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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Les dames vertes - OEuvres de George Sand - -Author: George Sand - -Release Date: October 6, 2022 [eBook #69098] - -Language: French - -Produced by: Laura Natal Rodrigues (Images generously made available by - Hathi Trust Digital Library.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DAMES VERTES *** - - - LES - DAMES VERTES - - PAR - - GEORGE SAND - - - NOUVELLE ÉDITION - - - PARIS - - CALMANN LÉVY, ÉDITEURS - - ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES - - À LA LIBRAIRIE NOUVELLE - - 1879 - - Droits de reproduction et de traduction réservés - - - - -TABLE DES MATIÈRES -I. Les trois pains -II. L'apparition -III. Le procès -IV. L'immortelle -V. Le duel -VI. Conclusion - - - - -LES -DAMES VERTES - - - - -I - -LES TROIS PAINS - - -Chargé par mon père d'une mission très-délicate, je me rendis, -vers la fin de mai 1788, au château d'Ionis, situé à une dizaine de -lieues dans les terres, entre Angers et Saumur. - -J'avais vingt-deux ans, et j'exerçais déjà la profession -d'avocat, pour laquelle je me sentais peu de goût, bien que ni -l'étude des affaires ni celle de la parole ne m'eussent présenté -de difficultés sérieuses. Eu égard à mon âge, on ne me trouvait pas -sans talents; et le talent de mon père, avocat renommé dans sa -localité, m'assurait, pour l'avenir, une brillante clientèle, pour -peu que je fisse d'efforts pour n'être pas trop indigne de le -remplacer. Mais j'eusse préféré les lettres, une vie plus rêveuse, -un usage plus indépendant et plus personnel de mes facultés, une -responsabilité moins soumise aux passions et aux intérêts d'autrui. - -Comme ma famille était dans l'aisance, et que j'étais fils unique, -très-choyé et très-chéri, j'eusse pu choisir ma carrière; mais -j'eusse affligé mon père, qui s'enorgueillissait de sa compétence -à me diriger dans le chemin qu'il m'avait frayé d'avance, et je -l'aimais trop tendrement pour vouloir faire prévaloir mes instincts -sur ses désirs. - -Ce fut une soirée délicieuse que celle où j'achevais cette -promenade à cheval à travers les bois qui entourent le vieux et -magnifique château d'Ionis. J'étais bien monté, vêtu en cavalier -avec une sorte de recherche, et accompagné d'un domestique dont je -n'avais nul besoin, mais que ma mère avait eu l'innocente vanité -de me donner pour la circonstance, voulant que son fils se présentât -convenablement chez une des personnes les plus brillantes de notre -clientèle. - -La nuit s'éclairait mollement du feu doux de ses plus grandes -étoiles. Un peu de brume voilait le scintillement de ces myriades -d'astres secondaires qui clignotent comme des yeux ardents durant des -nuits claires et froides. Celle-ci offrait un vrai ciel d'été, assez -pur pour être encore lumineux et transparent, assez adouci pour ne pas -effrayer de son incommensurable richesse. C'était, si je peux ainsi -parler, un de ces doux firmaments qui vous permettent de penser encore -à la terre, d'admirer les lignes vaporeuses de ses étroits horizons, -de respirer sans dédain son atmosphère de fleurs et d'herbages, -enfin de se dire qu'on est quelque chose dans l'immensité et -d'oublier que l'on n'est qu'un atome dans l'infini. - -À mesure que j'approchais du parc seigneurial, les sauvages parfums -de la forêt s'imprégnaient de ceux des lilas et des acacias qui -penchaient leurs têtes fleuries au-dessus du mur de ronde. Bientôt, à -travers les bosquets, je vis briller les croisées du manoir, derrière -leurs rideaux de moire violette, coupés des grands croisillons noirs de -l'architecture. C'était un magnifique château de la renaissance, -un chef-d'œuvre de goût mêlé de caprice, une de ces demeures où -l'on se sent impressionné par je ne sais quoi d'ingénieux, -d'élégant et de hardi qui, de l'imagination de l'architecte, -semble passer dans la vôtre et s'en emparer pour l'élever -au-dessus des habitudes et des préoccupations du monde positif. - -J'avoue que le cœur me battait bien fort en disant mon nom au laquais -chargé de m'annoncer. Je n'avais jamais vu madame d'Ionis. Elle -passait pour être la plus jolie femme du pays; elle avait vingt-deux -ans, un mari qui n'était ni beau ni aimable, et qui la négligeait -pour les voyages. Son écriture était charmante, et elle trouvait moyen -de montrer non-seulement beaucoup de sens, mais encore beaucoup -d'esprit dans ses lettres d'affaires. C'était, en outre, un -très-noble caractère. Voilà tout ce que je savais d'elle, et c'en -était bien assez pour que j'eusse peur de paraître gauche et -provincial. - -Je devais être très-pâle en entrant dans le salon. - -Aussi ma première impression fut-elle comme de soulagement et de -plaisir lorsque je me trouvai en présence de deux grosses vieilles -femmes très-laides, dont l'une, madame la douairière d'Ionis, -m'annonça que sa bru était chez une de ses amies du voisinage et ne -rentrerait probablement que le lendemain. - ---Vous êtes quand même le bienvenu, ajouta cette matrone; nous -avons beaucoup d'amitié et de reconnaissance pour monsieur votre -père, et il paraît que nous avons grand besoin de ses conseils, que -vous êtes sans doute chargé de nous transmettre. - ---Je venais de sa part pour parler d'affaires à madame d'Ionis... - ---La comtesse d'Ionis s'occupe d'affaires, en effet, reprit la -douairière comme pour m'avertir d'une bévue commise. Elle s'y -entend, elle a une bonne tête, et, en l'absence de mon fils, qui est -à Vienne, c'est elle qui suit cet ennuyeux et interminable procès. -Il ne faut pas que vous comptiez sur moi pour la remplacer, car je n'y -entends rien du tout, et tout ce que je peux faire, c'est de vous -retenir jusqu'au retour de la comtesse en vous offrant un souper tel -quel et un bon lit. - -Là-dessus, la vieille dame, qui, malgré la petite leçon qu'elle -m'avait donnée, paraissait une assez bonne femme, sonna et donna des -ordres pour mon installation. Je refusai de manger, ayant pris mes -précautions en route, et sachant qu'il n'est rien de plus gênant -que de manger tout seul, sous les yeux de gens à qui l'on est -complètement inconnu. - -Comme mon père m'avait donné plusieurs jours pour m'acquitter de -ma commission, je n'avais rien de mieux à faire que d'attendre -notre belle cliente, et j'étais, vis-à-vis d'elle et de sa -famille, un envoyé assez utile pour avoir droit à une très-cordiale -hospitalité. Je ne me fis donc pas prier pour rester chez elle, bien -qu'il y eût un tournebride très-confortable, où les gens de ma -sorte allaient ordinairement attendre le moment de s'entretenir avec -les gens de qualité. Tel était encore le langage des provinces à -cette époque, et il fallait en apprécier les termes et la valeur pour -se tenir à sa place, sans bassesse et sans impertinence, dans les -relations du monde. Bourgeois et philosophe (on ne disait pas encore -démocrate), je n'étais nullement convaincu de la supériorité -morale de la noblesse. Mais, bien qu'elle se piquât aussi de -philosophie, je savais qu'il fallait ménager ses susceptibilités -d'étiquette, et les respecter pour s'en faire respecter soi-même. - -J'avais donc, un peu de timidité passée, aussi bon ton que qui que -ce soit, ayant déjà vu chez mon père des spécimens de toutes les -classes de la société. La douairière parut s'en apercevoir au bout -de quelques instants, et ne plus se faire de violence pour accueillir, -sinon en égal, du moins en ami, le fils de l'avocat de la maison. - -Pendant qu'elle me faisait la conversation, en femme à qui l'usage -tient lieu d'esprit, j'eus le loisir d'examiner et sa figure et -celle de l'autre matrone, encore plus grasse qu'elle, qui, assise à -quelque distance et remplissant le fond d'un ouvrage de tapisserie, ne -desserrait pas les dents et levait à peine les yeux sur moi. Elle -était mise à