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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Élisabeth de Bavière, Impératrice d'Autriche - Pages de journal, impressions, conversations, souvenirs - -Author: Constantin Christomanos - -Translator: Gabriel Syveton - -Illustrator: Fernand Khnopff - -Contributor: Maurice Barrès - -Release Date: October 21, 2022 [eBook #69194] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed - Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was - produced from images generously made available by the - Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ÉLISABETH DE BAVIÈRE, -IMPÉRATRICE D'AUTRICHE *** - - - - - - CONSTANTIN CHRISTOMANOS - - - Élisabeth de Bavière - - Impératrice d’Autriche - - --_PAGES DE JOURNAL_-- - - IMPRESSIONS, CONVERSATIONS, SOUVENIRS - - TRADUCTION DE GABRIEL SYVETON - PORTRAIT DE L’IMPÉRATRICE PAR FERNAND KHNOPFF - PRÉFACE DE MAURICE BARRÈS - - QUATRIÈME ÉDITION - - [Illustration] - - - PARIS - SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE - XV, RVE DE L’ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV - - MCM - - - - - Élisabeth de Bavière - - _IMPÉRATRICE D’AUTRICHE_ - - - - - _DU MÊME AUTEUR_ - - - CHANTS ORPHIQUES (_Orphische Lieder_, éditions allemandes de 1898 - et de 1899, épuisées).--Édition française en préparation. - - LA DAME GRISE (_Die Graue Frau_), dialogues dans le crépuscule, - poème dramatique, traduit en français par Jean de Néthy. - - [Illustration] - - - - - CONSTANTIN CHRISTOMANOS - - - Élisabeth de Bavière - - Impératrice d’Autriche - - - --_PAGES DE JOURNAL_-- - - IMPRESSIONS, CONVERSATIONS, SOUVENIRS - - TRADUCTION DE GABRIEL SYVETON - - PORTRAIT DE L’IMPÉRATRICE PAR FERNAND KHNOPFF - - PRÉFACE DE MAURICE BARRÈS - - _Quatrième Edition_ - - [Illustration] - - - PARIS - SOCIETÉ DV MERCURE DE FRANCE - XV, RVE DE L’ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV - - MCM - - - - - IL A ÉTÉ TIRÉ A PART DE CET OUVRAGE: - - _Cinq exemplaires sur Japon impérial, numérotés de 1 à 5_; - _Cinq exemplaires sur Chine, numérotés de 6 à 10_; - _Douze exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 11 à 22_. - - - JUSTIFICATION DU TIRAGE: - - [Illustration] - - -Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y compris - la Suède, la Norvège et le Danemark. - - - - -PRÉFACE - - - - -UNE IMPÉRATRICE DE LA SOLITUDE - - -Cette impératrice qui, par une fuite continuelle, par son éventail -interposé et par la pratique de la restriction mentale avait pu jusqu’à -sa mort cacher le chef-d’œuvre qu’elle s’était elle-même créée, nous -allons la contempler, sinon directement, du moins telle qu’elle se -réfléchit dans la mémoire d’un jeune poète tout préparé par son -tempérament et par les circonstances à ressentir la beauté. - -Le docteur Christomanos se souvient que j’ai essayé de décrire une -méthode pour créer et pour gouverner notre sensibilité, et même, nous -raconte-t-il, l’impératrice daignait se plaire à ces petits romans dont -il lui donnait lecture; il pense à juste titre que son analyse lyrique -d’une reine qui ne voulut d’autre royaume que sa vie intérieure, qui -s’appliqua uniquement à s’épurer et à reculer les bornes de sa rêverie, -nous fournira la plus abondante et la plus poétique contribution au -Culte du Moi. Mais qui sommes-nous pour toucher à ce magnifique poème où -l’imagination du plus pauvre lecteur amassera d’elle-même un abondant et -magnifique commentaire? La divine Antigone de Sophocle dit à sa sœur -Ismène: «Depuis longtemps je suis morte à la vie, je ne peux plus servir -que les morts.» C’est une insensée, pense Créon. «Prince, lui répond -Ismène, jamais la raison que la nature nous a donnée ne résiste à -l’excès du malheur.» On aime à trouver dans la langue que préférait -l’impératrice Elisabeth les mots qui peuvent le moins offenser sa plaie -vive. - -Du point de vue où nous nous plaçons, nous devons bénir ses souffrances. -La jeune impératrice Elisabeth d’Autriche émerveillait ses peuples et la -haute société européenne, mais quel que fût le romanesque de sa première -beauté, on préférera celle que lui firent les meurtrissures de la vie. -L’Impératrice Eugénie la copiait. Qui donc pourrait nier ce que des -pleurs de sang sur leurs visages et les stigmates de la vie ajoutèrent à -des charmes de déesse? - -Au seul prononcer de ce nom, l’impératrice Elisabeth, le lecteur -imaginatif--et celui-là seul poursuivra cette lecture--voit de ses -propres yeux un confus amas d’horreurs autour d’un trône chancelant! Sa -sœur, la duchesse Sophie d’Alençon, brûlée vive au Bazar de la Charité; -une autre sœur, qui perd héroïquement un royaume; son beau-frère, -l’empereur Maximilien Iᵉʳ, fusillé, le 19 juin 1867, à Queretaro; sa -belle-sœur, l’impératrice Charlotte, folle de douleur; son cousin -préféré, le roi Louis II de Bavière, noyé, le 13 juin 1886, dans le lac -de Starnberg; son beau-frère, le comte Louis de Trani, suicidé à Zurich; -l’archiduc Jean de Toscane renonçant à ses dignités et se perdant en -mer; l’archiduc Guillaume tué par son cheval; sa nièce, l’archiduchesse -Mathilde, brûlée vive; l’archiduc Ladislas, fils de l’archiduc Joseph, -tué à la chasse; son propre fils enfin, le prince héritier Rodolphe, -suicidé ou assassiné, le 30 janvier 1889, au château de Meyerling. -Ainsi, chez cette descendante des Wittelsbach, les circonstances -extérieures aident les inclinations naturelles. Et la mort vient donner -un suprême prestige à cette âme que les coups acharnés du destin avaient -travaillée comme une matière rare. - -Le docteur Christomanos ne nous fait pas l’histoire des souffrances de -l’impératrice Elisabeth. Sans doute, il serait intéressant d’étudier ces -cruelles étapes de sa beauté et cette lente altération qui la menait, -vivante, dans les solitudes et qui, morte, la sort de la foule vulgaire -des ombres. On aimerait une biographie-psychologie pareille à celle que -Jacques Bainville vient de consacrer à Louis II de Bavière. Mais nous -prendrons l’Impératrice telle qu’on la trouve dans ce «Journal», sur -cette table d’anatomie. - -Il faut d’abord que l’on sache de qui nous tenons ces précieuses -révélations. Regardons ce que vaut l’instrument par lequel nous allons -voir, M. le docteur Christomanos. - -Il était un petit étudiant d’Athènes qui travaillait tout le jour et -fort avant le soir, dans une maison triste et décente d’un faubourg de -Vienne. Seulement, quand il cherchait des citations latines pour sa -thèse sur «les Institutions byzantines dans le droit franc», parfois il -rêvait et soupirait. Au soir tombant, un merle venait se poser sur le -toit d’en face et chantait, chantait, jusqu’à ce que l’obscurité effaçât -sa petite forme et sa petite voix. Or, voici que l’Impératrice eut le -caprice d’apprendre le grec et voulut un jeune Hellène qui la suivit -dans ses promenades. On lui désigna l’étudiant. Elle le fit chercher par -une voiture de la cour. - -Vous connaîtrez ce qu’il y a de défauts et de qualités dans celui qui va -être notre guide rien qu’à lire cette première page, charmante d’amour -pour la beauté, et dans laquelle nous reconnaissons un frère très -lointain, tout imprégné d’orientalisme, de notre Julien Sorel: - -«Un valet de pied, vêtu de noir, me reçut à l’entrée du parc, et me -signifia que Sa Majesté m’invitait à l’attendre dans le jardin. Il me -conduisit à un endroit du parc, près du château, et m’y laissa seul, -après s’être profondément incliné devant moi. Subitement transporté de -l’atmosphère grise et du banal tous les jours de la ville dans cet -impérial jardin fermé où ne pénétraient pas les simples mortels, secoué -par l’attente d’un événement décisif, je me trouvais jeté pour ainsi -dire hors des bornes de ma conscience. C’était comme si j’éprouvais tout -cela en une autre personne qui pourtant était bien moi. J’avais le -sentiment de rêver un beau rêve, et je craignais qu’il ne s’évanouît -trop tôt; d’autre part, le désir impatient de ce qui allait venir me -torturait, comme si je ne pouvais pas attendre le réveil. - -«Je ne connaissais l’impératrice que par ses portraits qui la -représentaient presque toujours le diadème au front. J’étais plein d’un -indicible émoi. Autour d’un buisson tremblant de mimosa aux innombrables -fleurs d’or, des essaims d’abeilles bourdonnaient. De toutes ces petites -boules en floraison, rayonnait, avec leur doux parfum enivrant, un -sourire d’or. Certes, elles ne savaient pas qu’elles étaient là pour moi -autant que pour les abeilles, pour que leur regard, pour que leur -souffle embaumé me rendissent cette heure inoubliable, autant que pour -donner leur miel aux abeilles. Comme les abeilles, mon sang bourdonnait -à mes tempes, et je me disais: «Voilà un monde qui vit sans nous, qui ne -semble pas nous connaître, et qui, cependant, d’une distance infinie, -tend vers nous. - -«Je ressens encore la poésie de cette heure d’attente qui m’emportait -loin de moi-même vers un infini lointain, qui me précipitait dans un -abîme! Si bien que, lorsque je revins à moi, j’étais la proie d’une -sensation étrange, comme si du fond crépusculaire et verdâtre des mers, -une vague puissante m’eût jeté sur une terre étrangère et inconnue du -pays de la vie. Et tandis que j’attendais là, mon cœur s’emplissait de -plus en plus de la certitude que j’étais sur le point de voir apparaître -ce que ma vie aurait de plus précieux. - -«Soudain, elle fut devant moi, sans que je l’eusse entendue venir, -svelte et noire. - -«Dès avant que son ombre m’eût atteint pour me tirer en sursaut du rêve -où je m’abîmais, je sentis son approche, et cette sensation surgit -juste avec sa venue, et cependant me sembla être née en moi depuis bien -longtemps, comme si j’avais vécu avec elle des heures et des années. -Elle était devant moi, un peu penchée en avant; sa tête se détachait sur -le fond d’une ombrelle blanche que traversaient les rayons du soleil, et -qui mettait une sorte de nimbe léger autour de son front. De la main -gauche, elle tenait un éventail noir légèrement incliné vers sa joue. -Ses yeux d’or clair me fixaient, parcourant les traits de ma figure, et -comme animés du désir d’y découvrir quelque chose. Ont-ils trouvé ce -qu’ils cherchaient? Est-ce plus tard seulement qu’ils me sourirent, ou -bien ont-ils eu pour moi, dès le premier jour, ces rayons souriants? - -«En cet instant, je n’avais pas le temps de réfléchir à cela, et les -sentiments que je distingue aujourd’hui si clairement n’existaient alors -qu’en germe, inconsciemment et momentanément réunis en moi. Je ne sus -tout de suite qu’une chose: c’était Elle. Et j’eus aussi une grande -surprise: comme elle ressemblait peu à tous les portraits que je -connaissais d’elle! C’était un être tout autre, et pourtant c’était -l’impératrice: j’étais devant une des apparitions les plus idéales et -les plus tragiques de l’humanité. Ce que je lui dis alors? J’ai honte de -le rappeler à mon imagination. Je balbutiais quelques phrases -embrouillées sur ma joie et le grand honneur... Mais elle me tira de mon -grand embarras en disant, les yeux rayonnants d’une grâce infinie: -«Quand les Hellènes parlent leur langue, c’est comme une musique.» - -Que parlai-je de Julien Sorel. Cet étudiant hellène, c’est un jeune -frère de la jeune Esther quand elle s’évanouit devant Assuérus. On croit -entendre, plus délicat et plus approprié à ce professeur de grec le vers -racinien: - - Esther, que craignez-vous? suis-je pas votre frère? - -A la suite de ce guide d’une folle sensibilité unie au goût des plus -rares fantaisies esthétiques, pénétrons un instant dans l’intimité -d’Elisabeth d’Autriche. Lisons ensemble le récit que nous donne M. -Christomanos de son premier séjour à la Hofburg: - -«Mon appartement se trouve dans l’aile léopoldine. On arrive du -Franzensplatz, à côté du corps de garde, par un étroit escalier en -colimaçon, jour et nuit éclairé au gaz,--«l’escalier des confiseurs»,--à -un long corridor tapissé de nattes,--«le passage des demoiselles». Une -suite de portes avec des noms de dames d’honneur sur des cartons blancs. -Tout au bout, des gardes de la Burg qui vont et viennent lentement avec -des cliquetis de sabres. A ma surprise, je lis sur une de ces portes mon -nom. C’est l’étiquette de mon existence à venir dans l’armoire à tiroirs -de la cour. Ma chambre est vaste, mais basse de plafond. Un parquet poli -comme un miroir, sur lequel le feu du poële fait glisser de rouges feux -follets. Teintures et meubles à rayures grises et blanches. Une grande -double fenêtre donne sur la place extérieure du château et sur le -Volksgarten que maintenant un crépuscule gris enveloppe. Un paravent de -soie rouge devant le lit que recouvre aussi une lourde soie,--tout, du -reste, d’une distinction très simple. - -«Le même soir, l’impératrice me reçut. Un domestique de service privé -vint m’avertir que Sa Majesté avait appris mon arrivée et me priait de -me rendre près d’elle. Je me hâtai vers elle, à pas muets sur les -nattes, tout le long du couloir, parmi des laquais et des femmes de -chambre qui chuchotaient, puis, après un coude, par un corridor plus -large, qui traverse l’aile de l’impératrice Amélie. C’est la partie du -château qui regarde le Franzensplatz du gros œil de son horloge, -étincelant le soir; elle est habitée exclusivement par l’Impératrice et -sa suite. Par une porte secrète, j’arrivai au grand escalier d’honneur, -puis, un étage plus bas, sur un palier, où un garde de la Burg en grand -uniforme était planté immobile devant une portière de velours; derrière -cette portière, un vestibule de style empire, avec ce luxe froid et nu -des antichambres princières où l’on gèle si atrocement quand on n’est -pas un laquais. Plusieurs huissiers à bas blancs, culottes vert amande, -s’inclinèrent devant moi jusques à terre, les portes s’ouvrirent comme -d’elles-mêmes, et je me trouvai à l’improviste dans une seconde pièce -qui était encore plus somptueuse, mais dont l’accueil me fut moins -fermé et moins hautain. Là, un huissier en frac noir vint à ma -rencontre. Et, à ce moment, je m’aperçus que j’avais pris -instinctivement une nouvelle allure, et que je la soutenais avec une -grande virtuosité; ici, il s’agit de marcher sans s’arrêter et sans -hâte, en glissant sur le parquet plutôt qu’en le foulant, sans butter -aux saluts ni aux révérences. Le valet de chambre de l’impératrice, -également en frac noir (la livrée de deuil privée de l’impératrice), -sortit de la porte opposée, s’inclina profondément, et disparut aussitôt -par la même porte, sur la pointe des pieds, pour m’annoncer. Tous ces -gens retenaient leurs souffle et leur âme, et n’étaient que frac et -pointes des pieds. Et alors, la porte s’ouvrit à deux battants, sans -bruit. Derrière un paravent de soie rouge, j’entrai dans une salle vaste -et brillamment éclairée. Les murs étaient tendus de soie rouge, et -devant mes yeux scintillaient meubles dorés, larges et profonds miroirs -tenant des panneaux entiers, et grands lustres pendants. Une atmosphère -d’une pureté presque immatérielle s’exhalait vers moi. - -«D’une porte opposée, qui était ouverte, et laissait voir un petit -salon, l’impératrice vint à ma rencontre. Les murs scintillaient de -rouge sombre, les flammes sans nombre ruisselaient sur les dorures et -rejaillissaient de la profondeur des miroirs, les cristaux en losange -des lustres étincelaient comme des pierres précieuses suspendues, et -l’impératrice, vêtue de noir, se tenait devant moi, souveraine de tout -cet éclat. Elle me salua, d’abord, de loin, et me dit qu’elle se -réjouissait de me revoir près d’elle. Et dès qu’elle eut ouvert la -bouche et que sa voix eût résonné, le rayonnement autour d’elle pâlit. -Ainsi je connus qu’elle était plus rayonnante encore que tout ce qui -l’entourait. Je savais déjà, avant d’entrer, ce que je trouverais ici, -et pourtant j’étais ébloui. Nous nous promenâmes, une heure durant, sur -le tapis mat, où le pied s’enfonçait comme dans un jeune gazon, dans des -flots de lumière dont l’attouchement, comme un air tiède, agissait plus -musicalement encore. - -«Tout autour se dressaient les meubles dorés, à de longues distances, et -dans un calme parfait, comme des objets enchantés. Dans cette pièce, -sur ces meubles, ne se posait ni rire ni pleur, nulle ligne ne remuait -ni ne changeait de place. Des grands miroirs, qui prolongeaient la pièce -en des lointains infinis, comme sous des masses d’eau transparentes, la -lumière rebondissait, comme une buée fluide d’or et de sang. Je regardai -autour de moi et reconnus l’air de l’étiquette espagnole qui se levait -des coins sombres vers les portraits princiers dans leurs cadres -lourds.» - -Quelques jours plus tard, le jeune Christomanos, appelé à Schoenbrunn -auprès de l’impératrice, voit des cordes, des appareils de gymnastique -et de suspension fixés à la porte qui mène du salon au boudoir. «Je la -trouvai justement en train de «faire des anneaux». Elle portait une robe -de soie noire à longue queue, bordée de superbes plumes d’autruche, -noires aussi. Elle avait à recevoir quelques archiduchesses. Je ne -l’avais jamais vue habillée avec tant de pompe. Suspendue aux cordes, -elle faisait un effet fantastique, comme d’un être entre le serpent et -l’oiseau. Pour poser les pieds à terre, elle dut sauter par-dessus une -corde tendue assez bas. «Cette corde, dit-elle, est là pour que je ne -désapprenne pas de sauter. Mon père était un grand chasseur devant -l’Eternel, et il voulait nous apprendre à sauter comme les chamois.» -Puis elle me pria de continuer la lecture de l’_Odyssée_.» - -Dans tous ses châteaux, l’Impératrice avait fait peindre Titania -caressant la tête d’âne. «C’est la tête d’âne de nos illusions que nous -caressons sans trêve,» disait-elle. On comprend la vie par les éléments -qu’elle nous donne et avec l’âme qu’on reçut de ses pères. Cette -personne singulièrement née jugea toutes choses, comme fait Hamlet, -d’après la vue de cour. Une existence infiniment luxueuse, une humanité -infiniment fourbe (par platitude et par diplomatie) développent chez un -être délicat des besoins et des tristesses heureusement inconnus à la -foule laborieuse. - -La satiété et le mépris, voilà, si l’on écarte cet enchantement de -poésie, les deux caractères que l’on distingue d’abord chez -l’impératrice. Elle n’aimait plus qu’une chose, impossible à trouver: -le pur, le simple, la nature dépouillée de tout artificiel. Ce besoin, -qu’elle sait bien ne pouvoir satisfaire, commande toutes ses opinions: -«Moins les femmes apprennent, disait-elle à Christomanos, plus elles ont -de prix, car elles tirent d’elles-mêmes toute science. Ce qu’elles -apprennent ne fait à vrai dire que les égarer; elles désapprennent une -partie d’elles-mêmes pour s’approprier imparfaitement de la grammaire ou -de la logique. C’est une illusion d’alléguer qu’ainsi cultivées elles -donneront des fils intellectuellement mieux doués. Et, pour aider les -hommes dans leurs affaires, elles ne doivent pas leur souffler des -conseils et des pensées, mais par leur seul contact elles doivent -éveiller et faire mûrir chez les hommes des idées et des résolutions.» - -Ceux qui ont quelque habitude des atténuations que les personnes bien -élevées se plaisent à donner à leurs pensées distingueront la force de -ce cerveau qui comprenait, à une époque où ces simples notions sont -étrangement méconnues, que les êtres peuvent seulement porter les fruits -produits de toute éternité par leur souche. Elevée d’instinct par sa -délicatesse esthétique à cette vérité scientifique des naturalistes, -l’impératrice disait un autre jour: «La culture se rencontre même dans -les déserts de l’Arabie, sur les mers et les prairies solitaires. La -civilisation étouffe la culture; elle réclame pour soi chaque être -humain et nous met tous dans une cage. La culture, chaque homme la porte -en soi _comme un legs de toutes ses existences antérieures_. Souvent la -civilisation et la culture viennent de directions opposées et -s’entrechoquent; alors l’être humain est dégradé. Les pauvres, quelles -victimes! On leur a pris la culture, et en retour on leur montre la -civilisation dans un lointain inaccessible.» - -Des vues aussi saines, où nous vérifions, une fois de plus, la -concordance de l’instinct et de la science, la rendaient méprisante pour -les cuistres. Elle aimait à réciter avec l’accent le plus ironique ces -vers de Heine: «Le monde et la vie sont trop fragmentaires: je veux -aller trouver le professeur allemand. Celui-là sait harmoniser la vie, -et il en fait un système intelligible: avec ses bonnets de nuit et les -pans de sa robe de chambre, il bouche les trous de l’édifice du monde.» - -Ces accents stridents, ces états nerveux qu’elle appréciait si fort chez -Heine et qui sont proprement des accès méphistophéliques, lui étaient -familiers. C’est une sorte de désespoir, où l’humilité et l’orgueil se -combattent; c’est d’une nature hautaine qui raille les conditions mêmes -de l’humanité. Aspirer si haut et trouver si bas! Un jour, à Miramar, -contemplant le pavillon où sa parente l’impératrice Charlotte enferma sa -folie à son retour du Mexique, elle murmure, après une longue rêverie: -«Un abîme de trente ans plein d’horreur! Et avec cela on dit qu’elle -engraisse!» - -Des railleries de cette qualité et dans un pareil moment offensent la -piété des gens simples. Mais ne semble-t-il pas au lecteur que des états -analogues existent chez le philosophe? Epris des plus beaux cas de -noblesse, il vit dans le siècle, il en voit la duperie et devient dur. -Il est amené à considérer les choses sous un aspect immoral, parce -qu’il les regarde d’un point où bien peu de personnes se placent. -L’impératrice Elisabeth cherchait toujours à sortir de la vie, à ne se -laisser posséder ni par les choses, ni par les êtres. «Quand je me meus -parmi les gens, je n’emploie pour eux que la partie de moi-même qui -m’est commune avec eux. Ils s’étonnent de me trouver si semblable à eux. -Mais c’est un vieux vêtement que, de temps en temps, je tire de -l’armoire pour le porter quelques heures.» - -On sait qu’elle interposait constamment son éventail, son ombrelle, -entre son visage et les regards. Ceux-ci paraissaient vraiment la faire -souffrir. Ils la privaient d’elle-même. «Nous devons songer autant que -possible à sauver au moins quelques instants pendant lesquels, chacun à -notre manière, nous puissions pénétrer dans notre propre vie. Eh bien! -quand je me trouve toute seule dans un site solitaire, dont je sais -qu’il fut peu fréquenté, je sens que mes rapports avec les choses -diffèrent absolument de ce qu’ils sont si des humains m’entourent. A -cette différence seulement, je me reconnais moi-même.» Un autre jour -elle disait: «Nous n’avons pas le temps d’aller jusqu’à nous, tout -occupés que nous sommes à des choses étrangères. Nous n’avons pas le -temps de regarder le ciel qui attend nos regards.» Elle s’exprimait -enfin dans cette magnifique image, d’un surprenant raccourci, lourde et -sombre et qui fait miroir à nos plus secrètes pensées: «J’ai vu une fois -à Tälz une paysanne en train de distribuer la soupe aux valets. Elle -n’arriva pas à remplir sa propre assiette.» - -C’est à réfléchir sur l’émotion éveillée en nous par la femme qui put, -au hasard d’une promenade, laisser s’évader de son âme une telle pensée, -que nous vérifions la vérité et la magnificence de sa théorie du -tragique. «Je crois, disait-elle, que les conflits tragiques agissent -moins par eux que parce qu’ils nous mettent dans un tel état que nous -croyons nous approcher de quelque chose d’indéfini et que nous attendons -toujours dans notre vie. Ce sont des passions ordinaires que l’on met -sous nos yeux, mais nous les reconnaissons, cependant, pour quelque -chose d’autre que ce pour quoi elles se donnent. Ce n’est point par le -tragique du théâtre que nous sommes pris, mais par des vues plus -profondes qui ont été éveillées dans notre cœur.» Un autre jour, elle -disait: «La joie n’est qu’une chose éphémère, un épisode, en attendant -la passion qui doit venir. Celle-ci vient toujours, car elle est -l’attente de la destinée que notre vie a pour but d’atteindre; elle est -la chose la plus triste et par là la plus magnifique qui soit au monde. -Tous les êtres qui sont beaux attendent leur destinée, et ils sont -tristes aussi, quand ils n’en sont pas détournés.» - -Si vous voulez comprendre davantage cette personne extraordinaire qui -trahit ses angoisses de nerveuse dans ces grandes vérités à demi-voilées -et qui faillit elle-même s’anéantir sans rien nous livrer des beautés -qu’avaient suscitées en elle la préparation des siècles et ses douleurs, -voyez-la, celle qui fut d’abord une Titania caressant la tête d’âne de -ses illusions, voyez-la finir comme un roi Lear, trahie par tous ses -beaux rêves. - -Je ne sais rien de plus émouvant et qui donne mieux l’impression d’une -génialité cherchant éperdument un milieu favorable que les fuites -continuelles de cette impératrice, et surtout ce jour où elle entraîna -le jeune Christomanos à Schœnbrunn, sous une pluie de neige fondue, dans -une tempête de vent, à travers de grandes flaques d’eau. «Nous courons -comme des grenouilles dans les marais, dit-elle. Nous sommes comme deux -damnés errant dans le monde infernal. Oui, pour beaucoup de gens, ce -serait l’enfer. Pour moi, c’est mon temps préféré, car il n’est pas pour -les autres, je puis en jouir seule. A vrai dire, il n’est là que pour -moi, comme les pièces de théâtre que le pauvre roi Louis se faisait -jouer pour lui seul. Encore ce plein air est-il beaucoup plus -grandiose.» Et elle ajoute: «Certes, je voudrais que l’ouragan fût -encore plus enragé, car on se sent alors si proche de toutes les choses, -comme en conversation avec elles!» - -On touche ici aux parties les plus élevées de cette rare nature. Avec le -strident des violons tziganes qui pleurent et sourient, elle nous fait -entendre l’hymne panthéiste, l’acceptation, la mort, la vie dispersée -dans les choses; et parfois les profondes clameurs de la mer viennent -doubler cette plainte demi-étouffée. - -«Sur la mer, dit-elle, ma respiration s’élargit. Elle se règle sur la -houle. Quand les lames deviennent plus larges, je commence à respirer -plus profondément. La mer nous déshumanise, ne souffre rien en nous de -l’animalité terrestre. Dans la tempête, je crois souvent que je suis -devenue moi-même une vague écumante.» - -Quand elle arrive à cette élévation de pensée, cette rare créature égale -ces grands maîtres de l’humanité qui firent leur principale étude -d’«accepter» et de mourir, de mourir continuellement. L’un d’eux -s’exprima-t-il jamais avec plus de magnificence que le jour où cette -femme déclare: «L’idée de la mort purifie et fait l’office du jardinier -qui arrache la mauvaise herbe dans son jardin. Mais ce jardinier veut -toujours être seul et se fâche si des curieux regardent par-dessus son -mur. Ainsi je me cache la figure derrière mon ombrelle et mon éventail, -pour que l’idée de la mort puisse jardiner paisiblement en moi.» - -Quelles devaient être ses pensées le jour où Christomanos, dans l’aube -de Corfou, les troubla? La scène se passe au Palais d’Achille. «Hier, au -petit jour, écrit Christomanos, je me suis levé et je suis allé--sans -savoir pourquoi--tout droit, par l’escalier des dieux, sur la terrasse -d’Hermès. Un blanc reflet surgissait à l’est, derrière les croupes -noires des montagnes, dont les corps immergeaient dans l’obscurité, -comme dans les ténèbres de leurs propres ombres. De la mer, que l’on -devinait, plus qu’on ne la voyait, en une immense pâleur noyée, -montaient les fraîcheurs humides du matin. Au ciel, presque toutes les -étoiles s’étaient éteintes; une seule, d’une terrifiante grandeur et -magnificence, était au zénith. C’était Sirius. Au-dessous se dressait -dans l’air un grand cyprès noir, dont le faîte s’inclinait légèrement -sous un souffle de brise que l’on ne sentait ni n’entendait... Soudain, -je la vis glisser, comme une ombre, entre les colonnes du blanc palais. -Je fus extrêmement surpris de la trouver là à cette heure, et je voulus -me retirer; mais elle s’approcha, rapide comme un ange noir qui aurait à -défendre un paradis, et me dit: «Je suis toujours ici avant le lever du -soleil pour voir comme tout s’éveille. Il ne faudra plus monter -jusqu’ici à cette heure. C’est le seul moment où je sois tout à fait -seule.» - -Voilà une indication, insuffisante pourtant et qui irrite nos plus -nobles curiosités, sur les mystères et les énigmes où s’épuisent les -intelligences hautaines. Mais surtout nous voyons les ravages de la -satiété et la névrose des tout-puissants. - -L’audace et l’ironie amère, l’invincible dégoût de toutes choses, le -sentiment perpétuel de la mort et même ces enfantillages esthétiques -d’une mélancolique qui cherche à s’étourdir me font considérer ces -«Idées et sensations» d’Elisabeth d’Autriche comme le plus étonnant -poème nihiliste qu’on ait jamais vécu dans nos climats. Il semble que -chez cette duchesse en Bavière des fusées orientales soient venues -irriter les forces du rêve. Cet accent sceptique et fataliste, ce mépris -absolu des choses d’ici-bas, cette perpétuelle contemplation ou mieux -cette constante présence de l’idéal indiquent une âme ardente et blasée, -mais d’une qualité esthétique que je trouve seulement chez ces -incomparables soufis persans qui couraient le monde dans la familiarité -de la mort. Et cette volupté de la satiété où s’enfonçait avec une -complaisance si douloureuse cette impératrice évoque certains rêveurs -mystérieux des trônes asiatiques. - -Bien entendu, je ne prétends point donner par ces rapprochements une -explication; mais, comme un air de musique parfois nous transporte dans -un paysage, l’atmosphère de réserve silencieuse et de sensibilité -bizarre qui flotte autour de l’impératrice évoque pour moi ces cours des -Khalifes où la plus monotone philosophie du néant, parfois avec -mièvrerie, développe ses sentences au milieu de drames qui la -justifient. - -Pourquoi poursuivrais-je davantage la tâche impossible de rendre -intelligibles ces incomparables angoisses? Ces psaumes monotones, ceux -que nous appelons les heureux de ce monde, les ont répétés à maintes -reprises depuis Salomon. Aussi bien, en dehors de l’atmosphère des -cours, nous avons entendu des pensées analogues. Il y manquait seulement -ce qu’une impératrice adulée peut ajouter d’accent blasé à cet éternel -gémissement. Mais ces états de faiblesse irritable, ces angoisses sans -cause, ces vagues inquiétudes, ces noires lycanthropies, c’est la -sécrétion particulière aux natures supérieures. Avec une régularité qui -mènerait au désespoir les hommes assez imprudents pour s’attarder à -réfléchir sur notre effroyable impuissance, nous mettons éternellement -nos pas dans les pas de nos prédécesseurs. Tous les grands poètes ont -souffert, comme Elisabeth d’Autriche, de la vulgarité du siècle; ils se -sont sentis soulevés au moins de désir vers un plus haut idéal; ils ont -éprouvé cet éloignement pour les intelligences obtuses et courtes, -contentes d’être, satisfaites du monde et de la destinée. C’est l’état -de sensibilité d’où sortent les grandes singularités artistiques ou -religieuses qui sont l’honneur de l’humanité. Qu’importe le fond des -doctrines! C’est l’élan qui fait la morale. Ce qu’un Pascal appelle -«vivre pour l’éternité», c’est ce que nous appelons «s’observer, -comprendre le néant de la vie». Mais cette satiété qui réclame à toutes -les minutes les assaisonnements de la mort, n’impressionne jamais autant -que chez une femme divinisée par sa beauté, son diadème et sa solitude, -par ses malheurs dont elle se délivrait en se réfugiant en elle-même, et -par son assassinat qui ne put l’émouvoir car elle avait devancé la mort. - -Quand une brute menée par cette Fatalité qui préside aux tragédies -antiques l’accosta sur le trottoir du lac, près de l’hôtel Beau-Rivage, -sans doute l’impératrice participait toujours à ce que le vulgaire -appelle la vie, puisqu’elle réagissait encore, mais, n’ayant plus de -but, de volonté ni rien qui lui fût, elle était, selon le philosophe, -une étrangère à l’existence et vraiment une morte. - -Le cœur percé de cette petite lame, elle continue encore à marcher. -C’est seulement sur le pont du bateau qu’elle s’affaisse, et alors elle -demande: «Qu’y a-t-il?» C’est elle qui meurt, et elle demande: «Quoi?» - -Cette haute figure poétique n’est arrivée à la lumière que par accident. -Les personnes de cette nature, dans tous les milieux, souffrent beaucoup -de la sottise des hommes; elles apprennent qu’il ne fait pas bon penser -tout haut parmi eux. Si dans leur jeunesse elles se laissent aller -parfois à manifester ce qu’il y a de singulier dans leur vie intérieure, -elles le regrettent très vite; dès lors, elles s’effacent volontairement -derrière le personnage qu’il leur faut faire et elles renoncent à ce qui -pourrait leur attirer la haine ou la sympathie. D’ailleurs, ce goût et -ce besoin de solitude claustrale, c’est encore moins prudence devant la -vie qu’obéissance à des instincts et à des goûts de tristesse; elles ne -souffrent pas d’être ce que le monde appelle «enseveli vivant». - -Le docteur Christomanos avait-il le droit d’arracher à cet _in pace_ -volontaire celle qu’il livre à la société des poètes? Jeune, frémissant -de rêves et né pour leur donner un verbe, il n’a pas su, auprès de cette -impératrice d’une si puissante poésie, crever ses yeux et couper sa -langue. Il raconte ce qu’il a vu, et vraiment ne traduit-il pas en -rythmes admirables les enchantements dont il subit la magie? Si, -enflammé d’une telle approche, il a détourné quelque chose d’un brasier -qui aspirait à se consumer tout, on ne doit pas l’accuser de rapt, mais -de ravissement. Il n’a pu rejeter à la mer la coupe qu’un -hasard--providentiel, peut-il croire--lui permettait de soustraire au -gouffre d’oubli. Je n’ai vu nulle part qu’on blâmait l’indélicatesse des -amis de Virgile, qui refusèrent de détruire l’_Enéide_, comme à son lit -de mort il avait commandé. - -Hélas! tant qu’elle gît sur le sable du gouffre, la coupe du roi de -Thulé irrite notre sens du mystère et veut que pour la sauver nous -franchissions certaines difficultés, mais que vaudra-t-elle, si on la -fait circuler parmi des convives recrutés sur la place publique et -gorgés de boissons grossières? Plaise au ciel que l’impératrice -Elisabeth, cette âme repliée sur elle-même, et fiévreuse de sympathie -pour les domaines de l’invisible, ne devienne pas un thème littéraire -et, comme on dira sans doute, une figure esthétique! Voyez ce qu’on nous -a fait de son cousin, Louis II: un cadavre romantique étendu sur la -grève du lac Starnberg et déjà gâté par les commentaires qui s’y -traînent en colonies informes et visqueuses. Il faut le granit de -Pascal, de Rousseau, de Byron et de Chateaubriand pour résister à ces -parasites qui déshonorent et déforment très vite des figures un peu -flottantes, capables de susciter nos méditations, mais qui négligèrent -de se réaliser dans une forme d’art et d’échanger leur mobilité -séduisante contre la fixité de la perfection. - -Si nous voulons maintenir autour de cette impératrice la solitude -qu’elle aimait tant et qu’on doit tenir pour l’élément nécessaire de sa -beauté, prodiguons-lui les blâmes qu’aucune âme vigoureuse ne ménage à -ces natures qui méconnaissent le sens de la vie, qui négligent de se -rendre utiles et qui se perdent dans les problèmes, insolubles et par là -puérils, de la contemplation. N’avons-nous pas à notre disposition une -formule mémorable qu’Auguste Comte tenait de Mᵐᵉ Clotilde de Vaux: «Il -est indigne des grands cœurs de répandre le trouble qu’ils ressentent.» - -MAURICE BARRÈS. - - - - -ÉLISABETH DE BAVIÈRE - -IMPÉRATRICE D’AUTRICHE - - -Au mois de mai 1891, mon frère et moi, habitant Vienne, nous logions -dans une grande maison de rapport de l’Alserstrasse, chez une pauvre -jeune femme qui était presque veuve, car son mari se trouvait dans une -maison de fous. Elle avait réuni, dans nos chambres, tous ses meubles -des temps heureux, et s’était serrée dans un cabinet étroit et dénudé, -avec sa fille, une enfant de trois ans qu’elle nommait Gretinka. Cette -Gretinka pleurait chaque fois qu’on la regardait sans lui sourire. Le -beau mobilier de notre appartement, et le cabinet dégarni, et la -sensible Gretinka qui trouvait si terrible la vie sans sourire, tout -cela me paraissait, alors, fort touchant. - -Mon frère Antoine était étudiant en médecine et préparait son premier -examen. Quant à moi, j’étais sur le point de terminer mes études à la -faculté de philosophie et me proposais d’aller passer les vacances -prochaines à Innsbruck, pour y élaborer, sous la direction d’un célèbre -professeur de droit historique, ma thèse de doctorat sur les -«Institutions judiciaires byzantines dans le droit des Francs». En -hiver, je prendrais mes grades à Vienne. - -Nous vivions simplement et tranquillement, rentrés à la maison avant la -porte fermée, pour nous enfouir dans nos livres. A peine si nous -échangions un mot tout le long des longues soirées. Et quand nous -ouvrions les fenêtres, qui donnaient sur une cour profonde et muette -comme un abîme, le bruit de la rue arrivait à nous par-dessus les toits, -affaibli et confus, et parfois aussi un subtil parfum, émané de quelque -invisible jardin ou peut-être des pots de fleurs qu’une fille maigre et -blonde, en face de nous, tous les jours arrosait. Mais tandis que -j’étais assis à ma table, et qu’à la lueur jaune de la lampe, je -noircissais de petits feuillets ou cherchais des citations latines sur -le «Mundium» et les «Bénéfices ecclésiastiques», de lumineuses -perspectives sur des sites bienheureux s’ouvraient aux yeux de mon âme, -pays que j’avais entrevus jadis ou jamais, glorifiés et combinés -maintenant en tableaux fantastiques. C’était un incessant et silencieux -envol sans fatigue ni conscience de l’heure, essence et parfum de -voyage. Et je soupirais profondément par regret nostalgique de quelque -chose d’inimaginable et d’inouï. Mon frère, qui remarquait mon regard -fixe et perdu, me disait parfois, lorsqu’il se décidait à parler: - ---Si tu t’y prends ainsi, tu n’en finiras jamais. Il ne faut pas -s’abandonner à ses sentiments: ce sont des courants contraires qui -emportent à la dérive toute pensée réelle. - -De bonne heure, quand nous ouvrions les croisées et qu’un air frais et -vierge nous enveloppait, fleurant le matin d’été (tel on n’y croirait -pas en ville), et que les toits d’en face se doraient, ce m’était -l’annonciation d’un autre monde insoupçonné et inaccessible dont mon âme -était assoiffée. - -Notre hôtesse entrait souvent chez nous pour bavarder. Mon frère -supportait mal ce dérangement, car, alors même qu’il n’avait aucun livre -ouvert devant lui, il continuait, semblait-il, à lire en esprit. Mais -moi, je me prêtais volontiers à ces expansions, enclin à m’abuser sur la -fuite du temps et sur la mesquine réalité de ma propre vie. - -Après déjeuner, je rentrais à la maison et travaillais, tandis que, -dehors, le soleil brillait si joyeux, et que les jardins étaient si -touffus et pleins de fleurs--jusqu’à la tombée du soir. Alors, chaque -fois, un merle venait, et se posait sur le faîte du toit d’en face, et -chantait, longuement, dans le crépuscule--toujours sur le même toit, -toujours à la même heure, jusqu’à ce que lui et son chant se fussent -évanouis dans l’obscurité. Nous l’attendions avec passion, mon frère et -moi. Nous n’en parlions pas, mais je crois bien que si Antoine rentrait -toujours à cette heure, quand il était sorti, c’était uniquement pour ne -pas manquer le merle. - -Je lui dis un jour, pendant que le merle chantait: - ---Ne sens-tu pas combien notre vie s’écoule monotone et sans joie? Je -crois l’entendre qui ruisselle. - -Et lui, de me répondre: - ---Il ne faut pas penser à des choses si tristes. - -Car toujours il était de nous deux le plus sage, et moi l’exalté. - -Soudain quelque chose de tout à fait inattendu, d’énorme advint. - -Un laquais apporta une lettre de M. Nicolas Dumba, très haut personnage -de notre connaissance, et qui nous était même un peu parent. Je ne sais -où est passée la lettre, mais il y avait là, noir sur blanc, que l’un de -nous devait se rendre immédiatement à la Burg auprès du baron Nopcsa, -grand-maître de la cour de Sa Majesté l’Impératrice, parce que Sa -Majesté demandait un jeune Hellène qui lui apprît le grec et -l’accompagnât quelques heures dans ses promenades,--et nous lui avions -été désignés. - -Longuement, nous nous regardâmes sans mot dire. Nous savions, un peu -vaguement, que l’impératrice étudiait le grec; lors de la mort de -l’archiduc Rodolphe, nous avions lu dans les journaux bien des détails -sur elle. Mais depuis, nous ne nous étions pas autrement occupés de sa -personne. Du reste, le temps nous en manquait. - ---Vois-tu, dis-je enfin à mon frère, n’ai-je pas raison de dire: Chaque -fois que le facteur frappe à notre porte, c’est la Destinée qui est là -dehors et qui demande à entrer? O les terribles instants où, entre la -Destinée et ses victimes, il n’y a que la planche d’une porte! - ---Il est certain que c’est toi qui dois y aller, répondit mon frère. - ---Es-tu fou? m’écriai-je. Tu entends bien qu’il faut l’accompagner à la -promenade, des heures durant. Sans doute qu’elle pense à quelque coureur -olympique. Moi, avec ma taille! De nous deux, tu es, au moins d’aspect, -le plus sain. - ---Moi! Elle prendra peur quand elle me verra si maigre! - ---Mais, en tout cas, tu représentes mieux! - ---Rien que ça? dit mon frère. Et puis, je n’ai pas le temps! Somme -toute, tu parles mieux. - -Longtemps nous nous disputâmes, chacun mettant en lumière les d’ailleurs -peu encombrantes qualités de l’autre pour s’abriter derrière sa propre -insuffisance. Enfin, je persuadai à mon frère d’aller à la Burg. -Revenu, il était fort ému de la grande bonté que Son Excellence le baron -Nopcsa lui avait témoignée. Il me raconta que, dès le lendemain, chaque -jour, une voiture de la cour passerait, vers dix heures du matin, à la -maison pour le prendre, et le ramènerait le soir. Mais en me racontant -cela, il avait l’air d’un chien battu. Et moi, étrange, je me -réjouissais de son bonheur, mais non sans une vague tristesse, car, en -ma résignation fataliste, je me disais que le bonheur était entré dans -cette chambre, mais qu’il avait glissé à côté de moi, parce qu’il ne -m’était pas destiné. - -Le portrait de l’impératrice que nous étions habitués à voir tous les -jours, soit chez le coiffeur, soit au restaurant, et auquel, chaque -fois, nos regards, involontairement, restaient attachés (parce qu’Elle -était si indiciblement belle), s’imposait maintenant, un peu partout, à -mes yeux, sous une tout autre lumière, et, pour ainsi dire, avec une -profonde signification symbolique. De tout temps ces portraits pendaient -là pour nous, afin que nous les vissions: incompréhensible présage de ce -qu’Elle nous deviendrait, après avoir effleuré notre vie... - -Maintenant c’en était fait des paysages chimériques éclos entre les -lignes de mes livres, durant le concert du merle vespéral. Et pas de -goût non plus (oh! du tout) pour les potins de notre patronne. - -Une grande inquiétude était entrée dans ma vie et avait agité son eau -dormante. Avec impatience j’attendais chaque soir que mon frère fût de -retour de Lainz... - -Quel rassemblement dans la rue, lorsque, pour la première fois, la -voiture de la cour s’arrêta devant notre porte! De la pâtisserie, et du -débit de tabac, de la mercerie, de tout le voisinage, les gens -accoururent et formèrent la haie. Notre hôtesse, hors d’haleine, me -raconta cette scène. Jusqu’à ce que la voiture eût disparu dans les -lointains de l’Alsergürtel, les bonnes gens l’avaient suivie des yeux; -puis l’on était resté cloué sur place, chuchotant à voix basse. Je -m’imaginais aisément l’état d’esprit de mon frère au milieu de tout cet -appareil: aussi ne l’avais-je pas accompagné en sa première et -significative sortie devers le fabuleux carrosse. Avec sa sensibilité -presque douloureuse, sa maladive crainte de la foule et de toutes les -manifestations bruyantes de l’existence, il fut, sans nul doute, emporté -par sa voiture à demi évanoui. - -Quand il revint, je lus sur ses traits quelque chose d’intensément -ressenti et même de péniblement supporté. Sa bouche se contractait en -un blême sourire qui ressemblait plus à des pleurs contenus qu’à toute -autre chose. Et il est toujours ainsi, mon frère, quand l’extraordinaire -lui arrive: une nouvelle inattendue, un grand malheur, même l’idée de la -mort amènent ce sinistre sourire sur ses lèvres; tandis que, dans le -cours de la vie vulgaire, il garde un sérieux amer. Je lui posai -quelques questions, mais d’abord il ne voulut presque rien me conter. Je -sentis qu’en ce moment il dédaignait d’instinct les mots ordinaires -comme impropres, parce qu’ils n’allaient pas assez profond. Enfin il dit -seulement: - ---Elle a été extrêmement bonne pour moi; Elle est beaucoup plus belle -qu’en ses portraits; Elle est indescriptible; Elle parle tout doucement, -et tout lentement, d’une voix qui chante. Nous nous sommes promenés -pendant deux heures dans le jardin, et nous avons parlé d’une foule de -choses. Elle m’a questionné sur papa et maman, nos frères et notre sœur -et surtout sur toi. A la fin, je ne savais que répondre. Je lui ai parlé -de l’université et de la médecine. Cela l’a beaucoup intéressée. Elle -m’a déclaré qu’elle ne croyait pas à la médecine: tout au plus à la -méthode homéopathique. Les hommes, a-t-Elle dit, veulent être trompés de -manière ou d’autre, et, après tout, les plus petites doses sont les -moins nuisibles... Elle m’a demandé si je travaillais beaucoup, et je -lui ai répondu que j’avais encore à passer mes examens sur vingt -matières et à étudier quelque dix mille pages. Là-dessus, Elle s’est -doucement exclamée: «Mais c’est terrible ça!» - -Je m’écriai d’un ton de reproche: - ---Qu’as-tu fait là? - ---Bon, Elle peut s’adresser à toi, si Elle veut! - -Nous passâmes ce soir comme un soir de fête. D’abord mon frère voulut -rattraper les heures perdues et se mit à lire, rageusement, dans ses -livres, mais il ne put venir à bout d’une seule page. Et nous décidâmes -de sortir. Jusqu’à onze heures passées nous restâmes au café à -feuilleter tous les journaux illustrés, ou autres, qui s’y trouvaient. - -Le lendemain matin, même histoire. La concierge monta chez nous pour -dire que la voiture de la cour était là, une fois encore. «Aujourd’hui, -c’est des chevaux blancs. C’est ça une voiture! Oh! là, là! rien que de -la soie!» criait-elle, de l’escalier, avant d’entrer, essoufflée, mais -rayonnante d’orgueil et d’enthousiasme patriotique. Au milieu d’un -encore plus considérable attroupement que la veille, filant entre deux -haies de regards perçants et de bouches béantes, mon frère partit au -gras piaffement des beaux chevaux blancs. Vers midi une forte pluie se -mit à tomber. Il revint épuisé, les vêtements trempés. Il raconta que -la pluie les avait surpris, très loin du château. Lui n’avait pas de -parapluie. Ils avaient continué leur promenade sous les grands arbres du -parc. De retour au château, il était tout transi. L’impératrice lui fit -donner d’autres habits et ordonna qu’on allumât du feu dans la pièce où -il se tenait. Il dut attendre là que ses vêtements fussent à peu près -secs. L’impératrice envoya, à deux reprises, demander, s’il n’avait pas -pris froid. - ---Tout est à supporter, disait-il le soir, sauf ce terrible carrosse. -Les gens me regardent comme un spectre. A la Mariahilferstrasse -notamment, au retour, c’est une vraie torture! - -Le lendemain, revenu, il s’écria dès le seuil de la porte: - ---Demain, c’est toi qui iras chez l’impératrice; elle veut faire ta -connaissance. - ---Tu l’as fait exprès, dis-je, parce que tu veux travailler. - ---Non, seulement je lui ai parlé de toi, et quand nous nous sommes -séparés, elle m’a dit par deux fois: «N’oubliez pas de dire à votre -frère qu’il peut venir demain, à votre place». - - * * * * * - -[Note: LAINZ] - -Un valet de pied, en livrée toute noire, me reçut à la grille du parc, -et me signifia que Sa Majesté m’invitait à l’attendre dans le jardin. Il -me conduisit à un endroit fixé d’avance, près du château, et m’y laissa -seul, après m’avoir tiré une profonde révérence. - -Subitement transporté de l’atmosphère grise et du banal tous les jours -de la ville dans cet impérial jardin fermé où les simples mortels jamais -ne pénétraient, ébranlé par l’attente d’un événement décisif, je me -trouvai poussé, pour ainsi dire, hors des bornes de ma conscience et de -mon moi. C’était comme si j’éprouvais tout cela en une autre personne -qui pourtant était bien moi. J’avais le sentiment de rêver un étrange et -délicieux rêve, et je craignais qu’il ne s’évanouît trop tôt; d’autre -part, l’impatience de ce qui allait venir m’exaspérait, comme si je ne -pouvais pas attendre le réveil. - -Je ne connaissais l’impératrice que par ses portraits qui la -représentaient, presque toujours, le diadème au front. J’étais plein -d’un indicible émoi. Près de moi, se dressait un tremblant buisson de -mimosa aux innombrables fleurs d’or. Des essaims d’abeilles autour -bourdonnaient. C’était comme si de toutes ces petites boules en -floraison avec leur doux parfum enivrant, un sourire d’or eût rayonné. -Certes, elles ne savaient pas qu’elles étaient là pour moi autant que -pour les abeilles, afin que leur regard, afin que leur souffle me -rendissent cette heure embaumée et inoubliable, autant que pour donner -leur miel aux abeilles. Comme les abeilles, mon sang bourdonnait à mes -tempes, et je me disais: «Voilà un monde qui vit sans moi, qui ne semble -pas me connaître, et qui, cependant, d’un lointain infini, tend vers moi -et m’attend.» - -Je ressens encore, ineffable, la poésie de cette heure de merveilleuse -angoisse qui m’emportait loin de moi-même vers un horizon de mystère -sans limites, qui me précipitait dans un abîme! Si bien que lorsque je -revins à moi, j’étais la proie d’une sensation étrange, comme si d’un -crépusculaire et immémorial fond de mer, une vague puissante m’eût jeté -sur une plage étrangère et perdue de l’île de la vie. Et tandis que -j’attendais là, mon cœur de plus en plus s’emplissait de la certitude -que j’étais sur le point de voir apparaître ce que la vie m’aurait -offert de plus précieux. - -Soudain, ELLE fut devant moi, sans que je l’eusse entendue venir, svelte -et noire. - -Dès avant que son ombre m’eût atteint pour me tirer en sursaut du rêve -où je m’abîmais, je sentis son approche, et cette sensation juste avec -sa venue surgit et, cependant, me sembla être née en moi depuis bien -longtemps, comme si je l’avais vécue heures et années. ELLE se tenait -devant moi, un peu en avant penchée. Sa tête se détachait sur le fond -d’une ombrelle blanche irradiante de soleil, d’où naissait une sorte de -nimbe vaporeux autour de son front. De la main gauche, elle tenait un -éventail noir légèrement incliné vers sa joue. Ses yeux d’or clair me -regardaient fixement, parcourant les traits de mon visage et comme -animés du désir d’y découvrir quelque chose. Eurent-ils trouvé ce qu’ils -cherchaient? Est-ce plus tard seulement qu’ils me sourirent, ou bien -eurent-ils pour moi, dès le premier abord, ces rayons souriants? - -En cet instant, je n’eus pas le temps de réfléchir à cela, et les -sentiments que si clairement je distingue aujourd’hui n’existaient alors -en moi qu’en germe, inconscients et confus. Une seule chose je sus tout -de suite, c’était ELLE. Et aussi j’en fus grandement surpris: comme elle -ressemblait peu à tous les portraits que je connaissais d’elle! C’était -une toute autre, et pourtant c’était l’impératrice. Et je sentis que -cette impératrice n’était pas seulement une Impératrice, mais que je me -trouvais devant une apparition des plus idéales et des plus tragiques de -l’humanité. Que lui dis-je alors? J’ai honte de le rappeler à mon -imagination. Quelques phrases embrouillées, balbutiées à propos de ma -joie et du grand honneur... Cependant elle me tira de mon premier -embarras, en disant, ses yeux rayonnant d’une douceur infinie: - ---Quand les Hellènes parlent leur langue, c’est de la musique. - -Et ensuite elle ajouta: - ---Nous irons aujourd’hui jusqu’au bout du parc: nous verrons de très -grands et beaux arbres et jouirons d’une vue merveilleuse. - -Ce premier jour, la promenade dans le parc de Lainz se prolongea au delà -de trois heures. - -De quoi, ce jour-là, avons-nous parlé? Quand je veux me le rappeler, -chaque détail disparaît, comme étouffé dans un épais nuage de bonheur, -indiciblement. Telle est la sensation de l’homme qui se réveille tout -pénétré de ravissement, jusque dans les fibres les plus cachées de son -être, la poitrine comme emplie d’une haleine de fleurs, mais qui ne sait -plus ce qu’il a rêvé... Et puis cette inoubliable sensibilité de la -nature ambiante, ce jour-là! Parc magnifique qui nous entourais, -inoubliable toi aussi parce que tu chantais mon langage intérieur, parce -que formes et couleurs à toi étaient comme tout ce qui en moi chantait, -si bien que je devais croire, presque, la substance la plus intime de -mon être répandue et métamorphosée en toutes ces choses: fraîcheur du -matin, vivant réseau des rayons du soleil, mystère bleu du bois, et tous -ces accents musicaux qui frôlaient mon ouïe et mon âme. O la promenade -parmi les troncs clairs des bouleaux et des hêtres, l’entrée dans cette -ombre violette de rêve, corporelle presque, nos pas sourds sur la terre -humide et noire, larges étendues de mousse d’où d’énormes champignons -surgissaient, pourrissantes feuilles de l’automne passé, sous lesquelles -poussaient des violettes encore. Et tout à coup, un grand arbre esseulé, -qui répandait dans les tranquillités une sonore allégresse, chantant de -tout son faîte, par un orchestre de petits oiseaux. Puis, d’une haute -clairière, des vagues de feuillage, l’une dans l’autre, ondulant à -l’infini, se tordant dans le vent, boucles dénouées, et chantant en -sourdine leur désir. Mais derrière la haie vive de la forêt, c’était le -paysage découvert, verdoyant en prairies vastes jusqu’à une sombre allée -d’arbres, où la grand’route poussiéreuse se traînait, lente et lasse, au -loin. Et là-bas, tout à l’horizon, une buée de sang et d’ombre, grosse -de destins, couvant sur Vienne. - - * * * * * - -Elle cheminait par le jardin, comme si elle voulait conduire son -rayonnement intérieur à un but fixé d’avance. Et les choses autour -d’elle étaient comme initiées au mystère de ce pèlerinage. Elles -modifiaient leur aspect, dès qu’elle approchait: la physionomie, le ton -vital des choses montaient d’une nuance, comme si elles s’efforçaient de -répondre à son intérieure musique à elle, et de s’y fondre -harmonieusement. - -Je reconnaissais que les sources à son approche chantaient d’autre -sorte, que les contours des rochers s’infléchissaient en pures lignes de -beauté, que les pierres elles-mêmes exhalaient un odorant souffle, que -les feuilles des arbres, à son apparition, tressaillaient, comme -lorsqu’elles attendent le soleil, et, désolées, s’affaissaient quand -elle s’éloignait. - -En sa présence, toutes les fleurs me semblaient en émoi. Les unes par un -sourire d’or répondaient à son regard, les autres branlaient doucement -les clochettes de leur tête, ou bien ouvraient d’admirables yeux -lumineux. Mais il y en avait qui tremblaient toutes, sans qu’un souffle -les frôlât; celles-ci, pour la plupart, étaient blanches, avec des -pétales diaphanes comme en gaze de soie et leurs corolles s’élevaient -sur des tiges pâles et frêles et étaient légèrement inclinées deçà et -delà. Puis, d’innombrables petites bouches fraîches et rosées, comme -d’une troupe d’enfants qui s’émerveillent. Des roses je ne parle pas: de -chacune d’elles l’haleine (ô délices!) s’empressait vers nous, avant -que nous l’eussions vue, et quand on s’approchait l’on avait -l’impression de lèvres qui donnent un baiser tout bas, secrètement. Puis -il y avait des yeux qui, avec peine, levaient de lourdes paupières de -cire, et, d’en bas, du fond de prunelles violettes, tristement -regardaient, et plus loin encore, il était des fleurs qui, en une -adorable pâmoison, secouaient de petites ailes diaprées, papillons qui -s’essorent. - -Toutes ces merveilles, je les attribuais à son approche. - - * * * * * - -Lorsque le jour touchait à son déclin, et que le soleil derrière les -grandes forêts s’abîmait, et que bleuissaient les grasses prairies, et -que les apaisements exquis du soir tombaient des feuilles sur nous, -alors aussi notre course prenait fin. Par de sinueux détours, pour jouir -de ces mélancolies tardives aussi longtemps que possible, nous revenions -au château... Sur notre chemin, les corolles des fleurs se fermaient -comme des paupières; un retrait sur soi-même, un recueillement se -trahissait en tous les objets, figés et engourdis qui, jusqu’alors, -s’étaient si pleinement livrés à la lumière et à la vie. J’accompagnais -l’impératrice jusqu’à la terrasse du château, le long des étangs -miroitants, sur le sommeil desquels commençaient à se condenser les -rêves blancs des nocturnes nénuphars. Là, elle me congédiait avec -quelques mots qui toujours me parurent comme un écho de ceux qu’elle -m’avait adressés lors de notre première rencontre, si bien que, de leur -son même, je tirais la certitude que cette séparation de chaque jour -portait en elle-même la promesse d’un renouvellement... - - * * * * * - -Deux fois il me fut donné d’accompagner l’impératrice par les -appartements intérieurs du château, et ce me fut alors comme si nous -n’avions pas quitté le jardin; car elle portait partout avec elle ce -monde dont elle paraissait être la projection, comme une atmosphère hors -de laquelle elle n’eût pu respirer. A ce parcours du château je dus la -furtive et rose apparition de sa fille, l’archiduchesse Valérie, qui -dessinait des fleurs dans un grand salon clair. Une autre fois, je -l’aperçus à travers les vitres ensoleillées et somnolentes d’une serre, -d’où elle faisait signe à sa mère, de la main. - -L’empereur aussi, plusieurs fois, vint du château, par la terrasse, d’un -pas ferme et élastique, rejoindre son épouse dans le jardin. A ses -côtés, elle était alors l’incarnation de cette idée dont la majesté -élève l’empereur au-dessus des autres hommes. Et, cependant, j’eus, en -chacune de ces occasions, le sentiment que son domaine à elle n’était -guères un château impérial. Le jardin et la forêt lui étaient réservés, -et quand on voulait entrer en rapports avec elle, il fallait se -transporter dans son mystérieux royaume. - - * * * * * - -Puis, vint le jour où elle dut quitter château et parc de Lainz pour -transférer sa résidence, comme tous les ans, à Ischl et Gastein. Là-bas, -autres bois, autres montagnes. Ce périodique départ me fit le même effet -que si j’entendais dire que le moment d’émigrer était venu pour les -oiseaux. Car je m’étais habitué à la voir des mêmes yeux que l’on -regarde ces charmants êtres qui sont plus près de la nature et qui se -comportent avec elle plus inconsciemment que les hommes. Au moment de -l’adieu, elle me dit encore: - ---Au revoir! Je vous dois mainte heure que je ne voudrais pas oublier. -Passez un bel été! - -Et elle fixa sur moi un aussi sérieux et aussi profond regard que si -elle voulait découvrir toutes les amertumes qui pouvaient adhérer aux -racines de ma pensée, pour les arracher et pour mettre à leur place -l’espérance de l’au-revoir. - -Le même jour, je partis pour Innsbruck, toujours comme plongé dans ces -sensations qui devaient être, à ce que je croyais, ma vie durant, la -seule nourriture de mon âme. - - * * * * * - -Ainsi s’enfuirent pour moi ces heures et ces jours d’une double et -presque irréelle existence. Chaque soir, la somptueuse «voiture de -soie», traînée, comme au vol, par de grands chevaux blancs, me ramenait -du château forestier. Sur les champs découverts, un indicible calme -était répandu, lassitude plutôt, après cette vie condensée de rêve, qui -maintenant reculait dans le lointain, vaporeusement, en chimériques -images, sous d’éblouissants voiles de féerie, invraisemblables et de -délire. J’arrivais ensuite à la ville, parmi les hommes, ces porteurs de -fardeaux, si pressés qu’ils semblaient ne pas avoir le temps d’être -chagrinés, traînant, en attendant, leurs tristesses sur leur visage et -en leurs gestes. Enfin je rentrais chez moi. Chaque fois que je passais -le seuil de ma chambre, mon cœur se serrait, éperdu, car chaque coin, -chaque objet me criait la certitude qu’ici, dans cette atmosphère, je ne -pourrais plus supporter le poids de l’existence ordinaire ni mon -intérieure solitude... A vrai dire, je ne m’éveillais, en ce temps, qu’à -la fin de la journée, pour rentrer, le lendemain matin, à la clarté du -jour, dans ma vie fantasmagorique. Cette régulière alternance de la -réalité et du rêve en ordre interverti: la vie éveillée comme rêve et le -sommeil de la nuit comme seule réalité, éclaira cette période de ma vie -à jamais d’une lumière de surnaturelle poésie. Dans les courts -intervalles de ces deux états, je cherchais à me rendre compte de ce qui -en moi se passait, mais il m’était presque impossible de séparer la -veille du sommeil; car, lorsque je dormais ce n’était que la -continuation de cette nébuleuse et sanglotante extase dont rien ne -surgissait à la surface de ma conscience. Tout était indiscernablement -profond et lointain, assoupi comme en des brumes. Une forme de femme, -noire et élancée tel un cyprès, seule s’enlevait au-dessus de tout, lys -noir vivant qui se promènerait en un jardin enchanté. Dès que je -quittais ce jardin, des nuages s’abattaient sur mon âme. D’une chose -j’étais bien sûr, uniquement: toutes les fois que la porte du parc de -Lainz se fermait sur moi, un vague sentiment d’effroi m’emplissait, -comme si je me fusse éloigné d’un asile qui m’eût protégé contre la -menace de la vie ténébreuse, pour entrer dans des périls inconnus; et de -tous ces périls qu’alors je courais, le plus atrocement angoissant -était, me semblait-il, celui de ne plus retrouver le chemin du retour. -Chaque soir, je me promettais d’observer, le lendemain, toute chose -avec attention, de saisir, de l’entière acuité de mes pupilles, les -détails extérieurs et corporels, de les graver dans ma mémoire, pour ne -les plus oublier, et pour en étayer ma foi en la réalité de mes -visions... Quels sont les éléments de sa beauté? me demandais-je -toujours et sans trêve. - -Mais je ne pouvais alors résoudre cette question, parce que la réponse -inhérait en ma question même, incréée, et qu’ébloui de son éclat, je -n’arrivais pas à la distinguer de sa source. A présent, ce jardin de -merveille s’est éloigné de ma conscience comme en un lointain mythique. -A présent aussi, l’incarnation de ma réponse est pour toujours ravie à -mes yeux. Mais dans mon âme est entré comme un reflet d’elle, un vibrant -et trouble sentiment de peine et de délice à la fois, souffle de quelque -chose de sublime qui avait sur moi plané et s’est évanoui. Et j’en puise -une plus forte certitude que si j’avais alors obtenu la réponse -ardemment souhaitée. Maintenant je ne sais plus ce que nous avons dit, -mais je sais bien ce que nous avons tu. Maintenant, je puis plus -clairement discerner les éléments permanents de ses magnificences -éternelles, car je sens en moi la fugitivité de SES métamorphoses. Mais -trop arides sont mes mots, pour attoucher les éléments de feu de ses -lignes fluides sans s’enflammer eux-mêmes. Mes mots sont trop lourds, -pour suivre tous les traits si fins du visage de son âme et toutes ses -exquises tristesses, sans les détruire ou les effaroucher. - - -LAUDES - -SA tête s’élève sur ses épaules avec cette grâce frêle qui est propre -aux fleurs à longues tiges. Plus que chez les autres humains, l’on a -l’impression que sa tête forme le couronnement et l’accord final des -musicaux contours de son corps. Sa face s’incline légèrement en avant, -tandis que sa nuque, sur laquelle le diadème de ses cheveux repose, se -plie en arrière, comme pour s’élever au-dessus d’une surface. Et dans -les rayons du soleil, comme en une substance homogène, les lignes de sa -tête se fondent en une grande clarté. - - * * * * * - -Dans SA chevelure, de la nuit a plongé, et de temps à autre une lueur en -jaillit comme l’aurore jaillit de la nuit: peut-être sont-ce des -pensées,--des pensées qu’elle n’exprime pas et qui devinent ce qui va -venir,--qui ainsi s’exhalent au-devant des fleurs. J’aperçus un jour, à -la Burg, au-dessus de la table de l’empereur, un portrait qui la -représente enveloppée dans ses cheveux, comme une hamadryade, ou une -nymphe, ou Ophélie, sans aucun des ornements de royauté terrestre, et je -pensais à la reine Bérénice dont la chevelure maintenant brille au ciel -parmi les étoiles, parce qu’après sa mort les étoiles la lui ont ravie. -Mais d’habitude, elle porte ses cheveux tressés en une diadémale -couronne dont le nocturne poids semble trop lourd pour son front -lumineux. - - * * * * * - -SA face est d’une pâleur éclatante que n’ont pu ternir, jaloux, tous les -rayons du soleil du midi, et qui fait ressortir plus sombres, sous ses -yeux, les rougeurs cristallisées d’un parterre de larmes séchées. Dans -cette lueur, douce aube, qui semble le reflet de choses intérieures -vécues et trépassées, apparaît, irrêvée, l’éclosion de ses lèvres d’un -dessin si fin, d’une si invraisemblable pourpre, telle la fente d’une -mystique grenade: elles se courbent, ces lèvres, ô indicible mélancolie, -en un arc qui a la science de tout deuil, comme si c’était le pont même -sur lequel toute tristesse a passé qui exprime presque l’angoisse de -plus encore savoir et, sans trêve, interroge la destinée. Sitôt sa -bouche entr’ouverte, arômes et musiques qui s’exhalent, cette courbe de -douleur s’abîme dans les profondeurs de l’être, mais elle reparaît dès -que le silence sur les lèvres a posé son sceau, et dans les anses -muettes, après, s’assemblent les amertumes de toutes les larmes non -pleurées. - -Alors, dans la sagesse de son silence, elle est l’âpre déesse Athénée. - - * * * * * - -Comme enfermés dans le cercle ombreux d’un inéluctable mal, vivent SES -yeux, ses clairs yeux scrutateurs. Jamais il n’y eut de tels yeux, et -qui pussent discerner l’essentielle tristesse qui est l’élément éternel -des choses. Souvent ses regards sont, comme ceux des fleurs, grands -ouverts vers des merveilles; puis le voile des cils retombe sur eux, -comme un délicat nuage vient cacher des étoiles. Ses sourcils s’élancent -audacieux et se perdent fiers en une suprême élévation, frisson -d’anéantissements admirables. La maîtrise des belles formes, l’héroïsme -des pensées altières, l’inflexion passionnée des vagues sur la grève, -l’ironique dédain de toute réalité solidement établie, la volonté que -rien n’enchaîne, et l’élan, mortel courage, du génie et des montagnes -vers le ciel, la pureté majestueuse des cygnes, la sublimité des nuages -au-dessus des bas-fonds, tout cela sommeille en les éblouissantes lignes -de ses sourcils que l’ombre a sculptées. - - * * * * * - -SES mains sont maigres, frêles, et elles expirent en les lys de ses -doigts. Elles sont comme des fleurs qui auraient froid. Elles ont je ne -sais quel air mystérieux. Quand elles tiennent quelque chose, elles -l’étreignent si fortement qu’on croirait qu’elles sont intimement liées, -presque fondues substantiellement avec cet objet. - - * * * * * - -Toute SA figure, trop fluide pour n’être dite que svelte, soupire comme -un cyprès vers le ciel, ondoie comme les ondes quand elles reposent et -respirent. - - * * * * * - -ELLE marche moins qu’elle n’avance--plutôt l’on pourrait dire qu’elle -glisse--le buste légèrement infléchi en arrière et sur les hanches -fines, doucement balancé. Ce glissement, à elle propre, rappelle les -mouvements d’un cou de cygne. Tel un calice d’iris à longue tige qui -dans le vent vacille, elle chemine sur le sol, et ses pas ne sont qu’un -repos continu et toujours repris. Les lignes de son corps fluent alors -en une suite d’imperceptibles cadences, qui marquent le rythme de son -existence invisible. Oh! quelles mélodies d’extase moi, sourd, j’en -devinais... - -Les plis de sa robe adhèrent à elle indépendamment de la sinueuse -souplesse de ses mouvements. Et les étoffes qui voilent son corps royal -et les chemins qu’elle foule, paraissent reconnaître la souveraineté de -son être plus profondément et la proclamer avec plus de gratitude que -les hommes. - - * * * * * - -Pure et claire, envolée en fugues musicales, est SA parole, et cependant -lente et toute basse. Comme si je me trouvais près d’une source -esseulée, ruisselant, secrètement, en un suave délire, je me sens -enveloppé par le son diaphane de sa voix dans un souffle de jeunesse -désolée et de subtile mélancolie chantante. Ainsi parlent les gens qui, -comme les sources, sont souvent et longtemps seuls, dont la voix n’est -pas contrainte de se briser contre la lourdeur des sons rustres de la -vie, de s’élever avec peine au-dessus de soi-même pour dominer la cohue, -mais peut se laisser couler jusqu’au bout, serpenter, bienheureuse, à -travers les prairies, sans le tourment des obstacles à surmonter, et qui -s’enivre de sa propre douceur et de son propre souci. Et sa voix n’est -aussi que le langage de ses lignes, traduit en musique. Que sont les -larmes de la harpe comparés à ces sons, jaillissant librement de la -vague mystique des formes humaines! Et les pins, ne sont-ils pas aussi -des harpes sonores, lorsque le vent, en son auguste désir, les embrasse, -et que la forêt et la mer, de délices, retiennent leur haleine? Oh! -pourquoi avons-nous des oreilles, si c’est pour ne pas ouïr? - - * * * * * - -SON esprit est fluide et profond comme la mer. - -Mais ses pensées sont comme les cimes des montagnes ou comme de vastes -plaines qui s’en vont vers l’infini calmes, dans le silence. - - * * * * * - -ELLE ne rit presque jamais--jamais quand elle vit sa propre et véritable -vie; mais quand la vie vulgaire de tout le monde, ce que nous appelons -la réalité, vient heurter le flux de son intérieure existence, quand les -relations d’hommes à hommes l’atteignent et la frôlent, alors, elle rit, -en roucoulant doucement et convulsivement, jusqu’aux larmes, comme si -quelque chose de très comique et douloureux à la fois la frappait; -alors, aussi, une onde de sang rouge lui monte du cœur aux tempes, -jusqu’à la racine des cheveux, et voile sa face de la pourpre de son -intime royauté, comme pour la protéger contre une injure du dehors. Et -cet autre muet sourire, qui souvent rayonne de ses yeux, qui souvent -aussi entr’ouvre la fleur mystérieuse de ses lèvres--oh! celui-là est -plus qu’un simple sourire, mais un épanouissement de calices, tristesses -sans nom qui fleurissent sous un rayon du noir soleil du destin. Et ces -calices éclosent dans l’âme de tous les êtres qui découvrent leur vraie -nature en de rares exaltations. - - * * * * * - -La courbe douloureuse à jamais de la bouche, le regard intense des yeux, -comme s’ils voulaient plonger dans l’impénétrable, le port de la nuque -et du front, levés en une fière rébellion contre quelque insupportable -fardeau extérieur qu’ils seraient seuls à supporter, et, en même temps, -les lignes en avant inclinées du visage, accusant une consciente -lassitude jamais avouée, l’attitude de ce gracile et tendre corps de -Reine qui semble sur le point de se briser et cependant est plein de -force et d’élan contre les assauts du destin, la clarté des gestes, -l’arome limpide de la voix, la musique des paroles, semblables à une -visible floraison d’harmonies secrètes:--tout cela me découvrait un -monde intérieur de tristesses organisées, qui menait son existence -propre, qui était aussi exquis et aussi immense et aussi mystérieux que -ce monde extérieur qui assaille nos yeux de questions. O la suave -réminiscence de ces impressions qui, comme les fleurs séchées d’un -herbier, laissent seulement deviner la jeunesse fanée et l’éclat -évanoui, et cependant enferment en elles tout cet éclat et toute cette -jeunesse! Pour les ranimer, j’exhalerais, (combien volontiers!) mon âme -sur elles!... Et ces sensations que je voudrais saisir maintenant en des -doigts lourds, comme des choses matérielles et existant en soi, elles -émanaient déjà, dans le jardin de Lainz, de ses traits si vite -transfigurés, des lignes de son corps ondoyant lentement comme des -vagues en peine et elles s’épandaient, pendant nos longues promenades, -en chacune de mes paroles, sur tous les tournants attristés du chemin. -C’est pourquoi, peut-être, je n’en rapportai rien de conscient: les -extases des fleurs au soleil, l’insaisissable haleine de l’ombre sous -les arbres, certaines formes de nuages, un sentiment de quiétude après -un plus long regard vers le ciel, dans la solitude quelques trilles -délaissés d’un chant d’oiseau se perdant au détour d’une tendre allée, -en même temps que disparaissait l’arbre d’où ils venaient, comme si la -voix de l’oiseau étouffait dans ses propres gazouillements: voilà les -seuls trésors que je conservai de ces inoubliables jours, mais le tout -imprégné du charme d’un souci ignoré qui de mon âme passait en ces -fragments épars et les mettait bien au-dessus des délices les plus -pleinement ressenties........ - - * * * * * - -[Note: INNSBRUCK] - -Innsbruck, 13 août 1891. - -Aujourd’hui le premier anniversaire de ma naissance depuis cet -inconcevable événement: mon premier véritable jour de naissance!... -Quand, le matin et le soir, les montagnes, par-dessus les toits, -flamboient jusque dans mes fenêtres, comme si, d’un monde irrêvé, elles -surgissaient, alors encore en moi rayonnent ces sourires d’inextinguible -mélancolie qu’ELLE a laissés choir dans mon cœur et qui paraissent -soustraits à l’universelle loi des choses, ou bien c’est un parfum -ranimé de souvenirs qui jamais ne voudront se faner... - - * * * * * - -Je vais souvent à la morne église du château, où tant de rois et de -reines en acier derrière une lourde grille de fer s’alignent, comme si -cette réunion avait été le but définitif de leurs existences, uniquement -poursuivi leur vie durant. Là aussi de pauvres femmes harassées du -peuple, comme poussées par une main mystérieuse, tout le long du jour, -jusque dans la nuit, bégayent des prières dans les ténèbres: peut-être -s’agit-il simplement pour elles d’un jupon neuf; à la statue de saint -Antoine les petites bonnes demandent la grâce de retrouver les cuillères -à café perdues. Ah! je les plains de n’avoir pas obtenu ce qu’elles -désirent, car je me dis que, si j’osais élever mon vœu à la hauteur -d’une prière, je devrais m’abîmer en oraisons... - - * * * * * - - -3 septembre. - -Est-il possible que mon rêve ne soit pas évanoui? Nouveau printemps, -refleurira-t-il sur l’automne de mes souvenirs, sans avoir subi ni -l’hiver ni la mort?... - -Une lettre du baron Nopcsa, datée d’Ischl, qui me demande, au nom de -l’impératrice, si je suis disposé «à passer les mois de décembre à avril -auprès de Sa Majesté l’Impératrice et Reine, comme professeur de grec, -et pour l’accompagner dans ses promenades». - -Dans un _post-scriptum_, le baron Nopcsa ajoute: «Sous la condition que -vos études n’en souffriraient point». - -Ainsi il faut en finir avec la Faculté ou refuser. Je vais passer mes -examens ici, à Innsbruck, car à Vienne mon tour ne serait pas si vite -venu... - - * * * * * - -Quand je pense à ce que, sans prier, j’ai obtenu, pour la seule raison, -peut-être, que j’ai tenu mon vœu à moi-même secret!... - - * * * * * - -J’ai choisi Schopenhauer comme sujet de ma thèse de philosophie: je me -suit fait un élément vital de sa doctrine depuis qu’elle correspond si -parfaitement à mon état d’âme. «Un singulier sujet d’examen!» me dit, en -ricanant, le professeur de philosophie d’Innsbruck. J’étais et je reste -peut-être le seul qui ait osé une tentative pareille. - -J’ai aperçu aujourd’hui la duchesse d’Alençon, sœur de l’impératrice. -Devant une boutique de la rue Marie-Thérèse, un équipage à livrée était -arrêté. Dans la voiture, un monsieur d’aspect très distingué, à la barbe -Henri IV blonde déjà grisonnante, et deux gros petits garçons à joues -rouges et boursouflées. La porte de la boutique s’ouvrit, un grand -chien, d’un seul bond, s’élança vers la voiture, et puis une dame -sortit: l’impératrice elle-même, mais plus mince, plus frêle, plus -miniature. Son aspect me bouleversa. Plus tard j’appris que c’était la -sœur de la souveraine, et qu’elle habitait pendant l’été le château de -Mentelberg. Longtemps je suivis du regard la voiture qui s’éloignait. La -duchesse ne se doutait guère que des yeux s’attachaient si obstinément à -elle et que les regards de mon âme tramaient comme une banderolle entre -elle et son impériale sœur... - - * * * * * - -Tout mot que je prononce par ce temps-là n’a qu’une signification -provisoire, mais, en même temps, il a un sens plus profond, et comme une -perspective derrière soi. C’est comme si je voulais dire: Que m’importe -ce que vous me dites et ce que je vous dis? L’essentiel, c’est ce qui va -venir. Je ne me rappelle que confusément ma promotion de docteur que je -dus subir dans une université étrangère, devant un public aussi flatteur -qu’inespéré d’étudiants de la corporation des «Goths», anciens camarades -de mon cousin Théodore. Mais je n’eus pas un regard pour leurs habits de -gala, pas plus que pour mon diplôme, et me préoccupai encore moins du -moyenageux cérémonial de l’Université d’Innsbruck, car un but plus -lumineux, tout près de moi maintenant, m’invitait... - -Par mille détours, pour prolonger autant que possible une attente dont -le charme ne pouvait être surpassé par l’événement, je me rendis à -Vienne, à la Burg. - - * * * * * - -[Note: VIENNE SCHŒNBRUNN] - -Hofburg de Vienne, 8 décembre 1891. - -Mon appartement est situé dans l’aile léopoldine. L’on arrive du -Franzensplatz, à côté du corps de garde, par un étroit escalier en -colimaçon, jour et nuit éclairé au gaz,--_l’escalier des confiseurs_,--à -un long corridor tapissé de nattes, dit _le passage des demoiselles_. -Une longue suite de portes avec des noms de dames d’honneur sur de -blancs cartons. Tout au bout, des gardes de la Burg qui vont et viennent -lentement avec un cliquetis de sabres. A ma surprise, sur une de ces -portes, je lis mon nom: voilà, déjà étiquetée, mon existence à venir -dans cette armoire à tiroirs qu’est la cour. Ma chambre assez vaste, -mais basse de plafond. Le parquet est comme un miroir, sur lequel le feu -de la cheminée envoie voleter des essaims de feux follets. Tentures et -meubles à rayures grises et blanches. Une grande double fenêtre donne -sur la place extérieure du château et sur le Volksgarten, que maintenant -une grisaille de crépuscule enveloppe. Un paravent de soie pourpre -devant le lit, couvert aussi de lourde soie purpurine--du reste, tout -d’une simplicité très grand air. - -Le même soir, l’impératrice me reçut. Un laquais du service privé vint -m’avertir que Sa Majesté avait su mon arrivée et me priait de me rendre -auprès d’ELLE. Je me hâtai vers ELLE, à pas muets sur les nattes, tout -le long du couloir, parmi des laquais et des caméristes qui -chuchotaient, puis, après un coude, par un corridor plus large, qui -traverse l’aile dite de l’impératrice Amélie. C’est la partie du château -qui regarde le Franzensplatz du gros œil de son horloge, flamboyant dans -le soir; elle est habitée exclusivement par l’impératrice et sa suite. -Par une porte secrète, j’arrivai au grand escalier d’honneur, puis, un -étage plus bas, sur un palier, où un garde de la Burg en grand uniforme -était planté, immobile, devant une très lourde portière de velours; -derrière cette draperie, un vestibule de style empire, avec ce luxe -froid et nu des antichambres princières où l’on gèle si atrocement quand -on n’est pas né laquais. Plusieurs huissiers à bas blancs, culotte -vert-amande, veste sombre brodée d’or, et l’épée, s’inclinèrent devant -moi jusqu’à terre, les portes comme d’elles-mêmes s’ouvrirent, et je me -trouvai à l’improviste dans une grande pièce, plus somptueuse encore, -mais dont l’accueil me fut moins fermé, moins hautain. Là, un autre -garde-porte, apparemment de rang plus élevé, en habit noir, vint à ma -rencontre. Et, à ce moment, je m’aperçus que j’avais pris -instinctivement une nouvelle allure et que je la soutenais avec grande -virtuosité; il s’agit, ici, de marcher sans s’arrêter et sans hâte, en -glissant sur le parquet plutôt qu’en le foulant, sans butter aux saluts -ni aux révérences. Le valet de chambre de l’impératrice, également en -habit noir (la livrée de deuil privée de Sa Majesté), sortit de la porte -opposée, s’inclina profondément, et disparut aussitôt par la même porte, -sur la pointe des pieds, pour m’annoncer. Tous ces gens retenaient leur -souffle et leur âme, et n’étaient que frac et pointe des pieds. Et alors -la porte s’ouvrit à deux battants, sans le moindre bruit. Derrière un -paravent de soie écarlate, j’entrai dans une salle vaste et brillamment -éclairée. Sur les murs des tissus de soie rouge, tout autour des meubles -dorés, de larges et profonds miroirs tenant des panneaux entiers, de -grands lustres pendants. Et une atmosphère d’une presque immatérielle -pureté vers moi s’exhalait. - -D’une autre porte au fond qui était ouverte et laissait entrevoir un -petit salon, l’impératrice m’apparut, et elle vint à ma rencontre. - -Voilà que de nouveau ELLE se tenait devant moi, la même apparition noire -de l’inoubliable jardin enchanté! Elle que j’avais connue dans sa -condition sylvestre, elle m’avait maintenant appelé en son luxueux -palais, où elle devait vivre, pour un temps. Je me souviens confusément -d’un conte où il est parlé d’une fée de la forêt qu’un sorcier plus -puissant encore retenait, une partie de l’année, dans son palais -souterrain et qui, là, devait être reine. Mais c’est peut-être -simplement l’histoire de Perséphoné. - -Et l’expression de son visage, encore, me faisait penser à Perséphoné, -qui, elle aussi, passe la moitié de sa vie dans le monde infernal. -L’éclat rouge sombre des murs, les flammes sans nombre qui sur les -dorures ruisselaient et rejaillissaient de la profondeur des miroirs, -les cristaux en losange des lustres, scintillant comme d’aériennes -pierres précieuses, tout cela faisait presque pour moi de cette fiction -d’un monde sous-terrestre la contemplation d’une réalité. Comme d’un -autre monde, l’impératrice noire se tenait devant moi, souveraine de -toute cette splendeur. Elle me salua de loin, et, après, me dit qu’elle -se réjouissait de me revoir près d’elle. Et dès qu’elle eut ouvert la -bouche et que sa voix eut résonné, le merveilleux rayonnement autour -d’elle pâlit. Ainsi je connus qu’elle était bien plus rayonnante encore -que tout ce qui l’environnait. Je savais déjà, avant d’entrer, ce que je -trouverais ici, et pourtant je fus ébloui. Nous nous promenâmes une -heure durant, sur le doux tapis soyeux, où le pied s’enfonçait comme -dans du jeune gazon, en des flots de lumière dont l’attouchement -agissait comme de l’air tiède, mais plus musicalement encore. - -Tout autour, des meubles dorés se dressaient, à de longues distances et -dans un calme parfait, l’on eût dit des objets ensorcelés. Dans cette -pièce, sur ces meubles, ni rire ni pleur ne se posait, nulle ligne ne -remuait ni ne changeait de place. Des grands miroirs, qui prolongeaient -la pièce, comme sous de diaphanes masses d’eau, en des lointains -infinis, la lumière rebondissait, telle une buée fluide d’or et de sang. -Je regardai autour de moi et reconnus le geste de l’étiquette espagnole, -qui, des coins sombres, se levait vers des portraits princiers dans de -lourds cadres dorés, et montrait des portes secrètes, tapissées de -soie. Cela me persuada davantage encore que le château tout entier, -immémorial, était englouti dans un illusoire abîme d’eau. Mais il y -avait autre chose, que je sentais plus que je ne voyais, qui provenait -de ce monde où ELLE respire en réalité. Elle n’était pas seule. Mes yeux -se mirent en quête et bientôt trouvèrent ce qu’ils cherchaient. Il y -avait là des arbres, de vivants arbres, presque dissimulés par les -lourdes soies et les dentelles des rideaux, des azalées grandes comme -des arbres, épanouies, ô tendre floraison, en innombrables calices -blancs et roses. Elles l’avaient suivie, ces azalées, des printemps -lointains jusque dans les profondeurs sous-marines de son palais; elles -étaient comme des symboles de l’évanouie Perséphoné. Ainsi l’on peut -s’imaginer que tous les jeunes arbres se tiennent cachés, pendant -l’hiver, en de semblables palais, chez quelque fée exilée. Et ce léger -et ancien parfum qui flottait à travers la salle,--venait-il des arbres, -ou étaient-ce, uniquement, les souvenirs balsamiques des forêts et des -jardins qui s’exhalaient avec persistance et enveloppaient la figure de -l’impératrice noire? - -Je lui parlai des montagnes embrasées d’Innsbruck, du «Hofgarten», le -jardin du palais aux grands arbres, sur lesquels l’automnale pourpre -s’était répandue, des feuilles jaunies de mes mélancolies et de mes -souvenirs, qui tombaient sur les allées comme de grands oiseaux morts, -des églises, où des femmes désolées et comme poussées par une main -invisible jetaient aveuglément dans les ténèbres des prières balbutiées, -où des rois et des reines d’airain, venant de siècles différents, -s’étaient donné rendez-vous. Et elle me parla uniquement de la chute -d’eau de Gastein, qui dans la nuit résonne comme une âme en peine, et -des pins et des sapins noirs emmi lesquels les nuages aiment à s’arrêter -longuement. Et puis, nous causâmes d’Homère et des sirènes, et de -Béatrice que Rossetti a peinte. Puis elle me tendit encore une fois sa -main à baiser, et dit: - ---A partir de demain, nous irons nous promener tous les jours pour -quelques heures à Schönbrunn. Si vous n’étiez pas venu, j’aurais dû me -priver de ce plaisir. Je ne veux pas imposer, en hiver, cette corvée à -mes dames d’honneur, et l’empereur n’en a malheureusement pas le temps. - - * * * * * - -9 décembre. - -Ce matin, à huit heures, le laquais vint me dire que l’impératrice -m’appelait auprès d’ELLE pendant qu’on la coiffait. J’étais déjà prêt et -attendais. Car, dès la veille, l’impératrice m’avait prévenu qu’elle -prendrait sa leçon de grec en se faisant coiffer. - ---Cela dure presque toujours deux heures, avait-elle dit, et pendant que -mes cheveux sont si fortement occupés, mon esprit reste oisif. Je crains -que de mes cheveux il ne passe dans les doigts de la coiffeuse. C’est -pour cela que ma tête me fait si mal. Nous emploierons ce temps à -traduire Shakespeare: oh! alors le cerveau est bien forcé de se -concentrer. - -J’entrai dans le grand salon avec le cérémonial de la veille. - -L’impératrice était assise devant une table que l’on avait poussée au -milieu de la pièce et couverte d’une toile blanche. Elle était comme -embrumée dans un peignoir de dentelles blanches; ses cheveux dénoués -tombaient jusqu’à terre et enveloppaient toute sa personne. Seule une -petite partie de sa face était éclose, comme chez ces suaves madones -emmitouflées au visage en amande. Cet aspect était nouveau pour moi, -mais plus enchanteur que tout ce que j’avais jusque-là contemplé. Elle -répondit à ma révérence par une légère inclination de la tête, en -disant: - ---Comment avez-vous dormi votre première nuit à la Burg? Pas plus mal -que d’habitude, j’espère. Ce n’est pas aussi beau ici qu’à Lainz, -ajouta-t-elle, mais pour la nuit c’est à supporter. - -Nous partirons à onze heures, dit-elle encore. - -Puis la leçon commença. L’impératrice écrit très vite; elle crispe ses -doigts sur la plume, sans doute par une habitude d’enfance qu’elle n’a -conservée que parce que, probablement, ses professeurs l’en grondaient. -Du reste, quand elle écrit, toute son attitude est d’une grâce puérile, -d’une charmante maladresse qui contraste avec sa tenue habituelle si -majestueuse parmi les arbres et les fleurs. Elle regarde fixement le -papier et la pointe de la plume, et c’est comme si elle voulait forcer -sa plume à écrire finement et proprement. Mais les lettres impétueuses -jaillissent et se bousculent, libérées de toute convention. - ---Ma mauvaise écriture vous étonne. Elle est comme moi, me dit-elle, -elle ne veut pas se laisser subjuguer. - -Elle fait aussi de gros pâtés d’encre violette--la violette -impériale--la seule avec laquelle elle écrive et qu’elle puise d’un -encrier d’or; de minces feuilles de papier buvard sont semées tout -autour sur la table, et elle en sèche chaque page en frappant dessus de -son poing fermé. - -Cette première leçon durant la coiffure m’a laissé des impressions d’une -épique harmonie. - -Des cheveux, je vis des cheveux en vagues, atteignant le sol, et s’y -répandant, et coulant plus loin: de la tête, dont ils révélaient la -grâce délicieuse, la ligne pure et parfaite (ainsi les tissus de Cos -laissent transparaître des formes de déesses), ils s’écoulaient sur le -blanc manteau de dentelles qui couvrait SES épaules, sans que jamais -leur flot tarît. - -Derrière la chaise de l’Impératrice se tenait la coiffeuse, en robe -noire à longue traîne, un tablier blanc de toile d’araignée attaché -devant elle, d’aspect imposant pour une femme de service, avec les -traces d’une beauté fanée sur le visage, et les yeux pleins de sombres -artifices--rappelant une assez fameuse Reine de seconde qualité de -l’orient européen, aujourd’hui proscrite. De ses mains blanches elle -fouillait dans les ondes des cheveux, les élevait en l’air et les -palpait comme du velours et de la soie, les roulait autour de ses bras -(ruisseaux qu’elle eût saisis parce qu’ils ne voulaient pas couler -tranquillement mais plutôt s’envoler); enfin elle partagea chaque onde -en plusieurs autres avec un peigne d’ambre et d’or, et sépara ensuite -chacune de celles-ci en innombrables filets, qui, à la clarté du jour, -devinrent de l’or filigrane et qu’elle démêla doucement et posa sur les -épaules, pour éparpiller de nouveau en lumineux rayons un autre -embrouillement d’écheveaux. Puis, tous ces rayons qui, d’un or éteint, -s’enflammaient en éclairs d’un sombre grenat, elle les laissa confluer -en de nouvelles et paisibles vagues, et de ces vagues elle trama des -tresses pleines d’art, qui se transformèrent en deux lourds serpents -magiquement; et elle leva ces serpents, et les roula autour de la tête, -et en forma, en les entrelaçant au moyen de rubans de soie, une -magnifique couronne diadémale. Puis elle saisit un autre peigne de -transparente écaille finissant en pointe et garni d’argent, et ondoya le -coussin de cheveux, sur l’occiput, qui était destiné à porter la -couronne, en ces lignes qui sont propres à la mer quand elle respire. -Ensuite, elle ramena les mèches s’égarant en délaissées sur le front, -près des yeux, de façon qu’elles pendissent, comme des franges d’or, du -bord de la couronne et, comme un voile lumineux, cachassent le front, -écarta avec une pince d’argent ceux de ces filets qui troublaient -l’harmonie et la symétrie, ne faisant qu’entraver la course tranquille -des sourcils en arceaux, abaissa d’autres filets, telle une écumeuse -frisure d’ondes, sur les oreilles, afin que la rudesse des sons s’y -brisât, et en dressa ainsi une grille protectrice devant la porte de -l’âme. Puis, sur un plateau d’argent, elle présenta les cheveux morts à -sa maîtresse, et les regards de la maîtresse et ceux de la servante se -croisèrent une seconde, exprimant chez la maîtresse un amer reproche, -chez la servante publiant la faute et le repentir. Puis, le blanc -manteau de dentelles glissa des épaules tombantes, et l’impératrice -noire, pareille à une statue divine, de l’enveloppe qui la cachait -surgit. Alors la souveraine inclina la tête, la servante s’abîma sur le -sol, en murmurant tout bas: «Aux pieds de Votre Majesté je me -prosterne.» Le service sacré était accompli. - - * * * * * - ---Je sens ma chevelure, me dit-ELLE, et elle glissa un doigt sous les -vagues des cheveux, comme pour alléger sa tête du fardeau. - -C’est comme un corps étranger sur ma tête. - ---Votre Majesté porte ses cheveux comme une couronne à la place de sa -couronne. - ---Seulement, on peut, plus facilement, se débarrasser de cette autre -couronne, répondit-elle avec un sourire attristé. - - * * * * * - -A onze heures, nous sommes partis pour Schönbrunn. Il y a toujours -devant l’entrée de mon escalier un grand rassemblement pour me voir -monter en voiture, et la garde du palais présente les armes, mais avec -un doute visible sur le droit que je puisse avoir aux honneurs -militaires. - -Une journée superbe, aujourd’hui, le ciel si pur et si bleu comme au -printemps. J’ai emporté un livre dont je me propose de lire quelques -pages à l’impératrice pendant la promenade: les _Contes_ de Dostoïewsky. - -Je lui ai lu les _Blanches nuits_. Elle a trouvé le conte ravissant. - ---Ce qui arriva à Naschtenka, dit-elle, est typique pour toutes les -jeunes filles. Chacune se trompe au moins une fois dans sa vie, sans -qu’elle sache quand cela se fait. De Naschtenka elle-même, on ne sais si -elle s’est trompée avec celui qu’elle a pris ou avec celui qu’elle a -laissé. C’est affaire au destin. Les femmes vivent tout particulièrement -sous l’étoile de leur destin. - -Nous parlâmes ensuite de l’émancipation des femmes et de leur -instruction. Elle dit: - ---Les femmes doivent être libres; elles sont souvent plus dignes de -l’être que les hommes. George Sand en est le meilleur exemple. Mais en -ce qui concerne la soi-disant instruction, j’y suis opposée. Moins les -femmes apprennent, plus elles ont de valeur, car elles tirent -d’elles-mêmes toute science. Ce qu’elles apprennent ne fait, à vrai -dire, que les égarer sur une fausse route et les éloigner de leur être -intime: elles désapprennent par là une partie d’elles-mêmes, pour -s’approprier imparfaitement la grammaire ou la logique. Dans les pays où -les femmes sont peu instruites, elles sont des êtres bien plus profonds -que nos bas-bleus. C’est une erreur des amis de l’émancipation que de -venir alléguer, en faveur de ce mouvement, que des mères cultivées -donneraient à l’humanité des fils intellectuellement mieux doués. - ---Mais, d’autre part, fis-je, les hommes modernes désirent trouver en -les femmes modernes,--leurs femmes,--un appui intellectuel. - ---Au contraire, leur action, en tant que mères, serait plus -bienfaisante, si elles étaient comme les arbres, libres de toute entrave -et de toute déformation, sous le vaste ciel; les femmes ne doivent pas -être là pour aider les hommes dans leurs affaires, en leur soufflant des -pensées et des conseils, mais par leur seule proximité elles doivent -éveiller et faire mûrir chez les hommes des idées et des résolutions que -ceux-ci, ensuite, ont à puiser en eux-mêmes. - - * * * * * - -10 décembre. - -Aujourd’hui l’on m’apporta, des appartements de l’impératrice, des -fleurs. L’impératrice, me dit-on, avait ordonné au jardinier du château -de m’envoyer tous les jours des fleurs rares. Et quelles fleurs -c’étaient! Duvets de soie parfilée, vieux velours mélancoliquement -pâlis, reployés en plis délicats, et de la pourpre attristée. Et de -tremblantes corolles aussi et de doux calices, sur les pétales desquels -toutes les splendeurs et les langueurs des couchants automnaux étaient -répandues. - - * * * * * - -Du 11 au 20 décembre. - -A midi, de nouveau à Schönbrunn. Il pleuvait de la neige fondue, et le -vent nous fouettait le visage d’une poudre de glace. Il nous fallait -sauter par-dessus de grosses flaques d’eau. - ---Comme des grenouilles nous galopons par les marais, dit l’impératrice. -Nous sommes pareils à deux âmes damnées qui errent dans le monde -infernal. Pour beaucoup de gens, ici et à cette heure, ce serait -l’enfer. Je causais hier avec une dame qui extravaguait sur les -glaciers--pendant l’été, naturellement, en compagnie de deux guides et -attachée à une corde pour qu’on la hisse. Je voudrais la voir à présent, -elle et sa vaillance. Si elle savait que je suis ici, que je me promène -aujourd’hui ici, elle penserait que je suis devenue folle. Voyez-vous, -cela va mieux à mes dames d’honneur de rester à la maison et de se -chauffer les pieds à la cheminée. Elles tricotent des bas et lisent des -romans. Vous préféreriez, vous aussi, n’est-ce pas, être au chaud dans -votre chambre? - ---Comment Votre Majesté peut-Elle dire cela? Moi qui, dans ma chambre, -passe toutes mes heures dans l’attente, dans l’espoir que Votre Majesté -me fasse appeller... - ---Pour moi, c’est le temps que j’aime le mieux. Car il n’est pas fait -pour les autres. Je puis en jouir seule. En vérité, il n’est là que pour -moi, comme ces pièces de théâtre que le pauvre roi Ludwig se faisait -jouer, pour lui uniquement. Encore le spectacle est beaucoup plus -grandiose ici, en plein air, que sur toute espèce de scène. Certes la -tempête pourrait être quelque peu plus enragée: alors on se sent si -proche de toutes les choses, comme en conversation avec elles! - ---Votre Majesté voit-Elle ce grand vieil arbre aux branches noires et -dénudées, comme il se dresse tout seul et, désespérément, étend ses bras -en l’air? Il est presque plus fort que l’ouragan, il ne bouge pas. - ---Sa douleur est plus forte que l’ouragan. Il est comme le roi Lear. -Quand même il serait maintenant frappé de la foudre, il n’en a pas moins -vaincu la mort. - -Elle-même était comme une partie constitutive de ce paysage bouleversé, -mais elle n’en avait point conscience. - -Elle a le don, par sa seule présence, d’amener à la surface l’élément -éternel des choses, de l’évoquer comme par un prestige, comme si toutes -les choses, depuis longtemps esseulées dans leur vie obscure, n’avaient -attendu que cela pour se répandre hors d’elles-mêmes. Aussi ai-je -toujours l’impression que c’est par elle, à vrai dire, que, pour la -première fois, l’essence réelle des choses me fut révélée. - - * * * * * - -Aujourd’hui, l’impératrice m’appela à quatre heures de l’après-midi -seulement, au lieu de me faire partir à onze heures en voiture pour -Schönbrunn, à sa suite. Toute la matinée avait été employée au grand -lavage des cheveux. Cela a lieu tous les quinze jours. Aussi -portait-elle ses cheveux dénoués sur le dos pour les faire sécher. Son -aspect sous cette forme, quand, déposée cette naturelle couronne, elle -n’est plus obligée de plier le front sous son poids, est plus gracieux -encore, s’il se peut, et aussi plus majestueux, plus conforme à sa vraie -nature. Une jeunesse insoupçonnée rayonne de ses traits et presque un -bonheur de ses yeux (le même qu’éprouvent les arbres quand ils se mirent -dans l’eau) et des lignes de son corps une musique, plus suave encore -que d’habitude, parce que, assourdie et secrète, comme en des rêves et -des pressentiments, à travers l’onde des cheveux elle résonne. - -Sur les doux tapis écarlates, qui couvraient le parquet, nous allions et -venions, dans l’aube des flammes sans nombre de toute une série de -grands lustres pendants, aux losanges et aux perles de cristal, dans -l’haleine des vivants calices qui formaient partout de petites îles -lumineuses (ô vernal rêve!), entre les muets abîmes marins des miroirs, -dans un air aussi pur et aussi frais que sur les sommets des montagnes, -(les croisées, _en decembre_, étaient toutes ouvertes)--et nous lisions -l’_Odyssée_. En un tel milieu, près d’elle, la vieille rhapsodie oubliée -des vers morts de nouveau s’éveille et, par les fenêtres ouvertes, avec -les flots de lumière, jusque sur la silencieuse place du château elle -déborde. Des groupes humains, d’habitude, se tiennent là, dans l’ombre, -et contemplent la rangée des fenêtres brillamment éclairées et les -lustres flamboyants, sous lesquels un être impérial tisse sa mystérieuse -vie; et ils s’étonnent ou ils devinent, mais jamais leur pressentiment -ni leur étonnement n’atteignent à la réalité... - - * * * * * - -L’empereur est entré aujourd’hui pendant la leçon. La coiffeuse s’abîma -sur le tapis comme dans une trappe, et s’éloigna tout de suite en un -murmure. Je me levai de ma chaise, mais l’empereur m’invita à rester et -se mit à causer avec l’impératrice en hongrois. Je relevai des noms -d’hommes d’Etat et de personnages politiques. L’impératrice avait sur -les traits une expression d’intense attention; ses yeux regardaient -devant elle comme s’ils voulaient saisir de façon aiguë et pénétrante un -infiniment petit objet; et elle répondait à l’empereur et l’interrompait -assez souvent. Le hongrois sur ses lèvres sonnait comme des perles -musicales cet embaumées. Parfois, elle haussait les épaules et -esquissait une petite grimace qui voulait beaucoup dire, ce qui faisait -rire l’empereur. Puis l’empereur se leva et sortit de la salle de son -pas élégant et moelleux de militaire. En un bruissement, la coiffeuse -rentra et l’impératrice me dit en grec: - ---Je viens de faire de la politique avec l’empereur. Je voudrais pouvoir -être utile; mais peut-être suis-je plus avancée en grec. Et puis j’ai -trop peu de respect pour la politique et ne la juge pas digne d’intérêt. -Et vous, vous y prenez intérêt? - ---Pas trop, Majesté, je la suis seulement dans ses grandes phases, quand -des ministres tombent. - ---Ah! ils ne sont là que pour tomber; puis d’autres viennent, me -dit-elle avec, dans la voix, une nuance curieuse qui était comme un rire -intérieur. - ---Pour moi, Majesté, je m’intéresse davantage à la vie publique en -France. - ---Elle est assurément plus amusante! - ---C’est ce que je trouve aussi, Majesté. - ---Les gens, là-bas, savent mieux jouer la comédie, et avec plus -d’esprit. - -Au bout d’un instant, elle ajouta: - ---D’ailleurs, le tout est une tellement volontaire illusion! Les -politiciens croient conduire les événements et sont toujours surpris par -eux. Chaque ministère porte en soi sa chute, et cela dès le premier -moment. La diplomatie n’est là que pour attraper quelque butin du -voisin. Mais tout ce qui arrive, arrive de soi-même, par intérieure -nécessité et maturité, et les diplomates ne font que constater les -faits. - - * * * * * - -De chacune des nombreuses langues qu’ELLE parle avec une admirable -perfection, elle fait une musique. Parle-t-elle hongrois? c’est -réellement comme si une source laissait perler, l’une après l’autre, des -gouttes chantantes, en lente et harmonieuse mélancolie. - ---Le grec, me disait-elle, c’est la langue dans laquelle mes idées et -mes mots se présentent à moi comme des êtres de beauté, pour m’ouvrir -un monde insoupçonné. L’aspect de ce monde me fait oublier ce qui reste -au dehors. - - * * * * * - -Aujourd’hui, nous avons rencontré une dame sur le chemin de la -_Gloriette_: elle descendait et nous montions. Elle portait les cheveux -coupés courts et avait une face rouge de cuivre et la démarche décidée. -Fixement elle regarda l’impératrice, sans la saluer pourtant, presque -d’un air de provocation. L’impératrice dit: - ---La dame a de l’esprit, puisqu’elle porte les cheveux courts; mais je -crains qu’elle ne le fasse exprès pour que l’on puisse la croire -spirituelle. Si je voulais faire couper mes cheveux--oh! par conviction, -parce que je les tiens pour inutiles,--les gens me tomberaient dessus -comme des loups. - ---Et réellement ce serait dommage, Majesté. Les gens disent bien: «Tout -ne va pas à tout le monde.» - ---Il n’y a que la sottise à qui tout le monde également prétende... - - * * * * * - -Aujourd’hui, ELLE dit: - ---La plupart des hommes ne veulent pas que les bandeaux du destin et de -la vie soient dénoués de leurs yeux; ils croient se mettre ainsi à -l’écart des périls. Mais nous ne cessons pas de vivre dans l’ombre du -destin et cette ombre guette chaque goutte de lumière. Ce qui est commun -à tous n’est pas l’esprit, mais le destin. Et, parfois, le destin -choisit l’un de nous pour en faire un poème magnifique ou pour s’en -gorger comme d’Œdipe ou de Médée... Je vous prie, lisons demain quelque -chose d’Eschyle. - - * * * * * - -Plus tard, ELLE dit: - ---La plupart des hommes sont malheureux parce qu’ils se trouvent en -perpétuel conflit avec la nécessité. Quand on ne peut être heureux à sa -guise, il ne reste qu’à aimer sa souffrance. Cela seul donne le repos, -et le repos c’est la beauté de ce monde. Mais la beauté est la cause et -le but de l’univers. - - * * * * * - -Aujourd’hui, dans la matinée, nous continuâmes notre traduction -d’Othello. L’impératrice déclama la chanson du saule de Desdémone avec -un ravissement douloureux qui, à l’entendre, faisait défaillir, et, -brusquement, les lèvres frisées de subtile ironie, ELLE s’exclama: - ---Il y a cependant autre chose que la jalousie ou l’héroïsme, et ce sont -les saules. - -Plus tard elle dit: - ---On ne sait pas pourquoi les femmes sont infidèles à leurs maris! La -réponse est tout simplement: parce qu’elles devraient leur rester -fidèles. Cette exigence provoque à l’infidélité parce qu’elle a force de -loi. Et sait-on donc si le mari réellement fut l’élu que le sort -désignait? La plupart des jeunes filles ne se marient guère que par -désir de liberté. Et, somme toute, l’amour a des ailes pour s’envoler -aussi. - - * * * * * - -Aujourd’hui, nous parlions du tragique dans les pièces modernes. -L’impératrice dit: - ---Je crois que les conflits tragiques n’agissent pas par eux seuls, mais -par quelque chose que, sans cesse, nous attendons dans notre vie et dont -alors nous croyons nous approcher. A vrai dire, nous sommes toujours -déçus, car ce sont seulement des passions ordinaires que l’on met sous -nos yeux, mais nous les reconnaissons cependant pour quelque chose -d’autre que ce qu’elles prétendent signifier. Et quand nous sommes -saisis, nous ne le sommes pas par le tragique de théâtre, mais par des -sons plus profonds qui dans notre cœur ont été éveillés. - - * * * * * - -Je lui lus les poésies lyriques d’Ibsen, entre autres des passages de -_Peer Gynt_. Ce dernier poème lui parut sublime. Jusqu’alors elle -n’avait, en vérité, rien connu d’Ibsen. Sûrement elle n’avait aucune -idée de sa signification ni de sa grandeur. On lui avait parlé, à la -cour, de ses drames, comme d’ineptes lubies qui, malheureusement, se -jouaient encore. Et pourtant, tout ce monde de beauté existait déjà en -elle avant que ces poèmes fussent inventés. Tout, pour ainsi dire, -venait d’elle et revenait à elle. Elle a rêvé tous les rêves avant -qu’ils fussent rêvés, et elle les revit en son existence, tandis que les -poètes ne font que les rêver seulement. C’est pourquoi elle se contente -de l’_Odyssée_, de Shakespeare, ou des chansons démodées de Heine, parce -qu’elle peut parfaitement se passer de ces œuvres-là de même que des -plus éminentes créations modernes de l’esprit humain. - - * * * * * - -Aujourd’hui, pendant la leçon, l’impératrice me dit: - ---Il faut que vous vous mettiez sur vos gardes contre les intrigues de -la cour. Vous êtes novice en ces choses et vous ne savez pas où l’on -place les pièges. Je vous conseille d’être très circonspect pendant vos -visites aux gens de la cour--vous savez qui je veux dire. Ces gens se -nourrissent tous les jours de faisans et de perdrix, mais une heure sans -cancans les ferait mourir. - ---Je pensais que non seulement le baron Nopcsa et la Comtesse Festetics, -mais que tout le personnel de la Cour était assez dévoué à Votre Majesté -pour que je pusse me mouvoir ici en toute sécurité. - ---Ah oui! certainement. On est très dévoué à l’Impératrice. Peut-être -dois-je encore remercier Dieu d’être impératrice: autrement, cela -tournerait mal pour moi. On aime l’impératrice surtout parce que, par -amour d’elle, on a la chance d’être quelque chose soi-même. - ---Votre Majesté ne croit-Elle pas qu’il y a de magiques puissances qui -émanent du génie et de la beauté de l’âme? Je ne puis m’imaginer qu’un -être quelconque, admis auprès de Votre Majesté, puisse s’arracher à ce -sortilège. Par là je veux dire que l’entourage de Votre Majesté doit -avoir perdu toute volonté propre et vivre seulement en la Sienne. - ---Vous voudriez faire de moi une Circé; je me souhaiterais d’en être -une. Je métamorphoserais alors beaucoup de gens comme l’ont été les -compagnons d’Ulysse. Mais l’égoïsme est plus fort que toute magie. Vous -êtes encore trop jeune et ne connaissez pas le monde. Chaque salut a son -but, chaque sourire veut être payé. Si l’on ne jugeait pas que cela va -sans dire, l’on s’épargnerait même tous ces frais. - ---Votre Majesté se souvient-Elle, dans le parc de Lainz, lorsque les -sangliers se ruèrent sur nous en nous menaçant, de sorte que je dus les -chasser avec un égrappoir que Votre Majesté avait apporté? Je ne cessais -de m’imaginer, alors, ce qui serait arrivé, si les sangliers n’avaient -été si lâches, s’ils avaient fait mine de se jeter sur nous? J’aurais -prouvé à Votre Majesté mon héroïsme et mon abnégation. Et Votre Majesté -pourrait en tirer au moins une exception à la règle. - ---Oh! soyez tranquille! Ils ne nous auraient pas attaqués!--puisqu’ils -avaient mieux à faire: ils mangeaient des truffes!--Par bonheur pour -nous deux! - -Et là-dessus, gaiement, elle sourit. - - * * * * * - -Instinctivement avec Elle j’ai pris dans la voix une cadence, à son -oreille, uniquement, appropriée. Toujours un pas en arrière d’elle, je -chemine et laisse la suite ininterrompue de mes paroles atteindre son -ouïe en vagues subtiles. Aujourd’hui elle me dit, à ce propos: - ---Vous avez très bien compris que l’on ne doit, par sa voix, ni -étrangler ses propres idées ni effaroucher celles des autres. - - * * * * * - -Schœnbrunn, 21 décembre. - -Nous parlions aujourd’hui de SES voyages en Egypte. - ---Je me sens extraordinairement chez moi au Caire, dit-elle. Même dans -la grande cohue des portefaix et des ânes, je me sens moins oppressée -que dans un bal de la cour et presque aussi heureuse que dans une forêt. -Oh, il faut bien distinguer la culture d’avec la civilisation. La -culture se trouve même aux déserts de l’Arabie; avant tout, dans le Sud -et en Orient, où la civilisation n’a pas pénétré, dans les prairies -solitaires et sur les mers. Etouffer la culture, voilà la civilisation. -Elle est chez elle en Occident. Elle est une déviation et une altération -des buts naturels de l’existence. La civilisation, c’est les -tramways,--la culture, les belles forêts libres. La civilisation, c’est -l’érudition,--la culture, ce sont les idées. La civilisation réclame -pour soi chaque être humain et nous met tous dans une cage. La culture, -chaque homme la porte en soi, comme un legs de toutes ses existences -antérieures, il l’aspire en soi à chaque souffle, et en cela gît la -grande unité. Il y a aussi des gradations de civilisation et de culture, -qui viennent de directions opposées et se rencontrent. Où elles -s’entrechoquent, éclate la plainte muette de la vie. Les victimes, ce -sont les pauvres gens misérables: on leur a pris la culture, et, en -retour, on leur montre la civilisation dans le lointain, pour eux -presque inaccessible. A Paris, il m’est très agréable de cheminer par -les rues, parce que l’individu marche perdu dans la foule. De cette -manière, cette civilisation-là approche de la culture. - - * * * * * - -Aujourd’hui, ELLE me disait encore: - ---Quand une dame d’honneur est près de moi, je suis tout autre. Vous -l’avez remarqué hier. Il me faut toujours dire quelque chose aux -comtesses, pour qu’elles puissent répondre. C’est là justement leur -office. Le plus grand effroi des rois est de toujours devoir interroger. -Pour moi, j’ai un grand choix de questions dans mes greniers, parce que -j’en viens rarement à les distribuer en public. Quand vous me parlez, je -ne réponds, souvent, qu’à moi-même, ou je vous parle bien, mais je -réponds en même temps à une question que je me suis posée à moi-même, -car vous n’êtes pas une dame d’honneur: et c’est ce qu’il y a en vous de -préférable. Quand vous êtes près de moi en même temps que la comtesse, -cela devient très intéressant: je dois louvoyer comme entre deux vents, -et chacun de vous deux me sent changée à son égard et en tient l’autre -pour le coupable. - - * * * * * - -Du 22 au 30 décembre. - -Aujourd’hui ELLE me dit, pendant qu’on la coiffait: - ---Excusez-moi, aujourd’hui je suis distraite. Je dois appliquer toute -mon intelligence à ma chevelure; car elle (la coiffeuse) a fait dire -qu’elle est malade, et cette jeune fille que voilà (la camériste) n’est -pas encore initiée à tous les mystères. Quelques séances de coiffure -comme celle d’aujourd’hui et, de nouveau, je suis matée. Elle le sait -bien, cette femme-là, et elle attend une capitulation. Je suis l’esclave -de mes cheveux. Peut-être, pourtant, me libérerai-je un jour. Mais je -laisse les choses aller comme elles veulent. Il ne faut pas -contre-carrer son destin. Sinon il nous distribue ses coups plus tôt et -plus désastreusement encore. - - * * * * * - -Schœnbrunn. - -Comme nous nous promenions, aujourd’hui, et que nous parlions du -sentiment du beau chez les hommes, l’impératrice dit: - ---Il ne faut pas croire que les soi-disant _belles_ et _nobles âmes_ -soient trop rares, surtout en Allemagne! Hélas, hélas! Il n’y a, certes, -rien de plus ridicule que les enthousiasmes humains. Les enthousiastes -sont justement les plus insupportables des gens. - - * * * * * - -Comme nous causions de la vie et des systèmes cosmiques, ELLE commença à -déclamer d’une voix de fluide ironie: - - * * * * * - - _Zu fragmentarisch ist Welt und Leben._ - _Ich will mich zum deutschen Professor begeben,_ - _Der weiss das Leben zuzammenzusetzen,_ - _Und er macht ein verstændlich System daraus:_ - _Mit seinen Nachtmützen und Schlafrockfetzen_ - _Stopft er die Lücken des Weltenbaus[A]._ - - * * * * * - -Je racontais à l’impératrice que j’avais vu à Innsbruck sa sœur, la -duchesse d’Alençon,[B] et que je faisais souvent le pèlerinage de -Mentelberg, pour avoir l’occasion de l’apercevoir dans le voisinage du -château. - ---Avez-vous vu aussi son chien? demanda l’impératrice. Elle en fait -grand cas. Qui des deux vous a le plus charmé? - ---Majesté!... - ---Elle ne vous pardonnerait pas de n’avoir pas admiré son chien. - - * * * * * - -24 décembre. - -Pour l’anniversaire de sa naissance, aujourd’hui, j’ai offert à -l’impératrice des violettes et une petite urne lacrymatoire antique que -j’avais emportée d’Athènes. Elle daigna gracieusement accepter «ces dons -de tristesse et de larmes», comme elle dit. Sur quoi j’ajoutai: - ---Puisse Votre Majesté ne conserver dans cette urne que des larmes de -joie. - ---Alors elle restera toujours vide, répondit-elle, et pour les autres -larmes elle est trop petite. - - * * * * * - -Aujourd’hui, ELLE dit: - ---Quand je me meus parmi les gens, je n’emploie à cela que la partie de -moi-même qui m’est commune avec eux. Les gens s’étonnent de me trouver -si semblable à eux, parce que je les interroge sur le temps qu’il fait -ou sur le prix des brioches. Je ne perds rien à cela. C’est comme un -vieux vêtement que de temps à autre l’on sort de l’armoire et que l’on -met pour un jour. - - * * * * * - -Aujourd’hui, ELLE dit: - -L’âme des peuples est le fonds commun d’inconscient dans chaque -individu. Ce que chacun ignore de soi, les foules le savent. Quand les -arbres fleurissent ou portent des fruits, cela se fait d’après les mêmes -lois suprêmes, d’après lesquelles les peuples prospèrent. - - * * * * * - -Schœnbrunn. - -Le genou, aujourd’hui, LUI faisait grand mal. Elle souffre fort -d’ischialgie, cet hiver, m’a-t-elle dit. Or, il lui fallut, de temps à -autre, se frictionner le genou endolori avec de la neige, pour trouver -quelque soulagement. Elle le fit elle-même, en plein air; et alors, -chaque fois, de me prier de lui tenir son en-tout-cas et de m’éloigner -de quelques pas; et, chaque fois, de revenir toute rouge de l’effort et -de la souffrance. L’aspect de cette impératrice de l’âme, que la -vulgaire douleur physique osait torturer, m’a tout à fait bouleversé... - - * * * * * - ---«Femme varie, fou qui s’y fie»: voilà ma devise, me dit aujourd’hui -l’impératrice, pendant qu’on la coiffait, et en m’informant que nous ne -sortirions pas à une heure de l’après-midi comme il avait été décidé la -veille, mais déjà à onze heures du matin. L’empereur même l’a sue -aujourd’hui pour la première fois, ajouta-t-elle, et il a été bien -étonné de ma franchise. Peut-être en avait-il déjà connaissance, par -expérience, mais ma devise écrite, il l’a vue pour la première fois -aujourd’hui. - ---Que pense Votre Majesté de cette autre devise: «Mon cœur ne t’y fie»? - ---Comment, n’avez-vous pas confiance en vous-même? Moi, je ne me laisse -influencer par rien. Dans ma devise gît toute ma philosophie. Le -changement fait le charme de la vie. Il en est de cela comme de la mer. - -Voilà ce qu’elle dit. Mais ses pensées, sans être affublées de mots, -parlaient plus outre, comme en une intérieure portée de voix; tout au -moins un écho s’en éleva dans mon âme: «La vie est comme la mer; dans -les vagues de ses phénomènes consiste son éternité, et dans les -profondeurs de ses énigmes son prix resplendit.» Puis une autre sentence -d’elle, jadis entendue, encore en moi surgit: «Si cette existence tout -entière n’est que provisoire, à quoi bon chercher la stabilité? Comme -dans l’homéopathie, il faut _combattre les semblables par les -semblables_. Ainsi l’on triomphe de cette maladie aussi. La vie n’a -qu’un but: être vaincue en sa forme actuelle, telle une maladie. Et -quand on veut la vaincre, l’on ne doit rien craindre, souhaiter tout, et -être indifférent à tout. Alors seulement on est mûr pour la -métempsychose.» - - * * * * * - -ELLE m’a fait appeler au salon ce matin, encore une fois, avant de -monter en voiture. A la porte, ouverte, entre son boudoir et le salon, -des cordes, des appareils de gymnastique et de suspension étaient -placés. - -Je la trouvai justement en train de _faire les anneaux_. Elle portait -une robe de soie noire à longue traîne, bordée de superbes plumes -d’autruche noires. Jamais je ne l’avais vue habillée avec tant de faste. -Suspendue aux cordes, elle faisait un effet fantastique, tel un être -entre le serpent et l’oiseau. Pour poser les pieds à terre, elle dut -sauter par-dessus une corde tendue assez haut. - ---Cette corde, dit-elle, se trouve là pour que je ne désapprenne pas de -sauter. Mon père était un grand chasseur devant le Seigneur et il -voulait nous apprendre à sauter comme des chamois. - -Puis elle me pria de continuer la lecture de l’_Odyssée_. Elle voulait -sortir plus tard que les autres jours, parce qu’elle avait à recevoir -quelques archiduchesses, et c’est pourquoi aussi elle avait dû revêtir, -par exception, cette robe de cérémonie, comme elle me dit. - ---Si les archiduchesses savaient, ajouta-t-elle, que j’ai fait de la -gymnastique en cet accoutrement, elles seraient pétrifiées. Mais je ne -l’ai fait qu’en passant; d’habitude, je m’acquitte de cet exercice de -bon matin ou dans la soirée. Je sais ce qu’on doit au sang royal. - - * * * * * - -Schœnbrunn, 10 janvier. - -Nous causions du théâtre, et particulièrement de la dernière -représentation d’_Hamlet_, au théâtre de la Burg, à laquelle j’avais -assisté. - ---Il m’est avis, Majesté, que l’Hamlet d’hier eût mieux fait de se -débiter à lui-même sa belle tirade aux comédiens. - ---Ainsi vous n’avez pas été content! - -Et là-dessus elle cita de mémoire: - ---«Oh! je me sens percé jusqu’à l’âme, quand j’entends un gros maraud -perruqué déchirer une passion en lambeaux, la mettre en haillons... -C’est passer Hérode en héroderie...» - ---Oui, c’est cela, Majesté. Je pense que Shakespeare eût trouvé cette -manière de jouer indigne de lui. - ---Et je n’aurais non plus, dit-elle, nulle envie de le voir représenter. -Je me le représente mieux à moi-même, à ce que je crois. D’ailleurs, -quand nous sommes seuls avec le poète, il faut que le poète se fasse -notre mime ou que nous le jouions nous-mêmes. Dans le premier cas, nous -ne pouvons pas nous plaindre, et dans l’autre, nous ne le voulons pas. - ---Et cette Ophélie, Majesté, quelle délicieuse figure!--dans la pièce, -veux-je dire, et non pas sur la scène. - ---N’avez-vous pas remarqué que chez Shakespeare les déments sont les -seuls sensés? Dans la vie non plus on ne sait pas où se trouve la raison -et où la démence, de même que l’on ne sait guère si la réalité est le -rêve ou si le rêve est la réalité. J’incline à tenir pour raisonnables -les gens que l’on nomme fous. La raison proprement dite passe, le plus -souvent, pour un «dangereux égarement». - -Au bout d’un moment, nous en vînmes à parler de l’intercalation de jeux -de théâtre, comme tels, dans les pièces de Shakespeare. - ---Cela est très profond, dit l’impératrice. Shakespeare voulait dire par -là que notre vie tout entière n’est qu’un jeu de théâtre. Nous ne -cessons de nous jouer nous-mêmes. Le jeu sur la scène est la comédie de -notre comédie. Et quand une scène de théâtre est représentée sur la -scène, alors c’est la scène à la troisième génération. L’effet en est -d’autant plus émouvant. Les passions qui nous sont amenées ainsi à -portée de vue et ne sont, à vrai dire, que bruits et pantomimes, nous -font pressentir pour la première fois les vrais événements de l’âme. -Plus nous nous éloignons de nous-mêmes, plus nous voyons profondément en -nous. Comme dans un miroir, nous apercevons alors nos destinées. - - * * * * * - -20 janvier. - -L’aspect de l’impératrice pendant qu’on la coiffait aujourd’hui, m’a -fait tout à coup songer à Elisabeth Siddal, «the beloved» de Rossetti. -Sa chevelure, qui d’habitude repose, sombre et lourde, telle une -couronne de nocturne mélancolie, sur son front, projeta, quand ce matin -elle la fit dénouer, une purpurine auréole de glorification, et elle -enveloppa sa liliale forme comme une ombre massive, matérialisée dont -s’irradierait de la clarté. Durant un instant, elle souleva une onde de -ses cheveux dans une main, tenant dans l’autre un petit miroir en -argent, par-dessus lequel elle regardait au loin, de côté, comme si elle -se mirait dans le vide, en un autre invisible miroir où elle apercevait -ses destinées. Elle était vraiment ainsi le tableau de Rossetti: _La -bella mano_, et ces vers me vinrent à l’esprit, qu’il a écrits aussi, -comme pour elle: - - _La belle donna_ - _Piangendo disse:_ - _Come son fisse_ - _Le stelle in cielo!_ - _Quel fiato anelo_ - _Dello stanco sole,_ - _Quanto m’assonna!_ - _E la luna, macchiata_ - _Come uno specchio_ - _Logoro e vecchio,--_ - _Faccia affanata_ - _Che cosa vuole?_ - - * * * * * - - _Che le spalle sien franche_ - _E le braccia bianche._ - - * * * * * - - _Che cosa al mondo_ - _Posso più far di questi![C]..._ - -Maintenant, je sais qu’elle est, en vérité, Elisabeth Siddal elle-même; -la même superhumaine forme, plutôt de cyprès--les lèvres arquées, -s’abîmant en profondes anses de souci, pourpres comme le sang de la -grenade--les pénétrants yeux qui répandent de fluides essences, de sorte -que l’on croit qu’ils vivent d’une propre vie; et puis l’ondulation -douloureusement lassée de ses lignes. Et maintenant tous ses noms à -elle, me reviennent eux aussi à l’esprit: _The blessed Damozel_, -_Proserpina_, _The day’s dream_, _Sybilla_, _Sancta Lilias_, _Ancilla -Domini_, _Silence_, _Beatrice_, _Beata Beatrix_, _lady Lillith_, _Rosa -triplex_, et _la Bella mano_ (je regardai sa main et reconnus aussitôt -celle du portrait). - -Tous ces noms, suaves comme une musique en rêve, implorent un seul -portrait, l’embrassant de l’encens de leur parfum. Ce portrait, si -multiple et si unique, n’est que l’haleine de ces intarissables essences -qui, toujours de nouveau, jaillissent d’une coupe unique. Et l’unique -coupe est Elisabeth Siddal. Et Elisabeth Siddal a pressenti la royale -Elisabeth de Wittelsbach, mais Rossetti l’a créée de son désir même -quand il l’a peinte. Ce sont là les métempsychoses de la beauté, les -créatures du désir qui devine, le mythe de Pygmalion, mais surpassé. Et -cette impériale Elisabeth, aussi, vit en une extase (_under a trance_), -comme celle qui l’a devancée; et comme l’autre Elisabeth qui existe -maintenant en celle qui par elle fut devinée, elle porte en soi le -sentiment de sa mort plus fort que celui de la vie. Et c’est pourquoi -elle est le silence incarné, et elle est le long soupir des cyprès, -immobiles dans les orages de l’âme, planant mystiquement sur le fleuve -de la vie, sur lequel, des ombres nocturnes de ses cheveux, elle laisse -choir des hyacinthes et des violettes. - - * * * * * - -Schœnbrunn, 21 janvier. - -Nous avons parlé aujourd’hui, pendant la promenade, de Dante Gabriel -Rossetti et de Burne-Jones. - ---Ce sont, dit-ELLE, des âmes d’autrefois, revenues sur la terre pour -continuer les rêves des hommes qui les précédèrent et deviner ceux des -hommes qui les suivront. Ils ont tiré ces rêves du chaos où avant toute -éternité ils flottaient, attendant qu’un œil les discernât. Les choses -de l’esprit, aussi, veulent être enfantées pour atteindre -l’accomplissement de leur sublime mort... - - * * * * * - -1ᵉʳ février. - ---Au nom du ciel! m’a-t-ELLE jeté à mi-voix, aujourd’hui, pendant la -leçon, tandis que la coiffeuse tressait ses cheveux. Ne la regardez pas! -Je ressens chacun des regards que vous lui destinez sur mes cheveux. Ces -Grecs exercent une étonnante fascination! Je prierai mon médecin de vous -prescrire des œillères, comme pour les jeunes chevaux. Et il faudra que -vous les mettiez tous les matins. - - * * * * * - ---Savez-vous quelle pièce de Shakespeare est ma préférée? me -demanda-t-ELLE, au bout d’un instant, brusquement. - ---_Hamlet_, Majesté? - ---Non, le _Songe d’une nuit d’été_. N’avez-vous pas remarqué, à Lainz, -la gravure qui était dans votre chambre: _Titania avec la tête d’âne_? -C’est la tête d’âne de nos illusions que sans trêve nous caressons. J’ai -fait mettre ce tableau dans tous mes châteaux. Je ne puis me rassasier -de le voir. - - * * * * * - -Aujourd’hui, ELLE me conduisit dans une petite chambre dont les murs -étaient littéralement couverts de portraits de chevaux. C’étaient de -merveilleux portraits de bêtes merveilleuses. - ---Voyez-vous, me dit-elle, tous ces amis, je les ai perdus et je ne -gagnai pas un seul à leur place. Beaucoup de ces chevaux sont allés à la -mort pour moi, ce que nul homme n’eût jamais fait; ils voudraient plutôt -m’assassiner. - - * * * * * - -Schœnbrunn, 19 février. - -Aujourd’hui nous avons passé tout l’après-midi à monter et à descendre -les deux allées qui, de deux côtés, conduisent par une douce pente à la -_Gloriette_. Heures grises et lasses. Le ciel comme de cendre. Les -arbres frissonnaient. Les feuilles tombées, décolorés décombres, étaient -entassées en couches épaisses sous les arbres--pensées fanées et joies -trépassées; et là-dessous les heures mortes gisaient, comme en des -tombeaux. Les quelques feuilles qui pendaient encore aux arbres, elles, -me parurent crispées de douleur. L’air était comme vieilli, engourdi et -lourd telle une eau dormante. Ainsi, en cheminant par ces mêmes et si -mornes allées, sans parler, toujours, nous montions d’un côté et -descendions de l’autre, enfermant dans un cercle le symbole de la -_Gloriette_. - -L’impératrice, ce jour-là, était extraordinairement taciturne, et ses -mouvements manquaient de ce calme magnifique et de cette suavité des -lignes qui leur sont coutumiers et que nul avec elle ne partage: de -temps à autre, le sang lui affluait aux tempes. Je sentais qu’une -atmosphère étrangère, hostile à sa nature intime, l’enveloppait. - ---A de pareilles heures, on sent la vie peser plus lourdement, dis-je, -alors que nous atteignions une fois encore le sommet de la _Gloriette_, -comme pour faire crier en moi le silence retenu. - ---Vous voulez parler de la vie que nous devons mener en troupeau de -petites bêtes supérieures! répondit l’impératrice avec une subtile -ironie dans la voix. Rien de nouveau à dire là-dessus. Elle est si -sombre et si mensongère, cette vie, que, certes, il ne vaut pas la peine -d’essayer à la trouver supportable. - -Après une courte pause, elle ajouta: - ---Souvent je me semble comme enveloppée dans des voiles épais, en une -mascarade intérieure: déguisée en impératrice. - ---Oui, Majesté, nous prenons les phénomènes accessoires et les -conditions extérieures de l’existence pour la vie sublime elle-même, -tandis que ce ne sont que des trabans et des valets autour de la litière -close d’une princesse: quelque chose de faux et d’ignoble, qui, -grossièrement, se débat, qui s’empresse avec un bruit importun autour de -la vie, masquant, séquestrant du dehors, par des ombres sinistres et des -cris menteurs, la chose exquise. Et tout cela, qui, en vérité, nous est -étranger, nous le confondons avec l’unique qui nous soit propre. - -L’impératrice répliqua: - ---C’est pourquoi nous devons, autant que possible, tâcher de sauver -quelques rares instants, pendant lesquels nous puissions pénétrer, -chacun à sa guise, dans notre propre vie. Je me découvre nouvelle chaque -fois que j’arrive en une autre atmosphère que nul encore n’a respirée, -dont nul n’a abusé. Quand je me trouve toute seule en un site solitaire -dont je sais qu’il fut peu fréquenté, je sens que mes rapports avec les -choses sont tout différents de ce qu’ils seraient, si d’autres hommes -avaient été là; à cette différence seulement je me reconnais -moi-même--en mer, dans les vastes plaines, là où il n’y a pas de ces -recoins où les hommes s’entassent si volontiers, comme de la poussière. -La vie parmi les hommes nous uniformise tous en un amas noir, où la -vulgarité est le seul élément à tous commun. - ---A vrai dire, les hommes ne ressentent rien de tout cela tant qu’ils -vivent, dis-je; c’est lorsque nous mourons, peut-être, que nous -commençons à vivre, véritablement et profondément. - ---Oh! non, dit l’impératrice, même pendant la vie nous vivons ainsi, -seulement nous ne voyons pas notre vie; la mort seule fait tomber les -écailles de nos yeux. Mais il y a des hommes qui, de leur vivant, déjà, -sont plus près de la mort que de la vie. Nous n’avons, d’ordinaire, pas -le temps d’aller jusqu’à nous-mêmes, tout adonnés que nous sommes à des -choses étrangères. Nous n’avons pas le temps de regarder le ciel qui -attend nos regards. Je me rappelle d’avoir vu une fois, à Tölz, une -paysanne en train de distribuer la soupe aux valets de ferme. Elle ne -parvint point à remplir sa propre assiette. - ---L’idée de la mort devrait déjà, de soi, embellir notre vie, fis-je. -Les choses terrestres, toutes, acquièrent, par cela même qu’elles sont -périssables, une profonde valeur intime et la signification de symboles. - ---Oui, dit-elle, l’idée de la mort nous exalte et nous purifie, ainsi -qu’un jardinier qui arrache la mauvaise herbe lorsqu’il se trouve dans -son jardin. Mais ce jardinier veut être toujours seul et se chagrine si -des curieux regardent dans son clos. C’est pourquoi je me cache la face -derrière mon ombrelle et mon éventail, pour qu’il puisse travailler en -paix. - -Ainsi, en parlant doucement, ou plutôt l’oreille attentive aux -monologues de nos pensées, nous suivîmes tranquillement l’allée qui -descend de la _Gloriette_, pour revenir au château. Alors, de nouveau, -mes regards se levèrent vers cette ombrelle, vers cet éventail--vers le -fameux éventail noir, vers la trop connue ombrelle blanche--fidèles -compagnons de son existence extérieure, devenus presque des éléments -constitutifs de son apparence corporelle. En ses mains, ils ne sont pas -seulement ce qu’ils sont pour les autres femmes, mais, plutôt, de purs -emblèmes, armes et boucliers au service de son véritable moi. Quand elle -se trouve très haut, sur le sommet d’une montagne, baignée de sonore -solitude et de langueur, en l’embrasement du soleil, tandis que le grand -midi roule sur les roches, alors, seulement, elle ferme l’ombrelle qui -cache sa tête de tous côtés, alors, seulement, de la pâleur de son -visage elle abaisse l’éventail noir. Elle s’exprima là-dessus une fois, -à Lainz. Elle veut, uniquement, écarter d’elle la vie extérieure des -hommes, comme telle, ne pas la laisser valoir en soi, ne pas se plier -«aux lois du troupeau des petites bêtes supérieures»; elle veut -préserver son intérieur silence de toute profanation; elle ne veut pas -s’éloigner des jardins fermés de la tristesse qu’en soi elle cèle et -d’où les autres hommes se sont eux-mêmes exilés. Aussi se penche-t-elle -sans relâche sur les éternelles fleurs de la douleur qui dans son cœur -éclosent, et elle prête l’oreille aux sons de la vivante beauté mondiale -qui de ces calices débordent et en eux-mêmes se résorbent et tissent la -substance de son être. - ---Qu’est-ce que la joie, Majesté? demandai-je, alors que nous étions -déjà arrivés à ce petit parterre de fleurs, qui, de l’aile droite du -château, s’étend dans la direction de Hietzing. L’impératrice marchait -très vite, car déjà l’horloge du château qui de son gros œil regardait -les jardins (si inutilement pour les plantes!) marquait presque six -heures du soir. - ---Oh! la joie, dit-elle, en courant plus qu’elle ne marchait, la joie -n’est qu’une chose éphémère, un épisode, un bouche-trou, qui nous dupe -sur la triste langueur, la _Sehnsucht_, qui doit venir. Oh! elle vient -toujours, car elle est l’attente du destin que notre vie a pour but -d’atteindre; elle est la chose la plus triste et, par là, la plus -exquise qui soit au monde. Tous les êtres qui sont beaux attendent leur -destin et sont tristes aussi, quand ils n’en sont pas détournés. Vous -voyez, maintenant je dois me mettre à courir, parce que je me suis trop -longtemps absentée de cette chère vie: mon médecin suédois m’attend pour -le massage. J’appelle cela _pétrissage_, tant je suis peu impérialement -disposée pendant cette opération. Et là-dessus elle éclata de rire. - -En remontant en voiture, je me dis à moi-même: «Elle a ri! A vrai dire, -elle ne peut, ni ne veut jamais rire, tant qu’elle se trouve en sa -véritable forme d’existence. Mais quand la réalité la frôle, alors, -seulement, et par rapport aux soi-disant choses humaines, elle rit. -Rire, cela signifie, pour elle, s’éloigner de son soi intime.» - - * * * * * - -Schœnbrunn, 22 février. - -Aujourd’hui, comme nous revenions de la promenade, je dis à -l’impératrice: - ---Je ne puis assez m’émerveiller que l’allure de Votre Majesté, après -des heures de marche, ne trahisse pas la moindre lassitude. - ---C’est que jamais je ne suis lasse, répondit-elle. Et nous en devons -grâce, mes sœurs et moi, à notre père. «Il faut apprendre à marcher -aussi», nous disait-il toujours, et il nous tenait, exprès pour cela, un -maître réputé. Et ce maître, ajouta-t-elle gaiement, nous recommandait -sans cesse: «A chaque pas que l’on fait, il faut pouvoir se reposer du -pas précédent, et, autant que possible, ne pas se traîner sur le sol.» -D’après lui, nous ne devions avoir qu’un seul exemple devant les yeux: -les papillons. Ma sœur d’Alençon et la reine de Naples sont célèbres, à -Paris, pour leur démarche. Mais nous ne marchons pas comme doivent -marcher les Reines. Les Bourbons, qui presque jamais ne sont sortis à -pied, ont pris une allure spéciale--celle d’oies majestueuses. Eux -procèdent comme de vrais rois. - - * * * * * - -Du 25 février au 5 mars. - -Nous lisons les œuvres de Carmen Sylva. L’impératrice aime beaucoup la -poétesse couronnée. - ---Sa juvénilité est digne d’admiration, dit-elle. Elle reste toujours le -_backfisch_[D] allemand, en dépit de sa couronne exotique et de ses -cheveux blancs. Et son monde sentimental aussi est resté le même, bien -qu’elle soit devenue, entre temps, mère malheureuse. Elle est toujours -aussi impulsive, facile à s’enflammer et promptement tarie. Ses œuvres -en souffrent. Elle n’a pas la patience de s’arrêter sur ses idées et de -les pénétrer; c’est comme si elle se mourait d’une soif d’événements, -derrière lesquels elle espère atteindre l’_inaccessible_. Aussi, -n’atteint-elle jamais le repos, qui est le but unique. Il faut renoncer -au fait. Seul l’inarrivé est éternel... - -L’impératrice a trouvé impayable la «boucle de colère» d’une des -héroïnes de Carmen Sylva: une boucle de cheveux qui se dresse menaçante -à chaque accès de colère. - - * * * * * - -Schœnbrunn. - -Partout de la neige. La languissante silhouette noire, sur le plan -désert et blanc, cheminant lentement, en apparence sans but, comme pour -concentrer, simplement, en sa vivante ligne noire perpendiculaire, le -beau calme mort de la surface, et pour faire prendre ainsi à celle-ci -conscience de soi-même. Et aussi toute cette pureté d’hermine s’incarne -en cette noire ligne serpentine, et cette même atmosphère de cristal -emplit son âme... - - * * * * * - -ELLE a traduit aujourd’hui en grec moderne, et avec un admirable élan, -le cinquième chant de l’_Odyssée_ (les adieux à Calypso et l’arrivée à -Schéria), que je lui récitai en allemand. - ---Nous chantons maintenant le prélude de notre voyage à Corfou, -dit-elle. Si Heine ne nous avait dit que les dieux de la Grèce sont -morts et qu’ils sont, tout au plus, capables de rougir des vérités qu’on -leur débite, nous devrions supplier Dzeus et Poseidon de nous accorder -une traversée heureuse. Vous, hellène, vous ne craignez sûrement pas la -mer. Aurez-vous le mal de mer, par exemple? Si c’est ainsi, vous -n’éprouverez pas grand plaisir à mes voyages. Je suis comme un oiseau de -tempête. Je fais carguer toute la voilure pour ne pas me priver de la -vue des vagues en fureur; et chaque fois qu’une lame déferle sur le -pont, j’ai envie d’éclater en cris de jubilation. En feriez-vous autant? - ---Peut-être bien, Majesté. Du reste, le voyage jusqu’à Corfou n’offre -plus maintenant de pareilles épouvantes. - ---C’est malheureux! Voilà un des inconvénients de la civilisation. J’ai -navigué une fois sur l’Océan, sur le yacht anglais _Chazalie_, qui -n’était guère qu’une grande barque. Mais ce n’était qu’une infime partie -de l’Océan. J’aurais eu tant de plaisir à traverser l’Océan entier sur -cette barque! - - -[Note: MIRAMARE] - -Miramare, le 6 mars. - -Arrivés aujourd’hui avec le train impérial. Du soleil après la pluie, -qui n’était, peut-être, que de la neige fondue. Là-haut, sur le Karst, -il y avait eu encore, sur les bords extrêmes des rochers et dans les -rameaux d’arbres rabougris, des tas de neige branlants, exécutant -d’invraisemblables tours d’équilibre. C’était comme de mauvais souvenirs -qui ne voulaient pas disparaître; mais dans l’éclat du soleil ils -avaient perdu toute horreur. Nous sommes descendus à la station de -Grignagno. Le parc du château monte jusqu’ici, sous une buée d’aromes et -de vapeurs après la pluie. - -L’impératrice avec le baron Nopcsa, puis la comtesse Janka Mikes, moi et -le reste de la suite, nous avançons sur les allées de gravier humide, -sous les arbres dégouttants et frissonnants, qui, en terrasses et sans -interruption, descendent jusqu’à la mer qu’ils ne veulent plus quitter. -Et enfin, la subjuguante apparition de la mer elle-même. Le château, -empli d’une triste solitude. Des murs lambrissés de noir dans le -vestibule qui donne sur la mer et sur les jardins. Des escaliers, -merveilles de sculpture en bois, qui rêvent de pas craquants. Des -portraits rembrunis de Habsbourgs espagnols: ô ces têtes fines de don -Juan, la fièvre dans les yeux et la lèvre inférieure débordante, -caractéristique pour toute la race; et les mélancoliques yeux d’infantes -fragiles, dont les mains menues reposent sur les plis lourds de leurs -robes de soie; et, encore, adorables petites bouches d’enfants -impériaux, dont les joues à fossettes s’encadrent dans de grandes -fraises raides. - -Ma chambre se trouve dans la grande tour, avec vue sur l’infini de la -mer. Devant mes fenêtres, des mouettes blanches, d’un silencieux coup -d’aile sur le miroir de la mer, comme des rêves inquiets, tournoient: -éblouissantes, elles s’enlèvent sur le ciel et la mer... Dans ma chambre -une vieille garniture de soie écarlate avec de hauts dossiers dorés. -Dans la soie est tissé l’aigle mexicain, broyant dans son bec un -reptile: (ô ironie du destin, que l’aigle ait été anéanti par le reptile -avant que l’étoffe ne se fût usée!)... Une servante italienne aux -proportions d’ogresse est à mes ordres; aidée d’un vieux laquais -asthmatique, elle me sert à dîner (je n’avais jamais vu d’aussi grosses -et belles écrevisses: une seule de leurs pinces remplissait mon -assiette, et elles étaient roses comme du corail). Ces deux âmes -domestiques font le service du château depuis les temps du pauvre -empereur Maximilien. Avec une naïve jovialité et une loquacité -intarissable, ils content les plus tristes choses. - - * * * * * - -L’impératrice se fait coiffer dans un pâle boudoir en soie bleue. Les -murs sont ornés de portraits de la famille royale de Belgique; ils me -rappellent que chez les races royales la destinée (c’est-à-dire le -malheur, car le destin est funeste, toujours) se transmet des unes aux -autres, par les liens du sang. - - * * * * * - -Le soleil s’évanouissait derrière les arbres. Les noirs et opaques -cyprès, en leurs contours (chute continue et pourtant immuable) étaient -liserés comme d’une ruisselante chevelure d’or; et à travers les -ténèbres de leurs branches, cependant, le soleil disait adieu tout comme -si ç’eût été pour jamais... Nous passâmes devant un grand pin baignant -dans de l’or roux. De son faîte, une assourdissante criaillerie de -moineaux en querelle s’élevait. - ---Le pin ne s’en soucie guère, dit l’impératrice. Les lignes de son -faîte restent les mêmes. - -Plus loin, tous les arbres redevinrent muets. Un petit nuage, esseulé au -milieu du ciel, rêvait. Il était habillé de pourpre et se noyait dans -un océan de rayons. Il avait l’air de souffrir, mais si tendre était sa -souffrance, qu’elle semblait presque du bonheur... Nous descendîmes -ensuite sur le rivage. Du sommet d’un cyprès, tout contre la mer, -soudain, long et répété, retentit un cri désolé d’oiseau qui s’adressait -à l’astre agonisant. - ---Comme le soleil se meurt, Majesté, dis-je, comme il se rue dans le -grand abîme en l’ondoyante pourpre de son désir et accompagné de tant -d’accords de harpes! - -L’impératrice parut un instant absorbée en la contemplation de cette -féerie solitaire, puis, soudain, elle tourna son visage vers moi et dit -de sa voix chantante: - - _Mein Herrlein! sei’n Sie munter._ - _Das ist ein altes Stück:_ - _Hier vorne geht sie unter,_ - _Und kehrt von hinten zurück[E]..._ - ---En de tels instants, ajouta-t-elle, devenue sérieuse, on ne doit -croire qu’à une chose, à la grandeur du néant. - - * * * * * - -Je n’ai pas besoin de regarder dans SON cœur, pour y surprendre les -tristesses qui tissent là sa vie secrète. - -Souvent elle dit un mot, et puis elle se tait, mais le sens du mot et la -mélodie du son s’éploient, se prolongent, dans le silence, à l’infini... -Et son silence me fait deviner _l’indicible_. - - * * * * * - -En ses secrets ELLE doit puiser de merveilleuses agonies. - -Souvent dans ses yeux passent des désespoirs dont on ne saurait dire -l’effroi. - -Sa vie, dans quels abîmes roule-t-elle, sa vie qu’elle creuse si -profondément dans le roc de la solitude?... - - * * * * * - -Tout devient fabuleux dans SA proximité, les choses se montrent sous un -aspect nouveau, comme éclairées par les bleus sommets de son âme. - -Chaque jardin où elle met le pied, devient aussi mystérieux que celui -des Hespérides. - - * * * * * - -La mer si vaste, si vaste et vide et désolée, et les vagues qui se -brisent sur les écueils, si lasses! Leur voix, léger frôlement de -feuilles sèches, murmure qui soudain, craintivement, se tait. Oh! ces -nuits lunaires sur l’eau! Ces féeries de silence, qui en nous -retentissent comme des cris d’exaspération! Et une solitude sans fin, un -anéantissement dans la profondeur de son soi, par delà la compréhension -des sens. Ce sein ouvert de la mer, quelle immensité de désir -n’embrasse-t-il? Et la lune s’est glissée, éperdue, jusqu’à lui et a -posé ses joues claires sur la tremblante surface, et ruisselle au dedans -d’elle-même jusqu’à s’en assoupir--et s’endort, et ruisselle toujours -encore. - ---Quelles ténèbres, Majesté, sous cette ruisselante ivresse gisent -ensevelies, quels abîmes taisent leurs gémissements, puisque toujours -ils doivent rester des abîmes... En ce lumineux fleuve, le bonheur de -vivre, d’un inconcevable lointain, jusqu’aux écueils, s’épanche et puis -se brise, sur les écueils qui sont là. C’est comme s’il voulait -ruisseler plus loin, ruisseler toujours sur le miroir de l’âme, -par-dessus tous les gémissants abîmes. - -Alors l’impératrice dit: - ---Le bonheur n’est pas donné aux écueils. Fatalement la lumière se brise -contre les écueils. Je suis comme un écueil. La lumière ne risque pas de -m’approcher. Et si elle venait jusqu’à moi--il y a des ténèbres dans -lesquelles tous les clairs rayons se dissolvent, qui absorbent toute -lumière et ne la rendent jamais. - -Et tandis qu’elle me parlait ainsi, ses yeux me parurent luire -intérieurement. - - * * * * * - -Nous passâmes devant un petit étang, tout à l’écart du château, sur -lequel des canards nageaient. Le soleil baissait justement derrière les -arbres et versait de l’or sur les eaux. Ainsi les humbles oiseaux -domestiques devinrent somptueux et fantastiques. L’un après l’autre, les -canards sortirent de l’eau dorée et furent tranquilles sur la berge, -comme absorbés dans la méditation de tristes énigmes, et l’impératrice -dit: - ---Nul ne se soucie de leurs sentiments. On les traite presque comme des -cuisinières, parce qu’on ne les considère que par rapport à la cuisine. -Qui sait s’ils n’ont pas jadis été des reines... Quand je reviendrai sur -la terre... - -Et ici, brusquement, elle s’interrompit. - - * * * * * - -Nous causions aujourd’hui du poète anglais Swinburne, qu’ELLE aime tant. -Elle me parlait de sa calme désespérance à se lamenter sur la beauté -fugitive et sur les sortilèges qui font tarir le bonheur, de ses chœurs -antiques qui chantent les dons de la tristesse et des larmes, puis de la -vie que l’on ne peut rejeter, et c’est pourquoi le vaisseau des hommes -fait voile vers les îles bienheureuses, sur la mer hespérique, pour s’y -réfugier hors de l’empire de la mort... Que ce monde qu’elle m’ouvrait -était éblouissant! Comme en une indéfinissable perplexité et succombant -sous je ne sais quel vœu confus et magnifiquement farouche, j’arrachai -un rameau aux jeunes et fraîches feuilles qui avaitient effleuré ma -tête, et j’y enfouis mon visage. Un âcre et pénétrant parfum de jeunesse -non vécue, inépuisée, me mit presque les larmes aux yeux. Alors, en moi, -tout l’incréé se devina, tous les germes de l’avenir, je les sentis en -moi-même, aspirer à leur accomplissement. Mais l’impératrice me dit: - ---Pourquoi avez-vous cassé cette branche? Vous êtes aussi cruel que le -destin. - -Puis elle dit: - ---L’art n’est qu’une création de notre désir de suprême existence, telle -que la vie devrait être pour nous; il naît de la nostalgie de l’unique -patrie, et il en devine les formes. - - * * * * * - -Il pleuvait de grosses gouttes tièdes, tombant aussi doucement que de -silencieuses larmes, pleurées sur des mains qui s’enlacent, sans qu’un -mot soit prononcé. Tout autour de moi et en moi aussi, un grand silence -résonnait. Je sentais toutes les forces de l’âme se consumer en ce -mutuel silence. Je regardai l’impératrice et me dis: «Toutes les beautés -se fanent royalement en elle, sans que personne les aperçoive.» - - * * * * * - -Statuettes blanches et pensives dans leurs niches vertes, aux gestes -raidis d’un idéal humain décoloré! Dans une partie peu fréquentée du -jardin, une déesse de pierre gisait sur le sol, le visage dans ses -bras, comme si elle pleurait... Ces promenades à SES côtés, à travers le -jardin de la mélancolie, dont elle me semblait être la projection -spirituelle, donnèrent à ces quelques journées que je passai au château -en la mer, l’indicible charme d’une mystérieuse pénétration. Tout ce que -je voyais autour de moi sommeillait, et c’était comme si tout aurait pu -s’éveiller par un de ses vœux chaque fois renouvelé. - - * * * * * - -15 mars. - -Aujourd’hui nous nous embarquerons sur le yacht impérial _Miramare_, qui -depuis avant-hier est arrivé de Pola, et a jeté ancre devant le château: -un bateau à roues, de structure délicate, de formes aussi souples qu’un -yacht, mais plus grand que ne le sont d’habitude les bâtiments de -plaisance. De la fenêtre de ma chambre, qui occupe la partie supérieure -de la grande tour, je vois le vaisseau, sur la mer grise, doucement se -balancer: unique point sombre sur toute cette incolore désolation qui va -s’étouffer dans les laiteuses brumes du lointain. Sur toute cette -surface liquide sans visibles limites, la vie paraît suspendue, et -comme concentrée dans le tendre balancement de cet unique et noir -navire... - - * * * * * - ---Avant de nous embarquer, nous voulons, une fois, aller visiter encore -nos endroits favoris, m’a dit l’impératrice hier soir. - -Et nous allâmes par le parterre, à travers des fleurs trop tôt écloses, -délicates et misérables, puis, du côté de l’_île des cerfs_, jusqu’au -_chalet_; enfin, sans nullement éprouver le besoin de nous expliquer -là-dessus, presque instinctivement, nous dirigeâmes nos pas vers le -pavillon où habita l’impératrice Charlotte, quand elle fut revenue, -seule, du Mexique. Elle l’habita démente, et démente elle le quitta. -Solitaire et muet il se dresse, les fenêtres hermétiquement closes, à -jamais. Des branches en réseau de rosiers grimpants, arides encore, -enlacent la véranda et les murs, comme des choses trépassées qui fussent -restées là, attachées--douloureux souvenirs de joies qui furent: l’on a -peine à s’imaginer, en les voyant, que, chaque printemps, elles épandent -sur cette maison léthargique et inanimée une nouvelle vie frissonnante -de fleurs. Mais de tout temps la tour élancée est étreinte par un sombre -lierre qui semble symboliser quelque chose de sinistre, à quoi l’on ne -peut échapper, que l’on ne peut pas arracher de son âme. Sans dire mot, -l’impératrice fit plusieurs fois le tour de l’enceinte de plantes vives, -qui retranchait le délaissé petit château de la folie du grand parc -artificiel de la vie extérieure. Ses regards glissaient sur les fenêtres -closes que, fixement et obstinément, quelques cyprès, noirs comme -l’érèbe, tout en exhalant un amer et pénétrant arome, contemplaient, eux -aussi. Et à mes yeux apparut le célèbre tableau qui représente l’alors -heureuse châtelaine archiduchesse Charlotte, serrant dans ses bras la -jeune et rayonnante impératrice Elisabeth, de retour de Madère, au -débarqué, sur le grand escalier hémicirculaire de marbre blanc qui mène -à la mer... - -L’impératrice était debout à côté de moi, et comme si elle entendait mes -pensées, elle dit d’une voix à peine perceptible: - ---Un abîme de trente ans, plein d’horreurs... Et avec cela, on dit que -l’impératrice Charlotte engraisse encore. - -Elle se tut; mais, encore, elle s’immobilisait près de l’enceinte de -plantes vives, et ses regards seuls glissaient sur les croisées fermées. -Un souffle, venant des plus cachées profondeurs de mon être, me fit -soudain tressaillir, comme si la crainte secrète de ces puissances -aveugles qui fauchent un jeune arbre en une nuit eût débordé dans mon -âme--et j’aperçus, alors, l’impératrice déjà assez loin, qui se -retournait de mon côté. Elle devait s’être éloignée en courant. - ---C’est encore plus triste qu’Œdipe, dis-je, en m’approchant d’elle. «La -vie et le bonheur sont un souffle», a quelque part chanté Dante. - ---Le malheur est plus fort et la folie est plus vraie que n’est la vie, -répondit-elle, et nous regagnâmes le château. - - * * * * * - -A l’heure de nous embarquer, le temps était devenu plus morne encore. -Sans un souffle, la mer gisait, étouffée sous le voile épais d’une blême -grisaille. Sur le miroir des eaux, tout bas, de blanches couches de -ouate, nuées immobiles et comme tristement assoupies, s’étendaient -jusqu’au loin. Les très petites vagues que devant elle la quille de la -chaloupe soulevait se frisaient, lentes et paresseuses, un instant, et, -ensuite, s’affaissaient sur elles-mêmes, sans le moindre murmure. -Seules, la cadence régulière des rames et l’impérieuse voix du timonier -qui dirigeait l’embarcation de l’impératrice résonnaient dans le -silence, vibrantes par-dessus la vaste surface vide... - - * * * * * - -[Note: SUR L’ADRIATIQUE] - -Le yacht impérial est élégant et luxueux. Les cabines réservées à -l’impératrice, très bas dans la coque du vaisseau, ont ce caractère -spécial d’un logement de marin; elles sont simplement et pratiquement -disposées, et, cependant, l’on y reconnaît de suite la demeure d’une -personnalité sublime. Ici aussi tous les meubles couverts de toiles -blanches sous lesquelles aucune soie ne se devine, et des fleurs -partout. La cabine de bain est, en vérité, la principale pièce, arrangée -avec plus de confort que les autres. Pendant ses traversées, -l’impératrice ne prend que des bains d’eau de mer: cette eau, une -chaloupe, durant la marche du bateau, va la chercher très loin dans la -mer. Sur le pont, il y a un pavillon en rotonde de verre, offrant, de -tous côtés, vue sur la mer. Il est capitonné en soie bleue, avec des -stores à tirer et un divan circulaire, de soie bleue aussi. C’est ici -que l’impératrice se fait coiffer le matin, et en même temps elle lit ou -écrit avec moi. Tant qu’elle se tient dans ce pavillon, tous les rideaux -sont baissés;--autrement, ce n’est qu’en temps de pluie ou de forte -tempête qu’elle s’y retire, et, dans ce cas, la vue sur la mer est de -nouveau libérée. Elle-même m’a montré et expliqué tout cela. - ---Quand il y a la tempête et que nous sommes sur la haute mer, je me -fais, d’habitude, attacher avec des cordes sur cette chaise. Je prends -les mêmes précautions qu’Ulysse, parce que les vagues m’attirent de -même. - -Mais son domaine particulier est, comme elle me le disait, -l’arrière-pont et l’un des bancs de quart qu’elle a fait clore avec des -toiles à voiles, de façon que l’on ne voit plus rien du navire et que -seule la mer reste visible. A cette tente, je donnai le nom de _la tente -d’Isolde_, ce qu’elle trouva très bien. Elle a certaines heures où elle -adopte le banc de quart ou l’arrière-pont: le matin par exemple le banc -de quart; à midi, l’arrière-pont; et le soir, de nouveau, le banc de -quart. Mais vers le soir, les toiles sont enlevées et l’équipage -cherche, autant que possible, à se rendre invisible. - - * * * * * - -Aussitôt après la fin de la leçon, ELLE me fit rappeler sur le pont. -Dans la _tente d’Isolde_, une seule ouverture était pratiquée, masquée -d’un tapis suspendu. Devant nous, nous n’avions que la mer, vide et -diverse, d’un bleu sombre de plomb, ce qui rendait presque sensible la -pesanteur de ses masses liquides; et de blancs cordons d’écume -traversaient ce morne bleu infini. Des mouettes aux ailes silencieuses -voletaient derrière nous; de temps à autre elles poussaient des cris -stridents. - ---A chacun de mes voyages, les mouettes suivent mon vaisseau, dit-elle, -et il en est toujours une de couleur sombre, presque noire, comme -celle-là. - -Et elle me montra du doigt une mouette noirâtre qui volait à la tête des -autres. Sur quoi elle ajouta: - ---Celle-là seule viendra jusque tout près de Corfou. Parfois la mouette -noire m’a accompagnée pendant toute une semaine, d’un continent à -l’autre. Je crois qu’elle est mon Destin. - - * * * * * - -Le _Miramare_ a fait relâche à Pola, parce que l’impératrice se -proposait d’inspecter l’ancien croiseur _Pélican_, que l’on était en -train de transformer en yacht impérial. Le vaisseau, qui attendait cette -visite, était pavoisé. Elle s’y rendit, avec sa dame d’honneur, sur une -chaloupe du _Miramare_, et au-devant de celle-ci vint une autre barque -avec des amiraux et différents dignitaires du port. Des solitudes de -l’esprit où elle vaguait, elle rentrait maintenant dans l’atmosphère de -son impériale situation parmi les hommes. Mais elle apportait là aussi -l’indicible élévation, la sublime grâce de sa propre nature. Je lus sur -le visage de ceux qui l’entouraient qu’ils étaient éblouis par la poésie -de sa présence, mais qu’ils ne se rendaient guère compte de l’unique -cause, et attribuaient, faussement, l’impression ressentie à sa haute -dignité. - - * * * * * - -Aujourd’hui ELLE dit: - ---La vie à bord est pourtant plus qu’un simple voyage. C’est une vie -améliorée, et, surtout, plus vraie. Je cherche à en jouir aussi -pleinement et aussi longuement que possible. On se trouve ici comme sur -une île d’où tous les désagréments et toutes les relations sont bannis. -C’est une vie idéale, chimiquement pure, cristallisée, sans désir, et -sans conscience du temps. Le sentiment du temps est toujours douloureux, -car il nous donne le sentiment de la vie. - - * * * * * - -Sur le pont, ELLE me dit, en me montrant la mouette brune qui, toujours, -battant de ses ailes transparentes dans le soleil, tantôt à gauche, -tantôt à droite du vaisseau, planait sur nous. - ---Elle me présage qu’il me faut mourir noyée. Quand j’ai su comment -mourut Shelley, aussitôt, cette idée m’est venue. - - * * * * * - -Nous passions devant les îles Dalmates. La mer maintenant était plus -calme. La côte verdoyait. Je demandai si ELLE ne souhaitait pas mettre -pied à terre. Elle dit: - ---La vie sur le vaisseau est de beaucoup plus belle que ne peut être -toute rive. Cela ne vaut la peine de désirer aller quelque part que -parce que le voyage s’interpose entre nous et notre vœu. Si j’étais -arrivée n’importe où et que je susse que je ne pourrai m’en éloigner -jamais plus, le séjour dans un paradis même, me deviendrait l’enfer. La -pensée d’abandonner bientôt un endroit m’émeut et me le fait aimer. Et -ainsi j’enterre chaque fois un rêve, trop tôt évanoui, pour soupirer -après un autre, qui n’est pas encore né. - - * * * * * - -A trois heures de l’après-midi, on LUI servit du lait d’une chèvre de -race maltaise, que l’on avait emmenée de Vienne. - ---Elle fait le voyage sans nul enthousiasme pour le beau, dit-elle, -comme nous visitions la chèvre dans son box. Mais elle a, très -développé, le sentiment du devoir, car elle est anglaise. Cela a plus de -valeur que toute esthétique. C’est pourquoi je l’ai emmenée. Il n’y a -pas de meilleures nurses que les Anglaises. - - * * * * * - -Plus tard, ELLE me dit: - ---Les hommes croient qu’ils dominent la nature et les éléments avec -leurs bateaux à vapeur et leurs trains express. Tout au contraire, c’est -la nature maintenant qui a mis les hommes sous le joug. Jadis on se -sentait dieu dans un trou de vallée que jamais l’on n’abandonnait. -Maintenant, globe-trotters, nous roulons comme des gouttes d’eau dans la -mer, et nous reconnaîtrons finalement que nous ne sommes rien de plus. - - * * * * * - ---En mer, ma respiration s’élargit, me dit-ELLE encore sur le pont. Elle -se règle sur la houle. Plus les lames deviennent amples, plus je respire -profondément. - ---Oui, Majesté, il y a entre nous, pauvres mortels, et les choses -éternelles de profondes correspondances dont de pérennelles énigmes -cèlent les lois. - ---Je pense, dit-elle, que la mer nous déshumanise, qu’elle ne souffre en -nous rien de l’animalité terrestre. Dans la tempête, il me semble -souvent que je sois moi-même devenue une vague écumante. - -Et moi de regarder vers elle, comme ébloui. - - * * * * * - -Aujourd’hui la mer de nouveau est orageuse. ELLE désira que je lui lusse -quelques pages du _Cycle de la mer du Nord_, de Heine. La seconde -strophe de la _Tempête_ me causa un indéfinissable frisson, car cela est -comme décalqué sur elle. - - _O Meer!_ - _Mutter der Schœnheit, der shaumentstieg’nen!