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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Roi de Camargue - -Author: Jean Aicard - -Release Date: October 16, 2022 [eBook #69165] - -Language: French - -Produced by: Véronique Le Bris, Laurent Vogel, Chuck Greif and the - Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This book was produced from scanned - images of public domain material from the Google Books - project.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ROI DE CAMARGUE *** - - - - - - ROI - - DE - - CAMARGUE - - PAR - - JEAN AICARD - - ILLUSTRATION DE GEORGE ROUX - - [Illustration] - - PARIS - - ÉMILE TESTARD, ÉDITEUR - LIBRAIRIE DE L’ÉDITION NATIONALE - _10, rue de Condé, 10_ - - 1890 - - - - - ROI DE CAMARGUE - - EN VENTE A LA MÊME LIBRAIRIE - - - Œuvres de JEAN AICARD - - _Collection in-18 jésus à 3 fr. 50 le volume_ - -=La Chanson de l’enfant.= Ouvrage couronné par l’Académie française 1 vol. - -=Miette et Noré.= Ouvrage couronné par l’Académie française 1 vol. - -=Roi de Camargue= 1 vol. - -=Notre-Dame d’Amour= 1 vol. - -=Diamant noir= 1 vol. - -=L’Ibis bleu= 1 vol. - -=Fleur d’Abîme= 1 vol. - -=L’Été à l’Ombre= 1 vol. - -=Don Juan= 1 vol. - -=Jésus.= Poème 1 vol. - -=Le Père Lebonnard.= Drame en 4 actes 1 vol. - -=L’Ame d’un Enfant= 1 vol. - - -38639.--Imprimerie LAHURE, rue de Fleurus, 9, à Paris. - - - - -ROI - -DE - -CAMARGUE - -PAR - -JEAN AICARD - -NOUVELLE ÉDITION - -PARIS - -ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR. - -RUE RACINE, 26, PRÈS L’ODÉON - - - - -ROI DE CAMARGUE - - - - -I - - -Une ombre, tout à coup, obstrua la fenêtre étroite. Livette, qui allait -et venait, mettant la table pour le souper, dans cette salle basse de la -ferme du Château d’Avignon, jeta un petit cri de peur et leva les yeux. - -La jeune fille avait deviné, senti, que ce n’était père ni grand’mère, -ni personne amie, qui s’amusait à la surprendre si brusquement, mais -bien une personne étrangère. - -Plus étrangère, ce n’était guère possible!... Mais comment les chiens -n’avaient-ils pas jappé?... Ah! cette Camargue, elle est bien mal -fréquentée, en cette saison surtout, vers la fin du mois de mai, à cause -de la fête des Saintes-Maries-de-la-Mer qui attire, comme une foire, -tant de gens, dupes et voleurs, tant de bohémiens malfaisants!... - -La figure qui, du dehors, s’était accoudée à la fenêtre, obstruant le -jour, apparaissait à Livette en ombre noire durement découpée sur le -bleu du ciel; mais, aux cheveux crespelés, lourds, encerclés d’un -clinquant de cuivre, à la forme générale du buste, aux anneaux des -oreilles très grands, au bas desquels se balançait une amulette, Livette -avait reconnu certaine bohémienne que tout le monde appelait la Reine, -et qui, depuis bientôt deux semaines, apparaissait aux gens sur des -points de l’île fort éloignés les uns des autres, inattendue toujours, -comme surgissant des fossés, des touffes d’ajonc, de l’eau des marais, -pour dire aux travailleurs, aux femmes de préférence: «Donnez-moi ceci -ou cela,» car la reine, le plus souvent, n’acceptait pas ce qu’on lui -voulait offrir, mais seulement ce qu’elle voulait qu’on lui offrit. - ---Donne-moi, Livette, un peu d’huile dans une bouteille, dit la jeune -bohémienne en dardant sur la jolie demoiselle, aux cheveux clairs, filés -de soleil, un regard de flamme noire. - -Livette, si charitable en toute occasion, se sentit tout de suite en -garde contre cette vagabonde qui savait son nom. Son père et sa -grand’mère étaient allés à Arles, pour voir le notaire qui aurait à -s’occuper bientôt de son mariage avec Renaud, le plus fier «gardian» de -toute la Camargue. Elle était seule à la maison. La méfiance lui donna -la force de refuser. - ---Notre Camargue n’est pas un pays d’oliviers. L’huile est rare ici, -dit-elle sèchement. Je n’en ai pas. - ---J’en vois pourtant dans la jarre qui est au bas de l’armoire, à côté -de celle de l’eau. - -Vivement, Livette se retourna vers l’armoire. Elle était fermée; mais, -en effet, c’est là qu’était, dans une jarre, à côté de celle où l’on -gardait l’eau du Rhône pour les besoins de la journée, la provision -d’huile d’olive. - ---Je ne sais, dit Livette, ce que vous voulez dire. - ---Le mensonge est sorti de tes lèvres comme un vilain bourdon noir d’une -fleur de jardin, petite! fit la figure toujours immobile, accoudée -lourdement, et visiblement décidée à demeurer là. Où j’ai dit, l’huile -se trouve, et plus de vingt-cinq litres; je vois cela d’ici. Allons, -allons, prends une bouteille claire et l’entonnoir de fer-blanc, et me -donne vitement ce que je désire. Je te dirai, en échange, ce que je vois -dans ton avenir. - ---Ce que Dieu ne veut pas qu’on sache, c’est, dit Livette, péché mortel -de vouloir l’apprendre, et vous pouvez deviner que l’huile se garde dans -les armoires, sans être plus sorcière que moi. Passez, femme, votre -chemin. Je peux, si vous voulez, vous donner de ce pain, pétri chez nous -cette nuit, mais d’huile, je vous dis, je n’en ai pas. - ---Et pourquoi t’appelle-t-on Livette, dit la Reine tranquillement, sinon -à cause du champ de vieux oliviers,--les plus vieux et les plus beaux -du pays,--que possède, près d’Avignon, ton père? Là, tu es née. Là, tu -es restée jusqu’à dix ans, et depuis cet âge,--voilà sept ans, ce qui -est un _nombre_,--tu es venue ici, où, par le maître avignonnais, de ce -«Château d’Avignon», le plus beau de toute la Camargue, ton père a été -nommé fermier, directeur des gardians, commandant de tout...--«Livettes! -livettes!» ainsi tu demandais des olivettes, des olives,--quand tu étais -toute petite. Tu les aimais beaucoup, et le surnom t’en est resté.... -Joli surnom, ma foi, et qui te va bien, car si tu n’es pas brune comme -l’olive mûre, tu es blonde comme l’huile vierge, une perle d’ambre au -soleil, et puis tu es fruit vert encore. Ovale est ton visage, et non -pas tout rond bêtement comme une pomme normande. Tu as la pâleur des -feuilles d’olivier vues par-dessous.... Et de les voir ainsi bientôt, -mignonne, c’est la grâce que je te souhaite, comme disent les curés de -vos chapelles, où l’on nous reçoit par pitié.... Sois comme eux -pitoyable au nom de ton Dieu Jésus-Christ, et vitement, je te dis, -donne-moi de ton huile..., au nom de l’extrême-onction, et du jardin de -l’agonie! - -La bohémienne avait dit tout cela d’un trait, d’une voix monotone, -sourde, comme étouffée, puis ce fut brusquement, d’une voix haute et -sifflante, saccadée, qu’elle ajouta: «Comprends-tu ce que je te dis?» -Et elle mit dans ces simples paroles une violence d’autorité -extraordinaire... Livette fit un grand signe de croix. - ---Allons, assez! dit-elle, je n’ai rien ici pour vous, et l’huile de -l’extrême-onction, nous la gardons pour de meilleurs chrétiens!--Et, -voulant faire la brave:--Va-t’en, va, païenne! - ---Des trois saintes, reprit la bohémienne, qui, après la mort de Jésus -le Christ, dans une barque s’embarquèrent pour fuir les juifs -crucificateurs, une était, comme moi, Égyptiaque et jeteuse de sorts. -Elle savait la science des mages, de ceux-là avec qui lutta de -sortilèges le grand Moïse. Elle savait, à sa volonté, commander aux -grenouilles d’être plus nombreuses que les gouttes d’eau des marécages, -et elle tenait en main une verge qui, sur son ordre, pouvait devenir -vipère. Devant Jésus, elle s’inclina comme Magdeleine, et Jésus l’aima, -elle aussi. Dans l’orage, en passant la mer, sa baguette indiquait la -route à suivre, et pour cela faire avec sûreté, n’avait pas besoin -d’être bien longue. Te faut-il plus de gages, encore, de ma puissance et -de ma science? Que dois-je te dire de plus pour te faire me donner cette -huile dont j’ai grand besoin? Si tu étais un homme, je te dirais: -Regarde! je suis noire, mais je suis belle! Je suis une descendante de -cette Sara l’Égyptienne qui, lorsque aborda, sur le sable de Camargue, -la barque des trois saintes, paya le batelier en lui montrant son chaste -corps tout nu, sans mauvaise pensée et sans péché vraiment, mais sachant -bien que la beauté est rare, et que la seule vision en est meilleure que -la possession des trésors de Salomon. Ainsi soit-il! - -Livette prit peur. L’assurance de la bohémienne, sa voix sourdement -insinuante, impérieuse par éclats, ces récits étranges, pleins d’une -malignité sacrée, ce diabolique mélange de choses païennes et de choses -mystiques, le sentiment de sa solitude, tout l’affola. Elle perdit la -tête. - ---Allez-vous-en, allez-vous-en, cria-t-elle, reine de voleurs! reine de -bandits! allez-vous-en, ou j’appelle! - ---Ton «gardian» ne t’entendrait pas: il garde aujourd’hui sa «manade» au -bord du Vaccarès.... Allons, donne l’huile, te dis-je, ou je jette à -terre cette baguette noire, et tu verras si les serpents mordent! - -Mais Livette, vaillante et butée, dit en frémissant: «Non!» et, pour se -rassurer, jeta un coup d’œil sur la poutre basse au long de laquelle -était accroché le fusil du père.... La gitane vit ce regard. - ---Oh! ton fusil ne me fait pas peur, et pour preuve... attends! -dit-elle. - -Elle quitta la fenêtre. Le jour entra dans la salle, mettant un peu -d’aise au cœur angoissé de Livette qui suivit des yeux la bohémienne. -Maintenant, en pleine lumière du dehors, par ce beau soir du mois de -mai, elle apparaissait, la bohème, grande sur la ligne lointaine de -l’horizon tout plat de ce désert camarguais qu’on apercevait par une -échappée, entre les hauts arbres du parc. - -Livette eut un mouvement de plaisir en voyant courir à l’horizon un -troupeau de cavales suivi de leur gardian, la lance haute.... Jacques -Renaud sans doute, son fiancé.... Mais que cela était loin! les chevaux, -d’ici, semblaient moindres qu’un troupeau de petites chèvres.... Et ses -yeux revinrent à la reine tzigane. A quelques pas de la ferme, devant le -château seigneurial, vaste bâtisse carrée, aux nombreuses fenêtres -depuis longtemps closes, et qui inspire des pensées d’abandon, de mort, -de tombeau,--la bohémienne, dressée sur la pointe de ses pieds, attirait -à elle la plus basse branche d’un arbre épineux. Les épines de cet arbre -sont longues, longues comme le doigt. C’est avec une branchette de cet -arbre que fut faite la couronne du Crucifié. - -Elle cassa une branchette épineuse, la ferma en cercle, les deux -extrémités se contournant l’une sur l’autre comme serpents, et revint -vers la fenêtre. - -Livette, à ce moment, vit que les deux chiens de garde suivaient la -bohémienne, tenant leur queue basse, leur museau sur ses talons, avec de -petites plaintes amoureuses. Et elle, la reine bohême, svelte, comme -hautaine, droite sur ses hanches, dans une jupe en haillons aux grands -plis, dont les trous déchiquetés laissaient voir une cotte rouge, le -buste serré dans des chiffons orange qui se croisaient au-dessous de son -sein rebondi, ses amulettes sonnant aux oreilles, des médailles tintant -sur son front encerclé d’un gros fil de cuivre, elle avançait, la Reine, -tenant en main la couronne de longues épines rigides où tremblotaient en -festons quelques mignonnes feuilles vertes;--et, tout bas, tout bas, -elle poussait la même plainte caressante que les deux grands chiens -domptés, leur disant, en leur langue, des choses mystérieuses qu’ils -comprenaient.... - ---Tiens! dit la bohémienne, que ton bon cœur soit récompensé comme il le -mérite! Le malheur, qui pour toi travaille, te donnera bientôt de ses -nouvelles. Comment cela, Dieu te le dise! Du côté de l’amour, le vent -qui pour toi souffle est empoisonné par le marécage. La charité que ton -Dieu commande, c’est, dit-on, l’autre amour, qui porte bonheur à -l’amour. Et voici mon cadeau de reine! - -Aux pieds de Livette, par la fenêtre, elle lança la couronne d’épines. - ---Madame! fit Livette terrifiée. - -Mais la tzigane avait disparu. - -Une détresse infinie envahit le cœur de la pauvrette. Les yeux fixés sur -la couronne, Livette se rappelait les légendes où le bon Dieu Jésus -apparaît déguisé en mendiant,--et où il récompense ceux qui l’ont reçu -avec pitié douce. - -Dans une de ces légendes, le Pauvre, mal accueilli, en butte aux -moqueries, aux lâches injures, frappé de bâtons, de gobelets, de -bouteilles lancés par des buveurs ivrognes--finalement, debout contre le -mur, se met à devenir un Christ en croix qui, par les trous des mains et -des pieds, saigne!--Et, malade d’épouvante, elle se demandait si elle ne -venait pas de mal recevoir une des trois saintes qui, dans une barque, -après la mort de Jésus, traversèrent la mer pour venir aborder en -Camargue, faisant de leurs jupes relevées des voiles, et, aidées par la -rame d’un batelier que l’une d’elles, Sara l’Égyptiaque, paya de monnaie -païenne, en lui laissant voir, pour prix d’une chrétienne action, son -chaste corps tout nu, sur la plage même où aujourd’hui s’élève l’église. - -Lentement, elle ramassa la couronne et, dans le feu sur lequel cuisait -la soupe, elle la jeta. Avant de disparaître en cendres, la couronne -d’épines, un moment, parut être tout en or. - - - - -II - - -Tous les ans, aux Saintes-Maries-de-la-Mer, le village qui se dresse à -l’extrémité méridionale de la Camargue, au-dessus des marais, sur une -plage de sable dont les grosses mers et les vents d’orage déplacent les -ondulations, tous les ans, à la date du 24 mai, on célèbre la fête des -trois Saintes; et c’est à l’occasion de cette fête que les bohémiens -arrivent nombreux en Camargue, poussés par une piété singulière, mêlée -du désir de dévaliser les pèlerins. - -Les légendes, comme les arbres, naissent du sol, en sont l’expression -même. Ce sont aussi des essences. On retrouve à chaque pas, en Camargue, -sous différentes formes, l’éternelle légende des saintes, comme on y -rencontre éternellement les mêmes tamaris, mêlés, sur l’horizon, aux -mêmes mirages. - -Donc, les deux Maries, Jacobé, Salomé, et,--selon -quelques-uns,--Magdeleine, et avec elles, leurs servantes Marcelle et -Sara, exposées sur la mer, dans une barque sans mâts ni voiles, par les -Juifs maudits, après la mort du Sauveur, tendirent au vent des lambeaux -de leurs jupes, leurs fins et longs voiles de femmes, et le vent les -poussa jusque sur cette place de Camargue. - -Là fut élevée une église. Les saints ossements, retrouvés par le roi -René, furent enfermés dans une châsse qui n’a pas cessé d’opérer des -miracles. Et chaque année, de tous les coins de la Provence, du Comtat -et du Languedoc, les derniers des croyants accourent, apportant leurs -vœux, leurs prières, traînant leurs amis, leurs parents malades ou leurs -propres misères, leurs plaies et leurs lamentations. - -Rien de plus singulier que ce pays de désolation, traversé tous les ans -par un peuple d’infirmes, en route vers l’espérance! - -De loin, au bout de ce désert, on aperçoit l’église crénelée qui parle -des guerres d’autrefois, des invasions sarrasines, de la vie précaire -que menaient les pauvres vivants du moyen âge. Elle se dresse avec ses -tours et son clocher qui dominent, comme des tronçons de mâts -gigantesques, la masse des maisons groupées autour d’elle; et le -village, coupé, à mi-hauteur des maisons basses, par la ligne de -l’horizon de mer, semble, dans les sables onduleux, flotter à la dérive, -vaisseau fantôme,--comme jadis la barque des pauvres saintes,--et -s’échouer enfin dans la désolation du désert. - -Dans cette Camargue, tout est bizarre. Il y a là des eaux comme celles -du vaste étang central, le Vaccarès, au milieu desquelles on peut -patauger de pied ferme; des terres sous lesquelles le piéton s’enfonce, -enlisé, noyé. Tout trompe aisément ici. Ces limons verdissants que vous -prendriez pour des prairies,--prenez garde,--on s’y noie; ces vastes -étendues d’eau qui vous paraissent de petites mers,--repassez demain: -évaporées, elles n’auront laissé qu’un miroir de sel blanc qui craque -sous les pieds. Ici, vous voyez l’eau tranquille, mais profonde? des -arbres au bord? Eh bien, non, vous pouvez courir à cette eau: c’est la -terre ferme; le mirage seul a créé ces arbres, comme il vous a montré -tout proche et de très haute taille ce petit enfant qui passe à une -lieue de là. Pays de visions, de songes et de rudes travaux. Pays de -sédentaires qui s’agitent sur un vaste espace au bord des eaux infinies, -dans les infinies variations du mirage, des rayons, des reflets et des -couleurs. Pays de fièvre, où des hommes forts terrassent journellement -des bœufs en fureur. Pays de départ, puisqu’il est aux confins d’une -terre à peine habitée, au bord de cette grande voie bleue et -blanchissante, la mer; au point même où le Rhône, venu des montagnes, -part pour son grand voyage dans les eaux sans fond, où le soleil le -reprendra pour le rendre à ses sources. Pays imposant où l’on sent à la -fois la fin de tant de choses, du grand fleuve créateur de villes, de la -grande Foi, expirante aussi, qui vient finir dans les sables, en -battant de ses derniers flots une pauvre église à créneaux, parmi les -chants, mêlés de plaintes, d’un peuple d’agonisants. - -La cérémonie du 24 mai, aux Saintes-Maries-de-la-Mer, est à coup sûr un -des spectacles les plus barbares auxquels il puisse être donné à un -homme moderne d’assister encore. - -Depuis que la science a conquis les esprits, la foi même des derniers -croyants s’est transformée. Les plus convaincus savent pertinemment que -Dieu peut se manifester quand et comme il lui plaît, mais ils savent -aussi qu’il ne lui plaît jamais, en nos temps positifs, de modifier la -marche des grands rouages de sa création, non pas même pour l’humble -plaisir de se prouver à sa créature. La Foi des civilisés n’attend plus -rien du ciel en ce monde. - -Le 24 mai, aux Saintes-Maries-de-la-Mer, c’est le rendez-vous des -derniers barbares de la Foi. - -Ceux qui viennent demander aux saintes la santé du corps et du cœur, -sont des êtres bruts, d’une foi vierge. Ils croient, voilà tout. Un cri, -une prière, et, en réponse, les saintes peuvent leur donner ce qu’ils -n’ont pas: les yeux, les jambes, les bras, la vie! Et ils leur demandent -le miracle aussi simplement qu’un condamné implore sa grâce du chef de -l’État. Qu’ils soient exaucés, cela est aussi possible, presque plus -probable, car les saintes ont plus de pitié. Les quelques milliers de -croyants, longtemps les mêmes, qui chaque année visitent les Saintes, -ont vu chaque fois un ou deux miracles... Ils ont vu, quand le prêtre -sortant de l’église, suivi d’une procession, étend vers la mer le «Bras -d’argent» qui contient des reliques... ils ont vu la mer reculer! Cela -tous les ans. Songez alors de quelle force ils viennent importuner les -saintes, à qui tant coûte si peu! de quel élan ils accourent! de quel -soupir leur âme s’élance! de quel hurlement ils implorent! de quelle -ferveur ils élèvent leurs regards, tendent leur cou, tendent leurs -mains. Le tout en vain.... Les dernières attitudes de la grande douleur -vainement suppliante sont là, au bout de ce désert de France, entre les -bras de ce fleuve qui meurt, au bord de cette mer qui ronge cette île, -sous la voûte de cette église si blanche au dehors, toute noire au -dedans, où chaque main tient un cierge, vacillant comme une étoile de -misère humaine, qui brûle pour Dieu, graisse les doigts et coûte cinq -sous à des mendiants qu’un petit sou réjouirait. - -Tout ce pays semble à la fois un chemin d’exil et un lieu de refuge -farouche. Aussi les bohémiens l’aimaient-ils. C’est un des principaux -carrefours de leurs voies entre-croisées qui enveloppent le monde; c’est -une des patries préférées de la race sans patrie. - -Et, chaque année, les gypsies viennent en Camargue jouir du droit très -ancien qu’ils ont d’occuper, sous le chœur de l’église, une crypte -noire, ou chapelle basse, consacrée à sainte Sare, l’Égyptienne. - -Dans ce caveau, on peut les voir accroupis au pied d’un autel chargé -d’une petite châsse, crasseuse de baisers,--celle de sainte -Sare,--tandis que là-haut, dans l’église, les grandes châsses, celles -des deux Maries, descendent de la voûte au milieu des prières -vociférées. - -Ils sont là, dans la crypte, les bohémiens, assis sur leurs talons, -têtes crépues, lèvres ardentes, suant à grosses gouttes au milieu de -centaines de cierges qui suent leur suif et chauffent ce four, maniant -des chapelets gras, exhalant une odeur de fauves dans leur tanière, -poussant de temps à autre un rauque appel adressé à sainte Sare, mêlant -un sourire de crime méditatif à une grimace de remords peut-être -sincère, enviant les sous, volant les mouchoirs, grattant les plaies, -grouillant dans un fumier mystérieux où l’on sent fleurir malgré tout je -ne sais quel lis mystique, l’aspiration involontaire de l’abjection vers -la pureté. - -Cette année-là, aux Saintes, dès les premiers jours de mai, la bande des -bohémiens avait amené avec elle une jeune femme qu’ils appelaient leur -«Reine». - -Cette «Reine», en attendant le jour prochain de la fête, passait une -partie de son temps assise sur le banc de bois, sous le dais d’ajoncs -que les douaniers ont installé devant le village, entre deux tamaris, -sur la dune, et elle regardait la mer. - -Elle s’appelait Zinzara. - -Ses cheveux d’un noir dur, crespelés, se massaient, lourdement tordus, -sur le sommet de sa tête. Deux lambeaux un peu lâches avançaient sur ses -tempes, creux par-dessous, pleins d’ombre. Ses yeux de flamme noire -luisaient sous l’arc du sourcil bien peint. Un cercle de cuivre d’où -pendaient des sequins était posé sur son front, un peu de côté, en -manière de couronne. - -Les étoffes éclatantes dont elle affublait son buste accusaient sa -poitrine énergique, ses hanches qui ondoyaient à chaque pas; et la loque -qui formait sa jupe avait de beaux plis au bas desquels son pied -avançait, nu, brillanté de sable. - -Le soir la surprenait sur son banc, sous les ajoncs, devant la mer. Le -soleil jaunissait, puis rougissait les vagues et les sables. Le vent de -nuit faisait frissonner les enganes et les écumes.... Lentement, la -bohémienne tirait un mouchoir de couleur retenu à sa ceinture, et -l’arrangeait sur sa tête.--Elle l’appliquait contre sa face pour en -nouer les bouts derrière son chignon, le relevait ensuite, le rejetait -par-dessus sa tête, sur son dos.... Alors, appliqué en coiffe sur la -tête qu’il enveloppait, il encadrait le visage, à grands plis larges et -rigides, retombant de chaque côté,--et, l’Égyptiaque, ses mains à plat -sur ses genoux, l’œil fixé vers le large, au bout de ce désert de sable, -ressemblait à je ne sais quelle figure d’Isis, tandis qu’au-dessus -d’elle un vol de flamants roses, ou quelque ibis solitaire, parlait, en -cris hiéroglyphiques, aux sables de Camargue et aux roseaux du Rhône, -des sables de la Lybie et des lotus du Nil. - - - - -III - - -Jacques Renaud, le fiancé de Livette, était, dans cet étrange pays -camarguais, «gardian» de taureaux et de chevaux, sur le domaine du -Château d’Avignon. - -Les «manades», ou troupeaux de Camargue, vivent en liberté, taureaux et -cavales, dans la vaste lande, sautant les fossés, pataugeant dans les -marais, mâchant les herbes amères, buvant au Rhône, galopant, -bondissant, se vautrant, hennissant et meuglant vers le soleil ou vers -les mirages, secouant à grands coups de queue les nuées de «mouïssales» -attachées à leurs flancs, puis se couchant par groupes au bord des -marais, les genoux repliés sous les lourds poitrails, las et somnolents, -leurs yeux pleins de rêve vaguement fixés sur les horizons. - -Les gardians, à cheval, les laissent libres, mais surveillent leur -liberté; puis, selon les jours et les pâturages, courent aux manades, -les maintiennent, les rassemblent, les dirigent. - -De loin, ils apparaissent parfois, immobiles sur leurs chevaux blancs, -la pique appuyée à l’étrier fermé, bien droits sur la selle à la -«gardiane», comme des chevaliers du moyen âge qui attendent, pour -entrer dans la lice, la sonnerie du héraut. - -Le cheval camarguais, à forte croupe, puissant d’encolure, la tête un -peu lourde, mais bon coursier, descend des cavales sarrasines et du -palefroi des croisés. Il a conservé un harnachement ancien. De gros -étriers fermés battent ses flancs; la courroie large de la martingale -passe, sur son poitrail, dans un morceau de cuir en forme de cœur, et la -selle est un fauteuil où le cavalier s’encastre entre deux solides -cloisons, celle de devant aussi haute que le dossier. - -A de certains jours, si les nouveaux pâturages sont sur l’autre rive du -Rhône, les gardians poussent les manades vers le fleuve. Arrivées au -bord, on les presse, on les précipite. Le fleuve roule ses eaux couleur -de terre en bouillonnant. Les bêtes hésitent. Quelques-unes penchant -leur tête avec lenteur, boivent, sans savoir ce qu’on leur demande. -D’autres, «au ramage» de l’eau, s’animent tout à coup, tendent le col, -aspirent l’air bruyamment, puis meuglent et hennissent. Un cheval, que -fouette un gardian, se défend, rue, puis se cabre et retombe dans l’eau, -qui rejaillit sous le poids de tout son ventre... mais il s’est élancé, -il nage et tout suit. Mufles et naseaux, crinières et cornes, s’agitent -sur le fleuve grouillant de têtes. Tous soufflent l’écume, l’air et -l’eau. Plus d’un, mis en gaîté, mord une croupe voisine. Des pieds se -lèvent sur des dos qui les secouent d’une torsion brusque et les -rejettent dans les vagues. Parfois, une bête affolée, étourdie de -quelque ruade, veut retourner à la rive, et, chassée à nouveau par les -gardians, perd la tête, suit le courant, vogue à la mer, se sent -faiblir, boit, lutte, tournoie sur elle-même, plonge et boit encore, -chavire enfin comme une barque, et disparaît. - -Enfin, le gros du troupeau a gagné la rive opposée, se secoue au soleil, -s’ébroue de joie et bondit. Les queues fouettent les flancs et les -croupes. De jeunes chevaux que le bain affole, détalent et, côte à côte, -s’enfuient vers l’horizon, se mordant, l’un l’autre, les longs crins de -leur crinière envolée. - -Alors, c’est le tour des «gardians». Les uns s’élancent à cheval dans le -fleuve. D’autres, au milieu de l’arrière-garde de la manade, dirigent, à -l’aviron, une barque plate qu’un coup de pied démonterait, et leurs -chevaux, tenus par la bride, suivent le sillage en nageant. - -En d’autres temps, les «gardians» conduisent aux ferrades de la -Camargue, des plaines de Meyran ou d’Arles, d’Avignon, de Nîmes, -d’Aigues-Mortes, les taureaux destinés aux jeux. - -Ces taureaux quelquefois voyagent captifs dans une sorte de haute -clôture sans plancher établie sur des roues, traînée par des chevaux, et -dans laquelle ils marchent, heurtant des cornes le mur de bois qui -résonne. - -Le plus souvent, les taureaux vont aux jeux, libres, sous la -surveillance des gardians à cheval, la pique au poing. - -Ces voyages ont lieu la nuit. On traverse les bourgs où les gens se -mettent aux fenêtres. Les jeunes hommes attendent «les bœufs», essayant -de les faire échapper hors du cercle des gardians qui s’irritent, -grondent et frappent, et ce jeu s’appelle l’abrivade. En Arles, si -l’arrivée des taureaux a lieu en plein jour, les gardians ont fort à -faire, car tous les jeunes hommes de la ville s’acharnent à rompre la -ligne des cavaliers, pour faire échapper un taureau, plusieurs, s’il est -possible, qu’on lance à travers la ville. La ville se défend. Des -chariots renversés barricadent l’entrée des rues. Des boutiques se -ferment. Le taureau, fou, bondit çà et là, rêve aux carrefours, se -décide à prendre une direction, se rue sur un passant, le renverse, et -choisit le plus souvent la boutique d’un marchand de faïences et de -verroteries pour s’y ébattre aux cris d’une populace ameutée. - -Les gardians sont une race libre, intrépide, sauvage, un peu dédaigneuse -des villes, amoureuse de son désert. - -Un gardian vit au soleil, à la pluie, au vent terral, au vent de mer. - -Un gardian sait donner des coups et en recevoir; il poursuit un taureau -au galop, et, d’un coup de lance poussé sur la croupe, en prenant bien -son temps, il le «tombe» à coup sûr. - -Il sait courir derrière un taureau fou qui gagne le large.... Son cheval -bien dressé mord à la croupe la bête en rage qui se retourne.... Le -gardian, la lance en arrêt, pique au naseau le taureau qui se précipite; -et il l’arrête. - -On a vu un gardian à pied, seul, poursuivi par une vache «qui a le veau» -et qui, furieuse, semble inévitable,--se retourner, et,--le bras tendu, -comme s’il tenait la pique,--présenter à l’animal trois doigts écartés, -figurant les trois pointes du trident.... Devant l’homme immobile, la -vaquette saisie de peur a reculé, en labourant du pied la terre, tête -baissée, corne prête; puis, dès qu’elle s’est jugée hors de l’atteinte -de l’homme, elle s’est enfuie. - -Une manœuvre fréquente du gardian en belle humeur est celle-ci: le -taureau poursuivi, il le dépasse au galop, de vingt, de trente mètres, -s’arrête court, saute à bas de son cheval; le taureau surpris vient sur -l’homme; l’homme a mis un genou en terre. Le taureau est là, courant, la -corne basse.... Trois appels frappés dans la main: le taureau s’est -arrêté!... Son souffle chaud court sur le visage du dompteur qui déjà -l’a saisi, à pleins poings, par les cornes. L’homme, debout aussitôt, -s’efforce de renverser l’animal à droite. Le taureau qui lui résiste se -renverse en sens contraire. Les deux efforts se contrarient un moment, -se balancent, égaux, incertains, puis brusquement, l’homme cède, et -l’animal, poussé à l’improviste dans le sens même de sa résistance, -tombe sur le flanc.... L’adresse s’est aidée de toutes les forces de la -brute, pour vaincre. - -C’est ainsi qu’on opère dans les ferrades, où il s’agit de marquer au -fer rouge les bouvillons. - -Pour un gardian, prendre aux naseaux les poulins, les monter à cru; -rouler avec son cheval au fond du fossé d’où l’on ressort bien assis en -selle; dompter les étalons par la fatigue, et, si l’on est démonté, -panser tranquillement sa chair, ouverte par quelque ruade, comme fait un -bouchonnier pour une simple entaille de couperet, tout cela n’est que -jeux d’enfant. - -Un gardian, pris entre deux cornes (heureusement assez écartées), lancé -en l’air, et retombant à terre, n’a, quand il se relève, qu’un souci, -assez surprenant pour n’être pas ridicule: remonter sa culotte et -renouer sa taïole. - -Race particulière, dure, brutale, qui apparaîtrait héroïque (comme la -race corse), si elle avait à employer à de grandes choses ses grandes -qualités. - - - - -IV - - -Jacques Renaud, le fiancé de Livette, était donc un des plus braves -gardians de la Camargue. - -Il savait, comme pas un, poursuivre, prendre et dompter un cheval -sauvage, attaquer un taureau rebelle et s’en rendre maître; il était le -Roi de la lande. - -Pour les réjouissances publiques, on l’appelait à Nîmes, à Arles, -lorsqu’on voulait, dans les arènes, une course vraiment belle. Et si -souvent il avait fait dire dans toutes les arènes provençales: «Oh! -celui-là, c’est _le roi_!» que le surnom lui en était resté. Et lui-même -avait donné à son plus fier étalon le nom de Leprince. - -Tous les tours d’adresse et de force que d’autres faisaient, il les -faisait mieux. - -Avec cela, il était beau, pas trop grand ni petit, la tête fine, à peau -bistrée et mate, les cheveux en broussaille, noirs, courts, tordus sur -eux-mêmes, la moustache bien peinte, du même noir du diable que les -cheveux, et la barbe toujours rasée, car, dans les sacs de cuir attachés -à l’arçon de sa selle, il avait toujours, ce sauvage, un couteau affilé -en rasoir, une pierre pour l’aiguiser, et un petit miroir rond dans un -étui de peau de mouton. - -Et lorsque, sa forte jambe bien prise dans la botte pesante, ses pieds -dans les étriers fermés, bien droit sur la selle à haut dossier, la -longue pique appuyée à la botte, il se dressait, immobile, grandi par -l’effet de réfraction du désert, au milieu de son peuple de cavales et -de taures sauvages, oui, vraiment, sous le chapeau rond dont les bords -étroits le couronnaient de paille dorée et luisante, il avait l’air d’un -roi bizarre et barbare, le gardian! - -Et ce n’est cependant pas un jour de ferrade et pour ses hauts faits de -dompteur que la douce blondinette s’était mise à l’aimer. - -D’abord, elle était habituée à en voir beaucoup, de ces pasteurs; et -puis, fille de riche intendant, elle eût été plutôt prête à les mépriser -un peu, comme valets de troupeaux. Son père, et sa grand’mère même, -n’avaient pas consenti tout de suite à la promettre à Renaud qui, lui, -était pauvre et n’avait plus aucuns parents; mais Livette était fille -unique, et tant avait pleuré et prié la mignonne, qu’à la fin ils -avaient dit: oui. - -Et voici comme le gardian Renaud, qui avait l’habitude d’être recherché -des belles filles, avait pris dans sa main lourde le petit cœur -tremblant de Livette. - -C’était un matin où il faisait, pour son cheval qui, la veille en se -baignant au Rhône, avait perdu le sien, un autre «séden». - -C’est un licol, le séden de Camargue, mais un licol tressé en poils de -cavales, l’usage étant de laisser toujours aux étalons crinières et -queues longues et vierges, en signe de force et de fierté. Le séden, le -plus souvent, est blanc et noir. C’est après tout une longue corde qu’on -enroule sur elle-même en paquet pour la suspendre au cou du cheval et -qui, licol la plupart du temps, _lasso_ quelquefois, peut servir, selon -l’occasion, à bien des usages. - -Seulement le séden, chose essentiellement camarguaise, ne doit pas -sortir du pays. Il en sort plus d’un, à coup sûr, mais c’est par la -méprisable vénalité de tels ou tels gardians qui se moquent des vieilles -coutumes, bonnes pour les gens d’autrefois. - -Donc, Renaud faisait un «séden». C’était devant une des fermes -dépendantes du Château d’Avignon, maisonnette basse et longue, logis à -gardian plutôt que ferme, perdue dans la lande, si écrasée qu’elle avait -l’air de vouloir ne pas être vue, comme un animal qui se tapit. - -On était en octobre. Les alouettes chantaient. A cheval sur Blanquet (ou -Blanchet), son favori, la petite, d’après l’ordre de son père, arrivait -chercher Renaud et, de bien loin, elle l’aperçut qui, marchant à -reculons, faisait le cordier. Dans une toile attachée autour de ses -reins et gonflée devant lui, comme un tablier retroussé en grande poche, -il prenait à pincées les touffes de poil blanches, puis noires, qu’il -entre-mêlait, et qui se tordaient en une corde à vue d’œil toujours plus -allongée. Un enfant tournait l’épaisse roue de bois, creuse, d’où -partait le séden déjà long, et Renaud,--au rythme de la roue, qui à -chaque tour frappait, ne sais comme, un coup sourd,--chantait une -chanson qui vers Livette arrivait, portée par une petite brise, comme un -appel doux et fort de l’amour qu’elle ignorait encore. - - _N’use pas sur les routes_ - _Tes souliers:_ - _Descends plutôt le Rhône_ - _En bateau._ - - _Laisse Lyon, Valence,_ - _De côté;_ - _Salue-les de la tête_ - _Sous les ponts._ - -Il avait une belle voix, unie et souple, puissante sans effort, étendue. - - _Avignon est la reine..._ - _Passe encor:_ - _Tu ne verras qu’en Arles_ - _Tes amours..._ - - _La plaine est belle et grande,_ - _Compagnon..._ - _Prends tes amours en croupe,_ - _En avant!_ - -Livette avait arrêté son cheval, pour mieux entendre. C’était le matin. -Il y avait dans la lumière cette jeunesse du jour qui fait bondir -l’espérance dans les cœurs de seize ans, et qui met une espérance encore -au cœur des vieux. - -Vague espoir qui n’est que le désir d’aimer et dont la perte, pire que -la mort, rend consolante l’idée de mourir! - - _Prends tes amours en croupe..._ - _En avant!_ - -répéta le chanteur, et la petite, d’un mouvement vers la chanson qui -l’appelait, lança, sans le vouloir, son cheval. - ---Tiens! dit Renaud qui s’arrêta de travailler, tiens, demoiselette! -vous voilà de bon matin!... avec un cheval blanc qui sera tout rouge -bientôt! - ---Oui, dit-elle en riant, d’œstres et de mouïssales, il y en a beaucoup! -et même trop, ma foi de Dieu! - ---Vous en êtes couverte, demoiselette, comme un rayon de miel est -couvert d’abeilles, ou comme une touffe de genêt fleuri!... Mais qui -vous amène? - ---J’arrive de la part du père. Il faut avec moi vous en venir tout de -suite. - ---...C’est que mon cheval, tout à l’heure, le camarade Rampal me l’a -demandé pour aller jusqu’aux Saintes. Ils sont partis l’un sur l’autre. - ---Prenez-donc le mien, dit Livette. - ---Et vous, demoiselette? - -Elle eut honte de l’étourderie et devint toute rouge. - ---Moi? dit-elle,--et la chanson lui sonnait au cœur: - - _Prends tes amours en croupe,_ - _En avant!_ - ---A moins, dit-il, riant à son tour, qu’il ne vous plaise me prendre en -croupe! - ---On en parlerait longtemps dans toute notre Camargue, dit-elle de sa -voix mêlée de rire.... Un gardian comme vous, le terrible parmi les -cavaliers, en croupe comme une fillette? Non, non, sans honte, ce sera -ma place. Nous ôterons ma selle, que vous me rapporterez demain. - ---Fort heureusement, dit Renaud, Rampal m’a laissé la mienne, que je ne -prête jamais. - -Livette sauta à bas de son cheval; et, au vent de sa jupe, un essaim de -grosses mouches, d’énormes moustiques, s’envola, bruissant autour -d’elle. La croupe très blanche de Blanchet parut alors comme recouverte -d’une résille de soie pourpre, tant les filets de sang s’y -entre-croisaient, nombreux. Un instant après, œstres et mouïssales, -s’abattant de nouveau sur la croupe toute sanglante, la tachetèrent -d’une myriade de points noirs, mais Blanchet, ombrageux pourtant, était -habitué à cette peine-là. - -Livette l’attacha à un des anneaux du mur, et, assise sur le banc de -pierre, attendit que Renaud eût achevé le séden. - -La roue tournait, frappant, à chaque tour son coup sourd, très régulier. - ---C’est une jolie chanson, Renaud, dit Livette tout d’un coup, répondant -à ses pensées avant de l’avoir voulu; c’est une jolie chanson que vous -chantiez tout à l’heure! - ---Je l’ai apprise, dit Renaud, d’un batelier, ami de mon père, avec -lequel j’ai remonté le Rhône jusqu’à Lyon--et l’ai ensuite -redescendu.... - ---Et c’est beau, tout ce pays jusque là-bas? fit-elle. - ---Oui, dit-il, c’est beau! - -Et il n’ajouta rien. - ---Vous n’avez pas l’air, Renaud, de penser ce que vous dites. Vous -n’avez donc pas aimé cette ville de Lyon, dont on parle? - -Il y eut un assez long silence. On n’entendait que le rythme monotone de -la roue. - ---Pas de soleil! dit Renaud brusquement.... C’est une ville dans un -nuage froid!--Il ajouta: Le Rhône n’est beau que lorsqu’on le redescend. - -Livette le regarda, et ses yeux, très grands ouverts, voulaient dire: -«Pourquoi cela?» - -Il répondit à son regard: - ---Quand un des nôtres va vers là-bas, comprenez-vous, demoiselette, il -quitte tout pour n’arriver nulle part, et ne demande, au bout du chemin, -qu’à repartir pour le retour!...--Quand il vient de là-bas vers ici, au -contraire, il ne quitte rien du tout et il sait qu’au bout de la route, -il sera le bien arrivé!... Devant la mer, voyez-vous demoiselle, il faut -bien que, de force, le meilleur cheval s’arrête,--et c’est là seulement -que je veux bien, moi, consentir à ne pas aller plus loin.... Où la mer -n’est pas, tout le chemin reste toujours à faire....--Assez, petit! -ajouta-t-il en élevant la voix. - -La roue s’arrêta. Il examina le séden. La corde, bien régulièrement -noire et blanche, était achevée. - ---C’est de bon ouvrage, voyez, dit-il, demoiselle. - -Il se pencha, tout contre elle, pour regarder un point de la corde qui -lui semblait un défaut; il se pencha, et une boucle de ses courts -cheveux noirs toucha imperceptiblement les cheveux fous, presque pas -visibles, qui faisaient comme un léger nuage doré au-dessus du front de -Livette.... Et alors, il leur sembla à tous deux--si jeunes!--que leurs -cheveux s’enflammaient, grésillaient tout bas comme une herbe fine qui -prendrait feu, l’été, au soleil.... Ah! sainte jeunesse! - -Alors, pour la première fois, Renaud songea à la fille. Jusque-là, il -n’avait jamais vu en Livette que la «demoiselette».... Ils restaient -inclinés tous deux, elle sur la corde qu’elle paraissait examiner -attentivement; lui, sur les cheveux de Livette. Livette avait la -«coiffure du matin», faite d’un petit mouchoir blanc qui enserre le -chignon, et qu’on noue de telle façon que les deux bouts, formant -oreillettes, se relèvent, creux et pointus, au sommet de la tête. -Lorsqu’elles sont en grande toilette, les Camarguaises entourent le haut -chignon, pris dans une fine coiffe blanche, d’un large velours, presque -toujours noir, dont les longs bouts retombent inégalement derrière la -tête, un peu sur le côté. - -Il regardait donc, Renaud, les cheveux de Livette, blonds, clairs, mêlés -de deux ou trois floques d’un or plus sombre--bien noués sur la tête, -ondulés en petites vagues sur les tempes, très coquettement soignés, -mais si jeunes qu’il s’en échappait à toute force quelques-uns, de tous -les côtés, assez pour faire au-dessus de sa tête ce léger brouillard de -lumière. - -Il regardait la nuque jolie, ronde, où poussait cette chevelure comme -une herbe ardente si frêle, si fine! et si longue et si vivace! Et la -tentation d’y mettre ses lèvres l’attirait comme l’eau attire, après un -jour de marche, dans une colline pierreuse, sans eau, le cheval de -Camargue habitué aux pâturages mouillés. - -Elle se sentit trop regardée. - ---Partons! fit-elle tout d’un coup. Mon père a commandé que vous veniez -au plus vite. - -Renaud crut qu’il se réveillait d’un sommeil long, et d’un rêve. Il eut -un sursaut. Sans une parole, il alla à Blanchet, lui ôta la selle de -femme qu’il enferma dans la maison, lui mit la sienne, et sauta sur la -bête que les moustiques à la fin impatientaient. - -En croupe, d’un bond, aidée par la main vigoureuse du gardian, sauta -après lui Livette, très amusée, et qui, d’un bras, entoura la taille de -Renaud. C’est la mode des Camarguaises qui, toutes, les jours de fête, -aux plaines de Meyran, aux Saintes-Maries ou ailleurs, arrivent -«appareillées» sur le cheval de leur promis. - -Le gardian enleva Blanchet au galop, lui rendit la main, et le laissa -faire. Blanchet quitta le chemin battu, prit droit sa route vers le -Château, à travers la lande dans le sable semé de salicornes arrondies -en touffes rigides et voisines, inégalement espacées. La bonne bête -volait au-dessus de ces plantes, effleurant à peine les tiges, retombant -toujours entre les touffes, dans le sable mou, d’où pourtant, par -habitude, elle retirait le pied sans effort, mesurant d’avance -l’écartement des obstacles, galopant juste, d’un galop calculé et libre, -changeant de pied à sa guise, se jouant de la difficulté, heureuse -d’être laissée à elle-même. - -Et il fallait que Livette enserrât étroitement la taille du gardian. Il -était souple, le cavalier; il ondoyait avec l’animal. Et la vitesse, -l’air libre, la jeunesse et l’amour, tout les grisait, les deux jeunes -gens; et, sans le vouloir, sans y songer, assez haut pour être entendu -de la fille, le cavalier, entre ses dents, répétait sa chanson de tout à -l’heure: - - _Prends tes amours en croupe!_ - _En avant!_ - -Et il leur semblait que l’horizon était à eux. - -Quand ils sautèrent à bas de cheval, devant la ferme du Château,--ils ne -s’étaient pas dit une parole, mais ils avaient échangé en silence le -plus subtil et le plus fort d’eux-mêmes. - -Depuis ce jour, Renaud, sincèrement amoureux, devint attentif à plaire. -Il soigna sa mise, arrangea mieux sa taïole, se rasa de plus près, et -n’eut plus un seul regard pour les autres fillettes, même les plus -jolies. - -Un jour, enfin, il avait dit à Livette: - ---Votre père ne voudra jamais! - -C’étaient ses premières paroles d’amour. - ---Si je veux, mon père voudra. Et ce que veut mon père, mère-grand le -veut toujours! - ---Le bon Dieu le fasse! répondit Jacques. - -Et, en effet, comme elle l’avait dit,--cela était arrivé.... Maintenant, -depuis cinq mois à peu près, ils étaient promis. - -Ce qui le charmait en Livette, c’est qu’elle était tout le contraire de -lui, si fine, si frêle, si blonde, si enfant,--et c’était que, à ne pas -s’y tromper, elle l’aimait de toutes ses forces, la mignonnette. - - - - -V - - -Si fraîche était Livette qu’on répétait souvent en parlant d’elle, ce -mot de Provence: «On la boirait dans un verre d’eau!» - - * * * * * - -A aimer Livette, Renaud éprouvait ce plaisir, si doux au cœur des forts, -d’avoir à protéger quelqu’un, une petite femme qui était une enfant. -Grâce à la fragilité, à la petitesse de Livette, le rude gardian, bâti -pour des amours violentes, le cavalier du désert camarguais, le bouvier -au poing robuste, le dompteur de cavales et de taureaux, éprouvait une -sorte d’amour fait de pitié douce, de respect pour la faiblesse -gracieuse; il apprenait la tendresse en un mot, qu’il n’eût pas su avoir -peut-être pour une de ses pareilles. - -Il ne lui serait jamais venu à l’idée de lui dire, à elle, quelqu’une de -ces grosses plaisanteries à double entente dont il régalait volontiers, -aux jours de ferrades ou de courses, les fortes belles filles de sa -connaissance. Il lui eût semblé qu’il abusait vilainement de sa -puissance et de son expérience d’homme. - -Encore moins Livette lui donnait-elle cet âpre désir, bien connu de lui, -qui, parfois, auprès des autres filles, lui montait au cerveau en coup -de sang, ce désir de toucher avec ses mains, de prendre avec ses bras, -de renverser au revers du fossé, en riant de la résistance molle, du -consentement qui repousse un peu, de la lutte égale entre la fille et le -garçon qui tous deux s’entendent, au fond, pour être voleur et volée. -Non, devant Livette, Renaud se sentait nouveau à lui-même. Il lui -venait, de la petite demoiselle aux cheveux d’or, une tranquillité de -cœur dont il était bien surpris. Il a mille formes, l’amour. Celui -qu’éprouvait Renaud pour Livette était un apaisement. Il lui «voulait du -bien». Voilà ce qu’il se répétait en songeant à elle. Et, comme il -désirait toutes les autres un peu à la façon des taureaux de sa manade, -dans la saison où les germes travaillent, il se trouvait que la seule -qu’il aimât vraiment, il lui semblait ne la désirer point. - -Alors, de cela, il éprouvait un charme bon, qu’il savourait comme une -eau pure après la longue marche dans la poussière, au soleil. Il se -réjouissait en lui-même de son amour comme d’un repos, d’une halte sous -un ombrage d’arbre, au bord d’une source très fraîche, très claire, -pendant que des oiseaux chantent, au réveil, le matin. Quelquefois, dans -le flamboiement de midi, quand il traversait, sur son cheval qui -baissait la tête, le désert miroitant de sables, de sel et d’eau, il -sentait le souvenir de Livette lui arriver doucement, et il lui semblait -alors qu’une brise lente l’accompagnait, passait sur son front, le -lavait en quelque sorte de sa fatigue, de la poussière, comme un bain. -Il était rafraîchi et il se sentait sourire. Ranimé, il avait un frisson -d’aise qui parcourait tout son être, et qui, par les genoux et par la -main, imperceptiblement, commandait à son cheval de relever la tête. Il -la relevait sans autre commandement, s’ébrouait; le cheval de l’amoureux -secouait sa crinière, chassait, du coup de fouet brusque de sa queue, -les mouïssales qui ensanglantaient ses flancs et, d’un pas allongé, -gagnait les abris à l’ombre, au bord du Rhône, sous les aubes, sous les -peupliers,--dont les feuilles toujours tremblotent et bruissent comme -l’eau, comme les cœurs d’homme, comme tout ce qui vit, espère, souffre -et meurt. - -Non seulement par sa grâce et sa faiblesse elle le charmait, lui fort et -brutal; mais aussi par les soins de sa mise, par son élégance de femme -riche, elle l’enchantait, lui pauvre; et elle lui semblait une créature -neuve, étrange, d’un autre monde. Et elle l’était en effet. D’une autre -qualité, se disait-il; un être hors de sa région, bien au-dessus. - -Qu’il pût dénouer un jour les cordons de ses petits souliers, cela «ne -lui venait pas», et cependant elle était à lui, Livette, la fille des -intendants du château d’Avignon! elle était sa fiancée, sa promise, sa -future femme! - -Il se faisait l’effet de l’héritier d’un trône. Devant l’idée seule de -son avenir, il éprouvait quelque chose comme l’embarras d’un mendiant au -seuil d’un palais, devant les tapis qu’il faut fouler, pour y entrer, -avec des souliers lourds de boue. - -Elle tenait un peu pour lui de la sainte Madone, en bois sculpté, peinte -d’or et de bleu, chargée de colliers de perles et de fleurs, qu’il -voyait, enfant, dans l’église d’Arles, à Saint-Trophime. - -Aussi éprouvait-il un étonnement secret à se savoir aimé. - - * * * * * - -Cela ne lui paraissait pas vrai tout à fait; et comme il fallait bien se -rendre à l’évidence, toutes les fois qu’elle lui parlait, il éprouvait -sans fin la nouveauté de son amour. - -Et il était embarrassé un peu, devant elle, ne trouvait plus ses mots, -se contentait de lui sourire, de lui être soumis comme un enfant, de -courir pour aller chercher ceci ou cela, la devinant sur un regard; se -trompant quelquefois, mais rarement; goûtant, à être le valet de la -fillette, le plaisir d’un gros nain domestique amoureux d’une -mignonnette fille de roi. - -Son sobriquet de _Le Roi_ à côté d’elle maintenant lui semblait une -moquerie. Elle l’embarrassait, il était humble devant elle. - -Et il était surpris, indigné même, au dedans de lui, de l’aisance des -autres avec Livette. Il lui semblait étrange que ses compagnes la -traitassent en égale; que son père, sa grand’mère, n’eussent pas pour sa -fiancée les égards, le respect qu’il avait, lui. - -Volontiers, quand la grand’mère criait à Livette: «Fais ceci ou cela, -cours! dépêche-toi!» il se serait fâché, lui aurait dit: «Pourquoi la -commandez-vous? Elle n’est pas faite pour obéir! Vous êtes une méchante -grand’mère! Ne voyez-vous pas bien qu’elle est trop délicate pour ces -besognes, et trop jolie!» - -Mais ce n’était qu’un sentiment caché en lui; il n’aurait pas osé -l’avouer, car les femmes sont faites, selon nos anciens, pour être les -servantes de l’homme. Il n’en disait donc rien du tout. Il se trouvait -même, de l’éprouver, un peu ridicule. Il se contentait de faire très -vite, à la place de Livette, la chose qu’on lui commandait, si c’était -de celles qu’il pouvait faire. - -Oh! par exemple, si un homme se fût permis, avec Livette, une -plaisanterie malsonnante, eût pris une liberté, oh! alors, avant de -réfléchir, certainement, celui-là, il l’eût assommé du poing, là, tout -de suite! - -Si, même dans la foule, un jour de fête, quelqu’un, homme ou femme, non -loin d’elle, lançait un mot grossier, un de ceux-là que lui-même, à -l’occasion, savait faire sonner très bien, il éprouvait, contre -l’inconnu, une rage; il lui semblait véritablement qu’on eût dû -s’apercevoir de la présence de Livette, la sentir près de là, comprendre -que, devant elle, on devait se respecter. - -Tout cela, il eût été incapable de l’expliquer, mais il l’éprouvait, -confus et certain, en lui. - - * * * * * - -Pour Livette, elle sentait finement l’adoration du bouvier. Elle en -jouissait sans trop en avoir l’air. Elle voyait très clairement qu’elle -avait, sans aucun effort, dompté une bête sauvage. Elle riait parfois, -en le regardant, d’un rire honnête, clair, où il y avait cependant le -triomphe de la mystérieuse magie féminine, merveilleuse invention de la -nature qui veut que le fort soit, au gré de la faiblesse exquise, -attiré, vaincu, roulé à terre. Ce miracle, opéré par la vie, par la -nature, par l’amour, elle le croyait son œuvre, à elle Livette, et elle -était travaillée d’un peu d’orgueil, la petite femme! D’autant plus que -souvent elle se disait: «Comment ai-je fait? je ne mérite pas ce -bonheur; non, en vérité, je ne le mérite pas!» Elle voyait très bien -que, pour lui, elle était un être à part; qu’il ne la traitait pas du -tout comme faisait tout le monde; et, très étonnée, elle en était fière. - -Puis, se demandant, en son cœur sincère, ce qu’elle avait de «plus», de -mieux qu’une autre, et ne trouvant pas, il lui arrivait de juger, malgré -elle, son amoureux un peu, un tout petit peu bête d’être comme cela, lui -si fort, dominé par elle! Alors elle se moquait gentiment, riait de lui -tout haut: - ---Ah! grand nigaud! - -Ainsi, obscurément, toute la Femme, profonde, ondoyante, était dans -cette paysanne simple, qui n’aurait rien su dire sur elle-même. - -Il lui arrivait aussi de se trouver jolie, belle, la plus belle, la plus -jolie, de s’admirer. Quand cette idée lui venait, et, il faut l’avouer, -ce fut bientôt la plus fréquente, oh! c’est alors qu’elle sentait son -orgueil! Et elle ne trouvait plus bête du tout son amoureux; il lui -semblait bien heureux, au contraire, trop heureux! Oh! c’est lui qui ne -la méritait guère!... Dans ces moments-là, elle accueillait ses -services, ses humilités, avec un petit air de princesse habituée aux -hommages. - -Alors aussi, elle se demandait pourquoi tous les autres ne faisaient pas -pour elle ce qu’il faisait, lui? Et, par contre, elle concevait aussitôt -pour lui une sorte de reconnaissance.... Cette mobilité d’impressions -qui tournent en nous, souvent opposées, sans fin variées, autour de -l’idée fixe, voilà l’amour.... Eh oui, vraiment, il méritait d’être aimé -seulement pour avoir su la connaître!... la choisir!... C’étaient les -autres jeunes hommes, qui, tous, étaient des sots! - -Bienvenu était-il s’il arrivait à la ferme quand elle en était à cette -pensée.... Elle poussait un petit cri d’oiseau content et courait à son -ami. - ---Bonjour, monsieur Jacques! - ---Bonjour, demoiselle Livette! - -Ils se prenaient la main. - ---Venez-vous au Rhône? - ---De bon cœur! - -Et souvent ils allaient s’asseoir ensemble au bord du Rhône, sous le -grand aube, un arbre de plus de cent ans, qui est là, connu de tout le -monde.... Les aubes, assez pareils aux trembles et aux bouleaux, sont -des arbres bien camarguais. - -Quelquefois, en y allant, elle lui tendait une branchette verte, souple, -cueillie à un peuplier du chemin, et ils marchaient attachés l’un à -l’autre et séparés à la fois par la branchette courte que suivait un vol -de fins moucherons aux petites ailes irisées. - -Elle aimait beaucoup ce jeu de le faire marcher ainsi, pas trop près, -pas trop loin, le tenant sans le toucher, l’attirant à volonté, le -maintenant à distance selon sa fantaisie, faisant de la baguette -feuillue un fouet, s’il venait à entrer en révolte. - -Elle se sentait ainsi bien maîtresse de lui, se rappelant qu’ainsi -quelquefois elle s’était fait suivre docilement de son cheval Blanchet, -en lui tendant une gerbe mince d’avoines en fleurs;--qu’ainsi parfois -elle avait ramené derrière elle, calme comme un bœuf, un taureau -méchant, échappé, blessé dans les courses, et qu’elle avait rencontré au -fond d’une touffe d’ajoncs, au bord du chemin, en train de tendre sa -langue baveuse aux filets de sang qui découlaient de son mufle. - -Arrivés au bord du Rhône, sous le grand aube au tronc rugueux et noir, -aux branches lisses et blanches, qui s’étend largement au-dessus du -fleuve, avec son vaste feuillage bruissant, ils s’asseyaient côte à -côte, les fiancés, sur les racines qui sortent de terre ou bien sur un -paquet de roseaux coupés. - -Et ils regardaient couler l’eau. L’eau terreuse, jaunâtre, charriant des -amas d’écumes tournoyantes, allant à la mer. - -Ils s’asseyaient et ils regardaient. - -Ils ne parlaient pas. Ils vivaient en silence, au bruit du Rhône dont -les petites vaguelettes, obliquement, sur les bords, viennent jouer, -s’attacher dans les pieds innombrables des roseaux, des peupliers -jeunes, tandis que le gros du courant passe au milieu, pressé, rapide, -comme en hâte d’arriver là-bas, à la mer qui est sa perte.... Ils -rêvaient, ils ne parlaient pas. - -Ils se sentaient vivre de la même vie que tout ce qui les entourait. De -temps en temps, un martin-pêcheur, azuré et mordoré, filait devant eux, -se posait sur une basse branche, regardant l’eau de côté, le bec en -arrêt, puis brusque, traversait le Rhône. Et avec l’oiseau bleu, leur -pensée traversait aussi le fleuve, s’arrêtait là-bas, sur quelque -branche courbée en arc dont le fin bout trempait dans l’eau, tout -vibrant de la course du fleuve, et entouré d’écumes accumulées, de -feuilles mortes, de brindilles. Comme un sorcier, l’oiseau, tout à coup, -avait disparu!... - ---C’est joli! disait parfois Livette. - -Et c’était tout. - -Lui ne répondait pas. Il ne savait que lui dire. Il était trop heureux. -Le roi n’était pas son cousin! - -Aux heures du soir, beaucoup de tout petits lapins, des jeunes, en cette -saison de mai, sortaient du parc, des haies sauvages, et jouaient -presque invisibles, gris, dans l’ombre au pied des buissons, trahis par -l’agitation d’une touffe d’herbe, d’une branchette basse, horizontale, -qui barrait leur coulée. - -Il y avait aussi, pour la joie des deux fiancés, la chanson du -rossignol, à l’heure où la lune monte. Écoutez-là: c’est toujours beau, -dans la nuit, cette chanson du rossignol. Il commence par trois cris -distincts et bien prolongés; on dirait un signal, un appel convenu; cela -commande l’attention. Puis la modulation s’élève, hésitante. On dirait -qu’il est timide, qu’il a peur de n’être pas exaucé.... Mais bientôt il -prend courage, il s’assure, et le chant monte, s’élève, éclate, se -répand dans un tumulte ordonné.... Et c’est l’amour, c’est la jeunesse -et l’amour qui ne se contiennent plus, que rien n’arrête, qui réclament -leur droit à la vie.... Il se tait. - - * * * * * - -Il s’était tu, que les amoureux écoutaient longtemps encore le chant de -l’oiseau se répéter dans l’écho ténébreux d’eux-mêmes. - - * * * * * - -... C’était l’heure de rentrer. Ils se levaient, s’acheminaient vers la -ferme qui est tout proche. - -La grand’mère appelait du seuil de la porte: - ---Livette! Livette! - -Sa voix leur arrivait comme plaintive, caressante, un peu triste, du -bord de la grande plaine qui élevait aussi dans l’obscurité, vers les -étoiles, vers la vie, vers l’amour, un long appel mélancolique. La voix -des nuits sur la plaine se répand et monte tranquille sans se heurter à -aucun écho, triste d’être seule dans trop d’étendue. - -Et autour des amoureux qui regagnaient la ferme, dans les vergers, dans -le parc, s’élevait bientôt, à mesure que croissait la nuit, -l’assourdissante clameur des grenouilles, tapage puissant qui est le -total d’une addition de bruits faibles, énorme brouhaha, fait de menus -coassements inégaux qui, accumulés, s’écrasant l’un l’autre, arrivent à -n’être plus qu’un tumulte régulier, pareil au ronflement continu d’une -cataracte. - -Et au milieu de cette formidable clameur d’éternité, faite des milliers -de voix des toutes petites rainettes amoureuses, traversée d’un cri de -courlis ou de héron en chasse, accompagnée du bourdonnement des deux -Rhônes, et du battement de la mer,--les amoureux, émus l’un de l’autre, -n’entendaient rien que le battement calme de leurs deux cœurs. - -Et à mesure que le temps passait, l’amour grandissait en eux, accru du -souvenir de toutes ces heures vécues ensemble. - -Renaud n’était plus seulement Renaud pour Livette, mais l’être par qui -elle éprouvait la vie, à travers qui lui venait ce grand souffle de -toutes les choses, des horizons de terre et de mer, cette émotion -d’être, ce désir d’avenir, d’accroissement, ce flux d’espérances vagues, -qui est l’amour et qui fait l’intérêt de vivre. - -Et maintenant, si on eût voulu arracher Jacques à Livette, elle en -serait morte, et celui qui aurait voulu prendre à Jacques Livette, en -serait mort, oui, mes amis, encore plus sûrement. - -C’est une belle et bonne chose que l’amour soit sans cesse occupé à -rajeunir le monde,--et le rossignol, comme les grenouilles, ne se -lassent pas de le répéter. - - - - -VI - - -Ce Rampal, qui avait emprunté le cheval de Jacques Renaud, n’était plus -revenu. - -Renaud ne montait plus maintenant d’autre cheval que Blanchet. - -Rampal était un mauvais gueux, joueur, coureur de cabarets, bien connu à -Arles dans toutes les maisons louches tapies le long du Rhône. - -Chassé par plusieurs maîtres, gardian sans manade, il passait sa vie -maintenant à courir à cheval d’une ville à l’autre, d’Aigues-Mortes à -Nîmes, de Nîmes à Arles, d’Arles aux Martigues, et, dans chacune de ces -villes, exerçait quelque métier douteux, trichait un peu aux cartes, -gagnant de quoi vivre une semaine sans rien faire, et repartant, cette -semaine-là, pour la Camargue qu’il aimait, où il avait, dans deux ou -trois fermes, des femmes à qui plaisait son existence de forban -mystérieux. - -Pour cette vie, il fallait un cheval. Gardian à pied, Rampal avait -d’abord volé un cheval à une manade, mais celui-là, la seconde nuit, -rompant son entrave, l’avait quitté, avait traversé le Rhône à la nage -et rejoint son troupeau. C’est alors que le gueux, ayant en effet des -affaires pressées, avait dit à Renaud: - ---Je prends ton cheval Cabri, j’ai besoin d’aller aux Saintes. - ---Prends mon cheval, avait dit Renaud. - -Il ne lui était pas venu à l’esprit que Rampal ne reviendrait pas. Sûr -de sa réputation de force et de vaillantise, Jacques ne croyait pas -qu’on pût s’exposer à sa colère. - -Et puis, il avait pour Rampal une sorte de pitié mêlée d’un peu -d’admiration. C’était un hardi cavalier que Rampal, et sans les femmes -et les cartes, avec Renaud ou après lui, il eût été, lui aussi, un roi -des gardians! En sorte que si Rampal faisait pitié à Renaud, Renaud -faisait envie à Rampal. - -Quant aux fredaines de ce «marrias», de ce mauvais chenapan, c’étaient -jeux d’homme libre. Ni marié, ni fiancé, orphelin de père et de mère, -n’ayant à nourrir, à aider personne, à complaire à personne, il avait -bien raison de vivre à sa guise! Ainsi, du moins, pensaient la plupart -des gens. - -Renaud, d’ailleurs, quoique honnête, avait des goûts de vagabond. - -Avant d’avoir au cœur, pour Livette, son étrange amitié, dont il se -sentait comme attaché, lié aux pieds et aux mains, il avait, à la -vérité, souvent couru avec Rampal de singulières aventures. - -Plus d’une fois ils avaient galopé côte à côte, portant chacun en -croupe, vers la libre plaine, une fille au rire facile qui, au sortir -d’une course de taureaux à Aigues-Mortes ou en Arles, avait consenti à -les suivre pour une nuit. - -Seulement, en ces aventures, Renaud toujours avait joué franc jeu, ne -promettant jamais ni mariage ni rien, offrant aux belles un cadeau, un -souvenir, bague de laiton ou foulard,--fichu à plisser suivant la mode -arlésienne, ou large ruban de velours à former coiffure, tandis que -Rampal avait des trahisons, promettait beaucoup, sans tenir, bref -n’était qu’un «féna», un vaurien. - -Rampal avait donc emprunté le cheval de Renaud avec l’intention de le -ramener le soir même, mais, ce soir-là, on lui avait annoncé une fête -aux Martigues, et il était parti, sans se soucier de Renaud. «Il -prendra, s’était-il dit, un cheval de sa manade»... Or, Audiffret, le -père de Livette, l’intendant du château, avait voulu que Renaud prît -Blanchet. - ---Prends Blanchet, lui avait-il dit. Il me fait peur pour notre fille. -C’est un maître cheval, mais ombrageux, des fois. Achève de nous le -dresser. Je veux qu’il coure cette année aux fêtes de Béziers. -Entraîne-le. - -Et, heureuse que Blanchet fût à «son ami», car déjà elle appelait ainsi -Renaud, dans le silence de son cœur,--Livette, qui aimait Blanchet, -avait simplement dit: - ---Je vous le recommande. - -Il y avait plus de six mois de cela. - -Rampal, qui avait fait parler de lui cependant, et dont Renaud avait eu -plusieurs fois des nouvelles, n’avait pas ramené le cheval. - -Renaud patientait. Plusieurs fois, informé que Rampal était ici ou là, -il avait essayé de le joindre sans y parvenir. - ---Je l’attraperai quelque jour! disait Renaud; il ne perd rien pour -attendre. - -Il espérait bien que la fête des Saintes-Maries ramènerait ce coquin. - ---Avec les bohémiens voleurs, celui-là reviendra! répétait-il, et il ne -se trompait pas. - -Rampal, pour un empire, n’aurait pas manqué une fois de venir au -pèlerinage des Saintes. Le gueux se serait cru damné. C’était pour lui -habitude d’enfance de venir demander pardon de ses fautes aux deux -Maries et à Sara la servante, dont il ne faisait que rire par -fanfaronnade, ne pouvant s’assurer à lui-même s’il croyait en elles ou -non. - -Cette année-là, affilié aux bohémiens, pour des affaires de -maquignonnage (on sait que les bohémiens, hommes et femmes, roms et -juwas, comme ils disent, ont une connaissance approfondie de tout ce -qui se rapporte au cheval), Rampal leur avait été une excellente source -de renseignements. - -Par différents moyens, on l’avait fait parler sur ceci, sur cela, sur -tous et sur toutes. Il ne savait pas bien lui-même qu’il eût conté tant -de choses. - -On l’avait interrogé, tantôt nettement, à l’improviste; tantôt d’une -façon détournée et lente, et puis pendant l’ivresse, et même pendant le -sommeil. Et la mémoire infaillible des gitanes avait rigoureusement -enregistré ses réponses,--de quoi étonner toute la Camargue. - -Rampal n’avait pas même été questionné par la reine bohême qui se -méfiait de sa discrétion, et qui tenait de seconde main sa connaissance -des secrets du pays. - -Une fois seulement il lui avait adressé la parole. C’était un soir où la -reine mendiante s’était mise à danser pour elle-même, sur le grand -chemin au bruit de son tambour de basque qui ne la quittait guère. - ---Tu es belle! lui avait-il dit. - ---Tu es laid! avait-elle répondu très vite avec mépris. - ---Donne-moi, fit Rampal, la bague de ton doigt, je t’en donnerai une -autre. - -Elle avait regardé d’un œil tout plein d’étincelles sa bague barbare, en -argent battu au marteau, puis le chrétien insolent, et elle avait dit: - ---Un coup de bâton sur les reins, voilà ce que je donnerai, chien! si tu -ne me laisses! - -Et, laidement, elle avait craché comme par dégoût. - -Un peu troublé, Rampal avait quitté la partie. - -Cette femme avait une façon de regarder qui troublait les gens. On eût -dit qu’il sortait de ses yeux un feu noir, une flamme aiguë. Cela -pénétrait, fouillait, et on n’y pouvait rien. Elle entrait dans votre -regard, mais on n’entrait pas dans le sien--qui, au contraire, -repoussait, s’opposait au vôtre comme une chose solide. Et, dans ces -moments, elle était fièrement cambrée, la tête un peu en arrière, tout -le corps en arrêt, si onduleux et si rigide à la fois, qu’on eût dit -d’une vipère à cornes dressée sur sa queue, fascinante et prête à -bondir. - ---Je ne peux pas vous expliquer, Jacques, comme cette femme m’a fait -peur, avait dit à Renaud Livette. J’en ai encore le sang gelé!... Elle -m’a menacée! Et quand cette couronne d’épines est tombée devant moi, -j’ai cru que j’allais--Bonne Mère!--m’évanouir! - ---Celle-là aussi, avait répondu Renaud, si je la rencontre, elle aura à -qui parler! - ---Laissez, Jacques, les païens tranquilles! Ce n’est pas bon d’avoir -affaire au diable. - -Mais le gardian aimait la bataille, et il ne désirait rien tant que -rencontrer Rampal et Zinzara, le joueur et la reine des tarots,--«deux -bohémiens, deux voleurs ensemble,» pensait Renaud. - - - - -VII - - -Ce fut la bohémienne qu’il rencontra d’abord. - -Renaud, à cheval sur Blanchet, allait le long de la plage, vers les -Saintes. - -Il avait la mer à sa droite; à sa gauche, le désert. Il marchait dans le -sable; et la lame, de moment en moment, venait s’étaler sous les jambes -de son cheval, entourant d’écume gaie les sabots roses vite relevés. - -Renaud pensait à Livette. - -Il regardait devant lui, et voyait l’église des Saintes, ses hauts murs -droits, crénelés, et il se demandait si ce serait là ou à Saint-Trophime -en Arles qu’il conduirait, vêtue de blanc, couronne en tête, sa petite -reine. - -Il regardait la mer et se demandait si rien ne lui viendrait par là; si -son oncle, le capitaine au long cours, parti depuis tant d’années, ne -débarquerait pas quelque jour avec une cargaison de choses vagues et -merveilleuses, un million fait d’objets précieux, d’étoffes et de -pierreries? Dans son imagination de pauvre et d’ignorant, l’idée de la -fortune était une vision de trésors légendaires, comme ceux qui sont -dans les cavernes des contes arabes. - -Un instant, il voyait cela, de ses yeux, le voyait en réalisation dans -l’éclat papillottant de la vaste mer qui étincelait à l’infini, par -scintillements vifs et brusques, comme un miroir cassé en étroits -morceaux irréguliers et mobiles. C’était une nappe ondulante de diamants -et de saphirs. Le soleil, à mesure qu’il baissait sur l’horizon, jetait -des feux de plus en plus roux sur les miroitements moins rapides, et -toute l’eau fut bientôt semblable à du vieil or bruni, qui se mouvait -avec lenteur; on eût dit, sous des luisants polis de vitrine, un immense -trésor fondu! De très loin en très loin une vague haute se gonflait, -ronde, pesante, un nuage passait; et dans l’épaisseur de la vague -chaperonnée d’or, dans l’ombre lente du nuage s’approfondissait un bleu -noir, puissant. Le soleil s’abaissait toujours et de grandes bandes d’un -rouge vif se mettaient à dominer les bandes d’ocre, d’améthyste, de vert -citronné, d’azur pâle, qui s’étageaient sur la ligne d’horizon.... La -mer changeante était maintenant semblable à un manteau de pourpre royale -à franges d’azur, d’argent et d’or. - -Sur le désert, les marais aussi se transformaient en draperies -éclatantes, en broderies étalées. Tout n’était qu’étincellement, les -sables, les eaux, le sel.... Par moments, un flamant rose se soulevait -du milieu des enganes, volait, lourd, semblait emporter à son flanc un -peu du rouge de l’eau et du ciel,--puis se reposait au bord des eaux -luisantes. - -Les goélands étaient comme les blancs oiseaux de rêve de ce pays -d’enchantement. Ils s’asseyaient par bandes, pareils à des colombes -couveuses, sur les vagues de la mer au large, ou sur les sables chauds, -ou sur les étangs. - -Et là-bas, dans le nord-ouest, Renaud cherchait de l’œil la haute -terrasse carrée du Château d’Avignon, où montait quelquefois Livette -pour voir si, dans la plaine, elle n’apercevait pas Blanchet et la lance -droite de son bon ami Renaud. - -Renaud, tout à coup, arrêta son cheval et regarda fixement un point noir -qui se mouvait sur la mer, s’abaissant, s’élevant avec les courbes des -vagues, à deux cents pas du rivage. - -Il crut reconnaître une tête de femme; une tête aux cheveux noirs -ruisselants d’eau, couronnés d’un cercle de cuivre, où luisaient, en -pendeloques, des médailles d’Orient.... - -La gitane nageait, s’ébattait dans les vagues, qui, venues du fond de la -mer, se soulevaient, rares, lentes. Elle y glissait comme un congre, -heureuse de sentir sa peau caressée par les souplesses de l’eau salée. -Elle avait des ondulements pareils à ceux de la mer elle-même; elle -serpentait comme ces algues que fait ondoyer la force des houles. De -loin en loin, la vague plus lourde et plus haute arrivait contre elle. -Elle lui faisait face, étendait, à la manière des plongeurs, au-dessus -de sa tête baissée, ses mains rapprochées en pointe, et entrait -horizontalement sous la lame large qu’elle traversait de part en part. - -Du haut de son cheval, Renaud voyait la tête brune émerger de l’autre -côté de la lame bombée qui, en arrivant le long du rivage, se -contournait en volute blanchissante, s’écroulait aussitôt en neige -d’écume, s’étalait enfin sous lui, sur le sable, en minces nappes -transparentes qui se surmontaient l’une l’autre, toutes pailletées -d’étincelles. Il ne voyait pas distinctement le corps de la nageuse. A -peine, sous les transparences de l’eau limpide, en apercevait-on les -contours fuyants, qu’ils se voilaient aussitôt d’ondoiements et de -reflets. - -Tout à coup, la nageuse se dirigea vers la terre, parut prendre pied, -et, élevant un bras hors de l’eau, fit à Renaud signe de s’en aller, -avec des cris: - ---Passe ton chemin! - -Mais lui qui, jusque-là, regardait avec curiosité, sans colère aucune, -fut, à ce mot, pris d’irritation. Il n’avait rien oublié, certes, des -plaintes de Livette contre la bohémienne. Il n’y avait pas huit jours -que la tzigane avait rendu au Château d’Avignon sa visite menaçante. -Seulement, dans cette lumière, dans cette beauté du soir, Renaud -s’était senti le cœur paisible, et il avait reconnu la reine bohême sans -émotion. Peut-être une curiosité dominait-elle en lui, qui le poussait -vers cet être étranger, mystérieux, surpris au bain, dans la grande -solitude du désert et du soir; une curiosité de voyageur pour un animal -inattendu et de chrétien pour une femme païenne. «Passe ton chemin!» -Cette injonction qu’une voix de femme lui lançait de loin, le blessa -tout à coup, à l’endroit de son cœur où était le souvenir de Livette -menacée par la tzigane. - ---Ah! c’est toi, cria-t-il, c’est toi qui vas au seuil des portes faire -peur aux filles qui restent seules! qui fais des menteries et des -singeries pour les forcer à te donner ce qu’elles te refusent! Que cela -ne t’arrive plus, voleuse! ou tu sentiras le bois des fourches à foin et -celui des tridents à vaches! - -La reine, insultée, eut dans tout son être un sursaut de rage folle.... -Si elle eût été près du gardian, elle eût sauté à sa gorge tout droit, -comme un serpent qui se détend en flèche et se fixe à sa proie. Elle se -sentit pâlir, eut un redressement de tout son corps, et, cambrée, comme -la couleuvre qui menace, la tête un peu en arrière, elle avança vers le -cavalier... mais qu’elle en était loin! - ---Ah! ah! lui cria-t-il, tu t’approches pour mieux entendre! Viens donc, -païenne, viens! on s’expliquera! Au souvenir de Livette menacée par -cette femme, la colère le prenait.... Ce n’étaient pas des chrétiens, -ces gens de Bohême, mais tous des voleurs, des bandits.... On raconte -qu’aussi bien ils mangent de la chair humaine, de la chair d’enfant, -lorsqu’ils n’en trouvent point d’autre. Comment auraient-ils, si -souvent, sans cela, des quartiers de chair saignante dans la marmite?... -Ah! race de loups! race de renards maudits! - ---Avance! cria-t-il encore. - -Elle avançait en effet, mais péniblement, ayant à repousser l’eau -pesante devant elle, à chaque pas. Elle n’avait pas encore les épaules -hors de l’eau; et--sous l’eau--elle aidait sa marche en ramant des deux -bras. Si elle se fût mise à la nage, elle eût fait plus vite le même -chemin, mais elle n’y pensait même pas. Elle songeait à bien autre -chose! - -Renaud, machinalement, jeta un coup d’œil sur le rivage, derrière lui, -et aperçut à quelques pas, hors des atteintes de la vague, en tas,--et -son tambour de basque jeté dessus,--les hardes de la bohémienne; puis il -reporta ses regards vers la femme qui s’avançait contre lui. Elle avait -maintenant de l’eau jusqu’aux aisselles, et il vit, alors seulement, -qu’elle se baignait toute nue. - -Son buste, lentement, émergeait. A cent pas du rivage, elle n’eut plus -de l’eau que jusqu’aux genoux. Elle était belle. Son corps, ferme et -svelte, était bien jeune. Très cambrée, elle semblait marcher au combat -sans aucune idée de pudeur. On l’attaquait: elle courait à l’agresseur, -voilà tout. Ses poings étaient fermés, ses bras légèrement repliés, sa -tête toujours un peu en arrière. Toute sa démarche était menaçante. -L’eau roulait en perles brillantes de sa nuque à ses pieds, sur tout son -corps bronzé, d’un fauve sombre. Sa poitrine, bombée, tendue en avant et -comme offerte, semblait prête à recevoir, telle qu’un bouclier magique, -des coups qui resteraient impuissants. - -Le gardian demeurait immobile d’étonnement. Il regardait venir à lui -cette femme qui, ainsi vue, jaillissant hors de l’eau, entourée de -blancheurs d’écume, avec sa couleur étrange, lui paraissait un être -surnaturel. - -Que venait-elle faire? Elle avançait, hardiment agressive, et, dans son -esprit de sorcière, il y avait sans doute bien des ruses méchantes. - -Ne s’était-elle pas courbée un instant, comme pour ramasser, au fond de -l’eau, des cailloux à lapider son ennemi? En avait-elle dans ses deux -poings qu’elle tenait crispés? Non, les sables de la Camargue vont très -loin sous l’eau, s’abaissant en pentes très douces, sans que le pied nu -du nageur y puisse rencontrer le moindre galet. - -Que venait-elle faire alors? - -Et voici qu’elle était tout près du cavalier, toujours plus curieux. -Cependant le gardian ne s’interrogeait plus. Il la regardait, stupide et -ravi. - -Fasciné, il la suivait du regard, oubliant sa pique posée sur l’étrier, -oubliant son cheval, oubliant tout.... - -Et bien droite maintenant, à trois pas devant lui, insolente dans toute -son attitude, dans tous les contours de son corps, elle le regardait en -face, avec cet œil d’où sortait une flamme acérée et dans lequel ne -pouvait pénétrer aucun regard. Et comme elle lui présenta, une seconde, -son visage de profil, il eut le sentiment rapide, à peine conscient, -d’une ressemblance du bas de ce visage (du dessous des narines -au-dessous du menton),--avec la tête du lézard des sables et celle des -tortues et des couleuvres du marais. C’était la même coupe verticale, -fendue d’une bouche mince, un peu retombante, d’où il s’attendit, comme -en un rêve du diable, à voir sortir une langue fourchue, vibrante. - -Puis, cette impression vite effacée, il ne vit plus que la femme, jeune, -belle, nue, comme offerte d’elle-même à son désir de sauvage, dans la -liberté de ce rivage désert, au bruit des vagues, dans l’air qui venait -du grand large, au soleil du soir, qui ruisselait sur tout ce beau corps -avec l’eau marine. - -Et il allait, ébloui, ivre, aveuglé par le flot de son sang qui,--du -cœur où il avait couru d’abord, l’oppressant, le faisant chanceler sur -sa selle,--maintenant lui bondissait au cerveau, rougissant sa face et -son cou de taureau, il allait sauter à bas de sa bête, ou peut-être se -baisser seulement, enlever de terre, à la force du poignet, la créature -légère pour lui, l’emporter sur sa croupe de centaure,--quand, plus -prompte, elle s’élança, les deux bras en avant, et de sa main gauche, -prit et serra de tout son poids la double bride du cheval qui, à demi -cabré, recula. Et de sa main droite, elle souffletait la figure de la -bête! - ---Va dire, chien! va dire à tes pareils qu’une femme s’est vengée de -toi, et que, sur la figure du cheval, elle a souffleté le cavalier! -Tiens, lâche! Tiens, bouvier de malheur! Va conter cela à ta fiancée! Va -lui dire que, battu par moi, tu n’as su que dire ni que faire! - -Il n’y avait plus beaucoup de colère dans Renaud; il n’y avait plus que -de la peur, mêlée à l’étonnement. L’action de cette femme lui paraissait -vraiment surprenante, diabolique. De couleur, d’attitude, de regard, -d’audace, elle était bien sorcière. Une terreur étrange était en lui. -Peut-être eût-il gaiement, sans remords, commis le péché avec toute -autre que cette gitane de malheur, qui le terrifia. Il craignit surtout -pour Livette. Il la sentit, et lui avec elle, sous la menace d’un -malheur compliqué, obscur; et l’idée de lui être infidèle l’épouvanta -comme le commencement de la catastrophe. Il avait peur pour lui-même, -peur pour Livette, de l’être inattendu, inexplicable, qui surgissait -devant lui, le provoquant à quelles luttes?... Ainsi, la méchanceté et -la haine lui apportaient cette femme comme n’eût pas fait l’amour! Il -était éperdu. Il n’attendait, prêt à enlever sa bête au galop, que -d’être lâché, n’ayant pas la colère qu’il aurait fallu pour renverser, -pour fouler aux pieds de son cheval une femme, fût-elle sorcière, au -risque de la tuer. - -Mais pourquoi n’avait-il plus assez de colère? C’est que ses yeux, -malgré lui, s’attachaient à tous les mouvements de ce corps, étrangement -beau, qui était celui d’une ennemie. - ---Tu voudrais fuir comme un lâche, lui criait-elle à présent. Tu ne -partiras que quand je voudrai! - -Profitant de la stupeur curieuse du cavalier, elle avait saisi avec les -dents un long bout du séden qui pendait déroulé au cou du cheval, et, à -l’aide d’une seule main (l’autre serrant toujours la bride), elle avait -prestement, dans un nœud barbare, pris, serré les naseaux.... D’une -pesée féroce sur ce nœud de torture, elle maintenait la bête, là, à -l’endroit où elle voulait. - ---Il faudrait, dit-elle encore, que tes camarades vinssent à passer! Il -faudrait qu’on vît un dompteur de bœufs, pris par une femme! - -«En effet, songea Renaud, ce serait là une chose, comme elle le dit, -bien risible!» Et il fit reculer un peu son cheval, croyant le dégager, -mais, comme s’il eût été amarré à un mur, le cheval, la tête et le cou -tendus, tirant au renard, infléchit les quatre jambes, portant sa -croupe, abaissée, en arrière. La bohémienne ne lâchait pas pied. Elle -riait, montrant des dents blanches, fines, jolies, nombreuses, -terribles. - ---Prends garde! dit enfin Renaud, je vais me pousser contre toi, du -poitrail de ma bête! - ---Je t’en défie, répondit-elle avec tranquillité. - -Elle voyait de son œil sûr, dans les yeux du gardian, un trouble: le -charme opérait! C’était maintenant à travers un brouillard qu’il -regardait cette femme dont il était, par curiosité ardente, déjà voisine -d’amour, l’étrange captif. Elle souriait. - -Cela dura quelque temps.... Renaud, à la fin, se sentait stupide. Pour -demeurer fidèle à Livette, qu’il ne pouvait trahir cependant avec -celle-là même dont il s’était promis de la venger, il devait ne pas -descendre de cheval, car, en mettant pied à terre, il fût devenu le plus -fort! Pour rester fidèle, il devait courageusement rester le vaincu, -dans cette lutte de la beauté contre la force. Et il attendait. - -Elle surprit le regard du gardian, un instant détourné vers la plaine. - ---Ah! ah! tu as peur qu’on te voie, lâche!... mais sois tranquille! On -saura toujours ce qui t’arrive.... J’y prendrai peine! Tu viendras me -conter quelque jour ce que t’en aura dit ta blonde pâle, à sang de -neige! - -Humilié d’être ainsi forcé d’obéir à une femme, mais rendu indécis et -faible par la joie physique qu’elle lui donnait, il restait donc là! Sa -bête, qu’il excitait sans la violenter, plusieurs fois chercha à se -faire libre, sans y parvenir. Renaud regardait.... Légère, souple comme -un petit chat-tigre, agile et forte,--habile à lutter avec un -cheval,--la bohémienne, dont la main gauche ne lâchait pas la corde -cruelle, avait entortillé la longue crinière, saisie d’abord à pleine -poignée, autour de l’autre main, et quand le cheval se dressait,--ainsi -agrippée à lui, elle se laissait soulever de terre, toute droite, la -pointe des orteils tendue et crispée, ou bien, obliquement, elle -accrochait ses pieds à la jambe du cavalier, s’attachant à lui comme un -poulpe, avec ses lanières, se colle au rocher, et riant toujours, d’un -air obstiné, méchant et triomphateur. - ---Tu ne te délivreras plus de moi! - -A la longue, de plus en plus inquiet, il eut horreur d’elle comme d’un -insecte malfaisant, vu en rêve, araignée ou mouche à poison, qui se -mettrait à vous suivre opiniâtrément, ou comme d’une couleuvre qui, -prise de haine intelligente, étrange, s’obstinerait sur vos traces, -implacablement patiente, et deviendrait épouvantable, malgré la -petitesse inoffensive, par le surnaturel acharnement. - -Et en vérité, la fermeté rageuse, la persévérance maligne, l’entêtement -démoniaque de cette femme, protégée par sa beauté et par sa faiblesse, -étaient effrayants. - -Mais le jeu des muscles, qui faisait ondoyer cette peau féminine, -luisante, humide maintenant de sueur, intéressait l’homme, malgré tout, -lui plaisait toujours davantage. Le désir, en lui, se réveilla. Et, tout -aussitôt, il n’accepta plus sa défaite, eut une révolte. - ---Prends garde!... cria-t-il alors, et il poussa son cheval, -l’éperonnant; mais, pincée aux naseaux, la bête ne fit que trois bonds -et demeura immobile, soufflant du feu.... Pauvre Blanchet, qui avait -connu les caresses et les gâteries de la jeune fille! il apprenait -maintenant à connaître la femme. - -Enfin, la bohémienne lâcha sa double proie. - ---Pars! tu m’as assez vue! dit-elle tout à coup. - -Renaud la regarda encore un instant sans rien dire et sans bouger. La -force et le chaos de ses tentations l’arrêtaient une seconde encore, le -fixaient là.... Cette chose extraordinaire (qu’il ne retrouverait pas) -était donc finie!...--Des idées violentes, nette chacune, confuses par -le nombre, se heurtaient dans sa tête. Comment n’avait-il pas mis fin -plus tôt à ce combat? Que dirait-on de lui quand on le saurait? Comment -avait-il pu, lui qui était le roi de la lande, ne pas se baisser pour -ramasser cette joie? Mais Livette!... Ah oui! Livette! - -Il enfonça brusquement ses deux éperons dans le ventre de Blanchet qui -vola vers les Saintes. - -La bohémienne, debout sur le rivage, regarda son fuyard longtemps. Elle -souriait. Elle repassait en elle-même les péripéties de la lutte, et -mesurait sa victoire. Elle rappelait une à une, pour en bien jouir, les -idées qui avaient passé par son esprit lorsqu’elle avait marché vers le -rivage. - -Elle n’avait pas prémédité son agression, et sa première pensée avait -bien été de ramasser quelques pierres pour les lancer, y étant adroite, -à la tête de Renaud.... Mais elle n’en avait pas trouvé. Alors elle -avait continué sa marche en avant, sans savoir ce qu’elle allait faire, -mais certaine d’avoir à faire quelque chose contre ce chrétien insolent. - -Puis, dès qu’elle avait senti fraîchir hors de l’eau sa belle poitrine -nue, elle s’était dit à elle-même, en sa langue mystérieuse, pleine -d’images et de mots cabalistiques, que si une sainte avait pu payer, -rien qu’en lui montrant sa beauté toute nue, un batelier son ami,--une -païenne pouvait bien, par un moyen pareil, châtier un bouvier brutal, -car l’amour, c’est l’herbe à sorcier, c’est la douce-amère, la plante -aux deux saveurs, baume et poison à la fois; et la femme est amère comme -l’eau salée de la mer, effroyable comme la mort, et ses mains sont des -chaînes plus fortes que le fer, et tout son être est redoutable comme -une armée! - -Elle qui était brune, presque noire de peau à côté de la blancheur des -blondes, ne pourrait-elle pas commander, si elle le voulait bien, à cet -amoureux de la pâle Livette? En vérité, pour qu’il fût infidèle à sa -blonde fiancée, que fallait-il autre chose que se montrer à lui, et ne -pouvait-elle pas le faire sans avoir l’air d’y songer? Assurément, -insultée par ce chrétien, elle pouvait feindre d’en oublier, de colère, -sa nudité, et l’attaquer avec cette nudité même!... Non, non, il n’était -pas besoin de philtres, de paroles magiques, de flammes allumées la -nuit, à la lune nouvelle, sous les trépieds où bouillonne l’eau du -marécage, pleine de couleuvres, pour ensorceler celui-ci!... Elle -sortirait de l’eau, nue et belle comme elle était, et le démon, à son -ordre, ferait le reste!... Qu’était-ce que des cailloux lancés contre un -homme jeune, à côté de la puissance qui s’échappait d’elle-même?... Oui, -c’était là le charme des charmes. Elle le savait,--étant sorcière tout -comme une autre, la femme! C’est le désir de son corps qu’elle allait -jeter en lui comme un mauvais sort; dont elle allait l’empoisonner... et -ensuite, tranquille, elle regarderait les ravages du poison. - -Elle s’était donc avancée, petite et formidable, la reine! Elle savait -aussi qu’autrefois, au temps des païens d’Europe, une déesse, une -immortelle, était sortie de la mer, en avait jailli, blonde et nue, -comme une fleur merveilleuse, et que, debout sur les eaux bleues, ses -pieds dans une coquille de nacre, elle avait longtemps commandé aux -hommes,--avant le règne du Christ Jésus. - -Renaud, se retournant sur sa selle, vit la bohémienne, toujours toute -nue et debout, qui étirait ses bras au soleil, comme si elle eût voulu, -de loin encore, étonner et fasciner de sa beauté, le fiancé de Livette. - -Le soleil avait disparu derrière la ligne d’horizon, et c’est sur un -ciel de cuivre rouge que se profilait en noir la silhouette de la femme -nue, plus mystérieuse dans le crépuscule. - - - - -VIII - - -Des Saintes, où il allait demander combien il devrait amener de taureaux -pour sa part, le jour de la fête, Renaud regagna tout de suite le -Château d’Avignon. - -Il avait hâte de revoir Livette, d’oublier près d’elle la scène de la -journée, à laquelle, malgré lui, son esprit revenait toujours. - -Quatre ou cinq lieues, et il fut rendu. - -Livette et ses parents étaient tous trois, près de leur ferme, à prendre -le frais sur le banc de pierre qui est là contre la façade du château, à -côté des vieux rosiers grimpants qui, au-dessus, encadrent les fenêtres -de leurs touffes vertes piquées de fleurs. - -C’était aussi une des places favorites de nos amoureux, tout contents -d’avoir sur leurs têtes ce feuillage parfumé, dans l’épaisseur duquel -venait souvent chanter un des rossignols du parc. - ---Eh! bonsoir, Jacques. - ---Eh! bonsoir à tous! - ---Qui t’amène si tard? as-tu dîné, au moins? - ---J’ai mangé, aux Saintes, une anchoïade.... - ---Cela n’est que pour mettre en train l’appétit. Veux-tu autre chose? tu -n’as qu’à parler. - ---Merci, maître Audiffret.... Je vais soigner Blanchet à l’écurie, et je -reviens. Je n’irai pas au «jass» ce soir. Je coucherai dans la fénière, -près des bêtes. - -Maître Audiffret, sa pipe entre les doigts, se leva et suivit Renaud -jusqu’à la porte de l’écurie, d’où il le regarda bouchonner son cheval. - ---Quand il vous plaira, maître Audiffret, reprendre Blanchet pour -Livette.... Je ne lui trouve point de défauts; au contraire. C’est un -bon cheval, et très doux. - ---Il t’est soumis parce que tu le fatigues, toi, vois-tu, mais comme il -ne lui fait pas service tous les jours, tant s’en faut,--j’ai toujours -peur pour elle. S’il lui prend fantaisie de le monter parfois, tu le lui -prêteras, et alors tu prendras, toi, le premier venu.... Puis, tu vas, -j’espère, ravoir ton Cabri. On a vu Rampal, hier, en Crau. Il montait ta -bête; il est donc sûr qu’il ne l’a pas vendue. Il va te la ramener, -c’est à croire. - ---Oh! mais, j’irai, dit Jacques, à sa rencontre, car de penser qu’il me -la ramènera, non; ce serait fait déjà.... Pouvez-vous me dire, -Audiffret, où on l’a vu aujourd’hui, ce Rampal? - ---Entre le mas Tibert et le mas d’Icard, en Crau. Il y a par là, tu sais -bien, en plein mitan d’un marais de bourbe, une cabane à laquelle on ne -peut arriver que par un sentier caché sous l’eau, établi sur pilotis, et -qu’on reconnaît,--avec l’habitude,--à quelques piquets plantés, de loin -en loin, tout le long. J’ai idée qu’il s’y veut retirer, le gueux, à la -manière de ce déserteur qui vint y passer son temps de service.... - ---Ah! ah! il s’est retiré à la _Cabane du Conscrit_? Eh bien, j’irai l’y -voir, dit Renaud, soyez tranquille! - -Blanchet, bien bouchonné, faisait creniller sous ses dents la bonne -luzerne. Renaud sortit de l’étable, et, avec Audiffret, ils vinrent -s’asseoir près de Livette et de la grand’mère. - -Tous quatre gardèrent le silence un long moment. On n’entendait que le -triste fracas continu que faisaient les grenouilles, et sous lequel il y -avait, sans qu’on pût cependant les distinguer, les rumeurs sourdes des -deux Rhônes et de la mer. - -Le ciel était un fourmillement d’étoiles menues, innombrables, qui -semblait répondre aux palpitations des bruits de la lande; et, comme le -Rhône qui, après s’être élancé dans la mer toute bleue, y court -longtemps sans s’y mêler, sans perdre sa couleur de terre,--le chemin de -Saint-Jacques, fait d’une poussière d’astres, marchait, distinct, dans -l’océan des étoiles. - -Renaud se sentait gêné. - -En retrouvant sa fiancée, il n’avait pas éprouvé tout ce qu’il sentait -d’ordinaire, un mouvement joyeux vers elle, comme une pression au creux -de l’estomac, un sursaut brusque et doux du sang dans le cœur qui -chavire!--Et déjà Livette, de son côté, éprouvait au profond de son cœur -un vague malaise, qu’elle ne s’expliquait pas. Quelque chose était entre -eux.... Il avait, en effet, pour la première fois, quelque chose à lui -cacher; et, pensant que cela pouvait, devait se sentir: - ---Je ne suis pas bien ce soir, dit-il tout à coup. - ---Prends garde aux fièvres!... fit Audiffret. Je sais bien qu’elles ne -sont pas fréquentes comme autrefois, ni si dangereuses, mais enfin, il -se faut méfier! Méfie-toi! et prends le remède. Tiens, il y a là-haut, -dans la pharmacie du château, les registres de la première -exploitation,--du temps où les gens du Château d’Avignon gagnaient tous -les jours sur le marécage un peu de terrain maniable. Eh bien, c’est par -quinze, par vingt chaque jour, que les hommes allaient à l’infirmerie. -Et quelles doses de quinine, mes enfants!... Tout cela est écrit -là-haut, dans le _Livre de Raison_. Autrefois, toutes les fermes d’ici -avaient un livre pareil, appelé de même, comme les marins ont un livre -de bord. C’était le temps de l’ordre et de la vaillantise. Les -paysannes, en ce temps-là, n’est-ce pas, grand’mère? ne cherchaient pas -à copier les bourgeoises de Paris en se mettant des robes qui leur vont -mal, au lieu du costume des anciennes, qui les rend avenantes parce -qu’il est bien à elles.... - ---Oui, soupira la mère-grand, nous sommes au siècle d’orgueil, et mon -siècle à moi est fini. - -C’est le mot familier de tous nos vieux paysans. - ---On lisait moins de journaux, au temps passé, reprit Audiffret, on -s’occupait moins des affaires du monde entier, et beaucoup plus chacun -des siennes. Les choses n’allaient que mieux. Les propriétaires vivaient -sur leurs terres, faisaient des familles, au lieu d’aller vivre à Paris -et d’y périr, par orgueil, de dettes ou d’autre chose. Le _Livre de -Raison_ est là-haut, qui explique les batailles de nos pères contre le -marais et la fièvre.... La pharmacie est encore en ordre, avec les -balances et les pots dans les casiers, sous la poussière. Et le livre -raconte tout, les maladies et les morts.... Aujourd’hui, de la fièvre, -on ne meurt plus guère chez nous. Elle s’en va. Les digues, les -roubines, tout fait un bon service, et cette Cochinchine de France, -comme me dit ce matelot que j’avais mené voir les rizières de Giraud, la -voilà tout à l’heure, notre Camargue, aussi saine que la -Crau!--Cependant, je te dis, méfie-toi, et prends le remède! n’attends -pas à demain; Livette te donnera ce qu’il faut. Or çà, je vais me -coucher.... Restez encore un peu, les jeunes, si cela vous convient.... -Venez-vous, grand’mère? - ---Non, je demeure, moi, dit la vieille,--un petit moment encore, avec -cette jeunesse. - -Audiffret tapota, sur l’angle du banc, le bord de sa pipe renversée,--et -l’ayant mise en poche, monta se coucher. - -Et sur le banc, le silence se fit. - -La grand’mère, lasse, somnolait, relevant de temps à autre sa tête -molle, d’un mouvement de réveil brusque,--puis recommençait à baisser le -cou lentement.... - ---Il tombe bien de l’humide, dit tout à coup Livette. - ---Oui, demoiselle. - ---Voyez! dit-elle ingénûment en tendant son bras pour qu’il touchât -l’humidité sur sa manche de laine. Mais lui, ne tendit pas la main. Il -n’était pas, ce soir-là, à Livette tout entier, comme à l’ordinaire. -Chose bien drôle, elle ne l’intimidait pas, ce soir. Il n’était pas, -comme d’habitude, tout saisi, devant elle. Elle ne le dominait plus. Et -il s’en voulait. Il souffrait. - -Il reconnaissait en lui-même que sa pensée était bien plus au souvenir -de la journée, qu’avec sa fiancée qui était là, si près de lui. - ---A quoi pensez-vous? fit Livette, qui, depuis un moment, quoiqu’on fût -dans l’ombre, fixait son regard sur lui comme si elle eût pu voir -distinctement son visage. Décidément, elle le sentait ailleurs. Rien de -plus subtil que ces divinations d’amoureuse. - ---Je pense, dit Renaud un bon moment après la question,--à mon cheval -que je reprendrai demain à Rampal, s’il est en Camargue ou en Crau. - ---Et puis? - ---Et puis? dit-il... je pense à la _Cabane du Conscrit_ où il est -peut-être à cette heure,--caché. - ---Et puis encore? insista Livette. - ---Eh! que sais-je, moi! à la fièvre,--à tout ce que nous venons de -dire.... - ---Hélas! fit la mignonnette, et à moi, Renaud, pas du tout? on n’y pense -plus? - -Elle avait la voix triste. - -Il eut un tressaillement qui n’échappa point à la petite. Il avait cru -revoir à ce reproche de Livette, la bohémienne telle qu’il l’avait vue -dans la journée, debout devant lui, tout près, nue et si brune! brune -comme si, ayant coutume de vivre nue au soleil, elle était, des pieds à -la tête, noircie par les rayons. Et comme elle était souple, et -nerveuse, cette sauvage! Une vraie bête, une petite cavale arabe, bien -plus fine que les aigues de Camargue. Hélas! depuis trop longtemps, par -fidélité à sa fiancée, il était sage comme une fille, le rude garçon, et -maintenant cette sagesse se vengeait, prenait sa sourde revanche, -l’agitait de folles envies amoureuses qui n’étaient pas pour Livette. -Ainsi le respect même qu’il avait pour elle--pauvre mignonne!--c’est -cela qui tournait contre elle! - ---Jacques? fit Livette, de cette voix à peine expirée que donne aux -amants l’émotion de l’amour, voix suave, voilée, qu’entend le cœur plus -que l’oreille. - -Renaud ne l’entendit pas. Il _voyait_.--Il voyait la bohémienne comme si -elle eût été là, bien mieux même. Dans le noir de la nuit, son corps, -pourtant brun, lui apparaissait en clair, comme une substance opaque qui -laisserait s’exhaler par transparence une très pâle lumière. Cette forme -nue, obscure à la fois et comme éclairante, était là immobile sous ses -yeux... puis elle s’animait... et il croyait voir la bohémienne se -baigner dans une de ces mers phosphorescentes des mois d’été, où les -nageurs agitent dans l’eau sombre une lumière liquide, froide, qui suit, -dessine et montre leurs contours, d’où elle semble rayonner.... «Est-ce -que j’ai la fièvre?» se disait-il. - -Comme pour lui répondre, Livette lui prit la main. Elle tâtait la -sécheresse de cette main, du poignet. - ---Oui, dit-elle, prenez garde; mon père a raison, il y a un peu de -fièvre.... Venez là-haut chercher le remède. - -Heureux de cette diversion: - ---Allons! dit-il. - ---Venez donc, répéta-t-elle, et faites doucement: grand’mère dort! - - * * * * * - -La vieille Audiffrette dormait en effet. Adossée au mur, elle ne remuait -plus du tout. Le mouchoir blanc, noué à l’arlésienne, au lieu de ne -prendre que son chignon, lui enserrait presque toute la tête, laissant -échapper, en brouillard, de chaque côté de son visage, deux touffes de -cheveux rudes, blanchissants, et tout tortillés. - -Elle dormait, la bouche un peu entr’ouverte, une étincelle sur ses dents -qu’elle avait belles encore. - -Ils la laissèrent. - - - - -IX - - -Livette ouvrit la porte du Château, qui cria dans la résonance vide du -spacieux escalier de pierre. - -Elle alluma le «calen», qui était suspendu à un clou, et ils montèrent, -elle préoccupée de lui, et lui d’elle, mais non plus dans ce trouble -d’attirance où ils étaient d’ordinaire. - -C’est lui qui tenait la lampe de fer, balancée au bout de sa tige à -crochet; et, par acquit de conscience, pour faire son devoir de galant -et peut-être donner ainsi le change sur ses préoccupations, peut-être -pour tromper lui-même l’inquiétude amoureuse dont il était pris, pour se -forcer à revenir tout entier à Livette, et qui sait?--si obscur est -l’homme en ses fonds du diable!--peut-être pour contenter, avec -celle-ci, à son insu, un peu du désir allumé par l’autre, pour toutes -ces raisons ensemble, plus inextricablement mêlées que les ramilles du -rosier grimpant, il se dit: «Je vais l’embrasser!» Cela, jamais il ne -l’avait fait, du moins hors de la présence des vieux, mais le Renaud de -ce soir-là n’était plus pour Livette, on vous dit, le Renaud de tous les -jours. Les forts levains de sa nature de sauvage lui gonflaient les -veines. Bien véritablement il avait la fièvre, au moins une sorte de -fièvre. Tous ses nerfs étaient surexcités, tendus; ses yeux lui -montraient même les objets les plus indifférents autrement qu’à -l’ordinaire. Et, en Livette, il voyait, malgré lui, tout en se le -reprochant, des choses qu’à l’ordinaire il se refusait à voir. Et comme -elle avait, étant toujours vêtue à l’arlésienne, ce fichu de mousseline -blanche croisé bas, et qui laisse voir, sous la chaîne et la croix d’or, -la naissance de la gorge au-dessus de l’entre-croisement des plis -roides, accumulés, réguliers, c’est là qu’allait son regard allumé, au -milieu de ce délicat arrangement de mousseline, si gentiment appelé la -«chapelle». - -Il tenait, dans sa main gauche, le calen, qu’il élevait à hauteur de son -épaule, en l’éloignant de lui le plus possible à cause des gouttes -d’huile,--et, de son bras droit, il enlaçait la taille de Livette, qui, -elle, avait posé la main sur la rampe de fer. - -Il sentait, à chaque marche gravie, le jeu des muscles du corps jeune de -sa fiancée communiquer au bras dont il l’entourait une langueur d’aise -qui courait dans tout son être,--et pourtant son cœur ne s’en -réjouissait pas; et il trouvait qu’à l’ordinaire un seul bout du velours -de la coiffure de Livette, s’il venait à en être touché au visage, lui -mettait dans les sangs un plaisir plus doux, dont surtout il était plus -sûr. De cela, il se dépitait en lui-même comme d’une déchéance, il -souffrait comme d’un pressentiment, comme d’un malheur vaguement assuré. -Et elle, elle subissait toujours davantage le contre-coup de ce qu’il -éprouvait. Elle se sentait menacée. Quelque chose décidément était -contre elle. Ce bras qui l’enlaçait ainsi quelquefois, ne lui semblait -plus le bras de son ami, mais celui d’un homme. Elle en souffrait, et ne -comprenait pas. Le regard qu’elle voyait était sur elle comme un regard -nouveau de lui, sans amitié, sans pitié même. Elle le connaissait -pourtant bien, ce brave Renaud, son promis, et voici qu’elle en avait -peur comme d’un étranger! - -Tout cela, en eux, se passait très vite, en émotions d’autant plus -rapides qu’ils ne savaient que les éprouver, ne s’attardaient pas à -essayer de les connaître en eux. La toute-puissante électricité humaine, -plus inconnue que l’autre, jouait, en eux, par les millions de réseaux -de ses courants, de ses correspondances, son jeu impossible à suivre. -Dans ces deux êtres d’instinct, le prodige, sans fin renouvelé, de -l’amour, des affinités,--des sympathies et des répulsions,--se -renouvelait, aussi inconnu, aussi merveilleux, aussi profond que jamais. -Pour la nature, il n’y a que deux êtres: un homme et une femme; il n’y a -pas de catégories. A la base de l’humanité, la vie est une, la passion -est une. Le savant des races supérieures perfectionne sans cesse sa -réflexion et l’expression de lui-même; mais, dans le cœur de son frère -ignorant, il y a plus de vie abondante et inextricable que dans la tête -de ces philosophes qui, à force de s’analyser, ne savent souvent plus -sentir. Ceux qui se croient les plus habiles à découvrir en eux l’homme -vrai ne s’aperçoivent pas qu’ils dénaturent les mouvements secrets de -leur âme à force de les surveiller. La clarté de leur lampe de mineur -change les conditions psychologiques, comme une constante lumière -modifierait l’état physiologique des êtres et des plantes. L’amour et la -mort, pendant ce temps, répètent, dans l’éternelle obscurité des cœurs -simples, leurs miracles sans témoins. - -Ils étaient arrivés sur le palier, grand comme une chambre,--au premier -étage. Devant la dernière marche, Renaud, soulevant presque Livette pour -l’y faire arriver, voulut l’attirer à lui, mais elle eut, elle, un désir -de résistance, et lui un subit désir de se résister à lui-même qui, -isolés, n’eussent rien empêché, et qui, combinés, créèrent la force -suffisante pour mettre entre eux un obstacle consenti. Et cette force, -c’était le sortilège qui opérait. - -Et comme ils n’échangèrent pas une parole, leur embarras s’accrut. - -Vivement, pour échapper à la gêne qu’ils éprouvaient l’un par l’autre, -elle courut à la porte de droite et entra. Et lui, content aussi de -pouvoir mettre en eux quelque chose qui les rapprochât, au moins une -parole, dit: - ---Attendez la lumière, Livette! j’arrive. - -Mais Livette venait, tout à coup, de songer à la menace de la -bohémienne.... «C’est le sort, se dit-elle, je le reconnais!» Et elle se -sentit pâlir. - -Alors elle eut une inspiration: - ---Suivez-moi, Renaud. - -Ils traversèrent des chambres où dormaient, pendantes du plafond, à -grands plis rigides et comme desséchés, les hautes tentures; où -sommeillaient, sous les housses, les meubles du temps de l’empire; tout -cela, rarement visité par les maîtres, mais soigné par la grand’mère et -par Livette. - -Et tous deux, Livette et Renaud, arrivèrent dans une salle aux murs nus, -blanchis à la chaux, et qui servait autrefois de chapelle. - -Un autel de bois, dévêtu de toute draperie, de tout ornement, se -dressait au fond. Devant la porte du tabernacle blanc et doré, la pierre -sacrée manquait, laissant un trou carré dans la menuiserie de l’autel. - -Mais Livette ouvrit, au ras du mur, une large porte. C’était celle d’une -armoire enfoncée dans l’épaisseur de la muraille. La porte ouverte à -deux battants, ils purent voir, au-dessous d’une étagère à hauteur de -leur tête, suspendues très roides et très droites, des chasubles, des -étoles,--avec de grandes croix d’or en broderie épaisse;--des soleils -d’où sortait la colombe; des triangles mystiques, des _Agnus Dei_. Au -milieu de tous les autres, étaient les ornements des cérémonies de -deuil,--noirs, dont les broderies lourdes figuraient des ossements -blancs, des échelles de bourreaux, des marteaux, des clous;--et,--ce qui -frappa Livette,--il y avait, au centre d’une étole, en moire obscure -comme la nuit, une couronne d’épines, en argent, qui, à la flamme du -calen, lança des éclairs. - -Sur l’étagère, au-dessus de tous ces vêtements de prêtre,--vus de -dos,--suspendus de telle sorte qu’on croyait voir des prêtres à -l’autel,--flamboyait, entre le calice et le saint-ciboire, un -saint-sacrement, soleil radiant, monté sur un pied comme un candélabre; -et, au centre des rayons, luisait un rond de vitre, vide, mais qui -reflétait, lui aussi, étrangement, la flamme mobile de la lampe. - ---A genoux, Renaud! fit Livette. Pour ce qui nous arrive, la prière est -le remède. Prions un peu! - -Le gardian obéit. Il avait compris que Livette voulait conjurer le sort. - -Elle priait en silence, avec ferveur. Lui, étonné, inhabitué aux -attitudes de la prière, et cherchant une contenance, regardait de temps -à autre le calen qu’il avait à la main, l’élevait pour mieux voir -l’étalage de ce trésor ecclésiastique, et, distrait un moment, par tout -son manège, de ses troubles de cœur, il ne fut que plus malheureux -quand, tout à coup, de nouveau, sa pensée revint à Livette. - -Il se dit alors que vraiment elle venait de deviner; qu’un sortilège -était en effet sur lui! Et dans son cœur, il supplia le bon Dieu de la -croix, le triangle mystique, l’oiseau et l’agneau symboliques, de lui -venir en aide. - ---Pardonnez-nous nos offenses comme nous les pardonnons à ceux qui nous -ont offensés! dit tout à coup Livette à haute voix, songeant à la -bohémienne.--Mon Dieu, ajouta-t-elle, nous vous promettons de faire -porter, le jour de la fête des saintes Maries,--que voici -proche,--chacun trois cierges dans leur église, et d’attendre que, l’un -après l’autre, ils se soient consumés pour elles jusqu’à brûler les -ongles de nos doigts! - -Puis elle se releva,--mais, avant de partir, ils renfermèrent, dans -l’ombre de l’abandon, derrière la double porte de ce placard banal, ces -objets d’un culte mort, le calice sans vin, le saint-ciboire sans -pain,--et ce saint-sacrement, dont le rayonnement de métal encadrait un -foyer vide! - - - - -X - - -... Il savait bien, lui aussi, qu’il n’avait pas besoin du remède qu’on -donne aux fiévreux, et que la fièvre qu’il avait ne lui venait pas du -marécage. - -Elle ne parla plus de la drogue, mais comme, sur le palier, il -s’apprêtait à descendre: - ---... Si nous allions, dit-elle, sur la terrasse? - -Livette voulait prolonger le tête-à-tête, voir si elle retrouverait, -après la prière, son Renaud. - -Il déposa sa lampe en haut de l’escalier; et, poussant la porte qui -s’ouvrait au-dessus de la dernière marche, tous deux se trouvèrent sur -la terrasse qui domine tout le Château. - -Terrasse carrée, au milieu de laquelle dormait, gisante à terre, -renversée sur le flanc avec sa cage de fer, la grosse cloche, de trois -pieds de diamètre, qui, autrefois, commandait le travail aussi bien que -la prière, et qui, sonnant l’angélus, faisait s’agenouiller, au bord des -marais pleins de miasmes, les fiévreux travailleurs du domaine. - -Du bout de leur pied, machinalement, tous deux, tour à tour, frappèrent -la grosse cloche couchée sur le flanc. Elle rendit une plainte courte, -vite étouffée par le contact avec les dalles. Ce fut comme le soupir -d’un cœur mystérieux. - -Le cœur plaintif comme cette cloche, ils s’accoudèrent aux parapets de -pierre, devant la nuit. - -Livette et Renaud s’aimaient, mais, à lui, la tendresse ne suffisait -plus. La sève du printemps, qui bouillait en désirs dans ses veines, -fleurissait, au cœur de Livette, en douces fleurs de songerie. - -Au-dessus de leur tête, le fourmillement des étoiles était magique. Il y -en avait comme il y a des mouïssales et des grenouilles dans le désert, -comme il y a des vagues dans la mer. Elles semblaient s’ouvrir et se -fermer à demi, comme les fleurs d’un pré qu’agite un petit souffle -rapide; comme des paupières qui font un signe. - -Elles semblaient avoir quelque chose à dire.... Elles remuaient comme -des lèvres qui parlent une langue vive, qui disent une chose très -pressée, qu’il faut qu’on sache, mais nul bruit venant d’elles ne frappe -les oreilles des hommes, car l’ouïe des hommes n’est pas assez fine. Et, -de même, leur regard n’est pas assez subtil pour voir que les poussières -(pâles comme des pollens) du chemin de Saint-Jacques,--sont aussi des -étoiles. Ils l’ont vu avec un autre regard que s’est fait leur esprit, -mais ce regard-là est encore impuissant à pénétrer plus loin, plus -profond,--à tout connaître. - -Et puis,--et Renaud lui-même avait entendu dire ces choses par des -gardeurs de moutons, de ceux qui passent l’hiver en Camargue et en Crau, -et qui, l’été, sur les sommets des Alpes, passent leurs nuits à compter -les étoiles,--il y a, dans le ciel,--par delà les ciels visibles,--des -feux allumés si loin de nous, si loin, que leur lumière, en train de -venir vers notre terre, n’y parviendra que dans des siècles. Les hommes -sortis de nous, après des siècles, verront scintiller des étoiles qui, -de notre temps, allumées déjà, faisaient des signes perdus pour nous. -Et, en ce temps-là, des idées, qui sont déjà allumées dans des âmes -d’hommes, et qui aujourd’hui sont vues uniquement de ceux-là même en qui -elles brillent,--brilleront pour tous, et l’une d’elles sera, dans -chacun, l’amour et la pitié du monde. - -Et ni Livette, non certes, ni Renaud, ne pouvaient approfondir ces -infinis, mais, de l’immensité de ce ciel, fourmillant de fines lumières, -il leur venait au cœur une émotion innomée, faite de toutes les -espérances à naître. - -Des mondes futurs, plus beaux, rêvaient en eux, avec eux. - -En eux aussi, parce qu’ils étaient jeunes et créatures humaines, il y -avait une part d’avenir. En eux aussi était le dépôt des vies futures. -En eux aussi s’agitait sourdement l’inconnu des générations à naître, -auxquelles un couple suffirait, sur les ruines du monde aboli, pour -qu’elles eussent le désir de vivre et qu’elles en eussent le pouvoir. - -Une étincelle, c’est tout le feu. Un couple, c’est tout l’amour. Le -nombre infini n’est pas plus grand que le nombre deux. Et c’est pourquoi -les grands savants qui calculent comme Barrême, n’en savent pas plus -long sur la vie et sur le cœur, que Livette et Renaud,--qui ne savent -rien. - -Ils savaient seulement qu’ils vivaient, qu’ils voulaient aimer, qu’ils -se cherchaient et se fuyaient en même temps,--mais ils ne se demandaient -pas pourquoi. Ils ne se disaient rien. Ils éprouvaient. Ils ne pouvaient -pas se dire que les rivalités et les jalousies, c’est-à-dire la douleur, -servent le dessein de la nature qui veut sans doute, en les provoquant, -exaspérer le désir, afin que la création soit assurée par les -paroxysmes, et l’avenir universel par l’impérieux besoin de la joie. - -Qu’importe à la loi, le faible, le vaincu? c’est le fort, dit-on, -qu’elle veut reproduire, seul. - -La pitié et la justice sont l’invention de l’homme et n’auront de -triomphe que quand elles auront été lentement mêlées par l’esprit humain -à la matière dont il est fait. - -Ils souffraient, ils aspiraient à jouir,--sous l’inconnu d’un ciel de -printemps. Ils attendaient leur joie, ils appelaient toute l’espérance, -et ils regardaient l’horizon obscur, le désert où miroitaient les sables -parmi les enganes sombres, et (entre les lignes noires des tamaris) les -étangs scintillants de sel. Ils regardaient cette immensité où ils -semblaient perdus, et où pourtant ils sentaient bien qu’à eux seuls ils -étaient tout; et ils écoutaient, sans l’entendre, le bruissement éternel -de l’île, murmures d’eaux, froissements de roseaux, de feuilles remuées, -rumeurs de bêtes errantes, grondements éloignés de deux fleuves en -route, de mer tressautante;--et cette voix de toute l’île accompagnait -avec justesse, par l’étendue et le nombre des sonorités qui la -composaient, ce pétillement muet des étoiles que personne n’entend. - -Il y avait dans le parc, invisible pour eux à cette heure, un arbre -étranger dont on voyait, dans le jour, les fleurs s’ouvrir avec un bruit -doux. Ils s’amusaient quelquefois à regarder cet arbre, venu de Syrie, -disait-on. Une détonation légère, comme étouffée, et voilà qu’un petit -nuage très odorant sort de la cellule qui éclate. Cet arbre continuait, -dans la nuit, à jeter sa poussière de désirs en quête, et vers les -fiancés montait son odeur sauvage. - -Rien qu’à se frôler, ils tremblaient de joie.... Ah! si elle avait pu -lui donner, par ce beau soir de mai, tout ce qu’il appelait d’amour -avec sa jeunesse! s’il avait pu sentir, sous ses lèvres chaudes, les -lèvres de la jeune vierge se fondre amollies, là, sur cette haute -terrasse qui dominait les cimes rondes des grands arbres du parc, sous -ce ciel noir, magnifique d’étoiles, sans doute elle fût restée seule -maîtresse de lui, la petite fiancée!... - -Mais entre Livette et Renaud, il y avait trop d’obstacles; et comme il -s’efforçait sagement de ne plus aller à elle, c’est vers l’autre qu’il -allait en pensée. - -Et Livette se sentait déjà la détresse des abandonnées. Tout ce grand -pays plat, que ses yeux connaissaient bien et qu’elle devinait dans la -nuit tout autour d’elle, lui paraissait tout à coup vide, vraiment un -désert, et tout semblable par là à son cœur même. Et doucement, en -silence, elle s’était mise à pleurer,--ce que voyant, l’un des deux -grands chiens de la ferme, son favori, qui la cherchait partout depuis -un moment, vint lécher sa main pendante. - -Et là-bas, tout là-bas, au-dessus de cette barre sombre qui était la -mer, Renaud, pendant ce temps, croyait voir monter, droite, comme -suspendue dans l’espace, ou portée par les vagues, une forme de femme -nue, qui l’attendait. - ---Livette! Livette! - -C’était la grand’mère qui appelait. - -Ils redescendirent sans échanger une parole. - ---Bonsoir, monsieur Jacques, dit la jeune fille. - ---Bonne nuit, demoiselle, répondit Renaud. - -Ainsi, ils s’appelèrent, ce soir-là, monsieur et mademoiselle, et, un -instant après qu’ils se furent quittés, Renaud, dans le plus grand -silence, prit son cheval à l’écurie et s’éloigna. - -Il ne sentait pas que Livette, à sa fenêtre, le regardait partir avec -des yeux où remontaient les larmes. - ---Où s’en va-t-il? - -Elle suivit un moment du regard le point brillant, un reflet d’étoile, -qui, allumé au bout de la pique du gardian, dansait dans l’ombre, à -travers les arbres, comme un feu follet,--et quand l’étincelle -s’éteignit, elle ne vit plus les étoiles. - - - - -XI - - -Où il allait, il n’en savait rien. Il errait commandé par sa force qui -s’agitait en lui et qui voulait être dépensée. - -L’amour le gouvernait comme il gouvernait lui-même son cheval. En même -temps qu’il était le cavalier de la bête, il était la bête damnée du -désir qui le poussait, l’éperonnait, lui criait: «Marche!» dirigeait, -de-ci, de-là, sans la régler, sa course à travers la lande. Il était, -lui aussi, monté, harcelé, bridé, fouetté, le mors dans la bouche, -emporté et impuissant. Et le cheval subissait les impressions du -cavalier, qui subissait celles de l’amour; si bien que Blanchet, tout -las de sa fatigue du jour, n’ayant eu tout à l’heure qu’un court repos, -s’affola pourtant. Heureusement connaissait-il fossés, roubines, -marécages, et, dans sa vitesse, la bride lâche sur le col, il -choisissait encore sa route. Tantôt il ralentissait devant les fossés, -afin d’y descendre, tête première, forçant alors le cavalier à se tenir -tout debout sur les grands étriers, le dos touchant la croupe; tantôt il -les franchissait à toute volée. - -Grisé, tête nue, son chapeau ayant roulé quelque part, dans la nuit, les -cheveux traversés d’un air sifflant, Renaud courait, pour courir, parce -que la violence de la course correspondait à ses violences intérieures. -Il courait à la manière d’une bête qui se déplace, par rage et fureur -d’être seule, dans la saison des ruts. - -Et il se disait que cela était abominable de penser à l’autre, quand il -avait à lui cette fleur de beauté, de douceur et de sagesse; mais c’est -de bien autre chose qu’il avait soif maintenant; et il sentait dans sa -bouche une amertume forte, une salive collante et âpre, un suc qui -l’altérait tout entier. - -Et ne comprenant pas comment il échapperait à tout ce qu’il avait de -méchantes volontés en lui-même, il allait avec deux désirs qu’il -s’avouait: ou bien rencontrer Rampal, sur qui il se vengerait de tout, -ou bien tomber au revers d’un fossé, ne plus se relever, changer ainsi -de méchant destin,--et un troisième désir qu’il ne s’avouait pas: -rencontrer, à l’aube, la bohémienne, mendiant au seuil de quelque -ferme.... Et alors?... Il ne savait pas! - -Tout à coup, il crut entendre un écho doubler, derrière lui, le bruit de -son galop; il se retourna et il vit,--il vit en vérité!