peu près comme la douairière, robe de soie foncée, -manches collantes, fichu de dentelle noire passé par-dessus un bonnet -blanc et noué sous le menton. Mais tout cela était moins propre et -moins frais; les mains étaient moins blanches quoique aussi potelées; -le type plus vulgaire, bien que la vulgarité fût déjà -très-accusée dans les traits lourds de la grosse douairière -d'Ionis. Bref, je ne doutai plus de sa condition de fille de -compagnie, lorsque la douairière lui dit, à propos de mon refus de -souper: - ---N'importe, Zéphyrine, il ne faut pas oublier que M. Nivières est -jeune et qu'il peut avoir encore faim, au moment de s'endormir. -Faites-lui mettre un ambigu dans son appartement. - -La monumentale Zéphyrine se leva; elle était aussi grande que grosse. - ---Et surtout, lui dit sa maîtresse lorsqu'elle fut au moment de -sortir, qu'on n'oublie pas le pain. - ---Le pain? dit Zéphyrine d'une petite voix grêle et voilée qui -faisait un plaisant contraste avec sa stature. - -Puis elle répéta: - ---Le pain? avec une intonation bien marquée de doute et de surprise. - ---Les pains! répondit la douairière avec autorité. - -Zéphyrine parut hésiter un instant et sortit; mais sa maîtresse la -rappela aussitôt pour lui faire cette étrange recommandation: - ---Trois pains! - -Zéphyrine ouvrit la bouche pour répondre, leva tant soit peu les -épaules et disparut. - ---Trois pains! m'écriai-je à mon tour. Mais quel appétit me -supposez-vous donc, madame la comtesse? - ---Oh! ce n'est rien, dit-elle. Ils sont tout petits! - -Elle garda un instant le silence. Je cherchais un peu ce que je -trouverais à lui dire pour relever la conversation, en attendant que -j'eusse le droit de me retirer, lorsqu'elle parut en proie à une -certaine perplexité, porta la main au gland de la sonnette et -s'arrêta pour dire, comme se parlant à elle-même: - ---Pourtant, trois pains!... - ---C'est beaucoup, en effet, repris-je en réprimant une grande envie -de rire. - -Elle me regarda, étonnée, ne se rendant pas compte d'avoir parlé -tout haut. - ---Vous parlez du procès? dit-elle comme pour me faire oublier sa -distraction: c'est beaucoup, ce qu'on nous réclame! Croyez-vous -que nous le gagnerons? - -Mais elle écouta fort peu mes réponses évasives, et sonna -décidément; un domestique vint, à qui elle demanda Zéphyrine. -Zéphyrine revint, à qui elle parla dans l'oreille; après quoi, -elle parut tranquillisée et se mit à babiller avec moi, en bonne -commère, très-bornée, mais bienveillante et presque maternelle, me -questionnant sur mes goûts, mon caractère, mes relations et mes -plaisirs. Je me fis plus enfant que je n'étais pour la mettre à son -aise; car je remarquai vite qu'elle était de ces femmes du grand -monde qui ont su se passer de la plus médiocre intelligence, et qui -n'ont aucun besoin d'en rencontrer davantage chez les autres. - -En somme, elle avait tant de bonhomie, que je ne m'ennuyai pas -beaucoup avec elle pendant une heure, et que je n'attendis pas avec -trop d'impatience la permission de la quitter. - -Un valet de chambre me conduisit à mon appartement; car c'était -presque un appartement complet: trois pièces fort belles, -très-vastes, et meublées en vieux Louis XV, avec beaucoup de luxe. Mon -propre domestique, à qui ma bonne mère avait fait la leçon, était -dans ma chambre à coucher, attendant l'honneur de me déshabiller, -afin de paraître aussi instruit de son devoir que les valets de grande -maison. - ---C'est fort bien, mon cher Baptiste, lui dis-je quand nous fûmes -seuls ensemble, mais tu peux aller dormir. Je me coucherai moi-même et -me déshabillerai en personne, comme j'ai fait depuis que je suis au -monde. - -Baptiste me souhaita une bonne nuit et me quitta. Il n'était que dix -heures. Je n'avais nulle envie de dormir si tôt, et je me disposais -à aller examiner les meubles et les tableaux de mon salon, lorsque mes -yeux tombèrent sur l'ambigu qui m'avait été servi dans ma -chambre, près de la cheminée, et les trois pains m'apparurent dans -une mystérieuse symétrie. - -Ils étaient passablement gros et placés au centre du plateau de laque, -dans une jolie corbeille de vieux saxe, avec une belle salière -d'argent au milieu, et trois serviettes damassées à l'entour. - ---Que diable y a-t-il dans l'arrangement de cette corbeille? me -demandai-je, et pourquoi cet accessoire vulgaire de mon souper, le pain, -a-t-il tant tourmenté ma vieille hôtesse? Pourquoi trois pains si -expressément recommandés? Pourquoi pas quatre, pourquoi pas dix, si -l'on me prend pour un ogre? Et, au fait, voilà un très-copieux -ambigu, et des flacons de vin avec des étiquettes qui promettent -beaucoup; mais pourquoi trois carafes d'eau? Voilà qui redevient -mystérieux et bizarre. Cette bonne vieille comtesse s'imagine-t-elle -que je suis triple, ou que j'apporte deux convives dans ma valise? - -Je méditais sur cette énigme, lorsqu'on frappa à la porte de -l'antichambre. - ---Entrez! criai-je sans me déranger, pensant que Baptiste avait -oublié quelque chose. - -Quelle fut ma surprise de voir apparaître, en coiffe de nuit, la -puissante Zéphyrine, tenant d'une main un bougeoir, de l'autre -mettant un doigt sur ses lèvres, et s'avançant vers moi avec la -risible prétention de ne pas faire crier le parquet sous ses pas -d'éléphant! Je devins certainement plus pâle que je ne l'avais -été en me préparant à paraître devant la jeune madame d'Ionis. De -quelle effroyable aventure me menaçait donc cette volumineuse -apparition? - ---Ne craignez rien, monsieur, me dit ingénument la bonne vieille -fille, comme si elle eût deviné ma terreur; je viens vous expliquer -la singularité... les trois carafes... et les trois pains! - ---Ah! volontiers, répondis-je en lui offrant un fauteuil; -j'étais justement fort intrigué. - ---Comme femme de charge, dit Zéphyrine refusant de s'asseoir et -tenant toujours sa bougie, je serais bien mortifiée que monsieur crût -de ma part à une mauvaise plaisanterie. Je ne me permettrais pas... Et -pourtant je viens demander à monsieur de s'y prêter pour ne pas -mécontenter ma maîtresse. - ---Parlez, mademoiselle Zéphyrine; je ne suis pas d'humeur à me -fâcher d'une plaisanterie, surtout si elle est divertissante. - ---Oh! mon Dieu, non, monsieur; elle n'a rien de bien amusant, mais -elle n'a rien de désagréable non plus. Voici ce que c'est. Madame -la comtesse douairière est très... elle a une tête bien... - -Zéphyrine s'arrêta court. Elle aimait ou craignait la douairière et -ne pouvait se décider à la critiquer. Son embarras était comique, car -il se traduisait par un sourire enfantin relevant les coins d'une -toute petite bouche édentée, laquelle faisait paraître plus large -encore sa figure ronde et joufflue, sans front et sans menton. On eût -dit la pleine lune se maniérant et faisant la bouche en cœur, comme on -la voit représentée sur les almanachs liégeois. La petite voix -essoufflée de Zéphyrine, son grasseyement et son blaisement achevaient -de la rendre si invraisemblable, que je n'osais la regarder en face, -dans la crainte de perdre mon sérieux. - ---Voyons, lui dis-je pour l'encourager dans ses révélations: -madame la comtesse douairière est un peu taquine, un peu moqueuse? - ---Non, monsieur, non! elle est de très-bonne foi; elle croit... -elle s'imagine... - -Je cherchais en vain ce que la douairière pouvait s'imaginer, lorsque -Zéphyrine ajouta avec effort: - ---Enfin, monsieur, ma pauvre maîtresse croit aux esprits! - ---Soit! répondis-je. Elle n'est pas la seule personne de son sexe -et de son âge qui ait cette croyance, et cela ne fait de tort à -personne. - ---Mais cela fait quelquefois du mal à ceux qui s'en effrayent, et, -si monsieur craignait quelque chose dans cet appartement, je puis lui -jurer qu'il n'y revient rien du tout. - ---Tant pis! j'aurais été bien content d'y voir quelque chose