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-The Project Gutenberg eBook of Roi de Camargue, by Jean Aicard
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Roi de Camargue
-
-Author: Jean Aicard
-
-Release Date: October 16, 2022 [eBook #69165]
-
-Language: French
-
-Produced by: Véronique Le Bris, Laurent Vogel, Chuck Greif and the
- Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This book was produced from scanned
- images of public domain material from the Google Books
- project.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ROI DE CAMARGUE ***
-
-
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- ROI
-
- DE
-
- CAMARGUE
-
- PAR
-
- JEAN AICARD
-
- ILLUSTRATION DE GEORGE ROUX
-
- [Illustration]
-
- PARIS
-
- ÉMILE TESTARD, ÉDITEUR
- LIBRAIRIE DE L’ÉDITION NATIONALE
- _10, rue de Condé, 10_
-
- 1890
-
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-
-
- ROI DE CAMARGUE
-
- EN VENTE A LA MÊME LIBRAIRIE
-
-
- Œuvres de JEAN AICARD
-
- _Collection in-18 jésus à 3 fr. 50 le volume_
-
-=La Chanson de l’enfant.= Ouvrage couronné par l’Académie française 1 vol.
-
-=Miette et Noré.= Ouvrage couronné par l’Académie française 1 vol.
-
-=Roi de Camargue= 1 vol.
-
-=Notre-Dame d’Amour= 1 vol.
-
-=Diamant noir= 1 vol.
-
-=L’Ibis bleu= 1 vol.
-
-=Fleur d’Abîme= 1 vol.
-
-=L’Été à l’Ombre= 1 vol.
-
-=Don Juan= 1 vol.
-
-=Jésus.= Poème 1 vol.
-
-=Le Père Lebonnard.= Drame en 4 actes 1 vol.
-
-=L’Ame d’un Enfant= 1 vol.
-
-
-38639.--Imprimerie LAHURE, rue de Fleurus, 9, à Paris.
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-ROI
-
-DE
-
-CAMARGUE
-
-PAR
-
-JEAN AICARD
-
-NOUVELLE ÉDITION
-
-PARIS
-
-ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR.
-
-RUE RACINE, 26, PRÈS L’ODÉON
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-
-ROI DE CAMARGUE
-
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-
-
-I
-
-
-Une ombre, tout à coup, obstrua la fenêtre étroite. Livette, qui allait
-et venait, mettant la table pour le souper, dans cette salle basse de la
-ferme du Château d’Avignon, jeta un petit cri de peur et leva les yeux.
-
-La jeune fille avait deviné, senti, que ce n’était père ni grand’mère,
-ni personne amie, qui s’amusait à la surprendre si brusquement, mais
-bien une personne étrangère.
-
-Plus étrangère, ce n’était guère possible!... Mais comment les chiens
-n’avaient-ils pas jappé?... Ah! cette Camargue, elle est bien mal
-fréquentée, en cette saison surtout, vers la fin du mois de mai, à cause
-de la fête des Saintes-Maries-de-la-Mer qui attire, comme une foire,
-tant de gens, dupes et voleurs, tant de bohémiens malfaisants!...
-
-La figure qui, du dehors, s’était accoudée à la fenêtre, obstruant le
-jour, apparaissait à Livette en ombre noire durement découpée sur le
-bleu du ciel; mais, aux cheveux crespelés, lourds, encerclés d’un
-clinquant de cuivre, à la forme générale du buste, aux anneaux des
-oreilles très grands, au bas desquels se balançait une amulette, Livette
-avait reconnu certaine bohémienne que tout le monde appelait la Reine,
-et qui, depuis bientôt deux semaines, apparaissait aux gens sur des
-points de l’île fort éloignés les uns des autres, inattendue toujours,
-comme surgissant des fossés, des touffes d’ajonc, de l’eau des marais,
-pour dire aux travailleurs, aux femmes de préférence: «Donnez-moi ceci
-ou cela,» car la reine, le plus souvent, n’acceptait pas ce qu’on lui
-voulait offrir, mais seulement ce qu’elle voulait qu’on lui offrit.
-
---Donne-moi, Livette, un peu d’huile dans une bouteille, dit la jeune
-bohémienne en dardant sur la jolie demoiselle, aux cheveux clairs, filés
-de soleil, un regard de flamme noire.
-
-Livette, si charitable en toute occasion, se sentit tout de suite en
-garde contre cette vagabonde qui savait son nom. Son père et sa
-grand’mère étaient allés à Arles, pour voir le notaire qui aurait à
-s’occuper bientôt de son mariage avec Renaud, le plus fier «gardian» de
-toute la Camargue. Elle était seule à la maison. La méfiance lui donna
-la force de refuser.
-
---Notre Camargue n’est pas un pays d’oliviers. L’huile est rare ici,
-dit-elle sèchement. Je n’en ai pas.
-
---J’en vois pourtant dans la jarre qui est au bas de l’armoire, à côté
-de celle de l’eau.
-
-Vivement, Livette se retourna vers l’armoire. Elle était fermée; mais,
-en effet, c’est là qu’était, dans une jarre, à côté de celle où l’on
-gardait l’eau du Rhône pour les besoins de la journée, la provision
-d’huile d’olive.
-
---Je ne sais, dit Livette, ce que vous voulez dire.
-
---Le mensonge est sorti de tes lèvres comme un vilain bourdon noir d’une
-fleur de jardin, petite! fit la figure toujours immobile, accoudée
-lourdement, et visiblement décidée à demeurer là. Où j’ai dit, l’huile
-se trouve, et plus de vingt-cinq litres; je vois cela d’ici. Allons,
-allons, prends une bouteille claire et l’entonnoir de fer-blanc, et me
-donne vitement ce que je désire. Je te dirai, en échange, ce que je vois
-dans ton avenir.
-
---Ce que Dieu ne veut pas qu’on sache, c’est, dit Livette, péché mortel
-de vouloir l’apprendre, et vous pouvez deviner que l’huile se garde dans
-les armoires, sans être plus sorcière que moi. Passez, femme, votre
-chemin. Je peux, si vous voulez, vous donner de ce pain, pétri chez nous
-cette nuit, mais d’huile, je vous dis, je n’en ai pas.
-
---Et pourquoi t’appelle-t-on Livette, dit la Reine tranquillement, sinon
-à cause du champ de vieux oliviers,--les plus vieux et les plus beaux
-du pays,--que possède, près d’Avignon, ton père? Là, tu es née. Là, tu
-es restée jusqu’à dix ans, et depuis cet âge,--voilà sept ans, ce qui
-est un _nombre_,--tu es venue ici, où, par le maître avignonnais, de ce
-«Château d’Avignon», le plus beau de toute la Camargue, ton père a été
-nommé fermier, directeur des gardians, commandant de tout...--«Livettes!
-livettes!» ainsi tu demandais des olivettes, des olives,--quand tu étais
-toute petite. Tu les aimais beaucoup, et le surnom t’en est resté....
-Joli surnom, ma foi, et qui te va bien, car si tu n’es pas brune comme
-l’olive mûre, tu es blonde comme l’huile vierge, une perle d’ambre au
-soleil, et puis tu es fruit vert encore. Ovale est ton visage, et non
-pas tout rond bêtement comme une pomme normande. Tu as la pâleur des
-feuilles d’olivier vues par-dessous.... Et de les voir ainsi bientôt,
-mignonne, c’est la grâce que je te souhaite, comme disent les curés de
-vos chapelles, où l’on nous reçoit par pitié.... Sois comme eux
-pitoyable au nom de ton Dieu Jésus-Christ, et vitement, je te dis,
-donne-moi de ton huile..., au nom de l’extrême-onction, et du jardin de
-l’agonie!
-
-La bohémienne avait dit tout cela d’un trait, d’une voix monotone,
-sourde, comme étouffée, puis ce fut brusquement, d’une voix haute et
-sifflante, saccadée, qu’elle ajouta: «Comprends-tu ce que je te dis?»
-Et elle mit dans ces simples paroles une violence d’autorité
-extraordinaire... Livette fit un grand signe de croix.
-
---Allons, assez! dit-elle, je n’ai rien ici pour vous, et l’huile de
-l’extrême-onction, nous la gardons pour de meilleurs chrétiens!--Et,
-voulant faire la brave:--Va-t’en, va, païenne!
-
---Des trois saintes, reprit la bohémienne, qui, après la mort de Jésus
-le Christ, dans une barque s’embarquèrent pour fuir les juifs
-crucificateurs, une était, comme moi, Égyptiaque et jeteuse de sorts.
-Elle savait la science des mages, de ceux-là avec qui lutta de
-sortilèges le grand Moïse. Elle savait, à sa volonté, commander aux
-grenouilles d’être plus nombreuses que les gouttes d’eau des marécages,
-et elle tenait en main une verge qui, sur son ordre, pouvait devenir
-vipère. Devant Jésus, elle s’inclina comme Magdeleine, et Jésus l’aima,
-elle aussi. Dans l’orage, en passant la mer, sa baguette indiquait la
-route à suivre, et pour cela faire avec sûreté, n’avait pas besoin
-d’être bien longue. Te faut-il plus de gages, encore, de ma puissance et
-de ma science? Que dois-je te dire de plus pour te faire me donner cette
-huile dont j’ai grand besoin? Si tu étais un homme, je te dirais:
-Regarde! je suis noire, mais je suis belle! Je suis une descendante de
-cette Sara l’Égyptienne qui, lorsque aborda, sur le sable de Camargue,
-la barque des trois saintes, paya le batelier en lui montrant son chaste
-corps tout nu, sans mauvaise pensée et sans péché vraiment, mais sachant
-bien que la beauté est rare, et que la seule vision en est meilleure que
-la possession des trésors de Salomon. Ainsi soit-il!
-
-Livette prit peur. L’assurance de la bohémienne, sa voix sourdement
-insinuante, impérieuse par éclats, ces récits étranges, pleins d’une
-malignité sacrée, ce diabolique mélange de choses païennes et de choses
-mystiques, le sentiment de sa solitude, tout l’affola. Elle perdit la
-tête.
-
---Allez-vous-en, allez-vous-en, cria-t-elle, reine de voleurs! reine de
-bandits! allez-vous-en, ou j’appelle!
-
---Ton «gardian» ne t’entendrait pas: il garde aujourd’hui sa «manade» au
-bord du Vaccarès.... Allons, donne l’huile, te dis-je, ou je jette à
-terre cette baguette noire, et tu verras si les serpents mordent!
-
-Mais Livette, vaillante et butée, dit en frémissant: «Non!» et, pour se
-rassurer, jeta un coup d’œil sur la poutre basse au long de laquelle
-était accroché le fusil du père.... La gitane vit ce regard.
-
---Oh! ton fusil ne me fait pas peur, et pour preuve... attends!
-dit-elle.
-
-Elle quitta la fenêtre. Le jour entra dans la salle, mettant un peu
-d’aise au cœur angoissé de Livette qui suivit des yeux la bohémienne.
-Maintenant, en pleine lumière du dehors, par ce beau soir du mois de
-mai, elle apparaissait, la bohème, grande sur la ligne lointaine de
-l’horizon tout plat de ce désert camarguais qu’on apercevait par une
-échappée, entre les hauts arbres du parc.
-
-Livette eut un mouvement de plaisir en voyant courir à l’horizon un
-troupeau de cavales suivi de leur gardian, la lance haute.... Jacques
-Renaud sans doute, son fiancé.... Mais que cela était loin! les chevaux,
-d’ici, semblaient moindres qu’un troupeau de petites chèvres.... Et ses
-yeux revinrent à la reine tzigane. A quelques pas de la ferme, devant le
-château seigneurial, vaste bâtisse carrée, aux nombreuses fenêtres
-depuis longtemps closes, et qui inspire des pensées d’abandon, de mort,
-de tombeau,--la bohémienne, dressée sur la pointe de ses pieds, attirait
-à elle la plus basse branche d’un arbre épineux. Les épines de cet arbre
-sont longues, longues comme le doigt. C’est avec une branchette de cet
-arbre que fut faite la couronne du Crucifié.
-
-Elle cassa une branchette épineuse, la ferma en cercle, les deux
-extrémités se contournant l’une sur l’autre comme serpents, et revint
-vers la fenêtre.
-
-Livette, à ce moment, vit que les deux chiens de garde suivaient la
-bohémienne, tenant leur queue basse, leur museau sur ses talons, avec de
-petites plaintes amoureuses. Et elle, la reine bohême, svelte, comme
-hautaine, droite sur ses hanches, dans une jupe en haillons aux grands
-plis, dont les trous déchiquetés laissaient voir une cotte rouge, le
-buste serré dans des chiffons orange qui se croisaient au-dessous de son
-sein rebondi, ses amulettes sonnant aux oreilles, des médailles tintant
-sur son front encerclé d’un gros fil de cuivre, elle avançait, la Reine,
-tenant en main la couronne de longues épines rigides où tremblotaient en
-festons quelques mignonnes feuilles vertes;--et, tout bas, tout bas,
-elle poussait la même plainte caressante que les deux grands chiens
-domptés, leur disant, en leur langue, des choses mystérieuses qu’ils
-comprenaient....
-
---Tiens! dit la bohémienne, que ton bon cœur soit récompensé comme il le
-mérite! Le malheur, qui pour toi travaille, te donnera bientôt de ses
-nouvelles. Comment cela, Dieu te le dise! Du côté de l’amour, le vent
-qui pour toi souffle est empoisonné par le marécage. La charité que ton
-Dieu commande, c’est, dit-on, l’autre amour, qui porte bonheur à
-l’amour. Et voici mon cadeau de reine!
-
-Aux pieds de Livette, par la fenêtre, elle lança la couronne d’épines.
-
---Madame! fit Livette terrifiée.
-
-Mais la tzigane avait disparu.
-
-Une détresse infinie envahit le cœur de la pauvrette. Les yeux fixés sur
-la couronne, Livette se rappelait les légendes où le bon Dieu Jésus
-apparaît déguisé en mendiant,--et où il récompense ceux qui l’ont reçu
-avec pitié douce.
-
-Dans une de ces légendes, le Pauvre, mal accueilli, en butte aux
-moqueries, aux lâches injures, frappé de bâtons, de gobelets, de
-bouteilles lancés par des buveurs ivrognes--finalement, debout contre le
-mur, se met à devenir un Christ en croix qui, par les trous des mains et
-des pieds, saigne!--Et, malade d’épouvante, elle se demandait si elle ne
-venait pas de mal recevoir une des trois saintes qui, dans une barque,
-après la mort de Jésus, traversèrent la mer pour venir aborder en
-Camargue, faisant de leurs jupes relevées des voiles, et, aidées par la
-rame d’un batelier que l’une d’elles, Sara l’Égyptiaque, paya de monnaie
-païenne, en lui laissant voir, pour prix d’une chrétienne action, son
-chaste corps tout nu, sur la plage même où aujourd’hui s’élève l’église.
-
-Lentement, elle ramassa la couronne et, dans le feu sur lequel cuisait
-la soupe, elle la jeta. Avant de disparaître en cendres, la couronne
-d’épines, un moment, parut être tout en or.
-
-
-
-
-II
-
-
-Tous les ans, aux Saintes-Maries-de-la-Mer, le village qui se dresse à
-l’extrémité méridionale de la Camargue, au-dessus des marais, sur une
-plage de sable dont les grosses mers et les vents d’orage déplacent les
-ondulations, tous les ans, à la date du 24 mai, on célèbre la fête des
-trois Saintes; et c’est à l’occasion de cette fête que les bohémiens
-arrivent nombreux en Camargue, poussés par une piété singulière, mêlée
-du désir de dévaliser les pèlerins.
-
-Les légendes, comme les arbres, naissent du sol, en sont l’expression
-même. Ce sont aussi des essences. On retrouve à chaque pas, en Camargue,
-sous différentes formes, l’éternelle légende des saintes, comme on y
-rencontre éternellement les mêmes tamaris, mêlés, sur l’horizon, aux
-mêmes mirages.
-
-Donc, les deux Maries, Jacobé, Salomé, et,--selon
-quelques-uns,--Magdeleine, et avec elles, leurs servantes Marcelle et
-Sara, exposées sur la mer, dans une barque sans mâts ni voiles, par les
-Juifs maudits, après la mort du Sauveur, tendirent au vent des lambeaux
-de leurs jupes, leurs fins et longs voiles de femmes, et le vent les
-poussa jusque sur cette place de Camargue.
-
-Là fut élevée une église. Les saints ossements, retrouvés par le roi
-René, furent enfermés dans une châsse qui n’a pas cessé d’opérer des
-miracles. Et chaque année, de tous les coins de la Provence, du Comtat
-et du Languedoc, les derniers des croyants accourent, apportant leurs
-vœux, leurs prières, traînant leurs amis, leurs parents malades ou leurs
-propres misères, leurs plaies et leurs lamentations.
-
-Rien de plus singulier que ce pays de désolation, traversé tous les ans
-par un peuple d’infirmes, en route vers l’espérance!
-
-De loin, au bout de ce désert, on aperçoit l’église crénelée qui parle
-des guerres d’autrefois, des invasions sarrasines, de la vie précaire
-que menaient les pauvres vivants du moyen âge. Elle se dresse avec ses
-tours et son clocher qui dominent, comme des tronçons de mâts
-gigantesques, la masse des maisons groupées autour d’elle; et le
-village, coupé, à mi-hauteur des maisons basses, par la ligne de
-l’horizon de mer, semble, dans les sables onduleux, flotter à la dérive,
-vaisseau fantôme,--comme jadis la barque des pauvres saintes,--et
-s’échouer enfin dans la désolation du désert.
-
-Dans cette Camargue, tout est bizarre. Il y a là des eaux comme celles
-du vaste étang central, le Vaccarès, au milieu desquelles on peut
-patauger de pied ferme; des terres sous lesquelles le piéton s’enfonce,
-enlisé, noyé. Tout trompe aisément ici. Ces limons verdissants que vous
-prendriez pour des prairies,--prenez garde,--on s’y noie; ces vastes
-étendues d’eau qui vous paraissent de petites mers,--repassez demain:
-évaporées, elles n’auront laissé qu’un miroir de sel blanc qui craque
-sous les pieds. Ici, vous voyez l’eau tranquille, mais profonde? des
-arbres au bord? Eh bien, non, vous pouvez courir à cette eau: c’est la
-terre ferme; le mirage seul a créé ces arbres, comme il vous a montré
-tout proche et de très haute taille ce petit enfant qui passe à une
-lieue de là. Pays de visions, de songes et de rudes travaux. Pays de
-sédentaires qui s’agitent sur un vaste espace au bord des eaux infinies,
-dans les infinies variations du mirage, des rayons, des reflets et des
-couleurs. Pays de fièvre, où des hommes forts terrassent journellement
-des bœufs en fureur. Pays de départ, puisqu’il est aux confins d’une
-terre à peine habitée, au bord de cette grande voie bleue et
-blanchissante, la mer; au point même où le Rhône, venu des montagnes,
-part pour son grand voyage dans les eaux sans fond, où le soleil le
-reprendra pour le rendre à ses sources. Pays imposant où l’on sent à la
-fois la fin de tant de choses, du grand fleuve créateur de villes, de la
-grande Foi, expirante aussi, qui vient finir dans les sables, en
-battant de ses derniers flots une pauvre église à créneaux, parmi les
-chants, mêlés de plaintes, d’un peuple d’agonisants.
-
-La cérémonie du 24 mai, aux Saintes-Maries-de-la-Mer, est à coup sûr un
-des spectacles les plus barbares auxquels il puisse être donné à un
-homme moderne d’assister encore.
-
-Depuis que la science a conquis les esprits, la foi même des derniers
-croyants s’est transformée. Les plus convaincus savent pertinemment que
-Dieu peut se manifester quand et comme il lui plaît, mais ils savent
-aussi qu’il ne lui plaît jamais, en nos temps positifs, de modifier la
-marche des grands rouages de sa création, non pas même pour l’humble
-plaisir de se prouver à sa créature. La Foi des civilisés n’attend plus
-rien du ciel en ce monde.
-
-Le 24 mai, aux Saintes-Maries-de-la-Mer, c’est le rendez-vous des
-derniers barbares de la Foi.
-
-Ceux qui viennent demander aux saintes la santé du corps et du cœur,
-sont des êtres bruts, d’une foi vierge. Ils croient, voilà tout. Un cri,
-une prière, et, en réponse, les saintes peuvent leur donner ce qu’ils
-n’ont pas: les yeux, les jambes, les bras, la vie! Et ils leur demandent
-le miracle aussi simplement qu’un condamné implore sa grâce du chef de
-l’État. Qu’ils soient exaucés, cela est aussi possible, presque plus
-probable, car les saintes ont plus de pitié. Les quelques milliers de
-croyants, longtemps les mêmes, qui chaque année visitent les Saintes,
-ont vu chaque fois un ou deux miracles... Ils ont vu, quand le prêtre
-sortant de l’église, suivi d’une procession, étend vers la mer le «Bras
-d’argent» qui contient des reliques... ils ont vu la mer reculer! Cela
-tous les ans. Songez alors de quelle force ils viennent importuner les
-saintes, à qui tant coûte si peu! de quel élan ils accourent! de quel
-soupir leur âme s’élance! de quel hurlement ils implorent! de quelle
-ferveur ils élèvent leurs regards, tendent leur cou, tendent leurs
-mains. Le tout en vain.... Les dernières attitudes de la grande douleur
-vainement suppliante sont là, au bout de ce désert de France, entre les
-bras de ce fleuve qui meurt, au bord de cette mer qui ronge cette île,
-sous la voûte de cette église si blanche au dehors, toute noire au
-dedans, où chaque main tient un cierge, vacillant comme une étoile de
-misère humaine, qui brûle pour Dieu, graisse les doigts et coûte cinq
-sous à des mendiants qu’un petit sou réjouirait.
-
-Tout ce pays semble à la fois un chemin d’exil et un lieu de refuge
-farouche. Aussi les bohémiens l’aimaient-ils. C’est un des principaux
-carrefours de leurs voies entre-croisées qui enveloppent le monde; c’est
-une des patries préférées de la race sans patrie.
-
-Et, chaque année, les gypsies viennent en Camargue jouir du droit très
-ancien qu’ils ont d’occuper, sous le chœur de l’église, une crypte
-noire, ou chapelle basse, consacrée à sainte Sare, l’Égyptienne.
-
-Dans ce caveau, on peut les voir accroupis au pied d’un autel chargé
-d’une petite châsse, crasseuse de baisers,--celle de sainte
-Sare,--tandis que là-haut, dans l’église, les grandes châsses, celles
-des deux Maries, descendent de la voûte au milieu des prières
-vociférées.
-
-Ils sont là, dans la crypte, les bohémiens, assis sur leurs talons,
-têtes crépues, lèvres ardentes, suant à grosses gouttes au milieu de
-centaines de cierges qui suent leur suif et chauffent ce four, maniant
-des chapelets gras, exhalant une odeur de fauves dans leur tanière,
-poussant de temps à autre un rauque appel adressé à sainte Sare, mêlant
-un sourire de crime méditatif à une grimace de remords peut-être
-sincère, enviant les sous, volant les mouchoirs, grattant les plaies,
-grouillant dans un fumier mystérieux où l’on sent fleurir malgré tout je
-ne sais quel lis mystique, l’aspiration involontaire de l’abjection vers
-la pureté.
-
-Cette année-là, aux Saintes, dès les premiers jours de mai, la bande des
-bohémiens avait amené avec elle une jeune femme qu’ils appelaient leur
-«Reine».
-
-Cette «Reine», en attendant le jour prochain de la fête, passait une
-partie de son temps assise sur le banc de bois, sous le dais d’ajoncs
-que les douaniers ont installé devant le village, entre deux tamaris,
-sur la dune, et elle regardait la mer.
-
-Elle s’appelait Zinzara.
-
-Ses cheveux d’un noir dur, crespelés, se massaient, lourdement tordus,
-sur le sommet de sa tête. Deux lambeaux un peu lâches avançaient sur ses
-tempes, creux par-dessous, pleins d’ombre. Ses yeux de flamme noire
-luisaient sous l’arc du sourcil bien peint. Un cercle de cuivre d’où
-pendaient des sequins était posé sur son front, un peu de côté, en
-manière de couronne.
-
-Les étoffes éclatantes dont elle affublait son buste accusaient sa
-poitrine énergique, ses hanches qui ondoyaient à chaque pas; et la loque
-qui formait sa jupe avait de beaux plis au bas desquels son pied
-avançait, nu, brillanté de sable.
-
-Le soir la surprenait sur son banc, sous les ajoncs, devant la mer. Le
-soleil jaunissait, puis rougissait les vagues et les sables. Le vent de
-nuit faisait frissonner les enganes et les écumes.... Lentement, la
-bohémienne tirait un mouchoir de couleur retenu à sa ceinture, et
-l’arrangeait sur sa tête.--Elle l’appliquait contre sa face pour en
-nouer les bouts derrière son chignon, le relevait ensuite, le rejetait
-par-dessus sa tête, sur son dos.... Alors, appliqué en coiffe sur la
-tête qu’il enveloppait, il encadrait le visage, à grands plis larges et
-rigides, retombant de chaque côté,--et, l’Égyptiaque, ses mains à plat
-sur ses genoux, l’œil fixé vers le large, au bout de ce désert de sable,
-ressemblait à je ne sais quelle figure d’Isis, tandis qu’au-dessus
-d’elle un vol de flamants roses, ou quelque ibis solitaire, parlait, en
-cris hiéroglyphiques, aux sables de Camargue et aux roseaux du Rhône,
-des sables de la Lybie et des lotus du Nil.
-
-
-
-
-III
-
-
-Jacques Renaud, le fiancé de Livette, était, dans cet étrange pays
-camarguais, «gardian» de taureaux et de chevaux, sur le domaine du
-Château d’Avignon.
-
-Les «manades», ou troupeaux de Camargue, vivent en liberté, taureaux et
-cavales, dans la vaste lande, sautant les fossés, pataugeant dans les
-marais, mâchant les herbes amères, buvant au Rhône, galopant,
-bondissant, se vautrant, hennissant et meuglant vers le soleil ou vers
-les mirages, secouant à grands coups de queue les nuées de «mouïssales»
-attachées à leurs flancs, puis se couchant par groupes au bord des
-marais, les genoux repliés sous les lourds poitrails, las et somnolents,
-leurs yeux pleins de rêve vaguement fixés sur les horizons.
-
-Les gardians, à cheval, les laissent libres, mais surveillent leur
-liberté; puis, selon les jours et les pâturages, courent aux manades,
-les maintiennent, les rassemblent, les dirigent.
-
-De loin, ils apparaissent parfois, immobiles sur leurs chevaux blancs,
-la pique appuyée à l’étrier fermé, bien droits sur la selle à la
-«gardiane», comme des chevaliers du moyen âge qui attendent, pour
-entrer dans la lice, la sonnerie du héraut.
-
-Le cheval camarguais, à forte croupe, puissant d’encolure, la tête un
-peu lourde, mais bon coursier, descend des cavales sarrasines et du
-palefroi des croisés. Il a conservé un harnachement ancien. De gros
-étriers fermés battent ses flancs; la courroie large de la martingale
-passe, sur son poitrail, dans un morceau de cuir en forme de cœur, et la
-selle est un fauteuil où le cavalier s’encastre entre deux solides
-cloisons, celle de devant aussi haute que le dossier.
-
-A de certains jours, si les nouveaux pâturages sont sur l’autre rive du
-Rhône, les gardians poussent les manades vers le fleuve. Arrivées au
-bord, on les presse, on les précipite. Le fleuve roule ses eaux couleur
-de terre en bouillonnant. Les bêtes hésitent. Quelques-unes penchant
-leur tête avec lenteur, boivent, sans savoir ce qu’on leur demande.
-D’autres, «au ramage» de l’eau, s’animent tout à coup, tendent le col,
-aspirent l’air bruyamment, puis meuglent et hennissent. Un cheval, que
-fouette un gardian, se défend, rue, puis se cabre et retombe dans l’eau,
-qui rejaillit sous le poids de tout son ventre... mais il s’est élancé,
-il nage et tout suit. Mufles et naseaux, crinières et cornes, s’agitent
-sur le fleuve grouillant de têtes. Tous soufflent l’écume, l’air et
-l’eau. Plus d’un, mis en gaîté, mord une croupe voisine. Des pieds se
-lèvent sur des dos qui les secouent d’une torsion brusque et les
-rejettent dans les vagues. Parfois, une bête affolée, étourdie de
-quelque ruade, veut retourner à la rive, et, chassée à nouveau par les
-gardians, perd la tête, suit le courant, vogue à la mer, se sent
-faiblir, boit, lutte, tournoie sur elle-même, plonge et boit encore,
-chavire enfin comme une barque, et disparaît.
-
-Enfin, le gros du troupeau a gagné la rive opposée, se secoue au soleil,
-s’ébroue de joie et bondit. Les queues fouettent les flancs et les
-croupes. De jeunes chevaux que le bain affole, détalent et, côte à côte,
-s’enfuient vers l’horizon, se mordant, l’un l’autre, les longs crins de
-leur crinière envolée.
-
-Alors, c’est le tour des «gardians». Les uns s’élancent à cheval dans le
-fleuve. D’autres, au milieu de l’arrière-garde de la manade, dirigent, à
-l’aviron, une barque plate qu’un coup de pied démonterait, et leurs
-chevaux, tenus par la bride, suivent le sillage en nageant.
-
-En d’autres temps, les «gardians» conduisent aux ferrades de la
-Camargue, des plaines de Meyran ou d’Arles, d’Avignon, de Nîmes,
-d’Aigues-Mortes, les taureaux destinés aux jeux.
-
-Ces taureaux quelquefois voyagent captifs dans une sorte de haute
-clôture sans plancher établie sur des roues, traînée par des chevaux, et
-dans laquelle ils marchent, heurtant des cornes le mur de bois qui
-résonne.
-
-Le plus souvent, les taureaux vont aux jeux, libres, sous la
-surveillance des gardians à cheval, la pique au poing.
-
-Ces voyages ont lieu la nuit. On traverse les bourgs où les gens se
-mettent aux fenêtres. Les jeunes hommes attendent «les bœufs», essayant
-de les faire échapper hors du cercle des gardians qui s’irritent,
-grondent et frappent, et ce jeu s’appelle l’abrivade. En Arles, si
-l’arrivée des taureaux a lieu en plein jour, les gardians ont fort à
-faire, car tous les jeunes hommes de la ville s’acharnent à rompre la
-ligne des cavaliers, pour faire échapper un taureau, plusieurs, s’il est
-possible, qu’on lance à travers la ville. La ville se défend. Des
-chariots renversés barricadent l’entrée des rues. Des boutiques se
-ferment. Le taureau, fou, bondit çà et là, rêve aux carrefours, se
-décide à prendre une direction, se rue sur un passant, le renverse, et
-choisit le plus souvent la boutique d’un marchand de faïences et de
-verroteries pour s’y ébattre aux cris d’une populace ameutée.
-
-Les gardians sont une race libre, intrépide, sauvage, un peu dédaigneuse
-des villes, amoureuse de son désert.
-
-Un gardian vit au soleil, à la pluie, au vent terral, au vent de mer.
-
-Un gardian sait donner des coups et en recevoir; il poursuit un taureau
-au galop, et, d’un coup de lance poussé sur la croupe, en prenant bien
-son temps, il le «tombe» à coup sûr.
-
-Il sait courir derrière un taureau fou qui gagne le large.... Son cheval
-bien dressé mord à la croupe la bête en rage qui se retourne.... Le
-gardian, la lance en arrêt, pique au naseau le taureau qui se précipite;
-et il l’arrête.
-
-On a vu un gardian à pied, seul, poursuivi par une vache «qui a le veau»
-et qui, furieuse, semble inévitable,--se retourner, et,--le bras tendu,
-comme s’il tenait la pique,--présenter à l’animal trois doigts écartés,
-figurant les trois pointes du trident.... Devant l’homme immobile, la
-vaquette saisie de peur a reculé, en labourant du pied la terre, tête
-baissée, corne prête; puis, dès qu’elle s’est jugée hors de l’atteinte
-de l’homme, elle s’est enfuie.
-
-Une manœuvre fréquente du gardian en belle humeur est celle-ci: le
-taureau poursuivi, il le dépasse au galop, de vingt, de trente mètres,
-s’arrête court, saute à bas de son cheval; le taureau surpris vient sur
-l’homme; l’homme a mis un genou en terre. Le taureau est là, courant, la
-corne basse.... Trois appels frappés dans la main: le taureau s’est
-arrêté!... Son souffle chaud court sur le visage du dompteur qui déjà
-l’a saisi, à pleins poings, par les cornes. L’homme, debout aussitôt,
-s’efforce de renverser l’animal à droite. Le taureau qui lui résiste se
-renverse en sens contraire. Les deux efforts se contrarient un moment,
-se balancent, égaux, incertains, puis brusquement, l’homme cède, et
-l’animal, poussé à l’improviste dans le sens même de sa résistance,
-tombe sur le flanc.... L’adresse s’est aidée de toutes les forces de la
-brute, pour vaincre.
-
-C’est ainsi qu’on opère dans les ferrades, où il s’agit de marquer au
-fer rouge les bouvillons.
-
-Pour un gardian, prendre aux naseaux les poulins, les monter à cru;
-rouler avec son cheval au fond du fossé d’où l’on ressort bien assis en
-selle; dompter les étalons par la fatigue, et, si l’on est démonté,
-panser tranquillement sa chair, ouverte par quelque ruade, comme fait un
-bouchonnier pour une simple entaille de couperet, tout cela n’est que
-jeux d’enfant.
-
-Un gardian, pris entre deux cornes (heureusement assez écartées), lancé
-en l’air, et retombant à terre, n’a, quand il se relève, qu’un souci,
-assez surprenant pour n’être pas ridicule: remonter sa culotte et
-renouer sa taïole.
-
-Race particulière, dure, brutale, qui apparaîtrait héroïque (comme la
-race corse), si elle avait à employer à de grandes choses ses grandes
-qualités.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Jacques Renaud, le fiancé de Livette, était donc un des plus braves
-gardians de la Camargue.
-
-Il savait, comme pas un, poursuivre, prendre et dompter un cheval
-sauvage, attaquer un taureau rebelle et s’en rendre maître; il était le
-Roi de la lande.
-
-Pour les réjouissances publiques, on l’appelait à Nîmes, à Arles,
-lorsqu’on voulait, dans les arènes, une course vraiment belle. Et si
-souvent il avait fait dire dans toutes les arènes provençales: «Oh!
-celui-là, c’est _le roi_!» que le surnom lui en était resté. Et lui-même
-avait donné à son plus fier étalon le nom de Leprince.
-
-Tous les tours d’adresse et de force que d’autres faisaient, il les
-faisait mieux.
-
-Avec cela, il était beau, pas trop grand ni petit, la tête fine, à peau
-bistrée et mate, les cheveux en broussaille, noirs, courts, tordus sur
-eux-mêmes, la moustache bien peinte, du même noir du diable que les
-cheveux, et la barbe toujours rasée, car, dans les sacs de cuir attachés
-à l’arçon de sa selle, il avait toujours, ce sauvage, un couteau affilé
-en rasoir, une pierre pour l’aiguiser, et un petit miroir rond dans un
-étui de peau de mouton.
-
-Et lorsque, sa forte jambe bien prise dans la botte pesante, ses pieds
-dans les étriers fermés, bien droit sur la selle à haut dossier, la
-longue pique appuyée à la botte, il se dressait, immobile, grandi par
-l’effet de réfraction du désert, au milieu de son peuple de cavales et
-de taures sauvages, oui, vraiment, sous le chapeau rond dont les bords
-étroits le couronnaient de paille dorée et luisante, il avait l’air d’un
-roi bizarre et barbare, le gardian!
-
-Et ce n’est cependant pas un jour de ferrade et pour ses hauts faits de
-dompteur que la douce blondinette s’était mise à l’aimer.
-
-D’abord, elle était habituée à en voir beaucoup, de ces pasteurs; et
-puis, fille de riche intendant, elle eût été plutôt prête à les mépriser
-un peu, comme valets de troupeaux. Son père, et sa grand’mère même,
-n’avaient pas consenti tout de suite à la promettre à Renaud qui, lui,
-était pauvre et n’avait plus aucuns parents; mais Livette était fille
-unique, et tant avait pleuré et prié la mignonne, qu’à la fin ils
-avaient dit: oui.
-
-Et voici comme le gardian Renaud, qui avait l’habitude d’être recherché
-des belles filles, avait pris dans sa main lourde le petit cœur
-tremblant de Livette.
-
-C’était un matin où il faisait, pour son cheval qui, la veille en se
-baignant au Rhône, avait perdu le sien, un autre «séden».
-
-C’est un licol, le séden de Camargue, mais un licol tressé en poils de
-cavales, l’usage étant de laisser toujours aux étalons crinières et
-queues longues et vierges, en signe de force et de fierté. Le séden, le
-plus souvent, est blanc et noir. C’est après tout une longue corde qu’on
-enroule sur elle-même en paquet pour la suspendre au cou du cheval et
-qui, licol la plupart du temps, _lasso_ quelquefois, peut servir, selon
-l’occasion, à bien des usages.
-
-Seulement le séden, chose essentiellement camarguaise, ne doit pas
-sortir du pays. Il en sort plus d’un, à coup sûr, mais c’est par la
-méprisable vénalité de tels ou tels gardians qui se moquent des vieilles
-coutumes, bonnes pour les gens d’autrefois.
-
-Donc, Renaud faisait un «séden». C’était devant une des fermes
-dépendantes du Château d’Avignon, maisonnette basse et longue, logis à
-gardian plutôt que ferme, perdue dans la lande, si écrasée qu’elle avait
-l’air de vouloir ne pas être vue, comme un animal qui se tapit.
-
-On était en octobre. Les alouettes chantaient. A cheval sur Blanquet (ou
-Blanchet), son favori, la petite, d’après l’ordre de son père, arrivait
-chercher Renaud et, de bien loin, elle l’aperçut qui, marchant à
-reculons, faisait le cordier. Dans une toile attachée autour de ses
-reins et gonflée devant lui, comme un tablier retroussé en grande poche,
-il prenait à pincées les touffes de poil blanches, puis noires, qu’il
-entre-mêlait, et qui se tordaient en une corde à vue d’œil toujours plus
-allongée. Un enfant tournait l’épaisse roue de bois, creuse, d’où
-partait le séden déjà long, et Renaud,--au rythme de la roue, qui à
-chaque tour frappait, ne sais comme, un coup sourd,--chantait une
-chanson qui vers Livette arrivait, portée par une petite brise, comme un
-appel doux et fort de l’amour qu’elle ignorait encore.
-
- _N’use pas sur les routes_
- _Tes souliers:_
- _Descends plutôt le Rhône_
- _En bateau._
-
- _Laisse Lyon, Valence,_
- _De côté;_
- _Salue-les de la tête_
- _Sous les ponts._
-
-Il avait une belle voix, unie et souple, puissante sans effort, étendue.
-
- _Avignon est la reine..._
- _Passe encor:_
- _Tu ne verras qu’en Arles_
- _Tes amours..._
-
- _La plaine est belle et grande,_
- _Compagnon..._
- _Prends tes amours en croupe,_
- _En avant!_
-
-Livette avait arrêté son cheval, pour mieux entendre. C’était le matin.
-Il y avait dans la lumière cette jeunesse du jour qui fait bondir
-l’espérance dans les cœurs de seize ans, et qui met une espérance encore
-au cœur des vieux.
-
-Vague espoir qui n’est que le désir d’aimer et dont la perte, pire que
-la mort, rend consolante l’idée de mourir!
-
- _Prends tes amours en croupe..._
- _En avant!_
-
-répéta le chanteur, et la petite, d’un mouvement vers la chanson qui
-l’appelait, lança, sans le vouloir, son cheval.
-
---Tiens! dit Renaud qui s’arrêta de travailler, tiens, demoiselette!
-vous voilà de bon matin!... avec un cheval blanc qui sera tout rouge
-bientôt!
-
---Oui, dit-elle en riant, d’œstres et de mouïssales, il y en a beaucoup!
-et même trop, ma foi de Dieu!
-
---Vous en êtes couverte, demoiselette, comme un rayon de miel est
-couvert d’abeilles, ou comme une touffe de genêt fleuri!... Mais qui
-vous amène?
-
---J’arrive de la part du père. Il faut avec moi vous en venir tout de
-suite.
-
---...C’est que mon cheval, tout à l’heure, le camarade Rampal me l’a
-demandé pour aller jusqu’aux Saintes. Ils sont partis l’un sur l’autre.
-
---Prenez-donc le mien, dit Livette.
-
---Et vous, demoiselette?
-
-Elle eut honte de l’étourderie et devint toute rouge.
-
---Moi? dit-elle,--et la chanson lui sonnait au cœur:
-
- _Prends tes amours en croupe,_
- _En avant!_
-
---A moins, dit-il, riant à son tour, qu’il ne vous plaise me prendre en
-croupe!
-
---On en parlerait longtemps dans toute notre Camargue, dit-elle de sa
-voix mêlée de rire.... Un gardian comme vous, le terrible parmi les
-cavaliers, en croupe comme une fillette? Non, non, sans honte, ce sera
-ma place. Nous ôterons ma selle, que vous me rapporterez demain.
-
---Fort heureusement, dit Renaud, Rampal m’a laissé la mienne, que je ne
-prête jamais.
-
-Livette sauta à bas de son cheval; et, au vent de sa jupe, un essaim de
-grosses mouches, d’énormes moustiques, s’envola, bruissant autour
-d’elle. La croupe très blanche de Blanchet parut alors comme recouverte
-d’une résille de soie pourpre, tant les filets de sang s’y
-entre-croisaient, nombreux. Un instant après, œstres et mouïssales,
-s’abattant de nouveau sur la croupe toute sanglante, la tachetèrent
-d’une myriade de points noirs, mais Blanchet, ombrageux pourtant, était
-habitué à cette peine-là.
-
-Livette l’attacha à un des anneaux du mur, et, assise sur le banc de
-pierre, attendit que Renaud eût achevé le séden.
-
-La roue tournait, frappant, à chaque tour son coup sourd, très régulier.
-
---C’est une jolie chanson, Renaud, dit Livette tout d’un coup, répondant
-à ses pensées avant de l’avoir voulu; c’est une jolie chanson que vous
-chantiez tout à l’heure!
-
---Je l’ai apprise, dit Renaud, d’un batelier, ami de mon père, avec
-lequel j’ai remonté le Rhône jusqu’à Lyon--et l’ai ensuite
-redescendu....
-
---Et c’est beau, tout ce pays jusque là-bas? fit-elle.
-
---Oui, dit-il, c’est beau!
-
-Et il n’ajouta rien.
-
---Vous n’avez pas l’air, Renaud, de penser ce que vous dites. Vous
-n’avez donc pas aimé cette ville de Lyon, dont on parle?
-
-Il y eut un assez long silence. On n’entendait que le rythme monotone de
-la roue.
-
---Pas de soleil! dit Renaud brusquement.... C’est une ville dans un
-nuage froid!--Il ajouta: Le Rhône n’est beau que lorsqu’on le redescend.
-
-Livette le regarda, et ses yeux, très grands ouverts, voulaient dire:
-«Pourquoi cela?»
-
-Il répondit à son regard:
-
---Quand un des nôtres va vers là-bas, comprenez-vous, demoiselette, il
-quitte tout pour n’arriver nulle part, et ne demande, au bout du chemin,
-qu’à repartir pour le retour!...--Quand il vient de là-bas vers ici, au
-contraire, il ne quitte rien du tout et il sait qu’au bout de la route,
-il sera le bien arrivé!... Devant la mer, voyez-vous demoiselle, il faut
-bien que, de force, le meilleur cheval s’arrête,--et c’est là seulement
-que je veux bien, moi, consentir à ne pas aller plus loin.... Où la mer
-n’est pas, tout le chemin reste toujours à faire....--Assez, petit!
-ajouta-t-il en élevant la voix.
-
-La roue s’arrêta. Il examina le séden. La corde, bien régulièrement
-noire et blanche, était achevée.
-
---C’est de bon ouvrage, voyez, dit-il, demoiselle.
-
-Il se pencha, tout contre elle, pour regarder un point de la corde qui
-lui semblait un défaut; il se pencha, et une boucle de ses courts
-cheveux noirs toucha imperceptiblement les cheveux fous, presque pas
-visibles, qui faisaient comme un léger nuage doré au-dessus du front de
-Livette.... Et alors, il leur sembla à tous deux--si jeunes!--que leurs
-cheveux s’enflammaient, grésillaient tout bas comme une herbe fine qui
-prendrait feu, l’été, au soleil.... Ah! sainte jeunesse!
-
-Alors, pour la première fois, Renaud songea à la fille. Jusque-là, il
-n’avait jamais vu en Livette que la «demoiselette».... Ils restaient
-inclinés tous deux, elle sur la corde qu’elle paraissait examiner
-attentivement; lui, sur les cheveux de Livette. Livette avait la
-«coiffure du matin», faite d’un petit mouchoir blanc qui enserre le
-chignon, et qu’on noue de telle façon que les deux bouts, formant
-oreillettes, se relèvent, creux et pointus, au sommet de la tête.
-Lorsqu’elles sont en grande toilette, les Camarguaises entourent le haut
-chignon, pris dans une fine coiffe blanche, d’un large velours, presque
-toujours noir, dont les longs bouts retombent inégalement derrière la
-tête, un peu sur le côté.
-
-Il regardait donc, Renaud, les cheveux de Livette, blonds, clairs, mêlés
-de deux ou trois floques d’un or plus sombre--bien noués sur la tête,
-ondulés en petites vagues sur les tempes, très coquettement soignés,
-mais si jeunes qu’il s’en échappait à toute force quelques-uns, de tous
-les côtés, assez pour faire au-dessus de sa tête ce léger brouillard de
-lumière.
-
-Il regardait la nuque jolie, ronde, où poussait cette chevelure comme
-une herbe ardente si frêle, si fine! et si longue et si vivace! Et la
-tentation d’y mettre ses lèvres l’attirait comme l’eau attire, après un
-jour de marche, dans une colline pierreuse, sans eau, le cheval de
-Camargue habitué aux pâturages mouillés.
-
-Elle se sentit trop regardée.
-
---Partons! fit-elle tout d’un coup. Mon père a commandé que vous veniez
-au plus vite.
-
-Renaud crut qu’il se réveillait d’un sommeil long, et d’un rêve. Il eut
-un sursaut. Sans une parole, il alla à Blanchet, lui ôta la selle de
-femme qu’il enferma dans la maison, lui mit la sienne, et sauta sur la
-bête que les moustiques à la fin impatientaient.
-
-En croupe, d’un bond, aidée par la main vigoureuse du gardian, sauta
-après lui Livette, très amusée, et qui, d’un bras, entoura la taille de
-Renaud. C’est la mode des Camarguaises qui, toutes, les jours de fête,
-aux plaines de Meyran, aux Saintes-Maries ou ailleurs, arrivent
-«appareillées» sur le cheval de leur promis.
-
-Le gardian enleva Blanchet au galop, lui rendit la main, et le laissa
-faire. Blanchet quitta le chemin battu, prit droit sa route vers le
-Château, à travers la lande dans le sable semé de salicornes arrondies
-en touffes rigides et voisines, inégalement espacées. La bonne bête
-volait au-dessus de ces plantes, effleurant à peine les tiges, retombant
-toujours entre les touffes, dans le sable mou, d’où pourtant, par
-habitude, elle retirait le pied sans effort, mesurant d’avance
-l’écartement des obstacles, galopant juste, d’un galop calculé et libre,
-changeant de pied à sa guise, se jouant de la difficulté, heureuse
-d’être laissée à elle-même.
-
-Et il fallait que Livette enserrât étroitement la taille du gardian. Il
-était souple, le cavalier; il ondoyait avec l’animal. Et la vitesse,
-l’air libre, la jeunesse et l’amour, tout les grisait, les deux jeunes
-gens; et, sans le vouloir, sans y songer, assez haut pour être entendu
-de la fille, le cavalier, entre ses dents, répétait sa chanson de tout à
-l’heure:
-
- _Prends tes amours en croupe!_
- _En avant!_
-
-Et il leur semblait que l’horizon était à eux.
-
-Quand ils sautèrent à bas de cheval, devant la ferme du Château,--ils ne
-s’étaient pas dit une parole, mais ils avaient échangé en silence le
-plus subtil et le plus fort d’eux-mêmes.
-
-Depuis ce jour, Renaud, sincèrement amoureux, devint attentif à plaire.
-Il soigna sa mise, arrangea mieux sa taïole, se rasa de plus près, et
-n’eut plus un seul regard pour les autres fillettes, même les plus
-jolies.
-
-Un jour, enfin, il avait dit à Livette:
-
---Votre père ne voudra jamais!
-
-C’étaient ses premières paroles d’amour.
-
---Si je veux, mon père voudra. Et ce que veut mon père, mère-grand le
-veut toujours!
-
---Le bon Dieu le fasse! répondit Jacques.
-
-Et, en effet, comme elle l’avait dit,--cela était arrivé.... Maintenant,
-depuis cinq mois à peu près, ils étaient promis.
-
-Ce qui le charmait en Livette, c’est qu’elle était tout le contraire de
-lui, si fine, si frêle, si blonde, si enfant,--et c’était que, à ne pas
-s’y tromper, elle l’aimait de toutes ses forces, la mignonnette.
-
-
-
-
-V
-
-
-Si fraîche était Livette qu’on répétait souvent en parlant d’elle, ce
-mot de Provence: «On la boirait dans un verre d’eau!»
-
- * * * * *
-
-A aimer Livette, Renaud éprouvait ce plaisir, si doux au cœur des forts,
-d’avoir à protéger quelqu’un, une petite femme qui était une enfant.
-Grâce à la fragilité, à la petitesse de Livette, le rude gardian, bâti
-pour des amours violentes, le cavalier du désert camarguais, le bouvier
-au poing robuste, le dompteur de cavales et de taureaux, éprouvait une
-sorte d’amour fait de pitié douce, de respect pour la faiblesse
-gracieuse; il apprenait la tendresse en un mot, qu’il n’eût pas su avoir
-peut-être pour une de ses pareilles.
-
-Il ne lui serait jamais venu à l’idée de lui dire, à elle, quelqu’une de
-ces grosses plaisanteries à double entente dont il régalait volontiers,
-aux jours de ferrades ou de courses, les fortes belles filles de sa
-connaissance. Il lui eût semblé qu’il abusait vilainement de sa
-puissance et de son expérience d’homme.
-
-Encore moins Livette lui donnait-elle cet âpre désir, bien connu de lui,
-qui, parfois, auprès des autres filles, lui montait au cerveau en coup
-de sang, ce désir de toucher avec ses mains, de prendre avec ses bras,
-de renverser au revers du fossé, en riant de la résistance molle, du
-consentement qui repousse un peu, de la lutte égale entre la fille et le
-garçon qui tous deux s’entendent, au fond, pour être voleur et volée.
-Non, devant Livette, Renaud se sentait nouveau à lui-même. Il lui
-venait, de la petite demoiselle aux cheveux d’or, une tranquillité de
-cœur dont il était bien surpris. Il a mille formes, l’amour. Celui
-qu’éprouvait Renaud pour Livette était un apaisement. Il lui «voulait du
-bien». Voilà ce qu’il se répétait en songeant à elle. Et, comme il
-désirait toutes les autres un peu à la façon des taureaux de sa manade,
-dans la saison où les germes travaillent, il se trouvait que la seule
-qu’il aimât vraiment, il lui semblait ne la désirer point.
-
-Alors, de cela, il éprouvait un charme bon, qu’il savourait comme une
-eau pure après la longue marche dans la poussière, au soleil. Il se
-réjouissait en lui-même de son amour comme d’un repos, d’une halte sous
-un ombrage d’arbre, au bord d’une source très fraîche, très claire,
-pendant que des oiseaux chantent, au réveil, le matin. Quelquefois, dans
-le flamboiement de midi, quand il traversait, sur son cheval qui
-baissait la tête, le désert miroitant de sables, de sel et d’eau, il
-sentait le souvenir de Livette lui arriver doucement, et il lui semblait
-alors qu’une brise lente l’accompagnait, passait sur son front, le
-lavait en quelque sorte de sa fatigue, de la poussière, comme un bain.
-Il était rafraîchi et il se sentait sourire. Ranimé, il avait un frisson
-d’aise qui parcourait tout son être, et qui, par les genoux et par la
-main, imperceptiblement, commandait à son cheval de relever la tête. Il
-la relevait sans autre commandement, s’ébrouait; le cheval de l’amoureux
-secouait sa crinière, chassait, du coup de fouet brusque de sa queue,
-les mouïssales qui ensanglantaient ses flancs et, d’un pas allongé,
-gagnait les abris à l’ombre, au bord du Rhône, sous les aubes, sous les
-peupliers,--dont les feuilles toujours tremblotent et bruissent comme
-l’eau, comme les cœurs d’homme, comme tout ce qui vit, espère, souffre
-et meurt.
-
-Non seulement par sa grâce et sa faiblesse elle le charmait, lui fort et
-brutal; mais aussi par les soins de sa mise, par son élégance de femme
-riche, elle l’enchantait, lui pauvre; et elle lui semblait une créature
-neuve, étrange, d’un autre monde. Et elle l’était en effet. D’une autre
-qualité, se disait-il; un être hors de sa région, bien au-dessus.
-
-Qu’il pût dénouer un jour les cordons de ses petits souliers, cela «ne
-lui venait pas», et cependant elle était à lui, Livette, la fille des
-intendants du château d’Avignon! elle était sa fiancée, sa promise, sa
-future femme!
-
-Il se faisait l’effet de l’héritier d’un trône. Devant l’idée seule de
-son avenir, il éprouvait quelque chose comme l’embarras d’un mendiant au
-seuil d’un palais, devant les tapis qu’il faut fouler, pour y entrer,
-avec des souliers lourds de boue.
-
-Elle tenait un peu pour lui de la sainte Madone, en bois sculpté, peinte
-d’or et de bleu, chargée de colliers de perles et de fleurs, qu’il
-voyait, enfant, dans l’église d’Arles, à Saint-Trophime.
-
-Aussi éprouvait-il un étonnement secret à se savoir aimé.
-
- * * * * *
-
-Cela ne lui paraissait pas vrai tout à fait; et comme il fallait bien se
-rendre à l’évidence, toutes les fois qu’elle lui parlait, il éprouvait
-sans fin la nouveauté de son amour.
-
-Et il était embarrassé un peu, devant elle, ne trouvait plus ses mots,
-se contentait de lui sourire, de lui être soumis comme un enfant, de
-courir pour aller chercher ceci ou cela, la devinant sur un regard; se
-trompant quelquefois, mais rarement; goûtant, à être le valet de la
-fillette, le plaisir d’un gros nain domestique amoureux d’une
-mignonnette fille de roi.
-
-Son sobriquet de _Le Roi_ à côté d’elle maintenant lui semblait une
-moquerie. Elle l’embarrassait, il était humble devant elle.
-
-Et il était surpris, indigné même, au dedans de lui, de l’aisance des
-autres avec Livette. Il lui semblait étrange que ses compagnes la
-traitassent en égale; que son père, sa grand’mère, n’eussent pas pour sa
-fiancée les égards, le respect qu’il avait, lui.
-
-Volontiers, quand la grand’mère criait à Livette: «Fais ceci ou cela,
-cours! dépêche-toi!» il se serait fâché, lui aurait dit: «Pourquoi la
-commandez-vous? Elle n’est pas faite pour obéir! Vous êtes une méchante
-grand’mère! Ne voyez-vous pas bien qu’elle est trop délicate pour ces
-besognes, et trop jolie!»
-
-Mais ce n’était qu’un sentiment caché en lui; il n’aurait pas osé
-l’avouer, car les femmes sont faites, selon nos anciens, pour être les
-servantes de l’homme. Il n’en disait donc rien du tout. Il se trouvait
-même, de l’éprouver, un peu ridicule. Il se contentait de faire très
-vite, à la place de Livette, la chose qu’on lui commandait, si c’était
-de celles qu’il pouvait faire.
-
-Oh! par exemple, si un homme se fût permis, avec Livette, une
-plaisanterie malsonnante, eût pris une liberté, oh! alors, avant de
-réfléchir, certainement, celui-là, il l’eût assommé du poing, là, tout
-de suite!
-
-Si, même dans la foule, un jour de fête, quelqu’un, homme ou femme, non
-loin d’elle, lançait un mot grossier, un de ceux-là que lui-même, à
-l’occasion, savait faire sonner très bien, il éprouvait, contre
-l’inconnu, une rage; il lui semblait véritablement qu’on eût dû
-s’apercevoir de la présence de Livette, la sentir près de là, comprendre
-que, devant elle, on devait se respecter.
-
-Tout cela, il eût été incapable de l’expliquer, mais il l’éprouvait,
-confus et certain, en lui.
-
- * * * * *
-
-Pour Livette, elle sentait finement l’adoration du bouvier. Elle en
-jouissait sans trop en avoir l’air. Elle voyait très clairement qu’elle
-avait, sans aucun effort, dompté une bête sauvage. Elle riait parfois,
-en le regardant, d’un rire honnête, clair, où il y avait cependant le
-triomphe de la mystérieuse magie féminine, merveilleuse invention de la
-nature qui veut que le fort soit, au gré de la faiblesse exquise,
-attiré, vaincu, roulé à terre. Ce miracle, opéré par la vie, par la
-nature, par l’amour, elle le croyait son œuvre, à elle Livette, et elle
-était travaillée d’un peu d’orgueil, la petite femme! D’autant plus que
-souvent elle se disait: «Comment ai-je fait? je ne mérite pas ce
-bonheur; non, en vérité, je ne le mérite pas!» Elle voyait très bien
-que, pour lui, elle était un être à part; qu’il ne la traitait pas du
-tout comme faisait tout le monde; et, très étonnée, elle en était fière.
-
-Puis, se demandant, en son cœur sincère, ce qu’elle avait de «plus», de
-mieux qu’une autre, et ne trouvant pas, il lui arrivait de juger, malgré
-elle, son amoureux un peu, un tout petit peu bête d’être comme cela, lui
-si fort, dominé par elle! Alors elle se moquait gentiment, riait de lui
-tout haut:
-
---Ah! grand nigaud!
-
-Ainsi, obscurément, toute la Femme, profonde, ondoyante, était dans
-cette paysanne simple, qui n’aurait rien su dire sur elle-même.
-
-Il lui arrivait aussi de se trouver jolie, belle, la plus belle, la plus
-jolie, de s’admirer. Quand cette idée lui venait, et, il faut l’avouer,
-ce fut bientôt la plus fréquente, oh! c’est alors qu’elle sentait son
-orgueil! Et elle ne trouvait plus bête du tout son amoureux; il lui
-semblait bien heureux, au contraire, trop heureux! Oh! c’est lui qui ne
-la méritait guère!... Dans ces moments-là, elle accueillait ses
-services, ses humilités, avec un petit air de princesse habituée aux
-hommages.
-
-Alors aussi, elle se demandait pourquoi tous les autres ne faisaient pas
-pour elle ce qu’il faisait, lui? Et, par contre, elle concevait aussitôt
-pour lui une sorte de reconnaissance.... Cette mobilité d’impressions
-qui tournent en nous, souvent opposées, sans fin variées, autour de
-l’idée fixe, voilà l’amour.... Eh oui, vraiment, il méritait d’être aimé
-seulement pour avoir su la connaître!... la choisir!... C’étaient les
-autres jeunes hommes, qui, tous, étaient des sots!
-
-Bienvenu était-il s’il arrivait à la ferme quand elle en était à cette
-pensée.... Elle poussait un petit cri d’oiseau content et courait à son
-ami.
-
---Bonjour, monsieur Jacques!
-
---Bonjour, demoiselle Livette!
-
-Ils se prenaient la main.
-
---Venez-vous au Rhône?
-
---De bon cœur!
-
-Et souvent ils allaient s’asseoir ensemble au bord du Rhône, sous le
-grand aube, un arbre de plus de cent ans, qui est là, connu de tout le
-monde.... Les aubes, assez pareils aux trembles et aux bouleaux, sont
-des arbres bien camarguais.
-
-Quelquefois, en y allant, elle lui tendait une branchette verte, souple,
-cueillie à un peuplier du chemin, et ils marchaient attachés l’un à
-l’autre et séparés à la fois par la branchette courte que suivait un vol
-de fins moucherons aux petites ailes irisées.
-
-Elle aimait beaucoup ce jeu de le faire marcher ainsi, pas trop près,
-pas trop loin, le tenant sans le toucher, l’attirant à volonté, le
-maintenant à distance selon sa fantaisie, faisant de la baguette
-feuillue un fouet, s’il venait à entrer en révolte.
-
-Elle se sentait ainsi bien maîtresse de lui, se rappelant qu’ainsi
-quelquefois elle s’était fait suivre docilement de son cheval Blanchet,
-en lui tendant une gerbe mince d’avoines en fleurs;--qu’ainsi parfois
-elle avait ramené derrière elle, calme comme un bœuf, un taureau
-méchant, échappé, blessé dans les courses, et qu’elle avait rencontré au
-fond d’une touffe d’ajoncs, au bord du chemin, en train de tendre sa
-langue baveuse aux filets de sang qui découlaient de son mufle.
-
-Arrivés au bord du Rhône, sous le grand aube au tronc rugueux et noir,
-aux branches lisses et blanches, qui s’étend largement au-dessus du
-fleuve, avec son vaste feuillage bruissant, ils s’asseyaient côte à
-côte, les fiancés, sur les racines qui sortent de terre ou bien sur un
-paquet de roseaux coupés.
-
-Et ils regardaient couler l’eau. L’eau terreuse, jaunâtre, charriant des
-amas d’écumes tournoyantes, allant à la mer.
-
-Ils s’asseyaient et ils regardaient.
-
-Ils ne parlaient pas. Ils vivaient en silence, au bruit du Rhône dont
-les petites vaguelettes, obliquement, sur les bords, viennent jouer,
-s’attacher dans les pieds innombrables des roseaux, des peupliers
-jeunes, tandis que le gros du courant passe au milieu, pressé, rapide,
-comme en hâte d’arriver là-bas, à la mer qui est sa perte.... Ils
-rêvaient, ils ne parlaient pas.
-
-Ils se sentaient vivre de la même vie que tout ce qui les entourait. De
-temps en temps, un martin-pêcheur, azuré et mordoré, filait devant eux,
-se posait sur une basse branche, regardant l’eau de côté, le bec en
-arrêt, puis brusque, traversait le Rhône. Et avec l’oiseau bleu, leur
-pensée traversait aussi le fleuve, s’arrêtait là-bas, sur quelque
-branche courbée en arc dont le fin bout trempait dans l’eau, tout
-vibrant de la course du fleuve, et entouré d’écumes accumulées, de
-feuilles mortes, de brindilles. Comme un sorcier, l’oiseau, tout à coup,
-avait disparu!...
-
---C’est joli! disait parfois Livette.
-
-Et c’était tout.
-
-Lui ne répondait pas. Il ne savait que lui dire. Il était trop heureux.
-Le roi n’était pas son cousin!
-
-Aux heures du soir, beaucoup de tout petits lapins, des jeunes, en cette
-saison de mai, sortaient du parc, des haies sauvages, et jouaient
-presque invisibles, gris, dans l’ombre au pied des buissons, trahis par
-l’agitation d’une touffe d’herbe, d’une branchette basse, horizontale,
-qui barrait leur coulée.
-
-Il y avait aussi, pour la joie des deux fiancés, la chanson du
-rossignol, à l’heure où la lune monte. Écoutez-là: c’est toujours beau,
-dans la nuit, cette chanson du rossignol. Il commence par trois cris
-distincts et bien prolongés; on dirait un signal, un appel convenu; cela
-commande l’attention. Puis la modulation s’élève, hésitante. On dirait
-qu’il est timide, qu’il a peur de n’être pas exaucé.... Mais bientôt il
-prend courage, il s’assure, et le chant monte, s’élève, éclate, se
-répand dans un tumulte ordonné.... Et c’est l’amour, c’est la jeunesse
-et l’amour qui ne se contiennent plus, que rien n’arrête, qui réclament
-leur droit à la vie.... Il se tait.
-
- * * * * *
-
-Il s’était tu, que les amoureux écoutaient longtemps encore le chant de
-l’oiseau se répéter dans l’écho ténébreux d’eux-mêmes.
-
- * * * * *
-
-... C’était l’heure de rentrer. Ils se levaient, s’acheminaient vers la
-ferme qui est tout proche.
-
-La grand’mère appelait du seuil de la porte:
-
---Livette! Livette!
-
-Sa voix leur arrivait comme plaintive, caressante, un peu triste, du
-bord de la grande plaine qui élevait aussi dans l’obscurité, vers les
-étoiles, vers la vie, vers l’amour, un long appel mélancolique. La voix
-des nuits sur la plaine se répand et monte tranquille sans se heurter à
-aucun écho, triste d’être seule dans trop d’étendue.
-
-Et autour des amoureux qui regagnaient la ferme, dans les vergers, dans
-le parc, s’élevait bientôt, à mesure que croissait la nuit,
-l’assourdissante clameur des grenouilles, tapage puissant qui est le
-total d’une addition de bruits faibles, énorme brouhaha, fait de menus
-coassements inégaux qui, accumulés, s’écrasant l’un l’autre, arrivent à
-n’être plus qu’un tumulte régulier, pareil au ronflement continu d’une
-cataracte.
-
-Et au milieu de cette formidable clameur d’éternité, faite des milliers
-de voix des toutes petites rainettes amoureuses, traversée d’un cri de
-courlis ou de héron en chasse, accompagnée du bourdonnement des deux
-Rhônes, et du battement de la mer,--les amoureux, émus l’un de l’autre,
-n’entendaient rien que le battement calme de leurs deux cœurs.
-
-Et à mesure que le temps passait, l’amour grandissait en eux, accru du
-souvenir de toutes ces heures vécues ensemble.
-
-Renaud n’était plus seulement Renaud pour Livette, mais l’être par qui
-elle éprouvait la vie, à travers qui lui venait ce grand souffle de
-toutes les choses, des horizons de terre et de mer, cette émotion
-d’être, ce désir d’avenir, d’accroissement, ce flux d’espérances vagues,
-qui est l’amour et qui fait l’intérêt de vivre.
-
-Et maintenant, si on eût voulu arracher Jacques à Livette, elle en
-serait morte, et celui qui aurait voulu prendre à Jacques Livette, en
-serait mort, oui, mes amis, encore plus sûrement.
-
-C’est une belle et bonne chose que l’amour soit sans cesse occupé à
-rajeunir le monde,--et le rossignol, comme les grenouilles, ne se
-lassent pas de le répéter.
-
-
-
-
-VI
-
-
-Ce Rampal, qui avait emprunté le cheval de Jacques Renaud, n’était plus
-revenu.
-
-Renaud ne montait plus maintenant d’autre cheval que Blanchet.
-
-Rampal était un mauvais gueux, joueur, coureur de cabarets, bien connu à
-Arles dans toutes les maisons louches tapies le long du Rhône.
-
-Chassé par plusieurs maîtres, gardian sans manade, il passait sa vie
-maintenant à courir à cheval d’une ville à l’autre, d’Aigues-Mortes à
-Nîmes, de Nîmes à Arles, d’Arles aux Martigues, et, dans chacune de ces
-villes, exerçait quelque métier douteux, trichait un peu aux cartes,
-gagnant de quoi vivre une semaine sans rien faire, et repartant, cette
-semaine-là, pour la Camargue qu’il aimait, où il avait, dans deux ou
-trois fermes, des femmes à qui plaisait son existence de forban
-mystérieux.
-
-Pour cette vie, il fallait un cheval. Gardian à pied, Rampal avait
-d’abord volé un cheval à une manade, mais celui-là, la seconde nuit,
-rompant son entrave, l’avait quitté, avait traversé le Rhône à la nage
-et rejoint son troupeau. C’est alors que le gueux, ayant en effet des
-affaires pressées, avait dit à Renaud:
-
---Je prends ton cheval Cabri, j’ai besoin d’aller aux Saintes.
-
---Prends mon cheval, avait dit Renaud.
-
-Il ne lui était pas venu à l’esprit que Rampal ne reviendrait pas. Sûr
-de sa réputation de force et de vaillantise, Jacques ne croyait pas
-qu’on pût s’exposer à sa colère.
-
-Et puis, il avait pour Rampal une sorte de pitié mêlée d’un peu
-d’admiration. C’était un hardi cavalier que Rampal, et sans les femmes
-et les cartes, avec Renaud ou après lui, il eût été, lui aussi, un roi
-des gardians! En sorte que si Rampal faisait pitié à Renaud, Renaud
-faisait envie à Rampal.
-
-Quant aux fredaines de ce «marrias», de ce mauvais chenapan, c’étaient
-jeux d’homme libre. Ni marié, ni fiancé, orphelin de père et de mère,
-n’ayant à nourrir, à aider personne, à complaire à personne, il avait
-bien raison de vivre à sa guise! Ainsi, du moins, pensaient la plupart
-des gens.
-
-Renaud, d’ailleurs, quoique honnête, avait des goûts de vagabond.
-
-Avant d’avoir au cœur, pour Livette, son étrange amitié, dont il se
-sentait comme attaché, lié aux pieds et aux mains, il avait, à la
-vérité, souvent couru avec Rampal de singulières aventures.
-
-Plus d’une fois ils avaient galopé côte à côte, portant chacun en
-croupe, vers la libre plaine, une fille au rire facile qui, au sortir
-d’une course de taureaux à Aigues-Mortes ou en Arles, avait consenti à
-les suivre pour une nuit.
-
-Seulement, en ces aventures, Renaud toujours avait joué franc jeu, ne
-promettant jamais ni mariage ni rien, offrant aux belles un cadeau, un
-souvenir, bague de laiton ou foulard,--fichu à plisser suivant la mode
-arlésienne, ou large ruban de velours à former coiffure, tandis que
-Rampal avait des trahisons, promettait beaucoup, sans tenir, bref
-n’était qu’un «féna», un vaurien.
-
-Rampal avait donc emprunté le cheval de Renaud avec l’intention de le
-ramener le soir même, mais, ce soir-là, on lui avait annoncé une fête
-aux Martigues, et il était parti, sans se soucier de Renaud. «Il
-prendra, s’était-il dit, un cheval de sa manade»... Or, Audiffret, le
-père de Livette, l’intendant du château, avait voulu que Renaud prît
-Blanchet.
-
---Prends Blanchet, lui avait-il dit. Il me fait peur pour notre fille.
-C’est un maître cheval, mais ombrageux, des fois. Achève de nous le
-dresser. Je veux qu’il coure cette année aux fêtes de Béziers.
-Entraîne-le.
-
-Et, heureuse que Blanchet fût à «son ami», car déjà elle appelait ainsi
-Renaud, dans le silence de son cœur,--Livette, qui aimait Blanchet,
-avait simplement dit:
-
---Je vous le recommande.
-
-Il y avait plus de six mois de cela.
-
-Rampal, qui avait fait parler de lui cependant, et dont Renaud avait eu
-plusieurs fois des nouvelles, n’avait pas ramené le cheval.
-
-Renaud patientait. Plusieurs fois, informé que Rampal était ici ou là,
-il avait essayé de le joindre sans y parvenir.
-
---Je l’attraperai quelque jour! disait Renaud; il ne perd rien pour
-attendre.
-
-Il espérait bien que la fête des Saintes-Maries ramènerait ce coquin.
-
---Avec les bohémiens voleurs, celui-là reviendra! répétait-il, et il ne
-se trompait pas.
-
-Rampal, pour un empire, n’aurait pas manqué une fois de venir au
-pèlerinage des Saintes. Le gueux se serait cru damné. C’était pour lui
-habitude d’enfance de venir demander pardon de ses fautes aux deux
-Maries et à Sara la servante, dont il ne faisait que rire par
-fanfaronnade, ne pouvant s’assurer à lui-même s’il croyait en elles ou
-non.
-
-Cette année-là, affilié aux bohémiens, pour des affaires de
-maquignonnage (on sait que les bohémiens, hommes et femmes, roms et
-juwas, comme ils disent, ont une connaissance approfondie de tout ce
-qui se rapporte au cheval), Rampal leur avait été une excellente source
-de renseignements.
-
-Par différents moyens, on l’avait fait parler sur ceci, sur cela, sur
-tous et sur toutes. Il ne savait pas bien lui-même qu’il eût conté tant
-de choses.
-
-On l’avait interrogé, tantôt nettement, à l’improviste; tantôt d’une
-façon détournée et lente, et puis pendant l’ivresse, et même pendant le
-sommeil. Et la mémoire infaillible des gitanes avait rigoureusement
-enregistré ses réponses,--de quoi étonner toute la Camargue.
-
-Rampal n’avait pas même été questionné par la reine bohême qui se
-méfiait de sa discrétion, et qui tenait de seconde main sa connaissance
-des secrets du pays.
-
-Une fois seulement il lui avait adressé la parole. C’était un soir où la
-reine mendiante s’était mise à danser pour elle-même, sur le grand
-chemin au bruit de son tambour de basque qui ne la quittait guère.
-
---Tu es belle! lui avait-il dit.
-
---Tu es laid! avait-elle répondu très vite avec mépris.
-
---Donne-moi, fit Rampal, la bague de ton doigt, je t’en donnerai une
-autre.
-
-Elle avait regardé d’un œil tout plein d’étincelles sa bague barbare, en
-argent battu au marteau, puis le chrétien insolent, et elle avait dit:
-
---Un coup de bâton sur les reins, voilà ce que je donnerai, chien! si tu
-ne me laisses!
-
-Et, laidement, elle avait craché comme par dégoût.
-
-Un peu troublé, Rampal avait quitté la partie.
-
-Cette femme avait une façon de regarder qui troublait les gens. On eût
-dit qu’il sortait de ses yeux un feu noir, une flamme aiguë. Cela
-pénétrait, fouillait, et on n’y pouvait rien. Elle entrait dans votre
-regard, mais on n’entrait pas dans le sien--qui, au contraire,
-repoussait, s’opposait au vôtre comme une chose solide. Et, dans ces
-moments, elle était fièrement cambrée, la tête un peu en arrière, tout
-le corps en arrêt, si onduleux et si rigide à la fois, qu’on eût dit
-d’une vipère à cornes dressée sur sa queue, fascinante et prête à
-bondir.
-
---Je ne peux pas vous expliquer, Jacques, comme cette femme m’a fait
-peur, avait dit à Renaud Livette. J’en ai encore le sang gelé!... Elle
-m’a menacée! Et quand cette couronne d’épines est tombée devant moi,
-j’ai cru que j’allais--Bonne Mère!--m’évanouir!
-
---Celle-là aussi, avait répondu Renaud, si je la rencontre, elle aura à
-qui parler!
-
---Laissez, Jacques, les païens tranquilles! Ce n’est pas bon d’avoir
-affaire au diable.
-
-Mais le gardian aimait la bataille, et il ne désirait rien tant que
-rencontrer Rampal et Zinzara, le joueur et la reine des tarots,--«deux
-bohémiens, deux voleurs ensemble,» pensait Renaud.
-
-
-
-
-VII
-
-
-Ce fut la bohémienne qu’il rencontra d’abord.
-
-Renaud, à cheval sur Blanchet, allait le long de la plage, vers les
-Saintes.
-
-Il avait la mer à sa droite; à sa gauche, le désert. Il marchait dans le
-sable; et la lame, de moment en moment, venait s’étaler sous les jambes
-de son cheval, entourant d’écume gaie les sabots roses vite relevés.
-
-Renaud pensait à Livette.
-
-Il regardait devant lui, et voyait l’église des Saintes, ses hauts murs
-droits, crénelés, et il se demandait si ce serait là ou à Saint-Trophime
-en Arles qu’il conduirait, vêtue de blanc, couronne en tête, sa petite
-reine.
-
-Il regardait la mer et se demandait si rien ne lui viendrait par là; si
-son oncle, le capitaine au long cours, parti depuis tant d’années, ne
-débarquerait pas quelque jour avec une cargaison de choses vagues et
-merveilleuses, un million fait d’objets précieux, d’étoffes et de
-pierreries? Dans son imagination de pauvre et d’ignorant, l’idée de la
-fortune était une vision de trésors légendaires, comme ceux qui sont
-dans les cavernes des contes arabes.
-
-Un instant, il voyait cela, de ses yeux, le voyait en réalisation dans
-l’éclat papillottant de la vaste mer qui étincelait à l’infini, par
-scintillements vifs et brusques, comme un miroir cassé en étroits
-morceaux irréguliers et mobiles. C’était une nappe ondulante de diamants
-et de saphirs. Le soleil, à mesure qu’il baissait sur l’horizon, jetait
-des feux de plus en plus roux sur les miroitements moins rapides, et
-toute l’eau fut bientôt semblable à du vieil or bruni, qui se mouvait
-avec lenteur; on eût dit, sous des luisants polis de vitrine, un immense
-trésor fondu! De très loin en très loin une vague haute se gonflait,
-ronde, pesante, un nuage passait; et dans l’épaisseur de la vague
-chaperonnée d’or, dans l’ombre lente du nuage s’approfondissait un bleu
-noir, puissant. Le soleil s’abaissait toujours et de grandes bandes d’un
-rouge vif se mettaient à dominer les bandes d’ocre, d’améthyste, de vert
-citronné, d’azur pâle, qui s’étageaient sur la ligne d’horizon.... La
-mer changeante était maintenant semblable à un manteau de pourpre royale
-à franges d’azur, d’argent et d’or.
-
-Sur le désert, les marais aussi se transformaient en draperies
-éclatantes, en broderies étalées. Tout n’était qu’étincellement, les
-sables, les eaux, le sel.... Par moments, un flamant rose se soulevait
-du milieu des enganes, volait, lourd, semblait emporter à son flanc un
-peu du rouge de l’eau et du ciel,--puis se reposait au bord des eaux
-luisantes.
-
-Les goélands étaient comme les blancs oiseaux de rêve de ce pays
-d’enchantement. Ils s’asseyaient par bandes, pareils à des colombes
-couveuses, sur les vagues de la mer au large, ou sur les sables chauds,
-ou sur les étangs.
-
-Et là-bas, dans le nord-ouest, Renaud cherchait de l’œil la haute
-terrasse carrée du Château d’Avignon, où montait quelquefois Livette
-pour voir si, dans la plaine, elle n’apercevait pas Blanchet et la lance
-droite de son bon ami Renaud.
-
-Renaud, tout à coup, arrêta son cheval et regarda fixement un point noir
-qui se mouvait sur la mer, s’abaissant, s’élevant avec les courbes des
-vagues, à deux cents pas du rivage.
-
-Il crut reconnaître une tête de femme; une tête aux cheveux noirs
-ruisselants d’eau, couronnés d’un cercle de cuivre, où luisaient, en
-pendeloques, des médailles d’Orient....
-
-La gitane nageait, s’ébattait dans les vagues, qui, venues du fond de la
-mer, se soulevaient, rares, lentes. Elle y glissait comme un congre,
-heureuse de sentir sa peau caressée par les souplesses de l’eau salée.
-Elle avait des ondulements pareils à ceux de la mer elle-même; elle
-serpentait comme ces algues que fait ondoyer la force des houles. De
-loin en loin, la vague plus lourde et plus haute arrivait contre elle.
-Elle lui faisait face, étendait, à la manière des plongeurs, au-dessus
-de sa tête baissée, ses mains rapprochées en pointe, et entrait
-horizontalement sous la lame large qu’elle traversait de part en part.
-
-Du haut de son cheval, Renaud voyait la tête brune émerger de l’autre
-côté de la lame bombée qui, en arrivant le long du rivage, se
-contournait en volute blanchissante, s’écroulait aussitôt en neige
-d’écume, s’étalait enfin sous lui, sur le sable, en minces nappes
-transparentes qui se surmontaient l’une l’autre, toutes pailletées
-d’étincelles. Il ne voyait pas distinctement le corps de la nageuse. A
-peine, sous les transparences de l’eau limpide, en apercevait-on les
-contours fuyants, qu’ils se voilaient aussitôt d’ondoiements et de
-reflets.
-
-Tout à coup, la nageuse se dirigea vers la terre, parut prendre pied,
-et, élevant un bras hors de l’eau, fit à Renaud signe de s’en aller,
-avec des cris:
-
---Passe ton chemin!
-
-Mais lui qui, jusque-là, regardait avec curiosité, sans colère aucune,
-fut, à ce mot, pris d’irritation. Il n’avait rien oublié, certes, des
-plaintes de Livette contre la bohémienne. Il n’y avait pas huit jours
-que la tzigane avait rendu au Château d’Avignon sa visite menaçante.
-Seulement, dans cette lumière, dans cette beauté du soir, Renaud
-s’était senti le cœur paisible, et il avait reconnu la reine bohême sans
-émotion. Peut-être une curiosité dominait-elle en lui, qui le poussait
-vers cet être étranger, mystérieux, surpris au bain, dans la grande
-solitude du désert et du soir; une curiosité de voyageur pour un animal
-inattendu et de chrétien pour une femme païenne. «Passe ton chemin!»
-Cette injonction qu’une voix de femme lui lançait de loin, le blessa
-tout à coup, à l’endroit de son cœur où était le souvenir de Livette
-menacée par la tzigane.
-
---Ah! c’est toi, cria-t-il, c’est toi qui vas au seuil des portes faire
-peur aux filles qui restent seules! qui fais des menteries et des
-singeries pour les forcer à te donner ce qu’elles te refusent! Que cela
-ne t’arrive plus, voleuse! ou tu sentiras le bois des fourches à foin et
-celui des tridents à vaches!
-
-La reine, insultée, eut dans tout son être un sursaut de rage folle....
-Si elle eût été près du gardian, elle eût sauté à sa gorge tout droit,
-comme un serpent qui se détend en flèche et se fixe à sa proie. Elle se
-sentit pâlir, eut un redressement de tout son corps, et, cambrée, comme
-la couleuvre qui menace, la tête un peu en arrière, elle avança vers le
-cavalier... mais qu’elle en était loin!
-
---Ah! ah! lui cria-t-il, tu t’approches pour mieux entendre! Viens donc,
-païenne, viens! on s’expliquera! Au souvenir de Livette menacée par
-cette femme, la colère le prenait.... Ce n’étaient pas des chrétiens,
-ces gens de Bohême, mais tous des voleurs, des bandits.... On raconte
-qu’aussi bien ils mangent de la chair humaine, de la chair d’enfant,
-lorsqu’ils n’en trouvent point d’autre. Comment auraient-ils, si
-souvent, sans cela, des quartiers de chair saignante dans la marmite?...
-Ah! race de loups! race de renards maudits!
-
---Avance! cria-t-il encore.
-
-Elle avançait en effet, mais péniblement, ayant à repousser l’eau
-pesante devant elle, à chaque pas. Elle n’avait pas encore les épaules
-hors de l’eau; et--sous l’eau--elle aidait sa marche en ramant des deux
-bras. Si elle se fût mise à la nage, elle eût fait plus vite le même
-chemin, mais elle n’y pensait même pas. Elle songeait à bien autre
-chose!
-
-Renaud, machinalement, jeta un coup d’œil sur le rivage, derrière lui,
-et aperçut à quelques pas, hors des atteintes de la vague, en tas,--et
-son tambour de basque jeté dessus,--les hardes de la bohémienne; puis il
-reporta ses regards vers la femme qui s’avançait contre lui. Elle avait
-maintenant de l’eau jusqu’aux aisselles, et il vit, alors seulement,
-qu’elle se baignait toute nue.
-
-Son buste, lentement, émergeait. A cent pas du rivage, elle n’eut plus
-de l’eau que jusqu’aux genoux. Elle était belle. Son corps, ferme et
-svelte, était bien jeune. Très cambrée, elle semblait marcher au combat
-sans aucune idée de pudeur. On l’attaquait: elle courait à l’agresseur,
-voilà tout. Ses poings étaient fermés, ses bras légèrement repliés, sa
-tête toujours un peu en arrière. Toute sa démarche était menaçante.
-L’eau roulait en perles brillantes de sa nuque à ses pieds, sur tout son
-corps bronzé, d’un fauve sombre. Sa poitrine, bombée, tendue en avant et
-comme offerte, semblait prête à recevoir, telle qu’un bouclier magique,
-des coups qui resteraient impuissants.
-
-Le gardian demeurait immobile d’étonnement. Il regardait venir à lui
-cette femme qui, ainsi vue, jaillissant hors de l’eau, entourée de
-blancheurs d’écume, avec sa couleur étrange, lui paraissait un être
-surnaturel.
-
-Que venait-elle faire? Elle avançait, hardiment agressive, et, dans son
-esprit de sorcière, il y avait sans doute bien des ruses méchantes.
-
-Ne s’était-elle pas courbée un instant, comme pour ramasser, au fond de
-l’eau, des cailloux à lapider son ennemi? En avait-elle dans ses deux
-poings qu’elle tenait crispés? Non, les sables de la Camargue vont très
-loin sous l’eau, s’abaissant en pentes très douces, sans que le pied nu
-du nageur y puisse rencontrer le moindre galet.
-
-Que venait-elle faire alors?
-
-Et voici qu’elle était tout près du cavalier, toujours plus curieux.
-Cependant le gardian ne s’interrogeait plus. Il la regardait, stupide et
-ravi.
-
-Fasciné, il la suivait du regard, oubliant sa pique posée sur l’étrier,
-oubliant son cheval, oubliant tout....
-
-Et bien droite maintenant, à trois pas devant lui, insolente dans toute
-son attitude, dans tous les contours de son corps, elle le regardait en
-face, avec cet œil d’où sortait une flamme acérée et dans lequel ne
-pouvait pénétrer aucun regard. Et comme elle lui présenta, une seconde,
-son visage de profil, il eut le sentiment rapide, à peine conscient,
-d’une ressemblance du bas de ce visage (du dessous des narines
-au-dessous du menton),--avec la tête du lézard des sables et celle des
-tortues et des couleuvres du marais. C’était la même coupe verticale,
-fendue d’une bouche mince, un peu retombante, d’où il s’attendit, comme
-en un rêve du diable, à voir sortir une langue fourchue, vibrante.
-
-Puis, cette impression vite effacée, il ne vit plus que la femme, jeune,
-belle, nue, comme offerte d’elle-même à son désir de sauvage, dans la
-liberté de ce rivage désert, au bruit des vagues, dans l’air qui venait
-du grand large, au soleil du soir, qui ruisselait sur tout ce beau corps
-avec l’eau marine.
-
-Et il allait, ébloui, ivre, aveuglé par le flot de son sang qui,--du
-cœur où il avait couru d’abord, l’oppressant, le faisant chanceler sur
-sa selle,--maintenant lui bondissait au cerveau, rougissant sa face et
-son cou de taureau, il allait sauter à bas de sa bête, ou peut-être se
-baisser seulement, enlever de terre, à la force du poignet, la créature
-légère pour lui, l’emporter sur sa croupe de centaure,--quand, plus
-prompte, elle s’élança, les deux bras en avant, et de sa main gauche,
-prit et serra de tout son poids la double bride du cheval qui, à demi
-cabré, recula. Et de sa main droite, elle souffletait la figure de la
-bête!
-
---Va dire, chien! va dire à tes pareils qu’une femme s’est vengée de
-toi, et que, sur la figure du cheval, elle a souffleté le cavalier!
-Tiens, lâche! Tiens, bouvier de malheur! Va conter cela à ta fiancée! Va
-lui dire que, battu par moi, tu n’as su que dire ni que faire!
-
-Il n’y avait plus beaucoup de colère dans Renaud; il n’y avait plus que
-de la peur, mêlée à l’étonnement. L’action de cette femme lui paraissait
-vraiment surprenante, diabolique. De couleur, d’attitude, de regard,
-d’audace, elle était bien sorcière. Une terreur étrange était en lui.
-Peut-être eût-il gaiement, sans remords, commis le péché avec toute
-autre que cette gitane de malheur, qui le terrifia. Il craignit surtout
-pour Livette. Il la sentit, et lui avec elle, sous la menace d’un
-malheur compliqué, obscur; et l’idée de lui être infidèle l’épouvanta
-comme le commencement de la catastrophe. Il avait peur pour lui-même,
-peur pour Livette, de l’être inattendu, inexplicable, qui surgissait
-devant lui, le provoquant à quelles luttes?... Ainsi, la méchanceté et
-la haine lui apportaient cette femme comme n’eût pas fait l’amour! Il
-était éperdu. Il n’attendait, prêt à enlever sa bête au galop, que
-d’être lâché, n’ayant pas la colère qu’il aurait fallu pour renverser,
-pour fouler aux pieds de son cheval une femme, fût-elle sorcière, au
-risque de la tuer.
-
-Mais pourquoi n’avait-il plus assez de colère? C’est que ses yeux,
-malgré lui, s’attachaient à tous les mouvements de ce corps, étrangement
-beau, qui était celui d’une ennemie.
-
---Tu voudrais fuir comme un lâche, lui criait-elle à présent. Tu ne
-partiras que quand je voudrai!
-
-Profitant de la stupeur curieuse du cavalier, elle avait saisi avec les
-dents un long bout du séden qui pendait déroulé au cou du cheval, et, à
-l’aide d’une seule main (l’autre serrant toujours la bride), elle avait
-prestement, dans un nœud barbare, pris, serré les naseaux.... D’une
-pesée féroce sur ce nœud de torture, elle maintenait la bête, là, à
-l’endroit où elle voulait.
-
---Il faudrait, dit-elle encore, que tes camarades vinssent à passer! Il
-faudrait qu’on vît un dompteur de bœufs, pris par une femme!
-
-«En effet, songea Renaud, ce serait là une chose, comme elle le dit,
-bien risible!» Et il fit reculer un peu son cheval, croyant le dégager,
-mais, comme s’il eût été amarré à un mur, le cheval, la tête et le cou
-tendus, tirant au renard, infléchit les quatre jambes, portant sa
-croupe, abaissée, en arrière. La bohémienne ne lâchait pas pied. Elle
-riait, montrant des dents blanches, fines, jolies, nombreuses,
-terribles.
-
---Prends garde! dit enfin Renaud, je vais me pousser contre toi, du
-poitrail de ma bête!
-
---Je t’en défie, répondit-elle avec tranquillité.
-
-Elle voyait de son œil sûr, dans les yeux du gardian, un trouble: le
-charme opérait! C’était maintenant à travers un brouillard qu’il
-regardait cette femme dont il était, par curiosité ardente, déjà voisine
-d’amour, l’étrange captif. Elle souriait.
-
-Cela dura quelque temps.... Renaud, à la fin, se sentait stupide. Pour
-demeurer fidèle à Livette, qu’il ne pouvait trahir cependant avec
-celle-là même dont il s’était promis de la venger, il devait ne pas
-descendre de cheval, car, en mettant pied à terre, il fût devenu le plus
-fort! Pour rester fidèle, il devait courageusement rester le vaincu,
-dans cette lutte de la beauté contre la force. Et il attendait.
-
-Elle surprit le regard du gardian, un instant détourné vers la plaine.
-
---Ah! ah! tu as peur qu’on te voie, lâche!... mais sois tranquille! On
-saura toujours ce qui t’arrive.... J’y prendrai peine! Tu viendras me
-conter quelque jour ce que t’en aura dit ta blonde pâle, à sang de
-neige!
-
-Humilié d’être ainsi forcé d’obéir à une femme, mais rendu indécis et
-faible par la joie physique qu’elle lui donnait, il restait donc là! Sa
-bête, qu’il excitait sans la violenter, plusieurs fois chercha à se
-faire libre, sans y parvenir. Renaud regardait.... Légère, souple comme
-un petit chat-tigre, agile et forte,--habile à lutter avec un
-cheval,--la bohémienne, dont la main gauche ne lâchait pas la corde
-cruelle, avait entortillé la longue crinière, saisie d’abord à pleine
-poignée, autour de l’autre main, et quand le cheval se dressait,--ainsi
-agrippée à lui, elle se laissait soulever de terre, toute droite, la
-pointe des orteils tendue et crispée, ou bien, obliquement, elle
-accrochait ses pieds à la jambe du cavalier, s’attachant à lui comme un
-poulpe, avec ses lanières, se colle au rocher, et riant toujours, d’un
-air obstiné, méchant et triomphateur.
-
---Tu ne te délivreras plus de moi!
-
-A la longue, de plus en plus inquiet, il eut horreur d’elle comme d’un
-insecte malfaisant, vu en rêve, araignée ou mouche à poison, qui se
-mettrait à vous suivre opiniâtrément, ou comme d’une couleuvre qui,
-prise de haine intelligente, étrange, s’obstinerait sur vos traces,
-implacablement patiente, et deviendrait épouvantable, malgré la
-petitesse inoffensive, par le surnaturel acharnement.
-
-Et en vérité, la fermeté rageuse, la persévérance maligne, l’entêtement
-démoniaque de cette femme, protégée par sa beauté et par sa faiblesse,
-étaient effrayants.
-
-Mais le jeu des muscles, qui faisait ondoyer cette peau féminine,
-luisante, humide maintenant de sueur, intéressait l’homme, malgré tout,
-lui plaisait toujours davantage. Le désir, en lui, se réveilla. Et, tout
-aussitôt, il n’accepta plus sa défaite, eut une révolte.
-
---Prends garde!... cria-t-il alors, et il poussa son cheval,
-l’éperonnant; mais, pincée aux naseaux, la bête ne fit que trois bonds
-et demeura immobile, soufflant du feu.... Pauvre Blanchet, qui avait
-connu les caresses et les gâteries de la jeune fille! il apprenait
-maintenant à connaître la femme.
-
-Enfin, la bohémienne lâcha sa double proie.
-
---Pars! tu m’as assez vue! dit-elle tout à coup.
-
-Renaud la regarda encore un instant sans rien dire et sans bouger. La
-force et le chaos de ses tentations l’arrêtaient une seconde encore, le
-fixaient là.... Cette chose extraordinaire (qu’il ne retrouverait pas)
-était donc finie!...--Des idées violentes, nette chacune, confuses par
-le nombre, se heurtaient dans sa tête. Comment n’avait-il pas mis fin
-plus tôt à ce combat? Que dirait-on de lui quand on le saurait? Comment
-avait-il pu, lui qui était le roi de la lande, ne pas se baisser pour
-ramasser cette joie? Mais Livette!... Ah oui! Livette!
-
-Il enfonça brusquement ses deux éperons dans le ventre de Blanchet qui
-vola vers les Saintes.
-
-La bohémienne, debout sur le rivage, regarda son fuyard longtemps. Elle
-souriait. Elle repassait en elle-même les péripéties de la lutte, et
-mesurait sa victoire. Elle rappelait une à une, pour en bien jouir, les
-idées qui avaient passé par son esprit lorsqu’elle avait marché vers le
-rivage.
-
-Elle n’avait pas prémédité son agression, et sa première pensée avait
-bien été de ramasser quelques pierres pour les lancer, y étant adroite,
-à la tête de Renaud.... Mais elle n’en avait pas trouvé. Alors elle
-avait continué sa marche en avant, sans savoir ce qu’elle allait faire,
-mais certaine d’avoir à faire quelque chose contre ce chrétien insolent.
-
-Puis, dès qu’elle avait senti fraîchir hors de l’eau sa belle poitrine
-nue, elle s’était dit à elle-même, en sa langue mystérieuse, pleine
-d’images et de mots cabalistiques, que si une sainte avait pu payer,
-rien qu’en lui montrant sa beauté toute nue, un batelier son ami,--une
-païenne pouvait bien, par un moyen pareil, châtier un bouvier brutal,
-car l’amour, c’est l’herbe à sorcier, c’est la douce-amère, la plante
-aux deux saveurs, baume et poison à la fois; et la femme est amère comme
-l’eau salée de la mer, effroyable comme la mort, et ses mains sont des
-chaînes plus fortes que le fer, et tout son être est redoutable comme
-une armée!
-
-Elle qui était brune, presque noire de peau à côté de la blancheur des
-blondes, ne pourrait-elle pas commander, si elle le voulait bien, à cet
-amoureux de la pâle Livette? En vérité, pour qu’il fût infidèle à sa
-blonde fiancée, que fallait-il autre chose que se montrer à lui, et ne
-pouvait-elle pas le faire sans avoir l’air d’y songer? Assurément,
-insultée par ce chrétien, elle pouvait feindre d’en oublier, de colère,
-sa nudité, et l’attaquer avec cette nudité même!... Non, non, il n’était
-pas besoin de philtres, de paroles magiques, de flammes allumées la
-nuit, à la lune nouvelle, sous les trépieds où bouillonne l’eau du
-marécage, pleine de couleuvres, pour ensorceler celui-ci!... Elle
-sortirait de l’eau, nue et belle comme elle était, et le démon, à son
-ordre, ferait le reste!... Qu’était-ce que des cailloux lancés contre un
-homme jeune, à côté de la puissance qui s’échappait d’elle-même?... Oui,
-c’était là le charme des charmes. Elle le savait,--étant sorcière tout
-comme une autre, la femme! C’est le désir de son corps qu’elle allait
-jeter en lui comme un mauvais sort; dont elle allait l’empoisonner... et
-ensuite, tranquille, elle regarderait les ravages du poison.
-
-Elle s’était donc avancée, petite et formidable, la reine! Elle savait
-aussi qu’autrefois, au temps des païens d’Europe, une déesse, une
-immortelle, était sortie de la mer, en avait jailli, blonde et nue,
-comme une fleur merveilleuse, et que, debout sur les eaux bleues, ses
-pieds dans une coquille de nacre, elle avait longtemps commandé aux
-hommes,--avant le règne du Christ Jésus.
-
-Renaud, se retournant sur sa selle, vit la bohémienne, toujours toute
-nue et debout, qui étirait ses bras au soleil, comme si elle eût voulu,
-de loin encore, étonner et fasciner de sa beauté, le fiancé de Livette.
-
-Le soleil avait disparu derrière la ligne d’horizon, et c’est sur un
-ciel de cuivre rouge que se profilait en noir la silhouette de la femme
-nue, plus mystérieuse dans le crépuscule.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Des Saintes, où il allait demander combien il devrait amener de taureaux
-pour sa part, le jour de la fête, Renaud regagna tout de suite le
-Château d’Avignon.
-
-Il avait hâte de revoir Livette, d’oublier près d’elle la scène de la
-journée, à laquelle, malgré lui, son esprit revenait toujours.
-
-Quatre ou cinq lieues, et il fut rendu.
-
-Livette et ses parents étaient tous trois, près de leur ferme, à prendre
-le frais sur le banc de pierre qui est là contre la façade du château, à
-côté des vieux rosiers grimpants qui, au-dessus, encadrent les fenêtres
-de leurs touffes vertes piquées de fleurs.
-
-C’était aussi une des places favorites de nos amoureux, tout contents
-d’avoir sur leurs têtes ce feuillage parfumé, dans l’épaisseur duquel
-venait souvent chanter un des rossignols du parc.
-
---Eh! bonsoir, Jacques.
-
---Eh! bonsoir à tous!
-
---Qui t’amène si tard? as-tu dîné, au moins?
-
---J’ai mangé, aux Saintes, une anchoïade....
-
---Cela n’est que pour mettre en train l’appétit. Veux-tu autre chose? tu
-n’as qu’à parler.
-
---Merci, maître Audiffret.... Je vais soigner Blanchet à l’écurie, et je
-reviens. Je n’irai pas au «jass» ce soir. Je coucherai dans la fénière,
-près des bêtes.
-
-Maître Audiffret, sa pipe entre les doigts, se leva et suivit Renaud
-jusqu’à la porte de l’écurie, d’où il le regarda bouchonner son cheval.
-
---Quand il vous plaira, maître Audiffret, reprendre Blanchet pour
-Livette.... Je ne lui trouve point de défauts; au contraire. C’est un
-bon cheval, et très doux.
-
---Il t’est soumis parce que tu le fatigues, toi, vois-tu, mais comme il
-ne lui fait pas service tous les jours, tant s’en faut,--j’ai toujours
-peur pour elle. S’il lui prend fantaisie de le monter parfois, tu le lui
-prêteras, et alors tu prendras, toi, le premier venu.... Puis, tu vas,
-j’espère, ravoir ton Cabri. On a vu Rampal, hier, en Crau. Il montait ta
-bête; il est donc sûr qu’il ne l’a pas vendue. Il va te la ramener,
-c’est à croire.
-
---Oh! mais, j’irai, dit Jacques, à sa rencontre, car de penser qu’il me
-la ramènera, non; ce serait fait déjà.... Pouvez-vous me dire,
-Audiffret, où on l’a vu aujourd’hui, ce Rampal?
-
---Entre le mas Tibert et le mas d’Icard, en Crau. Il y a par là, tu sais
-bien, en plein mitan d’un marais de bourbe, une cabane à laquelle on ne
-peut arriver que par un sentier caché sous l’eau, établi sur pilotis, et
-qu’on reconnaît,--avec l’habitude,--à quelques piquets plantés, de loin
-en loin, tout le long. J’ai idée qu’il s’y veut retirer, le gueux, à la
-manière de ce déserteur qui vint y passer son temps de service....
-
---Ah! ah! il s’est retiré à la _Cabane du Conscrit_? Eh bien, j’irai l’y
-voir, dit Renaud, soyez tranquille!
-
-Blanchet, bien bouchonné, faisait creniller sous ses dents la bonne
-luzerne. Renaud sortit de l’étable, et, avec Audiffret, ils vinrent
-s’asseoir près de Livette et de la grand’mère.
-
-Tous quatre gardèrent le silence un long moment. On n’entendait que le
-triste fracas continu que faisaient les grenouilles, et sous lequel il y
-avait, sans qu’on pût cependant les distinguer, les rumeurs sourdes des
-deux Rhônes et de la mer.
-
-Le ciel était un fourmillement d’étoiles menues, innombrables, qui
-semblait répondre aux palpitations des bruits de la lande; et, comme le
-Rhône qui, après s’être élancé dans la mer toute bleue, y court
-longtemps sans s’y mêler, sans perdre sa couleur de terre,--le chemin de
-Saint-Jacques, fait d’une poussière d’astres, marchait, distinct, dans
-l’océan des étoiles.
-
-Renaud se sentait gêné.
-
-En retrouvant sa fiancée, il n’avait pas éprouvé tout ce qu’il sentait
-d’ordinaire, un mouvement joyeux vers elle, comme une pression au creux
-de l’estomac, un sursaut brusque et doux du sang dans le cœur qui
-chavire!--Et déjà Livette, de son côté, éprouvait au profond de son cœur
-un vague malaise, qu’elle ne s’expliquait pas. Quelque chose était entre
-eux.... Il avait, en effet, pour la première fois, quelque chose à lui
-cacher; et, pensant que cela pouvait, devait se sentir:
-
---Je ne suis pas bien ce soir, dit-il tout à coup.
-
---Prends garde aux fièvres!... fit Audiffret. Je sais bien qu’elles ne
-sont pas fréquentes comme autrefois, ni si dangereuses, mais enfin, il
-se faut méfier! Méfie-toi! et prends le remède. Tiens, il y a là-haut,
-dans la pharmacie du château, les registres de la première
-exploitation,--du temps où les gens du Château d’Avignon gagnaient tous
-les jours sur le marécage un peu de terrain maniable. Eh bien, c’est par
-quinze, par vingt chaque jour, que les hommes allaient à l’infirmerie.
-Et quelles doses de quinine, mes enfants!... Tout cela est écrit
-là-haut, dans le _Livre de Raison_. Autrefois, toutes les fermes d’ici
-avaient un livre pareil, appelé de même, comme les marins ont un livre
-de bord. C’était le temps de l’ordre et de la vaillantise. Les
-paysannes, en ce temps-là, n’est-ce pas, grand’mère? ne cherchaient pas
-à copier les bourgeoises de Paris en se mettant des robes qui leur vont
-mal, au lieu du costume des anciennes, qui les rend avenantes parce
-qu’il est bien à elles....
-
---Oui, soupira la mère-grand, nous sommes au siècle d’orgueil, et mon
-siècle à moi est fini.
-
-C’est le mot familier de tous nos vieux paysans.
-
---On lisait moins de journaux, au temps passé, reprit Audiffret, on
-s’occupait moins des affaires du monde entier, et beaucoup plus chacun
-des siennes. Les choses n’allaient que mieux. Les propriétaires vivaient
-sur leurs terres, faisaient des familles, au lieu d’aller vivre à Paris
-et d’y périr, par orgueil, de dettes ou d’autre chose. Le _Livre de
-Raison_ est là-haut, qui explique les batailles de nos pères contre le
-marais et la fièvre.... La pharmacie est encore en ordre, avec les
-balances et les pots dans les casiers, sous la poussière. Et le livre
-raconte tout, les maladies et les morts.... Aujourd’hui, de la fièvre,
-on ne meurt plus guère chez nous. Elle s’en va. Les digues, les
-roubines, tout fait un bon service, et cette Cochinchine de France,
-comme me dit ce matelot que j’avais mené voir les rizières de Giraud, la
-voilà tout à l’heure, notre Camargue, aussi saine que la
-Crau!--Cependant, je te dis, méfie-toi, et prends le remède! n’attends
-pas à demain; Livette te donnera ce qu’il faut. Or çà, je vais me
-coucher.... Restez encore un peu, les jeunes, si cela vous convient....
-Venez-vous, grand’mère?
-
---Non, je demeure, moi, dit la vieille,--un petit moment encore, avec
-cette jeunesse.
-
-Audiffret tapota, sur l’angle du banc, le bord de sa pipe renversée,--et
-l’ayant mise en poche, monta se coucher.
-
-Et sur le banc, le silence se fit.
-
-La grand’mère, lasse, somnolait, relevant de temps à autre sa tête
-molle, d’un mouvement de réveil brusque,--puis recommençait à baisser le
-cou lentement....
-
---Il tombe bien de l’humide, dit tout à coup Livette.
-
---Oui, demoiselle.
-
---Voyez! dit-elle ingénûment en tendant son bras pour qu’il touchât
-l’humidité sur sa manche de laine. Mais lui, ne tendit pas la main. Il
-n’était pas, ce soir-là, à Livette tout entier, comme à l’ordinaire.
-Chose bien drôle, elle ne l’intimidait pas, ce soir. Il n’était pas,
-comme d’habitude, tout saisi, devant elle. Elle ne le dominait plus. Et
-il s’en voulait. Il souffrait.
-
-Il reconnaissait en lui-même que sa pensée était bien plus au souvenir
-de la journée, qu’avec sa fiancée qui était là, si près de lui.
-
---A quoi pensez-vous? fit Livette, qui, depuis un moment, quoiqu’on fût
-dans l’ombre, fixait son regard sur lui comme si elle eût pu voir
-distinctement son visage. Décidément, elle le sentait ailleurs. Rien de
-plus subtil que ces divinations d’amoureuse.
-
---Je pense, dit Renaud un bon moment après la question,--à mon cheval
-que je reprendrai demain à Rampal, s’il est en Camargue ou en Crau.
-
---Et puis?
-
---Et puis? dit-il... je pense à la _Cabane du Conscrit_ où il est
-peut-être à cette heure,--caché.
-
---Et puis encore? insista Livette.
-
---Eh! que sais-je, moi! à la fièvre,--à tout ce que nous venons de
-dire....
-
---Hélas! fit la mignonnette, et à moi, Renaud, pas du tout? on n’y pense
-plus?
-
-Elle avait la voix triste.
-
-Il eut un tressaillement qui n’échappa point à la petite. Il avait cru
-revoir à ce reproche de Livette, la bohémienne telle qu’il l’avait vue
-dans la journée, debout devant lui, tout près, nue et si brune! brune
-comme si, ayant coutume de vivre nue au soleil, elle était, des pieds à
-la tête, noircie par les rayons. Et comme elle était souple, et
-nerveuse, cette sauvage! Une vraie bête, une petite cavale arabe, bien
-plus fine que les aigues de Camargue. Hélas! depuis trop longtemps, par
-fidélité à sa fiancée, il était sage comme une fille, le rude garçon, et
-maintenant cette sagesse se vengeait, prenait sa sourde revanche,
-l’agitait de folles envies amoureuses qui n’étaient pas pour Livette.
-Ainsi le respect même qu’il avait pour elle--pauvre mignonne!--c’est
-cela qui tournait contre elle!
-
---Jacques? fit Livette, de cette voix à peine expirée que donne aux
-amants l’émotion de l’amour, voix suave, voilée, qu’entend le cœur plus
-que l’oreille.
-
-Renaud ne l’entendit pas. Il _voyait_.--Il voyait la bohémienne comme si
-elle eût été là, bien mieux même. Dans le noir de la nuit, son corps,
-pourtant brun, lui apparaissait en clair, comme une substance opaque qui
-laisserait s’exhaler par transparence une très pâle lumière. Cette forme
-nue, obscure à la fois et comme éclairante, était là immobile sous ses
-yeux... puis elle s’animait... et il croyait voir la bohémienne se
-baigner dans une de ces mers phosphorescentes des mois d’été, où les
-nageurs agitent dans l’eau sombre une lumière liquide, froide, qui suit,
-dessine et montre leurs contours, d’où elle semble rayonner.... «Est-ce
-que j’ai la fièvre?» se disait-il.
-
-Comme pour lui répondre, Livette lui prit la main. Elle tâtait la
-sécheresse de cette main, du poignet.
-
---Oui, dit-elle, prenez garde; mon père a raison, il y a un peu de
-fièvre.... Venez là-haut chercher le remède.
-
-Heureux de cette diversion:
-
---Allons! dit-il.
-
---Venez donc, répéta-t-elle, et faites doucement: grand’mère dort!
-
- * * * * *
-
-La vieille Audiffrette dormait en effet. Adossée au mur, elle ne remuait
-plus du tout. Le mouchoir blanc, noué à l’arlésienne, au lieu de ne
-prendre que son chignon, lui enserrait presque toute la tête, laissant
-échapper, en brouillard, de chaque côté de son visage, deux touffes de
-cheveux rudes, blanchissants, et tout tortillés.
-
-Elle dormait, la bouche un peu entr’ouverte, une étincelle sur ses dents
-qu’elle avait belles encore.
-
-Ils la laissèrent.
-
-
-
-
-IX
-
-
-Livette ouvrit la porte du Château, qui cria dans la résonance vide du
-spacieux escalier de pierre.
-
-Elle alluma le «calen», qui était suspendu à un clou, et ils montèrent,
-elle préoccupée de lui, et lui d’elle, mais non plus dans ce trouble
-d’attirance où ils étaient d’ordinaire.
-
-C’est lui qui tenait la lampe de fer, balancée au bout de sa tige à
-crochet; et, par acquit de conscience, pour faire son devoir de galant
-et peut-être donner ainsi le change sur ses préoccupations, peut-être
-pour tromper lui-même l’inquiétude amoureuse dont il était pris, pour se
-forcer à revenir tout entier à Livette, et qui sait?--si obscur est
-l’homme en ses fonds du diable!--peut-être pour contenter, avec
-celle-ci, à son insu, un peu du désir allumé par l’autre, pour toutes
-ces raisons ensemble, plus inextricablement mêlées que les ramilles du
-rosier grimpant, il se dit: «Je vais l’embrasser!» Cela, jamais il ne
-l’avait fait, du moins hors de la présence des vieux, mais le Renaud de
-ce soir-là n’était plus pour Livette, on vous dit, le Renaud de tous les
-jours. Les forts levains de sa nature de sauvage lui gonflaient les
-veines. Bien véritablement il avait la fièvre, au moins une sorte de
-fièvre. Tous ses nerfs étaient surexcités, tendus; ses yeux lui
-montraient même les objets les plus indifférents autrement qu’à
-l’ordinaire. Et, en Livette, il voyait, malgré lui, tout en se le
-reprochant, des choses qu’à l’ordinaire il se refusait à voir. Et comme
-elle avait, étant toujours vêtue à l’arlésienne, ce fichu de mousseline
-blanche croisé bas, et qui laisse voir, sous la chaîne et la croix d’or,
-la naissance de la gorge au-dessus de l’entre-croisement des plis
-roides, accumulés, réguliers, c’est là qu’allait son regard allumé, au
-milieu de ce délicat arrangement de mousseline, si gentiment appelé la
-«chapelle».
-
-Il tenait, dans sa main gauche, le calen, qu’il élevait à hauteur de son
-épaule, en l’éloignant de lui le plus possible à cause des gouttes
-d’huile,--et, de son bras droit, il enlaçait la taille de Livette, qui,
-elle, avait posé la main sur la rampe de fer.
-
-Il sentait, à chaque marche gravie, le jeu des muscles du corps jeune de
-sa fiancée communiquer au bras dont il l’entourait une langueur d’aise
-qui courait dans tout son être,--et pourtant son cœur ne s’en
-réjouissait pas; et il trouvait qu’à l’ordinaire un seul bout du velours
-de la coiffure de Livette, s’il venait à en être touché au visage, lui
-mettait dans les sangs un plaisir plus doux, dont surtout il était plus
-sûr. De cela, il se dépitait en lui-même comme d’une déchéance, il
-souffrait comme d’un pressentiment, comme d’un malheur vaguement assuré.
-Et elle, elle subissait toujours davantage le contre-coup de ce qu’il
-éprouvait. Elle se sentait menacée. Quelque chose décidément était
-contre elle. Ce bras qui l’enlaçait ainsi quelquefois, ne lui semblait
-plus le bras de son ami, mais celui d’un homme. Elle en souffrait, et ne
-comprenait pas. Le regard qu’elle voyait était sur elle comme un regard
-nouveau de lui, sans amitié, sans pitié même. Elle le connaissait
-pourtant bien, ce brave Renaud, son promis, et voici qu’elle en avait
-peur comme d’un étranger!
-
-Tout cela, en eux, se passait très vite, en émotions d’autant plus
-rapides qu’ils ne savaient que les éprouver, ne s’attardaient pas à
-essayer de les connaître en eux. La toute-puissante électricité humaine,
-plus inconnue que l’autre, jouait, en eux, par les millions de réseaux
-de ses courants, de ses correspondances, son jeu impossible à suivre.
-Dans ces deux êtres d’instinct, le prodige, sans fin renouvelé, de
-l’amour, des affinités,--des sympathies et des répulsions,--se
-renouvelait, aussi inconnu, aussi merveilleux, aussi profond que jamais.
-Pour la nature, il n’y a que deux êtres: un homme et une femme; il n’y a
-pas de catégories. A la base de l’humanité, la vie est une, la passion
-est une. Le savant des races supérieures perfectionne sans cesse sa
-réflexion et l’expression de lui-même; mais, dans le cœur de son frère
-ignorant, il y a plus de vie abondante et inextricable que dans la tête
-de ces philosophes qui, à force de s’analyser, ne savent souvent plus
-sentir. Ceux qui se croient les plus habiles à découvrir en eux l’homme
-vrai ne s’aperçoivent pas qu’ils dénaturent les mouvements secrets de
-leur âme à force de les surveiller. La clarté de leur lampe de mineur
-change les conditions psychologiques, comme une constante lumière
-modifierait l’état physiologique des êtres et des plantes. L’amour et la
-mort, pendant ce temps, répètent, dans l’éternelle obscurité des cœurs
-simples, leurs miracles sans témoins.
-
-Ils étaient arrivés sur le palier, grand comme une chambre,--au premier
-étage. Devant la dernière marche, Renaud, soulevant presque Livette pour
-l’y faire arriver, voulut l’attirer à lui, mais elle eut, elle, un désir
-de résistance, et lui un subit désir de se résister à lui-même qui,
-isolés, n’eussent rien empêché, et qui, combinés, créèrent la force
-suffisante pour mettre entre eux un obstacle consenti. Et cette force,
-c’était le sortilège qui opérait.
-
-Et comme ils n’échangèrent pas une parole, leur embarras s’accrut.
-
-Vivement, pour échapper à la gêne qu’ils éprouvaient l’un par l’autre,
-elle courut à la porte de droite et entra. Et lui, content aussi de
-pouvoir mettre en eux quelque chose qui les rapprochât, au moins une
-parole, dit:
-
---Attendez la lumière, Livette! j’arrive.
-
-Mais Livette venait, tout à coup, de songer à la menace de la
-bohémienne.... «C’est le sort, se dit-elle, je le reconnais!» Et elle se
-sentit pâlir.
-
-Alors elle eut une inspiration:
-
---Suivez-moi, Renaud.
-
-Ils traversèrent des chambres où dormaient, pendantes du plafond, à
-grands plis rigides et comme desséchés, les hautes tentures; où
-sommeillaient, sous les housses, les meubles du temps de l’empire; tout
-cela, rarement visité par les maîtres, mais soigné par la grand’mère et
-par Livette.
-
-Et tous deux, Livette et Renaud, arrivèrent dans une salle aux murs nus,
-blanchis à la chaux, et qui servait autrefois de chapelle.
-
-Un autel de bois, dévêtu de toute draperie, de tout ornement, se
-dressait au fond. Devant la porte du tabernacle blanc et doré, la pierre
-sacrée manquait, laissant un trou carré dans la menuiserie de l’autel.
-
-Mais Livette ouvrit, au ras du mur, une large porte. C’était celle d’une
-armoire enfoncée dans l’épaisseur de la muraille. La porte ouverte à
-deux battants, ils purent voir, au-dessous d’une étagère à hauteur de
-leur tête, suspendues très roides et très droites, des chasubles, des
-étoles,--avec de grandes croix d’or en broderie épaisse;--des soleils
-d’où sortait la colombe; des triangles mystiques, des _Agnus Dei_. Au
-milieu de tous les autres, étaient les ornements des cérémonies de
-deuil,--noirs, dont les broderies lourdes figuraient des ossements
-blancs, des échelles de bourreaux, des marteaux, des clous;--et,--ce qui
-frappa Livette,--il y avait, au centre d’une étole, en moire obscure
-comme la nuit, une couronne d’épines, en argent, qui, à la flamme du
-calen, lança des éclairs.
-
-Sur l’étagère, au-dessus de tous ces vêtements de prêtre,--vus de
-dos,--suspendus de telle sorte qu’on croyait voir des prêtres à
-l’autel,--flamboyait, entre le calice et le saint-ciboire, un
-saint-sacrement, soleil radiant, monté sur un pied comme un candélabre;
-et, au centre des rayons, luisait un rond de vitre, vide, mais qui
-reflétait, lui aussi, étrangement, la flamme mobile de la lampe.
-
---A genoux, Renaud! fit Livette. Pour ce qui nous arrive, la prière est
-le remède. Prions un peu!
-
-Le gardian obéit. Il avait compris que Livette voulait conjurer le sort.
-
-Elle priait en silence, avec ferveur. Lui, étonné, inhabitué aux
-attitudes de la prière, et cherchant une contenance, regardait de temps
-à autre le calen qu’il avait à la main, l’élevait pour mieux voir
-l’étalage de ce trésor ecclésiastique, et, distrait un moment, par tout
-son manège, de ses troubles de cœur, il ne fut que plus malheureux
-quand, tout à coup, de nouveau, sa pensée revint à Livette.
-
-Il se dit alors que vraiment elle venait de deviner; qu’un sortilège
-était en effet sur lui! Et dans son cœur, il supplia le bon Dieu de la
-croix, le triangle mystique, l’oiseau et l’agneau symboliques, de lui
-venir en aide.
-
---Pardonnez-nous nos offenses comme nous les pardonnons à ceux qui nous
-ont offensés! dit tout à coup Livette à haute voix, songeant à la
-bohémienne.--Mon Dieu, ajouta-t-elle, nous vous promettons de faire
-porter, le jour de la fête des saintes Maries,--que voici
-proche,--chacun trois cierges dans leur église, et d’attendre que, l’un
-après l’autre, ils se soient consumés pour elles jusqu’à brûler les
-ongles de nos doigts!
-
-Puis elle se releva,--mais, avant de partir, ils renfermèrent, dans
-l’ombre de l’abandon, derrière la double porte de ce placard banal, ces
-objets d’un culte mort, le calice sans vin, le saint-ciboire sans
-pain,--et ce saint-sacrement, dont le rayonnement de métal encadrait un
-foyer vide!
-
-
-
-
-X
-
-
-... Il savait bien, lui aussi, qu’il n’avait pas besoin du remède qu’on
-donne aux fiévreux, et que la fièvre qu’il avait ne lui venait pas du
-marécage.
-
-Elle ne parla plus de la drogue, mais comme, sur le palier, il
-s’apprêtait à descendre:
-
---... Si nous allions, dit-elle, sur la terrasse?
-
-Livette voulait prolonger le tête-à-tête, voir si elle retrouverait,
-après la prière, son Renaud.
-
-Il déposa sa lampe en haut de l’escalier; et, poussant la porte qui
-s’ouvrait au-dessus de la dernière marche, tous deux se trouvèrent sur
-la terrasse qui domine tout le Château.
-
-Terrasse carrée, au milieu de laquelle dormait, gisante à terre,
-renversée sur le flanc avec sa cage de fer, la grosse cloche, de trois
-pieds de diamètre, qui, autrefois, commandait le travail aussi bien que
-la prière, et qui, sonnant l’angélus, faisait s’agenouiller, au bord des
-marais pleins de miasmes, les fiévreux travailleurs du domaine.
-
-Du bout de leur pied, machinalement, tous deux, tour à tour, frappèrent
-la grosse cloche couchée sur le flanc. Elle rendit une plainte courte,
-vite étouffée par le contact avec les dalles. Ce fut comme le soupir
-d’un cœur mystérieux.
-
-Le cœur plaintif comme cette cloche, ils s’accoudèrent aux parapets de
-pierre, devant la nuit.
-
-Livette et Renaud s’aimaient, mais, à lui, la tendresse ne suffisait
-plus. La sève du printemps, qui bouillait en désirs dans ses veines,
-fleurissait, au cœur de Livette, en douces fleurs de songerie.
-
-Au-dessus de leur tête, le fourmillement des étoiles était magique. Il y
-en avait comme il y a des mouïssales et des grenouilles dans le désert,
-comme il y a des vagues dans la mer. Elles semblaient s’ouvrir et se
-fermer à demi, comme les fleurs d’un pré qu’agite un petit souffle
-rapide; comme des paupières qui font un signe.
-
-Elles semblaient avoir quelque chose à dire.... Elles remuaient comme
-des lèvres qui parlent une langue vive, qui disent une chose très
-pressée, qu’il faut qu’on sache, mais nul bruit venant d’elles ne frappe
-les oreilles des hommes, car l’ouïe des hommes n’est pas assez fine. Et,
-de même, leur regard n’est pas assez subtil pour voir que les poussières
-(pâles comme des pollens) du chemin de Saint-Jacques,--sont aussi des
-étoiles. Ils l’ont vu avec un autre regard que s’est fait leur esprit,
-mais ce regard-là est encore impuissant à pénétrer plus loin, plus
-profond,--à tout connaître.
-
-Et puis,--et Renaud lui-même avait entendu dire ces choses par des
-gardeurs de moutons, de ceux qui passent l’hiver en Camargue et en Crau,
-et qui, l’été, sur les sommets des Alpes, passent leurs nuits à compter
-les étoiles,--il y a, dans le ciel,--par delà les ciels visibles,--des
-feux allumés si loin de nous, si loin, que leur lumière, en train de
-venir vers notre terre, n’y parviendra que dans des siècles. Les hommes
-sortis de nous, après des siècles, verront scintiller des étoiles qui,
-de notre temps, allumées déjà, faisaient des signes perdus pour nous.
-Et, en ce temps-là, des idées, qui sont déjà allumées dans des âmes
-d’hommes, et qui aujourd’hui sont vues uniquement de ceux-là même en qui
-elles brillent,--brilleront pour tous, et l’une d’elles sera, dans
-chacun, l’amour et la pitié du monde.
-
-Et ni Livette, non certes, ni Renaud, ne pouvaient approfondir ces
-infinis, mais, de l’immensité de ce ciel, fourmillant de fines lumières,
-il leur venait au cœur une émotion innomée, faite de toutes les
-espérances à naître.
-
-Des mondes futurs, plus beaux, rêvaient en eux, avec eux.
-
-En eux aussi, parce qu’ils étaient jeunes et créatures humaines, il y
-avait une part d’avenir. En eux aussi était le dépôt des vies futures.
-En eux aussi s’agitait sourdement l’inconnu des générations à naître,
-auxquelles un couple suffirait, sur les ruines du monde aboli, pour
-qu’elles eussent le désir de vivre et qu’elles en eussent le pouvoir.
-
-Une étincelle, c’est tout le feu. Un couple, c’est tout l’amour. Le
-nombre infini n’est pas plus grand que le nombre deux. Et c’est pourquoi
-les grands savants qui calculent comme Barrême, n’en savent pas plus
-long sur la vie et sur le cœur, que Livette et Renaud,--qui ne savent
-rien.
-
-Ils savaient seulement qu’ils vivaient, qu’ils voulaient aimer, qu’ils
-se cherchaient et se fuyaient en même temps,--mais ils ne se demandaient
-pas pourquoi. Ils ne se disaient rien. Ils éprouvaient. Ils ne pouvaient
-pas se dire que les rivalités et les jalousies, c’est-à-dire la douleur,
-servent le dessein de la nature qui veut sans doute, en les provoquant,
-exaspérer le désir, afin que la création soit assurée par les
-paroxysmes, et l’avenir universel par l’impérieux besoin de la joie.
-
-Qu’importe à la loi, le faible, le vaincu? c’est le fort, dit-on,
-qu’elle veut reproduire, seul.
-
-La pitié et la justice sont l’invention de l’homme et n’auront de
-triomphe que quand elles auront été lentement mêlées par l’esprit humain
-à la matière dont il est fait.
-
-Ils souffraient, ils aspiraient à jouir,--sous l’inconnu d’un ciel de
-printemps. Ils attendaient leur joie, ils appelaient toute l’espérance,
-et ils regardaient l’horizon obscur, le désert où miroitaient les sables
-parmi les enganes sombres, et (entre les lignes noires des tamaris) les
-étangs scintillants de sel. Ils regardaient cette immensité où ils
-semblaient perdus, et où pourtant ils sentaient bien qu’à eux seuls ils
-étaient tout; et ils écoutaient, sans l’entendre, le bruissement éternel
-de l’île, murmures d’eaux, froissements de roseaux, de feuilles remuées,
-rumeurs de bêtes errantes, grondements éloignés de deux fleuves en
-route, de mer tressautante;--et cette voix de toute l’île accompagnait
-avec justesse, par l’étendue et le nombre des sonorités qui la
-composaient, ce pétillement muet des étoiles que personne n’entend.
-
-Il y avait dans le parc, invisible pour eux à cette heure, un arbre
-étranger dont on voyait, dans le jour, les fleurs s’ouvrir avec un bruit
-doux. Ils s’amusaient quelquefois à regarder cet arbre, venu de Syrie,
-disait-on. Une détonation légère, comme étouffée, et voilà qu’un petit
-nuage très odorant sort de la cellule qui éclate. Cet arbre continuait,
-dans la nuit, à jeter sa poussière de désirs en quête, et vers les
-fiancés montait son odeur sauvage.
-
-Rien qu’à se frôler, ils tremblaient de joie.... Ah! si elle avait pu
-lui donner, par ce beau soir de mai, tout ce qu’il appelait d’amour
-avec sa jeunesse! s’il avait pu sentir, sous ses lèvres chaudes, les
-lèvres de la jeune vierge se fondre amollies, là, sur cette haute
-terrasse qui dominait les cimes rondes des grands arbres du parc, sous
-ce ciel noir, magnifique d’étoiles, sans doute elle fût restée seule
-maîtresse de lui, la petite fiancée!...