--le poursuivant -à toute bride, la bohémienne nue, bien droitement campée, à la manière -d’un homme, sur un cheval pâle, qui ne touchait point terre. - -Envolée et riant, elle lui criait: - ---Arrête, lâche! - -Il se dit que cela n’était pas vrai, mais il ne se dit pas que c’était -une vision; il songea: «C’est le sortilège,» et la peur le prit, une -peur égale à son désir, et il se mit à fuir l’image de ce qu’il -cherchait. - -Il ne se retournait plus, il fuyait. Il entendait toujours un galop -double: le sien, celui de «l’autre». Il passait dans des brumes claires -qui se traînaient sur les sables mouillés, salins; et en coupant ces -nuages qui rampaient, il lui semblait courir dans le ciel, au-dessus des -nuages d’en haut. Véritablement, un vertige était dans sa cervelle, car -l’amour veut être obéi, et le vœu de sa jeunesse était en lui comme une -folie. - -Tout à coup, les quatre jambes de Blanchet toujours lancé -s’arc-boutèrent immobiles, rigides comme des pieux, et ses sabots sans -fer se mirent à glisser sur une surface d’argile absolument lisse, dure, -et comme savonnée. A toute vitesse le cheval glissait, bien debout, -creusant des rainures avec sa corne sur cette surface polie, et, à la -fin de sa vitesse acquise, il s’arrêta, voulut reprendre sa course, leva -un pied, et, lourdement, épuisé, la bouche et les naseaux soufflant le -désespoir, s’abattit. - -Déjà Renaud, appuyé sur sa pique qu’il n’avait pas lâchée, debout à la -tête de son cheval, s’efforçait de le relever, l’encourageant de la -voix. Blanchet, appuyé sur la bride que maintenait l’homme, se remit sur -ses pieds, après deux glissades inutiles. - -Renaud regarda autour de lui: il n’y avait rien, que la nuit, le désert, -les étoiles... des brouillards blafards, en loques, qui se traînaient çà -et là, comme accrochés à des buissons, à des tamaris, à une touffe de -roseaux... et qui prenaient par instant des formes de bêtes -fantastiques. - -Renaud remonta sur Blanchet, mais il le prit en pitié. Et, le cheval, -tantôt se laissant glisser, les quatre jambes raidies, sur ses quatre -sabots sans fer, tantôt mettant un pied devant l’autre, écorchant ce -sol, à la fois ferme sous son poids et tendre sous le tranchant de sa -corne écaillée, ils sortirent de l’argile. - -C’était pitié et remords à la fois qu’inspirait à Renaud le cheval de -Livette. - -Quel droit avait-il, le gardian, d’abîmer, au service de sa passion pour -une sorcière, la bonne bête, tant aimée de sa mignonne fiancée? - -Renaud descendit donc de son cheval et, ôtant la selle et la bride à -Blanchet, il lui dit: «Va! fais ce qu’il te plaît.» Puis il coupa autour -de lui des apaïuns dont il se fit un lit, et, couché sur le dos, la -selle sous la nuque, un foulard sur la face, il attendit le jour. - -Un sommeil l’engourdit, durant lequel sa douleur se gonfla en lui, -creva, s’extravasa, sortit de lui, prit des figures.... La même vision -revenait toujours. - -En s’éveillant, deux heures plus tard, il trouva qu’il avait le visage -en larmes, et ses deux mains sur son visage. Alors il se prit en pitié -lui-même, et, ayant commencé de pleurer en rêve, il laissa couler ses -larmes qu’il eût refoulées d’abord, si elles eussent voulu sortir -pendant la veille. - -Il se trouva malheureux et pleura sur lui, avec rage, convulsivement, -puis avec joie, comme si, en pleurant, il eût versé hors de lui pour -toujours toute sa peine. Il pleurait d’être pris, impuissant, entre deux -choses contraires, ennemies; de vouloir l’une et de désirer, malgré lui, -l’autre. Il frappa la terre de ses deux poings; il déchira sa cravate -qui l’étranglait; il broya des roseaux avec ses dents, et, comme un -enfant, il s’écria, lui qui était un orphelin: - ---Mon Dieu! ma mère! - -Et il aurait ainsi pleuré longtemps encore peut-être, vidé les sources -amères de son cœur, si, tout à coup, il n’eût senti une caresse, -tiède,--deux caresses tièdes, molles, humides, effleurer sa joue, son -front, ses yeux fermés. - -Il entr’ouvrit ses paupières et vit Blanchet qui, debout à son côté, -lui touchait la face, de sa lèvre pendante, comme lorsque, en cherchant -un morceau de sucre, il caressait la main de Livette. - -Une autre bête avait imité Blanchet: c’était le _dondaïre_ Le Doux, le -favori du gardian, le meneur de son troupeau de taureaux et de vaches -sauvages, dont Renaud n’avait pas entendu la sonnaille, et qui avait -reconnu le gardian. - -Cette pitié des deux bêtes exaspéra d’abord l’aigre douleur de Jacques. -A la manière des enfants qui se mettent à hurler dès qu’on les plaint, -il eut, de se voir assez misérable pour être plaint, lui, par des bêtes, -un grand cri intérieur--qu’il étouffa dans sa gorge; puis, touché de -voir leur bonne figure, et distrait par là de lui-même, il se calma -brusquement, se mit sur son séant, étendit la main vers ces naseaux, -vers ces mufles de bêtes puissantes, si dociles, et il leur parla: - ---Braves, braves bêtes, oh! les braves bêtes! - -Le petit jour paraissait. Et le gros taureau noir, et le cheval blanc, -tous deux, comme pour répondre à l’homme et pour répondre aussi à ce -premier regard de la lumière de retour, qui faisait courir sur toute la -plaine un frisson d’aise, tendirent le cou vers le levant; et le -hennissement du cheval retentit, éclatant, trépidant comme une fanfare, -soutenu par la basse des mugissements du taureau. - -Aussitôt s’éleva, tout autour de Renaud, un concert de meuglements et de -hennissements mêlés. Sa libre manade avait passé la nuit par là. Il -était entouré de ses bêtes familières. - -Elles accoururent à l’appel de Blanchet, à celui de Le Doux, à la voix -du gardian. Les cavales étaient blanches comme le sel. Elles arrivaient -les unes au petit trot, d’autres au galop, quelques-unes suivies de leur -poulain; passaient la tête entre des roseaux, regardaient curieusement -et restaient là,--ou bien, comme espiègles, repartaient avec l’air de -dire: «C’est le dompteur, allons-nous-en!»--Et des ruades du côté de -l’homme. - -Quelques taureaux, quelques taures noires, sèches, nerveuses, fouettant -leurs flancs de la queue, arrivaient aussi, prenaient peur, se souvenant -d’avoir été châtiés pour quelque méfait, et, tournant la croupe, -détalaient de même, puis, hors de vue, s’arrêtaient vite.... - -Comme le dondaïre demeurait là, bœufs et chevaux ne s’écartaient guère. - -Quelques-uns, les plus sages ou les plus vieux, s’agenouillaient -lentement, comme pour reprendre le repos interrompu, puis flairaient le -sol autour d’eux, enveloppaient de leur langue torse une touffe d’herbe -salée, la tiraient à eux et mâchaient, une bave d’argent leur tombant du -mufle. - -D’autres, ainsi couchés, se léchaient doucement. Une mère qui faisait -téter son veau le regardait d’un œil très doux, très calme. - -Ici un étalon s’approchait d’une cavale, faisait deux bonds à côté -d’elle, la queue haute, la crinière énergique, avec un appel de la voix, -hardi, sonore, puissant,--puis se cabrait, et quand la cavale, sous lui, -se dérobait, il la mordait, évitant aussitôt, d’un écart brusque, le -coup de pied qu’elle détachait vers lui. - -Plus d’un taureau aussi faisait la cour aux femelles, se soulevait, -lourd, sur ses jambes de derrière,--retombait à vide sur ses quatre -pieds. - -Le réveil du troupeau n’était pas complet. Des lassitudes liaient encore -ces bêtes dans l’engourdissement. Elles attendaient le soleil. - -Renaud s’approcha d’un étalon à demi dompté, qu’il avait monté -quelquefois, et lui lança au cou le séden qu’il préparait à cette fin -depuis un moment, le séden de Blanchet, de Livette, tout sali de boue -par la chute de tantôt! - -Il offrit du sucre à la bête sauvage, qui se laissa seller sans trop de -résistance, désireuse peut-être de retrouver pour un jour le foin -abondant des écuries du Château, dont elle avait le souvenir. - -Renaud dit à Blanchet: - ---Repose-toi, vieux! - -Et sur sa monture fraîche, la pique au poing, il repartit, dans l’idée -de chercher Rampal. - -L’étalon que montait Renaud était son préféré, celui qu’il avait appelé -Leprince. - -Et Renaud éprouvait une satisfaction honnête à se dire que du moins ce -ne serait plus le cheval de Livette qui aurait à supporter ses caprices -et ses violences d’amoureux. Il se sentait, de cela, bien aise, allégé -d’une triple responsabilité, de cavalier, de gardian et de fiancé. - -Leprince parut désappointé quand Renaud le contraignit à tourner la -croupe au Château d’Avignon. - -Renaud se dirigeait du côté de la cabane dont lui avait parlé Audiffret. -Il était bien possible, en effet, que Rampal en eût fait son gîte. Il -voulait savoir. Or, cette cabane étant, comme on sait, non pas en -Camargue, mais en Crau, non loin du mas d’Icard, à près de neuf à dix -lieues dans l’est, il fallait passer le grand Rhône. Mais, en ce vaste -pays plat, les cavaliers parcourent de très longues distances pour un -oui ou pour un non, et trente ou quarante kilomètres n’étonnaient pas -Renaud. - -Vu l’endroit où il se trouvait, le plus court lui parut de longer le -Vaccarès au sud. - -La bonne fraîcheur du matin chassait de lui les pensées noires, les -visions, les cauchemars; il éprouvait un peu de calme. Du reste, brisé -par la fatigue, il se sentait à moitié endormi, et trouvait cet état -délicieux. Il ne se sentait plus la force de suivre ses pensées, de les -guider encore moins, en sorte qu’il était soumis, comme une chose, comme -une herbe, à l’air qui passe, au rayon qui brille. - -L’heure et la couleur du jour étaient vraiment réjouissantes, et une -gaieté physique entrait en lui, qui ne réfléchissait plus. - -Un frisson courait sur les eaux, les herbes, et sentait le sel. L’aurore -éclatait maintenant. Encore une minute, et le soleil allait paraître, -jeter sur la plaine son filet horizontal aux mailles d’or. Il parut. Les -murmures devinrent des bruits: les reflets, des resplendissements; les -réveils, des activités. - -La pique à l’étrier, appuyant son front lourd sur le bras qui la tenait, -Renaud qui fermait les yeux, au bercement du cheval, les rouvrit tout à -coup, et promena autour de lui le regard d’un roi joyeux. - -Il s’arrêta un moment à contempler un attelage de plusieurs chevaux qui -tiraient une grande charrue et faisaient d’un mauvais champ pierreux un -terrain défoncé à planter de la vigne. - -Le phylloxera, qui a fait tant de mal à des pays riches et sains, est, -pour la Camargue, une occasion nouvelle de combattre la fièvre et de -gagner du terrain sur le marécage. Les sables sont, en effet, favorables -à la vigne, défavorables à l’insecte parasite, et ce pays de l’eau -deviendra lentement, s’il plaît à Dieu, un vrai pays de vin! - -Et Renaud regardait le laboureur avec un sentiment de joie, à cette idée -de l’enrichissement de son pays par le travail; et avec un confus -sentiment de regret, car il préférait que sa lande restât sauvage, -libre, inculte. L’idée d’une plaine cultivée de bout en bout, où nulle -place n’est laissée au pas capricieux des chevaux telle que Dieu l’a -faite,--cette idée l’attristait. - -Il se disait toujours, en passant devant les campagnes civilisées: - -«Non, là, en vérité, on ne peut ni vivre ni mourir.» - -Les champs de blé ou d’avoine, même dans la saison d’été, lorsqu’ils -sont d’un si beau roux, si pareils à la terre surchauffée, si semblables -aux eaux limoneuses et rayonnantes du Rhône,--ne l’enchantaient pas. Ils -lui donnaient l’impression d’un obstacle devant lequel il fallait -détourner la course de son cheval, et Renaud ne connaissait d’obstacle -respectable--que la mer! - -Il pardonnait davantage à la vigne parce qu’il lui semblait qu’il y -avait une gloire pour son pays à produire du vin, à l’heure où les -autres terres de France n’en pouvaient plus donner. Et puis, le Rhône, -le mistral, les chevaux, les taureaux, le vin, tout cela lui paraissait -aller bien ensemble, comme des choses de vigueur et de fête, de courage -et de joie. Ils savent boire, allez, ceux de Saint-Gilles, et ceux -d’Arles, et ceux d’Avignon. Dans l’île de la Barthelasse, au milieu du -Rhône, devant Avignon, Renaud avait été de noce une fois et là, il avait -goûté d’un vin rouge dont il voyait encore la couleur! C’était un vieux -vin du Rhône, lui avait-on dit, et il se rappelait que, pour faire -honneur à ce vin en même temps qu’à la mariée, il avait, ayant la tête -un peu échauffée, jeté solennellement, après la dernière rasade, son -verre en forme de coupe au fond du Rhône. Il y a comme cela, au fond du -Rhône, des coupes mortes, mais non pas brisées, où la joie, hier encore, -a été bue. A travers l’eau, en se balançant avec lenteur, elles sont -descendues sur un fond de sable.... - -Là elles dorment, recouvertes de limon, et dans deux, trois mille ans, -qui sait? les vieux savants d’alors les découvriront comme aujourd’hui -on découvre, à Trinquetaille, des amphores de terre cuite, et, auprès -des amphores, quelquefois une urne de verre où chatoient, dès qu’on la -déshabille de sa robe de poussière, toutes les couleurs de -l’arc-en-ciel. - -Le verre de Renaud, qui sait? ce verre si cassant, où il a bu le -meilleur vin de sa jeunesse, peut-être restera plein pendant des -siècles, tout plein des sables et des eaux du Rhône, et peut-être -que,--dans des siècles,--d’autres jeunesses y retrouveront la même -joie. Car tout se recommence. - -Ainsi vagabondait la pensée du vagabond, de fil en aiguille, de vigne en -verre. Ah! son verre, lancé dans le Rhône! Il y revenait encore, à ce -souvenir d’une ivresse. Il lui semblait maintenant qu’en le jetant ainsi -au fleuve, un jour de mariage, il s’était à lui-même prédit son destin, -et que lui, le fiancé de Livette, il ne se marierait jamais! Au verre -jeté il ne boirait plus. - -L’impression de joie première qui lui était venue avec la nouveauté du -matin était déjà passée; il s’attristait déjà de nouveau, à mesure que -le jour perdait son charme gai de chose commençante. - -Et, ainsi rêvant, Renaud coupait à travers les marécages, Leprince -pataugeant dans l’eau jusqu’aux jarrets. - -Oui, mes amis, il pardonnait à la vigne,--ce Renaud,--d’envahir la -Camargue. D’ailleurs, après les vendanges faites, n’est-ce pas pour les -taureaux un excellent pâturage que les champs de vignes rouges et -blancs? Car il y en a de tout rouges, à l’automne, et de tout blancs -aussi, ou du moins d’un jaune clair doré,--comme si les pampres, sous -les grands soleils couchants, s’amusaient à se répéter les deux couleurs -du vin. - -N’a rien vu qui n’a pas vu les rayons d’un soleil couchant, en -novembre, jaunes comme l’or, rouges comme le sang, s’étaler sur un champ -de pampres rougis, sur un champ de pampres jaunis, étalés eux-mêmes à -perte de vue.... - -Du reste, n’est-elle pas la patrie des lambrusques, cette Camargue? La -lambrusque, c’est la vigne sauvage, camarguaise, différente de nos -vignes cultivées en ce que le mâle et la femelle sont sur des plants -séparés. Les raisins qui chargent les lambrusques femelles font un vin -un peu âpre, mais bon, et les sarments de cette vigne sont, à la main, -de légers et vigoureux bâtons. - -Arrivé au Grand Pâtis, Renaud traversa le Rhône à cheval, en trois fois, -allant de terre camarguaise à l’île du Mouton; de l’île du Mouton à -l’île Saint-Pierre, et de l’île Saint-Pierre en terre ferme. - -Il était maintenant dans les marais de la Crau, de cette Crau qui -s’ajoute, désert de cailloux, à la Camargue, désert de limon. - -Ces deux steppes très différents joignent, pour le regard, leurs -étendues par-dessus le Rhône. D’Aigues-Mortes à l’étang de Berre, il y -a, mes amis, un joli coup d’œil de «planure», et l’aigle de mer a beau -faire, il y a pour lui, en belle ligne droite, vingt bonnes lieues à -voler, les ailes toutes larges! Et c’est là le royaume du roi Renaud. - -La Camargue a les salicornes, les graminées, les plantains et les -bardanes, en touffes minces, séparés par des intervalles sablonneux; -elle a les gapillons, qui sont les joncs verts évasés en bouquets, aux -mille pointes sèches plus fines que des aiguilles; çà et là, les -tamaris, et, au bord des deux Rhônes, les ormeaux tant de fois taillés -et retaillés, par le besoin de leur prendre du bois à brûler, qu’ils -ressemblent à de grosses chenilles droites sur leur queue, hérissant -leurs poils courts. - -La Crau est en terrains nus et en bruyères. C’est, à vrai dire, un champ -de cailloux. Ils sont venus, dit-on, du mont Blanc, tous ces cailloux -qui maintenant dorment ici. Rhône et Durance les ont charriés, puis ont -changé de lit, après avoir joûté ensemble sur ce vaste espace au pied -des Alpilles. De dessous les cailloux de Crau, en mai, sort une herbe -fine et rare, paturin ou chiendent. Du bout de leur museau, les brebis -poussent la pierre, broutent la petite herbe pendant que le berger, dans -le vent et le soleil, rêve.... - -Mais cette Crau des cailloux est plus loin, au delà de l’étang de -_Ligagnou_, qui longe le fleuve. Ici, dans la Crau des bords du Rhône, -on est en plein dans les marais, desséchés presque entièrement une -grande partie de l’année,--mais perfides quelques-uns, et qu’il faut -bien connaître. - -Renaud remonta vers le nord-est, et, au quartier du mas d’Icard, il fut -arrivé bientôt. - -Renaud venait de s’arrêter. - ---Où est-elle donc, la cachette? murmurait-il. - -Et de tous ses yeux, il s’efforçait de percer le fouillis d’ajoncs, de -siagnes, massètes, carex et scirpes, qui jaillissait là-bas du fond d’un -marécage, au beau mitan. Ce marais ne semble pas, non, plus inquiétant -qu’un autre, mais les taures et les cavales le redoutent, et, -soigneusement, l’évitent. - -A la surface du marécage, s’étalait comme une épaisse croûte de verdure -moisie. Ce n’était pourtant pas cette lèpre, faite de lentilles d’eau, -qui dort sur les mares. C’était comme un feutrage composé d’ajoncs -morts, de racines, d’herbages entrelacés, et cela faisait à l’eau une -surface solide et mobile, ondulante sous les pieds qui s’y aventurent, -prête à les porter et prête à crever. - -Cette croûte (la _trantaïère_), lézardée çà et là, laissait voir, par -les lézardes, une eau sombre comme la nuit, dont la surface, piquée de -menus reflets, étincelait comme une glace en verre noir. - -Sur les bords, autour de quelques tamaris, poussaient drus, pressés, -innombrables, des roseaux et encore des roseaux, toujours froissés entre -eux, et sans cesse frôlés, avec un bruit de papyrus, par l’aile sèche -des libellules à tête de monstre. - -Beaucoup de ces _canéous_ portent des fleurs d’un blanc violacé. Étagées -le long de ces hampes, on les prendrait pour des fleurs de grande mauve. -Ces roseaux à grandes corolles éveillent l’idée de thyrses antiques, qui -auraient été fichés là debout, dans la terre humide, par des bacchantes, -en train maintenant de dormir quelque part, à l’ombre des tamaris, ou de -se livrer aux centaures. Ils font songer aussi au bâton de la légende -qui, planté en terre, se couvre aussitôt de fleurs et commande par là -les épousailles. - -Ces thyrses du marécage sont des roseaux escaladés par des liserons. Le -convolvulus s’attache au roseau, y enroule ses festons, s’élève en -spirale autour de lui, cherche la lumière à sa cime et jette, tout le -long de la tige qui murmure, une harmonie de couleur éclatante. - -Les jeunes feuilles aiguës des roseaux se dressaient en fer de lance. -Les vieilles, cassées, retombaient à angles droits. Quant aux tamaris, -le fin feuillage grêle en est comme un nuage transparent, et leurs -petites fleurs rosées, en épis, trop lourdes, surtout avant d’être -écloses, font pencher de tous côtés les panaches flexibles de l’arbre -arrondi. - -A travers tamaris et roseaux, Renaud cherchait à voir la cabane qu’il -connaissait et dont, la veille au soir, lui avait parlé Audiffret. Mais -à peine pouvait-il distinguer la petite croix inclinée que portent sur -l’arête de leur toit, à l’extrémité même, les cabanes camarguaises, -faites de madriers, de planches, de boue grisâtre (_tape_) et de paille. -La cabane était tout entière visible autrefois de l’endroit où il se -trouvait, mais les roseaux, sur l’îlot où elle est construite, avaient -poussé si dru qu’ils la cachaient maintenant. Le sentier qui y -conduisait était d’ailleurs sur le bord opposé. Il dut faire un grand -détour pour y parvenir, ce marais de la cabane étant de forme très -capricieuse. - -Du sud, il avait passé au nord de la cabane. Ce n’est plus la -_trantaïère_ qu’il avait devant lui, mais, sous l’eau où foisonnaient -les siagnes, les triangles et les ajoncs, la _gargate_, la fange où, -brusquement, qui s’avance enfonce. - -Il y a bien d’autres dangers dans les marais maudits. Il y a les -_lorons_, sortes de puits sans fond, ouverts çà et là sous les eaux, et -dont il faut connaître l’emplacement. Aigues et taures les connaissent -très bien, savent les fuir, et pourtant, des fois, plus d’une y tombe, -plus d’un homme aussi. Qui y tombe y reste. Pas de raisonnements, mon -homme! Tu y es, adieu! - -Les gardians vous diront, et c’est la vérité, que de chaque loron sort -une petite fumée tournoyante, à laquelle on reconnaît ces bouches -d’enfer. Cent lorons, cent fumées. Voilà, mes amis, de quoi rêver, -n’est-ce pas, quand la fièvre maligne, sortie des marais, vous jette -sur le flanc! - -Renaud voulait savoir si Rampal habitait la cabane, mais non pas l’y -attaquer, car l’endroit est traître. «S’il y est, il sortira un moment -ou l’autre.... Je l’attendrai en terre ferme.... Ah! voici le -sentier!...» - -Le sentier serpentait, caché sous une nappe d’eau peu profonde. C’était -un empierrement étroit, mais très ferme, dont le bord droit était -marqué, jusqu’à la cabane, par quelques pieux émergeant à fleur d’eau, -et peu éloignés l’un de l’autre. - -Renaud mit pied à terre, et, tenant son cheval par la bride, chercha le -premier de ces pieux. Bien qu’il en sût la position, il fut quelque -temps à le retrouver. Du bout de son trident, il écartait les herbes, et -quand le piquet fut reconnu, il tâta le chemin solide dont il mesura la -largeur. Courbé, il regarda très longtemps, très attentivement, les -herbes, les roseaux dont les tiges se touchaient par endroits au-dessus -du passage secret, et, quand il se releva, il avait jugé à coup sûr que -le passage, depuis quelque temps, n’avait pas servi. - -Il ne se trompait pas. Rampal, en effet, se méfiait un peu de cette -cachette, trop connue, pensait-il, et où on pouvait le traquer. Il -gîtait souvent aux environs, prêt à se réfugier dans cette impasse, si -cela devenait nécessaire, mais il aimait mieux, en attendant, se sentir -libre, avec beaucoup d’espace ouvert tout autour de lui. - -Renaud remonta sur Leprince et, une heure après, repassa le Rhône. Le -soir, il coucha dans une de ces grandes cabanes qui sont des étables, -des «jass» d’hiver, pour les troupeaux de cavales, en ces mois où le -temps est si mauvais que les taureaux ne trouvent pâture qu’en brisant -la glace à coups de cornes. - -Et le lendemain, une heure avant midi, il apercevait là-bas, devant lui, -l’église des Saintes découpée comme un haut navire sur le bleu de la -grande mer. - -De petits martinets noirs tournoyaient à l’entour, mêlés par hasard à un -vol de grands goélands aux ailes arrondies. - -Une charrette venait lentement sur le chemin de sable. - ---Bonjour, Renaud. - ---Bonjour, Marius. Où vas-tu? - ---Porter des poissons en Arles. - -Ce Marius souleva des branchages qui semblaient charger son char et qui -faisaient de l’ombre sur une douzaine de baquets et de paniers. Tout -aise de sa cargaison, il écarta la bâche qui, sous les branchages, -recouvrait son trésor. Baquets et paniers étaient, jusqu’au bord, emplis -de poissons pêchés aux étangs et à la mer. Il y avait des sars, des -muges, des dorades, vivants encore, prismes animés, les ouïes et les -bouches ouvertes comme des fleurs marines rougeoyantes au milieu des -bleus sombres, des verts glauques, des ors humides. Il y avait des -anguilles énormes, la plupart prises aux roubines de Camargue, -véritables viviers de réserve. - -Ces congres visqueux, sombres, glissaient les uns dans les autres, -composant et décomposant sans fin les nœuds coulants de leurs corps -serpentins. - -Aux taches livides, de couleur triste, qui tigraient certaines de ces -grosses anguilles, Renaud reconnut des murènes, ouvrant une bouche -vorace, armée de dents affilées. - ---Comme tout ça bouge, tu vois! dit Marius. - -A ce moment, comme pour lui donner raison, un gros poisson plat, -bondissant hors d’un baquet, tomba à terre. - -Du fer de son trident, le gardian à cheval le cloua sur le sol pour -l’empêcher de sauter au fossé plein d’eau, qui longeait la route.... - ---Tiens! dit-il étonné, n’est-ce pas une torpille? Quand je la pêche -avec la «fouine», qui est une lance plus longue que mon trident, elle me -donne alors une secousse que je n’ai pas sentie aujourd’hui? - ---C’est qu’alors, dit Marius en riant, la torpille est dans l’eau et ta -fouine est mouillée. Mais, ajouta-t-il, laisse la bête à terre. Ça ne -vaut pas grand’chose. Les serpents s’en régaleront. - -Là-dessus, cavalier et charretier pêcheur, chacun tira de son côté. - -Et la pensée du gardian allait de la torpille et de la murène aux -gymnotes d’Amérique, dont lui avaient parlé de vieux marins. On lui -avait dit qu’électriques comme la torpille, mais semblables au congre -pour la forme, les gymnotes peuvent, d’une décharge foudroyante, tuer un -cheval; car afin de leur faire épuiser leur provision de forces, et de -les prendre ainsi sans danger, on pousse dans l’eau, contre elles, des -chevaux sauvages qui reçoivent les premières secousses et qui en meurent -quelquefois. - -Et Renaud, tout en continuant sa route vers les Saintes, confusément -rêvait aux miracles de la vie, que rien n’explique. - - - - -XII - - -Livette ne s’était pas endormie. Quand Renaud eut disparu dans la nuit, -elle ferma doucement ses fenêtres et, se jetant sur son lit, la face sur -les coussins, elle pleura avec épouvante. - - * * * * * - -Pendant ce temps--pendant que pleurait Livette et que Renaud, affolé, -courait la lande, se croyant poursuivi par la bohémienne,--la -bohémienne,--elle, dormait. - -Les deux êtres dont elle commençait à désoler la vie souffraient déjà -mille morts, et elle, sous une des charrettes de sa tribu, dans son -campement espacé autour du village, dormait, toute vêtue, tranquille, -son joli visage énigmatique souriant aux étoiles de cette belle nuit de -mai. - -Quand Renaud l’avait laissée au soleil couchant, toute nue sur la plage, -lentement elle avait étiré au soleil ses bras fauves, se plaisant à la -sensation d’être nue au plein air, de se sentir caressée par la brise du -large qui séchait sur elle l’eau roulante en perles lourdes.... Puis, -lentement, elle s’était rhabillée, bien lentement, afin de retarder -l’instant d’être de nouveau prise dans la gêne de ses hardes, afin de -jouir de l’aisance de son corps comme une bête libre. - -Elle avait alors longé la plage, imprimant son pied nu, bien fait, dans -les sables recouverts à temps égaux par la nappe mince de la vague qui, -peu à peu, fondait l’empreinte. - -La dernière caresse de la mer sur ses pieds, où se collait un peu du -sable brillant, l’enchantait. Elle riait à l’eau, jouait avec elle, -l’évitant parfois d’un saut brusque, parfois allant au-devant d’elle, la -taquinant. - -Il lui semblait voir, dans les replis onduleux des vaguelettes, les -serpents familiers qu’elle charmait parfois au son d’une flûte, qui -venaient alors s’enrouler à ses bras, à son cou, et qui maintenant -l’attendaient, couchés sur de la laine au fond de leur coffre, dans son -chariot. - -A Renaud, elle ne pensait plus, déjà. Elle était tout entière à -l’instant, toujours, n’ayant jamais ni regrets ni remords d’aucun -passé,--n’ayant de prévisions que par éclairs, au moment où la passion -et l’intérêt le lui commandaient. Elle avait la réflexion courte, comme -saccadée; et sa profondeur, sa puissance, son énigme, étaient de n’avoir -point de cœur, ni, par conséquent, de conscience. - -Les hommes, les femmes qui l’approchaient pouvaient redouter ou espérer -d’elle quelque chose, lui supposer telle résolution, essayer de déjouer -son plan, mais elle n’en avait pas, ce qui les trompait par avance. - -Elle déroutait et triomphait d’abord par l’indifférence; puis, comme -elle sortait tout à coup de son indolence, en bête, au gré d’un appétit, -d’un caprice, elle déroutait toujours toutes les défenses,--son attaque, -ses décisions, ses habiletés, ses mensonges, étant toujours spontanés, -jaillis des circonstances à mesure qu’elles s’offraient. - -Non, elle ne combinait rien à l’avance, froidement; elle ne préparait -jamais aucun plan de longue main; mais, d’un coup, elle pouvait, au -besoin, en inventer un, et l’exécuter sur-le-champ, tout d’une haleine, -ou bien en commencer rageusement l’exécution, qu’elle abandonnait -presque aussitôt par ennui, pour n’y plus songer que le jour où un -mouvement de passion l’y ramenait soudainement. - -Elle était comme une araignée qui, en un clin d’œil, tirerait -d’elle-même toute sa toile, pour lier au vol la mouche; ou bien elle -tendait un premier fil, qu’elle oubliait jusqu’à ce qu’une occasion -éveillât en elle l’idée d’en tendre un second. - -Et, ainsi faite, elle était moins mauvaise et pire que d’autres, parce -qu’elle était plus changeante que le miroir de l’eau, couleur du temps. - -Fataliste, la gypsy se disait que ce qui doit arriver arrive, et non, -jamais, elle ne s’était donné la peine de combiner un projet de -vengeance. Elle posait d’abord une menace, sachant bien que la terreur -inspirée par une prédiction est un premier malheur qui en prépare -d’autres en troublant les esprits, les cœurs, les jugements. Puis, -quelque chose de fâcheux, «dans l’année», arrive toujours, qui vient -collaborer avec les sorciers et que les gens attribuent au «mauvais -sort» jeté sur eux. Il est sur eux, en effet, parce qu’ils y croient. -Enfin, on aide, si l’occasion se présente, la malice du sort, avec un -mot, un geste, un rien,--et si l’occasion se présente, c’est que cela -était écrit de toute éternité, fixé d’avance dans la destinée! - -Être tout d’instinct, la gypsy n’avait pas d’autre secret que de n’en -point avoir. - -Elle allait à sa joie, satisfaction de vengeance, de haine ou d’amour, -sans tenir compte de rien ni de personne; et, ainsi semblable aux bêtes, -elle devenait, étant créature humaine, redoutable aux êtres civilisés, -comme la nature. Ces créatures-là sont implacables. La gypsy aimait la -vie et la vivait en animal, sans y réfléchir. C’est là le pauvre et -profond mystère de la Sphinge. Elle procède à la façon de la brute, -voisine des origines basses, malgré son beau visage humain, où les yeux, -troubles comme ceux de Pan, semblent voilés de mensonge parce qu’ils -sont voilés pour eux-mêmes de leur propre inconnu, de leur incertitude -en attente. Regardez l’œil des chèvres et des génisses. Il est profond -comme la Bestialité rusée et forte, tapie dans les ombres du bois sacré. -La vie veut vivre. Elle est là, embusquée. Sûre d’elle, elle s’attend. -La bête humaine, en plus des ruses du renard ou du tigre, a la parole. -Rien de plus effroyable que la parole sans la conscience. - -Au bout du compte, la Zinzara était toujours sincère sans jamais le -paraître, parce que sa versatilité la mettait d’heure en heure en -contradiction avec elle-même. - -La caresse et la blessure qu’on recevait d’elle coup sur coup ne -prouvaient ni qu’elle eût feint l’amour ni qu’elle eût feint la -haine.... Elle avait tour à tour, d’une minute à l’autre, haï et aimé, -ou plutôt, sans aimer ni haïr, elle s’était complue à elle-même, avec -des sincérités contradictoires,--très naïvement. - -Elle avait quelque chose de la guenon, qui, au moment où, au sommet de -l’arbre, elle berce d’un air humain son enfant tendrement pressé entre -ses bras, les ouvre brusquement, et laisse tomber le nourrisson oublié -pour cueillir un fruit qui s’offre à elle. - -Elle s’importait à elle-même et ne voyait, à propos de tout et de tous, -qu’elle-même. - -La gypsy était redoutable comme un esprit caché dans un élément dont il -serait le serviteur. Elle avait la force d’un coup de foudre, d’un -tremblement de terre, d’un événement fatal, impossible à prévoir, à -parer. - -La vipère n’est point méchante. Elle ne prépare pas son venin. Elle l’a. -Qu’on la dérange, elle a mordu avant de s’y être décidée. - -Comme les torpilles ou les gymnotes, l’Égyptiaque pouvait lancer des -coups d’électricité mortelle. Dès qu’on l’approchait,--par nécessité -d’être. Il pouvait lui arriver aussi de s’amuser au jeu de répandre -autour d’elle sa puissance maligne, pour rien, pour voir les effets, -parce que c’était son heure et son jour, son caprice. - -Pour se défendre et pour jouer, elle avait les mêmes moyens. - -Elle n’aurait pas pu ne pas être funeste. Il ne fallait pas qu’elle -songeât à vous, voilà tout. C’était déjà une bonne fortune que de n’être -pas regardé par elle. - -Quoique fille d’une race qui met à haut prix la chasteté, elle n’était -pas chaste, non qu’elle aimât par-dessus tout la volupté, mais elle la -détenait comme un moyen de domination, d’autant plus sûr qu’elle en -faisait moins de cas. Toujours supérieure, dans sa froideur, au désir -qu’elle inspirait, c’est en cela vraiment qu’elle se sentait reine, -sorcière,--un peu déesse, de par le diable! Les caresses d’un bain -libre lui plaisaient mieux que d’autres. Elle était comme les femelles -des lambrusques qui sont fécondées par le vent. - -Comme les cavales de Camargue, qui souvent s’assemblent sur les bords de -la mer pour respirer tout le large, quand elle ouvrait ses lèvres à la -brise saline, par ces beaux soirs de mai, elle se sentait plus heureuse -que d’aucun baiser d’homme. L’âme errante de sa race aspirait sur ses -lèvres, dans l’air, avec la liberté des espaces, une espérance inconnue, -vide et infinie. - -Ainsi faite, elle se savait à la fois inquiétante, et protégée par -quelque chose qui se dégageait d’elle. Cela la remplissait d’orgueil. -Dans son sourire, il y avait de cet orgueil-là. Il y avait aussi le -ressouvenir perpétuel de choses éprouvées, connues d’elle seule et d’un -certain nombre d’hommes, qui s’ignoraient. - -Leur ignorance, son œuvre, la faisait sourire comme le reste. Et ce -sourire, c’était ironie et mépris. Elle savait sa force et toute leur -faiblesse. Elle souriait donc toujours. - -Elle régnait, sans autre politique, sur sa tribu errante par escouades, -changeant, en vraie reine, de favori, au hasard des occasions autour -d’elle et des impressions en elle-même, mais laissant croire à chacun -d’eux qu’il était, qu’il avait été le seul aimé, sinon le premier. - -Tromper des zingari,--beau succès de zingara! - -Et il y avait, parmi les quinze ou vingt enfants de sa troupe, un jeune -dauphin issu de cette reine, mais, depuis qu’il avait quitté le sein, -elle n’y prenait pas plus garde qu’une lice à son petit destiné à -devenir son mâle. - -Quand elle était arrivée près de son campement, tout émue des contacts -de la vague dont le sel, séchant, craquant sur elle, pressait partout sa -peau voluptueuse, la tzigane, tiède dans tout son être, avait regardé du -côté d’un de ses bohémiens, jeune homme à peau de bronze, à barbe rare -et frisée. - -Et, à la nuit,--lorsqu’on eut mangé la soupe qui avait bouilli dans la -marmite suspendue à trois pieux inclinés, au plein air,--le zingaro se -glissa près de la zingara. - -C’était le moment où, par elle, deux êtres souffraient dans le plus -profond de leur conscience, où Livette et Renaud se regardaient et déjà -ne se reconnaissaient plus. - -Les fiancés, ses victimes, se débattaient sous le sort mauvais jeté par -son regard, au moment même où ce regard semblait se faire doux pour -répondre à celui dont la couvrait son amant, au revers du fossé, sous la -menue lueur des étoiles. - -Renaud, à cette heure-là, rêvait de revoir la nudité de la gypsy, de la -conquérir, se demandant, au souvenir de cette forme svelte et jeune, si -ce n’était pas là une vierge, quoique fille de grand chemin; appelant -confusément un amour étrange, entier, absolu, la possession triomphale -d’un être neuf, d’une taure jusque-là farouche, méchante même aux -taureaux; d’une cavale qui n’aurait connu ni frein, ni selle de -cavalier, et qui serait restée rebelle à l’étalon.... - -Renaud rêvait tout cela, mais il n’existait pas de Renaud pour Zinzara. - -Zinzara, juste à cette heure, dans l’herbe mouillée de rosée, se tordait -comme le congre des légendes qui sort des mers pour se livrer aux -caresses enchevêtrées des serpents de terre. - - * * * * * - -Deux jours Livette attendit, s’interrogeant sur ce qui se passait. Lasse -enfin de chercher sans deviner, elle se mit en route pour les Saintes, -le matin du troisième jour. «Là, songeait-elle, j’aurai peut-être des -nouvelles.» Son père, pour cette fois, lui sella un vieux bon cheval. - ---Tu iras, lui dit-il, à midi, chez Tonin, le pêcheur, manger la -bouillabaisse. Avertis-le, en arrivant, avec le bonjour de ma part. - -Livette, à cheval, sur la route, regardait tout autour d’elle la plaine -tranquille, bien verdoyante, gaie, éclatante de deux lumières, celle -qui tombait du ciel, celle qui, partout, montait des eaux. - -Dans les rayons, la danse des mouïssales était joyeuse. Quand les -mouïssales dansent, elles font avec leurs ailes la musiquette de leur -bal, et dans toute la plaine, par les jours tranquilles, sur les fils -d’or de la lumière, c’est un bourdonnement de guitare. Il y avait aussi, -dans l’air, de grands longs fils très fins, des fils de la Vierge, venus -on ne sait d’où, qui volaient, mollement onduleux, comme si, rendues -visibles, quelques menues chanterelles de l’invisible instrument dont -jouent les petits musiciens de l’air, s’en allaient, brisées, au caprice -d’un souffle. - -De très loin peut-être, ils venaient, ces fils. Peut-être dans les bois -des Maures, dans l’Estérel, vivaient les «aragnes» travailleuses qui, -patiemment, les avaient filés. Un souffle d’air, bien doucement, les -avait pris, et maintenant ils étaient en voyage. - -Livette les regardait flotter doucement, et songeait à un conte que lui -avait conté sa grand’mère. Ces fils, d’après la mère-grand, venaient des -manteaux que les trois saintes avaient présentés au vent comme des -voiles. Le vent de la mer en les gonflant les avait un peu, très -finement, effilochés; et pour toujours, au-dessus de la plage -camarguaise, où est bâtie l’église des Saintes, ils flottent, ces fils -frêles, jadis pris dans la trame des manteaux miraculeux. Au-dessus du -pays, sans cesse ils flottent, comme autant de signes de bénédiction, -mais on les voit bien rarement, et quand, par hasard, un beau jour, on -les aperçoit, c’est qu’un bonheur inconnu est pour vous dans l’air. - -Et l’âme de Livette, dans le bleu transparent de cette matinée, se -balançait suspendue à chacun de ces fils de passage; mais la fillette -avait beau vouloir se donner confiance, elle sentait son cœur trop lourd -pour demeurer lié longtemps à ces choses envolées. Elle avait peur, la -mignonne, et sentait contre elle des signes cachés. - -Hélas! la pauvre, pendant qu’au-dessus de sa tête volaient des fils -dorés, quelque part autour d’elle l’araignée noire avait tissé son piège -à la prendre comme une mouche. - -Toujours songeant, Livette avançait et finit par distinguer, loin devant -elle, autour du clocher des Saintes, les hirondelles tournoyantes et les -martinets. De si loin, on eût dit des vols de mouïssales. Et, avec les -martinets et les hirondelles, volaient des mouettes. Toutes ces ailes, -grandes et petites, tantôt vues par-dessous et sombres, tantôt vues -par-dessus et luisantes, tournaient, viraient, valsaient, croisant, -emmêlant leur cercle de cent façons. C’étaient jeux de printemps et de -matinée dans la clarté fraîche du ciel. - -Pour avoir des nouvelles, Livette songea à passer par la citerne -publique, car c’était l’heure où les filles et les femmes des -Saintes-Maries-de-la-Mer vont chercher la provision d’eau. - -A l’entrée du village, elle aperçut, sur sa droite, le campement des -bohémiens, mais détourna la tête. - -A ce moment elle rencontra, allant à l’eau, deux femmes qui marchaient -d’un pas bien régulier, entre les deux barres qu’elles portaient à bout -de bras, et auxquelles est suspendue, juste au milieu, par ses deux -cornes, la cornue. «C’est bien l’heure de l’eau,» se dit Livette, et, au -pas de son cheval, elle les suivit. - ---Bonjour, mademoiselle, avaient dit en passant les deux femmes, car de -tout le monde elle était connue, la jolie fille du Château d’Avignon. - -Devant la citerne, il n’y avait encore personne. Les deux femmes -attendirent. Livette avec elles. - ---Vous vous promenez, comme ça, mademoiselle? Cherchez-vous quelqu’un, -si matin? - ---Oui, dit Livette, je me promène, et puisque c’est l’heure de l’eau, je -m’arrête un moment ici. Pour sûr, des amies que j’ai aux Saintes y vont -venir à leur tour. - -Elles se turent toutes les trois; et, attentivement pour la première -fois, n’ayant rien autre à faire là, Livette regarda l’écusson de pierre -sculptée qui est au beau milieu du grand mur cintré de la citerne. Ce -sont les armes de la ville, et, comme on pense bien, on y voit un bateau -représenté, un bateau sans mât ni rames, où sont debout les deux Maries, -Jacobé et Salomé. - ---Je me suis souvent demandé, fit Livette, pourquoi les images ne font -voir jamais que deux saintes dans le bateau. En fin de compte, est-ce -que nos mères ne nous ont pas toujours dit qu’elles étaient trois? -Étaient-elles trois, oui ou non? - ---Elles étaient trois assurément, belle innocente, dit la plus âgée des -deux femmes, mais Sara était la servante, et l’honneur ne lui est pas -dû! - ---Si la troisième était sainte Sare, ce n’était donc pas trois Maries? -J’ai toujours entendu dire pourtant que Marie-Magdeleine en était, et -que, partie d’ici, elle alla mourir à la Sainte-Baume. - ---Oui, elle en était, Marie-Magdeleine, et bien d’autres avec elle! -Lazare aussi était dans ce bateau, mais, une fois à terre, chacun tira -de son côté: Marie-Magdeleine alla à la Baume, et les deux Maries nous -restèrent avec Sara. C’est alors qu’une source jaillit du sable, par la -grâce de notre Seigneur. En bâtissant l’église, on a enfermé la source -au milieu. - ---On eût, ma foi, bien fait de la laisser en dehors de l’église, la -source! - ---Et pourquoi? l’eau en est gâtée?... - ---Elle n’est bonne que le jour de la fête. - ---Et encore!... Et il y en a si peu! - ---Nous aurions demandé aux saintes de la rendre abondante et bonne.... -En nous y mettant toutes avec nos prières, nous aurions bien obtenu ça. - ---Un miracle de plus ou de moins! - ---Les miracles, ma belle, ne sont que pour les étrangers. - ---Et c’est ce qu’il faut, voisine. Si c’était autrement, voyons, les -étrangers ne viendraient plus,--et, sans eux, de quoi vivrait le pays? -pauvres nous! Où sont nos récoltes, à nous autres? Notre blé, notre -avoine, où sont-ils, dites, bonnes gens? Sans les saintes, ce pays-ci -serait un pays maudit! Un jour de fête par an, et les pèlerins (que Dieu -bénisse!) nous remplissent la bourse. - ---Les jours de miracle ne sont que trop rares.... Il faudrait deux fêtes -par an! - ---Que vas-tu dire là, sotte que tu es? Deux fêtes par an, Bonne Mère! Ce -serait la mort du pèlerinage. Pour que l’usage se maintienne, il faut -qu’il soit ce qu’il est, et que rien ne bouge. Nos hommes le savent -bien. Rappelle-toi la visite que nous fit, avec ces grandes dames, -l’archevêque d’Aix, il y a vingt ans. - -Et une fois de plus fut racontée l’histoire de la visite que fit aux -Saintes-Maries-de-la-Mer l’archevêque d’Aix, il y a vingt ans ou trente. - -Un 24 mai, avec quelques vieilles dames de la noblesse d’Aix, -l’archevêque arriva aux Saintes. Mais ce 24 mai se trouva être un 25, au -soir!... Tout le monde peut se tromper!... En sorte qu’au lieu de -descendre à quatre heures, les châsses étaient remontées ce jour-là, et -quand monseigneur entra dans l’église, avec les belles dames, adieu mes -saintes! Elles avaient été hissées déjà, au bout de leurs cordes, au -milieu des cantiques, dans la chapelle haute. - ---Eh bien! dit l’archevêque à M. le curé, elles redescendront pour nous. - -Le curé allait obéir, mais le bruit de l’affaire avait déjà couru le -village!... Ah! misère de moi, quel train-coquain! - ---Comment! disaient les vieux Saintins! On ferait descendre les châsses -un jour autre que le 24! Mais si, alors, la chose est si facile et -fréquente, pourquoi voulez-vous que les malheureux, de tous les coins de -la Provence et du monde, accourent vers nous au jour fixé? Non, non, ce -serait, entendez-vous bien, la ruine du pays! - -Pour finir d’un mot, on prit les fusils, et les Saintins, en armes, dans -l’église même, imposèrent au prince de l’Église la volonté souveraine du -peuple des Saintes. - ---Et très bien, firent-ils, car c’est grâce à la rareté que les miracles -demeurent précieux. - -Une des femmes ayant raconté cette histoire bien connue de chacune, -toutes se mirent, dès qu’elle se tut, à rompre leur grand silence par de -beaux éclats de voix, approuvant à qui mieux mieux la révolte des -Saintins contre les évêques qui veulent abuser de la bonne volonté des -deux Maries. - ---C’est égal, dit tout à coup une des vieilles, nous sommes heureuses -d’avoir maintenant, au lieu de la source saumâtre qui donnait à boire -aux saintes, une bonne citerne en bonne pierre. Je me rappelle, moi, le -temps où nous prenions l’eau à la _pousaraque_ (mare artificielle) comme -font encore les gens de nos fermes. L’eau du Rhône, qui y venait par la -roubine, était si boueuse toujours qu’elle en était épaisse à couper au -couteau! - ---Bah! elle avait le temps de déposer dans nos jarres. - ---C’est drôle pourtant d’être si malheureux pour l’eau dans un pays si -mouillé! dit une jeune qui arrivait. Cette eau, c’est une misère! Sainte -Sare, la servante, doit savoir par elle-même qu’on a assez de travail -dans les maisons, sans perdre son temps à attendre devant des robinets -fermés.... Sainte Sare, protégez-nous, et faites ouvrir la fontaine! - -Les femmes se mirent à rire. - -Presque toutes les ménagères des Saintes étaient là rassemblées, à -présent. Un dernier groupe arrivait. Les unes portaient sur leur tête -des jarres sans anses, avec un balancement gracieux de la tête et de -tout le corps. Elles-mêmes, les poings sur les hanches, ressemblaient à -des amphores vivantes. D’autres, une cruche sur la tête, portaient -encore une cruche dans chaque main, la «dourgue» verte, à anse et à -goulot; d’autres des seaux de bois, d’autres des cornues, chacune ayant -choisi des vases plus ou moins grands, suivant les besoins de sa maison. - ---Quel pot apportes-tu là, Félicité? - -Et de rire. - -Celle qu’on interpellait ainsi, répondit: - ---J’ai cassé ma cruche, pauvre moi! Et puisqu’il me fallait de l’eau, -j’ai pris le pot que j’ai trouvé, un pot ancien que, dans tous les -temps, j’ai vu chez nous, derrière la porte. S’il tient l’eau, ça -suffira pour aujourd’hui, ma belle! - ---Porte-le à M. le curé, pour sa bibliothèque; c’est une antiquaille qui -vaut de l’argent! - -Félicité, en effet, venait à l’eau ce matin avec une véritable amphore -romaine, trouvée dans les sables du Rhône, à peine un peu égueulée, une -jarre de deux mille ans! - -Aux Saintes, chaque famille--c’est selon--a droit, par jour, à une ou -deux cornues d’eau de citerne.... La porte de la Fontaine ne s’ouvrait -pas. - -Livette, sur son cheval, rêveuse et triste, parmi les bavardages, -attendait toujours ses amies. - ---Que disiez-vous, par ici? interrogèrent, en arrivant, les dernières -venues. - -Et mises au courant, chacune, sur les saintes et la servante Sara, -disait son idée et son mot, sans s’occuper des paroles des autres,--si -bien que le caquetage des filles et des femmes semblait ici un _ramadan_ -d’agaces et de geais ramassés dans un de ces bouquets de pins qui sont -isolés au milieu de la Camargue. - ---Je vous demande un peu si c’est juste, criait l’une des femmes, de ne -pas mettre aussi partout le portrait de sainte Sara! Une sainte est une -sainte, et où il y a une sainte, il n’y a plus de servante! - ---Les saintes ne sont pas fières! et d’être ou non en peinture, sainte -Sara s’en moque un peu! - ---Qu’elle s’en moque, c’est possible, mais c’est un affront qu’on lui -fait! - ---Eh! dit une autre, le bon roi René et le pape ont su ce qu’ils -faisaient, en arrangeant ainsi les choses. Sara était femme de -Ponce-Pilate, et c’est elle qui avait conseillé à son mari de se laver -les mains du crime des païens! - -Un murmure de réprobation courut parmi les commères. - ---Ah! voici la vieille Rosine, qui va nous mettre d’accord. - -Sur son cheval immobile, Livette écoutait vaguement ces choses. Elle -était distraite et intéressée. - -Quand la vieille Rosine, très sourde, eut fini par comprendre ce qu’on -voulait d’elle, et qu’elle devait s’expliquer sur Sara la servante: - ---Ah! mes enfants, dit-elle, Dieu connaît les siens, et Sara est à coup -sûr une grande sainte.... - -Rosine, ici, fit un signe de croix, et fut, par toutes les vieilles, -imitée aussitôt. - ---Mais, ajouta Rosine, Sara était païenne d’Égypte, et non pas Juive de -Judée; et les païens, voyez-vous, marchent, dans l’estime du monde, bien -après les Juifs. Ne voyez-vous pas que les Juifs sont semés un peu -partout, mais partout s’arrêtent et deviennent les maîtres par la force -de l’avarice? Cela est leur manière d’être bénis de leur Seigneur. Mais -les païens d’Égypte, au contraire, sont errants et pauvres quoique -voleurs, et plus dispersés et plus maudits que les Juifs.... Eh bien, -voyez-vous, mes enfants, sainte Sara est leur sainte, oui, la sainte des -païens d’Égypte! C’est une sainte pas bien catholique, celle qui, pour -payer son passage au batelier, lui donna, avec la facilité, je pense, -d’une ancienne pécheresse,--le spectacle de son corps tout nu! Elle -passe donc justement après les deux Maries, car il y a des rangs dans -le ciel. Et voilà pourquoi les ossements de sainte Sara ne sont point -entre les planches de la grande châsse de l’église, mais sous les vitres -de la toute petite châsse qui est dans la crypte, comme qui dirait dans -la cave. La cave est un endroit assez bon,--sous les pieds des -chrétiens,--pour les bohémiens de malheur! et il est juste qu’il en soit -ainsi. - ---Rosine a bien parlé! s’écria l’une des femmes. C’est le malheur du -pays que la fréquente visite des bohémiens. Quand arrivent nos pèlerins, -riches et pauvres, croyez-vous qu’ils soient bien aises de trouver -installés ici tous ces gens malfaiteurs, qui, si adroitement, savent -voler mouchoirs et bourses? Croyez-vous que cela ne nous enlève pas du -monde? Que de gens viendraient peut-être qui ne se veulent pas -compromettre en tel voisinage! - ---Ah çà! va, allons donc! dit une bossue, ceux qui ont la foi ne -s’arrêtent pas en route pour si peu! Et ceux qui, ayant un mauvais mal, -l’espèrent guérir chez nous, n’ont pas peur de ces voleurs ni de leur -vermine. Otez-moi ma bosse, grandes saintes, et je me charge bien de -m’ôter toute seule, les uns après les autres, mes poux et mes puces! - -Il y eut un énorme éclat de rire qui, comme par enchantement, s’arrêta -tout de suite.... La petite porte de la citerne venait d’être enfin -ouverte, et au bruit de l’eau jaillie du robinet, toutes les femmes -couraient prendre, non sans menues querelles pour la priorité,--leur -rang à la file. - -Enfin arrivèrent quelques jeunes filles amies de Livette. - -Les voyant venir d’un peu loin, elle alla à leur rencontre. - -Quand Livette se fut éloignée: - ---Que cherche-t-elle, la Livette, de si bonne heure à cheval? se dirent -les femmes. - ---Eh, dit la bossue, son gueux de Renaud, donc! Il n’a pas l’habitude, -celui-là, d’être attaché comme une chèvre au piquet, et pour le tenir -fidèle elle aura du mal, la petite, malgré sa belle dot!... De loin, -l’autre jour, sur la plage, Rampal, vous savez, le gardian bon -enfant,--l’a vu, ce Renaud, causer avec une gitane qui n’était pas -habillée d’hiver! - ---Elle n’avait pas de fourrures ni de manteau, ni le reste, pauvre moi! -elle était à se baigner comme Dieu l’a faite.... Il faut se méfier de la -plaine. On ne se croit pas vu parce qu’on pense y voir très loin -soi-même, mais une touffe d’engane suffit à la _rassade_ (au lézard) -pour y cacher ses deux yeux qui regardent. - -Et les femmes de chuchoter, avec des rires étouffés bientôt. - -Pendant ce temps: - ---Non, non, disaient à Livette ses deux amies, nous ne l’avons pas vu, -ton promis, ma belle; mais déjà, contre l’église, on prépare les -gradins pour la ferrade, et d’être ici bientôt, il ne peut pas y -manquer. - -A ce moment, une musique bizarre s’éleva non loin. C’étaient des sons de -flûte, qui, modulés avec douceur d’abord, brusquement se transformaient -en cris déchirants. Un frappement sourd, grave, calme, singulier, les -soutenait, semblait encourager le cœur malade, qui, en plaintes aiguës, -appelait au secours.... - ---Ah! voilà les Bohêmes et leur musique du diable, écoute, Livette!... -Va donc voir un peu,... c’est si drôle. Nous te rejoindrons tout à -l’heure. - ---Et mon cheval? fit Livette. - ---Si tu n’es pas ici pour longtemps, il y a justement dans le mur de -l’église un gros fer fixe en forme de bracelet, nouvellement scellé pour -les barres de clôture de la ferrade. Attache-le là, ton cheval, et n’aie -pas peur qu’il s’envole. On le reconnaîtra pour tien, aux belles lettres -en clous de cuivre que tu as fait mettre à l’arçon. - -Au fer du mur de l’église, Livette attacha son cheval, et se dirigea -vers la musique des Bohêmes. Il lui semblait que, là, elle saurait -quelque chose. Or, Zinzara, l’Égyptiaque, avait vu arriver Livette au -village,--et sa musique n’était que pour l’attirer, elle, et, si Renaud -était par là, son fiancé avec elle. Pourquoi? pour voir;--pour réunir, -un instant, sans dessein fixe, sur le même point du vaste monde qu’elle -parcourait, deux des personnages dont elle «amusait son temps»; pour se -donner la comédie de la vie, et en voir naître la suite, avec le désir -de la faire tourner en mal, au hasard. Elle aimait «l’étrange» qui sort -du pêle-mêle des circonstances. - -La Zinzara tournait un kaléidoscope dont le champ était vaste comme -l’horizon de son voyage éternel, et dont les morceaux de verre, -diversement colorés, étaient des âmes vivantes.--Elle tournait le cornet -pour voir ce qu’amènerait de mauvais, grâce à elle, le destin. Jeux de -femme, jeux de sorcière. - - - - -XIII - - -La vie est étrange. Le silence éternel des espaces n’est qu’un -bruissement infini de cercles invisibles qui, tournoyant les uns dans -les autres, se quittent, se reprennent, se perdent et ne se retrouvent -jamais ou s’entrelacent pour toujours. La vie est étrange. On en peut -voir un peu le commencement, la fin pas du tout; la signification nous -en échappe, mais tous les cercles font la chaîne et quelqu’un sait le -reste. - -Qu’il y ait deux bouts à l’échelle, cela est certain. Le jour n’est pas -la nuit, et l’un n’est pas sans l’autre. Il y a joie et peine, santé et -maladie, heur et malheur, vie et mort, pour la bête de chair et d’os, -bien et mal en un mot. Et celui-ci est un bon être, et celui-là un -mauvais. Les religions et les morales n’y font rien, et n’expliquent -rien; mais les petits enfants savent que cela est ainsi, et les gens -sans esprit le savent également. Ceux qui raisonnent savamment la chose -la perdent. Ceux qui tirent le fil le cassent. Il y a quelqu’un et il y -a quelque chose. Rien n’est pas, voyons, bonnes gens, et ce vieil idiot -qui bave, assis sur la borne, au pied du calvaire des Saintes, devant -l’église, et qui tend la main à Livette, sait mieux que nous les choses, -les deux choses: bien et mal. Cet idiot, quand il a, ce matin, passé -près des voitures des bohémiens, a parlé amicalement, oui, parlé, durant -quelques minutes, avec deux ou trois chiens maigres qui sont sous ces -voitures, attachés par des chaînes; mais quand il a vu Zinzara, la -reine, le regarder, il a pris peur, l’idiot, et s’est bien vite sauvé. -Il a pris peur parce qu’_il y a_, dans le regard de Zinzara, _quelque -chose qui n’est pas bon_. - -Et maintenant Livette, en passant, le regarde, et l’idiot, qui sourit, -lui tend, pauvre larve humaine, une perle de verre,--un trésor pour -lui--qu’il a trouvée ce matin dans l’ordure du ruisselet voisin. La -perle brille. Elle est bleue. L’idiot y voit la beauté, et il l’offre à -la belle fille qui passe. Livette lui sourit et, lui, il rit à Livette, -l’idiot qui bave, et qui se traîne, estropié. Il rit, et sent son cœur -d’homme, en lui, vaguement s’ouvrir... à quoi?--_à quelque chose qui -est_, dans les yeux de Livette, et _qui est bon_. - - * * * * * - -Dieu est sur nous, et, sous nous, le diable. Dieu? que voulez-vous dire? -L’humanité bonne, celle qui est au-dessus de nous et vers laquelle nous -marchons; cet idéal, sorti de nous, qui, à force de s’exprimer et de se -faire aimer, se réalisera dans nos enfants. Le diable! que dites-vous? -la bête obscure, la larve gloutonne, aveugle, qui fut nous, et dont nous -nous éloignons. - - * * * * * - -Quelque chose est plus près du mystère que l’esprit, c’est l’instinct. - -Nous sommes, certes, plus près de notre origine que de nos fins, et -l’instinct nous explique presque l’origine parce qu’il s’y traîne -encore, mais notre esprit ne peut expliquer la fin parce qu’il en est -encore bien loin! D’où venons-nous? La bête, qui rampe, peut s’en -douter.--Où allons-nous? Comment le saurait-elle, la bête qui ne vole -pas? - -Le lien qui fortement nous rattache à la terre n’est pas coupé. L’homme -porte à jamais la cicatrice de sa naissance. Il voit donc, là encore, -comment il se rattache, _en arrière_, à l’infini; mais comment, _en -avant_, par la mort, il se rattache à la vie dans l’éternité, il ne le -voit pas. - -L’instinct, comme un ver luisant, éclaire les fonds d’où sort l’homme; -mais l’intelligence n’éclaire pas les profondeurs d’en haut où elle se -perd elle-même, au point précis où Dieu s’explique.... Ah! que Dieu est -obscur! - -Oui, entre l’origine et l’intelligence, il y a l’instinct, comme un -pont. Entre l’intelligence et la fin, il y a le vide. Ici la raison ne -passe pas. Il faut bondir. L’homme ne peut facilement concevoir que ce -qui est en bas. Ce qui est en bas, sa pesanteur l’attire à le -comprendre. - -Pour comprendre ce qui est en haut, il faudrait une faculté de s’alléger -que l’homme n’a pas, une aile qui manque. L’instinct, ici, agit sur -l’esprit même, en sens inverse de l’effort spirituel. - -A quelques esprits, elle vient parfois, cette faculté de s’enlever; mais -l’homme ne conçoit que selon ce qu’il éprouve, et le temps est passé où -l’on se fiait aux mages, à ceux qui conçoivent plus et mieux. Peut-être -a-t-on raison. Peut-être ne doit-on concevoir que par soi-même, et nul -ne saura rien _pour toujours_ avant de l’avoir mérité. - -Pour une minute, dans le rêve surtout, dans la veille même, l’homme -_sait_, quelquefois. Il a l’intuition profonde; mais rien n’est plus -fugitif pour l’homme que ce vif sentiment de l’éternel. - -Les meilleurs de nous sont des aveugles que hante le souvenir d’un -éclair. - -Qui de nous n’a su, pour l’avoir senti, comment on vole hors de soi? Le -sens du mystère, à peine perçu, nous a fui, mais qui n’a-t-il pas -pénétré, une seconde? - -La vérité, comme l’amour, n’est qu’une seconde en laquelle il faut -croire,--à jamais. - -Et ces pensées sont en leur lieu, car tout est dans tout. Celui-ci -étudie l’hysope; celui-là le chêne; Cuvier le mastodonte et Lubbock la -fourmi; mais tous arrivent au même point, à un point qui est tout. - -Savez-vous pourquoi les bohémiens, les gitanos, les zincali, les -zingari, les zigeuners, les zinganes, les tziganes, les gypsies, les -romani, les romichâl (toutes façons diverses de désigner la même race -errante) excitent si fort la curiosité des peuples civilisés? - -Il y a à cela deux raisons. - -La première, c’est que, très sauvage, très primitif, le bohémien -apparaît au milieu des civilisés comme l’image d’eux-mêmes dans le -passé. Les zingari sont comme les fantômes de nous-mêmes. - -En nous revoyant en eux, nous nous plaisons, assis dans la sécurité de -notre foyer fixe, au regret de n’avoir plus devant nous l’espace cher à -la bête que nous fûmes; de n’être plus en rapport constant avec la -terre, la plante et l’animal, qui sont les _mères_ dont nous sortons et -que nous aimons pour cela. Ils sont demeurés ce que nous étions au -départ, et cela nous touche. - -La seconde raison, c’est que, véritablement, ils ont su jadis, du sens -de la vie, quelque chose. - -Il est certain qu’ils sont sorciers. Ils ont entrevu la source obscure, -et vaguement s’en souviennent, en ont gardé le reflet noir dans leur -regard. - -Le regard! ils en connaissent la puissance endormante et suggestive. Ils -savent soumettre, par le regard, l’âme des faibles. - -Les moins sorciers d’entre eux croient encore que le «secret» des choses -a été caché quelque part, sous une pierre, et, dans leurs courses à -travers tous les pays du monde, bien des fois ils soulèvent de lourdes -roches dont la forme étrange semble indiquer qu’elles peuvent sceller le -mystère.... Ils ne trouvent jamais, sous les pierres soulevées, que des -crapauds, des vipères et des scorpions; mais, du sang et du venin de ces -bêtes, ils savent composer des philtres redoutables. - -Ils connaissent aussi la nature secrète des plantes, et comment, coupées -à de certaines époques, à de certaines heures, selon l’influence des -saisons et des rayons de la lune, ciguë ou belladone ont des vertus -différentes. - -Ils sont habiles dans l’art des poisons, les zangui. Hommes et -femmes,--_roms_ et _juwas_--ils excellent dans l’art de donner aux -troupeaux des maladies. - -Leurs métiers ne sont que des prétextes à se présenter au seuil des -maisons. Ils sont chaudronniers parce que l’art de soumettre au feu les -métaux fut inventé par le fils de Caïn, père des maudits. Et ils sont -selliers parce qu’ils aiment fréquenter les chevaux, chers aux -vagabonds. - -Les zangui, originairement adorateurs du feu, et qui n’ont plus de -religion propre, mais toujours un peu celle du pays qu’ils traversent, -sont aux hommes ce que Lucifer est aux anges. - -«Nous venons d’Égypte, si l’on veut, disait parfois Zinzara à ceux de sa -tribu. C’est là, en effet, que nous avons été puissants et sédentaires, -aux temps de Moïse. Alors nos aïeux étaient magiciens des rois de -l’Égypte, qui ont vaincu la mort; mais notre origine est plus haute et -plus lointaine. - -«Nous venons d’un pays où la _Puissance secrète du monde_ a été -pénétrée: un dragon en garde le mystère, au sommet d’une haute montagne, -dans une caverne, à l’abri des déluges qui viendront. - -«Notre aïeul Çoudra avait appris des grands prêtres l’art de se faire -obéir par le dragon. Il entra dans la caverne et conçut la science de -toutes choses, et il résolut de s’en servir au dehors, pour être à son -tour un roi puissant parmi les hommes, car pourquoi était-il pauvre?... -Pourquoi la misère et pourquoi la mort? - -«A peine eut-il conçu son projet de juste révolte, que le dragon voulut -le dévorer. Notre aïeul lui échappa, et crut alors que, au moyen des -secrets qu’il avait dérobés, il serait tout-puissant sur la terre, mais -il s’aperçut tout à coup qu’il les avait presque tous oubliés, comme par -enchantement. Il ne connaissait plus que ceux qui nuisent, ceux qui -font les maladies, les douleurs, les misères et la mort, tous les maux -dont justement il aurait voulu s’affranchir. - -«Et les grands prêtres le maudirent, lui et ses fils. Manou a dit contre -eux: _Ils habiteront hors du village; ils ne posséderont de vases -qu’endommagés; ils n’auront rien à eux, si ce n’est un âne ou un chien. -Leurs vêtements seront ceux dont on dépouillera les morts; leurs plats, -des plats cassés; leurs bijoux ne seront que de fer. Ils iront sans -repos d’un endroit à un autre endroit. Tout homme fidèle à ses devoirs -se tiendra éloigné d’eux. Ils n’auront d’affaires qu’entre eux. Et entre -eux seulement ils s’épouseront._ - -«Et les Tchandalas ont pu fuir la patrie mais non pas la sentence. - -«Et voilà ce que nous sommes. - -«La couronne de Çoudra est un cercle brisé,--armé de pointes, comme le -collier des dogues, et son sceptre est une tige de fer, rompue mais -redoutable. Car pourquoi la misère, la douleur et la mort! Dieu est -mauvais.» - -C’est avec ce conte, mis en chansons, que la reine tzigane avait parfois -endormi son fils. - -Et lorsqu’elle suit d’un long regard méchant, au seuil de quelque -château, une jeune mère qui, en l’apercevant, fait rentrer bien vite son -petit enfant, voici les pensées que roule en sa tête la Zinzara: «Les -secrets, songe-t-elle, que savent nos voïvodes, nos ducs, nos princes et -nos rois, peuvent faire trembler sur leur base toutes vos cités, vos -trônes et vos églises, car pourquoi la misère, la douleur et la mort? -L’heure viendra--nous l’attendons--où vos peuples seront dispersés au -vent des colères, à moins que les mages qui nous ont maudits deviennent -vos maîtres,--mais vous êtes pour cela trop loin de leur sagesse! Vous -serez à nous. - -«En attendant, malheur à ceux d’entre vous que nous trouvons seuls! Nous -les regardons fixement, et l’âme du mal fait le reste!...» - -Et voici ce qu’en arrivant près du campement des bohémiens vit la petite -Livette. - -Ils étaient là toute une tribu. Leurs voitures, nombreuses, étaient de -différentes grandeurs, la plupart construites en forme de maisonnettes -oblongues, assez semblables, avec leurs petites fenêtres, aux arches de -Noé qu’on fabrique pour les enfants en Allemagne. Les bohémiens avaient -aligné leurs voitures côte à côte, à la file, faisant face chacune à une -maison du village. La file des maisons roulantes formait ainsi, avec les -maisons bâties du village, une véritable rue tournante qui, prolongée, -eût entouré les Saintes-Maries comme une ceinture. Ainsi, pour le temps -de leur séjour, les zinganes pouvaient avoir l’illusion d’être fixés là, -d’être des Saintins, l’un établi en face du boulanger, l’autre en face -du cabaretier, mais nul n’oubliait que les maisons bohèmes restent -posées sur des roues qui tournent et peuvent faire le tour du monde. «Je -plains l’arbre, dit le zangui, il me regarde passer avec envie.... Il -est jaloux des pieds de mon âne.» La plupart des voitures étaient -rapiécées avec des planchettes multicolores, ramassées, volées un peu -partout. - -Les voitures des bohémiens étaient établies à la vérité, sur le derrière -des maisons du village, en sorte que les habitants de ces maisons, le -cabaretier ou le boulanger, occupés sur le devant de leur boutique, -pouvaient sans affectation ne pas trop paraître dans la rue zingane. - -Les zangui seuls y grouillaient donc à l’aise. Ne demeurant guère à -l’intérieur des voitures que lorsqu’ils sont en route et fatigués ou -malades, ils passaient leurs journées au plein air, assis dans la -poussière, ou sur les degrés des petites échelles qu’ils abaissent du -seuil de leurs portes jusqu’à terre; ou bien ils restaient de longues -heures couchés sous les charrettes à l’ombre,--fumant des pipes et -rêvant. - -Pour l’instant, dans la lumière du matin, un certain nombre de femmes çà -et là se livraient à la même occupation: chacune d’elles, avec des -gestes de singe, cherchait la vermine parmi les cheveux crépus d’un de -ses enfants, qu’elle maintenait dans l’étau serré de ses genoux. - -Le petit, de temps à autre, poussait un hurlement, quand la mère tirait -par mégarde ou arrachait un de ses cheveux, durs et noirs comme du -charbon. Il avait alors, pour s’échapper, un ondulement sournois, mais -l’étau des genoux le pressait, brusquement resserré, et c’étaient, çà et -là, des piaillements de cochons de lait qui ne veulent pas être saignés. -Alors les taloches de pleuvoir et les cris de redoubler. Puis tout à -coup le plus pleurard de ces gamins cessait de crier, pour suivre, avec -un intérêt subit, l’apparition d’une poule du voisinage ou les ébats de -quelque chien de chasse égaré par là et bon à chiper. - -Quant aux mères, elles accomplissaient leur besogne matinale d’un air -automatique qui, très clairement, signifiait: «Ce que nous tentons là -est tout à fait inutile, car la vermine pullule et toujours pullulera; -mais il faut bien faire quelque chose. C’est toujours un bon moment -d’occupé; et puis, sous l’œil des civilisés, cela nous donne une -excellente contenance. On voit que nous sommes propres.» - ---Achète-moi mon chien, disait l’une d’elles d’un air narquois à un -villageois ahuri. Tu seras content de sa fidélité. Il est si fidèle, si -fidèle! que j’ai pu le vendre quatre fois.... Il revient toujours! - -Toutes ces femmes à peau fauve, bistrée et même noirâtre, avaient des -cheveux d’un noir singulier, mat, d’un noir de charbon.--Les unes les -portaient relevés en lourd paquet tordu sur le sommet de la tête. -Plusieurs, toutes jeunes, les laissaient pendre en longs serpents -sinueux sur leur poitrine et sur leur dos. Les yeux aussi étaient d’un -noir singulier, très luisant, pareil au noir d’un velours vu sous du -verre. La vie y éclatait sourdement, sans expression déterminée. -Quelques mères vaquaient à leurs affaires tout en gardant sur leur dos -leur nourrisson enveloppé dans une toile qu’elles portaient en -bandoulière et dont les bouts nouaient sur leur épaule. La tête du petit -sommeillait pendante, ballottée à tout mouvement. - -Le rouge, l’orangé, le bleu, dominaient dans leurs haillons, mais -ternis, fanés, noyés sous les épaisseurs de poussière sale;--un Orient -enfumé. - -Beaucoup de ces femmes tenaient entre les dents une pipe courte. Les -hommes étendus çà et là, accoudés à terre, fumaient presque tous, -placides, leur œil de sylvain fixé devant eux dans le vague. Ils -avaient, sous leurs loques, de grands airs de fierté. Quelques-uns -dormaient sous les cabanes roulantes. - -La file des voitures qui longeait le village était encore dans l’ombre, -mais, en tête de la file, le soleil frappait la première de ces cabanes -qui dépassait, un peu isolée, la ligne des maisons. Cette première -voiture, mieux peinte et plus soignée que les autres, était celle de -Zinzara, et, devant, au soleil, quelques Saintins s’étaient rassemblés, -attirés par les sons du tambour et de la flûte. - -Livette, en approchant du groupe, ne se doutait guère qu’en face de la -voiture, dans la maison du cabaretier, derrière le rideau d’une fenêtre -du premier étage, s’était posté Renaud, pour voir, de là, à son aise, la -bohémienne qui jouait de la flûte et qui, en même temps, dansait, pieds -nus et bras nus. - -La flûte, une flûte double, aux deux tuyaux légèrement écartés, Zinzara -la tenait avec beaucoup de grâce, et, les joues légèrement gonflées, -elle y soufflait en soulevant tour à tour et abaissant les doigts, au -gré d’un air bizarre, tantôt lent, tantôt furieusement saccadé. Et elle -avait la tête rejetée en arrière,--en sorte qu’elle paraissait plus -fière et plus agressive que jamais. - - * * * * * - -Tout en jouant de la flûte, Zinzara dansait une danse mystérieuse comme -elle. Ses pieds nus ne faisaient guère que marquer sur place un rythme -lent. Sa danse n’était pour ainsi dire qu’un jeu d’attitudes. Elle -variait en cadence les ondulations de tout son corps qui, très flexible -et vigoureux, s’accusait, à chaque mouvement, sous les étoffes molles. -Quand le rythme se faisait rapide, elle piétinait vivement, sur place -toujours, comme en hâte d’arriver à un rendez-vous d’amoureux, où -recommençaient des langueurs. - -Assis à quelques pas de la danseuse, un jeune bohème, au regard noir et -vague, frappait du poing, en songeant à autre chose, sur un large -tambour de basque, autour duquel tressautaient diverses amulettes -suspendues, scarabées d’Égypte, coquilles de nacre, bagues, larges -anneaux d’oreilles. - -Et le tambour semblait dire à la flûte double: «Sois tranquille: le mâle -veille. Je suis là, père ou fiancé, moi, le mâle à la voix forte, et tu -peux chanter en liberté ta joie et ta peine, nul ne te troublera: je -veille! et c’est pour toi que bat mon cœur, dans ma poitrine large et -bien sonore.» - -Mais dans les sons du tambour de basque, la bohémienne, elle, entendait -de tout autres choses; et, souriante, soufflant dans sa flûte aux deux -tuyaux écartés, abaissant et relevant sur les trous ses doigts légers, -Zinzara, attirante pour tous, serrée dans ses haillons souples, qui, -plaqués sur elle, moulaient tour à tour ses hanches ou sa -poitrine;--montrant, sous ses jupes relevées et accrochées à la -ceinture, ses mollets nus, de couleur fauve,--Zinzara semblait ne pas -voir les spectateurs. - -Vingt à trente personnes la regardaient, et elle semblait danser pour -elle-même, mais son œil de sorcière suivait, sans en avoir l’air, les -moindres mouvements de la tête de Renaud, apparue parfois tout entière -dans l’écartement des rideaux de serge, à carreaux rouges, derrière les -vitres du cabaret, là, sous le rebord du toit de la maison d’en face. - -Quant elle vit venir Livette, la danseuse eut un battement de pieds très -vif comme irrité, et de la flûte s’échappa un cri, un cri de guerre, -aigu, prolongé, pareil au crissement d’une étoffe de soie rapidement -déchirée. - -Livette involontairement en tressaillit et, se mêlant au groupe accru de -minute en minute, elle regarda. - -Zinzara fit un signe et prononça, entre deux temps très forts, une -parole gutturale, bizarre, qui était un ordre précis, car un enfant -tzigane, qui s’était approché d’elle depuis un moment, se glissa sous la -voiture, d’où il ressortit armé d’une longue baguette blanche, avec -laquelle il fit signe aux assistants d’avoir à se reculer un peu. Puis, -il se plaça en face de Zinzara, au milieu du premier rang des -spectateurs, et se retournant vers eux, il leur recommanda le silence, -en mettant un doigt sur la bouche. Un mot d’ordre circula, et les -assistants, plus silencieux, comprirent que _quelque chose_ allait se -passer. - -La danse avait fini. Le tambour cessa de résonner à temps égaux. La -flûte seule, entre les mains de Zinzara, dont les doigts remuaient -lentement, chantait. C’était à présent une voix cristalline, menue comme -le prolongement du son d’une goutte d’eau tombant au fond d’une vasque; -c’était un appel très doux, insinuant, mélancolique, comme aussi serait -le prolongement de l’appel du crapaud, la nuit, au bord d’une mare, dans -l’écho d’une vallée rocheuse. - -Et, du bout de sa baguette, le petit enfant désigna à l’un des -spectateurs quelque chose qui, à terre, sous la voiture, rampait, -s’approchant. C’était un serpent, mignon, strié de jaune et de rouge, -qui arrivait, attentif au son de la flûte. Un autre suivit, et bientôt -il y en eut plusieurs; il y en eut cinq. - -Arrivés devant la musicienne, entre elle et l’enfant à la baguette, ils -dressèrent leur tête, la balancèrent lentement d’abord, puis plus vite, -accompagnés par le rythme de la flûte.... Les serpents dansaient, et, en -sa pensée, chaque spectateur, malgré lui, comparait leur danse à celle -qu’il avait vue tout à l’heure, à celle de la femme. C’étaient les mêmes -ondulements, les mêmes grâces malignes, et chacun éprouvait, à ce -spectacle, une inquiétude. - -Livette, surprise, troublée d’une émotion singulière, croyait rêver. Ce -qu’elle voyait, s’accordait étrangement, tristement, à l’état de son -cœur. Elle n’en connaissait pas le rapport secret, profond, avec sa -destinée, mais elle en subissait la tristesse maléfique. Le regard de -Zinzara, par instants, passait sur la fille et ne s’y arrêtait pas. Au -sujet de sa propre influence, Zinzara savait... ce qu’elle savait. - -Fins, fins comme de la soie filée, les sons de la flûte se firent très -fins, ténus comme des fils qui allèrent s’enrouler au col des petits -serpents, et les petits serpents se mirent à suivre les sons de la -flûte, qui les attiraient. Zinzara marchait à reculons. Les petits -serpents la suivaient comme s’ils eussent été attachés par les fils -soyeux qui étaient les sons de la flûte. La tzigane s’arrêta, et les -sons _s’accourcirent_, en quelque sorte, comme des fils qu’on enroule -autour d’une bobine.... Alors les serpents se rapprochèrent de la -magicienne, et Zinzara, avec lenteur, s’étant accroupie, et, ayant -abaissé jusqu’à eux ses mains qui tenaient toujours sa flûte toujours -résonnante, les petits serpents s’enroulèrent à ses bras nus. De là l’un -d’eux monta se nouer autour du cou, laissant pendre sur la poitrine -bombée de la sorcière sa petite tête balancée, la bouche ouverte, la -langue vibrante. Et deux autres, quand elle se releva, furent aperçus -noués à ses chevilles, au-dessus de ses anneaux de jambes. Alors elle -posa sa flûte et se mit à rire. Son rire découvrit ses dents, bien -rangées, très blanches. - ---A présent, dit-elle, à qui me donnera la main, je dirai la bonne -aventure! - -Mais, devant sa main tendue, aucune main ne se tendit à cause des petits -serpents. - -Zinzara rit très fort, et son rire, véritablement, rappelait certains -sons de sa flûte double. - -Livette fit en cet instant un mouvement pour se retirer. - ---Allons, toi, lui dit aussitôt la gitane, tu as une fois refusé de -m’entendre, mais aujourd’hui tu dois avoir une grande envie d’apprendre -où est ton fiancé, la belle! Donne-moi ta main sans peur, si vraiment tu -es digne de devenir la femme d’un cavalier courageux. - -Livette rougit vivement. Ses deux compagnes de tout à l’heure arrivaient -au même moment et elles avaient entendu. «Ne te laisse pas faire!» lui -dit, à voix basse, l’une d’elles, en tirant par derrière la jupe de -Livette; mais, provoquée par le regard de la zingane, où elle crut voir -un éclair de moquerie, Livette, non sans se recommander intérieurement -aux saintes Maries, offrit sa main à la bohémienne. La tzigane prit -cette main dans la sienne. Les serpents dardaient leur langue fourchue. -Livette était un peu pâle. - -Elles étaient très petites toutes deux, la main de la magicienne et -celle de la demoiselle. - -Renaud, de là-haut, très surpris, un peu inquiet, regardait de tous ses -yeux. - -La zingane garda un moment dans la sienne la main de Livette, heureuse -de sentir palpiter l’oiseau qu’elle fascinait. Elle avait eu l’espoir, -du reste, d’intimider Livette, et le courage que montrait la petite -l’irritait. - ---Ton futur, dit-elle, n’est pas loin d’ici, ma belle, mais non pour -toi, sache-le! Pour qui? c’est à deviner! - -Livette, déjà pâle un peu, devint toute blanche. - ---Cela seul, je pense, t’importe, gente amoureuse? Alors je ne te dis -plus rien, sinon pourtant ceci encore: prends garde! le serpent qui est -à mon poignet gauche vient de me souffler quelque chose. Veille à ton -amour. - -Il y eut dans le groupe des spectateurs un petit frémissement qui courut -comme un pli de vague sur le marais. L’un des serpents, en effet, -sifflait finement. - -La bohémienne lâcha la main de Livette qui, en se retournant aussitôt -pour s’en aller, reconnut, tout contre elle, Rampal.... Errant dans le -village depuis le matin, il venait à peine d’arriver là, sans être -aperçu de personne, pas même de Renaud. - -Livette eut un instinctif mouvement de recul, tellement marqué que -Rampal put le prendre pour un affront. Elle était, par malheur, ayant -quitté le premier rang, retenue dans le groupe qui s’était refermé sur -elle. - ---Oh! oh, demoiselle, fit Rampal, on ne connaît donc plus les amis! - ---Bonjour, bonjour, Rampal, répondit Livette, redoublant le salut, comme -c’est l’usage du pays; mais laissez-moi passer, donc! Faites-moi place, -je vous dis! - ---_Sur le pont d’Avignon_, fredonna la tzigane en riant, _tout le monde -paye passage!_ - -Renaud, toujours derrière sa vitre, là-haut, venait de reconnaître -Rampal. Tumultueux, mais avisé, il se demandait s’il allait descendre -contre lui tout de suite, ou s’il attendrait que Livette fût partie. - -Il ne fallait pas toujours un prétexte à Rampal pour embrasser les -belles filles,--et ici, il en avait un! - ---Vous entendez, fit-il, demoiselle? Le péager sera payé de bon cœur, -ou, de lui-même, se paiera! - -Il tenait par la taille, à pleins bras, la pauvre petite. Elle se pliait -en arrière, écartant de lui, le plus qu’elle pouvait, son corsage et sa -tête, mais, par deux fois, le gueux, penché, tendu contre elle, le -souffle ardent, de force la ramenant un peu à lui, à pleines lèvres -l’embrassait. - -Un juron formidable éclata derrière eux, en l’air. Tous se retournèrent, -et, levant les yeux au bruit, reconnurent Renaud, qui secouait là-haut -la vieille fenêtre difficile à ouvrir. Deux secousses encore, et la -fenêtre céda, s’ouvrit brusquement avec un grand fracas de vitres qui -éclatent, et Renaud, debout sur l’appui, s’élançait... touchait le -sol.... - ---Ah! le gueux! ah! le gueux! où est-il ce _gueusas_! - -Mais Rampal, depuis une minute, avait sauté sur le cheval qui -l’attendait, attaché, près de là, aux barres d’une fenêtre basse, et au -galop, il fuyait. - -Il fuyait, lancé comme en un jour de course, quasi debout sur les -étriers, le corps penché, et faisant tournoyer sans cesse et très vite -un nerf de bœuf lié à son poignet et qui, sifflant tout contre les -oreilles droites de la bête, la rendait folle. - ---Lâche! lâche! ne put s’empêcher de crier vers lui un des jeunes hommes -de l’assistance. - ---Lâche? oh que non! fit Renaud,--voleur seulement! car s’il n’était pas -sur un cheval à nous, qu’il compte bien ne jamais nous rendre, je le -connais, l’homme, il ne fuirait pas! - -Et se tournant vers Livette terrifiée: - ---Soyez tranquille, demoiselle, il ne l’emportera pas en paradis, notre -cheval! - -Renaud, en parlant ainsi, voulait-il donner à penser à la bohémienne -qu’il tenait à venger plutôt le vol du cheval que l’injure faite à sa -fiancée? Peut-être; mais le diable est si fin que Renaud lui-même -ignorait que cette ruse fût en lui. - -Quant à la gitane, elle se disait que Renaud, en sautant par la fenêtre, -au lieu de descendre sans tapage par l’escalier, avait compromis sa -vengeance pour le plaisir de lui montrer, à elle, sa souplesse de -bohémien. Et il avait sauté en effet comme un chat sauvage, et rebondi à -terre sur des pattes élastiques! Il était souple vraiment comme un vrai -zingaro! Il était beau et hardi comme un voleur! Ce sont aussi des -bohémiens, ces gardeurs de taures, ces errants meneurs de cavales! - -Renaud, qui avait disparu, le temps de «nouer» la sangle de son cheval, -repassa, au bout de quelques minutes, montant Leprince, sur le lieu de -la scène, où discutaient encore ceux qui y avaient assisté. - ---Attrape-le! attrape-le! mange-le, le Roi! lui crièrent en chœur vingt -voix de jeunes hommes. - ---Avec le Roi et Leprince contre lui, ajouta l’un d’eux en riant, Rampal -est un homme tombé! - -Renaud déjà était au large. Il n’avait pas regardé la zingane, mais il -s’était senti regardé par elle, et il se sentait maintenant, de loin, -suivi par son regard; et cela, sur la selle, lui donnait des -redressements dont il avait conscience, et qu’il se reprochait vaguement -à cause de Livette, mais sans les réprimer. Ma foi, oui, tout en -galopant, dans sa colère, il galopait d’une certaine façon, pour qu’on -vît bien sa colère même, pour paraître beau et fier cavalier, comme il -l’était en effet. Il sentait tous ses mouvements... il croyait se voir -et voulait qu’on le vît bien, le Roi! - -Le paon, dans la saison de l’amour, a de plus magnifiques plumes et fait -la roue. Le rossignol et le rouge-gorge ont des voix plus belles. Chacun -se plaît d’être paré pour plaire. - ---Où vas-tu, Livette? dirent à la jeune fille ses deux amies. - ---Je vais voir M. le curé. Il faut, pauvre moi, que je lui parle! car, -d’avoir écouté cette sorcière, voyez-vous, c’est un gros péché! - - - - -XIV - - -Tous deux avaient la lance, Renaud et Rampal. - -En passant près du mas Neuf, à une demi-lieue des Saintes, Rampal, qui -ne possédait au monde que sa selle, et qui, n’étant à cette époque qu’un -gardian sans place, n’avait pas de trident, en avait vu un laissé là, -appuyé contre un figuier... et l’avait pris sans descendre de cheval, -l’avait «emprunté sans rien dire», songeant que pour sa défense il en -aurait sans doute besoin. - -Maintenant, son nerf de bœuf dans la botte, la pique appuyée à l’étrier, -courbé sur son cheval, il galopait à travers la plaine. - -Renaud s’était trompé de route dans sa poursuite emportée. Peut-être la -bohémienne en était-elle cause, car, malgré lui, pour rester sous son -regard, Renaud avait piqué droit vers le Vaccarès, tandis que, tout -bonnement, Rampal avait suivi la route d’Arles, ne rusant pas pour mieux -ruser, se disant que Renaud à coup sûr se persuaderait qu’il avait gagné -le milieu de l’île pour s’y réfugier dans quelque «jass» abandonné. - -Renaud devina l’idée de Rampal. - -Il gardera la route, se dit-il tout à coup, et, certain de cela, il -tourna à gauche, et fila droit dans l’ouest. Rampal, ayant sur lui une -avance d’une bonne lieue, arrêta son cheval, aux environs des -Grandes-Cabanes, et, appuyé fortement sur sa lance piquée en terre, il -mit, l’un après l’autre, ses pieds sur la croupe de son cheval immobile, -et de là, durant quelques secondes, examina la plaine derrière lui.... - -Entre deux touffes de tamaris, il vit, comme un éclair ou comme un lapin -qui «fuse» entre deux bouquets de thym, un cavalier.... Renaud, -sûrement! Rampal comprit que Renaud, si c’était lui, rejoignait la -route, et alors, il la quitta, et fit en sens inverse, le chemin -parallèle à celui que faisait au loin son ennemi. Quand Renaud arriva -sur la route, et se mit à la suivre, Rampal avait devant lui le -Vaccarès, et tournant à gauche, se mettait à en suivre le bord. Il -comptait passer le grand Rhône et gagner la cabane du Conscrit, au -milieu de la «gargate», le gîte où il se promettait de trouver, dans les -périls graves, un refuge suprême. Malheureusement pour lui, il avait été -vu,--lorsque, debout sur son cheval, il guettait son homme,--par un -pêcheur d’anguilles qui, accroupi au bord de la roubine, lançait à -l’eau, au bout d’un roseau, une grappe de vers de terre enfilés et tout -entortillés, au bout de la cordelette courte. - ---N’avez-vous pas vu Rampal, compère? fit Renaud arrêtant net son -cheval, dès qu’il aperçut le pêcheur qui était en train de changer de -place. - ---Tiens, le Roi! c’est toi qui le cherches? fit le pêcheur, un vieil -homme. Il doit être à cette heure, s’il a gardé la route qu’il a prise -pour t’échapper (car j’ai bien vu qu’il guettait quelqu’un derrière -lui), il doit être maintenant au bord du Vaccarès, et, de là, s’il ne -retourne pas aux Saintes, c’est qu’il remontera vers -Notre-Dame-d’Amour.... Tu le prendras,--car ta bête est bonne,--entre le -Vaccarès et la Grand’Mar. - -Renaud était reparti comme avec des ailes. - -Au bout d’une heure et demie d’une course folle (il avait su pourtant -changer plusieurs fois, très sagement, d’allure), il s’arrêta, un peu -découragé, puis, après une halte et un coup d’eau-de-vie bu à la gourde -qui ne quittait jamais ses fontes, il reprit,--non sans avoir -soigneusement laissé boire à son cheval une seule gorgée d’eau de la -roubine,--sa course de rage. - -Arrivé entre le marais de la Grand’Mar et le Vaccarès, il trouva, sous -la conduite de Bernard (le jeune gardian qui était son aide), sa propre -manade au repos. - -Chevaux et taureaux marins, couchés, au bord du Vaccarès, se reposaient, -immobiles, dans le rayonnement double du ciel et de l’eau, car l’heure -allait vers midi et la lumière était éclatante. - -Bernard, couché sur le dos, la tête sur sa selle, son chapeau sur les -yeux, se reposait aussi, non loin de son cheval qui, entravé, apprenait -l’amble. - -Devant Renaud s’étendait le Vaccarès gris perle, luisant comme une -immense table d’acier poli, au milieu de laquelle dormait un véritable -îlot blanc de mouettes assises, immobiles. - -Derrière lui, s’étendait une plaine d’un gris cendré, qu’on voyait, par -places, aux endroits où ressort le sel en efflorescences cristallines, -scintiller à travers un vaste réseau violâtre de saladelles en fleurs, -car les saladelles s’étalent en larges touffes grêles, très ramifiées, -sans feuillage, pointillées d’une multitude de fleurettes lilas, à -travers lesquelles on aperçoit la terre.... Et plus bas commençaient les -champs d’enganes, aux feuilles charnues, juteuses,--d’un beau vert de -plante grasse, quand elles sont jeunes,--mais que la «marine» colore -bientôt en rouge sanglant, en sorte que les plus vieilles, et les plus -proches de la mer, sont les plus pourprées. - -Çà et là, des tamaris, bas, rares, aux troncs noueux, bosselaient la -plaine, avec leur feuillage léger que voilaient de rose doux leurs -fleurettes en épis, mignonnettes, et pourtant lourdes au bout de leurs -branches si flexibles. - -Et, par vastes plaques, dans des fonds desséchés et craquelés, -s’étalaient, bien verts, drus comme des moissons de bon blé, les -siagnes, les triangles, les ajoncs, les apaïuns de toute espèce, les -caneoùs, ces roseaux nains qui servent à faire des toitures et -paillassons,--toutes sortes de tiges d’eau, bien droites, dont les -bataillons rigides, moissonnés en été, s’échancrent, sous les faucilles, -en larges demi-cercles. Au-dessus de ces étendues de verdure, -bruissantes à la moindre brise, passaient quelques libellules à têtes -monstrueuses, insectes-hirondelles, voraces mangeurs de moucherons. -Elles tournaient, mêlées aux hirondelles, au-dessus des eaux d’où -naissent les moustiques, et, dans les feuilles des roseaux, elles -faisaient, lorsque s’y engageaient leurs ailes de mica transparent, aux -nervures noires, un bruit métallique. - -Renaud considérait ces choses familières et s’y oubliait. Une seconde, -il se prit à croire qu’il gardait là sa manade, et qu’il n’avait rien -autre à faire qu’à demeurer avec ses bêtes, perdu, comme elles, dans la -contemplation tranquille, animale, du désert qui l’entourait. Il cessa -d’aimer, de haïr, de désirer et de poursuivre. - -Des ombres d’ailes passèrent à ses pieds. Il leva les yeux et vit, -au-dessus de sa tête, deux flamants roses. «Ceux-là, songea-t-il -simplement, ont fait ici leur nid, cette année.» - -Mais Leprince, le bon cheval, avait reconnu ses cavales préférées, et -allongeant tout droit son cou, élargissant ses naseaux pour respirer le -grand large des marais et du désert, soulevant ses lèvres et découvrant -ses dents,--il poussa un hennissement qui fit, d’un seul bond, se -dresser toutes les cavales, et lever la tête des taureaux, et Bernard -lui-même bondir tout debout sur ses deux pieds, la pique au poing. - -Renaud, serrant les genoux, rassemblant son cheval, le maintint, -frémissant sous lui, et dansant des quatre pieds dans l’argile molle. - -En même temps, une rafale de mistral passa sur la plaine, et cassa en -brusques vaguelettes le miroir du Vaccarès. - ---Si c’est Rampal que tu cherches, fit Bernard, il n’est pas loin d’ici, -pour sûr. Quand il m’a reconnu tout d’un coup,--voici un moment,--il a -gagné par là. Et comme je l’ai perdu de vue assez vite, m’est avis qu’il -est entré dans quelque cabane. Faudrait voir près la tour de Méjeane. - -Renaud était reparti. - -Tout à coup, ses yeux tombèrent sur une cabane basse, avec sa toiture -d’apaïun en forme de camelle, ou bien de meule de paille, et surmontée, -ainsi qu’elles le sont toutes, de sa croix de bois penchée en arrière, -comme si le mistral la couchait. - -Une idée lui vint: «Ce Rampal est là! Son cheval doit être fatigué. Il -sera revenu un peu sur ses pas, sans être vu de Bernard, et se sera -caché là,--afin que, trompé, je le dépasse.... Pour sûr, il est là!» - -Renaud tourna bride, et, l’œil attentif, piqua droit sur la cabane, ce -que voyant, Rampal, caché là en effet, d’où il guettait son ennemi par -les trous de la muraille en ruines, sortit, en effrayant un hibou qui -s’envola effaré, et s’élança sur son cheval qui broutait, entravé tout -proche, invisible au fond d’un fossé. - -Le mistral qui, vers ces heures-là, quand il se décide, arrive en coup -de canon, se mit brusquement à ronfler. Renaud, pour recevoir la -bourrasque, avait baissé la tête, en sorte qu’il n’avait pas aperçu la -manœuvre de l’ennemi. - -Et Rampal parut sortir de terre tout à coup, à vingt pas de Renaud, qui -ne fut pas surpris, et qui courut sur lui, la lance haute, tout pareil à -un chevalier du temps de saint Louis, dont parlent nos légendes.... -(C’était le beau temps d’Aigues-Mortes!) - -Mais la Camargue est, comme on sait, la mère du mistral. C’est elle, -dit-on, l’immense plaine soleilleuse, c’est elle, avec la Crau, qui, à -force de renvoyer l’air en haut en le surchauffant, est bien forcée -d’en appeler d’autre, pour respirer. Et alors, de la vallée du Rhône, -descend, à l’appel du désert, un torrent d’air frais, compagnon du -fleuve, et qui s’appelle le mistral.... Il ronflait, le mistral, comme -au fond d’une voile, dans la veste ouverte de Renaud, et, prenant -Leprince de biais, il le retardait un peu. Sauter le fossé devint -difficile. Cela donna de l’avance à Rampal qui, face au vent, trottait -maintenant à franche allure. - -Le fossé était entre les deux hommes, et Rampal, en le longeant au grand -trot, voulait seulement dégourdir les jambes de la bête. Renaud, -renonçant à franchir le fossé tout de suite, se décida à suivre de côté. -Les deux cavaliers trottèrent ainsi un moment. L’avisé Rampal avait, -contre le mistral, serré sa tête dans un foulard rouge, dont les bouts -flottaient sur sa nuque. - -Tout à coup, profitant d’un resserrement des berges, Renaud enleva son -cheval,--qui se trouva de l’autre côté du fossé, juste à la minute où, -ayant fait en sens contraire la même manœuvre, Rampal, du côté que -venait de quitter Renaud, prenait sa course.... - -Renaud ne retrouva pas tout de suite le passage favorable, et Rampal -gagnait du terrain.... - -Ayant enfin de nouveau franchi l’obstacle, Renaud maintenant poursuivait -Rampal, à toute volée,--et si vite que, lorsque Rampal se retourna pour -juger la distance, il vit Renaud à cinquante pas à peine derrière lui. - -Tout juste il eut le temps de faire volte-face, et, la lance en arrêt, -il attendit, immobile, penché en avant, les semelles en arrière -fermement posées à plat dans les étriers larges. - -Renaud, par malheur, chargeait contre le mistral. Une grêle, faite de -sable, et de ces petits colimaçons arrachés aux feuilles des enganes où -ils vivent collés par myriades, le frappait au visage, le «contrariait». - -Là-bas, à cinq cents pas, Bernard regardait,--sans rien dire, par peur -de Rampal,--mais faisant tout bas des vœux pour Renaud, et il croyait -voir deux héros de targue debout sur la haute échelle, à l’avant des -bateaux de joûte, la pique sous le bras droit, et tenue ferme en -main.... Le trident de Rampal, abaissé trop bas brusquement, par un faux -mouvement de son cheval, piqua le talon de la botte de Renaud, et érafla -le flanc de Leprince qui fit un écart violent, comme lorsqu’il évitait -les cornes des taures. - -La pique de Renaud, déchirant la manche bleue de la chemise de son -ennemi, en emporta le lambeau. - -Les cavaliers s’étaient croisés et dépassés. - -Rampal se retourna le premier et, prêt à frapper par derrière, rejoignit -Renaud qui, pour lui faire face, s’efforça d’arrêter Leprince trop -lancé, et Leprince, sentant derrière lui le pas précipité et le souffle -ardent du cheval adversaire, furieux d’être maintenu, craignant d’être -dépassé, fit, dans sa colère, un tête-à-queue si inattendu que Rampal, -terrifié, de nouveau tourna bride, mais involontairement. - -Et Renaud, voyant son poursuivant redevenir malgré lui son fugitif, -lâcha la bride à Leprince, libre. - -L’étalon prit son vol. - -Les deux cavaliers, vent arrière à présent, aidés par la bourrasque, -filaient. - -Les aigues et les taures, toute la manade, bien debout, les têtes -hautes, l’œil fixe, les naseaux large ouverts, regardaient venir à eux -les deux cavaliers, courbés en avant, la bride vibrante, comme chassés -par l’ouragan, le long de l’étang dont les eaux dansaient, clapotantes. - -Çà et là, les petits tamaris, eux aussi, le dos voûté, semblaient fuir -devant le temps. Il n’y avait plus, allez, de mouïssales ni de -demoiselles en l’air. Au-dessus du Vaccarès, volaient bas des poussières -d’eau. Le mistral balayait tout. - -Et deux minutes après, impuissants à maîtriser leurs bêtes énervées -qu’affolaient la lutte et le vent, les deux ennemis traversaient la -manade, ventre à terre. - -Alors, excitées à la vue de leurs deux étalons en fureur, effrayées à -la vue des tridents, ivres du vent sauvage qui leur entrait au corps par -leurs naseaux qui montraient le rouge,--les aigues hennissantes, -cabrées, s’enlevèrent toutes d’un bond, au galop.... Les taures -suivirent.... Des centaines de sabots et de pieds fourchus battirent le -sol d’une crépitation de tempête, et le troupeau, fouetté par le mistral -qui, en hurlant, le mordait et le poussait, se mit à rouler comme un -Rhône à travers la plaine.... Et tandis qu’en toute hâte Bernard sellait -son cheval pour les rejoindre, les deux adversaires chevauchaient dans -cet ouragan, comme charriés par le piétinement de quatre-vingts bêtes -qui faisaient voler derrière elles tantôt des poussières d’eau, tantôt -des plaques de limon, tantôt des nuages de sable, dans le vent qui les -dépassait! - -C’est en tête, et au milieu pourtant de ce tourbillon, que Renaud -parvint à joindre Rampal.... Lorsqu’il fut à le toucher, il choisit le -moment précis où le cheval poursuivi relevait son pied gauche de -derrière, pour frapper la croupe à droite. La jambe droite, au moment où -elle allait poser sur le sol, s’infléchit sous un coup de trident qui -pesait le poids d’un homme lancé au galop, et Rampal roula avec sa bête, -sous le fourmillement des pattes galopantes dont trépidait la terre. - -Taureaux et chevaux bondirent par-dessus ces deux corps, de bête et -d’homme, étendus, et quand le troupeau, las et calmé, s’arrêta, une -demi-lieue plus loin, Renaud, bien en selle sur Leprince, tenait en main -le cheval reconquis, dont le flanc seulement et les naseaux saignaient. - -Debout, à côté de lui, la rage entre les dents, souillé de boue et de -poussière, la face sanglante, la paume des deux mains pelée, toute -rouge,--Rampal s’occupait à remonter sa culotte et à renouer sa -ceinture! - ---A la prochaine, Renaud! Après ça, tu peux y compter, un homme, -n’est-ce pas, se doit _revancher_! - -Mais sa voix se perdait, grêle, dans le ronflement du mistral. - ---Rends-moi ma selle! cria-t-il plus fort. - -La selle du gardian, c’est toute sa fortune. Il la soigne, l’aime, en -est fier. - ---Ta selle? répondit Renaud plein de méfiance.... Suis-moi, viens la -prendre! Bernard te la rendra. - -Et, haussant les épaules, il rejoignit, sans autre parole, la manade à -laquelle il reconduisait le cheval amaigri dont Rampal avait abusé. - -En vérité, il était content que Blanchet n’eût pas été de ce duel.... Il -le reconnaissait de loin, Blanchet, perdu là-bas parmi les aigues, mais -plus soigné, plus fin que les autres bêtes. Un vrai cheval de -demoiselle, tout vaillant qu’il fût!... Il allait donc pouvoir le -rendre à la maîtresse, à présent qu’il avait, outre Leprince, son ancien -cheval. Et l’orgueil de la victoire enflait ses narines. Sa poitrine -respirait tout le grand large. - -Il pensait à deux femmes--oui à deux, pas à une seule!