de -surnaturel... Les apparitions font partie des vieux manoirs, et celui-ci -est si beau, que je ne m'y serais représenté que des fantômes -très-agréables. - ---Vraiment! monsieur a donc entendu parler de quelque chose? - ---Relativement à ce château et à cet appartement? Jamais; -j'attends que vous m'appreniez... - ---Eh bien, monsieur, voici ce que c'est. En l'année... je ne sais -plus, mais c'était sous Henri II; monsieur doit savoir mieux que moi -combien il y a de temps de cela: il y avait ici trois demoiselles, -héritières de la famille d'Ionis, belles comme le jour, et si -aimables, qu'elles étaient adorées de tout le monde. Une méchante -dame de la cour, qui était jalouse d'elles, et de la plus jeune en -particulier, fit mettre du poison dans l'eau d'une fontaine dont -elles burent et dont on se servait pour faire leur pain. Toutes trois -moururent dans la même nuit, et, à ce que l'on prétend, dans la -chambre où nous voici. Mais cela n'est pas bien sûr, et on ne se -l'est imaginé que depuis peu. On faisait bien, dans le pays, un conte -sur trois dames blanches qui s'étaient montrées longtemps dans le -château et les jardins; mais c'était si vieux, qu'on n'y -pensait plus et que personne n'y croyait, lorsqu'un des amis de la -maison, M. l'abbé de Lamyre, qui est un esprit gai et un beau -parleur, ayant dormi dans cette chambre, rêva ou prétendit avoir -rêvé de trois femmes vertes qui étaient venues lui faire des -prédictions. Et, comme il vit que son rêve intéressait madame la -douairière et divertissait la jeune comtesse sa bru, il inventa tout ce -qu'il voulut et fit parler ses revenants à sa fantaisie, si bien que -madame la douairière est persuadée que l'on pourrait savoir -l'avenir de la famille et celui du procès qui tourmente M. le comte, -en venant à bout de faire revenir et parler ces fantômes. Mais, comme -toutes les personnes que l'on a logées ici n'ont rien vu du tout et -n'ont fait que rire de ses questions, elle a résolu d'y faire -coucher celles qui, n'étant prévenues de rien, ne songeraient ni à -inventer des apparitions, ni à cacher celles qu'elles pourraient -voir. Voilà pourquoi elle a commandé qu'on vous mît dans cette -chambre, sans vous rien dire; mais, comme madame n'est pas bien... -fine, peut-être! elle n'a pas pu s'empêcher de me parler devant -vous des trois pains. - ---Certainement, les trois pains d'abord, et les trois carafes -ensuite, étaient faits pour me donner à penser. Pourtant, je confesse -que je ne trouve absolument rien qui ait rapport... - ---Ah! si fait, monsieur. Les trois demoiselles du temps de Henri II -ont été empoisonnées par le pain et l'eau! - ---Je vois bien la relation, mais je ne comprends pas que cette -offrande, si c'en est une, puisse leur être bien agréable. Qu'en -pensez-vous vous-même? - ---Je pense que là où sont leurs âmes, elles n'en savent rien, ou -s'en soucient fort peu, dit Zéphyrine d'un air de supériorité -modeste. Mais il faut que vous sachiez comment ces idées-là sont -venues à ma bonne vieille maîtresse. Je vous apporte le manuscrit que -madame d'Ionis, sa belle-fille, madame Caroline, comme nous -l'appelons ici, a relevé elle-même, sur de vieux griffonnages -trouvés dans les archives de la famille. Cette lecture vous -intéressera plus que ma conversation, et je vais vous souhaiter le -bonsoir... après, cependant, vous avoir adressé une petite prière. - ---De tout mon cœur, ma bonne demoiselle: que puis-je faire pour vous? - ---Ne dire à personne au monde, si ce n'est à madame Caroline, qui -ne le trouvera pas mauvais, que je vous ai prévenu; car madame la -douairière me gronderait et ne se fierait plus à moi. - ---Je vous le promets; et que dois-je dire demain, si l'on -m'interroge sur mes visions? - ---Ah! voilà, monsieur... Il faut que vous ayez la bonté -d'inventer quelque chose, un rêve sans suite ni sens, ce que vous -voudrez, pourvu qu'il y soit question de trois demoiselles: -autrement, madame la douairière sera comme une âme en peine et s'en -prendra à moi, disant que je n'ai pas mis les pains, les carafes et -la salière; ou bien que je vous ai averti, et que votre incrédulité -a fait manquer l'apparition. Elle est persuadée de la mauvaise humeur -de _ces dames_, et du refus qu'elles font de se montrer à ceux qui se -moquent d'avance, ne fût-ce que dans leur pensée. - -Resté seul, après avoir promis à Zéphyrine de me prêter à la -fantaisie de sa maîtresse, j'ouvris et lus le manuscrit dont je ne -rapporterai que les circonstances relatives à mon histoire. Celle des -demoiselles d'Ionis me parut une pure légende, racontée par madame -d'Ionis, sur la foi de documents peu authentiques, qu'elle -critiquait elle-même de ce ton léger et railleur qui était alors de -mode. - -Je passe donc sous silence la chronique froidement commentée des trois -mortes, qui m'avait paru plus intéressante dans les sobres paroles de -Zéphyrine, et je rapporterai seulement le fragment suivant, transcrit -par madame d'Ionis, d'un manuscrit daté de 1650, et rédigé par un -ancien chapelain du château: - -«C'est de fait que j'ai ouï raconter, dans ma jeunesse, comme -quoi le château d'Ionis fut hanté par des esprits, au nombre de -trois, et montrant l'apparence de dames richement habillées, -lesquelles, sans menacer personne, paraissaient chercher quelque chose -dans les chambres et offices de la maison. Les messes et prières dites -à leur intention ne les ayant pu empêcher de revenir, on s'imagina -de faire bénir trois pains blancs et de les mettre en la chambre où -les demoiselles d'Ionis avaient décédé. Cette nuit-là, elles -vinrent sans faire de bruit ni effrayer personne de leur vue, et on -trouva, le lendemain, qu'elles avaient comme grignoté les pains, à -la manière des souris, mais n'en avaient rien emporté; et, la nuit -suivante, elles recommencèrent à se plaindre et faire crier les huis -et grincer les targettes. C'est pourquoi on imagina de leur mettre -trois cruches d'eau claire, dont elles ne burent point, mais dont -elles répandirent une partie. Enfin, le prieur de Saint-*** conseilla -de les apaiser tout à fait en leur offrant une salière remplie de sel -blanc, par la raison qu'elles avaient été empoisonnées dans un pain -sans sel; et, dès que la chose fut faite, on les entendit chanter un -très-beau cantique, où l'on assure qu'elles promettaient, en -latin, des bénédictions et d'heureuses fortunes à la branche -cadette d'Ionis, qui avait recueilli leur héritage. - -»Ceci se passa, m'a-t-on dit, du temps du roi Henri le IVme, et, -depuis, on n'en a plus entendu parler; mais c'est une croyance qui -a duré longtemps après, dans la maison d'Ionis, qu'en leur faisant -cette offrande à minuit, on peut les attirer et savoir d'elles les -choses de l'avenir. On dit même que, si trois pains, trois carafes et -une salière se trouvent par l'effet du hasard sur une table, dans -ledit château, on voit ou on entend, en ce lieu, des choses -surprenantes.» - -À ce fragment, madame d'Ionis avait ajouté la réflexion suivante: -«Il est bien regrettable pour la maison d'Ionis que ce beau miracle -ait cessé: tous ses membres eussent été vertueux et sages; mais, -bien que j'aie entre les mains une formule d'invocation rédigée -par quelque astrologue attaché jadis à la maison, je n'espère pas -que les _dames vertes_ veuillent jamais s'y rendre.» - -Je restai quelque temps absorbé, non par l'effet de cette lecture, -mais bien par la jolie écriture de madame d'Ionis et par -l'élégante rédaction des autres réflexions qui accompagnaient la -légende. - -Je ne faisais pas, comme je me le permets aujourd'hui, la critique du -facile scepticisme de cette belle dame. J'étais à sa hauteur en ce -genre. C'était la mode de prendre les choses fantastiques, non par -leur côté artiste, mais par leur côté ridicule. On était tout frais -fier de ne plus donner dans