-
-Mais entre Livette et Renaud, il y avait trop d’obstacles; et comme il
-s’efforçait sagement de ne plus aller à elle, c’est vers l’autre qu’il
-allait en pensée.
-
-Et Livette se sentait déjà la détresse des abandonnées. Tout ce grand
-pays plat, que ses yeux connaissaient bien et qu’elle devinait dans la
-nuit tout autour d’elle, lui paraissait tout à coup vide, vraiment un
-désert, et tout semblable par là à son cœur même. Et doucement, en
-silence, elle s’était mise à pleurer,--ce que voyant, l’un des deux
-grands chiens de la ferme, son favori, qui la cherchait partout depuis
-un moment, vint lécher sa main pendante.
-
-Et là-bas, tout là-bas, au-dessus de cette barre sombre qui était la
-mer, Renaud, pendant ce temps, croyait voir monter, droite, comme
-suspendue dans l’espace, ou portée par les vagues, une forme de femme
-nue, qui l’attendait.
-
---Livette! Livette!
-
-C’était la grand’mère qui appelait.
-
-Ils redescendirent sans échanger une parole.
-
---Bonsoir, monsieur Jacques, dit la jeune fille.
-
---Bonne nuit, demoiselle, répondit Renaud.
-
-Ainsi, ils s’appelèrent, ce soir-là, monsieur et mademoiselle, et, un
-instant après qu’ils se furent quittés, Renaud, dans le plus grand
-silence, prit son cheval à l’écurie et s’éloigna.
-
-Il ne sentait pas que Livette, à sa fenêtre, le regardait partir avec
-des yeux où remontaient les larmes.
-
---Où s’en va-t-il?
-
-Elle suivit un moment du regard le point brillant, un reflet d’étoile,
-qui, allumé au bout de la pique du gardian, dansait dans l’ombre, à
-travers les arbres, comme un feu follet,--et quand l’étincelle
-s’éteignit, elle ne vit plus les étoiles.
-
-
-
-
-XI
-
-
-Où il allait, il n’en savait rien. Il errait commandé par sa force qui
-s’agitait en lui et qui voulait être dépensée.
-
-L’amour le gouvernait comme il gouvernait lui-même son cheval. En même
-temps qu’il était le cavalier de la bête, il était la bête damnée du
-désir qui le poussait, l’éperonnait, lui criait: «Marche!» dirigeait,
-de-ci, de-là, sans la régler, sa course à travers la lande. Il était,
-lui aussi, monté, harcelé, bridé, fouetté, le mors dans la bouche,
-emporté et impuissant. Et le cheval subissait les impressions du
-cavalier, qui subissait celles de l’amour; si bien que Blanchet, tout
-las de sa fatigue du jour, n’ayant eu tout à l’heure qu’un court repos,
-s’affola pourtant. Heureusement connaissait-il fossés, roubines,
-marécages, et, dans sa vitesse, la bride lâche sur le col, il
-choisissait encore sa route. Tantôt il ralentissait devant les fossés,
-afin d’y descendre, tête première, forçant alors le cavalier à se tenir
-tout debout sur les grands étriers, le dos touchant la croupe; tantôt il
-les franchissait à toute volée.
-
-Grisé, tête nue, son chapeau ayant roulé quelque part, dans la nuit, les
-cheveux traversés d’un air sifflant, Renaud courait, pour courir, parce
-que la violence de la course correspondait à ses violences intérieures.
-Il courait à la manière d’une bête qui se déplace, par rage et fureur
-d’être seule, dans la saison des ruts.
-
-Et il se disait que cela était abominable de penser à l’autre, quand il
-avait à lui cette fleur de beauté, de douceur et de sagesse; mais c’est
-de bien autre chose qu’il avait soif maintenant; et il sentait dans sa
-bouche une amertume forte, une salive collante et âpre, un suc qui
-l’altérait tout entier.
-
-Et ne comprenant pas comment il échapperait à tout ce qu’il avait de
-méchantes volontés en lui-même, il allait avec deux désirs qu’il
-s’avouait: ou bien rencontrer Rampal, sur qui il se vengerait de tout,
-ou bien tomber au revers d’un fossé, ne plus se relever, changer ainsi
-de méchant destin,--et un troisième désir qu’il ne s’avouait pas:
-rencontrer, à l’aube, la bohémienne, mendiant au seuil de quelque
-ferme.... Et alors?... Il ne savait pas!
-
-Tout à coup, il crut entendre un écho doubler, derrière lui, le bruit de
-son galop; il se retourna et il vit,--il vit en vérité!--le poursuivant
-à toute bride, la bohémienne nue, bien droitement campée, à la manière
-d’un homme, sur un cheval pâle, qui ne touchait point terre.
-
-Envolée et riant, elle lui criait:
-
---Arrête, lâche!
-
-Il se dit que cela n’était pas vrai, mais il ne se dit pas que c’était
-une vision; il songea: «C’est le sortilège,» et la peur le prit, une
-peur égale à son désir, et il se mit à fuir l’image de ce qu’il
-cherchait.
-
-Il ne se retournait plus, il fuyait. Il entendait toujours un galop
-double: le sien, celui de «l’autre». Il passait dans des brumes claires
-qui se traînaient sur les sables mouillés, salins; et en coupant ces
-nuages qui rampaient, il lui semblait courir dans le ciel, au-dessus des
-nuages d’en haut. Véritablement, un vertige était dans sa cervelle, car
-l’amour veut être obéi, et le vœu de sa jeunesse était en lui comme une
-folie.
-
-Tout à coup, les quatre jambes de Blanchet toujours lancé
-s’arc-boutèrent immobiles, rigides comme des pieux, et ses sabots sans
-fer se mirent à glisser sur une surface d’argile absolument lisse, dure,
-et comme savonnée. A toute vitesse le cheval glissait, bien debout,
-creusant des rainures avec sa corne sur cette surface polie, et, à la
-fin de sa vitesse acquise, il s’arrêta, voulut reprendre sa course, leva
-un pied, et, lourdement, épuisé, la bouche et les naseaux soufflant le
-désespoir, s’abattit.
-
-Déjà Renaud, appuyé sur sa pique qu’il n’avait pas lâchée, debout à la
-tête de son cheval, s’efforçait de le relever, l’encourageant de la
-voix. Blanchet, appuyé sur la bride que maintenait l’homme, se remit sur
-ses pieds, après deux glissades inutiles.
-
-Renaud regarda autour de lui: il n’y avait rien, que la nuit, le désert,
-les étoiles... des brouillards blafards, en loques, qui se traînaient çà
-et là, comme accrochés à des buissons, à des tamaris, à une touffe de
-roseaux... et qui prenaient par instant des formes de bêtes
-fantastiques.
-
-Renaud remonta sur Blanchet, mais il le prit en pitié. Et, le cheval,
-tantôt se laissant glisser, les quatre jambes raidies, sur ses quatre
-sabots sans fer, tantôt mettant un pied devant l’autre, écorchant ce
-sol, à la fois ferme sous son poids et tendre sous le tranchant de sa
-corne écaillée, ils sortirent de l’argile.
-
-C’était pitié et remords à la fois qu’inspirait à Renaud le cheval de
-Livette.
-
-Quel droit avait-il, le gardian, d’abîmer, au service de sa passion pour
-une sorcière, la bonne bête, tant aimée de sa mignonne fiancée?
-
-Renaud descendit donc de son cheval et, ôtant la selle et la bride à
-Blanchet, il lui dit: «Va! fais ce qu’il te plaît.» Puis il coupa autour
-de lui des apaïuns dont il se fit un lit, et, couché sur le dos, la
-selle sous la nuque, un foulard sur la face, il attendit le jour.
-
-Un sommeil l’engourdit, durant lequel sa douleur se gonfla en lui,
-creva, s’extravasa, sortit de lui, prit des figures.... La même vision
-revenait toujours.
-
-En s’éveillant, deux heures plus tard, il trouva qu’il avait le visage
-en larmes, et ses deux mains sur son visage. Alors il se prit en pitié
-lui-même, et, ayant commencé de pleurer en rêve, il laissa couler ses
-larmes qu’il eût refoulées d’abord, si elles eussent voulu sortir
-pendant la veille.
-
-Il se trouva malheureux et pleura sur lui, avec rage, convulsivement,
-puis avec joie, comme si, en pleurant, il eût versé hors de lui pour
-toujours toute sa peine. Il pleurait d’être pris, impuissant, entre deux
-choses contraires, ennemies; de vouloir l’une et de désirer, malgré lui,
-l’autre. Il frappa la terre de ses deux poings; il déchira sa cravate
-qui l’étranglait; il broya des roseaux avec ses dents, et, comme un
-enfant, il s’écria, lui qui était un orphelin:
-
---Mon Dieu! ma mère!
-
-Et il aurait ainsi pleuré longtemps encore peut-être, vidé les sources
-amères de son cœur, si, tout à coup, il n’eût senti une caresse,
-tiède,--deux caresses tièdes, molles, humides, effleurer sa joue, son
-front, ses yeux fermés.
-
-Il entr’ouvrit ses paupières et vit Blanchet qui, debout à son côté,
-lui touchait la face, de sa lèvre pendante, comme lorsque, en cherchant
-un morceau de sucre, il caressait la main de Livette.
-
-Une autre bête avait imité Blanchet: c’était le _dondaïre_ Le Doux, le
-favori du gardian, le meneur de son troupeau de taureaux et de vaches
-sauvages, dont Renaud n’avait pas entendu la sonnaille, et qui avait
-reconnu le gardian.
-
-Cette pitié des deux bêtes exaspéra d’abord l’aigre douleur de Jacques.
-A la manière des enfants qui se mettent à hurler dès qu’on les plaint,
-il eut, de se voir assez misérable pour être plaint, lui, par des bêtes,
-un grand cri intérieur--qu’il étouffa dans sa gorge; puis, touché de
-voir leur bonne figure, et distrait par là de lui-même, il se calma
-brusquement, se mit sur son séant, étendit la main vers ces naseaux,
-vers ces mufles de bêtes puissantes, si dociles, et il leur parla:
-
---Braves, braves bêtes, oh! les braves bêtes!
-
-Le petit jour paraissait. Et le gros taureau noir, et le cheval blanc,
-tous deux, comme pour répondre à l’homme et pour répondre aussi à ce
-premier regard de la lumière de retour, qui faisait courir sur toute la
-plaine un frisson d’aise, tendirent le cou vers le levant; et le
-hennissement du cheval retentit, éclatant, trépidant comme une fanfare,
-soutenu par la basse des mugissements du taureau.
-
-Aussitôt s’éleva, tout autour de Renaud, un concert de meuglements et de
-hennissements mêlés. Sa libre manade avait passé la nuit par là. Il
-était entouré de ses bêtes familières.
-
-Elles accoururent à l’appel de Blanchet, à celui de Le Doux, à la voix
-du gardian. Les cavales étaient blanches comme le sel. Elles arrivaient
-les unes au petit trot, d’autres au galop, quelques-unes suivies de leur
-poulain; passaient la tête entre des roseaux, regardaient curieusement
-et restaient là,--ou bien, comme espiègles, repartaient avec l’air de
-dire: «C’est le dompteur, allons-nous-en!»--Et des ruades du côté de
-l’homme.
-
-Quelques taureaux, quelques taures noires, sèches, nerveuses, fouettant
-leurs flancs de la queue, arrivaient aussi, prenaient peur, se souvenant
-d’avoir été châtiés pour quelque méfait, et, tournant la croupe,
-détalaient de même, puis, hors de vue, s’arrêtaient vite....
-
-Comme le dondaïre demeurait là, bœufs et chevaux ne s’écartaient guère.
-
-Quelques-uns, les plus sages ou les plus vieux, s’agenouillaient
-lentement, comme pour reprendre le repos interrompu, puis flairaient le
-sol autour d’eux, enveloppaient de leur langue torse une touffe d’herbe
-salée, la tiraient à eux et mâchaient, une bave d’argent leur tombant du
-mufle.
-
-D’autres, ainsi couchés, se léchaient doucement. Une mère qui faisait
-téter son veau le regardait d’un œil très doux, très calme.
-
-Ici un étalon s’approchait d’une cavale, faisait deux bonds à côté
-d’elle, la queue haute, la crinière énergique, avec un appel de la voix,
-hardi, sonore, puissant,--puis se cabrait, et quand la cavale, sous lui,
-se dérobait, il la mordait, évitant aussitôt, d’un écart brusque, le
-coup de pied qu’elle détachait vers lui.
-
-Plus d’un taureau aussi faisait la cour aux femelles, se soulevait,
-lourd, sur ses jambes de derrière,--retombait à vide sur ses quatre
-pieds.
-
-Le réveil du troupeau n’était pas complet. Des lassitudes liaient encore
-ces bêtes dans l’engourdissement. Elles attendaient le soleil.
-
-Renaud s’approcha d’un étalon à demi dompté, qu’il avait monté
-quelquefois, et lui lança au cou le séden qu’il préparait à cette fin
-depuis un moment, le séden de Blanchet, de Livette, tout sali de boue
-par la chute de tantôt!
-
-Il offrit du sucre à la bête sauvage, qui se laissa seller sans trop de
-résistance, désireuse peut-être de retrouver pour un jour le foin
-abondant des écuries du Château, dont elle avait le souvenir.
-
-Renaud dit à Blanchet:
-
---Repose-toi, vieux!
-
-Et sur sa monture fraîche, la pique au poing, il repartit, dans l’idée
-de chercher Rampal.
-
-L’étalon que montait Renaud était son préféré, celui qu’il avait appelé
-Leprince.
-
-Et Renaud éprouvait une satisfaction honnête à se dire que du moins ce
-ne serait plus le cheval de Livette qui aurait à supporter ses caprices
-et ses violences d’amoureux. Il se sentait, de cela, bien aise, allégé
-d’une triple responsabilité, de cavalier, de gardian et de fiancé.
-
-Leprince parut désappointé quand Renaud le contraignit à tourner la
-croupe au Château d’Avignon.
-
-Renaud se dirigeait du côté de la cabane dont lui avait parlé Audiffret.
-Il était bien possible, en effet, que Rampal en eût fait son gîte. Il
-voulait savoir. Or, cette cabane étant, comme on sait, non pas en
-Camargue, mais en Crau, non loin du mas d’Icard, à près de neuf à dix
-lieues dans l’est, il fallait passer le grand Rhône. Mais, en ce vaste
-pays plat, les cavaliers parcourent de très longues distances pour un
-oui ou pour un non, et trente ou quarante kilomètres n’étonnaient pas
-Renaud.
-
-Vu l’endroit où il se trouvait, le plus court lui parut de longer le
-Vaccarès au sud.
-
-La bonne fraîcheur du matin chassait de lui les pensées noires, les
-visions, les cauchemars; il éprouvait un peu de calme. Du reste, brisé
-par la fatigue, il se sentait à moitié endormi, et trouvait cet état
-délicieux. Il ne se sentait plus la force de suivre ses pensées, de les
-guider encore moins, en sorte qu’il était soumis, comme une chose, comme
-une herbe, à l’air qui passe, au rayon qui brille.
-
-L’heure et la couleur du jour étaient vraiment réjouissantes, et une
-gaieté physique entrait en lui, qui ne réfléchissait plus.
-
-Un frisson courait sur les eaux, les herbes, et sentait le sel. L’aurore
-éclatait maintenant. Encore une minute, et le soleil allait paraître,
-jeter sur la plaine son filet horizontal aux mailles d’or. Il parut. Les
-murmures devinrent des bruits: les reflets, des resplendissements; les
-réveils, des activités.
-
-La pique à l’étrier, appuyant son front lourd sur le bras qui la tenait,
-Renaud qui fermait les yeux, au bercement du cheval, les rouvrit tout à
-coup, et promena autour de lui le regard d’un roi joyeux.
-
-Il s’arrêta un moment à contempler un attelage de plusieurs chevaux qui
-tiraient une grande charrue et faisaient d’un mauvais champ pierreux un
-terrain défoncé à planter de la vigne.
-
-Le phylloxera, qui a fait tant de mal à des pays riches et sains, est,
-pour la Camargue, une occasion nouvelle de combattre la fièvre et de
-gagner du terrain sur le marécage. Les sables sont, en effet, favorables
-à la vigne, défavorables à l’insecte parasite, et ce pays de l’eau
-deviendra lentement, s’il plaît à Dieu, un vrai pays de vin!
-
-Et Renaud regardait le laboureur avec un sentiment de joie, à cette idée
-de l’enrichissement de son pays par le travail; et avec un confus
-sentiment de regret, car il préférait que sa lande restât sauvage,
-libre, inculte. L’idée d’une plaine cultivée de bout en bout, où nulle
-place n’est laissée au pas capricieux des chevaux telle que Dieu l’a
-faite,--cette idée l’attristait.
-
-Il se disait toujours, en passant devant les campagnes civilisées:
-
-«Non, là, en vérité, on ne peut ni vivre ni mourir.»
-
-Les champs de blé ou d’avoine, même dans la saison d’été, lorsqu’ils
-sont d’un si beau roux, si pareils à la terre surchauffée, si semblables
-aux eaux limoneuses et rayonnantes du Rhône,--ne l’enchantaient pas. Ils
-lui donnaient l’impression d’un obstacle devant lequel il fallait
-détourner la course de son cheval, et Renaud ne connaissait d’obstacle
-respectable--que la mer!
-
-Il pardonnait davantage à la vigne parce qu’il lui semblait qu’il y
-avait une gloire pour son pays à produire du vin, à l’heure où les
-autres terres de France n’en pouvaient plus donner. Et puis, le Rhône,
-le mistral, les chevaux, les taureaux, le vin, tout cela lui paraissait
-aller bien ensemble, comme des choses de vigueur et de fête, de courage
-et de joie. Ils savent boire, allez, ceux de Saint-Gilles, et ceux
-d’Arles, et ceux d’Avignon. Dans l’île de la Barthelasse, au milieu du
-Rhône, devant Avignon, Renaud avait été de noce une fois et là, il avait
-goûté d’un vin rouge dont il voyait encore la couleur! C’était un vieux
-vin du Rhône, lui avait-on dit, et il se rappelait que, pour faire
-honneur à ce vin en même temps qu’à la mariée, il avait, ayant la tête
-un peu échauffée, jeté solennellement, après la dernière rasade, son
-verre en forme de coupe au fond du Rhône. Il y a comme cela, au fond du
-Rhône, des coupes mortes, mais non pas brisées, où la joie, hier encore,
-a été bue. A travers l’eau, en se balançant avec lenteur, elles sont
-descendues sur un fond de sable....
-
-Là elles dorment, recouvertes de limon, et dans deux, trois mille ans,
-qui sait? les vieux savants d’alors les découvriront comme aujourd’hui
-on découvre, à Trinquetaille, des amphores de terre cuite, et, auprès
-des amphores, quelquefois une urne de verre où chatoient, dès qu’on la
-déshabille de sa robe de poussière, toutes les couleurs de
-l’arc-en-ciel.
-
-Le verre de Renaud, qui sait? ce verre si cassant, où il a bu le
-meilleur vin de sa jeunesse, peut-être restera plein pendant des
-siècles, tout plein des sables et des eaux du Rhône, et peut-être
-que,--dans des siècles,--d’autres jeunesses y retrouveront la même
-joie. Car tout se recommence.
-
-Ainsi vagabondait la pensée du vagabond, de fil en aiguille, de vigne en
-verre. Ah! son verre, lancé dans le Rhône! Il y revenait encore, à ce
-souvenir d’une ivresse. Il lui semblait maintenant qu’en le jetant ainsi
-au fleuve, un jour de mariage, il s’était à lui-même prédit son destin,
-et que lui, le fiancé de Livette, il ne se marierait jamais! Au verre
-jeté il ne boirait plus.
-
-L’impression de joie première qui lui était venue avec la nouveauté du
-matin était déjà passée; il s’attristait déjà de nouveau, à mesure que
-le jour perdait son charme gai de chose commençante.
-
-Et, ainsi rêvant, Renaud coupait à travers les marécages, Leprince
-pataugeant dans l’eau jusqu’aux jarrets.
-
-Oui, mes amis, il pardonnait à la vigne,--ce Renaud,--d’envahir la
-Camargue. D’ailleurs, après les vendanges faites, n’est-ce pas pour les
-taureaux un excellent pâturage que les champs de vignes rouges et
-blancs? Car il y en a de tout rouges, à l’automne, et de tout blancs
-aussi, ou du moins d’un jaune clair doré,--comme si les pampres, sous
-les grands soleils couchants, s’amusaient à se répéter les deux couleurs
-du vin.
-
-N’a rien vu qui n’a pas vu les rayons d’un soleil couchant, en
-novembre, jaunes comme l’or, rouges comme le sang, s’étaler sur un champ
-de pampres rougis, sur un champ de pampres jaunis, étalés eux-mêmes à
-perte de vue....
-
-Du reste, n’est-elle pas la patrie des lambrusques, cette Camargue? La
-lambrusque, c’est la vigne sauvage, camarguaise, différente de nos
-vignes cultivées en ce que le mâle et la femelle sont sur des plants
-séparés. Les raisins qui chargent les lambrusques femelles font un vin
-un peu âpre, mais bon, et les sarments de cette vigne sont, à la main,
-de légers et vigoureux bâtons.
-
-Arrivé au Grand Pâtis, Renaud traversa le Rhône à cheval, en trois fois,
-allant de terre camarguaise à l’île du Mouton; de l’île du Mouton à
-l’île Saint-Pierre, et de l’île Saint-Pierre en terre ferme.
-
-Il était maintenant dans les marais de la Crau, de cette Crau qui
-s’ajoute, désert de cailloux, à la Camargue, désert de limon.
-
-Ces deux steppes très différents joignent, pour le regard, leurs
-étendues par-dessus le Rhône. D’Aigues-Mortes à l’étang de Berre, il y
-a, mes amis, un joli coup d’œil de «planure», et l’aigle de mer a beau
-faire, il y a pour lui, en belle ligne droite, vingt bonnes lieues à
-voler, les ailes toutes larges! Et c’est là le royaume du roi Renaud.
-
-La Camargue a les salicornes, les graminées, les plantains et les
-bardanes, en touffes minces, séparés par des intervalles sablonneux;
-elle a les gapillons, qui sont les joncs verts évasés en bouquets, aux
-mille pointes sèches plus fines que des aiguilles; çà et là, les
-tamaris, et, au bord des deux Rhônes, les ormeaux tant de fois taillés
-et retaillés, par le besoin de leur prendre du bois à brûler, qu’ils
-ressemblent à de grosses chenilles droites sur leur queue, hérissant
-leurs poils courts.
-
-La Crau est en terrains nus et en bruyères. C’est, à vrai dire, un champ
-de cailloux. Ils sont venus, dit-on, du mont Blanc, tous ces cailloux
-qui maintenant dorment ici. Rhône et Durance les ont charriés, puis ont
-changé de lit, après avoir joûté ensemble sur ce vaste espace au pied
-des Alpilles. De dessous les cailloux de Crau, en mai, sort une herbe
-fine et rare, paturin ou chiendent. Du bout de leur museau, les brebis
-poussent la pierre, broutent la petite herbe pendant que le berger, dans
-le vent et le soleil, rêve....
-
-Mais cette Crau des cailloux est plus loin, au delà de l’étang de
-_Ligagnou_, qui longe le fleuve. Ici, dans la Crau des bords du Rhône,
-on est en plein dans les marais, desséchés presque entièrement une
-grande partie de l’année,--mais perfides quelques-uns, et qu’il faut
-bien connaître.
-
-Renaud remonta vers le nord-est, et, au quartier du mas d’Icard, il fut
-arrivé bientôt.
-
-Renaud venait de s’arrêter.
-
---Où est-elle donc, la cachette? murmurait-il.
-
-Et de tous ses yeux, il s’efforçait de percer le fouillis d’ajoncs, de
-siagnes, massètes, carex et scirpes, qui jaillissait là-bas du fond d’un
-marécage, au beau mitan. Ce marais ne semble pas, non, plus inquiétant
-qu’un autre, mais les taures et les cavales le redoutent, et,
-soigneusement, l’évitent.
-
-A la surface du marécage, s’étalait comme une épaisse croûte de verdure
-moisie. Ce n’était pourtant pas cette lèpre, faite de lentilles d’eau,
-qui dort sur les mares. C’était comme un feutrage composé d’ajoncs
-morts, de racines, d’herbages entrelacés, et cela faisait à l’eau une
-surface solide et mobile, ondulante sous les pieds qui s’y aventurent,
-prête à les porter et prête à crever.
-
-Cette croûte (la _trantaïère_), lézardée çà et là, laissait voir, par
-les lézardes, une eau sombre comme la nuit, dont la surface, piquée de
-menus reflets, étincelait comme une glace en verre noir.
-
-Sur les bords, autour de quelques tamaris, poussaient drus, pressés,
-innombrables, des roseaux et encore des roseaux, toujours froissés entre
-eux, et sans cesse frôlés, avec un bruit de papyrus, par l’aile sèche
-des libellules à tête de monstre.
-
-Beaucoup de ces _canéous_ portent des fleurs d’un blanc violacé. Étagées
-le long de ces hampes, on les prendrait pour des fleurs de grande mauve.
-Ces roseaux à grandes corolles éveillent l’idée de thyrses antiques, qui
-auraient été fichés là debout, dans la terre humide, par des bacchantes,
-en train maintenant de dormir quelque part, à l’ombre des tamaris, ou de
-se livrer aux centaures. Ils font songer aussi au bâton de la légende
-qui, planté en terre, se couvre aussitôt de fleurs et commande par là
-les épousailles.
-
-Ces thyrses du marécage sont des roseaux escaladés par des liserons. Le
-convolvulus s’attache au roseau, y enroule ses festons, s’élève en
-spirale autour de lui, cherche la lumière à sa cime et jette, tout le
-long de la tige qui murmure, une harmonie de couleur éclatante.
-
-Les jeunes feuilles aiguës des roseaux se dressaient en fer de lance.
-Les vieilles, cassées, retombaient à angles droits. Quant aux tamaris,
-le fin feuillage grêle en est comme un nuage transparent, et leurs
-petites fleurs rosées, en épis, trop lourdes, surtout avant d’être
-écloses, font pencher de tous côtés les panaches flexibles de l’arbre
-arrondi.
-
-A travers tamaris et roseaux, Renaud cherchait à voir la cabane qu’il
-connaissait et dont, la veille au soir, lui avait parlé Audiffret. Mais
-à peine pouvait-il distinguer la petite croix inclinée que portent sur
-l’arête de leur toit, à l’extrémité même, les cabanes camarguaises,
-faites de madriers, de planches, de boue grisâtre (_tape_) et de paille.
-La cabane était tout entière visible autrefois de l’endroit où il se
-trouvait, mais les roseaux, sur l’îlot où elle est construite, avaient
-poussé si dru qu’ils la cachaient maintenant. Le sentier qui y
-conduisait était d’ailleurs sur le bord opposé. Il dut faire un grand
-détour pour y parvenir, ce marais de la cabane étant de forme très
-capricieuse.
-
-Du sud, il avait passé au nord de la cabane. Ce n’est plus la
-_trantaïère_ qu’il avait devant lui, mais, sous l’eau où foisonnaient
-les siagnes, les triangles et les ajoncs, la _gargate_, la fange où,
-brusquement, qui s’avance enfonce.
-
-Il y a bien d’autres dangers dans les marais maudits. Il y a les
-_lorons_, sortes de puits sans fond, ouverts çà et là sous les eaux, et
-dont il faut connaître l’emplacement. Aigues et taures les connaissent
-très bien, savent les fuir, et pourtant, des fois, plus d’une y tombe,
-plus d’un homme aussi. Qui y tombe y reste. Pas de raisonnements, mon
-homme! Tu y es, adieu!
-
-Les gardians vous diront, et c’est la vérité, que de chaque loron sort
-une petite fumée tournoyante, à laquelle on reconnaît ces bouches
-d’enfer. Cent lorons, cent fumées. Voilà, mes amis, de quoi rêver,
-n’est-ce pas, quand la fièvre maligne, sortie des marais, vous jette
-sur le flanc!
-
-Renaud voulait savoir si Rampal habitait la cabane, mais non pas l’y
-attaquer, car l’endroit est traître. «S’il y est, il sortira un moment
-ou l’autre.... Je l’attendrai en terre ferme.... Ah! voici le
-sentier!...»
-
-Le sentier serpentait, caché sous une nappe d’eau peu profonde. C’était
-un empierrement étroit, mais très ferme, dont le bord droit était
-marqué, jusqu’à la cabane, par quelques pieux émergeant à fleur d’eau,
-et peu éloignés l’un de l’autre.
-
-Renaud mit pied à terre, et, tenant son cheval par la bride, chercha le
-premier de ces pieux. Bien qu’il en sût la position, il fut quelque
-temps à le retrouver. Du bout de son trident, il écartait les herbes, et
-quand le piquet fut reconnu, il tâta le chemin solide dont il mesura la
-largeur. Courbé, il regarda très longtemps, très attentivement, les
-herbes, les roseaux dont les tiges se touchaient par endroits au-dessus
-du passage secret, et, quand il se releva, il avait jugé à coup sûr que
-le passage, depuis quelque temps, n’avait pas servi.
-
-Il ne se trompait pas. Rampal, en effet, se méfiait un peu de cette
-cachette, trop connue, pensait-il, et où on pouvait le traquer. Il
-gîtait souvent aux environs, prêt à se réfugier dans cette impasse, si
-cela devenait nécessaire, mais il aimait mieux, en attendant, se sentir
-libre, avec beaucoup d’espace ouvert tout autour de lui.
-
-Renaud remonta sur Leprince et, une heure après, repassa le Rhône. Le
-soir, il coucha dans une de ces grandes cabanes qui sont des étables,
-des «jass» d’hiver, pour les troupeaux de cavales, en ces mois où le
-temps est si mauvais que les taureaux ne trouvent pâture qu’en brisant
-la glace à coups de cornes.
-
-Et le lendemain, une heure avant midi, il apercevait là-bas, devant lui,
-l’église des Saintes découpée comme un haut navire sur le bleu de la
-grande mer.
-
-De petits martinets noirs tournoyaient à l’entour, mêlés par hasard à un
-vol de grands goélands aux ailes arrondies.
-
-Une charrette venait lentement sur le chemin de sable.
-
---Bonjour, Renaud.
-
---Bonjour, Marius. Où vas-tu?
-
---Porter des poissons en Arles.
-
-Ce Marius souleva des branchages qui semblaient charger son char et qui
-faisaient de l’ombre sur une douzaine de baquets et de paniers. Tout
-aise de sa cargaison, il écarta la bâche qui, sous les branchages,
-recouvrait son trésor. Baquets et paniers étaient, jusqu’au bord, emplis
-de poissons pêchés aux étangs et à la mer. Il y avait des sars, des
-muges, des dorades, vivants encore, prismes animés, les ouïes et les
-bouches ouvertes comme des fleurs marines rougeoyantes au milieu des
-bleus sombres, des verts glauques, des ors humides. Il y avait des
-anguilles énormes, la plupart prises aux roubines de Camargue,
-véritables viviers de réserve.
-
-Ces congres visqueux, sombres, glissaient les uns dans les autres,
-composant et décomposant sans fin les nœuds coulants de leurs corps
-serpentins.
-
-Aux taches livides, de couleur triste, qui tigraient certaines de ces
-grosses anguilles, Renaud reconnut des murènes, ouvrant une bouche
-vorace, armée de dents affilées.
-
---Comme tout ça bouge, tu vois! dit Marius.
-
-A ce moment, comme pour lui donner raison, un gros poisson plat,
-bondissant hors d’un baquet, tomba à terre.
-
-Du fer de son trident, le gardian à cheval le cloua sur le sol pour
-l’empêcher de sauter au fossé plein d’eau, qui longeait la route....
-
---Tiens! dit-il étonné, n’est-ce pas une torpille? Quand je la pêche
-avec la «fouine», qui est une lance plus longue que mon trident, elle me
-donne alors une secousse que je n’ai pas sentie aujourd’hui?
-
---C’est qu’alors, dit Marius en riant, la torpille est dans l’eau et ta
-fouine est mouillée. Mais, ajouta-t-il, laisse la bête à terre. Ça ne
-vaut pas grand’chose. Les serpents s’en régaleront.
-
-Là-dessus, cavalier et charretier pêcheur, chacun tira de son côté.
-
-Et la pensée du gardian allait de la torpille et de la murène aux
-gymnotes d’Amérique, dont lui avaient parlé de vieux marins. On lui
-avait dit qu’électriques comme la torpille, mais semblables au congre
-pour la forme, les gymnotes peuvent, d’une décharge foudroyante, tuer un
-cheval; car afin de leur faire épuiser leur provision de forces, et de
-les prendre ainsi sans danger, on pousse dans l’eau, contre elles, des
-chevaux sauvages qui reçoivent les premières secousses et qui en meurent
-quelquefois.
-
-Et Renaud, tout en continuant sa route vers les Saintes, confusément
-rêvait aux miracles de la vie, que rien n’explique.
-
-
-
-
-XII
-
-
-Livette ne s’était pas endormie. Quand Renaud eut disparu dans la nuit,
-elle ferma doucement ses fenêtres et, se jetant sur son lit, la face sur
-les coussins, elle pleura avec épouvante.
-
- * * * * *
-
-Pendant ce temps--pendant que pleurait Livette et que Renaud, affolé,
-courait la lande, se croyant poursuivi par la bohémienne,--la
-bohémienne,--elle, dormait.
-
-Les deux êtres dont elle commençait à désoler la vie souffraient déjà
-mille morts, et elle, sous une des charrettes de sa tribu, dans son
-campement espacé autour du village, dormait, toute vêtue, tranquille,
-son joli visage énigmatique souriant aux étoiles de cette belle nuit de
-mai.
-
-Quand Renaud l’avait laissée au soleil couchant, toute nue sur la plage,
-lentement elle avait étiré au soleil ses bras fauves, se plaisant à la
-sensation d’être nue au plein air, de se sentir caressée par la brise du
-large qui séchait sur elle l’eau roulante en perles lourdes.... Puis,
-lentement, elle s’était rhabillée, bien lentement, afin de retarder
-l’instant d’être de nouveau prise dans la gêne de ses hardes, afin de
-jouir de l’aisance de son corps comme une bête libre.
-
-Elle avait alors longé la plage, imprimant son pied nu, bien fait, dans
-les sables recouverts à temps égaux par la nappe mince de la vague qui,
-peu à peu, fondait l’empreinte.
-
-La dernière caresse de la mer sur ses pieds, où se collait un peu du
-sable brillant, l’enchantait. Elle riait à l’eau, jouait avec elle,
-l’évitant parfois d’un saut brusque, parfois allant au-devant d’elle, la
-taquinant.
-
-Il lui semblait voir, dans les replis onduleux des vaguelettes, les
-serpents familiers qu’elle charmait parfois au son d’une flûte, qui
-venaient alors s’enrouler à ses bras, à son cou, et qui maintenant
-l’attendaient, couchés sur de la laine au fond de leur coffre, dans son
-chariot.
-
-A Renaud, elle ne pensait plus, déjà. Elle était tout entière à
-l’instant, toujours, n’ayant jamais ni regrets ni remords d’aucun
-passé,--n’ayant de prévisions que par éclairs, au moment où la passion
-et l’intérêt le lui commandaient. Elle avait la réflexion courte, comme
-saccadée; et sa profondeur, sa puissance, son énigme, étaient de n’avoir
-point de cœur, ni, par conséquent, de conscience.
-
-Les hommes, les femmes qui l’approchaient pouvaient redouter ou espérer
-d’elle quelque chose, lui supposer telle résolution, essayer de déjouer
-son plan, mais elle n’en avait pas, ce qui les trompait par avance.
-
-Elle déroutait et triomphait d’abord par l’indifférence; puis, comme
-elle sortait tout à coup de son indolence, en bête, au gré d’un appétit,
-d’un caprice, elle déroutait toujours toutes les défenses,--son attaque,
-ses décisions, ses habiletés, ses mensonges, étant toujours spontanés,
-jaillis des circonstances à mesure qu’elles s’offraient.
-
-Non, elle ne combinait rien à l’avance, froidement; elle ne préparait
-jamais aucun plan de longue main; mais, d’un coup, elle pouvait, au
-besoin, en inventer un, et l’exécuter sur-le-champ, tout d’une haleine,
-ou bien en commencer rageusement l’exécution, qu’elle abandonnait
-presque aussitôt par ennui, pour n’y plus songer que le jour où un
-mouvement de passion l’y ramenait soudainement.
-
-Elle était comme une araignée qui, en un clin d’œil, tirerait
-d’elle-même toute sa toile, pour lier au vol la mouche; ou bien elle
-tendait un premier fil, qu’elle oubliait jusqu’à ce qu’une occasion
-éveillât en elle l’idée d’en tendre un second.
-
-Et, ainsi faite, elle était moins mauvaise et pire que d’autres, parce
-qu’elle était plus changeante que le miroir de l’eau, couleur du temps.
-
-Fataliste, la gypsy se disait que ce qui doit arriver arrive, et non,
-jamais, elle ne s’était donné la peine de combiner un projet de
-vengeance. Elle posait d’abord une menace, sachant bien que la terreur
-inspirée par une prédiction est un premier malheur qui en prépare
-d’autres en troublant les esprits, les cœurs, les jugements. Puis,
-quelque chose de fâcheux, «dans l’année», arrive toujours, qui vient
-collaborer avec les sorciers et que les gens attribuent au «mauvais
-sort» jeté sur eux. Il est sur eux, en effet, parce qu’ils y croient.
-Enfin, on aide, si l’occasion se présente, la malice du sort, avec un
-mot, un geste, un rien,--et si l’occasion se présente, c’est que cela
-était écrit de toute éternité, fixé d’avance dans la destinée!
-
-Être tout d’instinct, la gypsy n’avait pas d’autre secret que de n’en
-point avoir.
-
-Elle allait à sa joie, satisfaction de vengeance, de haine ou d’amour,
-sans tenir compte de rien ni de personne; et, ainsi semblable aux bêtes,
-elle devenait, étant créature humaine, redoutable aux êtres civilisés,
-comme la nature. Ces créatures-là sont implacables. La gypsy aimait la
-vie et la vivait en animal, sans y réfléchir. C’est là le pauvre et
-profond mystère de la Sphinge. Elle procède à la façon de la brute,
-voisine des origines basses, malgré son beau visage humain, où les yeux,
-troubles comme ceux de Pan, semblent voilés de mensonge parce qu’ils
-sont voilés pour eux-mêmes de leur propre inconnu, de leur incertitude
-en attente. Regardez l’œil des chèvres et des génisses. Il est profond
-comme la Bestialité rusée et forte, tapie dans les ombres du bois sacré.
-La vie veut vivre. Elle est là, embusquée. Sûre d’elle, elle s’attend.
-La bête humaine, en plus des ruses du renard ou du tigre, a la parole.
-Rien de plus effroyable que la parole sans la conscience.
-
-Au bout du compte, la Zinzara était toujours sincère sans jamais le
-paraître, parce que sa versatilité la mettait d’heure en heure en
-contradiction avec elle-même.
-
-La caresse et la blessure qu’on recevait d’elle coup sur coup ne
-prouvaient ni qu’elle eût feint l’amour ni qu’elle eût feint la
-haine.... Elle avait tour à tour, d’une minute à l’autre, haï et aimé,
-ou plutôt, sans aimer ni haïr, elle s’était complue à elle-même, avec
-des sincérités contradictoires,--très naïvement.
-
-Elle avait quelque chose de la guenon, qui, au moment où, au sommet de
-l’arbre, elle berce d’un air humain son enfant tendrement pressé entre
-ses bras, les ouvre brusquement, et laisse tomber le nourrisson oublié
-pour cueillir un fruit qui s’offre à elle.
-
-Elle s’importait à elle-même et ne voyait, à propos de tout et de tous,
-qu’elle-même.
-
-La gypsy était redoutable comme un esprit caché dans un élément dont il
-serait le serviteur. Elle avait la force d’un coup de foudre, d’un
-tremblement de terre, d’un événement fatal, impossible à prévoir, à
-parer.
-
-La vipère n’est point méchante. Elle ne prépare pas son venin. Elle l’a.
-Qu’on la dérange, elle a mordu avant de s’y être décidée.
-
-Comme les torpilles ou les gymnotes, l’Égyptiaque pouvait lancer des
-coups d’électricité mortelle. Dès qu’on l’approchait,--par nécessité
-d’être. Il pouvait lui arriver aussi de s’amuser au jeu de répandre
-autour d’elle sa puissance maligne, pour rien, pour voir les effets,
-parce que c’était son heure et son jour, son caprice.
-
-Pour se défendre et pour jouer, elle avait les mêmes moyens.
-
-Elle n’aurait pas pu ne pas être funeste. Il ne fallait pas qu’elle
-songeât à vous, voilà tout. C’était déjà une bonne fortune que de n’être
-pas regardé par elle.
-
-Quoique fille d’une race qui met à haut prix la chasteté, elle n’était
-pas chaste, non qu’elle aimât par-dessus tout la volupté, mais elle la
-détenait comme un moyen de domination, d’autant plus sûr qu’elle en
-faisait moins de cas. Toujours supérieure, dans sa froideur, au désir
-qu’elle inspirait, c’est en cela vraiment qu’elle se sentait reine,
-sorcière,--un peu déesse, de par le diable! Les caresses d’un bain
-libre lui plaisaient mieux que d’autres. Elle était comme les femelles
-des lambrusques qui sont fécondées par le vent.
-
-Comme les cavales de Camargue, qui souvent s’assemblent sur les bords de
-la mer pour respirer tout le large, quand elle ouvrait ses lèvres à la
-brise saline, par ces beaux soirs de mai, elle se sentait plus heureuse
-que d’aucun baiser d’homme. L’âme errante de sa race aspirait sur ses
-lèvres, dans l’air, avec la liberté des espaces, une espérance inconnue,
-vide et infinie.
-
-Ainsi faite, elle se savait à la fois inquiétante, et protégée par
-quelque chose qui se dégageait d’elle. Cela la remplissait d’orgueil.
-Dans son sourire, il y avait de cet orgueil-là. Il y avait aussi le
-ressouvenir perpétuel de choses éprouvées, connues d’elle seule et d’un
-certain nombre d’hommes, qui s’ignoraient.
-
-Leur ignorance, son œuvre, la faisait sourire comme le reste. Et ce
-sourire, c’était ironie et mépris. Elle savait sa force et toute leur
-faiblesse. Elle souriait donc toujours.
-
-Elle régnait, sans autre politique, sur sa tribu errante par escouades,
-changeant, en vraie reine, de favori, au hasard des occasions autour
-d’elle et des impressions en elle-même, mais laissant croire à chacun
-d’eux qu’il était, qu’il avait été le seul aimé, sinon le premier.
-
-Tromper des zingari,--beau succès de zingara!
-
-Et il y avait, parmi les quinze ou vingt enfants de sa troupe, un jeune
-dauphin issu de cette reine, mais, depuis qu’il avait quitté le sein,
-elle n’y prenait pas plus garde qu’une lice à son petit destiné à
-devenir son mâle.
-
-Quand elle était arrivée près de son campement, tout émue des contacts
-de la vague dont le sel, séchant, craquant sur elle, pressait partout sa
-peau voluptueuse, la tzigane, tiède dans tout son être, avait regardé du
-côté d’un de ses bohémiens, jeune homme à peau de bronze, à barbe rare
-et frisée.
-
-Et, à la nuit,--lorsqu’on eut mangé la soupe qui avait bouilli dans la
-marmite suspendue à trois pieux inclinés, au plein air,--le zingaro se
-glissa près de la zingara.
-
-C’était le moment où, par elle, deux êtres souffraient dans le plus
-profond de leur conscience, où Livette et Renaud se regardaient et déjà
-ne se reconnaissaient plus.
-
-Les fiancés, ses victimes, se débattaient sous le sort mauvais jeté par
-son regard, au moment même où ce regard semblait se faire doux pour
-répondre à celui dont la couvrait son amant, au revers du fossé, sous la
-menue lueur des étoiles.
-
-Renaud, à cette heure-là, rêvait de revoir la nudité de la gypsy, de la
-conquérir, se demandant, au souvenir de cette forme svelte et jeune, si
-ce n’était pas là une vierge, quoique fille de grand chemin; appelant
-confusément un amour étrange, entier, absolu, la possession triomphale
-d’un être neuf, d’une taure jusque-là farouche, méchante même aux
-taureaux; d’une cavale qui n’aurait connu ni frein, ni selle de
-cavalier, et qui serait restée rebelle à l’étalon....
-
-Renaud rêvait tout cela, mais il n’existait pas de Renaud pour Zinzara.
-
-Zinzara, juste à cette heure, dans l’herbe mouillée de rosée, se tordait
-comme le congre des légendes qui sort des mers pour se livrer aux
-caresses enchevêtrées des serpents de terre.
-
- * * * * *
-
-Deux jours Livette attendit, s’interrogeant sur ce qui se passait. Lasse
-enfin de chercher sans deviner, elle se mit en route pour les Saintes,
-le matin du troisième jour. «Là, songeait-elle, j’aurai peut-être des
-nouvelles.» Son père, pour cette fois, lui sella un vieux bon cheval.
-
---Tu iras, lui dit-il, à midi, chez Tonin, le pêcheur, manger la
-bouillabaisse. Avertis-le, en arrivant, avec le bonjour de ma part.
-
-Livette, à cheval, sur la route, regardait tout autour d’elle la plaine
-tranquille, bien verdoyante, gaie, éclatante de deux lumières, celle
-qui tombait du ciel, celle qui, partout, montait des eaux.
-
-Dans les rayons, la danse des mouïssales était joyeuse. Quand les
-mouïssales dansent, elles font avec leurs ailes la musiquette de leur
-bal, et dans toute la plaine, par les jours tranquilles, sur les fils
-d’or de la lumière, c’est un bourdonnement de guitare. Il y avait aussi,
-dans l’air, de grands longs fils très fins, des fils de la Vierge, venus
-on ne sait d’où, qui volaient, mollement onduleux, comme si, rendues
-visibles, quelques menues chanterelles de l’invisible instrument dont
-jouent les petits musiciens de l’air, s’en allaient, brisées, au caprice
-d’un souffle.
-
-De très loin peut-être, ils venaient, ces fils. Peut-être dans les bois
-des Maures, dans l’Estérel, vivaient les «aragnes» travailleuses qui,
-patiemment, les avaient filés. Un souffle d’air, bien doucement, les
-avait pris, et maintenant ils étaient en voyage.
-
-Livette les regardait flotter doucement, et songeait à un conte que lui
-avait conté sa grand’mère. Ces fils, d’après la mère-grand, venaient des
-manteaux que les trois saintes avaient présentés au vent comme des
-voiles. Le vent de la mer en les gonflant les avait un peu, très
-finement, effilochés; et pour toujours, au-dessus de la plage
-camarguaise, où est bâtie l’église des Saintes, ils flottent, ces fils
-frêles, jadis pris dans la trame des manteaux miraculeux. Au-dessus du
-pays, sans cesse ils flottent, comme autant de signes de bénédiction,
-mais on les voit bien rarement, et quand, par hasard, un beau jour, on
-les aperçoit, c’est qu’un bonheur inconnu est pour vous dans l’air.
-
-Et l’âme de Livette, dans le bleu transparent de cette matinée, se
-balançait suspendue à chacun de ces fils de passage; mais la fillette
-avait beau vouloir se donner confiance, elle sentait son cœur trop lourd
-pour demeurer lié longtemps à ces choses envolées. Elle avait peur, la
-mignonne, et sentait contre elle des signes cachés.
-
-Hélas! la pauvre, pendant qu’au-dessus de sa tête volaient des fils
-dorés, quelque part autour d’elle l’araignée noire avait tissé son piège
-à la prendre comme une mouche.
-
-Toujours songeant, Livette avançait et finit par distinguer, loin devant
-elle, autour du clocher des Saintes, les hirondelles tournoyantes et les
-martinets. De si loin, on eût dit des vols de mouïssales. Et, avec les
-martinets et les hirondelles, volaient des mouettes. Toutes ces ailes,
-grandes et petites, tantôt vues par-dessous et sombres, tantôt vues
-par-dessus et luisantes, tournaient, viraient, valsaient, croisant,
-emmêlant leur cercle de cent façons. C’étaient jeux de printemps et de
-matinée dans la clarté fraîche du ciel.
-
-Pour avoir des nouvelles, Livette songea à passer par la citerne
-publique, car c’était l’heure où les filles et les femmes des
-Saintes-Maries-de-la-Mer vont chercher la provision d’eau.
-
-A l’entrée du village, elle aperçut, sur sa droite, le campement des
-bohémiens, mais détourna la tête.
-
-A ce moment elle rencontra, allant à l’eau, deux femmes qui marchaient
-d’un pas bien régulier, entre les deux barres qu’elles portaient à bout
-de bras, et auxquelles est suspendue, juste au milieu, par ses deux
-cornes, la cornue. «C’est bien l’heure de l’eau,» se dit Livette, et, au
-pas de son cheval, elle les suivit.
-
---Bonjour, mademoiselle, avaient dit en passant les deux femmes, car de
-tout le monde elle était connue, la jolie fille du Château d’Avignon.
-
-Devant la citerne, il n’y avait encore personne. Les deux femmes
-attendirent. Livette avec elles.
-
---Vous vous promenez, comme ça, mademoiselle? Cherchez-vous quelqu’un,
-si matin?
-
---Oui, dit Livette, je me promène, et puisque c’est l’heure de l’eau, je
-m’arrête un moment ici. Pour sûr, des amies que j’ai aux Saintes y vont
-venir à leur tour.
-
-Elles se turent toutes les trois; et, attentivement pour la première
-fois, n’ayant rien autre à faire là, Livette regarda l’écusson de pierre
-sculptée qui est au beau milieu du grand mur cintré de la citerne. Ce
-sont les armes de la ville, et, comme on pense bien, on y voit un bateau
-représenté, un bateau sans mât ni rames, où sont debout les deux Maries,
-Jacobé et Salomé.
-
---Je me suis souvent demandé, fit Livette, pourquoi les images ne font
-voir jamais que deux saintes dans le bateau. En fin de compte, est-ce
-que nos mères ne nous ont pas toujours dit qu’elles étaient trois?
-Étaient-elles trois, oui ou non?
-
---Elles étaient trois assurément, belle innocente, dit la plus âgée des
-deux femmes, mais Sara était la servante, et l’honneur ne lui est pas
-dû!
-
---Si la troisième était sainte Sare, ce n’était donc pas trois Maries?
-J’ai toujours entendu dire pourtant que Marie-Magdeleine en était, et
-que, partie d’ici, elle alla mourir à la Sainte-Baume.
-
---Oui, elle en était, Marie-Magdeleine, et bien d’autres avec elle!
-Lazare aussi était dans ce bateau, mais, une fois à terre, chacun tira
-de son côté: Marie-Magdeleine alla à la Baume, et les deux Maries nous
-restèrent avec Sara. C’est alors qu’une source jaillit du sable, par la
-grâce de notre Seigneur. En bâtissant l’église, on a enfermé la source
-au milieu.
-
---On eût, ma foi, bien fait de la laisser en dehors de l’église, la
-source!
-
---Et pourquoi? l’eau en est gâtée?...
-
---Elle n’est bonne que le jour de la fête.
-
---Et encore!... Et il y en a si peu!
-
---Nous aurions demandé aux saintes de la rendre abondante et bonne....
-En nous y mettant toutes avec nos prières, nous aurions bien obtenu ça.
-
---Un miracle de plus ou de moins!
-
---Les miracles, ma belle, ne sont que pour les étrangers.
-
---Et c’est ce qu’il faut, voisine. Si c’était autrement, voyons, les
-étrangers ne viendraient plus,--et, sans eux, de quoi vivrait le pays?
-pauvres nous! Où sont nos récoltes, à nous autres? Notre blé, notre
-avoine, où sont-ils, dites, bonnes gens? Sans les saintes, ce pays-ci
-serait un pays maudit! Un jour de fête par an, et les pèlerins (que Dieu
-bénisse!) nous remplissent la bourse.
-
---Les jours de miracle ne sont que trop rares.... Il faudrait deux fêtes
-par an!
-
---Que vas-tu dire là, sotte que tu es? Deux fêtes par an, Bonne Mère! Ce
-serait la mort du pèlerinage. Pour que l’usage se maintienne, il faut
-qu’il soit ce qu’il est, et que rien ne bouge. Nos hommes le savent
-bien. Rappelle-toi la visite que nous fit, avec ces grandes dames,
-l’archevêque d’Aix, il y a vingt ans.
-
-Et une fois de plus fut racontée l’histoire de la visite que fit aux
-Saintes-Maries-de-la-Mer l’archevêque d’Aix, il y a vingt ans ou trente.
-
-Un 24 mai, avec quelques vieilles dames de la noblesse d’Aix,
-l’archevêque arriva aux Saintes. Mais ce 24 mai se trouva être un 25, au
-soir!... Tout le monde peut se tromper!... En sorte qu’au lieu de
-descendre à quatre heures, les châsses étaient remontées ce jour-là, et
-quand monseigneur entra dans l’église, avec les belles dames, adieu mes
-saintes! Elles avaient été hissées déjà, au bout de leurs cordes, au
-milieu des cantiques, dans la chapelle haute.
-
---Eh bien! dit l’archevêque à M. le curé, elles redescendront pour nous.
-
-Le curé allait obéir, mais le bruit de l’affaire avait déjà couru le
-village!... Ah! misère de moi, quel train-coquain!
-
---Comment! disaient les vieux Saintins! On ferait descendre les châsses
-un jour autre que le 24! Mais si, alors, la chose est si facile et
-fréquente, pourquoi voulez-vous que les malheureux, de tous les coins de
-la Provence et du monde, accourent vers nous au jour fixé? Non, non, ce
-serait, entendez-vous bien, la ruine du pays!
-
-Pour finir d’un mot, on prit les fusils, et les Saintins, en armes, dans
-l’église même, imposèrent au prince de l’Église la volonté souveraine du
-peuple des Saintes.
-
---Et très bien, firent-ils, car c’est grâce à la rareté que les miracles
-demeurent précieux.
-
-Une des femmes ayant raconté cette histoire bien connue de chacune,
-toutes se mirent, dès qu’elle se tut, à rompre leur grand silence par de
-beaux éclats de voix, approuvant à qui mieux mieux la révolte des
-Saintins contre les évêques qui veulent abuser de la bonne volonté des
-deux Maries.
-
---C’est égal, dit tout à coup une des vieilles, nous sommes heureuses
-d’avoir maintenant, au lieu de la source saumâtre qui donnait à boire
-aux saintes, une bonne citerne en bonne pierre. Je me rappelle, moi, le
-temps où nous prenions l’eau à la _pousaraque_ (mare artificielle) comme
-font encore les gens de nos fermes. L’eau du Rhône, qui y venait par la
-roubine, était si boueuse toujours qu’elle en était épaisse à couper au
-couteau!
-
---Bah! elle avait le temps de déposer dans nos jarres.
-
---C’est drôle pourtant d’être si malheureux pour l’eau dans un pays si
-mouillé! dit une jeune qui arrivait. Cette eau, c’est une misère! Sainte
-Sare, la servante, doit savoir par elle-même qu’on a assez de travail
-dans les maisons, sans perdre son temps à attendre devant des robinets
-fermés.... Sainte Sare, protégez-nous, et faites ouvrir la fontaine!
-
-Les femmes se mirent à rire.
-
-Presque toutes les ménagères des Saintes étaient là rassemblées, à
-présent. Un dernier groupe arrivait. Les unes portaient sur leur tête
-des jarres sans anses, avec un balancement gracieux de la tête et de
-tout le corps. Elles-mêmes, les poings sur les hanches, ressemblaient à
-des amphores vivantes. D’autres, une cruche sur la tête, portaient
-encore une cruche dans chaque main, la «dourgue» verte, à anse et à
-goulot; d’autres des seaux de bois, d’autres des cornues, chacune ayant
-choisi des vases plus ou moins grands, suivant les besoins de sa maison.
-
---Quel pot apportes-tu là, Félicité?
-
-Et de rire.
-
-Celle qu’on interpellait ainsi, répondit:
-
---J’ai cassé ma cruche, pauvre moi! Et puisqu’il me fallait de l’eau,
-j’ai pris le pot que j’ai trouvé, un pot ancien que, dans tous les
-temps, j’ai vu chez nous, derrière la porte. S’il tient l’eau, ça
-suffira pour aujourd’hui, ma belle!
-
---Porte-le à M. le curé, pour sa bibliothèque; c’est une antiquaille qui
-vaut de l’argent!
-
-Félicité, en effet, venait à l’eau ce matin avec une véritable amphore
-romaine, trouvée dans les sables du Rhône, à peine un peu égueulée, une
-jarre de deux mille ans!
-
-Aux Saintes, chaque famille--c’est selon--a droit, par jour, à une ou
-deux cornues d’eau de citerne.... La porte de la Fontaine ne s’ouvrait
-pas.
-
-Livette, sur son cheval, rêveuse et triste, parmi les bavardages,
-attendait toujours ses amies.
-
---Que disiez-vous, par ici? interrogèrent, en arrivant, les dernières
-venues.
-
-Et mises au courant, chacune, sur les saintes et la servante Sara,
-disait son idée et son mot, sans s’occuper des paroles des autres,--si
-bien que le caquetage des filles et des femmes semblait ici un _ramadan_
-d’agaces et de geais ramassés dans un de ces bouquets de pins qui sont
-isolés au milieu de la Camargue.
-
---Je vous demande un peu si c’est juste, criait l’une des femmes, de ne
-pas mettre aussi partout le portrait de sainte Sara! Une sainte est une
-sainte, et où il y a une sainte, il n’y a plus de servante!
-
---Les saintes ne sont pas fières! et d’être ou non en peinture, sainte
-Sara s’en moque un peu!
-
---Qu’elle s’en moque, c’est possible, mais c’est un affront qu’on lui
-fait!
-
---Eh! dit une autre, le bon roi René et le pape ont su ce qu’ils
-faisaient, en arrangeant ainsi les choses. Sara était femme de
-Ponce-Pilate, et c’est elle qui avait conseillé à son mari de se laver
-les mains du crime des païens!
-
-Un murmure de réprobation courut parmi les commères.
-
---Ah! voici la vieille Rosine, qui va nous mettre d’accord.
-
-Sur son cheval immobile, Livette écoutait vaguement ces choses. Elle
-était distraite et intéressée.
-
-Quand la vieille Rosine, très sourde, eut fini par comprendre ce qu’on
-voulait d’elle, et qu’elle devait s’expliquer sur Sara la servante:
-
---Ah! mes enfants, dit-elle, Dieu connaît les siens, et Sara est à coup
-sûr une grande sainte....
-
-Rosine, ici, fit un signe de croix, et fut, par toutes les vieilles,
-imitée aussitôt.
-
---Mais, ajouta Rosine, Sara était païenne d’Égypte, et non pas Juive de
-Judée; et les païens, voyez-vous, marchent, dans l’estime du monde, bien
-après les Juifs. Ne voyez-vous pas que les Juifs sont semés un peu
-partout, mais partout s’arrêtent et deviennent les maîtres par la force
-de l’avarice? Cela est leur manière d’être bénis de leur Seigneur. Mais
-les païens d’Égypte, au contraire, sont errants et pauvres quoique
-voleurs, et plus dispersés et plus maudits que les Juifs.... Eh bien,
-voyez-vous, mes enfants, sainte Sara est leur sainte, oui, la sainte des
-païens d’Égypte! C’est une sainte pas bien catholique, celle qui, pour
-payer son passage au batelier, lui donna, avec la facilité, je pense,
-d’une ancienne pécheresse,--le spectacle de son corps tout nu! Elle
-passe donc justement après les deux Maries, car il y a des rangs dans
-le ciel. Et voilà pourquoi les ossements de sainte Sara ne sont point
-entre les planches de la grande châsse de l’église, mais sous les vitres
-de la toute petite châsse qui est dans la crypte, comme qui dirait dans
-la cave. La cave est un endroit assez bon,--sous les pieds des
-chrétiens,--pour les bohémiens de malheur! et il est juste qu’il en soit
-ainsi.
-
---Rosine a bien parlé! s’écria l’une des femmes. C’est le malheur du
-pays que la fréquente visite des bohémiens. Quand arrivent nos pèlerins,
-riches et pauvres, croyez-vous qu’ils soient bien aises de trouver
-installés ici tous ces gens malfaiteurs, qui, si adroitement, savent
-voler mouchoirs et bourses? Croyez-vous que cela ne nous enlève pas du
-monde? Que de gens viendraient peut-être qui ne se veulent pas
-compromettre en tel voisinage!
-
---Ah çà! va, allons donc! dit une bossue, ceux qui ont la foi ne
-s’arrêtent pas en route pour si peu! Et ceux qui, ayant un mauvais mal,
-l’espèrent guérir chez nous, n’ont pas peur de ces voleurs ni de leur
-vermine. Otez-moi ma bosse, grandes saintes, et je me charge bien de
-m’ôter toute seule, les uns après les autres, mes poux et mes puces!
-
-Il y eut un énorme éclat de rire qui, comme par enchantement, s’arrêta
-tout de suite.... La petite porte de la citerne venait d’être enfin
-ouverte, et au bruit de l’eau jaillie du robinet, toutes les femmes
-couraient prendre, non sans menues querelles pour la priorité,--leur
-rang à la file.
-
-Enfin arrivèrent quelques jeunes filles amies de Livette.
-
-Les voyant venir d’un peu loin, elle alla à leur rencontre.
-
-Quand Livette se fut éloignée:
-
---Que cherche-t-elle, la Livette, de si bonne heure à cheval? se dirent
-les femmes.
-
---Eh, dit la bossue, son gueux de Renaud, donc! Il n’a pas l’habitude,
-celui-là, d’être attaché comme une chèvre au piquet, et pour le tenir
-fidèle elle aura du mal, la petite, malgré sa belle dot!... De loin,
-l’autre jour, sur la plage, Rampal, vous savez, le gardian bon
-enfant,--l’a vu, ce Renaud, causer avec une gitane qui n’était pas
-habillée d’hiver!
-
---Elle n’avait pas de fourrures ni de manteau, ni le reste, pauvre moi!
-elle était à se baigner comme Dieu l’a faite.... Il faut se méfier de la
-plaine. On ne se croit pas vu parce qu’on pense y voir très loin
-soi-même, mais une touffe d’engane suffit à la _rassade_ (au lézard)
-pour y cacher ses deux yeux qui regardent.
-
-Et les femmes de chuchoter, avec des rires étouffés bientôt.
-
-Pendant ce temps:
-
---Non, non, disaient à Livette ses deux amies, nous ne l’avons pas vu,
-ton promis, ma belle; mais déjà, contre l’église, on prépare les
-gradins pour la ferrade, et d’être ici bientôt, il ne peut pas y
-manquer.
-
-A ce moment, une musique bizarre s’éleva non loin. C’étaient des sons de
-flûte, qui, modulés avec douceur d’abord, brusquement se transformaient
-en cris déchirants. Un frappement sourd, grave, calme, singulier, les
-soutenait, semblait encourager le cœur malade, qui, en plaintes aiguës,
-appelait au secours....
-
---Ah! voilà les Bohêmes et leur musique du diable, écoute, Livette!...
-Va donc voir un peu,... c’est si drôle. Nous te rejoindrons tout à
-l’heure.
-
---Et mon cheval? fit Livette.
-
---Si tu n’es pas ici pour longtemps, il y a justement dans le mur de
-l’église un gros fer fixe en forme de bracelet, nouvellement scellé pour
-les barres de clôture de la ferrade. Attache-le là, ton cheval, et n’aie
-pas peur qu’il s’envole. On le reconnaîtra pour tien, aux belles lettres
-en clous de cuivre que tu as fait mettre à l’arçon.
-
-Au fer du mur de l’église, Livette attacha son cheval, et se dirigea
-vers la musique des Bohêmes. Il lui semblait que, là, elle saurait
-quelque chose. Or, Zinzara, l’Égyptiaque, avait vu arriver Livette au
-village,--et sa musique n’était que pour l’attirer, elle, et, si Renaud
-était par là, son fiancé avec elle. Pourquoi? pour voir;--pour réunir,
-un instant, sans dessein fixe, sur le même point du vaste monde qu’elle
-parcourait, deux des personnages dont elle «amusait son temps»; pour se
-donner la comédie de la vie, et en voir naître la suite, avec le désir
-de la faire tourner en mal, au hasard. Elle aimait «l’étrange» qui sort
-du pêle-mêle des circonstances.
-
-La Zinzara tournait un kaléidoscope dont le champ était vaste comme
-l’horizon de son voyage éternel, et dont les morceaux de verre,
-diversement colorés, étaient des âmes vivantes.--Elle tournait le cornet
-pour voir ce qu’amènerait de mauvais, grâce à elle, le destin. Jeux de
-femme, jeux de sorcière.
-
-
-
-
-XIII
-
-
-La vie est étrange. Le silence éternel des espaces n’est qu’un
-bruissement infini de cercles invisibles qui, tournoyant les uns dans
-les autres, se quittent, se reprennent, se perdent et ne se retrouvent
-jamais ou s’entrelacent pour toujours. La vie est étrange. On en peut
-voir un peu le commencement, la fin pas du tout; la signification nous
-en échappe, mais tous les cercles font la chaîne et quelqu’un sait le
-reste.
-
-Qu’il y ait deux bouts à l’échelle, cela est certain. Le jour n’est pas
-la nuit, et l’un n’est pas sans l’autre. Il y a joie et peine, santé et
-maladie, heur et malheur, vie et mort, pour la bête de chair et d’os,
-bien et mal en un mot. Et celui-ci est un bon être, et celui-là un
-mauvais. Les religions et les morales n’y font rien, et n’expliquent
-rien; mais les petits enfants savent que cela est ainsi, et les gens
-sans esprit le savent également. Ceux qui raisonnent savamment la chose
-la perdent. Ceux qui tirent le fil le cassent. Il y a quelqu’un et il y
-a quelque chose. Rien n’est pas, voyons, bonnes gens, et ce vieil idiot
-qui bave, assis sur la borne, au pied du calvaire des Saintes, devant
-l’église, et qui tend la main à Livette, sait mieux que nous les choses,
-les deux choses: bien et mal. Cet idiot, quand il a, ce matin, passé
-près des voitures des bohémiens, a parlé amicalement, oui, parlé, durant
-quelques minutes, avec deux ou trois chiens maigres qui sont sous ces
-voitures, attachés par des chaînes; mais quand il a vu Zinzara, la
-reine, le regarder, il a pris peur, l’idiot, et s’est bien vite sauvé.
-Il a pris peur parce qu’_il y a_, dans le regard de Zinzara, _quelque
-chose qui n’est pas bon_.
-
-Et maintenant Livette, en passant, le regarde, et l’idiot, qui sourit,
-lui tend, pauvre larve humaine, une perle de verre,--un trésor pour
-lui--qu’il a trouvée ce matin dans l’ordure du ruisselet voisin. La
-perle brille. Elle est bleue. L’idiot y voit la beauté, et il l’offre à
-la belle fille qui passe. Livette lui sourit et, lui, il rit à Livette,
-l’idiot qui bave, et qui se traîne, estropié. Il rit, et sent son cœur
-d’homme, en lui, vaguement s’ouvrir... à quoi?--_à quelque chose qui
-est_, dans les yeux de Livette, et _qui est bon_.
-
- * * * * *
-
-Dieu est sur nous, et, sous nous, le diable. Dieu? que voulez-vous dire?
-L’humanité bonne, celle qui est au-dessus de nous et vers laquelle nous
-marchons; cet idéal, sorti de nous, qui, à force de s’exprimer et de se
-faire aimer, se réalisera dans nos enfants. Le diable! que dites-vous?
-la bête obscure, la larve gloutonne, aveugle, qui fut nous, et dont nous
-nous éloignons.
-
- * * * * *
-
-Quelque chose est plus près du mystère que l’esprit, c’est l’instinct.
-
-Nous sommes, certes, plus près de notre origine que de nos fins, et
-l’instinct nous explique presque l’origine parce qu’il s’y traîne
-encore, mais notre esprit ne peut expliquer la fin parce qu’il en est
-encore bien loin! D’où venons-nous? La bête, qui rampe, peut s’en
-douter.--Où allons-nous? Comment le saurait-elle, la bête qui ne vole
-pas?
-
-Le lien qui fortement nous rattache à la terre n’est pas coupé. L’homme
-porte à jamais la cicatrice de sa naissance. Il voit donc, là encore,
-comment il se rattache, _en arrière_, à l’infini; mais comment, _en
-avant_, par la mort, il se rattache à la vie dans l’éternité, il ne le
-voit pas.
-
-L’instinct, comme un ver luisant, éclaire les fonds d’où sort l’homme;
-mais l’intelligence n’éclaire pas les profondeurs d’en haut où elle se
-perd elle-même, au point précis où Dieu s’explique.... Ah! que Dieu est
-obscur!
-
-Oui, entre l’origine et l’intelligence, il y a l’instinct, comme un
-pont. Entre l’intelligence et la fin, il y a le vide. Ici la raison ne
-passe pas. Il faut bondir. L’homme ne peut facilement concevoir que ce
-qui est en bas. Ce qui est en bas, sa pesanteur l’attire à le
-comprendre.
-
-Pour comprendre ce qui est en haut, il faudrait une faculté de s’alléger
-que l’homme n’a pas, une aile qui manque. L’instinct, ici, agit sur
-l’esprit même, en sens inverse de l’effort spirituel.
-
-A quelques esprits, elle vient parfois, cette faculté de s’enlever; mais
-l’homme ne conçoit que selon ce qu’il éprouve, et le temps est passé où
-l’on se fiait aux mages, à ceux qui conçoivent plus et mieux. Peut-être
-a-t-on raison. Peut-être ne doit-on concevoir que par soi-même, et nul
-ne saura rien _pour toujours_ avant de l’avoir mérité.
-
-Pour une minute, dans le rêve surtout, dans la veille même, l’homme
-_sait_, quelquefois. Il a l’intuition profonde; mais rien n’est plus
-fugitif pour l’homme que ce vif sentiment de l’éternel.
-
-Les meilleurs de nous sont des aveugles que hante le souvenir d’un
-éclair.
-
-Qui de nous n’a su, pour l’avoir senti, comment on vole hors de soi? Le
-sens du mystère, à peine perçu, nous a fui, mais qui n’a-t-il pas
-pénétré, une seconde?
-
-La vérité, comme l’amour, n’est qu’une seconde en laquelle il faut
-croire,--à jamais.
-
-Et ces pensées sont en leur lieu, car tout est dans tout. Celui-ci
-étudie l’hysope; celui-là le chêne; Cuvier le mastodonte et Lubbock la
-fourmi; mais tous arrivent au même point, à un point qui est tout.
-
-Savez-vous pourquoi les bohémiens, les gitanos, les zincali, les
-zingari, les zigeuners, les zinganes, les tziganes, les gypsies, les
-romani, les romichâl (toutes façons diverses de désigner la même race
-errante) excitent si fort la curiosité des peuples civilisés?
-
-Il y a à cela deux raisons.
-
-La première, c’est que, très sauvage, très primitif, le bohémien
-apparaît au milieu des civilisés comme l’image d’eux-mêmes dans le
-passé. Les zingari sont comme les fantômes de nous-mêmes.
-
-En nous revoyant en eux, nous nous plaisons, assis dans la sécurité de
-notre foyer fixe, au regret de n’avoir plus devant nous l’espace cher à
-la bête que nous fûmes; de n’être plus en rapport constant avec la
-terre, la plante et l’animal, qui sont les _mères_ dont nous sortons et
-que nous aimons pour cela. Ils sont demeurés ce que nous étions au
-départ, et cela nous touche.
-
-La seconde raison, c’est que, véritablement, ils ont su jadis, du sens
-de la vie, quelque chose.
-
-Il est certain qu’ils sont sorciers. Ils ont entrevu la source obscure,
-et vaguement s’en souviennent, en ont gardé le reflet noir dans leur
-regard.
-
-Le regard! ils en connaissent la puissance endormante et suggestive. Ils
-savent soumettre, par le regard, l’âme des faibles.
-
-Les moins sorciers d’entre eux croient encore que le «secret» des choses
-a été caché quelque part, sous une pierre, et, dans leurs courses à
-travers tous les pays du monde, bien des fois ils soulèvent de lourdes
-roches dont la forme étrange semble indiquer qu’elles peuvent sceller le
-mystère.... Ils ne trouvent jamais, sous les pierres soulevées, que des
-crapauds, des vipères et des scorpions; mais, du sang et du venin de ces
-bêtes, ils savent composer des philtres redoutables.
-
-Ils connaissent aussi la nature secrète des plantes, et comment, coupées
-à de certaines époques, à de certaines heures, selon l’influence des
-saisons et des rayons de la lune, ciguë ou belladone ont des vertus
-différentes.
-
-Ils sont habiles dans l’art des poisons, les zangui. Hommes et
-femmes,--_roms_ et _juwas_--ils excellent dans l’art de donner aux
-troupeaux des maladies.
-
-Leurs métiers ne sont que des prétextes à se présenter au seuil des
-maisons. Ils sont chaudronniers parce que l’art de soumettre au feu les
-métaux fut inventé par le fils de Caïn, père des maudits. Et ils sont
-selliers parce qu’ils aiment fréquenter les chevaux, chers aux
-vagabonds.
-
-Les zangui, originairement adorateurs du feu, et qui n’ont plus de
-religion propre, mais toujours un peu celle du pays qu’ils traversent,
-sont aux hommes ce que Lucifer est aux anges.
-
-«Nous venons d’Égypte, si l’on veut, disait parfois Zinzara à ceux de sa
-tribu. C’est là, en effet, que nous avons été puissants et sédentaires,
-aux temps de Moïse. Alors nos aïeux étaient magiciens des rois de
-l’Égypte, qui ont vaincu la mort; mais notre origine est plus haute et
-plus lointaine.
-
-«Nous venons d’un pays où la _Puissance secrète du monde_ a été
-pénétrée: un dragon en garde le mystère, au sommet d’une haute montagne,
-dans une caverne, à l’abri des déluges qui viendront.
-
-«Notre aïeul Çoudra avait appris des grands prêtres l’art de se faire
-obéir par le dragon. Il entra dans la caverne et conçut la science de
-toutes choses, et il résolut de s’en servir au dehors, pour être à son
-tour un roi puissant parmi les hommes, car pourquoi était-il pauvre?...
-Pourquoi la misère et pourquoi la mort?
-
-«A peine eut-il conçu son projet de juste révolte, que le dragon voulut
-le dévorer. Notre aïeul lui échappa, et crut alors que, au moyen des
-secrets qu’il avait dérobés, il serait tout-puissant sur la terre, mais
-il s’aperçut tout à coup qu’il les avait presque tous oubliés, comme par
-enchantement. Il ne connaissait plus que ceux qui nuisent, ceux qui
-font les maladies, les douleurs, les misères et la mort, tous les maux
-dont justement il aurait voulu s’affranchir.
-
-«Et les grands prêtres le maudirent, lui et ses fils. Manou a dit contre
-eux: _Ils habiteront hors du village; ils ne posséderont de vases
-qu’endommagés; ils n’auront rien à eux, si ce n’est un âne ou un chien.
-Leurs vêtements seront ceux dont on dépouillera les morts; leurs plats,
-des plats cassés; leurs bijoux ne seront que de fer. Ils iront sans
-repos d’un endroit à un autre endroit. Tout homme fidèle à ses devoirs
-se tiendra éloigné d’eux. Ils n’auront d’affaires qu’entre eux. Et entre
-eux seulement ils s’épouseront._
-
-«Et les Tchandalas ont pu fuir la patrie mais non pas la sentence.
-
-«Et voilà ce que nous sommes.
-
-«La couronne de Çoudra est un cercle brisé,--armé de pointes, comme le
-collier des dogues, et son sceptre est une tige de fer, rompue mais
-redoutable. Car pourquoi la misère, la douleur et la mort! Dieu est
-mauvais.»
-
-C’est avec ce conte, mis en chansons, que la reine tzigane avait parfois
-endormi son fils.
-
-Et lorsqu’elle suit d’un long regard méchant, au seuil de quelque
-château, une jeune mère qui, en l’apercevant, fait rentrer bien vite son
-petit enfant, voici les pensées que roule en sa tête la Zinzara: «Les
-secrets, songe-t-elle, que savent nos voïvodes, nos ducs, nos princes et
-nos rois, peuvent faire trembler sur leur base toutes vos cités, vos
-trônes et vos églises, car pourquoi la misère, la douleur et la mort?
-L’heure viendra--nous l’attendons--où vos peuples seront dispersés au
-vent des colères, à moins que les mages qui nous ont maudits deviennent
-vos maîtres,--mais vous êtes pour cela trop loin de leur sagesse! Vous
-serez à nous.
-
-«En attendant, malheur à ceux d’entre vous que nous trouvons seuls! Nous
-les regardons fixement, et l’âme du mal fait le reste!...»
-
-Et voici ce qu’en arrivant près du campement des bohémiens vit la petite
-Livette.
-
-Ils étaient là toute une tribu. Leurs voitures, nombreuses, étaient de
-différentes grandeurs, la plupart construites en forme de maisonnettes
-oblongues, assez semblables, avec leurs petites fenêtres, aux arches de
-Noé qu’on fabrique pour les enfants en Allemagne. Les bohémiens avaient
-aligné leurs voitures côte à côte, à la file, faisant face chacune à une
-maison du village. La file des maisons roulantes formait ainsi, avec les
-maisons bâties du village, une véritable rue tournante qui, prolongée,
-eût entouré les Saintes-Maries comme une ceinture. Ainsi, pour le temps
-de leur séjour, les zinganes pouvaient avoir l’illusion d’être fixés là,
-d’être des Saintins, l’un établi en face du boulanger, l’autre en face
-du cabaretier, mais nul n’oubliait que les maisons bohèmes restent
-posées sur des roues qui tournent et peuvent faire le tour du monde. «Je
-plains l’arbre, dit le zangui, il me regarde passer avec envie.... Il
-est jaloux des pieds de mon âne.» La plupart des voitures étaient
-rapiécées avec des planchettes multicolores, ramassées, volées un peu
-partout.
-
-Les voitures des bohémiens étaient établies à la vérité, sur le derrière
-des maisons du village, en sorte que les habitants de ces maisons, le
-cabaretier ou le boulanger, occupés sur le devant de leur boutique,
-pouvaient sans affectation ne pas trop paraître dans la rue zingane.
-
-Les zangui seuls y grouillaient donc à l’aise. Ne demeurant guère à
-l’intérieur des voitures que lorsqu’ils sont en route et fatigués ou
-malades, ils passaient leurs journées au plein air, assis dans la
-poussière, ou sur les degrés des petites échelles qu’ils abaissent du
-seuil de leurs portes jusqu’à terre; ou bien ils restaient de longues
-heures couchés sous les charrettes à l’ombre,--fumant des pipes et
-rêvant.
-
-Pour l’instant, dans la lumière du matin, un certain nombre de femmes çà
-et là se livraient à la même occupation: chacune d’elles, avec des
-gestes de singe, cherchait la vermine parmi les cheveux crépus d’un de
-ses enfants, qu’elle maintenait dans l’étau serré de ses genoux.
-
-Le petit, de temps à autre, poussait un hurlement, quand la mère tirait
-par mégarde ou arrachait un de ses cheveux, durs et noirs comme du
-charbon. Il avait alors, pour s’échapper, un ondulement sournois, mais
-l’étau des genoux le pressait, brusquement resserré, et c’étaient, çà et
-là, des piaillements de cochons de lait qui ne veulent pas être saignés.
-Alors les taloches de pleuvoir et les cris de redoubler. Puis tout à
-coup le plus pleurard de ces gamins cessait de crier, pour suivre, avec
-un intérêt subit, l’apparition d’une poule du voisinage ou les ébats de
-quelque chien de chasse égaré par là et bon à chiper.
-
-Quant aux mères, elles accomplissaient leur besogne matinale d’un air
-automatique qui, très clairement, signifiait: «Ce que nous tentons là
-est tout à fait inutile, car la vermine pullule et toujours pullulera;
-mais il faut bien faire quelque chose. C’est toujours un bon moment
-d’occupé; et puis, sous l’œil des civilisés, cela nous donne une
-excellente contenance. On voit que nous sommes propres.»
-
---Achète-moi mon chien, disait l’une d’elles d’un air narquois à un
-villageois ahuri. Tu seras content de sa fidélité. Il est si fidèle, si
-fidèle! que j’ai pu le vendre quatre fois.... Il revient toujours!
-
-Toutes ces femmes à peau fauve, bistrée et même noirâtre, avaient des
-cheveux d’un noir singulier, mat, d’un noir de charbon.--Les unes les
-portaient relevés en lourd paquet tordu sur le sommet de la tête.
-Plusieurs, toutes jeunes, les laissaient pendre en longs serpents
-sinueux sur leur poitrine et sur leur dos. Les yeux aussi étaient d’un
-noir singulier, très luisant, pareil au noir d’un velours vu sous du
-verre. La vie y éclatait sourdement, sans expression déterminée.
-Quelques mères vaquaient à leurs affaires tout en gardant sur leur dos
-leur nourrisson enveloppé dans une toile qu’elles portaient en
-bandoulière et dont les bouts nouaient sur leur épaule. La tête du petit
-sommeillait pendante, ballottée à tout mouvement.
-
-Le rouge, l’orangé, le bleu, dominaient dans leurs haillons, mais
-ternis, fanés, noyés sous les épaisseurs de poussière sale;--un Orient
-enfumé.
-
-Beaucoup de ces femmes tenaient entre les dents une pipe courte. Les
-hommes étendus çà et là, accoudés à terre, fumaient presque tous,
-placides, leur œil de sylvain fixé devant eux dans le vague. Ils
-avaient, sous leurs loques, de grands airs de fierté. Quelques-uns
-dormaient sous les cabanes roulantes.
-
-La file des voitures qui longeait le village était encore dans l’ombre,
-mais, en tête de la file, le soleil frappait la première de ces cabanes
-qui dépassait, un peu isolée, la ligne des maisons. Cette première
-voiture, mieux peinte et plus soignée que les autres, était celle de
-Zinzara, et, devant, au soleil, quelques Saintins s’étaient rassemblés,
-attirés par les sons du tambour et de la flûte.
-
-Livette, en approchant du groupe, ne se doutait guère qu’en face de la
-voiture, dans la maison du cabaretier, derrière le rideau d’une fenêtre
-du premier étage, s’était posté Renaud, pour voir, de là, à son aise, la
-bohémienne qui jouait de la flûte et qui, en même temps, dansait, pieds
-nus et bras nus.
-
-La flûte, une flûte double, aux deux tuyaux légèrement écartés, Zinzara
-la tenait avec beaucoup de grâce, et, les joues légèrement gonflées,
-elle y soufflait en soulevant tour à tour et abaissant les doigts, au
-gré d’un air bizarre, tantôt lent, tantôt furieusement saccadé. Et elle
-avait la tête rejetée en arrière,--en sorte qu’elle paraissait plus
-fière et plus agressive que jamais.
-
- * * * * *
-
-Tout en jouant de la flûte, Zinzara dansait une danse mystérieuse comme
-elle. Ses pieds nus ne faisaient guère que marquer sur place un rythme
-lent. Sa danse n’était pour ainsi dire qu’un jeu d’attitudes. Elle
-variait en cadence les ondulations de tout son corps qui, très flexible
-et vigoureux, s’accusait, à chaque mouvement, sous les étoffes molles.
-Quand le rythme se faisait rapide, elle piétinait vivement, sur place
-toujours, comme en hâte d’arriver à un rendez-vous d’amoureux, où
-recommençaient des langueurs.
-
-Assis à quelques pas de la danseuse, un jeune bohème, au regard noir et
-vague, frappait du poing, en songeant à autre chose, sur un large
-tambour de basque, autour duquel tressautaient diverses amulettes
-suspendues, scarabées d’Égypte, coquilles de nacre, bagues, larges
-anneaux d’oreilles.
-
-Et le tambour semblait dire à la flûte double: «Sois tranquille: le mâle
-veille. Je suis là, père ou fiancé, moi, le mâle à la voix forte, et tu
-peux chanter en liberté ta joie et ta peine, nul ne te troublera: je
-veille! et c’est pour toi que bat mon cœur, dans ma poitrine large et
-bien sonore.»
-
-Mais dans les sons du tambour de basque, la bohémienne, elle, entendait
-de tout autres choses; et, souriante, soufflant dans sa flûte aux deux
-tuyaux écartés, abaissant et relevant sur les trous ses doigts légers,
-Zinzara, attirante pour tous, serrée dans ses haillons souples, qui,
-plaqués sur elle, moulaient tour à tour ses hanches ou sa
-poitrine;--montrant, sous ses jupes relevées et accrochées à la
-ceinture, ses mollets nus, de couleur fauve,--Zinzara semblait ne pas
-voir les spectateurs.
-
-Vingt à trente personnes la regardaient, et elle semblait danser pour
-elle-même, mais son œil de sorcière suivait, sans en avoir l’air, les
-moindres mouvements de la tête de Renaud, apparue parfois tout entière
-dans l’écartement des rideaux de serge, à carreaux rouges, derrière les
-vitres du cabaret, là, sous le rebord du toit de la maison d’en face.
-
-Quant elle vit venir Livette, la danseuse eut un battement de pieds très
-vif comme irrité, et de la flûte s’échappa un cri, un cri de guerre,
-aigu, prolongé, pareil au crissement d’une étoffe de soie rapidement
-déchirée.
-
-Livette involontairement en tressaillit et, se mêlant au groupe accru de
-minute en minute, elle regarda.
-
-Zinzara fit un signe et prononça, entre deux temps très forts, une
-parole gutturale, bizarre, qui était un ordre précis, car un enfant
-tzigane, qui s’était approché d’elle depuis un moment, se glissa sous la
-voiture, d’où il ressortit armé d’une longue baguette blanche, avec
-laquelle il fit signe aux assistants d’avoir à se reculer un peu. Puis,
-il se plaça en face de Zinzara, au milieu du premier rang des
-spectateurs, et se retournant vers eux, il leur recommanda le silence,
-en mettant un doigt sur la bouche. Un mot d’ordre circula, et les
-assistants, plus silencieux, comprirent que _quelque chose_ allait se
-passer.
-
-La danse avait fini. Le tambour cessa de résonner à temps égaux. La
-flûte seule, entre les mains de Zinzara, dont les doigts remuaient
-lentement, chantait. C’était à présent une voix cristalline, menue comme
-le prolongement du son d’une goutte d’eau tombant au fond d’une vasque;
-c’était un appel très doux, insinuant, mélancolique, comme aussi serait
-le prolongement de l’appel du crapaud, la nuit, au bord d’une mare, dans
-l’écho d’une vallée rocheuse.
-
-Et, du bout de sa baguette, le petit enfant désigna à l’un des
-spectateurs quelque chose qui, à terre, sous la voiture, rampait,
-s’approchant. C’était un serpent, mignon, strié de jaune et de rouge,
-qui arrivait, attentif au son de la flûte. Un autre suivit, et bientôt
-il y en eut plusieurs; il y en eut cinq.
-
-Arrivés devant la musicienne, entre elle et l’enfant à la baguette, ils
-dressèrent leur tête, la balancèrent lentement d’abord, puis plus vite,
-accompagnés par le rythme de la flûte.... Les serpents dansaient, et, en
-sa pensée, chaque spectateur, malgré lui, comparait leur danse à celle
-qu’il avait vue tout à l’heure, à celle de la femme. C’étaient les mêmes
-ondulements, les mêmes grâces malignes, et chacun éprouvait, à ce
-spectacle, une inquiétude.
-
-Livette, surprise, troublée d’une émotion singulière, croyait rêver. Ce
-qu’elle voyait, s’accordait étrangement, tristement, à l’état de son
-cœur. Elle n’en connaissait pas le rapport secret, profond, avec sa
-destinée, mais elle en subissait la tristesse maléfique. Le regard de
-Zinzara, par instants, passait sur la fille et ne s’y arrêtait pas. Au
-sujet de sa propre influence, Zinzara savait... ce qu’elle savait.
-
-Fins, fins comme de la soie filée, les sons de la flûte se firent très
-fins, ténus comme des fils qui allèrent s’enrouler au col des petits
-serpents, et les petits serpents se mirent à suivre les sons de la
-flûte, qui les attiraient. Zinzara marchait à reculons. Les petits
-serpents la suivaient comme s’ils eussent été attachés par les fils
-soyeux qui étaient les sons de la flûte. La tzigane s’arrêta, et les
-sons _s’accourcirent_, en quelque sorte, comme des fils qu’on enroule
-autour d’une bobine.... Alors les serpents se rapprochèrent de la
-magicienne, et Zinzara, avec lenteur, s’étant accroupie, et, ayant
-abaissé jusqu’à eux ses mains qui tenaient toujours sa flûte toujours
-résonnante, les petits serpents s’enroulèrent à ses bras nus. De là l’un
-d’eux monta se nouer autour du cou, laissant pendre sur la poitrine
-bombée de la sorcière sa petite tête balancée, la bouche ouverte, la
-langue vibrante. Et deux autres, quand elle se releva, furent aperçus
-noués à ses chevilles, au-dessus de ses anneaux de jambes. Alors elle
-posa sa flûte et se mit à rire. Son rire découvrit ses dents, bien
-rangées, très blanches.
-
---A présent, dit-elle, à qui me donnera la main, je dirai la bonne
-aventure!
-
-Mais, devant sa main tendue, aucune main ne se tendit à cause des petits
-serpents.
-
-Zinzara rit très fort, et son rire, véritablement, rappelait certains
-sons de sa flûte double.
-
-Livette fit en cet instant un mouvement pour se retirer.
-
---Allons, toi, lui dit aussitôt la gitane, tu as une fois refusé de
-m’entendre, mais aujourd’hui tu dois avoir une grande envie d’apprendre
-où est ton fiancé, la belle! Donne-moi ta main sans peur, si vraiment tu
-es digne de devenir la femme d’un cavalier courageux.
-
-Livette rougit vivement. Ses deux compagnes de tout à l’heure arrivaient
-au même moment et elles avaient entendu. «Ne te laisse pas faire!» lui
-dit, à voix basse, l’une d’elles, en tirant par derrière la jupe de
-Livette; mais, provoquée par le regard de la zingane, où elle crut voir
-un éclair de moquerie, Livette, non sans se recommander intérieurement
-aux saintes Maries, offrit sa main à la bohémienne. La tzigane prit
-cette main dans la sienne. Les serpents dardaient leur langue fourchue.
-Livette était un peu pâle.
-
-Elles étaient très petites toutes deux, la main de la magicienne et
-celle de la demoiselle.
-
-Renaud, de là-haut, très surpris, un peu inquiet, regardait de tous ses
-yeux.
-
-La zingane garda un moment dans la sienne la main de Livette, heureuse
-de sentir palpiter l’oiseau qu’elle fascinait. Elle avait eu l’espoir,
-du reste, d’intimider Livette, et le courage que montrait la petite
-l’irritait.
-
---Ton futur, dit-elle, n’est pas loin d’ici, ma belle, mais non pour
-toi, sache-le! Pour qui? c’est à deviner!
-
-Livette, déjà pâle un peu, devint toute blanche.
-
---Cela seul, je pense, t’importe, gente amoureuse? Alors je ne te dis
-plus rien, sinon pourtant ceci encore: prends garde! le serpent qui est
-à mon poignet gauche vient de me souffler quelque chose. Veille à ton
-amour.
-
-Il y eut dans le groupe des spectateurs un petit frémissement qui courut
-comme un pli de vague sur le marais. L’un des serpents, en effet,
-sifflait finement.
-
-La bohémienne lâcha la main de Livette qui, en se retournant aussitôt
-pour s’en aller, reconnut, tout contre elle, Rampal.... Errant dans le
-village depuis le matin, il venait à peine d’arriver là, sans être
-aperçu de personne, pas même de Renaud.
-
-Livette eut un instinctif mouvement de recul, tellement marqué que
-Rampal put le prendre pour un affront. Elle était, par malheur, ayant
-quitté le premier rang, retenue dans le groupe qui s’était refermé sur
-elle.
-
---Oh! oh, demoiselle, fit Rampal, on ne connaît donc plus les amis!
-
---Bonjour, bonjour, Rampal, répondit Livette, redoublant le salut, comme
-c’est l’usage du pays; mais laissez-moi passer, donc! Faites-moi place,
-je vous dis!
-
---_Sur le pont d’Avignon_, fredonna la tzigane en riant, _tout le monde
-paye passage!_
-
-Renaud, toujours derrière sa vitre, là-haut, venait de reconnaître
-Rampal. Tumultueux, mais avisé, il se demandait s’il allait descendre
-contre lui tout de suite, ou s’il attendrait que Livette fût partie.
-
-Il ne fallait pas toujours un prétexte à Rampal pour embrasser les
-belles filles,--et ici, il en avait un!
-
---Vous entendez, fit-il, demoiselle? Le péager sera payé de bon cœur,
-ou, de lui-même, se paiera!
-
-Il tenait par la taille, à pleins bras, la pauvre petite. Elle se pliait
-en arrière, écartant de lui, le plus qu’elle pouvait, son corsage et sa
-tête, mais, par deux fois, le gueux, penché, tendu contre elle, le
-souffle ardent, de force la ramenant un peu à lui, à pleines lèvres
-l’embrassait.
-
-Un juron formidable éclata derrière eux, en l’air. Tous se retournèrent,
-et, levant les yeux au bruit, reconnurent Renaud, qui secouait là-haut
-la vieille fenêtre difficile à ouvrir. Deux secousses encore, et la
-fenêtre céda, s’ouvrit brusquement avec un grand fracas de vitres qui
-éclatent, et Renaud, debout sur l’appui, s’élançait... touchait le
-sol....
-
---Ah! le gueux! ah! le gueux! où est-il ce _gueusas_!
-
-Mais Rampal, depuis une minute, avait sauté sur le cheval qui
-l’attendait, attaché, près de là, aux barres d’une fenêtre basse, et au
-galop, il fuyait.
-
-Il fuyait, lancé comme en un jour de course, quasi debout sur les
-étriers, le corps penché, et faisant tournoyer sans cesse et très vite
-un nerf de bœuf lié à son poignet et qui, sifflant tout contre les
-oreilles droites de la bête, la rendait folle.
-
---Lâche! lâche! ne put s’empêcher de crier vers lui un des jeunes hommes
-de l’assistance.
-
---Lâche? oh que non! fit Renaud,--voleur seulement! car s’il n’était pas
-sur un cheval à nous, qu’il compte bien ne jamais nous rendre, je le
-connais, l’homme, il ne fuirait pas!
-
-Et se tournant vers Livette terrifiée:
-
---Soyez tranquille, demoiselle, il ne l’emportera pas en paradis, notre
-cheval!
-
-Renaud, en parlant ainsi, voulait-il donner à penser à la bohémienne
-qu’il tenait à venger plutôt le vol du cheval que l’injure faite à sa
-fiancée? Peut-être; mais le diable est si fin que Renaud lui-même
-ignorait que cette ruse fût en lui.
-
-Quant à la gitane, elle se disait que Renaud, en sautant par la fenêtre,
-au lieu de descendre sans tapage par l’escalier, avait compromis sa
-vengeance pour le plaisir de lui montrer, à elle, sa souplesse de
-bohémien. Et il avait sauté en effet comme un chat sauvage, et rebondi à
-terre sur des pattes élastiques! Il était souple vraiment comme un vrai
-zingaro! Il était beau et hardi comme un voleur! Ce sont aussi des
-bohémiens, ces gardeurs de taures, ces errants meneurs de cavales!
-
-Renaud, qui avait disparu, le temps de «nouer» la sangle de son cheval,
-repassa, au bout de quelques minutes, montant Leprince, sur le lieu de
-la scène, où discutaient encore ceux qui y avaient assisté.
-
---Attrape-le! attrape-le! mange-le, le Roi! lui crièrent en chœur vingt
-voix de jeunes hommes.
-
---Avec le Roi et Leprince contre lui, ajouta l’un d’eux en riant, Rampal
-est un homme tombé!
-
-Renaud déjà était au large. Il n’avait pas regardé la zingane, mais il
-s’était senti regardé par elle, et il se sentait maintenant, de loin,
-suivi par son regard; et cela, sur la selle, lui donnait des
-redressements dont il avait conscience, et qu’il se reprochait vaguement
-à cause de Livette, mais sans les réprimer. Ma foi, oui, tout en
-galopant, dans sa colère, il galopait d’une certaine façon, pour qu’on
-vît bien sa colère même, pour paraître beau et fier cavalier, comme il
-l’était en effet. Il sentait tous ses mouvements... il croyait se voir
-et voulait qu’on le vît bien, le Roi!
-
-Le paon, dans la saison de l’amour, a de plus magnifiques plumes et fait
-la roue. Le rossignol et le rouge-gorge ont des voix plus belles. Chacun
-se plaît d’être paré pour plaire.
-
---Où vas-tu, Livette? dirent à la jeune fille ses deux amies.
-
---Je vais voir M. le curé. Il faut, pauvre moi, que je lui parle! car,
-d’avoir écouté cette sorcière, voyez-vous, c’est un gros péché!
-
-
-
-
-XIV
-
-
-Tous deux avaient la lance, Renaud et Rampal.
-
-En passant près du mas Neuf, à une demi-lieue des Saintes, Rampal, qui
-ne possédait au monde que sa selle, et qui, n’étant à cette époque qu’un
-gardian sans place, n’avait pas de trident, en avait vu un laissé là,
-appuyé contre un figuier... et l’avait pris sans descendre de cheval,
-l’avait «emprunté sans rien dire», songeant que pour sa défense il en
-aurait sans doute besoin.
-
-Maintenant, son nerf de bœuf dans la botte, la pique appuyée à l’étrier,
-courbé sur son cheval, il galopait à travers la plaine.
-
-Renaud s’était trompé de route dans sa poursuite emportée. Peut-être la
-bohémienne en était-elle cause, car, malgré lui, pour rester sous son
-regard, Renaud avait piqué droit vers le Vaccarès, tandis que, tout
-bonnement, Rampal avait suivi la route d’Arles, ne rusant pas pour mieux
-ruser, se disant que Renaud à coup sûr se persuaderait qu’il avait gagné
-le milieu de l’île pour s’y réfugier dans quelque «jass» abandonné.
-
-Renaud devina l’idée de Rampal.
-
-Il gardera la route, se dit-il tout à coup, et, certain de cela, il
-tourna à gauche, et fila droit dans l’ouest. Rampal, ayant sur lui une
-avance d’une bonne lieue, arrêta son cheval, aux environs des
-Grandes-Cabanes, et, appuyé fortement sur sa lance piquée en terre, il
-mit, l’un après l’autre, ses pieds sur la croupe de son cheval immobile,
-et de là, durant quelques secondes, examina la plaine derrière lui....
-
-Entre deux touffes de tamaris, il vit, comme un éclair ou comme un lapin
-qui «fuse» entre deux bouquets de thym, un cavalier.... Renaud,
-sûrement! Rampal comprit que Renaud, si c’était lui, rejoignait la
-route, et alors, il la quitta, et fit en sens inverse, le chemin
-parallèle à celui que faisait au loin son ennemi. Quand Renaud arriva
-sur la route, et se mit à la suivre, Rampal avait devant lui le
-Vaccarès, et tournant à gauche, se mettait à en suivre le bord. Il
-comptait passer le grand Rhône et gagner la cabane du Conscrit, au
-milieu de la «gargate», le gîte où il se promettait de trouver, dans les
-périls graves, un refuge suprême. Malheureusement pour lui, il avait été
-vu,--lorsque, debout sur son cheval, il guettait son homme,--par un
-pêcheur d’anguilles qui, accroupi au bord de la roubine, lançait à
-l’eau, au bout d’un roseau, une grappe de vers de terre enfilés et tout
-entortillés, au bout de la cordelette courte.
-
---N’avez-vous pas vu Rampal, compère? fit Renaud arrêtant net son
-cheval, dès qu’il aperçut le pêcheur qui était en train de changer de
-place.
-
---Tiens, le Roi! c’est toi qui le cherches? fit le pêcheur, un vieil
-homme. Il doit être à cette heure, s’il a gardé la route qu’il a prise
-pour t’échapper (car j’ai bien vu qu’il guettait quelqu’un derrière
-lui), il doit être maintenant au bord du Vaccarès, et, de là, s’il ne
-retourne pas aux Saintes, c’est qu’il remontera vers
-Notre-Dame-d’Amour.... Tu le prendras,--car ta bête est bonne,--entre le
-Vaccarès et la Grand’Mar.
-
-Renaud était reparti comme avec des ailes.
-
-Au bout d’une heure et demie d’une course folle (il avait su pourtant
-changer plusieurs fois, très sagement, d’allure), il s’arrêta, un peu
-découragé, puis, après une halte et un coup d’eau-de-vie bu à la gourde
-qui ne quittait jamais ses fontes, il reprit,--non sans avoir
-soigneusement laissé boire à son cheval une seule gorgée d’eau de la
-roubine,--sa course de rage.
-
-Arrivé entre le marais de la Grand’Mar et le Vaccarès, il trouva, sous
-la conduite de Bernard (le jeune gardian qui était son aide), sa propre
-manade au repos.
-
-Chevaux et taureaux marins, couchés, au bord du Vaccarès, se reposaient,
-immobiles, dans le rayonnement double du ciel et de l’eau, car l’heure
-allait vers midi et la lumière était éclatante.
-
-Bernard, couché sur le dos, la tête sur sa selle, son chapeau sur les
-yeux, se reposait aussi, non loin de son cheval qui, entravé, apprenait
-l’amble.
-
-Devant Renaud s’étendait le Vaccarès gris perle, luisant comme une
-immense table d’acier poli, au milieu de laquelle dormait un véritable
-îlot blanc de mouettes assises, immobiles.
-
-Derrière lui, s’étendait une plaine d’un gris cendré, qu’on voyait, par
-places, aux endroits où ressort le sel en efflorescences cristallines,
-scintiller à travers un vaste réseau violâtre de saladelles en fleurs,
-car les saladelles s’étalent en larges touffes grêles, très ramifiées,
-sans feuillage, pointillées d’une multitude de fleurettes lilas, à
-travers lesquelles on aperçoit la terre.... Et plus bas commençaient les
-champs d’enganes, aux feuilles charnues, juteuses,--d’un beau vert de
-plante grasse, quand elles sont jeunes,--mais que la «marine» colore
-bientôt en rouge sanglant, en sorte que les plus vieilles, et les plus
-proches de la mer, sont les plus pourprées.
-
-Çà et là, des tamaris, bas, rares, aux troncs noueux, bosselaient la
-plaine, avec leur feuillage léger que voilaient de rose doux leurs
-fleurettes en épis, mignonnettes, et pourtant lourdes au bout de leurs
-branches si flexibles.
-
-Et, par vastes plaques, dans des fonds desséchés et craquelés,
-s’étalaient, bien verts, drus comme des moissons de bon blé, les
-siagnes, les triangles, les ajoncs, les apaïuns de toute espèce, les
-caneoùs, ces roseaux nains qui servent à faire des toitures et
-paillassons,--toutes sortes de tiges d’eau, bien droites, dont les
-bataillons rigides, moissonnés en été, s’échancrent, sous les faucilles,
-en larges demi-cercles. Au-dessus de ces étendues de verdure,
-bruissantes à la moindre brise, passaient quelques libellules à têtes
-monstrueuses, insectes-hirondelles, voraces mangeurs de moucherons.
-Elles tournaient, mêlées aux hirondelles, au-dessus des eaux d’où
-naissent les moustiques, et, dans les feuilles des roseaux, elles
-faisaient, lorsque s’y engageaient leurs ailes de mica transparent, aux
-nervures noires, un bruit métallique.
-
-Renaud considérait ces choses familières et s’y oubliait. Une seconde,
-il se prit à croire qu’il gardait là sa manade, et qu’il n’avait rien
-autre à faire qu’à demeurer avec ses bêtes, perdu, comme elles, dans la
-contemplation tranquille, animale, du désert qui l’entourait. Il cessa
-d’aimer, de haïr, de désirer et de poursuivre.
-
-Des ombres d’ailes passèrent à ses pieds. Il leva les yeux et vit,
-au-dessus de sa tête, deux flamants roses. «Ceux-là, songea-t-il
-simplement, ont fait ici leur nid, cette année.»
-
-Mais Leprince, le bon cheval, avait reconnu ses cavales préférées, et
-allongeant tout droit son cou, élargissant ses naseaux pour respirer le
-grand large des marais et du désert, soulevant ses lèvres et découvrant
-ses dents,--il poussa un hennissement qui fit, d’un seul bond, se
-dresser toutes les cavales, et lever la tête des taureaux, et Bernard
-lui-même bondir tout debout sur ses deux pieds, la pique au poing.
-
-Renaud, serrant les genoux, rassemblant son cheval, le maintint,
-frémissant sous lui, et dansant des quatre pieds dans l’argile molle.
-
-En même temps, une rafale de mistral passa sur la plaine, et cassa en
-brusques vaguelettes le miroir du Vaccarès.
-
---Si c’est Rampal que tu cherches, fit Bernard, il n’est pas loin d’ici,
-pour sûr. Quand il m’a reconnu tout d’un coup,--voici un moment,--il a
-gagné par là. Et comme je l’ai perdu de vue assez vite, m’est avis qu’il
-est entré dans quelque cabane. Faudrait voir près la tour de Méjeane.
-
-Renaud était reparti.
-
-Tout à coup, ses yeux tombèrent sur une cabane basse, avec sa toiture
-d’apaïun en forme de camelle, ou bien de meule de paille, et surmontée,
-ainsi qu’elles le sont toutes, de sa croix de bois penchée en arrière,
-comme si le mistral la couchait.
-
-Une idée lui vint: «Ce Rampal est là! Son cheval doit être fatigué. Il
-sera revenu un peu sur ses pas, sans être vu de Bernard, et se sera
-caché là,--afin que, trompé, je le dépasse.... Pour sûr, il est là!»
-
-Renaud tourna bride, et, l’œil attentif, piqua droit sur la cabane, ce
-que voyant, Rampal, caché là en effet, d’où il guettait son ennemi par
-les trous de la muraille en ruines, sortit, en effrayant un hibou qui
-s’envola effaré, et s’élança sur son cheval qui broutait, entravé tout
-proche, invisible au fond d’un fossé.
-
-Le mistral qui, vers ces heures-là, quand il se décide, arrive en coup
-de canon, se mit brusquement à ronfler. Renaud, pour recevoir la
-bourrasque, avait baissé la tête, en sorte qu’il n’avait pas aperçu la
-manœuvre de l’ennemi.
-
-Et Rampal parut sortir de terre tout à coup, à vingt pas de Renaud, qui
-ne fut pas surpris, et qui courut sur lui, la lance haute, tout pareil à
-un chevalier du temps de saint Louis, dont parlent nos légendes....
-(C’était le beau temps d’Aigues-Mortes!)
-
-Mais la Camargue est, comme on sait, la mère du mistral. C’est elle,
-dit-on, l’immense plaine soleilleuse, c’est elle, avec la Crau, qui, à
-force de renvoyer l’air en haut en le surchauffant, est bien forcée
-d’en appeler d’autre, pour respirer. Et alors, de la vallée du Rhône,
-descend, à l’appel du désert, un torrent d’air frais, compagnon du
-fleuve, et qui s’appelle le mistral.... Il ronflait, le mistral, comme
-au fond d’une voile, dans la veste ouverte de Renaud, et, prenant
-Leprince de biais, il le retardait un peu. Sauter le fossé devint
-difficile. Cela donna de l’avance à Rampal qui, face au vent, trottait
-maintenant à franche allure.
-
-Le fossé était entre les deux hommes, et Rampal, en le longeant au grand
-trot, voulait seulement dégourdir les jambes de la bête. Renaud,
-renonçant à franchir le fossé tout de suite, se décida à suivre de côté.
-Les deux cavaliers trottèrent ainsi un moment. L’avisé Rampal avait,
-contre le mistral, serré sa tête dans un foulard rouge, dont les bouts
-flottaient sur sa nuque.
-
-Tout à coup, profitant d’un resserrement des berges, Renaud enleva son
-cheval,--qui se trouva de l’autre côté du fossé, juste à la minute où,
-ayant fait en sens contraire la même manœuvre, Rampal, du côté que
-venait de quitter Renaud, prenait sa course....
-
-Renaud ne retrouva pas tout de suite le passage favorable, et Rampal
-gagnait du terrain....
-
-Ayant enfin de nouveau franchi l’obstacle, Renaud maintenant poursuivait
-Rampal, à toute volée,--et si vite que, lorsque Rampal se retourna pour
-juger la distance, il vit Renaud à cinquante pas à peine derrière lui.
-
-Tout juste il eut le temps de faire volte-face, et, la lance en arrêt,
-il attendit, immobile, penché en avant, les semelles en arrière
-fermement posées à plat dans les étriers larges.
-
-Renaud, par malheur, chargeait contre le mistral. Une grêle, faite de
-sable, et de ces petits colimaçons arrachés aux feuilles des enganes où
-ils vivent collés par myriades, le frappait au visage, le «contrariait».
-
-Là-bas, à cinq cents pas, Bernard regardait,--sans rien dire, par peur
-de Rampal,--mais faisant tout bas des vœux pour Renaud, et il croyait
-voir deux héros de targue debout sur la haute échelle, à l’avant des
-bateaux de joûte, la pique sous le bras droit, et tenue ferme en
-main.... Le trident de Rampal, abaissé trop bas brusquement, par un faux
-mouvement de son cheval, piqua le talon de la botte de Renaud, et érafla
-le flanc de Leprince qui fit un écart violent, comme lorsqu’il évitait
-les cornes des taures.
-
-La pique de Renaud, déchirant la manche bleue de la chemise de son
-ennemi, en emporta le lambeau.
-
-Les cavaliers s’étaient croisés et dépassés.
-
-Rampal se retourna le premier et, prêt à frapper par derrière, rejoignit
-Renaud qui, pour lui faire face, s’efforça d’arrêter Leprince trop
-lancé, et Leprince, sentant derrière lui le pas précipité et le souffle
-ardent du cheval adversaire, furieux d’être maintenu, craignant d’être
-dépassé, fit, dans sa colère, un tête-à-queue si inattendu que Rampal,
-terrifié, de nouveau tourna bride, mais involontairement.
-
-Et Renaud, voyant son poursuivant redevenir malgré lui son fugitif,
-lâcha la bride à Leprince, libre.
-
-L’étalon prit son vol.
-
-Les deux cavaliers, vent arrière à présent, aidés par la bourrasque,
-filaient.
-
-Les aigues et les taures, toute la manade, bien debout, les têtes
-hautes, l’œil fixe, les naseaux large ouverts, regardaient venir à eux
-les deux cavaliers, courbés en avant, la bride vibrante, comme chassés
-par l’ouragan, le long de l’étang dont les eaux dansaient, clapotantes.
-
-Çà et là, les petits tamaris, eux aussi, le dos voûté, semblaient fuir
-devant le temps. Il n’y avait plus, allez, de mouïssales ni de
-demoiselles en l’air. Au-dessus du Vaccarès, volaient bas des poussières
-d’eau. Le mistral balayait tout.
-
-Et deux minutes après, impuissants à maîtriser leurs bêtes énervées
-qu’affolaient la lutte et le vent, les deux ennemis traversaient la
-manade, ventre à terre.
-
-Alors, excitées à la vue de leurs deux étalons en fureur, effrayées à
-la vue des tridents, ivres du vent sauvage qui leur entrait au corps par
-leurs naseaux qui montraient le rouge,--les aigues hennissantes,
-cabrées, s’enlevèrent toutes d’un bond, au galop.... Les taures
-suivirent.... Des centaines de sabots et de pieds fourchus battirent le
-sol d’une crépitation de tempête, et le troupeau, fouetté par le mistral
-qui, en hurlant, le mordait et le poussait, se mit à rouler comme un
-Rhône à travers la plaine.... Et tandis qu’en toute hâte Bernard sellait
-son cheval pour les rejoindre, les deux adversaires chevauchaient dans
-cet ouragan, comme charriés par le piétinement de quatre-vingts bêtes
-qui faisaient voler derrière elles tantôt des poussières d’eau, tantôt
-des plaques de limon, tantôt des nuages de sable, dans le vent qui les
-dépassait!
-
-C’est en tête, et au milieu pourtant de ce tourbillon, que Renaud
-parvint à joindre Rampal.... Lorsqu’il fut à le toucher, il choisit le
-moment précis où le cheval poursuivi relevait son pied gauche de
-derrière, pour frapper la croupe à droite. La jambe droite, au moment où
-elle allait poser sur le sol, s’infléchit sous un coup de trident qui
-pesait le poids d’un homme lancé au galop, et Rampal roula avec sa bête,
-sous le fourmillement des pattes galopantes dont trépidait la terre.
-
-Taureaux et chevaux bondirent par-dessus ces deux corps, de bête et
-d’homme, étendus, et quand le troupeau, las et calmé, s’arrêta, une
-demi-lieue plus loin, Renaud, bien en selle sur Leprince, tenait en main
-le cheval reconquis, dont le flanc seulement et les naseaux saignaient.
-
-Debout, à côté de lui, la rage entre les dents, souillé de boue et de
-poussière, la face sanglante, la paume des deux mains pelée, toute
-rouge,--Rampal s’occupait à remonter sa culotte et à renouer sa
-ceinture!
-
---A la prochaine, Renaud! Après ça, tu peux y compter, un homme,
-n’est-ce pas, se doit _revancher_!
-
-Mais sa voix se perdait, grêle, dans le ronflement du mistral.
-
---Rends-moi ma selle! cria-t-il plus fort.
-
-La selle du gardian, c’est toute sa fortune. Il la soigne, l’aime, en
-est fier.
-
---Ta selle? répondit Renaud plein de méfiance.... Suis-moi, viens la
-prendre! Bernard te la rendra.
-
-Et, haussant les épaules, il rejoignit, sans autre parole, la manade à
-laquelle il reconduisait le cheval amaigri dont Rampal avait abusé.
-
-En vérité, il était content que Blanchet n’eût pas été de ce duel.... Il
-le reconnaissait de loin, Blanchet, perdu là-bas parmi les aigues, mais
-plus soigné, plus fin que les autres bêtes. Un vrai cheval de
-demoiselle, tout vaillant qu’il fût!... Il allait donc pouvoir le
-rendre à la maîtresse, à présent qu’il avait, outre Leprince, son ancien
-cheval. Et l’orgueil de la victoire enflait ses narines. Sa poitrine
-respirait tout le grand large.
-
-Il pensait à deux femmes--oui à deux, pas à une seule!--qui, en
-apprenant la chose, se diraient de lui: «C’est un homme!» Et le beau
-cheval de Renaud ressentait toutes les fiertés de son cavalier, dans la
-liberté qui lui était laissée de marcher fièrement pour son compte, avec
-des bonds d’étalon vainqueur à la course sous les yeux de tout son
-troupeau.
-
-
-
-
-XV
-
-
-M. le curé des Saintes était un homme de près de soixante ans, bien
-conservé, très grand, solide, avec des yeux fort vifs, qu’il éteignait
-sous des lunettes, et des gestes énergiques que sa volonté rendait
-lents.
-
-Le presbytère est tout près de l’église, le seuil ombragé de quelques
-ormeaux. La maison, selon l’usage du pays, est blanchie à la chaux, une
-fois par an, à l’intérieur et à l’extérieur, comme les maisons arabes.
-
-Les maisons des Saintes sont basses. Les rues serpentent, étroites, pour
-fuir le soleil. L’ombre, sous les tendelets des petites boutiques, est
-bleuâtre. Devant les portes, ouvertes sur la rue, retombent des rideaux
-transparents, en toile commune, ou même faits quelquefois d’un filet à
-mailles fines, qui arrêtent les mouches et laissent entrer la lumière
-ainsi passée au tamis. Et, là derrière, les filles des Saintes sont
-enfermées comme des oiselets en cage ou comme de petites bêtes très
-dangereuses.... Ne faut-il pas craindre un peu toutes les filles,
-voyons?
-
-Les filles des Saintes portent la coiffure d’Arles, et le fichu aux
-plis accumulés, réguliers, fixés par des centaines d’épingles, par
-autant d’épingles qu’un rosier a d’épines; et, dans l’entre-bâillement
-du fichu épais de plis, on voit, tout au fond de la «chapelle», sur la
-chair jeune que soulève le soupir féminin, briller la petite croix d’or.
-Sur la jupe, qui est ample, le tablier a l’air, lui aussi, d’une jupe,
-tant il est large, et, de là-dessous, les pieds sortent, menus, agiles
-comme les pattes rouges de la perdrix de Camargue qui vite, vite, aiment
-à se mettre l’une devant l’autre pour fuir le chasseur, sachant que la
-Camargue est large et que l’horizon ne manquera pas.
-
-Plus d’une figure est pâle, aux Saintes, car, on a beau dire, le marais
-engendre toujours la fièvre, et ce pays, où l’on vient pour se guérir
-par miracle, est à l’ordinaire un pays de maladie; mais la pâleur va
-bien sous les cheveux noirs, ondulés, gonflés en bandeaux sur les
-tempes, et retombant sur la nuque en deux masses lourdes qui remontent
-vers le chignon. Pour oublier ce qui est triste, on a ici, comme
-partout, la coquetterie--et le reste!... Et puis on s’habitue à la
-fièvre, qui donne des rêves, des visions; on l’apprivoise: elle n’est
-pas méchante pour ceux qu’elle connaît et ne les conduit que très vieux
-au cimetière.
-
-Le cimetière est à quelques pas du village, à quelques pas de la mer.
-Dans son cadre de murailles basses, il est là, au pied des dunes. Entre
-la mer et le désert camarguais, là dorment les Saintins: beaucoup de
-pêcheurs qui vécurent dans les bateaux plats; des gardians qui vécurent
-à cheval dans la plaine....
-
-Les uns comme les autres retrouvent là, dans la mort, les choses au
-milieu desquelles s’agita leur vie: le sable salé, plein de menues
-coquilles, les enganes, poussant malgré tout, rougies par «la marine»,
-grasses de soude, et l’ombre grêle des tamaris empanachés de rose. De là
-ils entendent les hennissements des cavales sauvages, le cri des
-gardians qui luttent, les jours de fête, à la course, ou qui, dans le
-cirque, sous les murs de l’église, excitent les taureaux noirs. Ils
-entendent les voiles claquer, et le «han» des pêcheurs qui, les jambes
-nues, mettent à l’eau leurs bateaux sans quilles, les _bettes_ plates;
-et, de nuit et de jour, le battement de la mer, qui s’efforce de
-repousser l’île camarguaise, tandis que le Rhône, au contraire, sans
-cesse la pousse dans la mer, en l’accroissant de limons et de cailloux
-charriés depuis la source. La mer la frappe, l’île, comme si elle n’en
-voulait pas, mais elle a beau faire, elle ne peut que l’accroître, elle
-aussi, de ses sables rejetés.
-
-Et les sables de la mer font aux rivages de la Camargue un ourlet de
-dunes.
-
-On voit bien, là, que les dunes, ces mouvantes collines de sable,
-pareilles à des tombeaux, ont dû servir de modèle aux massives pyramides
-qui sont les tombeaux des rois, aux déserts d’Égypte.
-
-Au pied des petites pyramides de sable, dorment les morts de Camargue.
-
- * * * * *
-
-Où donc nous a entraînés la mort? Pourquoi sommes-nous ici, tandis qu’au
-seuil de M. le curé Livette soulève timidement le marteau de la porte?
-
-Le coup résonne à l’intérieur dans le vide du corridor. Livette est
-émue. Que va-t-elle dire? Par où commencera-t-elle? C’est le
-commencement qui est toujours le plus difficile. Elle voudrait,
-maintenant, se sauver, mais il est trop tard. Elle entend, derrière la
-porte, des pas. La vieille servante, Marion, lui ouvre.
-
-Marion a l’œil exercé. Elle sait, quand on frappe chez M. le curé, rien
-qu’à examiner les figures, ce qu’on demande, et, de son chef, répond en
-conséquence; car M. le curé a des rhumatismes; il est sujet aux fièvres,
-et Marion soigne M. le curé! S’il écoutait Marion, il se soignerait si
-bien que les malades mourraient toujours tout seuls, sans
-extrême-onction, car Marion aurait toujours une bonne raison à lui
-donner pour l’empêcher de sortir, de jour ou de nuit, par le mistral ou
-le vent d’est, été ou hiver, pluie ou soleil.
-
-Mais M. le curé sourit et n’en fait qu’à sa tête. C’est un bon prêtre.
-Il est toujours à son devoir. Il aime ses paroissiens. Il les aide, en
-toute occasion, de sa bourse et de ses conseils. Il est aimé de tous.
-
-Il aime ses paroissiens, sa commune, sa curieuse église, qui fut une
-forteresse, et dont il connaît tous les moindres détails de pierre. Il
-l’aime comme prêtre et comme archéologue, car M. le curé est un savant,
-et son église est, en effet, un des plus curieux monuments de France,
-avec ses murailles étrangement épaisses, hautes et menaçantes,
-couronnées de mâchicoulis et surmontées de créneaux bien ouverts, qui
-surveillent de tous les côtés l’horizon de mer et de terre, et que
-dominent les quatre tourelles, dépassées par la tour du milieu, du haut
-de laquelle la cloche, autrefois, bien souvent, a sonné l’alarme--en
-répétant à toute volée: «Voici les païens, gens des Saintes! Attention!
-Qu’on s’enferme ici! Préparez les flèches! l’huile et la poix
-bouillantes!» Ou bien: «Courez au rivage, gens des Saintes! Un navire de
-France est en perdition!»
-
-Et aujourd’hui elle semble dire encore, à tous, de plus loin: «Je vous
-vois! Je vous vois!»
-
-Sur l’église des Saintes, on n’en finirait pas de donner des
-explications et de conter des histoires.
-
-Derrière les créneaux, tout là-haut, en bordure au toit de pierres
-plates qu’il encadre exactement, court un étroit chemin de ronde, où
-jadis, entourés du vol éternel des hirondelles de mer, circulaient les
-archers et les vigies. Le toit, aux larges pierres plates imbriquées,
-entre lesquelles verdoient quelques grosses touffes de nasques, érige,
-tout le long de son arête, une haute crête sculptée, faite de courbes
-ogivales que surmontent des fleurs de lis.
-
-Cela est beau et grand, mais une petite chose dont les Saintins sont
-fiers autant que du clocher et des tourelles, c’est une plaque de
-marbre, de cinq pans environ de longueur sur trois de hauteur, où sont
-représentés deux lions. L’un protège son lionceau; l’autre semble
-protéger, comme si c’était son petit, un jeune enfant. Il paraît que
-cette image a été taillée par un ouvrier grec, dans les temps.
-
-Ce marbre-là est incrusté dans le mur de l’église, au midi, à côté de la
-petite porte.
-
-Vous entrez. La voûte de la nef, en ogive, vous oblige à lever les yeux
-très haut. Et en entrant, par la grande porte, vous êtes frappé de voir,
-en face de vous, au fond de l’église, une voûte romane dont l’arc, en
-son milieu, à cinq mètres au moins au-dessous de la nef ogivale,
-supporte les saintes châsses, qui reposent sur l’appui d’une ouverture
-en forme de fenêtre et flanquée de deux colonnettes. De là descendent,
-au bout de deux cordes, tous les ans une fois, les châsses
-miraculeuses.
-
-Le chœur est exhaussé de quelques pieds au-dessus du dallage de
-l’église. On y monte par deux escaliers symétriques, entre lesquels se
-trouve la porte grillée par laquelle on descend dans la crypte de Sara.
-La voyez-vous, cette grille, juste devant vous, au bout du passage qui,
-entre les chaises, suit le milieu de l’église? On dirait, en vérité, le
-soupirail d’une prison.
-
-Là-dessous, dans la crypte froide, bas voûtée, aux murs nus, cachot
-véritable, sur un autel de marbre mutilé, se trouve la petite châsse
-vitrée qui contient les reliques de sainte Sare, patronne des bohémiens.
-C’est là qu’au milieu des fumées de leurs cierges, dans un air vicié
-d’odeurs humaines, on les voit, accroupis et pressés en foule, une fois
-par an, gémir leurs prières suspectes.
-
-Cette crypte, au temps des invasions sarrasines, servait de magasins de
-vivres, lorsque les habitants de la petite ville étaient forcés de se
-réfugier tous dans l’église-forteresse.
-
-Aigues-Mortes a ses murs et la tour de Constance, massive comme Babel;
-Nîmes a ses Arènes et la Fontaine, et le pont du Gard, insolent de
-beauté, est à elle; Avignon a ses ponts, ses remparts et ses
-jacquemards; Tarascon, son château miré dans le Rhône; les Baux ont les
-ruines bizarres de leurs maisons creusées à même, comme des alvéoles de
-ruche, dans le massif de sa colline évidée; Montmajour ses petites
-tombes d’enfants creusées aussi, l’une à côté de l’autre, dans le roc
-vif, et qui, pareilles à des abreuvoirs de colombe, sont aujourd’hui
-toutes pleines de terre et de fleurs; Orange a son théâtre et son arc
-triomphal; Arles a son théâtre avec les deux colonnes encore bien
-droites au milieu; il a encore Saint-Trophime, au portail ouvré, et son
-allée des Alyscamps bordée de sarcophages chrétiens et de hauts
-peupliers.... Mais les Saintes-Maries-de-la-Mer ont leur église, que M.
-le curé ne donnerait pas pour tous les trésors des autres villes!
-
- * * * * *
-
-... Marion a bien vu que Livette est triste; Marion s’est sentie touchée
-quand Livette a dit: «Il faut que je voie M. le curé....» Et comme
-d’ailleurs le dérangement ne sera pas grand pour son maître, puisqu’on
-ne l’appelle pas au dehors, Marion a introduit Livette dans le salon.
-
-C’est une pièce blanchie à la chaux; seulement, M. le curé a fait de son
-salon un véritable musée, et les murs disparaissent sous les étagères de
-bois blanc, menuisées par lui-même, et toutes chargées de ses
-collections.
-
-Il y a là des poteries antiques, d’antiques verres tout irisés. Il y a
-de vieilles médailles.
-
-Une de ces médailles rend Livette attentive. On y voit un taureau qui
-tombe; une de ses jambes de devant a fléchi. Un homme, son vainqueur,
-le saisit aux cornes. Elle a des siècles et des siècles, cette médaille
-grecque. Une pancarte l’explique à Livette, qui croit voir Renaud. Tout
-se recommence.