--qui, en -apprenant la chose, se diraient de lui: «C’est un homme!» Et le beau -cheval de Renaud ressentait toutes les fiertés de son cavalier, dans la -liberté qui lui était laissée de marcher fièrement pour son compte, avec -des bonds d’étalon vainqueur à la course sous les yeux de tout son -troupeau. - - - - -XV - - -M. le curé des Saintes était un homme de près de soixante ans, bien -conservé, très grand, solide, avec des yeux fort vifs, qu’il éteignait -sous des lunettes, et des gestes énergiques que sa volonté rendait -lents. - -Le presbytère est tout près de l’église, le seuil ombragé de quelques -ormeaux. La maison, selon l’usage du pays, est blanchie à la chaux, une -fois par an, à l’intérieur et à l’extérieur, comme les maisons arabes. - -Les maisons des Saintes sont basses. Les rues serpentent, étroites, pour -fuir le soleil. L’ombre, sous les tendelets des petites boutiques, est -bleuâtre. Devant les portes, ouvertes sur la rue, retombent des rideaux -transparents, en toile commune, ou même faits quelquefois d’un filet à -mailles fines, qui arrêtent les mouches et laissent entrer la lumière -ainsi passée au tamis. Et, là derrière, les filles des Saintes sont -enfermées comme des oiselets en cage ou comme de petites bêtes très -dangereuses.... Ne faut-il pas craindre un peu toutes les filles, -voyons? - -Les filles des Saintes portent la coiffure d’Arles, et le fichu aux -plis accumulés, réguliers, fixés par des centaines d’épingles, par -autant d’épingles qu’un rosier a d’épines; et, dans l’entre-bâillement -du fichu épais de plis, on voit, tout au fond de la «chapelle», sur la -chair jeune que soulève le soupir féminin, briller la petite croix d’or. -Sur la jupe, qui est ample, le tablier a l’air, lui aussi, d’une jupe, -tant il est large, et, de là-dessous, les pieds sortent, menus, agiles -comme les pattes rouges de la perdrix de Camargue qui vite, vite, aiment -à se mettre l’une devant l’autre pour fuir le chasseur, sachant que la -Camargue est large et que l’horizon ne manquera pas. - -Plus d’une figure est pâle, aux Saintes, car, on a beau dire, le marais -engendre toujours la fièvre, et ce pays, où l’on vient pour se guérir -par miracle, est à l’ordinaire un pays de maladie; mais la pâleur va -bien sous les cheveux noirs, ondulés, gonflés en bandeaux sur les -tempes, et retombant sur la nuque en deux masses lourdes qui remontent -vers le chignon. Pour oublier ce qui est triste, on a ici, comme -partout, la coquetterie--et le reste!... Et puis on s’habitue à la -fièvre, qui donne des rêves, des visions; on l’apprivoise: elle n’est -pas méchante pour ceux qu’elle connaît et ne les conduit que très vieux -au cimetière. - -Le cimetière est à quelques pas du village, à quelques pas de la mer. -Dans son cadre de murailles basses, il est là, au pied des dunes. Entre -la mer et le désert camarguais, là dorment les Saintins: beaucoup de -pêcheurs qui vécurent dans les bateaux plats; des gardians qui vécurent -à cheval dans la plaine.... - -Les uns comme les autres retrouvent là, dans la mort, les choses au -milieu desquelles s’agita leur vie: le sable salé, plein de menues -coquilles, les enganes, poussant malgré tout, rougies par «la marine», -grasses de soude, et l’ombre grêle des tamaris empanachés de rose. De là -ils entendent les hennissements des cavales sauvages, le cri des -gardians qui luttent, les jours de fête, à la course, ou qui, dans le -cirque, sous les murs de l’église, excitent les taureaux noirs. Ils -entendent les voiles claquer, et le «han» des pêcheurs qui, les jambes -nues, mettent à l’eau leurs bateaux sans quilles, les _bettes_ plates; -et, de nuit et de jour, le battement de la mer, qui s’efforce de -repousser l’île camarguaise, tandis que le Rhône, au contraire, sans -cesse la pousse dans la mer, en l’accroissant de limons et de cailloux -charriés depuis la source. La mer la frappe, l’île, comme si elle n’en -voulait pas, mais elle a beau faire, elle ne peut que l’accroître, elle -aussi, de ses sables rejetés. - -Et les sables de la mer font aux rivages de la Camargue un ourlet de -dunes. - -On voit bien, là, que les dunes, ces mouvantes collines de sable, -pareilles à des tombeaux, ont dû servir de modèle aux massives pyramides -qui sont les tombeaux des rois, aux déserts d’Égypte. - -Au pied des petites pyramides de sable, dorment les morts de Camargue. - - * * * * * - -Où donc nous a entraînés la mort? Pourquoi sommes-nous ici, tandis qu’au -seuil de M. le curé Livette soulève timidement le marteau de la porte? - -Le coup résonne à l’intérieur dans le vide du corridor. Livette est -émue. Que va-t-elle dire? Par où commencera-t-elle? C’est le -commencement qui est toujours le plus difficile. Elle voudrait, -maintenant, se sauver, mais il est trop tard. Elle entend, derrière la -porte, des pas. La vieille servante, Marion, lui ouvre. - -Marion a l’œil exercé. Elle sait, quand on frappe chez M. le curé, rien -qu’à examiner les figures, ce qu’on demande, et, de son chef, répond en -conséquence; car M. le curé a des rhumatismes; il est sujet aux fièvres, -et Marion soigne M. le curé! S’il écoutait Marion, il se soignerait si -bien que les malades mourraient toujours tout seuls, sans -extrême-onction, car Marion aurait toujours une bonne raison à lui -donner pour l’empêcher de sortir, de jour ou de nuit, par le mistral ou -le vent d’est, été ou hiver, pluie ou soleil. - -Mais M. le curé sourit et n’en fait qu’à sa tête. C’est un bon prêtre. -Il est toujours à son devoir. Il aime ses paroissiens. Il les aide, en -toute occasion, de sa bourse et de ses conseils. Il est aimé de tous. - -Il aime ses paroissiens, sa commune, sa curieuse église, qui fut une -forteresse, et dont il connaît tous les moindres détails de pierre. Il -l’aime comme prêtre et comme archéologue, car M. le curé est un savant, -et son église est, en effet, un des plus curieux monuments de France, -avec ses murailles étrangement épaisses, hautes et menaçantes, -couronnées de mâchicoulis et surmontées de créneaux bien ouverts, qui -surveillent de tous les côtés l’horizon de mer et de terre, et que -dominent les quatre tourelles, dépassées par la tour du milieu, du haut -de laquelle la cloche, autrefois, bien souvent, a sonné l’alarme--en -répétant à toute volée: «Voici les païens, gens des Saintes! Attention! -Qu’on s’enferme ici! Préparez les flèches! l’huile et la poix -bouillantes!» Ou bien: «Courez au rivage, gens des Saintes! Un navire de -France est en perdition!» - -Et aujourd’hui elle semble dire encore, à tous, de plus loin: «Je vous -vois! Je vous vois!» - -Sur l’église des Saintes, on n’en finirait pas de donner des -explications et de conter des histoires. - -Derrière les créneaux, tout là-haut, en bordure au toit de pierres -plates qu’il encadre exactement, court un étroit chemin de ronde, où -jadis, entourés du vol éternel des hirondelles de mer, circulaient les -archers et les vigies. Le toit, aux larges pierres plates imbriquées, -entre lesquelles verdoient quelques grosses touffes de nasques, érige, -tout le long de son arête, une haute crête sculptée, faite de courbes -ogivales que surmontent des fleurs de lis. - -Cela est beau et grand, mais une petite chose dont les Saintins sont -fiers autant que du clocher et des tourelles, c’est une plaque de -marbre, de cinq pans environ de longueur sur trois de hauteur, où sont -représentés deux lions. L’un protège son lionceau; l’autre semble -protéger, comme si c’était son petit, un jeune enfant. Il paraît que -cette image a été taillée par un ouvrier grec, dans les temps. - -Ce marbre-là est incrusté dans le mur de l’église, au midi, à côté de la -petite porte. - -Vous entrez. La voûte de la nef, en ogive, vous oblige à lever les yeux -très haut. Et en entrant, par la grande porte, vous êtes frappé de voir, -en face de vous, au fond de l’église, une voûte romane dont l’arc, en -son milieu, à cinq mètres au moins au-dessous de la nef ogivale, -supporte les saintes châsses, qui reposent sur l’appui d’une ouverture -en forme de fenêtre et flanquée de deux colonnettes. De là descendent, -au bout de deux cordes, tous les ans une fois, les châsses -miraculeuses. - -Le chœur est exhaussé de quelques pieds au-dessus du dallage de -l’église. On y monte par deux escaliers symétriques, entre lesquels se -trouve la porte grillée par laquelle on descend dans la crypte de Sara. -La voyez-vous, cette grille, juste devant vous, au bout du passage qui, -entre les chaises, suit le milieu de l’église? On dirait, en vérité, le -soupirail d’une prison. - -Là-dessous, dans la crypte froide, bas voûtée, aux murs nus, cachot -véritable, sur un autel de marbre mutilé, se trouve la petite châsse -vitrée qui contient les reliques de sainte Sare, patronne des bohémiens. -C’est là qu’au milieu des fumées de leurs cierges, dans un air vicié -d’odeurs humaines, on les voit, accroupis et pressés en foule, une fois -par an, gémir leurs prières suspectes. - -Cette crypte, au temps des invasions sarrasines, servait de magasins de -vivres, lorsque les habitants de la petite ville étaient forcés de se -réfugier tous dans l’église-forteresse. - -Aigues-Mortes a ses murs et la tour de Constance, massive comme Babel; -Nîmes a ses Arènes et la Fontaine, et le pont du Gard, insolent de -beauté, est à elle; Avignon a ses ponts, ses remparts et ses -jacquemards; Tarascon, son château miré dans le Rhône; les Baux ont les -ruines bizarres de leurs maisons creusées à même, comme des alvéoles de -ruche, dans le massif de sa colline évidée; Montmajour ses petites -tombes d’enfants creusées aussi, l’une à côté de l’autre, dans le roc -vif, et qui, pareilles à des abreuvoirs de colombe, sont aujourd’hui -toutes pleines de terre et de fleurs; Orange a son théâtre et son arc -triomphal; Arles a son théâtre avec les deux colonnes encore bien -droites au milieu; il a encore Saint-Trophime, au portail ouvré, et son -allée des Alyscamps bordée de sarcophages chrétiens et de hauts -peupliers.... Mais les Saintes-Maries-de-la-Mer ont leur église, que M. -le curé ne donnerait pas pour tous les trésors des autres villes! - - * * * * * - -... Marion a bien vu que Livette est triste; Marion s’est sentie touchée -quand Livette a dit: «Il faut que je voie M. le curé....» Et comme -d’ailleurs le dérangement ne sera pas grand pour son maître, puisqu’on -ne l’appelle pas au dehors, Marion a introduit Livette dans le salon. - -C’est une pièce blanchie à la chaux; seulement, M. le curé a fait de son -salon un véritable musée, et les murs disparaissent sous les étagères de -bois blanc, menuisées par lui-même, et toutes chargées de ses -collections. - -Il y a là des poteries antiques, d’antiques verres tout irisés. Il y a -de vieilles médailles. - -Une de ces médailles rend Livette attentive. On y voit un taureau qui -tombe; une de ses jambes de devant a fléchi. Un homme, son vainqueur, -le saisit aux cornes. Elle a des siècles et des siècles, cette médaille -grecque. Une pancarte l’explique à Livette, qui croit voir Renaud. Tout -se recommence. - -Voici les herbiers, et des boîtes pleines de coquilles, et aussi -beaucoup d’oiseaux empaillés, tous ceux qu’on trouve en Camargue. Les -pêcheurs, les chasseurs, depuis plus de trente ans, offrent à M. le curé -des choses, des bêtes curieuses. Cette bête-ci, c’est une loutre du -Rhône. Cette autre, un castor, à la queue en truelle, aux dents -recourbées.... C’est une grosse question de savoir si les castors ne -sont pas nuisibles aux digues du Rhône. L’essentiel, voyez-vous, est que -les roubines, de tous côtés, envoient au fleuve, à la mer, les eaux des -marais. Il faut que les digues tiennent bon, ne laissent point passer le -Rhône. Et les castors, dit-on, détruisent les digues. Ils y creusent, -pour se mettre à l’abri, quand viennent les grandes crues, des galeries -montantes, et ils se réfugient au fond; et quand l’eau les y poursuit, -ils percent, pour se sauver, un trou vertical, et voilà ma jetée minée, -rongée au dedans de l’eau! Cela est mauvais.... - -Livette lève les yeux. Au plafond, est suspendu un lézard, la gueule -ouverte; il est très gros. Je crois bien! c’est un petit crocodile, le -dernier qu’on ait tué en Camargue, voilà bien longtemps! - -Et dans tous les coins laissés libres par les curiosités naturelles, on -aperçoit quelque image pieuse. Ici, les deux saintes Maries dans le -bateau, Là, les saintes Femmes ensevelissant le Christ. Ailleurs, -Magdeleine à la Sainte-Baume, à genoux devant la tête de mort.... Mais -Livette ne voit jamais de sainte Sara! - -Livette s’est assise; elle attend. M. le curé ne vient pas. C’est que M. -le curé, qui est déjà l’auteur de deux notices, l’une intitulée _la Cure -de Boismaux_, l’autre _la Villa de la Mar_, travaille en ce moment à une -troisième: _Concordance des légendes des saintes Maries_, avec ce -sous-titre: _De la confusion bizarre et regrettable qui tend à s’établir -entre sainte Sare et Marie la Gipecienne_. - -_La Cure de Boismaux_ a aussi un sous-titre: _Monographie du domaine du -Château d’Avignon en Camargue_. M. le curé y rappelle que le domaine du -Château d’Avignon constituait naguère une commune à part. Cette commune -naturellement avait un curé, et, en ce temps-là, le propriétaire du -_Château d’Avignon_ était le général Miollis, frère de cet évêque de -Digne dont parle M. Victor Hugo dans les _Misérables_, en le désignant -sous le nom de Myriel. - -M. le curé recherche, inutilement d’ailleurs, dans un chapitre spécial, -pour quelles causes, telluriques ou autres, le domaine du Château -d’Avignon est le plus particulièrement sujet aux invasions de -sauterelles, qu’il faut faire combattre parfois en Camargue, comme en -Afrique, par des régiments. - -Quant à la _Concordance_, c’est un ouvrage très important et bien -nécessaire. Il s’appuie notamment sur l’autorité du _Livre Noir_. Ce -livre latin, conservé aux archives des Saintes, a été écrit en 1521 par -Vincent Philippon, qui signe: 2,000 Philippon! (Jésus lui-même n’a pas -dédaigné le calembour.) Il existe une traduction française du _Livre -Noir_. Elle est de 1682 et commence ainsi: - - _Au nom de Dieu mon œuvre comancée_ - _Par Jésus-Christ soit toujours advancée._ - _Le Saint-Esprit conduise sagement_ - _Ma main, ma plume et mon entendement._ - -Voici donc la vérité sur les saintes patronnes de Notre-Dame-de-la-Mer. - -Marie Jacobé, mère de saint Jacques le Mineur, Marie Salomé, mère de -saint Jacques le Majeur et de saint Jean l’Évangéliste, n’arrivèrent pas -seules en Camargue. Le bateau sans mât ni rames portait encore leurs -servantes Marcelle et Sara, Lazare et toute sa famille, et plusieurs -disciples du Christ. - -M. le curé prouve, avec pièces à l’appui, que Marie-Magdeleine n’était -pas dans la barque. Elle arriva en Provence d’autre façon, on ne sait -pas par quel autre miracle. - -A l’exception des deux Maries et de Sara, tous les passagers du bateau -miraculeux se dispersèrent, prêchant et convertissant. - -Les saintes ne quittèrent pas la Camargue, l’île du Rhône, divisée alors -par les étangs en un grand nombre de petites îles, véritable archipel, -nommé _Sticados_, et habité par des infidèles. En ces temps, toutes ces -petites îles, formées par les marais, étaient couvertes de forêts et -pleines de bêtes fauves. Et ce delta du Rhône était infesté de -crocodiles. - -Or, bien longtemps après la mort des saintes, un chasseur, suivi de sa -meute, passant sur le lieu de leur sépulture ignorée, y rencontra un -ermite, près d’une source. - ---Seigneur, lui dit l’ermite, j’ai eu cette nuit, en rêve, une -révélation. Près de cette source, dans le sable, reposent les corps de -trois saintes! - -Le seigneur était un comte de Provence. Son palais était à Arles, et M. -le curé a tout lieu de croire qu’il s’appelait Guillaume Ier, fils de -Boson Ier, célèbre par ses libéralités envers les églises. - -On était en 981. Ce Guillaume avait vaincu les Sarrasins, et Conrad -Ier, roi de Bourgogne, son suzerain, l’aimait et le respectait. - -Le prince, ayant écouté l’ermite, s’en alla, l’esprit très occupé; et, -peu de temps après, il revint, et fit bâtir, par-dessus la source même, -une église en forme de citadelle, au beau milieu d’une très spacieuse -enceinte de fossés. - -Il fit ensuite publier dans toute la Provence que des privilèges -seraient accordés à tous ceux qui viendraient bâtir des maisons entre le -fossé et l’église. - -Ainsi naquit la Villa-de-la-Mar,--qui est une ville, bien qu’on la -traite trop souvent de village sous son nom de Saintes-Maries. - -De tous temps, les comtes de Provence accordèrent à cette ville des -privilèges. - -Sous la reine Jeanne, une vigie devait sans cesse, du haut des tours de -l’église, observer les navires et faire des signaux. Des sentinelles -devaient, toutes les nuits, d’heure en heure, s’appeler et se répondre. -Aussi les Saintins furent-ils, par la reine, dispensés de payer le péage -et la gabelle. - -M. le curé explique toutes ces choses dans son livre qui est bon. Il y -raconte aussi, «comme de juste», la découverte des ossements sacrés. - -En 1448, le roi René, étant à Aix, sa capitale, entendit un prédicateur -affirmer que les saintes Maries Jacobé et Salomé devaient être enterrées -sous l’église de la Villa-de-la-Mar. - -René aussitôt consulta son confesseur, le père Adhémar, et envoya un -messager au pape, lui demandant l’autorisation de faire des fouilles -sous le sol, dans l’église. Cette autorisation lui fut accordée au mois -de juin de la même année. L’archevêque d’Aix, Robert Damiani, présida -aux fouilles. - -On retrouva la source; près de la source, un autel de terre; au pied de -l’autel, une plaque de marbre avec cette inscription que M. le curé -commente longuement: - - D. M. - IOV. M. L. CORN. BALBUS - P. ANATILIORUM - AD RHODANI - OSTIA SACR. ARAM - V. S. L. M. - -On trouva enfin, parfaitement reconnaissables, les ossements des saintes -et, en outre, une tête enfermée dans une caisse de plomb qui, selon M. -le curé, est la tête de saint Jacques le Mineur, apportée de Jérusalem -par Marie Jacobé, sa mère. - -Les ossements, ayant été recueillis pieusement, furent, en grande -cérémonie, enfermés dans des châsses de bois de cyprès. Le roi était là -avec sa cour. Il y avait le légat du pape, un archevêque, douze évêques, -un grand nombre de dignitaires des chapitres, de professeurs et de -docteurs. Le chancelier de l’Université d’Avignon était présent. Il y -avait, comme en font foi les procès-verbaux, trois protonotaires du -Saint-Siège et trois notaires publics. - -Rien n’est donc plus sûr que l’authenticité des reliques des Saintes -Maries. - -Mais des légendes apocryphes viennent contredire la vraie, et voici la -page qui retient à son bureau M. le curé, tandis que Livette, toujours -plus troublée, l’attend au salon: - -«Parmi les erreurs populaires, écrit M. le curé, qui détruisent la pure -tradition, il faut relever comme une des plus fâcheuses, des plus -pernicieuses même, celle qui tend à mettre au nombre des passagers de la -barque miraculeuse, une sainte Marie surnommée l’Égyptiaque. C’est là -une véritable hérésie! Comment a-t-elle pu prendre source et quelles -sont ses racines?» - -M. le curé se propose de retoucher tout à l’heure cette dernière phrase, -et pour cause. - -«Sans aucun doute, poursuit-il, les Égyptiens ou Bohémiens, en -manifestant, depuis des temps reculés, une dévotion particulière à -sainte Sara, qui était, d’après eux, Égyptienne et épouse de -Ponce-Pilate, ont contribué à la formation d’une absurde légende, mais -celle-ci a sa source, ou sa racine, dans une autre raison: il y a dans -la vie de l’Égyptiaque une histoire de barque qui prête à l’erreur, en -causant les confusions.» - - * * * * * - -M. le curé se propose de revenir aussi sur ce paragraphe. - -«Née aux environs d’Alexandrie, Marie l’Égyptienne quitta sa famille -pour mener, dans la grande ville, la vie honteuse de son choix. Une -rivière s’étant présentée, elle dut la passer dans un bateau, et, -n’ayant pas de quoi payer son passage, elle récompensa le batelier d’une -manière impure. - -«Elle entreprit plus tard un voyage à Jérusalem, avec un grand nombre de -pèlerins, et là encore elle paya les frais de sa route d’une façon -diabolique, si l’on songe surtout que ceux qu’elle entraînait au mal -étaient de pieux pèlerins! Aussi, quand elle se présenta à la porte du -temple, une force invisible et invincible la repoussa. Elle ne put y -pénétrer.» - - * * * * * - -M. le curé, plus content, respire sa tabatière. - - * * * * * - -«Elle se retira alors au désert où elle vécut quarante-sept ans. Son -simulacre apparut un jour au moine Zozime, à Jérusalem. Elle lui apparut -toute nue et le pria de venir la confesser. Il obéit et se rendit dans -le désert. Elle était toute nue, en effet, mais très vieille. Et Zozime -comprit sa sainteté à ceci qu’elle avait le pouvoir de marcher sur les -eaux. Zozime écouta sa confession. Elle mourut en odeur de sainteté, -aussi décrépite et affreuse à voir qu’elle avait été belle et agréable. -Un lion lui creusa une fosse avec ses pattes dans le sable du désert. - -«La longue pénitence de l’Égyptiaque avait donc racheté sa vie, et, sous -Louis IX, les Parisiens lui consacrèrent une église qui porta le nom de -_Sainte-Marie-l’Égyptienne_,--qui, plus tard, fut appelée la -_Gypecienne_ par corruption, puis la _Jussienne_. Cette église était -dans la rue _Montmartre_, à l’angle de la rue de la _Jussienne_. - -«On y voyait un vitrail naïf représentant la sainte et le batelier, avec -cette inscription: _Comment la sainte offrit son corps au batelier pour -son passage_[A]. - -«On ne doit donc, en aucun cas, confondre sainte Sara, contemporaine du -Christ, avec Marie l’Égyptienne... laquelle vivait au Vᵉ siècle... ce -qui coupe court à toute controverse! - -«Il est très heureux, poursuivait M. le curé, satisfait de sa conclusion -un peu tardive, qu’une pécheresse pareille ne se soit pas trouvée à bord -de la barque de nos Maries-de-la-Mer, car dans cette barque, comme nous -l’avons dit plus haut, il y avait un certain nombre de disciples du -Christ.... _Spiritus quidem promptus est; caro autem infirma._» - - * * * * * - -M. le curé prend une prise, ôte et remet ses lunettes. M. le curé -s’oublie.... Il repasse les toutes premières pages de sa notice, il -biffe et rebiffe; il se bat avec les mots rebelles. De temps en temps, -il assure ses lunettes, ouvre et consulte un vieux gros livre. Il est -très occupé, très absorbé par son travail favori. M. le curé oublie -qu’on l’attend, et la pauvre Livette, toute seule, dans le salon, avec -les oiseaux morts et les coquilles, roule en son cœur des inquiétudes. -La tristesse qui est en elle n’est pas dissipée,--loin de là!--par -l’endroit où elle se trouve. - -Tous ces oiseaux morts, qu’elle reconnaît la plupart pour des oiseaux de -passage, lui racontent les ennuis de l’hiver, de la saison où les brumes -se traînent sur l’île inondée.... - -Il y a des effraies, ces chouettes d’un jaune pâle, qui habitent les -clochers et qui, la nuit, vont boire l’huile des lampes des églises; -des vautours qui, des Alpes et des Pyrénées, descendent ici par les -grands froids; le vautour cendré, qui habite la Sainte-Baume. Il y a de -ces petites mésanges, nommées _serruriers_, qu’on ne trouve qu’aux bords -du Rhône, et des _pendulines_, ainsi nommées parce qu’elles suspendent -leurs nids, comme de petites escarpolettes, aux branches flexibles qui -se balancent au-dessus de l’eau; des _faiseurs de bas_, dont les nids -ressemblent au tissu d’un bas tricoté; et l’alcyon, c’est-à-dire le -_bleuret_ ou martin-pêcheur; et la sirène, aux couleurs variées, -merveilleuses, appelée aussi _mange-miel_, qui passe au mois de mai et -se tient de préférence en Camargue. Voici une cigogne, qui trouvait sans -doute la Camargue, entre les digues du Rhône, un peu semblable à la -Hollande. Voici le héron, avec son jabot de fines plumes retombantes, -comme des franges longues, sur sa gorge. Livette ne le connaît que sous -le nom de _galejon_ qu’on lui donne ici parce que les hérons, de -préférence, se rassemblent dans l’étang de Galejon. En voici un qui -porte sur son socle cette date: 1807, et la mention: _Acheté au marché -d’Arles_; il est bleu d’ardoise et il a sur la tête trois plumes grêles, -noires, longues d’un pied. Puis, des flamants, il y en a, pardi, à -volonté, puisqu’on les voit quelquefois nicher dans les marais de Crau, -assis par myriades, jambe de-ci, jambe de-là, sur leurs nids hauts -comme leurs pattes. Et des plongeons! et des grêbes! et des pingouins -manchots, qu’on voit rarement! Et le vilain pélican, que les gens d’ici -nomment _grand gousier_! - -Livette croit entendre au loin, lamentable et déchirant, l’appel des -oiseaux de passage surmonter le bruit des rafales, des eaux pleurant -dans les eaux; dominer le gémissement des choses, la nuit.... Les grues, -les pétrels, le courlis d’Égypte, l’ibis, que de fois elle les a -entendus crier, au-dessus du Château d’Avignon, dans la saison où les -nuits sont longues, où la vue du feu réjouit le cœur comme une chose -vivante, pleine de promesses, quand la mort noire enveloppe le monde. -Ces oiseaux lui rappellent aussi les soirs de Noël, ces soirs où les -bûches en flamme dans la grande cheminée, les lampes nombreuses, -semblent dire: «Courage! la nuit passera.» C’est en ce temps que le blé -montre sa tige verte, disant, lui aussi: «Oui, courage! le mauvais temps -finit comme l’autre.» - -Livette songe ainsi, et machinalement ses yeux se lèvent vers le plafond -où est suspendu le crocodile[B]. - -Elle ne se dit pas, Livette, qu’il y a quelque part, de l’autre côté de -la grande mer, dans cette Égypte où s’enfuirent saint Joseph et la -Vierge Marie, afin de dérober l’enfant Jésus aux persécutions du roi -Hérode, un grand fleuve, frère puissant du Rhône, et qu’aux heures -chaudes, dans les îlots du Nil, les crocodiles nombreux se traînent sur -le sable surchauffé, pour offrir leur dos aux rayons d’un ciel ardent -comme un four. - -Elle ne se dit pas que sainte Sare, la noire patronne des bohémiens, est -par eux appelée l’Égyptienne, et que, dans le Nil, les zangui, aussi -bien que dans le Rhône, font boire leurs chevaux maigres. Elle ne peut -pas se dire--parce qu’elle l’ignore--que les Égyptiens tenaient des -Hindous une magie dégénérée, et que c’est sans doute la même, plus -corrompue encore, qui fait la puissance de Zinzara. - -Que Zinzara, dans un des coffres de sa maison roulante, emporte, à côté -d’un crocodile du Nil et d’un ibis sacré, trouvés tous les deux dans une -crypte égyptienne, une momie de jeune fille, âgée de six mille ans, et -dont la face, dépouillée de ses bandelettes, porte un masque d’or, -Livette l’ignore aussi. Elle ne peut établir aucun rapport entre l’ibis -du Nil et celui-ci, tué l’an passé au bord du Vaccarès; mais elle subit -l’influence de toutes ces correspondances de mystère, pour qui l’espace -et le temps ne sont rien. - -Ces êtres morts, rangés autour d’elle, revivent par la puissance de la -forme perpétuée.... Et la peur la prend, car voici que, tout à coup, -l’idée folle, magique, à la fois vague et précise, lui entre dans -l’esprit, d’une ressemblance du profil de ce grand lézard, suspendu au -plafond, avec le bas du visage de la zingara.... - -Livette se croit malade, et se lève pour s’en aller, sans plus attendre; -mais comme elle approche sa main de la porte, elle pousse un cri.... Un -mille-pieds, bien vivant, court sur la clef. Elle recule, et voit, sur -la blancheur du mur, à hauteur de sa tête, une _tarente_, immobile, qui -semble, avec ses yeux gris pâle, la guetter. La tarente est inoffensive, -mais Livette n’en sait rien. C’est le gecko de Mauritanie, qui abonde en -Provence, un lézard répugnant au regard, avec ses granulations grises -sur la tête et sur le dos, semblables à celles des melons cantalous. Et -puis... cela si petit, cette bête, si petitette, ressemble au -crocodile!... Livette, pour sûr, a la fièvre.... - ---Qu’avez-vous donc, mon enfant? - -C’est M. le curé qui entre. Il a un air de bonté qui, tout de suite, -rassure la pauvrette. - -Il lui montre une chaise. Elle s’assied, et n’ose rien dire. Par où -commencer? - -Il la presse. - ---Voyons, mon enfant!... - -Il ferme les yeux, pour ne pas l’embarrasser avec son regard, qu’il sait -pénétrant. Il a laissé là-haut ses lunettes sur son gros livre. Il ferme -les yeux; et, les lèvres serrées, il presse l’une contre l’autre ses -mâchoires, d’un effort rythmé, en sorte qu’on voit se gonfler et -s’abaisser ses tempes, comme des ouïes de poisson. C’est un tic. Il a -croisé ses mains sur sa ceinture; il mêle ses doigts et joue à les faire -virer l’un sur l’autre, machinalement; mais il est très attentif. M. le -curé aime les âmes. Il sait qu’elles souffrent, que la vie est infinie, -et que, dans l’espace et le temps, elles tournent en s’appelant comme -des oiseaux de tempêtes. Il réfléchit. C’est un bon prêtre. Il a -l’esprit de l’Évangile. Il est indulgent. Ne sait-il pas que de grandes -saintes ont été de grandes coupables? Il veut être bon. Il sait l’être. - -De quoi s’agit-il? - -Livette enfin parle. Elle dit tout: la première apparition de la gitane, -son refus de lui donner l’huile qu’elle demandait insolemment avec des -moqueries sur l’extrême-onction; puis le sort jeté, menaçant, déjà -réalisé peut-être; le changement de caractère de son Renaud, ses -froideurs, sa fuite, et puis, ce matin même, la scène des serpents; -comment elle a été attirée--elle, Livette--par la curiosité sans doute, -mais aussi par la conviction qu’elle aurait là des nouvelles de -Renaud.... Et elle a livré sa main à la bohémienne, pour se faire dire -la bonne aventure! Cela, elle l’a fait bien malgré elle! Elle sait que -c’est une faute.... Qui lui eût dit, un instant plus tôt, qu’elle -commettrait un péché pareil? Mais elle a eu peur de paraître peureuse, -et cela non pas à cause du monde, mais à cause d’_elle_, de cette gitane -devant qui elle a cru devoir faire la fière, montrer du courage. Elle la -sent très ennemie. Elle en a peur, et cependant, malgré elle, elle la -bravera. C’est plus fort qu’elle.... Elle arrive enfin à son aveu le -plus pénible... elle est jalouse.... Une terreur lui est venue: est-ce -que Renaud pourrait?... Mais non.... N’a-t-il pas, pour la défendre -contre Rampal, risqué sa vie, sauté d’un premier étage, toute la hauteur -de la maison? Il est vrai que Rampal a volé un cheval de Renaud et que -depuis longtemps Renaud le cherche.... - -Livette s’est tue. Elle a regardé M. le curé qui, maintenant, avant de -répondre, s’écoute lui-même, les yeux toujours fermés, pour n’être pas -distrait. Il joue à faire tourner les uns sur les autres ses doigts -entre-croisés. - -Autour d’eux, les cygnes, le pélican, le flamant rose, le pétrel, -l’ibis, regardent avec leurs yeux de verre enchâssés dans leurs têtes -qui ont vécu! Les ailes repliées, une patte en avant, ils sont là, ces -fantômes d’oiseaux, exactement pareils de forme, de couleurs, de -plumage, à des oiseaux qui volent à cette heure, par delà les mers, sur -le Nil, sur le Gange, et non moins pareils à d’autres oiseaux qui, il y -a six mille ans, vécurent. - -Le lézard du plafond, qui rit là-haut avec ses dents aiguës, longues, -nombreuses, ressemble en vérité, vaguement, un peu, à quelqu’un... à -qui? - -Livette, qui s’interroge, tout à coup se trouve folle, parfaitement -folle, d’avoir eu pareille idée! Elle en sourit elle-même. Et voici -qu’elle _sent_ son sourire. Elle le sent. Elle croit le voir! - -Et à ce moment, elle a l’impression--qui lui est pénible--d’être là, -dans cette même salle, au milieu de ces bêtes et devant un -prêtre,--_pour la seconde fois_ de sa vie!... - -Oui, tout ce qui l’entoure ici, elle l’a _déjà vu_... ce qui lui arrive -lui est _déjà arrivé_. Seulement, la première fois, c’était... oh! -c’était il y a longtemps, si longtemps! Le grand lézard du plafond s’en -souvient peut-être.... C’est pour cela qu’il rit.... Mais elle, elle _a -tout_ oublié. Pourquoi est-elle ici? Elle n’en sait même plus rien. -C’est bête, d’être venue là! - -Voyez-vous, ce pays de Camargue est un pays de fièvre maligne. Il sort -des marécages, au soleil, avec l’odeur du corrompu, certaines -exhalaisons qui troublent le sang, la tête.... Des choses mortes, des -eaux mortes, il sort, comme une fumée, certaines songeries, la -fièvre.... Il y a _le mauvais air_... et _le mauvais œil_, songe -Livette. - -Or, qui sait à quoi songe, pendant ce temps, dans la voiture de Zinzara, -la momie couchée, que Livette ignore, et qui a l’âge de Livette, plus -six mille ans? Elle a, comme Livette, des cheveux ondés, très longs, -mais un peu rougis par le temps. Ils étaient bien noirs autrefois, comme -des cheveux d’Arlésienne.... Elle a l’âge de Livette, la momie, plus six -mille ans!... Les zanguis prétendent que tant que la forme des morts -subsiste, quelque chose de leur esprit reste en elle. La Zinzara raconte -que cette momie, qu’elle a prise en Égypte, lui parle quelquefois, lui -apprend des choses.... - -Ah! si l’on se mettait à approfondir les faits les plus simples, comme -ils nous troubleraient! Nos cavales sarrasines de Camargue, sœurs -d’Al-Borak, la jument blanche de Mahomet, et les taureaux du Vaccarès, -frères d’Apis, quelquefois, de leur dent distraite, attirent à eux, du -fond des marécages, la longue tige, mollement ondulante, du lotus -mystérieux qui vit de trois existences à la fois, dans le limon par ses -racines, dans l’eau par sa tige, dans l’air bleu par sa fleur. - -Ce n’est pas sans raison qu’ils viennent, les zanguis, descendants de -Çoudra, vénérer, dans la crypte de l’église aux trois étages, la châsse -de Sara, femme de Pilate,--Égyptienne.... - -Eh bien, M. le curé, qui est un savant, confusément roule en lui ces -choses,--sans les bien comprendre, lui non plus--et il s’interroge. - -Ah! s’il pouvait, comme il balayerait, loin de l’île, cette vermine de -bohémiens! Mais il ne peut pas. La tradition commande. Sara dans la -crypte est leur sainte. Il y a là un mélange de païen et de chrétien -certainement bien fâcheux, mais qu’on n’a pas le droit de défaire. -L’essentiel est que le chrétien saisisse le païen, en triomphe, que Dieu -ait raison contre Satan,--car pour sûr, quoi qu’en disent quelquefois -les bohémiens, ils ne descendent pas de ce roi mage qui était nègre et -qui porta la myrrhe à Jésus. - -Comment défendre Livette? - ---Ne restez pas avec vos pensées, mon enfant. Portez sur vous toujours -votre chapelet, et dites-le souvent, en y songeant bien et non pas -machinalement. Confiez les chagrins de votre cœur à votre bonne -grand’mère, dont je connais les sentiments chrétiens. Cette vieille -femme simple a un très grand cœur. - -Évitez de venir à la ville. Dites à votre père--qui a toujours fait vos -volontés, sans avoir d’ailleurs à s’en repentir--de surveiller sa -maison, de ne jamais vous laisser seule. Fuyez Renaud quelque temps; du -moins, ne le cherchez pas. Il faut qu’il voie clair en lui-même; il ne -faut pas l’aider--en essayant de le ramener à vous--à se tromper sur ses -sentiments pour vous, qui ne sont peut-être pas assez profonds. Je lui -parlerai du reste quand il le faudra. C’est après-demain la fête des -Saintes. Venez y assister; apportez-nous, ce jour-là, un cœur plein de -foi et du désir de bien faire. Vous y rencontrerez beaucoup -d’infortunes. Tournez vos yeux vers de plus malheureux que vous, et vous -verrez, par la comparaison, que vous êtes heureuse, vous qui avez -jeunesse et belle santé. - -La santé de l’âme dépend de nous-mêmes. Vous la sauverez en vous. - -Enfin ce sera vous, le jour de la fête (je vous le demande et je vous -l’impose au besoin comme pénitence), qui chanterez le solo d’invocation, -au moment où descendront les châsses. - -Qui pense à Dieu et aux Saintes oublie les maux de la terre. Frappez et -l’on vous ouvrira.... Ceux qui craignent seront rassurés.... Heureux -ceux qui pleurent, car ils seront consolés.... - -M. le curé, brusquement, s’interrompit. Il venait de sentir, avec son -cœur de brave homme, que sa harangue tournait, par la force de -l’habitude, au sermon banal, et vite, se levant, et se dirigeant vers -la porte, il donna sur la joue de l’enfant tremblante, avec deux doigts -de sa main, qui tenait sa tabatière, une tape affectueuse, en lui disant -d’un ton paternel: - ---Va, petite, tu as un bon cœur. Les méchants ne pourront rien contre -nous. Je prierai pour toi à la messe.... Tout le monde t’aime dans le -pays.... Ne crains rien, ma fille. - -Livette sortit. Le curé, demeuré seul, soupira. Il entrevoyait, devant -Livette, un péril confus, inconnu, satanique, de ceux qu’on ne détourne -pas, que Dieu seul peut conjurer. - ---C’est le sort, murmura-t-il, employant, sans y songer, un mot à double -entente. C’est le sort, répéta-t-il. La vie est trouble, et Dieu -profond. - - - - -XVI - - -Renaud, après sa victoire, descendit un moment de cheval, et, s’asseyant -à côté de Bernard, au bord du Vaccarès, où bœufs et cavales de sa manade -reprirent leur attitude de repos,--il se mit à repasser en lui les -choses. - -Détruire le projet de son mariage, son avenir, à cause de cette -bohémienne, à cause de cet amour mauvais qui lui travaillait la tête, à -cela, sûrement, Renaud n’y songeait pas. - -La première fougue de son désir dépensée en bonds sauvages, à la manière -de Leprince, il trouvait avec lui-même des accommodements. Son honnêteté -brute était entamée. Il essayerait d’obtenir de la gitane maudite ce qui -se pourrait, à l’occasion; et cela--il en était bien certain--n’ôtait -rien à Livette! - -Tout comme un raisonneur savant, il combattait en lui sa pensée honnête, -prime-sautière, par des raisons qu’il trouvait à grand’peine et qu’il -affinait ensuite avec complaisance, rusant contre lui-même. - -Maintenant qu’il pouvait se vanter d’avoir battu Rampal à cause de -Livette,--en négligeant dans sa pensée les deux autres raisons qu’il -avait eues de se battre, à savoir la volonté de reprendre le cheval volé -et le désir de montrer sa force et son courage à la Zinzara,--maintenant -il pouvait retourner, la tête haute, au Château d’Avignon, et revoir sa -fiancée comme si de rien n’était! - -Pourquoi, après tout, aurait-il honte? Ne venait-il pas de gagner de -nouveaux titres à l’estime des parents et à la reconnaissance de -Livette? - -Il ramènerait à la jeune fille ce pauvre Blanchet, qu’elle aimait -tant,--et il pourrait annoncer à Audiffret que le cheval volé broutait -de nouveau, avec la manade, les roseaux du domaine. - -Non, il n’y avait rien, tout bien réfléchi, qui pût lui faire honte. - -Tant qu’on n’est pas marié, d’ailleurs, est-on tenu d’être si fidèle? Et -comment faire, après tout, quand les choses se présentent? - -Les yeux voient, bien avant qu’on le leur ait pu défendre! Même marié, -peut-on s’empêcher d’être ému en voyant de belles jeunesses? Est-ce -qu’on est maître des mouvements de son sang? Désir n’est pas péché, et -tant que Livette ne savait rien, tant qu’elle ne souffrait pas par lui, -qu’aurait-il eu, voyons, en toute franchise, à se reprocher? - -Rien n’était de sa volonté. Il était décidé encore à ne pas parler à la -femme bohême,--mais il serait bien sot de ne pas étendre le bras, si la -pêche dorée venait s’offrir d’elle-même à lui. - -Et le vent salé qui souffle sur les enganes, affolant les troupeaux -sauvages, lui courait dans les sangs, faisait monter à ses joues de -soudaines brûlures. - -Que peut, contre ce vent-là, que respirent avec joie les taures, tous -les «je ne veux pas» d’un jeune homme qui sent sa jeunesse? Le bon Dieu -en pardonne d’autres! «Je me donne, depuis quelque temps, bien du -tourment d’esprit pour peu de chose!...» Et Renaud conclut sagement -qu’il allait retourner tout de suite aux Saintes, pour rassurer Livette, -comme c’était son premier devoir, sans éviter ni rechercher l’autre.... - -Pendant ce temps, qu’avait-elle fait, Livette? - -En sortant de chez M. le curé, à l’heure à peu près où Renaud atteignait -Rampal, Livette avait envie de reprendre son cheval et de retourner tout -de suite, sans dîner même, à sa maison. - -Elle se sentait comme perdue, si près de ces zangui de malheur. - -Elle avait pensé d’abord que Renaud, s’il avait rencontré Rampal, dont -il ne pouvait manquer d’être le vainqueur, irait, tout de suite après, -au Château d’Avignon. - -Mais sa seconde idée fut qu’il reviendrait aux Saintes pour y montrer -son triomphe. Elle le connaissait, ce Renaud! Il avait l’orgueil de sa -force, de son adresse. Gâté par le public des courses, qui applaudit des -mains, de la voix, il aimait s’entendre dire: «Bravo, Renaud!»--et il -reviendrait aux Saintes, oui, bien sûr! - -Il pouvait deviner aussi qu’elle, Livette, y était restée, et y revenir -pour elle... comme aussi un peu, en même temps, pour l’autre!... Ah! -pauvre petite! quelque chose de soupçonneux commençait à lui venir! Si -elle allait lui plaire, à Renaud, cette zingara, bon Dieu! - -Livette, ayant repris son cheval, toujours attaché au mur de l’église, -le fit mettre à l’écurie de l’auberge, et alla manger la bouillabaisse -du pêcheur Tonin. - ---Tu as bien fait, Livette, lui dit ce Tonin, tu as évité un bon coup de -mistral. Mais je m’y connais; ce n’est qu’une bourrasque, et cette -après-midi tu marcheras tranquille. Il ne fera que trop chaud! Mais -qu’as-tu, d’être si pensive? - -... Livette n’entendit pas grand’chose de tout ce qui fut dit à la table -du pêcheur, et ayant bien réfléchi, vint de nouveau, plus tard, chez M. -le curé. - ---Tu es encore aux Saintes, petite? fit-il avec un sourire triste. - ---Une peur m’est venue, mon père.... - -Par habitude de la confession, ainsi quelquefois Livette nommait le -curé. - ---Une peur? et laquelle? - ---S’ils se sont battus, qui sait, mon Dieu! le hasard est fort, et ce -Rampal est si traître que ce pourrait être Renaud, le vaincu.... Je -voudrais, monsieur le curé, avec votre permission, monter tout de suite -sur l’église, et, de là, beaucoup plus tôt, je pourrais apercevoir -Renaud, s’il doit revenir ici. - -Cette bonne idée lui était venue, d’épier de là son fiancé, comme il -avait, lui, le matin même, épié Rampal, de la fenêtre du cabaret. - -Le curé, de nouveau, sourit, et, bonnement, prit les clefs du petit -escalier qui mène à la chapelle haute, et de là au clocher. - -Il sortit, suivi de Livette. - -Au pied du grand mur nu, si haut, si froid, de l’église,--un rempart, -c’est bien vrai, avec ses créneaux découpés tout là-haut sur le bleu du -ciel,--le brave curé ouvrit la petite porte. - -Ils montèrent.... - -Arrivés à la chapelle haute, qui est, comme on le sait, juste au-dessus -du chœur de l’église: - ---Je reste ici, moi, petite, à prier un peu les saintes... tu peux aller -seule. - -Mais sans répondre, Livette, auprès du curé, dévotement, devant les -châsses, s’agenouilla un instant. - -Les châsses étaient là, derrière les cordes enroulées au cabestan, au -moyen desquelles on les descend dans l’église, tout comme on descend, -dans le puits miraculeux qui est en bas, la petite cruche où boivent -avidement les lèvres des fidèles;--elles étaient là sur le rebord de -l’ouverture par où on les pousse dans le vide.... - -Dans l’encadrement de cette fenêtre, ouverte sur l’intérieur de -l’église, Livette voyait, tout en bas, les chaises bien alignées, et, -plus haut, les tribunes et la chaire, et les tableaux,--tout cela perdu -au fond d’une ombre noire que traversaient deux rayons entrant comme des -flèches, par les meurtrières étroites. - -Là-bas, bien en face, au-dessous de la tribune du fond, on voyait luire, -en fines raies de feu, les jointures de la grande porte carrée. - -Elle regarda, un long moment, les saintes châsses, et les conjura -d’éloigner le maléfice qu’elle sentait autour d’elle. - -Et, malgré elle, en les regardant, ces châsses qui ont la forme de deux -cercueils juxtaposés et soudés l’un à l’autre, Livette se sentait venir -des pensées plus tristes. N’avait-elle pas vu, tous les ans, quelque -infirme au désespoir s’étendre, sur des coussins, dans le creux, en -angle aigu, formé par les deux couvercles de la châsse double? Et -combien de ceux-là avaient été guéris! Un, de loin en loin, sur -cinquante mille? - -Et pourtant, dans cette chapelle haute, que d’ex-voto, tableaux, plaques -de marbre commémoratives, béquilles, fusils aux canons crevés, petits -bateaux offerts par des marins sauvés d’un naufrage! Oui, mais en -combien de temps ont été faits les miracles dont ces ex-voto sont le -souvenir.... On tremble d’y songer. - -Et Livette, heureuse de détourner sa pensée de ces choses pénibles, -laissa M. le curé à ses prières et monta sur la terrasse de l’église. - -La vaste lumière du ciel, tout grand déployé sur elle, l’éblouit. Elle -dut cligner les paupières, puis regarda la plaine. La plaine était -rayonnante. - -Ce gueux de mistral qui, lorsqu’il s’établit, souffle par trois, six et -neuf jours, n’avait eu qu’un caprice, comme Tonin l’avait bien prévu. -Maintenant plus rien ne remuait. La mer n’avait pas eu le temps de se -fâcher jusqu’au fond. Elle riait. Les étangs étaient lisses. Le soleil, -dans l’air nettoyé, ne rayonnait que plus chaud. - -Tout autour de Livette, les hirondelles, les martinets, poussaient en -tournoyant ces cris grêles, finement perçants, qui se succèdent l’un -derrière l’autre et sans fin s’éloignent et se rapprochent. Les ailes -pointues des martinets, qu’on nomme aussi _arbalétriers_, rasaient les -tourelles, filaient dans les créneaux comme des flèches. - -Livette regardait au loin, droit devant elle, et, n’apercevant pas ce -qu’elle attendait, laissait son regard errer çà et là sur cet immense -pays attirant et monotome, qu’on peut voir tout entier sans apercevoir -jamais autre chose que la répétition des mêmes sables, des mêmes touffes -d’herbe, des mêmes eaux reluisantes. - -Du haut de l’église, l’horizon apparaît presque infini de tous côtés, -car les Alpilles dorées, perdues là-bas dans le nord-est, ne semblent -que des découpures de nuages. - -Quand vous les regardez de là, vous avez à droite, c’est-à-dire dans -l’est, la Crau et les sansouïres, les Martigues, et puis Marseille par -delà les salins de Giraud, divisés en hauts rectangles de sels -scintillants. Dans l’ouest, la petite Camargue avec ses étangs -temporaires, ses quelques pinèdes, les euphorbes et les asphodèles -rameuses, et son Étang des Fournaux, père des mirages,--et plein de -coquilles, quoique la mer n’y pénètre pas. - -Dans ce pays si plat et si vaste, l’esprit et les regards prennent -l’habitude de se porter toujours aux horizons, d’embrasser le plus -d’espace possible, pour chercher l’accident. - -Mais ils ne peuvent échapper à cette vaste monotonie, plus égale que -celle de la mer qui, elle, change de couleurs, tour à tour noire, bleue, -dorée, vert pâle ou tout empourprée. - -Dans notre désert, toujours les mêmes tamaris, les mêmes enganes, -et,--autour des six mille hectares d’eau du Vaccarès,--toujours les -mêmes lignes d’horizon, nulle part simplement unies, mais partout au -contraire festonnées très légèrement par les touffes des tamaris; -toujours le mirage d’un étang apparu, luisant, sur un point de la plaine -où il n’en existe pas; et, par réfraction, toujours le grandissement -démesuré de quelque pêcheur qui, longeant la plage, grandit toujours -davantage à mesure qu’il s’éloigne. - -Le mois de mai, quelquefois, est ici chaud comme l’août. - - _Au mois de mai,_ - _Va comme il te plaît._ - -Livette, éblouie, s’abîme les yeux à fouiller, de son regard tendu, les -touffes les plus lointaines des tamaris, à suivre le ruban, à peu près -invisible, du chemin charretier qui, du Vaccarès, tombe sur les -Saintes-Maries. Ses yeux sont fatigués, brûlés. Rien ne les repose. - -Partout en effet le sol sans arbres exhale une ardente respiration qui -s’élève en vibrations visibles. L’esprit de la terre se dégage, flotte -au-dessus d’elle. On le voit qui brûle et ondoie. Les yeux perçoivent -cet ondoiement diaphane, la chaleur tremblotante de l’air chaud, l’âme -même du feu, si frémissante aux regards qu’on croit l’entendre bruisser. -C’est la danse éternelle de la lumière réverbérée. - -Lasse du resplendissement de la plaine, Livette se tourna vers la mer, -mais la mer n’était qu’un immense miroir brésillé qui, par les milliards -de facettes de ses fragments vivement mobiles, renvoyait aux yeux -l’éclat sans fin multiplié du ciel flamboyant. - -Quand ses yeux se portèrent sur la plaine, elle vit, à près d’une lieue, -un cavalier qui, au grand trot, arrivait droit vers les Saintes. -Facilement,--à je ne sais quoi de très parlant dans l’allure de cette -fourmi,--elle reconnut son Renaud. - -Il ne lui était donc arrivé aucun mal! - -Et elle allait redescendre, quand tout à coup elle se commanda de -demeurer là encore un peu, pour voir ce que, dès l’arrivée, il allait -faire. - -Déjà il passait près de la citerne publique. Il tourna bride à sa -gauche, disparut un moment derrière les maisons.... Il venait vers -l’église. - -De créneau en créneau, elle courait, Livette, pour le suivre du regard; -et il arriva en quelques secondes devant l’église, sur la place, au -pied du Calvaire qui est là. - -Penchée, elle le regardait.... Où allait-il?... Il s’était arrêté. Son -cheval, las, immobile, ne remuait que sa queue longue, pour chasser les -œstres et les mouïssales qui criblaient de piqûres sa croupe saignante, -car--après le mistral tombé--les mouïssales dansent. Et puis? Rien. Un -grand silence dans une grande lumière vide. Machinalement, Livette -remarquait que l’ombre du cheval, violette, bien découpée sur le sol, -allongée déjà, devait marquer quatre heures.... - -Et elle continuait à s’interroger sur l’attitude de Renaud (que -faisait-il là, ainsi immobile?) quand tout à coup monta vers elle le son -d’une voix de femme qui chantait. - -Dans le grand silence, cette voix, très claire, lançait des paroles -barbares que ni Renaud ni Livette ne comprenaient. - - * * * * * - -La zingara disait: - - _Laissez passer le romichâl, le tzigane. C’est le spectre vrai d’un - roi. Royal est son manteau troué. Une selle est son trône. Ton - royaume, c’est la terre entière, Romichâl!_ - - _A Bœrenthal, on parle le zend. Oh! le çoudra deviendra pape! - Croyez-vous que ce soit le malin qui a fait la malignité? Non, non; - méfie-toi donc de Dieu, et reste libre, Romichâl!_ - - _Le Rhin aussi est un Nil. Et le Rhône est un Nil également. Mais - c’est dans le fleuve du Châl que ta cavale préfère boire! Le Nil - seul fait hennir ton espérance, Romichâl!_ - -De son œil d’oiseau rôdeur, la zingara avait depuis longtemps aperçu -Livette, perchée là-haut entre les créneaux de la haute église, et -voyant ensuite Renaud venir vers elle, la gitane, toujours joueuse, -s’était mise à chanter, par fantaisie et bravade, dans l’écho des hautes -murailles. - -Comme les serpents au son de la flûte, Renaud était charmé. La tzigane -s’en doutait bien. - -Et quand elle eut chanté, elle se montra. - ---As-tu assommé ton ennemi au moins, romi? lui dit-elle. Tiens! je ne -vois pas son cœur au bout de ta pique? Ta poulette au sang de neige te -le demandera tout à l’heure. Ah! que voilà, pour un chrétien, un baiser -bien vengé!... Car si ton ennemi était encore en selle, tu n’y serais -plus, toi, je suppose? Écoute donc, mon beau,--quoique à la vérité ce -soit un crime pour nous, femmes de zingari, de trouver beau un chrétien, -je dois te le dire quand même! Parole de reine, romi! tu es beau comme -un fils de ma race, brave comme un voleur de grand chemin, cavalier -comme les meilleurs de nous, fier comme un homme libre enfin!... Je ne -regrette ni ma colère de l’autre jour, ni ma chanson de tout à l’heure, -ni mon compliment de ce soir: car je ne fais jamais, sache-le, que ce -qui me plaît! et mes colères elles-mêmes me servent mieux que des -réflexions! Adieu, romi, ton Dieu te garde, s’il me connaît! - -Des paroles de la zingara, Livette n’avait guère entendu que le bruit, -incisif et saccadé. - -Mais la bohémienne qui s’éloignait, prit soin, quand elle fut près de -disparaître à l’angle de la place, d’envoyer, du bout des doigts, au -gardian, un baiser qui, à lui, parce qu’il voyait son sourire, devait -sembler signe de moquerie, et à Livette d’amour partagé. - -Renaud alors s’avoua à lui-même qu’il n’était pas venu chercher autre -chose aux Saintes que ce compliment de la gitane,--une nouvelle approche -de l’attirante créature! - -Maintenant, il n’avait qu’à s’en retourner.... Il n’aurait pas voulu -retrouver Livette tout de suite! Il préférait reprendre le large du -désert, pour débrouiller ses idées, reconnaître en lui ses sentiments, -calculer ses chances, et demeurer bien seul, en fin de compte, avec -l’image de cette gitane, dont il s’éloignait cependant volontiers.... Ce -n’est pas sans plaisir en effet qu’il allait, pour mieux penser à elle, -se retrouver loin d’elle, dans ses chemins libres.... - -Avant de quitter la terrasse de l’église, Livette jeta un dernier coup -d’œil sur l’étendue du pays camarguais. Ah! que cette immensité était -vide! Les quelques maisons éparses qu’elle aurait pris plaisir à voir -dans la plaine, étaient cachées par les bouquets de pins parasols qui -les abritent. Rien d’humain ne répondit au cri de détresse de son pauvre -cœur qui aurait voulu suivre au vol dans le désert le gardian ensorcelé, -et il lui sembla que, du haut de la tour, il tournoyait, son cœur, -jusqu’à terre, où il s’écrasait du coup, comme un oiseau tombé du nid. - - - - -XVII - - -Renaud, au pas de son cheval, gagnait le _Ménage_, une des fermes du -Château d’Avignon. Il avait commandé à Bernard de lui amener là -Blanchet, qu’il voulait reconduire au Château. Du Ménage au Château la -distance ne serait plus rien. - - * * * * * - -Chose décidément surprenante pour lui, plus il réfléchissait à ce qui -venait de lui arriver, et qu’en somme il avait souhaité, plus il était -mécontent. - -Il s’aperçut qu’il avait fini par se faire, malgré tout, du caractère de -la gitane, une idée assez bonne,--celle qui le flattait. Il s’était dit -simplement qu’elle était une sauvage, celle qui avait pu oublier ainsi -toute honte d’être nue, dans sa hâte à châtier de son mieux un homme -trop hardi.... De son impudeur même, de l’arrogance, de la méchanceté -qu’elle lui avait prouvée à leur première rencontre, il avait tiré -bizarrement la preuve d’une chasteté si sûre d’elle-même, si dédaigneuse -du péril, que l’effrontée gitane ne lui en paraissait que plus -désirable. - -Il n’ignorait pas que les femmes bohèmes estiment les voleuses mais non -pas les impures, et il s’était plu à voir en Zinzara on ne sait quelle -vierge farouche, féroce même comme une bête des pays d’Orient, dont il -aurait, lui, dompteur, la première joie et l’orgueil. Et voilà qu’elle -lui inspirait tout à coup une répulsion qu’il s’expliquait mal. Voilà -que,--seulement pour lui avoir entendu prononcer quelques paroles -obscures comme toutes les paroles de zingari, menaçantes comme il -fallait s’y attendre, et, au bout du compte, plus aimables qu’il ne -pouvait l’espérer,--il la croyait, comme en une révélation de rêve, -capable de tout, une «mauvaise femme!» Il sentait en elle le diable. - -Sur son âge, il ne savait rien de précis. Avait-elle dix-sept ou -vingt-cinq ans? Le ton bistre de son visage impassible et pourtant -souriant ne disait rien, cachait rougeurs et pâleurs. - -Ce visage était infiniment jeune et l’expression en était sans âge. -Renaud avait subi le charme inexplicable de ce visage où, toute menteuse -pour être toute-puissante, la malignité de l’expérience féminine avait -quelque chose d’enfantin. - -De plus forts que lui y eussent été pris. Ni un roi, ni un prêtre -n’aurait pu échapper au charme mauvais de la gitane! Elle n’aurait eu -qu’à vouloir. Cela même qui repoussait d’elle, était attirant! - -Renaud était donc pris, et en vérité cela se voyait un peu. Sur son -cheval fatigué, sur l’étalon que finissaient par calmer tant de courses -en tous sens, et qui portait moins haut la tête, le gardian, appuyant -sur l’étrier le fer de son trident dont le bois reposait dans le pli de -son bras, semblait maintenant un roi vaincu, humilié de se sentir -prisonnier à l’air libre. - - * * * * * - -Il trouva Bernard au Ménage, dans la vaste salle basse, pareille à -toutes celles des fermes du pays, avec la haute cheminée à manteau, la -longue table massive au milieu, le pétrin de noyer bien ciré, la huche à -pain sculptée, à colonnettes, accrochée au mur comme une cage, les -bassines de cuivre bien reluisantes. Sur la blancheur des murs, çà et -là, se détachaient quelques gravures enluminées: les saintes Maries dans -le bateau; Napoléon Ier sur le pont d’Arcole, et Geneviève de -Brabant, avec la biche, au fond d’une forêt. - -Un vieux pâtre, assis à table, à côté de Bernard, mangeait lentement sa -tranche de pain. - ---C’est toi, le Roi! dit-il en voyant entrer Renaud.... Je t’ai connu -plus fière mine!... Qu’est-ce donc qui te ronge? tu es soucieux. N’es-tu -donc plus gardeur de bœufs, mon bon? La vertu des bergers, mon homme, -c’est, souviens-t’en, la patience. Ce qui ne se trouve pas en un jour, -se trouve en cent ans. - ---Ah! vous voilà, Sigaud? répondit Renaud... sans répondre. Quand -partez-vous pour l’Alpe? - ---Tout à l’heure, mon fils. Nous sommes en retard cette année.... Je -m’apprête. - -Rien autre ne fut dit. Quand ils eurent mangé en silence leur tranche de -pain et leur fromage de brebis, et bu un coup d’un âpre vin de -lambrusque, ils se levèrent. - -Le berger jeta sur son bras sa cape, prit son bâton dans un coin, et, -ayant ôté son large chapeau devant une vieille image de la Nativité, -suspendue au mur, ornée d’un rameau chargé de cocons, et au-dessous de -laquelle, sur une tablette de chêne sculptée, dormait une petite lampe, -éteinte depuis bien longtemps, il sortit à pas lents. - -Quand Renaud, à cheval sur Leprince, tenant en main Blanchet, quitta le -Ménage, il marcha quelque temps avec les bergers, le long de l’immense -troupeau en route vers les Alpes où ils allaient passer la saison d’été. - -Deux mille brebis, béliers en tête, rangées par bataillons et par -compagnies, sous la garde de plusieurs pâtres dont le vieux Sigaud était -le chef, s’en allaient, le cou baissé, faisant, avec leurs huit mille -pieds, un roulement sourd, étouffé, de grêle, dans la poussière -soulevée. - -Les chiens labris couraient sur les côtés, affairés, mais l’œil -fréquemment tourné vers le maître. - -Quelques ânes, entre les différentes compagnies, portaient, dans le -double panier de sparterie, des agneaux bêlants, somnolents, le cou -ballotté. - -Le vieux Sigaud, réjoui, songeait à l’Alpe fraîche, où l’herbe est -verte, où l’eau est pure, où, dans le ciel criblé de myriades d’étoiles, -on regarde en paix, toutes les nuits, le char des Ames, les Trois Rois -et la Poussinière. - ---Adieu, Sigaud, fit Renaud, arrêtant son cheval, au moment de se -séparer de la troupe en marche. - -Et Sigaud, devant lui, s’arrêta aussi. - ---Adieu, Renaud, fit-il gravement. Il y a de la femme sous ton chagrin. -Tu es trop triste. Mais nous t’avons appelé _le Roi_ pour faire honneur -à ton courage, il faut que tu t’en souviennes. Souviens-toi aussi que -tout sert, mon bon, et que même le mal sert au bien. Il faut de tout -pour faire un monde!... - -... Renaud trouva Livette au seuil du Château, assise sur le banc de -pierre. Il n’avait pas sauté à bas de Leprince, que déjà elle couvrait -Blanchet de caresses. Audiffret fut content d’apprendre que le cheval -volé avait fait retour à la manade; mais quand Renaud eut expliqué qu’il -venait, à cette occasion, rendre Blanchet, Livette montra de -l’humeur.... - ---Vous n’êtes donc pas content de ses services? dit-elle. Un si joli -cheval! si brave!... ou bien cela vous ennuie-t-il de le dresser pour -moi, d’empêcher qu’il prenne à l’écurie de mauvaises habitudes, de -l’entraîner pour que j’aie la joie de le voir revenir vainqueur des -fêtes de Béziers où veut l’envoyer mon père, le mois prochain? - ---Certainement, Renaud, disait Audiffret, tu devrais le garder encore. -Il se rouille ici, dans l’écurie... Je suis surpris pourtant d’entendre -Livette... Figure-toi qu’elle le regrettait ce matin, disant qu’elle -voulait qu’on te le redemande aujourd’hui même. Et maintenant elle n’en -veut plus!... Bien malin qui comprend les filles! - -Ce qu’Audiffret ne comprenait pas,--Renaud, lui, très bien, l’avait -deviné. Elle se disait, l’amoureuse, que son fiancé se débarrassait, en -rendant le cheval, d’un souvenir d’elle, qui lui était un remords -peut-être,--tandis qu’en amoureux jaloux il aurait dû vouloir, le plus -possible, garder Blanchet, le soigner pour elle! - -Renaud résistait de son mieux... Il allait avoir, au moment des fêtes, -des courses longues à faire; il ne voulait ni surmener Blanchet, ni le -laisser, avec la manade, redevenir sauvage. - -Là-dessus, Audiffret, influencé facilement par le dernier qui parlait, -donna raison à Renaud. - -Tout en disputant sur la chose, Renaud avait installé à l’écurie les -deux bêtes. Cela fait, il gagna prestement la fénière, d’où il jeta, par -les trous ouverts dans le plancher, une brassée de fourrage aux -râteliers. - -Quand il redescendit, Blanchet, devant les mangeoires, le nez haut, -était tout seul à happer pâture.... Renaud courut à la porte.... -Livette, ayant ôté son licol à Leprince, le mettait en fuite, libre et -nu, d’un grand cri et d’un grand geste de ses jolis bras levés.... Le -bonhomme Audiffret, ravi de l’espièglerie de sa petite, riait, riait! Et -Leprince, heureux, après ces quelques jours d’esclavage, de retourner au -désert, sans plus songer à l’avoine du Château, se mâtait debout comme -une chèvre, lançait au ciel des ruades de gaieté, secouait sa crinière -foisonnante, érigeait sa queue qui fouettait l’air où tournoyaient les -mouches chassées de sa croupe,--et détalait vers l’horizon, par la -trouée des arbres du parc. - -Force fut à Renaud d’en prendre son parti d’un air de reconnaissance, et -de rire aussi;--mais il lui déplaisait toujours davantage de monter un -cheval qui lui appartenait encore moins que tous les autres de la -manade, et qui était celui de sa fiancée. - -Audiffret, là-dessus, l’occupa à différents ouvrages; et, deux heures -plus tard, dans la salle basse de la ferme, où tous étaient réunis, -Renaud, saisi d’un subit ennui à la pensée qu’il était, d’un moment à -l’autre, exposé à un tête-à-tête embarrassant avec cette même Livette -tant recherchée naguère, parla de se retirer. Audiffret se récria et -l’invita à souper.... On boirait en l’honneur de sa victoire.... Renaud -refusa gauchement, sentant combien son refus sans motif manquait de -bonne grâce. - -Mais la mère-grand ayant insisté, elle qui ne parlait guère, il demeura. - - * * * * * - -Elle parlait rarement, la vieille, songeant toujours au grand-père mort, -qui avait été le compagnon fidèle de sa vie travailleuse. Elle se -desséchait lentement, comme un bois bien sain dans toutes ses fibres, -mais où la sève ne monte plus. C’était une de ces belles vieillesses des -pays de cigales, où les gens vivent sobres, conservés par la lumière. -Venue déjà vieille en Camargue, elle n’avait jamais souffert des -malfaisances du marais. Il était trop tard. Le bois de cyprès ne se -laisse pas piqueter aux vers. - -Elle attendait la mort, patiente, marmonnant quelquefois des _pater_ sur -son chapelet en noyaux d’olives, regardant sans peur, de ses yeux -troubles, droit devant elle, l’ombre vague où l’attendait son vieil -homme parti, son brave et fidèle Tiennet, qui, en quarante ans, ne lui -avait pas donné sujet de peine, et à qui, même au temps de sa plus belle -jeunesse, elle n’avait pas fait tort d’un sourire. Tiennet, du fond de -l’ombre, l’appelait parfois doucement, et on entendait alors la vieille -murmurer d’une voix de songe: «J’y vais, mon homme!... On y va!» - - * * * * * - -... Seul un moment avec Livette, un instant avant souper, Renaud ne sut -que dire. Elle non plus. Il n’osait mentir et elle espérait qu’il -ouvrirait son cœur, se confesserait. - -Tantôt elle voulait, en le laissant dans son silence, se donner par là -la preuve de sa trahison, et tantôt, au contraire, elle se disait: «Si -tous deux s’étaient mis d’accord, il ne serait pas là! J’étais folle! Il -m’aime.» - -Au souper, il s’étourdit, raconta des luttes, des chasses; comment, -l’année dernière, avec ce gueux de Rampal, il avait forcé à la course, à -cheval, dans une seule matinée, deux compagnies de perdreaux. Ils en -avaient pris vingt-huit, dont plus de vingt tués, au vol, d’un jet de -leur bâton lancé à la manière arabe. - -Audiffret, tout à fait joyeux de ravoir un cheval qu’il avait cru perdu -pour toujours, tira, de dessous les fagots, une bouteille antique, un -cadeau des maîtres, de ces maîtres toujours absents,--comme tous ceux de -Camargue, qui préfèrent habiter les villes, Paris et Marseille ou -Montpellier, laissant le désert à leurs _bayles_.... «Ah! les seigneurs -d’autrefois! disait Audiffret, ils étaient plus courageux, mieux servis -et mieux aimés!...» Renaud, s’animant de plus en plus, trouvait -meilleurs les temps nouveaux... La grand’mère, toujours grave, dit une -fois à Audiffret, à table, en parlant de Renaud: «Sers ton fils, mon -fils.» Allons, allons, décidément il était de la famille. - -Et voilà que cette certitude, qu’il lui fallait garder à tout prix, au -lieu de gagner franchement son cœur à la reconnaissance, le poussait à -l’hypocrisie. Il était prêt à trahir Livette, sans renoncer à elle, car -il l’aimait si sincèrement, si bien, qu’il se sentait prêt d’autre part -à renoncer, sans trop de peine, à la gitane, dans le cas où les -circonstances le commanderaient. Il riait beaucoup, levant son verre -souvent, et clignant des yeux du côté d’Audiffret, sans le vouloir, -comme pour dire: «Nous sommes malins!» Mais ce brave Audiffret ne -pouvait pas s’apercevoir de cette folie.... Il ne s’était jamais occupé -que des comptes du domaine. Il n’avait jamais rien deviné de toute sa -vie, oh non!... Quant à la bohémienne, pour sûr, elle ne quitterait pas -les Saintes avant la fête, c’est-à-dire avant huit jours. Après, elle -irait un peu où elle voudrait! il ne s’en embarrassait guère. Que -pouvait-il espérer d’une fille errante? Un rendez-vous d’une heure, au -carrefour du grand chemin d’Arles! voilà tout! - -Du côté de Zinzara, il avait l’espérance; du côté de Livette, la -sécurité. Et il était gai. - - * * * * * - -Aussi, quand vint le moment de la retirée, il eut, vers sa nouvelle -famille, un grand mouvement de tendresse, bien contraire à ses allures, -à celles des gardians, qui sont rudes par métier. - - * * * * * - -Il faut savoir que les paysans, en général, ne s’embrassent pas, si ce -n’est aux grands jours de noce ou de baptême. Les mères seules baisent -les tout petits.... L’homme de la terre est sévère. - - * * * * * - -Audiffret, venait de dire tout à coup à son fils la mère-grand, posant -sur la table son tricot, et sur le tricot, ses lunettes:--Audiffret, -chaque jour me pousse, et je voudrais voir ce mariage avant de mourir. -Il faudra le faire au plus tôt possible, puisqu’il est décidé. Et si je -ne dois pas être là, le jour de la noce, n’oubliez pas, mes enfants, que -du plus profond de son cœur, la vieille ce soir vous a bénis.... - - * * * * * - -Et, sans autre geste, paisiblement, elle reprit le bas et les -aiguilles. - -Elle avait parlé presque sans inflexion, d’un ton grave, calme, ne -remuant que les lèvres. - -Tous furent émus. Livette regarda Renaud. Lui, sans arrière-pensée, -entraîné, il oublia en ce moment tout ce qui n’était pas cette nouvelle -famille qui s’offrait à lui, l’orphelin. Livette le vit bien et lui en -sut gré. Elle le sentait reconquis, comme le cheval volé, et s’étant -levée d’un élan: - ---Embrassez-moi, mon promis! dit-elle fièrement. - -Il l’embrassa, avec tout le bon de son cœur. - -Le père et la grand’mère les regardaient d’un œil qui devenait trouble. - -Et, quand il eut serré la main du père, Renaud, se tournant vers la -mère-grand qui, dans les touffes de ses cheveux blancs, ébouriffés sur -ses tempes, plantait son aiguille à tricoter: - ---Embrassez-moi, grand’mère!... dit-il en lui souriant. - -La vieille eut un sursaut, et, se levant toute droite, puis reculant -d’un pas, comme apeurée: - ---Depuis que mon mari est mort, jamais homme, dit-elle,--pas même mon -fils qui est là!--ne m’a embrassée.... Que les jeunes promis -s’embrassent. La vie est pour eux.... Moi, ajouta-t-elle, je suis avec -mes morts.... - -Et toujours bien droite, rigide, sèche, la vieille paysanne, image d’un -temps qui fut, et où il était beau de demeurer voué à un sentiment -unique, gagna son lit de vieillesse qui bientôt devait la voir morte, -ayant sur sa face de parchemin la tranquillité des cœurs simples, -aimants et fidèles. - - - - -XVIII - - -C’est le grand jour. De tous les points du Languedoc et de la Provence -sont arrivés les pèlerins, riches et pauvres. Ils sont bien dix mille -étrangers. - -Depuis trois jours, dans des véhicules de toutes les formes, de tous les -âges, il en arrive! il en arrive! - -Beaucoup de ces pèlerins logent chez l’habitant, à des prix étranges, -princiers. Une paillasse sur le carreau se paie vingt francs. Le Saintin -dort sur une chaise, ou passe la nuit à la belle étoile, sur le sable -tiède des dunes. Si les taureaux, pour la course du lendemain, arrivent -dans la nuit, il va assister les gardians, qui les poussent au _toril_, -à la suite du _dondaïre_, le gros bœuf à sonnaille. - -Les maisons regorgent bientôt. Il faut camper. On dresse des tentes. On -habite les charrettes, les carrioles, les breaks, les tilburys, les -calèches, les omnibus, le plus à l’écart possible, bien entendu, du -campement des bohémiens. - -Autour de la petite ville, toutes ces voitures, par centaines, forment -une ville volante, posée là comme un vol d’oiseaux de passage autour du -marais. - -Et ce ne sont partout que des loqueteux, béquilleux, bossus, tordus, -borgnes, aveugles, tous misérables de santé, boiteux, manchots, -cancéreux et paralytiques, traînés ou se traînant, portés à bras ou à -brancard, les uns avec des bandages sur la face, d’autres montrant des -plaies vives dont on se détourne. - -Un tel, qui a été mordu par un chien enragé, erre d’un air sournois, -tourmenté d’une inquiétude et d’une espérance folles, car le pèlerinage -aux Saintes est particulièrement efficace contre la rage. - -Toutes les disgrâces sont ici représentées. Tous les enfants de Job et -de Tobie se sont mis en route pour trouver l’ange guérisseur et le -poisson miraculeux. - -Une foule bariolée grouille, sur la place des Saintes, au plein soleil; -et, dans les rues étroites, sous l’ombre lumineuse des tendelets. De -temps en temps elle se divise, avec des cris, devant quelque gardian à -cheval qui passe, fier, sa promise en croupe lui enlaçant la taille. - -Çà et là, des éventaires chargés de chapelets, de saintes images, de -couteaux catalans, de foulards aux couleurs éclatantes, se dressent -comme des îlots au milieu du flot des promeneurs, et toute la -marchandise est teintée, en rose ou en bleu tendre, par l’ombre -transparente des grands parasols fixes qui l’abritent. - -On entend, sous les tons perçants, envolés en arabesques, d’un -galoubet, le tambourin bourdonner sourdement en cadence, à l’intérieur -d’un cabaret, où dansent des filles du pays, en costume provençal, aux -dents blanches sous des lèvres sensuelles, à la peau fauve, très -semblables à des Mauresques, petites-filles de quelque pirate sarrasin, -ravageur de plages ligures. - -Le soleil est joyeux. Le «monde» est endimanché. Sur cette plage de -fièvre où tout un peuple accourt demander aux saintes Maries la santé du -corps, ce soleil si gai est dangereux. Et c’est ici comme une fête, un -bal d’hospice, donnés par des moribonds. Le diable peut-être tient -l’archet. On le croirait, à voir les figures des bohémiens dont, malgré -certains regards narquois, l’expression reste indéchiffrable. - - * * * * * - -Dans l’église aux murs noirs, sales, que tant de misères accumulées, de -chair malade, de corps en sueur, emplissent d’une odeur infecte, on se -presse autour de la balustrade en fer du petit puits, comme autour d’une -fontaine de Jouvence. La pauvre cruchette verte, égueulée, humblement -descend au bout de sa corde, va chercher dans le sable une eau saumâtre, -qui, ce jour-là, paraît douce. - -Gardez-leur la foi, ô saintes!--La foi donne ce qu’on souhaite. - -Et l’on attend quatre heures, l’heure où descendront les châsses. - - * * * * * - -A quatre heures juste, le volet de la haute fenêtre, tout là-haut, sous -l’ogive de la nef, s’ouvrira. Les châsses descendront vers les bras -tendus. On élèvera vers elles les petits enfants. On soulèvera vers -elles les bras morts des paralytiques. Vers elles les aveugles -tourneront les globes tout blancs de leurs yeux, ou leurs orbites vides -et sanguinolentes. - -En attendant, Livette qui est là, au beau milieu du monde, bien en face -de l’autel, devant la grille par où l’on descend dans la crypte, se -prépare à chanter le solo d’invocation. C’est sa voix fraîche, pure, qui -va devenir celle de tous ces misérables, accablés sous l’impureté de -leurs maux. - -Juste au-dessous du maître-autel constellé de cierges, les bohémiens -accroupis, des cierges aux mains, invoquent Sara dans leur crypte. Ce -caveau est noir. Les bohémiens sont noirs. La petite châsse vitrée de -sainte Sare, sous la crasse des ans, est devenue noire. Du milieu de -l’église, on voit, par la grille du caveau ouverte comme un soupirail -d’enfer, les nombreux points brillants des cierges d’en bas, mobiles -dans les mains qui les tiennent. Une sourde rumeur de prière vaincue -sort du soupirail. - -Dans l’église, depuis un moment, pas une main qui n’ait son cierge, et -tous, de l’un à l’autre, se sont allumés rapidement. Toutes ces -étincelles dansent. Noir aussi est l’intérieur de cette nef. Les hauts -murs, percés de meurtrières, sont encrassés par le temps. Et toute cette -obscurité, où rampent souffrance et misère, est étoilée comme un ciel. -Pour les bohémiens de la crypte qui ne verront pas, eux, descendre les -saintes châsses, ce sol de l’église, qu’ils entrevoient d’en bas par -leur soupirail, est déjà un ciel supérieur, le monde des élus. - -Ces élus, hélas! se trouvent des damnés. Leur ciel à eux, c’est cette -chapelle haute, dans laquelle dort--sous le bois colorié des caisses en -forme de cercueil double--le pouvoir invoqué, qui peut-être restera -sourd, le pouvoir tout-puissant, qui peut-être ne s’éveillera pour -personne, le merveilleux pouvoir d’où dépendent les guérisons, et qui -détient le bonheur! - - * * * * * - -Tel est, ce jour-là, l’intérieur à trois étages de l’église des -Saintes-Maries. Et par-dessus la chapelle haute, il y a le clocher qui -voit le dehors. Entouré du vol incessant des hirondelles et des -mouettes, depuis des siècles, il regarde le désert scintillant, -l’éblouissante mer, l’infini muet qui a l’explication des choses, lui, -et qui pourtant rayonne, rit. - -L’heure approche. La foule halette de chaleur, et d’espérance et de -crainte. - -Renaud n’est pas là. - ---Nous avons promis de brûler--souviens-t’en--chacun trois cierges -devant les châsses, lui a dit tantôt Livette. - ---J’irai cette nuit, a-t-il répondu. Il y a ferrade aujourd’hui. J’ai à -m’occuper de mes taureaux. - -Aussi Livette est un peu distraite. Elle pense à rejoindre Renaud, à -assister à la ferrade, à surveiller son promis. Où est-il? - - * * * * * - -Mais M. le curé a fait un signe: Livette s’est mise à chanter.... Hélas! -pourquoi n’est-il pas là, le promis? Sa voix, qu’elle sait jolie, ferait -sur lui quelque chose peut-être. Comme il écoutait, l’autre jour, avec -attention, chanter la gitane! Livette chante, et le bourdonnement des -prières, des litanies, des invocations les plus diverses, que chacun -murmurait à sa guise, s’apaise à mesure que monte sa voix, très pure. -Qu’est-ce donc, bon Dieu! que notre humanité? Elle est sale, abjecte, -mais elle en a honte. Les plus vils savent implorer la guérison de leur -infamie. Et, si roulés qu’ils soient dans l’abjection de nature, un -moment vient toujours où ils allument des flammes, où ils brûlent de -l’encens, et où tous se taisent pour écouter la voix qui monte, appelant -sur eux une grâce que nul ne connaît, qui n’existe peut-être pas, et -que chacun conçoit et désire! - ---«Mange ton excrément, chien! disent les Zangui, que m’importe! Il y a -dans l’œil du chien une lumière qui n’est pas souvent dans les yeux des -rois.» - -Livette chante. Le curé se dit: «Celle-là, peut-être, ô mon Dieu, -obtiendra grâce devant vous!» - -La voix de Livette est fraîche comme l’eau de salut dont a soif ce -peuple assemblé. Aussi, comme on l’écoute! Seulement, à la fin de chaque -couplet, le peuple, las de retenir en lui l’élancement désordonné de son -espérance, pousse, du fond de ses mille poitrines, un formidable -hululement articulé où se reconnaissent ces deux mots:--_Saintes Maries_ - -Livette chante: - - _Quand vous étiez sur la grande eau,_ - _Sans rames à votre bateau,_ - _Saintes Maries!_ - _Rien que la mer, rien que les cieux..._ - _Vous appeliez de tous vos yeux_ - _La douceur des plages fleuries_[C]. - ---_Saintes Maries!_ hurle le peuple; et, poussé d’un même élan par -mille poitrines, cet appel furieux part comme une explosion. - -Tous appellent de toutes leurs forces, car il faut bien que les saintes -entendent! Chacun crie de tous ses poumons, de tout son cœur, de tout -son corps, on peut le dire. Le ciel est si loin! Les bouches s’ouvrent, -béantes vers le haut, avec des torsions. Les veines des cous sont -gonflées à éclater. Les muscles s’épaississent sur les visages où le -sang afflue. Les frères, les fiancés, les maris, les mères, les pères -des malades, profitent de leur vigueur pour appeler au secours, avec des -hurlements de bêtes fauves blessées, tournées vers l’aube. Toute cette -foule douloureuse, toute cette chair grouillante, entassée, malade, -infecte, pousse un cri terrifiant de monstre qui souffre.... Et toujours -la plainte suraiguë de quelque mère affolée domine ce tumulte féroce. -Et, autour de l’église, pleine de l’appel sans nom de ces damnés de la -terre, s’étalent, insensibles, le désert, muet, calme, la mer bleue, aux -écumes gaies, la lumière. - - _Sous le soleil, sous les étoiles,_ - _De vos robes faisant des voiles_ - _(Vogue, bateau!)_ - _Sept jours, sept nuits vous naviguâtes,_ - _Sans voir ni trois-ponts ni frégates..._ - _Rien que la mer et la grande eau!_ - ---_Saintes Maries!_ rugit le peuple, et chaque fois ce cri, poussé par -mille poitrines, éclate, brusque et d’ensemble, comme une explosion -unique! - - _Dieu, qui fait son fouet d’un éclair,_ - _Pour fouetter le ciel et la mer,_ - _Saintes Maries!_ - _Amena la barque à bon port..._ - _Un ange, qui parut à bord._ - _Vous montra des plages fleuries!_ - ---_Saintes Maries!_ mugit encore le peuple. - -Et cette clameur d’appel, faite de tant d’appels, éclate comme un paquet -de mer qui crève en bloc, aussitôt éparpillé contre une roche! Et de -nouveau la voix de la jeune fille s’élève, monte au-dessus de tous ces -êtres grimaçants qui vocifèrent.... Ne croirait-on pas voir une -hirondelle de mer, toute blanche, pareille à la colombe de l’Arche, -voler au-dessus des abîmes! - - _Vous pour qui Dieu fit ce miracle,_ - _Voyez, devant son tabernacle,_ - _Tous à genoux,_ - _Souillés du péché de naissance,_ - _Nous invoquons votre puissance..._ - _Saintes femmes, protégez-nous!_ - -Et, pour la dernière fois, l’appel monstrueux brise les poitrines: - ---_Saintes Maries!_ - -Oh! ces mille, ces deux mille élancements de désirs fous, qui, d’un seul -vol, s’enlèvent, claquant des ailes tous à la fois, pour retomber, -morts, sur eux-mêmes! - -Il est bien certain qu’il y a, dans la frénésie de cette prière, toute -la rage de souffrir, toute la colère de n’être pas exaucés, une fureur -d’animaux, déchaînée contre celles-là mêmes que l’on implore! - -Cependant le volet double ne s’ouvre pas encore là-haut. Et, selon la -recommandation de M. le curé, Livette doit reprendre le dernier couplet. - -Elle le recommence donc: - - _Vous pour qui Dieu fit ce miracle...._ - -... Mais à peine a-t-elle chanté ces premiers mots que sa voix a fléchi, -et elle s’est tue. Il y a, dans l’église, quelques secondes d’un grand -silence plein d’étonnement. A quoi donc songe Livette?... A quoi? Depuis -un moment, bon Dieu! elle fixe obstinément ses yeux sur l’ouverture -noire par où l’on descend à la crypte. Au bord de ce soupirail, au ras -du sol de l’église, une tête lui est apparue: c’est la Boumiane qui, du -fond de la crypte, monte, maligne, curieuse de voir Livette chanter. -Juste au-dessous du maître-autel, elle apparaît sur la profondeur -obscure du caveau d’où sort la fumée des cierges. Elle arrive de son -royaume d’en bas, et, avec sa couronne de cuivre et ses anneaux -d’oreilles qui reluisent, avec sa peau sombre, ses yeux d’un noir en -feu, elle fait à Livette l’effet d’une vraie diablesse d’enfer. - -Zinzara a monté encore deux marches, et son buste paraît. Elle a dardé -sur Livette son regard perçant, fixe. Voilà pourquoi Livette s’est -troublée, invoquant de toutes ses forces, contre cette femme de la -chapelle du dessous, celles de là-haut, les femmes de pitié, les -Saintes. - -Et voilà que, là-haut, les volets qui cachaient les châsses se sont -ouverts. Et, au bout des deux cordes ornées çà et là de petits bouquets, -les châsses suspendues, en se balançant, descendent, avec de légères -saccades, très lentement. - -N’est-ce pas ici l’image de toute la vie? Voilà tout notre monde! -Quelque chose du ciel descend; quelque chose de l’enfer monte; et nous -souffrons de terreur et d’espérance. - ---_Saintes Maries!_ - -Au milieu des vociférations, Livette perd la tête, elle oublie de -chanter, et entraînée par la folie commune, espoir et terreur, elle se -prend à crier avec tous les autres, comme une perdue, tandis que -Zinzara, là-bas dessous, la regarde toujours de son œil fixe. - -Que diriez-vous, monsieur le curé, des pensées de Livette qui, pauvre -être du monde où nous sommes! entre les Saintes et la diablesse, ne sait -plus que devenir? N’a-t-elle pas raison de trembler? Car les châsses ont -beau descendre, elles ne nous apporteront que des reliques -mortes,--tandis que la magicienne est un être de chair et d’os, dont les -pieds marchent, dont les yeux regardent. - - * * * * * - -Elles sont loin, bien loin de nous, dans le pays des rêves, des -espérances surhumaines, par-dessus le ciel et toutes les étoiles, les -âmes saintes qui ont pitié; aussi loin de l’homme que le paradis, les -chastes épouses qui dans les aromates ensevelissent les crucifiés, -tandis qu’elle est là, toujours toute prête, toujours armée contre le -repos des âmes, la reine d’amour diabolique qui, ne cherchant que son -caprice, se moque de tout! - - * * * * * - -Livette s’est troublée de plus en plus sous l’œil fixe de Zinzara, et en -vain, au milieu d’un profond silence enfin rétabli, elle a essayé de -reprendre l’invocation... Elle balbutie et s’arrête encore. - -Un grand trouble alors se fait parmi la foule des assistants. Tous ces -gens qui restaient muets afin d’écouter, dans la voix de la jeune fille, -le chant même de leur âme, la secrète et pure prière qui est en eux et -qu’ils ne savent pas dire, sont retombés, une fois de plus et plus -désespérément, sur eux-mêmes, sur leur impuissance, au moment où Livette -s’est tue... C’est juste à l’instant décisif, que leur interprète leur -manque! Ils ont peur de leur grand silence, si contraire à l’élan de -leur cœur! Il faut, pour qu’elle soit entendue là-haut, que leur prière -soit proférée; et, saisi de la même pensée, chacun chante ou crie à sa -guise, les uns reprenant le commencement, les autres la suite du couplet -qu’ils savent par cœur ou qu’ils lisent dans le livre, d’autres -récitant, au hasard, des lambeaux de litanies, ceux-ci le _credo_, -ceux-là le _pater_, et jamais prière n’a fait devant Dieu pareil vacarme -d’enfer, depuis que montent au ciel les cris discordants de toutes les -douleurs des hommes. - - * * * * * - -De plus fortes que Livette seraient troublées comme elle, se sentiraient -défaillir... Elle porte à son front sa main, pour retenir sa pensée qui -lui échappe. N’est-elle pas cause de tout ce désordre? Que devient-elle -donc? Elle a peur et elle a honte. - -Au lieu de regarder en haut, de voir les saintes reliques qui à présent -sont à mi-chemin de leur descente, elle ne peut s’empêcher de regarder -fixement, elle aussi, en bas, la femme bohême dont le regard la -pénètre. - -Livette souffre beaucoup. Le regard de la gitane entre en elle et elle -sent qu’elle ne peut rien. Il lui semble qu’une bête avec des dents -rongeuses lui travaille le cœur. Au lieu de prier, elle écoute en elle -de terribles pensées. Elle croit sentir la haine sortir d’elle avec les -regards de ses yeux! Elle essaye d’en piquer au cœur cette mauvaise -créature qui la nargue, là-bas. Est-ce qu’on ne la tuera pas, cette -sorcière, cause de tout!... Ah! saintes Maries! quelles pensées en lieu -pareil! en pareil moment! - -Les châsses lentement descendent, et, au milieu des rugissements qui les -accueillent, Livette, l’imagination surexcitée, croit se voir elle-même -cramponnée à Renaud qu’elle supplie de lui être fidèle et bon, de ne pas -aller vers cette femme; et comme il la quitte, elle saute au visage de -la gitane, l’égratigne, s’acharne contre elle comme un chat. - -Ainsi l’âme de la magicienne passe dans Livette. - -Voici que déjà, sans s’en douter, elle se met à ressembler à son -ennemie, à cette tzigane qui a sauté aux naseaux du cheval de Renaud, -l’autre jour. Elle n’est pourtant pas de ces noires filles d’Arles qui -ont dans les veines du sang d’Afrique et du sang d’Asie, cette petite -blonde! N’importe, elle a aussi des fureurs de bête. L’amour et la -jalousie sont en train de faire une âme de femme.... - -Les châsses descendent toujours; et, fiévreusement, sur son chapelet, -Livette égrène les _pater_ et les _ave_... Enfin, patience! au lendemain -de la fête, elle le sait,--les bohémiens quitteront la ville!... Encore -deux jours et son supplice sera fini. - -En attendant,--elle prend devant les saintes cet engagement,--elle ne -donnera pas à Renaud la joie de se montrer à lui jalouse comme elle est, -et ce n’est que plus tard,--la Zinzara partie, bien loin, sans aucune -chance d’être retrouvée,--qu’elle dira peut-être à son futur qu’il a -menti, qu’il est un traître, puisqu’au lieu de la venger de la -bohémienne, il a, au bout du compte, trahi avec elle sa fiancée, car il -l’a trahie, puisqu’il n’est pas là!... Elle le lui dira alors, non plus -par passion, mais pour le punir. Ce sera justice. - - * * * * * - -A force de se dérouler par petites secousses, les cordes ont amené les -reliques presque à portée des mains qui s’élèvent au-dessous d’elles.... -Alors la foule des misérables ne se contient plus. Tous veulent les -premiers arriver à les toucher. Ceux qui sont déjà dans le chœur, -au-dessous même des châsses suspendues, chancellent, refoulés par ceux -qui du fond de l’église arrivent, se bousculant, s’écrasant les uns les -autres, d’une pesée continue. Dans ce flot, Livette emportée ne voit -plus rien, et n’a plus qu’une pensée: toucher, elle aussi, les saintes -reliques!... Il faut cela, pour qu’elle échappe à l’influence du regard -que lui a jeté la femme noire. Elle va enfin conjurer le sort qui est -contre elle depuis le jour où elle a vu cette sorcière pour la première -fois! Mais arrivera-t-elle?... Livette se sent saisir à la taille par -deux bras solides. Elle se retourne: c’est Renaud! Il vient d’entrer -dans l’église avec deux autres gardians, ses amis. Ces trois jeunes -hommes, tout brûlants de la lumière du dehors, bien sains et bien forts -parmi cette foule de malades, ont l’insolence, involontairement cruelle, -de la beauté, de la vie elle-même. Ils dégagent la jeune fille, -l’entourent... elle peut respirer. - ---Vous voulez toucher les châsses, demoisellette? - -Et sans grand effort, sans pitié, fendant au-devant d’elle cette foule -de souffreteux, ils se font faire passage. Livette se dépêche, elle -approche, et Renaud, la saisissant par la taille, la soulève comme un -enfant, si bien que, la toute première, elle a touché les saintes -châsses! - -Protégée toujours par les trois garçons, devant lesquels il faut bien -qu’on s’écarte, et sans plus songer,--pauvres vous! c’est la loi du -monde,--aux malheurs sans nombre et sans nom dont elle est entourée, -elle s’en va contente! La paix lui est rentrée au cœur. Son Renaud est -là près d’elle. Tout ce qu’elle craignait n’est donc qu’un rêve? - ---Ah! c’est bon, le dehors! dit-il en respirant à pleine poitrine. - ---Oui, mais les cierges, Renaud, que, selon ma promesse, vous devez -brûler à l’église, quand les allumerez-vous? - ---Oh! j’ai devant moi, lui répondit-il, un jour tout entier. Allons aux -courses, maintenant. - - - - -XIX - - -Les châsses descendues, une grande partie des assistants quitte l’église -noire, regagne le dehors éblouissant. - -A mesure que, par les étroites portes latérales, la foule dégorge, une -foule nouvelle, qui avance difficilement, faisant deux pas tous les -quarts d’heure, se presse sous le grand portail, toute chaude de soleil, -en sueur, dans un nuage de poussière lumineuse. - -Bien des jeunes gens sont là, pour la joie d’être serrés, par la poussée -de la foule, contre les belles filles, leurs bien-aimées, dont ils -sentent, tout contre eux, le corps sinueux, et qui, là, ne peuvent leur -échapper. Que de mains, de tailles pressées, sans que les mères puissent -rien voir! - -Et tout bas: - ---Je t’aime, Lionnette. - ---Finis, François! - ---Laisse-moi, Tiennet!... - -Ainsi, à côté des infirmes, des incurables, qui n’éprouvent rien des -bonnes choses de la vie, l’amour effronté joue et rit, se cherche et se -sent. L’encens de l’église ne sert qu’à exciter son désir, et plus d’un -offre à sa bonne amie un chapelet dont il a, sous ses yeux, baisé -ardemment la croix de buis, afin qu’elle y retrouve ce baiser sous ses -lèvres. - -Et, tout le jour, de nouveaux pèlerins, de nouveaux malades, entrent -dans l’église. Beaucoup y passeront la nuit, veillant, avec les cierges, -à genoux ou prosternés devant les châsses; plus d’un même, chacun à son -tour, couché dessus, et sur des coussins apportés exprès. - -Pour l’heure (c’est la première journée), on n’entend plus, dans les -rues de la ville, que des conversations sur les taureaux et les -ferrades. - ---Allez-vous aux courses? - ---Oui. - ---Leprince court-il? C’est le meilleur cheval de toutes les manades! - ---Il ne court pas, non; Renaud, qui le ménage à l’ordinaire, m’a dit -qu’il l’a trop fatigué. - ---Ah! tant pis! - ---Et les taureaux? En aurons-nous d’un peu méchants? - ---Il y a _le Sirous_, _le Dogue_ et _Mâchicoulis_. Je les ai _triés_ -moi-même avec Bernard et Renaud. Ils nous ont donné bien du mal! Ils -refusaient de quitter le troupeau. A peine triés, ils y retournaient. -Mais nous leur avons lâché dans les jarrets _Martin_ et _Commetoi_, -deux chiens de taureaux qui n’ont pas leurs pareils; et _Mâchicoulis_ -lui-même a fini par obéir! - ---Martin et Commetoi? En voilà des noms pour un chien! - ---C’est pour rire. Quand on demande: «Comment s’appelle ton chien?» Le -maître répond: «Commetoi!» L’autre se fâche, et l’on rit! - ---Et le pur-sang espagnol, avec ses cornes contournées en lyre, le -verra-t-on? - ---_Angel Pastor?_ Il est malade. J’aime bien mieux nos taureaux à cornes -droites. L’essentiel est que deux cornes soient assez écartées pour que -le corps d’un homme puisse passer entre elles! - ---Et des vaquettes, y en a-t-il? - ---Une méchante, _la Serpentine_. - ---Et des bioulets? - ---Des taureaux jeunes? Renaud en a gardé six, expressément pour donner -aux étrangers le spectacle d’une ferrade. - ---Et quand aura-t-elle lieu, la ferrade? - ---Dans un moment. Allons-y. - - * * * * * - -La bohémienne assistait à la ferrade. - -Le cirque était contre l’église, à l’extrémité opposée au portail. - -L’enceinte polygonale, à côtés inégaux, était formée, d’un côté, par le -haut mur de l’église; d’un autre, par une maison isolée, à laquelle -s’adossait une estrade à gradins, grossement charpentée; d’un autre côté -encore, par trois ou quatre petites maisons, dont les fenêtres -encadraient chacune plus de quinze visages de filles et de garçons, -entassés et tout riants. Au bas d’une de ces maisons, un café ouvrait -sur le cirque sa porte vitrée, barricadée au moyen de quelques tables et -quelques chaises renversées. De chaque côté de cette porte sont peintes, -en noir violent, sur le mur très blanc, deux silhouettes de taureaux -bien encornés, bien camarguais, c’est-à-dire à cornes bien droites. - -Tous les côtés de l’enceinte, qui n’étaient pas formés par des murs de -pierre, étaient faits de charrettes dételées, engoncées les unes dans -les autres par leurs brancards fortement assujettis. - -A l’angle du mur de l’église, il y avait trois gros bracelets de fer, -fixes, superposés, et dans lesquels entraient trois barres de bois, -étagées et parallèles, glissant à volonté. - -Cette barrière devait s’ouvrir devant les jeunes taureaux qui, l’un -après l’autre, une fois marqués, sont lâchés hors de l’arène et -regagnent seuls le désert. En dehors de cette barrière, un système de -barricades leur fermait les issues de la ville, et,--les forçant à -passer derrière ces quelques maisons dont la façade donnait sur le -cirque,--les conduisait forcément au bord même de la libre plaine, en -moins de cent pas. - -Zinzara, debout sur une charrette, assistait donc aux jeux du cirque. -Elle en suivait d’un œil impassible toutes les péripéties, qu’elles -fussent grotesques ou héroïques. - -Ces duels entre la bête et l’homme prennent en effet laideur ou beauté -selon le caractère des adversaires. Il arrive que l’homme attaque -lâchement, ou que la bête, soit étonnement, soit fatigue, recule et -cherche l’étable. Les belles luttes sont même rares. - -Tantôt une pierre aiguë est lancée de loin par un ennemi déloyal... -L’animal surpris l’a reçue en plein mufle; le sang lui coule des -naseaux, en longs filets, jusqu’à terre.... Il regarde devant lui, avec -ses grands yeux encore pleins de mirage, et ne bouge, comme attristé et -méprisant. - -Tantôt, un gars malin imagine de venir lui jeter, de très près, dans les -yeux, du sable à pleines mains. Un autre, plus malin encore, le couvre -d’ordures ramassées au coin d’une borne! Mais voici que le premier, -atteint par ces immondices, en attrape une poignée, et les deux héros -luttent à coup de fumier, de bouse ramassée fumante à terre, sous la -queue même du taureau, aux applaudissements et aux rires de tout un -peuple, jusqu’à ce que brusquement les deux champions, salis et puants, -soient séparés par le taureau, qui s’émeut enfin et les charge. - - * * * * * - ---Par ici! par ici, Livette! - -Livette arrive. On lui fait une place sur les gradins de l’estrade. Ses -petites amies l’appellent. On se serre volontiers pour elle. - -Une écurie qui est là, à côté du café, a été transformée en toril. Juste -au-dessus de la porte de cette écurie, la fenêtre du grenier à foin -s’ouvre au ras du plancher. Deux gardians encadrés dans cette fenêtre, -jambes pendantes au dehors, de temps en temps se lèvent, et on les voit -là-haut, qui, par les trous à foin ouverts dans le plancher, au-dessus -des crèches, piquent le dondaïre, le bœuf à sonnailles, conducteur aimé -du troupeau. Le dondaïre sort, et vient chercher le taureau fatigué -qu’il ramène à l’étable. Un homme adroit, chaque fois qu’une bête -nouvelle quitte le toril ou qu’une bête fatiguée y rentre, ferme -lestement la porte. - -Toutes ces choses, peu nouvelles sans doute pour la bohémienne, qui -devait d’ailleurs connaître les courses tragiques de Madrid et de -Séville, la laissaient indifférente. Son œil ne s’allumait pas; il -regardait, morne, vague, comme celui des génisses. - -Les «amateurs» jouèrent avec quelques taureaux. Ils n’étaient pas -méchants. On en prit un par la queue. Une farandole entière s’y -attacha... bientôt dispersée. La course jusqu’ici n’était pas belle, -mais elle était amusante. - -Derrière la porte vitrée du café, ouverte sur le cirque même, quelques -buveurs vidaient bouteille et fumaient, tout en jouissant du spectacle. -La porte était protégée par un rempart de tables renversées, leurs -quatre jambes en l’air passées au travers d’un enchevêtrement de chaises -dépaillées. - -Tout à coup, le taureau, bousculant tables et chaises, mit en fuite les -buveurs: il avait passé sa lourde tête au travers d’un carreau de -vitre.... Le café retentit de joyeux cris d’alarme. Les charrettes du -cirque furent secouées d’un piétinement de joie; les bordages en furent -décloués par des mains en délire; les gens qui se trouvaient aux -fenêtres des maisons basses agitèrent les volets à grand fracas de -gaieté. A voir rire les groupes entassés sur les toitures on put -craindre un écroulement. Ainsi fut applaudi le taureau folâtre. La -bohémienne seule ne riait pas. - -Un grand coffre à avoine était là, exprès peut-être, dans un coin du -cirque. Un très vieil homme, demeuré farceur, armé d’un vieux parapluie -rouge, souleva le couvercle, entra dans le coffre, ouvrit son parapluie -d’un rouge éclatant. Le taureau se précipita.... Le vieillard laissa -retomber le couvercle. Parapluie et coffre se refermèrent en même temps -sur la tête chauve qui riait. L’hilarité du public fut portée à son -comble. La bohémienne ne parut pas amusée par la facétie du -vieillard.... Elle ne rit pas non plus quand on planta au milieu du -cirque un mannequin que le taureau emporta sur ses cornes et lança à -toute volée au milieu des spectateurs; et elle ne sourit même pas quand, -une fenêtre du rez-de-chaussée s’étant ouverte, on vit, derrière les -barreaux de fer, un tout petit enfant sur les bras de sa mère agacer -l’animal en fureur. A travers la grille, il tendait en riant son joujou, -un petit moulin de carton, dont l’aile, en papier rose et bleu, tournait -au souffle du monstre. - -Puis vint un épisode tragique. Un homme, «un amateur», atteint par les -cornes aiguës; la cuisse percée de part en part; le premier mouvement de -fuite lâche des autres lutteurs; le retour des vaillants qui vinrent -distraire le taureau, l’attirer contre eux, pendant que l’homme était -emporté chez lui, accompagné des cris aigus de sa femme et de sa fille. - -Enfin, cela devenait sérieux. A ce moment, on annonçait la ferrade.... -Et tout de suite après aurait lieu le jeu des cocardes, qui consiste à -arracher une cocarde fixée par une ficelle entre les deux cornes du -taureau. A la main ou avec un crochet, le coureur casse la ficelle, -arrache la cocarde.... Crac, un tour sur lui-même, et le vainqueur a -gagné l’écharpe! - -La ferrade est un travail, tourné en jeu, qui consiste à marquer au fer -rouge les bioulets au chiffre du maître. - -Un jeune taureau ayant donc été lâché dans l’arène, Renaud marcha à lui -et, comme la bête s’élançait, il l’évita adroitement en pivotant sur -lui-même. Le taureau s’étant alors arrêté court, Renaud le saisit aux -cornes. - -Par ses deux poings, serrés comme des nœuds d’acier, l’homme, attaché à -la bête, fut un moment traîné tout debout sur l’arène que ses semelles -fortes égratignaient, creusaient en rubans. On battit des mains. Le -taureau, tête basse, devint immobile. Renaud, les deux jambes écartées, -un peu infléchies, les deux pieds rivés en terre, portait tout le poids -de son effort à gauche. On voyait, sous la chemise du gardian, collée à -sa peau par la sueur, tous les nœuds de son torse et de ses bras. La -bête, de toute sa lourde force, tentait de se rejeter en sens contraire. -Renaud brusquement lui céda, et le taureau, perdant l’appui de la -résistance de l’homme, tomba sous un effort brusquement inverse. Voici -que, haletant, il gisait, collé à terre, sur le flanc, de tout son long. - -L’homme, qui n’avait pas lâché prise, lui clouait la tête contre le sol. - ---Bravo, le Roi! bravo, le Roi! criait la foule. - -Dans un brasier, Bernard prenait le fer rouge, l’apportait à Renaud. Et -lui, alors, lâchant une corne, pesant du genou sur l’encolure, -saisissait le fer rouge de sa main droite, et l’appuyait sur l’épaule de -la bête. Les poils, la chair fumaient. Renaud se relevait bien vite et -le taureau, brusquement debout, se secouait tout entier, fouettait son -flanc de sa queue, mugissait de colère, creusait la terre du pied, puis, -au milieu des cris, enfilait la barrière ouverte à ce moment.... On le -voyait, un peu après, fuir au grand galop, bien loin, en plein désert. -Il regagnait la manade, qu’ils savent bien retrouver tout seuls, -fût-elle de l’autre côté du Rhône, souvent traversé à la nage. - -Six taureaux tour à tour furent ainsi renversés par Renaud. - -Ce jeu l’animait, il s’enivrait de sa force. Excité encore par -l’applaudissement d’un peuple, il palpitait de tout son être. Il suait à -grosses gouttes et, de temps en temps, du dos de sa main essuyait son -front. - -Une bande de soleil coupait, sur un des bords, l’arène où le mur de la -haute église jetait toute sa grande ombre. Renaud y courait sans -chapeau, en bras de chemise, sa taïole rouge très serrée, secouant les -courtes mèches tortillées de ses cheveux drus, bien noirs. - -Les filles applaudissaient, je vous jure, plus fort que les garçons, un -peu jaloux. L’œil de Zinzara, dont la charrette se trouvait dans la raie -de soleil, s’était avivé enfin.--Et Livette, toute rouge, se sentait -fière de son Roi. - -Quand le sixième taureau _tombé_ fut sous lui, Renaud fit un signe à -Bernard. Bernard accourut, s’agenouilla à son côté et saisit, à sa -place, le taureau aux cornes. Un autre gardian vint aider Bernard à -maintenir la bête, et Renaud se leva. - -Il traversa l’arène et, étant arrivé devant Livette, il l’appela. Tout -le monde comprit et applaudit. - -Elle s’avança au bord de l’estrade et, légère, mit le pied sur la forte -traverse qui servait d’appui aux spectateurs du premier rang; et de là, -s’élançant avec confiance, elle tomba dans les bras de Renaud qui, -l’ayant saisie à la taille, la posa à terre comme il eût fait d’une -toute petite enfant. Il la prit par la main, et la conduisit vers le -taureau. - -Si Renaud, à ce moment, eût regardé Zinzara, il eût surpris dans son -regard l’éclair qu’elle cachait de son mieux sous ses paupières -mi-fermées. Le sourire de ses lèvres moqueuses s’était effacé. - -Mais Livette et Renaud, les beaux promis, étaient tout à la fête, rien -qu’à eux-mêmes, à ces fiançailles étranges où tout leur peuple -assistait, et telles que des princes ne pourraient se donner les -pareilles, car elles veulent du fiancé force et adresse rares. C’était -ici, vraiment, le triomphe d’un roi mâle. - ---Bravo, le Roi! Bravo, la Reine! - -En passant près du brasier, au milieu du cirque, il se baissa vivement, -saisit, de sa main libre,--sans s’arrêter et sans quitter la main de -Livette,--le fer rougi, qu’il lui présenta dès qu’ils furent arrivés -près du taureau. Elle le prit et, s’étant inclinée, marqua le taureau à -l’épaule; et quand, sous le fer qu’elle tenait de son petit bras ferme, -on vit fumer la chair, quand le taureau se mit à faire frissonner sa -peau, de colère,--l’enthousiasme du peuple éclata. Les chapeaux, les -mains, les écharpes s’agitaient: - ---Bravo, le Roi! Bravo, la Reine! - -Et Renaud, envié de tous, reconduisit la jolie fille à sa place, pendant -que le taureau, lâché, s’élançait hors du cirque à son tour et gagnait -la plaine. Non, Zinzara ne riait plus. - -Maintenant allait avoir lieu le jeu des cocardes. - -Les deux ou trois premières furent assez facilement enlevées, une même -au front d’Angel Pastor, le taureau espagnol,--par des jeunes gens des -Saintes, sans que Renaud songeât à s’en mêler. - -Enfin, la Serpentine, une petite vache nerveuse, fut lâchée dans -l’arène. Tout le monde comprit tout de suite qu’elle était méchante, et -qu’elle allait se défendre. - -Plusieurs s’essayèrent contre elle, mais, au moment où l’on étendait la -main vers la cocarde, la Serpentine se retournait d’un mouvement si -prompt, si souple pour une taure, si inattendu, qu’on lâchait pied. Ah! -la mâtine! Zinzara se prit à s’intéresser au jeu. Renaud descendit dans -le cirque. - ---Le Roi! le Roi! vive le Roi! cria la foule. - -Et Renaud fit des prodiges. - -A trois reprises, il mit son pied sur le front baissé de la Serpentine, -et se fit lancer dans l’espace pour retomber sur ses jambes élastiques. -Et au moment où, pour la troisième fois, il retombait à terre, il se -retourna vif comme un éclair, courut droit à la vache, lui arracha la -cocarde,--tout en évitant le coup de corne qu’elle lui détacha, -furieuse,--et il s’éloignait tranquille... quand le souple animal revint -contre lui à la charge. - -Renaud prit sa course, sans choisir sa direction, poursuivi de près par -la bête, et, quand il eut bondi au hasard sur la charrette la plus -voisine, il se trouva près de la bohémienne qu’il avait, d’un mouvement -nécessaire, saisie par la taille. - -La taure déjà s’était retournée contre d’autres joûteurs, et très -heureusement, car la bohémienne, debout au bord de sa charrette, appuyée -à peine de la hanche contre le bordage, perdit l’équilibre et fit, de -force, le saut dans l’arène, avec Renaud. - -Livette là-bas était pâle. - -La vaquette revenait à fond de train du côté de Renaud et de Zinzara -qui, gênée dans les plis de ses oripeaux, se crut perdue.--Insolemment, -elle fit face au péril, trop fière pour fuir, du moins sans utilité. -Mais déjà Renaud avait passé devant elle pour la protéger, et, pris d’on -ne sait quelle folle idée,--bravade de dompteur, peut-être -d’amoureux,--au lieu d’entrer en lutte avec la taure, de l’empoigner aux -cornes ou aux jambes, il s’arrêta, et sans cesser de regarder la bête -bien en face, il mit rapidement un genou en terre, s’assit sur son -talon, croisa les bras et, le buste rejeté en arrière, il la défia. -Comme les «coureurs» expérimentés, il comptait sur la surprise de la -bête qui en effet s’arrêta court, pour juger avec méfiance; et la -bohémienne étant remontée, les lèvres serrées, à sa place, sur la -charrette, put voir encore son protecteur dans cette attitude de -singulière audace. Tout le monde, comme on pense, criait «Vive Renaud!» -On ne s’en fatiguait pas. - -Quand il se releva, chargé par la Serpentine, il n’eut que le temps de -regagner son refuge auprès de la tzigane; et la bête en rage vint -attaquer, juste au-dessous de leurs pieds, le plancher de leur -charrette, d’un si furieux coup de sa tête fortement armée, qu’elle y -demeura un moment clouée par ses deux cornes, dont Renaud dut repousser -la pointe à grands coups du talon de sa grosse botte ferrée. - -Cette fois la bohémienne avait souri, et, légèrement inclinée vers -l’oreille du gardian, elle chuchota deux paroles qui firent sourire à -son tour le beau dompteur. - -Livette,--qui cependant était bien loin de là, à l’autre bout du cirque, -mais presque en face d’eux, et qui les voyait en pleine -lumière,--n’avait pas perdu un seul de leurs gestes, pas un seul de -leurs regards. - -Ce que la jalousie ne voit pas, elle le devine, et cela n’est pas -surprenant, car ce qui n’est pas, elle le voit. - - - - -XX - - -Les châsses passeront vingt-quatre heures exposées dans l’église. - -Le second jour elles remonteront dans leur chapelle au milieu du même -hurlement des misérables dont elles emporteront l’espérance. - -C’est à ce moment du départ des châsses que le spectacle devient -terrifiant. Quoi! tout est fini! quoi! elles nous laissent dans nos maux -aigris par la déception! C’est fini! fini, pour un an! Et la puissance -qui guérit est là cependant, enfermée là, dans cette boîte, si près de -nous! parmi nous.... On se rue autour des châsses, on s’y cramponne. Des -ongles crispés se retournent, saignants, contre les ferrures des -angles!--Et l’inexorable treuil tourne là-haut, arrachant à la foule, -qui se tord au fond de ce puits, le cercueil étrange qui monte, monte, -au bout des cordes tendues.... Haussés sur la pointe des pieds, les -malheureux, se bousculant, se renversant, s’écrasant sans pitié les uns -les autres, tâchent d’avoir chacun le dernier contact,--le suprême, -celui qui peut-être, parce qu’il est le dernier, obtiendra la grâce -unique!... Le tout en vain.... Au bruit des litanies qui pleurent, le -seau fermé, mystérieux, remonte vers la chapelle haute, emportant l’eau -de salut où tant de lèvres fiévreuses voudraient boire. Et quand la -châsse disparaît là-haut, près de la voûte, derrière les volets -rabattus, alors de véritables râles s’entendent, furieux, dans cette -foule qui ne veut pas mourir à l’espérance. - -C’est alors que le tumulte est effroyable; c’est alors que les égoïsmes -démuselés poussent, chacun pour son compte, le cri bestial qui doit -amener sur lui seul la pitié d’en haut; alors la plainte est sauvage, la -supplication est horrible, la prière est forcenée! Et c’est, dans cette -fosse profonde, dont les murs tressaillent, un hourvari de bêtes fauves -et puantes, affamées de leur Dieu comme d’un bien physique, comme d’une -pâture promise et vainement attendue! Et, cloué contre l’une des vastes -parois de l’église-forteresse, un grand Christ en croix, bras ouverts et -face au ciel, par-dessus toutes ces têtes grimaçantes, tous ces bras -levés et tordus, semble mêler aux lamentations féroces des brutes -humaines, sa longue plainte divine mais non moins inutile et bien plus -désespérée! - -Et cependant, c’est presque toujours à la dernière minute, à la seconde -précise où les châsses disparaissent, que le miracle a lieu, et qu’un -paralytique marche, qu’une fillette aveugle voit. Elle pousse un cri: -«Miracle!» - -Heureuse, celle-là! On l’entoure, on l’étouffe. - -«--Y vois-tu?--J’ai vu!--Vois-tu encore?--Attendez... oui!--Quoi?--Un -lis de feu! un éclair! un ange!--Miracle! miracle!» - - * * * * * - -Un homme, un Saintin, prend aussitôt l’enfant dans ses bras. Ah! il en a -vu, celui-là, des miracles! Aussi, comme il se dépêche d’enlever -l’enfant sur ses épaules, sur le pavois! Il la porte ainsi pour que tous -la voient bien, la miraculée! pour que personne n’oublie qu’aux Saintes, -il se fait vraiment des miracles, et pour qu’on revienne! Et la foule -suit en rendant grâce. On court au presbytère; on enregistre le miracle -devant plusieurs prêtres assemblés. - -«--Tu as vu!--Oui, j’ai vu!» - -Et la promenade reprend de plus belle. - -Ah! le vieux forban, que ce Christophore!...--Comme il se hâte dans sa -course, son mensonge sur ses épaules!--C’est un pauvre habitant des -Saintes, à qui la présence de tant d’étrangers tous les ans rapporte -quelque chose, comme à tous les Saintins, et qui promène, joyeux, sa -réclame vivante! - -Le lendemain, on retrouve l’enfant du miracle toute seule au pied du -calvaire, sur la plage, laissée là un instant par la femme ou l’enfant -qui la guide. - -«--Eh bien, y vois-tu?--Non.--Et alors, le miracle?» - -Oh! la pauvre enfant! De sa voix plaintive elle répond: «--Il est -reparti!--Mais tu as _vu_, hier?--Oui.--Si tu y voyais, pourquoi te -portait-on?--Oh! monsieur, je voyais seulement des fleurs, des lis de -feu; mais pour marcher, oh! non, je n’y voyais pas!... Et à présent -c’est tout noir. Je n’y vois plus, plus du tout;... oui, le miracle,--il -est reparti!» - -Dès que les châsses sont remontées, on sort de l’église en procession, -pour aller bénir la mer, cette mer qui a porté les saintes jusqu’en -Camargue, et où, tous les jours, se risquent les braves pêcheurs. - -Le curé marche en tête. Il tient dans sa main un reliquaire: c’est le -Bras d’argent, creux, où sont enfermées, visibles à travers une petite -vitre carrée, quelques reliques des saintes. - -La foule en ordre, suit. On est cinq cents, on est deux mille, en rang. -Des milliers de pèlerins, juchés sur les dunes, regardent la procession -qui se déroule, en serpentant, le long de la plage sablonneuse où -dorment, tirés à terre, quelques bateaux plats. - -Derrière M. le curé, six hommes portent sur leurs épaules une image -peinte et taillée, assez grande, en bois: les deux saintes dans la -barque. Pour se disputer l’honneur de remplacer les porteurs, on se -bouscule si souvent et en si grand nombre que la barque tangue et roule -sur les épaules des gens comme si elle voguait sur la mer par un grand -vent. - -Sainte Sare, la sainte noire, arrive ensuite, portée par des bohémiens -aux cheveux sombres, aux faces fauves, aux yeux de jais très -luisants.... Les petits de ces hommes, pendant ce temps, se glissent à -travers la foule comme des rats, entre les jambes du monde, et volent -mouchoirs et bourses. - -Et, à la suite des saintes, arrivent des jeunes filles, des jeunes -garçons, tenant des lis, des lis parfumés, apportés en gerbe, chaque -année, par des fidèles, pour cette procession. - -D’autres tiennent des cierges dont les flammes jaunes ne paraissent plus -rien, sous la pleine lumière du soleil, mais les lis embaument.... C’est -la joie de Livette, ces lis. - -M. le curé arrive au bord de la mer. Il étend le Bras d’argent. Alors la -mer, une seconde, recule... seulement un peu. Les pauvres femmes des -pêcheurs font vite un signe de croix.... - -Et tous ceux qui, debout sur les dunes, regardent la procession se -dérouler, voient, à mesure qu’elle avance, les porteurs qui sont en tête -grandir, grandir à chaque pas, de plus en plus, par un effet de mirage. - -Et, sur les épaules de ceux qui les portent, les saintes avec eux -lentement grandissent, grandissent dans la lumière, montent vers le -ciel, démesurées comme une vision.... - ---Protégez-nous, grandes saintes! que la mer, cette année, soit bonne -aux Saintins! - -... Pauvres gens, pauvres âmes! A l’an prochain. - -... Chaque année, c’est la même chose. Tout cela reviendra toujours, -comme les saisons. - -Le lendemain du jour où les châsses sont remontées, le gros des pèlerins -quitte le village.... Tous les campements sont levés presque à la même -heure. - -Les carrioles de toutes sortes, les cabriolets, les dog-carts, les chars -à bancs, les jardinières, les casse-cou, les breaks des fermiers riches, -les charrettes des paysans, recouvertes de tentes posées sur des -cerceaux, emmènent sept ou huit mille, jusqu’à dix mille voyageurs de -tout âge, sains ou malades, et le long défilé s’éloigne en serpentant -sur la route plate, entre deux déserts. Çà et là, sur la gauche du -défilé, des cavaliers, beaucoup portant une fille en croupe, se -cherchent, s’attendent, se rejoignent, puis partent au galop pour -dépasser la caravane. - -Et c’est encore un spectacle que ce départ, pour les Saintins qui, par -groupes bruyants, aux abords du village, font un dernier geste d’adieu -aux hôtes qu’ils ont exploités. - -Ceux qui par force, ayant hébergé des amis, ont dû mettre à moins haut -prix leur hospitalité, répètent allègrement cette formule comique, moins -arabe à coup sûr que les chevaux du pays: _Les amis qui viennent nous -voir nous font toujours plaisir: Si ce n’est pas lorsqu’ils arrivent, -c’est quand ils partent!_ - -Le surlendemain du jour où la bohémienne avait souri au gardian, quand -défila à son rang, en queue de la caravane, la troupe des zingari, les -uns montés sur des rosses étiques, d’autres cahotés dans leurs -misérables charrettes,--quelques femmes, à pied pour mieux mendier, -portant sur leur échine leurs enfants roulés dans des toiles en -bandoulière,--on remarqua que la voiture de la reine n’y était pas. - -Zinzara était restée aux Saintes. - -Elle voulait se donner la joie de rebuter le gardian de qui elle avait -pour le soir même accepté un rendez-vous. - -Voici ce qui s’était passé.... - -Pendant la ferrade, Renaud avait chuchoté à l’oreille de Zinzara: - ---Ah! je te tiens, boumiane! et c’est dommage devant tout ce monde! - ---J’ai, ma foi, _en ce moment_, la même pensée, avait-elle répondu, très -touchée du beau sang-froid qu’il venait de montrer pour la défendre. - ---Eh bien, lui avait-il dit, j’irai te parler tout à l’heure. Les nuits -sont belles. - ---Non, demain, fit-elle, demain, entends-tu, après le départ des -voitures. - -Mais à la fin de la course, tout de suite, quand il vit venir à lui -Livette pâle, si pâle qu’elle semblait une morte, il fut pris d’un grand -remords. - -«Elle m’a vu, se dit-il, et elle souffre par la jalousie.» - -Et si grande lui vint la pitié pour la petite demoiselle, qu’il se -sentit capable de lui sacrifier une bonne fois, au moment où c’était -devenu le plus difficile, le désir fou qu’il avait de l’autre. Toute la -douce amitié qu’il avait dès le premier jour éprouvée pour Livette, si -différente de la passion, si bonne à ressentir, lui revint comme une -bouffée d’air salubre qui réveille d’un rêve méchant. - -En plus, il était tout surpris et comme déconcerté de n’avoir pas, des -promesses formelles de la gitane, la joie qu’il en attendait lorsqu’il y -rêvait dans le désir! - - * * * * * - -Livette quitta Renaud pour rejoindre son père. Elle ne devait rentrer au -château que le lendemain au soir, deux ou trois heures après le départ -des pèlerins, afin d’assister à la fête jusqu’au bout, et d’éviter la -grosse poussière et la lenteur forcée du défilé. - -Et ce jour-là,--dans l’après-midi,--Renaud rencontra M. le curé. - ---Bonjour, gardian. Qu’as-tu, mon garçon? Ton air est préoccupé. - ---Oh! curé, fit Renaud, il est difficile parfois de bien faire! - -Et comme il s’éloignait sur ce mot, le curé le retint en lui saisissant -le bras. - ---Eh! curé, fit Renaud, vous avez encore la main solide! - ---Prends garde, Renaud, dit lentement le prêtre, de devenir très -coupable. Je sais ce que je sais. Ta fiancée pleure. Elle est jalouse. -Déjà, sur ton compte, des bruits courent.... Et pour qui, bon Dieu! la -trahirais-tu, cette petite, si sage, qui, riche, se donne à toi, pauvre -et orphelin? C’est une famille que tu perdrais, pauvre toi! et tout -l’honneur de ta vie, et tout le repos de ton cœur, pour toujours! Le -diable est malin, tu as raison, et bien faire est difficile, mais ceux -que le diable inspire, quand on suit leur caprice du moment et sa propre -fantaisie vous mènent à des abîmes plus profonds que les «lorons» des -paluns. Tu marches en ce moment sur la «trantaïère»! Si elle crève, -adieu mon homme! Tu y passeras tout entier. Et toi, ce n’est rien! mais -de quel droit fais-tu courir à la petite le risque de ton malheur? Tu as -affaire à un esprit de malédiction, à une femme qui ne se connaît pas, -qui n’est soumise à rien, et qui ne craint pas le malheur des autres. -Elle le fera, rien que pour rire. Je l’ai regardée et je l’ai vue.... -Les saintes m’ont appris bien des choses. Prends garde! La petite est -brave, il peut y avoir un jour, sur tes mains, du sang innocent, si tu -vas par la route que je te défends, car le diable est dans l’affaire, je -te dis, et tous les monstres t’attendent au détour du mauvais chemin. -L’infidélité des promis, comme celle des mariés, couve un œuf plein -d’affreuses bêtes qui éclot quelquefois. Si tu as un cœur, montre-le, -Renaud, et regagne, crois-moi, tes aigues et les bœufs, dans la solitude -de tes paluns où la fièvre maligne est moins à craindre que le mal que -tu gagnes ici! - -Renaud, ce grand gaillard terrible, écoutait la bonne parole, tête -basse, le pauvre, comme un enfant grondé au catéchisme. - ---Si tu es un homme, voyons, prends ta résolution «de suite» et m’en -donne ta parole de brave gardian. - ---Touchez-moi la main, monsieur le curé. Ma parole, je vous la donne. -J’étais en train de mal faire. Un sortilège était sur moi. - -Les deux hommes échangèrent une poignée de main. - -Le curé s’éloigna soucieux. Il savait Renaud sincère, mais il -connaissait la force du désir des hommes, et leur ingéniosité à se -mentir. - -Ainsi, le curé était informé?--Alors, courir avec la bohémienne, -c’était risquer la rupture avec Livette? - -Renaud allait donc quitter le village, ou, si l’on veut, la ville, dans -la résolution ferme de renoncer à la gitane. Il la sacrifiait décidément -à Livette, à son franc désir d’avoir un foyer tranquille, une famille, -lui, le bouvier errant, l’orphelin, l’enfant perdu du désert. Le -bonheur, c’était cela: un toit sous lequel on se réfugie, qu’on voit de -bien loin fumer à l’horizon, en songeant: les petits, la femme sont là. - -Il renonçait à la gitane, oui, mais cette résolution, il entendait bien -la lui porter lui-même. A l’idée de quitter les Saintes sans l’avoir -_revue_ pour lui dire qu’il ne la _verrait plus_, il se sentait pris -d’ennui, il lui semblait que, brusquement, il était enfermé dans un -espace étroit, où il restait sans air, sans horizon.... Mais il la -reverrait... il le fallait. Cela valait mieux. Ne fallait-il pas -l’apaiser d’abord? elle serait bien assez irritée ainsi. A quoi bon -l’exaspérer?... En vérité, s’il la revoyait, c’était (en réfléchissant -bien, il arrivait à cette pensée), c’était ma foi, surtout pour protéger -contre elle la pauvre Livette! Oui, oui, c’était pour cela qu’il allait -la revoir.... La revoir! A ce mot, qu’il se répétait en lui-même, un -bonheur d’être, d’aller devant soi, de respirer, rentrait en lui.... - -Pendant ce temps, Zinzara, de son côté, se jurait à elle-même qu’elle -allait bien rire lorsque le gardian la viendrait chercher tout à -l’heure! - -Pourquoi alors avait-elle répondu oui à ses demandes amoureuses? Eh! -c’est qu’au moment où il les avait chuchotées près de son oreille, si -elle eût pu, sur-le-champ même, se laisser prendre par ce sauvage tout -pantelant de sa lutte avec les taures et les taureaux, oui, sans doute, -elle l’eût fait! Il lui avait donné envie, comme le chaud donne soif, -comme un soir d’été donne le désir du bain.