les contes de nourrice, dans les -superstitions de la veille. - -J'étais, du reste, fort disposé à devenir amoureux. On m'avait -tant parlé, à la maison, de cette aimable personne, et ma mère -m'avait si bien recommandé, à mon départ, de ne pas me laisser -tourner la tête, que c'était à moitié fait. Je n'avais encore -aimé que deux ou trois cousines, et ces amours-là, chantées par moi -en vers aussi chastes que mes flammes, n'avaient pas tellement -consumé mon cœur, qu'il ne fût prêt à se laisser incendier -beaucoup plus sérieusement. - -J'avais emporté un dossier que mon père m'avait engagé à -étudier. Je l'ouvris consciencieusement; mais, après en avoir lu -quelques pages avec les yeux, sans qu'un seul mot arrivât à mon -cerveau, je reconnus que cette manière d'étudier était parfaitement -inutile, et je pris le sage parti d'y renoncer. Je crus réparer ma -paresse en pensant sérieusement au procès des d'Ionis, que je -connaissais sur le bout du doigt, et je préparais les arguments par -lesquels je devais convaincre la comtesse de la marche à suivre. -Seulement, chacun de ces arguments merveilleux se terminait, je ne sais -comment, par quelque madrigal amoureux qui n'avait pas un rapport bien -direct avec la procédure. - -Au milieu de cet important travail, la faim me prit. La Muse n'est pas -si rigoureuse aux enfants de famille habitués à bien vivre, qu'elle -leur interdise de souper de bon appétit. Je me disposai donc à faire -honneur au pâté qui me souriait à travers mes dossiers et mes -hémistiches, et je dépliai la serviette posée sur mon assiette, où, -à ma grande surprise, je trouvai un quatrième pain. - -Cette surprise céda vite à un raisonnement très-simple: si, dans les -projets et prévisions de la douairière, les trois pains cabalistiques -devaient rester intacts, il était naturel qu'on en eût consacré un -à la satisfaction de mon appétit. Je goûtai les vins et les trouvai -d'une si bonne qualité que je fis généreusement aux fantômes le -sacrifice de ne pas entamer une seule des carafes d'eau qui leur -étaient destinées. - -Et, tout en mangeant avec grand plaisir, je me mis enfin à songer à -cette chronique, et à me demander comment je raconterais les prodiges -que je ne pouvais me dispenser d'avoir vus. Je regrettais que -Zéphyrine ne m'eût pas donné plus de détails sur les fantaisies -présumées des trois mortes. L'extrait du manuscrit de 1650 -n'était pas assez explicite: ces dames devaient-elles attendre que -je fusse endormi pour venir, comme des souris, grignoter sur ma table -les pains dont on les savait si friandes? ou bien allaient-elles -m'apparaître d'un moment à l'autre, et s'asseoir, l'une à -ma gauche, la seconde à ma droite, et la troisième en face de moi? - -Minuit sonna, c'était l'heure classique, l'heure fatale! - - - - -II - -L'APPARITION - - -Minuit sonna jusqu'au douzième coup, sans qu'aucune apparition se -produisît. Je me levai, pensant que j'en étais quitte: j'avais -fini de manger, et, après une douzaine de lieues à cheval, je -commençais à sentir le besoin du sommeil, lorsque l'horloge du -château, qui avait un très-beau timbre grave et retentissant, se mit -à recommencer les quatre quarts et les douze heures avec une lenteur -imposante. - -Avouerai-je que je me sentis un peu ému de cette sorte de retour de -l'heure fantastique que je croyais révolue? Pourquoi pas? J'avais -fait jusque-là si bonne contenance de philosophe! Pour être un -fervent disciple de la raison, je n'en étais pas moins un très-jeune -homme, et un homme d'imagination, élevé sur les genoux d'une mère -qui croyait encore fermement à toutes les légendes dont elle m'avait -bercé, lesquelles ne m'avaient pas toujours fait rire. - -Je m'aperçus de l'imperceptible malaise que j'éprouvais, et, -pour le combattre, car j'en fus très-honteux, je me hâtai de me -déshabiller. L'horloge avait fini, j'étais dans mon lit, et -j'allais souffler ma bougie, lorsqu'une horloge plus éloignée du -village se mit à sonner à son tour les quatre quarts et les douze -heures, mais d'une voix si lugubre et avec une si mortelle -nonchalance, que j'en fus sérieusement impatienté. Pour peu -qu'elle eût, comme celle du château, double sonnerie, il n'y avait -pas de raison pour en finir. - -Il me sembla, en effet, pendant quelques minutes, que je l'entendais -recommencer et qu'elle sonnait trente-sept heures; mais c'était -une pure illusion, comme je m'en assurai en ouvrant ma fenêtre. Le -plus profond silence régnait dans le château et dans la campagne. Le -ciel était voilé tout à fait; on n'apercevait plus aucune étoile; -l'air était lourd; et je voyais des volées de phalènes et de -noctuelles s'agiter dans le rayon de lumière que ma bougie projetait -au dehors. Leur inquiétude était un signe d'orage. Comme j'ai -toujours beaucoup aimé l'orage, je me plus à en respirer les -approches. De courtes rafales m'apportaient le parfum des fleurs du -jardin. Le rossignol chanta encore une fois et se tut pour chercher un -abri. J'oubliai ma sotte émotion en jouissant du spectacle de la -réalité. - -Ma chambre donnait sur la cour d'honneur, qui était vaste et -entourée de constructions magnifiques, dont les masses légères se -découpaient en bleu pâle sur le ciel noir, à la lueur des premiers -éclairs. - -Mais le vent se leva et me chassa de la fenêtre, dont il semblait -vouloir emporter les rideaux. Je fermai tout, et, avant de me recoucher, -je voulus braver les spectres et satisfaire Zéphyrine en accomplissant -avec conscience ce que je présumai être les rites de l'évocation. -Je nettoyai la table et en ôtai les restes de mon repas. Je plaçai les -trois carafes autour de la corbeille. Je n'avais pas dérangé le sel; -et, voulant me venger de moi-même en provoquant jusqu'au bout ma -propre imagination, je mis trois chaises autour de la table et trois -flambeaux sur la table, un devant chaque fauteuil. - -Après quoi, j'éteignis tout et m'endormis tranquillement, sans -manquer de me comparer à sire Enguerrand, dont ma mère m'avait -souvent chanté, sous forme de complainte, les aventures dans le -terrible château des Ardennes. - -Il faut croire que mon premier sommeil fut très-profond, car je ne sais -ce que devint l'orage, et ce ne fut pas lui qui me réveilla; ce fut -un cliquetis de verres sur la table, que j'entendis d'abord à -travers je ne sais quels rêves, et que je finis par entendre en -réalité. J'ouvris les yeux, et... me croie qui voudra, mais je fus -témoin de choses si surprenantes, qu'après vingt ans, le moindre -détail en est resté dans ma mémoire, aussi net que le premier jour. - -Il y avait de la clarté dans ma chambre, bien que je ne visse aucun -flambeau allumé. C'était comme une lueur verte très-vague, qui -semblait partir de la cheminée. Cette faible clarté me permit de voir, -non pas distinctement, mais assurément trois personnes, ou plutôt -trois formes assises sur les fauteuils que j'avais disposés autour de -la table, l'une à droite, l'autre à gauche, la troisième entre -les deux premières, vis-à-vis de la cheminée et le dos tourné à mon -lit. - -À mesure que ma vue s'habituait à cette lueur, je croyais -reconnaître, dans ces trois ombres, des femmes vêtues ou plutôt -enveloppées de voiles d'un blanc verdâtre, très-amples, qui par -moments me semblaient être des nuages, et qui leur cachaient -entièrement la figure, la taille et les mains. Je ne sais si elles -agissaient, mais je ne pouvais saisir aucun de leurs mouvements, et -cependant le cliquetis des carafes continuait, comme si elles les -eussent poussées et heurtées, selon une sorte de rythme, contre la -corbeille de porcelaine. - -Après quelques instants accordés, je le confesse, à une terreur -très-vive, je pensai que j'étais dupe d'une mystification, et -j'allais sauter résolument au milieu de la chambre pour faire peur à -qui voulait m'effrayer, lorsque, me