-
-Voici les herbiers, et des boîtes pleines de coquilles, et aussi
-beaucoup d’oiseaux empaillés, tous ceux qu’on trouve en Camargue. Les
-pêcheurs, les chasseurs, depuis plus de trente ans, offrent à M. le curé
-des choses, des bêtes curieuses. Cette bête-ci, c’est une loutre du
-Rhône. Cette autre, un castor, à la queue en truelle, aux dents
-recourbées.... C’est une grosse question de savoir si les castors ne
-sont pas nuisibles aux digues du Rhône. L’essentiel, voyez-vous, est que
-les roubines, de tous côtés, envoient au fleuve, à la mer, les eaux des
-marais. Il faut que les digues tiennent bon, ne laissent point passer le
-Rhône. Et les castors, dit-on, détruisent les digues. Ils y creusent,
-pour se mettre à l’abri, quand viennent les grandes crues, des galeries
-montantes, et ils se réfugient au fond; et quand l’eau les y poursuit,
-ils percent, pour se sauver, un trou vertical, et voilà ma jetée minée,
-rongée au dedans de l’eau! Cela est mauvais....
-
-Livette lève les yeux. Au plafond, est suspendu un lézard, la gueule
-ouverte; il est très gros. Je crois bien! c’est un petit crocodile, le
-dernier qu’on ait tué en Camargue, voilà bien longtemps!
-
-Et dans tous les coins laissés libres par les curiosités naturelles, on
-aperçoit quelque image pieuse. Ici, les deux saintes Maries dans le
-bateau, Là, les saintes Femmes ensevelissant le Christ. Ailleurs,
-Magdeleine à la Sainte-Baume, à genoux devant la tête de mort.... Mais
-Livette ne voit jamais de sainte Sara!
-
-Livette s’est assise; elle attend. M. le curé ne vient pas. C’est que M.
-le curé, qui est déjà l’auteur de deux notices, l’une intitulée _la Cure
-de Boismaux_, l’autre _la Villa de la Mar_, travaille en ce moment à une
-troisième: _Concordance des légendes des saintes Maries_, avec ce
-sous-titre: _De la confusion bizarre et regrettable qui tend à s’établir
-entre sainte Sare et Marie la Gipecienne_.
-
-_La Cure de Boismaux_ a aussi un sous-titre: _Monographie du domaine du
-Château d’Avignon en Camargue_. M. le curé y rappelle que le domaine du
-Château d’Avignon constituait naguère une commune à part. Cette commune
-naturellement avait un curé, et, en ce temps-là, le propriétaire du
-_Château d’Avignon_ était le général Miollis, frère de cet évêque de
-Digne dont parle M. Victor Hugo dans les _Misérables_, en le désignant
-sous le nom de Myriel.
-
-M. le curé recherche, inutilement d’ailleurs, dans un chapitre spécial,
-pour quelles causes, telluriques ou autres, le domaine du Château
-d’Avignon est le plus particulièrement sujet aux invasions de
-sauterelles, qu’il faut faire combattre parfois en Camargue, comme en
-Afrique, par des régiments.
-
-Quant à la _Concordance_, c’est un ouvrage très important et bien
-nécessaire. Il s’appuie notamment sur l’autorité du _Livre Noir_. Ce
-livre latin, conservé aux archives des Saintes, a été écrit en 1521 par
-Vincent Philippon, qui signe: 2,000 Philippon! (Jésus lui-même n’a pas
-dédaigné le calembour.) Il existe une traduction française du _Livre
-Noir_. Elle est de 1682 et commence ainsi:
-
- _Au nom de Dieu mon œuvre comancée_
- _Par Jésus-Christ soit toujours advancée._
- _Le Saint-Esprit conduise sagement_
- _Ma main, ma plume et mon entendement._
-
-Voici donc la vérité sur les saintes patronnes de Notre-Dame-de-la-Mer.
-
-Marie Jacobé, mère de saint Jacques le Mineur, Marie Salomé, mère de
-saint Jacques le Majeur et de saint Jean l’Évangéliste, n’arrivèrent pas
-seules en Camargue. Le bateau sans mât ni rames portait encore leurs
-servantes Marcelle et Sara, Lazare et toute sa famille, et plusieurs
-disciples du Christ.
-
-M. le curé prouve, avec pièces à l’appui, que Marie-Magdeleine n’était
-pas dans la barque. Elle arriva en Provence d’autre façon, on ne sait
-pas par quel autre miracle.
-
-A l’exception des deux Maries et de Sara, tous les passagers du bateau
-miraculeux se dispersèrent, prêchant et convertissant.
-
-Les saintes ne quittèrent pas la Camargue, l’île du Rhône, divisée alors
-par les étangs en un grand nombre de petites îles, véritable archipel,
-nommé _Sticados_, et habité par des infidèles. En ces temps, toutes ces
-petites îles, formées par les marais, étaient couvertes de forêts et
-pleines de bêtes fauves. Et ce delta du Rhône était infesté de
-crocodiles.
-
-Or, bien longtemps après la mort des saintes, un chasseur, suivi de sa
-meute, passant sur le lieu de leur sépulture ignorée, y rencontra un
-ermite, près d’une source.
-
---Seigneur, lui dit l’ermite, j’ai eu cette nuit, en rêve, une
-révélation. Près de cette source, dans le sable, reposent les corps de
-trois saintes!
-
-Le seigneur était un comte de Provence. Son palais était à Arles, et M.
-le curé a tout lieu de croire qu’il s’appelait Guillaume Ier, fils de
-Boson Ier, célèbre par ses libéralités envers les églises.
-
-On était en 981. Ce Guillaume avait vaincu les Sarrasins, et Conrad
-Ier, roi de Bourgogne, son suzerain, l’aimait et le respectait.
-
-Le prince, ayant écouté l’ermite, s’en alla, l’esprit très occupé; et,
-peu de temps après, il revint, et fit bâtir, par-dessus la source même,
-une église en forme de citadelle, au beau milieu d’une très spacieuse
-enceinte de fossés.
-
-Il fit ensuite publier dans toute la Provence que des privilèges
-seraient accordés à tous ceux qui viendraient bâtir des maisons entre le
-fossé et l’église.
-
-Ainsi naquit la Villa-de-la-Mar,--qui est une ville, bien qu’on la
-traite trop souvent de village sous son nom de Saintes-Maries.
-
-De tous temps, les comtes de Provence accordèrent à cette ville des
-privilèges.
-
-Sous la reine Jeanne, une vigie devait sans cesse, du haut des tours de
-l’église, observer les navires et faire des signaux. Des sentinelles
-devaient, toutes les nuits, d’heure en heure, s’appeler et se répondre.
-Aussi les Saintins furent-ils, par la reine, dispensés de payer le péage
-et la gabelle.
-
-M. le curé explique toutes ces choses dans son livre qui est bon. Il y
-raconte aussi, «comme de juste», la découverte des ossements sacrés.
-
-En 1448, le roi René, étant à Aix, sa capitale, entendit un prédicateur
-affirmer que les saintes Maries Jacobé et Salomé devaient être enterrées
-sous l’église de la Villa-de-la-Mar.
-
-René aussitôt consulta son confesseur, le père Adhémar, et envoya un
-messager au pape, lui demandant l’autorisation de faire des fouilles
-sous le sol, dans l’église. Cette autorisation lui fut accordée au mois
-de juin de la même année. L’archevêque d’Aix, Robert Damiani, présida
-aux fouilles.
-
-On retrouva la source; près de la source, un autel de terre; au pied de
-l’autel, une plaque de marbre avec cette inscription que M. le curé
-commente longuement:
-
- D. M.
- IOV. M. L. CORN. BALBUS
- P. ANATILIORUM
- AD RHODANI
- OSTIA SACR. ARAM
- V. S. L. M.
-
-On trouva enfin, parfaitement reconnaissables, les ossements des saintes
-et, en outre, une tête enfermée dans une caisse de plomb qui, selon M.
-le curé, est la tête de saint Jacques le Mineur, apportée de Jérusalem
-par Marie Jacobé, sa mère.
-
-Les ossements, ayant été recueillis pieusement, furent, en grande
-cérémonie, enfermés dans des châsses de bois de cyprès. Le roi était là
-avec sa cour. Il y avait le légat du pape, un archevêque, douze évêques,
-un grand nombre de dignitaires des chapitres, de professeurs et de
-docteurs. Le chancelier de l’Université d’Avignon était présent. Il y
-avait, comme en font foi les procès-verbaux, trois protonotaires du
-Saint-Siège et trois notaires publics.
-
-Rien n’est donc plus sûr que l’authenticité des reliques des Saintes
-Maries.
-
-Mais des légendes apocryphes viennent contredire la vraie, et voici la
-page qui retient à son bureau M. le curé, tandis que Livette, toujours
-plus troublée, l’attend au salon:
-
-«Parmi les erreurs populaires, écrit M. le curé, qui détruisent la pure
-tradition, il faut relever comme une des plus fâcheuses, des plus
-pernicieuses même, celle qui tend à mettre au nombre des passagers de la
-barque miraculeuse, une sainte Marie surnommée l’Égyptiaque. C’est là
-une véritable hérésie! Comment a-t-elle pu prendre source et quelles
-sont ses racines?»
-
-M. le curé se propose de retoucher tout à l’heure cette dernière phrase,
-et pour cause.
-
-«Sans aucun doute, poursuit-il, les Égyptiens ou Bohémiens, en
-manifestant, depuis des temps reculés, une dévotion particulière à
-sainte Sara, qui était, d’après eux, Égyptienne et épouse de
-Ponce-Pilate, ont contribué à la formation d’une absurde légende, mais
-celle-ci a sa source, ou sa racine, dans une autre raison: il y a dans
-la vie de l’Égyptiaque une histoire de barque qui prête à l’erreur, en
-causant les confusions.»
-
- * * * * *
-
-M. le curé se propose de revenir aussi sur ce paragraphe.
-
-«Née aux environs d’Alexandrie, Marie l’Égyptienne quitta sa famille
-pour mener, dans la grande ville, la vie honteuse de son choix. Une
-rivière s’étant présentée, elle dut la passer dans un bateau, et,
-n’ayant pas de quoi payer son passage, elle récompensa le batelier d’une
-manière impure.
-
-«Elle entreprit plus tard un voyage à Jérusalem, avec un grand nombre de
-pèlerins, et là encore elle paya les frais de sa route d’une façon
-diabolique, si l’on songe surtout que ceux qu’elle entraînait au mal
-étaient de pieux pèlerins! Aussi, quand elle se présenta à la porte du
-temple, une force invisible et invincible la repoussa. Elle ne put y
-pénétrer.»
-
- * * * * *
-
-M. le curé, plus content, respire sa tabatière.
-
- * * * * *
-
-«Elle se retira alors au désert où elle vécut quarante-sept ans. Son
-simulacre apparut un jour au moine Zozime, à Jérusalem. Elle lui apparut
-toute nue et le pria de venir la confesser. Il obéit et se rendit dans
-le désert. Elle était toute nue, en effet, mais très vieille. Et Zozime
-comprit sa sainteté à ceci qu’elle avait le pouvoir de marcher sur les
-eaux. Zozime écouta sa confession. Elle mourut en odeur de sainteté,
-aussi décrépite et affreuse à voir qu’elle avait été belle et agréable.
-Un lion lui creusa une fosse avec ses pattes dans le sable du désert.
-
-«La longue pénitence de l’Égyptiaque avait donc racheté sa vie, et, sous
-Louis IX, les Parisiens lui consacrèrent une église qui porta le nom de
-_Sainte-Marie-l’Égyptienne_,--qui, plus tard, fut appelée la
-_Gypecienne_ par corruption, puis la _Jussienne_. Cette église était
-dans la rue _Montmartre_, à l’angle de la rue de la _Jussienne_.
-
-«On y voyait un vitrail naïf représentant la sainte et le batelier, avec
-cette inscription: _Comment la sainte offrit son corps au batelier pour
-son passage_[A].
-
-«On ne doit donc, en aucun cas, confondre sainte Sara, contemporaine du
-Christ, avec Marie l’Égyptienne... laquelle vivait au Vᵉ siècle... ce
-qui coupe court à toute controverse!
-
-«Il est très heureux, poursuivait M. le curé, satisfait de sa conclusion
-un peu tardive, qu’une pécheresse pareille ne se soit pas trouvée à bord
-de la barque de nos Maries-de-la-Mer, car dans cette barque, comme nous
-l’avons dit plus haut, il y avait un certain nombre de disciples du
-Christ.... _Spiritus quidem promptus est; caro autem infirma._»
-
- * * * * *
-
-M. le curé prend une prise, ôte et remet ses lunettes. M. le curé
-s’oublie.... Il repasse les toutes premières pages de sa notice, il
-biffe et rebiffe; il se bat avec les mots rebelles. De temps en temps,
-il assure ses lunettes, ouvre et consulte un vieux gros livre. Il est
-très occupé, très absorbé par son travail favori. M. le curé oublie
-qu’on l’attend, et la pauvre Livette, toute seule, dans le salon, avec
-les oiseaux morts et les coquilles, roule en son cœur des inquiétudes.
-La tristesse qui est en elle n’est pas dissipée,--loin de là!--par
-l’endroit où elle se trouve.
-
-Tous ces oiseaux morts, qu’elle reconnaît la plupart pour des oiseaux de
-passage, lui racontent les ennuis de l’hiver, de la saison où les brumes
-se traînent sur l’île inondée....
-
-Il y a des effraies, ces chouettes d’un jaune pâle, qui habitent les
-clochers et qui, la nuit, vont boire l’huile des lampes des églises;
-des vautours qui, des Alpes et des Pyrénées, descendent ici par les
-grands froids; le vautour cendré, qui habite la Sainte-Baume. Il y a de
-ces petites mésanges, nommées _serruriers_, qu’on ne trouve qu’aux bords
-du Rhône, et des _pendulines_, ainsi nommées parce qu’elles suspendent
-leurs nids, comme de petites escarpolettes, aux branches flexibles qui
-se balancent au-dessus de l’eau; des _faiseurs de bas_, dont les nids
-ressemblent au tissu d’un bas tricoté; et l’alcyon, c’est-à-dire le
-_bleuret_ ou martin-pêcheur; et la sirène, aux couleurs variées,
-merveilleuses, appelée aussi _mange-miel_, qui passe au mois de mai et
-se tient de préférence en Camargue. Voici une cigogne, qui trouvait sans
-doute la Camargue, entre les digues du Rhône, un peu semblable à la
-Hollande. Voici le héron, avec son jabot de fines plumes retombantes,
-comme des franges longues, sur sa gorge. Livette ne le connaît que sous
-le nom de _galejon_ qu’on lui donne ici parce que les hérons, de
-préférence, se rassemblent dans l’étang de Galejon. En voici un qui
-porte sur son socle cette date: 1807, et la mention: _Acheté au marché
-d’Arles_; il est bleu d’ardoise et il a sur la tête trois plumes grêles,
-noires, longues d’un pied. Puis, des flamants, il y en a, pardi, à
-volonté, puisqu’on les voit quelquefois nicher dans les marais de Crau,
-assis par myriades, jambe de-ci, jambe de-là, sur leurs nids hauts
-comme leurs pattes. Et des plongeons! et des grêbes! et des pingouins
-manchots, qu’on voit rarement! Et le vilain pélican, que les gens d’ici
-nomment _grand gousier_!
-
-Livette croit entendre au loin, lamentable et déchirant, l’appel des
-oiseaux de passage surmonter le bruit des rafales, des eaux pleurant
-dans les eaux; dominer le gémissement des choses, la nuit.... Les grues,
-les pétrels, le courlis d’Égypte, l’ibis, que de fois elle les a
-entendus crier, au-dessus du Château d’Avignon, dans la saison où les
-nuits sont longues, où la vue du feu réjouit le cœur comme une chose
-vivante, pleine de promesses, quand la mort noire enveloppe le monde.
-Ces oiseaux lui rappellent aussi les soirs de Noël, ces soirs où les
-bûches en flamme dans la grande cheminée, les lampes nombreuses,
-semblent dire: «Courage! la nuit passera.» C’est en ce temps que le blé
-montre sa tige verte, disant, lui aussi: «Oui, courage! le mauvais temps
-finit comme l’autre.»
-
-Livette songe ainsi, et machinalement ses yeux se lèvent vers le plafond
-où est suspendu le crocodile[B].
-
-Elle ne se dit pas, Livette, qu’il y a quelque part, de l’autre côté de
-la grande mer, dans cette Égypte où s’enfuirent saint Joseph et la
-Vierge Marie, afin de dérober l’enfant Jésus aux persécutions du roi
-Hérode, un grand fleuve, frère puissant du Rhône, et qu’aux heures
-chaudes, dans les îlots du Nil, les crocodiles nombreux se traînent sur
-le sable surchauffé, pour offrir leur dos aux rayons d’un ciel ardent
-comme un four.
-
-Elle ne se dit pas que sainte Sare, la noire patronne des bohémiens, est
-par eux appelée l’Égyptienne, et que, dans le Nil, les zangui, aussi
-bien que dans le Rhône, font boire leurs chevaux maigres. Elle ne peut
-pas se dire--parce qu’elle l’ignore--que les Égyptiens tenaient des
-Hindous une magie dégénérée, et que c’est sans doute la même, plus
-corrompue encore, qui fait la puissance de Zinzara.
-
-Que Zinzara, dans un des coffres de sa maison roulante, emporte, à côté
-d’un crocodile du Nil et d’un ibis sacré, trouvés tous les deux dans une
-crypte égyptienne, une momie de jeune fille, âgée de six mille ans, et
-dont la face, dépouillée de ses bandelettes, porte un masque d’or,
-Livette l’ignore aussi. Elle ne peut établir aucun rapport entre l’ibis
-du Nil et celui-ci, tué l’an passé au bord du Vaccarès; mais elle subit
-l’influence de toutes ces correspondances de mystère, pour qui l’espace
-et le temps ne sont rien.
-
-Ces êtres morts, rangés autour d’elle, revivent par la puissance de la
-forme perpétuée.... Et la peur la prend, car voici que, tout à coup,
-l’idée folle, magique, à la fois vague et précise, lui entre dans
-l’esprit, d’une ressemblance du profil de ce grand lézard, suspendu au
-plafond, avec le bas du visage de la zingara....
-
-Livette se croit malade, et se lève pour s’en aller, sans plus attendre;
-mais comme elle approche sa main de la porte, elle pousse un cri.... Un
-mille-pieds, bien vivant, court sur la clef. Elle recule, et voit, sur
-la blancheur du mur, à hauteur de sa tête, une _tarente_, immobile, qui
-semble, avec ses yeux gris pâle, la guetter. La tarente est inoffensive,
-mais Livette n’en sait rien. C’est le gecko de Mauritanie, qui abonde en
-Provence, un lézard répugnant au regard, avec ses granulations grises
-sur la tête et sur le dos, semblables à celles des melons cantalous. Et
-puis... cela si petit, cette bête, si petitette, ressemble au
-crocodile!... Livette, pour sûr, a la fièvre....
-
---Qu’avez-vous donc, mon enfant?
-
-C’est M. le curé qui entre. Il a un air de bonté qui, tout de suite,
-rassure la pauvrette.
-
-Il lui montre une chaise. Elle s’assied, et n’ose rien dire. Par où
-commencer?
-
-Il la presse.
-
---Voyons, mon enfant!...
-
-Il ferme les yeux, pour ne pas l’embarrasser avec son regard, qu’il sait
-pénétrant. Il a laissé là-haut ses lunettes sur son gros livre. Il ferme
-les yeux; et, les lèvres serrées, il presse l’une contre l’autre ses
-mâchoires, d’un effort rythmé, en sorte qu’on voit se gonfler et
-s’abaisser ses tempes, comme des ouïes de poisson. C’est un tic. Il a
-croisé ses mains sur sa ceinture; il mêle ses doigts et joue à les faire
-virer l’un sur l’autre, machinalement; mais il est très attentif. M. le
-curé aime les âmes. Il sait qu’elles souffrent, que la vie est infinie,
-et que, dans l’espace et le temps, elles tournent en s’appelant comme
-des oiseaux de tempêtes. Il réfléchit. C’est un bon prêtre. Il a
-l’esprit de l’Évangile. Il est indulgent. Ne sait-il pas que de grandes
-saintes ont été de grandes coupables? Il veut être bon. Il sait l’être.
-
-De quoi s’agit-il?
-
-Livette enfin parle. Elle dit tout: la première apparition de la gitane,
-son refus de lui donner l’huile qu’elle demandait insolemment avec des
-moqueries sur l’extrême-onction; puis le sort jeté, menaçant, déjà
-réalisé peut-être; le changement de caractère de son Renaud, ses
-froideurs, sa fuite, et puis, ce matin même, la scène des serpents;
-comment elle a été attirée--elle, Livette--par la curiosité sans doute,
-mais aussi par la conviction qu’elle aurait là des nouvelles de
-Renaud.... Et elle a livré sa main à la bohémienne, pour se faire dire
-la bonne aventure! Cela, elle l’a fait bien malgré elle! Elle sait que
-c’est une faute.... Qui lui eût dit, un instant plus tôt, qu’elle
-commettrait un péché pareil? Mais elle a eu peur de paraître peureuse,
-et cela non pas à cause du monde, mais à cause d’_elle_, de cette gitane
-devant qui elle a cru devoir faire la fière, montrer du courage. Elle la
-sent très ennemie. Elle en a peur, et cependant, malgré elle, elle la
-bravera. C’est plus fort qu’elle.... Elle arrive enfin à son aveu le
-plus pénible... elle est jalouse.... Une terreur lui est venue: est-ce
-que Renaud pourrait?... Mais non.... N’a-t-il pas, pour la défendre
-contre Rampal, risqué sa vie, sauté d’un premier étage, toute la hauteur
-de la maison? Il est vrai que Rampal a volé un cheval de Renaud et que
-depuis longtemps Renaud le cherche....
-
-Livette s’est tue. Elle a regardé M. le curé qui, maintenant, avant de
-répondre, s’écoute lui-même, les yeux toujours fermés, pour n’être pas
-distrait. Il joue à faire tourner les uns sur les autres ses doigts
-entre-croisés.
-
-Autour d’eux, les cygnes, le pélican, le flamant rose, le pétrel,
-l’ibis, regardent avec leurs yeux de verre enchâssés dans leurs têtes
-qui ont vécu! Les ailes repliées, une patte en avant, ils sont là, ces
-fantômes d’oiseaux, exactement pareils de forme, de couleurs, de
-plumage, à des oiseaux qui volent à cette heure, par delà les mers, sur
-le Nil, sur le Gange, et non moins pareils à d’autres oiseaux qui, il y
-a six mille ans, vécurent.
-
-Le lézard du plafond, qui rit là-haut avec ses dents aiguës, longues,
-nombreuses, ressemble en vérité, vaguement, un peu, à quelqu’un... à
-qui?
-
-Livette, qui s’interroge, tout à coup se trouve folle, parfaitement
-folle, d’avoir eu pareille idée! Elle en sourit elle-même. Et voici
-qu’elle _sent_ son sourire. Elle le sent. Elle croit le voir!
-
-Et à ce moment, elle a l’impression--qui lui est pénible--d’être là,
-dans cette même salle, au milieu de ces bêtes et devant un
-prêtre,--_pour la seconde fois_ de sa vie!...
-
-Oui, tout ce qui l’entoure ici, elle l’a _déjà vu_... ce qui lui arrive
-lui est _déjà arrivé_. Seulement, la première fois, c’était... oh!
-c’était il y a longtemps, si longtemps! Le grand lézard du plafond s’en
-souvient peut-être.... C’est pour cela qu’il rit.... Mais elle, elle _a
-tout_ oublié. Pourquoi est-elle ici? Elle n’en sait même plus rien.
-C’est bête, d’être venue là!
-
-Voyez-vous, ce pays de Camargue est un pays de fièvre maligne. Il sort
-des marécages, au soleil, avec l’odeur du corrompu, certaines
-exhalaisons qui troublent le sang, la tête.... Des choses mortes, des
-eaux mortes, il sort, comme une fumée, certaines songeries, la
-fièvre.... Il y a _le mauvais air_... et _le mauvais œil_, songe
-Livette.
-
-Or, qui sait à quoi songe, pendant ce temps, dans la voiture de Zinzara,
-la momie couchée, que Livette ignore, et qui a l’âge de Livette, plus
-six mille ans? Elle a, comme Livette, des cheveux ondés, très longs,
-mais un peu rougis par le temps. Ils étaient bien noirs autrefois, comme
-des cheveux d’Arlésienne.... Elle a l’âge de Livette, la momie, plus six
-mille ans!... Les zanguis prétendent que tant que la forme des morts
-subsiste, quelque chose de leur esprit reste en elle. La Zinzara raconte
-que cette momie, qu’elle a prise en Égypte, lui parle quelquefois, lui
-apprend des choses....
-
-Ah! si l’on se mettait à approfondir les faits les plus simples, comme
-ils nous troubleraient! Nos cavales sarrasines de Camargue, sœurs
-d’Al-Borak, la jument blanche de Mahomet, et les taureaux du Vaccarès,
-frères d’Apis, quelquefois, de leur dent distraite, attirent à eux, du
-fond des marécages, la longue tige, mollement ondulante, du lotus
-mystérieux qui vit de trois existences à la fois, dans le limon par ses
-racines, dans l’eau par sa tige, dans l’air bleu par sa fleur.
-
-Ce n’est pas sans raison qu’ils viennent, les zanguis, descendants de
-Çoudra, vénérer, dans la crypte de l’église aux trois étages, la châsse
-de Sara, femme de Pilate,--Égyptienne....
-
-Eh bien, M. le curé, qui est un savant, confusément roule en lui ces
-choses,--sans les bien comprendre, lui non plus--et il s’interroge.
-
-Ah! s’il pouvait, comme il balayerait, loin de l’île, cette vermine de
-bohémiens! Mais il ne peut pas. La tradition commande. Sara dans la
-crypte est leur sainte. Il y a là un mélange de païen et de chrétien
-certainement bien fâcheux, mais qu’on n’a pas le droit de défaire.
-L’essentiel est que le chrétien saisisse le païen, en triomphe, que Dieu
-ait raison contre Satan,--car pour sûr, quoi qu’en disent quelquefois
-les bohémiens, ils ne descendent pas de ce roi mage qui était nègre et
-qui porta la myrrhe à Jésus.
-
-Comment défendre Livette?
-
---Ne restez pas avec vos pensées, mon enfant. Portez sur vous toujours
-votre chapelet, et dites-le souvent, en y songeant bien et non pas
-machinalement. Confiez les chagrins de votre cœur à votre bonne
-grand’mère, dont je connais les sentiments chrétiens. Cette vieille
-femme simple a un très grand cœur.
-
-Évitez de venir à la ville. Dites à votre père--qui a toujours fait vos
-volontés, sans avoir d’ailleurs à s’en repentir--de surveiller sa
-maison, de ne jamais vous laisser seule. Fuyez Renaud quelque temps; du
-moins, ne le cherchez pas. Il faut qu’il voie clair en lui-même; il ne
-faut pas l’aider--en essayant de le ramener à vous--à se tromper sur ses
-sentiments pour vous, qui ne sont peut-être pas assez profonds. Je lui
-parlerai du reste quand il le faudra. C’est après-demain la fête des
-Saintes. Venez y assister; apportez-nous, ce jour-là, un cœur plein de
-foi et du désir de bien faire. Vous y rencontrerez beaucoup
-d’infortunes. Tournez vos yeux vers de plus malheureux que vous, et vous
-verrez, par la comparaison, que vous êtes heureuse, vous qui avez
-jeunesse et belle santé.
-
-La santé de l’âme dépend de nous-mêmes. Vous la sauverez en vous.
-
-Enfin ce sera vous, le jour de la fête (je vous le demande et je vous
-l’impose au besoin comme pénitence), qui chanterez le solo d’invocation,
-au moment où descendront les châsses.
-
-Qui pense à Dieu et aux Saintes oublie les maux de la terre. Frappez et
-l’on vous ouvrira.... Ceux qui craignent seront rassurés.... Heureux
-ceux qui pleurent, car ils seront consolés....
-
-M. le curé, brusquement, s’interrompit. Il venait de sentir, avec son
-cœur de brave homme, que sa harangue tournait, par la force de
-l’habitude, au sermon banal, et vite, se levant, et se dirigeant vers
-la porte, il donna sur la joue de l’enfant tremblante, avec deux doigts
-de sa main, qui tenait sa tabatière, une tape affectueuse, en lui disant
-d’un ton paternel:
-
---Va, petite, tu as un bon cœur. Les méchants ne pourront rien contre
-nous. Je prierai pour toi à la messe.... Tout le monde t’aime dans le
-pays.... Ne crains rien, ma fille.
-
-Livette sortit. Le curé, demeuré seul, soupira. Il entrevoyait, devant
-Livette, un péril confus, inconnu, satanique, de ceux qu’on ne détourne
-pas, que Dieu seul peut conjurer.
-
---C’est le sort, murmura-t-il, employant, sans y songer, un mot à double
-entente. C’est le sort, répéta-t-il. La vie est trouble, et Dieu
-profond.
-
-
-
-
-XVI
-
-
-Renaud, après sa victoire, descendit un moment de cheval, et, s’asseyant
-à côté de Bernard, au bord du Vaccarès, où bœufs et cavales de sa manade
-reprirent leur attitude de repos,--il se mit à repasser en lui les
-choses.
-
-Détruire le projet de son mariage, son avenir, à cause de cette
-bohémienne, à cause de cet amour mauvais qui lui travaillait la tête, à
-cela, sûrement, Renaud n’y songeait pas.
-
-La première fougue de son désir dépensée en bonds sauvages, à la manière
-de Leprince, il trouvait avec lui-même des accommodements. Son honnêteté
-brute était entamée. Il essayerait d’obtenir de la gitane maudite ce qui
-se pourrait, à l’occasion; et cela--il en était bien certain--n’ôtait
-rien à Livette!
-
-Tout comme un raisonneur savant, il combattait en lui sa pensée honnête,
-prime-sautière, par des raisons qu’il trouvait à grand’peine et qu’il
-affinait ensuite avec complaisance, rusant contre lui-même.
-
-Maintenant qu’il pouvait se vanter d’avoir battu Rampal à cause de
-Livette,--en négligeant dans sa pensée les deux autres raisons qu’il
-avait eues de se battre, à savoir la volonté de reprendre le cheval volé
-et le désir de montrer sa force et son courage à la Zinzara,--maintenant
-il pouvait retourner, la tête haute, au Château d’Avignon, et revoir sa
-fiancée comme si de rien n’était!
-
-Pourquoi, après tout, aurait-il honte? Ne venait-il pas de gagner de
-nouveaux titres à l’estime des parents et à la reconnaissance de
-Livette?
-
-Il ramènerait à la jeune fille ce pauvre Blanchet, qu’elle aimait
-tant,--et il pourrait annoncer à Audiffret que le cheval volé broutait
-de nouveau, avec la manade, les roseaux du domaine.
-
-Non, il n’y avait rien, tout bien réfléchi, qui pût lui faire honte.
-
-Tant qu’on n’est pas marié, d’ailleurs, est-on tenu d’être si fidèle? Et
-comment faire, après tout, quand les choses se présentent?
-
-Les yeux voient, bien avant qu’on le leur ait pu défendre! Même marié,
-peut-on s’empêcher d’être ému en voyant de belles jeunesses? Est-ce
-qu’on est maître des mouvements de son sang? Désir n’est pas péché, et
-tant que Livette ne savait rien, tant qu’elle ne souffrait pas par lui,
-qu’aurait-il eu, voyons, en toute franchise, à se reprocher?
-
-Rien n’était de sa volonté. Il était décidé encore à ne pas parler à la
-femme bohême,--mais il serait bien sot de ne pas étendre le bras, si la
-pêche dorée venait s’offrir d’elle-même à lui.
-
-Et le vent salé qui souffle sur les enganes, affolant les troupeaux
-sauvages, lui courait dans les sangs, faisait monter à ses joues de
-soudaines brûlures.
-
-Que peut, contre ce vent-là, que respirent avec joie les taures, tous
-les «je ne veux pas» d’un jeune homme qui sent sa jeunesse? Le bon Dieu
-en pardonne d’autres! «Je me donne, depuis quelque temps, bien du
-tourment d’esprit pour peu de chose!...» Et Renaud conclut sagement
-qu’il allait retourner tout de suite aux Saintes, pour rassurer Livette,
-comme c’était son premier devoir, sans éviter ni rechercher l’autre....
-
-Pendant ce temps, qu’avait-elle fait, Livette?
-
-En sortant de chez M. le curé, à l’heure à peu près où Renaud atteignait
-Rampal, Livette avait envie de reprendre son cheval et de retourner tout
-de suite, sans dîner même, à sa maison.
-
-Elle se sentait comme perdue, si près de ces zangui de malheur.
-
-Elle avait pensé d’abord que Renaud, s’il avait rencontré Rampal, dont
-il ne pouvait manquer d’être le vainqueur, irait, tout de suite après,
-au Château d’Avignon.
-
-Mais sa seconde idée fut qu’il reviendrait aux Saintes pour y montrer
-son triomphe. Elle le connaissait, ce Renaud! Il avait l’orgueil de sa
-force, de son adresse. Gâté par le public des courses, qui applaudit des
-mains, de la voix, il aimait s’entendre dire: «Bravo, Renaud!»--et il
-reviendrait aux Saintes, oui, bien sûr!
-
-Il pouvait deviner aussi qu’elle, Livette, y était restée, et y revenir
-pour elle... comme aussi un peu, en même temps, pour l’autre!... Ah!
-pauvre petite! quelque chose de soupçonneux commençait à lui venir! Si
-elle allait lui plaire, à Renaud, cette zingara, bon Dieu!
-
-Livette, ayant repris son cheval, toujours attaché au mur de l’église,
-le fit mettre à l’écurie de l’auberge, et alla manger la bouillabaisse
-du pêcheur Tonin.
-
---Tu as bien fait, Livette, lui dit ce Tonin, tu as évité un bon coup de
-mistral. Mais je m’y connais; ce n’est qu’une bourrasque, et cette
-après-midi tu marcheras tranquille. Il ne fera que trop chaud! Mais
-qu’as-tu, d’être si pensive?
-
-... Livette n’entendit pas grand’chose de tout ce qui fut dit à la table
-du pêcheur, et ayant bien réfléchi, vint de nouveau, plus tard, chez M.
-le curé.
-
---Tu es encore aux Saintes, petite? fit-il avec un sourire triste.
-
---Une peur m’est venue, mon père....
-
-Par habitude de la confession, ainsi quelquefois Livette nommait le
-curé.
-
---Une peur? et laquelle?
-
---S’ils se sont battus, qui sait, mon Dieu! le hasard est fort, et ce
-Rampal est si traître que ce pourrait être Renaud, le vaincu.... Je
-voudrais, monsieur le curé, avec votre permission, monter tout de suite
-sur l’église, et, de là, beaucoup plus tôt, je pourrais apercevoir
-Renaud, s’il doit revenir ici.
-
-Cette bonne idée lui était venue, d’épier de là son fiancé, comme il
-avait, lui, le matin même, épié Rampal, de la fenêtre du cabaret.
-
-Le curé, de nouveau, sourit, et, bonnement, prit les clefs du petit
-escalier qui mène à la chapelle haute, et de là au clocher.
-
-Il sortit, suivi de Livette.
-
-Au pied du grand mur nu, si haut, si froid, de l’église,--un rempart,
-c’est bien vrai, avec ses créneaux découpés tout là-haut sur le bleu du
-ciel,--le brave curé ouvrit la petite porte.
-
-Ils montèrent....
-
-Arrivés à la chapelle haute, qui est, comme on le sait, juste au-dessus
-du chœur de l’église:
-
---Je reste ici, moi, petite, à prier un peu les saintes... tu peux aller
-seule.
-
-Mais sans répondre, Livette, auprès du curé, dévotement, devant les
-châsses, s’agenouilla un instant.
-
-Les châsses étaient là, derrière les cordes enroulées au cabestan, au
-moyen desquelles on les descend dans l’église, tout comme on descend,
-dans le puits miraculeux qui est en bas, la petite cruche où boivent
-avidement les lèvres des fidèles;--elles étaient là sur le rebord de
-l’ouverture par où on les pousse dans le vide....
-
-Dans l’encadrement de cette fenêtre, ouverte sur l’intérieur de
-l’église, Livette voyait, tout en bas, les chaises bien alignées, et,
-plus haut, les tribunes et la chaire, et les tableaux,--tout cela perdu
-au fond d’une ombre noire que traversaient deux rayons entrant comme des
-flèches, par les meurtrières étroites.
-
-Là-bas, bien en face, au-dessous de la tribune du fond, on voyait luire,
-en fines raies de feu, les jointures de la grande porte carrée.
-
-Elle regarda, un long moment, les saintes châsses, et les conjura
-d’éloigner le maléfice qu’elle sentait autour d’elle.
-
-Et, malgré elle, en les regardant, ces châsses qui ont la forme de deux
-cercueils juxtaposés et soudés l’un à l’autre, Livette se sentait venir
-des pensées plus tristes. N’avait-elle pas vu, tous les ans, quelque
-infirme au désespoir s’étendre, sur des coussins, dans le creux, en
-angle aigu, formé par les deux couvercles de la châsse double? Et
-combien de ceux-là avaient été guéris! Un, de loin en loin, sur
-cinquante mille?
-
-Et pourtant, dans cette chapelle haute, que d’ex-voto, tableaux, plaques
-de marbre commémoratives, béquilles, fusils aux canons crevés, petits
-bateaux offerts par des marins sauvés d’un naufrage! Oui, mais en
-combien de temps ont été faits les miracles dont ces ex-voto sont le
-souvenir.... On tremble d’y songer.
-
-Et Livette, heureuse de détourner sa pensée de ces choses pénibles,
-laissa M. le curé à ses prières et monta sur la terrasse de l’église.
-
-La vaste lumière du ciel, tout grand déployé sur elle, l’éblouit. Elle
-dut cligner les paupières, puis regarda la plaine. La plaine était
-rayonnante.
-
-Ce gueux de mistral qui, lorsqu’il s’établit, souffle par trois, six et
-neuf jours, n’avait eu qu’un caprice, comme Tonin l’avait bien prévu.
-Maintenant plus rien ne remuait. La mer n’avait pas eu le temps de se
-fâcher jusqu’au fond. Elle riait. Les étangs étaient lisses. Le soleil,
-dans l’air nettoyé, ne rayonnait que plus chaud.
-
-Tout autour de Livette, les hirondelles, les martinets, poussaient en
-tournoyant ces cris grêles, finement perçants, qui se succèdent l’un
-derrière l’autre et sans fin s’éloignent et se rapprochent. Les ailes
-pointues des martinets, qu’on nomme aussi _arbalétriers_, rasaient les
-tourelles, filaient dans les créneaux comme des flèches.
-
-Livette regardait au loin, droit devant elle, et, n’apercevant pas ce
-qu’elle attendait, laissait son regard errer çà et là sur cet immense
-pays attirant et monotome, qu’on peut voir tout entier sans apercevoir
-jamais autre chose que la répétition des mêmes sables, des mêmes touffes
-d’herbe, des mêmes eaux reluisantes.
-
-Du haut de l’église, l’horizon apparaît presque infini de tous côtés,
-car les Alpilles dorées, perdues là-bas dans le nord-est, ne semblent
-que des découpures de nuages.
-
-Quand vous les regardez de là, vous avez à droite, c’est-à-dire dans
-l’est, la Crau et les sansouïres, les Martigues, et puis Marseille par
-delà les salins de Giraud, divisés en hauts rectangles de sels
-scintillants. Dans l’ouest, la petite Camargue avec ses étangs
-temporaires, ses quelques pinèdes, les euphorbes et les asphodèles
-rameuses, et son Étang des Fournaux, père des mirages,--et plein de
-coquilles, quoique la mer n’y pénètre pas.
-
-Dans ce pays si plat et si vaste, l’esprit et les regards prennent
-l’habitude de se porter toujours aux horizons, d’embrasser le plus
-d’espace possible, pour chercher l’accident.
-
-Mais ils ne peuvent échapper à cette vaste monotonie, plus égale que
-celle de la mer qui, elle, change de couleurs, tour à tour noire, bleue,
-dorée, vert pâle ou tout empourprée.
-
-Dans notre désert, toujours les mêmes tamaris, les mêmes enganes,
-et,--autour des six mille hectares d’eau du Vaccarès,--toujours les
-mêmes lignes d’horizon, nulle part simplement unies, mais partout au
-contraire festonnées très légèrement par les touffes des tamaris;
-toujours le mirage d’un étang apparu, luisant, sur un point de la plaine
-où il n’en existe pas; et, par réfraction, toujours le grandissement
-démesuré de quelque pêcheur qui, longeant la plage, grandit toujours
-davantage à mesure qu’il s’éloigne.
-
-Le mois de mai, quelquefois, est ici chaud comme l’août.
-
- _Au mois de mai,_
- _Va comme il te plaît._
-
-Livette, éblouie, s’abîme les yeux à fouiller, de son regard tendu, les
-touffes les plus lointaines des tamaris, à suivre le ruban, à peu près
-invisible, du chemin charretier qui, du Vaccarès, tombe sur les
-Saintes-Maries. Ses yeux sont fatigués, brûlés. Rien ne les repose.
-
-Partout en effet le sol sans arbres exhale une ardente respiration qui
-s’élève en vibrations visibles. L’esprit de la terre se dégage, flotte
-au-dessus d’elle. On le voit qui brûle et ondoie. Les yeux perçoivent
-cet ondoiement diaphane, la chaleur tremblotante de l’air chaud, l’âme
-même du feu, si frémissante aux regards qu’on croit l’entendre bruisser.
-C’est la danse éternelle de la lumière réverbérée.
-
-Lasse du resplendissement de la plaine, Livette se tourna vers la mer,
-mais la mer n’était qu’un immense miroir brésillé qui, par les milliards
-de facettes de ses fragments vivement mobiles, renvoyait aux yeux
-l’éclat sans fin multiplié du ciel flamboyant.
-
-Quand ses yeux se portèrent sur la plaine, elle vit, à près d’une lieue,
-un cavalier qui, au grand trot, arrivait droit vers les Saintes.
-Facilement,--à je ne sais quoi de très parlant dans l’allure de cette
-fourmi,--elle reconnut son Renaud.
-
-Il ne lui était donc arrivé aucun mal!
-
-Et elle allait redescendre, quand tout à coup elle se commanda de
-demeurer là encore un peu, pour voir ce que, dès l’arrivée, il allait
-faire.
-
-Déjà il passait près de la citerne publique. Il tourna bride à sa
-gauche, disparut un moment derrière les maisons.... Il venait vers
-l’église.
-
-De créneau en créneau, elle courait, Livette, pour le suivre du regard;
-et il arriva en quelques secondes devant l’église, sur la place, au
-pied du Calvaire qui est là.
-
-Penchée, elle le regardait.... Où allait-il?... Il s’était arrêté. Son
-cheval, las, immobile, ne remuait que sa queue longue, pour chasser les
-œstres et les mouïssales qui criblaient de piqûres sa croupe saignante,
-car--après le mistral tombé--les mouïssales dansent. Et puis? Rien. Un
-grand silence dans une grande lumière vide. Machinalement, Livette
-remarquait que l’ombre du cheval, violette, bien découpée sur le sol,
-allongée déjà, devait marquer quatre heures....
-
-Et elle continuait à s’interroger sur l’attitude de Renaud (que
-faisait-il là, ainsi immobile?) quand tout à coup monta vers elle le son
-d’une voix de femme qui chantait.
-
-Dans le grand silence, cette voix, très claire, lançait des paroles
-barbares que ni Renaud ni Livette ne comprenaient.
-
- * * * * *
-
-La zingara disait:
-
- _Laissez passer le romichâl, le tzigane. C’est le spectre vrai d’un
- roi. Royal est son manteau troué. Une selle est son trône. Ton
- royaume, c’est la terre entière, Romichâl!_
-
- _A Bœrenthal, on parle le zend. Oh! le çoudra deviendra pape!
- Croyez-vous que ce soit le malin qui a fait la malignité? Non, non;
- méfie-toi donc de Dieu, et reste libre, Romichâl!_
-
- _Le Rhin aussi est un Nil. Et le Rhône est un Nil également. Mais
- c’est dans le fleuve du Châl que ta cavale préfère boire! Le Nil
- seul fait hennir ton espérance, Romichâl!_
-
-De son œil d’oiseau rôdeur, la zingara avait depuis longtemps aperçu
-Livette, perchée là-haut entre les créneaux de la haute église, et
-voyant ensuite Renaud venir vers elle, la gitane, toujours joueuse,
-s’était mise à chanter, par fantaisie et bravade, dans l’écho des hautes
-murailles.
-
-Comme les serpents au son de la flûte, Renaud était charmé. La tzigane
-s’en doutait bien.
-
-Et quand elle eut chanté, elle se montra.
-
---As-tu assommé ton ennemi au moins, romi? lui dit-elle. Tiens! je ne
-vois pas son cœur au bout de ta pique? Ta poulette au sang de neige te
-le demandera tout à l’heure. Ah! que voilà, pour un chrétien, un baiser
-bien vengé!... Car si ton ennemi était encore en selle, tu n’y serais
-plus, toi, je suppose? Écoute donc, mon beau,--quoique à la vérité ce
-soit un crime pour nous, femmes de zingari, de trouver beau un chrétien,
-je dois te le dire quand même! Parole de reine, romi! tu es beau comme
-un fils de ma race, brave comme un voleur de grand chemin, cavalier
-comme les meilleurs de nous, fier comme un homme libre enfin!... Je ne
-regrette ni ma colère de l’autre jour, ni ma chanson de tout à l’heure,
-ni mon compliment de ce soir: car je ne fais jamais, sache-le, que ce
-qui me plaît! et mes colères elles-mêmes me servent mieux que des
-réflexions! Adieu, romi, ton Dieu te garde, s’il me connaît!
-
-Des paroles de la zingara, Livette n’avait guère entendu que le bruit,
-incisif et saccadé.
-
-Mais la bohémienne qui s’éloignait, prit soin, quand elle fut près de
-disparaître à l’angle de la place, d’envoyer, du bout des doigts, au
-gardian, un baiser qui, à lui, parce qu’il voyait son sourire, devait
-sembler signe de moquerie, et à Livette d’amour partagé.
-
-Renaud alors s’avoua à lui-même qu’il n’était pas venu chercher autre
-chose aux Saintes que ce compliment de la gitane,--une nouvelle approche
-de l’attirante créature!
-
-Maintenant, il n’avait qu’à s’en retourner.... Il n’aurait pas voulu
-retrouver Livette tout de suite! Il préférait reprendre le large du
-désert, pour débrouiller ses idées, reconnaître en lui ses sentiments,
-calculer ses chances, et demeurer bien seul, en fin de compte, avec
-l’image de cette gitane, dont il s’éloignait cependant volontiers.... Ce
-n’est pas sans plaisir en effet qu’il allait, pour mieux penser à elle,
-se retrouver loin d’elle, dans ses chemins libres....
-
-Avant de quitter la terrasse de l’église, Livette jeta un dernier coup
-d’œil sur l’étendue du pays camarguais. Ah! que cette immensité était
-vide! Les quelques maisons éparses qu’elle aurait pris plaisir à voir
-dans la plaine, étaient cachées par les bouquets de pins parasols qui
-les abritent. Rien d’humain ne répondit au cri de détresse de son pauvre
-cœur qui aurait voulu suivre au vol dans le désert le gardian ensorcelé,
-et il lui sembla que, du haut de la tour, il tournoyait, son cœur,
-jusqu’à terre, où il s’écrasait du coup, comme un oiseau tombé du nid.
-
-
-
-
-XVII
-
-
-Renaud, au pas de son cheval, gagnait le _Ménage_, une des fermes du
-Château d’Avignon. Il avait commandé à Bernard de lui amener là
-Blanchet, qu’il voulait reconduire au Château. Du Ménage au Château la
-distance ne serait plus rien.
-
- * * * * *
-
-Chose décidément surprenante pour lui, plus il réfléchissait à ce qui
-venait de lui arriver, et qu’en somme il avait souhaité, plus il était
-mécontent.
-
-Il s’aperçut qu’il avait fini par se faire, malgré tout, du caractère de
-la gitane, une idée assez bonne,--celle qui le flattait. Il s’était dit
-simplement qu’elle était une sauvage, celle qui avait pu oublier ainsi
-toute honte d’être nue, dans sa hâte à châtier de son mieux un homme
-trop hardi.... De son impudeur même, de l’arrogance, de la méchanceté
-qu’elle lui avait prouvée à leur première rencontre, il avait tiré
-bizarrement la preuve d’une chasteté si sûre d’elle-même, si dédaigneuse
-du péril, que l’effrontée gitane ne lui en paraissait que plus
-désirable.
-
-Il n’ignorait pas que les femmes bohèmes estiment les voleuses mais non
-pas les impures, et il s’était plu à voir en Zinzara on ne sait quelle
-vierge farouche, féroce même comme une bête des pays d’Orient, dont il
-aurait, lui, dompteur, la première joie et l’orgueil. Et voilà qu’elle
-lui inspirait tout à coup une répulsion qu’il s’expliquait mal. Voilà
-que,--seulement pour lui avoir entendu prononcer quelques paroles
-obscures comme toutes les paroles de zingari, menaçantes comme il
-fallait s’y attendre, et, au bout du compte, plus aimables qu’il ne
-pouvait l’espérer,--il la croyait, comme en une révélation de rêve,
-capable de tout, une «mauvaise femme!» Il sentait en elle le diable.
-
-Sur son âge, il ne savait rien de précis. Avait-elle dix-sept ou
-vingt-cinq ans? Le ton bistre de son visage impassible et pourtant
-souriant ne disait rien, cachait rougeurs et pâleurs.
-
-Ce visage était infiniment jeune et l’expression en était sans âge.
-Renaud avait subi le charme inexplicable de ce visage où, toute menteuse
-pour être toute-puissante, la malignité de l’expérience féminine avait
-quelque chose d’enfantin.
-
-De plus forts que lui y eussent été pris. Ni un roi, ni un prêtre
-n’aurait pu échapper au charme mauvais de la gitane! Elle n’aurait eu
-qu’à vouloir. Cela même qui repoussait d’elle, était attirant!
-
-Renaud était donc pris, et en vérité cela se voyait un peu. Sur son
-cheval fatigué, sur l’étalon que finissaient par calmer tant de courses
-en tous sens, et qui portait moins haut la tête, le gardian, appuyant
-sur l’étrier le fer de son trident dont le bois reposait dans le pli de
-son bras, semblait maintenant un roi vaincu, humilié de se sentir
-prisonnier à l’air libre.
-
- * * * * *
-
-Il trouva Bernard au Ménage, dans la vaste salle basse, pareille à
-toutes celles des fermes du pays, avec la haute cheminée à manteau, la
-longue table massive au milieu, le pétrin de noyer bien ciré, la huche à
-pain sculptée, à colonnettes, accrochée au mur comme une cage, les
-bassines de cuivre bien reluisantes. Sur la blancheur des murs, çà et
-là, se détachaient quelques gravures enluminées: les saintes Maries dans
-le bateau; Napoléon Ier sur le pont d’Arcole, et Geneviève de
-Brabant, avec la biche, au fond d’une forêt.
-
-Un vieux pâtre, assis à table, à côté de Bernard, mangeait lentement sa
-tranche de pain.
-
---C’est toi, le Roi! dit-il en voyant entrer Renaud.... Je t’ai connu
-plus fière mine!... Qu’est-ce donc qui te ronge? tu es soucieux. N’es-tu
-donc plus gardeur de bœufs, mon bon? La vertu des bergers, mon homme,
-c’est, souviens-t’en, la patience. Ce qui ne se trouve pas en un jour,
-se trouve en cent ans.
-
---Ah! vous voilà, Sigaud? répondit Renaud... sans répondre. Quand
-partez-vous pour l’Alpe?
-
---Tout à l’heure, mon fils. Nous sommes en retard cette année.... Je
-m’apprête.
-
-Rien autre ne fut dit. Quand ils eurent mangé en silence leur tranche de
-pain et leur fromage de brebis, et bu un coup d’un âpre vin de
-lambrusque, ils se levèrent.
-
-Le berger jeta sur son bras sa cape, prit son bâton dans un coin, et,
-ayant ôté son large chapeau devant une vieille image de la Nativité,
-suspendue au mur, ornée d’un rameau chargé de cocons, et au-dessous de
-laquelle, sur une tablette de chêne sculptée, dormait une petite lampe,
-éteinte depuis bien longtemps, il sortit à pas lents.
-
-Quand Renaud, à cheval sur Leprince, tenant en main Blanchet, quitta le
-Ménage, il marcha quelque temps avec les bergers, le long de l’immense
-troupeau en route vers les Alpes où ils allaient passer la saison d’été.
-
-Deux mille brebis, béliers en tête, rangées par bataillons et par
-compagnies, sous la garde de plusieurs pâtres dont le vieux Sigaud était
-le chef, s’en allaient, le cou baissé, faisant, avec leurs huit mille
-pieds, un roulement sourd, étouffé, de grêle, dans la poussière
-soulevée.
-
-Les chiens labris couraient sur les côtés, affairés, mais l’œil
-fréquemment tourné vers le maître.
-
-Quelques ânes, entre les différentes compagnies, portaient, dans le
-double panier de sparterie, des agneaux bêlants, somnolents, le cou
-ballotté.
-
-Le vieux Sigaud, réjoui, songeait à l’Alpe fraîche, où l’herbe est
-verte, où l’eau est pure, où, dans le ciel criblé de myriades d’étoiles,
-on regarde en paix, toutes les nuits, le char des Ames, les Trois Rois
-et la Poussinière.
-
---Adieu, Sigaud, fit Renaud, arrêtant son cheval, au moment de se
-séparer de la troupe en marche.
-
-Et Sigaud, devant lui, s’arrêta aussi.
-
---Adieu, Renaud, fit-il gravement. Il y a de la femme sous ton chagrin.
-Tu es trop triste. Mais nous t’avons appelé _le Roi_ pour faire honneur
-à ton courage, il faut que tu t’en souviennes. Souviens-toi aussi que
-tout sert, mon bon, et que même le mal sert au bien. Il faut de tout
-pour faire un monde!...
-
-... Renaud trouva Livette au seuil du Château, assise sur le banc de
-pierre. Il n’avait pas sauté à bas de Leprince, que déjà elle couvrait
-Blanchet de caresses. Audiffret fut content d’apprendre que le cheval
-volé avait fait retour à la manade; mais quand Renaud eut expliqué qu’il
-venait, à cette occasion, rendre Blanchet, Livette montra de
-l’humeur....
-
---Vous n’êtes donc pas content de ses services? dit-elle. Un si joli
-cheval! si brave!... ou bien cela vous ennuie-t-il de le dresser pour
-moi, d’empêcher qu’il prenne à l’écurie de mauvaises habitudes, de
-l’entraîner pour que j’aie la joie de le voir revenir vainqueur des
-fêtes de Béziers où veut l’envoyer mon père, le mois prochain?
-
---Certainement, Renaud, disait Audiffret, tu devrais le garder encore.
-Il se rouille ici, dans l’écurie... Je suis surpris pourtant d’entendre
-Livette... Figure-toi qu’elle le regrettait ce matin, disant qu’elle
-voulait qu’on te le redemande aujourd’hui même. Et maintenant elle n’en
-veut plus!... Bien malin qui comprend les filles!
-
-Ce qu’Audiffret ne comprenait pas,--Renaud, lui, très bien, l’avait
-deviné. Elle se disait, l’amoureuse, que son fiancé se débarrassait, en
-rendant le cheval, d’un souvenir d’elle, qui lui était un remords
-peut-être,--tandis qu’en amoureux jaloux il aurait dû vouloir, le plus
-possible, garder Blanchet, le soigner pour elle!
-
-Renaud résistait de son mieux... Il allait avoir, au moment des fêtes,
-des courses longues à faire; il ne voulait ni surmener Blanchet, ni le
-laisser, avec la manade, redevenir sauvage.
-
-Là-dessus, Audiffret, influencé facilement par le dernier qui parlait,
-donna raison à Renaud.
-
-Tout en disputant sur la chose, Renaud avait installé à l’écurie les
-deux bêtes. Cela fait, il gagna prestement la fénière, d’où il jeta, par
-les trous ouverts dans le plancher, une brassée de fourrage aux
-râteliers.
-
-Quand il redescendit, Blanchet, devant les mangeoires, le nez haut,
-était tout seul à happer pâture.... Renaud courut à la porte....
-Livette, ayant ôté son licol à Leprince, le mettait en fuite, libre et
-nu, d’un grand cri et d’un grand geste de ses jolis bras levés.... Le
-bonhomme Audiffret, ravi de l’espièglerie de sa petite, riait, riait! Et
-Leprince, heureux, après ces quelques jours d’esclavage, de retourner au
-désert, sans plus songer à l’avoine du Château, se mâtait debout comme
-une chèvre, lançait au ciel des ruades de gaieté, secouait sa crinière
-foisonnante, érigeait sa queue qui fouettait l’air où tournoyaient les
-mouches chassées de sa croupe,--et détalait vers l’horizon, par la
-trouée des arbres du parc.
-
-Force fut à Renaud d’en prendre son parti d’un air de reconnaissance, et
-de rire aussi;--mais il lui déplaisait toujours davantage de monter un
-cheval qui lui appartenait encore moins que tous les autres de la
-manade, et qui était celui de sa fiancée.
-
-Audiffret, là-dessus, l’occupa à différents ouvrages; et, deux heures
-plus tard, dans la salle basse de la ferme, où tous étaient réunis,
-Renaud, saisi d’un subit ennui à la pensée qu’il était, d’un moment à
-l’autre, exposé à un tête-à-tête embarrassant avec cette même Livette
-tant recherchée naguère, parla de se retirer. Audiffret se récria et
-l’invita à souper.... On boirait en l’honneur de sa victoire.... Renaud
-refusa gauchement, sentant combien son refus sans motif manquait de
-bonne grâce.
-
-Mais la mère-grand ayant insisté, elle qui ne parlait guère, il demeura.
-
- * * * * *
-
-Elle parlait rarement, la vieille, songeant toujours au grand-père mort,
-qui avait été le compagnon fidèle de sa vie travailleuse. Elle se
-desséchait lentement, comme un bois bien sain dans toutes ses fibres,
-mais où la sève ne monte plus. C’était une de ces belles vieillesses des
-pays de cigales, où les gens vivent sobres, conservés par la lumière.
-Venue déjà vieille en Camargue, elle n’avait jamais souffert des
-malfaisances du marais. Il était trop tard. Le bois de cyprès ne se
-laisse pas piqueter aux vers.
-
-Elle attendait la mort, patiente, marmonnant quelquefois des _pater_ sur
-son chapelet en noyaux d’olives, regardant sans peur, de ses yeux
-troubles, droit devant elle, l’ombre vague où l’attendait son vieil
-homme parti, son brave et fidèle Tiennet, qui, en quarante ans, ne lui
-avait pas donné sujet de peine, et à qui, même au temps de sa plus belle
-jeunesse, elle n’avait pas fait tort d’un sourire. Tiennet, du fond de
-l’ombre, l’appelait parfois doucement, et on entendait alors la vieille
-murmurer d’une voix de songe: «J’y vais, mon homme!... On y va!»
-
- * * * * *
-
-... Seul un moment avec Livette, un instant avant souper, Renaud ne sut
-que dire. Elle non plus. Il n’osait mentir et elle espérait qu’il
-ouvrirait son cœur, se confesserait.
-
-Tantôt elle voulait, en le laissant dans son silence, se donner par là
-la preuve de sa trahison, et tantôt, au contraire, elle se disait: «Si
-tous deux s’étaient mis d’accord, il ne serait pas là! J’étais folle! Il
-m’aime.»
-
-Au souper, il s’étourdit, raconta des luttes, des chasses; comment,
-l’année dernière, avec ce gueux de Rampal, il avait forcé à la course, à
-cheval, dans une seule matinée, deux compagnies de perdreaux. Ils en
-avaient pris vingt-huit, dont plus de vingt tués, au vol, d’un jet de
-leur bâton lancé à la manière arabe.
-
-Audiffret, tout à fait joyeux de ravoir un cheval qu’il avait cru perdu
-pour toujours, tira, de dessous les fagots, une bouteille antique, un
-cadeau des maîtres, de ces maîtres toujours absents,--comme tous ceux de
-Camargue, qui préfèrent habiter les villes, Paris et Marseille ou
-Montpellier, laissant le désert à leurs _bayles_.... «Ah! les seigneurs
-d’autrefois! disait Audiffret, ils étaient plus courageux, mieux servis
-et mieux aimés!...» Renaud, s’animant de plus en plus, trouvait
-meilleurs les temps nouveaux... La grand’mère, toujours grave, dit une
-fois à Audiffret, à table, en parlant de Renaud: «Sers ton fils, mon
-fils.» Allons, allons, décidément il était de la famille.
-
-Et voilà que cette certitude, qu’il lui fallait garder à tout prix, au
-lieu de gagner franchement son cœur à la reconnaissance, le poussait à
-l’hypocrisie. Il était prêt à trahir Livette, sans renoncer à elle, car
-il l’aimait si sincèrement, si bien, qu’il se sentait prêt d’autre part
-à renoncer, sans trop de peine, à la gitane, dans le cas où les
-circonstances le commanderaient. Il riait beaucoup, levant son verre
-souvent, et clignant des yeux du côté d’Audiffret, sans le vouloir,
-comme pour dire: «Nous sommes malins!» Mais ce brave Audiffret ne
-pouvait pas s’apercevoir de cette folie.... Il ne s’était jamais occupé
-que des comptes du domaine. Il n’avait jamais rien deviné de toute sa
-vie, oh non!... Quant à la bohémienne, pour sûr, elle ne quitterait pas
-les Saintes avant la fête, c’est-à-dire avant huit jours. Après, elle
-irait un peu où elle voudrait! il ne s’en embarrassait guère. Que
-pouvait-il espérer d’une fille errante? Un rendez-vous d’une heure, au
-carrefour du grand chemin d’Arles! voilà tout!
-
-Du côté de Zinzara, il avait l’espérance; du côté de Livette, la
-sécurité. Et il était gai.
-
- * * * * *
-
-Aussi, quand vint le moment de la retirée, il eut, vers sa nouvelle
-famille, un grand mouvement de tendresse, bien contraire à ses allures,
-à celles des gardians, qui sont rudes par métier.
-
- * * * * *
-
-Il faut savoir que les paysans, en général, ne s’embrassent pas, si ce
-n’est aux grands jours de noce ou de baptême. Les mères seules baisent
-les tout petits.... L’homme de la terre est sévère.
-
- * * * * *
-
-Audiffret, venait de dire tout à coup à son fils la mère-grand, posant
-sur la table son tricot, et sur le tricot, ses lunettes:--Audiffret,
-chaque jour me pousse, et je voudrais voir ce mariage avant de mourir.
-Il faudra le faire au plus tôt possible, puisqu’il est décidé. Et si je
-ne dois pas être là, le jour de la noce, n’oubliez pas, mes enfants, que
-du plus profond de son cœur, la vieille ce soir vous a bénis....
-
- * * * * *
-
-Et, sans autre geste, paisiblement, elle reprit le bas et les
-aiguilles.
-
-Elle avait parlé presque sans inflexion, d’un ton grave, calme, ne
-remuant que les lèvres.
-
-Tous furent émus. Livette regarda Renaud. Lui, sans arrière-pensée,
-entraîné, il oublia en ce moment tout ce qui n’était pas cette nouvelle
-famille qui s’offrait à lui, l’orphelin. Livette le vit bien et lui en
-sut gré. Elle le sentait reconquis, comme le cheval volé, et s’étant
-levée d’un élan:
-
---Embrassez-moi, mon promis! dit-elle fièrement.
-
-Il l’embrassa, avec tout le bon de son cœur.
-
-Le père et la grand’mère les regardaient d’un œil qui devenait trouble.
-
-Et, quand il eut serré la main du père, Renaud, se tournant vers la
-mère-grand qui, dans les touffes de ses cheveux blancs, ébouriffés sur
-ses tempes, plantait son aiguille à tricoter:
-
---Embrassez-moi, grand’mère!... dit-il en lui souriant.
-
-La vieille eut un sursaut, et, se levant toute droite, puis reculant
-d’un pas, comme apeurée:
-
---Depuis que mon mari est mort, jamais homme, dit-elle,--pas même mon
-fils qui est là!--ne m’a embrassée.... Que les jeunes promis
-s’embrassent. La vie est pour eux.... Moi, ajouta-t-elle, je suis avec
-mes morts....
-
-Et toujours bien droite, rigide, sèche, la vieille paysanne, image d’un
-temps qui fut, et où il était beau de demeurer voué à un sentiment
-unique, gagna son lit de vieillesse qui bientôt devait la voir morte,
-ayant sur sa face de parchemin la tranquillité des cœurs simples,
-aimants et fidèles.
-
-
-
-
-XVIII
-
-
-C’est le grand jour. De tous les points du Languedoc et de la Provence
-sont arrivés les pèlerins, riches et pauvres. Ils sont bien dix mille
-étrangers.
-
-Depuis trois jours, dans des véhicules de toutes les formes, de tous les
-âges, il en arrive! il en arrive!
-
-Beaucoup de ces pèlerins logent chez l’habitant, à des prix étranges,
-princiers. Une paillasse sur le carreau se paie vingt francs. Le Saintin
-dort sur une chaise, ou passe la nuit à la belle étoile, sur le sable
-tiède des dunes. Si les taureaux, pour la course du lendemain, arrivent
-dans la nuit, il va assister les gardians, qui les poussent au _toril_,
-à la suite du _dondaïre_, le gros bœuf à sonnaille.
-
-Les maisons regorgent bientôt. Il faut camper. On dresse des tentes. On
-habite les charrettes, les carrioles, les breaks, les tilburys, les
-calèches, les omnibus, le plus à l’écart possible, bien entendu, du
-campement des bohémiens.
-
-Autour de la petite ville, toutes ces voitures, par centaines, forment
-une ville volante, posée là comme un vol d’oiseaux de passage autour du
-marais.
-
-Et ce ne sont partout que des loqueteux, béquilleux, bossus, tordus,
-borgnes, aveugles, tous misérables de santé, boiteux, manchots,
-cancéreux et paralytiques, traînés ou se traînant, portés à bras ou à
-brancard, les uns avec des bandages sur la face, d’autres montrant des
-plaies vives dont on se détourne.
-
-Un tel, qui a été mordu par un chien enragé, erre d’un air sournois,
-tourmenté d’une inquiétude et d’une espérance folles, car le pèlerinage
-aux Saintes est particulièrement efficace contre la rage.
-
-Toutes les disgrâces sont ici représentées. Tous les enfants de Job et
-de Tobie se sont mis en route pour trouver l’ange guérisseur et le
-poisson miraculeux.
-
-Une foule bariolée grouille, sur la place des Saintes, au plein soleil;
-et, dans les rues étroites, sous l’ombre lumineuse des tendelets. De
-temps en temps elle se divise, avec des cris, devant quelque gardian à
-cheval qui passe, fier, sa promise en croupe lui enlaçant la taille.
-
-Çà et là, des éventaires chargés de chapelets, de saintes images, de
-couteaux catalans, de foulards aux couleurs éclatantes, se dressent
-comme des îlots au milieu du flot des promeneurs, et toute la
-marchandise est teintée, en rose ou en bleu tendre, par l’ombre
-transparente des grands parasols fixes qui l’abritent.
-
-On entend, sous les tons perçants, envolés en arabesques, d’un
-galoubet, le tambourin bourdonner sourdement en cadence, à l’intérieur
-d’un cabaret, où dansent des filles du pays, en costume provençal, aux
-dents blanches sous des lèvres sensuelles, à la peau fauve, très
-semblables à des Mauresques, petites-filles de quelque pirate sarrasin,
-ravageur de plages ligures.
-
-Le soleil est joyeux. Le «monde» est endimanché. Sur cette plage de
-fièvre où tout un peuple accourt demander aux saintes Maries la santé du
-corps, ce soleil si gai est dangereux. Et c’est ici comme une fête, un
-bal d’hospice, donnés par des moribonds. Le diable peut-être tient
-l’archet. On le croirait, à voir les figures des bohémiens dont, malgré
-certains regards narquois, l’expression reste indéchiffrable.
-
- * * * * *
-
-Dans l’église aux murs noirs, sales, que tant de misères accumulées, de
-chair malade, de corps en sueur, emplissent d’une odeur infecte, on se
-presse autour de la balustrade en fer du petit puits, comme autour d’une
-fontaine de Jouvence. La pauvre cruchette verte, égueulée, humblement
-descend au bout de sa corde, va chercher dans le sable une eau saumâtre,
-qui, ce jour-là, paraît douce.
-
-Gardez-leur la foi, ô saintes!--La foi donne ce qu’on souhaite.
-
-Et l’on attend quatre heures, l’heure où descendront les châsses.
-
- * * * * *
-
-A quatre heures juste, le volet de la haute fenêtre, tout là-haut, sous
-l’ogive de la nef, s’ouvrira. Les châsses descendront vers les bras
-tendus. On élèvera vers elles les petits enfants. On soulèvera vers
-elles les bras morts des paralytiques. Vers elles les aveugles
-tourneront les globes tout blancs de leurs yeux, ou leurs orbites vides
-et sanguinolentes.
-
-En attendant, Livette qui est là, au beau milieu du monde, bien en face
-de l’autel, devant la grille par où l’on descend dans la crypte, se
-prépare à chanter le solo d’invocation. C’est sa voix fraîche, pure, qui
-va devenir celle de tous ces misérables, accablés sous l’impureté de
-leurs maux.
-
-Juste au-dessous du maître-autel constellé de cierges, les bohémiens
-accroupis, des cierges aux mains, invoquent Sara dans leur crypte. Ce
-caveau est noir. Les bohémiens sont noirs. La petite châsse vitrée de
-sainte Sare, sous la crasse des ans, est devenue noire. Du milieu de
-l’église, on voit, par la grille du caveau ouverte comme un soupirail
-d’enfer, les nombreux points brillants des cierges d’en bas, mobiles
-dans les mains qui les tiennent. Une sourde rumeur de prière vaincue
-sort du soupirail.
-
-Dans l’église, depuis un moment, pas une main qui n’ait son cierge, et
-tous, de l’un à l’autre, se sont allumés rapidement. Toutes ces
-étincelles dansent. Noir aussi est l’intérieur de cette nef. Les hauts
-murs, percés de meurtrières, sont encrassés par le temps. Et toute cette
-obscurité, où rampent souffrance et misère, est étoilée comme un ciel.
-Pour les bohémiens de la crypte qui ne verront pas, eux, descendre les
-saintes châsses, ce sol de l’église, qu’ils entrevoient d’en bas par
-leur soupirail, est déjà un ciel supérieur, le monde des élus.
-
-Ces élus, hélas! se trouvent des damnés. Leur ciel à eux, c’est cette
-chapelle haute, dans laquelle dort--sous le bois colorié des caisses en
-forme de cercueil double--le pouvoir invoqué, qui peut-être restera
-sourd, le pouvoir tout-puissant, qui peut-être ne s’éveillera pour
-personne, le merveilleux pouvoir d’où dépendent les guérisons, et qui
-détient le bonheur!
-
- * * * * *
-
-Tel est, ce jour-là, l’intérieur à trois étages de l’église des
-Saintes-Maries. Et par-dessus la chapelle haute, il y a le clocher qui
-voit le dehors. Entouré du vol incessant des hirondelles et des
-mouettes, depuis des siècles, il regarde le désert scintillant,
-l’éblouissante mer, l’infini muet qui a l’explication des choses, lui,
-et qui pourtant rayonne, rit.
-
-L’heure approche. La foule halette de chaleur, et d’espérance et de
-crainte.
-
-Renaud n’est pas là.
-
---Nous avons promis de brûler--souviens-t’en--chacun trois cierges
-devant les châsses, lui a dit tantôt Livette.
-
---J’irai cette nuit, a-t-il répondu. Il y a ferrade aujourd’hui. J’ai à
-m’occuper de mes taureaux.
-
-Aussi Livette est un peu distraite. Elle pense à rejoindre Renaud, à
-assister à la ferrade, à surveiller son promis. Où est-il?
-
- * * * * *
-
-Mais M. le curé a fait un signe: Livette s’est mise à chanter.... Hélas!
-pourquoi n’est-il pas là, le promis? Sa voix, qu’elle sait jolie, ferait
-sur lui quelque chose peut-être. Comme il écoutait, l’autre jour, avec
-attention, chanter la gitane! Livette chante, et le bourdonnement des
-prières, des litanies, des invocations les plus diverses, que chacun
-murmurait à sa guise, s’apaise à mesure que monte sa voix, très pure.
-Qu’est-ce donc, bon Dieu! que notre humanité? Elle est sale, abjecte,
-mais elle en a honte. Les plus vils savent implorer la guérison de leur
-infamie. Et, si roulés qu’ils soient dans l’abjection de nature, un
-moment vient toujours où ils allument des flammes, où ils brûlent de
-l’encens, et où tous se taisent pour écouter la voix qui monte, appelant
-sur eux une grâce que nul ne connaît, qui n’existe peut-être pas, et
-que chacun conçoit et désire!
-
---«Mange ton excrément, chien! disent les Zangui, que m’importe! Il y a
-dans l’œil du chien une lumière qui n’est pas souvent dans les yeux des
-rois.»
-
-Livette chante. Le curé se dit: «Celle-là, peut-être, ô mon Dieu,
-obtiendra grâce devant vous!»
-
-La voix de Livette est fraîche comme l’eau de salut dont a soif ce
-peuple assemblé. Aussi, comme on l’écoute! Seulement, à la fin de chaque
-couplet, le peuple, las de retenir en lui l’élancement désordonné de son
-espérance, pousse, du fond de ses mille poitrines, un formidable
-hululement articulé où se reconnaissent ces deux mots:--_Saintes Maries_
-
-Livette chante:
-
- _Quand vous étiez sur la grande eau,_
- _Sans rames à votre bateau,_
- _Saintes Maries!_
- _Rien que la mer, rien que les cieux..._
- _Vous appeliez de tous vos yeux_
- _La douceur des plages fleuries_[C].
-
---_Saintes Maries!_ hurle le peuple; et, poussé d’un même élan par
-mille poitrines, cet appel furieux part comme une explosion.
-
-Tous appellent de toutes leurs forces, car il faut bien que les saintes
-entendent! Chacun crie de tous ses poumons, de tout son cœur, de tout
-son corps, on peut le dire. Le ciel est si loin! Les bouches s’ouvrent,
-béantes vers le haut, avec des torsions. Les veines des cous sont
-gonflées à éclater. Les muscles s’épaississent sur les visages où le
-sang afflue. Les frères, les fiancés, les maris, les mères, les pères
-des malades, profitent de leur vigueur pour appeler au secours, avec des
-hurlements de bêtes fauves blessées, tournées vers l’aube. Toute cette
-foule douloureuse, toute cette chair grouillante, entassée, malade,
-infecte, pousse un cri terrifiant de monstre qui souffre.... Et toujours
-la plainte suraiguë de quelque mère affolée domine ce tumulte féroce.
-Et, autour de l’église, pleine de l’appel sans nom de ces damnés de la
-terre, s’étalent, insensibles, le désert, muet, calme, la mer bleue, aux
-écumes gaies, la lumière.
-
- _Sous le soleil, sous les étoiles,_
- _De vos robes faisant des voiles_
- _(Vogue, bateau!)_
- _Sept jours, sept nuits vous naviguâtes,_
- _Sans voir ni trois-ponts ni frégates..._
- _Rien que la mer et la grande eau!_
-
---_Saintes Maries!_ rugit le peuple, et chaque fois ce cri, poussé par
-mille poitrines, éclate, brusque et d’ensemble, comme une explosion
-unique!
-
- _Dieu, qui fait son fouet d’un éclair,_
- _Pour fouetter le ciel et la mer,_
- _Saintes Maries!_
- _Amena la barque à bon port..._
- _Un ange, qui parut à bord._
- _Vous montra des plages fleuries!_
-
---_Saintes Maries!_ mugit encore le peuple.
-
-Et cette clameur d’appel, faite de tant d’appels, éclate comme un paquet
-de mer qui crève en bloc, aussitôt éparpillé contre une roche! Et de
-nouveau la voix de la jeune fille s’élève, monte au-dessus de tous ces
-êtres grimaçants qui vocifèrent.... Ne croirait-on pas voir une
-hirondelle de mer, toute blanche, pareille à la colombe de l’Arche,
-voler au-dessus des abîmes!
-
- _Vous pour qui Dieu fit ce miracle,_
- _Voyez, devant son tabernacle,_
- _Tous à genoux,_
- _Souillés du péché de naissance,_
- _Nous invoquons votre puissance..._
- _Saintes femmes, protégez-nous!_
-
-Et, pour la dernière fois, l’appel monstrueux brise les poitrines:
-
---_Saintes Maries!_
-
-Oh! ces mille, ces deux mille élancements de désirs fous, qui, d’un seul
-vol, s’enlèvent, claquant des ailes tous à la fois, pour retomber,
-morts, sur eux-mêmes!
-
-Il est bien certain qu’il y a, dans la frénésie de cette prière, toute
-la rage de souffrir, toute la colère de n’être pas exaucés, une fureur
-d’animaux, déchaînée contre celles-là mêmes que l’on implore!
-
-Cependant le volet double ne s’ouvre pas encore là-haut. Et, selon la
-recommandation de M. le curé, Livette doit reprendre le dernier couplet.
-
-Elle le recommence donc:
-
- _Vous pour qui Dieu fit ce miracle...._
-
-... Mais à peine a-t-elle chanté ces premiers mots que sa voix a fléchi,
-et elle s’est tue. Il y a, dans l’église, quelques secondes d’un grand
-silence plein d’étonnement. A quoi donc songe Livette?... A quoi? Depuis
-un moment, bon Dieu! elle fixe obstinément ses yeux sur l’ouverture
-noire par où l’on descend à la crypte. Au bord de ce soupirail, au ras
-du sol de l’église, une tête lui est apparue: c’est la Boumiane qui, du
-fond de la crypte, monte, maligne, curieuse de voir Livette chanter.
-Juste au-dessous du maître-autel, elle apparaît sur la profondeur
-obscure du caveau d’où sort la fumée des cierges. Elle arrive de son
-royaume d’en bas, et, avec sa couronne de cuivre et ses anneaux
-d’oreilles qui reluisent, avec sa peau sombre, ses yeux d’un noir en
-feu, elle fait à Livette l’effet d’une vraie diablesse d’enfer.
-
-Zinzara a monté encore deux marches, et son buste paraît. Elle a dardé
-sur Livette son regard perçant, fixe. Voilà pourquoi Livette s’est
-troublée, invoquant de toutes ses forces, contre cette femme de la
-chapelle du dessous, celles de là-haut, les femmes de pitié, les
-Saintes.
-
-Et voilà que, là-haut, les volets qui cachaient les châsses se sont
-ouverts. Et, au bout des deux cordes ornées çà et là de petits bouquets,
-les châsses suspendues, en se balançant, descendent, avec de légères
-saccades, très lentement.
-
-N’est-ce pas ici l’image de toute la vie? Voilà tout notre monde!
-Quelque chose du ciel descend; quelque chose de l’enfer monte; et nous
-souffrons de terreur et d’espérance.
-
---_Saintes Maries!_
-
-Au milieu des vociférations, Livette perd la tête, elle oublie de
-chanter, et entraînée par la folie commune, espoir et terreur, elle se
-prend à crier avec tous les autres, comme une perdue, tandis que
-Zinzara, là-bas dessous, la regarde toujours de son œil fixe.
-
-Que diriez-vous, monsieur le curé, des pensées de Livette qui, pauvre
-être du monde où nous sommes! entre les Saintes et la diablesse, ne sait
-plus que devenir? N’a-t-elle pas raison de trembler? Car les châsses ont
-beau descendre, elles ne nous apporteront que des reliques
-mortes,--tandis que la magicienne est un être de chair et d’os, dont les
-pieds marchent, dont les yeux regardent.
-
- * * * * *
-
-Elles sont loin, bien loin de nous, dans le pays des rêves, des
-espérances surhumaines, par-dessus le ciel et toutes les étoiles, les
-âmes saintes qui ont pitié; aussi loin de l’homme que le paradis, les
-chastes épouses qui dans les aromates ensevelissent les crucifiés,
-tandis qu’elle est là, toujours toute prête, toujours armée contre le
-repos des âmes, la reine d’amour diabolique qui, ne cherchant que son
-caprice, se moque de tout!
-
- * * * * *
-
-Livette s’est troublée de plus en plus sous l’œil fixe de Zinzara, et en
-vain, au milieu d’un profond silence enfin rétabli, elle a essayé de
-reprendre l’invocation... Elle balbutie et s’arrête encore.
-
-Un grand trouble alors se fait parmi la foule des assistants. Tous ces
-gens qui restaient muets afin d’écouter, dans la voix de la jeune fille,
-le chant même de leur âme, la secrète et pure prière qui est en eux et
-qu’ils ne savent pas dire, sont retombés, une fois de plus et plus
-désespérément, sur eux-mêmes, sur leur impuissance, au moment où Livette
-s’est tue... C’est juste à l’instant décisif, que leur interprète leur
-manque! Ils ont peur de leur grand silence, si contraire à l’élan de
-leur cœur! Il faut, pour qu’elle soit entendue là-haut, que leur prière
-soit proférée; et, saisi de la même pensée, chacun chante ou crie à sa
-guise, les uns reprenant le commencement, les autres la suite du couplet
-qu’ils savent par cœur ou qu’ils lisent dans le livre, d’autres
-récitant, au hasard, des lambeaux de litanies, ceux-ci le _credo_,
-ceux-là le _pater_, et jamais prière n’a fait devant Dieu pareil vacarme
-d’enfer, depuis que montent au ciel les cris discordants de toutes les
-douleurs des hommes.
-
- * * * * *
-
-De plus fortes que Livette seraient troublées comme elle, se sentiraient
-défaillir... Elle porte à son front sa main, pour retenir sa pensée qui
-lui échappe. N’est-elle pas cause de tout ce désordre? Que devient-elle
-donc? Elle a peur et elle a honte.
-
-Au lieu de regarder en haut, de voir les saintes reliques qui à présent
-sont à mi-chemin de leur descente, elle ne peut s’empêcher de regarder
-fixement, elle aussi, en bas, la femme bohême dont le regard la
-pénètre.
-
-Livette souffre beaucoup. Le regard de la gitane entre en elle et elle
-sent qu’elle ne peut rien. Il lui semble qu’une bête avec des dents
-rongeuses lui travaille le cœur. Au lieu de prier, elle écoute en elle
-de terribles pensées. Elle croit sentir la haine sortir d’elle avec les
-regards de ses yeux! Elle essaye d’en piquer au cœur cette mauvaise
-créature qui la nargue, là-bas. Est-ce qu’on ne la tuera pas, cette
-sorcière, cause de tout!... Ah! saintes Maries! quelles pensées en lieu
-pareil! en pareil moment!
-
-Les châsses lentement descendent, et, au milieu des rugissements qui les
-accueillent, Livette, l’imagination surexcitée, croit se voir elle-même
-cramponnée à Renaud qu’elle supplie de lui être fidèle et bon, de ne pas
-aller vers cette femme; et comme il la quitte, elle saute au visage de
-la gitane, l’égratigne, s’acharne contre elle comme un chat.
-
-Ainsi l’âme de la magicienne passe dans Livette.
-
-Voici que déjà, sans s’en douter, elle se met à ressembler à son
-ennemie, à cette tzigane qui a sauté aux naseaux du cheval de Renaud,
-l’autre jour. Elle n’est pourtant pas de ces noires filles d’Arles qui
-ont dans les veines du sang d’Afrique et du sang d’Asie, cette petite
-blonde! N’importe, elle a aussi des fureurs de bête. L’amour et la
-jalousie sont en train de faire une âme de femme....
-
-Les châsses descendent toujours; et, fiévreusement, sur son chapelet,
-Livette égrène les _pater_ et les _ave_... Enfin, patience! au lendemain
-de la fête, elle le sait,--les bohémiens quitteront la ville!... Encore
-deux jours et son supplice sera fini.
-
-En attendant,--elle prend devant les saintes cet engagement,--elle ne
-donnera pas à Renaud la joie de se montrer à lui jalouse comme elle est,
-et ce n’est que plus tard,--la Zinzara partie, bien loin, sans aucune
-chance d’être retrouvée,--qu’elle dira peut-être à son futur qu’il a
-menti, qu’il est un traître, puisqu’au lieu de la venger de la
-bohémienne, il a, au bout du compte, trahi avec elle sa fiancée, car il
-l’a trahie, puisqu’il n’est pas là!... Elle le lui dira alors, non plus
-par passion, mais pour le punir. Ce sera justice.
-
- * * * * *
-
-A force de se dérouler par petites secousses, les cordes ont amené les
-reliques presque à portée des mains qui s’élèvent au-dessous d’elles....
-Alors la foule des misérables ne se contient plus. Tous veulent les
-premiers arriver à les toucher. Ceux qui sont déjà dans le chœur,
-au-dessous même des châsses suspendues, chancellent, refoulés par ceux
-qui du fond de l’église arrivent, se bousculant, s’écrasant les uns les
-autres, d’une pesée continue. Dans ce flot, Livette emportée ne voit
-plus rien, et n’a plus qu’une pensée: toucher, elle aussi, les saintes
-reliques!... Il faut cela, pour qu’elle échappe à l’influence du regard
-que lui a jeté la femme noire. Elle va enfin conjurer le sort qui est
-contre elle depuis le jour où elle a vu cette sorcière pour la première
-fois! Mais arrivera-t-elle?... Livette se sent saisir à la taille par
-deux bras solides. Elle se retourne: c’est Renaud! Il vient d’entrer
-dans l’église avec deux autres gardians, ses amis. Ces trois jeunes
-hommes, tout brûlants de la lumière du dehors, bien sains et bien forts
-parmi cette foule de malades, ont l’insolence, involontairement cruelle,
-de la beauté, de la vie elle-même. Ils dégagent la jeune fille,
-l’entourent... elle peut respirer.
-
---Vous voulez toucher les châsses, demoisellette?
-
-Et sans grand effort, sans pitié, fendant au-devant d’elle cette foule
-de souffreteux, ils se font faire passage. Livette se dépêche, elle
-approche, et Renaud, la saisissant par la taille, la soulève comme un
-enfant, si bien que, la toute première, elle a touché les saintes
-châsses!
-
-Protégée toujours par les trois garçons, devant lesquels il faut bien
-qu’on s’écarte, et sans plus songer,--pauvres vous! c’est la loi du
-monde,--aux malheurs sans nombre et sans nom dont elle est entourée,
-elle s’en va contente! La paix lui est rentrée au cœur. Son Renaud est
-là près d’elle. Tout ce qu’elle craignait n’est donc qu’un rêve?
-
---Ah! c’est bon, le dehors! dit-il en respirant à pleine poitrine.
-
---Oui, mais les cierges, Renaud, que, selon ma promesse, vous devez
-brûler à l’église, quand les allumerez-vous?
-
---Oh! j’ai devant moi, lui répondit-il, un jour tout entier. Allons aux
-courses, maintenant.
-
-
-
-
-XIX
-
-
-Les châsses descendues, une grande partie des assistants quitte l’église
-noire, regagne le dehors éblouissant.
-
-A mesure que, par les étroites portes latérales, la foule dégorge, une
-foule nouvelle, qui avance difficilement, faisant deux pas tous les
-quarts d’heure, se presse sous le grand portail, toute chaude de soleil,
-en sueur, dans un nuage de poussière lumineuse.
-
-Bien des jeunes gens sont là, pour la joie d’être serrés, par la poussée
-de la foule, contre les belles filles, leurs bien-aimées, dont ils
-sentent, tout contre eux, le corps sinueux, et qui, là, ne peuvent leur
-échapper. Que de mains, de tailles pressées, sans que les mères puissent
-rien voir!
-
-Et tout bas:
-
---Je t’aime, Lionnette.
-
---Finis, François!
-
---Laisse-moi, Tiennet!...
-
-Ainsi, à côté des infirmes, des incurables, qui n’éprouvent rien des
-bonnes choses de la vie, l’amour effronté joue et rit, se cherche et se
-sent. L’encens de l’église ne sert qu’à exciter son désir, et plus d’un
-offre à sa bonne amie un chapelet dont il a, sous ses yeux, baisé
-ardemment la croix de buis, afin qu’elle y retrouve ce baiser sous ses
-lèvres.
-
-Et, tout le jour, de nouveaux pèlerins, de nouveaux malades, entrent
-dans l’église. Beaucoup y passeront la nuit, veillant, avec les cierges,
-à genoux ou prosternés devant les châsses; plus d’un même, chacun à son
-tour, couché dessus, et sur des coussins apportés exprès.
-
-Pour l’heure (c’est la première journée), on n’entend plus, dans les
-rues de la ville, que des conversations sur les taureaux et les
-ferrades.
-
---Allez-vous aux courses?
-
---Oui.
-
---Leprince court-il? C’est le meilleur cheval de toutes les manades!
-
---Il ne court pas, non; Renaud, qui le ménage à l’ordinaire, m’a dit
-qu’il l’a trop fatigué.
-
---Ah! tant pis!
-
---Et les taureaux? En aurons-nous d’un peu méchants?
-
---Il y a _le Sirous_, _le Dogue_ et _Mâchicoulis_. Je les ai _triés_
-moi-même avec Bernard et Renaud. Ils nous ont donné bien du mal! Ils
-refusaient de quitter le troupeau. A peine triés, ils y retournaient.
-Mais nous leur avons lâché dans les jarrets _Martin_ et _Commetoi_,
-deux chiens de taureaux qui n’ont pas leurs pareils; et _Mâchicoulis_
-lui-même a fini par obéir!
-
---Martin et Commetoi? En voilà des noms pour un chien!
-
---C’est pour rire. Quand on demande: «Comment s’appelle ton chien?» Le
-maître répond: «Commetoi!» L’autre se fâche, et l’on rit!
-
---Et le pur-sang espagnol, avec ses cornes contournées en lyre, le
-verra-t-on?
-
---_Angel Pastor?_ Il est malade. J’aime bien mieux nos taureaux à cornes
-droites. L’essentiel est que deux cornes soient assez écartées pour que
-le corps d’un homme puisse passer entre elles!
-
---Et des vaquettes, y en a-t-il?
-
---Une méchante, _la Serpentine_.
-
---Et des bioulets?
-
---Des taureaux jeunes? Renaud en a gardé six, expressément pour donner
-aux étrangers le spectacle d’une ferrade.
-
---Et quand aura-t-elle lieu, la ferrade?
-
---Dans un moment. Allons-y.
-
- * * * * *
-
-La bohémienne assistait à la ferrade.
-
-Le cirque était contre l’église, à l’extrémité opposée au portail.
-
-L’enceinte polygonale, à côtés inégaux, était formée, d’un côté, par le
-haut mur de l’église; d’un autre, par une maison isolée, à laquelle
-s’adossait une estrade à gradins, grossement charpentée; d’un autre côté
-encore, par trois ou quatre petites maisons, dont les fenêtres
-encadraient chacune plus de quinze visages de filles et de garçons,
-entassés et tout riants. Au bas d’une de ces maisons, un café ouvrait
-sur le cirque sa porte vitrée, barricadée au moyen de quelques tables et
-quelques chaises renversées. De chaque côté de cette porte sont peintes,
-en noir violent, sur le mur très blanc, deux silhouettes de taureaux
-bien encornés, bien camarguais, c’est-à-dire à cornes bien droites.
-
-Tous les côtés de l’enceinte, qui n’étaient pas formés par des murs de
-pierre, étaient faits de charrettes dételées, engoncées les unes dans
-les autres par leurs brancards fortement assujettis.
-
-A l’angle du mur de l’église, il y avait trois gros bracelets de fer,
-fixes, superposés, et dans lesquels entraient trois barres de bois,
-étagées et parallèles, glissant à volonté.
-
-Cette barrière devait s’ouvrir devant les jeunes taureaux qui, l’un
-après l’autre, une fois marqués, sont lâchés hors de l’arène et
-regagnent seuls le désert. En dehors de cette barrière, un système de
-barricades leur fermait les issues de la ville, et,--les forçant à
-passer derrière ces quelques maisons dont la façade donnait sur le
-cirque,--les conduisait forcément au bord même de la libre plaine, en
-moins de cent pas.
-
-Zinzara, debout sur une charrette, assistait donc aux jeux du cirque.
-Elle en suivait d’un œil impassible toutes les péripéties, qu’elles
-fussent grotesques ou héroïques.
-
-Ces duels entre la bête et l’homme prennent en effet laideur ou beauté
-selon le caractère des adversaires. Il arrive que l’homme attaque
-lâchement, ou que la bête, soit étonnement, soit fatigue, recule et
-cherche l’étable. Les belles luttes sont même rares.
-
-Tantôt une pierre aiguë est lancée de loin par un ennemi déloyal...
-L’animal surpris l’a reçue en plein mufle; le sang lui coule des
-naseaux, en longs filets, jusqu’à terre.... Il regarde devant lui, avec
-ses grands yeux encore pleins de mirage, et ne bouge, comme attristé et
-méprisant.
-
-Tantôt, un gars malin imagine de venir lui jeter, de très près, dans les
-yeux, du sable à pleines mains. Un autre, plus malin encore, le couvre
-d’ordures ramassées au coin d’une borne! Mais voici que le premier,
-atteint par ces immondices, en attrape une poignée, et les deux héros
-luttent à coup de fumier, de bouse ramassée fumante à terre, sous la
-queue même du taureau, aux applaudissements et aux rires de tout un
-peuple, jusqu’à ce que brusquement les deux champions, salis et puants,
-soient séparés par le taureau, qui s’émeut enfin et les charge.
-
- * * * * *
-
---Par ici! par ici, Livette!
-
-Livette arrive. On lui fait une place sur les gradins de l’estrade. Ses
-petites amies l’appellent. On se serre volontiers pour elle.
-
-Une écurie qui est là, à côté du café, a été transformée en toril. Juste
-au-dessus de la porte de cette écurie, la fenêtre du grenier à foin
-s’ouvre au ras du plancher. Deux gardians encadrés dans cette fenêtre,
-jambes pendantes au dehors, de temps en temps se lèvent, et on les voit
-là-haut, qui, par les trous à foin ouverts dans le plancher, au-dessus
-des crèches, piquent le dondaïre, le bœuf à sonnailles, conducteur aimé
-du troupeau. Le dondaïre sort, et vient chercher le taureau fatigué
-qu’il ramène à l’étable. Un homme adroit, chaque fois qu’une bête
-nouvelle quitte le toril ou qu’une bête fatiguée y rentre, ferme
-lestement la porte.
-
-Toutes ces choses, peu nouvelles sans doute pour la bohémienne, qui
-devait d’ailleurs connaître les courses tragiques de Madrid et de
-Séville, la laissaient indifférente. Son œil ne s’allumait pas; il
-regardait, morne, vague, comme celui des génisses.
-
-Les «amateurs» jouèrent avec quelques taureaux. Ils n’étaient pas
-méchants. On en prit un par la queue. Une farandole entière s’y
-attacha... bientôt dispersée. La course jusqu’ici n’était pas belle,
-mais elle était amusante.
-
-Derrière la porte vitrée du café, ouverte sur le cirque même, quelques
-buveurs vidaient bouteille et fumaient, tout en jouissant du spectacle.
-La porte était protégée par un rempart de tables renversées, leurs
-quatre jambes en l’air passées au travers d’un enchevêtrement de chaises
-dépaillées.
-
-Tout à coup, le taureau, bousculant tables et chaises, mit en fuite les
-buveurs: il avait passé sa lourde tête au travers d’un carreau de
-vitre.... Le café retentit de joyeux cris d’alarme. Les charrettes du
-cirque furent secouées d’un piétinement de joie; les bordages en furent
-décloués par des mains en délire; les gens qui se trouvaient aux
-fenêtres des maisons basses agitèrent les volets à grand fracas de
-gaieté. A voir rire les groupes entassés sur les toitures on put
-craindre un écroulement. Ainsi fut applaudi le taureau folâtre. La
-bohémienne seule ne riait pas.
-
-Un grand coffre à avoine était là, exprès peut-être, dans un coin du
-cirque. Un très vieil homme, demeuré farceur, armé d’un vieux parapluie
-rouge, souleva le couvercle, entra dans le coffre, ouvrit son parapluie
-d’un rouge éclatant. Le taureau se précipita.... Le vieillard laissa
-retomber le couvercle. Parapluie et coffre se refermèrent en même temps
-sur la tête chauve qui riait. L’hilarité du public fut portée à son
-comble. La bohémienne ne parut pas amusée par la facétie du
-vieillard.... Elle ne rit pas non plus quand on planta au milieu du
-cirque un mannequin que le taureau emporta sur ses cornes et lança à
-toute volée au milieu des spectateurs; et elle ne sourit même pas quand,
-une fenêtre du rez-de-chaussée s’étant ouverte, on vit, derrière les
-barreaux de fer, un tout petit enfant sur les bras de sa mère agacer
-l’animal en fureur. A travers la grille, il tendait en riant son joujou,
-un petit moulin de carton, dont l’aile, en papier rose et bleu, tournait
-au souffle du monstre.
-
-Puis vint un épisode tragique. Un homme, «un amateur», atteint par les
-cornes aiguës; la cuisse percée de part en part; le premier mouvement de
-fuite lâche des autres lutteurs; le retour des vaillants qui vinrent
-distraire le taureau, l’attirer contre eux, pendant que l’homme était
-emporté chez lui, accompagné des cris aigus de sa femme et de sa fille.
-
-Enfin, cela devenait sérieux. A ce moment, on annonçait la ferrade....
-Et tout de suite après aurait lieu le jeu des cocardes, qui consiste à
-arracher une cocarde fixée par une ficelle entre les deux cornes du
-taureau. A la main ou avec un crochet, le coureur casse la ficelle,
-arrache la cocarde.... Crac, un tour sur lui-même, et le vainqueur a
-gagné l’écharpe!
-
-La ferrade est un travail, tourné en jeu, qui consiste à marquer au fer
-rouge les bioulets au chiffre du maître.
-
-Un jeune taureau ayant donc été lâché dans l’arène, Renaud marcha à lui
-et, comme la bête s’élançait, il l’évita adroitement en pivotant sur
-lui-même. Le taureau s’étant alors arrêté court, Renaud le saisit aux
-cornes.
-
-Par ses deux poings, serrés comme des nœuds d’acier, l’homme, attaché à
-la bête, fut un moment traîné tout debout sur l’arène que ses semelles
-fortes égratignaient, creusaient en rubans. On battit des mains. Le
-taureau, tête basse, devint immobile. Renaud, les deux jambes écartées,
-un peu infléchies, les deux pieds rivés en terre, portait tout le poids
-de son effort à gauche. On voyait, sous la chemise du gardian, collée à
-sa peau par la sueur, tous les nœuds de son torse et de ses bras. La
-bête, de toute sa lourde force, tentait de se rejeter en sens contraire.
-Renaud brusquement lui céda, et le taureau, perdant l’appui de la
-résistance de l’homme, tomba sous un effort brusquement inverse. Voici
-que, haletant, il gisait, collé à terre, sur le flanc, de tout son long.
-
-L’homme, qui n’avait pas lâché prise, lui clouait la tête contre le sol.
-
---Bravo, le Roi! bravo, le Roi! criait la foule.
-
-Dans un brasier, Bernard prenait le fer rouge, l’apportait à Renaud. Et
-lui, alors, lâchant une corne, pesant du genou sur l’encolure,
-saisissait le fer rouge de sa main droite, et l’appuyait sur l’épaule de
-la bête. Les poils, la chair fumaient. Renaud se relevait bien vite et
-le taureau, brusquement debout, se secouait tout entier, fouettait son
-flanc de sa queue, mugissait de colère, creusait la terre du pied, puis,
-au milieu des cris, enfilait la barrière ouverte à ce moment.... On le
-voyait, un peu après, fuir au grand galop, bien loin, en plein désert.
-Il regagnait la manade, qu’ils savent bien retrouver tout seuls,
-fût-elle de l’autre côté du Rhône, souvent traversé à la nage.
-
-Six taureaux tour à tour furent ainsi renversés par Renaud.
-
-Ce jeu l’animait, il s’enivrait de sa force. Excité encore par
-l’applaudissement d’un peuple, il palpitait de tout son être. Il suait à
-grosses gouttes et, de temps en temps, du dos de sa main essuyait son
-front.
-
-Une bande de soleil coupait, sur un des bords, l’arène où le mur de la
-haute église jetait toute sa grande ombre. Renaud y courait sans
-chapeau, en bras de chemise, sa taïole rouge très serrée, secouant les
-courtes mèches tortillées de ses cheveux drus, bien noirs.
-
-Les filles applaudissaient, je vous jure, plus fort que les garçons, un
-peu jaloux. L’œil de Zinzara, dont la charrette se trouvait dans la raie
-de soleil, s’était avivé enfin.--Et Livette, toute rouge, se sentait
-fière de son Roi.
-
-Quand le sixième taureau _tombé_ fut sous lui, Renaud fit un signe à
-Bernard. Bernard accourut, s’agenouilla à son côté et saisit, à sa
-place, le taureau aux cornes. Un autre gardian vint aider Bernard à
-maintenir la bête, et Renaud se leva.
-
-Il traversa l’arène et, étant arrivé devant Livette, il l’appela. Tout
-le monde comprit et applaudit.
-
-Elle s’avança au bord de l’estrade et, légère, mit le pied sur la forte
-traverse qui servait d’appui aux spectateurs du premier rang; et de là,
-s’élançant avec confiance, elle tomba dans les bras de Renaud qui,
-l’ayant saisie à la taille, la posa à terre comme il eût fait d’une
-toute petite enfant. Il la prit par la main, et la conduisit vers le
-taureau.
-
-Si Renaud, à ce moment, eût regardé Zinzara, il eût surpris dans son
-regard l’éclair qu’elle cachait de son mieux sous ses paupières
-mi-fermées. Le sourire de ses lèvres moqueuses s’était effacé.
-
-Mais Livette et Renaud, les beaux promis, étaient tout à la fête, rien
-qu’à eux-mêmes, à ces fiançailles étranges où tout leur peuple
-assistait, et telles que des princes ne pourraient se donner les
-pareilles, car elles veulent du fiancé force et adresse rares. C’était
-ici, vraiment, le triomphe d’un roi mâle.
-
---Bravo, le Roi! Bravo, la Reine!
-
-En passant près du brasier, au milieu du cirque, il se baissa vivement,
-saisit, de sa main libre,--sans s’arrêter et sans quitter la main de
-Livette,--le fer rougi, qu’il lui présenta dès qu’ils furent arrivés
-près du taureau. Elle le prit et, s’étant inclinée, marqua le taureau à
-l’épaule; et quand, sous le fer qu’elle tenait de son petit bras ferme,
-on vit fumer la chair, quand le taureau se mit à faire frissonner sa
-peau, de colère,--l’enthousiasme du peuple éclata. Les chapeaux, les
-mains, les écharpes s’agitaient:
-
---Bravo, le Roi! Bravo, la Reine!
-
-Et Renaud, envié de tous, reconduisit la jolie fille à sa place, pendant
-que le taureau, lâché, s’élançait hors du cirque à son tour et gagnait
-la plaine. Non, Zinzara ne riait plus.
-
-Maintenant allait avoir lieu le jeu des cocardes.
-
-Les deux ou trois premières furent assez facilement enlevées, une même
-au front d’Angel Pastor, le taureau espagnol,--par des jeunes gens des
-Saintes, sans que Renaud songeât à s’en mêler.
-
-Enfin, la Serpentine, une petite vache nerveuse, fut lâchée dans
-l’arène. Tout le monde comprit tout de suite qu’elle était méchante, et
-qu’elle allait se défendre.
-
-Plusieurs s’essayèrent contre elle, mais, au moment où l’on étendait la
-main vers la cocarde, la Serpentine se retournait d’un mouvement si
-prompt, si souple pour une taure, si inattendu, qu’on lâchait pied. Ah!
-la mâtine! Zinzara se prit à s’intéresser au jeu. Renaud descendit dans
-le cirque.
-
---Le Roi! le Roi! vive le Roi! cria la foule.
-
-Et Renaud fit des prodiges.
-
-A trois reprises, il mit son pied sur le front baissé de la Serpentine,
-et se fit lancer dans l’espace pour retomber sur ses jambes élastiques.
-Et au moment où, pour la troisième fois, il retombait à terre, il se
-retourna vif comme un éclair, courut droit à la vache, lui arracha la
-cocarde,--tout en évitant le coup de corne qu’elle lui détacha,
-furieuse,--et il s’éloignait tranquille... quand le souple animal revint
-contre lui à la charge.
-
-Renaud prit sa course, sans choisir sa direction, poursuivi de près par
-la bête, et, quand il eut bondi au hasard sur la charrette la plus
-voisine, il se trouva près de la bohémienne qu’il avait, d’un mouvement
-nécessaire, saisie par la taille.
-
-La taure déjà s’était retournée contre d’autres joûteurs, et très
-heureusement, car la bohémienne, debout au bord de sa charrette, appuyée
-à peine de la hanche contre le bordage, perdit l’équilibre et fit, de
-force, le saut dans l’arène, avec Renaud.
-
-Livette là-bas était pâle.
-
-La vaquette revenait à fond de train du côté de Renaud et de Zinzara
-qui, gênée dans les plis de ses oripeaux, se crut perdue.--Insolemment,
-elle fit face au péril, trop fière pour fuir, du moins sans utilité.
-Mais déjà Renaud avait passé devant elle pour la protéger, et, pris d’on
-ne sait quelle folle idée,--bravade de dompteur, peut-être
-d’amoureux,--au lieu d’entrer en lutte avec la taure, de l’empoigner aux
-cornes ou aux jambes, il s’arrêta, et sans cesser de regarder la bête
-bien en face, il mit rapidement un genou en terre, s’assit sur son
-talon, croisa les bras et, le buste rejeté en arrière, il la défia.
-Comme les «coureurs» expérimentés, il comptait sur la surprise de la
-bête qui en effet s’arrêta court, pour juger avec méfiance; et la
-bohémienne étant remontée, les lèvres serrées, à sa place, sur la
-charrette, put voir encore son protecteur dans cette attitude de
-singulière audace. Tout le monde, comme on pense, criait «Vive Renaud!»
-On ne s’en fatiguait pas.
-
-Quand il se releva, chargé par la Serpentine, il n’eut que le temps de
-regagner son refuge auprès de la tzigane; et la bête en rage vint
-attaquer, juste au-dessous de leurs pieds, le plancher de leur
-charrette, d’un si furieux coup de sa tête fortement armée, qu’elle y
-demeura un moment clouée par ses deux cornes, dont Renaud dut repousser
-la pointe à grands coups du talon de sa grosse botte ferrée.
-
-Cette fois la bohémienne avait souri, et, légèrement inclinée vers
-l’oreille du gardian, elle chuchota deux paroles qui firent sourire à
-son tour le beau dompteur.
-
-Livette,--qui cependant était bien loin de là, à l’autre bout du cirque,
-mais presque en face d’eux, et qui les voyait en pleine
-lumière,--n’avait pas perdu un seul de leurs gestes, pas un seul de
-leurs regards.
-
-Ce que la jalousie ne voit pas, elle le devine, et cela n’est pas
-surprenant, car ce qui n’est pas, elle le voit.
-
-
-
-
-XX
-
-
-Les châsses passeront vingt-quatre heures exposées dans l’église.
-
-Le second jour elles remonteront dans leur chapelle au milieu du même
-hurlement des misérables dont elles emporteront l’espérance.
-
-C’est à ce moment du départ des châsses que le spectacle devient
-terrifiant. Quoi! tout est fini! quoi! elles nous laissent dans nos maux
-aigris par la déception! C’est fini! fini, pour un an! Et la puissance
-qui guérit est là cependant, enfermée là, dans cette boîte, si près de
-nous! parmi nous.... On se rue autour des châsses, on s’y cramponne. Des
-ongles crispés se retournent, saignants, contre les ferrures des
-angles!--Et l’inexorable treuil tourne là-haut, arrachant à la foule,
-qui se tord au fond de ce puits, le cercueil étrange qui monte, monte,
-au bout des cordes tendues.... Haussés sur la pointe des pieds, les
-malheureux, se bousculant, se renversant, s’écrasant sans pitié les uns
-les autres, tâchent d’avoir chacun le dernier contact,--le suprême,
-celui qui peut-être, parce qu’il est le dernier, obtiendra la grâce
-unique!... Le tout en vain.... Au bruit des litanies qui pleurent, le
-seau fermé, mystérieux, remonte vers la chapelle haute, emportant l’eau
-de salut où tant de lèvres fiévreuses voudraient boire. Et quand la
-châsse disparaît là-haut, près de la voûte, derrière les volets
-rabattus, alors de véritables râles s’entendent, furieux, dans cette
-foule qui ne veut pas mourir à l’espérance.
-
-C’est alors que le tumulte est effroyable; c’est alors que les égoïsmes
-démuselés poussent, chacun pour son compte, le cri bestial qui doit
-amener sur lui seul la pitié d’en haut; alors la plainte est sauvage, la
-supplication est horrible, la prière est forcenée! Et c’est, dans cette
-fosse profonde, dont les murs tressaillent, un hourvari de bêtes fauves
-et puantes, affamées de leur Dieu comme d’un bien physique, comme d’une
-pâture promise et vainement attendue! Et, cloué contre l’une des vastes
-parois de l’église-forteresse, un grand Christ en croix, bras ouverts et
-face au ciel, par-dessus toutes ces têtes grimaçantes, tous ces bras
-levés et tordus, semble mêler aux lamentations féroces des brutes
-humaines, sa longue plainte divine mais non moins inutile et bien plus
-désespérée!
-
-Et cependant, c’est presque toujours à la dernière minute, à la seconde
-précise où les châsses disparaissent, que le miracle a lieu, et qu’un
-paralytique marche, qu’une fillette aveugle voit. Elle pousse un cri:
-«Miracle!»
-
-Heureuse, celle-là! On l’entoure, on l’étouffe.
-
-«--Y vois-tu?--J’ai vu!--Vois-tu encore?--Attendez... oui!--Quoi?--Un
-lis de feu! un éclair! un ange!--Miracle! miracle!»
-
- * * * * *
-
-Un homme, un Saintin, prend aussitôt l’enfant dans ses bras. Ah! il en a
-vu, celui-là, des miracles! Aussi, comme il se dépêche d’enlever
-l’enfant sur ses épaules, sur le pavois! Il la porte ainsi pour que tous
-la voient bien, la miraculée! pour que personne n’oublie qu’aux Saintes,
-il se fait vraiment des miracles, et pour qu’on revienne! Et la foule
-suit en rendant grâce. On court au presbytère; on enregistre le miracle
-devant plusieurs prêtres assemblés.
-
-«--Tu as vu!--Oui, j’ai vu!»
-
-Et la promenade reprend de plus belle.
-
-Ah! le vieux forban, que ce Christophore!...--Comme il se hâte dans sa
-course, son mensonge sur ses épaules!--C’est un pauvre habitant des
-Saintes, à qui la présence de tant d’étrangers tous les ans rapporte
-quelque chose, comme à tous les Saintins, et qui promène, joyeux, sa
-réclame vivante!
-
-Le lendemain, on retrouve l’enfant du miracle toute seule au pied du
-calvaire, sur la plage, laissée là un instant par la femme ou l’enfant
-qui la guide.
-
-«--Eh bien, y vois-tu?--Non.--Et alors, le miracle?»
-
-Oh! la pauvre enfant! De sa voix plaintive elle répond: «--Il est
-reparti!--Mais tu as _vu_, hier?--Oui.--Si tu y voyais, pourquoi te
-portait-on?--Oh! monsieur, je voyais seulement des fleurs, des lis de
-feu; mais pour marcher, oh! non, je n’y voyais pas!... Et à présent
-c’est tout noir. Je n’y vois plus, plus du tout;... oui, le miracle,--il
-est reparti!»
-
-Dès que les châsses sont remontées, on sort de l’église en procession,
-pour aller bénir la mer, cette mer qui a porté les saintes jusqu’en
-Camargue, et où, tous les jours, se risquent les braves pêcheurs.
-
-Le curé marche en tête. Il tient dans sa main un reliquaire: c’est le
-Bras d’argent, creux, où sont enfermées, visibles à travers une petite
-vitre carrée, quelques reliques des saintes.
-
-La foule en ordre, suit. On est cinq cents, on est deux mille, en rang.
-Des milliers de pèlerins, juchés sur les dunes, regardent la procession
-qui se déroule, en serpentant, le long de la plage sablonneuse où
-dorment, tirés à terre, quelques bateaux plats.
-
-Derrière M. le curé, six hommes portent sur leurs épaules une image
-peinte et taillée, assez grande, en bois: les deux saintes dans la
-barque. Pour se disputer l’honneur de remplacer les porteurs, on se
-bouscule si souvent et en si grand nombre que la barque tangue et roule
-sur les épaules des gens comme si elle voguait sur la mer par un grand
-vent.
-
-Sainte Sare, la sainte noire, arrive ensuite, portée par des bohémiens
-aux cheveux sombres, aux faces fauves, aux yeux de jais très
-luisants.... Les petits de ces hommes, pendant ce temps, se glissent à
-travers la foule comme des rats, entre les jambes du monde, et volent
-mouchoirs et bourses.
-
-Et, à la suite des saintes, arrivent des jeunes filles, des jeunes
-garçons, tenant des lis, des lis parfumés, apportés en gerbe, chaque
-année, par des fidèles, pour cette procession.
-
-D’autres tiennent des cierges dont les flammes jaunes ne paraissent plus
-rien, sous la pleine lumière du soleil, mais les lis embaument.... C’est
-la joie de Livette, ces lis.
-
-M. le curé arrive au bord de la mer. Il étend le Bras d’argent. Alors la
-mer, une seconde, recule... seulement un peu. Les pauvres femmes des
-pêcheurs font vite un signe de croix....
-
-Et tous ceux qui, debout sur les dunes, regardent la procession se
-dérouler, voient, à mesure qu’elle avance, les porteurs qui sont en tête
-grandir, grandir à chaque pas, de plus en plus, par un effet de mirage.
-
-Et, sur les épaules de ceux qui les portent, les saintes avec eux
-lentement grandissent, grandissent dans la lumière, montent vers le
-ciel, démesurées comme une vision....
-
---Protégez-nous, grandes saintes! que la mer, cette année, soit bonne
-aux Saintins!
-
-... Pauvres gens, pauvres âmes! A l’an prochain.
-
-... Chaque année, c’est la même chose. Tout cela reviendra toujours,
-comme les saisons.
-
-Le lendemain du jour où les châsses sont remontées, le gros des pèlerins
-quitte le village.... Tous les campements sont levés presque à la même
-heure.
-
-Les carrioles de toutes sortes, les cabriolets, les dog-carts, les chars
-à bancs, les jardinières, les casse-cou, les breaks des fermiers riches,
-les charrettes des paysans, recouvertes de tentes posées sur des
-cerceaux, emmènent sept ou huit mille, jusqu’à dix mille voyageurs de
-tout âge, sains ou malades, et le long défilé s’éloigne en serpentant
-sur la route plate, entre deux déserts. Çà et là, sur la gauche du
-défilé, des cavaliers, beaucoup portant une fille en croupe, se
-cherchent, s’attendent, se rejoignent, puis partent au galop pour
-dépasser la caravane.
-
-Et c’est encore un spectacle que ce départ, pour les Saintins qui, par
-groupes bruyants, aux abords du village, font un dernier geste d’adieu
-aux hôtes qu’ils ont exploités.
-
-Ceux qui par force, ayant hébergé des amis, ont dû mettre à moins haut
-prix leur hospitalité, répètent allègrement cette formule comique, moins
-arabe à coup sûr que les chevaux du pays: _Les amis qui viennent nous
-voir nous font toujours plaisir: Si ce n’est pas lorsqu’ils arrivent,
-c’est quand ils partent!_
-
-Le surlendemain du jour où la bohémienne avait souri au gardian, quand
-défila à son rang, en queue de la caravane, la troupe des zingari, les
-uns montés sur des rosses étiques, d’autres cahotés dans leurs
-misérables charrettes,--quelques femmes, à pied pour mieux mendier,
-portant sur leur échine leurs enfants roulés dans des toiles en
-bandoulière,--on remarqua que la voiture de la reine n’y était pas.
-
-Zinzara était restée aux Saintes.
-
-Elle voulait se donner la joie de rebuter le gardian de qui elle avait
-pour le soir même accepté un rendez-vous.
-
-Voici ce qui s’était passé....
-
-Pendant la ferrade, Renaud avait chuchoté à l’oreille de Zinzara:
-
---Ah! je te tiens, boumiane! et c’est dommage devant tout ce monde!
-
---J’ai, ma foi, _en ce moment_, la même pensée, avait-elle répondu, très
-touchée du beau sang-froid qu’il venait de montrer pour la défendre.
-
---Eh bien, lui avait-il dit, j’irai te parler tout à l’heure. Les nuits
-sont belles.
-
---Non, demain, fit-elle, demain, entends-tu, après le départ des
-voitures.
-
-Mais à la fin de la course, tout de suite, quand il vit venir à lui
-Livette pâle, si pâle qu’elle semblait une morte, il fut pris d’un grand
-remords.
-
-«Elle m’a vu, se dit-il, et elle souffre par la jalousie.»
-
-Et si grande lui vint la pitié pour la petite demoiselle, qu’il se
-sentit capable de lui sacrifier une bonne fois, au moment où c’était
-devenu le plus difficile, le désir fou qu’il avait de l’autre. Toute la
-douce amitié qu’il avait dès le premier jour éprouvée pour Livette, si
-différente de la passion, si bonne à ressentir, lui revint comme une
-bouffée d’air salubre qui réveille d’un rêve méchant.
-
-En plus, il était tout surpris et comme déconcerté de n’avoir pas, des
-promesses formelles de la gitane, la joie qu’il en attendait lorsqu’il y
-rêvait dans le désir!
-
- * * * * *
-
-Livette quitta Renaud pour rejoindre son père. Elle ne devait rentrer au
-château que le lendemain au soir, deux ou trois heures après le départ
-des pèlerins, afin d’assister à la fête jusqu’au bout, et d’éviter la
-grosse poussière et la lenteur forcée du défilé.
-
-Et ce jour-là,--dans l’après-midi,--Renaud rencontra M. le curé.
-
---Bonjour, gardian. Qu’as-tu, mon garçon? Ton air est préoccupé.
-
---Oh! curé, fit Renaud, il est difficile parfois de bien faire!
-
-Et comme il s’éloignait sur ce mot, le curé le retint en lui saisissant
-le bras.
-
---Eh! curé, fit Renaud, vous avez encore la main solide!
-
---Prends garde, Renaud, dit lentement le prêtre, de devenir très
-coupable. Je sais ce que je sais. Ta fiancée pleure. Elle est jalouse.
-Déjà, sur ton compte, des bruits courent.... Et pour qui, bon Dieu! la
-trahirais-tu, cette petite, si sage, qui, riche, se donne à toi, pauvre
-et orphelin? C’est une famille que tu perdrais, pauvre toi! et tout
-l’honneur de ta vie, et tout le repos de ton cœur, pour toujours! Le
-diable est malin, tu as raison, et bien faire est difficile, mais ceux
-que le diable inspire, quand on suit leur caprice du moment et sa propre
-fantaisie vous mènent à des abîmes plus profonds que les «lorons» des
-paluns. Tu marches en ce moment sur la «trantaïère»! Si elle crève,
-adieu mon homme! Tu y passeras tout entier. Et toi, ce n’est rien! mais
-de quel droit fais-tu courir à la petite le risque de ton malheur? Tu as
-affaire à un esprit de malédiction, à une femme qui ne se connaît pas,
-qui n’est soumise à rien, et qui ne craint pas le malheur des autres.
-Elle le fera, rien que pour rire. Je l’ai regardée et je l’ai vue....
-Les saintes m’ont appris bien des choses. Prends garde! La petite est
-brave, il peut y avoir un jour, sur tes mains, du sang innocent, si tu
-vas par la route que je te défends, car le diable est dans l’affaire, je
-te dis, et tous les monstres t’attendent au détour du mauvais chemin.
-L’infidélité des promis, comme celle des mariés, couve un œuf plein
-d’affreuses bêtes qui éclot quelquefois. Si tu as un cœur, montre-le,
-Renaud, et regagne, crois-moi, tes aigues et les bœufs, dans la solitude
-de tes paluns où la fièvre maligne est moins à craindre que le mal que
-tu gagnes ici!
-
-Renaud, ce grand gaillard terrible, écoutait la bonne parole, tête
-basse, le pauvre, comme un enfant grondé au catéchisme.
-
---Si tu es un homme, voyons, prends ta résolution «de suite» et m’en
-donne ta parole de brave gardian.
-
---Touchez-moi la main, monsieur le curé. Ma parole, je vous la donne.
-J’étais en train de mal faire. Un sortilège était sur moi.
-
-Les deux hommes échangèrent une poignée de main.
-
-Le curé s’éloigna soucieux. Il savait Renaud sincère, mais il
-connaissait la force du désir des hommes, et leur ingéniosité à se
-mentir.
-
-Ainsi, le curé était informé?--Alors, courir avec la bohémienne,
-c’était risquer la rupture avec Livette?
-
-Renaud allait donc quitter le village, ou, si l’on veut, la ville, dans
-la résolution ferme de renoncer à la gitane. Il la sacrifiait décidément
-à Livette, à son franc désir d’avoir un foyer tranquille, une famille,
-lui, le bouvier errant, l’orphelin, l’enfant perdu du désert. Le
-bonheur, c’était cela: un toit sous lequel on se réfugie, qu’on voit de
-bien loin fumer à l’horizon, en songeant: les petits, la femme sont là.
-
-Il renonçait à la gitane, oui, mais cette résolution, il entendait bien
-la lui porter lui-même. A l’idée de quitter les Saintes sans l’avoir
-_revue_ pour lui dire qu’il ne la _verrait plus_, il se sentait pris
-d’ennui, il lui semblait que, brusquement, il était enfermé dans un
-espace étroit, où il restait sans air, sans horizon.... Mais il la
-reverrait... il le fallait. Cela valait mieux. Ne fallait-il pas
-l’apaiser d’abord? elle serait bien assez irritée ainsi. A quoi bon
-l’exaspérer?... En vérité, s’il la revoyait, c’était (en réfléchissant
-bien, il arrivait à cette pensée), c’était ma foi, surtout pour protéger
-contre elle la pauvre Livette! Oui, oui, c’était pour cela qu’il allait
-la revoir.... La revoir! A ce mot, qu’il se répétait en lui-même, un
-bonheur d’être, d’aller devant soi, de respirer, rentrait en lui....
-
-Pendant ce temps, Zinzara, de son côté, se jurait à elle-même qu’elle
-allait bien rire lorsque le gardian la viendrait chercher tout à
-l’heure!
-
-Pourquoi alors avait-elle répondu oui à ses demandes amoureuses? Eh!
-c’est qu’au moment où il les avait chuchotées près de son oreille, si
-elle eût pu, sur-le-champ même, se laisser prendre par ce sauvage tout
-pantelant de sa lutte avec les taures et les taureaux, oui, sans doute,
-elle l’eût fait! Il lui avait donné envie, comme le chaud donne soif,
-comme un soir d’été donne le désir du bain.--Et puis, elle avait été
-bien aise de se dire que là-bas, à l’autre bout du cirque, souffrait
-celle à qui il venait de faire un honneur de reine en lui tendant le fer
-fumant, le fer rouge, pareil à un sceptre de magicien, de méchant roi
-zingaro.
-
-Mais, à présent, le mâle venait trop tard. L’envie avait passé, et le
-suprême du plaisir allait être à présent pour elle, tout en donnant à
-croire à Livette que Renaud avait eu joie d’elle, de refuser cette joie
-promise au chrétien qu’elle détestait.
-
-Et, seule, assise sur une pierre, à quelque distance de sa charrette,
-elle attendait le gardian. Sa résolution de vengeance par le refus était
-écrite sur ses lèvres serrées, dont le sourire s’emmaliça encore
-lorsqu’elle vit venir vers elle le cavalier.
-
-A quelques pas d’elle, il s’arrêta. Il sentit, en la regardant, un
-sursaut brusque de tout son sang, une pression étrange et douce au creux
-de l’estomac. Il reconnut le trouble d’amour; mais, faisant un effort,
-et d’une voix qu’il sentait tremblante: «Je devais être libre ce soir;
-je ne le suis pas. Le maître m’a commandé, et je dois être loin d’ici,
-cette nuit. Il faut donc que je parte.... Adieu, boumiane!»
-
-La zingara comprit, vitement, d’un trait, qu’il se dérobait, et
-pourquoi!... Elle se leva, pareille au serpent qui, dressé sur la queue,
-siffle la colère. Toute son âpre résolution tourna sur elle-même, plus
-vite que du lait; et d’une voix sèche, brève, saccadée, singulière,
-d’une voix autre que sa voix naturelle: «Je te veux, entends-tu, toi!
-Rien ne te commandera, quand je te commande. Ce que je veux qu’on fasse,
-on le fait. Vas-tu être lâche, dis, toi qui me plais parce que, sur ton
-cheval, tu ressembles à un zingaro qui ne connaît ni maître ni Dieu?...
-Allons, marche!...»
-
-Ainsi, au fond, les mêmes motifs de haine passionnée, savoureuse pour
-elle comme l’amour, qui tantôt la décidaient à ne pas suivre Renaud,--la
-rejetaient vers lui. Et pour lui, amour ou haine, c’était d’une telle
-femme, du moment qu’elle se donnait, tout à fait même chose; n’était-ce
-pas toujours sa passion, son visage en éveil, ses yeux avivés, ses
-lèvres en mouvement montrant des dents humides, où luisaient des
-étincelles? C’était tout son corps de danseuse, flexible et expressif,
-tendu vers ce qu’elle exigeait.
-
-Une joie sauvage secoua Renaud des pieds à la nuque; et, du frisson de
-son cavalier, comme au toucher d’une torpille, le cheval, sous lui,
-éprouvant quelque chose, piétina un instant, entre les genoux qui
-l’étreignaient d’une involontaire violence.
-
-Que faire?... Ah! bonnes saintes! Les fiançailles, vous savez, depuis un
-long temps le gardaient sage, loin des filles faciles qu’il courait
-autrefois, et sa jeunesse parlait. Au taureau marin, il faut la taure
-sauvage. Des lions qui ont aimé des gazelles, selon la légende arabe, en
-sont morts. Les créatures vivantes, de par la loi de la nature,
-cherchent les paroxysmes d’amour; tant qu’elles ne les ont pas, les
-appellent; et les payent à l’occasion de leur sang et du sang des
-autres. Qui leur donnera tort d’entrer parfois en délire, si l’on songe
-que la vie veut vivre, et que ce désir-là commande à la mort elle-même?
-
---Allons, marche!
-
-Elle donnait l’ordre d’amour, la reine!
-
-Et, d’un bond, elle sauta en croupe.... Déjà elle avait enlacé de son
-bras droit la taille du cavalier: «Marche donc!» dit-elle; puis plus
-bas, d’une voix qui était un souffle parlant, tiède, soufflé sur la
-nuque de l’homme, et qui le faisait frémir dans la racine de ses
-cheveux: «Je te veux, entends-tu, toi? Je te veux, répétait-elle.
-Marche! marche donc! qui marche arrive!»