_ - _Schon flattert, leichenwitternd,_ - _Die weisse, gespenstische Mœwe,_ - _Und wetzt an dem Mastbaum den Schnabel[F]._ - -Et plus loin: - - _Fern an schottischer Felsenküste..._ - _Steht eine schœne kranke Frau,_ - _Zartdurchsichtig und marmorblass..._ - - _Und der Wind duzchwühlt ihre langen Locken_ - _Und trægt ihr dunkles Lied_ - _Ueber das weite, stürmende Meer[G]._ - -Craintivement je levai mes regards vers les siens, et je les vis qui -erraient, graves et tristes, sur la déserte et houleuse mer. - - * * * * * - -17 mars 1892. - -[Note: SUR LA MER IONIENNE] - -La matinale grisaille déjà s’éployait quand nous arrivâmes en vue de -Corfou. L’approche de la rive natale m’avait amené sur le pont plus tôt -que de coutume. La mer, encore, sous un voile opaque de cendres -sommeillait. Les roues du _Miramare_ s’enfonçaient mollement dans le -lait de ces flots et tiraient après elles de longues raies de soie et -argentées qui s’assombrissaient en lasses volutes d’émeraude. Une humide -fraîcheur pénétrait l’air immobile en une blancheur diffuse--et pas -d’autre bruit que le halètement de la machine qui, calme et assourdi, -montait d’un lointain profond, palpitations d’un cœur, plus sensibles -que perceptibles. Nous voguions précisément dans l’étroit canal entre la -pointe nord de Corfou et les murs montagneux de l’Epire. D’un côté, rocs -titaniques, noirs comme de l’ébène sur le pâle vert gris du ciel,--et -basses collines rondes de la côte corfiote, sous une humble broussaille, -qui s’esquissait noir sur noir aussi en contours estompés; beaucoup de -ces buissons devaient être en fleurs, car un parfum intensément suave, -du miel évaporé entremêlé avec les exhalaisons de la roche humide, -enveloppait de temps à autre le vaisseau. Où la blanche mer enlaçait les -collines assoupies, un mystère de grands abîmes, en eux-mêmes -effondrés, se révélait. Et une à peine visible frisure d’écume léchait -sans bruit la rocheuse côte--baisers dans le sommeil; mais on sentait -que, sous ces calmes et si tendres délicatesses, sommeillait l’épouvante -de furieux déferlements. Oui, tout cela était immergé dans un profond et -léthéen sommeil, mais ce sommeil laissait deviner une passionnée et -profonde vie. - -L’impératrice était aussi montée sur le pont, quoique la tente -protectrice ne fût pas encore dressée. Elle m’aperçut, et me salua de la -tête: - ---Une pareille matinée est un magnifique état d’existence, me dit-elle. -Comme toutes ces montagnes dorment! Ce n’est pas le silence seulement ni -l’absence de la clarté du soleil, c’est le vrai sommeil d’êtres vivants -dont nous ne sommes qu’une copie dégradée. Voyez-vous là-bas le -_Pantokrator_ avec ses deux cornes jumelles, aux courbes aussi -gracieuses et aussi pures que celles d’un jeune torse de Dieu? Toujours -il est le premier à s’éveiller. - -Nous tournâmes nos yeux vers le soleil levant: derrière les monts -_Acrocérauniens_ où les _Euménides_ habitent et où se trouve l’entrée -des enfers, l’astre surgissait. Des vagues de clarté annonçaient, -frémissantes, son passage sur la céleste mer; c’était comme des -feuilles de roses, pâlies au cœur, qui se répandaient à l’infini, sur -d’insondables lointains, indiciblement. Et les cimes des montagnes de -resplendir, d’un poudroiement d’or rosé, comme dans un labyrinthe de -supraterrestre lueur, en l’éloignement et l’éclat des mythiques temps -des dieux. L’on sentait, si l’on ne le savait pas, qu’ici _l’aurore aux -doigts de roses_, ici le jubilant Phœbus au quadrige de chevaux blancs -étaient chez eux. Et puis les roses tombèrent sur la poitrine de pierre -du Pantokrator; toutes les profondes ravines devinrent visibles, et les -blancs villages grimpeurs s’éclairèrent doucement. Et la lumière glissa -le long des rocs escarpés, enfouit les ombres dans les gouffres ou les -jeta en longues bandes veloutées sur la mer. Et puis il vint -lui-même--le vermeil soleil--en un Péan, en des fanfares de Triomphe, et -dénoua sa chevelure d’or sur la mer et sur les îles. - -Et notre vaisseau passa devant le port de Corfou et continua sa marche -vers le Sud... J’étais debout à côté de l’impératrice, sur le banc de -quart clos de toiles (_la tente d’Isolde supérieure_), tandis que, tout -près de la côte, nous glissions silencieusement sur les flots diaphanes -d’émeraude. Tel un désir fluide qui buvait nos regards, était cette -viride transparence. La baie de Garitza ouvrait son sein, si mollement -arrondi, au fond duquel des maisons blanches étincelaient et de douces -collines, sous de bleus voiles, encore, dormaient. Puis vint une langue -de terre avancée, tout envahie de plantes luxuriantes: comme d’une corne -d’Amalthée les arbres et les fleurs s’épanchaient jusque dans la mer; -des aloès et des palmiers élevaient plus haut leurs graciles têtes dans -le bleu; des oranges, dans le feuillage sombre, flamboyaient, et la -maison blanche couchée dans ces jardins, c’était _Mon Repos_, le palais -qui jadis avait servi comme résidence au lord-commissaire des îles -Ioniennes et qui, maintenant, appartient au roi de Grèce. - ---J’ai aussi habité un an ici, dit l’impératrice. Le consul Warsberg -appelait cet endroit _les jardins d’Alcinoüs_. Nous avons souvent causé -de la pauvre Nausicaa, qui fut si amèrement détrompée. Voyez cet -escalier dans le rocher, qui conduit à la mer, je l’employais pour aller -me baigner. Il y a là, dans le roc, une grotte naturelle, masquée par -des roseaux et des branches pendantes de genêt jaune,--c’était ma -_grotte de Calypso_; ce n’est qu’au Lido que j’ai pu me baigner aussi -délicieusement. J’ai des moments et même des périodes entières, où je ne -puis vivre que sur la mer ou dans la mer. - -Et le vaisseau glissa devant les jardins de Nausicaa, penchés comme -d’un élan passionné sur la mer, et devant l’invisible grotte de -l’impériale Calypso. Une nouvelle baie s’ouvrit, la _mer de -Chalkiopoulos_, le port phéacien, où Ulysse s’embarqua sur son vaisseau -rapide pour Ithaque. Esseulé, comme d’un autre monde, encore plongé dans -un pâle sommeil, il gisait là, ce havre immémorial, en un liquide et -nébuleux éclat, voilé par le rêve et le mystère. Mais du milieu des eaux -du sommeil, s’élevait un faisceau de noirs cyprès étreignant une toute -petite et blanche chapelle; et où le récif, qui portait ces cyprès, -plongeait dans la mer, celle-ci rougissait d’un purpural reflet de -géraniums. - ---Cet îlot, dis-je, me semble le modèle de l’_Ile de la Mort_ de -Böcklin. Les cyprès se dressent là comme de lugubres rêves, et les -fleurs ardentes, qui se reflètent sur le miroir de l’eau, sont sacrées à -Perséphoné. - ---Les Grecs la nomment prosaïquement _île de la souris_, dit -l’impératrice. M. de Warsberg, par contre, pensait que c’était le -vaisseau des Phéaciens, changé en pierre par le rancuneux Poseidon. Et -il était indigné de la sacrilège dénomination des modernes Phéaciens. -Mais, à ce que je crois, les deux parties étaient passablement -satisfaites du nom par elles choisi. - -Puis vint encore un coteau prolongé, couvert d’oliviers, qui sortait -loin dans la mer, et ce n’est qu’après l’avoir contourné que nous -entrâmes dans la baie de Benizze... - -De la mer monte très haut une douce pente, mollement duvetée d’oliviers -argentés; au-dessus, de noirs cyprès, esseulés, se dressent comme les -mâts d’un navire submergé au-dessus d’une mer scintillante au soleil, et -ainsi que les mâts d’un navire submergé ils contemplent la mer vide à -leurs pieds, désolément. Mais, sur le sommet, des dernières ondes de -feuillage, éblouissant, le blanc _palais d’Achille_ surgit. - ---Au bout de longues années vous revenez au pays, dit l’impératrice. Je -vois comme vous buvez l’air natal. - ---Au bout de nuits qui ont duré des années, Madame, le premier matin se -lève aujourd’hui enfin. Mais ce n’est pas mon pays d’_autrefois_ que je -retrouve ici: j’arrive maintenant en un tout autre pays, que jamais je -n’ai connu, mais après lequel, sans le savoir, j’ai toujours soupiré. - ---Que voulez-vous dire par là? - ---Je veux dire que ce n’est pas seulement le pays où je suis né, mais le -pays où je suis devenu moi. C’est la patrie de mon âme qui maintenant me -reçoit, parce que maintenant, seulement, et pour la première fois, je -suis devenu digne d’elle. - ---Alors nous sommes des compatriotes, dit l’impératrice, et dans ses -yeux, sous sa paupière frangée, un éclair passa, indescriptible, qui -aussitôt s’éteignit. Mais sa bouche se plia en cette familière courbe -qui est plus douloureuse que les pleurs. Ce n’est que lorsque nous fûmes -descendus à terre que je vis cette ligne de nouveau s’abîmer en sa -propre profondeur. - - * * * * * - -De mars à avril. - -[Note: CORFOU] - -Il faisait déjà clair matin, quand nous abordâmes, mais, toutes les -lignes encore se dissimulaient, estompées, sous ces voiles vierges de la -nuit qui ne cèdent que lentement aux caresses du soleil. De partout une -fraîcheur s’élevait vers la lumière et mon visage se baignait dans les -suaves parfums des plantes assoupies et de la terre humide de rosées qui -perlaient, encore, au-dessus. La Nuit et un Sommeil sans désir -exhalaient leur essence, avant que l’ivresse des épousailles avec la -lumière ne commençât. Dans les creux et les ravins, les ombres veloutées -sommeillaient encore mollement, si profondément et béatement bleues, -comme si, pour le monde, elles n’auraient voulu s’éveiller. En quelle -claire jeunesse était ici tout ce que mes yeux rencontraient! Nouveaux, -fabuleux presque les arbres et les rochers familiers m’apparaissaient: -les noirs cyprès et les argentines ondes du feuillage des oliviers, et -les buissons fleuris d’or, qui pendaient des rouges rochers, boucles -blondes dans les flammes,--comme si j’étais tombé dans de l’irréel. -D’une autre terre, obscure et vieille, j’abordais ici à un rivage -enchanté où une vie plus lumineuse séjournait. Ah! sûrement, je me -trouvais dans une autre dimension de l’existence et de la sensation. -N’était-ce pas renaître en quelque _Vie nouvelle_ du Dante? Et c’était -ELLE qui m’y introduisait. Elle qu’un navire du sombre lointain avait -amenée. - -Le canot impérial aborda. L’impératrice descendit sur le blanc môle de -marbre, où, ornemental, se dresse un dauphin de pierre. Elle me l’avait -montré du vaisseau, en me disant: - ---Voyez là-bas, c’est mon philosophe riant qui me recevra le premier. - -Devant nous, étendant au loin sa courbe de douce et passionnée langueur, -la plage de Benizze s’arrondissait, blanche de galets, et, dans son -creux, le village du même nom se tenait entre les orangers et les -cyprès, amoureusement. Et la noire forme élancée de l’impératrice -s’avançait, glissante, sur le lumineux rivage, vers la porte de fer -dentelée grande ouverte qui donnait accès à son _Eldorado_. - -Le cortège de la cour et les apparats extérieurs qui, forcément, s’y -attachent, restaient, à l’ordinaire, purement extrinsèques et -contrastaient toujours (oh, quelle discordance!) le plus prosaïquement -du monde avec l’intérieure élévation de la personnalité de -l’impératrice; mais cette fois-ci ils avaient presque une signification -symbolique pour l’apparition au-dessus de tout qui foulait la plage -tragique. Et elle avançait, toujours, la tête dans la blanche auréole de -son ombrelle, et c’était comme si du sol elle était éclose, et que la -campagne s’ouvrît devant ses pas, et que tout le pays se creusât, que -les arbres dénouassent et arrondissent les tresses de leurs cheveux pour -l’enchâsser. A ses côtés je gravissais les blanches marches qui -conduisent au temple de Heine. Sa tête royale se mouvait dans les rayons -adoucis par l’ombrelle blanche, comme sous une onde claire à travers -laquelle la lumière ne passe qu’atténuée. Ainsi, nous allions par une -allée de citronniers en fleur. Leur intense parfum, que nul mot ne -décrira, doucement, se distillait, à gouttes, dans ma poitrine, de sorte -que je dus à plusieurs reprises plus profondément puiser haleine. Je -regardai les arbres fleuris, toute cette odorante blancheur dans l’ombre -épaisse des feuilles, et mes yeux eurent une béatifique sensation de -jeunesse et de bonheur. Quel printemps! Prodige! Et moi qui l’avais -presque oublié! - ---Votre Majesté voit-Elle comme ils se sont parés, les citronniers, pour -Lui faire fête? dis-je. - ---Ils ont endossé leurs robes de mariage, répondit-elle en souriant. - ---Ah, ce parfum! Je l’avais tout à fait oublié. - ---Cela s’en ira aussi--et les citrons, après, sont fort aigres. - -Je me tus, comme pris dans une nuée de choses obscures, dont je savais -seulement que c’était un bonheur de s’y abîmer. - -Et mes pensées indiscernées, flottantes, s’effeuillaient, muettes, sur -ses mains royales comme ces pétales des fleurs blanches qui, sans un -souffle de vent, tombaient sur la terre maternelle, silencieusement et -sans trêve. - - * * * * * - -ELLE me fit voir tout le château, pièce par pièce. C’était comme en un -conte de fées, ce qu’elle me montrait, et qu’elle me le montrât, -ELLE-même. Ainsi font les bonnes fées pour de jeunes pâtres égarés. - -Le palais est bâti dans la montagne même--la façade de trois étages, -tandis que, du côté opposé, un étage unique donne sur une vaste terrasse -plantée d’arbres séculaires. La façade est tournée vers la grand’route -qui, de Corfou, en passant par le blanc village de Gasturi et par devant -le château, descend vers Benizze, sur le rivage. Un blanc mur de -clôture, très haut, et l’épais voile de feuilles des oliviers écartent -les regards des curieux. - ---Les Anglais sont désespérés, dit l’impératrice, parce qu’ils restent -postés pendant des heures sur la colline d’en face, sans arriver à rien -voir. - -Une large grille de fer, avec, au-dessus, l’inscription: ΑΧΙΛΛΕΙΟΝ, -s’ouvre sur la route. Une rampe monte doucement vers le portique en -saillie du château, où d’énormes colonnes supportent une large véranda -de marbre; sur le parapet de celle-ci, à chaque coin, se dressent -d’aussi marmoréens centaures. Le second et le troisième étage sont bâtis -à retrait, ce qui donne place à deux loggias, à droite et à gauche de la -véranda centrale--la _véranda des centaures_, à laquelle elles se -relient. De leur côté, les élégantes colonnes jumelles des loggias -soutiennent des balcons correspondant à l’étage supérieur. Et sur la -balustrade de ces balcons, à chaque coin, des figures de bronze encore, -femmes noires parées de bijoux d’or, qui de leurs bras levés tiennent -des globes à lumière électrique. Sur toute la longueur du château, du -côté tourné vers l’intérieur de l’île, une longue véranda court -également, avec vue sur Gasturi et sur Aji-Deka--autre village -pittoresque à mi-hauteur du symétrique dôme de montagne qui porte le -même nom; et un Hermès, ailé, le kerykeion dans sa main, semble prêt à -s’envoler de l’extrême bord de la balustrade, par-dessus le bois -d’oliviers. - -Longtemps je me tins là, à contempler le repos de ces lignes. - - _Lange stand bewundernd der herrliche Dulder Odysseus_, - -dit l’impératrice, citant un vers d’Homère... - -Du portique nous passâmes à l’atrium ouvert: pièce haute et délicieuse -de fraîcheur, supportée par des colonnes qui, en leur partie inférieure, -sont drapées de velours pourpre; le long des blancs murs en marbre poli, -encore du purpural velours qui, lourd, retombe; et des glaces aussi -hautes et larges que la muraille reflètent la rayonnante ardeur de ces -étoffes. Des deux côtés de l’escalier se dressent des vases gigantesques -de bronze et de porcelaine, avec des palmiers en éventail, hauts -jusqu’au plafond orné de fresques, où sont représentées des danses de -nymphes; de ces vases, encore, d’artistiques fleurs de verre jaillissent -qui, chaque soir, exhalent un encens de lumière. A droite et à gauche, -de doubles portes, _bien jointes_, selon l’homérique dit, mènent à -d’autres pièces: ce sont la salle à manger et la salle de jeu, et ma -chambre à moi, qui se trouve là aussi. Une autre petite pièce, à droite, -en entrant de l’atrium, est arrangée en chapelle; sur l’autel, dans une -niche, est posée _Notre-Dame de la Garde_, la statue de la patronne -marseillaise des marins. - ---Je l’ai apportée moi-même de Marseille, dit l’impératrice, c’est la -protectrice de tous les gens de mer. - -Un escalier de marbre, orné de statues de Vénus, d’Artémis et de beaux -adolescents, conduit de la rampe et du jardin d’en bas aux jardins en -terrasse d’en haut. - -Un péristyle tout en marbre borde l’édifice, qui s’ouvre sur la -terrasse. Une longue suite de colonnes en rectangle, supportant le toit, -teintes à leur partie inférieure de cinabre, les chapiteaux richement -dorés et peints en bleu et en rouge. Blanches, elles se détachent -merveilleusement sur le mur pompéien du fond, vermillonné, semé de -grands médaillons à fresque où sont représentés des sujets de fables -antiques, Apollon avec Daphné, Thésée et Ariane, Homère aveugle -rhapsode, Esope le fabuliste et des vues de paysages odysséens aussi. -Contre le mur, toute une série d’hermès avec des bustes, pour la plupart -antiques, de philosophes, de sages et d’orateurs que l’impératrice -particulièrement affectionne. A l’autre bout de la longue aile du -péristyle, côté du nord et de la mer, une figure de marbre s’enlève -éblouissante de blancheur, _Péri_, fée de lumière, qui, sur une aile de -cygne, glisse au-dessus de l’onde, et sur son sein presse l’enfant-homme -endormi. Quand nous passâmes devant la marmoréenne fée, l’impératrice -s’arrêta et resta plongée, pour quelques minutes, en sa contemplation. - ---Je viens la voir tous les jours, dit-elle, à l’aube, et, le soir, à -l’heure du crépuscule. - -Devant chaque colonne du péristyle, se tiennent des muses de marbre -aussi, grandeur naturelle, avec, à leur tête, Apollon Musagète. -L’impératrice me conduisit à chacune d’elles, comme si elle voulait me -présenter. - ---La plupart sont des antiques, dit-elle; je les ai fait acheter à -Rome. Elles appartenaient, avant, au prince Borghèse; mais il a fait -banqueroute et alors il a dû aliéner ses dieux. N’est-ce pas que c’est -affreux, qu’aujourd’hui les dieux mêmes sont les esclaves vénaux de -l’argent. - -Tout près d’Apollon, dans le cercle des Piérides, il y a une autre -statue, que je reconnus pour la _troisième danseuse_ de Canova, et dont -on dit, comme de la _Venus victrix_, qu’elle représente Pauline -Borghèse, la sœur favorite de Napoléon. - ---J’ai amené aux Muses une nouvelle compagne, dit l’impératrice; -j’espère qu’elles l’auront bien accueillie. Apollon, tout au moins, la -regarde fort tendrement. Le péristyle est mon nouvel Olympe. - -Des lampes antiques, ampoules plutôt, figurées de dauphins et de -tritons, et avec globes de cristal en formes de fleurs, descendent de -l’architrave, suspendues par des chaînes, entre les colonnes du -péristyle; une seule marche pour descendre du péristyle sur la -terrasse-jardin. - ---Ce jardin a nom _le jardin des Muses_, m’avisa l’impératrice. Ici, -sans nul doute, des poèmes en foule vous viendront à l’esprit. - -Il y avait là des cyprès, vieux de plusieurs siècles, en une attitude -raide, hiératique, et aussi des magnolias, épanouis alors en géantes -fleurs de rêve, et de sauvages oliviers encore, qui, pour la première -fois, me révélèrent, si profondément, tout le divin qu’ils incorporent -et symbolisent. - ---Je les ai laissés là exprès, dit-elle, parce que sur l’Acropole il y -avait aussi des oliviers consacrés à Pallas Athéné. Ici ils remplissent -une haute mission: ils sont chargés de retenir à leurs sommets tous les -rayons de soleil en filets qui glissent si désespérément le long des -cyprès. - -Au milieu d’heureux parterres, pleins de roses et de hyacinthes qui -rendent leurs odorantes âmes en une mort extatique, se trouve une -fontaine avec un dauphin lançant un jet d’eau. Et un noir satyre, qui -sur ses épaules, à califourchon, porte Dionysos enfant, prête l’oreille -à l’eau éloquente. Nous nous avançâmes jusqu’au bord du jardin d’où le -penchant montagneux glisse à la mer, sous de frissonnantes vagues de -feuillage. Une tente de repos, en étoffe bigarrée à dessins antiques, -est dressée ici, sur une saillie de la terrasse, d’où la vue s’étend -plus loin que de partout ailleurs. Aux perches de fer qui soutiennent la -tente, des harpes éoliennes sont fixées; mais sous la tente même et -s’ajustant au parapet extérieur de la terrasse, il y a un banc de -marbre, hémicirculaire, comme on en voit à Athènes au théâtre de -Dionysos et tel qu’Alma Tadema aime d’en peindre, et, par dessus la -blancheur de ce marbre, une bande sombre, couleur lie de vin, un trait -dans l’infini au delà de toute compréhension, la mer, qui s’élève très -haut à l’horizon, la mer antique, passionnée, effrayante de mystère. Et -plus haut encore, les montagnes violettes de l’Albanie se fondent dans -la buée du soleil. Des lauriers sont là, tout autour, condensés en -taillis, et par eux le caractère pérennel de ce tableau mieux encore -s’exprime. Dans cette solaire clarté, reposant sur le classique banc de -marbre, la royale forme noire me fut émouvante, car elle m’apparut comme -l’âme de la Grèce antique, qui, en deuil de la beauté perdue, fût venue -la chercher ici, sur ce rivage tragique et sacré, devant ce banc aux -formes d’_autrefois_, tristement délaissé. Plus loin, deux autres -terrasses descendent du péristyle vers le nord et vers la mer. A leur -extrémité, tout au bout, un point blanc resplendit. - ---C’est l’_Achille mourant_, dit l’impératrice, auquel j’ai consacré mon -palais, parce qu’il personnifie pour moi l’âme grecque et la beauté de -la Terre et des Hommes. Je l’aime aussi parce qu’il était si rapide à la -course. Il était fort et altier et il a méprisé tous les rois et toutes -les traditions, et compté les foules humaines pour rien, bonnes -seulement à être fauchées par la mort comme des épis. Il n’a tenu pour -sacré que sa propre volonté et n’a vécu que pour ses rêves, et sa -tristesse lui était plus précieuse que la vie entière. - -De la terrasse du péristyle qu’une balustrade clôt, nous descendîmes, de -quelques marches, sur une seconde terrasse. A droite et à gauche de ces -gradins, sur des socles, se tiennent les deux célèbres _athlètes -cestiphores_ du musée de Naples, en bronze noir, l’on eût dit sur le -point de se précipiter l’un sur l’autre. Sur cette seconde terrasse, au -milieu des roses, un Hermès assis repose (une copie du bronze -d’Herculanum). Plus loin, un autre double escalier, semi-circulaire, de -marbre mène à une troisième terrasse, la _terrasse d’Achille_. - ---Voilà mes jardins suspendus, dit-elle. Je ne crois pas que ceux de -Sémiramis fussent plus prodigieux; mais ce n’est pas à moi le mérite, -s’ils sont si beaux. - -Au-dessous du dernier escalier des grottes à stalactites se creusent, -artificielles, dont l’entrée est masquée par des fougères. Une viride et -crépusculaire clarté jaillit du fond, où l’on a disposé des glaces; et, -ainsi, c’est comme si ces cavernes se prolongeaient sous des masses -d’eaux vertes à l’infini. Et une source, avec assoupissement et -musique, ruisselle d’en haut, le long d’une paroi de roche, revêtue de -cette fougère délicate que l’on appelle _chevelure de Vénus_. - ---C’est ma nouvelle grotte de Calypso, dit l’impératrice. Mais il s’en -faut qu’elle soit aussi dangereuse que celle de ma devancière. Avec le -temps tout perd de son effet. - -D’ombreuses allées couvertes de plantes grimpantes, alors en pleine -floraison, s’allongent de chaque côté de la statue d’_Achille mourant_. -Des nymphes sylvestres et un faune ivre, bronzes patinés, s’enlèvent -dans le fouillis de verdure en une douce harmonie de nuances. - -Des collines d’oliviers, encore, descendent en pente de l’extrémité des -terrasses vers la baie profonde, l’ainsi dite _mer de Chalkiopoulos_. Et -on aperçoit, d’ici, _l’île des morts_ de Böcklin, ce faisceau de hauts -cyprès noirs, enserrant un blanc ermitage, au-dessus du miroir des eaux. - ---Nous irons souvent là-bas, me dit l’impératrice. Il y a là un passeur -qui ressemble tout à fait à Charon. Dans sa barque à rames je me fais -passer à l’île, comme une âme en langueur. Quand je descends sur le -rivage, il détache aussitôt sa barque sans mot dire. Je monte et je -reste également silencieuse. Dans l’île, l’ermite vient me recevoir. Il -m’offre du miel et des amandes, pour que j’y goûte et que j’oublie la -Terre. - -Puis nous revînmes par les jardins au château. Du péristyle -l’impératrice passa directement dans ses appartements. Dans ces pièces -elle a mis toute son âme. Elles sont la chose la plus exquisement -poétique que l’on puisse imaginer et que l’on rêverait de trouver en cet -endroit. - ---J’ai tout arrangé moi-même, dit-elle, et moi-même choisi chaque objet. -C’est pourquoi je me sens moins étrangère ici qu’à Vienne. - -«Il y a une grande différence, pensai-je à part moi, entre ces -appartements et les salles fastueuses de la Burg de Vienne où tout -évoque une idée et rien un sentiment.» Ici, en ce _home_, qu’elle a créé -elle-même de fond en comble et où elle veut être exclusivement -elle-même, les traits de sa sublime entité se dégagent d’autant plus -clairement. De chaque coin de ces pièces de chantantes tristesses -rayonnent. Partout des teintes fines et rares, des nuances sans nom, -semblables à des parfums qui expirent, des ors ternis d’autrefois -oubliés, des lumières qui pâlissent. Tel dut être le gynécée de Pénélope -ou d’Hélène, si ces nobles femmes avaient conscience de la magnificence -de leurs rêves. Il y avait là des sièges _bien façonnés_, comme celui -qu’Adraste offrit à Hélène, incrustés d’argent et d’ivoire, recouverts -d’une épaisse toison de mouton. Des escabeaux gracieusement dressés sur -leurs pieds, de hauts coffres pareils à ceux où Pénélope serrait ses -_robes odorantes_. A une palme seulement au-dessus du sol, dans la -chambre à coucher, s’élève le large lit grec _travaillé en perfection_, -comme celui qu’Ulysse tailla dans la souche de l’olivier; aux montants à -luisantes colonnes, des nymphes s’enlacent, comme pour soutenir le -coussin _qu’entourent les rêves_. Une couverture de soie est jetée sur -le lit: c’est ainsi qu’Hélène aux bras de lis ordonna à ses servantes de -préparer la couche de Télémaque. A côté du lit, se trouve un prie-Dieu -de bois, et, au-dessus, une icone byzantine en argent de la Vierge. Aux -murs, des tableaux de coloris clair: Valérie, la fille de son cœur -préférée, une symphonie en rose, s’évaporant en un nuage de fleurs -d’amandier. Des superbes vases, de cet antique verre bleu dont on -retrouve des morceaux dans les vieux tombeaux, auprès des morts. Les -fleurs, qui partout répandent l’encens de leurs mystères, leur charme -délicat et périssable, sont disposées de telle sorte, qu’elles semblent -presque organisées ici pour une vie nouvelle: dans ces salles, on sent -vibrer les âmes d’exquises créatures végétales; c’est comme si, sur -l’ordre d’une fée des fleurs, elles étaient accourues en pèlerinage, de -tous les prés et de tous les jardins, pour s’enivrer de SON souffle et -pour exhaler SES désirs. Du plafond, des ampoules de bronze pendent, en -forme de fleurs ou de coquilles que des tritons et des nymphes enlacent. -Et l’on songe aux intérieurs des tableaux de Burne-Jones, sensitifs et -raffinés jusqu’à la souffrance. Que tous ces objets sont riches, et, en -même temps, si délicats, si ravis au-dessus de la terre, comme aperçus -en une autre région et formés d’une matière incorporelle. Mais il y a -encore ici quelque chose de plus que ce que l’on trouve dans des œuvres -d’art: c’est l’inexorable cruauté d’un destin antique; le noir soleil -qui, glacial, arde en ELLE a versé sur cette ambiance, aussi, l’ombre de -ses rayons. Et elle est la synthèse de tous ces éléments qu’elle -incorpore, qu’elle éveille à une existence propre, et qu’elle épanche -ensuite hors d’elle-même.--Telle, elle me conduisait à travers ces -salles, toutes plus magnifiques l’une que l’autre, toutes comme surgies -d’une fantasmagorie, moins splendides par leur faste, que délicieuses -par l’atmosphère psychique qui les emplissait. - -Au second étage sont situés les appartements destinés à l’empereur, et -ceux de l’archiduchesse Valérie et de son mari l’archiduc Franz -Salvator. - ---C’est dommage, dit l’impératrice, que mon gendre ne veuille pas venir -ici, bien que je lui aie fait espérer les plus belles chasses au -sanglier, dans les montagnes albanaises. Une fois, seulement, il est -venu, en printemps, mais il a déclaré qu’on ne l’y reverrait plus. Il -préfère la _Haute-Autriche_; il déteste les oliviers et la mer, et -l’archiduchesse Valérie, qui aime beaucoup son mari, a, par conséquent, -les mêmes préférences que son mari. - -Et la voix de l’impératrice, à ces mots, sonna tel un glas, -douloureusement. - ---Mon testament lègue l’_Achilleion_ à l’archiduchesse; mais elle aura -probablement une nombreuse famille, aussi vaudra-t-il mieux que je le -vende et que ses enfants en touchent l’argent. Je vendrai du même coup -mon argenterie particulière, marquée de mon dauphin: peut-être qu’un -Américain en voudra. J’ai en Amérique un agent pour cette vente, qui m’a -donné ce conseil. - -Ainsi parlait celle qui se détourne des hommes, qui incarne la -contemplation et la rêverie supraterrestres. C’est comme si, parfois, -elle voulait se contraindre à être une femme quelconque et raisonnable, -songeant à des choses pratiques et triviales, et faisant d’elles le -sujet de sa conversation. Elle s’y essaye et, cependant, elle -communique à ces choses-là, vulgaires et périssables, dès qu’elle les -aborde, un éclat d’éternité. - -Du péristyle, par une double porte à deux battants, antique et d’airain, -et des appartements, par des portes de chêne, on sort sur l’escalier. La -cage de l’escalier est de style gréco-pompéien. Des satyres et des -cariatides en stuc supportent les corniches et les paliers. La rampe est -en bronze, figurant des rameaux d’olivier et de laurier entrelacés, -entre lesquels se dressent des cariatides encore. La lumière tombe d’en -haut, par un toit vitré, et éclaire à plein la colossale peinture murale -qui occupe tout le mur transversal; que l’on descende, ou que l’on monte -l’escalier, le regard est pris par cette peinture: c’est le _Triomphe -d’Achille_, traînant autour des murs de Troie le cadavre d’Hector. -Devant ce tableau, après tout ce qu’on vient de voir, l’on s’imagine, -que le monde de la beauté est ressuscité avec Achille, sa -personnification. L’escalier conduit en bas, au premier étage, et de là -à l’atrium; on passe devant un superbe vase sur piédestal, qui -représente une grotte de coquillages avec, dedans, une nymphe, entourée -de tritons et de naïades, qui se tiennent enlacés, le tout surgissant -des vagues. - -Après m’avoir montré tout le château, l’impératrice dit: - ---Nous passerons aussi peu que possible notre temps à la maison. Il ne -faut pas consumer les précieuses heures de la vie entre les murs -qu’autant qu’il est indispensable, et nos logis doivent être tels qu’ils -ne puissent jamais détruire les illusions que, chaque fois, du dehors, -nous y rapportons. - - * * * * * - -Chaque jour, vers l’heure de midi, quand l’air, enivré de soleil, met -une vermeille auréole autour de chaque objet, sertit de pourpre chaque -ligne, et que tout est plongé comme dans une extatique rêverie, -l’impératrice quitte son palais. Et dès que nous franchissons la grille, -à droite et à gauche de la grand’route, qui, par le village de Gasturi, -mène à la ville de Corfou, ce sont les bois d’oliviers qui nous -enveloppent. Quelle paix règne ici, l’éthéenne! Quelle lumineuse -obscurité! Le soleil pénètre le feuillage argentin, fin, comme duveté, -et toujours frémissant, sans réchauffer ni, à vrai dire, éclairer. De -même qu’au fond de la mer les rayons de lumière tombent, amortis dans -les flots verts, ainsi en est-il dans ces vieilles forêts grecques -d’oliviers, si vieilles qu’elles n’ont plus d’âge, obstinées à vivre -tout près de l’antique mer, la mer au bleu trop bleu, splendide et -épouvantable. Quelle puissance animée en ces troncs, qui à nos yeux -apparaissent non pas droits et rigides comme dans les forêts du Nord, -mais noueux et tordus, déchiquetés ou silencieusement penchés en avant -et étendant des bras ouverts, toujours animés d’une vie intérieure; et -quoique ces torses soient fort éloignés les uns des autres, les faîtes -font ruisseler ensemble leurs chevelures de feuillage. - -Ainsi l’on est contraint, presque, à s’émouvoir de leurs sentiments si -passionnément exprimés, on se sent avec eux une affinité, l’on apprend à -croire aux contes d’arbres ensorcelés. - ---Comme on se sent riche et en sécurité dans cette forêt si claire en -son obscurité et si peuplée en sa solitude, dit l’impératrice, la -première fois que nous y entrâmes. - -Autour des arbres, la terre est soulevée en mottes grossières. Le sol -tombe et se relève en gradins qui, souvent, sont bordés de pierres. Et -partout s’étend un vert tapis de gazon. Dans les clairières, -nouvellement recouvertes d’herbages délicats, de hautes touffes -d’asphodèles rosés, des crocus et des hyacinthes innombrables -fleurissent. - -Oh! les secrets des prairies solitaires! - -Puis il y a de vastes surfaces, toutes blanches de pâles pâquerettes et -de camomilles aux cœurs dorés. - ---Je ne sais pourquoi ces étoiles filtrent en ma poitrine tant de -printemps et de lumière, dit tout bas l’impératrice, alors que nous -foulions une de ces nappes fleuries. - -Plus loin, on tombe dans des champs pleins d’anémones--les anémones qui -sont nées du sang d’Adonis--et dans des mares de coquelicots, plus -rouges encore que le sang: comme des lèvres brûlantes, et sans paroles, -leurs pétales s’ouvrent et doucement s’agitent au souffle du sommeil, -consumés en des flammes d’extase. - - * * * * * - -Des moutons paissaient en se mouvant lentement sous les oliviers. Un -jeune berger, jambes nues, était accroupi sur un de ces petits murs de -pierres amoncelées qui bordent les terrasses de terrain, et mangeait un -morceau de pain, avec des olives noires qu’il venait de ramasser. Quand -nous passâmes devant lui, il salua sans se lever d’un «bonjour, Reine», -et mordit, de ses dents blanches, une grosse demi-lune dans son pain de -maïs couleur de safran. Et l’impératrice, souriante, répondit en imitant -la chantante cadence de la voix corfiote: - ---Καλὴ μέρα σου (bonjour à toi)! - -Quand nous fûmes plus loin, des sons aigus d’une flûte de berger -retentirent derrière nous. Je me retournai et vis le petit berger -souffler dans son roseau, en remuant les doigts avec une passionnée -lenteur: c’étaient quelques sons aigres et grêles, qui montaient en -l’air et erraient tristement entre les arbres, jusqu’à ce que, de -fatigue, ils retombassent sur eux-mêmes; et, de nouveau, ils vacillaient -en pâles soupirs, vers les lointains, entre les oliviers, du côté des -claires perspectives d’où l’on pouvait découvrir la mer. Et l’on -n’entendait plus les abeilles, qui, tout à l’heure, bourdonnaient -au-dessus des fleurs dans le clair-obscur, ni les oiseaux qui, un moment -auparavant, gazouillaient tous ensemble et à pleines gorges: rien plus -que la voix de la rustique flûte, qui pénétrait partout, s’exaspérant en -cris de douleur, et, alors, c’était comme si des voiles de rêve et -d’oubli en fussent déchirés. - -Alors, à entendre cette flûte gémir, l’impératrice s’écria: - ---Quelle tristesse et quelle langueur dans ces sons! Les hommes -d’autrefois ont mis là-dedans tout ce qui a jamais fleuri dans leurs -cœurs; et c’est pourquoi on perçoit en ces quelques sons toutes les -amertumes et toutes les félicités imaginables de l’ancienne et de la -nouvelle humanité, à la fois. - -Puis, exprimant presque mes propres pensées tout haut, elle dit encore: - ---L’art, certes, ne créera jamais un chef-d’œuvre plus grand que la -chanson du berger; l’art n’est que le reflet de la vie intérieure, -tandis que ces pauvres sanglots de flûte sont la vie profonde elle-même. - -Et je poursuivis, à part moi, sa pensée: «Par ces mêmes sons, les faunes -ont attiré les nymphes, au temps du grand Pan, alors que le sein de la -nature maternelle et mystérieuse s’ouvrait à une effrayante volupté,--et -le berger Kurwenal tira les mêmes sons de son roseau, tant que la voile -d’Iseult à l’horizon n’eût resplendit. - - * * * * * - -Paléocastrizza, le 20 mars. - -Marché, aujourd’hui, pendant une grande partie de la journée, à travers -l’île, jusqu’à la côte occidentale où il y a un très vieux monastère, il -est bâti presque dans la mer, sur un rocheux et abrupt promontoire, qui -ne tient à l’île même que par une étroite bande de terre. -_Paléocastrizza_ (c’est son nom) signifie: _Celle_ (la Vierge) _du vieux -château_. Sur une crête de granits, derrière la falaise du couvent et -dominant celui-ci, se dressent, comme désespérément penchées sur la mer, -les ruines d’un vieux château fort des despotes byzantins de l’Epire: -_Angelokastron_ (le château des Angeli). Et ces ruines font l’effet de -planer dans les airs. - -Quand nos yeux les découvrirent, je dis à l’impératrice: - ---Des galeries et des tourelles de ce château, Majesté, d’infortunées -princesses ont, durant des années, exhalé leurs soupirs par-dessus la -mer d’occident... - ---M. de Warsberg, au contraire, à l’aspect de ces ruines, rêvait d’un -_château des anges_, dit l’impératrice en souriant. Autant de _seigneurs -de la création_--autant de romances... - -Et nous voilà rentrés, de nouveau, dans le bois d’oliviers. Dès que l’on -quitte les grandes routes, on revient toujours sous les oliviers sacrés, -qui poussent comme il y a des milliers d’années, toujours sur la même -glèbe aimée, toujours dans le voisinage de la mer haletante. Cheminé -longtemps,--une heure, quatre heures, je ne sais; durant nos -promenades, je n’ai jamais eu la moindre notion du temps. Il y a un -charme très indicible à errer ainsi, pendant des heures, dans ce -demi-jour chaud et frémissant, entre ces troncs d’arbres tordus et comme -agités par la pensée, sur le gazon parsemé d’innombrables marguerites -qui se tiennent toutes ensemble, pareilles à des îles de jeunes -ravissements au milieu de la sombre mer de la vie, où de temps à autre -de jaunes taches de soleil mettent comme un déchaînement d’allégresse. -Ce sentiment du voisinage immédiat du soleil, aux regards duquel, même -se trouvant dans l’ombre la plus frileuse du bois, on ne se dérobe -jamais complètement, rend heureux. Quelle différence entre cette forêt -et celle où Dante pénétra, à mi-chemin de la vie! - - _Eh quanto a dir qual era è cosa dura_ - _Questa selva selvaggia aspra e forte,_ - _Che nel pensier rinnuova la paura!_[H] - -Ici, il n’y avait ni crainte ni peur. Comme en réponse aux vers de -Dante, des essaims de papillons blancs et jaunes et bleus et couleur de -feu tourbillonnaient de temps à autre devant nous, d’un coup d’ailes -muet et effréné, comme dans le vertige d’une trop forte joie, passant -d’une île de fleurs à une autre île de fleurs, attendus partout avec -délices, en des abandons d’extase. Et partout des moutons paissant, et -des bergers, et des femmes qui font la cueillette des olives, troussées -comme les femmes du temps d’Homère, avec des voiles blancs attachés -autour de la tête et des cheveux noirs artistement tressés en couronnes; -elles réunissent, en gros tas, sous les arbres, les olives tombées. Et -les voilà qui tout d’un coup, tout inopinément, elles commencent à -chanter toutes en chœur, chacune du pied de l’arbre où elle se trouve; -et les sons liquides flottent, et ils fondent en ondes, pour ensuite -déborder en un lac de claire mélodie. Qu’il est vieux ce chant, et -monotone et triste, comme la première grisaille de l’aube! Mais les -arbres semblent s’y être habitués depuis le temps du grand Pan, d’alors -qu’ils l’entendaient de la bouche des nymphes mêmes; et cela évoque -aussi étrangement les chants liturgiques de l’Eglise grecque, qui, du -reste, ne sont autre chose que ces vieux et païens Péans à la -glorification de la source de notre vie. De pareils sons primordiaux -agissent souvent comme une révélation d’impénétrables mystères, comme -s’ils ouvraient un chemin dans les domaines cachés de notre être: je -devinais cet abîme de la vie, où se rencontrent langueur, tristesse et -joie, et d’où l’essence de notre nature, traduite en un langage -intérieur, monte en un chant immortel. - -De toutes ces choses, des vagues de félicité s’épandaient sur nous; mais -elles se brisaient contre SA forme noire. Rien ne saurait égaler en -désolation la discordance de sa sombre apparition au milieu de ces -claires et printanières joies. J’ai souvent, en pareil cas, le sentiment -qu’elle ne voyage si désespérément que pour s’évader de l’atmosphère qui -l’enserre: sans doute elle croit en céder quelque peu aux choses, et -recevoir d’elles du parfum et de la lumière, en échange. - -Quand les femmes ne chantaient pas, on entendait le sifflement des -merles et des mésanges résonner par la forêt. - ---Que toutes ces choses, les oiseaux, les femmes et les arbres, sont -instinctives et libres! dis-je à l’impératrice. Que si ces femmes ou les -oiseaux chantent, c’est tout un: sans trop savoir pourquoi, les unes et -les autres le font ainsi, parce qu’il en doit être ainsi, et leur chant -vient d’une vivante profondeur (de même naissent du sang d’Adonis le -crocus et l’anémone)... Ce sont des hérauts qui annoncent une chose -exquise, et qui, tous, disent la même chose. Alors je crois de plus en -plus aux contes où les oiseaux parlent si sensément et prédisent aux -hommes leur destinée. - -Et l’impératrice, en réponse, avec, dans ses yeux, la lueur d’un -sourire: - - --_Hei, Siegfried erschlug nun den schlimmen Zwerg..._ - _Lustig im Leid sing’ ich von Liebe,_ - _Wonnig im Weh’ web ich mein Lied,_ - _Nur Sehnende kennen den Sinn[I]..._ - ---Votre Majesté ne croit-Elle pas, dis-je, que le chant est naturel aux -hommes, comme aux pins de la forêt, et aux vagues de la mer? - ---Quand j’ai entendu la Patti, la Nilsson et la Lucca, j’en ai eu -l’impression que nous autres, nous avons perdu ce que tous les êtres -dans le monde possèdent encore. Nous avons désappris de chanter, comme -on peut aussi désapprendre de sourire. - ---Je le crois aussi, Majesté. Toutes les choses ont l’euphonie en soi, -comme un élément de leur nature, et même plus: elle est l’essence de -leur entité. Mais il y a aussi une intérieure mélodie, Majesté, que -l’ouïe ne perçoit guère. Ne pourrait-on dire que les lignes du corps -humain chantent, elles aussi? De tout notre être, le chant monte, comme -un encens, vers l’âme de soleil éternelle. - ---Mais nous avons perdu la sérénité des lignes. La vie projette de -sinistres ombres, et, derrière elles, souffle, pérennel, un grand vent -de détresse. - -Je dis: - ---Baudelaire a deviné Votre Majesté, quand il a écrit: - - _Je hais le mouvement qui déplace les lignes,_ - _Et jamais je ne ris et jamais je ne pleure._ - ---Il avait bien raison, répondit-elle. Le rire et les pleurs sont comme -des cendres, sous lesquelles étouffe le brasier de notre âme... - -Soudain, à travers le feuillage tremblant des rameaux d’olivier, nous -devinâmes une lueur, plus délicieuse encore que l’azur de l’éther ou que -l’ivresse du soleil dans les arbres: la mer!--l’autre mer, celle de -l’occident, que l’on n’aperçoit pas du côté phéacien de l’île, mais dont -le voisinage est sensible, toujours. Bientôt, sur la hauteur, on l’a -devant soi, étendue au loin, et vide jusqu’au bout du ciel, très -invraisemblablement bleue, plus bleue que le bleu ciel, plus bleue que -toute idée de bleu, et plus heureuse que toute félicité. - ---Ne parlons pas ici, il nous faut être aux écoutes, dit l’impératrice. - -Alors, nous prêtons l’oreille à une sorte de symphonie qui nous baigne, -et aux doux accords qui, en notre âme, lui répondent. - -La mer ici flamboie, comme en un foyer d’incandescence de sa passion, -pareille à du métal blanc en fusion, mais tout autour de cet aveuglant -incendie, et plus loin encore, aussi loin que l’œil peut arriver, il y -a, épandue, inconcevable, cette immense désolation bleue qui recèle en -soi tant de volupté. Et des rochers, d’en haut, s’écroulent, comme pour -accomplir un destin tragique, et d’autres blocs de granit se poussent -dans l’abîme, les uns sur les autres, forment de petites falaises -sinistres, de rigides mornes de désolation, se précipitent en -promontoires affolés, étouffent leur sauvage ardeur dans la limpide -fraîcheur des flots. Tout ici est agité d’un vertige ménadique, -bouleversé par une rage de désirs sans nom et sans limites. Et une -lumière de fantasmagorie, rose et dorée, s’entremêle, sur toute -l’étendue de cette chaotique rive, avec de violentes ombres violettes -qui gisent, vibrantes, presque comme des êtres corporels, qui ont une -attirance mystérieuse; et le lumineux éclat, et les ombres de mystère se -fondent ensemble en un chant velouté et couleur d’hortensia, en un chant -d’apothéose. - ---Quel contraste avec l’autre rive! dit l’impératrice; là-bas rien ne -veut s’éveiller de son assoupissement. - ---Là-bas habitent les bienheureux Phéaciens, dis-je, mais ici Pan est -chez lui. - ---Et voilà que nous apportons ici une dissonance, nous mesquins, -dit-elle. Et cependant tout cela appartient à notre âme, ajouta-t-elle, -et convient à notre esprit: cette mer, toute, immense, silencieuse ou -passionnée--mais il est des heures où cette mer même tarit tout à fait. - -Entre les rochers sombres d’étroites petites baies s’ouvraient, qui se -chauffaient au soleil, lumineuses et paisibles. Ici la mer reposait, la -grande insatiable, celle qui avait rongé ces granits géants, et qui -caressait maintenant leurs seins de pierre roses; et elle s’insinuait -dans ces trous de pierre et de sable et se retirait, de nouveau, en -petites vagues sautillantes qui se retournaient dans chaque coin et -faisaient des bonds capricieux, qui glissaient partout, baisers sur une -figure aimée, qui, en un allègre et tendre gazouillement, se -chuchotaient des choses inouïes et délicieusement troublantes. Une -irrésistible et presque douloureuse fascination émanait de ces conques -mystiques de volupté, sur lesquelles le grand midi couvait. Dans ces -secrets brasiers, les pierres sombres et roses tombaient toujours de -nouveau, victimes de leur implacable ennemie et persécutrice. Au fond de -l’eau, il y avait des assombrissements qui étaient des algues, souples -cheveux de verdure, qui flottaient, qui se berçaient mollement, et -fluctuaient, en languides convulsions comme en des rêves de luxure, et -jouaient avec les rayons du soleil qu’ils avaient saisis. Et le chemin -descendit vers la grève. Alors nous voilà, au niveau des flots, foulant -un gravier fin et humide, les ronds galets, chauds et d’une aveuglante -blancheur, les couches épaisses et argentées de varech desséché. D’ici -vue, la mer était tout autre: c’était un serein et pur front d’où une -main aimante avait chassé tout souci et tout désir, et elle respirait -tout doucement, cette mer de bonheur, et son haleine était la joie -elle-même. Aussi elle était d’une autre couleur, toute en nacre vert -clair, et les vagues qui, de temps en temps, essayaient de mouiller nos -pieds, étaient comme un frais rire d’enfants lutins. Et pas une voile en -vue--c’était la mer toute seule, pour soi, avec son haleine. Soudain -nous aperçûmes le couvent devant nous, haut perché sur un cap. - -Le couvent: un assemblage de vieux petits bâtiments les uns aux autres -collés, enchevêtrés, sous une couche uniforme de crépi blanc et dominés -par une coupole à tuiles, toute petite et ronde, une toute petite cour -pavée, une toute petite église byzantine au fond de celle-ci, et sa -porte grande ouverte. Deux moines se trouvaient dans la cour. L’un était -assis sur une corniche de pierre, maçonnée autour du tronc d’un vieil -olivier; il tenait une écuelle d’argile sur ses genoux et épluchait des -lentilles. L’autre allait vers la basilique à pas lents et inégaux, -balançant un balai dans sa main. - -Tout autour de la cour, d’autres petits bâtiments s’entassaient, -échaffaudés les uns sur les autres, des greniers et des granges avec les -cellules des moines qui s’ouvraient sur une petite galerie de bois -pourri. Un escalier branlant y conduisait. Et tout cela était si vieux, -si vieux, si abîmé en soi-même, dans son immense abandon! Mais en cette -caducité et en cet isolement, aussi, l’éternité de ces choses gisait, et -par cela même elles donnaient une notion plus intense de la pérennité -des sentiments, dont elles étaient l’expression, que les plus puissants -monuments de l’architecture ecclésiastique. L’impératrice entra dans -l’église, derrière le moine qui tenait le balai. Tout au fond, il y -avait une vieille iconostase de bois, dont les dorures étaient toutes -noircies. Devant les saintes icones rembrunies, dont on ne discernait -plus que des yeux blancs au milieu des plats d’or des auréoles, -brûlaient, dans des lampes d’argent suspendues à des chaînes, de petites -flammes de veilleuses, rouges et vertes, tendrement atténuées et -rêveuses, clignant, en un cristallin délice, de l’œil et s’affaissant -sur elles-mêmes, de langueur, pour, de nouveau, se relever en une fluide -désolation. Cela sentait les cierges de cire de miel, éteints, le vieux -bois vermoulu, la poussière et la pourriture. Nulle part et jamais l’on -n’aurait eu si fortement l’impression d’être transporté en arrière dans -le passé de l’âme. D’une lucarne sous la coupole, un jet de clair et -vibrant soleil tombait, obliquement, sur une stalle de bois sculpté, -tout polie par l’usage; et elle ne voulait pas s’évanouir cette gerbe de -lumière: c’était comme si avec émerveillement elle eût plongé dans les -mystères d’un monde insoupçonné et incompréhensible. Qu’il était loin ce -passé qui rayonnait de toutes ces choses, et, pourtant, qu’il était -présent! L’impératrice alluma de sa main deux petits cierges devant la -Mère de Dieu. Nos pas retentissaient sur les dalles comme des pas -d’intrus. Il semblait que ce bruit tombât du haut de la silencieuse -coupole. Nous ressortîmes dans la cour. Là aussi, un silence inouï -pesait, comme si toutes ces choses qui se tenaient autour, immobiles, -fussent expirées, depuis mille ans, de leur désolation. Soudain, un -frais souffle de vent vint de la montagne aux ruines, et remplit la cour -du couvent d’un encens de sauge et de thym. Le moine à l’écuelle de -lentilles avait disparu de sa corniche. Et voilà justement qu’il -revenait à notre rencontre avec un autre qui, apparemment, était le -prieur. Celui-ci offrit à l’impératrice de prendre quelques -rafraîchissements. Avant même qu’elle n’eût pu répondre, le moine -s’éloigna, et bientôt, réapparut avec un plateau où il y avait de la -confiture de coing. Le prieur, cependant, tenait dans ses mains son haut -bonnet de feutre noir. L’impératrice le pria de se couvrir. Elle lui -demanda s’il était content ici. - ---Dieu soit loué, dit-il, en caressant sa blanche barbe. Nous vivons -comme cela vient et comme il plaît à Dieu. Que faut-il de plus à l’homme -pour louer Dieu. Gloire à _Sa Grâce_![J] - ---Allez-vous souvent en ville? - ---Si fait! ô très splendide Reine. On est bien obligé de se rendre de -temps en temps à la ville, pour faire des achats. Nous restons des -hommes, et le corps a froid et a faim. Mais que ferions-nous, nous -autres, à la ville? Je ne dis pas que cela n’est pas beau là-bas dans le -_grand pays_, mais ici il fait bon aussi, et mieux encore. - ---Et je vous dis, répondit l’impératrice, que vous avez choisi la -meilleure part. - -Puis elle goûta aux rafraîchissements et but un verre d’eau, d’un seul -trait. Sur quoi elle demanda au prieur: - ---Où prenez-vous cette eau? Elle est bien bonne et très fraîche. -Vient-elle d’une source ou du puits? - ---Elle ne vient pas du puits, Votre Royauté. D’habitude nous buvons de -l’eau du puits en été, mais aujourd’hui nous en avons justement fait -chercher à la source, à un quart d’heure d’ici, dans la forêt. - ---Est-ce la seule source aux environs? - ---La seule, Votre Royauté. Elle est tout à fait cachée; on l’entend, -mais on ne la voit point. Il n’y a que les oiseaux qui viennent y boire. - ---Ne pouvez-vous pas m’indiquer où elle se trouve? - ---Certes, certes. Le frère Basilius accompagnera votre Royauté. - ---J’irai une autre fois, dit l’impératrice, et alors je vous prierai de -m’y faire conduire. Je dois bien une visite de remerciement à la source, -puisque son eau était si bonne. - -Puis elle tendit au prieur un présent considérable pour son église; il -le reçut avec des bénédictions. Lui et les deux autres moines -accompagnèrent l’impératrice jusqu’à la porte. Je me retournai encore -une fois, et vis les moines sur le seuil de leur silencieuse demeure, au -moment où, en y rentrant, ils allaient disparaître à nos regards. Alors, -sur leurs visages, je crus saisir une lueur, et il me sembla que leurs -traits se contractaient comme si leurs yeux fussent éblouis, bien qu’il -n’y eût plus là de soleil. - - * * * * * - -Le soir approchait quand nous revînmes à la maison. La mer, un immense -ravissement rosé, comme si elle eût été semée de feuilles de roses! Et -quel enchantement de couleurs sur les montagnes solitaires du lointain! -En bas, des violettes et de nocturnes iris; aux sommets, un ineffable -sourire vermeil, tel un parfum en soi-même incandescent; et, pour fond, -une autre mer de soie vert pâle, plus lumineuse, plus exquise encore que -la vraie mer... Dans le bois d’oliviers la lumière déjà se mourait. -L’heure magique du crépuscule s’affaissait lentement sur les forêts, -qu’elle enveloppait de ses bleus voiles de fantasmagorie; mais sous les -faîtes des arbres il faisait nuit, comme au fond de la mer. - ---Ce silence, cette suspension de toute vie, enivrent. Quelque chose en -nous s’embrase, tandis que tout s’éteint autour de nous, dit -l’impératrice. - -Nous passâmes devant une hutte, située un peu à l’écart d’une petite -ferme, au milieu de grands arbres dont les troncs noirs se dressaient -dans l’air comme des fantômes. Une faible lueur tombait d’une porte -ouverte dans la forêt assombrie. Soudain un cri, un seul cri strident et -prolongé, trancha l’air,--un cri qui ne se pouvait comparer à rien, qui -surpassait toute terreur en épouvante, toute épée en tranchant; et il se -cassa, mais l’air en vibra. Puis il jaillit de nouveau, et avec lui tout -un chœur de sons gémissants, tous sur le même ton, longuement soutenus -et plaintifs,--et qui soudain, en même temps, s’affaissèrent, se -déchirèrent en deux, de haut en bas, comme des morceaux de toile et -s’évanouirent. - -C’était une lamentation de plusieurs femmes, et elle venait de la hutte -éclairée... Une pause--puis la complainte reprit, de nouveau, plus -puissante, pour se rompre une fois encore. Cette pause était comme la -suspension passagère du souffle tempétueux de la mer. Un furibond -déferlement musical. Le bois entier s’emplissait de ce mugissement, qui -se heurtait et se brisait contre les troncs des arbres. Et au-dessus de -ce flot sauvage, mais indiciblement suave, qui montait et baissait comme -la mer, monotone, avec ses quelques notes toujours les mêmes, s’élevait -de temps en temps, tel un récif aigu que les vagues parfois recouvrent -et qui pourtant ne disparaît jamais d’au milieu d’elles, une voix -unique, cette voix qui à rien ne pouvait se comparer, qui surpassait -toute terreur en épouvante et toute épée en tranchant; devant elle -toutes les autres voix cédaient, s’épuisant contre son âpre impétuosité, -et lorsque, restée seule, telle une âme en peine, elle se déchirait, les -arbres tous frissonnaient; mais ensuite, de nouveau, les autres voix -survenaient, en roulant leurs vagues, comme pour se lamenter sur la voix -unique, solitaire, inaccessible. - ---Qu’est-ce que c’est? Qu’est-ce que c’est? demanda l’impératrice, dès -que le premier son eût atteint son oreille, sur un ton d’épouvante, et -d’une voix que je ne lui connaissais pas. Allez, voyez ce qui est -arrivé. - -En moi aussi, il y eut quelque chose de glacé, subitement. Je m’avançai -vers la maison jusque dans la traînée de la lumière et jetai un regard -dans l’intérieur! Une pièce étouffée, avec un fond de ténèbres. En -avant, sur le sol de terre battue, plusieurs femmes étaient accroupies -en cercle. Une archaïque ampoule à huile, dont la flamme étouffait dans -sa propre fumée, jetait sur leurs visages des taches d’une lueur rouge -sombre, que dévoraient des langues d’ombre avidement dardées, sans -cesse. Dans le fond, quelque chose de blanc gisait, étendu tout du long -sur un lit. Une vieille femme, ses cheveux gris en désordre, était -affaissée au milieu du cercle que formaient les autres femmes, et criait -de toute la force de ses poumons, se cassant en deux, battant son visage -contre la terre, lacérant ses joues de ses ongles; dans ce hurlement on -saisissait des fragments de mots broyés, roulant comme des cailloux... -Lorsque sa voix atteignait au paroxysme, elle s’interrompait tout à -coup, comme si elle n’avait aucune raison de crier, et alors, elle -promenait autour d’elle des regards indifférents. Les autres en -faisaient autant. On eût dit que d’un abîme qui existerait là, quelque -part, pour soi-même, ces sons effroyables montaient, bouillonnaient en -chacune de ces formes humaines et puis en débordaient... Je revins vers -l’impératrice et lui dis: - ---Quelqu’un est mort: c’est la plainte mortuaire des Grecs. - -Et, comme elle me demandait qui était mort, je lui dis: - ---A ce qu’il me semble, c’est une vieille femme qui gît sur le lit (mais -j’étais convaincu qu’une mère pleurait son fils mort). - ---Voilà que vous vous trompez, répondit l’impératrice d’une voix toute -basse (au son de laquelle je m’imaginai, sans avoir besoin de lever les -yeux sur elle, son visage ravagé par une indicible douleur), ce doit -être un enfant de cette femme qui crie plus horriblement que toutes les -autres,--peut-être son fils. Allez vous informer encore une fois. - -Mais elle me rappela aussitôt. - ---Non, ce n’est pas la peine, je sais que c’est son fils... Et nous -continuâmes notre chemin. Après quelques instants de silence, tout à -coup elle dit: - ---Pour cette femme, plus rien, plus rien que cela, plus de place en elle -pour autre chose que ce soit. Maintenant elle épuise toute son âme -d’autrefois. - -Après ces mots tremblants, elle se tut pour toute la soirée. De plus en -plus nous nous éloignâmes de ce sinistre océan de souffrance, mais le -plaintif déferlement continua à nous poursuivre de loin. Maintenant il -semblait qu’il fût devenu plus faible, comme lassé, et ses coups isolés -se noyaient l’un dans l’autre. Maintenant aussi un écho s’était élevé -dans mon âme, et il retentissait plus haut que le mugissement de ces -lames lointaines... Les arbres, au-dessus, étaient silencieux, pas une -feuille ne remuait... Soudain les grillons commencèrent à grésillonner, -d’abord un au loin, ensuite plusieurs près de nous, tous ensemble, voix -délicates et fines, qui bientôt, résonnèrent dans le silence douces et -tristes, par centaines, en chœur, comme en une haleine unique, -inextinguible, reprenant toujours à nouveau. L’ensorcellement était -rompu. Un souffle d’air délicieusement frais se jeta sur le faîte des -oliviers; des milliers de voix se firent entendre en des murmures -mystérieux, et les premières étoiles apparurent, vertes et -bienheureuses, à travers les voiles de feuillage qui tremblaient. - - * * * * * - -Nous causions aujourd’hui de l’_Anna Karénine_, de Tolstoï, dont je -venais de lire quelques passages à l’impératrice. - -Elle me dit: - ---Le bonheur que les hommes cherchent dans la vérité et demandent à la -vérité, est soumis à des lois tragiques. Nous vivons au bord d’un abîme -de misère et de douleur, que le mensonge de la morale sociale a creusé. -C’est l’abîme entre notre état d’aujourd’hui et cet autre, dans lequel -nous devrions nous trouver. Un abîme reste toujours un abîme. Dès que -nous voulons le franchir, nous nous y précipitons et nous y fracassons. -Quand ce gouffre sera une fois rempli de souffrance humaine et de -cadavres de bonheur, alors on le traversera sans danger. - - * * * * * - -De _l’île de la mort_, nous sommes revenus à la rive du havre hylléen. -Une eau dormante qui suinte du sol rend ici toute la côte impraticable. -Le soir argentait les marais qui luisaient à travers des joncs noirs, -comme derrière de funèbres voiles. Un de ces petits lacs blêmes était -couvert de nymphées. Nous dûmes contourner sa rive pour prendre pied sur -un sol ferme. Et alors nous vîmes les nénuphars, qui, l’un après -l’autre, fermaient leurs calices et plongeaient. Un parfum d’une âpre et -grisante douceur planait, comme une lourde nuée somnolente, sur ces -fleurs qui s’évanouissaient. Au fond du lac, des têtes de roseaux se -discernaient,--floraisons rouge sombre. - ---Il faut nous en aller, dit l’impératrice; cette fragrance, ici, donne -mal à la tête. - ---Les nymphées exhalent leur âme, Majesté, avant de s’abîmer dans -l’empire de Perséphoné. - ---D’habitude ce sont les âmes qui descendent aux enfers et les corps qui -restent en arrière, dit l’impératrice. Ici c’est le contraire. Ce sont -plutôt, je crois, leurs sentiments que les nymphées dispersent à tous -les vents. Personne ne leur en sait gré; elles ne savent pas encore que -l’on doit enfermer en soi ses plus intimes mouvements. - - * * * * * - -Aujourd’hui nous sommes restés longtemps près de la fontaine à l’eau -jaillissante: un petit canal en conduit l’eau sans bruit vers le cœur -d’un vieux cyprès. Quant à la fontaine, elle chantait et chantait sans -trêve, toujours la même plainte inconsciente, telle une joueuse de luth -ravie, tombée, à ce qu’il me parut, dans le délire de sa propre -tristesse. Est-ce que la fontaine, en son voisinage, ne chantait plus -comme auparavant, ou bien cette mélodie directement d’ELLE jaillissait? -Toutes les choses autour d’elle reconnaissent la suprématie de sa -personnalité. Ce qui à elle les relie, ce sont les rapports entre ces -mystères mêmes qui leur sont à toutes familiers et qu’elles partagent -avec elle. - - * * * * * - -Aji Deka. - -Aujourd’hui, quand nous avions gravi la cime bleue qui de tous côtés si -mollement retombe, comme les plis d’une robe de soie qui traîne, -l’après-midi était déjà avancée. Ici des granits solitaires au soleil -gisaient, balayés par le vent. Des chênes rouvres, noirs et nains, et -d’autres buissons rabougris se serraient dans les fentes des rochers, -comme pour s’y accrocher solidement, car des vents furieux soufflent sur -ce sommet, sans cesse. - ---Comme dans une île, dit l’impératrice, bien qu’on soit sur terre -ferme. Cette cime n’a certes besoin de rien d’autre que d’elle-même--ni -de montagnes, ni de vallées, ni d’hommes; et pourtant elle se rattache à -tout cela... Mais on peut toujours y arriver, si l’on veut... - ---Que veut dire Votre Majesté? - ---Arriver à faire de soi une île. - ---Il n’y a que le vent, fis-je, à qui la cime ne puisse interdire de -venir jusqu’à elle. - ---Oh! le vent, je ne voudrais pas m’en priver, si j’étais la cime, ni -des nuages non plus. Il faudrait que tout l’or du soleil fût mien, et -les secrets des nuages et de la pluie tiède. Et puis cette lutte, cette -superbe lutte! Regardez-moi ces pauvres plantes, dit-elle, en me -montrant les buissons qui, angoissés sous le vent, frissonnaient; voyez -comme ils se cramponnent et se cachent dans les trous du rocher; -pourquoi aussi ont-ils voulu grimper si haut? Ils ne sont pas faits pour -l’air de la montagne. Seule la roche reste ferme et étale sa poitrine... - -Tandis qu’elle parlait ainsi, un verset de Salomon me vint à la mémoire, -que j’avais entendu chanter un jour, merveilleusement, dans un monastère -grec: - - _Eveille-toi, vent du nord,_ - _Et viens, ô vent du sud,_ - _Souffler sur mon jardin._ - -Alors elle m’apparut telle une magicienne dans le jardin mystérieux de -son âme, appelant, par les harmonies de ses pensées, sur les nuages -argentés de ses rêves, l’ouragan de ses désirs. - ---Sur ces hauteurs, dit l’impératrice, je m’imagine, dans les clairs de -lune, les nymphes montant des bas-fonds, pour leurs danses aériennes, et -les nuages comme spectateurs, couchés en cercle, autour du dôme de la -montagne, et puis le vent qui souffle et qui les disperse tous, et la -lune qui rit de toute sa face. - -Un instant après, elle dit en souriant: - ---Il y a quelque temps, un ermite habitait ici. Les gens de Corfou -prétendaient que c’était un fou et qu’il causait avec les abeilles et -les nuages et qu’il n’avait commerce qu’avec des sorcières. Peut-être -tenait-il lui-même les gens de Corfou pour des insensés... Mais le vent -l’a tué, lui aussi--tout de même. - - * * * * * - -Sous le péristyle. - -Une tiède nuit pleine d’étoiles et d’éblouissements. Au-dessus du cône -de l’_Aja Kyriaki_ et de sa noire couronne de cyprès, se tenait la -grande ourse, et, de ses grosses étoiles, une lumière glacée ruisselait -que l’on sentait distiller jusque dans l’âme. Plus loin, les calmes et -virginales pléiades tremblaient. A chevelure de Bérénice aussi était -visible flottant en un souffle de superterrestre splendeur. Toutes les -constellations apparaissaient à la surface du ciel avec une clarté et -une intensité qui étaient presque effrayantes, parce qu’elles -apportaient la sensation d’une vie lointaine et cachée, pleine -d’accablantes passions. La grande voie lactée serpentait tranquillement -entre tous ces astres brillants, et ensuite s’infléchissait vers les -lointains d’autres cieux: dans ses ondes léthéennes, d’innombrables -minuscules étoiles nageaient à la rencontre de plus éternels mystères... -Là! soudain, une étoile s’alluma pour une seconde, d’un éclat blanc et -cru, démesurément, de sorte que les autres autour d’elle pâlirent. Et il -y avait des boules rouges, comme enflammées, que leur propre feu -dévorait. Et des étoiles vertes et bleues voguaient bienheureuses sur -les célestes flots noirs sans jamais regarder en arrière. Je dis cela à -l’impératrice, et elle répondit: - ---Et de toutes ces étoiles, il y en a des milliers et des milliers... - -Et encore il y avait des étoiles qui ne voulaient pas fermer les yeux, -bien que leurs paupières tombassent de sommeil, parce qu’elles -attendaient la lune; et d’autres que les larmes empêchaient de -distinguer leur chemin, et qui, irrésolues, regardaient de tous côtés. - -Et l’impératrice dit encore: - ---Et de toutes ces étoiles, il y en a des milliers et des milliers... - -Et il y en avait encore beaucoup, de grosses étoiles superbes, qui -portaient une couronne de rayons autour de la tête, et que les autres -n’osaient admirer que de loin; une de ces belles, de couleur vert clair, -était suivie de près d’une autre, toute petite, bleu foncé, -infatigablement, pas à pas, sans que celle-là se retournât. Et il y en -avait qui étaient si abandonnées au milieu d’une grosse tache sombre du -ciel, et elles étaient de toutes les plus tristes. Et l’impératrice dit: - ---De ces étoiles aussi, il doit y en avoir des milliers et des milliers. - -Et l’on entendait la mer qui bruissait tout bas, de même que l’haleine -d’une dormeuse. Les cyprès de la terrasse se détachaient du ciel, comme -des larmes noires tombant sans trêve; et ils exhalaient un âpre et -balsamique parfum. De la montagne aussi, violentes, les essences des -fleurs sauvages arrivaient, évoquant les teintes exquises de leurs -corolles... La lumière bleue des lampes antiques à tritons ruisselait le -long des fûts des colonnes, s’enroulait autour des doigts d’une muse qui -levait la main, se posait sur un pli de voile d’une autre qui, -invisible, se tenait dans l’ombre, et baisait Apollon au front; -d’ailleurs, il s’en répandait plus de ténèbres que de clarté. -L’impératrice allait et venait sous le péristyle, et elle était -l’incarnation de cette beauté presque transcendantale qui, ici, -apparaissait à la surface de la vie. Ce soir, je lus encore quelques -pages de _Peer Gynt_: la mort d’_Asa_. - -Quand j’arrête les regards de mon âme sur ce qu’en de telles heures je -vécus, je me sens comme ébloui. - - * * * * * - -Un coup d’œil LUI suffit pour savoir quelque chose. On peut ensuite lui -dire tout ce que l’on veut, rien ne change son premier jugement. Nous -parlions d’une personne dont elle mettait en doute le dévouement, et que -je voulais défendre. Elle dit: - ---On ne peut m’influencer ni en bien ni en mal, car j’abandonne tout à -mes voix intérieures et à ma destinée. - -Plus tard, elle ajouta: - ---N’avez-vous pas remarqué que j’en sais plus sur vous que vous-même? Au -premier regard, je sais ce que valent les hommes. On pourrait venir me -dire de quelqu’un qu’il est un Dante et m’exhiber sa _Divine Comédie_, -je ne le croirais pas, si je ne m’étais pas rendu compte qu’il pût être -tel. Mais il y a aussi des hommes qui sont magnifiques et prodigieux -comme des montagnes, et devant lesquels on passe sans les comprendre, -comme devant les montagnes. - - * * * * * - -Comme nous traversions une prairie, aujourd’hui, l’impératrice dit: - ---Avez-vous déjà réfléchi à tout ce qui est l’œuvre des herbes? Les -fleurs rêvent dans leurs bras leur rêve éphémère; les nymphes et les -elfes de Shakespeare dansent parmi elles; les pâtres étouffent les -sanglots de leurs flûtes dans leur duvet; les ruisseaux pour elles -chantent leurs chants, et les troupeaux qui paissent y répandent leur -repos; les papillons les surprennent de l’ombre de leurs ailes, et les -abeilles sur leurs brins se bercent jusqu’à s’en assoupir. Voilà l’œuvre -et la vie des herbages. - - * * * * * - -Aujourd’hui, tout d’un coup, nous nous sommes trouvés au milieu d’un -groupe d’amandiers, qui, esseulés, faisaient comme une île blanche: - ---Un berceau, dit l’impératrice, où l’on pourrait renaître, si cela en -valait la peine. - - * * * * * - ---Comme les nuages se précipitent avec rage après le soleil, s’est-ELLE -écriée aujourd’hui, pendant le soleil couchant. On dirait des sorcières -qui poursuivent une jeune fille aux cheveux d’or. - -Puis elle ajouta: - ---Les passions du ciel, que nous contemplons tous les jours, nous font -oublier nos propres soucis. - - * * * * * - -Hier, comme nous avions gravi le sommet de l’_Aja Kyriaki_, -l’impératrice dit: - ---Voyez, maintenant nous sommes plus pauvres d’un désir, et certainement -plus riches de dix autres. C’est comme chez les hommes: pour un mort, -dix nouveau-nés. Chaque fois qu’un vœu meurt en nous, il meurt une -parcelle de notre être intime, et nous naissons à de nouveaux vœux, -comme l’humanité à de nouvelles souffrances. Mais nous ne cesserons -jamais de désirer ni de souffrir. - - * * * * * - -ELLE voudrait grimper sur chaque montagne qu’elle voit. - ---Il y a si peu d’endroits sur la terre, me disait-elle aujourd’hui, qui -ne soient pas foulés par les hommes, et qui aient conservé ainsi, pur de -profanation, leur caractère primitif. Je compte parmi ceux-ci les -sommets des montagnes--je ne veux pas précisément dire les Alpes -suisses: il n’est pas du tout nécessaire de ne gravir guère qu’une -montagne des Alpes. Les collines suffisent; elles sont toujours des îles -de solitude; elles ont même plus à nous dire, parce que les rapports -entre elles et nous sont moins troublés. Et l’on sent tout de suite la -différence. Sur les cimes les plus élevées et les plus solitaires des -montagnes, je puis respirer, plus librement respirer, là où d’autres se -sentiraient perdus. Ce n’est donc pas pour suivre un traitement que je -vais à la montagne. Vous, par contre, vous devez, peut-être de mauvais -gré, supporter ce traitement. Et il y a chez moi quelque autre chose -encore: le plaisir physique de grimper; je le tiens, sans doute, des -chèvres dont j’aime tant à boire le lait. Je ne m’inquiète pas, comme -les touristes, du nombre de mètres que je gravis; je veux seulement -monter. Monter est plus attirant que tout faîte que l’on atteint. Pour -moi, une cime n’est pas un but, mais un obstacle, comme dans la course -à cheval. - -Plus tard, elle ajouta: - ---N’est-ce pas curieux? Quand je me trouve en Suisse, je n’ai aucun -désir des montagnes, peut-être parce que tout le monde en éprouve. -Alors, je préfère flâner dans les villes, à Genève surtout. Genève, -c’est mon séjour de prédilection, parce que je m’y sens tout à fait -perdue, au milieu des cosmopolites; cela donne l’illusion de la vraie -condition des êtres. - - * * * * * - -Les merveilles du crépuscule commençaient à se déployer. Le ciel du -couchant brasillait en un rouge infernal; les montagnes d’Albanie: une -immensité de rêves vermeils; et le soir tombait comme un chant lointain -et désolé sur l’abandon de la mer. Nous descendîmes sur la grève, pour -participer à sa solitude. O l’éclat de perles en pure perte!--les -longues pâleurs que personne ne voit! - ---Voyez, me dit l’impératrice, en me désignant deux gros nuages blancs, -qui s’étaient abattus là-haut sur le sommet d’une montagne et qui -maintenant descendaient lentement vers la mer,--ces nuages sont comme -nous; ils vont aussi à la mer, pour s’y reposer de leur existence. La -mer est comme une mère, sur le sein de laquelle on oublie tout. - -Pendant qu’elle parlait ainsi, les nuages s’abaissaient de plus en plus -sur le miroir des eaux. Et le soir, cependant, les avait jonchés de -roses. - - * * * * * - -O la pâle lune angoissée, qui s’attarde hésitante au-dessus de la crête -des montagnes! Nous nous promenions par le péristyle, tandis que, devant -chaque colonne, les Muses, le regard tourné vers le jardin, se -dressaient, pâles et attentives, dans un demi-jour mourant, chacune -d’elles exprimant par son geste cristallisé un côté particulier de -l’universelle beauté. Nous parlions de choses qui n’avaient aucun -rapport avec cela, mais nos paroles n’étaient, à ce que je crois, que -des voiles dont nous affublions d’inestimables trésors. - -Aujourd’hui j’ai lu à l’impératrice _Peer Gynt_, et d’abord le couplet -de _Solweig_: - - _Maintenant tout est prêt pour la Pentecôte,_ - _Cher garçon, toujours loin,--_ - _Quand viendras-tu?_ - * * * - _Je veux attendre, attendre,_ - _Si long que ce soit encore._ - -Alors elle dit: - ---Pourquoi l’attendre? Peut-être, n’était-il pas celui qu’elle devait -aimer et pour qui elle était née. On se trompe si souvent dans ses -jeunes années, et l’on veut faire soi-même sa destinée! Il se peut bien -que le véritable élu l’attendait, lui aussi?... - - LES PELOTONS - - (roulant aux pieds de Peer Gynt). - - _Nous sommes des pensées,_ - _Tu devais nous penser..._ - - PEER GYNT - - (il les repousse du pied). - - _J’ai abandonné ma vie à une seule._ - -L’impératrice: - ---On ne doit pas abandonner sa vie à personne, mais la vivre en tout et -rouler avec tout. - - FEUILLES SÈCHES - - (que le vent emporte en tourbillon). - - _Nous sommes un mot,_ - _Tu devrais le dire:_ - _Desséchées sans trêve, nous dûmes dépérir,_ - _Nous ne sommes devenues ni couronnes_ - _Ni protectrices de fruits..._ - -L’impératrice: - ---Les feuilles sont quelque chose d’accessoire, des désirs morts oubliés -et inaccomplis, tandis que les fruits sont le but direct de la création -atteint. Homère a raison, quand il compare les hommes qui combattent -autour des héros aux feuilles de la forêt. Ils ne sont là que pour -végéter à côté des sublimes: - - LES ÉPIS BRISÉS - - _Nous sommes les travaux,_ - _Tu devrais les exercer._ - _C’en est fait de la force._ - _Tu n’as pas voulu aimer._ - -L’impératrice dit: - ---Plus magnifique que tout fait est l’inarrivé. L’inarrivé est l’état -permanent de la vérité dans le paradis de la durée éternelle, tandis que -le fait en est le bannissement dans l’instabilité... Et, pour ce qui -concerne l’amour,--il a une amère ennemie, et c’est l’Ironie. - - GOUTTES DE ROSÉE - - (tombant des branches). - - _Nous sommes les larmes,_ - _Tu devais les pleurer._ - _Nous pouvions réunir_ - _La haine et le désir..._ - ---Cette fois encore, il a tort, dit l’impératrice; je le sais par -expérience: on ne peut pleurer les vraies larmes, et celles que l’on -pleure coulent toutes en vain. - - * * * * * - -ELLE se tenait près de la fontaine, et prêtait l’oreille à l’eau, qui -murmurait, sans trêve ni fin. Le vent de la mer bruissait à travers les -frémissants cyprès, qui gémissaient mélodieusement comme des harpes -éoliennes--nostalgies sans souvenir. Au haut du ciel, les douces -Pléiades vibraient; et elles montaient, rapides, à travers le nocturne -éther,--et le temps s’écroulait, dans l’abîme, à jamais. Soudain elle -dit: - ---Savez-vous pourquoi j’aime tant à voyager incognito? Parce que je -voudrais être comme la Terre et la Mer. Les noms que leur donnent les -hommes ne valent que pour les hommes mêmes; elles n’en gardent pas -moins leur anonymat, et là où elles sont le plus libres et le plus -solitaires, là les hommes n’atteignent pas avec leurs nomenclatures. - - * * * * * - -Je pense à une sentence de Ruskin: _Les plus sublimes œuvres d’art -représentent des hommes et des femmes au repos, des nuages et des -montagnes dans l’apaisement, des hommes et des femmes noblement modelés, -des montagnes et des nuages magnifiquement beaux._» Oh! quelle vérité -dans ces mots! Ici, auprès d’ELLE, je saisis cette vérité tout entière. -Tout est là devant moi, et _est, est, est_, parce que ce _fut_, parce -que ce _sera_. Et, maintenant, je sais aussi ce qu’en elle je retrouve -de ces montagnes, et de ces prés, et de ces arbres, et de ces nuages, ce -qui fait d’elle une synthèse des physionomies particulières de ces êtres -éternels: c’est le grand apaisement qui est en elle, et qui de ses -lignes émane, comme en rayons sonores de suave harmonie. - - * * * * * - -Excursion à Lakonès. - -Aujourd’hui, refait la splendide route de Paléocastrizza. Nous passâmes -devant le couvent, puis gravîmes la côte escarpée qui derrière lui se -dresse, et le domine. Là-haut, sur le versant de la roche que voilent -des oliviers et des cyprès, nous aperçûmes le village de Lakonès, tel un -collier de perles blanches. Derrière, des rochers montent encore, cachés -sous des fleurs jaunes et lilas, mais les cimes sont nues et rondes et -lisses comme de jeunes seins. Le village de Lakonès lui-même se compose -de petites huttes misérables, badigeonnées à la chaux, qui pendent des -rochers, en nids d’oiseaux, collés les uns aux autres. Sur les toits -plats, des œillets et des géraniums mettent leur flamme fleurie, des -femmes belles et mélancoliques sont accroupies devant les portes de -leurs aériennes demeures; quelques porcs gras se chauffent au soleil, -dans les ruelles, et des chiens se précipitent vers nous et aboient avec -rage. - ---«Ils ne font pas de mal! arrière! ici! _Feu!_ _Amour!_ honte sur -vous!»--et les chiens sont chassés dans les maisons par des femmes aux -yeux languides et qui sourient avec bienveillance, femmes aux vêtements -blancs, aux blancs mouchoirs de tête, aux cheveux artistement tressés -en couronnes. Toutes tiennent une quenouille à la main, comme les -suivantes de la reine Arété. Puis les hommes sortent à leur tour de -leurs pressoirs à huile, et ôtent leurs chapeaux de paille ronds, -reconnaissant l’impératrice; et tous, et toutes ils la poursuivent de -brillants regards d’admiration et de leurs bénédictions: - ---«Ora kali vasilissa! Aï sto kalo! (Bonjour à toi, ô Reine! Va au -bonheur!)» - -Et l’impératrice, courbant, avec une grâce de cygne, la tête, pour un -salut, glisse devant eux et disparaît dans la claire obscurité de SES -forêts. - - * * * * * - -Chaque fois que nous atteignons le but d’une de nos promenades,--et -c’est généralement la crête des montagnes d’où l’on a vue sur les deux -mers à la fois,--alors, c’est vraiment comme si elle faisait une entrée -triomphale dans son royaume, comme si elle devenait, pour la première -fois, _impératrice_ sur soi-même; alors c’est comme si elle portait, -elle, chagrinée et funèbre en son deuil, des vêtements radieux. Elle -devient la jeunesse et la vie même. Comme Mélusine dans sa silencieuse -piscine sylvestre, loin des regards des profanes, elle manifeste sa -forme véritable et vit sa propre vie... - - * * * * * - -Rencontré aujourd’hui, sur le chemin qui va du château à la baie de -Benizze, un ingénieur italien, qui était chargé de quelques réparations -à l’Achilleion et que l’impératrice connaissait déjà avant. Elle -m’ordonna de l’aborder et de lui dire en italien qu’il avait bonne mine, -qu’il avait engraissé, et que l’air du pays semblait lui faire du bien. -Je demandai: - ---Votre Majesté ne parle-t-Elle pas l’italien? Votre Majesté est -pourtant la Reine de Venise. - ---Ah! oui, par exemple, il y a longtemps de cela, répondit-elle, en -riant amusée, avec un geste dans le vague. L’empereur s’exprime encore -très bien en italien: c’est tout ce qui nous est resté de notre -royaume,--plus qu’il ne nous en faut. Il a bien fallu que, moi aussi, -j’apprisse la langue du _si_, mais je n’ai jamais pu me familiariser -avec elle. D’ailleurs toute ma peine eût été en pure perte. - - * * * * * - -A la clarté de la lune mystique, nous avons, une fois encore, fait le -pèlerinage du temple de Heine. Les oliviers au-dessus de nos têtes -palpitaient, les étoiles s’effaçaient noyées dans des brumes de rêve. -L’impératrice, pendant quelques instants, se tint muette devant le cher -marbre lassé et nostalgique qui représente le poète,--et nous revînmes -sans plus parler. - - * * * * * - -De la nuit tiède, déployée vaporeusement, tel un voile torpide, sur le -feuillage des arbres et sur les buissons à nos pieds. Les Muses toutes -scintillaient: sous la ruisselante clarté, on eût dit qu’elles -bougeaient. Dans le lointain des jardins brillaient les nymphes -blanches. La blanche lune, la lune enamourée se tenait, vibrante, au -haut du ciel. - ---Quel calme, Majesté! La lune ne peut en détourner ses yeux! - ---Il ne faut pas parler, dit-elle, tout est si silencieux afin -qu’_Endymion_ ne s’éveille point. - - * * * * * - -ELLE est la plus esseulée de toutes les esseulées. Il ne faut pas -prendre cela uniquement au sens symbolique. De temps à autre, et par -certains intervalles périodiques, c’est une nécessité, pour elle presque -une fonction vitale, de s’isoler même extérieurement. Elle a le presque -douloureux désir d’être seule, et de rêver face à face avec les forces -secrètes de son âme. Alors elle s’en va en des oasis de solitude, où -personne n’a d’accès. Dès cinq heures du matin, elle parcourt les -jardins du _château d’Achille_; tout dort, elle seule veille et vague -par les limpides tranquillités qui l’entourent... Hier, je me suis levé -au petit jour, et me suis rendu--sans trop savoir pourquoi--par -l’_escalier des dieux_, sur la _terrasse d’Hermès_. Un blanchâtre reflet -à l’est surgissait, derrière les croupes noires des montagnes, dont les -bases immergeaient dans les ténèbres de leurs propres ombres. De la mer -(on la devinait, plus qu’on ne la voyait, en une immense pâleur noyée) -montaient les humides fraîcheurs matinales. Au ciel, presque toutes les -étoiles s’étaient éteintes; une seule, d’une terrifiante grandeur et -magnificence, flambait au zénith: Sirius, semblable plutôt à un petit -soleil tout blanc, qui s’enflait en clarté et puis s’affaissait sur -soi-même. Au-dessous de l’astre, se dressait, dans la palpitante et -glaciale pénombre, la silhouette d’un grand cyprès noir, dont le faîte, -sous un souffle de brise que l’on ne sentait ni n’entendait, légèrement -se balançait... Soudain ELLE m’apparut, glissant comme une ombre furtive -entre les colonnes du blanc palais. Je fus extrêmement surpris de la -trouver là à cette heure, et je voulus me retirer; mais elle s’approcha, -rapide, pareille à un ange noir qui aurait à défendre un paradis, et me -dit: - ---Je suis toujours ici avant le lever du soleil, pour voir comme tout -s’éveille. Il ne faudra jamais plus venir ici à cette heure; c’est le -seul moment où je sois tout à fait seule. - -Je m’éloignai en silence; j’étais effaré et comme perdu dans un rêve: -c’était comme si j’avais vécu le conte de Mélusine. - - * * * * * - -Aujourd’hui encore nous avons été sur l’_Aja-Kyriaki_. - ---C’est ici seulement que je me plais tout à fait, dit l’impératrice. -Ici je pourrais même renier mon principe et rester attachée pour -toujours à cette motte de terre.