souvenant que dans cette maison je -ne pouvais avoir affaire qu'à des femmes honnêtes, peut-être à de -grandes dames, qui me faisaient l'honneur de se moquer de moi, je -tirai brusquement mon rideau et me rhabillai à la hâte. - -Quand ce fut fait, j'écartai le rideau afin de guetter le moment de -surprendre ces malignes personnes par un grand éclat de ma plus grosse -voix. Mais quoi! plus rien! tout avait disparu. J'étais dans une -obscurité profonde. - -À cette époque, on n'avait pas trouvé le moyen de se procurer -instantanément de la lumière; je n'avais pas même celui de m'en -procurer lentement à l'aide de la pierre à fusil. Je fus réduit à -m'approcher à tâtons de la table, où je ne trouvai absolument rien -que les fauteuils, les carafes, les flambeaux et les pains, dans -l'ordre où je les avais placés. Aucun bruit appréciable n'avait -trahi le départ des étranges visiteuses: il est vrai que le vent -soufflait encore très-fort et s'engouffrait en plaintes lamentables -dans la vaste cheminée de ma chambre. - -J'ouvris la fenêtre et ma jalousie, contre laquelle j'eus à lutter -pour l'assujettir. Il ne faisait pas encore jour, et le peu de -transparence de l'air extérieur ne me permit pas de voir toutes les -parties de ma chambre. Je fus réduit à tâtonner partout, ne voulant -pas appeler ni interroger, tant je craignais de paraître effrayé. Je -passai dans le salon et dans l'autre pièce, me livrant sans plus de -bruit aux mêmes recherches, et je revins m'asseoir sur mon lit pour -faire sonner ma montre et songer à mon aventure. - -Ma montre était arrêtée et les horloges du dehors sonnèrent une -demie, comme pour me déclarer qu'il n'y avait pas moyen de savoir -l'heure. - -J'écoutai le vent et tâchai de me rendre compte de ses bruits et de -ceux qui pourraient partir de quelque coin de mon appartement. Je mis -mes yeux et mes oreilles à la torture. J'y mis aussi mon esprit pour -lui demander si je n'avais pas rêvé ce que j'avais cru voir. La -chose était possible, bien que je ne pusse me rendre compte du rêve -qui avait dû précéder et amener ce cauchemar. - -Je résolus de ne pas m'en tourmenter davantage et d'attendre sur -mon lit le retour du sommeil sans me déshabiller, en cas de -mystification nouvelle. - -Je ne pus me rendormir. Je me sentais cependant fatigué, et le vent me -berçait irrésistiblement; je m'assoupissais à chaque instant; -mais, à chaque instant, je rouvrais les yeux et regardais, malgré moi, -dans le noir et dans le vide avec méfiance. - -Je commençais enfin à sommeiller, lorsque le cliquetis recommença, -et, cette fois, ouvrant les yeux bien grands, mais ne bougeant pas, je -vis les trois spectres à leur place, immobiles en apparence, avec leurs -voiles verts flottant dans la lueur verte qui partait de la cheminée. - -Je feignis de dormir, car il est probable que l'on ne pouvait -voir mes yeux ouverts dans l'ombre de l'alcôve, et j'observai -attentivement. Je n'étais plus effrayé; je n'éprouvais plus que -la curiosité de surprendre un mystère plaisant ou désagréable, une -fantasmagorie très-bien mise en scène par des personnages réels, -ou... J'avoue que je ne trouvais pas de définition à la seconde -hypothèse: elle ne pouvait être que folle et ridicule, et cependant -elle me tourmentait comme admissible. - -Je vis alors les trois ombres se lever, s'agiter et tourner rapidement -et sans aucun bruit, autour de la table, avec des gestes -incompréhensibles. Elles m'avaient paru de médiocre stature tant -qu'elles avaient été assises: debout, elles étaient aussi grandes -que des hommes. Tout à coup, une d'entre elles diminua, reprit la -taille d'une femme, devint toute petite, grandit démesurément et se -dirigea vers moi, pendant que les deux autres se tenaient debout sous le -manteau de la cheminée. - -Ceci me fut très-désagréable; et, par un mouvement d'enfant, je -mis mon oreiller sur ma figure, comme pour élever un obstacle entre moi -et la vision. - -Puis j'eus encore honte de ma sottise, et je regardai attentivement. -Le spectre était assis sur le fauteuil placé au pied de mon lit. Je ne -vis pas sa figure. La tête et le buste étaient, non pas ombragés, -mais comme brisés par le rideau de l'alcôve. La lueur du foyer, -devenue plus vive, dessinait seulement la moitié inférieure d'un -corps et les plis d'un vêtement dont la forme et la couleur -n'avaient plus rien de déterminé, mais dont la réalité ne pouvait -plus être révoquée en doute. - -Cela était d'une immobilité effrayante, comme si rien ne respirait -sous cette sorte de linceul. J'attendis quelques instants qui me -parurent un siècle. Je sentis que je perdais le sang-froid dont je -m'étais armé. Je m'agitai sur mon lit; j'eus la pensée de fuir -je ne sais où. J'y résistai. Je passai la main sur mes yeux, puis je -l'avançai résolument pour saisir le spectre par les plis de ce -vêtement si visible et si bien éclairé: je ne touchai que le vide. -Je m'élançai sur le fauteuil: c'était un fauteuil vide. Toute -clarté et toute vision avaient disparu. Je recommençai à parcourir la -chambre et les autres pièces. Comme la première fois, je les trouvai -désertes. Bien certain de n'avoir, cette fois, ni rêvé ni dormi, je -restai levé jusqu'au jour, qui ne tarda pas à paraître. - -On a beaucoup étudié, depuis quelques années, les phénomènes de -l'hallucination; on les a observés et caractérisés. Des hommes de -science en ont fait l'analyse sur eux-mêmes. J'ai vu même des -femmes délicates et nerveuses en subir les accès fréquents, non pas -sans souffrance et sans tristesse, mais sans terreur, et en se rendant -très-bien compte de l'état d'illusion où elles se trouvaient. - -Dans ma jeunesse, on n'était pas si avancé. Il n'y avait guère de -milieu entre la négation absolue de toute vision et la croyance aveugle -aux apparitions. On riait de ceux qui étaient tourmentés de ces -visions, que l'on attribuait à la crédulité et à la peur, et que -l'on n'excusait que dans le cas de grave maladie. - -Il m'arriva donc, pendant ma terrible insomnie, de m'interroger -sévèrement et de me faire une très-dure et très-injuste réprimande -sur la faiblesse de mon esprit, sans songer à me dire que tout cela -pouvait être l'effet d'une mauvaise digestion ou d'une influence -atmosphérique. Cette idée me fût venue difficilement; car, sauf un -peu de fatigue et de mauvaise humeur, je ne me sentais pas du tout -malade. - -Bien résolu à ne me vanter à personne de l'aventure, je me couchai -et dormis très-bien jusqu'à l'heure où Baptiste frappa chez moi -pour m'avertir de l'approche du déjeuner. J'allai lui ouvrir -après avoir bien constaté que ma porte était restée fermée au -verrou, comme je m'en étais assuré avant de m'endormir; j'avais -fait et je fis encore la même observation sur l'autre porte de mon -appartement, je comptai les gros pitons de fer qui assujettissent les -plaques des cheminées; je cherchai en vain la possibilité et les -indices d'une porte secrète. - ---À quoi bon, d'ailleurs? me disais-je mélancoliquement, pendant -que Baptiste me poudrait les cheveux; n'ai-je pas vu un objet qui -n'avait pas de consistance, une robe ou un suaire qui s'est évanoui -sous ma main? - -Sans cette circonstance concluante, j'aurais pu attribuer tout à une -moquerie de madame d'Ionis; car j'appris de Baptiste qu'elle -était rentrée la veille, vers minuit. - -Cette nouvelle m'arracha à mes préoccupations. Je donnai des soins -à ma coiffure et à ma toilette. J'étais un peu contrarié d'être -voué au noir par ma profession; mais ma mère m'avait muni de si -beau linge et d'habits si bien coupés, que je me trouvai, en somme, -fort présentable: je n'étais ni laid ni mal fait. Je ressemblais à -ma mère, qui avait été fort belle; et, sans être fat, j'étais -habitué à voir dans tous les yeux l'impression favorable que produit -une physionomie heureuse. - -Madame