Psyché.
-
-Elle m’a appris à discerner en moi l’image de moi-même et à écouter la
-musique de mes pensées. Elle m’a donné son humilité et tous ses dédains.
-
-J’ai découvert avec ses yeux la beauté qui gît, cachée, dans la vie.
-Elle m’a montré les secrets qui gisent dans les montagnes ou dans les
-vagues, elle m’a fait comprendre les intimes liaisons entre les hommes
-et les roses qui s’effeuillent. Elle a ouvert l’infini de l’Océan à mon
-âme, elle a prêté à mes rêves le bleu du ciel, elle a instillé dans mes
-paroles les chansons des pins. C’est à elle que je dois d’être ce que je
-suis,--et tout ce que jamais j’ai imaginé ou œuvré n’a valu que pour
-elle, n’a que vers elle reflué, comme vers la source primitive. C’est
-assez de bonheur d’avoir vécu pour acquérir ce que pour moi elle fut.
-
- * * * * *
-
-C’est demain que je pars pour aller retrouver mes parents. La date avait
-été fixée, du jour où ELLE m’avait appelé près d’elle.
-
-Naturellement, mon arrivée, ma présence, mon départ ne sont pour elle
-qu’un épisode: «Le changement fait le charme de la vie!» Le beau pin de
-Miramare ne s’inquiétait pas non plus des moineaux qui se querellaient à
-son faîte. Mais pour moi, cet _épisode_ est devenu la vie même. Et... je
-ne sais ce que sera la suite de cela.
-
- * * * * *
-
-Pour la dernière fois, comme en rêve, j’ai cueilli, à ses côtés, des
-crocus et des anémones, en une de ces prairies qu’ELLE m’a rendues si
-chimériques.
-
---Regardez ce paysage, me dit-elle, de toute la force de vos prunelles,
-car, peut-être, jamais ne le reverrez-vous ainsi.
-
-Et j’ai bu le printemps et m’en suis enivré jusqu’à une triste frénésie,
-comme s’il devait être le dernier, ou comme si les futurs printemps de
-ma vie ne devaient fleurir qu’en le souvenir de celui-là...
-
- * * * * *
-
-J’ai pris congé d’ELLE dans le péristyle. Il était dix heures du soir.
-Par exception, elle m’avait fait appeler, encore une fois, à cette heure
-tardive, pour que je prisse congé, car le bateau de Patras partait, le
-lendemain matin, de très bonne heure, de sorte que je n’aurais pu la
-revoir. Mon âme était lourde comme une nuée. Et une nuée de mélancolie
-se leva en moi et m’enveloppa tout entier, quand je vis sa chère et
-auguste forme noire glisser, à la lumière bleuâtre des ampoules à
-tritons, entre les blanches colonnes du péristyle, telle que jamais plus
-je ne devais la voir. Je ne prononçai pas un mot, pour ne pas
-effaroucher quelque chose en moi, et pour prolonger le plaisir que je
-prenais à l’amertume de ma propre douleur. Mais ELLE, elle parla plus
-que d’habitude, d’une voix qu’il me sembla n’avoir jamais entendue si
-suave et si dolente. Je ne sais ce qu’elle me dit; je sais seulement que
-mes larmes tombèrent sur sa liliale main, quand elle me la tendit à
-baiser. Elle me glissa dans la main un écrin de velours rouge, en
-murmurant:
-
---Soyez béni et heureux.
-
-J’entendis clairement ces mots, mais je ne les compris que plus tard,
-après que je me fus éloigné. Dans le grondement de mon sang, qui
-couvrait le bruit de mes pas, je descendis les degrés de marbre de
-l’_escalier des dieux_, et me rendis dans ma chambre. Là, je sentis
-l’écrin dans ma main, sinon je n’aurais cru à la réalité de cette heure;
-je l’ouvris: une épingle d’or, un E grec, serti de brillants et surmonté
-de la couronne impériale, s’y trouvait. Les pierres à la clarté de la
-lumière électrique projetaient de rouges larmes. Je me souvins alors
-que SES yeux m’avaient regardé longuement et comme voilés, lorsque je
-m’étais incliné pour la dernière fois sur la première marche de
-l’escalier, sans savoir ce que je faisais. Puis je sortis--il devait
-être minuit--de ma chambre et du château, sur la route: je me mis, par
-ce lugubre minuit, à gravir la hauteur escarpée d’en face. Le paysage me
-sembla inconnu et brouillé; j’entendais mes pas comme de loin, et ce
-m’était comme si ma tristesse se trouvait hors de moi et marchait à mes
-côtés, telle une ombre...
-
-Je me réveillai dans la nuit, avant que l’aube n’eût versé sa pâleur sur
-mes vitres, et j’aperçus, près de mon oreiller, la bougie allumée, que
-j’avais oubliée d’éteindre: elle attendait,--elle semblait avoir attendu
-toute la nuit que je m’éveillasse, comme si elle eût symbolisé mon
-chagrin en éveil, qui avait continué à se consumer tout seul pendant mon
-sommeil. Et mon cœur se déchira en une indicible désolation...
-
- * * * * *
-
-Et puis, mon vaisseau passa devant la rive de Benizze. Là-haut, sur le
-sommet de la colline, se tenait le blanc château dans les arbres, comme
-n’importe quel édifice étranger, fermant sa vie au dehors. Et les
-petites lames, qui, sans cesse, revenaient se jeter sur la grève,
-étaient tellement pressées, qu’elles ne se retournèrent point vers
-moi...
-
-
- ΤΕΛΟΣ
-
-
- _ACHEVÉ D’IMPRIMER_
- le vingt-trois juin mil neuf cent
- PAR
- BUSSIÈRE
- A SAINT-AMAND (CHER)
- pour le
- MERCVRE
- DE
- FRANCE
-
-
-
-NOTES:
-
-[A]
-
- Trop fragmentaires sont le monde et la vie.
- J’irai trouver le professeur allemand,
- Celui-là s’entend à harmoniser la vie,
- Et il en fait un très intelligible système;
- Avec ses bonnets de nuit et les pans de sa robe de chambre,
- Il bouche tous les trous de l’édifice du monde.
-
-
-[B] Brûlée vive, on le sait, en 1898, dans l’incendie du Bazar de la
-Charité.
-
-[C]
-
- La belle dame
- Dit en pleurant:
- Qu’elles sont immobiles
- Les étoiles au ciel!
- Ce souffle qui halette
- Du soleil las,
- Comme il m’endort!
- Et la lune, maculée,
- Tel un miroir
- Usé et vieux,
- Face angoissée,
- Que me veut-elle?
-
- * * *
-
- Que les épaules soient franches,
- Et les bras blancs.
-
- * * *
-
- Quelle chose au monde
- En puis-je plus faire!
-
-
-[D] _Poisson frit_, terme par lequel on désigne en allemand les
-jeunes filles dans l’âge ingrat, et dont le trait caractéristique, en
-Allemagne, est la précocité jointe à une affectation de naïveté et une
-exaltation sentimentale et idéaliste, plutôt ridicules.
-
-[E]
-
- Soyez content, mon petit seigneur!
- Ça, c’est un vieux tour:
- Là, par devant, il disparaît,
- Mais il revient par derrière.
-
-
-[F]
-
- O mer!
- Mère de la beauté, de celle qui de l’écume surgit!
- Déjà, flairant les cadavres, volette
- La spectrale blanche mouette,
- Et son bec sur le mât elle aiguise.
-
-
-[G]
-
- Loin sur les roches écossaises
- Se tient une femme belle et malade,
- Délicatement transparente et blanche comme le marbre...
- Et le vent éparpille ses longues boucles
- Et traîne son sinistre chant
- Par-dessus la mer déserte et orageuse.
-
-
-[H]
-
- C’est chose dure de dire quelle était
- Cette forêt sauvage âpre et forte,
- Car la pensée en renouvelle la crainte.
-
-
-[I]
-
- Hé, Siegfried a tué le nain méchant...
- Gai dans ma peine je chante l’amour,
- En ma douleur, de délices je tisse mon chant,
- Ceux qui désirent, seuls, en connaissent le sens...
-
-
-[J] _Sa Grâce_: c’est la Très sainte Vierge.
-
-[K] On sait que Capo d’Istria est tombé victime d’un attentat.
-
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ÉLISABETH DE BAVIÈRE,
-IMPÉRATRICE D'AUTRICHE ***
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- The Project Gutenberg eBook of Élisabeth de Bavière,
-par Constantin Christomanos.
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-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Élisabeth de Bavière, Impératrice d&#039;Autriche</span>, by Constantin Christomanos</p>
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
-at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
-are not located in the United States, you will have to check the laws of the
-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Élisabeth de Bavière, Impératrice d&#039;Autriche</span></p>
-<p style='display:block; margin-left:2em; text-indent:0; margin-top:0; margin-bottom:1em;'><span lang='fr' xml:lang='fr'>Pages de journal, impressions, conversations, souvenirs</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Constantin Christomanos</p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Translator: Gabriel Syveton</p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Illustrator: Fernand Khnopff</p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Contributor: Maurice Barrès</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: October 21, 2022 [eBook #69194]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>ÉLISABETH DE BAVIÈRE, IMPÉRATRICE D&#039;AUTRICHE</span> ***</div>
-<hr class="full">
-
-<div class="c">
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-</div>
-
-<div class="blk">
-<p class="cb">CONSTANTIN CHRISTOMANOS</p>
-
-<h1>Élisabeth de Bavière<br>
-<small>Impératrice d’Autriche</small></h1>
-
-<p class="c">&#8212;<i>PAGES DE JOURNAL</i>&#8212;<br>
-<br>
-IMPRESSIONS, CONVERSATIONS, SOUVENIRS<br><br>
-<small>
-TRADUCTION DE GABRIEL SYVETON<br>
-PORTRAIT DE L’IMPÉRATRICE PAR FERNAND KHNOPFF<br>
-PRÉFACE DE MAURICE BARRÈS<br><br>
-QUATRIÈME ÉDITION</small><br><br><br>
-<img src="images/colophon.png"
-width="100"
-alt=""><br><br><br>
-PARIS<br>
-SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE<br><small>
-XV, RVE DE L’ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV</small><br>&#8212;<br>
-MCM
-</p>
-</div>
-
-<div class="blk">
-<h1>
-Élisabeth de Bavière<br>
-<small><small>
-<i>IMPÉRATRICE D’AUTRICHE</i></small></small><br>
-</h1>
-</div>
-
-<p class="c"><i>DU MÊME AUTEUR</i></p>
-
-<p class="hang"><span class="smcap">Chants orphiques</span> (<i>Orphische Lieder</i>, éditions allemandes de 1898
-et de 1899, épuisées).&#8212;Édition française en préparation.</p>
-
-<p class="hang"><span class="smcap">La Dame Grise</span> (<i>Die Graue Frau</i>), dialogues dans le crépuscule,
-poème dramatique, traduit en français par Jean de Néthy.</p>
-
-<div class="blk">
-<a href="images/illu-006.jpg">
-<img src="images/illu-006.jpg" height="550" alt=""></a>
-</div>
-
-<p class="c"><small>IL A ÉTÉ TIRÉ A PART DE CET OUVRAGE:</small><br>
-</p>
-<p class="nind"><i>Cinq exemplaires sur Japon impérial, numérotés de 1 à 5</i>;<br>
-<i>Cinq exemplaires sur Chine, numérotés de 6 à 10</i>;<br>
-<i>Douze exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 11 à 22</i>.<br></p>
-<p>&#160; </p>
-<p class="c"><small>JUSTIFICATION DU TIRAGE:</small><br>
-<br>
-<img src="images/illu-008.png"
-width="90"
-alt="">
-<br>
-<br>
-<br>
-<small>Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y compris<br>
-la Suède, la Norvège et le Danemark.<br></small>
-</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_7">{7}</a></span></p>
-<h2><a id="PREFACE"></a>PRÉFACE</h2>
-
-<h2><a id="UNE_IMPERATRICE_DE_LA_SOLITUDE"></a>UNE IMPÉRATRICE DE LA SOLITUDE</h2>
-
-<p>Cette impératrice qui, par une fuite continuelle, par son éventail
-interposé et par la pratique de la restriction mentale avait pu jusqu’à
-sa mort cacher le chef-d’œuvre qu’elle s’était elle-même créée, nous
-allons la contempler, sinon directement, du moins telle qu’elle se
-réfléchit dans la mémoire d’un jeune poète tout préparé par son
-tempérament et par les circonstances à ressentir la beauté.</p>
-
-<p>Le docteur Christomanos se souvient que j’ai essayé de décrire une
-méthode pour créer et pour gouverner notre sensibilité, et même, nous
-raconte-t-il, l’impératrice daignait se plaire à ces petits romans dont
-il lui donnait lecture; il pense à juste titre que son analyse lyrique
-d’une reine qui ne voulut d’autre royaume que sa vie intérieure, qui
-s’appli<span class="pagenum"><a id="page_8">{8}</a></span>qua uniquement à s’épurer et à reculer les bornes de sa rêverie,
-nous fournira la plus abondante et la plus poétique contribution au
-Culte du Moi. Mais qui sommes-nous pour toucher à ce magnifique poème où
-l’imagination du plus pauvre lecteur amassera d’elle-même un abondant et
-magnifique commentaire? La divine Antigone de Sophocle dit à sa sœur
-Ismène: «Depuis longtemps je suis morte à la vie, je ne peux plus servir
-que les morts.» C’est une insensée, pense Créon. «Prince, lui répond
-Ismène, jamais la raison que la nature nous a donnée ne résiste à
-l’excès du malheur.» On aime à trouver dans la langue que préférait
-l’impératrice Elisabeth les mots qui peuvent le moins offenser sa plaie
-vive.</p>
-
-<p>Du point de vue où nous nous plaçons, nous devons bénir ses souffrances.
-La jeune impératrice Elisabeth d’Autriche émerveillait ses peuples et la
-haute société européenne, mais quel que fût le romanesque de sa première
-beauté, on préférera celle que lui firent les meurtrissures de la vie.
-L’Impératrice Eugénie la copiait. Qui donc<span class="pagenum"><a id="page_9">{9}</a></span> pourrait nier ce que des
-pleurs de sang sur leurs visages et les stigmates de la vie ajoutèrent à
-des charmes de déesse?</p>
-
-<p>Au seul prononcer de ce nom, l’impératrice Elisabeth, le lecteur
-imaginatif&#8212;et celui-là seul poursuivra cette lecture&#8212;voit de ses
-propres yeux un confus amas d’horreurs autour d’un trône chancelant! Sa
-sœur, la duchesse Sophie d’Alençon, brûlée vive au Bazar de la Charité;
-une autre sœur, qui perd héroïquement un royaume; son beau-frère,
-l’empereur Maximilien Iᵉʳ, fusillé, le 19 juin 1867, à Queretaro; sa
-belle-sœur, l’impératrice Charlotte, folle de douleur; son cousin
-préféré, le roi Louis II de Bavière, noyé, le 13 juin 1886, dans le lac
-de Starnberg; son beau-frère, le comte Louis de Trani, suicidé à Zurich;
-l’archiduc Jean de Toscane renonçant à ses dignités et se perdant en
-mer; l’archiduc Guillaume tué par son cheval; sa nièce, l’archiduchesse
-Mathilde, brûlée vive; l’archiduc Ladislas, fils de l’archiduc Joseph,
-tué à la chasse; son propre fils enfin, le prince héritier Rodolphe,
-suicidé ou assassiné, le<span class="pagenum"><a id="page_10">{10}</a></span> 30 janvier 1889, au château de Meyerling.
-Ainsi, chez cette descendante des Wittelsbach, les circonstances
-extérieures aident les inclinations naturelles. Et la mort vient donner
-un suprême prestige à cette âme que les coups acharnés du destin avaient
-travaillée comme une matière rare.</p>
-
-<p>Le docteur Christomanos ne nous fait pas l’histoire des souffrances de
-l’impératrice Elisabeth. Sans doute, il serait intéressant d’étudier ces
-cruelles étapes de sa beauté et cette lente altération qui la menait,
-vivante, dans les solitudes et qui, morte, la sort de la foule vulgaire
-des ombres. On aimerait une biographie-psychologie pareille à celle que
-Jacques Bainville vient de consacrer à Louis II de Bavière. Mais nous
-prendrons l’Impératrice telle qu’on la trouve dans ce «Journal», sur
-cette table d’anatomie.</p>
-
-<p>Il faut d’abord que l’on sache de qui nous tenons ces précieuses
-révélations. Regardons ce que vaut l’instrument par lequel nous allons
-voir, M. le docteur Christomanos.</p>
-
-<p>Il était un petit étudiant d’Athènes qui tra<span class="pagenum"><a id="page_11">{11}</a></span>vaillait tout le jour et
-fort avant le soir, dans une maison triste et décente d’un faubourg de
-Vienne. Seulement, quand il cherchait des citations latines pour sa
-thèse sur «les Institutions byzantines dans le droit franc», parfois il
-rêvait et soupirait. Au soir tombant, un merle venait se poser sur le
-toit d’en face et chantait, chantait, jusqu’à ce que l’obscurité effaçât
-sa petite forme et sa petite voix. Or, voici que l’Impératrice eut le
-caprice d’apprendre le grec et voulut un jeune Hellène qui la suivit
-dans ses promenades. On lui désigna l’étudiant. Elle le fit chercher par
-une voiture de la cour.</p>
-
-<p>Vous connaîtrez ce qu’il y a de défauts et de qualités dans celui qui va
-être notre guide rien qu’à lire cette première page, charmante d’amour
-pour la beauté, et dans laquelle nous reconnaissons un frère très
-lointain, tout imprégné d’orientalisme, de notre Julien Sorel:</p>
-
-<p>«Un valet de pied, vêtu de noir, me reçut à l’entrée du parc, et me
-signifia que Sa Majesté m’invitait à l’attendre dans le jardin. Il me
-conduisit à un endroit du parc, près du château, et m’y laissa<span class="pagenum"><a id="page_12">{12}</a></span> seul,
-après s’être profondément incliné devant moi. Subitement transporté de
-l’atmosphère grise et du banal tous les jours de la ville dans cet
-impérial jardin fermé où ne pénétraient pas les simples mortels, secoué
-par l’attente d’un événement décisif, je me trouvais jeté pour ainsi
-dire hors des bornes de ma conscience. C’était comme si j’éprouvais tout
-cela en une autre personne qui pourtant était bien moi. J’avais le
-sentiment de rêver un beau rêve, et je craignais qu’il ne s’évanouît
-trop tôt; d’autre part, le désir impatient de ce qui allait venir me
-torturait, comme si je ne pouvais pas attendre le réveil.</p>
-
-<p>«Je ne connaissais l’impératrice que par ses portraits qui la
-représentaient presque toujours le diadème au front. J’étais plein d’un
-indicible émoi. Autour d’un buisson tremblant de mimosa aux innombrables
-fleurs d’or, des essaims d’abeilles bourdonnaient. De toutes ces petites
-boules en floraison, rayonnait, avec leur doux parfum enivrant, un
-sourire d’or. Certes, elles ne savaient pas qu’elles étaient là pour moi
-autant que pour les abeilles, pour que<span class="pagenum"><a id="page_13">{13}</a></span> leur regard, pour que leur
-souffle embaumé me rendissent cette heure inoubliable, autant que pour
-donner leur miel aux abeilles. Comme les abeilles, mon sang bourdonnait
-à mes tempes, et je me disais: «Voilà un monde qui vit sans nous, qui ne
-semble pas nous connaître, et qui, cependant, d’une distance infinie,
-tend vers nous.</p>
-
-<p>«Je ressens encore la poésie de cette heure d’attente qui m’emportait
-loin de moi-même vers un infini lointain, qui me précipitait dans un
-abîme! Si bien que, lorsque je revins à moi, j’étais la proie d’une
-sensation étrange, comme si du fond crépusculaire et verdâtre des mers,
-une vague puissante m’eût jeté sur une terre étrangère et inconnue du
-pays de la vie. Et tandis que j’attendais là, mon cœur s’emplissait de
-plus en plus de la certitude que j’étais sur le point de voir apparaître
-ce que ma vie aurait de plus précieux.</p>
-
-<p>«Soudain, elle fut devant moi, sans que je l’eusse entendue venir,
-svelte et noire.</p>
-
-<p>«Dès avant que son ombre m’eût atteint pour me tirer en sursaut du rêve
-où je m’abîmais, je<span class="pagenum"><a id="page_14">{14}</a></span> sentis son approche, et cette sensation surgit
-juste avec sa venue, et cependant me sembla être née en moi depuis bien
-longtemps, comme si j’avais vécu avec elle des heures et des années.
-Elle était devant moi, un peu penchée en avant; sa tête se détachait sur
-le fond d’une ombrelle blanche que traversaient les rayons du soleil, et
-qui mettait une sorte de nimbe léger autour de son front. De la main
-gauche, elle tenait un éventail noir légèrement incliné vers sa joue.
-Ses yeux d’or clair me fixaient, parcourant les traits de ma figure, et
-comme animés du désir d’y découvrir quelque chose. Ont-ils trouvé ce
-qu’ils cherchaient? Est-ce plus tard seulement qu’ils me sourirent, ou
-bien ont-ils eu pour moi, dès le premier jour, ces rayons souriants?</p>
-
-<p>«En cet instant, je n’avais pas le temps de réfléchir à cela, et les
-sentiments que je distingue aujourd’hui si clairement n’existaient alors
-qu’en germe, inconsciemment et momentanément réunis en moi. Je ne sus
-tout de suite qu’une chose: c’était Elle. Et j’eus aussi une grande
-surprise: comme elle ressemblait peu à tous les portraits que<span class="pagenum"><a id="page_15">{15}</a></span> je
-connaissais d’elle! C’était un être tout autre, et pourtant c’était
-l’impératrice: j’étais devant une des apparitions les plus idéales et
-les plus tragiques de l’humanité. Ce que je lui dis alors? J’ai honte de
-le rappeler à mon imagination. Je balbutiais quelques phrases
-embrouillées sur ma joie et le grand honneur... Mais elle me tira de mon
-grand embarras en disant, les yeux rayonnants d’une grâce infinie:
-«Quand les Hellènes parlent leur langue, c’est comme une musique.»</p>
-
-<p>Que parlai-je de Julien Sorel. Cet étudiant hellène, c’est un jeune
-frère de la jeune Esther quand elle s’évanouit devant Assuérus. On croit
-entendre, plus délicat et plus approprié à ce professeur de grec le vers
-racinien:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Esther, que craignez-vous? suis-je pas votre frère?<br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>A la suite de ce guide d’une folle sensibilité unie au goût des plus
-rares fantaisies esthétiques, pénétrons un instant dans l’intimité
-d’Elisabeth d’Autriche. Lisons ensemble le récit que nous donne M.
-Christomanos de son premier séjour à la Hofburg:<span class="pagenum"><a id="page_16">{16}</a></span></p>
-
-<p>«Mon appartement se trouve dans l’aile léopoldine. On arrive du
-Franzensplatz, à côté du corps de garde, par un étroit escalier en
-colimaçon, jour et nuit éclairé au gaz,&#8212;«l’escalier des confiseurs»,&#8212;à
-un long corridor tapissé de nattes,&#8212;«le passage des demoiselles». Une
-suite de portes avec des noms de dames d’honneur sur des cartons blancs.
-Tout au bout, des gardes de la Burg qui vont et viennent lentement avec
-des cliquetis de sabres. A ma surprise, je lis sur une de ces portes mon
-nom. C’est l’étiquette de mon existence à venir dans l’armoire à tiroirs
-de la cour. Ma chambre est vaste, mais basse de plafond. Un parquet poli
-comme un miroir, sur lequel le feu du poële fait glisser de rouges feux
-follets. Teintures et meubles à rayures grises et blanches. Une grande
-double fenêtre donne sur la place extérieure du château et sur le
-Volksgarten que maintenant un crépuscule gris enveloppe. Un paravent de
-soie rouge devant le lit que recouvre aussi une lourde soie,&#8212;tout, du
-reste, d’une distinction très simple.</p>
-
-<p>«Le même soir, l’impératrice me reçut. Un do<span class="pagenum"><a id="page_17">{17}</a></span>mestique de service privé
-vint m’avertir que Sa Majesté avait appris mon arrivée et me priait de
-me rendre près d’elle. Je me hâtai vers elle, à pas muets sur les
-nattes, tout le long du couloir, parmi des laquais et des femmes de
-chambre qui chuchotaient, puis, après un coude, par un corridor plus
-large, qui traverse l’aile de l’impératrice Amélie. C’est la partie du
-château qui regarde le Franzensplatz du gros œil de son horloge,
-étincelant le soir; elle est habitée exclusivement par l’Impératrice et
-sa suite. Par une porte secrète, j’arrivai au grand escalier d’honneur,
-puis, un étage plus bas, sur un palier, où un garde de la Burg en grand
-uniforme était planté immobile devant une portière de velours; derrière
-cette portière, un vestibule de style empire, avec ce luxe froid et nu
-des antichambres princières où l’on gèle si atrocement quand on n’est
-pas un laquais. Plusieurs huissiers à bas blancs, culottes vert amande,
-s’inclinèrent devant moi jusques à terre, les portes s’ouvrirent comme
-d’elles-mêmes, et je me trouvai à l’improviste dans une seconde pièce
-qui était encore plus somptueuse, mais dont<span class="pagenum"><a id="page_18">{18}</a></span> l’accueil me fut moins
-fermé et moins hautain. Là, un huissier en frac noir vint à ma
-rencontre. Et, à ce moment, je m’aperçus que j’avais pris
-instinctivement une nouvelle allure, et que je la soutenais avec une
-grande virtuosité; ici, il s’agit de marcher sans s’arrêter et sans
-hâte, en glissant sur le parquet plutôt qu’en le foulant, sans butter
-aux saluts ni aux révérences. Le valet de chambre de l’impératrice,
-également en frac noir (la livrée de deuil privée de l’impératrice),
-sortit de la porte opposée, s’inclina profondément, et disparut aussitôt
-par la même porte, sur la pointe des pieds, pour m’annoncer. Tous ces
-gens retenaient leurs souffle et leur âme, et n’étaient que frac et
-pointes des pieds. Et alors, la porte s’ouvrit à deux battants, sans
-bruit. Derrière un paravent de soie rouge, j’entrai dans une salle vaste
-et brillamment éclairée. Les murs étaient tendus de soie rouge, et
-devant mes yeux scintillaient meubles dorés, larges et profonds miroirs
-tenant des panneaux entiers, et grands lustres pendants. Une atmosphère
-d’une pureté presque immatérielle s’exhalait vers moi.<span class="pagenum"><a id="page_19">{19}</a></span></p>
-
-<p>«D’une porte opposée, qui était ouverte, et laissait voir un petit
-salon, l’impératrice vint à ma rencontre. Les murs scintillaient de
-rouge sombre, les flammes sans nombre ruisselaient sur les dorures et
-rejaillissaient de la profondeur des miroirs, les cristaux en losange
-des lustres étincelaient comme des pierres précieuses suspendues, et
-l’impératrice, vêtue de noir, se tenait devant moi, souveraine de tout
-cet éclat. Elle me salua, d’abord, de loin, et me dit qu’elle se
-réjouissait de me revoir près d’elle. Et dès qu’elle eut ouvert la
-bouche et que sa voix eût résonné, le rayonnement autour d’elle pâlit.
-Ainsi je connus qu’elle était plus rayonnante encore que tout ce qui
-l’entourait. Je savais déjà, avant d’entrer, ce que je trouverais ici,
-et pourtant j’étais ébloui. Nous nous promenâmes, une heure durant, sur
-le tapis mat, où le pied s’enfonçait comme dans un jeune gazon, dans des
-flots de lumière dont l’attouchement, comme un air tiède, agissait plus
-musicalement encore.</p>
-
-<p>«Tout autour se dressaient les meubles dorés, à de longues distances, et
-dans un calme parfait,<span class="pagenum"><a id="page_20">{20}</a></span> comme des objets enchantés. Dans cette pièce,
-sur ces meubles, ne se posait ni rire ni pleur, nulle ligne ne remuait
-ni ne changeait de place. Des grands miroirs, qui prolongeaient la pièce
-en des lointains infinis, comme sous des masses d’eau transparentes, la
-lumière rebondissait, comme une buée fluide d’or et de sang. Je regardai
-autour de moi et reconnus l’air de l’étiquette espagnole qui se levait
-des coins sombres vers les portraits princiers dans leurs cadres
-lourds.»</p>
-
-<p>Quelques jours plus tard, le jeune Christomanos, appelé à Schoenbrunn
-auprès de l’impératrice, voit des cordes, des appareils de gymnastique
-et de suspension fixés à la porte qui mène du salon au boudoir. «Je la
-trouvai justement en train de «faire des anneaux». Elle portait une robe
-de soie noire à longue queue, bordée de superbes plumes d’autruche,
-noires aussi. Elle avait à recevoir quelques archiduchesses. Je ne
-l’avais jamais vue habillée avec tant de pompe. Suspendue aux cordes,
-elle faisait un effet fantastique, comme d’un être entre le serpent et
-l’oiseau. Pour poser les pieds à terre, elle<span class="pagenum"><a id="page_21">{21}</a></span> dut sauter par-dessus une
-corde tendue assez bas. «Cette corde, dit-elle, est là pour que je ne
-désapprenne pas de sauter. Mon père était un grand chasseur devant
-l’Eternel, et il voulait nous apprendre à sauter comme les chamois.»
-Puis elle me pria de continuer la lecture de l’<i>Odyssée</i>.»</p>
-
-<p>Dans tous ses châteaux, l’Impératrice avait fait peindre Titania
-caressant la tête d’âne. «C’est la tête d’âne de nos illusions que nous
-caressons sans trêve,» disait-elle. On comprend la vie par les éléments
-qu’elle nous donne et avec l’âme qu’on reçut de ses pères. Cette
-personne singulièrement née jugea toutes choses, comme fait Hamlet,
-d’après la vue de cour. Une existence infiniment luxueuse, une humanité
-infiniment fourbe (par platitude et par diplomatie) développent chez un
-être délicat des besoins et des tristesses heureusement inconnus à la
-foule laborieuse.</p>
-
-<p>La satiété et le mépris, voilà, si l’on écarte cet enchantement de
-poésie, les deux caractères que l’on distingue d’abord chez
-l’impératrice. Elle n’aimait plus qu’une chose, impossible à trouver:
-le<span class="pagenum"><a id="page_22">{22}</a></span> pur, le simple, la nature dépouillée de tout artificiel. Ce besoin,
-qu’elle sait bien ne pouvoir satisfaire, commande toutes ses opinions:
-«Moins les femmes apprennent, disait-elle à Christomanos, plus elles ont
-de prix, car elles tirent d’elles-mêmes toute science. Ce qu’elles
-apprennent ne fait à vrai dire que les égarer; elles désapprennent une
-partie d’elles-mêmes pour s’approprier imparfaitement de la grammaire ou
-de la logique. C’est une illusion d’alléguer qu’ainsi cultivées elles
-donneront des fils intellectuellement mieux doués. Et, pour aider les
-hommes dans leurs affaires, elles ne doivent pas leur souffler des
-conseils et des pensées, mais par leur seul contact elles doivent
-éveiller et faire mûrir chez les hommes des idées et des résolutions.»</p>
-
-<p>Ceux qui ont quelque habitude des atténuations que les personnes bien
-élevées se plaisent à donner à leurs pensées distingueront la force de
-ce cerveau qui comprenait, à une époque où ces simples notions sont
-étrangement méconnues, que les êtres peuvent seulement porter les fruits
-produits de toute éter<span class="pagenum"><a id="page_23">{23}</a></span>nité par leur souche. Elevée d’instinct par sa
-délicatesse esthétique à cette vérité scientifique des naturalistes,
-l’impératrice disait un autre jour: «La culture se rencontre même dans
-les déserts de l’Arabie, sur les mers et les prairies solitaires. La
-civilisation étouffe la culture; elle réclame pour soi chaque être
-humain et nous met tous dans une cage. La culture, chaque homme la porte
-en soi <i>comme un legs de toutes ses existences antérieures</i>. Souvent la
-civilisation et la culture viennent de directions opposées et
-s’entrechoquent; alors l’être humain est dégradé. Les pauvres, quelles
-victimes! On leur a pris la culture, et en retour on leur montre la
-civilisation dans un lointain inaccessible.»</p>
-
-<p>Des vues aussi saines, où nous vérifions, une fois de plus, la
-concordance de l’instinct et de la science, la rendaient méprisante pour
-les cuistres. Elle aimait à réciter avec l’accent le plus ironique ces
-vers de Heine: «Le monde et la vie sont trop fragmentaires: je veux
-aller trouver le professeur allemand. Celui-là sait harmoniser la vie,
-et il en fait un sys<span class="pagenum"><a id="page_24">{24}</a></span>tème intelligible: avec ses bonnets de nuit et les
-pans de sa robe de chambre, il bouche les trous de l’édifice du monde.»</p>
-
-<p>Ces accents stridents, ces états nerveux qu’elle appréciait si fort chez
-Heine et qui sont proprement des accès méphistophéliques, lui étaient
-familiers. C’est une sorte de désespoir, où l’humilité et l’orgueil se
-combattent; c’est d’une nature hautaine qui raille les conditions mêmes
-de l’humanité. Aspirer si haut et trouver si bas! Un jour, à Miramar,
-contemplant le pavillon où sa parente l’impératrice Charlotte enferma sa
-folie à son retour du Mexique, elle murmure, après une longue rêverie:
-«Un abîme de trente ans plein d’horreur! Et avec cela on dit qu’elle
-engraisse!»</p>
-
-<p>Des railleries de cette qualité et dans un pareil moment offensent la
-piété des gens simples. Mais ne semble-t-il pas au lecteur que des états
-analogues existent chez le philosophe? Epris des plus beaux cas de
-noblesse, il vit dans le siècle, il en voit la duperie et devient dur.
-Il est amené à considérer les choses sous un aspect immoral, parce<span class="pagenum"><a id="page_25">{25}</a></span>
-qu’il les regarde d’un point où bien peu de personnes se placent.
-L’impératrice Elisabeth cherchait toujours à sortir de la vie, à ne se
-laisser posséder ni par les choses, ni par les êtres. «Quand je me meus
-parmi les gens, je n’emploie pour eux que la partie de moi-même qui
-m’est commune avec eux. Ils s’étonnent de me trouver si semblable à eux.
-Mais c’est un vieux vêtement que, de temps en temps, je tire de
-l’armoire pour le porter quelques heures.»</p>
-
-<p>On sait qu’elle interposait constamment son éventail, son ombrelle,
-entre son visage et les regards. Ceux-ci paraissaient vraiment la faire
-souffrir. Ils la privaient d’elle-même. «Nous devons songer autant que
-possible à sauver au moins quelques instants pendant lesquels, chacun à
-notre manière, nous puissions pénétrer dans notre propre vie. Eh bien!
-quand je me trouve toute seule dans un site solitaire, dont je sais
-qu’il fut peu fréquenté, je sens que mes rapports avec les choses
-diffèrent absolument de ce qu’ils sont si des humains m’entourent. A
-cette différence seulement, je<span class="pagenum"><a id="page_26">{26}</a></span> me reconnais moi-même.» Un autre jour
-elle disait: «Nous n’avons pas le temps d’aller jusqu’à nous, tout
-occupés que nous sommes à des choses étrangères. Nous n’avons pas le
-temps de regarder le ciel qui attend nos regards.» Elle s’exprimait
-enfin dans cette magnifique image, d’un surprenant raccourci, lourde et
-sombre et qui fait miroir à nos plus secrètes pensées: «J’ai vu une fois
-à Tälz une paysanne en train de distribuer la soupe aux valets. Elle
-n’arriva pas à remplir sa propre assiette.»</p>
-
-<p>C’est à réfléchir sur l’émotion éveillée en nous par la femme qui put,
-au hasard d’une promenade, laisser s’évader de son âme une telle pensée,
-que nous vérifions la vérité et la magnificence de sa théorie du
-tragique. «Je crois, disait-elle, que les conflits tragiques agissent
-moins par eux que parce qu’ils nous mettent dans un tel état que nous
-croyons nous approcher de quelque chose d’indéfini et que nous attendons
-toujours dans notre vie. Ce sont des passions ordinaires que l’on met
-sous nos yeux, mais nous les reconnaissons, cependant,<span class="pagenum"><a id="page_27">{27}</a></span> pour quelque
-chose d’autre que ce pour quoi elles se donnent. Ce n’est point par le
-tragique du théâtre que nous sommes pris, mais par des vues plus
-profondes qui ont été éveillées dans notre cœur.» Un autre jour, elle
-disait: «La joie n’est qu’une chose éphémère, un épisode, en attendant
-la passion qui doit venir. Celle-ci vient toujours, car elle est
-l’attente de la destinée que notre vie a pour but d’atteindre; elle est
-la chose la plus triste et par là la plus magnifique qui soit au monde.
-Tous les êtres qui sont beaux attendent leur destinée, et ils sont
-tristes aussi, quand ils n’en sont pas détournés.»</p>
-
-<p>Si vous voulez comprendre davantage cette personne extraordinaire qui
-trahit ses angoisses de nerveuse dans ces grandes vérités à demi-voilées
-et qui faillit elle-même s’anéantir sans rien nous livrer des beautés
-qu’avaient suscitées en elle la préparation des siècles et ses douleurs,
-voyez-la, celle qui fut d’abord une Titania caressant la tête d’âne de
-ses illusions, voyez-la finir comme un roi Lear, trahie par tous ses
-beaux rêves.<span class="pagenum"><a id="page_28">{28}</a></span></p>
-
-<p>Je ne sais rien de plus émouvant et qui donne mieux l’impression d’une
-génialité cherchant éperdument un milieu favorable que les fuites
-continuelles de cette impératrice, et surtout ce jour où elle entraîna
-le jeune Christomanos à Schœnbrunn, sous une pluie de neige fondue, dans
-une tempête de vent, à travers de grandes flaques d’eau. «Nous courons
-comme des grenouilles dans les marais, dit-elle. Nous sommes comme deux
-damnés errant dans le monde infernal. Oui, pour beaucoup de gens, ce
-serait l’enfer. Pour moi, c’est mon temps préféré, car il n’est pas pour
-les autres, je puis en jouir seule. A vrai dire, il n’est là que pour
-moi, comme les pièces de théâtre que le pauvre roi Louis se faisait
-jouer pour lui seul. Encore ce plein air est-il beaucoup plus
-grandiose.» Et elle ajoute: «Certes, je voudrais que l’ouragan fût
-encore plus enragé, car on se sent alors si proche de toutes les choses,
-comme en conversation avec elles!»</p>
-
-<p>On touche ici aux parties les plus élevées de cette rare nature. Avec le
-strident des violons tziganes qui pleurent et sourient, elle nous fait<span class="pagenum"><a id="page_29">{29}</a></span>
-entendre l’hymne panthéiste, l’acceptation, la mort, la vie dispersée
-dans les choses; et parfois les profondes clameurs de la mer viennent
-doubler cette plainte demi-étouffée.</p>
-
-<p>«Sur la mer, dit-elle, ma respiration s’élargit. Elle se règle sur la
-houle. Quand les lames deviennent plus larges, je commence à respirer
-plus profondément. La mer nous déshumanise, ne souffre rien en nous de
-l’animalité terrestre. Dans la tempête, je crois souvent que je suis
-devenue moi-même une vague écumante.»</p>
-
-<p>Quand elle arrive à cette élévation de pensée, cette rare créature égale
-ces grands maîtres de l’humanité qui firent leur principale étude
-d’«accepter» et de mourir, de mourir continuellement. L’un d’eux
-s’exprima-t-il jamais avec plus de magnificence que le jour où cette
-femme déclare: «L’idée de la mort purifie et fait l’office du jardinier
-qui arrache la mauvaise herbe dans son jardin. Mais ce jardinier veut
-toujours être seul et se fâche si des curieux regardent par-dessus son
-mur. Ainsi je me cache la figure derrière mon ombrelle<span class="pagenum"><a id="page_30">{30}</a></span> et mon éventail,
-pour que l’idée de la mort puisse jardiner paisiblement en moi.»</p>
-
-<p>Quelles devaient être ses pensées le jour où Christomanos, dans l’aube
-de Corfou, les troubla? La scène se passe au Palais d’Achille. «Hier, au
-petit jour, écrit Christomanos, je me suis levé et je suis allé&#8212;sans
-savoir pourquoi&#8212;tout droit, par l’escalier des dieux, sur la terrasse
-d’Hermès. Un blanc reflet surgissait à l’est, derrière les croupes
-noires des montagnes, dont les corps immergeaient dans l’obscurité,
-comme dans les ténèbres de leurs propres ombres. De la mer, que l’on
-devinait, plus qu’on ne la voyait, en une immense pâleur noyée,
-montaient les fraîcheurs humides du matin. Au ciel, presque toutes les
-étoiles s’étaient éteintes; une seule, d’une terrifiante grandeur et
-magnificence, était au zénith. C’était Sirius. Au-dessous se dressait
-dans l’air un grand cyprès noir, dont le faîte s’inclinait légèrement
-sous un souffle de brise que l’on ne sentait ni n’entendait... Soudain,
-je la vis glisser, comme une ombre, entre les colonnes du blanc palais.
-Je fus extrêmement surpris de la<span class="pagenum"><a id="page_31">{31}</a></span> trouver là à cette heure, et je voulus
-me retirer; mais elle s’approcha, rapide comme un ange noir qui aurait à
-défendre un paradis, et me dit: «Je suis toujours ici avant le lever du
-soleil pour voir comme tout s’éveille. Il ne faudra plus monter
-jusqu’ici à cette heure. C’est le seul moment où je sois tout à fait
-seule.»</p>
-
-<p>Voilà une indication, insuffisante pourtant et qui irrite nos plus
-nobles curiosités, sur les mystères et les énigmes où s’épuisent les
-intelligences hautaines. Mais surtout nous voyons les ravages de la
-satiété et la névrose des tout-puissants.</p>
-
-<p>L’audace et l’ironie amère, l’invincible dégoût de toutes choses, le
-sentiment perpétuel de la mort et même ces enfantillages esthétiques
-d’une mélancolique qui cherche à s’étourdir me font considérer ces
-«Idées et sensations» d’Elisabeth d’Autriche comme le plus étonnant
-poème nihiliste qu’on ait jamais vécu dans nos climats. Il semble que
-chez cette duchesse en Bavière des fusées orientales soient venues
-irriter les forces du rêve. Cet accent sceptique et fataliste, ce mépris
-absolu des choses<span class="pagenum"><a id="page_32">{32}</a></span> d’ici-bas, cette perpétuelle contemplation ou mieux
-cette constante présence de l’idéal indiquent une âme ardente et blasée,
-mais d’une qualité esthétique que je trouve seulement chez ces
-incomparables soufis persans qui couraient le monde dans la familiarité
-de la mort. Et cette volupté de la satiété où s’enfonçait avec une
-complaisance si douloureuse cette impératrice évoque certains rêveurs
-mystérieux des trônes asiatiques.</p>
-
-<p>Bien entendu, je ne prétends point donner par ces rapprochements une
-explication; mais, comme un air de musique parfois nous transporte dans
-un paysage, l’atmosphère de réserve silencieuse et de sensibilité
-bizarre qui flotte autour de l’impératrice évoque pour moi ces cours des
-Khalifes où la plus monotone philosophie du néant, parfois avec
-mièvrerie, développe ses sentences au milieu de drames qui la
-justifient.</p>
-
-<p>Pourquoi poursuivrais-je davantage la tâche impossible de rendre
-intelligibles ces incomparables angoisses? Ces psaumes monotones, ceux
-que nous appelons les heureux de ce monde, les ont répétés<span class="pagenum"><a id="page_33">{33}</a></span> à maintes
-reprises depuis Salomon. Aussi bien, en dehors de l’atmosphère des
-cours, nous avons entendu des pensées analogues. Il y manquait seulement
-ce qu’une impératrice adulée peut ajouter d’accent blasé à cet éternel
-gémissement. Mais ces états de faiblesse irritable, ces angoisses sans
-cause, ces vagues inquiétudes, ces noires lycanthropies, c’est la
-sécrétion particulière aux natures supérieures. Avec une régularité qui
-mènerait au désespoir les hommes assez imprudents pour s’attarder à
-réfléchir sur notre effroyable impuissance, nous mettons éternellement
-nos pas dans les pas de nos prédécesseurs. Tous les grands poètes ont
-souffert, comme Elisabeth d’Autriche, de la vulgarité du siècle; ils se
-sont sentis soulevés au moins de désir vers un plus haut idéal; ils ont
-éprouvé cet éloignement pour les intelligences obtuses et courtes,
-contentes d’être, satisfaites du monde et de la destinée. C’est l’état
-de sensibilité d’où sortent les grandes singularités artistiques ou
-religieuses qui sont l’honneur de l’humanité. Qu’importe le fond des
-doctrines! C’est l’élan qui fait la morale. Ce<span class="pagenum"><a id="page_34">{34}</a></span> qu’un Pascal appelle
-«vivre pour l’éternité», c’est ce que nous appelons «s’observer,
-comprendre le néant de la vie». Mais cette satiété qui réclame à toutes
-les minutes les assaisonnements de la mort, n’impressionne jamais autant
-que chez une femme divinisée par sa beauté, son diadème et sa solitude,
-par ses malheurs dont elle se délivrait en se réfugiant en elle-même, et
-par son assassinat qui ne put l’émouvoir car elle avait devancé la mort.</p>
-
-<p>Quand une brute menée par cette Fatalité qui préside aux tragédies
-antiques l’accosta sur le trottoir du lac, près de l’hôtel Beau-Rivage,
-sans doute l’impératrice participait toujours à ce que le vulgaire
-appelle la vie, puisqu’elle réagissait encore, mais, n’ayant plus de
-but, de volonté ni rien qui lui fût, elle était, selon le philosophe,
-une étrangère à l’existence et vraiment une morte.</p>
-
-<p>Le cœur percé de cette petite lame, elle continue encore à marcher.
-C’est seulement sur le pont du bateau qu’elle s’affaisse, et alors elle
-demande: «Qu’y a-t-il?» C’est elle qui meurt, et elle demande: «Quoi?»<span class="pagenum"><a id="page_35">{35}</a></span></p>
-
-<p>Cette haute figure poétique n’est arrivée à la lumière que par accident.