--La mer, aujourd’hui, est comme un lac, -dit-elle au bout d’un instant, et elle sourit. Je me sens si bien chez -moi ici que je ne puis m’empêcher de penser au lac de Starnberg et à -Possenhofen. - -Je me dis: «Voilà qu’un souvenir d’enfance a fait sourire son âme.» Il -était poignant de penser que celle qui habitait maintenant les sombres -halles de la compréhension, là où la créature humaine, à vrai dire, est -à sa fin, avait été, elle aussi, jadis, une enfant, et avait joué avec -ses sœurs sur la chère rive verdoyante de ce lac qui exerçait sur elle -et sur toute sa race une tragique fascination. «En vérité elle n’a -jamais cessé d’être ce qu’elle était, pensai-je à part moi; de son lac -elle a, de même que ses sœurs, reçu ce pressentiment de périr noyée. -Puis, avec les années, de ce lac, pour elle, la mer s’est déployée.» - - * * * * * - -Nouvelle promenade sur la grève. - -ELLE dit: - ---La mer est mon confesseur, auquel je dois recourir tous les jours. -Elle me rend la jeunesse, parce qu’elle enlève de moi tout ce qui est -étranger et me donne ses pensées--seule jeunesse immortelle. La mer -elle-même ne peut mourir, et c’est pourquoi elle rajeunit tout autour -d’elle. D’elle me vient toute sagesse. A Gödöllö aussi il y a un arbre -qui est le meilleur ami que j’aie dans ce monde. Chaque fois que -j’arrive là-bas, et avant de repartir, je vais le trouver, et nous nous -regardons quelques minutes en silence: il est le confident de ma vie; -il sait tout ce qui est en moi, et tout ce qui arrive dans l’intervalle -de mes visites, tandis que nous sommes séparés; et il ne le dira à -personne. - - * * * * * - -Voyez,--dit l’impératrice au bout d’un instant, avec un geste harmonieux -vers l’horizon des petites îles bienheureuses qui nageaient sur des eaux -dorées:--où une île creuse son sein en baie, là toutes les tristesses du -monde s’abîment délicieusement. - - * * * * * - -Aujourd’hui, nous sommes restés longtemps à contempler la bruyante mer -de tempête, magnifique et mystérieuse, et nous nous sommes tus tout le -temps, assis sur la grève, tandis que la mer, seule, s’écriait; elle -clamait, éperdue, pour nous, taciturnes. Et nous savions que notre -silence, que notre repos exprimaient cette même chose qui faisait rugir -la mer, si effroyablement. - - * * * * * - -Plus je reste auprès d’elle, plus se fait forte en moi la pensée que son -existence vacille entre deux mondes. Quand nous errons, pendant des -heures, sur la grève homérique, elle glissant, le long du clair rivage -de la vie, telle une ombre ayant pris corps, et que les vagues -éternelles nous assaillent de leurs clameurs, alors j’ai le sentiment -qu’elle incarne quelque chose qui gît entre la mort et la vie, ou dans -l’une et l’autre à la fois. Elle-même, dans la solennelle allocution que -la mer tient aux sables, ne distingue jamais qu’une seule chose: -c’est-à-dire que des forces et des puissances plus impérissables que -celles que nous connaissons sur cette île de la vie nous revendiquent -pour elles. - ---La mer veut me posséder toujours; elle sait que je lui appartiens, me -dit-elle presque chaque fois que nous allons à la mer. - -Aussi, je ne puis m’imaginer non plus, qu’elle puisse sortir de la vie -de la façon commune, puisqu’elle ne relève pas de la vie réelle et -vulgaire. L’atmosphère où elle vit est autre que celle où nous -respirons. De notre point de vue, sa vie est vraiment un non-vivre: l’on -pourrait dire qu’elle se trouve, en tant même que créature vivante, dans -un état qui exclut la vie. Ce mystère qui l’environne, qui fait d’elle -une énigme pour les gens, est pour elle une source d’évidences; et elle -s’y enveloppe, elle s’en revêt d’une gaîne ou d’une armure, pour -préserver son essence psychique de toute volatilisation et de tout -préjudice par les rapports extérieurs avec les hommes. - - * * * * * - -Nous passâmes devant une pente de roche granitique aux couleurs de -scorie très éclatantes, qui se dressait, telle une ogresse pétrifiée, -au-dessus de la plaine boisée. En quelles courbes de délicieuse mollesse -la beauté infléchissait cette pierre rigide et ardente! Longuement -épandues, les boucles dorées d’un genêt, jaune fulgurant, couvraient la -tête du roc, tandis que de larges veines bleues couraient, enchevêtrées, -sur son front rouge de sanguine. L’impératrice dit: - ---Voyez les pensées du rocher; même en leur raideur, elles lui prêtent -de la beauté; car elles sont le rocher lui-même, et non pas quelque -chose d’étranger à lui. - - * * * * * - -Dans le calme frais du soir, nous traversâmes la forêt, puis nous -gravîmes une pente rocheuse, que tapissaient des buissons de lentisques -et de thym en fleurs. Les âpres parfums de la solitude planaient -lentement sur ce coteau, dont aucun bruit ne troublait la désolation. -Des lézards glissaient sur les petits sentiers qui s’ouvraient entre les -broussailles, et des oiseaux, aussi, sautillaient dans ces dédales de -tristesse ou voletaient d’une branchette à l’autre, d’une pierre à -l’autre, sans gazouiller. Quelque chose d’accablant se posait sur la -poitrine, et l’impératrice dit: - ---Quelque âme souffre en cet instant. - - * * * * * - ---Nos sentiments intimes, dit dernièrement l’impératrice, sont plus -précieux que tous les titres et toutes les dignités, guenilles bariolées -dont on s’affuble et par lesquelles on croit cacher des nudités. Notre -nature, nullement, n’en est changée. Ce qui a de la valeur en nous, nous -l’apportons dans la vie de nos antérieures existences spirituelles. Mais -les gens ne veulent pas comprendre, sans quoi chacun se lèverait et -s’encourrait, sans se préoccuper de qui que ce soit, sans regarder même -derrière soi. - -C’est curieux, fit-elle après un temps: où les hommes parviennent, tout, -fatalement, est dévasté. Les hommes font toujours du tort aux choses; -là seulement où les choses existent pour soi, elles conservent leur -éternelle beauté. C’est pourquoi je ne fais pas montrer aux gens mon -château. Au bout de quelques mois, il n’en resterait pas une pierre -debout; ils écrivent partout leur nom, comme pour imprimer sur les -pierres mêmes le sceau de leur néant, pour les entraîner dans leur -propre ruine. Voyez, il n’y a de ruines que là où il y eut des villes; -dans les villes, les arbres aussi s’étiolent. Mais les cimes des -montagnes sont comme Dieu les a créées. - - * * * * * - -Nous parlâmes aujourd’hui des systèmes philosophiques modernes, surtout -de Nietzsche, dont ELLE n’avait rien lu, ni même jamais entendu parler. -Elle dit: - ---Nous sommes une dérisoire parcelle de ce monde, pourquoi voulons-nous -tout savoir et nous creusons-nous la tête? Croyez-vous que les oliviers -se demandent pourquoi les coquelicots sont rouges ou pourquoi les nuages -resplendissent le soir? Ces rochers ne se font aucune idée non plus de -la météorologie. Toutes ces choses vivent à une profondeur où il n’y a -plus de secrets,--parce qu’elles vivent les unes avec les autres et les -unes dans les autres; nous seuls, nous sommes placés en dehors du monde; -nous avons rompu tous les ponts et tous les liens. Le vrai _superhomme_ -serait celui qui oublierait qu’il est un homme. Notre esprit et notre -raison devraient nous rendre ce sens du monde que les autres êtres, en -leur inconscience, possèdent. - - * * * * * - -ELLE est l’esseulée de toutes les esseulées; car elle s’appartient tout -entière. - ---Les gens ne savent pas comment s’y prendre avec moi, disait-elle hier, -parce que je ne me conforme à aucune de leurs traditions ni de leurs -idées depuis longtemps consacrées. Ils ne veulent pas que l’on -bouleverse leurs tiroirs. Ainsi je m’appartiens tout entière. Dans mes -promenades, je suis peu exposée au péril de rencontrer des hommes -civilisés; car ils ne me suivent pas dans les déserts; ils ont bien -mieux à faire! Alors, ce sont mes longues solitudes qui me font -reconnaître que l’on sent surtout la lourdeur de son existence quand on -est en contact avec les hommes. La mer et les arbres enlèvent de nous -tout ce qui est terrestre. Nous devenons nous-mêmes un des êtres sans -nombre. Par contre, tout commerce avec la société humaine nous fait -dévier dans cette ascension, aiguise la sensation de notre -individualité, ce qui fait toujours, et par-dessus tout, souffrir. Mais -il y a des hommes qui me sont aussi agréables que les arbres ou la mer, -parce qu’ils sont comme les arbres et comme la mer. Ce sont les -pêcheurs, les paysans et les fous de village, gens qui se meuvent peu -parmi la foule des hommes et commercent beaucoup avec les choses -pérennelles. Ils me donnent plus que je ne pourrais, certes, jamais leur -donner comme impératrice. C’est pourquoi je les quitte toujours avec une -grande gratitude: ils me délivrent de quelque chose d’étranger et -d’angoissant, qui s’accroche à moi et m’oppresse. - - * * * * * - -Benizze, dimanche 27 mars. - -Aujourd’hui, de bonne heure, nous avons traversé le village. Cela -sentait les jeunes herbes et les violettes--d’innombrables violettes. La -mer reposait sereine en une très indicible joie de dimanche, lumineuse -et extatique. La vieille petite église, au gris clocher vénitien, était -ouverte, et remplie de dévots accourus à la grand’-messe, qui -débordaient jusque dans la rue. Les femmes toutes endimanchées, aux -mouchoirs de tête blancs comme la neige, avec des rubans neufs, rouge de -feu, entrelacés dans les couronnes de cheveux, et, aux oreilles, de -longs pendants en or; les hommes avec des chemises fraîchement lavées, -des culottes bleues, et d’homériques cnémides de laine blanche. - -De la porte de l’église, béante et ténébreuse, une bleuâtre fumée -d’encens s’épanchait en lourdes vagues de parfum sombre que le souffle -du printemps portait lentement vers la campagne et, par-dessus la mer, -au large: double haleine, enivrante, de deux mondes différents dont la -réunion symbolisait la vie profonde. - -Et puis, clairement, jusqu’à nous, retentirent les chants de la liturgie -grecque, se traînant en une paresse désolée, l’on eût dit des ombres, -sur ce clair paysage. Ces sons, spontanément, surgissaient de -l’obscurité, gravissaient à pas lents et lassés une hauteur, -s’attardaient quelques secondes sur le faîte, irrésolus ou appelant à -l’aide, puis s’affaissaient, étouffés en larmes intérieures. Ou bien ils -arrivaient en une vague unique, qui ensevelissait tout, en germe. -Soudain une voix, cri aigu de détresse, hors de cet antre de ténèbres et -de lassitude, jaillit, s’envola vers le ciel, avec la véhémence d’une -lumineuse fusée, erra telle une étoile filante dans les verts espaces -du ciel, y resta suspendue et s’éteignit. Et puis le chant se répéta -avec une monotonie qui était aussi accablante que l’incessant et -unissonnant ondoiement des vagues. C’était comme des pleurs qui ne -pourraient pas être pleurés, parce qu’une puissance, du dehors, les -refoulerait, comme si le printemps, de ses blanches mains odorantes, eût -fermé la sombre bouche chantante de cette église. Mais quand ces mains -de la vie et de la jeunesse sans force retombaient, alors, les sons -comprimés, de nouveau, en gerbes enflammées jaillissaient, et (jet d’eau -qui s’épanouit dans les airs adorateurs) ils s’ouvraient en clairs -calices, et s’effeuillaient sous un vent d’extases désespérées, et -dégouttaient sur le sol, sonore pluie de larmes en pierreries. - -Quand nous approchâmes de l’église, un vieil homme en sortit, devant qui -tous les assistants s’écartèrent, comme pour lui faire place: il tenait -de ses deux tremblantes mains un petit cierge de cire jaune, allumé, et -regardait fixement devant soi, souriant, comme transfiguré. La petite -flamme faisait, au soleil, l’effet d’une tache sombre, mais la face du -vieillard, sa tête blanche étaient comme auréolée d’un rayonnement, qui -apparemment ne venait pas du cierge. Tous les gens regardaient vers -lui, et plusieurs femmes et enfants s’inclinèrent pour lui baiser les -mains au passage. Cela frappa l’impératrice. Elle me dit de demander -quel était cet homme. Je m’adressai à une grosse paysanne, avec de -lourds anneaux d’or aux oreilles, qui se tenait là, les mains sur le -ventre, et parlait à voix basse avec une voisine. - ---C’est le vieux Spyros Aulonitis, me répondit-elle, c’est sa façon à -lui, mais il est un saint homme. Il a vu le Seigneur, lui, face à face. -Dix jours durant, il fut mort, et il était encore dans sa bière, quand -sa belle-fille entra dans les douleurs; et elle mit au monde un enfant -bien portant, lourd et gras comme un petit agneau. Et tout à coup le -mort a ouvert les yeux, et il a sauté en bas du cercueil et, aussitôt, -l’enfant est mort. Maintenant, il ne parle jamais à personne, ajouta la -bavarde paysanne, mais il va et vient tranquillement, et il rit, sans -cesse, comme s’il vous voyait le ciel; et il garde toujours près de lui, -nuit et jour, ce petit cierge allumé. Ce n’est qu’à sa belle-fille qu’il -parle quelquefois; quand elle se tourmente trop, il lui dit: «Laisse -donc, laisse donc, tout cela n’y est pour rien, autant en emporte le -vent.» Parce que, vous savez, il lui est aussi attaché que si elle était -sa mère. Voyez, la voilà, sa belle-fille. - -Et elle me montra une jeune femme très pâle, avec des cheveux tressés en -couronne, qui enveloppaient son front comme une ombre de maléfice. - ---Voilà la belle-fille du vieux Spyros. - -L’impératrice, cependant, s’était approchée et avait prêté l’oreille. -Les gens la reconnurent et s’assemblèrent autour d’elle. L’impératrice -avait sans doute l’intention d’adresser la parole à la femme pâle, mais -la présence de tant de personnes l’effraya et l’en détourna. Cependant -l’église se vidait. Un gamin nu-pieds traversa lestement la foule, et se -pendit de tout son poids à la corde de la cloche. Et la voix de la -cloche jaillit et coula comme de l’argent fluide, glissa par bonds à -travers les rayons de paisible lumière, comme ces cailloux blancs que -les enfants jettent sur le miroir des eaux, s’enfla et se fondit en un -bruit d’air qu’on aspire, ondoya en un flux et un reflux, vacilla dans -l’éther, et remplit tout d’un flot déchaîné en allégresse liquide et -cristalline. Oh! ces frénétiques épousailles de la lumière, des sons cet -des haleines des fleurs--harmonies intérieures qui, pour nos sens, sont -presque perdues, mais qui, peut-être, font frissonner les cyprès jusque -dans leurs racines!... - - * * * * * - -Aujourd’hui encore, passé devant le temple de Heine. Toujours son aspect -est émouvant: en l’éternité de l’ambiant, c’est le monument de la -fragilité, qui, elle aussi, est éternelle. Je demandai à l’impératrice -quel poème de Heine elle préférait. Elle dit: - ---Tous je les adore; car tous ne sont qu’un seul poème: un et le même. -L’incrédulité de Heine quant à sa propre sentimentalité et à son propre -enthousiasme est ma croyance aussi. Les journalistes me font un grand -mérite d’être son admiratrice; ils sont fiers que j’aime leur Heine, -mais j’aime en lui son infini mépris de sa propre humanité et la -tristesse dont les choses de cette Terre l’emplissaient. - - * * * * * - -Aujourd’hui, ELLE n’était pas elle-même. - -Elle ne cessait de rougir et de pâlir, sans cause extérieure apparente, -et se donnait une peine visible pour parler de choses banales. Durant la -leçon, elle avait lu et relu, maintes fois, une lettre, et paraissait -tout à fait absente. - -Je n’ai pas besoin de la regarder, pour savoir que les harmonies qui -tissent les fibres de son être ont souffert quelque perturbation; -toujours, et immédiatement, je ressens les frémissements qui courent -sur l’onde stagnante, troublée, de son âme, comme si les derniers -cercles vibrants qui s’en écartent venaient expirer dans mon propre -cœur. Que le plus léger souffle de ce que les gens nomment la _vie_ -atteigne les flots d’intarissable chagrin qui croupissent en elle et -sous lesquels son âme est engourdie, et une onde de sang rouge lui monte -du cœur aux tempes, jusqu’aux racines de ses cheveux, et voile son -visage de la poupre de son intime royauté, comme pour la protéger de -toute insulte du dehors. Et toujours il y a des choses qui doivent -pénétrer ces flots de tristesse pour aller éveiller son âme. Et chaque -fois, son âme réveillée monte à la surface, baignée en des vagues -douloureuses. Combien de fois ai-je vu, sous les traits à jamais fermés -de l’archaïque beauté terrestre que lui accorda Artémis, la déesse de la -nuit silencieuse, transparaître cette effigie intérieure, semblable à la -pétrifiante apparition d’une tête de Gorgone. Toutes ces indicibles -visions se condensent en moi en mélodies sans fin, qui ne se reprennent -à résonner de leurs profondeurs que lorsque se sont écartées les ombres -sinistres et les discordants bruits de la vie. - - * * * * * - -Aujourd’hui il s’est passé quelque chose d’intéressant. - -Par les doux coteaux adolescents qui, de l’Achilléion, s’égrènent -jusqu’à la baie de _Kanoni_, nous descendîmes sur la grève. -L’impératrice souhaita que le passeur qui se charge habituellement de la -traversée à _l’île de la souris_, «_l’île de la Mort_» de Böcklin, et -qui, justement, revenait au rivage, nous transportât sur sa barque à -_Kanoni_. Je lui demandai ce qu’il voulait pour cela (une habitude à moi -qui a toute l’approbation de l’impératrice). Il exigea deux _tallira_ -(pièces de cent sous); il avait reconnu l’impératrice que tout enfant de -Corfou montre du doigt: «La Reine! La Reine!» - -Je lui dis que c’était trop, que nous lui donnerions une pièce -seulement. Mais il fut inébranlable et finit par me couvrir d’injures: -«Tu es un chiche! un malveillant! La Reine donne leur pain aux pauvres -gens, mais toi, tu veux garder son argent dans ta poche!» L’impératrice -se mit à rire et dit: - ---Laissez, nous irons à pied par la côte. - -En route nous rencontrâmes un enfant de pêcheurs qui s’offrit à nous -mener par un sentier sec. Quand nous fûmes arrivés, l’impératrice -m’ordonna de gratifier le petit garçon d’une pièce d’or. - ---S’il s’était agi de surmonter un plus grand obstacle, j’aurai donné -dix fois plus, dit-elle avec le sourire satisfait d’un intérieur -triomphe. - - * * * * * - -On dit que les souverains ne connaissent pas la valeur de l’argent; je -crois qu’ELLE a donné à l’argent le seul cours qu’il doive avoir: il -dépend de l’intensité de son désir. - ---On devrait payer toutes choses d’après la valeur qu’elles ont pour -nous. Il n’y a rien d’absolu dans notre ambiant. Pour un livre que je -désirerais ou pour une fleur, haut perchée sur une haie, je dépenserais -plus que pour un palais. - - * * * * * - -Sur la terrasse d’Hermès. - -Ce soir, c’étaient des pensées d’or et de pourpre qui s’agitaient -derrière le marbre de son front, et ELLE ne les dévoila point. Mais de -sa chevelure ombreuse, un rayonnement émanait, et je transportai cette -chevelure au ciel de mon âme, de même que celle de la reine Bérénice, -que de doux astres palpitants tiennent visiblement attachée au ciel -étoilé. - ---Le parfum des prairies monte jusqu’ici, me dit l’impératrice, sur la -_terrasse d’Hermès_: nous ne pouvons plus lire... Cette haleine des -fleurs se pose, d’un poids étrangement lourd, sur l’esprit; et elle le -remplace complètement. Dès lors nous ne pouvons plus penser, peut-être -parce que nous nous rapprochons de la nature. Aussi il faut se taire -comme les fleurs. Car une grande part de la beauté et de la substance de -ces choses éternelles est de se taire. - -Elle dit, et la musique de sa voix chanta les chansons mystérieuses de -l’âme. - - * * * * * - -Les paysans remuaient, autour des oliviers, la terre, qui, sous leur -pioche, s’émiettait en grosses boules... Quelques chèvres blanches -tiraient sur les jeunes pousses d’un cognassier, dont les rameaux -pendaient très bas hors d’une haie... Plus loin, au milieu de la route, -deux chiens, couchés dans la poussière, dormaient au soleil, et nous -observaient d’un œil clignotant. Une vieille femme, la robe retroussée -et un petit couteau dans sa main, se courbait sur un talus, cherchant -des chicorées ou des simples... Des essaims de mouches et de moustiques, -emportés dans une ivresse soudaine et effrénée, dansaient au-dessus de -la route blanche, jusqu’au loin... Puis venait un mur, derrière lequel -un noir cyprès se dressait comme un cierge funèbre; et il était enlacé -par un vieux lierre, qui fleurissait en minuscules étoiles jaunâtres, -parmi lesquelles des baies noires, en grappes, pendaient; derrière le -mur, se faisait entendre le grincement et le cliquetis de ferraille -d’une noria, que tournait un vieux cheval aux yeux bandés... Un ruisseau -coulait sans bruit devant nous, vers les champs; à chaque tournant, il -s’arrêtait comme pour regarder en arrière, tandis que les petites fleurs -de la rive, lui faisaient signe de la tête; de bleues libellules -tournoyaient, silencieuses et passionnées, par dessus le limpide miroir, -et des cousins à longues pattes glissaient, en patinant, au fil de -l’eau... Une chapelle abandonnée se trouvait là, blanchie à la chaux, -avec, dans une niche, au-dessus de la porte, une icône de saint aux -vêtements bleus et rouges et à l’auréole d’or; une paroi de la chapelle -était dans le soleil, l’autre dans l’ombre; ici, sur une pierre assis, -un vieillard dormait; au-dessus de sa tête, un lézard descendait le long -du mur, le cou tendu, épiant autour de lui... - ---Que toutes ces choses simples sont exquises de tristesse et de -mystère, dis-je à l’impératrice. - ---Toutes, sans en avoir conscience, mais sûrement, marchent vers un but, -répondit-elle. Nous nous flattons de reconnaître, à nous seuls, par la -raison, notre but, tandis que jamais nous ne pourrons l’atteindre -autrement qu’en commun avec les autres êtres--tous ensemble. Nous -devrions, d’abord, être tels que ces lézards ou ces immémoriaux cyprès -sans sommeil; alors, seulement, nous arriverions à connaître les -mystères qui sont dans le monde. Notre but est en même temps le chemin -vers le but, tandis que nous cherchons ce but au delà, et plus loin, et -que nous le dépassons sans y prendre garde. Voyez, on me tient pour -égoïste, et je n’ai vraiment pas le temps de penser à moi. - - * * * * * - -Oliviers, oliviers! arbres sacrés à la Beauté et à la Lumière, qui -prêtez l’oreille au souffle de la mer! Est-il possible que les dryades -en vous plus ne tressaillent? Autour de nous vous respirez comme des -êtres vivants ensorcelés! S’il n’en était ainsi, ondoieraient-elles à la -brise si soyeuses, exhaleraient-elles un tel arome, vos feuilles -brillantes, douces boucles échevelées, et le soleil répandrait-il sur -vous tout son or, à profusion?... - -La mer était lisse et lumineuse comme un miroir. L’impératrice se tenait -sur un bloc de rocher qui s’avançait dans la mer. Sa forme, à elle, et -aussi le grand olivier superbe qui, du talus de la rive, se penchait de -tout son corps vers les vagues diaphanes, se reflétaient dans les eaux. - ---Voyez, dit l’impératrice, comme les feuilles vivent dans les vagues et -les vagues dans les feuilles! Comme en le ravissement d’une union, comme -si elles avaient secoué la matière qui leur impose la torture de la -séparation, et avaient trouvé leur véritable état en la fusion des -essences de leur moi! Ainsi l’on pourrait attendre tranquillement la -souffrance et la mort, car ce serait une fluide pénétration d’éléments -sympathiques--sans aucune lutte. - ---J’aperçois aussi l’image de Votre Majesté. - ---Vous savez, répondit-elle gaiement, tous les miroirs sont patients. -Cependant, ajouta-t-elle en redevenant triste, ce qui est donné aux -arbres m’est refusé, me fut ravi. - ---Avez-vous jamais vu un mort? demanda l’impératrice au bout d’un -instant. Sur tous les visages des morts vous trouverez le chagrin avec -le mépris: c’est le mépris de la victoire sur la vie, sur cette vie qui -a fait si mal. - -Je me penchai du haut de l’écueil. Une ivresse me prit, émanée, -peut-être, des pénétrantes exhalaisons de la mer et du souffle odorant -des oliviers. Soudain des murmures et des rires sans nombre s’élevèrent -dans le feuillage. Les vagues s’assombrirent, et du miroir de leurs yeux -s’effacèrent les claires et vivantes visions. Et puis, il y eut un doux -gonflement de seins, et une longue bande de blanche écume, floraison -éperdue, vint battre les galets de la grève. Cependant l’impératrice se -tenait, toujours, debout sur l’écueil et contemplait les vagues troubles -qui avaient perdu tout leur tendre éclat. Quant à moi, ce m’était comme -si, saisi de la même passion que les vagues, je devais serrer sur ma -poitrine le tronc de l’olivier incliné au-dessus de moi, le serrer -jusqu’à ce que je sentisse, sous l’écorce noire et dure, la vie cachée -s’essorer. Ah! toujours je porterai en moi le désolé regret de ces -heures exaltées que je consume irréparablement. - -Puis nous rentrâmes dans le bois des oliviers divinisés où les dryades -assoupies, sous leurs argentines chevelures, nous baignèrent de leur -haleine. Des femmes en longue file, aux vêtements blancs et aux blancs -voiles flottants, portant sur la tête des corbeilles et des amphores, -avançaient lentement entre les troncs sombres des arbres vers le -lointain embrumé d’or: mystères éleusiniens sur des routes sacrées! - - * * * * * - -Un troupeau de blancs moutons paissait sur une lande bleue. Paisible, la -lande reposait; paisiblement, les moutons paissaient, enfouis dans la -lande, comme en une contemplation et une pénétration mutuelles. - ---Si nous étions des moutons, vivre en troupeau serait la vérité, dit -l’impératrice, reprenant une ancienne conversation de Schœnbrunn. Mais -nous sommes malheureusement fort éloignés de ce bienheureux état. C’est -pourquoi nos lois de troupeau ne sont qu’utopies. Les moutons vivent -selon leur nature dans les pâturages. Quand on les pousse sur la -grand’route poussièreuse, ils éprouvent épouvante et désespoir, comme à -la vue d’un abîme. Mais nous, nous cheminons perpétuellement sur cette -route-là, hostile à notre nature; pis encore, nous nous trouvons dans -une cage de douleur et de misère que nos propres exigences et celles des -autres envers nous, en tant que créatures humaines, nous ont forgée. -Nous devons, d’abord, être libres et solitaires pour devenir ce que les -moutons sont déjà, dès longtemps et pour toujours. - - * * * * * - -Aujourd’hui j’ai vu, de nouveau, SA forme se refléter dans la mer -immobile. Comme cette image m’a paru compréhensible dans cet élément -d’éternité! La fluidité de ses lignes sur les flots, ses ténèbres -absorbées par l’onde claire dont la lumière tarit elle-même en sa propre -profondeur! Et ainsi se ranima en moi une idée que j’avais eue -récemment, lorsqu’elle se tenait près de la fontaine et prêtait -l’oreille au murmure de l’eau, et que ce murmure de l’eau devenait plus -haut et plus plaintif que jamais, de sorte que j’attribuai cela à son -voisinage. Je pensai alors à part moi: «Elle est la reine des eaux -vives.» Et maintenant je me dis: «Elle est encore plus; elle est la -reine de la mer.» - - * * * * * - -De jeunes figuiers pullulaient sur un vieux mur. Des cyprès tristement -regardaient sur la mer lointaine. (Ah, moins tristes sont les cyprès des -tombeaux!) Les lumineuses petites îles autour de Corfou gisaient en -scintillantes pierres précieuses dans la buée du soleil, sur le bleu -infini de la mer; et si musicale était la sensation que leur vue -évoquait, que l’on eût pu croire qu’elles chantaient dans le lointain. -Comme si elle avait deviné mes pensées, l’impératrice dit: - ---N’est-ce pas, elles nous leurrent, et nous leurrent encore, ces -magiciennes, comme les Sirènes Ulysse! - -Des voiles se voyaient sur la mer, quelques-unes pareilles à de blancs -oiseaux qui, les ailes étendues, se seraient abattus sur les flots, et -glisseraient par-dessus, comme en rêve, d’autres rouges ou noires, âmes -en deuil et en flammes. Alors je récitai une strophe d’un poème: - - _Une voile rouge passe sur la mer,_ - _Une voile rouge flotte sur la vespérale mer,_ - _Sur les lames qui mollement se balancent..._ - _Le bateau! Le bateau!_ - _Comme sa voile de désir se gonfle..._ - _Que d’une aile fugitive il s’envole..._ - _Ah! que le voilà loin, loin--_ - _Et jamais il ne reviendra..._ - _Il emporte d’ici_ - _Les sourires innombrables du royal soleil_ - _Et tout ce qui jamais fut..._ - -Quand nous détournâmes nos regards de la mer, l’immense quiétude de la -campagne nous enveloppa. - - * * * * * - -Les grenouilles coassent dans les marais, avant même que le soir ne soit -venu. Elles coassent de façon tout à fait aristophanesque, quand on les -écoute de près: - - Kōăx, kōăx! Brĕkĕkĕkēx! - -Mais le coassement de chacune d’elles flue en celui de toutes les -autres. Ainsi se forme une fluide nappe de sons, comme si l’humide -marais s’élevait au-dessus de soi-même et devenait perceptible à -l’oreille. Et la voix du marais crépusculaire domine tout... - -Quand les grenouilles se taisent, la lourde respiration de la mer -s’enfle et monte. - ---Tout se plaint, se plaint, dans l’univers, dit l’impératrice. Seuls -les hommes rient sans jamais faire trêve. - -Nous poursuivîmes notre promenade sous la grande plainte des -grenouilles; elle n’avait pour nous rien d’effrayant, mais était plutôt -comme une douce délivrance. - ---Tous ces êtres, dit l’impératrice, qui ne s’écartent pas des éléments -éternels de la vie, savent que la tristesse parfait l’existence dans ses -plus profondes manifestations. Mais nous, nous en sommes sans cesse -détournés. Nous sommes comme repoussés d’un paradis, à cause de nos -futilités. - -Puis nous descendîmes sur la grève, où les lames les plus proches -écumaient faiblement. Nous cheminions, mélancoliquement, comme hier, -comme chaque jour, au bord de ce grand isolement de la mer, que ne -consolait pas même le rêve d’une voile. La berge était parsemée de -fleurs de coquelicots dont les pétales s’étaient déjà fermés pour le -sommeil, et qui, dans la confuse pâleur de ce crépuscule désolé, -s’obscurcissaient mystérieusement. - ---Quand on pense, dit l’impératrice, que, dans cent ans, il n’y aura -plus une seule créature humaine de notre temps, plus une seule--et, -probablement plus un trône de roi non plus--et tout ce qui nous paraît, -maintenant, nécessaire et durable et grand aura seulement été afin de -n’être plus en ce temps-là,--tandis que ces coquelicots seront toujours -ici, que ces mêmes vagues bruiront toujours et si seules!... Nous nous -écartons de notre éternité, parce que chacun de nous veut être ici pour -lui seul, veut enfouir l’autre et se flatte d’incarner à lui seul le -monde, tandis que nous ne sommes rien de plus qu’une fleur de pavot ou -une vague. Nous ne sommes éternels que dans la masse, où ni la mort ni -la naissance de l’individu ne marquent. - - * * * * * - -La lune avait surgi: le disque, qui avait tué Hyacinthe, roulait -lentement de derrière les noires montagnes. De sombres taches de sang -s’apercevaient sur sa surface brillante. Ou bien n’était-ce pas une face -de mort? Un feu bleuâtre s’exhalait hors de son contour d’or, et toutes -les choses qu’il éclairait s’engourdissaient comme dans une vapeur -opiacée, tandis qu’encore, au couchant, une chère réminiscence rose -expirait. - -De grosses étoiles flamboyaient, les unes loin des autres: de doux yeux -d’étoiles, bleus et verts, de loin se regardaient. Les grillons se -lamentaient en hautes et inextinguibles plaintes. - -Quelle nuit exquise, pleine des transparences d’un imaginaire monde -cristallin! - -L’impératrice dit: - ---Alors, il vous semble, à vous aussi, que la terre soit déjà morte, et -que nous y soyons les dernières créatures humaines, dans une solitude de -verre, contemplant avec des yeux de verre les paysages de la lune, morte -elle-même la première? Nous roulons sur un cadavre, accompagnés d’un -autre cadavre à travers l’éther. Les étoiles aussi ne sont toutes que de -lointains cadavres étincelants. - - * * * * * - -Benizze. - -Aujourd’hui encore nous avons vu le vieux Spyros, hors du village. Il -allait, courbé, avec son petit cierge, mais le vent avait éteint le -cierge, et, maintenant, il le serrait fiévreusement dans sa main, et son -visage était comme plongé dans l’ombre. Et tout au bout du village, -devant la porte d’une maison qu’entouraient des haies de cactées -fantastiques aux fruits en forme de chenilles, rouges et jaunes, et -qu’un grand cyprès noir surveillait, se tenait, adossée, la belle-fille -de Spyros, mais plus pâle encore que lorsque nous l’avions vue la -dernière fois: elle suivait le vieux d’un regard si sombre que ses yeux -paraissaient éteints; et elle remarqua sans doute qu’il y avait chez lui -quelque chose qui clochait, car elle rentra dans la maison et en sortit -bientôt avec un tison allumé, avec lequel elle se mit à courir après le -vieillard. L’impératrice s’arrêta pour la regarder qui rallumait le -cierge éteint. Puis le vieux continua son chemin, en souriant, et sa -tête blanche était nimbée d’une lueur. La jeune femme, cependant, revint -à pas lents et las, et sur son front s’étaient assemblées d’encore plus -épaisses ombres. - - * * * * * - -Villa Capo d’Istria. - -Erré, pendant des heures, le long de la grève, à travers un bois -d’orangers. La mer se couvrait d’écume et de soleil: elle hurlait à -tue-tête et sans reprendre haleine. Ainsi elle étouffait non seulement -tous les bruits, mais encore nos sentiments et nos pensées; son -incessant mugissement supprimait même le sentiment de l’existence -corporelle; l’on ne vivait plus qu’en lui. L’impératrice dit: - ---Ce grand bruissement de la mer est la vraie atmosphère vitale de notre -âme: alors, seulement, elle commence à chanter. - -A la villa Capo d’Istria,--le vieux domaine patrimonial du fameux comte -Capo d’Istria, qui fut le premier régent de la Grèce,--l’intendant avec -sa jeune fille sortirent de la vieille maison de campagne, de style -vénitien, tout effritée, pour venir à notre rencontre. Un magnolia -géant, couvert de calices fleuris, lilas pâle, qui embaumaient -violemment, ombrageait la cour. Deux cyprès faisaient la garde devant -une fenêtre dont les volets de bois, peints en vert, mais très délabrés, -étaient clos. Le jardin était inculte, plein des mélancolies confuses -des plantes qui poussent à tort et à travers dans la solitude après -avoir été habituées à ce que l’on prît soin d’elles. La maison, dans sa -plus grande partie inhabitée, la cour, pavée de cailloux en mosaïque, -sonore de silence et délicieusement parfumée, le jardin délaissé, de -tout cela s’épandait la plus indicible volupté de l’abandon. - -L’impératrice interrogea la jeune fille: - ---Habitez-vous ici depuis longtemps? C’est très beau chez vous. - -L’enfant répondit: - ---Certainement, madame, seulement l’on est par trop seul. - ---N’allez-vous pas en ville? - ---Je voudrais bien, mais le père n’y va pas souvent, et, quand il y va, -il a toujours beaucoup à faire. Les maîtres viennent une fois tous les -dix ans, et l’on reste tout le temps seul avec les arbres. N’étaient les -rossignols, il faudrait mourir d’isolement. - -L’impératrice dit: - ---Ah, les rossignols! Ils vous tiennent compagnie? - ---Si fait, madame! ils viennent le soir et chantent toute la nuit; il y -en a deux, l’un sur le cyprès et l’autre sur le magnolia. Ils chantent -si fort que l’on n’entend pas la mer. Au commencement, il n’y avait pas -moyen de fermer l’œil; maintenant, je ne pourrais pas m’endormir s’ils -ne chantaient pas! - -Mais l’impératrice dit avec, sur ses traits, une expression de -douloureux ravissement: - ---C’est dommage que les rossignols ne viennent pas aussi dans mon -jardin, à l’_Achilléion_. - -Alors les écailles tombèrent des yeux de la jeune fille; elle ouvrit la -bouche toute grande. - ---Vous êtes la Reine, murmura-t-elle d’une voix expirante! - -Et son père, qui se tenait tout près, écarquillait les yeux. L’enfant -s’échappa en courant, et, d’un oranger qui, bien que lourd de fruits -d’or, refleurissait déjà, elle coupa un rameau chargé d’oranges et de -fleurs. L’intendant nous apporta un couteau pour peler les oranges. -L’impératrice pela elle-même la sienne de ses doigts--une orange de -pourpre, dont le jus dégouttait comme du sang le long des blancs doigts, -à terre. - -Elle dit à la jeune fille: - ---Je n’ai encore jamais goûté d’oranges si douces, elles sont comme du -miel. J’enverrai ici pour qu’on m’en rapporte quelques-unes, si vous -voulez m’en donner. Je vous adresserai, en échange, quelque autre chose -que vous ne possédez pas. - -Je regardais l’impératrice savourer son orange, et je pensais à part -moi, comme cela souvent déjà m’était arrivé en la voyant manger: «Elle -ne se nourrit pas comme les autres humains. Ses gestes alors ont des -significations presque mystiques; ils paraîtraient peut-être peu motivés -à qui ne s’en fût pas aperçu. Quand elle porte le fruit à ses lèvres, -c’est comme si elle et le fruit allaient se dissoudre l’un en l’autre, -comme si leurs essences à tous deux allaient se combiner et se parfaire -mutuellement. Elle est comme un enfant qui se fond tout entier dans la -douceur; elle rappelle les papillons qui s’enivrent dans les calices des -fleurs. Surtout quand elle boit son lait, dont elle fait surveiller la -préparation et la conservation avec un cérémonial presque religieux, -elle renverse la tête en arrière, comme sous un rapt spirituel ou par -suite de l’intensité d’un attouchement psychique. - -L’impératrice fit un tour avec moi dans le jardin désolé; entre les -arbres la mer apparaissait, bande sombre de mystères infinis. Et elle -s’abandonnait toute entière à ces délicieuses tristesses végétales. - ---Tout ici est si merveilleux, disait-elle, que l’on souhaiterait, -vraiment, que le monde entier ne fût qu’en ruines. - -Je pensai à _L’amour sous les ruines_, de Burne-Jones. C’était la même -note psychique, mais plus sensitive encore, s’il en fut, et plus -douloureuse. En s’en allant, elle remit à la jeune fille un présent -vraiment impérial. Je dis: - ---Vous l’avez rendue heureuse, Majesté. - ---Tous les trésors du monde n’équivaudraient pas aux enchantements que -je lui dois. - -Nous sommes revenus le long de la mer ensoleillée. Un arome particulier -nous arrivait, continuellement, du bois qui suivait la mer: encens, -selon un encensoir invisible, qui voilait l’accomplissement de mystères -sacrés et les annonçait au loin par des buées balsamiques. - -Je lui parlai du comte Capo d’Istria et de son triste sort. Elle dit: - ---Voilà longtemps que j’ai une grande sympathie pour cet homme, à qui la -vie a fait si mal[K]; elle s’est encore augmentée depuis que j’ai vu sa -villa. Je crois que c’est une parcelle de sublime vérité que nous y -avons reconnue. Il est une chose que je ne puis pardonner aux hommes, -c’est que, bien qu’ils se trouvent dans le mensonge, ils jugent cette -situation naturelle et soient complètement satisfaits d’eux-mêmes. - - * * * * * - -Aujourd’hui, nous avons surpris dans le bois d’oliviers des jeunes -filles dansant: elles se tenaient par la main--l’une derrière -l’autre--et serpentaient, comme en des pas rituels, lentement en avant -et en arrière, balançant, en même temps, très légèrement, à droite et à -gauche, le haut de leur corps sur les hanches. Une belle enfant aux -tresses noires conduisait la danse, et tirait après elle toute la chaîne -à un mouchoir de soie rouge. Les madras des jeunes filles étaient -dénoués et flottaient en l’air, leurs chevelures en couronne ardaient de -rubans rouges, et leurs seins à chaque brusque mouvement tremblotaient. -Celle qui menait la danse chantait, et les autres, toutes ensemble, -répétaient chaque strophe de la chanson: - - _J’ai perdu un mouchoir rouge,_ - _Je le portais sur mon sein--_ - _J’ai perdu un mouchoir rouge..._ - _(Ah! que j’ai froid au cœur!...)_ - - _Je l’ai cherché sous le pommier_ - _Où longuement tu m’embrassas--_ - _Je l’ai cherché sous le pommier..._ - _(Ah! vraiment n’était-ce qu’un rêve?...)_ - - _Je m’encours vers la triste mer,_ - _Où j’ai tant--et tant pleuré--_ - _Je m’encours vers la triste mer..._ - _(Ah! pourquoi donc ai-je si mal?...)_ - - _Tu peux garder le mouchoir rouge._ - _Mais rends-moi mon pauvre cœur--_ - _Tu peux garder le mouchoir rouge..._ - -Nous fûmes longtemps à contempler ce spectacle charmant, et sur le -visage de l’impératrice je vis, pour la première fois, rayonner le -ravissement d’une profonde et intime joie, et elle dit: - ---Nous dansions de la même façon, mes sœurs et moi, à Possenhofen, bien -que nous ne fussions pas des Grecques. - - * * * * * - -Les abeilles bourdonnaient autour des haies de ronciers fleuris... Où -que nous arrivions, je sens son antérieure présence flotter partout. -ELLE s’est répandue sur tous les chemins où nous avons cheminé, sur -chaque grève le long de laquelle nous avons été silencieux, sur toutes -les prairies que nous avons foulées, en retenant notre haleine, pour ne -point effaroucher leur lente solitude, en toutes les brises qui -viennent de la mer et glissent au-dessus des forêts pour s’imprégner de -leurs parfums, et vont expirer sur d’autres mers... Nous nous trouvâmes -devant une haie qui barrait le chemin creux; il fallait la sauter. Je -voulus l’y aider, mais elle refusa mon appui; alors, je voulus lui -tendre une branche d’arbre, dont elle pût s’aider, elle-même, car je -n’avais pas de canne avec moi, mais elle dit: - ---Ce n’est pas nécessaire. Vous allez voir que j’aurais pu faire une -acrobate aussi. - -Et elle sauta par-dessus la haie. Les mouvements délicats et élégants -que son corps alors exécuta furent vraiment surprenants: on eût dit des -gestes de la _beauté_ s’élevant au-dessus de soi-même: ainsi les vagues -se regonflent sur la grève et s’épanouissent en écume, se dépassant -elles-mêmes. - - * * * * * - -Il faut qu’ELLE boive à chaque source qu’elle rencontre sur son chemin. - ---C’est toujours une nouvelle saveur, me dit-elle, et elle boit, de -préférence, dans le creux de sa main, bien qu’elle ait toujours sur elle -un gobelet d’or. - -Elle veut puiser au sein même de la nature ces éléments dont elle a -besoin pour soutenir ses forces corporelles et, à vrai dire, moins pour -le soutien de ses forces corporelles que pour le maintien de ses -liaisons avec le grand tout maternel. En cela elle ne peut souffrir -aucune barrière, et voit des ennemis en tous ceux qui veulent -s’interposer à de pareils mystères. - - * * * * * - -Comme nous gravissions aujourd’hui le monticule d’_Aja Kyriaki_, sur le -faîte duquel s’esseule la petite chapelle entourée de cyprès (qui, -apparemment, ont grimpé là-haut pour envelopper sa solitude près du -ciel, de leurs soupirs), l’impératrice dit: - ---Lorsque j’étais pour la première fois, à Corfou, j’ai souvent visité -la villa de Baila: elle était délicieuse, parce qu’elle était toute -abandonnée au milieu de ses grands arbres; et elle m’a tellement attirée -que j’ai fait d’elle l’_Achilléion_. Mais j’en ai détruit l’antique -mélancolie. Maintenant, à vrai dire, je le regrette. Nos rêves sont -toujours plus beaux, quand nous ne les réalisons pas. C’est aussi à -cause du voisinage de l’_Aja Kyriaki_ que j’ai si fort désiré d’habiter -ici. Et je veux que l’on m’y ensevelisse, si jamais je dois me noyer -dans la mer. Mes sœurs aussi croient qu’elles mourront de cette manière. -Là-haut il n’y aura que les étoiles au-dessus de moi, et les cyprès -auront assez de soupirs pour moi, plus que n’en sauraient avoir les -hommes: je trouverai une plus sûre éternité dans ces lamentations des -cyprès que dans la mémoire de mes sujets. Chez les cyprès, l’état de -tristesse et les plaintes sont une fonction vitale, comme, chez les -hommes, les méchants propos et les calomnies. - -Puis, ses regards rassérénés, elle ajouta: - ---La première fois, je suis montée ici toute seule. Ma dame d’honneur -était une jeune et très belle dame et je ne voulais pas la fatiguer. -Elle avait aussi grand’peur du soleil, pour son teint. - ---Votre Majesté était, déjà alors, intrépide, dis-je. - ---Plus qu’aujourd’hui! Et pourquoi aurais-je eu peur? Où il n’y avait -personne! Et ceux que l’on pourrait y rencontrer sont tous des gens si -civils, si pleins de culture. J’ai remarqué, plus tard, que le -gouverneur anglais m’avait fait suivre par quelques gendarmes, mais tout -de suite je les ai renvoyés. Je marche toujours à la recherche de ma -Destinée; je sais que rien ne peut m’empêcher de la rencontrer, le jour -où je dois la rencontrer. Tous les hommes doivent, à un certain moment, -se mettre en route à la rencontre de leur Destinée. Le Destin, pendant -longtemps, tient ses yeux fermés mais, un jour, il nous aperçoit tout de -même. Les pas que l’on devrait s’abstenir de faire pour ne pas tomber -sur lui, ces pas-là, justement, se font fatalement. Et moi, je fais ces -pas de tout temps. - -Au bout de quelques secondes, elle dit encore: - ---Qu’arriverait-il, si un jour je me noyais? Les gens diraient: -«Qu’avait-elle besoin d’aller en mer, en plein hiver, elle, une -impératrice, au lieu de rester tranquille, à Vienne, dans sa Burg?» -Pourtant, cela m’arrivera-t-il de façon encore plus surprenante, -peut-être, même pour une impératrice. Le destin parfois, soufflette les -certitudes et l’infatuation des hommes. Il est souvent comme le Cyclope -qui voulait dévorer Ulysse avec des honneurs tout particuliers--qui de -ce repas aurait volontiers fait un poème. Une fin semblable me -dédommagerait de beaucoup de choses. - - * * * * * - -Découvert aujourd’hui une nouvelle prairie: de tous côtés, des oliviers -s’étaient avancés jusqu’au bord de la clairière; et ils se tenaient en -cercle, et ils retenaient leur haleine, comme s’ils voulaient écouter -les fleurs qui s’étaient rassemblées au dedans de l’enclos de cette -édénienne prairie pour y donner le muet et enivrant spectacle de leur -éphémère existence. Il y avait là d’innombrables tulipes d’iris, à peine -élevant la tête au-dessus du sol, lilas pâle aux rayures dorées, comme -si l’aurore les eût touchées de ses doigts, et de tout petits œillets -qu’on eût dit sortis d’un jardin de poupée, blancs et roses, avec des -allures de grands œillets des jardins, mais plus délicieusement embaumés -que ceux-ci, et des crocus en soie jaune safran, et des anémones aux -lèvres trop rouges et au cœur sombre, des sveltes touffes d’asphodèles, -épanouies en luxuriantes fleurs rosées, assiégées de bourdons bruyants, -puis des fenouils et de grasses dents-de-lion d’un jaune excessif, riant -de toute leur face, et encore des iris et des lis sauvages, mais d’une -espèce jamais aperçue, altiers et magnifiques sur des tiges raides, avec -des pétales qui tristement s’affaissaient et étaient d’un ténébreux -violet, comme la nuit naissante; et encore des tulipes, avec des taches -rouge de sang sur leurs joues pâlottes; et puis une joyeuse bande -enfantine de pâquerettes, qui regardaient vers le ciel en un infini -étonnement, et ne pouvaient se séparer les unes des autres, et -s’étendaient en exquises nappes blanches, et faisaient des rondes, et se -cachaient dans les fossés; et de tranquilles troupeaux de camomilles, -paissant moutonnièrement dans l’herbe: et partout, sur de hautes tiges -mollement infléchies, des pelotes rondes de laine soyeuse, dont, de -temps en temps, des filets partaient en voyage et, lentement, sur toute -la prairie planaient. Tout cela enchevêtré, perdu dans un monde -d’herbages délicats... Quand, par hasard, un soupir errant de la brise -pénétrait dans cette baie de tendres rêveries florales et de -paradisiaques mélancolies, un frisson d’indicible solitude courait sur -toutes ces tiges légères et sur toutes ces vivantes corolles échevelées, -et alors, comme enivrées, les fleurs commençaient à branler leurs têtes, -et à danser, en se faisant vis-à-vis de loin, et si passionnément que -plus d’une en perdait, (ô la tendre effeuillaison!) ses plus beaux -pétales. Alors, les bourdons, troublés dans leurs jouissances, -s’envolaient, et venaient voltiger, avec des accents de contrebasse, -autour des fleurs dansantes. Quelques-uns pourtant restaient accrochés -aux calices des fleurs, et se balançaient avec elles, s’oubliant en un -trop long baiser, tandis qu’un rire secret courait à travers les -oliviers. - ---Chaque jour une nouvelle prairie, plus belle que les prairies -contemplées jusqu’ici! dit l’impératrice; c’est un émerveillement -inexprimable, quelque chose, comme un vertige de solitude et de -silence, que je remporte, chaque fois, de ces prés fleuris, dans mes -ténèbres et dans l’habituelle clameur de la vie. - -C’est ainsi qu’elle surprend les secrets de la nature, et qu’elle les -révèle, inconsciemment, par elle-même. - -Au retour, j’attirai, encore, l’attention de l’impératrice sur les -petits œillets sauvages que nous rencontrions en foule, et qui, toujours -jouaient les grands œillets des jardins, et aussi sur les bourdons qui -s’accrochaient insatiablement aux tendres calices des fleurs ou se -poursuivaient, jalousement. Je pensais l’égayer ainsi, mais elle dit: - ---Quand on applique nos rapports humains aux bourdons ou aux fleurs, qui -sont choses exquises et éternelles, on voit combien notre humanité est -ridicule. Et dire que nos _humanités_ se perfectionnent de plus en plus! - - * * * * * - -Je ne sais pourquoi, aujourd’hui, à l’ombre des oliviers, j’ai senti la -présence réelle de SA tristesse, comme si je la voyais, matériellement, -glisser à côté de sa figure délicate, si douloureusement cambrée. Elle -me parut marcher, comme Alceste, au-devant de la mort; et elle se -hâtait, se hâtait, comme si avec Alceste, elle eût chanté. - - _Soleil et splendeur du jour,_ - _Et ronde céleste des nues qui passent._ - - * * * * * - - _Je vois la barque à rames, sur le lac je la vois. - Et le passeur des morts, - La main sur sa perche, - Charon, m’appelle: - «Qu’attends-tu? Hâte-toi! car tu nous attardes!» - Voilà de quels mots il me presse..._ - -Quand nous sortîmes de la forêt, je tournai mes regards vers le -couchant. Là, d’étonnants nuages blancs, comme divinisés, s’étaient -amoureusement abattus sur la poitrine assoupie d’une montagne, et le -soir les enveloppait de sa rose défaillance passionnée. Mais sur la -lande bleue du ciel, de tendres petits nuages passaient, moutons aux -toisons dorées, comme Alceste les avait vus. Derrière, tristement la -lune blanche cheminait, pâle bergère, les yeux attachés sur le soleil. -Cependant le soleil de la vie s’était déjà abîmé dans la mer, et, seul, -le voile pourpre de ses cheveux derrière lui, encore, ondoyait. - - * * * * * - -Nous nous sommes promenés, ce soir, un assez long temps sur la grève. La -mer était esseulée, sans une voile; elle ne bruissait même pas. Les -montagnes étaient invisibles, car de légères vapeurs les avaient -voilées. Le soleil avait déjà disparu, et l’on devinait plus qu’on ne la -voyait sa magnifique agonie, derrière le purpural rideau de ténèbres. Je -sens toujours un rapport intime entre ELLE et le soleil mourant; quand -les derniers rayons s’attardent aux faîtes des cyprès, je me sens comme -forcé de lever les yeux vers elle.--L’impératrice ensuite me dit: - ---Il est déjà tard, ce sera bientôt l’heure de votre dîner. Je puis -rester seule et sans manger. - ---Merci, Majesté, je n’ai pas faim non plus. - ---Oui, dit-elle, la solitude est une suffisante nourriture. - - * * * * * - -Nous étions sur la terrasse, à l’heure magique, dans la mélancolie -éclose après les sublimités du soleil couché. - ---Voyez, dit l’impératrice, en me montrant du doigt les montagnes -albanaises, cette sombre file de montagnes, c’est la vie qui s’en va -dans le lointain sans jamais se lasser. - - * * * * * - -Nous parlions, aujourd’hui, des _Nibelungen_, de Richard Wagner. - ---Je tiens Wagner pour un rédempteur, dit l’impératrice. Il n’est pas -autre chose que l’incarnation musicale d’une connaissance de nos secrets -intérieurs, venue, inconsciemment, en nous, à maturité. Le mot -_Tondichter_ (_Poète de sons_) n’exprime, à mon avis, que la forme -extérieure et sensible de sa révélation, mais non ce qu’il était -lui-même. Il était justement, et uniquement, les mystères mêmes de notre -existence qui sont devenus science libératrice. - -Puis elle dit, (peut-être, sans s’en rendre compte et sans le vouloir, -transformant harmonieusement en sons fluides les mouvements de sa -pensée): - ---Nous devons accueillir en nous la musique de toute chose et la fondre -en nous en une unité. Nous devons nous pencher sur le cœur de la terre, -et prêter l’oreille à ses battements. Là, confluent, comme en une conque -mystique, les grandes harmonies: tous les rayons de soleil qui jamais ne -s’éteignent, et les rêves qui ne sont pas encore nés, et les joies des -fleurs, et les mélancolies des automnes, les langueurs des rivières vers -le lointain, et les silences des nuées. Nous devons, ajouta-t-elle, -retourner là d’où nous sommes venus, au primordial bruissement du Rhin, -d’où naquit le chant du _Rheingold_. De cette manière, vainqueurs, nous -remporterons la victoire sur nous-mêmes. Ce que nous ne pouvons parfaire -qu’avec l’aide de la mort, nous devrions l’accomplir seuls et encore -vivants. - -Ainsi elle créait elle-même, devant mes yeux, par les fugitifs gestes -délicats et si magnifiques de son âme, l’image idéale et véritable de -son être. - -Toujours je la vois devant moi, cherchant à mettre le chant de sa vie -intérieure en unisson avec la grande mélopée du monde, qui résonne en un -intérieur silence éternel; je la vois prêter l’oreille aux vagues et aux -vents, qui se taisent, sonores, aux constellations qui chantent -silencieuses, aux douces fleurs qui exhalent leurs âmes en harmonies. Et -quand sur la grève tragique et sans âge, elle voit les flots s’épanouir -en toujours nouvelles blanches floraisons, les fleurs frissonner en -vagues sur les collines assoupies, la clarté des étoiles et le souffle -des vents autour de sa tête mollement fluctuer, alors aussi, de l’onde -de sa tristesse, elle puise de virginales corolles inconnues, et s’en -couronne comme Ophélie. - -Elle a découvert la clef de la vie en sa nostalgie, et maintenant elle -vit parallèlement avec l’univers dont son âme enclôt les secrets et les -forces. Elle est la nature même dans la nature; elle est le sens de la -nature et ses lois. Les fleurs n’ont rien à demander, parce qu’elles ne -savent rien. Il en est de même d’elle, parce qu’elle sait tout. Tout ce -qui jamais exista, qui jamais fut inventé et su, se brise, retombe au -néant devant l’éternité de ses vérités et la force de ses certitudes. -Elle a subjugué la matière par son intérieur rayonnement. Elle a rompu -les chaînes de son âme, en s’écartant du parc à bétail des _humanités_, -en refusant de faire partie du troupeau social. Elle a dissous son -extérieure et saisissable forme en pures lignes de beauté, en se pliant -aux contours des montagnes, en s’offrant à la mer, en s’abîmant dans le -repos de la lande. Mais ses rêves, mais ses vœux et ses certitudes, elle -leur a fait promouvoir les mondes de son âme, comme sous une impulsion -cosmique,--et elle est devenue ainsi l’_éternelle errante_, sur des -sentiers qui enclosent tout passé, tout présent et tout avenir. Elle est -l’âme des _hommes futurs_ qui, par leur compréhension désolée de -l’univers, reviendront à la _vie-enfant_ des végétations. - -Je me vois parfois obligé de me contenir pour ne pas éclater en -jubilations, tant je me sens enrichi par la contemplation de sa Psyché. - -Elle m’a appris à discerner en moi l’image de moi-même et à écouter la -musique de mes pensées. Elle m’a donné son humilité et tous ses dédains. - -J’ai découvert avec ses yeux la beauté qui gît, cachée, dans la vie. -Elle m’a montré les secrets qui gisent dans les montagnes ou dans les -vagues, elle m’a fait comprendre les intimes liaisons entre les hommes -et les roses qui s’effeuillent. Elle a ouvert l’infini de l’Océan à mon -âme, elle a prêté à mes rêves le bleu du ciel, elle a instillé dans mes -paroles les chansons des pins. C’est à elle que je dois d’être ce que je -suis,--et tout ce que jamais j’ai imaginé ou œuvré n’a valu que pour -elle, n’a que vers elle reflué, comme vers la source primitive. C’est -assez de bonheur d’avoir vécu pour acquérir ce que pour moi elle fut. - - * * * * * - -C’est demain que je pars pour aller retrouver mes parents. La date avait -été fixée, du jour où ELLE m’avait appelé près d’elle. - -Naturellement, mon arrivée, ma présence, mon départ ne sont pour elle -qu’un épisode: «Le changement fait le charme de la vie!» Le beau pin de -Miramare ne s’inquiétait pas non plus des moineaux qui se querellaient à -son faîte. Mais pour moi, cet _épisode_ est devenu la vie même. Et... je -ne sais ce que sera la suite de cela. - - * * * * * - -Pour la dernière fois, comme en rêve, j’ai cueilli, à ses côtés, des -crocus et des anémones, en une de ces prairies qu’ELLE m’a rendues si -chimériques. - ---Regardez ce paysage, me dit-elle, de toute la force de vos prunelles, -car, peut-être, jamais ne le reverrez-vous ainsi. - -Et j’ai bu le printemps et m’en suis enivré jusqu’à une triste frénésie, -comme s’il devait être le dernier, ou comme si les futurs printemps de -ma vie ne devaient fleurir qu’en le souvenir de celui-là... - - * * * * * - -J’ai pris congé d’ELLE dans le péristyle. Il était dix heures du soir. -Par exception, elle m’avait fait appeler, encore une fois, à cette heure -tardive, pour que je prisse congé, car le bateau de Patras partait, le -lendemain matin, de très bonne heure, de sorte que je n’aurais pu la -revoir. Mon âme était lourde comme une nuée. Et une nuée de mélancolie -se leva en moi et m’enveloppa tout entier, quand je vis sa chère et -auguste forme noire glisser, à la lumière bleuâtre des ampoules à -tritons, entre les blanches colonnes du péristyle, telle que jamais plus -je ne devais la voir. Je ne prononçai pas un mot, pour ne pas -effaroucher quelque chose en moi, et pour prolonger le plaisir que je -prenais à l’amertume de ma propre douleur. Mais ELLE, elle parla plus -que d’habitude, d’une voix qu’il me sembla n’avoir jamais entendue si -suave et si dolente. Je ne sais ce qu’elle me dit; je sais seulement que -mes larmes tombèrent sur sa liliale main, quand elle me la tendit à -baiser. Elle me glissa dans la main un écrin de velours rouge, en -murmurant: - ---Soyez béni et heureux. - -J’entendis clairement ces mots, mais je ne les compris que plus tard, -après que je me fus éloigné. Dans le grondement de mon sang, qui -couvrait le bruit de mes pas, je descendis les degrés de marbre de -l’_escalier des dieux_, et me rendis dans ma chambre. Là, je sentis -l’écrin dans ma main, sinon je n’aurais cru à la réalité de cette heure; -je l’ouvris: une épingle d’or, un E grec, serti de brillants et surmonté -de la couronne impériale, s’y trouvait. Les pierres à la clarté de la -lumière électrique projetaient de rouges larmes. Je me souvins alors -que SES yeux m’avaient regardé longuement et comme voilés, lorsque je -m’étais incliné pour la dernière fois sur la première marche de -l’escalier, sans savoir ce que je faisais. Puis je sortis--il devait -être minuit--de ma chambre et du château, sur la route: je me mis, par -ce lugubre minuit, à gravir la hauteur escarpée d’en face. Le paysage me -sembla inconnu et brouillé; j’entendais mes pas comme de loin, et ce -m’était comme si ma tristesse se trouvait hors de moi et marchait à mes -côtés, telle une ombre... - -Je me réveillai dans la nuit, avant que l’aube n’eût versé sa pâleur sur -mes vitres, et j’aperçus, près de mon oreiller, la bougie allumée, que -j’avais oubliée d’éteindre: elle attendait,--elle semblait avoir attendu -toute la nuit que je m’éveillasse, comme si elle eût symbolisé mon -chagrin en éveil, qui avait continué à se consumer tout seul pendant mon -sommeil. Et mon cœur se déchira en une indicible désolation... - - * * * * * - -Et puis, mon vaisseau passa devant la rive de Benizze. Là-haut, sur le -sommet de la colline, se tenait le blanc château dans les arbres, comme -n’importe quel édifice étranger, fermant sa vie au dehors. Et les -petites lames, qui, sans cesse, revenaient se jeter sur la grève, -étaient tellement pressées, qu’elles ne se retournèrent point vers -moi... - - - ΤΕΛΟΣ - - - _ACHEVÉ D’IMPRIMER_ - le vingt-trois juin mil neuf cent - PAR - BUSSIÈRE - A SAINT-AMAND (CHER) - pour le - MERCVRE - DE - FRANCE - - - -NOTES: - -[A] - - Trop fragmentaires sont le monde et la vie. - J’irai trouver le professeur allemand, - Celui-là s’entend à harmoniser la vie, - Et il en fait un très intelligible système; - Avec ses bonnets de nuit et les pans de sa robe de chambre, - Il bouche tous les trous de l’édifice du monde. - - -[B] Brûlée vive, on le sait, en 1898, dans l’incendie du Bazar de la -Charité. - -[C] - - La belle dame - Dit en pleurant: - Qu’elles sont immobiles - Les étoiles au ciel! - Ce souffle qui halette - Du soleil las, - Comme il m’endort! - Et la lune, maculée, - Tel un miroir - Usé et vieux, - Face angoissée, - Que me veut-elle? - - * * * - - Que les épaules soient franches, - Et les bras blancs. - - * * * - - Quelle chose au monde - En puis-je plus faire! - - -[D] _Poisson frit_, terme par lequel on désigne en allemand les -jeunes filles dans l’âge ingrat, et dont le trait caractéristique, en -Allemagne, est la précocité jointe à une affectation de naïveté et une -exaltation sentimentale et idéaliste, plutôt ridicules. - -[E] - - Soyez content, mon petit seigneur! - Ça, c’est un vieux tour: - Là, par devant, il disparaît, - Mais il revient par derrière. - - -[F] - - O mer! - Mère de la beauté, de celle qui de l’écume surgit! - Déjà, flairant les cadavres, volette - La spectrale blanche mouette, - Et son bec sur le mât elle aiguise. - - -[G] - - Loin sur les roches écossaises - Se tient une femme belle et malade, - Délicatement transparente et blanche comme le marbre... - Et le vent éparpille ses longues boucles - Et traîne son sinistre chant - Par-dessus la mer déserte et orageuse. - - -[H] - - C’est chose dure de dire quelle était - Cette forêt sauvage âpre et forte, - Car la pensée en renouvelle la crainte. - - -[I] - - Hé, Siegfried a tué le nain méchant... - Gai dans ma peine je chante l’amour, - En ma douleur, de délices je tisse mon chant, - Ceux qui désirent, seuls, en connaissent le sens... - - -[J] _Sa Grâce_: c’est la Très sainte Vierge. - -[K] On sait que Capo d’Istria est tombé victime d’un attentat. - - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ÉLISABETH DE BAVIÈRE, -IMPÉRATRICE D'AUTRICHE *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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Mais qui sommes-nous pour toucher à ce magnifique poème où -l’imagination du plus pauvre lecteur amassera d’elle-même un abondant et -magnifique commentaire? La divine Antigone de Sophocle dit à sa sœur -Ismène: «Depuis longtemps je suis morte à la vie, je ne peux plus servir -que les morts.» C’est une insensée, pense Créon. «Prince, lui répond -Ismène, jamais la raison que la nature nous a donnée ne résiste à -l’excès du malheur.» On aime à trouver dans la langue que préférait -l’impératrice Elisabeth les mots qui peuvent le moins offenser sa plaie -vive.</p> - -<p>Du point de vue où nous nous plaçons, nous devons bénir ses souffrances. -La jeune impératrice Elisabeth d’Autriche émerveillait ses peuples et la -haute société européenne, mais quel que fût le romanesque de sa première -beauté, on préférera celle que lui firent les meurtrissures de la vie. -L’Impératrice Eugénie la copiait. Qui donc<span class="pagenum"><a id="page_9">{9}</a></span> pourrait nier ce que des -pleurs de sang sur leurs visages et les stigmates de la vie ajoutèrent à -des charmes de déesse?</p> - -<p>Au seul prononcer de ce nom, l’impératrice Elisabeth, le lecteur -imaginatif—et celui-là seul poursuivra cette lecture—voit de ses -propres yeux un confus amas d’horreurs autour d’un trône chancelant! Sa -sœur, la duchesse Sophie d’Alençon, brûlée vive au Bazar de la Charité; -une autre sœur, qui perd héroïquement un royaume; son beau-frère, -l’empereur Maximilien Iᵉʳ, fusillé, le 19 juin 1867, à Queretaro; sa -belle-sœur, l’impératrice Charlotte, folle de douleur; son cousin -préféré, le roi Louis II de Bavière, noyé, le 13 juin 1886, dans le lac -de Starnberg; son beau-frère, le comte Louis de Trani, suicidé à Zurich; -l’archiduc Jean de Toscane renonçant à ses dignités et se perdant en -mer; l’archiduc Guillaume tué par son cheval; sa nièce, l’archiduchesse -Mathilde, brûlée vive; l’archiduc Ladislas, fils de l’archiduc Joseph, -tué à la chasse; son propre fils enfin, le prince héritier Rodolphe, -suicidé ou assassiné, le<span class="pagenum"><a id="page_10">{10}</a></span> 30 janvier 1889, au château de Meyerling. -Ainsi, chez cette descendante des Wittelsbach, les circonstances -extérieures aident les inclinations naturelles. Et la mort vient donner -un suprême prestige à cette âme que les coups acharnés du destin avaient -travaillée comme une matière rare.</p> - -<p>Le docteur Christomanos ne nous fait pas l’histoire des souffrances de -l’impératrice Elisabeth. Sans doute, il serait intéressant d’étudier ces -cruelles étapes de sa beauté et cette lente altération qui la menait, -vivante, dans les solitudes et qui, morte, la sort de la foule vulgaire -des ombres. On aimerait une biographie-psychologie pareille à celle que -Jacques Bainville vient de consacrer à Louis II de Bavière. Mais nous -prendrons l’Impératrice telle qu’on la trouve dans ce «Journal», sur -cette table d’anatomie.</p> - -<p>Il faut d’abord que l’on sache de qui nous tenons ces précieuses -révélations. Regardons ce que vaut l’instrument par lequel nous allons -voir, M. le docteur Christomanos.</p> - -<p>Il était un petit étudiant d’Athènes qui tra<span class="pagenum"><a id="page_11">{11}</a></span>vaillait tout le jour et -fort avant le soir, dans une maison triste et décente d’un faubourg de -Vienne. Seulement, quand il cherchait des citations latines pour sa -thèse sur «les Institutions byzantines dans le droit franc», parfois il -rêvait et soupirait. Au soir tombant, un merle venait se poser sur le -toit d’en face et chantait, chantait, jusqu’à ce que l’obscurité effaçât -sa petite forme et sa petite voix. Or, voici que l’Impératrice eut le -caprice d’apprendre le grec et voulut un jeune Hellène qui la suivit -dans ses promenades. On lui désigna l’étudiant. Elle le fit chercher par -une voiture de la cour.</p> - -<p>Vous connaîtrez ce qu’il y a de défauts et de qualités dans celui qui va -être notre guide rien qu’à lire cette première page, charmante d’amour -pour la beauté, et dans laquelle nous reconnaissons un frère très -lointain, tout imprégné d’orientalisme, de notre Julien Sorel:</p> - -<p>«Un valet de pied, vêtu de noir, me reçut à l’entrée du parc, et me -signifia que Sa Majesté m’invitait à l’attendre dans le jardin. Il me -conduisit à un endroit du parc, près du château, et m’y laissa<span class="pagenum"><a id="page_12">{12}</a></span> seul, -après s’être profondément incliné devant moi. Subitement transporté de -l’atmosphère grise et du banal tous les jours de la ville dans cet -impérial jardin fermé où ne pénétraient pas les simples mortels, secoué -par l’attente d’un événement décisif, je me trouvais jeté pour ainsi -dire hors des bornes de ma conscience. C’était comme si j’éprouvais tout -cela en une autre personne qui pourtant était bien moi. J’avais le -sentiment de rêver un beau rêve, et je craignais qu’il ne s’évanouît -trop tôt; d’autre part, le désir impatient de ce qui allait venir me -torturait, comme si je ne pouvais pas attendre le réveil.</p> - -<p>«Je ne connaissais l’impératrice que par ses portraits qui la -représentaient presque toujours le diadème au front. J’étais plein d’un -indicible émoi. Autour d’un buisson tremblant de mimosa aux innombrables -fleurs d’or, des essaims d’abeilles bourdonnaient. De toutes ces petites -boules en floraison, rayonnait, avec leur doux parfum enivrant, un -sourire d’or. Certes, elles ne savaient pas qu’elles étaient là pour moi -autant que pour les abeilles, pour que<span class="pagenum"><a id="page_13">{13}</a></span> leur regard, pour que leur -souffle embaumé me rendissent cette heure inoubliable, autant que pour -donner leur miel aux abeilles. Comme les abeilles, mon sang bourdonnait -à mes tempes, et je me disais: «Voilà un monde qui vit sans nous, qui ne -semble pas nous connaître, et qui, cependant, d’une distance infinie, -tend vers nous.</p> - -<p>«Je ressens encore la poésie de cette heure d’attente qui m’emportait -loin de moi-même vers un infini lointain, qui me précipitait dans un -abîme! Si bien que, lorsque je revins à moi, j’étais la proie d’une -sensation étrange, comme si du fond crépusculaire et verdâtre des mers, -une vague puissante m’eût jeté sur une terre étrangère et inconnue du -pays de la vie. Et tandis que j’attendais là, mon cœur s’emplissait de -plus en plus de la certitude que j’étais sur le point de voir apparaître -ce que ma vie aurait de plus précieux.</p> - -<p>«Soudain, elle fut devant moi, sans que je l’eusse entendue venir, -svelte et noire.</p> - -<p>«Dès avant que son ombre m’eût atteint pour me tirer en sursaut du rêve -où je m’abîmais, je<span class="pagenum"><a id="page_14">{14}</a></span> sentis son approche, et cette sensation surgit -juste avec sa venue, et cependant me sembla être née en moi depuis bien -longtemps, comme si j’avais vécu avec elle des heures et des années. -Elle était devant moi, un peu penchée en avant; sa tête se détachait sur -le fond d’une ombrelle blanche que traversaient les rayons du soleil, et -qui mettait une sorte de nimbe léger autour de son front. De la main -gauche, elle tenait un éventail noir légèrement incliné vers sa joue. -Ses yeux d’or clair me fixaient, parcourant les traits de ma figure, et -comme animés du désir d’y découvrir quelque chose. Ont-ils trouvé ce -qu’ils cherchaient? Est-ce plus tard seulement qu’ils me sourirent, ou -bien ont-ils eu pour moi, dès le premier jour, ces rayons souriants?</p> - -<p>«En cet instant, je n’avais pas le temps de réfléchir à cela, et les -sentiments que je distingue aujourd’hui si clairement n’existaient alors -qu’en germe, inconsciemment et momentanément réunis en moi. Je ne sus -tout de suite qu’une chose: c’était Elle. Et j’eus aussi une grande -surprise: comme elle ressemblait peu à tous les portraits que<span class="pagenum"><a id="page_15">{15}</a></span> je -connaissais d’elle! C’était un être tout autre, et pourtant c’était -l’impératrice: j’étais devant une des apparitions les plus idéales et -les plus tragiques de l’humanité. Ce que je lui dis alors? J’ai honte de -le rappeler à mon imagination. Je balbutiais quelques phrases -embrouillées sur ma joie et le grand honneur... Mais elle me tira de mon -grand embarras en disant, les yeux rayonnants d’une grâce infinie: -«Quand les Hellènes parlent leur langue, c’est comme une musique.»</p> - -<p>Que parlai-je de Julien Sorel. Cet étudiant hellène, c’est un jeune -frère de la jeune Esther quand elle s’évanouit devant Assuérus. On croit -entendre, plus délicat et plus approprié à ce professeur de grec le vers -racinien:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Esther, que craignez-vous? suis-je pas votre frère?<br></span> -</div></div> -</div> - -<p>A la suite de ce guide d’une folle sensibilité unie au goût des plus -rares fantaisies esthétiques, pénétrons un instant dans l’intimité -d’Elisabeth d’Autriche. Lisons ensemble le récit que nous donne M. -Christomanos de son premier séjour à la Hofburg:<span class="pagenum"><a id="page_16">{16}</a></span></p> - -<p>«Mon appartement se trouve dans l’aile léopoldine. On arrive du -Franzensplatz, à côté du corps de garde, par un étroit escalier en -colimaçon, jour et nuit éclairé au gaz,—«l’escalier des confiseurs»,—à -un long corridor tapissé de nattes,—«le passage des demoiselles». Une -suite de portes avec des noms de dames d’honneur sur des cartons blancs. -Tout au bout, des gardes de la Burg qui vont et viennent lentement avec -des cliquetis de sabres. A ma surprise, je lis sur une de ces portes mon -nom. C’est l’étiquette de mon existence à venir dans l’armoire à tiroirs -de la cour. Ma chambre est vaste, mais basse de plafond. Un parquet poli -comme un miroir, sur lequel le feu du poële fait glisser de rouges feux -follets. Teintures et meubles à rayures grises et blanches. Une grande -double fenêtre donne sur la place extérieure du château et sur le -Volksgarten que maintenant un crépuscule gris enveloppe. Un paravent de -soie rouge devant le lit que recouvre aussi une lourde soie,—tout, du -reste, d’une distinction très simple.</p> - -<p>«Le même soir, l’impératrice me reçut. Un do<span class="pagenum"><a id="page_17">{17}</a></span>mestique de service privé -vint m’avertir que Sa Majesté avait appris mon arrivée et me priait de -me rendre près d’elle. Je me hâtai vers elle, à pas muets sur les -nattes, tout le long du couloir, parmi des laquais et des femmes de -chambre qui chuchotaient, puis, après un coude, par un corridor plus -large, qui traverse l’aile de l’impératrice Amélie. C’est la partie du -château qui regarde le Franzensplatz du gros œil de son horloge, -étincelant le soir; elle est habitée exclusivement par l’Impératrice et -sa suite. Par une porte secrète, j’arrivai au grand escalier d’honneur, -puis, un étage plus bas, sur un palier, où un garde de la Burg en grand -uniforme était planté immobile devant une portière de velours; derrière -cette portière, un vestibule de style empire, avec ce luxe froid et nu -des antichambres princières où l’on gèle si atrocement quand on n’est -pas un laquais. Plusieurs huissiers à bas blancs, culottes vert amande, -s’inclinèrent devant moi jusques à terre, les portes s’ouvrirent comme -d’elles-mêmes, et je me trouvai à l’improviste dans une seconde pièce -qui était encore plus somptueuse, mais dont<span class="pagenum"><a id="page_18">{18}</a></span> l’accueil me fut moins -fermé et moins hautain. Là, un huissier en frac noir vint à ma -rencontre. Et, à ce moment, je m’aperçus que j’avais pris -instinctivement une nouvelle allure, et que je la soutenais avec une -grande virtuosité; ici, il s’agit de marcher sans s’arrêter et sans -hâte, en glissant sur le parquet plutôt qu’en le foulant, sans butter -aux saluts ni aux révérences. Le valet de chambre de l’impératrice, -également en frac noir (la livrée de deuil privée de l’impératrice), -sortit de la porte opposée, s’inclina profondément, et disparut aussitôt -par la même porte, sur la pointe des pieds, pour m’annoncer. Tous ces -gens retenaient leurs souffle et leur âme, et n’étaient que frac et -pointes des pieds. Et alors, la porte s’ouvrit à deux battants, sans -bruit. Derrière un paravent de soie rouge, j’entrai dans une salle vaste -et brillamment éclairée. Les murs étaient tendus de soie rouge, et -devant mes yeux scintillaient meubles dorés, larges et profonds miroirs -tenant des panneaux entiers, et grands lustres pendants. Une atmosphère -d’une pureté presque immatérielle s’exhalait vers moi.<span class="pagenum"><a id="page_19">{19}</a></span></p> - -<p>«D’une porte opposée, qui était ouverte, et laissait voir un petit -salon, l’impératrice vint à ma rencontre. Les murs scintillaient de -rouge sombre, les flammes sans nombre ruisselaient sur les dorures et -rejaillissaient de la profondeur des miroirs, les cristaux en losange -des lustres étincelaient comme des pierres précieuses suspendues, et -l’impératrice, vêtue de noir, se tenait devant moi, souveraine de tout -cet éclat. Elle me salua, d’abord, de loin, et me dit qu’elle se -réjouissait de me revoir près d’elle. Et dès qu’elle eut ouvert la -bouche et que sa voix eût résonné, le rayonnement autour d’elle pâlit. -Ainsi je connus qu’elle était plus rayonnante encore que tout ce qui -l’entourait. Je savais déjà, avant d’entrer, ce que je trouverais ici, -et pourtant j’étais ébloui. Nous nous promenâmes, une heure durant, sur -le tapis mat, où le pied s’enfonçait comme dans un jeune gazon, dans des -flots de lumière dont l’attouchement, comme un air tiède, agissait plus -musicalement encore.</p> - -<p>«Tout autour se dressaient les meubles dorés, à de longues distances, et -dans un calme parfait,<span class="pagenum"><a id="page_20">{20}</a></span> comme des objets enchantés. Dans cette pièce, -sur ces meubles, ne se posait ni rire ni pleur, nulle ligne ne remuait -ni ne changeait de place. Des grands miroirs, qui prolongeaient la pièce -en des lointains infinis, comme sous des masses d’eau transparentes, la -lumière rebondissait, comme une buée fluide d’or et de sang. Je regardai -autour de moi et reconnus l’air de l’étiquette espagnole qui se levait -des coins sombres vers les portraits princiers dans leurs cadres -lourds.»</p> - -<p>Quelques jours plus tard, le jeune Christomanos, appelé à Schoenbrunn -auprès de l’impératrice, voit des cordes, des appareils de gymnastique -et de suspension fixés à la porte qui mène du salon au boudoir. «Je la -trouvai justement en train de «faire des anneaux». Elle portait une robe -de soie noire à longue queue, bordée de superbes plumes d’autruche, -noires aussi. Elle avait à recevoir quelques archiduchesses. Je ne -l’avais jamais vue habillée avec tant de pompe. Suspendue aux cordes, -elle faisait un effet fantastique, comme d’un être entre le serpent et -l’oiseau. Pour poser les pieds à terre, elle<span class="pagenum"><a id="page_21">{21}</a></span> dut sauter par-dessus une -corde tendue assez bas. «Cette corde, dit-elle, est là pour que je ne -désapprenne pas de sauter. Mon père était un grand chasseur devant -l’Eternel, et il voulait nous apprendre à sauter comme les chamois.» -Puis elle me pria de continuer la lecture de l’<i>Odyssée</i>.»</p> - -<p>Dans tous ses châteaux, l’Impératrice avait fait peindre Titania -caressant la tête d’âne. «C’est la tête d’âne de nos illusions que nous -caressons sans trêve,» disait-elle. On comprend la vie par les éléments -qu’elle nous donne et avec l’âme qu’on reçut de ses pères. Cette -personne singulièrement née jugea toutes choses, comme fait Hamlet, -d’après la vue de cour. Une existence infiniment luxueuse, une humanité -infiniment fourbe (par platitude et par diplomatie) développent chez un -être délicat des besoins et des tristesses heureusement inconnus à la -foule laborieuse.</p> - -<p>La satiété et le mépris, voilà, si l’on écarte cet enchantement de -poésie, les deux caractères que l’on distingue d’abord chez -l’impératrice. Elle n’aimait plus qu’une chose, impossible à trouver: -le<span class="pagenum"><a id="page_22">{22}</a></span> pur, le simple, la nature dépouillée de tout artificiel. Ce besoin, -qu’elle sait bien ne pouvoir satisfaire, commande toutes ses opinions: -«Moins les femmes apprennent, disait-elle à Christomanos, plus elles ont -de prix, car elles tirent d’elles-mêmes toute science. Ce qu’elles -apprennent ne fait à vrai dire que les égarer; elles désapprennent une -partie d’elles-mêmes pour s’approprier imparfaitement de la grammaire ou -de la logique. C’est une illusion d’alléguer qu’ainsi cultivées elles -donneront des fils intellectuellement mieux doués. Et, pour aider les -hommes dans leurs affaires, elles ne doivent pas leur souffler des -conseils et des pensées, mais par leur seul contact elles doivent -éveiller et faire mûrir chez les hommes des idées et des résolutions.»