d'Ionis était au salon quand j'y entrai. Je vis une femme -ravissante, en effet, mais beaucoup trop petite pour avoir figuré de sa -personne dans mon trio de spectres. Elle n'avait, d'ailleurs, rien -de fantastique ni de diaphane. C'était une beauté du genre réel, -fraîche, gaie, vivante, portant avec grâce ce que l'on appelait, -dans le style du temps, un aimable embonpoint, parlant avec finesse et -justesse sur toutes choses, et laissant percer une grande énergie de -caractère sous une grande douceur de formes. - -Je compris, au bout de quelques paroles échangées avec elle, comment, -grâce à tant d'esprit et de résolution, de franchise et -d'adresse, elle venait à bout de vivre en bonne intelligence avec un -assez mauvais mari et une belle-mère très-bornée. - -À peine le déjeuner fut-il commencé, que la douairière, -m'examinant, me trouva souffrant et pâle, quoique j'eusse assez -oublié mon aventure pour manger de bon appétit et me sentir doucement -ému des aimables soins de ma belle hôtesse. - -Me rappelant alors les recommandations de Zéphyrine, je m'empressai -de dire que j'avais bien dormi et fait des rêves très-agréables. - ---Ah! j'en étais sûre! s'écria la vieille dame naïvement -enchantée. On rêve toujours bien dans cette chambre-là! Faites-nous -part de vos rêves, monsieur Nivières? - ---Ils ont été très-confus; je crois pourtant me rappeler une -dame... - ---Une seule? - ---Peut-être deux! - ---Peut-être trois aussi? dit madame d'Ionis en souriant. - ---Précisément, madame, vous me rappelez qu'elles étaient trois! - ---Jolies? dit la douairière triomphante. - ---Assez jolies, bien qu'un peu fanées. - ---Vraiment? reprit madame d'Ionis, qui semblait s'entendre avec -les yeux de Zéphyrine, assise au petit bout de la table, pour me donner -la réplique. Et que vous ont-elles dit? - ---Des choses incompréhensibles. Mais, si cela intéresse madame la -comtesse douairière, je ferai mon possible pour m'en souvenir. - ---Ah! mon cher enfant, dit la douairière, cela m'intéresse à un -point que je ne puis vous dire. Je vous expliquerai ça tout à -l'heure. Commencez par nous raconter... - ---Raconter me sera bien difficile. Peut-on raconter un rêve? - ---Peut-être! si on vous aidait dans vos souvenirs, dit avec un grand -sang-froid madame d'Ionis, résignée à flatter la manie de sa -belle-mère; ne vous ont-elles point parlé de la prospérité future -de cette maison? - ---Il me semble bien que oui, en effet. - ---Ah! vous voyez, Zéphyrine, s'écria la douairière; vous qui ne -croyez à rien! et je parie qu'elles ont parlé du procès! Dites, -monsieur Nivières, dites bien tout! - -Un regard de madame d'Ionis m'avertit de ne pas répondre. Je -déclarai n'avoir pas entendu un mot du procès dans mes songes. La -douairière en parut très-contrariée, et se tranquillisa bientôt, en -disant: - ---Ça viendra! ça viendra! - -Ce _ça viendra_ me sembla très-désobligeant, bien qu'il fût dit avec -une bienveillance optimiste. Je ne me souciais nullement de recommencer -une aussi mauvaise nuit; mais, à mon tour, je me résignai vite -lorsque madame d'Ionis me dit à demi-voix, pendant que la douairière -querellait Zéphyrine sur son incrédulité: - ---C'est bien aimable à vous de vous prêter à la fantaisie du jour -dans notre maison. J'espère que vous n'aurez, en effet, chez nous, -que de bons rêves; mais vous n'êtes pas absolument forcé de voir -toutes les nuits ces trois demoiselles. Il suffit que vous en parliez -aujourd'hui sans rire à mon excellente belle-mère. Cela lui fait -grand plaisir et ne compromet pas votre courage. Tous nos amis sont -décidés à les voir pour avoir la paix. - -Je fus assez dédommagé et assez électrisé par l'air d'intimité -confiante que prenait avec moi cette charmante femme, pour recouvrer ma -gaieté ordinaire, et je me prêtai, durant tout le repas, à retrouver -peu à peu le souvenir des choses merveilleuses qui m'avaient été -révélées. Je promis surtout de longs jours à la douairière, de la -part des trois dames vertes. - ---Et mon asthme, monsieur? dit-elle, vous ont-elles dit que je -guérirais de mon asthme? - ---Pas précisément; mais elles ont parlé de longue vie, fortune et -santé. - ---Tout de bon? Eh bien, vraiment, je n'en demande pas davantage au -bon Dieu.--À présent, ma fille, dit-elle à sa bru, vous qui -racontez si bien, faites donc part à ce bon jeune homme de la cause de -ses rêves et dites-lui l'histoire des trois demoiselles d'Ionis. - -Je fis l'étonné. Madame d'Ionis demanda la permission de me -confier le manuscrit qu'elle n'avait rédigé, disait-elle, que pour -se dispenser de faire trop souvent le même récit. - -Le déjeuner était fini. La douairière alla faire sa sieste. - ---Il fait trop chaud pour aller au jardin en plein midi, me dit madame -d'Ionis, et, pourtant, je ne veux pas vous faire travailler à ce -maudit procès en sortant de table. Si vous voulez visiter -l'intérieur du château, qui est assez intéressant, je vous servirai -de guide. - ---Accepter la proposition est d'un indiscret et d'un mal-appris, -répondis-je, et pourtant j'en meurs d'envie. - ---Eh bien, ne mourez pas, et venez, dit-elle avec une gaieté -adorable. - -Mais elle ajouta aussitôt, et fort naturellement: - ---Viens avec nous, ma bonne Zéphyrine; tu nous ouvriras les portes. - -Une heure plus tôt, l'adjonction de Zéphyrine m'eût été fort -agréable; mais je ne me sentais plus si timide auprès de madame -d'Ionis, et j'avoue que ce tiers entre nous me contraria. Je -n'avais certes aucune sorte de présomption, aucune idée impertinente; -mais il me semblait que j'aurais causé avec plus de sens et -d'agrément dans le tête-à-tête. La présence de cette pleine lune -affadissait toutes mes idées et gênait l'essor de mon imagination. - -Et puis Zéphyrine ne songeait qu'à la chose que je me serais -justement plu à oublier. - ---Vous voyez bien, madame Caroline, dit-elle à madame d'Ionis en -traversant la galerie du rez-de-chaussée, il n'y a rien du tout dans -la _chambre aux dames vertes_. M. Nivières y a parfaitement dormi! - ---Eh! mon Dieu, ma bonne, je n'en doute pas, répondit la jeune -femme. M. Nivières ne me fait pas l'effet d'un fou! Cela ne -m'empêchera pas de croire que l'abbé de Lamyre y a vu quelque -chose. - ---En vérité? dis-je un peu ému. J'ai eu l'honneur de voir -quelquefois M. de Lamyre; je le croyais aussi peu fou que moi-même. - ---Il n'est pas fou, monsieur, reprit Zéphyrine; c'est un badin -qui raconte sérieusement des folies. - ---Non! dit madame d'Ionis avec décision; c'est un homme -d'esprit qui se monte la tête. Il a commencé par se moquer de nous -et nous faire des contes de revenants. Il était facile alors, non pour -notre bonne douairière, mais pour nous, de voir qu'il plaisantait. -Mais peut-être ne faut-il pas trop plaisanter avec certaines idées -folles. Il est très-certain pour moi qu'une nuit il a eu peur, -puisque rien n'a pu le décider depuis à rentrer dans cette chambre. -Mais parlons d'autre chose; car je suis sûre que M. Nivières est -déjà rassasié de cette histoire; moi, j'en ai par-dessus la tête, -et, puisque tu lui as montré d'avance le manuscrit, me voilà -dispensée de m'en occuper davantage. - ---C'est singulier, madame, reprit Zéphyrine en riant, on dirait que -vous-même, à votre tour, vous commencez à croire à quelque chose! -Il n'y a donc que moi dans la maison qui resterai incrédule! - -Nous entrions dans la chapelle, et madame d'Ionis m'en fit -rapidement l'historique. Elle était fort instruite et nullement -pédante. Elle me montra, en me les expliquant, toutes les salles -importantes, les statues, les peintures, les meubles rares et précieux -que contenait le château. Elle mettait à tout une grâce incomparable -et une complaisance inouïe. Je devenais amoureux, comme qui dirait à -vue d'œil, amoureux au point d'être jaloux à l'idée qu'elle -était peut-être aussi