-
-Il était pris, lié. Le bras de la sorcière lui ceignait les reins. Il le
-sentait contre lui, vivant, frémissant, plus fort que tout!
-
-Renaud, stupéfait, chercha à se reconnaître,--à secouer le charme. Il
-demeurait là, abêti, ne sachant encore ce qu’il pensait, ce qu’il
-ferait, essayant de ressaisir ses idées de tout à l’heure, les idées du
-bon curé, sa résolution, sa parole d’honneur, qu’il ne retrouvait plus,
-qu’il ne parvenait pas à se répéter, dans sa tête, avec des paroles.
-Tout cela était fondu, échappait à la prise de son effort de mémoire....
-Quand l’intensité du désir amoureux commande, elle est légitime comme la
-force... l’honnêteté n’est pas trahie, non: elle n’existe plus!
-
-Ces quelques secondes d’attente donnèrent à Zinzara le sentiment exact
-de ce qui se passait en lui. Elle n’était même plus, pour son orgueil,
-assez désirée, puisqu’il avait pu balancer un peu!
-
-Où allons-nous? dit-elle, en reprenant sa voix sèche et saccadée, un peu
-sifflante. Où allons-nous? Tu dois savoir, quelque part, une cachette,
-une cabane perdue au milieu de tes marais, un endroit sûr,--bien à
-toi,--où tu en as mené d’autres... que m’importe! Je pense bien, pardi!
-que tu ne m’as pas attendue pour _connaître_!--Où tu me conduiras,
-j’irai. Il faut--songes-y--qu’on ne puisse me découvrir, car ma race
-répugne à la tienne: la zingara qui se donne à un chrétien est, chez
-nous, la seule méprisée,--et, si j’étais vue d’un des nôtres, il y
-aurait du couteau dans l’air,--sois-en sûr--pour toi et pour moi!
-
-Il hésitait encore, se souvenant qu’il avait des raisons d’hésiter, sans
-parvenir à se rappeler lesquelles. Machinalement, il retenait son cheval
-(c’était Blanchet!), qui se cabra.
-
-... Et enfin, dans la débâcle de ses pensées, il ressaisit, au hasard,
-un souvenir perdu, celui des cierges promis par Livette aux saintes
-Maries.... Il aurait dû, cette nuit passée, ou ce matin, dans l’église,
-les brûler dévotement. Hier encore sa fiancée lui avait rappelé ce vœu.
-Livette sans doute les avait allumés pour lui, les cierges, mais ce
-n’était pas la même chose! Quoi qu’il fît donc, il était au diable. La
-rage le prit. Il se sentait glisser sur une pente, et ne pouvant rien
-contre cela, il s’abandonna tout entier, précipita sa chute....
-
---Où nous irons, dit-il, je le sais. A la _Cabane du Conscrit_, dans la
-gargate.
-
-Il lui semblait qu’il était forcé de répondre, mais, contre cette
-obligation, il n’avait plus aucune révolte, au contraire.
-
---Est-ce loin?
-
---Oui, de l’autre côté du Rhône, en Crau, près le mas d’Icard. Le
-diable ne m’y retrouverait pas. Rampal seul pourrait y venir....
-
---Attends, dit-elle à ce mot, avec un éclair dans ses yeux de bête.
-
-Et elle siffla.
-
-Il se disait que quelqu’un des Saintes à coup sûr, en ce moment, devait
-les voir, et que Livette apprendrait tout... qu’il vaudrait mieux
-maintenant partir tout de suite.... Ou bien, qui sait, ce retard était
-bon! Livette pouvait passer et tout serait changé. Il courrait à elle,
-alors. On serait sauvé. Qui, sauvé? et de quoi? d’une chose vague et
-terrible qui était devant lui.... Il n’aurait pas su dire.... Ce n’était
-que l’abandon de sa volonté.
-
- * * * * *
-
-Le fin sifflet, très vif, de la tzigane avait fait accourir un petit
-zingaro de dix ans, un vrai chat sauvage.
-
-Du haut du cheval, elle lui jeta sur un ton de commandement, bref,
-rapide, quelques paroles en langue bohème. Il y a, dans la langue
-bohème, de l’allemand, du cophte, de l’égyptien, du sanscrit. Renaud,
-sans se douter du sens de ses paroles, écoutait parler la gitane.
-
-Prise de haine amoureuse, la reine fauve disait à son nain:
-
---Tu connais le gardian Rampal? cherche-le.... Il est au village; je
-l’ai vu tantôt.... Et va lui dire tout de suite ceci: il me trouvera
-cette nuit, avec son ennemi que tu vois, à la _Cabane du Conscrit_,
-qu’il connaît bien!... Et pour toi, avec la voiture, je te retrouverai
-demain soir dans la ville d’Arles, près des vieux tombeaux.
-
-Elle pensait à tout. Le chat sauvage disparut.
-
-Qu’as-tu dit? demanda Renaud.
-
-Elle se mit à rire d’un rire insolent.
-
-Il sentit qu’il la détestait, qu’il aurait joie à la tenir vaincue,
-tombée sous lui, tout en son pouvoir, comme une simple femme, la gitane
-reine et sorcière.
-
-Ils se désiraient dans la haine.
-
-Elle riait, songeant que celui qu’elle tenait là, qu’elle enlaçait du
-bras, comme une amoureuse, elle le menait à sa perte! Cette nuit même
-(avant ou après la joie d’amour--qu’en savait-elle?)--il y aurait, entre
-cet homme-ci et l’autre, une lutte de bêtes enragées qu’elle voulait
-voir, un sabbat d’amour à réjouir les morts; et elle riait.
-
---Les reines, dit-elle, ne peuvent, sans laisser des ordres secrets,
-quitter leur royaume. Allons, ma bête!
-
-Était-ce à l’homme qu’elle parlait, ou au cheval?--à l’homme, sans
-doute, en qui elle éveillait en effet une bête semblable à elle.
-
-Elle pressa sa taille... et de nouveau:
-
---Va, va! souffla-t-elle.
-
-Et lui, dans les cheveux ras de sa nuque, sentit le souffle de la stryge
-courir, et un frisson chaud descendre à ses pieds qui, nerveusement,
-touchèrent les flancs de sa bête. Renaud tremblait. Toute sa passion
-l’avait ressaisi. Il sembla qu’un ouragan entrait dans l’homme et dans
-le cheval. Ils s’enlevèrent.
-
-Renaud croyait tenir une proie, mais il était la proie lui-même, et il
-emportait la sorcière enroulée à lui,--comme parfois le milan des
-marécages, la couleuvre dont il se croit maître, mais qui, dans ses
-nœuds, l’étranglera.
-
-
-
-
-XXI
-
-
-Ils galopaient. A chaque temps de galop, Renaud se sentait, par le bras
-de la fille, doucement pressé. Ils galopaient, Zinzara et Renaud, sur le
-cheval de Livette!
-
-A quoi songeait-il, le gardian?
-
-Fille ou femme? Il s’obstinait malgré lui, par orgueil d’homme, à
-vouloir qu’elle fût fille, bien que cela ne lui parût guère probable.
-Elles sont mûres si vite, ces femelles de païens!
-
-Un souffle d’air passa. Il leur vint aux narines une senteur mâle de
-fleurs de tamaris. Il ralentit la marche de son cheval.
-
---Va, va! dit-elle, presse-toi! Plus tard nous causerons... chez nous,
-Romi, à l’abri des yeux.
-
-Le cheval, de nouveau, s’élança.
-
-Renaud sentait des fiertés, un orgueil confus et puissant d’être là, de
-fouler la plaine avec quatre pieds, de ne pas connaître d’obstacles,
-d’avoir à lui, tout près, cette femme,--et, là-bas, une autre!
-
-L’une, pour lui, courait des périls, trahissait sa race. Et l’autre, si
-elle venait à l’apprendre, en pourrait mourir! Et, bien qu’il l’aimât,
-cette pensée lui donnait un mouvement, vite réprimé, de joie cruelle....
-Heureusement, du reste, elle ne saurait rien.... Et il se grisait de
-vitesse et d’orgueil, homme et bête, follement lâché.
-
-Magnifique était le ciel, piqueté de plus d’étoiles que les dunes n’ont
-de grains de sable et le désert de fleurs tremblotantes, accrochées aux
-ramilles des saladelles. La voie lactée était blanche comme le sel des
-camelles vu à travers le brouillard du matin. On eût dit qu’un grand
-voile de mariée traînait, déchiré, sur toute la plaine en rumeur
-d’amour.
-
-D’innombrables petits colimaçons blancs surmontaient, comme des
-fleurettes, les tiges des frames, des enganes, et s’y balançaient.
-
-Une brise très lente passait, soulevait, tout contre le bord des marais,
-un pli de vague, mince, faible, et cela faisait juste le bruit d’un
-baiser furtif, entre les roseaux qui étaient en fleurs.... Parfois une
-alouette, un flamant, endormi dans les sansouïres ou au bord de l’eau,
-parlait, en s’éveillant un tout petit peu, et c’était un gazouillis
-menu, de quoi faire entendre à sa femelle ou à son mâle qu’on est là,
-pas loin.
-
-Juin n’est pas plus chaud. Des odeurs de rosiers, très lentes, très
-diffuses, venues de jardins lointains, passaient parfois en bouffées....
-Là-bas, dans le parc du Château d’Avignon, l’arbre de Syrie jetait des
-poussières....
-
-Renaud, après avoir longé la mer, remontait droit sur le nord-est, au
-delà de l’étang de la Dame.
-
-Il allait au Grand-Pâtis. Les gens du Sambuc avaient des barques qu’il
-connaissait.
-
-Ils passèrent, à un moment, près d’une manade. Des taureaux, à peine
-entrevus, de l’eau jusqu’aux jarrets, paissaient les roseaux en fleurs.
-Des cavales blanches s’enfuirent à leur approche, suivies fidèlement des
-étalons attentifs à ne pas les perdre. La sève de mai grésillait
-sourdement dans les frames et les enganes rigides, dans les sambucs et
-les tamaris. L’eau elle-même exhalait un arome salé plus vigoureux et
-plus chargé de désirs. Les lambrusques appelaient le mâle, qui leur
-arrivait dans l’haleine lourde du désert en sève....
-
-De nouveau, Renaud s’arrêta, pris d’un vertige lent et très doux.
-
-Le grand courant de l’air amoureux, qui les baignait de toutes parts,
-finalement le commandait.
-
---Descends, dit-il, descends vite! Le repos ici sera bon.
-
-Mais elle, froidement, songea à l’ordre qu’elle avait donné.
-
---Où nous allons, dit-elle, il faut aller. Je ne descendrai que là. Il
-faut, dis-tu, passer le Rhône? Presse-toi donc!... Au galop! la gitane
-aime le cheval.
-
-Elle ne voulait caresse de lui qu’au lieu désigné. Elle ne le subirait
-voluptueusement que mis par elle en péril de mort ou de douleur. Tout
-autre baiser serait triomphe pour lui, et c’est pour elle seule qu’elle
-se donnait. Elle voulait, au jeu des caresses, savoir que l’humidité de
-sa lèvre était du poison, que sa morsure amènerait une agonie ou une
-rage.
-
-Fermement assise sur la croupe, tenant toujours du bras le gardian--sa
-proie--bien enlacé, ses jambes nues mollement pendantes dans les plis de
-sa jupe que soulevait le vent de la course, très fièrement cambrée, elle
-se laissait aller, souple, au bercement du galop; et sa face blafarde,
-sous la lueur du ciel nocturne, tout contre la nuque de
-l’homme,--qu’elle emmenait, en se faisant emporter par lui,--était
-souriante....
-
- * * * * *
-
-Lorsque Hérodiade eut obtenu la tête de Jean, elle la prit par les
-cheveux, dans le plat d’or où elle reposait droite, le cou encerclé de
-sang, la souleva à la hauteur de son visage, et, après en avoir examiné,
-curieuse, les paupières closes aux longs cils, toute la pâleur diaphane,
-appuyant tout à coup sa bouche sur la bouche, elle chercha, de sa langue
-dardée, à pénétrer sous les lèvres jusqu’au froid des dents trop
-serrées, trouvant à ce baiser, infligé à l’ennemi mort, volupté plus
-savoureuse qu’aux caresses de l’inceste--qu’il lui avait reprochées.
-
-De ses méfiances contre Zinzara, que restait-il à Renaud, pendant
-qu’elle souriait dans la nuit et que le souffle de ses lèvres courait
-sur la nuque du gardian? Il ne réfléchissait plus; il allait. Il
-retardait volontiers, puisqu’il y était forcé, l’heure appelée. Il ne
-songeait pas à la violence.... C’était sûr.... Il pouvait attendre.
-Pourtant, au milieu de ces déserts, tout chauds encore du jour,
-rafraîchis par la nuit, l’amour était commandé, mais il en trouvait
-l’attente meilleure que tout ce qu’il connaissait.... Et puis, elle
-pouvait lui échapper encore. Il ne fallait pas l’effaroucher. Là-bas, au
-gîte, il la garderait quelque temps. Et il allait, respirant ce désert
-salé, qui était à lui,--battant, des quatre pieds sans fer de son
-étalon, les sables et les eaux, qui étaient siens,--gagnant l’horizon,
-qui allait lui appartenir.
-
-Une fois pourtant, au beau milieu d’un marais, son cheval ayant de l’eau
-par-dessus les jarrets, il l’arrêta encore.
-
---Qu’y a-t-il? dit-elle.
-
-Renaud tourna la tête, et, se renversant en arrière, l’appela d’un bruit
-de lèvres.
-
---C’est quand je veux! dit Zinzara d’une voix riante.
-
-Et sur ce mot, Blanchet bondissant, enlevé des quatre pieds, fit éclater
-autour d’eux dans l’eau un rejaillissement qui retomba sur leurs têtes,
-en lourde pluie.
-
-Et, invisible pour Renaud, la gitane, derrière lui, souriait tout contre
-sa nuque, en repiquant dans ses cheveux la longue épingle dorée qu’elle
-venait d’enfoncer dans la croupe de la bête!
-
-Tout à coup, devant eux, partit un cri de «Qui vive?» si inattendu, dans
-la solitude, que, de nouveau, Blanchet fit un bond.
-
---Qui vive? répéta la voix.
-
---Le Roi! répondit gaiement Renaud.
-
---Ah! c’est toi, Renaud? fut-il répondu.
-
-C’étaient les douaniers; mais, pour qu’on ne connût point la gitane,
-Renaud, vite, passa au large.
-
-Ils étaient près de la saline de Badon. Les tas de sels rectangulaires
-(les camelles) semblaient autant de maisons longues et basses, avec leur
-toiture aiguë. Dans sa blancheur de linceul, la saline avait l’air d’une
-petite ville géométrique endormie sous des neiges mortes. Ils arrivèrent
-au bord du grand Rhône.
-
-Zinzara avait glissé à terre avant que Renaud eût arrêté son cheval.
-
-Il descendit à son tour, donna la bride à la bohémienne. Elle tint
-Blanchet, qui buvait au fleuve.
-
---Un peu d’avoine à présent! dit Renaud.
-
-Il prit un petit sac, posé et lié en travers de l’arçon, d’une fonte à
-l’autre, et à la demande de Zinzara il le vida dans sa robe tendue à
-deux mains.
-
-Pauvre, pauvre Blanchet! il n’y avait plus là qu’une poignée de grain.
-
---Attends-moi, je vais querir le bateau.
-
-Renaud disparut dans la nuit claire, derrière les aubes, les saules et
-les roseaux du bord, noyés d’une brume, pâles et comme flottants dans la
-nuit.
-
-Zinzara n’entendait plus que le bruit de l’eau et le crenillement tendre
-de l’avoine sous les dents de Blanchet, qui, de sa longue lèvre, happait
-le grain au creux de la robe tendue.... Oh! si Livette avait pu voir
-cela!
-
---Me voici, viens! dit la voix de Renaud.
-
-Il abordait, élevant les deux avirons.... Elle avança.
-
---Tiens ferme la bride.... Le cheval nous suivra.
-
-Elle mit un pied dans la barque, se tint debout à l’arrière.... Blanchet
-suivit, dans le sillage.
-
-Renaud connaissait le courant à cet endroit. Il le traversait en
-diagonale et il aborda de l’autre côté, plus de cent mètres plus bas.
-
-Il attacha la barque au tronc d’un aube, visita les nœuds des sangles,
-et repartit.
-
-Il fallait remonter, pour trouver, beaucoup plus haut, un passage sur
-le canal qui va d’Arles à Port-de-Bouc. Le canal passé:
-
---Nous approchons, dit-il.
-
-Ils avaient marché près de cinq heures.
-
-La joie lui venait d’être proche du but. L’impatience du dernier quart
-d’heure le prenait. Il avait la vision de la chose attendue. Il dit:
-
---C’est dans la gargate. Et il expliqua: Dans la gargate, on entre comme
-dans de l’eau épaisse. C’est de la boue. La cabane où nous serons est au
-milieu d’une de ces boues. Ah! là, crois-moi, gitane, nous serons bien
-gardés. Un homme y a vécu longtemps, autrefois; un conscrit qui voulait
-échapper au sort, et, plus tard, un forçat évadé, un homme du pays, qui
-savait. Personne, là, ne put le dénicher.... D’autres connaissent
-l’endroit, mais ne dis rien, j’ai mes ruses. Crois-moi, gitane, nous
-serons bien gardés, par la mort--cachée dans l’eau autour de nous!
-
- * * * * *
-
-Ils étaient arrivés.
-
-Renaud attacha son cheval à un saule, et ayant pris Zinzara par la main:
-«Suis-moi,» dit-il. La lune se levait. Du bout d’un bâton, il lui
-montra, à fleur d’eau, les têtes des pieux, tout noirs parmi les tiges
-d’ajoncs, de roseaux, et les feuilles larges étalées des nénufars.
-
---Mets ton pied, dit-il, toujours à gauche des pieux, ils indiquent le
-bord droit du sentier solide qui est sous l’eau.
-
-Renaud s’était déchaussé. Elle, soulevant ses jupes, marchait jambes
-nues. Il lui tenait la main. Ils allèrent ainsi quelque temps. Elle
-était curieuse de cet endroit. Il lui plaisait.
-
-L’eau remuait un peu çà et là. Elle s’arrêta la regardant.
-
---Les tortues, dit-il. Et il ajouta:--Voici la cabane.
-
-La cabane était là, au milieu du marécage, établie sur pilotis, comme le
-sentier qui y conduisait. Des roseaux, quelques tamaris, l’enserraient,
-la rendaient invisible, presque de toutes parts. Sur le toit gris
-cendré, fait de siagnes, et en forme de meule, luisait, aux rayons de la
-lune, la petite croix inclinée en arrière, comme renversée par le vent.
-
-La cabane tournait le dos au mistral. Ils entrèrent. Une allumette
-brilla. Renaud tira de son bissac une chandelle. La clarté dansa sur les
-murs.
-
-Les murs bas étaient en «tape», saisis dans une lourde charpente. Le sol
-était recouvert d’un lit de roseaux. Une toile de protection contre les
-mouïssales retombait devant la porte. Une table fixe attenait au mur de
-droite, à la tête du lit; c’était une pierre plate portée sur quatre
-madriers trapus fichés en terre.
-
-Renaud, sur la pierre, colla sa chandelle. La tzigane, assise déjà sur
-ce lit sauvage, le regardait faire, d’un air farouche. Voilà qu’elle se
-trouvait un peu trop chez lui, trop en son pouvoir.
-
-La cabane était pareille à toutes celles du pays. Les fleurs des roseaux
-pendaient du plafond en panaches d’argent flexible.
-
-Les grosses traverses du plafond étaient reliées entre elles par des
-chevilles dont le gros bout faisait saillie, et auxquelles étaient
-encore appendus quelques menues ficelles, des lambeaux de hardes hors
-d’usage. Il y avait un foyer dans un coin, fait de grosses pierres
-rapprochées, et, au-dessus du foyer, dans le toit, un trou pour la
-fumée.
-
-A l’une des chevilles Renaud suspendit son bissac.
-
---Maintenant, attends-moi, dit-il avec un gros rire, je vais m’occuper
-de mon cheval.
-
-Elle fut étonnée, mais, l’ayant regardé... elle ne songea plus qu’à
-Rampal!
-
-Il sortit, rejoignit Blanchet, lui ôta la selle qu’il posa à terre et,
-le montant à cru, il le conduisit au galop à quelque distance de là,
-dans un pâtis où il le laissa, après l’avoir entravé.
-
-Un quart d’heure après, Renaud, sa selle sur les épaules, regagnait la
-cabane où l’attendait Zinzara. Mais, à mesure qu’il avançait sur le
-sentier solide, ruban noir, perdu sous une mince nappe d’eau, il
-déplaçait les pieux qui marquaient l’un des bords du passage, et de
-droite les portait à gauche,--en sorte que si ce gueux de Rampal, le
-seul qui pût songer à le poursuivre dans cette cachette, voulait y
-venir, pour sûr il n’irait pas loin, et devrait demeurer là, enlisé au
-moins jusqu’au cou.
-
-Quand il eut déplacé les vingt premiers piquets, les seuls qui, de la
-berge, pouvaient être visibles, Renaud se redressa et marcha vivement
-vers la cabane. Son cœur à ce moment était sombre, et plus vaseux, plus
-plein de bêtes obscures que l’eau du marais qui,--luisant sous la
-lune,--était noir en dessous.
-
-
-
-
-XXII
-
-
-Dans la cage étroite, dont la toiture de siagnes, avec son arête de
-tuiles roses, luisait au milieu des paluns, sous la lune, les deux bêtes
-de même espèce, Zinzara et Renaud, étaient enfermées ensemble.
-
---J’ai faim, dit-elle d’un ton hostile.
-
-Du bissac, il tira une boîte de fer-blanc, dont il souleva le couvercle
-à poignée; il avait là du «vivre»; il coupa le pain, déboucha la
-bouteille.
-
-Elle mangeait, silencieuse, l’air toujours farouche. Il la servait,
-mordant aussi dans le pain très sec; accolant la bouteille plate et
-bombée, pleine d’un fort vin de lambrusque.
-
-Quand ils eurent mangé, il lui tendit une gourde, petite; de
-l’eau-de-vie. Elle en but, joyeusement, et bientôt ses yeux
-étincelèrent. Il la regardait, prêt à l’étreindre. Elle lui répondait
-d’un regard si moqueur, si obscur, qu’il hésitait, attendant il ne
-savait quoi, las d’ailleurs, et sentant se brouiller en lui ses idées.
-
-Il la vit alors prendre son tambour de basque, qu’elle portait attaché,
-sous sa cotte, par une cordelette à sa ceinture; elle se mit à en jouer.
-Elle était assise. Elle frappait des coups réguliers, monotones, sur la
-peau vibrante, et, à chaque coup, les amulettes, qui pendaient autour du
-tambourin, s’entre-choquaient.
-
-Puis, lentement, elle se mit à chanter des mots bizarres en continuant à
-frapper le tambourin. Et cela, à la longue, charmait le gardian qui la
-regardait, immobile, fasciné comme un lézard qui écoute la cigale,
-l’été, au soleil.
-
-Cela dura une heure. Il la regardait ravi, fier, ne songeant plus à
-rien, à rien d’autre, et il sentait dans sa poitrine, à chaque coup du
-tambourin, son cœur sauter et vibrer.
-
-Mais on eût dit qu’elle s’entourait d’un cercle qu’il ne pouvait
-dépasser.--Il attendait que ce cercle fût rompu. Il était là comme un de
-ces grands chiens de taureaux, si hardis contre les coups de corne, et
-qui, docilement assis, regardent le repas du maître, puis, attendent une
-miette, esclaves du roi, de leur Dieu qui est l’homme.
-
-Elle lui faisait maintenant l’effet d’une vraie reine, d’une reine des
-contes de fée, avec ses attitudes étudiées qu’accompagnait cette musique
-monotone, scandée par le bruit des sequins qui frémissaient autour de sa
-couronne de cuivre, sur son front fauve et sur le noir mat de ses
-cheveux.
-
-Tout à coup elle posa son tambourin à terre. Il fit vers elle un
-mouvement. Elle le retint d’un regard dur, et, arrachant le foulard qui
-couvrait ses épaules, elle apparut en corsage bariolé, riche; et il vit
-sur sa poitrine des colliers de pièces d’or,--sa fortune d’Orientale.
-
---Attends mon heure, dit-elle. Laisse-moi en paix un moment.
-
-Elle couvrit sa tête de l’ample foulard qu’elle avait retiré, et demeura
-cachée sous ce voile un instant. Renaud entendait un murmure, des mots
-barbares, _mormô_, _gorgô_, des mots de sorcière, sans doute....
-
-Quand elle rejeta son voile, elle riait.
-
-Quelle vision avait-elle évoquée, la magicienne? Qu’avait-elle appris,
-la voyante?
-
---Ce sera mieux que je n’espérais!... dit-elle. A présent, regarde!
-
-Elle se leva, et au seul bruit des médailles de son diadème et des
-pièces d’or de son collier qu’agitait sa danse lente, dansée sur place,
-elle ôtait, un à un, tous ses vêtements.
-
-Aux lueurs vacillantes de la chandelle, dont parfois un souffle du
-dehors inclinait la flamme, Renaud regardait cette apparition connue lui
-réapparaître.
-
-La Zinzara ondulait, dégrafait l’une après l’autre sa veste, ses
-jupes,--les ôtait avec des flexions, des grâces, des bras recourbés
-au-dessus de sa tête ou abaissés jusqu’à ses chevilles.... Et maintenant
-on eût dit une statue de bronze, luisante, dans cette demi-obscurité.
-Renaud la connaissait bien, cette forme, pour l’avoir vue un jour au
-grand soleil, et si souvent, depuis, revue en pensée....
-
-Sur les seins bombés, tintait le collier; aux chevilles plusieurs grands
-anneaux; sur le front, la couronne d’où pendaient des médailles.
-
-Elle se tordait, souple, avec des miroitements sur sa peau brune.
-
---Tu vois, Zinzara se donne, lui dit-elle, on ne la prend pas, romi. La
-fille sauvage n’est qu’à elle. Et maintenant encore, je pourrais, s’il
-me plaisait, te clouer où te voilà, pour toujours!
-
-Elle jeta à terre, sur ses hardes, un stylet serpentin, qui tout à coup
-avait lui dans sa main.
-
-Viens! dit-elle.
-
- * * * * *
-
-... Ils étaient étendus, côte à côte, au fond de cette tanière, sur les
-roseaux qui craquaient.
-
-En ce moment, il la regardait au fond des yeux, et il voyait, tout au
-fond, les choses vagues dont il avait été, plusieurs fois déjà,
-épouvanté en son cœur. L’arrière-pensée de la gitane, obscure à
-elle-même, s’agitait dans le dessous de son regard, et, sans se laisser
-deviner, se laissait sentir.
-
-Son sourire, qui, à l’ordinaire, n’était visible que dans un coin de sa
-bouche, s’était répandu, plus insaisissable, sur tout son visage. Une
-moquerie triomphante y rayonnait, l’embellissant encore. Plus
-mystérieuse elle apparaissait et plus elle était désirable. Si Renaud
-eût connu les bêtes de pierre sculptées qui dorment au désert d’Égypte,
-il en eût retrouvé l’expression, que nul mot n’explique, sur ce visage
-bien vivant qui le regardait, l’appelait.
-
-Et voilà qu’une haine, déjà éprouvée pour ce regard, pour ce visage, lui
-revint impérieuse, rapide; l’envie irrésistible de prendre au cou cette
-femme et de serrer, avec ses mains dures, solides.
-
-Cela encore était de l’amour, car autrement l’idée de se séparer
-brusquement de la sorcière, de la fuir, cette idée-là lui serait venue,
-au moins une fois, et elle ne lui vint pas. Il sentait bien au contraire
-qu’il ne la possèderait vraiment qu’avec des violences pareilles. Est-ce
-que pour les aigues, les morsures ne sont pas des caresses?--Elle vit,
-dans son regard, passer cette fureur, et se mit à rire.
-
-De nouveau elle reconnaissait distinctement, avec joie, la bête
-semblable à elle qu’elle éveillait en lui. Et elle l’éveillait pour se
-prouver sa puissance à la dompter, d’un regard.
-
---Oh! tu peux! dit-elle, souriante.
-
-Il eut, à ce mot, une conscience rapide de ce qu’elle était dans sa
-destinée: le mal définitif, la perte du bonheur vrai, de tout repos,
-l’amour faux,--le plus fort.
-
-Leurs haines amoureuses se croisaient dans leurs regards comme des lames
-de couteau.
-
-Il la saisit au cou, il fut tout près de serrer réellement; il crut
-qu’il l’étoufferait.--«Va, va!» dit-elle, d’une voix soupirée: mais,
-brusquement, ayant senti la pesée de la main qui, tout de bon, la
-serrait à la gorge, elle eut un sursaut vers lui et, avec un rire
-étranglé, heurtant sa bouche à celle du gardian, elle le mordit aux
-lèvres.... Ils entendirent sonner leurs dents.... Il poussa un cri
-aussitôt étouffé, fondu, car, à peine s’étaient-elles touchées, les deux
-bouches, irritées, s’étaient amollies....
-
-Elle le regarda longtemps, cherchant toujours ses yeux. Elle les vit,
-plus d’une fois, se troubler, se voiler, mourir, et, alors, heureuse de
-sentir tout faible, par elle, ce taureau, elle riait en silence, mais
-jamais aucun trouble n’éteignait son regard à elle.... Tout à coup, lui,
-enfin calmé, à un soupir plus profond qu’elle fit, regarda, attentif, la
-créature sauvage enfin vaincue sous lui. Une pâleur de l’autre monde
-était répandue sous le brun de sa face aux traits distendus. Elle ne
-souriait plus. Le pli qui soulevait à l’ordinaire un coin de ses lèvres
-et leur donnait un air de moquerie, s’était effacé. Les deux coins de la
-bouche au contraire tombant un peu, semblaient exprimer la tristesse. On
-eût dit, en vérité, un autre être. Il n’y avait plus trace d’expression
-vivante sur son visage. Elle ne s’appartenait plus. Un tournoiement de
-vertige avait emporté, en arrière, sa pensée perdue. Elle n’était plus
-qu’une noyée à la dérive. Quelque chose d’éternel comme la mort avait
-été plus fort qu’elle.
-
-Comme du fond d’un de ces rêves qui, en une seconde, ont ouvert
-l’infini, elle revint à elle avec étonnement.
-
-La charmeuse de serpents eut le sentiment d’une défaite assez nouvelle
-pour elle, elle éprouva une honte bizarre, le regret orgueilleux de
-s’être oubliée, comme jamais.... Et puis, allait-il, sans même s’être
-douté du piège qu’elle lui avait tendu, emporter tranquillement la joie
-d’amour qui avait été l’appât du piège? Elle se serait, alors, trahie
-elle-même!... Elle serait donc la vaincue de son amant détesté! de ce
-fiancé de Livette!....--La seule pensée lui en fut intolérable.... Et,
-rageuse, humiliée, étendant un bras, elle chercha, sans rien dire, de sa
-main tâtonnante, dans les replis de ses hardes entassées tout proche, le
-stylet qu’elle y avait tout à l’heure insolemment jeté.
-
-Renaud ne comprit qu’une chose: la bête redevenait maligne! Et,
-saisissant les deux poignets de la sorcière, clouant au sol ses deux
-bras en croix, à son tour il se mit à rire.
-
-Sa rage folle s’agitait en elle. Elle se tordit; tâcha de mordre, et ne
-put pas. Elle se sentait déchue, livrée décidément à plus fort qu’elle.
-Sans la comprendre, il la sentait dangereuse et la maîtrisait. Il la
-tenait donc, le chrétien! C’était trop. Elle sentit des larmes, prêtes à
-jaillir, lui crever les deux yeux, mais elle se résista. Un peu d’écume
-parut au coin de ses lèvres....
-
---Chien! dit-elle.
-
-Et lui, alors, dont elle voyait la face au-dessus de la sienne, se
-courbant, vite relevé, effleura ses lèvres.... Et il eut l’impression
-que la main, crispée sur le stylet, s’était détendue....
-
-A ce moment, au dehors, une plainte de loin arriva, déchira l’air
-au-dessus de la cabane, et trop brusquement se perdit, avant de se faire
-lointaine, comme si l’oiseau qui jetait dans l’espace cet appel de
-détresse se fût posé tout proche dans les roseaux, en se taisant
-aussitôt.
-
-Le visage de Renaud quitta celui de la gitane.
-
---Qu’est cela? dit-il. Et elle, immobile:--Un courlis qui passe!--Le
-courlis passe l’hiver.
-
-Renaud, debout, était pâle.
-
---Roi, disait-elle, aimes-tu ta reine? Regarde-la donc!
-
-Et couchée sur le dos, elle se mit, en riant, à faire ondoyer et
-miroiter son corps de couleuvre, au son rythmé de son tambour de basque,
-qu’elle élevait au-dessus de sa tête....
-
-Les éclats de rire, dont elle scandait sa musique barbare, découvraient
-jusqu’au fond toute sa mâchoire blanche.
-
---Reviens là, dit-elle. As-tu peur?
-
-Il eut honte et regagna, sur le lit de paille, sa place de molosse
-dompté, amoureux d’une louve.
-
-Le jeune homme, en cette seule nuit, éprouva toute sa jeunesse, goûta
-plus de vie, épuisa plus de rêves que bien des rois véritables.
-
-La joie d’amour n’est pas meilleure aux princes qu’au charbonnier.
-
- * * * * *
-
-Le jour se fit. Des bandes violettes qui étaient sur l’horizon, se
-firent roses, jaunes.... Une fraîcheur de réveil courut comme un frisson
-sur tout le désert de sable et d’eau, entra dans la cabane, éteignit un
-reste de lumière sur la table de pierre.
-
-Un coq lointain appela l’aurore.
-
-Renaud voulut sortir alors, pour aller voir son cheval. Et puis, le
-bissac était vide.
-
---Au mas d’Icard, dit-il, je trouverai ce qu’il faut.
-
---Et crois-tu, lui dit-elle, que je veuille ici passer tout le jour
-comme une oie captive?...
-
---Est-ce donc fini, dit-il? et vas-tu partir ainsi?
-
---Revenir peut être une joie, dit-elle, demeurer n’est jamais qu’ennui.
-
-Elle fredonna en langue bohême:
-
- _Dieu n’a pas bridé ta cavale, Romichâl!_
-
---Allons, si tu veux, reprit-elle, courir ensemble jusqu’au soir.... Ma
-maison à moi a des ailes.
-
---Soit, dit Renaud. Repasse donc la première sur la terre ferme. Nous
-irons ensemble prendre mon cheval. Le jour sera beau.
-
---... Et bon! sois-en bien sûr! dit-elle de sa voix saccadée, sa voix
-qui semblait _d’une autre_.
-
-Il l’accompagna, pour lui indiquer la route sûre, jusqu’au premier des
-piquets qu’il avait déplacés, et quand il la vit, soixante pas plus
-loin, toucher le bord du marais, il se baissa et commença, en allant
-vers la terre ferme, de remettre un à un les piquets en place.
-
-Quand il arriva au dernier, il se releva dans un sursaut, tout debout,
-les yeux hagards.
-
- * * * * *
-
-La tête de Livette, renversée, la face vers le ciel, les yeux clos, la
-bouche ouverte, des herbes emmêlées sur ses cheveux défaits, semblait
-dormir, dans un mauvais rêve, au milieu des nénufars. Il voyait aussi
-hors de l’eau les deux petites mains crispées, accrochées à des
-roseaux.
-
-Un moment changé en statue, Renaud se réveilla et, courbé sur Livette,
-il la prit, à plein bras, sous les aisselles. Tout le pauvre corps,
-enfoncé dans le limon visqueux et noir, en sortit, lentement arraché,
-comme la tige molle d’un lis d’eau.
-
-Quand il eut entre ses bras ce pauvre corps tout flexible, glacé, mort
-peut-être, la pauvre fillette aimée, dont les jupes entortillées dans un
-réseau d’herbes longues, serraient les jambes ballantes, Renaud tout à
-coup poussa un hurlement de bête enragée, et, courant aussi vite qu’il
-le pouvait, il alla comme un fou au mas le plus proche.
-
-
-
-
-XXIII
-
-
-Les seuls aimés sont ceux qu’on pardonne; les seuls aimants sont ceux
-qui pardonnent. L’amour à son apogée n’est que la puissance d’inspirer
-des pardons et d’en répandre; et les lois sociales, qui sont de la
-justice mécanique, paraissent l’avoir compris, puisqu’elles récusent
-tout ceux qui, à un degré quelconque, doivent, semble-t-il, aimer le
-coupable.
-
-La sympathie n’est qu’une abdication,--en faveur des êtres aimés,--de
-cette sévérité implacable dont on use peu contre soi et qui suppose,
-d’ailleurs, chez les justiciers, une sûreté de sagesse qui n’est pas
-humaine ou une confiance en soi qui l’est trop.
-
-Livette, malade, couchée dans le meilleur lit du mas d’Icard, avait déjà
-pour Renaud, en son cœur tout plein de sa peine, un sentiment
-d’indulgence adorable qui faisait sourire de joie, dans le ciel mystique
-de la chapelle haute, les saintes filles qui ensevelirent le Crucifié.
-Elle croyait bien mourir de son fiancé, et elle le plaignait.... Le
-pardon, tôt ou tard, rachète qui le reçoit et console qui l’accorde.
-Dans la pitié est caché l’avenir divin des hommes.
-
-Renaud, lui, ignorait encore l’indulgence de Livette. Il ne pouvait la
-mériter du reste qu’après s’en être considéré comme à jamais indigne.
-
-Pour l’heure, il n’avait même pas fini de descendre dans l’enfer des
-pensées mauvaises.
-
-Quand il avait trouvé Livette à demi noyée dans la gargate, son premier
-mouvement, tout d’amour vrai et de pitié pour elle, dans l’oubli réel,
-entier, de lui-même,--n’avait guère duré que le temps d’un éclair, mais
-enfin il avait existé. Renaud avait d’abord et tout simplement souffert
-en elle.
-
-Son second mouvement, presque immédiat, bon encore quoique déjà égoïste,
-avait été un retour sur lui-même par la crainte des responsabilités
-morales. N’avait-il pas déplacé, de sa main, les pieux du sentier, dans
-la pensée, condamnable d’ailleurs, que Rampal se prendrait à ce moyen
-perfide de défense?... Oui, presque tout de suite après avoir jeté son
-cri de douleur, il avait eu une épouvante, à l’idée seule du remords,
-dès qu’il avait senti, en prenant Livette entre ses bras, qu’elle était
-comme morte.
-
-Quand il l’eut confiée aux femmes, dans la grande ferme du mas d’Icard,
-mise en rumeur par une telle aventure, à cette heure-là de la nuit,--il
-interrogea deux vieilles paysannes, plus entendues que tous les
-médecins de la terre. Après les premiers soins, elles affirmèrent
-gaiement que la pauvre n’en mourrait pas, et même que «ce n’était rien!»
-Lui, rassuré, ne s’occupa même point de comprendre comment elle était
-venue, de si loin, se prendre au piège!
-
-Elle ne mourrait pas! L’essentiel en ce moment, c’était cela.... Quel
-soulagement _pour lui_, qui déjà s’accusait de la mort de sa petite
-fiancée!... il avait eu si peur!... Et voilà que ce n’était qu’une
-alerte! Dieu soit loué, et bénies les grandes saintes, qui allaient
-faire un tel miracle!
-
- * * * * *
-
-... Mais en regardant dans la conscience de Renaud, le diable se
-réjouissait, car il voyait la pente que ses idées allaient suivre et qui
-menait du bien au pire!
-
-Rassuré sur Livette,--et sur lui-même, il eut, contre la gitane maudite,
-cause au moins indirecte de tout le mal, un mouvement de rage indignée:
-«Oh! la gueuse! je la tuerai!... il sera facile de la retrouver.... Elle
-ne peut être loin... je vais la tuer!...» Cette colère l’envahit... il
-courut à son cheval.... La tuer!--la tuer! Rien de plus juste.... Et il
-y allait.
-
-Pauvre Renaud, victime de tous les mensonges spontanés qui, jaillis de
-nous-mêmes, et s’engendrant l’un l’autre, poussent parfois les
-meilleurs, presque irresponsables, aux catastrophes, quand la passion
-nous rend fous!
-
-Cette chaîne, souvent insaisissable, de fausses bonnes raisons dont on
-se dupe, toutes sortant l’une de l’autre sans secousse, chacune
-expliquant et légitimant la suivante,--aboutit insensiblement aux actes
-inexplicables pour qui ne sait pas remonter les chaînons. C’est la
-chaîne de FATALITÉ où les maillons des menus faits suggestifs, des
-circonstances déterminantes, ignorées parfois du coupable, alternent
-avec les faux bons motifs qu’il s’est forgés à lui-même dans les
-mouvements réflexes de sa pensée! Retrouver cette suite logique des
-faits, des sensations transformées subitement en idées, c’est l’œuvre de
-l’équité qui pense, ou de l’amour qui devine. Faute de remonter la suite
-des transitions insensibles et impérieuses, on trouve entre le criminel
-longtemps honnête et son acte, l’abîme devant lequel les sots et les
-indifférents ne manquent jamais de crier, pleins de leur orgueil de
-pécheurs implacables: à la monstruosité! mais si Dieu, l’amour infini,
-existe, tout est pardonné parce que tout est compris: il n’y a peut-être
-plus que des malheureux d’un côté et de la pitié de l’autre.
-
-Avec une âpre joie, oui certes, pour venger Livette, Renaud l’eût tuée,
-la sorcière. Mais ce désir, qu’il croyait légitime, n’était-il pas le
-seul prétexte qu’il pût avoir encore de la rechercher ce jour-là, de la
-revoir une fois encore?... C’est du moins ce que pensait, accroupi dans
-la crypte de l’église des Saintes-Maries-de-la-Mer, à la place occupée
-hier par les noirs sorciers de Bohême, sous la châsse de sainte
-Sare,--le diable en personne!
-
-Et donc, à cheval sur Blanchet, Renaud, pour tuer Zinzara, galopait
-furieusement sur ses traces de la nuit.
-
-... Livette ne mourrait pas!--Cette idée lui donnait une grande joie, si
-grande qu’à peine au dehors, dès qu’il n’eut plus sous les yeux le
-spectacle pénible, ennuyeux, de la pauvre enfant évanouie, il fut,
-hélas! aisément repris tout entier par la puissance du gai soleil, et
-respira d’aise.... Déjà il ne songeait plus aux souffrances de Livette.
-Sa satisfaction déjà n’était plus qu’égoïsme: non seulement il n’aurait
-pas à se reprocher sa mort, mais de plus, maintenant qu’elle savait
-tout, n’était-il pas comme dégagé? Il n’y avait plus rien à craindre.
-Tout le pire était arrivé! Et voilà qu’il se sentait léger, comme
-redevenu sincère envers elle! meilleur en somme, grâce aux événements!
-Sans qu’il raisonnât ces choses, elles se passaient ainsi en lui. C’est
-là ce qu’il éprouvait. Car tout sert la passion d’amour; elle tourne à
-son profit même ce qui semble devoir la contrarier le plus! Du reste, il
-pouvait être tranquille dans sa conscience, puisqu’il allait la
-châtier... la tuer enfin, cette bête maligne,--mauvaise race!
-
-Non, elle ne pouvait être bien loin. Sans doute, si elle avait préparé
-le malheur, elle s’était cachée par là, pour voir....
-
-Il remonta vers le pont du canal. Là, on n’avait pas vu la bohémienne.
-Il redescendit, le long du Rhône, jusqu’à la barque qu’ils avaient prise
-cette nuit. La barque était à la même place, amarrée par le même nœud.
-
-Il commença à craindre de ne pas la retrouver.... Mais lorsque, après
-deux heures de recherches, il en fut certain, il fut bien surpris de
-ressentir non point la rage d’un justicier à qui sa vindicte échappe,
-mais la soudaine détresse d’un amant trahi! Il ne s’écriait pas en
-lui-même: «Je ne la punirai donc point!» mais: «Je ne la verrai donc
-plus!...» Et ce cri éclata en lui comme une révélation furieuse de
-l’amour sans pardon, sans merci. Quoi! il l’aimait donc! il l’aimait! et
-il l’apprenait seulement en cette minute! il en convenait avec lui-même
-pour la première fois!... oui, à coup sûr, il l’aimait... _maintenant_!
-Le cœur lui manqua. Il fut oppressé. Il éprouva un bien-être sourd qui
-était la joie d’aimer, traversée d’une douleur très aiguë, qui était le
-sentiment de l’abandon où il allait être. Il se fit horreur, et dans le
-même instant, en prit son parti avec rage.
-
-Elle est superbe et infâme, la puissance physique de l’amour. Elle ne
-tient compte de rien. Et près des désespérés, des mourants, même chéris,
-ceux qui les assistent se sentent courir au cœur la flamme de joie, si
-l’être qu’ils aiment avec leur jeunesse, vient à passer.
-
-Renaud, lui, venait de tenir Livette presque morte entre ses bras, et
-déjà il n’avait de regrets que pour l’autre, pour celle-là même qu’il
-aurait dû écraser.
-
-Alors, tous les souvenirs de la nuit lui revinrent, achevèrent de
-l’empoisonner. Il ne put accepter la pensée de ne plus ravoir jamais ce
-qu’il avait eu si peu de temps! Non, cela ne pouvait pas être fini....
-Si elle était criminelle, eh bien, il l’aimerait dans le crime, voilà
-tout!... Le taureau noir était lâché.... Mais Livette? ah bien, Livette!
-une plume de cygne ou de flamant rose, sous le sabot de son cheval!
-
-Qu’était cette tendresse, ce calme, que lui avait inspirés la jeune
-fille, à côté de l’emportement de douleur et de joie que lui donnait
-l’autre? Joie et douleur confondues, voilà l’amour; et l’amour qu’on
-préfère n’est pas celui des meilleures joies comparées à celui des pires
-douleurs,--c’est celui de l’intensité. C’est cette loi de passion que
-subissait Renaud. Il comprenait bien qu’il avait décidément choisi
-l’autre, l’Égyptienne, malgré le cri de son honnêteté en révolte.
-
-Ce cri de son cœur honnête, qu’il n’écoutait plus, il l’entendait encore
-malgré lui, et il souffrait, à demi conscient,--pour beaucoup de raisons
-qu’il ne distinguait pas une à une, mais dont le résultat était, en lui,
-le sentiment confus d’être un monstre.
-
-Un monstre! car maintenant qu’il approfondissait la chose, il devenait
-certain pour lui que la gitane avait voulu tuer Livette,--et cependant
-c’était cette même gitane qu’il aimait! qu’il voulait revoir!
-
-Ah! la sorcière!... Bien sûrement, elle avait vu Livette, sa pauvre
-petite tête comme morte, sur l’eau, dans les herbes, sa bouche ouverte
-pour le dernier cri, ses dents luisantes d’eau, au soleil. Elle n’avait
-pu ne pas la voir!... Et elle avait passé sans rien dire.... C’est
-qu’elle avait voulu la perdre.... Elle l’avait, bien évidemment, amenée
-au piège.... Comment? qu’importait! mais, à n’en plus douter, c’était
-ainsi.
-
-Mais alors... si vraiment elle était coupable, il ne pouvait douter non
-plus qu’ayant vu ce qu’elle voulait voir,--elle avait fui! Elle ne
-paraîtrait plus! il ne la tuerait pas! il ne la reverrait donc pas! Et
-ce qui déjà le touchait plus, dans le malheur de Livette, c’est cette
-idée qu’il entraînait la fuite de Zinzara!... Et il avait beau
-repousser ce regret abominable, il revenait en lui comme une vague....
-Quoi! il ne la verrait plus!
-
-... Oh! ces caresses de la nuit, dans la cabane du marais, il les avait
-sur lui comme des couleuvres, enlacées à ses bras, à ses jambes. Elles
-s’enroulaient, ces caresses, autour de son corps, comme les plantes
-grimpantes aux bras du tamaris, ou comme la murène à la murène en le
-mordant. Et des frissons le secouaient....
-
---Ah! la sorcière! répétait-il. Ah! la sorcière! Quoi! plus jamais!
-
-Plus jamais!--N’avait-il pas cru, cette nuit même, qu’il allait pouvoir
-la retenir dans son île; que cela durerait une année au moins, jusqu’aux
-fêtes prochaines; qu’il aurait à lui, dans ce désert, dans son gîte de
-bête, cette bête à lui, à lui seul, toute à lui, avec son corps de
-souplesse et de vigueur, les anneaux de ses chevilles et ses bracelets,
-et sa couronne de reine mendiante?...
-
-Mais elle ne l’aimait donc pas? Tout n’avait donc été de sa part que jeu
-et ruse?
-
-... Sous les deux éperons du gardian le sang du cheval coulait; mais
-plus cruellement mille fois le cœur du cavalier saignait au dedans de
-lui.
-
-... Tout n’avait été que jeu et ruse! il se le redisait et ne le voulait
-pas croire.
-
-Qu’elle fût fausse tout entière, il le croyait fermement, et, à force
-d’y penser, ne le croyait bientôt plus. Cela véritablement aurait été
-trop affreux! Sa pitié de lui-même et un besoin d’être fier de lui
-l’éloignaient de cette idée, qui, chassée à un moment, revenait ensuite
-avec plus de force, comme une chose sûre, prouvée, connue. Elle lui
-revenait comme un coup de lumière qui, lui sautant aux yeux, les lui
-blessait. Oui, oui, elle était fausse tout entière! oui, cette femme par
-plaisir de vengeance l’avait trompé, de plusieurs manières, depuis le
-fameux jour du bain, où, si elle s’était montrée à lui toute nue,
-ç’avait été uniquement pour arriver, par un calcul à longue visée, à le
-tromper, à le laisser un jour perdu, dans son désert, sans fiancée, sans
-amour,--seul!
-
-Et il cherchait désespérément à la revoir au moins dans son souvenir,
-afin d’interroger son visage de ruse, mais, quelque effort qu’il fît,
-son esprit ne parvenait pas à lui rendre l’image effacée, noyée sous un
-brouillard tremblant, irritant. Il ouvrait alors les deux yeux tout
-grands, comme si, à force de mettre dans ses deux yeux la volonté fixe
-de la voir, il eût pu l’obliger à lui apparaître en chair et en os,
-réelle. Et il ne voyait plus du tout les arbres, la lande qui étaient
-devant lui, ni l’horizon ni le ciel, mais il ne voyait pas non plus
-celle qu’il évoquait. Alors brusquement, il fermait les paupières,
-et,--durant une seconde,--dans le noir, il l’apercevait.... Était-ce
-bien elle?... Il n’avait pas le temps de la reconnaître.... Une fois
-pourtant, l’image se précisa et il la _vit_; mais ce n’était toujours
-qu’une figure douteuse, toujours voilée de mensonge, et qu’il ne put pas
-pénétrer.
-
-Ce qu’il cherchait, c’était son vrai visage, QUI N’EXISTAIT PAS, car un
-visage exprime une âme, et elle n’avait point d’âme! L’avait-elle aimé?
-voilà du moins ce qu’il aurait voulu savoir!... Avait-elle souri à
-Rampal? Peut-être.... Serait-ce Dieu possible!... Qui sait? De quoi
-n’avait-elle pas été capable pour arriver à son crime? Et voilà que,
-pour la puissance de perfidie qu’il lui supposait, il l’admirait
-sourdement!... Il n’avait pas pour rien dans les veines du sang de
-Sarrasin, du sang de païen pirate!
-
-... Oui ma foi, si, pour son œuvre de haine, elle avait eu besoin de
-Rampal, avec qui il l’avait vue causer plusieurs fois,--n’était-il pas
-possible qu’elle se fût donnée à lui, pour le soumettre à toute sa
-volonté?... Qu’allait-il imaginer là! Donnée à lui? Non, pas cela!...
-Pas cela tout à fait... mais elle avait pu lui donner d’elle quelque
-chose, lui laisser voler un baiser,--long peut-être,--sur ses lèvres!...
-Et le bouvier se sentait en plein cœur le coup de trident de la
-jalousie!
-
-Il songeait, il songeait, le fiévreux d’amour, excité par trop de
-fatigues, depuis plusieurs jours, et il allait à travers la plaine, dans
-les herbes, les marais et les cailloux de Crau, dans le bourdonnement
-des mouïssales exaspérées par le soleil, qui était terrible.
-
-Bon Dieu! la veille encore, il avait cru qu’elle avait pour lui un
-véritable entraînement de femme, un amour semblable à ceux qu’il avait
-plus d’une fois éveillés chez des filles, avec sa force, son courage,
-son assurance de cavalier et de dompteur. Et comme elle était fille de
-race libre, celle-ci, et vraiment reine de tribu, il s’était senti très
-fier. Il avait eu, sur sa selle, des redressements de roi couronné,
-vainqueur dans les batailles. Il avait manié sa pique d’une main plus
-ferme. Il avait regardé d’un air d’orgueil, les autres, les bouviers ses
-camarades, se sentant bien décidément «plus qu’eux», puisque cette reine
-sauvage qui, à travers le monde, avait vu sans doute tant d’hommes beaux
-et hardis, l’avait choisi,--fût-ce à son tour!--lui, le Camarguais, elle
-à qui la loi de son peuple interdisait d’aimer un chien d’Europe,
-esclave après tout des villes!
-
-Maintenant que ces bonheurs étaient perdus, il en sentait tout à coup le
-prix. Un vide immense était devant lui. Pour la première fois, le désert
-lui paraissait triste, trop vaste, dénudé. Il comprenait que plus rien
-d’autre que son passé ne pouvait plus le toucher! Il n’était plus roi,
-le Roi!... Il ne le serait plus!... Elle ne l’avait pas aimé! Et elle
-avait fait semblant!
-
-Quand elle avait crié pourtant, et pâli entre ses bras, elle avait
-oublié même le mensonge? Il fallait donc qu’elle fût bien sûre de
-trouver partout semblables caresses, aussi ardentes, et d’un autre? Sans
-quoi, elle ne l’aurait pas fui, car il n’admettait pas, de sa part, la
-peur.... Elle ne pouvait avoir aucune peur, celle-là! Et si, comme il
-l’avait pensé la veille encore, si vraiment il lui avait plu, ne
-serait-elle pas demeurée, même coupable, pour retrouver ses caresses,
-dût-elle en mourir?
-
-Mais elle n’en serait pas morte! Elle devait bien le savoir, elle, une
-sorcière, qu’il aurait tout pardonné. C’est donc qu’elle avait _voulu_
-partir.... Elle ne tenait pas à lui! S’il lui avait plu de le garder, au
-contraire, de continuer l’amour, elle aurait su, malgré tout. Elle
-n’avait qu’à vouloir. Elle n’avait pas _voulu_!... Eh bien, il la
-voulait, lui!
-
-Il partit à fond de train. Il fallait qu’il la retrouvât.... On verrait
-après! Et il tournait en rond, comme un épervier, autour de la cabane du
-marais, fouillant du regard les touffes d’ajoncs, les tamaris, les
-roseaux.... Oh! il la retrouverait!
-
-Il courait depuis plusieurs heures, et il sentait son effort devenir
-inutile. Si, à présent, elle était en dehors de ce dernier cercle, le
-plus grand, que traçait sa course,--c’était fini, il était trop tard.
-
-Enfin, convaincu de sa défaite, il se jeta à terre, s’assit au revers
-d’un fossé. Il devait être midi. Il n’avait ni faim, ni soif, mais, au
-soleil, on voyait bien qu’il était midi.
-
-Les mouïssales bruissaient tournoyantes autour de lui, le dévoraient,
-criblaient de piqûres son cheval qui baissait le cou, flairait, sans y
-mordre, une touffe d’herbe saline, tirant un peu sur la bride que, d’une
-main molle, tenait Renaud, toujours assis.
-
-Renaud regardait devant lui, et décidément assuré de son malheur,
-n’ayant plus ni fiancée ni maîtresse, ni présent ni avenir,--voilà qu’il
-se sentit devenir froid et dur en lui-même, et s’en étonna. Il eut
-l’impression que son malheur maintenant frappait sur du bois, sur de la
-pierre. La pierre et le bois c’était lui. Comment avait-il pu redouter
-si fort la certitude qu’il avait enfin? Tant qu’il craignait, il
-espérait encore, et il souffrait. Maintenant que tout était dit, il se
-voyait insensible,--une manière de mort. Et cela lui plaisait.
-
-Lui, qui naguère avait tant pleuré, la nuit où il avait essayé de se
-défaire de la passion commençante,--présentement, dans ce malheur final
-qui aurait dû appeler toutes les larmes de son corps, il se sentait
-comme desséché. Au lieu de se retrouver plus attendri, il se retrouvait
-étrangement ferme, comme armé contre le sort.--Il le recevait en soldat,
-en gardian. Ce qu’il y avait de définitif dans l’excès de sa peine le
-trouvait définitivement et à l’excès tranquille.
-
-Tranquillité d’une heure, peut-être! Mais qu’importait! Il ne s’en
-doutait pas. Il se trouvait fort. Ah! elle a pu partir? Elle se moquait
-de moi? Soit! Je n’ai pas besoin d’elle, la vagabonde!... Je l’ai percée
-à jour, la sorcière! Je la connais, je la connais! Bonsoir!
-
-Il se leva pour rentrer.... Comme il redressait la tête, il aperçut la
-gitane... à cinq cents pas devant lui.... Elle lui tournait le dos et
-tranquillement s’en allait.
-
-Déjà il était à cheval.... «Arrête!» Blanchet, cinglé d’un coup de
-courroie, filait, faisant voler les sables, les cailloux, soufflant de
-vitesse et de colère, sous l’éperon qui mordait.... Ils firent ainsi, en
-quatre minutes, une demi-lieue.... La bohémienne, toujours devant eux,
-leur tournant le dos, s’éloignait en paix.... C’était bien son foulard
-orange, sa couronne de cuivre, sa démarche ondulante.... C’était bien
-elle!
-
-Tout à coup, arrivée au bord d’un étang, elle se mit, de son pas
-tranquille, à marcher sur l’eau qui la portait comme une glace! tandis
-que, non loin de là, à travers les bruyères et les kermès de Crau, sur
-la terre desséchée, s’avançait, toutes voiles dehors, un grand brick
-pavoisé....
-
-Renaud baissa tristement la tête.... Le brick expliquait tout. Tout
-n’était que spectre et mirage! Le découragement s’abattit sur l’homme.
-
-Ainsi, toutes ces violences dépensées, son acceptation honteuse d’un tel
-amour, cette journée de marche excessive, après la course folle de la
-nuit, l’éreintement du cavalier, l’épuisement du cheval, tout cela
-aboutissait à l’infinie déception d’un mirage!
-
-La sorcière devait être loin! Et dans quelle direction?... Il n’y avait
-plus qu’à renoncer à la poursuite. Renaud reprit le chemin du mas
-d’Icard. L’inutilité de l’effort l’accablait plus que l’effort lui-même.
-
-Il ne cherchait plus, il ne pensait plus, il n’aimait plus, ne haïssait
-plus. La lassitude, brusquement, lui était tombée sur les épaules et sur
-les reins comme un poids trop lourd. Il allait, pliant l’échine,
-s’abandonnant, comme une chose inerte, au ballant du pas de son cheval.
-Il se sentait descendre dans une sorte de sommeil de malade. Ses yeux,
-fatigués de sonder le large et de fouiller partout chaque buisson, se
-fermaient malgré lui. Sa main molle ne savait plus où était la bride;
-son cerveau, où étaient ses idées.
-
-Blanchet, le cou tombant vers la terre, avançait d’un pas mécanique. Il
-allait sans volonté lui aussi, surmené, accablé, ses yeux injectés de
-sang, l’haleine courte et rapide, ses flancs battant la charge.
-
-En tout autre moment, le bon cavalier, qui aimait ses bêtes, eût bien
-vite senti l’animal se faire poussif, se gonfler sous lui, par
-saccades, de ce souffle énergique et court; mais Renaud ne sentait plus
-rien. Il n’y avait plus rien dans sa tête, qu’un vide ardent. Il ne
-désirait même pas l’ombre ni le repos, rien. Il subissait cet
-accablement qui suit les crises terribles, les grandes douleurs venues
-de la mort, les désespoirs sans recours. Tout empli de sa lassitude
-égoïste, s’il eût été capable de reconnaître en lui un sentiment, il y
-eût trouvé l’ennui vague, lâche, d’avoir à rentrer dans une chambre de
-malade, d’avoir à subir le spectacle des souffrances de Livette! Il eût
-voulu, mais il n’en avait plus la force, descendre de cheval et se
-coucher à l’air libre, sous un tamaris, et là dormir, longtemps,
-longtemps, s’oublier, ne plus voir, ne pas parler, ne pas entendre, ne
-pas s’écouter, ne plus être!... Il sommeillait à la manière d’un
-somnambule....
-
-Tout à coup Blanchet, s’arrêtant, se mit à trembler de tout son corps,
-et, avant que son cavalier fût revenu à lui-même, ses quatre jambes,
-raidies sous lui comme des piquets, semblèrent se rompre d’un seul coup:
-il s’écroula.
-
-Renaud se réveilla debout, à côté de son cheval tombé. Blanchet se
-mourait. Ce fut rapide. La bonne bête ouvrit démesurément ses gros yeux
-ternis, glauques comme l’eau morne des marais, pleins de cet étonnement
-que donne aux regards des petits enfants, des bêtes et des moribonds,
-l’infini mystère de vivre ou d’avoir vécu; elle allongea ses quatre
-pattes, aussi droites, aussi frémissantes que les roseaux du
-marécage.... Un frisson secoua toute sa peau, criblée des piqûres d’une
-myriade de mouïssales et de grosses mouches dont quelques-unes,
-s’envolant, revinrent se poser au coin des yeux troubles, restés
-ouverts.... Puis tout l’animal demeura immobile, avec on ne sait quoi,
-dans son immobilité, d’inquiétant et de terrible, de contraire à toute
-joie,--de visiblement définitif.... C’était la mort. Blanchet avait fini
-en plein désert, au plein soleil, sa pauvre vie de camarguais. Il était
-mort, le cheval de Livette, au service de la passion de Renaud pour
-Zinzara!
-
-Elle n’avait pas su, la bête, ce qui lui arrivait; elle n’avait pas su
-pourquoi ces courses forcées, ces blessures multipliées sous l’éperon de
-Renaud, sous les dards des mouïssales, sous l’épingle que Zinzara avait
-plantée dans ses chairs; elle avait obéi, muette, à sa destinée de
-souffrir par ceux-là même qui auraient pu lui faire une vie meilleure,
-et morte, elle avait encore dans les yeux sa stupeur infinie de n’avoir
-pas compris ce qu’on lui voulait.
-
-Et c’était fini. Elle était morte. Le caressant animal était tombé sous
-des violences et des malignités de passions humaines. L’homme l’avait
-trahi, à cause de la femme. Et maintenant ses belles formes, faites
-pour les mouvements rapides, étaient infiniment tristes à voir, parce
-que les yeux voyaient très bien,--entendez-vous,--ce qu’il y avait, dans
-leur immobilité, de contraire à leur vœu--et d’irréparable.
-
-Renaud, stupide, regardait.... Il revoyait déjà comme autant de
-reproches, le dernier regard de Blanchet, son souffle saccadé, le
-frisson de sa peau saignante! Et, rendu à lui-même par cette fin
-inattendue qui éveillait en lui mille pensées salubres, il sentit se
-résoudre l’endurcissement de son cœur.... Doucement il fondit en larmes.
-
-Ainsi Blanchet en mourant servait une fois encore sa maîtresse. «Tout
-sert!» disait Sigaud.
-
-Renaud se baissa, rendit au brave animal, sur ses naseaux tièdes encore,
-le baiser qu’il avait reçu de lui au jour de son premier désespoir;
-puis, l’ayant dépouillé de la bride et de la selle, qu’il cacha en lieu
-sûr, il gagna à pied le mas d’Icard, dans un grand désir attendri de
-soigner lui-même de son mieux et de consoler la pauvre Livette vers qui
-son cheval--mort--le ramenait plus tôt.
-
-Il se promettait d’ensevelir Blanchet, mais il n’en devait pas avoir le
-temps. La brave bête appartenait au vautour et à l’aiglon.
-
-Et le soir de ce même jour, quand Livette, profondément endormie,
-paraissait à tout le monde hors de péril,--tandis que Renaud se
-couchait, comme un chien, en travers de sa porte, bien résolu à la
-défendre et à la sauver,--la Zinzara arrivait aux Alyscamps d’Arles.
-
-Là, pensant que Renaud pourrait, le diable aidant, parvenir à la
-rejoindre,--quoiqu’elle eût ses motifs peut-être pour deviner que le
-cheval du gardian était, à cette heure, hors de service,--elle quitta sa
-maison roulante afin de n’y être pas surprise comme une bête au gîte, et
-non point par peur, mais par désir avant tout de ne pas le revoir. Et
-elle alla, au fond de l’allée des Alyscamps, entre les hauts peupliers,
-au milieu des cercueils de pierre, allumer un feu de brindilles, de quoi
-s’éclairer un instant, assez pour choisir une place où dormir
-tranquille.
-
-Elle y alla tard, quand les amoureux, qui, par les soirs de mai,
-viennent s’aimer là sur les tombes, sont rentrés dans la ville
-endormie....
-
-Tout le long de l’avenue, entre les hauts peupliers, droits comme des
-ifs, courent deux rangées de sarcophages, les uns très grands, élevés,
-avec leurs couvercles massifs, les autres sans couvercle, bas, montrant
-au fond quelques fleurettes semées par le vent. Les morts qui ont dormi
-là étaient envoyés jusqu’à Arles, dans des vases scellés, livrés au
-courant du Rhône par les villes riveraines. Maintenant leur poussière
-est en fleurs; et leurs tombes ouvertes ne sont plus que des lits de
-vagabonds et d’amoureux.
-
-Zinzara, à la clarté vive de son feu, qui faisait danser, sur le mur de
-la chapelle en ruine, son ombre démesurée, a choisi sa couche. Elle a
-mis, au fond d’un sarcophage, une brassée d’herbe et de feuilles; et
-maintenant,--tandis que le rossignol, qui tous les ans vient là faire
-son nid, chante à tue-tête dans la nuit--elle dort, face au ciel,
-l’étrange créature, sans inquiétude, sur la foi de sa destinée; et,--un
-rayon de lune frappant son visage calme aux paupières baissées,--la
-voilà, la magicienne, ressemblant à sa momie noire, qui cache et
-idéalise une pourriture embaumée--sous un masque d’or.
-
-
-
-
-XXIV
-
-
-Averti par l’enfant bohème, Rampal, encore endolori de sa chute de
-l’autre jour, ne songea pas à venir surprendre Renaud pour son compte.
-Il fit mieux. Il alla tout aussitôt dénoncer à Livette le rendez-vous
-dans la cabane.
-
---Ton fiancé, Livette, celui qui si bien te défend contre un baiser sans
-malice, est, cette nuit, avec une femme, et tu dois deviner laquelle, au
-mas d’Icard, dans la _Cabane du Conscrit_.
-
-Et comme Livette demeurait toute saisie et pâle:
-
---Ton père a de bons chevaux. Si tu veux voir, tu verras. La chose en
-vaut la peine!
-
---Merci, Rampal, dit Livette.
-
-Pas un instant, elle ne douta que ce ne fût vrai; et elle avait dit à
-son père:
-
---Allons au mas d’Icard, mon père, puisque vous en connaissez les
-fermiers. Allons au mas d’Icard tout de suite; mon bonheur en dépend.
-J’ai là, demain matin, quelque chose à voir.
-
-Il n’avait pas compris, le pauvre homme, mais il était toujours docile
-à ses caprices. Tout de suite on était parti pour le Château d’Avignon.
-
-Au Château, on avait laissé la carriole; on avait attelé au cabriolet
-les deux meilleurs chevaux, et, d’un trait, fait sept à huit lieues.
-
---Merci, mon père. Il fallait que je fusse ici demain matin. Je vous
-dirai pourquoi....
-
-Il était onze heures du soir.
-
-Et quand tout le monde fut couché, Livette, furtivement, connaissant
-«l’endroit»,--qu’elle s’était de nouveau fait désigner par son père,
-tantôt, dans cette nuit claire,--Livette était venue rôder autour de son
-malheur, car l’amour ne sait pas d’obstacles, et à travers tout, nous
-allons à notre destin et courons jusqu’à la mort après notre dernière
-peine.
-
-Et alors?... Oh! à travers sa rêverie de malade, Livette se revoyait
-toujours à ce moment terrible où elle rôdait autour du marais. Vraiment,
-elle y était encore, en détresse!
-
-Autour du marais, dans la nuit, Livette tournait comme une mouette en
-peine. Comme une âme d’enfer, elle tournait, autour du marécage,
-essayant de percer du regard la masse sombre des roseaux et des tamaris.
-
-De temps en temps, selon l’endroit d’où elle regardait, elle apercevait
-la toiture grise de la cabane, comme argentée sous la lune.
-
-Y avait-il quelqu’un? Rampal lui avait-il dit vrai? Allait-elle perdre
-cette occasion de se convaincre par ses yeux de la trahison de Renaud?
-
-Allait-elle donner sa vie à un traître, sans être parvenue à le
-dévoiler, quoique avertie? Et, de ses yeux dilatés, elle croyait voir
-des lueurs, qui n’existaient pas, ou bien,--si elle voyait réellement un
-peu de la lumière qui sortait par les joints de la porte,--elle doutait
-de ses yeux.
-
-Dans ses oreilles, où tintait son sang, elle croyait entendre des
-paroles. Il semblait à Livette, par moments, que sa tête éclatait. Elle
-voyait, dans sa tête, sous son crâne, une grande clarté toute blanche,
-et, au milieu de cette lumière, la gitane et Renaud, ensemble.... Oh! ne
-pas savoir!...
-
-Et si cela était, que ferait-elle?
-
-L’essentiel était de savoir. Après, on verrait. Si elle était assez
-forte, si elle pouvait,--sans doute, elle tuerait cette femme.--Comment?
-Livette ne savait pas. Rien qu’avec un regard peut-être!... La folie
-monte du marais, avec les miasmes, la nuit.... Livette se sentait
-devenir folle.
-
---Par où, mon père, avait-elle dit, va-t-on jusqu’à la cabane?
-
-Ah! oui, le sentier marqué par des piquets? Il est à gauche des piquets,
-le sentier! Ces pieux, elle ne les voyait pas, dans l’eau noire, montrer
-leur tête. Des crapauds étaient dessus peut-être, tournés vers la lune;
-des tortues, sur ceux qui affleuraient l’eau.... Mais non, c’étaient des
-herbes qui les recouvraient tous. Et les yeux de Livette se faisaient
-mal à force de s’ouvrir tout grands, dans la nuit, sur les choses
-vagues, et d’y vouloir lire.
-
-Mais si Rampal l’avait trompée?
-
-A un moment, il lui sembla entendre quelque chose de semblable à cette
-musique bohémienne qui avait fait danser les serpents... mais si
-faible!... C’était, pour sûr, dans sa tête malade... car, si c’était la
-vraie musique, toutes les couleuvres du marais en sortiraient pour
-danser aussi, toutes à la fois, sous la lumière de la lune!
-
-Bah!... Pourquoi avoir peur? Est-ce qu’il y en a tant que ça, de ces
-reptiles, dans le pays? Ils n’aiment ni le sel des marécages ni le grand
-vent....
-
-Elle tournait autour du marais, comme une mouette perdue en mer....
-
-... Pour sûr, pour sûr, voici le passage, voici le sentier sous l’eau,
-les piquets qui le marquent! Il faut avoir, en marchant, les piquets à
-main droite....
-
-Elle va faire un pas, et n’ose... mais voilà qu’un bruit de voix vient à
-elle.... Elle reconnaît deux voix!... deux!... à ne pas s’y tromper!...
-Et voici maintenant, pour sûr, le bruit métallique du tambour de basque,
-qui, tressautant sous la lune, à travers les roseaux, lui apporte au
-cœur la vision affreuse de la joie de l’autre!
-
-... Elle ira donc. Après tout, puisque son malheur est certain, quand
-elle en mourrait, qu’importe! Ah! comme il serait puni, si, au petit
-jour, en sortant, il la trouvait là, noyée....
-
-Elle fait un pas: elle enfonce! mais elle n’a pas crié... non! elle se
-tirera de là toute seule, il le faut. Elle saisit à pleins poings les
-herbes, les roseaux qui craquent.... Elle enfonce! Ah! mon Dieu!...
-est-ce qu’elle va mourir là?... Ils seraient trop contents, tous les
-deux, de l’avoir tuée!... Il ne faut donc pas qu’elle meure! Elle ne
-veut pas, d’abord!... Elle se débat, et enfonce davantage. En soulevant
-un pied, elle fait du large à l’autre qui descend, descend, et la vase
-la gagne. Elle en a jusqu’à la ceinture; et pourtant elle ne peut
-s’empêcher de relever, l’un après l’autre, ses pieds, comme pour monter
-l’escalier imaginaire, l’échelle solide qu’elle rêve, qu’elle ne trouve
-jamais!...
-
-A chaque effort vers en haut, elle descend plus bas; c’est horrible. Et
-dans ses mains trop petites elle ne prend pas assez d’herbes, pas assez
-de roseaux à la fois!... Tout cède, tout manque tout autour d’elle!...
-Comme ils cassent entre les doigts, les roseaux!... comme des fils de
-verre! Il lui semble que des bêtes froides frôlent ses jambes, ses
-mains... ah! oui, les couleuvres... les sangsues! Elle sera dévorée
-vivante, par les sangsues... Mais où donc est ce piquet, près du
-bord,--qu’elle a cru voir tantôt? Elle lâche les herbes qu’elle tient,
-et cela fait qu’elle enfonce davantage encore, toujours davantage.
-Maintenant, l’eau froide inonde ses seins, entoure son cou, monte vers
-sa bouche.... Lui faudra-t-il tout à l’heure boire cette eau sale?...
-Alors, elle se débat dans un dernier effort.... Ses cheveux dénoués
-s’enroulent à son cou, comme pour l’étrangler, mouillés, visqueux,
-froids... des couleuvres!... Elle se débat, jette ses deux mains en tous
-sens.... Le piquet de bois, solide, ferme, se rencontre sous une de ses
-deux mains.... Saintes Maries!... Elle le saisit, crispe ses doigts
-dessus, ne le lâche plus, y fait entrer ses ongles.... Elle ne le
-lâchera pas, même morte!... Mais son bras n’a plus la force de la
-soulever, et sa tête, qui se renverse, lui tourne, lourde... ses yeux se
-ferment.... Est-ce que c’est cela, mourir? C’est alors, en
-s’évanouissant, qu’elle a crié, la courageuse petite,--alors seulement.
-Et son cri sur le marais a passé comme l’appel des oiseaux d’hiver qui,
-éternellement, au-dessus de toutes les eaux du monde, cherchent un repos
-qui jamais ne se trouve....
-
-Ce mauvais rêve, Livette le recommença plusieurs fois, pendant que les
-femmes du mas d’Icard s’empressaient, un peu trop bruyantes, autour de
-son lit. Enfin, le silence se fait dans sa chambre! Elle voit entrer
-son père, à qui elle ne veut rien expliquer.... On a fait dire à la
-mère-grand de ne pas s’inquiéter, qu’on reviendra dans trois jours
-seulement.... Livette demande à voir Renaud. Le père va le lui chercher.
-Elle ferme les yeux.
-
-Elle croit se rappeler, maintenant, certaines choses qu’elle a éprouvées
-durant son sommeil de mort, dans la gargate, et qu’elle n’a pas
-retrouvées dans son rêve. Elle se sent soulevée par les bras de Renaud,
-et cela, enfin, c’est la chose désirée, après tout, la vie quand même,
-la protection de celui qu’elle aime; c’est la douleur de son ami sur
-elle, qui est morte.... Mais avant cela, un moment avant, n’a-t-elle pas
-senti sur elle l’influence d’un regard?...
-
-... Entre ses paupières, son regard à elle filtre, voilé; il passe à
-travers ses cils qui lui semblent un grillage épais, et, devant elle,
-elle croit voir, debout, la gitane, la bohémienne de malheur! Oui, c’est
-elle, c’est bien elle. Elle est là, droite. Elle semble grande, très
-grande. Elle touche le ciel avec sa tête. Elle est sur le sentier qui
-conduit à la cabane. Elle revient à présent du rendez-vous.... Elle
-vient d’embrasser Renaud! Quand paraîtra-t-il, lui? Ne va-t-elle pas
-s’en aller, l’ombre noire de la sorcière, qui est là, toute droite? «Que
-veux-tu encore, sorcière? Ne vois-tu pas bien que je suis morte? Il faut
-que tu me croies morte.... Alors tu me laisseras, à la fin!... Elle
-sourit toujours, cette femme si méchante.... Ah! la voilà qui s’en
-va.... Comme son regard était lourd! Et comme elle était grande! Elle me
-cachait toute la lumière! Maintenant, je revois le ciel.... C’est toi,
-Renaud, c’est toi, Jacques, qui dans tes bras m’as prise comme morte?...
-Enfin, c’est toi!»
-
-Ainsi criait, dans un délire qui l’avait ressaisie, la pauvre Livette.
-Mais, près de son lit, Renaud était assis, et, la face dans ses mains,
-il l’écoutait. Elle reprit: «C’est toi? tu me crois morte? et dans tes
-bras, vite, tu m’emportes, je le sens bien.... Mais pourquoi, en me
-voyant ainsi, ne pleures-tu pas?... Enfin, c’est toi! Je suis morte et
-je te sens, cependant! Tu me tiens. Ton cœur bat fort. Le mien ne bat
-plus.... Où donc étais-tu, méchant? Que lui disais-tu? Enfin, cela est
-passé!... Elle est donc bien plaisante à ton cœur, cette femme? Pourquoi
-ne viens-tu plus, les soirs, dans la maison de mon père? Il t’aime bien.
-La grand’mère est bonne. Vois-tu comme elle est encore fidèle à son
-mari, qui est mort?... Les gens de son siècle, comme elle dit, savaient
-mieux s’aimer. Est-ce vrai! le crois-tu, Jacques? Et si je meurs, ne
-garderas-tu pas mon souvenir, comme grand’mère celui de père-grand?...
-Pourquoi me fais-tu souffrir?... C’est donc fini d’aller à nous deux
-sous le grand aube? Notre joli banc de pierre sous les rosiers, il est
-triste à présent et seul comme une pierre de tombe!... Ah! si tu avais
-voulu! J’étais jolie, va, jolie, jolie! Et maintenant, je serai laide.
-Car j’ai fini de vivre, même si je ne suis pas morte.... J’ai fini,
-fini, fini!...»
-
-
-
-
-XXV
-
-
-Livette, transportée depuis bien des jours au Château d’Avignon, ne se
-relevait pas. Les fièvres, obstinées, revenaient. Rien n’y faisait.
-
-Est-ce que vraiment, mon Dieu! elle était condamnée à mourir! et lui à
-le voir? Est-ce qu’il allait perdre cet avenir entrevu, de bonheur
-paisible, d’amour calme, dans le mariage? Cette joie, goûtée si peu de
-temps, d’avoir à protéger une femme mignonne, faible et chérie comme une
-enfant?--La douceur d’avoir une famille, cette douceur qu’il ignorait,
-l’orphelin, à laquelle il avait rêvé souvent comme à une chose de
-paradis, était-il condamné à ne pas la connaître, pour en avoir oublié
-le désir un seul jour? Cette image, chère aux gens de campagne, d’une
-cheminée qui, fumante sur le toit, semble leur dire, du plus loin: «La
-soupe est chaude, la femme attend, l’enfant appelle,» lui revenait
-parfois en l’esprit, et il soupirait profondément!
-
-Le châtiment qu’il voyait venir ne lui paraissait pas proportionné à la
-faute. Il n’y avait pas de justice!
-
-Quel est donc ce mystère, terrible entre tous: l’amour du cœur séparé de
-l’autre, et l’amour des sens plus puissant, quand bien même on reconnaît
-le premier comme certain et plus doux?
-
-Entre la chapelle haute et la crypte souterraine de l’église des
-Saintes-Maries-de-la-Mer, sur le plain-pied de la vie humaine, le
-miracle vient-il toujours d’en bas? Et, si cela est, en est-ce moins le
-miracle? Qui de vous a sondé la vie? Qui peut dire: «Elle est injuste»,
-ou: «Elle est inutile», ou bien: «Ce que je ne vois pas n’est point»?
-Qui dira si les souffrances de Livette ou de Renaud, leurs troubles et
-leurs efforts d’âme, tous les mouvements invisibles et inexprimables
-d’eux-mêmes (qui en sont inconscients) ne préparent pas des réalités
-d’esprit inconcevables à nos esprits? L’_idéal_, ce rêve du mieux, est
-la condition essentielle du développement _matériel_ des êtres. Aucune
-force ne se perd; toutes se transforment: «Tout sert! disait le vieux
-berger Sigaud. Il faut de tout pour faire un monde!»
-
-Livette avait pardonné à Renaud. Renaud ne s’était pas pardonné à
-lui-même.
-
-Quelquefois il la regardait avec attendrissement et il souffrait en
-elle, des heures entières. Quelquefois il avait contre elle de subites
-rages, et comme des accès de méchanceté.... N’était-elle pas
-l’obstacle? Il se croyait, dans ce moment-là, possédé d’un diable, et
-près du lit de Livette, il s’agenouillait alors en invoquant les
-saintes, les femmes de pitié.
-
---Oh! maintenant, comme elle était amaigrie! Ses yeux semblaient avoir
-grandi, et, de bleus qu’ils étaient, être devenus noirs, parce que la
-pupille en était toujours dilatée. Ses longs cheveux blonds ne luisaient
-plus. Il semblait que l’eau boueuse du marais les eût ternis pour
-toujours.
-
-Elle tressaillait souvent à des bruits qu’elle croyait entendre.
-
-Elle, qui jadis ne parlait guère, elle ne cessait de conter des choses
-qu’elle avait rêvées, se fâchant lorsqu’on ne s’en souvenait pas.
-
-Les médecins d’Arles essayèrent de tout. Rien n’y fit.
-
---Je ne veux plus de leurs remèdes, dit-elle un jour à Renaud. Pour la
-fièvre du marais, oui, peut-être, ils y pourraient faire, mais il y a
-autre chose. C’est mon cœur que tu as noyé... Je ne te croirais plus: il
-vaut mieux que je meure.
-
-Elle n’avait rien expliqué à son père, à la grand’mère.
-
---Ils t’auraient chassé, disait-elle, et je voulais te voir jusqu’à la
-fin.
-
-Son voyage au mas d’Icard, sa fuite nocturne, son accident, tout était
-mis sur le compte d’un accès de fièvre, qui l’aurait fait agir, tandis
-qu’au contraire son mal venait de tout cela.
-
-Renaud, par un effort désespéré, se ressaisit enfin.... Était-ce pour
-toujours? Il voulait le croire puisqu’il fallait que cela fût, pour la
-faire vivre.
-
-Il ne voulait pas penser à l’autre. Il voulait se repentir. Il arrachait
-à chaque instant de lui, avec sa volonté,--comme une herbe avec la
-main--quelqu’un de ses souvenirs.... Il contait de gaies histoires,
-faisant semblant d’en rire le premier.
-
-Il avait donc pour Livette une grande pitié; mais n’importe: il n’aurait
-pas fallu soulever une pierre bien grosse pour retrouver dans son cœur,
-à un endroit qu’il savait bien, la vipère endormie.
-
---Je mourrai, je mourrai! disait souvent Livette, mais je veux revoir la
-fête des Saintes. Je veux durer jusque-là. Tu me porteras sur les
-châsses, c’est là que je veux mourir. Et, à mon enterrement, je veux que
-les gardians, tes camarades, suivent à cheval,--promets-le-moi--avec
-leurs piques baissées vers la terre, comme des soldats que j’ai vus, en
-Avignon, un jour, porter ainsi leurs fusils en allant vers le cimetière.
-
-Avec une sorte de gaieté, elle revenait souvent sur cette image de son
-enterrement, l’embellissait d’un détail, disant de l’air d’un enfant qui
-joue:
-
---Il y aura des lis, comme à la procession des Saintes lorsqu’on va
-bénir la mer; je veux beaucoup de lis!... C’est si joli, les lis blancs,
-si blancs! Ils sont si fiers sur leurs tiges, ils sentent si bon!
-
-Cependant la saison tournait; les mois revenaient, tout semblables aux
-mêmes mois du passé, depuis des siècles.
-
-L’été incendia le ciel, la mer et la terre, tirant des marécages jusqu’à
-la dernière goutte d’humidité, faisant flotter, dans l’air lourd qu’on
-respire, la malice des miasmes.
-
-Les moissons se firent; puis les vendanges. C’était l’automne.
-Maintenant le rouge-gorge chantait dans le parc du Château d’Avignon.
-Les nuits redevenaient longues. Les feuilles tombaient. La tristesse de
-l’année recommençait.
-
-Les boutons d’or avaient disparu. Le Vaccarès, desséché tout l’été, ne
-montrait plus au soleil son beau fond de terre gris de souris. C’était,
-de nouveau, une mer. Le ton léger, citronné, des ciels de septembre,
-s’était depuis longtemps caché sous les brumes montantes.
-
-Les oiseaux de passage recommençaient à voler sur l’île miroitante, qui
-leur promettait des proies. L’aiglon accourait des Alpilles faire la
-guerre aux oiseaux pêcheurs. Et dans les nuits bourdonnantes de pluie et
-de rafales, les cigognes et les grues, les oies, qui là-haut, dans le
-noir mouillé, s’avancent en triangles, poussaient des cris pareils à des
-cris d’alarme.
-
-Les douleurs de Livette s’aigrissaient. Elle passait toutes ses journées
-assise près de sa fenêtre.
-
-Un soir que Renaud veillait à côté d’elle, en silence (une lampe
-éclairait faiblement la chambre), pendant que la grand’mère et le père
-Audiffret dînaient dans la salle basse, Livette, tout à coup, se leva
-toute droite, puis recula, en criant:
-
---La voici! la voici! non! non! ne la suis pas! Je ne veux pas! non,
-non, Jacques!
-
-Renaud, debout lui aussi, regarda Livette d’un œil égaré; puis, ayant
-suivi la direction de son regard, il se mit à trembler. Dans le cadre de
-la fenêtre, un spectre pâle, incertain, mais très reconnaissable, la
-bohémienne... était là!... A peine l’eut-il reconnue, qu’elle disparut,
-en lui faisant un signe d’intelligence:
-
-«Viens!»
-
-Ce n’était pas une vision de la malade puisque, lui aussi, il avait vu!
-
-En tous deux peut-être l’île fiévreuse avait mis le poison de ses
-miasmes. La semence de la fièvre fourmillait et fleurissait en eux. Le
-mal des paluns mettait dans leur cerveau, comme dans un miroir trouble,
-l’image éternellement répétée des choses plaintives du désert,
-auxquelles se mêlait la forme de leurs pensées.
-
---N’y va pas! n’y va pas! mon Jacques!
-
-Sur ses genoux, Livette se traînait à terre, suppliante, secouée de
-sanglots, s’accrochant des deux mains à la veste du gardian....
-
-Le père et la grand’mère étaient accourus.
-
-Le père sanglote aussi et ne sait que faire. La grand’mère, lente,
-s’assied au chevet du lit où Renaud, bien doucement, a déposé
-Livette....
-
-Muette, calme, la vieille, vers le crucifix de cuivre, vers les images
-des Saintes, accrochées au fond de l’alcôve, lève un long regard, beau
-de confiance.
-
-Et--sur le lit--Livette poussant ses cris d’oiseau perdu, crispant ses
-doigts autour d’elle comme pour se rattacher à la vie, aux roseaux du
-marais où elle croit se noyer encore,--Livette se meurt....
-
-Livette est morte.
-
-Les gardians, à cheval, la pique baissée, l’ont accompagnée au
-cimetière. Son chien préféré l’a suivie.
-
-Renaud, sur sa tombe, a mis des lis. Elle dort dans le cimetière des
-Saintes, au pied des dunes, sous les lis cultivés, parmi les asphodèles
-sauvages, au bord de la mer.
-
-Renaud est retourné au désert, trop pareil à ce taureau qui, blessé dans
-le cirque, regagne ses horizons, les solitudes du marais, où il pourra
-lécher ses blessures, se répandre en fureur, meugler aux nuages, et
-secouer inutilement mais en liberté le fer resté dans la plaie.
-
-On a trouvé un jour, au bord du Vaccarès, le corps sanglant de Rampal,
-percé de deux coups de corne. Bernard seul a pu voir son duel avec
-Renaud, un soir, à l’heure où le couchant est tout rouge.... Ils se
-prirent corps à corps, au milieu même de la manade, et Renaud, soulevant
-de terre son ennemi, à pleins bras, le coucha de dos, crevé, sur les
-cornes d’une taure qui arrivait contre eux, et qui, d’un coup de sa tête
-lourde, rejeta en l’air un cadavre.
-
-Sans un cri, Rampal était mort. Où Rampal tomba, il resta trois jours.
-Les taureaux noirs, qui neuf jours pleurent lorsque l’un d’eux est tombé
-mort dans le pâturage, mugirent trois jours durant, autour du corps de
-Rampal, de loin.
-
-Bernard seul a vu le duel et n’en a rien dit; mais les gens du désert le
-savent; ils ont deviné.
-
-Renaud, après cela, est devenu, lui aussi, comme un fantôme.
-
-Par tous les temps, été, hiver, pluie et soleil, on l’aperçoit, ici ou
-là, au bout des horizons camarguais, droit et triste sur son cheval, son
-trident au poing....
-
-Il regrette Livette. Il aime Zinzara. Il ne pleure que sur lui, le
-malheureux! Il a perdu le paradis des tendresses entrevues et l’enfer
-savoureux des amours sauvages qu’il a goûtées. Il n’a rien. Il lui
-semble que la mort de Livette, qu’il se reproche, le laisse libre de se
-ruer à sa passion pour l’autre, mais l’autre est absente,--et, absente,
-elle le torture avec autant d’acharnement que le jour où, attachée aux
-crins de son cheval, elle le bravait d’insultes, le poignait de désirs,
-sans qu’il osât la secouer, la fouler à terre, ni la prendre.
-
-Son souvenir est sur lui comme l’œstre obstiné à revenir sur la trace
-saignante de sa piqûre. Il se secoue en vain: il ne peut pas s’en
-débarrasser. Renaud aime Zinzara; il la veut sans espérance, et, dominé
-par ce désir unique, il n’en éprouve plus aucun autre, en sorte que la
-puissance de sa jeunesse s’accumule en lui et l’affole.
-
-Les maisons amies, les lieux de fête où il accourait autrefois ne
-l’intéressent plus, parce que le seul être qu’il cherche ne peut pas s’y
-trouver. Le désert, peuplé jadis pour lui d’espérances, lui est vide
-maintenant. Les chemins qui s’y croisent ne mènent plus pour lui nulle
-part.
-
-Il s’est surpris parfois, dans les nuits, à mugir avec ses taureaux, à
-travers le vent qui les tourmente, vers les horizons perdus. C’est un
-possédé. Un démon l’habite.
-
-Quand, las d’errer et d’être à cheval, il veut s’étendre enfin un jour
-et dormir, il gagne la cabane de ses amours, au milieu de la gargate, et
-là, bien sûr de sa solitude, il se vautre comme une bête dans sa rage
-d’être seul. Il ressort un matin de sa retraite, plus défait, plus
-misérable, plus poursuivi de visions que jamais.
-
-Il croit voir par instants, sous les sabots de son cheval, Livette,
-suppliante, folle, les mains tendues... mais il donne de l’éperon et il
-passe.... Un cri terrible le suit partout.
-
-Il marche vers un autre spectre qui, là-bas, à l’autre bout de
-l’horizon, l’appelle.... Il dit, à qui veut l’entendre, qu’il est venu
-d’Égypte où il était roi, et qu’il y retournera un jour, le roi de
-Camargue.
-
-Son esprit fou semble maintenant l’esprit même de la lande sauvage. Il
-croit voler en cercle avec les oiseaux du marais qui pleurent dans la
-bruine. Le mistral fouette ses ailes. Quand le vent passe dans ses
-cheveux, il plaint la pauvre herbe de la steppe que le mistral torture.
-
-C’est en lui-même que bourdonnent toutes les lamentations des roseaux,
-des eaux, des marais, des fleuves, et toute cette grande rumeur
-gémissante est sans cesse traversée en lui par un cri--oh! si
-déchirant!--le cri de Livette!
-
-Comme le clocher de l’église des Saintes est plein de hiboux, son cœur
-est plein de ses remords de chrétien; et la bonté du curé pour lui ne
-les chasse pas.
-
-Quand il arrive devant la mer, l’envie, bien des fois, lui vient de
-pousser son cheval, sanglant sous l’éperon, vers le grand large,
-toujours, toujours, jusqu’à ce qu’il se perde là-bas, du côté de ce
-pays, vaguement rêvé, d’où viennent les saintes et les bohémiens... mais
-quelque chose l’arrête; sa destinée le retient; il appartient à son
-royaume!
-
-S’il a ressenti une heure de paix, ce fut un matin, où parmi les
-cauchemars habituels que lui inspirait le souvenir de Zinzara, il a vu,
-dans un bon rêve, Livette, souriante, vêtue de blanc, des lis aux mains,
-pareille aux saintes des tableaux d’église, et lui disant: «Je t’ai
-pardonné. Pardonne-toi.»
-
-Le répit n’a pas duré, car il ignore, le bouvier, que l’excès du
-repentir est un crime, lorsqu’il en arrive à sécher dans l’homme les
-sources de la volonté, qu’il stérilise les champs d’action, qu’il barre
-les voies du mieux faire.
-
-Le pardon de soi-même, à l’heure utile, après les justes pénitences, est
-un des secrets de la sagesse des hommes; puisque, sans cela, la première
-faute, entraînant le désespoir définitif, dispenserait à tout jamais de
-tous les courages.
-
-C’est l’avis de M. le curé, que Renaud écoute en confession, sans
-l’entendre.
-
-Il souffre donc sans cesse, en attendant l’heure d’apaisement. Il est
-pareil à ces gîtes, abandonnés des pâtres et des troupeaux, à ces
-«jass» du désert, tout noirs d’un vieil incendie, et entourés de ronces
-à l’endroit même où fleurissaient quelques rosiers jadis. Il est pareil
-encore aux agaves qui, après avoir poussé si haut la tige fleurie de
-leurs amours, pourrissent aussitôt sur place, dans la désolation.
-
- * * * * *
-
-Le rêve où Renaud a vu Livette, M. le curé, à plusieurs reprises, le lui
-a expliqué, mais toujours inutilement.
-
-Comment, du reste, son remords cesserait-il, puisque sa passion dure
-toujours, et qu’éternellement il recommence, en désirs, la faute d’où
-est sorti tout le mal?
-
-Il n’y a pourtant, mes amis, qu’une sagesse: «Plante un arbre, bâtis une
-maison, fais un enfant. Sois patient: tout arrive. Ce qui ne se trouve
-pas en cent ans, se trouve en six mille.... L’avenir, c’est encore toi!»
-
- * * * * *
-
-Lorsque Renaud, dans le songe de sa vie malade, vient à sentir parfois
-l’amour en lui plus fort que sa passion, il lui semble alors que
-Livette, de son côté, l’attire dans la mort; mais les êtres de vérité et
-de bonté n’inspirent jamais la destruction.
-
-Cela, du moins, il le sent bien. Il croit que la mort volontaire ne le
-ferait pas sortir du cercle des maudits.... Il descendrait, en effet,
-plus bas, dans le gouffre en spirale des damnés d’amour.
-
- * * * * *
-
-On dit que les noyés du Rhône, entraînés sans doute par l’irrésistible
-courant, qui les rassemble tous aux embouchures, reviennent, à de
-certains soirs, faire à la surface des eaux, un sabbat de désespérés.
-
-Heureux sont-ils cependant, puisqu’ils sont, alors, réunis!
-
-Mais les noyés des eaux stagnantes, et ceux qui, pour les rejoindre,
-sont morts volontairement, restent des spectres solitaires. Ils se
-cherchent sans cesse, et ils ne s’atteindront jamais. Ce sont des âmes
-damnées. Elles errent dans le désert en s’appelant, sans même se
-rapprocher ni se voir; et, sans fin, sans fin, dans la nuit, on entend,
-aux déserts de Crau et de Camargue, des plaintes longues, perdues,
-inutiles, se croiser à travers les étendues....
-
- * * * * *
-
-Ce sont les horizons mêmes qui s’appellent et se répondent en
-fuyant....
-
-
-
-
-TABLE DES CHAPITRES
-
-
- Pages.
-
-I. Livette et Zinzara 1
-
-II. En Camargue 10
-
-III. Les gardians 18
-
-IV. Le séden 24
-
-V. Les fiancés 36
-
-VI. Rampal 48
-
-VII. La rencontre 55
-
-VIII. Sur le banc 71
-
-IX. La prière 80
-
-X. La terrasse 87
-
-XI. La cachette 94
-
-XII. Une sorcière 116
-
-XIII. La psylle 139
-
-XIV. Tournoi 162
-
-XV. L’archéologie de M. le curé 175
-
-XVI. Du haut de l’église 204
-
-XVII. La vieille 218
-
-XVIII. Les saintes châsses 231
-
-XIX. La ferrade 248
-
-XX. Le piège 263
-
-XXI. Hérodiade 282
-
-XXII. Au gîte 293
-
-XXIII. La poursuite 304
-
-XXIV. Dans la gargate 325
-
-XXV. Fantôme 334
-
-
-38369.--Imprimerie LAHURE, 9, rue de Fleurus, à Paris.
-
-
-NOTES:
-
-[A] Q’aurait dit M. le curé, s’il eut appris qu’un poète contemporain,
-M. Pierre Gauthiez, a consacré l’erreur trop répandue! Selon lui, une
-Marie l’Égyptienne vint en Camargue dans la barque des Saintes....
-Quand elles eurent abordé, il fallut payer le passage au batelier
-dévoué qui les avait aidées à faire la traversée prodigieuse. L’une lui
-donna un brin de romarin qui avait touché les lèvres du Christ; l’autre
-une boucle de ses blonds cheveux.... Et quant à la troisième....
-
- _L’Égyptienne au doux œil sombre,_
- _Debout auprès d’un olivier,_
- _Regarda le beau batelier._
-
- _Elle prit son voile de lin,_
- _Et découvrit sa chair de vierge,_
- _Pure et luisante, ainsi qu’un cierge_
- _Sous le soleil à son déclin._
- _Elle fut toute nue, et comme_
- _Sur le sable roux, le jeune homme_
- _S’agenouillait, la lèvre en feu,_
- _Tendant ses bras comme vers Dieu,_
- _La sainte, sans robe ni voiles,_
- _Pareille aux célestes étoiles,_
- _Lui dit: «Tu vois, mon batelier,_
- _Je n’ai que Moi pour te payer!»_
-
-
-[B] La _tarasque_ n’est peut-être que la représentation, follement
-grandie par l’imagination populaire, des crocodiles du Rhône. Celui-ci,
-le dernier qu’on ait vu en Camargue, dit-on, est aujourd’hui suspendu,
-avec une inscription qui en constate la provenance, à _l’Hôpital des
-Antiquailles_ de Lyon. L’inscription ajoute: «Don de M. le curé des
-Saintes-Maries-de-la-Mer.»
-
-[C] Parmi les chants naïfs qu’adressent aux saintes les pèlerins,
-souvent éclatent les hymnes, devenus populaires de celui qu’Alphonse
-Daudet a nommé le Gœthe de la Provence, Frédéric Mistral.
-
-
-
-
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- The Project Gutenberg eBook of Roi de Camargue, par Jean Aicard.
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-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Roi de Camargue</span>, by Jean Aicard</p>
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
-at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
-are not located in the United States, you will have to check the laws of the
-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Roi de Camargue</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Jean Aicard</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: October 16, 2022 [eBook #69165]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Véronique Le Bris, Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Books project.)</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>ROI DE CAMARGUE</span> ***</div>
-<hr class="full">
-
-<p class="c"><img src="images/cover.jpg"
-height="550"
-alt=""></p>
-
-
-
-<p class="tabl">
-<a href="#TABLE_DES_CHAPITRES"><b>TABLE DES CHAPITRES</b></a><br>
-</p>
-
-
-
-
-<div class="blk">
-<h1>ROI<br>
-
-<small><small>DE</small></small><br>
-
-CAMARGUE</h1>
-
-<p class="cb">PAR<br><br>
-
-<span class="big">JEAN AICARD</span><br><br>
-
-<span class="sans">ILLUSTRATION DE GEORGE ROUX</span><br><br>
-<img src="images/front.jpg"
-width="350"
-alt="">
-<br><br>
-PARIS<br>
-ÉMILE TESTARD, ÉDITEUR<br>
-LIBRAIRIE DE L’ÉDITION NATIONALE<br>
-<i>10, rue de Condé, 10</i><br>
-&#8212;&#8212;&#8212;<br>
-1890
-</p>
-</div>
-
-<hr>
-
-<h1>ROI DE CAMARGUE</h1>
-
-<div class="blk">
-<hr>
-
-<p class="cb"><span class="sans">EN VENTE A LA MÊME LIBRAIRIE</span><br><br>
-&#8212;&#8212;&#8212;<br><br>
-Œuvres de JEAN AICARD</p>
-
-<p class="c"><i>Collection in-18 jésus à 3 fr. 50 le volume</i></p>
-
-<table>
-<tr><td class="pdd"><b>La Chanson de l’enfant.</b> Ouvrage couronné par l’Académie française</td><td>1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="pdd"><b>Miette et Noré.</b> Ouvrage couronné par l’Académie française</td><td>1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="pdd"><b>Roi de Camargue</b></td><td>1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="pdd"><b>Notre-Dame d’Amour</b></td><td>1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="pdd"><b>Diamant noir</b></td><td>1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="pdd"><b>L’Ibis bleu</b></td><td>1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="pdd"><b>Fleur d’Abîme</b></td><td>1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="pdd"><b>L’Été à l’Ombre</b></td><td>1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="pdd"><b>Don Juan</b></td><td>1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="pdd"><b>Jésus.</b> Poème</td><td>1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="pdd"><b>Le Père Lebonnard.</b> Drame en 4 actes</td><td>1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="pdd"><b>L’Ame d’un Enfant</b></td><td>1 vol.</td></tr>
-</table>
-
-<hr>
-<p class="c">38639.&#8212;Imprimerie <span class="smcap">Lahure</span>, rue de Fleurus, 9, à Paris.</p>
-</div>
-
-
-
-<h1>
-ROI<br>
-<br>
-<small><small>DE</small></small><br>
-<br>
-C A M A R G U E</h1>
-
-<p class="cb">PAR<br>
-<br>
-<span class="sans">JEAN AICARD</span><br>
-<br><br>
-NOUVELLE ÉDITION<br>
-<br><br>
-PARIS<br>
-
-ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR.<br>
-
-RUE RACINE, 26, PRÈS L’ODÉON<br>
-</p>
-
-<div class="blk">
-<hr>
-<p><span class="pagenum"><a id="page_1">{1}</a></span></p>
-
-<h1>ROI DE CAMARGUE</h1>
-<hr>
-</div>
-
-
-<h2><a id="I"></a>I</h2>
-
-
-<p>Une ombre, tout à coup, obstrua la fenêtre étroite. Livette, qui allait
-et venait, mettant la table pour le souper, dans cette salle basse de la
-ferme du Château d’Avignon, jeta un petit cri de peur et leva les yeux.</p>
-
-<p>La jeune fille avait deviné, senti, que ce n’était père ni grand’mère,
-ni personne amie, qui s’amusait à la surprendre si brusquement, mais
-bien une personne étrangère.</p>
-
-<p>Plus étrangère, ce n’était guère possible!... Mais comment les chiens
-n’avaient-ils pas jappé?... Ah! cette Camargue, elle est bien mal
-fréquentée, en cette saison surtout, vers la fin du mois de mai, à cause
-de la fête des Saintes-Maries-de-la-Mer qui attire, comme une foire,
-tant de gens, dupes et voleurs, tant de bohémiens malfaisants!...</p>
-
-<p>La figure qui, du dehors, s’était accoudée à la fenêtre, obstruant le
-jour, apparaissait à Livette en ombre noire durement découpée sur le
-bleu du ciel; mais, aux cheveux crespelés, lourds, encerclés d’un<span class="pagenum"><a id="page_2">{2}</a></span>
-clinquant de cuivre, à la forme générale du buste, aux anneaux des
-oreilles très grands, au bas desquels se balançait une amulette, Livette
-avait reconnu certaine bohémienne que tout le monde appelait la Reine,
-et qui, depuis bientôt deux semaines, apparaissait aux gens sur des
-points de l’île fort éloignés les uns des autres, inattendue toujours,
-comme surgissant des fossés, des touffes d’ajonc, de l’eau des marais,
-pour dire aux travailleurs, aux femmes de préférence: «Donnez-moi ceci
-ou cela,» car la reine, le plus souvent, n’acceptait pas ce qu’on lui
-voulait offrir, mais seulement ce qu’elle voulait qu’on lui offrit.</p>
-
-<p>&#8212;Donne-moi, Livette, un peu d’huile dans une bouteille, dit la jeune
-bohémienne en dardant sur la jolie demoiselle, aux cheveux clairs, filés
-de soleil, un regard de flamme noire.</p>
-
-<p>Livette, si charitable en toute occasion, se sentit tout de suite en
-garde contre cette vagabonde qui savait son nom. Son père et sa
-grand’mère étaient allés à Arles, pour voir le notaire qui aurait à
-s’occuper bientôt de son mariage avec Renaud, le plus fier «gardian» de
-toute la Camargue. Elle était seule à la maison. La méfiance lui donna
-la force de refuser.</p>
-
-<p>&#8212;Notre Camargue n’est pas un pays d’oliviers. L’huile est rare ici,
-dit-elle sèchement. Je n’en ai pas.<span class="pagenum"><a id="page_3">{3}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;J’en vois pourtant dans la jarre qui est au bas de l’armoire, à côté
-de celle de l’eau.</p>
-
-<p>Vivement, Livette se retourna vers l’armoire. Elle était fermée; mais,
-en effet, c’est là qu’était, dans une jarre, à côté de celle où l’on
-gardait l’eau du Rhône pour les besoins de la journée, la provision
-d’huile d’olive.</p>
-
-<p>&#8212;Je ne sais, dit Livette, ce que vous voulez dire.</p>
-
-<p>&#8212;Le mensonge est sorti de tes lèvres comme un vilain bourdon noir d’une
-fleur de jardin, petite! fit la figure toujours immobile, accoudée
-lourdement, et visiblement décidée à demeurer là. Où j’ai dit, l’huile
-se trouve, et plus de vingt-cinq litres; je vois cela d’ici. Allons,
-allons, prends une bouteille claire et l’entonnoir de fer-blanc, et me
-donne vitement ce que je désire. Je te dirai, en échange, ce que je vois
-dans ton avenir.</p>
-
-<p>&#8212;Ce que Dieu ne veut pas qu’on sache, c’est, dit Livette, péché mortel
-de vouloir l’apprendre, et vous pouvez deviner que l’huile se garde dans
-les armoires, sans être plus sorcière que moi. Passez, femme, votre
-chemin. Je peux, si vous voulez, vous donner de ce pain, pétri chez nous
-cette nuit, mais d’huile, je vous dis, je n’en ai pas.</p>
-
-<p>&#8212;Et pourquoi t’appelle-t-on Livette, dit la Reine tranquillement, sinon
-à cause du champ de vieux<span class="pagenum"><a id="page_4">{4}</a></span> oliviers,&#8212;les plus vieux et les plus beaux
-du pays,&#8212;que possède, près d’Avignon, ton père? Là, tu es née. Là, tu
-es restée jusqu’à dix ans, et depuis cet âge,&#8212;voilà sept ans, ce qui
-est un <i>nombre</i>,&#8212;tu es venue ici, où, par le maître avignonnais, de ce
-«Château d’Avignon», le plus beau de toute la Camargue, ton père a été
-nommé fermier, directeur des gardians, commandant de tout...&#8212;«Livettes!
-livettes!» ainsi tu demandais des olivettes, des olives,&#8212;quand tu étais
-toute petite. Tu les aimais beaucoup, et le surnom t’en est resté....
-Joli surnom, ma foi, et qui te va bien, car si tu n’es pas brune comme
-l’olive mûre, tu es blonde comme l’huile vierge, une perle d’ambre au
-soleil, et puis tu es fruit vert encore. Ovale est ton visage, et non
-pas tout rond bêtement comme une pomme normande. Tu as la pâleur des
-feuilles d’olivier vues par-dessous.... Et de les voir ainsi bientôt,
-mignonne, c’est la grâce que je te souhaite, comme disent les curés de
-vos chapelles, où l’on nous reçoit par pitié.... Sois comme eux
-pitoyable au nom de ton Dieu Jésus-Christ, et vitement, je te dis,
-donne-moi de ton huile..., au nom de l’extrême-onction, et du jardin de
-l’agonie!</p>
-
-<p>La bohémienne avait dit tout cela d’un trait, d’une voix monotone,
-sourde, comme étouffée, puis ce fut brusquement, d’une voix haute et
-sifflante, saccadée,<span class="pagenum"><a id="page_5">{5}</a></span> qu’elle ajouta: «Comprends-tu ce que je te dis?»
-Et elle mit dans ces simples paroles une violence d’autorité
-extraordinaire... Livette fit un grand signe de croix.</p>
-
-<p>&#8212;Allons, assez! dit-elle, je n’ai rien ici pour vous, et l’huile de
-l’extrême-onction, nous la gardons pour de meilleurs chrétiens!&#8212;Et,
-voulant faire la brave:&#8212;Va-t’en, va, païenne!</p>
-
-<p>&#8212;Des trois saintes, reprit la bohémienne, qui, après la mort de Jésus
-le Christ, dans une barque s’embarquèrent pour fuir les juifs
-crucificateurs, une était, comme moi, Égyptiaque et jeteuse de sorts.
-Elle savait la science des mages, de ceux-là avec qui lutta de
-sortilèges le grand Moïse. Elle savait, à sa volonté, commander aux
-grenouilles d’être plus nombreuses que les gouttes d’eau des marécages,
-et elle tenait en main une verge qui, sur son ordre, pouvait devenir
-vipère. Devant Jésus, elle s’inclina comme Magdeleine, et Jésus l’aima,
-elle aussi. Dans l’orage, en passant la mer, sa baguette indiquait la
-route à suivre, et pour cela faire avec sûreté, n’avait pas besoin
-d’être bien longue. Te faut-il plus de gages, encore, de ma puissance et
-de ma science? Que dois-je te dire de plus pour te faire me donner cette
-huile dont j’ai grand besoin? Si tu étais un homme, je te dirais:
-Regarde! je suis noire, mais je suis belle! Je suis une descendante de
-cette Sara<span class="pagenum"><a id="page_6">{6}</a></span> l’Égyptienne qui, lorsque aborda, sur le sable de Camargue,
-la barque des trois saintes, paya le batelier en lui montrant son chaste
-corps tout nu, sans mauvaise pensée et sans péché vraiment, mais sachant
-bien que la beauté est rare, et que la seule vision en est meilleure que
-la possession des trésors de Salomon. Ainsi soit-il!</p>
-
-<p>Livette prit peur. L’assurance de la bohémienne, sa voix sourdement
-insinuante, impérieuse par éclats, ces récits étranges, pleins d’une
-malignité sacrée, ce diabolique mélange de choses païennes et de choses
-mystiques, le sentiment de sa solitude, tout l’affola. Elle perdit la
-tête.</p>
-
-<p>&#8212;Allez-vous-en, allez-vous-en, cria-t-elle, reine de voleurs! reine de
-bandits! allez-vous-en, ou j’appelle!</p>
-
-<p>&#8212;Ton «gardian» ne t’entendrait pas: il garde aujourd’hui sa «manade» au
-bord du Vaccarès.... Allons, donne l’huile, te dis-je, ou je jette à
-terre cette baguette noire, et tu verras si les serpents mordent!</p>
-
-<p>Mais Livette, vaillante et butée, dit en frémissant: «Non!» et, pour se
-rassurer, jeta un coup d’œil sur la poutre basse au long de laquelle
-était accroché le fusil du père.... La gitane vit ce regard.</p>
-
-<p>&#8212;Oh! ton fusil ne me fait pas peur, et pour preuve... attends!
-dit-elle.<span class="pagenum"><a id="page_7">{7}</a></span></p>
-
-<p>Elle quitta la fenêtre. Le jour entra dans la salle, mettant un peu
-d’aise au cœur angoissé de Livette qui suivit des yeux la bohémienne.
-Maintenant, en pleine lumière du dehors, par ce beau soir du mois de
-mai, elle apparaissait, la bohème, grande sur la ligne lointaine de
-l’horizon tout plat de ce désert camarguais qu’on apercevait par une
-échappée, entre les hauts arbres du parc.</p>
-
-<p>Livette eut un mouvement de plaisir en voyant courir à l’horizon un
-troupeau de cavales suivi de leur gardian, la lance haute.... Jacques
-Renaud sans doute, son fiancé.... Mais que cela était loin! les chevaux,
-d’ici, semblaient moindres qu’un troupeau de petites chèvres.... Et ses
-yeux revinrent à la reine tzigane. A quelques pas de la ferme, devant le
-château seigneurial, vaste bâtisse carrée, aux nombreuses fenêtres
-depuis longtemps closes, et qui inspire des pensées d’abandon, de mort,
-de tombeau,&#8212;la bohémienne, dressée sur la pointe de ses pieds, attirait
-à elle la plus basse branche d’un arbre épineux. Les épines de cet arbre
-sont longues, longues comme le doigt. C’est avec une branchette de cet
-arbre que fut faite la couronne du Crucifié.</p>
-
-<p>Elle cassa une branchette épineuse, la ferma en cercle, les deux
-extrémités se contournant l’une sur l’autre comme serpents, et revint
-vers la fenêtre.</p>
-
-<p>Livette, à ce moment, vit que les deux chiens de<span class="pagenum"><a id="page_8">{8}</a></span> garde suivaient la
-bohémienne, tenant leur queue basse, leur museau sur ses talons, avec de
-petites plaintes amoureuses. Et elle, la reine bohême, svelte, comme
-hautaine, droite sur ses hanches, dans une jupe en haillons aux grands
-plis, dont les trous déchiquetés laissaient voir une cotte rouge, le
-buste serré dans des chiffons orange qui se croisaient au-dessous de son
-sein rebondi, ses amulettes sonnant aux oreilles, des médailles tintant
-sur son front encerclé d’un gros fil de cuivre, elle avançait, la Reine,
-tenant en main la couronne de longues épines rigides où tremblotaient en
-festons quelques mignonnes feuilles vertes;&#8212;et, tout bas, tout bas,
-elle poussait la même plainte caressante que les deux grands chiens
-domptés, leur disant, en leur langue, des choses mystérieuses qu’ils
-comprenaient....</p>
-
-<p>&#8212;Tiens! dit la bohémienne, que ton bon cœur soit récompensé comme il le
-mérite! Le malheur, qui pour toi travaille, te donnera bientôt de ses
-nouvelles. Comment cela, Dieu te le dise! Du côté de l’amour, le vent
-qui pour toi souffle est empoisonné par le marécage. La charité que ton
-Dieu commande, c’est, dit-on, l’autre amour, qui porte bonheur à
-l’amour. Et voici mon cadeau de reine!</p>
-
-<p>Aux pieds de Livette, par la fenêtre, elle lança la couronne d’épines.</p>
-
-<p>&#8212;Madame! fit Livette terrifiée.<span class="pagenum"><a id="page_9">{9}</a></span></p>
-
-<p>Mais la tzigane avait disparu.</p>
-
-<p>Une détresse infinie envahit le cœur de la pauvrette. Les yeux fixés sur
-la couronne, Livette se rappelait les légendes où le bon Dieu Jésus
-apparaît déguisé en mendiant,&#8212;et où il récompense ceux qui l’ont reçu
-avec pitié douce.</p>
-
-<p>Dans une de ces légendes, le Pauvre, mal accueilli, en butte aux
-moqueries, aux lâches injures, frappé de bâtons, de gobelets, de
-bouteilles lancés par des buveurs ivrognes&#8212;finalement, debout contre le
-mur, se met à devenir un Christ en croix qui, par les trous des mains et
-des pieds, saigne!&#8212;Et, malade d’épouvante, elle se demandait si elle ne
-venait pas de mal recevoir une des trois saintes qui, dans une barque,
-après la mort de Jésus, traversèrent la mer pour venir aborder en
-Camargue, faisant de leurs jupes relevées des voiles, et, aidées par la
-rame d’un batelier que l’une d’elles, Sara l’Égyptiaque, paya de monnaie
-païenne, en lui laissant voir, pour prix d’une chrétienne action, son
-chaste corps tout nu, sur la plage même où aujourd’hui s’élève l’église.</p>
-
-<p>Lentement, elle ramassa la couronne et, dans le feu sur lequel cuisait
-la soupe, elle la jeta. Avant de disparaître en cendres, la couronne
-d’épines, un moment, parut être tout en or.<span class="pagenum"><a id="page_10">{10}</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a id="II"></a>II</h2>
-
-
-<p>Tous les ans, aux Saintes-Maries-de-la-Mer, le village qui se dresse à
-l’extrémité méridionale de la Camargue, au-dessus des marais, sur une
-plage de sable dont les grosses mers et les vents d’orage déplacent les
-ondulations, tous les ans, à la date du 24 mai, on célèbre la fête des
-trois Saintes; et c’est à l’occasion de cette fête que les bohémiens
-arrivent nombreux en Camargue, poussés par une piété singulière, mêlée
-du désir de dévaliser les pèlerins.</p>
-
-<p>Les légendes, comme les arbres, naissent du sol, en sont l’expression
-même. Ce sont aussi des essences. On retrouve à chaque pas, en Camargue,
-sous différentes formes, l’éternelle légende des saintes, comme on y
-rencontre éternellement les mêmes tamaris, mêlés, sur l’horizon, aux
-mêmes mirages.</p>
-
-<p>Donc, les deux Maries, Jacobé, Salomé, et,&#8212;selon
-quelques-uns,&#8212;Magdeleine, et avec elles, leurs servantes Marcelle et
-Sara, exposées sur la mer, dans une barque sans mâts ni voiles, par les
-Juifs maudits, après la mort du Sauveur, tendirent au vent des lambeaux
-de leurs jupes, leurs fins et longs<span class="pagenum"><a id="page_11">{11}</a></span> voiles de femmes, et le vent les
-poussa jusque sur cette place de Camargue.</p>
-
-<p>Là fut élevée une église. Les saints ossements, retrouvés par le roi
-René, furent enfermés dans une châsse qui n’a pas cessé d’opérer des
-miracles. Et chaque année, de tous les coins de la Provence, du Comtat
-et du Languedoc, les derniers des croyants accourent, apportant leurs
-vœux, leurs prières, traînant leurs amis, leurs parents malades ou leurs
-propres misères, leurs plaies et leurs lamentations.</p>
-
-<p>Rien de plus singulier que ce pays de désolation, traversé tous les ans
-par un peuple d’infirmes, en route vers l’espérance!</p>
-
-<p>De loin, au bout de ce désert, on aperçoit l’église crénelée qui parle
-des guerres d’autrefois, des invasions sarrasines, de la vie précaire
-que menaient les pauvres vivants du moyen âge. Elle se dresse avec ses
-tours et son clocher qui dominent, comme des tronçons de mâts
-gigantesques, la masse des maisons groupées autour d’elle; et le
-village, coupé, à mi-hauteur des maisons basses, par la ligne de
-l’horizon de mer, semble, dans les sables onduleux, flotter à la dérive,
-vaisseau fantôme,&#8212;comme jadis la barque des pauvres saintes,&#8212;et
-s’échouer enfin dans la désolation du désert.</p>
-
-<p>Dans cette Camargue, tout est bizarre. Il y a là des eaux comme celles
-du vaste étang central, le<span class="pagenum"><a id="page_12">{12}</a></span> Vaccarès, au milieu desquelles on peut
-patauger de pied ferme; des terres sous lesquelles le piéton s’enfonce,
-enlisé, noyé. Tout trompe aisément ici. Ces limons verdissants que vous
-prendriez pour des prairies,&#8212;prenez garde,&#8212;on s’y noie; ces vastes
-étendues d’eau qui vous paraissent de petites mers,&#8212;repassez demain:
-évaporées, elles n’auront laissé qu’un miroir de sel blanc qui craque
-sous les pieds. Ici, vous voyez l’eau tranquille, mais profonde? des
-arbres au bord? Eh bien, non, vous pouvez courir à cette eau: c’est la
-terre ferme; le mirage seul a créé ces arbres, comme il vous a montré
-tout proche et de très haute taille ce petit enfant qui passe à une
-lieue de là. Pays de visions, de songes et de rudes travaux. Pays de
-sédentaires qui s’agitent sur un vaste espace au bord des eaux infinies,
-dans les infinies variations du mirage, des rayons, des reflets et des
-couleurs. Pays de fièvre, où des hommes forts terrassent journellement
-des bœufs en fureur. Pays de départ, puisqu’il est aux confins d’une
-terre à peine habitée, au bord de cette grande voie bleue et
-blanchissante, la mer; au point même où le Rhône, venu des montagnes,
-part pour son grand voyage dans les eaux sans fond, où le soleil le
-reprendra pour le rendre à ses sources. Pays imposant où l’on sent à la
-fois la fin de tant de choses, du grand fleuve créateur de villes, de la
-grande Foi, expirante aussi, qui vient<span class="pagenum"><a id="page_13">{13}</a></span> finir dans les sables, en
-battant de ses derniers flots une pauvre église à créneaux, parmi les
-chants, mêlés de plaintes, d’un peuple d’agonisants.</p>
-
-<p>La cérémonie du 24 mai, aux Saintes-Maries-de-la-Mer, est à coup sûr un
-des spectacles les plus barbares auxquels il puisse être donné à un
-homme moderne d’assister encore.</p>
-
-<p>Depuis que la science a conquis les esprits, la foi même des derniers
-croyants s’est transformée. Les plus convaincus savent pertinemment que
-Dieu peut se manifester quand et comme il lui plaît, mais ils savent
-aussi qu’il ne lui plaît jamais, en nos temps positifs, de modifier la
-marche des grands rouages de sa création, non pas même pour l’humble
-plaisir de se prouver à sa créature. La Foi des civilisés n’attend plus
-rien du ciel en ce monde.</p>
-
-<p>Le 24 mai, aux Saintes-Maries-de-la-Mer, c’est le rendez-vous des
-derniers barbares de la Foi.</p>
-
-<p>Ceux qui viennent demander aux saintes la santé du corps et du cœur,
-sont des êtres bruts, d’une foi vierge. Ils croient, voilà tout. Un cri,
-une prière, et, en réponse, les saintes peuvent leur donner ce qu’ils
-n’ont pas: les yeux, les jambes, les bras, la vie! Et ils leur demandent
-le miracle aussi simplement qu’un condamné implore sa grâce du chef de
-l’État. Qu’ils soient exaucés, cela est aussi possible, presque plus
-probable, car les saintes ont plus de pitié. Les quel<span class="pagenum"><a id="page_14">{14}</a></span>ques milliers de
-croyants, longtemps les mêmes, qui chaque année visitent les Saintes,
-ont vu chaque fois un ou deux miracles... Ils ont vu, quand le prêtre
-sortant de l’église, suivi d’une procession, étend vers la mer le «Bras
-d’argent» qui contient des reliques... ils ont vu la mer reculer! Cela
-tous les ans. Songez alors de quelle force ils viennent importuner les
-saintes, à qui tant coûte si peu! de quel élan ils accourent! de quel
-soupir leur âme s’élance! de quel hurlement ils implorent! de quelle
-ferveur ils élèvent leurs regards, tendent leur cou, tendent leurs
-mains. Le tout en vain.... Les dernières attitudes de la grande douleur
-vainement suppliante sont là, au bout de ce désert de France, entre les
-bras de ce fleuve qui meurt, au bord de cette mer qui ronge cette île,
-sous la voûte de cette église si blanche au dehors, toute noire au
-dedans, où chaque main tient un cierge, vacillant comme une étoile de
-misère humaine, qui brûle pour Dieu, graisse les doigts et coûte cinq
-sous à des mendiants qu’un petit sou réjouirait.</p>
-
-<p>Tout ce pays semble à la fois un chemin d’exil et un lieu de refuge
-farouche. Aussi les bohémiens l’aimaient-ils. C’est un des principaux
-carrefours de leurs voies entre-croisées qui enveloppent le monde; c’est
-une des patries préférées de la race sans patrie.</p>
-
-<p>Et, chaque année, les gypsies viennent en Camargue jouir du droit très
-ancien qu’ils ont d’occuper, sous<span class="pagenum"><a id="page_15">{15}</a></span> le chœur de l’église, une crypte
-noire, ou chapelle basse, consacrée à sainte Sare, l’Égyptienne.</p>
-
-<p>Dans ce caveau, on peut les voir accroupis au pied d’un autel chargé
-d’une petite châsse, crasseuse de baisers,&#8212;celle de sainte
-Sare,&#8212;tandis que là-haut, dans l’église, les grandes châsses, celles
-des deux Maries, descendent de la voûte au milieu des prières
-vociférées.</p>
-
-<p>Ils sont là, dans la crypte, les bohémiens, assis sur leurs talons,
-têtes crépues, lèvres ardentes, suant à grosses gouttes au milieu de
-centaines de cierges qui suent leur suif et chauffent ce four, maniant
-des chapelets gras, exhalant une odeur de fauves dans leur tanière,
-poussant de temps à autre un rauque appel adressé à sainte Sare, mêlant
-un sourire de crime méditatif à une grimace de remords peut-être
-sincère, enviant les sous, volant les mouchoirs, grattant les plaies,
-grouillant dans un fumier mystérieux où l’on sent fleurir malgré tout je
-ne sais quel lis mystique, l’aspiration involontaire de l’abjection vers
-la pureté.</p>
-
-<p>Cette année-là, aux Saintes, dès les premiers jours de mai, la bande des
-bohémiens avait amené avec elle une jeune femme qu’ils appelaient leur
-«Reine».</p>
-
-<p>Cette «Reine», en attendant le jour prochain de la fête, passait une
-partie de son temps assise sur le banc de bois, sous le dais d’ajoncs
-que les douaniers<span class="pagenum"><a id="page_16">{16}</a></span> ont installé devant le village, entre deux tamaris,
-sur la dune, et elle regardait la mer.</p>
-
-<p>Elle s’appelait Zinzara.</p>
-
-<p>Ses cheveux d’un noir dur, crespelés, se massaient, lourdement tordus,
-sur le sommet de sa tête. Deux lambeaux un peu lâches avançaient sur ses
-tempes, creux par-dessous, pleins d’ombre. Ses yeux de flamme noire
-luisaient sous l’arc du sourcil bien peint. Un cercle de cuivre d’où
-pendaient des sequins était posé sur son front, un peu de côté, en
-manière de couronne.</p>
-
-<p>Les étoffes éclatantes dont elle affublait son buste accusaient sa
-poitrine énergique, ses hanches qui ondoyaient à chaque pas; et la loque
-qui formait sa jupe avait de beaux plis au bas desquels son pied
-avançait, nu, brillanté de sable.</p>
-
-<p>Le soir la surprenait sur son banc, sous les ajoncs, devant la mer. Le
-soleil jaunissait, puis rougissait les vagues et les sables. Le vent de
-nuit faisait frissonner les enganes et les écumes.... Lentement, la
-bohémienne tirait un mouchoir de couleur retenu à sa ceinture, et
-l’arrangeait sur sa tête.&#8212;Elle l’appliquait contre sa face pour en
-nouer les bouts derrière son chignon, le relevait ensuite, le rejetait
-par-dessus sa tête, sur son dos.... Alors, appliqué en coiffe sur la
-tête qu’il enveloppait, il encadrait le visage, à grands plis larges et
-rigides, retombant de chaque<span class="pagenum"><a id="page_17">{17}</a></span> côté,&#8212;et, l’Égyptiaque, ses mains à plat
-sur ses genoux, l’œil fixé vers le large, au bout de ce désert de sable,
-ressemblait à je ne sais quelle figure d’Isis, tandis qu’au-dessus
-d’elle un vol de flamants roses, ou quelque ibis solitaire, parlait, en
-cris hiéroglyphiques, aux sables de Camargue et aux roseaux du Rhône,
-des sables de la Lybie et des lotus du Nil.<span class="pagenum"><a id="page_18">{18}</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a id="III"></a>III</h2>
-
-
-<p>Jacques Renaud, le fiancé de Livette, était, dans cet étrange pays
-camarguais, «gardian» de taureaux et de chevaux, sur le domaine du
-Château d’Avignon.</p>
-
-<p>Les «manades», ou troupeaux de Camargue, vivent en liberté, taureaux et
-cavales, dans la vaste lande, sautant les fossés, pataugeant dans les
-marais, mâchant les herbes amères, buvant au Rhône, galopant,
-bondissant, se vautrant, hennissant et meuglant vers le soleil ou vers
-les mirages, secouant à grands coups de queue les nuées de «mouïssales»
-attachées à leurs flancs, puis se couchant par groupes au bord des
-marais, les genoux repliés sous les lourds poitrails, las et somnolents,
-leurs yeux pleins de rêve vaguement fixés sur les horizons.</p>
-
-<p>Les gardians, à cheval, les laissent libres, mais surveillent leur
-liberté; puis, selon les jours et les pâturages, courent aux manades,
-les maintiennent, les rassemblent, les dirigent.</p>
-
-<p>De loin, ils apparaissent parfois, immobiles sur leurs chevaux blancs,
-la pique appuyée à l’étrier fermé, bien droits sur la selle à la
-«gardiane»,<span class="pagenum"><a id="page_19">{19}</a></span> comme des chevaliers du moyen âge qui attendent, pour
-entrer dans la lice, la sonnerie du héraut.</p>
-
-<p>Le cheval camarguais, à forte croupe, puissant d’encolure, la tête un
-peu lourde, mais bon coursier, descend des cavales sarrasines et du
-palefroi des croisés. Il a conservé un harnachement ancien. De gros
-étriers fermés battent ses flancs; la courroie large de la martingale
-passe, sur son poitrail, dans un morceau de cuir en forme de cœur, et la
-selle est un fauteuil où le cavalier s’encastre entre deux solides
-cloisons, celle de devant aussi haute que le dossier.</p>
-
-<p>A de certains jours, si les nouveaux pâturages sont sur l’autre rive du
-Rhône, les gardians poussent les manades vers le fleuve. Arrivées au
-bord, on les presse, on les précipite. Le fleuve roule ses eaux couleur
-de terre en bouillonnant. Les bêtes hésitent. Quelques-unes penchant
-leur tête avec lenteur, boivent, sans savoir ce qu’on leur demande.