</p> - -<p>Ceux qui ont quelque habitude des atténuations que les personnes bien -élevées se plaisent à donner à leurs pensées distingueront la force de -ce cerveau qui comprenait, à une époque où ces simples notions sont -étrangement méconnues, que les êtres peuvent seulement porter les fruits -produits de toute éter<span class="pagenum"><a id="page_23">{23}</a></span>nité par leur souche. Elevée d’instinct par sa -délicatesse esthétique à cette vérité scientifique des naturalistes, -l’impératrice disait un autre jour: «La culture se rencontre même dans -les déserts de l’Arabie, sur les mers et les prairies solitaires. La -civilisation étouffe la culture; elle réclame pour soi chaque être -humain et nous met tous dans une cage. La culture, chaque homme la porte -en soi <i>comme un legs de toutes ses existences antérieures</i>. Souvent la -civilisation et la culture viennent de directions opposées et -s’entrechoquent; alors l’être humain est dégradé. Les pauvres, quelles -victimes! On leur a pris la culture, et en retour on leur montre la -civilisation dans un lointain inaccessible.»</p> - -<p>Des vues aussi saines, où nous vérifions, une fois de plus, la -concordance de l’instinct et de la science, la rendaient méprisante pour -les cuistres. Elle aimait à réciter avec l’accent le plus ironique ces -vers de Heine: «Le monde et la vie sont trop fragmentaires: je veux -aller trouver le professeur allemand. Celui-là sait harmoniser la vie, -et il en fait un sys<span class="pagenum"><a id="page_24">{24}</a></span>tème intelligible: avec ses bonnets de nuit et les -pans de sa robe de chambre, il bouche les trous de l’édifice du monde.»</p> - -<p>Ces accents stridents, ces états nerveux qu’elle appréciait si fort chez -Heine et qui sont proprement des accès méphistophéliques, lui étaient -familiers. C’est une sorte de désespoir, où l’humilité et l’orgueil se -combattent; c’est d’une nature hautaine qui raille les conditions mêmes -de l’humanité. Aspirer si haut et trouver si bas! Un jour, à Miramar, -contemplant le pavillon où sa parente l’impératrice Charlotte enferma sa -folie à son retour du Mexique, elle murmure, après une longue rêverie: -«Un abîme de trente ans plein d’horreur! Et avec cela on dit qu’elle -engraisse!»</p> - -<p>Des railleries de cette qualité et dans un pareil moment offensent la -piété des gens simples. Mais ne semble-t-il pas au lecteur que des états -analogues existent chez le philosophe? Epris des plus beaux cas de -noblesse, il vit dans le siècle, il en voit la duperie et devient dur. -Il est amené à considérer les choses sous un aspect immoral, parce<span class="pagenum"><a id="page_25">{25}</a></span> -qu’il les regarde d’un point où bien peu de personnes se placent. -L’impératrice Elisabeth cherchait toujours à sortir de la vie, à ne se -laisser posséder ni par les choses, ni par les êtres. «Quand je me meus -parmi les gens, je n’emploie pour eux que la partie de moi-même qui -m’est commune avec eux. Ils s’étonnent de me trouver si semblable à eux. -Mais c’est un vieux vêtement que, de temps en temps, je tire de -l’armoire pour le porter quelques heures.»</p> - -<p>On sait qu’elle interposait constamment son éventail, son ombrelle, -entre son visage et les regards. Ceux-ci paraissaient vraiment la faire -souffrir. Ils la privaient d’elle-même. «Nous devons songer autant que -possible à sauver au moins quelques instants pendant lesquels, chacun à -notre manière, nous puissions pénétrer dans notre propre vie. Eh bien! -quand je me trouve toute seule dans un site solitaire, dont je sais -qu’il fut peu fréquenté, je sens que mes rapports avec les choses -diffèrent absolument de ce qu’ils sont si des humains m’entourent. A -cette différence seulement, je<span class="pagenum"><a id="page_26">{26}</a></span> me reconnais moi-même.» Un autre jour -elle disait: «Nous n’avons pas le temps d’aller jusqu’à nous, tout -occupés que nous sommes à des choses étrangères. Nous n’avons pas le -temps de regarder le ciel qui attend nos regards.» Elle s’exprimait -enfin dans cette magnifique image, d’un surprenant raccourci, lourde et -sombre et qui fait miroir à nos plus secrètes pensées: «J’ai vu une fois -à Tälz une paysanne en train de distribuer la soupe aux valets. Elle -n’arriva pas à remplir sa propre assiette.»</p> - -<p>C’est à réfléchir sur l’émotion éveillée en nous par la femme qui put, -au hasard d’une promenade, laisser s’évader de son âme une telle pensée, -que nous vérifions la vérité et la magnificence de sa théorie du -tragique. «Je crois, disait-elle, que les conflits tragiques agissent -moins par eux que parce qu’ils nous mettent dans un tel état que nous -croyons nous approcher de quelque chose d’indéfini et que nous attendons -toujours dans notre vie. Ce sont des passions ordinaires que l’on met -sous nos yeux, mais nous les reconnaissons, cependant,<span class="pagenum"><a id="page_27">{27}</a></span> pour quelque -chose d’autre que ce pour quoi elles se donnent. Ce n’est point par le -tragique du théâtre que nous sommes pris, mais par des vues plus -profondes qui ont été éveillées dans notre cœur.» Un autre jour, elle -disait: «La joie n’est qu’une chose éphémère, un épisode, en attendant -la passion qui doit venir. Celle-ci vient toujours, car elle est -l’attente de la destinée que notre vie a pour but d’atteindre; elle est -la chose la plus triste et par là la plus magnifique qui soit au monde. -Tous les êtres qui sont beaux attendent leur destinée, et ils sont -tristes aussi, quand ils n’en sont pas détournés.»</p> - -<p>Si vous voulez comprendre davantage cette personne extraordinaire qui -trahit ses angoisses de nerveuse dans ces grandes vérités à demi-voilées -et qui faillit elle-même s’anéantir sans rien nous livrer des beautés -qu’avaient suscitées en elle la préparation des siècles et ses douleurs, -voyez-la, celle qui fut d’abord une Titania caressant la tête d’âne de -ses illusions, voyez-la finir comme un roi Lear, trahie par tous ses -beaux rêves.<span class="pagenum"><a id="page_28">{28}</a></span></p> - -<p>Je ne sais rien de plus émouvant et qui donne mieux l’impression d’une -génialité cherchant éperdument un milieu favorable que les fuites -continuelles de cette impératrice, et surtout ce jour où elle entraîna -le jeune Christomanos à Schœnbrunn, sous une pluie de neige fondue, dans -une tempête de vent, à travers de grandes flaques d’eau. «Nous courons -comme des grenouilles dans les marais, dit-elle. Nous sommes comme deux -damnés errant dans le monde infernal. Oui, pour beaucoup de gens, ce -serait l’enfer. Pour moi, c’est mon temps préféré, car il n’est pas pour -les autres, je puis en jouir seule. A vrai dire, il n’est là que pour -moi, comme les pièces de théâtre que le pauvre roi Louis se faisait -jouer pour lui seul. Encore ce plein air est-il beaucoup plus -grandiose.» Et elle ajoute: «Certes, je voudrais que l’ouragan fût -encore plus enragé, car on se sent alors si proche de toutes les choses, -comme en conversation avec elles!»</p> - -<p>On touche ici aux parties les plus élevées de cette rare nature. Avec le -strident des violons tziganes qui pleurent et sourient, elle nous fait<span class="pagenum"><a id="page_29">{29}</a></span> -entendre l’hymne panthéiste, l’acceptation, la mort, la vie dispersée -dans les choses; et parfois les profondes clameurs de la mer viennent -doubler cette plainte demi-étouffée.</p> - -<p>«Sur la mer, dit-elle, ma respiration s’élargit. Elle se règle sur la -houle. Quand les lames deviennent plus larges, je commence à respirer -plus profondément. La mer nous déshumanise, ne souffre rien en nous de -l’animalité terrestre. Dans la tempête, je crois souvent que je suis -devenue moi-même une vague écumante.»</p> - -<p>Quand elle arrive à cette élévation de pensée, cette rare créature égale -ces grands maîtres de l’humanité qui firent leur principale étude -d’«accepter» et de mourir, de mourir continuellement. L’un d’eux -s’exprima-t-il jamais avec plus de magnificence que le jour où cette -femme déclare: «L’idée de la mort purifie et fait l’office du jardinier -qui arrache la mauvaise herbe dans son jardin. Mais ce jardinier veut -toujours être seul et se fâche si des curieux regardent par-dessus son -mur. Ainsi je me cache la figure derrière mon ombrelle<span class="pagenum"><a id="page_30">{30}</a></span> et mon éventail, -pour que l’idée de la mort puisse jardiner paisiblement en moi.»</p> - -<p>Quelles devaient être ses pensées le jour où Christomanos, dans l’aube -de Corfou, les troubla? La scène se passe au Palais d’Achille. «Hier, au -petit jour, écrit Christomanos, je me suis levé et je suis allé—sans -savoir pourquoi—tout droit, par l’escalier des dieux, sur la terrasse -d’Hermès. Un blanc reflet surgissait à l’est, derrière les croupes -noires des montagnes, dont les corps immergeaient dans l’obscurité, -comme dans les ténèbres de leurs propres ombres. De la mer, que l’on -devinait, plus qu’on ne la voyait, en une immense pâleur noyée, -montaient les fraîcheurs humides du matin. Au ciel, presque toutes les -étoiles s’étaient éteintes; une seule, d’une terrifiante grandeur et -magnificence, était au zénith. C’était Sirius. Au-dessous se dressait -dans l’air un grand cyprès noir, dont le faîte s’inclinait légèrement -sous un souffle de brise que l’on ne sentait ni n’entendait... Soudain, -je la vis glisser, comme une ombre, entre les colonnes du blanc palais. -Je fus extrêmement surpris de la<span class="pagenum"><a id="page_31">{31}</a></span> trouver là à cette heure, et je voulus -me retirer; mais elle s’approcha, rapide comme un ange noir qui aurait à -défendre un paradis, et me dit: «Je suis toujours ici avant le lever du -soleil pour voir comme tout s’éveille. Il ne faudra plus monter -jusqu’ici à cette heure. C’est le seul moment où je sois tout à fait -seule.»</p> - -<p>Voilà une indication, insuffisante pourtant et qui irrite nos plus -nobles curiosités, sur les mystères et les énigmes où s’épuisent les -intelligences hautaines. Mais surtout nous voyons les ravages de la -satiété et la névrose des tout-puissants.</p> - -<p>L’audace et l’ironie amère, l’invincible dégoût de toutes choses, le -sentiment perpétuel de la mort et même ces enfantillages esthétiques -d’une mélancolique qui cherche à s’étourdir me font considérer ces -«Idées et sensations» d’Elisabeth d’Autriche comme le plus étonnant -poème nihiliste qu’on ait jamais vécu dans nos climats. Il semble que -chez cette duchesse en Bavière des fusées orientales soient venues -irriter les forces du rêve. Cet accent sceptique et fataliste, ce mépris -absolu des choses<span class="pagenum"><a id="page_32">{32}</a></span> d’ici-bas, cette perpétuelle contemplation ou mieux -cette constante présence de l’idéal indiquent une âme ardente et blasée, -mais d’une qualité esthétique que je trouve seulement chez ces -incomparables soufis persans qui couraient le monde dans la familiarité -de la mort. Et cette volupté de la satiété où s’enfonçait avec une -complaisance si douloureuse cette impératrice évoque certains rêveurs -mystérieux des trônes asiatiques.</p> - -<p>Bien entendu, je ne prétends point donner par ces rapprochements une -explication; mais, comme un air de musique parfois nous transporte dans -un paysage, l’atmosphère de réserve silencieuse et de sensibilité -bizarre qui flotte autour de l’impératrice évoque pour moi ces cours des -Khalifes où la plus monotone philosophie du néant, parfois avec -mièvrerie, développe ses sentences au milieu de drames qui la -justifient.</p> - -<p>Pourquoi poursuivrais-je davantage la tâche impossible de rendre -intelligibles ces incomparables angoisses? Ces psaumes monotones, ceux -que nous appelons les heureux de ce monde, les ont répétés<span class="pagenum"><a id="page_33">{33}</a></span> à maintes -reprises depuis Salomon. Aussi bien, en dehors de l’atmosphère des -cours, nous avons entendu des pensées analogues. Il y manquait seulement -ce qu’une impératrice adulée peut ajouter d’accent blasé à cet éternel -gémissement. Mais ces états de faiblesse irritable, ces angoisses sans -cause, ces vagues inquiétudes, ces noires lycanthropies, c’est la -sécrétion particulière aux natures supérieures. Avec une régularité qui -mènerait au désespoir les hommes assez imprudents pour s’attarder à -réfléchir sur notre effroyable impuissance, nous mettons éternellement -nos pas dans les pas de nos prédécesseurs. Tous les grands poètes ont -souffert, comme Elisabeth d’Autriche, de la vulgarité du siècle; ils se -sont sentis soulevés au moins de désir vers un plus haut idéal; ils ont -éprouvé cet éloignement pour les intelligences obtuses et courtes, -contentes d’être, satisfaites du monde et de la destinée. C’est l’état -de sensibilité d’où sortent les grandes singularités artistiques ou -religieuses qui sont l’honneur de l’humanité. Qu’importe le fond des -doctrines! C’est l’élan qui fait la morale. Ce<span class="pagenum"><a id="page_34">{34}</a></span> qu’un Pascal appelle -«vivre pour l’éternité», c’est ce que nous appelons «s’observer, -comprendre le néant de la vie». Mais cette satiété qui réclame à toutes -les minutes les assaisonnements de la mort, n’impressionne jamais autant -que chez une femme divinisée par sa beauté, son diadème et sa solitude, -par ses malheurs dont elle se délivrait en se réfugiant en elle-même, et -par son assassinat qui ne put l’émouvoir car elle avait devancé la mort.</p> - -<p>Quand une brute menée par cette Fatalité qui préside aux tragédies -antiques l’accosta sur le trottoir du lac, près de l’hôtel Beau-Rivage, -sans doute l’impératrice participait toujours à ce que le vulgaire -appelle la vie, puisqu’elle réagissait encore, mais, n’ayant plus de -but, de volonté ni rien qui lui fût, elle était, selon le philosophe, -une étrangère à l’existence et vraiment une morte.</p> - -<p>Le cœur percé de cette petite lame, elle continue encore à marcher. -C’est seulement sur le pont du bateau qu’elle s’affaisse, et alors elle -demande: «Qu’y a-t-il?» C’est elle qui meurt, et elle demande: «Quoi?»<span class="pagenum"><a id="page_35">{35}</a></span></p> - -<p>Cette haute figure poétique n’est arrivée à la lumière que par accident. -Les personnes de cette nature, dans tous les milieux, souffrent beaucoup -de la sottise des hommes; elles apprennent qu’il ne fait pas bon penser -tout haut parmi eux. Si dans leur jeunesse elles se laissent aller -parfois à manifester ce qu’il y a de singulier dans leur vie intérieure, -elles le regrettent très vite; dès lors, elles s’effacent volontairement -derrière le personnage qu’il leur faut faire et elles renoncent à ce qui -pourrait leur attirer la haine ou la sympathie. D’ailleurs, ce goût et -ce besoin de solitude claustrale, c’est encore moins prudence devant la -vie qu’obéissance à des instincts et à des goûts de tristesse; elles ne -souffrent pas d’être ce que le monde appelle «enseveli vivant».</p> - -<p>Le docteur Christomanos avait-il le droit d’arracher à cet <i>in pace</i> -volontaire celle qu’il livre à la société des poètes? Jeune, frémissant -de rêves et né pour leur donner un verbe, il n’a pas su, auprès de cette -impératrice d’une si puissante poésie, crever ses yeux et couper sa -langue. Il raconte ce qu’il a vu, et vraiment ne traduit-il pas en -rythmes admi<span class="pagenum"><a id="page_36">{36}</a></span>rables les enchantements dont il subit la magie? Si, -enflammé d’une telle approche, il a détourné quelque chose d’un brasier -qui aspirait à se consumer tout, on ne doit pas l’accuser de rapt, mais -de ravissement. Il n’a pu rejeter à la mer la coupe qu’un -hasard—providentiel, peut-il croire—lui permettait de soustraire au -gouffre d’oubli. Je n’ai vu nulle part qu’on blâmait l’indélicatesse des -amis de Virgile, qui refusèrent de détruire l’<i>Enéide</i>, comme à son lit -de mort il avait commandé.</p> - -<p>Hélas! tant qu’elle gît sur le sable du gouffre, la coupe du roi de -Thulé irrite notre sens du mystère et veut que pour la sauver nous -franchissions certaines difficultés, mais que vaudra-t-elle, si on la -fait circuler parmi des convives recrutés sur la place publique et -gorgés de boissons grossières? Plaise au ciel que l’impératrice -Elisabeth, cette âme repliée sur elle-même, et fiévreuse de sympathie -pour les domaines de l’invisible, ne devienne pas un thème littéraire -et, comme on dira sans doute, une figure esthétique! Voyez ce qu’on nous -a fait de son cousin, Louis II: un cadavre romanti<span class="pagenum"><a id="page_37">{37}</a></span>que étendu sur la -grève du lac Starnberg et déjà gâté par les commentaires qui s’y -traînent en colonies informes et visqueuses. Il faut le granit de -Pascal, de Rousseau, de Byron et de Chateaubriand pour résister à ces -parasites qui déshonorent et déforment très vite des figures un peu -flottantes, capables de susciter nos méditations, mais qui négligèrent -de se réaliser dans une forme d’art et d’échanger leur mobilité -séduisante contre la fixité de la perfection.</p> - -<p>Si nous voulons maintenir autour de cette impératrice la solitude -qu’elle aimait tant et qu’on doit tenir pour l’élément nécessaire de sa -beauté, prodiguons-lui les blâmes qu’aucune âme vigoureuse ne ménage à -ces natures qui méconnaissent le sens de la vie, qui négligent de se -rendre utiles et qui se perdent dans les problèmes, insolubles et par là -puérils, de la contemplation. N’avons-nous pas à notre disposition une -formule mémorable qu’Auguste Comte tenait de Mᵐᵉ Clotilde de Vaux: «Il -est indigne des grands cœurs de répandre le trouble qu’ils ressentent.»</p> - -<p class="r"> -<span class="smcap">Maurice Barrès.</span><br> -<span class="pagenum"><a id="page_39">{39}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_38">{38}</a></span></p> - -<h2><span class="big">ÉLISABETH DE BAVIÈRE</span><br> -<br> -IMPÉRATRICE D’AUTRICHE<br></h2> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_40">{40}</a></span>  </p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_41">{41}</a></span>  </p> - -<p>Au mois de mai 1891, mon frère et moi, habitant Vienne, nous logions -dans une grande maison de rapport de l’Alserstrasse, chez une pauvre -jeune femme qui était presque veuve, car son mari se trouvait dans une -maison de fous. Elle avait réuni, dans nos chambres, tous ses meubles -des temps heureux, et s’était serrée dans un cabinet étroit et dénudé, -avec sa fille, une enfant de trois ans qu’elle nommait Gretinka. Cette -Gretinka pleurait chaque fois qu’on la regardait sans lui sourire. Le -beau mobilier de notre appartement, et le cabinet dégarni, et la -sensible Gretinka qui trouvait si terrible la vie sans sourire, tout -cela me paraissait, alors, fort touchant.</p> - -<p>Mon frère Antoine était étudiant en médecine et préparait son premier -examen. Quant à moi, j’étais sur le point de terminer mes études à la -faculté de philosophie et me proposais d’aller passer les vacances -prochaines à Innsbruck, pour y élaborer, sous la direction d’un célèbre -professeur de droit historique, ma thèse de doctorat sur les -«Institutions judiciaires<span class="pagenum"><a id="page_42">{42}</a></span> byzantines dans le droit des Francs». En -hiver, je prendrais mes grades à Vienne.</p> - -<p>Nous vivions simplement et tranquillement, rentrés à la maison avant la -porte fermée, pour nous enfouir dans nos livres. A peine si nous -échangions un mot tout le long des longues soirées. Et quand nous -ouvrions les fenêtres, qui donnaient sur une cour profonde et muette -comme un abîme, le bruit de la rue arrivait à nous par-dessus les toits, -affaibli et confus, et parfois aussi un subtil parfum, émané de quelque -invisible jardin ou peut-être des pots de fleurs qu’une fille maigre et -blonde, en face de nous, tous les jours arrosait. Mais tandis que -j’étais assis à ma table, et qu’à la lueur jaune de la lampe, je -noircissais de petits feuillets ou cherchais des citations latines sur -le «Mundium» et les «Bénéfices ecclésiastiques», de lumineuses -perspectives sur des sites bienheureux s’ouvraient aux yeux de mon âme, -pays que j’avais entrevus jadis ou jamais, glorifiés et combinés -maintenant en tableaux fantastiques. C’était un incessant et silencieux -envol sans fatigue ni conscience de l’heure, essence et parfum de -voyage. Et je soupirais profondément par regret nostalgique de quelque -chose d’inimaginable et d’inouï. Mon frère, qui remarquait mon regard -fixe et perdu, me disait parfois, lorsqu’il se décidait à parler:<span class="pagenum"><a id="page_43">{43}</a></span></p> - -<p>—Si tu t’y prends ainsi, tu n’en finiras jamais. Il ne faut pas -s’abandonner à ses sentiments: ce sont des courants contraires qui -emportent à la dérive toute pensée réelle.</p> - -<p>De bonne heure, quand nous ouvrions les croisées et qu’un air frais et -vierge nous enveloppait, fleurant le matin d’été (tel on n’y croirait -pas en ville), et que les toits d’en face se doraient, ce m’était -l’annonciation d’un autre monde insoupçonné et inaccessible dont mon âme -était assoiffée.</p> - -<p>Notre hôtesse entrait souvent chez nous pour bavarder. Mon frère -supportait mal ce dérangement, car, alors même qu’il n’avait aucun livre -ouvert devant lui, il continuait, semblait-il, à lire en esprit. Mais -moi, je me prêtais volontiers à ces expansions, enclin à m’abuser sur la -fuite du temps et sur la mesquine réalité de ma propre vie.</p> - -<p>Après déjeuner, je rentrais à la maison et travaillais, tandis que, -dehors, le soleil brillait si joyeux, et que les jardins étaient si -touffus et pleins de fleurs—jusqu’à la tombée du soir. Alors, chaque -fois, un merle venait, et se posait sur le faîte du toit d’en face, et -chantait, longuement, dans le crépuscule—toujours sur le même toit, -toujours à la même heure, jusqu’à ce que lui et son chant se fussent -évanouis dans l’obscurité. Nous l’attendions avec passion,<span class="pagenum"><a id="page_44">{44}</a></span> mon frère et -moi. Nous n’en parlions pas, mais je crois bien que si Antoine rentrait -toujours à cette heure, quand il était sorti, c’était uniquement pour ne -pas manquer le merle.</p> - -<p>Je lui dis un jour, pendant que le merle chantait:</p> - -<p>—Ne sens-tu pas combien notre vie s’écoule monotone et sans joie? Je -crois l’entendre qui ruisselle.</p> - -<p>Et lui, de me répondre:</p> - -<p>—Il ne faut pas penser à des choses si tristes.</p> - -<p>Car toujours il était de nous deux le plus sage, et moi l’exalté.</p> - -<p>Soudain quelque chose de tout à fait inattendu, d’énorme advint.</p> - -<p>Un laquais apporta une lettre de M. Nicolas Dumba, très haut personnage -de notre connaissance, et qui nous était même un peu parent. Je ne sais -où est passée la lettre, mais il y avait là, noir sur blanc, que l’un de -nous devait se rendre immédiatement à la Burg auprès du baron Nopcsa, -grand-maître de la cour de Sa Majesté l’Impératrice, parce que Sa -Majesté demandait un jeune Hellène qui lui apprît le grec et -l’accompagnât quelques heures dans ses promenades,—et nous lui avions -été désignés.</p> - -<p>Longuement, nous nous regardâmes sans mot dire. Nous savions, un peu -vaguement, que l’impéra<span class="pagenum"><a id="page_45">{45}</a></span>trice étudiait le grec; lors de la mort de -l’archiduc Rodolphe, nous avions lu dans les journaux bien des détails -sur elle. Mais depuis, nous ne nous étions pas autrement occupés de sa -personne. Du reste, le temps nous en manquait.</p> - -<p>—Vois-tu, dis-je enfin à mon frère, n’ai-je pas raison de dire: Chaque -fois que le facteur frappe à notre porte, c’est la Destinée qui est là -dehors et qui demande à entrer? O les terribles instants où, entre la -Destinée et ses victimes, il n’y a que la planche d’une porte!</p> - -<p>—Il est certain que c’est toi qui dois y aller, répondit mon frère.</p> - -<p>—Es-tu fou? m’écriai-je. Tu entends bien qu’il faut l’accompagner à la -promenade, des heures durant. Sans doute qu’elle pense à quelque coureur -olympique. Moi, avec ma taille! De nous deux, tu es, au moins d’aspect, -le plus sain.</p> - -<p>—Moi! Elle prendra peur quand elle me verra si maigre!</p> - -<p>—Mais, en tout cas, tu représentes mieux!</p> - -<p>—Rien que ça? dit mon frère. Et puis, je n’ai pas le temps! Somme -toute, tu parles mieux.</p> - -<p>Longtemps nous nous disputâmes, chacun mettant en lumière les d’ailleurs -peu encombrantes qualités de l’autre pour s’abriter derrière sa propre -insuffi<span class="pagenum"><a id="page_46">{46}</a></span>sance. Enfin, je persuadai à mon frère d’aller à la Burg. -Revenu, il était fort ému de la grande bonté que Son Excellence le baron -Nopcsa lui avait témoignée. Il me raconta que, dès le lendemain, chaque -jour, une voiture de la cour passerait, vers dix heures du matin, à la -maison pour le prendre, et le ramènerait le soir. Mais en me racontant -cela, il avait l’air d’un chien battu. Et moi, étrange, je me -réjouissais de son bonheur, mais non sans une vague tristesse, car, en -ma résignation fataliste, je me disais que le bonheur était entré dans -cette chambre, mais qu’il avait glissé à côté de moi, parce qu’il ne -m’était pas destiné.</p> - -<p>Le portrait de l’impératrice que nous étions habitués à voir tous les -jours, soit chez le coiffeur, soit au restaurant, et auquel, chaque -fois, nos regards, involontairement, restaient attachés (parce qu’Elle -était si indiciblement belle), s’imposait maintenant, un peu partout, à -mes yeux, sous une tout autre lumière, et, pour ainsi dire, avec une -profonde signification symbolique. De tout temps ces portraits pendaient -là pour nous, afin que nous les vissions: incompréhensible présage de ce -qu’Elle nous deviendrait, après avoir effleuré notre vie...</p> - -<p>Maintenant c’en était fait des paysages chimériques éclos entre les -lignes de mes livres, durant le<span class="pagenum"><a id="page_47">{47}</a></span> concert du merle vespéral. Et pas de -goût non plus (oh! du tout) pour les potins de notre patronne.</p> - -<p>Une grande inquiétude était entrée dans ma vie et avait agité son eau -dormante. Avec impatience j’attendais chaque soir que mon frère fût de -retour de Lainz...</p> - -<p>Quel rassemblement dans la rue, lorsque, pour la première fois, la -voiture de la cour s’arrêta devant notre porte! De la pâtisserie, et du -débit de tabac, de la mercerie, de tout le voisinage, les gens -accoururent et formèrent la haie. Notre hôtesse, hors d’haleine, me -raconta cette scène. Jusqu’à ce que la voiture eût disparu dans les -lointains de l’Alsergürtel, les bonnes gens l’avaient suivie des yeux; -puis l’on était resté cloué sur place, chuchotant à voix basse. Je -m’imaginais aisément l’état d’esprit de mon frère au milieu de tout cet -appareil: aussi ne l’avais-je pas accompagné en sa première et -significative sortie devers le fabuleux carrosse. Avec sa sensibilité -presque douloureuse, sa maladive crainte de la foule et de toutes les -manifestations bruyantes de l’existence, il fut, sans nul doute, emporté -par sa voiture à demi évanoui.</p> - -<p>Quand il revint, je lus sur ses traits quelque chose d’intensément -ressenti et même de péniblement supporté. Sa bouche se contractait en -un<span class="pagenum"><a id="page_48">{48}</a></span> blême sourire qui ressemblait plus à des pleurs contenus qu’à toute -autre chose. Et il est toujours ainsi, mon frère, quand l’extraordinaire -lui arrive: une nouvelle inattendue, un grand malheur, même l’idée de la -mort amènent ce sinistre sourire sur ses lèvres; tandis que, dans le -cours de la vie vulgaire, il garde un sérieux amer. Je lui posai -quelques questions, mais d’abord il ne voulut presque rien me conter. Je -sentis qu’en ce moment il dédaignait d’instinct les mots ordinaires -comme impropres, parce qu’ils n’allaient pas assez profond. Enfin il dit -seulement:</p> - -<p>—Elle a été extrêmement bonne pour moi; Elle est beaucoup plus belle -qu’en ses portraits; Elle est indescriptible; Elle parle tout doucement, -et tout lentement, d’une voix qui chante. Nous nous sommes promenés -pendant deux heures dans le jardin, et nous avons parlé d’une foule de -choses. Elle m’a questionné sur papa et maman, nos frères et notre sœur -et surtout sur toi. A la fin, je ne savais que répondre. Je lui ai parlé -de l’université et de la médecine. Cela l’a beaucoup intéressée. Elle -m’a déclaré qu’elle ne croyait pas à la médecine: tout au plus à la -méthode homéopathique. Les hommes, a-t-Elle dit, veulent être trompés de -manière ou d’autre, et, après tout, les plus petites doses sont les -moins nuisibles... Elle m’a demandé si je travaillais<span class="pagenum"><a id="page_49">{49}</a></span> beaucoup, et je -lui ai répondu que j’avais encore à passer mes examens sur vingt -matières et à étudier quelque dix mille pages. Là-dessus, Elle s’est -doucement exclamée: «Mais c’est terrible ça!»</p> - -<p>Je m’écriai d’un ton de reproche:</p> - -<p>—Qu’as-tu fait là?</p> - -<p>—Bon, Elle peut s’adresser à toi, si Elle veut!</p> - -<p>Nous passâmes ce soir comme un soir de fête. D’abord mon frère voulut -rattraper les heures perdues et se mit à lire, rageusement, dans ses -livres, mais il ne put venir à bout d’une seule page. Et nous décidâmes -de sortir. Jusqu’à onze heures passées nous restâmes au café à -feuilleter tous les journaux illustrés, ou autres, qui s’y trouvaient.</p> - -<p>Le lendemain matin, même histoire. La concierge monta chez nous pour -dire que la voiture de la cour était là, une fois encore. «Aujourd’hui, -c’est des chevaux blancs. C’est ça une voiture! Oh! là, là! rien que de -la soie!» criait-elle, de l’escalier, avant d’entrer, essoufflée, mais -rayonnante d’orgueil et d’enthousiasme patriotique. Au milieu d’un -encore plus considérable attroupement que la veille, filant entre deux -haies de regards perçants et de bouches béantes, mon frère partit au -gras piaffement des beaux chevaux blancs. Vers midi une forte pluie se -mit à tomber. Il revint épuisé, les vêtements trempés. Il raconta que -la<span class="pagenum"><a id="page_50">{50}</a></span> pluie les avait surpris, très loin du château. Lui n’avait pas de -parapluie. Ils avaient continué leur promenade sous les grands arbres du -parc. De retour au château, il était tout transi. L’impératrice lui fit -donner d’autres habits et ordonna qu’on allumât du feu dans la pièce où -il se tenait. Il dut attendre là que ses vêtements fussent à peu près -secs. L’impératrice envoya, à deux reprises, demander, s’il n’avait pas -pris froid.</p> - -<p>—Tout est à supporter, disait-il le soir, sauf ce terrible carrosse. -Les gens me regardent comme un spectre. A la Mariahilferstrasse -notamment, au retour, c’est une vraie torture!</p> - -<p>Le lendemain, revenu, il s’écria dès le seuil de la porte:</p> - -<p>—Demain, c’est toi qui iras chez l’impératrice; elle veut faire ta -connaissance.</p> - -<p>—Tu l’as fait exprès, dis-je, parce que tu veux travailler.</p> - -<p>—Non, seulement je lui ai parlé de toi, et quand nous nous sommes -séparés, elle m’a dit par deux fois: «N’oubliez pas de dire à votre -frère qu’il peut venir demain, à votre place»<span class="dtts">. . . . . . .</span></p> -<p class="cdtts">. . . . . . . .<br> -. . . . . . . .</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_51">{51}</a></span></p> - -<div class="sidenote">LAINZ</div> - -<p>Un valet de pied, en livrée toute noire, me reçut à la grille du parc, -et me signifia que Sa Majesté m’invitait à l’attendre dans le jardin. Il -me conduisit à un endroit fixé d’avance, près du château, et m’y laissa -seul, après m’avoir tiré une profonde révérence.</p> - -<p>Subitement transporté de l’atmosphère grise et du banal tous les jours -de la ville dans cet impérial jardin fermé où les simples mortels jamais -ne pénétraient, ébranlé par l’attente d’un événement décisif, je me -trouvai poussé, pour ainsi dire, hors des bornes de ma conscience et de -mon moi. C’était comme si j’éprouvais tout cela en une autre personne -qui pourtant était bien moi. J’avais le sentiment de rêver un étrange et -délicieux rêve, et je craignais qu’il ne s’évanouît trop tôt; d’autre -part, l’impatience de ce qui allait venir m’exaspérait, comme si je ne -pouvais pas attendre le réveil.</p> - -<p>Je ne connaissais l’impératrice que par ses portraits qui la -représentaient, presque toujours, le diadème au front. J’étais plein -d’un indicible émoi. Près de moi, se dressait un tremblant buisson de -mimosa aux innombrables fleurs d’or. Des essaims d’abeilles autour -bourdonnaient. C’était comme si de toutes ces petites boules en -floraison avec leur doux parfum enivrant, un sourire d’or eût rayonné.<span class="pagenum"><a id="page_52">{52}</a></span> -Certes, elles ne savaient pas qu’elles étaient là pour moi autant que -pour les abeilles, afin que leur regard, afin que leur souffle me -rendissent cette heure embaumée et inoubliable, autant que pour donner -leur miel aux abeilles. Comme les abeilles, mon sang bourdonnait à mes -tempes, et je me disais: «Voilà un monde qui vit sans moi, qui ne semble -pas me connaître, et qui, cependant, d’un lointain infini, tend vers moi -et m’attend.»</p> - -<p>Je ressens encore, ineffable, la poésie de cette heure de merveilleuse -angoisse qui m’emportait loin de moi-même vers un horizon de mystère -sans limites, qui me précipitait dans un abîme! Si bien que lorsque je -revins à moi, j’étais la proie d’une sensation étrange, comme si d’un -crépusculaire et immémorial fond de mer, une vague puissante m’eût jeté -sur une plage étrangère et perdue de l’île de la vie. Et tandis que -j’attendais là, mon cœur de plus en plus s’emplissait de la certitude -que j’étais sur le point de voir apparaître ce que la vie m’aurait -offert de plus précieux.</p> - -<p>Soudain, <span class="smcap">Elle</span> fut devant moi, sans que je l’eusse entendue venir, svelte -et noire.</p> - -<p>Dès avant que son ombre m’eût atteint pour me tirer en sursaut du rêve -où je m’abîmais, je sentis son approche, et cette sensation juste avec -sa venue surgit et, cependant, me sembla être née en moi<span class="pagenum"><a id="page_53">{53}</a></span> depuis bien -longtemps, comme si je l’avais vécue heures et années. <span class="smcap">Elle</span> se tenait -devant moi, un peu en avant penchée. Sa tête se détachait sur le fond -d’une ombrelle blanche irradiante de soleil, d’où naissait une sorte de -nimbe vaporeux autour de son front. De la main gauche, elle tenait un -éventail noir légèrement incliné vers sa joue. Ses yeux d’or clair me -regardaient fixement, parcourant les traits de mon visage et comme -animés du désir d’y découvrir quelque chose. Eurent-ils trouvé ce qu’ils -cherchaient? Est-ce plus tard seulement qu’ils me sourirent, ou bien -eurent-ils pour moi, dès le premier abord, ces rayons souriants?</p> - -<p>En cet instant, je n’eus pas le temps de réfléchir à cela, et les -sentiments que si clairement je distingue aujourd’hui n’existaient alors -en moi qu’en germe, inconscients et confus. Une seule chose je sus tout -de suite, c’était <span class="smcap">Elle</span>. Et aussi j’en fus grandement surpris: comme elle -ressemblait peu à tous les portraits que je connaissais d’elle! C’était -une toute autre, et pourtant c’était l’impératrice. Et je sentis que -cette impératrice n’était pas seulement une Impératrice, mais que je me -trouvais devant une apparition des plus idéales et des plus tragiques de -l’humanité. Que lui dis-je alors? J’ai honte de le rappeler à mon -imagination. Quelques phrases em<span class="pagenum"><a id="page_54">{54}</a></span>brouillées, balbutiées à propos de ma -joie et du grand honneur... Cependant elle me tira de mon premier -embarras, en disant, ses yeux rayonnant d’une douceur infinie:</p> - -<p>—Quand les Hellènes parlent leur langue, c’est de la musique.</p> - -<p>Et ensuite elle ajouta:</p> - -<p>—Nous irons aujourd’hui jusqu’au bout du parc: nous verrons de très -grands et beaux arbres et jouirons d’une vue merveilleuse.</p> - -<p>Ce premier jour, la promenade dans le parc de Lainz se prolongea au delà -de trois heures.</p> - -<p>De quoi, ce jour-là, avons-nous parlé? Quand je veux me le rappeler, -chaque détail disparaît, comme étouffé dans un épais nuage de bonheur, -indiciblement. Telle est la sensation de l’homme qui se réveille tout -pénétré de ravissement, jusque dans les fibres les plus cachées de son -être, la poitrine comme emplie d’une haleine de fleurs, mais qui ne sait -plus ce qu’il a rêvé... Et puis cette inoubliable sensibilité de la -nature ambiante, ce jour-là! Parc magnifique qui nous entourais, -inoubliable toi aussi parce que tu chantais mon langage intérieur, parce -que formes et couleurs à toi étaient comme tout ce qui en moi chantait, -si bien que je devais croire, presque, la substance la plus intime de -mon être répandue et métamorphosée<span class="pagenum"><a id="page_55">{55}</a></span> en toutes ces choses: fraîcheur du -matin, vivant réseau des rayons du soleil, mystère bleu du bois, et tous -ces accents musicaux qui frôlaient mon ouïe et mon âme. O la promenade -parmi les troncs clairs des bouleaux et des hêtres, l’entrée dans cette -ombre violette de rêve, corporelle presque, nos pas sourds sur la terre -humide et noire, larges étendues de mousse d’où d’énormes champignons -surgissaient, pourrissantes feuilles de l’automne passé, sous lesquelles -poussaient des violettes encore. Et tout à coup, un grand arbre esseulé, -qui répandait dans les tranquillités une sonore allégresse, chantant de -tout son faîte, par un orchestre de petits oiseaux. Puis, d’une haute -clairière, des vagues de feuillage, l’une dans l’autre, ondulant à -l’infini, se tordant dans le vent, boucles dénouées, et chantant en -sourdine leur désir. Mais derrière la haie vive de la forêt, c’était le -paysage découvert, verdoyant en prairies vastes jusqu’à une sombre allée -d’arbres, où la grand’route poussiéreuse se traînait, lente et lasse, au -loin. Et là-bas, tout à l’horizon, une buée de sang et d’ombre, grosse -de destins, couvant sur Vienne.</p> - -<p class="cdtts">. . . . . . . .</p> - -<p>Elle cheminait par le jardin, comme si elle voulait conduire son -rayonnement intérieur à un but fixé d’avance. Et les choses autour -d’elle étaient comme<span class="pagenum"><a id="page_56">{56}</a></span> initiées au mystère de ce pèlerinage. Elles -modifiaient leur aspect, dès qu’elle approchait: la physionomie, le ton -vital des choses montaient d’une nuance, comme si elles s’efforçaient de -répondre à son intérieure musique à elle, et de s’y fondre -harmonieusement.</p> - -<p>Je reconnaissais que les sources à son approche chantaient d’autre -sorte, que les contours des rochers s’infléchissaient en pures lignes de -beauté, que les pierres elles-mêmes exhalaient un odorant souffle, que -les feuilles des arbres, à son apparition, tressaillaient, comme -lorsqu’elles attendent le soleil, et, désolées, s’affaissaient quand -elle s’éloignait.</p> - -<p>En sa présence, toutes les fleurs me semblaient en émoi. Les unes par un -sourire d’or répondaient à son regard, les autres branlaient doucement -les clochettes de leur tête, ou bien ouvraient d’admirables yeux -lumineux. Mais il y en avait qui tremblaient toutes, sans qu’un souffle -les frôlât; celles-ci, pour la plupart, étaient blanches, avec des -pétales diaphanes comme en gaze de soie et leurs corolles s’élevaient -sur des tiges pâles et frêles et étaient légèrement inclinées deçà et -delà. Puis, d’innombrables petites bouches fraîches et rosées, comme -d’une troupe d’enfants qui s’émerveillent. Des roses je ne parle pas: de -chacune d’elles l’haleine (ô délices!)<span class="pagenum"><a id="page_57">{57}</a></span> s’empressait vers nous, avant -que nous l’eussions vue, et quand on s’approchait l’on avait -l’impression de lèvres qui donnent un baiser tout bas, secrètement. Puis -il y avait des yeux qui, avec peine, levaient de lourdes paupières de -cire, et, d’en bas, du fond de prunelles violettes, tristement -regardaient, et plus loin encore, il était des fleurs qui, en une -adorable pâmoison, secouaient de petites ailes diaprées, papillons qui -s’essorent.</p> - -<p>Toutes ces merveilles, je les attribuais à son approche. -<span class="dtts">. . . .</span></p> - -<p class="cdtts">. . . . . . . .<br> -. . . . . . . .</p> - -<p>Lorsque le jour touchait à son déclin, et que le soleil derrière les -grandes forêts s’abîmait, et que bleuissaient les grasses prairies, et -que les apaisements exquis du soir tombaient des feuilles sur nous, -alors aussi notre course prenait fin. Par de sinueux détours, pour jouir -de ces mélancolies tardives aussi longtemps que possible, nous revenions -au château... Sur notre chemin, les corolles des fleurs se fermaient -comme des paupières; un retrait sur soi-même, un recueillement se -trahissait en tous les objets, figés et engourdis qui, jusqu’alors, -s’étaient si pleinement livrés à la lumière et à la vie. J’accompagnais -l’impératrice jusqu’à la terrasse du château, le long des étangs -miroitants, sur le sommeil<span class="pagenum"><a id="page_58">{58}</a></span> desquels commençaient à se condenser les -rêves blancs des nocturnes nénuphars. Là, elle me congédiait avec -quelques mots qui toujours me parurent comme un écho de ceux qu’elle -m’avait adressés lors de notre première rencontre, si bien que, de leur -son même, je tirais la certitude que cette séparation de chaque jour -portait en elle-même la promesse d’un renouvellement...</p> - -<p class="cdtts">. . . . . . . .</p> - -<p>Deux fois il me fut donné d’accompagner l’impératrice par les -appartements intérieurs du château, et ce me fut alors comme si nous -n’avions pas quitté le jardin; car elle portait partout avec elle ce -monde dont elle paraissait être la projection, comme une atmosphère hors -de laquelle elle n’eût pu respirer. A ce parcours du château je dus la -furtive et rose apparition de sa fille, l’archiduchesse Valérie, qui -dessinait des fleurs dans un grand salon clair. Une autre fois, je -l’aperçus à travers les vitres ensoleillées et somnolentes d’une serre, -d’où elle faisait signe à sa mère, de la main.</p> - -<p>L’empereur aussi, plusieurs fois, vint du château, par la terrasse, d’un -pas ferme et élastique, rejoindre son épouse dans le jardin. A ses -côtés, elle était alors l’incarnation de cette idée dont la majesté -élève l’empereur au-dessus des autres hommes. Et,<span class="pagenum"><a id="page_59">{59}</a></span> cependant, j’eus, en -chacune de ces occasions, le sentiment que son domaine à elle n’était -guères un château impérial. Le jardin et la forêt lui étaient réservés, -et quand on voulait entrer en rapports avec elle, il fallait se -transporter dans son mystérieux royaume.</p> - -<p class="cdtts">. . . . . . . .</p> - -<p>Puis, vint le jour où elle dut quitter château et parc de Lainz pour -transférer sa résidence, comme tous les ans, à Ischl et Gastein. Là-bas, -autres bois, autres montagnes. Ce périodique départ me fit le même effet -que si j’entendais dire que le moment d’émigrer était venu pour les -oiseaux. Car je m’étais habitué à la voir des mêmes yeux que l’on -regarde ces charmants êtres qui sont plus près de la nature et qui se -comportent avec elle plus inconsciemment que les hommes. Au moment de -l’adieu, elle me dit encore:</p> - -<p>—Au revoir! Je vous dois mainte heure que je ne voudrais pas oublier. -Passez un bel été!</p> - -<p>Et elle fixa sur moi un aussi sérieux et aussi profond regard que si -elle voulait découvrir toutes les amertumes qui pouvaient adhérer aux -racines de ma pensée, pour les arracher et pour mettre à leur place -l’espérance de l’au-revoir.</p> - -<p>Le même jour, je partis pour Innsbruck, toujours<span class="pagenum"><a id="page_60">{60}</a></span> comme plongé dans ces -sensations qui devaient être, à ce que je croyais, ma vie durant, la -seule nourriture de mon âme.</p> - -<p class="cdtts">. . . . . . . .</p> - -<p>Ainsi s’enfuirent pour moi ces heures et ces jours d’une double et -presque irréelle existence. Chaque soir, la somptueuse «voiture de -soie», traînée, comme au vol, par de grands chevaux blancs, me ramenait -du château forestier. Sur les champs découverts, un indicible calme -était répandu, lassitude plutôt, après cette vie condensée de rêve, qui -maintenant reculait dans le lointain, vaporeusement, en chimériques -images, sous d’éblouissants voiles de féerie, invraisemblables et de -délire. J’arrivais ensuite à la ville, parmi les hommes, ces porteurs de -fardeaux, si pressés qu’ils semblaient ne pas avoir le temps d’être -chagrinés, traînant, en attendant, leurs tristesses sur leur visage et -en leurs gestes. Enfin je rentrais chez moi. Chaque fois que je passais -le seuil de ma chambre, mon cœur se serrait, éperdu, car chaque coin, -chaque objet me criait la certitude qu’ici, dans cette atmosphère, je ne -pourrais plus supporter le poids de l’existence ordinaire ni mon -intérieure solitude... A vrai dire, je ne m’éveillais, en ce temps, qu’à -la fin de la journée, pour rentrer, le lendemain matin, à la clarté du -jour, dans ma<span class="pagenum"><a id="page_61">{61}</a></span> vie fantasmagorique. Cette régulière alternance de la -réalité et du rêve en ordre interverti: la vie éveillée comme rêve et le -sommeil de la nuit comme seule réalité, éclaira cette période de ma vie -à jamais d’une lumière de surnaturelle poésie. Dans les courts -intervalles de ces deux états, je cherchais à me rendre compte de ce qui -en moi se passait, mais il m’était presque impossible de séparer la -veille du sommeil; car, lorsque je dormais ce n’était que la -continuation de cette nébuleuse et sanglotante extase dont rien ne -surgissait à la surface de ma conscience. Tout était indiscernablement -profond et lointain, assoupi comme en des brumes. Une forme de femme, -noire et élancée tel un cyprès, seule s’enlevait au-dessus de tout, lys -noir vivant qui se promènerait en un jardin enchanté. Dès que je -quittais ce jardin, des nuages s’abattaient sur mon âme. D’une chose -j’étais bien sûr, uniquement: toutes les fois que la porte du parc de -Lainz se fermait sur moi, un vague sentiment d’effroi m’emplissait, -comme si je me fusse éloigné d’un asile qui m’eût protégé contre la -menace de la vie ténébreuse, pour entrer dans des périls inconnus; et de -tous ces périls qu’alors je courais, le plus atrocement angoissant -était, me semblait-il, celui de ne plus retrouver le chemin du retour. -Chaque soir, je me<span class="pagenum"><a id="page_62">{62}</a></span> promettais d’observer, le lendemain, toute chose -avec attention, de saisir, de l’entière acuité de mes pupilles, les -détails extérieurs et corporels, de les graver dans ma mémoire, pour ne -les plus oublier, et pour en étayer ma foi en la réalité de mes -visions... Quels sont les éléments de sa beauté? me demandais-je -toujours et sans trêve.</p> - -<p>Mais je ne pouvais alors résoudre cette question, parce que la réponse -inhérait en ma question même, incréée, et qu’ébloui de son éclat, je -n’arrivais pas à la distinguer de sa source. A présent, ce jardin de -merveille s’est éloigné de ma conscience comme en un lointain mythique. -A présent aussi, l’incarnation de ma réponse est pour toujours ravie à -mes yeux. Mais dans mon âme est entré comme un reflet d’elle, un vibrant -et trouble sentiment de peine et de délice à la fois, souffle de quelque -chose de sublime qui avait sur moi plané et s’est évanoui. Et j’en puise -une plus forte certitude que si j’avais alors obtenu la réponse -ardemment souhaitée. Maintenant je ne sais plus ce que nous avons dit, -mais je sais bien ce que nous avons tu. Maintenant, je puis plus -clairement discerner les éléments permanents de ses magnificences -éternelles, car je sens en moi la fugitivité de <small>SES</small> métamorphoses. Mais -trop arides sont mes mots, pour attoucher les élé<span class="pagenum"><a id="page_63">{63}</a></span>ments de feu de ses -lignes fluides sans s’enflammer eux-mêmes. Mes mots sont trop lourds, -pour suivre tous les traits si fins du visage de son âme et toutes ses -exquises tristesses, sans les détruire ou les effaroucher.</p> - -<h2><span class="sans">LAUDES</span></h2> - -<p><span class="smcap">Sa</span> tête s’élève sur ses épaules avec cette grâce frêle qui est propre -aux fleurs à longues tiges. Plus que chez les autres humains, l’on a -l’impression que sa tête forme le couronnement et l’accord final des -musicaux contours de son corps. Sa face s’incline légèrement en avant, -tandis que sa nuque, sur laquelle le diadème de ses cheveux repose, se -plie en arrière, comme pour s’élever au-dessus d’une surface. Et dans -les rayons du soleil, comme en une substance homogène, les lignes de sa -tête se fondent en une grande clarté.</p> - -<p class="c">★</p> - -<p>Dans <small>SA</small> chevelure, de la nuit a plongé, et de temps à autre une lueur en -jaillit comme l’aurore<span class="pagenum"><a id="page_64">{64}</a></span> jaillit de la nuit: peut-être sont-ce des -pensées,—des pensées qu’elle n’exprime pas et qui devinent ce qui va -venir,—qui ainsi s’exhalent au-devant des fleurs. J’aperçus un jour, à -la Burg, au-dessus de la table de l’empereur, un portrait qui la -représente enveloppée dans ses cheveux, comme une hamadryade, ou une -nymphe, ou Ophélie, sans aucun des ornements de royauté terrestre, et je -pensais à la reine Bérénice dont la chevelure maintenant brille au ciel -parmi les étoiles, parce qu’après sa mort les étoiles la lui ont ravie. -Mais d’habitude, elle porte ses cheveux tressés en une diadémale -couronne dont le nocturne poids semble trop lourd pour son front -lumineux.</p> - -<p class="c">★</p> - -<p><span class="smcap">Sa</span> face est d’une pâleur éclatante que n’ont pu ternir, jaloux, tous les -rayons du soleil du midi, et qui fait ressortir plus sombres, sous ses -yeux, les rougeurs cristallisées d’un parterre de larmes séchées. Dans -cette lueur, douce aube, qui semble le reflet de choses intérieures -vécues et trépassées, apparaît, irrêvée, l’éclosion de ses lèvres d’un -dessin si fin, d’une si invraisemblable pourpre, telle la fente d’une<span class="pagenum"><a id="page_65">{65}</a></span> -mystique grenade: elles se courbent, ces lèvres, ô indicible mélancolie, -en un arc qui a la science de tout deuil, comme si c’était le pont même -sur lequel toute tristesse a passé qui exprime presque l’angoisse de -plus encore savoir et, sans trêve, interroge la destinée. Sitôt sa -bouche entr’ouverte, arômes et musiques qui s’exhalent, cette courbe de -douleur s’abîme dans les profondeurs de l’être, mais elle reparaît dès -que le silence sur les lèvres a posé son sceau, et dans les anses -muettes, après, s’assemblent les amertumes de toutes les larmes non -pleurées.</p> - -<p>Alors, dans la sagesse de son silence, elle est l’âpre déesse Athénée.</p> - -<p class="c">★</p> - -<p>Comme enfermés dans le cercle ombreux d’un inéluctable mal, vivent <small>SES</small> -yeux, ses clairs yeux scrutateurs. Jamais il n’y eut de tels yeux, et -qui pussent discerner l’essentielle tristesse qui est l’élément éternel -des choses. Souvent ses regards sont, comme ceux des fleurs, grands -ouverts vers des merveilles; puis le voile des cils retombe sur eux, -comme un délicat nuage vient cacher des étoiles. Ses sourcils s’élancent -audacieux et se perdent fiers en une suprême élévation, frisson -d’anéantissements ad<span class="pagenum"><a id="page_66">{66}</a></span>mirables. La maîtrise des belles formes, l’héroïsme -des pensées altières, l’inflexion passionnée des vagues sur la grève, -l’ironique dédain de toute réalité solidement établie, la volonté que -rien n’enchaîne, et l’élan, mortel courage, du génie et des montagnes -vers le ciel, la pureté majestueuse des cygnes, la sublimité des nuages -au-dessus des bas-fonds, tout cela sommeille en les éblouissantes lignes -de ses sourcils que l’ombre a sculptées.</p> - -<p class="c">★</p> - -<p><span class="smcap">Ses</span> mains sont maigres, frêles, et elles expirent en les lys de ses -doigts. Elles sont comme des fleurs qui auraient froid. Elles ont je ne -sais quel air mystérieux. Quand elles tiennent quelque chose, elles -l’étreignent si fortement qu’on croirait qu’elles sont intimement liées, -presque fondues substantiellement avec cet objet.</p> - -<p class="c">★</p> - -<p>Toute <small>SA</small> figure, trop fluide pour n’être dite que svelte, soupire comme -un cyprès vers le ciel, ondoie comme les ondes quand elles reposent et -respirent.<span class="pagenum"><a id="page_67">{67}</a></span></p> - -<p class="c">★</p> - -<p><span class="smcap">Elle</span> marche moins qu’elle n’avance—plutôt l’on pourrait dire qu’elle -glisse—le buste légèrement infléchi en arrière et sur les hanches -fines, doucement balancé. Ce glissement, à elle propre, rappelle les -mouvements d’un cou de cygne. Tel un calice d’iris à longue tige qui -dans le vent vacille, elle chemine sur le sol, et ses pas ne sont qu’un -repos continu et toujours repris. Les lignes de son corps fluent alors -en une suite d’imperceptibles cadences, qui marquent le rythme de son -existence invisible. Oh! quelles mélodies d’extase moi, sourd, j’en -devinais...</p> - -<p>Les plis de sa robe adhèrent à elle indépendamment de la sinueuse -souplesse de ses mouvements. Et les étoffes qui voilent son corps royal -et les chemins qu’elle foule, paraissent reconnaître la souveraineté de -son être plus profondément et la proclamer avec plus de gratitude que -les hommes.</p> - -<p class="c">★</p> - -<p>Pure et claire, envolée en fugues musicales, est <small>SA</small> parole, et cependant -lente et toute basse. Comme<span class="pagenum"><a id="page_68">{68}</a></span> si je me trouvais près d’une source -esseulée, ruisselant, secrètement, en un suave délire, je me sens -enveloppé par le son diaphane de sa voix dans un souffle de jeunesse -désolée et de subtile mélancolie chantante. Ainsi parlent les gens qui, -comme les sources, sont souvent et longtemps seuls, dont la voix n’est -pas contrainte de se briser contre la lourdeur des sons rustres de la -vie, de s’élever avec peine au-dessus de soi-même pour dominer la cohue, -mais peut se laisser couler jusqu’au bout, serpenter, bienheureuse, à -travers les prairies, sans le tourment des obstacles à surmonter, et qui -s’enivre de sa propre douceur et de son propre souci. Et sa voix n’est -aussi que le langage de ses lignes, traduit en musique. Que sont les -larmes de la harpe comparés à ces sons, jaillissant librement de la -vague mystique des formes humaines! Et les pins, ne sont-ils pas aussi -des harpes sonores, lorsque le vent, en son auguste désir, les embrasse, -et que la forêt et la mer, de délices, retiennent leur haleine? Oh! -pourquoi avons-nous des oreilles, si c’est pour ne pas ouïr?<span class="pagenum"><a id="page_69">{69}</a></span></p> - -<p class="c">★</p> - -<p><span class="smcap">Son</span> esprit est fluide et profond comme la mer.</p> - -<p>Mais ses pensées sont comme les cimes des montagnes ou comme de vastes -plaines qui s’en vont vers l’infini calmes, dans le silence.</p> - -<p class="c">★</p> - -<p><span class="smcap">Elle</span> ne rit presque jamais—jamais quand elle vit sa propre et véritable -vie; mais quand la vie vulgaire de tout le monde, ce que nous appelons -la réalité, vient heurter le flux de son intérieure existence, quand les -relations d’hommes à hommes l’atteignent et la frôlent, alors, elle rit, -en roucoulant doucement et convulsivement, jusqu’aux larmes, comme si -quelque chose de très comique et douloureux à la fois la frappait; -alors, aussi, une onde de sang rouge lui monte du cœur aux tempes, -jusqu’à la racine des cheveux, et voile sa face de la pourpre de son -intime royauté, comme pour la protéger contre une injure du dehors. Et -cet autre muet sourire, qui souvent rayonne de ses yeux,<span class="pagenum"><a id="page_70">{70}</a></span> qui souvent -aussi entr’ouvre la fleur mystérieuse de ses lèvres—oh! celui-là est -plus qu’un simple sourire, mais un épanouissement de calices, tristesses -sans nom qui fleurissent sous un rayon du noir soleil du destin. Et ces -calices éclosent dans l’âme de tous les êtres qui découvrent leur vraie -nature en de rares exaltations.</p> - -<p class="cdtts">. . . . . . . .</p> - -<p>La courbe douloureuse à jamais de la bouche, le regard intense des yeux, -comme s’ils voulaient plonger dans l’impénétrable, le port de la nuque -et du front, levés en une fière rébellion contre quelque insupportable -fardeau extérieur qu’ils seraient seuls à supporter, et, en même temps, -les lignes en avant inclinées du visage, accusant une consciente -lassitude jamais avouée, l’attitude de ce gracile et tendre corps de -Reine qui semble sur le point de se briser et cependant est plein de -force et d’élan contre les assauts du destin, la clarté des gestes, -l’arome limpide de la voix, la musique des paroles, semblables à une -visible floraison d’harmonies secrètes:—tout cela me découvrait un -monde intérieur de tristesses organisées, qui menait son existence -propre, qui était aussi exquis et aussi immense et aussi mystérieux que -ce monde extérieur qui assaille nos yeux de questions.<span class="pagenum"><a id="page_71">{71}</a></span> O la suave -réminiscence de ces impressions qui, comme les fleurs séchées d’un -herbier, laissent seulement deviner la jeunesse fanée et l’éclat -évanoui, et cependant enferment en elles tout cet éclat et toute cette -jeunesse! Pour les ranimer, j’exhalerais, (combien volontiers!) mon âme -sur elles!... Et ces sensations que je voudrais saisir maintenant en des -doigts lourds, comme des choses matérielles et existant en soi, elles -émanaient déjà, dans le jardin de Lainz, de ses traits si vite -transfigurés, des lignes de son corps ondoyant lentement comme des -vagues en peine et elles s’épandaient, pendant nos longues promenades, -en chacune de mes paroles, sur tous les tournants attristés du chemin. -C’est pourquoi, peut-être, je n’en rapportai rien de conscient: les -extases des fleurs au soleil, l’insaisissable haleine de l’ombre sous -les arbres, certaines formes de nuages, un sentiment de quiétude après -un plus long regard vers le ciel, dans la solitude quelques trilles -délaissés d’un chant d’oiseau se perdant au détour d’une tendre allée, -en même temps que disparaissait l’arbre d’où ils venaient, comme si la -voix de l’oiseau étouffait dans ses propres gazouillements: voilà les -seuls trésors que je conservai de ces inoubliables jours, mais le tout -imprégné du charme d’un souci ignoré qui de mon âme passait en ces -fragments<span class="pagenum"><a id="page_72">{72}</a></span> épars et les mettait bien au-dessus des délices les plus -pleinement ressenties<span class="dtts">. . . . . .</span></p> - -<p class="cdtts">. . . . . . . .</p> - -<div class="sidenote">INNSBRUCK</div> - -<p class="rt"> -Innsbruck, 13 août 1891.<br> -</p> - -<p>Aujourd’hui le premier anniversaire de ma naissance depuis cet -inconcevable événement: mon premier véritable jour de naissance!... -Quand, le matin et le soir, les montagnes, par-dessus les toits, -flamboient jusque dans mes fenêtres, comme si, d’un monde irrêvé, elles -surgissaient, alors encore en moi rayonnent ces sourires d’inextinguible -mélancolie qu’<small>ELLE</small> a laissés choir dans mon cœur et qui paraissent -soustraits à l’universelle loi des choses, ou bien c’est un parfum -ranimé de souvenirs qui jamais ne voudront se faner...</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Je vais souvent à la morne église du château, où tant de rois et de -reines en acier derrière une lourde grille de fer s’alignent, comme si -cette réunion avait été le but définitif de leurs existences, uniquement -poursuivi leur vie durant. Là aussi de pauvres femmes harassées du -peuple, comme poussées par une main mystérieuse, tout le long du jour, -jusque<span class="pagenum"><a id="page_73">{73}</a></span> dans la nuit, bégayent des prières dans les ténèbres: peut-être -s’agit-il simplement pour elles d’un jupon neuf; à la statue de saint -Antoine les petites bonnes demandent la grâce de retrouver les cuillères -à café perdues. Ah! je les plains de n’avoir pas obtenu ce qu’elles -désirent, car je me dis que, si j’osais élever mon vœu à la hauteur -d’une prière, je devrais m’abîmer en oraisons...</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p class="r"> -<br> -3 septembre.<br> -</p> - -<p>Est-il possible que mon rêve ne soit pas évanoui? Nouveau printemps, -refleurira-t-il sur l’automne de mes souvenirs, sans avoir subi ni -l’hiver ni la mort?...</p> - -<p>Une lettre du baron Nopcsa, datée d’Ischl, qui me demande, au nom de -l’impératrice, si je suis disposé «à passer les mois de décembre à avril -auprès de Sa Majesté l’Impératrice et Reine, comme professeur de grec, -et pour l’accompagner dans ses promenades».</p> - -<p>Dans un <i>post-scriptum</i>, le baron Nopcsa ajoute: «Sous la condition que -vos études n’en souffriraient point».<span class="pagenum"><a id="page_74">{74}</a></span></p> - -<p>Ainsi il faut en finir avec la Faculté ou refuser. Je vais passer mes -examens ici, à Innsbruck, car à Vienne mon tour ne serait pas si vite -venu...</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Quand je pense à ce que, sans prier, j’ai obtenu, pour la seule raison, -peut-être, que j’ai tenu mon vœu à moi-même secret!...</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>J’ai choisi Schopenhauer comme sujet de ma thèse de philosophie: je me -suit fait un élément vital de sa doctrine depuis qu’elle correspond si -parfaitement à mon état d’âme. «Un singulier sujet d’examen!» me dit, en -ricanant, le professeur de philosophie d’Innsbruck. J’étais et je reste -peut-être le seul qui ait osé une tentative pareille.</p> - -<p>J’ai aperçu aujourd’hui la duchesse d’Alençon, sœur de l’impératrice. -Devant une boutique de la rue Marie-Thérèse, un équipage à livrée était -arrêté. Dans la voiture, un monsieur d’aspect très distingué, à la barbe -Henri IV blonde déjà grisonnante, et deux gros petits garçons à joues -rouges et boursouflées. La porte de la boutique s’ouvrit, un grand -chien, d’un seul bond, s’élança vers la voiture,<span class="pagenum"><a id="page_75">{75}</a></span> et puis une dame -sortit: l’impératrice elle-même, mais plus mince, plus frêle, plus -miniature. Son aspect me bouleversa. Plus tard j’appris que c’était la -sœur de la souveraine, et qu’elle habitait pendant l’été le château de -Mentelberg. Longtemps je suivis du regard la voiture qui s’éloignait. La -duchesse ne se doutait guère que des yeux s’attachaient si obstinément à -elle et que les regards de mon âme tramaient comme une banderolle entre -elle et son impériale sœur...</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Tout mot que je prononce par ce temps-là n’a qu’une signification -provisoire, mais, en même temps, il a un sens plus profond, et comme une -perspective derrière soi. C’est comme si je voulais dire: Que m’importe -ce que vous me dites et ce que je vous dis? L’essentiel, c’est ce qui va -venir. Je ne me rappelle que confusément ma promotion de docteur que je -dus subir dans une université étrangère, devant un public aussi flatteur -qu’inespéré d’étudiants de la corporation des «Goths», anciens camarades -de mon cousin Théodore. Mais je n’eus pas un regard pour leurs habits de -gala, pas plus que pour mon diplôme, et me préoccupai encore<span class="pagenum"><a id="page_76">{76}</a></span> moins du -moyenageux cérémonial de l’Université d’Innsbruck, car un but plus -lumineux, tout près de moi maintenant, m’invitait...</p> - -<p>Par mille détours, pour prolonger autant que possible une attente dont -le charme ne pouvait être surpassé par l’événement, je me rendis à -Vienne, à la Burg.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p class="r"> -Hofburg de Vienne, 8 décembre 1891.<br> -</p> - -<div class="sidenote">VIENNE SCHŒNBRUNN</div> - -<p>Mon appartement est situé dans l’aile léopoldine. L’on arrive du -Franzensplatz, à côté du corps de garde, par un étroit escalier en -colimaçon, jour et nuit éclairé au gaz,—<i>l’escalier des confiseurs</i>,—à -un long corridor tapissé de nattes, dit <i>le passage des demoiselles</i>. -Une longue suite de portes avec des noms de dames d’honneur sur de -blancs cartons. Tout au bout, des gardes de la Burg qui vont et viennent -lentement avec un cliquetis de sabres. A ma surprise, sur une de ces -portes, je lis mon nom: voilà, déjà étiquetée, mon existence à venir -dans cette armoire à tiroirs qu’est la cour. Ma chambre assez vaste, -mais basse de plafond. Le parquet est comme un miroir, sur lequel le feu -de la cheminée envoie voleter des essaims de feux follets.<span class="pagenum"><a id="page_77">{77}</a></span> Tentures et -meubles à rayures grises et blanches. Une grande double fenêtre donne -sur la place extérieure du château et sur le Volksgarten, que maintenant -une grisaille de crépuscule enveloppe. Un paravent de soie pourpre -devant le lit, couvert aussi de lourde soie purpurine—du reste, tout -d’une simplicité très grand air.</p> - -<p>Le même soir, l’impératrice me reçut. Un laquais du service privé vint -m’avertir que Sa Majesté avait su mon arrivée et me priait de me rendre -auprès d’<small>ELLE</small>. Je me hâtai vers <small>ELLE</small>, à pas muets sur les nattes, tout -le long du couloir, parmi des laquais et des caméristes qui -chuchotaient, puis, après un coude, par un corridor plus large, qui -traverse l’aile dite de l’impératrice Amélie. C’est la partie du château -qui regarde le Franzensplatz du gros œil de son horloge, flamboyant dans -le soir; elle est habitée exclusivement par l’impératrice et sa suite. -Par une porte secrète, j’arrivai au grand escalier d’honneur, puis, un -étage plus bas, sur un palier, où un garde de la Burg en grand uniforme -était planté, immobile, devant une très lourde portière de velours; -derrière cette draperie, un vestibule de style empire, avec ce luxe -froid et nu des antichambres princières où l’on gèle si atrocement quand -on n’est pas né laquais. Plusieurs huissiers à<span class="pagenum"><a id="page_78">{78}</a></span> bas blancs, culotte -vert-amande, veste sombre brodée d’or, et l’épée, s’inclinèrent devant -moi jusqu’à terre, les portes comme d’elles-mêmes s’ouvrirent, et je me -trouvai à l’improviste dans une grande pièce, plus somptueuse encore, -mais dont l’accueil me fut moins fermé, moins hautain. Là, un autre -garde-porte, apparemment de rang plus élevé, en habit noir, vint à ma -rencontre. Et, à ce moment, je m’aperçus que j’avais pris -instinctivement une nouvelle allure et que je la soutenais avec grande -virtuosité; il s’agit, ici, de marcher sans s’arrêter et sans hâte, en -glissant sur le parquet plutôt qu’en le foulant, sans butter aux saluts -ni aux révérences. Le valet de chambre de l’impératrice, également en -habit noir (la livrée de deuil privée de Sa Majesté), sortit de la porte -opposée, s’inclina profondément, et disparut aussitôt par la même porte, -sur la pointe des pieds, pour m’annoncer. Tous ces gens retenaient leur -souffle et leur âme, et n’étaient que frac et pointe des pieds. Et alors -la porte s’ouvrit à deux battants, sans le moindre bruit. Derrière un -paravent de soie écarlate, j’entrai dans une salle vaste et brillamment -éclairée. Sur les murs des tissus de soie rouge, tout autour des meubles -dorés, de larges et profonds miroirs tenant des panneaux entiers, de -grands lustres pen<span class="pagenum"><a id="page_79">{79}</a></span>dants. Et une atmosphère d’une presque immatérielle -pureté vers moi s’exhalait.</p> - -<p>D’une autre porte au fond qui était ouverte et laissait entrevoir un -petit salon, l’impératrice m’apparut, et elle vint à ma rencontre.</p> - -<p>Voilà que de nouveau <small>ELLE</small> se tenait devant moi, la même apparition noire -de l’inoubliable jardin enchanté! Elle que j’avais connue dans sa -condition sylvestre, elle m’avait maintenant appelé en son luxueux -palais, où elle devait vivre, pour un temps. Je me souviens confusément -d’un conte où il est parlé d’une fée de la forêt qu’un sorcier plus -puissant encore retenait, une partie de l’année, dans son palais -souterrain et qui, là, devait être reine. Mais c’est peut-être -simplement l’histoire de Perséphoné.</p> - -<p>Et l’expression de son visage, encore, me faisait penser à Perséphoné, -qui, elle aussi, passe la moitié de sa vie dans le monde infernal. -L’éclat rouge sombre des murs, les flammes sans nombre qui sur les -dorures ruisselaient et rejaillissaient de la profondeur des miroirs, -les cristaux en losange des lustres, scintillant comme d’aériennes -pierres précieuses, tout cela faisait presque pour moi de cette fiction -d’un monde sous-terrestre la contemplation d’une réalité. Comme d’un -autre monde,<span class="pagenum"><a id="page_80">{80}</a></span> l’impératrice noire se tenait devant moi, souveraine de -toute cette splendeur. Elle me salua de loin, et, après, me dit qu’elle -se réjouissait de me revoir près d’elle. Et dès qu’elle eut ouvert la -bouche et que sa voix eut résonné, le merveilleux rayonnement autour -d’elle pâlit. Ainsi je connus qu’elle était bien plus rayonnante encore -que tout ce qui l’environnait. Je savais déjà, avant d’entrer, ce que je -trouverais ici, et pourtant je fus ébloui. Nous nous promenâmes une -heure durant, sur le doux tapis soyeux, où le pied s’enfonçait comme -dans du jeune gazon, en des flots de lumière dont l’attouchement -agissait comme de l’air tiède, mais plus musicalement encore.</p> - -<p>Tout autour, des meubles dorés se dressaient, à de longues distances et -dans un calme parfait, l’on eût dit des objets ensorcelés. Dans cette -pièce, sur ces meubles, ni rire ni pleur ne se posait, nulle ligne ne -remuait ni ne changeait de place. Des grands miroirs, qui prolongeaient -la pièce, comme sous de diaphanes masses d’eau, en des lointains -infinis, la lumière rebondissait, telle une buée fluide d’or et de sang. -Je regardai autour de moi et reconnus le geste de l’étiquette espagnole, -qui, des coins sombres, se levait vers des portraits princiers dans de -lourds cadres dorés, et montrait des portes<span class="pagenum"><a id="page_81">{81}</a></span> secrètes, tapissées de -soie. Cela me persuada davantage encore que le château tout entier, -immémorial, était englouti dans un illusoire abîme d’eau. Mais il y -avait autre chose, que je sentais plus que je ne voyais, qui provenait -de ce monde où <small>ELLE</small> respire en réalité. Elle n’était pas seule. Mes yeux -se mirent en quête et bientôt trouvèrent ce qu’ils cherchaient. Il y -avait là des arbres, de vivants arbres, presque dissimulés par les -lourdes soies et les dentelles des rideaux, des azalées grandes comme -des arbres, épanouies, ô tendre floraison, en innombrables calices -blancs et roses. Elles l’avaient suivie, ces azalées, des printemps -lointains jusque dans les profondeurs sous-marines de son palais; elles -étaient comme des symboles de l’évanouie Perséphoné. Ainsi l’on peut -s’imaginer que tous les jeunes arbres se tiennent cachés, pendant -l’hiver, en de semblables palais, chez quelque fée exilée. Et ce léger -et ancien parfum qui flottait à travers la salle,—venait-il des arbres, -ou étaient-ce, uniquement, les souvenirs balsamiques des forêts et des -jardins qui s’exhalaient avec persistance et enveloppaient la figure de -l’impératrice noire?</p> - -<p>Je lui parlai des montagnes embrasées d’Innsbruck, du «Hofgarten», le -jardin du palais aux grands arbres, sur lesquels l’automnale pourpre<span class="pagenum"><a id="page_82">{82}</a></span> -s’était répandue, des feuilles jaunies de mes mélancolies et de mes -souvenirs, qui tombaient sur les allées comme de grands oiseaux morts, -des églises, où des femmes désolées et comme poussées par une main -invisible jetaient aveuglément dans les ténèbres des prières balbutiées, -où des rois et des reines d’airain, venant de siècles différents, -s’étaient donné rendez-vous. Et elle me parla uniquement de la chute -d’eau de Gastein, qui dans la nuit résonne comme une âme en peine, et -des pins et des sapins noirs emmi lesquels les nuages aiment à s’arrêter -longuement. Et puis, nous causâmes d’Homère et des sirènes, et de -Béatrice que Rossetti a peinte. Puis elle me tendit encore une fois sa -main à baiser, et dit:</p> - -<p>—A partir de demain, nous irons nous promener tous les jours pour -quelques heures à Schönbrunn. Si vous n’étiez pas venu, j’aurais dû me -priver de ce plaisir. Je ne veux pas imposer, en hiver, cette corvée à -mes dames d’honneur, et l’empereur n’en a malheureusement pas le temps.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_83">{83}</a></span></p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p class="r"> -9 décembre.<br> -</p> - -<p>Ce matin, à huit heures, le laquais vint me dire que l’impératrice -m’appelait auprès d’<small>ELLE</small> pendant qu’on la coiffait. J’étais déjà prêt et -attendais. Car, dès la veille, l’impératrice m’avait prévenu qu’elle -prendrait sa leçon de grec en se faisant coiffer.</p> - -<p>—Cela dure presque toujours deux heures, avait-elle dit, et pendant que -mes cheveux sont si fortement occupés, mon esprit reste oisif. Je crains -que de mes cheveux il ne passe dans les doigts de la coiffeuse. C’est -pour cela que ma tête me fait si mal. Nous emploierons ce temps à -traduire Shakespeare: oh! alors le cerveau est bien forcé de se -concentrer.</p> - -<p>J’entrai dans le grand salon avec le cérémonial de la veille.</p> - -<p>L’impératrice était assise devant une table que l’on avait poussée au -milieu de la pièce et couverte d’une toile blanche. Elle était comme -embrumée dans un peignoir de dentelles blanches; ses cheveux dénoués -tombaient jusqu’à terre et enveloppaient toute sa personne. Seule une -petite partie de sa face était éclose, comme chez ces suaves madones -emmitouflées au visage en amande. Cet<span class="pagenum"><a id="page_84">{84}</a></span> aspect était nouveau pour moi, -mais plus enchanteur que tout ce que j’avais jusque-là contemplé. Elle -répondit à ma révérence par une légère inclination de la tête, en -disant:</p> - -<p>—Comment avez-vous dormi votre première nuit à la Burg? Pas plus mal -que d’habitude, j’espère. Ce n’est pas aussi beau ici qu’à Lainz, -ajouta-t-elle, mais pour la nuit c’est à supporter.</p> - -<p>Nous partirons à onze heures, dit-elle encore.</p> - -<p>Puis la leçon commença. L’impératrice écrit très vite; elle crispe ses -doigts sur la plume, sans doute par une habitude d’enfance qu’elle n’a -conservée que parce que, probablement, ses professeurs l’en grondaient. -Du reste, quand elle écrit, toute son attitude est d’une grâce puérile, -d’une charmante maladresse qui contraste avec sa tenue habituelle si -majestueuse parmi les arbres et les fleurs. Elle regarde fixement le -papier et la pointe de la plume, et c’est comme si elle voulait forcer -sa plume à écrire finement et proprement. Mais les lettres impétueuses -jaillissent et se bousculent, libérées de toute convention.</p> - -<p>—Ma mauvaise écriture vous étonne. Elle est comme moi, me dit-elle, -elle ne veut pas se laisser subjuguer.</p> - -<p>Elle fait aussi de gros pâtés d’encre violette—la<span class="pagenum"><a id="page_85">{85}</a></span> violette -impériale—la seule avec laquelle elle écrive et qu’elle puise d’un -encrier d’or; de minces feuilles de papier buvard sont semées tout -autour sur la table, et elle en sèche chaque page en frappant dessus de -son poing fermé.</p> - -<p>Cette première leçon durant la coiffure m’a laissé des impressions d’une -épique harmonie.</p> - -<p>Des cheveux, je vis des cheveux en vagues, atteignant le sol, et s’y -répandant, et coulant plus loin: de la tête, dont ils révélaient la -grâce délicieuse, la ligne pure et parfaite (ainsi les tissus de Cos -laissent transparaître des formes de déesses), ils s’écoulaient sur le -blanc manteau de dentelles qui couvrait <small>SES</small> épaules, sans que jamais -leur flot tarît.</p> - -<p>Derrière la chaise de l’Impératrice se tenait la coiffeuse, en robe -noire à longue traîne, un tablier blanc de toile d’araignée attaché -devant elle, d’aspect imposant pour une femme de service, avec les -traces d’une beauté fanée sur le visage, et les yeux pleins de sombres -artifices—rappelant une assez fameuse Reine de seconde qualité de -l’orient européen, aujourd’hui proscrite. De ses mains blanches elle -fouillait dans les ondes des cheveux, les élevait en l’air et les -palpait comme du velours et de la soie, les roulait autour de ses bras -(ruisseaux qu’elle eût<span class="pagenum"><a id="page_86">{86}</a></span> saisis parce qu’ils ne voulaient pas couler -tranquillement mais plutôt s’envoler); enfin elle partagea chaque onde -en plusieurs autres avec un peigne d’ambre et d’or, et sépara ensuite -chacune de celles-ci en innombrables filets, qui, à la clarté du jour, -devinrent de l’or filigrane et qu’elle démêla doucement et posa sur les -épaules, pour éparpiller de nouveau en lumineux rayons un autre -embrouillement d’écheveaux. Puis, tous ces rayons qui, d’un or éteint, -s’enflammaient en éclairs d’un sombre grenat, elle les laissa confluer -en de nouvelles et paisibles vagues, et de ces vagues elle trama des -tresses pleines d’art, qui se transformèrent en deux lourds serpents -magiquement; et elle leva ces serpents, et les roula autour de la tête, -et en forma, en les entrelaçant au moyen de rubans de soie, une -magnifique couronne diadémale. Puis elle saisit un autre peigne de -transparente écaille finissant en pointe et garni d’argent, et ondoya le -coussin de cheveux, sur l’occiput, qui était destiné à porter la -couronne, en ces lignes qui sont propres à la mer quand elle respire. -Ensuite, elle ramena les mèches s’égarant en délaissées sur le front, -près des yeux, de façon qu’elles pendissent, comme des franges d’or, du -bord de la couronne et, comme un voile lumineux, cachassent le front, -écarta avec une pince<span class="pagenum"><a id="page_87">{87}</a></span> d’argent ceux de ces filets qui troublaient -l’harmonie et la symétrie, ne faisant qu’entraver la course tranquille -des sourcils en arceaux, abaissa d’autres filets, telle une écumeuse -frisure d’ondes, sur les oreilles, afin que la rudesse des sons s’y -brisât, et en dressa ainsi une grille protectrice devant la porte de -l’âme. Puis, sur un plateau d’argent, elle présenta les cheveux morts à -sa maîtresse, et les regards de la maîtresse et ceux de la servante se -croisèrent une seconde, exprimant chez la maîtresse un amer reproche, -chez la servante publiant la faute et le repentir. Puis, le blanc -manteau de dentelles glissa des épaules tombantes, et l’impératrice -noire, pareille à une statue divine, de l’enveloppe qui la cachait -surgit. Alors la souveraine inclina la tête, la servante s’abîma sur le -sol, en murmurant tout bas: «Aux pieds de Votre Majesté je me -prosterne.» Le service sacré était accompli.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>—Je sens ma chevelure, me dit-<small>ELLE</small>, et elle glissa un doigt sous les -vagues des cheveux, comme pour alléger sa tête du fardeau.</p> - -<p>C’est comme un corps étranger sur ma tête.<span class="pagenum"><a id="page_88">{88}</a></span></p> - -<p>—Votre Majesté porte ses cheveux comme une couronne à la place de sa -couronne.</p> - -<p>—Seulement, on peut, plus facilement, se débarrasser de cette autre -couronne, répondit-elle avec un sourire attristé.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>A onze heures, nous sommes partis pour Schönbrunn. Il y a toujours -devant l’entrée de mon escalier un grand rassemblement pour me voir -monter en voiture, et la garde du palais présente les armes, mais avec -un doute visible sur le droit que je puisse avoir aux honneurs -militaires.</p> - -<p>Une journée superbe, aujourd’hui, le ciel si pur et si bleu comme au -printemps. J’ai emporté un livre dont je me propose de lire quelques -pages à l’impératrice pendant la promenade: les <i>Contes</i> de Dostoïewsky.</p> - -<p>Je lui ai lu les <i>Blanches nuits</i>. Elle a trouvé le conte ravissant.</p> - -<p>—Ce qui arriva à Naschtenka, dit-elle, est typique pour toutes les -jeunes filles. Chacune se trompe au moins une fois dans sa vie, sans -qu’elle sache quand cela se fait. De Naschtenka elle-même, on ne sais si -elle s’est trompée avec celui qu’elle a pris ou<span class="pagenum"><a id="page_89">{89}</a></span> avec celui qu’elle a -laissé. C’est affaire au destin. Les femmes vivent tout particulièrement -sous l’étoile de leur destin.