-Les personnes de cette nature, dans tous les milieux, souffrent beaucoup
-de la sottise des hommes; elles apprennent qu’il ne fait pas bon penser
-tout haut parmi eux. Si dans leur jeunesse elles se laissent aller
-parfois à manifester ce qu’il y a de singulier dans leur vie intérieure,
-elles le regrettent très vite; dès lors, elles s’effacent volontairement
-derrière le personnage qu’il leur faut faire et elles renoncent à ce qui
-pourrait leur attirer la haine ou la sympathie. D’ailleurs, ce goût et
-ce besoin de solitude claustrale, c’est encore moins prudence devant la
-vie qu’obéissance à des instincts et à des goûts de tristesse; elles ne
-souffrent pas d’être ce que le monde appelle «enseveli vivant».</p>
-
-<p>Le docteur Christomanos avait-il le droit d’arracher à cet <i>in pace</i>
-volontaire celle qu’il livre à la société des poètes? Jeune, frémissant
-de rêves et né pour leur donner un verbe, il n’a pas su, auprès de cette
-impératrice d’une si puissante poésie, crever ses yeux et couper sa
-langue. Il raconte ce qu’il a vu, et vraiment ne traduit-il pas en
-rythmes admi<span class="pagenum"><a id="page_36">{36}</a></span>rables les enchantements dont il subit la magie? Si,
-enflammé d’une telle approche, il a détourné quelque chose d’un brasier
-qui aspirait à se consumer tout, on ne doit pas l’accuser de rapt, mais
-de ravissement. Il n’a pu rejeter à la mer la coupe qu’un
-hasard&#8212;providentiel, peut-il croire&#8212;lui permettait de soustraire au
-gouffre d’oubli. Je n’ai vu nulle part qu’on blâmait l’indélicatesse des
-amis de Virgile, qui refusèrent de détruire l’<i>Enéide</i>, comme à son lit
-de mort il avait commandé.</p>
-
-<p>Hélas! tant qu’elle gît sur le sable du gouffre, la coupe du roi de
-Thulé irrite notre sens du mystère et veut que pour la sauver nous
-franchissions certaines difficultés, mais que vaudra-t-elle, si on la
-fait circuler parmi des convives recrutés sur la place publique et
-gorgés de boissons grossières? Plaise au ciel que l’impératrice
-Elisabeth, cette âme repliée sur elle-même, et fiévreuse de sympathie
-pour les domaines de l’invisible, ne devienne pas un thème littéraire
-et, comme on dira sans doute, une figure esthétique! Voyez ce qu’on nous
-a fait de son cousin, Louis II: un cadavre romanti<span class="pagenum"><a id="page_37">{37}</a></span>que étendu sur la
-grève du lac Starnberg et déjà gâté par les commentaires qui s’y
-traînent en colonies informes et visqueuses. Il faut le granit de
-Pascal, de Rousseau, de Byron et de Chateaubriand pour résister à ces
-parasites qui déshonorent et déforment très vite des figures un peu
-flottantes, capables de susciter nos méditations, mais qui négligèrent
-de se réaliser dans une forme d’art et d’échanger leur mobilité
-séduisante contre la fixité de la perfection.</p>
-
-<p>Si nous voulons maintenir autour de cette impératrice la solitude
-qu’elle aimait tant et qu’on doit tenir pour l’élément nécessaire de sa
-beauté, prodiguons-lui les blâmes qu’aucune âme vigoureuse ne ménage à
-ces natures qui méconnaissent le sens de la vie, qui négligent de se
-rendre utiles et qui se perdent dans les problèmes, insolubles et par là
-puérils, de la contemplation. N’avons-nous pas à notre disposition une
-formule mémorable qu’Auguste Comte tenait de Mᵐᵉ Clotilde de Vaux: «Il
-est indigne des grands cœurs de répandre le trouble qu’ils ressentent.»</p>
-
-<p class="r">
-<span class="smcap">Maurice Barrès.</span><br>
-<span class="pagenum"><a id="page_39">{39}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_38">{38}</a></span></p>
-
-<h2><span class="big">ÉLISABETH DE BAVIÈRE</span><br>
-<br>
-IMPÉRATRICE D’AUTRICHE<br></h2>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_40">{40}</a></span>&#160; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_41">{41}</a></span>&#160; </p>
-
-<p>Au mois de mai 1891, mon frère et moi, habitant Vienne, nous logions
-dans une grande maison de rapport de l’Alserstrasse, chez une pauvre
-jeune femme qui était presque veuve, car son mari se trouvait dans une
-maison de fous. Elle avait réuni, dans nos chambres, tous ses meubles
-des temps heureux, et s’était serrée dans un cabinet étroit et dénudé,
-avec sa fille, une enfant de trois ans qu’elle nommait Gretinka. Cette
-Gretinka pleurait chaque fois qu’on la regardait sans lui sourire. Le
-beau mobilier de notre appartement, et le cabinet dégarni, et la
-sensible Gretinka qui trouvait si terrible la vie sans sourire, tout
-cela me paraissait, alors, fort touchant.</p>
-
-<p>Mon frère Antoine était étudiant en médecine et préparait son premier
-examen. Quant à moi, j’étais sur le point de terminer mes études à la
-faculté de philosophie et me proposais d’aller passer les vacances
-prochaines à Innsbruck, pour y élaborer, sous la direction d’un célèbre
-professeur de droit historique, ma thèse de doctorat sur les
-«Institutions judiciaires<span class="pagenum"><a id="page_42">{42}</a></span> byzantines dans le droit des Francs». En
-hiver, je prendrais mes grades à Vienne.</p>
-
-<p>Nous vivions simplement et tranquillement, rentrés à la maison avant la
-porte fermée, pour nous enfouir dans nos livres. A peine si nous
-échangions un mot tout le long des longues soirées. Et quand nous
-ouvrions les fenêtres, qui donnaient sur une cour profonde et muette
-comme un abîme, le bruit de la rue arrivait à nous par-dessus les toits,
-affaibli et confus, et parfois aussi un subtil parfum, émané de quelque
-invisible jardin ou peut-être des pots de fleurs qu’une fille maigre et
-blonde, en face de nous, tous les jours arrosait. Mais tandis que
-j’étais assis à ma table, et qu’à la lueur jaune de la lampe, je
-noircissais de petits feuillets ou cherchais des citations latines sur
-le «Mundium» et les «Bénéfices ecclésiastiques», de lumineuses
-perspectives sur des sites bienheureux s’ouvraient aux yeux de mon âme,
-pays que j’avais entrevus jadis ou jamais, glorifiés et combinés
-maintenant en tableaux fantastiques. C’était un incessant et silencieux
-envol sans fatigue ni conscience de l’heure, essence et parfum de
-voyage. Et je soupirais profondément par regret nostalgique de quelque
-chose d’inimaginable et d’inouï. Mon frère, qui remarquait mon regard
-fixe et perdu, me disait parfois, lorsqu’il se décidait à parler:<span class="pagenum"><a id="page_43">{43}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Si tu t’y prends ainsi, tu n’en finiras jamais. Il ne faut pas
-s’abandonner à ses sentiments: ce sont des courants contraires qui
-emportent à la dérive toute pensée réelle.</p>
-
-<p>De bonne heure, quand nous ouvrions les croisées et qu’un air frais et
-vierge nous enveloppait, fleurant le matin d’été (tel on n’y croirait
-pas en ville), et que les toits d’en face se doraient, ce m’était
-l’annonciation d’un autre monde insoupçonné et inaccessible dont mon âme
-était assoiffée.</p>
-
-<p>Notre hôtesse entrait souvent chez nous pour bavarder. Mon frère
-supportait mal ce dérangement, car, alors même qu’il n’avait aucun livre
-ouvert devant lui, il continuait, semblait-il, à lire en esprit. Mais
-moi, je me prêtais volontiers à ces expansions, enclin à m’abuser sur la
-fuite du temps et sur la mesquine réalité de ma propre vie.</p>
-
-<p>Après déjeuner, je rentrais à la maison et travaillais, tandis que,
-dehors, le soleil brillait si joyeux, et que les jardins étaient si
-touffus et pleins de fleurs&#8212;jusqu’à la tombée du soir. Alors, chaque
-fois, un merle venait, et se posait sur le faîte du toit d’en face, et
-chantait, longuement, dans le crépuscule&#8212;toujours sur le même toit,
-toujours à la même heure, jusqu’à ce que lui et son chant se fussent
-évanouis dans l’obscurité. Nous l’attendions avec passion,<span class="pagenum"><a id="page_44">{44}</a></span> mon frère et
-moi. Nous n’en parlions pas, mais je crois bien que si Antoine rentrait
-toujours à cette heure, quand il était sorti, c’était uniquement pour ne
-pas manquer le merle.</p>
-
-<p>Je lui dis un jour, pendant que le merle chantait:</p>
-
-<p>&#8212;Ne sens-tu pas combien notre vie s’écoule monotone et sans joie? Je
-crois l’entendre qui ruisselle.</p>
-
-<p>Et lui, de me répondre:</p>
-
-<p>&#8212;Il ne faut pas penser à des choses si tristes.</p>
-
-<p>Car toujours il était de nous deux le plus sage, et moi l’exalté.</p>
-
-<p>Soudain quelque chose de tout à fait inattendu, d’énorme advint.</p>
-
-<p>Un laquais apporta une lettre de M. Nicolas Dumba, très haut personnage
-de notre connaissance, et qui nous était même un peu parent. Je ne sais
-où est passée la lettre, mais il y avait là, noir sur blanc, que l’un de
-nous devait se rendre immédiatement à la Burg auprès du baron Nopcsa,
-grand-maître de la cour de Sa Majesté l’Impératrice, parce que Sa
-Majesté demandait un jeune Hellène qui lui apprît le grec et
-l’accompagnât quelques heures dans ses promenades,&#8212;et nous lui avions
-été désignés.</p>
-
-<p>Longuement, nous nous regardâmes sans mot dire. Nous savions, un peu
-vaguement, que l’impéra<span class="pagenum"><a id="page_45">{45}</a></span>trice étudiait le grec; lors de la mort de
-l’archiduc Rodolphe, nous avions lu dans les journaux bien des détails
-sur elle. Mais depuis, nous ne nous étions pas autrement occupés de sa
-personne. Du reste, le temps nous en manquait.</p>
-
-<p>&#8212;Vois-tu, dis-je enfin à mon frère, n’ai-je pas raison de dire: Chaque
-fois que le facteur frappe à notre porte, c’est la Destinée qui est là
-dehors et qui demande à entrer? O les terribles instants où, entre la
-Destinée et ses victimes, il n’y a que la planche d’une porte!</p>
-
-<p>&#8212;Il est certain que c’est toi qui dois y aller, répondit mon frère.</p>
-
-<p>&#8212;Es-tu fou? m’écriai-je. Tu entends bien qu’il faut l’accompagner à la
-promenade, des heures durant. Sans doute qu’elle pense à quelque coureur
-olympique. Moi, avec ma taille! De nous deux, tu es, au moins d’aspect,
-le plus sain.</p>
-
-<p>&#8212;Moi! Elle prendra peur quand elle me verra si maigre!</p>
-
-<p>&#8212;Mais, en tout cas, tu représentes mieux!</p>
-
-<p>&#8212;Rien que ça? dit mon frère. Et puis, je n’ai pas le temps! Somme
-toute, tu parles mieux.</p>
-
-<p>Longtemps nous nous disputâmes, chacun mettant en lumière les d’ailleurs
-peu encombrantes qualités de l’autre pour s’abriter derrière sa propre
-insuffi<span class="pagenum"><a id="page_46">{46}</a></span>sance. Enfin, je persuadai à mon frère d’aller à la Burg.
-Revenu, il était fort ému de la grande bonté que Son Excellence le baron
-Nopcsa lui avait témoignée. Il me raconta que, dès le lendemain, chaque
-jour, une voiture de la cour passerait, vers dix heures du matin, à la
-maison pour le prendre, et le ramènerait le soir. Mais en me racontant
-cela, il avait l’air d’un chien battu. Et moi, étrange, je me
-réjouissais de son bonheur, mais non sans une vague tristesse, car, en
-ma résignation fataliste, je me disais que le bonheur était entré dans
-cette chambre, mais qu’il avait glissé à côté de moi, parce qu’il ne
-m’était pas destiné.</p>
-
-<p>Le portrait de l’impératrice que nous étions habitués à voir tous les
-jours, soit chez le coiffeur, soit au restaurant, et auquel, chaque
-fois, nos regards, involontairement, restaient attachés (parce qu’Elle
-était si indiciblement belle), s’imposait maintenant, un peu partout, à
-mes yeux, sous une tout autre lumière, et, pour ainsi dire, avec une
-profonde signification symbolique. De tout temps ces portraits pendaient
-là pour nous, afin que nous les vissions: incompréhensible présage de ce
-qu’Elle nous deviendrait, après avoir effleuré notre vie...</p>
-
-<p>Maintenant c’en était fait des paysages chimériques éclos entre les
-lignes de mes livres, durant le<span class="pagenum"><a id="page_47">{47}</a></span> concert du merle vespéral. Et pas de
-goût non plus (oh! du tout) pour les potins de notre patronne.</p>
-
-<p>Une grande inquiétude était entrée dans ma vie et avait agité son eau
-dormante. Avec impatience j’attendais chaque soir que mon frère fût de
-retour de Lainz...</p>
-
-<p>Quel rassemblement dans la rue, lorsque, pour la première fois, la
-voiture de la cour s’arrêta devant notre porte! De la pâtisserie, et du
-débit de tabac, de la mercerie, de tout le voisinage, les gens
-accoururent et formèrent la haie. Notre hôtesse, hors d’haleine, me
-raconta cette scène. Jusqu’à ce que la voiture eût disparu dans les
-lointains de l’Alsergürtel, les bonnes gens l’avaient suivie des yeux;
-puis l’on était resté cloué sur place, chuchotant à voix basse. Je
-m’imaginais aisément l’état d’esprit de mon frère au milieu de tout cet
-appareil: aussi ne l’avais-je pas accompagné en sa première et
-significative sortie devers le fabuleux carrosse. Avec sa sensibilité
-presque douloureuse, sa maladive crainte de la foule et de toutes les
-manifestations bruyantes de l’existence, il fut, sans nul doute, emporté
-par sa voiture à demi évanoui.</p>
-
-<p>Quand il revint, je lus sur ses traits quelque chose d’intensément
-ressenti et même de péniblement supporté. Sa bouche se contractait en
-un<span class="pagenum"><a id="page_48">{48}</a></span> blême sourire qui ressemblait plus à des pleurs contenus qu’à toute
-autre chose. Et il est toujours ainsi, mon frère, quand l’extraordinaire
-lui arrive: une nouvelle inattendue, un grand malheur, même l’idée de la
-mort amènent ce sinistre sourire sur ses lèvres; tandis que, dans le
-cours de la vie vulgaire, il garde un sérieux amer. Je lui posai
-quelques questions, mais d’abord il ne voulut presque rien me conter. Je
-sentis qu’en ce moment il dédaignait d’instinct les mots ordinaires
-comme impropres, parce qu’ils n’allaient pas assez profond. Enfin il dit
-seulement:</p>
-
-<p>&#8212;Elle a été extrêmement bonne pour moi; Elle est beaucoup plus belle
-qu’en ses portraits; Elle est indescriptible; Elle parle tout doucement,
-et tout lentement, d’une voix qui chante. Nous nous sommes promenés
-pendant deux heures dans le jardin, et nous avons parlé d’une foule de
-choses. Elle m’a questionné sur papa et maman, nos frères et notre sœur
-et surtout sur toi. A la fin, je ne savais que répondre. Je lui ai parlé
-de l’université et de la médecine. Cela l’a beaucoup intéressée. Elle
-m’a déclaré qu’elle ne croyait pas à la médecine: tout au plus à la
-méthode homéopathique. Les hommes, a-t-Elle dit, veulent être trompés de
-manière ou d’autre, et, après tout, les plus petites doses sont les
-moins nuisibles... Elle m’a demandé si je travaillais<span class="pagenum"><a id="page_49">{49}</a></span> beaucoup, et je
-lui ai répondu que j’avais encore à passer mes examens sur vingt
-matières et à étudier quelque dix mille pages. Là-dessus, Elle s’est
-doucement exclamée: «Mais c’est terrible ça!»</p>
-
-<p>Je m’écriai d’un ton de reproche:</p>
-
-<p>&#8212;Qu’as-tu fait là?</p>
-
-<p>&#8212;Bon, Elle peut s’adresser à toi, si Elle veut!</p>
-
-<p>Nous passâmes ce soir comme un soir de fête. D’abord mon frère voulut
-rattraper les heures perdues et se mit à lire, rageusement, dans ses
-livres, mais il ne put venir à bout d’une seule page. Et nous décidâmes
-de sortir. Jusqu’à onze heures passées nous restâmes au café à
-feuilleter tous les journaux illustrés, ou autres, qui s’y trouvaient.</p>
-
-<p>Le lendemain matin, même histoire. La concierge monta chez nous pour
-dire que la voiture de la cour était là, une fois encore. «Aujourd’hui,
-c’est des chevaux blancs. C’est ça une voiture! Oh! là, là! rien que de
-la soie!» criait-elle, de l’escalier, avant d’entrer, essoufflée, mais
-rayonnante d’orgueil et d’enthousiasme patriotique. Au milieu d’un
-encore plus considérable attroupement que la veille, filant entre deux
-haies de regards perçants et de bouches béantes, mon frère partit au
-gras piaffement des beaux chevaux blancs. Vers midi une forte pluie se
-mit à tomber. Il revint épuisé, les vêtements trempés. Il raconta que
-la<span class="pagenum"><a id="page_50">{50}</a></span> pluie les avait surpris, très loin du château. Lui n’avait pas de
-parapluie. Ils avaient continué leur promenade sous les grands arbres du
-parc. De retour au château, il était tout transi. L’impératrice lui fit
-donner d’autres habits et ordonna qu’on allumât du feu dans la pièce où
-il se tenait. Il dut attendre là que ses vêtements fussent à peu près
-secs. L’impératrice envoya, à deux reprises, demander, s’il n’avait pas
-pris froid.</p>
-
-<p>&#8212;Tout est à supporter, disait-il le soir, sauf ce terrible carrosse.
-Les gens me regardent comme un spectre. A la Mariahilferstrasse
-notamment, au retour, c’est une vraie torture!</p>
-
-<p>Le lendemain, revenu, il s’écria dès le seuil de la porte:</p>
-
-<p>&#8212;Demain, c’est toi qui iras chez l’impératrice; elle veut faire ta
-connaissance.</p>
-
-<p>&#8212;Tu l’as fait exprès, dis-je, parce que tu veux travailler.</p>
-
-<p>&#8212;Non, seulement je lui ai parlé de toi, et quand nous nous sommes
-séparés, elle m’a dit par deux fois: «N’oubliez pas de dire à votre
-frère qu’il peut venir demain, à votre place»<span class="dtts">. . . . . . .</span></p>
-<p class="cdtts">. . . . . . . .<br>
-. . . . . . . .</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_51">{51}</a></span></p>
-
-<div class="sidenote">LAINZ</div>
-
-<p>Un valet de pied, en livrée toute noire, me reçut à la grille du parc,
-et me signifia que Sa Majesté m’invitait à l’attendre dans le jardin. Il
-me conduisit à un endroit fixé d’avance, près du château, et m’y laissa
-seul, après m’avoir tiré une profonde révérence.</p>
-
-<p>Subitement transporté de l’atmosphère grise et du banal tous les jours
-de la ville dans cet impérial jardin fermé où les simples mortels jamais
-ne pénétraient, ébranlé par l’attente d’un événement décisif, je me
-trouvai poussé, pour ainsi dire, hors des bornes de ma conscience et de
-mon moi. C’était comme si j’éprouvais tout cela en une autre personne
-qui pourtant était bien moi. J’avais le sentiment de rêver un étrange et
-délicieux rêve, et je craignais qu’il ne s’évanouît trop tôt; d’autre
-part, l’impatience de ce qui allait venir m’exaspérait, comme si je ne
-pouvais pas attendre le réveil.</p>
-
-<p>Je ne connaissais l’impératrice que par ses portraits qui la
-représentaient, presque toujours, le diadème au front. J’étais plein
-d’un indicible émoi. Près de moi, se dressait un tremblant buisson de
-mimosa aux innombrables fleurs d’or. Des essaims d’abeilles autour
-bourdonnaient. C’était comme si de toutes ces petites boules en
-floraison avec leur doux parfum enivrant, un sourire d’or eût rayonné.<span class="pagenum"><a id="page_52">{52}</a></span>
-Certes, elles ne savaient pas qu’elles étaient là pour moi autant que
-pour les abeilles, afin que leur regard, afin que leur souffle me
-rendissent cette heure embaumée et inoubliable, autant que pour donner
-leur miel aux abeilles. Comme les abeilles, mon sang bourdonnait à mes
-tempes, et je me disais: «Voilà un monde qui vit sans moi, qui ne semble
-pas me connaître, et qui, cependant, d’un lointain infini, tend vers moi
-et m’attend.»</p>
-
-<p>Je ressens encore, ineffable, la poésie de cette heure de merveilleuse
-angoisse qui m’emportait loin de moi-même vers un horizon de mystère
-sans limites, qui me précipitait dans un abîme! Si bien que lorsque je
-revins à moi, j’étais la proie d’une sensation étrange, comme si d’un
-crépusculaire et immémorial fond de mer, une vague puissante m’eût jeté
-sur une plage étrangère et perdue de l’île de la vie. Et tandis que
-j’attendais là, mon cœur de plus en plus s’emplissait de la certitude
-que j’étais sur le point de voir apparaître ce que la vie m’aurait
-offert de plus précieux.</p>
-
-<p>Soudain, <span class="smcap">Elle</span> fut devant moi, sans que je l’eusse entendue venir, svelte
-et noire.</p>
-
-<p>Dès avant que son ombre m’eût atteint pour me tirer en sursaut du rêve
-où je m’abîmais, je sentis son approche, et cette sensation juste avec
-sa venue surgit et, cependant, me sembla être née en moi<span class="pagenum"><a id="page_53">{53}</a></span> depuis bien
-longtemps, comme si je l’avais vécue heures et années. <span class="smcap">Elle</span> se tenait
-devant moi, un peu en avant penchée. Sa tête se détachait sur le fond
-d’une ombrelle blanche irradiante de soleil, d’où naissait une sorte de
-nimbe vaporeux autour de son front. De la main gauche, elle tenait un
-éventail noir légèrement incliné vers sa joue. Ses yeux d’or clair me
-regardaient fixement, parcourant les traits de mon visage et comme
-animés du désir d’y découvrir quelque chose. Eurent-ils trouvé ce qu’ils
-cherchaient? Est-ce plus tard seulement qu’ils me sourirent, ou bien
-eurent-ils pour moi, dès le premier abord, ces rayons souriants?</p>
-
-<p>En cet instant, je n’eus pas le temps de réfléchir à cela, et les
-sentiments que si clairement je distingue aujourd’hui n’existaient alors
-en moi qu’en germe, inconscients et confus. Une seule chose je sus tout
-de suite, c’était <span class="smcap">Elle</span>. Et aussi j’en fus grandement surpris: comme elle
-ressemblait peu à tous les portraits que je connaissais d’elle! C’était
-une toute autre, et pourtant c’était l’impératrice. Et je sentis que
-cette impératrice n’était pas seulement une Impératrice, mais que je me
-trouvais devant une apparition des plus idéales et des plus tragiques de
-l’humanité. Que lui dis-je alors? J’ai honte de le rappeler à mon
-imagination. Quelques phrases em<span class="pagenum"><a id="page_54">{54}</a></span>brouillées, balbutiées à propos de ma
-joie et du grand honneur... Cependant elle me tira de mon premier
-embarras, en disant, ses yeux rayonnant d’une douceur infinie:</p>
-
-<p>&#8212;Quand les Hellènes parlent leur langue, c’est de la musique.</p>
-
-<p>Et ensuite elle ajouta:</p>
-
-<p>&#8212;Nous irons aujourd’hui jusqu’au bout du parc: nous verrons de très
-grands et beaux arbres et jouirons d’une vue merveilleuse.</p>
-
-<p>Ce premier jour, la promenade dans le parc de Lainz se prolongea au delà
-de trois heures.</p>
-
-<p>De quoi, ce jour-là, avons-nous parlé? Quand je veux me le rappeler,
-chaque détail disparaît, comme étouffé dans un épais nuage de bonheur,
-indiciblement. Telle est la sensation de l’homme qui se réveille tout
-pénétré de ravissement, jusque dans les fibres les plus cachées de son
-être, la poitrine comme emplie d’une haleine de fleurs, mais qui ne sait
-plus ce qu’il a rêvé... Et puis cette inoubliable sensibilité de la
-nature ambiante, ce jour-là! Parc magnifique qui nous entourais,
-inoubliable toi aussi parce que tu chantais mon langage intérieur, parce
-que formes et couleurs à toi étaient comme tout ce qui en moi chantait,
-si bien que je devais croire, presque, la substance la plus intime de
-mon être répandue et métamorphosée<span class="pagenum"><a id="page_55">{55}</a></span> en toutes ces choses: fraîcheur du
-matin, vivant réseau des rayons du soleil, mystère bleu du bois, et tous
-ces accents musicaux qui frôlaient mon ouïe et mon âme. O la promenade
-parmi les troncs clairs des bouleaux et des hêtres, l’entrée dans cette
-ombre violette de rêve, corporelle presque, nos pas sourds sur la terre
-humide et noire, larges étendues de mousse d’où d’énormes champignons
-surgissaient, pourrissantes feuilles de l’automne passé, sous lesquelles
-poussaient des violettes encore. Et tout à coup, un grand arbre esseulé,
-qui répandait dans les tranquillités une sonore allégresse, chantant de
-tout son faîte, par un orchestre de petits oiseaux. Puis, d’une haute
-clairière, des vagues de feuillage, l’une dans l’autre, ondulant à
-l’infini, se tordant dans le vent, boucles dénouées, et chantant en
-sourdine leur désir. Mais derrière la haie vive de la forêt, c’était le
-paysage découvert, verdoyant en prairies vastes jusqu’à une sombre allée
-d’arbres, où la grand’route poussiéreuse se traînait, lente et lasse, au
-loin. Et là-bas, tout à l’horizon, une buée de sang et d’ombre, grosse
-de destins, couvant sur Vienne.</p>
-
-<p class="cdtts">. . . . . . . .</p>
-
-<p>Elle cheminait par le jardin, comme si elle voulait conduire son
-rayonnement intérieur à un but fixé d’avance. Et les choses autour
-d’elle étaient comme<span class="pagenum"><a id="page_56">{56}</a></span> initiées au mystère de ce pèlerinage. Elles
-modifiaient leur aspect, dès qu’elle approchait: la physionomie, le ton
-vital des choses montaient d’une nuance, comme si elles s’efforçaient de
-répondre à son intérieure musique à elle, et de s’y fondre
-harmonieusement.</p>
-
-<p>Je reconnaissais que les sources à son approche chantaient d’autre
-sorte, que les contours des rochers s’infléchissaient en pures lignes de
-beauté, que les pierres elles-mêmes exhalaient un odorant souffle, que
-les feuilles des arbres, à son apparition, tressaillaient, comme
-lorsqu’elles attendent le soleil, et, désolées, s’affaissaient quand
-elle s’éloignait.</p>
-
-<p>En sa présence, toutes les fleurs me semblaient en émoi. Les unes par un
-sourire d’or répondaient à son regard, les autres branlaient doucement
-les clochettes de leur tête, ou bien ouvraient d’admirables yeux
-lumineux. Mais il y en avait qui tremblaient toutes, sans qu’un souffle
-les frôlât; celles-ci, pour la plupart, étaient blanches, avec des
-pétales diaphanes comme en gaze de soie et leurs corolles s’élevaient
-sur des tiges pâles et frêles et étaient légèrement inclinées deçà et
-delà. Puis, d’innombrables petites bouches fraîches et rosées, comme
-d’une troupe d’enfants qui s’émerveillent. Des roses je ne parle pas: de
-chacune d’elles l’haleine (ô délices!)<span class="pagenum"><a id="page_57">{57}</a></span> s’empressait vers nous, avant
-que nous l’eussions vue, et quand on s’approchait l’on avait
-l’impression de lèvres qui donnent un baiser tout bas, secrètement. Puis
-il y avait des yeux qui, avec peine, levaient de lourdes paupières de
-cire, et, d’en bas, du fond de prunelles violettes, tristement
-regardaient, et plus loin encore, il était des fleurs qui, en une
-adorable pâmoison, secouaient de petites ailes diaprées, papillons qui
-s’essorent.</p>
-
-<p>Toutes ces merveilles, je les attribuais à son approche.
-<span class="dtts">. . . .</span></p>
-
-<p class="cdtts">. . . . . . . .<br>
-. . . . . . . .</p>
-
-<p>Lorsque le jour touchait à son déclin, et que le soleil derrière les
-grandes forêts s’abîmait, et que bleuissaient les grasses prairies, et
-que les apaisements exquis du soir tombaient des feuilles sur nous,
-alors aussi notre course prenait fin. Par de sinueux détours, pour jouir
-de ces mélancolies tardives aussi longtemps que possible, nous revenions
-au château... Sur notre chemin, les corolles des fleurs se fermaient
-comme des paupières; un retrait sur soi-même, un recueillement se
-trahissait en tous les objets, figés et engourdis qui, jusqu’alors,
-s’étaient si pleinement livrés à la lumière et à la vie. J’accompagnais
-l’impératrice jusqu’à la terrasse du château, le long des étangs
-miroitants, sur le sommeil<span class="pagenum"><a id="page_58">{58}</a></span> desquels commençaient à se condenser les
-rêves blancs des nocturnes nénuphars. Là, elle me congédiait avec
-quelques mots qui toujours me parurent comme un écho de ceux qu’elle
-m’avait adressés lors de notre première rencontre, si bien que, de leur
-son même, je tirais la certitude que cette séparation de chaque jour
-portait en elle-même la promesse d’un renouvellement...</p>
-
-<p class="cdtts">. . . . . . . .</p>
-
-<p>Deux fois il me fut donné d’accompagner l’impératrice par les
-appartements intérieurs du château, et ce me fut alors comme si nous
-n’avions pas quitté le jardin; car elle portait partout avec elle ce
-monde dont elle paraissait être la projection, comme une atmosphère hors
-de laquelle elle n’eût pu respirer. A ce parcours du château je dus la
-furtive et rose apparition de sa fille, l’archiduchesse Valérie, qui
-dessinait des fleurs dans un grand salon clair. Une autre fois, je
-l’aperçus à travers les vitres ensoleillées et somnolentes d’une serre,
-d’où elle faisait signe à sa mère, de la main.</p>
-
-<p>L’empereur aussi, plusieurs fois, vint du château, par la terrasse, d’un
-pas ferme et élastique, rejoindre son épouse dans le jardin. A ses
-côtés, elle était alors l’incarnation de cette idée dont la majesté
-élève l’empereur au-dessus des autres hommes. Et,<span class="pagenum"><a id="page_59">{59}</a></span> cependant, j’eus, en
-chacune de ces occasions, le sentiment que son domaine à elle n’était
-guères un château impérial. Le jardin et la forêt lui étaient réservés,
-et quand on voulait entrer en rapports avec elle, il fallait se
-transporter dans son mystérieux royaume.</p>
-
-<p class="cdtts">. . . . . . . .</p>
-
-<p>Puis, vint le jour où elle dut quitter château et parc de Lainz pour
-transférer sa résidence, comme tous les ans, à Ischl et Gastein. Là-bas,
-autres bois, autres montagnes. Ce périodique départ me fit le même effet
-que si j’entendais dire que le moment d’émigrer était venu pour les
-oiseaux. Car je m’étais habitué à la voir des mêmes yeux que l’on
-regarde ces charmants êtres qui sont plus près de la nature et qui se
-comportent avec elle plus inconsciemment que les hommes. Au moment de
-l’adieu, elle me dit encore:</p>
-
-<p>&#8212;Au revoir! Je vous dois mainte heure que je ne voudrais pas oublier.
-Passez un bel été!</p>
-
-<p>Et elle fixa sur moi un aussi sérieux et aussi profond regard que si
-elle voulait découvrir toutes les amertumes qui pouvaient adhérer aux
-racines de ma pensée, pour les arracher et pour mettre à leur place
-l’espérance de l’au-revoir.</p>
-
-<p>Le même jour, je partis pour Innsbruck, toujours<span class="pagenum"><a id="page_60">{60}</a></span> comme plongé dans ces
-sensations qui devaient être, à ce que je croyais, ma vie durant, la
-seule nourriture de mon âme.</p>
-
-<p class="cdtts">. . . . . . . .</p>
-
-<p>Ainsi s’enfuirent pour moi ces heures et ces jours d’une double et
-presque irréelle existence. Chaque soir, la somptueuse «voiture de
-soie», traînée, comme au vol, par de grands chevaux blancs, me ramenait
-du château forestier. Sur les champs découverts, un indicible calme
-était répandu, lassitude plutôt, après cette vie condensée de rêve, qui
-maintenant reculait dans le lointain, vaporeusement, en chimériques
-images, sous d’éblouissants voiles de féerie, invraisemblables et de
-délire. J’arrivais ensuite à la ville, parmi les hommes, ces porteurs de
-fardeaux, si pressés qu’ils semblaient ne pas avoir le temps d’être
-chagrinés, traînant, en attendant, leurs tristesses sur leur visage et
-en leurs gestes. Enfin je rentrais chez moi. Chaque fois que je passais
-le seuil de ma chambre, mon cœur se serrait, éperdu, car chaque coin,
-chaque objet me criait la certitude qu’ici, dans cette atmosphère, je ne
-pourrais plus supporter le poids de l’existence ordinaire ni mon
-intérieure solitude... A vrai dire, je ne m’éveillais, en ce temps, qu’à
-la fin de la journée, pour rentrer, le lendemain matin, à la clarté du
-jour, dans ma<span class="pagenum"><a id="page_61">{61}</a></span> vie fantasmagorique. Cette régulière alternance de la
-réalité et du rêve en ordre interverti: la vie éveillée comme rêve et le
-sommeil de la nuit comme seule réalité, éclaira cette période de ma vie
-à jamais d’une lumière de surnaturelle poésie. Dans les courts
-intervalles de ces deux états, je cherchais à me rendre compte de ce qui
-en moi se passait, mais il m’était presque impossible de séparer la
-veille du sommeil; car, lorsque je dormais ce n’était que la
-continuation de cette nébuleuse et sanglotante extase dont rien ne
-surgissait à la surface de ma conscience. Tout était indiscernablement
-profond et lointain, assoupi comme en des brumes. Une forme de femme,
-noire et élancée tel un cyprès, seule s’enlevait au-dessus de tout, lys
-noir vivant qui se promènerait en un jardin enchanté. Dès que je
-quittais ce jardin, des nuages s’abattaient sur mon âme. D’une chose
-j’étais bien sûr, uniquement: toutes les fois que la porte du parc de
-Lainz se fermait sur moi, un vague sentiment d’effroi m’emplissait,
-comme si je me fusse éloigné d’un asile qui m’eût protégé contre la
-menace de la vie ténébreuse, pour entrer dans des périls inconnus; et de
-tous ces périls qu’alors je courais, le plus atrocement angoissant
-était, me semblait-il, celui de ne plus retrouver le chemin du retour.
-Chaque soir, je me<span class="pagenum"><a id="page_62">{62}</a></span> promettais d’observer, le lendemain, toute chose
-avec attention, de saisir, de l’entière acuité de mes pupilles, les
-détails extérieurs et corporels, de les graver dans ma mémoire, pour ne
-les plus oublier, et pour en étayer ma foi en la réalité de mes
-visions... Quels sont les éléments de sa beauté? me demandais-je
-toujours et sans trêve.</p>
-
-<p>Mais je ne pouvais alors résoudre cette question, parce que la réponse
-inhérait en ma question même, incréée, et qu’ébloui de son éclat, je
-n’arrivais pas à la distinguer de sa source. A présent, ce jardin de
-merveille s’est éloigné de ma conscience comme en un lointain mythique.
-A présent aussi, l’incarnation de ma réponse est pour toujours ravie à
-mes yeux. Mais dans mon âme est entré comme un reflet d’elle, un vibrant
-et trouble sentiment de peine et de délice à la fois, souffle de quelque
-chose de sublime qui avait sur moi plané et s’est évanoui. Et j’en puise
-une plus forte certitude que si j’avais alors obtenu la réponse
-ardemment souhaitée. Maintenant je ne sais plus ce que nous avons dit,
-mais je sais bien ce que nous avons tu. Maintenant, je puis plus
-clairement discerner les éléments permanents de ses magnificences
-éternelles, car je sens en moi la fugitivité de <small>SES</small> métamorphoses. Mais
-trop arides sont mes mots, pour attoucher les élé<span class="pagenum"><a id="page_63">{63}</a></span>ments de feu de ses
-lignes fluides sans s’enflammer eux-mêmes. Mes mots sont trop lourds,
-pour suivre tous les traits si fins du visage de son âme et toutes ses
-exquises tristesses, sans les détruire ou les effaroucher.</p>
-
-<h2><span class="sans">LAUDES</span></h2>
-
-<p><span class="smcap">Sa</span> tête s’élève sur ses épaules avec cette grâce frêle qui est propre
-aux fleurs à longues tiges. Plus que chez les autres humains, l’on a
-l’impression que sa tête forme le couronnement et l’accord final des
-musicaux contours de son corps. Sa face s’incline légèrement en avant,
-tandis que sa nuque, sur laquelle le diadème de ses cheveux repose, se
-plie en arrière, comme pour s’élever au-dessus d’une surface. Et dans
-les rayons du soleil, comme en une substance homogène, les lignes de sa
-tête se fondent en une grande clarté.</p>
-
-<p class="c">★</p>
-
-<p>Dans <small>SA</small> chevelure, de la nuit a plongé, et de temps à autre une lueur en
-jaillit comme l’aurore<span class="pagenum"><a id="page_64">{64}</a></span> jaillit de la nuit: peut-être sont-ce des
-pensées,&#8212;des pensées qu’elle n’exprime pas et qui devinent ce qui va
-venir,&#8212;qui ainsi s’exhalent au-devant des fleurs. J’aperçus un jour, à
-la Burg, au-dessus de la table de l’empereur, un portrait qui la
-représente enveloppée dans ses cheveux, comme une hamadryade, ou une
-nymphe, ou Ophélie, sans aucun des ornements de royauté terrestre, et je
-pensais à la reine Bérénice dont la chevelure maintenant brille au ciel
-parmi les étoiles, parce qu’après sa mort les étoiles la lui ont ravie.
-Mais d’habitude, elle porte ses cheveux tressés en une diadémale
-couronne dont le nocturne poids semble trop lourd pour son front
-lumineux.</p>
-
-<p class="c">★</p>
-
-<p><span class="smcap">Sa</span> face est d’une pâleur éclatante que n’ont pu ternir, jaloux, tous les
-rayons du soleil du midi, et qui fait ressortir plus sombres, sous ses
-yeux, les rougeurs cristallisées d’un parterre de larmes séchées. Dans
-cette lueur, douce aube, qui semble le reflet de choses intérieures
-vécues et trépassées, apparaît, irrêvée, l’éclosion de ses lèvres d’un
-dessin si fin, d’une si invraisemblable pourpre, telle la fente d’une<span class="pagenum"><a id="page_65">{65}</a></span>
-mystique grenade: elles se courbent, ces lèvres, ô indicible mélancolie,
-en un arc qui a la science de tout deuil, comme si c’était le pont même
-sur lequel toute tristesse a passé qui exprime presque l’angoisse de
-plus encore savoir et, sans trêve, interroge la destinée. Sitôt sa
-bouche entr’ouverte, arômes et musiques qui s’exhalent, cette courbe de
-douleur s’abîme dans les profondeurs de l’être, mais elle reparaît dès
-que le silence sur les lèvres a posé son sceau, et dans les anses
-muettes, après, s’assemblent les amertumes de toutes les larmes non
-pleurées.</p>
-
-<p>Alors, dans la sagesse de son silence, elle est l’âpre déesse Athénée.</p>
-
-<p class="c">★</p>
-
-<p>Comme enfermés dans le cercle ombreux d’un inéluctable mal, vivent <small>SES</small>
-yeux, ses clairs yeux scrutateurs. Jamais il n’y eut de tels yeux, et
-qui pussent discerner l’essentielle tristesse qui est l’élément éternel
-des choses. Souvent ses regards sont, comme ceux des fleurs, grands
-ouverts vers des merveilles; puis le voile des cils retombe sur eux,
-comme un délicat nuage vient cacher des étoiles. Ses sourcils s’élancent
-audacieux et se perdent fiers en une suprême élévation, frisson
-d’anéantissements ad<span class="pagenum"><a id="page_66">{66}</a></span>mirables. La maîtrise des belles formes, l’héroïsme
-des pensées altières, l’inflexion passionnée des vagues sur la grève,
-l’ironique dédain de toute réalité solidement établie, la volonté que
-rien n’enchaîne, et l’élan, mortel courage, du génie et des montagnes
-vers le ciel, la pureté majestueuse des cygnes, la sublimité des nuages
-au-dessus des bas-fonds, tout cela sommeille en les éblouissantes lignes
-de ses sourcils que l’ombre a sculptées.</p>
-
-<p class="c">★</p>
-
-<p><span class="smcap">Ses</span> mains sont maigres, frêles, et elles expirent en les lys de ses
-doigts. Elles sont comme des fleurs qui auraient froid. Elles ont je ne
-sais quel air mystérieux. Quand elles tiennent quelque chose, elles
-l’étreignent si fortement qu’on croirait qu’elles sont intimement liées,
-presque fondues substantiellement avec cet objet.</p>
-
-<p class="c">★</p>
-
-<p>Toute <small>SA</small> figure, trop fluide pour n’être dite que svelte, soupire comme
-un cyprès vers le ciel, ondoie comme les ondes quand elles reposent et
-respirent.<span class="pagenum"><a id="page_67">{67}</a></span></p>
-
-<p class="c">★</p>
-
-<p><span class="smcap">Elle</span> marche moins qu’elle n’avance&#8212;plutôt l’on pourrait dire qu’elle
-glisse&#8212;le buste légèrement infléchi en arrière et sur les hanches
-fines, doucement balancé. Ce glissement, à elle propre, rappelle les
-mouvements d’un cou de cygne. Tel un calice d’iris à longue tige qui
-dans le vent vacille, elle chemine sur le sol, et ses pas ne sont qu’un
-repos continu et toujours repris. Les lignes de son corps fluent alors
-en une suite d’imperceptibles cadences, qui marquent le rythme de son
-existence invisible. Oh! quelles mélodies d’extase moi, sourd, j’en
-devinais...</p>
-
-<p>Les plis de sa robe adhèrent à elle indépendamment de la sinueuse
-souplesse de ses mouvements. Et les étoffes qui voilent son corps royal
-et les chemins qu’elle foule, paraissent reconnaître la souveraineté de
-son être plus profondément et la proclamer avec plus de gratitude que
-les hommes.</p>
-
-<p class="c">★</p>
-
-<p>Pure et claire, envolée en fugues musicales, est <small>SA</small> parole, et cependant
-lente et toute basse. Comme<span class="pagenum"><a id="page_68">{68}</a></span> si je me trouvais près d’une source
-esseulée, ruisselant, secrètement, en un suave délire, je me sens
-enveloppé par le son diaphane de sa voix dans un souffle de jeunesse
-désolée et de subtile mélancolie chantante. Ainsi parlent les gens qui,
-comme les sources, sont souvent et longtemps seuls, dont la voix n’est
-pas contrainte de se briser contre la lourdeur des sons rustres de la
-vie, de s’élever avec peine au-dessus de soi-même pour dominer la cohue,
-mais peut se laisser couler jusqu’au bout, serpenter, bienheureuse, à
-travers les prairies, sans le tourment des obstacles à surmonter, et qui
-s’enivre de sa propre douceur et de son propre souci. Et sa voix n’est
-aussi que le langage de ses lignes, traduit en musique. Que sont les
-larmes de la harpe comparés à ces sons, jaillissant librement de la
-vague mystique des formes humaines! Et les pins, ne sont-ils pas aussi
-des harpes sonores, lorsque le vent, en son auguste désir, les embrasse,
-et que la forêt et la mer, de délices, retiennent leur haleine? Oh!
-pourquoi avons-nous des oreilles, si c’est pour ne pas ouïr?<span class="pagenum"><a id="page_69">{69}</a></span></p>
-
-<p class="c">★</p>
-
-<p><span class="smcap">Son</span> esprit est fluide et profond comme la mer.</p>
-
-<p>Mais ses pensées sont comme les cimes des montagnes ou comme de vastes
-plaines qui s’en vont vers l’infini calmes, dans le silence.</p>
-
-<p class="c">★</p>
-
-<p><span class="smcap">Elle</span> ne rit presque jamais&#8212;jamais quand elle vit sa propre et véritable
-vie; mais quand la vie vulgaire de tout le monde, ce que nous appelons
-la réalité, vient heurter le flux de son intérieure existence, quand les
-relations d’hommes à hommes l’atteignent et la frôlent, alors, elle rit,
-en roucoulant doucement et convulsivement, jusqu’aux larmes, comme si
-quelque chose de très comique et douloureux à la fois la frappait;
-alors, aussi, une onde de sang rouge lui monte du cœur aux tempes,
-jusqu’à la racine des cheveux, et voile sa face de la pourpre de son
-intime royauté, comme pour la protéger contre une injure du dehors. Et
-cet autre muet sourire, qui souvent rayonne de ses yeux,<span class="pagenum"><a id="page_70">{70}</a></span> qui souvent
-aussi entr’ouvre la fleur mystérieuse de ses lèvres&#8212;oh! celui-là est
-plus qu’un simple sourire, mais un épanouissement de calices, tristesses
-sans nom qui fleurissent sous un rayon du noir soleil du destin. Et ces
-calices éclosent dans l’âme de tous les êtres qui découvrent leur vraie
-nature en de rares exaltations.</p>
-
-<p class="cdtts">. . . . . . . .</p>
-
-<p>La courbe douloureuse à jamais de la bouche, le regard intense des yeux,
-comme s’ils voulaient plonger dans l’impénétrable, le port de la nuque
-et du front, levés en une fière rébellion contre quelque insupportable
-fardeau extérieur qu’ils seraient seuls à supporter, et, en même temps,
-les lignes en avant inclinées du visage, accusant une consciente
-lassitude jamais avouée, l’attitude de ce gracile et tendre corps de
-Reine qui semble sur le point de se briser et cependant est plein de
-force et d’élan contre les assauts du destin, la clarté des gestes,
-l’arome limpide de la voix, la musique des paroles, semblables à une
-visible floraison d’harmonies secrètes:&#8212;tout cela me découvrait un
-monde intérieur de tristesses organisées, qui menait son existence
-propre, qui était aussi exquis et aussi immense et aussi mystérieux que
-ce monde extérieur qui assaille nos yeux de questions.<span class="pagenum"><a id="page_71">{71}</a></span> O la suave
-réminiscence de ces impressions qui, comme les fleurs séchées d’un
-herbier, laissent seulement deviner la jeunesse fanée et l’éclat
-évanoui, et cependant enferment en elles tout cet éclat et toute cette
-jeunesse! Pour les ranimer, j’exhalerais, (combien volontiers!) mon âme
-sur elles!... Et ces sensations que je voudrais saisir maintenant en des
-doigts lourds, comme des choses matérielles et existant en soi, elles
-émanaient déjà, dans le jardin de Lainz, de ses traits si vite
-transfigurés, des lignes de son corps ondoyant lentement comme des
-vagues en peine et elles s’épandaient, pendant nos longues promenades,
-en chacune de mes paroles, sur tous les tournants attristés du chemin.