-D’autres, «au ramage» de l’eau, s’animent tout à coup, tendent le col,
-aspirent l’air bruyamment, puis meuglent et hennissent. Un cheval, que
-fouette un gardian, se défend, rue, puis se cabre et retombe dans l’eau,
-qui rejaillit sous le poids de tout son ventre... mais il s’est élancé,
-il nage et tout suit. Mufles et naseaux, crinières et cornes, s’agitent
-sur le fleuve grouillant de têtes. Tous soufflent l’écume, l’air et
-l’eau. Plus d’un, mis en gaîté, mord une croupe voisine. Des<span class="pagenum"><a id="page_20">{20}</a></span> pieds se
-lèvent sur des dos qui les secouent d’une torsion brusque et les
-rejettent dans les vagues. Parfois, une bête affolée, étourdie de
-quelque ruade, veut retourner à la rive, et, chassée à nouveau par les
-gardians, perd la tête, suit le courant, vogue à la mer, se sent
-faiblir, boit, lutte, tournoie sur elle-même, plonge et boit encore,
-chavire enfin comme une barque, et disparaît.</p>
-
-<p>Enfin, le gros du troupeau a gagné la rive opposée, se secoue au soleil,
-s’ébroue de joie et bondit. Les queues fouettent les flancs et les
-croupes. De jeunes chevaux que le bain affole, détalent et, côte à côte,
-s’enfuient vers l’horizon, se mordant, l’un l’autre, les longs crins de
-leur crinière envolée.</p>
-
-<p>Alors, c’est le tour des «gardians». Les uns s’élancent à cheval dans le
-fleuve. D’autres, au milieu de l’arrière-garde de la manade, dirigent, à
-l’aviron, une barque plate qu’un coup de pied démonterait, et leurs
-chevaux, tenus par la bride, suivent le sillage en nageant.</p>
-
-<p>En d’autres temps, les «gardians» conduisent aux ferrades de la
-Camargue, des plaines de Meyran ou d’Arles, d’Avignon, de Nîmes,
-d’Aigues-Mortes, les taureaux destinés aux jeux.</p>
-
-<p>Ces taureaux quelquefois voyagent captifs dans une sorte de haute
-clôture sans plancher établie sur des roues, traînée par des chevaux, et
-dans laquelle<span class="pagenum"><a id="page_21">{21}</a></span> ils marchent, heurtant des cornes le mur de bois qui
-résonne.</p>
-
-<p>Le plus souvent, les taureaux vont aux jeux, libres, sous la
-surveillance des gardians à cheval, la pique au poing.</p>
-
-<p>Ces voyages ont lieu la nuit. On traverse les bourgs où les gens se
-mettent aux fenêtres. Les jeunes hommes attendent «les bœufs», essayant
-de les faire échapper hors du cercle des gardians qui s’irritent,
-grondent et frappent, et ce jeu s’appelle l’abrivade. En Arles, si
-l’arrivée des taureaux a lieu en plein jour, les gardians ont fort à
-faire, car tous les jeunes hommes de la ville s’acharnent à rompre la
-ligne des cavaliers, pour faire échapper un taureau, plusieurs, s’il est
-possible, qu’on lance à travers la ville. La ville se défend. Des
-chariots renversés barricadent l’entrée des rues. Des boutiques se
-ferment. Le taureau, fou, bondit çà et là, rêve aux carrefours, se
-décide à prendre une direction, se rue sur un passant, le renverse, et
-choisit le plus souvent la boutique d’un marchand de faïences et de
-verroteries pour s’y ébattre aux cris d’une populace ameutée.</p>
-
-<p>Les gardians sont une race libre, intrépide, sauvage, un peu dédaigneuse
-des villes, amoureuse de son désert.</p>
-
-<p>Un gardian vit au soleil, à la pluie, au vent terral, au vent de mer.<span class="pagenum"><a id="page_22">{22}</a></span></p>
-
-<p>Un gardian sait donner des coups et en recevoir; il poursuit un taureau
-au galop, et, d’un coup de lance poussé sur la croupe, en prenant bien
-son temps, il le «tombe» à coup sûr.</p>
-
-<p>Il sait courir derrière un taureau fou qui gagne le large.... Son cheval
-bien dressé mord à la croupe la bête en rage qui se retourne.... Le
-gardian, la lance en arrêt, pique au naseau le taureau qui se précipite;
-et il l’arrête.</p>
-
-<p>On a vu un gardian à pied, seul, poursuivi par une vache «qui a le veau»
-et qui, furieuse, semble inévitable,&#8212;se retourner, et,&#8212;le bras tendu,
-comme s’il tenait la pique,&#8212;présenter à l’animal trois doigts écartés,
-figurant les trois pointes du trident.... Devant l’homme immobile, la
-vaquette saisie de peur a reculé, en labourant du pied la terre, tête
-baissée, corne prête; puis, dès qu’elle s’est jugée hors de l’atteinte
-de l’homme, elle s’est enfuie.</p>
-
-<p>Une manœuvre fréquente du gardian en belle humeur est celle-ci: le
-taureau poursuivi, il le dépasse au galop, de vingt, de trente mètres,
-s’arrête court, saute à bas de son cheval; le taureau surpris vient sur
-l’homme; l’homme a mis un genou en terre. Le taureau est là, courant, la
-corne basse.... Trois appels frappés dans la main: le taureau s’est
-arrêté!... Son souffle chaud court sur le visage du dompteur qui déjà
-l’a saisi, à pleins poings, par les<span class="pagenum"><a id="page_23">{23}</a></span> cornes. L’homme, debout aussitôt,
-s’efforce de renverser l’animal à droite. Le taureau qui lui résiste se
-renverse en sens contraire. Les deux efforts se contrarient un moment,
-se balancent, égaux, incertains, puis brusquement, l’homme cède, et
-l’animal, poussé à l’improviste dans le sens même de sa résistance,
-tombe sur le flanc.... L’adresse s’est aidée de toutes les forces de la
-brute, pour vaincre.</p>
-
-<p>C’est ainsi qu’on opère dans les ferrades, où il s’agit de marquer au
-fer rouge les bouvillons.</p>
-
-<p>Pour un gardian, prendre aux naseaux les poulins, les monter à cru;
-rouler avec son cheval au fond du fossé d’où l’on ressort bien assis en
-selle; dompter les étalons par la fatigue, et, si l’on est démonté,
-panser tranquillement sa chair, ouverte par quelque ruade, comme fait un
-bouchonnier pour une simple entaille de couperet, tout cela n’est que
-jeux d’enfant.</p>
-
-<p>Un gardian, pris entre deux cornes (heureusement assez écartées), lancé
-en l’air, et retombant à terre, n’a, quand il se relève, qu’un souci,
-assez surprenant pour n’être pas ridicule: remonter sa culotte et
-renouer sa taïole.</p>
-
-<p>Race particulière, dure, brutale, qui apparaîtrait héroïque (comme la
-race corse), si elle avait à employer à de grandes choses ses grandes
-qualités.<span class="pagenum"><a id="page_24">{24}</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a id="IV"></a>IV</h2>
-
-
-<p>Jacques Renaud, le fiancé de Livette, était donc un des plus braves
-gardians de la Camargue.</p>
-
-<p>Il savait, comme pas un, poursuivre, prendre et dompter un cheval
-sauvage, attaquer un taureau rebelle et s’en rendre maître; il était le
-Roi de la lande.</p>
-
-<p>Pour les réjouissances publiques, on l’appelait à Nîmes, à Arles,
-lorsqu’on voulait, dans les arènes, une course vraiment belle. Et si
-souvent il avait fait dire dans toutes les arènes provençales: «Oh!
-celui-là, c’est <i>le roi</i>!» que le surnom lui en était resté. Et lui-même
-avait donné à son plus fier étalon le nom de Leprince.</p>
-
-<p>Tous les tours d’adresse et de force que d’autres faisaient, il les
-faisait mieux.</p>
-
-<p>Avec cela, il était beau, pas trop grand ni petit, la tête fine, à peau
-bistrée et mate, les cheveux en broussaille, noirs, courts, tordus sur
-eux-mêmes, la moustache bien peinte, du même noir du diable que les
-cheveux, et la barbe toujours rasée, car, dans les sacs de cuir attachés
-à l’arçon de sa selle, il avait<span class="pagenum"><a id="page_25">{25}</a></span> toujours, ce sauvage, un couteau affilé
-en rasoir, une pierre pour l’aiguiser, et un petit miroir rond dans un
-étui de peau de mouton.</p>
-
-<p>Et lorsque, sa forte jambe bien prise dans la botte pesante, ses pieds
-dans les étriers fermés, bien droit sur la selle à haut dossier, la
-longue pique appuyée à la botte, il se dressait, immobile, grandi par
-l’effet de réfraction du désert, au milieu de son peuple de cavales et
-de taures sauvages, oui, vraiment, sous le chapeau rond dont les bords
-étroits le couronnaient de paille dorée et luisante, il avait l’air d’un
-roi bizarre et barbare, le gardian!</p>
-
-<p>Et ce n’est cependant pas un jour de ferrade et pour ses hauts faits de
-dompteur que la douce blondinette s’était mise à l’aimer.</p>
-
-<p>D’abord, elle était habituée à en voir beaucoup, de ces pasteurs; et
-puis, fille de riche intendant, elle eût été plutôt prête à les mépriser
-un peu, comme valets de troupeaux. Son père, et sa grand’mère même,
-n’avaient pas consenti tout de suite à la promettre à Renaud qui, lui,
-était pauvre et n’avait plus aucuns parents; mais Livette était fille
-unique, et tant avait pleuré et prié la mignonne, qu’à la fin ils
-avaient dit: oui.</p>
-
-<p>Et voici comme le gardian Renaud, qui avait l’habitude d’être recherché
-des belles filles, avait pris dans sa main lourde le petit cœur
-tremblant de Livette.<span class="pagenum"><a id="page_26">{26}</a></span></p>
-
-<p>C’était un matin où il faisait, pour son cheval qui, la veille en se
-baignant au Rhône, avait perdu le sien, un autre «séden».</p>
-
-<p>C’est un licol, le séden de Camargue, mais un licol tressé en poils de
-cavales, l’usage étant de laisser toujours aux étalons crinières et
-queues longues et vierges, en signe de force et de fierté. Le séden, le
-plus souvent, est blanc et noir. C’est après tout une longue corde qu’on
-enroule sur elle-même en paquet pour la suspendre au cou du cheval et
-qui, licol la plupart du temps, <i>lasso</i> quelquefois, peut servir, selon
-l’occasion, à bien des usages.</p>
-
-<p>Seulement le séden, chose essentiellement camarguaise, ne doit pas
-sortir du pays. Il en sort plus d’un, à coup sûr, mais c’est par la
-méprisable vénalité de tels ou tels gardians qui se moquent des vieilles
-coutumes, bonnes pour les gens d’autrefois.</p>
-
-<p>Donc, Renaud faisait un «séden». C’était devant une des fermes
-dépendantes du Château d’Avignon, maisonnette basse et longue, logis à
-gardian plutôt que ferme, perdue dans la lande, si écrasée qu’elle avait
-l’air de vouloir ne pas être vue, comme un animal qui se tapit.</p>
-
-<p>On était en octobre. Les alouettes chantaient. A cheval sur Blanquet (ou
-Blanchet), son favori, la petite, d’après l’ordre de son père, arrivait
-chercher Renaud et, de bien loin, elle l’aperçut qui, marchant<span class="pagenum"><a id="page_27">{27}</a></span> à
-reculons, faisait le cordier. Dans une toile attachée autour de ses
-reins et gonflée devant lui, comme un tablier retroussé en grande poche,
-il prenait à pincées les touffes de poil blanches, puis noires, qu’il
-entre-mêlait, et qui se tordaient en une corde à vue d’œil toujours plus
-allongée. Un enfant tournait l’épaisse roue de bois, creuse, d’où
-partait le séden déjà long, et Renaud,&#8212;au rythme de la roue, qui à
-chaque tour frappait, ne sais comme, un coup sourd,&#8212;chantait une
-chanson qui vers Livette arrivait, portée par une petite brise, comme un
-appel doux et fort de l’amour qu’elle ignorait encore.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>N’use pas sur les routes</i><br></span>
-<span class="i2"><i>Tes souliers:</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Descends plutôt le Rhône</i><br></span>
-<span class="i2"><i>En bateau.</i><br></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Laisse Lyon, Valence,</i><br></span>
-<span class="i2"><i>De côté;</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Salue-les de la tête</i><br></span>
-<span class="i2"><i>Sous les ponts.</i><br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Il avait une belle voix, unie et souple, puissante sans effort, étendue.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Avignon est la reine...</i><br></span>
-<span class="i2"><i>Passe encor:</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Tu ne verras qu’en Arles</i><br></span>
-<span class="i2"><i>Tes amours...</i><span class="pagenum"><a id="page_28">{28}</a></span><br></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>La plaine est belle et grande,</i><br></span>
-<span class="i2"><i>Compagnon...</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Prends tes amours en croupe,</i><br></span>
-<span class="i2"><i>En avant!</i><br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Livette avait arrêté son cheval, pour mieux entendre. C’était le matin.
-Il y avait dans la lumière cette jeunesse du jour qui fait bondir
-l’espérance dans les cœurs de seize ans, et qui met une espérance encore
-au cœur des vieux.</p>
-
-<p>Vague espoir qui n’est que le désir d’aimer et dont la perte, pire que
-la mort, rend consolante l’idée de mourir!</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Prends tes amours en croupe...</i><br></span>
-<span class="i2"><i>En avant!</i><br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p class="nind">répéta le chanteur, et la petite, d’un mouvement vers la chanson qui
-l’appelait, lança, sans le vouloir, son cheval.</p>
-
-<p>&#8212;Tiens! dit Renaud qui s’arrêta de travailler, tiens, demoiselette!
-vous voilà de bon matin!... avec un cheval blanc qui sera tout rouge
-bientôt!</p>
-
-<p>&#8212;Oui, dit-elle en riant, d’œstres et de mouïssales, il y en a beaucoup!
-et même trop, ma foi de Dieu!</p>
-
-<p>&#8212;Vous en êtes couverte, demoiselette, comme un rayon de miel est
-couvert d’abeilles, ou comme une touffe de genêt fleuri!... Mais qui
-vous amène?<span class="pagenum"><a id="page_29">{29}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;J’arrive de la part du père. Il faut avec moi vous en venir tout de
-suite.</p>
-
-<p>&#8212;...C’est que mon cheval, tout à l’heure, le camarade Rampal me l’a
-demandé pour aller jusqu’aux Saintes. Ils sont partis l’un sur l’autre.</p>
-
-<p>&#8212;Prenez-donc le mien, dit Livette.</p>
-
-<p>&#8212;Et vous, demoiselette?</p>
-
-<p>Elle eut honte de l’étourderie et devint toute rouge.</p>
-
-<p>&#8212;Moi? dit-elle,&#8212;et la chanson lui sonnait au cœur:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Prends tes amours en croupe,</i><br></span>
-<span class="i2"><i>En avant!</i><br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>&#8212;A moins, dit-il, riant à son tour, qu’il ne vous plaise me prendre en
-croupe!</p>
-
-<p>&#8212;On en parlerait longtemps dans toute notre Camargue, dit-elle de sa
-voix mêlée de rire.... Un gardian comme vous, le terrible parmi les
-cavaliers, en croupe comme une fillette? Non, non, sans honte, ce sera
-ma place. Nous ôterons ma selle, que vous me rapporterez demain.</p>
-
-<p>&#8212;Fort heureusement, dit Renaud, Rampal m’a laissé la mienne, que je ne
-prête jamais.</p>
-
-<p>Livette sauta à bas de son cheval; et, au vent de sa jupe, un essaim de
-grosses mouches, d’énormes moustiques, s’envola, bruissant autour
-d’elle. La<span class="pagenum"><a id="page_30">{30}</a></span> croupe très blanche de Blanchet parut alors comme recouverte
-d’une résille de soie pourpre, tant les filets de sang s’y
-entre-croisaient, nombreux. Un instant après, œstres et mouïssales,
-s’abattant de nouveau sur la croupe toute sanglante, la tachetèrent
-d’une myriade de points noirs, mais Blanchet, ombrageux pourtant, était
-habitué à cette peine-là.</p>
-
-<p>Livette l’attacha à un des anneaux du mur, et, assise sur le banc de
-pierre, attendit que Renaud eût achevé le séden.</p>
-
-<p>La roue tournait, frappant, à chaque tour son coup sourd, très régulier.</p>
-
-<p>&#8212;C’est une jolie chanson, Renaud, dit Livette tout d’un coup, répondant
-à ses pensées avant de l’avoir voulu; c’est une jolie chanson que vous
-chantiez tout à l’heure!</p>
-
-<p>&#8212;Je l’ai apprise, dit Renaud, d’un batelier, ami de mon père, avec
-lequel j’ai remonté le Rhône jusqu’à Lyon&#8212;et l’ai ensuite
-redescendu....</p>
-
-<p>&#8212;Et c’est beau, tout ce pays jusque là-bas? fit-elle.</p>
-
-<p>&#8212;Oui, dit-il, c’est beau!</p>
-
-<p>Et il n’ajouta rien.</p>
-
-<p>&#8212;Vous n’avez pas l’air, Renaud, de penser ce que vous dites. Vous
-n’avez donc pas aimé cette ville de Lyon, dont on parle?</p>
-
-<p>Il y eut un assez long silence. On n’entendait que le rythme monotone de
-la roue.<span class="pagenum"><a id="page_31">{31}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Pas de soleil! dit Renaud brusquement.... C’est une ville dans un
-nuage froid!&#8212;Il ajouta: Le Rhône n’est beau que lorsqu’on le redescend.</p>
-
-<p>Livette le regarda, et ses yeux, très grands ouverts, voulaient dire:
-«Pourquoi cela?»</p>
-
-<p>Il répondit à son regard:</p>
-
-<p>&#8212;Quand un des nôtres va vers là-bas, comprenez-vous, demoiselette, il
-quitte tout pour n’arriver nulle part, et ne demande, au bout du chemin,
-qu’à repartir pour le retour!...&#8212;Quand il vient de là-bas vers ici, au
-contraire, il ne quitte rien du tout et il sait qu’au bout de la route,
-il sera le bien arrivé!... Devant la mer, voyez-vous demoiselle, il faut
-bien que, de force, le meilleur cheval s’arrête,&#8212;et c’est là seulement
-que je veux bien, moi, consentir à ne pas aller plus loin.... Où la mer
-n’est pas, tout le chemin reste toujours à faire....&#8212;Assez, petit!
-ajouta-t-il en élevant la voix.</p>
-
-<p>La roue s’arrêta. Il examina le séden. La corde, bien régulièrement
-noire et blanche, était achevée.</p>
-
-<p>&#8212;C’est de bon ouvrage, voyez, dit-il, demoiselle.</p>
-
-<p>Il se pencha, tout contre elle, pour regarder un point de la corde qui
-lui semblait un défaut; il se pencha, et une boucle de ses courts
-cheveux noirs toucha imperceptiblement les cheveux fous, presque pas
-visibles, qui faisaient comme un léger nuage doré au-dessus du front de
-Livette.... Et alors, il leur<span class="pagenum"><a id="page_32">{32}</a></span> sembla à tous deux&#8212;si jeunes!&#8212;que leurs
-cheveux s’enflammaient, grésillaient tout bas comme une herbe fine qui
-prendrait feu, l’été, au soleil.... Ah! sainte jeunesse!</p>
-
-<p>Alors, pour la première fois, Renaud songea à la fille. Jusque-là, il
-n’avait jamais vu en Livette que la «demoiselette».... Ils restaient
-inclinés tous deux, elle sur la corde qu’elle paraissait examiner
-attentivement; lui, sur les cheveux de Livette. Livette avait la
-«coiffure du matin», faite d’un petit mouchoir blanc qui enserre le
-chignon, et qu’on noue de telle façon que les deux bouts, formant
-oreillettes, se relèvent, creux et pointus, au sommet de la tête.
-Lorsqu’elles sont en grande toilette, les Camarguaises entourent le haut
-chignon, pris dans une fine coiffe blanche, d’un large velours, presque
-toujours noir, dont les longs bouts retombent inégalement derrière la
-tête, un peu sur le côté.</p>
-
-<p>Il regardait donc, Renaud, les cheveux de Livette, blonds, clairs, mêlés
-de deux ou trois floques d’un or plus sombre&#8212;bien noués sur la tête,
-ondulés en petites vagues sur les tempes, très coquettement soignés,
-mais si jeunes qu’il s’en échappait à toute force quelques-uns, de tous
-les côtés, assez pour faire au-dessus de sa tête ce léger brouillard de
-lumière.</p>
-
-<p>Il regardait la nuque jolie, ronde, où poussait cette chevelure comme
-une herbe ardente si frêle, si<span class="pagenum"><a id="page_33">{33}</a></span> fine! et si longue et si vivace! Et la
-tentation d’y mettre ses lèvres l’attirait comme l’eau attire, après un
-jour de marche, dans une colline pierreuse, sans eau, le cheval de
-Camargue habitué aux pâturages mouillés.</p>
-
-<p>Elle se sentit trop regardée.</p>
-
-<p>&#8212;Partons! fit-elle tout d’un coup. Mon père a commandé que vous veniez
-au plus vite.</p>
-
-<p>Renaud crut qu’il se réveillait d’un sommeil long, et d’un rêve. Il eut
-un sursaut. Sans une parole, il alla à Blanchet, lui ôta la selle de
-femme qu’il enferma dans la maison, lui mit la sienne, et sauta sur la
-bête que les moustiques à la fin impatientaient.</p>
-
-<p>En croupe, d’un bond, aidée par la main vigoureuse du gardian, sauta
-après lui Livette, très amusée, et qui, d’un bras, entoura la taille de
-Renaud. C’est la mode des Camarguaises qui, toutes, les jours de fête,
-aux plaines de Meyran, aux Saintes-Maries ou ailleurs, arrivent
-«appareillées» sur le cheval de leur promis.</p>
-
-<p>Le gardian enleva Blanchet au galop, lui rendit la main, et le laissa
-faire. Blanchet quitta le chemin battu, prit droit sa route vers le
-Château, à travers la lande dans le sable semé de salicornes arrondies
-en touffes rigides et voisines, inégalement espacées. La bonne bête
-volait au-dessus de ces plantes, effleurant à peine les tiges, retombant
-toujours entre les<span class="pagenum"><a id="page_34">{34}</a></span> touffes, dans le sable mou, d’où pourtant, par
-habitude, elle retirait le pied sans effort, mesurant d’avance
-l’écartement des obstacles, galopant juste, d’un galop calculé et libre,
-changeant de pied à sa guise, se jouant de la difficulté, heureuse
-d’être laissée à elle-même.</p>
-
-<p>Et il fallait que Livette enserrât étroitement la taille du gardian. Il
-était souple, le cavalier; il ondoyait avec l’animal. Et la vitesse,
-l’air libre, la jeunesse et l’amour, tout les grisait, les deux jeunes
-gens; et, sans le vouloir, sans y songer, assez haut pour être entendu
-de la fille, le cavalier, entre ses dents, répétait sa chanson de tout à
-l’heure:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Prends tes amours en croupe!</i><br></span>
-<span class="i2"><i>En avant!</i><br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Et il leur semblait que l’horizon était à eux.</p>
-
-<p>Quand ils sautèrent à bas de cheval, devant la ferme du Château,&#8212;ils ne
-s’étaient pas dit une parole, mais ils avaient échangé en silence le
-plus subtil et le plus fort d’eux-mêmes.</p>
-
-<p>Depuis ce jour, Renaud, sincèrement amoureux, devint attentif à plaire.
-Il soigna sa mise, arrangea mieux sa taïole, se rasa de plus près, et
-n’eut plus un seul regard pour les autres fillettes, même les plus
-jolies.</p>
-
-<p>Un jour, enfin, il avait dit à Livette:<span class="pagenum"><a id="page_35">{35}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Votre père ne voudra jamais!</p>
-
-<p>C’étaient ses premières paroles d’amour.</p>
-
-<p>&#8212;Si je veux, mon père voudra. Et ce que veut mon père, mère-grand le
-veut toujours!</p>
-
-<p>&#8212;Le bon Dieu le fasse! répondit Jacques.</p>
-
-<p>Et, en effet, comme elle l’avait dit,&#8212;cela était arrivé.... Maintenant,
-depuis cinq mois à peu près, ils étaient promis.</p>
-
-<p>Ce qui le charmait en Livette, c’est qu’elle était tout le contraire de
-lui, si fine, si frêle, si blonde, si enfant,&#8212;et c’était que, à ne pas
-s’y tromper, elle l’aimait de toutes ses forces, la mignonnette.<span class="pagenum"><a id="page_36">{36}</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a id="V"></a>V</h2>
-
-
-<p>Si fraîche était Livette qu’on répétait souvent en parlant d’elle, ce
-mot de Provence: «On la boirait dans un verre d’eau!»</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>A aimer Livette, Renaud éprouvait ce plaisir, si doux au cœur des forts,
-d’avoir à protéger quelqu’un, une petite femme qui était une enfant.
-Grâce à la fragilité, à la petitesse de Livette, le rude gardian, bâti
-pour des amours violentes, le cavalier du désert camarguais, le bouvier
-au poing robuste, le dompteur de cavales et de taureaux, éprouvait une
-sorte d’amour fait de pitié douce, de respect pour la faiblesse
-gracieuse; il apprenait la tendresse en un mot, qu’il n’eût pas su avoir
-peut-être pour une de ses pareilles.</p>
-
-<p>Il ne lui serait jamais venu à l’idée de lui dire, à elle, quelqu’une de
-ces grosses plaisanteries à double entente dont il régalait volontiers,
-aux jours de ferrades ou de courses, les fortes belles filles de sa
-connaissance. Il lui eût semblé qu’il abusait vilainement de sa
-puissance et de son expérience d’homme.<span class="pagenum"><a id="page_37">{37}</a></span></p>
-
-<p>Encore moins Livette lui donnait-elle cet âpre désir, bien connu de lui,
-qui, parfois, auprès des autres filles, lui montait au cerveau en coup
-de sang, ce désir de toucher avec ses mains, de prendre avec ses bras,
-de renverser au revers du fossé, en riant de la résistance molle, du
-consentement qui repousse un peu, de la lutte égale entre la fille et le
-garçon qui tous deux s’entendent, au fond, pour être voleur et volée.
-Non, devant Livette, Renaud se sentait nouveau à lui-même. Il lui
-venait, de la petite demoiselle aux cheveux d’or, une tranquillité de
-cœur dont il était bien surpris. Il a mille formes, l’amour. Celui
-qu’éprouvait Renaud pour Livette était un apaisement. Il lui «voulait du
-bien». Voilà ce qu’il se répétait en songeant à elle. Et, comme il
-désirait toutes les autres un peu à la façon des taureaux de sa manade,
-dans la saison où les germes travaillent, il se trouvait que la seule
-qu’il aimât vraiment, il lui semblait ne la désirer point.</p>
-
-<p>Alors, de cela, il éprouvait un charme bon, qu’il savourait comme une
-eau pure après la longue marche dans la poussière, au soleil. Il se
-réjouissait en lui-même de son amour comme d’un repos, d’une halte sous
-un ombrage d’arbre, au bord d’une source très fraîche, très claire,
-pendant que des oiseaux chantent, au réveil, le matin. Quelquefois, dans
-le flamboiement de midi, quand il traversait, sur son<span class="pagenum"><a id="page_38">{38}</a></span> cheval qui
-baissait la tête, le désert miroitant de sables, de sel et d’eau, il
-sentait le souvenir de Livette lui arriver doucement, et il lui semblait
-alors qu’une brise lente l’accompagnait, passait sur son front, le
-lavait en quelque sorte de sa fatigue, de la poussière, comme un bain.
-Il était rafraîchi et il se sentait sourire. Ranimé, il avait un frisson
-d’aise qui parcourait tout son être, et qui, par les genoux et par la
-main, imperceptiblement, commandait à son cheval de relever la tête. Il
-la relevait sans autre commandement, s’ébrouait; le cheval de l’amoureux
-secouait sa crinière, chassait, du coup de fouet brusque de sa queue,
-les mouïssales qui ensanglantaient ses flancs et, d’un pas allongé,
-gagnait les abris à l’ombre, au bord du Rhône, sous les aubes, sous les
-peupliers,&#8212;dont les feuilles toujours tremblotent et bruissent comme
-l’eau, comme les cœurs d’homme, comme tout ce qui vit, espère, souffre
-et meurt.</p>
-
-<p>Non seulement par sa grâce et sa faiblesse elle le charmait, lui fort et
-brutal; mais aussi par les soins de sa mise, par son élégance de femme
-riche, elle l’enchantait, lui pauvre; et elle lui semblait une créature
-neuve, étrange, d’un autre monde. Et elle l’était en effet. D’une autre
-qualité, se disait-il; un être hors de sa région, bien au-dessus.</p>
-
-<p>Qu’il pût dénouer un jour les cordons de ses petits souliers, cela «ne
-lui venait pas», et cependant elle<span class="pagenum"><a id="page_39">{39}</a></span> était à lui, Livette, la fille des
-intendants du château d’Avignon! elle était sa fiancée, sa promise, sa
-future femme!</p>
-
-<p>Il se faisait l’effet de l’héritier d’un trône. Devant l’idée seule de
-son avenir, il éprouvait quelque chose comme l’embarras d’un mendiant au
-seuil d’un palais, devant les tapis qu’il faut fouler, pour y entrer,
-avec des souliers lourds de boue.</p>
-
-<p>Elle tenait un peu pour lui de la sainte Madone, en bois sculpté, peinte
-d’or et de bleu, chargée de colliers de perles et de fleurs, qu’il
-voyait, enfant, dans l’église d’Arles, à Saint-Trophime.</p>
-
-<p>Aussi éprouvait-il un étonnement secret à se savoir aimé.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Cela ne lui paraissait pas vrai tout à fait; et comme il fallait bien se
-rendre à l’évidence, toutes les fois qu’elle lui parlait, il éprouvait
-sans fin la nouveauté de son amour.</p>
-
-<p>Et il était embarrassé un peu, devant elle, ne trouvait plus ses mots,
-se contentait de lui sourire, de lui être soumis comme un enfant, de
-courir pour aller chercher ceci ou cela, la devinant sur un regard; se
-trompant quelquefois, mais rarement; goûtant, à être le valet de la
-fillette, le plaisir d’un gros nain domestique amoureux d’une
-mignonnette fille de roi.</p>
-
-<p>Son sobriquet de <i>Le Roi</i> à côté d’elle maintenant<span class="pagenum"><a id="page_40">{40}</a></span> lui semblait une
-moquerie. Elle l’embarrassait, il était humble devant elle.</p>
-
-<p>Et il était surpris, indigné même, au dedans de lui, de l’aisance des
-autres avec Livette. Il lui semblait étrange que ses compagnes la
-traitassent en égale; que son père, sa grand’mère, n’eussent pas pour sa
-fiancée les égards, le respect qu’il avait, lui.</p>
-
-<p>Volontiers, quand la grand’mère criait à Livette: «Fais ceci ou cela,
-cours! dépêche-toi!» il se serait fâché, lui aurait dit: «Pourquoi la
-commandez-vous? Elle n’est pas faite pour obéir! Vous êtes une méchante
-grand’mère! Ne voyez-vous pas bien qu’elle est trop délicate pour ces
-besognes, et trop jolie!»</p>
-
-<p>Mais ce n’était qu’un sentiment caché en lui; il n’aurait pas osé
-l’avouer, car les femmes sont faites, selon nos anciens, pour être les
-servantes de l’homme. Il n’en disait donc rien du tout. Il se trouvait
-même, de l’éprouver, un peu ridicule. Il se contentait de faire très
-vite, à la place de Livette, la chose qu’on lui commandait, si c’était
-de celles qu’il pouvait faire.</p>
-
-<p>Oh! par exemple, si un homme se fût permis, avec Livette, une
-plaisanterie malsonnante, eût pris une liberté, oh! alors, avant de
-réfléchir, certainement, celui-là, il l’eût assommé du poing, là, tout
-de suite!</p>
-
-<p>Si, même dans la foule, un jour de fête, quelqu’un, homme ou femme, non
-loin d’elle, lançait un mot<span class="pagenum"><a id="page_41">{41}</a></span> grossier, un de ceux-là que lui-même, à
-l’occasion, savait faire sonner très bien, il éprouvait, contre
-l’inconnu, une rage; il lui semblait véritablement qu’on eût dû
-s’apercevoir de la présence de Livette, la sentir près de là, comprendre
-que, devant elle, on devait se respecter.</p>
-
-<p>Tout cela, il eût été incapable de l’expliquer, mais il l’éprouvait,
-confus et certain, en lui.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Pour Livette, elle sentait finement l’adoration du bouvier. Elle en
-jouissait sans trop en avoir l’air. Elle voyait très clairement qu’elle
-avait, sans aucun effort, dompté une bête sauvage. Elle riait parfois,
-en le regardant, d’un rire honnête, clair, où il y avait cependant le
-triomphe de la mystérieuse magie féminine, merveilleuse invention de la
-nature qui veut que le fort soit, au gré de la faiblesse exquise,
-attiré, vaincu, roulé à terre. Ce miracle, opéré par la vie, par la
-nature, par l’amour, elle le croyait son œuvre, à elle Livette, et elle
-était travaillée d’un peu d’orgueil, la petite femme! D’autant plus que
-souvent elle se disait: «Comment ai-je fait? je ne mérite pas ce
-bonheur; non, en vérité, je ne le mérite pas!» Elle voyait très bien
-que, pour lui, elle était un être à part; qu’il ne la traitait pas du
-tout comme faisait tout le monde; et, très étonnée, elle en était fière.</p>
-
-<p>Puis, se demandant, en son cœur sincère, ce<span class="pagenum"><a id="page_42">{42}</a></span> qu’elle avait de «plus», de
-mieux qu’une autre, et ne trouvant pas, il lui arrivait de juger, malgré
-elle, son amoureux un peu, un tout petit peu bête d’être comme cela, lui
-si fort, dominé par elle! Alors elle se moquait gentiment, riait de lui
-tout haut:</p>
-
-<p>&#8212;Ah! grand nigaud!</p>
-
-<p>Ainsi, obscurément, toute la Femme, profonde, ondoyante, était dans
-cette paysanne simple, qui n’aurait rien su dire sur elle-même.</p>
-
-<p>Il lui arrivait aussi de se trouver jolie, belle, la plus belle, la plus
-jolie, de s’admirer. Quand cette idée lui venait, et, il faut l’avouer,
-ce fut bientôt la plus fréquente, oh! c’est alors qu’elle sentait son
-orgueil! Et elle ne trouvait plus bête du tout son amoureux; il lui
-semblait bien heureux, au contraire, trop heureux! Oh! c’est lui qui ne
-la méritait guère!... Dans ces moments-là, elle accueillait ses
-services, ses humilités, avec un petit air de princesse habituée aux
-hommages.</p>
-
-<p>Alors aussi, elle se demandait pourquoi tous les autres ne faisaient pas
-pour elle ce qu’il faisait, lui? Et, par contre, elle concevait aussitôt
-pour lui une sorte de reconnaissance.... Cette mobilité d’impressions
-qui tournent en nous, souvent opposées, sans fin variées, autour de
-l’idée fixe, voilà l’amour.... Eh oui, vraiment, il méritait d’être aimé
-seulement pour avoir su la connaître!... la choisir!... C’étaient<span class="pagenum"><a id="page_43">{43}</a></span> les
-autres jeunes hommes, qui, tous, étaient des sots!</p>
-
-<p>Bienvenu était-il s’il arrivait à la ferme quand elle en était à cette
-pensée.... Elle poussait un petit cri d’oiseau content et courait à son
-ami.</p>
-
-<p>&#8212;Bonjour, monsieur Jacques!</p>
-
-<p>&#8212;Bonjour, demoiselle Livette!</p>
-
-<p>Ils se prenaient la main.</p>
-
-<p>&#8212;Venez-vous au Rhône?</p>
-
-<p>&#8212;De bon cœur!</p>
-
-<p>Et souvent ils allaient s’asseoir ensemble au bord du Rhône, sous le
-grand aube, un arbre de plus de cent ans, qui est là, connu de tout le
-monde.... Les aubes, assez pareils aux trembles et aux bouleaux, sont
-des arbres bien camarguais.</p>
-
-<p>Quelquefois, en y allant, elle lui tendait une branchette verte, souple,
-cueillie à un peuplier du chemin, et ils marchaient attachés l’un à
-l’autre et séparés à la fois par la branchette courte que suivait un vol
-de fins moucherons aux petites ailes irisées.</p>
-
-<p>Elle aimait beaucoup ce jeu de le faire marcher ainsi, pas trop près,
-pas trop loin, le tenant sans le toucher, l’attirant à volonté, le
-maintenant à distance selon sa fantaisie, faisant de la baguette
-feuillue un fouet, s’il venait à entrer en révolte.</p>
-
-<p>Elle se sentait ainsi bien maîtresse de lui, se rappelant qu’ainsi
-quelquefois elle s’était fait suivre <span class="pagenum"><a id="page_44">{44}</a></span>docilement de son cheval Blanchet,
-en lui tendant une gerbe mince d’avoines en fleurs;&#8212;qu’ainsi parfois
-elle avait ramené derrière elle, calme comme un bœuf, un taureau
-méchant, échappé, blessé dans les courses, et qu’elle avait rencontré au
-fond d’une touffe d’ajoncs, au bord du chemin, en train de tendre sa
-langue baveuse aux filets de sang qui découlaient de son mufle.</p>
-
-<p>Arrivés au bord du Rhône, sous le grand aube au tronc rugueux et noir,
-aux branches lisses et blanches, qui s’étend largement au-dessus du
-fleuve, avec son vaste feuillage bruissant, ils s’asseyaient côte à
-côte, les fiancés, sur les racines qui sortent de terre ou bien sur un
-paquet de roseaux coupés.</p>
-
-<p>Et ils regardaient couler l’eau. L’eau terreuse, jaunâtre, charriant des
-amas d’écumes tournoyantes, allant à la mer.</p>
-
-<p>Ils s’asseyaient et ils regardaient.</p>
-
-<p>Ils ne parlaient pas. Ils vivaient en silence, au bruit du Rhône dont
-les petites vaguelettes, obliquement, sur les bords, viennent jouer,
-s’attacher dans les pieds innombrables des roseaux, des peupliers
-jeunes, tandis que le gros du courant passe au milieu, pressé, rapide,
-comme en hâte d’arriver là-bas, à la mer qui est sa perte.... Ils
-rêvaient, ils ne parlaient pas.</p>
-
-<p>Ils se sentaient vivre de la même vie que tout ce qui les entourait. De
-temps en temps, un martin-<span class="pagenum"><a id="page_45">{45}</a></span>pêcheur, azuré et mordoré, filait devant eux,
-se posait sur une basse branche, regardant l’eau de côté, le bec en
-arrêt, puis brusque, traversait le Rhône. Et avec l’oiseau bleu, leur
-pensée traversait aussi le fleuve, s’arrêtait là-bas, sur quelque
-branche courbée en arc dont le fin bout trempait dans l’eau, tout
-vibrant de la course du fleuve, et entouré d’écumes accumulées, de
-feuilles mortes, de brindilles. Comme un sorcier, l’oiseau, tout à coup,
-avait disparu!...</p>
-
-<p>&#8212;C’est joli! disait parfois Livette.</p>
-
-<p>Et c’était tout.</p>
-
-<p>Lui ne répondait pas. Il ne savait que lui dire. Il était trop heureux.
-Le roi n’était pas son cousin!</p>
-
-<p>Aux heures du soir, beaucoup de tout petits lapins, des jeunes, en cette
-saison de mai, sortaient du parc, des haies sauvages, et jouaient
-presque invisibles, gris, dans l’ombre au pied des buissons, trahis par
-l’agitation d’une touffe d’herbe, d’une branchette basse, horizontale,
-qui barrait leur coulée.</p>
-
-<p>Il y avait aussi, pour la joie des deux fiancés, la chanson du
-rossignol, à l’heure où la lune monte. Écoutez-là: c’est toujours beau,
-dans la nuit, cette chanson du rossignol. Il commence par trois cris
-distincts et bien prolongés; on dirait un signal, un appel convenu; cela
-commande l’attention. Puis la modulation s’élève, hésitante. On dirait
-qu’il est timide, qu’il a peur de n’être pas exaucé.... Mais<span class="pagenum"><a id="page_46">{46}</a></span> bientôt il
-prend courage, il s’assure, et le chant monte, s’élève, éclate, se
-répand dans un tumulte ordonné.... Et c’est l’amour, c’est la jeunesse
-et l’amour qui ne se contiennent plus, que rien n’arrête, qui réclament
-leur droit à la vie.... Il se tait.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Il s’était tu, que les amoureux écoutaient longtemps encore le chant de
-l’oiseau se répéter dans l’écho ténébreux d’eux-mêmes.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>... C’était l’heure de rentrer. Ils se levaient, s’acheminaient vers la
-ferme qui est tout proche.</p>
-
-<p>La grand’mère appelait du seuil de la porte:</p>
-
-<p>&#8212;Livette! Livette!</p>
-
-<p>Sa voix leur arrivait comme plaintive, caressante, un peu triste, du
-bord de la grande plaine qui élevait aussi dans l’obscurité, vers les
-étoiles, vers la vie, vers l’amour, un long appel mélancolique. La voix
-des nuits sur la plaine se répand et monte tranquille sans se heurter à
-aucun écho, triste d’être seule dans trop d’étendue.</p>
-
-<p>Et autour des amoureux qui regagnaient la ferme, dans les vergers, dans
-le parc, s’élevait bientôt, à mesure que croissait la nuit,
-l’assourdissante clameur des grenouilles, tapage puissant qui est le
-total d’une addition de bruits faibles, énorme brouhaha, fait de menus
-coassements inégaux qui, accumulés, s’écra<span class="pagenum"><a id="page_47">{47}</a></span>sant l’un l’autre, arrivent à
-n’être plus qu’un tumulte régulier, pareil au ronflement continu d’une
-cataracte.</p>
-
-<p>Et au milieu de cette formidable clameur d’éternité, faite des milliers
-de voix des toutes petites rainettes amoureuses, traversée d’un cri de
-courlis ou de héron en chasse, accompagnée du bourdonnement des deux
-Rhônes, et du battement de la mer,&#8212;les amoureux, émus l’un de l’autre,
-n’entendaient rien que le battement calme de leurs deux cœurs.</p>
-
-<p>Et à mesure que le temps passait, l’amour grandissait en eux, accru du
-souvenir de toutes ces heures vécues ensemble.</p>
-
-<p>Renaud n’était plus seulement Renaud pour Livette, mais l’être par qui
-elle éprouvait la vie, à travers qui lui venait ce grand souffle de
-toutes les choses, des horizons de terre et de mer, cette émotion
-d’être, ce désir d’avenir, d’accroissement, ce flux d’espérances vagues,
-qui est l’amour et qui fait l’intérêt de vivre.</p>
-
-<p>Et maintenant, si on eût voulu arracher Jacques à Livette, elle en
-serait morte, et celui qui aurait voulu prendre à Jacques Livette, en
-serait mort, oui, mes amis, encore plus sûrement.</p>
-
-<p>C’est une belle et bonne chose que l’amour soit sans cesse occupé à
-rajeunir le monde,&#8212;et le rossignol, comme les grenouilles, ne se
-lassent pas de le répéter.<span class="pagenum"><a id="page_48">{48}</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a id="VI"></a>VI</h2>
-
-
-<p>Ce Rampal, qui avait emprunté le cheval de Jacques Renaud, n’était plus
-revenu.</p>
-
-<p>Renaud ne montait plus maintenant d’autre cheval que Blanchet.</p>
-
-<p>Rampal était un mauvais gueux, joueur, coureur de cabarets, bien connu à
-Arles dans toutes les maisons louches tapies le long du Rhône.</p>
-
-<p>Chassé par plusieurs maîtres, gardian sans manade, il passait sa vie
-maintenant à courir à cheval d’une ville à l’autre, d’Aigues-Mortes à
-Nîmes, de Nîmes à Arles, d’Arles aux Martigues, et, dans chacune de ces
-villes, exerçait quelque métier douteux, trichait un peu aux cartes,
-gagnant de quoi vivre une semaine sans rien faire, et repartant, cette
-semaine-là, pour la Camargue qu’il aimait, où il avait, dans deux ou
-trois fermes, des femmes à qui plaisait son existence de forban
-mystérieux.</p>
-
-<p>Pour cette vie, il fallait un cheval. Gardian à pied, Rampal avait
-d’abord volé un cheval à une manade, mais celui-là, la seconde nuit,
-rompant son entrave, l’avait quitté, avait traversé le Rhône à la nage
-et<span class="pagenum"><a id="page_49">{49}</a></span> rejoint son troupeau. C’est alors que le gueux, ayant en effet des
-affaires pressées, avait dit à Renaud:</p>
-
-<p>&#8212;Je prends ton cheval Cabri, j’ai besoin d’aller aux Saintes.</p>
-
-<p>&#8212;Prends mon cheval, avait dit Renaud.</p>
-
-<p>Il ne lui était pas venu à l’esprit que Rampal ne reviendrait pas. Sûr
-de sa réputation de force et de vaillantise, Jacques ne croyait pas
-qu’on pût s’exposer à sa colère.</p>
-
-<p>Et puis, il avait pour Rampal une sorte de pitié mêlée d’un peu
-d’admiration. C’était un hardi cavalier que Rampal, et sans les femmes
-et les cartes, avec Renaud ou après lui, il eût été, lui aussi, un roi
-des gardians! En sorte que si Rampal faisait pitié à Renaud, Renaud
-faisait envie à Rampal.</p>
-
-<p>Quant aux fredaines de ce «marrias», de ce mauvais chenapan, c’étaient
-jeux d’homme libre. Ni marié, ni fiancé, orphelin de père et de mère,
-n’ayant à nourrir, à aider personne, à complaire à personne, il avait
-bien raison de vivre à sa guise! Ainsi, du moins, pensaient la plupart
-des gens.</p>
-
-<p>Renaud, d’ailleurs, quoique honnête, avait des goûts de vagabond.</p>
-
-<p>Avant d’avoir au cœur, pour Livette, son étrange amitié, dont il se
-sentait comme attaché, lié aux pieds et aux mains, il avait, à la
-vérité, souvent couru avec Rampal de singulières aventures.<span class="pagenum"><a id="page_50">{50}</a></span></p>
-
-<p>Plus d’une fois ils avaient galopé côte à côte, portant chacun en
-croupe, vers la libre plaine, une fille au rire facile qui, au sortir
-d’une course de taureaux à Aigues-Mortes ou en Arles, avait consenti à
-les suivre pour une nuit.</p>
-
-<p>Seulement, en ces aventures, Renaud toujours avait joué franc jeu, ne
-promettant jamais ni mariage ni rien, offrant aux belles un cadeau, un
-souvenir, bague de laiton ou foulard,&#8212;fichu à plisser suivant la mode
-arlésienne, ou large ruban de velours à former coiffure, tandis que
-Rampal avait des trahisons, promettait beaucoup, sans tenir, bref
-n’était qu’un «féna», un vaurien.</p>
-
-<p>Rampal avait donc emprunté le cheval de Renaud avec l’intention de le
-ramener le soir même, mais, ce soir-là, on lui avait annoncé une fête
-aux Martigues, et il était parti, sans se soucier de Renaud. «Il
-prendra, s’était-il dit, un cheval de sa manade»... Or, Audiffret, le
-père de Livette, l’intendant du château, avait voulu que Renaud prît
-Blanchet.</p>
-
-<p>&#8212;Prends Blanchet, lui avait-il dit. Il me fait peur pour notre fille.
-C’est un maître cheval, mais ombrageux, des fois. Achève de nous le
-dresser. Je veux qu’il coure cette année aux fêtes de Béziers.
-Entraîne-le.</p>
-
-<p>Et, heureuse que Blanchet fût à «son ami», car déjà elle appelait ainsi
-Renaud, dans le silence de<span class="pagenum"><a id="page_51">{51}</a></span> son cœur,&#8212;Livette, qui aimait Blanchet,
-avait simplement dit:</p>
-
-<p>&#8212;Je vous le recommande.</p>
-
-<p>Il y avait plus de six mois de cela.</p>
-
-<p>Rampal, qui avait fait parler de lui cependant, et dont Renaud avait eu
-plusieurs fois des nouvelles, n’avait pas ramené le cheval.</p>
-
-<p>Renaud patientait. Plusieurs fois, informé que Rampal était ici ou là,
-il avait essayé de le joindre sans y parvenir.</p>
-
-<p>&#8212;Je l’attraperai quelque jour! disait Renaud; il ne perd rien pour
-attendre.</p>
-
-<p>Il espérait bien que la fête des Saintes-Maries ramènerait ce coquin.</p>
-
-<p>&#8212;Avec les bohémiens voleurs, celui-là reviendra! répétait-il, et il ne
-se trompait pas.</p>
-
-<p>Rampal, pour un empire, n’aurait pas manqué une fois de venir au
-pèlerinage des Saintes. Le gueux se serait cru damné. C’était pour lui
-habitude d’enfance de venir demander pardon de ses fautes aux deux
-Maries et à Sara la servante, dont il ne faisait que rire par
-fanfaronnade, ne pouvant s’assurer à lui-même s’il croyait en elles ou
-non.</p>
-
-<p>Cette année-là, affilié aux bohémiens, pour des affaires de
-maquignonnage (on sait que les bohémiens, hommes et femmes, roms et
-juwas, comme ils disent, ont une connaissance approfondie<span class="pagenum"><a id="page_52">{52}</a></span> de tout ce
-qui se rapporte au cheval), Rampal leur avait été une excellente source
-de renseignements.</p>
-
-<p>Par différents moyens, on l’avait fait parler sur ceci, sur cela, sur
-tous et sur toutes. Il ne savait pas bien lui-même qu’il eût conté tant
-de choses.</p>
-
-<p>On l’avait interrogé, tantôt nettement, à l’improviste; tantôt d’une
-façon détournée et lente, et puis pendant l’ivresse, et même pendant le
-sommeil. Et la mémoire infaillible des gitanes avait rigoureusement
-enregistré ses réponses,&#8212;de quoi étonner toute la Camargue.</p>
-
-<p>Rampal n’avait pas même été questionné par la reine bohême qui se
-méfiait de sa discrétion, et qui tenait de seconde main sa connaissance
-des secrets du pays.</p>
-
-<p>Une fois seulement il lui avait adressé la parole. C’était un soir où la
-reine mendiante s’était mise à danser pour elle-même, sur le grand
-chemin au bruit de son tambour de basque qui ne la quittait guère.</p>
-
-<p>&#8212;Tu es belle! lui avait-il dit.</p>
-
-<p>&#8212;Tu es laid! avait-elle répondu très vite avec mépris.</p>
-
-<p>&#8212;Donne-moi, fit Rampal, la bague de ton doigt, je t’en donnerai une
-autre.<span class="pagenum"><a id="page_53">{53}</a></span></p>
-
-<p>Elle avait regardé d’un œil tout plein d’étincelles sa bague barbare, en
-argent battu au marteau, puis le chrétien insolent, et elle avait dit:</p>
-
-<p>&#8212;Un coup de bâton sur les reins, voilà ce que je donnerai, chien! si tu
-ne me laisses!</p>
-
-<p>Et, laidement, elle avait craché comme par dégoût.</p>
-
-<p>Un peu troublé, Rampal avait quitté la partie.</p>
-
-<p>Cette femme avait une façon de regarder qui troublait les gens. On eût
-dit qu’il sortait de ses yeux un feu noir, une flamme aiguë. Cela
-pénétrait, fouillait, et on n’y pouvait rien. Elle entrait dans votre
-regard, mais on n’entrait pas dans le sien&#8212;qui, au contraire,
-repoussait, s’opposait au vôtre comme une chose solide. Et, dans ces
-moments, elle était fièrement cambrée, la tête un peu en arrière, tout
-le corps en arrêt, si onduleux et si rigide à la fois, qu’on eût dit
-d’une vipère à cornes dressée sur sa queue, fascinante et prête à
-bondir.</p>
-
-<p>&#8212;Je ne peux pas vous expliquer, Jacques, comme cette femme m’a fait
-peur, avait dit à Renaud Livette. J’en ai encore le sang gelé!... Elle
-m’a menacée! Et quand cette couronne d’épines est tombée devant moi,
-j’ai cru que j’allais&#8212;Bonne Mère!&#8212;m’évanouir!</p>
-
-<p>&#8212;Celle-là aussi, avait répondu Renaud, si je la rencontre, elle aura à
-qui parler!<span class="pagenum"><a id="page_54">{54}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Laissez, Jacques, les païens tranquilles! Ce n’est pas bon d’avoir
-affaire au diable.</p>
-
-<p>Mais le gardian aimait la bataille, et il ne désirait rien tant que
-rencontrer Rampal et Zinzara, le joueur et la reine des tarots,&#8212;«deux
-bohémiens, deux voleurs ensemble,» pensait Renaud.<span class="pagenum"><a id="page_55">{55}</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a id="VII"></a>VII</h2>
-
-
-<p>Ce fut la bohémienne qu’il rencontra d’abord.</p>
-
-<p>Renaud, à cheval sur Blanchet, allait le long de la plage, vers les
-Saintes.</p>
-
-<p>Il avait la mer à sa droite; à sa gauche, le désert. Il marchait dans le
-sable; et la lame, de moment en moment, venait s’étaler sous les jambes
-de son cheval, entourant d’écume gaie les sabots roses vite relevés.</p>
-
-<p>Renaud pensait à Livette.</p>
-
-<p>Il regardait devant lui, et voyait l’église des Saintes, ses hauts murs
-droits, crénelés, et il se demandait si ce serait là ou à Saint-Trophime
-en Arles qu’il conduirait, vêtue de blanc, couronne en tête, sa petite
-reine.</p>
-
-<p>Il regardait la mer et se demandait si rien ne lui viendrait par là; si
-son oncle, le capitaine au long cours, parti depuis tant d’années, ne
-débarquerait pas quelque jour avec une cargaison de choses vagues et
-merveilleuses, un million fait d’objets précieux, d’étoffes et de
-pierreries? Dans son imagination de pauvre et d’ignorant, l’idée de la
-fortune était une<span class="pagenum"><a id="page_56">{56}</a></span> vision de trésors légendaires, comme ceux qui sont
-dans les cavernes des contes arabes.</p>
-
-<p>Un instant, il voyait cela, de ses yeux, le voyait en réalisation dans
-l’éclat papillottant de la vaste mer qui étincelait à l’infini, par
-scintillements vifs et brusques, comme un miroir cassé en étroits
-morceaux irréguliers et mobiles. C’était une nappe ondulante de diamants
-et de saphirs. Le soleil, à mesure qu’il baissait sur l’horizon, jetait
-des feux de plus en plus roux sur les miroitements moins rapides, et
-toute l’eau fut bientôt semblable à du vieil or bruni, qui se mouvait
-avec lenteur; on eût dit, sous des luisants polis de vitrine, un immense
-trésor fondu! De très loin en très loin une vague haute se gonflait,
-ronde, pesante, un nuage passait; et dans l’épaisseur de la vague
-chaperonnée d’or, dans l’ombre lente du nuage s’approfondissait un bleu
-noir, puissant. Le soleil s’abaissait toujours et de grandes bandes d’un
-rouge vif se mettaient à dominer les bandes d’ocre, d’améthyste, de vert
-citronné, d’azur pâle, qui s’étageaient sur la ligne d’horizon.... La
-mer changeante était maintenant semblable à un manteau de pourpre royale
-à franges d’azur, d’argent et d’or.</p>
-
-<p>Sur le désert, les marais aussi se transformaient en draperies
-éclatantes, en broderies étalées. Tout n’était qu’étincellement, les
-sables, les eaux, le sel.... Par moments, un flamant rose se soulevait
-du milieu des<span class="pagenum"><a id="page_57">{57}</a></span> enganes, volait, lourd, semblait emporter à son flanc un
-peu du rouge de l’eau et du ciel,&#8212;puis se reposait au bord des eaux
-luisantes.</p>
-
-<p>Les goélands étaient comme les blancs oiseaux de rêve de ce pays
-d’enchantement. Ils s’asseyaient par bandes, pareils à des colombes
-couveuses, sur les vagues de la mer au large, ou sur les sables chauds,
-ou sur les étangs.</p>
-
-<p>Et là-bas, dans le nord-ouest, Renaud cherchait de l’œil la haute
-terrasse carrée du Château d’Avignon, où montait quelquefois Livette
-pour voir si, dans la plaine, elle n’apercevait pas Blanchet et la lance
-droite de son bon ami Renaud.</p>
-
-<p>Renaud, tout à coup, arrêta son cheval et regarda fixement un point noir
-qui se mouvait sur la mer, s’abaissant, s’élevant avec les courbes des
-vagues, à deux cents pas du rivage.</p>
-
-<p>Il crut reconnaître une tête de femme; une tête aux cheveux noirs
-ruisselants d’eau, couronnés d’un cercle de cuivre, où luisaient, en
-pendeloques, des médailles d’Orient....</p>
-
-<p>La gitane nageait, s’ébattait dans les vagues, qui, venues du fond de la
-mer, se soulevaient, rares, lentes. Elle y glissait comme un congre,
-heureuse de sentir sa peau caressée par les souplesses de l’eau salée.
-Elle avait des ondulements pareils à ceux de la mer elle-même; elle
-serpentait comme ces algues que fait on<span class="pagenum"><a id="page_58">{58}</a></span>doyer la force des houles. De
-loin en loin, la vague plus lourde et plus haute arrivait contre elle.
-Elle lui faisait face, étendait, à la manière des plongeurs, au-dessus
-de sa tête baissée, ses mains rapprochées en pointe, et entrait
-horizontalement sous la lame large qu’elle traversait de part en part.</p>
-
-<p>Du haut de son cheval, Renaud voyait la tête brune émerger de l’autre
-côté de la lame bombée qui, en arrivant le long du rivage, se
-contournait en volute blanchissante, s’écroulait aussitôt en neige
-d’écume, s’étalait enfin sous lui, sur le sable, en minces nappes
-transparentes qui se surmontaient l’une l’autre, toutes pailletées
-d’étincelles. Il ne voyait pas distinctement le corps de la nageuse. A
-peine, sous les transparences de l’eau limpide, en apercevait-on les
-contours fuyants, qu’ils se voilaient aussitôt d’ondoiements et de
-reflets.</p>
-
-<p>Tout à coup, la nageuse se dirigea vers la terre, parut prendre pied,
-et, élevant un bras hors de l’eau, fit à Renaud signe de s’en aller,
-avec des cris:</p>
-
-<p>&#8212;Passe ton chemin!</p>
-
-<p>Mais lui qui, jusque-là, regardait avec curiosité, sans colère aucune,
-fut, à ce mot, pris d’irritation. Il n’avait rien oublié, certes, des
-plaintes de Livette contre la bohémienne. Il n’y avait pas huit jours
-que la tzigane avait rendu au Château d’Avignon sa visite menaçante.
-Seulement, dans cette lumière, dans<span class="pagenum"><a id="page_59">{59}</a></span> cette beauté du soir, Renaud
-s’était senti le cœur paisible, et il avait reconnu la reine bohême sans
-émotion. Peut-être une curiosité dominait-elle en lui, qui le poussait
-vers cet être étranger, mystérieux, surpris au bain, dans la grande
-solitude du désert et du soir; une curiosité de voyageur pour un animal
-inattendu et de chrétien pour une femme païenne. «Passe ton chemin!»
-Cette injonction qu’une voix de femme lui lançait de loin, le blessa
-tout à coup, à l’endroit de son cœur où était le souvenir de Livette
-menacée par la tzigane.</p>
-
-<p>&#8212;Ah! c’est toi, cria-t-il, c’est toi qui vas au seuil des portes faire
-peur aux filles qui restent seules! qui fais des menteries et des
-singeries pour les forcer à te donner ce qu’elles te refusent! Que cela
-ne t’arrive plus, voleuse! ou tu sentiras le bois des fourches à foin et
-celui des tridents à vaches!</p>
-
-<p>La reine, insultée, eut dans tout son être un sursaut de rage folle....
-Si elle eût été près du gardian, elle eût sauté à sa gorge tout droit,
-comme un serpent qui se détend en flèche et se fixe à sa proie. Elle se
-sentit pâlir, eut un redressement de tout son corps, et, cambrée, comme
-la couleuvre qui menace, la tête un peu en arrière, elle avança vers le
-cavalier... mais qu’elle en était loin!</p>
-
-<p>&#8212;Ah! ah! lui cria-t-il, tu t’approches pour mieux entendre! Viens donc,
-païenne, viens! on s’expli<span class="pagenum"><a id="page_60">{60}</a></span>quera! Au souvenir de Livette menacée par
-cette femme, la colère le prenait.... Ce n’étaient pas des chrétiens,
-ces gens de Bohême, mais tous des voleurs, des bandits.... On raconte
-qu’aussi bien ils mangent de la chair humaine, de la chair d’enfant,
-lorsqu’ils n’en trouvent point d’autre. Comment auraient-ils, si
-souvent, sans cela, des quartiers de chair saignante dans la marmite?...
-Ah! race de loups! race de renards maudits!</p>
-
-<p>&#8212;Avance! cria-t-il encore.</p>
-
-<p>Elle avançait en effet, mais péniblement, ayant à repousser l’eau
-pesante devant elle, à chaque pas. Elle n’avait pas encore les épaules
-hors de l’eau; et&#8212;sous l’eau&#8212;elle aidait sa marche en ramant des deux
-bras. Si elle se fût mise à la nage, elle eût fait plus vite le même
-chemin, mais elle n’y pensait même pas. Elle songeait à bien autre
-chose!</p>
-
-<p>Renaud, machinalement, jeta un coup d’œil sur le rivage, derrière lui,
-et aperçut à quelques pas, hors des atteintes de la vague, en tas,&#8212;et
-son tambour de basque jeté dessus,&#8212;les hardes de la bohémienne; puis il
-reporta ses regards vers la femme qui s’avançait contre lui. Elle avait
-maintenant de l’eau jusqu’aux aisselles, et il vit, alors seulement,
-qu’elle se baignait toute nue.</p>
-
-<p>Son buste, lentement, émergeait. A cent pas du rivage, elle n’eut plus
-de l’eau que jusqu’aux genoux.<span class="pagenum"><a id="page_61">{61}</a></span> Elle était belle. Son corps, ferme et
-svelte, était bien jeune. Très cambrée, elle semblait marcher au combat
-sans aucune idée de pudeur. On l’attaquait: elle courait à l’agresseur,
-voilà tout. Ses poings étaient fermés, ses bras légèrement repliés, sa
-tête toujours un peu en arrière. Toute sa démarche était menaçante.
-L’eau roulait en perles brillantes de sa nuque à ses pieds, sur tout son
-corps bronzé, d’un fauve sombre. Sa poitrine, bombée, tendue en avant et
-comme offerte, semblait prête à recevoir, telle qu’un bouclier magique,
-des coups qui resteraient impuissants.</p>
-
-<p>Le gardian demeurait immobile d’étonnement. Il regardait venir à lui
-cette femme qui, ainsi vue, jaillissant hors de l’eau, entourée de
-blancheurs d’écume, avec sa couleur étrange, lui paraissait un être
-surnaturel.</p>
-
-<p>Que venait-elle faire? Elle avançait, hardiment agressive, et, dans son
-esprit de sorcière, il y avait sans doute bien des ruses méchantes.</p>
-
-<p>Ne s’était-elle pas courbée un instant, comme pour ramasser, au fond de
-l’eau, des cailloux à lapider son ennemi? En avait-elle dans ses deux
-poings qu’elle tenait crispés? Non, les sables de la Camargue vont très
-loin sous l’eau, s’abaissant en pentes très douces, sans que le pied nu
-du nageur y puisse rencontrer le moindre galet.<span class="pagenum"><a id="page_62">{62}</a></span></p>
-
-<p>Que venait-elle faire alors?</p>
-
-<p>Et voici qu’elle était tout près du cavalier, toujours plus curieux.
-Cependant le gardian ne s’interrogeait plus. Il la regardait, stupide et
-ravi.</p>
-
-<p>Fasciné, il la suivait du regard, oubliant sa pique posée sur l’étrier,
-oubliant son cheval, oubliant tout....</p>
-
-<p>Et bien droite maintenant, à trois pas devant lui, insolente dans toute
-son attitude, dans tous les contours de son corps, elle le regardait en
-face, avec cet œil d’où sortait une flamme acérée et dans lequel ne
-pouvait pénétrer aucun regard. Et comme elle lui présenta, une seconde,
-son visage de profil, il eut le sentiment rapide, à peine conscient,
-d’une ressemblance du bas de ce visage (du dessous des narines
-au-dessous du menton),&#8212;avec la tête du lézard des sables et celle des
-tortues et des couleuvres du marais. C’était la même coupe verticale,
-fendue d’une bouche mince, un peu retombante, d’où il s’attendit, comme
-en un rêve du diable, à voir sortir une langue fourchue, vibrante.</p>
-
-<p>Puis, cette impression vite effacée, il ne vit plus que la femme, jeune,
-belle, nue, comme offerte d’elle-même à son désir de sauvage, dans la
-liberté de ce rivage désert, au bruit des vagues, dans l’air qui venait
-du grand large, au soleil du soir, qui ruisselait sur tout ce beau corps
-avec l’eau marine.<span class="pagenum"><a id="page_63">{63}</a></span></p>
-
-<p>Et il allait, ébloui, ivre, aveuglé par le flot de son sang qui,&#8212;du
-cœur où il avait couru d’abord, l’oppressant, le faisant chanceler sur
-sa selle,&#8212;maintenant lui bondissait au cerveau, rougissant sa face et
-son cou de taureau, il allait sauter à bas de sa bête, ou peut-être se
-baisser seulement, enlever de terre, à la force du poignet, la créature
-légère pour lui, l’emporter sur sa croupe de centaure,&#8212;quand, plus
-prompte, elle s’élança, les deux bras en avant, et de sa main gauche,
-prit et serra de tout son poids la double bride du cheval qui, à demi
-cabré, recula. Et de sa main droite, elle souffletait la figure de la
-bête!</p>
-
-<p>&#8212;Va dire, chien! va dire à tes pareils qu’une femme s’est vengée de
-toi, et que, sur la figure du cheval, elle a souffleté le cavalier!
-Tiens, lâche! Tiens, bouvier de malheur! Va conter cela à ta fiancée! Va
-lui dire que, battu par moi, tu n’as su que dire ni que faire!</p>
-
-<p>Il n’y avait plus beaucoup de colère dans Renaud; il n’y avait plus que
-de la peur, mêlée à l’étonnement. L’action de cette femme lui paraissait
-vraiment surprenante, diabolique. De couleur, d’attitude, de regard,
-d’audace, elle était bien sorcière. Une terreur étrange était en lui.
-Peut-être eût-il gaiement, sans remords, commis le péché avec toute
-autre que cette gitane de malheur, qui le terrifia.<span class="pagenum"><a id="page_64">{64}</a></span> Il craignit surtout
-pour Livette. Il la sentit, et lui avec elle, sous la menace d’un
-malheur compliqué, obscur; et l’idée de lui être infidèle l’épouvanta
-comme le commencement de la catastrophe. Il avait peur pour lui-même,
-peur pour Livette, de l’être inattendu, inexplicable, qui surgissait
-devant lui, le provoquant à quelles luttes?... Ainsi, la méchanceté et
-la haine lui apportaient cette femme comme n’eût pas fait l’amour! Il
-était éperdu. Il n’attendait, prêt à enlever sa bête au galop, que
-d’être lâché, n’ayant pas la colère qu’il aurait fallu pour renverser,
-pour fouler aux pieds de son cheval une femme, fût-elle sorcière, au
-risque de la tuer.</p>
-
-<p>Mais pourquoi n’avait-il plus assez de colère? C’est que ses yeux,
-malgré lui, s’attachaient à tous les mouvements de ce corps, étrangement
-beau, qui était celui d’une ennemie.</p>
-
-<p>&#8212;Tu voudrais fuir comme un lâche, lui criait-elle à présent. Tu ne
-partiras que quand je voudrai!</p>
-
-<p>Profitant de la stupeur curieuse du cavalier, elle avait saisi avec les
-dents un long bout du séden qui pendait déroulé au cou du cheval, et, à
-l’aide d’une seule main (l’autre serrant toujours la bride), elle avait
-prestement, dans un nœud barbare, pris, serré les naseaux.... D’une
-pesée féroce sur ce nœud de torture, elle maintenait la bête, là, à
-l’endroit où elle voulait.<span class="pagenum"><a id="page_65">{65}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Il faudrait, dit-elle encore, que tes camarades vinssent à passer! Il
-faudrait qu’on vît un dompteur de bœufs, pris par une femme!</p>
-
-<p>«En effet, songea Renaud, ce serait là une chose, comme elle le dit,
-bien risible!» Et il fit reculer un peu son cheval, croyant le dégager,
-mais, comme s’il eût été amarré à un mur, le cheval, la tête et le cou
-tendus, tirant au renard, infléchit les quatre jambes, portant sa
-croupe, abaissée, en arrière. La bohémienne ne lâchait pas pied. Elle
-riait, montrant des dents blanches, fines, jolies, nombreuses,
-terribles.</p>
-
-<p>&#8212;Prends garde! dit enfin Renaud, je vais me pousser contre toi, du
-poitrail de ma bête!</p>
-
-<p>&#8212;Je t’en défie, répondit-elle avec tranquillité.</p>
-
-<p>Elle voyait de son œil sûr, dans les yeux du gardian, un trouble: le
-charme opérait! C’était maintenant à travers un brouillard qu’il
-regardait cette femme dont il était, par curiosité ardente, déjà voisine
-d’amour, l’étrange captif. Elle souriait.</p>
-
-<p>Cela dura quelque temps.... Renaud, à la fin, se sentait stupide. Pour
-demeurer fidèle à Livette, qu’il ne pouvait trahir cependant avec
-celle-là même dont il s’était promis de la venger, il devait ne pas
-descendre de cheval, car, en mettant pied à terre, il fût devenu le plus
-fort! Pour rester fidèle, il devait courageusement rester le vaincu,
-dans cette lutte de la beauté contre la force. Et il attendait.<span class="pagenum"><a id="page_66">{66}</a></span></p>
-
-<p>Elle surprit le regard du gardian, un instant détourné vers la plaine.</p>
-
-<p>&#8212;Ah! ah! tu as peur qu’on te voie, lâche!... mais sois tranquille! On
-saura toujours ce qui t’arrive.... J’y prendrai peine! Tu viendras me
-conter quelque jour ce que t’en aura dit ta blonde pâle, à sang de
-neige!</p>
-
-<p>Humilié d’être ainsi forcé d’obéir à une femme, mais rendu indécis et
-faible par la joie physique qu’elle lui donnait, il restait donc là! Sa
-bête, qu’il excitait sans la violenter, plusieurs fois chercha à se
-faire libre, sans y parvenir. Renaud regardait.... Légère, souple comme
-un petit chat-tigre, agile et forte,&#8212;habile à lutter avec un
-cheval,&#8212;la bohémienne, dont la main gauche ne lâchait pas la corde
-cruelle, avait entortillé la longue crinière, saisie d’abord à pleine
-poignée, autour de l’autre main, et quand le cheval se dressait,&#8212;ainsi
-agrippée à lui, elle se laissait soulever de terre, toute droite, la
-pointe des orteils tendue et crispée, ou bien, obliquement, elle
-accrochait ses pieds à la jambe du cavalier, s’attachant à lui comme un
-poulpe, avec ses lanières, se colle au rocher, et riant toujours, d’un
-air obstiné, méchant et triomphateur.</p>
-
-<p>&#8212;Tu ne te délivreras plus de moi!</p>
-
-<p>A la longue, de plus en plus inquiet, il eut horreur d’elle comme d’un
-insecte malfaisant, vu en rêve,<span class="pagenum"><a id="page_67">{67}</a></span> araignée ou mouche à poison, qui se
-mettrait à vous suivre opiniâtrément, ou comme d’une couleuvre qui,
-prise de haine intelligente, étrange, s’obstinerait sur vos traces,
-implacablement patiente, et deviendrait épouvantable, malgré la
-petitesse inoffensive, par le surnaturel acharnement.</p>
-
-<p>Et en vérité, la fermeté rageuse, la persévérance maligne, l’entêtement
-démoniaque de cette femme, protégée par sa beauté et par sa faiblesse,
-étaient effrayants.</p>
-
-<p>Mais le jeu des muscles, qui faisait ondoyer cette peau féminine,
-luisante, humide maintenant de sueur, intéressait l’homme, malgré tout,
-lui plaisait toujours davantage. Le désir, en lui, se réveilla. Et, tout
-aussitôt, il n’accepta plus sa défaite, eut une révolte.</p>
-
-<p>&#8212;Prends garde!... cria-t-il alors, et il poussa son cheval,
-l’éperonnant; mais, pincée aux naseaux, la bête ne fit que trois bonds
-et demeura immobile, soufflant du feu.... Pauvre Blanchet, qui avait
-connu les caresses et les gâteries de la jeune fille! il apprenait
-maintenant à connaître la femme.</p>
-
-<p>Enfin, la bohémienne lâcha sa double proie.</p>
-
-<p>&#8212;Pars! tu m’as assez vue! dit-elle tout à coup.</p>
-
-<p>Renaud la regarda encore un instant sans rien dire et sans bouger. La
-force et le chaos de ses tentations l’arrêtaient une seconde encore, le
-fixaient<span class="pagenum"><a id="page_68">{68}</a></span> là.... Cette chose extraordinaire (qu’il ne retrouverait pas)
-était donc finie!...&#8212;Des idées violentes, nette chacune, confuses par
-le nombre, se heurtaient dans sa tête. Comment n’avait-il pas mis fin
-plus tôt à ce combat? Que dirait-on de lui quand on le saurait? Comment
-avait-il pu, lui qui était le roi de la lande, ne pas se baisser pour
-ramasser cette joie? Mais Livette!... Ah oui! Livette!</p>
-
-<p>Il enfonça brusquement ses deux éperons dans le ventre de Blanchet qui
-vola vers les Saintes.</p>
-
-<p>La bohémienne, debout sur le rivage, regarda son fuyard longtemps. Elle
-souriait. Elle repassait en elle-même les péripéties de la lutte, et
-mesurait sa victoire. Elle rappelait une à une, pour en bien jouir, les
-idées qui avaient passé par son esprit lorsqu’elle avait marché vers le
-rivage.</p>
-
-<p>Elle n’avait pas prémédité son agression, et sa première pensée avait
-bien été de ramasser quelques pierres pour les lancer, y étant adroite,
-à la tête de Renaud.... Mais elle n’en avait pas trouvé. Alors elle
-avait continué sa marche en avant, sans savoir ce qu’elle allait faire,
-mais certaine d’avoir à faire quelque chose contre ce chrétien insolent.</p>
-
-<p>Puis, dès qu’elle avait senti fraîchir hors de l’eau sa belle poitrine
-nue, elle s’était dit à elle-même, en sa langue mystérieuse, pleine
-d’images et de mots cabalistiques, que si une sainte avait pu payer,
-rien<span class="pagenum"><a id="page_69">{69}</a></span> qu’en lui montrant sa beauté toute nue, un batelier son ami,&#8212;une
-païenne pouvait bien, par un moyen pareil, châtier un bouvier brutal,
-car l’amour, c’est l’herbe à sorcier, c’est la douce-amère, la plante
-aux deux saveurs, baume et poison à la fois; et la femme est amère comme
-l’eau salée de la mer, effroyable comme la mort, et ses mains sont des
-chaînes plus fortes que le fer, et tout son être est redoutable comme
-une armée!</p>
-
-<p>Elle qui était brune, presque noire de peau à côté de la blancheur des
-blondes, ne pourrait-elle pas commander, si elle le voulait bien, à cet
-amoureux de la pâle Livette? En vérité, pour qu’il fût infidèle à sa
-blonde fiancée, que fallait-il autre chose que se montrer à lui, et ne
-pouvait-elle pas le faire sans avoir l’air d’y songer? Assurément,
-insultée par ce chrétien, elle pouvait feindre d’en oublier, de colère,
-sa nudité, et l’attaquer avec cette nudité même!... Non, non, il n’était
-pas besoin de philtres, de paroles magiques, de flammes allumées la
-nuit, à la lune nouvelle, sous les trépieds où bouillonne l’eau du
-marécage, pleine de couleuvres, pour ensorceler celui-ci!... Elle
-sortirait de l’eau, nue et belle comme elle était, et le démon, à son
-ordre, ferait le reste!... Qu’était-ce que des cailloux lancés contre un
-homme jeune, à côté de la puissance qui s’échappait d’elle-même?... Oui,
-c’était là le charme<span class="pagenum"><a id="page_70">{70}</a></span> des charmes. Elle le savait,&#8212;étant sorcière tout
-comme une autre, la femme! C’est le désir de son corps qu’elle allait
-jeter en lui comme un mauvais sort; dont elle allait l’empoisonner... et
-ensuite, tranquille, elle regarderait les ravages du poison.</p>
-
-<p>Elle s’était donc avancée, petite et formidable, la reine! Elle savait
-aussi qu’autrefois, au temps des païens d’Europe, une déesse, une
-immortelle, était sortie de la mer, en avait jailli, blonde et nue,
-comme une fleur merveilleuse, et que, debout sur les eaux bleues, ses
-pieds dans une coquille de nacre, elle avait longtemps commandé aux
-hommes,&#8212;avant le règne du Christ Jésus.</p>
-
-<p>Renaud, se retournant sur sa selle, vit la bohémienne, toujours toute
-nue et debout, qui étirait ses bras au soleil, comme si elle eût voulu,
-de loin encore, étonner et fasciner de sa beauté, le fiancé de Livette.</p>
-
-<p>Le soleil avait disparu derrière la ligne d’horizon, et c’est sur un
-ciel de cuivre rouge que se profilait en noir la silhouette de la femme
-nue, plus mystérieuse dans le crépuscule.<span class="pagenum"><a id="page_71">{71}</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a id="VIII"></a>VIII</h2>
-
-
-<p>Des Saintes, où il allait demander combien il devrait amener de taureaux
-pour sa part, le jour de la fête, Renaud regagna tout de suite le
-Château d’Avignon.</p>
-
-<p>Il avait hâte de revoir Livette, d’oublier près d’elle la scène de la
-journée, à laquelle, malgré lui, son esprit revenait toujours.</p>
-
-<p>Quatre ou cinq lieues, et il fut rendu.</p>
-
-<p>Livette et ses parents étaient tous trois, près de leur ferme, à prendre
-le frais sur le banc de pierre qui est là contre la façade du château, à
-côté des vieux rosiers grimpants qui, au-dessus, encadrent les fenêtres
-de leurs touffes vertes piquées de fleurs.</p>
-
-<p>C’était aussi une des places favorites de nos amoureux, tout contents
-d’avoir sur leurs têtes ce feuillage parfumé, dans l’épaisseur duquel
-venait souvent chanter un des rossignols du parc.</p>
-
-<p>&#8212;Eh! bonsoir, Jacques.</p>
-
-<p>&#8212;Eh! bonsoir à tous!</p>
-
-<p>&#8212;Qui t’amène si tard? as-tu dîné, au moins?</p>
-
-<p>&#8212;J’ai mangé, aux Saintes, une anchoïade....<span class="pagenum"><a id="page_72">{72}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Cela n’est que pour mettre en train l’appétit. Veux-tu autre chose? tu
-n’as qu’à parler.</p>
-
-<p>&#8212;Merci, maître Audiffret.... Je vais soigner Blanchet à l’écurie, et je
-reviens. Je n’irai pas au «jass» ce soir. Je coucherai dans la fénière,
-près des bêtes.</p>
-
-<p>Maître Audiffret, sa pipe entre les doigts, se leva et suivit Renaud
-jusqu’à la porte de l’écurie, d’où il le regarda bouchonner son cheval.</p>
-
-<p>&#8212;Quand il vous plaira, maître Audiffret, reprendre Blanchet pour
-Livette.... Je ne lui trouve point de défauts; au contraire. C’est un
-bon cheval, et très doux.</p>
-
-<p>&#8212;Il t’est soumis parce que tu le fatigues, toi, vois-tu, mais comme il
-ne lui fait pas service tous les jours, tant s’en faut,&#8212;j’ai toujours
-peur pour elle. S’il lui prend fantaisie de le monter parfois, tu le lui
-prêteras, et alors tu prendras, toi, le premier venu.... Puis, tu vas,
-j’espère, ravoir ton Cabri. On a vu Rampal, hier, en Crau. Il montait ta
-bête; il est donc sûr qu’il ne l’a pas vendue. Il va te la ramener,
-c’est à croire.</p>
-
-<p>&#8212;Oh! mais, j’irai, dit Jacques, à sa rencontre, car de penser qu’il me
-la ramènera, non; ce serait fait déjà.... Pouvez-vous me dire,
-Audiffret, où on l’a vu aujourd’hui, ce Rampal?</p>
-
-<p>&#8212;Entre le mas Tibert et le mas d’Icard, en Crau. Il y a par là, tu sais
-bien, en plein mitan d’un marais<span class="pagenum"><a id="page_73">{73}</a></span> de bourbe, une cabane à laquelle on ne
-peut arriver que par un sentier caché sous l’eau, établi sur pilotis, et
-qu’on reconnaît,&#8212;avec l’habitude,&#8212;à quelques piquets plantés, de loin
-en loin, tout le long. J’ai idée qu’il s’y veut retirer, le gueux, à la
-manière de ce déserteur qui vint y passer son temps de service....</p>
-
-<p>&#8212;Ah! ah! il s’est retiré à la <i>Cabane du Conscrit</i>? Eh bien, j’irai l’y
-voir, dit Renaud, soyez tranquille!</p>
-
-<p>Blanchet, bien bouchonné, faisait creniller sous ses dents la bonne
-luzerne. Renaud sortit de l’étable, et, avec Audiffret, ils vinrent
-s’asseoir près de Livette et de la grand’mère.</p>
-
-<p>Tous quatre gardèrent le silence un long moment. On n’entendait que le
-triste fracas continu que faisaient les grenouilles, et sous lequel il y
-avait, sans qu’on pût cependant les distinguer, les rumeurs sourdes des
-deux Rhônes et de la mer.</p>
-
-<p>Le ciel était un fourmillement d’étoiles menues, innombrables, qui
-semblait répondre aux palpitations des bruits de la lande; et, comme le
-Rhône qui, après s’être élancé dans la mer toute bleue, y court
-longtemps sans s’y mêler, sans perdre sa couleur de terre,&#8212;le chemin de
-Saint-Jacques, fait d’une poussière d’astres, marchait, distinct, dans
-l’océan des étoiles.</p>
-
-<p>Renaud se sentait gêné.</p>
-
-<p>En retrouvant sa fiancée, il n’avait pas éprouvé tout<span class="pagenum"><a id="page_74">{74}</a></span> ce qu’il sentait
-d’ordinaire, un mouvement joyeux vers elle, comme une pression au creux
-de l’estomac, un sursaut brusque et doux du sang dans le cœur qui
-chavire!&#8212;Et déjà Livette, de son côté, éprouvait au profond de son cœur
-un vague malaise, qu’elle ne s’expliquait pas. Quelque chose était entre
-eux.... Il avait, en effet, pour la première fois, quelque chose à lui
-cacher; et, pensant que cela pouvait, devait se sentir:</p>
-
-<p>&#8212;Je ne suis pas bien ce soir, dit-il tout à coup.</p>
-
-<p>&#8212;Prends garde aux fièvres!... fit Audiffret. Je sais bien qu’elles ne
-sont pas fréquentes comme autrefois, ni si dangereuses, mais enfin, il
-se faut méfier! Méfie-toi! et prends le remède. Tiens, il y a là-haut,
-dans la pharmacie du château, les registres de la première
-exploitation,&#8212;du temps où les gens du Château d’Avignon gagnaient tous
-les jours sur le marécage un peu de terrain maniable. Eh bien, c’est par
-quinze, par vingt chaque jour, que les hommes allaient à l’infirmerie.
-Et quelles doses de quinine, mes enfants!... Tout cela est écrit
-là-haut, dans le <i>Livre de Raison</i>. Autrefois, toutes les fermes d’ici
-avaient un livre pareil, appelé de même, comme les marins ont un livre
-de bord. C’était le temps de l’ordre et de la vaillantise. Les
-paysannes, en ce temps-là, n’est-ce pas, grand’mère? ne cherchaient pas
-à copier les bourgeoises de Paris en se mettant des robes qui leur<span class="pagenum"><a id="page_75">{75}</a></span> vont
-mal, au lieu du costume des anciennes, qui les rend avenantes parce
-qu’il est bien à elles....</p>
-
-<p>&#8212;Oui, soupira la mère-grand, nous sommes au siècle d’orgueil, et mon
-siècle à moi est fini.</p>
-
-<p>C’est le mot familier de tous nos vieux paysans.</p>
-
-<p>&#8212;On lisait moins de journaux, au temps passé, reprit Audiffret, on
-s’occupait moins des affaires du monde entier, et beaucoup plus chacun
-des siennes. Les choses n’allaient que mieux. Les propriétaires vivaient
-sur leurs terres, faisaient des familles, au lieu d’aller vivre à Paris
-et d’y périr, par orgueil, de dettes ou d’autre chose. Le <i>Livre de
-Raison</i> est là-haut, qui explique les batailles de nos pères contre le
-marais et la fièvre.... La pharmacie est encore en ordre, avec les
-balances et les pots dans les casiers, sous la poussière. Et le livre
-raconte tout, les maladies et les morts.... Aujourd’hui, de la fièvre,
-on ne meurt plus guère chez nous. Elle s’en va. Les digues, les
-roubines, tout fait un bon service, et cette Cochinchine de France,
-comme me dit ce matelot que j’avais mené voir les rizières de Giraud, la
-voilà tout à l’heure, notre Camargue, aussi saine que la
-Crau!&#8212;Cependant, je te dis, méfie-toi, et prends le remède! n’attends
-pas à demain; Livette te donnera ce qu’il faut. Or çà, je vais me
-coucher.... Restez encore un peu, les jeunes, si cela vous convient....
-Venez-vous, grand’mère?<span class="pagenum"><a id="page_76">{76}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Non, je demeure, moi, dit la vieille,&#8212;un petit moment encore, avec
-cette jeunesse.</p>
-
-<p>Audiffret tapota, sur l’angle du banc, le bord de sa pipe renversée,&#8212;et
-l’ayant mise en poche, monta se coucher.</p>
-
-<p>Et sur le banc, le silence se fit.</p>
-
-<p>La grand’mère, lasse, somnolait, relevant de temps à autre sa tête
-molle, d’un mouvement de réveil brusque,&#8212;puis recommençait à baisser le
-cou lentement....</p>
-
-<p>&#8212;Il tombe bien de l’humide, dit tout à coup Livette.</p>
-
-<p>&#8212;Oui, demoiselle.</p>
-
-<p>&#8212;Voyez! dit-elle ingénûment en tendant son bras pour qu’il touchât
-l’humidité sur sa manche de laine. Mais lui, ne tendit pas la main. Il
-n’était pas, ce soir-là, à Livette tout entier, comme à l’ordinaire.
-Chose bien drôle, elle ne l’intimidait pas, ce soir. Il n’était pas,
-comme d’habitude, tout saisi, devant elle. Elle ne le dominait plus. Et
-il s’en voulait. Il souffrait.</p>
-
-<p>Il reconnaissait en lui-même que sa pensée était bien plus au souvenir
-de la journée, qu’avec sa fiancée qui était là, si près de lui.</p>
-
-<p>&#8212;A quoi pensez-vous? fit Livette, qui, depuis un moment, quoiqu’on fût
-dans l’ombre, fixait son regard sur lui comme si elle eût pu voir
-distincte<span class="pagenum"><a id="page_77">{77}</a></span>ment son visage. Décidément, elle le sentait ailleurs. Rien de
-plus subtil que ces divinations d’amoureuse.</p>
-
-<p>&#8212;Je pense, dit Renaud un bon moment après la question,&#8212;à mon cheval
-que je reprendrai demain à Rampal, s’il est en Camargue ou en Crau.</p>
-
-<p>&#8212;Et puis?</p>
-
-<p>&#8212;Et puis? dit-il... je pense à la <i>Cabane du Conscrit</i> où il est
-peut-être à cette heure,&#8212;caché.</p>
-
-<p>&#8212;Et puis encore? insista Livette.</p>
-
-<p>&#8212;Eh! que sais-je, moi! à la fièvre,&#8212;à tout ce que nous venons de
-dire....</p>
-
-<p>&#8212;Hélas! fit la mignonnette, et à moi, Renaud, pas du tout? on n’y pense
-plus?</p>
-
-<p>Elle avait la voix triste.</p>
-
-<p>Il eut un tressaillement qui n’échappa point à la petite. Il avait cru
-revoir à ce reproche de Livette, la bohémienne telle qu’il l’avait vue
-dans la journée, debout devant lui, tout près, nue et si brune! brune
-comme si, ayant coutume de vivre nue au soleil, elle était, des pieds à
-la tête, noircie par les rayons. Et comme elle était souple, et
-nerveuse, cette sauvage! Une vraie bête, une petite cavale arabe, bien
-plus fine que les aigues de Camargue. Hélas! depuis trop longtemps, par
-fidélité à sa fiancée, il était sage comme une fille, le rude garçon, et
-maintenant cette sagesse se vengeait, prenait sa sourde revanche,<span class="pagenum"><a id="page_78">{78}</a></span>
-l’agitait de folles envies amoureuses qui n’étaient pas pour Livette.
-Ainsi le respect même qu’il avait pour elle&#8212;pauvre mignonne!&#8212;c’est
-cela qui tournait contre elle!</p>
-
-<p>&#8212;Jacques? fit Livette, de cette voix à peine expirée que donne aux
-amants l’émotion de l’amour, voix suave, voilée, qu’entend le cœur plus
-que l’oreille.</p>
-
-<p>Renaud ne l’entendit pas. Il <i>voyait</i>.&#8212;Il voyait la bohémienne comme si
-elle eût été là, bien mieux même. Dans le noir de la nuit, son corps,
-pourtant brun, lui apparaissait en clair, comme une substance opaque qui
-laisserait s’exhaler par transparence une très pâle lumière. Cette forme
-nue, obscure à la fois et comme éclairante, était là immobile sous ses
-yeux... puis elle s’animait... et il croyait voir la bohémienne se
-baigner dans une de ces mers phosphorescentes des mois d’été, où les
-nageurs agitent dans l’eau sombre une lumière liquide, froide, qui suit,
-dessine et montre leurs contours, d’où elle semble rayonner.... «Est-ce
-que j’ai la fièvre?» se disait-il.</p>
-
-<p>Comme pour lui répondre, Livette lui prit la main. Elle tâtait la
-sécheresse de cette main, du poignet.</p>
-
-<p>&#8212;Oui, dit-elle, prenez garde; mon père a raison, il y a un peu de
-fièvre.... Venez là-haut chercher le remède.<span class="pagenum"><a id="page_79">{79}</a></span></p>
-
-<p>Heureux de cette diversion:</p>
-
-<p>&#8212;Allons! dit-il.</p>
-
-<p>&#8212;Venez donc, répéta-t-elle, et faites doucement: grand’mère dort!</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>La vieille Audiffrette dormait en effet. Adossée au mur, elle ne remuait
-plus du tout. Le mouchoir blanc, noué à l’arlésienne, au lieu de ne
-prendre que son chignon, lui enserrait presque toute la tête, laissant
-échapper, en brouillard, de chaque côté de son visage, deux touffes de
-cheveux rudes, blanchissants, et tout tortillés.</p>
-
-<p>Elle dormait, la bouche un peu entr’ouverte, une étincelle sur ses dents
-qu’elle avait belles encore.</p>
-
-<p>Ils la laissèrent.<span class="pagenum"><a id="page_80">{80}</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a id="IX"></a>IX</h2>
-
-
-<p>Livette ouvrit la porte du Château, qui cria dans la résonance vide du
-spacieux escalier de pierre.</p>
-
-<p>Elle alluma le «calen», qui était suspendu à un clou, et ils montèrent,
-elle préoccupée de lui, et lui d’elle, mais non plus dans ce trouble
-d’attirance où ils étaient d’ordinaire.</p>
-
-<p>C’est lui qui tenait la lampe de fer, balancée au bout de sa tige à
-crochet; et, par acquit de conscience, pour faire son devoir de galant
-et peut-être donner ainsi le change sur ses préoccupations, peut-être
-pour tromper lui-même l’inquiétude amoureuse dont il était pris, pour se
-forcer à revenir tout entier à Livette, et qui sait?&#8212;si obscur est
-l’homme en ses fonds du diable!&#8212;peut-être pour contenter, avec
-celle-ci, à son insu, un peu du désir allumé par l’autre, pour toutes
-ces raisons ensemble, plus inextricablement mêlées que les ramilles du
-rosier grimpant, il se dit: «Je vais l’embrasser!» Cela, jamais il ne
-l’avait fait, du moins hors de la présence des vieux, mais le Renaud de
-ce soir-là n’était plus pour Livette, on vous dit, le Renaud de tous les
-jours. Les<span class="pagenum"><a id="page_81">{81}</a></span> forts levains de sa nature de sauvage lui gonflaient les
-veines. Bien véritablement il avait la fièvre, au moins une sorte de
-fièvre. Tous ses nerfs étaient surexcités, tendus; ses yeux lui
-montraient même les objets les plus indifférents autrement qu’à
-l’ordinaire. Et, en Livette, il voyait, malgré lui, tout en se le
-reprochant, des choses qu’à l’ordinaire il se refusait à voir. Et comme
-elle avait, étant toujours vêtue à l’arlésienne, ce fichu de mousseline
-blanche croisé bas, et qui laisse voir, sous la chaîne et la croix d’or,
-la naissance de la gorge au-dessus de l’entre-croisement des plis
-roides, accumulés, réguliers, c’est là qu’allait son regard allumé, au
-milieu de ce délicat arrangement de mousseline, si gentiment appelé la
-«chapelle».</p>
-
-<p>Il tenait, dans sa main gauche, le calen, qu’il élevait à hauteur de son
-épaule, en l’éloignant de lui le plus possible à cause des gouttes
-d’huile,&#8212;et, de son bras droit, il enlaçait la taille de Livette, qui,
-elle, avait posé la main sur la rampe de fer.</p>
-
-<p>Il sentait, à chaque marche gravie, le jeu des muscles du corps jeune de
-sa fiancée communiquer au bras dont il l’entourait une langueur d’aise
-qui courait dans tout son être,&#8212;et pourtant son cœur ne s’en
-réjouissait pas; et il trouvait qu’à l’ordinaire un seul bout du velours
-de la coiffure de Livette, s’il venait à en être touché au visage, lui
-mettait dans<span class="pagenum"><a id="page_82">{82}</a></span> les sangs un plaisir plus doux, dont surtout il était plus
-sûr. De cela, il se dépitait en lui-même comme d’une déchéance, il
-souffrait comme d’un pressentiment, comme d’un malheur vaguement assuré.
-Et elle, elle subissait toujours davantage le contre-coup de ce qu’il
-éprouvait. Elle se sentait menacée. Quelque chose décidément était
-contre elle. Ce bras qui l’enlaçait ainsi quelquefois, ne lui semblait
-plus le bras de son ami, mais celui d’un homme. Elle en souffrait, et ne
-comprenait pas. Le regard qu’elle voyait était sur elle comme un regard
-nouveau de lui, sans amitié, sans pitié même. Elle le connaissait
-pourtant bien, ce brave Renaud, son promis, et voici qu’elle en avait
-peur comme d’un étranger!</p>
-
-<p>Tout cela, en eux, se passait très vite, en émotions d’autant plus
-rapides qu’ils ne savaient que les éprouver, ne s’attardaient pas à
-essayer de les connaître en eux. La toute-puissante électricité humaine,
-plus inconnue que l’autre, jouait, en eux, par les millions de réseaux
-de ses courants, de ses correspondances, son jeu impossible à suivre.
-Dans ces deux êtres d’instinct, le prodige, sans fin renouvelé, de
-l’amour, des affinités,&#8212;des sympathies et des répulsions,&#8212;se
-renouvelait, aussi inconnu, aussi merveilleux, aussi profond que jamais.
-Pour la nature, il n’y a que deux êtres: un homme et une femme; il n’y a
-pas de catégories. A la base de l’humanité, la vie est une, la<span class="pagenum"><a id="page_83">{83}</a></span> passion
-est une. Le savant des races supérieures perfectionne sans cesse sa
-réflexion et l’expression de lui-même; mais, dans le cœur de son frère
-ignorant, il y a plus de vie abondante et inextricable que dans la tête
-de ces philosophes qui, à force de s’analyser, ne savent souvent plus
-sentir. Ceux qui se croient les plus habiles à découvrir en eux l’homme
-vrai ne s’aperçoivent pas qu’ils dénaturent les mouvements secrets de
-leur âme à force de les surveiller. La clarté de leur lampe de mineur
-change les conditions psychologiques, comme une constante lumière
-modifierait l’état physiologique des êtres et des plantes. L’amour et la
-mort, pendant ce temps, répètent, dans l’éternelle obscurité des cœurs
-simples, leurs miracles sans témoins.</p>
-
-<p>Ils étaient arrivés sur le palier, grand comme une chambre,&#8212;au premier
-étage. Devant la dernière marche, Renaud, soulevant presque Livette pour
-l’y faire arriver, voulut l’attirer à lui, mais elle eut, elle, un désir
-de résistance, et lui un subit désir de se résister à lui-même qui,
-isolés, n’eussent rien empêché, et qui, combinés, créèrent la force
-suffisante pour mettre entre eux un obstacle consenti. Et cette force,
-c’était le sortilège qui opérait.</p>
-
-<p>Et comme ils n’échangèrent pas une parole, leur embarras s’accrut.</p>
-
-<p>Vivement, pour échapper à la gêne qu’ils éprou<span class="pagenum"><a id="page_84">{84}</a></span>vaient l’un par l’autre,
-elle courut à la porte de droite et entra. Et lui, content aussi de
-pouvoir mettre en eux quelque chose qui les rapprochât, au moins une
-parole, dit:</p>
-
-<p>&#8212;Attendez la lumière, Livette! j’arrive.</p>
-
-<p>Mais Livette venait, tout à coup, de songer à la menace de la
-bohémienne.... «C’est le sort, se dit-elle, je le reconnais!» Et elle se
-sentit pâlir.</p>
-
-<p>Alors elle eut une inspiration:</p>
-
-<p>&#8212;Suivez-moi, Renaud.</p>
-
-<p>Ils traversèrent des chambres où dormaient, pendantes du plafond, à
-grands plis rigides et comme desséchés, les hautes tentures; où
-sommeillaient, sous les housses, les meubles du temps de l’empire; tout
-cela, rarement visité par les maîtres, mais soigné par la grand’mère et
-par Livette.</p>
-
-<p>Et tous deux, Livette et Renaud, arrivèrent dans une salle aux murs nus,
-blanchis à la chaux, et qui servait autrefois de chapelle.</p>
-
-<p>Un autel de bois, dévêtu de toute draperie, de tout ornement, se
-dressait au fond. Devant la porte du tabernacle blanc et doré, la pierre
-sacrée manquait, laissant un trou carré dans la menuiserie de l’autel.</p>
-
-<p>Mais Livette ouvrit, au ras du mur, une large porte. C’était celle d’une
-armoire enfoncée dans l’épaisseur de la muraille. La porte ouverte à
-deux battants, ils purent voir, au-dessous d’une étagère à<span class="pagenum"><a id="page_85">{85}</a></span> hauteur de
-leur tête, suspendues très roides et très droites, des chasubles, des
-étoles,&#8212;avec de grandes croix d’or en broderie épaisse;&#8212;des soleils
-d’où sortait la colombe; des triangles mystiques, des <i>Agnus Dei</i>. Au
-milieu de tous les autres, étaient les ornements des cérémonies de
-deuil,&#8212;noirs, dont les broderies lourdes figuraient des ossements
-blancs, des échelles de bourreaux, des marteaux, des clous;&#8212;et,&#8212;ce qui
-frappa Livette,&#8212;il y avait, au centre d’une étole, en moire obscure
-comme la nuit, une couronne d’épines, en argent, qui, à la flamme du
-calen, lança des éclairs.</p>
-
-<p>Sur l’étagère, au-dessus de tous ces vêtements de prêtre,&#8212;vus de
-dos,&#8212;suspendus de telle sorte qu’on croyait voir des prêtres à
-l’autel,&#8212;flamboyait, entre le calice et le saint-ciboire, un
-saint-sacrement, soleil radiant, monté sur un pied comme un candélabre;
-et, au centre des rayons, luisait un rond de vitre, vide, mais qui
-reflétait, lui aussi, étrangement, la flamme mobile de la lampe.</p>
-
-<p>&#8212;A genoux, Renaud! fit Livette. Pour ce qui nous arrive, la prière est
-le remède. Prions un peu!</p>
-
-<p>Le gardian obéit. Il avait compris que Livette voulait conjurer le sort.</p>
-
-<p>Elle priait en silence, avec ferveur. Lui, étonné, inhabitué aux
-attitudes de la prière, et cherchant une contenance, regardait de temps
-à autre le calen qu’il<span class="pagenum"><a id="page_86">{86}</a></span> avait à la main, l’élevait pour mieux voir
-l’étalage de ce trésor ecclésiastique, et, distrait un moment, par tout
-son manège, de ses troubles de cœur, il ne fut que plus malheureux
-quand, tout à coup, de nouveau, sa pensée revint à Livette.</p>
-
-<p>Il se dit alors que vraiment elle venait de deviner; qu’un sortilège
-était en effet sur lui! Et dans son cœur, il supplia le bon Dieu de la
-croix, le triangle mystique, l’oiseau et l’agneau symboliques, de lui
-venir en aide.</p>
-
-<p>&#8212;Pardonnez-nous nos offenses comme nous les pardonnons à ceux qui nous
-ont offensés! dit tout à coup Livette à haute voix, songeant à la
-bohémienne.&#8212;Mon Dieu, ajouta-t-elle, nous vous promettons de faire
-porter, le jour de la fête des saintes Maries,&#8212;que voici
-proche,&#8212;chacun trois cierges dans leur église, et d’attendre que, l’un
-après l’autre, ils se soient consumés pour elles jusqu’à brûler les
-ongles de nos doigts!</p>
-
-<p>Puis elle se releva,&#8212;mais, avant de partir, ils renfermèrent, dans
-l’ombre de l’abandon, derrière la double porte de ce placard banal, ces
-objets d’un culte mort, le calice sans vin, le saint-ciboire sans
-pain,&#8212;et ce saint-sacrement, dont le rayonnement de métal encadrait un
-foyer vide!<span class="pagenum"><a id="page_87">{87}</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a id="X"></a>X</h2>
-
-
-<p>... Il savait bien, lui aussi, qu’il n’avait pas besoin du remède qu’on
-donne aux fiévreux, et que la fièvre qu’il avait ne lui venait pas du
-marécage.</p>
-
-<p>Elle ne parla plus de la drogue, mais comme, sur le palier, il
-s’apprêtait à descendre:</p>
-
-<p>&#8212;... Si nous allions, dit-elle, sur la terrasse?</p>
-
-<p>Livette voulait prolonger le tête-à-tête, voir si elle retrouverait,
-après la prière, son Renaud.</p>
-
-<p>Il déposa sa lampe en haut de l’escalier; et, poussant la porte qui
-s’ouvrait au-dessus de la dernière marche, tous deux se trouvèrent sur
-la terrasse qui domine tout le Château.</p>
-
-<p>Terrasse carrée, au milieu de laquelle dormait, gisante à terre,
-renversée sur le flanc avec sa cage de fer, la grosse cloche, de trois
-pieds de diamètre, qui, autrefois, commandait le travail aussi bien que
-la prière, et qui, sonnant l’angélus, faisait s’agenouiller, au bord des
-marais pleins de miasmes, les fiévreux travailleurs du domaine.</p>
-
-<p>Du bout de leur pied, machinalement, tous deux, tour à tour, frappèrent
-la grosse cloche couchée sur<span class="pagenum"><a id="page_88">{88}</a></span> le flanc. Elle rendit une plainte courte,
-vite étouffée par le contact avec les dalles. Ce fut comme le soupir
-d’un cœur mystérieux.</p>
-
-<p>Le cœur plaintif comme cette cloche, ils s’accoudèrent aux parapets de
-pierre, devant la nuit.</p>
-
-<p>Livette et Renaud s’aimaient, mais, à lui, la tendresse ne suffisait
-plus. La sève du printemps, qui bouillait en désirs dans ses veines,
-fleurissait, au cœur de Livette, en douces fleurs de songerie.</p>
-
-<p>Au-dessus de leur tête, le fourmillement des étoiles était magique. Il y
-en avait comme il y a des mouïssales et des grenouilles dans le désert,
-comme il y a des vagues dans la mer. Elles semblaient s’ouvrir et se
-fermer à demi, comme les fleurs d’un pré qu’agite un petit souffle
-rapide; comme des paupières qui font un signe.</p>
-
-<p>Elles semblaient avoir quelque chose à dire.... Elles remuaient comme
-des lèvres qui parlent une langue vive, qui disent une chose très
-pressée, qu’il faut qu’on sache, mais nul bruit venant d’elles ne frappe
-les oreilles des hommes, car l’ouïe des hommes n’est pas assez fine. Et,
-de même, leur regard n’est pas assez subtil pour voir que les poussières
-(pâles comme des pollens) du chemin de Saint-Jacques,&#8212;sont aussi des
-étoiles. Ils l’ont vu avec un autre regard que s’est fait leur esprit,
-mais ce regard-là est<span class="pagenum"><a id="page_89">{89}</a></span> encore impuissant à pénétrer plus loin, plus
-profond,&#8212;à tout connaître.</p>
-
-<p>Et puis,&#8212;et Renaud lui-même avait entendu dire ces choses par des
-gardeurs de moutons, de ceux qui passent l’hiver en Camargue et en Crau,
-et qui, l’été, sur les sommets des Alpes, passent leurs nuits à compter
-les étoiles,&#8212;il y a, dans le ciel,&#8212;par delà les ciels visibles,&#8212;des
-feux allumés si loin de nous, si loin, que leur lumière, en train de
-venir vers notre terre, n’y parviendra que dans des siècles. Les hommes
-sortis de nous, après des siècles, verront scintiller des étoiles qui,
-de notre temps, allumées déjà, faisaient des signes perdus pour nous.
-Et, en ce temps-là, des idées, qui sont déjà allumées dans des âmes
-d’hommes, et qui aujourd’hui sont vues uniquement de ceux-là même en qui
-elles brillent,&#8212;brilleront pour tous, et l’une d’elles sera, dans
-chacun, l’amour et la pitié du monde.</p>
-
-<p>Et ni Livette, non certes, ni Renaud, ne pouvaient approfondir ces
-infinis, mais, de l’immensité de ce ciel, fourmillant de fines lumières,
-il leur venait au cœur une émotion innomée, faite de toutes les
-espérances à naître.</p>
-
-<p>Des mondes futurs, plus beaux, rêvaient en eux, avec eux.</p>
-
-<p>En eux aussi, parce qu’ils étaient jeunes et créatures humaines, il y
-avait une part d’avenir. En eux<span class="pagenum"><a id="page_90">{90}</a></span> aussi était le dépôt des vies futures.
-En eux aussi s’agitait sourdement l’inconnu des générations à naître,
-auxquelles un couple suffirait, sur les ruines du monde aboli, pour
-qu’elles eussent le désir de vivre et qu’elles en eussent le pouvoir.</p>
-
-<p>Une étincelle, c’est tout le feu. Un couple, c’est tout l’amour. Le
-nombre infini n’est pas plus grand que le nombre deux. Et c’est pourquoi
-les grands savants qui calculent comme Barrême, n’en savent pas plus
-long sur la vie et sur le cœur, que Livette et Renaud,&#8212;qui ne savent
-rien.</p>
-
-<p>Ils savaient seulement qu’ils vivaient, qu’ils voulaient aimer, qu’ils
-se cherchaient et se fuyaient en même temps,&#8212;mais ils ne se demandaient
-pas pourquoi. Ils ne se disaient rien. Ils éprouvaient. Ils ne pouvaient
-pas se dire que les rivalités et les jalousies, c’est-à-dire la douleur,
-servent le dessein de la nature qui veut sans doute, en les provoquant,
-exaspérer le désir, afin que la création soit assurée par les
-paroxysmes, et l’avenir universel par l’impérieux besoin de la joie.</p>
-
-<p>Qu’importe à la loi, le faible, le vaincu? c’est le fort, dit-on,
-qu’elle veut reproduire, seul.</p>
-
-<p>La pitié et la justice sont l’invention de l’homme et n’auront de
-triomphe que quand elles auront été lentement mêlées par l’esprit humain
-à la matière dont il est fait.<span class="pagenum"><a id="page_91">{91}</a></span></p>
-
-<p>Ils souffraient, ils aspiraient à jouir,&#8212;sous l’inconnu d’un ciel de
-printemps. Ils attendaient leur joie, ils appelaient toute l’espérance,
-et ils regardaient l’horizon obscur, le désert où miroitaient les sables
-parmi les enganes sombres, et (entre les lignes noires des tamaris) les
-étangs scintillants de sel. Ils regardaient cette immensité où ils
-semblaient perdus, et où pourtant ils sentaient bien qu’à eux seuls ils
-étaient tout; et ils écoutaient, sans l’entendre, le bruissement éternel
-de l’île, murmures d’eaux, froissements de roseaux, de feuilles remuées,
-rumeurs de bêtes errantes, grondements éloignés de deux fleuves en
-route, de mer tressautante;&#8212;et cette voix de toute l’île accompagnait
-avec justesse, par l’étendue et le nombre des sonorités qui la
-composaient, ce pétillement muet des étoiles que personne n’entend.</p>
-
-<p>Il y avait dans le parc, invisible pour eux à cette heure, un arbre
-étranger dont on voyait, dans le jour, les fleurs s’ouvrir avec un bruit
-doux. Ils s’amusaient quelquefois à regarder cet arbre, venu de Syrie,
-disait-on. Une détonation légère, comme étouffée, et voilà qu’un petit
-nuage très odorant sort de la cellule qui éclate. Cet arbre continuait,
-dans la nuit, à jeter sa poussière de désirs en quête, et vers les
-fiancés montait son odeur sauvage.</p>
-
-<p>Rien qu’à se frôler, ils tremblaient de joie.... Ah! si elle avait pu
-lui donner, par ce beau soir de mai,<span class="pagenum"><a id="page_92">{92}</a></span> tout ce qu’il appelait d’amour
-avec sa jeunesse! s’il avait pu sentir, sous ses lèvres chaudes, les
-lèvres de la jeune vierge se fondre amollies, là, sur cette haute
-terrasse qui dominait les cimes rondes des grands arbres du parc, sous
-ce ciel noir, magnifique d’étoiles, sans doute elle fût restée seule
-maîtresse de lui, la petite fiancée!...</p>
-
-<p>Mais entre Livette et Renaud, il y avait trop d’obstacles; et comme il
-s’efforçait sagement de ne plus aller à elle, c’est vers l’autre qu’il
-allait en pensée.</p>
-
-<p>Et Livette se sentait déjà la détresse des abandonnées. Tout ce grand
-pays plat, que ses yeux connaissaient bien et qu’elle devinait dans la
-nuit tout autour d’elle, lui paraissait tout à coup vide, vraiment un
-désert, et tout semblable par là à son cœur même. Et doucement, en
-silence, elle s’était mise à pleurer,&#8212;ce que voyant, l’un des deux
-grands chiens de la ferme, son favori, qui la cherchait partout depuis
-un moment, vint lécher sa main pendante.</p>
-
-<p>Et là-bas, tout là-bas, au-dessus de cette barre sombre qui était la
-mer, Renaud, pendant ce temps, croyait voir monter, droite, comme
-suspendue dans l’espace, ou portée par les vagues, une forme de femme
-nue, qui l’attendait.</p>
-
-<p>&#8212;Livette! Livette!</p>
-
-<p>C’était la grand’mère qui appelait.<span class="pagenum"><a id="page_93">{93}</a></span></p>
-
-<p>Ils redescendirent sans échanger une parole.</p>
-
-<p>&#8212;Bonsoir, monsieur Jacques, dit la jeune fille.</p>
-
-<p>&#8212;Bonne nuit, demoiselle, répondit Renaud.</p>
-
-<p>Ainsi, ils s’appelèrent, ce soir-là, monsieur et mademoiselle, et, un
-instant après qu’ils se furent quittés, Renaud, dans le plus grand
-silence, prit son cheval à l’écurie et s’éloigna.</p>
-
-<p>Il ne sentait pas que Livette, à sa fenêtre, le regardait partir avec
-des yeux où remontaient les larmes.</p>
-
-<p>&#8212;Où s’en va-t-il?</p>
-
-<p>Elle suivit un moment du regard le point brillant, un reflet d’étoile,
-qui, allumé au bout de la pique du gardian, dansait dans l’ombre, à
-travers les arbres, comme un feu follet,&#8212;et quand l’étincelle
-s’éteignit, elle ne vit plus les étoiles.<span class="pagenum"><a id="page_94">{94}</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a id="XI"></a>XI</h2>
-
-
-<p>Où il allait, il n’en savait rien. Il errait commandé par sa force qui
-s’agitait en lui et qui voulait être dépensée.</p>
-
-<p>L’amour le gouvernait comme il gouvernait lui-même son cheval. En même
-temps qu’il était le cavalier de la bête, il était la bête damnée du
-désir qui le poussait, l’éperonnait, lui criait: «Marche!» dirigeait,
-de-ci, de-là, sans la régler, sa course à travers la lande. Il était,
-lui aussi, monté, harcelé, bridé, fouetté, le mors dans la bouche,
-emporté et impuissant. Et le cheval subissait les impressions du
-cavalier, qui subissait celles de l’amour; si bien que Blanchet, tout
-las de sa fatigue du jour, n’ayant eu tout à l’heure qu’un court repos,
-s’affola pourtant. Heureusement connaissait-il fossés, roubines,
-marécages, et, dans sa vitesse, la bride lâche sur le col, il
-choisissait encore sa route. Tantôt il ralentissait devant les fossés,
-afin d’y descendre, tête première, forçant alors le cavalier à se tenir
-tout debout sur les grands étriers, le dos touchant la croupe; tantôt il
-les franchissait à toute volée.<span class="pagenum"><a id="page_95">{95}</a></span></p>
-
-<p>Grisé, tête nue, son chapeau ayant roulé quelque part, dans la nuit, les
-cheveux traversés d’un air sifflant, Renaud courait, pour courir, parce
-que la violence de la course correspondait à ses violences intérieures.
-Il courait à la manière d’une bête qui se déplace, par rage et fureur
-d’être seule, dans la saison des ruts.</p>
-
-<p>Et il se disait que cela était abominable de penser à l’autre, quand il
-avait à lui cette fleur de beauté, de douceur et de sagesse; mais c’est
-de bien autre chose qu’il avait soif maintenant; et il sentait dans sa
-bouche une amertume forte, une salive collante et âpre, un suc qui
-l’altérait tout entier.</p>
-
-<p>Et ne comprenant pas comment il échapperait à tout ce qu’il avait de
-méchantes volontés en lui-même, il allait avec deux désirs qu’il
-s’avouait: ou bien rencontrer Rampal, sur qui il se vengerait de tout,
-ou bien tomber au revers d’un fossé, ne plus se relever, changer ainsi
-de méchant destin,&#8212;et un troisième désir qu’il ne s’avouait pas:
-rencontrer, à l’aube, la bohémienne, mendiant au seuil de quelque
-ferme.... Et alors?... Il ne savait pas!</p>
-
-<p>Tout à coup, il crut entendre un écho doubler, derrière lui, le bruit de
-son galop; il se retourna et il vit,&#8212;il vit en vérité!&#8212;le poursuivant
-à toute bride, la bohémienne nue, bien droitement campée,<span class="pagenum"><a id="page_96">{96}</a></span> à la manière
-d’un homme, sur un cheval pâle, qui ne touchait point terre.</p>
-
-<p>Envolée et riant, elle lui criait:</p>
-
-<p>&#8212;Arrête, lâche!</p>
-
-<p>Il se dit que cela n’était pas vrai, mais il ne se dit pas que c’était
-une vision; il songea: «C’est le sortilège,» et la peur le prit, une
-peur égale à son désir, et il se mit à fuir l’image de ce qu’il
-cherchait.</p>
-
-<p>Il ne se retournait plus, il fuyait. Il entendait toujours un galop
-double: le sien, celui de «l’autre». Il passait dans des brumes claires
-qui se traînaient sur les sables mouillés, salins; et en coupant ces
-nuages qui rampaient, il lui semblait courir dans le ciel, au-dessus des
-nuages d’en haut. Véritablement, un vertige était dans sa cervelle, car
-l’amour veut être obéi, et le vœu de sa jeunesse était en lui comme une
-folie.</p>
-
-<p>Tout à coup, les quatre jambes de Blanchet toujours lancé
-s’arc-boutèrent immobiles, rigides comme des pieux, et ses sabots sans
-fer se mirent à glisser sur une surface d’argile absolument lisse, dure,
-et comme savonnée. A toute vitesse le cheval glissait, bien debout,
-creusant des rainures avec sa corne sur cette surface polie, et, à la
-fin de sa vitesse acquise, il s’arrêta, voulut reprendre sa course, leva
-un pied, et, lourdement, épuisé, la bouche et les naseaux soufflant le
-désespoir, s’abattit.<span class="pagenum"><a id="page_97">{97}</a></span></p>
-
-<p>Déjà Renaud, appuyé sur sa pique qu’il n’avait pas lâchée, debout à la
-tête de son cheval, s’efforçait de le relever, l’encourageant de la
-voix. Blanchet, appuyé sur la bride que maintenait l’homme, se remit sur
-ses pieds, après deux glissades inutiles.</p>
-
-<p>Renaud regarda autour de lui: il n’y avait rien, que la nuit, le désert,
-les étoiles... des brouillards blafards, en loques, qui se traînaient çà
-et là, comme accrochés à des buissons, à des tamaris, à une touffe de
-roseaux... et qui prenaient par instant des formes de bêtes
-fantastiques.</p>
-
-<p>Renaud remonta sur Blanchet, mais il le prit en pitié. Et, le cheval,
-tantôt se laissant glisser, les quatre jambes raidies, sur ses quatre
-sabots sans fer, tantôt mettant un pied devant l’autre, écorchant ce
-sol, à la fois ferme sous son poids et tendre sous le tranchant de sa
-corne écaillée, ils sortirent de l’argile.</p>
-
-<p>C’était pitié et remords à la fois qu’inspirait à Renaud le cheval de
-Livette.</p>
-
-<p>Quel droit avait-il, le gardian, d’abîmer, au service de sa passion pour
-une sorcière, la bonne bête, tant aimée de sa mignonne fiancée?</p>
-
-<p>Renaud descendit donc de son cheval et, ôtant la selle et la bride à
-Blanchet, il lui dit: «Va! fais ce qu’il te plaît.» Puis il coupa autour
-de lui des apaïuns dont il se fit un lit, et, couché sur le dos, la
-selle<span class="pagenum"><a id="page_98">{98}</a></span> sous la nuque, un foulard sur la face, il attendit le jour.</p>
-
-<p>Un sommeil l’engourdit, durant lequel sa douleur se gonfla en lui,
-creva, s’extravasa, sortit de lui, prit des figures.... La même vision
-revenait toujours.</p>
-
-<p>En s’éveillant, deux heures plus tard, il trouva qu’il avait le visage
-en larmes, et ses deux mains sur son visage. Alors il se prit en pitié
-lui-même, et, ayant commencé de pleurer en rêve, il laissa couler ses
-larmes qu’il eût refoulées d’abord, si elles eussent voulu sortir
-pendant la veille.</p>
-
-<p>Il se trouva malheureux et pleura sur lui, avec rage, convulsivement,
-puis avec joie, comme si, en pleurant, il eût versé hors de lui pour
-toujours toute sa peine. Il pleurait d’être pris, impuissant, entre deux
-choses contraires, ennemies; de vouloir l’une et de désirer, malgré lui,
-l’autre. Il frappa la terre de ses deux poings; il déchira sa cravate
-qui l’étranglait; il broya des roseaux avec ses dents, et, comme un
-enfant, il s’écria, lui qui était un orphelin:</p>
-
-<p>&#8212;Mon Dieu! ma mère!</p>
-
-<p>Et il aurait ainsi pleuré longtemps encore peut-être, vidé les sources
-amères de son cœur, si, tout à coup, il n’eût senti une caresse,
-tiède,&#8212;deux caresses tièdes, molles, humides, effleurer sa joue, son
-front, ses yeux fermés.</p>
-
-<p>Il entr’ouvrit ses paupières et vit Blanchet qui,<span class="pagenum"><a id="page_99">{99}</a></span> debout à son côté,
-lui touchait la face, de sa lèvre pendante, comme lorsque, en cherchant
-un morceau de sucre, il caressait la main de Livette.</p>
-
-<p>Une autre bête avait imité Blanchet: c’était le <i>dondaïre</i> Le Doux, le
-favori du gardian, le meneur de son troupeau de taureaux et de vaches
-sauvages, dont Renaud n’avait pas entendu la sonnaille, et qui avait
-reconnu le gardian.</p>
-
-<p>Cette pitié des deux bêtes exaspéra d’abord l’aigre douleur de Jacques.