--Et puis, elle avait été -bien aise de se dire que là-bas, à l’autre bout du cirque, souffrait -celle à qui il venait de faire un honneur de reine en lui tendant le fer -fumant, le fer rouge, pareil à un sceptre de magicien, de méchant roi -zingaro. - -Mais, à présent, le mâle venait trop tard. L’envie avait passé, et le -suprême du plaisir allait être à présent pour elle, tout en donnant à -croire à Livette que Renaud avait eu joie d’elle, de refuser cette joie -promise au chrétien qu’elle détestait. - -Et, seule, assise sur une pierre, à quelque distance de sa charrette, -elle attendait le gardian. Sa résolution de vengeance par le refus était -écrite sur ses lèvres serrées, dont le sourire s’emmaliça encore -lorsqu’elle vit venir vers elle le cavalier. - -A quelques pas d’elle, il s’arrêta. Il sentit, en la regardant, un -sursaut brusque de tout son sang, une pression étrange et douce au creux -de l’estomac. Il reconnut le trouble d’amour; mais, faisant un effort, -et d’une voix qu’il sentait tremblante: «Je devais être libre ce soir; -je ne le suis pas. Le maître m’a commandé, et je dois être loin d’ici, -cette nuit. Il faut donc que je parte.... Adieu, boumiane!» - -La zingara comprit, vitement, d’un trait, qu’il se dérobait, et -pourquoi!... Elle se leva, pareille au serpent qui, dressé sur la queue, -siffle la colère. Toute son âpre résolution tourna sur elle-même, plus -vite que du lait; et d’une voix sèche, brève, saccadée, singulière, -d’une voix autre que sa voix naturelle: «Je te veux, entends-tu, toi! -Rien ne te commandera, quand je te commande. Ce que je veux qu’on fasse, -on le fait. Vas-tu être lâche, dis, toi qui me plais parce que, sur ton -cheval, tu ressembles à un zingaro qui ne connaît ni maître ni Dieu?... -Allons, marche!...» - -Ainsi, au fond, les mêmes motifs de haine passionnée, savoureuse pour -elle comme l’amour, qui tantôt la décidaient à ne pas suivre Renaud,--la -rejetaient vers lui. Et pour lui, amour ou haine, c’était d’une telle -femme, du moment qu’elle se donnait, tout à fait même chose; n’était-ce -pas toujours sa passion, son visage en éveil, ses yeux avivés, ses -lèvres en mouvement montrant des dents humides, où luisaient des -étincelles? C’était tout son corps de danseuse, flexible et expressif, -tendu vers ce qu’elle exigeait. - -Une joie sauvage secoua Renaud des pieds à la nuque; et, du frisson de -son cavalier, comme au toucher d’une torpille, le cheval, sous lui, -éprouvant quelque chose, piétina un instant, entre les genoux qui -l’étreignaient d’une involontaire violence. - -Que faire?... Ah! bonnes saintes! Les fiançailles, vous savez, depuis un -long temps le gardaient sage, loin des filles faciles qu’il courait -autrefois, et sa jeunesse parlait. Au taureau marin, il faut la taure -sauvage. Des lions qui ont aimé des gazelles, selon la légende arabe, en -sont morts. Les créatures vivantes, de par la loi de la nature, -cherchent les paroxysmes d’amour; tant qu’elles ne les ont pas, les -appellent; et les payent à l’occasion de leur sang et du sang des -autres. Qui leur donnera tort d’entrer parfois en délire, si l’on songe -que la vie veut vivre, et que ce désir-là commande à la mort elle-même? - ---Allons, marche! - -Elle donnait l’ordre d’amour, la reine! - -Et, d’un bond, elle sauta en croupe.... Déjà elle avait enlacé de son -bras droit la taille du cavalier: «Marche donc!» dit-elle; puis plus -bas, d’une voix qui était un souffle parlant, tiède, soufflé sur la -nuque de l’homme, et qui le faisait frémir dans la racine de ses -cheveux: «Je te veux, entends-tu, toi? Je te veux, répétait-elle. -Marche! marche donc! qui marche arrive!» - -Il était pris, lié. Le bras de la sorcière lui ceignait les reins. Il le -sentait contre lui, vivant, frémissant, plus fort que tout! - -Renaud, stupéfait, chercha à se reconnaître,--à secouer le charme. Il -demeurait là, abêti, ne sachant encore ce qu’il pensait, ce qu’il -ferait, essayant de ressaisir ses idées de tout à l’heure, les idées du -bon curé, sa résolution, sa parole d’honneur, qu’il ne retrouvait plus, -qu’il ne parvenait pas à se répéter, dans sa tête, avec des paroles. -Tout cela était fondu, échappait à la prise de son effort de mémoire.... -Quand l’intensité du désir amoureux commande, elle est légitime comme la -force... l’honnêteté n’est pas trahie, non: elle n’existe plus! - -Ces quelques secondes d’attente donnèrent à Zinzara le sentiment exact -de ce qui se passait en lui. Elle n’était même plus, pour son orgueil, -assez désirée, puisqu’il avait pu balancer un peu! - -Où allons-nous? dit-elle, en reprenant sa voix sèche et saccadée, un peu -sifflante. Où allons-nous? Tu dois savoir, quelque part, une cachette, -une cabane perdue au milieu de tes marais, un endroit sûr,--bien à -toi,--où tu en as mené d’autres... que m’importe! Je pense bien, pardi! -que tu ne m’as pas attendue pour _connaître_!--Où tu me conduiras, -j’irai. Il faut--songes-y--qu’on ne puisse me découvrir, car ma race -répugne à la tienne: la zingara qui se donne à un chrétien est, chez -nous, la seule méprisée,--et, si j’étais vue d’un des nôtres, il y -aurait du couteau dans l’air,--sois-en sûr--pour toi et pour moi! - -Il hésitait encore, se souvenant qu’il avait des raisons d’hésiter, sans -parvenir à se rappeler lesquelles. Machinalement, il retenait son cheval -(c’était Blanchet!), qui se cabra. - -... Et enfin, dans la débâcle de ses pensées, il ressaisit, au hasard, -un souvenir perdu, celui des cierges promis par Livette aux saintes -Maries.... Il aurait dû, cette nuit passée, ou ce matin, dans l’église, -les brûler dévotement. Hier encore sa fiancée lui avait rappelé ce vœu. -Livette sans doute les avait allumés pour lui, les cierges, mais ce -n’était pas la même chose! Quoi qu’il fît donc, il était au diable. La -rage le prit. Il se sentait glisser sur une pente, et ne pouvant rien -contre cela, il s’abandonna tout entier, précipita sa chute.... - ---Où nous irons, dit-il, je le sais. A la _Cabane du Conscrit_, dans la -gargate. - -Il lui semblait qu’il était forcé de répondre, mais, contre cette -obligation, il n’avait plus aucune révolte, au contraire. - ---Est-ce loin? - ---Oui, de l’autre côté du Rhône, en Crau, près le mas d’Icard. Le -diable ne m’y retrouverait pas. Rampal seul pourrait y venir.... - ---Attends, dit-elle à ce mot, avec un éclair dans ses yeux de bête. - -Et elle siffla. - -Il se disait que quelqu’un des Saintes à coup sûr, en ce moment, devait -les voir, et que Livette apprendrait tout... qu’il vaudrait mieux -maintenant partir tout de suite.... Ou bien, qui sait, ce retard était -bon! Livette pouvait passer et tout serait changé. Il courrait à elle, -alors. On serait sauvé. Qui, sauvé? et de quoi? d’une chose vague et -terrible qui était devant lui.... Il n’aurait pas su dire.... Ce n’était -que l’abandon de sa volonté. - - * * * * * - -Le fin sifflet, très vif, de la tzigane avait fait accourir un petit -zingaro de dix ans, un vrai chat sauvage. - -Du haut du cheval, elle lui jeta sur un ton de commandement, bref, -rapide, quelques paroles en langue bohème. Il y a, dans la langue -bohème, de l’allemand, du cophte, de l’égyptien, du sanscrit. Renaud, -sans se douter du sens de ses paroles, écoutait parler la gitane. - -Prise de haine amoureuse, la reine fauve disait à son nain: - ---Tu connais le gardian Rampal? cherche-le.... Il est au village; je -l’ai vu tantôt.... Et va lui dire tout de suite ceci: il me trouvera -cette nuit, avec son ennemi que tu vois, à la _Cabane du Conscrit_, -qu’il connaît bien!... Et pour toi, avec la voiture, je te retrouverai -demain soir dans la ville d’Arles, près des vieux tombeaux. - -Elle pensait à tout. Le chat sauvage disparut. - -Qu’as-tu dit? demanda Renaud. - -Elle se mit à rire d’un rire insolent. - -Il sentit qu’il la détestait, qu’il aurait joie à la tenir vaincue, -tombée sous lui, tout en son pouvoir, comme une simple femme, la gitane -reine et sorcière. - -Ils se désiraient dans la haine. - -Elle riait, songeant que celui qu’elle tenait là, qu’elle enlaçait du -bras, comme une amoureuse, elle le menait à sa perte! Cette nuit même -(avant ou après la joie d’amour--qu’en savait-elle?)--il y aurait, entre -cet homme-ci et l’autre, une lutte de bêtes enragées qu’elle voulait -voir, un sabbat d’amour à réjouir les morts; et elle riait. - ---Les reines, dit-elle, ne peuvent, sans laisser des ordres secrets, -quitter leur royaume. Allons, ma bête! - -Était-ce à l’homme qu’elle parlait, ou au cheval?--à l’homme, sans -doute, en qui elle éveillait en effet une bête semblable à elle. - -Elle pressa sa taille... et de nouveau: - ---Va, va! souffla-t-elle. - -Et lui, dans les cheveux ras de sa nuque, sentit le souffle de la stryge -courir, et un frisson chaud descendre à ses pieds qui, nerveusement, -touchèrent les flancs de sa bête. Renaud tremblait. Toute sa passion -l’avait ressaisi. Il sembla qu’un ouragan entrait dans l’homme et dans -le cheval. Ils s’enlevèrent. - -Renaud croyait tenir une proie, mais il était la proie lui-même, et il -emportait la sorcière enroulée à lui,--comme parfois le milan des -marécages, la couleuvre dont il se croit maître, mais qui, dans ses -nœuds, l’étranglera. - - - - -XXI - - -Ils galopaient. A chaque temps de galop, Renaud se sentait, par le bras -de la fille, doucement pressé. Ils galopaient, Zinzara et Renaud, sur le -cheval de Livette! - -A quoi songeait-il, le gardian? - -Fille ou femme? Il s’obstinait malgré lui, par orgueil d’homme, à -vouloir qu’elle fût fille, bien que cela ne lui parût guère probable. -Elles sont mûres si vite, ces femelles de païens! - -Un souffle d’air passa. Il leur vint aux narines une senteur mâle de -fleurs de tamaris. Il ralentit la marche de son cheval. - ---Va, va! dit-elle, presse-toi! Plus tard nous causerons... chez nous, -Romi, à l’abri des yeux. - -Le cheval, de nouveau, s’élança. - -Renaud sentait des fiertés, un orgueil confus et puissant d’être là, de -fouler la plaine avec quatre pieds, de ne pas connaître d’obstacles, -d’avoir à lui, tout près, cette femme,--et, là-bas, une autre! - -L’une, pour lui, courait des périls, trahissait sa race. Et l’autre, si -elle venait à l’apprendre, en pourrait mourir! Et, bien qu’il l’aimât, -cette pensée lui donnait un mouvement, vite réprimé, de joie cruelle.... -Heureusement, du reste, elle ne saurait rien.... Et il se grisait de -vitesse et d’orgueil, homme et bête, follement lâché. - -Magnifique était le ciel, piqueté de plus d’étoiles que les dunes n’ont -de grains de sable et le désert de fleurs tremblotantes, accrochées aux -ramilles des saladelles. La voie lactée était blanche comme le sel des -camelles vu à travers le brouillard du matin. On eût dit qu’un grand -voile de mariée traînait, déchiré, sur toute la plaine en rumeur -d’amour. - -D’innombrables petits colimaçons blancs surmontaient, comme des -fleurettes, les tiges des frames, des enganes, et s’y balançaient. - -Une brise très lente passait, soulevait, tout contre le bord des marais, -un pli de vague, mince, faible, et cela faisait juste le bruit d’un -baiser furtif, entre les roseaux qui étaient en fleurs.... Parfois une -alouette, un flamant, endormi dans les sansouïres ou au bord de l’eau, -parlait, en s’éveillant un tout petit peu, et c’était un gazouillis -menu, de quoi faire entendre à sa femelle ou à son mâle qu’on est là, -pas loin. - -Juin n’est pas plus chaud. Des odeurs de rosiers, très lentes, très -diffuses, venues de jardins lointains, passaient parfois en bouffées.... -Là-bas, dans le parc du Château d’Avignon, l’arbre de Syrie jetait des -poussières.... - -Renaud, après avoir longé la mer, remontait droit sur le nord-est, au -delà de l’étang de la Dame. - -Il allait au Grand-Pâtis. Les gens du Sambuc avaient des barques qu’il -connaissait. - -Ils passèrent, à un moment, près d’une manade. Des taureaux, à peine -entrevus, de l’eau jusqu’aux jarrets, paissaient les roseaux en fleurs. -Des cavales blanches s’enfuirent à leur approche, suivies fidèlement des -étalons attentifs à ne pas les perdre. La sève de mai grésillait -sourdement dans les frames et les enganes rigides, dans les sambucs et -les tamaris. L’eau elle-même exhalait un arome salé plus vigoureux et -plus chargé de désirs. Les lambrusques appelaient le mâle, qui leur -arrivait dans l’haleine lourde du désert en sève.... - -De nouveau, Renaud s’arrêta, pris d’un vertige lent et très doux. - -Le grand courant de l’air amoureux, qui les baignait de toutes parts, -finalement le commandait. - ---Descends, dit-il, descends vite! Le repos ici sera bon. - -Mais elle, froidement, songea à l’ordre qu’elle avait donné. - ---Où nous allons, dit-elle, il faut aller. Je ne descendrai que là. Il -faut, dis-tu, passer le Rhône? Presse-toi donc!... Au galop! la gitane -aime le cheval. - -Elle ne voulait caresse de lui qu’au lieu désigné. Elle ne le subirait -voluptueusement que mis par elle en péril de mort ou de douleur. Tout -autre baiser serait triomphe pour lui, et c’est pour elle seule qu’elle -se donnait. Elle voulait, au jeu des caresses, savoir que l’humidité de -sa lèvre était du poison, que sa morsure amènerait une agonie ou une -rage. - -Fermement assise sur la croupe, tenant toujours du bras le gardian--sa -proie--bien enlacé, ses jambes nues mollement pendantes dans les plis de -sa jupe que soulevait le vent de la course, très fièrement cambrée, elle -se laissait aller, souple, au bercement du galop; et sa face blafarde, -sous la lueur du ciel nocturne, tout contre la nuque de -l’homme,--qu’elle emmenait, en se faisant emporter par lui,--était -souriante.... - - * * * * * - -Lorsque Hérodiade eut obtenu la tête de Jean, elle la prit par les -cheveux, dans le plat d’or où elle reposait droite, le cou encerclé de -sang, la souleva à la hauteur de son visage, et, après en avoir examiné, -curieuse, les paupières closes aux longs cils, toute la pâleur diaphane, -appuyant tout à coup sa bouche sur la bouche, elle chercha, de sa langue -dardée, à pénétrer sous les lèvres jusqu’au froid des dents trop -serrées, trouvant à ce baiser, infligé à l’ennemi mort, volupté plus -savoureuse qu’aux caresses de l’inceste--qu’il lui avait reprochées. - -De ses méfiances contre Zinzara, que restait-il à Renaud, pendant -qu’elle souriait dans la nuit et que le souffle de ses lèvres courait -sur la nuque du gardian? Il ne réfléchissait plus; il allait. Il -retardait volontiers, puisqu’il y était forcé, l’heure appelée. Il ne -songeait pas à la violence.... C’était sûr.... Il pouvait attendre. -Pourtant, au milieu de ces déserts, tout chauds encore du jour, -rafraîchis par la nuit, l’amour était commandé, mais il en trouvait -l’attente meilleure que tout ce qu’il connaissait.... Et puis, elle -pouvait lui échapper encore. Il ne fallait pas l’effaroucher. Là-bas, au -gîte, il la garderait quelque temps. Et il allait, respirant ce désert -salé, qui était à lui,--battant, des quatre pieds sans fer de son -étalon, les sables et les eaux, qui étaient siens,--gagnant l’horizon, -qui allait lui appartenir. - -Une fois pourtant, au beau milieu d’un marais, son cheval ayant de l’eau -par-dessus les jarrets, il l’arrêta encore. - ---Qu’y a-t-il? dit-elle. - -Renaud tourna la tête, et, se renversant en arrière, l’appela d’un bruit -de lèvres. - ---C’est quand je veux! dit Zinzara d’une voix riante. - -Et sur ce mot, Blanchet bondissant, enlevé des quatre pieds, fit éclater -autour d’eux dans l’eau un rejaillissement qui retomba sur leurs têtes, -en lourde pluie. - -Et, invisible pour Renaud, la gitane, derrière lui, souriait tout contre -sa nuque, en repiquant dans ses cheveux la longue épingle dorée qu’elle -venait d’enfoncer dans la croupe de la bête! - -Tout à coup, devant eux, partit un cri de «Qui vive?» si inattendu, dans -la solitude, que, de nouveau, Blanchet fit un bond. - ---Qui vive? répéta la voix. - ---Le Roi! répondit gaiement Renaud. - ---Ah! c’est toi, Renaud? fut-il répondu. - -C’étaient les douaniers; mais, pour qu’on ne connût point la gitane, -Renaud, vite, passa au large. - -Ils étaient près de la saline de Badon. Les tas de sels rectangulaires -(les camelles) semblaient autant de maisons longues et basses, avec leur -toiture aiguë. Dans sa blancheur de linceul, la saline avait l’air d’une -petite ville géométrique endormie sous des neiges mortes. Ils arrivèrent -au bord du grand Rhône. - -Zinzara avait glissé à terre avant que Renaud eût arrêté son cheval. - -Il descendit à son tour, donna la bride à la bohémienne. Elle tint -Blanchet, qui buvait au fleuve. - ---Un peu d’avoine à présent! dit Renaud. - -Il prit un petit sac, posé et lié en travers de l’arçon, d’une fonte à -l’autre, et à la demande de Zinzara il le vida dans sa robe tendue à -deux mains. - -Pauvre, pauvre Blanchet! il n’y avait plus là qu’une poignée de grain. - ---Attends-moi, je vais querir le bateau. - -Renaud disparut dans la nuit claire, derrière les aubes, les saules et -les roseaux du bord, noyés d’une brume, pâles et comme flottants dans la -nuit. - -Zinzara n’entendait plus que le bruit de l’eau et le crenillement tendre -de l’avoine sous les dents de Blanchet, qui, de sa longue lèvre, happait -le grain au creux de la robe tendue.... Oh! si Livette avait pu voir -cela! - ---Me voici, viens! dit la voix de Renaud. - -Il abordait, élevant les deux avirons.... Elle avança. - ---Tiens ferme la bride.... Le cheval nous suivra. - -Elle mit un pied dans la barque, se tint debout à l’arrière.... Blanchet -suivit, dans le sillage. - -Renaud connaissait le courant à cet endroit. Il le traversait en -diagonale et il aborda de l’autre côté, plus de cent mètres plus bas. - -Il attacha la barque au tronc d’un aube, visita les nœuds des sangles, -et repartit. - -Il fallait remonter, pour trouver, beaucoup plus haut, un passage sur -le canal qui va d’Arles à Port-de-Bouc. Le canal passé: - ---Nous approchons, dit-il. - -Ils avaient marché près de cinq heures. - -La joie lui venait d’être proche du but. L’impatience du dernier quart -d’heure le prenait. Il avait la vision de la chose attendue. Il dit: - ---C’est dans la gargate. Et il expliqua: Dans la gargate, on entre comme -dans de l’eau épaisse. C’est de la boue. La cabane où nous serons est au -milieu d’une de ces boues. Ah! là, crois-moi, gitane, nous serons bien -gardés. Un homme y a vécu longtemps, autrefois; un conscrit qui voulait -échapper au sort, et, plus tard, un forçat évadé, un homme du pays, qui -savait. Personne, là, ne put le dénicher.... D’autres connaissent -l’endroit, mais ne dis rien, j’ai mes ruses. Crois-moi, gitane, nous -serons bien gardés, par la mort--cachée dans l’eau autour de nous! - - * * * * * - -Ils étaient arrivés. - -Renaud attacha son cheval à un saule, et ayant pris Zinzara par la main: -«Suis-moi,» dit-il. La lune se levait. Du bout d’un bâton, il lui -montra, à fleur d’eau, les têtes des pieux, tout noirs parmi les tiges -d’ajoncs, de roseaux, et les feuilles larges étalées des nénufars. - ---Mets ton pied, dit-il, toujours à gauche des pieux, ils indiquent le -bord droit du sentier solide qui est sous l’eau. - -Renaud s’était déchaussé. Elle, soulevant ses jupes, marchait jambes -nues. Il lui tenait la main. Ils allèrent ainsi quelque temps. Elle -était curieuse de cet endroit. Il lui plaisait. - -L’eau remuait un peu çà et là. Elle s’arrêta la regardant. - ---Les tortues, dit-il. Et il ajouta:--Voici la cabane. - -La cabane était là, au milieu du marécage, établie sur pilotis, comme le -sentier qui y conduisait. Des roseaux, quelques tamaris, l’enserraient, -la rendaient invisible, presque de toutes parts. Sur le toit gris -cendré, fait de siagnes, et en forme de meule, luisait, aux rayons de la -lune, la petite croix inclinée en arrière, comme renversée par le vent. - -La cabane tournait le dos au mistral. Ils entrèrent. Une allumette -brilla. Renaud tira de son bissac une chandelle. La clarté dansa sur les -murs. - -Les murs bas étaient en «tape», saisis dans une lourde charpente. Le sol -était recouvert d’un lit de roseaux. Une toile de protection contre les -mouïssales retombait devant la porte. Une table fixe attenait au mur de -droite, à la tête du lit; c’était une pierre plate portée sur quatre -madriers trapus fichés en terre. - -Renaud, sur la pierre, colla sa chandelle. La tzigane, assise déjà sur -ce lit sauvage, le regardait faire, d’un air farouche. Voilà qu’elle se -trouvait un peu trop chez lui, trop en son pouvoir. - -La cabane était pareille à toutes celles du pays. Les fleurs des roseaux -pendaient du plafond en panaches d’argent flexible. - -Les grosses traverses du plafond étaient reliées entre elles par des -chevilles dont le gros bout faisait saillie, et auxquelles étaient -encore appendus quelques menues ficelles, des lambeaux de hardes hors -d’usage. Il y avait un foyer dans un coin, fait de grosses pierres -rapprochées, et, au-dessus du foyer, dans le toit, un trou pour la -fumée. - -A l’une des chevilles Renaud suspendit son bissac. - ---Maintenant, attends-moi, dit-il avec un gros rire, je vais m’occuper -de mon cheval. - -Elle fut étonnée, mais, l’ayant regardé... elle ne songea plus qu’à -Rampal! - -Il sortit, rejoignit Blanchet, lui ôta la selle qu’il posa à terre et, -le montant à cru, il le conduisit au galop à quelque distance de là, -dans un pâtis où il le laissa, après l’avoir entravé. - -Un quart d’heure après, Renaud, sa selle sur les épaules, regagnait la -cabane où l’attendait Zinzara. Mais, à mesure qu’il avançait sur le -sentier solide, ruban noir, perdu sous une mince nappe d’eau, il -déplaçait les pieux qui marquaient l’un des bords du passage, et de -droite les portait à gauche,--en sorte que si ce gueux de Rampal, le -seul qui pût songer à le poursuivre dans cette cachette, voulait y -venir, pour sûr il n’irait pas loin, et devrait demeurer là, enlisé au -moins jusqu’au cou. - -Quand il eut déplacé les vingt premiers piquets, les seuls qui, de la -berge, pouvaient être visibles, Renaud se redressa et marcha vivement -vers la cabane. Son cœur à ce moment était sombre, et plus vaseux, plus -plein de bêtes obscures que l’eau du marais qui,--luisant sous la -lune,--était noir en dessous. - - - - -XXII - - -Dans la cage étroite, dont la toiture de siagnes, avec son arête de -tuiles roses, luisait au milieu des paluns, sous la lune, les deux bêtes -de même espèce, Zinzara et Renaud, étaient enfermées ensemble. - ---J’ai faim, dit-elle d’un ton hostile. - -Du bissac, il tira une boîte de fer-blanc, dont il souleva le couvercle -à poignée; il avait là du «vivre»; il coupa le pain, déboucha la -bouteille. - -Elle mangeait, silencieuse, l’air toujours farouche. Il la servait, -mordant aussi dans le pain très sec; accolant la bouteille plate et -bombée, pleine d’un fort vin de lambrusque. - -Quand ils eurent mangé, il lui tendit une gourde, petite; de -l’eau-de-vie. Elle en but, joyeusement, et bientôt ses yeux -étincelèrent. Il la regardait, prêt à l’étreindre. Elle lui répondait -d’un regard si moqueur, si obscur, qu’il hésitait, attendant il ne -savait quoi, las d’ailleurs, et sentant se brouiller en lui ses idées. - -Il la vit alors prendre son tambour de basque, qu’elle portait attaché, -sous sa cotte, par une cordelette à sa ceinture; elle se mit à en jouer. -Elle était assise. Elle frappait des coups réguliers, monotones, sur la -peau vibrante, et, à chaque coup, les amulettes, qui pendaient autour du -tambourin, s’entre-choquaient. - -Puis, lentement, elle se mit à chanter des mots bizarres en continuant à -frapper le tambourin. Et cela, à la longue, charmait le gardian qui la -regardait, immobile, fasciné comme un lézard qui écoute la cigale, -l’été, au soleil. - -Cela dura une heure. Il la regardait ravi, fier, ne songeant plus à -rien, à rien d’autre, et il sentait dans sa poitrine, à chaque coup du -tambourin, son cœur sauter et vibrer. - -Mais on eût dit qu’elle s’entourait d’un cercle qu’il ne pouvait -dépasser.--Il attendait que ce cercle fût rompu. Il était là comme un de -ces grands chiens de taureaux, si hardis contre les coups de corne, et -qui, docilement assis, regardent le repas du maître, puis, attendent une -miette, esclaves du roi, de leur Dieu qui est l’homme. - -Elle lui faisait maintenant l’effet d’une vraie reine, d’une reine des -contes de fée, avec ses attitudes étudiées qu’accompagnait cette musique -monotone, scandée par le bruit des sequins qui frémissaient autour de sa -couronne de cuivre, sur son front fauve et sur le noir mat de ses -cheveux. - -Tout à coup elle posa son tambourin à terre. Il fit vers elle un -mouvement. Elle le retint d’un regard dur, et, arrachant le foulard qui -couvrait ses épaules, elle apparut en corsage bariolé, riche; et il vit -sur sa poitrine des colliers de pièces d’or,--sa fortune d’Orientale. - ---Attends mon heure, dit-elle. Laisse-moi en paix un moment. - -Elle couvrit sa tête de l’ample foulard qu’elle avait retiré, et demeura -cachée sous ce voile un instant. Renaud entendait un murmure, des mots -barbares, _mormô_, _gorgô_, des mots de sorcière, sans doute.... - -Quand elle rejeta son voile, elle riait. - -Quelle vision avait-elle évoquée, la magicienne? Qu’avait-elle appris, -la voyante? - ---Ce sera mieux que je n’espérais!... dit-elle. A présent, regarde! - -Elle se leva, et au seul bruit des médailles de son diadème et des -pièces d’or de son collier qu’agitait sa danse lente, dansée sur place, -elle ôtait, un à un, tous ses vêtements. - -Aux lueurs vacillantes de la chandelle, dont parfois un souffle du -dehors inclinait la flamme, Renaud regardait cette apparition connue lui -réapparaître. - -La Zinzara ondulait, dégrafait l’une après l’autre sa veste, ses -jupes,--les ôtait avec des flexions, des grâces, des bras recourbés -au-dessus de sa tête ou abaissés jusqu’à ses chevilles.... Et maintenant -on eût dit une statue de bronze, luisante, dans cette demi-obscurité. -Renaud la connaissait bien, cette forme, pour l’avoir vue un jour au -grand soleil, et si souvent, depuis, revue en pensée.... - -Sur les seins bombés, tintait le collier; aux chevilles plusieurs grands -anneaux; sur le front, la couronne d’où pendaient des médailles. - -Elle se tordait, souple, avec des miroitements sur sa peau brune. - ---Tu vois, Zinzara se donne, lui dit-elle, on ne la prend pas, romi. La -fille sauvage n’est qu’à elle. Et maintenant encore, je pourrais, s’il -me plaisait, te clouer où te voilà, pour toujours! - -Elle jeta à terre, sur ses hardes, un stylet serpentin, qui tout à coup -avait lui dans sa main. - -Viens! dit-elle. - - * * * * * - -... Ils étaient étendus, côte à côte, au fond de cette tanière, sur les -roseaux qui craquaient. - -En ce moment, il la regardait au fond des yeux, et il voyait, tout au -fond, les choses vagues dont il avait été, plusieurs fois déjà, -épouvanté en son cœur. L’arrière-pensée de la gitane, obscure à -elle-même, s’agitait dans le dessous de son regard, et, sans se laisser -deviner, se laissait sentir. - -Son sourire, qui, à l’ordinaire, n’était visible que dans un coin de sa -bouche, s’était répandu, plus insaisissable, sur tout son visage. Une -moquerie triomphante y rayonnait, l’embellissant encore. Plus -mystérieuse elle apparaissait et plus elle était désirable. Si Renaud -eût connu les bêtes de pierre sculptées qui dorment au désert d’Égypte, -il en eût retrouvé l’expression, que nul mot n’explique, sur ce visage -bien vivant qui le regardait, l’appelait. - -Et voilà qu’une haine, déjà éprouvée pour ce regard, pour ce visage, lui -revint impérieuse, rapide; l’envie irrésistible de prendre au cou cette -femme et de serrer, avec ses mains dures, solides. - -Cela encore était de l’amour, car autrement l’idée de se séparer -brusquement de la sorcière, de la fuir, cette idée-là lui serait venue, -au moins une fois, et elle ne lui vint pas. Il sentait bien au contraire -qu’il ne la possèderait vraiment qu’avec des violences pareilles. Est-ce -que pour les aigues, les morsures ne sont pas des caresses?--Elle vit, -dans son regard, passer cette fureur, et se mit à rire. - -De nouveau elle reconnaissait distinctement, avec joie, la bête -semblable à elle qu’elle éveillait en lui. Et elle l’éveillait pour se -prouver sa puissance à la dompter, d’un regard. - ---Oh! tu peux! dit-elle, souriante. - -Il eut, à ce mot, une conscience rapide de ce qu’elle était dans sa -destinée: le mal définitif, la perte du bonheur vrai, de tout repos, -l’amour faux,--le plus fort. - -Leurs haines amoureuses se croisaient dans leurs regards comme des lames -de couteau. - -Il la saisit au cou, il fut tout près de serrer réellement; il crut -qu’il l’étoufferait.--«Va, va!» dit-elle, d’une voix soupirée: mais, -brusquement, ayant senti la pesée de la main qui, tout de bon, la -serrait à la gorge, elle eut un sursaut vers lui et, avec un rire -étranglé, heurtant sa bouche à celle du gardian, elle le mordit aux -lèvres.... Ils entendirent sonner leurs dents.... Il poussa un cri -aussitôt étouffé, fondu, car, à peine s’étaient-elles touchées, les deux -bouches, irritées, s’étaient amollies.... - -Elle le regarda longtemps, cherchant toujours ses yeux. Elle les vit, -plus d’une fois, se troubler, se voiler, mourir, et, alors, heureuse de -sentir tout faible, par elle, ce taureau, elle riait en silence, mais -jamais aucun trouble n’éteignait son regard à elle.... Tout à coup, lui, -enfin calmé, à un soupir plus profond qu’elle fit, regarda, attentif, la -créature sauvage enfin vaincue sous lui. Une pâleur de l’autre monde -était répandue sous le brun de sa face aux traits distendus. Elle ne -souriait plus. Le pli qui soulevait à l’ordinaire un coin de ses lèvres -et leur donnait un air de moquerie, s’était effacé. Les deux coins de la -bouche au contraire tombant un peu, semblaient exprimer la tristesse. On -eût dit, en vérité, un autre être. Il n’y avait plus trace d’expression -vivante sur son visage. Elle ne s’appartenait plus. Un tournoiement de -vertige avait emporté, en arrière, sa pensée perdue. Elle n’était plus -qu’une noyée à la dérive. Quelque chose d’éternel comme la mort avait -été plus fort qu’elle. - -Comme du fond d’un de ces rêves qui, en une seconde, ont ouvert -l’infini, elle revint à elle avec étonnement. - -La charmeuse de serpents eut le sentiment d’une défaite assez nouvelle -pour elle, elle éprouva une honte bizarre, le regret orgueilleux de -s’être oubliée, comme jamais.... Et puis, allait-il, sans même s’être -douté du piège qu’elle lui avait tendu, emporter tranquillement la joie -d’amour qui avait été l’appât du piège? Elle se serait, alors, trahie -elle-même!... Elle serait donc la vaincue de son amant détesté! de ce -fiancé de Livette!....--La seule pensée lui en fut intolérable.... Et, -rageuse, humiliée, étendant un bras, elle chercha, sans rien dire, de sa -main tâtonnante, dans les replis de ses hardes entassées tout proche, le -stylet qu’elle y avait tout à l’heure insolemment jeté. - -Renaud ne comprit qu’une chose: la bête redevenait maligne! Et, -saisissant les deux poignets de la sorcière, clouant au sol ses deux -bras en croix, à son tour il se mit à rire. - -Sa rage folle s’agitait en elle. Elle se tordit; tâcha de mordre, et ne -put pas. Elle se sentait déchue, livrée décidément à plus fort qu’elle. -Sans la comprendre, il la sentait dangereuse et la maîtrisait. Il la -tenait donc, le chrétien! C’était trop. Elle sentit des larmes, prêtes à -jaillir, lui crever les deux yeux, mais elle se résista. Un peu d’écume -parut au coin de ses lèvres.... - ---Chien! dit-elle. - -Et lui, alors, dont elle voyait la face au-dessus de la sienne, se -courbant, vite relevé, effleura ses lèvres.... Et il eut l’impression -que la main, crispée sur le stylet, s’était détendue.... - -A ce moment, au dehors, une plainte de loin arriva, déchira l’air -au-dessus de la cabane, et trop brusquement se perdit, avant de se faire -lointaine, comme si l’oiseau qui jetait dans l’espace cet appel de -détresse se fût posé tout proche dans les roseaux, en se taisant -aussitôt. - -Le visage de Renaud quitta celui de la gitane. - ---Qu’est cela? dit-il. Et elle, immobile:--Un courlis qui passe!--Le -courlis passe l’hiver. - -Renaud, debout, était pâle. - ---Roi, disait-elle, aimes-tu ta reine? Regarde-la donc! - -Et couchée sur le dos, elle se mit, en riant, à faire ondoyer et -miroiter son corps de couleuvre, au son rythmé de son tambour de basque, -qu’elle élevait au-dessus de sa tête.... - -Les éclats de rire, dont elle scandait sa musique barbare, découvraient -jusqu’au fond toute sa mâchoire blanche. - ---Reviens là, dit-elle. As-tu peur? - -Il eut honte et regagna, sur le lit de paille, sa place de molosse -dompté, amoureux d’une louve. - -Le jeune homme, en cette seule nuit, éprouva toute sa jeunesse, goûta -plus de vie, épuisa plus de rêves que bien des rois véritables. - -La joie d’amour n’est pas meilleure aux princes qu’au charbonnier. - - * * * * * - -Le jour se fit. Des bandes violettes qui étaient sur l’horizon, se -firent roses, jaunes.... Une fraîcheur de réveil courut comme un frisson -sur tout le désert de sable et d’eau, entra dans la cabane, éteignit un -reste de lumière sur la table de pierre. - -Un coq lointain appela l’aurore. - -Renaud voulut sortir alors, pour aller voir son cheval. Et puis, le -bissac était vide. - ---Au mas d’Icard, dit-il, je trouverai ce qu’il faut. - ---Et crois-tu, lui dit-elle, que je veuille ici passer tout le jour -comme une oie captive?... - ---Est-ce donc fini, dit-il? et vas-tu partir ainsi? - ---Revenir peut être une joie, dit-elle, demeurer n’est jamais qu’ennui. - -Elle fredonna en langue bohême: - - _Dieu n’a pas bridé ta cavale, Romichâl!_ - ---Allons, si tu veux, reprit-elle, courir ensemble jusqu’au soir.... Ma -maison à moi a des ailes. - ---Soit, dit Renaud. Repasse donc la première sur la terre ferme. Nous -irons ensemble prendre mon cheval. Le jour sera beau. - ---... Et bon! sois-en bien sûr! dit-elle de sa voix saccadée, sa voix -qui semblait _d’une autre_. - -Il l’accompagna, pour lui indiquer la route sûre, jusqu’au premier des -piquets qu’il avait déplacés, et quand il la vit, soixante pas plus -loin, toucher le bord du marais, il se baissa et commença, en allant -vers la terre ferme, de remettre un à un les piquets en place. - -Quand il arriva au dernier, il se releva dans un sursaut, tout debout, -les yeux hagards. - - * * * * * - -La tête de Livette, renversée, la face vers le ciel, les yeux clos, la -bouche ouverte, des herbes emmêlées sur ses cheveux défaits, semblait -dormir, dans un mauvais rêve, au milieu des nénufars. Il voyait aussi -hors de l’eau les deux petites mains crispées, accrochées à des -roseaux. - -Un moment changé en statue, Renaud se réveilla et, courbé sur Livette, -il la prit, à plein bras, sous les aisselles. Tout le pauvre corps, -enfoncé dans le limon visqueux et noir, en sortit, lentement arraché, -comme la tige molle d’un lis d’eau. - -Quand il eut entre ses bras ce pauvre corps tout flexible, glacé, mort -peut-être, la pauvre fillette aimée, dont les jupes entortillées dans un -réseau d’herbes longues, serraient les jambes ballantes, Renaud tout à -coup poussa un hurlement de bête enragée, et, courant aussi vite qu’il -le pouvait, il alla comme un fou au mas le plus proche. - - - - -XXIII - - -Les seuls aimés sont ceux qu’on pardonne; les seuls aimants sont ceux -qui pardonnent. L’amour à son apogée n’est que la puissance d’inspirer -des pardons et d’en répandre; et les lois sociales, qui sont de la -justice mécanique, paraissent l’avoir compris, puisqu’elles récusent -tout ceux qui, à un degré quelconque, doivent, semble-t-il, aimer le -coupable. - -La sympathie n’est qu’une abdication,--en faveur des êtres aimés,--de -cette sévérité implacable dont on use peu contre soi et qui suppose, -d’ailleurs, chez les justiciers, une sûreté de sagesse qui n’est pas -humaine ou une confiance en soi qui l’est trop. - -Livette, malade, couchée dans le meilleur lit du mas d’Icard, avait déjà -pour Renaud, en son cœur tout plein de sa peine, un sentiment -d’indulgence adorable qui faisait sourire de joie, dans le ciel mystique -de la chapelle haute, les saintes filles qui ensevelirent le Crucifié. -Elle croyait bien mourir de son fiancé, et elle le plaignait.... Le -pardon, tôt ou tard, rachète qui le reçoit et console qui l’accorde. -Dans la pitié est caché l’avenir divin des hommes. - -Renaud, lui, ignorait encore l’indulgence de Livette. Il ne pouvait la -mériter du reste qu’après s’en être considéré comme à jamais indigne. - -Pour l’heure, il n’avait même pas fini de descendre dans l’enfer des -pensées mauvaises. - -Quand il avait trouvé Livette à demi noyée dans la gargate, son premier -mouvement, tout d’amour vrai et de pitié pour elle, dans l’oubli réel, -entier, de lui-même,--n’avait guère duré que le temps d’un éclair, mais -enfin il avait existé. Renaud avait d’abord et tout simplement souffert -en elle. - -Son second mouvement, presque immédiat, bon encore quoique déjà égoïste, -avait été un retour sur lui-même par la crainte des responsabilités -morales. N’avait-il pas déplacé, de sa main, les pieux du sentier, dans -la pensée, condamnable d’ailleurs, que Rampal se prendrait à ce moyen -perfide de défense?... Oui, presque tout de suite après avoir jeté son -cri de douleur, il avait eu une épouvante, à l’idée seule du remords, -dès qu’il avait senti, en prenant Livette entre ses bras, qu’elle était -comme morte. - -Quand il l’eut confiée aux femmes, dans la grande ferme du mas d’Icard, -mise en rumeur par une telle aventure, à cette heure-là de la nuit,--il -interrogea deux vieilles paysannes, plus entendues que tous les -médecins de la terre. Après les premiers soins, elles affirmèrent -gaiement que la pauvre n’en mourrait pas, et même que «ce n’était rien!» -Lui, rassuré, ne s’occupa même point de comprendre comment elle était -venue, de si loin, se prendre au piège! - -Elle ne mourrait pas! L’essentiel en ce moment, c’était cela.... Quel -soulagement _pour lui_, qui déjà s’accusait de la mort de sa petite -fiancée!... il avait eu si peur!... Et voilà que ce n’était qu’une -alerte! Dieu soit loué, et bénies les grandes saintes, qui allaient -faire un tel miracle! - - * * * * * - -... Mais en regardant dans la conscience de Renaud, le diable se -réjouissait, car il voyait la pente que ses idées allaient suivre et qui -menait du bien au pire! - -Rassuré sur Livette,--et sur lui-même, il eut, contre la gitane maudite, -cause au moins indirecte de tout le mal, un mouvement de rage indignée: -«Oh! la gueuse! je la tuerai!... il sera facile de la retrouver.... Elle -ne peut être loin... je vais la tuer!...» Cette colère l’envahit... il -courut à son cheval.... La tuer!--la tuer! Rien de plus juste.... Et il -y allait. - -Pauvre Renaud, victime de tous les mensonges spontanés qui, jaillis de -nous-mêmes, et s’engendrant l’un l’autre, poussent parfois les -meilleurs, presque irresponsables, aux catastrophes, quand la passion -nous rend fous! - -Cette chaîne, souvent insaisissable, de fausses bonnes raisons dont on -se dupe, toutes sortant l’une de l’autre sans secousse, chacune -expliquant et légitimant la suivante,--aboutit insensiblement aux actes -inexplicables pour qui ne sait pas remonter les chaînons. C’est la -chaîne de FATALITÉ où les maillons des menus faits suggestifs, des -circonstances déterminantes, ignorées parfois du coupable, alternent -avec les faux bons motifs qu’il s’est forgés à lui-même dans les -mouvements réflexes de sa pensée! Retrouver cette suite logique des -faits, des sensations transformées subitement en idées, c’est l’œuvre de -l’équité qui pense, ou de l’amour qui devine. Faute de remonter la suite -des transitions insensibles et impérieuses, on trouve entre le criminel -longtemps honnête et son acte, l’abîme devant lequel les sots et les -indifférents ne manquent jamais de crier, pleins de leur orgueil de -pécheurs implacables: à la monstruosité! mais si Dieu, l’amour infini, -existe, tout est pardonné parce que tout est compris: il n’y a peut-être -plus que des malheureux d’un côté et de la pitié de l’autre. - -Avec une âpre joie, oui certes, pour venger Livette, Renaud l’eût tuée, -la sorcière. Mais ce désir, qu’il croyait légitime, n’était-il pas le -seul prétexte qu’il pût avoir encore de la rechercher ce jour-là, de la -revoir une fois encore?... C’est du moins ce que pensait, accroupi dans -la crypte de l’église des Saintes-Maries-de-la-Mer, à la place occupée -hier par les noirs sorciers de Bohême, sous la châsse de sainte -Sare,--le diable en personne! - -Et donc, à cheval sur Blanchet, Renaud, pour tuer Zinzara, galopait -furieusement sur ses traces de la nuit. - -... Livette ne mourrait pas!--Cette idée lui donnait une grande joie, si -grande qu’à peine au dehors, dès qu’il n’eut plus sous les yeux le -spectacle pénible, ennuyeux, de la pauvre enfant évanouie, il fut, -hélas! aisément repris tout entier par la puissance du gai soleil, et -respira d’aise.... Déjà il ne songeait plus aux souffrances de Livette. -Sa satisfaction déjà n’était plus qu’égoïsme: non seulement il n’aurait -pas à se reprocher sa mort, mais de plus, maintenant qu’elle savait -tout, n’était-il pas comme dégagé? Il n’y avait plus rien à craindre. -Tout le pire était arrivé! Et voilà qu’il se sentait léger, comme -redevenu sincère envers elle! meilleur en somme, grâce aux événements! -Sans qu’il raisonnât ces choses, elles se passaient ainsi en lui. C’est -là ce qu’il éprouvait. Car tout sert la passion d’amour; elle tourne à -son profit même ce qui semble devoir la contrarier le plus! Du reste, il -pouvait être tranquille dans sa conscience, puisqu’il allait la -châtier... la tuer enfin, cette bête maligne,--mauvaise race! - -Non, elle ne pouvait être bien loin. Sans doute, si elle avait préparé -le malheur, elle s’était cachée par là, pour voir.... - -Il remonta vers le pont du canal. Là, on n’avait pas vu la bohémienne. -Il redescendit, le long du Rhône, jusqu’à la barque qu’ils avaient prise -cette nuit. La barque était à la même place, amarrée par le même nœud. - -Il commença à craindre de ne pas la retrouver.... Mais lorsque, après -deux heures de recherches, il en fut certain, il fut bien surpris de -ressentir non point la rage d’un justicier à qui sa vindicte échappe, -mais la soudaine détresse d’un amant trahi! Il ne s’écriait pas en -lui-même: «Je ne la punirai donc point!» mais: «Je ne la verrai donc -plus!...» Et ce cri éclata en lui comme une révélation furieuse de -l’amour sans pardon, sans merci. Quoi! il l’aimait donc! il l’aimait! et -il l’apprenait seulement en cette minute! il en convenait avec lui-même -pour la première fois!... oui, à coup sûr, il l’aimait... _maintenant_! -Le cœur lui manqua. Il fut oppressé. Il éprouva un bien-être sourd qui -était la joie d’aimer, traversée d’une douleur très aiguë, qui était le -sentiment de l’abandon où il allait être. Il se fit horreur, et dans le -même instant, en prit son parti avec rage. - -Elle est superbe et infâme, la puissance physique de l’amour. Elle ne -tient compte de rien. Et près des désespérés, des mourants, même chéris, -ceux qui les assistent se sentent courir au cœur la flamme de joie, si -l’être qu’ils aiment avec leur jeunesse, vient à passer. - -Renaud, lui, venait de tenir Livette presque morte entre ses bras, et -déjà il n’avait de regrets que pour l’autre, pour celle-là même qu’il -aurait dû écraser. - -Alors, tous les souvenirs de la nuit lui revinrent, achevèrent de -l’empoisonner. Il ne put accepter la pensée de ne plus ravoir jamais ce -qu’il avait eu si peu de temps! Non, cela ne pouvait pas être fini.... -Si elle était criminelle, eh bien, il l’aimerait dans le crime, voilà -tout!... Le taureau noir était lâché.... Mais Livette? ah bien, Livette! -une plume de cygne ou de flamant rose, sous le sabot de son cheval! - -Qu’était cette tendresse, ce calme, que lui avait inspirés la jeune -fille, à côté de l’emportement de douleur et de joie que lui donnait -l’autre? Joie et douleur confondues, voilà l’amour; et l’amour qu’on -préfère n’est pas celui des meilleures joies comparées à celui des pires -douleurs,--c’est celui de l’intensité. C’est cette loi de passion que -subissait Renaud. Il comprenait bien qu’il avait décidément choisi -l’autre, l’Égyptienne, malgré le cri de son honnêteté en révolte. - -Ce cri de son cœur honnête, qu’il n’écoutait plus, il l’entendait encore -malgré lui, et il souffrait, à demi conscient,--pour beaucoup de raisons -qu’il ne distinguait pas une à une, mais dont le résultat était, en lui, -le sentiment confus d’être un monstre. - -Un monstre! car maintenant qu’il approfondissait la chose, il devenait -certain pour lui que la gitane avait voulu tuer Livette,--et cependant -c’était cette même gitane qu’il aimait! qu’il voulait revoir! - -Ah! la sorcière!... Bien sûrement, elle avait vu Livette, sa pauvre -petite tête comme morte, sur l’eau, dans les herbes, sa bouche ouverte -pour le dernier cri, ses dents luisantes d’eau, au soleil. Elle n’avait -pu ne pas la voir!... Et elle avait passé sans rien dire.... C’est -qu’elle avait voulu la perdre.... Elle l’avait, bien évidemment, amenée -au piège.... Comment? qu’importait! mais, à n’en plus douter, c’était -ainsi. - -Mais alors... si vraiment elle était coupable, il ne pouvait douter non -plus qu’ayant vu ce qu’elle voulait voir,--elle avait fui! Elle ne -paraîtrait plus! il ne la tuerait pas! il ne la reverrait donc pas! Et -ce qui déjà le touchait plus, dans le malheur de Livette, c’est cette -idée qu’il entraînait la fuite de Zinzara!... Et il avait beau -repousser ce regret abominable, il revenait en lui comme une vague.... -Quoi! il ne la verrait plus! - -... Oh! ces caresses de la nuit, dans la cabane du marais, il les avait -sur lui comme des couleuvres, enlacées à ses bras, à ses jambes. Elles -s’enroulaient, ces caresses, autour de son corps, comme les plantes -grimpantes aux bras du tamaris, ou comme la murène à la murène en le -mordant. Et des frissons le secouaient.... - ---Ah! la sorcière! répétait-il. Ah! la sorcière! Quoi! plus jamais! - -Plus jamais!--N’avait-il pas cru, cette nuit même, qu’il allait pouvoir -la retenir dans son île; que cela durerait une année au moins, jusqu’aux -fêtes prochaines; qu’il aurait à lui, dans ce désert, dans son gîte de -bête, cette bête à lui, à lui seul, toute à lui, avec son corps de -souplesse et de vigueur, les anneaux de ses chevilles et ses bracelets, -et sa couronne de reine mendiante?... - -Mais elle ne l’aimait donc pas? Tout n’avait donc été de sa part que jeu -et ruse? - -... Sous les deux éperons du gardian le sang du cheval coulait; mais -plus cruellement mille fois le cœur du cavalier saignait au dedans de -lui. - -... Tout n’avait été que jeu et ruse! il se le redisait et ne le voulait -pas croire. - -Qu’elle fût fausse tout entière, il le croyait fermement, et, à force -d’y penser, ne le croyait bientôt plus. Cela véritablement aurait été -trop affreux! Sa pitié de lui-même et un besoin d’être fier de lui -l’éloignaient de cette idée, qui, chassée à un moment, revenait ensuite -avec plus de force, comme une chose sûre, prouvée, connue. Elle lui -revenait comme un coup de lumière qui, lui sautant aux yeux, les lui -blessait. Oui, oui, elle était fausse tout entière! oui, cette femme par -plaisir de vengeance l’avait trompé, de plusieurs manières, depuis le -fameux jour du bain, où, si elle s’était montrée à lui toute nue, -ç’avait été uniquement pour arriver, par un calcul à longue visée, à le -tromper, à le laisser un jour perdu, dans son désert, sans fiancée, sans -amour,--seul! - -Et il cherchait désespérément à la revoir au moins dans son souvenir, -afin d’interroger son visage de ruse, mais, quelque effort qu’il fît, -son esprit ne parvenait pas à lui rendre l’image effacée, noyée sous un -brouillard tremblant, irritant. Il ouvrait alors les deux yeux tout -grands, comme si, à force de mettre dans ses deux yeux la volonté fixe -de la voir, il eût pu l’obliger à lui apparaître en chair et en os, -réelle. Et il ne voyait plus du tout les arbres, la lande qui étaient -devant lui, ni l’horizon ni le ciel, mais il ne voyait pas non plus -celle qu’il évoquait. Alors brusquement, il fermait les paupières, -et,--durant une seconde,--dans le noir, il l’apercevait.... Était-ce -bien elle?... Il n’avait pas le temps de la reconnaître.... Une fois -pourtant, l’image se précisa et il la _vit_; mais ce n’était toujours -qu’une figure douteuse, toujours voilée de mensonge, et qu’il ne put pas -pénétrer. - -Ce qu’il cherchait, c’était son vrai visage, QUI N’EXISTAIT PAS, car un -visage exprime une âme, et elle n’avait point d’âme! L’avait-elle aimé? -voilà du moins ce qu’il aurait voulu savoir!... Avait-elle souri à -Rampal? Peut-être.... Serait-ce Dieu possible!... Qui sait? De quoi -n’avait-elle pas été capable pour arriver à son crime? Et voilà que, -pour la puissance de perfidie qu’il lui supposait, il l’admirait -sourdement!... Il n’avait pas pour rien dans les veines du sang de -Sarrasin, du sang de païen pirate! - -... Oui ma foi, si, pour son œuvre de haine, elle avait eu besoin de -Rampal, avec qui il l’avait vue causer plusieurs fois,--n’était-il pas -possible qu’elle se fût donnée à lui, pour le soumettre à toute sa -volonté?... Qu’allait-il imaginer là! Donnée à lui? Non, pas cela!... -Pas cela tout à fait... mais elle avait pu lui donner d’elle quelque -chose, lui laisser voler un baiser,--long peut-être,--sur ses lèvres!... -Et le bouvier se sentait en plein cœur le coup de trident de la -jalousie! - -Il songeait, il songeait, le fiévreux d’amour, excité par trop de -fatigues, depuis plusieurs jours, et il allait à travers la plaine, dans -les herbes, les marais et les cailloux de Crau, dans le bourdonnement -des mouïssales exaspérées par le soleil, qui était terrible. - -Bon Dieu! la veille encore, il avait cru qu’elle avait pour lui un -véritable entraînement de femme, un amour semblable à ceux qu’il avait -plus d’une fois éveillés chez des filles, avec sa force, son courage, -son assurance de cavalier et de dompteur. Et comme elle était fille de -race libre, celle-ci, et vraiment reine de tribu, il s’était senti très -fier. Il avait eu, sur sa selle, des redressements de roi couronné, -vainqueur dans les batailles. Il avait manié sa pique d’une main plus -ferme. Il avait regardé d’un air d’orgueil, les autres, les bouviers ses -camarades, se sentant bien décidément «plus qu’eux», puisque cette reine -sauvage qui, à travers le monde, avait vu sans doute tant d’hommes beaux -et hardis, l’avait choisi,--fût-ce à son tour!--lui, le Camarguais, elle -à qui la loi de son peuple interdisait d’aimer un chien d’Europe, -esclave après tout des villes! - -Maintenant que ces bonheurs étaient perdus, il en sentait tout à coup le -prix. Un vide immense était devant lui. Pour la première fois, le désert -lui paraissait triste, trop vaste, dénudé. Il comprenait que plus rien -d’autre que son passé ne pouvait plus le toucher! Il n’était plus roi, -le Roi!... Il ne le serait plus!... Elle ne l’avait pas aimé! Et elle -avait fait semblant! - -Quand elle avait crié pourtant, et pâli entre ses bras, elle avait -oublié même le mensonge? Il fallait donc qu’elle fût bien sûre de -trouver partout semblables caresses, aussi ardentes, et d’un autre? Sans -quoi, elle ne l’aurait pas fui, car il n’admettait pas, de sa part, la -peur.... Elle ne pouvait avoir aucune peur, celle-là! Et si, comme il -l’avait pensé la veille encore, si vraiment il lui avait plu, ne -serait-elle pas demeurée, même coupable, pour retrouver ses caresses, -dût-elle en mourir? - -Mais elle n’en serait pas morte! Elle devait bien le savoir, elle, une -sorcière, qu’il aurait tout pardonné. C’est donc qu’elle avait _voulu_ -partir.... Elle ne tenait pas à lui! S’il lui avait plu de le garder, au -contraire, de continuer l’amour, elle aurait su, malgré tout. Elle -n’avait qu’à vouloir. Elle n’avait pas _voulu_!... Eh bien, il la -voulait, lui! - -Il partit à fond de train. Il fallait qu’il la retrouvât.... On verrait -après! Et il tournait en rond, comme un épervier, autour de la cabane du -marais, fouillant du regard les touffes d’ajoncs, les tamaris, les -roseaux.... Oh! il la retrouverait! - -Il courait depuis plusieurs heures, et il sentait son effort devenir -inutile. Si, à présent, elle était en dehors de ce dernier cercle, le -plus grand, que traçait sa course,--c’était fini, il était trop tard. - -Enfin, convaincu de sa défaite, il se jeta à terre, s’assit au revers -d’un fossé. Il devait être midi. Il n’avait ni faim, ni soif, mais, au -soleil, on voyait bien qu’il était midi. - -Les mouïssales bruissaient tournoyantes autour de lui, le dévoraient, -criblaient de piqûres son cheval qui baissait le cou, flairait, sans y -mordre, une touffe d’herbe saline, tirant un peu sur la bride que, d’une -main molle, tenait Renaud, toujours assis. - -Renaud regardait devant lui, et décidément assuré de son malheur, -n’ayant plus ni fiancée ni maîtresse, ni présent ni avenir,--voilà qu’il -se sentit devenir froid et dur en lui-même, et s’en étonna. Il eut -l’impression que son malheur maintenant frappait sur du bois, sur de la -pierre. La pierre et le bois c’était lui. Comment avait-il pu redouter -si fort la certitude qu’il avait enfin? Tant qu’il craignait, il -espérait encore, et il souffrait. Maintenant que tout était dit, il se -voyait insensible,--une manière de mort. Et cela lui plaisait. - -Lui, qui naguère avait tant pleuré, la nuit où il avait essayé de se -défaire de la passion commençante,--présentement, dans ce malheur final -qui aurait dû appeler toutes les larmes de son corps, il se sentait -comme desséché. Au lieu de se retrouver plus attendri, il se retrouvait -étrangement ferme, comme armé contre le sort.--Il le recevait en soldat, -en gardian. Ce qu’il y avait de définitif dans l’excès de sa peine le -trouvait définitivement et à l’excès tranquille. - -Tranquillité d’une heure, peut-être! Mais qu’importait! Il ne s’en -doutait pas. Il se trouvait fort. Ah! elle a pu partir? Elle se moquait -de moi? Soit! Je n’ai pas besoin d’elle, la vagabonde!... Je l’ai percée -à jour, la sorcière! Je la connais, je la connais! Bonsoir! - -Il se leva pour rentrer.... Comme il redressait la tête, il aperçut la -gitane... à cinq cents pas devant lui.... Elle lui tournait le dos et -tranquillement s’en allait. - -Déjà il était à cheval.... «Arrête!» Blanchet, cinglé d’un coup de -courroie, filait, faisant voler les sables, les cailloux, soufflant de -vitesse et de colère, sous l’éperon qui mordait.... Ils firent ainsi, en -quatre minutes, une demi-lieue.... La bohémienne, toujours devant eux, -leur tournant le dos, s’éloignait en paix.... C’était bien son foulard -orange, sa couronne de cuivre, sa démarche ondulante.... C’était bien -elle! - -Tout à coup, arrivée au bord d’un étang, elle se mit, de son pas -tranquille, à marcher sur l’eau qui la portait comme une glace! tandis -que, non loin de là, à travers les bruyères et les kermès de Crau, sur -la terre desséchée, s’avançait, toutes voiles dehors, un grand brick -pavoisé.... - -Renaud baissa tristement la tête.... Le brick expliquait tout. Tout -n’était que spectre et mirage! Le découragement s’abattit sur l’homme. - -Ainsi, toutes ces violences dépensées, son acceptation honteuse d’un tel -amour, cette journée de marche excessive, après la course folle de la -nuit, l’éreintement du cavalier, l’épuisement du cheval, tout cela -aboutissait à l’infinie déception d’un mirage! - -La sorcière devait être loin! Et dans quelle direction?... Il n’y avait -plus qu’à renoncer à la poursuite. Renaud reprit le chemin du mas -d’Icard. L’inutilité de l’effort l’accablait plus que l’effort lui-même. - -Il ne cherchait plus, il ne pensait plus, il n’aimait plus, ne haïssait -plus. La lassitude, brusquement, lui était tombée sur les épaules et sur -les reins comme un poids trop lourd. Il allait, pliant l’échine, -s’abandonnant, comme une chose inerte, au ballant du pas de son cheval. -Il se sentait descendre dans une sorte de sommeil de malade. Ses yeux, -fatigués de sonder le large et de fouiller partout chaque buisson, se -fermaient malgré lui. Sa main molle ne savait plus où était la bride; -son cerveau, où étaient ses idées. - -Blanchet, le cou tombant vers la terre, avançait d’un pas mécanique. Il -allait sans volonté lui aussi, surmené, accablé, ses yeux injectés de -sang, l’haleine courte et rapide, ses flancs battant la charge. - -En tout autre moment, le bon cavalier, qui aimait ses bêtes, eût bien -vite senti l’animal se faire poussif, se gonfler sous lui, par -saccades, de ce souffle énergique et court; mais Renaud ne sentait plus -rien. Il n’y avait plus rien dans sa tête, qu’un vide ardent. Il ne -désirait même pas l’ombre ni le repos, rien. Il subissait cet -accablement qui suit les crises terribles, les grandes douleurs venues -de la mort, les désespoirs sans recours. Tout empli de sa lassitude -égoïste, s’il eût été capable de reconnaître en lui un sentiment, il y -eût trouvé l’ennui vague, lâche, d’avoir à rentrer dans une chambre de -malade, d’avoir à subir le spectacle des souffrances de Livette! Il eût -voulu, mais il n’en avait plus la force, descendre de cheval et se -coucher à l’air libre, sous un tamaris, et là dormir, longtemps, -longtemps, s’oublier, ne plus voir, ne pas parler, ne pas entendre, ne -pas s’écouter, ne plus être!... Il sommeillait à la manière d’un -somnambule.... - -Tout à coup Blanchet, s’arrêtant, se mit à trembler de tout son corps, -et, avant que son cavalier fût revenu à lui-même, ses quatre jambes, -raidies sous lui comme des piquets, semblèrent se rompre d’un seul coup: -il s’écroula. - -Renaud se réveilla debout, à côté de son cheval tombé. Blanchet se -mourait. Ce fut rapide. La bonne bête ouvrit démesurément ses gros yeux -ternis, glauques comme l’eau morne des marais, pleins de cet étonnement -que donne aux regards des petits enfants, des bêtes et des moribonds, -l’infini mystère de vivre ou d’avoir vécu; elle allongea ses quatre -pattes, aussi droites, aussi frémissantes que les roseaux du -marécage.... Un frisson secoua toute sa peau, criblée des piqûres d’une -myriade de mouïssales et de grosses mouches dont quelques-unes, -s’envolant, revinrent se poser au coin des yeux troubles, restés -ouverts.... Puis tout l’animal demeura immobile, avec on ne sait quoi, -dans son immobilité, d’inquiétant et de terrible, de contraire à toute -joie,--de visiblement définitif.... C’était la mort. Blanchet avait fini -en plein désert, au plein soleil, sa pauvre vie de camarguais. Il était -mort, le cheval de Livette, au service de la passion de Renaud pour -Zinzara! - -Elle n’avait pas su, la bête, ce qui lui arrivait; elle n’avait pas su -pourquoi ces courses forcées, ces blessures multipliées sous l’éperon de -Renaud, sous les dards des mouïssales, sous l’épingle que Zinzara avait -plantée dans ses chairs; elle avait obéi, muette, à sa destinée de -souffrir par ceux-là même qui auraient pu lui faire une vie meilleure, -et morte, elle avait encore dans les yeux sa stupeur infinie de n’avoir -pas compris ce qu’on lui voulait. - -Et c’était fini. Elle était morte. Le caressant animal était tombé sous -des violences et des malignités de passions humaines. L’homme l’avait -trahi, à cause de la femme. Et maintenant ses belles formes, faites -pour les mouvements rapides, étaient infiniment tristes à voir, parce -que les yeux voyaient très bien,--entendez-vous,--ce qu’il y avait, dans -leur immobilité, de contraire à leur vœu--et d’irréparable. - -Renaud, stupide, regardait.... Il revoyait déjà comme autant de -reproches, le dernier regard de Blanchet, son souffle saccadé, le -frisson de sa peau saignante! Et, rendu à lui-même par cette fin -inattendue qui éveillait en lui mille pensées salubres, il sentit se -résoudre l’endurcissement de son cœur.... Doucement il fondit en larmes. - -Ainsi Blanchet en mourant servait une fois encore sa maîtresse. «Tout -sert!» disait Sigaud. - -Renaud se baissa, rendit au brave animal, sur ses naseaux tièdes encore, -le baiser qu’il avait reçu de lui au jour de son premier désespoir; -puis, l’ayant dépouillé de la bride et de la selle, qu’il cacha en lieu -sûr, il gagna à pied le mas d’Icard, dans un grand désir attendri de -soigner lui-même de son mieux et de consoler la pauvre Livette vers qui -son cheval--mort--le ramenait plus tôt. - -Il se promettait d’ensevelir Blanchet, mais il n’en devait pas avoir le -temps. La brave bête appartenait au vautour et à l’aiglon. - -Et le soir de ce même jour, quand Livette, profondément endormie, -paraissait à tout le monde hors de péril,--tandis que Renaud se -couchait, comme un chien, en travers de sa porte, bien résolu à la -défendre et à la sauver,--la Zinzara arrivait aux Alyscamps d’Arles. - -Là, pensant que Renaud pourrait, le diable aidant, parvenir à la -rejoindre,--quoiqu’elle eût ses motifs peut-être pour deviner que le -cheval du gardian était, à cette heure, hors de service,--elle quitta sa -maison roulante afin de n’y être pas surprise comme une bête au gîte, et -non point par peur, mais par désir avant tout de ne pas le revoir. Et -elle alla, au fond de l’allée des Alyscamps, entre les hauts peupliers, -au milieu des cercueils de pierre, allumer un feu de brindilles, de quoi -s’éclairer un instant, assez pour choisir une place où dormir -tranquille. - -Elle y alla tard, quand les amoureux, qui, par les soirs de mai, -viennent s’aimer là sur les tombes, sont rentrés dans la ville -endormie.... - -Tout le long de l’avenue, entre les hauts peupliers, droits comme des -ifs, courent deux rangées de sarcophages, les uns très grands, élevés, -avec leurs couvercles massifs, les autres sans couvercle, bas, montrant -au fond quelques fleurettes semées par le vent. Les morts qui ont dormi -là étaient envoyés jusqu’à Arles, dans des vases scellés, livrés au -courant du Rhône par les villes riveraines. Maintenant leur poussière -est en fleurs; et leurs tombes ouvertes ne sont plus que des lits de -vagabonds et d’amoureux. - -Zinzara, à la clarté vive de son feu, qui faisait danser, sur le mur de -la chapelle en ruine, son ombre démesurée, a choisi sa couche. Elle a -mis, au fond d’un sarcophage, une brassée d’herbe et de feuilles; et -maintenant,--tandis que le rossignol, qui tous les ans vient là faire -son nid, chante à tue-tête dans la nuit--elle dort, face au ciel, -l’étrange créature, sans inquiétude, sur la foi de sa destinée; et,--un -rayon de lune frappant son visage calme aux paupières baissées,--la -voilà, la magicienne, ressemblant à sa momie noire, qui cache et -idéalise une pourriture embaumée--sous un masque d’or. - - - - -XXIV - - -Averti par l’enfant bohème, Rampal, encore endolori de sa chute de -l’autre jour, ne songea pas à venir surprendre Renaud pour son compte. -Il fit mieux. Il alla tout aussitôt dénoncer à Livette le rendez-vous -dans la cabane. - ---Ton fiancé, Livette, celui qui si bien te défend contre un baiser sans -malice, est, cette nuit, avec une femme, et tu dois deviner laquelle, au -mas d’Icard, dans la _Cabane du Conscrit_. - -Et comme Livette demeurait toute saisie et pâle: - ---Ton père a de bons chevaux. Si tu veux voir, tu verras. La chose en -vaut la peine! - ---Merci, Rampal, dit Livette. - -Pas un instant, elle ne douta que ce ne fût vrai; et elle avait dit à -son père: - ---Allons au mas d’Icard, mon père, puisque vous en connaissez les -fermiers. Allons au mas d’Icard tout de suite; mon bonheur en dépend. -J’ai là, demain matin, quelque chose à voir. - -Il n’avait pas compris, le pauvre homme, mais il était toujours docile -à ses caprices. Tout de suite on était parti pour le Château d’Avignon. - -Au Château, on avait laissé la carriole; on avait attelé au cabriolet -les deux meilleurs chevaux, et, d’un trait, fait sept à huit lieues. - ---Merci, mon père. Il fallait que je fusse ici demain matin. Je vous -dirai pourquoi.... - -Il était onze heures du soir. - -Et quand tout le monde fut couché, Livette, furtivement, connaissant -«l’endroit»,--qu’elle s’était de nouveau fait désigner par son père, -tantôt, dans cette nuit claire,--Livette était venue rôder autour de son -malheur, car l’amour ne sait pas d’obstacles, et à travers tout, nous -allons à notre destin et courons jusqu’à la mort après notre dernière -peine. - -Et alors?... Oh! à travers sa rêverie de malade, Livette se revoyait -toujours à ce moment terrible où elle rôdait autour du marais. Vraiment, -elle y était encore, en détresse! - -Autour du marais, dans la nuit, Livette tournait comme une mouette en -peine. Comme une âme d’enfer, elle tournait, autour du marécage, -essayant de percer du regard la masse sombre des roseaux et des tamaris. - -De temps en temps, selon l’endroit d’où elle regardait, elle apercevait -la toiture grise de la cabane, comme argentée sous la lune. - -Y avait-il quelqu’un? Rampal lui avait-il dit vrai? Allait-elle perdre -cette occasion de se convaincre par ses yeux de la trahison de Renaud? - -Allait-elle donner sa vie à un traître, sans être parvenue à le -dévoiler, quoique avertie? Et, de ses yeux dilatés, elle croyait voir -des lueurs, qui n’existaient pas, ou bien,--si elle voyait réellement un -peu de la lumière qui sortait par les joints de la porte,--elle doutait -de ses yeux. - -Dans ses oreilles, où tintait son sang, elle croyait entendre des -paroles. Il semblait à Livette, par moments, que sa tête éclatait. Elle -voyait, dans sa tête, sous son crâne, une grande clarté toute blanche, -et, au milieu de cette lumière, la gitane et Renaud, ensemble.... Oh! ne -pas savoir!... - -Et si cela était, que ferait-elle? - -L’essentiel était de savoir. Après, on verrait. Si elle était assez -forte, si elle pouvait,--sans doute, elle tuerait cette femme.--Comment? -Livette ne savait pas. Rien qu’avec un regard peut-être!... La folie -monte du marais, avec les miasmes, la nuit.... Livette se sentait -devenir folle. - ---Par où, mon père, avait-elle dit, va-t-on jusqu’à la cabane? - -Ah! oui, le sentier marqué par des piquets? Il est à gauche des piquets, -le sentier! Ces pieux, elle ne les voyait pas, dans l’eau noire, montrer -leur tête. Des crapauds étaient dessus peut-être, tournés vers la lune; -des tortues, sur ceux qui affleuraient l’eau.... Mais non, c’étaient des -herbes qui les recouvraient tous. Et les yeux de Livette se faisaient -mal à force de s’ouvrir tout grands, dans la nuit, sur les choses -vagues, et d’y vouloir lire. - -Mais si Rampal l’avait trompée? - -A un moment, il lui sembla entendre quelque chose de semblable à cette -musique bohémienne qui avait fait danser les serpents... mais si -faible!... C’était, pour sûr, dans sa tête malade... car, si c’était la -vraie musique, toutes les couleuvres du marais en sortiraient pour -danser aussi, toutes à la fois, sous la lumière de la lune! - -Bah!... Pourquoi avoir peur? Est-ce qu’il y en a tant que ça, de ces -reptiles, dans le pays? Ils n’aiment ni le sel des marécages ni le grand -vent.... - -Elle tournait autour du marais, comme une mouette perdue en mer.... - -... Pour sûr, pour sûr, voici le passage, voici le sentier sous l’eau, -les piquets qui le marquent! Il faut avoir, en marchant, les piquets à -main droite.... - -Elle va faire un pas, et n’ose... mais voilà qu’un bruit de voix vient à -elle.... Elle reconnaît deux voix!... deux!... à ne pas s’y tromper!... -Et voici maintenant, pour sûr, le bruit métallique du tambour de basque, -qui, tressautant sous la lune, à travers les roseaux, lui apporte au -cœur la vision affreuse de la joie de l’autre! - -... Elle ira donc. Après tout, puisque son malheur est certain, quand -elle en mourrait, qu’importe! Ah! comme il serait puni, si, au petit -jour, en sortant, il la trouvait là, noyée.... - -Elle fait un pas: elle enfonce! mais elle n’a pas crié... non! elle se -tirera de là toute seule, il le faut. Elle saisit à pleins poings les -herbes, les roseaux qui craquent.... Elle enfonce! Ah! mon Dieu!... -est-ce qu’elle va mourir là?... Ils seraient trop contents, tous les -deux, de l’avoir tuée!... Il ne faut donc pas qu’elle meure! Elle ne -veut pas, d’abord!... Elle se débat, et enfonce davantage. En soulevant -un pied, elle fait du large à l’autre qui descend, descend, et la vase -la gagne. Elle en a jusqu’à la ceinture; et pourtant elle ne peut -s’empêcher de relever, l’un après l’autre, ses pieds, comme pour monter -l’escalier imaginaire, l’échelle solide qu’elle rêve, qu’elle ne trouve -jamais!... - -A chaque effort vers en haut, elle descend plus bas; c’est horrible. Et -dans ses mains trop petites elle ne prend pas assez d’herbes, pas assez -de roseaux à la fois!... Tout cède, tout manque tout autour d’elle!... -Comme ils cassent entre les doigts, les roseaux!... comme des fils de -verre! Il lui semble que des bêtes froides frôlent ses jambes, ses -mains... ah! oui, les couleuvres... les sangsues! Elle sera dévorée -vivante, par les sangsues... Mais où donc est ce piquet, près du -bord,--qu’elle a cru voir tantôt? Elle lâche les herbes qu’elle tient, -et cela fait qu’elle enfonce davantage encore, toujours davantage. -Maintenant, l’eau froide inonde ses seins, entoure son cou, monte vers -sa bouche.... Lui faudra-t-il tout à l’heure boire cette eau sale?... -Alors, elle se débat dans un dernier effort.... Ses cheveux dénoués -s’enroulent à son cou, comme pour l’étrangler, mouillés, visqueux, -froids... des couleuvres!... Elle se débat, jette ses deux mains en tous -sens.... Le piquet de bois, solide, ferme, se rencontre sous une de ses -deux mains.... Saintes Maries!... Elle le saisit, crispe ses doigts -dessus, ne le lâche plus, y fait entrer ses ongles.... Elle ne le -lâchera pas, même morte!... Mais son bras n’a plus la force de la -soulever, et sa tête, qui se renverse, lui tourne, lourde... ses yeux se -ferment.... Est-ce que c’est cela, mourir? C’est alors, en -s’évanouissant, qu’elle a crié, la courageuse petite,--alors seulement. -Et son cri sur le marais a passé comme l’appel des oiseaux d’hiver qui, -éternellement, au-dessus de toutes les eaux du monde, cherchent un repos -qui jamais ne se trouve.... - -Ce mauvais rêve, Livette le recommença plusieurs fois, pendant que les -femmes du mas d’Icard s’empressaient, un peu trop bruyantes, autour de -son lit. Enfin, le silence se fait dans sa chambre! Elle voit entrer -son père, à qui elle ne veut rien expliquer.... On a fait dire à la -mère-grand de ne pas s’inquiéter, qu’on reviendra dans trois jours -seulement.... Livette demande à voir Renaud. Le père va le lui chercher. -Elle ferme les yeux. - -Elle croit se rappeler, maintenant, certaines choses qu’elle a éprouvées -durant son sommeil de mort, dans la gargate, et qu’elle n’a pas -retrouvées dans son rêve. Elle se sent soulevée par les bras de Renaud, -et cela, enfin, c’est la chose désirée, après tout, la vie quand même, -la protection de celui qu’elle aime; c’est la douleur de son ami sur -elle, qui est morte.... Mais avant cela, un moment avant, n’a-t-elle pas -senti sur elle l’influence d’un regard?... - -... Entre ses paupières, son regard à elle filtre, voilé; il passe à -travers ses cils qui lui semblent un grillage épais, et, devant elle, -elle croit voir, debout, la gitane, la bohémienne de malheur! Oui, c’est -elle, c’est bien elle. Elle est là, droite. Elle semble grande, très -grande. Elle touche le ciel avec sa tête. Elle est sur le sentier qui -conduit à la cabane. Elle revient à présent du rendez-vous.... Elle -vient d’embrasser Renaud! Quand paraîtra-t-il, lui? Ne va-t-elle pas -s’en aller, l’ombre noire de la sorcière, qui est là, toute droite? «Que -veux-tu encore, sorcière? Ne vois-tu pas bien que je suis morte? Il faut -que tu me croies morte.... Alors tu me laisseras, à la fin!... Elle -sourit toujours, cette femme si méchante.... Ah! la voilà qui s’en -va.... Comme son regard était lourd! Et comme elle était grande! Elle me -cachait toute la lumière! Maintenant, je revois le ciel.... C’est toi, -Renaud, c’est toi, Jacques, qui dans tes bras m’as prise comme morte?... -Enfin, c’est toi!» - -Ainsi criait, dans un délire qui l’avait ressaisie, la pauvre Livette. -Mais, près de son lit, Renaud était assis, et, la face dans ses mains, -il l’écoutait. Elle reprit: «C’est toi? tu me crois morte? et dans tes -bras, vite, tu m’emportes, je le sens bien.... Mais pourquoi, en me -voyant ainsi, ne pleures-tu pas?... Enfin, c’est toi! Je suis morte et -je te sens, cependant! Tu me tiens. Ton cœur bat fort. Le mien ne bat -plus.... Où donc étais-tu, méchant? Que lui disais-tu? Enfin, cela est -passé!... Elle est donc bien plaisante à ton cœur, cette femme? Pourquoi -ne viens-tu plus, les soirs, dans la maison de mon père? Il t’aime bien. -La grand’mère est bonne. Vois-tu comme elle est encore fidèle à son -mari, qui est mort?... Les gens de son siècle, comme elle dit, savaient -mieux s’aimer. Est-ce vrai! le crois-tu, Jacques? Et si je meurs, ne -garderas-tu pas mon souvenir, comme grand’mère celui de père-grand?... -Pourquoi me fais-tu souffrir?... C’est donc fini d’aller à nous deux -sous le grand aube? Notre joli banc de pierre sous les rosiers, il est -triste à présent et seul comme une pierre de tombe!... Ah! si tu avais -voulu! J’étais jolie, va, jolie, jolie! Et maintenant, je serai laide. -Car j’ai fini de vivre, même si je ne suis pas morte.... J’ai fini, -fini, fini!...» - - - - -XXV - - -Livette, transportée depuis bien des jours au Château d’Avignon, ne se -relevait pas. Les fièvres, obstinées, revenaient. Rien n’y faisait. - -Est-ce que vraiment, mon Dieu! elle était condamnée à mourir! et lui à -le voir? Est-ce qu’il allait perdre cet avenir entrevu, de bonheur -paisible, d’amour calme, dans le mariage? Cette joie, goûtée si peu de -temps, d’avoir à protéger une femme mignonne, faible et chérie comme une -enfant?--La douceur d’avoir une famille, cette douceur qu’il ignorait, -l’orphelin, à laquelle il avait rêvé souvent comme à une chose de -paradis, était-il condamné à ne pas la connaître, pour en avoir oublié -le désir un seul jour? Cette image, chère aux gens de campagne, d’une -cheminée qui, fumante sur le toit, semble leur dire, du plus loin: «La -soupe est chaude, la femme attend, l’enfant appelle,» lui revenait -parfois en l’esprit, et il soupirait profondément! - -Le châtiment qu’il voyait venir ne lui paraissait pas proportionné à la -faute. Il n’y avait pas de justice! - -Quel est donc ce mystère, terrible entre tous: l’amour du cœur séparé de -l’autre, et l’amour des sens plus puissant, quand bien même on reconnaît -le premier comme certain et plus doux? - -Entre la chapelle haute et la crypte souterraine de l’église des -Saintes-Maries-de-la-Mer, sur le plain-pied de la vie humaine, le -miracle vient-il toujours d’en bas? Et, si cela est, en est-ce moins le -miracle? Qui de vous a sondé la vie? Qui peut dire: «Elle est injuste», -ou: «Elle est inutile», ou bien: «Ce que je ne vois pas n’est point»? -Qui dira si les souffrances de Livette ou de Renaud, leurs troubles et -leurs efforts d’âme, tous les mouvements invisibles et inexprimables -d’eux-mêmes (qui en sont inconscients) ne préparent pas des réalités -d’esprit inconcevables à nos esprits? L’_idéal_, ce rêve du mieux, est -la condition essentielle du développement _matériel_ des êtres. Aucune -force ne se perd; toutes se transforment: «Tout sert! disait le vieux -berger Sigaud. Il faut de tout pour faire un monde!» - -Livette avait pardonné à Renaud. Renaud ne s’était pas pardonné à -lui-même. - -Quelquefois il la regardait avec attendrissement et il souffrait en -elle, des heures entières. Quelquefois il avait contre elle de subites -rages, et comme des accès de méchanceté.... N’était-elle pas -l’obstacle? Il se croyait, dans ce moment-là, possédé d’un diable, et -près du lit de Livette, il s’agenouillait alors en invoquant les -saintes, les femmes de pitié. - ---Oh! maintenant, comme elle était amaigrie! Ses yeux semblaient avoir -grandi, et, de bleus qu’ils étaient, être devenus noirs, parce que la -pupille en était toujours dilatée. Ses longs cheveux blonds ne luisaient -plus. Il semblait que l’eau boueuse du marais les eût ternis pour -toujours. - -Elle tressaillait souvent à des bruits qu’elle croyait entendre. - -Elle, qui jadis ne parlait guère, elle ne cessait de conter des choses -qu’elle avait rêvées, se fâchant lorsqu’on ne s’en souvenait pas. - -Les médecins d’Arles essayèrent de tout. Rien n’y fit. - ---Je ne veux plus de leurs remèdes, dit-elle un jour à Renaud. Pour la -fièvre du marais, oui, peut-être, ils y pourraient faire, mais il y a -autre chose. C’est mon cœur que tu as noyé... Je ne te croirais plus: il -vaut mieux que je meure. - -Elle n’avait rien expliqué à son père, à la grand’mère. - ---Ils t’auraient chassé, disait-elle, et je voulais te voir jusqu’à la -fin. - -Son voyage au mas d’Icard, sa fuite nocturne, son accident, tout était -mis sur le compte d’un accès de fièvre, qui l’aurait fait agir, tandis -qu’au contraire son mal venait de tout cela. - -Renaud, par un effort désespéré, se ressaisit enfin.... Était-ce pour -toujours? Il voulait le croire puisqu’il fallait que cela fût, pour la -faire vivre. - -Il ne voulait pas penser à l’autre. Il voulait se repentir. Il arrachait -à chaque instant de lui, avec sa volonté,--comme une herbe avec la -main--quelqu’un de ses souvenirs.... Il contait de gaies histoires, -faisant semblant d’en rire le premier. - -Il avait donc pour Livette une grande pitié; mais n’importe: il n’aurait -pas fallu soulever une pierre bien grosse pour retrouver dans son cœur, -à un endroit qu’il savait bien, la vipère endormie. - ---Je mourrai, je mourrai! disait souvent Livette, mais je veux revoir la -fête des Saintes. Je veux durer jusque-là. Tu me porteras sur les -châsses, c’est là que je veux mourir. Et, à mon enterrement, je veux que -les gardians, tes camarades, suivent à cheval,--promets-le-moi--avec -leurs piques baissées vers la terre, comme des soldats que j’ai vus, en -Avignon, un jour, porter ainsi leurs fusils en allant vers le cimetière. - -Avec une sorte de gaieté, elle revenait souvent sur cette image de son -enterrement, l’embellissait d’un détail, disant de l’air d’un enfant qui -joue: - ---Il y aura des lis, comme à la procession des Saintes lorsqu’on va -bénir la mer; je veux beaucoup de lis!... C’est si joli, les lis blancs, -si blancs! Ils sont si fiers sur leurs tiges, ils sentent si bon! - -Cependant la saison tournait; les mois revenaient, tout semblables aux -mêmes mois du passé, depuis des siècles. - -L’été incendia le ciel, la mer et la terre, tirant des marécages jusqu’à -la dernière goutte d’humidité, faisant flotter, dans l’air lourd qu’on -respire, la malice des miasmes. - -Les moissons se firent; puis les vendanges. C’était l’automne. -Maintenant le rouge-gorge chantait dans le parc du Château d’Avignon. -Les nuits redevenaient longues. Les feuilles tombaient. La tristesse de -l’année recommençait. - -Les boutons d’or avaient disparu. Le Vaccarès, desséché tout l’été, ne -montrait plus au soleil son beau fond de terre gris de souris. C’était, -de nouveau, une mer. Le ton léger, citronné, des ciels de septembre, -s’était depuis longtemps caché sous les brumes montantes. - -Les oiseaux de passage recommençaient à voler sur l’île miroitante, qui -leur promettait des proies. L’aiglon accourait des Alpilles faire la -guerre aux oiseaux pêcheurs. Et dans les nuits bourdonnantes de pluie et -de rafales, les cigognes et les grues, les oies, qui là-haut, dans le -noir mouillé, s’avancent en triangles, poussaient des cris pareils à des -cris d’alarme. - -Les douleurs de Livette s’aigrissaient. Elle passait toutes ses journées -assise près de sa fenêtre. - -Un soir que Renaud veillait à côté d’elle, en silence (une lampe -éclairait faiblement la chambre), pendant que la grand’mère et le père -Audiffret dînaient dans la salle basse, Livette, tout à coup, se leva -toute droite, puis recula, en criant: - ---La voici! la voici! non! non! ne la suis pas! Je ne veux pas! non, -non, Jacques! - -Renaud, debout lui aussi, regarda Livette d’un œil égaré; puis, ayant -suivi la direction de son regard, il se mit à trembler. Dans le cadre de -la fenêtre, un spectre pâle, incertain, mais très reconnaissable, la -bohémienne... était là!... A peine l’eut-il reconnue, qu’elle disparut, -en lui faisant un signe d’intelligence: - -«Viens!» - -Ce n’était pas une vision de la malade puisque, lui aussi, il avait vu! - -En tous deux peut-être l’île fiévreuse avait mis le poison de ses -miasmes. La semence de la fièvre fourmillait et fleurissait en eux. Le -mal des paluns mettait dans leur cerveau, comme dans un miroir trouble, -l’image éternellement répétée des choses plaintives du désert, -auxquelles se mêlait la forme de leurs pensées. - ---N’y va pas! n’y va pas! mon Jacques! - -Sur ses genoux, Livette se traînait à terre, suppliante, secouée de -sanglots, s’accrochant des deux mains à la veste du gardian.... - -Le père et la grand’mère étaient accourus. - -Le père sanglote aussi et ne sait que faire. La grand’mère, lente, -s’assied au chevet du lit où Renaud, bien doucement, a déposé -Livette.... - -Muette, calme, la vieille, vers le crucifix de cuivre, vers les images -des Saintes, accrochées au fond de l’alcôve, lève un long regard, beau -de confiance. - -Et--sur le lit--Livette poussant ses cris d’oiseau perdu, crispant ses -doigts autour d’elle comme pour se rattacher à la vie, aux roseaux du -marais où elle croit se noyer encore,--Livette se meurt.... - -Livette est morte. - -Les gardians, à cheval, la pique baissée, l’ont accompagnée au -cimetière. Son chien préféré l’a suivie. - -Renaud, sur sa tombe, a mis des lis. Elle dort dans le cimetière des -Saintes, au pied des dunes, sous les lis cultivés, parmi les asphodèles -sauvages, au bord de la mer. - -Renaud est retourné au désert, trop pareil à ce taureau qui, blessé dans -le cirque, regagne ses horizons, les solitudes du marais, où il pourra -lécher ses blessures, se répandre en fureur, meugler aux nuages, et -secouer inutilement mais en liberté le fer resté dans la plaie. - -On a trouvé un jour, au bord du Vaccarès, le corps sanglant de Rampal, -percé de deux coups de corne. Bernard seul a pu voir son duel avec -Renaud, un soir, à l’heure où le couchant est tout rouge.... Ils se -prirent corps à corps, au milieu même de la manade, et Renaud, soulevant -de terre son ennemi, à pleins bras, le coucha de dos, crevé, sur les -cornes d’une taure qui arrivait contre eux, et qui, d’un coup de sa tête -lourde, rejeta en l’air un cadavre. - -Sans un cri, Rampal était mort. Où Rampal tomba, il resta trois jours. -Les taureaux noirs, qui neuf jours pleurent lorsque l’un d’eux est tombé -mort dans le pâturage, mugirent trois jours durant, autour du corps de -Rampal, de loin. - -Bernard seul a vu le duel et n’en a rien dit; mais les gens du désert le -savent; ils ont deviné. - -Renaud, après cela, est devenu, lui aussi, comme un fantôme. - -Par tous les temps, été, hiver, pluie et soleil, on l’aperçoit, ici ou -là, au bout des horizons camarguais, droit et triste sur son cheval, son -trident au poing.... - -Il regrette Livette. Il aime Zinzara. Il ne pleure que sur lui, le -malheureux! Il a perdu le paradis des tendresses entrevues et l’enfer -savoureux des amours sauvages qu’il a goûtées. Il n’a rien. Il lui -semble que la mort de Livette, qu’il se reproche, le laisse libre de se -ruer à sa passion pour l’autre, mais l’autre est absente,--et, absente, -elle le torture avec autant d’acharnement que le jour où, attachée aux -crins de son cheval, elle le bravait d’insultes, le poignait de désirs, -sans qu’il osât la secouer, la fouler à terre, ni la prendre. - -Son souvenir est sur lui comme l’œstre obstiné à revenir sur la trace -saignante de sa piqûre. Il se secoue en vain: il ne peut pas s’en -débarrasser. Renaud aime Zinzara; il la veut sans espérance, et, dominé -par ce désir unique, il n’en éprouve plus aucun autre, en sorte que la -puissance de sa jeunesse s’accumule en lui et l’affole. - -Les maisons amies, les lieux de fête où il accourait autrefois ne -l’intéressent plus, parce que le seul être qu’il cherche ne peut pas s’y -trouver. Le désert, peuplé jadis pour lui d’espérances, lui est vide -maintenant. Les chemins qui s’y croisent ne mènent plus pour lui nulle -part. - -Il s’est surpris parfois, dans les nuits, à mugir avec ses taureaux, à -travers le vent qui les tourmente, vers les horizons perdus. C’est un -possédé. Un démon l’habite. - -Quand, las d’errer et d’être à cheval, il veut s’étendre enfin un jour -et dormir, il gagne la cabane de ses amours, au milieu de la gargate, et -là, bien sûr de sa solitude, il se vautre comme une bête dans sa rage -d’être seul. Il ressort un matin de sa retraite, plus défait, plus -misérable, plus poursuivi de visions que jamais. - -Il croit voir par instants, sous les sabots de son cheval, Livette, -suppliante, folle, les mains tendues... mais il donne de l’éperon et il -passe.... Un cri terrible le suit partout. - -Il marche vers un autre spectre qui, là-bas, à l’autre bout de -l’horizon, l’appelle.... Il dit, à qui veut l’entendre, qu’il est venu -d’Égypte où il était roi, et qu’il y retournera un jour, le roi de -Camargue. - -Son esprit fou semble maintenant l’esprit même de la lande sauvage. Il -croit voler en cercle avec les oiseaux du marais qui pleurent dans la -bruine. Le mistral fouette ses ailes. Quand le vent passe dans ses -cheveux, il plaint la pauvre herbe de la steppe que le mistral torture. - -C’est en lui-même que bourdonnent toutes les lamentations des roseaux, -des eaux, des marais, des fleuves, et toute cette grande rumeur -gémissante est sans cesse traversée en lui par un cri--oh! si -déchirant!--le cri de Livette! - -Comme le clocher de l’église des Saintes est plein de hiboux, son cœur -est plein de ses remords de chrétien; et la bonté du curé pour lui ne -les chasse pas. - -Quand il arrive devant la mer, l’envie, bien des fois, lui vient de -pousser son cheval, sanglant sous l’éperon, vers le grand large, -toujours, toujours, jusqu’à ce qu’il se perde là-bas, du côté de ce -pays, vaguement rêvé, d’où viennent les saintes et les bohémiens... mais -quelque chose l’arrête; sa destinée le retient; il appartient à son -royaume! - -S’il a ressenti une heure de paix, ce fut un matin, où parmi les -cauchemars habituels que lui inspirait le souvenir de Zinzara, il a vu, -dans un bon rêve, Livette, souriante, vêtue de blanc, des lis aux mains, -pareille aux saintes des tableaux d’église, et lui disant: «Je t’ai -pardonné. Pardonne-toi.» - -Le répit n’a pas duré, car il ignore, le bouvier, que l’excès du -repentir est un crime, lorsqu’il en arrive à sécher dans l’homme les -sources de la volonté, qu’il stérilise les champs d’action, qu’il barre -les voies du mieux faire. - -Le pardon de soi-même, à l’heure utile, après les justes pénitences, est -un des secrets de la sagesse des hommes; puisque, sans cela, la première -faute, entraînant le désespoir définitif, dispenserait à tout jamais de -tous les courages. - -C’est l’avis de M. le curé, que Renaud écoute en confession, sans -l’entendre. - -Il souffre donc sans cesse, en attendant l’heure d’apaisement. Il est -pareil à ces gîtes, abandonnés des pâtres et des troupeaux, à ces -«jass» du désert, tout noirs d’un vieil incendie, et entourés de ronces -à l’endroit même où fleurissaient quelques rosiers jadis. Il est pareil -encore aux agaves qui, après avoir poussé si haut la tige fleurie de -leurs amours, pourrissent aussitôt sur place, dans la désolation. - - * * * * * - -Le rêve où Renaud a vu Livette, M. le curé, à plusieurs reprises, le lui -a expliqué, mais toujours inutilement. - -Comment, du reste, son remords cesserait-il, puisque sa passion dure -toujours, et qu’éternellement il recommence, en désirs, la faute d’où -est sorti tout le mal? - -Il n’y a pourtant, mes amis, qu’une sagesse: «Plante un arbre, bâtis une -maison, fais un enfant. Sois patient: tout arrive. Ce qui ne se trouve -pas en cent ans, se trouve en six mille.... L’avenir, c’est encore toi!» - - * * * * * - -Lorsque Renaud, dans le songe de sa vie malade, vient à sentir parfois -l’amour en lui plus fort que sa passion, il lui semble alors que -Livette, de son côté, l’attire dans la mort; mais les êtres de vérité et -de bonté n’inspirent jamais la destruction. - -Cela, du moins, il le sent bien. Il croit que la mort volontaire ne le -ferait pas sortir du cercle des maudits.... Il descendrait, en effet, -plus bas, dans le gouffre en spirale des damnés d’amour. - - * * * * * - -On dit que les noyés du Rhône, entraînés sans doute par l’irrésistible -courant, qui les rassemble tous aux embouchures, reviennent, à de -certains soirs, faire à la surface des eaux, un sabbat de désespérés. - -Heureux sont-ils cependant, puisqu’ils sont, alors, réunis! - -Mais les noyés des eaux stagnantes, et ceux qui, pour les rejoindre, -sont morts volontairement, restent des spectres solitaires. Ils se -cherchent sans cesse, et ils ne s’atteindront jamais. Ce sont des âmes -damnées. Elles errent dans le désert en s’appelant, sans même se -rapprocher ni se voir; et, sans fin, sans fin, dans la nuit, on entend, -aux déserts de Crau et de Camargue, des plaintes longues, perdues, -inutiles, se croiser à travers les étendues.... - - * * * * * - -Ce sont les horizons mêmes qui s’appellent et se répondent en -fuyant.... - - - - -TABLE DES CHAPITRES - - - Pages. - -I. Livette et Zinzara 1 - -II. En Camargue 10 - -III. Les gardians 18 - -IV. Le séden 24 - -V. Les fiancés 36 - -VI. Rampal 48 - -VII. La rencontre 55 - -VIII. Sur le banc 71 - -IX. La prière 80 - -X. La terrasse 87 - -XI. La cachette 94 - -XII. Une sorcière 116 - -XIII. La psylle 139 - -XIV. Tournoi 162 - -XV. L’archéologie de M. le curé 175 - -XVI. Du haut de l’église 204 - -XVII. La vieille 218 - -XVIII. Les saintes châsses 231 - -XIX. La ferrade 248 - -XX. Le piège 263 - -XXI. Hérodiade 282 - -XXII. Au gîte 293 - -XXIII. La poursuite 304 - -XXIV. Dans la gargate 325 - -XXV. Fantôme 334 - - -38369.--Imprimerie LAHURE, 9, rue de Fleurus, à Paris. - - -NOTES: - -[A] Q’aurait dit M. le curé, s’il eut appris qu’un poète contemporain, -M. Pierre Gauthiez, a consacré l’erreur trop répandue! Selon lui, une -Marie l’Égyptienne vint en Camargue dans la barque des Saintes.... -Quand elles eurent abordé, il fallut payer le passage au batelier -dévoué qui les avait aidées à faire la traversée prodigieuse. L’une lui -donna un brin de romarin qui avait touché les lèvres du Christ; l’autre -une boucle de ses blonds cheveux.... Et quant à la troisième.... - - _L’Égyptienne au doux œil sombre,_ - _Debout auprès d’un olivier,_ - _Regarda le beau batelier._ - - _Elle prit son voile de lin,_ - _Et découvrit sa chair de vierge,_ - _Pure et luisante, ainsi qu’un cierge_ - _Sous le soleil à son déclin._ - _Elle fut toute nue, et comme_ - _Sur le sable roux, le jeune homme_ - _S’agenouillait, la lèvre en feu,_ - _Tendant ses bras comme vers Dieu,_ - _La sainte, sans robe ni voiles,_ - _Pareille aux célestes étoiles,_ - _Lui dit: «Tu vois, mon batelier,_ - _Je n’ai que Moi pour te payer!»_ - - -[B] La _tarasque_ n’est peut-être que la représentation, follement -grandie par l’imagination populaire, des crocodiles du Rhône. Celui-ci, -le dernier qu’on ait vu en Camargue, dit-on, est aujourd’hui suspendu, -avec une inscription qui en constate la provenance, à _l’Hôpital des -Antiquailles_ de Lyon. L’inscription ajoute: «Don de M. le curé des -Saintes-Maries-de-la-Mer.» - -[C] Parmi les chants naïfs qu’adressent aux saintes les pèlerins, -souvent éclatent les hymnes, devenus populaires de celui qu’Alphonse -Daudet a nommé le Gœthe de la Provence, Frédéric Mistral. - - - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ROI DE CAMARGUE *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> -</div> - -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Roi de Camargue</span></p> -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Jean Aicard</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: October 16, 2022 [eBook #69165]</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p> - <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Véronique Le Bris, Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Books project.)</p> -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>ROI DE CAMARGUE</span> ***</div> -<hr class="full"> - -<p class="c"><img src="images/cover.jpg" -height="550" -alt=""></p> - - - -<p class="tabl"> -<a href="#TABLE_DES_CHAPITRES"><b>TABLE DES CHAPITRES</b></a><br> -</p> - - - - -<div class="blk"> -<h1>ROI<br> - -<small><small>DE</small></small><br> - -CAMARGUE</h1> - -<p class="cb">PAR<br><br> - -<span class="big">JEAN AICARD</span><br><br> - -<span class="sans">ILLUSTRATION DE GEORGE ROUX</span><br><br> -<img src="images/front.jpg" -width="350" -alt=""> -<br><br> -PARIS<br> -ÉMILE TESTARD, ÉDITEUR<br> -LIBRAIRIE DE L’ÉDITION NATIONALE<br> -<i>10, rue de Condé, 10</i><br> -———<br> -1890 -</p> -</div> - -<hr> - -<h1>ROI DE CAMARGUE</h1> - -<div class="blk"> -<hr> - -<p class="cb"><span class="sans">EN VENTE A LA MÊME LIBRAIRIE</span><br><br> -———<br><br> -Œuvres de JEAN AICARD</p> - -<p class="c"><i>Collection in-18 jésus à 3 fr. 50 le volume</i></p> - -<table> -<tr><td class="pdd"><b>La Chanson de l’enfant.</b> Ouvrage couronné par l’Académie française</td><td>1 vol.</td></tr> -<tr><td class="pdd"><b>Miette et Noré.</b> Ouvrage couronné par l’Académie française</td><td>1 vol.</td></tr> -<tr><td class="pdd"><b>Roi de Camargue</b></td><td>1 vol.</td></tr> -<tr><td class="pdd"><b>Notre-Dame d’Amour</b></td><td>1 vol.</td></tr> -<tr><td class="pdd"><b>Diamant noir</b></td><td>1 vol.</td></tr> -<tr><td class="pdd"><b>L’Ibis bleu</b></td><td>1 vol.</td></tr> -<tr><td class="pdd"><b>Fleur d’Abîme</b></td><td>1 vol.</td></tr> -<tr><td class="pdd"><b>L’Été à l’Ombre</b></td><td>1 vol.</td></tr> -<tr><td class="pdd"><b>Don Juan</b></td><td>1 vol.</td></tr> -<tr><td class="pdd"><b>Jésus.</b> Poème</td><td>1 vol.</td></tr> -<tr><td class="pdd"><b>Le Père Lebonnard.</b> Drame en 4 actes</td><td>1 vol.</td></tr> -<tr><td class="pdd"><b>L’Ame d’un Enfant</b></td><td>1 vol.</td></tr> -</table> - -<hr> -<p class="c">38639.—Imprimerie <span class="smcap">Lahure</span>, rue de Fleurus, 9, à Paris.</p> -</div> - - - -<h1> -ROI<br> -<br> -<small><small>DE</small></small><br> -<br> -C A M A R G U E</h1> - -<p class="cb">PAR<br> -<br> -<span class="sans">JEAN AICARD</span><br> -<br><br> -NOUVELLE ÉDITION<br> -<br><br> -PARIS<br> - -ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR.<br> - -RUE RACINE, 26, PRÈS L’ODÉON<br> -</p> - -<div class="blk"> -<hr> -<p><span class="pagenum"><a id="page_1">{1}</a></span></p> - -<h1>ROI DE CAMARGUE</h1> -<hr> -</div> - - -<h2><a id="I"></a>I</h2> - - -<p>Une ombre, tout à coup, obstrua la fenêtre étroite. Livette, qui allait -et venait, mettant la table pour le souper, dans cette salle basse de la -ferme du Château d’Avignon, jeta un petit cri de peur et leva les yeux.</p> - -<p>La jeune fille avait deviné, senti, que ce n’était père ni grand’mère, -ni personne amie, qui s’amusait à la surprendre si brusquement, mais -bien une personne étrangère.</p> - -<p>Plus étrangère, ce n’était guère possible!... Mais comment les chiens -n’avaient-ils pas jappé?... Ah! cette Camargue, elle est bien mal -fréquentée, en cette saison surtout, vers la fin du mois de mai, à cause -de la fête des Saintes-Maries-de-la-Mer qui attire, comme une foire, -tant de gens, dupes et voleurs, tant de bohémiens malfaisants!...</p> - -<p>La figure qui, du dehors, s’était accoudée à la fenêtre, obstruant le -jour, apparaissait à Livette en ombre noire durement découpée sur le -bleu du ciel; mais, aux cheveux crespelés, lourds, encerclés d’un<span class="pagenum"><a id="page_2">{2}</a></span> -clinquant de cuivre, à la forme générale du buste, aux anneaux des -oreilles très grands, au bas desquels se balançait une amulette, Livette -avait reconnu certaine bohémienne que tout le monde appelait la Reine, -et qui, depuis bientôt deux semaines, apparaissait aux gens sur des -points de l’île fort éloignés les uns des autres, inattendue toujours, -comme surgissant des fossés, des touffes d’ajonc, de l’eau des marais, -pour dire aux travailleurs, aux femmes de préférence: «Donnez-moi ceci -ou cela,» car la reine, le plus souvent, n’acceptait pas ce qu’on lui -voulait offrir, mais seulement ce qu’elle voulait qu’on lui offrit.</p> - -<p>—Donne-moi, Livette, un peu d’huile dans une bouteille, dit la jeune -bohémienne en dardant sur la jolie demoiselle, aux cheveux clairs, filés -de soleil, un regard de flamme noire.</p> - -<p>Livette, si charitable en toute occasion, se sentit tout de suite en -garde contre cette vagabonde qui savait son nom. Son père et sa -grand’mère étaient allés à Arles, pour voir le notaire qui aurait à -s’occuper bientôt de son mariage avec Renaud, le plus fier «gardian» de -toute la Camargue. Elle était seule à la maison. La méfiance lui donna -la force de refuser.</p> - -<p>—Notre Camargue n’est pas un pays d’oliviers. L’huile est rare ici, -dit-elle sèchement. Je n’en ai pas.<span class="pagenum"><a id="page_3">{3}</a></span></p> - -<p>—J’en vois pourtant dans la jarre qui est au bas de l’armoire, à côté -de celle de l’eau.</p> - -<p>Vivement, Livette se retourna vers l’armoire. Elle était fermée; mais, -en effet, c’est là qu’était, dans une jarre, à côté de celle où l’on -gardait l’eau du Rhône pour les besoins de la journée, la provision -d’huile d’olive.</p> - -<p>—Je ne sais, dit Livette, ce que vous voulez dire.</p> - -<p>—Le mensonge est sorti de tes lèvres comme un vilain bourdon noir d’une -fleur de jardin, petite! fit la figure toujours immobile, accoudée -lourdement, et visiblement décidée à demeurer là. Où j’ai dit, l’huile -se trouve, et plus de vingt-cinq litres; je vois cela d’ici. Allons, -allons, prends une bouteille claire et l’entonnoir de fer-blanc, et me -donne vitement ce que je désire. Je te dirai, en échange, ce que je vois -dans ton avenir.</p> - -<p>—Ce que Dieu ne veut pas qu’on sache, c’est, dit Livette, péché mortel -de vouloir l’apprendre, et vous pouvez deviner que l’huile se garde dans -les armoires, sans être plus sorcière que moi. Passez, femme, votre -chemin. Je peux, si vous voulez, vous donner de ce pain, pétri chez nous -cette nuit, mais d’huile, je vous dis, je n’en ai pas.</p> - -<p>—Et pourquoi t’appelle-t-on Livette, dit la Reine tranquillement, sinon -à cause du champ de vieux<span class="pagenum"><a id="page_4">{4}</a></span> oliviers,—les plus vieux et les plus beaux -du pays,—que possède, près d’Avignon, ton père? Là, tu es née. Là, tu -es restée jusqu’à dix ans, et depuis cet âge,—voilà sept ans, ce qui -est un <i>nombre</i>,—tu es venue ici, où, par le maître avignonnais, de ce -«Château d’Avignon», le plus beau de toute la Camargue, ton père a été -nommé fermier, directeur des gardians, commandant de tout...—«Livettes! -livettes!» ainsi tu demandais des olivettes, des olives,—quand tu étais -toute petite. Tu les aimais beaucoup, et le surnom t’en est resté.... -Joli surnom, ma foi, et qui te va bien, car si tu n’es pas brune comme -l’olive mûre, tu es blonde comme l’huile vierge, une perle d’ambre au -soleil, et puis tu es fruit vert encore. Ovale est ton visage, et non -pas tout rond bêtement comme une pomme normande. Tu as la pâleur des -feuilles d’olivier vues par-dessous.... Et de les voir ainsi bientôt, -mignonne, c’est la grâce que je te souhaite, comme disent les curés de -vos chapelles, où l’on nous reçoit par pitié.... Sois comme eux -pitoyable au nom de ton Dieu Jésus-Christ, et vitement, je te dis, -donne-moi de ton huile..., au nom de l’extrême-onction, et du jardin de -l’agonie!</p> - -<p>La bohémienne avait dit tout cela d’un trait, d’une voix monotone, -sourde, comme étouffée, puis ce fut brusquement, d’une voix haute et -sifflante, saccadée,<span class="pagenum"><a id="page_5">{5}</a></span> qu’elle ajouta: «Comprends-tu ce que je te dis?» -Et elle mit dans ces simples paroles une violence d’autorité -extraordinaire... Livette fit un grand signe de croix.</p> - -<p>—Allons, assez! dit-elle, je n’ai rien ici pour vous, et l’huile de -l’extrême-onction, nous la gardons pour de meilleurs chrétiens!—Et, -voulant faire la brave:—Va-t’en, va, païenne!</p> - -<p>—Des trois saintes, reprit la bohémienne, qui, après la mort de Jésus -le Christ, dans une barque s’embarquèrent pour fuir les juifs -crucificateurs, une était, comme moi, Égyptiaque et jeteuse de sorts. -Elle savait la science des mages, de ceux-là avec qui lutta de -sortilèges le grand Moïse. Elle savait, à sa volonté, commander aux -grenouilles d’être plus nombreuses que les gouttes d’eau des marécages, -et elle tenait en main une verge qui, sur son ordre, pouvait devenir -vipère. Devant Jésus, elle s’inclina comme Magdeleine, et Jésus l’aima, -elle aussi. Dans l’orage, en passant la mer, sa baguette indiquait la -route à suivre, et pour cela faire avec sûreté, n’avait pas besoin -d’être bien longue. Te faut-il plus de gages, encore, de ma puissance et -de ma science? Que dois-je te dire de plus pour te faire me donner cette -huile dont j’ai grand besoin? Si tu étais un homme, je te dirais: -Regarde! je suis noire, mais je suis belle! Je suis une descendante de -cette Sara<span class="pagenum"><a id="page_6">{6}</a></span> l’Égyptienne qui, lorsque aborda, sur le sable de Camargue, -la barque des trois saintes, paya le batelier en lui montrant son chaste -corps tout nu, sans mauvaise pensée et sans péché vraiment, mais sachant -bien que la beauté est rare, et que la seule vision en est meilleure que -la possession des trésors de Salomon. Ainsi soit-il!</p> - -<p>Livette prit peur. L’assurance de la bohémienne, sa voix sourdement -insinuante, impérieuse par éclats, ces récits étranges, pleins d’une -malignité sacrée, ce diabolique mélange de choses païennes et de choses -mystiques, le sentiment de sa solitude, tout l’affola. Elle perdit la -tête.</p> - -<p>—Allez-vous-en, allez-vous-en, cria-t-elle, reine de voleurs! reine de -bandits! allez-vous-en, ou j’appelle!</p> - -<p>—Ton «gardian» ne t’entendrait pas: il garde aujourd’hui sa «manade» au -bord du Vaccarès.... Allons, donne l’huile, te dis-je, ou je jette à -terre cette baguette noire, et tu verras si les serpents mordent!</p> - -<p>Mais Livette, vaillante et butée, dit en frémissant: «Non!» et, pour se -rassurer, jeta un coup d’œil sur la poutre basse au long de laquelle -était accroché le fusil du père.... La gitane vit ce regard.</p> - -<p>—Oh! ton fusil ne me fait pas peur, et pour preuve... attends! -dit-elle.<span class="pagenum"><a id="page_7">{7}</a></span></p> - -<p>Elle quitta la fenêtre. Le jour entra dans la salle, mettant un peu -d’aise au cœur angoissé de Livette qui suivit des yeux la bohémienne. -Maintenant, en pleine lumière du dehors, par ce beau soir du mois de -mai, elle apparaissait, la bohème, grande sur la ligne lointaine de -l’horizon tout plat de ce désert camarguais qu’on apercevait par une -échappée, entre les hauts arbres du parc.</p> - -<p>Livette eut un mouvement de plaisir en voyant courir à l’horizon un -troupeau de cavales suivi de leur gardian, la lance haute.... Jacques -Renaud sans doute, son fiancé.... Mais que cela était loin! les chevaux, -d’ici, semblaient moindres qu’un troupeau de petites chèvres.... Et ses -yeux revinrent à la reine tzigane. A quelques pas de la ferme, devant le -château seigneurial, vaste bâtisse carrée, aux nombreuses fenêtres -depuis longtemps closes, et qui inspire des pensées d’abandon, de mort, -de tombeau,—la bohémienne, dressée sur la pointe de ses pieds, attirait -à elle la plus basse branche d’un arbre épineux. Les épines de cet arbre -sont longues, longues comme le doigt. C’est avec une branchette de cet -arbre que fut faite la couronne du Crucifié.</p> - -<p>Elle cassa une branchette épineuse, la ferma en cercle, les deux -extrémités se contournant l’une sur l’autre comme serpents, et revint -vers la fenêtre.</p> - -<p>Livette, à ce moment, vit que les deux chiens de<span class="pagenum"><a id="page_8">{8}</a></span> garde suivaient la -bohémienne, tenant leur queue basse, leur museau sur ses talons, avec de -petites plaintes amoureuses. Et elle, la reine bohême, svelte, comme -hautaine, droite sur ses hanches, dans une jupe en haillons aux grands -plis, dont les trous déchiquetés laissaient voir une cotte rouge, le -buste serré dans des chiffons orange qui se croisaient au-dessous de son -sein rebondi, ses amulettes sonnant aux oreilles, des médailles tintant -sur son front encerclé d’un gros fil de cuivre, elle avançait, la Reine, -tenant en main la couronne de longues épines rigides où tremblotaient en -festons quelques mignonnes feuilles vertes;—et, tout bas, tout bas, -elle poussait la même plainte caressante que les deux grands chiens -domptés, leur disant, en leur langue, des choses mystérieuses qu’ils -comprenaient....</p> - -<p>—Tiens! dit la bohémienne, que ton bon cœur soit récompensé comme il le -mérite! Le malheur, qui pour toi travaille, te donnera bientôt de ses -nouvelles. Comment cela, Dieu te le dise! Du côté de l’amour, le vent -qui pour toi souffle est empoisonné par le marécage. La charité que ton -Dieu commande, c’est, dit-on, l’autre amour, qui porte bonheur à -l’amour. Et voici mon cadeau de reine!</p> - -<p>Aux pieds de Livette, par la fenêtre, elle lança la couronne d’épines.</p> - -<p>—Madame! fit Livette terrifiée.<span class="pagenum"><a id="page_9">{9}</a></span></p> - -<p>Mais la tzigane avait disparu.</p> - -<p>Une détresse infinie envahit le cœur de la pauvrette. Les yeux fixés sur -la couronne, Livette se rappelait les légendes où le bon Dieu Jésus -apparaît déguisé en mendiant,—et où il récompense ceux qui l’ont reçu -avec pitié douce.</p> - -<p>Dans une de ces légendes, le Pauvre, mal accueilli, en butte aux -moqueries, aux lâches injures, frappé de bâtons, de gobelets, de -bouteilles lancés par des buveurs ivrognes—finalement, debout contre le -mur, se met à devenir un Christ en croix qui, par les trous des mains et -des pieds, saigne!—Et, malade d’épouvante, elle se demandait si elle ne -venait pas de mal recevoir une des trois saintes qui, dans une barque, -après la mort de Jésus, traversèrent la mer pour venir aborder en -Camargue, faisant de leurs jupes relevées des voiles, et, aidées par la -rame d’un batelier que l’une d’elles, Sara l’Égyptiaque, paya de monnaie -païenne, en lui laissant voir, pour prix d’une chrétienne action, son -chaste corps tout nu, sur la plage même où aujourd’hui s’élève l’église.</p> - -<p>Lentement, elle ramassa la couronne et, dans le feu sur lequel cuisait -la soupe, elle la jeta. Avant de disparaître en cendres, la couronne -d’épines, un moment, parut être tout en or.<span class="pagenum"><a id="page_10">{10}</a></span></p> - - - - -<h2><a id="II"></a>II</h2> - - -<p>Tous les ans, aux Saintes-Maries-de-la-Mer, le village qui se dresse à -l’extrémité méridionale de la Camargue, au-dessus des marais, sur une -plage de sable dont les grosses mers et les vents d’orage déplacent les -ondulations, tous les ans, à la date du 24 mai, on célèbre la fête des -trois Saintes; et c’est à l’occasion de cette fête que les bohémiens -arrivent nombreux en Camargue, poussés par une piété singulière, mêlée -du désir de dévaliser les pèlerins.</p> - -<p>Les légendes, comme les arbres, naissent du sol, en sont l’expression -même. Ce sont aussi des essences. On retrouve à chaque pas, en Camargue, -sous différentes formes, l’éternelle légende des saintes, comme on y -rencontre éternellement les mêmes tamaris, mêlés, sur l’horizon, aux -mêmes mirages.</p> - -<p>Donc, les deux Maries, Jacobé, Salomé, et,—selon -quelques-uns,—Magdeleine, et avec elles, leurs servantes Marcelle et -Sara, exposées sur la mer, dans une barque sans mâts ni voiles, par les -Juifs maudits, après la mort du Sauveur, tendirent au vent des lambeaux -de leurs jupes, leurs fins et longs<span class="pagenum"><a id="page_11">{11}</a></span> voiles de femmes, et le vent les -poussa jusque sur cette place de Camargue.</p> - -<p>Là fut élevée une église. Les saints ossements, retrouvés par le roi -René, furent enfermés dans une châsse qui n’a pas cessé d’opérer des -miracles. Et chaque année, de tous les coins de la Provence, du Comtat -et du Languedoc, les derniers des croyants accourent, apportant leurs -vœux, leurs prières, traînant leurs amis, leurs parents malades ou leurs -propres misères, leurs plaies et leurs lamentations.</p> - -<p>Rien de plus singulier que ce pays de désolation, traversé tous les ans -par un peuple d’infirmes, en route vers l’espérance!</p> - -<p>De loin, au bout de ce désert, on aperçoit l’église crénelée qui parle -des guerres d’autrefois, des invasions sarrasines, de la vie précaire -que menaient les pauvres vivants du moyen âge. Elle se dresse avec ses -tours et son clocher qui dominent, comme des tronçons de mâts -gigantesques, la masse des maisons groupées autour d’elle; et le -village, coupé, à mi-hauteur des maisons basses, par la ligne de -l’horizon de mer, semble, dans les sables onduleux, flotter à la dérive, -vaisseau fantôme,—comme jadis la barque des pauvres saintes,—et -s’échouer enfin dans la désolation du désert.</p> - -<p>Dans cette Camargue, tout est bizarre. Il y a là des eaux comme celles -du vaste étang central, le<span class="pagenum"><a id="page_12">{12}</a></span> Vaccarès, au milieu desquelles on peut -patauger de pied ferme; des terres sous lesquelles le piéton s’enfonce, -enlisé, noyé. Tout trompe aisément ici. Ces limons verdissants que vous -prendriez pour des prairies,—prenez garde,—on s’y noie; ces vastes -étendues d’eau qui vous paraissent de petites mers,—repassez demain: -évaporées, elles n’auront laissé qu’un miroir de sel blanc qui craque -sous les pieds. Ici, vous voyez l’eau tranquille, mais profonde? des -arbres au bord? Eh bien, non, vous pouvez courir à cette eau: c’est la -terre ferme; le mirage seul a créé ces arbres, comme il vous a montré -tout proche et de très haute taille ce petit enfant qui passe à une -lieue de là. Pays de visions, de songes et de rudes travaux. Pays de -sédentaires qui s’agitent sur un vaste espace au bord des eaux infinies, -dans les infinies variations du mirage, des rayons, des reflets et des -couleurs. Pays de fièvre, où des hommes forts terrassent journellement -des bœufs en fureur. Pays de départ, puisqu’il est aux confins d’une -terre à peine habitée, au bord de cette grande voie bleue et -blanchissante, la mer; au point même où le Rhône, venu des montagnes, -part pour son grand voyage dans les eaux sans fond, où le soleil le -reprendra pour le rendre à ses sources. Pays imposant où l’on sent à la -fois la fin de tant de choses, du grand fleuve créateur de villes, de la -grande Foi, expirante aussi, qui vient<span class="pagenum"><a id="page_13">{13}</a></span> finir dans les sables, en -battant de ses derniers flots une pauvre église à créneaux, parmi les -chants, mêlés de plaintes, d’un peuple d’agonisants.</p> - -<p>La cérémonie du 24 mai, aux Saintes-Maries-de-la-Mer, est à coup sûr un -des spectacles les plus barbares auxquels il puisse être donné à un -homme moderne d’assister encore.</p> - -<p>Depuis que la science a conquis les esprits, la foi même des derniers -croyants s’est transformée. Les plus convaincus savent pertinemment que -Dieu peut se manifester quand et comme il lui plaît, mais ils savent -aussi qu’il ne lui plaît jamais, en nos temps positifs, de modifier la -marche des grands rouages de sa création, non pas même pour l’humble -plaisir de se prouver à sa créature. La Foi des civilisés n’attend plus -rien du ciel en ce monde.</p> - -<p>Le 24 mai, aux Saintes-Maries-de-la-Mer, c’est le rendez-vous des -derniers barbares de la Foi.