-C’est pourquoi, peut-être, je n’en rapportai rien de conscient: les
-extases des fleurs au soleil, l’insaisissable haleine de l’ombre sous
-les arbres, certaines formes de nuages, un sentiment de quiétude après
-un plus long regard vers le ciel, dans la solitude quelques trilles
-délaissés d’un chant d’oiseau se perdant au détour d’une tendre allée,
-en même temps que disparaissait l’arbre d’où ils venaient, comme si la
-voix de l’oiseau étouffait dans ses propres gazouillements: voilà les
-seuls trésors que je conservai de ces inoubliables jours, mais le tout
-imprégné du charme d’un souci ignoré qui de mon âme passait en ces
-fragments<span class="pagenum"><a id="page_72">{72}</a></span> épars et les mettait bien au-dessus des délices les plus
-pleinement ressenties<span class="dtts">. . . . . .</span></p>
-
-<p class="cdtts">. . . . . . . .</p>
-
-<div class="sidenote">INNSBRUCK</div>
-
-<p class="rt">
-Innsbruck, 13 août 1891.<br>
-</p>
-
-<p>Aujourd’hui le premier anniversaire de ma naissance depuis cet
-inconcevable événement: mon premier véritable jour de naissance!...
-Quand, le matin et le soir, les montagnes, par-dessus les toits,
-flamboient jusque dans mes fenêtres, comme si, d’un monde irrêvé, elles
-surgissaient, alors encore en moi rayonnent ces sourires d’inextinguible
-mélancolie qu’<small>ELLE</small> a laissés choir dans mon cœur et qui paraissent
-soustraits à l’universelle loi des choses, ou bien c’est un parfum
-ranimé de souvenirs qui jamais ne voudront se faner...</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Je vais souvent à la morne église du château, où tant de rois et de
-reines en acier derrière une lourde grille de fer s’alignent, comme si
-cette réunion avait été le but définitif de leurs existences, uniquement
-poursuivi leur vie durant. Là aussi de pauvres femmes harassées du
-peuple, comme poussées par une main mystérieuse, tout le long du jour,
-jusque<span class="pagenum"><a id="page_73">{73}</a></span> dans la nuit, bégayent des prières dans les ténèbres: peut-être
-s’agit-il simplement pour elles d’un jupon neuf; à la statue de saint
-Antoine les petites bonnes demandent la grâce de retrouver les cuillères
-à café perdues. Ah! je les plains de n’avoir pas obtenu ce qu’elles
-désirent, car je me dis que, si j’osais élever mon vœu à la hauteur
-d’une prière, je devrais m’abîmer en oraisons...</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p class="r">
-<br>
-3 septembre.<br>
-</p>
-
-<p>Est-il possible que mon rêve ne soit pas évanoui? Nouveau printemps,
-refleurira-t-il sur l’automne de mes souvenirs, sans avoir subi ni
-l’hiver ni la mort?...</p>
-
-<p>Une lettre du baron Nopcsa, datée d’Ischl, qui me demande, au nom de
-l’impératrice, si je suis disposé «à passer les mois de décembre à avril
-auprès de Sa Majesté l’Impératrice et Reine, comme professeur de grec,
-et pour l’accompagner dans ses promenades».</p>
-
-<p>Dans un <i>post-scriptum</i>, le baron Nopcsa ajoute: «Sous la condition que
-vos études n’en souffriraient point».<span class="pagenum"><a id="page_74">{74}</a></span></p>
-
-<p>Ainsi il faut en finir avec la Faculté ou refuser. Je vais passer mes
-examens ici, à Innsbruck, car à Vienne mon tour ne serait pas si vite
-venu...</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Quand je pense à ce que, sans prier, j’ai obtenu, pour la seule raison,
-peut-être, que j’ai tenu mon vœu à moi-même secret!...</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>J’ai choisi Schopenhauer comme sujet de ma thèse de philosophie: je me
-suit fait un élément vital de sa doctrine depuis qu’elle correspond si
-parfaitement à mon état d’âme. «Un singulier sujet d’examen!» me dit, en
-ricanant, le professeur de philosophie d’Innsbruck. J’étais et je reste
-peut-être le seul qui ait osé une tentative pareille.</p>
-
-<p>J’ai aperçu aujourd’hui la duchesse d’Alençon, sœur de l’impératrice.
-Devant une boutique de la rue Marie-Thérèse, un équipage à livrée était
-arrêté. Dans la voiture, un monsieur d’aspect très distingué, à la barbe
-Henri IV blonde déjà grisonnante, et deux gros petits garçons à joues
-rouges et boursouflées. La porte de la boutique s’ouvrit, un grand
-chien, d’un seul bond, s’élança vers la voiture,<span class="pagenum"><a id="page_75">{75}</a></span> et puis une dame
-sortit: l’impératrice elle-même, mais plus mince, plus frêle, plus
-miniature. Son aspect me bouleversa. Plus tard j’appris que c’était la
-sœur de la souveraine, et qu’elle habitait pendant l’été le château de
-Mentelberg. Longtemps je suivis du regard la voiture qui s’éloignait. La
-duchesse ne se doutait guère que des yeux s’attachaient si obstinément à
-elle et que les regards de mon âme tramaient comme une banderolle entre
-elle et son impériale sœur...</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Tout mot que je prononce par ce temps-là n’a qu’une signification
-provisoire, mais, en même temps, il a un sens plus profond, et comme une
-perspective derrière soi. C’est comme si je voulais dire: Que m’importe
-ce que vous me dites et ce que je vous dis? L’essentiel, c’est ce qui va
-venir. Je ne me rappelle que confusément ma promotion de docteur que je
-dus subir dans une université étrangère, devant un public aussi flatteur
-qu’inespéré d’étudiants de la corporation des «Goths», anciens camarades
-de mon cousin Théodore. Mais je n’eus pas un regard pour leurs habits de
-gala, pas plus que pour mon diplôme, et me préoccupai encore<span class="pagenum"><a id="page_76">{76}</a></span> moins du
-moyenageux cérémonial de l’Université d’Innsbruck, car un but plus
-lumineux, tout près de moi maintenant, m’invitait...</p>
-
-<p>Par mille détours, pour prolonger autant que possible une attente dont
-le charme ne pouvait être surpassé par l’événement, je me rendis à
-Vienne, à la Burg.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p class="r">
-Hofburg de Vienne, 8 décembre 1891.<br>
-</p>
-
-<div class="sidenote">VIENNE SCHŒNBRUNN</div>
-
-<p>Mon appartement est situé dans l’aile léopoldine. L’on arrive du
-Franzensplatz, à côté du corps de garde, par un étroit escalier en
-colimaçon, jour et nuit éclairé au gaz,&#8212;<i>l’escalier des confiseurs</i>,&#8212;à
-un long corridor tapissé de nattes, dit <i>le passage des demoiselles</i>.
-Une longue suite de portes avec des noms de dames d’honneur sur de
-blancs cartons. Tout au bout, des gardes de la Burg qui vont et viennent
-lentement avec un cliquetis de sabres. A ma surprise, sur une de ces
-portes, je lis mon nom: voilà, déjà étiquetée, mon existence à venir
-dans cette armoire à tiroirs qu’est la cour. Ma chambre assez vaste,
-mais basse de plafond. Le parquet est comme un miroir, sur lequel le feu
-de la cheminée envoie voleter des essaims de feux follets.<span class="pagenum"><a id="page_77">{77}</a></span> Tentures et
-meubles à rayures grises et blanches. Une grande double fenêtre donne
-sur la place extérieure du château et sur le Volksgarten, que maintenant
-une grisaille de crépuscule enveloppe. Un paravent de soie pourpre
-devant le lit, couvert aussi de lourde soie purpurine&#8212;du reste, tout
-d’une simplicité très grand air.</p>
-
-<p>Le même soir, l’impératrice me reçut. Un laquais du service privé vint
-m’avertir que Sa Majesté avait su mon arrivée et me priait de me rendre
-auprès d’<small>ELLE</small>. Je me hâtai vers <small>ELLE</small>, à pas muets sur les nattes, tout
-le long du couloir, parmi des laquais et des caméristes qui
-chuchotaient, puis, après un coude, par un corridor plus large, qui
-traverse l’aile dite de l’impératrice Amélie. C’est la partie du château
-qui regarde le Franzensplatz du gros œil de son horloge, flamboyant dans
-le soir; elle est habitée exclusivement par l’impératrice et sa suite.
-Par une porte secrète, j’arrivai au grand escalier d’honneur, puis, un
-étage plus bas, sur un palier, où un garde de la Burg en grand uniforme
-était planté, immobile, devant une très lourde portière de velours;
-derrière cette draperie, un vestibule de style empire, avec ce luxe
-froid et nu des antichambres princières où l’on gèle si atrocement quand
-on n’est pas né laquais. Plusieurs huissiers à<span class="pagenum"><a id="page_78">{78}</a></span> bas blancs, culotte
-vert-amande, veste sombre brodée d’or, et l’épée, s’inclinèrent devant
-moi jusqu’à terre, les portes comme d’elles-mêmes s’ouvrirent, et je me
-trouvai à l’improviste dans une grande pièce, plus somptueuse encore,
-mais dont l’accueil me fut moins fermé, moins hautain. Là, un autre
-garde-porte, apparemment de rang plus élevé, en habit noir, vint à ma
-rencontre. Et, à ce moment, je m’aperçus que j’avais pris
-instinctivement une nouvelle allure et que je la soutenais avec grande
-virtuosité; il s’agit, ici, de marcher sans s’arrêter et sans hâte, en
-glissant sur le parquet plutôt qu’en le foulant, sans butter aux saluts
-ni aux révérences. Le valet de chambre de l’impératrice, également en
-habit noir (la livrée de deuil privée de Sa Majesté), sortit de la porte
-opposée, s’inclina profondément, et disparut aussitôt par la même porte,
-sur la pointe des pieds, pour m’annoncer. Tous ces gens retenaient leur
-souffle et leur âme, et n’étaient que frac et pointe des pieds. Et alors
-la porte s’ouvrit à deux battants, sans le moindre bruit. Derrière un
-paravent de soie écarlate, j’entrai dans une salle vaste et brillamment
-éclairée. Sur les murs des tissus de soie rouge, tout autour des meubles
-dorés, de larges et profonds miroirs tenant des panneaux entiers, de
-grands lustres pen<span class="pagenum"><a id="page_79">{79}</a></span>dants. Et une atmosphère d’une presque immatérielle
-pureté vers moi s’exhalait.</p>
-
-<p>D’une autre porte au fond qui était ouverte et laissait entrevoir un
-petit salon, l’impératrice m’apparut, et elle vint à ma rencontre.</p>
-
-<p>Voilà que de nouveau <small>ELLE</small> se tenait devant moi, la même apparition noire
-de l’inoubliable jardin enchanté! Elle que j’avais connue dans sa
-condition sylvestre, elle m’avait maintenant appelé en son luxueux
-palais, où elle devait vivre, pour un temps. Je me souviens confusément
-d’un conte où il est parlé d’une fée de la forêt qu’un sorcier plus
-puissant encore retenait, une partie de l’année, dans son palais
-souterrain et qui, là, devait être reine. Mais c’est peut-être
-simplement l’histoire de Perséphoné.</p>
-
-<p>Et l’expression de son visage, encore, me faisait penser à Perséphoné,
-qui, elle aussi, passe la moitié de sa vie dans le monde infernal.
-L’éclat rouge sombre des murs, les flammes sans nombre qui sur les
-dorures ruisselaient et rejaillissaient de la profondeur des miroirs,
-les cristaux en losange des lustres, scintillant comme d’aériennes
-pierres précieuses, tout cela faisait presque pour moi de cette fiction
-d’un monde sous-terrestre la contemplation d’une réalité. Comme d’un
-autre monde,<span class="pagenum"><a id="page_80">{80}</a></span> l’impératrice noire se tenait devant moi, souveraine de
-toute cette splendeur. Elle me salua de loin, et, après, me dit qu’elle
-se réjouissait de me revoir près d’elle. Et dès qu’elle eut ouvert la
-bouche et que sa voix eut résonné, le merveilleux rayonnement autour
-d’elle pâlit. Ainsi je connus qu’elle était bien plus rayonnante encore
-que tout ce qui l’environnait. Je savais déjà, avant d’entrer, ce que je
-trouverais ici, et pourtant je fus ébloui. Nous nous promenâmes une
-heure durant, sur le doux tapis soyeux, où le pied s’enfonçait comme
-dans du jeune gazon, en des flots de lumière dont l’attouchement
-agissait comme de l’air tiède, mais plus musicalement encore.</p>
-
-<p>Tout autour, des meubles dorés se dressaient, à de longues distances et
-dans un calme parfait, l’on eût dit des objets ensorcelés. Dans cette
-pièce, sur ces meubles, ni rire ni pleur ne se posait, nulle ligne ne
-remuait ni ne changeait de place. Des grands miroirs, qui prolongeaient
-la pièce, comme sous de diaphanes masses d’eau, en des lointains
-infinis, la lumière rebondissait, telle une buée fluide d’or et de sang.
-Je regardai autour de moi et reconnus le geste de l’étiquette espagnole,
-qui, des coins sombres, se levait vers des portraits princiers dans de
-lourds cadres dorés, et montrait des portes<span class="pagenum"><a id="page_81">{81}</a></span> secrètes, tapissées de
-soie. Cela me persuada davantage encore que le château tout entier,
-immémorial, était englouti dans un illusoire abîme d’eau. Mais il y
-avait autre chose, que je sentais plus que je ne voyais, qui provenait
-de ce monde où <small>ELLE</small> respire en réalité. Elle n’était pas seule. Mes yeux
-se mirent en quête et bientôt trouvèrent ce qu’ils cherchaient. Il y
-avait là des arbres, de vivants arbres, presque dissimulés par les
-lourdes soies et les dentelles des rideaux, des azalées grandes comme
-des arbres, épanouies, ô tendre floraison, en innombrables calices
-blancs et roses. Elles l’avaient suivie, ces azalées, des printemps
-lointains jusque dans les profondeurs sous-marines de son palais; elles
-étaient comme des symboles de l’évanouie Perséphoné. Ainsi l’on peut
-s’imaginer que tous les jeunes arbres se tiennent cachés, pendant
-l’hiver, en de semblables palais, chez quelque fée exilée. Et ce léger
-et ancien parfum qui flottait à travers la salle,&#8212;venait-il des arbres,
-ou étaient-ce, uniquement, les souvenirs balsamiques des forêts et des
-jardins qui s’exhalaient avec persistance et enveloppaient la figure de
-l’impératrice noire?</p>
-
-<p>Je lui parlai des montagnes embrasées d’Innsbruck, du «Hofgarten», le
-jardin du palais aux grands arbres, sur lesquels l’automnale pourpre<span class="pagenum"><a id="page_82">{82}</a></span>
-s’était répandue, des feuilles jaunies de mes mélancolies et de mes
-souvenirs, qui tombaient sur les allées comme de grands oiseaux morts,
-des églises, où des femmes désolées et comme poussées par une main
-invisible jetaient aveuglément dans les ténèbres des prières balbutiées,
-où des rois et des reines d’airain, venant de siècles différents,
-s’étaient donné rendez-vous. Et elle me parla uniquement de la chute
-d’eau de Gastein, qui dans la nuit résonne comme une âme en peine, et
-des pins et des sapins noirs emmi lesquels les nuages aiment à s’arrêter
-longuement. Et puis, nous causâmes d’Homère et des sirènes, et de
-Béatrice que Rossetti a peinte. Puis elle me tendit encore une fois sa
-main à baiser, et dit:</p>
-
-<p>&#8212;A partir de demain, nous irons nous promener tous les jours pour
-quelques heures à Schönbrunn. Si vous n’étiez pas venu, j’aurais dû me
-priver de ce plaisir. Je ne veux pas imposer, en hiver, cette corvée à
-mes dames d’honneur, et l’empereur n’en a malheureusement pas le temps.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_83">{83}</a></span></p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p class="r">
-9 décembre.<br>
-</p>
-
-<p>Ce matin, à huit heures, le laquais vint me dire que l’impératrice
-m’appelait auprès d’<small>ELLE</small> pendant qu’on la coiffait. J’étais déjà prêt et
-attendais. Car, dès la veille, l’impératrice m’avait prévenu qu’elle
-prendrait sa leçon de grec en se faisant coiffer.</p>
-
-<p>&#8212;Cela dure presque toujours deux heures, avait-elle dit, et pendant que
-mes cheveux sont si fortement occupés, mon esprit reste oisif. Je crains
-que de mes cheveux il ne passe dans les doigts de la coiffeuse. C’est
-pour cela que ma tête me fait si mal. Nous emploierons ce temps à
-traduire Shakespeare: oh! alors le cerveau est bien forcé de se
-concentrer.</p>
-
-<p>J’entrai dans le grand salon avec le cérémonial de la veille.</p>
-
-<p>L’impératrice était assise devant une table que l’on avait poussée au
-milieu de la pièce et couverte d’une toile blanche. Elle était comme
-embrumée dans un peignoir de dentelles blanches; ses cheveux dénoués
-tombaient jusqu’à terre et enveloppaient toute sa personne. Seule une
-petite partie de sa face était éclose, comme chez ces suaves madones
-emmitouflées au visage en amande. Cet<span class="pagenum"><a id="page_84">{84}</a></span> aspect était nouveau pour moi,
-mais plus enchanteur que tout ce que j’avais jusque-là contemplé. Elle
-répondit à ma révérence par une légère inclination de la tête, en
-disant:</p>
-
-<p>&#8212;Comment avez-vous dormi votre première nuit à la Burg? Pas plus mal
-que d’habitude, j’espère. Ce n’est pas aussi beau ici qu’à Lainz,
-ajouta-t-elle, mais pour la nuit c’est à supporter.</p>
-
-<p>Nous partirons à onze heures, dit-elle encore.</p>
-
-<p>Puis la leçon commença. L’impératrice écrit très vite; elle crispe ses
-doigts sur la plume, sans doute par une habitude d’enfance qu’elle n’a
-conservée que parce que, probablement, ses professeurs l’en grondaient.
-Du reste, quand elle écrit, toute son attitude est d’une grâce puérile,
-d’une charmante maladresse qui contraste avec sa tenue habituelle si
-majestueuse parmi les arbres et les fleurs. Elle regarde fixement le
-papier et la pointe de la plume, et c’est comme si elle voulait forcer
-sa plume à écrire finement et proprement. Mais les lettres impétueuses
-jaillissent et se bousculent, libérées de toute convention.</p>
-
-<p>&#8212;Ma mauvaise écriture vous étonne. Elle est comme moi, me dit-elle,
-elle ne veut pas se laisser subjuguer.</p>
-
-<p>Elle fait aussi de gros pâtés d’encre violette&#8212;la<span class="pagenum"><a id="page_85">{85}</a></span> violette
-impériale&#8212;la seule avec laquelle elle écrive et qu’elle puise d’un
-encrier d’or; de minces feuilles de papier buvard sont semées tout
-autour sur la table, et elle en sèche chaque page en frappant dessus de
-son poing fermé.</p>
-
-<p>Cette première leçon durant la coiffure m’a laissé des impressions d’une
-épique harmonie.</p>
-
-<p>Des cheveux, je vis des cheveux en vagues, atteignant le sol, et s’y
-répandant, et coulant plus loin: de la tête, dont ils révélaient la
-grâce délicieuse, la ligne pure et parfaite (ainsi les tissus de Cos
-laissent transparaître des formes de déesses), ils s’écoulaient sur le
-blanc manteau de dentelles qui couvrait <small>SES</small> épaules, sans que jamais
-leur flot tarît.</p>
-
-<p>Derrière la chaise de l’Impératrice se tenait la coiffeuse, en robe
-noire à longue traîne, un tablier blanc de toile d’araignée attaché
-devant elle, d’aspect imposant pour une femme de service, avec les
-traces d’une beauté fanée sur le visage, et les yeux pleins de sombres
-artifices&#8212;rappelant une assez fameuse Reine de seconde qualité de
-l’orient européen, aujourd’hui proscrite. De ses mains blanches elle
-fouillait dans les ondes des cheveux, les élevait en l’air et les
-palpait comme du velours et de la soie, les roulait autour de ses bras
-(ruisseaux qu’elle eût<span class="pagenum"><a id="page_86">{86}</a></span> saisis parce qu’ils ne voulaient pas couler
-tranquillement mais plutôt s’envoler); enfin elle partagea chaque onde
-en plusieurs autres avec un peigne d’ambre et d’or, et sépara ensuite
-chacune de celles-ci en innombrables filets, qui, à la clarté du jour,
-devinrent de l’or filigrane et qu’elle démêla doucement et posa sur les
-épaules, pour éparpiller de nouveau en lumineux rayons un autre
-embrouillement d’écheveaux. Puis, tous ces rayons qui, d’un or éteint,
-s’enflammaient en éclairs d’un sombre grenat, elle les laissa confluer
-en de nouvelles et paisibles vagues, et de ces vagues elle trama des
-tresses pleines d’art, qui se transformèrent en deux lourds serpents
-magiquement; et elle leva ces serpents, et les roula autour de la tête,
-et en forma, en les entrelaçant au moyen de rubans de soie, une
-magnifique couronne diadémale. Puis elle saisit un autre peigne de
-transparente écaille finissant en pointe et garni d’argent, et ondoya le
-coussin de cheveux, sur l’occiput, qui était destiné à porter la
-couronne, en ces lignes qui sont propres à la mer quand elle respire.
-Ensuite, elle ramena les mèches s’égarant en délaissées sur le front,
-près des yeux, de façon qu’elles pendissent, comme des franges d’or, du
-bord de la couronne et, comme un voile lumineux, cachassent le front,
-écarta avec une pince<span class="pagenum"><a id="page_87">{87}</a></span> d’argent ceux de ces filets qui troublaient
-l’harmonie et la symétrie, ne faisant qu’entraver la course tranquille
-des sourcils en arceaux, abaissa d’autres filets, telle une écumeuse
-frisure d’ondes, sur les oreilles, afin que la rudesse des sons s’y
-brisât, et en dressa ainsi une grille protectrice devant la porte de
-l’âme. Puis, sur un plateau d’argent, elle présenta les cheveux morts à
-sa maîtresse, et les regards de la maîtresse et ceux de la servante se
-croisèrent une seconde, exprimant chez la maîtresse un amer reproche,
-chez la servante publiant la faute et le repentir. Puis, le blanc
-manteau de dentelles glissa des épaules tombantes, et l’impératrice
-noire, pareille à une statue divine, de l’enveloppe qui la cachait
-surgit. Alors la souveraine inclina la tête, la servante s’abîma sur le
-sol, en murmurant tout bas: «Aux pieds de Votre Majesté je me
-prosterne.» Le service sacré était accompli.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>&#8212;Je sens ma chevelure, me dit-<small>ELLE</small>, et elle glissa un doigt sous les
-vagues des cheveux, comme pour alléger sa tête du fardeau.</p>
-
-<p>C’est comme un corps étranger sur ma tête.<span class="pagenum"><a id="page_88">{88}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Votre Majesté porte ses cheveux comme une couronne à la place de sa
-couronne.</p>
-
-<p>&#8212;Seulement, on peut, plus facilement, se débarrasser de cette autre
-couronne, répondit-elle avec un sourire attristé.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>A onze heures, nous sommes partis pour Schönbrunn. Il y a toujours
-devant l’entrée de mon escalier un grand rassemblement pour me voir
-monter en voiture, et la garde du palais présente les armes, mais avec
-un doute visible sur le droit que je puisse avoir aux honneurs
-militaires.</p>
-
-<p>Une journée superbe, aujourd’hui, le ciel si pur et si bleu comme au
-printemps. J’ai emporté un livre dont je me propose de lire quelques
-pages à l’impératrice pendant la promenade: les <i>Contes</i> de Dostoïewsky.</p>
-
-<p>Je lui ai lu les <i>Blanches nuits</i>. Elle a trouvé le conte ravissant.</p>
-
-<p>&#8212;Ce qui arriva à Naschtenka, dit-elle, est typique pour toutes les
-jeunes filles. Chacune se trompe au moins une fois dans sa vie, sans
-qu’elle sache quand cela se fait. De Naschtenka elle-même, on ne sais si
-elle s’est trompée avec celui qu’elle a pris ou<span class="pagenum"><a id="page_89">{89}</a></span> avec celui qu’elle a
-laissé. C’est affaire au destin. Les femmes vivent tout particulièrement
-sous l’étoile de leur destin.</p>
-
-<p>Nous parlâmes ensuite de l’émancipation des femmes et de leur
-instruction. Elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Les femmes doivent être libres; elles sont souvent plus dignes de
-l’être que les hommes. George Sand en est le meilleur exemple. Mais en
-ce qui concerne la soi-disant instruction, j’y suis opposée. Moins les
-femmes apprennent, plus elles ont de valeur, car elles tirent
-d’elles-mêmes toute science. Ce qu’elles apprennent ne fait, à vrai
-dire, que les égarer sur une fausse route et les éloigner de leur être
-intime: elles désapprennent par là une partie d’elles-mêmes, pour
-s’approprier imparfaitement la grammaire ou la logique. Dans les pays où
-les femmes sont peu instruites, elles sont des êtres bien plus profonds
-que nos bas-bleus. C’est une erreur des amis de l’émancipation que de
-venir alléguer, en faveur de ce mouvement, que des mères cultivées
-donneraient à l’humanité des fils intellectuellement mieux doués.</p>
-
-<p>&#8212;Mais, d’autre part, fis-je, les hommes modernes désirent trouver en
-les femmes modernes,&#8212;leurs femmes,&#8212;un appui intellectuel.</p>
-
-<p>&#8212;Au contraire, leur action, en tant que mères,<span class="pagenum"><a id="page_90">{90}</a></span> serait plus
-bienfaisante, si elles étaient comme les arbres, libres de toute entrave
-et de toute déformation, sous le vaste ciel; les femmes ne doivent pas
-être là pour aider les hommes dans leurs affaires, en leur soufflant des
-pensées et des conseils, mais par leur seule proximité elles doivent
-éveiller et faire mûrir chez les hommes des idées et des résolutions que
-ceux-ci, ensuite, ont à puiser en eux-mêmes.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p class="r">
-10 décembre.<br>
-</p>
-
-<p>Aujourd’hui l’on m’apporta, des appartements de l’impératrice, des
-fleurs. L’impératrice, me dit-on, avait ordonné au jardinier du château
-de m’envoyer tous les jours des fleurs rares. Et quelles fleurs
-c’étaient! Duvets de soie parfilée, vieux velours mélancoliquement
-pâlis, reployés en plis délicats, et de la pourpre attristée. Et de
-tremblantes corolles aussi et de doux calices, sur les pétales desquels
-toutes les splendeurs et les langueurs des couchants automnaux étaient
-répandues.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_91">{91}</a></span></p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p class="r">
-Du 11 au 20 décembre.<br>
-</p>
-
-<p>A midi, de nouveau à Schönbrunn. Il pleuvait de la neige fondue, et le
-vent nous fouettait le visage d’une poudre de glace. Il nous fallait
-sauter par-dessus de grosses flaques d’eau.</p>
-
-<p>&#8212;Comme des grenouilles nous galopons par les marais, dit l’impératrice.
-Nous sommes pareils à deux âmes damnées qui errent dans le monde
-infernal. Pour beaucoup de gens, ici et à cette heure, ce serait
-l’enfer. Je causais hier avec une dame qui extravaguait sur les
-glaciers&#8212;pendant l’été, naturellement, en compagnie de deux guides et
-attachée à une corde pour qu’on la hisse. Je voudrais la voir à présent,
-elle et sa vaillance. Si elle savait que je suis ici, que je me promène
-aujourd’hui ici, elle penserait que je suis devenue folle. Voyez-vous,
-cela va mieux à mes dames d’honneur de rester à la maison et de se
-chauffer les pieds à la cheminée. Elles tricotent des bas et lisent des
-romans. Vous préféreriez, vous aussi, n’est-ce pas, être au chaud dans
-votre chambre?</p>
-
-<p>&#8212;Comment Votre Majesté peut-Elle dire cela? Moi qui, dans ma chambre,
-passe toutes mes heures dans l’attente, dans l’espoir que Votre Majesté
-me fasse appeller...<span class="pagenum"><a id="page_92">{92}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Pour moi, c’est le temps que j’aime le mieux. Car il n’est pas fait
-pour les autres. Je puis en jouir seule. En vérité, il n’est là que pour
-moi, comme ces pièces de théâtre que le pauvre roi Ludwig se faisait
-jouer, pour lui uniquement. Encore le spectacle est beaucoup plus
-grandiose ici, en plein air, que sur toute espèce de scène. Certes la
-tempête pourrait être quelque peu plus enragée: alors on se sent si
-proche de toutes les choses, comme en conversation avec elles!</p>
-
-<p>&#8212;Votre Majesté voit-Elle ce grand vieil arbre aux branches noires et
-dénudées, comme il se dresse tout seul et, désespérément, étend ses bras
-en l’air? Il est presque plus fort que l’ouragan, il ne bouge pas.</p>
-
-<p>&#8212;Sa douleur est plus forte que l’ouragan. Il est comme le roi Lear.
-Quand même il serait maintenant frappé de la foudre, il n’en a pas moins
-vaincu la mort.</p>
-
-<p>Elle-même était comme une partie constitutive de ce paysage bouleversé,
-mais elle n’en avait point conscience.</p>
-
-<p>Elle a le don, par sa seule présence, d’amener à la surface l’élément
-éternel des choses, de l’évoquer comme par un prestige, comme si toutes
-les choses, depuis longtemps esseulées dans leur vie obscure, n’avaient
-attendu que cela pour se répandre hors<span class="pagenum"><a id="page_93">{93}</a></span> d’elles-mêmes. Aussi ai-je
-toujours l’impression que c’est par elle, à vrai dire, que, pour la
-première fois, l’essence réelle des choses me fut révélée.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Aujourd’hui, l’impératrice m’appela à quatre heures de l’après-midi
-seulement, au lieu de me faire partir à onze heures en voiture pour
-Schönbrunn, à sa suite. Toute la matinée avait été employée au grand
-lavage des cheveux. Cela a lieu tous les quinze jours. Aussi
-portait-elle ses cheveux dénoués sur le dos pour les faire sécher. Son
-aspect sous cette forme, quand, déposée cette naturelle couronne, elle
-n’est plus obligée de plier le front sous son poids, est plus gracieux
-encore, s’il se peut, et aussi plus majestueux, plus conforme à sa vraie
-nature. Une jeunesse insoupçonnée rayonne de ses traits et presque un
-bonheur de ses yeux (le même qu’éprouvent les arbres quand ils se mirent
-dans l’eau) et des lignes de son corps une musique, plus suave encore
-que d’habitude, parce que, assourdie et secrète, comme en des rêves et
-des pressentiments, à travers l’onde des cheveux elle résonne.</p>
-
-<p>Sur les doux tapis écarlates, qui couvraient le parquet, nous allions et
-venions, dans l’aube des<span class="pagenum"><a id="page_94">{94}</a></span> flammes sans nombre de toute une série de
-grands lustres pendants, aux losanges et aux perles de cristal, dans
-l’haleine des vivants calices qui formaient partout de petites îles
-lumineuses (ô vernal rêve!), entre les muets abîmes marins des miroirs,
-dans un air aussi pur et aussi frais que sur les sommets des montagnes,
-(les croisées, <i>en decembre</i>, étaient toutes ouvertes)&#8212;et nous lisions
-l’<i>Odyssée</i>. En un tel milieu, près d’elle, la vieille rhapsodie oubliée
-des vers morts de nouveau s’éveille et, par les fenêtres ouvertes, avec
-les flots de lumière, jusque sur la silencieuse place du château elle
-déborde. Des groupes humains, d’habitude, se tiennent là, dans l’ombre,
-et contemplent la rangée des fenêtres brillamment éclairées et les
-lustres flamboyants, sous lesquels un être impérial tisse sa mystérieuse
-vie; et ils s’étonnent ou ils devinent, mais jamais leur pressentiment
-ni leur étonnement n’atteignent à la réalité...</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>L’empereur est entré aujourd’hui pendant la leçon. La coiffeuse s’abîma
-sur le tapis comme dans une trappe, et s’éloigna tout de suite en un
-murmure. Je me levai de ma chaise, mais l’empe<span class="pagenum"><a id="page_95">{95}</a></span>reur m’invita à rester et
-se mit à causer avec l’impératrice en hongrois. Je relevai des noms
-d’hommes d’Etat et de personnages politiques. L’impératrice avait sur
-les traits une expression d’intense attention; ses yeux regardaient
-devant elle comme s’ils voulaient saisir de façon aiguë et pénétrante un
-infiniment petit objet; et elle répondait à l’empereur et l’interrompait
-assez souvent. Le hongrois sur ses lèvres sonnait comme des perles
-musicales cet embaumées. Parfois, elle haussait les épaules et
-esquissait une petite grimace qui voulait beaucoup dire, ce qui faisait
-rire l’empereur. Puis l’empereur se leva et sortit de la salle de son
-pas élégant et moelleux de militaire. En un bruissement, la coiffeuse
-rentra et l’impératrice me dit en grec:</p>
-
-<p>&#8212;Je viens de faire de la politique avec l’empereur. Je voudrais pouvoir
-être utile; mais peut-être suis-je plus avancée en grec. Et puis j’ai
-trop peu de respect pour la politique et ne la juge pas digne d’intérêt.
-Et vous, vous y prenez intérêt?</p>
-
-<p>&#8212;Pas trop, Majesté, je la suis seulement dans ses grandes phases, quand
-des ministres tombent.</p>
-
-<p>&#8212;Ah! ils ne sont là que pour tomber; puis d’autres viennent, me
-dit-elle avec, dans la voix, une nuance curieuse qui était comme un rire
-intérieur.<span class="pagenum"><a id="page_96">{96}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Pour moi, Majesté, je m’intéresse davantage à la vie publique en
-France.</p>
-
-<p>&#8212;Elle est assurément plus amusante!</p>
-
-<p>&#8212;C’est ce que je trouve aussi, Majesté.</p>
-
-<p>&#8212;Les gens, là-bas, savent mieux jouer la comédie, et avec plus
-d’esprit.</p>
-
-<p>Au bout d’un instant, elle ajouta:</p>
-
-<p>&#8212;D’ailleurs, le tout est une tellement volontaire illusion! Les
-politiciens croient conduire les événements et sont toujours surpris par
-eux. Chaque ministère porte en soi sa chute, et cela dès le premier
-moment. La diplomatie n’est là que pour attraper quelque butin du
-voisin. Mais tout ce qui arrive, arrive de soi-même, par intérieure
-nécessité et maturité, et les diplomates ne font que constater les
-faits.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>De chacune des nombreuses langues qu’<small>ELLE</small> parle avec une admirable
-perfection, elle fait une musique. Parle-t-elle hongrois? c’est
-réellement comme si une source laissait perler, l’une après l’autre, des
-gouttes chantantes, en lente et harmonieuse mélancolie.</p>
-
-<p>&#8212;Le grec, me disait-elle, c’est la langue dans laquelle mes idées et
-mes mots se présentent à moi<span class="pagenum"><a id="page_97">{97}</a></span> comme des êtres de beauté, pour m’ouvrir
-un monde insoupçonné. L’aspect de ce monde me fait oublier ce qui reste
-au dehors.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Aujourd’hui, nous avons rencontré une dame sur le chemin de la
-<i>Gloriette</i>: elle descendait et nous montions. Elle portait les cheveux
-coupés courts et avait une face rouge de cuivre et la démarche décidée.
-Fixement elle regarda l’impératrice, sans la saluer pourtant, presque
-d’un air de provocation. L’impératrice dit:</p>
-
-<p>&#8212;La dame a de l’esprit, puisqu’elle porte les cheveux courts; mais je
-crains qu’elle ne le fasse exprès pour que l’on puisse la croire
-spirituelle. Si je voulais faire couper mes cheveux&#8212;oh! par conviction,
-parce que je les tiens pour inutiles,&#8212;les gens me tomberaient dessus
-comme des loups.</p>
-
-<p>&#8212;Et réellement ce serait dommage, Majesté. Les gens disent bien: «Tout
-ne va pas à tout le monde.»</p>
-
-<p>&#8212;Il n’y a que la sottise à qui tout le monde également prétende...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_98">{98}</a></span></p><hr style="width: 15%;">
-
-<p>Aujourd’hui, <small>ELLE</small> dit:</p>
-
-<p>&#8212;La plupart des hommes ne veulent pas que les bandeaux du destin et de
-la vie soient dénoués de leurs yeux; ils croient se mettre ainsi à
-l’écart des périls. Mais nous ne cessons pas de vivre dans l’ombre du
-destin et cette ombre guette chaque goutte de lumière. Ce qui est commun
-à tous n’est pas l’esprit, mais le destin. Et, parfois, le destin
-choisit l’un de nous pour en faire un poème magnifique ou pour s’en
-gorger comme d’Œdipe ou de Médée... Je vous prie, lisons demain quelque
-chose d’Eschyle.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Plus tard, <small>ELLE</small> dit:</p>
-
-<p>&#8212;La plupart des hommes sont malheureux parce qu’ils se trouvent en
-perpétuel conflit avec la nécessité. Quand on ne peut être heureux à sa
-guise, il ne reste qu’à aimer sa souffrance. Cela seul donne le repos,
-et le repos c’est la beauté de ce monde. Mais la beauté est la cause et
-le but de l’univers.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Aujourd’hui, dans la matinée, nous continuâmes notre traduction
-d’Othello. L’impératrice déclama<span class="pagenum"><a id="page_99">{99}</a></span> la chanson du saule de Desdémone avec
-un ravissement douloureux qui, à l’entendre, faisait défaillir, et,
-brusquement, les lèvres frisées de subtile ironie, <small>ELLE</small> s’exclama:</p>
-
-<p>&#8212;Il y a cependant autre chose que la jalousie ou l’héroïsme, et ce sont
-les saules.</p>
-
-<p>Plus tard elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;On ne sait pas pourquoi les femmes sont infidèles à leurs maris! La
-réponse est tout simplement: parce qu’elles devraient leur rester
-fidèles. Cette exigence provoque à l’infidélité parce qu’elle a force de
-loi. Et sait-on donc si le mari réellement fut l’élu que le sort
-désignait? La plupart des jeunes filles ne se marient guère que par
-désir de liberté. Et, somme toute, l’amour a des ailes pour s’envoler
-aussi.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Aujourd’hui, nous parlions du tragique dans les pièces modernes.
-L’impératrice dit:</p>
-
-<p>&#8212;Je crois que les conflits tragiques n’agissent pas par eux seuls, mais
-par quelque chose que, sans cesse, nous attendons dans notre vie et dont
-alors nous croyons nous approcher. A vrai dire, nous sommes toujours
-déçus, car ce sont seulement des<span class="pagenum"><a id="page_100">{100}</a></span> passions ordinaires que l’on met sous
-nos yeux, mais nous les reconnaissons cependant pour quelque chose
-d’autre que ce qu’elles prétendent signifier. Et quand nous sommes
-saisis, nous ne le sommes pas par le tragique de théâtre, mais par des
-sons plus profonds qui dans notre cœur ont été éveillés.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Je lui lus les poésies lyriques d’Ibsen, entre autres des passages de
-<i>Peer Gynt</i>. Ce dernier poème lui parut sublime. Jusqu’alors elle
-n’avait, en vérité, rien connu d’Ibsen. Sûrement elle n’avait aucune
-idée de sa signification ni de sa grandeur. On lui avait parlé, à la
-cour, de ses drames, comme d’ineptes lubies qui, malheureusement, se
-jouaient encore. Et pourtant, tout ce monde de beauté existait déjà en
-elle avant que ces poèmes fussent inventés. Tout, pour ainsi dire,
-venait d’elle et revenait à elle. Elle a rêvé tous les rêves avant
-qu’ils fussent rêvés, et elle les revit en son existence, tandis que les
-poètes ne font que les rêver seulement. C’est pourquoi elle se contente
-de l’<i>Odyssée</i>, de Shakespeare, ou des chansons démodées de Heine, parce
-qu’elle peut parfaitement se passer de ces œuvres-là<span class="pagenum"><a id="page_101">{101}</a></span> de même que des
-plus éminentes créations modernes de l’esprit humain.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Aujourd’hui, pendant la leçon, l’impératrice me dit:</p>
-
-<p>&#8212;Il faut que vous vous mettiez sur vos gardes contre les intrigues de
-la cour. Vous êtes novice en ces choses et vous ne savez pas où l’on
-place les pièges. Je vous conseille d’être très circonspect pendant vos
-visites aux gens de la cour&#8212;vous savez qui je veux dire. Ces gens se
-nourrissent tous les jours de faisans et de perdrix, mais une heure sans
-cancans les ferait mourir.</p>
-
-<p>&#8212;Je pensais que non seulement le baron Nopcsa et la Comtesse Festetics,
-mais que tout le personnel de la Cour était assez dévoué à Votre Majesté
-pour que je pusse me mouvoir ici en toute sécurité.</p>
-
-<p>&#8212;Ah oui! certainement. On est très dévoué à l’Impératrice. Peut-être
-dois-je encore remercier Dieu d’être impératrice: autrement, cela
-tournerait mal pour moi. On aime l’impératrice surtout parce que, par
-amour d’elle, on a la chance d’être quelque chose soi-même.</p>
-
-<p>&#8212;Votre Majesté ne croit-Elle pas qu’il y a de<span class="pagenum"><a id="page_102">{102}</a></span> magiques puissances qui
-émanent du génie et de la beauté de l’âme? Je ne puis m’imaginer qu’un
-être quelconque, admis auprès de Votre Majesté, puisse s’arracher à ce
-sortilège. Par là je veux dire que l’entourage de Votre Majesté doit
-avoir perdu toute volonté propre et vivre seulement en la Sienne.</p>
-
-<p>&#8212;Vous voudriez faire de moi une Circé; je me souhaiterais d’en être
-une. Je métamorphoserais alors beaucoup de gens comme l’ont été les
-compagnons d’Ulysse. Mais l’égoïsme est plus fort que toute magie. Vous
-êtes encore trop jeune et ne connaissez pas le monde. Chaque salut a son
-but, chaque sourire veut être payé. Si l’on ne jugeait pas que cela va
-sans dire, l’on s’épargnerait même tous ces frais.</p>
-
-<p>&#8212;Votre Majesté se souvient-Elle, dans le parc de Lainz, lorsque les
-sangliers se ruèrent sur nous en nous menaçant, de sorte que je dus les
-chasser avec un égrappoir que Votre Majesté avait apporté? Je ne cessais
-de m’imaginer, alors, ce qui serait arrivé, si les sangliers n’avaient
-été si lâches, s’ils avaient fait mine de se jeter sur nous? J’aurais
-prouvé à Votre Majesté mon héroïsme et mon abnégation. Et Votre Majesté
-pourrait en tirer au moins une exception à la règle.</p>
-
-<p>&#8212;Oh! soyez tranquille! Ils ne nous auraient pas<span class="pagenum"><a id="page_103">{103}</a></span> attaqués!&#8212;puisqu’ils
-avaient mieux à faire: ils mangeaient des truffes!&#8212;Par bonheur pour
-nous deux!</p>
-
-<p>Et là-dessus, gaiement, elle sourit.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Instinctivement avec Elle j’ai pris dans la voix une cadence, à son
-oreille, uniquement, appropriée. Toujours un pas en arrière d’elle, je
-chemine et laisse la suite ininterrompue de mes paroles atteindre son
-ouïe en vagues subtiles. Aujourd’hui elle me dit, à ce propos:</p>
-
-<p>&#8212;Vous avez très bien compris que l’on ne doit, par sa voix, ni
-étrangler ses propres idées ni effaroucher celles des autres.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p class="r">
-Schœnbrunn, 21 décembre.<br>
-</p>
-
-<p>Nous parlions aujourd’hui de <small>SES</small> voyages en Egypte.</p>
-
-<p>&#8212;Je me sens extraordinairement chez moi au Caire, dit-elle. Même dans
-la grande cohue des portefaix et des ânes, je me sens moins oppressée
-que dans un bal de la cour et presque aussi heureuse que dans une forêt.
-Oh, il faut bien distinguer la<span class="pagenum"><a id="page_104">{104}</a></span> culture d’avec la civilisation. La
-culture se trouve même aux déserts de l’Arabie; avant tout, dans le Sud
-et en Orient, où la civilisation n’a pas pénétré, dans les prairies
-solitaires et sur les mers. Etouffer la culture, voilà la civilisation.
-Elle est chez elle en Occident. Elle est une déviation et une altération
-des buts naturels de l’existence. La civilisation, c’est les
-tramways,&#8212;la culture, les belles forêts libres. La civilisation, c’est
-l’érudition,&#8212;la culture, ce sont les idées. La civilisation réclame
-pour soi chaque être humain et nous met tous dans une cage. La culture,
-chaque homme la porte en soi, comme un legs de toutes ses existences
-antérieures, il l’aspire en soi à chaque souffle, et en cela gît la
-grande unité. Il y a aussi des gradations de civilisation et de culture,
-qui viennent de directions opposées et se rencontrent. Où elles
-s’entrechoquent, éclate la plainte muette de la vie. Les victimes, ce
-sont les pauvres gens misérables: on leur a pris la culture, et, en
-retour, on leur montre la civilisation dans le lointain, pour eux
-presque inaccessible. A Paris, il m’est très agréable de cheminer par
-les rues, parce que l’individu marche perdu dans la foule. De cette
-manière, cette civilisation-là approche de la culture.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_105">{105}</a></span></p><hr style="width: 15%;">
-
-<p>Aujourd’hui, <small>ELLE</small> me disait encore:</p>
-
-<p>&#8212;Quand une dame d’honneur est près de moi, je suis tout autre. Vous
-l’avez remarqué hier. Il me faut toujours dire quelque chose aux
-comtesses, pour qu’elles puissent répondre. C’est là justement leur
-office. Le plus grand effroi des rois est de toujours devoir interroger.