-A la manière des enfants qui se mettent à hurler dès qu’on les plaint,
-il eut, de se voir assez misérable pour être plaint, lui, par des bêtes,
-un grand cri intérieur&#8212;qu’il étouffa dans sa gorge; puis, touché de
-voir leur bonne figure, et distrait par là de lui-même, il se calma
-brusquement, se mit sur son séant, étendit la main vers ces naseaux,
-vers ces mufles de bêtes puissantes, si dociles, et il leur parla:</p>
-
-<p>&#8212;Braves, braves bêtes, oh! les braves bêtes!</p>
-
-<p>Le petit jour paraissait. Et le gros taureau noir, et le cheval blanc,
-tous deux, comme pour répondre à l’homme et pour répondre aussi à ce
-premier regard de la lumière de retour, qui faisait courir sur toute la
-plaine un frisson d’aise, tendirent le cou vers le levant; et le
-hennissement du cheval retentit, éclatant, trépidant comme une fanfare,
-soutenu par la basse des mugissements du taureau.<span class="pagenum"><a id="page_100">{100}</a></span></p>
-
-<p>Aussitôt s’éleva, tout autour de Renaud, un concert de meuglements et de
-hennissements mêlés. Sa libre manade avait passé la nuit par là. Il
-était entouré de ses bêtes familières.</p>
-
-<p>Elles accoururent à l’appel de Blanchet, à celui de Le Doux, à la voix
-du gardian. Les cavales étaient blanches comme le sel. Elles arrivaient
-les unes au petit trot, d’autres au galop, quelques-unes suivies de leur
-poulain; passaient la tête entre des roseaux, regardaient curieusement
-et restaient là,&#8212;ou bien, comme espiègles, repartaient avec l’air de
-dire: «C’est le dompteur, allons-nous-en!»&#8212;Et des ruades du côté de
-l’homme.</p>
-
-<p>Quelques taureaux, quelques taures noires, sèches, nerveuses, fouettant
-leurs flancs de la queue, arrivaient aussi, prenaient peur, se souvenant
-d’avoir été châtiés pour quelque méfait, et, tournant la croupe,
-détalaient de même, puis, hors de vue, s’arrêtaient vite....</p>
-
-<p>Comme le dondaïre demeurait là, bœufs et chevaux ne s’écartaient guère.</p>
-
-<p>Quelques-uns, les plus sages ou les plus vieux, s’agenouillaient
-lentement, comme pour reprendre le repos interrompu, puis flairaient le
-sol autour d’eux, enveloppaient de leur langue torse une touffe d’herbe
-salée, la tiraient à eux et mâchaient, une bave d’argent leur tombant du
-mufle.<span class="pagenum"><a id="page_101">{101}</a></span></p>
-
-<p>D’autres, ainsi couchés, se léchaient doucement. Une mère qui faisait
-téter son veau le regardait d’un œil très doux, très calme.</p>
-
-<p>Ici un étalon s’approchait d’une cavale, faisait deux bonds à côté
-d’elle, la queue haute, la crinière énergique, avec un appel de la voix,
-hardi, sonore, puissant,&#8212;puis se cabrait, et quand la cavale, sous lui,
-se dérobait, il la mordait, évitant aussitôt, d’un écart brusque, le
-coup de pied qu’elle détachait vers lui.</p>
-
-<p>Plus d’un taureau aussi faisait la cour aux femelles, se soulevait,
-lourd, sur ses jambes de derrière,&#8212;retombait à vide sur ses quatre
-pieds.</p>
-
-<p>Le réveil du troupeau n’était pas complet. Des lassitudes liaient encore
-ces bêtes dans l’engourdissement. Elles attendaient le soleil.</p>
-
-<p>Renaud s’approcha d’un étalon à demi dompté, qu’il avait monté
-quelquefois, et lui lança au cou le séden qu’il préparait à cette fin
-depuis un moment, le séden de Blanchet, de Livette, tout sali de boue
-par la chute de tantôt!</p>
-
-<p>Il offrit du sucre à la bête sauvage, qui se laissa seller sans trop de
-résistance, désireuse peut-être de retrouver pour un jour le foin
-abondant des écuries du Château, dont elle avait le souvenir.</p>
-
-<p>Renaud dit à Blanchet:</p>
-
-<p>&#8212;Repose-toi, vieux!<span class="pagenum"><a id="page_102">{102}</a></span></p>
-
-<p>Et sur sa monture fraîche, la pique au poing, il repartit, dans l’idée
-de chercher Rampal.</p>
-
-<p>L’étalon que montait Renaud était son préféré, celui qu’il avait appelé
-Leprince.</p>
-
-<p>Et Renaud éprouvait une satisfaction honnête à se dire que du moins ce
-ne serait plus le cheval de Livette qui aurait à supporter ses caprices
-et ses violences d’amoureux. Il se sentait, de cela, bien aise, allégé
-d’une triple responsabilité, de cavalier, de gardian et de fiancé.</p>
-
-<p>Leprince parut désappointé quand Renaud le contraignit à tourner la
-croupe au Château d’Avignon.</p>
-
-<p>Renaud se dirigeait du côté de la cabane dont lui avait parlé Audiffret.
-Il était bien possible, en effet, que Rampal en eût fait son gîte. Il
-voulait savoir. Or, cette cabane étant, comme on sait, non pas en
-Camargue, mais en Crau, non loin du mas d’Icard, à près de neuf à dix
-lieues dans l’est, il fallait passer le grand Rhône. Mais, en ce vaste
-pays plat, les cavaliers parcourent de très longues distances pour un
-oui ou pour un non, et trente ou quarante kilomètres n’étonnaient pas
-Renaud.</p>
-
-<p>Vu l’endroit où il se trouvait, le plus court lui parut de longer le
-Vaccarès au sud.</p>
-
-<p>La bonne fraîcheur du matin chassait de lui les pensées noires, les
-visions, les cauchemars; il éprouvait un peu de calme. Du reste, brisé
-par la fatigue,<span class="pagenum"><a id="page_103">{103}</a></span> il se sentait à moitié endormi, et trouvait cet état
-délicieux. Il ne se sentait plus la force de suivre ses pensées, de les
-guider encore moins, en sorte qu’il était soumis, comme une chose, comme
-une herbe, à l’air qui passe, au rayon qui brille.</p>
-
-<p>L’heure et la couleur du jour étaient vraiment réjouissantes, et une
-gaieté physique entrait en lui, qui ne réfléchissait plus.</p>
-
-<p>Un frisson courait sur les eaux, les herbes, et sentait le sel. L’aurore
-éclatait maintenant. Encore une minute, et le soleil allait paraître,
-jeter sur la plaine son filet horizontal aux mailles d’or. Il parut. Les
-murmures devinrent des bruits: les reflets, des resplendissements; les
-réveils, des activités.</p>
-
-<p>La pique à l’étrier, appuyant son front lourd sur le bras qui la tenait,
-Renaud qui fermait les yeux, au bercement du cheval, les rouvrit tout à
-coup, et promena autour de lui le regard d’un roi joyeux.</p>
-
-<p>Il s’arrêta un moment à contempler un attelage de plusieurs chevaux qui
-tiraient une grande charrue et faisaient d’un mauvais champ pierreux un
-terrain défoncé à planter de la vigne.</p>
-
-<p>Le phylloxera, qui a fait tant de mal à des pays riches et sains, est,
-pour la Camargue, une occasion nouvelle de combattre la fièvre et de
-gagner du terrain sur le marécage. Les sables sont, en effet, favorables
-à la vigne, défavorables à l’insecte parasite, et<span class="pagenum"><a id="page_104">{104}</a></span> ce pays de l’eau
-deviendra lentement, s’il plaît à Dieu, un vrai pays de vin!</p>
-
-<p>Et Renaud regardait le laboureur avec un sentiment de joie, à cette idée
-de l’enrichissement de son pays par le travail; et avec un confus
-sentiment de regret, car il préférait que sa lande restât sauvage,
-libre, inculte. L’idée d’une plaine cultivée de bout en bout, où nulle
-place n’est laissée au pas capricieux des chevaux telle que Dieu l’a
-faite,&#8212;cette idée l’attristait.</p>
-
-<p>Il se disait toujours, en passant devant les campagnes civilisées:</p>
-
-<p>«Non, là, en vérité, on ne peut ni vivre ni mourir.»</p>
-
-<p>Les champs de blé ou d’avoine, même dans la saison d’été, lorsqu’ils
-sont d’un si beau roux, si pareils à la terre surchauffée, si semblables
-aux eaux limoneuses et rayonnantes du Rhône,&#8212;ne l’enchantaient pas. Ils
-lui donnaient l’impression d’un obstacle devant lequel il fallait
-détourner la course de son cheval, et Renaud ne connaissait d’obstacle
-respectable&#8212;que la mer!</p>
-
-<p>Il pardonnait davantage à la vigne parce qu’il lui semblait qu’il y
-avait une gloire pour son pays à produire du vin, à l’heure où les
-autres terres de France n’en pouvaient plus donner. Et puis, le Rhône,
-le mistral, les chevaux, les taureaux, le vin, tout cela<span class="pagenum"><a id="page_105">{105}</a></span> lui paraissait
-aller bien ensemble, comme des choses de vigueur et de fête, de courage
-et de joie. Ils savent boire, allez, ceux de Saint-Gilles, et ceux
-d’Arles, et ceux d’Avignon. Dans l’île de la Barthelasse, au milieu du
-Rhône, devant Avignon, Renaud avait été de noce une fois et là, il avait
-goûté d’un vin rouge dont il voyait encore la couleur! C’était un vieux
-vin du Rhône, lui avait-on dit, et il se rappelait que, pour faire
-honneur à ce vin en même temps qu’à la mariée, il avait, ayant la tête
-un peu échauffée, jeté solennellement, après la dernière rasade, son
-verre en forme de coupe au fond du Rhône. Il y a comme cela, au fond du
-Rhône, des coupes mortes, mais non pas brisées, où la joie, hier encore,
-a été bue. A travers l’eau, en se balançant avec lenteur, elles sont
-descendues sur un fond de sable....</p>
-
-<p>Là elles dorment, recouvertes de limon, et dans deux, trois mille ans,
-qui sait? les vieux savants d’alors les découvriront comme aujourd’hui
-on découvre, à Trinquetaille, des amphores de terre cuite, et, auprès
-des amphores, quelquefois une urne de verre où chatoient, dès qu’on la
-déshabille de sa robe de poussière, toutes les couleurs de
-l’arc-en-ciel.</p>
-
-<p>Le verre de Renaud, qui sait? ce verre si cassant, où il a bu le
-meilleur vin de sa jeunesse, peut-être restera plein pendant des
-siècles, tout plein des sables et des eaux du Rhône, et peut-être
-que,&#8212;dans<span class="pagenum"><a id="page_106">{106}</a></span> des siècles,&#8212;d’autres jeunesses y retrouveront la même
-joie. Car tout se recommence.</p>
-
-<p>Ainsi vagabondait la pensée du vagabond, de fil en aiguille, de vigne en
-verre. Ah! son verre, lancé dans le Rhône! Il y revenait encore, à ce
-souvenir d’une ivresse. Il lui semblait maintenant qu’en le jetant ainsi
-au fleuve, un jour de mariage, il s’était à lui-même prédit son destin,
-et que lui, le fiancé de Livette, il ne se marierait jamais! Au verre
-jeté il ne boirait plus.</p>
-
-<p>L’impression de joie première qui lui était venue avec la nouveauté du
-matin était déjà passée; il s’attristait déjà de nouveau, à mesure que
-le jour perdait son charme gai de chose commençante.</p>
-
-<p>Et, ainsi rêvant, Renaud coupait à travers les marécages, Leprince
-pataugeant dans l’eau jusqu’aux jarrets.</p>
-
-<p>Oui, mes amis, il pardonnait à la vigne,&#8212;ce Renaud,&#8212;d’envahir la
-Camargue. D’ailleurs, après les vendanges faites, n’est-ce pas pour les
-taureaux un excellent pâturage que les champs de vignes rouges et
-blancs? Car il y en a de tout rouges, à l’automne, et de tout blancs
-aussi, ou du moins d’un jaune clair doré,&#8212;comme si les pampres, sous
-les grands soleils couchants, s’amusaient à se répéter les deux couleurs
-du vin.</p>
-
-<p>N’a rien vu qui n’a pas vu les rayons d’un soleil<span class="pagenum"><a id="page_107">{107}</a></span> couchant, en
-novembre, jaunes comme l’or, rouges comme le sang, s’étaler sur un champ
-de pampres rougis, sur un champ de pampres jaunis, étalés eux-mêmes à
-perte de vue....</p>
-
-<p>Du reste, n’est-elle pas la patrie des lambrusques, cette Camargue? La
-lambrusque, c’est la vigne sauvage, camarguaise, différente de nos
-vignes cultivées en ce que le mâle et la femelle sont sur des plants
-séparés. Les raisins qui chargent les lambrusques femelles font un vin
-un peu âpre, mais bon, et les sarments de cette vigne sont, à la main,
-de légers et vigoureux bâtons.</p>
-
-<p>Arrivé au Grand Pâtis, Renaud traversa le Rhône à cheval, en trois fois,
-allant de terre camarguaise à l’île du Mouton; de l’île du Mouton à
-l’île Saint-Pierre, et de l’île Saint-Pierre en terre ferme.</p>
-
-<p>Il était maintenant dans les marais de la Crau, de cette Crau qui
-s’ajoute, désert de cailloux, à la Camargue, désert de limon.</p>
-
-<p>Ces deux steppes très différents joignent, pour le regard, leurs
-étendues par-dessus le Rhône. D’Aigues-Mortes à l’étang de Berre, il y
-a, mes amis, un joli coup d’œil de «planure», et l’aigle de mer a beau
-faire, il y a pour lui, en belle ligne droite, vingt bonnes lieues à
-voler, les ailes toutes larges! Et c’est là le royaume du roi Renaud.<span class="pagenum"><a id="page_108">{108}</a></span></p>
-
-<p>La Camargue a les salicornes, les graminées, les plantains et les
-bardanes, en touffes minces, séparés par des intervalles sablonneux;
-elle a les gapillons, qui sont les joncs verts évasés en bouquets, aux
-mille pointes sèches plus fines que des aiguilles; çà et là, les
-tamaris, et, au bord des deux Rhônes, les ormeaux tant de fois taillés
-et retaillés, par le besoin de leur prendre du bois à brûler, qu’ils
-ressemblent à de grosses chenilles droites sur leur queue, hérissant
-leurs poils courts.</p>
-
-<p>La Crau est en terrains nus et en bruyères. C’est, à vrai dire, un champ
-de cailloux. Ils sont venus, dit-on, du mont Blanc, tous ces cailloux
-qui maintenant dorment ici. Rhône et Durance les ont charriés, puis ont
-changé de lit, après avoir joûté ensemble sur ce vaste espace au pied
-des Alpilles. De dessous les cailloux de Crau, en mai, sort une herbe
-fine et rare, paturin ou chiendent. Du bout de leur museau, les brebis
-poussent la pierre, broutent la petite herbe pendant que le berger, dans
-le vent et le soleil, rêve....</p>
-
-<p>Mais cette Crau des cailloux est plus loin, au delà de l’étang de
-<i>Ligagnou</i>, qui longe le fleuve. Ici, dans la Crau des bords du Rhône,
-on est en plein dans les marais, desséchés presque entièrement une
-grande partie de l’année,&#8212;mais perfides quelques-uns, et qu’il faut
-bien connaître.<span class="pagenum"><a id="page_109">{109}</a></span></p>
-
-<p>Renaud remonta vers le nord-est, et, au quartier du mas d’Icard, il fut
-arrivé bientôt.</p>
-
-<p>Renaud venait de s’arrêter.</p>
-
-<p>&#8212;Où est-elle donc, la cachette? murmurait-il.</p>
-
-<p>Et de tous ses yeux, il s’efforçait de percer le fouillis d’ajoncs, de
-siagnes, massètes, carex et scirpes, qui jaillissait là-bas du fond d’un
-marécage, au beau mitan. Ce marais ne semble pas, non, plus inquiétant
-qu’un autre, mais les taures et les cavales le redoutent, et,
-soigneusement, l’évitent.</p>
-
-<p>A la surface du marécage, s’étalait comme une épaisse croûte de verdure
-moisie. Ce n’était pourtant pas cette lèpre, faite de lentilles d’eau,
-qui dort sur les mares. C’était comme un feutrage composé d’ajoncs
-morts, de racines, d’herbages entrelacés, et cela faisait à l’eau une
-surface solide et mobile, ondulante sous les pieds qui s’y aventurent,
-prête à les porter et prête à crever.</p>
-
-<p>Cette croûte (la <i>trantaïère</i>), lézardée çà et là, laissait voir, par
-les lézardes, une eau sombre comme la nuit, dont la surface, piquée de
-menus reflets, étincelait comme une glace en verre noir.</p>
-
-<p>Sur les bords, autour de quelques tamaris, poussaient drus, pressés,
-innombrables, des roseaux et encore des roseaux, toujours froissés entre
-eux, et sans cesse frôlés, avec un bruit de papyrus, par l’aile sèche
-des libellules à tête de monstre.<span class="pagenum"><a id="page_110">{110}</a></span></p>
-
-<p>Beaucoup de ces <i>canéous</i> portent des fleurs d’un blanc violacé. Étagées
-le long de ces hampes, on les prendrait pour des fleurs de grande mauve.
-Ces roseaux à grandes corolles éveillent l’idée de thyrses antiques, qui
-auraient été fichés là debout, dans la terre humide, par des bacchantes,
-en train maintenant de dormir quelque part, à l’ombre des tamaris, ou de
-se livrer aux centaures. Ils font songer aussi au bâton de la légende
-qui, planté en terre, se couvre aussitôt de fleurs et commande par là
-les épousailles.</p>
-
-<p>Ces thyrses du marécage sont des roseaux escaladés par des liserons. Le
-convolvulus s’attache au roseau, y enroule ses festons, s’élève en
-spirale autour de lui, cherche la lumière à sa cime et jette, tout le
-long de la tige qui murmure, une harmonie de couleur éclatante.</p>
-
-<p>Les jeunes feuilles aiguës des roseaux se dressaient en fer de lance.
-Les vieilles, cassées, retombaient à angles droits. Quant aux tamaris,
-le fin feuillage grêle en est comme un nuage transparent, et leurs
-petites fleurs rosées, en épis, trop lourdes, surtout avant d’être
-écloses, font pencher de tous côtés les panaches flexibles de l’arbre
-arrondi.</p>
-
-<p>A travers tamaris et roseaux, Renaud cherchait à voir la cabane qu’il
-connaissait et dont, la veille au soir, lui avait parlé Audiffret. Mais
-à peine pouvait-il distinguer la petite croix inclinée que portent sur<span class="pagenum"><a id="page_111">{111}</a></span>
-l’arête de leur toit, à l’extrémité même, les cabanes camarguaises,
-faites de madriers, de planches, de boue grisâtre (<i>tape</i>) et de paille.
-La cabane était tout entière visible autrefois de l’endroit où il se
-trouvait, mais les roseaux, sur l’îlot où elle est construite, avaient
-poussé si dru qu’ils la cachaient maintenant. Le sentier qui y
-conduisait était d’ailleurs sur le bord opposé. Il dut faire un grand
-détour pour y parvenir, ce marais de la cabane étant de forme très
-capricieuse.</p>
-
-<p>Du sud, il avait passé au nord de la cabane. Ce n’est plus la
-<i>trantaïère</i> qu’il avait devant lui, mais, sous l’eau où foisonnaient
-les siagnes, les triangles et les ajoncs, la <i>gargate</i>, la fange où,
-brusquement, qui s’avance enfonce.</p>
-
-<p>Il y a bien d’autres dangers dans les marais maudits. Il y a les
-<i>lorons</i>, sortes de puits sans fond, ouverts çà et là sous les eaux, et
-dont il faut connaître l’emplacement. Aigues et taures les connaissent
-très bien, savent les fuir, et pourtant, des fois, plus d’une y tombe,
-plus d’un homme aussi. Qui y tombe y reste. Pas de raisonnements, mon
-homme! Tu y es, adieu!</p>
-
-<p>Les gardians vous diront, et c’est la vérité, que de chaque loron sort
-une petite fumée tournoyante, à laquelle on reconnaît ces bouches
-d’enfer. Cent lorons, cent fumées. Voilà, mes amis, de quoi rêver,
-n’est-<span class="pagenum"><a id="page_112">{112}</a></span>ce pas, quand la fièvre maligne, sortie des marais, vous jette
-sur le flanc!</p>
-
-<p>Renaud voulait savoir si Rampal habitait la cabane, mais non pas l’y
-attaquer, car l’endroit est traître. «S’il y est, il sortira un moment
-ou l’autre.... Je l’attendrai en terre ferme.... Ah! voici le
-sentier!...»</p>
-
-<p>Le sentier serpentait, caché sous une nappe d’eau peu profonde. C’était
-un empierrement étroit, mais très ferme, dont le bord droit était
-marqué, jusqu’à la cabane, par quelques pieux émergeant à fleur d’eau,
-et peu éloignés l’un de l’autre.</p>
-
-<p>Renaud mit pied à terre, et, tenant son cheval par la bride, chercha le
-premier de ces pieux. Bien qu’il en sût la position, il fut quelque
-temps à le retrouver. Du bout de son trident, il écartait les herbes, et
-quand le piquet fut reconnu, il tâta le chemin solide dont il mesura la
-largeur. Courbé, il regarda très longtemps, très attentivement, les
-herbes, les roseaux dont les tiges se touchaient par endroits au-dessus
-du passage secret, et, quand il se releva, il avait jugé à coup sûr que
-le passage, depuis quelque temps, n’avait pas servi.</p>
-
-<p>Il ne se trompait pas. Rampal, en effet, se méfiait un peu de cette
-cachette, trop connue, pensait-il, et où on pouvait le traquer. Il
-gîtait souvent aux environs, prêt à se réfugier dans cette impasse, si
-cela devenait nécessaire, mais il aimait mieux, en atten<span class="pagenum"><a id="page_113">{113}</a></span>dant, se sentir
-libre, avec beaucoup d’espace ouvert tout autour de lui.</p>
-
-<p>Renaud remonta sur Leprince et, une heure après, repassa le Rhône. Le
-soir, il coucha dans une de ces grandes cabanes qui sont des étables,
-des «jass» d’hiver, pour les troupeaux de cavales, en ces mois où le
-temps est si mauvais que les taureaux ne trouvent pâture qu’en brisant
-la glace à coups de cornes.</p>
-
-<p>Et le lendemain, une heure avant midi, il apercevait là-bas, devant lui,
-l’église des Saintes découpée comme un haut navire sur le bleu de la
-grande mer.</p>
-
-<p>De petits martinets noirs tournoyaient à l’entour, mêlés par hasard à un
-vol de grands goélands aux ailes arrondies.</p>
-
-<p>Une charrette venait lentement sur le chemin de sable.</p>
-
-<p>&#8212;Bonjour, Renaud.</p>
-
-<p>&#8212;Bonjour, Marius. Où vas-tu?</p>
-
-<p>&#8212;Porter des poissons en Arles.</p>
-
-<p>Ce Marius souleva des branchages qui semblaient charger son char et qui
-faisaient de l’ombre sur une douzaine de baquets et de paniers. Tout
-aise de sa cargaison, il écarta la bâche qui, sous les branchages,
-recouvrait son trésor. Baquets et paniers étaient, jusqu’au bord, emplis
-de poissons pêchés aux étangs et à la mer. Il y avait des sars, des
-muges, des dorades, vivants encore, prismes animés, les ouïes et les
-bou<span class="pagenum"><a id="page_114">{114}</a></span>ches ouvertes comme des fleurs marines rougeoyantes au milieu des
-bleus sombres, des verts glauques, des ors humides. Il y avait des
-anguilles énormes, la plupart prises aux roubines de Camargue,
-véritables viviers de réserve.</p>
-
-<p>Ces congres visqueux, sombres, glissaient les uns dans les autres,
-composant et décomposant sans fin les nœuds coulants de leurs corps
-serpentins.</p>
-
-<p>Aux taches livides, de couleur triste, qui tigraient certaines de ces
-grosses anguilles, Renaud reconnut des murènes, ouvrant une bouche
-vorace, armée de dents affilées.</p>
-
-<p>&#8212;Comme tout ça bouge, tu vois! dit Marius.</p>
-
-<p>A ce moment, comme pour lui donner raison, un gros poisson plat,
-bondissant hors d’un baquet, tomba à terre.</p>
-
-<p>Du fer de son trident, le gardian à cheval le cloua sur le sol pour
-l’empêcher de sauter au fossé plein d’eau, qui longeait la route....</p>
-
-<p>&#8212;Tiens! dit-il étonné, n’est-ce pas une torpille? Quand je la pêche
-avec la «fouine», qui est une lance plus longue que mon trident, elle me
-donne alors une secousse que je n’ai pas sentie aujourd’hui?</p>
-
-<p>&#8212;C’est qu’alors, dit Marius en riant, la torpille est dans l’eau et ta
-fouine est mouillée. Mais, ajouta-t-il, laisse la bête à terre. Ça ne
-vaut pas grand’chose. Les serpents s’en régaleront.<span class="pagenum"><a id="page_115">{115}</a></span></p>
-
-<p>Là-dessus, cavalier et charretier pêcheur, chacun tira de son côté.</p>
-
-<p>Et la pensée du gardian allait de la torpille et de la murène aux
-gymnotes d’Amérique, dont lui avaient parlé de vieux marins. On lui
-avait dit qu’électriques comme la torpille, mais semblables au congre
-pour la forme, les gymnotes peuvent, d’une décharge foudroyante, tuer un
-cheval; car afin de leur faire épuiser leur provision de forces, et de
-les prendre ainsi sans danger, on pousse dans l’eau, contre elles, des
-chevaux sauvages qui reçoivent les premières secousses et qui en meurent
-quelquefois.</p>
-
-<p>Et Renaud, tout en continuant sa route vers les Saintes, confusément
-rêvait aux miracles de la vie, que rien n’explique.<span class="pagenum"><a id="page_116">{116}</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a id="XII"></a>XII</h2>
-
-
-<p>Livette ne s’était pas endormie. Quand Renaud eut disparu dans la nuit,
-elle ferma doucement ses fenêtres et, se jetant sur son lit, la face sur
-les coussins, elle pleura avec épouvante.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Pendant ce temps&#8212;pendant que pleurait Livette et que Renaud, affolé,
-courait la lande, se croyant poursuivi par la bohémienne,&#8212;la
-bohémienne,&#8212;elle, dormait.</p>
-
-<p>Les deux êtres dont elle commençait à désoler la vie souffraient déjà
-mille morts, et elle, sous une des charrettes de sa tribu, dans son
-campement espacé autour du village, dormait, toute vêtue, tranquille,
-son joli visage énigmatique souriant aux étoiles de cette belle nuit de
-mai.</p>
-
-<p>Quand Renaud l’avait laissée au soleil couchant, toute nue sur la plage,
-lentement elle avait étiré au soleil ses bras fauves, se plaisant à la
-sensation d’être nue au plein air, de se sentir caressée par la brise du
-large qui séchait sur elle l’eau roulante en perles lourdes.... Puis,
-lentement, elle s’était rhabillée, bien<span class="pagenum"><a id="page_117">{117}</a></span> lentement, afin de retarder
-l’instant d’être de nouveau prise dans la gêne de ses hardes, afin de
-jouir de l’aisance de son corps comme une bête libre.</p>
-
-<p>Elle avait alors longé la plage, imprimant son pied nu, bien fait, dans
-les sables recouverts à temps égaux par la nappe mince de la vague qui,
-peu à peu, fondait l’empreinte.</p>
-
-<p>La dernière caresse de la mer sur ses pieds, où se collait un peu du
-sable brillant, l’enchantait. Elle riait à l’eau, jouait avec elle,
-l’évitant parfois d’un saut brusque, parfois allant au-devant d’elle, la
-taquinant.</p>
-
-<p>Il lui semblait voir, dans les replis onduleux des vaguelettes, les
-serpents familiers qu’elle charmait parfois au son d’une flûte, qui
-venaient alors s’enrouler à ses bras, à son cou, et qui maintenant
-l’attendaient, couchés sur de la laine au fond de leur coffre, dans son
-chariot.</p>
-
-<p>A Renaud, elle ne pensait plus, déjà. Elle était tout entière à
-l’instant, toujours, n’ayant jamais ni regrets ni remords d’aucun
-passé,&#8212;n’ayant de prévisions que par éclairs, au moment où la passion
-et l’intérêt le lui commandaient. Elle avait la réflexion courte, comme
-saccadée; et sa profondeur, sa puissance, son énigme, étaient de n’avoir
-point de cœur, ni, par conséquent, de conscience.</p>
-
-<p>Les hommes, les femmes qui l’approchaient pouvaient redouter ou espérer
-d’elle quelque chose, lui<span class="pagenum"><a id="page_118">{118}</a></span> supposer telle résolution, essayer de déjouer
-son plan, mais elle n’en avait pas, ce qui les trompait par avance.</p>
-
-<p>Elle déroutait et triomphait d’abord par l’indifférence; puis, comme
-elle sortait tout à coup de son indolence, en bête, au gré d’un appétit,
-d’un caprice, elle déroutait toujours toutes les défenses,&#8212;son attaque,
-ses décisions, ses habiletés, ses mensonges, étant toujours spontanés,
-jaillis des circonstances à mesure qu’elles s’offraient.</p>
-
-<p>Non, elle ne combinait rien à l’avance, froidement; elle ne préparait
-jamais aucun plan de longue main; mais, d’un coup, elle pouvait, au
-besoin, en inventer un, et l’exécuter sur-le-champ, tout d’une haleine,
-ou bien en commencer rageusement l’exécution, qu’elle abandonnait
-presque aussitôt par ennui, pour n’y plus songer que le jour où un
-mouvement de passion l’y ramenait soudainement.</p>
-
-<p>Elle était comme une araignée qui, en un clin d’œil, tirerait
-d’elle-même toute sa toile, pour lier au vol la mouche; ou bien elle
-tendait un premier fil, qu’elle oubliait jusqu’à ce qu’une occasion
-éveillât en elle l’idée d’en tendre un second.</p>
-
-<p>Et, ainsi faite, elle était moins mauvaise et pire que d’autres, parce
-qu’elle était plus changeante que le miroir de l’eau, couleur du temps.</p>
-
-<p>Fataliste, la gypsy se disait que ce qui doit arriver<span class="pagenum"><a id="page_119">{119}</a></span> arrive, et non,
-jamais, elle ne s’était donné la peine de combiner un projet de
-vengeance. Elle posait d’abord une menace, sachant bien que la terreur
-inspirée par une prédiction est un premier malheur qui en prépare
-d’autres en troublant les esprits, les cœurs, les jugements. Puis,
-quelque chose de fâcheux, «dans l’année», arrive toujours, qui vient
-collaborer avec les sorciers et que les gens attribuent au «mauvais
-sort» jeté sur eux. Il est sur eux, en effet, parce qu’ils y croient.
-Enfin, on aide, si l’occasion se présente, la malice du sort, avec un
-mot, un geste, un rien,&#8212;et si l’occasion se présente, c’est que cela
-était écrit de toute éternité, fixé d’avance dans la destinée!</p>
-
-<p>Être tout d’instinct, la gypsy n’avait pas d’autre secret que de n’en
-point avoir.</p>
-
-<p>Elle allait à sa joie, satisfaction de vengeance, de haine ou d’amour,
-sans tenir compte de rien ni de personne; et, ainsi semblable aux bêtes,
-elle devenait, étant créature humaine, redoutable aux êtres civilisés,
-comme la nature. Ces créatures-là sont implacables. La gypsy aimait la
-vie et la vivait en animal, sans y réfléchir. C’est là le pauvre et
-profond mystère de la Sphinge. Elle procède à la façon de la brute,
-voisine des origines basses, malgré son beau visage humain, où les yeux,
-troubles comme ceux de Pan, semblent voilés de mensonge parce qu’ils
-sont<span class="pagenum"><a id="page_120">{120}</a></span> voilés pour eux-mêmes de leur propre inconnu, de leur incertitude
-en attente. Regardez l’œil des chèvres et des génisses. Il est profond
-comme la Bestialité rusée et forte, tapie dans les ombres du bois sacré.
-La vie veut vivre. Elle est là, embusquée. Sûre d’elle, elle s’attend.
-La bête humaine, en plus des ruses du renard ou du tigre, a la parole.
-Rien de plus effroyable que la parole sans la conscience.</p>
-
-<p>Au bout du compte, la Zinzara était toujours sincère sans jamais le
-paraître, parce que sa versatilité la mettait d’heure en heure en
-contradiction avec elle-même.</p>
-
-<p>La caresse et la blessure qu’on recevait d’elle coup sur coup ne
-prouvaient ni qu’elle eût feint l’amour ni qu’elle eût feint la
-haine.... Elle avait tour à tour, d’une minute à l’autre, haï et aimé,
-ou plutôt, sans aimer ni haïr, elle s’était complue à elle-même, avec
-des sincérités contradictoires,&#8212;très naïvement.</p>
-
-<p>Elle avait quelque chose de la guenon, qui, au moment où, au sommet de
-l’arbre, elle berce d’un air humain son enfant tendrement pressé entre
-ses bras, les ouvre brusquement, et laisse tomber le nourrisson oublié
-pour cueillir un fruit qui s’offre à elle.</p>
-
-<p>Elle s’importait à elle-même et ne voyait, à propos de tout et de tous,
-qu’elle-même.</p>
-
-<p>La gypsy était redoutable comme un esprit caché<span class="pagenum"><a id="page_121">{121}</a></span> dans un élément dont il
-serait le serviteur. Elle avait la force d’un coup de foudre, d’un
-tremblement de terre, d’un événement fatal, impossible à prévoir, à
-parer.</p>
-
-<p>La vipère n’est point méchante. Elle ne prépare pas son venin. Elle l’a.
-Qu’on la dérange, elle a mordu avant de s’y être décidée.</p>
-
-<p>Comme les torpilles ou les gymnotes, l’Égyptiaque pouvait lancer des
-coups d’électricité mortelle. Dès qu’on l’approchait,&#8212;par nécessité
-d’être. Il pouvait lui arriver aussi de s’amuser au jeu de répandre
-autour d’elle sa puissance maligne, pour rien, pour voir les effets,
-parce que c’était son heure et son jour, son caprice.</p>
-
-<p>Pour se défendre et pour jouer, elle avait les mêmes moyens.</p>
-
-<p>Elle n’aurait pas pu ne pas être funeste. Il ne fallait pas qu’elle
-songeât à vous, voilà tout. C’était déjà une bonne fortune que de n’être
-pas regardé par elle.</p>
-
-<p>Quoique fille d’une race qui met à haut prix la chasteté, elle n’était
-pas chaste, non qu’elle aimât par-dessus tout la volupté, mais elle la
-détenait comme un moyen de domination, d’autant plus sûr qu’elle en
-faisait moins de cas. Toujours supérieure, dans sa froideur, au désir
-qu’elle inspirait, c’est en cela vraiment qu’elle se sentait reine,
-sorcière,&#8212;un<span class="pagenum"><a id="page_122">{122}</a></span> peu déesse, de par le diable! Les caresses d’un bain
-libre lui plaisaient mieux que d’autres. Elle était comme les femelles
-des lambrusques qui sont fécondées par le vent.</p>
-
-<p>Comme les cavales de Camargue, qui souvent s’assemblent sur les bords de
-la mer pour respirer tout le large, quand elle ouvrait ses lèvres à la
-brise saline, par ces beaux soirs de mai, elle se sentait plus heureuse
-que d’aucun baiser d’homme. L’âme errante de sa race aspirait sur ses
-lèvres, dans l’air, avec la liberté des espaces, une espérance inconnue,
-vide et infinie.</p>
-
-<p>Ainsi faite, elle se savait à la fois inquiétante, et protégée par
-quelque chose qui se dégageait d’elle. Cela la remplissait d’orgueil.
-Dans son sourire, il y avait de cet orgueil-là. Il y avait aussi le
-ressouvenir perpétuel de choses éprouvées, connues d’elle seule et d’un
-certain nombre d’hommes, qui s’ignoraient.</p>
-
-<p>Leur ignorance, son œuvre, la faisait sourire comme le reste. Et ce
-sourire, c’était ironie et mépris. Elle savait sa force et toute leur
-faiblesse. Elle souriait donc toujours.</p>
-
-<p>Elle régnait, sans autre politique, sur sa tribu errante par escouades,
-changeant, en vraie reine, de favori, au hasard des occasions autour
-d’elle et des impressions en elle-même, mais laissant croire à cha<span class="pagenum"><a id="page_123">{123}</a></span>cun
-d’eux qu’il était, qu’il avait été le seul aimé, sinon le premier.</p>
-
-<p>Tromper des zingari,&#8212;beau succès de zingara!</p>
-
-<p>Et il y avait, parmi les quinze ou vingt enfants de sa troupe, un jeune
-dauphin issu de cette reine, mais, depuis qu’il avait quitté le sein,
-elle n’y prenait pas plus garde qu’une lice à son petit destiné à
-devenir son mâle.</p>
-
-<p>Quand elle était arrivée près de son campement, tout émue des contacts
-de la vague dont le sel, séchant, craquant sur elle, pressait partout sa
-peau voluptueuse, la tzigane, tiède dans tout son être, avait regardé du
-côté d’un de ses bohémiens, jeune homme à peau de bronze, à barbe rare
-et frisée.</p>
-
-<p>Et, à la nuit,&#8212;lorsqu’on eut mangé la soupe qui avait bouilli dans la
-marmite suspendue à trois pieux inclinés, au plein air,&#8212;le zingaro se
-glissa près de la zingara.</p>
-
-<p>C’était le moment où, par elle, deux êtres souffraient dans le plus
-profond de leur conscience, où Livette et Renaud se regardaient et déjà
-ne se reconnaissaient plus.</p>
-
-<p>Les fiancés, ses victimes, se débattaient sous le sort mauvais jeté par
-son regard, au moment même où ce regard semblait se faire doux pour
-répondre à celui dont la couvrait son amant, au revers du fossé, sous la
-menue lueur des étoiles.<span class="pagenum"><a id="page_124">{124}</a></span></p>
-
-<p>Renaud, à cette heure-là, rêvait de revoir la nudité de la gypsy, de la
-conquérir, se demandant, au souvenir de cette forme svelte et jeune, si
-ce n’était pas là une vierge, quoique fille de grand chemin; appelant
-confusément un amour étrange, entier, absolu, la possession triomphale
-d’un être neuf, d’une taure jusque-là farouche, méchante même aux
-taureaux; d’une cavale qui n’aurait connu ni frein, ni selle de
-cavalier, et qui serait restée rebelle à l’étalon....</p>
-
-<p>Renaud rêvait tout cela, mais il n’existait pas de Renaud pour Zinzara.</p>
-
-<p>Zinzara, juste à cette heure, dans l’herbe mouillée de rosée, se tordait
-comme le congre des légendes qui sort des mers pour se livrer aux
-caresses enchevêtrées des serpents de terre.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Deux jours Livette attendit, s’interrogeant sur ce qui se passait. Lasse
-enfin de chercher sans deviner, elle se mit en route pour les Saintes,
-le matin du troisième jour. «Là, songeait-elle, j’aurai peut-être des
-nouvelles.» Son père, pour cette fois, lui sella un vieux bon cheval.</p>
-
-<p>&#8212;Tu iras, lui dit-il, à midi, chez Tonin, le pêcheur, manger la
-bouillabaisse. Avertis-le, en arrivant, avec le bonjour de ma part.</p>
-
-<p>Livette, à cheval, sur la route, regardait tout autour d’elle la plaine
-tranquille, bien verdoyante,<span class="pagenum"><a id="page_125">{125}</a></span> gaie, éclatante de deux lumières, celle
-qui tombait du ciel, celle qui, partout, montait des eaux.</p>
-
-<p>Dans les rayons, la danse des mouïssales était joyeuse. Quand les
-mouïssales dansent, elles font avec leurs ailes la musiquette de leur
-bal, et dans toute la plaine, par les jours tranquilles, sur les fils
-d’or de la lumière, c’est un bourdonnement de guitare. Il y avait aussi,
-dans l’air, de grands longs fils très fins, des fils de la Vierge, venus
-on ne sait d’où, qui volaient, mollement onduleux, comme si, rendues
-visibles, quelques menues chanterelles de l’invisible instrument dont
-jouent les petits musiciens de l’air, s’en allaient, brisées, au caprice
-d’un souffle.</p>
-
-<p>De très loin peut-être, ils venaient, ces fils. Peut-être dans les bois
-des Maures, dans l’Estérel, vivaient les «aragnes» travailleuses qui,
-patiemment, les avaient filés. Un souffle d’air, bien doucement, les
-avait pris, et maintenant ils étaient en voyage.</p>
-
-<p>Livette les regardait flotter doucement, et songeait à un conte que lui
-avait conté sa grand’mère. Ces fils, d’après la mère-grand, venaient des
-manteaux que les trois saintes avaient présentés au vent comme des
-voiles. Le vent de la mer en les gonflant les avait un peu, très
-finement, effilochés; et pour toujours, au-dessus de la plage
-camarguaise, où est bâtie l’église des Saintes, ils flottent, ces fils
-frêles, jadis pris dans la trame des manteaux miraculeux. Au-<span class="pagenum"><a id="page_126">{126}</a></span>dessus du
-pays, sans cesse ils flottent, comme autant de signes de bénédiction,
-mais on les voit bien rarement, et quand, par hasard, un beau jour, on
-les aperçoit, c’est qu’un bonheur inconnu est pour vous dans l’air.</p>
-
-<p>Et l’âme de Livette, dans le bleu transparent de cette matinée, se
-balançait suspendue à chacun de ces fils de passage; mais la fillette
-avait beau vouloir se donner confiance, elle sentait son cœur trop lourd
-pour demeurer lié longtemps à ces choses envolées. Elle avait peur, la
-mignonne, et sentait contre elle des signes cachés.</p>
-
-<p>Hélas! la pauvre, pendant qu’au-dessus de sa tête volaient des fils
-dorés, quelque part autour d’elle l’araignée noire avait tissé son piège
-à la prendre comme une mouche.</p>
-
-<p>Toujours songeant, Livette avançait et finit par distinguer, loin devant
-elle, autour du clocher des Saintes, les hirondelles tournoyantes et les
-martinets. De si loin, on eût dit des vols de mouïssales. Et, avec les
-martinets et les hirondelles, volaient des mouettes. Toutes ces ailes,
-grandes et petites, tantôt vues par-dessous et sombres, tantôt vues
-par-dessus et luisantes, tournaient, viraient, valsaient, croisant,
-emmêlant leur cercle de cent façons. C’étaient jeux de printemps et de
-matinée dans la clarté fraîche du ciel.<span class="pagenum"><a id="page_127">{127}</a></span></p>
-
-<p>Pour avoir des nouvelles, Livette songea à passer par la citerne
-publique, car c’était l’heure où les filles et les femmes des
-Saintes-Maries-de-la-Mer vont chercher la provision d’eau.</p>
-
-<p>A l’entrée du village, elle aperçut, sur sa droite, le campement des
-bohémiens, mais détourna la tête.</p>
-
-<p>A ce moment elle rencontra, allant à l’eau, deux femmes qui marchaient
-d’un pas bien régulier, entre les deux barres qu’elles portaient à bout
-de bras, et auxquelles est suspendue, juste au milieu, par ses deux
-cornes, la cornue. «C’est bien l’heure de l’eau,» se dit Livette, et, au
-pas de son cheval, elle les suivit.</p>
-
-<p>&#8212;Bonjour, mademoiselle, avaient dit en passant les deux femmes, car de
-tout le monde elle était connue, la jolie fille du Château d’Avignon.</p>
-
-<p>Devant la citerne, il n’y avait encore personne. Les deux femmes
-attendirent. Livette avec elles.</p>
-
-<p>&#8212;Vous vous promenez, comme ça, mademoiselle? Cherchez-vous quelqu’un,
-si matin?</p>
-
-<p>&#8212;Oui, dit Livette, je me promène, et puisque c’est l’heure de l’eau, je
-m’arrête un moment ici. Pour sûr, des amies que j’ai aux Saintes y vont
-venir à leur tour.</p>
-
-<p>Elles se turent toutes les trois; et, attentivement pour la première
-fois, n’ayant rien autre à faire là, Livette regarda l’écusson de pierre
-sculptée qui est<span class="pagenum"><a id="page_128">{128}</a></span> au beau milieu du grand mur cintré de la citerne. Ce
-sont les armes de la ville, et, comme on pense bien, on y voit un bateau
-représenté, un bateau sans mât ni rames, où sont debout les deux Maries,
-Jacobé et Salomé.</p>
-
-<p>&#8212;Je me suis souvent demandé, fit Livette, pourquoi les images ne font
-voir jamais que deux saintes dans le bateau. En fin de compte, est-ce
-que nos mères ne nous ont pas toujours dit qu’elles étaient trois?
-Étaient-elles trois, oui ou non?</p>
-
-<p>&#8212;Elles étaient trois assurément, belle innocente, dit la plus âgée des
-deux femmes, mais Sara était la servante, et l’honneur ne lui est pas
-dû!</p>
-
-<p>&#8212;Si la troisième était sainte Sare, ce n’était donc pas trois Maries?
-J’ai toujours entendu dire pourtant que Marie-Magdeleine en était, et
-que, partie d’ici, elle alla mourir à la Sainte-Baume.</p>
-
-<p>&#8212;Oui, elle en était, Marie-Magdeleine, et bien d’autres avec elle!
-Lazare aussi était dans ce bateau, mais, une fois à terre, chacun tira
-de son côté: Marie-Magdeleine alla à la Baume, et les deux Maries nous
-restèrent avec Sara. C’est alors qu’une source jaillit du sable, par la
-grâce de notre Seigneur. En bâtissant l’église, on a enfermé la source
-au milieu.</p>
-
-<p>&#8212;On eût, ma foi, bien fait de la laisser en dehors de l’église, la
-source!</p>
-
-<p>&#8212;Et pourquoi? l’eau en est gâtée?...<span class="pagenum"><a id="page_129">{129}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Elle n’est bonne que le jour de la fête.</p>
-
-<p>&#8212;Et encore!... Et il y en a si peu!</p>
-
-<p>&#8212;Nous aurions demandé aux saintes de la rendre abondante et bonne....
-En nous y mettant toutes avec nos prières, nous aurions bien obtenu ça.</p>
-
-<p>&#8212;Un miracle de plus ou de moins!</p>
-
-<p>&#8212;Les miracles, ma belle, ne sont que pour les étrangers.</p>
-
-<p>&#8212;Et c’est ce qu’il faut, voisine. Si c’était autrement, voyons, les
-étrangers ne viendraient plus,&#8212;et, sans eux, de quoi vivrait le pays?
-pauvres nous! Où sont nos récoltes, à nous autres? Notre blé, notre
-avoine, où sont-ils, dites, bonnes gens? Sans les saintes, ce pays-ci
-serait un pays maudit! Un jour de fête par an, et les pèlerins (que Dieu
-bénisse!) nous remplissent la bourse.</p>
-
-<p>&#8212;Les jours de miracle ne sont que trop rares.... Il faudrait deux fêtes
-par an!</p>
-
-<p>&#8212;Que vas-tu dire là, sotte que tu es? Deux fêtes par an, Bonne Mère! Ce
-serait la mort du pèlerinage. Pour que l’usage se maintienne, il faut
-qu’il soit ce qu’il est, et que rien ne bouge. Nos hommes le savent
-bien. Rappelle-toi la visite que nous fit, avec ces grandes dames,
-l’archevêque d’Aix, il y a vingt ans.</p>
-
-<p>Et une fois de plus fut racontée l’histoire de la<span class="pagenum"><a id="page_130">{130}</a></span> visite que fit aux
-Saintes-Maries-de-la-Mer l’archevêque d’Aix, il y a vingt ans ou trente.</p>
-
-<p>Un 24 mai, avec quelques vieilles dames de la noblesse d’Aix,
-l’archevêque arriva aux Saintes. Mais ce 24 mai se trouva être un 25, au
-soir!... Tout le monde peut se tromper!... En sorte qu’au lieu de
-descendre à quatre heures, les châsses étaient remontées ce jour-là, et
-quand monseigneur entra dans l’église, avec les belles dames, adieu mes
-saintes! Elles avaient été hissées déjà, au bout de leurs cordes, au
-milieu des cantiques, dans la chapelle haute.</p>
-
-<p>&#8212;Eh bien! dit l’archevêque à M. le curé, elles redescendront pour nous.</p>
-
-<p>Le curé allait obéir, mais le bruit de l’affaire avait déjà couru le
-village!... Ah! misère de moi, quel train-coquain!</p>
-
-<p>&#8212;Comment! disaient les vieux Saintins! On ferait descendre les châsses
-un jour autre que le 24! Mais si, alors, la chose est si facile et
-fréquente, pourquoi voulez-vous que les malheureux, de tous les coins de
-la Provence et du monde, accourent vers nous au jour fixé? Non, non, ce
-serait, entendez-vous bien, la ruine du pays!</p>
-
-<p>Pour finir d’un mot, on prit les fusils, et les Saintins, en armes, dans
-l’église même, imposèrent au prince de l’Église la volonté souveraine du
-peuple des Saintes.<span class="pagenum"><a id="page_131">{131}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Et très bien, firent-ils, car c’est grâce à la rareté que les miracles
-demeurent précieux.</p>
-
-<p>Une des femmes ayant raconté cette histoire bien connue de chacune,
-toutes se mirent, dès qu’elle se tut, à rompre leur grand silence par de
-beaux éclats de voix, approuvant à qui mieux mieux la révolte des
-Saintins contre les évêques qui veulent abuser de la bonne volonté des
-deux Maries.</p>
-
-<p>&#8212;C’est égal, dit tout à coup une des vieilles, nous sommes heureuses
-d’avoir maintenant, au lieu de la source saumâtre qui donnait à boire
-aux saintes, une bonne citerne en bonne pierre. Je me rappelle, moi, le
-temps où nous prenions l’eau à la <i>pousaraque</i> (mare artificielle) comme
-font encore les gens de nos fermes. L’eau du Rhône, qui y venait par la
-roubine, était si boueuse toujours qu’elle en était épaisse à couper au
-couteau!</p>
-
-<p>&#8212;Bah! elle avait le temps de déposer dans nos jarres.</p>
-
-<p>&#8212;C’est drôle pourtant d’être si malheureux pour l’eau dans un pays si
-mouillé! dit une jeune qui arrivait. Cette eau, c’est une misère! Sainte
-Sare, la servante, doit savoir par elle-même qu’on a assez de travail
-dans les maisons, sans perdre son temps à attendre devant des robinets
-fermés.... Sainte Sare, protégez-nous, et faites ouvrir la fontaine!</p>
-
-<p>Les femmes se mirent à rire.<span class="pagenum"><a id="page_132">{132}</a></span></p>
-
-<p>Presque toutes les ménagères des Saintes étaient là rassemblées, à
-présent. Un dernier groupe arrivait. Les unes portaient sur leur tête
-des jarres sans anses, avec un balancement gracieux de la tête et de
-tout le corps. Elles-mêmes, les poings sur les hanches, ressemblaient à
-des amphores vivantes. D’autres, une cruche sur la tête, portaient
-encore une cruche dans chaque main, la «dourgue» verte, à anse et à
-goulot; d’autres des seaux de bois, d’autres des cornues, chacune ayant
-choisi des vases plus ou moins grands, suivant les besoins de sa maison.</p>
-
-<p>&#8212;Quel pot apportes-tu là, Félicité?</p>
-
-<p>Et de rire.</p>
-
-<p>Celle qu’on interpellait ainsi, répondit:</p>
-
-<p>&#8212;J’ai cassé ma cruche, pauvre moi! Et puisqu’il me fallait de l’eau,
-j’ai pris le pot que j’ai trouvé, un pot ancien que, dans tous les
-temps, j’ai vu chez nous, derrière la porte. S’il tient l’eau, ça
-suffira pour aujourd’hui, ma belle!</p>
-
-<p>&#8212;Porte-le à M. le curé, pour sa bibliothèque; c’est une antiquaille qui
-vaut de l’argent!</p>
-
-<p>Félicité, en effet, venait à l’eau ce matin avec une véritable amphore
-romaine, trouvée dans les sables du Rhône, à peine un peu égueulée, une
-jarre de deux mille ans!</p>
-
-<p>Aux Saintes, chaque famille&#8212;c’est selon&#8212;a droit, par jour, à une ou
-deux cornues d’eau de<span class="pagenum"><a id="page_133">{133}</a></span> citerne.... La porte de la Fontaine ne s’ouvrait
-pas.</p>
-
-<p>Livette, sur son cheval, rêveuse et triste, parmi les bavardages,
-attendait toujours ses amies.</p>
-
-<p>&#8212;Que disiez-vous, par ici? interrogèrent, en arrivant, les dernières
-venues.</p>
-
-<p>Et mises au courant, chacune, sur les saintes et la servante Sara,
-disait son idée et son mot, sans s’occuper des paroles des autres,&#8212;si
-bien que le caquetage des filles et des femmes semblait ici un <i>ramadan</i>
-d’agaces et de geais ramassés dans un de ces bouquets de pins qui sont
-isolés au milieu de la Camargue.</p>
-
-<p>&#8212;Je vous demande un peu si c’est juste, criait l’une des femmes, de ne
-pas mettre aussi partout le portrait de sainte Sara! Une sainte est une
-sainte, et où il y a une sainte, il n’y a plus de servante!</p>
-
-<p>&#8212;Les saintes ne sont pas fières! et d’être ou non en peinture, sainte
-Sara s’en moque un peu!</p>
-
-<p>&#8212;Qu’elle s’en moque, c’est possible, mais c’est un affront qu’on lui
-fait!</p>
-
-<p>&#8212;Eh! dit une autre, le bon roi René et le pape ont su ce qu’ils
-faisaient, en arrangeant ainsi les choses. Sara était femme de
-Ponce-Pilate, et c’est elle qui avait conseillé à son mari de se laver
-les mains du crime des païens!</p>
-
-<p>Un murmure de réprobation courut parmi les commères.<span class="pagenum"><a id="page_134">{134}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Ah! voici la vieille Rosine, qui va nous mettre d’accord.</p>
-
-<p>Sur son cheval immobile, Livette écoutait vaguement ces choses. Elle
-était distraite et intéressée.</p>
-
-<p>Quand la vieille Rosine, très sourde, eut fini par comprendre ce qu’on
-voulait d’elle, et qu’elle devait s’expliquer sur Sara la servante:</p>
-
-<p>&#8212;Ah! mes enfants, dit-elle, Dieu connaît les siens, et Sara est à coup
-sûr une grande sainte....</p>
-
-<p>Rosine, ici, fit un signe de croix, et fut, par toutes les vieilles,
-imitée aussitôt.</p>
-
-<p>&#8212;Mais, ajouta Rosine, Sara était païenne d’Égypte, et non pas Juive de
-Judée; et les païens, voyez-vous, marchent, dans l’estime du monde, bien
-après les Juifs. Ne voyez-vous pas que les Juifs sont semés un peu
-partout, mais partout s’arrêtent et deviennent les maîtres par la force
-de l’avarice? Cela est leur manière d’être bénis de leur Seigneur. Mais
-les païens d’Égypte, au contraire, sont errants et pauvres quoique
-voleurs, et plus dispersés et plus maudits que les Juifs.... Eh bien,
-voyez-vous, mes enfants, sainte Sara est leur sainte, oui, la sainte des
-païens d’Égypte! C’est une sainte pas bien catholique, celle qui, pour
-payer son passage au batelier, lui donna, avec la facilité, je pense,
-d’une ancienne pécheresse,&#8212;le spectacle de son corps tout nu! Elle
-passe donc justement après les deux Maries, car il y a des rangs dans<span class="pagenum"><a id="page_135">{135}</a></span>
-le ciel. Et voilà pourquoi les ossements de sainte Sara ne sont point
-entre les planches de la grande châsse de l’église, mais sous les vitres
-de la toute petite châsse qui est dans la crypte, comme qui dirait dans
-la cave. La cave est un endroit assez bon,&#8212;sous les pieds des
-chrétiens,&#8212;pour les bohémiens de malheur! et il est juste qu’il en soit
-ainsi.</p>
-
-<p>&#8212;Rosine a bien parlé! s’écria l’une des femmes. C’est le malheur du
-pays que la fréquente visite des bohémiens. Quand arrivent nos pèlerins,
-riches et pauvres, croyez-vous qu’ils soient bien aises de trouver
-installés ici tous ces gens malfaiteurs, qui, si adroitement, savent
-voler mouchoirs et bourses? Croyez-vous que cela ne nous enlève pas du
-monde? Que de gens viendraient peut-être qui ne se veulent pas
-compromettre en tel voisinage!</p>
-
-<p>&#8212;Ah çà! va, allons donc! dit une bossue, ceux qui ont la foi ne
-s’arrêtent pas en route pour si peu! Et ceux qui, ayant un mauvais mal,
-l’espèrent guérir chez nous, n’ont pas peur de ces voleurs ni de leur
-vermine. Otez-moi ma bosse, grandes saintes, et je me charge bien de
-m’ôter toute seule, les uns après les autres, mes poux et mes puces!</p>
-
-<p>Il y eut un énorme éclat de rire qui, comme par enchantement, s’arrêta
-tout de suite.... La petite porte de la citerne venait d’être enfin
-ouverte, et au bruit de l’eau jaillie du robinet, toutes les femmes<span class="pagenum"><a id="page_136">{136}</a></span>
-couraient prendre, non sans menues querelles pour la priorité,&#8212;leur
-rang à la file.</p>
-
-<p>Enfin arrivèrent quelques jeunes filles amies de Livette.</p>
-
-<p>Les voyant venir d’un peu loin, elle alla à leur rencontre.</p>
-
-<p>Quand Livette se fut éloignée:</p>
-
-<p>&#8212;Que cherche-t-elle, la Livette, de si bonne heure à cheval? se dirent
-les femmes.</p>
-
-<p>&#8212;Eh, dit la bossue, son gueux de Renaud, donc! Il n’a pas l’habitude,
-celui-là, d’être attaché comme une chèvre au piquet, et pour le tenir
-fidèle elle aura du mal, la petite, malgré sa belle dot!... De loin,
-l’autre jour, sur la plage, Rampal, vous savez, le gardian bon
-enfant,&#8212;l’a vu, ce Renaud, causer avec une gitane qui n’était pas
-habillée d’hiver!</p>
-
-<p>&#8212;Elle n’avait pas de fourrures ni de manteau, ni le reste, pauvre moi!
-elle était à se baigner comme Dieu l’a faite.... Il faut se méfier de la
-plaine. On ne se croit pas vu parce qu’on pense y voir très loin
-soi-même, mais une touffe d’engane suffit à la <i>rassade</i> (au lézard)
-pour y cacher ses deux yeux qui regardent.</p>
-
-<p>Et les femmes de chuchoter, avec des rires étouffés bientôt.</p>
-
-<p>Pendant ce temps:</p>
-
-<p>&#8212;Non, non, disaient à Livette ses deux amies, nous ne l’avons pas vu,
-ton promis, ma belle; mais<span class="pagenum"><a id="page_137">{137}</a></span> déjà, contre l’église, on prépare les
-gradins pour la ferrade, et d’être ici bientôt, il ne peut pas y
-manquer.</p>
-
-<p>A ce moment, une musique bizarre s’éleva non loin. C’étaient des sons de
-flûte, qui, modulés avec douceur d’abord, brusquement se transformaient
-en cris déchirants. Un frappement sourd, grave, calme, singulier, les
-soutenait, semblait encourager le cœur malade, qui, en plaintes aiguës,
-appelait au secours....</p>
-
-<p>&#8212;Ah! voilà les Bohêmes et leur musique du diable, écoute, Livette!...
-Va donc voir un peu,... c’est si drôle. Nous te rejoindrons tout à
-l’heure.</p>
-
-<p>&#8212;Et mon cheval? fit Livette.</p>
-
-<p>&#8212;Si tu n’es pas ici pour longtemps, il y a justement dans le mur de
-l’église un gros fer fixe en forme de bracelet, nouvellement scellé pour
-les barres de clôture de la ferrade. Attache-le là, ton cheval, et n’aie
-pas peur qu’il s’envole. On le reconnaîtra pour tien, aux belles lettres
-en clous de cuivre que tu as fait mettre à l’arçon.</p>
-
-<p>Au fer du mur de l’église, Livette attacha son cheval, et se dirigea
-vers la musique des Bohêmes. Il lui semblait que, là, elle saurait
-quelque chose. Or, Zinzara, l’Égyptiaque, avait vu arriver Livette au
-village,&#8212;et sa musique n’était que pour l’attirer, elle, et, si Renaud
-était par là, son fiancé avec elle. Pourquoi? pour voir;&#8212;pour réunir,
-un instant,<span class="pagenum"><a id="page_138">{138}</a></span> sans dessein fixe, sur le même point du vaste monde qu’elle
-parcourait, deux des personnages dont elle «amusait son temps»; pour se
-donner la comédie de la vie, et en voir naître la suite, avec le désir
-de la faire tourner en mal, au hasard. Elle aimait «l’étrange» qui sort
-du pêle-mêle des circonstances.</p>
-
-<p>La Zinzara tournait un kaléidoscope dont le champ était vaste comme
-l’horizon de son voyage éternel, et dont les morceaux de verre,
-diversement colorés, étaient des âmes vivantes.&#8212;Elle tournait le cornet
-pour voir ce qu’amènerait de mauvais, grâce à elle, le destin. Jeux de
-femme, jeux de sorcière.<span class="pagenum"><a id="page_139">{139}</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a id="XIII"></a>XIII</h2>
-
-
-<p>La vie est étrange. Le silence éternel des espaces n’est qu’un
-bruissement infini de cercles invisibles qui, tournoyant les uns dans
-les autres, se quittent, se reprennent, se perdent et ne se retrouvent
-jamais ou s’entrelacent pour toujours. La vie est étrange. On en peut
-voir un peu le commencement, la fin pas du tout; la signification nous
-en échappe, mais tous les cercles font la chaîne et quelqu’un sait le
-reste.</p>
-
-<p>Qu’il y ait deux bouts à l’échelle, cela est certain. Le jour n’est pas
-la nuit, et l’un n’est pas sans l’autre. Il y a joie et peine, santé et
-maladie, heur et malheur, vie et mort, pour la bête de chair et d’os,
-bien et mal en un mot. Et celui-ci est un bon être, et celui-là un
-mauvais. Les religions et les morales n’y font rien, et n’expliquent
-rien; mais les petits enfants savent que cela est ainsi, et les gens
-sans esprit le savent également. Ceux qui raisonnent savamment la chose
-la perdent. Ceux qui tirent le fil le cassent. Il y a quelqu’un et il y
-a quelque chose. Rien n’est pas, voyons, bonnes gens, et ce vieil idiot<span class="pagenum"><a id="page_140">{140}</a></span>
-qui bave, assis sur la borne, au pied du calvaire des Saintes, devant
-l’église, et qui tend la main à Livette, sait mieux que nous les choses,
-les deux choses: bien et mal. Cet idiot, quand il a, ce matin, passé
-près des voitures des bohémiens, a parlé amicalement, oui, parlé, durant
-quelques minutes, avec deux ou trois chiens maigres qui sont sous ces
-voitures, attachés par des chaînes; mais quand il a vu Zinzara, la
-reine, le regarder, il a pris peur, l’idiot, et s’est bien vite sauvé.
-Il a pris peur parce qu’<i>il y a</i>, dans le regard de Zinzara, <i>quelque
-chose qui n’est pas bon</i>.</p>
-
-<p>Et maintenant Livette, en passant, le regarde, et l’idiot, qui sourit,
-lui tend, pauvre larve humaine, une perle de verre,&#8212;un trésor pour
-lui&#8212;qu’il a trouvée ce matin dans l’ordure du ruisselet voisin. La
-perle brille. Elle est bleue. L’idiot y voit la beauté, et il l’offre à
-la belle fille qui passe. Livette lui sourit et, lui, il rit à Livette,
-l’idiot qui bave, et qui se traîne, estropié. Il rit, et sent son cœur
-d’homme, en lui, vaguement s’ouvrir... à quoi?&#8212;<i>à quelque chose qui
-est</i>, dans les yeux de Livette, et <i>qui est bon</i>.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Dieu est sur nous, et, sous nous, le diable. Dieu? que voulez-vous dire?
-L’humanité bonne, celle qui est au-dessus de nous et vers laquelle nous
-marchons; cet idéal, sorti de nous, qui, à force de s’exprimer et de se
-faire aimer, se réalisera dans nos enfants. Le<span class="pagenum"><a id="page_141">{141}</a></span> diable! que dites-vous?
-la bête obscure, la larve gloutonne, aveugle, qui fut nous, et dont nous
-nous éloignons.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Quelque chose est plus près du mystère que l’esprit, c’est l’instinct.</p>
-
-<p>Nous sommes, certes, plus près de notre origine que de nos fins, et
-l’instinct nous explique presque l’origine parce qu’il s’y traîne
-encore, mais notre esprit ne peut expliquer la fin parce qu’il en est
-encore bien loin! D’où venons-nous? La bête, qui rampe, peut s’en
-douter.&#8212;Où allons-nous? Comment le saurait-elle, la bête qui ne vole
-pas?</p>
-
-<p>Le lien qui fortement nous rattache à la terre n’est pas coupé. L’homme
-porte à jamais la cicatrice de sa naissance. Il voit donc, là encore,
-comment il se rattache, <i>en arrière</i>, à l’infini; mais comment, <i>en
-avant</i>, par la mort, il se rattache à la vie dans l’éternité, il ne le
-voit pas.</p>
-
-<p>L’instinct, comme un ver luisant, éclaire les fonds d’où sort l’homme;
-mais l’intelligence n’éclaire pas les profondeurs d’en haut où elle se
-perd elle-même, au point précis où Dieu s’explique.... Ah! que Dieu est
-obscur!</p>
-
-<p>Oui, entre l’origine et l’intelligence, il y a l’instinct, comme un
-pont. Entre l’intelligence et la fin, il y a le vide. Ici la raison ne
-passe pas. Il faut bon<span class="pagenum"><a id="page_142">{142}</a></span>dir. L’homme ne peut facilement concevoir que ce
-qui est en bas. Ce qui est en bas, sa pesanteur l’attire à le
-comprendre.</p>
-
-<p>Pour comprendre ce qui est en haut, il faudrait une faculté de s’alléger
-que l’homme n’a pas, une aile qui manque. L’instinct, ici, agit sur
-l’esprit même, en sens inverse de l’effort spirituel.</p>
-
-<p>A quelques esprits, elle vient parfois, cette faculté de s’enlever; mais
-l’homme ne conçoit que selon ce qu’il éprouve, et le temps est passé où
-l’on se fiait aux mages, à ceux qui conçoivent plus et mieux. Peut-être
-a-t-on raison. Peut-être ne doit-on concevoir que par soi-même, et nul
-ne saura rien <i>pour toujours</i> avant de l’avoir mérité.</p>
-
-<p>Pour une minute, dans le rêve surtout, dans la veille même, l’homme
-<i>sait</i>, quelquefois. Il a l’intuition profonde; mais rien n’est plus
-fugitif pour l’homme que ce vif sentiment de l’éternel.</p>
-
-<p>Les meilleurs de nous sont des aveugles que hante le souvenir d’un
-éclair.</p>
-
-<p>Qui de nous n’a su, pour l’avoir senti, comment on vole hors de soi? Le
-sens du mystère, à peine perçu, nous a fui, mais qui n’a-t-il pas
-pénétré, une seconde?</p>
-
-<p>La vérité, comme l’amour, n’est qu’une seconde en laquelle il faut
-croire,&#8212;à jamais.</p>
-
-<p>Et ces pensées sont en leur lieu, car tout est dans<span class="pagenum"><a id="page_143">{143}</a></span> tout. Celui-ci
-étudie l’hysope; celui-là le chêne; Cuvier le mastodonte et Lubbock la
-fourmi; mais tous arrivent au même point, à un point qui est tout.</p>
-
-<p>Savez-vous pourquoi les bohémiens, les gitanos, les zincali, les
-zingari, les zigeuners, les zinganes, les tziganes, les gypsies, les
-romani, les romichâl (toutes façons diverses de désigner la même race
-errante) excitent si fort la curiosité des peuples civilisés?</p>
-
-<p>Il y a à cela deux raisons.</p>
-
-<p>La première, c’est que, très sauvage, très primitif, le bohémien
-apparaît au milieu des civilisés comme l’image d’eux-mêmes dans le
-passé. Les zingari sont comme les fantômes de nous-mêmes.</p>
-
-<p>En nous revoyant en eux, nous nous plaisons, assis dans la sécurité de
-notre foyer fixe, au regret de n’avoir plus devant nous l’espace cher à
-la bête que nous fûmes; de n’être plus en rapport constant avec la
-terre, la plante et l’animal, qui sont les <i>mères</i> dont nous sortons et
-que nous aimons pour cela. Ils sont demeurés ce que nous étions au
-départ, et cela nous touche.</p>
-
-<p>La seconde raison, c’est que, véritablement, ils ont su jadis, du sens
-de la vie, quelque chose.</p>
-
-<p>Il est certain qu’ils sont sorciers. Ils ont entrevu la source obscure,
-et vaguement s’en souviennent, en ont gardé le reflet noir dans leur
-regard.<span class="pagenum"><a id="page_144">{144}</a></span></p>
-
-<p>Le regard! ils en connaissent la puissance endormante et suggestive. Ils
-savent soumettre, par le regard, l’âme des faibles.</p>
-
-<p>Les moins sorciers d’entre eux croient encore que le «secret» des choses
-a été caché quelque part, sous une pierre, et, dans leurs courses à
-travers tous les pays du monde, bien des fois ils soulèvent de lourdes
-roches dont la forme étrange semble indiquer qu’elles peuvent sceller le
-mystère.... Ils ne trouvent jamais, sous les pierres soulevées, que des
-crapauds, des vipères et des scorpions; mais, du sang et du venin de ces
-bêtes, ils savent composer des philtres redoutables.</p>
-
-<p>Ils connaissent aussi la nature secrète des plantes, et comment, coupées
-à de certaines époques, à de certaines heures, selon l’influence des
-saisons et des rayons de la lune, ciguë ou belladone ont des vertus
-différentes.</p>
-
-<p>Ils sont habiles dans l’art des poisons, les zangui. Hommes et
-femmes,&#8212;<i>roms</i> et <i>juwas</i>&#8212;ils excellent dans l’art de donner aux
-troupeaux des maladies.</p>
-
-<p>Leurs métiers ne sont que des prétextes à se présenter au seuil des
-maisons. Ils sont chaudronniers parce que l’art de soumettre au feu les
-métaux fut inventé par le fils de Caïn, père des maudits. Et ils sont
-selliers parce qu’ils aiment fréquenter les chevaux, chers aux
-vagabonds.<span class="pagenum"><a id="page_145">{145}</a></span></p>
-
-<p>Les zangui, originairement adorateurs du feu, et qui n’ont plus de
-religion propre, mais toujours un peu celle du pays qu’ils traversent,
-sont aux hommes ce que Lucifer est aux anges.</p>
-
-<p>«Nous venons d’Égypte, si l’on veut, disait parfois Zinzara à ceux de sa
-tribu. C’est là, en effet, que nous avons été puissants et sédentaires,
-aux temps de Moïse. Alors nos aïeux étaient magiciens des rois de
-l’Égypte, qui ont vaincu la mort; mais notre origine est plus haute et
-plus lointaine.</p>
-
-<p>«Nous venons d’un pays où la <i>Puissance secrète du monde</i> a été
-pénétrée: un dragon en garde le mystère, au sommet d’une haute montagne,
-dans une caverne, à l’abri des déluges qui viendront.</p>
-
-<p>«Notre aïeul Çoudra avait appris des grands prêtres l’art de se faire
-obéir par le dragon. Il entra dans la caverne et conçut la science de
-toutes choses, et il résolut de s’en servir au dehors, pour être à son
-tour un roi puissant parmi les hommes, car pourquoi était-il pauvre?...
-Pourquoi la misère et pourquoi la mort?</p>
-
-<p>«A peine eut-il conçu son projet de juste révolte, que le dragon voulut
-le dévorer. Notre aïeul lui échappa, et crut alors que, au moyen des
-secrets qu’il avait dérobés, il serait tout-puissant sur la terre, mais
-il s’aperçut tout à coup qu’il les avait presque tous oubliés, comme par
-enchantement. Il ne con<span class="pagenum"><a id="page_146">{146}</a></span>naissait plus que ceux qui nuisent, ceux qui
-font les maladies, les douleurs, les misères et la mort, tous les maux
-dont justement il aurait voulu s’affranchir.</p>
-
-<p>«Et les grands prêtres le maudirent, lui et ses fils. Manou a dit contre
-eux: <i>Ils habiteront hors du village; ils ne posséderont de vases
-qu’endommagés; ils n’auront rien à eux, si ce n’est un âne ou un chien.
-Leurs vêtements seront ceux dont on dépouillera les morts; leurs plats,
-des plats cassés; leurs bijoux ne seront que de fer. Ils iront sans
-repos d’un endroit à un autre endroit. Tout homme fidèle à ses devoirs
-se tiendra éloigné d’eux. Ils n’auront d’affaires qu’entre eux. Et entre
-eux seulement ils s’épouseront.</i></p>
-
-<p>«Et les Tchandalas ont pu fuir la patrie mais non pas la sentence.</p>
-
-<p>«Et voilà ce que nous sommes.</p>
-
-<p>«La couronne de Çoudra est un cercle brisé,&#8212;armé de pointes, comme le
-collier des dogues, et son sceptre est une tige de fer, rompue mais
-redoutable. Car pourquoi la misère, la douleur et la mort! Dieu est
-mauvais.»</p>
-
-<p>C’est avec ce conte, mis en chansons, que la reine tzigane avait parfois
-endormi son fils.</p>
-
-<p>Et lorsqu’elle suit d’un long regard méchant, au seuil de quelque
-château, une jeune mère qui, en l’apercevant, fait rentrer bien vite son
-petit enfant, voici les pensées que roule en sa tête la Zinzara:<span class="pagenum"><a id="page_147">{147}</a></span> «Les
-secrets, songe-t-elle, que savent nos voïvodes, nos ducs, nos princes et
-nos rois, peuvent faire trembler sur leur base toutes vos cités, vos
-trônes et vos églises, car pourquoi la misère, la douleur et la mort?
-L’heure viendra&#8212;nous l’attendons&#8212;où vos peuples seront dispersés au
-vent des colères, à moins que les mages qui nous ont maudits deviennent
-vos maîtres,&#8212;mais vous êtes pour cela trop loin de leur sagesse! Vous
-serez à nous.</p>
-
-<p>«En attendant, malheur à ceux d’entre vous que nous trouvons seuls! Nous
-les regardons fixement, et l’âme du mal fait le reste!...»</p>
-
-<p>Et voici ce qu’en arrivant près du campement des bohémiens vit la petite
-Livette.</p>
-
-<p>Ils étaient là toute une tribu. Leurs voitures, nombreuses, étaient de
-différentes grandeurs, la plupart construites en forme de maisonnettes
-oblongues, assez semblables, avec leurs petites fenêtres, aux arches de
-Noé qu’on fabrique pour les enfants en Allemagne. Les bohémiens avaient
-aligné leurs voitures côte à côte, à la file, faisant face chacune à une
-maison du village. La file des maisons roulantes formait ainsi, avec les
-maisons bâties du village, une véritable rue tournante qui, prolongée,
-eût entouré les Saintes-Maries comme une ceinture. Ainsi, pour le temps
-de leur séjour, les zinganes pouvaient avoir l’illusion d’être fixés là,
-d’être des Saintins, l’un éta<span class="pagenum"><a id="page_148">{148}</a></span>bli en face du boulanger, l’autre en face
-du cabaretier, mais nul n’oubliait que les maisons bohèmes restent
-posées sur des roues qui tournent et peuvent faire le tour du monde. «Je
-plains l’arbre, dit le zangui, il me regarde passer avec envie.... Il
-est jaloux des pieds de mon âne.» La plupart des voitures étaient
-rapiécées avec des planchettes multicolores, ramassées, volées un peu
-partout.</p>
-
-<p>Les voitures des bohémiens étaient établies à la vérité, sur le derrière
-des maisons du village, en sorte que les habitants de ces maisons, le
-cabaretier ou le boulanger, occupés sur le devant de leur boutique,
-pouvaient sans affectation ne pas trop paraître dans la rue zingane.</p>
-
-<p>Les zangui seuls y grouillaient donc à l’aise. Ne demeurant guère à
-l’intérieur des voitures que lorsqu’ils sont en route et fatigués ou
-malades, ils passaient leurs journées au plein air, assis dans la
-poussière, ou sur les degrés des petites échelles qu’ils abaissent du
-seuil de leurs portes jusqu’à terre; ou bien ils restaient de longues
-heures couchés sous les charrettes à l’ombre,&#8212;fumant des pipes et
-rêvant.</p>
-
-<p>Pour l’instant, dans la lumière du matin, un certain nombre de femmes çà
-et là se livraient à la même occupation: chacune d’elles, avec des
-gestes de singe, cherchait la vermine parmi les cheveux<span class="pagenum"><a id="page_149">{149}</a></span> crépus d’un de
-ses enfants, qu’elle maintenait dans l’étau serré de ses genoux.</p>
-
-<p>Le petit, de temps à autre, poussait un hurlement, quand la mère tirait
-par mégarde ou arrachait un de ses cheveux, durs et noirs comme du
-charbon. Il avait alors, pour s’échapper, un ondulement sournois, mais
-l’étau des genoux le pressait, brusquement resserré, et c’étaient, çà et
-là, des piaillements de cochons de lait qui ne veulent pas être saignés.
-Alors les taloches de pleuvoir et les cris de redoubler. Puis tout à
-coup le plus pleurard de ces gamins cessait de crier, pour suivre, avec
-un intérêt subit, l’apparition d’une poule du voisinage ou les ébats de
-quelque chien de chasse égaré par là et bon à chiper.</p>
-
-<p>Quant aux mères, elles accomplissaient leur besogne matinale d’un air
-automatique qui, très clairement, signifiait: «Ce que nous tentons là
-est tout à fait inutile, car la vermine pullule et toujours pullulera;
-mais il faut bien faire quelque chose. C’est toujours un bon moment
-d’occupé; et puis, sous l’œil des civilisés, cela nous donne une
-excellente contenance. On voit que nous sommes propres.»</p>
-
-<p>&#8212;Achète-moi mon chien, disait l’une d’elles d’un air narquois à un
-villageois ahuri. Tu seras content de sa fidélité. Il est si fidèle, si
-fidèle! que j’ai pu le vendre quatre fois.... Il revient toujours!<span class="pagenum"><a id="page_150">{150}</a></span></p>
-
-<p>Toutes ces femmes à peau fauve, bistrée et même noirâtre, avaient des
-cheveux d’un noir singulier, mat, d’un noir de charbon.&#8212;Les unes les
-portaient relevés en lourd paquet tordu sur le sommet de la tête.
-Plusieurs, toutes jeunes, les laissaient pendre en longs serpents
-sinueux sur leur poitrine et sur leur dos. Les yeux aussi étaient d’un
-noir singulier, très luisant, pareil au noir d’un velours vu sous du
-verre. La vie y éclatait sourdement, sans expression déterminée.
-Quelques mères vaquaient à leurs affaires tout en gardant sur leur dos
-leur nourrisson enveloppé dans une toile qu’elles portaient en
-bandoulière et dont les bouts nouaient sur leur épaule. La tête du petit
-sommeillait pendante, ballottée à tout mouvement.</p>
-
-<p>Le rouge, l’orangé, le bleu, dominaient dans leurs haillons, mais
-ternis, fanés, noyés sous les épaisseurs de poussière sale;&#8212;un Orient
-enfumé.</p>
-
-<p>Beaucoup de ces femmes tenaient entre les dents une pipe courte. Les
-hommes étendus çà et là, accoudés à terre, fumaient presque tous,
-placides, leur œil de sylvain fixé devant eux dans le vague. Ils
-avaient, sous leurs loques, de grands airs de fierté. Quelques-uns
-dormaient sous les cabanes roulantes.</p>
-
-<p>La file des voitures qui longeait le village était encore dans l’ombre,
-mais, en tête de la file, le soleil frappait la première de ces cabanes
-qui dépassait, un<span class="pagenum"><a id="page_151">{151}</a></span> peu isolée, la ligne des maisons. Cette première
-voiture, mieux peinte et plus soignée que les autres, était celle de
-Zinzara, et, devant, au soleil, quelques Saintins s’étaient rassemblés,
-attirés par les sons du tambour et de la flûte.</p>
-
-<p>Livette, en approchant du groupe, ne se doutait guère qu’en face de la
-voiture, dans la maison du cabaretier, derrière le rideau d’une fenêtre
-du premier étage, s’était posté Renaud, pour voir, de là, à son aise, la
-bohémienne qui jouait de la flûte et qui, en même temps, dansait, pieds
-nus et bras nus.</p>
-
-<p>La flûte, une flûte double, aux deux tuyaux légèrement écartés, Zinzara
-la tenait avec beaucoup de grâce, et, les joues légèrement gonflées,
-elle y soufflait en soulevant tour à tour et abaissant les doigts, au
-gré d’un air bizarre, tantôt lent, tantôt furieusement saccadé. Et elle
-avait la tête rejetée en arrière,&#8212;en sorte qu’elle paraissait plus
-fière et plus agressive que jamais.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Tout en jouant de la flûte, Zinzara dansait une danse mystérieuse comme
-elle. Ses pieds nus ne faisaient guère que marquer sur place un rythme
-lent. Sa danse n’était pour ainsi dire qu’un jeu d’attitudes. Elle
-variait en cadence les ondulations de tout son corps qui, très flexible
-et vigoureux, s’accusait, à chaque mouvement, sous les étoffes molles.
-Quand<span class="pagenum"><a id="page_152">{152}</a></span> le rythme se faisait rapide, elle piétinait vivement, sur place
-toujours, comme en hâte d’arriver à un rendez-vous d’amoureux, où
-recommençaient des langueurs.</p>
-
-<p>Assis à quelques pas de la danseuse, un jeune bohème, au regard noir et
-vague, frappait du poing, en songeant à autre chose, sur un large
-tambour de basque, autour duquel tressautaient diverses amulettes
-suspendues, scarabées d’Égypte, coquilles de nacre, bagues, larges
-anneaux d’oreilles.</p>
-
-<p>Et le tambour semblait dire à la flûte double: «Sois tranquille: le mâle
-veille. Je suis là, père ou fiancé, moi, le mâle à la voix forte, et tu
-peux chanter en liberté ta joie et ta peine, nul ne te troublera: je
-veille! et c’est pour toi que bat mon cœur, dans ma poitrine large et
-bien sonore.»</p>
-
-<p>Mais dans les sons du tambour de basque, la bohémienne, elle, entendait
-de tout autres choses; et, souriante, soufflant dans sa flûte aux deux
-tuyaux écartés, abaissant et relevant sur les trous ses doigts légers,
-Zinzara, attirante pour tous, serrée dans ses haillons souples, qui,
-plaqués sur elle, moulaient tour à tour ses hanches ou sa
-poitrine;&#8212;montrant, sous ses jupes relevées et accrochées à la
-ceinture, ses mollets nus, de couleur fauve,&#8212;Zinzara semblait ne pas
-voir les spectateurs.</p>
-
-<p>Vingt à trente personnes la regardaient, et elle<span class="pagenum"><a id="page_153">{153}</a></span> semblait danser pour
-elle-même, mais son œil de sorcière suivait, sans en avoir l’air, les
-moindres mouvements de la tête de Renaud, apparue parfois tout entière
-dans l’écartement des rideaux de serge, à carreaux rouges, derrière les
-vitres du cabaret, là, sous le rebord du toit de la maison d’en face.</p>
-
-<p>Quant elle vit venir Livette, la danseuse eut un battement de pieds très
-vif comme irrité, et de la flûte s’échappa un cri, un cri de guerre,
-aigu, prolongé, pareil au crissement d’une étoffe de soie rapidement
-déchirée.</p>
-
-<p>Livette involontairement en tressaillit et, se mêlant au groupe accru de
-minute en minute, elle regarda.</p>
-
-<p>Zinzara fit un signe et prononça, entre deux temps très forts, une
-parole gutturale, bizarre, qui était un ordre précis, car un enfant
-tzigane, qui s’était approché d’elle depuis un moment, se glissa sous la
-voiture, d’où il ressortit armé d’une longue baguette blanche, avec
-laquelle il fit signe aux assistants d’avoir à se reculer un peu. Puis,
-il se plaça en face de Zinzara, au milieu du premier rang des
-spectateurs, et se retournant vers eux, il leur recommanda le silence,
-en mettant un doigt sur la bouche. Un mot d’ordre circula, et les
-assistants, plus silencieux, comprirent que <i>quelque chose</i> allait se
-passer.</p>
-
-<p>La danse avait fini. Le tambour cessa de réson<span class="pagenum"><a id="page_154">{154}</a></span>ner à temps égaux. La
-flûte seule, entre les mains de Zinzara, dont les doigts remuaient
-lentement, chantait. C’était à présent une voix cristalline, menue comme
-le prolongement du son d’une goutte d’eau tombant au fond d’une vasque;
-c’était un appel très doux, insinuant, mélancolique, comme aussi serait
-le prolongement de l’appel du crapaud, la nuit, au bord d’une mare, dans
-l’écho d’une vallée rocheuse.</p>
-
-<p>Et, du bout de sa baguette, le petit enfant désigna à l’un des
-spectateurs quelque chose qui, à terre, sous la voiture, rampait,
-s’approchant. C’était un serpent, mignon, strié de jaune et de rouge,
-qui arrivait, attentif au son de la flûte. Un autre suivit, et bientôt
-il y en eut plusieurs; il y en eut cinq.</p>
-
-<p>Arrivés devant la musicienne, entre elle et l’enfant à la baguette, ils
-dressèrent leur tête, la balancèrent lentement d’abord, puis plus vite,
-accompagnés par le rythme de la flûte.... Les serpents dansaient, et, en
-sa pensée, chaque spectateur, malgré lui, comparait leur danse à celle
-qu’il avait vue tout à l’heure, à celle de la femme. C’étaient les mêmes
-ondulements, les mêmes grâces malignes, et chacun éprouvait, à ce
-spectacle, une inquiétude.</p>
-
-<p>Livette, surprise, troublée d’une émotion singulière, croyait rêver. Ce
-qu’elle voyait, s’accordait étrangement, tristement, à l’état de son
-cœur. Elle n’en connaissait pas le rapport secret, profond, avec<span class="pagenum"><a id="page_155">{155}</a></span> sa
-destinée, mais elle en subissait la tristesse maléfique. Le regard de
-Zinzara, par instants, passait sur la fille et ne s’y arrêtait pas. Au
-sujet de sa propre influence, Zinzara savait... ce qu’elle savait.</p>
-
-<p>Fins, fins comme de la soie filée, les sons de la flûte se firent très
-fins, ténus comme des fils qui allèrent s’enrouler au col des petits
-serpents, et les petits serpents se mirent à suivre les sons de la
-flûte, qui les attiraient. Zinzara marchait à reculons. Les petits
-serpents la suivaient comme s’ils eussent été attachés par les fils
-soyeux qui étaient les sons de la flûte. La tzigane s’arrêta, et les
-sons <i>s’accourcirent</i>, en quelque sorte, comme des fils qu’on enroule
-autour d’une bobine.... Alors les serpents se rapprochèrent de la
-magicienne, et Zinzara, avec lenteur, s’étant accroupie, et, ayant
-abaissé jusqu’à eux ses mains qui tenaient toujours sa flûte toujours
-résonnante, les petits serpents s’enroulèrent à ses bras nus. De là l’un
-d’eux monta se nouer autour du cou, laissant pendre sur la poitrine
-bombée de la sorcière sa petite tête balancée, la bouche ouverte, la
-langue vibrante. Et deux autres, quand elle se releva, furent aperçus
-noués à ses chevilles, au-dessus de ses anneaux de jambes. Alors elle
-posa sa flûte et se mit à rire. Son rire découvrit ses dents, bien
-rangées, très blanches.</p>
-
-<p>&#8212;A présent, dit-elle, à qui me donnera la main, je dirai la bonne
-aventure!<span class="pagenum"><a id="page_156">{156}</a></span></p>
-
-<p>Mais, devant sa main tendue, aucune main ne se tendit à cause des petits
-serpents.</p>
-
-<p>Zinzara rit très fort, et son rire, véritablement, rappelait certains
-sons de sa flûte double.</p>
-
-<p>Livette fit en cet instant un mouvement pour se retirer.</p>
-
-<p>&#8212;Allons, toi, lui dit aussitôt la gitane, tu as une fois refusé de
-m’entendre, mais aujourd’hui tu dois avoir une grande envie d’apprendre
-où est ton fiancé, la belle! Donne-moi ta main sans peur, si vraiment tu
-es digne de devenir la femme d’un cavalier courageux.</p>
-
-<p>Livette rougit vivement. Ses deux compagnes de tout à l’heure arrivaient
-au même moment et elles avaient entendu. «Ne te laisse pas faire!» lui
-dit, à voix basse, l’une d’elles, en tirant par derrière la jupe de
-Livette; mais, provoquée par le regard de la zingane, où elle crut voir
-un éclair de moquerie, Livette, non sans se recommander intérieurement
-aux saintes Maries, offrit sa main à la bohémienne. La tzigane prit
-cette main dans la sienne. Les serpents dardaient leur langue fourchue.
-Livette était un peu pâle.</p>
-
-<p>Elles étaient très petites toutes deux, la main de la magicienne et
-celle de la demoiselle.</p>
-
-<p>Renaud, de là-haut, très surpris, un peu inquiet, regardait de tous ses
-yeux.<span class="pagenum"><a id="page_157">{157}</a></span></p>
-
-<p>La zingane garda un moment dans la sienne la main de Livette, heureuse
-de sentir palpiter l’oiseau qu’elle fascinait. Elle avait eu l’espoir,
-du reste, d’intimider Livette, et le courage que montrait la petite
-l’irritait.</p>
-
-<p>&#8212;Ton futur, dit-elle, n’est pas loin d’ici, ma belle, mais non pour
-toi, sache-le! Pour qui? c’est à deviner!</p>
-
-<p>Livette, déjà pâle un peu, devint toute blanche.</p>
-
-<p>&#8212;Cela seul, je pense, t’importe, gente amoureuse? Alors je ne te dis
-plus rien, sinon pourtant ceci encore: prends garde! le serpent qui est
-à mon poignet gauche vient de me souffler quelque chose. Veille à ton
-amour.</p>
-
-<p>Il y eut dans le groupe des spectateurs un petit frémissement qui courut
-comme un pli de vague sur le marais. L’un des serpents, en effet,
-sifflait finement.</p>
-
-<p>La bohémienne lâcha la main de Livette qui, en se retournant aussitôt
-pour s’en aller, reconnut, tout contre elle, Rampal.... Errant dans le
-village depuis le matin, il venait à peine d’arriver là, sans être
-aperçu de personne, pas même de Renaud.</p>
-
-<p>Livette eut un instinctif mouvement de recul, tellement marqué que
-Rampal put le prendre pour un affront. Elle était, par malheur, ayant
-quitté le premier rang, retenue dans le groupe qui s’était refermé sur
-elle.<span class="pagenum"><a id="page_158">{158}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Oh! oh, demoiselle, fit Rampal, on ne connaît donc plus les amis!</p>
-
-<p>&#8212;Bonjour, bonjour, Rampal, répondit Livette, redoublant le salut, comme
-c’est l’usage du pays; mais laissez-moi passer, donc! Faites-moi place,
-je vous dis!</p>
-
-<p>&#8212;<i>Sur le pont d’Avignon</i>, fredonna la tzigane en riant, <i>tout le monde
-paye passage!</i></p>
-
-<p>Renaud, toujours derrière sa vitre, là-haut, venait de reconnaître
-Rampal. Tumultueux, mais avisé, il se demandait s’il allait descendre
-contre lui tout de suite, ou s’il attendrait que Livette fût partie.</p>
-
-<p>Il ne fallait pas toujours un prétexte à Rampal pour embrasser les
-belles filles,&#8212;et ici, il en avait un!</p>
-
-<p>&#8212;Vous entendez, fit-il, demoiselle? Le péager sera payé de bon cœur,
-ou, de lui-même, se paiera!</p>
-
-<p>Il tenait par la taille, à pleins bras, la pauvre petite. Elle se pliait
-en arrière, écartant de lui, le plus qu’elle pouvait, son corsage et sa
-tête, mais, par deux fois, le gueux, penché, tendu contre elle, le
-souffle ardent, de force la ramenant un peu à lui, à pleines lèvres
-l’embrassait.</p>
-
-<p>Un juron formidable éclata derrière eux, en l’air. Tous se retournèrent,
-et, levant les yeux au bruit, reconnurent Renaud, qui secouait là-haut
-la vieille fenêtre difficile à ouvrir. Deux secousses encore, et<span class="pagenum"><a id="page_159">{159}</a></span> la
-fenêtre céda, s’ouvrit brusquement avec un grand fracas de vitres qui
-éclatent, et Renaud, debout sur l’appui, s’élançait... touchait le
-sol....</p>
-
-<p>&#8212;Ah! le gueux! ah! le gueux! où est-il ce <i>gueusas</i>!</p>
-
-<p>Mais Rampal, depuis une minute, avait sauté sur le cheval qui
-l’attendait, attaché, près de là, aux barres d’une fenêtre basse, et au
-galop, il fuyait.</p>
-
-<p>Il fuyait, lancé comme en un jour de course, quasi debout sur les
-étriers, le corps penché, et faisant tournoyer sans cesse et très vite
-un nerf de bœuf lié à son poignet et qui, sifflant tout contre les
-oreilles droites de la bête, la rendait folle.</p>
-
-<p>&#8212;Lâche! lâche! ne put s’empêcher de crier vers lui un des jeunes hommes
-de l’assistance.</p>
-
-<p>&#8212;Lâche? oh que non! fit Renaud,&#8212;voleur seulement! car s’il n’était pas
-sur un cheval à nous, qu’il compte bien ne jamais nous rendre, je le
-connais, l’homme, il ne fuirait pas!</p>
-
-<p>Et se tournant vers Livette terrifiée:</p>
-
-<p>&#8212;Soyez tranquille, demoiselle, il ne l’emportera pas en paradis, notre
-cheval!</p>
-
-<p>Renaud, en parlant ainsi, voulait-il donner à penser à la bohémienne
-qu’il tenait à venger plutôt le vol du cheval que l’injure faite à sa
-fiancée? Peut-être; mais le diable est si fin que Renaud lui-même
-ignorait que cette ruse fût en lui.<span class="pagenum"><a id="page_160">{160}</a></span></p>
-
-<p>Quant à la gitane, elle se disait que Renaud, en sautant par la fenêtre,
-au lieu de descendre sans tapage par l’escalier, avait compromis sa
-vengeance pour le plaisir de lui montrer, à elle, sa souplesse de
-bohémien. Et il avait sauté en effet comme un chat sauvage, et rebondi à
-terre sur des pattes élastiques! Il était souple vraiment comme un vrai
-zingaro! Il était beau et hardi comme un voleur! Ce sont aussi des
-bohémiens, ces gardeurs de taures, ces errants meneurs de cavales!</p>
-
-<p>Renaud, qui avait disparu, le temps de «nouer» la sangle de son cheval,
-repassa, au bout de quelques minutes, montant Leprince, sur le lieu de
-la scène, où discutaient encore ceux qui y avaient assisté.</p>
-
-<p>&#8212;Attrape-le! attrape-le! mange-le, le Roi! lui crièrent en chœur vingt
-voix de jeunes hommes.</p>
-
-<p>&#8212;Avec le Roi et Leprince contre lui, ajouta l’un d’eux en riant, Rampal
-est un homme tombé!</p>
-
-<p>Renaud déjà était au large. Il n’avait pas regardé la zingane, mais il
-s’était senti regardé par elle, et il se sentait maintenant, de loin,
-suivi par son regard; et cela, sur la selle, lui donnait des
-redressements dont il avait conscience, et qu’il se reprochait vaguement
-à cause de Livette, mais sans les réprimer. Ma foi, oui, tout en
-galopant, dans sa colère, il galopait d’une certaine façon, pour qu’on
-vît bien sa colère même, pour paraître beau et fier cavalier, comme il<span class="pagenum"><a id="page_161">{161}</a></span>
-l’était en effet. Il sentait tous ses mouvements... il croyait se voir
-et voulait qu’on le vît bien, le Roi!</p>
-
-<p>Le paon, dans la saison de l’amour, a de plus magnifiques plumes et fait
-la roue. Le rossignol et le rouge-gorge ont des voix plus belles. Chacun
-se plaît d’être paré pour plaire.</p>
-
-<p>&#8212;Où vas-tu, Livette? dirent à la jeune fille ses deux amies.</p>
-
-<p>&#8212;Je vais voir M. le curé. Il faut, pauvre moi, que je lui parle! car,
-d’avoir écouté cette sorcière, voyez-vous, c’est un gros péché!<span class="pagenum"><a id="page_162">{162}</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a id="XIV"></a>XIV</h2>
-
-
-<p>Tous deux avaient la lance, Renaud et Rampal.</p>
-
-<p>En passant près du mas Neuf, à une demi-lieue des Saintes, Rampal, qui
-ne possédait au monde que sa selle, et qui, n’étant à cette époque qu’un
-gardian sans place, n’avait pas de trident, en avait vu un laissé là,
-appuyé contre un figuier... et l’avait pris sans descendre de cheval,
-l’avait «emprunté sans rien dire», songeant que pour sa défense il en
-aurait sans doute besoin.</p>
-
-<p>Maintenant, son nerf de bœuf dans la botte, la pique appuyée à l’étrier,
-courbé sur son cheval, il galopait à travers la plaine.</p>
-
-<p>Renaud s’était trompé de route dans sa poursuite emportée. Peut-être la
-bohémienne en était-elle cause, car, malgré lui, pour rester sous son
-regard, Renaud avait piqué droit vers le Vaccarès, tandis que, tout
-bonnement, Rampal avait suivi la route d’Arles, ne rusant pas pour mieux
-ruser, se disant que Renaud à coup sûr se persuaderait qu’il avait gagné
-le milieu de l’île pour s’y réfugier dans quelque «jass» abandonné.<span class="pagenum"><a id="page_163">{163}</a></span></p>
-
-<p>Renaud devina l’idée de Rampal.</p>
-
-<p>Il gardera la route, se dit-il tout à coup, et, certain de cela, il
-tourna à gauche, et fila droit dans l’ouest. Rampal, ayant sur lui une
-avance d’une bonne lieue, arrêta son cheval, aux environs des
-Grandes-Cabanes, et, appuyé fortement sur sa lance piquée en terre, il
-mit, l’un après l’autre, ses pieds sur la croupe de son cheval immobile,
-et de là, durant quelques secondes, examina la plaine derrière lui....</p>
-
-<p>Entre deux touffes de tamaris, il vit, comme un éclair ou comme un lapin
-qui «fuse» entre deux bouquets de thym, un cavalier.... Renaud,
-sûrement! Rampal comprit que Renaud, si c’était lui, rejoignait la
-route, et alors, il la quitta, et fit en sens inverse, le chemin
-parallèle à celui que faisait au loin son ennemi. Quand Renaud arriva
-sur la route, et se mit à la suivre, Rampal avait devant lui le
-Vaccarès, et tournant à gauche, se mettait à en suivre le bord. Il
-comptait passer le grand Rhône et gagner la cabane du Conscrit, au
-milieu de la «gargate», le gîte où il se promettait de trouver, dans les
-périls graves, un refuge suprême. Malheureusement pour lui, il avait été
-vu,&#8212;lorsque, debout sur son cheval, il guettait son homme,&#8212;par un
-pêcheur d’anguilles qui, accroupi au bord de la roubine, lançait à
-l’eau, au bout d’un roseau, une grappe de vers de terre enfilés<span class="pagenum"><a id="page_164">{164}</a></span> et tout
-entortillés, au bout de la cordelette courte.</p>
-
-<p>&#8212;N’avez-vous pas vu Rampal, compère? fit Renaud arrêtant net son
-cheval, dès qu’il aperçut le pêcheur qui était en train de changer de
-place.</p>
-
-<p>&#8212;Tiens, le Roi! c’est toi qui le cherches? fit le pêcheur, un vieil
-homme. Il doit être à cette heure, s’il a gardé la route qu’il a prise
-pour t’échapper (car j’ai bien vu qu’il guettait quelqu’un derrière
-lui), il doit être maintenant au bord du Vaccarès, et, de là, s’il ne
-retourne pas aux Saintes, c’est qu’il remontera vers
-Notre-Dame-d’Amour.... Tu le prendras,&#8212;car ta bête est bonne,&#8212;entre le
-Vaccarès et la Grand’Mar.</p>
-
-<p>Renaud était reparti comme avec des ailes.</p>
-
-<p>Au bout d’une heure et demie d’une course folle (il avait su pourtant
-changer plusieurs fois, très sagement, d’allure), il s’arrêta, un peu
-découragé, puis, après une halte et un coup d’eau-de-vie bu à la gourde
-qui ne quittait jamais ses fontes, il reprit,&#8212;non sans avoir
-soigneusement laissé boire à son cheval une seule gorgée d’eau de la
-roubine,&#8212;sa course de rage.</p>
-
-<p>Arrivé entre le marais de la Grand’Mar et le Vaccarès, il trouva, sous
-la conduite de Bernard (le jeune gardian qui était son aide), sa propre
-manade au repos.<span class="pagenum"><a id="page_165">{165}</a></span></p>
-
-<p>Chevaux et taureaux marins, couchés, au bord du Vaccarès, se reposaient,
-immobiles, dans le rayonnement double du ciel et de l’eau, car l’heure
-allait vers midi et la lumière était éclatante.</p>
-
-<p>Bernard, couché sur le dos, la tête sur sa selle, son chapeau sur les
-yeux, se reposait aussi, non loin de son cheval qui, entravé, apprenait
-l’amble.</p>
-
-<p>Devant Renaud s’étendait le Vaccarès gris perle, luisant comme une
-immense table d’acier poli, au milieu de laquelle dormait un véritable
-îlot blanc de mouettes assises, immobiles.</p>
-
-<p>Derrière lui, s’étendait une plaine d’un gris cendré, qu’on voyait, par
-places, aux endroits où ressort le sel en efflorescences cristallines,
-scintiller à travers un vaste réseau violâtre de saladelles en fleurs,
-car les saladelles s’étalent en larges touffes grêles, très ramifiées,
-sans feuillage, pointillées d’une multitude de fleurettes lilas, à
-travers lesquelles on aperçoit la terre.... Et plus bas commençaient les
-champs d’enganes, aux feuilles charnues, juteuses,&#8212;d’un beau vert de
-plante grasse, quand elles sont jeunes,&#8212;mais que la «marine» colore
-bientôt en rouge sanglant, en sorte que les plus vieilles, et les plus
-proches de la mer, sont les plus pourprées.</p>
-
-<p>Çà et là, des tamaris, bas, rares, aux troncs noueux, bosselaient la
-plaine, avec leur feuillage léger que voilaient de rose doux leurs
-fleurettes en<span class="pagenum"><a id="page_166">{166}</a></span> épis, mignonnettes, et pourtant lourdes au bout de leurs
-branches si flexibles.</p>
-
-<p>Et, par vastes plaques, dans des fonds desséchés et craquelés,
-s’étalaient, bien verts, drus comme des moissons de bon blé, les
-siagnes, les triangles, les ajoncs, les apaïuns de toute espèce, les
-caneoùs, ces roseaux nains qui servent à faire des toitures et
-paillassons,&#8212;toutes sortes de tiges d’eau, bien droites, dont les
-bataillons rigides, moissonnés en été, s’échancrent, sous les faucilles,
-en larges demi-cercles. Au-dessus de ces étendues de verdure,
-bruissantes à la moindre brise, passaient quelques libellules à têtes
-monstrueuses, insectes-hirondelles, voraces mangeurs de moucherons.
-Elles tournaient, mêlées aux hirondelles, au-dessus des eaux d’où
-naissent les moustiques, et, dans les feuilles des roseaux, elles
-faisaient, lorsque s’y engageaient leurs ailes de mica transparent, aux
-nervures noires, un bruit métallique.</p>
-
-<p>Renaud considérait ces choses familières et s’y oubliait. Une seconde,
-il se prit à croire qu’il gardait là sa manade, et qu’il n’avait rien
-autre à faire qu’à demeurer avec ses bêtes, perdu, comme elles, dans la
-contemplation tranquille, animale, du désert qui l’entourait. Il cessa
-d’aimer, de haïr, de désirer et de poursuivre.</p>
-
-<p>Des ombres d’ailes passèrent à ses pieds. Il leva les yeux et vit,
-au-dessus de sa tête, deux flamants roses.<span class="pagenum"><a id="page_167">{167}</a></span> «Ceux-là, songea-t-il
-simplement, ont fait ici leur nid, cette année.»</p>
-
-<p>Mais Leprince, le bon cheval, avait reconnu ses cavales préférées, et
-allongeant tout droit son cou, élargissant ses naseaux pour respirer le
-grand large des marais et du désert, soulevant ses lèvres et découvrant
-ses dents,&#8212;il poussa un hennissement qui fit, d’un seul bond, se
-dresser toutes les cavales, et lever la tête des taureaux, et Bernard
-lui-même bondir tout debout sur ses deux pieds, la pique au poing.</p>
-
-<p>Renaud, serrant les genoux, rassemblant son cheval, le maintint,
-frémissant sous lui, et dansant des quatre pieds dans l’argile molle.</p>
-
-<p>En même temps, une rafale de mistral passa sur la plaine, et cassa en
-brusques vaguelettes le miroir du Vaccarès.</p>
-
-<p>&#8212;Si c’est Rampal que tu cherches, fit Bernard, il n’est pas loin d’ici,
-pour sûr. Quand il m’a reconnu tout d’un coup,&#8212;voici un moment,&#8212;il a
-gagné par là. Et comme je l’ai perdu de vue assez vite, m’est avis qu’il
-est entré dans quelque cabane. Faudrait voir près la tour de Méjeane.</p>
-
-<p>Renaud était reparti.</p>
-
-<p>Tout à coup, ses yeux tombèrent sur une cabane basse, avec sa toiture
-d’apaïun en forme de camelle, ou bien de meule de paille, et surmontée,
-ainsi<span class="pagenum"><a id="page_168">{168}</a></span> qu’elles le sont toutes, de sa croix de bois penchée en arrière,
-comme si le mistral la couchait.</p>
-
-<p>Une idée lui vint: «Ce Rampal est là! Son cheval doit être fatigué. Il
-sera revenu un peu sur ses pas, sans être vu de Bernard, et se sera
-caché là,&#8212;afin que, trompé, je le dépasse.... Pour sûr, il est là!»</p>
-
-<p>Renaud tourna bride, et, l’œil attentif, piqua droit sur la cabane, ce
-que voyant, Rampal, caché là en effet, d’où il guettait son ennemi par
-les trous de la muraille en ruines, sortit, en effrayant un hibou qui
-s’envola effaré, et s’élança sur son cheval qui broutait, entravé tout
-proche, invisible au fond d’un fossé.</p>
-
-<p>Le mistral qui, vers ces heures-là, quand il se décide, arrive en coup
-de canon, se mit brusquement à ronfler. Renaud, pour recevoir la
-bourrasque, avait baissé la tête, en sorte qu’il n’avait pas aperçu la
-manœuvre de l’ennemi.</p>
-
-<p>Et Rampal parut sortir de terre tout à coup, à vingt pas de Renaud, qui
-ne fut pas surpris, et qui courut sur lui, la lance haute, tout pareil à
-un chevalier du temps de saint Louis, dont parlent nos légendes....
-(C’était le beau temps d’Aigues-Mortes!)</p>
-
-<p>Mais la Camargue est, comme on sait, la mère du mistral. C’est elle,
-dit-on, l’immense plaine soleilleuse, c’est elle, avec la Crau, qui, à
-force de renvoyer l’air en haut en le surchauffant, est bien forcée<span class="pagenum"><a id="page_169">{169}</a></span>
-d’en appeler d’autre, pour respirer. Et alors, de la vallée du Rhône,
-descend, à l’appel du désert, un torrent d’air frais, compagnon du
-fleuve, et qui s’appelle le mistral.... Il ronflait, le mistral, comme
-au fond d’une voile, dans la veste ouverte de Renaud, et, prenant
-Leprince de biais, il le retardait un peu. Sauter le fossé devint
-difficile. Cela donna de l’avance à Rampal qui, face au vent, trottait
-maintenant à franche allure.</p>
-
-<p>Le fossé était entre les deux hommes, et Rampal, en le longeant au grand
-trot, voulait seulement dégourdir les jambes de la bête. Renaud,
-renonçant à franchir le fossé tout de suite, se décida à suivre de côté.
-Les deux cavaliers trottèrent ainsi un moment. L’avisé Rampal avait,
-contre le mistral, serré sa tête dans un foulard rouge, dont les bouts
-flottaient sur sa nuque.</p>
-
-<p>Tout à coup, profitant d’un resserrement des berges, Renaud enleva son
-cheval,&#8212;qui se trouva de l’autre côté du fossé, juste à la minute où,
-ayant fait en sens contraire la même manœuvre, Rampal, du côté que
-venait de quitter Renaud, prenait sa course....</p>
-
-<p>Renaud ne retrouva pas tout de suite le passage favorable, et Rampal
-gagnait du terrain....</p>
-
-<p>Ayant enfin de nouveau franchi l’obstacle, Renaud maintenant poursuivait
-Rampal, à toute volée,&#8212;et si vite que, lorsque Rampal se retourna pour
-juger la<span class="pagenum"><a id="page_170">{170}</a></span> distance, il vit Renaud à cinquante pas à peine derrière lui.</p>
-
-<p>Tout juste il eut le temps de faire volte-face, et, la lance en arrêt,
-il attendit, immobile, penché en avant, les semelles en arrière
-fermement posées à plat dans les étriers larges.</p>
-
-<p>Renaud, par malheur, chargeait contre le mistral. Une grêle, faite de
-sable, et de ces petits colimaçons arrachés aux feuilles des enganes où
-ils vivent collés par myriades, le frappait au visage, le «contrariait».</p>
-
-<p>Là-bas, à cinq cents pas, Bernard regardait,&#8212;sans rien dire, par peur
-de Rampal,&#8212;mais faisant tout bas des vœux pour Renaud, et il croyait
-voir deux héros de targue debout sur la haute échelle, à l’avant des
-bateaux de joûte, la pique sous le bras droit, et tenue ferme en
-main.... Le trident de Rampal, abaissé trop bas brusquement, par un faux
-mouvement de son cheval, piqua le talon de la botte de Renaud, et érafla
-le flanc de Leprince qui fit un écart violent, comme lorsqu’il évitait
-les cornes des taures.</p>
-
-<p>La pique de Renaud, déchirant la manche bleue de la chemise de son
-ennemi, en emporta le lambeau.</p>
-
-<p>Les cavaliers s’étaient croisés et dépassés.</p>
-
-<p>Rampal se retourna le premier et, prêt à frapper par derrière, rejoignit
-Renaud qui, pour lui faire face, s’efforça d’arrêter Leprince trop
-lancé, et Leprince,<span class="pagenum"><a id="page_171">{171}</a></span> sentant derrière lui le pas précipité et le souffle
-ardent du cheval adversaire, furieux d’être maintenu, craignant d’être
-dépassé, fit, dans sa colère, un tête-à-queue si inattendu que Rampal,
-terrifié, de nouveau tourna bride, mais involontairement.</p>
-
-<p>Et Renaud, voyant son poursuivant redevenir malgré lui son fugitif,
-lâcha la bride à Leprince, libre.</p>
-
-<p>L’étalon prit son vol.</p>
-
-<p>Les deux cavaliers, vent arrière à présent, aidés par la bourrasque,
-filaient.</p>
-
-<p>Les aigues et les taures, toute la manade, bien debout, les têtes
-hautes, l’œil fixe, les naseaux large ouverts, regardaient venir à eux
-les deux cavaliers, courbés en avant, la bride vibrante, comme chassés
-par l’ouragan, le long de l’étang dont les eaux dansaient, clapotantes.</p>
-
-<p>Çà et là, les petits tamaris, eux aussi, le dos voûté, semblaient fuir
-devant le temps. Il n’y avait plus, allez, de mouïssales ni de
-demoiselles en l’air. Au-dessus du Vaccarès, volaient bas des poussières
-d’eau. Le mistral balayait tout.</p>
-
-<p>Et deux minutes après, impuissants à maîtriser leurs bêtes énervées
-qu’affolaient la lutte et le vent, les deux ennemis traversaient la
-manade, ventre à terre.</p>
-
-<p>Alors, excitées à la vue de leurs deux étalons en<span class="pagenum"><a id="page_172">{172}</a></span> fureur, effrayées à
-la vue des tridents, ivres du vent sauvage qui leur entrait au corps par
-leurs naseaux qui montraient le rouge,&#8212;les aigues hennissantes,
-cabrées, s’enlevèrent toutes d’un bond, au galop.... Les taures
-suivirent.... Des centaines de sabots et de pieds fourchus battirent le
-sol d’une crépitation de tempête, et le troupeau, fouetté par le mistral
-qui, en hurlant, le mordait et le poussait, se mit à rouler comme un
-Rhône à travers la plaine.... Et tandis qu’en toute hâte Bernard sellait
-son cheval pour les rejoindre, les deux adversaires chevauchaient dans
-cet ouragan, comme charriés par le piétinement de quatre-vingts bêtes
-qui faisaient voler derrière elles tantôt des poussières d’eau, tantôt
-des plaques de limon, tantôt des nuages de sable, dans le vent qui les
-dépassait!</p>
-
-<p>C’est en tête, et au milieu pourtant de ce tourbillon, que Renaud
-parvint à joindre Rampal.... Lorsqu’il fut à le toucher, il choisit le
-moment précis où le cheval poursuivi relevait son pied gauche de
-derrière, pour frapper la croupe à droite. La jambe droite, au moment où
-elle allait poser sur le sol, s’infléchit sous un coup de trident qui
-pesait le poids d’un homme lancé au galop, et Rampal roula avec sa bête,
-sous le fourmillement des pattes galopantes dont trépidait la terre.</p>
-
-<p>Taureaux et chevaux bondirent par-dessus ces deux<span class="pagenum"><a id="page_173">{173}</a></span> corps, de bête et
-d’homme, étendus, et quand le troupeau, las et calmé, s’arrêta, une
-demi-lieue plus loin, Renaud, bien en selle sur Leprince, tenait en main
-le cheval reconquis, dont le flanc seulement et les naseaux saignaient.</p>
-
-<p>Debout, à côté de lui, la rage entre les dents, souillé de boue et de
-poussière, la face sanglante, la paume des deux mains pelée, toute
-rouge,&#8212;Rampal s’occupait à remonter sa culotte et à renouer sa
-ceinture!</p>
-
-<p>&#8212;A la prochaine, Renaud! Après ça, tu peux y compter, un homme,
-n’est-ce pas, se doit <i>revancher</i>!</p>
-
-<p>Mais sa voix se perdait, grêle, dans le ronflement du mistral.</p>
-
-<p>&#8212;Rends-moi ma selle! cria-t-il plus fort.</p>
-
-<p>La selle du gardian, c’est toute sa fortune. Il la soigne, l’aime, en
-est fier.</p>
-
-<p>&#8212;Ta selle? répondit Renaud plein de méfiance.... Suis-moi, viens la
-prendre! Bernard te la rendra.</p>
-
-<p>Et, haussant les épaules, il rejoignit, sans autre parole, la manade à
-laquelle il reconduisait le cheval amaigri dont Rampal avait abusé.</p>
-
-<p>En vérité, il était content que Blanchet n’eût pas été de ce duel.... Il
-le reconnaissait de loin, Blanchet, perdu là-bas parmi les aigues, mais
-plus soigné, plus fin que les autres bêtes. Un vrai cheval de
-demoiselle, tout vaillant qu’il fût!... Il allait donc<span class="pagenum"><a id="page_174">{174}</a></span> pouvoir le
-rendre à la maîtresse, à présent qu’il avait, outre Leprince, son ancien
-cheval. Et l’orgueil de la victoire enflait ses narines. Sa poitrine
-respirait tout le grand large.</p>
-
-<p>Il pensait à deux femmes&#8212;oui à deux, pas à une seule!&#8212;qui, en
-apprenant la chose, se diraient de lui: «C’est un homme!» Et le beau
-cheval de Renaud ressentait toutes les fiertés de son cavalier, dans la
-liberté qui lui était laissée de marcher fièrement pour son compte, avec
-des bonds d’étalon vainqueur à la course sous les yeux de tout son
-troupeau.<span class="pagenum"><a id="page_175">{175}</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a id="XV"></a>XV</h2>
-
-
-<p>M. le curé des Saintes était un homme de près de soixante ans, bien
-conservé, très grand, solide, avec des yeux fort vifs, qu’il éteignait
-sous des lunettes, et des gestes énergiques que sa volonté rendait
-lents.</p>
-
-<p>Le presbytère est tout près de l’église, le seuil ombragé de quelques
-ormeaux. La maison, selon l’usage du pays, est blanchie à la chaux, une
-fois par an, à l’intérieur et à l’extérieur, comme les maisons arabes.</p>
-
-<p>Les maisons des Saintes sont basses. Les rues serpentent, étroites, pour
-fuir le soleil. L’ombre, sous les tendelets des petites boutiques, est
-bleuâtre. Devant les portes, ouvertes sur la rue, retombent des rideaux
-transparents, en toile commune, ou même faits quelquefois d’un filet à
-mailles fines, qui arrêtent les mouches et laissent entrer la lumière
-ainsi passée au tamis. Et, là derrière, les filles des Saintes sont
-enfermées comme des oiselets en cage ou comme de petites bêtes très
-dangereuses.... Ne faut-il pas craindre un peu toutes les filles,
-voyons?</p>
-
-<p>Les filles des Saintes portent la coiffure d’Arles, et<span class="pagenum"><a id="page_176">{176}</a></span> le fichu aux
-plis accumulés, réguliers, fixés par des centaines d’épingles, par
-autant d’épingles qu’un rosier a d’épines; et, dans l’entre-bâillement
-du fichu épais de plis, on voit, tout au fond de la «chapelle», sur la
-chair jeune que soulève le soupir féminin, briller la petite croix d’or.
-Sur la jupe, qui est ample, le tablier a l’air, lui aussi, d’une jupe,
-tant il est large, et, de là-dessous, les pieds sortent, menus, agiles
-comme les pattes rouges de la perdrix de Camargue qui vite, vite, aiment
-à se mettre l’une devant l’autre pour fuir le chasseur, sachant que la
-Camargue est large et que l’horizon ne manquera pas.</p>
-
-<p>Plus d’une figure est pâle, aux Saintes, car, on a beau dire, le marais
-engendre toujours la fièvre, et ce pays, où l’on vient pour se guérir
-par miracle, est à l’ordinaire un pays de maladie; mais la pâleur va
-bien sous les cheveux noirs, ondulés, gonflés en bandeaux sur les
-tempes, et retombant sur la nuque en deux masses lourdes qui remontent
-vers le chignon. Pour oublier ce qui est triste, on a ici, comme
-partout, la coquetterie&#8212;et le reste!... Et puis on s’habitue à la
-fièvre, qui donne des rêves, des visions; on l’apprivoise: elle n’est
-pas méchante pour ceux qu’elle connaît et ne les conduit que très vieux
-au cimetière.</p>
-
-<p>Le cimetière est à quelques pas du village, à quel<span class="pagenum"><a id="page_177">{177}</a></span>ques pas de la mer.
-Dans son cadre de murailles basses, il est là, au pied des dunes. Entre
-la mer et le désert camarguais, là dorment les Saintins: beaucoup de
-pêcheurs qui vécurent dans les bateaux plats; des gardians qui vécurent
-à cheval dans la plaine....</p>
-
-<p>Les uns comme les autres retrouvent là, dans la mort, les choses au
-milieu desquelles s’agita leur vie: le sable salé, plein de menues
-coquilles, les enganes, poussant malgré tout, rougies par «la marine»,
-grasses de soude, et l’ombre grêle des tamaris empanachés de rose. De là
-ils entendent les hennissements des cavales sauvages, le cri des
-gardians qui luttent, les jours de fête, à la course, ou qui, dans le
-cirque, sous les murs de l’église, excitent les taureaux noirs. Ils
-entendent les voiles claquer, et le «han» des pêcheurs qui, les jambes
-nues, mettent à l’eau leurs bateaux sans quilles, les <i>bettes</i> plates;
-et, de nuit et de jour, le battement de la mer, qui s’efforce de
-repousser l’île camarguaise, tandis que le Rhône, au contraire, sans
-cesse la pousse dans la mer, en l’accroissant de limons et de cailloux
-charriés depuis la source. La mer la frappe, l’île, comme si elle n’en
-voulait pas, mais elle a beau faire, elle ne peut que l’accroître, elle
-aussi, de ses sables rejetés.</p>
-
-<p>Et les sables de la mer font aux rivages de la Camargue un ourlet de
-dunes.</p>
-
-<p>On voit bien, là, que les dunes, ces mouvantes<span class="pagenum"><a id="page_178">{178}</a></span> collines de sable,
-pareilles à des tombeaux, ont dû servir de modèle aux massives pyramides
-qui sont les tombeaux des rois, aux déserts d’Égypte.</p>
-
-<p>Au pied des petites pyramides de sable, dorment les morts de Camargue.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Où donc nous a entraînés la mort? Pourquoi sommes-nous ici, tandis qu’au
-seuil de M. le curé Livette soulève timidement le marteau de la porte?</p>
-
-<p>Le coup résonne à l’intérieur dans le vide du corridor. Livette est
-émue. Que va-t-elle dire? Par où commencera-t-elle? C’est le
-commencement qui est toujours le plus difficile. Elle voudrait,
-maintenant, se sauver, mais il est trop tard. Elle entend, derrière la
-porte, des pas. La vieille servante, Marion, lui ouvre.</p>
-
-<p>Marion a l’œil exercé. Elle sait, quand on frappe chez M. le curé, rien
-qu’à examiner les figures, ce qu’on demande, et, de son chef, répond en
-conséquence; car M. le curé a des rhumatismes; il est sujet aux fièvres,
-et Marion soigne M. le curé! S’il écoutait Marion, il se soignerait si
-bien que les malades mourraient toujours tout seuls, sans
-extrême-onction, car Marion aurait toujours une bonne raison à lui
-donner pour l’empêcher de sortir, de jour ou de nuit, par le mistral ou
-le vent d’est, été ou hiver, pluie ou soleil.<span class="pagenum"><a id="page_179">{179}</a></span></p>
-
-<p>Mais M. le curé sourit et n’en fait qu’à sa tête. C’est un bon prêtre.
-Il est toujours à son devoir. Il aime ses paroissiens. Il les aide, en
-toute occasion, de sa bourse et de ses conseils. Il est aimé de tous.</p>
-
-<p>Il aime ses paroissiens, sa commune, sa curieuse église, qui fut une
-forteresse, et dont il connaît tous les moindres détails de pierre. Il
-l’aime comme prêtre et comme archéologue, car M. le curé est un savant,
-et son église est, en effet, un des plus curieux monuments de France,
-avec ses murailles étrangement épaisses, hautes et menaçantes,
-couronnées de mâchicoulis et surmontées de créneaux bien ouverts, qui
-surveillent de tous les côtés l’horizon de mer et de terre, et que
-dominent les quatre tourelles, dépassées par la tour du milieu, du haut
-de laquelle la cloche, autrefois, bien souvent, a sonné l’alarme&#8212;en
-répétant à toute volée: «Voici les païens, gens des Saintes! Attention!
-Qu’on s’enferme ici! Préparez les flèches! l’huile et la poix
-bouillantes!» Ou bien: «Courez au rivage, gens des Saintes! Un navire de
-France est en perdition!»</p>
-
-<p>Et aujourd’hui elle semble dire encore, à tous, de plus loin: «Je vous
-vois! Je vous vois!»</p>
-
-<p>Sur l’église des Saintes, on n’en finirait pas de donner des
-explications et de conter des histoires.</p>
-
-<p>Derrière les créneaux, tout là-haut, en bordure au toit de pierres
-plates qu’il encadre exactement, court<span class="pagenum"><a id="page_180">{180}</a></span> un étroit chemin de ronde, où
-jadis, entourés du vol éternel des hirondelles de mer, circulaient les
-archers et les vigies. Le toit, aux larges pierres plates imbriquées,
-entre lesquelles verdoient quelques grosses touffes de nasques, érige,
-tout le long de son arête, une haute crête sculptée, faite de courbes
-ogivales que surmontent des fleurs de lis.</p>
-
-<p>Cela est beau et grand, mais une petite chose dont les Saintins sont
-fiers autant que du clocher et des tourelles, c’est une plaque de
-marbre, de cinq pans environ de longueur sur trois de hauteur, où sont
-représentés deux lions. L’un protège son lionceau; l’autre semble
-protéger, comme si c’était son petit, un jeune enfant. Il paraît que
-cette image a été taillée par un ouvrier grec, dans les temps.</p>
-
-<p>Ce marbre-là est incrusté dans le mur de l’église, au midi, à côté de la
-petite porte.</p>
-
-<p>Vous entrez. La voûte de la nef, en ogive, vous oblige à lever les yeux
-très haut. Et en entrant, par la grande porte, vous êtes frappé de voir,
-en face de vous, au fond de l’église, une voûte romane dont l’arc, en
-son milieu, à cinq mètres au moins au-dessous de la nef ogivale,
-supporte les saintes châsses, qui reposent sur l’appui d’une ouverture
-en forme de fenêtre et flanquée de deux colonnettes. De là descendent,
-au bout de deux cordes, tous les ans une fois, les châsses
-miraculeuses.<span class="pagenum"><a id="page_181">{181}</a></span></p>
-
-<p>Le chœur est exhaussé de quelques pieds au-dessus du dallage de
-l’église. On y monte par deux escaliers symétriques, entre lesquels se
-trouve la porte grillée par laquelle on descend dans la crypte de Sara.
-La voyez-vous, cette grille, juste devant vous, au bout du passage qui,
-entre les chaises, suit le milieu de l’église? On dirait, en vérité, le
-soupirail d’une prison.</p>
-
-<p>Là-dessous, dans la crypte froide, bas voûtée, aux murs nus, cachot
-véritable, sur un autel de marbre mutilé, se trouve la petite châsse
-vitrée qui contient les reliques de sainte Sare, patronne des bohémiens.
-C’est là qu’au milieu des fumées de leurs cierges, dans un air vicié
-d’odeurs humaines, on les voit, accroupis et pressés en foule, une fois
-par an, gémir leurs prières suspectes.</p>
-
-<p>Cette crypte, au temps des invasions sarrasines, servait de magasins de
-vivres, lorsque les habitants de la petite ville étaient forcés de se
-réfugier tous dans l’église-forteresse.</p>
-
-<p>Aigues-Mortes a ses murs et la tour de Constance, massive comme Babel;
-Nîmes a ses Arènes et la Fontaine, et le pont du Gard, insolent de
-beauté, est à elle; Avignon a ses ponts, ses remparts et ses
-jacquemards; Tarascon, son château miré dans le Rhône; les Baux ont les
-ruines bizarres de leurs maisons creusées à même, comme des alvéoles de
-ruche, dans le massif de sa colline évidée; Montmajour ses petites<span class="pagenum"><a id="page_182">{182}</a></span>
-tombes d’enfants creusées aussi, l’une à côté de l’autre, dans le roc
-vif, et qui, pareilles à des abreuvoirs de colombe, sont aujourd’hui
-toutes pleines de terre et de fleurs; Orange a son théâtre et son arc
-triomphal; Arles a son théâtre avec les deux colonnes encore bien
-droites au milieu; il a encore Saint-Trophime, au portail ouvré, et son
-allée des Alyscamps bordée de sarcophages chrétiens et de hauts
-peupliers.... Mais les Saintes-Maries-de-la-Mer ont leur église, que M.