</p> - -<p>Ceux qui viennent demander aux saintes la santé du corps et du cœur, -sont des êtres bruts, d’une foi vierge. Ils croient, voilà tout. Un cri, -une prière, et, en réponse, les saintes peuvent leur donner ce qu’ils -n’ont pas: les yeux, les jambes, les bras, la vie! Et ils leur demandent -le miracle aussi simplement qu’un condamné implore sa grâce du chef de -l’État. Qu’ils soient exaucés, cela est aussi possible, presque plus -probable, car les saintes ont plus de pitié. Les quel<span class="pagenum"><a id="page_14">{14}</a></span>ques milliers de -croyants, longtemps les mêmes, qui chaque année visitent les Saintes, -ont vu chaque fois un ou deux miracles... Ils ont vu, quand le prêtre -sortant de l’église, suivi d’une procession, étend vers la mer le «Bras -d’argent» qui contient des reliques... ils ont vu la mer reculer! Cela -tous les ans. Songez alors de quelle force ils viennent importuner les -saintes, à qui tant coûte si peu! de quel élan ils accourent! de quel -soupir leur âme s’élance! de quel hurlement ils implorent! de quelle -ferveur ils élèvent leurs regards, tendent leur cou, tendent leurs -mains. Le tout en vain.... Les dernières attitudes de la grande douleur -vainement suppliante sont là, au bout de ce désert de France, entre les -bras de ce fleuve qui meurt, au bord de cette mer qui ronge cette île, -sous la voûte de cette église si blanche au dehors, toute noire au -dedans, où chaque main tient un cierge, vacillant comme une étoile de -misère humaine, qui brûle pour Dieu, graisse les doigts et coûte cinq -sous à des mendiants qu’un petit sou réjouirait.</p> - -<p>Tout ce pays semble à la fois un chemin d’exil et un lieu de refuge -farouche. Aussi les bohémiens l’aimaient-ils. C’est un des principaux -carrefours de leurs voies entre-croisées qui enveloppent le monde; c’est -une des patries préférées de la race sans patrie.</p> - -<p>Et, chaque année, les gypsies viennent en Camargue jouir du droit très -ancien qu’ils ont d’occuper, sous<span class="pagenum"><a id="page_15">{15}</a></span> le chœur de l’église, une crypte -noire, ou chapelle basse, consacrée à sainte Sare, l’Égyptienne.</p> - -<p>Dans ce caveau, on peut les voir accroupis au pied d’un autel chargé -d’une petite châsse, crasseuse de baisers,—celle de sainte -Sare,—tandis que là-haut, dans l’église, les grandes châsses, celles -des deux Maries, descendent de la voûte au milieu des prières -vociférées.</p> - -<p>Ils sont là, dans la crypte, les bohémiens, assis sur leurs talons, -têtes crépues, lèvres ardentes, suant à grosses gouttes au milieu de -centaines de cierges qui suent leur suif et chauffent ce four, maniant -des chapelets gras, exhalant une odeur de fauves dans leur tanière, -poussant de temps à autre un rauque appel adressé à sainte Sare, mêlant -un sourire de crime méditatif à une grimace de remords peut-être -sincère, enviant les sous, volant les mouchoirs, grattant les plaies, -grouillant dans un fumier mystérieux où l’on sent fleurir malgré tout je -ne sais quel lis mystique, l’aspiration involontaire de l’abjection vers -la pureté.</p> - -<p>Cette année-là, aux Saintes, dès les premiers jours de mai, la bande des -bohémiens avait amené avec elle une jeune femme qu’ils appelaient leur -«Reine».</p> - -<p>Cette «Reine», en attendant le jour prochain de la fête, passait une -partie de son temps assise sur le banc de bois, sous le dais d’ajoncs -que les douaniers<span class="pagenum"><a id="page_16">{16}</a></span> ont installé devant le village, entre deux tamaris, -sur la dune, et elle regardait la mer.</p> - -<p>Elle s’appelait Zinzara.</p> - -<p>Ses cheveux d’un noir dur, crespelés, se massaient, lourdement tordus, -sur le sommet de sa tête. Deux lambeaux un peu lâches avançaient sur ses -tempes, creux par-dessous, pleins d’ombre. Ses yeux de flamme noire -luisaient sous l’arc du sourcil bien peint. Un cercle de cuivre d’où -pendaient des sequins était posé sur son front, un peu de côté, en -manière de couronne.</p> - -<p>Les étoffes éclatantes dont elle affublait son buste accusaient sa -poitrine énergique, ses hanches qui ondoyaient à chaque pas; et la loque -qui formait sa jupe avait de beaux plis au bas desquels son pied -avançait, nu, brillanté de sable.</p> - -<p>Le soir la surprenait sur son banc, sous les ajoncs, devant la mer. Le -soleil jaunissait, puis rougissait les vagues et les sables. Le vent de -nuit faisait frissonner les enganes et les écumes.... Lentement, la -bohémienne tirait un mouchoir de couleur retenu à sa ceinture, et -l’arrangeait sur sa tête.—Elle l’appliquait contre sa face pour en -nouer les bouts derrière son chignon, le relevait ensuite, le rejetait -par-dessus sa tête, sur son dos.... Alors, appliqué en coiffe sur la -tête qu’il enveloppait, il encadrait le visage, à grands plis larges et -rigides, retombant de chaque<span class="pagenum"><a id="page_17">{17}</a></span> côté,—et, l’Égyptiaque, ses mains à plat -sur ses genoux, l’œil fixé vers le large, au bout de ce désert de sable, -ressemblait à je ne sais quelle figure d’Isis, tandis qu’au-dessus -d’elle un vol de flamants roses, ou quelque ibis solitaire, parlait, en -cris hiéroglyphiques, aux sables de Camargue et aux roseaux du Rhône, -des sables de la Lybie et des lotus du Nil.<span class="pagenum"><a id="page_18">{18}</a></span></p> - - - - -<h2><a id="III"></a>III</h2> - - -<p>Jacques Renaud, le fiancé de Livette, était, dans cet étrange pays -camarguais, «gardian» de taureaux et de chevaux, sur le domaine du -Château d’Avignon.</p> - -<p>Les «manades», ou troupeaux de Camargue, vivent en liberté, taureaux et -cavales, dans la vaste lande, sautant les fossés, pataugeant dans les -marais, mâchant les herbes amères, buvant au Rhône, galopant, -bondissant, se vautrant, hennissant et meuglant vers le soleil ou vers -les mirages, secouant à grands coups de queue les nuées de «mouïssales» -attachées à leurs flancs, puis se couchant par groupes au bord des -marais, les genoux repliés sous les lourds poitrails, las et somnolents, -leurs yeux pleins de rêve vaguement fixés sur les horizons.</p> - -<p>Les gardians, à cheval, les laissent libres, mais surveillent leur -liberté; puis, selon les jours et les pâturages, courent aux manades, -les maintiennent, les rassemblent, les dirigent.</p> - -<p>De loin, ils apparaissent parfois, immobiles sur leurs chevaux blancs, -la pique appuyée à l’étrier fermé, bien droits sur la selle à la -«gardiane»,<span class="pagenum"><a id="page_19">{19}</a></span> comme des chevaliers du moyen âge qui attendent, pour -entrer dans la lice, la sonnerie du héraut.</p> - -<p>Le cheval camarguais, à forte croupe, puissant d’encolure, la tête un -peu lourde, mais bon coursier, descend des cavales sarrasines et du -palefroi des croisés. Il a conservé un harnachement ancien. De gros -étriers fermés battent ses flancs; la courroie large de la martingale -passe, sur son poitrail, dans un morceau de cuir en forme de cœur, et la -selle est un fauteuil où le cavalier s’encastre entre deux solides -cloisons, celle de devant aussi haute que le dossier.</p> - -<p>A de certains jours, si les nouveaux pâturages sont sur l’autre rive du -Rhône, les gardians poussent les manades vers le fleuve. Arrivées au -bord, on les presse, on les précipite. Le fleuve roule ses eaux couleur -de terre en bouillonnant. Les bêtes hésitent. Quelques-unes penchant -leur tête avec lenteur, boivent, sans savoir ce qu’on leur demande. -D’autres, «au ramage» de l’eau, s’animent tout à coup, tendent le col, -aspirent l’air bruyamment, puis meuglent et hennissent. Un cheval, que -fouette un gardian, se défend, rue, puis se cabre et retombe dans l’eau, -qui rejaillit sous le poids de tout son ventre... mais il s’est élancé, -il nage et tout suit. Mufles et naseaux, crinières et cornes, s’agitent -sur le fleuve grouillant de têtes. Tous soufflent l’écume, l’air et -l’eau. Plus d’un, mis en gaîté, mord une croupe voisine. Des<span class="pagenum"><a id="page_20">{20}</a></span> pieds se -lèvent sur des dos qui les secouent d’une torsion brusque et les -rejettent dans les vagues. Parfois, une bête affolée, étourdie de -quelque ruade, veut retourner à la rive, et, chassée à nouveau par les -gardians, perd la tête, suit le courant, vogue à la mer, se sent -faiblir, boit, lutte, tournoie sur elle-même, plonge et boit encore, -chavire enfin comme une barque, et disparaît.</p> - -<p>Enfin, le gros du troupeau a gagné la rive opposée, se secoue au soleil, -s’ébroue de joie et bondit. Les queues fouettent les flancs et les -croupes. De jeunes chevaux que le bain affole, détalent et, côte à côte, -s’enfuient vers l’horizon, se mordant, l’un l’autre, les longs crins de -leur crinière envolée.</p> - -<p>Alors, c’est le tour des «gardians». Les uns s’élancent à cheval dans le -fleuve. D’autres, au milieu de l’arrière-garde de la manade, dirigent, à -l’aviron, une barque plate qu’un coup de pied démonterait, et leurs -chevaux, tenus par la bride, suivent le sillage en nageant.</p> - -<p>En d’autres temps, les «gardians» conduisent aux ferrades de la -Camargue, des plaines de Meyran ou d’Arles, d’Avignon, de Nîmes, -d’Aigues-Mortes, les taureaux destinés aux jeux.</p> - -<p>Ces taureaux quelquefois voyagent captifs dans une sorte de haute -clôture sans plancher établie sur des roues, traînée par des chevaux, et -dans laquelle<span class="pagenum"><a id="page_21">{21}</a></span> ils marchent, heurtant des cornes le mur de bois qui -résonne.</p> - -<p>Le plus souvent, les taureaux vont aux jeux, libres, sous la -surveillance des gardians à cheval, la pique au poing.</p> - -<p>Ces voyages ont lieu la nuit. On traverse les bourgs où les gens se -mettent aux fenêtres. Les jeunes hommes attendent «les bœufs», essayant -de les faire échapper hors du cercle des gardians qui s’irritent, -grondent et frappent, et ce jeu s’appelle l’abrivade. En Arles, si -l’arrivée des taureaux a lieu en plein jour, les gardians ont fort à -faire, car tous les jeunes hommes de la ville s’acharnent à rompre la -ligne des cavaliers, pour faire échapper un taureau, plusieurs, s’il est -possible, qu’on lance à travers la ville. La ville se défend. Des -chariots renversés barricadent l’entrée des rues. Des boutiques se -ferment. Le taureau, fou, bondit çà et là, rêve aux carrefours, se -décide à prendre une direction, se rue sur un passant, le renverse, et -choisit le plus souvent la boutique d’un marchand de faïences et de -verroteries pour s’y ébattre aux cris d’une populace ameutée.</p> - -<p>Les gardians sont une race libre, intrépide, sauvage, un peu dédaigneuse -des villes, amoureuse de son désert.</p> - -<p>Un gardian vit au soleil, à la pluie, au vent terral, au vent de mer.<span class="pagenum"><a id="page_22">{22}</a></span></p> - -<p>Un gardian sait donner des coups et en recevoir; il poursuit un taureau -au galop, et, d’un coup de lance poussé sur la croupe, en prenant bien -son temps, il le «tombe» à coup sûr.</p> - -<p>Il sait courir derrière un taureau fou qui gagne le large.... Son cheval -bien dressé mord à la croupe la bête en rage qui se retourne.... Le -gardian, la lance en arrêt, pique au naseau le taureau qui se précipite; -et il l’arrête.</p> - -<p>On a vu un gardian à pied, seul, poursuivi par une vache «qui a le veau» -et qui, furieuse, semble inévitable,—se retourner, et,—le bras tendu, -comme s’il tenait la pique,—présenter à l’animal trois doigts écartés, -figurant les trois pointes du trident.... Devant l’homme immobile, la -vaquette saisie de peur a reculé, en labourant du pied la terre, tête -baissée, corne prête; puis, dès qu’elle s’est jugée hors de l’atteinte -de l’homme, elle s’est enfuie.</p> - -<p>Une manœuvre fréquente du gardian en belle humeur est celle-ci: le -taureau poursuivi, il le dépasse au galop, de vingt, de trente mètres, -s’arrête court, saute à bas de son cheval; le taureau surpris vient sur -l’homme; l’homme a mis un genou en terre. Le taureau est là, courant, la -corne basse.... Trois appels frappés dans la main: le taureau s’est -arrêté!... Son souffle chaud court sur le visage du dompteur qui déjà -l’a saisi, à pleins poings, par les<span class="pagenum"><a id="page_23">{23}</a></span> cornes. L’homme, debout aussitôt, -s’efforce de renverser l’animal à droite. Le taureau qui lui résiste se -renverse en sens contraire. Les deux efforts se contrarient un moment, -se balancent, égaux, incertains, puis brusquement, l’homme cède, et -l’animal, poussé à l’improviste dans le sens même de sa résistance, -tombe sur le flanc.... L’adresse s’est aidée de toutes les forces de la -brute, pour vaincre.</p> - -<p>C’est ainsi qu’on opère dans les ferrades, où il s’agit de marquer au -fer rouge les bouvillons.</p> - -<p>Pour un gardian, prendre aux naseaux les poulins, les monter à cru; -rouler avec son cheval au fond du fossé d’où l’on ressort bien assis en -selle; dompter les étalons par la fatigue, et, si l’on est démonté, -panser tranquillement sa chair, ouverte par quelque ruade, comme fait un -bouchonnier pour une simple entaille de couperet, tout cela n’est que -jeux d’enfant.</p> - -<p>Un gardian, pris entre deux cornes (heureusement assez écartées), lancé -en l’air, et retombant à terre, n’a, quand il se relève, qu’un souci, -assez surprenant pour n’être pas ridicule: remonter sa culotte et -renouer sa taïole.</p> - -<p>Race particulière, dure, brutale, qui apparaîtrait héroïque (comme la -race corse), si elle avait à employer à de grandes choses ses grandes -qualités.<span class="pagenum"><a id="page_24">{24}</a></span></p> - - - - -<h2><a id="IV"></a>IV</h2> - - -<p>Jacques Renaud, le fiancé de Livette, était donc un des plus braves -gardians de la Camargue.</p> - -<p>Il savait, comme pas un, poursuivre, prendre et dompter un cheval -sauvage, attaquer un taureau rebelle et s’en rendre maître; il était le -Roi de la lande.</p> - -<p>Pour les réjouissances publiques, on l’appelait à Nîmes, à Arles, -lorsqu’on voulait, dans les arènes, une course vraiment belle. Et si -souvent il avait fait dire dans toutes les arènes provençales: «Oh! -celui-là, c’est <i>le roi</i>!» que le surnom lui en était resté. Et lui-même -avait donné à son plus fier étalon le nom de Leprince.</p> - -<p>Tous les tours d’adresse et de force que d’autres faisaient, il les -faisait mieux.</p> - -<p>Avec cela, il était beau, pas trop grand ni petit, la tête fine, à peau -bistrée et mate, les cheveux en broussaille, noirs, courts, tordus sur -eux-mêmes, la moustache bien peinte, du même noir du diable que les -cheveux, et la barbe toujours rasée, car, dans les sacs de cuir attachés -à l’arçon de sa selle, il avait<span class="pagenum"><a id="page_25">{25}</a></span> toujours, ce sauvage, un couteau affilé -en rasoir, une pierre pour l’aiguiser, et un petit miroir rond dans un -étui de peau de mouton.</p> - -<p>Et lorsque, sa forte jambe bien prise dans la botte pesante, ses pieds -dans les étriers fermés, bien droit sur la selle à haut dossier, la -longue pique appuyée à la botte, il se dressait, immobile, grandi par -l’effet de réfraction du désert, au milieu de son peuple de cavales et -de taures sauvages, oui, vraiment, sous le chapeau rond dont les bords -étroits le couronnaient de paille dorée et luisante, il avait l’air d’un -roi bizarre et barbare, le gardian!</p> - -<p>Et ce n’est cependant pas un jour de ferrade et pour ses hauts faits de -dompteur que la douce blondinette s’était mise à l’aimer.</p> - -<p>D’abord, elle était habituée à en voir beaucoup, de ces pasteurs; et -puis, fille de riche intendant, elle eût été plutôt prête à les mépriser -un peu, comme valets de troupeaux. Son père, et sa grand’mère même, -n’avaient pas consenti tout de suite à la promettre à Renaud qui, lui, -était pauvre et n’avait plus aucuns parents; mais Livette était fille -unique, et tant avait pleuré et prié la mignonne, qu’à la fin ils -avaient dit: oui.</p> - -<p>Et voici comme le gardian Renaud, qui avait l’habitude d’être recherché -des belles filles, avait pris dans sa main lourde le petit cœur -tremblant de Livette.<span class="pagenum"><a id="page_26">{26}</a></span></p> - -<p>C’était un matin où il faisait, pour son cheval qui, la veille en se -baignant au Rhône, avait perdu le sien, un autre «séden».</p> - -<p>C’est un licol, le séden de Camargue, mais un licol tressé en poils de -cavales, l’usage étant de laisser toujours aux étalons crinières et -queues longues et vierges, en signe de force et de fierté. Le séden, le -plus souvent, est blanc et noir. C’est après tout une longue corde qu’on -enroule sur elle-même en paquet pour la suspendre au cou du cheval et -qui, licol la plupart du temps, <i>lasso</i> quelquefois, peut servir, selon -l’occasion, à bien des usages.</p> - -<p>Seulement le séden, chose essentiellement camarguaise, ne doit pas -sortir du pays. Il en sort plus d’un, à coup sûr, mais c’est par la -méprisable vénalité de tels ou tels gardians qui se moquent des vieilles -coutumes, bonnes pour les gens d’autrefois.</p> - -<p>Donc, Renaud faisait un «séden». C’était devant une des fermes -dépendantes du Château d’Avignon, maisonnette basse et longue, logis à -gardian plutôt que ferme, perdue dans la lande, si écrasée qu’elle avait -l’air de vouloir ne pas être vue, comme un animal qui se tapit.</p> - -<p>On était en octobre. Les alouettes chantaient. A cheval sur Blanquet (ou -Blanchet), son favori, la petite, d’après l’ordre de son père, arrivait -chercher Renaud et, de bien loin, elle l’aperçut qui, marchant<span class="pagenum"><a id="page_27">{27}</a></span> à -reculons, faisait le cordier. Dans une toile attachée autour de ses -reins et gonflée devant lui, comme un tablier retroussé en grande poche, -il prenait à pincées les touffes de poil blanches, puis noires, qu’il -entre-mêlait, et qui se tordaient en une corde à vue d’œil toujours plus -allongée. Un enfant tournait l’épaisse roue de bois, creuse, d’où -partait le séden déjà long, et Renaud,—au rythme de la roue, qui à -chaque tour frappait, ne sais comme, un coup sourd,—chantait une -chanson qui vers Livette arrivait, portée par une petite brise, comme un -appel doux et fort de l’amour qu’elle ignorait encore.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>N’use pas sur les routes</i><br></span> -<span class="i2"><i>Tes souliers:</i><br></span> -<span class="i0"><i>Descends plutôt le Rhône</i><br></span> -<span class="i2"><i>En bateau.</i><br></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Laisse Lyon, Valence,</i><br></span> -<span class="i2"><i>De côté;</i><br></span> -<span class="i0"><i>Salue-les de la tête</i><br></span> -<span class="i2"><i>Sous les ponts.</i><br></span> -</div></div> -</div> - -<p>Il avait une belle voix, unie et souple, puissante sans effort, étendue.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Avignon est la reine...</i><br></span> -<span class="i2"><i>Passe encor:</i><br></span> -<span class="i0"><i>Tu ne verras qu’en Arles</i><br></span> -<span class="i2"><i>Tes amours...</i><span class="pagenum"><a id="page_28">{28}</a></span><br></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>La plaine est belle et grande,</i><br></span> -<span class="i2"><i>Compagnon...</i><br></span> -<span class="i0"><i>Prends tes amours en croupe,</i><br></span> -<span class="i2"><i>En avant!</i><br></span> -</div></div> -</div> - -<p>Livette avait arrêté son cheval, pour mieux entendre. C’était le matin. -Il y avait dans la lumière cette jeunesse du jour qui fait bondir -l’espérance dans les cœurs de seize ans, et qui met une espérance encore -au cœur des vieux.</p> - -<p>Vague espoir qui n’est que le désir d’aimer et dont la perte, pire que -la mort, rend consolante l’idée de mourir!</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Prends tes amours en croupe...</i><br></span> -<span class="i2"><i>En avant!</i><br></span> -</div></div> -</div> - -<p class="nind">répéta le chanteur, et la petite, d’un mouvement vers la chanson qui -l’appelait, lança, sans le vouloir, son cheval.</p> - -<p>—Tiens! dit Renaud qui s’arrêta de travailler, tiens, demoiselette! -vous voilà de bon matin!... avec un cheval blanc qui sera tout rouge -bientôt!</p> - -<p>—Oui, dit-elle en riant, d’œstres et de mouïssales, il y en a beaucoup! -et même trop, ma foi de Dieu!</p> - -<p>—Vous en êtes couverte, demoiselette, comme un rayon de miel est -couvert d’abeilles, ou comme une touffe de genêt fleuri!... Mais qui -vous amène?<span class="pagenum"><a id="page_29">{29}</a></span></p> - -<p>—J’arrive de la part du père. Il faut avec moi vous en venir tout de -suite.</p> - -<p>—...C’est que mon cheval, tout à l’heure, le camarade Rampal me l’a -demandé pour aller jusqu’aux Saintes. Ils sont partis l’un sur l’autre.</p> - -<p>—Prenez-donc le mien, dit Livette.</p> - -<p>—Et vous, demoiselette?</p> - -<p>Elle eut honte de l’étourderie et devint toute rouge.</p> - -<p>—Moi? dit-elle,—et la chanson lui sonnait au cœur:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Prends tes amours en croupe,</i><br></span> -<span class="i2"><i>En avant!</i><br></span> -</div></div> -</div> - -<p>—A moins, dit-il, riant à son tour, qu’il ne vous plaise me prendre en -croupe!</p> - -<p>—On en parlerait longtemps dans toute notre Camargue, dit-elle de sa -voix mêlée de rire.... Un gardian comme vous, le terrible parmi les -cavaliers, en croupe comme une fillette? Non, non, sans honte, ce sera -ma place. Nous ôterons ma selle, que vous me rapporterez demain.</p> - -<p>—Fort heureusement, dit Renaud, Rampal m’a laissé la mienne, que je ne -prête jamais.</p> - -<p>Livette sauta à bas de son cheval; et, au vent de sa jupe, un essaim de -grosses mouches, d’énormes moustiques, s’envola, bruissant autour -d’elle. La<span class="pagenum"><a id="page_30">{30}</a></span> croupe très blanche de Blanchet parut alors comme recouverte -d’une résille de soie pourpre, tant les filets de sang s’y -entre-croisaient, nombreux. Un instant après, œstres et mouïssales, -s’abattant de nouveau sur la croupe toute sanglante, la tachetèrent -d’une myriade de points noirs, mais Blanchet, ombrageux pourtant, était -habitué à cette peine-là.</p> - -<p>Livette l’attacha à un des anneaux du mur, et, assise sur le banc de -pierre, attendit que Renaud eût achevé le séden.</p> - -<p>La roue tournait, frappant, à chaque tour son coup sourd, très régulier.</p> - -<p>—C’est une jolie chanson, Renaud, dit Livette tout d’un coup, répondant -à ses pensées avant de l’avoir voulu; c’est une jolie chanson que vous -chantiez tout à l’heure!</p> - -<p>—Je l’ai apprise, dit Renaud, d’un batelier, ami de mon père, avec -lequel j’ai remonté le Rhône jusqu’à Lyon—et l’ai ensuite -redescendu....</p> - -<p>—Et c’est beau, tout ce pays jusque là-bas? fit-elle.</p> - -<p>—Oui, dit-il, c’est beau!</p> - -<p>Et il n’ajouta rien.</p> - -<p>—Vous n’avez pas l’air, Renaud, de penser ce que vous dites. Vous -n’avez donc pas aimé cette ville de Lyon, dont on parle?</p> - -<p>Il y eut un assez long silence. On n’entendait que le rythme monotone de -la roue.<span class="pagenum"><a id="page_31">{31}</a></span></p> - -<p>—Pas de soleil! dit Renaud brusquement.... C’est une ville dans un -nuage froid!—Il ajouta: Le Rhône n’est beau que lorsqu’on le redescend.</p> - -<p>Livette le regarda, et ses yeux, très grands ouverts, voulaient dire: -«Pourquoi cela?»</p> - -<p>Il répondit à son regard:</p> - -<p>—Quand un des nôtres va vers là-bas, comprenez-vous, demoiselette, il -quitte tout pour n’arriver nulle part, et ne demande, au bout du chemin, -qu’à repartir pour le retour!...—Quand il vient de là-bas vers ici, au -contraire, il ne quitte rien du tout et il sait qu’au bout de la route, -il sera le bien arrivé!... Devant la mer, voyez-vous demoiselle, il faut -bien que, de force, le meilleur cheval s’arrête,—et c’est là seulement -que je veux bien, moi, consentir à ne pas aller plus loin.... Où la mer -n’est pas, tout le chemin reste toujours à faire....—Assez, petit! -ajouta-t-il en élevant la voix.</p> - -<p>La roue s’arrêta. Il examina le séden. La corde, bien régulièrement -noire et blanche, était achevée.</p> - -<p>—C’est de bon ouvrage, voyez, dit-il, demoiselle.</p> - -<p>Il se pencha, tout contre elle, pour regarder un point de la corde qui -lui semblait un défaut; il se pencha, et une boucle de ses courts -cheveux noirs toucha imperceptiblement les cheveux fous, presque pas -visibles, qui faisaient comme un léger nuage doré au-dessus du front de -Livette.... Et alors, il leur<span class="pagenum"><a id="page_32">{32}</a></span> sembla à tous deux—si jeunes!—que leurs -cheveux s’enflammaient, grésillaient tout bas comme une herbe fine qui -prendrait feu, l’été, au soleil.... Ah! sainte jeunesse!</p> - -<p>Alors, pour la première fois, Renaud songea à la fille. Jusque-là, il -n’avait jamais vu en Livette que la «demoiselette».... Ils restaient -inclinés tous deux, elle sur la corde qu’elle paraissait examiner -attentivement; lui, sur les cheveux de Livette. Livette avait la -«coiffure du matin», faite d’un petit mouchoir blanc qui enserre le -chignon, et qu’on noue de telle façon que les deux bouts, formant -oreillettes, se relèvent, creux et pointus, au sommet de la tête. -Lorsqu’elles sont en grande toilette, les Camarguaises entourent le haut -chignon, pris dans une fine coiffe blanche, d’un large velours, presque -toujours noir, dont les longs bouts retombent inégalement derrière la -tête, un peu sur le côté.</p> - -<p>Il regardait donc, Renaud, les cheveux de Livette, blonds, clairs, mêlés -de deux ou trois floques d’un or plus sombre—bien noués sur la tête, -ondulés en petites vagues sur les tempes, très coquettement soignés, -mais si jeunes qu’il s’en échappait à toute force quelques-uns, de tous -les côtés, assez pour faire au-dessus de sa tête ce léger brouillard de -lumière.</p> - -<p>Il regardait la nuque jolie, ronde, où poussait cette chevelure comme -une herbe ardente si frêle, si<span class="pagenum"><a id="page_33">{33}</a></span> fine! et si longue et si vivace! Et la -tentation d’y mettre ses lèvres l’attirait comme l’eau attire, après un -jour de marche, dans une colline pierreuse, sans eau, le cheval de -Camargue habitué aux pâturages mouillés.</p> - -<p>Elle se sentit trop regardée.</p> - -<p>—Partons! fit-elle tout d’un coup. Mon père a commandé que vous veniez -au plus vite.</p> - -<p>Renaud crut qu’il se réveillait d’un sommeil long, et d’un rêve. Il eut -un sursaut. Sans une parole, il alla à Blanchet, lui ôta la selle de -femme qu’il enferma dans la maison, lui mit la sienne, et sauta sur la -bête que les moustiques à la fin impatientaient.</p> - -<p>En croupe, d’un bond, aidée par la main vigoureuse du gardian, sauta -après lui Livette, très amusée, et qui, d’un bras, entoura la taille de -Renaud. C’est la mode des Camarguaises qui, toutes, les jours de fête, -aux plaines de Meyran, aux Saintes-Maries ou ailleurs, arrivent -«appareillées» sur le cheval de leur promis.</p> - -<p>Le gardian enleva Blanchet au galop, lui rendit la main, et le laissa -faire. Blanchet quitta le chemin battu, prit droit sa route vers le -Château, à travers la lande dans le sable semé de salicornes arrondies -en touffes rigides et voisines, inégalement espacées. La bonne bête -volait au-dessus de ces plantes, effleurant à peine les tiges, retombant -toujours entre les<span class="pagenum"><a id="page_34">{34}</a></span> touffes, dans le sable mou, d’où pourtant, par -habitude, elle retirait le pied sans effort, mesurant d’avance -l’écartement des obstacles, galopant juste, d’un galop calculé et libre, -changeant de pied à sa guise, se jouant de la difficulté, heureuse -d’être laissée à elle-même.</p> - -<p>Et il fallait que Livette enserrât étroitement la taille du gardian. Il -était souple, le cavalier; il ondoyait avec l’animal. Et la vitesse, -l’air libre, la jeunesse et l’amour, tout les grisait, les deux jeunes -gens; et, sans le vouloir, sans y songer, assez haut pour être entendu -de la fille, le cavalier, entre ses dents, répétait sa chanson de tout à -l’heure:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Prends tes amours en croupe!</i><br></span> -<span class="i2"><i>En avant!</i><br></span> -</div></div> -</div> - -<p>Et il leur semblait que l’horizon était à eux.</p> - -<p>Quand ils sautèrent à bas de cheval, devant la ferme du Château,—ils ne -s’étaient pas dit une parole, mais ils avaient échangé en silence le -plus subtil et le plus fort d’eux-mêmes.</p> - -<p>Depuis ce jour, Renaud, sincèrement amoureux, devint attentif à plaire. -Il soigna sa mise, arrangea mieux sa taïole, se rasa de plus près, et -n’eut plus un seul regard pour les autres fillettes, même les plus -jolies.</p> - -<p>Un jour, enfin, il avait dit à Livette:<span class="pagenum"><a id="page_35">{35}</a></span></p> - -<p>—Votre père ne voudra jamais!</p> - -<p>C’étaient ses premières paroles d’amour.</p> - -<p>—Si je veux, mon père voudra. Et ce que veut mon père, mère-grand le -veut toujours!</p> - -<p>—Le bon Dieu le fasse! répondit Jacques.</p> - -<p>Et, en effet, comme elle l’avait dit,—cela était arrivé.... Maintenant, -depuis cinq mois à peu près, ils étaient promis.</p> - -<p>Ce qui le charmait en Livette, c’est qu’elle était tout le contraire de -lui, si fine, si frêle, si blonde, si enfant,—et c’était que, à ne pas -s’y tromper, elle l’aimait de toutes ses forces, la mignonnette.<span class="pagenum"><a id="page_36">{36}</a></span></p> - - - - -<h2><a id="V"></a>V</h2> - - -<p>Si fraîche était Livette qu’on répétait souvent en parlant d’elle, ce -mot de Provence: «On la boirait dans un verre d’eau!»</p> - -<p> </p> - -<p>A aimer Livette, Renaud éprouvait ce plaisir, si doux au cœur des forts, -d’avoir à protéger quelqu’un, une petite femme qui était une enfant. -Grâce à la fragilité, à la petitesse de Livette, le rude gardian, bâti -pour des amours violentes, le cavalier du désert camarguais, le bouvier -au poing robuste, le dompteur de cavales et de taureaux, éprouvait une -sorte d’amour fait de pitié douce, de respect pour la faiblesse -gracieuse; il apprenait la tendresse en un mot, qu’il n’eût pas su avoir -peut-être pour une de ses pareilles.</p> - -<p>Il ne lui serait jamais venu à l’idée de lui dire, à elle, quelqu’une de -ces grosses plaisanteries à double entente dont il régalait volontiers, -aux jours de ferrades ou de courses, les fortes belles filles de sa -connaissance. Il lui eût semblé qu’il abusait vilainement de sa -puissance et de son expérience d’homme.<span class="pagenum"><a id="page_37">{37}</a></span></p> - -<p>Encore moins Livette lui donnait-elle cet âpre désir, bien connu de lui, -qui, parfois, auprès des autres filles, lui montait au cerveau en coup -de sang, ce désir de toucher avec ses mains, de prendre avec ses bras, -de renverser au revers du fossé, en riant de la résistance molle, du -consentement qui repousse un peu, de la lutte égale entre la fille et le -garçon qui tous deux s’entendent, au fond, pour être voleur et volée. -Non, devant Livette, Renaud se sentait nouveau à lui-même. Il lui -venait, de la petite demoiselle aux cheveux d’or, une tranquillité de -cœur dont il était bien surpris. Il a mille formes, l’amour. Celui -qu’éprouvait Renaud pour Livette était un apaisement. Il lui «voulait du -bien». Voilà ce qu’il se répétait en songeant à elle. Et, comme il -désirait toutes les autres un peu à la façon des taureaux de sa manade, -dans la saison où les germes travaillent, il se trouvait que la seule -qu’il aimât vraiment, il lui semblait ne la désirer point.</p> - -<p>Alors, de cela, il éprouvait un charme bon, qu’il savourait comme une -eau pure après la longue marche dans la poussière, au soleil. Il se -réjouissait en lui-même de son amour comme d’un repos, d’une halte sous -un ombrage d’arbre, au bord d’une source très fraîche, très claire, -pendant que des oiseaux chantent, au réveil, le matin. Quelquefois, dans -le flamboiement de midi, quand il traversait, sur son<span class="pagenum"><a id="page_38">{38}</a></span> cheval qui -baissait la tête, le désert miroitant de sables, de sel et d’eau, il -sentait le souvenir de Livette lui arriver doucement, et il lui semblait -alors qu’une brise lente l’accompagnait, passait sur son front, le -lavait en quelque sorte de sa fatigue, de la poussière, comme un bain. -Il était rafraîchi et il se sentait sourire. Ranimé, il avait un frisson -d’aise qui parcourait tout son être, et qui, par les genoux et par la -main, imperceptiblement, commandait à son cheval de relever la tête. Il -la relevait sans autre commandement, s’ébrouait; le cheval de l’amoureux -secouait sa crinière, chassait, du coup de fouet brusque de sa queue, -les mouïssales qui ensanglantaient ses flancs et, d’un pas allongé, -gagnait les abris à l’ombre, au bord du Rhône, sous les aubes, sous les -peupliers,—dont les feuilles toujours tremblotent et bruissent comme -l’eau, comme les cœurs d’homme, comme tout ce qui vit, espère, souffre -et meurt.</p> - -<p>Non seulement par sa grâce et sa faiblesse elle le charmait, lui fort et -brutal; mais aussi par les soins de sa mise, par son élégance de femme -riche, elle l’enchantait, lui pauvre; et elle lui semblait une créature -neuve, étrange, d’un autre monde. Et elle l’était en effet. D’une autre -qualité, se disait-il; un être hors de sa région, bien au-dessus.</p> - -<p>Qu’il pût dénouer un jour les cordons de ses petits souliers, cela «ne -lui venait pas», et cependant elle<span class="pagenum"><a id="page_39">{39}</a></span> était à lui, Livette, la fille des -intendants du château d’Avignon! elle était sa fiancée, sa promise, sa -future femme!</p> - -<p>Il se faisait l’effet de l’héritier d’un trône. Devant l’idée seule de -son avenir, il éprouvait quelque chose comme l’embarras d’un mendiant au -seuil d’un palais, devant les tapis qu’il faut fouler, pour y entrer, -avec des souliers lourds de boue.</p> - -<p>Elle tenait un peu pour lui de la sainte Madone, en bois sculpté, peinte -d’or et de bleu, chargée de colliers de perles et de fleurs, qu’il -voyait, enfant, dans l’église d’Arles, à Saint-Trophime.</p> - -<p>Aussi éprouvait-il un étonnement secret à se savoir aimé.</p> - -<p> </p> - -<p>Cela ne lui paraissait pas vrai tout à fait; et comme il fallait bien se -rendre à l’évidence, toutes les fois qu’elle lui parlait, il éprouvait -sans fin la nouveauté de son amour.</p> - -<p>Et il était embarrassé un peu, devant elle, ne trouvait plus ses mots, -se contentait de lui sourire, de lui être soumis comme un enfant, de -courir pour aller chercher ceci ou cela, la devinant sur un regard; se -trompant quelquefois, mais rarement; goûtant, à être le valet de la -fillette, le plaisir d’un gros nain domestique amoureux d’une -mignonnette fille de roi.</p> - -<p>Son sobriquet de <i>Le Roi</i> à côté d’elle maintenant<span class="pagenum"><a id="page_40">{40}</a></span> lui semblait une -moquerie. Elle l’embarrassait, il était humble devant elle.</p> - -<p>Et il était surpris, indigné même, au dedans de lui, de l’aisance des -autres avec Livette. Il lui semblait étrange que ses compagnes la -traitassent en égale; que son père, sa grand’mère, n’eussent pas pour sa -fiancée les égards, le respect qu’il avait, lui.</p> - -<p>Volontiers, quand la grand’mère criait à Livette: «Fais ceci ou cela, -cours! dépêche-toi!» il se serait fâché, lui aurait dit: «Pourquoi la -commandez-vous? Elle n’est pas faite pour obéir! Vous êtes une méchante -grand’mère! Ne voyez-vous pas bien qu’elle est trop délicate pour ces -besognes, et trop jolie!»</p> - -<p>Mais ce n’était qu’un sentiment caché en lui; il n’aurait pas osé -l’avouer, car les femmes sont faites, selon nos anciens, pour être les -servantes de l’homme. Il n’en disait donc rien du tout. Il se trouvait -même, de l’éprouver, un peu ridicule. Il se contentait de faire très -vite, à la place de Livette, la chose qu’on lui commandait, si c’était -de celles qu’il pouvait faire.</p> - -<p>Oh! par exemple, si un homme se fût permis, avec Livette, une -plaisanterie malsonnante, eût pris une liberté, oh! alors, avant de -réfléchir, certainement, celui-là, il l’eût assommé du poing, là, tout -de suite!</p> - -<p>Si, même dans la foule, un jour de fête, quelqu’un, homme ou femme, non -loin d’elle, lançait un mot<span class="pagenum"><a id="page_41">{41}</a></span> grossier, un de ceux-là que lui-même, à -l’occasion, savait faire sonner très bien, il éprouvait, contre -l’inconnu, une rage; il lui semblait véritablement qu’on eût dû -s’apercevoir de la présence de Livette, la sentir près de là, comprendre -que, devant elle, on devait se respecter.</p> - -<p>Tout cela, il eût été incapable de l’expliquer, mais il l’éprouvait, -confus et certain, en lui.</p> - -<p> </p> - -<p>Pour Livette, elle sentait finement l’adoration du bouvier. Elle en -jouissait sans trop en avoir l’air. Elle voyait très clairement qu’elle -avait, sans aucun effort, dompté une bête sauvage. Elle riait parfois, -en le regardant, d’un rire honnête, clair, où il y avait cependant le -triomphe de la mystérieuse magie féminine, merveilleuse invention de la -nature qui veut que le fort soit, au gré de la faiblesse exquise, -attiré, vaincu, roulé à terre. Ce miracle, opéré par la vie, par la -nature, par l’amour, elle le croyait son œuvre, à elle Livette, et elle -était travaillée d’un peu d’orgueil, la petite femme! D’autant plus que -souvent elle se disait: «Comment ai-je fait? je ne mérite pas ce -bonheur; non, en vérité, je ne le mérite pas!» Elle voyait très bien -que, pour lui, elle était un être à part; qu’il ne la traitait pas du -tout comme faisait tout le monde; et, très étonnée, elle en était fière.</p> - -<p>Puis, se demandant, en son cœur sincère, ce<span class="pagenum"><a id="page_42">{42}</a></span> qu’elle avait de «plus», de -mieux qu’une autre, et ne trouvant pas, il lui arrivait de juger, malgré -elle, son amoureux un peu, un tout petit peu bête d’être comme cela, lui -si fort, dominé par elle! Alors elle se moquait gentiment, riait de lui -tout haut:</p> - -<p>—Ah! grand nigaud!</p> - -<p>Ainsi, obscurément, toute la Femme, profonde, ondoyante, était dans -cette paysanne simple, qui n’aurait rien su dire sur elle-même.</p> - -<p>Il lui arrivait aussi de se trouver jolie, belle, la plus belle, la plus -jolie, de s’admirer. Quand cette idée lui venait, et, il faut l’avouer, -ce fut bientôt la plus fréquente, oh! c’est alors qu’elle sentait son -orgueil! Et elle ne trouvait plus bête du tout son amoureux; il lui -semblait bien heureux, au contraire, trop heureux! Oh! c’est lui qui ne -la méritait guère!... Dans ces moments-là, elle accueillait ses -services, ses humilités, avec un petit air de princesse habituée aux -hommages.</p> - -<p>Alors aussi, elle se demandait pourquoi tous les autres ne faisaient pas -pour elle ce qu’il faisait, lui? Et, par contre, elle concevait aussitôt -pour lui une sorte de reconnaissance.... Cette mobilité d’impressions -qui tournent en nous, souvent opposées, sans fin variées, autour de -l’idée fixe, voilà l’amour.... Eh oui, vraiment, il méritait d’être aimé -seulement pour avoir su la connaître!... la choisir!... C’étaient<span class="pagenum"><a id="page_43">{43}</a></span> les -autres jeunes hommes, qui, tous, étaient des sots!</p> - -<p>Bienvenu était-il s’il arrivait à la ferme quand elle en était à cette -pensée.... Elle poussait un petit cri d’oiseau content et courait à son -ami.</p> - -<p>—Bonjour, monsieur Jacques!</p> - -<p>—Bonjour, demoiselle Livette!</p> - -<p>Ils se prenaient la main.</p> - -<p>—Venez-vous au Rhône?</p> - -<p>—De bon cœur!</p> - -<p>Et souvent ils allaient s’asseoir ensemble au bord du Rhône, sous le -grand aube, un arbre de plus de cent ans, qui est là, connu de tout le -monde.... Les aubes, assez pareils aux trembles et aux bouleaux, sont -des arbres bien camarguais.</p> - -<p>Quelquefois, en y allant, elle lui tendait une branchette verte, souple, -cueillie à un peuplier du chemin, et ils marchaient attachés l’un à -l’autre et séparés à la fois par la branchette courte que suivait un vol -de fins moucherons aux petites ailes irisées.</p> - -<p>Elle aimait beaucoup ce jeu de le faire marcher ainsi, pas trop près, -pas trop loin, le tenant sans le toucher, l’attirant à volonté, le -maintenant à distance selon sa fantaisie, faisant de la baguette -feuillue un fouet, s’il venait à entrer en révolte.</p> - -<p>Elle se sentait ainsi bien maîtresse de lui, se rappelant qu’ainsi -quelquefois elle s’était fait suivre <span class="pagenum"><a id="page_44">{44}</a></span>docilement de son cheval Blanchet, -en lui tendant une gerbe mince d’avoines en fleurs;—qu’ainsi parfois -elle avait ramené derrière elle, calme comme un bœuf, un taureau -méchant, échappé, blessé dans les courses, et qu’elle avait rencontré au -fond d’une touffe d’ajoncs, au bord du chemin, en train de tendre sa -langue baveuse aux filets de sang qui découlaient de son mufle.</p> - -<p>Arrivés au bord du Rhône, sous le grand aube au tronc rugueux et noir, -aux branches lisses et blanches, qui s’étend largement au-dessus du -fleuve, avec son vaste feuillage bruissant, ils s’asseyaient côte à -côte, les fiancés, sur les racines qui sortent de terre ou bien sur un -paquet de roseaux coupés.</p> - -<p>Et ils regardaient couler l’eau. L’eau terreuse, jaunâtre, charriant des -amas d’écumes tournoyantes, allant à la mer.</p> - -<p>Ils s’asseyaient et ils regardaient.</p> - -<p>Ils ne parlaient pas. Ils vivaient en silence, au bruit du Rhône dont -les petites vaguelettes, obliquement, sur les bords, viennent jouer, -s’attacher dans les pieds innombrables des roseaux, des peupliers -jeunes, tandis que le gros du courant passe au milieu, pressé, rapide, -comme en hâte d’arriver là-bas, à la mer qui est sa perte.... Ils -rêvaient, ils ne parlaient pas.</p> - -<p>Ils se sentaient vivre de la même vie que tout ce qui les entourait. De -temps en temps, un martin-<span class="pagenum"><a id="page_45">{45}</a></span>pêcheur, azuré et mordoré, filait devant eux, -se posait sur une basse branche, regardant l’eau de côté, le bec en -arrêt, puis brusque, traversait le Rhône. Et avec l’oiseau bleu, leur -pensée traversait aussi le fleuve, s’arrêtait là-bas, sur quelque -branche courbée en arc dont le fin bout trempait dans l’eau, tout -vibrant de la course du fleuve, et entouré d’écumes accumulées, de -feuilles mortes, de brindilles. Comme un sorcier, l’oiseau, tout à coup, -avait disparu!...</p> - -<p>—C’est joli! disait parfois Livette.</p> - -<p>Et c’était tout.</p> - -<p>Lui ne répondait pas. Il ne savait que lui dire. Il était trop heureux. -Le roi n’était pas son cousin!</p> - -<p>Aux heures du soir, beaucoup de tout petits lapins, des jeunes, en cette -saison de mai, sortaient du parc, des haies sauvages, et jouaient -presque invisibles, gris, dans l’ombre au pied des buissons, trahis par -l’agitation d’une touffe d’herbe, d’une branchette basse, horizontale, -qui barrait leur coulée.</p> - -<p>Il y avait aussi, pour la joie des deux fiancés, la chanson du -rossignol, à l’heure où la lune monte. Écoutez-là: c’est toujours beau, -dans la nuit, cette chanson du rossignol. Il commence par trois cris -distincts et bien prolongés; on dirait un signal, un appel convenu; cela -commande l’attention. Puis la modulation s’élève, hésitante. On dirait -qu’il est timide, qu’il a peur de n’être pas exaucé.... Mais<span class="pagenum"><a id="page_46">{46}</a></span> bientôt il -prend courage, il s’assure, et le chant monte, s’élève, éclate, se -répand dans un tumulte ordonné.... Et c’est l’amour, c’est la jeunesse -et l’amour qui ne se contiennent plus, que rien n’arrête, qui réclament -leur droit à la vie.... Il se tait.</p> - -<p> </p> - -<p>Il s’était tu, que les amoureux écoutaient longtemps encore le chant de -l’oiseau se répéter dans l’écho ténébreux d’eux-mêmes.</p> - -<p> </p> - -<p>... C’était l’heure de rentrer. Ils se levaient, s’acheminaient vers la -ferme qui est tout proche.</p> - -<p>La grand’mère appelait du seuil de la porte:</p> - -<p>—Livette! Livette!</p> - -<p>Sa voix leur arrivait comme plaintive, caressante, un peu triste, du -bord de la grande plaine qui élevait aussi dans l’obscurité, vers les -étoiles, vers la vie, vers l’amour, un long appel mélancolique. La voix -des nuits sur la plaine se répand et monte tranquille sans se heurter à -aucun écho, triste d’être seule dans trop d’étendue.</p> - -<p>Et autour des amoureux qui regagnaient la ferme, dans les vergers, dans -le parc, s’élevait bientôt, à mesure que croissait la nuit, -l’assourdissante clameur des grenouilles, tapage puissant qui est le -total d’une addition de bruits faibles, énorme brouhaha, fait de menus -coassements inégaux qui, accumulés, s’écra<span class="pagenum"><a id="page_47">{47}</a></span>sant l’un l’autre, arrivent à -n’être plus qu’un tumulte régulier, pareil au ronflement continu d’une -cataracte.</p> - -<p>Et au milieu de cette formidable clameur d’éternité, faite des milliers -de voix des toutes petites rainettes amoureuses, traversée d’un cri de -courlis ou de héron en chasse, accompagnée du bourdonnement des deux -Rhônes, et du battement de la mer,—les amoureux, émus l’un de l’autre, -n’entendaient rien que le battement calme de leurs deux cœurs.</p> - -<p>Et à mesure que le temps passait, l’amour grandissait en eux, accru du -souvenir de toutes ces heures vécues ensemble.</p> - -<p>Renaud n’était plus seulement Renaud pour Livette, mais l’être par qui -elle éprouvait la vie, à travers qui lui venait ce grand souffle de -toutes les choses, des horizons de terre et de mer, cette émotion -d’être, ce désir d’avenir, d’accroissement, ce flux d’espérances vagues, -qui est l’amour et qui fait l’intérêt de vivre.</p> - -<p>Et maintenant, si on eût voulu arracher Jacques à Livette, elle en -serait morte, et celui qui aurait voulu prendre à Jacques Livette, en -serait mort, oui, mes amis, encore plus sûrement.</p> - -<p>C’est une belle et bonne chose que l’amour soit sans cesse occupé à -rajeunir le monde,—et le rossignol, comme les grenouilles, ne se -lassent pas de le répéter.<span class="pagenum"><a id="page_48">{48}</a></span></p> - - - - -<h2><a id="VI"></a>VI</h2> - - -<p>Ce Rampal, qui avait emprunté le cheval de Jacques Renaud, n’était plus -revenu.</p> - -<p>Renaud ne montait plus maintenant d’autre cheval que Blanchet.</p> - -<p>Rampal était un mauvais gueux, joueur, coureur de cabarets, bien connu à -Arles dans toutes les maisons louches tapies le long du Rhône.</p> - -<p>Chassé par plusieurs maîtres, gardian sans manade, il passait sa vie -maintenant à courir à cheval d’une ville à l’autre, d’Aigues-Mortes à -Nîmes, de Nîmes à Arles, d’Arles aux Martigues, et, dans chacune de ces -villes, exerçait quelque métier douteux, trichait un peu aux cartes, -gagnant de quoi vivre une semaine sans rien faire, et repartant, cette -semaine-là, pour la Camargue qu’il aimait, où il avait, dans deux ou -trois fermes, des femmes à qui plaisait son existence de forban -mystérieux.</p> - -<p>Pour cette vie, il fallait un cheval. Gardian à pied, Rampal avait -d’abord volé un cheval à une manade, mais celui-là, la seconde nuit, -rompant son entrave, l’avait quitté, avait traversé le Rhône à la nage -et<span class="pagenum"><a id="page_49">{49}</a></span> rejoint son troupeau. C’est alors que le gueux, ayant en effet des -affaires pressées, avait dit à Renaud:</p> - -<p>—Je prends ton cheval Cabri, j’ai besoin d’aller aux Saintes.</p> - -<p>—Prends mon cheval, avait dit Renaud.</p> - -<p>Il ne lui était pas venu à l’esprit que Rampal ne reviendrait pas. Sûr -de sa réputation de force et de vaillantise, Jacques ne croyait pas -qu’on pût s’exposer à sa colère.</p> - -<p>Et puis, il avait pour Rampal une sorte de pitié mêlée d’un peu -d’admiration. C’était un hardi cavalier que Rampal, et sans les femmes -et les cartes, avec Renaud ou après lui, il eût été, lui aussi, un roi -des gardians! En sorte que si Rampal faisait pitié à Renaud, Renaud -faisait envie à Rampal.</p> - -<p>Quant aux fredaines de ce «marrias», de ce mauvais chenapan, c’étaient -jeux d’homme libre. Ni marié, ni fiancé, orphelin de père et de mère, -n’ayant à nourrir, à aider personne, à complaire à personne, il avait -bien raison de vivre à sa guise! Ainsi, du moins, pensaient la plupart -des gens.</p> - -<p>Renaud, d’ailleurs, quoique honnête, avait des goûts de vagabond.</p> - -<p>Avant d’avoir au cœur, pour Livette, son étrange amitié, dont il se -sentait comme attaché, lié aux pieds et aux mains, il avait, à la -vérité, souvent couru avec Rampal de singulières aventures.<span class="pagenum"><a id="page_50">{50}</a></span></p> - -<p>Plus d’une fois ils avaient galopé côte à côte, portant chacun en -croupe, vers la libre plaine, une fille au rire facile qui, au sortir -d’une course de taureaux à Aigues-Mortes ou en Arles, avait consenti à -les suivre pour une nuit.</p> - -<p>Seulement, en ces aventures, Renaud toujours avait joué franc jeu, ne -promettant jamais ni mariage ni rien, offrant aux belles un cadeau, un -souvenir, bague de laiton ou foulard,—fichu à plisser suivant la mode -arlésienne, ou large ruban de velours à former coiffure, tandis que -Rampal avait des trahisons, promettait beaucoup, sans tenir, bref -n’était qu’un «féna», un vaurien.</p> - -<p>Rampal avait donc emprunté le cheval de Renaud avec l’intention de le -ramener le soir même, mais, ce soir-là, on lui avait annoncé une fête -aux Martigues, et il était parti, sans se soucier de Renaud. «Il -prendra, s’était-il dit, un cheval de sa manade»... Or, Audiffret, le -père de Livette, l’intendant du château, avait voulu que Renaud prît -Blanchet.</p> - -<p>—Prends Blanchet, lui avait-il dit. Il me fait peur pour notre fille. -C’est un maître cheval, mais ombrageux, des fois. Achève de nous le -dresser. Je veux qu’il coure cette année aux fêtes de Béziers. -Entraîne-le.</p> - -<p>Et, heureuse que Blanchet fût à «son ami», car déjà elle appelait ainsi -Renaud, dans le silence de<span class="pagenum"><a id="page_51">{51}</a></span> son cœur,—Livette, qui aimait Blanchet, -avait simplement dit:</p> - -<p>—Je vous le recommande.</p> - -<p>Il y avait plus de six mois de cela.</p> - -<p>Rampal, qui avait fait parler de lui cependant, et dont Renaud avait eu -plusieurs fois des nouvelles, n’avait pas ramené le cheval.</p> - -<p>Renaud patientait. Plusieurs fois, informé que Rampal était ici ou là, -il avait essayé de le joindre sans y parvenir.</p> - -<p>—Je l’attraperai quelque jour! disait Renaud; il ne perd rien pour -attendre.</p> - -<p>Il espérait bien que la fête des Saintes-Maries ramènerait ce coquin.</p> - -<p>—Avec les bohémiens voleurs, celui-là reviendra! répétait-il, et il ne -se trompait pas.</p> - -<p>Rampal, pour un empire, n’aurait pas manqué une fois de venir au -pèlerinage des Saintes. Le gueux se serait cru damné. C’était pour lui -habitude d’enfance de venir demander pardon de ses fautes aux deux -Maries et à Sara la servante, dont il ne faisait que rire par -fanfaronnade, ne pouvant s’assurer à lui-même s’il croyait en elles ou -non.</p> - -<p>Cette année-là, affilié aux bohémiens, pour des affaires de -maquignonnage (on sait que les bohémiens, hommes et femmes, roms et -juwas, comme ils disent, ont une connaissance approfondie<span class="pagenum"><a id="page_52">{52}</a></span> de tout ce -qui se rapporte au cheval), Rampal leur avait été une excellente source -de renseignements.</p> - -<p>Par différents moyens, on l’avait fait parler sur ceci, sur cela, sur -tous et sur toutes. Il ne savait pas bien lui-même qu’il eût conté tant -de choses.</p> - -<p>On l’avait interrogé, tantôt nettement, à l’improviste; tantôt d’une -façon détournée et lente, et puis pendant l’ivresse, et même pendant le -sommeil. Et la mémoire infaillible des gitanes avait rigoureusement -enregistré ses réponses,—de quoi étonner toute la Camargue.</p> - -<p>Rampal n’avait pas même été questionné par la reine bohême qui se -méfiait de sa discrétion, et qui tenait de seconde main sa connaissance -des secrets du pays.</p> - -<p>Une fois seulement il lui avait adressé la parole. C’était un soir où la -reine mendiante s’était mise à danser pour elle-même, sur le grand -chemin au bruit de son tambour de basque qui ne la quittait guère.</p> - -<p>—Tu es belle! lui avait-il dit.</p> - -<p>—Tu es laid! avait-elle répondu très vite avec mépris.</p> - -<p>—Donne-moi, fit Rampal, la bague de ton doigt, je t’en donnerai une -autre.<span class="pagenum"><a id="page_53">{53}</a></span></p> - -<p>Elle avait regardé d’un œil tout plein d’étincelles sa bague barbare, en -argent battu au marteau, puis le chrétien insolent, et elle avait dit:</p> - -<p>—Un coup de bâton sur les reins, voilà ce que je donnerai, chien! si tu -ne me laisses!</p> - -<p>Et, laidement, elle avait craché comme par dégoût.</p> - -<p>Un peu troublé, Rampal avait quitté la partie.</p> - -<p>Cette femme avait une façon de regarder qui troublait les gens. On eût -dit qu’il sortait de ses yeux un feu noir, une flamme aiguë. Cela -pénétrait, fouillait, et on n’y pouvait rien. Elle entrait dans votre -regard, mais on n’entrait pas dans le sien—qui, au contraire, -repoussait, s’opposait au vôtre comme une chose solide. Et, dans ces -moments, elle était fièrement cambrée, la tête un peu en arrière, tout -le corps en arrêt, si onduleux et si rigide à la fois, qu’on eût dit -d’une vipère à cornes dressée sur sa queue, fascinante et prête à -bondir.</p> - -<p>—Je ne peux pas vous expliquer, Jacques, comme cette femme m’a fait -peur, avait dit à Renaud Livette. J’en ai encore le sang gelé!... Elle -m’a menacée! Et quand cette couronne d’épines est tombée devant moi, -j’ai cru que j’allais—Bonne Mère!—m’évanouir!</p> - -<p>—Celle-là aussi, avait répondu Renaud, si je la rencontre, elle aura à -qui parler!<span class="pagenum"><a id="page_54">{54}</a></span></p> - -<p>—Laissez, Jacques, les païens tranquilles! Ce n’est pas bon d’avoir -affaire au diable.</p> - -<p>Mais le gardian aimait la bataille, et il ne désirait rien tant que -rencontrer Rampal et Zinzara, le joueur et la reine des tarots,—«deux -bohémiens, deux voleurs ensemble,» pensait Renaud.<span class="pagenum"><a id="page_55">{55}</a></span></p> - - - - -<h2><a id="VII"></a>VII</h2> - - -<p>Ce fut la bohémienne qu’il rencontra d’abord.</p> - -<p>Renaud, à cheval sur Blanchet, allait le long de la plage, vers les -Saintes.</p> - -<p>Il avait la mer à sa droite; à sa gauche, le désert. Il marchait dans le -sable; et la lame, de moment en moment, venait s’étaler sous les jambes -de son cheval, entourant d’écume gaie les sabots roses vite relevés.</p> - -<p>Renaud pensait à Livette.</p> - -<p>Il regardait devant lui, et voyait l’église des Saintes, ses hauts murs -droits, crénelés, et il se demandait si ce serait là ou à Saint-Trophime -en Arles qu’il conduirait, vêtue de blanc, couronne en tête, sa petite -reine.</p> - -<p>Il regardait la mer et se demandait si rien ne lui viendrait par là; si -son oncle, le capitaine au long cours, parti depuis tant d’années, ne -débarquerait pas quelque jour avec une cargaison de choses vagues et -merveilleuses, un million fait d’objets précieux, d’étoffes et de -pierreries? Dans son imagination de pauvre et d’ignorant, l’idée de la -fortune était une<span class="pagenum"><a id="page_56">{56}</a></span> vision de trésors légendaires, comme ceux qui sont -dans les cavernes des contes arabes.</p> - -<p>Un instant, il voyait cela, de ses yeux, le voyait en réalisation dans -l’éclat papillottant de la vaste mer qui étincelait à l’infini, par -scintillements vifs et brusques, comme un miroir cassé en étroits -morceaux irréguliers et mobiles. C’était une nappe ondulante de diamants -et de saphirs. Le soleil, à mesure qu’il baissait sur l’horizon, jetait -des feux de plus en plus roux sur les miroitements moins rapides, et -toute l’eau fut bientôt semblable à du vieil or bruni, qui se mouvait -avec lenteur; on eût dit, sous des luisants polis de vitrine, un immense -trésor fondu! De très loin en très loin une vague haute se gonflait, -ronde, pesante, un nuage passait; et dans l’épaisseur de la vague -chaperonnée d’or, dans l’ombre lente du nuage s’approfondissait un bleu -noir, puissant. Le soleil s’abaissait toujours et de grandes bandes d’un -rouge vif se mettaient à dominer les bandes d’ocre, d’améthyste, de vert -citronné, d’azur pâle, qui s’étageaient sur la ligne d’horizon.... La -mer changeante était maintenant semblable à un manteau de pourpre royale -à franges d’azur, d’argent et d’or.</p> - -<p>Sur le désert, les marais aussi se transformaient en draperies -éclatantes, en broderies étalées. Tout n’était qu’étincellement, les -sables, les eaux, le sel.... Par moments, un flamant rose se soulevait -du milieu des<span class="pagenum"><a id="page_57">{57}</a></span> enganes, volait, lourd, semblait emporter à son flanc un -peu du rouge de l’eau et du ciel,—puis se reposait au bord des eaux -luisantes.</p> - -<p>Les goélands étaient comme les blancs oiseaux de rêve de ce pays -d’enchantement. Ils s’asseyaient par bandes, pareils à des colombes -couveuses, sur les vagues de la mer au large, ou sur les sables chauds, -ou sur les étangs.</p> - -<p>Et là-bas, dans le nord-ouest, Renaud cherchait de l’œil la haute -terrasse carrée du Château d’Avignon, où montait quelquefois Livette -pour voir si, dans la plaine, elle n’apercevait pas Blanchet et la lance -droite de son bon ami Renaud.</p> - -<p>Renaud, tout à coup, arrêta son cheval et regarda fixement un point noir -qui se mouvait sur la mer, s’abaissant, s’élevant avec les courbes des -vagues, à deux cents pas du rivage.</p> - -<p>Il crut reconnaître une tête de femme; une tête aux cheveux noirs -ruisselants d’eau, couronnés d’un cercle de cuivre, où luisaient, en -pendeloques, des médailles d’Orient....</p> - -<p>La gitane nageait, s’ébattait dans les vagues, qui, venues du fond de la -mer, se soulevaient, rares, lentes. Elle y glissait comme un congre, -heureuse de sentir sa peau caressée par les souplesses de l’eau salée. -Elle avait des ondulements pareils à ceux de la mer elle-même; elle -serpentait comme ces algues que fait on<span class="pagenum"><a id="page_58">{58}</a></span>doyer la force des houles. De -loin en loin, la vague plus lourde et plus haute arrivait contre elle. -Elle lui faisait face, étendait, à la manière des plongeurs, au-dessus -de sa tête baissée, ses mains rapprochées en pointe, et entrait -horizontalement sous la lame large qu’elle traversait de part en part.</p> - -<p>Du haut de son cheval, Renaud voyait la tête brune émerger de l’autre -côté de la lame bombée qui, en arrivant le long du rivage, se -contournait en volute blanchissante, s’écroulait aussitôt en neige -d’écume, s’étalait enfin sous lui, sur le sable, en minces nappes -transparentes qui se surmontaient l’une l’autre, toutes pailletées -d’étincelles. Il ne voyait pas distinctement le corps de la nageuse. A -peine, sous les transparences de l’eau limpide, en apercevait-on les -contours fuyants, qu’ils se voilaient aussitôt d’ondoiements et de -reflets.</p> - -<p>Tout à coup, la nageuse se dirigea vers la terre, parut prendre pied, -et, élevant un bras hors de l’eau, fit à Renaud signe de s’en aller, -avec des cris:</p> - -<p>—Passe ton chemin!</p> - -<p>Mais lui qui, jusque-là, regardait avec curiosité, sans colère aucune, -fut, à ce mot, pris d’irritation. Il n’avait rien oublié, certes, des -plaintes de Livette contre la bohémienne. Il n’y avait pas huit jours -que la tzigane avait rendu au Château d’Avignon sa visite menaçante. -Seulement, dans cette lumière, dans<span class="pagenum"><a id="page_59">{59}</a></span> cette beauté du soir, Renaud -s’était senti le cœur paisible, et il avait reconnu la reine bohême sans -émotion. Peut-être une curiosité dominait-elle en lui, qui le poussait -vers cet être étranger, mystérieux, surpris au bain, dans la grande -solitude du désert et du soir; une curiosité de voyageur pour un animal -inattendu et de chrétien pour une femme païenne. «Passe ton chemin!» -Cette injonction qu’une voix de femme lui lançait de loin, le blessa -tout à coup, à l’endroit de son cœur où était le souvenir de Livette -menacée par la tzigane.</p> - -<p>—Ah! c’est toi, cria-t-il, c’est toi qui vas au seuil des portes faire -peur aux filles qui restent seules! qui fais des menteries et des -singeries pour les forcer à te donner ce qu’elles te refusent! Que cela -ne t’arrive plus, voleuse! ou tu sentiras le bois des fourches à foin et -celui des tridents à vaches!</p> - -<p>La reine, insultée, eut dans tout son être un sursaut de rage folle.... -Si elle eût été près du gardian, elle eût sauté à sa gorge tout droit, -comme un serpent qui se détend en flèche et se fixe à sa proie. Elle se -sentit pâlir, eut un redressement de tout son corps, et, cambrée, comme -la couleuvre qui menace, la tête un peu en arrière, elle avança vers le -cavalier... mais qu’elle en était loin!</p> - -<p>—Ah! ah! lui cria-t-il, tu t’approches pour mieux entendre! Viens donc, -païenne, viens! on s’expli<span class="pagenum"><a id="page_60">{60}</a></span>quera! Au souvenir de Livette menacée par -cette femme, la colère le prenait.... Ce n’étaient pas des chrétiens, -ces gens de Bohême, mais tous des voleurs, des bandits.... On raconte -qu’aussi bien ils mangent de la chair humaine, de la chair d’enfant, -lorsqu’ils n’en trouvent point d’autre. Comment auraient-ils, si -souvent, sans cela, des quartiers de chair saignante dans la marmite?... -Ah! race de loups! race de renards maudits!</p> - -<p>—Avance! cria-t-il encore.</p> - -<p>Elle avançait en effet, mais péniblement, ayant à repousser l’eau -pesante devant elle, à chaque pas. Elle n’avait pas encore les épaules -hors de l’eau; et—sous l’eau—elle aidait sa marche en ramant des deux -bras. Si elle se fût mise à la nage, elle eût fait plus vite le même -chemin, mais elle n’y pensait même pas. Elle songeait à bien autre -chose!</p> - -<p>Renaud, machinalement, jeta un coup d’œil sur le rivage, derrière lui, -et aperçut à quelques pas, hors des atteintes de la vague, en tas,—et -son tambour de basque jeté dessus,—les hardes de la bohémienne; puis il -reporta ses regards vers la femme qui s’avançait contre lui. Elle avait -maintenant de l’eau jusqu’aux aisselles, et il vit, alors seulement, -qu’elle se baignait toute nue.</p> - -<p>Son buste, lentement, émergeait. A cent pas du rivage, elle n’eut plus -de l’eau que jusqu’aux genoux.<span class="pagenum"><a id="page_61">{61}</a></span> Elle était belle. Son corps, ferme et -svelte, était bien jeune. Très cambrée, elle semblait marcher au combat -sans aucune idée de pudeur. On l’attaquait: elle courait à l’agresseur, -voilà tout. Ses poings étaient fermés, ses bras légèrement repliés, sa -tête toujours un peu en arrière. Toute sa démarche était menaçante. -L’eau roulait en perles brillantes de sa nuque à ses pieds, sur tout son -corps bronzé, d’un fauve sombre. Sa poitrine, bombée, tendue en avant et -comme offerte, semblait prête à recevoir, telle qu’un bouclier magique, -des coups qui resteraient impuissants.</p> - -<p>Le gardian demeurait immobile d’étonnement. Il regardait venir à lui -cette femme qui, ainsi vue, jaillissant hors de l’eau, entourée de -blancheurs d’écume, avec sa couleur étrange, lui paraissait un être -surnaturel.</p> - -<p>Que venait-elle faire? Elle avançait, hardiment agressive, et, dans son -esprit de sorcière, il y avait sans doute bien des ruses méchantes.</p> - -<p>Ne s’était-elle pas courbée un instant, comme pour ramasser, au fond de -l’eau, des cailloux à lapider son ennemi? En avait-elle dans ses deux -poings qu’elle tenait crispés? Non, les sables de la Camargue vont très -loin sous l’eau, s’abaissant en pentes très douces, sans que le pied nu -du nageur y puisse rencontrer le moindre galet.<span class="pagenum"><a id="page_62">{62}</a></span></p> - -<p>Que venait-elle faire alors?</p> - -<p>Et voici qu’elle était tout près du cavalier, toujours plus curieux. -Cependant le gardian ne s’interrogeait plus. Il la regardait, stupide et -ravi.</p> - -<p>Fasciné, il la suivait du regard, oubliant sa pique posée sur l’étrier, -oubliant son cheval, oubliant tout....</p> - -<p>Et bien droite maintenant, à trois pas devant lui, insolente dans toute -son attitude, dans tous les contours de son corps, elle le regardait en -face, avec cet œil d’où sortait une flamme acérée et dans lequel ne -pouvait pénétrer aucun regard. Et comme elle lui présenta, une seconde, -son visage de profil, il eut le sentiment rapide, à peine conscient, -d’une ressemblance du bas de ce visage (du dessous des narines -au-dessous du menton),—avec la tête du lézard des sables et celle des -tortues et des couleuvres du marais. C’était la même coupe verticale, -fendue d’une bouche mince, un peu retombante, d’où il s’attendit, comme -en un rêve du diable, à voir sortir une langue fourchue, vibrante.</p> - -<p>Puis, cette impression vite effacée, il ne vit plus que la femme, jeune, -belle, nue, comme offerte d’elle-même à son désir de sauvage, dans la -liberté de ce rivage désert, au bruit des vagues, dans l’air qui venait -du grand large, au soleil du soir, qui ruisselait sur tout ce beau corps -avec l’eau marine.<span class="pagenum"><a id="page_63">{63}</a></span></p> - -<p>Et il allait, ébloui, ivre, aveuglé par le flot de son sang qui,—du -cœur où il avait couru d’abord, l’oppressant, le faisant chanceler sur -sa selle,—maintenant lui bondissait au cerveau, rougissant sa face et -son cou de taureau, il allait sauter à bas de sa bête, ou peut-être se -baisser seulement, enlever de terre, à la force du poignet, la créature -légère pour lui, l’emporter sur sa croupe de centaure,—quand, plus -prompte, elle s’élança, les deux bras en avant, et de sa main gauche, -prit et serra de tout son poids la double bride du cheval qui, à demi -cabré, recula. Et de sa main droite, elle souffletait la figure de la -bête!</p> - -<p>—Va dire, chien! va dire à tes pareils qu’une femme s’est vengée de -toi, et que, sur la figure du cheval, elle a souffleté le cavalier! -Tiens, lâche! Tiens, bouvier de malheur! Va conter cela à ta fiancée! Va -lui dire que, battu par moi, tu n’as su que dire ni que faire!</p> - -<p>Il n’y avait plus beaucoup de colère dans Renaud; il n’y avait plus que -de la peur, mêlée à l’étonnement. L’action de cette femme lui paraissait -vraiment surprenante, diabolique. De couleur, d’attitude, de regard, -d’audace, elle était bien sorcière. Une terreur étrange était en lui. -Peut-être eût-il gaiement, sans remords, commis le péché avec toute -autre que cette gitane de malheur, qui le terrifia.<span class="pagenum"><a id="page_64">{64}</a></span> Il craignit surtout -pour Livette. Il la sentit, et lui avec elle, sous la menace d’un -malheur compliqué, obscur; et l’idée de lui être infidèle l’épouvanta -comme le commencement de la catastrophe. Il avait peur pour lui-même, -peur pour Livette, de l’être inattendu, inexplicable, qui surgissait -devant lui, le provoquant à quelles luttes?... Ainsi, la méchanceté et -la haine lui apportaient cette femme comme n’eût pas fait l’amour! Il -était éperdu. Il n’attendait, prêt à enlever sa bête au galop, que -d’être lâché, n’ayant pas la colère qu’il aurait fallu pour renverser, -pour fouler aux pieds de son cheval une femme, fût-elle sorcière, au -risque de la tuer.</p> - -<p>Mais pourquoi n’avait-il plus assez de colère? C’est que ses yeux, -malgré lui, s’attachaient à tous les mouvements de ce corps, étrangement -beau, qui était celui d’une ennemie.</p> - -<p>—Tu voudrais fuir comme un lâche, lui criait-elle à présent. Tu ne -partiras que quand je voudrai!</p> - -<p>Profitant de la stupeur curieuse du cavalier, elle avait saisi avec les -dents un long bout du séden qui pendait déroulé au cou du cheval, et, à -l’aide d’une seule main (l’autre serrant toujours la bride), elle avait -prestement, dans un nœud barbare, pris, serré les naseaux.... D’une -pesée féroce sur ce nœud de torture, elle maintenait la bête, là, à -l’endroit où elle voulait.<span class="pagenum"><a id="page_65">{65}</a></span></p> - -<p>—Il faudrait, dit-elle encore, que tes camarades vinssent à passer! Il -faudrait qu’on vît un dompteur de bœufs, pris par une femme!</p> - -<p>«En effet, songea Renaud, ce serait là une chose, comme elle le dit, -bien risible!» Et il fit reculer un peu son cheval, croyant le dégager, -mais, comme s’il eût été amarré à un mur, le cheval, la tête et le cou -tendus, tirant au renard, infléchit les quatre jambes, portant sa -croupe, abaissée, en arrière. La bohémienne ne lâchait pas pied. Elle -riait, montrant des dents blanches, fines, jolies, nombreuses, -terribles.</p> - -<p>—Prends garde! dit enfin Renaud, je vais me pousser contre toi, du -poitrail de ma bête!</p> - -<p>—Je t’en défie, répondit-elle avec tranquillité.</p> - -<p>Elle voyait de son œil sûr, dans les yeux du gardian, un trouble: le -charme opérait! C’était maintenant à travers un brouillard qu’il -regardait cette femme dont il était, par curiosité ardente, déjà voisine -d’amour, l’étrange captif. Elle souriait.</p> - -<p>Cela dura quelque temps.... Renaud, à la fin, se sentait stupide. Pour -demeurer fidèle à Livette, qu’il ne pouvait trahir cependant avec -celle-là même dont il s’était promis de la venger, il devait ne pas -descendre de cheval, car, en mettant pied à terre, il fût devenu le plus -fort! Pour rester fidèle, il devait courageusement rester le vaincu, -dans cette lutte de la beauté contre la force. Et il attendait.<span class="pagenum"><a id="page_66">{66}</a></span></p> - -<p>Elle surprit le regard du gardian, un instant détourné vers la plaine.</p> - -<p>—Ah! ah! tu as peur qu’on te voie, lâche!... mais sois tranquille! On -saura toujours ce qui t’arrive.... J’y prendrai peine! Tu viendras me -conter quelque jour ce que t’en aura dit ta blonde pâle, à sang de -neige!</p> - -<p>Humilié d’être ainsi forcé d’obéir à une femme, mais rendu indécis et -faible par la joie physique qu’elle lui donnait, il restait donc là! Sa -bête, qu’il excitait sans la violenter, plusieurs fois chercha à se -faire libre, sans y parvenir. Renaud regardait.... Légère, souple comme -un petit chat-tigre, agile et forte,—habile à lutter avec un -cheval,—la bohémienne, dont la main gauche ne lâchait pas la corde -cruelle, avait entortillé la longue crinière, saisie d’abord à pleine -poignée, autour de l’autre main, et quand le cheval se dressait,—ainsi -agrippée à lui, elle se laissait soulever de terre, toute droite, la -pointe des orteils tendue et crispée, ou bien, obliquement, elle -accrochait ses pieds à la jambe du cavalier, s’attachant à lui comme un -poulpe, avec ses lanières, se colle au rocher, et riant toujours, d’un -air obstiné, méchant et triomphateur.</p> - -<p>—Tu ne te délivreras plus de moi!</p> - -<p>A la longue, de plus en plus inquiet, il eut horreur d’elle comme d’un -insecte malfaisant, vu en rêve,<span class="pagenum"><a id="page_67">{67}</a></span> araignée ou mouche à poison, qui se -mettrait à vous suivre opiniâtrément, ou comme d’une couleuvre qui, -prise de haine intelligente, étrange, s’obstinerait sur vos traces, -implacablement patiente, et deviendrait épouvantable, malgré la -petitesse inoffensive, par le surnaturel acharnement.</p> - -<p>Et en vérité, la fermeté rageuse, la persévérance maligne, l’entêtement -démoniaque de cette femme, protégée par sa beauté et par sa faiblesse, -étaient effrayants.</p> - -<p>Mais le jeu des muscles, qui faisait ondoyer cette peau féminine, -luisante, humide maintenant de sueur, intéressait l’homme, malgré tout, -lui plaisait toujours davantage. Le désir, en lui, se réveilla. Et, tout -aussitôt, il n’accepta plus sa défaite, eut une révolte.</p> - -<p>—Prends garde!... cria-t-il alors, et il poussa son cheval, -l’éperonnant; mais, pincée aux naseaux, la bête ne fit que trois bonds -et demeura immobile, soufflant du feu.... Pauvre Blanchet, qui avait -connu les caresses et les gâteries de la jeune fille! il apprenait -maintenant à connaître la femme.</p> - -<p>Enfin, la bohémienne lâcha sa double proie.</p> - -<p>—Pars! tu m’as assez vue! dit-elle tout à coup.</p> - -<p>Renaud la regarda encore un instant sans rien dire et sans bouger. La -force et le chaos de ses tentations l’arrêtaient une seconde encore, le -fixaient<span class="pagenum"><a id="page_68">{68}</a></span> là.... Cette chose extraordinaire (qu’il ne retrouverait pas) -était donc finie!...—Des idées violentes, nette chacune, confuses par -le nombre, se heurtaient dans sa tête. Comment n’avait-il pas mis fin -plus tôt à ce combat? Que dirait-on de lui quand on le saurait? Comment -avait-il pu, lui qui était le roi de la lande, ne pas se baisser pour -ramasser cette joie? Mais Livette!... Ah oui! Livette!</p> - -<p>Il enfonça brusquement ses deux éperons dans le ventre de Blanchet qui -vola vers les Saintes.</p> - -<p>La bohémienne, debout sur le rivage, regarda son fuyard longtemps. Elle -souriait. Elle repassait en elle-même les péripéties de la lutte, et -mesurait sa victoire. Elle rappelait une à une, pour en bien jouir, les -idées qui avaient passé par son esprit lorsqu’elle avait marché vers le -rivage.</p> - -<p>Elle n’avait pas prémédité son agression, et sa première pensée avait -bien été de ramasser quelques pierres pour les lancer, y étant adroite, -à la tête de Renaud.... Mais elle n’en avait pas trouvé. Alors elle -avait continué sa marche en avant, sans savoir ce qu’elle allait faire, -mais certaine d’avoir à faire quelque chose contre ce chrétien insolent.</p> - -<p>Puis, dès qu’elle avait senti fraîchir hors de l’eau sa belle poitrine -nue, elle s’était dit à elle-même, en sa langue mystérieuse, pleine -d’images et de mots cabalistiques, que si une sainte avait pu payer, -rien<span class="pagenum"><a id="page_69">{69}</a></span> qu’en lui montrant sa beauté toute nue, un batelier son ami,—une -païenne pouvait bien, par un moyen pareil, châtier un bouvier brutal, -car l’amour, c’est l’herbe à sorcier, c’est la douce-amère, la plante -aux deux saveurs, baume et poison à la fois; et la femme est amère comme -l’eau salée de la mer, effroyable comme la mort, et ses mains sont des -chaînes plus fortes que le fer, et tout son être est redoutable comme -une armée!</p> - -<p>Elle qui était brune, presque noire de peau à côté de la blancheur des -blondes, ne pourrait-elle pas commander, si elle le voulait bien, à cet -amoureux de la pâle Livette? En vérité, pour qu’il fût infidèle à sa -blonde fiancée, que fallait-il autre chose que se montrer à lui, et ne -pouvait-elle pas le faire sans avoir l’air d’y songer? Assurément, -insultée par ce chrétien, elle pouvait feindre d’en oublier, de colère, -sa nudité, et l’attaquer avec cette nudité même!... Non, non, il n’était -pas besoin de philtres, de paroles magiques, de flammes allumées la -nuit, à la lune nouvelle, sous les trépieds où bouillonne l’eau du -marécage, pleine de couleuvres, pour ensorceler celui-ci!... Elle -sortirait de l’eau, nue et belle comme elle était, et le démon, à son -ordre, ferait le reste!... Qu’était-ce que des cailloux lancés contre un -homme jeune, à côté de la puissance qui s’échappait d’elle-même?... Oui, -c’était là le charme<span class="pagenum"><a id="page_70">{70}</a></span> des charmes. Elle le savait,—étant sorcière tout -comme une autre, la femme! C’est le désir de son corps qu’elle allait -jeter en lui comme un mauvais sort; dont elle allait l’empoisonner... et -ensuite, tranquille, elle regarderait les ravages du poison.</p> - -<p>Elle s’était donc avancée, petite et formidable, la reine! Elle savait -aussi qu’autrefois, au temps des païens d’Europe, une déesse, une -immortelle, était sortie de la mer, en avait jailli, blonde et nue, -comme une fleur merveilleuse, et que, debout sur les eaux bleues, ses -pieds dans une coquille de nacre, elle avait longtemps commandé aux -hommes,—avant le règne du Christ Jésus.</p> - -<p>Renaud, se retournant sur sa selle, vit la bohémienne, toujours toute -nue et debout, qui étirait ses bras au soleil, comme si elle eût voulu, -de loin encore, étonner et fasciner de sa beauté, le fiancé de Livette.</p> - -<p>Le soleil avait disparu derrière la ligne d’horizon, et c’est sur un -ciel de cuivre rouge que se profilait en noir la silhouette de la femme -nue, plus mystérieuse dans le crépuscule.<span class="pagenum"><a id="page_71">{71}</a></span></p> - - - - -<h2><a id="VIII"></a>VIII</h2> - - -<p>Des Saintes, où il allait demander combien il devrait amener de taureaux -pour sa part, le jour de la fête, Renaud regagna tout de suite le -Château d’Avignon.</p> - -<p>Il avait hâte de revoir Livette, d’oublier près d’elle la scène de la -journée, à laquelle, malgré lui, son esprit revenait toujours.</p> - -<p>Quatre ou cinq lieues, et il fut rendu.</p> - -<p>Livette et ses parents étaient tous trois, près de leur ferme, à prendre -le frais sur le banc de pierre qui est là contre la façade du château, à -côté des vieux rosiers grimpants qui, au-dessus, encadrent les fenêtres -de leurs touffes vertes piquées de fleurs.</p> - -<p>C’était aussi une des places favorites de nos amoureux, tout contents -d’avoir sur leurs têtes ce feuillage parfumé, dans l’épaisseur duquel -venait souvent chanter un des rossignols du parc.</p> - -<p>—Eh! bonsoir, Jacques.</p> - -<p>—Eh! bonsoir à tous!</p> - -<p>—Qui t’amène si tard? as-tu dîné, au moins?</p> - -<p>—J’ai mangé, aux Saintes, une anchoïade....<span class="pagenum"><a id="page_72">{72}</a></span></p> - -<p>—Cela n’est que pour mettre en train l’appétit. Veux-tu autre chose? tu -n’as qu’à parler.</p> - -<p>—Merci, maître Audiffret.... Je vais soigner Blanchet à l’écurie, et je -reviens. Je n’irai pas au «jass» ce soir. Je coucherai dans la fénière, -près des bêtes.</p> - -<p>Maître Audiffret, sa pipe entre les doigts, se leva et suivit Renaud -jusqu’à la porte de l’écurie, d’où il le regarda bouchonner son cheval.</p> - -<p>—Quand il vous plaira, maître Audiffret, reprendre Blanchet pour -Livette.... Je ne lui trouve point de défauts; au contraire. C’est un -bon cheval, et très doux.</p> - -<p>—Il t’est soumis parce que tu le fatigues, toi, vois-tu, mais comme il -ne lui fait pas service tous les jours, tant s’en faut,—j’ai toujours -peur pour elle. S’il lui prend fantaisie de le monter parfois, tu le lui -prêteras, et alors tu prendras, toi, le premier venu.... Puis, tu vas, -j’espère, ravoir ton Cabri. On a vu Rampal, hier, en Crau. Il montait ta -bête; il est donc sûr qu’il ne l’a pas vendue. Il va te la ramener, -c’est à croire.</p> - -<p>—Oh! mais, j’irai, dit Jacques, à sa rencontre, car de penser qu’il me -la ramènera, non; ce serait fait déjà.... Pouvez-vous me dire, -Audiffret, où on l’a vu aujourd’hui, ce Rampal?</p> - -<p>—Entre le mas Tibert et le mas d’Icard, en Crau. Il y a par là, tu sais -bien, en plein mitan d’un marais<span class="pagenum"><a id="page_73">{73}</a></span> de bourbe, une cabane à laquelle on ne -peut arriver que par un sentier caché sous l’eau, établi sur pilotis, et -qu’on reconnaît,—avec l’habitude,—à quelques piquets plantés, de loin -en loin, tout le long. J’ai idée qu’il s’y veut retirer, le gueux, à la -manière de ce déserteur qui vint y passer son temps de service....</p> - -<p>—Ah! ah! il s’est retiré à la <i>Cabane du Conscrit</i>? Eh bien, j’irai l’y -voir, dit Renaud, soyez tranquille!</p> - -<p>Blanchet, bien bouchonné, faisait creniller sous ses dents la bonne -luzerne. Renaud sortit de l’étable, et, avec Audiffret, ils vinrent -s’asseoir près de Livette et de la grand’mère.</p> - -<p>Tous quatre gardèrent le silence un long moment. On n’entendait que le -triste fracas continu que faisaient les grenouilles, et sous lequel il y -avait, sans qu’on pût cependant les distinguer, les rumeurs sourdes des -deux Rhônes et de la mer.</p> - -<p>Le ciel était un fourmillement d’étoiles menues, innombrables, qui -semblait répondre aux palpitations des bruits de la lande; et, comme le -Rhône qui, après s’être élancé dans la mer toute bleue, y court -longtemps sans s’y mêler, sans perdre sa couleur de terre,—le chemin de -Saint-Jacques, fait d’une poussière d’astres, marchait, distinct, dans -l’océan des étoiles.</p> - -<p>Renaud se sentait gêné.</p> - -<p>En retrouvant sa fiancée, il n’avait pas éprouvé tout<span class="pagenum"><a id="page_74">{74}</a></span> ce qu’il sentait -d’ordinaire, un mouvement joyeux vers elle, comme une pression au creux -de l’estomac, un sursaut brusque et doux du sang dans le cœur qui -chavire!—Et déjà Livette, de son côté, éprouvait au profond de son cœur -un vague malaise, qu’elle ne s’expliquait pas. Quelque chose était entre -eux.... Il avait, en effet, pour la première fois, quelque chose à lui -cacher; et, pensant que cela pouvait, devait se sentir:</p> - -<p>—Je ne suis pas bien ce soir, dit-il tout à coup.</p> - -<p>—Prends garde aux fièvres!... fit Audiffret. Je sais bien qu’elles ne -sont pas fréquentes comme autrefois, ni si dangereuses, mais enfin, il -se faut méfier! Méfie-toi! et prends le remède. Tiens, il y a là-haut, -dans la pharmacie du château, les registres de la première -exploitation,—du temps où les gens du Château d’Avignon gagnaient tous -les jours sur le marécage un peu de terrain maniable. Eh bien, c’est par -quinze, par vingt chaque jour, que les hommes allaient à l’infirmerie. -Et quelles doses de quinine, mes enfants!... Tout cela est écrit -là-haut, dans le <i>Livre de Raison</i>. Autrefois, toutes les fermes d’ici -avaient un livre pareil, appelé de même, comme les marins ont un livre -de bord. C’était le temps de l’ordre et de la vaillantise. Les -paysannes, en ce temps-là, n’est-ce pas, grand’mère? ne cherchaient pas -à copier les bourgeoises de Paris en se mettant des robes qui leur<span class="pagenum"><a id="page_75">{75}</a></span> vont -mal, au lieu du costume des anciennes, qui les rend avenantes parce -qu’il est bien à elles....</p> - -<p>—Oui, soupira la mère-grand, nous sommes au siècle d’orgueil, et mon -siècle à moi est fini.</p> - -<p>C’est le mot familier de tous nos vieux paysans.</p> - -<p>—On lisait moins de journaux, au temps passé, reprit Audiffret, on -s’occupait moins des affaires du monde entier, et beaucoup plus chacun -des siennes. Les choses n’allaient que mieux. Les propriétaires vivaient -sur leurs terres, faisaient des familles, au lieu d’aller vivre à Paris -et d’y périr, par orgueil, de dettes ou d’autre chose. Le <i>Livre de -Raison</i> est là-haut, qui explique les batailles de nos pères contre le -marais et la fièvre.... La pharmacie est encore en ordre, avec les -balances et les pots dans les casiers, sous la poussière. Et le livre -raconte tout, les maladies et les morts.... Aujourd’hui, de la fièvre, -on ne meurt plus guère chez nous. Elle s’en va. Les digues, les -roubines, tout fait un bon service, et cette Cochinchine de France, -comme me dit ce matelot que j’avais mené voir les rizières de Giraud, la -voilà tout à l’heure, notre Camargue, aussi saine que la -Crau!—Cependant, je te dis, méfie-toi, et prends le remède! n’attends -pas à demain; Livette te donnera ce qu’il faut. Or çà, je vais me -coucher.... Restez encore un peu, les jeunes, si cela vous convient.... -Venez-vous, grand’mère?<span class="pagenum"><a id="page_76">{76}</a></span></p> - -<p>—Non, je demeure, moi, dit la vieille,—un petit moment encore, avec -cette jeunesse.</p> - -<p>Audiffret tapota, sur l’angle du banc, le bord de sa pipe renversée,—et -l’ayant mise en poche, monta se coucher.</p> - -<p>Et sur le banc, le silence se fit.</p> - -<p>La grand’mère, lasse, somnolait, relevant de temps à autre sa tête -molle, d’un mouvement de réveil brusque,—puis recommençait à baisser le -cou lentement....</p> - -<p>—Il tombe bien de l’humide, dit tout à coup Livette.</p> - -<p>—Oui, demoiselle.</p> - -<p>—Voyez! dit-elle ingénûment en tendant son bras pour qu’il touchât -l’humidité sur sa manche de laine. Mais lui, ne tendit pas la main. Il -n’était pas, ce soir-là, à Livette tout entier, comme à l’ordinaire. -Chose bien drôle, elle ne l’intimidait pas, ce soir. Il n’était pas, -comme d’habitude, tout saisi, devant elle. Elle ne le dominait plus. Et -il s’en voulait. Il souffrait.</p> - -<p>Il reconnaissait en lui-même que sa pensée était bien plus au souvenir -de la journée, qu’avec sa fiancée qui était là, si près de lui.</p> - -<p>—A quoi pensez-vous? fit Livette, qui, depuis un moment, quoiqu’on fût -dans l’ombre, fixait son regard sur lui comme si elle eût pu voir -distincte<span class="pagenum"><a id="page_77">{77}</a></span>ment son visage. Décidément, elle le sentait ailleurs. Rien de -plus subtil que ces divinations d’amoureuse.</p> - -<p>—Je pense, dit Renaud un bon moment après la question,—à mon cheval -que je reprendrai demain à Rampal, s’il est en Camargue ou en Crau.</p> - -<p>—Et puis?</p> - -<p>—Et puis? dit-il... je pense à la <i>Cabane du Conscrit</i> où il est -peut-être à cette heure,—caché.</p> - -<p>—Et puis encore? insista Livette.</p> - -<p>—Eh! que sais-je, moi! à la fièvre,—à tout ce que nous venons de -dire....</p> - -<p>—Hélas! fit la mignonnette, et à moi, Renaud, pas du tout? on n’y pense -plus?</p> - -<p>Elle avait la voix triste.</p> - -<p>Il eut un tressaillement qui n’échappa point à la petite. Il avait cru -revoir à ce reproche de Livette, la bohémienne telle qu’il l’avait vue -dans la journée, debout devant lui, tout près, nue et si brune! brune -comme si, ayant coutume de vivre nue au soleil, elle était, des pieds à -la tête, noircie par les rayons. Et comme elle était souple, et -nerveuse, cette sauvage! Une vraie bête, une petite cavale arabe, bien -plus fine que les aigues de Camargue. Hélas! depuis trop longtemps, par -fidélité à sa fiancée, il était sage comme une fille, le rude garçon, et -maintenant cette sagesse se vengeait, prenait sa sourde revanche,<span class="pagenum"><a id="page_78">{78}</a></span> -l’agitait de folles envies amoureuses qui n’étaient pas pour Livette. -Ainsi le respect même qu’il avait pour elle—pauvre mignonne!—c’est -cela qui tournait contre elle!</p> - -<p>—Jacques? fit Livette, de cette voix à peine expirée que donne aux -amants l’émotion de l’amour, voix suave, voilée, qu’entend le cœur plus -que l’oreille.</p> - -<p>Renaud ne l’entendit pas. Il <i>voyait</i>.—Il voyait la bohémienne comme si -elle eût été là, bien mieux même. Dans le noir de la nuit, son corps, -pourtant brun, lui apparaissait en clair, comme une substance opaque qui -laisserait s’exhaler par transparence une très pâle lumière. Cette forme -nue, obscure à la fois et comme éclairante, était là immobile sous ses -yeux... puis elle s’animait... et il croyait voir la bohémienne se -baigner dans une de ces mers phosphorescentes des mois d’été, où les -nageurs agitent dans l’eau sombre une lumière liquide, froide, qui suit, -dessine et montre leurs contours, d’où elle semble rayonner.... «Est-ce -que j’ai la fièvre?» se disait-il.</p> - -<p>Comme pour lui répondre, Livette lui prit la main. Elle tâtait la -sécheresse de cette main, du poignet.</p> - -<p>—Oui, dit-elle, prenez garde; mon père a raison, il y a un peu de -fièvre.... Venez là-haut chercher le remède.<span class="pagenum"><a id="page_79">{79}</a></span></p> - -<p>Heureux de cette diversion:</p> - -<p>—Allons! dit-il.</p> - -<p>—Venez donc, répéta-t-elle, et faites doucement: grand’mère dort!</p> - -<p> </p> - -<p>La vieille Audiffrette dormait en effet. Adossée au mur, elle ne remuait -plus du tout. Le mouchoir blanc, noué à l’arlésienne, au lieu de ne -prendre que son chignon, lui enserrait presque toute la tête, laissant -échapper, en brouillard, de chaque côté de son visage, deux touffes de -cheveux rudes, blanchissants, et tout tortillés.</p> - -<p>Elle dormait, la bouche un peu entr’ouverte, une étincelle sur ses dents -qu’elle avait belles encore.</p> - -<p>Ils la laissèrent.<span class="pagenum"><a id="page_80">{80}</a></span></p> - - - - -<h2><a id="IX"></a>IX</h2> - - -<p>Livette ouvrit la porte du Château, qui cria dans la résonance vide du -spacieux escalier de pierre.</p> - -<p>Elle alluma le «calen», qui était suspendu à un clou, et ils montèrent, -elle préoccupée de lui, et lui d’elle, mais non plus dans ce trouble -d’attirance où ils étaient d’ordinaire.</p> - -<p>C’est lui qui tenait la lampe de fer, balancée au bout de sa tige à -crochet; et, par acquit de conscience, pour faire son devoir de galant -et peut-être donner ainsi le change sur ses préoccupations, peut-être -pour tromper lui-même l’inquiétude amoureuse dont il était pris, pour se -forcer à revenir tout entier à Livette, et qui sait?—si obscur est -l’homme en ses fonds du diable!—peut-être pour contenter, avec -celle-ci, à son insu, un peu du désir allumé par l’autre, pour toutes -ces raisons ensemble, plus inextricablement mêlées que les ramilles du -rosier grimpant, il se dit: «Je vais l’embrasser!» Cela, jamais il ne -l’avait fait, du moins hors de la présence des vieux, mais le Renaud de -ce soir-là n’était plus pour Livette, on vous dit, le Renaud de tous les -jours. Les<span class="pagenum"><a id="page_81">{81}</a></span> forts levains de sa nature de sauvage lui gonflaient les -veines. Bien véritablement il avait la fièvre, au moins une sorte de -fièvre. Tous ses nerfs étaient surexcités, tendus; ses yeux lui -montraient même les objets les plus indifférents autrement qu’à -l’ordinaire. Et, en Livette, il voyait, malgré lui, tout en se le -reprochant, des choses qu’à l’ordinaire il se refusait à voir. Et comme -elle avait, étant toujours vêtue à l’arlésienne, ce fichu de mousseline -blanche croisé bas, et qui laisse voir, sous la chaîne et la croix d’or, -la naissance de la gorge au-dessus de l’entre-croisement des plis -roides, accumulés, réguliers, c’est là qu’allait son regard allumé, au -milieu de ce délicat arrangement de mousseline, si gentiment appelé la -«chapelle».</p> - -<p>Il tenait, dans sa main gauche, le calen, qu’il élevait à hauteur de son -épaule, en l’éloignant de lui le plus possible à cause des gouttes -d’huile,—et, de son bras droit, il enlaçait la taille de Livette, qui, -elle, avait posé la main sur la rampe de fer.</p> - -<p>Il sentait, à chaque marche gravie, le jeu des muscles du corps jeune de -sa fiancée communiquer au bras dont il l’entourait une langueur d’aise -qui courait dans tout son être,—et pourtant son cœur ne s’en -réjouissait pas; et il trouvait qu’à l’ordinaire un seul bout du velours -de la coiffure de Livette, s’il venait à en être touché au visage, lui -mettait dans<span class="pagenum"><a id="page_82">{82}</a></span> les sangs un plaisir plus doux, dont surtout il était plus -sûr. De cela, il se dépitait en lui-même comme d’une déchéance, il -souffrait comme d’un pressentiment, comme d’un malheur vaguement assuré. -Et elle, elle subissait toujours davantage le contre-coup de ce qu’il -éprouvait. Elle se sentait menacée. Quelque chose décidément était -contre elle. Ce bras qui l’enlaçait ainsi quelquefois, ne lui semblait -plus le bras de son ami, mais celui d’un homme. Elle en souffrait, et ne -comprenait pas. Le regard qu’elle voyait était sur elle comme un regard -nouveau de lui, sans amitié, sans pitié même. Elle le connaissait -pourtant bien, ce brave Renaud, son promis, et voici qu’elle en avait -peur comme d’un étranger!</p> - -<p>Tout cela, en eux, se passait très vite, en émotions d’autant plus -rapides qu’ils ne savaient que les éprouver, ne s’attardaient pas à -essayer de les connaître en eux. La toute-puissante électricité humaine, -plus inconnue que l’autre, jouait, en eux, par les millions de réseaux -de ses courants, de ses correspondances, son jeu impossible à suivre. -Dans ces deux êtres d’instinct, le prodige, sans fin renouvelé, de -l’amour, des affinités,—des sympathies et des répulsions,—se -renouvelait, aussi inconnu, aussi merveilleux, aussi profond que jamais. -Pour la nature, il n’y a que deux êtres: un homme et une femme; il n’y a -pas de catégories. A la base de l’humanité, la vie est une, la<span class="pagenum"><a id="page_83">{83}</a></span> passion -est une. Le savant des races supérieures perfectionne sans cesse sa -réflexion et l’expression de lui-même; mais, dans le cœur de son frère -ignorant, il y a plus de vie abondante et inextricable que dans la tête -de ces philosophes qui, à force de s’analyser, ne savent souvent plus -sentir. Ceux qui se croient les plus habiles à découvrir en eux l’homme -vrai ne s’aperçoivent pas qu’ils dénaturent les mouvements secrets de -leur âme à force de les surveiller. La clarté de leur lampe de mineur -change les conditions psychologiques, comme une constante lumière -modifierait l’état physiologique des êtres et des plantes. L’amour et la -mort, pendant ce temps, répètent, dans l’éternelle obscurité des cœurs -simples, leurs miracles sans témoins.</p> - -<p>Ils étaient arrivés sur le palier, grand comme une chambre,—au premier -étage. Devant la dernière marche, Renaud, soulevant presque Livette pour -l’y faire arriver, voulut l’attirer à lui, mais elle eut, elle, un désir -de résistance, et lui un subit désir de se résister à lui-même qui, -isolés, n’eussent rien empêché, et qui, combinés, créèrent la force -suffisante pour mettre entre eux un obstacle consenti. Et cette force, -c’était le sortilège qui opérait.</p> - -<p>Et comme ils n’échangèrent pas une parole, leur embarras s’accrut.</p> - -<p>Vivement, pour échapper à la gêne qu’ils éprou<span class="pagenum"><a id="page_84">{84}</a></span>vaient l’un par l’autre, -elle courut à la porte de droite et entra. Et lui, content aussi de -pouvoir mettre en eux quelque chose qui les rapprochât, au moins une -parole, dit:</p> - -<p>—Attendez la lumière, Livette! j’arrive.</p> - -<p>Mais Livette venait, tout à coup, de songer à la menace de la -bohémienne.... «C’est le sort, se dit-elle, je le reconnais!» Et elle se -sentit pâlir.</p> - -<p>Alors elle eut une inspiration:</p> - -<p>—Suivez-moi, Renaud.</p> - -<p>Ils traversèrent des chambres où dormaient, pendantes du plafond, à -grands plis rigides et comme desséchés, les hautes tentures; où -sommeillaient, sous les housses, les meubles du temps de l’empire; tout -cela, rarement visité par les maîtres, mais soigné par la grand’mère et -par Livette.</p> - -<p>Et tous deux, Livette et Renaud, arrivèrent dans une salle aux murs nus, -blanchis à la chaux, et qui servait autrefois de chapelle.</p> - -<p>Un autel de bois, dévêtu de toute draperie, de tout ornement, se -dressait au fond. Devant la porte du tabernacle blanc et doré, la pierre -sacrée manquait, laissant un trou carré dans la menuiserie de l’autel.</p> - -<p>Mais Livette ouvrit, au ras du mur, une large porte. C’était celle d’une -armoire enfoncée dans l’épaisseur de la muraille. La porte ouverte à -deux battants, ils purent voir, au-dessous d’une étagère à<span class="pagenum"><a id="page_85">{85}</a></span> hauteur de -leur tête, suspendues très roides et très droites, des chasubles, des -étoles,—avec de grandes croix d’or en broderie épaisse;—des soleils -d’où sortait la colombe; des triangles mystiques, des <i>Agnus Dei</i>. Au -milieu de tous les autres, étaient les ornements des cérémonies de -deuil,—noirs, dont les broderies lourdes figuraient des ossements -blancs, des échelles de bourreaux, des marteaux, des clous;—et,—ce qui -frappa Livette,—il y avait, au centre d’une étole, en moire obscure -comme la nuit, une couronne d’épines, en argent, qui, à la flamme du -calen, lança des éclairs.</p> - -<p>Sur l’étagère, au-dessus de tous ces vêtements de prêtre,—vus de -dos,—suspendus de telle sorte qu’on croyait voir des prêtres à -l’autel,—flamboyait, entre le calice et le saint-ciboire, un -saint-sacrement, soleil radiant, monté sur un pied comme un candélabre; -et, au centre des rayons, luisait un rond de vitre, vide, mais qui -reflétait, lui aussi, étrangement, la flamme mobile de la lampe.</p> - -<p>—A genoux, Renaud! fit Livette. Pour ce qui nous arrive, la prière est -le remède. Prions un peu!</p> - -<p>Le gardian obéit. Il avait compris que Livette voulait conjurer le sort.</p> - -<p>Elle priait en silence, avec ferveur. Lui, étonné, inhabitué aux -attitudes de la prière, et cherchant une contenance, regardait de temps -à autre le calen qu’il<span class="pagenum"><a id="page_86">{86}</a></span> avait à la main, l’élevait pour mieux voir -l’étalage de ce trésor ecclésiastique, et, distrait un moment, par tout -son manège, de ses troubles de cœur, il ne fut que plus malheureux -quand, tout à coup, de nouveau, sa pensée revint à Livette.</p> - -<p>Il se dit alors que vraiment elle venait de deviner; qu’un sortilège -était en effet sur lui! Et dans son cœur, il supplia le bon Dieu de la -croix, le triangle mystique, l’oiseau et l’agneau symboliques, de lui -venir en aide.</p> - -<p>—Pardonnez-nous nos offenses comme nous les pardonnons à ceux qui nous -ont offensés! dit tout à coup Livette à haute voix, songeant à la -bohémienne.—Mon Dieu, ajouta-t-elle, nous vous promettons de faire -porter, le jour de la fête des saintes Maries,—que voici -proche,—chacun trois cierges dans leur église, et d’attendre que, l’un -après l’autre, ils se soient consumés pour elles jusqu’à brûler les -ongles de nos doigts!</p> - -<p>Puis elle se releva,—mais, avant de partir, ils renfermèrent, dans -l’ombre de l’abandon, derrière la double porte de ce placard banal, ces -objets d’un culte mort, le calice sans vin, le saint-ciboire sans -pain,—et ce saint-sacrement, dont le rayonnement de métal encadrait un -foyer vide!<span class="pagenum"><a id="page_87">{87}</a></span></p> - - - - -<h2><a id="X"></a>X</h2> - - -<p>... Il savait bien, lui aussi, qu’il n’avait pas besoin du remède qu’on -donne aux fiévreux, et que la fièvre qu’il avait ne lui venait pas du -marécage.</p> - -<p>Elle ne parla plus de la drogue, mais comme, sur le palier, il -s’apprêtait à descendre:</p> - -<p>—... Si nous allions, dit-elle, sur la terrasse?</p> - -<p>Livette voulait prolonger le tête-à-tête, voir si elle retrouverait, -après la prière, son Renaud.</p> - -<p>Il déposa sa lampe en haut de l’escalier; et, poussant la porte qui -s’ouvrait au-dessus de la dernière marche, tous deux se trouvèrent sur -la terrasse qui domine tout le Château.</p> - -<p>Terrasse carrée, au milieu de laquelle dormait, gisante à terre, -renversée sur le flanc avec sa cage de fer, la grosse cloche, de trois -pieds de diamètre, qui, autrefois, commandait le travail aussi bien que -la prière, et qui, sonnant l’angélus, faisait s’agenouiller, au bord des -marais pleins de miasmes, les fiévreux travailleurs du domaine.</p> - -<p>Du bout de leur pied, machinalement, tous deux, tour à tour, frappèrent -la grosse cloche couchée sur<span class="pagenum"><a id="page_88">{88}</a></span> le flanc. Elle rendit une plainte courte, -vite étouffée par le contact avec les dalles. Ce fut comme le soupir -d’un cœur mystérieux.</p> - -<p>Le cœur plaintif comme cette cloche, ils s’accoudèrent aux parapets de -pierre, devant la nuit.</p> - -<p>Livette et Renaud s’aimaient, mais, à lui, la tendresse ne suffisait -plus. La sève du printemps, qui bouillait en désirs dans ses veines, -fleurissait, au cœur de Livette, en douces fleurs de songerie.</p> - -<p>Au-dessus de leur tête, le fourmillement des étoiles était magique. Il y -en avait comme il y a des mouïssales et des grenouilles dans le désert, -comme il y a des vagues dans la mer. Elles semblaient s’ouvrir et se -fermer à demi, comme les fleurs d’un pré qu’agite un petit souffle -rapide; comme des paupières qui font un signe.</p> - -<p>Elles semblaient avoir quelque chose à dire.... Elles remuaient comme -des lèvres qui parlent une langue vive, qui disent une chose très -pressée, qu’il faut qu’on sache, mais nul bruit venant d’elles ne frappe -les oreilles des hommes, car l’ouïe des hommes n’est pas assez fine. Et, -de même, leur regard n’est pas assez subtil pour voir que les poussières -(pâles comme des pollens) du chemin de Saint-Jacques,—sont aussi des -étoiles. Ils l’ont vu avec un autre regard que s’est fait leur esprit, -mais ce regard-là est<span class="pagenum"><a id="page_89">{89}</a></span> encore impuissant à pénétrer plus loin, plus -profond,—à tout connaître.</p> - -<p>Et puis,—et Renaud lui-même avait entendu dire ces choses par des -gardeurs de moutons, de ceux qui passent l’hiver en Camargue et en Crau, -et qui, l’été, sur les sommets des Alpes, passent leurs nuits à compter -les étoiles,—il y a, dans le ciel,—par delà les ciels visibles,—des -feux allumés si loin de nous, si loin, que leur lumière, en train de -venir vers notre terre, n’y parviendra que dans des siècles. Les hommes -sortis de nous, après des siècles, verront scintiller des étoiles qui, -de notre temps, allumées déjà, faisaient des signes perdus pour nous. -Et, en ce temps-là, des idées, qui sont déjà allumées dans des âmes -d’hommes, et qui aujourd’hui sont vues uniquement de ceux-là même en qui -elles brillent,—brilleront pour tous, et l’une d’elles sera, dans -chacun, l’amour et la pitié du monde.</p> - -<p>Et ni Livette, non certes, ni Renaud, ne pouvaient approfondir ces -infinis, mais, de l’immensité de ce ciel, fourmillant de fines lumières, -il leur venait au cœur une émotion innomée, faite de toutes les -espérances à naître.</p> - -<p>Des mondes futurs, plus beaux, rêvaient en eux, avec eux.</p> - -<p>En eux aussi, parce qu’ils étaient jeunes et créatures humaines, il y -avait une part d’avenir. En eux<span class="pagenum"><a id="page_90">{90}</a></span> aussi était le dépôt des vies futures. -En eux aussi s’agitait sourdement l’inconnu des générations à naître, -auxquelles un couple suffirait, sur les ruines du monde aboli, pour -qu’elles eussent le désir de vivre et qu’elles en eussent le pouvoir.</p> - -<p>Une étincelle, c’est tout le feu. Un couple, c’est tout l’amour. Le -nombre infini n’est pas plus grand que le nombre deux. Et c’est pourquoi -les grands savants qui calculent comme Barrême, n’en savent pas plus -long sur la vie et sur le cœur, que Livette et Renaud,—qui ne savent -rien.</p> - -<p>Ils savaient seulement qu’ils vivaient, qu’ils voulaient aimer, qu’ils -se cherchaient et se fuyaient en même temps,—mais ils ne se demandaient -pas pourquoi. Ils ne se disaient rien. Ils éprouvaient. Ils ne pouvaient -pas se dire que les rivalités et les jalousies, c’est-à-dire la douleur, -servent le dessein de la nature qui veut sans doute, en les provoquant, -exaspérer le désir, afin que la création soit assurée par les -paroxysmes, et l’avenir universel par l’impérieux besoin de la joie.</p> - -<p>Qu’importe à la loi, le faible, le vaincu? c’est le fort, dit-on, -qu’elle veut reproduire, seul.</p> - -<p>La pitié et la justice sont l’invention de l’homme et n’auront de -triomphe que quand elles auront été lentement mêlées par l’esprit humain -à la matière dont il est fait.<span class="pagenum"><a id="page_91">{91}</a></span></p> - -<p>Ils souffraient, ils aspiraient à jouir,—sous l’inconnu d’un ciel de -printemps. Ils attendaient leur joie, ils appelaient toute l’espérance, -et ils regardaient l’horizon obscur, le désert où miroitaient les sables -parmi les enganes sombres, et (entre les lignes noires des tamaris) les -étangs scintillants de sel. Ils regardaient cette immensité où ils -semblaient perdus, et où pourtant ils sentaient bien qu’à eux seuls ils -étaient tout; et ils écoutaient, sans l’entendre, le bruissement éternel -de l’île, murmures d’eaux, froissements de roseaux, de feuilles remuées, -rumeurs de bêtes errantes, grondements éloignés de deux fleuves en -route, de mer tressautante;—et cette voix de toute l’île accompagnait -avec justesse, par l’étendue et le nombre des sonorités qui la -composaient, ce pétillement muet des étoiles que personne n’entend.</p> - -<p>Il y avait dans le parc, invisible pour eux à cette heure, un arbre -étranger dont on voyait, dans le jour, les fleurs s’ouvrir avec un bruit -doux. Ils s’amusaient quelquefois à regarder cet arbre, venu de Syrie, -disait-on. Une détonation légère, comme étouffée, et voilà qu’un petit -nuage très odorant sort de la cellule qui éclate. Cet arbre continuait, -dans la nuit, à jeter sa poussière de désirs en quête, et vers les -fiancés montait son odeur sauvage.</p> - -<p>Rien qu’à se frôler, ils tremblaient de joie.... Ah! si elle avait pu -lui donner, par ce beau soir de mai,<span class="pagenum"><a id="page_92">{92}</a></span> tout ce qu’il appelait d’amour -avec sa jeunesse! s’il avait pu sentir, sous ses lèvres chaudes, les -lèvres de la jeune vierge se fondre amollies, là, sur cette haute -terrasse qui dominait les cimes rondes des grands arbres du parc, sous -ce ciel noir, magnifique d’étoiles, sans doute elle fût restée seule -maîtresse de lui, la petite fiancée!...</p> - -<p>Mais entre Livette et Renaud, il y avait trop d’obstacles; et comme il -s’efforçait sagement de ne plus aller à elle, c’est vers l’autre qu’il -allait en pensée.</p> - -<p>Et Livette se sentait déjà la détresse des abandonnées. Tout ce grand -pays plat, que ses yeux connaissaient bien et qu’elle devinait dans la -nuit tout autour d’elle, lui paraissait tout à coup vide, vraiment un -désert, et tout semblable par là à son cœur même. Et doucement, en -silence, elle s’était mise à pleurer,—ce que voyant, l’un des deux -grands chiens de la ferme, son favori, qui la cherchait partout depuis -un moment, vint lécher sa main pendante.</p> - -<p>Et là-bas, tout là-bas, au-dessus de cette barre sombre qui était la -mer, Renaud, pendant ce temps, croyait voir monter, droite, comme -suspendue dans l’espace, ou portée par les vagues, une forme de femme -nue, qui l’attendait.</p> - -<p>—Livette! Livette!</p> - -<p>C’était la grand’mère qui appelait.<span class="pagenum"><a id="page_93">{93}</a></span></p> - -<p>Ils redescendirent sans échanger une parole.</p> - -<p>—Bonsoir, monsieur Jacques, dit la jeune fille.</p> - -<p>—Bonne nuit, demoiselle, répondit Renaud.</p> - -<p>Ainsi, ils s’appelèrent, ce soir-là, monsieur et mademoiselle, et, un -instant après qu’ils se furent quittés, Renaud, dans le plus grand -silence, prit son cheval à l’écurie et s’éloigna.</p> - -<p>Il ne sentait pas que Livette, à sa fenêtre, le regardait partir avec -des yeux où remontaient les larmes.</p> - -<p>—Où s’en va-t-il?</p> - -<p>Elle suivit un moment du regard le point brillant, un reflet d’étoile, -qui, allumé au bout de la pique du gardian, dansait dans l’ombre, à -travers les arbres, comme un feu follet,—et quand l’étincelle -s’éteignit, elle ne vit plus les étoiles.<span class="pagenum"><a id="page_94">{94}</a></span></p> - - - - -<h2><a id="XI"></a>XI</h2> - - -<p>Où il allait, il n’en savait rien. Il errait commandé par sa force qui -s’agitait en lui et qui voulait être dépensée.</p> - -<p>L’amour le gouvernait comme il gouvernait lui-même son cheval. En même -temps qu’il était le cavalier de la bête, il était la bête damnée du -désir qui le poussait, l’éperonnait, lui criait: «Marche!» dirigeait, -de-ci, de-là, sans la régler, sa course à travers la lande. Il était, -lui aussi, monté, harcelé, bridé, fouetté, le mors dans la bouche, -emporté et impuissant. Et le cheval subissait les impressions du -cavalier, qui subissait celles de l’amour; si bien que Blanchet, tout -las de sa fatigue du jour, n’ayant eu tout à l’heure qu’un court repos, -s’affola pourtant. Heureusement connaissait-il fossés, roubines, -marécages, et, dans sa vitesse, la bride lâche sur le col, il -choisissait encore sa route. Tantôt il ralentissait devant les fossés, -afin d’y descendre, tête première, forçant alors le cavalier à se tenir -tout debout sur les grands étriers, le dos touchant la croupe; tantôt il -les franchissait à toute volée.<span class="pagenum"><a id="page_95">{95}</a></span></p> - -<p>Grisé, tête nue, son chapeau ayant roulé quelque part, dans la nuit, les -cheveux traversés d’un air sifflant, Renaud courait, pour courir, parce -que la violence de la course correspondait à ses violences intérieures. -Il courait à la manière d’une bête qui se déplace, par rage et fureur -d’être seule, dans la saison des ruts.</p> - -<p>Et il se disait que cela était abominable de penser à l’autre, quand il -avait à lui cette fleur de beauté, de douceur et de sagesse; mais c’est -de bien autre chose qu’il avait soif maintenant; et il sentait dans sa -bouche une amertume forte, une salive collante et âpre, un suc qui -l’altérait tout entier.</p> - -<p>Et ne comprenant pas comment il échapperait à tout ce qu’il avait de -méchantes volontés en lui-même, il allait avec deux désirs qu’il -s’avouait: ou bien rencontrer Rampal, sur qui il se vengerait de tout, -ou bien tomber au revers d’un fossé, ne plus se relever, changer ainsi -de méchant destin,—et un troisième désir qu’il ne s’avouait pas: -rencontrer, à l’aube, la bohémienne, mendiant au seuil de quelque -ferme.... Et alors?... Il ne savait pas!</p> - -<p>Tout à coup, il crut entendre un écho doubler, derrière lui, le bruit de -son galop; il se retourna et il vit,—il vit en vérité!—le poursuivant -à toute bride, la bohémienne nue, bien droitement campée,<span class="pagenum"><a id="page_96">{96}</a></span> à la manière -d’un homme, sur un cheval pâle, qui ne touchait point terre.</p> - -<p>Envolée et riant, elle lui criait:</p> - -<p>—Arrête, lâche!</p> - -<p>Il se dit que cela n’était pas vrai, mais il ne se dit pas que c’était -une vision; il songea: «C’est le sortilège,» et la peur le prit, une -peur égale à son désir, et il se mit à fuir l’image de ce qu’il -cherchait.</p> - -<p>Il ne se retournait plus, il fuyait. Il entendait toujours un galop -double: le sien, celui de «l’autre». Il passait dans des brumes claires -qui se traînaient sur les sables mouillés, salins; et en coupant ces -nuages qui rampaient, il lui semblait courir dans le ciel, au-dessus des -nuages d’en haut. Véritablement, un vertige était dans sa cervelle, car -l’amour veut être obéi, et le vœu de sa jeunesse était en lui comme une -folie.</p> - -<p>Tout à coup, les quatre jambes de Blanchet toujours lancé -s’arc-boutèrent immobiles, rigides comme des pieux, et ses sabots sans -fer se mirent à glisser sur une surface d’argile absolument lisse, dure, -et comme savonnée. A toute vitesse le cheval glissait, bien debout, -creusant des rainures avec sa corne sur cette surface polie, et, à la -fin de sa vitesse acquise, il s’arrêta, voulut reprendre sa course, leva -un pied, et, lourdement, épuisé, la bouche et les naseaux soufflant le -désespoir, s’abattit.<span class="pagenum"><a id="page_97">{97}</a></span></p> - -<p>Déjà Renaud, appuyé sur sa pique qu’il n’avait pas lâchée, debout à la -tête de son cheval, s’efforçait de le relever, l’encourageant de la -voix. Blanchet, appuyé sur la bride que maintenait l’homme, se remit sur -ses pieds, après deux glissades inutiles.</p> - -<p>Renaud regarda autour de lui: il n’y avait rien, que la nuit, le désert, -les étoiles... des brouillards blafards, en loques, qui se traînaient çà -et là, comme accrochés à des buissons, à des tamaris, à une touffe de -roseaux... et qui prenaient par instant des formes de bêtes -fantastiques.</p> - -<p>Renaud remonta sur Blanchet, mais il le prit en pitié. Et, le cheval, -tantôt se laissant glisser, les quatre jambes raidies, sur ses quatre -sabots sans fer, tantôt mettant un pied devant l’autre, écorchant ce -sol, à la fois ferme sous son poids et tendre sous le tranchant de sa -corne écaillée, ils sortirent de l’argile.</p> - -<p>C’était pitié et remords à la fois qu’inspirait à Renaud le cheval de -Livette.</p> - -<p>Quel droit avait-il, le gardian, d’abîmer, au service de sa passion pour -une sorcière, la bonne bête, tant aimée de sa mignonne fiancée?</p> - -<p>Renaud descendit donc de son cheval et, ôtant la selle et la bride à -Blanchet, il lui dit: «Va! fais ce qu’il te plaît.» Puis il coupa autour -de lui des apaïuns dont il se fit un lit, et, couché sur le dos, la -selle<span class="pagenum"><a id="page_98">{98}</a></span> sous la nuque, un foulard sur la face, il attendit le jour.</p> - -<p>Un sommeil l’engourdit, durant lequel sa douleur se gonfla en lui, -creva, s’extravasa, sortit de lui, prit des figures.... La même vision -revenait toujours.</p> - -<p>En s’éveillant, deux heures plus tard, il trouva qu’il avait le visage -en larmes, et ses deux mains sur son visage. Alors il se prit en pitié -lui-même, et, ayant commencé de pleurer en rêve, il laissa couler ses -larmes qu’il eût refoulées d’abord, si elles eussent voulu sortir -pendant la veille.</p> - -<p>Il se trouva malheureux et pleura sur lui, avec rage, convulsivement, -puis avec joie, comme si, en pleurant, il eût versé hors de lui pour -toujours toute sa peine. Il pleurait d’être pris, impuissant, entre deux -choses contraires, ennemies; de vouloir l’une et de désirer, malgré lui, -l’autre. Il frappa la terre de ses deux poings; il déchira sa cravate -qui l’étranglait; il broya des roseaux avec ses dents, et, comme un -enfant, il s’écria, lui qui était un orphelin:</p> - -<p>—Mon Dieu! ma mère!</p> - -<p>Et il aurait ainsi pleuré longtemps encore peut-être, vidé les sources -amères de son cœur, si, tout à coup, il n’eût senti une caresse, -tiède,—deux caresses tièdes, molles, humides, effleurer sa joue, son -front, ses yeux fermés.</p> - -<p>Il entr’ouvrit ses paupières et vit Blanchet qui,<span class="pagenum"><a id="page_99">{99}</a></span> debout à son côté, -lui touchait la face, de sa lèvre pendante, comme lorsque, en cherchant -un morceau de sucre, il caressait la main de Livette.