-Pour moi, j’ai un grand choix de questions dans mes greniers, parce que
-j’en viens rarement à les distribuer en public. Quand vous me parlez, je
-ne réponds, souvent, qu’à moi-même, ou je vous parle bien, mais je
-réponds en même temps à une question que je me suis posée à moi-même,
-car vous n’êtes pas une dame d’honneur: et c’est ce qu’il y a en vous de
-préférable. Quand vous êtes près de moi en même temps que la comtesse,
-cela devient très intéressant: je dois louvoyer comme entre deux vents,
-et chacun de vous deux me sent changée à son égard et en tient l’autre
-pour le coupable.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p class="r">
-Du 22 au 30 décembre.<br>
-</p>
-
-<p>Aujourd’hui <small>ELLE</small> me dit, pendant qu’on la coiffait:</p>
-
-<p>&#8212;Excusez-moi, aujourd’hui je suis distraite. Je<span class="pagenum"><a id="page_106">{106}</a></span> dois appliquer toute
-mon intelligence à ma chevelure; car elle (la coiffeuse) a fait dire
-qu’elle est malade, et cette jeune fille que voilà (la camériste) n’est
-pas encore initiée à tous les mystères. Quelques séances de coiffure
-comme celle d’aujourd’hui et, de nouveau, je suis matée. Elle le sait
-bien, cette femme-là, et elle attend une capitulation. Je suis l’esclave
-de mes cheveux. Peut-être, pourtant, me libérerai-je un jour. Mais je
-laisse les choses aller comme elles veulent. Il ne faut pas
-contre-carrer son destin. Sinon il nous distribue ses coups plus tôt et
-plus désastreusement encore.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p class="r">
-Schœnbrunn.<br>
-</p>
-
-<p>Comme nous nous promenions, aujourd’hui, et que nous parlions du
-sentiment du beau chez les hommes, l’impératrice dit:</p>
-
-<p>&#8212;Il ne faut pas croire que les soi-disant <i>belles</i> et <i>nobles âmes</i>
-soient trop rares, surtout en Allemagne! Hélas, hélas! Il n’y a, certes,
-rien de plus ridicule que les enthousiasmes humains. Les enthousiastes
-sont justement les plus insupportables des gens.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_107">{107}</a></span></p><hr style="width: 15%;">
-
-<p>Comme nous causions de la vie et des systèmes cosmiques, <small>ELLE</small> commença à
-déclamer d’une voix de fluide ironie:</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Zu fragmentarisch ist Welt und Leben.</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Ich will mich zum deutschen Professor begeben,</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Der weiss das Leben zuzammenzusetzen,</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Und er macht ein verstændlich System daraus:</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Mit seinen Nachtmützen und Schlafrockfetzen</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Stopft er die Lücken des Weltenbaus<a id="FNanchor_A_1"></a><a href="#Footnote_A_1" class="fnanchor">[A]</a>.</i><br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Je racontais à l’impératrice que j’avais vu à Innsbruck sa sœur, la
-duchesse d’Alençon,<a id="FNanchor_B_2"></a><a href="#Footnote_B_2" class="fnanchor">[B]</a> et que je faisais souvent le pèlerinage de
-Mentelberg, pour avoir l’occasion de l’apercevoir dans le voisinage du
-château.</p>
-
-<p>&#8212;Avez-vous vu aussi son chien? demanda<span class="pagenum"><a id="page_108">{108}</a></span> l’impératrice. Elle en fait
-grand cas. Qui des deux vous a le plus charmé?</p>
-
-<p>&#8212;Majesté!...</p>
-
-<p>&#8212;Elle ne vous pardonnerait pas de n’avoir pas admiré son chien.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p class="r">
-24 décembre.<br>
-</p>
-
-<p>Pour l’anniversaire de sa naissance, aujourd’hui, j’ai offert à
-l’impératrice des violettes et une petite urne lacrymatoire antique que
-j’avais emportée d’Athènes. Elle daigna gracieusement accepter «ces dons
-de tristesse et de larmes», comme elle dit. Sur quoi j’ajoutai:</p>
-
-<p>&#8212;Puisse Votre Majesté ne conserver dans cette urne que des larmes de
-joie.</p>
-
-<p>&#8212;Alors elle restera toujours vide, répondit-elle, et pour les autres
-larmes elle est trop petite.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Aujourd’hui, <small>ELLE</small> dit:</p>
-
-<p>&#8212;Quand je me meus parmi les gens, je n’emploie à cela que la partie de
-moi-même qui m’est commune avec eux. Les gens s’étonnent de me trouver
-si semblable à eux, parce que je les inter<span class="pagenum"><a id="page_109">{109}</a></span>roge sur le temps qu’il fait
-ou sur le prix des brioches. Je ne perds rien à cela. C’est comme un
-vieux vêtement que de temps à autre l’on sort de l’armoire et que l’on
-met pour un jour.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Aujourd’hui, <small>ELLE</small> dit:</p>
-
-<p>L’âme des peuples est le fonds commun d’inconscient dans chaque
-individu. Ce que chacun ignore de soi, les foules le savent. Quand les
-arbres fleurissent ou portent des fruits, cela se fait d’après les mêmes
-lois suprêmes, d’après lesquelles les peuples prospèrent.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p class="r">
-Schœnbrunn.<br>
-</p>
-
-<p>Le genou, aujourd’hui, <small>LUI</small> faisait grand mal. Elle souffre fort
-d’ischialgie, cet hiver, m’a-t-elle dit. Or, il lui fallut, de temps à
-autre, se frictionner le genou endolori avec de la neige, pour trouver
-quelque soulagement. Elle le fit elle-même, en plein air; et alors,
-chaque fois, de me prier de lui tenir son en-tout-cas et de m’éloigner
-de quelques pas; et, chaque fois, de revenir toute rouge de l’effort et
-de la souffrance. L’aspect de cette impératrice de l’âme,<span class="pagenum"><a id="page_110">{110}</a></span> que la
-vulgaire douleur physique osait torturer, m’a tout à fait bouleversé...</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>&#8212;«Femme varie, fou qui s’y fie»: voilà ma devise, me dit aujourd’hui
-l’impératrice, pendant qu’on la coiffait, et en m’informant que nous ne
-sortirions pas à une heure de l’après-midi comme il avait été décidé la
-veille, mais déjà à onze heures du matin. L’empereur même l’a sue
-aujourd’hui pour la première fois, ajouta-t-elle, et il a été bien
-étonné de ma franchise. Peut-être en avait-il déjà connaissance, par
-expérience, mais ma devise écrite, il l’a vue pour la première fois
-aujourd’hui.</p>
-
-<p>&#8212;Que pense Votre Majesté de cette autre devise: «Mon cœur ne t’y fie»?</p>
-
-<p>&#8212;Comment, n’avez-vous pas confiance en vous-même? Moi, je ne me laisse
-influencer par rien. Dans ma devise gît toute ma philosophie. Le
-changement fait le charme de la vie. Il en est de cela comme de la mer.</p>
-
-<p>Voilà ce qu’elle dit. Mais ses pensées, sans être affublées de mots,
-parlaient plus outre, comme en une intérieure portée de voix; tout au
-moins un écho s’en éleva dans mon âme: «La vie est comme<span class="pagenum"><a id="page_111">{111}</a></span> la mer; dans
-les vagues de ses phénomènes consiste son éternité, et dans les
-profondeurs de ses énigmes son prix resplendit.» Puis une autre sentence
-d’elle, jadis entendue, encore en moi surgit: «Si cette existence tout
-entière n’est que provisoire, à quoi bon chercher la stabilité? Comme
-dans l’homéopathie, il faut <i>combattre les semblables par les
-semblables</i>. Ainsi l’on triomphe de cette maladie aussi. La vie n’a
-qu’un but: être vaincue en sa forme actuelle, telle une maladie. Et
-quand on veut la vaincre, l’on ne doit rien craindre, souhaiter tout, et
-être indifférent à tout. Alors seulement on est mûr pour la
-métempsychose.»</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p><span class="smcap">Elle</span> m’a fait appeler au salon ce matin, encore une fois, avant de
-monter en voiture. A la porte, ouverte, entre son boudoir et le salon,
-des cordes, des appareils de gymnastique et de suspension étaient
-placés.</p>
-
-<p>Je la trouvai justement en train de <i>faire les anneaux</i>. Elle portait
-une robe de soie noire à longue traîne, bordée de superbes plumes
-d’autruche noires. Jamais je ne l’avais vue habillée avec tant de faste.
-Suspendue aux cordes, elle fai<span class="pagenum"><a id="page_112">{112}</a></span>sait un effet fantastique, tel un être
-entre le serpent et l’oiseau. Pour poser les pieds à terre, elle dut
-sauter par-dessus une corde tendue assez haut.</p>
-
-<p>&#8212;Cette corde, dit-elle, se trouve là pour que je ne désapprenne pas de
-sauter. Mon père était un grand chasseur devant le Seigneur et il
-voulait nous apprendre à sauter comme des chamois.</p>
-
-<p>Puis elle me pria de continuer la lecture de l’<i>Odyssée</i>. Elle voulait
-sortir plus tard que les autres jours, parce qu’elle avait à recevoir
-quelques archiduchesses, et c’est pourquoi aussi elle avait dû revêtir,
-par exception, cette robe de cérémonie, comme elle me dit.</p>
-
-<p>&#8212;Si les archiduchesses savaient, ajouta-t-elle, que j’ai fait de la
-gymnastique en cet accoutrement, elles seraient pétrifiées. Mais je ne
-l’ai fait qu’en passant; d’habitude, je m’acquitte de cet exercice de
-bon matin ou dans la soirée. Je sais ce qu’on doit au sang royal.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p class="r">
-Schœnbrunn, 10 janvier.<br>
-</p>
-
-<p>Nous causions du théâtre, et particulièrement de la dernière
-représentation d’<i>Hamlet</i>, au théâtre de la Burg, à laquelle j’avais
-assisté.<span class="pagenum"><a id="page_113">{113}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Il m’est avis, Majesté, que l’Hamlet d’hier eût mieux fait de se
-débiter à lui-même sa belle tirade aux comédiens.</p>
-
-<p>&#8212;Ainsi vous n’avez pas été content!</p>
-
-<p>Et là-dessus elle cita de mémoire:</p>
-
-<p>&#8212;«Oh! je me sens percé jusqu’à l’âme, quand j’entends un gros maraud
-perruqué déchirer une passion en lambeaux, la mettre en haillons...
-C’est passer Hérode en héroderie...»</p>
-
-<p>&#8212;Oui, c’est cela, Majesté. Je pense que Shakespeare eût trouvé cette
-manière de jouer indigne de lui.</p>
-
-<p>&#8212;Et je n’aurais non plus, dit-elle, nulle envie de le voir représenter.
-Je me le représente mieux à moi-même, à ce que je crois. D’ailleurs,
-quand nous sommes seuls avec le poète, il faut que le poète se fasse
-notre mime ou que nous le jouions nous-mêmes. Dans le premier cas, nous
-ne pouvons pas nous plaindre, et dans l’autre, nous ne le voulons pas.</p>
-
-<p>&#8212;Et cette Ophélie, Majesté, quelle délicieuse figure!&#8212;dans la pièce,
-veux-je dire, et non pas sur la scène.</p>
-
-<p>&#8212;N’avez-vous pas remarqué que chez Shakespeare les déments sont les
-seuls sensés? Dans la vie non plus on ne sait pas où se trouve la raison
-et où<span class="pagenum"><a id="page_114">{114}</a></span> la démence, de même que l’on ne sait guère si la réalité est le
-rêve ou si le rêve est la réalité. J’incline à tenir pour raisonnables
-les gens que l’on nomme fous. La raison proprement dite passe, le plus
-souvent, pour un «dangereux égarement».</p>
-
-<p>Au bout d’un moment, nous en vînmes à parler de l’intercalation de jeux
-de théâtre, comme tels, dans les pièces de Shakespeare.</p>
-
-<p>&#8212;Cela est très profond, dit l’impératrice. Shakespeare voulait dire par
-là que notre vie tout entière n’est qu’un jeu de théâtre. Nous ne
-cessons de nous jouer nous-mêmes. Le jeu sur la scène est la comédie de
-notre comédie. Et quand une scène de théâtre est représentée sur la
-scène, alors c’est la scène à la troisième génération. L’effet en est
-d’autant plus émouvant. Les passions qui nous sont amenées ainsi à
-portée de vue et ne sont, à vrai dire, que bruits et pantomimes, nous
-font pressentir pour la première fois les vrais événements de l’âme.
-Plus nous nous éloignons de nous-mêmes, plus nous voyons profondément en
-nous. Comme dans un miroir, nous apercevons alors nos destinées.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_115">{115}</a></span></p><hr style="width: 15%;">
-
-<p class="r">
-20 janvier.<br>
-</p>
-
-<p>L’aspect de l’impératrice pendant qu’on la coiffait aujourd’hui, m’a
-fait tout à coup songer à Elisabeth Siddal, «the beloved» de Rossetti.
-Sa chevelure, qui d’habitude repose, sombre et lourde, telle une
-couronne de nocturne mélancolie, sur son front, projeta, quand ce matin
-elle la fit dénouer, une purpurine auréole de glorification, et elle
-enveloppa sa liliale forme comme une ombre massive, matérialisée dont
-s’irradierait de la clarté. Durant un instant, elle souleva une onde de
-ses cheveux dans une main, tenant dans l’autre un petit miroir en
-argent, par-dessus lequel elle regardait au loin, de côté, comme si elle
-se mirait dans le vide, en un autre invisible miroir où elle apercevait
-ses destinées. Elle était vraiment ainsi le tableau de Rossetti: <i>La
-bella mano</i>, et ces vers me vinrent à l’esprit, qu’il a écrits aussi,
-comme pour elle:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>La belle donna</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Piangendo disse:</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Come son fisse</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Le stelle in cielo!</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Quel fiato anelo</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Dello stanco sole,</i><span class="pagenum"><a id="page_116">{116}</a></span><br></span>
-<span class="i0"><i>Quanto m’assonna!</i><br></span>
-<span class="i0"><i>E la luna, macchiata</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Come uno specchio</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Logoro e vecchio,&#8212;</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Faccia affanata</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Che cosa vuole?</i><br></span>
-<span class="i0"><span class="dtts">. . . . . .</span><br></span>
-
-<span class="i0"><i>Che le spalle sien franche</i><br></span>
-<span class="i0"><i>E le braccia bianche.</i><br></span>
-<span class="i0"><span class="dtts">. . . . . .</span><br></span>
-<span class="i0"><i>Che cosa al mondo</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Posso più far di questi!<a id="FNanchor_C_3"></a><a href="#Footnote_C_3" class="fnanchor">[C]</a>...</i><br></span>
-<span class="pagenum"><a id="page_117">{117}</a></span></div></div>
-</div>
-
-<p>Maintenant, je sais qu’elle est, en vérité, Elisabeth Siddal elle-même;
-la même superhumaine forme, plutôt de cyprès&#8212;les lèvres arquées,
-s’abîmant en profondes anses de souci, pourpres comme le sang de la
-grenade&#8212;les pénétrants yeux qui répandent de fluides essences, de sorte
-que l’on croit qu’ils vivent d’une propre vie; et puis l’ondulation
-douloureusement lassée de ses lignes. Et maintenant tous ses noms à
-elle, me reviennent eux aussi à l’esprit: <i>The blessed Damozel</i>,
-<i>Proserpina</i>, <i>The day’s dream</i>, <i>Sybilla</i>, <i>Sancta Lilias</i>, <i>Ancilla
-Domini</i>, <i>Silence</i>, <i>Beatrice</i>, <i>Beata Beatrix</i>, <i>lady Lillith</i>, <i>Rosa
-triplex</i>, et <i>la Bella mano</i> (je regardai sa main et reconnus aussitôt
-celle du portrait).</p>
-
-<p>Tous ces noms, suaves comme une musique en rêve, implorent un seul
-portrait, l’embrassant de l’encens de leur parfum. Ce portrait, si
-multiple et si unique, n’est que l’haleine de ces intarissables essences
-qui, toujours de nouveau, jaillissent d’une coupe unique. Et l’unique
-coupe est Elisabeth Siddal. Et Elisabeth Siddal a pressenti la royale
-Elisabeth de Wittelsbach, mais Rossetti l’a créée de son désir même
-quand il l’a peinte. Ce sont là les métempsychoses de la beauté, les
-créatures du désir qui devine, le mythe de Pygmalion, mais surpassé.<span class="pagenum"><a id="page_118">{118}</a></span> Et
-cette impériale Elisabeth, aussi, vit en une extase (<i>under a trance</i>),
-comme celle qui l’a devancée; et comme l’autre Elisabeth qui existe
-maintenant en celle qui par elle fut devinée, elle porte en soi le
-sentiment de sa mort plus fort que celui de la vie. Et c’est pourquoi
-elle est le silence incarné, et elle est le long soupir des cyprès,
-immobiles dans les orages de l’âme, planant mystiquement sur le fleuve
-de la vie, sur lequel, des ombres nocturnes de ses cheveux, elle laisse
-choir des hyacinthes et des violettes.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p class="r">
-Schœnbrunn, 21 janvier.<br>
-</p>
-
-<p>Nous avons parlé aujourd’hui, pendant la promenade, de Dante Gabriel
-Rossetti et de Burne-Jones.</p>
-
-<p>&#8212;Ce sont, dit-<small>ELLE</small>, des âmes d’autrefois, revenues sur la terre pour
-continuer les rêves des hommes qui les précédèrent et deviner ceux des
-hommes qui les suivront. Ils ont tiré ces rêves du chaos où avant toute
-éternité ils flottaient, attendant qu’un œil les discernât. Les choses
-de l’esprit, aussi, veulent être enfantées pour atteindre
-l’accomplissement de leur sublime mort...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_119">{119}</a></span></p><hr style="width: 15%;">
-
-<p class="r">
-1ᵉʳ février.<br>
-</p>
-
-<p>&#8212;Au nom du ciel! m’a-t-<small>ELLE</small> jeté à mi-voix, aujourd’hui, pendant la
-leçon, tandis que la coiffeuse tressait ses cheveux. Ne la regardez pas!
-Je ressens chacun des regards que vous lui destinez sur mes cheveux. Ces
-Grecs exercent une étonnante fascination! Je prierai mon médecin de vous
-prescrire des œillères, comme pour les jeunes chevaux. Et il faudra que
-vous les mettiez tous les matins.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>&#8212;Savez-vous quelle pièce de Shakespeare est ma préférée? me
-demanda-t-<small>ELLE</small>, au bout d’un instant, brusquement.</p>
-
-<p>&#8212;<i>Hamlet</i>, Majesté?</p>
-
-<p>&#8212;Non, le <i>Songe d’une nuit d’été</i>. N’avez-vous pas remarqué, à Lainz,
-la gravure qui était dans votre chambre: <i>Titania avec la tête d’âne</i>?
-C’est la tête d’âne de nos illusions que sans trêve nous caressons. J’ai
-fait mettre ce tableau dans tous mes châteaux. Je ne puis me rassasier
-de le voir.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_120">{120}</a></span></p><hr style="width: 15%;">
-
-<p>Aujourd’hui, <small>ELLE</small> me conduisit dans une petite chambre dont les murs
-étaient littéralement couverts de portraits de chevaux. C’étaient de
-merveilleux portraits de bêtes merveilleuses.</p>
-
-<p>&#8212;Voyez-vous, me dit-elle, tous ces amis, je les ai perdus et je ne
-gagnai pas un seul à leur place. Beaucoup de ces chevaux sont allés à la
-mort pour moi, ce que nul homme n’eût jamais fait; ils voudraient plutôt
-m’assassiner.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p class="r">
-Schœnbrunn, 19 février.<br>
-</p>
-
-<p>Aujourd’hui nous avons passé tout l’après-midi à monter et à descendre
-les deux allées qui, de deux côtés, conduisent par une douce pente à la
-<i>Gloriette</i>. Heures grises et lasses. Le ciel comme de cendre. Les
-arbres frissonnaient. Les feuilles tombées, décolorés décombres, étaient
-entassées en couches épaisses sous les arbres&#8212;pensées fanées et joies
-trépassées; et là-dessous les heures mortes gisaient, comme en des
-tombeaux. Les quelques feuilles qui pendaient encore aux arbres, elles,
-me parurent crispées de douleur. L’air était comme vieilli, engourdi et
-lourd telle une eau dormante. Ainsi, en cheminant par ces mêmes et si
-mornes allées, sans<span class="pagenum"><a id="page_121">{121}</a></span> parler, toujours, nous montions d’un côté et
-descendions de l’autre, enfermant dans un cercle le symbole de la
-<i>Gloriette</i>.</p>
-
-<p>L’impératrice, ce jour-là, était extraordinairement taciturne, et ses
-mouvements manquaient de ce calme magnifique et de cette suavité des
-lignes qui leur sont coutumiers et que nul avec elle ne partage: de
-temps à autre, le sang lui affluait aux tempes. Je sentais qu’une
-atmosphère étrangère, hostile à sa nature intime, l’enveloppait.</p>
-
-<p>&#8212;A de pareilles heures, on sent la vie peser plus lourdement, dis-je,
-alors que nous atteignions une fois encore le sommet de la <i>Gloriette</i>,
-comme pour faire crier en moi le silence retenu.</p>
-
-<p>&#8212;Vous voulez parler de la vie que nous devons mener en troupeau de
-petites bêtes supérieures! répondit l’impératrice avec une subtile
-ironie dans la voix. Rien de nouveau à dire là-dessus. Elle est si
-sombre et si mensongère, cette vie, que, certes, il ne vaut pas la peine
-d’essayer à la trouver supportable.</p>
-
-<p>Après une courte pause, elle ajouta:</p>
-
-<p>&#8212;Souvent je me semble comme enveloppée dans des voiles épais, en une
-mascarade intérieure: déguisée en impératrice.</p>
-
-<p>&#8212;Oui, Majesté, nous prenons les phénomènes<span class="pagenum"><a id="page_122">{122}</a></span> accessoires et les
-conditions extérieures de l’existence pour la vie sublime elle-même,
-tandis que ce ne sont que des trabans et des valets autour de la litière
-close d’une princesse: quelque chose de faux et d’ignoble, qui,
-grossièrement, se débat, qui s’empresse avec un bruit importun autour de
-la vie, masquant, séquestrant du dehors, par des ombres sinistres et des
-cris menteurs, la chose exquise. Et tout cela, qui, en vérité, nous est
-étranger, nous le confondons avec l’unique qui nous soit propre.</p>
-
-<p>L’impératrice répliqua:</p>
-
-<p>&#8212;C’est pourquoi nous devons, autant que possible, tâcher de sauver
-quelques rares instants, pendant lesquels nous puissions pénétrer,
-chacun à sa guise, dans notre propre vie. Je me découvre nouvelle chaque
-fois que j’arrive en une autre atmosphère que nul encore n’a respirée,
-dont nul n’a abusé. Quand je me trouve toute seule en un site solitaire
-dont je sais qu’il fut peu fréquenté, je sens que mes rapports avec les
-choses sont tout différents de ce qu’ils seraient, si d’autres hommes
-avaient été là; à cette différence seulement je me reconnais
-moi-même&#8212;en mer, dans les vastes plaines, là où il n’y a pas de ces
-recoins où les hommes s’entassent si volontiers, comme de la poussière.
-La vie parmi les hommes nous uniformise tous en un amas noir,<span class="pagenum"><a id="page_123">{123}</a></span> où la
-vulgarité est le seul élément à tous commun.</p>
-
-<p>&#8212;A vrai dire, les hommes ne ressentent rien de tout cela tant qu’ils
-vivent, dis-je; c’est lorsque nous mourons, peut-être, que nous
-commençons à vivre, véritablement et profondément.</p>
-
-<p>&#8212;Oh! non, dit l’impératrice, même pendant la vie nous vivons ainsi,
-seulement nous ne voyons pas notre vie; la mort seule fait tomber les
-écailles de nos yeux. Mais il y a des hommes qui, de leur vivant, déjà,
-sont plus près de la mort que de la vie. Nous n’avons, d’ordinaire, pas
-le temps d’aller jusqu’à nous-mêmes, tout adonnés que nous sommes à des
-choses étrangères. Nous n’avons pas le temps de regarder le ciel qui
-attend nos regards. Je me rappelle d’avoir vu une fois, à Tölz, une
-paysanne en train de distribuer la soupe aux valets de ferme. Elle ne
-parvint point à remplir sa propre assiette.</p>
-
-<p>&#8212;L’idée de la mort devrait déjà, de soi, embellir notre vie, fis-je.
-Les choses terrestres, toutes, acquièrent, par cela même qu’elles sont
-périssables, une profonde valeur intime et la signification de symboles.</p>
-
-<p>&#8212;Oui, dit-elle, l’idée de la mort nous exalte et nous purifie, ainsi
-qu’un jardinier qui arrache la mauvaise herbe lorsqu’il se trouve dans
-son jardin. Mais ce jardinier veut être toujours seul et se chagrine<span class="pagenum"><a id="page_124">{124}</a></span> si
-des curieux regardent dans son clos. C’est pourquoi je me cache la face
-derrière mon ombrelle et mon éventail, pour qu’il puisse travailler en
-paix.</p>
-
-<p>Ainsi, en parlant doucement, ou plutôt l’oreille attentive aux
-monologues de nos pensées, nous suivîmes tranquillement l’allée qui
-descend de la <i>Gloriette</i>, pour revenir au château. Alors, de nouveau,
-mes regards se levèrent vers cette ombrelle, vers cet éventail&#8212;vers le
-fameux éventail noir, vers la trop connue ombrelle blanche&#8212;fidèles
-compagnons de son existence extérieure, devenus presque des éléments
-constitutifs de son apparence corporelle. En ses mains, ils ne sont pas
-seulement ce qu’ils sont pour les autres femmes, mais, plutôt, de purs
-emblèmes, armes et boucliers au service de son véritable moi. Quand elle
-se trouve très haut, sur le sommet d’une montagne, baignée de sonore
-solitude et de langueur, en l’embrasement du soleil, tandis que le grand
-midi roule sur les roches, alors, seulement, elle ferme l’ombrelle qui
-cache sa tête de tous côtés, alors, seulement, de la pâleur de son
-visage elle abaisse l’éventail noir. Elle s’exprima là-dessus une fois,
-à Lainz. Elle veut, uniquement, écarter d’elle la vie extérieure des
-hommes, comme telle, ne pas la laisser valoir en soi, ne pas se plier
-«aux lois du troupeau des petites bêtes supé<span class="pagenum"><a id="page_125">{125}</a></span>rieures»; elle veut
-préserver son intérieur silence de toute profanation; elle ne veut pas
-s’éloigner des jardins fermés de la tristesse qu’en soi elle cèle et
-d’où les autres hommes se sont eux-mêmes exilés. Aussi se penche-t-elle
-sans relâche sur les éternelles fleurs de la douleur qui dans son cœur
-éclosent, et elle prête l’oreille aux sons de la vivante beauté mondiale
-qui de ces calices débordent et en eux-mêmes se résorbent et tissent la
-substance de son être.</p>
-
-<p>&#8212;Qu’est-ce que la joie, Majesté? demandai-je, alors que nous étions
-déjà arrivés à ce petit parterre de fleurs, qui, de l’aile droite du
-château, s’étend dans la direction de Hietzing. L’impératrice marchait
-très vite, car déjà l’horloge du château qui de son gros œil regardait
-les jardins (si inutilement pour les plantes!) marquait presque six
-heures du soir.</p>
-
-<p>&#8212;Oh! la joie, dit-elle, en courant plus qu’elle ne marchait, la joie
-n’est qu’une chose éphémère, un épisode, un bouche-trou, qui nous dupe
-sur la triste langueur, la <i>Sehnsucht</i>, qui doit venir. Oh! elle vient
-toujours, car elle est l’attente du destin que notre vie a pour but
-d’atteindre; elle est la chose la plus triste et, par là, la plus
-exquise qui soit au monde. Tous les êtres qui sont beaux attendent leur
-destin et sont tristes aussi, quand ils n’en sont pas détournés. Vous
-voyez, maintenant je dois me mettre<span class="pagenum"><a id="page_126">{126}</a></span> à courir, parce que je me suis trop
-longtemps absentée de cette chère vie: mon médecin suédois m’attend pour
-le massage. J’appelle cela <i>pétrissage</i>, tant je suis peu impérialement
-disposée pendant cette opération. Et là-dessus elle éclata de rire.</p>
-
-<p>En remontant en voiture, je me dis à moi-même: «Elle a ri! A vrai dire,
-elle ne peut, ni ne veut jamais rire, tant qu’elle se trouve en sa
-véritable forme d’existence. Mais quand la réalité la frôle, alors,
-seulement, et par rapport aux soi-disant choses humaines, elle rit.
-Rire, cela signifie, pour elle, s’éloigner de son soi intime.»</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p class="r">
-Schœnbrunn, 22 février.<br>
-</p>
-
-<p>Aujourd’hui, comme nous revenions de la promenade, je dis à
-l’impératrice:</p>
-
-<p>&#8212;Je ne puis assez m’émerveiller que l’allure de Votre Majesté, après
-des heures de marche, ne trahisse pas la moindre lassitude.</p>
-
-<p>&#8212;C’est que jamais je ne suis lasse, répondit-elle. Et nous en devons
-grâce, mes sœurs et moi, à notre père. «Il faut apprendre à marcher
-aussi», nous disait-il toujours, et il nous tenait, exprès pour cela, un
-maître réputé. Et ce maître, ajouta-t-elle gaiement, nous recommandait
-sans cesse: «A<span class="pagenum"><a id="page_127">{127}</a></span> chaque pas que l’on fait, il faut pouvoir se reposer du
-pas précédent, et, autant que possible, ne pas se traîner sur le sol.»
-D’après lui, nous ne devions avoir qu’un seul exemple devant les yeux:
-les papillons. Ma sœur d’Alençon et la reine de Naples sont célèbres, à
-Paris, pour leur démarche. Mais nous ne marchons pas comme doivent
-marcher les Reines. Les Bourbons, qui presque jamais ne sont sortis à
-pied, ont pris une allure spéciale&#8212;celle d’oies majestueuses. Eux
-procèdent comme de vrais rois.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p class="r">
-Du 25 février au 5 mars.<br>
-</p>
-
-<p>Nous lisons les œuvres de Carmen Sylva. L’impératrice aime beaucoup la
-poétesse couronnée.</p>
-
-<p>&#8212;Sa juvénilité est digne d’admiration, dit-elle. Elle reste toujours le
-<i>backfisch</i><a id="FNanchor_D_4"></a><a href="#Footnote_D_4" class="fnanchor">[D]</a> allemand, en dépit de sa couronne exotique et de ses
-cheveux blancs. Et son monde sentimental aussi est resté le même, bien
-qu’elle soit devenue, entre temps, mère malheureuse. Elle est toujours
-aussi impulsive, facile à s’enflammer et promptement tarie. Ses œuvres<span class="pagenum"><a id="page_128">{128}</a></span>
-en souffrent. Elle n’a pas la patience de s’arrêter sur ses idées et de
-les pénétrer; c’est comme si elle se mourait d’une soif d’événements,
-derrière lesquels elle espère atteindre l’<i>inaccessible</i>. Aussi,
-n’atteint-elle jamais le repos, qui est le but unique. Il faut renoncer
-au fait. Seul l’inarrivé est éternel...</p>
-
-<p>L’impératrice a trouvé impayable la «boucle de colère» d’une des
-héroïnes de Carmen Sylva: une boucle de cheveux qui se dresse menaçante
-à chaque accès de colère.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p class="r">
-Schœnbrunn.<br>
-</p>
-
-<p>Partout de la neige. La languissante silhouette noire, sur le plan
-désert et blanc, cheminant lentement, en apparence sans but, comme pour
-concentrer, simplement, en sa vivante ligne noire perpendiculaire, le
-beau calme mort de la surface, et pour faire prendre ainsi à celle-ci
-conscience de soi-même. Et aussi toute cette pureté d’hermine s’incarne
-en cette noire ligne serpentine, et cette même atmosphère de cristal
-emplit son âme...</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p><span class="smcap">Elle</span> a traduit aujourd’hui en grec moderne, et<span class="pagenum"><a id="page_129">{129}</a></span> avec un admirable élan,
-le cinquième chant de l’<i>Odyssée</i> (les adieux à Calypso et l’arrivée à
-Schéria), que je lui récitai en allemand.</p>
-
-<p>&#8212;Nous chantons maintenant le prélude de notre voyage à Corfou,
-dit-elle. Si Heine ne nous avait dit que les dieux de la Grèce sont
-morts et qu’ils sont, tout au plus, capables de rougir des vérités qu’on
-leur débite, nous devrions supplier Dzeus et Poseidon de nous accorder
-une traversée heureuse. Vous, hellène, vous ne craignez sûrement pas la
-mer. Aurez-vous le mal de mer, par exemple? Si c’est ainsi, vous
-n’éprouverez pas grand plaisir à mes voyages. Je suis comme un oiseau de
-tempête. Je fais carguer toute la voilure pour ne pas me priver de la
-vue des vagues en fureur; et chaque fois qu’une lame déferle sur le
-pont, j’ai envie d’éclater en cris de jubilation. En feriez-vous autant?</p>
-
-<p>&#8212;Peut-être bien, Majesté. Du reste, le voyage jusqu’à Corfou n’offre
-plus maintenant de pareilles épouvantes.</p>
-
-<p>&#8212;C’est malheureux! Voilà un des inconvénients de la civilisation. J’ai
-navigué une fois sur l’Océan, sur le yacht anglais <i>Chazalie</i>, qui
-n’était guère qu’une grande barque. Mais ce n’était qu’une infime partie
-de l’Océan. J’aurais eu tant de plaisir à traverser l’Océan entier sur
-cette barque!<span class="pagenum"><a id="page_130">{130}</a></span></p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p class="r">
-Miramare, le 6 mars.<br>
-</p>
-
-<div class="sidenote">MIRAMARE</div>
-
-<p>Arrivés aujourd’hui avec le train impérial. Du soleil après la pluie,
-qui n’était, peut-être, que de la neige fondue. Là-haut, sur le Karst,
-il y avait eu encore, sur les bords extrêmes des rochers et dans les
-rameaux d’arbres rabougris, des tas de neige branlants, exécutant
-d’invraisemblables tours d’équilibre. C’était comme de mauvais souvenirs
-qui ne voulaient pas disparaître; mais dans l’éclat du soleil ils
-avaient perdu toute horreur. Nous sommes descendus à la station de
-Grignagno. Le parc du château monte jusqu’ici, sous une buée d’aromes et
-de vapeurs après la pluie.</p>
-
-<p>L’impératrice avec le baron Nopcsa, puis la comtesse Janka Mikes, moi et
-le reste de la suite, nous avançons sur les allées de gravier humide,
-sous les arbres dégouttants et frissonnants, qui, en terrasses et sans
-interruption, descendent jusqu’à la mer qu’ils ne veulent plus quitter.
-Et enfin, la subjuguante apparition de la mer elle-même. Le château,
-empli d’une triste solitude. Des murs lambrissés de noir dans le
-vestibule qui donne sur la mer et sur les jardins. Des escaliers,
-merveilles de sculpture en bois, qui rêvent de pas craquants. Des
-portraits rembrunis de Habsbourgs espagnols: ô ces têtes<span class="pagenum"><a id="page_131">{131}</a></span> fines de don
-Juan, la fièvre dans les yeux et la lèvre inférieure débordante,
-caractéristique pour toute la race; et les mélancoliques yeux d’infantes
-fragiles, dont les mains menues reposent sur les plis lourds de leurs
-robes de soie; et, encore, adorables petites bouches d’enfants
-impériaux, dont les joues à fossettes s’encadrent dans de grandes
-fraises raides.</p>
-
-<p>Ma chambre se trouve dans la grande tour, avec vue sur l’infini de la
-mer. Devant mes fenêtres, des mouettes blanches, d’un silencieux coup
-d’aile sur le miroir de la mer, comme des rêves inquiets, tournoient:
-éblouissantes, elles s’enlèvent sur le ciel et la mer... Dans ma chambre
-une vieille garniture de soie écarlate avec de hauts dossiers dorés.
-Dans la soie est tissé l’aigle mexicain, broyant dans son bec un
-reptile: (ô ironie du destin, que l’aigle ait été anéanti par le reptile
-avant que l’étoffe ne se fût usée!)... Une servante italienne aux
-proportions d’ogresse est à mes ordres; aidée d’un vieux laquais
-asthmatique, elle me sert à dîner (je n’avais jamais vu d’aussi grosses
-et belles écrevisses: une seule de leurs pinces remplissait mon
-assiette, et elles étaient roses comme du corail). Ces deux âmes
-domestiques font le service du château depuis les temps du pauvre
-empereur Maximilien. Avec une naïve jovialité<span class="pagenum"><a id="page_132">{132}</a></span> et une loquacité
-intarissable, ils content les plus tristes choses.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>L’impératrice se fait coiffer dans un pâle boudoir en soie bleue. Les
-murs sont ornés de portraits de la famille royale de Belgique; ils me
-rappellent que chez les races royales la destinée (c’est-à-dire le
-malheur, car le destin est funeste, toujours) se transmet des unes aux
-autres, par les liens du sang.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Le soleil s’évanouissait derrière les arbres. Les noirs et opaques
-cyprès, en leurs contours (chute continue et pourtant immuable) étaient
-liserés comme d’une ruisselante chevelure d’or; et à travers les
-ténèbres de leurs branches, cependant, le soleil disait adieu tout comme
-si ç’eût été pour jamais... Nous passâmes devant un grand pin baignant
-dans de l’or roux. De son faîte, une assourdissante criaillerie de
-moineaux en querelle s’élevait.</p>
-
-<p>&#8212;Le pin ne s’en soucie guère, dit l’impératrice. Les lignes de son
-faîte restent les mêmes.</p>
-
-<p>Plus loin, tous les arbres redevinrent muets. Un petit nuage, esseulé au
-milieu du ciel, rêvait. Il<span class="pagenum"><a id="page_133">{133}</a></span> était habillé de pourpre et se noyait dans
-un océan de rayons. Il avait l’air de souffrir, mais si tendre était sa
-souffrance, qu’elle semblait presque du bonheur... Nous descendîmes
-ensuite sur le rivage. Du sommet d’un cyprès, tout contre la mer,
-soudain, long et répété, retentit un cri désolé d’oiseau qui s’adressait
-à l’astre agonisant.</p>
-
-<p>&#8212;Comme le soleil se meurt, Majesté, dis-je, comme il se rue dans le
-grand abîme en l’ondoyante pourpre de son désir et accompagné de tant
-d’accords de harpes!</p>
-
-<p>L’impératrice parut un instant absorbée en la contemplation de cette
-féerie solitaire, puis, soudain, elle tourna son visage vers moi et dit
-de sa voix chantante:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Mein Herrlein! sei’n Sie munter.</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Das ist ein altes Stück:</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Hier vorne geht sie unter,</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Und kehrt von hinten zurück<a id="FNanchor_E_5"></a><a href="#Footnote_E_5" class="fnanchor">[E]</a>...</i><br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>&#8212;En de tels instants, ajouta-t-elle, devenue sé<span class="pagenum"><a id="page_134">{134}</a></span>rieuse, on ne doit
-croire qu’à une chose, à la grandeur du néant.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Je n’ai pas besoin de regarder dans <small>SON</small> cœur, pour y surprendre les
-tristesses qui tissent là sa vie secrète.</p>
-
-<p>Souvent elle dit un mot, et puis elle se tait, mais le sens du mot et la
-mélodie du son s’éploient, se prolongent, dans le silence, à l’infini...
-Et son silence me fait deviner <i>l’indicible</i>.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>En ses secrets <small>ELLE</small> doit puiser de merveilleuses agonies.</p>
-
-<p>Souvent dans ses yeux passent des désespoirs dont on ne saurait dire
-l’effroi.</p>
-
-<p>Sa vie, dans quels abîmes roule-t-elle, sa vie qu’elle creuse si
-profondément dans le roc de la solitude?...</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Tout devient fabuleux dans <small>SA</small> proximité, les choses se montrent sous un
-aspect nouveau, comme éclairées par les bleus sommets de son âme.<span class="pagenum"><a id="page_135">{135}</a></span></p>
-
-<p>Chaque jardin où elle met le pied, devient aussi mystérieux que celui
-des Hespérides.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>La mer si vaste, si vaste et vide et désolée, et les vagues qui se
-brisent sur les écueils, si lasses! Leur voix, léger frôlement de
-feuilles sèches, murmure qui soudain, craintivement, se tait. Oh! ces
-nuits lunaires sur l’eau! Ces féeries de silence, qui en nous
-retentissent comme des cris d’exaspération! Et une solitude sans fin, un
-anéantissement dans la profondeur de son soi, par delà la compréhension
-des sens. Ce sein ouvert de la mer, quelle immensité de désir
-n’embrasse-t-il? Et la lune s’est glissée, éperdue, jusqu’à lui et a
-posé ses joues claires sur la tremblante surface, et ruisselle au dedans
-d’elle-même jusqu’à s’en assoupir&#8212;et s’endort, et ruisselle toujours
-encore.</p>
-
-<p>&#8212;Quelles ténèbres, Majesté, sous cette ruisselante ivresse gisent
-ensevelies, quels abîmes taisent leurs gémissements, puisque toujours
-ils doivent rester des abîmes... En ce lumineux fleuve, le bonheur de
-vivre, d’un inconcevable lointain, jusqu’aux écueils, s’épanche et puis
-se brise, sur les écueils qui sont là. C’est comme s’il voulait
-ruisseler plus loin,<span class="pagenum"><a id="page_136">{136}</a></span> ruisseler toujours sur le miroir de l’âme,
-par-dessus tous les gémissants abîmes.</p>
-
-<p>Alors l’impératrice dit:</p>
-
-<p>&#8212;Le bonheur n’est pas donné aux écueils. Fatalement la lumière se brise
-contre les écueils. Je suis comme un écueil. La lumière ne risque pas de
-m’approcher. Et si elle venait jusqu’à moi&#8212;il y a des ténèbres dans
-lesquelles tous les clairs rayons se dissolvent, qui absorbent toute
-lumière et ne la rendent jamais.</p>
-
-<p>Et tandis qu’elle me parlait ainsi, ses yeux me parurent luire
-intérieurement.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Nous passâmes devant un petit étang, tout à l’écart du château, sur
-lequel des canards nageaient. Le soleil baissait justement derrière les
-arbres et versait de l’or sur les eaux. Ainsi les humbles oiseaux
-domestiques devinrent somptueux et fantastiques. L’un après l’autre, les
-canards sortirent de l’eau dorée et furent tranquilles sur la berge,
-comme absorbés dans la méditation de tristes énigmes, et l’impératrice
-dit:</p>
-
-<p>&#8212;Nul ne se soucie de leurs sentiments. On les traite presque comme des
-cuisinières, parce qu’on<span class="pagenum"><a id="page_137">{137}</a></span> ne les considère que par rapport à la cuisine.
-Qui sait s’ils n’ont pas jadis été des reines... Quand je reviendrai sur
-la terre...</p>
-
-<p>Et ici, brusquement, elle s’interrompit.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Nous causions aujourd’hui du poète anglais Swinburne, qu’<small>ELLE</small> aime tant.
-Elle me parlait de sa calme désespérance à se lamenter sur la beauté
-fugitive et sur les sortilèges qui font tarir le bonheur, de ses chœurs
-antiques qui chantent les dons de la tristesse et des larmes, puis de la
-vie que l’on ne peut rejeter, et c’est pourquoi le vaisseau des hommes
-fait voile vers les îles bienheureuses, sur la mer hespérique, pour s’y
-réfugier hors de l’empire de la mort... Que ce monde qu’elle m’ouvrait
-était éblouissant! Comme en une indéfinissable perplexité et succombant
-sous je ne sais quel vœu confus et magnifiquement farouche, j’arrachai
-un rameau aux jeunes et fraîches feuilles qui avaitient effleuré ma
-tête, et j’y enfouis mon visage. Un âcre et pénétrant parfum de jeunesse
-non vécue, inépuisée, me mit presque les larmes aux yeux. Alors, en moi,
-tout l’incréé se devina, tous les germes de l’avenir, je les sentis en<span class="pagenum"><a id="page_138">{138}</a></span>
-moi-même, aspirer à leur accomplissement. Mais l’impératrice me dit:</p>
-
-<p>&#8212;Pourquoi avez-vous cassé cette branche? Vous êtes aussi cruel que le
-destin.</p>
-
-<p>Puis elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;L’art n’est qu’une création de notre désir de suprême existence, telle
-que la vie devrait être pour nous; il naît de la nostalgie de l’unique
-patrie, et il en devine les formes.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Il pleuvait de grosses gouttes tièdes, tombant aussi doucement que de
-silencieuses larmes, pleurées sur des mains qui s’enlacent, sans qu’un
-mot soit prononcé. Tout autour de moi et en moi aussi, un grand silence
-résonnait. Je sentais toutes les forces de l’âme se consumer en ce
-mutuel silence. Je regardai l’impératrice et me dis: «Toutes les beautés
-se fanent royalement en elle, sans que personne les aperçoive.»</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Statuettes blanches et pensives dans leurs niches vertes, aux gestes
-raidis d’un idéal humain décoloré! Dans une partie peu fréquentée du
-jardin, une<span class="pagenum"><a id="page_139">{139}</a></span> déesse de pierre gisait sur le sol, le visage dans ses
-bras, comme si elle pleurait... Ces promenades à <small>SES</small> côtés, à travers le
-jardin de la mélancolie, dont elle me semblait être la projection
-spirituelle, donnèrent à ces quelques journées que je passai au château
-en la mer, l’indicible charme d’une mystérieuse pénétration. Tout ce que
-je voyais autour de moi sommeillait, et c’était comme si tout aurait pu
-s’éveiller par un de ses vœux chaque fois renouvelé.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p class="r">
-15 mars.<br>
-</p>
-
-<p>Aujourd’hui nous nous embarquerons sur le yacht impérial <i>Miramare</i>, qui
-depuis avant-hier est arrivé de Pola, et a jeté ancre devant le château:
-un bateau à roues, de structure délicate, de formes aussi souples qu’un
-yacht, mais plus grand que ne le sont d’habitude les bâtiments de
-plaisance. De la fenêtre de ma chambre, qui occupe la partie supérieure
-de la grande tour, je vois le vaisseau, sur la mer grise, doucement se
-balancer: unique point sombre sur toute cette incolore désolation qui va
-s’étouffer dans les laiteuses brumes du lointain. Sur toute cette
-surface liquide sans visibles limites, la vie paraît<span class="pagenum"><a id="page_140">{140}</a></span> suspendue, et
-comme concentrée dans le tendre balancement de cet unique et noir
-navire...</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>&#8212;Avant de nous embarquer, nous voulons, une fois, aller visiter encore
-nos endroits favoris, m’a dit l’impératrice hier soir.</p>
-
-<p>Et nous allâmes par le parterre, à travers des fleurs trop tôt écloses,
-délicates et misérables, puis, du côté de l’<i>île des cerfs</i>, jusqu’au
-<i>chalet</i>; enfin, sans nullement éprouver le besoin de nous expliquer
-là-dessus, presque instinctivement, nous dirigeâmes nos pas vers le
-pavillon où habita l’impératrice Charlotte, quand elle fut revenue,
-seule, du Mexique. Elle l’habita démente, et démente elle le quitta.
-Solitaire et muet il se dresse, les fenêtres hermétiquement closes, à
-jamais. Des branches en réseau de rosiers grimpants, arides encore,
-enlacent la véranda et les murs, comme des choses trépassées qui fussent
-restées là, attachées&#8212;douloureux souvenirs de joies qui furent: l’on a
-peine à s’imaginer, en les voyant, que, chaque printemps, elles épandent
-sur cette maison léthargique et inanimée une nouvelle vie frissonnante
-de fleurs. Mais de tout temps la tour élancée est étreinte par un sombre
-lierre qui<span class="pagenum"><a id="page_141">{141}</a></span> semble symboliser quelque chose de sinistre, à quoi l’on ne
-peut échapper, que l’on ne peut pas arracher de son âme. Sans dire mot,
-l’impératrice fit plusieurs fois le tour de l’enceinte de plantes vives,
-qui retranchait le délaissé petit château de la folie du grand parc
-artificiel de la vie extérieure. Ses regards glissaient sur les fenêtres
-closes que, fixement et obstinément, quelques cyprès, noirs comme
-l’érèbe, tout en exhalant un amer et pénétrant arome, contemplaient, eux
-aussi. Et à mes yeux apparut le célèbre tableau qui représente l’alors
-heureuse châtelaine archiduchesse Charlotte, serrant dans ses bras la
-jeune et rayonnante impératrice Elisabeth, de retour de Madère, au
-débarqué, sur le grand escalier hémicirculaire de marbre blanc qui mène
-à la mer...</p>
-
-<p>L’impératrice était debout à côté de moi, et comme si elle entendait mes
-pensées, elle dit d’une voix à peine perceptible:</p>
-
-<p>&#8212;Un abîme de trente ans, plein d’horreurs... Et avec cela, on dit que
-l’impératrice Charlotte engraisse encore.</p>
-
-<p>Elle se tut; mais, encore, elle s’immobilisait près de l’enceinte de
-plantes vives, et ses regards seuls glissaient sur les croisées fermées.