</p> - -<p>Nous parlâmes ensuite de l’émancipation des femmes et de leur -instruction. Elle dit:</p> - -<p>—Les femmes doivent être libres; elles sont souvent plus dignes de -l’être que les hommes. George Sand en est le meilleur exemple. Mais en -ce qui concerne la soi-disant instruction, j’y suis opposée. Moins les -femmes apprennent, plus elles ont de valeur, car elles tirent -d’elles-mêmes toute science. Ce qu’elles apprennent ne fait, à vrai -dire, que les égarer sur une fausse route et les éloigner de leur être -intime: elles désapprennent par là une partie d’elles-mêmes, pour -s’approprier imparfaitement la grammaire ou la logique. Dans les pays où -les femmes sont peu instruites, elles sont des êtres bien plus profonds -que nos bas-bleus. C’est une erreur des amis de l’émancipation que de -venir alléguer, en faveur de ce mouvement, que des mères cultivées -donneraient à l’humanité des fils intellectuellement mieux doués.</p> - -<p>—Mais, d’autre part, fis-je, les hommes modernes désirent trouver en -les femmes modernes,—leurs femmes,—un appui intellectuel.</p> - -<p>—Au contraire, leur action, en tant que mères,<span class="pagenum"><a id="page_90">{90}</a></span> serait plus -bienfaisante, si elles étaient comme les arbres, libres de toute entrave -et de toute déformation, sous le vaste ciel; les femmes ne doivent pas -être là pour aider les hommes dans leurs affaires, en leur soufflant des -pensées et des conseils, mais par leur seule proximité elles doivent -éveiller et faire mûrir chez les hommes des idées et des résolutions que -ceux-ci, ensuite, ont à puiser en eux-mêmes.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p class="r"> -10 décembre.<br> -</p> - -<p>Aujourd’hui l’on m’apporta, des appartements de l’impératrice, des -fleurs. L’impératrice, me dit-on, avait ordonné au jardinier du château -de m’envoyer tous les jours des fleurs rares. Et quelles fleurs -c’étaient! Duvets de soie parfilée, vieux velours mélancoliquement -pâlis, reployés en plis délicats, et de la pourpre attristée. Et de -tremblantes corolles aussi et de doux calices, sur les pétales desquels -toutes les splendeurs et les langueurs des couchants automnaux étaient -répandues.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_91">{91}</a></span></p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p class="r"> -Du 11 au 20 décembre.<br> -</p> - -<p>A midi, de nouveau à Schönbrunn. Il pleuvait de la neige fondue, et le -vent nous fouettait le visage d’une poudre de glace. Il nous fallait -sauter par-dessus de grosses flaques d’eau.</p> - -<p>—Comme des grenouilles nous galopons par les marais, dit l’impératrice. -Nous sommes pareils à deux âmes damnées qui errent dans le monde -infernal. Pour beaucoup de gens, ici et à cette heure, ce serait -l’enfer. Je causais hier avec une dame qui extravaguait sur les -glaciers—pendant l’été, naturellement, en compagnie de deux guides et -attachée à une corde pour qu’on la hisse. Je voudrais la voir à présent, -elle et sa vaillance. Si elle savait que je suis ici, que je me promène -aujourd’hui ici, elle penserait que je suis devenue folle. Voyez-vous, -cela va mieux à mes dames d’honneur de rester à la maison et de se -chauffer les pieds à la cheminée. Elles tricotent des bas et lisent des -romans. Vous préféreriez, vous aussi, n’est-ce pas, être au chaud dans -votre chambre?</p> - -<p>—Comment Votre Majesté peut-Elle dire cela? Moi qui, dans ma chambre, -passe toutes mes heures dans l’attente, dans l’espoir que Votre Majesté -me fasse appeller...<span class="pagenum"><a id="page_92">{92}</a></span></p> - -<p>—Pour moi, c’est le temps que j’aime le mieux. Car il n’est pas fait -pour les autres. Je puis en jouir seule. En vérité, il n’est là que pour -moi, comme ces pièces de théâtre que le pauvre roi Ludwig se faisait -jouer, pour lui uniquement. Encore le spectacle est beaucoup plus -grandiose ici, en plein air, que sur toute espèce de scène. Certes la -tempête pourrait être quelque peu plus enragée: alors on se sent si -proche de toutes les choses, comme en conversation avec elles!</p> - -<p>—Votre Majesté voit-Elle ce grand vieil arbre aux branches noires et -dénudées, comme il se dresse tout seul et, désespérément, étend ses bras -en l’air? Il est presque plus fort que l’ouragan, il ne bouge pas.</p> - -<p>—Sa douleur est plus forte que l’ouragan. Il est comme le roi Lear. -Quand même il serait maintenant frappé de la foudre, il n’en a pas moins -vaincu la mort.</p> - -<p>Elle-même était comme une partie constitutive de ce paysage bouleversé, -mais elle n’en avait point conscience.</p> - -<p>Elle a le don, par sa seule présence, d’amener à la surface l’élément -éternel des choses, de l’évoquer comme par un prestige, comme si toutes -les choses, depuis longtemps esseulées dans leur vie obscure, n’avaient -attendu que cela pour se répandre hors<span class="pagenum"><a id="page_93">{93}</a></span> d’elles-mêmes. Aussi ai-je -toujours l’impression que c’est par elle, à vrai dire, que, pour la -première fois, l’essence réelle des choses me fut révélée.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Aujourd’hui, l’impératrice m’appela à quatre heures de l’après-midi -seulement, au lieu de me faire partir à onze heures en voiture pour -Schönbrunn, à sa suite. Toute la matinée avait été employée au grand -lavage des cheveux. Cela a lieu tous les quinze jours. Aussi -portait-elle ses cheveux dénoués sur le dos pour les faire sécher. Son -aspect sous cette forme, quand, déposée cette naturelle couronne, elle -n’est plus obligée de plier le front sous son poids, est plus gracieux -encore, s’il se peut, et aussi plus majestueux, plus conforme à sa vraie -nature. Une jeunesse insoupçonnée rayonne de ses traits et presque un -bonheur de ses yeux (le même qu’éprouvent les arbres quand ils se mirent -dans l’eau) et des lignes de son corps une musique, plus suave encore -que d’habitude, parce que, assourdie et secrète, comme en des rêves et -des pressentiments, à travers l’onde des cheveux elle résonne.</p> - -<p>Sur les doux tapis écarlates, qui couvraient le parquet, nous allions et -venions, dans l’aube des<span class="pagenum"><a id="page_94">{94}</a></span> flammes sans nombre de toute une série de -grands lustres pendants, aux losanges et aux perles de cristal, dans -l’haleine des vivants calices qui formaient partout de petites îles -lumineuses (ô vernal rêve!), entre les muets abîmes marins des miroirs, -dans un air aussi pur et aussi frais que sur les sommets des montagnes, -(les croisées, <i>en decembre</i>, étaient toutes ouvertes)—et nous lisions -l’<i>Odyssée</i>. En un tel milieu, près d’elle, la vieille rhapsodie oubliée -des vers morts de nouveau s’éveille et, par les fenêtres ouvertes, avec -les flots de lumière, jusque sur la silencieuse place du château elle -déborde. Des groupes humains, d’habitude, se tiennent là, dans l’ombre, -et contemplent la rangée des fenêtres brillamment éclairées et les -lustres flamboyants, sous lesquels un être impérial tisse sa mystérieuse -vie; et ils s’étonnent ou ils devinent, mais jamais leur pressentiment -ni leur étonnement n’atteignent à la réalité...</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>L’empereur est entré aujourd’hui pendant la leçon. La coiffeuse s’abîma -sur le tapis comme dans une trappe, et s’éloigna tout de suite en un -murmure. Je me levai de ma chaise, mais l’empe<span class="pagenum"><a id="page_95">{95}</a></span>reur m’invita à rester et -se mit à causer avec l’impératrice en hongrois. Je relevai des noms -d’hommes d’Etat et de personnages politiques. L’impératrice avait sur -les traits une expression d’intense attention; ses yeux regardaient -devant elle comme s’ils voulaient saisir de façon aiguë et pénétrante un -infiniment petit objet; et elle répondait à l’empereur et l’interrompait -assez souvent. Le hongrois sur ses lèvres sonnait comme des perles -musicales cet embaumées. Parfois, elle haussait les épaules et -esquissait une petite grimace qui voulait beaucoup dire, ce qui faisait -rire l’empereur. Puis l’empereur se leva et sortit de la salle de son -pas élégant et moelleux de militaire. En un bruissement, la coiffeuse -rentra et l’impératrice me dit en grec:</p> - -<p>—Je viens de faire de la politique avec l’empereur. Je voudrais pouvoir -être utile; mais peut-être suis-je plus avancée en grec. Et puis j’ai -trop peu de respect pour la politique et ne la juge pas digne d’intérêt. -Et vous, vous y prenez intérêt?</p> - -<p>—Pas trop, Majesté, je la suis seulement dans ses grandes phases, quand -des ministres tombent.</p> - -<p>—Ah! ils ne sont là que pour tomber; puis d’autres viennent, me -dit-elle avec, dans la voix, une nuance curieuse qui était comme un rire -intérieur.<span class="pagenum"><a id="page_96">{96}</a></span></p> - -<p>—Pour moi, Majesté, je m’intéresse davantage à la vie publique en -France.</p> - -<p>—Elle est assurément plus amusante!</p> - -<p>—C’est ce que je trouve aussi, Majesté.</p> - -<p>—Les gens, là-bas, savent mieux jouer la comédie, et avec plus -d’esprit.</p> - -<p>Au bout d’un instant, elle ajouta:</p> - -<p>—D’ailleurs, le tout est une tellement volontaire illusion! Les -politiciens croient conduire les événements et sont toujours surpris par -eux. Chaque ministère porte en soi sa chute, et cela dès le premier -moment. La diplomatie n’est là que pour attraper quelque butin du -voisin. Mais tout ce qui arrive, arrive de soi-même, par intérieure -nécessité et maturité, et les diplomates ne font que constater les -faits.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>De chacune des nombreuses langues qu’<small>ELLE</small> parle avec une admirable -perfection, elle fait une musique. Parle-t-elle hongrois? c’est -réellement comme si une source laissait perler, l’une après l’autre, des -gouttes chantantes, en lente et harmonieuse mélancolie.</p> - -<p>—Le grec, me disait-elle, c’est la langue dans laquelle mes idées et -mes mots se présentent à moi<span class="pagenum"><a id="page_97">{97}</a></span> comme des êtres de beauté, pour m’ouvrir -un monde insoupçonné. L’aspect de ce monde me fait oublier ce qui reste -au dehors.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Aujourd’hui, nous avons rencontré une dame sur le chemin de la -<i>Gloriette</i>: elle descendait et nous montions. Elle portait les cheveux -coupés courts et avait une face rouge de cuivre et la démarche décidée. -Fixement elle regarda l’impératrice, sans la saluer pourtant, presque -d’un air de provocation. L’impératrice dit:</p> - -<p>—La dame a de l’esprit, puisqu’elle porte les cheveux courts; mais je -crains qu’elle ne le fasse exprès pour que l’on puisse la croire -spirituelle. Si je voulais faire couper mes cheveux—oh! par conviction, -parce que je les tiens pour inutiles,—les gens me tomberaient dessus -comme des loups.</p> - -<p>—Et réellement ce serait dommage, Majesté. Les gens disent bien: «Tout -ne va pas à tout le monde.»</p> - -<p>—Il n’y a que la sottise à qui tout le monde également prétende...</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_98">{98}</a></span></p><hr style="width: 15%;"> - -<p>Aujourd’hui, <small>ELLE</small> dit:</p> - -<p>—La plupart des hommes ne veulent pas que les bandeaux du destin et de -la vie soient dénoués de leurs yeux; ils croient se mettre ainsi à -l’écart des périls. Mais nous ne cessons pas de vivre dans l’ombre du -destin et cette ombre guette chaque goutte de lumière. Ce qui est commun -à tous n’est pas l’esprit, mais le destin. Et, parfois, le destin -choisit l’un de nous pour en faire un poème magnifique ou pour s’en -gorger comme d’Œdipe ou de Médée... Je vous prie, lisons demain quelque -chose d’Eschyle.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Plus tard, <small>ELLE</small> dit:</p> - -<p>—La plupart des hommes sont malheureux parce qu’ils se trouvent en -perpétuel conflit avec la nécessité. Quand on ne peut être heureux à sa -guise, il ne reste qu’à aimer sa souffrance. Cela seul donne le repos, -et le repos c’est la beauté de ce monde. Mais la beauté est la cause et -le but de l’univers.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Aujourd’hui, dans la matinée, nous continuâmes notre traduction -d’Othello. L’impératrice déclama<span class="pagenum"><a id="page_99">{99}</a></span> la chanson du saule de Desdémone avec -un ravissement douloureux qui, à l’entendre, faisait défaillir, et, -brusquement, les lèvres frisées de subtile ironie, <small>ELLE</small> s’exclama:</p> - -<p>—Il y a cependant autre chose que la jalousie ou l’héroïsme, et ce sont -les saules.</p> - -<p>Plus tard elle dit:</p> - -<p>—On ne sait pas pourquoi les femmes sont infidèles à leurs maris! La -réponse est tout simplement: parce qu’elles devraient leur rester -fidèles. Cette exigence provoque à l’infidélité parce qu’elle a force de -loi. Et sait-on donc si le mari réellement fut l’élu que le sort -désignait? La plupart des jeunes filles ne se marient guère que par -désir de liberté. Et, somme toute, l’amour a des ailes pour s’envoler -aussi.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Aujourd’hui, nous parlions du tragique dans les pièces modernes. -L’impératrice dit:</p> - -<p>—Je crois que les conflits tragiques n’agissent pas par eux seuls, mais -par quelque chose que, sans cesse, nous attendons dans notre vie et dont -alors nous croyons nous approcher. A vrai dire, nous sommes toujours -déçus, car ce sont seulement des<span class="pagenum"><a id="page_100">{100}</a></span> passions ordinaires que l’on met sous -nos yeux, mais nous les reconnaissons cependant pour quelque chose -d’autre que ce qu’elles prétendent signifier. Et quand nous sommes -saisis, nous ne le sommes pas par le tragique de théâtre, mais par des -sons plus profonds qui dans notre cœur ont été éveillés.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Je lui lus les poésies lyriques d’Ibsen, entre autres des passages de -<i>Peer Gynt</i>. Ce dernier poème lui parut sublime. Jusqu’alors elle -n’avait, en vérité, rien connu d’Ibsen. Sûrement elle n’avait aucune -idée de sa signification ni de sa grandeur. On lui avait parlé, à la -cour, de ses drames, comme d’ineptes lubies qui, malheureusement, se -jouaient encore. Et pourtant, tout ce monde de beauté existait déjà en -elle avant que ces poèmes fussent inventés. Tout, pour ainsi dire, -venait d’elle et revenait à elle. Elle a rêvé tous les rêves avant -qu’ils fussent rêvés, et elle les revit en son existence, tandis que les -poètes ne font que les rêver seulement. C’est pourquoi elle se contente -de l’<i>Odyssée</i>, de Shakespeare, ou des chansons démodées de Heine, parce -qu’elle peut parfaitement se passer de ces œuvres-là<span class="pagenum"><a id="page_101">{101}</a></span> de même que des -plus éminentes créations modernes de l’esprit humain.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Aujourd’hui, pendant la leçon, l’impératrice me dit:</p> - -<p>—Il faut que vous vous mettiez sur vos gardes contre les intrigues de -la cour. Vous êtes novice en ces choses et vous ne savez pas où l’on -place les pièges. Je vous conseille d’être très circonspect pendant vos -visites aux gens de la cour—vous savez qui je veux dire. Ces gens se -nourrissent tous les jours de faisans et de perdrix, mais une heure sans -cancans les ferait mourir.</p> - -<p>—Je pensais que non seulement le baron Nopcsa et la Comtesse Festetics, -mais que tout le personnel de la Cour était assez dévoué à Votre Majesté -pour que je pusse me mouvoir ici en toute sécurité.</p> - -<p>—Ah oui! certainement. On est très dévoué à l’Impératrice. Peut-être -dois-je encore remercier Dieu d’être impératrice: autrement, cela -tournerait mal pour moi. On aime l’impératrice surtout parce que, par -amour d’elle, on a la chance d’être quelque chose soi-même.</p> - -<p>—Votre Majesté ne croit-Elle pas qu’il y a de<span class="pagenum"><a id="page_102">{102}</a></span> magiques puissances qui -émanent du génie et de la beauté de l’âme? Je ne puis m’imaginer qu’un -être quelconque, admis auprès de Votre Majesté, puisse s’arracher à ce -sortilège. Par là je veux dire que l’entourage de Votre Majesté doit -avoir perdu toute volonté propre et vivre seulement en la Sienne.</p> - -<p>—Vous voudriez faire de moi une Circé; je me souhaiterais d’en être -une. Je métamorphoserais alors beaucoup de gens comme l’ont été les -compagnons d’Ulysse. Mais l’égoïsme est plus fort que toute magie. Vous -êtes encore trop jeune et ne connaissez pas le monde. Chaque salut a son -but, chaque sourire veut être payé. Si l’on ne jugeait pas que cela va -sans dire, l’on s’épargnerait même tous ces frais.</p> - -<p>—Votre Majesté se souvient-Elle, dans le parc de Lainz, lorsque les -sangliers se ruèrent sur nous en nous menaçant, de sorte que je dus les -chasser avec un égrappoir que Votre Majesté avait apporté? Je ne cessais -de m’imaginer, alors, ce qui serait arrivé, si les sangliers n’avaient -été si lâches, s’ils avaient fait mine de se jeter sur nous? J’aurais -prouvé à Votre Majesté mon héroïsme et mon abnégation. Et Votre Majesté -pourrait en tirer au moins une exception à la règle.</p> - -<p>—Oh! soyez tranquille! Ils ne nous auraient pas<span class="pagenum"><a id="page_103">{103}</a></span> attaqués!—puisqu’ils -avaient mieux à faire: ils mangeaient des truffes!—Par bonheur pour -nous deux!</p> - -<p>Et là-dessus, gaiement, elle sourit.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Instinctivement avec Elle j’ai pris dans la voix une cadence, à son -oreille, uniquement, appropriée. Toujours un pas en arrière d’elle, je -chemine et laisse la suite ininterrompue de mes paroles atteindre son -ouïe en vagues subtiles. Aujourd’hui elle me dit, à ce propos:</p> - -<p>—Vous avez très bien compris que l’on ne doit, par sa voix, ni -étrangler ses propres idées ni effaroucher celles des autres.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p class="r"> -Schœnbrunn, 21 décembre.<br> -</p> - -<p>Nous parlions aujourd’hui de <small>SES</small> voyages en Egypte.</p> - -<p>—Je me sens extraordinairement chez moi au Caire, dit-elle. Même dans -la grande cohue des portefaix et des ânes, je me sens moins oppressée -que dans un bal de la cour et presque aussi heureuse que dans une forêt. -Oh, il faut bien distinguer la<span class="pagenum"><a id="page_104">{104}</a></span> culture d’avec la civilisation. La -culture se trouve même aux déserts de l’Arabie; avant tout, dans le Sud -et en Orient, où la civilisation n’a pas pénétré, dans les prairies -solitaires et sur les mers. Etouffer la culture, voilà la civilisation. -Elle est chez elle en Occident. Elle est une déviation et une altération -des buts naturels de l’existence. La civilisation, c’est les -tramways,—la culture, les belles forêts libres. La civilisation, c’est -l’érudition,—la culture, ce sont les idées. La civilisation réclame -pour soi chaque être humain et nous met tous dans une cage. La culture, -chaque homme la porte en soi, comme un legs de toutes ses existences -antérieures, il l’aspire en soi à chaque souffle, et en cela gît la -grande unité. Il y a aussi des gradations de civilisation et de culture, -qui viennent de directions opposées et se rencontrent. Où elles -s’entrechoquent, éclate la plainte muette de la vie. Les victimes, ce -sont les pauvres gens misérables: on leur a pris la culture, et, en -retour, on leur montre la civilisation dans le lointain, pour eux -presque inaccessible. A Paris, il m’est très agréable de cheminer par -les rues, parce que l’individu marche perdu dans la foule. De cette -manière, cette civilisation-là approche de la culture.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_105">{105}</a></span></p><hr style="width: 15%;"> - -<p>Aujourd’hui, <small>ELLE</small> me disait encore:</p> - -<p>—Quand une dame d’honneur est près de moi, je suis tout autre. Vous -l’avez remarqué hier. Il me faut toujours dire quelque chose aux -comtesses, pour qu’elles puissent répondre. C’est là justement leur -office. Le plus grand effroi des rois est de toujours devoir interroger. -Pour moi, j’ai un grand choix de questions dans mes greniers, parce que -j’en viens rarement à les distribuer en public. Quand vous me parlez, je -ne réponds, souvent, qu’à moi-même, ou je vous parle bien, mais je -réponds en même temps à une question que je me suis posée à moi-même, -car vous n’êtes pas une dame d’honneur: et c’est ce qu’il y a en vous de -préférable. Quand vous êtes près de moi en même temps que la comtesse, -cela devient très intéressant: je dois louvoyer comme entre deux vents, -et chacun de vous deux me sent changée à son égard et en tient l’autre -pour le coupable.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p class="r"> -Du 22 au 30 décembre.<br> -</p> - -<p>Aujourd’hui <small>ELLE</small> me dit, pendant qu’on la coiffait:</p> - -<p>—Excusez-moi, aujourd’hui je suis distraite. Je<span class="pagenum"><a id="page_106">{106}</a></span> dois appliquer toute -mon intelligence à ma chevelure; car elle (la coiffeuse) a fait dire -qu’elle est malade, et cette jeune fille que voilà (la camériste) n’est -pas encore initiée à tous les mystères. Quelques séances de coiffure -comme celle d’aujourd’hui et, de nouveau, je suis matée. Elle le sait -bien, cette femme-là, et elle attend une capitulation. Je suis l’esclave -de mes cheveux. Peut-être, pourtant, me libérerai-je un jour. Mais je -laisse les choses aller comme elles veulent. Il ne faut pas -contre-carrer son destin. Sinon il nous distribue ses coups plus tôt et -plus désastreusement encore.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p class="r"> -Schœnbrunn.<br> -</p> - -<p>Comme nous nous promenions, aujourd’hui, et que nous parlions du -sentiment du beau chez les hommes, l’impératrice dit:</p> - -<p>—Il ne faut pas croire que les soi-disant <i>belles</i> et <i>nobles âmes</i> -soient trop rares, surtout en Allemagne! Hélas, hélas! Il n’y a, certes, -rien de plus ridicule que les enthousiasmes humains. Les enthousiastes -sont justement les plus insupportables des gens.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_107">{107}</a></span></p><hr style="width: 15%;"> - -<p>Comme nous causions de la vie et des systèmes cosmiques, <small>ELLE</small> commença à -déclamer d’une voix de fluide ironie:</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Zu fragmentarisch ist Welt und Leben.</i><br></span> -<span class="i0"><i>Ich will mich zum deutschen Professor begeben,</i><br></span> -<span class="i0"><i>Der weiss das Leben zuzammenzusetzen,</i><br></span> -<span class="i0"><i>Und er macht ein verstændlich System daraus:</i><br></span> -<span class="i0"><i>Mit seinen Nachtmützen und Schlafrockfetzen</i><br></span> -<span class="i0"><i>Stopft er die Lücken des Weltenbaus<a id="FNanchor_A_1"></a><a href="#Footnote_A_1" class="fnanchor">[A]</a>.</i><br></span> -</div></div> -</div> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Je racontais à l’impératrice que j’avais vu à Innsbruck sa sœur, la -duchesse d’Alençon,<a id="FNanchor_B_2"></a><a href="#Footnote_B_2" class="fnanchor">[B]</a> et que je faisais souvent le pèlerinage de -Mentelberg, pour avoir l’occasion de l’apercevoir dans le voisinage du -château.</p> - -<p>—Avez-vous vu aussi son chien? demanda<span class="pagenum"><a id="page_108">{108}</a></span> l’impératrice. Elle en fait -grand cas. Qui des deux vous a le plus charmé?</p> - -<p>—Majesté!...</p> - -<p>—Elle ne vous pardonnerait pas de n’avoir pas admiré son chien.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p class="r"> -24 décembre.<br> -</p> - -<p>Pour l’anniversaire de sa naissance, aujourd’hui, j’ai offert à -l’impératrice des violettes et une petite urne lacrymatoire antique que -j’avais emportée d’Athènes. Elle daigna gracieusement accepter «ces dons -de tristesse et de larmes», comme elle dit. Sur quoi j’ajoutai:</p> - -<p>—Puisse Votre Majesté ne conserver dans cette urne que des larmes de -joie.</p> - -<p>—Alors elle restera toujours vide, répondit-elle, et pour les autres -larmes elle est trop petite.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Aujourd’hui, <small>ELLE</small> dit:</p> - -<p>—Quand je me meus parmi les gens, je n’emploie à cela que la partie de -moi-même qui m’est commune avec eux. Les gens s’étonnent de me trouver -si semblable à eux, parce que je les inter<span class="pagenum"><a id="page_109">{109}</a></span>roge sur le temps qu’il fait -ou sur le prix des brioches. Je ne perds rien à cela. C’est comme un -vieux vêtement que de temps à autre l’on sort de l’armoire et que l’on -met pour un jour.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Aujourd’hui, <small>ELLE</small> dit:</p> - -<p>L’âme des peuples est le fonds commun d’inconscient dans chaque -individu. Ce que chacun ignore de soi, les foules le savent. Quand les -arbres fleurissent ou portent des fruits, cela se fait d’après les mêmes -lois suprêmes, d’après lesquelles les peuples prospèrent.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p class="r"> -Schœnbrunn.<br> -</p> - -<p>Le genou, aujourd’hui, <small>LUI</small> faisait grand mal. Elle souffre fort -d’ischialgie, cet hiver, m’a-t-elle dit. Or, il lui fallut, de temps à -autre, se frictionner le genou endolori avec de la neige, pour trouver -quelque soulagement. Elle le fit elle-même, en plein air; et alors, -chaque fois, de me prier de lui tenir son en-tout-cas et de m’éloigner -de quelques pas; et, chaque fois, de revenir toute rouge de l’effort et -de la souffrance. L’aspect de cette impératrice de l’âme,<span class="pagenum"><a id="page_110">{110}</a></span> que la -vulgaire douleur physique osait torturer, m’a tout à fait bouleversé...</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>—«Femme varie, fou qui s’y fie»: voilà ma devise, me dit aujourd’hui -l’impératrice, pendant qu’on la coiffait, et en m’informant que nous ne -sortirions pas à une heure de l’après-midi comme il avait été décidé la -veille, mais déjà à onze heures du matin. L’empereur même l’a sue -aujourd’hui pour la première fois, ajouta-t-elle, et il a été bien -étonné de ma franchise. Peut-être en avait-il déjà connaissance, par -expérience, mais ma devise écrite, il l’a vue pour la première fois -aujourd’hui.</p> - -<p>—Que pense Votre Majesté de cette autre devise: «Mon cœur ne t’y fie»?</p> - -<p>—Comment, n’avez-vous pas confiance en vous-même? Moi, je ne me laisse -influencer par rien. Dans ma devise gît toute ma philosophie. Le -changement fait le charme de la vie. Il en est de cela comme de la mer.</p> - -<p>Voilà ce qu’elle dit. Mais ses pensées, sans être affublées de mots, -parlaient plus outre, comme en une intérieure portée de voix; tout au -moins un écho s’en éleva dans mon âme: «La vie est comme<span class="pagenum"><a id="page_111">{111}</a></span> la mer; dans -les vagues de ses phénomènes consiste son éternité, et dans les -profondeurs de ses énigmes son prix resplendit.» Puis une autre sentence -d’elle, jadis entendue, encore en moi surgit: «Si cette existence tout -entière n’est que provisoire, à quoi bon chercher la stabilité? Comme -dans l’homéopathie, il faut <i>combattre les semblables par les -semblables</i>. Ainsi l’on triomphe de cette maladie aussi. La vie n’a -qu’un but: être vaincue en sa forme actuelle, telle une maladie. Et -quand on veut la vaincre, l’on ne doit rien craindre, souhaiter tout, et -être indifférent à tout. Alors seulement on est mûr pour la -métempsychose.»</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p><span class="smcap">Elle</span> m’a fait appeler au salon ce matin, encore une fois, avant de -monter en voiture. A la porte, ouverte, entre son boudoir et le salon, -des cordes, des appareils de gymnastique et de suspension étaient -placés.</p> - -<p>Je la trouvai justement en train de <i>faire les anneaux</i>. Elle portait -une robe de soie noire à longue traîne, bordée de superbes plumes -d’autruche noires. Jamais je ne l’avais vue habillée avec tant de faste. -Suspendue aux cordes, elle fai<span class="pagenum"><a id="page_112">{112}</a></span>sait un effet fantastique, tel un être -entre le serpent et l’oiseau. Pour poser les pieds à terre, elle dut -sauter par-dessus une corde tendue assez haut.</p> - -<p>—Cette corde, dit-elle, se trouve là pour que je ne désapprenne pas de -sauter. Mon père était un grand chasseur devant le Seigneur et il -voulait nous apprendre à sauter comme des chamois.</p> - -<p>Puis elle me pria de continuer la lecture de l’<i>Odyssée</i>. Elle voulait -sortir plus tard que les autres jours, parce qu’elle avait à recevoir -quelques archiduchesses, et c’est pourquoi aussi elle avait dû revêtir, -par exception, cette robe de cérémonie, comme elle me dit.</p> - -<p>—Si les archiduchesses savaient, ajouta-t-elle, que j’ai fait de la -gymnastique en cet accoutrement, elles seraient pétrifiées. Mais je ne -l’ai fait qu’en passant; d’habitude, je m’acquitte de cet exercice de -bon matin ou dans la soirée. Je sais ce qu’on doit au sang royal.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p class="r"> -Schœnbrunn, 10 janvier.<br> -</p> - -<p>Nous causions du théâtre, et particulièrement de la dernière -représentation d’<i>Hamlet</i>, au théâtre de la Burg, à laquelle j’avais -assisté.<span class="pagenum"><a id="page_113">{113}</a></span></p> - -<p>—Il m’est avis, Majesté, que l’Hamlet d’hier eût mieux fait de se -débiter à lui-même sa belle tirade aux comédiens.</p> - -<p>—Ainsi vous n’avez pas été content!</p> - -<p>Et là-dessus elle cita de mémoire:</p> - -<p>—«Oh! je me sens percé jusqu’à l’âme, quand j’entends un gros maraud -perruqué déchirer une passion en lambeaux, la mettre en haillons... -C’est passer Hérode en héroderie...»</p> - -<p>—Oui, c’est cela, Majesté. Je pense que Shakespeare eût trouvé cette -manière de jouer indigne de lui.</p> - -<p>—Et je n’aurais non plus, dit-elle, nulle envie de le voir représenter. -Je me le représente mieux à moi-même, à ce que je crois. D’ailleurs, -quand nous sommes seuls avec le poète, il faut que le poète se fasse -notre mime ou que nous le jouions nous-mêmes. Dans le premier cas, nous -ne pouvons pas nous plaindre, et dans l’autre, nous ne le voulons pas.</p> - -<p>—Et cette Ophélie, Majesté, quelle délicieuse figure!—dans la pièce, -veux-je dire, et non pas sur la scène.</p> - -<p>—N’avez-vous pas remarqué que chez Shakespeare les déments sont les -seuls sensés? Dans la vie non plus on ne sait pas où se trouve la raison -et où<span class="pagenum"><a id="page_114">{114}</a></span> la démence, de même que l’on ne sait guère si la réalité est le -rêve ou si le rêve est la réalité. J’incline à tenir pour raisonnables -les gens que l’on nomme fous. La raison proprement dite passe, le plus -souvent, pour un «dangereux égarement».</p> - -<p>Au bout d’un moment, nous en vînmes à parler de l’intercalation de jeux -de théâtre, comme tels, dans les pièces de Shakespeare.</p> - -<p>—Cela est très profond, dit l’impératrice. Shakespeare voulait dire par -là que notre vie tout entière n’est qu’un jeu de théâtre. Nous ne -cessons de nous jouer nous-mêmes. Le jeu sur la scène est la comédie de -notre comédie. Et quand une scène de théâtre est représentée sur la -scène, alors c’est la scène à la troisième génération. L’effet en est -d’autant plus émouvant. Les passions qui nous sont amenées ainsi à -portée de vue et ne sont, à vrai dire, que bruits et pantomimes, nous -font pressentir pour la première fois les vrais événements de l’âme. -Plus nous nous éloignons de nous-mêmes, plus nous voyons profondément en -nous. Comme dans un miroir, nous apercevons alors nos destinées.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_115">{115}</a></span></p><hr style="width: 15%;"> - -<p class="r"> -20 janvier.<br> -</p> - -<p>L’aspect de l’impératrice pendant qu’on la coiffait aujourd’hui, m’a -fait tout à coup songer à Elisabeth Siddal, «the beloved» de Rossetti. -Sa chevelure, qui d’habitude repose, sombre et lourde, telle une -couronne de nocturne mélancolie, sur son front, projeta, quand ce matin -elle la fit dénouer, une purpurine auréole de glorification, et elle -enveloppa sa liliale forme comme une ombre massive, matérialisée dont -s’irradierait de la clarté. Durant un instant, elle souleva une onde de -ses cheveux dans une main, tenant dans l’autre un petit miroir en -argent, par-dessus lequel elle regardait au loin, de côté, comme si elle -se mirait dans le vide, en un autre invisible miroir où elle apercevait -ses destinées. Elle était vraiment ainsi le tableau de Rossetti: <i>La -bella mano</i>, et ces vers me vinrent à l’esprit, qu’il a écrits aussi, -comme pour elle:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>La belle donna</i><br></span> -<span class="i0"><i>Piangendo disse:</i><br></span> -<span class="i0"><i>Come son fisse</i><br></span> -<span class="i0"><i>Le stelle in cielo!</i><br></span> -<span class="i0"><i>Quel fiato anelo</i><br></span> -<span class="i0"><i>Dello stanco sole,</i><span class="pagenum"><a id="page_116">{116}</a></span><br></span> -<span class="i0"><i>Quanto m’assonna!</i><br></span> -<span class="i0"><i>E la luna, macchiata</i><br></span> -<span class="i0"><i>Come uno specchio</i><br></span> -<span class="i0"><i>Logoro e vecchio,—</i><br></span> -<span class="i0"><i>Faccia affanata</i><br></span> -<span class="i0"><i>Che cosa vuole?</i><br></span> -<span class="i0"><span class="dtts">. . . . . .</span><br></span> - -<span class="i0"><i>Che le spalle sien franche</i><br></span> -<span class="i0"><i>E le braccia bianche.</i><br></span> -<span class="i0"><span class="dtts">. . . . . .</span><br></span> -<span class="i0"><i>Che cosa al mondo</i><br></span> -<span class="i0"><i>Posso più far di questi!<a id="FNanchor_C_3"></a><a href="#Footnote_C_3" class="fnanchor">[C]</a>...</i><br></span> -<span class="pagenum"><a id="page_117">{117}</a></span></div></div> -</div> - -<p>Maintenant, je sais qu’elle est, en vérité, Elisabeth Siddal elle-même; -la même superhumaine forme, plutôt de cyprès—les lèvres arquées, -s’abîmant en profondes anses de souci, pourpres comme le sang de la -grenade—les pénétrants yeux qui répandent de fluides essences, de sorte -que l’on croit qu’ils vivent d’une propre vie; et puis l’ondulation -douloureusement lassée de ses lignes. Et maintenant tous ses noms à -elle, me reviennent eux aussi à l’esprit: <i>The blessed Damozel</i>, -<i>Proserpina</i>, <i>The day’s dream</i>, <i>Sybilla</i>, <i>Sancta Lilias</i>, <i>Ancilla -Domini</i>, <i>Silence</i>, <i>Beatrice</i>, <i>Beata Beatrix</i>, <i>lady Lillith</i>, <i>Rosa -triplex</i>, et <i>la Bella mano</i> (je regardai sa main et reconnus aussitôt -celle du portrait).</p> - -<p>Tous ces noms, suaves comme une musique en rêve, implorent un seul -portrait, l’embrassant de l’encens de leur parfum. Ce portrait, si -multiple et si unique, n’est que l’haleine de ces intarissables essences -qui, toujours de nouveau, jaillissent d’une coupe unique. Et l’unique -coupe est Elisabeth Siddal. Et Elisabeth Siddal a pressenti la royale -Elisabeth de Wittelsbach, mais Rossetti l’a créée de son désir même -quand il l’a peinte. Ce sont là les métempsychoses de la beauté, les -créatures du désir qui devine, le mythe de Pygmalion, mais surpassé.<span class="pagenum"><a id="page_118">{118}</a></span> Et -cette impériale Elisabeth, aussi, vit en une extase (<i>under a trance</i>), -comme celle qui l’a devancée; et comme l’autre Elisabeth qui existe -maintenant en celle qui par elle fut devinée, elle porte en soi le -sentiment de sa mort plus fort que celui de la vie. Et c’est pourquoi -elle est le silence incarné, et elle est le long soupir des cyprès, -immobiles dans les orages de l’âme, planant mystiquement sur le fleuve -de la vie, sur lequel, des ombres nocturnes de ses cheveux, elle laisse -choir des hyacinthes et des violettes.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p class="r"> -Schœnbrunn, 21 janvier.<br> -</p> - -<p>Nous avons parlé aujourd’hui, pendant la promenade, de Dante Gabriel -Rossetti et de Burne-Jones.</p> - -<p>—Ce sont, dit-<small>ELLE</small>, des âmes d’autrefois, revenues sur la terre pour -continuer les rêves des hommes qui les précédèrent et deviner ceux des -hommes qui les suivront. Ils ont tiré ces rêves du chaos où avant toute -éternité ils flottaient, attendant qu’un œil les discernât. Les choses -de l’esprit, aussi, veulent être enfantées pour atteindre -l’accomplissement de leur sublime mort...</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_119">{119}</a></span></p><hr style="width: 15%;"> - -<p class="r"> -1ᵉʳ février.<br> -</p> - -<p>—Au nom du ciel! m’a-t-<small>ELLE</small> jeté à mi-voix, aujourd’hui, pendant la -leçon, tandis que la coiffeuse tressait ses cheveux. Ne la regardez pas! -Je ressens chacun des regards que vous lui destinez sur mes cheveux. Ces -Grecs exercent une étonnante fascination! Je prierai mon médecin de vous -prescrire des œillères, comme pour les jeunes chevaux. Et il faudra que -vous les mettiez tous les matins.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>—Savez-vous quelle pièce de Shakespeare est ma préférée? me -demanda-t-<small>ELLE</small>, au bout d’un instant, brusquement.</p> - -<p>—<i>Hamlet</i>, Majesté?</p> - -<p>—Non, le <i>Songe d’une nuit d’été</i>. N’avez-vous pas remarqué, à Lainz, -la gravure qui était dans votre chambre: <i>Titania avec la tête d’âne</i>? -C’est la tête d’âne de nos illusions que sans trêve nous caressons. J’ai -fait mettre ce tableau dans tous mes châteaux. Je ne puis me rassasier -de le voir.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_120">{120}</a></span></p><hr style="width: 15%;"> - -<p>Aujourd’hui, <small>ELLE</small> me conduisit dans une petite chambre dont les murs -étaient littéralement couverts de portraits de chevaux. C’étaient de -merveilleux portraits de bêtes merveilleuses.</p> - -<p>—Voyez-vous, me dit-elle, tous ces amis, je les ai perdus et je ne -gagnai pas un seul à leur place. Beaucoup de ces chevaux sont allés à la -mort pour moi, ce que nul homme n’eût jamais fait; ils voudraient plutôt -m’assassiner.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p class="r"> -Schœnbrunn, 19 février.<br> -</p> - -<p>Aujourd’hui nous avons passé tout l’après-midi à monter et à descendre -les deux allées qui, de deux côtés, conduisent par une douce pente à la -<i>Gloriette</i>. Heures grises et lasses. Le ciel comme de cendre. Les -arbres frissonnaient. Les feuilles tombées, décolorés décombres, étaient -entassées en couches épaisses sous les arbres—pensées fanées et joies -trépassées; et là-dessous les heures mortes gisaient, comme en des -tombeaux. Les quelques feuilles qui pendaient encore aux arbres, elles, -me parurent crispées de douleur. L’air était comme vieilli, engourdi et -lourd telle une eau dormante. Ainsi, en cheminant par ces mêmes et si -mornes allées, sans<span class="pagenum"><a id="page_121">{121}</a></span> parler, toujours, nous montions d’un côté et -descendions de l’autre, enfermant dans un cercle le symbole de la -<i>Gloriette</i>.</p> - -<p>L’impératrice, ce jour-là, était extraordinairement taciturne, et ses -mouvements manquaient de ce calme magnifique et de cette suavité des -lignes qui leur sont coutumiers et que nul avec elle ne partage: de -temps à autre, le sang lui affluait aux tempes. Je sentais qu’une -atmosphère étrangère, hostile à sa nature intime, l’enveloppait.</p> - -<p>—A de pareilles heures, on sent la vie peser plus lourdement, dis-je, -alors que nous atteignions une fois encore le sommet de la <i>Gloriette</i>, -comme pour faire crier en moi le silence retenu.</p> - -<p>—Vous voulez parler de la vie que nous devons mener en troupeau de -petites bêtes supérieures! répondit l’impératrice avec une subtile -ironie dans la voix. Rien de nouveau à dire là-dessus. Elle est si -sombre et si mensongère, cette vie, que, certes, il ne vaut pas la peine -d’essayer à la trouver supportable.</p> - -<p>Après une courte pause, elle ajouta:</p> - -<p>—Souvent je me semble comme enveloppée dans des voiles épais, en une -mascarade intérieure: déguisée en impératrice.</p> - -<p>—Oui, Majesté, nous prenons les phénomènes<span class="pagenum"><a id="page_122">{122}</a></span> accessoires et les -conditions extérieures de l’existence pour la vie sublime elle-même, -tandis que ce ne sont que des trabans et des valets autour de la litière -close d’une princesse: quelque chose de faux et d’ignoble, qui, -grossièrement, se débat, qui s’empresse avec un bruit importun autour de -la vie, masquant, séquestrant du dehors, par des ombres sinistres et des -cris menteurs, la chose exquise. Et tout cela, qui, en vérité, nous est -étranger, nous le confondons avec l’unique qui nous soit propre.</p> - -<p>L’impératrice répliqua:</p> - -<p>—C’est pourquoi nous devons, autant que possible, tâcher de sauver -quelques rares instants, pendant lesquels nous puissions pénétrer, -chacun à sa guise, dans notre propre vie. Je me découvre nouvelle chaque -fois que j’arrive en une autre atmosphère que nul encore n’a respirée, -dont nul n’a abusé. Quand je me trouve toute seule en un site solitaire -dont je sais qu’il fut peu fréquenté, je sens que mes rapports avec les -choses sont tout différents de ce qu’ils seraient, si d’autres hommes -avaient été là; à cette différence seulement je me reconnais -moi-même—en mer, dans les vastes plaines, là où il n’y a pas de ces -recoins où les hommes s’entassent si volontiers, comme de la poussière. -La vie parmi les hommes nous uniformise tous en un amas noir,<span class="pagenum"><a id="page_123">{123}</a></span> où la -vulgarité est le seul élément à tous commun.</p> - -<p>—A vrai dire, les hommes ne ressentent rien de tout cela tant qu’ils -vivent, dis-je; c’est lorsque nous mourons, peut-être, que nous -commençons à vivre, véritablement et profondément.</p> - -<p>—Oh! non, dit l’impératrice, même pendant la vie nous vivons ainsi, -seulement nous ne voyons pas notre vie; la mort seule fait tomber les -écailles de nos yeux. Mais il y a des hommes qui, de leur vivant, déjà, -sont plus près de la mort que de la vie. Nous n’avons, d’ordinaire, pas -le temps d’aller jusqu’à nous-mêmes, tout adonnés que nous sommes à des -choses étrangères. Nous n’avons pas le temps de regarder le ciel qui -attend nos regards. Je me rappelle d’avoir vu une fois, à Tölz, une -paysanne en train de distribuer la soupe aux valets de ferme. Elle ne -parvint point à remplir sa propre assiette.</p> - -<p>—L’idée de la mort devrait déjà, de soi, embellir notre vie, fis-je. -Les choses terrestres, toutes, acquièrent, par cela même qu’elles sont -périssables, une profonde valeur intime et la signification de symboles.</p> - -<p>—Oui, dit-elle, l’idée de la mort nous exalte et nous purifie, ainsi -qu’un jardinier qui arrache la mauvaise herbe lorsqu’il se trouve dans -son jardin. Mais ce jardinier veut être toujours seul et se chagrine<span class="pagenum"><a id="page_124">{124}</a></span> si -des curieux regardent dans son clos. C’est pourquoi je me cache la face -derrière mon ombrelle et mon éventail, pour qu’il puisse travailler en -paix.</p> - -<p>Ainsi, en parlant doucement, ou plutôt l’oreille attentive aux -monologues de nos pensées, nous suivîmes tranquillement l’allée qui -descend de la <i>Gloriette</i>, pour revenir au château. Alors, de nouveau, -mes regards se levèrent vers cette ombrelle, vers cet éventail—vers le -fameux éventail noir, vers la trop connue ombrelle blanche—fidèles -compagnons de son existence extérieure, devenus presque des éléments -constitutifs de son apparence corporelle. En ses mains, ils ne sont pas -seulement ce qu’ils sont pour les autres femmes, mais, plutôt, de purs -emblèmes, armes et boucliers au service de son véritable moi. Quand elle -se trouve très haut, sur le sommet d’une montagne, baignée de sonore -solitude et de langueur, en l’embrasement du soleil, tandis que le grand -midi roule sur les roches, alors, seulement, elle ferme l’ombrelle qui -cache sa tête de tous côtés, alors, seulement, de la pâleur de son -visage elle abaisse l’éventail noir. Elle s’exprima là-dessus une fois, -à Lainz. Elle veut, uniquement, écarter d’elle la vie extérieure des -hommes, comme telle, ne pas la laisser valoir en soi, ne pas se plier -«aux lois du troupeau des petites bêtes supé<span class="pagenum"><a id="page_125">{125}</a></span>rieures»; elle veut -préserver son intérieur silence de toute profanation; elle ne veut pas -s’éloigner des jardins fermés de la tristesse qu’en soi elle cèle et -d’où les autres hommes se sont eux-mêmes exilés. Aussi se penche-t-elle -sans relâche sur les éternelles fleurs de la douleur qui dans son cœur -éclosent, et elle prête l’oreille aux sons de la vivante beauté mondiale -qui de ces calices débordent et en eux-mêmes se résorbent et tissent la -substance de son être.</p> - -<p>—Qu’est-ce que la joie, Majesté? demandai-je, alors que nous étions -déjà arrivés à ce petit parterre de fleurs, qui, de l’aile droite du -château, s’étend dans la direction de Hietzing. L’impératrice marchait -très vite, car déjà l’horloge du château qui de son gros œil regardait -les jardins (si inutilement pour les plantes!) marquait presque six -heures du soir.</p> - -<p>—Oh! la joie, dit-elle, en courant plus qu’elle ne marchait, la joie -n’est qu’une chose éphémère, un épisode, un bouche-trou, qui nous dupe -sur la triste langueur, la <i>Sehnsucht</i>, qui doit venir. Oh! elle vient -toujours, car elle est l’attente du destin que notre vie a pour but -d’atteindre; elle est la chose la plus triste et, par là, la plus -exquise qui soit au monde. Tous les êtres qui sont beaux attendent leur -destin et sont tristes aussi, quand ils n’en sont pas détournés. Vous -voyez, maintenant je dois me mettre<span class="pagenum"><a id="page_126">{126}</a></span> à courir, parce que je me suis trop -longtemps absentée de cette chère vie: mon médecin suédois m’attend pour -le massage. J’appelle cela <i>pétrissage</i>, tant je suis peu impérialement -disposée pendant cette opération. Et là-dessus elle éclata de rire.</p> - -<p>En remontant en voiture, je me dis à moi-même: «Elle a ri! A vrai dire, -elle ne peut, ni ne veut jamais rire, tant qu’elle se trouve en sa -véritable forme d’existence. Mais quand la réalité la frôle, alors, -seulement, et par rapport aux soi-disant choses humaines, elle rit. -Rire, cela signifie, pour elle, s’éloigner de son soi intime.»</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p class="r"> -Schœnbrunn, 22 février.<br> -</p> - -<p>Aujourd’hui, comme nous revenions de la promenade, je dis à -l’impératrice:</p> - -<p>—Je ne puis assez m’émerveiller que l’allure de Votre Majesté, après -des heures de marche, ne trahisse pas la moindre lassitude.</p> - -<p>—C’est que jamais je ne suis lasse, répondit-elle. Et nous en devons -grâce, mes sœurs et moi, à notre père. «Il faut apprendre à marcher -aussi», nous disait-il toujours, et il nous tenait, exprès pour cela, un -maître réputé. Et ce maître, ajouta-t-elle gaiement, nous recommandait -sans cesse: «A<span class="pagenum"><a id="page_127">{127}</a></span> chaque pas que l’on fait, il faut pouvoir se reposer du -pas précédent, et, autant que possible, ne pas se traîner sur le sol.» -D’après lui, nous ne devions avoir qu’un seul exemple devant les yeux: -les papillons. Ma sœur d’Alençon et la reine de Naples sont célèbres, à -Paris, pour leur démarche. Mais nous ne marchons pas comme doivent -marcher les Reines. Les Bourbons, qui presque jamais ne sont sortis à -pied, ont pris une allure spéciale—celle d’oies majestueuses. Eux -procèdent comme de vrais rois.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p class="r"> -Du 25 février au 5 mars.<br> -</p> - -<p>Nous lisons les œuvres de Carmen Sylva. L’impératrice aime beaucoup la -poétesse couronnée.</p> - -<p>—Sa juvénilité est digne d’admiration, dit-elle. Elle reste toujours le -<i>backfisch</i><a id="FNanchor_D_4"></a><a href="#Footnote_D_4" class="fnanchor">[D]</a> allemand, en dépit de sa couronne exotique et de ses -cheveux blancs. Et son monde sentimental aussi est resté le même, bien -qu’elle soit devenue, entre temps, mère malheureuse. Elle est toujours -aussi impulsive, facile à s’enflammer et promptement tarie. Ses œuvres<span class="pagenum"><a id="page_128">{128}</a></span> -en souffrent. Elle n’a pas la patience de s’arrêter sur ses idées et de -les pénétrer; c’est comme si elle se mourait d’une soif d’événements, -derrière lesquels elle espère atteindre l’<i>inaccessible</i>. Aussi, -n’atteint-elle jamais le repos, qui est le but unique. Il faut renoncer -au fait. Seul l’inarrivé est éternel...</p> - -<p>L’impératrice a trouvé impayable la «boucle de colère» d’une des -héroïnes de Carmen Sylva: une boucle de cheveux qui se dresse menaçante -à chaque accès de colère.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p class="r"> -Schœnbrunn.<br> -</p> - -<p>Partout de la neige. La languissante silhouette noire, sur le plan -désert et blanc, cheminant lentement, en apparence sans but, comme pour -concentrer, simplement, en sa vivante ligne noire perpendiculaire, le -beau calme mort de la surface, et pour faire prendre ainsi à celle-ci -conscience de soi-même. Et aussi toute cette pureté d’hermine s’incarne -en cette noire ligne serpentine, et cette même atmosphère de cristal -emplit son âme...</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p><span class="smcap">Elle</span> a traduit aujourd’hui en grec moderne, et<span class="pagenum"><a id="page_129">{129}</a></span> avec un admirable élan, -le cinquième chant de l’<i>Odyssée</i> (les adieux à Calypso et l’arrivée à -Schéria), que je lui récitai en allemand.</p> - -<p>—Nous chantons maintenant le prélude de notre voyage à Corfou, -dit-elle. Si Heine ne nous avait dit que les dieux de la Grèce sont -morts et qu’ils sont, tout au plus, capables de rougir des vérités qu’on -leur débite, nous devrions supplier Dzeus et Poseidon de nous accorder -une traversée heureuse. Vous, hellène, vous ne craignez sûrement pas la -mer. Aurez-vous le mal de mer, par exemple? Si c’est ainsi, vous -n’éprouverez pas grand plaisir à mes voyages. Je suis comme un oiseau de -tempête. Je fais carguer toute la voilure pour ne pas me priver de la -vue des vagues en fureur; et chaque fois qu’une lame déferle sur le -pont, j’ai envie d’éclater en cris de jubilation. En feriez-vous autant?</p> - -<p>—Peut-être bien, Majesté. Du reste, le voyage jusqu’à Corfou n’offre -plus maintenant de pareilles épouvantes.</p> - -<p>—C’est malheureux! Voilà un des inconvénients de la civilisation. J’ai -navigué une fois sur l’Océan, sur le yacht anglais <i>Chazalie</i>, qui -n’était guère qu’une grande barque. Mais ce n’était qu’une infime partie -de l’Océan. J’aurais eu tant de plaisir à traverser l’Océan entier sur -cette barque!<span class="pagenum"><a id="page_130">{130}</a></span></p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p class="r"> -Miramare, le 6 mars.<br> -</p> - -<div class="sidenote">MIRAMARE</div> - -<p>Arrivés aujourd’hui avec le train impérial. Du soleil après la pluie, -qui n’était, peut-être, que de la neige fondue. Là-haut, sur le Karst, -il y avait eu encore, sur les bords extrêmes des rochers et dans les -rameaux d’arbres rabougris, des tas de neige branlants, exécutant -d’invraisemblables tours d’équilibre. C’était comme de mauvais souvenirs -qui ne voulaient pas disparaître; mais dans l’éclat du soleil ils -avaient perdu toute horreur. Nous sommes descendus à la station de -Grignagno. Le parc du château monte jusqu’ici, sous une buée d’aromes et -de vapeurs après la pluie.</p> - -<p>L’impératrice avec le baron Nopcsa, puis la comtesse Janka Mikes, moi et -le reste de la suite, nous avançons sur les allées de gravier humide, -sous les arbres dégouttants et frissonnants, qui, en terrasses et sans -interruption, descendent jusqu’à la mer qu’ils ne veulent plus quitter. -Et enfin, la subjuguante apparition de la mer elle-même. Le château, -empli d’une triste solitude. Des murs lambrissés de noir dans le -vestibule qui donne sur la mer et sur les jardins. Des escaliers, -merveilles de sculpture en bois, qui rêvent de pas craquants. Des -portraits rembrunis de Habsbourgs espagnols: ô ces têtes<span class="pagenum"><a id="page_131">{131}</a></span> fines de don -Juan, la fièvre dans les yeux et la lèvre inférieure débordante, -caractéristique pour toute la race; et les mélancoliques yeux d’infantes -fragiles, dont les mains menues reposent sur les plis lourds de leurs -robes de soie; et, encore, adorables petites bouches d’enfants -impériaux, dont les joues à fossettes s’encadrent dans de grandes -fraises raides.</p> - -<p>Ma chambre se trouve dans la grande tour, avec vue sur l’infini de la -mer. Devant mes fenêtres, des mouettes blanches, d’un silencieux coup -d’aile sur le miroir de la mer, comme des rêves inquiets, tournoient: -éblouissantes, elles s’enlèvent sur le ciel et la mer... Dans ma chambre -une vieille garniture de soie écarlate avec de hauts dossiers dorés. -Dans la soie est tissé l’aigle mexicain, broyant dans son bec un -reptile: (ô ironie du destin, que l’aigle ait été anéanti par le reptile -avant que l’étoffe ne se fût usée!)... Une servante italienne aux -proportions d’ogresse est à mes ordres; aidée d’un vieux laquais -asthmatique, elle me sert à dîner (je n’avais jamais vu d’aussi grosses -et belles écrevisses: une seule de leurs pinces remplissait mon -assiette, et elles étaient roses comme du corail). Ces deux âmes -domestiques font le service du château depuis les temps du pauvre -empereur Maximilien. Avec une naïve jovialité<span class="pagenum"><a id="page_132">{132}</a></span> et une loquacité -intarissable, ils content les plus tristes choses.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>L’impératrice se fait coiffer dans un pâle boudoir en soie bleue. Les -murs sont ornés de portraits de la famille royale de Belgique; ils me -rappellent que chez les races royales la destinée (c’est-à-dire le -malheur, car le destin est funeste, toujours) se transmet des unes aux -autres, par les liens du sang.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Le soleil s’évanouissait derrière les arbres. Les noirs et opaques -cyprès, en leurs contours (chute continue et pourtant immuable) étaient -liserés comme d’une ruisselante chevelure d’or; et à travers les -ténèbres de leurs branches, cependant, le soleil disait adieu tout comme -si ç’eût été pour jamais... Nous passâmes devant un grand pin baignant -dans de l’or roux. De son faîte, une assourdissante criaillerie de -moineaux en querelle s’élevait.</p> - -<p>—Le pin ne s’en soucie guère, dit l’impératrice. Les lignes de son -faîte restent les mêmes.</p> - -<p>Plus loin, tous les arbres redevinrent muets. Un petit nuage, esseulé au -milieu du ciel, rêvait. Il<span class="pagenum"><a id="page_133">{133}</a></span> était habillé de pourpre et se noyait dans -un océan de rayons. Il avait l’air de souffrir, mais si tendre était sa -souffrance, qu’elle semblait presque du bonheur... Nous descendîmes -ensuite sur le rivage. Du sommet d’un cyprès, tout contre la mer, -soudain, long et répété, retentit un cri désolé d’oiseau qui s’adressait -à l’astre agonisant.</p> - -<p>—Comme le soleil se meurt, Majesté, dis-je, comme il se rue dans le -grand abîme en l’ondoyante pourpre de son désir et accompagné de tant -d’accords de harpes!</p> - -<p>L’impératrice parut un instant absorbée en la contemplation de cette -féerie solitaire, puis, soudain, elle tourna son visage vers moi et dit -de sa voix chantante:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Mein Herrlein! sei’n Sie munter.</i><br></span> -<span class="i0"><i>Das ist ein altes Stück:</i><br></span> -<span class="i0"><i>Hier vorne geht sie unter,</i><br></span> -<span class="i0"><i>Und kehrt von hinten zurück<a id="FNanchor_E_5"></a><a href="#Footnote_E_5" class="fnanchor">[E]</a>...</i><br></span> -</div></div> -</div> - -<p>—En de tels instants, ajouta-t-elle, devenue sé<span class="pagenum"><a id="page_134">{134}</a></span>rieuse, on ne doit -croire qu’à une chose, à la grandeur du néant.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Je n’ai pas besoin de regarder dans <small>SON</small> cœur, pour y surprendre les -tristesses qui tissent là sa vie secrète.</p> - -<p>Souvent elle dit un mot, et puis elle se tait, mais le sens du mot et la -mélodie du son s’éploient, se prolongent, dans le silence, à l’infini... -Et son silence me fait deviner <i>l’indicible</i>.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>En ses secrets <small>ELLE</small> doit puiser de merveilleuses agonies.</p> - -<p>Souvent dans ses yeux passent des désespoirs dont on ne saurait dire -l’effroi.</p> - -<p>Sa vie, dans quels abîmes roule-t-elle, sa vie qu’elle creuse si -profondément dans le roc de la solitude?...</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Tout devient fabuleux dans <small>SA</small> proximité, les choses se montrent sous un -aspect nouveau, comme éclairées par les bleus sommets de son âme.<span class="pagenum"><a id="page_135">{135}</a></span></p> - -<p>Chaque jardin où elle met le pied, devient aussi mystérieux que celui -des Hespérides.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>La mer si vaste, si vaste et vide et désolée, et les vagues qui se -brisent sur les écueils, si lasses! Leur voix, léger frôlement de -feuilles sèches, murmure qui soudain, craintivement, se tait. Oh! ces -nuits lunaires sur l’eau! Ces féeries de silence, qui en nous -retentissent comme des cris d’exaspération! Et une solitude sans fin, un -anéantissement dans la profondeur de son soi, par delà la compréhension -des sens. Ce sein ouvert de la mer, quelle immensité de désir -n’embrasse-t-il? Et la lune s’est glissée, éperdue, jusqu’à lui et a -posé ses joues claires sur la tremblante surface, et ruisselle au dedans -d’elle-même jusqu’à s’en assoupir—et s’endort, et ruisselle toujours -encore.</p> - -<p>—Quelles ténèbres, Majesté, sous cette ruisselante ivresse gisent -ensevelies, quels abîmes taisent leurs gémissements, puisque toujours -ils doivent rester des abîmes... En ce lumineux fleuve, le bonheur de -vivre, d’un inconcevable lointain, jusqu’aux écueils, s’épanche et puis -se brise, sur les écueils qui sont là. C’est comme s’il voulait -ruisseler plus loin,<span class="pagenum"><a id="page_136">{136}</a></span> ruisseler toujours sur le miroir de l’âme, -par-dessus tous les gémissants abîmes.</p> - -<p>Alors l’impératrice dit:</p> - -<p>—Le bonheur n’est pas donné aux écueils. Fatalement la lumière se brise -contre les écueils. Je suis comme un écueil. La lumière ne risque pas de -m’approcher. Et si elle venait jusqu’à moi—il y a des ténèbres dans -lesquelles tous les clairs rayons se dissolvent, qui absorbent toute -lumière et ne la rendent jamais.</p> - -<p>Et tandis qu’elle me parlait ainsi, ses yeux me parurent luire -intérieurement.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Nous passâmes devant un petit étang, tout à l’écart du château, sur -lequel des canards nageaient. Le soleil baissait justement derrière les -arbres et versait de l’or sur les eaux. Ainsi les humbles oiseaux -domestiques devinrent somptueux et fantastiques. L’un après l’autre, les -canards sortirent de l’eau dorée et furent tranquilles sur la berge, -comme absorbés dans la méditation de tristes énigmes, et l’impératrice -dit:</p> - -<p>—Nul ne se soucie de leurs sentiments. On les traite presque comme des -cuisinières, parce qu’on<span class="pagenum"><a id="page_137">{137}</a></span> ne les considère que par rapport à la cuisine. -Qui sait s’ils n’ont pas jadis été des reines... Quand je reviendrai sur -la terre...</p> - -<p>Et ici, brusquement, elle s’interrompit.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Nous causions aujourd’hui du poète anglais Swinburne, qu’<small>ELLE</small> aime tant. -Elle me parlait de sa calme désespérance à se lamenter sur la beauté -fugitive et sur les sortilèges qui font tarir le bonheur, de ses chœurs -antiques qui chantent les dons de la tristesse et des larmes, puis de la -vie que l’on ne peut rejeter, et c’est pourquoi le vaisseau des hommes -fait voile vers les îles bienheureuses, sur la mer hespérique, pour s’y -réfugier hors de l’empire de la mort... Que ce monde qu’elle m’ouvrait -était éblouissant! Comme en une indéfinissable perplexité et succombant -sous je ne sais quel vœu confus et magnifiquement farouche, j’arrachai -un rameau aux jeunes et fraîches feuilles qui avaitient effleuré ma -tête, et j’y enfouis mon visage. Un âcre et pénétrant parfum de jeunesse -non vécue, inépuisée, me mit presque les larmes aux yeux. Alors, en moi, -tout l’incréé se devina, tous les germes de l’avenir, je les sentis en<span class="pagenum"><a id="page_138">{138}</a></span> -moi-même, aspirer à leur accomplissement. Mais l’impératrice me dit:</p> - -<p>—Pourquoi avez-vous cassé cette branche? Vous êtes aussi cruel que le -destin.</p> - -<p>Puis elle dit:</p> - -<p>—L’art n’est qu’une création de notre désir de suprême existence, telle -que la vie devrait être pour nous; il naît de la nostalgie de l’unique -patrie, et il en devine les formes.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Il pleuvait de grosses gouttes tièdes, tombant aussi doucement que de -silencieuses larmes, pleurées sur des mains qui s’enlacent, sans qu’un -mot soit prononcé. Tout autour de moi et en moi aussi, un grand silence -résonnait. Je sentais toutes les forces de l’âme se consumer en ce -mutuel silence. Je regardai l’impératrice et me dis: «Toutes les beautés -se fanent royalement en elle, sans que personne les aperçoive.»</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Statuettes blanches et pensives dans leurs niches vertes, aux gestes -raidis d’un idéal humain décoloré! Dans une partie peu fréquentée du -jardin, une<span class="pagenum"><a id="page_139">{139}</a></span> déesse de pierre gisait sur le sol, le visage dans ses -bras, comme si elle pleurait... Ces promenades à <small>SES</small> côtés, à travers le -jardin de la mélancolie, dont elle me semblait être la projection -spirituelle, donnèrent à ces quelques journées que je passai au château -en la mer, l’indicible charme d’une mystérieuse pénétration. Tout ce que -je voyais autour de moi sommeillait, et c’était comme si tout aurait pu -s’éveiller par un de ses vœux chaque fois renouvelé.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p class="r"> -15 mars.<br> -</p> - -<p>Aujourd’hui nous nous embarquerons sur le yacht impérial <i>Miramare</i>, qui -depuis avant-hier est arrivé de Pola, et a jeté ancre devant le château: -un bateau à roues, de structure délicate, de formes aussi souples qu’un -yacht, mais plus grand que ne le sont d’habitude les bâtiments de -plaisance. De la fenêtre de ma chambre, qui occupe la partie supérieure -de la grande tour, je vois le vaisseau, sur la mer grise, doucement se -balancer: unique point sombre sur toute cette incolore désolation qui va -s’étouffer dans les laiteuses brumes du lointain. Sur toute cette -surface liquide sans visibles limites, la vie paraît<span class="pagenum"><a id="page_140">{140}</a></span> suspendue, et -comme concentrée dans le tendre balancement de cet unique et noir -navire...</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>—Avant de nous embarquer, nous voulons, une fois, aller visiter encore -nos endroits favoris, m’a dit l’impératrice hier soir.</p> - -<p>Et nous allâmes par le parterre, à travers des fleurs trop tôt écloses, -délicates et misérables, puis, du côté de l’<i>île des cerfs</i>, jusqu’au -<i>chalet</i>; enfin, sans nullement éprouver le besoin de nous expliquer -là-dessus, presque instinctivement, nous dirigeâmes nos pas vers le -pavillon où habita l’impératrice Charlotte, quand elle fut revenue, -seule, du Mexique. Elle l’habita démente, et démente elle le quitta. -Solitaire et muet il se dresse, les fenêtres hermétiquement closes, à -jamais. Des branches en réseau de rosiers grimpants, arides encore, -enlacent la véranda et les murs, comme des choses trépassées qui fussent -restées là, attachées—douloureux souvenirs de joies qui furent: l’on a -peine à s’imaginer, en les voyant, que, chaque printemps, elles épandent -sur cette maison léthargique et inanimée une nouvelle vie frissonnante -de fleurs. Mais de tout temps la tour élancée est étreinte par un sombre -lierre qui<span class="pagenum"><a id="page_141">{141}</a></span> semble symboliser quelque chose de sinistre, à quoi l’on ne -peut échapper, que l’on ne peut pas arracher de son âme. Sans dire mot, -l’impératrice fit plusieurs fois le tour de l’enceinte de plantes vives, -qui retranchait le délaissé petit château de la folie du grand parc -artificiel de la vie extérieure. Ses regards glissaient sur les fenêtres -closes que, fixement et obstinément, quelques cyprès, noirs comme -l’érèbe, tout en exhalant un amer et pénétrant arome, contemplaient, eux -aussi. Et à mes yeux apparut le célèbre tableau qui représente l’alors -heureuse châtelaine archiduchesse Charlotte, serrant dans ses bras la -jeune et rayonnante impératrice Elisabeth, de retour de Madère, au -débarqué, sur le grand escalier hémicirculaire de marbre blanc qui mène -à la mer...</p> - -<p>L’impératrice était debout à côté de moi, et comme si elle entendait mes -pensées, elle dit d’une voix à peine perceptible:</p> - -<p>—Un abîme de trente ans, plein d’horreurs... Et avec cela, on dit que -l’impératrice Charlotte engraisse encore.</p> - -<p>Elle se tut; mais, encore, elle s’immobilisait près de l’enceinte de -plantes vives, et ses regards seuls glissaient sur les croisées fermées. -Un souffle, venant des plus cachées profondeurs de mon être, me fit -soudain tressaillir, comme si la crainte secrète de ces<span class="pagenum"><a id="page_142">{142}</a></span> puissances -aveugles qui fauchent un jeune arbre en une nuit eût débordé dans mon -âme—et j’aperçus, alors, l’impératrice déjà assez loin, qui se -retournait de mon côté. Elle devait s’être éloignée en courant.</p> - -<p>—C’est encore plus triste qu’Œdipe, dis-je, en m’approchant d’elle. «La -vie et le bonheur sont un souffle», a quelque part chanté Dante.</p> - -<p>—Le malheur est plus fort et la folie est plus vraie que n’est la vie, -répondit-elle, et nous regagnâmes le château.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>A l’heure de nous embarquer, le temps était devenu plus morne encore. -Sans un souffle, la mer gisait, étouffée sous le voile épais d’une blême -grisaille. Sur le miroir des eaux, tout bas, de blanches couches de -ouate, nuées immobiles et comme tristement assoupies, s’étendaient -jusqu’au loin. Les très petites vagues que devant elle la quille de la -chaloupe soulevait se frisaient, lentes et paresseuses, un instant, et, -ensuite, s’affaissaient sur elles-mêmes, sans le moindre murmure. -Seules, la cadence régulière des rames et l’impérieuse voix du timonier -qui dirigeait l’embarcation de l’impératrice réson<span class="pagenum"><a id="page_143">{143}</a></span>naient dans le -silence, vibrantes par-dessus la vaste surface vide...</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<div class="sidenote">SUR L’ADRIATIQUE</div> - -<p>Le yacht impérial est élégant et luxueux. Les cabines réservées à -l’impératrice, très bas dans la coque du vaisseau, ont ce caractère -spécial d’un logement de marin; elles sont simplement et pratiquement -disposées, et, cependant, l’on y reconnaît de suite la demeure d’une -personnalité sublime. Ici aussi tous les meubles couverts de toiles -blanches sous lesquelles aucune soie ne se devine, et des fleurs -partout. La cabine de bain est, en vérité, la principale pièce, arrangée -avec plus de confort que les autres. Pendant ses traversées, -l’impératrice ne prend que des bains d’eau de mer: cette eau, une -chaloupe, durant la marche du bateau, va la chercher très loin dans la -mer. Sur le pont, il y a un pavillon en rotonde de verre, offrant, de -tous côtés, vue sur la mer. Il est capitonné en soie bleue, avec des -stores à tirer et un divan circulaire, de soie bleue aussi. C’est ici -que l’impératrice se fait coiffer le matin, et en même temps elle lit ou -écrit avec moi. Tant qu’elle se tient dans ce pavillon, tous les rideaux -sont baissés;—autrement, ce n’est qu’en temps<span class="pagenum"><a id="page_144">{144}</a></span> de pluie ou de forte -tempête qu’elle s’y retire, et, dans ce cas, la vue sur la mer est de -nouveau libérée. Elle-même m’a montré et expliqué tout cela.</p> - -<p>—Quand il y a la tempête et que nous sommes sur la haute mer, je me -fais, d’habitude, attacher avec des cordes sur cette chaise. Je prends -les mêmes précautions qu’Ulysse, parce que les vagues m’attirent de -même.</p> - -<p>Mais son domaine particulier est, comme elle me le disait, -l’arrière-pont et l’un des bancs de quart qu’elle a fait clore avec des -toiles à voiles, de façon que l’on ne voit plus rien du navire et que -seule la mer reste visible. A cette tente, je donnai le nom de <i>la tente -d’Isolde</i>, ce qu’elle trouva très bien. Elle a certaines heures où elle -adopte le banc de quart ou l’arrière-pont: le matin par exemple le banc -de quart; à midi, l’arrière-pont; et le soir, de nouveau, le banc de -quart. Mais vers le soir, les toiles sont enlevées et l’équipage -cherche, autant que possible, à se rendre invisible.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Aussitôt après la fin de la leçon, <small>ELLE</small> me fit rappeler sur le pont. -Dans la <i>tente d’Isolde</i>, une seule ouverture était pratiquée, masquée -d’un tapis sus<span class="pagenum"><a id="page_145">{145}</a></span>pendu. Devant nous, nous n’avions que la mer, vide et -diverse, d’un bleu sombre de plomb, ce qui rendait presque sensible la -pesanteur de ses masses liquides; et de blancs cordons d’écume -traversaient ce morne bleu infini. Des mouettes aux ailes silencieuses -voletaient derrière nous; de temps à autre elles poussaient des cris -stridents.</p> - -<p>—A chacun de mes voyages, les mouettes suivent mon vaisseau, dit-elle, -et il en est toujours une de couleur sombre, presque noire, comme -celle-là.</p> - -<p>Et elle me montra du doigt une mouette noirâtre qui volait à la tête des -autres. Sur quoi elle ajouta:</p> - -<p>—Celle-là seule viendra jusque tout près de Corfou. Parfois la mouette -noire m’a accompagnée pendant toute une semaine, d’un continent à -l’autre. Je crois qu’elle est mon Destin.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Le <i>Miramare</i> a fait relâche à Pola, parce que l’impératrice se -proposait d’inspecter l’ancien croiseur <i>Pélican</i>, que l’on était en -train de transformer en yacht impérial. Le vaisseau, qui attendait cette -visite, était pavoisé. Elle s’y rendit, avec sa dame d’honneur, sur une -chaloupe du <i>Miramare</i>, et au-<span class="pagenum"><a id="page_146">{146}</a></span>devant de celle-ci vint une autre barque -avec des amiraux et différents dignitaires du port. Des solitudes de -l’esprit où elle vaguait, elle rentrait maintenant dans l’atmosphère de -son impériale situation parmi les hommes. Mais elle apportait là aussi -l’indicible élévation, la sublime grâce de sa propre nature. Je lus sur -le visage de ceux qui l’entouraient qu’ils étaient éblouis par la poésie -de sa présence, mais qu’ils ne se rendaient guère compte de l’unique -cause, et attribuaient, faussement, l’impression ressentie à sa haute -dignité.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Aujourd’hui <small>ELLE</small> dit:</p> - -<p>—La vie à bord est pourtant plus qu’un simple voyage. C’est une vie -améliorée, et, surtout, plus vraie. Je cherche à en jouir aussi -pleinement et aussi longuement que possible. On se trouve ici comme sur -une île d’où tous les désagréments et toutes les relations sont bannis. -C’est une vie idéale, chimiquement pure, cristallisée, sans désir, et -sans conscience du temps. Le sentiment du temps est toujours douloureux, -car il nous donne le sentiment de la vie.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_147">{147}</a></span></p><hr style="width: 15%;"> - -<p>Sur le pont, <small>ELLE</small> me dit, en me montrant la mouette brune qui, toujours, -battant de ses ailes transparentes dans le soleil, tantôt à gauche, -tantôt à droite du vaisseau, planait sur nous.</p> - -<p>—Elle me présage qu’il me faut mourir noyée. Quand j’ai su comment -mourut Shelley, aussitôt, cette idée m’est venue.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Nous passions devant les îles Dalmates. La mer maintenant était plus -calme. La côte verdoyait. Je demandai si <small>ELLE</small> ne souhaitait pas mettre -pied à terre. Elle dit:</p> - -<p>—La vie sur le vaisseau est de beaucoup plus belle que ne peut être -toute rive. Cela ne vaut la peine de désirer aller quelque part que -parce que le voyage s’interpose entre nous et notre vœu. Si j’étais -arrivée n’importe où et que je susse que je ne pourrai m’en éloigner -jamais plus, le séjour dans un paradis même, me deviendrait l’enfer. La -pensée d’abandonner bientôt un endroit m’émeut et me le fait aimer. Et -ainsi j’enterre chaque fois un rêve, trop tôt évanoui, pour soupirer -après un autre, qui n’est pas encore né.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_148">{148}</a></span></p><hr style="width: 15%;"> - -<p>A trois heures de l’après-midi, on <small>LUI</small> servit du lait d’une chèvre de -race maltaise, que l’on avait emmenée de Vienne.</p> - -<p>—Elle fait le voyage sans nul enthousiasme pour le beau, dit-elle, -comme nous visitions la chèvre dans son box. Mais elle a, très -développé, le sentiment du devoir, car elle est anglaise. Cela a plus de -valeur que toute esthétique. C’est pourquoi je l’ai emmenée. Il n’y a -pas de meilleures nurses que les Anglaises.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Plus tard, <small>ELLE</small> me dit:</p> - -<p>—Les hommes croient qu’ils dominent la nature et les éléments avec -leurs bateaux à vapeur et leurs trains express. Tout au contraire, c’est -la nature maintenant qui a mis les hommes sous le joug. Jadis on se -sentait dieu dans un trou de vallée que jamais l’on n’abandonnait. -Maintenant, globe-trotters, nous roulons comme des gouttes d’eau dans la -mer, et nous reconnaîtrons finalement que nous ne sommes rien de plus.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_149">{149}</a></span></p><hr style="width: 15%;"> - -<p>—En mer, ma respiration s’élargit, me dit-<small>ELLE</small> encore sur le pont. Elle -se règle sur la houle. Plus les lames deviennent amples, plus je respire -profondément.</p> - -<p>—Oui, Majesté, il y a entre nous, pauvres mortels, et les choses -éternelles de profondes correspondances dont de pérennelles énigmes -cèlent les lois.</p> - -<p>—Je pense, dit-elle, que la mer nous déshumanise, qu’elle ne souffre en -nous rien de l’animalité terrestre. Dans la tempête, il me semble -souvent que je sois moi-même devenue une vague écumante.</p> - -<p>Et moi de regarder vers elle, comme ébloui.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Aujourd’hui la mer de nouveau est orageuse. <span class="smcap">Elle</span> désira que je lui lusse -quelques pages du <i>Cycle de la mer du Nord</i>, de Heine. La seconde -strophe de la <i>Tempête</i> me causa un indéfinissable frisson, car cela est -comme décalqué sur elle.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>O Meer!</i><br></span> -<span class="i0"><i>Mutter der Schœnheit, der shaumentstieg’nen!</i><br></span> -<span class="i0"><i>Schon flattert, leichenwitternd,</i><br></span> -<span class="i0"><i>Die weisse, gespenstische Mœwe,</i><span class="pagenum"><a id="page_150">{150}</a></span><br></span> -<span class="i0"><i>Und wetzt an dem Mastbaum den Schnabel<a id="FNanchor_F_6"></a><a href="#Footnote_F_6" class="fnanchor">[F]</a>.</i><br></span> -</div></div> -</div> - -<p>Et plus loin:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Fern an schottischer Felsenküste...</i><br></span> -<span class="i0"><i>Steht eine schœne kranke Frau,</i><br></span> -<span class="i0"><i>Zartdurchsichtig und marmorblass...</i><br></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Und der Wind duzchwühlt ihre langen Locken</i><br></span> -<span class="i0"><i>Und trægt ihr dunkles Lied</i><br></span> -<span class="i0"><i>Ueber das weite, stürmende Meer<a id="FNanchor_G_7"></a><a href="#Footnote_G_7" class="fnanchor">[G]</a>.</i><br></span> -</div></div> -</div> - -<p>Craintivement je levai mes regards vers les siens, et je les vis qui -erraient, graves et tristes, sur la déserte et houleuse mer.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_151">{151}</a></span></p><hr style="width: 15%;"> - -<p class="r"> -17 mars 1892.<br> -</p> - -<div class="sidenote">SUR LA MER IONIENNE</div> - -<p>La matinale grisaille déjà s’éployait quand nous arrivâmes en vue de -Corfou. L’approche de la rive natale m’avait amené sur le pont plus tôt -que de coutume. La mer, encore, sous un voile opaque de cendres -sommeillait. Les roues du <i>Miramare</i> s’enfonçaient mollement dans le -lait de ces flots et tiraient après elles de longues raies de soie et -argentées qui s’assombrissaient en lasses volutes d’émeraude. Une humide -fraîcheur pénétrait l’air immobile en une blancheur diffuse—et pas -d’autre bruit que le halètement de la machine qui, calme et assourdi, -montait d’un lointain profond, palpitations d’un cœur, plus sensibles -que perceptibles. Nous voguions précisément dans l’étroit canal entre la -pointe nord de Corfou et les murs montagneux de l’Epire. D’un côté, rocs -titaniques, noirs comme de l’ébène sur le pâle vert gris du ciel,—et -basses collines rondes de la côte corfiote, sous une humble broussaille, -qui s’esquissait noir sur noir aussi en contours estompés; beaucoup de -ces buissons devaient être en fleurs, car un parfum intensément suave, -du miel évaporé entremêlé avec les exhalaisons de la roche humide, -enveloppait de temps à autre le vaisseau. Où la blanche mer enlaçait les -collines assoupies, un<span class="pagenum"><a id="page_152">{152}</a></span> mystère de grands abîmes, en eux-mêmes -effondrés, se révélait. Et une à peine visible frisure d’écume léchait -sans bruit la rocheuse côte—baisers dans le sommeil; mais on sentait -que, sous ces calmes et si tendres délicatesses, sommeillait l’épouvante -de furieux déferlements. Oui, tout cela était immergé dans un profond et -léthéen sommeil, mais ce sommeil laissait deviner une passionnée et -profonde vie.</p> - -<p>L’impératrice était aussi montée sur le pont, quoique la tente -protectrice ne fût pas encore dressée. Elle m’aperçut, et me salua de la -tête:</p> - -<p>—Une pareille matinée est un magnifique état d’existence, me dit-elle. -Comme toutes ces montagnes dorment! Ce n’est pas le silence seulement ni -l’absence de la clarté du soleil, c’est le vrai sommeil d’êtres vivants -dont nous ne sommes qu’une copie dégradée. Voyez-vous là-bas le -<i>Pantokrator</i> avec ses deux cornes jumelles, aux courbes aussi -gracieuses et aussi pures que celles d’un jeune torse de Dieu? Toujours -il est le premier à s’éveiller.</p> - -<p>Nous tournâmes nos yeux vers le soleil levant: derrière les monts -<i>Acrocérauniens</i> où les <i>Euménides</i> habitent et où se trouve l’entrée -des enfers, l’astre surgissait. Des vagues de clarté annonçaient, -frémissantes, son passage sur la céleste mer; c’était<span class="pagenum"><a id="page_153">{153}</a></span> comme des -feuilles de roses, pâlies au cœur, qui se répandaient à l’infini, sur -d’insondables lointains, indiciblement. Et les cimes des montagnes de -resplendir, d’un poudroiement d’or rosé, comme dans un labyrinthe de -supraterrestre lueur, en l’éloignement et l’éclat des mythiques temps -des dieux. L’on sentait, si l’on ne le savait pas, qu’ici <i>l’aurore aux -doigts de roses</i>, ici le jubilant Phœbus au quadrige de chevaux blancs -étaient chez eux. Et puis les roses tombèrent sur la poitrine de pierre -du Pantokrator; toutes les profondes ravines devinrent visibles, et les -blancs villages grimpeurs s’éclairèrent doucement. Et la lumière glissa -le long des rocs escarpés, enfouit les ombres dans les gouffres ou les -jeta en longues bandes veloutées sur la mer. Et puis il vint -lui-même—le vermeil soleil—en un Péan, en des fanfares de Triomphe, et -dénoua sa chevelure d’or sur la mer et sur les îles.</p> - -<p>Et notre vaisseau passa devant le port de Corfou et continua sa marche -vers le Sud... J’étais debout à côté de l’impératrice, sur le banc de -quart clos de toiles (<i>la tente d’Isolde supérieure</i>), tandis que, tout -près de la côte, nous glissions silencieusement sur les flots diaphanes -d’émeraude. Tel un désir fluide qui buvait nos regards, était cette -viride transparence. La baie de Garitza ouvrait son sein, si molle<span class="pagenum"><a id="page_154">{154}</a></span>ment -arrondi, au fond duquel des maisons blanches étincelaient et de douces -collines, sous de bleus voiles, encore, dormaient. Puis vint une langue -de terre avancée, tout envahie de plantes luxuriantes: comme d’une corne -d’Amalthée les arbres et les fleurs s’épanchaient jusque dans la mer; -des aloès et des palmiers élevaient plus haut leurs graciles têtes dans -le bleu; des oranges, dans le feuillage sombre, flamboyaient, et la -maison blanche couchée dans ces jardins, c’était <i>Mon Repos</i>, le palais -qui jadis avait servi comme résidence au lord-commissaire des îles -Ioniennes et qui, maintenant, appartient au roi de Grèce.