aimable avec tout le monde qu'elle l'était -avec moi. Nous arrivâmes ainsi dans une immense et magnifique salle, -divisée en deux galeries par une élégante rotonde. On appelait cette -salle la bibliothèque, bien qu'une partie seulement fût consacrée -aux livres. L'autre moitié était une sorte de musée de tableaux et -d'objets d'art. La rotonde contenait une fontaine entourée de -fleurs. Madame d'Ionis me fit remarquer ce monument précieux, que -l'on avait récemment retiré des jardins pour le mettre à l'abri -et le préserver d'accident, la chute d'une grosse branche l'ayant -un peu endommagé dans une nuit d'orage. - -C'était un rocher de marbre blanc sur lequel s'enlaçaient des -monstres marins, et, au-dessus d'eux, sur la partie la plus élevée, -était assise avec grâce une néréide, que l'on regardait comme un -chef-d'œuvre. On attribuait ce groupe à Jean Goujon, ou tout au -moins à l'un de ses meilleurs élèves. - -La nymphe, au lieu d'être nue, était chastement drapée; -circonstance qui faisait croire que c'était le portrait d'une dame -pudique qui n'avait ni voulu poser dans le simple appareil d'une -déesse, ni permettre que l'artiste interprétât ses formes -élégantes pour les placer sous les yeux d'un public profane. Mais -ces draperies, dont la partie supérieure de la poitrine et les bras -jusqu'à l'épaule étaient seuls dégagés, n'empêchaient pas -d'apprécier l'ensemble de ce type étrange qui caractérise la -statuaire de la renaissance, ces proportions élancées, cette rondeur -dans la ténuité, cette finesse dans la force, enfin ce quelque chose -de plus beau que nature qui étonne d'abord comme un rêve, et qui, -peu à peu, s'empare de la plus enthousiaste région de l'esprit. On -ne sait si ces beautés ont été conçues pour les sens, mais elles ne -les troublent pas. Elles semblent nées directement de la Divinité dans -quelque Éden, ou sur quelque mont Ida, dont elles n'ont pas voulu -descendre pour se mêler à nos réalités. Telle est la fameuse Diane -de Jean Goujon, grandiose, presque effrayante d'aspect, malgré -l'extrême douceur de ses linéaments, exquise et monumentale, -mouvementée comme la vigueur physique, et cependant calme comme la -puissance intellectuelle. - -Je n'avais encore rien vu, ou rien remarqué, de cette statuaire -nationale que nous n'avons peut-être jamais assez appréciée, et qui -met la France de cette époque à côté de l'Italie de Michel-Ange. -Je ne compris pas d'emblée ce que je voyais; j'y étais mal -disposé, d'ailleurs, par la comparaison de ce type surprenant avec la -beauté rondelette et mignonne de madame d'Ionis, un vrai type Louis -XV, toujours souriant, et plus saisissant par le sentiment de la vie que -par la grandeur de la pensée. - ---Ceci est plus beau que le vrai, n'est-ce pas? me dit-elle en me -faisant remarquer les longs bras et le corps de serpent de la néréide. - ---Je ne trouve pas, répondis-je en regardant avec une ardeur -involontaire madame d'Ionis. - -Elle ne parut pas y faire attention. - ---Arrêtons-nous ici, me dit-elle. Il y fait très-bon et très-frais. -Si vous voulez, nous allons parler d'affaires. Zéphyrine, ma chère -bonne, tu peux nous laisser. - -J'étais enfin seul avec elle! Deux ou trois fois, depuis une heure, -son beau regard, naturellement vif et aimant, m'avait donné le -vertige, et je m'étais imaginé que je me jetterais à ses pieds si -Zéphyrine n'eût été là. Mais à peine fut-elle partie, que je me -sentis enchaîné par le respect et la crainte, et que je me mis à -parler du procès avec une lucidité désespérée. - - - - -III - -LE PROCÈS - - ---Ainsi, me dit-elle après m'avoir écouté avec attention, il -n'y a pas moyen de le perdre? - ---L'avis de mon père et le mien est que, pour le perdre, il -faudrait le vouloir. - ---Mais votre excellent père a bien compris que je le voulais -absolument? - ---Non, madame, répondis-je avec fermeté; car il s'agissait de -faire mon devoir, et je rentrais dans le seul rôle convenable que -j'eusse à jouer auprès de cette noble femme; non! mon père ne -l'entend pas ainsi. Sa conscience lui défend de trahir les intérêts -qui lui ont été confiés par M. le comte d'Ionis. Il croit que vous -amènerez votre époux à une transaction, et il la rendra aussi -acceptable que possible aux adversaires que vous protégez; mais il ne -se résoudra jamais à vouloir persuader à M. d'Ionis que sa cause -est mauvaise en justice. - ---En justice légale! répliqua-t-elle avec un triste et doux sourire; -mais, en justice vraie, en justice morale et naturelle, votre digne -père sait bien que notre droit nous conduit à exercer une cruelle -spoliation. - ---Ce que mon père pense à cet égard, répondis-je un peu ébranlé, -il n'en doit compte qu'à sa propre conscience. Quand l'avocat -peut défendre une cause où les deux justices dont vous parlez sont en -sa faveur, il est bien heureux, bien dédommagé de celles où il les -trouve en opposition; mais il ne doit jamais approfondir cette -distinction quand il a accepté bien volontairement son mandat, et vous -savez, madame, que mon père n'a consenti à poursuivre M. d'Aillane -que parce que vous l'avez voulu. - ---Je l'ai voulu, oui! J'ai obtenu de mon mari que ce soin ne fût -pas confié à un autre; j'ai espéré que votre père, le meilleur -et le plus honnête homme que je connaisse, réussirait à sauver cette -malheureuse famille de la rigoureuse poursuite de la mienne. Un avocat -peut toujours se montrer retenu et généreux, surtout quand il sait -qu'il ne sera pas désavoué par son principal client. Et c'est moi -qui suis ce client, monsieur! Il s'agit de ma fortune et non de celle -de M. d'Ionis, que rien ne menace. - ---Il est vrai, madame; mais vous êtes en puissance de mari, et le -mari, comme chef de la communauté... - ---Ah! je le sais de reste! Il a sur ma fortune plus de droits que -moi-même et il en use dans mon intérêt, je veux le croire; mais il -oublie, en ceci, celui de ma conscience: et pour qui? Il a une immense -fortune personnelle et pas d'enfants; j'ai donc devant Dieu le -droit de me dépouiller d'une partie de mon opulence pour ne pas -ruiner d'honnêtes gens, victimes d'une question de procédure. - ---Ce sentiment est digne de vous, madame, et je ne suis pas ici pour -contester un si beau droit, mais pour vous rappeler notre devoir, à -nous autres, et vous prier de ne pas exiger que nous y manquions. Tous -les ménagements conciliables avec le gain de votre procès, nous les -aurons, dussions-nous encourir les reproches de M. d'Ionis et de sa -mère. Mais reculer devant la tâche acceptée, en déclarant que le -succès est douteux et qu'il y aurait profit à transiger, c'est ce -que l'étude approfondie de l'affaire nous interdit, sous peine de -mensonge et de trahison. - ---Eh bien, non! vous vous trompez! s'écria madame d'Ionis avec -feu: je vous assure que vous vous trompez! Ce sont là des subtilités -d'avocat qui font illusion à un homme vieilli dans la pratique, mais -qu'un jeune homme sensible ne doit pas accepter comme une règle -absolue de sa conduite... Si votre père s'est chargé du procès, et -vous convenez qu'il l'a fait à ma requête, c'est parce qu'il -pressentait mes intentions. S'il les avait méconnues, je m'en -affligerais et je croirais que l'on n'a pas pour moi dans votre -maison l'estime que j'aimerais à vous inspirer. Là où l'on sent -que la victoire serait horrible, on ne doit pas craindre de proposer la -paix avant la bataille. Agir autrement, c'est se faire une fausse -idée du devoir. Le devoir n'est pas une consigne militaire; c'est -une religion, et la religion qui prescrirait le mal, n'en serait pas -une. Taisez-vous! ne me parlez plus de votre mandat! Ne mettez pas -l'ambition de M. d'Ionis au-dessus de mon honneur; ne faites pas de -cette ambition une chose sacrée; c'est une chose fâcheuse, et rien -de plus. Unissez-vous à moi pour sauver des malheureux. Faites