-Un souffle, venant des plus cachées profondeurs de mon être, me fit
-soudain tressaillir, comme si la crainte secrète de ces<span class="pagenum"><a id="page_142">{142}</a></span> puissances
-aveugles qui fauchent un jeune arbre en une nuit eût débordé dans mon
-âme&#8212;et j’aperçus, alors, l’impératrice déjà assez loin, qui se
-retournait de mon côté. Elle devait s’être éloignée en courant.</p>
-
-<p>&#8212;C’est encore plus triste qu’Œdipe, dis-je, en m’approchant d’elle. «La
-vie et le bonheur sont un souffle», a quelque part chanté Dante.</p>
-
-<p>&#8212;Le malheur est plus fort et la folie est plus vraie que n’est la vie,
-répondit-elle, et nous regagnâmes le château.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>A l’heure de nous embarquer, le temps était devenu plus morne encore.
-Sans un souffle, la mer gisait, étouffée sous le voile épais d’une blême
-grisaille. Sur le miroir des eaux, tout bas, de blanches couches de
-ouate, nuées immobiles et comme tristement assoupies, s’étendaient
-jusqu’au loin. Les très petites vagues que devant elle la quille de la
-chaloupe soulevait se frisaient, lentes et paresseuses, un instant, et,
-ensuite, s’affaissaient sur elles-mêmes, sans le moindre murmure.
-Seules, la cadence régulière des rames et l’impérieuse voix du timonier
-qui dirigeait l’embarcation de l’impératrice réson<span class="pagenum"><a id="page_143">{143}</a></span>naient dans le
-silence, vibrantes par-dessus la vaste surface vide...</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<div class="sidenote">SUR L’ADRIATIQUE</div>
-
-<p>Le yacht impérial est élégant et luxueux. Les cabines réservées à
-l’impératrice, très bas dans la coque du vaisseau, ont ce caractère
-spécial d’un logement de marin; elles sont simplement et pratiquement
-disposées, et, cependant, l’on y reconnaît de suite la demeure d’une
-personnalité sublime. Ici aussi tous les meubles couverts de toiles
-blanches sous lesquelles aucune soie ne se devine, et des fleurs
-partout. La cabine de bain est, en vérité, la principale pièce, arrangée
-avec plus de confort que les autres. Pendant ses traversées,
-l’impératrice ne prend que des bains d’eau de mer: cette eau, une
-chaloupe, durant la marche du bateau, va la chercher très loin dans la
-mer. Sur le pont, il y a un pavillon en rotonde de verre, offrant, de
-tous côtés, vue sur la mer. Il est capitonné en soie bleue, avec des
-stores à tirer et un divan circulaire, de soie bleue aussi. C’est ici
-que l’impératrice se fait coiffer le matin, et en même temps elle lit ou
-écrit avec moi. Tant qu’elle se tient dans ce pavillon, tous les rideaux
-sont baissés;&#8212;autrement, ce n’est qu’en temps<span class="pagenum"><a id="page_144">{144}</a></span> de pluie ou de forte
-tempête qu’elle s’y retire, et, dans ce cas, la vue sur la mer est de
-nouveau libérée. Elle-même m’a montré et expliqué tout cela.</p>
-
-<p>&#8212;Quand il y a la tempête et que nous sommes sur la haute mer, je me
-fais, d’habitude, attacher avec des cordes sur cette chaise. Je prends
-les mêmes précautions qu’Ulysse, parce que les vagues m’attirent de
-même.</p>
-
-<p>Mais son domaine particulier est, comme elle me le disait,
-l’arrière-pont et l’un des bancs de quart qu’elle a fait clore avec des
-toiles à voiles, de façon que l’on ne voit plus rien du navire et que
-seule la mer reste visible. A cette tente, je donnai le nom de <i>la tente
-d’Isolde</i>, ce qu’elle trouva très bien. Elle a certaines heures où elle
-adopte le banc de quart ou l’arrière-pont: le matin par exemple le banc
-de quart; à midi, l’arrière-pont; et le soir, de nouveau, le banc de
-quart. Mais vers le soir, les toiles sont enlevées et l’équipage
-cherche, autant que possible, à se rendre invisible.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Aussitôt après la fin de la leçon, <small>ELLE</small> me fit rappeler sur le pont.
-Dans la <i>tente d’Isolde</i>, une seule ouverture était pratiquée, masquée
-d’un tapis sus<span class="pagenum"><a id="page_145">{145}</a></span>pendu. Devant nous, nous n’avions que la mer, vide et
-diverse, d’un bleu sombre de plomb, ce qui rendait presque sensible la
-pesanteur de ses masses liquides; et de blancs cordons d’écume
-traversaient ce morne bleu infini. Des mouettes aux ailes silencieuses
-voletaient derrière nous; de temps à autre elles poussaient des cris
-stridents.</p>
-
-<p>&#8212;A chacun de mes voyages, les mouettes suivent mon vaisseau, dit-elle,
-et il en est toujours une de couleur sombre, presque noire, comme
-celle-là.</p>
-
-<p>Et elle me montra du doigt une mouette noirâtre qui volait à la tête des
-autres. Sur quoi elle ajouta:</p>
-
-<p>&#8212;Celle-là seule viendra jusque tout près de Corfou. Parfois la mouette
-noire m’a accompagnée pendant toute une semaine, d’un continent à
-l’autre. Je crois qu’elle est mon Destin.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Le <i>Miramare</i> a fait relâche à Pola, parce que l’impératrice se
-proposait d’inspecter l’ancien croiseur <i>Pélican</i>, que l’on était en
-train de transformer en yacht impérial. Le vaisseau, qui attendait cette
-visite, était pavoisé. Elle s’y rendit, avec sa dame d’honneur, sur une
-chaloupe du <i>Miramare</i>, et au-<span class="pagenum"><a id="page_146">{146}</a></span>devant de celle-ci vint une autre barque
-avec des amiraux et différents dignitaires du port. Des solitudes de
-l’esprit où elle vaguait, elle rentrait maintenant dans l’atmosphère de
-son impériale situation parmi les hommes. Mais elle apportait là aussi
-l’indicible élévation, la sublime grâce de sa propre nature. Je lus sur
-le visage de ceux qui l’entouraient qu’ils étaient éblouis par la poésie
-de sa présence, mais qu’ils ne se rendaient guère compte de l’unique
-cause, et attribuaient, faussement, l’impression ressentie à sa haute
-dignité.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Aujourd’hui <small>ELLE</small> dit:</p>
-
-<p>&#8212;La vie à bord est pourtant plus qu’un simple voyage. C’est une vie
-améliorée, et, surtout, plus vraie. Je cherche à en jouir aussi
-pleinement et aussi longuement que possible. On se trouve ici comme sur
-une île d’où tous les désagréments et toutes les relations sont bannis.
-C’est une vie idéale, chimiquement pure, cristallisée, sans désir, et
-sans conscience du temps. Le sentiment du temps est toujours douloureux,
-car il nous donne le sentiment de la vie.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_147">{147}</a></span></p><hr style="width: 15%;">
-
-<p>Sur le pont, <small>ELLE</small> me dit, en me montrant la mouette brune qui, toujours,
-battant de ses ailes transparentes dans le soleil, tantôt à gauche,
-tantôt à droite du vaisseau, planait sur nous.</p>
-
-<p>&#8212;Elle me présage qu’il me faut mourir noyée. Quand j’ai su comment
-mourut Shelley, aussitôt, cette idée m’est venue.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Nous passions devant les îles Dalmates. La mer maintenant était plus
-calme. La côte verdoyait. Je demandai si <small>ELLE</small> ne souhaitait pas mettre
-pied à terre. Elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;La vie sur le vaisseau est de beaucoup plus belle que ne peut être
-toute rive. Cela ne vaut la peine de désirer aller quelque part que
-parce que le voyage s’interpose entre nous et notre vœu. Si j’étais
-arrivée n’importe où et que je susse que je ne pourrai m’en éloigner
-jamais plus, le séjour dans un paradis même, me deviendrait l’enfer. La
-pensée d’abandonner bientôt un endroit m’émeut et me le fait aimer. Et
-ainsi j’enterre chaque fois un rêve, trop tôt évanoui, pour soupirer
-après un autre, qui n’est pas encore né.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_148">{148}</a></span></p><hr style="width: 15%;">
-
-<p>A trois heures de l’après-midi, on <small>LUI</small> servit du lait d’une chèvre de
-race maltaise, que l’on avait emmenée de Vienne.</p>
-
-<p>&#8212;Elle fait le voyage sans nul enthousiasme pour le beau, dit-elle,
-comme nous visitions la chèvre dans son box. Mais elle a, très
-développé, le sentiment du devoir, car elle est anglaise. Cela a plus de
-valeur que toute esthétique. C’est pourquoi je l’ai emmenée. Il n’y a
-pas de meilleures nurses que les Anglaises.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Plus tard, <small>ELLE</small> me dit:</p>
-
-<p>&#8212;Les hommes croient qu’ils dominent la nature et les éléments avec
-leurs bateaux à vapeur et leurs trains express. Tout au contraire, c’est
-la nature maintenant qui a mis les hommes sous le joug. Jadis on se
-sentait dieu dans un trou de vallée que jamais l’on n’abandonnait.
-Maintenant, globe-trotters, nous roulons comme des gouttes d’eau dans la
-mer, et nous reconnaîtrons finalement que nous ne sommes rien de plus.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_149">{149}</a></span></p><hr style="width: 15%;">
-
-<p>&#8212;En mer, ma respiration s’élargit, me dit-<small>ELLE</small> encore sur le pont. Elle
-se règle sur la houle. Plus les lames deviennent amples, plus je respire
-profondément.</p>
-
-<p>&#8212;Oui, Majesté, il y a entre nous, pauvres mortels, et les choses
-éternelles de profondes correspondances dont de pérennelles énigmes
-cèlent les lois.</p>
-
-<p>&#8212;Je pense, dit-elle, que la mer nous déshumanise, qu’elle ne souffre en
-nous rien de l’animalité terrestre. Dans la tempête, il me semble
-souvent que je sois moi-même devenue une vague écumante.</p>
-
-<p>Et moi de regarder vers elle, comme ébloui.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Aujourd’hui la mer de nouveau est orageuse. <span class="smcap">Elle</span> désira que je lui lusse
-quelques pages du <i>Cycle de la mer du Nord</i>, de Heine. La seconde
-strophe de la <i>Tempête</i> me causa un indéfinissable frisson, car cela est
-comme décalqué sur elle.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>O Meer!</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Mutter der Schœnheit, der shaumentstieg’nen!</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Schon flattert, leichenwitternd,</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Die weisse, gespenstische Mœwe,</i><span class="pagenum"><a id="page_150">{150}</a></span><br></span>
-<span class="i0"><i>Und wetzt an dem Mastbaum den Schnabel<a id="FNanchor_F_6"></a><a href="#Footnote_F_6" class="fnanchor">[F]</a>.</i><br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Et plus loin:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Fern an schottischer Felsenküste...</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Steht eine schœne kranke Frau,</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Zartdurchsichtig und marmorblass...</i><br></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Und der Wind duzchwühlt ihre langen Locken</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Und trægt ihr dunkles Lied</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Ueber das weite, stürmende Meer<a id="FNanchor_G_7"></a><a href="#Footnote_G_7" class="fnanchor">[G]</a>.</i><br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Craintivement je levai mes regards vers les siens, et je les vis qui
-erraient, graves et tristes, sur la déserte et houleuse mer.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_151">{151}</a></span></p><hr style="width: 15%;">
-
-<p class="r">
-17 mars 1892.<br>
-</p>
-
-<div class="sidenote">SUR LA MER IONIENNE</div>
-
-<p>La matinale grisaille déjà s’éployait quand nous arrivâmes en vue de
-Corfou. L’approche de la rive natale m’avait amené sur le pont plus tôt
-que de coutume. La mer, encore, sous un voile opaque de cendres
-sommeillait. Les roues du <i>Miramare</i> s’enfonçaient mollement dans le
-lait de ces flots et tiraient après elles de longues raies de soie et
-argentées qui s’assombrissaient en lasses volutes d’émeraude. Une humide
-fraîcheur pénétrait l’air immobile en une blancheur diffuse&#8212;et pas
-d’autre bruit que le halètement de la machine qui, calme et assourdi,
-montait d’un lointain profond, palpitations d’un cœur, plus sensibles
-que perceptibles. Nous voguions précisément dans l’étroit canal entre la
-pointe nord de Corfou et les murs montagneux de l’Epire. D’un côté, rocs
-titaniques, noirs comme de l’ébène sur le pâle vert gris du ciel,&#8212;et
-basses collines rondes de la côte corfiote, sous une humble broussaille,
-qui s’esquissait noir sur noir aussi en contours estompés; beaucoup de
-ces buissons devaient être en fleurs, car un parfum intensément suave,
-du miel évaporé entremêlé avec les exhalaisons de la roche humide,
-enveloppait de temps à autre le vaisseau. Où la blanche mer enlaçait les
-collines assoupies, un<span class="pagenum"><a id="page_152">{152}</a></span> mystère de grands abîmes, en eux-mêmes
-effondrés, se révélait. Et une à peine visible frisure d’écume léchait
-sans bruit la rocheuse côte&#8212;baisers dans le sommeil; mais on sentait
-que, sous ces calmes et si tendres délicatesses, sommeillait l’épouvante
-de furieux déferlements. Oui, tout cela était immergé dans un profond et
-léthéen sommeil, mais ce sommeil laissait deviner une passionnée et
-profonde vie.</p>
-
-<p>L’impératrice était aussi montée sur le pont, quoique la tente
-protectrice ne fût pas encore dressée. Elle m’aperçut, et me salua de la
-tête:</p>
-
-<p>&#8212;Une pareille matinée est un magnifique état d’existence, me dit-elle.
-Comme toutes ces montagnes dorment! Ce n’est pas le silence seulement ni
-l’absence de la clarté du soleil, c’est le vrai sommeil d’êtres vivants
-dont nous ne sommes qu’une copie dégradée. Voyez-vous là-bas le
-<i>Pantokrator</i> avec ses deux cornes jumelles, aux courbes aussi
-gracieuses et aussi pures que celles d’un jeune torse de Dieu? Toujours
-il est le premier à s’éveiller.</p>
-
-<p>Nous tournâmes nos yeux vers le soleil levant: derrière les monts
-<i>Acrocérauniens</i> où les <i>Euménides</i> habitent et où se trouve l’entrée
-des enfers, l’astre surgissait. Des vagues de clarté annonçaient,
-frémissantes, son passage sur la céleste mer; c’était<span class="pagenum"><a id="page_153">{153}</a></span> comme des
-feuilles de roses, pâlies au cœur, qui se répandaient à l’infini, sur
-d’insondables lointains, indiciblement. Et les cimes des montagnes de
-resplendir, d’un poudroiement d’or rosé, comme dans un labyrinthe de
-supraterrestre lueur, en l’éloignement et l’éclat des mythiques temps
-des dieux. L’on sentait, si l’on ne le savait pas, qu’ici <i>l’aurore aux
-doigts de roses</i>, ici le jubilant Phœbus au quadrige de chevaux blancs
-étaient chez eux. Et puis les roses tombèrent sur la poitrine de pierre
-du Pantokrator; toutes les profondes ravines devinrent visibles, et les
-blancs villages grimpeurs s’éclairèrent doucement. Et la lumière glissa
-le long des rocs escarpés, enfouit les ombres dans les gouffres ou les
-jeta en longues bandes veloutées sur la mer. Et puis il vint
-lui-même&#8212;le vermeil soleil&#8212;en un Péan, en des fanfares de Triomphe, et
-dénoua sa chevelure d’or sur la mer et sur les îles.</p>
-
-<p>Et notre vaisseau passa devant le port de Corfou et continua sa marche
-vers le Sud... J’étais debout à côté de l’impératrice, sur le banc de
-quart clos de toiles (<i>la tente d’Isolde supérieure</i>), tandis que, tout
-près de la côte, nous glissions silencieusement sur les flots diaphanes
-d’émeraude. Tel un désir fluide qui buvait nos regards, était cette
-viride transparence. La baie de Garitza ouvrait son sein, si molle<span class="pagenum"><a id="page_154">{154}</a></span>ment
-arrondi, au fond duquel des maisons blanches étincelaient et de douces
-collines, sous de bleus voiles, encore, dormaient. Puis vint une langue
-de terre avancée, tout envahie de plantes luxuriantes: comme d’une corne
-d’Amalthée les arbres et les fleurs s’épanchaient jusque dans la mer;
-des aloès et des palmiers élevaient plus haut leurs graciles têtes dans
-le bleu; des oranges, dans le feuillage sombre, flamboyaient, et la
-maison blanche couchée dans ces jardins, c’était <i>Mon Repos</i>, le palais
-qui jadis avait servi comme résidence au lord-commissaire des îles
-Ioniennes et qui, maintenant, appartient au roi de Grèce.</p>
-
-<p>&#8212;J’ai aussi habité un an ici, dit l’impératrice. Le consul Warsberg
-appelait cet endroit <i>les jardins d’Alcinoüs</i>. Nous avons souvent causé
-de la pauvre Nausicaa, qui fut si amèrement détrompée. Voyez cet
-escalier dans le rocher, qui conduit à la mer, je l’employais pour aller
-me baigner. Il y a là, dans le roc, une grotte naturelle, masquée par
-des roseaux et des branches pendantes de genêt jaune,&#8212;c’était ma
-<i>grotte de Calypso</i>; ce n’est qu’au Lido que j’ai pu me baigner aussi
-délicieusement. J’ai des moments et même des périodes entières, où je ne
-puis vivre que sur la mer ou dans la mer.</p>
-
-<p>Et le vaisseau glissa devant les jardins de Nau<span class="pagenum"><a id="page_155">{155}</a></span>sicaa, penchés comme
-d’un élan passionné sur la mer, et devant l’invisible grotte de
-l’impériale Calypso. Une nouvelle baie s’ouvrit, la <i>mer de
-Chalkiopoulos</i>, le port phéacien, où Ulysse s’embarqua sur son vaisseau
-rapide pour Ithaque. Esseulé, comme d’un autre monde, encore plongé dans
-un pâle sommeil, il gisait là, ce havre immémorial, en un liquide et
-nébuleux éclat, voilé par le rêve et le mystère. Mais du milieu des eaux
-du sommeil, s’élevait un faisceau de noirs cyprès étreignant une toute
-petite et blanche chapelle; et où le récif, qui portait ces cyprès,
-plongeait dans la mer, celle-ci rougissait d’un purpural reflet de
-géraniums.</p>
-
-<p>&#8212;Cet îlot, dis-je, me semble le modèle de l’<i>Ile de la Mort</i> de
-Böcklin. Les cyprès se dressent là comme de lugubres rêves, et les
-fleurs ardentes, qui se reflètent sur le miroir de l’eau, sont sacrées à
-Perséphoné.</p>
-
-<p>&#8212;Les Grecs la nomment prosaïquement <i>île de la souris</i>, dit
-l’impératrice. M. de Warsberg, par contre, pensait que c’était le
-vaisseau des Phéaciens, changé en pierre par le rancuneux Poseidon. Et
-il était indigné de la sacrilège dénomination des modernes Phéaciens.
-Mais, à ce que je crois, les deux parties étaient passablement
-satisfaites du nom par elles choisi.<span class="pagenum"><a id="page_156">{156}</a></span></p>
-
-<p>Puis vint encore un coteau prolongé, couvert d’oliviers, qui sortait
-loin dans la mer, et ce n’est qu’après l’avoir contourné que nous
-entrâmes dans la baie de Benizze...</p>
-
-<p>De la mer monte très haut une douce pente, mollement duvetée d’oliviers
-argentés; au-dessus, de noirs cyprès, esseulés, se dressent comme les
-mâts d’un navire submergé au-dessus d’une mer scintillante au soleil, et
-ainsi que les mâts d’un navire submergé ils contemplent la mer vide à
-leurs pieds, désolément. Mais, sur le sommet, des dernières ondes de
-feuillage, éblouissant, le blanc <i>palais d’Achille</i> surgit.</p>
-
-<p>&#8212;Au bout de longues années vous revenez au pays, dit l’impératrice. Je
-vois comme vous buvez l’air natal.</p>
-
-<p>&#8212;Au bout de nuits qui ont duré des années, Madame, le premier matin se
-lève aujourd’hui enfin. Mais ce n’est pas mon pays d’<i>autrefois</i> que je
-retrouve ici: j’arrive maintenant en un tout autre pays, que jamais je
-n’ai connu, mais après lequel, sans le savoir, j’ai toujours soupiré.</p>
-
-<p>&#8212;Que voulez-vous dire par là?</p>
-
-<p>&#8212;Je veux dire que ce n’est pas seulement le pays où je suis né, mais le
-pays où je suis devenu moi. C’est la patrie de mon âme qui maintenant me
-re<span class="pagenum"><a id="page_157">{157}</a></span>çoit, parce que maintenant, seulement, et pour la première fois, je
-suis devenu digne d’elle.</p>
-
-<p>&#8212;Alors nous sommes des compatriotes, dit l’impératrice, et dans ses
-yeux, sous sa paupière frangée, un éclair passa, indescriptible, qui
-aussitôt s’éteignit. Mais sa bouche se plia en cette familière courbe
-qui est plus douloureuse que les pleurs. Ce n’est que lorsque nous fûmes
-descendus à terre que je vis cette ligne de nouveau s’abîmer en sa
-propre profondeur.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p class="r">
-De mars à avril.<br>
-</p>
-
-<div class="sidenote">CORFOU</div>
-
-<p>Il faisait déjà clair matin, quand nous abordâmes, mais, toutes les
-lignes encore se dissimulaient, estompées, sous ces voiles vierges de la
-nuit qui ne cèdent que lentement aux caresses du soleil. De partout une
-fraîcheur s’élevait vers la lumière et mon visage se baignait dans les
-suaves parfums des plantes assoupies et de la terre humide de rosées qui
-perlaient, encore, au-dessus. La Nuit et un Sommeil sans désir
-exhalaient leur essence, avant que l’ivresse des épousailles avec la
-lumière ne commençât. Dans les creux et les ravins, les ombres veloutées
-sommeillaient encore mollement, si profondément et béatement bleues,
-comme si, pour le<span class="pagenum"><a id="page_158">{158}</a></span> monde, elles n’auraient voulu s’éveiller. En quelle
-claire jeunesse était ici tout ce que mes yeux rencontraient! Nouveaux,
-fabuleux presque les arbres et les rochers familiers m’apparaissaient:
-les noirs cyprès et les argentines ondes du feuillage des oliviers, et
-les buissons fleuris d’or, qui pendaient des rouges rochers, boucles
-blondes dans les flammes,&#8212;comme si j’étais tombé dans de l’irréel.
-D’une autre terre, obscure et vieille, j’abordais ici à un rivage
-enchanté où une vie plus lumineuse séjournait. Ah! sûrement, je me
-trouvais dans une autre dimension de l’existence et de la sensation.
-N’était-ce pas renaître en quelque <i>Vie nouvelle</i> du Dante? Et c’était
-<small>ELLE</small> qui m’y introduisait. Elle qu’un navire du sombre lointain avait
-amenée.</p>
-
-<p>Le canot impérial aborda. L’impératrice descendit sur le blanc môle de
-marbre, où, ornemental, se dresse un dauphin de pierre. Elle me l’avait
-montré du vaisseau, en me disant:</p>
-
-<p>&#8212;Voyez là-bas, c’est mon philosophe riant qui me recevra le premier.</p>
-
-<p>Devant nous, étendant au loin sa courbe de douce et passionnée langueur,
-la plage de Benizze s’arrondissait, blanche de galets, et, dans son
-creux, le village du même nom se tenait entre les orangers et les
-cyprès, amoureusement. Et la noire forme élancée<span class="pagenum"><a id="page_159">{159}</a></span> de l’impératrice
-s’avançait, glissante, sur le lumineux rivage, vers la porte de fer
-dentelée grande ouverte qui donnait accès à son <i>Eldorado</i>.</p>
-
-<p>Le cortège de la cour et les apparats extérieurs qui, forcément, s’y
-attachent, restaient, à l’ordinaire, purement extrinsèques et
-contrastaient toujours (oh, quelle discordance!) le plus prosaïquement
-du monde avec l’intérieure élévation de la personnalité de
-l’impératrice; mais cette fois-ci ils avaient presque une signification
-symbolique pour l’apparition au-dessus de tout qui foulait la plage
-tragique. Et elle avançait, toujours, la tête dans la blanche auréole de
-son ombrelle, et c’était comme si du sol elle était éclose, et que la
-campagne s’ouvrît devant ses pas, et que tout le pays se creusât, que
-les arbres dénouassent et arrondissent les tresses de leurs cheveux pour
-l’enchâsser. A ses côtés je gravissais les blanches marches qui
-conduisent au temple de Heine. Sa tête royale se mouvait dans les rayons
-adoucis par l’ombrelle blanche, comme sous une onde claire à travers
-laquelle la lumière ne passe qu’atténuée. Ainsi, nous allions par une
-allée de citronniers en fleur. Leur intense parfum, que nul mot ne
-décrira, doucement, se distillait, à gouttes, dans ma poitrine, de sorte
-que je dus à plusieurs reprises plus profondément puiser haleine. Je<span class="pagenum"><a id="page_160">{160}</a></span>
-regardai les arbres fleuris, toute cette odorante blancheur dans l’ombre
-épaisse des feuilles, et mes yeux eurent une béatifique sensation de
-jeunesse et de bonheur. Quel printemps! Prodige! Et moi qui l’avais
-presque oublié!</p>
-
-<p>&#8212;Votre Majesté voit-Elle comme ils se sont parés, les citronniers, pour
-Lui faire fête? dis-je.</p>
-
-<p>&#8212;Ils ont endossé leurs robes de mariage, répondit-elle en souriant.</p>
-
-<p>&#8212;Ah, ce parfum! Je l’avais tout à fait oublié.</p>
-
-<p>&#8212;Cela s’en ira aussi&#8212;et les citrons, après, sont fort aigres.</p>
-
-<p>Je me tus, comme pris dans une nuée de choses obscures, dont je savais
-seulement que c’était un bonheur de s’y abîmer.</p>
-
-<p>Et mes pensées indiscernées, flottantes, s’effeuillaient, muettes, sur
-ses mains royales comme ces pétales des fleurs blanches qui, sans un
-souffle de vent, tombaient sur la terre maternelle, silencieusement et
-sans trêve.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p><span class="smcap">Elle</span> me fit voir tout le château, pièce par pièce. C’était comme en un
-conte de fées, ce qu’elle me montrait, et qu’elle me le montrât,
-<small>ELLE</small>-<span class="pagenum"><a id="page_161">{161}</a></span>même. Ainsi font les bonnes fées pour de jeunes pâtres égarés.</p>
-
-<p>Le palais est bâti dans la montagne même&#8212;la façade de trois étages,
-tandis que, du côté opposé, un étage unique donne sur une vaste terrasse
-plantée d’arbres séculaires. La façade est tournée vers la grand’route
-qui, de Corfou, en passant par le blanc village de Gasturi et par devant
-le château, descend vers Benizze, sur le rivage. Un blanc mur de
-clôture, très haut, et l’épais voile de feuilles des oliviers écartent
-les regards des curieux.</p>
-
-<p>&#8212;Les Anglais sont désespérés, dit l’impératrice, parce qu’ils restent
-postés pendant des heures sur la colline d’en face, sans arriver à rien
-voir.</p>
-
-<p>Une large grille de fer, avec, au-dessus, l’inscription: ΑΧΙΛΛΕΙΟΝ,
-s’ouvre sur la route. Une rampe monte doucement vers le portique en
-saillie du château, où d’énormes colonnes supportent une large véranda
-de marbre; sur le parapet de celle-ci, à chaque coin, se dressent
-d’aussi marmoréens centaures. Le second et le troisième étage sont bâtis
-à retrait, ce qui donne place à deux loggias, à droite et à gauche de la
-véranda centrale&#8212;la <i>véranda des centaures</i>, à laquelle elles se
-relient. De leur côté, les élégantes colonnes jumelles<span class="pagenum"><a id="page_162">{162}</a></span> des loggias
-soutiennent des balcons correspondant à l’étage supérieur. Et sur la
-balustrade de ces balcons, à chaque coin, des figures de bronze encore,
-femmes noires parées de bijoux d’or, qui de leurs bras levés tiennent
-des globes à lumière électrique. Sur toute la longueur du château, du
-côté tourné vers l’intérieur de l’île, une longue véranda court
-également, avec vue sur Gasturi et sur Aji-Deka&#8212;autre village
-pittoresque à mi-hauteur du symétrique dôme de montagne qui porte le
-même nom; et un Hermès, ailé, le kerykeion dans sa main, semble prêt à
-s’envoler de l’extrême bord de la balustrade, par-dessus le bois
-d’oliviers.</p>
-
-<p>Longtemps je me tins là, à contempler le repos de ces lignes.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Lange stand bewundernd der herrliche Dulder Odysseus</i>,<br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p class="nind">dit l’impératrice, citant un vers d’Homère...</p>
-
-<p>Du portique nous passâmes à l’atrium ouvert: pièce haute et délicieuse
-de fraîcheur, supportée par des colonnes qui, en leur partie inférieure,
-sont drapées de velours pourpre; le long des blancs murs en marbre poli,
-encore du purpural velours qui, lourd, retombe; et des glaces aussi
-hautes et larges que la muraille reflètent la rayonnante ardeur de<span class="pagenum"><a id="page_163">{163}</a></span> ces
-étoffes. Des deux côtés de l’escalier se dressent des vases gigantesques
-de bronze et de porcelaine, avec des palmiers en éventail, hauts
-jusqu’au plafond orné de fresques, où sont représentées des danses de
-nymphes; de ces vases, encore, d’artistiques fleurs de verre jaillissent
-qui, chaque soir, exhalent un encens de lumière. A droite et à gauche,
-de doubles portes, <i>bien jointes</i>, selon l’homérique dit, mènent à
-d’autres pièces: ce sont la salle à manger et la salle de jeu, et ma
-chambre à moi, qui se trouve là aussi. Une autre petite pièce, à droite,
-en entrant de l’atrium, est arrangée en chapelle; sur l’autel, dans une
-niche, est posée <i>Notre-Dame de la Garde</i>, la statue de la patronne
-marseillaise des marins.</p>
-
-<p>&#8212;Je l’ai apportée moi-même de Marseille, dit l’impératrice, c’est la
-protectrice de tous les gens de mer.</p>
-
-<p>Un escalier de marbre, orné de statues de Vénus, d’Artémis et de beaux
-adolescents, conduit de la rampe et du jardin d’en bas aux jardins en
-terrasse d’en haut.</p>
-
-<p>Un péristyle tout en marbre borde l’édifice, qui s’ouvre sur la
-terrasse. Une longue suite de colonnes en rectangle, supportant le toit,
-teintes à leur partie inférieure de cinabre, les chapiteaux richement
-do<span class="pagenum"><a id="page_164">{164}</a></span>rés et peints en bleu et en rouge. Blanches, elles se détachent
-merveilleusement sur le mur pompéien du fond, vermillonné, semé de
-grands médaillons à fresque où sont représentés des sujets de fables
-antiques, Apollon avec Daphné, Thésée et Ariane, Homère aveugle
-rhapsode, Esope le fabuliste et des vues de paysages odysséens aussi.
-Contre le mur, toute une série d’hermès avec des bustes, pour la plupart
-antiques, de philosophes, de sages et d’orateurs que l’impératrice
-particulièrement affectionne. A l’autre bout de la longue aile du
-péristyle, côté du nord et de la mer, une figure de marbre s’enlève
-éblouissante de blancheur, <i>Péri</i>, fée de lumière, qui, sur une aile de
-cygne, glisse au-dessus de l’onde, et sur son sein presse l’enfant-homme
-endormi. Quand nous passâmes devant la marmoréenne fée, l’impératrice
-s’arrêta et resta plongée, pour quelques minutes, en sa contemplation.</p>
-
-<p>&#8212;Je viens la voir tous les jours, dit-elle, à l’aube, et, le soir, à
-l’heure du crépuscule.</p>
-
-<p>Devant chaque colonne du péristyle, se tiennent des muses de marbre
-aussi, grandeur naturelle, avec, à leur tête, Apollon Musagète.
-L’impératrice me conduisit à chacune d’elles, comme si elle voulait me
-présenter.</p>
-
-<p>&#8212;La plupart sont des antiques, dit-elle; je les<span class="pagenum"><a id="page_165">{165}</a></span> ai fait acheter à
-Rome. Elles appartenaient, avant, au prince Borghèse; mais il a fait
-banqueroute et alors il a dû aliéner ses dieux. N’est-ce pas que c’est
-affreux, qu’aujourd’hui les dieux mêmes sont les esclaves vénaux de
-l’argent.</p>
-
-<p>Tout près d’Apollon, dans le cercle des Piérides, il y a une autre
-statue, que je reconnus pour la <i>troisième danseuse</i> de Canova, et dont
-on dit, comme de la <i>Venus victrix</i>, qu’elle représente Pauline
-Borghèse, la sœur favorite de Napoléon.</p>
-
-<p>&#8212;J’ai amené aux Muses une nouvelle compagne, dit l’impératrice;
-j’espère qu’elles l’auront bien accueillie. Apollon, tout au moins, la
-regarde fort tendrement. Le péristyle est mon nouvel Olympe.</p>
-
-<p>Des lampes antiques, ampoules plutôt, figurées de dauphins et de
-tritons, et avec globes de cristal en formes de fleurs, descendent de
-l’architrave, suspendues par des chaînes, entre les colonnes du
-péristyle; une seule marche pour descendre du péristyle sur la
-terrasse-jardin.</p>
-
-<p>&#8212;Ce jardin a nom <i>le jardin des Muses</i>, m’avisa l’impératrice. Ici,
-sans nul doute, des poèmes en foule vous viendront à l’esprit.</p>
-
-<p>Il y avait là des cyprès, vieux de plusieurs siècles, en une attitude
-raide, hiératique, et aussi des<span class="pagenum"><a id="page_166">{166}</a></span> magnolias, épanouis alors en géantes
-fleurs de rêve, et de sauvages oliviers encore, qui, pour la première
-fois, me révélèrent, si profondément, tout le divin qu’ils incorporent
-et symbolisent.</p>
-
-<p>&#8212;Je les ai laissés là exprès, dit-elle, parce que sur l’Acropole il y
-avait aussi des oliviers consacrés à Pallas Athéné. Ici ils remplissent
-une haute mission: ils sont chargés de retenir à leurs sommets tous les
-rayons de soleil en filets qui glissent si désespérément le long des
-cyprès.</p>
-
-<p>Au milieu d’heureux parterres, pleins de roses et de hyacinthes qui
-rendent leurs odorantes âmes en une mort extatique, se trouve une
-fontaine avec un dauphin lançant un jet d’eau. Et un noir satyre, qui
-sur ses épaules, à califourchon, porte Dionysos enfant, prête l’oreille
-à l’eau éloquente. Nous nous avançâmes jusqu’au bord du jardin d’où le
-penchant montagneux glisse à la mer, sous de frissonnantes vagues de
-feuillage. Une tente de repos, en étoffe bigarrée à dessins antiques,
-est dressée ici, sur une saillie de la terrasse, d’où la vue s’étend
-plus loin que de partout ailleurs. Aux perches de fer qui soutiennent la
-tente, des harpes éoliennes sont fixées; mais sous la tente même et
-s’ajustant au parapet extérieur de la terrasse, il y a un banc de
-marbre, hémicirculaire, comme on en voit à Athènes au théâtre de<span class="pagenum"><a id="page_167">{167}</a></span>
-Dionysos et tel qu’Alma Tadema aime d’en peindre, et, par dessus la
-blancheur de ce marbre, une bande sombre, couleur lie de vin, un trait
-dans l’infini au delà de toute compréhension, la mer, qui s’élève très
-haut à l’horizon, la mer antique, passionnée, effrayante de mystère. Et
-plus haut encore, les montagnes violettes de l’Albanie se fondent dans
-la buée du soleil. Des lauriers sont là, tout autour, condensés en
-taillis, et par eux le caractère pérennel de ce tableau mieux encore
-s’exprime. Dans cette solaire clarté, reposant sur le classique banc de
-marbre, la royale forme noire me fut émouvante, car elle m’apparut comme
-l’âme de la Grèce antique, qui, en deuil de la beauté perdue, fût venue
-la chercher ici, sur ce rivage tragique et sacré, devant ce banc aux
-formes d’<i>autrefois</i>, tristement délaissé. Plus loin, deux autres
-terrasses descendent du péristyle vers le nord et vers la mer. A leur
-extrémité, tout au bout, un point blanc resplendit.</p>
-
-<p>&#8212;C’est l’<i>Achille mourant</i>, dit l’impératrice, auquel j’ai consacré mon
-palais, parce qu’il personnifie pour moi l’âme grecque et la beauté de
-la Terre et des Hommes. Je l’aime aussi parce qu’il était si rapide à la
-course. Il était fort et altier et il a méprisé tous les rois et toutes
-les traditions, et compté les foules humaines pour rien, bonnes
-seulement à être<span class="pagenum"><a id="page_168">{168}</a></span> fauchées par la mort comme des épis. Il n’a tenu pour
-sacré que sa propre volonté et n’a vécu que pour ses rêves, et sa
-tristesse lui était plus précieuse que la vie entière.</p>
-
-<p>De la terrasse du péristyle qu’une balustrade clôt, nous descendîmes, de
-quelques marches, sur une seconde terrasse. A droite et à gauche de ces
-gradins, sur des socles, se tiennent les deux célèbres <i>athlètes
-cestiphores</i> du musée de Naples, en bronze noir, l’on eût dit sur le
-point de se précipiter l’un sur l’autre. Sur cette seconde terrasse, au
-milieu des roses, un Hermès assis repose (une copie du bronze
-d’Herculanum). Plus loin, un autre double escalier, semi-circulaire, de
-marbre mène à une troisième terrasse, la <i>terrasse d’Achille</i>.</p>
-
-<p>&#8212;Voilà mes jardins suspendus, dit-elle. Je ne crois pas que ceux de
-Sémiramis fussent plus prodigieux; mais ce n’est pas à moi le mérite,
-s’ils sont si beaux.</p>
-
-<p>Au-dessous du dernier escalier des grottes à stalactites se creusent,
-artificielles, dont l’entrée est masquée par des fougères. Une viride et
-crépusculaire clarté jaillit du fond, où l’on a disposé des glaces; et,
-ainsi, c’est comme si ces cavernes se prolongeaient sous des masses
-d’eaux vertes à l’infini. Et une source, avec assoupissement et
-musique,<span class="pagenum"><a id="page_169">{169}</a></span> ruisselle d’en haut, le long d’une paroi de roche, revêtue de
-cette fougère délicate que l’on appelle <i>chevelure de Vénus</i>.</p>
-
-<p>&#8212;C’est ma nouvelle grotte de Calypso, dit l’impératrice. Mais il s’en
-faut qu’elle soit aussi dangereuse que celle de ma devancière. Avec le
-temps tout perd de son effet.</p>
-
-<p>D’ombreuses allées couvertes de plantes grimpantes, alors en pleine
-floraison, s’allongent de chaque côté de la statue d’<i>Achille mourant</i>.
-Des nymphes sylvestres et un faune ivre, bronzes patinés, s’enlèvent
-dans le fouillis de verdure en une douce harmonie de nuances.</p>
-
-<p>Des collines d’oliviers, encore, descendent en pente de l’extrémité des
-terrasses vers la baie profonde, l’ainsi dite <i>mer de Chalkiopoulos</i>. Et
-on aperçoit, d’ici, <i>l’île des morts</i> de Böcklin, ce faisceau de hauts
-cyprès noirs, enserrant un blanc ermitage, au-dessus du miroir des eaux.</p>
-
-<p>&#8212;Nous irons souvent là-bas, me dit l’impératrice. Il y a là un passeur
-qui ressemble tout à fait à Charon. Dans sa barque à rames je me fais
-passer à l’île, comme une âme en langueur. Quand je descends sur le
-rivage, il détache aussitôt sa barque sans mot dire. Je monte et je
-reste également silencieuse. Dans l’île, l’ermite vient me recevoir. Il<span class="pagenum"><a id="page_170">{170}</a></span>
-m’offre du miel et des amandes, pour que j’y goûte et que j’oublie la
-Terre.</p>
-
-<p>Puis nous revînmes par les jardins au château. Du péristyle
-l’impératrice passa directement dans ses appartements. Dans ces pièces
-elle a mis toute son âme. Elles sont la chose la plus exquisement
-poétique que l’on puisse imaginer et que l’on rêverait de trouver en cet
-endroit.</p>
-
-<p>&#8212;J’ai tout arrangé moi-même, dit-elle, et moi-même choisi chaque objet.
-C’est pourquoi je me sens moins étrangère ici qu’à Vienne.</p>
-
-<p>«Il y a une grande différence, pensai-je à part moi, entre ces
-appartements et les salles fastueuses de la Burg de Vienne où tout
-évoque une idée et rien un sentiment.» Ici, en ce <i>home</i>, qu’elle a créé
-elle-même de fond en comble et où elle veut être exclusivement
-elle-même, les traits de sa sublime entité se dégagent d’autant plus
-clairement. De chaque coin de ces pièces de chantantes tristesses
-rayonnent. Partout des teintes fines et rares, des nuances sans nom,
-semblables à des parfums qui expirent, des ors ternis d’autrefois
-oubliés, des lumières qui pâlissent. Tel dut être le gynécée de Pénélope
-ou d’Hélène, si ces nobles femmes avaient conscience de la magnificence
-de leurs rêves. Il y avait là des sièges <i>bien façonnés</i>, comme celui<span class="pagenum"><a id="page_171">{171}</a></span>
-qu’Adraste offrit à Hélène, incrustés d’argent et d’ivoire, recouverts
-d’une épaisse toison de mouton. Des escabeaux gracieusement dressés sur
-leurs pieds, de hauts coffres pareils à ceux où Pénélope serrait ses
-<i>robes odorantes</i>. A une palme seulement au-dessus du sol, dans la
-chambre à coucher, s’élève le large lit grec <i>travaillé en perfection</i>,
-comme celui qu’Ulysse tailla dans la souche de l’olivier; aux montants à
-luisantes colonnes, des nymphes s’enlacent, comme pour soutenir le
-coussin <i>qu’entourent les rêves</i>. Une couverture de soie est jetée sur
-le lit: c’est ainsi qu’Hélène aux bras de lis ordonna à ses servantes de
-préparer la couche de Télémaque. A côté du lit, se trouve un prie-Dieu
-de bois, et, au-dessus, une icone byzantine en argent de la Vierge. Aux
-murs, des tableaux de coloris clair: Valérie, la fille de son cœur
-préférée, une symphonie en rose, s’évaporant en un nuage de fleurs
-d’amandier. Des superbes vases, de cet antique verre bleu dont on
-retrouve des morceaux dans les vieux tombeaux, auprès des morts. Les
-fleurs, qui partout répandent l’encens de leurs mystères, leur charme
-délicat et périssable, sont disposées de telle sorte, qu’elles semblent
-presque organisées ici pour une vie nouvelle: dans ces salles, on sent
-vibrer les âmes d’exquises créatures végétales; c’est comme<span class="pagenum"><a id="page_172">{172}</a></span> si, sur
-l’ordre d’une fée des fleurs, elles étaient accourues en pèlerinage, de
-tous les prés et de tous les jardins, pour s’enivrer de <small>SON</small> souffle et
-pour exhaler <small>SES</small> désirs. Du plafond, des ampoules de bronze pendent, en
-forme de fleurs ou de coquilles que des tritons et des nymphes enlacent.
-Et l’on songe aux intérieurs des tableaux de Burne-Jones, sensitifs et
-raffinés jusqu’à la souffrance. Que tous ces objets sont riches, et, en
-même temps, si délicats, si ravis au-dessus de la terre, comme aperçus
-en une autre région et formés d’une matière incorporelle. Mais il y a
-encore ici quelque chose de plus que ce que l’on trouve dans des œuvres
-d’art: c’est l’inexorable cruauté d’un destin antique; le noir soleil
-qui, glacial, arde en <small>ELLE</small> a versé sur cette ambiance, aussi, l’ombre de
-ses rayons. Et elle est la synthèse de tous ces éléments qu’elle
-incorpore, qu’elle éveille à une existence propre, et qu’elle épanche
-ensuite hors d’elle-même.&#8212;Telle, elle me conduisait à travers ces
-salles, toutes plus magnifiques l’une que l’autre, toutes comme surgies
-d’une fantasmagorie, moins splendides par leur faste, que délicieuses
-par l’atmosphère psychique qui les emplissait.</p>
-
-<p>Au second étage sont situés les appartements destinés à l’empereur, et
-ceux de l’archiduchesse<span class="pagenum"><a id="page_173">{173}</a></span> Valérie et de son mari l’archiduc Franz
-Salvator.</p>
-
-<p>&#8212;C’est dommage, dit l’impératrice, que mon gendre ne veuille pas venir
-ici, bien que je lui aie fait espérer les plus belles chasses au
-sanglier, dans les montagnes albanaises. Une fois, seulement, il est
-venu, en printemps, mais il a déclaré qu’on ne l’y reverrait plus. Il
-préfère la <i>Haute-Autriche</i>; il déteste les oliviers et la mer, et
-l’archiduchesse Valérie, qui aime beaucoup son mari, a, par conséquent,
-les mêmes préférences que son mari.</p>
-
-<p>Et la voix de l’impératrice, à ces mots, sonna tel un glas,
-douloureusement.</p>
-
-<p>&#8212;Mon testament lègue l’<i>Achilleion</i> à l’archiduchesse; mais elle aura
-probablement une nombreuse famille, aussi vaudra-t-il mieux que je le
-vende et que ses enfants en touchent l’argent. Je vendrai du même coup
-mon argenterie particulière, marquée de mon dauphin: peut-être qu’un
-Américain en voudra. J’ai en Amérique un agent pour cette vente, qui m’a
-donné ce conseil.</p>
-
-<p>Ainsi parlait celle qui se détourne des hommes, qui incarne la
-contemplation et la rêverie supraterrestres. C’est comme si, parfois,
-elle voulait se contraindre à être une femme quelconque et raisonnable,
-songeant à des choses pratiques et triviales, et faisant d’elles le
-sujet de sa conversation. Elle s’y<span class="pagenum"><a id="page_174">{174}</a></span> essaye et, cependant, elle
-communique à ces choses-là, vulgaires et périssables, dès qu’elle les
-aborde, un éclat d’éternité.</p>
-
-<p>Du péristyle, par une double porte à deux battants, antique et d’airain,
-et des appartements, par des portes de chêne, on sort sur l’escalier. La
-cage de l’escalier est de style gréco-pompéien. Des satyres et des
-cariatides en stuc supportent les corniches et les paliers. La rampe est
-en bronze, figurant des rameaux d’olivier et de laurier entrelacés,
-entre lesquels se dressent des cariatides encore. La lumière tombe d’en
-haut, par un toit vitré, et éclaire à plein la colossale peinture murale
-qui occupe tout le mur transversal; que l’on descende, ou que l’on monte
-l’escalier, le regard est pris par cette peinture: c’est le <i>Triomphe
-d’Achille</i>, traînant autour des murs de Troie le cadavre d’Hector.