</p> - -<p>—J’ai aussi habité un an ici, dit l’impératrice. Le consul Warsberg -appelait cet endroit <i>les jardins d’Alcinoüs</i>. Nous avons souvent causé -de la pauvre Nausicaa, qui fut si amèrement détrompée. Voyez cet -escalier dans le rocher, qui conduit à la mer, je l’employais pour aller -me baigner. Il y a là, dans le roc, une grotte naturelle, masquée par -des roseaux et des branches pendantes de genêt jaune,—c’était ma -<i>grotte de Calypso</i>; ce n’est qu’au Lido que j’ai pu me baigner aussi -délicieusement. J’ai des moments et même des périodes entières, où je ne -puis vivre que sur la mer ou dans la mer.</p> - -<p>Et le vaisseau glissa devant les jardins de Nau<span class="pagenum"><a id="page_155">{155}</a></span>sicaa, penchés comme -d’un élan passionné sur la mer, et devant l’invisible grotte de -l’impériale Calypso. Une nouvelle baie s’ouvrit, la <i>mer de -Chalkiopoulos</i>, le port phéacien, où Ulysse s’embarqua sur son vaisseau -rapide pour Ithaque. Esseulé, comme d’un autre monde, encore plongé dans -un pâle sommeil, il gisait là, ce havre immémorial, en un liquide et -nébuleux éclat, voilé par le rêve et le mystère. Mais du milieu des eaux -du sommeil, s’élevait un faisceau de noirs cyprès étreignant une toute -petite et blanche chapelle; et où le récif, qui portait ces cyprès, -plongeait dans la mer, celle-ci rougissait d’un purpural reflet de -géraniums.</p> - -<p>—Cet îlot, dis-je, me semble le modèle de l’<i>Ile de la Mort</i> de -Böcklin. Les cyprès se dressent là comme de lugubres rêves, et les -fleurs ardentes, qui se reflètent sur le miroir de l’eau, sont sacrées à -Perséphoné.</p> - -<p>—Les Grecs la nomment prosaïquement <i>île de la souris</i>, dit -l’impératrice. M. de Warsberg, par contre, pensait que c’était le -vaisseau des Phéaciens, changé en pierre par le rancuneux Poseidon. Et -il était indigné de la sacrilège dénomination des modernes Phéaciens. -Mais, à ce que je crois, les deux parties étaient passablement -satisfaites du nom par elles choisi.<span class="pagenum"><a id="page_156">{156}</a></span></p> - -<p>Puis vint encore un coteau prolongé, couvert d’oliviers, qui sortait -loin dans la mer, et ce n’est qu’après l’avoir contourné que nous -entrâmes dans la baie de Benizze...</p> - -<p>De la mer monte très haut une douce pente, mollement duvetée d’oliviers -argentés; au-dessus, de noirs cyprès, esseulés, se dressent comme les -mâts d’un navire submergé au-dessus d’une mer scintillante au soleil, et -ainsi que les mâts d’un navire submergé ils contemplent la mer vide à -leurs pieds, désolément. Mais, sur le sommet, des dernières ondes de -feuillage, éblouissant, le blanc <i>palais d’Achille</i> surgit.</p> - -<p>—Au bout de longues années vous revenez au pays, dit l’impératrice. Je -vois comme vous buvez l’air natal.</p> - -<p>—Au bout de nuits qui ont duré des années, Madame, le premier matin se -lève aujourd’hui enfin. Mais ce n’est pas mon pays d’<i>autrefois</i> que je -retrouve ici: j’arrive maintenant en un tout autre pays, que jamais je -n’ai connu, mais après lequel, sans le savoir, j’ai toujours soupiré.</p> - -<p>—Que voulez-vous dire par là?</p> - -<p>—Je veux dire que ce n’est pas seulement le pays où je suis né, mais le -pays où je suis devenu moi. C’est la patrie de mon âme qui maintenant me -re<span class="pagenum"><a id="page_157">{157}</a></span>çoit, parce que maintenant, seulement, et pour la première fois, je -suis devenu digne d’elle.</p> - -<p>—Alors nous sommes des compatriotes, dit l’impératrice, et dans ses -yeux, sous sa paupière frangée, un éclair passa, indescriptible, qui -aussitôt s’éteignit. Mais sa bouche se plia en cette familière courbe -qui est plus douloureuse que les pleurs. Ce n’est que lorsque nous fûmes -descendus à terre que je vis cette ligne de nouveau s’abîmer en sa -propre profondeur.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p class="r"> -De mars à avril.<br> -</p> - -<div class="sidenote">CORFOU</div> - -<p>Il faisait déjà clair matin, quand nous abordâmes, mais, toutes les -lignes encore se dissimulaient, estompées, sous ces voiles vierges de la -nuit qui ne cèdent que lentement aux caresses du soleil. De partout une -fraîcheur s’élevait vers la lumière et mon visage se baignait dans les -suaves parfums des plantes assoupies et de la terre humide de rosées qui -perlaient, encore, au-dessus. La Nuit et un Sommeil sans désir -exhalaient leur essence, avant que l’ivresse des épousailles avec la -lumière ne commençât. Dans les creux et les ravins, les ombres veloutées -sommeillaient encore mollement, si profondément et béatement bleues, -comme si, pour le<span class="pagenum"><a id="page_158">{158}</a></span> monde, elles n’auraient voulu s’éveiller. En quelle -claire jeunesse était ici tout ce que mes yeux rencontraient! Nouveaux, -fabuleux presque les arbres et les rochers familiers m’apparaissaient: -les noirs cyprès et les argentines ondes du feuillage des oliviers, et -les buissons fleuris d’or, qui pendaient des rouges rochers, boucles -blondes dans les flammes,—comme si j’étais tombé dans de l’irréel. -D’une autre terre, obscure et vieille, j’abordais ici à un rivage -enchanté où une vie plus lumineuse séjournait. Ah! sûrement, je me -trouvais dans une autre dimension de l’existence et de la sensation. -N’était-ce pas renaître en quelque <i>Vie nouvelle</i> du Dante? Et c’était -<small>ELLE</small> qui m’y introduisait. Elle qu’un navire du sombre lointain avait -amenée.</p> - -<p>Le canot impérial aborda. L’impératrice descendit sur le blanc môle de -marbre, où, ornemental, se dresse un dauphin de pierre. Elle me l’avait -montré du vaisseau, en me disant:</p> - -<p>—Voyez là-bas, c’est mon philosophe riant qui me recevra le premier.</p> - -<p>Devant nous, étendant au loin sa courbe de douce et passionnée langueur, -la plage de Benizze s’arrondissait, blanche de galets, et, dans son -creux, le village du même nom se tenait entre les orangers et les -cyprès, amoureusement. Et la noire forme élancée<span class="pagenum"><a id="page_159">{159}</a></span> de l’impératrice -s’avançait, glissante, sur le lumineux rivage, vers la porte de fer -dentelée grande ouverte qui donnait accès à son <i>Eldorado</i>.</p> - -<p>Le cortège de la cour et les apparats extérieurs qui, forcément, s’y -attachent, restaient, à l’ordinaire, purement extrinsèques et -contrastaient toujours (oh, quelle discordance!) le plus prosaïquement -du monde avec l’intérieure élévation de la personnalité de -l’impératrice; mais cette fois-ci ils avaient presque une signification -symbolique pour l’apparition au-dessus de tout qui foulait la plage -tragique. Et elle avançait, toujours, la tête dans la blanche auréole de -son ombrelle, et c’était comme si du sol elle était éclose, et que la -campagne s’ouvrît devant ses pas, et que tout le pays se creusât, que -les arbres dénouassent et arrondissent les tresses de leurs cheveux pour -l’enchâsser. A ses côtés je gravissais les blanches marches qui -conduisent au temple de Heine. Sa tête royale se mouvait dans les rayons -adoucis par l’ombrelle blanche, comme sous une onde claire à travers -laquelle la lumière ne passe qu’atténuée. Ainsi, nous allions par une -allée de citronniers en fleur. Leur intense parfum, que nul mot ne -décrira, doucement, se distillait, à gouttes, dans ma poitrine, de sorte -que je dus à plusieurs reprises plus profondément puiser haleine. Je<span class="pagenum"><a id="page_160">{160}</a></span> -regardai les arbres fleuris, toute cette odorante blancheur dans l’ombre -épaisse des feuilles, et mes yeux eurent une béatifique sensation de -jeunesse et de bonheur. Quel printemps! Prodige! Et moi qui l’avais -presque oublié!</p> - -<p>—Votre Majesté voit-Elle comme ils se sont parés, les citronniers, pour -Lui faire fête? dis-je.</p> - -<p>—Ils ont endossé leurs robes de mariage, répondit-elle en souriant.</p> - -<p>—Ah, ce parfum! Je l’avais tout à fait oublié.</p> - -<p>—Cela s’en ira aussi—et les citrons, après, sont fort aigres.</p> - -<p>Je me tus, comme pris dans une nuée de choses obscures, dont je savais -seulement que c’était un bonheur de s’y abîmer.</p> - -<p>Et mes pensées indiscernées, flottantes, s’effeuillaient, muettes, sur -ses mains royales comme ces pétales des fleurs blanches qui, sans un -souffle de vent, tombaient sur la terre maternelle, silencieusement et -sans trêve.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p><span class="smcap">Elle</span> me fit voir tout le château, pièce par pièce. C’était comme en un -conte de fées, ce qu’elle me montrait, et qu’elle me le montrât, -<small>ELLE</small>-<span class="pagenum"><a id="page_161">{161}</a></span>même. Ainsi font les bonnes fées pour de jeunes pâtres égarés.</p> - -<p>Le palais est bâti dans la montagne même—la façade de trois étages, -tandis que, du côté opposé, un étage unique donne sur une vaste terrasse -plantée d’arbres séculaires. La façade est tournée vers la grand’route -qui, de Corfou, en passant par le blanc village de Gasturi et par devant -le château, descend vers Benizze, sur le rivage. Un blanc mur de -clôture, très haut, et l’épais voile de feuilles des oliviers écartent -les regards des curieux.</p> - -<p>—Les Anglais sont désespérés, dit l’impératrice, parce qu’ils restent -postés pendant des heures sur la colline d’en face, sans arriver à rien -voir.</p> - -<p>Une large grille de fer, avec, au-dessus, l’inscription: ΑΧΙΛΛΕΙΟΝ, -s’ouvre sur la route. Une rampe monte doucement vers le portique en -saillie du château, où d’énormes colonnes supportent une large véranda -de marbre; sur le parapet de celle-ci, à chaque coin, se dressent -d’aussi marmoréens centaures. Le second et le troisième étage sont bâtis -à retrait, ce qui donne place à deux loggias, à droite et à gauche de la -véranda centrale—la <i>véranda des centaures</i>, à laquelle elles se -relient. De leur côté, les élégantes colonnes jumelles<span class="pagenum"><a id="page_162">{162}</a></span> des loggias -soutiennent des balcons correspondant à l’étage supérieur. Et sur la -balustrade de ces balcons, à chaque coin, des figures de bronze encore, -femmes noires parées de bijoux d’or, qui de leurs bras levés tiennent -des globes à lumière électrique. Sur toute la longueur du château, du -côté tourné vers l’intérieur de l’île, une longue véranda court -également, avec vue sur Gasturi et sur Aji-Deka—autre village -pittoresque à mi-hauteur du symétrique dôme de montagne qui porte le -même nom; et un Hermès, ailé, le kerykeion dans sa main, semble prêt à -s’envoler de l’extrême bord de la balustrade, par-dessus le bois -d’oliviers.</p> - -<p>Longtemps je me tins là, à contempler le repos de ces lignes.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Lange stand bewundernd der herrliche Dulder Odysseus</i>,<br></span> -</div></div> -</div> - -<p class="nind">dit l’impératrice, citant un vers d’Homère...</p> - -<p>Du portique nous passâmes à l’atrium ouvert: pièce haute et délicieuse -de fraîcheur, supportée par des colonnes qui, en leur partie inférieure, -sont drapées de velours pourpre; le long des blancs murs en marbre poli, -encore du purpural velours qui, lourd, retombe; et des glaces aussi -hautes et larges que la muraille reflètent la rayonnante ardeur de<span class="pagenum"><a id="page_163">{163}</a></span> ces -étoffes. Des deux côtés de l’escalier se dressent des vases gigantesques -de bronze et de porcelaine, avec des palmiers en éventail, hauts -jusqu’au plafond orné de fresques, où sont représentées des danses de -nymphes; de ces vases, encore, d’artistiques fleurs de verre jaillissent -qui, chaque soir, exhalent un encens de lumière. A droite et à gauche, -de doubles portes, <i>bien jointes</i>, selon l’homérique dit, mènent à -d’autres pièces: ce sont la salle à manger et la salle de jeu, et ma -chambre à moi, qui se trouve là aussi. Une autre petite pièce, à droite, -en entrant de l’atrium, est arrangée en chapelle; sur l’autel, dans une -niche, est posée <i>Notre-Dame de la Garde</i>, la statue de la patronne -marseillaise des marins.</p> - -<p>—Je l’ai apportée moi-même de Marseille, dit l’impératrice, c’est la -protectrice de tous les gens de mer.</p> - -<p>Un escalier de marbre, orné de statues de Vénus, d’Artémis et de beaux -adolescents, conduit de la rampe et du jardin d’en bas aux jardins en -terrasse d’en haut.</p> - -<p>Un péristyle tout en marbre borde l’édifice, qui s’ouvre sur la -terrasse. Une longue suite de colonnes en rectangle, supportant le toit, -teintes à leur partie inférieure de cinabre, les chapiteaux richement -do<span class="pagenum"><a id="page_164">{164}</a></span>rés et peints en bleu et en rouge. Blanches, elles se détachent -merveilleusement sur le mur pompéien du fond, vermillonné, semé de -grands médaillons à fresque où sont représentés des sujets de fables -antiques, Apollon avec Daphné, Thésée et Ariane, Homère aveugle -rhapsode, Esope le fabuliste et des vues de paysages odysséens aussi. -Contre le mur, toute une série d’hermès avec des bustes, pour la plupart -antiques, de philosophes, de sages et d’orateurs que l’impératrice -particulièrement affectionne. A l’autre bout de la longue aile du -péristyle, côté du nord et de la mer, une figure de marbre s’enlève -éblouissante de blancheur, <i>Péri</i>, fée de lumière, qui, sur une aile de -cygne, glisse au-dessus de l’onde, et sur son sein presse l’enfant-homme -endormi. Quand nous passâmes devant la marmoréenne fée, l’impératrice -s’arrêta et resta plongée, pour quelques minutes, en sa contemplation.</p> - -<p>—Je viens la voir tous les jours, dit-elle, à l’aube, et, le soir, à -l’heure du crépuscule.</p> - -<p>Devant chaque colonne du péristyle, se tiennent des muses de marbre -aussi, grandeur naturelle, avec, à leur tête, Apollon Musagète. -L’impératrice me conduisit à chacune d’elles, comme si elle voulait me -présenter.</p> - -<p>—La plupart sont des antiques, dit-elle; je les<span class="pagenum"><a id="page_165">{165}</a></span> ai fait acheter à -Rome. Elles appartenaient, avant, au prince Borghèse; mais il a fait -banqueroute et alors il a dû aliéner ses dieux. N’est-ce pas que c’est -affreux, qu’aujourd’hui les dieux mêmes sont les esclaves vénaux de -l’argent.</p> - -<p>Tout près d’Apollon, dans le cercle des Piérides, il y a une autre -statue, que je reconnus pour la <i>troisième danseuse</i> de Canova, et dont -on dit, comme de la <i>Venus victrix</i>, qu’elle représente Pauline -Borghèse, la sœur favorite de Napoléon.</p> - -<p>—J’ai amené aux Muses une nouvelle compagne, dit l’impératrice; -j’espère qu’elles l’auront bien accueillie. Apollon, tout au moins, la -regarde fort tendrement. Le péristyle est mon nouvel Olympe.</p> - -<p>Des lampes antiques, ampoules plutôt, figurées de dauphins et de -tritons, et avec globes de cristal en formes de fleurs, descendent de -l’architrave, suspendues par des chaînes, entre les colonnes du -péristyle; une seule marche pour descendre du péristyle sur la -terrasse-jardin.</p> - -<p>—Ce jardin a nom <i>le jardin des Muses</i>, m’avisa l’impératrice. Ici, -sans nul doute, des poèmes en foule vous viendront à l’esprit.</p> - -<p>Il y avait là des cyprès, vieux de plusieurs siècles, en une attitude -raide, hiératique, et aussi des<span class="pagenum"><a id="page_166">{166}</a></span> magnolias, épanouis alors en géantes -fleurs de rêve, et de sauvages oliviers encore, qui, pour la première -fois, me révélèrent, si profondément, tout le divin qu’ils incorporent -et symbolisent.</p> - -<p>—Je les ai laissés là exprès, dit-elle, parce que sur l’Acropole il y -avait aussi des oliviers consacrés à Pallas Athéné. Ici ils remplissent -une haute mission: ils sont chargés de retenir à leurs sommets tous les -rayons de soleil en filets qui glissent si désespérément le long des -cyprès.</p> - -<p>Au milieu d’heureux parterres, pleins de roses et de hyacinthes qui -rendent leurs odorantes âmes en une mort extatique, se trouve une -fontaine avec un dauphin lançant un jet d’eau. Et un noir satyre, qui -sur ses épaules, à califourchon, porte Dionysos enfant, prête l’oreille -à l’eau éloquente. Nous nous avançâmes jusqu’au bord du jardin d’où le -penchant montagneux glisse à la mer, sous de frissonnantes vagues de -feuillage. Une tente de repos, en étoffe bigarrée à dessins antiques, -est dressée ici, sur une saillie de la terrasse, d’où la vue s’étend -plus loin que de partout ailleurs. Aux perches de fer qui soutiennent la -tente, des harpes éoliennes sont fixées; mais sous la tente même et -s’ajustant au parapet extérieur de la terrasse, il y a un banc de -marbre, hémicirculaire, comme on en voit à Athènes au théâtre de<span class="pagenum"><a id="page_167">{167}</a></span> -Dionysos et tel qu’Alma Tadema aime d’en peindre, et, par dessus la -blancheur de ce marbre, une bande sombre, couleur lie de vin, un trait -dans l’infini au delà de toute compréhension, la mer, qui s’élève très -haut à l’horizon, la mer antique, passionnée, effrayante de mystère. Et -plus haut encore, les montagnes violettes de l’Albanie se fondent dans -la buée du soleil. Des lauriers sont là, tout autour, condensés en -taillis, et par eux le caractère pérennel de ce tableau mieux encore -s’exprime. Dans cette solaire clarté, reposant sur le classique banc de -marbre, la royale forme noire me fut émouvante, car elle m’apparut comme -l’âme de la Grèce antique, qui, en deuil de la beauté perdue, fût venue -la chercher ici, sur ce rivage tragique et sacré, devant ce banc aux -formes d’<i>autrefois</i>, tristement délaissé. Plus loin, deux autres -terrasses descendent du péristyle vers le nord et vers la mer. A leur -extrémité, tout au bout, un point blanc resplendit.</p> - -<p>—C’est l’<i>Achille mourant</i>, dit l’impératrice, auquel j’ai consacré mon -palais, parce qu’il personnifie pour moi l’âme grecque et la beauté de -la Terre et des Hommes. Je l’aime aussi parce qu’il était si rapide à la -course. Il était fort et altier et il a méprisé tous les rois et toutes -les traditions, et compté les foules humaines pour rien, bonnes -seulement à être<span class="pagenum"><a id="page_168">{168}</a></span> fauchées par la mort comme des épis. Il n’a tenu pour -sacré que sa propre volonté et n’a vécu que pour ses rêves, et sa -tristesse lui était plus précieuse que la vie entière.</p> - -<p>De la terrasse du péristyle qu’une balustrade clôt, nous descendîmes, de -quelques marches, sur une seconde terrasse. A droite et à gauche de ces -gradins, sur des socles, se tiennent les deux célèbres <i>athlètes -cestiphores</i> du musée de Naples, en bronze noir, l’on eût dit sur le -point de se précipiter l’un sur l’autre. Sur cette seconde terrasse, au -milieu des roses, un Hermès assis repose (une copie du bronze -d’Herculanum). Plus loin, un autre double escalier, semi-circulaire, de -marbre mène à une troisième terrasse, la <i>terrasse d’Achille</i>.</p> - -<p>—Voilà mes jardins suspendus, dit-elle. Je ne crois pas que ceux de -Sémiramis fussent plus prodigieux; mais ce n’est pas à moi le mérite, -s’ils sont si beaux.</p> - -<p>Au-dessous du dernier escalier des grottes à stalactites se creusent, -artificielles, dont l’entrée est masquée par des fougères. Une viride et -crépusculaire clarté jaillit du fond, où l’on a disposé des glaces; et, -ainsi, c’est comme si ces cavernes se prolongeaient sous des masses -d’eaux vertes à l’infini. Et une source, avec assoupissement et -musique,<span class="pagenum"><a id="page_169">{169}</a></span> ruisselle d’en haut, le long d’une paroi de roche, revêtue de -cette fougère délicate que l’on appelle <i>chevelure de Vénus</i>.</p> - -<p>—C’est ma nouvelle grotte de Calypso, dit l’impératrice. Mais il s’en -faut qu’elle soit aussi dangereuse que celle de ma devancière. Avec le -temps tout perd de son effet.</p> - -<p>D’ombreuses allées couvertes de plantes grimpantes, alors en pleine -floraison, s’allongent de chaque côté de la statue d’<i>Achille mourant</i>. -Des nymphes sylvestres et un faune ivre, bronzes patinés, s’enlèvent -dans le fouillis de verdure en une douce harmonie de nuances.</p> - -<p>Des collines d’oliviers, encore, descendent en pente de l’extrémité des -terrasses vers la baie profonde, l’ainsi dite <i>mer de Chalkiopoulos</i>. Et -on aperçoit, d’ici, <i>l’île des morts</i> de Böcklin, ce faisceau de hauts -cyprès noirs, enserrant un blanc ermitage, au-dessus du miroir des eaux.</p> - -<p>—Nous irons souvent là-bas, me dit l’impératrice. Il y a là un passeur -qui ressemble tout à fait à Charon. Dans sa barque à rames je me fais -passer à l’île, comme une âme en langueur. Quand je descends sur le -rivage, il détache aussitôt sa barque sans mot dire. Je monte et je -reste également silencieuse. Dans l’île, l’ermite vient me recevoir. Il<span class="pagenum"><a id="page_170">{170}</a></span> -m’offre du miel et des amandes, pour que j’y goûte et que j’oublie la -Terre.</p> - -<p>Puis nous revînmes par les jardins au château. Du péristyle -l’impératrice passa directement dans ses appartements. Dans ces pièces -elle a mis toute son âme. Elles sont la chose la plus exquisement -poétique que l’on puisse imaginer et que l’on rêverait de trouver en cet -endroit.</p> - -<p>—J’ai tout arrangé moi-même, dit-elle, et moi-même choisi chaque objet. -C’est pourquoi je me sens moins étrangère ici qu’à Vienne.</p> - -<p>«Il y a une grande différence, pensai-je à part moi, entre ces -appartements et les salles fastueuses de la Burg de Vienne où tout -évoque une idée et rien un sentiment.» Ici, en ce <i>home</i>, qu’elle a créé -elle-même de fond en comble et où elle veut être exclusivement -elle-même, les traits de sa sublime entité se dégagent d’autant plus -clairement. De chaque coin de ces pièces de chantantes tristesses -rayonnent. Partout des teintes fines et rares, des nuances sans nom, -semblables à des parfums qui expirent, des ors ternis d’autrefois -oubliés, des lumières qui pâlissent. Tel dut être le gynécée de Pénélope -ou d’Hélène, si ces nobles femmes avaient conscience de la magnificence -de leurs rêves. Il y avait là des sièges <i>bien façonnés</i>, comme celui<span class="pagenum"><a id="page_171">{171}</a></span> -qu’Adraste offrit à Hélène, incrustés d’argent et d’ivoire, recouverts -d’une épaisse toison de mouton. Des escabeaux gracieusement dressés sur -leurs pieds, de hauts coffres pareils à ceux où Pénélope serrait ses -<i>robes odorantes</i>. A une palme seulement au-dessus du sol, dans la -chambre à coucher, s’élève le large lit grec <i>travaillé en perfection</i>, -comme celui qu’Ulysse tailla dans la souche de l’olivier; aux montants à -luisantes colonnes, des nymphes s’enlacent, comme pour soutenir le -coussin <i>qu’entourent les rêves</i>. Une couverture de soie est jetée sur -le lit: c’est ainsi qu’Hélène aux bras de lis ordonna à ses servantes de -préparer la couche de Télémaque. A côté du lit, se trouve un prie-Dieu -de bois, et, au-dessus, une icone byzantine en argent de la Vierge. Aux -murs, des tableaux de coloris clair: Valérie, la fille de son cœur -préférée, une symphonie en rose, s’évaporant en un nuage de fleurs -d’amandier. Des superbes vases, de cet antique verre bleu dont on -retrouve des morceaux dans les vieux tombeaux, auprès des morts. Les -fleurs, qui partout répandent l’encens de leurs mystères, leur charme -délicat et périssable, sont disposées de telle sorte, qu’elles semblent -presque organisées ici pour une vie nouvelle: dans ces salles, on sent -vibrer les âmes d’exquises créatures végétales; c’est comme<span class="pagenum"><a id="page_172">{172}</a></span> si, sur -l’ordre d’une fée des fleurs, elles étaient accourues en pèlerinage, de -tous les prés et de tous les jardins, pour s’enivrer de <small>SON</small> souffle et -pour exhaler <small>SES</small> désirs. Du plafond, des ampoules de bronze pendent, en -forme de fleurs ou de coquilles que des tritons et des nymphes enlacent. -Et l’on songe aux intérieurs des tableaux de Burne-Jones, sensitifs et -raffinés jusqu’à la souffrance. Que tous ces objets sont riches, et, en -même temps, si délicats, si ravis au-dessus de la terre, comme aperçus -en une autre région et formés d’une matière incorporelle. Mais il y a -encore ici quelque chose de plus que ce que l’on trouve dans des œuvres -d’art: c’est l’inexorable cruauté d’un destin antique; le noir soleil -qui, glacial, arde en <small>ELLE</small> a versé sur cette ambiance, aussi, l’ombre de -ses rayons. Et elle est la synthèse de tous ces éléments qu’elle -incorpore, qu’elle éveille à une existence propre, et qu’elle épanche -ensuite hors d’elle-même.—Telle, elle me conduisait à travers ces -salles, toutes plus magnifiques l’une que l’autre, toutes comme surgies -d’une fantasmagorie, moins splendides par leur faste, que délicieuses -par l’atmosphère psychique qui les emplissait.</p> - -<p>Au second étage sont situés les appartements destinés à l’empereur, et -ceux de l’archiduchesse<span class="pagenum"><a id="page_173">{173}</a></span> Valérie et de son mari l’archiduc Franz -Salvator.</p> - -<p>—C’est dommage, dit l’impératrice, que mon gendre ne veuille pas venir -ici, bien que je lui aie fait espérer les plus belles chasses au -sanglier, dans les montagnes albanaises. Une fois, seulement, il est -venu, en printemps, mais il a déclaré qu’on ne l’y reverrait plus. Il -préfère la <i>Haute-Autriche</i>; il déteste les oliviers et la mer, et -l’archiduchesse Valérie, qui aime beaucoup son mari, a, par conséquent, -les mêmes préférences que son mari.</p> - -<p>Et la voix de l’impératrice, à ces mots, sonna tel un glas, -douloureusement.</p> - -<p>—Mon testament lègue l’<i>Achilleion</i> à l’archiduchesse; mais elle aura -probablement une nombreuse famille, aussi vaudra-t-il mieux que je le -vende et que ses enfants en touchent l’argent. Je vendrai du même coup -mon argenterie particulière, marquée de mon dauphin: peut-être qu’un -Américain en voudra. J’ai en Amérique un agent pour cette vente, qui m’a -donné ce conseil.</p> - -<p>Ainsi parlait celle qui se détourne des hommes, qui incarne la -contemplation et la rêverie supraterrestres. C’est comme si, parfois, -elle voulait se contraindre à être une femme quelconque et raisonnable, -songeant à des choses pratiques et triviales, et faisant d’elles le -sujet de sa conversation. Elle s’y<span class="pagenum"><a id="page_174">{174}</a></span> essaye et, cependant, elle -communique à ces choses-là, vulgaires et périssables, dès qu’elle les -aborde, un éclat d’éternité.</p> - -<p>Du péristyle, par une double porte à deux battants, antique et d’airain, -et des appartements, par des portes de chêne, on sort sur l’escalier. La -cage de l’escalier est de style gréco-pompéien. Des satyres et des -cariatides en stuc supportent les corniches et les paliers. La rampe est -en bronze, figurant des rameaux d’olivier et de laurier entrelacés, -entre lesquels se dressent des cariatides encore. La lumière tombe d’en -haut, par un toit vitré, et éclaire à plein la colossale peinture murale -qui occupe tout le mur transversal; que l’on descende, ou que l’on monte -l’escalier, le regard est pris par cette peinture: c’est le <i>Triomphe -d’Achille</i>, traînant autour des murs de Troie le cadavre d’Hector. -Devant ce tableau, après tout ce qu’on vient de voir, l’on s’imagine, -que le monde de la beauté est ressuscité avec Achille, sa -personnification. L’escalier conduit en bas, au premier étage, et de là -à l’atrium; on passe devant un superbe vase sur piédestal, qui -représente une grotte de coquillages avec, dedans, une nymphe, entourée -de tritons et de naïades, qui se tiennent enlacés, le tout surgissant -des vagues.<span class="pagenum"><a id="page_175">{175}</a></span></p> - -<p>Après m’avoir montré tout le château, l’impératrice dit:</p> - -<p>—Nous passerons aussi peu que possible notre temps à la maison. Il ne -faut pas consumer les précieuses heures de la vie entre les murs -qu’autant qu’il est indispensable, et nos logis doivent être tels qu’ils -ne puissent jamais détruire les illusions que, chaque fois, du dehors, -nous y rapportons.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Chaque jour, vers l’heure de midi, quand l’air, enivré de soleil, met -une vermeille auréole autour de chaque objet, sertit de pourpre chaque -ligne, et que tout est plongé comme dans une extatique rêverie, -l’impératrice quitte son palais. Et dès que nous franchissons la grille, -à droite et à gauche de la grand’route, qui, par le village de Gasturi, -mène à la ville de Corfou, ce sont les bois d’oliviers qui nous -enveloppent. Quelle paix règne ici, l’éthéenne! Quelle lumineuse -obscurité! Le soleil pénètre le feuillage argentin, fin, comme duveté, -et toujours frémissant, sans réchauffer ni, à vrai dire, éclairer. De -même qu’au fond de la mer les rayons de lumière tombent, amortis dans -les flots verts, ainsi en est-il dans ces vieilles forêts grecques -d’oliviers, si vieilles<span class="pagenum"><a id="page_176">{176}</a></span> qu’elles n’ont plus d’âge, obstinées à vivre -tout près de l’antique mer, la mer au bleu trop bleu, splendide et -épouvantable. Quelle puissance animée en ces troncs, qui à nos yeux -apparaissent non pas droits et rigides comme dans les forêts du Nord, -mais noueux et tordus, déchiquetés ou silencieusement penchés en avant -et étendant des bras ouverts, toujours animés d’une vie intérieure; et -quoique ces torses soient fort éloignés les uns des autres, les faîtes -font ruisseler ensemble leurs chevelures de feuillage.</p> - -<p>Ainsi l’on est contraint, presque, à s’émouvoir de leurs sentiments si -passionnément exprimés, on se sent avec eux une affinité, l’on apprend à -croire aux contes d’arbres ensorcelés.</p> - -<p>—Comme on se sent riche et en sécurité dans cette forêt si claire en -son obscurité et si peuplée en sa solitude, dit l’impératrice, la -première fois que nous y entrâmes.</p> - -<p>Autour des arbres, la terre est soulevée en mottes grossières. Le sol -tombe et se relève en gradins qui, souvent, sont bordés de pierres. Et -partout s’étend un vert tapis de gazon. Dans les clairières, -nouvellement recouvertes d’herbages délicats, de hautes touffes -d’asphodèles rosés, des crocus et des hyacinthes innombrables -fleurissent.<span class="pagenum"><a id="page_177">{177}</a></span></p> - -<p>Oh! les secrets des prairies solitaires!</p> - -<p>Puis il y a de vastes surfaces, toutes blanches de pâles pâquerettes et -de camomilles aux cœurs dorés.</p> - -<p>—Je ne sais pourquoi ces étoiles filtrent en ma poitrine tant de -printemps et de lumière, dit tout bas l’impératrice, alors que nous -foulions une de ces nappes fleuries.</p> - -<p>Plus loin, on tombe dans des champs pleins d’anémones—les anémones qui -sont nées du sang d’Adonis—et dans des mares de coquelicots, plus -rouges encore que le sang: comme des lèvres brûlantes, et sans paroles, -leurs pétales s’ouvrent et doucement s’agitent au souffle du sommeil, -consumés en des flammes d’extase.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Des moutons paissaient en se mouvant lentement sous les oliviers. Un -jeune berger, jambes nues, était accroupi sur un de ces petits murs de -pierres amoncelées qui bordent les terrasses de terrain, et mangeait un -morceau de pain, avec des olives noires qu’il venait de ramasser. Quand -nous passâmes devant lui, il salua sans se lever d’un «bonjour, Reine», -et mordit, de ses dents blanches,<span class="pagenum"><a id="page_178">{178}</a></span> une grosse demi-lune dans son pain de -maïs couleur de safran. Et l’impératrice, souriante, répondit en imitant -la chantante cadence de la voix corfiote:</p> - -<p>—Καλὴ μέρα σου (bonjour à toi)!</p> - -<p>Quand nous fûmes plus loin, des sons aigus d’une flûte de berger -retentirent derrière nous. Je me retournai et vis le petit berger -souffler dans son roseau, en remuant les doigts avec une passionnée -lenteur: c’étaient quelques sons aigres et grêles, qui montaient en -l’air et erraient tristement entre les arbres, jusqu’à ce que, de -fatigue, ils retombassent sur eux-mêmes; et, de nouveau, ils vacillaient -en pâles soupirs, vers les lointains, entre les oliviers, du côté des -claires perspectives d’où l’on pouvait découvrir la mer. Et l’on -n’entendait plus les abeilles, qui, tout à l’heure, bourdonnaient -au-dessus des fleurs dans le clair-obscur, ni les oiseaux qui, un moment -auparavant, gazouillaient tous ensemble et à pleines gorges: rien plus -que la voix de la rustique flûte, qui pénétrait partout, s’exaspérant en -cris de douleur, et, alors, c’était comme si des voiles de rêve et -d’oubli en fussent déchirés.</p> - -<p>Alors, à entendre cette flûte gémir, l’impératrice s’écria:</p> - -<p>—Quelle tristesse et quelle langueur dans ces<span class="pagenum"><a id="page_179">{179}</a></span> sons! Les hommes -d’autrefois ont mis là-dedans tout ce qui a jamais fleuri dans leurs -cœurs; et c’est pourquoi on perçoit en ces quelques sons toutes les -amertumes et toutes les félicités imaginables de l’ancienne et de la -nouvelle humanité, à la fois.</p> - -<p>Puis, exprimant presque mes propres pensées tout haut, elle dit encore:</p> - -<p>—L’art, certes, ne créera jamais un chef-d’œuvre plus grand que la -chanson du berger; l’art n’est que le reflet de la vie intérieure, -tandis que ces pauvres sanglots de flûte sont la vie profonde elle-même.</p> - -<p>Et je poursuivis, à part moi, sa pensée: «Par ces mêmes sons, les faunes -ont attiré les nymphes, au temps du grand Pan, alors que le sein de la -nature maternelle et mystérieuse s’ouvrait à une effrayante volupté,—et -le berger Kurwenal tira les mêmes sons de son roseau, tant que la voile -d’Iseult à l’horizon n’eût resplendit.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p class="r"> -Paléocastrizza, le 20 mars.<br> -</p> - -<p>Marché, aujourd’hui, pendant une grande partie de la journée, à travers -l’île, jusqu’à la côte occidentale où il y a un très vieux monastère, il -est<span class="pagenum"><a id="page_180">{180}</a></span> bâti presque dans la mer, sur un rocheux et abrupt promontoire, qui -ne tient à l’île même que par une étroite bande de terre. -<i>Paléocastrizza</i> (c’est son nom) signifie: <i>Celle</i> (la Vierge) <i>du vieux -château</i>. Sur une crête de granits, derrière la falaise du couvent et -dominant celui-ci, se dressent, comme désespérément penchées sur la mer, -les ruines d’un vieux château fort des despotes byzantins de l’Epire: -<i>Angelokastron</i> (le château des Angeli). Et ces ruines font l’effet de -planer dans les airs.</p> - -<p>Quand nos yeux les découvrirent, je dis à l’impératrice:</p> - -<p>—Des galeries et des tourelles de ce château, Majesté, d’infortunées -princesses ont, durant des années, exhalé leurs soupirs par-dessus la -mer d’occident...</p> - -<p>—M. de Warsberg, au contraire, à l’aspect de ces ruines, rêvait d’un -<i>château des anges</i>, dit l’impératrice en souriant. Autant de <i>seigneurs -de la création</i>—autant de romances...</p> - -<p>Et nous voilà rentrés, de nouveau, dans le bois d’oliviers. Dès que l’on -quitte les grandes routes, on revient toujours sous les oliviers sacrés, -qui poussent comme il y a des milliers d’années, toujours sur la même -glèbe aimée, toujours dans le voisinage de la mer haletante. Cheminé -longtemps,—une<span class="pagenum"><a id="page_181">{181}</a></span> heure, quatre heures, je ne sais; durant nos -promenades, je n’ai jamais eu la moindre notion du temps. Il y a un -charme très indicible à errer ainsi, pendant des heures, dans ce -demi-jour chaud et frémissant, entre ces troncs d’arbres tordus et comme -agités par la pensée, sur le gazon parsemé d’innombrables marguerites -qui se tiennent toutes ensemble, pareilles à des îles de jeunes -ravissements au milieu de la sombre mer de la vie, où de temps à autre -de jaunes taches de soleil mettent comme un déchaînement d’allégresse. -Ce sentiment du voisinage immédiat du soleil, aux regards duquel, même -se trouvant dans l’ombre la plus frileuse du bois, on ne se dérobe -jamais complètement, rend heureux. Quelle différence entre cette forêt -et celle où Dante pénétra, à mi-chemin de la vie!</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Eh quanto a dir qual era è cosa dura</i><br></span> -<span class="i0"><i>Questa selva selvaggia aspra e forte,</i><br></span> -<span class="i0"><i>Che nel pensier rinnuova la paura!</i><a id="FNanchor_H_8"></a><a href="#Footnote_H_8" class="fnanchor">[H]</a><br></span> -</div></div> -</div> - -<p>Ici, il n’y avait ni crainte ni peur. Comme en réponse aux vers de -Dante, des essaims de papillons blancs et jaunes et bleus et couleur de -feu tour<span class="pagenum"><a id="page_182">{182}</a></span>billonnaient de temps à autre devant nous, d’un coup d’ailes -muet et effréné, comme dans le vertige d’une trop forte joie, passant -d’une île de fleurs à une autre île de fleurs, attendus partout avec -délices, en des abandons d’extase. Et partout des moutons paissant, et -des bergers, et des femmes qui font la cueillette des olives, troussées -comme les femmes du temps d’Homère, avec des voiles blancs attachés -autour de la tête et des cheveux noirs artistement tressés en couronnes; -elles réunissent, en gros tas, sous les arbres, les olives tombées. Et -les voilà qui tout d’un coup, tout inopinément, elles commencent à -chanter toutes en chœur, chacune du pied de l’arbre où elle se trouve; -et les sons liquides flottent, et ils fondent en ondes, pour ensuite -déborder en un lac de claire mélodie. Qu’il est vieux ce chant, et -monotone et triste, comme la première grisaille de l’aube! Mais les -arbres semblent s’y être habitués depuis le temps du grand Pan, d’alors -qu’ils l’entendaient de la bouche des nymphes mêmes; et cela évoque -aussi étrangement les chants liturgiques de l’Eglise grecque, qui, du -reste, ne sont autre chose que ces vieux et païens Péans à la -glorification de la source de notre vie. De pareils sons primordiaux -agissent souvent comme une révélation d’impénétrables<span class="pagenum"><a id="page_183">{183}</a></span> mystères, comme -s’ils ouvraient un chemin dans les domaines cachés de notre être: je -devinais cet abîme de la vie, où se rencontrent langueur, tristesse et -joie, et d’où l’essence de notre nature, traduite en un langage -intérieur, monte en un chant immortel.</p> - -<p>De toutes ces choses, des vagues de félicité s’épandaient sur nous; mais -elles se brisaient contre SA forme noire. Rien ne saurait égaler en -désolation la discordance de sa sombre apparition au milieu de ces -claires et printanières joies. J’ai souvent, en pareil cas, le sentiment -qu’elle ne voyage si désespérément que pour s’évader de l’atmosphère qui -l’enserre: sans doute elle croit en céder quelque peu aux choses, et -recevoir d’elles du parfum et de la lumière, en échange.</p> - -<p>Quand les femmes ne chantaient pas, on entendait le sifflement des -merles et des mésanges résonner par la forêt.</p> - -<p>—Que toutes ces choses, les oiseaux, les femmes et les arbres, sont -instinctives et libres! dis-je à l’impératrice. Que si ces femmes ou les -oiseaux chantent, c’est tout un: sans trop savoir pourquoi, les unes et -les autres le font ainsi, parce qu’il en doit être ainsi, et leur chant -vient d’une vivante profondeur (de même naissent du sang d’Adonis le<span class="pagenum"><a id="page_184">{184}</a></span> -crocus et l’anémone)... Ce sont des hérauts qui annoncent une chose -exquise, et qui, tous, disent la même chose. Alors je crois de plus en -plus aux contes où les oiseaux parlent si sensément et prédisent aux -hommes leur destinée.</p> - -<p>Et l’impératrice, en réponse, avec, dans ses yeux, la lueur d’un -sourire:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">—<i>Hei, Siegfried erschlug nun den schlimmen Zwerg...</i><br></span> -<span class="i0"><i>Lustig im Leid sing’ ich von Liebe,</i><br></span> -<span class="i0"><i>Wonnig im Weh’ web ich mein Lied,</i><br></span> -<span class="i0"><i>Nur Sehnende kennen den Sinn<a id="FNanchor_I_9"></a><a href="#Footnote_I_9" class="fnanchor">[I]</a>...</i><br></span> -</div></div> -</div> - -<p>—Votre Majesté ne croit-Elle pas, dis-je, que le chant est naturel aux -hommes, comme aux pins de la forêt, et aux vagues de la mer?</p> - -<p>—Quand j’ai entendu la Patti, la Nilsson et la Lucca, j’en ai eu -l’impression que nous autres, nous avons perdu ce que tous les êtres -dans le monde possèdent encore. Nous avons désappris de chanter, comme -on peut aussi désapprendre de sourire.</p> - -<p>—Je le crois aussi, Majesté. Toutes les choses ont l’euphonie en soi, -comme un élément de leur<span class="pagenum"><a id="page_185">{185}</a></span> nature, et même plus: elle est l’essence de -leur entité. Mais il y a aussi une intérieure mélodie, Majesté, que -l’ouïe ne perçoit guère. Ne pourrait-on dire que les lignes du corps -humain chantent, elles aussi? De tout notre être, le chant monte, comme -un encens, vers l’âme de soleil éternelle.</p> - -<p>—Mais nous avons perdu la sérénité des lignes. La vie projette de -sinistres ombres, et, derrière elles, souffle, pérennel, un grand vent -de détresse.</p> - -<p>Je dis:</p> - -<p>—Baudelaire a deviné Votre Majesté, quand il a écrit:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Je hais le mouvement qui déplace les lignes,</i><br></span> -<span class="i0"><i>Et jamais je ne ris et jamais je ne pleure.</i><br></span> -</div></div> -</div> - -<p>—Il avait bien raison, répondit-elle. Le rire et les pleurs sont comme -des cendres, sous lesquelles étouffe le brasier de notre âme...</p> - -<p>Soudain, à travers le feuillage tremblant des rameaux d’olivier, nous -devinâmes une lueur, plus délicieuse encore que l’azur de l’éther ou que -l’ivresse du soleil dans les arbres: la mer!—l’autre mer, celle de -l’occident, que l’on n’aperçoit pas du côté phéacien de l’île, mais dont -le voisinage est sensible, toujours. Bientôt, sur la hauteur, on l’a -devant soi, étendue au loin, et vide jusqu’au bout<span class="pagenum"><a id="page_186">{186}</a></span> du ciel, très -invraisemblablement bleue, plus bleue que le bleu ciel, plus bleue que -toute idée de bleu, et plus heureuse que toute félicité.</p> - -<p>—Ne parlons pas ici, il nous faut être aux écoutes, dit l’impératrice.</p> - -<p>Alors, nous prêtons l’oreille à une sorte de symphonie qui nous baigne, -et aux doux accords qui, en notre âme, lui répondent.</p> - -<p>La mer ici flamboie, comme en un foyer d’incandescence de sa passion, -pareille à du métal blanc en fusion, mais tout autour de cet aveuglant -incendie, et plus loin encore, aussi loin que l’œil peut arriver, il y -a, épandue, inconcevable, cette immense désolation bleue qui recèle en -soi tant de volupté. Et des rochers, d’en haut, s’écroulent, comme pour -accomplir un destin tragique, et d’autres blocs de granit se poussent -dans l’abîme, les uns sur les autres, forment de petites falaises -sinistres, de rigides mornes de désolation, se précipitent en -promontoires affolés, étouffent leur sauvage ardeur dans la limpide -fraîcheur des flots. Tout ici est agité d’un vertige ménadique, -bouleversé par une rage de désirs sans nom et sans limites. Et une -lumière de fantasmagorie, rose et dorée, s’entremêle, sur toute -l’étendue de cette chaotique rive, avec de violentes ombres violettes -qui gisent, vibrantes,<span class="pagenum"><a id="page_187">{187}</a></span> presque comme des êtres corporels, qui ont une -attirance mystérieuse; et le lumineux éclat, et les ombres de mystère se -fondent ensemble en un chant velouté et couleur d’hortensia, en un chant -d’apothéose.</p> - -<p>—Quel contraste avec l’autre rive! dit l’impératrice; là-bas rien ne -veut s’éveiller de son assoupissement.</p> - -<p>—Là-bas habitent les bienheureux Phéaciens, dis-je, mais ici Pan est -chez lui.</p> - -<p>—Et voilà que nous apportons ici une dissonance, nous mesquins, -dit-elle. Et cependant tout cela appartient à notre âme, ajouta-t-elle, -et convient à notre esprit: cette mer, toute, immense, silencieuse ou -passionnée—mais il est des heures où cette mer même tarit tout à fait.</p> - -<p>Entre les rochers sombres d’étroites petites baies s’ouvraient, qui se -chauffaient au soleil, lumineuses et paisibles. Ici la mer reposait, la -grande insatiable, celle qui avait rongé ces granits géants, et qui -caressait maintenant leurs seins de pierre roses; et elle s’insinuait -dans ces trous de pierre et de sable et se retirait, de nouveau, en -petites vagues sautillantes qui se retournaient dans chaque coin et -faisaient des bonds capricieux, qui glissaient partout, baisers sur une -figure aimée, qui, en un allègre et tendre<span class="pagenum"><a id="page_188">{188}</a></span> gazouillement, se -chuchotaient des choses inouïes et délicieusement troublantes. Une -irrésistible et presque douloureuse fascination émanait de ces conques -mystiques de volupté, sur lesquelles le grand midi couvait. Dans ces -secrets brasiers, les pierres sombres et roses tombaient toujours de -nouveau, victimes de leur implacable ennemie et persécutrice. Au fond de -l’eau, il y avait des assombrissements qui étaient des algues, souples -cheveux de verdure, qui flottaient, qui se berçaient mollement, et -fluctuaient, en languides convulsions comme en des rêves de luxure, et -jouaient avec les rayons du soleil qu’ils avaient saisis. Et le chemin -descendit vers la grève. Alors nous voilà, au niveau des flots, foulant -un gravier fin et humide, les ronds galets, chauds et d’une aveuglante -blancheur, les couches épaisses et argentées de varech desséché. D’ici -vue, la mer était tout autre: c’était un serein et pur front d’où une -main aimante avait chassé tout souci et tout désir, et elle respirait -tout doucement, cette mer de bonheur, et son haleine était la joie -elle-même. Aussi elle était d’une autre couleur, toute en nacre vert -clair, et les vagues qui, de temps en temps, essayaient de mouiller nos -pieds, étaient comme un frais rire d’enfants lutins. Et pas une voile en -vue—c’était la mer toute seule, pour soi, avec son haleine.<span class="pagenum"><a id="page_189">{189}</a></span> Soudain -nous aperçûmes le couvent devant nous, haut perché sur un cap.</p> - -<p>Le couvent: un assemblage de vieux petits bâtiments les uns aux autres -collés, enchevêtrés, sous une couche uniforme de crépi blanc et dominés -par une coupole à tuiles, toute petite et ronde, une toute petite cour -pavée, une toute petite église byzantine au fond de celle-ci, et sa -porte grande ouverte. Deux moines se trouvaient dans la cour. L’un était -assis sur une corniche de pierre, maçonnée autour du tronc d’un vieil -olivier; il tenait une écuelle d’argile sur ses genoux et épluchait des -lentilles. L’autre allait vers la basilique à pas lents et inégaux, -balançant un balai dans sa main.</p> - -<p>Tout autour de la cour, d’autres petits bâtiments s’entassaient, -échaffaudés les uns sur les autres, des greniers et des granges avec les -cellules des moines qui s’ouvraient sur une petite galerie de bois -pourri. Un escalier branlant y conduisait. Et tout cela était si vieux, -si vieux, si abîmé en soi-même, dans son immense abandon! Mais en cette -caducité et en cet isolement, aussi, l’éternité de ces choses gisait, et -par cela même elles donnaient une notion plus intense de la pérennité -des sentiments, dont elles étaient l’expression, que les plus puissants -monuments de l’architecture ecclésiastique. L’impératrice<span class="pagenum"><a id="page_190">{190}</a></span> entra dans -l’église, derrière le moine qui tenait le balai. Tout au fond, il y -avait une vieille iconostase de bois, dont les dorures étaient toutes -noircies. Devant les saintes icones rembrunies, dont on ne discernait -plus que des yeux blancs au milieu des plats d’or des auréoles, -brûlaient, dans des lampes d’argent suspendues à des chaînes, de petites -flammes de veilleuses, rouges et vertes, tendrement atténuées et -rêveuses, clignant, en un cristallin délice, de l’œil et s’affaissant -sur elles-mêmes, de langueur, pour, de nouveau, se relever en une fluide -désolation. Cela sentait les cierges de cire de miel, éteints, le vieux -bois vermoulu, la poussière et la pourriture. Nulle part et jamais l’on -n’aurait eu si fortement l’impression d’être transporté en arrière dans -le passé de l’âme. D’une lucarne sous la coupole, un jet de clair et -vibrant soleil tombait, obliquement, sur une stalle de bois sculpté, -tout polie par l’usage; et elle ne voulait pas s’évanouir cette gerbe de -lumière: c’était comme si avec émerveillement elle eût plongé dans les -mystères d’un monde insoupçonné et incompréhensible. Qu’il était loin ce -passé qui rayonnait de toutes ces choses, et, pourtant, qu’il était -présent! L’impératrice alluma de sa main deux petits cierges devant la -Mère de Dieu. Nos pas retentissaient sur les dalles<span class="pagenum"><a id="page_191">{191}</a></span> comme des pas -d’intrus. Il semblait que ce bruit tombât du haut de la silencieuse -coupole. Nous ressortîmes dans la cour. Là aussi, un silence inouï -pesait, comme si toutes ces choses qui se tenaient autour, immobiles, -fussent expirées, depuis mille ans, de leur désolation. Soudain, un -frais souffle de vent vint de la montagne aux ruines, et remplit la cour -du couvent d’un encens de sauge et de thym. Le moine à l’écuelle de -lentilles avait disparu de sa corniche. Et voilà justement qu’il -revenait à notre rencontre avec un autre qui, apparemment, était le -prieur. Celui-ci offrit à l’impératrice de prendre quelques -rafraîchissements. Avant même qu’elle n’eût pu répondre, le moine -s’éloigna, et bientôt, réapparut avec un plateau où il y avait de la -confiture de coing. Le prieur, cependant, tenait dans ses mains son haut -bonnet de feutre noir. L’impératrice le pria de se couvrir. Elle lui -demanda s’il était content ici.</p> - -<p>—Dieu soit loué, dit-il, en caressant sa blanche barbe. Nous vivons -comme cela vient et comme il plaît à Dieu. Que faut-il de plus à l’homme -pour louer Dieu. Gloire à <i>Sa Grâce</i>!<a id="FNanchor_J_10"></a><a href="#Footnote_J_10" class="fnanchor">[J]</a></p> - -<p>—Allez-vous souvent en ville?<span class="pagenum"><a id="page_192">{192}</a></span></p> - -<p>—Si fait! ô très splendide Reine. On est bien obligé de se rendre de -temps en temps à la ville, pour faire des achats. Nous restons des -hommes, et le corps a froid et a faim. Mais que ferions-nous, nous -autres, à la ville? Je ne dis pas que cela n’est pas beau là-bas dans le -<i>grand pays</i>, mais ici il fait bon aussi, et mieux encore.</p> - -<p>—Et je vous dis, répondit l’impératrice, que vous avez choisi la -meilleure part.</p> - -<p>Puis elle goûta aux rafraîchissements et but un verre d’eau, d’un seul -trait. Sur quoi elle demanda au prieur:</p> - -<p>—Où prenez-vous cette eau? Elle est bien bonne et très fraîche. -Vient-elle d’une source ou du puits?</p> - -<p>—Elle ne vient pas du puits, Votre Royauté. D’habitude nous buvons de -l’eau du puits en été, mais aujourd’hui nous en avons justement fait -chercher à la source, à un quart d’heure d’ici, dans la forêt.</p> - -<p>—Est-ce la seule source aux environs?</p> - -<p>—La seule, Votre Royauté. Elle est tout à fait cachée; on l’entend, -mais on ne la voit point. Il n’y a que les oiseaux qui viennent y boire.</p> - -<p>—Ne pouvez-vous pas m’indiquer où elle se trouve?<span class="pagenum"><a id="page_193">{193}</a></span></p> - -<p>—Certes, certes. Le frère Basilius accompagnera votre Royauté.</p> - -<p>—J’irai une autre fois, dit l’impératrice, et alors je vous prierai de -m’y faire conduire. Je dois bien une visite de remerciement à la source, -puisque son eau était si bonne.</p> - -<p>Puis elle tendit au prieur un présent considérable pour son église; il -le reçut avec des bénédictions. Lui et les deux autres moines -accompagnèrent l’impératrice jusqu’à la porte. Je me retournai encore -une fois, et vis les moines sur le seuil de leur silencieuse demeure, au -moment où, en y rentrant, ils allaient disparaître à nos regards. Alors, -sur leurs visages, je crus saisir une lueur, et il me sembla que leurs -traits se contractaient comme si leurs yeux fussent éblouis, bien qu’il -n’y eût plus là de soleil.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Le soir approchait quand nous revînmes à la maison. La mer, un immense -ravissement rosé, comme si elle eût été semée de feuilles de roses! Et -quel enchantement de couleurs sur les montagnes solitaires du lointain! -En bas, des violettes et de nocturnes iris; aux sommets, un ineffable -sourire vermeil, tel un parfum en soi-même incan<span class="pagenum"><a id="page_194">{194}</a></span>descent; et, pour fond, -une autre mer de soie vert pâle, plus lumineuse, plus exquise encore que -la vraie mer... Dans le bois d’oliviers la lumière déjà se mourait. -L’heure magique du crépuscule s’affaissait lentement sur les forêts, -qu’elle enveloppait de ses bleus voiles de fantasmagorie; mais sous les -faîtes des arbres il faisait nuit, comme au fond de la mer.</p> - -<p>—Ce silence, cette suspension de toute vie, enivrent. Quelque chose en -nous s’embrase, tandis que tout s’éteint autour de nous, dit -l’impératrice.</p> - -<p>Nous passâmes devant une hutte, située un peu à l’écart d’une petite -ferme, au milieu de grands arbres dont les troncs noirs se dressaient -dans l’air comme des fantômes. Une faible lueur tombait d’une porte -ouverte dans la forêt assombrie. Soudain un cri, un seul cri strident et -prolongé, trancha l’air,—un cri qui ne se pouvait comparer à rien, qui -surpassait toute terreur en épouvante, toute épée en tranchant; et il se -cassa, mais l’air en vibra. Puis il jaillit de nouveau, et avec lui tout -un chœur de sons gémissants, tous sur le même ton, longuement soutenus -et plaintifs,—et qui soudain, en même temps, s’affaissèrent, se -déchirèrent en deux, de haut en bas, comme des morceaux de toile et -s’évanouirent.<span class="pagenum"><a id="page_195">{195}</a></span></p> - -<p>C’était une lamentation de plusieurs femmes, et elle venait de la hutte -éclairée... Une pause—puis la complainte reprit, de nouveau, plus -puissante, pour se rompre une fois encore. Cette pause était comme la -suspension passagère du souffle tempétueux de la mer. Un furibond -déferlement musical. Le bois entier s’emplissait de ce mugissement, qui -se heurtait et se brisait contre les troncs des arbres. Et au-dessus de -ce flot sauvage, mais indiciblement suave, qui montait et baissait comme -la mer, monotone, avec ses quelques notes toujours les mêmes, s’élevait -de temps en temps, tel un récif aigu que les vagues parfois recouvrent -et qui pourtant ne disparaît jamais d’au milieu d’elles, une voix -unique, cette voix qui à rien ne pouvait se comparer, qui surpassait -toute terreur en épouvante et toute épée en tranchant; devant elle -toutes les autres voix cédaient, s’épuisant contre son âpre impétuosité, -et lorsque, restée seule, telle une âme en peine, elle se déchirait, les -arbres tous frissonnaient; mais ensuite, de nouveau, les autres voix -survenaient, en roulant leurs vagues, comme pour se lamenter sur la voix -unique, solitaire, inaccessible.</p> - -<p>—Qu’est-ce que c’est? Qu’est-ce que c’est? demanda l’impératrice, dès -que le premier son eût atteint son oreille, sur un ton d’épouvante, et -d’une<span class="pagenum"><a id="page_196">{196}</a></span> voix que je ne lui connaissais pas. Allez, voyez ce qui est -arrivé.</p> - -<p>En moi aussi, il y eut quelque chose de glacé, subitement. Je m’avançai -vers la maison jusque dans la traînée de la lumière et jetai un regard -dans l’intérieur! Une pièce étouffée, avec un fond de ténèbres. En -avant, sur le sol de terre battue, plusieurs femmes étaient accroupies -en cercle. Une archaïque ampoule à huile, dont la flamme étouffait dans -sa propre fumée, jetait sur leurs visages des taches d’une lueur rouge -sombre, que dévoraient des langues d’ombre avidement dardées, sans -cesse. Dans le fond, quelque chose de blanc gisait, étendu tout du long -sur un lit. Une vieille femme, ses cheveux gris en désordre, était -affaissée au milieu du cercle que formaient les autres femmes, et criait -de toute la force de ses poumons, se cassant en deux, battant son visage -contre la terre, lacérant ses joues de ses ongles; dans ce hurlement on -saisissait des fragments de mots broyés, roulant comme des cailloux... -Lorsque sa voix atteignait au paroxysme, elle s’interrompait tout à -coup, comme si elle n’avait aucune raison de crier, et alors, elle -promenait autour d’elle des regards indifférents. Les autres en -faisaient autant. On eût dit que d’un abîme qui existerait là, quelque -part, pour soi-même, ces sons<span class="pagenum"><a id="page_197">{197}</a></span> effroyables montaient, bouillonnaient en -chacune de ces formes humaines et puis en débordaient... Je revins vers -l’impératrice et lui dis:</p> - -<p>—Quelqu’un est mort: c’est la plainte mortuaire des Grecs.</p> - -<p>Et, comme elle me demandait qui était mort, je lui dis:</p> - -<p>—A ce qu’il me semble, c’est une vieille femme qui gît sur le lit (mais -j’étais convaincu qu’une mère pleurait son fils mort).</p> - -<p>—Voilà que vous vous trompez, répondit l’impératrice d’une voix toute -basse (au son de laquelle je m’imaginai, sans avoir besoin de lever les -yeux sur elle, son visage ravagé par une indicible douleur), ce doit -être un enfant de cette femme qui crie plus horriblement que toutes les -autres,—peut-être son fils. Allez vous informer encore une fois.</p> - -<p>Mais elle me rappela aussitôt.</p> - -<p>—Non, ce n’est pas la peine, je sais que c’est son fils... Et nous -continuâmes notre chemin. Après quelques instants de silence, tout à -coup elle dit:</p> - -<p>—Pour cette femme, plus rien, plus rien que cela, plus de place en elle -pour autre chose que ce soit. Maintenant elle épuise toute son âme -d’autrefois.</p> - -<p>Après ces mots tremblants, elle se tut pour toute la soirée. De plus en -plus nous nous éloignâmes de<span class="pagenum"><a id="page_198">{198}</a></span> ce sinistre océan de souffrance, mais le -plaintif déferlement continua à nous poursuivre de loin. Maintenant il -semblait qu’il fût devenu plus faible, comme lassé, et ses coups isolés -se noyaient l’un dans l’autre. Maintenant aussi un écho s’était élevé -dans mon âme, et il retentissait plus haut que le mugissement de ces -lames lointaines... Les arbres, au-dessus, étaient silencieux, pas une -feuille ne remuait... Soudain les grillons commencèrent à grésillonner, -d’abord un au loin, ensuite plusieurs près de nous, tous ensemble, voix -délicates et fines, qui bientôt, résonnèrent dans le silence douces et -tristes, par centaines, en chœur, comme en une haleine unique, -inextinguible, reprenant toujours à nouveau. L’ensorcellement était -rompu. Un souffle d’air délicieusement frais se jeta sur le faîte des -oliviers; des milliers de voix se firent entendre en des murmures -mystérieux, et les premières étoiles apparurent, vertes et -bienheureuses, à travers les voiles de feuillage qui tremblaient.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Nous causions aujourd’hui de l’<i>Anna Karénine</i>, de Tolstoï, dont je -venais de lire quelques passages à l’impératrice.<span class="pagenum"><a id="page_199">{199}</a></span></p> - -<p>Elle me dit:</p> - -<p>—Le bonheur que les hommes cherchent dans la vérité et demandent à la -vérité, est soumis à des lois tragiques. Nous vivons au bord d’un abîme -de misère et de douleur, que le mensonge de la morale sociale a creusé. -C’est l’abîme entre notre état d’aujourd’hui et cet autre, dans lequel -nous devrions nous trouver. Un abîme reste toujours un abîme. Dès que -nous voulons le franchir, nous nous y précipitons et nous y fracassons. -Quand ce gouffre sera une fois rempli de souffrance humaine et de -cadavres de bonheur, alors on le traversera sans danger.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>De <i>l’île de la mort</i>, nous sommes revenus à la rive du havre hylléen. -Une eau dormante qui suinte du sol rend ici toute la côte impraticable. -Le soir argentait les marais qui luisaient à travers des joncs noirs, -comme derrière de funèbres voiles. Un de ces petits lacs blêmes était -couvert de nymphées. Nous dûmes contourner sa rive pour prendre pied sur -un sol ferme. Et alors nous vîmes les nénuphars, qui, l’un après -l’autre, fermaient leurs calices et plongeaient. Un parfum d’une âpre et -grisante douceur planait, comme une lourde nuée somno<span class="pagenum"><a id="page_200">{200}</a></span>lente, sur ces -fleurs qui s’évanouissaient. Au fond du lac, des têtes de roseaux se -discernaient,—floraisons rouge sombre.</p> - -<p>—Il faut nous en aller, dit l’impératrice; cette fragrance, ici, donne -mal à la tête.</p> - -<p>—Les nymphées exhalent leur âme, Majesté, avant de s’abîmer dans -l’empire de Perséphoné.</p> - -<p>—D’habitude ce sont les âmes qui descendent aux enfers et les corps qui -restent en arrière, dit l’impératrice. Ici c’est le contraire. Ce sont -plutôt, je crois, leurs sentiments que les nymphées dispersent à tous -les vents. Personne ne leur en sait gré; elles ne savent pas encore que -l’on doit enfermer en soi ses plus intimes mouvements.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Aujourd’hui nous sommes restés longtemps près de la fontaine à l’eau -jaillissante: un petit canal en conduit l’eau sans bruit vers le cœur -d’un vieux cyprès. Quant à la fontaine, elle chantait et chantait sans -trêve, toujours la même plainte inconsciente, telle une joueuse de luth -ravie, tombée, à ce qu’il me parut, dans le délire de sa propre -tristesse. Est-ce que la fontaine, en son voisinage, ne chantait plus -comme auparavant, ou bien cette mélodie directe<span class="pagenum"><a id="page_201">{201}</a></span>ment d’<small>ELLE</small> jaillissait? -Toutes les choses autour d’elle reconnaissent la suprématie de sa -personnalité. Ce qui à elle les relie, ce sont les rapports entre ces -mystères mêmes qui leur sont à toutes familiers et qu’elles partagent -avec elle.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p class="r"> -Aji Deka.<br> -</p> - -<p>Aujourd’hui, quand nous avions gravi la cime bleue qui de tous côtés si -mollement retombe, comme les plis d’une robe de soie qui traîne, -l’après-midi était déjà avancée. Ici des granits solitaires au soleil -gisaient, balayés par le vent. Des chênes rouvres, noirs et nains, et -d’autres buissons rabougris se serraient dans les fentes des rochers, -comme pour s’y accrocher solidement, car des vents furieux soufflent sur -ce sommet, sans cesse.</p> - -<p>—Comme dans une île, dit l’impératrice, bien qu’on soit sur terre -ferme. Cette cime n’a certes besoin de rien d’autre que d’elle-même—ni -de montagnes, ni de vallées, ni d’hommes; et pourtant elle se rattache à -tout cela... Mais on peut toujours y arriver, si l’on veut...</p> - -<p>—Que veut dire Votre Majesté?<span class="pagenum"><a id="page_202">{202}</a></span></p> - -<p>—Arriver à faire de soi une île.</p> - -<p>—Il n’y a que le vent, fis-je, à qui la cime ne puisse interdire de -venir jusqu’à elle.</p> - -<p>—Oh! le vent, je ne voudrais pas m’en priver, si j’étais la cime, ni -des nuages non plus. Il faudrait que tout l’or du soleil fût mien, et -les secrets des nuages et de la pluie tiède. Et puis cette lutte, cette -superbe lutte! Regardez-moi ces pauvres plantes, dit-elle, en me -montrant les buissons qui, angoissés sous le vent, frissonnaient; voyez -comme ils se cramponnent et se cachent dans les trous du rocher; -pourquoi aussi ont-ils voulu grimper si haut? Ils ne sont pas faits pour -l’air de la montagne. Seule la roche reste ferme et étale sa poitrine...</p> - -<p>Tandis qu’elle parlait ainsi, un verset de Salomon me vint à la mémoire, -que j’avais entendu chanter un jour, merveilleusement, dans un monastère -grec:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Eveille-toi, vent du nord,</i><br></span> -<span class="i0"><i>Et viens, ô vent du sud,</i><br></span> -<span class="i0"><i>Souffler sur mon jardin.</i><br></span> -</div></div> -</div> - -<p>Alors elle m’apparut telle une magicienne dans le jardin mystérieux de -son âme, appelant, par les harmonies de ses pensées, sur les nuages -argentés de ses rêves, l’ouragan de ses désirs.<span class="pagenum"><a id="page_203">{203}</a></span></p> - -<p>—Sur ces hauteurs, dit l’impératrice, je m’imagine, dans les clairs de -lune, les nymphes montant des bas-fonds, pour leurs danses aériennes, et -les nuages comme spectateurs, couchés en cercle, autour du dôme de la -montagne, et puis le vent qui souffle et qui les disperse tous, et la -lune qui rit de toute sa face.</p> - -<p>Un instant après, elle dit en souriant:</p> - -<p>—Il y a quelque temps, un ermite habitait ici. Les gens de Corfou -prétendaient que c’était un fou et qu’il causait avec les abeilles et -les nuages et qu’il n’avait commerce qu’avec des sorcières. Peut-être -tenait-il lui-même les gens de Corfou pour des insensés... Mais le vent -l’a tué, lui aussi—tout de même.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p class="r"> -Sous le péristyle.<br> -</p> - -<p>Une tiède nuit pleine d’étoiles et d’éblouissements. Au-dessus du cône -de l’<i>Aja Kyriaki</i> et de sa noire couronne de cyprès, se tenait la -grande ourse, et, de ses grosses étoiles, une lumière glacée ruisselait -que l’on sentait distiller jusque dans l’âme. Plus loin, les calmes et -virginales pléiades tremblaient. A chevelure de Bérénice aussi était -visible flottant<span class="pagenum"><a id="page_204">{204}</a></span> en un souffle de superterrestre splendeur. Toutes les -constellations apparaissaient à la surface du ciel avec une clarté et -une intensité qui étaient presque effrayantes, parce qu’elles -apportaient la sensation d’une vie lointaine et cachée, pleine -d’accablantes passions. La grande voie lactée serpentait tranquillement -entre tous ces astres brillants, et ensuite s’infléchissait vers les -lointains d’autres cieux: dans ses ondes léthéennes, d’innombrables -minuscules étoiles nageaient à la rencontre de plus éternels mystères... -Là! soudain, une étoile s’alluma pour une seconde, d’un éclat blanc et -cru, démesurément, de sorte que les autres autour d’elle pâlirent. Et il -y avait des boules rouges, comme enflammées, que leur propre feu -dévorait. Et des étoiles vertes et bleues voguaient bienheureuses sur -les célestes flots noirs sans jamais regarder en arrière. Je dis cela à -l’impératrice, et elle répondit:</p> - -<p>—Et de toutes ces étoiles, il y en a des milliers et des milliers...</p> - -<p>Et encore il y avait des étoiles qui ne voulaient pas fermer les yeux, -bien que leurs paupières tombassent de sommeil, parce qu’elles -attendaient la lune; et d’autres que les larmes empêchaient de -distinguer leur chemin, et qui, irrésolues, regardaient de tous côtés.<span class="pagenum"><a id="page_205">{205}</a></span></p> - -<p>Et l’impératrice dit encore:</p> - -<p>—Et de toutes ces étoiles, il y en a des milliers et des milliers...</p> - -<p>Et il y en avait encore beaucoup, de grosses étoiles superbes, qui -portaient une couronne de rayons autour de la tête, et que les autres -n’osaient admirer que de loin; une de ces belles, de couleur vert clair, -était suivie de près d’une autre, toute petite, bleu foncé, -infatigablement, pas à pas, sans que celle-là se retournât. Et il y en -avait qui étaient si abandonnées au milieu d’une grosse tache sombre du -ciel, et elles étaient de toutes les plus tristes. Et l’impératrice dit:</p> - -<p>—De ces étoiles aussi, il doit y en avoir des milliers et des milliers.</p> - -<p>Et l’on entendait la mer qui bruissait tout bas, de même que l’haleine -d’une dormeuse. Les cyprès de la terrasse se détachaient du ciel, comme -des larmes noires tombant sans trêve; et ils exhalaient un âpre et -balsamique parfum. De la montagne aussi, violentes, les essences des -fleurs sauvages arrivaient, évoquant les teintes exquises de leurs -corolles... La lumière bleue des lampes antiques à tritons ruisselait le -long des fûts des colonnes, s’enroulait autour des doigts d’une muse qui -levait la main, se posait sur un pli de voile d’une autre qui,<span class="pagenum"><a id="page_206">{206}</a></span> -invisible, se tenait dans l’ombre, et baisait Apollon au front; -d’ailleurs, il s’en répandait plus de ténèbres que de clarté. -L’impératrice allait et venait sous le péristyle, et elle était -l’incarnation de cette beauté presque transcendantale qui, ici, -apparaissait à la surface de la vie. Ce soir, je lus encore quelques -pages de <i>Peer Gynt</i>: la mort d’<i>Asa</i>.</p> - -<p>Quand j’arrête les regards de mon âme sur ce qu’en de telles heures je -vécus, je me sens comme ébloui.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Un coup d’œil <small>LUI</small> suffit pour savoir quelque chose. On peut ensuite lui -dire tout ce que l’on veut, rien ne change son premier jugement. Nous -parlions d’une personne dont elle mettait en doute le dévouement, et que -je voulais défendre. Elle dit:</p> - -<p>—On ne peut m’influencer ni en bien ni en mal, car j’abandonne tout à -mes voix intérieures et à ma destinée.</p> - -<p>Plus tard, elle ajouta:</p> - -<p>—N’avez-vous pas remarqué que j’en sais plus sur vous que vous-même? Au -premier regard, je sais ce que valent les hommes. On pourrait venir me -dire de quelqu’un qu’il est un Dante et m’exhiber sa<span class="pagenum"><a id="page_207">{207}</a></span> <i>Divine Comédie</i>, -je ne le croirais pas, si je ne m’étais pas rendu compte qu’il pût être -tel. Mais il y a aussi des hommes qui sont magnifiques et prodigieux -comme des montagnes, et devant lesquels on passe sans les comprendre, -comme devant les montagnes.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Comme nous traversions une prairie, aujourd’hui, l’impératrice dit:</p> - -<p>—Avez-vous déjà réfléchi à tout ce qui est l’œuvre des herbes? Les -fleurs rêvent dans leurs bras leur rêve éphémère; les nymphes et les -elfes de Shakespeare dansent parmi elles; les pâtres étouffent les -sanglots de leurs flûtes dans leur duvet; les ruisseaux pour elles -chantent leurs chants, et les troupeaux qui paissent y répandent leur -repos; les papillons les surprennent de l’ombre de leurs ailes, et les -abeilles sur leurs brins se bercent jusqu’à s’en assoupir. Voilà l’œuvre -et la vie des herbages.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Aujourd’hui, tout d’un coup, nous nous sommes trouvés au milieu d’un -groupe d’amandiers, qui, esseulés, faisaient comme une île blanche:<span class="pagenum"><a id="page_208">{208}</a></span></p> - -<p>—Un berceau, dit l’impératrice, où l’on pourrait renaître, si cela en -valait la peine.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>—Comme les nuages se précipitent avec rage après le soleil, s’est-<small>ELLE</small> -écriée aujourd’hui, pendant le soleil couchant. On dirait des sorcières -qui poursuivent une jeune fille aux cheveux d’or.</p> - -<p>Puis elle ajouta:</p> - -<p>—Les passions du ciel, que nous contemplons tous les jours, nous font -oublier nos propres soucis.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Hier, comme nous avions gravi le sommet de l’<i>Aja Kyriaki</i>, -l’impératrice dit:</p> - -<p>—Voyez, maintenant nous sommes plus pauvres d’un désir, et certainement -plus riches de dix autres. C’est comme chez les hommes: pour un mort, -dix nouveau-nés. Chaque fois qu’un vœu meurt en nous, il meurt une -parcelle de notre être intime, et nous naissons à de nouveaux vœux, -comme l’humanité à de nouvelles souffrances. Mais nous ne cesserons -jamais de désirer ni de souffrir.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_209">{209}</a></span></p><hr style="width: 15%;"> - -<p><span class="smcap">Elle</span> voudrait grimper sur chaque montagne qu’elle voit.</p> - -<p>—Il y a si peu d’endroits sur la terre, me disait-elle aujourd’hui, qui -ne soient pas foulés par les hommes, et qui aient conservé ainsi, pur de -profanation, leur caractère primitif. Je compte parmi ceux-ci les -sommets des montagnes—je ne veux pas précisément dire les Alpes -suisses: il n’est pas du tout nécessaire de ne gravir guère qu’une -montagne des Alpes. Les collines suffisent; elles sont toujours des îles -de solitude; elles ont même plus à nous dire, parce que les rapports -entre elles et nous sont moins troublés. Et l’on sent tout de suite la -différence. Sur les cimes les plus élevées et les plus solitaires des -montagnes, je puis respirer, plus librement respirer, là où d’autres se -sentiraient perdus. Ce n’est donc pas pour suivre un traitement que je -vais à la montagne. Vous, par contre, vous devez, peut-être de mauvais -gré, supporter ce traitement. Et il y a chez moi quelque autre chose -encore: le plaisir physique de grimper; je le tiens, sans doute, des -chèvres dont j’aime tant à boire le lait. Je ne m’inquiète pas, comme -les touristes, du nombre de mètres que je gravis; je veux seulement -monter. Monter est plus attirant que tout faîte que l’on atteint. Pour -moi, une cime n’est<span class="pagenum"><a id="page_210">{210}</a></span> pas un but, mais un obstacle, comme dans la course -à cheval.</p> - -<p>Plus tard, elle ajouta:</p> - -<p>—N’est-ce pas curieux? Quand je me trouve en Suisse, je n’ai aucun -désir des montagnes, peut-être parce que tout le monde en éprouve. -Alors, je préfère flâner dans les villes, à Genève surtout. Genève, -c’est mon séjour de prédilection, parce que je m’y sens tout à fait -perdue, au milieu des cosmopolites; cela donne l’illusion de la vraie -condition des êtres.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Les merveilles du crépuscule commençaient à se déployer. Le ciel du -couchant brasillait en un rouge infernal; les montagnes d’Albanie: une -immensité de rêves vermeils; et le soir tombait comme un chant lointain -et désolé sur l’abandon de la mer. Nous descendîmes sur la grève, pour -participer à sa solitude. O l’éclat de perles en pure perte!—les -longues pâleurs que personne ne voit!</p> - -<p>—Voyez, me dit l’impératrice, en me désignant deux gros nuages blancs, -qui s’étaient abattus là-haut sur le sommet d’une montagne et qui -maintenant descendaient lentement vers la mer,—ces<span class="pagenum"><a id="page_211">{211}</a></span> nuages sont comme -nous; ils vont aussi à la mer, pour s’y reposer de leur existence. La -mer est comme une mère, sur le sein de laquelle on oublie tout.</p> - -<p>Pendant qu’elle parlait ainsi, les nuages s’abaissaient de plus en plus -sur le miroir des eaux. Et le soir, cependant, les avait jonchés de -roses.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>O la pâle lune angoissée, qui s’attarde hésitante au-dessus de la crête -des montagnes! Nous nous promenions par le péristyle, tandis que, devant -chaque colonne, les Muses, le regard tourné vers le jardin, se -dressaient, pâles et attentives, dans un demi-jour mourant, chacune -d’elles exprimant par son geste cristallisé un côté particulier de -l’universelle beauté. Nous parlions de choses qui n’avaient aucun -rapport avec cela, mais nos paroles n’étaient, à ce que je crois, que -des voiles dont nous affublions d’inestimables trésors.</p> - -<p>Aujourd’hui j’ai lu à l’impératrice <i>Peer Gynt</i>, et d’abord le couplet -de <i>Solweig</i>:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Maintenant tout est prêt pour la Pentecôte,</i><br></span> -<span class="i0"><i>Cher garçon, toujours loin,—</i><br></span> -<span class="i0"><i>Quand viendras-tu?</i><span class="pagenum"><a id="page_212">{212}</a></span><br></span> -<span class="i0"><span class="dtts">. . . . . .</span><br></span> -<span class="i0"><i>Je veux attendre, attendre,</i><br></span> -<span class="i0"><i>Si long que ce soit encore.</i><br></span> -</div></div> -</div> - -<p>Alors elle dit:</p> - -<p>—Pourquoi l’attendre? Peut-être, n’était-il pas celui qu’elle devait -aimer et pour qui elle était née. On se trompe si souvent dans ses -jeunes années, et l’on veut faire soi-même sa destinée! Il se peut bien -que le véritable élu l’attendait, lui aussi?...</p> - -<p class="c"> -LES PELOTONS<br> -<br> -(roulant aux pieds de Peer Gynt).<br> -</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Nous sommes des pensées,</i><br></span> -<span class="i0"><i>Tu devais nous penser...</i><br></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c"> -PEER GYNT<br> -<br> -(il les repousse du pied).<br> -</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>J’ai abandonné ma vie à une seule.</i><br></span> -</div></div> -</div> - -<p>L’impératrice:</p> - -<p>—On ne doit pas abandonner sa vie à personne, mais la vivre en tout et -rouler avec tout.</p> - -<p class="c"> -FEUILLES SÈCHES<br> -<br> -(que le vent emporte en tourbillon).<br> -</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Nous sommes un mot,</i><br></span> -<span class="i0"><i>Tu devrais le dire:</i><span class="pagenum"><a id="page_213">{213}</a></span><br></span> -<span class="i0"><i>Desséchées sans trêve, nous dûmes dépérir,</i><br></span> -<span class="i0"><i>Nous ne sommes devenues ni couronnes</i><br></span> -<span class="i0"><i>Ni protectrices de fruits...</i><br></span> -</div></div> -</div> - -<p>L’impératrice:</p> - -<p>—Les feuilles sont quelque chose d’accessoire, des désirs morts oubliés -et inaccomplis, tandis que les fruits sont le but direct de la création -atteint. Homère a raison, quand il compare les hommes qui combattent -autour des héros aux feuilles de la forêt. Ils ne sont là que pour -végéter à côté des sublimes:</p> - -<p class="c"> -LES ÉPIS BRISÉS<br> -</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Nous sommes les travaux,</i><br></span> -<span class="i0"><i>Tu devrais les exercer.</i><br></span> -<span class="i0"><i>C’en est fait de la force.</i><br></span> -<span class="i0"><i>Tu n’as pas voulu aimer.</i><br></span> -</div></div> -</div> - -<p>L’impératrice dit:</p> - -<p>—Plus magnifique que tout fait est l’inarrivé. L’inarrivé est l’état -permanent de la vérité dans le paradis de la durée éternelle, tandis que -le fait en est le bannissement dans l’instabilité... Et, pour ce qui -concerne l’amour,—il a une amère ennemie, et c’est l’Ironie.<span class="pagenum"><a id="page_214">{214}</a></span></p> - -<p class="c"> -GOUTTES DE ROSÉE<br> -<br> -(tombant des branches).<br> -</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Nous sommes les larmes,</i><br></span> -<span class="i0"><i>Tu devais les pleurer.</i><br></span> -<span class="i0"><i>Nous pouvions réunir</i><br></span> -<span class="i0"><i>La haine et le désir...</i><br></span> -</div></div> -</div> - -<p>—Cette fois encore, il a tort, dit l’impératrice; je le sais par -expérience: on ne peut pleurer les vraies larmes, et celles que l’on -pleure coulent toutes en vain.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p><span class="smcap">Elle</span> se tenait près de la fontaine, et prêtait l’oreille à l’eau, qui -murmurait, sans trêve ni fin. Le vent de la mer bruissait à travers les -frémissants cyprès, qui gémissaient mélodieusement comme des harpes -éoliennes—nostalgies sans souvenir. Au haut du ciel, les douces -Pléiades vibraient; et elles montaient, rapides, à travers le nocturne -éther,—et le temps s’écroulait, dans l’abîme, à jamais. Soudain elle -dit:</p> - -<p>—Savez-vous pourquoi j’aime tant à voyager incognito? Parce que je -voudrais être comme la Terre et la Mer. Les noms que leur donnent les -hommes ne valent que pour les hommes mêmes;<span class="pagenum"><a id="page_215">{215}</a></span> elles n’en gardent pas -moins leur anonymat, et là où elles sont le plus libres et le plus -solitaires, là les hommes n’atteignent pas avec leurs nomenclatures.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Je pense à une sentence de Ruskin: <i>Les plus sublimes œuvres d’art -représentent des hommes et des femmes au repos, des nuages et des -montagnes dans l’apaisement, des hommes et des femmes noblement modelés, -des montagnes et des nuages magnifiquement beaux.</i>» Oh! quelle vérité -dans ces mots! Ici, auprès d’<small>ELLE</small>, je saisis cette vérité tout entière. -Tout est là devant moi, et <i>est, est, est</i>, parce que ce <i>fut</i>, parce -que ce <i>sera</i>. Et, maintenant, je sais aussi ce qu’en elle je retrouve -de ces montagnes, et de ces prés, et de ces arbres, et de ces nuages, ce -qui fait d’elle une synthèse des physionomies particulières de ces êtres -éternels: c’est le grand apaisement qui est en elle, et qui de ses -lignes émane, comme en rayons sonores de suave harmonie.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_216">{216}</a></span></p><hr style="width: 15%;"> - -<p class="r"> -Excursion à Lakonès.