</p> - -<p>Une autre bête avait imité Blanchet: c’était le <i>dondaïre</i> Le Doux, le -favori du gardian, le meneur de son troupeau de taureaux et de vaches -sauvages, dont Renaud n’avait pas entendu la sonnaille, et qui avait -reconnu le gardian.</p> - -<p>Cette pitié des deux bêtes exaspéra d’abord l’aigre douleur de Jacques. -A la manière des enfants qui se mettent à hurler dès qu’on les plaint, -il eut, de se voir assez misérable pour être plaint, lui, par des bêtes, -un grand cri intérieur—qu’il étouffa dans sa gorge; puis, touché de -voir leur bonne figure, et distrait par là de lui-même, il se calma -brusquement, se mit sur son séant, étendit la main vers ces naseaux, -vers ces mufles de bêtes puissantes, si dociles, et il leur parla:</p> - -<p>—Braves, braves bêtes, oh! les braves bêtes!</p> - -<p>Le petit jour paraissait. Et le gros taureau noir, et le cheval blanc, -tous deux, comme pour répondre à l’homme et pour répondre aussi à ce -premier regard de la lumière de retour, qui faisait courir sur toute la -plaine un frisson d’aise, tendirent le cou vers le levant; et le -hennissement du cheval retentit, éclatant, trépidant comme une fanfare, -soutenu par la basse des mugissements du taureau.<span class="pagenum"><a id="page_100">{100}</a></span></p> - -<p>Aussitôt s’éleva, tout autour de Renaud, un concert de meuglements et de -hennissements mêlés. Sa libre manade avait passé la nuit par là. Il -était entouré de ses bêtes familières.</p> - -<p>Elles accoururent à l’appel de Blanchet, à celui de Le Doux, à la voix -du gardian. Les cavales étaient blanches comme le sel. Elles arrivaient -les unes au petit trot, d’autres au galop, quelques-unes suivies de leur -poulain; passaient la tête entre des roseaux, regardaient curieusement -et restaient là,—ou bien, comme espiègles, repartaient avec l’air de -dire: «C’est le dompteur, allons-nous-en!»—Et des ruades du côté de -l’homme.</p> - -<p>Quelques taureaux, quelques taures noires, sèches, nerveuses, fouettant -leurs flancs de la queue, arrivaient aussi, prenaient peur, se souvenant -d’avoir été châtiés pour quelque méfait, et, tournant la croupe, -détalaient de même, puis, hors de vue, s’arrêtaient vite....</p> - -<p>Comme le dondaïre demeurait là, bœufs et chevaux ne s’écartaient guère.</p> - -<p>Quelques-uns, les plus sages ou les plus vieux, s’agenouillaient -lentement, comme pour reprendre le repos interrompu, puis flairaient le -sol autour d’eux, enveloppaient de leur langue torse une touffe d’herbe -salée, la tiraient à eux et mâchaient, une bave d’argent leur tombant du -mufle.<span class="pagenum"><a id="page_101">{101}</a></span></p> - -<p>D’autres, ainsi couchés, se léchaient doucement. Une mère qui faisait -téter son veau le regardait d’un œil très doux, très calme.</p> - -<p>Ici un étalon s’approchait d’une cavale, faisait deux bonds à côté -d’elle, la queue haute, la crinière énergique, avec un appel de la voix, -hardi, sonore, puissant,—puis se cabrait, et quand la cavale, sous lui, -se dérobait, il la mordait, évitant aussitôt, d’un écart brusque, le -coup de pied qu’elle détachait vers lui.</p> - -<p>Plus d’un taureau aussi faisait la cour aux femelles, se soulevait, -lourd, sur ses jambes de derrière,—retombait à vide sur ses quatre -pieds.</p> - -<p>Le réveil du troupeau n’était pas complet. Des lassitudes liaient encore -ces bêtes dans l’engourdissement. Elles attendaient le soleil.</p> - -<p>Renaud s’approcha d’un étalon à demi dompté, qu’il avait monté -quelquefois, et lui lança au cou le séden qu’il préparait à cette fin -depuis un moment, le séden de Blanchet, de Livette, tout sali de boue -par la chute de tantôt!</p> - -<p>Il offrit du sucre à la bête sauvage, qui se laissa seller sans trop de -résistance, désireuse peut-être de retrouver pour un jour le foin -abondant des écuries du Château, dont elle avait le souvenir.</p> - -<p>Renaud dit à Blanchet:</p> - -<p>—Repose-toi, vieux!<span class="pagenum"><a id="page_102">{102}</a></span></p> - -<p>Et sur sa monture fraîche, la pique au poing, il repartit, dans l’idée -de chercher Rampal.</p> - -<p>L’étalon que montait Renaud était son préféré, celui qu’il avait appelé -Leprince.</p> - -<p>Et Renaud éprouvait une satisfaction honnête à se dire que du moins ce -ne serait plus le cheval de Livette qui aurait à supporter ses caprices -et ses violences d’amoureux. Il se sentait, de cela, bien aise, allégé -d’une triple responsabilité, de cavalier, de gardian et de fiancé.</p> - -<p>Leprince parut désappointé quand Renaud le contraignit à tourner la -croupe au Château d’Avignon.</p> - -<p>Renaud se dirigeait du côté de la cabane dont lui avait parlé Audiffret. -Il était bien possible, en effet, que Rampal en eût fait son gîte. Il -voulait savoir. Or, cette cabane étant, comme on sait, non pas en -Camargue, mais en Crau, non loin du mas d’Icard, à près de neuf à dix -lieues dans l’est, il fallait passer le grand Rhône. Mais, en ce vaste -pays plat, les cavaliers parcourent de très longues distances pour un -oui ou pour un non, et trente ou quarante kilomètres n’étonnaient pas -Renaud.</p> - -<p>Vu l’endroit où il se trouvait, le plus court lui parut de longer le -Vaccarès au sud.</p> - -<p>La bonne fraîcheur du matin chassait de lui les pensées noires, les -visions, les cauchemars; il éprouvait un peu de calme. Du reste, brisé -par la fatigue,<span class="pagenum"><a id="page_103">{103}</a></span> il se sentait à moitié endormi, et trouvait cet état -délicieux. Il ne se sentait plus la force de suivre ses pensées, de les -guider encore moins, en sorte qu’il était soumis, comme une chose, comme -une herbe, à l’air qui passe, au rayon qui brille.</p> - -<p>L’heure et la couleur du jour étaient vraiment réjouissantes, et une -gaieté physique entrait en lui, qui ne réfléchissait plus.</p> - -<p>Un frisson courait sur les eaux, les herbes, et sentait le sel. L’aurore -éclatait maintenant. Encore une minute, et le soleil allait paraître, -jeter sur la plaine son filet horizontal aux mailles d’or. Il parut. Les -murmures devinrent des bruits: les reflets, des resplendissements; les -réveils, des activités.</p> - -<p>La pique à l’étrier, appuyant son front lourd sur le bras qui la tenait, -Renaud qui fermait les yeux, au bercement du cheval, les rouvrit tout à -coup, et promena autour de lui le regard d’un roi joyeux.</p> - -<p>Il s’arrêta un moment à contempler un attelage de plusieurs chevaux qui -tiraient une grande charrue et faisaient d’un mauvais champ pierreux un -terrain défoncé à planter de la vigne.</p> - -<p>Le phylloxera, qui a fait tant de mal à des pays riches et sains, est, -pour la Camargue, une occasion nouvelle de combattre la fièvre et de -gagner du terrain sur le marécage. Les sables sont, en effet, favorables -à la vigne, défavorables à l’insecte parasite, et<span class="pagenum"><a id="page_104">{104}</a></span> ce pays de l’eau -deviendra lentement, s’il plaît à Dieu, un vrai pays de vin!</p> - -<p>Et Renaud regardait le laboureur avec un sentiment de joie, à cette idée -de l’enrichissement de son pays par le travail; et avec un confus -sentiment de regret, car il préférait que sa lande restât sauvage, -libre, inculte. L’idée d’une plaine cultivée de bout en bout, où nulle -place n’est laissée au pas capricieux des chevaux telle que Dieu l’a -faite,—cette idée l’attristait.</p> - -<p>Il se disait toujours, en passant devant les campagnes civilisées:</p> - -<p>«Non, là, en vérité, on ne peut ni vivre ni mourir.»</p> - -<p>Les champs de blé ou d’avoine, même dans la saison d’été, lorsqu’ils -sont d’un si beau roux, si pareils à la terre surchauffée, si semblables -aux eaux limoneuses et rayonnantes du Rhône,—ne l’enchantaient pas. Ils -lui donnaient l’impression d’un obstacle devant lequel il fallait -détourner la course de son cheval, et Renaud ne connaissait d’obstacle -respectable—que la mer!</p> - -<p>Il pardonnait davantage à la vigne parce qu’il lui semblait qu’il y -avait une gloire pour son pays à produire du vin, à l’heure où les -autres terres de France n’en pouvaient plus donner. Et puis, le Rhône, -le mistral, les chevaux, les taureaux, le vin, tout cela<span class="pagenum"><a id="page_105">{105}</a></span> lui paraissait -aller bien ensemble, comme des choses de vigueur et de fête, de courage -et de joie. Ils savent boire, allez, ceux de Saint-Gilles, et ceux -d’Arles, et ceux d’Avignon. Dans l’île de la Barthelasse, au milieu du -Rhône, devant Avignon, Renaud avait été de noce une fois et là, il avait -goûté d’un vin rouge dont il voyait encore la couleur! C’était un vieux -vin du Rhône, lui avait-on dit, et il se rappelait que, pour faire -honneur à ce vin en même temps qu’à la mariée, il avait, ayant la tête -un peu échauffée, jeté solennellement, après la dernière rasade, son -verre en forme de coupe au fond du Rhône. Il y a comme cela, au fond du -Rhône, des coupes mortes, mais non pas brisées, où la joie, hier encore, -a été bue. A travers l’eau, en se balançant avec lenteur, elles sont -descendues sur un fond de sable....</p> - -<p>Là elles dorment, recouvertes de limon, et dans deux, trois mille ans, -qui sait? les vieux savants d’alors les découvriront comme aujourd’hui -on découvre, à Trinquetaille, des amphores de terre cuite, et, auprès -des amphores, quelquefois une urne de verre où chatoient, dès qu’on la -déshabille de sa robe de poussière, toutes les couleurs de -l’arc-en-ciel.</p> - -<p>Le verre de Renaud, qui sait? ce verre si cassant, où il a bu le -meilleur vin de sa jeunesse, peut-être restera plein pendant des -siècles, tout plein des sables et des eaux du Rhône, et peut-être -que,—dans<span class="pagenum"><a id="page_106">{106}</a></span> des siècles,—d’autres jeunesses y retrouveront la même -joie. Car tout se recommence.</p> - -<p>Ainsi vagabondait la pensée du vagabond, de fil en aiguille, de vigne en -verre. Ah! son verre, lancé dans le Rhône! Il y revenait encore, à ce -souvenir d’une ivresse. Il lui semblait maintenant qu’en le jetant ainsi -au fleuve, un jour de mariage, il s’était à lui-même prédit son destin, -et que lui, le fiancé de Livette, il ne se marierait jamais! Au verre -jeté il ne boirait plus.</p> - -<p>L’impression de joie première qui lui était venue avec la nouveauté du -matin était déjà passée; il s’attristait déjà de nouveau, à mesure que -le jour perdait son charme gai de chose commençante.</p> - -<p>Et, ainsi rêvant, Renaud coupait à travers les marécages, Leprince -pataugeant dans l’eau jusqu’aux jarrets.</p> - -<p>Oui, mes amis, il pardonnait à la vigne,—ce Renaud,—d’envahir la -Camargue. D’ailleurs, après les vendanges faites, n’est-ce pas pour les -taureaux un excellent pâturage que les champs de vignes rouges et -blancs? Car il y en a de tout rouges, à l’automne, et de tout blancs -aussi, ou du moins d’un jaune clair doré,—comme si les pampres, sous -les grands soleils couchants, s’amusaient à se répéter les deux couleurs -du vin.</p> - -<p>N’a rien vu qui n’a pas vu les rayons d’un soleil<span class="pagenum"><a id="page_107">{107}</a></span> couchant, en -novembre, jaunes comme l’or, rouges comme le sang, s’étaler sur un champ -de pampres rougis, sur un champ de pampres jaunis, étalés eux-mêmes à -perte de vue....</p> - -<p>Du reste, n’est-elle pas la patrie des lambrusques, cette Camargue? La -lambrusque, c’est la vigne sauvage, camarguaise, différente de nos -vignes cultivées en ce que le mâle et la femelle sont sur des plants -séparés. Les raisins qui chargent les lambrusques femelles font un vin -un peu âpre, mais bon, et les sarments de cette vigne sont, à la main, -de légers et vigoureux bâtons.</p> - -<p>Arrivé au Grand Pâtis, Renaud traversa le Rhône à cheval, en trois fois, -allant de terre camarguaise à l’île du Mouton; de l’île du Mouton à -l’île Saint-Pierre, et de l’île Saint-Pierre en terre ferme.</p> - -<p>Il était maintenant dans les marais de la Crau, de cette Crau qui -s’ajoute, désert de cailloux, à la Camargue, désert de limon.</p> - -<p>Ces deux steppes très différents joignent, pour le regard, leurs -étendues par-dessus le Rhône. D’Aigues-Mortes à l’étang de Berre, il y -a, mes amis, un joli coup d’œil de «planure», et l’aigle de mer a beau -faire, il y a pour lui, en belle ligne droite, vingt bonnes lieues à -voler, les ailes toutes larges! Et c’est là le royaume du roi Renaud.<span class="pagenum"><a id="page_108">{108}</a></span></p> - -<p>La Camargue a les salicornes, les graminées, les plantains et les -bardanes, en touffes minces, séparés par des intervalles sablonneux; -elle a les gapillons, qui sont les joncs verts évasés en bouquets, aux -mille pointes sèches plus fines que des aiguilles; çà et là, les -tamaris, et, au bord des deux Rhônes, les ormeaux tant de fois taillés -et retaillés, par le besoin de leur prendre du bois à brûler, qu’ils -ressemblent à de grosses chenilles droites sur leur queue, hérissant -leurs poils courts.</p> - -<p>La Crau est en terrains nus et en bruyères. C’est, à vrai dire, un champ -de cailloux. Ils sont venus, dit-on, du mont Blanc, tous ces cailloux -qui maintenant dorment ici. Rhône et Durance les ont charriés, puis ont -changé de lit, après avoir joûté ensemble sur ce vaste espace au pied -des Alpilles. De dessous les cailloux de Crau, en mai, sort une herbe -fine et rare, paturin ou chiendent. Du bout de leur museau, les brebis -poussent la pierre, broutent la petite herbe pendant que le berger, dans -le vent et le soleil, rêve....</p> - -<p>Mais cette Crau des cailloux est plus loin, au delà de l’étang de -<i>Ligagnou</i>, qui longe le fleuve. Ici, dans la Crau des bords du Rhône, -on est en plein dans les marais, desséchés presque entièrement une -grande partie de l’année,—mais perfides quelques-uns, et qu’il faut -bien connaître.<span class="pagenum"><a id="page_109">{109}</a></span></p> - -<p>Renaud remonta vers le nord-est, et, au quartier du mas d’Icard, il fut -arrivé bientôt.</p> - -<p>Renaud venait de s’arrêter.</p> - -<p>—Où est-elle donc, la cachette? murmurait-il.</p> - -<p>Et de tous ses yeux, il s’efforçait de percer le fouillis d’ajoncs, de -siagnes, massètes, carex et scirpes, qui jaillissait là-bas du fond d’un -marécage, au beau mitan. Ce marais ne semble pas, non, plus inquiétant -qu’un autre, mais les taures et les cavales le redoutent, et, -soigneusement, l’évitent.</p> - -<p>A la surface du marécage, s’étalait comme une épaisse croûte de verdure -moisie. Ce n’était pourtant pas cette lèpre, faite de lentilles d’eau, -qui dort sur les mares. C’était comme un feutrage composé d’ajoncs -morts, de racines, d’herbages entrelacés, et cela faisait à l’eau une -surface solide et mobile, ondulante sous les pieds qui s’y aventurent, -prête à les porter et prête à crever.</p> - -<p>Cette croûte (la <i>trantaïère</i>), lézardée çà et là, laissait voir, par -les lézardes, une eau sombre comme la nuit, dont la surface, piquée de -menus reflets, étincelait comme une glace en verre noir.</p> - -<p>Sur les bords, autour de quelques tamaris, poussaient drus, pressés, -innombrables, des roseaux et encore des roseaux, toujours froissés entre -eux, et sans cesse frôlés, avec un bruit de papyrus, par l’aile sèche -des libellules à tête de monstre.<span class="pagenum"><a id="page_110">{110}</a></span></p> - -<p>Beaucoup de ces <i>canéous</i> portent des fleurs d’un blanc violacé. Étagées -le long de ces hampes, on les prendrait pour des fleurs de grande mauve. -Ces roseaux à grandes corolles éveillent l’idée de thyrses antiques, qui -auraient été fichés là debout, dans la terre humide, par des bacchantes, -en train maintenant de dormir quelque part, à l’ombre des tamaris, ou de -se livrer aux centaures. Ils font songer aussi au bâton de la légende -qui, planté en terre, se couvre aussitôt de fleurs et commande par là -les épousailles.</p> - -<p>Ces thyrses du marécage sont des roseaux escaladés par des liserons. Le -convolvulus s’attache au roseau, y enroule ses festons, s’élève en -spirale autour de lui, cherche la lumière à sa cime et jette, tout le -long de la tige qui murmure, une harmonie de couleur éclatante.</p> - -<p>Les jeunes feuilles aiguës des roseaux se dressaient en fer de lance. -Les vieilles, cassées, retombaient à angles droits. Quant aux tamaris, -le fin feuillage grêle en est comme un nuage transparent, et leurs -petites fleurs rosées, en épis, trop lourdes, surtout avant d’être -écloses, font pencher de tous côtés les panaches flexibles de l’arbre -arrondi.</p> - -<p>A travers tamaris et roseaux, Renaud cherchait à voir la cabane qu’il -connaissait et dont, la veille au soir, lui avait parlé Audiffret. Mais -à peine pouvait-il distinguer la petite croix inclinée que portent sur<span class="pagenum"><a id="page_111">{111}</a></span> -l’arête de leur toit, à l’extrémité même, les cabanes camarguaises, -faites de madriers, de planches, de boue grisâtre (<i>tape</i>) et de paille. -La cabane était tout entière visible autrefois de l’endroit où il se -trouvait, mais les roseaux, sur l’îlot où elle est construite, avaient -poussé si dru qu’ils la cachaient maintenant. Le sentier qui y -conduisait était d’ailleurs sur le bord opposé. Il dut faire un grand -détour pour y parvenir, ce marais de la cabane étant de forme très -capricieuse.</p> - -<p>Du sud, il avait passé au nord de la cabane. Ce n’est plus la -<i>trantaïère</i> qu’il avait devant lui, mais, sous l’eau où foisonnaient -les siagnes, les triangles et les ajoncs, la <i>gargate</i>, la fange où, -brusquement, qui s’avance enfonce.</p> - -<p>Il y a bien d’autres dangers dans les marais maudits. Il y a les -<i>lorons</i>, sortes de puits sans fond, ouverts çà et là sous les eaux, et -dont il faut connaître l’emplacement. Aigues et taures les connaissent -très bien, savent les fuir, et pourtant, des fois, plus d’une y tombe, -plus d’un homme aussi. Qui y tombe y reste. Pas de raisonnements, mon -homme! Tu y es, adieu!</p> - -<p>Les gardians vous diront, et c’est la vérité, que de chaque loron sort -une petite fumée tournoyante, à laquelle on reconnaît ces bouches -d’enfer. Cent lorons, cent fumées. Voilà, mes amis, de quoi rêver, -n’est-<span class="pagenum"><a id="page_112">{112}</a></span>ce pas, quand la fièvre maligne, sortie des marais, vous jette -sur le flanc!</p> - -<p>Renaud voulait savoir si Rampal habitait la cabane, mais non pas l’y -attaquer, car l’endroit est traître. «S’il y est, il sortira un moment -ou l’autre.... Je l’attendrai en terre ferme.... Ah! voici le -sentier!...»</p> - -<p>Le sentier serpentait, caché sous une nappe d’eau peu profonde. C’était -un empierrement étroit, mais très ferme, dont le bord droit était -marqué, jusqu’à la cabane, par quelques pieux émergeant à fleur d’eau, -et peu éloignés l’un de l’autre.</p> - -<p>Renaud mit pied à terre, et, tenant son cheval par la bride, chercha le -premier de ces pieux. Bien qu’il en sût la position, il fut quelque -temps à le retrouver. Du bout de son trident, il écartait les herbes, et -quand le piquet fut reconnu, il tâta le chemin solide dont il mesura la -largeur. Courbé, il regarda très longtemps, très attentivement, les -herbes, les roseaux dont les tiges se touchaient par endroits au-dessus -du passage secret, et, quand il se releva, il avait jugé à coup sûr que -le passage, depuis quelque temps, n’avait pas servi.</p> - -<p>Il ne se trompait pas. Rampal, en effet, se méfiait un peu de cette -cachette, trop connue, pensait-il, et où on pouvait le traquer. Il -gîtait souvent aux environs, prêt à se réfugier dans cette impasse, si -cela devenait nécessaire, mais il aimait mieux, en atten<span class="pagenum"><a id="page_113">{113}</a></span>dant, se sentir -libre, avec beaucoup d’espace ouvert tout autour de lui.</p> - -<p>Renaud remonta sur Leprince et, une heure après, repassa le Rhône. Le -soir, il coucha dans une de ces grandes cabanes qui sont des étables, -des «jass» d’hiver, pour les troupeaux de cavales, en ces mois où le -temps est si mauvais que les taureaux ne trouvent pâture qu’en brisant -la glace à coups de cornes.</p> - -<p>Et le lendemain, une heure avant midi, il apercevait là-bas, devant lui, -l’église des Saintes découpée comme un haut navire sur le bleu de la -grande mer.</p> - -<p>De petits martinets noirs tournoyaient à l’entour, mêlés par hasard à un -vol de grands goélands aux ailes arrondies.</p> - -<p>Une charrette venait lentement sur le chemin de sable.</p> - -<p>—Bonjour, Renaud.</p> - -<p>—Bonjour, Marius. Où vas-tu?</p> - -<p>—Porter des poissons en Arles.</p> - -<p>Ce Marius souleva des branchages qui semblaient charger son char et qui -faisaient de l’ombre sur une douzaine de baquets et de paniers. Tout -aise de sa cargaison, il écarta la bâche qui, sous les branchages, -recouvrait son trésor. Baquets et paniers étaient, jusqu’au bord, emplis -de poissons pêchés aux étangs et à la mer. Il y avait des sars, des -muges, des dorades, vivants encore, prismes animés, les ouïes et les -bou<span class="pagenum"><a id="page_114">{114}</a></span>ches ouvertes comme des fleurs marines rougeoyantes au milieu des -bleus sombres, des verts glauques, des ors humides. Il y avait des -anguilles énormes, la plupart prises aux roubines de Camargue, -véritables viviers de réserve.</p> - -<p>Ces congres visqueux, sombres, glissaient les uns dans les autres, -composant et décomposant sans fin les nœuds coulants de leurs corps -serpentins.</p> - -<p>Aux taches livides, de couleur triste, qui tigraient certaines de ces -grosses anguilles, Renaud reconnut des murènes, ouvrant une bouche -vorace, armée de dents affilées.</p> - -<p>—Comme tout ça bouge, tu vois! dit Marius.</p> - -<p>A ce moment, comme pour lui donner raison, un gros poisson plat, -bondissant hors d’un baquet, tomba à terre.</p> - -<p>Du fer de son trident, le gardian à cheval le cloua sur le sol pour -l’empêcher de sauter au fossé plein d’eau, qui longeait la route....</p> - -<p>—Tiens! dit-il étonné, n’est-ce pas une torpille? Quand je la pêche -avec la «fouine», qui est une lance plus longue que mon trident, elle me -donne alors une secousse que je n’ai pas sentie aujourd’hui?</p> - -<p>—C’est qu’alors, dit Marius en riant, la torpille est dans l’eau et ta -fouine est mouillée. Mais, ajouta-t-il, laisse la bête à terre. Ça ne -vaut pas grand’chose. Les serpents s’en régaleront.<span class="pagenum"><a id="page_115">{115}</a></span></p> - -<p>Là-dessus, cavalier et charretier pêcheur, chacun tira de son côté.</p> - -<p>Et la pensée du gardian allait de la torpille et de la murène aux -gymnotes d’Amérique, dont lui avaient parlé de vieux marins. On lui -avait dit qu’électriques comme la torpille, mais semblables au congre -pour la forme, les gymnotes peuvent, d’une décharge foudroyante, tuer un -cheval; car afin de leur faire épuiser leur provision de forces, et de -les prendre ainsi sans danger, on pousse dans l’eau, contre elles, des -chevaux sauvages qui reçoivent les premières secousses et qui en meurent -quelquefois.</p> - -<p>Et Renaud, tout en continuant sa route vers les Saintes, confusément -rêvait aux miracles de la vie, que rien n’explique.<span class="pagenum"><a id="page_116">{116}</a></span></p> - - - - -<h2><a id="XII"></a>XII</h2> - - -<p>Livette ne s’était pas endormie. Quand Renaud eut disparu dans la nuit, -elle ferma doucement ses fenêtres et, se jetant sur son lit, la face sur -les coussins, elle pleura avec épouvante.</p> - -<p> </p> - -<p>Pendant ce temps—pendant que pleurait Livette et que Renaud, affolé, -courait la lande, se croyant poursuivi par la bohémienne,—la -bohémienne,—elle, dormait.</p> - -<p>Les deux êtres dont elle commençait à désoler la vie souffraient déjà -mille morts, et elle, sous une des charrettes de sa tribu, dans son -campement espacé autour du village, dormait, toute vêtue, tranquille, -son joli visage énigmatique souriant aux étoiles de cette belle nuit de -mai.</p> - -<p>Quand Renaud l’avait laissée au soleil couchant, toute nue sur la plage, -lentement elle avait étiré au soleil ses bras fauves, se plaisant à la -sensation d’être nue au plein air, de se sentir caressée par la brise du -large qui séchait sur elle l’eau roulante en perles lourdes.... Puis, -lentement, elle s’était rhabillée, bien<span class="pagenum"><a id="page_117">{117}</a></span> lentement, afin de retarder -l’instant d’être de nouveau prise dans la gêne de ses hardes, afin de -jouir de l’aisance de son corps comme une bête libre.</p> - -<p>Elle avait alors longé la plage, imprimant son pied nu, bien fait, dans -les sables recouverts à temps égaux par la nappe mince de la vague qui, -peu à peu, fondait l’empreinte.</p> - -<p>La dernière caresse de la mer sur ses pieds, où se collait un peu du -sable brillant, l’enchantait. Elle riait à l’eau, jouait avec elle, -l’évitant parfois d’un saut brusque, parfois allant au-devant d’elle, la -taquinant.</p> - -<p>Il lui semblait voir, dans les replis onduleux des vaguelettes, les -serpents familiers qu’elle charmait parfois au son d’une flûte, qui -venaient alors s’enrouler à ses bras, à son cou, et qui maintenant -l’attendaient, couchés sur de la laine au fond de leur coffre, dans son -chariot.</p> - -<p>A Renaud, elle ne pensait plus, déjà. Elle était tout entière à -l’instant, toujours, n’ayant jamais ni regrets ni remords d’aucun -passé,—n’ayant de prévisions que par éclairs, au moment où la passion -et l’intérêt le lui commandaient. Elle avait la réflexion courte, comme -saccadée; et sa profondeur, sa puissance, son énigme, étaient de n’avoir -point de cœur, ni, par conséquent, de conscience.</p> - -<p>Les hommes, les femmes qui l’approchaient pouvaient redouter ou espérer -d’elle quelque chose, lui<span class="pagenum"><a id="page_118">{118}</a></span> supposer telle résolution, essayer de déjouer -son plan, mais elle n’en avait pas, ce qui les trompait par avance.</p> - -<p>Elle déroutait et triomphait d’abord par l’indifférence; puis, comme -elle sortait tout à coup de son indolence, en bête, au gré d’un appétit, -d’un caprice, elle déroutait toujours toutes les défenses,—son attaque, -ses décisions, ses habiletés, ses mensonges, étant toujours spontanés, -jaillis des circonstances à mesure qu’elles s’offraient.</p> - -<p>Non, elle ne combinait rien à l’avance, froidement; elle ne préparait -jamais aucun plan de longue main; mais, d’un coup, elle pouvait, au -besoin, en inventer un, et l’exécuter sur-le-champ, tout d’une haleine, -ou bien en commencer rageusement l’exécution, qu’elle abandonnait -presque aussitôt par ennui, pour n’y plus songer que le jour où un -mouvement de passion l’y ramenait soudainement.</p> - -<p>Elle était comme une araignée qui, en un clin d’œil, tirerait -d’elle-même toute sa toile, pour lier au vol la mouche; ou bien elle -tendait un premier fil, qu’elle oubliait jusqu’à ce qu’une occasion -éveillât en elle l’idée d’en tendre un second.</p> - -<p>Et, ainsi faite, elle était moins mauvaise et pire que d’autres, parce -qu’elle était plus changeante que le miroir de l’eau, couleur du temps.</p> - -<p>Fataliste, la gypsy se disait que ce qui doit arriver<span class="pagenum"><a id="page_119">{119}</a></span> arrive, et non, -jamais, elle ne s’était donné la peine de combiner un projet de -vengeance. Elle posait d’abord une menace, sachant bien que la terreur -inspirée par une prédiction est un premier malheur qui en prépare -d’autres en troublant les esprits, les cœurs, les jugements. Puis, -quelque chose de fâcheux, «dans l’année», arrive toujours, qui vient -collaborer avec les sorciers et que les gens attribuent au «mauvais -sort» jeté sur eux. Il est sur eux, en effet, parce qu’ils y croient. -Enfin, on aide, si l’occasion se présente, la malice du sort, avec un -mot, un geste, un rien,—et si l’occasion se présente, c’est que cela -était écrit de toute éternité, fixé d’avance dans la destinée!</p> - -<p>Être tout d’instinct, la gypsy n’avait pas d’autre secret que de n’en -point avoir.</p> - -<p>Elle allait à sa joie, satisfaction de vengeance, de haine ou d’amour, -sans tenir compte de rien ni de personne; et, ainsi semblable aux bêtes, -elle devenait, étant créature humaine, redoutable aux êtres civilisés, -comme la nature. Ces créatures-là sont implacables. La gypsy aimait la -vie et la vivait en animal, sans y réfléchir. C’est là le pauvre et -profond mystère de la Sphinge. Elle procède à la façon de la brute, -voisine des origines basses, malgré son beau visage humain, où les yeux, -troubles comme ceux de Pan, semblent voilés de mensonge parce qu’ils -sont<span class="pagenum"><a id="page_120">{120}</a></span> voilés pour eux-mêmes de leur propre inconnu, de leur incertitude -en attente. Regardez l’œil des chèvres et des génisses. Il est profond -comme la Bestialité rusée et forte, tapie dans les ombres du bois sacré. -La vie veut vivre. Elle est là, embusquée. Sûre d’elle, elle s’attend. -La bête humaine, en plus des ruses du renard ou du tigre, a la parole. -Rien de plus effroyable que la parole sans la conscience.</p> - -<p>Au bout du compte, la Zinzara était toujours sincère sans jamais le -paraître, parce que sa versatilité la mettait d’heure en heure en -contradiction avec elle-même.</p> - -<p>La caresse et la blessure qu’on recevait d’elle coup sur coup ne -prouvaient ni qu’elle eût feint l’amour ni qu’elle eût feint la -haine.... Elle avait tour à tour, d’une minute à l’autre, haï et aimé, -ou plutôt, sans aimer ni haïr, elle s’était complue à elle-même, avec -des sincérités contradictoires,—très naïvement.</p> - -<p>Elle avait quelque chose de la guenon, qui, au moment où, au sommet de -l’arbre, elle berce d’un air humain son enfant tendrement pressé entre -ses bras, les ouvre brusquement, et laisse tomber le nourrisson oublié -pour cueillir un fruit qui s’offre à elle.</p> - -<p>Elle s’importait à elle-même et ne voyait, à propos de tout et de tous, -qu’elle-même.</p> - -<p>La gypsy était redoutable comme un esprit caché<span class="pagenum"><a id="page_121">{121}</a></span> dans un élément dont il -serait le serviteur. Elle avait la force d’un coup de foudre, d’un -tremblement de terre, d’un événement fatal, impossible à prévoir, à -parer.</p> - -<p>La vipère n’est point méchante. Elle ne prépare pas son venin. Elle l’a. -Qu’on la dérange, elle a mordu avant de s’y être décidée.</p> - -<p>Comme les torpilles ou les gymnotes, l’Égyptiaque pouvait lancer des -coups d’électricité mortelle. Dès qu’on l’approchait,—par nécessité -d’être. Il pouvait lui arriver aussi de s’amuser au jeu de répandre -autour d’elle sa puissance maligne, pour rien, pour voir les effets, -parce que c’était son heure et son jour, son caprice.</p> - -<p>Pour se défendre et pour jouer, elle avait les mêmes moyens.</p> - -<p>Elle n’aurait pas pu ne pas être funeste. Il ne fallait pas qu’elle -songeât à vous, voilà tout. C’était déjà une bonne fortune que de n’être -pas regardé par elle.</p> - -<p>Quoique fille d’une race qui met à haut prix la chasteté, elle n’était -pas chaste, non qu’elle aimât par-dessus tout la volupté, mais elle la -détenait comme un moyen de domination, d’autant plus sûr qu’elle en -faisait moins de cas. Toujours supérieure, dans sa froideur, au désir -qu’elle inspirait, c’est en cela vraiment qu’elle se sentait reine, -sorcière,—un<span class="pagenum"><a id="page_122">{122}</a></span> peu déesse, de par le diable! Les caresses d’un bain -libre lui plaisaient mieux que d’autres. Elle était comme les femelles -des lambrusques qui sont fécondées par le vent.</p> - -<p>Comme les cavales de Camargue, qui souvent s’assemblent sur les bords de -la mer pour respirer tout le large, quand elle ouvrait ses lèvres à la -brise saline, par ces beaux soirs de mai, elle se sentait plus heureuse -que d’aucun baiser d’homme. L’âme errante de sa race aspirait sur ses -lèvres, dans l’air, avec la liberté des espaces, une espérance inconnue, -vide et infinie.</p> - -<p>Ainsi faite, elle se savait à la fois inquiétante, et protégée par -quelque chose qui se dégageait d’elle. Cela la remplissait d’orgueil. -Dans son sourire, il y avait de cet orgueil-là. Il y avait aussi le -ressouvenir perpétuel de choses éprouvées, connues d’elle seule et d’un -certain nombre d’hommes, qui s’ignoraient.</p> - -<p>Leur ignorance, son œuvre, la faisait sourire comme le reste. Et ce -sourire, c’était ironie et mépris. Elle savait sa force et toute leur -faiblesse. Elle souriait donc toujours.</p> - -<p>Elle régnait, sans autre politique, sur sa tribu errante par escouades, -changeant, en vraie reine, de favori, au hasard des occasions autour -d’elle et des impressions en elle-même, mais laissant croire à cha<span class="pagenum"><a id="page_123">{123}</a></span>cun -d’eux qu’il était, qu’il avait été le seul aimé, sinon le premier.</p> - -<p>Tromper des zingari,—beau succès de zingara!</p> - -<p>Et il y avait, parmi les quinze ou vingt enfants de sa troupe, un jeune -dauphin issu de cette reine, mais, depuis qu’il avait quitté le sein, -elle n’y prenait pas plus garde qu’une lice à son petit destiné à -devenir son mâle.</p> - -<p>Quand elle était arrivée près de son campement, tout émue des contacts -de la vague dont le sel, séchant, craquant sur elle, pressait partout sa -peau voluptueuse, la tzigane, tiède dans tout son être, avait regardé du -côté d’un de ses bohémiens, jeune homme à peau de bronze, à barbe rare -et frisée.</p> - -<p>Et, à la nuit,—lorsqu’on eut mangé la soupe qui avait bouilli dans la -marmite suspendue à trois pieux inclinés, au plein air,—le zingaro se -glissa près de la zingara.</p> - -<p>C’était le moment où, par elle, deux êtres souffraient dans le plus -profond de leur conscience, où Livette et Renaud se regardaient et déjà -ne se reconnaissaient plus.</p> - -<p>Les fiancés, ses victimes, se débattaient sous le sort mauvais jeté par -son regard, au moment même où ce regard semblait se faire doux pour -répondre à celui dont la couvrait son amant, au revers du fossé, sous la -menue lueur des étoiles.<span class="pagenum"><a id="page_124">{124}</a></span></p> - -<p>Renaud, à cette heure-là, rêvait de revoir la nudité de la gypsy, de la -conquérir, se demandant, au souvenir de cette forme svelte et jeune, si -ce n’était pas là une vierge, quoique fille de grand chemin; appelant -confusément un amour étrange, entier, absolu, la possession triomphale -d’un être neuf, d’une taure jusque-là farouche, méchante même aux -taureaux; d’une cavale qui n’aurait connu ni frein, ni selle de -cavalier, et qui serait restée rebelle à l’étalon....</p> - -<p>Renaud rêvait tout cela, mais il n’existait pas de Renaud pour Zinzara.</p> - -<p>Zinzara, juste à cette heure, dans l’herbe mouillée de rosée, se tordait -comme le congre des légendes qui sort des mers pour se livrer aux -caresses enchevêtrées des serpents de terre.</p> - -<p> </p> - -<p>Deux jours Livette attendit, s’interrogeant sur ce qui se passait. Lasse -enfin de chercher sans deviner, elle se mit en route pour les Saintes, -le matin du troisième jour. «Là, songeait-elle, j’aurai peut-être des -nouvelles.» Son père, pour cette fois, lui sella un vieux bon cheval.</p> - -<p>—Tu iras, lui dit-il, à midi, chez Tonin, le pêcheur, manger la -bouillabaisse. Avertis-le, en arrivant, avec le bonjour de ma part.</p> - -<p>Livette, à cheval, sur la route, regardait tout autour d’elle la plaine -tranquille, bien verdoyante,<span class="pagenum"><a id="page_125">{125}</a></span> gaie, éclatante de deux lumières, celle -qui tombait du ciel, celle qui, partout, montait des eaux.</p> - -<p>Dans les rayons, la danse des mouïssales était joyeuse. Quand les -mouïssales dansent, elles font avec leurs ailes la musiquette de leur -bal, et dans toute la plaine, par les jours tranquilles, sur les fils -d’or de la lumière, c’est un bourdonnement de guitare. Il y avait aussi, -dans l’air, de grands longs fils très fins, des fils de la Vierge, venus -on ne sait d’où, qui volaient, mollement onduleux, comme si, rendues -visibles, quelques menues chanterelles de l’invisible instrument dont -jouent les petits musiciens de l’air, s’en allaient, brisées, au caprice -d’un souffle.</p> - -<p>De très loin peut-être, ils venaient, ces fils. Peut-être dans les bois -des Maures, dans l’Estérel, vivaient les «aragnes» travailleuses qui, -patiemment, les avaient filés. Un souffle d’air, bien doucement, les -avait pris, et maintenant ils étaient en voyage.</p> - -<p>Livette les regardait flotter doucement, et songeait à un conte que lui -avait conté sa grand’mère. Ces fils, d’après la mère-grand, venaient des -manteaux que les trois saintes avaient présentés au vent comme des -voiles. Le vent de la mer en les gonflant les avait un peu, très -finement, effilochés; et pour toujours, au-dessus de la plage -camarguaise, où est bâtie l’église des Saintes, ils flottent, ces fils -frêles, jadis pris dans la trame des manteaux miraculeux. Au-<span class="pagenum"><a id="page_126">{126}</a></span>dessus du -pays, sans cesse ils flottent, comme autant de signes de bénédiction, -mais on les voit bien rarement, et quand, par hasard, un beau jour, on -les aperçoit, c’est qu’un bonheur inconnu est pour vous dans l’air.</p> - -<p>Et l’âme de Livette, dans le bleu transparent de cette matinée, se -balançait suspendue à chacun de ces fils de passage; mais la fillette -avait beau vouloir se donner confiance, elle sentait son cœur trop lourd -pour demeurer lié longtemps à ces choses envolées. Elle avait peur, la -mignonne, et sentait contre elle des signes cachés.</p> - -<p>Hélas! la pauvre, pendant qu’au-dessus de sa tête volaient des fils -dorés, quelque part autour d’elle l’araignée noire avait tissé son piège -à la prendre comme une mouche.</p> - -<p>Toujours songeant, Livette avançait et finit par distinguer, loin devant -elle, autour du clocher des Saintes, les hirondelles tournoyantes et les -martinets. De si loin, on eût dit des vols de mouïssales. Et, avec les -martinets et les hirondelles, volaient des mouettes. Toutes ces ailes, -grandes et petites, tantôt vues par-dessous et sombres, tantôt vues -par-dessus et luisantes, tournaient, viraient, valsaient, croisant, -emmêlant leur cercle de cent façons. C’étaient jeux de printemps et de -matinée dans la clarté fraîche du ciel.<span class="pagenum"><a id="page_127">{127}</a></span></p> - -<p>Pour avoir des nouvelles, Livette songea à passer par la citerne -publique, car c’était l’heure où les filles et les femmes des -Saintes-Maries-de-la-Mer vont chercher la provision d’eau.</p> - -<p>A l’entrée du village, elle aperçut, sur sa droite, le campement des -bohémiens, mais détourna la tête.</p> - -<p>A ce moment elle rencontra, allant à l’eau, deux femmes qui marchaient -d’un pas bien régulier, entre les deux barres qu’elles portaient à bout -de bras, et auxquelles est suspendue, juste au milieu, par ses deux -cornes, la cornue. «C’est bien l’heure de l’eau,» se dit Livette, et, au -pas de son cheval, elle les suivit.</p> - -<p>—Bonjour, mademoiselle, avaient dit en passant les deux femmes, car de -tout le monde elle était connue, la jolie fille du Château d’Avignon.</p> - -<p>Devant la citerne, il n’y avait encore personne. Les deux femmes -attendirent. Livette avec elles.</p> - -<p>—Vous vous promenez, comme ça, mademoiselle? Cherchez-vous quelqu’un, -si matin?</p> - -<p>—Oui, dit Livette, je me promène, et puisque c’est l’heure de l’eau, je -m’arrête un moment ici. Pour sûr, des amies que j’ai aux Saintes y vont -venir à leur tour.</p> - -<p>Elles se turent toutes les trois; et, attentivement pour la première -fois, n’ayant rien autre à faire là, Livette regarda l’écusson de pierre -sculptée qui est<span class="pagenum"><a id="page_128">{128}</a></span> au beau milieu du grand mur cintré de la citerne. Ce -sont les armes de la ville, et, comme on pense bien, on y voit un bateau -représenté, un bateau sans mât ni rames, où sont debout les deux Maries, -Jacobé et Salomé.</p> - -<p>—Je me suis souvent demandé, fit Livette, pourquoi les images ne font -voir jamais que deux saintes dans le bateau. En fin de compte, est-ce -que nos mères ne nous ont pas toujours dit qu’elles étaient trois? -Étaient-elles trois, oui ou non?</p> - -<p>—Elles étaient trois assurément, belle innocente, dit la plus âgée des -deux femmes, mais Sara était la servante, et l’honneur ne lui est pas -dû!</p> - -<p>—Si la troisième était sainte Sare, ce n’était donc pas trois Maries? -J’ai toujours entendu dire pourtant que Marie-Magdeleine en était, et -que, partie d’ici, elle alla mourir à la Sainte-Baume.</p> - -<p>—Oui, elle en était, Marie-Magdeleine, et bien d’autres avec elle! -Lazare aussi était dans ce bateau, mais, une fois à terre, chacun tira -de son côté: Marie-Magdeleine alla à la Baume, et les deux Maries nous -restèrent avec Sara. C’est alors qu’une source jaillit du sable, par la -grâce de notre Seigneur. En bâtissant l’église, on a enfermé la source -au milieu.</p> - -<p>—On eût, ma foi, bien fait de la laisser en dehors de l’église, la -source!</p> - -<p>—Et pourquoi? l’eau en est gâtée?...<span class="pagenum"><a id="page_129">{129}</a></span></p> - -<p>—Elle n’est bonne que le jour de la fête.</p> - -<p>—Et encore!... Et il y en a si peu!</p> - -<p>—Nous aurions demandé aux saintes de la rendre abondante et bonne.... -En nous y mettant toutes avec nos prières, nous aurions bien obtenu ça.</p> - -<p>—Un miracle de plus ou de moins!</p> - -<p>—Les miracles, ma belle, ne sont que pour les étrangers.</p> - -<p>—Et c’est ce qu’il faut, voisine. Si c’était autrement, voyons, les -étrangers ne viendraient plus,—et, sans eux, de quoi vivrait le pays? -pauvres nous! Où sont nos récoltes, à nous autres? Notre blé, notre -avoine, où sont-ils, dites, bonnes gens? Sans les saintes, ce pays-ci -serait un pays maudit! Un jour de fête par an, et les pèlerins (que Dieu -bénisse!) nous remplissent la bourse.</p> - -<p>—Les jours de miracle ne sont que trop rares.... Il faudrait deux fêtes -par an!</p> - -<p>—Que vas-tu dire là, sotte que tu es? Deux fêtes par an, Bonne Mère! Ce -serait la mort du pèlerinage. Pour que l’usage se maintienne, il faut -qu’il soit ce qu’il est, et que rien ne bouge. Nos hommes le savent -bien. Rappelle-toi la visite que nous fit, avec ces grandes dames, -l’archevêque d’Aix, il y a vingt ans.</p> - -<p>Et une fois de plus fut racontée l’histoire de la<span class="pagenum"><a id="page_130">{130}</a></span> visite que fit aux -Saintes-Maries-de-la-Mer l’archevêque d’Aix, il y a vingt ans ou trente.</p> - -<p>Un 24 mai, avec quelques vieilles dames de la noblesse d’Aix, -l’archevêque arriva aux Saintes. Mais ce 24 mai se trouva être un 25, au -soir!... Tout le monde peut se tromper!... En sorte qu’au lieu de -descendre à quatre heures, les châsses étaient remontées ce jour-là, et -quand monseigneur entra dans l’église, avec les belles dames, adieu mes -saintes! Elles avaient été hissées déjà, au bout de leurs cordes, au -milieu des cantiques, dans la chapelle haute.</p> - -<p>—Eh bien! dit l’archevêque à M. le curé, elles redescendront pour nous.</p> - -<p>Le curé allait obéir, mais le bruit de l’affaire avait déjà couru le -village!... Ah! misère de moi, quel train-coquain!</p> - -<p>—Comment! disaient les vieux Saintins! On ferait descendre les châsses -un jour autre que le 24! Mais si, alors, la chose est si facile et -fréquente, pourquoi voulez-vous que les malheureux, de tous les coins de -la Provence et du monde, accourent vers nous au jour fixé? Non, non, ce -serait, entendez-vous bien, la ruine du pays!</p> - -<p>Pour finir d’un mot, on prit les fusils, et les Saintins, en armes, dans -l’église même, imposèrent au prince de l’Église la volonté souveraine du -peuple des Saintes.<span class="pagenum"><a id="page_131">{131}</a></span></p> - -<p>—Et très bien, firent-ils, car c’est grâce à la rareté que les miracles -demeurent précieux.</p> - -<p>Une des femmes ayant raconté cette histoire bien connue de chacune, -toutes se mirent, dès qu’elle se tut, à rompre leur grand silence par de -beaux éclats de voix, approuvant à qui mieux mieux la révolte des -Saintins contre les évêques qui veulent abuser de la bonne volonté des -deux Maries.</p> - -<p>—C’est égal, dit tout à coup une des vieilles, nous sommes heureuses -d’avoir maintenant, au lieu de la source saumâtre qui donnait à boire -aux saintes, une bonne citerne en bonne pierre. Je me rappelle, moi, le -temps où nous prenions l’eau à la <i>pousaraque</i> (mare artificielle) comme -font encore les gens de nos fermes. L’eau du Rhône, qui y venait par la -roubine, était si boueuse toujours qu’elle en était épaisse à couper au -couteau!</p> - -<p>—Bah! elle avait le temps de déposer dans nos jarres.</p> - -<p>—C’est drôle pourtant d’être si malheureux pour l’eau dans un pays si -mouillé! dit une jeune qui arrivait. Cette eau, c’est une misère! Sainte -Sare, la servante, doit savoir par elle-même qu’on a assez de travail -dans les maisons, sans perdre son temps à attendre devant des robinets -fermés.... Sainte Sare, protégez-nous, et faites ouvrir la fontaine!</p> - -<p>Les femmes se mirent à rire.<span class="pagenum"><a id="page_132">{132}</a></span></p> - -<p>Presque toutes les ménagères des Saintes étaient là rassemblées, à -présent. Un dernier groupe arrivait. Les unes portaient sur leur tête -des jarres sans anses, avec un balancement gracieux de la tête et de -tout le corps. Elles-mêmes, les poings sur les hanches, ressemblaient à -des amphores vivantes. D’autres, une cruche sur la tête, portaient -encore une cruche dans chaque main, la «dourgue» verte, à anse et à -goulot; d’autres des seaux de bois, d’autres des cornues, chacune ayant -choisi des vases plus ou moins grands, suivant les besoins de sa maison.</p> - -<p>—Quel pot apportes-tu là, Félicité?</p> - -<p>Et de rire.</p> - -<p>Celle qu’on interpellait ainsi, répondit:</p> - -<p>—J’ai cassé ma cruche, pauvre moi! Et puisqu’il me fallait de l’eau, -j’ai pris le pot que j’ai trouvé, un pot ancien que, dans tous les -temps, j’ai vu chez nous, derrière la porte. S’il tient l’eau, ça -suffira pour aujourd’hui, ma belle!</p> - -<p>—Porte-le à M. le curé, pour sa bibliothèque; c’est une antiquaille qui -vaut de l’argent!</p> - -<p>Félicité, en effet, venait à l’eau ce matin avec une véritable amphore -romaine, trouvée dans les sables du Rhône, à peine un peu égueulée, une -jarre de deux mille ans!</p> - -<p>Aux Saintes, chaque famille—c’est selon—a droit, par jour, à une ou -deux cornues d’eau de<span class="pagenum"><a id="page_133">{133}</a></span> citerne.... La porte de la Fontaine ne s’ouvrait -pas.</p> - -<p>Livette, sur son cheval, rêveuse et triste, parmi les bavardages, -attendait toujours ses amies.</p> - -<p>—Que disiez-vous, par ici? interrogèrent, en arrivant, les dernières -venues.</p> - -<p>Et mises au courant, chacune, sur les saintes et la servante Sara, -disait son idée et son mot, sans s’occuper des paroles des autres,—si -bien que le caquetage des filles et des femmes semblait ici un <i>ramadan</i> -d’agaces et de geais ramassés dans un de ces bouquets de pins qui sont -isolés au milieu de la Camargue.</p> - -<p>—Je vous demande un peu si c’est juste, criait l’une des femmes, de ne -pas mettre aussi partout le portrait de sainte Sara! Une sainte est une -sainte, et où il y a une sainte, il n’y a plus de servante!</p> - -<p>—Les saintes ne sont pas fières! et d’être ou non en peinture, sainte -Sara s’en moque un peu!</p> - -<p>—Qu’elle s’en moque, c’est possible, mais c’est un affront qu’on lui -fait!</p> - -<p>—Eh! dit une autre, le bon roi René et le pape ont su ce qu’ils -faisaient, en arrangeant ainsi les choses. Sara était femme de -Ponce-Pilate, et c’est elle qui avait conseillé à son mari de se laver -les mains du crime des païens!</p> - -<p>Un murmure de réprobation courut parmi les commères.<span class="pagenum"><a id="page_134">{134}</a></span></p> - -<p>—Ah! voici la vieille Rosine, qui va nous mettre d’accord.</p> - -<p>Sur son cheval immobile, Livette écoutait vaguement ces choses. Elle -était distraite et intéressée.</p> - -<p>Quand la vieille Rosine, très sourde, eut fini par comprendre ce qu’on -voulait d’elle, et qu’elle devait s’expliquer sur Sara la servante:</p> - -<p>—Ah! mes enfants, dit-elle, Dieu connaît les siens, et Sara est à coup -sûr une grande sainte....</p> - -<p>Rosine, ici, fit un signe de croix, et fut, par toutes les vieilles, -imitée aussitôt.</p> - -<p>—Mais, ajouta Rosine, Sara était païenne d’Égypte, et non pas Juive de -Judée; et les païens, voyez-vous, marchent, dans l’estime du monde, bien -après les Juifs. Ne voyez-vous pas que les Juifs sont semés un peu -partout, mais partout s’arrêtent et deviennent les maîtres par la force -de l’avarice? Cela est leur manière d’être bénis de leur Seigneur. Mais -les païens d’Égypte, au contraire, sont errants et pauvres quoique -voleurs, et plus dispersés et plus maudits que les Juifs.... Eh bien, -voyez-vous, mes enfants, sainte Sara est leur sainte, oui, la sainte des -païens d’Égypte! C’est une sainte pas bien catholique, celle qui, pour -payer son passage au batelier, lui donna, avec la facilité, je pense, -d’une ancienne pécheresse,—le spectacle de son corps tout nu! Elle -passe donc justement après les deux Maries, car il y a des rangs dans<span class="pagenum"><a id="page_135">{135}</a></span> -le ciel. Et voilà pourquoi les ossements de sainte Sara ne sont point -entre les planches de la grande châsse de l’église, mais sous les vitres -de la toute petite châsse qui est dans la crypte, comme qui dirait dans -la cave. La cave est un endroit assez bon,—sous les pieds des -chrétiens,—pour les bohémiens de malheur! et il est juste qu’il en soit -ainsi.</p> - -<p>—Rosine a bien parlé! s’écria l’une des femmes. C’est le malheur du -pays que la fréquente visite des bohémiens. Quand arrivent nos pèlerins, -riches et pauvres, croyez-vous qu’ils soient bien aises de trouver -installés ici tous ces gens malfaiteurs, qui, si adroitement, savent -voler mouchoirs et bourses? Croyez-vous que cela ne nous enlève pas du -monde? Que de gens viendraient peut-être qui ne se veulent pas -compromettre en tel voisinage!</p> - -<p>—Ah çà! va, allons donc! dit une bossue, ceux qui ont la foi ne -s’arrêtent pas en route pour si peu! Et ceux qui, ayant un mauvais mal, -l’espèrent guérir chez nous, n’ont pas peur de ces voleurs ni de leur -vermine. Otez-moi ma bosse, grandes saintes, et je me charge bien de -m’ôter toute seule, les uns après les autres, mes poux et mes puces!</p> - -<p>Il y eut un énorme éclat de rire qui, comme par enchantement, s’arrêta -tout de suite.... La petite porte de la citerne venait d’être enfin -ouverte, et au bruit de l’eau jaillie du robinet, toutes les femmes<span class="pagenum"><a id="page_136">{136}</a></span> -couraient prendre, non sans menues querelles pour la priorité,—leur -rang à la file.</p> - -<p>Enfin arrivèrent quelques jeunes filles amies de Livette.</p> - -<p>Les voyant venir d’un peu loin, elle alla à leur rencontre.</p> - -<p>Quand Livette se fut éloignée:</p> - -<p>—Que cherche-t-elle, la Livette, de si bonne heure à cheval? se dirent -les femmes.</p> - -<p>—Eh, dit la bossue, son gueux de Renaud, donc! Il n’a pas l’habitude, -celui-là, d’être attaché comme une chèvre au piquet, et pour le tenir -fidèle elle aura du mal, la petite, malgré sa belle dot!... De loin, -l’autre jour, sur la plage, Rampal, vous savez, le gardian bon -enfant,—l’a vu, ce Renaud, causer avec une gitane qui n’était pas -habillée d’hiver!</p> - -<p>—Elle n’avait pas de fourrures ni de manteau, ni le reste, pauvre moi! -elle était à se baigner comme Dieu l’a faite.... Il faut se méfier de la -plaine. On ne se croit pas vu parce qu’on pense y voir très loin -soi-même, mais une touffe d’engane suffit à la <i>rassade</i> (au lézard) -pour y cacher ses deux yeux qui regardent.</p> - -<p>Et les femmes de chuchoter, avec des rires étouffés bientôt.</p> - -<p>Pendant ce temps:</p> - -<p>—Non, non, disaient à Livette ses deux amies, nous ne l’avons pas vu, -ton promis, ma belle; mais<span class="pagenum"><a id="page_137">{137}</a></span> déjà, contre l’église, on prépare les -gradins pour la ferrade, et d’être ici bientôt, il ne peut pas y -manquer.</p> - -<p>A ce moment, une musique bizarre s’éleva non loin. C’étaient des sons de -flûte, qui, modulés avec douceur d’abord, brusquement se transformaient -en cris déchirants. Un frappement sourd, grave, calme, singulier, les -soutenait, semblait encourager le cœur malade, qui, en plaintes aiguës, -appelait au secours....</p> - -<p>—Ah! voilà les Bohêmes et leur musique du diable, écoute, Livette!... -Va donc voir un peu,... c’est si drôle. Nous te rejoindrons tout à -l’heure.</p> - -<p>—Et mon cheval? fit Livette.</p> - -<p>—Si tu n’es pas ici pour longtemps, il y a justement dans le mur de -l’église un gros fer fixe en forme de bracelet, nouvellement scellé pour -les barres de clôture de la ferrade. Attache-le là, ton cheval, et n’aie -pas peur qu’il s’envole. On le reconnaîtra pour tien, aux belles lettres -en clous de cuivre que tu as fait mettre à l’arçon.</p> - -<p>Au fer du mur de l’église, Livette attacha son cheval, et se dirigea -vers la musique des Bohêmes. Il lui semblait que, là, elle saurait -quelque chose. Or, Zinzara, l’Égyptiaque, avait vu arriver Livette au -village,—et sa musique n’était que pour l’attirer, elle, et, si Renaud -était par là, son fiancé avec elle. Pourquoi? pour voir;—pour réunir, -un instant,<span class="pagenum"><a id="page_138">{138}</a></span> sans dessein fixe, sur le même point du vaste monde qu’elle -parcourait, deux des personnages dont elle «amusait son temps»; pour se -donner la comédie de la vie, et en voir naître la suite, avec le désir -de la faire tourner en mal, au hasard. Elle aimait «l’étrange» qui sort -du pêle-mêle des circonstances.</p> - -<p>La Zinzara tournait un kaléidoscope dont le champ était vaste comme -l’horizon de son voyage éternel, et dont les morceaux de verre, -diversement colorés, étaient des âmes vivantes.—Elle tournait le cornet -pour voir ce qu’amènerait de mauvais, grâce à elle, le destin. Jeux de -femme, jeux de sorcière.<span class="pagenum"><a id="page_139">{139}</a></span></p> - - - - -<h2><a id="XIII"></a>XIII</h2> - - -<p>La vie est étrange. Le silence éternel des espaces n’est qu’un -bruissement infini de cercles invisibles qui, tournoyant les uns dans -les autres, se quittent, se reprennent, se perdent et ne se retrouvent -jamais ou s’entrelacent pour toujours. La vie est étrange. On en peut -voir un peu le commencement, la fin pas du tout; la signification nous -en échappe, mais tous les cercles font la chaîne et quelqu’un sait le -reste.</p> - -<p>Qu’il y ait deux bouts à l’échelle, cela est certain. Le jour n’est pas -la nuit, et l’un n’est pas sans l’autre. Il y a joie et peine, santé et -maladie, heur et malheur, vie et mort, pour la bête de chair et d’os, -bien et mal en un mot. Et celui-ci est un bon être, et celui-là un -mauvais. Les religions et les morales n’y font rien, et n’expliquent -rien; mais les petits enfants savent que cela est ainsi, et les gens -sans esprit le savent également. Ceux qui raisonnent savamment la chose -la perdent. Ceux qui tirent le fil le cassent. Il y a quelqu’un et il y -a quelque chose. Rien n’est pas, voyons, bonnes gens, et ce vieil idiot<span class="pagenum"><a id="page_140">{140}</a></span> -qui bave, assis sur la borne, au pied du calvaire des Saintes, devant -l’église, et qui tend la main à Livette, sait mieux que nous les choses, -les deux choses: bien et mal. Cet idiot, quand il a, ce matin, passé -près des voitures des bohémiens, a parlé amicalement, oui, parlé, durant -quelques minutes, avec deux ou trois chiens maigres qui sont sous ces -voitures, attachés par des chaînes; mais quand il a vu Zinzara, la -reine, le regarder, il a pris peur, l’idiot, et s’est bien vite sauvé. -Il a pris peur parce qu’<i>il y a</i>, dans le regard de Zinzara, <i>quelque -chose qui n’est pas bon</i>.</p> - -<p>Et maintenant Livette, en passant, le regarde, et l’idiot, qui sourit, -lui tend, pauvre larve humaine, une perle de verre,—un trésor pour -lui—qu’il a trouvée ce matin dans l’ordure du ruisselet voisin. La -perle brille. Elle est bleue. L’idiot y voit la beauté, et il l’offre à -la belle fille qui passe. Livette lui sourit et, lui, il rit à Livette, -l’idiot qui bave, et qui se traîne, estropié. Il rit, et sent son cœur -d’homme, en lui, vaguement s’ouvrir... à quoi?—<i>à quelque chose qui -est</i>, dans les yeux de Livette, et <i>qui est bon</i>.</p> - -<p> </p> - -<p>Dieu est sur nous, et, sous nous, le diable. Dieu? que voulez-vous dire? -L’humanité bonne, celle qui est au-dessus de nous et vers laquelle nous -marchons; cet idéal, sorti de nous, qui, à force de s’exprimer et de se -faire aimer, se réalisera dans nos enfants. Le<span class="pagenum"><a id="page_141">{141}</a></span> diable! que dites-vous? -la bête obscure, la larve gloutonne, aveugle, qui fut nous, et dont nous -nous éloignons.</p> - -<p> </p> - -<p>Quelque chose est plus près du mystère que l’esprit, c’est l’instinct.</p> - -<p>Nous sommes, certes, plus près de notre origine que de nos fins, et -l’instinct nous explique presque l’origine parce qu’il s’y traîne -encore, mais notre esprit ne peut expliquer la fin parce qu’il en est -encore bien loin! D’où venons-nous? La bête, qui rampe, peut s’en -douter.—Où allons-nous? Comment le saurait-elle, la bête qui ne vole -pas?</p> - -<p>Le lien qui fortement nous rattache à la terre n’est pas coupé. L’homme -porte à jamais la cicatrice de sa naissance. Il voit donc, là encore, -comment il se rattache, <i>en arrière</i>, à l’infini; mais comment, <i>en -avant</i>, par la mort, il se rattache à la vie dans l’éternité, il ne le -voit pas.</p> - -<p>L’instinct, comme un ver luisant, éclaire les fonds d’où sort l’homme; -mais l’intelligence n’éclaire pas les profondeurs d’en haut où elle se -perd elle-même, au point précis où Dieu s’explique.... Ah! que Dieu est -obscur!</p> - -<p>Oui, entre l’origine et l’intelligence, il y a l’instinct, comme un -pont. Entre l’intelligence et la fin, il y a le vide. Ici la raison ne -passe pas. Il faut bon<span class="pagenum"><a id="page_142">{142}</a></span>dir. L’homme ne peut facilement concevoir que ce -qui est en bas. Ce qui est en bas, sa pesanteur l’attire à le -comprendre.</p> - -<p>Pour comprendre ce qui est en haut, il faudrait une faculté de s’alléger -que l’homme n’a pas, une aile qui manque. L’instinct, ici, agit sur -l’esprit même, en sens inverse de l’effort spirituel.</p> - -<p>A quelques esprits, elle vient parfois, cette faculté de s’enlever; mais -l’homme ne conçoit que selon ce qu’il éprouve, et le temps est passé où -l’on se fiait aux mages, à ceux qui conçoivent plus et mieux. Peut-être -a-t-on raison. Peut-être ne doit-on concevoir que par soi-même, et nul -ne saura rien <i>pour toujours</i> avant de l’avoir mérité.</p> - -<p>Pour une minute, dans le rêve surtout, dans la veille même, l’homme -<i>sait</i>, quelquefois. Il a l’intuition profonde; mais rien n’est plus -fugitif pour l’homme que ce vif sentiment de l’éternel.</p> - -<p>Les meilleurs de nous sont des aveugles que hante le souvenir d’un -éclair.</p> - -<p>Qui de nous n’a su, pour l’avoir senti, comment on vole hors de soi? Le -sens du mystère, à peine perçu, nous a fui, mais qui n’a-t-il pas -pénétré, une seconde?</p> - -<p>La vérité, comme l’amour, n’est qu’une seconde en laquelle il faut -croire,—à jamais.</p> - -<p>Et ces pensées sont en leur lieu, car tout est dans<span class="pagenum"><a id="page_143">{143}</a></span> tout. Celui-ci -étudie l’hysope; celui-là le chêne; Cuvier le mastodonte et Lubbock la -fourmi; mais tous arrivent au même point, à un point qui est tout.</p> - -<p>Savez-vous pourquoi les bohémiens, les gitanos, les zincali, les -zingari, les zigeuners, les zinganes, les tziganes, les gypsies, les -romani, les romichâl (toutes façons diverses de désigner la même race -errante) excitent si fort la curiosité des peuples civilisés?</p> - -<p>Il y a à cela deux raisons.</p> - -<p>La première, c’est que, très sauvage, très primitif, le bohémien -apparaît au milieu des civilisés comme l’image d’eux-mêmes dans le -passé. Les zingari sont comme les fantômes de nous-mêmes.</p> - -<p>En nous revoyant en eux, nous nous plaisons, assis dans la sécurité de -notre foyer fixe, au regret de n’avoir plus devant nous l’espace cher à -la bête que nous fûmes; de n’être plus en rapport constant avec la -terre, la plante et l’animal, qui sont les <i>mères</i> dont nous sortons et -que nous aimons pour cela. Ils sont demeurés ce que nous étions au -départ, et cela nous touche.</p> - -<p>La seconde raison, c’est que, véritablement, ils ont su jadis, du sens -de la vie, quelque chose.</p> - -<p>Il est certain qu’ils sont sorciers. Ils ont entrevu la source obscure, -et vaguement s’en souviennent, en ont gardé le reflet noir dans leur -regard.<span class="pagenum"><a id="page_144">{144}</a></span></p> - -<p>Le regard! ils en connaissent la puissance endormante et suggestive. Ils -savent soumettre, par le regard, l’âme des faibles.</p> - -<p>Les moins sorciers d’entre eux croient encore que le «secret» des choses -a été caché quelque part, sous une pierre, et, dans leurs courses à -travers tous les pays du monde, bien des fois ils soulèvent de lourdes -roches dont la forme étrange semble indiquer qu’elles peuvent sceller le -mystère.... Ils ne trouvent jamais, sous les pierres soulevées, que des -crapauds, des vipères et des scorpions; mais, du sang et du venin de ces -bêtes, ils savent composer des philtres redoutables.</p> - -<p>Ils connaissent aussi la nature secrète des plantes, et comment, coupées -à de certaines époques, à de certaines heures, selon l’influence des -saisons et des rayons de la lune, ciguë ou belladone ont des vertus -différentes.</p> - -<p>Ils sont habiles dans l’art des poisons, les zangui. Hommes et -femmes,—<i>roms</i> et <i>juwas</i>—ils excellent dans l’art de donner aux -troupeaux des maladies.</p> - -<p>Leurs métiers ne sont que des prétextes à se présenter au seuil des -maisons. Ils sont chaudronniers parce que l’art de soumettre au feu les -métaux fut inventé par le fils de Caïn, père des maudits. Et ils sont -selliers parce qu’ils aiment fréquenter les chevaux, chers aux -vagabonds.<span class="pagenum"><a id="page_145">{145}</a></span></p> - -<p>Les zangui, originairement adorateurs du feu, et qui n’ont plus de -religion propre, mais toujours un peu celle du pays qu’ils traversent, -sont aux hommes ce que Lucifer est aux anges.</p> - -<p>«Nous venons d’Égypte, si l’on veut, disait parfois Zinzara à ceux de sa -tribu. C’est là, en effet, que nous avons été puissants et sédentaires, -aux temps de Moïse. Alors nos aïeux étaient magiciens des rois de -l’Égypte, qui ont vaincu la mort; mais notre origine est plus haute et -plus lointaine.</p> - -<p>«Nous venons d’un pays où la <i>Puissance secrète du monde</i> a été -pénétrée: un dragon en garde le mystère, au sommet d’une haute montagne, -dans une caverne, à l’abri des déluges qui viendront.</p> - -<p>«Notre aïeul Çoudra avait appris des grands prêtres l’art de se faire -obéir par le dragon. Il entra dans la caverne et conçut la science de -toutes choses, et il résolut de s’en servir au dehors, pour être à son -tour un roi puissant parmi les hommes, car pourquoi était-il pauvre?... -Pourquoi la misère et pourquoi la mort?</p> - -<p>«A peine eut-il conçu son projet de juste révolte, que le dragon voulut -le dévorer. Notre aïeul lui échappa, et crut alors que, au moyen des -secrets qu’il avait dérobés, il serait tout-puissant sur la terre, mais -il s’aperçut tout à coup qu’il les avait presque tous oubliés, comme par -enchantement. Il ne con<span class="pagenum"><a id="page_146">{146}</a></span>naissait plus que ceux qui nuisent, ceux qui -font les maladies, les douleurs, les misères et la mort, tous les maux -dont justement il aurait voulu s’affranchir.</p> - -<p>«Et les grands prêtres le maudirent, lui et ses fils. Manou a dit contre -eux: <i>Ils habiteront hors du village; ils ne posséderont de vases -qu’endommagés; ils n’auront rien à eux, si ce n’est un âne ou un chien. -Leurs vêtements seront ceux dont on dépouillera les morts; leurs plats, -des plats cassés; leurs bijoux ne seront que de fer. Ils iront sans -repos d’un endroit à un autre endroit. Tout homme fidèle à ses devoirs -se tiendra éloigné d’eux. Ils n’auront d’affaires qu’entre eux. Et entre -eux seulement ils s’épouseront.</i></p> - -<p>«Et les Tchandalas ont pu fuir la patrie mais non pas la sentence.</p> - -<p>«Et voilà ce que nous sommes.</p> - -<p>«La couronne de Çoudra est un cercle brisé,—armé de pointes, comme le -collier des dogues, et son sceptre est une tige de fer, rompue mais -redoutable. Car pourquoi la misère, la douleur et la mort! Dieu est -mauvais.»</p> - -<p>C’est avec ce conte, mis en chansons, que la reine tzigane avait parfois -endormi son fils.</p> - -<p>Et lorsqu’elle suit d’un long regard méchant, au seuil de quelque -château, une jeune mère qui, en l’apercevant, fait rentrer bien vite son -petit enfant, voici les pensées que roule en sa tête la Zinzara:<span class="pagenum"><a id="page_147">{147}</a></span> «Les -secrets, songe-t-elle, que savent nos voïvodes, nos ducs, nos princes et -nos rois, peuvent faire trembler sur leur base toutes vos cités, vos -trônes et vos églises, car pourquoi la misère, la douleur et la mort? -L’heure viendra—nous l’attendons—où vos peuples seront dispersés au -vent des colères, à moins que les mages qui nous ont maudits deviennent -vos maîtres,—mais vous êtes pour cela trop loin de leur sagesse! Vous -serez à nous.</p> - -<p>«En attendant, malheur à ceux d’entre vous que nous trouvons seuls! Nous -les regardons fixement, et l’âme du mal fait le reste!...»</p> - -<p>Et voici ce qu’en arrivant près du campement des bohémiens vit la petite -Livette.</p> - -<p>Ils étaient là toute une tribu. Leurs voitures, nombreuses, étaient de -différentes grandeurs, la plupart construites en forme de maisonnettes -oblongues, assez semblables, avec leurs petites fenêtres, aux arches de -Noé qu’on fabrique pour les enfants en Allemagne. Les bohémiens avaient -aligné leurs voitures côte à côte, à la file, faisant face chacune à une -maison du village. La file des maisons roulantes formait ainsi, avec les -maisons bâties du village, une véritable rue tournante qui, prolongée, -eût entouré les Saintes-Maries comme une ceinture. Ainsi, pour le temps -de leur séjour, les zinganes pouvaient avoir l’illusion d’être fixés là, -d’être des Saintins, l’un éta<span class="pagenum"><a id="page_148">{148}</a></span>bli en face du boulanger, l’autre en face -du cabaretier, mais nul n’oubliait que les maisons bohèmes restent -posées sur des roues qui tournent et peuvent faire le tour du monde. «Je -plains l’arbre, dit le zangui, il me regarde passer avec envie.... Il -est jaloux des pieds de mon âne.» La plupart des voitures étaient -rapiécées avec des planchettes multicolores, ramassées, volées un peu -partout.</p> - -<p>Les voitures des bohémiens étaient établies à la vérité, sur le derrière -des maisons du village, en sorte que les habitants de ces maisons, le -cabaretier ou le boulanger, occupés sur le devant de leur boutique, -pouvaient sans affectation ne pas trop paraître dans la rue zingane.</p> - -<p>Les zangui seuls y grouillaient donc à l’aise. Ne demeurant guère à -l’intérieur des voitures que lorsqu’ils sont en route et fatigués ou -malades, ils passaient leurs journées au plein air, assis dans la -poussière, ou sur les degrés des petites échelles qu’ils abaissent du -seuil de leurs portes jusqu’à terre; ou bien ils restaient de longues -heures couchés sous les charrettes à l’ombre,—fumant des pipes et -rêvant.</p> - -<p>Pour l’instant, dans la lumière du matin, un certain nombre de femmes çà -et là se livraient à la même occupation: chacune d’elles, avec des -gestes de singe, cherchait la vermine parmi les cheveux<span class="pagenum"><a id="page_149">{149}</a></span> crépus d’un de -ses enfants, qu’elle maintenait dans l’étau serré de ses genoux.</p> - -<p>Le petit, de temps à autre, poussait un hurlement, quand la mère tirait -par mégarde ou arrachait un de ses cheveux, durs et noirs comme du -charbon. Il avait alors, pour s’échapper, un ondulement sournois, mais -l’étau des genoux le pressait, brusquement resserré, et c’étaient, çà et -là, des piaillements de cochons de lait qui ne veulent pas être saignés. -Alors les taloches de pleuvoir et les cris de redoubler. Puis tout à -coup le plus pleurard de ces gamins cessait de crier, pour suivre, avec -un intérêt subit, l’apparition d’une poule du voisinage ou les ébats de -quelque chien de chasse égaré par là et bon à chiper.</p> - -<p>Quant aux mères, elles accomplissaient leur besogne matinale d’un air -automatique qui, très clairement, signifiait: «Ce que nous tentons là -est tout à fait inutile, car la vermine pullule et toujours pullulera; -mais il faut bien faire quelque chose. C’est toujours un bon moment -d’occupé; et puis, sous l’œil des civilisés, cela nous donne une -excellente contenance. On voit que nous sommes propres.»</p> - -<p>—Achète-moi mon chien, disait l’une d’elles d’un air narquois à un -villageois ahuri. Tu seras content de sa fidélité. Il est si fidèle, si -fidèle! que j’ai pu le vendre quatre fois.... Il revient toujours!<span class="pagenum"><a id="page_150">{150}</a></span></p> - -<p>Toutes ces femmes à peau fauve, bistrée et même noirâtre, avaient des -cheveux d’un noir singulier, mat, d’un noir de charbon.—Les unes les -portaient relevés en lourd paquet tordu sur le sommet de la tête. -Plusieurs, toutes jeunes, les laissaient pendre en longs serpents -sinueux sur leur poitrine et sur leur dos. Les yeux aussi étaient d’un -noir singulier, très luisant, pareil au noir d’un velours vu sous du -verre. La vie y éclatait sourdement, sans expression déterminée. -Quelques mères vaquaient à leurs affaires tout en gardant sur leur dos -leur nourrisson enveloppé dans une toile qu’elles portaient en -bandoulière et dont les bouts nouaient sur leur épaule. La tête du petit -sommeillait pendante, ballottée à tout mouvement.</p> - -<p>Le rouge, l’orangé, le bleu, dominaient dans leurs haillons, mais -ternis, fanés, noyés sous les épaisseurs de poussière sale;—un Orient -enfumé.</p> - -<p>Beaucoup de ces femmes tenaient entre les dents une pipe courte. Les -hommes étendus çà et là, accoudés à terre, fumaient presque tous, -placides, leur œil de sylvain fixé devant eux dans le vague. Ils -avaient, sous leurs loques, de grands airs de fierté. Quelques-uns -dormaient sous les cabanes roulantes.</p> - -<p>La file des voitures qui longeait le village était encore dans l’ombre, -mais, en tête de la file, le soleil frappait la première de ces cabanes -qui dépassait, un<span class="pagenum"><a id="page_151">{151}</a></span> peu isolée, la ligne des maisons. Cette première -voiture, mieux peinte et plus soignée que les autres, était celle de -Zinzara, et, devant, au soleil, quelques Saintins s’étaient rassemblés, -attirés par les sons du tambour et de la flûte.</p> - -<p>Livette, en approchant du groupe, ne se doutait guère qu’en face de la -voiture, dans la maison du cabaretier, derrière le rideau d’une fenêtre -du premier étage, s’était posté Renaud, pour voir, de là, à son aise, la -bohémienne qui jouait de la flûte et qui, en même temps, dansait, pieds -nus et bras nus.</p> - -<p>La flûte, une flûte double, aux deux tuyaux légèrement écartés, Zinzara -la tenait avec beaucoup de grâce, et, les joues légèrement gonflées, -elle y soufflait en soulevant tour à tour et abaissant les doigts, au -gré d’un air bizarre, tantôt lent, tantôt furieusement saccadé. Et elle -avait la tête rejetée en arrière,—en sorte qu’elle paraissait plus -fière et plus agressive que jamais.</p> - -<p> </p> - -<p>Tout en jouant de la flûte, Zinzara dansait une danse mystérieuse comme -elle. Ses pieds nus ne faisaient guère que marquer sur place un rythme -lent. Sa danse n’était pour ainsi dire qu’un jeu d’attitudes. Elle -variait en cadence les ondulations de tout son corps qui, très flexible -et vigoureux, s’accusait, à chaque mouvement, sous les étoffes molles. -Quand<span class="pagenum"><a id="page_152">{152}</a></span> le rythme se faisait rapide, elle piétinait vivement, sur place -toujours, comme en hâte d’arriver à un rendez-vous d’amoureux, où -recommençaient des langueurs.</p> - -<p>Assis à quelques pas de la danseuse, un jeune bohème, au regard noir et -vague, frappait du poing, en songeant à autre chose, sur un large -tambour de basque, autour duquel tressautaient diverses amulettes -suspendues, scarabées d’Égypte, coquilles de nacre, bagues, larges -anneaux d’oreilles.</p> - -<p>Et le tambour semblait dire à la flûte double: «Sois tranquille: le mâle -veille. Je suis là, père ou fiancé, moi, le mâle à la voix forte, et tu -peux chanter en liberté ta joie et ta peine, nul ne te troublera: je -veille! et c’est pour toi que bat mon cœur, dans ma poitrine large et -bien sonore.»</p> - -<p>Mais dans les sons du tambour de basque, la bohémienne, elle, entendait -de tout autres choses; et, souriante, soufflant dans sa flûte aux deux -tuyaux écartés, abaissant et relevant sur les trous ses doigts légers, -Zinzara, attirante pour tous, serrée dans ses haillons souples, qui, -plaqués sur elle, moulaient tour à tour ses hanches ou sa -poitrine;—montrant, sous ses jupes relevées et accrochées à la -ceinture, ses mollets nus, de couleur fauve,—Zinzara semblait ne pas -voir les spectateurs.</p> - -<p>Vingt à trente personnes la regardaient, et elle<span class="pagenum"><a id="page_153">{153}</a></span> semblait danser pour -elle-même, mais son œil de sorcière suivait, sans en avoir l’air, les -moindres mouvements de la tête de Renaud, apparue parfois tout entière -dans l’écartement des rideaux de serge, à carreaux rouges, derrière les -vitres du cabaret, là, sous le rebord du toit de la maison d’en face.</p> - -<p>Quant elle vit venir Livette, la danseuse eut un battement de pieds très -vif comme irrité, et de la flûte s’échappa un cri, un cri de guerre, -aigu, prolongé, pareil au crissement d’une étoffe de soie rapidement -déchirée.</p> - -<p>Livette involontairement en tressaillit et, se mêlant au groupe accru de -minute en minute, elle regarda.</p> - -<p>Zinzara fit un signe et prononça, entre deux temps très forts, une -parole gutturale, bizarre, qui était un ordre précis, car un enfant -tzigane, qui s’était approché d’elle depuis un moment, se glissa sous la -voiture, d’où il ressortit armé d’une longue baguette blanche, avec -laquelle il fit signe aux assistants d’avoir à se reculer un peu. Puis, -il se plaça en face de Zinzara, au milieu du premier rang des -spectateurs, et se retournant vers eux, il leur recommanda le silence, -en mettant un doigt sur la bouche. Un mot d’ordre circula, et les -assistants, plus silencieux, comprirent que <i>quelque chose</i> allait se -passer.</p> - -<p>La danse avait fini. Le tambour cessa de réson<span class="pagenum"><a id="page_154">{154}</a></span>ner à temps égaux. La -flûte seule, entre les mains de Zinzara, dont les doigts remuaient -lentement, chantait. C’était à présent une voix cristalline, menue comme -le prolongement du son d’une goutte d’eau tombant au fond d’une vasque; -c’était un appel très doux, insinuant, mélancolique, comme aussi serait -le prolongement de l’appel du crapaud, la nuit, au bord d’une mare, dans -l’écho d’une vallée rocheuse.</p> - -<p>Et, du bout de sa baguette, le petit enfant désigna à l’un des -spectateurs quelque chose qui, à terre, sous la voiture, rampait, -s’approchant. C’était un serpent, mignon, strié de jaune et de rouge, -qui arrivait, attentif au son de la flûte. Un autre suivit, et bientôt -il y en eut plusieurs; il y en eut cinq.</p> - -<p>Arrivés devant la musicienne, entre elle et l’enfant à la baguette, ils -dressèrent leur tête, la balancèrent lentement d’abord, puis plus vite, -accompagnés par le rythme de la flûte.... Les serpents dansaient, et, en -sa pensée, chaque spectateur, malgré lui, comparait leur danse à celle -qu’il avait vue tout à l’heure, à celle de la femme. C’étaient les mêmes -ondulements, les mêmes grâces malignes, et chacun éprouvait, à ce -spectacle, une inquiétude.</p> - -<p>Livette, surprise, troublée d’une émotion singulière, croyait rêver. Ce -qu’elle voyait, s’accordait étrangement, tristement, à l’état de son -cœur. Elle n’en connaissait pas le rapport secret, profond, avec<span class="pagenum"><a id="page_155">{155}</a></span> sa -destinée, mais elle en subissait la tristesse maléfique. Le regard de -Zinzara, par instants, passait sur la fille et ne s’y arrêtait pas. Au -sujet de sa propre influence, Zinzara savait... ce qu’elle savait.</p> - -<p>Fins, fins comme de la soie filée, les sons de la flûte se firent très -fins, ténus comme des fils qui allèrent s’enrouler au col des petits -serpents, et les petits serpents se mirent à suivre les sons de la -flûte, qui les attiraient. Zinzara marchait à reculons. Les petits -serpents la suivaient comme s’ils eussent été attachés par les fils -soyeux qui étaient les sons de la flûte. La tzigane s’arrêta, et les -sons <i>s’accourcirent</i>, en quelque sorte, comme des fils qu’on enroule -autour d’une bobine.... Alors les serpents se rapprochèrent de la -magicienne, et Zinzara, avec lenteur, s’étant accroupie, et, ayant -abaissé jusqu’à eux ses mains qui tenaient toujours sa flûte toujours -résonnante, les petits serpents s’enroulèrent à ses bras nus. De là l’un -d’eux monta se nouer autour du cou, laissant pendre sur la poitrine -bombée de la sorcière sa petite tête balancée, la bouche ouverte, la -langue vibrante. Et deux autres, quand elle se releva, furent aperçus -noués à ses chevilles, au-dessus de ses anneaux de jambes. Alors elle -posa sa flûte et se mit à rire. Son rire découvrit ses dents, bien -rangées, très blanches.</p> - -<p>—A présent, dit-elle, à qui me donnera la main, je dirai la bonne -aventure!<span class="pagenum"><a id="page_156">{156}</a></span></p> - -<p>Mais, devant sa main tendue, aucune main ne se tendit à cause des petits -serpents.</p> - -<p>Zinzara rit très fort, et son rire, véritablement, rappelait certains -sons de sa flûte double.</p> - -<p>Livette fit en cet instant un mouvement pour se retirer.</p> - -<p>—Allons, toi, lui dit aussitôt la gitane, tu as une fois refusé de -m’entendre, mais aujourd’hui tu dois avoir une grande envie d’apprendre -où est ton fiancé, la belle! Donne-moi ta main sans peur, si vraiment tu -es digne de devenir la femme d’un cavalier courageux.</p> - -<p>Livette rougit vivement. Ses deux compagnes de tout à l’heure arrivaient -au même moment et elles avaient entendu. «Ne te laisse pas faire!» lui -dit, à voix basse, l’une d’elles, en tirant par derrière la jupe de -Livette; mais, provoquée par le regard de la zingane, où elle crut voir -un éclair de moquerie, Livette, non sans se recommander intérieurement -aux saintes Maries, offrit sa main à la bohémienne. La tzigane prit -cette main dans la sienne. Les serpents dardaient leur langue fourchue. -Livette était un peu pâle.</p> - -<p>Elles étaient très petites toutes deux, la main de la magicienne et -celle de la demoiselle.</p> - -<p>Renaud, de là-haut, très surpris, un peu inquiet, regardait de tous ses -yeux.<span class="pagenum"><a id="page_157">{157}</a></span></p> - -<p>La zingane garda un moment dans la sienne la main de Livette, heureuse -de sentir palpiter l’oiseau qu’elle fascinait. Elle avait eu l’espoir, -du reste, d’intimider Livette, et le courage que montrait la petite -l’irritait.</p> - -<p>—Ton futur, dit-elle, n’est pas loin d’ici, ma belle, mais non pour -toi, sache-le! Pour qui? c’est à deviner!</p> - -<p>Livette, déjà pâle un peu, devint toute blanche.</p> - -<p>—Cela seul, je pense, t’importe, gente amoureuse? Alors je ne te dis -plus rien, sinon pourtant ceci encore: prends garde! le serpent qui est -à mon poignet gauche vient de me souffler quelque chose. Veille à ton -amour.</p> - -<p>Il y eut dans le groupe des spectateurs un petit frémissement qui courut -comme un pli de vague sur le marais. L’un des serpents, en effet, -sifflait finement.</p> - -<p>La bohémienne lâcha la main de Livette qui, en se retournant aussitôt -pour s’en aller, reconnut, tout contre elle, Rampal.... Errant dans le -village depuis le matin, il venait à peine d’arriver là, sans être -aperçu de personne, pas même de Renaud.</p> - -<p>Livette eut un instinctif mouvement de recul, tellement marqué que -Rampal put le prendre pour un affront. Elle était, par malheur, ayant -quitté le premier rang, retenue dans le groupe qui s’était refermé sur -elle.<span class="pagenum"><a id="page_158">{158}</a></span></p> - -<p>—Oh! oh, demoiselle, fit Rampal, on ne connaît donc plus les amis!</p> - -<p>—Bonjour, bonjour, Rampal, répondit Livette, redoublant le salut, comme -c’est l’usage du pays; mais laissez-moi passer, donc! Faites-moi place, -je vous dis!</p> - -<p>—<i>Sur le pont d’Avignon</i>, fredonna la tzigane en riant, <i>tout le monde -paye passage!</i></p> - -<p>Renaud, toujours derrière sa vitre, là-haut, venait de reconnaître -Rampal. Tumultueux, mais avisé, il se demandait s’il allait descendre -contre lui tout de suite, ou s’il attendrait que Livette fût partie.</p> - -<p>Il ne fallait pas toujours un prétexte à Rampal pour embrasser les -belles filles,—et ici, il en avait un!</p> - -<p>—Vous entendez, fit-il, demoiselle? Le péager sera payé de bon cœur, -ou, de lui-même, se paiera!</p> - -<p>Il tenait par la taille, à pleins bras, la pauvre petite. Elle se pliait -en arrière, écartant de lui, le plus qu’elle pouvait, son corsage et sa -tête, mais, par deux fois, le gueux, penché, tendu contre elle, le -souffle ardent, de force la ramenant un peu à lui, à pleines lèvres -l’embrassait.</p> - -<p>Un juron formidable éclata derrière eux, en l’air. Tous se retournèrent, -et, levant les yeux au bruit, reconnurent Renaud, qui secouait là-haut -la vieille fenêtre difficile à ouvrir. Deux secousses encore, et<span class="pagenum"><a id="page_159">{159}</a></span> la -fenêtre céda, s’ouvrit brusquement avec un grand fracas de vitres qui -éclatent, et Renaud, debout sur l’appui, s’élançait... touchait le -sol....</p> - -<p>—Ah! le gueux! ah! le gueux! où est-il ce <i>gueusas</i>!</p> - -<p>Mais Rampal, depuis une minute, avait sauté sur le cheval qui -l’attendait, attaché, près de là, aux barres d’une fenêtre basse, et au -galop, il fuyait.</p> - -<p>Il fuyait, lancé comme en un jour de course, quasi debout sur les -étriers, le corps penché, et faisant tournoyer sans cesse et très vite -un nerf de bœuf lié à son poignet et qui, sifflant tout contre les -oreilles droites de la bête, la rendait folle.</p> - -<p>—Lâche! lâche! ne put s’empêcher de crier vers lui un des jeunes hommes -de l’assistance.</p> - -<p>—Lâche? oh que non! fit Renaud,—voleur seulement! car s’il n’était pas -sur un cheval à nous, qu’il compte bien ne jamais nous rendre, je le -connais, l’homme, il ne fuirait pas!</p> - -<p>Et se tournant vers Livette terrifiée:</p> - -<p>—Soyez tranquille, demoiselle, il ne l’emportera pas en paradis, notre -cheval!</p> - -<p>Renaud, en parlant ainsi, voulait-il donner à penser à la bohémienne -qu’il tenait à venger plutôt le vol du cheval que l’injure faite à sa -fiancée? Peut-être; mais le diable est si fin que Renaud lui-même -ignorait que cette ruse fût en lui.<span class="pagenum"><a id="page_160">{160}</a></span></p> - -<p>Quant à la gitane, elle se disait que Renaud, en sautant par la fenêtre, -au lieu de descendre sans tapage par l’escalier, avait compromis sa -vengeance pour le plaisir de lui montrer, à elle, sa souplesse de -bohémien. Et il avait sauté en effet comme un chat sauvage, et rebondi à -terre sur des pattes élastiques! Il était souple vraiment comme un vrai -zingaro! Il était beau et hardi comme un voleur! Ce sont aussi des -bohémiens, ces gardeurs de taures, ces errants meneurs de cavales!</p> - -<p>Renaud, qui avait disparu, le temps de «nouer» la sangle de son cheval, -repassa, au bout de quelques minutes, montant Leprince, sur le lieu de -la scène, où discutaient encore ceux qui y avaient assisté.</p> - -<p>—Attrape-le! attrape-le! mange-le, le Roi! lui crièrent en chœur vingt -voix de jeunes hommes.</p> - -<p>—Avec le Roi et Leprince contre lui, ajouta l’un d’eux en riant, Rampal -est un homme tombé!</p> - -<p>Renaud déjà était au large. Il n’avait pas regardé la zingane, mais il -s’était senti regardé par elle, et il se sentait maintenant, de loin, -suivi par son regard; et cela, sur la selle, lui donnait des -redressements dont il avait conscience, et qu’il se reprochait vaguement -à cause de Livette, mais sans les réprimer. Ma foi, oui, tout en -galopant, dans sa colère, il galopait d’une certaine façon, pour qu’on -vît bien sa colère même, pour paraître beau et fier cavalier, comme il<span class="pagenum"><a id="page_161">{161}</a></span> -l’était en effet. Il sentait tous ses mouvements... il croyait se voir -et voulait qu’on le vît bien, le Roi!</p> - -<p>Le paon, dans la saison de l’amour, a de plus magnifiques plumes et fait -la roue. Le rossignol et le rouge-gorge ont des voix plus belles. Chacun -se plaît d’être paré pour plaire.</p> - -<p>—Où vas-tu, Livette? dirent à la jeune fille ses deux amies.</p> - -<p>—Je vais voir M. le curé. Il faut, pauvre moi, que je lui parle! car, -d’avoir écouté cette sorcière, voyez-vous, c’est un gros péché!<span class="pagenum"><a id="page_162">{162}</a></span></p> - - - - -<h2><a id="XIV"></a>XIV</h2> - - -<p>Tous deux avaient la lance, Renaud et Rampal.</p> - -<p>En passant près du mas Neuf, à une demi-lieue des Saintes, Rampal, qui -ne possédait au monde que sa selle, et qui, n’étant à cette époque qu’un -gardian sans place, n’avait pas de trident, en avait vu un laissé là, -appuyé contre un figuier... et l’avait pris sans descendre de cheval, -l’avait «emprunté sans rien dire», songeant que pour sa défense il en -aurait sans doute besoin.</p> - -<p>Maintenant, son nerf de bœuf dans la botte, la pique appuyée à l’étrier, -courbé sur son cheval, il galopait à travers la plaine.</p> - -<p>Renaud s’était trompé de route dans sa poursuite emportée. Peut-être la -bohémienne en était-elle cause, car, malgré lui, pour rester sous son -regard, Renaud avait piqué droit vers le Vaccarès, tandis que, tout -bonnement, Rampal avait suivi la route d’Arles, ne rusant pas pour mieux -ruser, se disant que Renaud à coup sûr se persuaderait qu’il avait gagné -le milieu de l’île pour s’y réfugier dans quelque «jass» abandonné.<span class="pagenum"><a id="page_163">{163}</a></span></p> - -<p>Renaud devina l’idée de Rampal.</p> - -<p>Il gardera la route, se dit-il tout à coup, et, certain de cela, il -tourna à gauche, et fila droit dans l’ouest. Rampal, ayant sur lui une -avance d’une bonne lieue, arrêta son cheval, aux environs des -Grandes-Cabanes, et, appuyé fortement sur sa lance piquée en terre, il -mit, l’un après l’autre, ses pieds sur la croupe de son cheval immobile, -et de là, durant quelques secondes, examina la plaine derrière lui....</p> - -<p>Entre deux touffes de tamaris, il vit, comme un éclair ou comme un lapin -qui «fuse» entre deux bouquets de thym, un cavalier.... Renaud, -sûrement! Rampal comprit que Renaud, si c’était lui, rejoignait la -route, et alors, il la quitta, et fit en sens inverse, le chemin -parallèle à celui que faisait au loin son ennemi. Quand Renaud arriva -sur la route, et se mit à la suivre, Rampal avait devant lui le -Vaccarès, et tournant à gauche, se mettait à en suivre le bord. Il -comptait passer le grand Rhône et gagner la cabane du Conscrit, au -milieu de la «gargate», le gîte où il se promettait de trouver, dans les -périls graves, un refuge suprême. Malheureusement pour lui, il avait été -vu,—lorsque, debout sur son cheval, il guettait son homme,—par un -pêcheur d’anguilles qui, accroupi au bord de la roubine, lançait à -l’eau, au bout d’un roseau, une grappe de vers de terre enfilés<span class="pagenum"><a id="page_164">{164}</a></span> et tout -entortillés, au bout de la cordelette courte.</p> - -<p>—N’avez-vous pas vu Rampal, compère? fit Renaud arrêtant net son -cheval, dès qu’il aperçut le pêcheur qui était en train de changer de -place.</p> - -<p>—Tiens, le Roi! c’est toi qui le cherches? fit le pêcheur, un vieil -homme. Il doit être à cette heure, s’il a gardé la route qu’il a prise -pour t’échapper (car j’ai bien vu qu’il guettait quelqu’un derrière -lui), il doit être maintenant au bord du Vaccarès, et, de là, s’il ne -retourne pas aux Saintes, c’est qu’il remontera vers -Notre-Dame-d’Amour.... Tu le prendras,—car ta bête est bonne,—entre le -Vaccarès et la Grand’Mar.</p> - -<p>Renaud était reparti comme avec des ailes.</p> - -<p>Au bout d’une heure et demie d’une course folle (il avait su pourtant -changer plusieurs fois, très sagement, d’allure), il s’arrêta, un peu -découragé, puis, après une halte et un coup d’eau-de-vie bu à la gourde -qui ne quittait jamais ses fontes, il reprit,—non sans avoir -soigneusement laissé boire à son cheval une seule gorgée d’eau de la -roubine,—sa course de rage.</p> - -<p>Arrivé entre le marais de la Grand’Mar et le Vaccarès, il trouva, sous -la conduite de Bernard (le jeune gardian qui était son aide), sa propre -manade au repos.<span class="pagenum"><a id="page_165">{165}</a></span></p> - -<p>Chevaux et taureaux marins, couchés, au bord du Vaccarès, se reposaient, -immobiles, dans le rayonnement double du ciel et de l’eau, car l’heure -allait vers midi et la lumière était éclatante.</p> - -<p>Bernard, couché sur le dos, la tête sur sa selle, son chapeau sur les -yeux, se reposait aussi, non loin de son cheval qui, entravé, apprenait -l’amble.</p> - -<p>Devant Renaud s’étendait le Vaccarès gris perle, luisant comme une -immense table d’acier poli, au milieu de laquelle dormait un véritable -îlot blanc de mouettes assises, immobiles.</p> - -<p>Derrière lui, s’étendait une plaine d’un gris cendré, qu’on voyait, par -places, aux endroits où ressort le sel en efflorescences cristallines, -scintiller à travers un vaste réseau violâtre de saladelles en fleurs, -car les saladelles s’étalent en larges touffes grêles, très ramifiées, -sans feuillage, pointillées d’une multitude de fleurettes lilas, à -travers lesquelles on aperçoit la terre.... Et plus bas commençaient les -champs d’enganes, aux feuilles charnues, juteuses,—d’un beau vert de -plante grasse, quand elles sont jeunes,—mais que la «marine» colore -bientôt en rouge sanglant, en sorte que les plus vieilles, et les plus -proches de la mer, sont les plus pourprées.</p> - -<p>Çà et là, des tamaris, bas, rares, aux troncs noueux, bosselaient la -plaine, avec leur feuillage léger que voilaient de rose doux leurs -fleurettes en<span class="pagenum"><a id="page_166">{166}</a></span> épis, mignonnettes, et pourtant lourdes au bout de leurs -branches si flexibles.</p> - -<p>Et, par vastes plaques, dans des fonds desséchés et craquelés, -s’étalaient, bien verts, drus comme des moissons de bon blé, les -siagnes, les triangles, les ajoncs, les apaïuns de toute espèce, les -caneoùs, ces roseaux nains qui servent à faire des toitures et -paillassons,—toutes sortes de tiges d’eau, bien droites, dont les -bataillons rigides, moissonnés en été, s’échancrent, sous les faucilles, -en larges demi-cercles. Au-dessus de ces étendues de verdure, -bruissantes à la moindre brise, passaient quelques libellules à têtes -monstrueuses, insectes-hirondelles, voraces mangeurs de moucherons. -Elles tournaient, mêlées aux hirondelles, au-dessus des eaux d’où -naissent les moustiques, et, dans les feuilles des roseaux, elles -faisaient, lorsque s’y engageaient leurs ailes de mica transparent, aux -nervures noires, un bruit métallique.</p> - -<p>Renaud considérait ces choses familières et s’y oubliait. Une seconde, -il se prit à croire qu’il gardait là sa manade, et qu’il n’avait rien -autre à faire qu’à demeurer avec ses bêtes, perdu, comme elles, dans la -contemplation tranquille, animale, du désert qui l’entourait. Il cessa -d’aimer, de haïr, de désirer et de poursuivre.</p> - -<p>Des ombres d’ailes passèrent à ses pieds. Il leva les yeux et vit, -au-dessus de sa tête, deux flamants roses.<span class="pagenum"><a id="page_167">{167}</a></span> «Ceux-là, songea-t-il -simplement, ont fait ici leur nid, cette année.»</p> - -<p>Mais Leprince, le bon cheval, avait reconnu ses cavales préférées, et -allongeant tout droit son cou, élargissant ses naseaux pour respirer le -grand large des marais et du désert, soulevant ses lèvres et découvrant -ses dents,—il poussa un hennissement qui fit, d’un seul bond, se -dresser toutes les cavales, et lever la tête des taureaux, et Bernard -lui-même bondir tout debout sur ses deux pieds, la pique au poing.</p> - -<p>Renaud, serrant les genoux, rassemblant son cheval, le maintint, -frémissant sous lui, et dansant des quatre pieds dans l’argile molle.</p> - -<p>En même temps, une rafale de mistral passa sur la plaine, et cassa en -brusques vaguelettes le miroir du Vaccarès.</p> - -<p>—Si c’est Rampal que tu cherches, fit Bernard, il n’est pas loin d’ici, -pour sûr. Quand il m’a reconnu tout d’un coup,—voici un moment,—il a -gagné par là. Et comme je l’ai perdu de vue assez vite, m’est avis qu’il -est entré dans quelque cabane. Faudrait voir près la tour de Méjeane.</p> - -<p>Renaud était reparti.</p> - -<p>Tout à coup, ses yeux tombèrent sur une cabane basse, avec sa toiture -d’apaïun en forme de camelle, ou bien de meule de paille, et surmontée, -ainsi<span class="pagenum"><a id="page_168">{168}</a></span> qu’elles le sont toutes, de sa croix de bois penchée en arrière, -comme si le mistral la couchait.</p> - -<p>Une idée lui vint: «Ce Rampal est là! Son cheval doit être fatigué. Il -sera revenu un peu sur ses pas, sans être vu de Bernard, et se sera -caché là,—afin que, trompé, je le dépasse.... Pour sûr, il est là!»</p> - -<p>Renaud tourna bride, et, l’œil attentif, piqua droit sur la cabane, ce -que voyant, Rampal, caché là en effet, d’où il guettait son ennemi par -les trous de la muraille en ruines, sortit, en effrayant un hibou qui -s’envola effaré, et s’élança sur son cheval qui broutait, entravé tout -proche, invisible au fond d’un fossé.</p> - -<p>Le mistral qui, vers ces heures-là, quand il se décide, arrive en coup -de canon, se mit brusquement à ronfler. Renaud, pour recevoir la -bourrasque, avait baissé la tête, en sorte qu’il n’avait pas aperçu la -manœuvre de l’ennemi.</p> - -<p>Et Rampal parut sortir de terre tout à coup, à vingt pas de Renaud, qui -ne fut pas surpris, et qui courut sur lui, la lance haute, tout pareil à -un chevalier du temps de saint Louis, dont parlent nos légendes.... -(C’était le beau temps d’Aigues-Mortes!)</p> - -<p>Mais la Camargue est, comme on sait, la mère du mistral. C’est elle, -dit-on, l’immense plaine soleilleuse, c’est elle, avec la Crau, qui, à -force de renvoyer l’air en haut en le surchauffant, est bien forcée<span class="pagenum"><a id="page_169">{169}</a></span> -d’en appeler d’autre, pour respirer. Et alors, de la vallée du Rhône, -descend, à l’appel du désert, un torrent d’air frais, compagnon du -fleuve, et qui s’appelle le mistral.... Il ronflait, le mistral, comme -au fond d’une voile, dans la veste ouverte de Renaud, et, prenant -Leprince de biais, il le retardait un peu. Sauter le fossé devint -difficile. Cela donna de l’avance à Rampal qui, face au vent, trottait -maintenant à franche allure.</p> - -<p>Le fossé était entre les deux hommes, et Rampal, en le longeant au grand -trot, voulait seulement dégourdir les jambes de la bête. Renaud, -renonçant à franchir le fossé tout de suite, se décida à suivre de côté. -Les deux cavaliers trottèrent ainsi un moment. L’avisé Rampal avait, -contre le mistral, serré sa tête dans un foulard rouge, dont les bouts -flottaient sur sa nuque.</p> - -<p>Tout à coup, profitant d’un resserrement des berges, Renaud enleva son -cheval,—qui se trouva de l’autre côté du fossé, juste à la minute où, -ayant fait en sens contraire la même manœuvre, Rampal, du côté que -venait de quitter Renaud, prenait sa course....</p> - -<p>Renaud ne retrouva pas tout de suite le passage favorable, et Rampal -gagnait du terrain....</p> - -<p>Ayant enfin de nouveau franchi l’obstacle, Renaud maintenant poursuivait -Rampal, à toute volée,—et si vite que, lorsque Rampal se retourna pour -juger la<span class="pagenum"><a id="page_170">{170}</a></span> distance, il vit Renaud à cinquante pas à peine derrière lui.</p> - -<p>Tout juste il eut le temps de faire volte-face, et, la lance en arrêt, -il attendit, immobile, penché en avant, les semelles en arrière -fermement posées à plat dans les étriers larges.</p> - -<p>Renaud, par malheur, chargeait contre le mistral. Une grêle, faite de -sable, et de ces petits colimaçons arrachés aux feuilles des enganes où -ils vivent collés par myriades, le frappait au visage, le «contrariait».</p> - -<p>Là-bas, à cinq cents pas, Bernard regardait,—sans rien dire, par peur -de Rampal,—mais faisant tout bas des vœux pour Renaud, et il croyait -voir deux héros de targue debout sur la haute échelle, à l’avant des -bateaux de joûte, la pique sous le bras droit, et tenue ferme en -main.... Le trident de Rampal, abaissé trop bas brusquement, par un faux -mouvement de son cheval, piqua le talon de la botte de Renaud, et érafla -le flanc de Leprince qui fit un écart violent, comme lorsqu’il évitait -les cornes des taures.</p> - -<p>La pique de Renaud, déchirant la manche bleue de la chemise de son -ennemi, en emporta le lambeau.</p> - -<p>Les cavaliers s’étaient croisés et dépassés.</p> - -<p>Rampal se retourna le premier et, prêt à frapper par derrière, rejoignit -Renaud qui, pour lui faire face, s’efforça d’arrêter Leprince trop -lancé, et Leprince,<span class="pagenum"><a id="page_171">{171}</a></span> sentant derrière lui le pas précipité et le souffle -ardent du cheval adversaire, furieux d’être maintenu, craignant d’être -dépassé, fit, dans sa colère, un tête-à-queue si inattendu que Rampal, -terrifié, de nouveau tourna bride, mais involontairement.</p> - -<p>Et Renaud, voyant son poursuivant redevenir malgré lui son fugitif, -lâcha la bride à Leprince, libre.</p> - -<p>L’étalon prit son vol.</p> - -<p>Les deux cavaliers, vent arrière à présent, aidés par la bourrasque, -filaient.</p> - -<p>Les aigues et les taures, toute la manade, bien debout, les têtes -hautes, l’œil fixe, les naseaux large ouverts, regardaient venir à eux -les deux cavaliers, courbés en avant, la bride vibrante, comme chassés -par l’ouragan, le long de l’étang dont les eaux dansaient, clapotantes.</p> - -<p>Çà et là, les petits tamaris, eux aussi, le dos voûté, semblaient fuir -devant le temps. Il n’y avait plus, allez, de mouïssales ni de -demoiselles en l’air. Au-dessus du Vaccarès, volaient bas des poussières -d’eau. Le mistral balayait tout.</p> - -<p>Et deux minutes après, impuissants à maîtriser leurs bêtes énervées -qu’affolaient la lutte et le vent, les deux ennemis traversaient la -manade, ventre à terre.</p> - -<p>Alors, excitées à la vue de leurs deux étalons en<span class="pagenum"><a id="page_172">{172}</a></span> fureur, effrayées à -la vue des tridents, ivres du vent sauvage qui leur entrait au corps par -leurs naseaux qui montraient le rouge,—les aigues hennissantes, -cabrées, s’enlevèrent toutes d’un bond, au galop.... Les taures -suivirent.... Des centaines de sabots et de pieds fourchus battirent le -sol d’une crépitation de tempête, et le troupeau, fouetté par le mistral -qui, en hurlant, le mordait et le poussait, se mit à rouler comme un -Rhône à travers la plaine.... Et tandis qu’en toute hâte Bernard sellait -son cheval pour les rejoindre, les deux adversaires chevauchaient dans -cet ouragan, comme charriés par le piétinement de quatre-vingts bêtes -qui faisaient voler derrière elles tantôt des poussières d’eau, tantôt -des plaques de limon, tantôt des nuages de sable, dans le vent qui les -dépassait!</p> - -<p>C’est en tête, et au milieu pourtant de ce tourbillon, que Renaud -parvint à joindre Rampal.... Lorsqu’il fut à le toucher, il choisit le -moment précis où le cheval poursuivi relevait son pied gauche de -derrière, pour frapper la croupe à droite. La jambe droite, au moment où -elle allait poser sur le sol, s’infléchit sous un coup de trident qui -pesait le poids d’un homme lancé au galop, et Rampal roula avec sa bête, -sous le fourmillement des pattes galopantes dont trépidait la terre.</p> - -<p>Taureaux et chevaux bondirent par-dessus ces deux<span class="pagenum"><a id="page_173">{173}</a></span> corps, de bête et -d’homme, étendus, et quand le troupeau, las et calmé, s’arrêta, une -demi-lieue plus loin, Renaud, bien en selle sur Leprince, tenait en main -le cheval reconquis, dont le flanc seulement et les naseaux saignaient.</p> - -<p>Debout, à côté de lui, la rage entre les dents, souillé de boue et de -poussière, la face sanglante, la paume des deux mains pelée, toute -rouge,—Rampal s’occupait à remonter sa culotte et à renouer sa -ceinture!</p> - -<p>—A la prochaine, Renaud! Après ça, tu peux y compter, un homme, -n’est-ce pas, se doit <i>revancher</i>!</p> - -<p>Mais sa voix se perdait, grêle, dans le ronflement du mistral.</p> - -<p>—Rends-moi ma selle! cria-t-il plus fort.</p> - -<p>La selle du gardian, c’est toute sa fortune. Il la soigne, l’aime, en -est fier.</p> - -<p>—Ta selle? répondit Renaud plein de méfiance.... Suis-moi, viens la -prendre! Bernard te la rendra.</p> - -<p>Et, haussant les épaules, il rejoignit, sans autre parole, la manade à -laquelle il reconduisait le cheval amaigri dont Rampal avait abusé.</p> - -<p>En vérité, il était content que Blanchet n’eût pas été de ce duel.... Il -le reconnaissait de loin, Blanchet, perdu là-bas parmi les aigues, mais -plus soigné, plus fin que les autres bêtes. Un vrai cheval de -demoiselle, tout vaillant qu’il fût!... Il allait donc<span class="pagenum"><a id="page_174">{174}</a></span> pouvoir le -rendre à la maîtresse, à présent qu’il avait, outre Leprince, son ancien -cheval. Et l’orgueil de la victoire enflait ses narines. Sa poitrine -respirait tout le grand large.</p> - -<p>Il pensait à deux femmes—oui à deux, pas à une seule!—qui, en -apprenant la chose, se diraient de lui: «C’est un homme!» Et le beau -cheval de Renaud ressentait toutes les fiertés de son cavalier, dans la -liberté qui lui était laissée de marcher fièrement pour son compte, avec -des bonds d’étalon vainqueur à la course sous les yeux de tout son -troupeau.<span class="pagenum"><a id="page_175">{175}</a></span></p> - - - - -<h2><a id="XV"></a>XV</h2> - - -<p>M. le curé des Saintes était un homme de près de soixante ans, bien -conservé, très grand, solide, avec des yeux fort vifs, qu’il éteignait -sous des lunettes, et des gestes énergiques que sa volonté rendait -lents.</p> - -<p>Le presbytère est tout près de l’église, le seuil ombragé de quelques -ormeaux. La maison, selon l’usage du pays, est blanchie à la chaux, une -fois par an, à l’intérieur et à l’extérieur, comme les maisons arabes.</p> - -<p>Les maisons des Saintes sont basses. Les rues serpentent, étroites, pour -fuir le soleil. L’ombre, sous les tendelets des petites boutiques, est -bleuâtre. Devant les portes, ouvertes sur la rue, retombent des rideaux -transparents, en toile commune, ou même faits quelquefois d’un filet à -mailles fines, qui arrêtent les mouches et laissent entrer la lumière -ainsi passée au tamis. Et, là derrière, les filles des Saintes sont -enfermées comme des oiselets en cage ou comme de petites bêtes très -dangereuses.... Ne faut-il pas craindre un peu toutes les filles, -voyons?</p> - -<p>Les filles des Saintes portent la coiffure d’Arles, et<span class="pagenum"><a id="page_176">{176}</a></span> le fichu aux -plis accumulés, réguliers, fixés par des centaines d’épingles, par -autant d’épingles qu’un rosier a d’épines; et, dans l’entre-bâillement -du fichu épais de plis, on voit, tout au fond de la «chapelle», sur la -chair jeune que soulève le soupir féminin, briller la petite croix d’or. -Sur la jupe, qui est ample, le tablier a l’air, lui aussi, d’une jupe, -tant il est large, et, de là-dessous, les pieds sortent, menus, agiles -comme les pattes rouges de la perdrix de Camargue qui vite, vite, aiment -à se mettre l’une devant l’autre pour fuir le chasseur, sachant que la -Camargue est large et que l’horizon ne manquera pas.</p> - -<p>Plus d’une figure est pâle, aux Saintes, car, on a beau dire, le marais -engendre toujours la fièvre, et ce pays, où l’on vient pour se guérir -par miracle, est à l’ordinaire un pays de maladie; mais la pâleur va -bien sous les cheveux noirs, ondulés, gonflés en bandeaux sur les -tempes, et retombant sur la nuque en deux masses lourdes qui remontent -vers le chignon. Pour oublier ce qui est triste, on a ici, comme -partout, la coquetterie—et le reste!... Et puis on s’habitue à la -fièvre, qui donne des rêves, des visions; on l’apprivoise: elle n’est -pas méchante pour ceux qu’elle connaît et ne les conduit que très vieux -au cimetière.</p> - -<p>Le cimetière est à quelques pas du village, à quel<span class="pagenum"><a id="page_177">{177}</a></span>ques pas de la mer. -Dans son cadre de murailles basses, il est là, au pied des dunes. Entre -la mer et le désert camarguais, là dorment les Saintins: beaucoup de -pêcheurs qui vécurent dans les bateaux plats; des gardians qui vécurent -à cheval dans la plaine....</p> - -<p>Les uns comme les autres retrouvent là, dans la mort, les choses au -milieu desquelles s’agita leur vie: le sable salé, plein de menues -coquilles, les enganes, poussant malgré tout, rougies par «la marine», -grasses de soude, et l’ombre grêle des tamaris empanachés de rose. De là -ils entendent les hennissements des cavales sauvages, le cri des -gardians qui luttent, les jours de fête, à la course, ou qui, dans le -cirque, sous les murs de l’église, excitent les taureaux noirs. Ils -entendent les voiles claquer, et le «han» des pêcheurs qui, les jambes -nues, mettent à l’eau leurs bateaux sans quilles, les <i>bettes</i> plates; -et, de nuit et de jour, le battement de la mer, qui s’efforce de -repousser l’île camarguaise, tandis que le Rhône, au contraire, sans -cesse la pousse dans la mer, en l’accroissant de limons et de cailloux -charriés depuis la source. La mer la frappe, l’île, comme si elle n’en -voulait pas, mais elle a beau faire, elle ne peut que l’accroître, elle -aussi, de ses sables rejetés.</p> - -<p>Et les sables de la mer font aux rivages de la Camargue un ourlet de -dunes.</p> - -<p>On voit bien, là, que les dunes, ces mouvantes<span class="pagenum"><a id="page_178">{178}</a></span> collines de sable, -pareilles à des tombeaux, ont dû servir de modèle aux massives pyramides -qui sont les tombeaux des rois, aux déserts d’Égypte.</p> - -<p>Au pied des petites pyramides de sable, dorment les morts de Camargue.</p> - -<p> </p> - -<p>Où donc nous a entraînés la mort? Pourquoi sommes-nous ici, tandis qu’au -seuil de M. le curé Livette soulève timidement le marteau de la porte?</p> - -<p>Le coup résonne à l’intérieur dans le vide du corridor. Livette est -émue. Que va-t-elle dire? Par où commencera-t-elle? C’est le -commencement qui est toujours le plus difficile. Elle voudrait, -maintenant, se sauver, mais il est trop tard. Elle entend, derrière la -porte, des pas. La vieille servante, Marion, lui ouvre.</p> - -<p>Marion a l’œil exercé. Elle sait, quand on frappe chez M. le curé, rien -qu’à examiner les figures, ce qu’on demande, et, de son chef, répond en -conséquence; car M. le curé a des rhumatismes; il est sujet aux fièvres, -et Marion soigne M. le curé! S’il écoutait Marion, il se soignerait si -bien que les malades mourraient toujours tout seuls, sans -extrême-onction, car Marion aurait toujours une bonne raison à lui -donner pour l’empêcher de sortir, de jour ou de nuit, par le mistral ou -le vent d’est, été ou hiver, pluie ou soleil.<span class="pagenum"><a id="page_179">{179}</a></span></p> - -<p>Mais M. le curé sourit et n’en fait qu’à sa tête. C’est un bon prêtre. -Il est toujours à son devoir. Il aime ses paroissiens. Il les aide, en -toute occasion, de sa bourse et de ses conseils. Il est aimé de tous.</p> - -<p>Il aime ses paroissiens, sa commune, sa curieuse église, qui fut une -forteresse, et dont il connaît tous les moindres détails de pierre. Il -l’aime comme prêtre et comme archéologue, car M. le curé est un savant, -et son église est, en effet, un des plus curieux monuments de France, -avec ses murailles étrangement épaisses, hautes et menaçantes, -couronnées de mâchicoulis et surmontées de créneaux bien ouverts, qui -surveillent de tous les côtés l’horizon de mer et de terre, et que -dominent les quatre tourelles, dépassées par la tour du milieu, du haut -de laquelle la cloche, autrefois, bien souvent, a sonné l’alarme—en -répétant à toute volée: «Voici les païens, gens des Saintes! Attention! -Qu’on s’enferme ici! Préparez les flèches! l’huile et la poix -bouillantes!» Ou bien: «Courez au rivage, gens des Saintes! Un navire de -France est en perdition!»</p> - -<p>Et aujourd’hui elle semble dire encore, à tous, de plus loin: «Je vous -vois! Je vous vois!»</p> - -<p>Sur l’église des Saintes, on n’en finirait pas de donner des -explications et de conter des histoires.</p> - -<p>Derrière les créneaux, tout là-haut, en bordure au toit de pierres -plates qu’il encadre exactement, court<span class="pagenum"><a id="page_180">{180}</a></span> un étroit chemin de ronde, où -jadis, entourés du vol éternel des hirondelles de mer, circulaient les -archers et les vigies. Le toit, aux larges pierres plates imbriquées, -entre lesquelles verdoient quelques grosses touffes de nasques, érige, -tout le long de son arête, une haute crête sculptée, faite de courbes -ogivales que surmontent des fleurs de lis.</p> - -<p>Cela est beau et grand, mais une petite chose dont les Saintins sont -fiers autant que du clocher et des tourelles, c’est une plaque de -marbre, de cinq pans environ de longueur sur trois de hauteur, où sont -représentés deux lions. L’un protège son lionceau; l’autre semble -protéger, comme si c’était son petit, un jeune enfant. Il paraît que -cette image a été taillée par un ouvrier grec, dans les temps.</p> - -<p>Ce marbre-là est incrusté dans le mur de l’église, au midi, à côté de la -petite porte.</p> - -<p>Vous entrez. La voûte de la nef, en ogive, vous oblige à lever les yeux -très haut. Et en entrant, par la grande porte, vous êtes frappé de voir, -en face de vous, au fond de l’église, une voûte romane dont l’arc, en -son milieu, à cinq mètres au moins au-dessous de la nef ogivale, -supporte les saintes châsses, qui reposent sur l’appui d’une ouverture -en forme de fenêtre et flanquée de deux colonnettes. De là descendent, -au bout de deux cordes, tous les ans une fois, les châsses -miraculeuses.<span class="pagenum"><a id="page_181">{181}</a></span></p> - -<p>Le chœur est exhaussé de quelques pieds au-dessus du dallage de -l’église. On y monte par deux escaliers symétriques, entre lesquels se -trouve la porte grillée par laquelle on descend dans la crypte de Sara. -La voyez-vous, cette grille, juste devant vous, au bout du passage qui, -entre les chaises, suit le milieu de l’église? On dirait, en vérité, le -soupirail d’une prison.</p> - -<p>Là-dessous, dans la crypte froide, bas voûtée, aux murs nus, cachot -véritable, sur un autel de marbre mutilé, se trouve la petite châsse -vitrée qui contient les reliques de sainte Sare, patronne des bohémiens. -C’est là qu’au milieu des fumées de leurs cierges, dans un air vicié -d’odeurs humaines, on les voit, accroupis et pressés en foule, une fois -par an, gémir leurs prières suspectes.</p> - -<p>Cette crypte, au temps des invasions sarrasines, servait de magasins de -vivres, lorsque les habitants de la petite ville étaient forcés de se -réfugier tous dans l’église-forteresse.</p> - -<p>Aigues-Mortes a ses murs et la tour de Constance, massive comme Babel; -Nîmes a ses Arènes et la Fontaine, et le pont du Gard, insolent de -beauté, est à elle; Avignon a ses ponts, ses remparts et ses -jacquemards; Tarascon, son château miré dans le Rhône; les Baux ont les -ruines bizarres de leurs maisons creusées à même, comme des alvéoles de -ruche, dans le massif de sa colline évidée; Montmajour ses petites<span class="pagenum"><a id="page_182">{182}</a></span> -tombes d’enfants creusées aussi, l’une à côté de l’autre, dans le roc -vif, et qui, pareilles à des abreuvoirs de colombe, sont aujourd’hui -toutes pleines de terre et de fleurs; Orange a son théâtre et son arc -triomphal; Arles a son théâtre avec les deux colonnes encore bien -droites au milieu; il a encore Saint-Trophime, au portail ouvré, et son -allée des Alyscamps bordée de sarcophages chrétiens et de hauts -peupliers.... Mais les Saintes-Maries-de-la-Mer ont leur église, que M. -le curé ne donnerait pas pour tous les trésors des autres villes!