-Devant ce tableau, après tout ce qu’on vient de voir, l’on s’imagine,
-que le monde de la beauté est ressuscité avec Achille, sa
-personnification. L’escalier conduit en bas, au premier étage, et de là
-à l’atrium; on passe devant un superbe vase sur piédestal, qui
-représente une grotte de coquillages avec, dedans, une nymphe, entourée
-de tritons et de naïades, qui se tiennent enlacés, le tout surgissant
-des vagues.<span class="pagenum"><a id="page_175">{175}</a></span></p>
-
-<p>Après m’avoir montré tout le château, l’impératrice dit:</p>
-
-<p>&#8212;Nous passerons aussi peu que possible notre temps à la maison. Il ne
-faut pas consumer les précieuses heures de la vie entre les murs
-qu’autant qu’il est indispensable, et nos logis doivent être tels qu’ils
-ne puissent jamais détruire les illusions que, chaque fois, du dehors,
-nous y rapportons.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Chaque jour, vers l’heure de midi, quand l’air, enivré de soleil, met
-une vermeille auréole autour de chaque objet, sertit de pourpre chaque
-ligne, et que tout est plongé comme dans une extatique rêverie,
-l’impératrice quitte son palais. Et dès que nous franchissons la grille,
-à droite et à gauche de la grand’route, qui, par le village de Gasturi,
-mène à la ville de Corfou, ce sont les bois d’oliviers qui nous
-enveloppent. Quelle paix règne ici, l’éthéenne! Quelle lumineuse
-obscurité! Le soleil pénètre le feuillage argentin, fin, comme duveté,
-et toujours frémissant, sans réchauffer ni, à vrai dire, éclairer. De
-même qu’au fond de la mer les rayons de lumière tombent, amortis dans
-les flots verts, ainsi en est-il dans ces vieilles forêts grecques
-d’oliviers, si vieilles<span class="pagenum"><a id="page_176">{176}</a></span> qu’elles n’ont plus d’âge, obstinées à vivre
-tout près de l’antique mer, la mer au bleu trop bleu, splendide et
-épouvantable. Quelle puissance animée en ces troncs, qui à nos yeux
-apparaissent non pas droits et rigides comme dans les forêts du Nord,
-mais noueux et tordus, déchiquetés ou silencieusement penchés en avant
-et étendant des bras ouverts, toujours animés d’une vie intérieure; et
-quoique ces torses soient fort éloignés les uns des autres, les faîtes
-font ruisseler ensemble leurs chevelures de feuillage.</p>
-
-<p>Ainsi l’on est contraint, presque, à s’émouvoir de leurs sentiments si
-passionnément exprimés, on se sent avec eux une affinité, l’on apprend à
-croire aux contes d’arbres ensorcelés.</p>
-
-<p>&#8212;Comme on se sent riche et en sécurité dans cette forêt si claire en
-son obscurité et si peuplée en sa solitude, dit l’impératrice, la
-première fois que nous y entrâmes.</p>
-
-<p>Autour des arbres, la terre est soulevée en mottes grossières. Le sol
-tombe et se relève en gradins qui, souvent, sont bordés de pierres. Et
-partout s’étend un vert tapis de gazon. Dans les clairières,
-nouvellement recouvertes d’herbages délicats, de hautes touffes
-d’asphodèles rosés, des crocus et des hyacinthes innombrables
-fleurissent.<span class="pagenum"><a id="page_177">{177}</a></span></p>
-
-<p>Oh! les secrets des prairies solitaires!</p>
-
-<p>Puis il y a de vastes surfaces, toutes blanches de pâles pâquerettes et
-de camomilles aux cœurs dorés.</p>
-
-<p>&#8212;Je ne sais pourquoi ces étoiles filtrent en ma poitrine tant de
-printemps et de lumière, dit tout bas l’impératrice, alors que nous
-foulions une de ces nappes fleuries.</p>
-
-<p>Plus loin, on tombe dans des champs pleins d’anémones&#8212;les anémones qui
-sont nées du sang d’Adonis&#8212;et dans des mares de coquelicots, plus
-rouges encore que le sang: comme des lèvres brûlantes, et sans paroles,
-leurs pétales s’ouvrent et doucement s’agitent au souffle du sommeil,
-consumés en des flammes d’extase.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Des moutons paissaient en se mouvant lentement sous les oliviers. Un
-jeune berger, jambes nues, était accroupi sur un de ces petits murs de
-pierres amoncelées qui bordent les terrasses de terrain, et mangeait un
-morceau de pain, avec des olives noires qu’il venait de ramasser. Quand
-nous passâmes devant lui, il salua sans se lever d’un «bonjour, Reine»,
-et mordit, de ses dents blanches,<span class="pagenum"><a id="page_178">{178}</a></span> une grosse demi-lune dans son pain de
-maïs couleur de safran. Et l’impératrice, souriante, répondit en imitant
-la chantante cadence de la voix corfiote:</p>
-
-<p>&#8212;Καλὴ μέρα σου (bonjour à toi)!</p>
-
-<p>Quand nous fûmes plus loin, des sons aigus d’une flûte de berger
-retentirent derrière nous. Je me retournai et vis le petit berger
-souffler dans son roseau, en remuant les doigts avec une passionnée
-lenteur: c’étaient quelques sons aigres et grêles, qui montaient en
-l’air et erraient tristement entre les arbres, jusqu’à ce que, de
-fatigue, ils retombassent sur eux-mêmes; et, de nouveau, ils vacillaient
-en pâles soupirs, vers les lointains, entre les oliviers, du côté des
-claires perspectives d’où l’on pouvait découvrir la mer. Et l’on
-n’entendait plus les abeilles, qui, tout à l’heure, bourdonnaient
-au-dessus des fleurs dans le clair-obscur, ni les oiseaux qui, un moment
-auparavant, gazouillaient tous ensemble et à pleines gorges: rien plus
-que la voix de la rustique flûte, qui pénétrait partout, s’exaspérant en
-cris de douleur, et, alors, c’était comme si des voiles de rêve et
-d’oubli en fussent déchirés.</p>
-
-<p>Alors, à entendre cette flûte gémir, l’impératrice s’écria:</p>
-
-<p>&#8212;Quelle tristesse et quelle langueur dans ces<span class="pagenum"><a id="page_179">{179}</a></span> sons! Les hommes
-d’autrefois ont mis là-dedans tout ce qui a jamais fleuri dans leurs
-cœurs; et c’est pourquoi on perçoit en ces quelques sons toutes les
-amertumes et toutes les félicités imaginables de l’ancienne et de la
-nouvelle humanité, à la fois.</p>
-
-<p>Puis, exprimant presque mes propres pensées tout haut, elle dit encore:</p>
-
-<p>&#8212;L’art, certes, ne créera jamais un chef-d’œuvre plus grand que la
-chanson du berger; l’art n’est que le reflet de la vie intérieure,
-tandis que ces pauvres sanglots de flûte sont la vie profonde elle-même.</p>
-
-<p>Et je poursuivis, à part moi, sa pensée: «Par ces mêmes sons, les faunes
-ont attiré les nymphes, au temps du grand Pan, alors que le sein de la
-nature maternelle et mystérieuse s’ouvrait à une effrayante volupté,&#8212;et
-le berger Kurwenal tira les mêmes sons de son roseau, tant que la voile
-d’Iseult à l’horizon n’eût resplendit.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p class="r">
-Paléocastrizza, le 20 mars.<br>
-</p>
-
-<p>Marché, aujourd’hui, pendant une grande partie de la journée, à travers
-l’île, jusqu’à la côte occidentale où il y a un très vieux monastère, il
-est<span class="pagenum"><a id="page_180">{180}</a></span> bâti presque dans la mer, sur un rocheux et abrupt promontoire, qui
-ne tient à l’île même que par une étroite bande de terre.
-<i>Paléocastrizza</i> (c’est son nom) signifie: <i>Celle</i> (la Vierge) <i>du vieux
-château</i>. Sur une crête de granits, derrière la falaise du couvent et
-dominant celui-ci, se dressent, comme désespérément penchées sur la mer,
-les ruines d’un vieux château fort des despotes byzantins de l’Epire:
-<i>Angelokastron</i> (le château des Angeli). Et ces ruines font l’effet de
-planer dans les airs.</p>
-
-<p>Quand nos yeux les découvrirent, je dis à l’impératrice:</p>
-
-<p>&#8212;Des galeries et des tourelles de ce château, Majesté, d’infortunées
-princesses ont, durant des années, exhalé leurs soupirs par-dessus la
-mer d’occident...</p>
-
-<p>&#8212;M. de Warsberg, au contraire, à l’aspect de ces ruines, rêvait d’un
-<i>château des anges</i>, dit l’impératrice en souriant. Autant de <i>seigneurs
-de la création</i>&#8212;autant de romances...</p>
-
-<p>Et nous voilà rentrés, de nouveau, dans le bois d’oliviers. Dès que l’on
-quitte les grandes routes, on revient toujours sous les oliviers sacrés,
-qui poussent comme il y a des milliers d’années, toujours sur la même
-glèbe aimée, toujours dans le voisinage de la mer haletante. Cheminé
-longtemps,&#8212;une<span class="pagenum"><a id="page_181">{181}</a></span> heure, quatre heures, je ne sais; durant nos
-promenades, je n’ai jamais eu la moindre notion du temps. Il y a un
-charme très indicible à errer ainsi, pendant des heures, dans ce
-demi-jour chaud et frémissant, entre ces troncs d’arbres tordus et comme
-agités par la pensée, sur le gazon parsemé d’innombrables marguerites
-qui se tiennent toutes ensemble, pareilles à des îles de jeunes
-ravissements au milieu de la sombre mer de la vie, où de temps à autre
-de jaunes taches de soleil mettent comme un déchaînement d’allégresse.
-Ce sentiment du voisinage immédiat du soleil, aux regards duquel, même
-se trouvant dans l’ombre la plus frileuse du bois, on ne se dérobe
-jamais complètement, rend heureux. Quelle différence entre cette forêt
-et celle où Dante pénétra, à mi-chemin de la vie!</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Eh quanto a dir qual era è cosa dura</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Questa selva selvaggia aspra e forte,</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Che nel pensier rinnuova la paura!</i><a id="FNanchor_H_8"></a><a href="#Footnote_H_8" class="fnanchor">[H]</a><br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Ici, il n’y avait ni crainte ni peur. Comme en réponse aux vers de
-Dante, des essaims de papillons blancs et jaunes et bleus et couleur de
-feu tour<span class="pagenum"><a id="page_182">{182}</a></span>billonnaient de temps à autre devant nous, d’un coup d’ailes
-muet et effréné, comme dans le vertige d’une trop forte joie, passant
-d’une île de fleurs à une autre île de fleurs, attendus partout avec
-délices, en des abandons d’extase. Et partout des moutons paissant, et
-des bergers, et des femmes qui font la cueillette des olives, troussées
-comme les femmes du temps d’Homère, avec des voiles blancs attachés
-autour de la tête et des cheveux noirs artistement tressés en couronnes;
-elles réunissent, en gros tas, sous les arbres, les olives tombées. Et
-les voilà qui tout d’un coup, tout inopinément, elles commencent à
-chanter toutes en chœur, chacune du pied de l’arbre où elle se trouve;
-et les sons liquides flottent, et ils fondent en ondes, pour ensuite
-déborder en un lac de claire mélodie. Qu’il est vieux ce chant, et
-monotone et triste, comme la première grisaille de l’aube! Mais les
-arbres semblent s’y être habitués depuis le temps du grand Pan, d’alors
-qu’ils l’entendaient de la bouche des nymphes mêmes; et cela évoque
-aussi étrangement les chants liturgiques de l’Eglise grecque, qui, du
-reste, ne sont autre chose que ces vieux et païens Péans à la
-glorification de la source de notre vie. De pareils sons primordiaux
-agissent souvent comme une révélation d’impénétrables<span class="pagenum"><a id="page_183">{183}</a></span> mystères, comme
-s’ils ouvraient un chemin dans les domaines cachés de notre être: je
-devinais cet abîme de la vie, où se rencontrent langueur, tristesse et
-joie, et d’où l’essence de notre nature, traduite en un langage
-intérieur, monte en un chant immortel.</p>
-
-<p>De toutes ces choses, des vagues de félicité s’épandaient sur nous; mais
-elles se brisaient contre SA forme noire. Rien ne saurait égaler en
-désolation la discordance de sa sombre apparition au milieu de ces
-claires et printanières joies. J’ai souvent, en pareil cas, le sentiment
-qu’elle ne voyage si désespérément que pour s’évader de l’atmosphère qui
-l’enserre: sans doute elle croit en céder quelque peu aux choses, et
-recevoir d’elles du parfum et de la lumière, en échange.</p>
-
-<p>Quand les femmes ne chantaient pas, on entendait le sifflement des
-merles et des mésanges résonner par la forêt.</p>
-
-<p>&#8212;Que toutes ces choses, les oiseaux, les femmes et les arbres, sont
-instinctives et libres! dis-je à l’impératrice. Que si ces femmes ou les
-oiseaux chantent, c’est tout un: sans trop savoir pourquoi, les unes et
-les autres le font ainsi, parce qu’il en doit être ainsi, et leur chant
-vient d’une vivante profondeur (de même naissent du sang d’Adonis le<span class="pagenum"><a id="page_184">{184}</a></span>
-crocus et l’anémone)... Ce sont des hérauts qui annoncent une chose
-exquise, et qui, tous, disent la même chose. Alors je crois de plus en
-plus aux contes où les oiseaux parlent si sensément et prédisent aux
-hommes leur destinée.</p>
-
-<p>Et l’impératrice, en réponse, avec, dans ses yeux, la lueur d’un
-sourire:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">&#8212;<i>Hei, Siegfried erschlug nun den schlimmen Zwerg...</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Lustig im Leid sing’ ich von Liebe,</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Wonnig im Weh’ web ich mein Lied,</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Nur Sehnende kennen den Sinn<a id="FNanchor_I_9"></a><a href="#Footnote_I_9" class="fnanchor">[I]</a>...</i><br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>&#8212;Votre Majesté ne croit-Elle pas, dis-je, que le chant est naturel aux
-hommes, comme aux pins de la forêt, et aux vagues de la mer?</p>
-
-<p>&#8212;Quand j’ai entendu la Patti, la Nilsson et la Lucca, j’en ai eu
-l’impression que nous autres, nous avons perdu ce que tous les êtres
-dans le monde possèdent encore. Nous avons désappris de chanter, comme
-on peut aussi désapprendre de sourire.</p>
-
-<p>&#8212;Je le crois aussi, Majesté. Toutes les choses ont l’euphonie en soi,
-comme un élément de leur<span class="pagenum"><a id="page_185">{185}</a></span> nature, et même plus: elle est l’essence de
-leur entité. Mais il y a aussi une intérieure mélodie, Majesté, que
-l’ouïe ne perçoit guère. Ne pourrait-on dire que les lignes du corps
-humain chantent, elles aussi? De tout notre être, le chant monte, comme
-un encens, vers l’âme de soleil éternelle.</p>
-
-<p>&#8212;Mais nous avons perdu la sérénité des lignes. La vie projette de
-sinistres ombres, et, derrière elles, souffle, pérennel, un grand vent
-de détresse.</p>
-
-<p>Je dis:</p>
-
-<p>&#8212;Baudelaire a deviné Votre Majesté, quand il a écrit:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Je hais le mouvement qui déplace les lignes,</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Et jamais je ne ris et jamais je ne pleure.</i><br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>&#8212;Il avait bien raison, répondit-elle. Le rire et les pleurs sont comme
-des cendres, sous lesquelles étouffe le brasier de notre âme...</p>
-
-<p>Soudain, à travers le feuillage tremblant des rameaux d’olivier, nous
-devinâmes une lueur, plus délicieuse encore que l’azur de l’éther ou que
-l’ivresse du soleil dans les arbres: la mer!&#8212;l’autre mer, celle de
-l’occident, que l’on n’aperçoit pas du côté phéacien de l’île, mais dont
-le voisinage est sensible, toujours. Bientôt, sur la hauteur, on l’a
-devant soi, étendue au loin, et vide jusqu’au bout<span class="pagenum"><a id="page_186">{186}</a></span> du ciel, très
-invraisemblablement bleue, plus bleue que le bleu ciel, plus bleue que
-toute idée de bleu, et plus heureuse que toute félicité.</p>
-
-<p>&#8212;Ne parlons pas ici, il nous faut être aux écoutes, dit l’impératrice.</p>
-
-<p>Alors, nous prêtons l’oreille à une sorte de symphonie qui nous baigne,
-et aux doux accords qui, en notre âme, lui répondent.</p>
-
-<p>La mer ici flamboie, comme en un foyer d’incandescence de sa passion,
-pareille à du métal blanc en fusion, mais tout autour de cet aveuglant
-incendie, et plus loin encore, aussi loin que l’œil peut arriver, il y
-a, épandue, inconcevable, cette immense désolation bleue qui recèle en
-soi tant de volupté. Et des rochers, d’en haut, s’écroulent, comme pour
-accomplir un destin tragique, et d’autres blocs de granit se poussent
-dans l’abîme, les uns sur les autres, forment de petites falaises
-sinistres, de rigides mornes de désolation, se précipitent en
-promontoires affolés, étouffent leur sauvage ardeur dans la limpide
-fraîcheur des flots. Tout ici est agité d’un vertige ménadique,
-bouleversé par une rage de désirs sans nom et sans limites. Et une
-lumière de fantasmagorie, rose et dorée, s’entremêle, sur toute
-l’étendue de cette chaotique rive, avec de violentes ombres violettes
-qui gisent, vibrantes,<span class="pagenum"><a id="page_187">{187}</a></span> presque comme des êtres corporels, qui ont une
-attirance mystérieuse; et le lumineux éclat, et les ombres de mystère se
-fondent ensemble en un chant velouté et couleur d’hortensia, en un chant
-d’apothéose.</p>
-
-<p>&#8212;Quel contraste avec l’autre rive! dit l’impératrice; là-bas rien ne
-veut s’éveiller de son assoupissement.</p>
-
-<p>&#8212;Là-bas habitent les bienheureux Phéaciens, dis-je, mais ici Pan est
-chez lui.</p>
-
-<p>&#8212;Et voilà que nous apportons ici une dissonance, nous mesquins,
-dit-elle. Et cependant tout cela appartient à notre âme, ajouta-t-elle,
-et convient à notre esprit: cette mer, toute, immense, silencieuse ou
-passionnée&#8212;mais il est des heures où cette mer même tarit tout à fait.</p>
-
-<p>Entre les rochers sombres d’étroites petites baies s’ouvraient, qui se
-chauffaient au soleil, lumineuses et paisibles. Ici la mer reposait, la
-grande insatiable, celle qui avait rongé ces granits géants, et qui
-caressait maintenant leurs seins de pierre roses; et elle s’insinuait
-dans ces trous de pierre et de sable et se retirait, de nouveau, en
-petites vagues sautillantes qui se retournaient dans chaque coin et
-faisaient des bonds capricieux, qui glissaient partout, baisers sur une
-figure aimée, qui, en un allègre et tendre<span class="pagenum"><a id="page_188">{188}</a></span> gazouillement, se
-chuchotaient des choses inouïes et délicieusement troublantes. Une
-irrésistible et presque douloureuse fascination émanait de ces conques
-mystiques de volupté, sur lesquelles le grand midi couvait. Dans ces
-secrets brasiers, les pierres sombres et roses tombaient toujours de
-nouveau, victimes de leur implacable ennemie et persécutrice. Au fond de
-l’eau, il y avait des assombrissements qui étaient des algues, souples
-cheveux de verdure, qui flottaient, qui se berçaient mollement, et
-fluctuaient, en languides convulsions comme en des rêves de luxure, et
-jouaient avec les rayons du soleil qu’ils avaient saisis. Et le chemin
-descendit vers la grève. Alors nous voilà, au niveau des flots, foulant
-un gravier fin et humide, les ronds galets, chauds et d’une aveuglante
-blancheur, les couches épaisses et argentées de varech desséché. D’ici
-vue, la mer était tout autre: c’était un serein et pur front d’où une
-main aimante avait chassé tout souci et tout désir, et elle respirait
-tout doucement, cette mer de bonheur, et son haleine était la joie
-elle-même. Aussi elle était d’une autre couleur, toute en nacre vert
-clair, et les vagues qui, de temps en temps, essayaient de mouiller nos
-pieds, étaient comme un frais rire d’enfants lutins. Et pas une voile en
-vue&#8212;c’était la mer toute seule, pour soi, avec son haleine.<span class="pagenum"><a id="page_189">{189}</a></span> Soudain
-nous aperçûmes le couvent devant nous, haut perché sur un cap.</p>
-
-<p>Le couvent: un assemblage de vieux petits bâtiments les uns aux autres
-collés, enchevêtrés, sous une couche uniforme de crépi blanc et dominés
-par une coupole à tuiles, toute petite et ronde, une toute petite cour
-pavée, une toute petite église byzantine au fond de celle-ci, et sa
-porte grande ouverte. Deux moines se trouvaient dans la cour. L’un était
-assis sur une corniche de pierre, maçonnée autour du tronc d’un vieil
-olivier; il tenait une écuelle d’argile sur ses genoux et épluchait des
-lentilles. L’autre allait vers la basilique à pas lents et inégaux,
-balançant un balai dans sa main.</p>
-
-<p>Tout autour de la cour, d’autres petits bâtiments s’entassaient,
-échaffaudés les uns sur les autres, des greniers et des granges avec les
-cellules des moines qui s’ouvraient sur une petite galerie de bois
-pourri. Un escalier branlant y conduisait. Et tout cela était si vieux,
-si vieux, si abîmé en soi-même, dans son immense abandon! Mais en cette
-caducité et en cet isolement, aussi, l’éternité de ces choses gisait, et
-par cela même elles donnaient une notion plus intense de la pérennité
-des sentiments, dont elles étaient l’expression, que les plus puissants
-monuments de l’architecture ecclésiastique. L’impératrice<span class="pagenum"><a id="page_190">{190}</a></span> entra dans
-l’église, derrière le moine qui tenait le balai. Tout au fond, il y
-avait une vieille iconostase de bois, dont les dorures étaient toutes
-noircies. Devant les saintes icones rembrunies, dont on ne discernait
-plus que des yeux blancs au milieu des plats d’or des auréoles,
-brûlaient, dans des lampes d’argent suspendues à des chaînes, de petites
-flammes de veilleuses, rouges et vertes, tendrement atténuées et
-rêveuses, clignant, en un cristallin délice, de l’œil et s’affaissant
-sur elles-mêmes, de langueur, pour, de nouveau, se relever en une fluide
-désolation. Cela sentait les cierges de cire de miel, éteints, le vieux
-bois vermoulu, la poussière et la pourriture. Nulle part et jamais l’on
-n’aurait eu si fortement l’impression d’être transporté en arrière dans
-le passé de l’âme. D’une lucarne sous la coupole, un jet de clair et
-vibrant soleil tombait, obliquement, sur une stalle de bois sculpté,
-tout polie par l’usage; et elle ne voulait pas s’évanouir cette gerbe de
-lumière: c’était comme si avec émerveillement elle eût plongé dans les
-mystères d’un monde insoupçonné et incompréhensible. Qu’il était loin ce
-passé qui rayonnait de toutes ces choses, et, pourtant, qu’il était
-présent! L’impératrice alluma de sa main deux petits cierges devant la
-Mère de Dieu. Nos pas retentissaient sur les dalles<span class="pagenum"><a id="page_191">{191}</a></span> comme des pas
-d’intrus. Il semblait que ce bruit tombât du haut de la silencieuse
-coupole. Nous ressortîmes dans la cour. Là aussi, un silence inouï
-pesait, comme si toutes ces choses qui se tenaient autour, immobiles,
-fussent expirées, depuis mille ans, de leur désolation. Soudain, un
-frais souffle de vent vint de la montagne aux ruines, et remplit la cour
-du couvent d’un encens de sauge et de thym. Le moine à l’écuelle de
-lentilles avait disparu de sa corniche. Et voilà justement qu’il
-revenait à notre rencontre avec un autre qui, apparemment, était le
-prieur. Celui-ci offrit à l’impératrice de prendre quelques
-rafraîchissements. Avant même qu’elle n’eût pu répondre, le moine
-s’éloigna, et bientôt, réapparut avec un plateau où il y avait de la
-confiture de coing. Le prieur, cependant, tenait dans ses mains son haut
-bonnet de feutre noir. L’impératrice le pria de se couvrir. Elle lui
-demanda s’il était content ici.</p>
-
-<p>&#8212;Dieu soit loué, dit-il, en caressant sa blanche barbe. Nous vivons
-comme cela vient et comme il plaît à Dieu. Que faut-il de plus à l’homme
-pour louer Dieu. Gloire à <i>Sa Grâce</i>!<a id="FNanchor_J_10"></a><a href="#Footnote_J_10" class="fnanchor">[J]</a></p>
-
-<p>&#8212;Allez-vous souvent en ville?<span class="pagenum"><a id="page_192">{192}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Si fait! ô très splendide Reine. On est bien obligé de se rendre de
-temps en temps à la ville, pour faire des achats. Nous restons des
-hommes, et le corps a froid et a faim. Mais que ferions-nous, nous
-autres, à la ville? Je ne dis pas que cela n’est pas beau là-bas dans le
-<i>grand pays</i>, mais ici il fait bon aussi, et mieux encore.</p>
-
-<p>&#8212;Et je vous dis, répondit l’impératrice, que vous avez choisi la
-meilleure part.</p>
-
-<p>Puis elle goûta aux rafraîchissements et but un verre d’eau, d’un seul
-trait. Sur quoi elle demanda au prieur:</p>
-
-<p>&#8212;Où prenez-vous cette eau? Elle est bien bonne et très fraîche.
-Vient-elle d’une source ou du puits?</p>
-
-<p>&#8212;Elle ne vient pas du puits, Votre Royauté. D’habitude nous buvons de
-l’eau du puits en été, mais aujourd’hui nous en avons justement fait
-chercher à la source, à un quart d’heure d’ici, dans la forêt.</p>
-
-<p>&#8212;Est-ce la seule source aux environs?</p>
-
-<p>&#8212;La seule, Votre Royauté. Elle est tout à fait cachée; on l’entend,
-mais on ne la voit point. Il n’y a que les oiseaux qui viennent y boire.</p>
-
-<p>&#8212;Ne pouvez-vous pas m’indiquer où elle se trouve?<span class="pagenum"><a id="page_193">{193}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Certes, certes. Le frère Basilius accompagnera votre Royauté.</p>
-
-<p>&#8212;J’irai une autre fois, dit l’impératrice, et alors je vous prierai de
-m’y faire conduire. Je dois bien une visite de remerciement à la source,
-puisque son eau était si bonne.</p>
-
-<p>Puis elle tendit au prieur un présent considérable pour son église; il
-le reçut avec des bénédictions. Lui et les deux autres moines
-accompagnèrent l’impératrice jusqu’à la porte. Je me retournai encore
-une fois, et vis les moines sur le seuil de leur silencieuse demeure, au
-moment où, en y rentrant, ils allaient disparaître à nos regards. Alors,
-sur leurs visages, je crus saisir une lueur, et il me sembla que leurs
-traits se contractaient comme si leurs yeux fussent éblouis, bien qu’il
-n’y eût plus là de soleil.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Le soir approchait quand nous revînmes à la maison. La mer, un immense
-ravissement rosé, comme si elle eût été semée de feuilles de roses! Et
-quel enchantement de couleurs sur les montagnes solitaires du lointain!
-En bas, des violettes et de nocturnes iris; aux sommets, un ineffable
-sourire vermeil, tel un parfum en soi-même incan<span class="pagenum"><a id="page_194">{194}</a></span>descent; et, pour fond,
-une autre mer de soie vert pâle, plus lumineuse, plus exquise encore que
-la vraie mer... Dans le bois d’oliviers la lumière déjà se mourait.
-L’heure magique du crépuscule s’affaissait lentement sur les forêts,
-qu’elle enveloppait de ses bleus voiles de fantasmagorie; mais sous les
-faîtes des arbres il faisait nuit, comme au fond de la mer.</p>
-
-<p>&#8212;Ce silence, cette suspension de toute vie, enivrent. Quelque chose en
-nous s’embrase, tandis que tout s’éteint autour de nous, dit
-l’impératrice.</p>
-
-<p>Nous passâmes devant une hutte, située un peu à l’écart d’une petite
-ferme, au milieu de grands arbres dont les troncs noirs se dressaient
-dans l’air comme des fantômes. Une faible lueur tombait d’une porte
-ouverte dans la forêt assombrie. Soudain un cri, un seul cri strident et
-prolongé, trancha l’air,&#8212;un cri qui ne se pouvait comparer à rien, qui
-surpassait toute terreur en épouvante, toute épée en tranchant; et il se
-cassa, mais l’air en vibra. Puis il jaillit de nouveau, et avec lui tout
-un chœur de sons gémissants, tous sur le même ton, longuement soutenus
-et plaintifs,&#8212;et qui soudain, en même temps, s’affaissèrent, se
-déchirèrent en deux, de haut en bas, comme des morceaux de toile et
-s’évanouirent.<span class="pagenum"><a id="page_195">{195}</a></span></p>
-
-<p>C’était une lamentation de plusieurs femmes, et elle venait de la hutte
-éclairée... Une pause&#8212;puis la complainte reprit, de nouveau, plus
-puissante, pour se rompre une fois encore. Cette pause était comme la
-suspension passagère du souffle tempétueux de la mer. Un furibond
-déferlement musical. Le bois entier s’emplissait de ce mugissement, qui
-se heurtait et se brisait contre les troncs des arbres. Et au-dessus de
-ce flot sauvage, mais indiciblement suave, qui montait et baissait comme
-la mer, monotone, avec ses quelques notes toujours les mêmes, s’élevait
-de temps en temps, tel un récif aigu que les vagues parfois recouvrent
-et qui pourtant ne disparaît jamais d’au milieu d’elles, une voix
-unique, cette voix qui à rien ne pouvait se comparer, qui surpassait
-toute terreur en épouvante et toute épée en tranchant; devant elle
-toutes les autres voix cédaient, s’épuisant contre son âpre impétuosité,
-et lorsque, restée seule, telle une âme en peine, elle se déchirait, les
-arbres tous frissonnaient; mais ensuite, de nouveau, les autres voix
-survenaient, en roulant leurs vagues, comme pour se lamenter sur la voix
-unique, solitaire, inaccessible.</p>
-
-<p>&#8212;Qu’est-ce que c’est? Qu’est-ce que c’est? demanda l’impératrice, dès
-que le premier son eût atteint son oreille, sur un ton d’épouvante, et
-d’une<span class="pagenum"><a id="page_196">{196}</a></span> voix que je ne lui connaissais pas. Allez, voyez ce qui est
-arrivé.</p>
-
-<p>En moi aussi, il y eut quelque chose de glacé, subitement. Je m’avançai
-vers la maison jusque dans la traînée de la lumière et jetai un regard
-dans l’intérieur! Une pièce étouffée, avec un fond de ténèbres. En
-avant, sur le sol de terre battue, plusieurs femmes étaient accroupies
-en cercle. Une archaïque ampoule à huile, dont la flamme étouffait dans
-sa propre fumée, jetait sur leurs visages des taches d’une lueur rouge
-sombre, que dévoraient des langues d’ombre avidement dardées, sans
-cesse. Dans le fond, quelque chose de blanc gisait, étendu tout du long
-sur un lit. Une vieille femme, ses cheveux gris en désordre, était
-affaissée au milieu du cercle que formaient les autres femmes, et criait
-de toute la force de ses poumons, se cassant en deux, battant son visage
-contre la terre, lacérant ses joues de ses ongles; dans ce hurlement on
-saisissait des fragments de mots broyés, roulant comme des cailloux...
-Lorsque sa voix atteignait au paroxysme, elle s’interrompait tout à
-coup, comme si elle n’avait aucune raison de crier, et alors, elle
-promenait autour d’elle des regards indifférents. Les autres en
-faisaient autant. On eût dit que d’un abîme qui existerait là, quelque
-part, pour soi-même, ces sons<span class="pagenum"><a id="page_197">{197}</a></span> effroyables montaient, bouillonnaient en
-chacune de ces formes humaines et puis en débordaient... Je revins vers
-l’impératrice et lui dis:</p>
-
-<p>&#8212;Quelqu’un est mort: c’est la plainte mortuaire des Grecs.</p>
-
-<p>Et, comme elle me demandait qui était mort, je lui dis:</p>
-
-<p>&#8212;A ce qu’il me semble, c’est une vieille femme qui gît sur le lit (mais
-j’étais convaincu qu’une mère pleurait son fils mort).</p>
-
-<p>&#8212;Voilà que vous vous trompez, répondit l’impératrice d’une voix toute
-basse (au son de laquelle je m’imaginai, sans avoir besoin de lever les
-yeux sur elle, son visage ravagé par une indicible douleur), ce doit
-être un enfant de cette femme qui crie plus horriblement que toutes les
-autres,&#8212;peut-être son fils. Allez vous informer encore une fois.</p>
-
-<p>Mais elle me rappela aussitôt.</p>
-
-<p>&#8212;Non, ce n’est pas la peine, je sais que c’est son fils... Et nous
-continuâmes notre chemin. Après quelques instants de silence, tout à
-coup elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Pour cette femme, plus rien, plus rien que cela, plus de place en elle
-pour autre chose que ce soit. Maintenant elle épuise toute son âme
-d’autrefois.</p>
-
-<p>Après ces mots tremblants, elle se tut pour toute la soirée. De plus en
-plus nous nous éloignâmes de<span class="pagenum"><a id="page_198">{198}</a></span> ce sinistre océan de souffrance, mais le
-plaintif déferlement continua à nous poursuivre de loin. Maintenant il
-semblait qu’il fût devenu plus faible, comme lassé, et ses coups isolés
-se noyaient l’un dans l’autre. Maintenant aussi un écho s’était élevé
-dans mon âme, et il retentissait plus haut que le mugissement de ces
-lames lointaines... Les arbres, au-dessus, étaient silencieux, pas une
-feuille ne remuait... Soudain les grillons commencèrent à grésillonner,
-d’abord un au loin, ensuite plusieurs près de nous, tous ensemble, voix
-délicates et fines, qui bientôt, résonnèrent dans le silence douces et
-tristes, par centaines, en chœur, comme en une haleine unique,
-inextinguible, reprenant toujours à nouveau. L’ensorcellement était
-rompu. Un souffle d’air délicieusement frais se jeta sur le faîte des
-oliviers; des milliers de voix se firent entendre en des murmures
-mystérieux, et les premières étoiles apparurent, vertes et
-bienheureuses, à travers les voiles de feuillage qui tremblaient.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Nous causions aujourd’hui de l’<i>Anna Karénine</i>, de Tolstoï, dont je
-venais de lire quelques passages à l’impératrice.<span class="pagenum"><a id="page_199">{199}</a></span></p>
-
-<p>Elle me dit:</p>
-
-<p>&#8212;Le bonheur que les hommes cherchent dans la vérité et demandent à la
-vérité, est soumis à des lois tragiques. Nous vivons au bord d’un abîme
-de misère et de douleur, que le mensonge de la morale sociale a creusé.
-C’est l’abîme entre notre état d’aujourd’hui et cet autre, dans lequel
-nous devrions nous trouver. Un abîme reste toujours un abîme. Dès que
-nous voulons le franchir, nous nous y précipitons et nous y fracassons.
-Quand ce gouffre sera une fois rempli de souffrance humaine et de
-cadavres de bonheur, alors on le traversera sans danger.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>De <i>l’île de la mort</i>, nous sommes revenus à la rive du havre hylléen.
-Une eau dormante qui suinte du sol rend ici toute la côte impraticable.
-Le soir argentait les marais qui luisaient à travers des joncs noirs,
-comme derrière de funèbres voiles. Un de ces petits lacs blêmes était
-couvert de nymphées. Nous dûmes contourner sa rive pour prendre pied sur
-un sol ferme. Et alors nous vîmes les nénuphars, qui, l’un après
-l’autre, fermaient leurs calices et plongeaient. Un parfum d’une âpre et
-grisante douceur planait, comme une lourde nuée somno<span class="pagenum"><a id="page_200">{200}</a></span>lente, sur ces
-fleurs qui s’évanouissaient. Au fond du lac, des têtes de roseaux se
-discernaient,&#8212;floraisons rouge sombre.</p>
-
-<p>&#8212;Il faut nous en aller, dit l’impératrice; cette fragrance, ici, donne
-mal à la tête.</p>
-
-<p>&#8212;Les nymphées exhalent leur âme, Majesté, avant de s’abîmer dans
-l’empire de Perséphoné.</p>
-
-<p>&#8212;D’habitude ce sont les âmes qui descendent aux enfers et les corps qui
-restent en arrière, dit l’impératrice. Ici c’est le contraire. Ce sont
-plutôt, je crois, leurs sentiments que les nymphées dispersent à tous
-les vents. Personne ne leur en sait gré; elles ne savent pas encore que
-l’on doit enfermer en soi ses plus intimes mouvements.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Aujourd’hui nous sommes restés longtemps près de la fontaine à l’eau
-jaillissante: un petit canal en conduit l’eau sans bruit vers le cœur
-d’un vieux cyprès. Quant à la fontaine, elle chantait et chantait sans
-trêve, toujours la même plainte inconsciente, telle une joueuse de luth
-ravie, tombée, à ce qu’il me parut, dans le délire de sa propre
-tristesse. Est-ce que la fontaine, en son voisinage, ne chantait plus
-comme auparavant, ou bien cette mélodie directe<span class="pagenum"><a id="page_201">{201}</a></span>ment d’<small>ELLE</small> jaillissait?
-Toutes les choses autour d’elle reconnaissent la suprématie de sa
-personnalité. Ce qui à elle les relie, ce sont les rapports entre ces
-mystères mêmes qui leur sont à toutes familiers et qu’elles partagent
-avec elle.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p class="r">
-Aji Deka.<br>
-</p>
-
-<p>Aujourd’hui, quand nous avions gravi la cime bleue qui de tous côtés si
-mollement retombe, comme les plis d’une robe de soie qui traîne,
-l’après-midi était déjà avancée. Ici des granits solitaires au soleil
-gisaient, balayés par le vent. Des chênes rouvres, noirs et nains, et
-d’autres buissons rabougris se serraient dans les fentes des rochers,
-comme pour s’y accrocher solidement, car des vents furieux soufflent sur
-ce sommet, sans cesse.</p>
-
-<p>&#8212;Comme dans une île, dit l’impératrice, bien qu’on soit sur terre
-ferme. Cette cime n’a certes besoin de rien d’autre que d’elle-même&#8212;ni
-de montagnes, ni de vallées, ni d’hommes; et pourtant elle se rattache à
-tout cela... Mais on peut toujours y arriver, si l’on veut...</p>
-
-<p>&#8212;Que veut dire Votre Majesté?<span class="pagenum"><a id="page_202">{202}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Arriver à faire de soi une île.</p>
-
-<p>&#8212;Il n’y a que le vent, fis-je, à qui la cime ne puisse interdire de
-venir jusqu’à elle.</p>
-
-<p>&#8212;Oh! le vent, je ne voudrais pas m’en priver, si j’étais la cime, ni
-des nuages non plus. Il faudrait que tout l’or du soleil fût mien, et
-les secrets des nuages et de la pluie tiède. Et puis cette lutte, cette
-superbe lutte! Regardez-moi ces pauvres plantes, dit-elle, en me
-montrant les buissons qui, angoissés sous le vent, frissonnaient; voyez
-comme ils se cramponnent et se cachent dans les trous du rocher;
-pourquoi aussi ont-ils voulu grimper si haut? Ils ne sont pas faits pour
-l’air de la montagne. Seule la roche reste ferme et étale sa poitrine...</p>
-
-<p>Tandis qu’elle parlait ainsi, un verset de Salomon me vint à la mémoire,
-que j’avais entendu chanter un jour, merveilleusement, dans un monastère
-grec:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Eveille-toi, vent du nord,</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Et viens, ô vent du sud,</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Souffler sur mon jardin.</i><br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Alors elle m’apparut telle une magicienne dans le jardin mystérieux de
-son âme, appelant, par les harmonies de ses pensées, sur les nuages
-argentés de ses rêves, l’ouragan de ses désirs.<span class="pagenum"><a id="page_203">{203}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Sur ces hauteurs, dit l’impératrice, je m’imagine, dans les clairs de
-lune, les nymphes montant des bas-fonds, pour leurs danses aériennes, et
-les nuages comme spectateurs, couchés en cercle, autour du dôme de la
-montagne, et puis le vent qui souffle et qui les disperse tous, et la
-lune qui rit de toute sa face.</p>
-
-<p>Un instant après, elle dit en souriant:</p>
-
-<p>&#8212;Il y a quelque temps, un ermite habitait ici. Les gens de Corfou
-prétendaient que c’était un fou et qu’il causait avec les abeilles et
-les nuages et qu’il n’avait commerce qu’avec des sorcières. Peut-être
-tenait-il lui-même les gens de Corfou pour des insensés... Mais le vent
-l’a tué, lui aussi&#8212;tout de même.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p class="r">
-Sous le péristyle.<br>
-</p>
-
-<p>Une tiède nuit pleine d’étoiles et d’éblouissements. Au-dessus du cône
-de l’<i>Aja Kyriaki</i> et de sa noire couronne de cyprès, se tenait la
-grande ourse, et, de ses grosses étoiles, une lumière glacée ruisselait
-que l’on sentait distiller jusque dans l’âme. Plus loin, les calmes et
-virginales pléiades tremblaient. A chevelure de Bérénice aussi était
-visible flottant<span class="pagenum"><a id="page_204">{204}</a></span> en un souffle de superterrestre splendeur. Toutes les
-constellations apparaissaient à la surface du ciel avec une clarté et
-une intensité qui étaient presque effrayantes, parce qu’elles
-apportaient la sensation d’une vie lointaine et cachée, pleine
-d’accablantes passions. La grande voie lactée serpentait tranquillement
-entre tous ces astres brillants, et ensuite s’infléchissait vers les
-lointains d’autres cieux: dans ses ondes léthéennes, d’innombrables
-minuscules étoiles nageaient à la rencontre de plus éternels mystères...
-Là! soudain, une étoile s’alluma pour une seconde, d’un éclat blanc et
-cru, démesurément, de sorte que les autres autour d’elle pâlirent. Et il
-y avait des boules rouges, comme enflammées, que leur propre feu
-dévorait. Et des étoiles vertes et bleues voguaient bienheureuses sur
-les célestes flots noirs sans jamais regarder en arrière. Je dis cela à
-l’impératrice, et elle répondit:</p>
-
-<p>&#8212;Et de toutes ces étoiles, il y en a des milliers et des milliers...</p>
-
-<p>Et encore il y avait des étoiles qui ne voulaient pas fermer les yeux,
-bien que leurs paupières tombassent de sommeil, parce qu’elles
-attendaient la lune; et d’autres que les larmes empêchaient de
-distinguer leur chemin, et qui, irrésolues, regardaient de tous côtés.<span class="pagenum"><a id="page_205">{205}</a></span></p>
-
-<p>Et l’impératrice dit encore:</p>
-
-<p>&#8212;Et de toutes ces étoiles, il y en a des milliers et des milliers...</p>
-
-<p>Et il y en avait encore beaucoup, de grosses étoiles superbes, qui
-portaient une couronne de rayons autour de la tête, et que les autres
-n’osaient admirer que de loin; une de ces belles, de couleur vert clair,
-était suivie de près d’une autre, toute petite, bleu foncé,
-infatigablement, pas à pas, sans que celle-là se retournât. Et il y en
-avait qui étaient si abandonnées au milieu d’une grosse tache sombre du
-ciel, et elles étaient de toutes les plus tristes. Et l’impératrice dit:</p>
-
-<p>&#8212;De ces étoiles aussi, il doit y en avoir des milliers et des milliers.</p>
-
-<p>Et l’on entendait la mer qui bruissait tout bas, de même que l’haleine
-d’une dormeuse. Les cyprès de la terrasse se détachaient du ciel, comme
-des larmes noires tombant sans trêve; et ils exhalaient un âpre et
-balsamique parfum. De la montagne aussi, violentes, les essences des
-fleurs sauvages arrivaient, évoquant les teintes exquises de leurs
-corolles... La lumière bleue des lampes antiques à tritons ruisselait le
-long des fûts des colonnes, s’enroulait autour des doigts d’une muse qui
-levait la main, se posait sur un pli de voile d’une autre qui,<span class="pagenum"><a id="page_206">{206}</a></span>
-invisible, se tenait dans l’ombre, et baisait Apollon au front;
-d’ailleurs, il s’en répandait plus de ténèbres que de clarté.