-le curé ne donnerait pas pour tous les trésors des autres villes!</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>... Marion a bien vu que Livette est triste; Marion s’est sentie touchée
-quand Livette a dit: «Il faut que je voie M. le curé....» Et comme
-d’ailleurs le dérangement ne sera pas grand pour son maître, puisqu’on
-ne l’appelle pas au dehors, Marion a introduit Livette dans le salon.</p>
-
-<p>C’est une pièce blanchie à la chaux; seulement, M. le curé a fait de son
-salon un véritable musée, et les murs disparaissent sous les étagères de
-bois blanc, menuisées par lui-même, et toutes chargées de ses
-collections.</p>
-
-<p>Il y a là des poteries antiques, d’antiques verres tout irisés. Il y a
-de vieilles médailles.</p>
-
-<p>Une de ces médailles rend Livette attentive. On y voit un taureau qui
-tombe; une de ses jambes de<span class="pagenum"><a id="page_183">{183}</a></span> devant a fléchi. Un homme, son vainqueur,
-le saisit aux cornes. Elle a des siècles et des siècles, cette médaille
-grecque. Une pancarte l’explique à Livette, qui croit voir Renaud. Tout
-se recommence.</p>
-
-<p>Voici les herbiers, et des boîtes pleines de coquilles, et aussi
-beaucoup d’oiseaux empaillés, tous ceux qu’on trouve en Camargue. Les
-pêcheurs, les chasseurs, depuis plus de trente ans, offrent à M. le curé
-des choses, des bêtes curieuses. Cette bête-ci, c’est une loutre du
-Rhône. Cette autre, un castor, à la queue en truelle, aux dents
-recourbées.... C’est une grosse question de savoir si les castors ne
-sont pas nuisibles aux digues du Rhône. L’essentiel, voyez-vous, est que
-les roubines, de tous côtés, envoient au fleuve, à la mer, les eaux des
-marais. Il faut que les digues tiennent bon, ne laissent point passer le
-Rhône. Et les castors, dit-on, détruisent les digues. Ils y creusent,
-pour se mettre à l’abri, quand viennent les grandes crues, des galeries
-montantes, et ils se réfugient au fond; et quand l’eau les y poursuit,
-ils percent, pour se sauver, un trou vertical, et voilà ma jetée minée,
-rongée au dedans de l’eau! Cela est mauvais....</p>
-
-<p>Livette lève les yeux. Au plafond, est suspendu un lézard, la gueule
-ouverte; il est très gros. Je crois bien! c’est un petit crocodile, le
-dernier qu’on ait tué en Camargue, voilà bien longtemps!</p>
-
-<p>Et dans tous les coins laissés libres par les <span class="pagenum"><a id="page_184">{184}</a></span>curiosités naturelles, on
-aperçoit quelque image pieuse. Ici, les deux saintes Maries dans le
-bateau, Là, les saintes Femmes ensevelissant le Christ. Ailleurs,
-Magdeleine à la Sainte-Baume, à genoux devant la tête de mort.... Mais
-Livette ne voit jamais de sainte Sara!</p>
-
-<p>Livette s’est assise; elle attend. M. le curé ne vient pas. C’est que M.
-le curé, qui est déjà l’auteur de deux notices, l’une intitulée <i>la Cure
-de Boismaux</i>, l’autre <i>la Villa de la Mar</i>, travaille en ce moment à une
-troisième: <i>Concordance des légendes des saintes Maries</i>, avec ce
-sous-titre: <i>De la confusion bizarre et regrettable qui tend à s’établir
-entre sainte Sare et Marie la Gipecienne</i>.</p>
-
-<p><i>La Cure de Boismaux</i> a aussi un sous-titre: <i>Monographie du domaine du
-Château d’Avignon en Camargue</i>. M. le curé y rappelle que le domaine du
-Château d’Avignon constituait naguère une commune à part. Cette commune
-naturellement avait un curé, et, en ce temps-là, le propriétaire du
-<i>Château d’Avignon</i> était le général Miollis, frère de cet évêque de
-Digne dont parle M. Victor Hugo dans les <i>Misérables</i>, en le désignant
-sous le nom de Myriel.</p>
-
-<p>M. le curé recherche, inutilement d’ailleurs, dans un chapitre spécial,
-pour quelles causes, telluriques ou autres, le domaine du Château
-d’Avignon est le plus particulièrement sujet aux invasions de
-sauterelles, qu’il faut faire combattre parfois en Camargue, comme en
-Afrique, par des régiments.<span class="pagenum"><a id="page_185">{185}</a></span></p>
-
-<p>Quant à la <i>Concordance</i>, c’est un ouvrage très important et bien
-nécessaire. Il s’appuie notamment sur l’autorité du <i>Livre Noir</i>. Ce
-livre latin, conservé aux archives des Saintes, a été écrit en 1521 par
-Vincent Philippon, qui signe: 2,000 Philippon! (Jésus lui-même n’a pas
-dédaigné le calembour.) Il existe une traduction française du <i>Livre
-Noir</i>. Elle est de 1682 et commence ainsi:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Au nom de Dieu mon œuvre comancée</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Par Jésus-Christ soit toujours advancée.</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Le Saint-Esprit conduise sagement</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Ma main, ma plume et mon entendement.</i><br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Voici donc la vérité sur les saintes patronnes de Notre-Dame-de-la-Mer.</p>
-
-<p>Marie Jacobé, mère de saint Jacques le Mineur, Marie Salomé, mère de
-saint Jacques le Majeur et de saint Jean l’Évangéliste, n’arrivèrent pas
-seules en Camargue. Le bateau sans mât ni rames portait encore leurs
-servantes Marcelle et Sara, Lazare et toute sa famille, et plusieurs
-disciples du Christ.</p>
-
-<p>M. le curé prouve, avec pièces à l’appui, que Marie-Magdeleine n’était
-pas dans la barque. Elle arriva en Provence d’autre façon, on ne sait
-pas par quel autre miracle.</p>
-
-<p>A l’exception des deux Maries et de Sara, tous les<span class="pagenum"><a id="page_186">{186}</a></span> passagers du bateau
-miraculeux se dispersèrent, prêchant et convertissant.</p>
-
-<p>Les saintes ne quittèrent pas la Camargue, l’île du Rhône, divisée alors
-par les étangs en un grand nombre de petites îles, véritable archipel,
-nommé <i>Sticados</i>, et habité par des infidèles. En ces temps, toutes ces
-petites îles, formées par les marais, étaient couvertes de forêts et
-pleines de bêtes fauves. Et ce delta du Rhône était infesté de
-crocodiles.</p>
-
-<p>Or, bien longtemps après la mort des saintes, un chasseur, suivi de sa
-meute, passant sur le lieu de leur sépulture ignorée, y rencontra un
-ermite, près d’une source.</p>
-
-<p>&#8212;Seigneur, lui dit l’ermite, j’ai eu cette nuit, en rêve, une
-révélation. Près de cette source, dans le sable, reposent les corps de
-trois saintes!</p>
-
-<p>Le seigneur était un comte de Provence. Son palais était à Arles, et M.
-le curé a tout lieu de croire qu’il s’appelait Guillaume I<sup>er</sup>, fils de
-Boson I<sup>er</sup>, célèbre par ses libéralités envers les églises.</p>
-
-<p>On était en 981. Ce Guillaume avait vaincu les Sarrasins, et Conrad
-I<sup>er</sup>, roi de Bourgogne, son suzerain, l’aimait et le respectait.</p>
-
-<p>Le prince, ayant écouté l’ermite, s’en alla, l’esprit très occupé; et,
-peu de temps après, il revint, et fit bâtir, par-dessus la source même,
-une église en forme de citadelle, au beau milieu d’une très spacieuse
-enceinte de fossés.<span class="pagenum"><a id="page_187">{187}</a></span></p>
-
-<p>Il fit ensuite publier dans toute la Provence que des privilèges
-seraient accordés à tous ceux qui viendraient bâtir des maisons entre le
-fossé et l’église.</p>
-
-<p>Ainsi naquit la Villa-de-la-Mar,&#8212;qui est une ville, bien qu’on la
-traite trop souvent de village sous son nom de Saintes-Maries.</p>
-
-<p>De tous temps, les comtes de Provence accordèrent à cette ville des
-privilèges.</p>
-
-<p>Sous la reine Jeanne, une vigie devait sans cesse, du haut des tours de
-l’église, observer les navires et faire des signaux. Des sentinelles
-devaient, toutes les nuits, d’heure en heure, s’appeler et se répondre.
-Aussi les Saintins furent-ils, par la reine, dispensés de payer le péage
-et la gabelle.</p>
-
-<p>M. le curé explique toutes ces choses dans son livre qui est bon. Il y
-raconte aussi, «comme de juste», la découverte des ossements sacrés.</p>
-
-<p>En 1448, le roi René, étant à Aix, sa capitale, entendit un prédicateur
-affirmer que les saintes Maries Jacobé et Salomé devaient être enterrées
-sous l’église de la Villa-de-la-Mar.</p>
-
-<p>René aussitôt consulta son confesseur, le père Adhémar, et envoya un
-messager au pape, lui demandant l’autorisation de faire des fouilles
-sous le sol, dans l’église. Cette autorisation lui fut accordée au mois
-de juin de la même année. L’archevêque d’Aix, Robert Damiani, présida
-aux fouilles.<span class="pagenum"><a id="page_188">{188}</a></span></p>
-
-<p>On retrouva la source; près de la source, un autel de terre; au pied de
-l’autel, une plaque de marbre avec cette inscription que M. le curé
-commente longuement:</p>
-
-<p class="cspc">
-D.<span style="margin-left: 4em;"> M.</span><br>
-<small>IOV. M. L. CORN. BALBUS<br>
-P. ANATILIORUM<br>
-AD RHODANI<br>
-OSTIA SACR. ARAM<br>
-V. S. L. M.</small><br>
-</p>
-
-<p>On trouva enfin, parfaitement reconnaissables, les ossements des saintes
-et, en outre, une tête enfermée dans une caisse de plomb qui, selon M.
-le curé, est la tête de saint Jacques le Mineur, apportée de Jérusalem
-par Marie Jacobé, sa mère.</p>
-
-<p>Les ossements, ayant été recueillis pieusement, furent, en grande
-cérémonie, enfermés dans des châsses de bois de cyprès. Le roi était là
-avec sa cour. Il y avait le légat du pape, un archevêque, douze évêques,
-un grand nombre de dignitaires des chapitres, de professeurs et de
-docteurs. Le chancelier de l’Université d’Avignon était présent. Il y
-avait, comme en font foi les procès-verbaux, trois protonotaires du
-Saint-Siège et trois notaires publics.<span class="pagenum"><a id="page_189">{189}</a></span></p>
-
-<p>Rien n’est donc plus sûr que l’authenticité des reliques des Saintes
-Maries.</p>
-
-<p>Mais des légendes apocryphes viennent contredire la vraie, et voici la
-page qui retient à son bureau M. le curé, tandis que Livette, toujours
-plus troublée, l’attend au salon:</p>
-
-<p>«Parmi les erreurs populaires, écrit M. le curé, qui détruisent la pure
-tradition, il faut relever comme une des plus fâcheuses, des plus
-pernicieuses même, celle qui tend à mettre au nombre des passagers de la
-barque miraculeuse, une sainte Marie surnommée l’Égyptiaque. C’est là
-une véritable hérésie! Comment a-t-elle pu prendre source et quelles
-sont ses racines?»</p>
-
-<p>M. le curé se propose de retoucher tout à l’heure cette dernière phrase,
-et pour cause.</p>
-
-<p>«Sans aucun doute, poursuit-il, les Égyptiens ou Bohémiens, en
-manifestant, depuis des temps reculés, une dévotion particulière à
-sainte Sara, qui était, d’après eux, Égyptienne et épouse de
-Ponce-Pilate, ont contribué à la formation d’une absurde légende, mais
-celle-ci a sa source, ou sa racine, dans une autre raison: il y a dans
-la vie de l’Égyptiaque une histoire de barque qui prête à l’erreur, en
-causant les confusions.»</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>M. le curé se propose de revenir aussi sur ce paragraphe.<span class="pagenum"><a id="page_190">{190}</a></span></p>
-
-<p>«Née aux environs d’Alexandrie, Marie l’Égyptienne quitta sa famille
-pour mener, dans la grande ville, la vie honteuse de son choix. Une
-rivière s’étant présentée, elle dut la passer dans un bateau, et,
-n’ayant pas de quoi payer son passage, elle récompensa le batelier d’une
-manière impure.</p>
-
-<p>«Elle entreprit plus tard un voyage à Jérusalem, avec un grand nombre de
-pèlerins, et là encore elle paya les frais de sa route d’une façon
-diabolique, si l’on songe surtout que ceux qu’elle entraînait au mal
-étaient de pieux pèlerins! Aussi, quand elle se présenta à la porte du
-temple, une force invisible et invincible la repoussa. Elle ne put y
-pénétrer.»</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>M. le curé, plus content, respire sa tabatière.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>«Elle se retira alors au désert où elle vécut quarante-sept ans. Son
-simulacre apparut un jour au moine Zozime, à Jérusalem. Elle lui apparut
-toute nue et le pria de venir la confesser. Il obéit et se rendit dans
-le désert. Elle était toute nue, en effet, mais très vieille. Et Zozime
-comprit sa sainteté à ceci qu’elle avait le pouvoir de marcher sur les
-eaux. Zozime écouta sa confession. Elle mourut en odeur de sainteté,
-aussi décrépite et affreuse à voir qu’elle avait été belle et agréable.
-Un lion lui creusa une fosse avec ses pattes dans le sable du désert.<span class="pagenum"><a id="page_191">{191}</a></span></p>
-
-<p>«La longue pénitence de l’Égyptiaque avait donc racheté sa vie, et, sous
-Louis IX, les Parisiens lui consacrèrent une église qui porta le nom de
-<i>Sainte-Marie-l’Égyptienne</i>,&#8212;qui, plus tard, fut appelée la
-<i>Gypecienne</i> par corruption, puis la <i>Jussienne</i>. Cette église était
-dans la rue <i>Montmartre</i>, à l’angle de la rue de la <i>Jussienne</i>.</p>
-
-<p>«On y voyait un vitrail naïf représentant la sainte et le batelier, avec
-cette inscription: <i>Comment la sainte offrit son corps au batelier pour
-son passage</i><a id="FNanchor_A_1"></a><a href="#Footnote_A_1" class="fnanchor">[A]</a>.</p>
-
-<p>«On ne doit donc, en aucun cas, confondre sainte Sara, contemporaine du
-Christ, avec Marie l’Égyp<span class="pagenum"><a id="page_192">{192}</a></span>tienne... laquelle vivait au <small>V</small>ᵉ siècle... ce
-qui coupe court à toute controverse!</p>
-
-<p>«Il est très heureux, poursuivait M. le curé, satisfait de sa conclusion
-un peu tardive, qu’une pécheresse pareille ne se soit pas trouvée à bord
-de la barque de nos Maries-de-la-Mer, car dans cette barque, comme nous
-l’avons dit plus haut, il y avait un certain nombre de disciples du
-Christ.... <i>Spiritus quidem promptus est; caro autem infirma.</i>»</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>M. le curé prend une prise, ôte et remet ses lunettes. M. le curé
-s’oublie.... Il repasse les toutes premières pages de sa notice, il
-biffe et rebiffe; il se bat avec les mots rebelles. De temps en temps,
-il assure ses lunettes, ouvre et consulte un vieux gros livre. Il est
-très occupé, très absorbé par son travail favori. M. le curé oublie
-qu’on l’attend, et la pauvre Livette, toute seule, dans le salon, avec
-les oiseaux morts et les coquilles, roule en son cœur des inquiétudes.
-La tristesse qui est en elle n’est pas dissipée,&#8212;loin de là!&#8212;par
-l’endroit où elle se trouve.</p>
-
-<p>Tous ces oiseaux morts, qu’elle reconnaît la plupart pour des oiseaux de
-passage, lui racontent les ennuis de l’hiver, de la saison où les brumes
-se traînent sur l’île inondée....</p>
-
-<p>Il y a des effraies, ces chouettes d’un jaune pâle, qui habitent les
-clochers et qui, la nuit, vont boire<span class="pagenum"><a id="page_193">{193}</a></span> l’huile des lampes des églises;
-des vautours qui, des Alpes et des Pyrénées, descendent ici par les
-grands froids; le vautour cendré, qui habite la Sainte-Baume. Il y a de
-ces petites mésanges, nommées <i>serruriers</i>, qu’on ne trouve qu’aux bords
-du Rhône, et des <i>pendulines</i>, ainsi nommées parce qu’elles suspendent
-leurs nids, comme de petites escarpolettes, aux branches flexibles qui
-se balancent au-dessus de l’eau; des <i>faiseurs de bas</i>, dont les nids
-ressemblent au tissu d’un bas tricoté; et l’alcyon, c’est-à-dire le
-<i>bleuret</i> ou martin-pêcheur; et la sirène, aux couleurs variées,
-merveilleuses, appelée aussi <i>mange-miel</i>, qui passe au mois de mai et
-se tient de préférence en Camargue. Voici une cigogne, qui trouvait sans
-doute la Camargue, entre les digues du Rhône, un peu semblable à la
-Hollande. Voici le héron, avec son jabot de fines plumes retombantes,
-comme des franges longues, sur sa gorge. Livette ne le connaît que sous
-le nom de <i>galejon</i> qu’on lui donne ici parce que les hérons, de
-préférence, se rassemblent dans l’étang de Galejon. En voici un qui
-porte sur son socle cette date: 1807, et la mention: <i>Acheté au marché
-d’Arles</i>; il est bleu d’ardoise et il a sur la tête trois plumes grêles,
-noires, longues d’un pied. Puis, des flamants, il y en a, pardi, à
-volonté, puisqu’on les voit quelquefois nicher dans les marais de Crau,
-assis par myriades, jambe de-ci, jambe de-là, sur leurs nids<span class="pagenum"><a id="page_194">{194}</a></span> hauts
-comme leurs pattes. Et des plongeons! et des grêbes! et des pingouins
-manchots, qu’on voit rarement! Et le vilain pélican, que les gens d’ici
-nomment <i>grand gousier</i>!</p>
-
-<p>Livette croit entendre au loin, lamentable et déchirant, l’appel des
-oiseaux de passage surmonter le bruit des rafales, des eaux pleurant
-dans les eaux; dominer le gémissement des choses, la nuit.... Les grues,
-les pétrels, le courlis d’Égypte, l’ibis, que de fois elle les a
-entendus crier, au-dessus du Château d’Avignon, dans la saison où les
-nuits sont longues, où la vue du feu réjouit le cœur comme une chose
-vivante, pleine de promesses, quand la mort noire enveloppe le monde.
-Ces oiseaux lui rappellent aussi les soirs de Noël, ces soirs où les
-bûches en flamme dans la grande cheminée, les lampes nombreuses,
-semblent dire: «Courage! la nuit passera.» C’est en ce temps que le blé
-montre sa tige verte, disant, lui aussi: «Oui, courage! le mauvais temps
-finit comme l’autre.»</p>
-
-<p>Livette songe ainsi, et machinalement ses yeux se lèvent vers le plafond
-où est suspendu le crocodile<a id="FNanchor_B_2"></a><a href="#Footnote_B_2" class="fnanchor">[B]</a>.<span class="pagenum"><a id="page_195">{195}</a></span></p>
-
-<p>Elle ne se dit pas, Livette, qu’il y a quelque part, de l’autre côté de
-la grande mer, dans cette Égypte où s’enfuirent saint Joseph et la
-Vierge Marie, afin de dérober l’enfant Jésus aux persécutions du roi
-Hérode, un grand fleuve, frère puissant du Rhône, et qu’aux heures
-chaudes, dans les îlots du Nil, les crocodiles nombreux se traînent sur
-le sable surchauffé, pour offrir leur dos aux rayons d’un ciel ardent
-comme un four.</p>
-
-<p>Elle ne se dit pas que sainte Sare, la noire patronne des bohémiens, est
-par eux appelée l’Égyptienne, et que, dans le Nil, les zangui, aussi
-bien que dans le Rhône, font boire leurs chevaux maigres. Elle ne peut
-pas se dire&#8212;parce qu’elle l’ignore&#8212;que les Égyptiens tenaient des
-Hindous une magie dégénérée, et que c’est sans doute la même, plus
-corrompue encore, qui fait la puissance de Zinzara.</p>
-
-<p>Que Zinzara, dans un des coffres de sa maison roulante, emporte, à côté
-d’un crocodile du Nil et d’un ibis sacré, trouvés tous les deux dans une
-crypte égyptienne, une momie de jeune fille, âgée de six mille ans, et
-dont la face, dépouillée de ses bandelettes, porte un masque d’or,
-Livette l’ignore aussi. Elle ne peut établir aucun rapport entre l’ibis
-du Nil et celui-ci, tué l’an passé au bord du Vaccarès; mais elle subit
-l’influence de toutes ces correspondances<span class="pagenum"><a id="page_196">{196}</a></span> de mystère, pour qui l’espace
-et le temps ne sont rien.</p>
-
-<p>Ces êtres morts, rangés autour d’elle, revivent par la puissance de la
-forme perpétuée.... Et la peur la prend, car voici que, tout à coup,
-l’idée folle, magique, à la fois vague et précise, lui entre dans
-l’esprit, d’une ressemblance du profil de ce grand lézard, suspendu au
-plafond, avec le bas du visage de la zingara....</p>
-
-<p>Livette se croit malade, et se lève pour s’en aller, sans plus attendre;
-mais comme elle approche sa main de la porte, elle pousse un cri.... Un
-mille-pieds, bien vivant, court sur la clef. Elle recule, et voit, sur
-la blancheur du mur, à hauteur de sa tête, une <i>tarente</i>, immobile, qui
-semble, avec ses yeux gris pâle, la guetter. La tarente est inoffensive,
-mais Livette n’en sait rien. C’est le gecko de Mauritanie, qui abonde en
-Provence, un lézard répugnant au regard, avec ses granulations grises
-sur la tête et sur le dos, semblables à celles des melons cantalous. Et
-puis... cela si petit, cette bête, si petitette, ressemble au
-crocodile!... Livette, pour sûr, a la fièvre....</p>
-
-<p>&#8212;Qu’avez-vous donc, mon enfant?</p>
-
-<p>C’est M. le curé qui entre. Il a un air de bonté qui, tout de suite,
-rassure la pauvrette.</p>
-
-<p>Il lui montre une chaise. Elle s’assied, et n’ose rien dire. Par où
-commencer?<span class="pagenum"><a id="page_197">{197}</a></span></p>
-
-<p>Il la presse.</p>
-
-<p>&#8212;Voyons, mon enfant!...</p>
-
-<p>Il ferme les yeux, pour ne pas l’embarrasser avec son regard, qu’il sait
-pénétrant. Il a laissé là-haut ses lunettes sur son gros livre. Il ferme
-les yeux; et, les lèvres serrées, il presse l’une contre l’autre ses
-mâchoires, d’un effort rythmé, en sorte qu’on voit se gonfler et
-s’abaisser ses tempes, comme des ouïes de poisson. C’est un tic. Il a
-croisé ses mains sur sa ceinture; il mêle ses doigts et joue à les faire
-virer l’un sur l’autre, machinalement; mais il est très attentif. M. le
-curé aime les âmes. Il sait qu’elles souffrent, que la vie est infinie,
-et que, dans l’espace et le temps, elles tournent en s’appelant comme
-des oiseaux de tempêtes. Il réfléchit. C’est un bon prêtre. Il a
-l’esprit de l’Évangile. Il est indulgent. Ne sait-il pas que de grandes
-saintes ont été de grandes coupables? Il veut être bon. Il sait l’être.</p>
-
-<p>De quoi s’agit-il?</p>
-
-<p>Livette enfin parle. Elle dit tout: la première apparition de la gitane,
-son refus de lui donner l’huile qu’elle demandait insolemment avec des
-moqueries sur l’extrême-onction; puis le sort jeté, menaçant, déjà
-réalisé peut-être; le changement de caractère de son Renaud, ses
-froideurs, sa fuite, et puis, ce matin même, la scène des serpents;
-comment elle a été attirée&#8212;elle, Livette&#8212;par la<span class="pagenum"><a id="page_198">{198}</a></span> curiosité sans doute,
-mais aussi par la conviction qu’elle aurait là des nouvelles de
-Renaud.... Et elle a livré sa main à la bohémienne, pour se faire dire
-la bonne aventure! Cela, elle l’a fait bien malgré elle! Elle sait que
-c’est une faute.... Qui lui eût dit, un instant plus tôt, qu’elle
-commettrait un péché pareil? Mais elle a eu peur de paraître peureuse,
-et cela non pas à cause du monde, mais à cause d’<i>elle</i>, de cette gitane
-devant qui elle a cru devoir faire la fière, montrer du courage. Elle la
-sent très ennemie. Elle en a peur, et cependant, malgré elle, elle la
-bravera. C’est plus fort qu’elle.... Elle arrive enfin à son aveu le
-plus pénible... elle est jalouse.... Une terreur lui est venue: est-ce
-que Renaud pourrait?... Mais non.... N’a-t-il pas, pour la défendre
-contre Rampal, risqué sa vie, sauté d’un premier étage, toute la hauteur
-de la maison? Il est vrai que Rampal a volé un cheval de Renaud et que
-depuis longtemps Renaud le cherche....</p>
-
-<p>Livette s’est tue. Elle a regardé M. le curé qui, maintenant, avant de
-répondre, s’écoute lui-même, les yeux toujours fermés, pour n’être pas
-distrait. Il joue à faire tourner les uns sur les autres ses doigts
-entre-croisés.</p>
-
-<p>Autour d’eux, les cygnes, le pélican, le flamant rose, le pétrel,
-l’ibis, regardent avec leurs yeux de verre enchâssés dans leurs têtes
-qui ont vécu! Les<span class="pagenum"><a id="page_199">{199}</a></span> ailes repliées, une patte en avant, ils sont là, ces
-fantômes d’oiseaux, exactement pareils de forme, de couleurs, de
-plumage, à des oiseaux qui volent à cette heure, par delà les mers, sur
-le Nil, sur le Gange, et non moins pareils à d’autres oiseaux qui, il y
-a six mille ans, vécurent.</p>
-
-<p>Le lézard du plafond, qui rit là-haut avec ses dents aiguës, longues,
-nombreuses, ressemble en vérité, vaguement, un peu, à quelqu’un... à
-qui?</p>
-
-<p>Livette, qui s’interroge, tout à coup se trouve folle, parfaitement
-folle, d’avoir eu pareille idée! Elle en sourit elle-même. Et voici
-qu’elle <i>sent</i> son sourire. Elle le sent. Elle croit le voir!</p>
-
-<p>Et à ce moment, elle a l’impression&#8212;qui lui est pénible&#8212;d’être là,
-dans cette même salle, au milieu de ces bêtes et devant un
-prêtre,&#8212;<i>pour la seconde fois</i> de sa vie!...</p>
-
-<p>Oui, tout ce qui l’entoure ici, elle l’a <i>déjà vu</i>... ce qui lui arrive
-lui est <i>déjà arrivé</i>. Seulement, la première fois, c’était... oh!
-c’était il y a longtemps, si longtemps! Le grand lézard du plafond s’en
-souvient peut-être.... C’est pour cela qu’il rit.... Mais elle, elle <i>a
-tout</i> oublié. Pourquoi est-elle ici? Elle n’en sait même plus rien.
-C’est bête, d’être venue là!</p>
-
-<p>Voyez-vous, ce pays de Camargue est un pays de fièvre maligne. Il sort
-des marécages, au soleil, avec l’odeur du corrompu, certaines
-exhalaisons qui<span class="pagenum"><a id="page_200">{200}</a></span> troublent le sang, la tête.... Des choses mortes, des
-eaux mortes, il sort, comme une fumée, certaines songeries, la
-fièvre.... Il y a <i>le mauvais air</i>... et <i>le mauvais œil</i>, songe
-Livette.</p>
-
-<p>Or, qui sait à quoi songe, pendant ce temps, dans la voiture de Zinzara,
-la momie couchée, que Livette ignore, et qui a l’âge de Livette, plus
-six mille ans? Elle a, comme Livette, des cheveux ondés, très longs,
-mais un peu rougis par le temps. Ils étaient bien noirs autrefois, comme
-des cheveux d’Arlésienne.... Elle a l’âge de Livette, la momie, plus six
-mille ans!... Les zanguis prétendent que tant que la forme des morts
-subsiste, quelque chose de leur esprit reste en elle. La Zinzara raconte
-que cette momie, qu’elle a prise en Égypte, lui parle quelquefois, lui
-apprend des choses....</p>
-
-<p>Ah! si l’on se mettait à approfondir les faits les plus simples, comme
-ils nous troubleraient! Nos cavales sarrasines de Camargue, sœurs
-d’Al-Borak, la jument blanche de Mahomet, et les taureaux du Vaccarès,
-frères d’Apis, quelquefois, de leur dent distraite, attirent à eux, du
-fond des marécages, la longue tige, mollement ondulante, du lotus
-mystérieux qui vit de trois existences à la fois, dans le limon par ses
-racines, dans l’eau par sa tige, dans l’air bleu par sa fleur.</p>
-
-<p>Ce n’est pas sans raison qu’ils viennent, les zanguis,<span class="pagenum"><a id="page_201">{201}</a></span> descendants de
-Çoudra, vénérer, dans la crypte de l’église aux trois étages, la châsse
-de Sara, femme de Pilate,&#8212;Égyptienne....</p>
-
-<p>Eh bien, M. le curé, qui est un savant, confusément roule en lui ces
-choses,&#8212;sans les bien comprendre, lui non plus&#8212;et il s’interroge.</p>
-
-<p>Ah! s’il pouvait, comme il balayerait, loin de l’île, cette vermine de
-bohémiens! Mais il ne peut pas. La tradition commande. Sara dans la
-crypte est leur sainte. Il y a là un mélange de païen et de chrétien
-certainement bien fâcheux, mais qu’on n’a pas le droit de défaire.
-L’essentiel est que le chrétien saisisse le païen, en triomphe, que Dieu
-ait raison contre Satan,&#8212;car pour sûr, quoi qu’en disent quelquefois
-les bohémiens, ils ne descendent pas de ce roi mage qui était nègre et
-qui porta la myrrhe à Jésus.</p>
-
-<p>Comment défendre Livette?</p>
-
-<p>&#8212;Ne restez pas avec vos pensées, mon enfant. Portez sur vous toujours
-votre chapelet, et dites-le souvent, en y songeant bien et non pas
-machinalement. Confiez les chagrins de votre cœur à votre bonne
-grand’mère, dont je connais les sentiments chrétiens. Cette vieille
-femme simple a un très grand cœur.</p>
-
-<p>Évitez de venir à la ville. Dites à votre père&#8212;qui a toujours fait vos
-volontés, sans avoir d’ailleurs à s’en repentir&#8212;de surveiller sa
-maison, de ne<span class="pagenum"><a id="page_202">{202}</a></span> jamais vous laisser seule. Fuyez Renaud quelque temps; du
-moins, ne le cherchez pas. Il faut qu’il voie clair en lui-même; il ne
-faut pas l’aider&#8212;en essayant de le ramener à vous&#8212;à se tromper sur ses
-sentiments pour vous, qui ne sont peut-être pas assez profonds. Je lui
-parlerai du reste quand il le faudra. C’est après-demain la fête des
-Saintes. Venez y assister; apportez-nous, ce jour-là, un cœur plein de
-foi et du désir de bien faire. Vous y rencontrerez beaucoup
-d’infortunes. Tournez vos yeux vers de plus malheureux que vous, et vous
-verrez, par la comparaison, que vous êtes heureuse, vous qui avez
-jeunesse et belle santé.</p>
-
-<p>La santé de l’âme dépend de nous-mêmes. Vous la sauverez en vous.</p>
-
-<p>Enfin ce sera vous, le jour de la fête (je vous le demande et je vous
-l’impose au besoin comme pénitence), qui chanterez le solo d’invocation,
-au moment où descendront les châsses.</p>
-
-<p>Qui pense à Dieu et aux Saintes oublie les maux de la terre. Frappez et
-l’on vous ouvrira.... Ceux qui craignent seront rassurés.... Heureux
-ceux qui pleurent, car ils seront consolés....</p>
-
-<p>M. le curé, brusquement, s’interrompit. Il venait de sentir, avec son
-cœur de brave homme, que sa harangue tournait, par la force de
-l’habitude, au sermon banal, et vite, se levant, et se dirigeant vers<span class="pagenum"><a id="page_203">{203}</a></span>
-la porte, il donna sur la joue de l’enfant tremblante, avec deux doigts
-de sa main, qui tenait sa tabatière, une tape affectueuse, en lui disant
-d’un ton paternel:</p>
-
-<p>&#8212;Va, petite, tu as un bon cœur. Les méchants ne pourront rien contre
-nous. Je prierai pour toi à la messe.... Tout le monde t’aime dans le
-pays.... Ne crains rien, ma fille.</p>
-
-<p>Livette sortit. Le curé, demeuré seul, soupira. Il entrevoyait, devant
-Livette, un péril confus, inconnu, satanique, de ceux qu’on ne détourne
-pas, que Dieu seul peut conjurer.</p>
-
-<p>&#8212;C’est le sort, murmura-t-il, employant, sans y songer, un mot à double
-entente. C’est le sort, répéta-t-il. La vie est trouble, et Dieu
-profond.<span class="pagenum"><a id="page_204">{204}</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a id="XVI"></a>XVI</h2>
-
-
-<p>Renaud, après sa victoire, descendit un moment de cheval, et, s’asseyant
-à côté de Bernard, au bord du Vaccarès, où bœufs et cavales de sa manade
-reprirent leur attitude de repos,&#8212;il se mit à repasser en lui les
-choses.</p>
-
-<p>Détruire le projet de son mariage, son avenir, à cause de cette
-bohémienne, à cause de cet amour mauvais qui lui travaillait la tête, à
-cela, sûrement, Renaud n’y songeait pas.</p>
-
-<p>La première fougue de son désir dépensée en bonds sauvages, à la manière
-de Leprince, il trouvait avec lui-même des accommodements. Son honnêteté
-brute était entamée. Il essayerait d’obtenir de la gitane maudite ce qui
-se pourrait, à l’occasion; et cela&#8212;il en était bien certain&#8212;n’ôtait
-rien à Livette!</p>
-
-<p>Tout comme un raisonneur savant, il combattait en lui sa pensée honnête,
-prime-sautière, par des raisons qu’il trouvait à grand’peine et qu’il
-affinait ensuite avec complaisance, rusant contre lui-même.</p>
-
-<p>Maintenant qu’il pouvait se vanter d’avoir battu<span class="pagenum"><a id="page_205">{205}</a></span> Rampal à cause de
-Livette,&#8212;en négligeant dans sa pensée les deux autres raisons qu’il
-avait eues de se battre, à savoir la volonté de reprendre le cheval volé
-et le désir de montrer sa force et son courage à la Zinzara,&#8212;maintenant
-il pouvait retourner, la tête haute, au Château d’Avignon, et revoir sa
-fiancée comme si de rien n’était!</p>
-
-<p>Pourquoi, après tout, aurait-il honte? Ne venait-il pas de gagner de
-nouveaux titres à l’estime des parents et à la reconnaissance de
-Livette?</p>
-
-<p>Il ramènerait à la jeune fille ce pauvre Blanchet, qu’elle aimait
-tant,&#8212;et il pourrait annoncer à Audiffret que le cheval volé broutait
-de nouveau, avec la manade, les roseaux du domaine.</p>
-
-<p>Non, il n’y avait rien, tout bien réfléchi, qui pût lui faire honte.</p>
-
-<p>Tant qu’on n’est pas marié, d’ailleurs, est-on tenu d’être si fidèle? Et
-comment faire, après tout, quand les choses se présentent?</p>
-
-<p>Les yeux voient, bien avant qu’on le leur ait pu défendre! Même marié,
-peut-on s’empêcher d’être ému en voyant de belles jeunesses? Est-ce
-qu’on est maître des mouvements de son sang? Désir n’est pas péché, et
-tant que Livette ne savait rien, tant qu’elle ne souffrait pas par lui,
-qu’aurait-il eu, voyons, en toute franchise, à se reprocher?</p>
-
-<p>Rien n’était de sa volonté. Il était décidé encore à<span class="pagenum"><a id="page_206">{206}</a></span> ne pas parler à la
-femme bohême,&#8212;mais il serait bien sot de ne pas étendre le bras, si la
-pêche dorée venait s’offrir d’elle-même à lui.</p>
-
-<p>Et le vent salé qui souffle sur les enganes, affolant les troupeaux
-sauvages, lui courait dans les sangs, faisait monter à ses joues de
-soudaines brûlures.</p>
-
-<p>Que peut, contre ce vent-là, que respirent avec joie les taures, tous
-les «je ne veux pas» d’un jeune homme qui sent sa jeunesse? Le bon Dieu
-en pardonne d’autres! «Je me donne, depuis quelque temps, bien du
-tourment d’esprit pour peu de chose!...» Et Renaud conclut sagement
-qu’il allait retourner tout de suite aux Saintes, pour rassurer Livette,
-comme c’était son premier devoir, sans éviter ni rechercher l’autre....</p>
-
-<p>Pendant ce temps, qu’avait-elle fait, Livette?</p>
-
-<p>En sortant de chez M. le curé, à l’heure à peu près où Renaud atteignait
-Rampal, Livette avait envie de reprendre son cheval et de retourner tout
-de suite, sans dîner même, à sa maison.</p>
-
-<p>Elle se sentait comme perdue, si près de ces zangui de malheur.</p>
-
-<p>Elle avait pensé d’abord que Renaud, s’il avait rencontré Rampal, dont
-il ne pouvait manquer d’être le vainqueur, irait, tout de suite après,
-au Château d’Avignon.</p>
-
-<p>Mais sa seconde idée fut qu’il reviendrait aux<span class="pagenum"><a id="page_207">{207}</a></span> Saintes pour y montrer
-son triomphe. Elle le connaissait, ce Renaud! Il avait l’orgueil de sa
-force, de son adresse. Gâté par le public des courses, qui applaudit des
-mains, de la voix, il aimait s’entendre dire: «Bravo, Renaud!»&#8212;et il
-reviendrait aux Saintes, oui, bien sûr!</p>
-
-<p>Il pouvait deviner aussi qu’elle, Livette, y était restée, et y revenir
-pour elle... comme aussi un peu, en même temps, pour l’autre!... Ah!
-pauvre petite! quelque chose de soupçonneux commençait à lui venir! Si
-elle allait lui plaire, à Renaud, cette zingara, bon Dieu!</p>
-
-<p>Livette, ayant repris son cheval, toujours attaché au mur de l’église,
-le fit mettre à l’écurie de l’auberge, et alla manger la bouillabaisse
-du pêcheur Tonin.</p>
-
-<p>&#8212;Tu as bien fait, Livette, lui dit ce Tonin, tu as évité un bon coup de
-mistral. Mais je m’y connais; ce n’est qu’une bourrasque, et cette
-après-midi tu marcheras tranquille. Il ne fera que trop chaud! Mais
-qu’as-tu, d’être si pensive?</p>
-
-<p>... Livette n’entendit pas grand’chose de tout ce qui fut dit à la table
-du pêcheur, et ayant bien réfléchi, vint de nouveau, plus tard, chez M.
-le curé.</p>
-
-<p>&#8212;Tu es encore aux Saintes, petite? fit-il avec un sourire triste.</p>
-
-<p>&#8212;Une peur m’est venue, mon père....<span class="pagenum"><a id="page_208">{208}</a></span></p>
-
-<p>Par habitude de la confession, ainsi quelquefois Livette nommait le
-curé.</p>
-
-<p>&#8212;Une peur? et laquelle?</p>
-
-<p>&#8212;S’ils se sont battus, qui sait, mon Dieu! le hasard est fort, et ce
-Rampal est si traître que ce pourrait être Renaud, le vaincu.... Je
-voudrais, monsieur le curé, avec votre permission, monter tout de suite
-sur l’église, et, de là, beaucoup plus tôt, je pourrais apercevoir
-Renaud, s’il doit revenir ici.</p>
-
-<p>Cette bonne idée lui était venue, d’épier de là son fiancé, comme il
-avait, lui, le matin même, épié Rampal, de la fenêtre du cabaret.</p>
-
-<p>Le curé, de nouveau, sourit, et, bonnement, prit les clefs du petit
-escalier qui mène à la chapelle haute, et de là au clocher.</p>
-
-<p>Il sortit, suivi de Livette.</p>
-
-<p>Au pied du grand mur nu, si haut, si froid, de l’église,&#8212;un rempart,
-c’est bien vrai, avec ses créneaux découpés tout là-haut sur le bleu du
-ciel,&#8212;le brave curé ouvrit la petite porte.</p>
-
-<p>Ils montèrent....</p>
-
-<p>Arrivés à la chapelle haute, qui est, comme on le sait, juste au-dessus
-du chœur de l’église:</p>
-
-<p>&#8212;Je reste ici, moi, petite, à prier un peu les saintes... tu peux aller
-seule.</p>
-
-<p>Mais sans répondre, Livette, auprès du curé, dévotement, devant les
-châsses, s’agenouilla un instant.<span class="pagenum"><a id="page_209">{209}</a></span></p>
-
-<p>Les châsses étaient là, derrière les cordes enroulées au cabestan, au
-moyen desquelles on les descend dans l’église, tout comme on descend,
-dans le puits miraculeux qui est en bas, la petite cruche où boivent
-avidement les lèvres des fidèles;&#8212;elles étaient là sur le rebord de
-l’ouverture par où on les pousse dans le vide....</p>
-
-<p>Dans l’encadrement de cette fenêtre, ouverte sur l’intérieur de
-l’église, Livette voyait, tout en bas, les chaises bien alignées, et,
-plus haut, les tribunes et la chaire, et les tableaux,&#8212;tout cela perdu
-au fond d’une ombre noire que traversaient deux rayons entrant comme des
-flèches, par les meurtrières étroites.</p>
-
-<p>Là-bas, bien en face, au-dessous de la tribune du fond, on voyait luire,
-en fines raies de feu, les jointures de la grande porte carrée.</p>
-
-<p>Elle regarda, un long moment, les saintes châsses, et les conjura
-d’éloigner le maléfice qu’elle sentait autour d’elle.</p>
-
-<p>Et, malgré elle, en les regardant, ces châsses qui ont la forme de deux
-cercueils juxtaposés et soudés l’un à l’autre, Livette se sentait venir
-des pensées plus tristes. N’avait-elle pas vu, tous les ans, quelque
-infirme au désespoir s’étendre, sur des coussins, dans le creux, en
-angle aigu, formé par les deux couvercles de la châsse double? Et
-combien de ceux-là<span class="pagenum"><a id="page_210">{210}</a></span> avaient été guéris! Un, de loin en loin, sur
-cinquante mille?</p>
-
-<p>Et pourtant, dans cette chapelle haute, que d’ex-voto, tableaux, plaques
-de marbre commémoratives, béquilles, fusils aux canons crevés, petits
-bateaux offerts par des marins sauvés d’un naufrage! Oui, mais en
-combien de temps ont été faits les miracles dont ces ex-voto sont le
-souvenir.... On tremble d’y songer.</p>
-
-<p>Et Livette, heureuse de détourner sa pensée de ces choses pénibles,
-laissa M. le curé à ses prières et monta sur la terrasse de l’église.</p>
-
-<p>La vaste lumière du ciel, tout grand déployé sur elle, l’éblouit. Elle
-dut cligner les paupières, puis regarda la plaine. La plaine était
-rayonnante.</p>
-
-<p>Ce gueux de mistral qui, lorsqu’il s’établit, souffle par trois, six et
-neuf jours, n’avait eu qu’un caprice, comme Tonin l’avait bien prévu.
-Maintenant plus rien ne remuait. La mer n’avait pas eu le temps de se
-fâcher jusqu’au fond. Elle riait. Les étangs étaient lisses. Le soleil,
-dans l’air nettoyé, ne rayonnait que plus chaud.</p>
-
-<p>Tout autour de Livette, les hirondelles, les martinets, poussaient en
-tournoyant ces cris grêles, finement perçants, qui se succèdent l’un
-derrière l’autre et sans fin s’éloignent et se rapprochent. Les ailes
-pointues des martinets, qu’on nomme aussi <i>arbalé<span class="pagenum"><a id="page_211">{211}</a></span>triers</i>, rasaient les
-tourelles, filaient dans les créneaux comme des flèches.</p>
-
-<p>Livette regardait au loin, droit devant elle, et, n’apercevant pas ce
-qu’elle attendait, laissait son regard errer çà et là sur cet immense
-pays attirant et monotome, qu’on peut voir tout entier sans apercevoir
-jamais autre chose que la répétition des mêmes sables, des mêmes touffes
-d’herbe, des mêmes eaux reluisantes.</p>
-
-<p>Du haut de l’église, l’horizon apparaît presque infini de tous côtés,
-car les Alpilles dorées, perdues là-bas dans le nord-est, ne semblent
-que des découpures de nuages.</p>
-
-<p>Quand vous les regardez de là, vous avez à droite, c’est-à-dire dans
-l’est, la Crau et les sansouïres, les Martigues, et puis Marseille par
-delà les salins de Giraud, divisés en hauts rectangles de sels
-scintillants. Dans l’ouest, la petite Camargue avec ses étangs
-temporaires, ses quelques pinèdes, les euphorbes et les asphodèles
-rameuses, et son Étang des Fournaux, père des mirages,&#8212;et plein de
-coquilles, quoique la mer n’y pénètre pas.</p>
-
-<p>Dans ce pays si plat et si vaste, l’esprit et les regards prennent
-l’habitude de se porter toujours aux horizons, d’embrasser le plus
-d’espace possible, pour chercher l’accident.</p>
-
-<p>Mais ils ne peuvent échapper à cette vaste mono<span class="pagenum"><a id="page_212">{212}</a></span>tonie, plus égale que
-celle de la mer qui, elle, change de couleurs, tour à tour noire, bleue,
-dorée, vert pâle ou tout empourprée.</p>
-
-<p>Dans notre désert, toujours les mêmes tamaris, les mêmes enganes,
-et,&#8212;autour des six mille hectares d’eau du Vaccarès,&#8212;toujours les
-mêmes lignes d’horizon, nulle part simplement unies, mais partout au
-contraire festonnées très légèrement par les touffes des tamaris;
-toujours le mirage d’un étang apparu, luisant, sur un point de la plaine
-où il n’en existe pas; et, par réfraction, toujours le grandissement
-démesuré de quelque pêcheur qui, longeant la plage, grandit toujours
-davantage à mesure qu’il s’éloigne.</p>
-
-<p>Le mois de mai, quelquefois, est ici chaud comme l’août.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Au mois de mai,</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Va comme il te plaît.</i><br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Livette, éblouie, s’abîme les yeux à fouiller, de son regard tendu, les
-touffes les plus lointaines des tamaris, à suivre le ruban, à peu près
-invisible, du chemin charretier qui, du Vaccarès, tombe sur les
-Saintes-Maries. Ses yeux sont fatigués, brûlés. Rien ne les repose.</p>
-
-<p>Partout en effet le sol sans arbres exhale une ardente respiration qui
-s’élève en vibrations visibles.<span class="pagenum"><a id="page_213">{213}</a></span> L’esprit de la terre se dégage, flotte
-au-dessus d’elle. On le voit qui brûle et ondoie. Les yeux perçoivent
-cet ondoiement diaphane, la chaleur tremblotante de l’air chaud, l’âme
-même du feu, si frémissante aux regards qu’on croit l’entendre bruisser.
-C’est la danse éternelle de la lumière réverbérée.</p>
-
-<p>Lasse du resplendissement de la plaine, Livette se tourna vers la mer,
-mais la mer n’était qu’un immense miroir brésillé qui, par les milliards
-de facettes de ses fragments vivement mobiles, renvoyait aux yeux
-l’éclat sans fin multiplié du ciel flamboyant.</p>
-
-<p>Quand ses yeux se portèrent sur la plaine, elle vit, à près d’une lieue,
-un cavalier qui, au grand trot, arrivait droit vers les Saintes.
-Facilement,&#8212;à je ne sais quoi de très parlant dans l’allure de cette
-fourmi,&#8212;elle reconnut son Renaud.</p>
-
-<p>Il ne lui était donc arrivé aucun mal!</p>
-
-<p>Et elle allait redescendre, quand tout à coup elle se commanda de
-demeurer là encore un peu, pour voir ce que, dès l’arrivée, il allait
-faire.</p>
-
-<p>Déjà il passait près de la citerne publique. Il tourna bride à sa
-gauche, disparut un moment derrière les maisons.... Il venait vers
-l’église.</p>
-
-<p>De créneau en créneau, elle courait, Livette, pour le suivre du regard;
-et il arriva en quelques secondes<span class="pagenum"><a id="page_214">{214}</a></span> devant l’église, sur la place, au
-pied du Calvaire qui est là.</p>
-
-<p>Penchée, elle le regardait.... Où allait-il?... Il s’était arrêté. Son
-cheval, las, immobile, ne remuait que sa queue longue, pour chasser les
-œstres et les mouïssales qui criblaient de piqûres sa croupe saignante,
-car&#8212;après le mistral tombé&#8212;les mouïssales dansent. Et puis? Rien. Un
-grand silence dans une grande lumière vide. Machinalement, Livette
-remarquait que l’ombre du cheval, violette, bien découpée sur le sol,
-allongée déjà, devait marquer quatre heures....</p>
-
-<p>Et elle continuait à s’interroger sur l’attitude de Renaud (que
-faisait-il là, ainsi immobile?) quand tout à coup monta vers elle le son
-d’une voix de femme qui chantait.</p>
-
-<p>Dans le grand silence, cette voix, très claire, lançait des paroles
-barbares que ni Renaud ni Livette ne comprenaient.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>La zingara disait:</p>
-
-<div class="blockquot"><p><i>Laissez passer le romichâl, le tzigane. C’est le spectre vrai d’un
-roi. Royal est son manteau troué. Une selle est son trône. Ton
-royaume, c’est la terre entière, Romichâl!</i></p>
-
-<p><i>A Bœrenthal, on parle le zend. Oh! le çoudra devien<span class="pagenum"><a id="page_215">{215}</a></span>dra pape!
-Croyez-vous que ce soit le malin qui a fait la malignité? Non, non;
-méfie-toi donc de Dieu, et reste libre, Romichâl!</i></p>
-
-<p><i>Le Rhin aussi est un Nil. Et le Rhône est un Nil également. Mais
-c’est dans le fleuve du Châl que ta cavale préfère boire! Le Nil
-seul fait hennir ton espérance, Romichâl!</i></p></div>
-
-<p>De son œil d’oiseau rôdeur, la zingara avait depuis longtemps aperçu
-Livette, perchée là-haut entre les créneaux de la haute église, et
-voyant ensuite Renaud venir vers elle, la gitane, toujours joueuse,
-s’était mise à chanter, par fantaisie et bravade, dans l’écho des hautes
-murailles.</p>
-
-<p>Comme les serpents au son de la flûte, Renaud était charmé. La tzigane
-s’en doutait bien.</p>
-
-<p>Et quand elle eut chanté, elle se montra.</p>
-
-<p>&#8212;As-tu assommé ton ennemi au moins, romi? lui dit-elle. Tiens! je ne
-vois pas son cœur au bout de ta pique? Ta poulette au sang de neige te
-le demandera tout à l’heure. Ah! que voilà, pour un chrétien, un baiser
-bien vengé!... Car si ton ennemi était encore en selle, tu n’y serais
-plus, toi, je suppose? Écoute donc, mon beau,&#8212;quoique à la vérité ce
-soit un crime pour nous, femmes de zingari, de trouver beau un chrétien,
-je dois te le dire quand même! Parole de reine, romi! tu es beau comme
-un fils de<span class="pagenum"><a id="page_216">{216}</a></span> ma race, brave comme un voleur de grand chemin, cavalier
-comme les meilleurs de nous, fier comme un homme libre enfin!... Je ne
-regrette ni ma colère de l’autre jour, ni ma chanson de tout à l’heure,
-ni mon compliment de ce soir: car je ne fais jamais, sache-le, que ce
-qui me plaît! et mes colères elles-mêmes me servent mieux que des
-réflexions! Adieu, romi, ton Dieu te garde, s’il me connaît!</p>
-
-<p>Des paroles de la zingara, Livette n’avait guère entendu que le bruit,
-incisif et saccadé.</p>
-
-<p>Mais la bohémienne qui s’éloignait, prit soin, quand elle fut près de
-disparaître à l’angle de la place, d’envoyer, du bout des doigts, au
-gardian, un baiser qui, à lui, parce qu’il voyait son sourire, devait
-sembler signe de moquerie, et à Livette d’amour partagé.</p>
-
-<p>Renaud alors s’avoua à lui-même qu’il n’était pas venu chercher autre
-chose aux Saintes que ce compliment de la gitane,&#8212;une nouvelle approche
-de l’attirante créature!</p>
-
-<p>Maintenant, il n’avait qu’à s’en retourner.... Il n’aurait pas voulu
-retrouver Livette tout de suite! Il préférait reprendre le large du
-désert, pour débrouiller ses idées, reconnaître en lui ses sentiments,
-calculer ses chances, et demeurer bien seul, en fin de compte, avec
-l’image de cette gitane, dont il s’éloignait cependant volontiers.... Ce
-n’est pas sans plaisir<span class="pagenum"><a id="page_217">{217}</a></span> en effet qu’il allait, pour mieux penser à elle,
-se retrouver loin d’elle, dans ses chemins libres....</p>
-
-<p>Avant de quitter la terrasse de l’église, Livette jeta un dernier coup
-d’œil sur l’étendue du pays camarguais. Ah! que cette immensité était
-vide! Les quelques maisons éparses qu’elle aurait pris plaisir à voir
-dans la plaine, étaient cachées par les bouquets de pins parasols qui
-les abritent. Rien d’humain ne répondit au cri de détresse de son pauvre
-cœur qui aurait voulu suivre au vol dans le désert le gardian ensorcelé,
-et il lui sembla que, du haut de la tour, il tournoyait, son cœur,
-jusqu’à terre, où il s’écrasait du coup, comme un oiseau tombé du nid.<span class="pagenum"><a id="page_218">{218}</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a id="XVII"></a>XVII</h2>
-
-
-<p>Renaud, au pas de son cheval, gagnait le <i>Ménage</i>, une des fermes du
-Château d’Avignon. Il avait commandé à Bernard de lui amener là
-Blanchet, qu’il voulait reconduire au Château. Du Ménage au Château la
-distance ne serait plus rien.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Chose décidément surprenante pour lui, plus il réfléchissait à ce qui
-venait de lui arriver, et qu’en somme il avait souhaité, plus il était
-mécontent.</p>
-
-<p>Il s’aperçut qu’il avait fini par se faire, malgré tout, du caractère de
-la gitane, une idée assez bonne,&#8212;celle qui le flattait. Il s’était dit
-simplement qu’elle était une sauvage, celle qui avait pu oublier ainsi
-toute honte d’être nue, dans sa hâte à châtier de son mieux un homme
-trop hardi.... De son impudeur même, de l’arrogance, de la méchanceté
-qu’elle lui avait prouvée à leur première rencontre, il avait tiré
-bizarrement la preuve d’une chasteté si sûre d’elle-même, si dédaigneuse
-du péril, que l’effrontée gitane ne lui en paraissait que plus
-désirable.<span class="pagenum"><a id="page_219">{219}</a></span></p>
-
-<p>Il n’ignorait pas que les femmes bohèmes estiment les voleuses mais non
-pas les impures, et il s’était plu à voir en Zinzara on ne sait quelle
-vierge farouche, féroce même comme une bête des pays d’Orient, dont il
-aurait, lui, dompteur, la première joie et l’orgueil. Et voilà qu’elle
-lui inspirait tout à coup une répulsion qu’il s’expliquait mal. Voilà
-que,&#8212;seulement pour lui avoir entendu prononcer quelques paroles
-obscures comme toutes les paroles de zingari, menaçantes comme il
-fallait s’y attendre, et, au bout du compte, plus aimables qu’il ne
-pouvait l’espérer,&#8212;il la croyait, comme en une révélation de rêve,
-capable de tout, une «mauvaise femme!» Il sentait en elle le diable.</p>
-
-<p>Sur son âge, il ne savait rien de précis. Avait-elle dix-sept ou
-vingt-cinq ans? Le ton bistre de son visage impassible et pourtant
-souriant ne disait rien, cachait rougeurs et pâleurs.</p>
-
-<p>Ce visage était infiniment jeune et l’expression en était sans âge.
-Renaud avait subi le charme inexplicable de ce visage où, toute menteuse
-pour être toute-puissante, la malignité de l’expérience féminine avait
-quelque chose d’enfantin.</p>
-
-<p>De plus forts que lui y eussent été pris. Ni un roi, ni un prêtre
-n’aurait pu échapper au charme mauvais de la gitane! Elle n’aurait eu
-qu’à vouloir. Cela même qui repoussait d’elle, était attirant!<span class="pagenum"><a id="page_220">{220}</a></span></p>
-
-<p>Renaud était donc pris, et en vérité cela se voyait un peu. Sur son
-cheval fatigué, sur l’étalon que finissaient par calmer tant de courses
-en tous sens, et qui portait moins haut la tête, le gardian, appuyant
-sur l’étrier le fer de son trident dont le bois reposait dans le pli de
-son bras, semblait maintenant un roi vaincu, humilié de se sentir
-prisonnier à l’air libre.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Il trouva Bernard au Ménage, dans la vaste salle basse, pareille à
-toutes celles des fermes du pays, avec la haute cheminée à manteau, la
-longue table massive au milieu, le pétrin de noyer bien ciré, la huche à
-pain sculptée, à colonnettes, accrochée au mur comme une cage, les
-bassines de cuivre bien reluisantes. Sur la blancheur des murs, çà et
-là, se détachaient quelques gravures enluminées: les saintes Maries dans
-le bateau; Napoléon I<sup>er</sup> sur le pont d’Arcole, et Geneviève de
-Brabant, avec la biche, au fond d’une forêt.</p>
-
-<p>Un vieux pâtre, assis à table, à côté de Bernard, mangeait lentement sa
-tranche de pain.</p>
-
-<p>&#8212;C’est toi, le Roi! dit-il en voyant entrer Renaud.... Je t’ai connu
-plus fière mine!... Qu’est-ce donc qui te ronge? tu es soucieux. N’es-tu
-donc plus gardeur de bœufs, mon bon? La vertu des bergers, mon homme,
-c’est, souviens-t’en, la patience.<span class="pagenum"><a id="page_221">{221}</a></span> Ce qui ne se trouve pas en un jour,
-se trouve en cent ans.</p>
-
-<p>&#8212;Ah! vous voilà, Sigaud? répondit Renaud... sans répondre. Quand
-partez-vous pour l’Alpe?</p>
-
-<p>&#8212;Tout à l’heure, mon fils. Nous sommes en retard cette année.... Je
-m’apprête.</p>
-
-<p>Rien autre ne fut dit. Quand ils eurent mangé en silence leur tranche de
-pain et leur fromage de brebis, et bu un coup d’un âpre vin de
-lambrusque, ils se levèrent.</p>
-
-<p>Le berger jeta sur son bras sa cape, prit son bâton dans un coin, et,
-ayant ôté son large chapeau devant une vieille image de la Nativité,
-suspendue au mur, ornée d’un rameau chargé de cocons, et au-dessous de
-laquelle, sur une tablette de chêne sculptée, dormait une petite lampe,
-éteinte depuis bien longtemps, il sortit à pas lents.</p>
-
-<p>Quand Renaud, à cheval sur Leprince, tenant en main Blanchet, quitta le
-Ménage, il marcha quelque temps avec les bergers, le long de l’immense
-troupeau en route vers les Alpes où ils allaient passer la saison d’été.</p>
-
-<p>Deux mille brebis, béliers en tête, rangées par bataillons et par
-compagnies, sous la garde de plusieurs pâtres dont le vieux Sigaud était
-le chef, s’en allaient, le cou baissé, faisant, avec leurs huit mille
-pieds, un roulement sourd, étouffé, de grêle, dans la poussière
-soulevée.<span class="pagenum"><a id="page_222">{222}</a></span></p>
-
-<p>Les chiens labris couraient sur les côtés, affairés, mais l’œil
-fréquemment tourné vers le maître.</p>
-
-<p>Quelques ânes, entre les différentes compagnies, portaient, dans le
-double panier de sparterie, des agneaux bêlants, somnolents, le cou
-ballotté.</p>
-
-<p>Le vieux Sigaud, réjoui, songeait à l’Alpe fraîche, où l’herbe est
-verte, où l’eau est pure, où, dans le ciel criblé de myriades d’étoiles,
-on regarde en paix, toutes les nuits, le char des Ames, les Trois Rois
-et la Poussinière.</p>
-
-<p>&#8212;Adieu, Sigaud, fit Renaud, arrêtant son cheval, au moment de se
-séparer de la troupe en marche.</p>
-
-<p>Et Sigaud, devant lui, s’arrêta aussi.</p>
-
-<p>&#8212;Adieu, Renaud, fit-il gravement. Il y a de la femme sous ton chagrin.
-Tu es trop triste. Mais nous t’avons appelé <i>le Roi</i> pour faire honneur
-à ton courage, il faut que tu t’en souviennes. Souviens-toi aussi que
-tout sert, mon bon, et que même le mal sert au bien. Il faut de tout
-pour faire un monde!...</p>
-
-<p>... Renaud trouva Livette au seuil du Château, assise sur le banc de
-pierre. Il n’avait pas sauté à bas de Leprince, que déjà elle couvrait
-Blanchet de caresses. Audiffret fut content d’apprendre que le cheval
-volé avait fait retour à la manade; mais quand Renaud eut expliqué qu’il
-venait, à cette occasion, rendre Blanchet, Livette montra de
-l’humeur....<span class="pagenum"><a id="page_223">{223}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Vous n’êtes donc pas content de ses services? dit-elle. Un si joli
-cheval! si brave!... ou bien cela vous ennuie-t-il de le dresser pour
-moi, d’empêcher qu’il prenne à l’écurie de mauvaises habitudes, de
-l’entraîner pour que j’aie la joie de le voir revenir vainqueur des
-fêtes de Béziers où veut l’envoyer mon père, le mois prochain?</p>
-
-<p>&#8212;Certainement, Renaud, disait Audiffret, tu devrais le garder encore.
-Il se rouille ici, dans l’écurie... Je suis surpris pourtant d’entendre
-Livette... Figure-toi qu’elle le regrettait ce matin, disant qu’elle
-voulait qu’on te le redemande aujourd’hui même. Et maintenant elle n’en
-veut plus!... Bien malin qui comprend les filles!</p>
-
-<p>Ce qu’Audiffret ne comprenait pas,&#8212;Renaud, lui, très bien, l’avait
-deviné. Elle se disait, l’amoureuse, que son fiancé se débarrassait, en
-rendant le cheval, d’un souvenir d’elle, qui lui était un remords
-peut-être,&#8212;tandis qu’en amoureux jaloux il aurait dû vouloir, le plus
-possible, garder Blanchet, le soigner pour elle!</p>
-
-<p>Renaud résistait de son mieux... Il allait avoir, au moment des fêtes,
-des courses longues à faire; il ne voulait ni surmener Blanchet, ni le
-laisser, avec la manade, redevenir sauvage.</p>
-
-<p>Là-dessus, Audiffret, influencé facilement par le dernier qui parlait,
-donna raison à Renaud.<span class="pagenum"><a id="page_224">{224}</a></span></p>
-
-<p>Tout en disputant sur la chose, Renaud avait installé à l’écurie les
-deux bêtes. Cela fait, il gagna prestement la fénière, d’où il jeta, par
-les trous ouverts dans le plancher, une brassée de fourrage aux
-râteliers.</p>
-
-<p>Quand il redescendit, Blanchet, devant les mangeoires, le nez haut,
-était tout seul à happer pâture.... Renaud courut à la porte....
-Livette, ayant ôté son licol à Leprince, le mettait en fuite, libre et
-nu, d’un grand cri et d’un grand geste de ses jolis bras levés.... Le
-bonhomme Audiffret, ravi de l’espièglerie de sa petite, riait, riait! Et
-Leprince, heureux, après ces quelques jours d’esclavage, de retourner au
-désert, sans plus songer à l’avoine du Château, se mâtait debout comme
-une chèvre, lançait au ciel des ruades de gaieté, secouait sa crinière
-foisonnante, érigeait sa queue qui fouettait l’air où tournoyaient les
-mouches chassées de sa croupe,&#8212;et détalait vers l’horizon, par la
-trouée des arbres du parc.</p>
-
-<p>Force fut à Renaud d’en prendre son parti d’un air de reconnaissance, et
-de rire aussi;&#8212;mais il lui déplaisait toujours davantage de monter un
-cheval qui lui appartenait encore moins que tous les autres de la
-manade, et qui était celui de sa fiancée.</p>
-
-<p>Audiffret, là-dessus, l’occupa à différents ouvrages; et, deux heures
-plus tard, dans la salle basse de la ferme, où tous étaient réunis,
-Renaud, saisi d’un<span class="pagenum"><a id="page_225">{225}</a></span> subit ennui à la pensée qu’il était, d’un moment à
-l’autre, exposé à un tête-à-tête embarrassant avec cette même Livette
-tant recherchée naguère, parla de se retirer. Audiffret se récria et
-l’invita à souper.... On boirait en l’honneur de sa victoire.... Renaud
-refusa gauchement, sentant combien son refus sans motif manquait de
-bonne grâce.</p>
-
-<p>Mais la mère-grand ayant insisté, elle qui ne parlait guère, il demeura.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Elle parlait rarement, la vieille, songeant toujours au grand-père mort,
-qui avait été le compagnon fidèle de sa vie travailleuse. Elle se
-desséchait lentement, comme un bois bien sain dans toutes ses fibres,
-mais où la sève ne monte plus. C’était une de ces belles vieillesses des
-pays de cigales, où les gens vivent sobres, conservés par la lumière.
-Venue déjà vieille en Camargue, elle n’avait jamais souffert des
-malfaisances du marais. Il était trop tard. Le bois de cyprès ne se
-laisse pas piqueter aux vers.</p>
-
-<p>Elle attendait la mort, patiente, marmonnant quelquefois des <i>pater</i> sur
-son chapelet en noyaux d’olives, regardant sans peur, de ses yeux
-troubles, droit devant elle, l’ombre vague où l’attendait son vieil
-homme parti, son brave et fidèle Tiennet, qui, en quarante ans, ne lui
-avait pas donné sujet de peine, et à qui, même au temps de sa plus belle
-jeunesse,<span class="pagenum"><a id="page_226">{226}</a></span> elle n’avait pas fait tort d’un sourire. Tiennet, du fond de
-l’ombre, l’appelait parfois doucement, et on entendait alors la vieille
-murmurer d’une voix de songe: «J’y vais, mon homme!... On y va!»</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>... Seul un moment avec Livette, un instant avant souper, Renaud ne sut
-que dire. Elle non plus. Il n’osait mentir et elle espérait qu’il
-ouvrirait son cœur, se confesserait.</p>
-
-<p>Tantôt elle voulait, en le laissant dans son silence, se donner par là
-la preuve de sa trahison, et tantôt, au contraire, elle se disait: «Si
-tous deux s’étaient mis d’accord, il ne serait pas là! J’étais folle! Il
-m’aime.»</p>
-
-<p>Au souper, il s’étourdit, raconta des luttes, des chasses; comment,
-l’année dernière, avec ce gueux de Rampal, il avait forcé à la course, à
-cheval, dans une seule matinée, deux compagnies de perdreaux. Ils en
-avaient pris vingt-huit, dont plus de vingt tués, au vol, d’un jet de
-leur bâton lancé à la manière arabe.</p>
-
-<p>Audiffret, tout à fait joyeux de ravoir un cheval qu’il avait cru perdu
-pour toujours, tira, de dessous les fagots, une bouteille antique, un
-cadeau des maîtres, de ces maîtres toujours absents,&#8212;comme tous ceux de
-Camargue, qui préfèrent habiter les<span class="pagenum"><a id="page_227">{227}</a></span> villes, Paris et Marseille ou
-Montpellier, laissant le désert à leurs <i>bayles</i>.... «Ah! les seigneurs
-d’autrefois! disait Audiffret, ils étaient plus courageux, mieux servis
-et mieux aimés!...» Renaud, s’animant de plus en plus, trouvait
-meilleurs les temps nouveaux... La grand’mère, toujours grave, dit une
-fois à Audiffret, à table, en parlant de Renaud: «Sers ton fils, mon
-fils.» Allons, allons, décidément il était de la famille.</p>
-
-<p>Et voilà que cette certitude, qu’il lui fallait garder à tout prix, au
-lieu de gagner franchement son cœur à la reconnaissance, le poussait à
-l’hypocrisie. Il était prêt à trahir Livette, sans renoncer à elle, car
-il l’aimait si sincèrement, si bien, qu’il se sentait prêt d’autre part
-à renoncer, sans trop de peine, à la gitane, dans le cas où les
-circonstances le commanderaient. Il riait beaucoup, levant son verre
-souvent, et clignant des yeux du côté d’Audiffret, sans le vouloir,
-comme pour dire: «Nous sommes malins!» Mais ce brave Audiffret ne
-pouvait pas s’apercevoir de cette folie.... Il ne s’était jamais occupé
-que des comptes du domaine. Il n’avait jamais rien deviné de toute sa
-vie, oh non!... Quant à la bohémienne, pour sûr, elle ne quitterait pas
-les Saintes avant la fête, c’est-à-dire avant huit jours. Après, elle
-irait un peu où elle voudrait! il ne s’en embarrassait guère. Que
-pouvait-il espérer d’une fille errante? Un ren<span class="pagenum"><a id="page_228">{228}</a></span>dez-vous d’une heure, au
-carrefour du grand chemin d’Arles! voilà tout!</p>
-
-<p>Du côté de Zinzara, il avait l’espérance; du côté de Livette, la
-sécurité. Et il était gai.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Aussi, quand vint le moment de la retirée, il eut, vers sa nouvelle
-famille, un grand mouvement de tendresse, bien contraire à ses allures,
-à celles des gardians, qui sont rudes par métier.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Il faut savoir que les paysans, en général, ne s’embrassent pas, si ce
-n’est aux grands jours de noce ou de baptême. Les mères seules baisent
-les tout petits.... L’homme de la terre est sévère.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Audiffret, venait de dire tout à coup à son fils la mère-grand, posant
-sur la table son tricot, et sur le tricot, ses lunettes:&#8212;Audiffret,
-chaque jour me pousse, et je voudrais voir ce mariage avant de mourir.
-Il faudra le faire au plus tôt possible, puisqu’il est décidé. Et si je
-ne dois pas être là, le jour de la noce, n’oubliez pas, mes enfants, que
-du plus profond de son cœur, la vieille ce soir vous a bénis....</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Et, sans autre geste, paisiblement, elle reprit le bas et les
-aiguilles.<span class="pagenum"><a id="page_229">{229}</a></span></p>
-
-<p>Elle avait parlé presque sans inflexion, d’un ton grave, calme, ne
-remuant que les lèvres.</p>
-
-<p>Tous furent émus. Livette regarda Renaud. Lui, sans arrière-pensée,
-entraîné, il oublia en ce moment tout ce qui n’était pas cette nouvelle
-famille qui s’offrait à lui, l’orphelin. Livette le vit bien et lui en
-sut gré. Elle le sentait reconquis, comme le cheval volé, et s’étant
-levée d’un élan:</p>
-
-<p>&#8212;Embrassez-moi, mon promis! dit-elle fièrement.</p>
-
-<p>Il l’embrassa, avec tout le bon de son cœur.</p>
-
-<p>Le père et la grand’mère les regardaient d’un œil qui devenait trouble.</p>
-
-<p>Et, quand il eut serré la main du père, Renaud, se tournant vers la
-mère-grand qui, dans les touffes de ses cheveux blancs, ébouriffés sur
-ses tempes, plantait son aiguille à tricoter:</p>
-
-<p>&#8212;Embrassez-moi, grand’mère!... dit-il en lui souriant.</p>
-
-<p>La vieille eut un sursaut, et, se levant toute droite, puis reculant
-d’un pas, comme apeurée:</p>
-
-<p>&#8212;Depuis que mon mari est mort, jamais homme, dit-elle,&#8212;pas même mon
-fils qui est là!&#8212;ne m’a embrassée.... Que les jeunes promis
-s’embrassent. La vie est pour eux.... Moi, ajouta-t-elle, je suis avec
-mes morts....</p>
-
-<p>Et toujours bien droite, rigide, sèche, la vieille<span class="pagenum"><a id="page_230">{230}</a></span> paysanne, image d’un
-temps qui fut, et où il était beau de demeurer voué à un sentiment
-unique, gagna son lit de vieillesse qui bientôt devait la voir morte,
-ayant sur sa face de parchemin la tranquillité des cœurs simples,
-aimants et fidèles.<span class="pagenum"><a id="page_231">{231}</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a id="XVIII"></a>XVIII</h2>
-
-
-<p>C’est le grand jour. De tous les points du Languedoc et de la Provence
-sont arrivés les pèlerins, riches et pauvres. Ils sont bien dix mille
-étrangers.</p>
-
-<p>Depuis trois jours, dans des véhicules de toutes les formes, de tous les
-âges, il en arrive! il en arrive!</p>
-
-<p>Beaucoup de ces pèlerins logent chez l’habitant, à des prix étranges,
-princiers. Une paillasse sur le carreau se paie vingt francs. Le Saintin
-dort sur une chaise, ou passe la nuit à la belle étoile, sur le sable
-tiède des dunes. Si les taureaux, pour la course du lendemain, arrivent
-dans la nuit, il va assister les gardians, qui les poussent au <i>toril</i>,
-à la suite du <i>dondaïre</i>, le gros bœuf à sonnaille.</p>
-
-<p>Les maisons regorgent bientôt. Il faut camper. On dresse des tentes. On
-habite les charrettes, les carrioles, les breaks, les tilburys, les
-calèches, les omnibus, le plus à l’écart possible, bien entendu, du
-campement des bohémiens.</p>
-
-<p>Autour de la petite ville, toutes ces voitures, par centaines, forment
-une ville volante, posée là comme un vol d’oiseaux de passage autour du
-marais.<span class="pagenum"><a id="page_232">{232}</a></span></p>
-
-<p>Et ce ne sont partout que des loqueteux, béquilleux, bossus, tordus,
-borgnes, aveugles, tous misérables de santé, boiteux, manchots,
-cancéreux et paralytiques, traînés ou se traînant, portés à bras ou à
-brancard, les uns avec des bandages sur la face, d’autres montrant des
-plaies vives dont on se détourne.</p>
-
-<p>Un tel, qui a été mordu par un chien enragé, erre d’un air sournois,
-tourmenté d’une inquiétude et d’une espérance folles, car le pèlerinage
-aux Saintes est particulièrement efficace contre la rage.</p>
-
-<p>Toutes les disgrâces sont ici représentées. Tous les enfants de Job et
-de Tobie se sont mis en route pour trouver l’ange guérisseur et le
-poisson miraculeux.</p>
-
-<p>Une foule bariolée grouille, sur la place des Saintes, au plein soleil;
-et, dans les rues étroites, sous l’ombre lumineuse des tendelets. De
-temps en temps elle se divise, avec des cris, devant quelque gardian à
-cheval qui passe, fier, sa promise en croupe lui enlaçant la taille.</p>
-
-<p>Çà et là, des éventaires chargés de chapelets, de saintes images, de
-couteaux catalans, de foulards aux couleurs éclatantes, se dressent
-comme des îlots au milieu du flot des promeneurs, et toute la
-marchandise est teintée, en rose ou en bleu tendre, par l’ombre
-transparente des grands parasols fixes qui l’abritent.</p>
-
-<p>On entend, sous les tons perçants, envolés en<span class="pagenum"><a id="page_233">{233}</a></span> arabesques, d’un
-galoubet, le tambourin bourdonner sourdement en cadence, à l’intérieur
-d’un cabaret, où dansent des filles du pays, en costume provençal, aux
-dents blanches sous des lèvres sensuelles, à la peau fauve, très
-semblables à des Mauresques, petites-filles de quelque pirate sarrasin,
-ravageur de plages ligures.</p>
-
-<p>Le soleil est joyeux. Le «monde» est endimanché. Sur cette plage de
-fièvre où tout un peuple accourt demander aux saintes Maries la santé du
-corps, ce soleil si gai est dangereux. Et c’est ici comme une fête, un
-bal d’hospice, donnés par des moribonds. Le diable peut-être tient
-l’archet. On le croirait, à voir les figures des bohémiens dont, malgré
-certains regards narquois, l’expression reste indéchiffrable.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Dans l’église aux murs noirs, sales, que tant de misères accumulées, de
-chair malade, de corps en sueur, emplissent d’une odeur infecte, on se
-presse autour de la balustrade en fer du petit puits, comme autour d’une
-fontaine de Jouvence. La pauvre cruchette verte, égueulée, humblement
-descend au bout de sa corde, va chercher dans le sable une eau saumâtre,
-qui, ce jour-là, paraît douce.</p>
-
-<p>Gardez-leur la foi, ô saintes!&#8212;La foi donne ce qu’on souhaite.<span class="pagenum"><a id="page_234">{234}</a></span></p>
-
-<p>Et l’on attend quatre heures, l’heure où descendront les châsses.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>A quatre heures juste, le volet de la haute fenêtre, tout là-haut, sous
-l’ogive de la nef, s’ouvrira. Les châsses descendront vers les bras
-tendus. On élèvera vers elles les petits enfants. On soulèvera vers
-elles les bras morts des paralytiques. Vers elles les aveugles
-tourneront les globes tout blancs de leurs yeux, ou leurs orbites vides
-et sanguinolentes.</p>
-
-<p>En attendant, Livette qui est là, au beau milieu du monde, bien en face
-de l’autel, devant la grille par où l’on descend dans la crypte, se
-prépare à chanter le solo d’invocation. C’est sa voix fraîche, pure, qui
-va devenir celle de tous ces misérables, accablés sous l’impureté de
-leurs maux.</p>
-
-<p>Juste au-dessous du maître-autel constellé de cierges, les bohémiens
-accroupis, des cierges aux mains, invoquent Sara dans leur crypte. Ce
-caveau est noir. Les bohémiens sont noirs. La petite châsse vitrée de
-sainte Sare, sous la crasse des ans, est devenue noire. Du milieu de
-l’église, on voit, par la grille du caveau ouverte comme un soupirail
-d’enfer, les nombreux points brillants des cierges d’en bas, mobiles
-dans les mains qui les tiennent. Une sourde rumeur de prière vaincue
-sort du soupirail.</p>
-
-<p>Dans l’église, depuis un moment, pas une main<span class="pagenum"><a id="page_235">{235}</a></span> qui n’ait son cierge, et
-tous, de l’un à l’autre, se sont allumés rapidement. Toutes ces
-étincelles dansent. Noir aussi est l’intérieur de cette nef. Les hauts
-murs, percés de meurtrières, sont encrassés par le temps. Et toute cette
-obscurité, où rampent souffrance et misère, est étoilée comme un ciel.
-Pour les bohémiens de la crypte qui ne verront pas, eux, descendre les
-saintes châsses, ce sol de l’église, qu’ils entrevoient d’en bas par
-leur soupirail, est déjà un ciel supérieur, le monde des élus.</p>
-
-<p>Ces élus, hélas! se trouvent des damnés. Leur ciel à eux, c’est cette
-chapelle haute, dans laquelle dort&#8212;sous le bois colorié des caisses en
-forme de cercueil double&#8212;le pouvoir invoqué, qui peut-être restera
-sourd, le pouvoir tout-puissant, qui peut-être ne s’éveillera pour
-personne, le merveilleux pouvoir d’où dépendent les guérisons, et qui
-détient le bonheur!</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Tel est, ce jour-là, l’intérieur à trois étages de l’église des
-Saintes-Maries. Et par-dessus la chapelle haute, il y a le clocher qui
-voit le dehors. Entouré du vol incessant des hirondelles et des
-mouettes, depuis des siècles, il regarde le désert scintillant,
-l’éblouissante mer, l’infini muet qui a l’explication des choses, lui,
-et qui pourtant rayonne, rit.<span class="pagenum"><a id="page_236">{236}</a></span></p>
-
-<p>L’heure approche. La foule halette de chaleur, et d’espérance et de
-crainte.</p>
-
-<p>Renaud n’est pas là.</p>
-
-<p>&#8212;Nous avons promis de brûler&#8212;souviens-t’en&#8212;chacun trois cierges
-devant les châsses, lui a dit tantôt Livette.</p>
-
-<p>&#8212;J’irai cette nuit, a-t-il répondu. Il y a ferrade aujourd’hui. J’ai à
-m’occuper de mes taureaux.</p>
-
-<p>Aussi Livette est un peu distraite. Elle pense à rejoindre Renaud, à
-assister à la ferrade, à surveiller son promis. Où est-il?</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Mais M. le curé a fait un signe: Livette s’est mise à chanter.... Hélas!
-pourquoi n’est-il pas là, le promis? Sa voix, qu’elle sait jolie, ferait
-sur lui quelque chose peut-être. Comme il écoutait, l’autre jour, avec
-attention, chanter la gitane! Livette chante, et le bourdonnement des
-prières, des litanies, des invocations les plus diverses, que chacun
-murmurait à sa guise, s’apaise à mesure que monte sa voix, très pure.
-Qu’est-ce donc, bon Dieu! que notre humanité? Elle est sale, abjecte,
-mais elle en a honte. Les plus vils savent implorer la guérison de leur
-infamie. Et, si roulés qu’ils soient dans l’abjection de nature, un
-moment vient toujours où ils allument des flammes, où ils brûlent de
-l’encens, et où tous se taisent pour écouter la voix qui monte, appelant
-sur eux une grâce<span class="pagenum"><a id="page_237">{237}</a></span> que nul ne connaît, qui n’existe peut-être pas, et
-que chacun conçoit et désire!</p>
-
-<p>&#8212;«Mange ton excrément, chien! disent les Zangui, que m’importe! Il y a
-dans l’œil du chien une lumière qui n’est pas souvent dans les yeux des
-rois.»</p>
-
-<p>Livette chante. Le curé se dit: «Celle-là, peut-être, ô mon Dieu,
-obtiendra grâce devant vous!»</p>
-
-<p>La voix de Livette est fraîche comme l’eau de salut dont a soif ce
-peuple assemblé. Aussi, comme on l’écoute! Seulement, à la fin de chaque
-couplet, le peuple, las de retenir en lui l’élancement désordonné de son
-espérance, pousse, du fond de ses mille poitrines, un formidable
-hululement articulé où se reconnaissent ces deux mots:&#8212;<i>Saintes Maries</i></p>
-
-<p>Livette chante:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Quand vous étiez sur la grande eau,</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Sans rames à votre bateau,</i><br></span>
-<span class="i8"><i>Saintes Maries!</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Rien que la mer, rien que les cieux...</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Vous appeliez de tous vos yeux</i><br></span>
-<span class="i0"><i>La douceur des plages fleuries</i><a id="FNanchor_C_3"></a><a href="#Footnote_C_3" class="fnanchor">[C]</a>.<br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>&#8212;<i>Saintes Maries!</i> hurle le peuple; et, poussé d’un<span class="pagenum"><a id="page_238">{238}</a></span> même élan par
-mille poitrines, cet appel furieux part comme une explosion.</p>
-
-<p>Tous appellent de toutes leurs forces, car il faut bien que les saintes
-entendent! Chacun crie de tous ses poumons, de tout son cœur, de tout
-son corps, on peut le dire. Le ciel est si loin! Les bouches s’ouvrent,
-béantes vers le haut, avec des torsions. Les veines des cous sont
-gonflées à éclater. Les muscles s’épaississent sur les visages où le
-sang afflue. Les frères, les fiancés, les maris, les mères, les pères
-des malades, profitent de leur vigueur pour appeler au secours, avec des
-hurlements de bêtes fauves blessées, tournées vers l’aube. Toute cette
-foule douloureuse, toute cette chair grouillante, entassée, malade,
-infecte, pousse un cri terrifiant de monstre qui souffre.... Et toujours
-la plainte suraiguë de quelque mère affolée domine ce tumulte féroce.
-Et, autour de l’église, pleine de l’appel sans nom de ces damnés de la
-terre, s’étalent, insensibles, le désert, muet, calme, la mer bleue, aux
-écumes gaies, la lumière.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Sous le soleil, sous les étoiles,</i><br></span>
-<span class="i0"><i>De vos robes faisant des voiles</i><br></span>
-<span class="i4"><i>(Vogue, bateau!)</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Sept jours, sept nuits vous naviguâtes,</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Sans voir ni trois-ponts ni frégates...</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Rien que la mer et la grande eau!</i><br></span>
-<span class="pagenum"><a id="page_239">{239}</a></span></div></div>
-</div>
-
-<p>&#8212;<i>Saintes Maries!</i> rugit le peuple, et chaque fois ce cri, poussé par
-mille poitrines, éclate, brusque et d’ensemble, comme une explosion
-unique!</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Dieu, qui fait son fouet d’un éclair,</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Pour fouetter le ciel et la mer,</i><br></span>
-<span class="i4"><i>Saintes Maries!</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Amena la barque à bon port...</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Un ange, qui parut à bord.</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Vous montra des plages fleuries!</i><br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>&#8212;<i>Saintes Maries!</i> mugit encore le peuple.</p>
-
-<p>Et cette clameur d’appel, faite de tant d’appels, éclate comme un paquet
-de mer qui crève en bloc, aussitôt éparpillé contre une roche! Et de
-nouveau la voix de la jeune fille s’élève, monte au-dessus de tous ces
-êtres grimaçants qui vocifèrent.... Ne croirait-on pas voir une
-hirondelle de mer, toute blanche, pareille à la colombe de l’Arche,
-voler au-dessus des abîmes!</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Vous pour qui Dieu fit ce miracle,</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Voyez, devant son tabernacle,</i><br></span>
-<span class="i4"><i>Tous à genoux,</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Souillés du péché de naissance,</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Nous invoquons votre puissance...</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Saintes femmes, protégez-nous!</i><br></span>
-<span class="pagenum"><a id="page_240">{240}</a></span></div></div>
-</div>
-
-<p>Et, pour la dernière fois, l’appel monstrueux brise les poitrines:</p>
-
-<p>&#8212;<i>Saintes Maries!</i></p>
-
-<p>Oh! ces mille, ces deux mille élancements de désirs fous, qui, d’un seul
-vol, s’enlèvent, claquant des ailes tous à la fois, pour retomber,
-morts, sur eux-mêmes!</p>
-
-<p>Il est bien certain qu’il y a, dans la frénésie de cette prière, toute
-la rage de souffrir, toute la colère de n’être pas exaucés, une fureur
-d’animaux, déchaînée contre celles-là mêmes que l’on implore!</p>
-
-<p>Cependant le volet double ne s’ouvre pas encore là-haut. Et, selon la
-recommandation de M. le curé, Livette doit reprendre le dernier couplet.</p>
-
-<p>Elle le recommence donc:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Vous pour qui Dieu fit ce miracle....</i><br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>... Mais à peine a-t-elle chanté ces premiers mots que sa voix a fléchi,
-et elle s’est tue. Il y a, dans l’église, quelques secondes d’un grand
-silence plein d’étonnement. A quoi donc songe Livette?... A quoi? Depuis
-un moment, bon Dieu! elle fixe obstinément ses yeux sur l’ouverture
-noire par où l’on descend à la crypte. Au bord de ce soupirail, au ras
-du sol de l’église, une tête lui est apparue: c’est la Boumiane qui, du
-fond de la crypte, monte, maligne, curieuse de voir Livette chanter.
-Juste au-dessous du<span class="pagenum"><a id="page_241">{241}</a></span> maître-autel, elle apparaît sur la profondeur
-obscure du caveau d’où sort la fumée des cierges. Elle arrive de son
-royaume d’en bas, et, avec sa couronne de cuivre et ses anneaux
-d’oreilles qui reluisent, avec sa peau sombre, ses yeux d’un noir en
-feu, elle fait à Livette l’effet d’une vraie diablesse d’enfer.</p>
-
-<p>Zinzara a monté encore deux marches, et son buste paraît. Elle a dardé
-sur Livette son regard perçant, fixe. Voilà pourquoi Livette s’est
-troublée, invoquant de toutes ses forces, contre cette femme de la
-chapelle du dessous, celles de là-haut, les femmes de pitié, les
-Saintes.</p>
-
-<p>Et voilà que, là-haut, les volets qui cachaient les châsses se sont
-ouverts. Et, au bout des deux cordes ornées çà et là de petits bouquets,
-les châsses suspendues, en se balançant, descendent, avec de légères
-saccades, très lentement.</p>
-
-<p>N’est-ce pas ici l’image de toute la vie? Voilà tout notre monde!
-Quelque chose du ciel descend; quelque chose de l’enfer monte; et nous
-souffrons de terreur et d’espérance.</p>
-
-<p>&#8212;<i>Saintes Maries!</i></p>
-
-<p>Au milieu des vociférations, Livette perd la tête, elle oublie de
-chanter, et entraînée par la folie commune, espoir et terreur, elle se
-prend à crier avec tous les autres, comme une perdue, tandis que
-Zinzara, là-bas dessous, la regarde toujours de son œil fixe.<span class="pagenum"><a id="page_242">{242}</a></span></p>
-
-<p>Que diriez-vous, monsieur le curé, des pensées de Livette qui, pauvre
-être du monde où nous sommes! entre les Saintes et la diablesse, ne sait
-plus que devenir? N’a-t-elle pas raison de trembler? Car les châsses ont
-beau descendre, elles ne nous apporteront que des reliques
-mortes,&#8212;tandis que la magicienne est un être de chair et d’os, dont les
-pieds marchent, dont les yeux regardent.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Elles sont loin, bien loin de nous, dans le pays des rêves, des
-espérances surhumaines, par-dessus le ciel et toutes les étoiles, les
-âmes saintes qui ont pitié; aussi loin de l’homme que le paradis, les
-chastes épouses qui dans les aromates ensevelissent les crucifiés,
-tandis qu’elle est là, toujours toute prête, toujours armée contre le
-repos des âmes, la reine d’amour diabolique qui, ne cherchant que son
-caprice, se moque de tout!</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Livette s’est troublée de plus en plus sous l’œil fixe de Zinzara, et en
-vain, au milieu d’un profond silence enfin rétabli, elle a essayé de
-reprendre l’invocation... Elle balbutie et s’arrête encore.</p>
-
-<p>Un grand trouble alors se fait parmi la foule des assistants. Tous ces
-gens qui restaient muets afin d’écouter, dans la voix de la jeune fille,
-le chant même de leur âme, la secrète et pure prière qui est<span class="pagenum"><a id="page_243">{243}</a></span> en eux et
-qu’ils ne savent pas dire, sont retombés, une fois de plus et plus
-désespérément, sur eux-mêmes, sur leur impuissance, au moment où Livette
-s’est tue... C’est juste à l’instant décisif, que leur interprète leur
-manque! Ils ont peur de leur grand silence, si contraire à l’élan de
-leur cœur! Il faut, pour qu’elle soit entendue là-haut, que leur prière
-soit proférée; et, saisi de la même pensée, chacun chante ou crie à sa
-guise, les uns reprenant le commencement, les autres la suite du couplet
-qu’ils savent par cœur ou qu’ils lisent dans le livre, d’autres
-récitant, au hasard, des lambeaux de litanies, ceux-ci le <i>credo</i>,
-ceux-là le <i>pater</i>, et jamais prière n’a fait devant Dieu pareil vacarme
-d’enfer, depuis que montent au ciel les cris discordants de toutes les
-douleurs des hommes.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>De plus fortes que Livette seraient troublées comme elle, se sentiraient
-défaillir... Elle porte à son front sa main, pour retenir sa pensée qui
-lui échappe. N’est-elle pas cause de tout ce désordre? Que devient-elle
-donc? Elle a peur et elle a honte.</p>
-
-<p>Au lieu de regarder en haut, de voir les saintes reliques qui à présent
-sont à mi-chemin de leur descente, elle ne peut s’empêcher de regarder
-fixement, elle aussi, en bas, la femme bohême dont le regard la
-pénètre.<span class="pagenum"><a id="page_244">{244}</a></span></p>
-
-<p>Livette souffre beaucoup. Le regard de la gitane entre en elle et elle
-sent qu’elle ne peut rien. Il lui semble qu’une bête avec des dents
-rongeuses lui travaille le cœur. Au lieu de prier, elle écoute en elle
-de terribles pensées. Elle croit sentir la haine sortir d’elle avec les
-regards de ses yeux! Elle essaye d’en piquer au cœur cette mauvaise
-créature qui la nargue, là-bas. Est-ce qu’on ne la tuera pas, cette
-sorcière, cause de tout!... Ah! saintes Maries! quelles pensées en lieu
-pareil! en pareil moment!</p>
-
-<p>Les châsses lentement descendent, et, au milieu des rugissements qui les
-accueillent, Livette, l’imagination surexcitée, croit se voir elle-même
-cramponnée à Renaud qu’elle supplie de lui être fidèle et bon, de ne pas
-aller vers cette femme; et comme il la quitte, elle saute au visage de
-la gitane, l’égratigne, s’acharne contre elle comme un chat.</p>
-
-<p>Ainsi l’âme de la magicienne passe dans Livette.</p>
-
-<p>Voici que déjà, sans s’en douter, elle se met à ressembler à son
-ennemie, à cette tzigane qui a sauté aux naseaux du cheval de Renaud,
-l’autre jour. Elle n’est pourtant pas de ces noires filles d’Arles qui
-ont dans les veines du sang d’Afrique et du sang d’Asie, cette petite
-blonde! N’importe, elle a aussi des fureurs de bête. L’amour et la
-jalousie sont en train de faire une âme de femme....<span class="pagenum"><a id="page_245">{245}</a></span></p>
-
-<p>Les châsses descendent toujours; et, fiévreusement, sur son chapelet,
-Livette égrène les <i>pater</i> et les <i>ave</i>... Enfin, patience! au lendemain
-de la fête, elle le sait,&#8212;les bohémiens quitteront la ville!... Encore
-deux jours et son supplice sera fini.</p>
-
-<p>En attendant,&#8212;elle prend devant les saintes cet engagement,&#8212;elle ne
-donnera pas à Renaud la joie de se montrer à lui jalouse comme elle est,
-et ce n’est que plus tard,&#8212;la Zinzara partie, bien loin, sans aucune
-chance d’être retrouvée,&#8212;qu’elle dira peut-être à son futur qu’il a
-menti, qu’il est un traître, puisqu’au lieu de la venger de la
-bohémienne, il a, au bout du compte, trahi avec elle sa fiancée, car il
-l’a trahie, puisqu’il n’est pas là!... Elle le lui dira alors, non plus
-par passion, mais pour le punir. Ce sera justice.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>A force de se dérouler par petites secousses, les cordes ont amené les
-reliques presque à portée des mains qui s’élèvent au-dessous d’elles....
-Alors la foule des misérables ne se contient plus. Tous veulent les
-premiers arriver à les toucher. Ceux qui sont déjà dans le chœur,
-au-dessous même des châsses suspendues, chancellent, refoulés par ceux
-qui du fond de l’église arrivent, se bousculant, s’écrasant les uns les
-autres, d’une pesée continue. Dans ce flot, Livette emportée ne voit
-plus rien, et n’a plus<span class="pagenum"><a id="page_246">{246}</a></span> qu’une pensée: toucher, elle aussi, les saintes
-reliques!... Il faut cela, pour qu’elle échappe à l’influence du regard
-que lui a jeté la femme noire. Elle va enfin conjurer le sort qui est
-contre elle depuis le jour où elle a vu cette sorcière pour la première
-fois! Mais arrivera-t-elle?... Livette se sent saisir à la taille par
-deux bras solides. Elle se retourne: c’est Renaud! Il vient d’entrer
-dans l’église avec deux autres gardians, ses amis. Ces trois jeunes
-hommes, tout brûlants de la lumière du dehors, bien sains et bien forts
-parmi cette foule de malades, ont l’insolence, involontairement cruelle,
-de la beauté, de la vie elle-même. Ils dégagent la jeune fille,
-l’entourent... elle peut respirer.</p>
-
-<p>&#8212;Vous voulez toucher les châsses, demoisellette?</p>
-
-<p>Et sans grand effort, sans pitié, fendant au-devant d’elle cette foule
-de souffreteux, ils se font faire passage. Livette se dépêche, elle
-approche, et Renaud, la saisissant par la taille, la soulève comme un
-enfant, si bien que, la toute première, elle a touché les saintes
-châsses!</p>
-
-<p>Protégée toujours par les trois garçons, devant lesquels il faut bien
-qu’on s’écarte, et sans plus songer,&#8212;pauvres vous! c’est la loi du
-monde,&#8212;aux malheurs sans nombre et sans nom dont elle est entourée,
-elle s’en va contente! La paix lui est ren<span class="pagenum"><a id="page_247">{247}</a></span>trée au cœur. Son Renaud est
-là près d’elle. Tout ce qu’elle craignait n’est donc qu’un rêve?</p>
-
-<p>&#8212;Ah! c’est bon, le dehors! dit-il en respirant à pleine poitrine.</p>
-
-<p>&#8212;Oui, mais les cierges, Renaud, que, selon ma promesse, vous devez
-brûler à l’église, quand les allumerez-vous?</p>
-
-<p>&#8212;Oh! j’ai devant moi, lui répondit-il, un jour tout entier. Allons aux
-courses, maintenant.<span class="pagenum"><a id="page_248">{248}</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a id="XIX"></a>XIX</h2>
-
-
-<p>Les châsses descendues, une grande partie des assistants quitte l’église
-noire, regagne le dehors éblouissant.</p>
-
-<p>A mesure que, par les étroites portes latérales, la foule dégorge, une
-foule nouvelle, qui avance difficilement, faisant deux pas tous les
-quarts d’heure, se presse sous le grand portail, toute chaude de soleil,
-en sueur, dans un nuage de poussière lumineuse.</p>
-
-<p>Bien des jeunes gens sont là, pour la joie d’être serrés, par la poussée
-de la foule, contre les belles filles, leurs bien-aimées, dont ils
-sentent, tout contre eux, le corps sinueux, et qui, là, ne peuvent leur
-échapper. Que de mains, de tailles pressées, sans que les mères puissent
-rien voir!</p>
-
-<p>Et tout bas:</p>
-
-<p>&#8212;Je t’aime, Lionnette.</p>
-
-<p>&#8212;Finis, François!</p>
-
-<p>&#8212;Laisse-moi, Tiennet!...</p>
-
-<p>Ainsi, à côté des infirmes, des incurables, qui n’éprouvent rien des
-bonnes choses de la vie, l’amour effronté joue et rit, se cherche et se
-sent. L’encens<span class="pagenum"><a id="page_249">{249}</a></span> de l’église ne sert qu’à exciter son désir, et plus d’un
-offre à sa bonne amie un chapelet dont il a, sous ses yeux, baisé
-ardemment la croix de buis, afin qu’elle y retrouve ce baiser sous ses
-lèvres.</p>
-
-<p>Et, tout le jour, de nouveaux pèlerins, de nouveaux malades, entrent
-dans l’église. Beaucoup y passeront la nuit, veillant, avec les cierges,
-à genoux ou prosternés devant les châsses; plus d’un même, chacun à son
-tour, couché dessus, et sur des coussins apportés exprès.</p>
-
-<p>Pour l’heure (c’est la première journée), on n’entend plus, dans les
-rues de la ville, que des conversations sur les taureaux et les
-ferrades.</p>
-
-<p>&#8212;Allez-vous aux courses?</p>
-
-<p>&#8212;Oui.</p>
-
-<p>&#8212;Leprince court-il? C’est le meilleur cheval de toutes les manades!</p>
-
-<p>&#8212;Il ne court pas, non; Renaud, qui le ménage à l’ordinaire, m’a dit
-qu’il l’a trop fatigué.</p>
-
-<p>&#8212;Ah! tant pis!</p>
-
-<p>&#8212;Et les taureaux? En aurons-nous d’un peu méchants?</p>
-
-<p>&#8212;Il y a <i>le Sirous</i>, <i>le Dogue</i> et <i>Mâchicoulis</i>. Je les ai <i>triés</i>
-moi-même avec Bernard et Renaud. Ils nous ont donné bien du mal! Ils
-refusaient de quitter le troupeau. A peine triés, ils y retournaient.
-Mais nous leur avons lâché dans les jarrets <i>Martin</i> et<span class="pagenum"><a id="page_250">{250}</a></span> <i>Commetoi</i>,
-deux chiens de taureaux qui n’ont pas leurs pareils; et <i>Mâchicoulis</i>
-lui-même a fini par obéir!</p>
-
-<p>&#8212;Martin et Commetoi? En voilà des noms pour un chien!</p>
-
-<p>&#8212;C’est pour rire. Quand on demande: «Comment s’appelle ton chien?» Le
-maître répond: «Commetoi!» L’autre se fâche, et l’on rit!</p>
-
-<p>&#8212;Et le pur-sang espagnol, avec ses cornes contournées en lyre, le
-verra-t-on?</p>
-
-<p>&#8212;<i>Angel Pastor?</i> Il est malade. J’aime bien mieux nos taureaux à cornes
-droites. L’essentiel est que deux cornes soient assez écartées pour que
-le corps d’un homme puisse passer entre elles!</p>
-
-<p>&#8212;Et des vaquettes, y en a-t-il?</p>
-
-<p>&#8212;Une méchante, <i>la Serpentine</i>.</p>
-
-<p>&#8212;Et des bioulets?</p>
-
-<p>&#8212;Des taureaux jeunes? Renaud en a gardé six, expressément pour donner
-aux étrangers le spectacle d’une ferrade.</p>
-
-<p>&#8212;Et quand aura-t-elle lieu, la ferrade?</p>
-
-<p>&#8212;Dans un moment. Allons-y.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>La bohémienne assistait à la ferrade.</p>
-
-<p>Le cirque était contre l’église, à l’extrémité opposée au portail.</p>
-
-<p>L’enceinte polygonale, à côtés inégaux, était for<span class="pagenum"><a id="page_251">{251}</a></span>mée, d’un côté, par le
-haut mur de l’église; d’un autre, par une maison isolée, à laquelle
-s’adossait une estrade à gradins, grossement charpentée; d’un autre côté
-encore, par trois ou quatre petites maisons, dont les fenêtres
-encadraient chacune plus de quinze visages de filles et de garçons,
-entassés et tout riants. Au bas d’une de ces maisons, un café ouvrait
-sur le cirque sa porte vitrée, barricadée au moyen de quelques tables et
-quelques chaises renversées. De chaque côté de cette porte sont peintes,
-en noir violent, sur le mur très blanc, deux silhouettes de taureaux
-bien encornés, bien camarguais, c’est-à-dire à cornes bien droites.</p>
-
-<p>Tous les côtés de l’enceinte, qui n’étaient pas formés par des murs de
-pierre, étaient faits de charrettes dételées, engoncées les unes dans
-les autres par leurs brancards fortement assujettis.</p>
-
-<p>A l’angle du mur de l’église, il y avait trois gros bracelets de fer,
-fixes, superposés, et dans lesquels entraient trois barres de bois,
-étagées et parallèles, glissant à volonté.</p>
-
-<p>Cette barrière devait s’ouvrir devant les jeunes taureaux qui, l’un
-après l’autre, une fois marqués, sont lâchés hors de l’arène et
-regagnent seuls le désert. En dehors de cette barrière, un système de
-barricades leur fermait les issues de la ville, et,&#8212;les forçant à
-passer derrière ces quelques maisons<span class="pagenum"><a id="page_252">{252}</a></span> dont la façade donnait sur le
-cirque,&#8212;les conduisait forcément au bord même de la libre plaine, en
-moins de cent pas.</p>
-
-<p>Zinzara, debout sur une charrette, assistait donc aux jeux du cirque.
-Elle en suivait d’un œil impassible toutes les péripéties, qu’elles
-fussent grotesques ou héroïques.</p>
-
-<p>Ces duels entre la bête et l’homme prennent en effet laideur ou beauté
-selon le caractère des adversaires. Il arrive que l’homme attaque
-lâchement, ou que la bête, soit étonnement, soit fatigue, recule et
-cherche l’étable. Les belles luttes sont même rares.</p>
-
-<p>Tantôt une pierre aiguë est lancée de loin par un ennemi déloyal...
-L’animal surpris l’a reçue en plein mufle; le sang lui coule des
-naseaux, en longs filets, jusqu’à terre.... Il regarde devant lui, avec
-ses grands yeux encore pleins de mirage, et ne bouge, comme attristé et
-méprisant.</p>
-
-<p>Tantôt, un gars malin imagine de venir lui jeter, de très près, dans les
-yeux, du sable à pleines mains. Un autre, plus malin encore, le couvre
-d’ordures ramassées au coin d’une borne! Mais voici que le premier,
-atteint par ces immondices, en attrape une poignée, et les deux héros
-luttent à coup de fumier, de bouse ramassée fumante à terre, sous la
-queue même du taureau, aux applaudissements et aux rires de tout un
-peuple, jusqu’à ce que brusquement les<span class="pagenum"><a id="page_253">{253}</a></span> deux champions, salis et puants,
-soient séparés par le taureau, qui s’émeut enfin et les charge.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>&#8212;Par ici! par ici, Livette!</p>
-
-<p>Livette arrive. On lui fait une place sur les gradins de l’estrade. Ses
-petites amies l’appellent. On se serre volontiers pour elle.</p>
-
-<p>Une écurie qui est là, à côté du café, a été transformée en toril. Juste
-au-dessus de la porte de cette écurie, la fenêtre du grenier à foin
-s’ouvre au ras du plancher. Deux gardians encadrés dans cette fenêtre,
-jambes pendantes au dehors, de temps en temps se lèvent, et on les voit
-là-haut, qui, par les trous à foin ouverts dans le plancher, au-dessus
-des crèches, piquent le dondaïre, le bœuf à sonnailles, conducteur aimé
-du troupeau. Le dondaïre sort, et vient chercher le taureau fatigué
-qu’il ramène à l’étable. Un homme adroit, chaque fois qu’une bête
-nouvelle quitte le toril ou qu’une bête fatiguée y rentre, ferme
-lestement la porte.</p>
-
-<p>Toutes ces choses, peu nouvelles sans doute pour la bohémienne, qui
-devait d’ailleurs connaître les courses tragiques de Madrid et de
-Séville, la laissaient indifférente. Son œil ne s’allumait pas; il
-regardait, morne, vague, comme celui des génisses.</p>
-
-<p>Les «amateurs» jouèrent avec quelques taureaux. Ils n’étaient pas
-méchants. On en prit un par la<span class="pagenum"><a id="page_254">{254}</a></span> queue. Une farandole entière s’y
-attacha... bientôt dispersée. La course jusqu’ici n’était pas belle,
-mais elle était amusante.</p>
-
-<p>Derrière la porte vitrée du café, ouverte sur le cirque même, quelques
-buveurs vidaient bouteille et fumaient, tout en jouissant du spectacle.
-La porte était protégée par un rempart de tables renversées, leurs
-quatre jambes en l’air passées au travers d’un enchevêtrement de chaises
-dépaillées.</p>
-
-<p>Tout à coup, le taureau, bousculant tables et chaises, mit en fuite les
-buveurs: il avait passé sa lourde tête au travers d’un carreau de
-vitre.... Le café retentit de joyeux cris d’alarme. Les charrettes du
-cirque furent secouées d’un piétinement de joie; les bordages en furent
-décloués par des mains en délire; les gens qui se trouvaient aux
-fenêtres des maisons basses agitèrent les volets à grand fracas de
-gaieté. A voir rire les groupes entassés sur les toitures on put
-craindre un écroulement. Ainsi fut applaudi le taureau folâtre. La
-bohémienne seule ne riait pas.</p>
-
-<p>Un grand coffre à avoine était là, exprès peut-être, dans un coin du
-cirque. Un très vieil homme, demeuré farceur, armé d’un vieux parapluie
-rouge, souleva le couvercle, entra dans le coffre, ouvrit son parapluie
-d’un rouge éclatant. Le taureau se précipita.... Le vieillard laissa
-retomber le couvercle. Parapluie et<span class="pagenum"><a id="page_255">{255}</a></span> coffre se refermèrent en même temps
-sur la tête chauve qui riait. L’hilarité du public fut portée à son
-comble. La bohémienne ne parut pas amusée par la facétie du
-vieillard.... Elle ne rit pas non plus quand on planta au milieu du
-cirque un mannequin que le taureau emporta sur ses cornes et lança à
-toute volée au milieu des spectateurs; et elle ne sourit même pas quand,
-une fenêtre du rez-de-chaussée s’étant ouverte, on vit, derrière les
-barreaux de fer, un tout petit enfant sur les bras de sa mère agacer
-l’animal en fureur. A travers la grille, il tendait en riant son joujou,
-un petit moulin de carton, dont l’aile, en papier rose et bleu, tournait
-au souffle du monstre.</p>
-
-<p>Puis vint un épisode tragique. Un homme, «un amateur», atteint par les
-cornes aiguës; la cuisse percée de part en part; le premier mouvement de
-fuite lâche des autres lutteurs; le retour des vaillants qui vinrent
-distraire le taureau, l’attirer contre eux, pendant que l’homme était
-emporté chez lui, accompagné des cris aigus de sa femme et de sa fille.</p>
-
-<p>Enfin, cela devenait sérieux. A ce moment, on annonçait la ferrade....
-Et tout de suite après aurait lieu le jeu des cocardes, qui consiste à
-arracher une cocarde fixée par une ficelle entre les deux cornes du
-taureau. A la main ou avec un crochet, le coureur casse la ficelle,
-arrache la cocarde.... Crac, un tour<span class="pagenum"><a id="page_256">{256}</a></span> sur lui-même, et le vainqueur a
-gagné l’écharpe!</p>
-
-<p>La ferrade est un travail, tourné en jeu, qui consiste à marquer au fer
-rouge les bioulets au chiffre du maître.</p>
-
-<p>Un jeune taureau ayant donc été lâché dans l’arène, Renaud marcha à lui
-et, comme la bête s’élançait, il l’évita adroitement en pivotant sur
-lui-même. Le taureau s’étant alors arrêté court, Renaud le saisit aux
-cornes.</p>
-
-<p>Par ses deux poings, serrés comme des nœuds d’acier, l’homme, attaché à
-la bête, fut un moment traîné tout debout sur l’arène que ses semelles
-fortes égratignaient, creusaient en rubans. On battit des mains. Le
-taureau, tête basse, devint immobile. Renaud, les deux jambes écartées,
-un peu infléchies, les deux pieds rivés en terre, portait tout le poids
-de son effort à gauche. On voyait, sous la chemise du gardian, collée à
-sa peau par la sueur, tous les nœuds de son torse et de ses bras. La
-bête, de toute sa lourde force, tentait de se rejeter en sens contraire.
-Renaud brusquement lui céda, et le taureau, perdant l’appui de la
-résistance de l’homme, tomba sous un effort brusquement inverse. Voici
-que, haletant, il gisait, collé à terre, sur le flanc, de tout son long.</p>
-
-<p>L’homme, qui n’avait pas lâché prise, lui clouait la tête contre le sol.</p>
-
-<p>&#8212;Bravo, le Roi! bravo, le Roi! criait la foule.<span class="pagenum"><a id="page_257">{257}</a></span></p>
-
-<p>Dans un brasier, Bernard prenait le fer rouge, l’apportait à Renaud. Et
-lui, alors, lâchant une corne, pesant du genou sur l’encolure,
-saisissait le fer rouge de sa main droite, et l’appuyait sur l’épaule de
-la bête. Les poils, la chair fumaient. Renaud se relevait bien vite et
-le taureau, brusquement debout, se secouait tout entier, fouettait son
-flanc de sa queue, mugissait de colère, creusait la terre du pied, puis,
-au milieu des cris, enfilait la barrière ouverte à ce moment.... On le
-voyait, un peu après, fuir au grand galop, bien loin, en plein désert.
-Il regagnait la manade, qu’ils savent bien retrouver tout seuls,
-fût-elle de l’autre côté du Rhône, souvent traversé à la nage.</p>
-
-<p>Six taureaux tour à tour furent ainsi renversés par Renaud.</p>
-
-<p>Ce jeu l’animait, il s’enivrait de sa force. Excité encore par
-l’applaudissement d’un peuple, il palpitait de tout son être. Il suait à
-grosses gouttes et, de temps en temps, du dos de sa main essuyait son
-front.</p>
-
-<p>Une bande de soleil coupait, sur un des bords, l’arène où le mur de la
-haute église jetait toute sa grande ombre. Renaud y courait sans
-chapeau, en bras de chemise, sa taïole rouge très serrée, secouant les
-courtes mèches tortillées de ses cheveux drus, bien noirs.<span class="pagenum"><a id="page_258">{258}</a></span></p>
-
-<p>Les filles applaudissaient, je vous jure, plus fort que les garçons, un
-peu jaloux. L’œil de Zinzara, dont la charrette se trouvait dans la raie
-de soleil, s’était avivé enfin.&#8212;Et Livette, toute rouge, se sentait
-fière de son Roi.</p>
-
-<p>Quand le sixième taureau <i>tombé</i> fut sous lui, Renaud fit un signe à
-Bernard. Bernard accourut, s’agenouilla à son côté et saisit, à sa
-place, le taureau aux cornes. Un autre gardian vint aider Bernard à
-maintenir la bête, et Renaud se leva.</p>
-
-<p>Il traversa l’arène et, étant arrivé devant Livette, il l’appela. Tout
-le monde comprit et applaudit.</p>
-
-<p>Elle s’avança au bord de l’estrade et, légère, mit le pied sur la forte
-traverse qui servait d’appui aux spectateurs du premier rang; et de là,
-s’élançant avec confiance, elle tomba dans les bras de Renaud qui,
-l’ayant saisie à la taille, la posa à terre comme il eût fait d’une
-toute petite enfant. Il la prit par la main, et la conduisit vers le
-taureau.</p>
-
-<p>Si Renaud, à ce moment, eût regardé Zinzara, il eût surpris dans son
-regard l’éclair qu’elle cachait de son mieux sous ses paupières
-mi-fermées. Le sourire de ses lèvres moqueuses s’était effacé.</p>
-
-<p>Mais Livette et Renaud, les beaux promis, étaient tout à la fête, rien
-qu’à eux-mêmes, à ces fiançailles étranges où tout leur peuple
-assistait, et telles que des princes ne pourraient se donner les
-pareilles, car<span class="pagenum"><a id="page_259">{259}</a></span> elles veulent du fiancé force et adresse rares. C’était
-ici, vraiment, le triomphe d’un roi mâle.</p>
-
-<p>&#8212;Bravo, le Roi! Bravo, la Reine!</p>
-
-<p>En passant près du brasier, au milieu du cirque, il se baissa vivement,
-saisit, de sa main libre,&#8212;sans s’arrêter et sans quitter la main de
-Livette,&#8212;le fer rougi, qu’il lui présenta dès qu’ils furent arrivés
-près du taureau. Elle le prit et, s’étant inclinée, marqua le taureau à
-l’épaule; et quand, sous le fer qu’elle tenait de son petit bras ferme,
-on vit fumer la chair, quand le taureau se mit à faire frissonner sa
-peau, de colère,&#8212;l’enthousiasme du peuple éclata. Les chapeaux, les
-mains, les écharpes s’agitaient:</p>
-
-<p>&#8212;Bravo, le Roi! Bravo, la Reine!</p>
-
-<p>Et Renaud, envié de tous, reconduisit la jolie fille à sa place, pendant
-que le taureau, lâché, s’élançait hors du cirque à son tour et gagnait
-la plaine. Non, Zinzara ne riait plus.</p>
-
-<p>Maintenant allait avoir lieu le jeu des cocardes.</p>
-
-<p>Les deux ou trois premières furent assez facilement enlevées, une même
-au front d’Angel Pastor, le taureau espagnol,&#8212;par des jeunes gens des
-Saintes, sans que Renaud songeât à s’en mêler.</p>
-
-<p>Enfin, la Serpentine, une petite vache nerveuse, fut lâchée dans
-l’arène. Tout le monde comprit tout de suite qu’elle était méchante, et
-qu’elle allait se défendre.<span class="pagenum"><a id="page_260">{260}</a></span></p>
-
-<p>Plusieurs s’essayèrent contre elle, mais, au moment où l’on étendait la
-main vers la cocarde, la Serpentine se retournait d’un mouvement si
-prompt, si souple pour une taure, si inattendu, qu’on lâchait pied. Ah!
-la mâtine! Zinzara se prit à s’intéresser au jeu. Renaud descendit dans
-le cirque.</p>
-
-<p>&#8212;Le Roi! le Roi! vive le Roi! cria la foule.</p>
-
-<p>Et Renaud fit des prodiges.</p>
-
-<p>A trois reprises, il mit son pied sur le front baissé de la Serpentine,
-et se fit lancer dans l’espace pour retomber sur ses jambes élastiques.
-Et au moment où, pour la troisième fois, il retombait à terre, il se
-retourna vif comme un éclair, courut droit à la vache, lui arracha la
-cocarde,&#8212;tout en évitant le coup de corne qu’elle lui détacha,
-furieuse,&#8212;et il s’éloignait tranquille... quand le souple animal revint
-contre lui à la charge.</p>
-
-<p>Renaud prit sa course, sans choisir sa direction, poursuivi de près par
-la bête, et, quand il eut bondi au hasard sur la charrette la plus
-voisine, il se trouva près de la bohémienne qu’il avait, d’un mouvement
-nécessaire, saisie par la taille.</p>
-
-<p>La taure déjà s’était retournée contre d’autres joûteurs, et très
-heureusement, car la bohémienne, debout au bord de sa charrette, appuyée
-à peine de la hanche contre le bordage, perdit l’équilibre et fit, de
-force, le saut dans l’arène, avec Renaud.<span class="pagenum"><a id="page_261">{261}</a></span></p>
-
-<p>Livette là-bas était pâle.</p>
-
-<p>La vaquette revenait à fond de train du côté de Renaud et de Zinzara
-qui, gênée dans les plis de ses oripeaux, se crut perdue.&#8212;Insolemment,
-elle fit face au péril, trop fière pour fuir, du moins sans utilité.
-Mais déjà Renaud avait passé devant elle pour la protéger, et, pris d’on
-ne sait quelle folle idée,&#8212;bravade de dompteur, peut-être
-d’amoureux,&#8212;au lieu d’entrer en lutte avec la taure, de l’empoigner aux
-cornes ou aux jambes, il s’arrêta, et sans cesser de regarder la bête
-bien en face, il mit rapidement un genou en terre, s’assit sur son
-talon, croisa les bras et, le buste rejeté en arrière, il la défia.
-Comme les «coureurs» expérimentés, il comptait sur la surprise de la
-bête qui en effet s’arrêta court, pour juger avec méfiance; et la
-bohémienne étant remontée, les lèvres serrées, à sa place, sur la
-charrette, put voir encore son protecteur dans cette attitude de
-singulière audace. Tout le monde, comme on pense, criait «Vive Renaud!»
-On ne s’en fatiguait pas.</p>
-
-<p>Quand il se releva, chargé par la Serpentine, il n’eut que le temps de
-regagner son refuge auprès de la tzigane; et la bête en rage vint
-attaquer, juste au-dessous de leurs pieds, le plancher de leur
-charrette, d’un si furieux coup de sa tête fortement armée, qu’elle y
-demeura un moment clouée par ses deux<span class="pagenum"><a id="page_262">{262}</a></span> cornes, dont Renaud dut repousser
-la pointe à grands coups du talon de sa grosse botte ferrée.</p>
-
-<p>Cette fois la bohémienne avait souri, et, légèrement inclinée vers
-l’oreille du gardian, elle chuchota deux paroles qui firent sourire à
-son tour le beau dompteur.</p>
-
-<p>Livette,&#8212;qui cependant était bien loin de là, à l’autre bout du cirque,
-mais presque en face d’eux, et qui les voyait en pleine
-lumière,&#8212;n’avait pas perdu un seul de leurs gestes, pas un seul de
-leurs regards.</p>
-
-<p>Ce que la jalousie ne voit pas, elle le devine, et cela n’est pas
-surprenant, car ce qui n’est pas, elle le voit.<span class="pagenum"><a id="page_263">{263}</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a id="XX"></a>XX</h2>
-
-
-<p>Les châsses passeront vingt-quatre heures exposées dans l’église.</p>
-
-<p>Le second jour elles remonteront dans leur chapelle au milieu du même
-hurlement des misérables dont elles emporteront l’espérance.</p>
-
-<p>C’est à ce moment du départ des châsses que le spectacle devient
-terrifiant. Quoi! tout est fini! quoi! elles nous laissent dans nos maux
-aigris par la déception! C’est fini! fini, pour un an! Et la puissance
-qui guérit est là cependant, enfermée là, dans cette boîte, si près de
-nous! parmi nous.... On se rue autour des châsses, on s’y cramponne. Des
-ongles crispés se retournent, saignants, contre les ferrures des
-angles!&#8212;Et l’inexorable treuil tourne là-haut, arrachant à la foule,
-qui se tord au fond de ce puits, le cercueil étrange qui monte, monte,
-au bout des cordes tendues.... Haussés sur la pointe des pieds, les
-malheureux, se bousculant, se renversant, s’écrasant sans pitié les uns
-les autres, tâchent d’avoir chacun le dernier contact,&#8212;le suprême,
-celui qui peut-être, parce qu’il est le dernier, obtiendra la grâce
-uni<span class="pagenum"><a id="page_264">{264}</a></span>que!... Le tout en vain.... Au bruit des litanies qui pleurent, le
-seau fermé, mystérieux, remonte vers la chapelle haute, emportant l’eau
-de salut où tant de lèvres fiévreuses voudraient boire. Et quand la
-châsse disparaît là-haut, près de la voûte, derrière les volets
-rabattus, alors de véritables râles s’entendent, furieux, dans cette
-foule qui ne veut pas mourir à l’espérance.</p>
-
-<p>C’est alors que le tumulte est effroyable; c’est alors que les égoïsmes
-démuselés poussent, chacun pour son compte, le cri bestial qui doit
-amener sur lui seul la pitié d’en haut; alors la plainte est sauvage, la
-supplication est horrible, la prière est forcenée! Et c’est, dans cette
-fosse profonde, dont les murs tressaillent, un hourvari de bêtes fauves
-et puantes, affamées de leur Dieu comme d’un bien physique, comme d’une
-pâture promise et vainement attendue! Et, cloué contre l’une des vastes
-parois de l’église-forteresse, un grand Christ en croix, bras ouverts et
-face au ciel, par-dessus toutes ces têtes grimaçantes, tous ces bras
-levés et tordus, semble mêler aux lamentations féroces des brutes
-humaines, sa longue plainte divine mais non moins inutile et bien plus
-désespérée!</p>
-
-<p>Et cependant, c’est presque toujours à la dernière minute, à la seconde
-précise où les châsses disparaissent, que le miracle a lieu, et qu’un
-paralytique<span class="pagenum"><a id="page_265">{265}</a></span> marche, qu’une fillette aveugle voit. Elle pousse un cri:
-«Miracle!»</p>
-
-<p>Heureuse, celle-là! On l’entoure, on l’étouffe.</p>
-
-<p>«&#8212;Y vois-tu?&#8212;J’ai vu!&#8212;Vois-tu encore?&#8212;Attendez... oui!&#8212;Quoi?&#8212;Un
-lis de feu! un éclair! un ange!&#8212;Miracle! miracle!»</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Un homme, un Saintin, prend aussitôt l’enfant dans ses bras. Ah! il en a
-vu, celui-là, des miracles! Aussi, comme il se dépêche d’enlever
-l’enfant sur ses épaules, sur le pavois! Il la porte ainsi pour que tous
-la voient bien, la miraculée! pour que personne n’oublie qu’aux Saintes,
-il se fait vraiment des miracles, et pour qu’on revienne! Et la foule
-suit en rendant grâce. On court au presbytère; on enregistre le miracle
-devant plusieurs prêtres assemblés.</p>
-
-<p>«&#8212;Tu as vu!&#8212;Oui, j’ai vu!»</p>
-
-<p>Et la promenade reprend de plus belle.</p>
-
-<p>Ah! le vieux forban, que ce Christophore!...&#8212;Comme il se hâte dans sa
-course, son mensonge sur ses épaules!&#8212;C’est un pauvre habitant des
-Saintes, à qui la présence de tant d’étrangers tous les ans rapporte
-quelque chose, comme à tous les Saintins, et qui promène, joyeux, sa
-réclame vivante!</p>
-
-<p>Le lendemain, on retrouve l’enfant du miracle toute seule au pied du
-calvaire, sur la plage, laissée là un instant par la femme ou l’enfant
-qui la guide.<span class="pagenum"><a id="page_266">{266}</a></span></p>
-
-<p>«&#8212;Eh bien, y vois-tu?&#8212;Non.&#8212;Et alors, le miracle?»</p>
-
-<p>Oh! la pauvre enfant! De sa voix plaintive elle répond: «&#8212;Il est
-reparti!&#8212;Mais tu as <i>vu</i>, hier?&#8212;Oui.&#8212;Si tu y voyais, pourquoi te
-portait-on?&#8212;Oh! monsieur, je voyais seulement des fleurs, des lis de
-feu; mais pour marcher, oh! non, je n’y voyais pas!... Et à présent
-c’est tout noir. Je n’y vois plus, plus du tout;... oui, le miracle,&#8212;il
-est reparti!»</p>
-
-<p>Dès que les châsses sont remontées, on sort de l’église en procession,
-pour aller bénir la mer, cette mer qui a porté les saintes jusqu’en
-Camargue, et où, tous les jours, se risquent les braves pêcheurs.</p>
-
-<p>Le curé marche en tête. Il tient dans sa main un reliquaire: c’est le
-Bras d’argent, creux, où sont enfermées, visibles à travers une petite
-vitre carrée, quelques reliques des saintes.</p>
-
-<p>La foule en ordre, suit. On est cinq cents, on est deux mille, en rang.