<br> -</p> - -<p>Aujourd’hui, refait la splendide route de Paléocastrizza. Nous passâmes -devant le couvent, puis gravîmes la côte escarpée qui derrière lui se -dresse, et le domine. Là-haut, sur le versant de la roche que voilent -des oliviers et des cyprès, nous aperçûmes le village de Lakonès, tel un -collier de perles blanches. Derrière, des rochers montent encore, cachés -sous des fleurs jaunes et lilas, mais les cimes sont nues et rondes et -lisses comme de jeunes seins. Le village de Lakonès lui-même se compose -de petites huttes misérables, badigeonnées à la chaux, qui pendent des -rochers, en nids d’oiseaux, collés les uns aux autres. Sur les toits -plats, des œillets et des géraniums mettent leur flamme fleurie, des -femmes belles et mélancoliques sont accroupies devant les portes de -leurs aériennes demeures; quelques porcs gras se chauffent au soleil, -dans les ruelles, et des chiens se précipitent vers nous et aboient avec -rage.</p> - -<p>—«Ils ne font pas de mal! arrière! ici! <i>Feu!</i> <i>Amour!</i> honte sur -vous!»—et les chiens sont chassés dans les maisons par des femmes aux -yeux languides et qui sourient avec bienveillance, femmes aux vêtements -blancs, aux blancs mouchoirs de<span class="pagenum"><a id="page_217">{217}</a></span> tête, aux cheveux artistement tressés -en couronnes. Toutes tiennent une quenouille à la main, comme les -suivantes de la reine Arété. Puis les hommes sortent à leur tour de -leurs pressoirs à huile, et ôtent leurs chapeaux de paille ronds, -reconnaissant l’impératrice; et tous, et toutes ils la poursuivent de -brillants regards d’admiration et de leurs bénédictions:</p> - -<p>—«Ora kali vasilissa! Aï sto kalo! (Bonjour à toi, ô Reine! Va au -bonheur!)»</p> - -<p>Et l’impératrice, courbant, avec une grâce de cygne, la tête, pour un -salut, glisse devant eux et disparaît dans la claire obscurité de <small>SES</small> -forêts.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Chaque fois que nous atteignons le but d’une de nos promenades,—et -c’est généralement la crête des montagnes d’où l’on a vue sur les deux -mers à la fois,—alors, c’est vraiment comme si elle faisait une entrée -triomphale dans son royaume, comme si elle devenait, pour la première -fois, <i>impératrice</i> sur soi-même; alors c’est comme si elle portait, -elle, chagrinée et funèbre en son deuil, des vêtements radieux. Elle -devient la jeunesse et la vie même. Comme Mélusine dans sa silencieuse -pis<span class="pagenum"><a id="page_218">{218}</a></span>cine sylvestre, loin des regards des profanes, elle manifeste sa -forme véritable et vit sa propre vie...</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Rencontré aujourd’hui, sur le chemin qui va du château à la baie de -Benizze, un ingénieur italien, qui était chargé de quelques réparations -à l’Achilleion et que l’impératrice connaissait déjà avant. Elle -m’ordonna de l’aborder et de lui dire en italien qu’il avait bonne mine, -qu’il avait engraissé, et que l’air du pays semblait lui faire du bien. -Je demandai:</p> - -<p>—Votre Majesté ne parle-t-Elle pas l’italien? Votre Majesté est -pourtant la Reine de Venise.</p> - -<p>—Ah! oui, par exemple, il y a longtemps de cela, répondit-elle, en -riant amusée, avec un geste dans le vague. L’empereur s’exprime encore -très bien en italien: c’est tout ce qui nous est resté de notre -royaume,—plus qu’il ne nous en faut. Il a bien fallu que, moi aussi, -j’apprisse la langue du <i>si</i>, mais je n’ai jamais pu me familiariser -avec elle. D’ailleurs toute ma peine eût été en pure perte.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_219">{219}</a></span></p><hr style="width: 15%;"> - -<p>A la clarté de la lune mystique, nous avons, une fois encore, fait le -pèlerinage du temple de Heine. Les oliviers au-dessus de nos têtes -palpitaient, les étoiles s’effaçaient noyées dans des brumes de rêve. -L’impératrice, pendant quelques instants, se tint muette devant le cher -marbre lassé et nostalgique qui représente le poète,—et nous revînmes -sans plus parler.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>De la nuit tiède, déployée vaporeusement, tel un voile torpide, sur le -feuillage des arbres et sur les buissons à nos pieds. Les Muses toutes -scintillaient: sous la ruisselante clarté, on eût dit qu’elles -bougeaient. Dans le lointain des jardins brillaient les nymphes -blanches. La blanche lune, la lune enamourée se tenait, vibrante, au -haut du ciel.</p> - -<p>—Quel calme, Majesté! La lune ne peut en détourner ses yeux!</p> - -<p>—Il ne faut pas parler, dit-elle, tout est si silencieux afin -qu’<i>Endymion</i> ne s’éveille point.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p><span class="smcap">Elle</span> est la plus esseulée de toutes les esseulées. Il ne faut pas -prendre cela uniquement au sens sym<span class="pagenum"><a id="page_220">{220}</a></span>bolique. De temps à autre, et par -certains intervalles périodiques, c’est une nécessité, pour elle presque -une fonction vitale, de s’isoler même extérieurement. Elle a le presque -douloureux désir d’être seule, et de rêver face à face avec les forces -secrètes de son âme. Alors elle s’en va en des oasis de solitude, où -personne n’a d’accès. Dès cinq heures du matin, elle parcourt les -jardins du <i>château d’Achille</i>; tout dort, elle seule veille et vague -par les limpides tranquillités qui l’entourent... Hier, je me suis levé -au petit jour, et me suis rendu—sans trop savoir pourquoi—par -l’<i>escalier des dieux</i>, sur la <i>terrasse d’Hermès</i>. Un blanchâtre reflet -à l’est surgissait, derrière les croupes noires des montagnes, dont les -bases immergeaient dans les ténèbres de leurs propres ombres. De la mer -(on la devinait, plus qu’on ne la voyait, en une immense pâleur noyée) -montaient les humides fraîcheurs matinales. Au ciel, presque toutes les -étoiles s’étaient éteintes; une seule, d’une terrifiante grandeur et -magnificence, flambait au zénith: Sirius, semblable plutôt à un petit -soleil tout blanc, qui s’enflait en clarté et puis s’affaissait sur -soi-même. Au-dessous de l’astre, se dressait, dans la palpitante et -glaciale pénombre, la silhouette d’un grand cyprès noir, dont le faîte, -sous un souffle de brise que l’on ne sentait ni n’entendait,<span class="pagenum"><a id="page_221">{221}</a></span> légèrement -se balançait... Soudain <small>ELLE</small> m’apparut, glissant comme une ombre furtive -entre les colonnes du blanc palais. Je fus extrêmement surpris de la -trouver là à cette heure, et je voulus me retirer; mais elle s’approcha, -rapide, pareille à un ange noir qui aurait à défendre un paradis, et me -dit:</p> - -<p>—Je suis toujours ici avant le lever du soleil, pour voir comme tout -s’éveille. Il ne faudra jamais plus venir ici à cette heure; c’est le -seul moment où je sois tout à fait seule.</p> - -<p>Je m’éloignai en silence; j’étais effaré et comme perdu dans un rêve: -c’était comme si j’avais vécu le conte de Mélusine.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Aujourd’hui encore nous avons été sur l’<i>Aja-Kyriaki</i>.</p> - -<p>—C’est ici seulement que je me plais tout à fait, dit l’impératrice. -Ici je pourrais même renier mon principe et rester attachée pour -toujours à cette motte de terre.—La mer, aujourd’hui, est comme un lac, -dit-elle au bout d’un instant, et elle sourit. Je me sens si bien chez -moi ici que je ne puis m’empêcher de penser au lac de Starnberg et à -Possenhofen.</p> - -<p>Je me dis: «Voilà qu’un souvenir d’enfance a fait<span class="pagenum"><a id="page_222">{222}</a></span> sourire son âme.» Il -était poignant de penser que celle qui habitait maintenant les sombres -halles de la compréhension, là où la créature humaine, à vrai dire, est -à sa fin, avait été, elle aussi, jadis, une enfant, et avait joué avec -ses sœurs sur la chère rive verdoyante de ce lac qui exerçait sur elle -et sur toute sa race une tragique fascination. «En vérité elle n’a -jamais cessé d’être ce qu’elle était, pensai-je à part moi; de son lac -elle a, de même que ses sœurs, reçu ce pressentiment de périr noyée. -Puis, avec les années, de ce lac, pour elle, la mer s’est déployée.»</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Nouvelle promenade sur la grève.</p> - -<p><span class="smcap">Elle</span> dit:</p> - -<p>—La mer est mon confesseur, auquel je dois recourir tous les jours. -Elle me rend la jeunesse, parce qu’elle enlève de moi tout ce qui est -étranger et me donne ses pensées—seule jeunesse immortelle. La mer -elle-même ne peut mourir, et c’est pourquoi elle rajeunit tout autour -d’elle. D’elle me vient toute sagesse. A Gödöllö aussi il y a un arbre -qui est le meilleur ami que j’aie dans ce monde. Chaque fois que -j’arrive là-bas, et avant de repartir, je vais le trouver, et nous nous -regardons quelques<span class="pagenum"><a id="page_223">{223}</a></span> minutes en silence: il est le confident de ma vie; -il sait tout ce qui est en moi, et tout ce qui arrive dans l’intervalle -de mes visites, tandis que nous sommes séparés; et il ne le dira à -personne.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Voyez,—dit l’impératrice au bout d’un instant, avec un geste harmonieux -vers l’horizon des petites îles bienheureuses qui nageaient sur des eaux -dorées:—où une île creuse son sein en baie, là toutes les tristesses du -monde s’abîment délicieusement.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Aujourd’hui, nous sommes restés longtemps à contempler la bruyante mer -de tempête, magnifique et mystérieuse, et nous nous sommes tus tout le -temps, assis sur la grève, tandis que la mer, seule, s’écriait; elle -clamait, éperdue, pour nous, taciturnes. Et nous savions que notre -silence, que notre repos exprimaient cette même chose qui faisait rugir -la mer, si effroyablement.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_224">{224}</a></span></p><hr style="width: 15%;"> - -<p>Plus je reste auprès d’elle, plus se fait forte en moi la pensée que son -existence vacille entre deux mondes. Quand nous errons, pendant des -heures, sur la grève homérique, elle glissant, le long du clair rivage -de la vie, telle une ombre ayant pris corps, et que les vagues -éternelles nous assaillent de leurs clameurs, alors j’ai le sentiment -qu’elle incarne quelque chose qui gît entre la mort et la vie, ou dans -l’une et l’autre à la fois. Elle-même, dans la solennelle allocution que -la mer tient aux sables, ne distingue jamais qu’une seule chose: -c’est-à-dire que des forces et des puissances plus impérissables que -celles que nous connaissons sur cette île de la vie nous revendiquent -pour elles.</p> - -<p>—La mer veut me posséder toujours; elle sait que je lui appartiens, me -dit-elle presque chaque fois que nous allons à la mer.</p> - -<p>Aussi, je ne puis m’imaginer non plus, qu’elle puisse sortir de la vie -de la façon commune, puisqu’elle ne relève pas de la vie réelle et -vulgaire. L’atmosphère où elle vit est autre que celle où nous -respirons. De notre point de vue, sa vie est vraiment un non-vivre: l’on -pourrait dire qu’elle se trouve, en tant même que créature vivante, dans -un état qui exclut la vie. Ce mystère qui l’environne, qui fait d’elle -une énigme pour les gens, est pour elle une<span class="pagenum"><a id="page_225">{225}</a></span> source d’évidences; et elle -s’y enveloppe, elle s’en revêt d’une gaîne ou d’une armure, pour -préserver son essence psychique de toute volatilisation et de tout -préjudice par les rapports extérieurs avec les hommes.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Nous passâmes devant une pente de roche granitique aux couleurs de -scorie très éclatantes, qui se dressait, telle une ogresse pétrifiée, -au-dessus de la plaine boisée. En quelles courbes de délicieuse mollesse -la beauté infléchissait cette pierre rigide et ardente! Longuement -épandues, les boucles dorées d’un genêt, jaune fulgurant, couvraient la -tête du roc, tandis que de larges veines bleues couraient, enchevêtrées, -sur son front rouge de sanguine. L’impératrice dit:</p> - -<p>—Voyez les pensées du rocher; même en leur raideur, elles lui prêtent -de la beauté; car elles sont le rocher lui-même, et non pas quelque -chose d’étranger à lui.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Dans le calme frais du soir, nous traversâmes la forêt, puis nous -gravîmes une pente rocheuse, que<span class="pagenum"><a id="page_226">{226}</a></span> tapissaient des buissons de lentisques -et de thym en fleurs. Les âpres parfums de la solitude planaient -lentement sur ce coteau, dont aucun bruit ne troublait la désolation. -Des lézards glissaient sur les petits sentiers qui s’ouvraient entre les -broussailles, et des oiseaux, aussi, sautillaient dans ces dédales de -tristesse ou voletaient d’une branchette à l’autre, d’une pierre à -l’autre, sans gazouiller. Quelque chose d’accablant se posait sur la -poitrine, et l’impératrice dit:</p> - -<p>—Quelque âme souffre en cet instant.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>—Nos sentiments intimes, dit dernièrement l’impératrice, sont plus -précieux que tous les titres et toutes les dignités, guenilles bariolées -dont on s’affuble et par lesquelles on croit cacher des nudités. Notre -nature, nullement, n’en est changée. Ce qui a de la valeur en nous, nous -l’apportons dans la vie de nos antérieures existences spirituelles. Mais -les gens ne veulent pas comprendre, sans quoi chacun se lèverait et -s’encourrait, sans se préoccuper de qui que ce soit, sans regarder même -derrière soi.</p> - -<p>C’est curieux, fit-elle après un temps: où les hommes parviennent, tout, -fatalement, est dévasté.<span class="pagenum"><a id="page_227">{227}</a></span> Les hommes font toujours du tort aux choses; -là seulement où les choses existent pour soi, elles conservent leur -éternelle beauté. C’est pourquoi je ne fais pas montrer aux gens mon -château. Au bout de quelques mois, il n’en resterait pas une pierre -debout; ils écrivent partout leur nom, comme pour imprimer sur les -pierres mêmes le sceau de leur néant, pour les entraîner dans leur -propre ruine. Voyez, il n’y a de ruines que là où il y eut des villes; -dans les villes, les arbres aussi s’étiolent. Mais les cimes des -montagnes sont comme Dieu les a créées.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Nous parlâmes aujourd’hui des systèmes philosophiques modernes, surtout -de Nietzsche, dont <small>ELLE</small> n’avait rien lu, ni même jamais entendu parler. -Elle dit:</p> - -<p>—Nous sommes une dérisoire parcelle de ce monde, pourquoi voulons-nous -tout savoir et nous creusons-nous la tête? Croyez-vous que les oliviers -se demandent pourquoi les coquelicots sont rouges ou pourquoi les nuages -resplendissent le soir? Ces rochers ne se font aucune idée non plus de -la météorologie. Toutes ces choses vivent à une profondeur<span class="pagenum"><a id="page_228">{228}</a></span> où il n’y a -plus de secrets,—parce qu’elles vivent les unes avec les autres et les -unes dans les autres; nous seuls, nous sommes placés en dehors du monde; -nous avons rompu tous les ponts et tous les liens. Le vrai <i>superhomme</i> -serait celui qui oublierait qu’il est un homme. Notre esprit et notre -raison devraient nous rendre ce sens du monde que les autres êtres, en -leur inconscience, possèdent.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p><span class="smcap">Elle</span> est l’esseulée de toutes les esseulées; car elle s’appartient tout -entière.</p> - -<p>—Les gens ne savent pas comment s’y prendre avec moi, disait-elle hier, -parce que je ne me conforme à aucune de leurs traditions ni de leurs -idées depuis longtemps consacrées. Ils ne veulent pas que l’on -bouleverse leurs tiroirs. Ainsi je m’appartiens tout entière. Dans mes -promenades, je suis peu exposée au péril de rencontrer des hommes -civilisés; car ils ne me suivent pas dans les déserts; ils ont bien -mieux à faire! Alors, ce sont mes longues solitudes qui me font -reconnaître que l’on sent surtout la lourdeur de son existence quand on -est en contact avec les hommes. La mer et les arbres enlèvent de nous -tout ce qui est terrestre. Nous devenons nous-<span class="pagenum"><a id="page_229">{229}</a></span>mêmes un des êtres sans -nombre. Par contre, tout commerce avec la société humaine nous fait -dévier dans cette ascension, aiguise la sensation de notre -individualité, ce qui fait toujours, et par-dessus tout, souffrir. Mais -il y a des hommes qui me sont aussi agréables que les arbres ou la mer, -parce qu’ils sont comme les arbres et comme la mer. Ce sont les -pêcheurs, les paysans et les fous de village, gens qui se meuvent peu -parmi la foule des hommes et commercent beaucoup avec les choses -pérennelles. Ils me donnent plus que je ne pourrais, certes, jamais leur -donner comme impératrice. C’est pourquoi je les quitte toujours avec une -grande gratitude: ils me délivrent de quelque chose d’étranger et -d’angoissant, qui s’accroche à moi et m’oppresse.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p class="r"> -Benizze, dimanche 27 mars.<br> -</p> - -<p>Aujourd’hui, de bonne heure, nous avons traversé le village. Cela -sentait les jeunes herbes et les violettes—d’innombrables violettes. La -mer reposait sereine en une très indicible joie de dimanche, lumineuse -et extatique. La vieille petite église, au gris clocher vénitien, était -ouverte, et remplie de dévots accourus à la grand’-messe, qui -débordaient<span class="pagenum"><a id="page_230">{230}</a></span> jusque dans la rue. Les femmes toutes endimanchées, aux -mouchoirs de tête blancs comme la neige, avec des rubans neufs, rouge de -feu, entrelacés dans les couronnes de cheveux, et, aux oreilles, de -longs pendants en or; les hommes avec des chemises fraîchement lavées, -des culottes bleues, et d’homériques cnémides de laine blanche.</p> - -<p>De la porte de l’église, béante et ténébreuse, une bleuâtre fumée -d’encens s’épanchait en lourdes vagues de parfum sombre que le souffle -du printemps portait lentement vers la campagne et, par-dessus la mer, -au large: double haleine, enivrante, de deux mondes différents dont la -réunion symbolisait la vie profonde.</p> - -<p>Et puis, clairement, jusqu’à nous, retentirent les chants de la liturgie -grecque, se traînant en une paresse désolée, l’on eût dit des ombres, -sur ce clair paysage. Ces sons, spontanément, surgissaient de -l’obscurité, gravissaient à pas lents et lassés une hauteur, -s’attardaient quelques secondes sur le faîte, irrésolus ou appelant à -l’aide, puis s’affaissaient, étouffés en larmes intérieures. Ou bien ils -arrivaient en une vague unique, qui ensevelissait tout, en germe. -Soudain une voix, cri aigu de détresse, hors de cet antre de ténèbres et -de lassitude, jaillit, s’envola vers le ciel, avec la véhémence d’une -lumineuse<span class="pagenum"><a id="page_231">{231}</a></span> fusée, erra telle une étoile filante dans les verts espaces -du ciel, y resta suspendue et s’éteignit. Et puis le chant se répéta -avec une monotonie qui était aussi accablante que l’incessant et -unissonnant ondoiement des vagues. C’était comme des pleurs qui ne -pourraient pas être pleurés, parce qu’une puissance, du dehors, les -refoulerait, comme si le printemps, de ses blanches mains odorantes, eût -fermé la sombre bouche chantante de cette église. Mais quand ces mains -de la vie et de la jeunesse sans force retombaient, alors, les sons -comprimés, de nouveau, en gerbes enflammées jaillissaient, et (jet d’eau -qui s’épanouit dans les airs adorateurs) ils s’ouvraient en clairs -calices, et s’effeuillaient sous un vent d’extases désespérées, et -dégouttaient sur le sol, sonore pluie de larmes en pierreries.</p> - -<p>Quand nous approchâmes de l’église, un vieil homme en sortit, devant qui -tous les assistants s’écartèrent, comme pour lui faire place: il tenait -de ses deux tremblantes mains un petit cierge de cire jaune, allumé, et -regardait fixement devant soi, souriant, comme transfiguré. La petite -flamme faisait, au soleil, l’effet d’une tache sombre, mais la face du -vieillard, sa tête blanche étaient comme auréolée d’un rayonnement, qui -apparemment ne venait pas du cierge. Tous les gens regardaient vers<span class="pagenum"><a id="page_232">{232}</a></span> -lui, et plusieurs femmes et enfants s’inclinèrent pour lui baiser les -mains au passage. Cela frappa l’impératrice. Elle me dit de demander -quel était cet homme. Je m’adressai à une grosse paysanne, avec de -lourds anneaux d’or aux oreilles, qui se tenait là, les mains sur le -ventre, et parlait à voix basse avec une voisine.</p> - -<p>—C’est le vieux Spyros Aulonitis, me répondit-elle, c’est sa façon à -lui, mais il est un saint homme. Il a vu le Seigneur, lui, face à face. -Dix jours durant, il fut mort, et il était encore dans sa bière, quand -sa belle-fille entra dans les douleurs; et elle mit au monde un enfant -bien portant, lourd et gras comme un petit agneau. Et tout à coup le -mort a ouvert les yeux, et il a sauté en bas du cercueil et, aussitôt, -l’enfant est mort. Maintenant, il ne parle jamais à personne, ajouta la -bavarde paysanne, mais il va et vient tranquillement, et il rit, sans -cesse, comme s’il vous voyait le ciel; et il garde toujours près de lui, -nuit et jour, ce petit cierge allumé. Ce n’est qu’à sa belle-fille qu’il -parle quelquefois; quand elle se tourmente trop, il lui dit: «Laisse -donc, laisse donc, tout cela n’y est pour rien, autant en emporte le -vent.» Parce que, vous savez, il lui est aussi attaché que si elle était -sa mère. Voyez, la voilà, sa belle-fille.<span class="pagenum"><a id="page_233">{233}</a></span></p> - -<p>Et elle me montra une jeune femme très pâle, avec des cheveux tressés en -couronne, qui enveloppaient son front comme une ombre de maléfice.</p> - -<p>—Voilà la belle-fille du vieux Spyros.</p> - -<p>L’impératrice, cependant, s’était approchée et avait prêté l’oreille. -Les gens la reconnurent et s’assemblèrent autour d’elle. L’impératrice -avait sans doute l’intention d’adresser la parole à la femme pâle, mais -la présence de tant de personnes l’effraya et l’en détourna. Cependant -l’église se vidait. Un gamin nu-pieds traversa lestement la foule, et se -pendit de tout son poids à la corde de la cloche. Et la voix de la -cloche jaillit et coula comme de l’argent fluide, glissa par bonds à -travers les rayons de paisible lumière, comme ces cailloux blancs que -les enfants jettent sur le miroir des eaux, s’enfla et se fondit en un -bruit d’air qu’on aspire, ondoya en un flux et un reflux, vacilla dans -l’éther, et remplit tout d’un flot déchaîné en allégresse liquide et -cristalline. Oh! ces frénétiques épousailles de la lumière, des sons cet -des haleines des fleurs—harmonies intérieures qui, pour nos sens, sont -presque perdues, mais qui, peut-être, font frissonner les cyprès jusque -dans leurs racines!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_234">{234}</a></span></p><hr style="width: 15%;"> - -<p>Aujourd’hui encore, passé devant le temple de Heine. Toujours son aspect -est émouvant: en l’éternité de l’ambiant, c’est le monument de la -fragilité, qui, elle aussi, est éternelle. Je demandai à l’impératrice -quel poème de Heine elle préférait. Elle dit:</p> - -<p>—Tous je les adore; car tous ne sont qu’un seul poème: un et le même. -L’incrédulité de Heine quant à sa propre sentimentalité et à son propre -enthousiasme est ma croyance aussi. Les journalistes me font un grand -mérite d’être son admiratrice; ils sont fiers que j’aime leur Heine, -mais j’aime en lui son infini mépris de sa propre humanité et la -tristesse dont les choses de cette Terre l’emplissaient.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Aujourd’hui, <small>ELLE</small> n’était pas elle-même.</p> - -<p>Elle ne cessait de rougir et de pâlir, sans cause extérieure apparente, -et se donnait une peine visible pour parler de choses banales. Durant la -leçon, elle avait lu et relu, maintes fois, une lettre, et paraissait -tout à fait absente.</p> - -<p>Je n’ai pas besoin de la regarder, pour savoir que les harmonies qui -tissent les fibres de son être ont souffert quelque perturbation; -toujours, et<span class="pagenum"><a id="page_235">{235}</a></span> immédiatement, je ressens les frémissements qui courent -sur l’onde stagnante, troublée, de son âme, comme si les derniers -cercles vibrants qui s’en écartent venaient expirer dans mon propre -cœur. Que le plus léger souffle de ce que les gens nomment la <i>vie</i> -atteigne les flots d’intarissable chagrin qui croupissent en elle et -sous lesquels son âme est engourdie, et une onde de sang rouge lui monte -du cœur aux tempes, jusqu’aux racines de ses cheveux, et voile son -visage de la poupre de son intime royauté, comme pour la protéger de -toute insulte du dehors. Et toujours il y a des choses qui doivent -pénétrer ces flots de tristesse pour aller éveiller son âme. Et chaque -fois, son âme réveillée monte à la surface, baignée en des vagues -douloureuses. Combien de fois ai-je vu, sous les traits à jamais fermés -de l’archaïque beauté terrestre que lui accorda Artémis, la déesse de la -nuit silencieuse, transparaître cette effigie intérieure, semblable à la -pétrifiante apparition d’une tête de Gorgone. Toutes ces indicibles -visions se condensent en moi en mélodies sans fin, qui ne se reprennent -à résonner de leurs profondeurs que lorsque se sont écartées les ombres -sinistres et les discordants bruits de la vie.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_236">{236}</a></span></p><hr style="width: 15%;"> - -<p>Aujourd’hui il s’est passé quelque chose d’intéressant.</p> - -<p>Par les doux coteaux adolescents qui, de l’Achilléion, s’égrènent -jusqu’à la baie de <i>Kanoni</i>, nous descendîmes sur la grève. -L’impératrice souhaita que le passeur qui se charge habituellement de la -traversée à <i>l’île de la souris</i>, «<i>l’île de la Mort</i>» de Böcklin, et -qui, justement, revenait au rivage, nous transportât sur sa barque à -<i>Kanoni</i>. Je lui demandai ce qu’il voulait pour cela (une habitude à moi -qui a toute l’approbation de l’impératrice). Il exigea deux <i>tallira</i> -(pièces de cent sous); il avait reconnu l’impératrice que tout enfant de -Corfou montre du doigt: «La Reine! La Reine!»</p> - -<p>Je lui dis que c’était trop, que nous lui donnerions une pièce -seulement. Mais il fut inébranlable et finit par me couvrir d’injures: -«Tu es un chiche! un malveillant! La Reine donne leur pain aux pauvres -gens, mais toi, tu veux garder son argent dans ta poche!» L’impératrice -se mit à rire et dit:</p> - -<p>—Laissez, nous irons à pied par la côte.</p> - -<p>En route nous rencontrâmes un enfant de pêcheurs qui s’offrit à nous -mener par un sentier sec. Quand nous fûmes arrivés, l’impératrice -m’ordonna de gratifier le petit garçon d’une pièce d’or.</p> - -<p>—S’il s’était agi de surmonter un plus grand<span class="pagenum"><a id="page_237">{237}</a></span> obstacle, j’aurai donné -dix fois plus, dit-elle avec le sourire satisfait d’un intérieur -triomphe.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>On dit que les souverains ne connaissent pas la valeur de l’argent; je -crois qu’<small>ELLE</small> a donné à l’argent le seul cours qu’il doive avoir: il -dépend de l’intensité de son désir.</p> - -<p>—On devrait payer toutes choses d’après la valeur qu’elles ont pour -nous. Il n’y a rien d’absolu dans notre ambiant. Pour un livre que je -désirerais ou pour une fleur, haut perchée sur une haie, je dépenserais -plus que pour un palais.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p class="r"> -Sur la terrasse d’Hermès.<br> -</p> - -<p>Ce soir, c’étaient des pensées d’or et de pourpre qui s’agitaient -derrière le marbre de son front, et <small>ELLE</small> ne les dévoila point. Mais de -sa chevelure ombreuse, un rayonnement émanait, et je transportai cette -chevelure au ciel de mon âme, de même que celle de la reine Bérénice, -que de doux astres palpitants tiennent visiblement attachée au ciel -étoilé.<span class="pagenum"><a id="page_238">{238}</a></span></p> - -<p>—Le parfum des prairies monte jusqu’ici, me dit l’impératrice, sur la -<i>terrasse d’Hermès</i>: nous ne pouvons plus lire... Cette haleine des -fleurs se pose, d’un poids étrangement lourd, sur l’esprit; et elle le -remplace complètement. Dès lors nous ne pouvons plus penser, peut-être -parce que nous nous rapprochons de la nature. Aussi il faut se taire -comme les fleurs. Car une grande part de la beauté et de la substance de -ces choses éternelles est de se taire.</p> - -<p>Elle dit, et la musique de sa voix chanta les chansons mystérieuses de -l’âme.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Les paysans remuaient, autour des oliviers, la terre, qui, sous leur -pioche, s’émiettait en grosses boules... Quelques chèvres blanches -tiraient sur les jeunes pousses d’un cognassier, dont les rameaux -pendaient très bas hors d’une haie... Plus loin, au milieu de la route, -deux chiens, couchés dans la poussière, dormaient au soleil, et nous -observaient d’un œil clignotant. Une vieille femme, la robe retroussée -et un petit couteau dans sa main, se courbait sur un talus, cherchant -des chicorées ou des simples... Des essaims de mouches et de moustiques, -empor<span class="pagenum"><a id="page_239">{239}</a></span>tés dans une ivresse soudaine et effrénée, dansaient au-dessus de -la route blanche, jusqu’au loin... Puis venait un mur, derrière lequel -un noir cyprès se dressait comme un cierge funèbre; et il était enlacé -par un vieux lierre, qui fleurissait en minuscules étoiles jaunâtres, -parmi lesquelles des baies noires, en grappes, pendaient; derrière le -mur, se faisait entendre le grincement et le cliquetis de ferraille -d’une noria, que tournait un vieux cheval aux yeux bandés... Un ruisseau -coulait sans bruit devant nous, vers les champs; à chaque tournant, il -s’arrêtait comme pour regarder en arrière, tandis que les petites fleurs -de la rive, lui faisaient signe de la tête; de bleues libellules -tournoyaient, silencieuses et passionnées, par dessus le limpide miroir, -et des cousins à longues pattes glissaient, en patinant, au fil de -l’eau... Une chapelle abandonnée se trouvait là, blanchie à la chaux, -avec, dans une niche, au-dessus de la porte, une icône de saint aux -vêtements bleus et rouges et à l’auréole d’or; une paroi de la chapelle -était dans le soleil, l’autre dans l’ombre; ici, sur une pierre assis, -un vieillard dormait; au-dessus de sa tête, un lézard descendait le long -du mur, le cou tendu, épiant autour de lui...</p> - -<p>—Que toutes ces choses simples sont exquises de tristesse et de -mystère, dis-je à l’impératrice.<span class="pagenum"><a id="page_240">{240}</a></span></p> - -<p>—Toutes, sans en avoir conscience, mais sûrement, marchent vers un but, -répondit-elle. Nous nous flattons de reconnaître, à nous seuls, par la -raison, notre but, tandis que jamais nous ne pourrons l’atteindre -autrement qu’en commun avec les autres êtres—tous ensemble. Nous -devrions, d’abord, être tels que ces lézards ou ces immémoriaux cyprès -sans sommeil; alors, seulement, nous arriverions à connaître les -mystères qui sont dans le monde. Notre but est en même temps le chemin -vers le but, tandis que nous cherchons ce but au delà, et plus loin, et -que nous le dépassons sans y prendre garde. Voyez, on me tient pour -égoïste, et je n’ai vraiment pas le temps de penser à moi.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Oliviers, oliviers! arbres sacrés à la Beauté et à la Lumière, qui -prêtez l’oreille au souffle de la mer! Est-il possible que les dryades -en vous plus ne tressaillent? Autour de nous vous respirez comme des -êtres vivants ensorcelés! S’il n’en était ainsi, ondoieraient-elles à la -brise si soyeuses, exhaleraient-elles un tel arome, vos feuilles -brillantes, douces boucles échevelées, et le soleil répandrait-il sur -vous tout son or, à profusion?...<span class="pagenum"><a id="page_241">{241}</a></span></p> - -<p>La mer était lisse et lumineuse comme un miroir. L’impératrice se tenait -sur un bloc de rocher qui s’avançait dans la mer. Sa forme, à elle, et -aussi le grand olivier superbe qui, du talus de la rive, se penchait de -tout son corps vers les vagues diaphanes, se reflétaient dans les eaux.</p> - -<p>—Voyez, dit l’impératrice, comme les feuilles vivent dans les vagues et -les vagues dans les feuilles! Comme en le ravissement d’une union, comme -si elles avaient secoué la matière qui leur impose la torture de la -séparation, et avaient trouvé leur véritable état en la fusion des -essences de leur moi! Ainsi l’on pourrait attendre tranquillement la -souffrance et la mort, car ce serait une fluide pénétration d’éléments -sympathiques—sans aucune lutte.</p> - -<p>—J’aperçois aussi l’image de Votre Majesté.</p> - -<p>—Vous savez, répondit-elle gaiement, tous les miroirs sont patients. -Cependant, ajouta-t-elle en redevenant triste, ce qui est donné aux -arbres m’est refusé, me fut ravi.</p> - -<p>—Avez-vous jamais vu un mort? demanda l’impératrice au bout d’un -instant. Sur tous les visages des morts vous trouverez le chagrin avec -le mépris: c’est le mépris de la victoire sur la vie, sur cette vie qui -a fait si mal.<span class="pagenum"><a id="page_242">{242}</a></span></p> - -<p>Je me penchai du haut de l’écueil. Une ivresse me prit, émanée, -peut-être, des pénétrantes exhalaisons de la mer et du souffle odorant -des oliviers. Soudain des murmures et des rires sans nombre s’élevèrent -dans le feuillage. Les vagues s’assombrirent, et du miroir de leurs yeux -s’effacèrent les claires et vivantes visions. Et puis, il y eut un doux -gonflement de seins, et une longue bande de blanche écume, floraison -éperdue, vint battre les galets de la grève. Cependant l’impératrice se -tenait, toujours, debout sur l’écueil et contemplait les vagues troubles -qui avaient perdu tout leur tendre éclat. Quant à moi, ce m’était comme -si, saisi de la même passion que les vagues, je devais serrer sur ma -poitrine le tronc de l’olivier incliné au-dessus de moi, le serrer -jusqu’à ce que je sentisse, sous l’écorce noire et dure, la vie cachée -s’essorer. Ah! toujours je porterai en moi le désolé regret de ces -heures exaltées que je consume irréparablement.</p> - -<p>Puis nous rentrâmes dans le bois des oliviers divinisés où les dryades -assoupies, sous leurs argentines chevelures, nous baignèrent de leur -haleine. Des femmes en longue file, aux vêtements blancs et aux blancs -voiles flottants, portant sur la tête des corbeilles et des amphores, -avançaient lentement entre les troncs sombres des arbres vers le -lointain<span class="pagenum"><a id="page_243">{243}</a></span> embrumé d’or: mystères éleusiniens sur des routes sacrées!</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Un troupeau de blancs moutons paissait sur une lande bleue. Paisible, la -lande reposait; paisiblement, les moutons paissaient, enfouis dans la -lande, comme en une contemplation et une pénétration mutuelles.</p> - -<p>—Si nous étions des moutons, vivre en troupeau serait la vérité, dit -l’impératrice, reprenant une ancienne conversation de Schœnbrunn. Mais -nous sommes malheureusement fort éloignés de ce bienheureux état. C’est -pourquoi nos lois de troupeau ne sont qu’utopies. Les moutons vivent -selon leur nature dans les pâturages. Quand on les pousse sur la -grand’route poussièreuse, ils éprouvent épouvante et désespoir, comme à -la vue d’un abîme. Mais nous, nous cheminons perpétuellement sur cette -route-là, hostile à notre nature; pis encore, nous nous trouvons dans -une cage de douleur et de misère que nos propres exigences et celles des -autres envers nous, en tant que créatures humaines, nous ont forgée. -Nous devons, d’abord, être libres et solitaires pour devenir ce que les -moutons sont déjà, dès longtemps et pour toujours.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_244">{244}</a></span></p><hr style="width: 15%;"> - -<p>Aujourd’hui j’ai vu, de nouveau, <small>SA</small> forme se refléter dans la mer -immobile. Comme cette image m’a paru compréhensible dans cet élément -d’éternité! La fluidité de ses lignes sur les flots, ses ténèbres -absorbées par l’onde claire dont la lumière tarit elle-même en sa propre -profondeur! Et ainsi se ranima en moi une idée que j’avais eue -récemment, lorsqu’elle se tenait près de la fontaine et prêtait -l’oreille au murmure de l’eau, et que ce murmure de l’eau devenait plus -haut et plus plaintif que jamais, de sorte que j’attribuai cela à son -voisinage. Je pensai alors à part moi: «Elle est la reine des eaux -vives.» Et maintenant je me dis: «Elle est encore plus; elle est la -reine de la mer.»</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>De jeunes figuiers pullulaient sur un vieux mur. Des cyprès tristement -regardaient sur la mer lointaine. (Ah, moins tristes sont les cyprès des -tombeaux!) Les lumineuses petites îles autour de Corfou gisaient en -scintillantes pierres précieuses dans la buée du soleil, sur le bleu -infini de la mer; et si musicale était la sensation que leur vue -évoquait, que l’on eût pu croire qu’elles chantaient dans le<span class="pagenum"><a id="page_245">{245}</a></span> lointain. -Comme si elle avait deviné mes pensées, l’impératrice dit:</p> - -<p>—N’est-ce pas, elles nous leurrent, et nous leurrent encore, ces -magiciennes, comme les Sirènes Ulysse!</p> - -<p>Des voiles se voyaient sur la mer, quelques-unes pareilles à de blancs -oiseaux qui, les ailes étendues, se seraient abattus sur les flots, et -glisseraient par-dessus, comme en rêve, d’autres rouges ou noires, âmes -en deuil et en flammes. Alors je récitai une strophe d’un poème:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Une voile rouge passe sur la mer,</i><br></span> -<span class="i0"><i>Une voile rouge flotte sur la vespérale mer,</i><br></span> -<span class="i0"><i>Sur les lames qui mollement se balancent...</i><br></span> -<span class="i0"><i>Le bateau! Le bateau!</i><br></span> -<span class="i0"><i>Comme sa voile de désir se gonfle...</i><br></span> -<span class="i0"><i>Que d’une aile fugitive il s’envole...</i><br></span> -<span class="i0"><i>Ah! que le voilà loin, loin—</i><br></span> -<span class="i0"><i>Et jamais il ne reviendra...</i><br></span> -<span class="i0"><i>Il emporte d’ici</i><br></span> -<span class="i0"><i>Les sourires innombrables du royal soleil</i><br></span> -<span class="i0"><i>Et tout ce qui jamais fut...</i><br></span> -</div></div> -</div> - -<p>Quand nous détournâmes nos regards de la mer, l’immense quiétude de la -campagne nous enveloppa.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_246">{246}</a></span></p><hr style="width: 15%;"> - -<p>Les grenouilles coassent dans les marais, avant même que le soir ne soit -venu. Elles coassent de façon tout à fait aristophanesque, quand on les -écoute de près:</p> - -<p class="c"> -Kōăx, kōăx! Brĕkĕkĕkēx!<br> -</p> - -<p>Mais le coassement de chacune d’elles flue en celui de toutes les -autres. Ainsi se forme une fluide nappe de sons, comme si l’humide -marais s’élevait au-dessus de soi-même et devenait perceptible à -l’oreille. Et la voix du marais crépusculaire domine tout...</p> - -<p>Quand les grenouilles se taisent, la lourde respiration de la mer -s’enfle et monte.</p> - -<p>—Tout se plaint, se plaint, dans l’univers, dit l’impératrice. Seuls -les hommes rient sans jamais faire trêve.</p> - -<p>Nous poursuivîmes notre promenade sous la grande plainte des -grenouilles; elle n’avait pour nous rien d’effrayant, mais était plutôt -comme une douce délivrance.</p> - -<p>—Tous ces êtres, dit l’impératrice, qui ne s’écartent pas des éléments -éternels de la vie, savent que la tristesse parfait l’existence dans ses -plus profondes manifestations. Mais nous, nous en sommes sans cesse -détournés. Nous sommes comme repoussés d’un paradis, à cause de nos -futilités.<span class="pagenum"><a id="page_247">{247}</a></span></p> - -<p>Puis nous descendîmes sur la grève, où les lames les plus proches -écumaient faiblement. Nous cheminions, mélancoliquement, comme hier, -comme chaque jour, au bord de ce grand isolement de la mer, que ne -consolait pas même le rêve d’une voile. La berge était parsemée de -fleurs de coquelicots dont les pétales s’étaient déjà fermés pour le -sommeil, et qui, dans la confuse pâleur de ce crépuscule désolé, -s’obscurcissaient mystérieusement.</p> - -<p>—Quand on pense, dit l’impératrice, que, dans cent ans, il n’y aura -plus une seule créature humaine de notre temps, plus une seule—et, -probablement plus un trône de roi non plus—et tout ce qui nous paraît, -maintenant, nécessaire et durable et grand aura seulement été afin de -n’être plus en ce temps-là,—tandis que ces coquelicots seront toujours -ici, que ces mêmes vagues bruiront toujours et si seules!... Nous nous -écartons de notre éternité, parce que chacun de nous veut être ici pour -lui seul, veut enfouir l’autre et se flatte d’incarner à lui seul le -monde, tandis que nous ne sommes rien de plus qu’une fleur de pavot ou -une vague. Nous ne sommes éternels que dans la masse, où ni la mort ni -la naissance de l’individu ne marquent.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_248">{248}</a></span></p><hr style="width: 15%;"> - -<p>La lune avait surgi: le disque, qui avait tué Hyacinthe, roulait -lentement de derrière les noires montagnes. De sombres taches de sang -s’apercevaient sur sa surface brillante. Ou bien n’était-ce pas une face -de mort? Un feu bleuâtre s’exhalait hors de son contour d’or, et toutes -les choses qu’il éclairait s’engourdissaient comme dans une vapeur -opiacée, tandis qu’encore, au couchant, une chère réminiscence rose -expirait.</p> - -<p>De grosses étoiles flamboyaient, les unes loin des autres: de doux yeux -d’étoiles, bleus et verts, de loin se regardaient. Les grillons se -lamentaient en hautes et inextinguibles plaintes.</p> - -<p>Quelle nuit exquise, pleine des transparences d’un imaginaire monde -cristallin!</p> - -<p>L’impératrice dit:</p> - -<p>—Alors, il vous semble, à vous aussi, que la terre soit déjà morte, et -que nous y soyons les dernières créatures humaines, dans une solitude de -verre, contemplant avec des yeux de verre les paysages de la lune, morte -elle-même la première? Nous roulons sur un cadavre, accompagnés d’un -autre cadavre à travers l’éther. Les étoiles aussi ne sont toutes que de -lointains cadavres étincelants.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_249">{249}</a></span></p><hr style="width: 15%;"> - -<p class="r"> -Benizze.<br> -</p> - -<p>Aujourd’hui encore nous avons vu le vieux Spyros, hors du village. Il -allait, courbé, avec son petit cierge, mais le vent avait éteint le -cierge, et, maintenant, il le serrait fiévreusement dans sa main, et son -visage était comme plongé dans l’ombre. Et tout au bout du village, -devant la porte d’une maison qu’entouraient des haies de cactées -fantastiques aux fruits en forme de chenilles, rouges et jaunes, et -qu’un grand cyprès noir surveillait, se tenait, adossée, la belle-fille -de Spyros, mais plus pâle encore que lorsque nous l’avions vue la -dernière fois: elle suivait le vieux d’un regard si sombre que ses yeux -paraissaient éteints; et elle remarqua sans doute qu’il y avait chez lui -quelque chose qui clochait, car elle rentra dans la maison et en sortit -bientôt avec un tison allumé, avec lequel elle se mit à courir après le -vieillard. L’impératrice s’arrêta pour la regarder qui rallumait le -cierge éteint. Puis le vieux continua son chemin, en souriant, et sa -tête blanche était nimbée d’une lueur. La jeune femme, cependant, revint -à pas lents et las, et sur son front s’étaient assemblées d’encore plus -épaisses ombres.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_250">{250}</a></span></p><hr style="width: 15%;"> - -<p class="r"> -Villa Capo d’Istria.<br> -</p> - -<p>Erré, pendant des heures, le long de la grève, à travers un bois -d’orangers. La mer se couvrait d’écume et de soleil: elle hurlait à -tue-tête et sans reprendre haleine. Ainsi elle étouffait non seulement -tous les bruits, mais encore nos sentiments et nos pensées; son -incessant mugissement supprimait même le sentiment de l’existence -corporelle; l’on ne vivait plus qu’en lui. L’impératrice dit:</p> - -<p>—Ce grand bruissement de la mer est la vraie atmosphère vitale de notre -âme: alors, seulement, elle commence à chanter.</p> - -<p>A la villa Capo d’Istria,—le vieux domaine patrimonial du fameux comte -Capo d’Istria, qui fut le premier régent de la Grèce,—l’intendant avec -sa jeune fille sortirent de la vieille maison de campagne, de style -vénitien, tout effritée, pour venir à notre rencontre. Un magnolia -géant, couvert de calices fleuris, lilas pâle, qui embaumaient -violemment, ombrageait la cour. Deux cyprès faisaient la garde devant -une fenêtre dont les volets de bois, peints en vert, mais très délabrés, -étaient clos. Le jardin était inculte, plein des mélancolies confuses -des plantes qui poussent à tort et à travers dans la solitude après -avoir été habituées à ce que l’on prît soin<span class="pagenum"><a id="page_251">{251}</a></span> d’elles. La maison, dans sa -plus grande partie inhabitée, la cour, pavée de cailloux en mosaïque, -sonore de silence et délicieusement parfumée, le jardin délaissé, de -tout cela s’épandait la plus indicible volupté de l’abandon.</p> - -<p>L’impératrice interrogea la jeune fille:</p> - -<p>—Habitez-vous ici depuis longtemps? C’est très beau chez vous.</p> - -<p>L’enfant répondit:</p> - -<p>—Certainement, madame, seulement l’on est par trop seul.</p> - -<p>—N’allez-vous pas en ville?</p> - -<p>—Je voudrais bien, mais le père n’y va pas souvent, et, quand il y va, -il a toujours beaucoup à faire. Les maîtres viennent une fois tous les -dix ans, et l’on reste tout le temps seul avec les arbres. N’étaient les -rossignols, il faudrait mourir d’isolement.</p> - -<p>L’impératrice dit:</p> - -<p>—Ah, les rossignols! Ils vous tiennent compagnie?</p> - -<p>—Si fait, madame! ils viennent le soir et chantent toute la nuit; il y -en a deux, l’un sur le cyprès et l’autre sur le magnolia. Ils chantent -si fort que l’on n’entend pas la mer. Au commencement, il n’y avait pas -moyen de fermer l’œil; maintenant,<span class="pagenum"><a id="page_252">{252}</a></span> je ne pourrais pas m’endormir s’ils -ne chantaient pas!</p> - -<p>Mais l’impératrice dit avec, sur ses traits, une expression de -douloureux ravissement:</p> - -<p>—C’est dommage que les rossignols ne viennent pas aussi dans mon -jardin, à l’<i>Achilléion</i>.</p> - -<p>Alors les écailles tombèrent des yeux de la jeune fille; elle ouvrit la -bouche toute grande.</p> - -<p>—Vous êtes la Reine, murmura-t-elle d’une voix expirante!</p> - -<p>Et son père, qui se tenait tout près, écarquillait les yeux. L’enfant -s’échappa en courant, et, d’un oranger qui, bien que lourd de fruits -d’or, refleurissait déjà, elle coupa un rameau chargé d’oranges et de -fleurs. L’intendant nous apporta un couteau pour peler les oranges. -L’impératrice pela elle-même la sienne de ses doigts—une orange de -pourpre, dont le jus dégouttait comme du sang le long des blancs doigts, -à terre.</p> - -<p>Elle dit à la jeune fille:</p> - -<p>—Je n’ai encore jamais goûté d’oranges si douces, elles sont comme du -miel. J’enverrai ici pour qu’on m’en rapporte quelques-unes, si vous -voulez m’en donner. Je vous adresserai, en échange, quelque autre chose -que vous ne possédez pas.</p> - -<p>Je regardais l’impératrice savourer son orange,<span class="pagenum"><a id="page_253">{253}</a></span> et je pensais à part -moi, comme cela souvent déjà m’était arrivé en la voyant manger: «Elle -ne se nourrit pas comme les autres humains. Ses gestes alors ont des -significations presque mystiques; ils paraîtraient peut-être peu motivés -à qui ne s’en fût pas aperçu. Quand elle porte le fruit à ses lèvres, -c’est comme si elle et le fruit allaient se dissoudre l’un en l’autre, -comme si leurs essences à tous deux allaient se combiner et se parfaire -mutuellement. Elle est comme un enfant qui se fond tout entier dans la -douceur; elle rappelle les papillons qui s’enivrent dans les calices des -fleurs. Surtout quand elle boit son lait, dont elle fait surveiller la -préparation et la conservation avec un cérémonial presque religieux, -elle renverse la tête en arrière, comme sous un rapt spirituel ou par -suite de l’intensité d’un attouchement psychique.</p> - -<p>L’impératrice fit un tour avec moi dans le jardin désolé; entre les -arbres la mer apparaissait, bande sombre de mystères infinis. Et elle -s’abandonnait toute entière à ces délicieuses tristesses végétales.</p> - -<p>—Tout ici est si merveilleux, disait-elle, que l’on souhaiterait, -vraiment, que le monde entier ne fût qu’en ruines.</p> - -<p>Je pensai à <i>L’amour sous les ruines</i>, de Burne-<span class="pagenum"><a id="page_254">{254}</a></span>Jones. C’était la même -note psychique, mais plus sensitive encore, s’il en fut, et plus -douloureuse. En s’en allant, elle remit à la jeune fille un présent -vraiment impérial. Je dis:</p> - -<p>—Vous l’avez rendue heureuse, Majesté.</p> - -<p>—Tous les trésors du monde n’équivaudraient pas aux enchantements que -je lui dois.</p> - -<p>Nous sommes revenus le long de la mer ensoleillée. Un arome particulier -nous arrivait, continuellement, du bois qui suivait la mer: encens, -selon un encensoir invisible, qui voilait l’accomplissement de mystères -sacrés et les annonçait au loin par des buées balsamiques.</p> - -<p>Je lui parlai du comte Capo d’Istria et de son triste sort. Elle dit:</p> - -<p>—Voilà longtemps que j’ai une grande sympathie pour cet homme, à qui la -vie a fait si mal<a id="FNanchor_K_11"></a><a href="#Footnote_K_11" class="fnanchor">[K]</a>; elle s’est encore augmentée depuis que j’ai vu sa -villa. Je crois que c’est une parcelle de sublime vérité que nous y -avons reconnue. Il est une chose que je ne puis pardonner aux hommes, -c’est que, bien qu’ils se trouvent dans le mensonge, ils jugent cette -situation naturelle et soient complètement satisfaits d’eux-mêmes.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_255">{255}</a></span></p><hr style="width: 15%;"> - -<p>Aujourd’hui, nous avons surpris dans le bois d’oliviers des jeunes -filles dansant: elles se tenaient par la main—l’une derrière -l’autre—et serpentaient, comme en des pas rituels, lentement en avant -et en arrière, balançant, en même temps, très légèrement, à droite et à -gauche, le haut de leur corps sur les hanches. Une belle enfant aux -tresses noires conduisait la danse, et tirait après elle toute la chaîne -à un mouchoir de soie rouge. Les madras des jeunes filles étaient -dénoués et flottaient en l’air, leurs chevelures en couronne ardaient de -rubans rouges, et leurs seins à chaque brusque mouvement tremblotaient. -Celle qui menait la danse chantait, et les autres, toutes ensemble, -répétaient chaque strophe de la chanson:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>J’ai perdu un mouchoir rouge,</i><br></span> -<span class="i0"><i>Je le portais sur mon sein—</i><br></span> -<span class="i0"><i>J’ai perdu un mouchoir rouge...</i><br></span> -<span class="i0"><i>(Ah! que j’ai froid au cœur!...)</i><br></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Je l’ai cherché sous le pommier</i><br></span> -<span class="i0"><i>Où longuement tu m’embrassas—</i><br></span> -<span class="i0"><i>Je l’ai cherché sous le pommier...</i><br></span> -<span class="i0"><i>(Ah! vraiment n’était-ce qu’un rêve?...)</i><span class="pagenum"><a id="page_256">{256}</a></span><br></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Je m’encours vers la triste mer,</i><br></span> -<span class="i0"><i>Où j’ai tant—et tant pleuré—</i><br></span> -<span class="i0"><i>Je m’encours vers la triste mer...</i><br></span> -<span class="i0"><i>(Ah! pourquoi donc ai-je si mal?...)</i><br></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Tu peux garder le mouchoir rouge.</i><br></span> -<span class="i0"><i>Mais rends-moi mon pauvre cœur—</i><br></span> -<span class="i0"><i>Tu peux garder le mouchoir rouge...</i><br></span> -</div></div> -</div> - -<p>Nous fûmes longtemps à contempler ce spectacle charmant, et sur le -visage de l’impératrice je vis, pour la première fois, rayonner le -ravissement d’une profonde et intime joie, et elle dit:</p> - -<p>—Nous dansions de la même façon, mes sœurs et moi, à Possenhofen, bien -que nous ne fussions pas des Grecques.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Les abeilles bourdonnaient autour des haies de ronciers fleuris... Où -que nous arrivions, je sens son antérieure présence flotter partout. -<span class="smcap">Elle</span> s’est répandue sur tous les chemins où nous avons cheminé, sur -chaque grève le long de laquelle nous avons été silencieux, sur toutes -les prairies que nous avons foulées, en retenant notre haleine, pour ne -point effaroucher leur lente solitude, en toutes les<span class="pagenum"><a id="page_257">{257}</a></span> brises qui -viennent de la mer et glissent au-dessus des forêts pour s’imprégner de -leurs parfums, et vont expirer sur d’autres mers... Nous nous trouvâmes -devant une haie qui barrait le chemin creux; il fallait la sauter. Je -voulus l’y aider, mais elle refusa mon appui; alors, je voulus lui -tendre une branche d’arbre, dont elle pût s’aider, elle-même, car je -n’avais pas de canne avec moi, mais elle dit:</p> - -<p>—Ce n’est pas nécessaire. Vous allez voir que j’aurais pu faire une -acrobate aussi.</p> - -<p>Et elle sauta par-dessus la haie. Les mouvements délicats et élégants -que son corps alors exécuta furent vraiment surprenants: on eût dit des -gestes de la <i>beauté</i> s’élevant au-dessus de soi-même: ainsi les vagues -se regonflent sur la grève et s’épanouissent en écume, se dépassant -elles-mêmes.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Il faut qu’<small>ELLE</small> boive à chaque source qu’elle rencontre sur son chemin.</p> - -<p>—C’est toujours une nouvelle saveur, me dit-elle, et elle boit, de -préférence, dans le creux de sa main, bien qu’elle ait toujours sur elle -un gobelet d’or.</p> - -<p>Elle veut puiser au sein même de la nature ces<span class="pagenum"><a id="page_258">{258}</a></span> éléments dont elle a -besoin pour soutenir ses forces corporelles et, à vrai dire, moins pour -le soutien de ses forces corporelles que pour le maintien de ses -liaisons avec le grand tout maternel. En cela elle ne peut souffrir -aucune barrière, et voit des ennemis en tous ceux qui veulent -s’interposer à de pareils mystères.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Comme nous gravissions aujourd’hui le monticule d’<i>Aja Kyriaki</i>, sur le -faîte duquel s’esseule la petite chapelle entourée de cyprès (qui, -apparemment, ont grimpé là-haut pour envelopper sa solitude près du -ciel, de leurs soupirs), l’impératrice dit:</p> - -<p>—Lorsque j’étais pour la première fois, à Corfou, j’ai souvent visité -la villa de Baila: elle était délicieuse, parce qu’elle était toute -abandonnée au milieu de ses grands arbres; et elle m’a tellement attirée -que j’ai fait d’elle l’<i>Achilléion</i>. Mais j’en ai détruit l’antique -mélancolie. Maintenant, à vrai dire, je le regrette. Nos rêves sont -toujours plus beaux, quand nous ne les réalisons pas. C’est aussi à -cause du voisinage de l’<i>Aja Kyriaki</i> que j’ai si fort désiré d’habiter -ici. Et je veux que l’on m’y ensevelisse,<span class="pagenum"><a id="page_259">{259}</a></span> si jamais je dois me noyer -dans la mer. Mes sœurs aussi croient qu’elles mourront de cette manière. -Là-haut il n’y aura que les étoiles au-dessus de moi, et les cyprès -auront assez de soupirs pour moi, plus que n’en sauraient avoir les -hommes: je trouverai une plus sûre éternité dans ces lamentations des -cyprès que dans la mémoire de mes sujets. Chez les cyprès, l’état de -tristesse et les plaintes sont une fonction vitale, comme, chez les -hommes, les méchants propos et les calomnies.</p> - -<p>Puis, ses regards rassérénés, elle ajouta:</p> - -<p>—La première fois, je suis montée ici toute seule. Ma dame d’honneur -était une jeune et très belle dame et je ne voulais pas la fatiguer. -Elle avait aussi grand’peur du soleil, pour son teint.</p> - -<p>—Votre Majesté était, déjà alors, intrépide, dis-je.</p> - -<p>—Plus qu’aujourd’hui! Et pourquoi aurais-je eu peur? Où il n’y avait -personne! Et ceux que l’on pourrait y rencontrer sont tous des gens si -civils, si pleins de culture. J’ai remarqué, plus tard, que le -gouverneur anglais m’avait fait suivre par quelques gendarmes, mais tout -de suite je les ai renvoyés. Je marche toujours à la recherche de ma -Destinée; je sais que rien ne peut m’empêcher de la rencontrer, le jour -où je dois la rencontrer. Tous les hommes doivent, à un certain moment, -se<span class="pagenum"><a id="page_260">{260}</a></span> mettre en route à la rencontre de leur Destinée. Le Destin, pendant -longtemps, tient ses yeux fermés mais, un jour, il nous aperçoit tout de -même. Les pas que l’on devrait s’abstenir de faire pour ne pas tomber -sur lui, ces pas-là, justement, se font fatalement. Et moi, je fais ces -pas de tout temps.</p> - -<p>Au bout de quelques secondes, elle dit encore:</p> - -<p>—Qu’arriverait-il, si un jour je me noyais? Les gens diraient: -«Qu’avait-elle besoin d’aller en mer, en plein hiver, elle, une -impératrice, au lieu de rester tranquille, à Vienne, dans sa Burg?» -Pourtant, cela m’arrivera-t-il de façon encore plus surprenante, -peut-être, même pour une impératrice. Le destin parfois, soufflette les -certitudes et l’infatuation des hommes. Il est souvent comme le Cyclope -qui voulait dévorer Ulysse avec des honneurs tout particuliers—qui de -ce repas aurait volontiers fait un poème. Une fin semblable me -dédommagerait de beaucoup de choses.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Découvert aujourd’hui une nouvelle prairie: de tous côtés, des oliviers -s’étaient avancés jusqu’au bord de la clairière; et ils se tenaient en -cercle, et ils retenaient leur haleine, comme s’ils voulaient<span class="pagenum"><a id="page_261">{261}</a></span> écouter -les fleurs qui s’étaient rassemblées au dedans de l’enclos de cette -édénienne prairie pour y donner le muet et enivrant spectacle de leur -éphémère existence. Il y avait là d’innombrables tulipes d’iris, à peine -élevant la tête au-dessus du sol, lilas pâle aux rayures dorées, comme -si l’aurore les eût touchées de ses doigts, et de tout petits œillets -qu’on eût dit sortis d’un jardin de poupée, blancs et roses, avec des -allures de grands œillets des jardins, mais plus délicieusement embaumés -que ceux-ci, et des crocus en soie jaune safran, et des anémones aux -lèvres trop rouges et au cœur sombre, des sveltes touffes d’asphodèles, -épanouies en luxuriantes fleurs rosées, assiégées de bourdons bruyants, -puis des fenouils et de grasses dents-de-lion d’un jaune excessif, riant -de toute leur face, et encore des iris et des lis sauvages, mais d’une -espèce jamais aperçue, altiers et magnifiques sur des tiges raides, avec -des pétales qui tristement s’affaissaient et étaient d’un ténébreux -violet, comme la nuit naissante; et encore des tulipes, avec des taches -rouge de sang sur leurs joues pâlottes; et puis une joyeuse bande -enfantine de pâquerettes, qui regardaient vers le ciel en un infini -étonnement, et ne pouvaient se séparer les unes des autres, et -s’étendaient en exquises nappes blanches, et faisaient des rondes, et se -ca<span class="pagenum"><a id="page_262">{262}</a></span>chaient dans les fossés; et de tranquilles troupeaux de camomilles, -paissant moutonnièrement dans l’herbe: et partout, sur de hautes tiges -mollement infléchies, des pelotes rondes de laine soyeuse, dont, de -temps en temps, des filets partaient en voyage et, lentement, sur toute -la prairie planaient. Tout cela enchevêtré, perdu dans un monde -d’herbages délicats... Quand, par hasard, un soupir errant de la brise -pénétrait dans cette baie de tendres rêveries florales et de -paradisiaques mélancolies, un frisson d’indicible solitude courait sur -toutes ces tiges légères et sur toutes ces vivantes corolles échevelées, -et alors, comme enivrées, les fleurs commençaient à branler leurs têtes, -et à danser, en se faisant vis-à-vis de loin, et si passionnément que -plus d’une en perdait, (ô la tendre effeuillaison!) ses plus beaux -pétales. Alors, les bourdons, troublés dans leurs jouissances, -s’envolaient, et venaient voltiger, avec des accents de contrebasse, -autour des fleurs dansantes. Quelques-uns pourtant restaient accrochés -aux calices des fleurs, et se balançaient avec elles, s’oubliant en un -trop long baiser, tandis qu’un rire secret courait à travers les -oliviers.</p> - -<p>—Chaque jour une nouvelle prairie, plus belle que les prairies -contemplées jusqu’ici! dit l’impératrice; c’est un émerveillement -inexprimable,<span class="pagenum"><a id="page_263">{263}</a></span> quelque chose, comme un vertige de solitude et de -silence, que je remporte, chaque fois, de ces prés fleuris, dans mes -ténèbres et dans l’habituelle clameur de la vie.</p> - -<p>C’est ainsi qu’elle surprend les secrets de la nature, et qu’elle les -révèle, inconsciemment, par elle-même.</p> - -<p>Au retour, j’attirai, encore, l’attention de l’impératrice sur les -petits œillets sauvages que nous rencontrions en foule, et qui, toujours -jouaient les grands œillets des jardins, et aussi sur les bourdons qui -s’accrochaient insatiablement aux tendres calices des fleurs ou se -poursuivaient, jalousement. Je pensais l’égayer ainsi, mais elle dit:</p> - -<p>—Quand on applique nos rapports humains aux bourdons ou aux fleurs, qui -sont choses exquises et éternelles, on voit combien notre humanité est -ridicule. Et dire que nos <i>humanités</i> se perfectionnent de plus en plus!</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Je ne sais pourquoi, aujourd’hui, à l’ombre des oliviers, j’ai senti la -présence réelle de <small>SA</small> tristesse, comme si je la voyais, matériellement, -glisser à côté de sa figure délicate, si douloureusement cambrée.<span class="pagenum"><a id="page_264">{264}</a></span> Elle -me parut marcher, comme Alceste, au-devant de la mort; et elle se -hâtait, se hâtait, comme si avec Alceste, elle eût chanté.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Soleil et splendeur du jour,</i><br></span> -<span class="i0"><i>Et ronde céleste des nues qui passent.</i><br></span> -<span class="i0"><span class="dtts">. . .. . . . . .</span><br></span> -<span class="i0"><i>Je vois la barque à rames, sur le lac je la vois.</i><br></span> -<span class="i0"><i>Et le passeur des morts,</i><br></span> -<span class="i0"><i>La main sur sa perche,</i><br></span> -<span class="i0"><i>Charon, m’appelle:</i><br></span> -<span class="i0"><i>«Qu’attends-tu? Hâte-toi! car tu nous attardes!»</i><br></span> -<span class="i0"><i>Voilà de quels mots il me presse...</i><br></span> -</div></div> -</div> - -<p>Quand nous sortîmes de la forêt, je tournai mes regards vers le -couchant. Là, d’étonnants nuages blancs, comme divinisés, s’étaient -amoureusement abattus sur la poitrine assoupie d’une montagne, et le -soir les enveloppait de sa rose défaillance passionnée. Mais sur la -lande bleue du ciel, de tendres petits nuages passaient, moutons aux -toisons dorées, comme Alceste les avait vus. Derrière, tristement la -lune blanche cheminait, pâle bergère, les yeux attachés sur le soleil. -Cependant le soleil de la vie s’était déjà abîmé dans la mer, et, seul, -le voile pourpre de ses cheveux derrière lui, encore, ondoyait.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_265">{265}</a></span></p><hr style="width: 15%;"> - -<p>Nous nous sommes promenés, ce soir, un assez long temps sur la grève. La -mer était esseulée, sans une voile; elle ne bruissait même pas. Les -montagnes étaient invisibles, car de légères vapeurs les avaient -voilées. Le soleil avait déjà disparu, et l’on devinait plus qu’on ne la -voyait sa magnifique agonie, derrière le purpural rideau de ténèbres. Je -sens toujours un rapport intime entre <small>ELLE</small> et le soleil mourant; quand -les derniers rayons s’attardent aux faîtes des cyprès, je me sens comme -forcé de lever les yeux vers elle.—L’impératrice ensuite me dit:</p> - -<p>—Il est déjà tard, ce sera bientôt l’heure de votre dîner. Je puis -rester seule et sans manger.</p> - -<p>—Merci, Majesté, je n’ai pas faim non plus.</p> - -<p>—Oui, dit-elle, la solitude est une suffisante nourriture.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Nous étions sur la terrasse, à l’heure magique, dans la mélancolie -éclose après les sublimités du soleil couché.</p> - -<p>—Voyez, dit l’impératrice, en me montrant du doigt les montagnes -albanaises, cette sombre file de montagnes, c’est la vie qui s’en va -dans le lointain sans jamais se lasser.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_266">{266}</a></span></p><hr style="width: 15%;"> - -<p>Nous parlions, aujourd’hui, des <i>Nibelungen</i>, de Richard Wagner.</p> - -<p>—Je tiens Wagner pour un rédempteur, dit l’impératrice. Il n’est pas -autre chose que l’incarnation musicale d’une connaissance de nos secrets -intérieurs, venue, inconsciemment, en nous, à maturité. Le mot -<i>Tondichter</i> (<i>Poète de sons</i>) n’exprime, à mon avis, que la forme -extérieure et sensible de sa révélation, mais non ce qu’il était -lui-même. Il était justement, et uniquement, les mystères mêmes de notre -existence qui sont devenus science libératrice.</p> - -<p>Puis elle dit, (peut-être, sans s’en rendre compte et sans le vouloir, -transformant harmonieusement en sons fluides les mouvements de sa -pensée):</p> - -<p>—Nous devons accueillir en nous la musique de toute chose et la fondre -en nous en une unité. Nous devons nous pencher sur le cœur de la terre, -et prêter l’oreille à ses battements. Là, confluent, comme en une conque -mystique, les grandes harmonies: tous les rayons de soleil qui jamais ne -s’éteignent, et les rêves qui ne sont pas encore nés, et les joies des -fleurs, et les mélancolies des automnes, les langueurs des rivières vers -le lointain, et les silences des nuées. Nous devons, ajouta-t-elle,<span class="pagenum"><a id="page_267">{267}</a></span> -retourner là d’où nous sommes venus, au primordial bruissement du Rhin, -d’où naquit le chant du <i>Rheingold</i>. De cette manière, vainqueurs, nous -remporterons la victoire sur nous-mêmes. Ce que nous ne pouvons parfaire -qu’avec l’aide de la mort, nous devrions l’accomplir seuls et encore -vivants.</p> - -<p>Ainsi elle créait elle-même, devant mes yeux, par les fugitifs gestes -délicats et si magnifiques de son âme, l’image idéale et véritable de -son être.</p> - -<p>Toujours je la vois devant moi, cherchant à mettre le chant de sa vie -intérieure en unisson avec la grande mélopée du monde, qui résonne en un -intérieur silence éternel; je la vois prêter l’oreille aux vagues et aux -vents, qui se taisent, sonores, aux constellations qui chantent -silencieuses, aux douces fleurs qui exhalent leurs âmes en harmonies. Et -quand sur la grève tragique et sans âge, elle voit les flots s’épanouir -en toujours nouvelles blanches floraisons, les fleurs frissonner en -vagues sur les collines assoupies, la clarté des étoiles et le souffle -des vents autour de sa tête mollement fluctuer, alors aussi, de l’onde -de sa tristesse, elle puise de virginales corolles inconnues, et s’en -couronne comme Ophélie.</p> - -<p>Elle a découvert la clef de la vie en sa nostalgie, et maintenant elle -vit parallèlement avec l’uni<span class="pagenum"><a id="page_268">{268}</a></span>vers dont son âme enclôt les secrets et les -forces. Elle est la nature même dans la nature; elle est le sens de la -nature et ses lois. Les fleurs n’ont rien à demander, parce qu’elles ne -savent rien. Il en est de même d’elle, parce qu’elle sait tout. Tout ce -qui jamais exista, qui jamais fut inventé et su, se brise, retombe au -néant devant l’éternité de ses vérités et la force de ses certitudes. -Elle a subjugué la matière par son intérieur rayonnement. Elle a rompu -les chaînes de son âme, en s’écartant du parc à bétail des <i>humanités</i>, -en refusant de faire partie du troupeau social. Elle a dissous son -extérieure et saisissable forme en pures lignes de beauté, en se pliant -aux contours des montagnes, en s’offrant à la mer, en s’abîmant dans le -repos de la lande. Mais ses rêves, mais ses vœux et ses certitudes, elle -leur a fait promouvoir les mondes de son âme, comme sous une impulsion -cosmique,—et elle est devenue ainsi l’<i>éternelle errante</i>, sur des -sentiers qui enclosent tout passé, tout présent et tout avenir. Elle est -l’âme des <i>hommes futurs</i> qui, par leur compréhension désolée de -l’univers, reviendront à la <i>vie-enfant</i> des végétations.</p> - -<p>Je me vois parfois obligé de me contenir pour ne pas éclater en -jubilations, tant je me sens enrichi par la contemplation de sa Psyché.<span class="pagenum"><a id="page_269">{269}</a></span></p> - -<p>Elle m’a appris à discerner en moi l’image de moi-même et à écouter la -musique de mes pensées. Elle m’a donné son humilité et tous ses dédains.</p> - -<p>J’ai découvert avec ses yeux la beauté qui gît, cachée, dans la vie. -Elle m’a montré les secrets qui gisent dans les montagnes ou dans les -vagues, elle m’a fait comprendre les intimes liaisons entre les hommes -et les roses qui s’effeuillent. Elle a ouvert l’infini de l’Océan à mon -âme, elle a prêté à mes rêves le bleu du ciel, elle a instillé dans mes -paroles les chansons des pins. C’est à elle que je dois d’être ce que je -suis,—et tout ce que jamais j’ai imaginé ou œuvré n’a valu que pour -elle, n’a que vers elle reflué, comme vers la source primitive. C’est -assez de bonheur d’avoir vécu pour acquérir ce que pour moi elle fut.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>C’est demain que je pars pour aller retrouver mes parents. La date avait -été fixée, du jour où <small>ELLE</small> m’avait appelé près d’elle.</p> - -<p>Naturellement, mon arrivée, ma présence, mon départ ne sont pour elle -qu’un épisode: «Le changement fait le charme de la vie!» Le beau pin de<span class="pagenum"><a id="page_270">{270}</a></span> -Miramare ne s’inquiétait pas non plus des moineaux qui se querellaient à -son faîte. Mais pour moi, cet <i>épisode</i> est devenu la vie même. Et... je -ne sais ce que sera la suite de cela.</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Pour la dernière fois, comme en rêve, j’ai cueilli, à ses côtés, des -crocus et des anémones, en une de ces prairies qu’<small>ELLE</small> m’a rendues si -chimériques.</p> - -<p>—Regardez ce paysage, me dit-elle, de toute la force de vos prunelles, -car, peut-être, jamais ne le reverrez-vous ainsi.</p> - -<p>Et j’ai bu le printemps et m’en suis enivré jusqu’à une triste frénésie, -comme s’il devait être le dernier, ou comme si les futurs printemps de -ma vie ne devaient fleurir qu’en le souvenir de celui-là...</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>J’ai pris congé d’<small>ELLE</small> dans le péristyle. Il était dix heures du soir. -Par exception, elle m’avait fait appeler, encore une fois, à cette heure -tardive, pour que je prisse congé, car le bateau de Patras partait, le -lendemain matin, de très bonne heure, de sorte que je n’aurais pu la -revoir. Mon âme était lourde<span class="pagenum"><a id="page_271">{271}</a></span> comme une nuée. Et une nuée de mélancolie -se leva en moi et m’enveloppa tout entier, quand je vis sa chère et -auguste forme noire glisser, à la lumière bleuâtre des ampoules à -tritons, entre les blanches colonnes du péristyle, telle que jamais plus -je ne devais la voir. Je ne prononçai pas un mot, pour ne pas -effaroucher quelque chose en moi, et pour prolonger le plaisir que je -prenais à l’amertume de ma propre douleur. Mais <small>ELLE</small>, elle parla plus -que d’habitude, d’une voix qu’il me sembla n’avoir jamais entendue si -suave et si dolente. Je ne sais ce qu’elle me dit; je sais seulement que -mes larmes tombèrent sur sa liliale main, quand elle me la tendit à -baiser. Elle me glissa dans la main un écrin de velours rouge, en -murmurant:</p> - -<p>—Soyez béni et heureux.</p> - -<p>J’entendis clairement ces mots, mais je ne les compris que plus tard, -après que je me fus éloigné. Dans le grondement de mon sang, qui -couvrait le bruit de mes pas, je descendis les degrés de marbre de -l’<i>escalier des dieux</i>, et me rendis dans ma chambre. Là, je sentis -l’écrin dans ma main, sinon je n’aurais cru à la réalité de cette heure; -je l’ouvris: une épingle d’or, un E grec, serti de brillants et surmonté -de la couronne impériale, s’y trouvait. Les pierres à la clarté de la -lumière élec<span class="pagenum"><a id="page_272">{272}</a></span>trique projetaient de rouges larmes. Je me souvins alors -que <small>SES</small> yeux m’avaient regardé longuement et comme voilés, lorsque je -m’étais incliné pour la dernière fois sur la première marche de -l’escalier, sans savoir ce que je faisais. Puis je sortis—il devait -être minuit—de ma chambre et du château, sur la route: je me mis, par -ce lugubre minuit, à gravir la hauteur escarpée d’en face. Le paysage me -sembla inconnu et brouillé; j’entendais mes pas comme de loin, et ce -m’était comme si ma tristesse se trouvait hors de moi et marchait à mes -côtés, telle une ombre...</p> - -<p>Je me réveillai dans la nuit, avant que l’aube n’eût versé sa pâleur sur -mes vitres, et j’aperçus, près de mon oreiller, la bougie allumée, que -j’avais oubliée d’éteindre: elle attendait,—elle semblait avoir attendu -toute la nuit que je m’éveillasse, comme si elle eût symbolisé mon -chagrin en éveil, qui avait continué à se consumer tout seul pendant mon -sommeil. Et mon cœur se déchira en une indicible désolation...</p> - -<hr style="width: 15%;"> - -<p>Et puis, mon vaisseau passa devant la rive de Benizze. Là-haut, sur le -sommet de la colline, se<span class="pagenum"><a id="page_273">{273}</a></span> tenait le blanc château dans les arbres, comme -n’importe quel édifice étranger, fermant sa vie au dehors. Et les -petites lames, qui, sans cesse, revenaient se jeter sur la grève, -étaient tellement pressées, qu’elles ne se retournèrent point vers -moi...</p> - -<p class="fint">ΤΕΛΟΣ</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_274">{274}</a></span>  </p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_275">{275}</a></span>  </p> - -<p class="c"> -<i>ACHEVÉ D’IMPRIMER</i><br> -le vingt-trois juin mil neuf cent<br> -PAR<br> -BUSSIÈRE<br> -A SAINT-AMAND (CHER)<br> -pour le<br> -MERCVRE<br> -DE<br> -FRANCE<br> -</p> - -<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_A_1"></a><a href="#FNanchor_A_1"><span class="label">[A]</span></a> -</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Trop fragmentaires sont le monde et la vie.<br></span> -<span class="i0">J’irai trouver le professeur allemand,<br></span> -<span class="i0">Celui-là s’entend à harmoniser la vie,<br></span> -<span class="i0">Et il en fait un très intelligible système;<br></span> -<span class="i0">Avec ses bonnets de nuit et les pans de sa robe de chambre,<br></span> -<span class="i0">Il bouche tous les trous de l’édifice du monde.<br></span> -</div></div> -</div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_B_2"></a><a href="#FNanchor_B_2"><span class="label">[B]</span></a> Brûlée vive, on le sait, en 1898, dans l’incendie du Bazar -de la Charité.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_C_3"></a><a href="#FNanchor_C_3"><span class="label">[C]</span></a> -</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">La belle dame<br></span> -<span class="i0">Dit en pleurant:<br></span> -<span class="i0">Qu’elles sont immobiles<br></span> -<span class="i0">Les étoiles au ciel!<br></span> -<span class="i0">Ce souffle qui halette<br></span> -<span class="i0">Du soleil las,<br></span> -<span class="i0">Comme il m’endort!<br></span> -<span class="i0">Et la lune, maculée,<br></span> -<span class="i0">Tel un miroir<br></span> -<span class="i0">Usé et vieux,<br></span> -<span class="i0">Face angoissée,<br></span> -<span class="i0">Que me veut-elle?<br></span> -<span class="i0"><span class="cdtts">. . . . </span><br></span> -<span class="i0">Que les épaules soient franches,<br></span> -<span class="i0">Et les bras blancs.<br></span> -<span class="i0"><span class="cdtts">. . . . </span><br></span> -<span class="i0">Quelle chose au monde<br></span> -<span class="i0">En puis-je plus faire!<br></span> -</div></div> -</div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_D_4"></a><a href="#FNanchor_D_4"><span class="label">[D]</span></a> <i>Poisson frit</i>, terme par lequel on désigne en allemand les -jeunes filles dans l’âge ingrat, et dont le trait caractéristique, en -Allemagne, est la précocité jointe à une affectation de naïveté et une -exaltation sentimentale et idéaliste, plutôt ridicules.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_E_5"></a><a href="#FNanchor_E_5"><span class="label">[E]</span></a> -</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Soyez content, mon petit seigneur!<br></span> -<span class="i0">Ça, c’est un vieux tour:<br></span> -<span class="i0">Là, par devant, il disparaît,<br></span> -<span class="i0">Mais il revient par derrière.<br></span> -</div></div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_F_6"></a><a href="#FNanchor_F_6"><span class="label">[F]</span></a> -</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">O mer!<br></span> -<span class="i0">Mère de la beauté, de celle qui de l’écume surgit!<br></span> -<span class="i0">Déjà, flairant les cadavres, volette<br></span> -<span class="i0">La spectrale blanche mouette,<br></span> -<span class="i0">Et son bec sur le mât elle aiguise.<br></span> -</div></div> -</div> - -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_G_7"></a><a href="#FNanchor_G_7"><span class="label">[G]</span></a> -</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Loin sur les roches écossaises<br></span> -<span class="i0">Se tient une femme belle et malade,<br></span> -<span class="i0">Délicatement transparente et blanche comme le marbre...<br></span> -<span class="i0">Et le vent éparpille ses longues boucles<br></span> -<span class="i0">Et traîne son sinistre chant<br></span> -<span class="i0">Par-dessus la mer déserte et orageuse.<br></span> -</div></div> -</div> - -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_H_8"></a><a href="#FNanchor_H_8"><span class="label">[H]</span></a> -</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">C’est chose dure de dire quelle était<br></span> -<span class="i0">Cette forêt sauvage âpre et forte,<br></span> -<span class="i0">Car la pensée en renouvelle la crainte.<br></span> -</div></div> -</div> - -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_I_9"></a><a href="#FNanchor_I_9"><span class="label">[I]</span></a> -</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Hé, Siegfried a tué le nain méchant...<br></span> -<span class="i0">Gai dans ma peine je chante l’amour,<br></span> -<span class="i0">En ma douleur, de délices je tisse mon chant,<br></span> -<span class="i0">Ceux qui désirent, seuls, en connaissent le sens...<br></span> -</div></div> -</div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_J_10"></a><a href="#FNanchor_J_10"><span class="label">[J]</span></a> <i>Sa Grâce</i>: c’est la Très sainte Vierge.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_K_11"></a><a href="#FNanchor_K_11"><span class="label">[K]</span></a> On sait que Capo d’Istria est tombé victime d’un attentat.</p></div> - -</div></div> - -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>ÉLISABETH DE BAVIÈRE, IMPÉRATRICE D'AUTRICHE</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin-top:1em; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. 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Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> -</div> -</body> -</html> diff --git a/old/69194-h/images/colophon.png b/old/69194-h/images/colophon.png Binary files differdeleted file mode 100644 index a9d759b..0000000 --- a/old/69194-h/images/colophon.png +++ /dev/null diff --git a/old/69194-h/images/cover.jpg b/old/69194-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index fc2b589..0000000 --- a/old/69194-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/69194-h/images/illu-006.jpg b/old/69194-h/images/illu-006.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 79d22ba..0000000 --- a/old/69194-h/images/illu-006.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/69194-h/images/illu-008.png b/old/69194-h/images/illu-008.png Binary files differdeleted file mode 100644 index ca181c3..0000000 --- a/old/69194-h/images/illu-008.png +++ /dev/null |