-L’impératrice allait et venait sous le péristyle, et elle était
-l’incarnation de cette beauté presque transcendantale qui, ici,
-apparaissait à la surface de la vie. Ce soir, je lus encore quelques
-pages de <i>Peer Gynt</i>: la mort d’<i>Asa</i>.</p>
-
-<p>Quand j’arrête les regards de mon âme sur ce qu’en de telles heures je
-vécus, je me sens comme ébloui.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Un coup d’œil <small>LUI</small> suffit pour savoir quelque chose. On peut ensuite lui
-dire tout ce que l’on veut, rien ne change son premier jugement. Nous
-parlions d’une personne dont elle mettait en doute le dévouement, et que
-je voulais défendre. Elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;On ne peut m’influencer ni en bien ni en mal, car j’abandonne tout à
-mes voix intérieures et à ma destinée.</p>
-
-<p>Plus tard, elle ajouta:</p>
-
-<p>&#8212;N’avez-vous pas remarqué que j’en sais plus sur vous que vous-même? Au
-premier regard, je sais ce que valent les hommes. On pourrait venir me
-dire de quelqu’un qu’il est un Dante et m’exhiber sa<span class="pagenum"><a id="page_207">{207}</a></span> <i>Divine Comédie</i>,
-je ne le croirais pas, si je ne m’étais pas rendu compte qu’il pût être
-tel. Mais il y a aussi des hommes qui sont magnifiques et prodigieux
-comme des montagnes, et devant lesquels on passe sans les comprendre,
-comme devant les montagnes.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Comme nous traversions une prairie, aujourd’hui, l’impératrice dit:</p>
-
-<p>&#8212;Avez-vous déjà réfléchi à tout ce qui est l’œuvre des herbes? Les
-fleurs rêvent dans leurs bras leur rêve éphémère; les nymphes et les
-elfes de Shakespeare dansent parmi elles; les pâtres étouffent les
-sanglots de leurs flûtes dans leur duvet; les ruisseaux pour elles
-chantent leurs chants, et les troupeaux qui paissent y répandent leur
-repos; les papillons les surprennent de l’ombre de leurs ailes, et les
-abeilles sur leurs brins se bercent jusqu’à s’en assoupir. Voilà l’œuvre
-et la vie des herbages.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Aujourd’hui, tout d’un coup, nous nous sommes trouvés au milieu d’un
-groupe d’amandiers, qui, esseulés, faisaient comme une île blanche:<span class="pagenum"><a id="page_208">{208}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Un berceau, dit l’impératrice, où l’on pourrait renaître, si cela en
-valait la peine.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>&#8212;Comme les nuages se précipitent avec rage après le soleil, s’est-<small>ELLE</small>
-écriée aujourd’hui, pendant le soleil couchant. On dirait des sorcières
-qui poursuivent une jeune fille aux cheveux d’or.</p>
-
-<p>Puis elle ajouta:</p>
-
-<p>&#8212;Les passions du ciel, que nous contemplons tous les jours, nous font
-oublier nos propres soucis.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Hier, comme nous avions gravi le sommet de l’<i>Aja Kyriaki</i>,
-l’impératrice dit:</p>
-
-<p>&#8212;Voyez, maintenant nous sommes plus pauvres d’un désir, et certainement
-plus riches de dix autres. C’est comme chez les hommes: pour un mort,
-dix nouveau-nés. Chaque fois qu’un vœu meurt en nous, il meurt une
-parcelle de notre être intime, et nous naissons à de nouveaux vœux,
-comme l’humanité à de nouvelles souffrances. Mais nous ne cesserons
-jamais de désirer ni de souffrir.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_209">{209}</a></span></p><hr style="width: 15%;">
-
-<p><span class="smcap">Elle</span> voudrait grimper sur chaque montagne qu’elle voit.</p>
-
-<p>&#8212;Il y a si peu d’endroits sur la terre, me disait-elle aujourd’hui, qui
-ne soient pas foulés par les hommes, et qui aient conservé ainsi, pur de
-profanation, leur caractère primitif. Je compte parmi ceux-ci les
-sommets des montagnes&#8212;je ne veux pas précisément dire les Alpes
-suisses: il n’est pas du tout nécessaire de ne gravir guère qu’une
-montagne des Alpes. Les collines suffisent; elles sont toujours des îles
-de solitude; elles ont même plus à nous dire, parce que les rapports
-entre elles et nous sont moins troublés. Et l’on sent tout de suite la
-différence. Sur les cimes les plus élevées et les plus solitaires des
-montagnes, je puis respirer, plus librement respirer, là où d’autres se
-sentiraient perdus. Ce n’est donc pas pour suivre un traitement que je
-vais à la montagne. Vous, par contre, vous devez, peut-être de mauvais
-gré, supporter ce traitement. Et il y a chez moi quelque autre chose
-encore: le plaisir physique de grimper; je le tiens, sans doute, des
-chèvres dont j’aime tant à boire le lait. Je ne m’inquiète pas, comme
-les touristes, du nombre de mètres que je gravis; je veux seulement
-monter. Monter est plus attirant que tout faîte que l’on atteint. Pour
-moi, une cime n’est<span class="pagenum"><a id="page_210">{210}</a></span> pas un but, mais un obstacle, comme dans la course
-à cheval.</p>
-
-<p>Plus tard, elle ajouta:</p>
-
-<p>&#8212;N’est-ce pas curieux? Quand je me trouve en Suisse, je n’ai aucun
-désir des montagnes, peut-être parce que tout le monde en éprouve.
-Alors, je préfère flâner dans les villes, à Genève surtout. Genève,
-c’est mon séjour de prédilection, parce que je m’y sens tout à fait
-perdue, au milieu des cosmopolites; cela donne l’illusion de la vraie
-condition des êtres.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Les merveilles du crépuscule commençaient à se déployer. Le ciel du
-couchant brasillait en un rouge infernal; les montagnes d’Albanie: une
-immensité de rêves vermeils; et le soir tombait comme un chant lointain
-et désolé sur l’abandon de la mer. Nous descendîmes sur la grève, pour
-participer à sa solitude. O l’éclat de perles en pure perte!&#8212;les
-longues pâleurs que personne ne voit!</p>
-
-<p>&#8212;Voyez, me dit l’impératrice, en me désignant deux gros nuages blancs,
-qui s’étaient abattus là-haut sur le sommet d’une montagne et qui
-maintenant descendaient lentement vers la mer,&#8212;ces<span class="pagenum"><a id="page_211">{211}</a></span> nuages sont comme
-nous; ils vont aussi à la mer, pour s’y reposer de leur existence. La
-mer est comme une mère, sur le sein de laquelle on oublie tout.</p>
-
-<p>Pendant qu’elle parlait ainsi, les nuages s’abaissaient de plus en plus
-sur le miroir des eaux. Et le soir, cependant, les avait jonchés de
-roses.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>O la pâle lune angoissée, qui s’attarde hésitante au-dessus de la crête
-des montagnes! Nous nous promenions par le péristyle, tandis que, devant
-chaque colonne, les Muses, le regard tourné vers le jardin, se
-dressaient, pâles et attentives, dans un demi-jour mourant, chacune
-d’elles exprimant par son geste cristallisé un côté particulier de
-l’universelle beauté. Nous parlions de choses qui n’avaient aucun
-rapport avec cela, mais nos paroles n’étaient, à ce que je crois, que
-des voiles dont nous affublions d’inestimables trésors.</p>
-
-<p>Aujourd’hui j’ai lu à l’impératrice <i>Peer Gynt</i>, et d’abord le couplet
-de <i>Solweig</i>:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Maintenant tout est prêt pour la Pentecôte,</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Cher garçon, toujours loin,&#8212;</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Quand viendras-tu?</i><span class="pagenum"><a id="page_212">{212}</a></span><br></span>
-<span class="i0"><span class="dtts">. . . . . .</span><br></span>
-<span class="i0"><i>Je veux attendre, attendre,</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Si long que ce soit encore.</i><br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Alors elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Pourquoi l’attendre? Peut-être, n’était-il pas celui qu’elle devait
-aimer et pour qui elle était née. On se trompe si souvent dans ses
-jeunes années, et l’on veut faire soi-même sa destinée! Il se peut bien
-que le véritable élu l’attendait, lui aussi?...</p>
-
-<p class="c">
-LES PELOTONS<br>
-<br>
-(roulant aux pieds de Peer Gynt).<br>
-</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Nous sommes des pensées,</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Tu devais nous penser...</i><br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p class="c">
-PEER GYNT<br>
-<br>
-(il les repousse du pied).<br>
-</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>J’ai abandonné ma vie à une seule.</i><br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>L’impératrice:</p>
-
-<p>&#8212;On ne doit pas abandonner sa vie à personne, mais la vivre en tout et
-rouler avec tout.</p>
-
-<p class="c">
-FEUILLES SÈCHES<br>
-<br>
-(que le vent emporte en tourbillon).<br>
-</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Nous sommes un mot,</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Tu devrais le dire:</i><span class="pagenum"><a id="page_213">{213}</a></span><br></span>
-<span class="i0"><i>Desséchées sans trêve, nous dûmes dépérir,</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Nous ne sommes devenues ni couronnes</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Ni protectrices de fruits...</i><br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>L’impératrice:</p>
-
-<p>&#8212;Les feuilles sont quelque chose d’accessoire, des désirs morts oubliés
-et inaccomplis, tandis que les fruits sont le but direct de la création
-atteint. Homère a raison, quand il compare les hommes qui combattent
-autour des héros aux feuilles de la forêt. Ils ne sont là que pour
-végéter à côté des sublimes:</p>
-
-<p class="c">
-LES ÉPIS BRISÉS<br>
-</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Nous sommes les travaux,</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Tu devrais les exercer.</i><br></span>
-<span class="i0"><i>C’en est fait de la force.</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Tu n’as pas voulu aimer.</i><br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>L’impératrice dit:</p>
-
-<p>&#8212;Plus magnifique que tout fait est l’inarrivé. L’inarrivé est l’état
-permanent de la vérité dans le paradis de la durée éternelle, tandis que
-le fait en est le bannissement dans l’instabilité... Et, pour ce qui
-concerne l’amour,&#8212;il a une amère ennemie, et c’est l’Ironie.<span class="pagenum"><a id="page_214">{214}</a></span></p>
-
-<p class="c">
-GOUTTES DE ROSÉE<br>
-<br>
-(tombant des branches).<br>
-</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Nous sommes les larmes,</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Tu devais les pleurer.</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Nous pouvions réunir</i><br></span>
-<span class="i0"><i>La haine et le désir...</i><br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>&#8212;Cette fois encore, il a tort, dit l’impératrice; je le sais par
-expérience: on ne peut pleurer les vraies larmes, et celles que l’on
-pleure coulent toutes en vain.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p><span class="smcap">Elle</span> se tenait près de la fontaine, et prêtait l’oreille à l’eau, qui
-murmurait, sans trêve ni fin. Le vent de la mer bruissait à travers les
-frémissants cyprès, qui gémissaient mélodieusement comme des harpes
-éoliennes&#8212;nostalgies sans souvenir. Au haut du ciel, les douces
-Pléiades vibraient; et elles montaient, rapides, à travers le nocturne
-éther,&#8212;et le temps s’écroulait, dans l’abîme, à jamais. Soudain elle
-dit:</p>
-
-<p>&#8212;Savez-vous pourquoi j’aime tant à voyager incognito? Parce que je
-voudrais être comme la Terre et la Mer. Les noms que leur donnent les
-hommes ne valent que pour les hommes mêmes;<span class="pagenum"><a id="page_215">{215}</a></span> elles n’en gardent pas
-moins leur anonymat, et là où elles sont le plus libres et le plus
-solitaires, là les hommes n’atteignent pas avec leurs nomenclatures.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Je pense à une sentence de Ruskin: <i>Les plus sublimes œuvres d’art
-représentent des hommes et des femmes au repos, des nuages et des
-montagnes dans l’apaisement, des hommes et des femmes noblement modelés,
-des montagnes et des nuages magnifiquement beaux.</i>» Oh! quelle vérité
-dans ces mots! Ici, auprès d’<small>ELLE</small>, je saisis cette vérité tout entière.
-Tout est là devant moi, et <i>est, est, est</i>, parce que ce <i>fut</i>, parce
-que ce <i>sera</i>. Et, maintenant, je sais aussi ce qu’en elle je retrouve
-de ces montagnes, et de ces prés, et de ces arbres, et de ces nuages, ce
-qui fait d’elle une synthèse des physionomies particulières de ces êtres
-éternels: c’est le grand apaisement qui est en elle, et qui de ses
-lignes émane, comme en rayons sonores de suave harmonie.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_216">{216}</a></span></p><hr style="width: 15%;">
-
-<p class="r">
-Excursion à Lakonès.<br>
-</p>
-
-<p>Aujourd’hui, refait la splendide route de Paléocastrizza. Nous passâmes
-devant le couvent, puis gravîmes la côte escarpée qui derrière lui se
-dresse, et le domine. Là-haut, sur le versant de la roche que voilent
-des oliviers et des cyprès, nous aperçûmes le village de Lakonès, tel un
-collier de perles blanches. Derrière, des rochers montent encore, cachés
-sous des fleurs jaunes et lilas, mais les cimes sont nues et rondes et
-lisses comme de jeunes seins. Le village de Lakonès lui-même se compose
-de petites huttes misérables, badigeonnées à la chaux, qui pendent des
-rochers, en nids d’oiseaux, collés les uns aux autres. Sur les toits
-plats, des œillets et des géraniums mettent leur flamme fleurie, des
-femmes belles et mélancoliques sont accroupies devant les portes de
-leurs aériennes demeures; quelques porcs gras se chauffent au soleil,
-dans les ruelles, et des chiens se précipitent vers nous et aboient avec
-rage.</p>
-
-<p>&#8212;«Ils ne font pas de mal! arrière! ici! <i>Feu!</i> <i>Amour!</i> honte sur
-vous!»&#8212;et les chiens sont chassés dans les maisons par des femmes aux
-yeux languides et qui sourient avec bienveillance, femmes aux vêtements
-blancs, aux blancs mouchoirs de<span class="pagenum"><a id="page_217">{217}</a></span> tête, aux cheveux artistement tressés
-en couronnes. Toutes tiennent une quenouille à la main, comme les
-suivantes de la reine Arété. Puis les hommes sortent à leur tour de
-leurs pressoirs à huile, et ôtent leurs chapeaux de paille ronds,
-reconnaissant l’impératrice; et tous, et toutes ils la poursuivent de
-brillants regards d’admiration et de leurs bénédictions:</p>
-
-<p>&#8212;«Ora kali vasilissa! Aï sto kalo! (Bonjour à toi, ô Reine! Va au
-bonheur!)»</p>
-
-<p>Et l’impératrice, courbant, avec une grâce de cygne, la tête, pour un
-salut, glisse devant eux et disparaît dans la claire obscurité de <small>SES</small>
-forêts.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Chaque fois que nous atteignons le but d’une de nos promenades,&#8212;et
-c’est généralement la crête des montagnes d’où l’on a vue sur les deux
-mers à la fois,&#8212;alors, c’est vraiment comme si elle faisait une entrée
-triomphale dans son royaume, comme si elle devenait, pour la première
-fois, <i>impératrice</i> sur soi-même; alors c’est comme si elle portait,
-elle, chagrinée et funèbre en son deuil, des vêtements radieux. Elle
-devient la jeunesse et la vie même. Comme Mélusine dans sa silencieuse
-pis<span class="pagenum"><a id="page_218">{218}</a></span>cine sylvestre, loin des regards des profanes, elle manifeste sa
-forme véritable et vit sa propre vie...</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Rencontré aujourd’hui, sur le chemin qui va du château à la baie de
-Benizze, un ingénieur italien, qui était chargé de quelques réparations
-à l’Achilleion et que l’impératrice connaissait déjà avant. Elle
-m’ordonna de l’aborder et de lui dire en italien qu’il avait bonne mine,
-qu’il avait engraissé, et que l’air du pays semblait lui faire du bien.
-Je demandai:</p>
-
-<p>&#8212;Votre Majesté ne parle-t-Elle pas l’italien? Votre Majesté est
-pourtant la Reine de Venise.</p>
-
-<p>&#8212;Ah! oui, par exemple, il y a longtemps de cela, répondit-elle, en
-riant amusée, avec un geste dans le vague. L’empereur s’exprime encore
-très bien en italien: c’est tout ce qui nous est resté de notre
-royaume,&#8212;plus qu’il ne nous en faut. Il a bien fallu que, moi aussi,
-j’apprisse la langue du <i>si</i>, mais je n’ai jamais pu me familiariser
-avec elle. D’ailleurs toute ma peine eût été en pure perte.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_219">{219}</a></span></p><hr style="width: 15%;">
-
-<p>A la clarté de la lune mystique, nous avons, une fois encore, fait le
-pèlerinage du temple de Heine. Les oliviers au-dessus de nos têtes
-palpitaient, les étoiles s’effaçaient noyées dans des brumes de rêve.
-L’impératrice, pendant quelques instants, se tint muette devant le cher
-marbre lassé et nostalgique qui représente le poète,&#8212;et nous revînmes
-sans plus parler.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>De la nuit tiède, déployée vaporeusement, tel un voile torpide, sur le
-feuillage des arbres et sur les buissons à nos pieds. Les Muses toutes
-scintillaient: sous la ruisselante clarté, on eût dit qu’elles
-bougeaient. Dans le lointain des jardins brillaient les nymphes
-blanches. La blanche lune, la lune enamourée se tenait, vibrante, au
-haut du ciel.</p>
-
-<p>&#8212;Quel calme, Majesté! La lune ne peut en détourner ses yeux!</p>
-
-<p>&#8212;Il ne faut pas parler, dit-elle, tout est si silencieux afin
-qu’<i>Endymion</i> ne s’éveille point.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p><span class="smcap">Elle</span> est la plus esseulée de toutes les esseulées. Il ne faut pas
-prendre cela uniquement au sens sym<span class="pagenum"><a id="page_220">{220}</a></span>bolique. De temps à autre, et par
-certains intervalles périodiques, c’est une nécessité, pour elle presque
-une fonction vitale, de s’isoler même extérieurement. Elle a le presque
-douloureux désir d’être seule, et de rêver face à face avec les forces
-secrètes de son âme. Alors elle s’en va en des oasis de solitude, où
-personne n’a d’accès. Dès cinq heures du matin, elle parcourt les
-jardins du <i>château d’Achille</i>; tout dort, elle seule veille et vague
-par les limpides tranquillités qui l’entourent... Hier, je me suis levé
-au petit jour, et me suis rendu&#8212;sans trop savoir pourquoi&#8212;par
-l’<i>escalier des dieux</i>, sur la <i>terrasse d’Hermès</i>. Un blanchâtre reflet
-à l’est surgissait, derrière les croupes noires des montagnes, dont les
-bases immergeaient dans les ténèbres de leurs propres ombres. De la mer
-(on la devinait, plus qu’on ne la voyait, en une immense pâleur noyée)
-montaient les humides fraîcheurs matinales. Au ciel, presque toutes les
-étoiles s’étaient éteintes; une seule, d’une terrifiante grandeur et
-magnificence, flambait au zénith: Sirius, semblable plutôt à un petit
-soleil tout blanc, qui s’enflait en clarté et puis s’affaissait sur
-soi-même. Au-dessous de l’astre, se dressait, dans la palpitante et
-glaciale pénombre, la silhouette d’un grand cyprès noir, dont le faîte,
-sous un souffle de brise que l’on ne sentait ni n’entendait,<span class="pagenum"><a id="page_221">{221}</a></span> légèrement
-se balançait... Soudain <small>ELLE</small> m’apparut, glissant comme une ombre furtive
-entre les colonnes du blanc palais. Je fus extrêmement surpris de la
-trouver là à cette heure, et je voulus me retirer; mais elle s’approcha,
-rapide, pareille à un ange noir qui aurait à défendre un paradis, et me
-dit:</p>
-
-<p>&#8212;Je suis toujours ici avant le lever du soleil, pour voir comme tout
-s’éveille. Il ne faudra jamais plus venir ici à cette heure; c’est le
-seul moment où je sois tout à fait seule.</p>
-
-<p>Je m’éloignai en silence; j’étais effaré et comme perdu dans un rêve:
-c’était comme si j’avais vécu le conte de Mélusine.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Aujourd’hui encore nous avons été sur l’<i>Aja-Kyriaki</i>.</p>
-
-<p>&#8212;C’est ici seulement que je me plais tout à fait, dit l’impératrice.
-Ici je pourrais même renier mon principe et rester attachée pour
-toujours à cette motte de terre.&#8212;La mer, aujourd’hui, est comme un lac,
-dit-elle au bout d’un instant, et elle sourit. Je me sens si bien chez
-moi ici que je ne puis m’empêcher de penser au lac de Starnberg et à
-Possenhofen.</p>
-
-<p>Je me dis: «Voilà qu’un souvenir d’enfance a fait<span class="pagenum"><a id="page_222">{222}</a></span> sourire son âme.» Il
-était poignant de penser que celle qui habitait maintenant les sombres
-halles de la compréhension, là où la créature humaine, à vrai dire, est
-à sa fin, avait été, elle aussi, jadis, une enfant, et avait joué avec
-ses sœurs sur la chère rive verdoyante de ce lac qui exerçait sur elle
-et sur toute sa race une tragique fascination. «En vérité elle n’a
-jamais cessé d’être ce qu’elle était, pensai-je à part moi; de son lac
-elle a, de même que ses sœurs, reçu ce pressentiment de périr noyée.
-Puis, avec les années, de ce lac, pour elle, la mer s’est déployée.»</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Nouvelle promenade sur la grève.</p>
-
-<p><span class="smcap">Elle</span> dit:</p>
-
-<p>&#8212;La mer est mon confesseur, auquel je dois recourir tous les jours.
-Elle me rend la jeunesse, parce qu’elle enlève de moi tout ce qui est
-étranger et me donne ses pensées&#8212;seule jeunesse immortelle. La mer
-elle-même ne peut mourir, et c’est pourquoi elle rajeunit tout autour
-d’elle. D’elle me vient toute sagesse. A Gödöllö aussi il y a un arbre
-qui est le meilleur ami que j’aie dans ce monde. Chaque fois que
-j’arrive là-bas, et avant de repartir, je vais le trouver, et nous nous
-regardons quelques<span class="pagenum"><a id="page_223">{223}</a></span> minutes en silence: il est le confident de ma vie;
-il sait tout ce qui est en moi, et tout ce qui arrive dans l’intervalle
-de mes visites, tandis que nous sommes séparés; et il ne le dira à
-personne.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Voyez,&#8212;dit l’impératrice au bout d’un instant, avec un geste harmonieux
-vers l’horizon des petites îles bienheureuses qui nageaient sur des eaux
-dorées:&#8212;où une île creuse son sein en baie, là toutes les tristesses du
-monde s’abîment délicieusement.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Aujourd’hui, nous sommes restés longtemps à contempler la bruyante mer
-de tempête, magnifique et mystérieuse, et nous nous sommes tus tout le
-temps, assis sur la grève, tandis que la mer, seule, s’écriait; elle
-clamait, éperdue, pour nous, taciturnes. Et nous savions que notre
-silence, que notre repos exprimaient cette même chose qui faisait rugir
-la mer, si effroyablement.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_224">{224}</a></span></p><hr style="width: 15%;">
-
-<p>Plus je reste auprès d’elle, plus se fait forte en moi la pensée que son
-existence vacille entre deux mondes. Quand nous errons, pendant des
-heures, sur la grève homérique, elle glissant, le long du clair rivage
-de la vie, telle une ombre ayant pris corps, et que les vagues
-éternelles nous assaillent de leurs clameurs, alors j’ai le sentiment
-qu’elle incarne quelque chose qui gît entre la mort et la vie, ou dans
-l’une et l’autre à la fois. Elle-même, dans la solennelle allocution que
-la mer tient aux sables, ne distingue jamais qu’une seule chose:
-c’est-à-dire que des forces et des puissances plus impérissables que
-celles que nous connaissons sur cette île de la vie nous revendiquent
-pour elles.</p>
-
-<p>&#8212;La mer veut me posséder toujours; elle sait que je lui appartiens, me
-dit-elle presque chaque fois que nous allons à la mer.</p>
-
-<p>Aussi, je ne puis m’imaginer non plus, qu’elle puisse sortir de la vie
-de la façon commune, puisqu’elle ne relève pas de la vie réelle et
-vulgaire. L’atmosphère où elle vit est autre que celle où nous
-respirons. De notre point de vue, sa vie est vraiment un non-vivre: l’on
-pourrait dire qu’elle se trouve, en tant même que créature vivante, dans
-un état qui exclut la vie. Ce mystère qui l’environne, qui fait d’elle
-une énigme pour les gens, est pour elle une<span class="pagenum"><a id="page_225">{225}</a></span> source d’évidences; et elle
-s’y enveloppe, elle s’en revêt d’une gaîne ou d’une armure, pour
-préserver son essence psychique de toute volatilisation et de tout
-préjudice par les rapports extérieurs avec les hommes.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Nous passâmes devant une pente de roche granitique aux couleurs de
-scorie très éclatantes, qui se dressait, telle une ogresse pétrifiée,
-au-dessus de la plaine boisée. En quelles courbes de délicieuse mollesse
-la beauté infléchissait cette pierre rigide et ardente! Longuement
-épandues, les boucles dorées d’un genêt, jaune fulgurant, couvraient la
-tête du roc, tandis que de larges veines bleues couraient, enchevêtrées,
-sur son front rouge de sanguine. L’impératrice dit:</p>
-
-<p>&#8212;Voyez les pensées du rocher; même en leur raideur, elles lui prêtent
-de la beauté; car elles sont le rocher lui-même, et non pas quelque
-chose d’étranger à lui.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Dans le calme frais du soir, nous traversâmes la forêt, puis nous
-gravîmes une pente rocheuse, que<span class="pagenum"><a id="page_226">{226}</a></span> tapissaient des buissons de lentisques
-et de thym en fleurs. Les âpres parfums de la solitude planaient
-lentement sur ce coteau, dont aucun bruit ne troublait la désolation.
-Des lézards glissaient sur les petits sentiers qui s’ouvraient entre les
-broussailles, et des oiseaux, aussi, sautillaient dans ces dédales de
-tristesse ou voletaient d’une branchette à l’autre, d’une pierre à
-l’autre, sans gazouiller. Quelque chose d’accablant se posait sur la
-poitrine, et l’impératrice dit:</p>
-
-<p>&#8212;Quelque âme souffre en cet instant.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>&#8212;Nos sentiments intimes, dit dernièrement l’impératrice, sont plus
-précieux que tous les titres et toutes les dignités, guenilles bariolées
-dont on s’affuble et par lesquelles on croit cacher des nudités. Notre
-nature, nullement, n’en est changée. Ce qui a de la valeur en nous, nous
-l’apportons dans la vie de nos antérieures existences spirituelles. Mais
-les gens ne veulent pas comprendre, sans quoi chacun se lèverait et
-s’encourrait, sans se préoccuper de qui que ce soit, sans regarder même
-derrière soi.</p>
-
-<p>C’est curieux, fit-elle après un temps: où les hommes parviennent, tout,
-fatalement, est dévasté.<span class="pagenum"><a id="page_227">{227}</a></span> Les hommes font toujours du tort aux choses;
-là seulement où les choses existent pour soi, elles conservent leur
-éternelle beauté. C’est pourquoi je ne fais pas montrer aux gens mon
-château. Au bout de quelques mois, il n’en resterait pas une pierre
-debout; ils écrivent partout leur nom, comme pour imprimer sur les
-pierres mêmes le sceau de leur néant, pour les entraîner dans leur
-propre ruine. Voyez, il n’y a de ruines que là où il y eut des villes;
-dans les villes, les arbres aussi s’étiolent. Mais les cimes des
-montagnes sont comme Dieu les a créées.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Nous parlâmes aujourd’hui des systèmes philosophiques modernes, surtout
-de Nietzsche, dont <small>ELLE</small> n’avait rien lu, ni même jamais entendu parler.
-Elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Nous sommes une dérisoire parcelle de ce monde, pourquoi voulons-nous
-tout savoir et nous creusons-nous la tête? Croyez-vous que les oliviers
-se demandent pourquoi les coquelicots sont rouges ou pourquoi les nuages
-resplendissent le soir? Ces rochers ne se font aucune idée non plus de
-la météorologie. Toutes ces choses vivent à une profondeur<span class="pagenum"><a id="page_228">{228}</a></span> où il n’y a
-plus de secrets,&#8212;parce qu’elles vivent les unes avec les autres et les
-unes dans les autres; nous seuls, nous sommes placés en dehors du monde;
-nous avons rompu tous les ponts et tous les liens. Le vrai <i>superhomme</i>
-serait celui qui oublierait qu’il est un homme. Notre esprit et notre
-raison devraient nous rendre ce sens du monde que les autres êtres, en
-leur inconscience, possèdent.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p><span class="smcap">Elle</span> est l’esseulée de toutes les esseulées; car elle s’appartient tout
-entière.</p>
-
-<p>&#8212;Les gens ne savent pas comment s’y prendre avec moi, disait-elle hier,
-parce que je ne me conforme à aucune de leurs traditions ni de leurs
-idées depuis longtemps consacrées. Ils ne veulent pas que l’on
-bouleverse leurs tiroirs. Ainsi je m’appartiens tout entière. Dans mes
-promenades, je suis peu exposée au péril de rencontrer des hommes
-civilisés; car ils ne me suivent pas dans les déserts; ils ont bien
-mieux à faire! Alors, ce sont mes longues solitudes qui me font
-reconnaître que l’on sent surtout la lourdeur de son existence quand on
-est en contact avec les hommes. La mer et les arbres enlèvent de nous
-tout ce qui est terrestre. Nous devenons nous-<span class="pagenum"><a id="page_229">{229}</a></span>mêmes un des êtres sans
-nombre. Par contre, tout commerce avec la société humaine nous fait
-dévier dans cette ascension, aiguise la sensation de notre
-individualité, ce qui fait toujours, et par-dessus tout, souffrir. Mais
-il y a des hommes qui me sont aussi agréables que les arbres ou la mer,
-parce qu’ils sont comme les arbres et comme la mer. Ce sont les
-pêcheurs, les paysans et les fous de village, gens qui se meuvent peu
-parmi la foule des hommes et commercent beaucoup avec les choses
-pérennelles. Ils me donnent plus que je ne pourrais, certes, jamais leur
-donner comme impératrice. C’est pourquoi je les quitte toujours avec une
-grande gratitude: ils me délivrent de quelque chose d’étranger et
-d’angoissant, qui s’accroche à moi et m’oppresse.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p class="r">
-Benizze, dimanche 27 mars.<br>
-</p>
-
-<p>Aujourd’hui, de bonne heure, nous avons traversé le village. Cela
-sentait les jeunes herbes et les violettes&#8212;d’innombrables violettes. La
-mer reposait sereine en une très indicible joie de dimanche, lumineuse
-et extatique. La vieille petite église, au gris clocher vénitien, était
-ouverte, et remplie de dévots accourus à la grand’-messe, qui
-débordaient<span class="pagenum"><a id="page_230">{230}</a></span> jusque dans la rue. Les femmes toutes endimanchées, aux
-mouchoirs de tête blancs comme la neige, avec des rubans neufs, rouge de
-feu, entrelacés dans les couronnes de cheveux, et, aux oreilles, de
-longs pendants en or; les hommes avec des chemises fraîchement lavées,
-des culottes bleues, et d’homériques cnémides de laine blanche.</p>
-
-<p>De la porte de l’église, béante et ténébreuse, une bleuâtre fumée
-d’encens s’épanchait en lourdes vagues de parfum sombre que le souffle
-du printemps portait lentement vers la campagne et, par-dessus la mer,
-au large: double haleine, enivrante, de deux mondes différents dont la
-réunion symbolisait la vie profonde.</p>
-
-<p>Et puis, clairement, jusqu’à nous, retentirent les chants de la liturgie
-grecque, se traînant en une paresse désolée, l’on eût dit des ombres,
-sur ce clair paysage. Ces sons, spontanément, surgissaient de
-l’obscurité, gravissaient à pas lents et lassés une hauteur,
-s’attardaient quelques secondes sur le faîte, irrésolus ou appelant à
-l’aide, puis s’affaissaient, étouffés en larmes intérieures. Ou bien ils
-arrivaient en une vague unique, qui ensevelissait tout, en germe.
-Soudain une voix, cri aigu de détresse, hors de cet antre de ténèbres et
-de lassitude, jaillit, s’envola vers le ciel, avec la véhémence d’une
-lumineuse<span class="pagenum"><a id="page_231">{231}</a></span> fusée, erra telle une étoile filante dans les verts espaces
-du ciel, y resta suspendue et s’éteignit. Et puis le chant se répéta
-avec une monotonie qui était aussi accablante que l’incessant et
-unissonnant ondoiement des vagues. C’était comme des pleurs qui ne
-pourraient pas être pleurés, parce qu’une puissance, du dehors, les
-refoulerait, comme si le printemps, de ses blanches mains odorantes, eût
-fermé la sombre bouche chantante de cette église. Mais quand ces mains
-de la vie et de la jeunesse sans force retombaient, alors, les sons
-comprimés, de nouveau, en gerbes enflammées jaillissaient, et (jet d’eau
-qui s’épanouit dans les airs adorateurs) ils s’ouvraient en clairs
-calices, et s’effeuillaient sous un vent d’extases désespérées, et
-dégouttaient sur le sol, sonore pluie de larmes en pierreries.</p>
-
-<p>Quand nous approchâmes de l’église, un vieil homme en sortit, devant qui
-tous les assistants s’écartèrent, comme pour lui faire place: il tenait
-de ses deux tremblantes mains un petit cierge de cire jaune, allumé, et
-regardait fixement devant soi, souriant, comme transfiguré. La petite
-flamme faisait, au soleil, l’effet d’une tache sombre, mais la face du
-vieillard, sa tête blanche étaient comme auréolée d’un rayonnement, qui
-apparemment ne venait pas du cierge. Tous les gens regardaient vers<span class="pagenum"><a id="page_232">{232}</a></span>
-lui, et plusieurs femmes et enfants s’inclinèrent pour lui baiser les
-mains au passage. Cela frappa l’impératrice. Elle me dit de demander
-quel était cet homme. Je m’adressai à une grosse paysanne, avec de
-lourds anneaux d’or aux oreilles, qui se tenait là, les mains sur le
-ventre, et parlait à voix basse avec une voisine.</p>
-
-<p>&#8212;C’est le vieux Spyros Aulonitis, me répondit-elle, c’est sa façon à
-lui, mais il est un saint homme. Il a vu le Seigneur, lui, face à face.
-Dix jours durant, il fut mort, et il était encore dans sa bière, quand
-sa belle-fille entra dans les douleurs; et elle mit au monde un enfant
-bien portant, lourd et gras comme un petit agneau. Et tout à coup le
-mort a ouvert les yeux, et il a sauté en bas du cercueil et, aussitôt,
-l’enfant est mort. Maintenant, il ne parle jamais à personne, ajouta la
-bavarde paysanne, mais il va et vient tranquillement, et il rit, sans
-cesse, comme s’il vous voyait le ciel; et il garde toujours près de lui,
-nuit et jour, ce petit cierge allumé. Ce n’est qu’à sa belle-fille qu’il
-parle quelquefois; quand elle se tourmente trop, il lui dit: «Laisse
-donc, laisse donc, tout cela n’y est pour rien, autant en emporte le
-vent.» Parce que, vous savez, il lui est aussi attaché que si elle était
-sa mère. Voyez, la voilà, sa belle-fille.<span class="pagenum"><a id="page_233">{233}</a></span></p>
-
-<p>Et elle me montra une jeune femme très pâle, avec des cheveux tressés en
-couronne, qui enveloppaient son front comme une ombre de maléfice.</p>
-
-<p>&#8212;Voilà la belle-fille du vieux Spyros.</p>
-
-<p>L’impératrice, cependant, s’était approchée et avait prêté l’oreille.
-Les gens la reconnurent et s’assemblèrent autour d’elle. L’impératrice
-avait sans doute l’intention d’adresser la parole à la femme pâle, mais
-la présence de tant de personnes l’effraya et l’en détourna. Cependant
-l’église se vidait. Un gamin nu-pieds traversa lestement la foule, et se
-pendit de tout son poids à la corde de la cloche. Et la voix de la
-cloche jaillit et coula comme de l’argent fluide, glissa par bonds à
-travers les rayons de paisible lumière, comme ces cailloux blancs que
-les enfants jettent sur le miroir des eaux, s’enfla et se fondit en un
-bruit d’air qu’on aspire, ondoya en un flux et un reflux, vacilla dans
-l’éther, et remplit tout d’un flot déchaîné en allégresse liquide et
-cristalline. Oh! ces frénétiques épousailles de la lumière, des sons cet
-des haleines des fleurs&#8212;harmonies intérieures qui, pour nos sens, sont
-presque perdues, mais qui, peut-être, font frissonner les cyprès jusque
-dans leurs racines!...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_234">{234}</a></span></p><hr style="width: 15%;">
-
-<p>Aujourd’hui encore, passé devant le temple de Heine. Toujours son aspect
-est émouvant: en l’éternité de l’ambiant, c’est le monument de la
-fragilité, qui, elle aussi, est éternelle. Je demandai à l’impératrice
-quel poème de Heine elle préférait. Elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Tous je les adore; car tous ne sont qu’un seul poème: un et le même.
-L’incrédulité de Heine quant à sa propre sentimentalité et à son propre
-enthousiasme est ma croyance aussi. Les journalistes me font un grand
-mérite d’être son admiratrice; ils sont fiers que j’aime leur Heine,
-mais j’aime en lui son infini mépris de sa propre humanité et la
-tristesse dont les choses de cette Terre l’emplissaient.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Aujourd’hui, <small>ELLE</small> n’était pas elle-même.</p>
-
-<p>Elle ne cessait de rougir et de pâlir, sans cause extérieure apparente,
-et se donnait une peine visible pour parler de choses banales. Durant la
-leçon, elle avait lu et relu, maintes fois, une lettre, et paraissait
-tout à fait absente.</p>
-
-<p>Je n’ai pas besoin de la regarder, pour savoir que les harmonies qui
-tissent les fibres de son être ont souffert quelque perturbation;
-toujours, et<span class="pagenum"><a id="page_235">{235}</a></span> immédiatement, je ressens les frémissements qui courent
-sur l’onde stagnante, troublée, de son âme, comme si les derniers
-cercles vibrants qui s’en écartent venaient expirer dans mon propre
-cœur. Que le plus léger souffle de ce que les gens nomment la <i>vie</i>
-atteigne les flots d’intarissable chagrin qui croupissent en elle et
-sous lesquels son âme est engourdie, et une onde de sang rouge lui monte
-du cœur aux tempes, jusqu’aux racines de ses cheveux, et voile son
-visage de la poupre de son intime royauté, comme pour la protéger de
-toute insulte du dehors. Et toujours il y a des choses qui doivent
-pénétrer ces flots de tristesse pour aller éveiller son âme. Et chaque
-fois, son âme réveillée monte à la surface, baignée en des vagues
-douloureuses. Combien de fois ai-je vu, sous les traits à jamais fermés
-de l’archaïque beauté terrestre que lui accorda Artémis, la déesse de la
-nuit silencieuse, transparaître cette effigie intérieure, semblable à la
-pétrifiante apparition d’une tête de Gorgone. Toutes ces indicibles
-visions se condensent en moi en mélodies sans fin, qui ne se reprennent
-à résonner de leurs profondeurs que lorsque se sont écartées les ombres
-sinistres et les discordants bruits de la vie.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_236">{236}</a></span></p><hr style="width: 15%;">
-
-<p>Aujourd’hui il s’est passé quelque chose d’intéressant.</p>
-
-<p>Par les doux coteaux adolescents qui, de l’Achilléion, s’égrènent
-jusqu’à la baie de <i>Kanoni</i>, nous descendîmes sur la grève.
-L’impératrice souhaita que le passeur qui se charge habituellement de la
-traversée à <i>l’île de la souris</i>, «<i>l’île de la Mort</i>» de Böcklin, et
-qui, justement, revenait au rivage, nous transportât sur sa barque à
-<i>Kanoni</i>. Je lui demandai ce qu’il voulait pour cela (une habitude à moi
-qui a toute l’approbation de l’impératrice). Il exigea deux <i>tallira</i>
-(pièces de cent sous); il avait reconnu l’impératrice que tout enfant de
-Corfou montre du doigt: «La Reine! La Reine!»</p>
-
-<p>Je lui dis que c’était trop, que nous lui donnerions une pièce
-seulement. Mais il fut inébranlable et finit par me couvrir d’injures:
-«Tu es un chiche! un malveillant! La Reine donne leur pain aux pauvres
-gens, mais toi, tu veux garder son argent dans ta poche!» L’impératrice
-se mit à rire et dit:</p>
-
-<p>&#8212;Laissez, nous irons à pied par la côte.</p>
-
-<p>En route nous rencontrâmes un enfant de pêcheurs qui s’offrit à nous
-mener par un sentier sec. Quand nous fûmes arrivés, l’impératrice
-m’ordonna de gratifier le petit garçon d’une pièce d’or.</p>
-
-<p>&#8212;S’il s’était agi de surmonter un plus grand<span class="pagenum"><a id="page_237">{237}</a></span> obstacle, j’aurai donné
-dix fois plus, dit-elle avec le sourire satisfait d’un intérieur
-triomphe.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>On dit que les souverains ne connaissent pas la valeur de l’argent; je
-crois qu’<small>ELLE</small> a donné à l’argent le seul cours qu’il doive avoir: il
-dépend de l’intensité de son désir.</p>
-
-<p>&#8212;On devrait payer toutes choses d’après la valeur qu’elles ont pour
-nous. Il n’y a rien d’absolu dans notre ambiant. Pour un livre que je
-désirerais ou pour une fleur, haut perchée sur une haie, je dépenserais
-plus que pour un palais.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p class="r">
-Sur la terrasse d’Hermès.<br>
-</p>
-
-<p>Ce soir, c’étaient des pensées d’or et de pourpre qui s’agitaient
-derrière le marbre de son front, et <small>ELLE</small> ne les dévoila point. Mais de
-sa chevelure ombreuse, un rayonnement émanait, et je transportai cette
-chevelure au ciel de mon âme, de même que celle de la reine Bérénice,
-que de doux astres palpitants tiennent visiblement attachée au ciel
-étoilé.<span class="pagenum"><a id="page_238">{238}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Le parfum des prairies monte jusqu’ici, me dit l’impératrice, sur la
-<i>terrasse d’Hermès</i>: nous ne pouvons plus lire... Cette haleine des
-fleurs se pose, d’un poids étrangement lourd, sur l’esprit; et elle le
-remplace complètement. Dès lors nous ne pouvons plus penser, peut-être
-parce que nous nous rapprochons de la nature. Aussi il faut se taire
-comme les fleurs. Car une grande part de la beauté et de la substance de
-ces choses éternelles est de se taire.</p>
-
-<p>Elle dit, et la musique de sa voix chanta les chansons mystérieuses de
-l’âme.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Les paysans remuaient, autour des oliviers, la terre, qui, sous leur
-pioche, s’émiettait en grosses boules... Quelques chèvres blanches
-tiraient sur les jeunes pousses d’un cognassier, dont les rameaux
-pendaient très bas hors d’une haie... Plus loin, au milieu de la route,
-deux chiens, couchés dans la poussière, dormaient au soleil, et nous
-observaient d’un œil clignotant. Une vieille femme, la robe retroussée
-et un petit couteau dans sa main, se courbait sur un talus, cherchant
-des chicorées ou des simples... Des essaims de mouches et de moustiques,
-empor<span class="pagenum"><a id="page_239">{239}</a></span>tés dans une ivresse soudaine et effrénée, dansaient au-dessus de
-la route blanche, jusqu’au loin... Puis venait un mur, derrière lequel
-un noir cyprès se dressait comme un cierge funèbre; et il était enlacé
-par un vieux lierre, qui fleurissait en minuscules étoiles jaunâtres,
-parmi lesquelles des baies noires, en grappes, pendaient; derrière le
-mur, se faisait entendre le grincement et le cliquetis de ferraille
-d’une noria, que tournait un vieux cheval aux yeux bandés... Un ruisseau
-coulait sans bruit devant nous, vers les champs; à chaque tournant, il
-s’arrêtait comme pour regarder en arrière, tandis que les petites fleurs
-de la rive, lui faisaient signe de la tête; de bleues libellules
-tournoyaient, silencieuses et passionnées, par dessus le limpide miroir,
-et des cousins à longues pattes glissaient, en patinant, au fil de
-l’eau... Une chapelle abandonnée se trouvait là, blanchie à la chaux,
-avec, dans une niche, au-dessus de la porte, une icône de saint aux
-vêtements bleus et rouges et à l’auréole d’or; une paroi de la chapelle
-était dans le soleil, l’autre dans l’ombre; ici, sur une pierre assis,
-un vieillard dormait; au-dessus de sa tête, un lézard descendait le long
-du mur, le cou tendu, épiant autour de lui...</p>
-
-<p>&#8212;Que toutes ces choses simples sont exquises de tristesse et de
-mystère, dis-je à l’impératrice.<span class="pagenum"><a id="page_240">{240}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Toutes, sans en avoir conscience, mais sûrement, marchent vers un but,
-répondit-elle. Nous nous flattons de reconnaître, à nous seuls, par la
-raison, notre but, tandis que jamais nous ne pourrons l’atteindre
-autrement qu’en commun avec les autres êtres&#8212;tous ensemble. Nous
-devrions, d’abord, être tels que ces lézards ou ces immémoriaux cyprès
-sans sommeil; alors, seulement, nous arriverions à connaître les
-mystères qui sont dans le monde. Notre but est en même temps le chemin
-vers le but, tandis que nous cherchons ce but au delà, et plus loin, et
-que nous le dépassons sans y prendre garde. Voyez, on me tient pour
-égoïste, et je n’ai vraiment pas le temps de penser à moi.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Oliviers, oliviers! arbres sacrés à la Beauté et à la Lumière, qui
-prêtez l’oreille au souffle de la mer! Est-il possible que les dryades
-en vous plus ne tressaillent? Autour de nous vous respirez comme des
-êtres vivants ensorcelés! S’il n’en était ainsi, ondoieraient-elles à la
-brise si soyeuses, exhaleraient-elles un tel arome, vos feuilles
-brillantes, douces boucles échevelées, et le soleil répandrait-il sur
-vous tout son or, à profusion?...<span class="pagenum"><a id="page_241">{241}</a></span></p>
-
-<p>La mer était lisse et lumineuse comme un miroir. L’impératrice se tenait
-sur un bloc de rocher qui s’avançait dans la mer. Sa forme, à elle, et
-aussi le grand olivier superbe qui, du talus de la rive, se penchait de
-tout son corps vers les vagues diaphanes, se reflétaient dans les eaux.</p>
-
-<p>&#8212;Voyez, dit l’impératrice, comme les feuilles vivent dans les vagues et
-les vagues dans les feuilles! Comme en le ravissement d’une union, comme
-si elles avaient secoué la matière qui leur impose la torture de la
-séparation, et avaient trouvé leur véritable état en la fusion des
-essences de leur moi! Ainsi l’on pourrait attendre tranquillement la
-souffrance et la mort, car ce serait une fluide pénétration d’éléments
-sympathiques&#8212;sans aucune lutte.</p>
-
-<p>&#8212;J’aperçois aussi l’image de Votre Majesté.</p>
-
-<p>&#8212;Vous savez, répondit-elle gaiement, tous les miroirs sont patients.
-Cependant, ajouta-t-elle en redevenant triste, ce qui est donné aux
-arbres m’est refusé, me fut ravi.</p>
-
-<p>&#8212;Avez-vous jamais vu un mort? demanda l’impératrice au bout d’un
-instant. Sur tous les visages des morts vous trouverez le chagrin avec
-le mépris: c’est le mépris de la victoire sur la vie, sur cette vie qui
-a fait si mal.<span class="pagenum"><a id="page_242">{242}</a></span></p>
-
-<p>Je me penchai du haut de l’écueil. Une ivresse me prit, émanée,
-peut-être, des pénétrantes exhalaisons de la mer et du souffle odorant
-des oliviers. Soudain des murmures et des rires sans nombre s’élevèrent
-dans le feuillage. Les vagues s’assombrirent, et du miroir de leurs yeux
-s’effacèrent les claires et vivantes visions. Et puis, il y eut un doux
-gonflement de seins, et une longue bande de blanche écume, floraison
-éperdue, vint battre les galets de la grève. Cependant l’impératrice se
-tenait, toujours, debout sur l’écueil et contemplait les vagues troubles
-qui avaient perdu tout leur tendre éclat. Quant à moi, ce m’était comme
-si, saisi de la même passion que les vagues, je devais serrer sur ma
-poitrine le tronc de l’olivier incliné au-dessus de moi, le serrer
-jusqu’à ce que je sentisse, sous l’écorce noire et dure, la vie cachée
-s’essorer. Ah! toujours je porterai en moi le désolé regret de ces
-heures exaltées que je consume irréparablement.</p>
-
-<p>Puis nous rentrâmes dans le bois des oliviers divinisés où les dryades
-assoupies, sous leurs argentines chevelures, nous baignèrent de leur
-haleine. Des femmes en longue file, aux vêtements blancs et aux blancs
-voiles flottants, portant sur la tête des corbeilles et des amphores,
-avançaient lentement entre les troncs sombres des arbres vers le
-lointain<span class="pagenum"><a id="page_243">{243}</a></span> embrumé d’or: mystères éleusiniens sur des routes sacrées!</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Un troupeau de blancs moutons paissait sur une lande bleue. Paisible, la
-lande reposait; paisiblement, les moutons paissaient, enfouis dans la
-lande, comme en une contemplation et une pénétration mutuelles.</p>
-
-<p>&#8212;Si nous étions des moutons, vivre en troupeau serait la vérité, dit
-l’impératrice, reprenant une ancienne conversation de Schœnbrunn. Mais
-nous sommes malheureusement fort éloignés de ce bienheureux état. C’est
-pourquoi nos lois de troupeau ne sont qu’utopies. Les moutons vivent
-selon leur nature dans les pâturages. Quand on les pousse sur la
-grand’route poussièreuse, ils éprouvent épouvante et désespoir, comme à
-la vue d’un abîme. Mais nous, nous cheminons perpétuellement sur cette
-route-là, hostile à notre nature; pis encore, nous nous trouvons dans
-une cage de douleur et de misère que nos propres exigences et celles des
-autres envers nous, en tant que créatures humaines, nous ont forgée.