</p> - -<p> </p> - -<p>... Marion a bien vu que Livette est triste; Marion s’est sentie touchée -quand Livette a dit: «Il faut que je voie M. le curé....» Et comme -d’ailleurs le dérangement ne sera pas grand pour son maître, puisqu’on -ne l’appelle pas au dehors, Marion a introduit Livette dans le salon.</p> - -<p>C’est une pièce blanchie à la chaux; seulement, M. le curé a fait de son -salon un véritable musée, et les murs disparaissent sous les étagères de -bois blanc, menuisées par lui-même, et toutes chargées de ses -collections.</p> - -<p>Il y a là des poteries antiques, d’antiques verres tout irisés. Il y a -de vieilles médailles.</p> - -<p>Une de ces médailles rend Livette attentive. On y voit un taureau qui -tombe; une de ses jambes de<span class="pagenum"><a id="page_183">{183}</a></span> devant a fléchi. Un homme, son vainqueur, -le saisit aux cornes. Elle a des siècles et des siècles, cette médaille -grecque. Une pancarte l’explique à Livette, qui croit voir Renaud. Tout -se recommence.</p> - -<p>Voici les herbiers, et des boîtes pleines de coquilles, et aussi -beaucoup d’oiseaux empaillés, tous ceux qu’on trouve en Camargue. Les -pêcheurs, les chasseurs, depuis plus de trente ans, offrent à M. le curé -des choses, des bêtes curieuses. Cette bête-ci, c’est une loutre du -Rhône. Cette autre, un castor, à la queue en truelle, aux dents -recourbées.... C’est une grosse question de savoir si les castors ne -sont pas nuisibles aux digues du Rhône. L’essentiel, voyez-vous, est que -les roubines, de tous côtés, envoient au fleuve, à la mer, les eaux des -marais. Il faut que les digues tiennent bon, ne laissent point passer le -Rhône. Et les castors, dit-on, détruisent les digues. Ils y creusent, -pour se mettre à l’abri, quand viennent les grandes crues, des galeries -montantes, et ils se réfugient au fond; et quand l’eau les y poursuit, -ils percent, pour se sauver, un trou vertical, et voilà ma jetée minée, -rongée au dedans de l’eau! Cela est mauvais....</p> - -<p>Livette lève les yeux. Au plafond, est suspendu un lézard, la gueule -ouverte; il est très gros. Je crois bien! c’est un petit crocodile, le -dernier qu’on ait tué en Camargue, voilà bien longtemps!</p> - -<p>Et dans tous les coins laissés libres par les <span class="pagenum"><a id="page_184">{184}</a></span>curiosités naturelles, on -aperçoit quelque image pieuse. Ici, les deux saintes Maries dans le -bateau, Là, les saintes Femmes ensevelissant le Christ. Ailleurs, -Magdeleine à la Sainte-Baume, à genoux devant la tête de mort.... Mais -Livette ne voit jamais de sainte Sara!</p> - -<p>Livette s’est assise; elle attend. M. le curé ne vient pas. C’est que M. -le curé, qui est déjà l’auteur de deux notices, l’une intitulée <i>la Cure -de Boismaux</i>, l’autre <i>la Villa de la Mar</i>, travaille en ce moment à une -troisième: <i>Concordance des légendes des saintes Maries</i>, avec ce -sous-titre: <i>De la confusion bizarre et regrettable qui tend à s’établir -entre sainte Sare et Marie la Gipecienne</i>.</p> - -<p><i>La Cure de Boismaux</i> a aussi un sous-titre: <i>Monographie du domaine du -Château d’Avignon en Camargue</i>. M. le curé y rappelle que le domaine du -Château d’Avignon constituait naguère une commune à part. Cette commune -naturellement avait un curé, et, en ce temps-là, le propriétaire du -<i>Château d’Avignon</i> était le général Miollis, frère de cet évêque de -Digne dont parle M. Victor Hugo dans les <i>Misérables</i>, en le désignant -sous le nom de Myriel.</p> - -<p>M. le curé recherche, inutilement d’ailleurs, dans un chapitre spécial, -pour quelles causes, telluriques ou autres, le domaine du Château -d’Avignon est le plus particulièrement sujet aux invasions de -sauterelles, qu’il faut faire combattre parfois en Camargue, comme en -Afrique, par des régiments.<span class="pagenum"><a id="page_185">{185}</a></span></p> - -<p>Quant à la <i>Concordance</i>, c’est un ouvrage très important et bien -nécessaire. Il s’appuie notamment sur l’autorité du <i>Livre Noir</i>. Ce -livre latin, conservé aux archives des Saintes, a été écrit en 1521 par -Vincent Philippon, qui signe: 2,000 Philippon! (Jésus lui-même n’a pas -dédaigné le calembour.) Il existe une traduction française du <i>Livre -Noir</i>. Elle est de 1682 et commence ainsi:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Au nom de Dieu mon œuvre comancée</i><br></span> -<span class="i0"><i>Par Jésus-Christ soit toujours advancée.</i><br></span> -<span class="i0"><i>Le Saint-Esprit conduise sagement</i><br></span> -<span class="i0"><i>Ma main, ma plume et mon entendement.</i><br></span> -</div></div> -</div> - -<p>Voici donc la vérité sur les saintes patronnes de Notre-Dame-de-la-Mer.</p> - -<p>Marie Jacobé, mère de saint Jacques le Mineur, Marie Salomé, mère de -saint Jacques le Majeur et de saint Jean l’Évangéliste, n’arrivèrent pas -seules en Camargue. Le bateau sans mât ni rames portait encore leurs -servantes Marcelle et Sara, Lazare et toute sa famille, et plusieurs -disciples du Christ.</p> - -<p>M. le curé prouve, avec pièces à l’appui, que Marie-Magdeleine n’était -pas dans la barque. Elle arriva en Provence d’autre façon, on ne sait -pas par quel autre miracle.</p> - -<p>A l’exception des deux Maries et de Sara, tous les<span class="pagenum"><a id="page_186">{186}</a></span> passagers du bateau -miraculeux se dispersèrent, prêchant et convertissant.</p> - -<p>Les saintes ne quittèrent pas la Camargue, l’île du Rhône, divisée alors -par les étangs en un grand nombre de petites îles, véritable archipel, -nommé <i>Sticados</i>, et habité par des infidèles. En ces temps, toutes ces -petites îles, formées par les marais, étaient couvertes de forêts et -pleines de bêtes fauves. Et ce delta du Rhône était infesté de -crocodiles.</p> - -<p>Or, bien longtemps après la mort des saintes, un chasseur, suivi de sa -meute, passant sur le lieu de leur sépulture ignorée, y rencontra un -ermite, près d’une source.</p> - -<p>—Seigneur, lui dit l’ermite, j’ai eu cette nuit, en rêve, une -révélation. Près de cette source, dans le sable, reposent les corps de -trois saintes!</p> - -<p>Le seigneur était un comte de Provence. Son palais était à Arles, et M. -le curé a tout lieu de croire qu’il s’appelait Guillaume I<sup>er</sup>, fils de -Boson I<sup>er</sup>, célèbre par ses libéralités envers les églises.</p> - -<p>On était en 981. Ce Guillaume avait vaincu les Sarrasins, et Conrad -I<sup>er</sup>, roi de Bourgogne, son suzerain, l’aimait et le respectait.</p> - -<p>Le prince, ayant écouté l’ermite, s’en alla, l’esprit très occupé; et, -peu de temps après, il revint, et fit bâtir, par-dessus la source même, -une église en forme de citadelle, au beau milieu d’une très spacieuse -enceinte de fossés.<span class="pagenum"><a id="page_187">{187}</a></span></p> - -<p>Il fit ensuite publier dans toute la Provence que des privilèges -seraient accordés à tous ceux qui viendraient bâtir des maisons entre le -fossé et l’église.</p> - -<p>Ainsi naquit la Villa-de-la-Mar,—qui est une ville, bien qu’on la -traite trop souvent de village sous son nom de Saintes-Maries.</p> - -<p>De tous temps, les comtes de Provence accordèrent à cette ville des -privilèges.</p> - -<p>Sous la reine Jeanne, une vigie devait sans cesse, du haut des tours de -l’église, observer les navires et faire des signaux. Des sentinelles -devaient, toutes les nuits, d’heure en heure, s’appeler et se répondre. -Aussi les Saintins furent-ils, par la reine, dispensés de payer le péage -et la gabelle.</p> - -<p>M. le curé explique toutes ces choses dans son livre qui est bon. Il y -raconte aussi, «comme de juste», la découverte des ossements sacrés.</p> - -<p>En 1448, le roi René, étant à Aix, sa capitale, entendit un prédicateur -affirmer que les saintes Maries Jacobé et Salomé devaient être enterrées -sous l’église de la Villa-de-la-Mar.</p> - -<p>René aussitôt consulta son confesseur, le père Adhémar, et envoya un -messager au pape, lui demandant l’autorisation de faire des fouilles -sous le sol, dans l’église. Cette autorisation lui fut accordée au mois -de juin de la même année. L’archevêque d’Aix, Robert Damiani, présida -aux fouilles.<span class="pagenum"><a id="page_188">{188}</a></span></p> - -<p>On retrouva la source; près de la source, un autel de terre; au pied de -l’autel, une plaque de marbre avec cette inscription que M. le curé -commente longuement:</p> - -<p class="cspc"> -D.<span style="margin-left: 4em;"> M.</span><br> -<small>IOV. M. L. CORN. BALBUS<br> -P. ANATILIORUM<br> -AD RHODANI<br> -OSTIA SACR. ARAM<br> -V. S. L. M.</small><br> -</p> - -<p>On trouva enfin, parfaitement reconnaissables, les ossements des saintes -et, en outre, une tête enfermée dans une caisse de plomb qui, selon M. -le curé, est la tête de saint Jacques le Mineur, apportée de Jérusalem -par Marie Jacobé, sa mère.</p> - -<p>Les ossements, ayant été recueillis pieusement, furent, en grande -cérémonie, enfermés dans des châsses de bois de cyprès. Le roi était là -avec sa cour. Il y avait le légat du pape, un archevêque, douze évêques, -un grand nombre de dignitaires des chapitres, de professeurs et de -docteurs. Le chancelier de l’Université d’Avignon était présent. Il y -avait, comme en font foi les procès-verbaux, trois protonotaires du -Saint-Siège et trois notaires publics.<span class="pagenum"><a id="page_189">{189}</a></span></p> - -<p>Rien n’est donc plus sûr que l’authenticité des reliques des Saintes -Maries.</p> - -<p>Mais des légendes apocryphes viennent contredire la vraie, et voici la -page qui retient à son bureau M. le curé, tandis que Livette, toujours -plus troublée, l’attend au salon:</p> - -<p>«Parmi les erreurs populaires, écrit M. le curé, qui détruisent la pure -tradition, il faut relever comme une des plus fâcheuses, des plus -pernicieuses même, celle qui tend à mettre au nombre des passagers de la -barque miraculeuse, une sainte Marie surnommée l’Égyptiaque. C’est là -une véritable hérésie! Comment a-t-elle pu prendre source et quelles -sont ses racines?»</p> - -<p>M. le curé se propose de retoucher tout à l’heure cette dernière phrase, -et pour cause.</p> - -<p>«Sans aucun doute, poursuit-il, les Égyptiens ou Bohémiens, en -manifestant, depuis des temps reculés, une dévotion particulière à -sainte Sara, qui était, d’après eux, Égyptienne et épouse de -Ponce-Pilate, ont contribué à la formation d’une absurde légende, mais -celle-ci a sa source, ou sa racine, dans une autre raison: il y a dans -la vie de l’Égyptiaque une histoire de barque qui prête à l’erreur, en -causant les confusions.»</p> - -<p> </p> - -<p>M. le curé se propose de revenir aussi sur ce paragraphe.<span class="pagenum"><a id="page_190">{190}</a></span></p> - -<p>«Née aux environs d’Alexandrie, Marie l’Égyptienne quitta sa famille -pour mener, dans la grande ville, la vie honteuse de son choix. Une -rivière s’étant présentée, elle dut la passer dans un bateau, et, -n’ayant pas de quoi payer son passage, elle récompensa le batelier d’une -manière impure.</p> - -<p>«Elle entreprit plus tard un voyage à Jérusalem, avec un grand nombre de -pèlerins, et là encore elle paya les frais de sa route d’une façon -diabolique, si l’on songe surtout que ceux qu’elle entraînait au mal -étaient de pieux pèlerins! Aussi, quand elle se présenta à la porte du -temple, une force invisible et invincible la repoussa. Elle ne put y -pénétrer.»</p> - -<p> </p> - -<p>M. le curé, plus content, respire sa tabatière.</p> - -<p> </p> - -<p>«Elle se retira alors au désert où elle vécut quarante-sept ans. Son -simulacre apparut un jour au moine Zozime, à Jérusalem. Elle lui apparut -toute nue et le pria de venir la confesser. Il obéit et se rendit dans -le désert. Elle était toute nue, en effet, mais très vieille. Et Zozime -comprit sa sainteté à ceci qu’elle avait le pouvoir de marcher sur les -eaux. Zozime écouta sa confession. Elle mourut en odeur de sainteté, -aussi décrépite et affreuse à voir qu’elle avait été belle et agréable. -Un lion lui creusa une fosse avec ses pattes dans le sable du désert.<span class="pagenum"><a id="page_191">{191}</a></span></p> - -<p>«La longue pénitence de l’Égyptiaque avait donc racheté sa vie, et, sous -Louis IX, les Parisiens lui consacrèrent une église qui porta le nom de -<i>Sainte-Marie-l’Égyptienne</i>,—qui, plus tard, fut appelée la -<i>Gypecienne</i> par corruption, puis la <i>Jussienne</i>. Cette église était -dans la rue <i>Montmartre</i>, à l’angle de la rue de la <i>Jussienne</i>.</p> - -<p>«On y voyait un vitrail naïf représentant la sainte et le batelier, avec -cette inscription: <i>Comment la sainte offrit son corps au batelier pour -son passage</i><a id="FNanchor_A_1"></a><a href="#Footnote_A_1" class="fnanchor">[A]</a>.</p> - -<p>«On ne doit donc, en aucun cas, confondre sainte Sara, contemporaine du -Christ, avec Marie l’Égyp<span class="pagenum"><a id="page_192">{192}</a></span>tienne... laquelle vivait au <small>V</small>ᵉ siècle... ce -qui coupe court à toute controverse!</p> - -<p>«Il est très heureux, poursuivait M. le curé, satisfait de sa conclusion -un peu tardive, qu’une pécheresse pareille ne se soit pas trouvée à bord -de la barque de nos Maries-de-la-Mer, car dans cette barque, comme nous -l’avons dit plus haut, il y avait un certain nombre de disciples du -Christ.... <i>Spiritus quidem promptus est; caro autem infirma.</i>»</p> - -<p> </p> - -<p>M. le curé prend une prise, ôte et remet ses lunettes. M. le curé -s’oublie.... Il repasse les toutes premières pages de sa notice, il -biffe et rebiffe; il se bat avec les mots rebelles. De temps en temps, -il assure ses lunettes, ouvre et consulte un vieux gros livre. Il est -très occupé, très absorbé par son travail favori. M. le curé oublie -qu’on l’attend, et la pauvre Livette, toute seule, dans le salon, avec -les oiseaux morts et les coquilles, roule en son cœur des inquiétudes. -La tristesse qui est en elle n’est pas dissipée,—loin de là!—par -l’endroit où elle se trouve.</p> - -<p>Tous ces oiseaux morts, qu’elle reconnaît la plupart pour des oiseaux de -passage, lui racontent les ennuis de l’hiver, de la saison où les brumes -se traînent sur l’île inondée....</p> - -<p>Il y a des effraies, ces chouettes d’un jaune pâle, qui habitent les -clochers et qui, la nuit, vont boire<span class="pagenum"><a id="page_193">{193}</a></span> l’huile des lampes des églises; -des vautours qui, des Alpes et des Pyrénées, descendent ici par les -grands froids; le vautour cendré, qui habite la Sainte-Baume. Il y a de -ces petites mésanges, nommées <i>serruriers</i>, qu’on ne trouve qu’aux bords -du Rhône, et des <i>pendulines</i>, ainsi nommées parce qu’elles suspendent -leurs nids, comme de petites escarpolettes, aux branches flexibles qui -se balancent au-dessus de l’eau; des <i>faiseurs de bas</i>, dont les nids -ressemblent au tissu d’un bas tricoté; et l’alcyon, c’est-à-dire le -<i>bleuret</i> ou martin-pêcheur; et la sirène, aux couleurs variées, -merveilleuses, appelée aussi <i>mange-miel</i>, qui passe au mois de mai et -se tient de préférence en Camargue. Voici une cigogne, qui trouvait sans -doute la Camargue, entre les digues du Rhône, un peu semblable à la -Hollande. Voici le héron, avec son jabot de fines plumes retombantes, -comme des franges longues, sur sa gorge. Livette ne le connaît que sous -le nom de <i>galejon</i> qu’on lui donne ici parce que les hérons, de -préférence, se rassemblent dans l’étang de Galejon. En voici un qui -porte sur son socle cette date: 1807, et la mention: <i>Acheté au marché -d’Arles</i>; il est bleu d’ardoise et il a sur la tête trois plumes grêles, -noires, longues d’un pied. Puis, des flamants, il y en a, pardi, à -volonté, puisqu’on les voit quelquefois nicher dans les marais de Crau, -assis par myriades, jambe de-ci, jambe de-là, sur leurs nids<span class="pagenum"><a id="page_194">{194}</a></span> hauts -comme leurs pattes. Et des plongeons! et des grêbes! et des pingouins -manchots, qu’on voit rarement! Et le vilain pélican, que les gens d’ici -nomment <i>grand gousier</i>!</p> - -<p>Livette croit entendre au loin, lamentable et déchirant, l’appel des -oiseaux de passage surmonter le bruit des rafales, des eaux pleurant -dans les eaux; dominer le gémissement des choses, la nuit.... Les grues, -les pétrels, le courlis d’Égypte, l’ibis, que de fois elle les a -entendus crier, au-dessus du Château d’Avignon, dans la saison où les -nuits sont longues, où la vue du feu réjouit le cœur comme une chose -vivante, pleine de promesses, quand la mort noire enveloppe le monde. -Ces oiseaux lui rappellent aussi les soirs de Noël, ces soirs où les -bûches en flamme dans la grande cheminée, les lampes nombreuses, -semblent dire: «Courage! la nuit passera.» C’est en ce temps que le blé -montre sa tige verte, disant, lui aussi: «Oui, courage! le mauvais temps -finit comme l’autre.»</p> - -<p>Livette songe ainsi, et machinalement ses yeux se lèvent vers le plafond -où est suspendu le crocodile<a id="FNanchor_B_2"></a><a href="#Footnote_B_2" class="fnanchor">[B]</a>.<span class="pagenum"><a id="page_195">{195}</a></span></p> - -<p>Elle ne se dit pas, Livette, qu’il y a quelque part, de l’autre côté de -la grande mer, dans cette Égypte où s’enfuirent saint Joseph et la -Vierge Marie, afin de dérober l’enfant Jésus aux persécutions du roi -Hérode, un grand fleuve, frère puissant du Rhône, et qu’aux heures -chaudes, dans les îlots du Nil, les crocodiles nombreux se traînent sur -le sable surchauffé, pour offrir leur dos aux rayons d’un ciel ardent -comme un four.</p> - -<p>Elle ne se dit pas que sainte Sare, la noire patronne des bohémiens, est -par eux appelée l’Égyptienne, et que, dans le Nil, les zangui, aussi -bien que dans le Rhône, font boire leurs chevaux maigres. Elle ne peut -pas se dire—parce qu’elle l’ignore—que les Égyptiens tenaient des -Hindous une magie dégénérée, et que c’est sans doute la même, plus -corrompue encore, qui fait la puissance de Zinzara.</p> - -<p>Que Zinzara, dans un des coffres de sa maison roulante, emporte, à côté -d’un crocodile du Nil et d’un ibis sacré, trouvés tous les deux dans une -crypte égyptienne, une momie de jeune fille, âgée de six mille ans, et -dont la face, dépouillée de ses bandelettes, porte un masque d’or, -Livette l’ignore aussi. Elle ne peut établir aucun rapport entre l’ibis -du Nil et celui-ci, tué l’an passé au bord du Vaccarès; mais elle subit -l’influence de toutes ces correspondances<span class="pagenum"><a id="page_196">{196}</a></span> de mystère, pour qui l’espace -et le temps ne sont rien.</p> - -<p>Ces êtres morts, rangés autour d’elle, revivent par la puissance de la -forme perpétuée.... Et la peur la prend, car voici que, tout à coup, -l’idée folle, magique, à la fois vague et précise, lui entre dans -l’esprit, d’une ressemblance du profil de ce grand lézard, suspendu au -plafond, avec le bas du visage de la zingara....</p> - -<p>Livette se croit malade, et se lève pour s’en aller, sans plus attendre; -mais comme elle approche sa main de la porte, elle pousse un cri.... Un -mille-pieds, bien vivant, court sur la clef. Elle recule, et voit, sur -la blancheur du mur, à hauteur de sa tête, une <i>tarente</i>, immobile, qui -semble, avec ses yeux gris pâle, la guetter. La tarente est inoffensive, -mais Livette n’en sait rien. C’est le gecko de Mauritanie, qui abonde en -Provence, un lézard répugnant au regard, avec ses granulations grises -sur la tête et sur le dos, semblables à celles des melons cantalous. Et -puis... cela si petit, cette bête, si petitette, ressemble au -crocodile!... Livette, pour sûr, a la fièvre....</p> - -<p>—Qu’avez-vous donc, mon enfant?</p> - -<p>C’est M. le curé qui entre. Il a un air de bonté qui, tout de suite, -rassure la pauvrette.</p> - -<p>Il lui montre une chaise. Elle s’assied, et n’ose rien dire. Par où -commencer?<span class="pagenum"><a id="page_197">{197}</a></span></p> - -<p>Il la presse.</p> - -<p>—Voyons, mon enfant!...</p> - -<p>Il ferme les yeux, pour ne pas l’embarrasser avec son regard, qu’il sait -pénétrant. Il a laissé là-haut ses lunettes sur son gros livre. Il ferme -les yeux; et, les lèvres serrées, il presse l’une contre l’autre ses -mâchoires, d’un effort rythmé, en sorte qu’on voit se gonfler et -s’abaisser ses tempes, comme des ouïes de poisson. C’est un tic. Il a -croisé ses mains sur sa ceinture; il mêle ses doigts et joue à les faire -virer l’un sur l’autre, machinalement; mais il est très attentif. M. le -curé aime les âmes. Il sait qu’elles souffrent, que la vie est infinie, -et que, dans l’espace et le temps, elles tournent en s’appelant comme -des oiseaux de tempêtes. Il réfléchit. C’est un bon prêtre. Il a -l’esprit de l’Évangile. Il est indulgent. Ne sait-il pas que de grandes -saintes ont été de grandes coupables? Il veut être bon. Il sait l’être.</p> - -<p>De quoi s’agit-il?</p> - -<p>Livette enfin parle. Elle dit tout: la première apparition de la gitane, -son refus de lui donner l’huile qu’elle demandait insolemment avec des -moqueries sur l’extrême-onction; puis le sort jeté, menaçant, déjà -réalisé peut-être; le changement de caractère de son Renaud, ses -froideurs, sa fuite, et puis, ce matin même, la scène des serpents; -comment elle a été attirée—elle, Livette—par la<span class="pagenum"><a id="page_198">{198}</a></span> curiosité sans doute, -mais aussi par la conviction qu’elle aurait là des nouvelles de -Renaud.... Et elle a livré sa main à la bohémienne, pour se faire dire -la bonne aventure! Cela, elle l’a fait bien malgré elle! Elle sait que -c’est une faute.... Qui lui eût dit, un instant plus tôt, qu’elle -commettrait un péché pareil? Mais elle a eu peur de paraître peureuse, -et cela non pas à cause du monde, mais à cause d’<i>elle</i>, de cette gitane -devant qui elle a cru devoir faire la fière, montrer du courage. Elle la -sent très ennemie. Elle en a peur, et cependant, malgré elle, elle la -bravera. C’est plus fort qu’elle.... Elle arrive enfin à son aveu le -plus pénible... elle est jalouse.... Une terreur lui est venue: est-ce -que Renaud pourrait?... Mais non.... N’a-t-il pas, pour la défendre -contre Rampal, risqué sa vie, sauté d’un premier étage, toute la hauteur -de la maison? Il est vrai que Rampal a volé un cheval de Renaud et que -depuis longtemps Renaud le cherche....</p> - -<p>Livette s’est tue. Elle a regardé M. le curé qui, maintenant, avant de -répondre, s’écoute lui-même, les yeux toujours fermés, pour n’être pas -distrait. Il joue à faire tourner les uns sur les autres ses doigts -entre-croisés.</p> - -<p>Autour d’eux, les cygnes, le pélican, le flamant rose, le pétrel, -l’ibis, regardent avec leurs yeux de verre enchâssés dans leurs têtes -qui ont vécu! Les<span class="pagenum"><a id="page_199">{199}</a></span> ailes repliées, une patte en avant, ils sont là, ces -fantômes d’oiseaux, exactement pareils de forme, de couleurs, de -plumage, à des oiseaux qui volent à cette heure, par delà les mers, sur -le Nil, sur le Gange, et non moins pareils à d’autres oiseaux qui, il y -a six mille ans, vécurent.</p> - -<p>Le lézard du plafond, qui rit là-haut avec ses dents aiguës, longues, -nombreuses, ressemble en vérité, vaguement, un peu, à quelqu’un... à -qui?</p> - -<p>Livette, qui s’interroge, tout à coup se trouve folle, parfaitement -folle, d’avoir eu pareille idée! Elle en sourit elle-même. Et voici -qu’elle <i>sent</i> son sourire. Elle le sent. Elle croit le voir!</p> - -<p>Et à ce moment, elle a l’impression—qui lui est pénible—d’être là, -dans cette même salle, au milieu de ces bêtes et devant un -prêtre,—<i>pour la seconde fois</i> de sa vie!...</p> - -<p>Oui, tout ce qui l’entoure ici, elle l’a <i>déjà vu</i>... ce qui lui arrive -lui est <i>déjà arrivé</i>. Seulement, la première fois, c’était... oh! -c’était il y a longtemps, si longtemps! Le grand lézard du plafond s’en -souvient peut-être.... C’est pour cela qu’il rit.... Mais elle, elle <i>a -tout</i> oublié. Pourquoi est-elle ici? Elle n’en sait même plus rien. -C’est bête, d’être venue là!</p> - -<p>Voyez-vous, ce pays de Camargue est un pays de fièvre maligne. Il sort -des marécages, au soleil, avec l’odeur du corrompu, certaines -exhalaisons qui<span class="pagenum"><a id="page_200">{200}</a></span> troublent le sang, la tête.... Des choses mortes, des -eaux mortes, il sort, comme une fumée, certaines songeries, la -fièvre.... Il y a <i>le mauvais air</i>... et <i>le mauvais œil</i>, songe -Livette.</p> - -<p>Or, qui sait à quoi songe, pendant ce temps, dans la voiture de Zinzara, -la momie couchée, que Livette ignore, et qui a l’âge de Livette, plus -six mille ans? Elle a, comme Livette, des cheveux ondés, très longs, -mais un peu rougis par le temps. Ils étaient bien noirs autrefois, comme -des cheveux d’Arlésienne.... Elle a l’âge de Livette, la momie, plus six -mille ans!... Les zanguis prétendent que tant que la forme des morts -subsiste, quelque chose de leur esprit reste en elle. La Zinzara raconte -que cette momie, qu’elle a prise en Égypte, lui parle quelquefois, lui -apprend des choses....</p> - -<p>Ah! si l’on se mettait à approfondir les faits les plus simples, comme -ils nous troubleraient! Nos cavales sarrasines de Camargue, sœurs -d’Al-Borak, la jument blanche de Mahomet, et les taureaux du Vaccarès, -frères d’Apis, quelquefois, de leur dent distraite, attirent à eux, du -fond des marécages, la longue tige, mollement ondulante, du lotus -mystérieux qui vit de trois existences à la fois, dans le limon par ses -racines, dans l’eau par sa tige, dans l’air bleu par sa fleur.</p> - -<p>Ce n’est pas sans raison qu’ils viennent, les zanguis,<span class="pagenum"><a id="page_201">{201}</a></span> descendants de -Çoudra, vénérer, dans la crypte de l’église aux trois étages, la châsse -de Sara, femme de Pilate,—Égyptienne....</p> - -<p>Eh bien, M. le curé, qui est un savant, confusément roule en lui ces -choses,—sans les bien comprendre, lui non plus—et il s’interroge.</p> - -<p>Ah! s’il pouvait, comme il balayerait, loin de l’île, cette vermine de -bohémiens! Mais il ne peut pas. La tradition commande. Sara dans la -crypte est leur sainte. Il y a là un mélange de païen et de chrétien -certainement bien fâcheux, mais qu’on n’a pas le droit de défaire. -L’essentiel est que le chrétien saisisse le païen, en triomphe, que Dieu -ait raison contre Satan,—car pour sûr, quoi qu’en disent quelquefois -les bohémiens, ils ne descendent pas de ce roi mage qui était nègre et -qui porta la myrrhe à Jésus.</p> - -<p>Comment défendre Livette?</p> - -<p>—Ne restez pas avec vos pensées, mon enfant. Portez sur vous toujours -votre chapelet, et dites-le souvent, en y songeant bien et non pas -machinalement. Confiez les chagrins de votre cœur à votre bonne -grand’mère, dont je connais les sentiments chrétiens. Cette vieille -femme simple a un très grand cœur.</p> - -<p>Évitez de venir à la ville. Dites à votre père—qui a toujours fait vos -volontés, sans avoir d’ailleurs à s’en repentir—de surveiller sa -maison, de ne<span class="pagenum"><a id="page_202">{202}</a></span> jamais vous laisser seule. Fuyez Renaud quelque temps; du -moins, ne le cherchez pas. Il faut qu’il voie clair en lui-même; il ne -faut pas l’aider—en essayant de le ramener à vous—à se tromper sur ses -sentiments pour vous, qui ne sont peut-être pas assez profonds. Je lui -parlerai du reste quand il le faudra. C’est après-demain la fête des -Saintes. Venez y assister; apportez-nous, ce jour-là, un cœur plein de -foi et du désir de bien faire. Vous y rencontrerez beaucoup -d’infortunes. Tournez vos yeux vers de plus malheureux que vous, et vous -verrez, par la comparaison, que vous êtes heureuse, vous qui avez -jeunesse et belle santé.</p> - -<p>La santé de l’âme dépend de nous-mêmes. Vous la sauverez en vous.</p> - -<p>Enfin ce sera vous, le jour de la fête (je vous le demande et je vous -l’impose au besoin comme pénitence), qui chanterez le solo d’invocation, -au moment où descendront les châsses.</p> - -<p>Qui pense à Dieu et aux Saintes oublie les maux de la terre. Frappez et -l’on vous ouvrira.... Ceux qui craignent seront rassurés.... Heureux -ceux qui pleurent, car ils seront consolés....</p> - -<p>M. le curé, brusquement, s’interrompit. Il venait de sentir, avec son -cœur de brave homme, que sa harangue tournait, par la force de -l’habitude, au sermon banal, et vite, se levant, et se dirigeant vers<span class="pagenum"><a id="page_203">{203}</a></span> -la porte, il donna sur la joue de l’enfant tremblante, avec deux doigts -de sa main, qui tenait sa tabatière, une tape affectueuse, en lui disant -d’un ton paternel:</p> - -<p>—Va, petite, tu as un bon cœur. Les méchants ne pourront rien contre -nous. Je prierai pour toi à la messe.... Tout le monde t’aime dans le -pays.... Ne crains rien, ma fille.</p> - -<p>Livette sortit. Le curé, demeuré seul, soupira. Il entrevoyait, devant -Livette, un péril confus, inconnu, satanique, de ceux qu’on ne détourne -pas, que Dieu seul peut conjurer.</p> - -<p>—C’est le sort, murmura-t-il, employant, sans y songer, un mot à double -entente. C’est le sort, répéta-t-il. La vie est trouble, et Dieu -profond.<span class="pagenum"><a id="page_204">{204}</a></span></p> - - - - -<h2><a id="XVI"></a>XVI</h2> - - -<p>Renaud, après sa victoire, descendit un moment de cheval, et, s’asseyant -à côté de Bernard, au bord du Vaccarès, où bœufs et cavales de sa manade -reprirent leur attitude de repos,—il se mit à repasser en lui les -choses.</p> - -<p>Détruire le projet de son mariage, son avenir, à cause de cette -bohémienne, à cause de cet amour mauvais qui lui travaillait la tête, à -cela, sûrement, Renaud n’y songeait pas.</p> - -<p>La première fougue de son désir dépensée en bonds sauvages, à la manière -de Leprince, il trouvait avec lui-même des accommodements. Son honnêteté -brute était entamée. Il essayerait d’obtenir de la gitane maudite ce qui -se pourrait, à l’occasion; et cela—il en était bien certain—n’ôtait -rien à Livette!</p> - -<p>Tout comme un raisonneur savant, il combattait en lui sa pensée honnête, -prime-sautière, par des raisons qu’il trouvait à grand’peine et qu’il -affinait ensuite avec complaisance, rusant contre lui-même.</p> - -<p>Maintenant qu’il pouvait se vanter d’avoir battu<span class="pagenum"><a id="page_205">{205}</a></span> Rampal à cause de -Livette,—en négligeant dans sa pensée les deux autres raisons qu’il -avait eues de se battre, à savoir la volonté de reprendre le cheval volé -et le désir de montrer sa force et son courage à la Zinzara,—maintenant -il pouvait retourner, la tête haute, au Château d’Avignon, et revoir sa -fiancée comme si de rien n’était!</p> - -<p>Pourquoi, après tout, aurait-il honte? Ne venait-il pas de gagner de -nouveaux titres à l’estime des parents et à la reconnaissance de -Livette?</p> - -<p>Il ramènerait à la jeune fille ce pauvre Blanchet, qu’elle aimait -tant,—et il pourrait annoncer à Audiffret que le cheval volé broutait -de nouveau, avec la manade, les roseaux du domaine.</p> - -<p>Non, il n’y avait rien, tout bien réfléchi, qui pût lui faire honte.</p> - -<p>Tant qu’on n’est pas marié, d’ailleurs, est-on tenu d’être si fidèle? Et -comment faire, après tout, quand les choses se présentent?</p> - -<p>Les yeux voient, bien avant qu’on le leur ait pu défendre! Même marié, -peut-on s’empêcher d’être ému en voyant de belles jeunesses? Est-ce -qu’on est maître des mouvements de son sang? Désir n’est pas péché, et -tant que Livette ne savait rien, tant qu’elle ne souffrait pas par lui, -qu’aurait-il eu, voyons, en toute franchise, à se reprocher?</p> - -<p>Rien n’était de sa volonté. Il était décidé encore à<span class="pagenum"><a id="page_206">{206}</a></span> ne pas parler à la -femme bohême,—mais il serait bien sot de ne pas étendre le bras, si la -pêche dorée venait s’offrir d’elle-même à lui.</p> - -<p>Et le vent salé qui souffle sur les enganes, affolant les troupeaux -sauvages, lui courait dans les sangs, faisait monter à ses joues de -soudaines brûlures.</p> - -<p>Que peut, contre ce vent-là, que respirent avec joie les taures, tous -les «je ne veux pas» d’un jeune homme qui sent sa jeunesse? Le bon Dieu -en pardonne d’autres! «Je me donne, depuis quelque temps, bien du -tourment d’esprit pour peu de chose!...» Et Renaud conclut sagement -qu’il allait retourner tout de suite aux Saintes, pour rassurer Livette, -comme c’était son premier devoir, sans éviter ni rechercher l’autre....</p> - -<p>Pendant ce temps, qu’avait-elle fait, Livette?</p> - -<p>En sortant de chez M. le curé, à l’heure à peu près où Renaud atteignait -Rampal, Livette avait envie de reprendre son cheval et de retourner tout -de suite, sans dîner même, à sa maison.</p> - -<p>Elle se sentait comme perdue, si près de ces zangui de malheur.</p> - -<p>Elle avait pensé d’abord que Renaud, s’il avait rencontré Rampal, dont -il ne pouvait manquer d’être le vainqueur, irait, tout de suite après, -au Château d’Avignon.</p> - -<p>Mais sa seconde idée fut qu’il reviendrait aux<span class="pagenum"><a id="page_207">{207}</a></span> Saintes pour y montrer -son triomphe. Elle le connaissait, ce Renaud! Il avait l’orgueil de sa -force, de son adresse. Gâté par le public des courses, qui applaudit des -mains, de la voix, il aimait s’entendre dire: «Bravo, Renaud!»—et il -reviendrait aux Saintes, oui, bien sûr!</p> - -<p>Il pouvait deviner aussi qu’elle, Livette, y était restée, et y revenir -pour elle... comme aussi un peu, en même temps, pour l’autre!... Ah! -pauvre petite! quelque chose de soupçonneux commençait à lui venir! Si -elle allait lui plaire, à Renaud, cette zingara, bon Dieu!</p> - -<p>Livette, ayant repris son cheval, toujours attaché au mur de l’église, -le fit mettre à l’écurie de l’auberge, et alla manger la bouillabaisse -du pêcheur Tonin.</p> - -<p>—Tu as bien fait, Livette, lui dit ce Tonin, tu as évité un bon coup de -mistral. Mais je m’y connais; ce n’est qu’une bourrasque, et cette -après-midi tu marcheras tranquille. Il ne fera que trop chaud! Mais -qu’as-tu, d’être si pensive?</p> - -<p>... Livette n’entendit pas grand’chose de tout ce qui fut dit à la table -du pêcheur, et ayant bien réfléchi, vint de nouveau, plus tard, chez M. -le curé.</p> - -<p>—Tu es encore aux Saintes, petite? fit-il avec un sourire triste.</p> - -<p>—Une peur m’est venue, mon père....<span class="pagenum"><a id="page_208">{208}</a></span></p> - -<p>Par habitude de la confession, ainsi quelquefois Livette nommait le -curé.</p> - -<p>—Une peur? et laquelle?</p> - -<p>—S’ils se sont battus, qui sait, mon Dieu! le hasard est fort, et ce -Rampal est si traître que ce pourrait être Renaud, le vaincu.... Je -voudrais, monsieur le curé, avec votre permission, monter tout de suite -sur l’église, et, de là, beaucoup plus tôt, je pourrais apercevoir -Renaud, s’il doit revenir ici.</p> - -<p>Cette bonne idée lui était venue, d’épier de là son fiancé, comme il -avait, lui, le matin même, épié Rampal, de la fenêtre du cabaret.</p> - -<p>Le curé, de nouveau, sourit, et, bonnement, prit les clefs du petit -escalier qui mène à la chapelle haute, et de là au clocher.</p> - -<p>Il sortit, suivi de Livette.</p> - -<p>Au pied du grand mur nu, si haut, si froid, de l’église,—un rempart, -c’est bien vrai, avec ses créneaux découpés tout là-haut sur le bleu du -ciel,—le brave curé ouvrit la petite porte.</p> - -<p>Ils montèrent....</p> - -<p>Arrivés à la chapelle haute, qui est, comme on le sait, juste au-dessus -du chœur de l’église:</p> - -<p>—Je reste ici, moi, petite, à prier un peu les saintes... tu peux aller -seule.</p> - -<p>Mais sans répondre, Livette, auprès du curé, dévotement, devant les -châsses, s’agenouilla un instant.<span class="pagenum"><a id="page_209">{209}</a></span></p> - -<p>Les châsses étaient là, derrière les cordes enroulées au cabestan, au -moyen desquelles on les descend dans l’église, tout comme on descend, -dans le puits miraculeux qui est en bas, la petite cruche où boivent -avidement les lèvres des fidèles;—elles étaient là sur le rebord de -l’ouverture par où on les pousse dans le vide....</p> - -<p>Dans l’encadrement de cette fenêtre, ouverte sur l’intérieur de -l’église, Livette voyait, tout en bas, les chaises bien alignées, et, -plus haut, les tribunes et la chaire, et les tableaux,—tout cela perdu -au fond d’une ombre noire que traversaient deux rayons entrant comme des -flèches, par les meurtrières étroites.</p> - -<p>Là-bas, bien en face, au-dessous de la tribune du fond, on voyait luire, -en fines raies de feu, les jointures de la grande porte carrée.</p> - -<p>Elle regarda, un long moment, les saintes châsses, et les conjura -d’éloigner le maléfice qu’elle sentait autour d’elle.</p> - -<p>Et, malgré elle, en les regardant, ces châsses qui ont la forme de deux -cercueils juxtaposés et soudés l’un à l’autre, Livette se sentait venir -des pensées plus tristes. N’avait-elle pas vu, tous les ans, quelque -infirme au désespoir s’étendre, sur des coussins, dans le creux, en -angle aigu, formé par les deux couvercles de la châsse double? Et -combien de ceux-là<span class="pagenum"><a id="page_210">{210}</a></span> avaient été guéris! Un, de loin en loin, sur -cinquante mille?</p> - -<p>Et pourtant, dans cette chapelle haute, que d’ex-voto, tableaux, plaques -de marbre commémoratives, béquilles, fusils aux canons crevés, petits -bateaux offerts par des marins sauvés d’un naufrage! Oui, mais en -combien de temps ont été faits les miracles dont ces ex-voto sont le -souvenir.... On tremble d’y songer.</p> - -<p>Et Livette, heureuse de détourner sa pensée de ces choses pénibles, -laissa M. le curé à ses prières et monta sur la terrasse de l’église.</p> - -<p>La vaste lumière du ciel, tout grand déployé sur elle, l’éblouit. Elle -dut cligner les paupières, puis regarda la plaine. La plaine était -rayonnante.</p> - -<p>Ce gueux de mistral qui, lorsqu’il s’établit, souffle par trois, six et -neuf jours, n’avait eu qu’un caprice, comme Tonin l’avait bien prévu. -Maintenant plus rien ne remuait. La mer n’avait pas eu le temps de se -fâcher jusqu’au fond. Elle riait. Les étangs étaient lisses. Le soleil, -dans l’air nettoyé, ne rayonnait que plus chaud.</p> - -<p>Tout autour de Livette, les hirondelles, les martinets, poussaient en -tournoyant ces cris grêles, finement perçants, qui se succèdent l’un -derrière l’autre et sans fin s’éloignent et se rapprochent. Les ailes -pointues des martinets, qu’on nomme aussi <i>arbalé<span class="pagenum"><a id="page_211">{211}</a></span>triers</i>, rasaient les -tourelles, filaient dans les créneaux comme des flèches.</p> - -<p>Livette regardait au loin, droit devant elle, et, n’apercevant pas ce -qu’elle attendait, laissait son regard errer çà et là sur cet immense -pays attirant et monotome, qu’on peut voir tout entier sans apercevoir -jamais autre chose que la répétition des mêmes sables, des mêmes touffes -d’herbe, des mêmes eaux reluisantes.</p> - -<p>Du haut de l’église, l’horizon apparaît presque infini de tous côtés, -car les Alpilles dorées, perdues là-bas dans le nord-est, ne semblent -que des découpures de nuages.</p> - -<p>Quand vous les regardez de là, vous avez à droite, c’est-à-dire dans -l’est, la Crau et les sansouïres, les Martigues, et puis Marseille par -delà les salins de Giraud, divisés en hauts rectangles de sels -scintillants. Dans l’ouest, la petite Camargue avec ses étangs -temporaires, ses quelques pinèdes, les euphorbes et les asphodèles -rameuses, et son Étang des Fournaux, père des mirages,—et plein de -coquilles, quoique la mer n’y pénètre pas.</p> - -<p>Dans ce pays si plat et si vaste, l’esprit et les regards prennent -l’habitude de se porter toujours aux horizons, d’embrasser le plus -d’espace possible, pour chercher l’accident.</p> - -<p>Mais ils ne peuvent échapper à cette vaste mono<span class="pagenum"><a id="page_212">{212}</a></span>tonie, plus égale que -celle de la mer qui, elle, change de couleurs, tour à tour noire, bleue, -dorée, vert pâle ou tout empourprée.</p> - -<p>Dans notre désert, toujours les mêmes tamaris, les mêmes enganes, -et,—autour des six mille hectares d’eau du Vaccarès,—toujours les -mêmes lignes d’horizon, nulle part simplement unies, mais partout au -contraire festonnées très légèrement par les touffes des tamaris; -toujours le mirage d’un étang apparu, luisant, sur un point de la plaine -où il n’en existe pas; et, par réfraction, toujours le grandissement -démesuré de quelque pêcheur qui, longeant la plage, grandit toujours -davantage à mesure qu’il s’éloigne.</p> - -<p>Le mois de mai, quelquefois, est ici chaud comme l’août.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Au mois de mai,</i><br></span> -<span class="i0"><i>Va comme il te plaît.</i><br></span> -</div></div> -</div> - -<p>Livette, éblouie, s’abîme les yeux à fouiller, de son regard tendu, les -touffes les plus lointaines des tamaris, à suivre le ruban, à peu près -invisible, du chemin charretier qui, du Vaccarès, tombe sur les -Saintes-Maries. Ses yeux sont fatigués, brûlés. Rien ne les repose.</p> - -<p>Partout en effet le sol sans arbres exhale une ardente respiration qui -s’élève en vibrations visibles.<span class="pagenum"><a id="page_213">{213}</a></span> L’esprit de la terre se dégage, flotte -au-dessus d’elle. On le voit qui brûle et ondoie. Les yeux perçoivent -cet ondoiement diaphane, la chaleur tremblotante de l’air chaud, l’âme -même du feu, si frémissante aux regards qu’on croit l’entendre bruisser. -C’est la danse éternelle de la lumière réverbérée.</p> - -<p>Lasse du resplendissement de la plaine, Livette se tourna vers la mer, -mais la mer n’était qu’un immense miroir brésillé qui, par les milliards -de facettes de ses fragments vivement mobiles, renvoyait aux yeux -l’éclat sans fin multiplié du ciel flamboyant.</p> - -<p>Quand ses yeux se portèrent sur la plaine, elle vit, à près d’une lieue, -un cavalier qui, au grand trot, arrivait droit vers les Saintes. -Facilement,—à je ne sais quoi de très parlant dans l’allure de cette -fourmi,—elle reconnut son Renaud.</p> - -<p>Il ne lui était donc arrivé aucun mal!</p> - -<p>Et elle allait redescendre, quand tout à coup elle se commanda de -demeurer là encore un peu, pour voir ce que, dès l’arrivée, il allait -faire.</p> - -<p>Déjà il passait près de la citerne publique. Il tourna bride à sa -gauche, disparut un moment derrière les maisons.... Il venait vers -l’église.</p> - -<p>De créneau en créneau, elle courait, Livette, pour le suivre du regard; -et il arriva en quelques secondes<span class="pagenum"><a id="page_214">{214}</a></span> devant l’église, sur la place, au -pied du Calvaire qui est là.</p> - -<p>Penchée, elle le regardait.... Où allait-il?... Il s’était arrêté. Son -cheval, las, immobile, ne remuait que sa queue longue, pour chasser les -œstres et les mouïssales qui criblaient de piqûres sa croupe saignante, -car—après le mistral tombé—les mouïssales dansent. Et puis? Rien. Un -grand silence dans une grande lumière vide. Machinalement, Livette -remarquait que l’ombre du cheval, violette, bien découpée sur le sol, -allongée déjà, devait marquer quatre heures....</p> - -<p>Et elle continuait à s’interroger sur l’attitude de Renaud (que -faisait-il là, ainsi immobile?) quand tout à coup monta vers elle le son -d’une voix de femme qui chantait.</p> - -<p>Dans le grand silence, cette voix, très claire, lançait des paroles -barbares que ni Renaud ni Livette ne comprenaient.</p> - -<p> </p> - -<p>La zingara disait:</p> - -<div class="blockquot"><p><i>Laissez passer le romichâl, le tzigane. C’est le spectre vrai d’un -roi. Royal est son manteau troué. Une selle est son trône. Ton -royaume, c’est la terre entière, Romichâl!</i></p> - -<p><i>A Bœrenthal, on parle le zend. Oh! le çoudra devien<span class="pagenum"><a id="page_215">{215}</a></span>dra pape! -Croyez-vous que ce soit le malin qui a fait la malignité? Non, non; -méfie-toi donc de Dieu, et reste libre, Romichâl!</i></p> - -<p><i>Le Rhin aussi est un Nil. Et le Rhône est un Nil également. Mais -c’est dans le fleuve du Châl que ta cavale préfère boire! Le Nil -seul fait hennir ton espérance, Romichâl!</i></p></div> - -<p>De son œil d’oiseau rôdeur, la zingara avait depuis longtemps aperçu -Livette, perchée là-haut entre les créneaux de la haute église, et -voyant ensuite Renaud venir vers elle, la gitane, toujours joueuse, -s’était mise à chanter, par fantaisie et bravade, dans l’écho des hautes -murailles.</p> - -<p>Comme les serpents au son de la flûte, Renaud était charmé. La tzigane -s’en doutait bien.</p> - -<p>Et quand elle eut chanté, elle se montra.</p> - -<p>—As-tu assommé ton ennemi au moins, romi? lui dit-elle. Tiens! je ne -vois pas son cœur au bout de ta pique? Ta poulette au sang de neige te -le demandera tout à l’heure. Ah! que voilà, pour un chrétien, un baiser -bien vengé!... Car si ton ennemi était encore en selle, tu n’y serais -plus, toi, je suppose? Écoute donc, mon beau,—quoique à la vérité ce -soit un crime pour nous, femmes de zingari, de trouver beau un chrétien, -je dois te le dire quand même! Parole de reine, romi! tu es beau comme -un fils de<span class="pagenum"><a id="page_216">{216}</a></span> ma race, brave comme un voleur de grand chemin, cavalier -comme les meilleurs de nous, fier comme un homme libre enfin!... Je ne -regrette ni ma colère de l’autre jour, ni ma chanson de tout à l’heure, -ni mon compliment de ce soir: car je ne fais jamais, sache-le, que ce -qui me plaît! et mes colères elles-mêmes me servent mieux que des -réflexions! Adieu, romi, ton Dieu te garde, s’il me connaît!</p> - -<p>Des paroles de la zingara, Livette n’avait guère entendu que le bruit, -incisif et saccadé.</p> - -<p>Mais la bohémienne qui s’éloignait, prit soin, quand elle fut près de -disparaître à l’angle de la place, d’envoyer, du bout des doigts, au -gardian, un baiser qui, à lui, parce qu’il voyait son sourire, devait -sembler signe de moquerie, et à Livette d’amour partagé.</p> - -<p>Renaud alors s’avoua à lui-même qu’il n’était pas venu chercher autre -chose aux Saintes que ce compliment de la gitane,—une nouvelle approche -de l’attirante créature!</p> - -<p>Maintenant, il n’avait qu’à s’en retourner.... Il n’aurait pas voulu -retrouver Livette tout de suite! Il préférait reprendre le large du -désert, pour débrouiller ses idées, reconnaître en lui ses sentiments, -calculer ses chances, et demeurer bien seul, en fin de compte, avec -l’image de cette gitane, dont il s’éloignait cependant volontiers.... Ce -n’est pas sans plaisir<span class="pagenum"><a id="page_217">{217}</a></span> en effet qu’il allait, pour mieux penser à elle, -se retrouver loin d’elle, dans ses chemins libres....</p> - -<p>Avant de quitter la terrasse de l’église, Livette jeta un dernier coup -d’œil sur l’étendue du pays camarguais. Ah! que cette immensité était -vide! Les quelques maisons éparses qu’elle aurait pris plaisir à voir -dans la plaine, étaient cachées par les bouquets de pins parasols qui -les abritent. Rien d’humain ne répondit au cri de détresse de son pauvre -cœur qui aurait voulu suivre au vol dans le désert le gardian ensorcelé, -et il lui sembla que, du haut de la tour, il tournoyait, son cœur, -jusqu’à terre, où il s’écrasait du coup, comme un oiseau tombé du nid.<span class="pagenum"><a id="page_218">{218}</a></span></p> - - - - -<h2><a id="XVII"></a>XVII</h2> - - -<p>Renaud, au pas de son cheval, gagnait le <i>Ménage</i>, une des fermes du -Château d’Avignon. Il avait commandé à Bernard de lui amener là -Blanchet, qu’il voulait reconduire au Château. Du Ménage au Château la -distance ne serait plus rien.</p> - -<p> </p> - -<p>Chose décidément surprenante pour lui, plus il réfléchissait à ce qui -venait de lui arriver, et qu’en somme il avait souhaité, plus il était -mécontent.</p> - -<p>Il s’aperçut qu’il avait fini par se faire, malgré tout, du caractère de -la gitane, une idée assez bonne,—celle qui le flattait. Il s’était dit -simplement qu’elle était une sauvage, celle qui avait pu oublier ainsi -toute honte d’être nue, dans sa hâte à châtier de son mieux un homme -trop hardi.... De son impudeur même, de l’arrogance, de la méchanceté -qu’elle lui avait prouvée à leur première rencontre, il avait tiré -bizarrement la preuve d’une chasteté si sûre d’elle-même, si dédaigneuse -du péril, que l’effrontée gitane ne lui en paraissait que plus -désirable.<span class="pagenum"><a id="page_219">{219}</a></span></p> - -<p>Il n’ignorait pas que les femmes bohèmes estiment les voleuses mais non -pas les impures, et il s’était plu à voir en Zinzara on ne sait quelle -vierge farouche, féroce même comme une bête des pays d’Orient, dont il -aurait, lui, dompteur, la première joie et l’orgueil. Et voilà qu’elle -lui inspirait tout à coup une répulsion qu’il s’expliquait mal. Voilà -que,—seulement pour lui avoir entendu prononcer quelques paroles -obscures comme toutes les paroles de zingari, menaçantes comme il -fallait s’y attendre, et, au bout du compte, plus aimables qu’il ne -pouvait l’espérer,—il la croyait, comme en une révélation de rêve, -capable de tout, une «mauvaise femme!» Il sentait en elle le diable.</p> - -<p>Sur son âge, il ne savait rien de précis. Avait-elle dix-sept ou -vingt-cinq ans? Le ton bistre de son visage impassible et pourtant -souriant ne disait rien, cachait rougeurs et pâleurs.</p> - -<p>Ce visage était infiniment jeune et l’expression en était sans âge. -Renaud avait subi le charme inexplicable de ce visage où, toute menteuse -pour être toute-puissante, la malignité de l’expérience féminine avait -quelque chose d’enfantin.</p> - -<p>De plus forts que lui y eussent été pris. Ni un roi, ni un prêtre -n’aurait pu échapper au charme mauvais de la gitane! Elle n’aurait eu -qu’à vouloir. Cela même qui repoussait d’elle, était attirant!<span class="pagenum"><a id="page_220">{220}</a></span></p> - -<p>Renaud était donc pris, et en vérité cela se voyait un peu. Sur son -cheval fatigué, sur l’étalon que finissaient par calmer tant de courses -en tous sens, et qui portait moins haut la tête, le gardian, appuyant -sur l’étrier le fer de son trident dont le bois reposait dans le pli de -son bras, semblait maintenant un roi vaincu, humilié de se sentir -prisonnier à l’air libre.</p> - -<p> </p> - -<p>Il trouva Bernard au Ménage, dans la vaste salle basse, pareille à -toutes celles des fermes du pays, avec la haute cheminée à manteau, la -longue table massive au milieu, le pétrin de noyer bien ciré, la huche à -pain sculptée, à colonnettes, accrochée au mur comme une cage, les -bassines de cuivre bien reluisantes. Sur la blancheur des murs, çà et -là, se détachaient quelques gravures enluminées: les saintes Maries dans -le bateau; Napoléon I<sup>er</sup> sur le pont d’Arcole, et Geneviève de -Brabant, avec la biche, au fond d’une forêt.</p> - -<p>Un vieux pâtre, assis à table, à côté de Bernard, mangeait lentement sa -tranche de pain.</p> - -<p>—C’est toi, le Roi! dit-il en voyant entrer Renaud.... Je t’ai connu -plus fière mine!... Qu’est-ce donc qui te ronge? tu es soucieux. N’es-tu -donc plus gardeur de bœufs, mon bon? La vertu des bergers, mon homme, -c’est, souviens-t’en, la patience.<span class="pagenum"><a id="page_221">{221}</a></span> Ce qui ne se trouve pas en un jour, -se trouve en cent ans.</p> - -<p>—Ah! vous voilà, Sigaud? répondit Renaud... sans répondre. Quand -partez-vous pour l’Alpe?</p> - -<p>—Tout à l’heure, mon fils. Nous sommes en retard cette année.... Je -m’apprête.</p> - -<p>Rien autre ne fut dit. Quand ils eurent mangé en silence leur tranche de -pain et leur fromage de brebis, et bu un coup d’un âpre vin de -lambrusque, ils se levèrent.</p> - -<p>Le berger jeta sur son bras sa cape, prit son bâton dans un coin, et, -ayant ôté son large chapeau devant une vieille image de la Nativité, -suspendue au mur, ornée d’un rameau chargé de cocons, et au-dessous de -laquelle, sur une tablette de chêne sculptée, dormait une petite lampe, -éteinte depuis bien longtemps, il sortit à pas lents.</p> - -<p>Quand Renaud, à cheval sur Leprince, tenant en main Blanchet, quitta le -Ménage, il marcha quelque temps avec les bergers, le long de l’immense -troupeau en route vers les Alpes où ils allaient passer la saison d’été.</p> - -<p>Deux mille brebis, béliers en tête, rangées par bataillons et par -compagnies, sous la garde de plusieurs pâtres dont le vieux Sigaud était -le chef, s’en allaient, le cou baissé, faisant, avec leurs huit mille -pieds, un roulement sourd, étouffé, de grêle, dans la poussière -soulevée.<span class="pagenum"><a id="page_222">{222}</a></span></p> - -<p>Les chiens labris couraient sur les côtés, affairés, mais l’œil -fréquemment tourné vers le maître.</p> - -<p>Quelques ânes, entre les différentes compagnies, portaient, dans le -double panier de sparterie, des agneaux bêlants, somnolents, le cou -ballotté.</p> - -<p>Le vieux Sigaud, réjoui, songeait à l’Alpe fraîche, où l’herbe est -verte, où l’eau est pure, où, dans le ciel criblé de myriades d’étoiles, -on regarde en paix, toutes les nuits, le char des Ames, les Trois Rois -et la Poussinière.</p> - -<p>—Adieu, Sigaud, fit Renaud, arrêtant son cheval, au moment de se -séparer de la troupe en marche.</p> - -<p>Et Sigaud, devant lui, s’arrêta aussi.</p> - -<p>—Adieu, Renaud, fit-il gravement. Il y a de la femme sous ton chagrin. -Tu es trop triste. Mais nous t’avons appelé <i>le Roi</i> pour faire honneur -à ton courage, il faut que tu t’en souviennes. Souviens-toi aussi que -tout sert, mon bon, et que même le mal sert au bien. Il faut de tout -pour faire un monde!...</p> - -<p>... Renaud trouva Livette au seuil du Château, assise sur le banc de -pierre. Il n’avait pas sauté à bas de Leprince, que déjà elle couvrait -Blanchet de caresses. Audiffret fut content d’apprendre que le cheval -volé avait fait retour à la manade; mais quand Renaud eut expliqué qu’il -venait, à cette occasion, rendre Blanchet, Livette montra de -l’humeur....<span class="pagenum"><a id="page_223">{223}</a></span></p> - -<p>—Vous n’êtes donc pas content de ses services? dit-elle. Un si joli -cheval! si brave!... ou bien cela vous ennuie-t-il de le dresser pour -moi, d’empêcher qu’il prenne à l’écurie de mauvaises habitudes, de -l’entraîner pour que j’aie la joie de le voir revenir vainqueur des -fêtes de Béziers où veut l’envoyer mon père, le mois prochain?</p> - -<p>—Certainement, Renaud, disait Audiffret, tu devrais le garder encore. -Il se rouille ici, dans l’écurie... Je suis surpris pourtant d’entendre -Livette... Figure-toi qu’elle le regrettait ce matin, disant qu’elle -voulait qu’on te le redemande aujourd’hui même. Et maintenant elle n’en -veut plus!... Bien malin qui comprend les filles!</p> - -<p>Ce qu’Audiffret ne comprenait pas,—Renaud, lui, très bien, l’avait -deviné. Elle se disait, l’amoureuse, que son fiancé se débarrassait, en -rendant le cheval, d’un souvenir d’elle, qui lui était un remords -peut-être,—tandis qu’en amoureux jaloux il aurait dû vouloir, le plus -possible, garder Blanchet, le soigner pour elle!</p> - -<p>Renaud résistait de son mieux... Il allait avoir, au moment des fêtes, -des courses longues à faire; il ne voulait ni surmener Blanchet, ni le -laisser, avec la manade, redevenir sauvage.</p> - -<p>Là-dessus, Audiffret, influencé facilement par le dernier qui parlait, -donna raison à Renaud.<span class="pagenum"><a id="page_224">{224}</a></span></p> - -<p>Tout en disputant sur la chose, Renaud avait installé à l’écurie les -deux bêtes. Cela fait, il gagna prestement la fénière, d’où il jeta, par -les trous ouverts dans le plancher, une brassée de fourrage aux -râteliers.</p> - -<p>Quand il redescendit, Blanchet, devant les mangeoires, le nez haut, -était tout seul à happer pâture.... Renaud courut à la porte.... -Livette, ayant ôté son licol à Leprince, le mettait en fuite, libre et -nu, d’un grand cri et d’un grand geste de ses jolis bras levés.... Le -bonhomme Audiffret, ravi de l’espièglerie de sa petite, riait, riait! Et -Leprince, heureux, après ces quelques jours d’esclavage, de retourner au -désert, sans plus songer à l’avoine du Château, se mâtait debout comme -une chèvre, lançait au ciel des ruades de gaieté, secouait sa crinière -foisonnante, érigeait sa queue qui fouettait l’air où tournoyaient les -mouches chassées de sa croupe,—et détalait vers l’horizon, par la -trouée des arbres du parc.</p> - -<p>Force fut à Renaud d’en prendre son parti d’un air de reconnaissance, et -de rire aussi;—mais il lui déplaisait toujours davantage de monter un -cheval qui lui appartenait encore moins que tous les autres de la -manade, et qui était celui de sa fiancée.</p> - -<p>Audiffret, là-dessus, l’occupa à différents ouvrages; et, deux heures -plus tard, dans la salle basse de la ferme, où tous étaient réunis, -Renaud, saisi d’un<span class="pagenum"><a id="page_225">{225}</a></span> subit ennui à la pensée qu’il était, d’un moment à -l’autre, exposé à un tête-à-tête embarrassant avec cette même Livette -tant recherchée naguère, parla de se retirer. Audiffret se récria et -l’invita à souper.... On boirait en l’honneur de sa victoire.... Renaud -refusa gauchement, sentant combien son refus sans motif manquait de -bonne grâce.</p> - -<p>Mais la mère-grand ayant insisté, elle qui ne parlait guère, il demeura.</p> - -<p> </p> - -<p>Elle parlait rarement, la vieille, songeant toujours au grand-père mort, -qui avait été le compagnon fidèle de sa vie travailleuse. Elle se -desséchait lentement, comme un bois bien sain dans toutes ses fibres, -mais où la sève ne monte plus. C’était une de ces belles vieillesses des -pays de cigales, où les gens vivent sobres, conservés par la lumière. -Venue déjà vieille en Camargue, elle n’avait jamais souffert des -malfaisances du marais. Il était trop tard. Le bois de cyprès ne se -laisse pas piqueter aux vers.</p> - -<p>Elle attendait la mort, patiente, marmonnant quelquefois des <i>pater</i> sur -son chapelet en noyaux d’olives, regardant sans peur, de ses yeux -troubles, droit devant elle, l’ombre vague où l’attendait son vieil -homme parti, son brave et fidèle Tiennet, qui, en quarante ans, ne lui -avait pas donné sujet de peine, et à qui, même au temps de sa plus belle -jeunesse,<span class="pagenum"><a id="page_226">{226}</a></span> elle n’avait pas fait tort d’un sourire. Tiennet, du fond de -l’ombre, l’appelait parfois doucement, et on entendait alors la vieille -murmurer d’une voix de songe: «J’y vais, mon homme!... On y va!»</p> - -<p> </p> - -<p>... Seul un moment avec Livette, un instant avant souper, Renaud ne sut -que dire. Elle non plus. Il n’osait mentir et elle espérait qu’il -ouvrirait son cœur, se confesserait.</p> - -<p>Tantôt elle voulait, en le laissant dans son silence, se donner par là -la preuve de sa trahison, et tantôt, au contraire, elle se disait: «Si -tous deux s’étaient mis d’accord, il ne serait pas là! J’étais folle! Il -m’aime.»</p> - -<p>Au souper, il s’étourdit, raconta des luttes, des chasses; comment, -l’année dernière, avec ce gueux de Rampal, il avait forcé à la course, à -cheval, dans une seule matinée, deux compagnies de perdreaux. Ils en -avaient pris vingt-huit, dont plus de vingt tués, au vol, d’un jet de -leur bâton lancé à la manière arabe.</p> - -<p>Audiffret, tout à fait joyeux de ravoir un cheval qu’il avait cru perdu -pour toujours, tira, de dessous les fagots, une bouteille antique, un -cadeau des maîtres, de ces maîtres toujours absents,—comme tous ceux de -Camargue, qui préfèrent habiter les<span class="pagenum"><a id="page_227">{227}</a></span> villes, Paris et Marseille ou -Montpellier, laissant le désert à leurs <i>bayles</i>.... «Ah! les seigneurs -d’autrefois! disait Audiffret, ils étaient plus courageux, mieux servis -et mieux aimés!...» Renaud, s’animant de plus en plus, trouvait -meilleurs les temps nouveaux... La grand’mère, toujours grave, dit une -fois à Audiffret, à table, en parlant de Renaud: «Sers ton fils, mon -fils.» Allons, allons, décidément il était de la famille.</p> - -<p>Et voilà que cette certitude, qu’il lui fallait garder à tout prix, au -lieu de gagner franchement son cœur à la reconnaissance, le poussait à -l’hypocrisie. Il était prêt à trahir Livette, sans renoncer à elle, car -il l’aimait si sincèrement, si bien, qu’il se sentait prêt d’autre part -à renoncer, sans trop de peine, à la gitane, dans le cas où les -circonstances le commanderaient. Il riait beaucoup, levant son verre -souvent, et clignant des yeux du côté d’Audiffret, sans le vouloir, -comme pour dire: «Nous sommes malins!» Mais ce brave Audiffret ne -pouvait pas s’apercevoir de cette folie.... Il ne s’était jamais occupé -que des comptes du domaine. Il n’avait jamais rien deviné de toute sa -vie, oh non!... Quant à la bohémienne, pour sûr, elle ne quitterait pas -les Saintes avant la fête, c’est-à-dire avant huit jours. Après, elle -irait un peu où elle voudrait! il ne s’en embarrassait guère. Que -pouvait-il espérer d’une fille errante? Un ren<span class="pagenum"><a id="page_228">{228}</a></span>dez-vous d’une heure, au -carrefour du grand chemin d’Arles! voilà tout!</p> - -<p>Du côté de Zinzara, il avait l’espérance; du côté de Livette, la -sécurité. Et il était gai.</p> - -<p> </p> - -<p>Aussi, quand vint le moment de la retirée, il eut, vers sa nouvelle -famille, un grand mouvement de tendresse, bien contraire à ses allures, -à celles des gardians, qui sont rudes par métier.</p> - -<p> </p> - -<p>Il faut savoir que les paysans, en général, ne s’embrassent pas, si ce -n’est aux grands jours de noce ou de baptême. Les mères seules baisent -les tout petits.... L’homme de la terre est sévère.</p> - -<p> </p> - -<p>Audiffret, venait de dire tout à coup à son fils la mère-grand, posant -sur la table son tricot, et sur le tricot, ses lunettes:—Audiffret, -chaque jour me pousse, et je voudrais voir ce mariage avant de mourir. -Il faudra le faire au plus tôt possible, puisqu’il est décidé. Et si je -ne dois pas être là, le jour de la noce, n’oubliez pas, mes enfants, que -du plus profond de son cœur, la vieille ce soir vous a bénis....</p> - -<p> </p> - -<p>Et, sans autre geste, paisiblement, elle reprit le bas et les -aiguilles.<span class="pagenum"><a id="page_229">{229}</a></span></p> - -<p>Elle avait parlé presque sans inflexion, d’un ton grave, calme, ne -remuant que les lèvres.</p> - -<p>Tous furent émus. Livette regarda Renaud. Lui, sans arrière-pensée, -entraîné, il oublia en ce moment tout ce qui n’était pas cette nouvelle -famille qui s’offrait à lui, l’orphelin. Livette le vit bien et lui en -sut gré. Elle le sentait reconquis, comme le cheval volé, et s’étant -levée d’un élan:</p> - -<p>—Embrassez-moi, mon promis! dit-elle fièrement.</p> - -<p>Il l’embrassa, avec tout le bon de son cœur.</p> - -<p>Le père et la grand’mère les regardaient d’un œil qui devenait trouble.</p> - -<p>Et, quand il eut serré la main du père, Renaud, se tournant vers la -mère-grand qui, dans les touffes de ses cheveux blancs, ébouriffés sur -ses tempes, plantait son aiguille à tricoter:</p> - -<p>—Embrassez-moi, grand’mère!... dit-il en lui souriant.</p> - -<p>La vieille eut un sursaut, et, se levant toute droite, puis reculant -d’un pas, comme apeurée:</p> - -<p>—Depuis que mon mari est mort, jamais homme, dit-elle,—pas même mon -fils qui est là!—ne m’a embrassée.... Que les jeunes promis -s’embrassent. La vie est pour eux.... Moi, ajouta-t-elle, je suis avec -mes morts....</p> - -<p>Et toujours bien droite, rigide, sèche, la vieille<span class="pagenum"><a id="page_230">{230}</a></span> paysanne, image d’un -temps qui fut, et où il était beau de demeurer voué à un sentiment -unique, gagna son lit de vieillesse qui bientôt devait la voir morte, -ayant sur sa face de parchemin la tranquillité des cœurs simples, -aimants et fidèles.<span class="pagenum"><a id="page_231">{231}</a></span></p> - - - - -<h2><a id="XVIII"></a>XVIII</h2> - - -<p>C’est le grand jour. De tous les points du Languedoc et de la Provence -sont arrivés les pèlerins, riches et pauvres. Ils sont bien dix mille -étrangers.</p> - -<p>Depuis trois jours, dans des véhicules de toutes les formes, de tous les -âges, il en arrive! il en arrive!</p> - -<p>Beaucoup de ces pèlerins logent chez l’habitant, à des prix étranges, -princiers. Une paillasse sur le carreau se paie vingt francs. Le Saintin -dort sur une chaise, ou passe la nuit à la belle étoile, sur le sable -tiède des dunes. Si les taureaux, pour la course du lendemain, arrivent -dans la nuit, il va assister les gardians, qui les poussent au <i>toril</i>, -à la suite du <i>dondaïre</i>, le gros bœuf à sonnaille.</p> - -<p>Les maisons regorgent bientôt. Il faut camper. On dresse des tentes. On -habite les charrettes, les carrioles, les breaks, les tilburys, les -calèches, les omnibus, le plus à l’écart possible, bien entendu, du -campement des bohémiens.</p> - -<p>Autour de la petite ville, toutes ces voitures, par centaines, forment -une ville volante, posée là comme un vol d’oiseaux de passage autour du -marais.<span class="pagenum"><a id="page_232">{232}</a></span></p> - -<p>Et ce ne sont partout que des loqueteux, béquilleux, bossus, tordus, -borgnes, aveugles, tous misérables de santé, boiteux, manchots, -cancéreux et paralytiques, traînés ou se traînant, portés à bras ou à -brancard, les uns avec des bandages sur la face, d’autres montrant des -plaies vives dont on se détourne.</p> - -<p>Un tel, qui a été mordu par un chien enragé, erre d’un air sournois, -tourmenté d’une inquiétude et d’une espérance folles, car le pèlerinage -aux Saintes est particulièrement efficace contre la rage.</p> - -<p>Toutes les disgrâces sont ici représentées. Tous les enfants de Job et -de Tobie se sont mis en route pour trouver l’ange guérisseur et le -poisson miraculeux.</p> - -<p>Une foule bariolée grouille, sur la place des Saintes, au plein soleil; -et, dans les rues étroites, sous l’ombre lumineuse des tendelets. De -temps en temps elle se divise, avec des cris, devant quelque gardian à -cheval qui passe, fier, sa promise en croupe lui enlaçant la taille.</p> - -<p>Çà et là, des éventaires chargés de chapelets, de saintes images, de -couteaux catalans, de foulards aux couleurs éclatantes, se dressent -comme des îlots au milieu du flot des promeneurs, et toute la -marchandise est teintée, en rose ou en bleu tendre, par l’ombre -transparente des grands parasols fixes qui l’abritent.</p> - -<p>On entend, sous les tons perçants, envolés en<span class="pagenum"><a id="page_233">{233}</a></span> arabesques, d’un -galoubet, le tambourin bourdonner sourdement en cadence, à l’intérieur -d’un cabaret, où dansent des filles du pays, en costume provençal, aux -dents blanches sous des lèvres sensuelles, à la peau fauve, très -semblables à des Mauresques, petites-filles de quelque pirate sarrasin, -ravageur de plages ligures.</p> - -<p>Le soleil est joyeux. Le «monde» est endimanché. Sur cette plage de -fièvre où tout un peuple accourt demander aux saintes Maries la santé du -corps, ce soleil si gai est dangereux. Et c’est ici comme une fête, un -bal d’hospice, donnés par des moribonds. Le diable peut-être tient -l’archet. On le croirait, à voir les figures des bohémiens dont, malgré -certains regards narquois, l’expression reste indéchiffrable.</p> - -<p> </p> - -<p>Dans l’église aux murs noirs, sales, que tant de misères accumulées, de -chair malade, de corps en sueur, emplissent d’une odeur infecte, on se -presse autour de la balustrade en fer du petit puits, comme autour d’une -fontaine de Jouvence. La pauvre cruchette verte, égueulée, humblement -descend au bout de sa corde, va chercher dans le sable une eau saumâtre, -qui, ce jour-là, paraît douce.</p> - -<p>Gardez-leur la foi, ô saintes!—La foi donne ce qu’on souhaite.<span class="pagenum"><a id="page_234">{234}</a></span></p> - -<p>Et l’on attend quatre heures, l’heure où descendront les châsses.</p> - -<p> </p> - -<p>A quatre heures juste, le volet de la haute fenêtre, tout là-haut, sous -l’ogive de la nef, s’ouvrira. Les châsses descendront vers les bras -tendus. On élèvera vers elles les petits enfants. On soulèvera vers -elles les bras morts des paralytiques. Vers elles les aveugles -tourneront les globes tout blancs de leurs yeux, ou leurs orbites vides -et sanguinolentes.</p> - -<p>En attendant, Livette qui est là, au beau milieu du monde, bien en face -de l’autel, devant la grille par où l’on descend dans la crypte, se -prépare à chanter le solo d’invocation. C’est sa voix fraîche, pure, qui -va devenir celle de tous ces misérables, accablés sous l’impureté de -leurs maux.</p> - -<p>Juste au-dessous du maître-autel constellé de cierges, les bohémiens -accroupis, des cierges aux mains, invoquent Sara dans leur crypte. Ce -caveau est noir. Les bohémiens sont noirs. La petite châsse vitrée de -sainte Sare, sous la crasse des ans, est devenue noire. Du milieu de -l’église, on voit, par la grille du caveau ouverte comme un soupirail -d’enfer, les nombreux points brillants des cierges d’en bas, mobiles -dans les mains qui les tiennent. Une sourde rumeur de prière vaincue -sort du soupirail.</p> - -<p>Dans l’église, depuis un moment, pas une main<span class="pagenum"><a id="page_235">{235}</a></span> qui n’ait son cierge, et -tous, de l’un à l’autre, se sont allumés rapidement. Toutes ces -étincelles dansent. Noir aussi est l’intérieur de cette nef. Les hauts -murs, percés de meurtrières, sont encrassés par le temps. Et toute cette -obscurité, où rampent souffrance et misère, est étoilée comme un ciel. -Pour les bohémiens de la crypte qui ne verront pas, eux, descendre les -saintes châsses, ce sol de l’église, qu’ils entrevoient d’en bas par -leur soupirail, est déjà un ciel supérieur, le monde des élus.</p> - -<p>Ces élus, hélas! se trouvent des damnés. Leur ciel à eux, c’est cette -chapelle haute, dans laquelle dort—sous le bois colorié des caisses en -forme de cercueil double—le pouvoir invoqué, qui peut-être restera -sourd, le pouvoir tout-puissant, qui peut-être ne s’éveillera pour -personne, le merveilleux pouvoir d’où dépendent les guérisons, et qui -détient le bonheur!</p> - -<p> </p> - -<p>Tel est, ce jour-là, l’intérieur à trois étages de l’église des -Saintes-Maries. Et par-dessus la chapelle haute, il y a le clocher qui -voit le dehors. Entouré du vol incessant des hirondelles et des -mouettes, depuis des siècles, il regarde le désert scintillant, -l’éblouissante mer, l’infini muet qui a l’explication des choses, lui, -et qui pourtant rayonne, rit.<span class="pagenum"><a id="page_236">{236}</a></span></p> - -<p>L’heure approche. La foule halette de chaleur, et d’espérance et de -crainte.</p> - -<p>Renaud n’est pas là.</p> - -<p>—Nous avons promis de brûler—souviens-t’en—chacun trois cierges -devant les châsses, lui a dit tantôt Livette.</p> - -<p>—J’irai cette nuit, a-t-il répondu. Il y a ferrade aujourd’hui. J’ai à -m’occuper de mes taureaux.</p> - -<p>Aussi Livette est un peu distraite. Elle pense à rejoindre Renaud, à -assister à la ferrade, à surveiller son promis. Où est-il?</p> - -<p> </p> - -<p>Mais M. le curé a fait un signe: Livette s’est mise à chanter.... Hélas! -pourquoi n’est-il pas là, le promis? Sa voix, qu’elle sait jolie, ferait -sur lui quelque chose peut-être. Comme il écoutait, l’autre jour, avec -attention, chanter la gitane! Livette chante, et le bourdonnement des -prières, des litanies, des invocations les plus diverses, que chacun -murmurait à sa guise, s’apaise à mesure que monte sa voix, très pure. -Qu’est-ce donc, bon Dieu! que notre humanité? Elle est sale, abjecte, -mais elle en a honte. Les plus vils savent implorer la guérison de leur -infamie. Et, si roulés qu’ils soient dans l’abjection de nature, un -moment vient toujours où ils allument des flammes, où ils brûlent de -l’encens, et où tous se taisent pour écouter la voix qui monte, appelant -sur eux une grâce<span class="pagenum"><a id="page_237">{237}</a></span> que nul ne connaît, qui n’existe peut-être pas, et -que chacun conçoit et désire!</p> - -<p>—«Mange ton excrément, chien! disent les Zangui, que m’importe! Il y a -dans l’œil du chien une lumière qui n’est pas souvent dans les yeux des -rois.»</p> - -<p>Livette chante. Le curé se dit: «Celle-là, peut-être, ô mon Dieu, -obtiendra grâce devant vous!»</p> - -<p>La voix de Livette est fraîche comme l’eau de salut dont a soif ce -peuple assemblé. Aussi, comme on l’écoute! Seulement, à la fin de chaque -couplet, le peuple, las de retenir en lui l’élancement désordonné de son -espérance, pousse, du fond de ses mille poitrines, un formidable -hululement articulé où se reconnaissent ces deux mots:—<i>Saintes Maries</i></p> - -<p>Livette chante:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Quand vous étiez sur la grande eau,</i><br></span> -<span class="i0"><i>Sans rames à votre bateau,</i><br></span> -<span class="i8"><i>Saintes Maries!</i><br></span> -<span class="i0"><i>Rien que la mer, rien que les cieux...</i><br></span> -<span class="i0"><i>Vous appeliez de tous vos yeux</i><br></span> -<span class="i0"><i>La douceur des plages fleuries</i><a id="FNanchor_C_3"></a><a href="#Footnote_C_3" class="fnanchor">[C]</a>.<br></span> -</div></div> -</div> - -<p>—<i>Saintes Maries!</i> hurle le peuple; et, poussé d’un<span class="pagenum"><a id="page_238">{238}</a></span> même élan par -mille poitrines, cet appel furieux part comme une explosion.</p> - -<p>Tous appellent de toutes leurs forces, car il faut bien que les saintes -entendent! Chacun crie de tous ses poumons, de tout son cœur, de tout -son corps, on peut le dire. Le ciel est si loin! Les bouches s’ouvrent, -béantes vers le haut, avec des torsions. Les veines des cous sont -gonflées à éclater. Les muscles s’épaississent sur les visages où le -sang afflue. Les frères, les fiancés, les maris, les mères, les pères -des malades, profitent de leur vigueur pour appeler au secours, avec des -hurlements de bêtes fauves blessées, tournées vers l’aube. Toute cette -foule douloureuse, toute cette chair grouillante, entassée, malade, -infecte, pousse un cri terrifiant de monstre qui souffre.... Et toujours -la plainte suraiguë de quelque mère affolée domine ce tumulte féroce. -Et, autour de l’église, pleine de l’appel sans nom de ces damnés de la -terre, s’étalent, insensibles, le désert, muet, calme, la mer bleue, aux -écumes gaies, la lumière.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Sous le soleil, sous les étoiles,</i><br></span> -<span class="i0"><i>De vos robes faisant des voiles</i><br></span> -<span class="i4"><i>(Vogue, bateau!)</i><br></span> -<span class="i0"><i>Sept jours, sept nuits vous naviguâtes,</i><br></span> -<span class="i0"><i>Sans voir ni trois-ponts ni frégates...</i><br></span> -<span class="i0"><i>Rien que la mer et la grande eau!</i><br></span> -<span class="pagenum"><a id="page_239">{239}</a></span></div></div> -</div> - -<p>—<i>Saintes Maries!</i> rugit le peuple, et chaque fois ce cri, poussé par -mille poitrines, éclate, brusque et d’ensemble, comme une explosion -unique!</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Dieu, qui fait son fouet d’un éclair,</i><br></span> -<span class="i0"><i>Pour fouetter le ciel et la mer,</i><br></span> -<span class="i4"><i>Saintes Maries!</i><br></span> -<span class="i0"><i>Amena la barque à bon port...</i><br></span> -<span class="i0"><i>Un ange, qui parut à bord.</i><br></span> -<span class="i0"><i>Vous montra des plages fleuries!</i><br></span> -</div></div> -</div> - -<p>—<i>Saintes Maries!</i> mugit encore le peuple.</p> - -<p>Et cette clameur d’appel, faite de tant d’appels, éclate comme un paquet -de mer qui crève en bloc, aussitôt éparpillé contre une roche! Et de -nouveau la voix de la jeune fille s’élève, monte au-dessus de tous ces -êtres grimaçants qui vocifèrent.... Ne croirait-on pas voir une -hirondelle de mer, toute blanche, pareille à la colombe de l’Arche, -voler au-dessus des abîmes!</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Vous pour qui Dieu fit ce miracle,</i><br></span> -<span class="i0"><i>Voyez, devant son tabernacle,</i><br></span> -<span class="i4"><i>Tous à genoux,</i><br></span> -<span class="i0"><i>Souillés du péché de naissance,</i><br></span> -<span class="i0"><i>Nous invoquons votre puissance...</i><br></span> -<span class="i0"><i>Saintes femmes, protégez-nous!</i><br></span> -<span class="pagenum"><a id="page_240">{240}</a></span></div></div> -</div> - -<p>Et, pour la dernière fois, l’appel monstrueux brise les poitrines:</p> - -<p>—<i>Saintes Maries!</i></p> - -<p>Oh! ces mille, ces deux mille élancements de désirs fous, qui, d’un seul -vol, s’enlèvent, claquant des ailes tous à la fois, pour retomber, -morts, sur eux-mêmes!</p> - -<p>Il est bien certain qu’il y a, dans la frénésie de cette prière, toute -la rage de souffrir, toute la colère de n’être pas exaucés, une fureur -d’animaux, déchaînée contre celles-là mêmes que l’on implore!</p> - -<p>Cependant le volet double ne s’ouvre pas encore là-haut. Et, selon la -recommandation de M. le curé, Livette doit reprendre le dernier couplet.</p> - -<p>Elle le recommence donc:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Vous pour qui Dieu fit ce miracle....</i><br></span> -</div></div> -</div> - -<p>... Mais à peine a-t-elle chanté ces premiers mots que sa voix a fléchi, -et elle s’est tue. Il y a, dans l’église, quelques secondes d’un grand -silence plein d’étonnement. A quoi donc songe Livette?... A quoi? Depuis -un moment, bon Dieu! elle fixe obstinément ses yeux sur l’ouverture -noire par où l’on descend à la crypte. Au bord de ce soupirail, au ras -du sol de l’église, une tête lui est apparue: c’est la Boumiane qui, du -fond de la crypte, monte, maligne, curieuse de voir Livette chanter. -Juste au-dessous du<span class="pagenum"><a id="page_241">{241}</a></span> maître-autel, elle apparaît sur la profondeur -obscure du caveau d’où sort la fumée des cierges. Elle arrive de son -royaume d’en bas, et, avec sa couronne de cuivre et ses anneaux -d’oreilles qui reluisent, avec sa peau sombre, ses yeux d’un noir en -feu, elle fait à Livette l’effet d’une vraie diablesse d’enfer.</p> - -<p>Zinzara a monté encore deux marches, et son buste paraît. Elle a dardé -sur Livette son regard perçant, fixe. Voilà pourquoi Livette s’est -troublée, invoquant de toutes ses forces, contre cette femme de la -chapelle du dessous, celles de là-haut, les femmes de pitié, les -Saintes.</p> - -<p>Et voilà que, là-haut, les volets qui cachaient les châsses se sont -ouverts. Et, au bout des deux cordes ornées çà et là de petits bouquets, -les châsses suspendues, en se balançant, descendent, avec de légères -saccades, très lentement.</p> - -<p>N’est-ce pas ici l’image de toute la vie? Voilà tout notre monde! -Quelque chose du ciel descend; quelque chose de l’enfer monte; et nous -souffrons de terreur et d’espérance.</p> - -<p>—<i>Saintes Maries!</i></p> - -<p>Au milieu des vociférations, Livette perd la tête, elle oublie de -chanter, et entraînée par la folie commune, espoir et terreur, elle se -prend à crier avec tous les autres, comme une perdue, tandis que -Zinzara, là-bas dessous, la regarde toujours de son œil fixe.<span class="pagenum"><a id="page_242">{242}</a></span></p> - -<p>Que diriez-vous, monsieur le curé, des pensées de Livette qui, pauvre -être du monde où nous sommes! entre les Saintes et la diablesse, ne sait -plus que devenir? N’a-t-elle pas raison de trembler? Car les châsses ont -beau descendre, elles ne nous apporteront que des reliques -mortes,—tandis que la magicienne est un être de chair et d’os, dont les -pieds marchent, dont les yeux regardent.</p> - -<p> </p> - -<p>Elles sont loin, bien loin de nous, dans le pays des rêves, des -espérances surhumaines, par-dessus le ciel et toutes les étoiles, les -âmes saintes qui ont pitié; aussi loin de l’homme que le paradis, les -chastes épouses qui dans les aromates ensevelissent les crucifiés, -tandis qu’elle est là, toujours toute prête, toujours armée contre le -repos des âmes, la reine d’amour diabolique qui, ne cherchant que son -caprice, se moque de tout!</p> - -<p> </p> - -<p>Livette s’est troublée de plus en plus sous l’œil fixe de Zinzara, et en -vain, au milieu d’un profond silence enfin rétabli, elle a essayé de -reprendre l’invocation... Elle balbutie et s’arrête encore.</p> - -<p>Un grand trouble alors se fait parmi la foule des assistants. Tous ces -gens qui restaient muets afin d’écouter, dans la voix de la jeune fille, -le chant même de leur âme, la secrète et pure prière qui est<span class="pagenum"><a id="page_243">{243}</a></span> en eux et -qu’ils ne savent pas dire, sont retombés, une fois de plus et plus -désespérément, sur eux-mêmes, sur leur impuissance, au moment où Livette -s’est tue... C’est juste à l’instant décisif, que leur interprète leur -manque! Ils ont peur de leur grand silence, si contraire à l’élan de -leur cœur! Il faut, pour qu’elle soit entendue là-haut, que leur prière -soit proférée; et, saisi de la même pensée, chacun chante ou crie à sa -guise, les uns reprenant le commencement, les autres la suite du couplet -qu’ils savent par cœur ou qu’ils lisent dans le livre, d’autres -récitant, au hasard, des lambeaux de litanies, ceux-ci le <i>credo</i>, -ceux-là le <i>pater</i>, et jamais prière n’a fait devant Dieu pareil vacarme -d’enfer, depuis que montent au ciel les cris discordants de toutes les -douleurs des hommes.</p> - -<p> </p> - -<p>De plus fortes que Livette seraient troublées comme elle, se sentiraient -défaillir... Elle porte à son front sa main, pour retenir sa pensée qui -lui échappe. N’est-elle pas cause de tout ce désordre? Que devient-elle -donc? Elle a peur et elle a honte.</p> - -<p>Au lieu de regarder en haut, de voir les saintes reliques qui à présent -sont à mi-chemin de leur descente, elle ne peut s’empêcher de regarder -fixement, elle aussi, en bas, la femme bohême dont le regard la -pénètre.<span class="pagenum"><a id="page_244">{244}</a></span></p> - -<p>Livette souffre beaucoup. Le regard de la gitane entre en elle et elle -sent qu’elle ne peut rien. Il lui semble qu’une bête avec des dents -rongeuses lui travaille le cœur. Au lieu de prier, elle écoute en elle -de terribles pensées. Elle croit sentir la haine sortir d’elle avec les -regards de ses yeux! Elle essaye d’en piquer au cœur cette mauvaise -créature qui la nargue, là-bas. Est-ce qu’on ne la tuera pas, cette -sorcière, cause de tout!... Ah! saintes Maries! quelles pensées en lieu -pareil! en pareil moment!</p> - -<p>Les châsses lentement descendent, et, au milieu des rugissements qui les -accueillent, Livette, l’imagination surexcitée, croit se voir elle-même -cramponnée à Renaud qu’elle supplie de lui être fidèle et bon, de ne pas -aller vers cette femme; et comme il la quitte, elle saute au visage de -la gitane, l’égratigne, s’acharne contre elle comme un chat.</p> - -<p>Ainsi l’âme de la magicienne passe dans Livette.</p> - -<p>Voici que déjà, sans s’en douter, elle se met à ressembler à son -ennemie, à cette tzigane qui a sauté aux naseaux du cheval de Renaud, -l’autre jour. Elle n’est pourtant pas de ces noires filles d’Arles qui -ont dans les veines du sang d’Afrique et du sang d’Asie, cette petite -blonde! N’importe, elle a aussi des fureurs de bête. L’amour et la -jalousie sont en train de faire une âme de femme....<span class="pagenum"><a id="page_245">{245}</a></span></p> - -<p>Les châsses descendent toujours; et, fiévreusement, sur son chapelet, -Livette égrène les <i>pater</i> et les <i>ave</i>... Enfin, patience! au lendemain -de la fête, elle le sait,—les bohémiens quitteront la ville!... Encore -deux jours et son supplice sera fini.</p> - -<p>En attendant,—elle prend devant les saintes cet engagement,—elle ne -donnera pas à Renaud la joie de se montrer à lui jalouse comme elle est, -et ce n’est que plus tard,—la Zinzara partie, bien loin, sans aucune -chance d’être retrouvée,—qu’elle dira peut-être à son futur qu’il a -menti, qu’il est un traître, puisqu’au lieu de la venger de la -bohémienne, il a, au bout du compte, trahi avec elle sa fiancée, car il -l’a trahie, puisqu’il n’est pas là!... Elle le lui dira alors, non plus -par passion, mais pour le punir. Ce sera justice.</p> - -<p> </p> - -<p>A force de se dérouler par petites secousses, les cordes ont amené les -reliques presque à portée des mains qui s’élèvent au-dessous d’elles.... -Alors la foule des misérables ne se contient plus. Tous veulent les -premiers arriver à les toucher. Ceux qui sont déjà dans le chœur, -au-dessous même des châsses suspendues, chancellent, refoulés par ceux -qui du fond de l’église arrivent, se bousculant, s’écrasant les uns les -autres, d’une pesée continue. Dans ce flot, Livette emportée ne voit -plus rien, et n’a plus<span class="pagenum"><a id="page_246">{246}</a></span> qu’une pensée: toucher, elle aussi, les saintes -reliques!... Il faut cela, pour qu’elle échappe à l’influence du regard -que lui a jeté la femme noire. Elle va enfin conjurer le sort qui est -contre elle depuis le jour où elle a vu cette sorcière pour la première -fois! Mais arrivera-t-elle?... Livette se sent saisir à la taille par -deux bras solides. Elle se retourne: c’est Renaud! Il vient d’entrer -dans l’église avec deux autres gardians, ses amis. Ces trois jeunes -hommes, tout brûlants de la lumière du dehors, bien sains et bien forts -parmi cette foule de malades, ont l’insolence, involontairement cruelle, -de la beauté, de la vie elle-même. Ils dégagent la jeune fille, -l’entourent... elle peut respirer.</p> - -<p>—Vous voulez toucher les châsses, demoisellette?</p> - -<p>Et sans grand effort, sans pitié, fendant au-devant d’elle cette foule -de souffreteux, ils se font faire passage. Livette se dépêche, elle -approche, et Renaud, la saisissant par la taille, la soulève comme un -enfant, si bien que, la toute première, elle a touché les saintes -châsses!</p> - -<p>Protégée toujours par les trois garçons, devant lesquels il faut bien -qu’on s’écarte, et sans plus songer,—pauvres vous! c’est la loi du -monde,—aux malheurs sans nombre et sans nom dont elle est entourée, -elle s’en va contente! La paix lui est ren<span class="pagenum"><a id="page_247">{247}</a></span>trée au cœur. Son Renaud est -là près d’elle. Tout ce qu’elle craignait n’est donc qu’un rêve?</p> - -<p>—Ah! c’est bon, le dehors! dit-il en respirant à pleine poitrine.</p> - -<p>—Oui, mais les cierges, Renaud, que, selon ma promesse, vous devez -brûler à l’église, quand les allumerez-vous?</p> - -<p>—Oh! j’ai devant moi, lui répondit-il, un jour tout entier. Allons aux -courses, maintenant.<span class="pagenum"><a id="page_248">{248}</a></span></p> - - - - -<h2><a id="XIX"></a>XIX</h2> - - -<p>Les châsses descendues, une grande partie des assistants quitte l’église -noire, regagne le dehors éblouissant.</p> - -<p>A mesure que, par les étroites portes latérales, la foule dégorge, une -foule nouvelle, qui avance difficilement, faisant deux pas tous les -quarts d’heure, se presse sous le grand portail, toute chaude de soleil, -en sueur, dans un nuage de poussière lumineuse.</p> - -<p>Bien des jeunes gens sont là, pour la joie d’être serrés, par la poussée -de la foule, contre les belles filles, leurs bien-aimées, dont ils -sentent, tout contre eux, le corps sinueux, et qui, là, ne peuvent leur -échapper. Que de mains, de tailles pressées, sans que les mères puissent -rien voir!</p> - -<p>Et tout bas:</p> - -<p>—Je t’aime, Lionnette.</p> - -<p>—Finis, François!</p> - -<p>—Laisse-moi, Tiennet!...</p> - -<p>Ainsi, à côté des infirmes, des incurables, qui n’éprouvent rien des -bonnes choses de la vie, l’amour effronté joue et rit, se cherche et se -sent. L’encens<span class="pagenum"><a id="page_249">{249}</a></span> de l’église ne sert qu’à exciter son désir, et plus d’un -offre à sa bonne amie un chapelet dont il a, sous ses yeux, baisé -ardemment la croix de buis, afin qu’elle y retrouve ce baiser sous ses -lèvres.</p> - -<p>Et, tout le jour, de nouveaux pèlerins, de nouveaux malades, entrent -dans l’église. Beaucoup y passeront la nuit, veillant, avec les cierges, -à genoux ou prosternés devant les châsses; plus d’un même, chacun à son -tour, couché dessus, et sur des coussins apportés exprès.</p> - -<p>Pour l’heure (c’est la première journée), on n’entend plus, dans les -rues de la ville, que des conversations sur les taureaux et les -ferrades.</p> - -<p>—Allez-vous aux courses?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Leprince court-il? C’est le meilleur cheval de toutes les manades!</p> - -<p>—Il ne court pas, non; Renaud, qui le ménage à l’ordinaire, m’a dit -qu’il l’a trop fatigué.</p> - -<p>—Ah! tant pis!</p> - -<p>—Et les taureaux? En aurons-nous d’un peu méchants?</p> - -<p>—Il y a <i>le Sirous</i>, <i>le Dogue</i> et <i>Mâchicoulis</i>. Je les ai <i>triés</i> -moi-même avec Bernard et Renaud. Ils nous ont donné bien du mal! Ils -refusaient de quitter le troupeau. A peine triés, ils y retournaient. -Mais nous leur avons lâché dans les jarrets <i>Martin</i> et<span class="pagenum"><a id="page_250">{250}</a></span> <i>Commetoi</i>, -deux chiens de taureaux qui n’ont pas leurs pareils; et <i>Mâchicoulis</i> -lui-même a fini par obéir!</p> - -<p>—Martin et Commetoi? En voilà des noms pour un chien!</p> - -<p>—C’est pour rire. Quand on demande: «Comment s’appelle ton chien?» Le -maître répond: «Commetoi!» L’autre se fâche, et l’on rit!</p> - -<p>—Et le pur-sang espagnol, avec ses cornes contournées en lyre, le -verra-t-on?</p> - -<p>—<i>Angel Pastor?</i> Il est malade. J’aime bien mieux nos taureaux à cornes -droites. L’essentiel est que deux cornes soient assez écartées pour que -le corps d’un homme puisse passer entre elles!</p> - -<p>—Et des vaquettes, y en a-t-il?</p> - -<p>—Une méchante, <i>la Serpentine</i>.</p> - -<p>—Et des bioulets?</p> - -<p>—Des taureaux jeunes? Renaud en a gardé six, expressément pour donner -aux étrangers le spectacle d’une ferrade.</p> - -<p>—Et quand aura-t-elle lieu, la ferrade?</p> - -<p>—Dans un moment. Allons-y.</p> - -<p> </p> - -<p>La bohémienne assistait à la ferrade.</p> - -<p>Le cirque était contre l’église, à l’extrémité opposée au portail.</p> - -<p>L’enceinte polygonale, à côtés inégaux, était for<span class="pagenum"><a id="page_251">{251}</a></span>mée, d’un côté, par le -haut mur de l’église; d’un autre, par une maison isolée, à laquelle -s’adossait une estrade à gradins, grossement charpentée; d’un autre côté -encore, par trois ou quatre petites maisons, dont les fenêtres -encadraient chacune plus de quinze visages de filles et de garçons, -entassés et tout riants. Au bas d’une de ces maisons, un café ouvrait -sur le cirque sa porte vitrée, barricadée au moyen de quelques tables et -quelques chaises renversées. De chaque côté de cette porte sont peintes, -en noir violent, sur le mur très blanc, deux silhouettes de taureaux -bien encornés, bien camarguais, c’est-à-dire à cornes bien droites.</p> - -<p>Tous les côtés de l’enceinte, qui n’étaient pas formés par des murs de -pierre, étaient faits de charrettes dételées, engoncées les unes dans -les autres par leurs brancards fortement assujettis.</p> - -<p>A l’angle du mur de l’église, il y avait trois gros bracelets de fer, -fixes, superposés, et dans lesquels entraient trois barres de bois, -étagées et parallèles, glissant à volonté.</p> - -<p>Cette barrière devait s’ouvrir devant les jeunes taureaux qui, l’un -après l’autre, une fois marqués, sont lâchés hors de l’arène et -regagnent seuls le désert. En dehors de cette barrière, un système de -barricades leur fermait les issues de la ville, et,—les forçant à -passer derrière ces quelques maisons<span class="pagenum"><a id="page_252">{252}</a></span> dont la façade donnait sur le -cirque,—les conduisait forcément au bord même de la libre plaine, en -moins de cent pas.</p> - -<p>Zinzara, debout sur une charrette, assistait donc aux jeux du cirque. -Elle en suivait d’un œil impassible toutes les péripéties, qu’elles -fussent grotesques ou héroïques.</p> - -<p>Ces duels entre la bête et l’homme prennent en effet laideur ou beauté -selon le caractère des adversaires. Il arrive que l’homme attaque -lâchement, ou que la bête, soit étonnement, soit fatigue, recule et -cherche l’étable. Les belles luttes sont même rares.</p> - -<p>Tantôt une pierre aiguë est lancée de loin par un ennemi déloyal... -L’animal surpris l’a reçue en plein mufle; le sang lui coule des -naseaux, en longs filets, jusqu’à terre.... Il regarde devant lui, avec -ses grands yeux encore pleins de mirage, et ne bouge, comme attristé et -méprisant.</p> - -<p>Tantôt, un gars malin imagine de venir lui jeter, de très près, dans les -yeux, du sable à pleines mains. Un autre, plus malin encore, le couvre -d’ordures ramassées au coin d’une borne! Mais voici que le premier, -atteint par ces immondices, en attrape une poignée, et les deux héros -luttent à coup de fumier, de bouse ramassée fumante à terre, sous la -queue même du taureau, aux applaudissements et aux rires de tout un -peuple, jusqu’à ce que brusquement les<span class="pagenum"><a id="page_253">{253}</a></span> deux champions, salis et puants, -soient séparés par le taureau, qui s’émeut enfin et les charge.</p> - -<p> </p> - -<p>—Par ici! par ici, Livette!</p> - -<p>Livette arrive. On lui fait une place sur les gradins de l’estrade. Ses -petites amies l’appellent. On se serre volontiers pour elle.</p> - -<p>Une écurie qui est là, à côté du café, a été transformée en toril. Juste -au-dessus de la porte de cette écurie, la fenêtre du grenier à foin -s’ouvre au ras du plancher. Deux gardians encadrés dans cette fenêtre, -jambes pendantes au dehors, de temps en temps se lèvent, et on les voit -là-haut, qui, par les trous à foin ouverts dans le plancher, au-dessus -des crèches, piquent le dondaïre, le bœuf à sonnailles, conducteur aimé -du troupeau. Le dondaïre sort, et vient chercher le taureau fatigué -qu’il ramène à l’étable. Un homme adroit, chaque fois qu’une bête -nouvelle quitte le toril ou qu’une bête fatiguée y rentre, ferme -lestement la porte.</p> - -<p>Toutes ces choses, peu nouvelles sans doute pour la bohémienne, qui -devait d’ailleurs connaître les courses tragiques de Madrid et de -Séville, la laissaient indifférente. Son œil ne s’allumait pas; il -regardait, morne, vague, comme celui des génisses.</p> - -<p>Les «amateurs» jouèrent avec quelques taureaux. Ils n’étaient pas -méchants. On en prit un par la<span class="pagenum"><a id="page_254">{254}</a></span> queue. Une farandole entière s’y -attacha... bientôt dispersée. La course jusqu’ici n’était pas belle, -mais elle était amusante.</p> - -<p>Derrière la porte vitrée du café, ouverte sur le cirque même, quelques -buveurs vidaient bouteille et fumaient, tout en jouissant du spectacle. -La porte était protégée par un rempart de tables renversées, leurs -quatre jambes en l’air passées au travers d’un enchevêtrement de chaises -dépaillées.</p> - -<p>Tout à coup, le taureau, bousculant tables et chaises, mit en fuite les -buveurs: il avait passé sa lourde tête au travers d’un carreau de -vitre.... Le café retentit de joyeux cris d’alarme. Les charrettes du -cirque furent secouées d’un piétinement de joie; les bordages en furent -décloués par des mains en délire; les gens qui se trouvaient aux -fenêtres des maisons basses agitèrent les volets à grand fracas de -gaieté. A voir rire les groupes entassés sur les toitures on put -craindre un écroulement. Ainsi fut applaudi le taureau folâtre. La -bohémienne seule ne riait pas.</p> - -<p>Un grand coffre à avoine était là, exprès peut-être, dans un coin du -cirque. Un très vieil homme, demeuré farceur, armé d’un vieux parapluie -rouge, souleva le couvercle, entra dans le coffre, ouvrit son parapluie -d’un rouge éclatant. Le taureau se précipita.... Le vieillard laissa -retomber le couvercle. Parapluie et<span class="pagenum"><a id="page_255">{255}</a></span> coffre se refermèrent en même temps -sur la tête chauve qui riait. L’hilarité du public fut portée à son -comble. La bohémienne ne parut pas amusée par la facétie du -vieillard.... Elle ne rit pas non plus quand on planta au milieu du -cirque un mannequin que le taureau emporta sur ses cornes et lança à -toute volée au milieu des spectateurs; et elle ne sourit même pas quand, -une fenêtre du rez-de-chaussée s’étant ouverte, on vit, derrière les -barreaux de fer, un tout petit enfant sur les bras de sa mère agacer -l’animal en fureur. A travers la grille, il tendait en riant son joujou, -un petit moulin de carton, dont l’aile, en papier rose et bleu, tournait -au souffle du monstre.</p> - -<p>Puis vint un épisode tragique. Un homme, «un amateur», atteint par les -cornes aiguës; la cuisse percée de part en part; le premier mouvement de -fuite lâche des autres lutteurs; le retour des vaillants qui vinrent -distraire le taureau, l’attirer contre eux, pendant que l’homme était -emporté chez lui, accompagné des cris aigus de sa femme et de sa fille.</p> - -<p>Enfin, cela devenait sérieux. A ce moment, on annonçait la ferrade.... -Et tout de suite après aurait lieu le jeu des cocardes, qui consiste à -arracher une cocarde fixée par une ficelle entre les deux cornes du -taureau. A la main ou avec un crochet, le coureur casse la ficelle, -arrache la cocarde.... Crac, un tour<span class="pagenum"><a id="page_256">{256}</a></span> sur lui-même, et le vainqueur a -gagné l’écharpe!</p> - -<p>La ferrade est un travail, tourné en jeu, qui consiste à marquer au fer -rouge les bioulets au chiffre du maître.</p> - -<p>Un jeune taureau ayant donc été lâché dans l’arène, Renaud marcha à lui -et, comme la bête s’élançait, il l’évita adroitement en pivotant sur -lui-même. Le taureau s’étant alors arrêté court, Renaud le saisit aux -cornes.</p> - -<p>Par ses deux poings, serrés comme des nœuds d’acier, l’homme, attaché à -la bête, fut un moment traîné tout debout sur l’arène que ses semelles -fortes égratignaient, creusaient en rubans. On battit des mains. Le -taureau, tête basse, devint immobile. Renaud, les deux jambes écartées, -un peu infléchies, les deux pieds rivés en terre, portait tout le poids -de son effort à gauche. On voyait, sous la chemise du gardian, collée à -sa peau par la sueur, tous les nœuds de son torse et de ses bras. La -bête, de toute sa lourde force, tentait de se rejeter en sens contraire. -Renaud brusquement lui céda, et le taureau, perdant l’appui de la -résistance de l’homme, tomba sous un effort brusquement inverse. Voici -que, haletant, il gisait, collé à terre, sur le flanc, de tout son long.</p> - -<p>L’homme, qui n’avait pas lâché prise, lui clouait la tête contre le sol.</p> - -<p>—Bravo, le Roi! bravo, le Roi! criait la foule.<span class="pagenum"><a id="page_257">{257}</a></span></p> - -<p>Dans un brasier, Bernard prenait le fer rouge, l’apportait à Renaud. Et -lui, alors, lâchant une corne, pesant du genou sur l’encolure, -saisissait le fer rouge de sa main droite, et l’appuyait sur l’épaule de -la bête. Les poils, la chair fumaient. Renaud se relevait bien vite et -le taureau, brusquement debout, se secouait tout entier, fouettait son -flanc de sa queue, mugissait de colère, creusait la terre du pied, puis, -au milieu des cris, enfilait la barrière ouverte à ce moment.... On le -voyait, un peu après, fuir au grand galop, bien loin, en plein désert. -Il regagnait la manade, qu’ils savent bien retrouver tout seuls, -fût-elle de l’autre côté du Rhône, souvent traversé à la nage.</p> - -<p>Six taureaux tour à tour furent ainsi renversés par Renaud.</p> - -<p>Ce jeu l’animait, il s’enivrait de sa force. Excité encore par -l’applaudissement d’un peuple, il palpitait de tout son être. Il suait à -grosses gouttes et, de temps en temps, du dos de sa main essuyait son -front.</p> - -<p>Une bande de soleil coupait, sur un des bords, l’arène où le mur de la -haute église jetait toute sa grande ombre. Renaud y courait sans -chapeau, en bras de chemise, sa taïole rouge très serrée, secouant les -courtes mèches tortillées de ses cheveux drus, bien noirs.<span class="pagenum"><a id="page_258">{258}</a></span></p> - -<p>Les filles applaudissaient, je vous jure, plus fort que les garçons, un -peu jaloux. L’œil de Zinzara, dont la charrette se trouvait dans la raie -de soleil, s’était avivé enfin.—Et Livette, toute rouge, se sentait -fière de son Roi.</p> - -<p>Quand le sixième taureau <i>tombé</i> fut sous lui, Renaud fit un signe à -Bernard. Bernard accourut, s’agenouilla à son côté et saisit, à sa -place, le taureau aux cornes. Un autre gardian vint aider Bernard à -maintenir la bête, et Renaud se leva.</p> - -<p>Il traversa l’arène et, étant arrivé devant Livette, il l’appela. Tout -le monde comprit et applaudit.</p> - -<p>Elle s’avança au bord de l’estrade et, légère, mit le pied sur la forte -traverse qui servait d’appui aux spectateurs du premier rang; et de là, -s’élançant avec confiance, elle tomba dans les bras de Renaud qui, -l’ayant saisie à la taille, la posa à terre comme il eût fait d’une -toute petite enfant. Il la prit par la main, et la conduisit vers le -taureau.</p> - -<p>Si Renaud, à ce moment, eût regardé Zinzara, il eût surpris dans son -regard l’éclair qu’elle cachait de son mieux sous ses paupières -mi-fermées. Le sourire de ses lèvres moqueuses s’était effacé.</p> - -<p>Mais Livette et Renaud, les beaux promis, étaient tout à la fête, rien -qu’à eux-mêmes, à ces fiançailles étranges où tout leur peuple -assistait, et telles que des princes ne pourraient se donner les -pareilles, car<span class="pagenum"><a id="page_259">{259}</a></span> elles veulent du fiancé force et adresse rares. C’était -ici, vraiment, le triomphe d’un roi mâle.</p> - -<p>—Bravo, le Roi! Bravo, la Reine!</p> - -<p>En passant près du brasier, au milieu du cirque, il se baissa vivement, -saisit, de sa main libre,—sans s’arrêter et sans quitter la main de -Livette,—le fer rougi, qu’il lui présenta dès qu’ils furent arrivés -près du taureau. Elle le prit et, s’étant inclinée, marqua le taureau à -l’épaule; et quand, sous le fer qu’elle tenait de son petit bras ferme, -on vit fumer la chair, quand le taureau se mit à faire frissonner sa -peau, de colère,—l’enthousiasme du peuple éclata. Les chapeaux, les -mains, les écharpes s’agitaient:</p> - -<p>—Bravo, le Roi! Bravo, la Reine!</p> - -<p>Et Renaud, envié de tous, reconduisit la jolie fille à sa place, pendant -que le taureau, lâché, s’élançait hors du cirque à son tour et gagnait -la plaine. Non, Zinzara ne riait plus.</p> - -<p>Maintenant allait avoir lieu le jeu des cocardes.</p> - -<p>Les deux ou trois premières furent assez facilement enlevées, une même -au front d’Angel Pastor, le taureau espagnol,—par des jeunes gens des -Saintes, sans que Renaud songeât à s’en mêler.</p> - -<p>Enfin, la Serpentine, une petite vache nerveuse, fut lâchée dans -l’arène. Tout le monde comprit tout de suite qu’elle était méchante, et -qu’elle allait se défendre.<span class="pagenum"><a id="page_260">{260}</a></span></p> - -<p>Plusieurs s’essayèrent contre elle, mais, au moment où l’on étendait la -main vers la cocarde, la Serpentine se retournait d’un mouvement si -prompt, si souple pour une taure, si inattendu, qu’on lâchait pied. Ah! -la mâtine! Zinzara se prit à s’intéresser au jeu. Renaud descendit dans -le cirque.</p> - -<p>—Le Roi! le Roi! vive le Roi! cria la foule.</p> - -<p>Et Renaud fit des prodiges.</p> - -<p>A trois reprises, il mit son pied sur le front baissé de la Serpentine, -et se fit lancer dans l’espace pour retomber sur ses jambes élastiques. -Et au moment où, pour la troisième fois, il retombait à terre, il se -retourna vif comme un éclair, courut droit à la vache, lui arracha la -cocarde,—tout en évitant le coup de corne qu’elle lui détacha, -furieuse,—et il s’éloignait tranquille... quand le souple animal revint -contre lui à la charge.</p> - -<p>Renaud prit sa course, sans choisir sa direction, poursuivi de près par -la bête, et, quand il eut bondi au hasard sur la charrette la plus -voisine, il se trouva près de la bohémienne qu’il avait, d’un mouvement -nécessaire, saisie par la taille.</p> - -<p>La taure déjà s’était retournée contre d’autres joûteurs, et très -heureusement, car la bohémienne, debout au bord de sa charrette, appuyée -à peine de la hanche contre le bordage, perdit l’équilibre et fit, de -force, le saut dans l’arène, avec Renaud.<span class="pagenum"><a id="page_261">{261}</a></span></p> - -<p>Livette là-bas était pâle.</p> - -<p>La vaquette revenait à fond de train du côté de Renaud et de Zinzara -qui, gênée dans les plis de ses oripeaux, se crut perdue.—Insolemment, -elle fit face au péril, trop fière pour fuir, du moins sans utilité. -Mais déjà Renaud avait passé devant elle pour la protéger, et, pris d’on -ne sait quelle folle idée,—bravade de dompteur, peut-être -d’amoureux,—au lieu d’entrer en lutte avec la taure, de l’empoigner aux -cornes ou aux jambes, il s’arrêta, et sans cesser de regarder la bête -bien en face, il mit rapidement un genou en terre, s’assit sur son -talon, croisa les bras et, le buste rejeté en arrière, il la défia. -Comme les «coureurs» expérimentés, il comptait sur la surprise de la -bête qui en effet s’arrêta court, pour juger avec méfiance; et la -bohémienne étant remontée, les lèvres serrées, à sa place, sur la -charrette, put voir encore son protecteur dans cette attitude de -singulière audace. Tout le monde, comme on pense, criait «Vive Renaud!» -On ne s’en fatiguait pas.</p> - -<p>Quand il se releva, chargé par la Serpentine, il n’eut que le temps de -regagner son refuge auprès de la tzigane; et la bête en rage vint -attaquer, juste au-dessous de leurs pieds, le plancher de leur -charrette, d’un si furieux coup de sa tête fortement armée, qu’elle y -demeura un moment clouée par ses deux<span class="pagenum"><a id="page_262">{262}</a></span> cornes, dont Renaud dut repousser -la pointe à grands coups du talon de sa grosse botte ferrée.</p> - -<p>Cette fois la bohémienne avait souri, et, légèrement inclinée vers -l’oreille du gardian, elle chuchota deux paroles qui firent sourire à -son tour le beau dompteur.</p> - -<p>Livette,—qui cependant était bien loin de là, à l’autre bout du cirque, -mais presque en face d’eux, et qui les voyait en pleine -lumière,—n’avait pas perdu un seul de leurs gestes, pas un seul de -leurs regards.</p> - -<p>Ce que la jalousie ne voit pas, elle le devine, et cela n’est pas -surprenant, car ce qui n’est pas, elle le voit.<span class="pagenum"><a id="page_263">{263}</a></span></p> - - - - -<h2><a id="XX"></a>XX</h2> - - -<p>Les châsses passeront vingt-quatre heures exposées dans l’église.</p> - -<p>Le second jour elles remonteront dans leur chapelle au milieu du même -hurlement des misérables dont elles emporteront l’espérance.</p> - -<p>C’est à ce moment du départ des châsses que le spectacle devient -terrifiant. Quoi! tout est fini! quoi! elles nous laissent dans nos maux -aigris par la déception! C’est fini! fini, pour un an! Et la puissance -qui guérit est là cependant, enfermée là, dans cette boîte, si près de -nous! parmi nous.... On se rue autour des châsses, on s’y cramponne. Des -ongles crispés se retournent, saignants, contre les ferrures des -angles!—Et l’inexorable treuil tourne là-haut, arrachant à la foule, -qui se tord au fond de ce puits, le cercueil étrange qui monte, monte, -au bout des cordes tendues.... Haussés sur la pointe des pieds, les -malheureux, se bousculant, se renversant, s’écrasant sans pitié les uns -les autres, tâchent d’avoir chacun le dernier contact,—le suprême, -celui qui peut-être, parce qu’il est le dernier, obtiendra la grâce -uni<span class="pagenum"><a id="page_264">{264}</a></span>que!... Le tout en vain.... Au bruit des litanies qui pleurent, le -seau fermé, mystérieux, remonte vers la chapelle haute, emportant l’eau -de salut où tant de lèvres fiévreuses voudraient boire. Et quand la -châsse disparaît là-haut, près de la voûte, derrière les volets -rabattus, alors de véritables râles s’entendent, furieux, dans cette -foule qui ne veut pas mourir à l’espérance.</p> - -<p>C’est alors que le tumulte est effroyable; c’est alors que les égoïsmes -démuselés poussent, chacun pour son compte, le cri bestial qui doit -amener sur lui seul la pitié d’en haut; alors la plainte est sauvage, la -supplication est horrible, la prière est forcenée! Et c’est, dans cette -fosse profonde, dont les murs tressaillent, un hourvari de bêtes fauves -et puantes, affamées de leur Dieu comme d’un bien physique, comme d’une -pâture promise et vainement attendue! Et, cloué contre l’une des vastes -parois de l’église-forteresse, un grand Christ en croix, bras ouverts et -face au ciel, par-dessus toutes ces têtes grimaçantes, tous ces bras -levés et tordus, semble mêler aux lamentations féroces des brutes -humaines, sa longue plainte divine mais non moins inutile et bien plus -désespérée!</p> - -<p>Et cependant, c’est presque toujours à la dernière minute, à la seconde -précise où les châsses disparaissent, que le miracle a lieu, et qu’un -paralytique<span class="pagenum"><a id="page_265">{265}</a></span> marche, qu’une fillette aveugle voit. Elle pousse un cri: -«Miracle!»</p> - -<p>Heureuse, celle-là! On l’entoure, on l’étouffe.</p> - -<p>«—Y vois-tu?—J’ai vu!—Vois-tu encore?—Attendez... oui!—Quoi?—Un -lis de feu! un éclair! un ange!—Miracle! miracle!»</p> - -<p> </p> - -<p>Un homme, un Saintin, prend aussitôt l’enfant dans ses bras. Ah! il en a -vu, celui-là, des miracles! Aussi, comme il se dépêche d’enlever -l’enfant sur ses épaules, sur le pavois! Il la porte ainsi pour que tous -la voient bien, la miraculée! pour que personne n’oublie qu’aux Saintes, -il se fait vraiment des miracles, et pour qu’on revienne! Et la foule -suit en rendant grâce. On court au presbytère; on enregistre le miracle -devant plusieurs prêtres assemblés.</p> - -<p>«—Tu as vu!—Oui, j’ai vu!»</p> - -<p>Et la promenade reprend de plus belle.</p> - -<p>Ah! le vieux forban, que ce Christophore!...—Comme il se hâte dans sa -course, son mensonge sur ses épaules!—C’est un pauvre habitant des -Saintes, à qui la présence de tant d’étrangers tous les ans rapporte -quelque chose, comme à tous les Saintins, et qui promène, joyeux, sa -réclame vivante!</p> - -<p>Le lendemain, on retrouve l’enfant du miracle toute seule au pied du -calvaire, sur la plage, laissée là un instant par la femme ou l’enfant -qui la guide.<span class="pagenum"><a id="page_266">{266}</a></span></p> - -<p>«—Eh bien, y vois-tu?—Non.—Et alors, le miracle?»</p> - -<p>Oh! la pauvre enfant! De sa voix plaintive elle répond: «—Il est -reparti!—Mais tu as <i>vu</i>, hier?—Oui.—Si tu y voyais, pourquoi te -portait-on?—Oh! monsieur, je voyais seulement des fleurs, des lis de -feu; mais pour marcher, oh! non, je n’y voyais pas!... Et à présent -c’est tout noir. Je n’y vois plus, plus du tout;... oui, le miracle,—il -est reparti!»</p> - -<p>Dès que les châsses sont remontées, on sort de l’église en procession, -pour aller bénir la mer, cette mer qui a porté les saintes jusqu’en -Camargue, et où, tous les jours, se risquent les braves pêcheurs.</p> - -<p>Le curé marche en tête. Il tient dans sa main un reliquaire: c’est le -Bras d’argent, creux, où sont enfermées, visibles à travers une petite -vitre carrée, quelques reliques des saintes.</p> - -<p>La foule en ordre, suit. On est cinq cents, on est deux mille, en rang. -Des milliers de pèlerins, juchés sur les dunes, regardent la procession -qui se déroule, en serpentant, le long de la plage sablonneuse où -dorment, tirés à terre, quelques bateaux plats.</p> - -<p>Derrière M. le curé, six hommes portent sur leurs épaules une image -peinte et taillée, assez grande, en bois: les deux saintes dans la -barque. Pour se disputer l’honneur de remplacer les porteurs, on se -bous<span class="pagenum"><a id="page_267">{267}</a></span>cule si souvent et en si grand nombre que la barque tangue et roule -sur les épaules des gens comme si elle voguait sur la mer par un grand -vent.</p> - -<p>Sainte Sare, la sainte noire, arrive ensuite, portée par des bohémiens -aux cheveux sombres, aux faces fauves, aux yeux de jais très -luisants.... Les petits de ces hommes, pendant ce temps, se glissent à -travers la foule comme des rats, entre les jambes du monde, et volent -mouchoirs et bourses.</p> - -<p>Et, à la suite des saintes, arrivent des jeunes filles, des jeunes -garçons, tenant des lis, des lis parfumés, apportés en gerbe, chaque -année, par des fidèles, pour cette procession.</p> - -<p>D’autres tiennent des cierges dont les flammes jaunes ne paraissent plus -rien, sous la pleine lumière du soleil, mais les lis embaument.... C’est -la joie de Livette, ces lis.</p> - -<p>M. le curé arrive au bord de la mer. Il étend le Bras d’argent. Alors la -mer, une seconde, recule... seulement un peu. Les pauvres femmes des -pêcheurs font vite un signe de croix....</p> - -<p>Et tous ceux qui, debout sur les dunes, regardent la procession se -dérouler, voient, à mesure qu’elle avance, les porteurs qui sont en tête -grandir, grandir à chaque pas, de plus en plus, par un effet de mirage.</p> - -<p>Et, sur les épaules de ceux qui les portent, les saintes avec eux -lentement grandissent, grandissent<span class="pagenum"><a id="page_268">{268}</a></span> dans la lumière, montent vers le -ciel, démesurées comme une vision....