-Des milliers de pèlerins, juchés sur les dunes, regardent la procession
-qui se déroule, en serpentant, le long de la plage sablonneuse où
-dorment, tirés à terre, quelques bateaux plats.</p>
-
-<p>Derrière M. le curé, six hommes portent sur leurs épaules une image
-peinte et taillée, assez grande, en bois: les deux saintes dans la
-barque. Pour se disputer l’honneur de remplacer les porteurs, on se
-bous<span class="pagenum"><a id="page_267">{267}</a></span>cule si souvent et en si grand nombre que la barque tangue et roule
-sur les épaules des gens comme si elle voguait sur la mer par un grand
-vent.</p>
-
-<p>Sainte Sare, la sainte noire, arrive ensuite, portée par des bohémiens
-aux cheveux sombres, aux faces fauves, aux yeux de jais très
-luisants.... Les petits de ces hommes, pendant ce temps, se glissent à
-travers la foule comme des rats, entre les jambes du monde, et volent
-mouchoirs et bourses.</p>
-
-<p>Et, à la suite des saintes, arrivent des jeunes filles, des jeunes
-garçons, tenant des lis, des lis parfumés, apportés en gerbe, chaque
-année, par des fidèles, pour cette procession.</p>
-
-<p>D’autres tiennent des cierges dont les flammes jaunes ne paraissent plus
-rien, sous la pleine lumière du soleil, mais les lis embaument.... C’est
-la joie de Livette, ces lis.</p>
-
-<p>M. le curé arrive au bord de la mer. Il étend le Bras d’argent. Alors la
-mer, une seconde, recule... seulement un peu. Les pauvres femmes des
-pêcheurs font vite un signe de croix....</p>
-
-<p>Et tous ceux qui, debout sur les dunes, regardent la procession se
-dérouler, voient, à mesure qu’elle avance, les porteurs qui sont en tête
-grandir, grandir à chaque pas, de plus en plus, par un effet de mirage.</p>
-
-<p>Et, sur les épaules de ceux qui les portent, les saintes avec eux
-lentement grandissent, grandissent<span class="pagenum"><a id="page_268">{268}</a></span> dans la lumière, montent vers le
-ciel, démesurées comme une vision....</p>
-
-<p>&#8212;Protégez-nous, grandes saintes! que la mer, cette année, soit bonne
-aux Saintins!</p>
-
-<p>... Pauvres gens, pauvres âmes! A l’an prochain.</p>
-
-<p>... Chaque année, c’est la même chose. Tout cela reviendra toujours,
-comme les saisons.</p>
-
-<p>Le lendemain du jour où les châsses sont remontées, le gros des pèlerins
-quitte le village.... Tous les campements sont levés presque à la même
-heure.</p>
-
-<p>Les carrioles de toutes sortes, les cabriolets, les dog-carts, les chars
-à bancs, les jardinières, les casse-cou, les breaks des fermiers riches,
-les charrettes des paysans, recouvertes de tentes posées sur des
-cerceaux, emmènent sept ou huit mille, jusqu’à dix mille voyageurs de
-tout âge, sains ou malades, et le long défilé s’éloigne en serpentant
-sur la route plate, entre deux déserts. Çà et là, sur la gauche du
-défilé, des cavaliers, beaucoup portant une fille en croupe, se
-cherchent, s’attendent, se rejoignent, puis partent au galop pour
-dépasser la caravane.</p>
-
-<p>Et c’est encore un spectacle que ce départ, pour les Saintins qui, par
-groupes bruyants, aux abords du village, font un dernier geste d’adieu
-aux hôtes qu’ils ont exploités.</p>
-
-<p>Ceux qui par force, ayant hébergé des amis, ont<span class="pagenum"><a id="page_269">{269}</a></span> dû mettre à moins haut
-prix leur hospitalité, répètent allègrement cette formule comique, moins
-arabe à coup sûr que les chevaux du pays: <i>Les amis qui viennent nous
-voir nous font toujours plaisir: Si ce n’est pas lorsqu’ils arrivent,
-c’est quand ils partent!</i></p>
-
-<p>Le surlendemain du jour où la bohémienne avait souri au gardian, quand
-défila à son rang, en queue de la caravane, la troupe des zingari, les
-uns montés sur des rosses étiques, d’autres cahotés dans leurs
-misérables charrettes,&#8212;quelques femmes, à pied pour mieux mendier,
-portant sur leur échine leurs enfants roulés dans des toiles en
-bandoulière,&#8212;on remarqua que la voiture de la reine n’y était pas.</p>
-
-<p>Zinzara était restée aux Saintes.</p>
-
-<p>Elle voulait se donner la joie de rebuter le gardian de qui elle avait
-pour le soir même accepté un rendez-vous.</p>
-
-<p>Voici ce qui s’était passé....</p>
-
-<p>Pendant la ferrade, Renaud avait chuchoté à l’oreille de Zinzara:</p>
-
-<p>&#8212;Ah! je te tiens, boumiane! et c’est dommage devant tout ce monde!</p>
-
-<p>&#8212;J’ai, ma foi, <i>en ce moment</i>, la même pensée, avait-elle répondu, très
-touchée du beau sang-froid qu’il venait de montrer pour la défendre.</p>
-
-<p>&#8212;Eh bien, lui avait-il dit, j’irai te parler tout à l’heure. Les nuits
-sont belles.<span class="pagenum"><a id="page_270">{270}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Non, demain, fit-elle, demain, entends-tu, après le départ des
-voitures.</p>
-
-<p>Mais à la fin de la course, tout de suite, quand il vit venir à lui
-Livette pâle, si pâle qu’elle semblait une morte, il fut pris d’un grand
-remords.</p>
-
-<p>«Elle m’a vu, se dit-il, et elle souffre par la jalousie.»</p>
-
-<p>Et si grande lui vint la pitié pour la petite demoiselle, qu’il se
-sentit capable de lui sacrifier une bonne fois, au moment où c’était
-devenu le plus difficile, le désir fou qu’il avait de l’autre. Toute la
-douce amitié qu’il avait dès le premier jour éprouvée pour Livette, si
-différente de la passion, si bonne à ressentir, lui revint comme une
-bouffée d’air salubre qui réveille d’un rêve méchant.</p>
-
-<p>En plus, il était tout surpris et comme déconcerté de n’avoir pas, des
-promesses formelles de la gitane, la joie qu’il en attendait lorsqu’il y
-rêvait dans le désir!</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Livette quitta Renaud pour rejoindre son père. Elle ne devait rentrer au
-château que le lendemain au soir, deux ou trois heures après le départ
-des pèlerins, afin d’assister à la fête jusqu’au bout, et d’éviter la
-grosse poussière et la lenteur forcée du défilé.</p>
-
-<p>Et ce jour-là,&#8212;dans l’après-midi,&#8212;Renaud rencontra M. le curé.<span class="pagenum"><a id="page_271">{271}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Bonjour, gardian. Qu’as-tu, mon garçon? Ton air est préoccupé.</p>
-
-<p>&#8212;Oh! curé, fit Renaud, il est difficile parfois de bien faire!</p>
-
-<p>Et comme il s’éloignait sur ce mot, le curé le retint en lui saisissant
-le bras.</p>
-
-<p>&#8212;Eh! curé, fit Renaud, vous avez encore la main solide!</p>
-
-<p>&#8212;Prends garde, Renaud, dit lentement le prêtre, de devenir très
-coupable. Je sais ce que je sais. Ta fiancée pleure. Elle est jalouse.
-Déjà, sur ton compte, des bruits courent.... Et pour qui, bon Dieu! la
-trahirais-tu, cette petite, si sage, qui, riche, se donne à toi, pauvre
-et orphelin? C’est une famille que tu perdrais, pauvre toi! et tout
-l’honneur de ta vie, et tout le repos de ton cœur, pour toujours! Le
-diable est malin, tu as raison, et bien faire est difficile, mais ceux
-que le diable inspire, quand on suit leur caprice du moment et sa propre
-fantaisie vous mènent à des abîmes plus profonds que les «lorons» des
-paluns. Tu marches en ce moment sur la «trantaïère»! Si elle crève,
-adieu mon homme! Tu y passeras tout entier. Et toi, ce n’est rien! mais
-de quel droit fais-tu courir à la petite le risque de ton malheur? Tu as
-affaire à un esprit de malédiction, à une femme qui ne se connaît pas,
-qui n’est soumise à rien, et qui ne craint pas le malheur des autres.
-Elle le fera, rien<span class="pagenum"><a id="page_272">{272}</a></span> que pour rire. Je l’ai regardée et je l’ai vue....
-Les saintes m’ont appris bien des choses. Prends garde! La petite est
-brave, il peut y avoir un jour, sur tes mains, du sang innocent, si tu
-vas par la route que je te défends, car le diable est dans l’affaire, je
-te dis, et tous les monstres t’attendent au détour du mauvais chemin.
-L’infidélité des promis, comme celle des mariés, couve un œuf plein
-d’affreuses bêtes qui éclot quelquefois. Si tu as un cœur, montre-le,
-Renaud, et regagne, crois-moi, tes aigues et les bœufs, dans la solitude
-de tes paluns où la fièvre maligne est moins à craindre que le mal que
-tu gagnes ici!</p>
-
-<p>Renaud, ce grand gaillard terrible, écoutait la bonne parole, tête
-basse, le pauvre, comme un enfant grondé au catéchisme.</p>
-
-<p>&#8212;Si tu es un homme, voyons, prends ta résolution «de suite» et m’en
-donne ta parole de brave gardian.</p>
-
-<p>&#8212;Touchez-moi la main, monsieur le curé. Ma parole, je vous la donne.
-J’étais en train de mal faire. Un sortilège était sur moi.</p>
-
-<p>Les deux hommes échangèrent une poignée de main.</p>
-
-<p>Le curé s’éloigna soucieux. Il savait Renaud sincère, mais il
-connaissait la force du désir des hommes, et leur ingéniosité à se
-mentir.</p>
-
-<p>Ainsi, le curé était informé?&#8212;Alors, courir avec<span class="pagenum"><a id="page_273">{273}</a></span> la bohémienne,
-c’était risquer la rupture avec Livette?</p>
-
-<p>Renaud allait donc quitter le village, ou, si l’on veut, la ville, dans
-la résolution ferme de renoncer à la gitane. Il la sacrifiait décidément
-à Livette, à son franc désir d’avoir un foyer tranquille, une famille,
-lui, le bouvier errant, l’orphelin, l’enfant perdu du désert. Le
-bonheur, c’était cela: un toit sous lequel on se réfugie, qu’on voit de
-bien loin fumer à l’horizon, en songeant: les petits, la femme sont là.</p>
-
-<p>Il renonçait à la gitane, oui, mais cette résolution, il entendait bien
-la lui porter lui-même. A l’idée de quitter les Saintes sans l’avoir
-<i>revue</i> pour lui dire qu’il ne la <i>verrait plus</i>, il se sentait pris
-d’ennui, il lui semblait que, brusquement, il était enfermé dans un
-espace étroit, où il restait sans air, sans horizon.... Mais il la
-reverrait... il le fallait. Cela valait mieux. Ne fallait-il pas
-l’apaiser d’abord? elle serait bien assez irritée ainsi. A quoi bon
-l’exaspérer?... En vérité, s’il la revoyait, c’était (en réfléchissant
-bien, il arrivait à cette pensée), c’était ma foi, surtout pour protéger
-contre elle la pauvre Livette! Oui, oui, c’était pour cela qu’il allait
-la revoir.... La revoir! A ce mot, qu’il se répétait en lui-même, un
-bonheur d’être, d’aller devant soi, de respirer, rentrait en lui....</p>
-
-<p>Pendant ce temps, Zinzara, de son côté, se jurait à elle-même qu’elle
-allait bien rire lorsque le gardian la viendrait chercher tout à
-l’heure!<span class="pagenum"><a id="page_274">{274}</a></span></p>
-
-<p>Pourquoi alors avait-elle répondu oui à ses demandes amoureuses? Eh!
-c’est qu’au moment où il les avait chuchotées près de son oreille, si
-elle eût pu, sur-le-champ même, se laisser prendre par ce sauvage tout
-pantelant de sa lutte avec les taures et les taureaux, oui, sans doute,
-elle l’eût fait! Il lui avait donné envie, comme le chaud donne soif,
-comme un soir d’été donne le désir du bain.&#8212;Et puis, elle avait été
-bien aise de se dire que là-bas, à l’autre bout du cirque, souffrait
-celle à qui il venait de faire un honneur de reine en lui tendant le fer
-fumant, le fer rouge, pareil à un sceptre de magicien, de méchant roi
-zingaro.</p>
-
-<p>Mais, à présent, le mâle venait trop tard. L’envie avait passé, et le
-suprême du plaisir allait être à présent pour elle, tout en donnant à
-croire à Livette que Renaud avait eu joie d’elle, de refuser cette joie
-promise au chrétien qu’elle détestait.</p>
-
-<p>Et, seule, assise sur une pierre, à quelque distance de sa charrette,
-elle attendait le gardian. Sa résolution de vengeance par le refus était
-écrite sur ses lèvres serrées, dont le sourire s’emmaliça encore
-lorsqu’elle vit venir vers elle le cavalier.</p>
-
-<p>A quelques pas d’elle, il s’arrêta. Il sentit, en la regardant, un
-sursaut brusque de tout son sang, une pression étrange et douce au creux
-de l’estomac. Il reconnut le trouble d’amour; mais, faisant un effort,<span class="pagenum"><a id="page_275">{275}</a></span>
-et d’une voix qu’il sentait tremblante: «Je devais être libre ce soir;
-je ne le suis pas. Le maître m’a commandé, et je dois être loin d’ici,
-cette nuit. Il faut donc que je parte.... Adieu, boumiane!»</p>
-
-<p>La zingara comprit, vitement, d’un trait, qu’il se dérobait, et
-pourquoi!... Elle se leva, pareille au serpent qui, dressé sur la queue,
-siffle la colère. Toute son âpre résolution tourna sur elle-même, plus
-vite que du lait; et d’une voix sèche, brève, saccadée, singulière,
-d’une voix autre que sa voix naturelle: «Je te veux, entends-tu, toi!
-Rien ne te commandera, quand je te commande. Ce que je veux qu’on fasse,
-on le fait. Vas-tu être lâche, dis, toi qui me plais parce que, sur ton
-cheval, tu ressembles à un zingaro qui ne connaît ni maître ni Dieu?...
-Allons, marche!...»</p>
-
-<p>Ainsi, au fond, les mêmes motifs de haine passionnée, savoureuse pour
-elle comme l’amour, qui tantôt la décidaient à ne pas suivre Renaud,&#8212;la
-rejetaient vers lui. Et pour lui, amour ou haine, c’était d’une telle
-femme, du moment qu’elle se donnait, tout à fait même chose; n’était-ce
-pas toujours sa passion, son visage en éveil, ses yeux avivés, ses
-lèvres en mouvement montrant des dents humides, où luisaient des
-étincelles? C’était tout son corps de danseuse, flexible et expressif,
-tendu vers ce qu’elle exigeait.<span class="pagenum"><a id="page_276">{276}</a></span></p>
-
-<p>Une joie sauvage secoua Renaud des pieds à la nuque; et, du frisson de
-son cavalier, comme au toucher d’une torpille, le cheval, sous lui,
-éprouvant quelque chose, piétina un instant, entre les genoux qui
-l’étreignaient d’une involontaire violence.</p>
-
-<p>Que faire?... Ah! bonnes saintes! Les fiançailles, vous savez, depuis un
-long temps le gardaient sage, loin des filles faciles qu’il courait
-autrefois, et sa jeunesse parlait. Au taureau marin, il faut la taure
-sauvage. Des lions qui ont aimé des gazelles, selon la légende arabe, en
-sont morts. Les créatures vivantes, de par la loi de la nature,
-cherchent les paroxysmes d’amour; tant qu’elles ne les ont pas, les
-appellent; et les payent à l’occasion de leur sang et du sang des
-autres. Qui leur donnera tort d’entrer parfois en délire, si l’on songe
-que la vie veut vivre, et que ce désir-là commande à la mort elle-même?</p>
-
-<p>&#8212;Allons, marche!</p>
-
-<p>Elle donnait l’ordre d’amour, la reine!</p>
-
-<p>Et, d’un bond, elle sauta en croupe.... Déjà elle avait enlacé de son
-bras droit la taille du cavalier: «Marche donc!» dit-elle; puis plus
-bas, d’une voix qui était un souffle parlant, tiède, soufflé sur la
-nuque de l’homme, et qui le faisait frémir dans la racine de ses
-cheveux: «Je te veux, entends-tu, toi? Je te veux, répétait-elle.
-Marche! marche donc! qui marche arrive!»<span class="pagenum"><a id="page_277">{277}</a></span></p>
-
-<p>Il était pris, lié. Le bras de la sorcière lui ceignait les reins. Il le
-sentait contre lui, vivant, frémissant, plus fort que tout!</p>
-
-<p>Renaud, stupéfait, chercha à se reconnaître,&#8212;à secouer le charme. Il
-demeurait là, abêti, ne sachant encore ce qu’il pensait, ce qu’il
-ferait, essayant de ressaisir ses idées de tout à l’heure, les idées du
-bon curé, sa résolution, sa parole d’honneur, qu’il ne retrouvait plus,
-qu’il ne parvenait pas à se répéter, dans sa tête, avec des paroles.
-Tout cela était fondu, échappait à la prise de son effort de mémoire....
-Quand l’intensité du désir amoureux commande, elle est légitime comme la
-force... l’honnêteté n’est pas trahie, non: elle n’existe plus!</p>
-
-<p>Ces quelques secondes d’attente donnèrent à Zinzara le sentiment exact
-de ce qui se passait en lui. Elle n’était même plus, pour son orgueil,
-assez désirée, puisqu’il avait pu balancer un peu!</p>
-
-<p>Où allons-nous? dit-elle, en reprenant sa voix sèche et saccadée, un peu
-sifflante. Où allons-nous? Tu dois savoir, quelque part, une cachette,
-une cabane perdue au milieu de tes marais, un endroit sûr,&#8212;bien à
-toi,&#8212;où tu en as mené d’autres... que m’importe! Je pense bien, pardi!
-que tu ne m’as pas attendue pour <i>connaître</i>!&#8212;Où tu me conduiras,
-j’irai. Il faut&#8212;songes-y&#8212;qu’on ne puisse me<span class="pagenum"><a id="page_278">{278}</a></span> découvrir, car ma race
-répugne à la tienne: la zingara qui se donne à un chrétien est, chez
-nous, la seule méprisée,&#8212;et, si j’étais vue d’un des nôtres, il y
-aurait du couteau dans l’air,&#8212;sois-en sûr&#8212;pour toi et pour moi!</p>
-
-<p>Il hésitait encore, se souvenant qu’il avait des raisons d’hésiter, sans
-parvenir à se rappeler lesquelles. Machinalement, il retenait son cheval
-(c’était Blanchet!), qui se cabra.</p>
-
-<p>... Et enfin, dans la débâcle de ses pensées, il ressaisit, au hasard,
-un souvenir perdu, celui des cierges promis par Livette aux saintes
-Maries.... Il aurait dû, cette nuit passée, ou ce matin, dans l’église,
-les brûler dévotement. Hier encore sa fiancée lui avait rappelé ce vœu.
-Livette sans doute les avait allumés pour lui, les cierges, mais ce
-n’était pas la même chose! Quoi qu’il fît donc, il était au diable. La
-rage le prit. Il se sentait glisser sur une pente, et ne pouvant rien
-contre cela, il s’abandonna tout entier, précipita sa chute....</p>
-
-<p>&#8212;Où nous irons, dit-il, je le sais. A la <i>Cabane du Conscrit</i>, dans la
-gargate.</p>
-
-<p>Il lui semblait qu’il était forcé de répondre, mais, contre cette
-obligation, il n’avait plus aucune révolte, au contraire.</p>
-
-<p>&#8212;Est-ce loin?</p>
-
-<p>&#8212;Oui, de l’autre côté du Rhône, en Crau, près<span class="pagenum"><a id="page_279">{279}</a></span> le mas d’Icard. Le
-diable ne m’y retrouverait pas. Rampal seul pourrait y venir....</p>
-
-<p>&#8212;Attends, dit-elle à ce mot, avec un éclair dans ses yeux de bête.</p>
-
-<p>Et elle siffla.</p>
-
-<p>Il se disait que quelqu’un des Saintes à coup sûr, en ce moment, devait
-les voir, et que Livette apprendrait tout... qu’il vaudrait mieux
-maintenant partir tout de suite.... Ou bien, qui sait, ce retard était
-bon! Livette pouvait passer et tout serait changé. Il courrait à elle,
-alors. On serait sauvé. Qui, sauvé? et de quoi? d’une chose vague et
-terrible qui était devant lui.... Il n’aurait pas su dire.... Ce n’était
-que l’abandon de sa volonté.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Le fin sifflet, très vif, de la tzigane avait fait accourir un petit
-zingaro de dix ans, un vrai chat sauvage.</p>
-
-<p>Du haut du cheval, elle lui jeta sur un ton de commandement, bref,
-rapide, quelques paroles en langue bohème. Il y a, dans la langue
-bohème, de l’allemand, du cophte, de l’égyptien, du sanscrit. Renaud,
-sans se douter du sens de ses paroles, écoutait parler la gitane.</p>
-
-<p>Prise de haine amoureuse, la reine fauve disait à son nain:</p>
-
-<p>&#8212;Tu connais le gardian Rampal? cherche-le....<span class="pagenum"><a id="page_280">{280}</a></span> Il est au village; je
-l’ai vu tantôt.... Et va lui dire tout de suite ceci: il me trouvera
-cette nuit, avec son ennemi que tu vois, à la <i>Cabane du Conscrit</i>,
-qu’il connaît bien!... Et pour toi, avec la voiture, je te retrouverai
-demain soir dans la ville d’Arles, près des vieux tombeaux.</p>
-
-<p>Elle pensait à tout. Le chat sauvage disparut.</p>
-
-<p>Qu’as-tu dit? demanda Renaud.</p>
-
-<p>Elle se mit à rire d’un rire insolent.</p>
-
-<p>Il sentit qu’il la détestait, qu’il aurait joie à la tenir vaincue,
-tombée sous lui, tout en son pouvoir, comme une simple femme, la gitane
-reine et sorcière.</p>
-
-<p>Ils se désiraient dans la haine.</p>
-
-<p>Elle riait, songeant que celui qu’elle tenait là, qu’elle enlaçait du
-bras, comme une amoureuse, elle le menait à sa perte! Cette nuit même
-(avant ou après la joie d’amour&#8212;qu’en savait-elle?)&#8212;il y aurait, entre
-cet homme-ci et l’autre, une lutte de bêtes enragées qu’elle voulait
-voir, un sabbat d’amour à réjouir les morts; et elle riait.</p>
-
-<p>&#8212;Les reines, dit-elle, ne peuvent, sans laisser des ordres secrets,
-quitter leur royaume. Allons, ma bête!</p>
-
-<p>Était-ce à l’homme qu’elle parlait, ou au cheval?&#8212;à l’homme, sans
-doute, en qui elle éveillait en effet une bête semblable à elle.<span class="pagenum"><a id="page_281">{281}</a></span></p>
-
-<p>Elle pressa sa taille... et de nouveau:</p>
-
-<p>&#8212;Va, va! souffla-t-elle.</p>
-
-<p>Et lui, dans les cheveux ras de sa nuque, sentit le souffle de la stryge
-courir, et un frisson chaud descendre à ses pieds qui, nerveusement,
-touchèrent les flancs de sa bête. Renaud tremblait. Toute sa passion
-l’avait ressaisi. Il sembla qu’un ouragan entrait dans l’homme et dans
-le cheval. Ils s’enlevèrent.</p>
-
-<p>Renaud croyait tenir une proie, mais il était la proie lui-même, et il
-emportait la sorcière enroulée à lui,&#8212;comme parfois le milan des
-marécages, la couleuvre dont il se croit maître, mais qui, dans ses
-nœuds, l’étranglera.<span class="pagenum"><a id="page_282">{282}</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a id="XXI"></a>XXI</h2>
-
-
-<p>Ils galopaient. A chaque temps de galop, Renaud se sentait, par le bras
-de la fille, doucement pressé. Ils galopaient, Zinzara et Renaud, sur le
-cheval de Livette!</p>
-
-<p>A quoi songeait-il, le gardian?</p>
-
-<p>Fille ou femme? Il s’obstinait malgré lui, par orgueil d’homme, à
-vouloir qu’elle fût fille, bien que cela ne lui parût guère probable.
-Elles sont mûres si vite, ces femelles de païens!</p>
-
-<p>Un souffle d’air passa. Il leur vint aux narines une senteur mâle de
-fleurs de tamaris. Il ralentit la marche de son cheval.</p>
-
-<p>&#8212;Va, va! dit-elle, presse-toi! Plus tard nous causerons... chez nous,
-Romi, à l’abri des yeux.</p>
-
-<p>Le cheval, de nouveau, s’élança.</p>
-
-<p>Renaud sentait des fiertés, un orgueil confus et puissant d’être là, de
-fouler la plaine avec quatre pieds, de ne pas connaître d’obstacles,
-d’avoir à lui, tout près, cette femme,&#8212;et, là-bas, une autre!</p>
-
-<p>L’une, pour lui, courait des périls, trahissait sa race. Et l’autre, si
-elle venait à l’apprendre, en pour<span class="pagenum"><a id="page_283">{283}</a></span>rait mourir! Et, bien qu’il l’aimât,
-cette pensée lui donnait un mouvement, vite réprimé, de joie cruelle....
-Heureusement, du reste, elle ne saurait rien.... Et il se grisait de
-vitesse et d’orgueil, homme et bête, follement lâché.</p>
-
-<p>Magnifique était le ciel, piqueté de plus d’étoiles que les dunes n’ont
-de grains de sable et le désert de fleurs tremblotantes, accrochées aux
-ramilles des saladelles. La voie lactée était blanche comme le sel des
-camelles vu à travers le brouillard du matin. On eût dit qu’un grand
-voile de mariée traînait, déchiré, sur toute la plaine en rumeur
-d’amour.</p>
-
-<p>D’innombrables petits colimaçons blancs surmontaient, comme des
-fleurettes, les tiges des frames, des enganes, et s’y balançaient.</p>
-
-<p>Une brise très lente passait, soulevait, tout contre le bord des marais,
-un pli de vague, mince, faible, et cela faisait juste le bruit d’un
-baiser furtif, entre les roseaux qui étaient en fleurs.... Parfois une
-alouette, un flamant, endormi dans les sansouïres ou au bord de l’eau,
-parlait, en s’éveillant un tout petit peu, et c’était un gazouillis
-menu, de quoi faire entendre à sa femelle ou à son mâle qu’on est là,
-pas loin.</p>
-
-<p>Juin n’est pas plus chaud. Des odeurs de rosiers, très lentes, très
-diffuses, venues de jardins lointains, passaient parfois en bouffées....
-Là-bas, dans le parc<span class="pagenum"><a id="page_284">{284}</a></span> du Château d’Avignon, l’arbre de Syrie jetait des
-poussières....</p>
-
-<p>Renaud, après avoir longé la mer, remontait droit sur le nord-est, au
-delà de l’étang de la Dame.</p>
-
-<p>Il allait au Grand-Pâtis. Les gens du Sambuc avaient des barques qu’il
-connaissait.</p>
-
-<p>Ils passèrent, à un moment, près d’une manade. Des taureaux, à peine
-entrevus, de l’eau jusqu’aux jarrets, paissaient les roseaux en fleurs.
-Des cavales blanches s’enfuirent à leur approche, suivies fidèlement des
-étalons attentifs à ne pas les perdre. La sève de mai grésillait
-sourdement dans les frames et les enganes rigides, dans les sambucs et
-les tamaris. L’eau elle-même exhalait un arome salé plus vigoureux et
-plus chargé de désirs. Les lambrusques appelaient le mâle, qui leur
-arrivait dans l’haleine lourde du désert en sève....</p>
-
-<p>De nouveau, Renaud s’arrêta, pris d’un vertige lent et très doux.</p>
-
-<p>Le grand courant de l’air amoureux, qui les baignait de toutes parts,
-finalement le commandait.</p>
-
-<p>&#8212;Descends, dit-il, descends vite! Le repos ici sera bon.</p>
-
-<p>Mais elle, froidement, songea à l’ordre qu’elle avait donné.</p>
-
-<p>&#8212;Où nous allons, dit-elle, il faut aller. Je ne descendrai que là. Il
-faut, dis-tu, passer le Rhône?<span class="pagenum"><a id="page_285">{285}</a></span> Presse-toi donc!... Au galop! la gitane
-aime le cheval.</p>
-
-<p>Elle ne voulait caresse de lui qu’au lieu désigné. Elle ne le subirait
-voluptueusement que mis par elle en péril de mort ou de douleur. Tout
-autre baiser serait triomphe pour lui, et c’est pour elle seule qu’elle
-se donnait. Elle voulait, au jeu des caresses, savoir que l’humidité de
-sa lèvre était du poison, que sa morsure amènerait une agonie ou une
-rage.</p>
-
-<p>Fermement assise sur la croupe, tenant toujours du bras le gardian&#8212;sa
-proie&#8212;bien enlacé, ses jambes nues mollement pendantes dans les plis de
-sa jupe que soulevait le vent de la course, très fièrement cambrée, elle
-se laissait aller, souple, au bercement du galop; et sa face blafarde,
-sous la lueur du ciel nocturne, tout contre la nuque de
-l’homme,&#8212;qu’elle emmenait, en se faisant emporter par lui,&#8212;était
-souriante....</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Lorsque Hérodiade eut obtenu la tête de Jean, elle la prit par les
-cheveux, dans le plat d’or où elle reposait droite, le cou encerclé de
-sang, la souleva à la hauteur de son visage, et, après en avoir examiné,
-curieuse, les paupières closes aux longs cils, toute la pâleur diaphane,
-appuyant tout à coup sa bouche sur la bouche, elle chercha, de sa langue
-dardée, à pénétrer sous les lèvres jusqu’au froid des dents trop
-ser<span class="pagenum"><a id="page_286">{286}</a></span>rées, trouvant à ce baiser, infligé à l’ennemi mort, volupté plus
-savoureuse qu’aux caresses de l’inceste&#8212;qu’il lui avait reprochées.</p>
-
-<p>De ses méfiances contre Zinzara, que restait-il à Renaud, pendant
-qu’elle souriait dans la nuit et que le souffle de ses lèvres courait
-sur la nuque du gardian? Il ne réfléchissait plus; il allait. Il
-retardait volontiers, puisqu’il y était forcé, l’heure appelée. Il ne
-songeait pas à la violence.... C’était sûr.... Il pouvait attendre.
-Pourtant, au milieu de ces déserts, tout chauds encore du jour,
-rafraîchis par la nuit, l’amour était commandé, mais il en trouvait
-l’attente meilleure que tout ce qu’il connaissait.... Et puis, elle
-pouvait lui échapper encore. Il ne fallait pas l’effaroucher. Là-bas, au
-gîte, il la garderait quelque temps. Et il allait, respirant ce désert
-salé, qui était à lui,&#8212;battant, des quatre pieds sans fer de son
-étalon, les sables et les eaux, qui étaient siens,&#8212;gagnant l’horizon,
-qui allait lui appartenir.</p>
-
-<p>Une fois pourtant, au beau milieu d’un marais, son cheval ayant de l’eau
-par-dessus les jarrets, il l’arrêta encore.</p>
-
-<p>&#8212;Qu’y a-t-il? dit-elle.</p>
-
-<p>Renaud tourna la tête, et, se renversant en arrière, l’appela d’un bruit
-de lèvres.</p>
-
-<p>&#8212;C’est quand je veux! dit Zinzara d’une voix riante.<span class="pagenum"><a id="page_287">{287}</a></span></p>
-
-<p>Et sur ce mot, Blanchet bondissant, enlevé des quatre pieds, fit éclater
-autour d’eux dans l’eau un rejaillissement qui retomba sur leurs têtes,
-en lourde pluie.</p>
-
-<p>Et, invisible pour Renaud, la gitane, derrière lui, souriait tout contre
-sa nuque, en repiquant dans ses cheveux la longue épingle dorée qu’elle
-venait d’enfoncer dans la croupe de la bête!</p>
-
-<p>Tout à coup, devant eux, partit un cri de «Qui vive?» si inattendu, dans
-la solitude, que, de nouveau, Blanchet fit un bond.</p>
-
-<p>&#8212;Qui vive? répéta la voix.</p>
-
-<p>&#8212;Le Roi! répondit gaiement Renaud.</p>
-
-<p>&#8212;Ah! c’est toi, Renaud? fut-il répondu.</p>
-
-<p>C’étaient les douaniers; mais, pour qu’on ne connût point la gitane,
-Renaud, vite, passa au large.</p>
-
-<p>Ils étaient près de la saline de Badon. Les tas de sels rectangulaires
-(les camelles) semblaient autant de maisons longues et basses, avec leur
-toiture aiguë. Dans sa blancheur de linceul, la saline avait l’air d’une
-petite ville géométrique endormie sous des neiges mortes. Ils arrivèrent
-au bord du grand Rhône.</p>
-
-<p>Zinzara avait glissé à terre avant que Renaud eût arrêté son cheval.</p>
-
-<p>Il descendit à son tour, donna la bride à la bohémienne. Elle tint
-Blanchet, qui buvait au fleuve.<span class="pagenum"><a id="page_288">{288}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Un peu d’avoine à présent! dit Renaud.</p>
-
-<p>Il prit un petit sac, posé et lié en travers de l’arçon, d’une fonte à
-l’autre, et à la demande de Zinzara il le vida dans sa robe tendue à
-deux mains.</p>
-
-<p>Pauvre, pauvre Blanchet! il n’y avait plus là qu’une poignée de grain.</p>
-
-<p>&#8212;Attends-moi, je vais querir le bateau.</p>
-
-<p>Renaud disparut dans la nuit claire, derrière les aubes, les saules et
-les roseaux du bord, noyés d’une brume, pâles et comme flottants dans la
-nuit.</p>
-
-<p>Zinzara n’entendait plus que le bruit de l’eau et le crenillement tendre
-de l’avoine sous les dents de Blanchet, qui, de sa longue lèvre, happait
-le grain au creux de la robe tendue.... Oh! si Livette avait pu voir
-cela!</p>
-
-<p>&#8212;Me voici, viens! dit la voix de Renaud.</p>
-
-<p>Il abordait, élevant les deux avirons.... Elle avança.</p>
-
-<p>&#8212;Tiens ferme la bride.... Le cheval nous suivra.</p>
-
-<p>Elle mit un pied dans la barque, se tint debout à l’arrière.... Blanchet
-suivit, dans le sillage.</p>
-
-<p>Renaud connaissait le courant à cet endroit. Il le traversait en
-diagonale et il aborda de l’autre côté, plus de cent mètres plus bas.</p>
-
-<p>Il attacha la barque au tronc d’un aube, visita les nœuds des sangles,
-et repartit.</p>
-
-<p>Il fallait remonter, pour trouver, beaucoup plus<span class="pagenum"><a id="page_289">{289}</a></span> haut, un passage sur
-le canal qui va d’Arles à Port-de-Bouc. Le canal passé:</p>
-
-<p>&#8212;Nous approchons, dit-il.</p>
-
-<p>Ils avaient marché près de cinq heures.</p>
-
-<p>La joie lui venait d’être proche du but. L’impatience du dernier quart
-d’heure le prenait. Il avait la vision de la chose attendue. Il dit:</p>
-
-<p>&#8212;C’est dans la gargate. Et il expliqua: Dans la gargate, on entre comme
-dans de l’eau épaisse. C’est de la boue. La cabane où nous serons est au
-milieu d’une de ces boues. Ah! là, crois-moi, gitane, nous serons bien
-gardés. Un homme y a vécu longtemps, autrefois; un conscrit qui voulait
-échapper au sort, et, plus tard, un forçat évadé, un homme du pays, qui
-savait. Personne, là, ne put le dénicher.... D’autres connaissent
-l’endroit, mais ne dis rien, j’ai mes ruses. Crois-moi, gitane, nous
-serons bien gardés, par la mort&#8212;cachée dans l’eau autour de nous!</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Ils étaient arrivés.</p>
-
-<p>Renaud attacha son cheval à un saule, et ayant pris Zinzara par la main:
-«Suis-moi,» dit-il. La lune se levait. Du bout d’un bâton, il lui
-montra, à fleur d’eau, les têtes des pieux, tout noirs parmi les tiges
-d’ajoncs, de roseaux, et les feuilles larges étalées des nénufars.<span class="pagenum"><a id="page_290">{290}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Mets ton pied, dit-il, toujours à gauche des pieux, ils indiquent le
-bord droit du sentier solide qui est sous l’eau.</p>
-
-<p>Renaud s’était déchaussé. Elle, soulevant ses jupes, marchait jambes
-nues. Il lui tenait la main. Ils allèrent ainsi quelque temps. Elle
-était curieuse de cet endroit. Il lui plaisait.</p>
-
-<p>L’eau remuait un peu çà et là. Elle s’arrêta la regardant.</p>
-
-<p>&#8212;Les tortues, dit-il. Et il ajouta:&#8212;Voici la cabane.</p>
-
-<p>La cabane était là, au milieu du marécage, établie sur pilotis, comme le
-sentier qui y conduisait. Des roseaux, quelques tamaris, l’enserraient,
-la rendaient invisible, presque de toutes parts. Sur le toit gris
-cendré, fait de siagnes, et en forme de meule, luisait, aux rayons de la
-lune, la petite croix inclinée en arrière, comme renversée par le vent.</p>
-
-<p>La cabane tournait le dos au mistral. Ils entrèrent. Une allumette
-brilla. Renaud tira de son bissac une chandelle. La clarté dansa sur les
-murs.</p>
-
-<p>Les murs bas étaient en «tape», saisis dans une lourde charpente. Le sol
-était recouvert d’un lit de roseaux. Une toile de protection contre les
-mouïssales retombait devant la porte. Une table fixe attenait au mur de
-droite, à la tête du lit; c’était une pierre plate portée sur quatre
-madriers trapus fichés en terre.<span class="pagenum"><a id="page_291">{291}</a></span></p>
-
-<p>Renaud, sur la pierre, colla sa chandelle. La tzigane, assise déjà sur
-ce lit sauvage, le regardait faire, d’un air farouche. Voilà qu’elle se
-trouvait un peu trop chez lui, trop en son pouvoir.</p>
-
-<p>La cabane était pareille à toutes celles du pays. Les fleurs des roseaux
-pendaient du plafond en panaches d’argent flexible.</p>
-
-<p>Les grosses traverses du plafond étaient reliées entre elles par des
-chevilles dont le gros bout faisait saillie, et auxquelles étaient
-encore appendus quelques menues ficelles, des lambeaux de hardes hors
-d’usage. Il y avait un foyer dans un coin, fait de grosses pierres
-rapprochées, et, au-dessus du foyer, dans le toit, un trou pour la
-fumée.</p>
-
-<p>A l’une des chevilles Renaud suspendit son bissac.</p>
-
-<p>&#8212;Maintenant, attends-moi, dit-il avec un gros rire, je vais m’occuper
-de mon cheval.</p>
-
-<p>Elle fut étonnée, mais, l’ayant regardé... elle ne songea plus qu’à
-Rampal!</p>
-
-<p>Il sortit, rejoignit Blanchet, lui ôta la selle qu’il posa à terre et,
-le montant à cru, il le conduisit au galop à quelque distance de là,
-dans un pâtis où il le laissa, après l’avoir entravé.</p>
-
-<p>Un quart d’heure après, Renaud, sa selle sur les épaules, regagnait la
-cabane où l’attendait Zinzara. Mais, à mesure qu’il avançait sur le
-sentier solide, ruban noir, perdu sous une mince nappe d’eau, il
-dé<span class="pagenum"><a id="page_292">{292}</a></span>plaçait les pieux qui marquaient l’un des bords du passage, et de
-droite les portait à gauche,&#8212;en sorte que si ce gueux de Rampal, le
-seul qui pût songer à le poursuivre dans cette cachette, voulait y
-venir, pour sûr il n’irait pas loin, et devrait demeurer là, enlisé au
-moins jusqu’au cou.</p>
-
-<p>Quand il eut déplacé les vingt premiers piquets, les seuls qui, de la
-berge, pouvaient être visibles, Renaud se redressa et marcha vivement
-vers la cabane. Son cœur à ce moment était sombre, et plus vaseux, plus
-plein de bêtes obscures que l’eau du marais qui,&#8212;luisant sous la
-lune,&#8212;était noir en dessous.<span class="pagenum"><a id="page_293">{293}</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a id="XXII"></a>XXII</h2>
-
-
-<p>Dans la cage étroite, dont la toiture de siagnes, avec son arête de
-tuiles roses, luisait au milieu des paluns, sous la lune, les deux bêtes
-de même espèce, Zinzara et Renaud, étaient enfermées ensemble.</p>
-
-<p>&#8212;J’ai faim, dit-elle d’un ton hostile.</p>
-
-<p>Du bissac, il tira une boîte de fer-blanc, dont il souleva le couvercle
-à poignée; il avait là du «vivre»; il coupa le pain, déboucha la
-bouteille.</p>
-
-<p>Elle mangeait, silencieuse, l’air toujours farouche. Il la servait,
-mordant aussi dans le pain très sec; accolant la bouteille plate et
-bombée, pleine d’un fort vin de lambrusque.</p>
-
-<p>Quand ils eurent mangé, il lui tendit une gourde, petite; de
-l’eau-de-vie. Elle en but, joyeusement, et bientôt ses yeux
-étincelèrent. Il la regardait, prêt à l’étreindre. Elle lui répondait
-d’un regard si moqueur, si obscur, qu’il hésitait, attendant il ne
-savait quoi, las d’ailleurs, et sentant se brouiller en lui ses idées.</p>
-
-<p>Il la vit alors prendre son tambour de basque, qu’elle portait attaché,
-sous sa cotte, par une cordelette à sa ceinture; elle se mit à en jouer.
-Elle était<span class="pagenum"><a id="page_294">{294}</a></span> assise. Elle frappait des coups réguliers, monotones, sur la
-peau vibrante, et, à chaque coup, les amulettes, qui pendaient autour du
-tambourin, s’entre-choquaient.</p>
-
-<p>Puis, lentement, elle se mit à chanter des mots bizarres en continuant à
-frapper le tambourin. Et cela, à la longue, charmait le gardian qui la
-regardait, immobile, fasciné comme un lézard qui écoute la cigale,
-l’été, au soleil.</p>
-
-<p>Cela dura une heure. Il la regardait ravi, fier, ne songeant plus à
-rien, à rien d’autre, et il sentait dans sa poitrine, à chaque coup du
-tambourin, son cœur sauter et vibrer.</p>
-
-<p>Mais on eût dit qu’elle s’entourait d’un cercle qu’il ne pouvait
-dépasser.&#8212;Il attendait que ce cercle fût rompu. Il était là comme un de
-ces grands chiens de taureaux, si hardis contre les coups de corne, et
-qui, docilement assis, regardent le repas du maître, puis, attendent une
-miette, esclaves du roi, de leur Dieu qui est l’homme.</p>
-
-<p>Elle lui faisait maintenant l’effet d’une vraie reine, d’une reine des
-contes de fée, avec ses attitudes étudiées qu’accompagnait cette musique
-monotone, scandée par le bruit des sequins qui frémissaient autour de sa
-couronne de cuivre, sur son front fauve et sur le noir mat de ses
-cheveux.</p>
-
-<p>Tout à coup elle posa son tambourin à terre. Il fit<span class="pagenum"><a id="page_295">{295}</a></span> vers elle un
-mouvement. Elle le retint d’un regard dur, et, arrachant le foulard qui
-couvrait ses épaules, elle apparut en corsage bariolé, riche; et il vit
-sur sa poitrine des colliers de pièces d’or,&#8212;sa fortune d’Orientale.</p>
-
-<p>&#8212;Attends mon heure, dit-elle. Laisse-moi en paix un moment.</p>
-
-<p>Elle couvrit sa tête de l’ample foulard qu’elle avait retiré, et demeura
-cachée sous ce voile un instant. Renaud entendait un murmure, des mots
-barbares, <i>mormô</i>, <i>gorgô</i>, des mots de sorcière, sans doute....</p>
-
-<p>Quand elle rejeta son voile, elle riait.</p>
-
-<p>Quelle vision avait-elle évoquée, la magicienne? Qu’avait-elle appris,
-la voyante?</p>
-
-<p>&#8212;Ce sera mieux que je n’espérais!... dit-elle. A présent, regarde!</p>
-
-<p>Elle se leva, et au seul bruit des médailles de son diadème et des
-pièces d’or de son collier qu’agitait sa danse lente, dansée sur place,
-elle ôtait, un à un, tous ses vêtements.</p>
-
-<p>Aux lueurs vacillantes de la chandelle, dont parfois un souffle du
-dehors inclinait la flamme, Renaud regardait cette apparition connue lui
-réapparaître.</p>
-
-<p>La Zinzara ondulait, dégrafait l’une après l’autre sa veste, ses
-jupes,&#8212;les ôtait avec des flexions, des grâces, des bras recourbés
-au-dessus de sa tête ou abaissés jusqu’à ses chevilles.... Et maintenant
-on eût<span class="pagenum"><a id="page_296">{296}</a></span> dit une statue de bronze, luisante, dans cette demi-obscurité.
-Renaud la connaissait bien, cette forme, pour l’avoir vue un jour au
-grand soleil, et si souvent, depuis, revue en pensée....</p>
-
-<p>Sur les seins bombés, tintait le collier; aux chevilles plusieurs grands
-anneaux; sur le front, la couronne d’où pendaient des médailles.</p>
-
-<p>Elle se tordait, souple, avec des miroitements sur sa peau brune.</p>
-
-<p>&#8212;Tu vois, Zinzara se donne, lui dit-elle, on ne la prend pas, romi. La
-fille sauvage n’est qu’à elle. Et maintenant encore, je pourrais, s’il
-me plaisait, te clouer où te voilà, pour toujours!</p>
-
-<p>Elle jeta à terre, sur ses hardes, un stylet serpentin, qui tout à coup
-avait lui dans sa main.</p>
-
-<p>Viens! dit-elle.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>... Ils étaient étendus, côte à côte, au fond de cette tanière, sur les
-roseaux qui craquaient.</p>
-
-<p>En ce moment, il la regardait au fond des yeux, et il voyait, tout au
-fond, les choses vagues dont il avait été, plusieurs fois déjà,
-épouvanté en son cœur. L’arrière-pensée de la gitane, obscure à
-elle-même, s’agitait dans le dessous de son regard, et, sans se laisser
-deviner, se laissait sentir.</p>
-
-<p>Son sourire, qui, à l’ordinaire, n’était visible que dans un coin de sa
-bouche, s’était répandu, plus in<span class="pagenum"><a id="page_297">{297}</a></span>saisissable, sur tout son visage. Une
-moquerie triomphante y rayonnait, l’embellissant encore. Plus
-mystérieuse elle apparaissait et plus elle était désirable. Si Renaud
-eût connu les bêtes de pierre sculptées qui dorment au désert d’Égypte,
-il en eût retrouvé l’expression, que nul mot n’explique, sur ce visage
-bien vivant qui le regardait, l’appelait.</p>
-
-<p>Et voilà qu’une haine, déjà éprouvée pour ce regard, pour ce visage, lui
-revint impérieuse, rapide; l’envie irrésistible de prendre au cou cette
-femme et de serrer, avec ses mains dures, solides.</p>
-
-<p>Cela encore était de l’amour, car autrement l’idée de se séparer
-brusquement de la sorcière, de la fuir, cette idée-là lui serait venue,
-au moins une fois, et elle ne lui vint pas. Il sentait bien au contraire
-qu’il ne la possèderait vraiment qu’avec des violences pareilles. Est-ce
-que pour les aigues, les morsures ne sont pas des caresses?&#8212;Elle vit,
-dans son regard, passer cette fureur, et se mit à rire.</p>
-
-<p>De nouveau elle reconnaissait distinctement, avec joie, la bête
-semblable à elle qu’elle éveillait en lui. Et elle l’éveillait pour se
-prouver sa puissance à la dompter, d’un regard.</p>
-
-<p>&#8212;Oh! tu peux! dit-elle, souriante.</p>
-
-<p>Il eut, à ce mot, une conscience rapide de ce qu’elle était dans sa
-destinée: le mal définitif, la perte du bonheur vrai, de tout repos,
-l’amour faux,&#8212;le plus fort.<span class="pagenum"><a id="page_298">{298}</a></span></p>
-
-<p>Leurs haines amoureuses se croisaient dans leurs regards comme des lames
-de couteau.</p>
-
-<p>Il la saisit au cou, il fut tout près de serrer réellement; il crut
-qu’il l’étoufferait.&#8212;«Va, va!» dit-elle, d’une voix soupirée: mais,
-brusquement, ayant senti la pesée de la main qui, tout de bon, la
-serrait à la gorge, elle eut un sursaut vers lui et, avec un rire
-étranglé, heurtant sa bouche à celle du gardian, elle le mordit aux
-lèvres.... Ils entendirent sonner leurs dents.... Il poussa un cri
-aussitôt étouffé, fondu, car, à peine s’étaient-elles touchées, les deux
-bouches, irritées, s’étaient amollies....</p>
-
-<p>Elle le regarda longtemps, cherchant toujours ses yeux. Elle les vit,
-plus d’une fois, se troubler, se voiler, mourir, et, alors, heureuse de
-sentir tout faible, par elle, ce taureau, elle riait en silence, mais
-jamais aucun trouble n’éteignait son regard à elle.... Tout à coup, lui,
-enfin calmé, à un soupir plus profond qu’elle fit, regarda, attentif, la
-créature sauvage enfin vaincue sous lui. Une pâleur de l’autre monde
-était répandue sous le brun de sa face aux traits distendus. Elle ne
-souriait plus. Le pli qui soulevait à l’ordinaire un coin de ses lèvres
-et leur donnait un air de moquerie, s’était effacé. Les deux coins de la
-bouche au contraire tombant un peu, semblaient exprimer la tristesse. On
-eût dit, en vérité, un autre être. Il n’y avait plus trace d’expression
-vivante sur son visage.<span class="pagenum"><a id="page_299">{299}</a></span> Elle ne s’appartenait plus. Un tournoiement de
-vertige avait emporté, en arrière, sa pensée perdue. Elle n’était plus
-qu’une noyée à la dérive. Quelque chose d’éternel comme la mort avait
-été plus fort qu’elle.</p>
-
-<p>Comme du fond d’un de ces rêves qui, en une seconde, ont ouvert
-l’infini, elle revint à elle avec étonnement.</p>
-
-<p>La charmeuse de serpents eut le sentiment d’une défaite assez nouvelle
-pour elle, elle éprouva une honte bizarre, le regret orgueilleux de
-s’être oubliée, comme jamais.... Et puis, allait-il, sans même s’être
-douté du piège qu’elle lui avait tendu, emporter tranquillement la joie
-d’amour qui avait été l’appât du piège? Elle se serait, alors, trahie
-elle-même!... Elle serait donc la vaincue de son amant détesté! de ce
-fiancé de Livette!....&#8212;La seule pensée lui en fut intolérable.... Et,
-rageuse, humiliée, étendant un bras, elle chercha, sans rien dire, de sa
-main tâtonnante, dans les replis de ses hardes entassées tout proche, le
-stylet qu’elle y avait tout à l’heure insolemment jeté.</p>
-
-<p>Renaud ne comprit qu’une chose: la bête redevenait maligne! Et,
-saisissant les deux poignets de la sorcière, clouant au sol ses deux
-bras en croix, à son tour il se mit à rire.</p>
-
-<p>Sa rage folle s’agitait en elle. Elle se tordit; tâcha de mordre, et ne
-put pas. Elle se sentait déchue, livrée décidément à plus fort qu’elle.
-Sans la comprendre,<span class="pagenum"><a id="page_300">{300}</a></span> il la sentait dangereuse et la maîtrisait. Il la
-tenait donc, le chrétien! C’était trop. Elle sentit des larmes, prêtes à
-jaillir, lui crever les deux yeux, mais elle se résista. Un peu d’écume
-parut au coin de ses lèvres....</p>
-
-<p>&#8212;Chien! dit-elle.</p>
-
-<p>Et lui, alors, dont elle voyait la face au-dessus de la sienne, se
-courbant, vite relevé, effleura ses lèvres.... Et il eut l’impression
-que la main, crispée sur le stylet, s’était détendue....</p>
-
-<p>A ce moment, au dehors, une plainte de loin arriva, déchira l’air
-au-dessus de la cabane, et trop brusquement se perdit, avant de se faire
-lointaine, comme si l’oiseau qui jetait dans l’espace cet appel de
-détresse se fût posé tout proche dans les roseaux, en se taisant
-aussitôt.</p>
-
-<p>Le visage de Renaud quitta celui de la gitane.</p>
-
-<p>&#8212;Qu’est cela? dit-il. Et elle, immobile:&#8212;Un courlis qui passe!&#8212;Le
-courlis passe l’hiver.</p>
-
-<p>Renaud, debout, était pâle.</p>
-
-<p>&#8212;Roi, disait-elle, aimes-tu ta reine? Regarde-la donc!</p>
-
-<p>Et couchée sur le dos, elle se mit, en riant, à faire ondoyer et
-miroiter son corps de couleuvre, au son rythmé de son tambour de basque,
-qu’elle élevait au-dessus de sa tête....</p>
-
-<p>Les éclats de rire, dont elle scandait sa musique<span class="pagenum"><a id="page_301">{301}</a></span> barbare, découvraient
-jusqu’au fond toute sa mâchoire blanche.</p>
-
-<p>&#8212;Reviens là, dit-elle. As-tu peur?</p>
-
-<p>Il eut honte et regagna, sur le lit de paille, sa place de molosse
-dompté, amoureux d’une louve.</p>
-
-<p>Le jeune homme, en cette seule nuit, éprouva toute sa jeunesse, goûta
-plus de vie, épuisa plus de rêves que bien des rois véritables.</p>
-
-<p>La joie d’amour n’est pas meilleure aux princes qu’au charbonnier.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Le jour se fit. Des bandes violettes qui étaient sur l’horizon, se
-firent roses, jaunes.... Une fraîcheur de réveil courut comme un frisson
-sur tout le désert de sable et d’eau, entra dans la cabane, éteignit un
-reste de lumière sur la table de pierre.</p>
-
-<p>Un coq lointain appela l’aurore.</p>
-
-<p>Renaud voulut sortir alors, pour aller voir son cheval. Et puis, le
-bissac était vide.</p>
-
-<p>&#8212;Au mas d’Icard, dit-il, je trouverai ce qu’il faut.</p>
-
-<p>&#8212;Et crois-tu, lui dit-elle, que je veuille ici passer tout le jour
-comme une oie captive?...</p>
-
-<p>&#8212;Est-ce donc fini, dit-il? et vas-tu partir ainsi?</p>
-
-<p>&#8212;Revenir peut être une joie, dit-elle, demeurer n’est jamais qu’ennui.<span class="pagenum"><a id="page_302">{302}</a></span></p>
-
-<p>Elle fredonna en langue bohême:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Dieu n’a pas bridé ta cavale, Romichâl!</i><br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>&#8212;Allons, si tu veux, reprit-elle, courir ensemble jusqu’au soir.... Ma
-maison à moi a des ailes.</p>
-
-<p>&#8212;Soit, dit Renaud. Repasse donc la première sur la terre ferme. Nous
-irons ensemble prendre mon cheval. Le jour sera beau.</p>
-
-<p>&#8212;... Et bon! sois-en bien sûr! dit-elle de sa voix saccadée, sa voix
-qui semblait <i>d’une autre</i>.</p>
-
-<p>Il l’accompagna, pour lui indiquer la route sûre, jusqu’au premier des
-piquets qu’il avait déplacés, et quand il la vit, soixante pas plus
-loin, toucher le bord du marais, il se baissa et commença, en allant
-vers la terre ferme, de remettre un à un les piquets en place.</p>
-
-<p>Quand il arriva au dernier, il se releva dans un sursaut, tout debout,
-les yeux hagards.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>La tête de Livette, renversée, la face vers le ciel, les yeux clos, la
-bouche ouverte, des herbes emmêlées sur ses cheveux défaits, semblait
-dormir, dans un mauvais rêve, au milieu des nénufars. Il voyait aussi
-hors de l’eau les deux petites mains crispées, accrochées à des
-roseaux.<span class="pagenum"><a id="page_303">{303}</a></span></p>
-
-<p>Un moment changé en statue, Renaud se réveilla et, courbé sur Livette,
-il la prit, à plein bras, sous les aisselles. Tout le pauvre corps,
-enfoncé dans le limon visqueux et noir, en sortit, lentement arraché,
-comme la tige molle d’un lis d’eau.</p>
-
-<p>Quand il eut entre ses bras ce pauvre corps tout flexible, glacé, mort
-peut-être, la pauvre fillette aimée, dont les jupes entortillées dans un
-réseau d’herbes longues, serraient les jambes ballantes, Renaud tout à
-coup poussa un hurlement de bête enragée, et, courant aussi vite qu’il
-le pouvait, il alla comme un fou au mas le plus proche.<span class="pagenum"><a id="page_304">{304}</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a id="XXIII"></a>XXIII</h2>
-
-
-<p>Les seuls aimés sont ceux qu’on pardonne; les seuls aimants sont ceux
-qui pardonnent. L’amour à son apogée n’est que la puissance d’inspirer
-des pardons et d’en répandre; et les lois sociales, qui sont de la
-justice mécanique, paraissent l’avoir compris, puisqu’elles récusent
-tout ceux qui, à un degré quelconque, doivent, semble-t-il, aimer le
-coupable.</p>
-
-<p>La sympathie n’est qu’une abdication,&#8212;en faveur des êtres aimés,&#8212;de
-cette sévérité implacable dont on use peu contre soi et qui suppose,
-d’ailleurs, chez les justiciers, une sûreté de sagesse qui n’est pas
-humaine ou une confiance en soi qui l’est trop.</p>
-
-<p>Livette, malade, couchée dans le meilleur lit du mas d’Icard, avait déjà
-pour Renaud, en son cœur tout plein de sa peine, un sentiment
-d’indulgence adorable qui faisait sourire de joie, dans le ciel mystique
-de la chapelle haute, les saintes filles qui ensevelirent le Crucifié.
-Elle croyait bien mourir de son fiancé, et elle le plaignait.... Le
-pardon, tôt ou<span class="pagenum"><a id="page_305">{305}</a></span> tard, rachète qui le reçoit et console qui l’accorde.
-Dans la pitié est caché l’avenir divin des hommes.</p>
-
-<p>Renaud, lui, ignorait encore l’indulgence de Livette. Il ne pouvait la
-mériter du reste qu’après s’en être considéré comme à jamais indigne.</p>
-
-<p>Pour l’heure, il n’avait même pas fini de descendre dans l’enfer des
-pensées mauvaises.</p>
-
-<p>Quand il avait trouvé Livette à demi noyée dans la gargate, son premier
-mouvement, tout d’amour vrai et de pitié pour elle, dans l’oubli réel,
-entier, de lui-même,&#8212;n’avait guère duré que le temps d’un éclair, mais
-enfin il avait existé. Renaud avait d’abord et tout simplement souffert
-en elle.</p>
-
-<p>Son second mouvement, presque immédiat, bon encore quoique déjà égoïste,
-avait été un retour sur lui-même par la crainte des responsabilités
-morales. N’avait-il pas déplacé, de sa main, les pieux du sentier, dans
-la pensée, condamnable d’ailleurs, que Rampal se prendrait à ce moyen
-perfide de défense?... Oui, presque tout de suite après avoir jeté son
-cri de douleur, il avait eu une épouvante, à l’idée seule du remords,
-dès qu’il avait senti, en prenant Livette entre ses bras, qu’elle était
-comme morte.</p>
-
-<p>Quand il l’eut confiée aux femmes, dans la grande ferme du mas d’Icard,
-mise en rumeur par une telle aventure, à cette heure-là de la nuit,&#8212;il
-interrogea deux vieilles paysannes, plus entendues que tous les<span class="pagenum"><a id="page_306">{306}</a></span>
-médecins de la terre. Après les premiers soins, elles affirmèrent
-gaiement que la pauvre n’en mourrait pas, et même que «ce n’était rien!»
-Lui, rassuré, ne s’occupa même point de comprendre comment elle était
-venue, de si loin, se prendre au piège!</p>
-
-<p>Elle ne mourrait pas! L’essentiel en ce moment, c’était cela.... Quel
-soulagement <i>pour lui</i>, qui déjà s’accusait de la mort de sa petite
-fiancée!... il avait eu si peur!... Et voilà que ce n’était qu’une
-alerte! Dieu soit loué, et bénies les grandes saintes, qui allaient
-faire un tel miracle!</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>... Mais en regardant dans la conscience de Renaud, le diable se
-réjouissait, car il voyait la pente que ses idées allaient suivre et qui
-menait du bien au pire!</p>
-
-<p>Rassuré sur Livette,&#8212;et sur lui-même, il eut, contre la gitane maudite,
-cause au moins indirecte de tout le mal, un mouvement de rage indignée:
-«Oh! la gueuse! je la tuerai!... il sera facile de la retrouver.... Elle
-ne peut être loin... je vais la tuer!...» Cette colère l’envahit... il
-courut à son cheval.... La tuer!&#8212;la tuer! Rien de plus juste.... Et il
-y allait.</p>
-
-<p>Pauvre Renaud, victime de tous les mensonges spontanés qui, jaillis de
-nous-mêmes, et s’engendrant l’un l’autre, poussent parfois les
-meilleurs, presque<span class="pagenum"><a id="page_307">{307}</a></span> irresponsables, aux catastrophes, quand la passion
-nous rend fous!</p>
-
-<p>Cette chaîne, souvent insaisissable, de fausses bonnes raisons dont on
-se dupe, toutes sortant l’une de l’autre sans secousse, chacune
-expliquant et légitimant la suivante,&#8212;aboutit insensiblement aux actes
-inexplicables pour qui ne sait pas remonter les chaînons. C’est la
-chaîne de <span class="smcap">Fatalité</span> où les maillons des menus faits suggestifs, des
-circonstances déterminantes, ignorées parfois du coupable, alternent
-avec les faux bons motifs qu’il s’est forgés à lui-même dans les
-mouvements réflexes de sa pensée! Retrouver cette suite logique des
-faits, des sensations transformées subitement en idées, c’est l’œuvre de
-l’équité qui pense, ou de l’amour qui devine. Faute de remonter la suite
-des transitions insensibles et impérieuses, on trouve entre le criminel
-longtemps honnête et son acte, l’abîme devant lequel les sots et les
-indifférents ne manquent jamais de crier, pleins de leur orgueil de
-pécheurs implacables: à la monstruosité! mais si Dieu, l’amour infini,
-existe, tout est pardonné parce que tout est compris: il n’y a peut-être
-plus que des malheureux d’un côté et de la pitié de l’autre.</p>
-
-<p>Avec une âpre joie, oui certes, pour venger Livette, Renaud l’eût tuée,
-la sorcière. Mais ce désir, qu’il croyait légitime, n’était-il pas le
-seul prétexte qu’il<span class="pagenum"><a id="page_308">{308}</a></span> pût avoir encore de la rechercher ce jour-là, de la
-revoir une fois encore?... C’est du moins ce que pensait, accroupi dans
-la crypte de l’église des Saintes-Maries-de-la-Mer, à la place occupée
-hier par les noirs sorciers de Bohême, sous la châsse de sainte
-Sare,&#8212;le diable en personne!</p>
-
-<p>Et donc, à cheval sur Blanchet, Renaud, pour tuer Zinzara, galopait
-furieusement sur ses traces de la nuit.</p>
-
-<p>... Livette ne mourrait pas!&#8212;Cette idée lui donnait une grande joie, si
-grande qu’à peine au dehors, dès qu’il n’eut plus sous les yeux le
-spectacle pénible, ennuyeux, de la pauvre enfant évanouie, il fut,
-hélas! aisément repris tout entier par la puissance du gai soleil, et
-respira d’aise.... Déjà il ne songeait plus aux souffrances de Livette.
-Sa satisfaction déjà n’était plus qu’égoïsme: non seulement il n’aurait
-pas à se reprocher sa mort, mais de plus, maintenant qu’elle savait
-tout, n’était-il pas comme dégagé? Il n’y avait plus rien à craindre.
-Tout le pire était arrivé! Et voilà qu’il se sentait léger, comme
-redevenu sincère envers elle! meilleur en somme, grâce aux événements!
-Sans qu’il raisonnât ces choses, elles se passaient ainsi en lui. C’est
-là ce qu’il éprouvait. Car tout sert la passion d’amour; elle tourne à
-son profit même ce qui semble devoir la contrarier le plus! Du reste, il
-pouvait être tran<span class="pagenum"><a id="page_309">{309}</a></span>quille dans sa conscience, puisqu’il allait la
-châtier... la tuer enfin, cette bête maligne,&#8212;mauvaise race!</p>
-
-<p>Non, elle ne pouvait être bien loin. Sans doute, si elle avait préparé
-le malheur, elle s’était cachée par là, pour voir....</p>
-
-<p>Il remonta vers le pont du canal. Là, on n’avait pas vu la bohémienne.
-Il redescendit, le long du Rhône, jusqu’à la barque qu’ils avaient prise
-cette nuit. La barque était à la même place, amarrée par le même nœud.</p>
-
-<p>Il commença à craindre de ne pas la retrouver.... Mais lorsque, après
-deux heures de recherches, il en fut certain, il fut bien surpris de
-ressentir non point la rage d’un justicier à qui sa vindicte échappe,
-mais la soudaine détresse d’un amant trahi! Il ne s’écriait pas en
-lui-même: «Je ne la punirai donc point!» mais: «Je ne la verrai donc
-plus!...» Et ce cri éclata en lui comme une révélation furieuse de
-l’amour sans pardon, sans merci. Quoi! il l’aimait donc! il l’aimait! et
-il l’apprenait seulement en cette minute! il en convenait avec lui-même
-pour la première fois!... oui, à coup sûr, il l’aimait... <i>maintenant</i>!
-Le cœur lui manqua. Il fut oppressé. Il éprouva un bien-être sourd qui
-était la joie d’aimer, traversée d’une douleur très aiguë, qui était le
-sentiment de l’abandon où il allait être. Il<span class="pagenum"><a id="page_310">{310}</a></span> se fit horreur, et dans le
-même instant, en prit son parti avec rage.</p>
-
-<p>Elle est superbe et infâme, la puissance physique de l’amour. Elle ne
-tient compte de rien. Et près des désespérés, des mourants, même chéris,
-ceux qui les assistent se sentent courir au cœur la flamme de joie, si
-l’être qu’ils aiment avec leur jeunesse, vient à passer.</p>
-
-<p>Renaud, lui, venait de tenir Livette presque morte entre ses bras, et
-déjà il n’avait de regrets que pour l’autre, pour celle-là même qu’il
-aurait dû écraser.</p>
-
-<p>Alors, tous les souvenirs de la nuit lui revinrent, achevèrent de
-l’empoisonner. Il ne put accepter la pensée de ne plus ravoir jamais ce
-qu’il avait eu si peu de temps! Non, cela ne pouvait pas être fini....
-Si elle était criminelle, eh bien, il l’aimerait dans le crime, voilà
-tout!... Le taureau noir était lâché.... Mais Livette? ah bien, Livette!
-une plume de cygne ou de flamant rose, sous le sabot de son cheval!</p>
-
-<p>Qu’était cette tendresse, ce calme, que lui avait inspirés la jeune
-fille, à côté de l’emportement de douleur et de joie que lui donnait
-l’autre? Joie et douleur confondues, voilà l’amour; et l’amour qu’on
-préfère n’est pas celui des meilleures joies comparées à celui des pires
-douleurs,&#8212;c’est celui de l’intensité. C’est cette loi de passion que
-subissait Renaud. Il<span class="pagenum"><a id="page_311">{311}</a></span> comprenait bien qu’il avait décidément choisi
-l’autre, l’Égyptienne, malgré le cri de son honnêteté en révolte.</p>
-
-<p>Ce cri de son cœur honnête, qu’il n’écoutait plus, il l’entendait encore
-malgré lui, et il souffrait, à demi conscient,&#8212;pour beaucoup de raisons
-qu’il ne distinguait pas une à une, mais dont le résultat était, en lui,
-le sentiment confus d’être un monstre.</p>
-
-<p>Un monstre! car maintenant qu’il approfondissait la chose, il devenait
-certain pour lui que la gitane avait voulu tuer Livette,&#8212;et cependant
-c’était cette même gitane qu’il aimait! qu’il voulait revoir!</p>
-
-<p>Ah! la sorcière!... Bien sûrement, elle avait vu Livette, sa pauvre
-petite tête comme morte, sur l’eau, dans les herbes, sa bouche ouverte
-pour le dernier cri, ses dents luisantes d’eau, au soleil. Elle n’avait
-pu ne pas la voir!... Et elle avait passé sans rien dire.... C’est
-qu’elle avait voulu la perdre.... Elle l’avait, bien évidemment, amenée
-au piège.... Comment? qu’importait! mais, à n’en plus douter, c’était
-ainsi.</p>
-
-<p>Mais alors... si vraiment elle était coupable, il ne pouvait douter non
-plus qu’ayant vu ce qu’elle voulait voir,&#8212;elle avait fui! Elle ne
-paraîtrait plus! il ne la tuerait pas! il ne la reverrait donc pas! Et
-ce qui déjà le touchait plus, dans le malheur de Livette, c’est cette
-idée qu’il entraînait la fuite de Zinzara!...<span class="pagenum"><a id="page_312">{312}</a></span> Et il avait beau
-repousser ce regret abominable, il revenait en lui comme une vague....
-Quoi! il ne la verrait plus!</p>
-
-<p>... Oh! ces caresses de la nuit, dans la cabane du marais, il les avait
-sur lui comme des couleuvres, enlacées à ses bras, à ses jambes. Elles
-s’enroulaient, ces caresses, autour de son corps, comme les plantes
-grimpantes aux bras du tamaris, ou comme la murène à la murène en le
-mordant. Et des frissons le secouaient....</p>
-
-<p>&#8212;Ah! la sorcière! répétait-il. Ah! la sorcière! Quoi! plus jamais!</p>
-
-<p>Plus jamais!&#8212;N’avait-il pas cru, cette nuit même, qu’il allait pouvoir
-la retenir dans son île; que cela durerait une année au moins, jusqu’aux
-fêtes prochaines; qu’il aurait à lui, dans ce désert, dans son gîte de
-bête, cette bête à lui, à lui seul, toute à lui, avec son corps de
-souplesse et de vigueur, les anneaux de ses chevilles et ses bracelets,
-et sa couronne de reine mendiante?...</p>
-
-<p>Mais elle ne l’aimait donc pas? Tout n’avait donc été de sa part que jeu
-et ruse?</p>
-
-<p>... Sous les deux éperons du gardian le sang du cheval coulait; mais
-plus cruellement mille fois le cœur du cavalier saignait au dedans de
-lui.</p>
-
-<p>... Tout n’avait été que jeu et ruse! il se le redisait et ne le voulait
-pas croire.<span class="pagenum"><a id="page_313">{313}</a></span></p>
-
-<p>Qu’elle fût fausse tout entière, il le croyait fermement, et, à force
-d’y penser, ne le croyait bientôt plus. Cela véritablement aurait été
-trop affreux! Sa pitié de lui-même et un besoin d’être fier de lui
-l’éloignaient de cette idée, qui, chassée à un moment, revenait ensuite
-avec plus de force, comme une chose sûre, prouvée, connue. Elle lui
-revenait comme un coup de lumière qui, lui sautant aux yeux, les lui
-blessait. Oui, oui, elle était fausse tout entière! oui, cette femme par
-plaisir de vengeance l’avait trompé, de plusieurs manières, depuis le
-fameux jour du bain, où, si elle s’était montrée à lui toute nue,
-ç’avait été uniquement pour arriver, par un calcul à longue visée, à le
-tromper, à le laisser un jour perdu, dans son désert, sans fiancée, sans
-amour,&#8212;seul!</p>
-
-<p>Et il cherchait désespérément à la revoir au moins dans son souvenir,
-afin d’interroger son visage de ruse, mais, quelque effort qu’il fît,
-son esprit ne parvenait pas à lui rendre l’image effacée, noyée sous un
-brouillard tremblant, irritant. Il ouvrait alors les deux yeux tout
-grands, comme si, à force de mettre dans ses deux yeux la volonté fixe
-de la voir, il eût pu l’obliger à lui apparaître en chair et en os,
-réelle. Et il ne voyait plus du tout les arbres, la lande qui étaient
-devant lui, ni l’horizon ni le ciel, mais il ne voyait pas non plus
-celle qu’il évoquait. Alors brus<span class="pagenum"><a id="page_314">{314}</a></span>quement, il fermait les paupières,
-et,&#8212;durant une seconde,&#8212;dans le noir, il l’apercevait.... Était-ce
-bien elle?... Il n’avait pas le temps de la reconnaître.... Une fois
-pourtant, l’image se précisa et il la <i>vit</i>; mais ce n’était toujours
-qu’une figure douteuse, toujours voilée de mensonge, et qu’il ne put pas
-pénétrer.</p>
-
-<p>Ce qu’il cherchait, c’était son vrai visage, <small>QUI N’EXISTAIT PAS</small>, car un
-visage exprime une âme, et elle n’avait point d’âme! L’avait-elle aimé?
-voilà du moins ce qu’il aurait voulu savoir!... Avait-elle souri à
-Rampal? Peut-être.... Serait-ce Dieu possible!... Qui sait? De quoi
-n’avait-elle pas été capable pour arriver à son crime? Et voilà que,
-pour la puissance de perfidie qu’il lui supposait, il l’admirait
-sourdement!... Il n’avait pas pour rien dans les veines du sang de
-Sarrasin, du sang de païen pirate!</p>
-
-<p>... Oui ma foi, si, pour son œuvre de haine, elle avait eu besoin de
-Rampal, avec qui il l’avait vue causer plusieurs fois,&#8212;n’était-il pas
-possible qu’elle se fût donnée à lui, pour le soumettre à toute sa
-volonté?... Qu’allait-il imaginer là! Donnée à lui? Non, pas cela!...
-Pas cela tout à fait... mais elle avait pu lui donner d’elle quelque
-chose, lui laisser voler un baiser,&#8212;long peut-être,&#8212;sur ses lèvres!...
-Et le bouvier se sentait en plein cœur le coup de trident de la
-jalousie!</p>
-
-<p>Il songeait, il songeait, le fiévreux d’amour, excité<span class="pagenum"><a id="page_315">{315}</a></span> par trop de
-fatigues, depuis plusieurs jours, et il allait à travers la plaine, dans
-les herbes, les marais et les cailloux de Crau, dans le bourdonnement
-des mouïssales exaspérées par le soleil, qui était terrible.</p>
-
-<p>Bon Dieu! la veille encore, il avait cru qu’elle avait pour lui un
-véritable entraînement de femme, un amour semblable à ceux qu’il avait
-plus d’une fois éveillés chez des filles, avec sa force, son courage,
-son assurance de cavalier et de dompteur. Et comme elle était fille de
-race libre, celle-ci, et vraiment reine de tribu, il s’était senti très
-fier. Il avait eu, sur sa selle, des redressements de roi couronné,
-vainqueur dans les batailles. Il avait manié sa pique d’une main plus
-ferme. Il avait regardé d’un air d’orgueil, les autres, les bouviers ses
-camarades, se sentant bien décidément «plus qu’eux», puisque cette reine
-sauvage qui, à travers le monde, avait vu sans doute tant d’hommes beaux
-et hardis, l’avait choisi,&#8212;fût-ce à son tour!&#8212;lui, le Camarguais, elle
-à qui la loi de son peuple interdisait d’aimer un chien d’Europe,
-esclave après tout des villes!</p>
-
-<p>Maintenant que ces bonheurs étaient perdus, il en sentait tout à coup le
-prix. Un vide immense était devant lui. Pour la première fois, le désert
-lui paraissait triste, trop vaste, dénudé. Il comprenait que plus rien
-d’autre que son passé ne pouvait plus le toucher! Il n’était plus roi,
-le Roi!... Il ne le serait plus!...<span class="pagenum"><a id="page_316">{316}</a></span> Elle ne l’avait pas aimé! Et elle
-avait fait semblant!</p>
-
-<p>Quand elle avait crié pourtant, et pâli entre ses bras, elle avait
-oublié même le mensonge? Il fallait donc qu’elle fût bien sûre de
-trouver partout semblables caresses, aussi ardentes, et d’un autre? Sans
-quoi, elle ne l’aurait pas fui, car il n’admettait pas, de sa part, la
-peur.... Elle ne pouvait avoir aucune peur, celle-là! Et si, comme il
-l’avait pensé la veille encore, si vraiment il lui avait plu, ne
-serait-elle pas demeurée, même coupable, pour retrouver ses caresses,
-dût-elle en mourir?</p>
-
-<p>Mais elle n’en serait pas morte! Elle devait bien le savoir, elle, une
-sorcière, qu’il aurait tout pardonné. C’est donc qu’elle avait <i>voulu</i>
-partir.... Elle ne tenait pas à lui! S’il lui avait plu de le garder, au
-contraire, de continuer l’amour, elle aurait su, malgré tout. Elle
-n’avait qu’à vouloir. Elle n’avait pas <i>voulu</i>!... Eh bien, il la
-voulait, lui!</p>
-
-<p>Il partit à fond de train. Il fallait qu’il la retrouvât.... On verrait
-après! Et il tournait en rond, comme un épervier, autour de la cabane du
-marais, fouillant du regard les touffes d’ajoncs, les tamaris, les
-roseaux.... Oh! il la retrouverait!</p>
-
-<p>Il courait depuis plusieurs heures, et il sentait son effort devenir
-inutile. Si, à présent, elle était en dehors de ce dernier cercle, le
-plus grand, que traçait sa course,&#8212;c’était fini, il était trop tard.<span class="pagenum"><a id="page_317">{317}</a></span></p>
-
-<p>Enfin, convaincu de sa défaite, il se jeta à terre, s’assit au revers
-d’un fossé. Il devait être midi. Il n’avait ni faim, ni soif, mais, au
-soleil, on voyait bien qu’il était midi.</p>
-
-<p>Les mouïssales bruissaient tournoyantes autour de lui, le dévoraient,
-criblaient de piqûres son cheval qui baissait le cou, flairait, sans y
-mordre, une touffe d’herbe saline, tirant un peu sur la bride que, d’une
-main molle, tenait Renaud, toujours assis.</p>
-
-<p>Renaud regardait devant lui, et décidément assuré de son malheur,
-n’ayant plus ni fiancée ni maîtresse, ni présent ni avenir,&#8212;voilà qu’il
-se sentit devenir froid et dur en lui-même, et s’en étonna. Il eut
-l’impression que son malheur maintenant frappait sur du bois, sur de la
-pierre. La pierre et le bois c’était lui. Comment avait-il pu redouter
-si fort la certitude qu’il avait enfin? Tant qu’il craignait, il
-espérait encore, et il souffrait. Maintenant que tout était dit, il se
-voyait insensible,&#8212;une manière de mort. Et cela lui plaisait.</p>
-
-<p>Lui, qui naguère avait tant pleuré, la nuit où il avait essayé de se
-défaire de la passion commençante,&#8212;présentement, dans ce malheur final
-qui aurait dû appeler toutes les larmes de son corps, il se sentait
-comme desséché. Au lieu de se retrouver plus attendri, il se retrouvait
-étrangement ferme, comme armé contre le sort.&#8212;Il le recevait en soldat,
-en gardian.<span class="pagenum"><a id="page_318">{318}</a></span> Ce qu’il y avait de définitif dans l’excès de sa peine le
-trouvait définitivement et à l’excès tranquille.</p>
-
-<p>Tranquillité d’une heure, peut-être! Mais qu’importait! Il ne s’en
-doutait pas. Il se trouvait fort. Ah! elle a pu partir? Elle se moquait
-de moi? Soit! Je n’ai pas besoin d’elle, la vagabonde!... Je l’ai percée
-à jour, la sorcière! Je la connais, je la connais! Bonsoir!</p>
-
-<p>Il se leva pour rentrer.... Comme il redressait la tête, il aperçut la
-gitane... à cinq cents pas devant lui.... Elle lui tournait le dos et
-tranquillement s’en allait.</p>
-
-<p>Déjà il était à cheval.... «Arrête!» Blanchet, cinglé d’un coup de
-courroie, filait, faisant voler les sables, les cailloux, soufflant de
-vitesse et de colère, sous l’éperon qui mordait.... Ils firent ainsi, en
-quatre minutes, une demi-lieue.... La bohémienne, toujours devant eux,
-leur tournant le dos, s’éloignait en paix.... C’était bien son foulard
-orange, sa couronne de cuivre, sa démarche ondulante.... C’était bien
-elle!</p>
-
-<p>Tout à coup, arrivée au bord d’un étang, elle se mit, de son pas
-tranquille, à marcher sur l’eau qui la portait comme une glace! tandis
-que, non loin de là, à travers les bruyères et les kermès de Crau, sur
-la terre desséchée, s’avançait, toutes voiles dehors, un grand brick
-pavoisé....</p>
-
-<p>Renaud baissa tristement la tête.... Le brick expli<span class="pagenum"><a id="page_319">{319}</a></span>quait tout. Tout
-n’était que spectre et mirage! Le découragement s’abattit sur l’homme.</p>
-
-<p>Ainsi, toutes ces violences dépensées, son acceptation honteuse d’un tel
-amour, cette journée de marche excessive, après la course folle de la
-nuit, l’éreintement du cavalier, l’épuisement du cheval, tout cela
-aboutissait à l’infinie déception d’un mirage!</p>
-
-<p>La sorcière devait être loin! Et dans quelle direction?... Il n’y avait
-plus qu’à renoncer à la poursuite. Renaud reprit le chemin du mas
-d’Icard. L’inutilité de l’effort l’accablait plus que l’effort lui-même.</p>
-
-<p>Il ne cherchait plus, il ne pensait plus, il n’aimait plus, ne haïssait
-plus. La lassitude, brusquement, lui était tombée sur les épaules et sur
-les reins comme un poids trop lourd. Il allait, pliant l’échine,
-s’abandonnant, comme une chose inerte, au ballant du pas de son cheval.
-Il se sentait descendre dans une sorte de sommeil de malade. Ses yeux,
-fatigués de sonder le large et de fouiller partout chaque buisson, se
-fermaient malgré lui. Sa main molle ne savait plus où était la bride;
-son cerveau, où étaient ses idées.</p>
-
-<p>Blanchet, le cou tombant vers la terre, avançait d’un pas mécanique. Il
-allait sans volonté lui aussi, surmené, accablé, ses yeux injectés de
-sang, l’haleine courte et rapide, ses flancs battant la charge.</p>
-
-<p>En tout autre moment, le bon cavalier, qui aimait ses bêtes, eût bien
-vite senti l’animal se faire poussif,<span class="pagenum"><a id="page_320">{320}</a></span> se gonfler sous lui, par
-saccades, de ce souffle énergique et court; mais Renaud ne sentait plus
-rien. Il n’y avait plus rien dans sa tête, qu’un vide ardent. Il ne
-désirait même pas l’ombre ni le repos, rien. Il subissait cet
-accablement qui suit les crises terribles, les grandes douleurs venues
-de la mort, les désespoirs sans recours. Tout empli de sa lassitude
-égoïste, s’il eût été capable de reconnaître en lui un sentiment, il y
-eût trouvé l’ennui vague, lâche, d’avoir à rentrer dans une chambre de
-malade, d’avoir à subir le spectacle des souffrances de Livette! Il eût
-voulu, mais il n’en avait plus la force, descendre de cheval et se
-coucher à l’air libre, sous un tamaris, et là dormir, longtemps,
-longtemps, s’oublier, ne plus voir, ne pas parler, ne pas entendre, ne
-pas s’écouter, ne plus être!... Il sommeillait à la manière d’un
-somnambule....</p>
-
-<p>Tout à coup Blanchet, s’arrêtant, se mit à trembler de tout son corps,
-et, avant que son cavalier fût revenu à lui-même, ses quatre jambes,
-raidies sous lui comme des piquets, semblèrent se rompre d’un seul coup:
-il s’écroula.</p>
-
-<p>Renaud se réveilla debout, à côté de son cheval tombé. Blanchet se
-mourait. Ce fut rapide. La bonne bête ouvrit démesurément ses gros yeux
-ternis, glauques comme l’eau morne des marais, pleins de cet étonnement
-que donne aux regards des petits enfants,<span class="pagenum"><a id="page_321">{321}</a></span> des bêtes et des moribonds,
-l’infini mystère de vivre ou d’avoir vécu; elle allongea ses quatre
-pattes, aussi droites, aussi frémissantes que les roseaux du
-marécage.... Un frisson secoua toute sa peau, criblée des piqûres d’une
-myriade de mouïssales et de grosses mouches dont quelques-unes,
-s’envolant, revinrent se poser au coin des yeux troubles, restés
-ouverts.... Puis tout l’animal demeura immobile, avec on ne sait quoi,
-dans son immobilité, d’inquiétant et de terrible, de contraire à toute
-joie,&#8212;de visiblement définitif.... C’était la mort. Blanchet avait fini
-en plein désert, au plein soleil, sa pauvre vie de camarguais. Il était
-mort, le cheval de Livette, au service de la passion de Renaud pour
-Zinzara!</p>
-
-<p>Elle n’avait pas su, la bête, ce qui lui arrivait; elle n’avait pas su
-pourquoi ces courses forcées, ces blessures multipliées sous l’éperon de
-Renaud, sous les dards des mouïssales, sous l’épingle que Zinzara avait
-plantée dans ses chairs; elle avait obéi, muette, à sa destinée de
-souffrir par ceux-là même qui auraient pu lui faire une vie meilleure,
-et morte, elle avait encore dans les yeux sa stupeur infinie de n’avoir
-pas compris ce qu’on lui voulait.</p>
-
-<p>Et c’était fini. Elle était morte. Le caressant animal était tombé sous
-des violences et des malignités de passions humaines. L’homme l’avait
-trahi, à cause de la femme. Et maintenant ses belles formes, faites<span class="pagenum"><a id="page_322">{322}</a></span>
-pour les mouvements rapides, étaient infiniment tristes à voir, parce
-que les yeux voyaient très bien,&#8212;entendez-vous,&#8212;ce qu’il y avait, dans
-leur immobilité, de contraire à leur vœu&#8212;et d’irréparable.</p>
-
-<p>Renaud, stupide, regardait.... Il revoyait déjà comme autant de
-reproches, le dernier regard de Blanchet, son souffle saccadé, le
-frisson de sa peau saignante! Et, rendu à lui-même par cette fin
-inattendue qui éveillait en lui mille pensées salubres, il sentit se
-résoudre l’endurcissement de son cœur.... Doucement il fondit en larmes.</p>
-
-<p>Ainsi Blanchet en mourant servait une fois encore sa maîtresse. «Tout
-sert!» disait Sigaud.</p>
-
-<p>Renaud se baissa, rendit au brave animal, sur ses naseaux tièdes encore,
-le baiser qu’il avait reçu de lui au jour de son premier désespoir;
-puis, l’ayant dépouillé de la bride et de la selle, qu’il cacha en lieu
-sûr, il gagna à pied le mas d’Icard, dans un grand désir attendri de
-soigner lui-même de son mieux et de consoler la pauvre Livette vers qui
-son cheval&#8212;mort&#8212;le ramenait plus tôt.</p>
-
-<p>Il se promettait d’ensevelir Blanchet, mais il n’en devait pas avoir le
-temps. La brave bête appartenait au vautour et à l’aiglon.</p>
-
-<p>Et le soir de ce même jour, quand Livette, profondément endormie,
-paraissait à tout le monde hors de péril,&#8212;tandis que Renaud se
-couchait, comme un<span class="pagenum"><a id="page_323">{323}</a></span> chien, en travers de sa porte, bien résolu à la
-défendre et à la sauver,&#8212;la Zinzara arrivait aux Alyscamps d’Arles.</p>
-
-<p>Là, pensant que Renaud pourrait, le diable aidant, parvenir à la
-rejoindre,&#8212;quoiqu’elle eût ses motifs peut-être pour deviner que le
-cheval du gardian était, à cette heure, hors de service,&#8212;elle quitta sa
-maison roulante afin de n’y être pas surprise comme une bête au gîte, et
-non point par peur, mais par désir avant tout de ne pas le revoir. Et
-elle alla, au fond de l’allée des Alyscamps, entre les hauts peupliers,
-au milieu des cercueils de pierre, allumer un feu de brindilles, de quoi
-s’éclairer un instant, assez pour choisir une place où dormir
-tranquille.</p>
-
-<p>Elle y alla tard, quand les amoureux, qui, par les soirs de mai,
-viennent s’aimer là sur les tombes, sont rentrés dans la ville
-endormie....</p>
-
-<p>Tout le long de l’avenue, entre les hauts peupliers, droits comme des
-ifs, courent deux rangées de sarcophages, les uns très grands, élevés,
-avec leurs couvercles massifs, les autres sans couvercle, bas, montrant
-au fond quelques fleurettes semées par le vent. Les morts qui ont dormi
-là étaient envoyés jusqu’à Arles, dans des vases scellés, livrés au
-courant du Rhône par les villes riveraines. Maintenant leur poussière
-est en fleurs; et leurs tombes ouvertes ne sont plus que des lits de
-vagabonds et d’amoureux.<span class="pagenum"><a id="page_324">{324}</a></span></p>
-
-<p>Zinzara, à la clarté vive de son feu, qui faisait danser, sur le mur de
-la chapelle en ruine, son ombre démesurée, a choisi sa couche. Elle a
-mis, au fond d’un sarcophage, une brassée d’herbe et de feuilles; et
-maintenant,&#8212;tandis que le rossignol, qui tous les ans vient là faire
-son nid, chante à tue-tête dans la nuit&#8212;elle dort, face au ciel,
-l’étrange créature, sans inquiétude, sur la foi de sa destinée; et,&#8212;un
-rayon de lune frappant son visage calme aux paupières baissées,&#8212;la
-voilà, la magicienne, ressemblant à sa momie noire, qui cache et
-idéalise une pourriture embaumée&#8212;sous un masque d’or.<span class="pagenum"><a id="page_325">{325}</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a id="XXIV"></a>XXIV</h2>
-
-
-<p>Averti par l’enfant bohème, Rampal, encore endolori de sa chute de
-l’autre jour, ne songea pas à venir surprendre Renaud pour son compte.
-Il fit mieux. Il alla tout aussitôt dénoncer à Livette le rendez-vous
-dans la cabane.</p>
-
-<p>&#8212;Ton fiancé, Livette, celui qui si bien te défend contre un baiser sans
-malice, est, cette nuit, avec une femme, et tu dois deviner laquelle, au
-mas d’Icard, dans la <i>Cabane du Conscrit</i>.</p>
-
-<p>Et comme Livette demeurait toute saisie et pâle:</p>
-
-<p>&#8212;Ton père a de bons chevaux. Si tu veux voir, tu verras. La chose en
-vaut la peine!</p>
-
-<p>&#8212;Merci, Rampal, dit Livette.</p>
-
-<p>Pas un instant, elle ne douta que ce ne fût vrai; et elle avait dit à
-son père:</p>
-
-<p>&#8212;Allons au mas d’Icard, mon père, puisque vous en connaissez les
-fermiers. Allons au mas d’Icard tout de suite; mon bonheur en dépend.
-J’ai là, demain matin, quelque chose à voir.</p>
-
-<p>Il n’avait pas compris, le pauvre homme, mais il<span class="pagenum"><a id="page_326">{326}</a></span> était toujours docile
-à ses caprices. Tout de suite on était parti pour le Château d’Avignon.</p>
-
-<p>Au Château, on avait laissé la carriole; on avait attelé au cabriolet
-les deux meilleurs chevaux, et, d’un trait, fait sept à huit lieues.</p>
-
-<p>&#8212;Merci, mon père. Il fallait que je fusse ici demain matin. Je vous
-dirai pourquoi....</p>
-
-<p>Il était onze heures du soir.</p>
-
-<p>Et quand tout le monde fut couché, Livette, furtivement, connaissant
-«l’endroit»,&#8212;qu’elle s’était de nouveau fait désigner par son père,
-tantôt, dans cette nuit claire,&#8212;Livette était venue rôder autour de son
-malheur, car l’amour ne sait pas d’obstacles, et à travers tout, nous
-allons à notre destin et courons jusqu’à la mort après notre dernière
-peine.</p>
-
-<p>Et alors?... Oh! à travers sa rêverie de malade, Livette se revoyait
-toujours à ce moment terrible où elle rôdait autour du marais. Vraiment,
-elle y était encore, en détresse!</p>
-
-<p>Autour du marais, dans la nuit, Livette tournait comme une mouette en
-peine. Comme une âme d’enfer, elle tournait, autour du marécage,
-essayant de percer du regard la masse sombre des roseaux et des tamaris.</p>
-
-<p>De temps en temps, selon l’endroit d’où elle regardait, elle apercevait
-la toiture grise de la cabane, comme argentée sous la lune.<span class="pagenum"><a id="page_327">{327}</a></span></p>
-
-<p>Y avait-il quelqu’un? Rampal lui avait-il dit vrai? Allait-elle perdre
-cette occasion de se convaincre par ses yeux de la trahison de Renaud?</p>
-
-<p>Allait-elle donner sa vie à un traître, sans être parvenue à le
-dévoiler, quoique avertie? Et, de ses yeux dilatés, elle croyait voir
-des lueurs, qui n’existaient pas, ou bien,&#8212;si elle voyait réellement un
-peu de la lumière qui sortait par les joints de la porte,&#8212;elle doutait
-de ses yeux.</p>
-
-<p>Dans ses oreilles, où tintait son sang, elle croyait entendre des
-paroles. Il semblait à Livette, par moments, que sa tête éclatait. Elle
-voyait, dans sa tête, sous son crâne, une grande clarté toute blanche,
-et, au milieu de cette lumière, la gitane et Renaud, ensemble.... Oh! ne
-pas savoir!...</p>
-
-<p>Et si cela était, que ferait-elle?</p>
-
-<p>L’essentiel était de savoir. Après, on verrait. Si elle était assez
-forte, si elle pouvait,&#8212;sans doute, elle tuerait cette femme.&#8212;Comment?
-Livette ne savait pas. Rien qu’avec un regard peut-être!... La folie
-monte du marais, avec les miasmes, la nuit.... Livette se sentait
-devenir folle.</p>
-
-<p>&#8212;Par où, mon père, avait-elle dit, va-t-on jusqu’à la cabane?</p>
-
-<p>Ah! oui, le sentier marqué par des piquets? Il est à gauche des piquets,
-le sentier! Ces pieux, elle ne les voyait pas, dans l’eau noire, montrer
-leur tête.<span class="pagenum"><a id="page_328">{328}</a></span> Des crapauds étaient dessus peut-être, tournés vers la lune;
-des tortues, sur ceux qui affleuraient l’eau.... Mais non, c’étaient des
-herbes qui les recouvraient tous. Et les yeux de Livette se faisaient
-mal à force de s’ouvrir tout grands, dans la nuit, sur les choses
-vagues, et d’y vouloir lire.</p>
-
-<p>Mais si Rampal l’avait trompée?</p>
-
-<p>A un moment, il lui sembla entendre quelque chose de semblable à cette
-musique bohémienne qui avait fait danser les serpents... mais si
-faible!... C’était, pour sûr, dans sa tête malade... car, si c’était la
-vraie musique, toutes les couleuvres du marais en sortiraient pour
-danser aussi, toutes à la fois, sous la lumière de la lune!</p>
-
-<p>Bah!... Pourquoi avoir peur? Est-ce qu’il y en a tant que ça, de ces
-reptiles, dans le pays? Ils n’aiment ni le sel des marécages ni le grand
-vent....</p>
-
-<p>Elle tournait autour du marais, comme une mouette perdue en mer....</p>
-
-<p>... Pour sûr, pour sûr, voici le passage, voici le sentier sous l’eau,
-les piquets qui le marquent! Il faut avoir, en marchant, les piquets à
-main droite....</p>
-
-<p>Elle va faire un pas, et n’ose... mais voilà qu’un bruit de voix vient à
-elle.... Elle reconnaît deux voix!... deux!... à ne pas s’y tromper!...
-Et voici maintenant, pour sûr, le bruit métallique du tambour de basque,
-qui, tressautant sous la lune, à travers les<span class="pagenum"><a id="page_329">{329}</a></span> roseaux, lui apporte au
-cœur la vision affreuse de la joie de l’autre!</p>
-
-<p>... Elle ira donc. Après tout, puisque son malheur est certain, quand
-elle en mourrait, qu’importe! Ah! comme il serait puni, si, au petit
-jour, en sortant, il la trouvait là, noyée....</p>
-
-<p>Elle fait un pas: elle enfonce! mais elle n’a pas crié... non! elle se
-tirera de là toute seule, il le faut. Elle saisit à pleins poings les
-herbes, les roseaux qui craquent.... Elle enfonce! Ah! mon Dieu!...
-est-ce qu’elle va mourir là?... Ils seraient trop contents, tous les
-deux, de l’avoir tuée!... Il ne faut donc pas qu’elle meure! Elle ne
-veut pas, d’abord!... Elle se débat, et enfonce davantage. En soulevant
-un pied, elle fait du large à l’autre qui descend, descend, et la vase
-la gagne. Elle en a jusqu’à la ceinture; et pourtant elle ne peut
-s’empêcher de relever, l’un après l’autre, ses pieds, comme pour monter
-l’escalier imaginaire, l’échelle solide qu’elle rêve, qu’elle ne trouve
-jamais!...</p>
-
-<p>A chaque effort vers en haut, elle descend plus bas; c’est horrible. Et
-dans ses mains trop petites elle ne prend pas assez d’herbes, pas assez
-de roseaux à la fois!... Tout cède, tout manque tout autour d’elle!...
-Comme ils cassent entre les doigts, les roseaux!... comme des fils de
-verre! Il lui semble que des bêtes froides frôlent ses jambes, ses
-mains... ah! oui, les<span class="pagenum"><a id="page_330">{330}</a></span> couleuvres... les sangsues! Elle sera dévorée
-vivante, par les sangsues... Mais où donc est ce piquet, près du
-bord,&#8212;qu’elle a cru voir tantôt? Elle lâche les herbes qu’elle tient,
-et cela fait qu’elle enfonce davantage encore, toujours davantage.
-Maintenant, l’eau froide inonde ses seins, entoure son cou, monte vers
-sa bouche.... Lui faudra-t-il tout à l’heure boire cette eau sale?...
-Alors, elle se débat dans un dernier effort.... Ses cheveux dénoués
-s’enroulent à son cou, comme pour l’étrangler, mouillés, visqueux,
-froids... des couleuvres!... Elle se débat, jette ses deux mains en tous
-sens.... Le piquet de bois, solide, ferme, se rencontre sous une de ses
-deux mains.... Saintes Maries!... Elle le saisit, crispe ses doigts
-dessus, ne le lâche plus, y fait entrer ses ongles.... Elle ne le
-lâchera pas, même morte!... Mais son bras n’a plus la force de la
-soulever, et sa tête, qui se renverse, lui tourne, lourde... ses yeux se
-ferment.... Est-ce que c’est cela, mourir? C’est alors, en
-s’évanouissant, qu’elle a crié, la courageuse petite,&#8212;alors seulement.
-Et son cri sur le marais a passé comme l’appel des oiseaux d’hiver qui,
-éternellement, au-dessus de toutes les eaux du monde, cherchent un repos
-qui jamais ne se trouve....</p>
-
-<p>Ce mauvais rêve, Livette le recommença plusieurs fois, pendant que les
-femmes du mas d’Icard s’empressaient, un peu trop bruyantes, autour de
-son lit.<span class="pagenum"><a id="page_331">{331}</a></span> Enfin, le silence se fait dans sa chambre! Elle voit entrer
-son père, à qui elle ne veut rien expliquer.... On a fait dire à la
-mère-grand de ne pas s’inquiéter, qu’on reviendra dans trois jours
-seulement.... Livette demande à voir Renaud. Le père va le lui chercher.
-Elle ferme les yeux.</p>
-
-<p>Elle croit se rappeler, maintenant, certaines choses qu’elle a éprouvées
-durant son sommeil de mort, dans la gargate, et qu’elle n’a pas
-retrouvées dans son rêve. Elle se sent soulevée par les bras de Renaud,
-et cela, enfin, c’est la chose désirée, après tout, la vie quand même,
-la protection de celui qu’elle aime; c’est la douleur de son ami sur
-elle, qui est morte.... Mais avant cela, un moment avant, n’a-t-elle pas
-senti sur elle l’influence d’un regard?...</p>
-
-<p>... Entre ses paupières, son regard à elle filtre, voilé; il passe à
-travers ses cils qui lui semblent un grillage épais, et, devant elle,
-elle croit voir, debout, la gitane, la bohémienne de malheur! Oui, c’est
-elle, c’est bien elle. Elle est là, droite. Elle semble grande, très
-grande. Elle touche le ciel avec sa tête. Elle est sur le sentier qui
-conduit à la cabane. Elle revient à présent du rendez-vous.... Elle
-vient d’embrasser Renaud! Quand paraîtra-t-il, lui? Ne va-t-elle pas
-s’en aller, l’ombre noire de la sorcière, qui est là, toute droite? «Que
-veux-tu encore, sorcière? Ne vois-tu pas bien que je suis morte? Il faut
-que tu me croies<span class="pagenum"><a id="page_332">{332}</a></span> morte.... Alors tu me laisseras, à la fin!... Elle
-sourit toujours, cette femme si méchante.... Ah! la voilà qui s’en
-va.... Comme son regard était lourd! Et comme elle était grande! Elle me
-cachait toute la lumière! Maintenant, je revois le ciel.... C’est toi,
-Renaud, c’est toi, Jacques, qui dans tes bras m’as prise comme morte?...
-Enfin, c’est toi!»</p>
-
-<p>Ainsi criait, dans un délire qui l’avait ressaisie, la pauvre Livette.
-Mais, près de son lit, Renaud était assis, et, la face dans ses mains,
-il l’écoutait. Elle reprit: «C’est toi? tu me crois morte? et dans tes
-bras, vite, tu m’emportes, je le sens bien.... Mais pourquoi, en me
-voyant ainsi, ne pleures-tu pas?... Enfin, c’est toi! Je suis morte et
-je te sens, cependant! Tu me tiens. Ton cœur bat fort. Le mien ne bat
-plus.... Où donc étais-tu, méchant? Que lui disais-tu? Enfin, cela est
-passé!... Elle est donc bien plaisante à ton cœur, cette femme? Pourquoi
-ne viens-tu plus, les soirs, dans la maison de mon père? Il t’aime bien.
-La grand’mère est bonne. Vois-tu comme elle est encore fidèle à son
-mari, qui est mort?... Les gens de son siècle, comme elle dit, savaient
-mieux s’aimer. Est-ce vrai! le crois-tu, Jacques? Et si je meurs, ne
-garderas-tu pas mon souvenir, comme grand’mère celui de père-grand?...
-Pourquoi me fais-tu souffrir?... C’est donc fini d’aller à nous deux
-sous le grand aube? Notre joli banc de pierre sous les ro<span class="pagenum"><a id="page_333">{333}</a></span>siers, il est
-triste à présent et seul comme une pierre de tombe!... Ah! si tu avais
-voulu! J’étais jolie, va, jolie, jolie! Et maintenant, je serai laide.
-Car j’ai fini de vivre, même si je ne suis pas morte.... J’ai fini,
-fini, fini!...»<span class="pagenum"><a id="page_334">{334}</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a id="XXV"></a>XXV</h2>
-
-
-<p>Livette, transportée depuis bien des jours au Château d’Avignon, ne se
-relevait pas. Les fièvres, obstinées, revenaient. Rien n’y faisait.</p>
-
-<p>Est-ce que vraiment, mon Dieu! elle était condamnée à mourir! et lui à
-le voir? Est-ce qu’il allait perdre cet avenir entrevu, de bonheur
-paisible, d’amour calme, dans le mariage? Cette joie, goûtée si peu de
-temps, d’avoir à protéger une femme mignonne, faible et chérie comme une
-enfant?&#8212;La douceur d’avoir une famille, cette douceur qu’il ignorait,
-l’orphelin, à laquelle il avait rêvé souvent comme à une chose de
-paradis, était-il condamné à ne pas la connaître, pour en avoir oublié
-le désir un seul jour? Cette image, chère aux gens de campagne, d’une
-cheminée qui, fumante sur le toit, semble leur dire, du plus loin: «La
-soupe est chaude, la femme attend, l’enfant appelle,» lui revenait
-parfois en l’esprit, et il soupirait profondément!</p>
-
-<p>Le châtiment qu’il voyait venir ne lui paraissait<span class="pagenum"><a id="page_335">{335}</a></span> pas proportionné à la
-faute. Il n’y avait pas de justice!</p>
-
-<p>Quel est donc ce mystère, terrible entre tous: l’amour du cœur séparé de
-l’autre, et l’amour des sens plus puissant, quand bien même on reconnaît
-le premier comme certain et plus doux?</p>
-
-<p>Entre la chapelle haute et la crypte souterraine de l’église des
-Saintes-Maries-de-la-Mer, sur le plain-pied de la vie humaine, le
-miracle vient-il toujours d’en bas? Et, si cela est, en est-ce moins le
-miracle? Qui de vous a sondé la vie? Qui peut dire: «Elle est injuste»,
-ou: «Elle est inutile», ou bien: «Ce que je ne vois pas n’est point»?
-Qui dira si les souffrances de Livette ou de Renaud, leurs troubles et
-leurs efforts d’âme, tous les mouvements invisibles et inexprimables
-d’eux-mêmes (qui en sont inconscients) ne préparent pas des réalités
-d’esprit inconcevables à nos esprits? L’<i>idéal</i>, ce rêve du mieux, est
-la condition essentielle du développement <i>matériel</i> des êtres. Aucune
-force ne se perd; toutes se transforment: «Tout sert! disait le vieux
-berger Sigaud. Il faut de tout pour faire un monde!»</p>
-
-<p>Livette avait pardonné à Renaud. Renaud ne s’était pas pardonné à
-lui-même.</p>
-
-<p>Quelquefois il la regardait avec attendrissement et il souffrait en
-elle, des heures entières. Quelquefois il avait contre elle de subites
-rages, et comme des accès<span class="pagenum"><a id="page_336">{336}</a></span> de méchanceté.... N’était-elle pas
-l’obstacle? Il se croyait, dans ce moment-là, possédé d’un diable, et
-près du lit de Livette, il s’agenouillait alors en invoquant les
-saintes, les femmes de pitié.</p>
-
-<p>&#8212;Oh! maintenant, comme elle était amaigrie! Ses yeux semblaient avoir
-grandi, et, de bleus qu’ils étaient, être devenus noirs, parce que la
-pupille en était toujours dilatée. Ses longs cheveux blonds ne luisaient
-plus. Il semblait que l’eau boueuse du marais les eût ternis pour
-toujours.</p>
-
-<p>Elle tressaillait souvent à des bruits qu’elle croyait entendre.</p>
-
-<p>Elle, qui jadis ne parlait guère, elle ne cessait de conter des choses
-qu’elle avait rêvées, se fâchant lorsqu’on ne s’en souvenait pas.</p>
-
-<p>Les médecins d’Arles essayèrent de tout. Rien n’y fit.</p>
-
-<p>&#8212;Je ne veux plus de leurs remèdes, dit-elle un jour à Renaud. Pour la
-fièvre du marais, oui, peut-être, ils y pourraient faire, mais il y a
-autre chose. C’est mon cœur que tu as noyé... Je ne te croirais plus: il
-vaut mieux que je meure.</p>
-
-<p>Elle n’avait rien expliqué à son père, à la grand’mère.</p>
-
-<p>&#8212;Ils t’auraient chassé, disait-elle, et je voulais te voir jusqu’à la
-fin.</p>
-
-<p>Son voyage au mas d’Icard, sa fuite nocturne, son<span class="pagenum"><a id="page_337">{337}</a></span> accident, tout était
-mis sur le compte d’un accès de fièvre, qui l’aurait fait agir, tandis
-qu’au contraire son mal venait de tout cela.</p>
-
-<p>Renaud, par un effort désespéré, se ressaisit enfin.... Était-ce pour
-toujours? Il voulait le croire puisqu’il fallait que cela fût, pour la
-faire vivre.</p>
-
-<p>Il ne voulait pas penser à l’autre. Il voulait se repentir. Il arrachait
-à chaque instant de lui, avec sa volonté,&#8212;comme une herbe avec la
-main&#8212;quelqu’un de ses souvenirs.... Il contait de gaies histoires,
-faisant semblant d’en rire le premier.</p>
-
-<p>Il avait donc pour Livette une grande pitié; mais n’importe: il n’aurait
-pas fallu soulever une pierre bien grosse pour retrouver dans son cœur,
-à un endroit qu’il savait bien, la vipère endormie.</p>
-
-<p>&#8212;Je mourrai, je mourrai! disait souvent Livette, mais je veux revoir la
-fête des Saintes. Je veux durer jusque-là. Tu me porteras sur les
-châsses, c’est là que je veux mourir. Et, à mon enterrement, je veux que
-les gardians, tes camarades, suivent à cheval,&#8212;promets-le-moi&#8212;avec
-leurs piques baissées vers la terre, comme des soldats que j’ai vus, en
-Avignon, un jour, porter ainsi leurs fusils en allant vers le cimetière.</p>
-
-<p>Avec une sorte de gaieté, elle revenait souvent sur cette image de son
-enterrement, l’embellissait d’un détail, disant de l’air d’un enfant qui
-joue:<span class="pagenum"><a id="page_338">{338}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Il y aura des lis, comme à la procession des Saintes lorsqu’on va
-bénir la mer; je veux beaucoup de lis!... C’est si joli, les lis blancs,
-si blancs! Ils sont si fiers sur leurs tiges, ils sentent si bon!</p>
-
-<p>Cependant la saison tournait; les mois revenaient, tout semblables aux
-mêmes mois du passé, depuis des siècles.</p>
-
-<p>L’été incendia le ciel, la mer et la terre, tirant des marécages jusqu’à
-la dernière goutte d’humidité, faisant flotter, dans l’air lourd qu’on
-respire, la malice des miasmes.</p>
-
-<p>Les moissons se firent; puis les vendanges. C’était l’automne.
-Maintenant le rouge-gorge chantait dans le parc du Château d’Avignon.
-Les nuits redevenaient longues. Les feuilles tombaient. La tristesse de
-l’année recommençait.</p>
-
-<p>Les boutons d’or avaient disparu. Le Vaccarès, desséché tout l’été, ne
-montrait plus au soleil son beau fond de terre gris de souris. C’était,
-de nouveau, une mer. Le ton léger, citronné, des ciels de septembre,
-s’était depuis longtemps caché sous les brumes montantes.</p>
-
-<p>Les oiseaux de passage recommençaient à voler sur l’île miroitante, qui
-leur promettait des proies. L’aiglon accourait des Alpilles faire la
-guerre aux oiseaux pêcheurs. Et dans les nuits bourdonnantes de pluie et
-de rafales, les cigognes et les grues, les oies,<span class="pagenum"><a id="page_339">{339}</a></span> qui là-haut, dans le
-noir mouillé, s’avancent en triangles, poussaient des cris pareils à des
-cris d’alarme.</p>
-
-<p>Les douleurs de Livette s’aigrissaient. Elle passait toutes ses journées
-assise près de sa fenêtre.</p>
-
-<p>Un soir que Renaud veillait à côté d’elle, en silence (une lampe
-éclairait faiblement la chambre), pendant que la grand’mère et le père
-Audiffret dînaient dans la salle basse, Livette, tout à coup, se leva
-toute droite, puis recula, en criant:</p>
-
-<p>&#8212;La voici! la voici! non! non! ne la suis pas! Je ne veux pas! non,
-non, Jacques!</p>
-
-<p>Renaud, debout lui aussi, regarda Livette d’un œil égaré; puis, ayant
-suivi la direction de son regard, il se mit à trembler. Dans le cadre de
-la fenêtre, un spectre pâle, incertain, mais très reconnaissable, la
-bohémienne... était là!... A peine l’eut-il reconnue, qu’elle disparut,
-en lui faisant un signe d’intelligence:</p>
-
-<p>«Viens!»</p>
-
-<p>Ce n’était pas une vision de la malade puisque, lui aussi, il avait vu!</p>
-
-<p>En tous deux peut-être l’île fiévreuse avait mis le poison de ses
-miasmes. La semence de la fièvre fourmillait et fleurissait en eux. Le
-mal des paluns mettait dans leur cerveau, comme dans un miroir trouble,
-l’image éternellement répétée des choses plaintives du désert,
-auxquelles se mêlait la forme de leurs pensées.<span class="pagenum"><a id="page_340">{340}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;N’y va pas! n’y va pas! mon Jacques!</p>
-
-<p>Sur ses genoux, Livette se traînait à terre, suppliante, secouée de
-sanglots, s’accrochant des deux mains à la veste du gardian....</p>
-
-<p>Le père et la grand’mère étaient accourus.</p>
-
-<p>Le père sanglote aussi et ne sait que faire. La grand’mère, lente,
-s’assied au chevet du lit où Renaud, bien doucement, a déposé
-Livette....</p>
-
-<p>Muette, calme, la vieille, vers le crucifix de cuivre, vers les images
-des Saintes, accrochées au fond de l’alcôve, lève un long regard, beau
-de confiance.</p>
-
-<p>Et&#8212;sur le lit&#8212;Livette poussant ses cris d’oiseau perdu, crispant ses
-doigts autour d’elle comme pour se rattacher à la vie, aux roseaux du
-marais où elle croit se noyer encore,&#8212;Livette se meurt....</p>
-
-<p>Livette est morte.</p>
-
-<p>Les gardians, à cheval, la pique baissée, l’ont accompagnée au
-cimetière. Son chien préféré l’a suivie.</p>
-
-<p>Renaud, sur sa tombe, a mis des lis. Elle dort dans le cimetière des
-Saintes, au pied des dunes, sous les lis cultivés, parmi les asphodèles
-sauvages, au bord de la mer.</p>
-
-<p>Renaud est retourné au désert, trop pareil à ce taureau qui, blessé dans
-le cirque, regagne ses horizons, les solitudes du marais, où il pourra
-lécher ses blessures, se répandre en fureur, meugler aux nuages,<span class="pagenum"><a id="page_341">{341}</a></span> et
-secouer inutilement mais en liberté le fer resté dans la plaie.</p>
-
-<p>On a trouvé un jour, au bord du Vaccarès, le corps sanglant de Rampal,
-percé de deux coups de corne. Bernard seul a pu voir son duel avec
-Renaud, un soir, à l’heure où le couchant est tout rouge.... Ils se
-prirent corps à corps, au milieu même de la manade, et Renaud, soulevant
-de terre son ennemi, à pleins bras, le coucha de dos, crevé, sur les
-cornes d’une taure qui arrivait contre eux, et qui, d’un coup de sa tête
-lourde, rejeta en l’air un cadavre.</p>
-
-<p>Sans un cri, Rampal était mort. Où Rampal tomba, il resta trois jours.
-Les taureaux noirs, qui neuf jours pleurent lorsque l’un d’eux est tombé
-mort dans le pâturage, mugirent trois jours durant, autour du corps de
-Rampal, de loin.</p>
-
-<p>Bernard seul a vu le duel et n’en a rien dit; mais les gens du désert le
-savent; ils ont deviné.</p>
-
-<p>Renaud, après cela, est devenu, lui aussi, comme un fantôme.</p>
-
-<p>Par tous les temps, été, hiver, pluie et soleil, on l’aperçoit, ici ou
-là, au bout des horizons camarguais, droit et triste sur son cheval, son
-trident au poing....</p>
-
-<p>Il regrette Livette. Il aime Zinzara. Il ne pleure que sur lui, le
-malheureux! Il a perdu le paradis des tendresses entrevues et l’enfer
-savoureux des amours sauvages qu’il a goûtées. Il n’a rien. Il lui<span class="pagenum"><a id="page_342">{342}</a></span>
-semble que la mort de Livette, qu’il se reproche, le laisse libre de se
-ruer à sa passion pour l’autre, mais l’autre est absente,&#8212;et, absente,
-elle le torture avec autant d’acharnement que le jour où, attachée aux
-crins de son cheval, elle le bravait d’insultes, le poignait de désirs,
-sans qu’il osât la secouer, la fouler à terre, ni la prendre.</p>
-
-<p>Son souvenir est sur lui comme l’œstre obstiné à revenir sur la trace
-saignante de sa piqûre. Il se secoue en vain: il ne peut pas s’en
-débarrasser. Renaud aime Zinzara; il la veut sans espérance, et, dominé
-par ce désir unique, il n’en éprouve plus aucun autre, en sorte que la
-puissance de sa jeunesse s’accumule en lui et l’affole.</p>
-
-<p>Les maisons amies, les lieux de fête où il accourait autrefois ne
-l’intéressent plus, parce que le seul être qu’il cherche ne peut pas s’y
-trouver. Le désert, peuplé jadis pour lui d’espérances, lui est vide
-maintenant. Les chemins qui s’y croisent ne mènent plus pour lui nulle
-part.</p>
-
-<p>Il s’est surpris parfois, dans les nuits, à mugir avec ses taureaux, à
-travers le vent qui les tourmente, vers les horizons perdus. C’est un
-possédé. Un démon l’habite.</p>
-
-<p>Quand, las d’errer et d’être à cheval, il veut s’étendre enfin un jour
-et dormir, il gagne la cabane de ses amours, au milieu de la gargate, et
-là, bien<span class="pagenum"><a id="page_343">{343}</a></span> sûr de sa solitude, il se vautre comme une bête dans sa rage
-d’être seul. Il ressort un matin de sa retraite, plus défait, plus
-misérable, plus poursuivi de visions que jamais.</p>
-
-<p>Il croit voir par instants, sous les sabots de son cheval, Livette,
-suppliante, folle, les mains tendues... mais il donne de l’éperon et il
-passe.... Un cri terrible le suit partout.</p>
-
-<p>Il marche vers un autre spectre qui, là-bas, à l’autre bout de
-l’horizon, l’appelle.... Il dit, à qui veut l’entendre, qu’il est venu
-d’Égypte où il était roi, et qu’il y retournera un jour, le roi de
-Camargue.</p>
-
-<p>Son esprit fou semble maintenant l’esprit même de la lande sauvage. Il
-croit voler en cercle avec les oiseaux du marais qui pleurent dans la
-bruine. Le mistral fouette ses ailes. Quand le vent passe dans ses
-cheveux, il plaint la pauvre herbe de la steppe que le mistral torture.</p>
-
-<p>C’est en lui-même que bourdonnent toutes les lamentations des roseaux,
-des eaux, des marais, des fleuves, et toute cette grande rumeur
-gémissante est sans cesse traversée en lui par un cri&#8212;oh! si
-déchirant!&#8212;le cri de Livette!</p>
-
-<p>Comme le clocher de l’église des Saintes est plein de hiboux, son cœur
-est plein de ses remords de chrétien; et la bonté du curé pour lui ne
-les chasse pas.<span class="pagenum"><a id="page_344">{344}</a></span></p>
-
-<p>Quand il arrive devant la mer, l’envie, bien des fois, lui vient de
-pousser son cheval, sanglant sous l’éperon, vers le grand large,
-toujours, toujours, jusqu’à ce qu’il se perde là-bas, du côté de ce
-pays, vaguement rêvé, d’où viennent les saintes et les bohémiens... mais
-quelque chose l’arrête; sa destinée le retient; il appartient à son
-royaume!</p>
-
-<p>S’il a ressenti une heure de paix, ce fut un matin, où parmi les
-cauchemars habituels que lui inspirait le souvenir de Zinzara, il a vu,
-dans un bon rêve, Livette, souriante, vêtue de blanc, des lis aux mains,
-pareille aux saintes des tableaux d’église, et lui disant: «Je t’ai
-pardonné. Pardonne-toi.»</p>
-
-<p>Le répit n’a pas duré, car il ignore, le bouvier, que l’excès du
-repentir est un crime, lorsqu’il en arrive à sécher dans l’homme les
-sources de la volonté, qu’il stérilise les champs d’action, qu’il barre
-les voies du mieux faire.</p>
-
-<p>Le pardon de soi-même, à l’heure utile, après les justes pénitences, est
-un des secrets de la sagesse des hommes; puisque, sans cela, la première
-faute, entraînant le désespoir définitif, dispenserait à tout jamais de
-tous les courages.</p>
-
-<p>C’est l’avis de M. le curé, que Renaud écoute en confession, sans
-l’entendre.</p>
-
-<p>Il souffre donc sans cesse, en attendant l’heure d’apaisement. Il est
-pareil à ces gîtes, abandonnés<span class="pagenum"><a id="page_345">{345}</a></span> des pâtres et des troupeaux, à ces
-«jass» du désert, tout noirs d’un vieil incendie, et entourés de ronces
-à l’endroit même où fleurissaient quelques rosiers jadis. Il est pareil
-encore aux agaves qui, après avoir poussé si haut la tige fleurie de
-leurs amours, pourrissent aussitôt sur place, dans la désolation.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Le rêve où Renaud a vu Livette, M. le curé, à plusieurs reprises, le lui
-a expliqué, mais toujours inutilement.</p>
-
-<p>Comment, du reste, son remords cesserait-il, puisque sa passion dure
-toujours, et qu’éternellement il recommence, en désirs, la faute d’où
-est sorti tout le mal?</p>
-
-<p>Il n’y a pourtant, mes amis, qu’une sagesse: «Plante un arbre, bâtis une
-maison, fais un enfant. Sois patient: tout arrive. Ce qui ne se trouve
-pas en cent ans, se trouve en six mille.... L’avenir, c’est encore toi!»</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Lorsque Renaud, dans le songe de sa vie malade, vient à sentir parfois
-l’amour en lui plus fort que sa passion, il lui semble alors que
-Livette, de son côté, l’attire dans la mort; mais les êtres de vérité et
-de bonté n’inspirent jamais la destruction.</p>
-
-<p>Cela, du moins, il le sent bien. Il croit que la mort volontaire ne le
-ferait pas sortir du cercle des<span class="pagenum"><a id="page_346">{346}</a></span> maudits.... Il descendrait, en effet,
-plus bas, dans le gouffre en spirale des damnés d’amour.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>On dit que les noyés du Rhône, entraînés sans doute par l’irrésistible
-courant, qui les rassemble tous aux embouchures, reviennent, à de
-certains soirs, faire à la surface des eaux, un sabbat de désespérés.</p>
-
-<p>Heureux sont-ils cependant, puisqu’ils sont, alors, réunis!</p>
-
-<p>Mais les noyés des eaux stagnantes, et ceux qui, pour les rejoindre,
-sont morts volontairement, restent des spectres solitaires. Ils se
-cherchent sans cesse, et ils ne s’atteindront jamais. Ce sont des âmes
-damnées. Elles errent dans le désert en s’appelant, sans même se
-rapprocher ni se voir; et, sans fin, sans fin, dans la nuit, on entend,
-aux déserts de Crau et de Camargue, des plaintes longues, perdues,
-inutiles, se croiser à travers les étendues....</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Ce sont les horizons mêmes qui s’appellent et se répondent en
-fuyant....<span class="pagenum"><a id="page_347">{347}</a></span></p>
-
-
-<hr>
-
-<h2><a id="TABLE_DES_CHAPITRES"></a>TABLE DES CHAPITRES</h2>
-
-
-<table>
-<tr><td colspan="2">&#160;</td><td>Pages.</td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#I">I.</a></td><td><a href="#I">Livette et Zinzara</a></td><td class="rtb"><a href="#page_1">1</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#II">II.</a></td><td><a href="#II">En Camargue</a></td><td class="rtb"><a href="#page_10">10</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#III">III.</a></td><td><a href="#III">Les gardians</a></td><td class="rtb"><a href="#page_18">18</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#IV">IV.</a></td><td><a href="#IV">Le séden</a></td><td class="rtb"><a href="#page_24">24</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#V">V.</a></td><td><a href="#V">Les fiancés</a></td><td class="rtb"><a href="#page_36">36</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#VI">VI.</a></td><td><a href="#VI">Rampal</a></td><td class="rtb"><a href="#page_48">48</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#VII">VII.</a></td><td><a href="#VII">La rencontre</a></td><td class="rtb"><a href="#page_55">55</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#VIII">VIII.</a></td><td><a href="#VIII">Sur le banc</a></td><td class="rtb"><a href="#page_71">71</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#IX">IX.</a></td><td><a href="#IX">La prière</a></td><td class="rtb"><a href="#page_80">80</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#X">X.</a></td><td><a href="#X">La terrasse</a></td><td class="rtb"><a href="#page_87">87</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XI">XI.</a></td><td><a href="#XI">La cachette</a></td><td class="rtb"><a href="#page_94">94</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XII">XII.</a></td><td><a href="#XII">Une sorcière</a></td><td class="rtb"><a href="#page_116">116</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XIII">XIII.</a></td><td><a href="#XIII">La psylle</a></td><td class="rtb"><a href="#page_139">139</a>
-<span class="pagenum"><a id="page_348">{348}</a></span></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XIV">XIV.</a></td><td><a href="#XIV">Tournoi</a></td><td class="rtb"><a href="#page_162">162</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XV">XV.</a></td><td><a href="#XV">L’archéologie de M. le curé</a></td><td class="rtb"><a href="#page_175">175</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XVI">XVI.</a></td><td><a href="#XVI">Du haut de l’église</a></td><td class="rtb"><a href="#page_204">204</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XVII">XVII.</a></td><td><a href="#XVII">La vieille</a></td><td class="rtb"><a href="#page_218">218</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XVIII">XVIII.</a></td><td><a href="#XVIII">Les saintes châsses</a></td><td class="rtb"><a href="#page_231">231</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XIX">XIX.</a></td><td><a href="#XIX">La ferrade</a></td><td class="rtb"><a href="#page_248">248</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XX">XX.</a></td><td><a href="#XX">Le piège</a></td><td class="rtb"><a href="#page_263">263</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XXI">XXI.</a></td><td><a href="#XXI">Hérodiade</a></td><td class="rtb"><a href="#page_282">282</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XXII">XXII.</a></td><td><a href="#XXII">Au gîte</a></td><td class="rtb"><a href="#page_293">293</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XXIII">XXIII.</a></td><td><a href="#XXIII">La poursuite</a></td><td class="rtb"><a href="#page_304">304</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XXIV">XXIV.</a></td><td><a href="#XXIV">Dans la gargate</a></td><td class="rtb"><a href="#page_325">325</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XXV">XXV.</a></td><td><a href="#XXV">Fantôme</a></td><td class="rtb"><a href="#page_334">334</a></td></tr>
-</table>
-
-
-<p class="c">38369.&#8212;Imprimerie <span class="smcap">Lahure</span>, 9, rue de Fleurus, à Paris.</p>
-
-
-
-<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_A_1"></a><a href="#FNanchor_A_1"><span class="label">[A]</span></a> Q’aurait dit M. le curé, s’il eut appris qu’un poète
-contemporain, M. Pierre Gauthiez, a consacré l’erreur trop répandue!
-Selon lui, une Marie l’Égyptienne vint en Camargue dans la barque des
-Saintes.... Quand elles eurent abordé, il fallut payer le passage au
-batelier dévoué qui les avait aidées à faire la traversée prodigieuse.
-L’une lui donna un brin de romarin qui avait touché les lèvres du
-Christ; l’autre une boucle de ses blonds cheveux.... Et quant à la
-troisième....
-</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>L’Égyptienne au doux œil sombre,</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Debout auprès d’un olivier,</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Regarda le beau batelier.</i><br></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Elle prit son voile de lin,</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Et découvrit sa chair de vierge,</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Pure et luisante, ainsi qu’un cierge</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Sous le soleil à son déclin.</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Elle fut toute nue, et comme</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Sur le sable roux, le jeune homme</i><br></span>
-<span class="i0"><i>S’agenouillait, la lèvre en feu,</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Tendant ses bras comme vers Dieu,</i><br></span>
-<span class="i0"><i>La sainte, sans robe ni voiles,</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Pareille aux célestes étoiles,</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Lui dit: «Tu vois, mon batelier,</i><br></span>
-<span class="i0"><i>Je n’ai que Moi pour te payer!»</i><br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_B_2"></a><a href="#FNanchor_B_2"><span class="label">[B]</span></a> La <i>tarasque</i> n’est peut-être que la représentation,
-follement grandie par l’imagination populaire, des crocodiles du Rhône.
-Celui-ci, le dernier qu’on ait vu en Camargue, dit-on, est aujourd’hui
-suspendu, avec une inscription qui en constate la provenance, à
-<i>l’Hôpital des Antiquailles</i> de Lyon. L’inscription ajoute: «Don de M.
-le curé des Saintes-Maries-de-la-Mer.»</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_C_3"></a><a href="#FNanchor_C_3"><span class="label">[C]</span></a> Parmi les chants naïfs qu’adressent aux saintes les
-pèlerins, souvent éclatent les hymnes, devenus populaires de celui
-qu’Alphonse Daudet a nommé le Gœthe de la Provence, Frédéric Mistral.</p></div>
-
-
-
-</div>
-<hr class="full">
-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>ROI DE CAMARGUE</span> ***</div>
-<div style='text-align:left'>
-
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-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
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-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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