-Nous devons, d’abord, être libres et solitaires pour devenir ce que les
-moutons sont déjà, dès longtemps et pour toujours.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_244">{244}</a></span></p><hr style="width: 15%;">
-
-<p>Aujourd’hui j’ai vu, de nouveau, <small>SA</small> forme se refléter dans la mer
-immobile. Comme cette image m’a paru compréhensible dans cet élément
-d’éternité! La fluidité de ses lignes sur les flots, ses ténèbres
-absorbées par l’onde claire dont la lumière tarit elle-même en sa propre
-profondeur! Et ainsi se ranima en moi une idée que j’avais eue
-récemment, lorsqu’elle se tenait près de la fontaine et prêtait
-l’oreille au murmure de l’eau, et que ce murmure de l’eau devenait plus
-haut et plus plaintif que jamais, de sorte que j’attribuai cela à son
-voisinage. Je pensai alors à part moi: «Elle est la reine des eaux
-vives.» Et maintenant je me dis: «Elle est encore plus; elle est la
-reine de la mer.»</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>De jeunes figuiers pullulaient sur un vieux mur. Des cyprès tristement
-regardaient sur la mer lointaine. (Ah, moins tristes sont les cyprès des
-tombeaux!) Les lumineuses petites îles autour de Corfou gisaient en
-scintillantes pierres précieuses dans la buée du soleil, sur le bleu
-infini de la mer; et si musicale était la sensation que leur vue
-évoquait, que l’on eût pu croire qu’elles chantaient dans le<span class="pagenum"><a id="page_245">{245}</a></span> lointain.
-Comme si elle avait deviné mes pensées, l’impératrice dit:</p>
-
-<p>&#8212;N’est-ce pas, elles nous leurrent, et nous leurrent encore, ces
-magiciennes, comme les Sirènes Ulysse!</p>
-
-<p>Des voiles se voyaient sur la mer, quelques-unes pareilles à de blancs
-oiseaux qui, les ailes étendues, se seraient abattus sur les flots, et
-glisseraient par-dessus, comme en rêve, d’autres rouges ou noires, âmes
-en deuil et en flammes. Alors je récitai une strophe d’un poème:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Une voile rouge passe sur la mer,</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Une voile rouge flotte sur la vespérale mer,</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Sur les lames qui mollement se balancent...</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Le bateau! Le bateau!</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Comme sa voile de désir se gonfle...</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Que d’une aile fugitive il s’envole...</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Ah! que le voilà loin, loin&#8212;</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Et jamais il ne reviendra...</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Il emporte d’ici</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Les sourires innombrables du royal soleil</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Et tout ce qui jamais fut...</i><br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Quand nous détournâmes nos regards de la mer, l’immense quiétude de la
-campagne nous enveloppa.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_246">{246}</a></span></p><hr style="width: 15%;">
-
-<p>Les grenouilles coassent dans les marais, avant même que le soir ne soit
-venu. Elles coassent de façon tout à fait aristophanesque, quand on les
-écoute de près:</p>
-
-<p class="c">
-Kōăx, kōăx! Brĕkĕkĕkēx!<br>
-</p>
-
-<p>Mais le coassement de chacune d’elles flue en celui de toutes les
-autres. Ainsi se forme une fluide nappe de sons, comme si l’humide
-marais s’élevait au-dessus de soi-même et devenait perceptible à
-l’oreille. Et la voix du marais crépusculaire domine tout...</p>
-
-<p>Quand les grenouilles se taisent, la lourde respiration de la mer
-s’enfle et monte.</p>
-
-<p>&#8212;Tout se plaint, se plaint, dans l’univers, dit l’impératrice. Seuls
-les hommes rient sans jamais faire trêve.</p>
-
-<p>Nous poursuivîmes notre promenade sous la grande plainte des
-grenouilles; elle n’avait pour nous rien d’effrayant, mais était plutôt
-comme une douce délivrance.</p>
-
-<p>&#8212;Tous ces êtres, dit l’impératrice, qui ne s’écartent pas des éléments
-éternels de la vie, savent que la tristesse parfait l’existence dans ses
-plus profondes manifestations. Mais nous, nous en sommes sans cesse
-détournés. Nous sommes comme repoussés d’un paradis, à cause de nos
-futilités.<span class="pagenum"><a id="page_247">{247}</a></span></p>
-
-<p>Puis nous descendîmes sur la grève, où les lames les plus proches
-écumaient faiblement. Nous cheminions, mélancoliquement, comme hier,
-comme chaque jour, au bord de ce grand isolement de la mer, que ne
-consolait pas même le rêve d’une voile. La berge était parsemée de
-fleurs de coquelicots dont les pétales s’étaient déjà fermés pour le
-sommeil, et qui, dans la confuse pâleur de ce crépuscule désolé,
-s’obscurcissaient mystérieusement.</p>
-
-<p>&#8212;Quand on pense, dit l’impératrice, que, dans cent ans, il n’y aura
-plus une seule créature humaine de notre temps, plus une seule&#8212;et,
-probablement plus un trône de roi non plus&#8212;et tout ce qui nous paraît,
-maintenant, nécessaire et durable et grand aura seulement été afin de
-n’être plus en ce temps-là,&#8212;tandis que ces coquelicots seront toujours
-ici, que ces mêmes vagues bruiront toujours et si seules!... Nous nous
-écartons de notre éternité, parce que chacun de nous veut être ici pour
-lui seul, veut enfouir l’autre et se flatte d’incarner à lui seul le
-monde, tandis que nous ne sommes rien de plus qu’une fleur de pavot ou
-une vague. Nous ne sommes éternels que dans la masse, où ni la mort ni
-la naissance de l’individu ne marquent.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_248">{248}</a></span></p><hr style="width: 15%;">
-
-<p>La lune avait surgi: le disque, qui avait tué Hyacinthe, roulait
-lentement de derrière les noires montagnes. De sombres taches de sang
-s’apercevaient sur sa surface brillante. Ou bien n’était-ce pas une face
-de mort? Un feu bleuâtre s’exhalait hors de son contour d’or, et toutes
-les choses qu’il éclairait s’engourdissaient comme dans une vapeur
-opiacée, tandis qu’encore, au couchant, une chère réminiscence rose
-expirait.</p>
-
-<p>De grosses étoiles flamboyaient, les unes loin des autres: de doux yeux
-d’étoiles, bleus et verts, de loin se regardaient. Les grillons se
-lamentaient en hautes et inextinguibles plaintes.</p>
-
-<p>Quelle nuit exquise, pleine des transparences d’un imaginaire monde
-cristallin!</p>
-
-<p>L’impératrice dit:</p>
-
-<p>&#8212;Alors, il vous semble, à vous aussi, que la terre soit déjà morte, et
-que nous y soyons les dernières créatures humaines, dans une solitude de
-verre, contemplant avec des yeux de verre les paysages de la lune, morte
-elle-même la première? Nous roulons sur un cadavre, accompagnés d’un
-autre cadavre à travers l’éther. Les étoiles aussi ne sont toutes que de
-lointains cadavres étincelants.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_249">{249}</a></span></p><hr style="width: 15%;">
-
-<p class="r">
-Benizze.<br>
-</p>
-
-<p>Aujourd’hui encore nous avons vu le vieux Spyros, hors du village. Il
-allait, courbé, avec son petit cierge, mais le vent avait éteint le
-cierge, et, maintenant, il le serrait fiévreusement dans sa main, et son
-visage était comme plongé dans l’ombre. Et tout au bout du village,
-devant la porte d’une maison qu’entouraient des haies de cactées
-fantastiques aux fruits en forme de chenilles, rouges et jaunes, et
-qu’un grand cyprès noir surveillait, se tenait, adossée, la belle-fille
-de Spyros, mais plus pâle encore que lorsque nous l’avions vue la
-dernière fois: elle suivait le vieux d’un regard si sombre que ses yeux
-paraissaient éteints; et elle remarqua sans doute qu’il y avait chez lui
-quelque chose qui clochait, car elle rentra dans la maison et en sortit
-bientôt avec un tison allumé, avec lequel elle se mit à courir après le
-vieillard. L’impératrice s’arrêta pour la regarder qui rallumait le
-cierge éteint. Puis le vieux continua son chemin, en souriant, et sa
-tête blanche était nimbée d’une lueur. La jeune femme, cependant, revint
-à pas lents et las, et sur son front s’étaient assemblées d’encore plus
-épaisses ombres.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_250">{250}</a></span></p><hr style="width: 15%;">
-
-<p class="r">
-Villa Capo d’Istria.<br>
-</p>
-
-<p>Erré, pendant des heures, le long de la grève, à travers un bois
-d’orangers. La mer se couvrait d’écume et de soleil: elle hurlait à
-tue-tête et sans reprendre haleine. Ainsi elle étouffait non seulement
-tous les bruits, mais encore nos sentiments et nos pensées; son
-incessant mugissement supprimait même le sentiment de l’existence
-corporelle; l’on ne vivait plus qu’en lui. L’impératrice dit:</p>
-
-<p>&#8212;Ce grand bruissement de la mer est la vraie atmosphère vitale de notre
-âme: alors, seulement, elle commence à chanter.</p>
-
-<p>A la villa Capo d’Istria,&#8212;le vieux domaine patrimonial du fameux comte
-Capo d’Istria, qui fut le premier régent de la Grèce,&#8212;l’intendant avec
-sa jeune fille sortirent de la vieille maison de campagne, de style
-vénitien, tout effritée, pour venir à notre rencontre. Un magnolia
-géant, couvert de calices fleuris, lilas pâle, qui embaumaient
-violemment, ombrageait la cour. Deux cyprès faisaient la garde devant
-une fenêtre dont les volets de bois, peints en vert, mais très délabrés,
-étaient clos. Le jardin était inculte, plein des mélancolies confuses
-des plantes qui poussent à tort et à travers dans la solitude après
-avoir été habituées à ce que l’on prît soin<span class="pagenum"><a id="page_251">{251}</a></span> d’elles. La maison, dans sa
-plus grande partie inhabitée, la cour, pavée de cailloux en mosaïque,
-sonore de silence et délicieusement parfumée, le jardin délaissé, de
-tout cela s’épandait la plus indicible volupté de l’abandon.</p>
-
-<p>L’impératrice interrogea la jeune fille:</p>
-
-<p>&#8212;Habitez-vous ici depuis longtemps? C’est très beau chez vous.</p>
-
-<p>L’enfant répondit:</p>
-
-<p>&#8212;Certainement, madame, seulement l’on est par trop seul.</p>
-
-<p>&#8212;N’allez-vous pas en ville?</p>
-
-<p>&#8212;Je voudrais bien, mais le père n’y va pas souvent, et, quand il y va,
-il a toujours beaucoup à faire. Les maîtres viennent une fois tous les
-dix ans, et l’on reste tout le temps seul avec les arbres. N’étaient les
-rossignols, il faudrait mourir d’isolement.</p>
-
-<p>L’impératrice dit:</p>
-
-<p>&#8212;Ah, les rossignols! Ils vous tiennent compagnie?</p>
-
-<p>&#8212;Si fait, madame! ils viennent le soir et chantent toute la nuit; il y
-en a deux, l’un sur le cyprès et l’autre sur le magnolia. Ils chantent
-si fort que l’on n’entend pas la mer. Au commencement, il n’y avait pas
-moyen de fermer l’œil; maintenant,<span class="pagenum"><a id="page_252">{252}</a></span> je ne pourrais pas m’endormir s’ils
-ne chantaient pas!</p>
-
-<p>Mais l’impératrice dit avec, sur ses traits, une expression de
-douloureux ravissement:</p>
-
-<p>&#8212;C’est dommage que les rossignols ne viennent pas aussi dans mon
-jardin, à l’<i>Achilléion</i>.</p>
-
-<p>Alors les écailles tombèrent des yeux de la jeune fille; elle ouvrit la
-bouche toute grande.</p>
-
-<p>&#8212;Vous êtes la Reine, murmura-t-elle d’une voix expirante!</p>
-
-<p>Et son père, qui se tenait tout près, écarquillait les yeux. L’enfant
-s’échappa en courant, et, d’un oranger qui, bien que lourd de fruits
-d’or, refleurissait déjà, elle coupa un rameau chargé d’oranges et de
-fleurs. L’intendant nous apporta un couteau pour peler les oranges.
-L’impératrice pela elle-même la sienne de ses doigts&#8212;une orange de
-pourpre, dont le jus dégouttait comme du sang le long des blancs doigts,
-à terre.</p>
-
-<p>Elle dit à la jeune fille:</p>
-
-<p>&#8212;Je n’ai encore jamais goûté d’oranges si douces, elles sont comme du
-miel. J’enverrai ici pour qu’on m’en rapporte quelques-unes, si vous
-voulez m’en donner. Je vous adresserai, en échange, quelque autre chose
-que vous ne possédez pas.</p>
-
-<p>Je regardais l’impératrice savourer son orange,<span class="pagenum"><a id="page_253">{253}</a></span> et je pensais à part
-moi, comme cela souvent déjà m’était arrivé en la voyant manger: «Elle
-ne se nourrit pas comme les autres humains. Ses gestes alors ont des
-significations presque mystiques; ils paraîtraient peut-être peu motivés
-à qui ne s’en fût pas aperçu. Quand elle porte le fruit à ses lèvres,
-c’est comme si elle et le fruit allaient se dissoudre l’un en l’autre,
-comme si leurs essences à tous deux allaient se combiner et se parfaire
-mutuellement. Elle est comme un enfant qui se fond tout entier dans la
-douceur; elle rappelle les papillons qui s’enivrent dans les calices des
-fleurs. Surtout quand elle boit son lait, dont elle fait surveiller la
-préparation et la conservation avec un cérémonial presque religieux,
-elle renverse la tête en arrière, comme sous un rapt spirituel ou par
-suite de l’intensité d’un attouchement psychique.</p>
-
-<p>L’impératrice fit un tour avec moi dans le jardin désolé; entre les
-arbres la mer apparaissait, bande sombre de mystères infinis. Et elle
-s’abandonnait toute entière à ces délicieuses tristesses végétales.</p>
-
-<p>&#8212;Tout ici est si merveilleux, disait-elle, que l’on souhaiterait,
-vraiment, que le monde entier ne fût qu’en ruines.</p>
-
-<p>Je pensai à <i>L’amour sous les ruines</i>, de Burne-<span class="pagenum"><a id="page_254">{254}</a></span>Jones. C’était la même
-note psychique, mais plus sensitive encore, s’il en fut, et plus
-douloureuse. En s’en allant, elle remit à la jeune fille un présent
-vraiment impérial. Je dis:</p>
-
-<p>&#8212;Vous l’avez rendue heureuse, Majesté.</p>
-
-<p>&#8212;Tous les trésors du monde n’équivaudraient pas aux enchantements que
-je lui dois.</p>
-
-<p>Nous sommes revenus le long de la mer ensoleillée. Un arome particulier
-nous arrivait, continuellement, du bois qui suivait la mer: encens,
-selon un encensoir invisible, qui voilait l’accomplissement de mystères
-sacrés et les annonçait au loin par des buées balsamiques.</p>
-
-<p>Je lui parlai du comte Capo d’Istria et de son triste sort. Elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Voilà longtemps que j’ai une grande sympathie pour cet homme, à qui la
-vie a fait si mal<a id="FNanchor_K_11"></a><a href="#Footnote_K_11" class="fnanchor">[K]</a>; elle s’est encore augmentée depuis que j’ai vu sa
-villa. Je crois que c’est une parcelle de sublime vérité que nous y
-avons reconnue. Il est une chose que je ne puis pardonner aux hommes,
-c’est que, bien qu’ils se trouvent dans le mensonge, ils jugent cette
-situation naturelle et soient complètement satisfaits d’eux-mêmes.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_255">{255}</a></span></p><hr style="width: 15%;">
-
-<p>Aujourd’hui, nous avons surpris dans le bois d’oliviers des jeunes
-filles dansant: elles se tenaient par la main&#8212;l’une derrière
-l’autre&#8212;et serpentaient, comme en des pas rituels, lentement en avant
-et en arrière, balançant, en même temps, très légèrement, à droite et à
-gauche, le haut de leur corps sur les hanches. Une belle enfant aux
-tresses noires conduisait la danse, et tirait après elle toute la chaîne
-à un mouchoir de soie rouge. Les madras des jeunes filles étaient
-dénoués et flottaient en l’air, leurs chevelures en couronne ardaient de
-rubans rouges, et leurs seins à chaque brusque mouvement tremblotaient.
-Celle qui menait la danse chantait, et les autres, toutes ensemble,
-répétaient chaque strophe de la chanson:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>J’ai perdu un mouchoir rouge,</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Je le portais sur mon sein&#8212;</i><br></span>
-<span class="i0"><i>J’ai perdu un mouchoir rouge...</i><br></span>
-<span class="i0"><i>(Ah! que j’ai froid au cœur!...)</i><br></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Je l’ai cherché sous le pommier</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Où longuement tu m’embrassas&#8212;</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Je l’ai cherché sous le pommier...</i><br></span>
-<span class="i0"><i>(Ah! vraiment n’était-ce qu’un rêve?...)</i><span class="pagenum"><a id="page_256">{256}</a></span><br></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Je m’encours vers la triste mer,</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Où j’ai tant&#8212;et tant pleuré&#8212;</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Je m’encours vers la triste mer...</i><br></span>
-<span class="i0"><i>(Ah! pourquoi donc ai-je si mal?...)</i><br></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Tu peux garder le mouchoir rouge.</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Mais rends-moi mon pauvre cœur&#8212;</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Tu peux garder le mouchoir rouge...</i><br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Nous fûmes longtemps à contempler ce spectacle charmant, et sur le
-visage de l’impératrice je vis, pour la première fois, rayonner le
-ravissement d’une profonde et intime joie, et elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Nous dansions de la même façon, mes sœurs et moi, à Possenhofen, bien
-que nous ne fussions pas des Grecques.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Les abeilles bourdonnaient autour des haies de ronciers fleuris... Où
-que nous arrivions, je sens son antérieure présence flotter partout.
-<span class="smcap">Elle</span> s’est répandue sur tous les chemins où nous avons cheminé, sur
-chaque grève le long de laquelle nous avons été silencieux, sur toutes
-les prairies que nous avons foulées, en retenant notre haleine, pour ne
-point effaroucher leur lente solitude, en toutes les<span class="pagenum"><a id="page_257">{257}</a></span> brises qui
-viennent de la mer et glissent au-dessus des forêts pour s’imprégner de
-leurs parfums, et vont expirer sur d’autres mers... Nous nous trouvâmes
-devant une haie qui barrait le chemin creux; il fallait la sauter. Je
-voulus l’y aider, mais elle refusa mon appui; alors, je voulus lui
-tendre une branche d’arbre, dont elle pût s’aider, elle-même, car je
-n’avais pas de canne avec moi, mais elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Ce n’est pas nécessaire. Vous allez voir que j’aurais pu faire une
-acrobate aussi.</p>
-
-<p>Et elle sauta par-dessus la haie. Les mouvements délicats et élégants
-que son corps alors exécuta furent vraiment surprenants: on eût dit des
-gestes de la <i>beauté</i> s’élevant au-dessus de soi-même: ainsi les vagues
-se regonflent sur la grève et s’épanouissent en écume, se dépassant
-elles-mêmes.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Il faut qu’<small>ELLE</small> boive à chaque source qu’elle rencontre sur son chemin.</p>
-
-<p>&#8212;C’est toujours une nouvelle saveur, me dit-elle, et elle boit, de
-préférence, dans le creux de sa main, bien qu’elle ait toujours sur elle
-un gobelet d’or.</p>
-
-<p>Elle veut puiser au sein même de la nature ces<span class="pagenum"><a id="page_258">{258}</a></span> éléments dont elle a
-besoin pour soutenir ses forces corporelles et, à vrai dire, moins pour
-le soutien de ses forces corporelles que pour le maintien de ses
-liaisons avec le grand tout maternel. En cela elle ne peut souffrir
-aucune barrière, et voit des ennemis en tous ceux qui veulent
-s’interposer à de pareils mystères.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Comme nous gravissions aujourd’hui le monticule d’<i>Aja Kyriaki</i>, sur le
-faîte duquel s’esseule la petite chapelle entourée de cyprès (qui,
-apparemment, ont grimpé là-haut pour envelopper sa solitude près du
-ciel, de leurs soupirs), l’impératrice dit:</p>
-
-<p>&#8212;Lorsque j’étais pour la première fois, à Corfou, j’ai souvent visité
-la villa de Baila: elle était délicieuse, parce qu’elle était toute
-abandonnée au milieu de ses grands arbres; et elle m’a tellement attirée
-que j’ai fait d’elle l’<i>Achilléion</i>. Mais j’en ai détruit l’antique
-mélancolie. Maintenant, à vrai dire, je le regrette. Nos rêves sont
-toujours plus beaux, quand nous ne les réalisons pas. C’est aussi à
-cause du voisinage de l’<i>Aja Kyriaki</i> que j’ai si fort désiré d’habiter
-ici. Et je veux que l’on m’y ensevelisse,<span class="pagenum"><a id="page_259">{259}</a></span> si jamais je dois me noyer
-dans la mer. Mes sœurs aussi croient qu’elles mourront de cette manière.
-Là-haut il n’y aura que les étoiles au-dessus de moi, et les cyprès
-auront assez de soupirs pour moi, plus que n’en sauraient avoir les
-hommes: je trouverai une plus sûre éternité dans ces lamentations des
-cyprès que dans la mémoire de mes sujets. Chez les cyprès, l’état de
-tristesse et les plaintes sont une fonction vitale, comme, chez les
-hommes, les méchants propos et les calomnies.</p>
-
-<p>Puis, ses regards rassérénés, elle ajouta:</p>
-
-<p>&#8212;La première fois, je suis montée ici toute seule. Ma dame d’honneur
-était une jeune et très belle dame et je ne voulais pas la fatiguer.
-Elle avait aussi grand’peur du soleil, pour son teint.</p>
-
-<p>&#8212;Votre Majesté était, déjà alors, intrépide, dis-je.</p>
-
-<p>&#8212;Plus qu’aujourd’hui! Et pourquoi aurais-je eu peur? Où il n’y avait
-personne! Et ceux que l’on pourrait y rencontrer sont tous des gens si
-civils, si pleins de culture. J’ai remarqué, plus tard, que le
-gouverneur anglais m’avait fait suivre par quelques gendarmes, mais tout
-de suite je les ai renvoyés. Je marche toujours à la recherche de ma
-Destinée; je sais que rien ne peut m’empêcher de la rencontrer, le jour
-où je dois la rencontrer. Tous les hommes doivent, à un certain moment,
-se<span class="pagenum"><a id="page_260">{260}</a></span> mettre en route à la rencontre de leur Destinée. Le Destin, pendant
-longtemps, tient ses yeux fermés mais, un jour, il nous aperçoit tout de
-même. Les pas que l’on devrait s’abstenir de faire pour ne pas tomber
-sur lui, ces pas-là, justement, se font fatalement. Et moi, je fais ces
-pas de tout temps.</p>
-
-<p>Au bout de quelques secondes, elle dit encore:</p>
-
-<p>&#8212;Qu’arriverait-il, si un jour je me noyais? Les gens diraient:
-«Qu’avait-elle besoin d’aller en mer, en plein hiver, elle, une
-impératrice, au lieu de rester tranquille, à Vienne, dans sa Burg?»
-Pourtant, cela m’arrivera-t-il de façon encore plus surprenante,
-peut-être, même pour une impératrice. Le destin parfois, soufflette les
-certitudes et l’infatuation des hommes. Il est souvent comme le Cyclope
-qui voulait dévorer Ulysse avec des honneurs tout particuliers&#8212;qui de
-ce repas aurait volontiers fait un poème. Une fin semblable me
-dédommagerait de beaucoup de choses.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Découvert aujourd’hui une nouvelle prairie: de tous côtés, des oliviers
-s’étaient avancés jusqu’au bord de la clairière; et ils se tenaient en
-cercle, et ils retenaient leur haleine, comme s’ils voulaient<span class="pagenum"><a id="page_261">{261}</a></span> écouter
-les fleurs qui s’étaient rassemblées au dedans de l’enclos de cette
-édénienne prairie pour y donner le muet et enivrant spectacle de leur
-éphémère existence. Il y avait là d’innombrables tulipes d’iris, à peine
-élevant la tête au-dessus du sol, lilas pâle aux rayures dorées, comme
-si l’aurore les eût touchées de ses doigts, et de tout petits œillets
-qu’on eût dit sortis d’un jardin de poupée, blancs et roses, avec des
-allures de grands œillets des jardins, mais plus délicieusement embaumés
-que ceux-ci, et des crocus en soie jaune safran, et des anémones aux
-lèvres trop rouges et au cœur sombre, des sveltes touffes d’asphodèles,
-épanouies en luxuriantes fleurs rosées, assiégées de bourdons bruyants,
-puis des fenouils et de grasses dents-de-lion d’un jaune excessif, riant
-de toute leur face, et encore des iris et des lis sauvages, mais d’une
-espèce jamais aperçue, altiers et magnifiques sur des tiges raides, avec
-des pétales qui tristement s’affaissaient et étaient d’un ténébreux
-violet, comme la nuit naissante; et encore des tulipes, avec des taches
-rouge de sang sur leurs joues pâlottes; et puis une joyeuse bande
-enfantine de pâquerettes, qui regardaient vers le ciel en un infini
-étonnement, et ne pouvaient se séparer les unes des autres, et
-s’étendaient en exquises nappes blanches, et faisaient des rondes, et se
-ca<span class="pagenum"><a id="page_262">{262}</a></span>chaient dans les fossés; et de tranquilles troupeaux de camomilles,
-paissant moutonnièrement dans l’herbe: et partout, sur de hautes tiges
-mollement infléchies, des pelotes rondes de laine soyeuse, dont, de
-temps en temps, des filets partaient en voyage et, lentement, sur toute
-la prairie planaient. Tout cela enchevêtré, perdu dans un monde
-d’herbages délicats... Quand, par hasard, un soupir errant de la brise
-pénétrait dans cette baie de tendres rêveries florales et de
-paradisiaques mélancolies, un frisson d’indicible solitude courait sur
-toutes ces tiges légères et sur toutes ces vivantes corolles échevelées,
-et alors, comme enivrées, les fleurs commençaient à branler leurs têtes,
-et à danser, en se faisant vis-à-vis de loin, et si passionnément que
-plus d’une en perdait, (ô la tendre effeuillaison!) ses plus beaux
-pétales. Alors, les bourdons, troublés dans leurs jouissances,
-s’envolaient, et venaient voltiger, avec des accents de contrebasse,
-autour des fleurs dansantes. Quelques-uns pourtant restaient accrochés
-aux calices des fleurs, et se balançaient avec elles, s’oubliant en un
-trop long baiser, tandis qu’un rire secret courait à travers les
-oliviers.</p>
-
-<p>&#8212;Chaque jour une nouvelle prairie, plus belle que les prairies
-contemplées jusqu’ici! dit l’impératrice; c’est un émerveillement
-inexprimable,<span class="pagenum"><a id="page_263">{263}</a></span> quelque chose, comme un vertige de solitude et de
-silence, que je remporte, chaque fois, de ces prés fleuris, dans mes
-ténèbres et dans l’habituelle clameur de la vie.</p>
-
-<p>C’est ainsi qu’elle surprend les secrets de la nature, et qu’elle les
-révèle, inconsciemment, par elle-même.</p>
-
-<p>Au retour, j’attirai, encore, l’attention de l’impératrice sur les
-petits œillets sauvages que nous rencontrions en foule, et qui, toujours
-jouaient les grands œillets des jardins, et aussi sur les bourdons qui
-s’accrochaient insatiablement aux tendres calices des fleurs ou se
-poursuivaient, jalousement. Je pensais l’égayer ainsi, mais elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Quand on applique nos rapports humains aux bourdons ou aux fleurs, qui
-sont choses exquises et éternelles, on voit combien notre humanité est
-ridicule. Et dire que nos <i>humanités</i> se perfectionnent de plus en plus!</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Je ne sais pourquoi, aujourd’hui, à l’ombre des oliviers, j’ai senti la
-présence réelle de <small>SA</small> tristesse, comme si je la voyais, matériellement,
-glisser à côté de sa figure délicate, si douloureusement cambrée.<span class="pagenum"><a id="page_264">{264}</a></span> Elle
-me parut marcher, comme Alceste, au-devant de la mort; et elle se
-hâtait, se hâtait, comme si avec Alceste, elle eût chanté.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Soleil et splendeur du jour,</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Et ronde céleste des nues qui passent.</i><br></span>
-<span class="i0"><span class="dtts">. . .. . . . . .</span><br></span>
-<span class="i0"><i>Je vois la barque à rames, sur le lac je la vois.</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Et le passeur des morts,</i><br></span>
-<span class="i0"><i>La main sur sa perche,</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Charon, m’appelle:</i><br></span>
-<span class="i0"><i>«Qu’attends-tu? Hâte-toi! car tu nous attardes!»</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Voilà de quels mots il me presse...</i><br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Quand nous sortîmes de la forêt, je tournai mes regards vers le
-couchant. Là, d’étonnants nuages blancs, comme divinisés, s’étaient
-amoureusement abattus sur la poitrine assoupie d’une montagne, et le
-soir les enveloppait de sa rose défaillance passionnée. Mais sur la
-lande bleue du ciel, de tendres petits nuages passaient, moutons aux
-toisons dorées, comme Alceste les avait vus. Derrière, tristement la
-lune blanche cheminait, pâle bergère, les yeux attachés sur le soleil.
-Cependant le soleil de la vie s’était déjà abîmé dans la mer, et, seul,
-le voile pourpre de ses cheveux derrière lui, encore, ondoyait.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_265">{265}</a></span></p><hr style="width: 15%;">
-
-<p>Nous nous sommes promenés, ce soir, un assez long temps sur la grève. La
-mer était esseulée, sans une voile; elle ne bruissait même pas. Les
-montagnes étaient invisibles, car de légères vapeurs les avaient
-voilées. Le soleil avait déjà disparu, et l’on devinait plus qu’on ne la
-voyait sa magnifique agonie, derrière le purpural rideau de ténèbres. Je
-sens toujours un rapport intime entre <small>ELLE</small> et le soleil mourant; quand
-les derniers rayons s’attardent aux faîtes des cyprès, je me sens comme
-forcé de lever les yeux vers elle.&#8212;L’impératrice ensuite me dit:</p>
-
-<p>&#8212;Il est déjà tard, ce sera bientôt l’heure de votre dîner. Je puis
-rester seule et sans manger.</p>
-
-<p>&#8212;Merci, Majesté, je n’ai pas faim non plus.</p>
-
-<p>&#8212;Oui, dit-elle, la solitude est une suffisante nourriture.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Nous étions sur la terrasse, à l’heure magique, dans la mélancolie
-éclose après les sublimités du soleil couché.</p>
-
-<p>&#8212;Voyez, dit l’impératrice, en me montrant du doigt les montagnes
-albanaises, cette sombre file de montagnes, c’est la vie qui s’en va
-dans le lointain sans jamais se lasser.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_266">{266}</a></span></p><hr style="width: 15%;">
-
-<p>Nous parlions, aujourd’hui, des <i>Nibelungen</i>, de Richard Wagner.</p>
-
-<p>&#8212;Je tiens Wagner pour un rédempteur, dit l’impératrice. Il n’est pas
-autre chose que l’incarnation musicale d’une connaissance de nos secrets
-intérieurs, venue, inconsciemment, en nous, à maturité. Le mot
-<i>Tondichter</i> (<i>Poète de sons</i>) n’exprime, à mon avis, que la forme
-extérieure et sensible de sa révélation, mais non ce qu’il était
-lui-même. Il était justement, et uniquement, les mystères mêmes de notre
-existence qui sont devenus science libératrice.</p>
-
-<p>Puis elle dit, (peut-être, sans s’en rendre compte et sans le vouloir,
-transformant harmonieusement en sons fluides les mouvements de sa
-pensée):</p>
-
-<p>&#8212;Nous devons accueillir en nous la musique de toute chose et la fondre
-en nous en une unité. Nous devons nous pencher sur le cœur de la terre,
-et prêter l’oreille à ses battements. Là, confluent, comme en une conque
-mystique, les grandes harmonies: tous les rayons de soleil qui jamais ne
-s’éteignent, et les rêves qui ne sont pas encore nés, et les joies des
-fleurs, et les mélancolies des automnes, les langueurs des rivières vers
-le lointain, et les silences des nuées. Nous devons, ajouta-t-elle,<span class="pagenum"><a id="page_267">{267}</a></span>
-retourner là d’où nous sommes venus, au primordial bruissement du Rhin,
-d’où naquit le chant du <i>Rheingold</i>. De cette manière, vainqueurs, nous
-remporterons la victoire sur nous-mêmes. Ce que nous ne pouvons parfaire
-qu’avec l’aide de la mort, nous devrions l’accomplir seuls et encore
-vivants.</p>
-
-<p>Ainsi elle créait elle-même, devant mes yeux, par les fugitifs gestes
-délicats et si magnifiques de son âme, l’image idéale et véritable de
-son être.</p>
-
-<p>Toujours je la vois devant moi, cherchant à mettre le chant de sa vie
-intérieure en unisson avec la grande mélopée du monde, qui résonne en un
-intérieur silence éternel; je la vois prêter l’oreille aux vagues et aux
-vents, qui se taisent, sonores, aux constellations qui chantent
-silencieuses, aux douces fleurs qui exhalent leurs âmes en harmonies. Et
-quand sur la grève tragique et sans âge, elle voit les flots s’épanouir
-en toujours nouvelles blanches floraisons, les fleurs frissonner en
-vagues sur les collines assoupies, la clarté des étoiles et le souffle
-des vents autour de sa tête mollement fluctuer, alors aussi, de l’onde
-de sa tristesse, elle puise de virginales corolles inconnues, et s’en
-couronne comme Ophélie.</p>
-
-<p>Elle a découvert la clef de la vie en sa nostalgie, et maintenant elle
-vit parallèlement avec l’uni<span class="pagenum"><a id="page_268">{268}</a></span>vers dont son âme enclôt les secrets et les
-forces. Elle est la nature même dans la nature; elle est le sens de la
-nature et ses lois. Les fleurs n’ont rien à demander, parce qu’elles ne
-savent rien. Il en est de même d’elle, parce qu’elle sait tout. Tout ce
-qui jamais exista, qui jamais fut inventé et su, se brise, retombe au
-néant devant l’éternité de ses vérités et la force de ses certitudes.
-Elle a subjugué la matière par son intérieur rayonnement. Elle a rompu
-les chaînes de son âme, en s’écartant du parc à bétail des <i>humanités</i>,
-en refusant de faire partie du troupeau social. Elle a dissous son
-extérieure et saisissable forme en pures lignes de beauté, en se pliant
-aux contours des montagnes, en s’offrant à la mer, en s’abîmant dans le
-repos de la lande. Mais ses rêves, mais ses vœux et ses certitudes, elle
-leur a fait promouvoir les mondes de son âme, comme sous une impulsion
-cosmique,&#8212;et elle est devenue ainsi l’<i>éternelle errante</i>, sur des
-sentiers qui enclosent tout passé, tout présent et tout avenir. Elle est
-l’âme des <i>hommes futurs</i> qui, par leur compréhension désolée de
-l’univers, reviendront à la <i>vie-enfant</i> des végétations.</p>
-
-<p>Je me vois parfois obligé de me contenir pour ne pas éclater en
-jubilations, tant je me sens enrichi par la contemplation de sa Psyché.<span class="pagenum"><a id="page_269">{269}</a></span></p>
-
-<p>Elle m’a appris à discerner en moi l’image de moi-même et à écouter la
-musique de mes pensées. Elle m’a donné son humilité et tous ses dédains.</p>
-
-<p>J’ai découvert avec ses yeux la beauté qui gît, cachée, dans la vie.
-Elle m’a montré les secrets qui gisent dans les montagnes ou dans les
-vagues, elle m’a fait comprendre les intimes liaisons entre les hommes
-et les roses qui s’effeuillent. Elle a ouvert l’infini de l’Océan à mon
-âme, elle a prêté à mes rêves le bleu du ciel, elle a instillé dans mes
-paroles les chansons des pins. C’est à elle que je dois d’être ce que je
-suis,&#8212;et tout ce que jamais j’ai imaginé ou œuvré n’a valu que pour
-elle, n’a que vers elle reflué, comme vers la source primitive. C’est
-assez de bonheur d’avoir vécu pour acquérir ce que pour moi elle fut.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>C’est demain que je pars pour aller retrouver mes parents. La date avait
-été fixée, du jour où <small>ELLE</small> m’avait appelé près d’elle.</p>
-
-<p>Naturellement, mon arrivée, ma présence, mon départ ne sont pour elle
-qu’un épisode: «Le changement fait le charme de la vie!» Le beau pin de<span class="pagenum"><a id="page_270">{270}</a></span>
-Miramare ne s’inquiétait pas non plus des moineaux qui se querellaient à
-son faîte. Mais pour moi, cet <i>épisode</i> est devenu la vie même. Et... je
-ne sais ce que sera la suite de cela.</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Pour la dernière fois, comme en rêve, j’ai cueilli, à ses côtés, des
-crocus et des anémones, en une de ces prairies qu’<small>ELLE</small> m’a rendues si
-chimériques.</p>
-
-<p>&#8212;Regardez ce paysage, me dit-elle, de toute la force de vos prunelles,
-car, peut-être, jamais ne le reverrez-vous ainsi.</p>
-
-<p>Et j’ai bu le printemps et m’en suis enivré jusqu’à une triste frénésie,
-comme s’il devait être le dernier, ou comme si les futurs printemps de
-ma vie ne devaient fleurir qu’en le souvenir de celui-là...</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>J’ai pris congé d’<small>ELLE</small> dans le péristyle. Il était dix heures du soir.
-Par exception, elle m’avait fait appeler, encore une fois, à cette heure
-tardive, pour que je prisse congé, car le bateau de Patras partait, le
-lendemain matin, de très bonne heure, de sorte que je n’aurais pu la
-revoir. Mon âme était lourde<span class="pagenum"><a id="page_271">{271}</a></span> comme une nuée. Et une nuée de mélancolie
-se leva en moi et m’enveloppa tout entier, quand je vis sa chère et
-auguste forme noire glisser, à la lumière bleuâtre des ampoules à
-tritons, entre les blanches colonnes du péristyle, telle que jamais plus
-je ne devais la voir. Je ne prononçai pas un mot, pour ne pas
-effaroucher quelque chose en moi, et pour prolonger le plaisir que je
-prenais à l’amertume de ma propre douleur. Mais <small>ELLE</small>, elle parla plus
-que d’habitude, d’une voix qu’il me sembla n’avoir jamais entendue si
-suave et si dolente. Je ne sais ce qu’elle me dit; je sais seulement que
-mes larmes tombèrent sur sa liliale main, quand elle me la tendit à
-baiser. Elle me glissa dans la main un écrin de velours rouge, en
-murmurant:</p>
-
-<p>&#8212;Soyez béni et heureux.</p>
-
-<p>J’entendis clairement ces mots, mais je ne les compris que plus tard,
-après que je me fus éloigné. Dans le grondement de mon sang, qui
-couvrait le bruit de mes pas, je descendis les degrés de marbre de
-l’<i>escalier des dieux</i>, et me rendis dans ma chambre. Là, je sentis
-l’écrin dans ma main, sinon je n’aurais cru à la réalité de cette heure;
-je l’ouvris: une épingle d’or, un E grec, serti de brillants et surmonté
-de la couronne impériale, s’y trouvait. Les pierres à la clarté de la
-lumière élec<span class="pagenum"><a id="page_272">{272}</a></span>trique projetaient de rouges larmes. Je me souvins alors
-que <small>SES</small> yeux m’avaient regardé longuement et comme voilés, lorsque je
-m’étais incliné pour la dernière fois sur la première marche de
-l’escalier, sans savoir ce que je faisais. Puis je sortis&#8212;il devait
-être minuit&#8212;de ma chambre et du château, sur la route: je me mis, par
-ce lugubre minuit, à gravir la hauteur escarpée d’en face. Le paysage me
-sembla inconnu et brouillé; j’entendais mes pas comme de loin, et ce
-m’était comme si ma tristesse se trouvait hors de moi et marchait à mes
-côtés, telle une ombre...</p>
-
-<p>Je me réveillai dans la nuit, avant que l’aube n’eût versé sa pâleur sur
-mes vitres, et j’aperçus, près de mon oreiller, la bougie allumée, que
-j’avais oubliée d’éteindre: elle attendait,&#8212;elle semblait avoir attendu
-toute la nuit que je m’éveillasse, comme si elle eût symbolisé mon
-chagrin en éveil, qui avait continué à se consumer tout seul pendant mon
-sommeil. Et mon cœur se déchira en une indicible désolation...</p>
-
-<hr style="width: 15%;">
-
-<p>Et puis, mon vaisseau passa devant la rive de Benizze. Là-haut, sur le
-sommet de la colline, se<span class="pagenum"><a id="page_273">{273}</a></span> tenait le blanc château dans les arbres, comme
-n’importe quel édifice étranger, fermant sa vie au dehors. Et les
-petites lames, qui, sans cesse, revenaient se jeter sur la grève,
-étaient tellement pressées, qu’elles ne se retournèrent point vers
-moi...</p>
-
-<p class="fint">ΤΕΛΟΣ</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_274">{274}</a></span>&#160; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_275">{275}</a></span>&#160; </p>
-
-<p class="c">
-<i>ACHEVÉ D’IMPRIMER</i><br>
-le vingt-trois juin mil neuf cent<br>
-PAR<br>
-BUSSIÈRE<br>
-A SAINT-AMAND (CHER)<br>
-pour le<br>
-MERCVRE<br>
-DE<br>
-FRANCE<br>
-</p>
-
-<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_A_1"></a><a href="#FNanchor_A_1"><span class="label">[A]</span></a>
-</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Trop fragmentaires sont le monde et la vie.<br></span>
-<span class="i0">J’irai trouver le professeur allemand,<br></span>
-<span class="i0">Celui-là s’entend à harmoniser la vie,<br></span>
-<span class="i0">Et il en fait un très intelligible système;<br></span>
-<span class="i0">Avec ses bonnets de nuit et les pans de sa robe de chambre,<br></span>
-<span class="i0">Il bouche tous les trous de l’édifice du monde.<br></span>
-</div></div>
-</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_B_2"></a><a href="#FNanchor_B_2"><span class="label">[B]</span></a> Brûlée vive, on le sait, en 1898, dans l’incendie du Bazar
-de la Charité.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_C_3"></a><a href="#FNanchor_C_3"><span class="label">[C]</span></a>
-</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">La belle dame<br></span>
-<span class="i0">Dit en pleurant:<br></span>
-<span class="i0">Qu’elles sont immobiles<br></span>
-<span class="i0">Les étoiles au ciel!<br></span>
-<span class="i0">Ce souffle qui halette<br></span>
-<span class="i0">Du soleil las,<br></span>
-<span class="i0">Comme il m’endort!<br></span>
-<span class="i0">Et la lune, maculée,<br></span>
-<span class="i0">Tel un miroir<br></span>
-<span class="i0">Usé et vieux,<br></span>
-<span class="i0">Face angoissée,<br></span>
-<span class="i0">Que me veut-elle?<br></span>
-<span class="i0"><span class="cdtts">. . . . </span><br></span>
-<span class="i0">Que les épaules soient franches,<br></span>
-<span class="i0">Et les bras blancs.<br></span>
-<span class="i0"><span class="cdtts">. . . . </span><br></span>
-<span class="i0">Quelle chose au monde<br></span>
-<span class="i0">En puis-je plus faire!<br></span>
-</div></div>
-</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_D_4"></a><a href="#FNanchor_D_4"><span class="label">[D]</span></a> <i>Poisson frit</i>, terme par lequel on désigne en allemand les
-jeunes filles dans l’âge ingrat, et dont le trait caractéristique, en
-Allemagne, est la précocité jointe à une affectation de naïveté et une
-exaltation sentimentale et idéaliste, plutôt ridicules.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_E_5"></a><a href="#FNanchor_E_5"><span class="label">[E]</span></a>
-</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Soyez content, mon petit seigneur!<br></span>
-<span class="i0">Ça, c’est un vieux tour:<br></span>
-<span class="i0">Là, par devant, il disparaît,<br></span>
-<span class="i0">Mais il revient par derrière.<br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_F_6"></a><a href="#FNanchor_F_6"><span class="label">[F]</span></a>
-</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">O mer!<br></span>
-<span class="i0">Mère de la beauté, de celle qui de l’écume surgit!<br></span>
-<span class="i0">Déjà, flairant les cadavres, volette<br></span>
-<span class="i0">La spectrale blanche mouette,<br></span>
-<span class="i0">Et son bec sur le mât elle aiguise.<br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_G_7"></a><a href="#FNanchor_G_7"><span class="label">[G]</span></a>
-</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Loin sur les roches écossaises<br></span>
-<span class="i0">Se tient une femme belle et malade,<br></span>
-<span class="i0">Délicatement transparente et blanche comme le marbre...<br></span>
-<span class="i0">Et le vent éparpille ses longues boucles<br></span>
-<span class="i0">Et traîne son sinistre chant<br></span>
-<span class="i0">Par-dessus la mer déserte et orageuse.<br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_H_8"></a><a href="#FNanchor_H_8"><span class="label">[H]</span></a>
-</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">C’est chose dure de dire quelle était<br></span>
-<span class="i0">Cette forêt sauvage âpre et forte,<br></span>
-<span class="i0">Car la pensée en renouvelle la crainte.<br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_I_9"></a><a href="#FNanchor_I_9"><span class="label">[I]</span></a>
-</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Hé, Siegfried a tué le nain méchant...<br></span>
-<span class="i0">Gai dans ma peine je chante l’amour,<br></span>
-<span class="i0">En ma douleur, de délices je tisse mon chant,<br></span>
-<span class="i0">Ceux qui désirent, seuls, en connaissent le sens...<br></span>
-</div></div>
-</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_J_10"></a><a href="#FNanchor_J_10"><span class="label">[J]</span></a> <i>Sa Grâce</i>: c’est la Très sainte Vierge.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_K_11"></a><a href="#FNanchor_K_11"><span class="label">[K]</span></a> On sait que Capo d’Istria est tombé victime d’un attentat.</p></div>
-
-</div></div>
-
-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>ÉLISABETH DE BAVIÈRE, IMPÉRATRICE D&#039;AUTRICHE</span> ***</div>
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-Defect you cause.
-</div>
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-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
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-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
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-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
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-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
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-</div>
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-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
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-</div>
-
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-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
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-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
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-edition.
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