</p> - -<p>—Protégez-nous, grandes saintes! que la mer, cette année, soit bonne -aux Saintins!</p> - -<p>... Pauvres gens, pauvres âmes! A l’an prochain.</p> - -<p>... Chaque année, c’est la même chose. Tout cela reviendra toujours, -comme les saisons.</p> - -<p>Le lendemain du jour où les châsses sont remontées, le gros des pèlerins -quitte le village.... Tous les campements sont levés presque à la même -heure.</p> - -<p>Les carrioles de toutes sortes, les cabriolets, les dog-carts, les chars -à bancs, les jardinières, les casse-cou, les breaks des fermiers riches, -les charrettes des paysans, recouvertes de tentes posées sur des -cerceaux, emmènent sept ou huit mille, jusqu’à dix mille voyageurs de -tout âge, sains ou malades, et le long défilé s’éloigne en serpentant -sur la route plate, entre deux déserts. Çà et là, sur la gauche du -défilé, des cavaliers, beaucoup portant une fille en croupe, se -cherchent, s’attendent, se rejoignent, puis partent au galop pour -dépasser la caravane.</p> - -<p>Et c’est encore un spectacle que ce départ, pour les Saintins qui, par -groupes bruyants, aux abords du village, font un dernier geste d’adieu -aux hôtes qu’ils ont exploités.</p> - -<p>Ceux qui par force, ayant hébergé des amis, ont<span class="pagenum"><a id="page_269">{269}</a></span> dû mettre à moins haut -prix leur hospitalité, répètent allègrement cette formule comique, moins -arabe à coup sûr que les chevaux du pays: <i>Les amis qui viennent nous -voir nous font toujours plaisir: Si ce n’est pas lorsqu’ils arrivent, -c’est quand ils partent!</i></p> - -<p>Le surlendemain du jour où la bohémienne avait souri au gardian, quand -défila à son rang, en queue de la caravane, la troupe des zingari, les -uns montés sur des rosses étiques, d’autres cahotés dans leurs -misérables charrettes,—quelques femmes, à pied pour mieux mendier, -portant sur leur échine leurs enfants roulés dans des toiles en -bandoulière,—on remarqua que la voiture de la reine n’y était pas.</p> - -<p>Zinzara était restée aux Saintes.</p> - -<p>Elle voulait se donner la joie de rebuter le gardian de qui elle avait -pour le soir même accepté un rendez-vous.</p> - -<p>Voici ce qui s’était passé....</p> - -<p>Pendant la ferrade, Renaud avait chuchoté à l’oreille de Zinzara:</p> - -<p>—Ah! je te tiens, boumiane! et c’est dommage devant tout ce monde!</p> - -<p>—J’ai, ma foi, <i>en ce moment</i>, la même pensée, avait-elle répondu, très -touchée du beau sang-froid qu’il venait de montrer pour la défendre.</p> - -<p>—Eh bien, lui avait-il dit, j’irai te parler tout à l’heure. Les nuits -sont belles.<span class="pagenum"><a id="page_270">{270}</a></span></p> - -<p>—Non, demain, fit-elle, demain, entends-tu, après le départ des -voitures.</p> - -<p>Mais à la fin de la course, tout de suite, quand il vit venir à lui -Livette pâle, si pâle qu’elle semblait une morte, il fut pris d’un grand -remords.</p> - -<p>«Elle m’a vu, se dit-il, et elle souffre par la jalousie.»</p> - -<p>Et si grande lui vint la pitié pour la petite demoiselle, qu’il se -sentit capable de lui sacrifier une bonne fois, au moment où c’était -devenu le plus difficile, le désir fou qu’il avait de l’autre. Toute la -douce amitié qu’il avait dès le premier jour éprouvée pour Livette, si -différente de la passion, si bonne à ressentir, lui revint comme une -bouffée d’air salubre qui réveille d’un rêve méchant.</p> - -<p>En plus, il était tout surpris et comme déconcerté de n’avoir pas, des -promesses formelles de la gitane, la joie qu’il en attendait lorsqu’il y -rêvait dans le désir!</p> - -<p> </p> - -<p>Livette quitta Renaud pour rejoindre son père. Elle ne devait rentrer au -château que le lendemain au soir, deux ou trois heures après le départ -des pèlerins, afin d’assister à la fête jusqu’au bout, et d’éviter la -grosse poussière et la lenteur forcée du défilé.</p> - -<p>Et ce jour-là,—dans l’après-midi,—Renaud rencontra M. le curé.<span class="pagenum"><a id="page_271">{271}</a></span></p> - -<p>—Bonjour, gardian. Qu’as-tu, mon garçon? Ton air est préoccupé.</p> - -<p>—Oh! curé, fit Renaud, il est difficile parfois de bien faire!</p> - -<p>Et comme il s’éloignait sur ce mot, le curé le retint en lui saisissant -le bras.</p> - -<p>—Eh! curé, fit Renaud, vous avez encore la main solide!</p> - -<p>—Prends garde, Renaud, dit lentement le prêtre, de devenir très -coupable. Je sais ce que je sais. Ta fiancée pleure. Elle est jalouse. -Déjà, sur ton compte, des bruits courent.... Et pour qui, bon Dieu! la -trahirais-tu, cette petite, si sage, qui, riche, se donne à toi, pauvre -et orphelin? C’est une famille que tu perdrais, pauvre toi! et tout -l’honneur de ta vie, et tout le repos de ton cœur, pour toujours! Le -diable est malin, tu as raison, et bien faire est difficile, mais ceux -que le diable inspire, quand on suit leur caprice du moment et sa propre -fantaisie vous mènent à des abîmes plus profonds que les «lorons» des -paluns. Tu marches en ce moment sur la «trantaïère»! Si elle crève, -adieu mon homme! Tu y passeras tout entier. Et toi, ce n’est rien! mais -de quel droit fais-tu courir à la petite le risque de ton malheur? Tu as -affaire à un esprit de malédiction, à une femme qui ne se connaît pas, -qui n’est soumise à rien, et qui ne craint pas le malheur des autres. -Elle le fera, rien<span class="pagenum"><a id="page_272">{272}</a></span> que pour rire. Je l’ai regardée et je l’ai vue.... -Les saintes m’ont appris bien des choses. Prends garde! La petite est -brave, il peut y avoir un jour, sur tes mains, du sang innocent, si tu -vas par la route que je te défends, car le diable est dans l’affaire, je -te dis, et tous les monstres t’attendent au détour du mauvais chemin. -L’infidélité des promis, comme celle des mariés, couve un œuf plein -d’affreuses bêtes qui éclot quelquefois. Si tu as un cœur, montre-le, -Renaud, et regagne, crois-moi, tes aigues et les bœufs, dans la solitude -de tes paluns où la fièvre maligne est moins à craindre que le mal que -tu gagnes ici!</p> - -<p>Renaud, ce grand gaillard terrible, écoutait la bonne parole, tête -basse, le pauvre, comme un enfant grondé au catéchisme.</p> - -<p>—Si tu es un homme, voyons, prends ta résolution «de suite» et m’en -donne ta parole de brave gardian.</p> - -<p>—Touchez-moi la main, monsieur le curé. Ma parole, je vous la donne. -J’étais en train de mal faire. Un sortilège était sur moi.</p> - -<p>Les deux hommes échangèrent une poignée de main.</p> - -<p>Le curé s’éloigna soucieux. Il savait Renaud sincère, mais il -connaissait la force du désir des hommes, et leur ingéniosité à se -mentir.</p> - -<p>Ainsi, le curé était informé?—Alors, courir avec<span class="pagenum"><a id="page_273">{273}</a></span> la bohémienne, -c’était risquer la rupture avec Livette?</p> - -<p>Renaud allait donc quitter le village, ou, si l’on veut, la ville, dans -la résolution ferme de renoncer à la gitane. Il la sacrifiait décidément -à Livette, à son franc désir d’avoir un foyer tranquille, une famille, -lui, le bouvier errant, l’orphelin, l’enfant perdu du désert. Le -bonheur, c’était cela: un toit sous lequel on se réfugie, qu’on voit de -bien loin fumer à l’horizon, en songeant: les petits, la femme sont là.</p> - -<p>Il renonçait à la gitane, oui, mais cette résolution, il entendait bien -la lui porter lui-même. A l’idée de quitter les Saintes sans l’avoir -<i>revue</i> pour lui dire qu’il ne la <i>verrait plus</i>, il se sentait pris -d’ennui, il lui semblait que, brusquement, il était enfermé dans un -espace étroit, où il restait sans air, sans horizon.... Mais il la -reverrait... il le fallait. Cela valait mieux. Ne fallait-il pas -l’apaiser d’abord? elle serait bien assez irritée ainsi. A quoi bon -l’exaspérer?... En vérité, s’il la revoyait, c’était (en réfléchissant -bien, il arrivait à cette pensée), c’était ma foi, surtout pour protéger -contre elle la pauvre Livette! Oui, oui, c’était pour cela qu’il allait -la revoir.... La revoir! A ce mot, qu’il se répétait en lui-même, un -bonheur d’être, d’aller devant soi, de respirer, rentrait en lui....</p> - -<p>Pendant ce temps, Zinzara, de son côté, se jurait à elle-même qu’elle -allait bien rire lorsque le gardian la viendrait chercher tout à -l’heure!<span class="pagenum"><a id="page_274">{274}</a></span></p> - -<p>Pourquoi alors avait-elle répondu oui à ses demandes amoureuses? Eh! -c’est qu’au moment où il les avait chuchotées près de son oreille, si -elle eût pu, sur-le-champ même, se laisser prendre par ce sauvage tout -pantelant de sa lutte avec les taures et les taureaux, oui, sans doute, -elle l’eût fait! Il lui avait donné envie, comme le chaud donne soif, -comme un soir d’été donne le désir du bain.—Et puis, elle avait été -bien aise de se dire que là-bas, à l’autre bout du cirque, souffrait -celle à qui il venait de faire un honneur de reine en lui tendant le fer -fumant, le fer rouge, pareil à un sceptre de magicien, de méchant roi -zingaro.</p> - -<p>Mais, à présent, le mâle venait trop tard. L’envie avait passé, et le -suprême du plaisir allait être à présent pour elle, tout en donnant à -croire à Livette que Renaud avait eu joie d’elle, de refuser cette joie -promise au chrétien qu’elle détestait.</p> - -<p>Et, seule, assise sur une pierre, à quelque distance de sa charrette, -elle attendait le gardian. Sa résolution de vengeance par le refus était -écrite sur ses lèvres serrées, dont le sourire s’emmaliça encore -lorsqu’elle vit venir vers elle le cavalier.</p> - -<p>A quelques pas d’elle, il s’arrêta. Il sentit, en la regardant, un -sursaut brusque de tout son sang, une pression étrange et douce au creux -de l’estomac. Il reconnut le trouble d’amour; mais, faisant un effort,<span class="pagenum"><a id="page_275">{275}</a></span> -et d’une voix qu’il sentait tremblante: «Je devais être libre ce soir; -je ne le suis pas. Le maître m’a commandé, et je dois être loin d’ici, -cette nuit. Il faut donc que je parte.... Adieu, boumiane!»</p> - -<p>La zingara comprit, vitement, d’un trait, qu’il se dérobait, et -pourquoi!... Elle se leva, pareille au serpent qui, dressé sur la queue, -siffle la colère. Toute son âpre résolution tourna sur elle-même, plus -vite que du lait; et d’une voix sèche, brève, saccadée, singulière, -d’une voix autre que sa voix naturelle: «Je te veux, entends-tu, toi! -Rien ne te commandera, quand je te commande. Ce que je veux qu’on fasse, -on le fait. Vas-tu être lâche, dis, toi qui me plais parce que, sur ton -cheval, tu ressembles à un zingaro qui ne connaît ni maître ni Dieu?... -Allons, marche!...»</p> - -<p>Ainsi, au fond, les mêmes motifs de haine passionnée, savoureuse pour -elle comme l’amour, qui tantôt la décidaient à ne pas suivre Renaud,—la -rejetaient vers lui. Et pour lui, amour ou haine, c’était d’une telle -femme, du moment qu’elle se donnait, tout à fait même chose; n’était-ce -pas toujours sa passion, son visage en éveil, ses yeux avivés, ses -lèvres en mouvement montrant des dents humides, où luisaient des -étincelles? C’était tout son corps de danseuse, flexible et expressif, -tendu vers ce qu’elle exigeait.<span class="pagenum"><a id="page_276">{276}</a></span></p> - -<p>Une joie sauvage secoua Renaud des pieds à la nuque; et, du frisson de -son cavalier, comme au toucher d’une torpille, le cheval, sous lui, -éprouvant quelque chose, piétina un instant, entre les genoux qui -l’étreignaient d’une involontaire violence.</p> - -<p>Que faire?... Ah! bonnes saintes! Les fiançailles, vous savez, depuis un -long temps le gardaient sage, loin des filles faciles qu’il courait -autrefois, et sa jeunesse parlait. Au taureau marin, il faut la taure -sauvage. Des lions qui ont aimé des gazelles, selon la légende arabe, en -sont morts. Les créatures vivantes, de par la loi de la nature, -cherchent les paroxysmes d’amour; tant qu’elles ne les ont pas, les -appellent; et les payent à l’occasion de leur sang et du sang des -autres. Qui leur donnera tort d’entrer parfois en délire, si l’on songe -que la vie veut vivre, et que ce désir-là commande à la mort elle-même?</p> - -<p>—Allons, marche!</p> - -<p>Elle donnait l’ordre d’amour, la reine!</p> - -<p>Et, d’un bond, elle sauta en croupe.... Déjà elle avait enlacé de son -bras droit la taille du cavalier: «Marche donc!» dit-elle; puis plus -bas, d’une voix qui était un souffle parlant, tiède, soufflé sur la -nuque de l’homme, et qui le faisait frémir dans la racine de ses -cheveux: «Je te veux, entends-tu, toi? Je te veux, répétait-elle. -Marche! marche donc! qui marche arrive!»<span class="pagenum"><a id="page_277">{277}</a></span></p> - -<p>Il était pris, lié. Le bras de la sorcière lui ceignait les reins. Il le -sentait contre lui, vivant, frémissant, plus fort que tout!</p> - -<p>Renaud, stupéfait, chercha à se reconnaître,—à secouer le charme. Il -demeurait là, abêti, ne sachant encore ce qu’il pensait, ce qu’il -ferait, essayant de ressaisir ses idées de tout à l’heure, les idées du -bon curé, sa résolution, sa parole d’honneur, qu’il ne retrouvait plus, -qu’il ne parvenait pas à se répéter, dans sa tête, avec des paroles. -Tout cela était fondu, échappait à la prise de son effort de mémoire.... -Quand l’intensité du désir amoureux commande, elle est légitime comme la -force... l’honnêteté n’est pas trahie, non: elle n’existe plus!</p> - -<p>Ces quelques secondes d’attente donnèrent à Zinzara le sentiment exact -de ce qui se passait en lui. Elle n’était même plus, pour son orgueil, -assez désirée, puisqu’il avait pu balancer un peu!</p> - -<p>Où allons-nous? dit-elle, en reprenant sa voix sèche et saccadée, un peu -sifflante. Où allons-nous? Tu dois savoir, quelque part, une cachette, -une cabane perdue au milieu de tes marais, un endroit sûr,—bien à -toi,—où tu en as mené d’autres... que m’importe! Je pense bien, pardi! -que tu ne m’as pas attendue pour <i>connaître</i>!—Où tu me conduiras, -j’irai. Il faut—songes-y—qu’on ne puisse me<span class="pagenum"><a id="page_278">{278}</a></span> découvrir, car ma race -répugne à la tienne: la zingara qui se donne à un chrétien est, chez -nous, la seule méprisée,—et, si j’étais vue d’un des nôtres, il y -aurait du couteau dans l’air,—sois-en sûr—pour toi et pour moi!</p> - -<p>Il hésitait encore, se souvenant qu’il avait des raisons d’hésiter, sans -parvenir à se rappeler lesquelles. Machinalement, il retenait son cheval -(c’était Blanchet!), qui se cabra.</p> - -<p>... Et enfin, dans la débâcle de ses pensées, il ressaisit, au hasard, -un souvenir perdu, celui des cierges promis par Livette aux saintes -Maries.... Il aurait dû, cette nuit passée, ou ce matin, dans l’église, -les brûler dévotement. Hier encore sa fiancée lui avait rappelé ce vœu. -Livette sans doute les avait allumés pour lui, les cierges, mais ce -n’était pas la même chose! Quoi qu’il fît donc, il était au diable. La -rage le prit. Il se sentait glisser sur une pente, et ne pouvant rien -contre cela, il s’abandonna tout entier, précipita sa chute....</p> - -<p>—Où nous irons, dit-il, je le sais. A la <i>Cabane du Conscrit</i>, dans la -gargate.</p> - -<p>Il lui semblait qu’il était forcé de répondre, mais, contre cette -obligation, il n’avait plus aucune révolte, au contraire.</p> - -<p>—Est-ce loin?</p> - -<p>—Oui, de l’autre côté du Rhône, en Crau, près<span class="pagenum"><a id="page_279">{279}</a></span> le mas d’Icard. Le -diable ne m’y retrouverait pas. Rampal seul pourrait y venir....</p> - -<p>—Attends, dit-elle à ce mot, avec un éclair dans ses yeux de bête.</p> - -<p>Et elle siffla.</p> - -<p>Il se disait que quelqu’un des Saintes à coup sûr, en ce moment, devait -les voir, et que Livette apprendrait tout... qu’il vaudrait mieux -maintenant partir tout de suite.... Ou bien, qui sait, ce retard était -bon! Livette pouvait passer et tout serait changé. Il courrait à elle, -alors. On serait sauvé. Qui, sauvé? et de quoi? d’une chose vague et -terrible qui était devant lui.... Il n’aurait pas su dire.... Ce n’était -que l’abandon de sa volonté.</p> - -<p> </p> - -<p>Le fin sifflet, très vif, de la tzigane avait fait accourir un petit -zingaro de dix ans, un vrai chat sauvage.</p> - -<p>Du haut du cheval, elle lui jeta sur un ton de commandement, bref, -rapide, quelques paroles en langue bohème. Il y a, dans la langue -bohème, de l’allemand, du cophte, de l’égyptien, du sanscrit. Renaud, -sans se douter du sens de ses paroles, écoutait parler la gitane.</p> - -<p>Prise de haine amoureuse, la reine fauve disait à son nain:</p> - -<p>—Tu connais le gardian Rampal? cherche-le....<span class="pagenum"><a id="page_280">{280}</a></span> Il est au village; je -l’ai vu tantôt.... Et va lui dire tout de suite ceci: il me trouvera -cette nuit, avec son ennemi que tu vois, à la <i>Cabane du Conscrit</i>, -qu’il connaît bien!... Et pour toi, avec la voiture, je te retrouverai -demain soir dans la ville d’Arles, près des vieux tombeaux.</p> - -<p>Elle pensait à tout. Le chat sauvage disparut.</p> - -<p>Qu’as-tu dit? demanda Renaud.</p> - -<p>Elle se mit à rire d’un rire insolent.</p> - -<p>Il sentit qu’il la détestait, qu’il aurait joie à la tenir vaincue, -tombée sous lui, tout en son pouvoir, comme une simple femme, la gitane -reine et sorcière.</p> - -<p>Ils se désiraient dans la haine.</p> - -<p>Elle riait, songeant que celui qu’elle tenait là, qu’elle enlaçait du -bras, comme une amoureuse, elle le menait à sa perte! Cette nuit même -(avant ou après la joie d’amour—qu’en savait-elle?)—il y aurait, entre -cet homme-ci et l’autre, une lutte de bêtes enragées qu’elle voulait -voir, un sabbat d’amour à réjouir les morts; et elle riait.</p> - -<p>—Les reines, dit-elle, ne peuvent, sans laisser des ordres secrets, -quitter leur royaume. Allons, ma bête!</p> - -<p>Était-ce à l’homme qu’elle parlait, ou au cheval?—à l’homme, sans -doute, en qui elle éveillait en effet une bête semblable à elle.<span class="pagenum"><a id="page_281">{281}</a></span></p> - -<p>Elle pressa sa taille... et de nouveau:</p> - -<p>—Va, va! souffla-t-elle.</p> - -<p>Et lui, dans les cheveux ras de sa nuque, sentit le souffle de la stryge -courir, et un frisson chaud descendre à ses pieds qui, nerveusement, -touchèrent les flancs de sa bête. Renaud tremblait. Toute sa passion -l’avait ressaisi. Il sembla qu’un ouragan entrait dans l’homme et dans -le cheval. Ils s’enlevèrent.</p> - -<p>Renaud croyait tenir une proie, mais il était la proie lui-même, et il -emportait la sorcière enroulée à lui,—comme parfois le milan des -marécages, la couleuvre dont il se croit maître, mais qui, dans ses -nœuds, l’étranglera.<span class="pagenum"><a id="page_282">{282}</a></span></p> - - - - -<h2><a id="XXI"></a>XXI</h2> - - -<p>Ils galopaient. A chaque temps de galop, Renaud se sentait, par le bras -de la fille, doucement pressé. Ils galopaient, Zinzara et Renaud, sur le -cheval de Livette!</p> - -<p>A quoi songeait-il, le gardian?</p> - -<p>Fille ou femme? Il s’obstinait malgré lui, par orgueil d’homme, à -vouloir qu’elle fût fille, bien que cela ne lui parût guère probable. -Elles sont mûres si vite, ces femelles de païens!</p> - -<p>Un souffle d’air passa. Il leur vint aux narines une senteur mâle de -fleurs de tamaris. Il ralentit la marche de son cheval.</p> - -<p>—Va, va! dit-elle, presse-toi! Plus tard nous causerons... chez nous, -Romi, à l’abri des yeux.</p> - -<p>Le cheval, de nouveau, s’élança.</p> - -<p>Renaud sentait des fiertés, un orgueil confus et puissant d’être là, de -fouler la plaine avec quatre pieds, de ne pas connaître d’obstacles, -d’avoir à lui, tout près, cette femme,—et, là-bas, une autre!</p> - -<p>L’une, pour lui, courait des périls, trahissait sa race. Et l’autre, si -elle venait à l’apprendre, en pour<span class="pagenum"><a id="page_283">{283}</a></span>rait mourir! Et, bien qu’il l’aimât, -cette pensée lui donnait un mouvement, vite réprimé, de joie cruelle.... -Heureusement, du reste, elle ne saurait rien.... Et il se grisait de -vitesse et d’orgueil, homme et bête, follement lâché.</p> - -<p>Magnifique était le ciel, piqueté de plus d’étoiles que les dunes n’ont -de grains de sable et le désert de fleurs tremblotantes, accrochées aux -ramilles des saladelles. La voie lactée était blanche comme le sel des -camelles vu à travers le brouillard du matin. On eût dit qu’un grand -voile de mariée traînait, déchiré, sur toute la plaine en rumeur -d’amour.</p> - -<p>D’innombrables petits colimaçons blancs surmontaient, comme des -fleurettes, les tiges des frames, des enganes, et s’y balançaient.</p> - -<p>Une brise très lente passait, soulevait, tout contre le bord des marais, -un pli de vague, mince, faible, et cela faisait juste le bruit d’un -baiser furtif, entre les roseaux qui étaient en fleurs.... Parfois une -alouette, un flamant, endormi dans les sansouïres ou au bord de l’eau, -parlait, en s’éveillant un tout petit peu, et c’était un gazouillis -menu, de quoi faire entendre à sa femelle ou à son mâle qu’on est là, -pas loin.</p> - -<p>Juin n’est pas plus chaud. Des odeurs de rosiers, très lentes, très -diffuses, venues de jardins lointains, passaient parfois en bouffées.... -Là-bas, dans le parc<span class="pagenum"><a id="page_284">{284}</a></span> du Château d’Avignon, l’arbre de Syrie jetait des -poussières....</p> - -<p>Renaud, après avoir longé la mer, remontait droit sur le nord-est, au -delà de l’étang de la Dame.</p> - -<p>Il allait au Grand-Pâtis. Les gens du Sambuc avaient des barques qu’il -connaissait.</p> - -<p>Ils passèrent, à un moment, près d’une manade. Des taureaux, à peine -entrevus, de l’eau jusqu’aux jarrets, paissaient les roseaux en fleurs. -Des cavales blanches s’enfuirent à leur approche, suivies fidèlement des -étalons attentifs à ne pas les perdre. La sève de mai grésillait -sourdement dans les frames et les enganes rigides, dans les sambucs et -les tamaris. L’eau elle-même exhalait un arome salé plus vigoureux et -plus chargé de désirs. Les lambrusques appelaient le mâle, qui leur -arrivait dans l’haleine lourde du désert en sève....</p> - -<p>De nouveau, Renaud s’arrêta, pris d’un vertige lent et très doux.</p> - -<p>Le grand courant de l’air amoureux, qui les baignait de toutes parts, -finalement le commandait.</p> - -<p>—Descends, dit-il, descends vite! Le repos ici sera bon.</p> - -<p>Mais elle, froidement, songea à l’ordre qu’elle avait donné.</p> - -<p>—Où nous allons, dit-elle, il faut aller. Je ne descendrai que là. Il -faut, dis-tu, passer le Rhône?<span class="pagenum"><a id="page_285">{285}</a></span> Presse-toi donc!... Au galop! la gitane -aime le cheval.</p> - -<p>Elle ne voulait caresse de lui qu’au lieu désigné. Elle ne le subirait -voluptueusement que mis par elle en péril de mort ou de douleur. Tout -autre baiser serait triomphe pour lui, et c’est pour elle seule qu’elle -se donnait. Elle voulait, au jeu des caresses, savoir que l’humidité de -sa lèvre était du poison, que sa morsure amènerait une agonie ou une -rage.</p> - -<p>Fermement assise sur la croupe, tenant toujours du bras le gardian—sa -proie—bien enlacé, ses jambes nues mollement pendantes dans les plis de -sa jupe que soulevait le vent de la course, très fièrement cambrée, elle -se laissait aller, souple, au bercement du galop; et sa face blafarde, -sous la lueur du ciel nocturne, tout contre la nuque de -l’homme,—qu’elle emmenait, en se faisant emporter par lui,—était -souriante....</p> - -<p> </p> - -<p>Lorsque Hérodiade eut obtenu la tête de Jean, elle la prit par les -cheveux, dans le plat d’or où elle reposait droite, le cou encerclé de -sang, la souleva à la hauteur de son visage, et, après en avoir examiné, -curieuse, les paupières closes aux longs cils, toute la pâleur diaphane, -appuyant tout à coup sa bouche sur la bouche, elle chercha, de sa langue -dardée, à pénétrer sous les lèvres jusqu’au froid des dents trop -ser<span class="pagenum"><a id="page_286">{286}</a></span>rées, trouvant à ce baiser, infligé à l’ennemi mort, volupté plus -savoureuse qu’aux caresses de l’inceste—qu’il lui avait reprochées.</p> - -<p>De ses méfiances contre Zinzara, que restait-il à Renaud, pendant -qu’elle souriait dans la nuit et que le souffle de ses lèvres courait -sur la nuque du gardian? Il ne réfléchissait plus; il allait. Il -retardait volontiers, puisqu’il y était forcé, l’heure appelée. Il ne -songeait pas à la violence.... C’était sûr.... Il pouvait attendre. -Pourtant, au milieu de ces déserts, tout chauds encore du jour, -rafraîchis par la nuit, l’amour était commandé, mais il en trouvait -l’attente meilleure que tout ce qu’il connaissait.... Et puis, elle -pouvait lui échapper encore. Il ne fallait pas l’effaroucher. Là-bas, au -gîte, il la garderait quelque temps. Et il allait, respirant ce désert -salé, qui était à lui,—battant, des quatre pieds sans fer de son -étalon, les sables et les eaux, qui étaient siens,—gagnant l’horizon, -qui allait lui appartenir.</p> - -<p>Une fois pourtant, au beau milieu d’un marais, son cheval ayant de l’eau -par-dessus les jarrets, il l’arrêta encore.</p> - -<p>—Qu’y a-t-il? dit-elle.</p> - -<p>Renaud tourna la tête, et, se renversant en arrière, l’appela d’un bruit -de lèvres.</p> - -<p>—C’est quand je veux! dit Zinzara d’une voix riante.<span class="pagenum"><a id="page_287">{287}</a></span></p> - -<p>Et sur ce mot, Blanchet bondissant, enlevé des quatre pieds, fit éclater -autour d’eux dans l’eau un rejaillissement qui retomba sur leurs têtes, -en lourde pluie.</p> - -<p>Et, invisible pour Renaud, la gitane, derrière lui, souriait tout contre -sa nuque, en repiquant dans ses cheveux la longue épingle dorée qu’elle -venait d’enfoncer dans la croupe de la bête!</p> - -<p>Tout à coup, devant eux, partit un cri de «Qui vive?» si inattendu, dans -la solitude, que, de nouveau, Blanchet fit un bond.</p> - -<p>—Qui vive? répéta la voix.</p> - -<p>—Le Roi! répondit gaiement Renaud.</p> - -<p>—Ah! c’est toi, Renaud? fut-il répondu.</p> - -<p>C’étaient les douaniers; mais, pour qu’on ne connût point la gitane, -Renaud, vite, passa au large.</p> - -<p>Ils étaient près de la saline de Badon. Les tas de sels rectangulaires -(les camelles) semblaient autant de maisons longues et basses, avec leur -toiture aiguë. Dans sa blancheur de linceul, la saline avait l’air d’une -petite ville géométrique endormie sous des neiges mortes. Ils arrivèrent -au bord du grand Rhône.</p> - -<p>Zinzara avait glissé à terre avant que Renaud eût arrêté son cheval.</p> - -<p>Il descendit à son tour, donna la bride à la bohémienne. Elle tint -Blanchet, qui buvait au fleuve.<span class="pagenum"><a id="page_288">{288}</a></span></p> - -<p>—Un peu d’avoine à présent! dit Renaud.</p> - -<p>Il prit un petit sac, posé et lié en travers de l’arçon, d’une fonte à -l’autre, et à la demande de Zinzara il le vida dans sa robe tendue à -deux mains.</p> - -<p>Pauvre, pauvre Blanchet! il n’y avait plus là qu’une poignée de grain.</p> - -<p>—Attends-moi, je vais querir le bateau.</p> - -<p>Renaud disparut dans la nuit claire, derrière les aubes, les saules et -les roseaux du bord, noyés d’une brume, pâles et comme flottants dans la -nuit.</p> - -<p>Zinzara n’entendait plus que le bruit de l’eau et le crenillement tendre -de l’avoine sous les dents de Blanchet, qui, de sa longue lèvre, happait -le grain au creux de la robe tendue.... Oh! si Livette avait pu voir -cela!</p> - -<p>—Me voici, viens! dit la voix de Renaud.</p> - -<p>Il abordait, élevant les deux avirons.... Elle avança.</p> - -<p>—Tiens ferme la bride.... Le cheval nous suivra.</p> - -<p>Elle mit un pied dans la barque, se tint debout à l’arrière.... Blanchet -suivit, dans le sillage.</p> - -<p>Renaud connaissait le courant à cet endroit. Il le traversait en -diagonale et il aborda de l’autre côté, plus de cent mètres plus bas.</p> - -<p>Il attacha la barque au tronc d’un aube, visita les nœuds des sangles, -et repartit.</p> - -<p>Il fallait remonter, pour trouver, beaucoup plus<span class="pagenum"><a id="page_289">{289}</a></span> haut, un passage sur -le canal qui va d’Arles à Port-de-Bouc. Le canal passé:</p> - -<p>—Nous approchons, dit-il.</p> - -<p>Ils avaient marché près de cinq heures.</p> - -<p>La joie lui venait d’être proche du but. L’impatience du dernier quart -d’heure le prenait. Il avait la vision de la chose attendue. Il dit:</p> - -<p>—C’est dans la gargate. Et il expliqua: Dans la gargate, on entre comme -dans de l’eau épaisse. C’est de la boue. La cabane où nous serons est au -milieu d’une de ces boues. Ah! là, crois-moi, gitane, nous serons bien -gardés. Un homme y a vécu longtemps, autrefois; un conscrit qui voulait -échapper au sort, et, plus tard, un forçat évadé, un homme du pays, qui -savait. Personne, là, ne put le dénicher.... D’autres connaissent -l’endroit, mais ne dis rien, j’ai mes ruses. Crois-moi, gitane, nous -serons bien gardés, par la mort—cachée dans l’eau autour de nous!</p> - -<p> </p> - -<p>Ils étaient arrivés.</p> - -<p>Renaud attacha son cheval à un saule, et ayant pris Zinzara par la main: -«Suis-moi,» dit-il. La lune se levait. Du bout d’un bâton, il lui -montra, à fleur d’eau, les têtes des pieux, tout noirs parmi les tiges -d’ajoncs, de roseaux, et les feuilles larges étalées des nénufars.<span class="pagenum"><a id="page_290">{290}</a></span></p> - -<p>—Mets ton pied, dit-il, toujours à gauche des pieux, ils indiquent le -bord droit du sentier solide qui est sous l’eau.</p> - -<p>Renaud s’était déchaussé. Elle, soulevant ses jupes, marchait jambes -nues. Il lui tenait la main. Ils allèrent ainsi quelque temps. Elle -était curieuse de cet endroit. Il lui plaisait.</p> - -<p>L’eau remuait un peu çà et là. Elle s’arrêta la regardant.</p> - -<p>—Les tortues, dit-il. Et il ajouta:—Voici la cabane.</p> - -<p>La cabane était là, au milieu du marécage, établie sur pilotis, comme le -sentier qui y conduisait. Des roseaux, quelques tamaris, l’enserraient, -la rendaient invisible, presque de toutes parts. Sur le toit gris -cendré, fait de siagnes, et en forme de meule, luisait, aux rayons de la -lune, la petite croix inclinée en arrière, comme renversée par le vent.</p> - -<p>La cabane tournait le dos au mistral. Ils entrèrent. Une allumette -brilla. Renaud tira de son bissac une chandelle. La clarté dansa sur les -murs.</p> - -<p>Les murs bas étaient en «tape», saisis dans une lourde charpente. Le sol -était recouvert d’un lit de roseaux. Une toile de protection contre les -mouïssales retombait devant la porte. Une table fixe attenait au mur de -droite, à la tête du lit; c’était une pierre plate portée sur quatre -madriers trapus fichés en terre.<span class="pagenum"><a id="page_291">{291}</a></span></p> - -<p>Renaud, sur la pierre, colla sa chandelle. La tzigane, assise déjà sur -ce lit sauvage, le regardait faire, d’un air farouche. Voilà qu’elle se -trouvait un peu trop chez lui, trop en son pouvoir.</p> - -<p>La cabane était pareille à toutes celles du pays. Les fleurs des roseaux -pendaient du plafond en panaches d’argent flexible.</p> - -<p>Les grosses traverses du plafond étaient reliées entre elles par des -chevilles dont le gros bout faisait saillie, et auxquelles étaient -encore appendus quelques menues ficelles, des lambeaux de hardes hors -d’usage. Il y avait un foyer dans un coin, fait de grosses pierres -rapprochées, et, au-dessus du foyer, dans le toit, un trou pour la -fumée.</p> - -<p>A l’une des chevilles Renaud suspendit son bissac.</p> - -<p>—Maintenant, attends-moi, dit-il avec un gros rire, je vais m’occuper -de mon cheval.</p> - -<p>Elle fut étonnée, mais, l’ayant regardé... elle ne songea plus qu’à -Rampal!</p> - -<p>Il sortit, rejoignit Blanchet, lui ôta la selle qu’il posa à terre et, -le montant à cru, il le conduisit au galop à quelque distance de là, -dans un pâtis où il le laissa, après l’avoir entravé.</p> - -<p>Un quart d’heure après, Renaud, sa selle sur les épaules, regagnait la -cabane où l’attendait Zinzara. Mais, à mesure qu’il avançait sur le -sentier solide, ruban noir, perdu sous une mince nappe d’eau, il -dé<span class="pagenum"><a id="page_292">{292}</a></span>plaçait les pieux qui marquaient l’un des bords du passage, et de -droite les portait à gauche,—en sorte que si ce gueux de Rampal, le -seul qui pût songer à le poursuivre dans cette cachette, voulait y -venir, pour sûr il n’irait pas loin, et devrait demeurer là, enlisé au -moins jusqu’au cou.</p> - -<p>Quand il eut déplacé les vingt premiers piquets, les seuls qui, de la -berge, pouvaient être visibles, Renaud se redressa et marcha vivement -vers la cabane. Son cœur à ce moment était sombre, et plus vaseux, plus -plein de bêtes obscures que l’eau du marais qui,—luisant sous la -lune,—était noir en dessous.<span class="pagenum"><a id="page_293">{293}</a></span></p> - - - - -<h2><a id="XXII"></a>XXII</h2> - - -<p>Dans la cage étroite, dont la toiture de siagnes, avec son arête de -tuiles roses, luisait au milieu des paluns, sous la lune, les deux bêtes -de même espèce, Zinzara et Renaud, étaient enfermées ensemble.</p> - -<p>—J’ai faim, dit-elle d’un ton hostile.</p> - -<p>Du bissac, il tira une boîte de fer-blanc, dont il souleva le couvercle -à poignée; il avait là du «vivre»; il coupa le pain, déboucha la -bouteille.</p> - -<p>Elle mangeait, silencieuse, l’air toujours farouche. Il la servait, -mordant aussi dans le pain très sec; accolant la bouteille plate et -bombée, pleine d’un fort vin de lambrusque.</p> - -<p>Quand ils eurent mangé, il lui tendit une gourde, petite; de -l’eau-de-vie. Elle en but, joyeusement, et bientôt ses yeux -étincelèrent. Il la regardait, prêt à l’étreindre. Elle lui répondait -d’un regard si moqueur, si obscur, qu’il hésitait, attendant il ne -savait quoi, las d’ailleurs, et sentant se brouiller en lui ses idées.</p> - -<p>Il la vit alors prendre son tambour de basque, qu’elle portait attaché, -sous sa cotte, par une cordelette à sa ceinture; elle se mit à en jouer. -Elle était<span class="pagenum"><a id="page_294">{294}</a></span> assise. Elle frappait des coups réguliers, monotones, sur la -peau vibrante, et, à chaque coup, les amulettes, qui pendaient autour du -tambourin, s’entre-choquaient.</p> - -<p>Puis, lentement, elle se mit à chanter des mots bizarres en continuant à -frapper le tambourin. Et cela, à la longue, charmait le gardian qui la -regardait, immobile, fasciné comme un lézard qui écoute la cigale, -l’été, au soleil.</p> - -<p>Cela dura une heure. Il la regardait ravi, fier, ne songeant plus à -rien, à rien d’autre, et il sentait dans sa poitrine, à chaque coup du -tambourin, son cœur sauter et vibrer.</p> - -<p>Mais on eût dit qu’elle s’entourait d’un cercle qu’il ne pouvait -dépasser.—Il attendait que ce cercle fût rompu. Il était là comme un de -ces grands chiens de taureaux, si hardis contre les coups de corne, et -qui, docilement assis, regardent le repas du maître, puis, attendent une -miette, esclaves du roi, de leur Dieu qui est l’homme.</p> - -<p>Elle lui faisait maintenant l’effet d’une vraie reine, d’une reine des -contes de fée, avec ses attitudes étudiées qu’accompagnait cette musique -monotone, scandée par le bruit des sequins qui frémissaient autour de sa -couronne de cuivre, sur son front fauve et sur le noir mat de ses -cheveux.</p> - -<p>Tout à coup elle posa son tambourin à terre. Il fit<span class="pagenum"><a id="page_295">{295}</a></span> vers elle un -mouvement. Elle le retint d’un regard dur, et, arrachant le foulard qui -couvrait ses épaules, elle apparut en corsage bariolé, riche; et il vit -sur sa poitrine des colliers de pièces d’or,—sa fortune d’Orientale.</p> - -<p>—Attends mon heure, dit-elle. Laisse-moi en paix un moment.</p> - -<p>Elle couvrit sa tête de l’ample foulard qu’elle avait retiré, et demeura -cachée sous ce voile un instant. Renaud entendait un murmure, des mots -barbares, <i>mormô</i>, <i>gorgô</i>, des mots de sorcière, sans doute....</p> - -<p>Quand elle rejeta son voile, elle riait.</p> - -<p>Quelle vision avait-elle évoquée, la magicienne? Qu’avait-elle appris, -la voyante?</p> - -<p>—Ce sera mieux que je n’espérais!... dit-elle. A présent, regarde!</p> - -<p>Elle se leva, et au seul bruit des médailles de son diadème et des -pièces d’or de son collier qu’agitait sa danse lente, dansée sur place, -elle ôtait, un à un, tous ses vêtements.</p> - -<p>Aux lueurs vacillantes de la chandelle, dont parfois un souffle du -dehors inclinait la flamme, Renaud regardait cette apparition connue lui -réapparaître.</p> - -<p>La Zinzara ondulait, dégrafait l’une après l’autre sa veste, ses -jupes,—les ôtait avec des flexions, des grâces, des bras recourbés -au-dessus de sa tête ou abaissés jusqu’à ses chevilles.... Et maintenant -on eût<span class="pagenum"><a id="page_296">{296}</a></span> dit une statue de bronze, luisante, dans cette demi-obscurité. -Renaud la connaissait bien, cette forme, pour l’avoir vue un jour au -grand soleil, et si souvent, depuis, revue en pensée....</p> - -<p>Sur les seins bombés, tintait le collier; aux chevilles plusieurs grands -anneaux; sur le front, la couronne d’où pendaient des médailles.</p> - -<p>Elle se tordait, souple, avec des miroitements sur sa peau brune.</p> - -<p>—Tu vois, Zinzara se donne, lui dit-elle, on ne la prend pas, romi. La -fille sauvage n’est qu’à elle. Et maintenant encore, je pourrais, s’il -me plaisait, te clouer où te voilà, pour toujours!</p> - -<p>Elle jeta à terre, sur ses hardes, un stylet serpentin, qui tout à coup -avait lui dans sa main.</p> - -<p>Viens! dit-elle.</p> - -<p> </p> - -<p>... Ils étaient étendus, côte à côte, au fond de cette tanière, sur les -roseaux qui craquaient.</p> - -<p>En ce moment, il la regardait au fond des yeux, et il voyait, tout au -fond, les choses vagues dont il avait été, plusieurs fois déjà, -épouvanté en son cœur. L’arrière-pensée de la gitane, obscure à -elle-même, s’agitait dans le dessous de son regard, et, sans se laisser -deviner, se laissait sentir.</p> - -<p>Son sourire, qui, à l’ordinaire, n’était visible que dans un coin de sa -bouche, s’était répandu, plus in<span class="pagenum"><a id="page_297">{297}</a></span>saisissable, sur tout son visage. Une -moquerie triomphante y rayonnait, l’embellissant encore. Plus -mystérieuse elle apparaissait et plus elle était désirable. Si Renaud -eût connu les bêtes de pierre sculptées qui dorment au désert d’Égypte, -il en eût retrouvé l’expression, que nul mot n’explique, sur ce visage -bien vivant qui le regardait, l’appelait.</p> - -<p>Et voilà qu’une haine, déjà éprouvée pour ce regard, pour ce visage, lui -revint impérieuse, rapide; l’envie irrésistible de prendre au cou cette -femme et de serrer, avec ses mains dures, solides.</p> - -<p>Cela encore était de l’amour, car autrement l’idée de se séparer -brusquement de la sorcière, de la fuir, cette idée-là lui serait venue, -au moins une fois, et elle ne lui vint pas. Il sentait bien au contraire -qu’il ne la possèderait vraiment qu’avec des violences pareilles. Est-ce -que pour les aigues, les morsures ne sont pas des caresses?—Elle vit, -dans son regard, passer cette fureur, et se mit à rire.</p> - -<p>De nouveau elle reconnaissait distinctement, avec joie, la bête -semblable à elle qu’elle éveillait en lui. Et elle l’éveillait pour se -prouver sa puissance à la dompter, d’un regard.</p> - -<p>—Oh! tu peux! dit-elle, souriante.</p> - -<p>Il eut, à ce mot, une conscience rapide de ce qu’elle était dans sa -destinée: le mal définitif, la perte du bonheur vrai, de tout repos, -l’amour faux,—le plus fort.<span class="pagenum"><a id="page_298">{298}</a></span></p> - -<p>Leurs haines amoureuses se croisaient dans leurs regards comme des lames -de couteau.</p> - -<p>Il la saisit au cou, il fut tout près de serrer réellement; il crut -qu’il l’étoufferait.—«Va, va!» dit-elle, d’une voix soupirée: mais, -brusquement, ayant senti la pesée de la main qui, tout de bon, la -serrait à la gorge, elle eut un sursaut vers lui et, avec un rire -étranglé, heurtant sa bouche à celle du gardian, elle le mordit aux -lèvres.... Ils entendirent sonner leurs dents.... Il poussa un cri -aussitôt étouffé, fondu, car, à peine s’étaient-elles touchées, les deux -bouches, irritées, s’étaient amollies....</p> - -<p>Elle le regarda longtemps, cherchant toujours ses yeux. Elle les vit, -plus d’une fois, se troubler, se voiler, mourir, et, alors, heureuse de -sentir tout faible, par elle, ce taureau, elle riait en silence, mais -jamais aucun trouble n’éteignait son regard à elle.... Tout à coup, lui, -enfin calmé, à un soupir plus profond qu’elle fit, regarda, attentif, la -créature sauvage enfin vaincue sous lui. Une pâleur de l’autre monde -était répandue sous le brun de sa face aux traits distendus. Elle ne -souriait plus. Le pli qui soulevait à l’ordinaire un coin de ses lèvres -et leur donnait un air de moquerie, s’était effacé. Les deux coins de la -bouche au contraire tombant un peu, semblaient exprimer la tristesse. On -eût dit, en vérité, un autre être. Il n’y avait plus trace d’expression -vivante sur son visage.<span class="pagenum"><a id="page_299">{299}</a></span> Elle ne s’appartenait plus. Un tournoiement de -vertige avait emporté, en arrière, sa pensée perdue. Elle n’était plus -qu’une noyée à la dérive. Quelque chose d’éternel comme la mort avait -été plus fort qu’elle.</p> - -<p>Comme du fond d’un de ces rêves qui, en une seconde, ont ouvert -l’infini, elle revint à elle avec étonnement.</p> - -<p>La charmeuse de serpents eut le sentiment d’une défaite assez nouvelle -pour elle, elle éprouva une honte bizarre, le regret orgueilleux de -s’être oubliée, comme jamais.... Et puis, allait-il, sans même s’être -douté du piège qu’elle lui avait tendu, emporter tranquillement la joie -d’amour qui avait été l’appât du piège? Elle se serait, alors, trahie -elle-même!... Elle serait donc la vaincue de son amant détesté! de ce -fiancé de Livette!....—La seule pensée lui en fut intolérable.... Et, -rageuse, humiliée, étendant un bras, elle chercha, sans rien dire, de sa -main tâtonnante, dans les replis de ses hardes entassées tout proche, le -stylet qu’elle y avait tout à l’heure insolemment jeté.</p> - -<p>Renaud ne comprit qu’une chose: la bête redevenait maligne! Et, -saisissant les deux poignets de la sorcière, clouant au sol ses deux -bras en croix, à son tour il se mit à rire.</p> - -<p>Sa rage folle s’agitait en elle. Elle se tordit; tâcha de mordre, et ne -put pas. Elle se sentait déchue, livrée décidément à plus fort qu’elle. -Sans la comprendre,<span class="pagenum"><a id="page_300">{300}</a></span> il la sentait dangereuse et la maîtrisait. Il la -tenait donc, le chrétien! C’était trop. Elle sentit des larmes, prêtes à -jaillir, lui crever les deux yeux, mais elle se résista. Un peu d’écume -parut au coin de ses lèvres....</p> - -<p>—Chien! dit-elle.</p> - -<p>Et lui, alors, dont elle voyait la face au-dessus de la sienne, se -courbant, vite relevé, effleura ses lèvres.... Et il eut l’impression -que la main, crispée sur le stylet, s’était détendue....</p> - -<p>A ce moment, au dehors, une plainte de loin arriva, déchira l’air -au-dessus de la cabane, et trop brusquement se perdit, avant de se faire -lointaine, comme si l’oiseau qui jetait dans l’espace cet appel de -détresse se fût posé tout proche dans les roseaux, en se taisant -aussitôt.</p> - -<p>Le visage de Renaud quitta celui de la gitane.</p> - -<p>—Qu’est cela? dit-il. Et elle, immobile:—Un courlis qui passe!—Le -courlis passe l’hiver.</p> - -<p>Renaud, debout, était pâle.</p> - -<p>—Roi, disait-elle, aimes-tu ta reine? Regarde-la donc!</p> - -<p>Et couchée sur le dos, elle se mit, en riant, à faire ondoyer et -miroiter son corps de couleuvre, au son rythmé de son tambour de basque, -qu’elle élevait au-dessus de sa tête....</p> - -<p>Les éclats de rire, dont elle scandait sa musique<span class="pagenum"><a id="page_301">{301}</a></span> barbare, découvraient -jusqu’au fond toute sa mâchoire blanche.</p> - -<p>—Reviens là, dit-elle. As-tu peur?</p> - -<p>Il eut honte et regagna, sur le lit de paille, sa place de molosse -dompté, amoureux d’une louve.</p> - -<p>Le jeune homme, en cette seule nuit, éprouva toute sa jeunesse, goûta -plus de vie, épuisa plus de rêves que bien des rois véritables.</p> - -<p>La joie d’amour n’est pas meilleure aux princes qu’au charbonnier.</p> - -<p> </p> - -<p>Le jour se fit. Des bandes violettes qui étaient sur l’horizon, se -firent roses, jaunes.... Une fraîcheur de réveil courut comme un frisson -sur tout le désert de sable et d’eau, entra dans la cabane, éteignit un -reste de lumière sur la table de pierre.</p> - -<p>Un coq lointain appela l’aurore.</p> - -<p>Renaud voulut sortir alors, pour aller voir son cheval. Et puis, le -bissac était vide.</p> - -<p>—Au mas d’Icard, dit-il, je trouverai ce qu’il faut.</p> - -<p>—Et crois-tu, lui dit-elle, que je veuille ici passer tout le jour -comme une oie captive?...</p> - -<p>—Est-ce donc fini, dit-il? et vas-tu partir ainsi?</p> - -<p>—Revenir peut être une joie, dit-elle, demeurer n’est jamais qu’ennui.<span class="pagenum"><a id="page_302">{302}</a></span></p> - -<p>Elle fredonna en langue bohême:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Dieu n’a pas bridé ta cavale, Romichâl!</i><br></span> -</div></div> -</div> - -<p>—Allons, si tu veux, reprit-elle, courir ensemble jusqu’au soir.... Ma -maison à moi a des ailes.</p> - -<p>—Soit, dit Renaud. Repasse donc la première sur la terre ferme. Nous -irons ensemble prendre mon cheval. Le jour sera beau.</p> - -<p>—... Et bon! sois-en bien sûr! dit-elle de sa voix saccadée, sa voix -qui semblait <i>d’une autre</i>.</p> - -<p>Il l’accompagna, pour lui indiquer la route sûre, jusqu’au premier des -piquets qu’il avait déplacés, et quand il la vit, soixante pas plus -loin, toucher le bord du marais, il se baissa et commença, en allant -vers la terre ferme, de remettre un à un les piquets en place.</p> - -<p>Quand il arriva au dernier, il se releva dans un sursaut, tout debout, -les yeux hagards.</p> - -<p> </p> - -<p>La tête de Livette, renversée, la face vers le ciel, les yeux clos, la -bouche ouverte, des herbes emmêlées sur ses cheveux défaits, semblait -dormir, dans un mauvais rêve, au milieu des nénufars. Il voyait aussi -hors de l’eau les deux petites mains crispées, accrochées à des -roseaux.<span class="pagenum"><a id="page_303">{303}</a></span></p> - -<p>Un moment changé en statue, Renaud se réveilla et, courbé sur Livette, -il la prit, à plein bras, sous les aisselles. Tout le pauvre corps, -enfoncé dans le limon visqueux et noir, en sortit, lentement arraché, -comme la tige molle d’un lis d’eau.</p> - -<p>Quand il eut entre ses bras ce pauvre corps tout flexible, glacé, mort -peut-être, la pauvre fillette aimée, dont les jupes entortillées dans un -réseau d’herbes longues, serraient les jambes ballantes, Renaud tout à -coup poussa un hurlement de bête enragée, et, courant aussi vite qu’il -le pouvait, il alla comme un fou au mas le plus proche.<span class="pagenum"><a id="page_304">{304}</a></span></p> - - - - -<h2><a id="XXIII"></a>XXIII</h2> - - -<p>Les seuls aimés sont ceux qu’on pardonne; les seuls aimants sont ceux -qui pardonnent. L’amour à son apogée n’est que la puissance d’inspirer -des pardons et d’en répandre; et les lois sociales, qui sont de la -justice mécanique, paraissent l’avoir compris, puisqu’elles récusent -tout ceux qui, à un degré quelconque, doivent, semble-t-il, aimer le -coupable.</p> - -<p>La sympathie n’est qu’une abdication,—en faveur des êtres aimés,—de -cette sévérité implacable dont on use peu contre soi et qui suppose, -d’ailleurs, chez les justiciers, une sûreté de sagesse qui n’est pas -humaine ou une confiance en soi qui l’est trop.</p> - -<p>Livette, malade, couchée dans le meilleur lit du mas d’Icard, avait déjà -pour Renaud, en son cœur tout plein de sa peine, un sentiment -d’indulgence adorable qui faisait sourire de joie, dans le ciel mystique -de la chapelle haute, les saintes filles qui ensevelirent le Crucifié. -Elle croyait bien mourir de son fiancé, et elle le plaignait.... Le -pardon, tôt ou<span class="pagenum"><a id="page_305">{305}</a></span> tard, rachète qui le reçoit et console qui l’accorde. -Dans la pitié est caché l’avenir divin des hommes.</p> - -<p>Renaud, lui, ignorait encore l’indulgence de Livette. Il ne pouvait la -mériter du reste qu’après s’en être considéré comme à jamais indigne.</p> - -<p>Pour l’heure, il n’avait même pas fini de descendre dans l’enfer des -pensées mauvaises.</p> - -<p>Quand il avait trouvé Livette à demi noyée dans la gargate, son premier -mouvement, tout d’amour vrai et de pitié pour elle, dans l’oubli réel, -entier, de lui-même,—n’avait guère duré que le temps d’un éclair, mais -enfin il avait existé. Renaud avait d’abord et tout simplement souffert -en elle.</p> - -<p>Son second mouvement, presque immédiat, bon encore quoique déjà égoïste, -avait été un retour sur lui-même par la crainte des responsabilités -morales. N’avait-il pas déplacé, de sa main, les pieux du sentier, dans -la pensée, condamnable d’ailleurs, que Rampal se prendrait à ce moyen -perfide de défense?... Oui, presque tout de suite après avoir jeté son -cri de douleur, il avait eu une épouvante, à l’idée seule du remords, -dès qu’il avait senti, en prenant Livette entre ses bras, qu’elle était -comme morte.</p> - -<p>Quand il l’eut confiée aux femmes, dans la grande ferme du mas d’Icard, -mise en rumeur par une telle aventure, à cette heure-là de la nuit,—il -interrogea deux vieilles paysannes, plus entendues que tous les<span class="pagenum"><a id="page_306">{306}</a></span> -médecins de la terre. Après les premiers soins, elles affirmèrent -gaiement que la pauvre n’en mourrait pas, et même que «ce n’était rien!» -Lui, rassuré, ne s’occupa même point de comprendre comment elle était -venue, de si loin, se prendre au piège!</p> - -<p>Elle ne mourrait pas! L’essentiel en ce moment, c’était cela.... Quel -soulagement <i>pour lui</i>, qui déjà s’accusait de la mort de sa petite -fiancée!... il avait eu si peur!... Et voilà que ce n’était qu’une -alerte! Dieu soit loué, et bénies les grandes saintes, qui allaient -faire un tel miracle!</p> - -<p> </p> - -<p>... Mais en regardant dans la conscience de Renaud, le diable se -réjouissait, car il voyait la pente que ses idées allaient suivre et qui -menait du bien au pire!</p> - -<p>Rassuré sur Livette,—et sur lui-même, il eut, contre la gitane maudite, -cause au moins indirecte de tout le mal, un mouvement de rage indignée: -«Oh! la gueuse! je la tuerai!... il sera facile de la retrouver.... Elle -ne peut être loin... je vais la tuer!...» Cette colère l’envahit... il -courut à son cheval.... La tuer!—la tuer! Rien de plus juste.... Et il -y allait.</p> - -<p>Pauvre Renaud, victime de tous les mensonges spontanés qui, jaillis de -nous-mêmes, et s’engendrant l’un l’autre, poussent parfois les -meilleurs, presque<span class="pagenum"><a id="page_307">{307}</a></span> irresponsables, aux catastrophes, quand la passion -nous rend fous!</p> - -<p>Cette chaîne, souvent insaisissable, de fausses bonnes raisons dont on -se dupe, toutes sortant l’une de l’autre sans secousse, chacune -expliquant et légitimant la suivante,—aboutit insensiblement aux actes -inexplicables pour qui ne sait pas remonter les chaînons. C’est la -chaîne de <span class="smcap">Fatalité</span> où les maillons des menus faits suggestifs, des -circonstances déterminantes, ignorées parfois du coupable, alternent -avec les faux bons motifs qu’il s’est forgés à lui-même dans les -mouvements réflexes de sa pensée! Retrouver cette suite logique des -faits, des sensations transformées subitement en idées, c’est l’œuvre de -l’équité qui pense, ou de l’amour qui devine. Faute de remonter la suite -des transitions insensibles et impérieuses, on trouve entre le criminel -longtemps honnête et son acte, l’abîme devant lequel les sots et les -indifférents ne manquent jamais de crier, pleins de leur orgueil de -pécheurs implacables: à la monstruosité! mais si Dieu, l’amour infini, -existe, tout est pardonné parce que tout est compris: il n’y a peut-être -plus que des malheureux d’un côté et de la pitié de l’autre.</p> - -<p>Avec une âpre joie, oui certes, pour venger Livette, Renaud l’eût tuée, -la sorcière. Mais ce désir, qu’il croyait légitime, n’était-il pas le -seul prétexte qu’il<span class="pagenum"><a id="page_308">{308}</a></span> pût avoir encore de la rechercher ce jour-là, de la -revoir une fois encore?... C’est du moins ce que pensait, accroupi dans -la crypte de l’église des Saintes-Maries-de-la-Mer, à la place occupée -hier par les noirs sorciers de Bohême, sous la châsse de sainte -Sare,—le diable en personne!</p> - -<p>Et donc, à cheval sur Blanchet, Renaud, pour tuer Zinzara, galopait -furieusement sur ses traces de la nuit.</p> - -<p>... Livette ne mourrait pas!—Cette idée lui donnait une grande joie, si -grande qu’à peine au dehors, dès qu’il n’eut plus sous les yeux le -spectacle pénible, ennuyeux, de la pauvre enfant évanouie, il fut, -hélas! aisément repris tout entier par la puissance du gai soleil, et -respira d’aise.... Déjà il ne songeait plus aux souffrances de Livette. -Sa satisfaction déjà n’était plus qu’égoïsme: non seulement il n’aurait -pas à se reprocher sa mort, mais de plus, maintenant qu’elle savait -tout, n’était-il pas comme dégagé? Il n’y avait plus rien à craindre. -Tout le pire était arrivé! Et voilà qu’il se sentait léger, comme -redevenu sincère envers elle! meilleur en somme, grâce aux événements! -Sans qu’il raisonnât ces choses, elles se passaient ainsi en lui. C’est -là ce qu’il éprouvait. Car tout sert la passion d’amour; elle tourne à -son profit même ce qui semble devoir la contrarier le plus! Du reste, il -pouvait être tran<span class="pagenum"><a id="page_309">{309}</a></span>quille dans sa conscience, puisqu’il allait la -châtier... la tuer enfin, cette bête maligne,—mauvaise race!</p> - -<p>Non, elle ne pouvait être bien loin. Sans doute, si elle avait préparé -le malheur, elle s’était cachée par là, pour voir....</p> - -<p>Il remonta vers le pont du canal. Là, on n’avait pas vu la bohémienne. -Il redescendit, le long du Rhône, jusqu’à la barque qu’ils avaient prise -cette nuit. La barque était à la même place, amarrée par le même nœud.</p> - -<p>Il commença à craindre de ne pas la retrouver.... Mais lorsque, après -deux heures de recherches, il en fut certain, il fut bien surpris de -ressentir non point la rage d’un justicier à qui sa vindicte échappe, -mais la soudaine détresse d’un amant trahi! Il ne s’écriait pas en -lui-même: «Je ne la punirai donc point!» mais: «Je ne la verrai donc -plus!...» Et ce cri éclata en lui comme une révélation furieuse de -l’amour sans pardon, sans merci. Quoi! il l’aimait donc! il l’aimait! et -il l’apprenait seulement en cette minute! il en convenait avec lui-même -pour la première fois!... oui, à coup sûr, il l’aimait... <i>maintenant</i>! -Le cœur lui manqua. Il fut oppressé. Il éprouva un bien-être sourd qui -était la joie d’aimer, traversée d’une douleur très aiguë, qui était le -sentiment de l’abandon où il allait être. Il<span class="pagenum"><a id="page_310">{310}</a></span> se fit horreur, et dans le -même instant, en prit son parti avec rage.</p> - -<p>Elle est superbe et infâme, la puissance physique de l’amour. Elle ne -tient compte de rien. Et près des désespérés, des mourants, même chéris, -ceux qui les assistent se sentent courir au cœur la flamme de joie, si -l’être qu’ils aiment avec leur jeunesse, vient à passer.</p> - -<p>Renaud, lui, venait de tenir Livette presque morte entre ses bras, et -déjà il n’avait de regrets que pour l’autre, pour celle-là même qu’il -aurait dû écraser.</p> - -<p>Alors, tous les souvenirs de la nuit lui revinrent, achevèrent de -l’empoisonner. Il ne put accepter la pensée de ne plus ravoir jamais ce -qu’il avait eu si peu de temps! Non, cela ne pouvait pas être fini.... -Si elle était criminelle, eh bien, il l’aimerait dans le crime, voilà -tout!... Le taureau noir était lâché.... Mais Livette? ah bien, Livette! -une plume de cygne ou de flamant rose, sous le sabot de son cheval!</p> - -<p>Qu’était cette tendresse, ce calme, que lui avait inspirés la jeune -fille, à côté de l’emportement de douleur et de joie que lui donnait -l’autre? Joie et douleur confondues, voilà l’amour; et l’amour qu’on -préfère n’est pas celui des meilleures joies comparées à celui des pires -douleurs,—c’est celui de l’intensité. C’est cette loi de passion que -subissait Renaud. Il<span class="pagenum"><a id="page_311">{311}</a></span> comprenait bien qu’il avait décidément choisi -l’autre, l’Égyptienne, malgré le cri de son honnêteté en révolte.</p> - -<p>Ce cri de son cœur honnête, qu’il n’écoutait plus, il l’entendait encore -malgré lui, et il souffrait, à demi conscient,—pour beaucoup de raisons -qu’il ne distinguait pas une à une, mais dont le résultat était, en lui, -le sentiment confus d’être un monstre.</p> - -<p>Un monstre! car maintenant qu’il approfondissait la chose, il devenait -certain pour lui que la gitane avait voulu tuer Livette,—et cependant -c’était cette même gitane qu’il aimait! qu’il voulait revoir!</p> - -<p>Ah! la sorcière!... Bien sûrement, elle avait vu Livette, sa pauvre -petite tête comme morte, sur l’eau, dans les herbes, sa bouche ouverte -pour le dernier cri, ses dents luisantes d’eau, au soleil. Elle n’avait -pu ne pas la voir!... Et elle avait passé sans rien dire.... C’est -qu’elle avait voulu la perdre.... Elle l’avait, bien évidemment, amenée -au piège.... Comment? qu’importait! mais, à n’en plus douter, c’était -ainsi.</p> - -<p>Mais alors... si vraiment elle était coupable, il ne pouvait douter non -plus qu’ayant vu ce qu’elle voulait voir,—elle avait fui! Elle ne -paraîtrait plus! il ne la tuerait pas! il ne la reverrait donc pas! Et -ce qui déjà le touchait plus, dans le malheur de Livette, c’est cette -idée qu’il entraînait la fuite de Zinzara!...<span class="pagenum"><a id="page_312">{312}</a></span> Et il avait beau -repousser ce regret abominable, il revenait en lui comme une vague.... -Quoi! il ne la verrait plus!</p> - -<p>... Oh! ces caresses de la nuit, dans la cabane du marais, il les avait -sur lui comme des couleuvres, enlacées à ses bras, à ses jambes. Elles -s’enroulaient, ces caresses, autour de son corps, comme les plantes -grimpantes aux bras du tamaris, ou comme la murène à la murène en le -mordant. Et des frissons le secouaient....</p> - -<p>—Ah! la sorcière! répétait-il. Ah! la sorcière! Quoi! plus jamais!</p> - -<p>Plus jamais!—N’avait-il pas cru, cette nuit même, qu’il allait pouvoir -la retenir dans son île; que cela durerait une année au moins, jusqu’aux -fêtes prochaines; qu’il aurait à lui, dans ce désert, dans son gîte de -bête, cette bête à lui, à lui seul, toute à lui, avec son corps de -souplesse et de vigueur, les anneaux de ses chevilles et ses bracelets, -et sa couronne de reine mendiante?...</p> - -<p>Mais elle ne l’aimait donc pas? Tout n’avait donc été de sa part que jeu -et ruse?</p> - -<p>... Sous les deux éperons du gardian le sang du cheval coulait; mais -plus cruellement mille fois le cœur du cavalier saignait au dedans de -lui.</p> - -<p>... Tout n’avait été que jeu et ruse! il se le redisait et ne le voulait -pas croire.<span class="pagenum"><a id="page_313">{313}</a></span></p> - -<p>Qu’elle fût fausse tout entière, il le croyait fermement, et, à force -d’y penser, ne le croyait bientôt plus. Cela véritablement aurait été -trop affreux! Sa pitié de lui-même et un besoin d’être fier de lui -l’éloignaient de cette idée, qui, chassée à un moment, revenait ensuite -avec plus de force, comme une chose sûre, prouvée, connue. Elle lui -revenait comme un coup de lumière qui, lui sautant aux yeux, les lui -blessait. Oui, oui, elle était fausse tout entière! oui, cette femme par -plaisir de vengeance l’avait trompé, de plusieurs manières, depuis le -fameux jour du bain, où, si elle s’était montrée à lui toute nue, -ç’avait été uniquement pour arriver, par un calcul à longue visée, à le -tromper, à le laisser un jour perdu, dans son désert, sans fiancée, sans -amour,—seul!</p> - -<p>Et il cherchait désespérément à la revoir au moins dans son souvenir, -afin d’interroger son visage de ruse, mais, quelque effort qu’il fît, -son esprit ne parvenait pas à lui rendre l’image effacée, noyée sous un -brouillard tremblant, irritant. Il ouvrait alors les deux yeux tout -grands, comme si, à force de mettre dans ses deux yeux la volonté fixe -de la voir, il eût pu l’obliger à lui apparaître en chair et en os, -réelle. Et il ne voyait plus du tout les arbres, la lande qui étaient -devant lui, ni l’horizon ni le ciel, mais il ne voyait pas non plus -celle qu’il évoquait. Alors brus<span class="pagenum"><a id="page_314">{314}</a></span>quement, il fermait les paupières, -et,—durant une seconde,—dans le noir, il l’apercevait.... Était-ce -bien elle?... Il n’avait pas le temps de la reconnaître.... Une fois -pourtant, l’image se précisa et il la <i>vit</i>; mais ce n’était toujours -qu’une figure douteuse, toujours voilée de mensonge, et qu’il ne put pas -pénétrer.</p> - -<p>Ce qu’il cherchait, c’était son vrai visage, <small>QUI N’EXISTAIT PAS</small>, car un -visage exprime une âme, et elle n’avait point d’âme! L’avait-elle aimé? -voilà du moins ce qu’il aurait voulu savoir!... Avait-elle souri à -Rampal? Peut-être.... Serait-ce Dieu possible!... Qui sait? De quoi -n’avait-elle pas été capable pour arriver à son crime? Et voilà que, -pour la puissance de perfidie qu’il lui supposait, il l’admirait -sourdement!... Il n’avait pas pour rien dans les veines du sang de -Sarrasin, du sang de païen pirate!</p> - -<p>... Oui ma foi, si, pour son œuvre de haine, elle avait eu besoin de -Rampal, avec qui il l’avait vue causer plusieurs fois,—n’était-il pas -possible qu’elle se fût donnée à lui, pour le soumettre à toute sa -volonté?... Qu’allait-il imaginer là! Donnée à lui? Non, pas cela!... -Pas cela tout à fait... mais elle avait pu lui donner d’elle quelque -chose, lui laisser voler un baiser,—long peut-être,—sur ses lèvres!... -Et le bouvier se sentait en plein cœur le coup de trident de la -jalousie!</p> - -<p>Il songeait, il songeait, le fiévreux d’amour, excité<span class="pagenum"><a id="page_315">{315}</a></span> par trop de -fatigues, depuis plusieurs jours, et il allait à travers la plaine, dans -les herbes, les marais et les cailloux de Crau, dans le bourdonnement -des mouïssales exaspérées par le soleil, qui était terrible.</p> - -<p>Bon Dieu! la veille encore, il avait cru qu’elle avait pour lui un -véritable entraînement de femme, un amour semblable à ceux qu’il avait -plus d’une fois éveillés chez des filles, avec sa force, son courage, -son assurance de cavalier et de dompteur. Et comme elle était fille de -race libre, celle-ci, et vraiment reine de tribu, il s’était senti très -fier. Il avait eu, sur sa selle, des redressements de roi couronné, -vainqueur dans les batailles. Il avait manié sa pique d’une main plus -ferme. Il avait regardé d’un air d’orgueil, les autres, les bouviers ses -camarades, se sentant bien décidément «plus qu’eux», puisque cette reine -sauvage qui, à travers le monde, avait vu sans doute tant d’hommes beaux -et hardis, l’avait choisi,—fût-ce à son tour!—lui, le Camarguais, elle -à qui la loi de son peuple interdisait d’aimer un chien d’Europe, -esclave après tout des villes!</p> - -<p>Maintenant que ces bonheurs étaient perdus, il en sentait tout à coup le -prix. Un vide immense était devant lui. Pour la première fois, le désert -lui paraissait triste, trop vaste, dénudé. Il comprenait que plus rien -d’autre que son passé ne pouvait plus le toucher! Il n’était plus roi, -le Roi!... Il ne le serait plus!...<span class="pagenum"><a id="page_316">{316}</a></span> Elle ne l’avait pas aimé! Et elle -avait fait semblant!</p> - -<p>Quand elle avait crié pourtant, et pâli entre ses bras, elle avait -oublié même le mensonge? Il fallait donc qu’elle fût bien sûre de -trouver partout semblables caresses, aussi ardentes, et d’un autre? Sans -quoi, elle ne l’aurait pas fui, car il n’admettait pas, de sa part, la -peur.... Elle ne pouvait avoir aucune peur, celle-là! Et si, comme il -l’avait pensé la veille encore, si vraiment il lui avait plu, ne -serait-elle pas demeurée, même coupable, pour retrouver ses caresses, -dût-elle en mourir?</p> - -<p>Mais elle n’en serait pas morte! Elle devait bien le savoir, elle, une -sorcière, qu’il aurait tout pardonné. C’est donc qu’elle avait <i>voulu</i> -partir.... Elle ne tenait pas à lui! S’il lui avait plu de le garder, au -contraire, de continuer l’amour, elle aurait su, malgré tout. Elle -n’avait qu’à vouloir. Elle n’avait pas <i>voulu</i>!... Eh bien, il la -voulait, lui!</p> - -<p>Il partit à fond de train. Il fallait qu’il la retrouvât.... On verrait -après! Et il tournait en rond, comme un épervier, autour de la cabane du -marais, fouillant du regard les touffes d’ajoncs, les tamaris, les -roseaux.... Oh! il la retrouverait!</p> - -<p>Il courait depuis plusieurs heures, et il sentait son effort devenir -inutile. Si, à présent, elle était en dehors de ce dernier cercle, le -plus grand, que traçait sa course,—c’était fini, il était trop tard.<span class="pagenum"><a id="page_317">{317}</a></span></p> - -<p>Enfin, convaincu de sa défaite, il se jeta à terre, s’assit au revers -d’un fossé. Il devait être midi. Il n’avait ni faim, ni soif, mais, au -soleil, on voyait bien qu’il était midi.</p> - -<p>Les mouïssales bruissaient tournoyantes autour de lui, le dévoraient, -criblaient de piqûres son cheval qui baissait le cou, flairait, sans y -mordre, une touffe d’herbe saline, tirant un peu sur la bride que, d’une -main molle, tenait Renaud, toujours assis.</p> - -<p>Renaud regardait devant lui, et décidément assuré de son malheur, -n’ayant plus ni fiancée ni maîtresse, ni présent ni avenir,—voilà qu’il -se sentit devenir froid et dur en lui-même, et s’en étonna. Il eut -l’impression que son malheur maintenant frappait sur du bois, sur de la -pierre. La pierre et le bois c’était lui. Comment avait-il pu redouter -si fort la certitude qu’il avait enfin? Tant qu’il craignait, il -espérait encore, et il souffrait. Maintenant que tout était dit, il se -voyait insensible,—une manière de mort. Et cela lui plaisait.</p> - -<p>Lui, qui naguère avait tant pleuré, la nuit où il avait essayé de se -défaire de la passion commençante,—présentement, dans ce malheur final -qui aurait dû appeler toutes les larmes de son corps, il se sentait -comme desséché. Au lieu de se retrouver plus attendri, il se retrouvait -étrangement ferme, comme armé contre le sort.—Il le recevait en soldat, -en gardian.<span class="pagenum"><a id="page_318">{318}</a></span> Ce qu’il y avait de définitif dans l’excès de sa peine le -trouvait définitivement et à l’excès tranquille.</p> - -<p>Tranquillité d’une heure, peut-être! Mais qu’importait! Il ne s’en -doutait pas. Il se trouvait fort. Ah! elle a pu partir? Elle se moquait -de moi? Soit! Je n’ai pas besoin d’elle, la vagabonde!... Je l’ai percée -à jour, la sorcière! Je la connais, je la connais! Bonsoir!</p> - -<p>Il se leva pour rentrer.... Comme il redressait la tête, il aperçut la -gitane... à cinq cents pas devant lui.... Elle lui tournait le dos et -tranquillement s’en allait.</p> - -<p>Déjà il était à cheval.... «Arrête!» Blanchet, cinglé d’un coup de -courroie, filait, faisant voler les sables, les cailloux, soufflant de -vitesse et de colère, sous l’éperon qui mordait.... Ils firent ainsi, en -quatre minutes, une demi-lieue.... La bohémienne, toujours devant eux, -leur tournant le dos, s’éloignait en paix.... C’était bien son foulard -orange, sa couronne de cuivre, sa démarche ondulante.... C’était bien -elle!</p> - -<p>Tout à coup, arrivée au bord d’un étang, elle se mit, de son pas -tranquille, à marcher sur l’eau qui la portait comme une glace! tandis -que, non loin de là, à travers les bruyères et les kermès de Crau, sur -la terre desséchée, s’avançait, toutes voiles dehors, un grand brick -pavoisé....</p> - -<p>Renaud baissa tristement la tête.... Le brick expli<span class="pagenum"><a id="page_319">{319}</a></span>quait tout. Tout -n’était que spectre et mirage! Le découragement s’abattit sur l’homme.</p> - -<p>Ainsi, toutes ces violences dépensées, son acceptation honteuse d’un tel -amour, cette journée de marche excessive, après la course folle de la -nuit, l’éreintement du cavalier, l’épuisement du cheval, tout cela -aboutissait à l’infinie déception d’un mirage!</p> - -<p>La sorcière devait être loin! Et dans quelle direction?... Il n’y avait -plus qu’à renoncer à la poursuite. Renaud reprit le chemin du mas -d’Icard. L’inutilité de l’effort l’accablait plus que l’effort lui-même.</p> - -<p>Il ne cherchait plus, il ne pensait plus, il n’aimait plus, ne haïssait -plus. La lassitude, brusquement, lui était tombée sur les épaules et sur -les reins comme un poids trop lourd. Il allait, pliant l’échine, -s’abandonnant, comme une chose inerte, au ballant du pas de son cheval. -Il se sentait descendre dans une sorte de sommeil de malade. Ses yeux, -fatigués de sonder le large et de fouiller partout chaque buisson, se -fermaient malgré lui. Sa main molle ne savait plus où était la bride; -son cerveau, où étaient ses idées.</p> - -<p>Blanchet, le cou tombant vers la terre, avançait d’un pas mécanique. Il -allait sans volonté lui aussi, surmené, accablé, ses yeux injectés de -sang, l’haleine courte et rapide, ses flancs battant la charge.</p> - -<p>En tout autre moment, le bon cavalier, qui aimait ses bêtes, eût bien -vite senti l’animal se faire poussif,<span class="pagenum"><a id="page_320">{320}</a></span> se gonfler sous lui, par -saccades, de ce souffle énergique et court; mais Renaud ne sentait plus -rien. Il n’y avait plus rien dans sa tête, qu’un vide ardent. Il ne -désirait même pas l’ombre ni le repos, rien. Il subissait cet -accablement qui suit les crises terribles, les grandes douleurs venues -de la mort, les désespoirs sans recours. Tout empli de sa lassitude -égoïste, s’il eût été capable de reconnaître en lui un sentiment, il y -eût trouvé l’ennui vague, lâche, d’avoir à rentrer dans une chambre de -malade, d’avoir à subir le spectacle des souffrances de Livette! Il eût -voulu, mais il n’en avait plus la force, descendre de cheval et se -coucher à l’air libre, sous un tamaris, et là dormir, longtemps, -longtemps, s’oublier, ne plus voir, ne pas parler, ne pas entendre, ne -pas s’écouter, ne plus être!... Il sommeillait à la manière d’un -somnambule....</p> - -<p>Tout à coup Blanchet, s’arrêtant, se mit à trembler de tout son corps, -et, avant que son cavalier fût revenu à lui-même, ses quatre jambes, -raidies sous lui comme des piquets, semblèrent se rompre d’un seul coup: -il s’écroula.</p> - -<p>Renaud se réveilla debout, à côté de son cheval tombé. Blanchet se -mourait. Ce fut rapide. La bonne bête ouvrit démesurément ses gros yeux -ternis, glauques comme l’eau morne des marais, pleins de cet étonnement -que donne aux regards des petits enfants,<span class="pagenum"><a id="page_321">{321}</a></span> des bêtes et des moribonds, -l’infini mystère de vivre ou d’avoir vécu; elle allongea ses quatre -pattes, aussi droites, aussi frémissantes que les roseaux du -marécage.... Un frisson secoua toute sa peau, criblée des piqûres d’une -myriade de mouïssales et de grosses mouches dont quelques-unes, -s’envolant, revinrent se poser au coin des yeux troubles, restés -ouverts.... Puis tout l’animal demeura immobile, avec on ne sait quoi, -dans son immobilité, d’inquiétant et de terrible, de contraire à toute -joie,—de visiblement définitif.... C’était la mort. Blanchet avait fini -en plein désert, au plein soleil, sa pauvre vie de camarguais. Il était -mort, le cheval de Livette, au service de la passion de Renaud pour -Zinzara!</p> - -<p>Elle n’avait pas su, la bête, ce qui lui arrivait; elle n’avait pas su -pourquoi ces courses forcées, ces blessures multipliées sous l’éperon de -Renaud, sous les dards des mouïssales, sous l’épingle que Zinzara avait -plantée dans ses chairs; elle avait obéi, muette, à sa destinée de -souffrir par ceux-là même qui auraient pu lui faire une vie meilleure, -et morte, elle avait encore dans les yeux sa stupeur infinie de n’avoir -pas compris ce qu’on lui voulait.</p> - -<p>Et c’était fini. Elle était morte. Le caressant animal était tombé sous -des violences et des malignités de passions humaines. L’homme l’avait -trahi, à cause de la femme. Et maintenant ses belles formes, faites<span class="pagenum"><a id="page_322">{322}</a></span> -pour les mouvements rapides, étaient infiniment tristes à voir, parce -que les yeux voyaient très bien,—entendez-vous,—ce qu’il y avait, dans -leur immobilité, de contraire à leur vœu—et d’irréparable.</p> - -<p>Renaud, stupide, regardait.... Il revoyait déjà comme autant de -reproches, le dernier regard de Blanchet, son souffle saccadé, le -frisson de sa peau saignante! Et, rendu à lui-même par cette fin -inattendue qui éveillait en lui mille pensées salubres, il sentit se -résoudre l’endurcissement de son cœur.... Doucement il fondit en larmes.</p> - -<p>Ainsi Blanchet en mourant servait une fois encore sa maîtresse. «Tout -sert!» disait Sigaud.</p> - -<p>Renaud se baissa, rendit au brave animal, sur ses naseaux tièdes encore, -le baiser qu’il avait reçu de lui au jour de son premier désespoir; -puis, l’ayant dépouillé de la bride et de la selle, qu’il cacha en lieu -sûr, il gagna à pied le mas d’Icard, dans un grand désir attendri de -soigner lui-même de son mieux et de consoler la pauvre Livette vers qui -son cheval—mort—le ramenait plus tôt.</p> - -<p>Il se promettait d’ensevelir Blanchet, mais il n’en devait pas avoir le -temps. La brave bête appartenait au vautour et à l’aiglon.</p> - -<p>Et le soir de ce même jour, quand Livette, profondément endormie, -paraissait à tout le monde hors de péril,—tandis que Renaud se -couchait, comme un<span class="pagenum"><a id="page_323">{323}</a></span> chien, en travers de sa porte, bien résolu à la -défendre et à la sauver,—la Zinzara arrivait aux Alyscamps d’Arles.</p> - -<p>Là, pensant que Renaud pourrait, le diable aidant, parvenir à la -rejoindre,—quoiqu’elle eût ses motifs peut-être pour deviner que le -cheval du gardian était, à cette heure, hors de service,—elle quitta sa -maison roulante afin de n’y être pas surprise comme une bête au gîte, et -non point par peur, mais par désir avant tout de ne pas le revoir. Et -elle alla, au fond de l’allée des Alyscamps, entre les hauts peupliers, -au milieu des cercueils de pierre, allumer un feu de brindilles, de quoi -s’éclairer un instant, assez pour choisir une place où dormir -tranquille.</p> - -<p>Elle y alla tard, quand les amoureux, qui, par les soirs de mai, -viennent s’aimer là sur les tombes, sont rentrés dans la ville -endormie....</p> - -<p>Tout le long de l’avenue, entre les hauts peupliers, droits comme des -ifs, courent deux rangées de sarcophages, les uns très grands, élevés, -avec leurs couvercles massifs, les autres sans couvercle, bas, montrant -au fond quelques fleurettes semées par le vent. Les morts qui ont dormi -là étaient envoyés jusqu’à Arles, dans des vases scellés, livrés au -courant du Rhône par les villes riveraines. Maintenant leur poussière -est en fleurs; et leurs tombes ouvertes ne sont plus que des lits de -vagabonds et d’amoureux.<span class="pagenum"><a id="page_324">{324}</a></span></p> - -<p>Zinzara, à la clarté vive de son feu, qui faisait danser, sur le mur de -la chapelle en ruine, son ombre démesurée, a choisi sa couche. Elle a -mis, au fond d’un sarcophage, une brassée d’herbe et de feuilles; et -maintenant,—tandis que le rossignol, qui tous les ans vient là faire -son nid, chante à tue-tête dans la nuit—elle dort, face au ciel, -l’étrange créature, sans inquiétude, sur la foi de sa destinée; et,—un -rayon de lune frappant son visage calme aux paupières baissées,—la -voilà, la magicienne, ressemblant à sa momie noire, qui cache et -idéalise une pourriture embaumée—sous un masque d’or.<span class="pagenum"><a id="page_325">{325}</a></span></p> - - - - -<h2><a id="XXIV"></a>XXIV</h2> - - -<p>Averti par l’enfant bohème, Rampal, encore endolori de sa chute de -l’autre jour, ne songea pas à venir surprendre Renaud pour son compte. -Il fit mieux. Il alla tout aussitôt dénoncer à Livette le rendez-vous -dans la cabane.</p> - -<p>—Ton fiancé, Livette, celui qui si bien te défend contre un baiser sans -malice, est, cette nuit, avec une femme, et tu dois deviner laquelle, au -mas d’Icard, dans la <i>Cabane du Conscrit</i>.</p> - -<p>Et comme Livette demeurait toute saisie et pâle:</p> - -<p>—Ton père a de bons chevaux. Si tu veux voir, tu verras. La chose en -vaut la peine!</p> - -<p>—Merci, Rampal, dit Livette.</p> - -<p>Pas un instant, elle ne douta que ce ne fût vrai; et elle avait dit à -son père:</p> - -<p>—Allons au mas d’Icard, mon père, puisque vous en connaissez les -fermiers. Allons au mas d’Icard tout de suite; mon bonheur en dépend. -J’ai là, demain matin, quelque chose à voir.</p> - -<p>Il n’avait pas compris, le pauvre homme, mais il<span class="pagenum"><a id="page_326">{326}</a></span> était toujours docile -à ses caprices. Tout de suite on était parti pour le Château d’Avignon.</p> - -<p>Au Château, on avait laissé la carriole; on avait attelé au cabriolet -les deux meilleurs chevaux, et, d’un trait, fait sept à huit lieues.</p> - -<p>—Merci, mon père. Il fallait que je fusse ici demain matin. Je vous -dirai pourquoi....</p> - -<p>Il était onze heures du soir.</p> - -<p>Et quand tout le monde fut couché, Livette, furtivement, connaissant -«l’endroit»,—qu’elle s’était de nouveau fait désigner par son père, -tantôt, dans cette nuit claire,—Livette était venue rôder autour de son -malheur, car l’amour ne sait pas d’obstacles, et à travers tout, nous -allons à notre destin et courons jusqu’à la mort après notre dernière -peine.</p> - -<p>Et alors?... Oh! à travers sa rêverie de malade, Livette se revoyait -toujours à ce moment terrible où elle rôdait autour du marais. Vraiment, -elle y était encore, en détresse!</p> - -<p>Autour du marais, dans la nuit, Livette tournait comme une mouette en -peine. Comme une âme d’enfer, elle tournait, autour du marécage, -essayant de percer du regard la masse sombre des roseaux et des tamaris.</p> - -<p>De temps en temps, selon l’endroit d’où elle regardait, elle apercevait -la toiture grise de la cabane, comme argentée sous la lune.<span class="pagenum"><a id="page_327">{327}</a></span></p> - -<p>Y avait-il quelqu’un? Rampal lui avait-il dit vrai? Allait-elle perdre -cette occasion de se convaincre par ses yeux de la trahison de Renaud?</p> - -<p>Allait-elle donner sa vie à un traître, sans être parvenue à le -dévoiler, quoique avertie? Et, de ses yeux dilatés, elle croyait voir -des lueurs, qui n’existaient pas, ou bien,—si elle voyait réellement un -peu de la lumière qui sortait par les joints de la porte,—elle doutait -de ses yeux.</p> - -<p>Dans ses oreilles, où tintait son sang, elle croyait entendre des -paroles. Il semblait à Livette, par moments, que sa tête éclatait. Elle -voyait, dans sa tête, sous son crâne, une grande clarté toute blanche, -et, au milieu de cette lumière, la gitane et Renaud, ensemble.... Oh! ne -pas savoir!...</p> - -<p>Et si cela était, que ferait-elle?</p> - -<p>L’essentiel était de savoir. Après, on verrait. Si elle était assez -forte, si elle pouvait,—sans doute, elle tuerait cette femme.—Comment? -Livette ne savait pas. Rien qu’avec un regard peut-être!... La folie -monte du marais, avec les miasmes, la nuit.... Livette se sentait -devenir folle.</p> - -<p>—Par où, mon père, avait-elle dit, va-t-on jusqu’à la cabane?</p> - -<p>Ah! oui, le sentier marqué par des piquets? Il est à gauche des piquets, -le sentier! Ces pieux, elle ne les voyait pas, dans l’eau noire, montrer -leur tête.<span class="pagenum"><a id="page_328">{328}</a></span> Des crapauds étaient dessus peut-être, tournés vers la lune; -des tortues, sur ceux qui affleuraient l’eau.... Mais non, c’étaient des -herbes qui les recouvraient tous. Et les yeux de Livette se faisaient -mal à force de s’ouvrir tout grands, dans la nuit, sur les choses -vagues, et d’y vouloir lire.</p> - -<p>Mais si Rampal l’avait trompée?</p> - -<p>A un moment, il lui sembla entendre quelque chose de semblable à cette -musique bohémienne qui avait fait danser les serpents... mais si -faible!... C’était, pour sûr, dans sa tête malade... car, si c’était la -vraie musique, toutes les couleuvres du marais en sortiraient pour -danser aussi, toutes à la fois, sous la lumière de la lune!</p> - -<p>Bah!... Pourquoi avoir peur? Est-ce qu’il y en a tant que ça, de ces -reptiles, dans le pays? Ils n’aiment ni le sel des marécages ni le grand -vent....</p> - -<p>Elle tournait autour du marais, comme une mouette perdue en mer....</p> - -<p>... Pour sûr, pour sûr, voici le passage, voici le sentier sous l’eau, -les piquets qui le marquent! Il faut avoir, en marchant, les piquets à -main droite....</p> - -<p>Elle va faire un pas, et n’ose... mais voilà qu’un bruit de voix vient à -elle.... Elle reconnaît deux voix!... deux!... à ne pas s’y tromper!... -Et voici maintenant, pour sûr, le bruit métallique du tambour de basque, -qui, tressautant sous la lune, à travers les<span class="pagenum"><a id="page_329">{329}</a></span> roseaux, lui apporte au -cœur la vision affreuse de la joie de l’autre!</p> - -<p>... Elle ira donc. Après tout, puisque son malheur est certain, quand -elle en mourrait, qu’importe! Ah! comme il serait puni, si, au petit -jour, en sortant, il la trouvait là, noyée....</p> - -<p>Elle fait un pas: elle enfonce! mais elle n’a pas crié... non! elle se -tirera de là toute seule, il le faut. Elle saisit à pleins poings les -herbes, les roseaux qui craquent.... Elle enfonce! Ah! mon Dieu!... -est-ce qu’elle va mourir là?... Ils seraient trop contents, tous les -deux, de l’avoir tuée!... Il ne faut donc pas qu’elle meure! Elle ne -veut pas, d’abord!... Elle se débat, et enfonce davantage. En soulevant -un pied, elle fait du large à l’autre qui descend, descend, et la vase -la gagne. Elle en a jusqu’à la ceinture; et pourtant elle ne peut -s’empêcher de relever, l’un après l’autre, ses pieds, comme pour monter -l’escalier imaginaire, l’échelle solide qu’elle rêve, qu’elle ne trouve -jamais!...</p> - -<p>A chaque effort vers en haut, elle descend plus bas; c’est horrible. Et -dans ses mains trop petites elle ne prend pas assez d’herbes, pas assez -de roseaux à la fois!... Tout cède, tout manque tout autour d’elle!... -Comme ils cassent entre les doigts, les roseaux!... comme des fils de -verre! Il lui semble que des bêtes froides frôlent ses jambes, ses -mains... ah! oui, les<span class="pagenum"><a id="page_330">{330}</a></span> couleuvres... les sangsues! Elle sera dévorée -vivante, par les sangsues... Mais où donc est ce piquet, près du -bord,—qu’elle a cru voir tantôt? Elle lâche les herbes qu’elle tient, -et cela fait qu’elle enfonce davantage encore, toujours davantage. -Maintenant, l’eau froide inonde ses seins, entoure son cou, monte vers -sa bouche.... Lui faudra-t-il tout à l’heure boire cette eau sale?... -Alors, elle se débat dans un dernier effort.... Ses cheveux dénoués -s’enroulent à son cou, comme pour l’étrangler, mouillés, visqueux, -froids... des couleuvres!... Elle se débat, jette ses deux mains en tous -sens.... Le piquet de bois, solide, ferme, se rencontre sous une de ses -deux mains.... Saintes Maries!... Elle le saisit, crispe ses doigts -dessus, ne le lâche plus, y fait entrer ses ongles.... Elle ne le -lâchera pas, même morte!... Mais son bras n’a plus la force de la -soulever, et sa tête, qui se renverse, lui tourne, lourde... ses yeux se -ferment.... Est-ce que c’est cela, mourir? C’est alors, en -s’évanouissant, qu’elle a crié, la courageuse petite,—alors seulement. -Et son cri sur le marais a passé comme l’appel des oiseaux d’hiver qui, -éternellement, au-dessus de toutes les eaux du monde, cherchent un repos -qui jamais ne se trouve....</p> - -<p>Ce mauvais rêve, Livette le recommença plusieurs fois, pendant que les -femmes du mas d’Icard s’empressaient, un peu trop bruyantes, autour de -son lit.<span class="pagenum"><a id="page_331">{331}</a></span> Enfin, le silence se fait dans sa chambre! Elle voit entrer -son père, à qui elle ne veut rien expliquer.... On a fait dire à la -mère-grand de ne pas s’inquiéter, qu’on reviendra dans trois jours -seulement.... Livette demande à voir Renaud. Le père va le lui chercher. -Elle ferme les yeux.</p> - -<p>Elle croit se rappeler, maintenant, certaines choses qu’elle a éprouvées -durant son sommeil de mort, dans la gargate, et qu’elle n’a pas -retrouvées dans son rêve. Elle se sent soulevée par les bras de Renaud, -et cela, enfin, c’est la chose désirée, après tout, la vie quand même, -la protection de celui qu’elle aime; c’est la douleur de son ami sur -elle, qui est morte.... Mais avant cela, un moment avant, n’a-t-elle pas -senti sur elle l’influence d’un regard?...</p> - -<p>... Entre ses paupières, son regard à elle filtre, voilé; il passe à -travers ses cils qui lui semblent un grillage épais, et, devant elle, -elle croit voir, debout, la gitane, la bohémienne de malheur! Oui, c’est -elle, c’est bien elle. Elle est là, droite. Elle semble grande, très -grande. Elle touche le ciel avec sa tête. Elle est sur le sentier qui -conduit à la cabane. Elle revient à présent du rendez-vous.... Elle -vient d’embrasser Renaud! Quand paraîtra-t-il, lui? Ne va-t-elle pas -s’en aller, l’ombre noire de la sorcière, qui est là, toute droite? «Que -veux-tu encore, sorcière? Ne vois-tu pas bien que je suis morte? Il faut -que tu me croies<span class="pagenum"><a id="page_332">{332}</a></span> morte.... Alors tu me laisseras, à la fin!... Elle -sourit toujours, cette femme si méchante.... Ah! la voilà qui s’en -va.... Comme son regard était lourd! Et comme elle était grande! Elle me -cachait toute la lumière! Maintenant, je revois le ciel.... C’est toi, -Renaud, c’est toi, Jacques, qui dans tes bras m’as prise comme morte?... -Enfin, c’est toi!»</p> - -<p>Ainsi criait, dans un délire qui l’avait ressaisie, la pauvre Livette. -Mais, près de son lit, Renaud était assis, et, la face dans ses mains, -il l’écoutait. Elle reprit: «C’est toi? tu me crois morte? et dans tes -bras, vite, tu m’emportes, je le sens bien.... Mais pourquoi, en me -voyant ainsi, ne pleures-tu pas?... Enfin, c’est toi! Je suis morte et -je te sens, cependant! Tu me tiens. Ton cœur bat fort. Le mien ne bat -plus.... Où donc étais-tu, méchant? Que lui disais-tu? Enfin, cela est -passé!... Elle est donc bien plaisante à ton cœur, cette femme? Pourquoi -ne viens-tu plus, les soirs, dans la maison de mon père? Il t’aime bien. -La grand’mère est bonne. Vois-tu comme elle est encore fidèle à son -mari, qui est mort?... Les gens de son siècle, comme elle dit, savaient -mieux s’aimer. Est-ce vrai! le crois-tu, Jacques? Et si je meurs, ne -garderas-tu pas mon souvenir, comme grand’mère celui de père-grand?... -Pourquoi me fais-tu souffrir?... C’est donc fini d’aller à nous deux -sous le grand aube? Notre joli banc de pierre sous les ro<span class="pagenum"><a id="page_333">{333}</a></span>siers, il est -triste à présent et seul comme une pierre de tombe!... Ah! si tu avais -voulu! J’étais jolie, va, jolie, jolie! Et maintenant, je serai laide. -Car j’ai fini de vivre, même si je ne suis pas morte.... J’ai fini, -fini, fini!...»<span class="pagenum"><a id="page_334">{334}</a></span></p> - - - - -<h2><a id="XXV"></a>XXV</h2> - - -<p>Livette, transportée depuis bien des jours au Château d’Avignon, ne se -relevait pas. Les fièvres, obstinées, revenaient. Rien n’y faisait.</p> - -<p>Est-ce que vraiment, mon Dieu! elle était condamnée à mourir! et lui à -le voir? Est-ce qu’il allait perdre cet avenir entrevu, de bonheur -paisible, d’amour calme, dans le mariage? Cette joie, goûtée si peu de -temps, d’avoir à protéger une femme mignonne, faible et chérie comme une -enfant?—La douceur d’avoir une famille, cette douceur qu’il ignorait, -l’orphelin, à laquelle il avait rêvé souvent comme à une chose de -paradis, était-il condamné à ne pas la connaître, pour en avoir oublié -le désir un seul jour? Cette image, chère aux gens de campagne, d’une -cheminée qui, fumante sur le toit, semble leur dire, du plus loin: «La -soupe est chaude, la femme attend, l’enfant appelle,» lui revenait -parfois en l’esprit, et il soupirait profondément!</p> - -<p>Le châtiment qu’il voyait venir ne lui paraissait<span class="pagenum"><a id="page_335">{335}</a></span> pas proportionné à la -faute. Il n’y avait pas de justice!</p> - -<p>Quel est donc ce mystère, terrible entre tous: l’amour du cœur séparé de -l’autre, et l’amour des sens plus puissant, quand bien même on reconnaît -le premier comme certain et plus doux?</p> - -<p>Entre la chapelle haute et la crypte souterraine de l’église des -Saintes-Maries-de-la-Mer, sur le plain-pied de la vie humaine, le -miracle vient-il toujours d’en bas? Et, si cela est, en est-ce moins le -miracle? Qui de vous a sondé la vie? Qui peut dire: «Elle est injuste», -ou: «Elle est inutile», ou bien: «Ce que je ne vois pas n’est point»? -Qui dira si les souffrances de Livette ou de Renaud, leurs troubles et -leurs efforts d’âme, tous les mouvements invisibles et inexprimables -d’eux-mêmes (qui en sont inconscients) ne préparent pas des réalités -d’esprit inconcevables à nos esprits? L’<i>idéal</i>, ce rêve du mieux, est -la condition essentielle du développement <i>matériel</i> des êtres. Aucune -force ne se perd; toutes se transforment: «Tout sert! disait le vieux -berger Sigaud. Il faut de tout pour faire un monde!»</p> - -<p>Livette avait pardonné à Renaud. Renaud ne s’était pas pardonné à -lui-même.</p> - -<p>Quelquefois il la regardait avec attendrissement et il souffrait en -elle, des heures entières. Quelquefois il avait contre elle de subites -rages, et comme des accès<span class="pagenum"><a id="page_336">{336}</a></span> de méchanceté.... N’était-elle pas -l’obstacle? Il se croyait, dans ce moment-là, possédé d’un diable, et -près du lit de Livette, il s’agenouillait alors en invoquant les -saintes, les femmes de pitié.</p> - -<p>—Oh! maintenant, comme elle était amaigrie! Ses yeux semblaient avoir -grandi, et, de bleus qu’ils étaient, être devenus noirs, parce que la -pupille en était toujours dilatée. Ses longs cheveux blonds ne luisaient -plus. Il semblait que l’eau boueuse du marais les eût ternis pour -toujours.</p> - -<p>Elle tressaillait souvent à des bruits qu’elle croyait entendre.</p> - -<p>Elle, qui jadis ne parlait guère, elle ne cessait de conter des choses -qu’elle avait rêvées, se fâchant lorsqu’on ne s’en souvenait pas.</p> - -<p>Les médecins d’Arles essayèrent de tout. Rien n’y fit.</p> - -<p>—Je ne veux plus de leurs remèdes, dit-elle un jour à Renaud. Pour la -fièvre du marais, oui, peut-être, ils y pourraient faire, mais il y a -autre chose. C’est mon cœur que tu as noyé... Je ne te croirais plus: il -vaut mieux que je meure.</p> - -<p>Elle n’avait rien expliqué à son père, à la grand’mère.</p> - -<p>—Ils t’auraient chassé, disait-elle, et je voulais te voir jusqu’à la -fin.</p> - -<p>Son voyage au mas d’Icard, sa fuite nocturne, son<span class="pagenum"><a id="page_337">{337}</a></span> accident, tout était -mis sur le compte d’un accès de fièvre, qui l’aurait fait agir, tandis -qu’au contraire son mal venait de tout cela.</p> - -<p>Renaud, par un effort désespéré, se ressaisit enfin.... Était-ce pour -toujours? Il voulait le croire puisqu’il fallait que cela fût, pour la -faire vivre.</p> - -<p>Il ne voulait pas penser à l’autre. Il voulait se repentir. Il arrachait -à chaque instant de lui, avec sa volonté,—comme une herbe avec la -main—quelqu’un de ses souvenirs.... Il contait de gaies histoires, -faisant semblant d’en rire le premier.</p> - -<p>Il avait donc pour Livette une grande pitié; mais n’importe: il n’aurait -pas fallu soulever une pierre bien grosse pour retrouver dans son cœur, -à un endroit qu’il savait bien, la vipère endormie.</p> - -<p>—Je mourrai, je mourrai! disait souvent Livette, mais je veux revoir la -fête des Saintes. Je veux durer jusque-là. Tu me porteras sur les -châsses, c’est là que je veux mourir. Et, à mon enterrement, je veux que -les gardians, tes camarades, suivent à cheval,—promets-le-moi—avec -leurs piques baissées vers la terre, comme des soldats que j’ai vus, en -Avignon, un jour, porter ainsi leurs fusils en allant vers le cimetière.</p> - -<p>Avec une sorte de gaieté, elle revenait souvent sur cette image de son -enterrement, l’embellissait d’un détail, disant de l’air d’un enfant qui -joue:<span class="pagenum"><a id="page_338">{338}</a></span></p> - -<p>—Il y aura des lis, comme à la procession des Saintes lorsqu’on va -bénir la mer; je veux beaucoup de lis!... C’est si joli, les lis blancs, -si blancs! Ils sont si fiers sur leurs tiges, ils sentent si bon!</p> - -<p>Cependant la saison tournait; les mois revenaient, tout semblables aux -mêmes mois du passé, depuis des siècles.</p> - -<p>L’été incendia le ciel, la mer et la terre, tirant des marécages jusqu’à -la dernière goutte d’humidité, faisant flotter, dans l’air lourd qu’on -respire, la malice des miasmes.</p> - -<p>Les moissons se firent; puis les vendanges. C’était l’automne. -Maintenant le rouge-gorge chantait dans le parc du Château d’Avignon. -Les nuits redevenaient longues. Les feuilles tombaient. La tristesse de -l’année recommençait.</p> - -<p>Les boutons d’or avaient disparu. Le Vaccarès, desséché tout l’été, ne -montrait plus au soleil son beau fond de terre gris de souris. C’était, -de nouveau, une mer. Le ton léger, citronné, des ciels de septembre, -s’était depuis longtemps caché sous les brumes montantes.</p> - -<p>Les oiseaux de passage recommençaient à voler sur l’île miroitante, qui -leur promettait des proies. L’aiglon accourait des Alpilles faire la -guerre aux oiseaux pêcheurs. Et dans les nuits bourdonnantes de pluie et -de rafales, les cigognes et les grues, les oies,<span class="pagenum"><a id="page_339">{339}</a></span> qui là-haut, dans le -noir mouillé, s’avancent en triangles, poussaient des cris pareils à des -cris d’alarme.</p> - -<p>Les douleurs de Livette s’aigrissaient. Elle passait toutes ses journées -assise près de sa fenêtre.</p> - -<p>Un soir que Renaud veillait à côté d’elle, en silence (une lampe -éclairait faiblement la chambre), pendant que la grand’mère et le père -Audiffret dînaient dans la salle basse, Livette, tout à coup, se leva -toute droite, puis recula, en criant:</p> - -<p>—La voici! la voici! non! non! ne la suis pas! Je ne veux pas! non, -non, Jacques!</p> - -<p>Renaud, debout lui aussi, regarda Livette d’un œil égaré; puis, ayant -suivi la direction de son regard, il se mit à trembler. Dans le cadre de -la fenêtre, un spectre pâle, incertain, mais très reconnaissable, la -bohémienne... était là!... A peine l’eut-il reconnue, qu’elle disparut, -en lui faisant un signe d’intelligence:</p> - -<p>«Viens!»</p> - -<p>Ce n’était pas une vision de la malade puisque, lui aussi, il avait vu!</p> - -<p>En tous deux peut-être l’île fiévreuse avait mis le poison de ses -miasmes. La semence de la fièvre fourmillait et fleurissait en eux. Le -mal des paluns mettait dans leur cerveau, comme dans un miroir trouble, -l’image éternellement répétée des choses plaintives du désert, -auxquelles se mêlait la forme de leurs pensées.<span class="pagenum"><a id="page_340">{340}</a></span></p> - -<p>—N’y va pas! n’y va pas! mon Jacques!</p> - -<p>Sur ses genoux, Livette se traînait à terre, suppliante, secouée de -sanglots, s’accrochant des deux mains à la veste du gardian....</p> - -<p>Le père et la grand’mère étaient accourus.</p> - -<p>Le père sanglote aussi et ne sait que faire. La grand’mère, lente, -s’assied au chevet du lit où Renaud, bien doucement, a déposé -Livette....</p> - -<p>Muette, calme, la vieille, vers le crucifix de cuivre, vers les images -des Saintes, accrochées au fond de l’alcôve, lève un long regard, beau -de confiance.</p> - -<p>Et—sur le lit—Livette poussant ses cris d’oiseau perdu, crispant ses -doigts autour d’elle comme pour se rattacher à la vie, aux roseaux du -marais où elle croit se noyer encore,—Livette se meurt....</p> - -<p>Livette est morte.</p> - -<p>Les gardians, à cheval, la pique baissée, l’ont accompagnée au -cimetière. Son chien préféré l’a suivie.</p> - -<p>Renaud, sur sa tombe, a mis des lis. Elle dort dans le cimetière des -Saintes, au pied des dunes, sous les lis cultivés, parmi les asphodèles -sauvages, au bord de la mer.</p> - -<p>Renaud est retourné au désert, trop pareil à ce taureau qui, blessé dans -le cirque, regagne ses horizons, les solitudes du marais, où il pourra -lécher ses blessures, se répandre en fureur, meugler aux nuages,<span class="pagenum"><a id="page_341">{341}</a></span> et -secouer inutilement mais en liberté le fer resté dans la plaie.</p> - -<p>On a trouvé un jour, au bord du Vaccarès, le corps sanglant de Rampal, -percé de deux coups de corne. Bernard seul a pu voir son duel avec -Renaud, un soir, à l’heure où le couchant est tout rouge.... Ils se -prirent corps à corps, au milieu même de la manade, et Renaud, soulevant -de terre son ennemi, à pleins bras, le coucha de dos, crevé, sur les -cornes d’une taure qui arrivait contre eux, et qui, d’un coup de sa tête -lourde, rejeta en l’air un cadavre.</p> - -<p>Sans un cri, Rampal était mort. Où Rampal tomba, il resta trois jours. -Les taureaux noirs, qui neuf jours pleurent lorsque l’un d’eux est tombé -mort dans le pâturage, mugirent trois jours durant, autour du corps de -Rampal, de loin.</p> - -<p>Bernard seul a vu le duel et n’en a rien dit; mais les gens du désert le -savent; ils ont deviné.</p> - -<p>Renaud, après cela, est devenu, lui aussi, comme un fantôme.</p> - -<p>Par tous les temps, été, hiver, pluie et soleil, on l’aperçoit, ici ou -là, au bout des horizons camarguais, droit et triste sur son cheval, son -trident au poing....</p> - -<p>Il regrette Livette. Il aime Zinzara. Il ne pleure que sur lui, le -malheureux! Il a perdu le paradis des tendresses entrevues et l’enfer -savoureux des amours sauvages qu’il a goûtées. Il n’a rien. Il lui<span class="pagenum"><a id="page_342">{342}</a></span> -semble que la mort de Livette, qu’il se reproche, le laisse libre de se -ruer à sa passion pour l’autre, mais l’autre est absente,—et, absente, -elle le torture avec autant d’acharnement que le jour où, attachée aux -crins de son cheval, elle le bravait d’insultes, le poignait de désirs, -sans qu’il osât la secouer, la fouler à terre, ni la prendre.</p> - -<p>Son souvenir est sur lui comme l’œstre obstiné à revenir sur la trace -saignante de sa piqûre. Il se secoue en vain: il ne peut pas s’en -débarrasser. Renaud aime Zinzara; il la veut sans espérance, et, dominé -par ce désir unique, il n’en éprouve plus aucun autre, en sorte que la -puissance de sa jeunesse s’accumule en lui et l’affole.</p> - -<p>Les maisons amies, les lieux de fête où il accourait autrefois ne -l’intéressent plus, parce que le seul être qu’il cherche ne peut pas s’y -trouver. Le désert, peuplé jadis pour lui d’espérances, lui est vide -maintenant. Les chemins qui s’y croisent ne mènent plus pour lui nulle -part.</p> - -<p>Il s’est surpris parfois, dans les nuits, à mugir avec ses taureaux, à -travers le vent qui les tourmente, vers les horizons perdus. C’est un -possédé. Un démon l’habite.</p> - -<p>Quand, las d’errer et d’être à cheval, il veut s’étendre enfin un jour -et dormir, il gagne la cabane de ses amours, au milieu de la gargate, et -là, bien<span class="pagenum"><a id="page_343">{343}</a></span> sûr de sa solitude, il se vautre comme une bête dans sa rage -d’être seul. Il ressort un matin de sa retraite, plus défait, plus -misérable, plus poursuivi de visions que jamais.</p> - -<p>Il croit voir par instants, sous les sabots de son cheval, Livette, -suppliante, folle, les mains tendues... mais il donne de l’éperon et il -passe.... Un cri terrible le suit partout.</p> - -<p>Il marche vers un autre spectre qui, là-bas, à l’autre bout de -l’horizon, l’appelle.... Il dit, à qui veut l’entendre, qu’il est venu -d’Égypte où il était roi, et qu’il y retournera un jour, le roi de -Camargue.</p> - -<p>Son esprit fou semble maintenant l’esprit même de la lande sauvage. Il -croit voler en cercle avec les oiseaux du marais qui pleurent dans la -bruine. Le mistral fouette ses ailes. Quand le vent passe dans ses -cheveux, il plaint la pauvre herbe de la steppe que le mistral torture.</p> - -<p>C’est en lui-même que bourdonnent toutes les lamentations des roseaux, -des eaux, des marais, des fleuves, et toute cette grande rumeur -gémissante est sans cesse traversée en lui par un cri—oh! si -déchirant!—le cri de Livette!</p> - -<p>Comme le clocher de l’église des Saintes est plein de hiboux, son cœur -est plein de ses remords de chrétien; et la bonté du curé pour lui ne -les chasse pas.<span class="pagenum"><a id="page_344">{344}</a></span></p> - -<p>Quand il arrive devant la mer, l’envie, bien des fois, lui vient de -pousser son cheval, sanglant sous l’éperon, vers le grand large, -toujours, toujours, jusqu’à ce qu’il se perde là-bas, du côté de ce -pays, vaguement rêvé, d’où viennent les saintes et les bohémiens... mais -quelque chose l’arrête; sa destinée le retient; il appartient à son -royaume!</p> - -<p>S’il a ressenti une heure de paix, ce fut un matin, où parmi les -cauchemars habituels que lui inspirait le souvenir de Zinzara, il a vu, -dans un bon rêve, Livette, souriante, vêtue de blanc, des lis aux mains, -pareille aux saintes des tableaux d’église, et lui disant: «Je t’ai -pardonné. Pardonne-toi.»</p> - -<p>Le répit n’a pas duré, car il ignore, le bouvier, que l’excès du -repentir est un crime, lorsqu’il en arrive à sécher dans l’homme les -sources de la volonté, qu’il stérilise les champs d’action, qu’il barre -les voies du mieux faire.</p> - -<p>Le pardon de soi-même, à l’heure utile, après les justes pénitences, est -un des secrets de la sagesse des hommes; puisque, sans cela, la première -faute, entraînant le désespoir définitif, dispenserait à tout jamais de -tous les courages.</p> - -<p>C’est l’avis de M. le curé, que Renaud écoute en confession, sans -l’entendre.</p> - -<p>Il souffre donc sans cesse, en attendant l’heure d’apaisement. Il est -pareil à ces gîtes, abandonnés<span class="pagenum"><a id="page_345">{345}</a></span> des pâtres et des troupeaux, à ces -«jass» du désert, tout noirs d’un vieil incendie, et entourés de ronces -à l’endroit même où fleurissaient quelques rosiers jadis. Il est pareil -encore aux agaves qui, après avoir poussé si haut la tige fleurie de -leurs amours, pourrissent aussitôt sur place, dans la désolation.</p> - -<p> </p> - -<p>Le rêve où Renaud a vu Livette, M. le curé, à plusieurs reprises, le lui -a expliqué, mais toujours inutilement.</p> - -<p>Comment, du reste, son remords cesserait-il, puisque sa passion dure -toujours, et qu’éternellement il recommence, en désirs, la faute d’où -est sorti tout le mal?</p> - -<p>Il n’y a pourtant, mes amis, qu’une sagesse: «Plante un arbre, bâtis une -maison, fais un enfant. Sois patient: tout arrive. Ce qui ne se trouve -pas en cent ans, se trouve en six mille.... L’avenir, c’est encore toi!»</p> - -<p> </p> - -<p>Lorsque Renaud, dans le songe de sa vie malade, vient à sentir parfois -l’amour en lui plus fort que sa passion, il lui semble alors que -Livette, de son côté, l’attire dans la mort; mais les êtres de vérité et -de bonté n’inspirent jamais la destruction.</p> - -<p>Cela, du moins, il le sent bien. Il croit que la mort volontaire ne le -ferait pas sortir du cercle des<span class="pagenum"><a id="page_346">{346}</a></span> maudits.... Il descendrait, en effet, -plus bas, dans le gouffre en spirale des damnés d’amour.</p> - -<p> </p> - -<p>On dit que les noyés du Rhône, entraînés sans doute par l’irrésistible -courant, qui les rassemble tous aux embouchures, reviennent, à de -certains soirs, faire à la surface des eaux, un sabbat de désespérés.</p> - -<p>Heureux sont-ils cependant, puisqu’ils sont, alors, réunis!</p> - -<p>Mais les noyés des eaux stagnantes, et ceux qui, pour les rejoindre, -sont morts volontairement, restent des spectres solitaires. Ils se -cherchent sans cesse, et ils ne s’atteindront jamais. Ce sont des âmes -damnées. Elles errent dans le désert en s’appelant, sans même se -rapprocher ni se voir; et, sans fin, sans fin, dans la nuit, on entend, -aux déserts de Crau et de Camargue, des plaintes longues, perdues, -inutiles, se croiser à travers les étendues....</p> - -<p> </p> - -<p>Ce sont les horizons mêmes qui s’appellent et se répondent en -fuyant....<span class="pagenum"><a id="page_347">{347}</a></span></p> - - -<hr> - -<h2><a id="TABLE_DES_CHAPITRES"></a>TABLE DES CHAPITRES</h2> - - -<table> -<tr><td colspan="2"> </td><td>Pages.</td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#I">I.</a></td><td><a href="#I">Livette et Zinzara</a></td><td class="rtb"><a href="#page_1">1</a></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#II">II.</a></td><td><a href="#II">En Camargue</a></td><td class="rtb"><a href="#page_10">10</a></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#III">III.</a></td><td><a href="#III">Les gardians</a></td><td class="rtb"><a href="#page_18">18</a></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#IV">IV.</a></td><td><a href="#IV">Le séden</a></td><td class="rtb"><a href="#page_24">24</a></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#V">V.</a></td><td><a href="#V">Les fiancés</a></td><td class="rtb"><a href="#page_36">36</a></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#VI">VI.</a></td><td><a href="#VI">Rampal</a></td><td class="rtb"><a href="#page_48">48</a></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#VII">VII.</a></td><td><a href="#VII">La rencontre</a></td><td class="rtb"><a href="#page_55">55</a></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#VIII">VIII.</a></td><td><a href="#VIII">Sur le banc</a></td><td class="rtb"><a href="#page_71">71</a></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#IX">IX.</a></td><td><a href="#IX">La prière</a></td><td class="rtb"><a href="#page_80">80</a></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#X">X.</a></td><td><a href="#X">La terrasse</a></td><td class="rtb"><a href="#page_87">87</a></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#XI">XI.</a></td><td><a href="#XI">La cachette</a></td><td class="rtb"><a href="#page_94">94</a></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#XII">XII.</a></td><td><a href="#XII">Une sorcière</a></td><td class="rtb"><a href="#page_116">116</a></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#XIII">XIII.</a></td><td><a href="#XIII">La psylle</a></td><td class="rtb"><a href="#page_139">139</a> -<span class="pagenum"><a id="page_348">{348}</a></span></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#XIV">XIV.</a></td><td><a href="#XIV">Tournoi</a></td><td class="rtb"><a href="#page_162">162</a></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#XV">XV.</a></td><td><a href="#XV">L’archéologie de M. le curé</a></td><td class="rtb"><a href="#page_175">175</a></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#XVI">XVI.</a></td><td><a href="#XVI">Du haut de l’église</a></td><td class="rtb"><a href="#page_204">204</a></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#XVII">XVII.</a></td><td><a href="#XVII">La vieille</a></td><td class="rtb"><a href="#page_218">218</a></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#XVIII">XVIII.</a></td><td><a href="#XVIII">Les saintes châsses</a></td><td class="rtb"><a href="#page_231">231</a></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#XIX">XIX.</a></td><td><a href="#XIX">La ferrade</a></td><td class="rtb"><a href="#page_248">248</a></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#XX">XX.</a></td><td><a href="#XX">Le piège</a></td><td class="rtb"><a href="#page_263">263</a></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#XXI">XXI.</a></td><td><a href="#XXI">Hérodiade</a></td><td class="rtb"><a href="#page_282">282</a></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#XXII">XXII.</a></td><td><a href="#XXII">Au gîte</a></td><td class="rtb"><a href="#page_293">293</a></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#XXIII">XXIII.</a></td><td><a href="#XXIII">La poursuite</a></td><td class="rtb"><a href="#page_304">304</a></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#XXIV">XXIV.</a></td><td><a href="#XXIV">Dans la gargate</a></td><td class="rtb"><a href="#page_325">325</a></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#XXV">XXV.</a></td><td><a href="#XXV">Fantôme</a></td><td class="rtb"><a href="#page_334">334</a></td></tr> -</table> - - -<p class="c">38369.—Imprimerie <span class="smcap">Lahure</span>, 9, rue de Fleurus, à Paris.</p> - - - -<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_A_1"></a><a href="#FNanchor_A_1"><span class="label">[A]</span></a> Q’aurait dit M. le curé, s’il eut appris qu’un poète -contemporain, M. Pierre Gauthiez, a consacré l’erreur trop répandue! -Selon lui, une Marie l’Égyptienne vint en Camargue dans la barque des -Saintes.... Quand elles eurent abordé, il fallut payer le passage au -batelier dévoué qui les avait aidées à faire la traversée prodigieuse. -L’une lui donna un brin de romarin qui avait touché les lèvres du -Christ; l’autre une boucle de ses blonds cheveux.... Et quant à la -troisième.... -</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>L’Égyptienne au doux œil sombre,</i><br></span> -<span class="i0"><i>Debout auprès d’un olivier,</i><br></span> -<span class="i0"><i>Regarda le beau batelier.</i><br></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Elle prit son voile de lin,</i><br></span> -<span class="i0"><i>Et découvrit sa chair de vierge,</i><br></span> -<span class="i0"><i>Pure et luisante, ainsi qu’un cierge</i><br></span> -<span class="i0"><i>Sous le soleil à son déclin.</i><br></span> -<span class="i0"><i>Elle fut toute nue, et comme</i><br></span> -<span class="i0"><i>Sur le sable roux, le jeune homme</i><br></span> -<span class="i0"><i>S’agenouillait, la lèvre en feu,</i><br></span> -<span class="i0"><i>Tendant ses bras comme vers Dieu,</i><br></span> -<span class="i0"><i>La sainte, sans robe ni voiles,</i><br></span> -<span class="i0"><i>Pareille aux célestes étoiles,</i><br></span> -<span class="i0"><i>Lui dit: «Tu vois, mon batelier,</i><br></span> -<span class="i0"><i>Je n’ai que Moi pour te payer!»</i><br></span> -</div></div> -</div> - -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_B_2"></a><a href="#FNanchor_B_2"><span class="label">[B]</span></a> La <i>tarasque</i> n’est peut-être que la représentation, -follement grandie par l’imagination populaire, des crocodiles du Rhône. -Celui-ci, le dernier qu’on ait vu en Camargue, dit-on, est aujourd’hui -suspendu, avec une inscription qui en constate la provenance, à -<i>l’Hôpital des Antiquailles</i> de Lyon. L’inscription ajoute: «Don de M. -le curé des Saintes-Maries-de-la-Mer.»</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_C_3"></a><a href="#FNanchor_C_3"><span class="label">[C]</span></a> Parmi les chants naïfs qu’adressent aux saintes les -pèlerins, souvent éclatent les hymnes, devenus populaires de celui -qu’Alphonse Daudet a nommé le Gœthe de la Provence, Frédéric Mistral.</p></div> - - - -</div> -<hr class="full"> -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>ROI DE CAMARGUE</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin-top:1em; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg™ electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg™ electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg™ -electronic works. See paragraph 1.E below. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the -Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg™ electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. 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Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg™ License. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg™ work in a format -other than “Plain Vanilla ASCII” or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg™ website -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original “Plain -Vanilla ASCII” or other form. 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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.6. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. 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Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> -</div> -</body> -</html> diff --git a/old/69165-h/images/cover.jpg b/old/69165-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 3190708..0000000 --- a/old/69165-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/69165-h/images/front.jpg b/old/69165-h/images/front.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 536214b..0000000 --- a/old/69165-h/images/front.jpg +++ /dev/null |