que je -puisse voir en vous un ami selon mon cœur, bien plutôt qu'un -légiste infaillible et un avocat implacable! - -En me parlant ainsi, elle me tendait la main et m'inondait du feu -enthousiaste de ses beaux yeux bleus. Je perdis la tête, et, couvrant -cette main de baisers, je me sentis vaincu. Je l'étais d'avance, -j'étais de son avis avant de l'avoir vue. - -Je me défendis cependant encore. J'avais juré à mon père de ne pas -le faire céder aux considérations de sentiment que sa cliente lui -avait fait pressentir par ses lettres. Madame d'Ionis ne voulut rien -entendre. - ---Vous parlez, me dit-elle, en bon fils qui plaide la cause de son -père; mais j'aimerais mieux que vous fussiez moins bon avocat. - ---Ah! madame, m'écriai-je étourdiment, ne me dites pas que je -plaide ici contre vous, car vous me feriez trop haïr un état pour -lequel je sens bien que je n'ai pas l'insensibilité qu'il -faudrait. - -Je ne vous fatiguerai pas du fond du procès intenté par la famille -d'Ionis à la famille d'Aillane. L'entretien que je viens de -rapporter suffit à l'intelligence de mon récit. Il s'agissait -d'un immeuble de cinq cent mille francs, c'est-à-dire de presque -toute la fortune foncière de notre belle cliente. M. d'Ionis -employait fort mal l'immense richesse qu'il possédait de son -côté. Il était perdu de débauche, et les médecins ne lui donnaient -pas deux ans à vivre. Il était très-possible qu'il laissât à sa -veuve plus de dettes que de bien. Madame d'Ionis, renonçant au -bénéfice de son procès, était donc menacée de retomber, du faîte -de l'opulence, dans un état de médiocrité pour lequel elle -n'avait pas été élevée. Mon père plaignait beaucoup la famille -d'Aillane, qui était infiniment estimable et qui se composait d'un -digne gentilhomme, de sa femme et de ses deux enfants. La perte du -procès les jetait dans la misère; mais mon père préférait -naturellement se dévouer à l'avenir de sa cliente et la préserver -d'un désastre. Là était pour lui le véritable cas de conscience; -mais il m'avait recommandé de ne pas faire valoir cette -considération auprès d'elle. «C'est une âme romanesque et -sublime, m'avait-il dit, et plus on lui alléguera son intérêt -personnel, plus elle s'exaltera dans la joie de son sacrifice; mais -l'âge viendra, et l'enthousiasme passera. Alors, gare aux regrets! -et gare aussi aux reproches qu'elle serait en droit de nous faire pour -ne pas l'avoir sagement conseillée!» - -Mon père ne me savait pas aussi enthousiaste que je l'étais -moi-même. Retenu par des affaires nombreuses, il m'avait confié le -soin de calmer l'élan généreux de cette adorable femme, en nous -abritant derrière de prétendus scrupules qui n'étaient pour lui -qu'accessoires. C'était une pensée très-sage; mais il n'avait -pas prévu et je n'avais pas prévu moi-même que je partagerais si -vivement les idées de madame d'Ionis. J'étais dans l'âge où la -richesse matérielle n'a aucun prix dans l'imagination; c'est -l'âge de la richesse du cœur. - -Et puis cette femme qui faisait sur moi l'effet de l'étincelle sur -la poudre; ce mari haïssable, absent, condamné par les médecins; la -médiocrité dont on la menaçait et à laquelle elle tendait les bras -en riant... que sais-je! - -J'étais fils unique, mon père avait quelque fortune, je pouvais en -acquérir aussi. Je n'étais qu'un bourgeois anobli dans le passé -par l'échevinage, et, dans le présent, par la considération -attachée au talent et à la probité; mais on était en pleine -philosophie, et, sans se croire à la veille d'une révolution -radicale, on pouvait déjà admettre l'idée d'une femme de qualité -ruinée, épousant un homme du tiers dans l'aisance. - -Enfin mon jeune cerveau battait la campagne, et mon jeune cœur -désirait instinctivement la ruine de madame d'Ionis. Pendant -qu'elle me parlait avec animation des ennuis de l'opulence et du -bonheur d'une douce médiocrité à la Jean-Jacques Rousseau, -j'allais si vite dans mon roman, qu'il me semblait qu'elle -daignait le deviner et y faire allusion dans chacune de ses paroles -enivrées et enivrantes. - -Je ne me rendis cependant pas ouvertement. Ma parole était engagée: -je ne pouvais que promettre d'essayer de fléchir mon père; je ne -pouvais faire espérer d'y réussir, je ne l'espérais pas moi-même: -je connaissais la fermeté de ses décisions. La solution approchait; -nous étions à bout de lenteurs et de procédure évasive. Madame -d'Ionis proposait un moyen, dans le cas où elle m'amènerait à ses -vues: c'était que mon père se fît malade au moment de plaider, et -que la cause me fût confiée... pour la perdre! - -J'avoue que je fus effrayé de cette hypothèse et que je compris -alors les scrupules de mon père. Tenir dans ses mains le sort d'un -client et sacrifier son droit à une question de sentiment, c'est un -beau rôle quand on peut le remplir ouvertement par son ordre: mais -telle n'était pas la position qui m'était faite. Il fallait, pour -M. d'Ionis, sauver les apparences, faire adroitement des maladresses, -employer la ruse pour le triomphe de la vertu. J'eus peur, je pâlis, -je pleurai presque, car j'étais amoureux, et mon refus me brisait le -cœur. - ---N'en parlons plus, me dit avec bonté madame d'Ionis, qui parut -deviner, si elle ne l'avait déjà fait, la passion qu'elle allumait -en moi. Pardonnez-moi d'avoir mis votre conscience à cette épreuve. -Non! vous ne devez pas la sacrifier à la mienne, et il faudra trouver -un autre moyen de salut pour ces pauvres adversaires. Nous le -chercherons ensemble, car vous êtes avec moi pour eux, je le vois et je -le sens, malgré vous! Il faut que vous restiez près de moi quelques -jours. Écrivez à votre père que je résiste et que vous combattez. -Nous aurons l'air, pour ma belle-mère, d'étudier ensemble les -chances de gain. Elle est persuadée que je suis née procureur, et le -ciel m'est témoin qu'avant cette déplorable affaire, je ne m'y -entendais pas plus qu'elle, ce qui n'est pas peu dire! Voyons, -ajouta-t-elle en reprenant sa belle et sympathique gaieté, ne nous -tourmentons pas et ne soyez pas triste! Nous viendrons à bout de -trouver de nouvelles causes de retard. Tenez, il y en a une bien -singulière, bien absurde et qui serait cependant toute-puissante sur -l'esprit de la bonne douairière, et même sur celui de M. d'Ionis. -Ne la devinez-vous pas? - ---Je cherche en vain. - ---Eh bien, il s'agirait de faire parler les dames vertes. - ---Quoi! réellement, M. d'Ionis partagerait la crédulité de sa -mère? - ---M. d'Ionis est très-brave, il a fait ses preuves; mais il croit -aux esprits et il en a une peur effroyable. Que les _trois demoiselles_ -nous défendent de hâter le procès, et le procès dormira encore. - ---Ainsi, vous ne trouvez rien de mieux, pour satisfaire le besoin que -j'éprouve de vous seconder, que de me condamner à d'abominables -impostures? Ah! madame, que vous savez donc l'art de rendre les gens -malheureux! - ---Comment! vous vous feriez scrupule aussi de cela? Ne vous -êtes-vous pas déjà prêté de bonne grâce... - ---À une plaisanterie sans conséquence, fort bien! Mais, si M. -d'Ionis s'en mêle, et qu'il me somme de déclarer sur l'honneur... - ---C'est vrai! encore une idée qui ne vaut rien! Reposons-nous de -chercher pour aujourd'hui. La nuit porte conseil; demain, peut-être -vous proposerai-je enfin quelque chose de possible. La journée -s'avance, et j'entends l'abbé de Lamyre qui nous cherche. - -L'abbé de Lamyre était un petit homme charmant. Bien qu'il eût la -cinquantaine, il était encore frais et joli. Il était bon, frivole, -bel esprit, beau diseur, facile, enjoué, et, en fait d'opinions -philosophiques, de l'avis de tous ceux à qui il parlait, car la -question pour lui n'était pas de persuader, mais de plaire. Il me -sauta au cou et me combla d'éloges dont je fis bon marché quant à -lui, sachant qu'il en était prodigue avec tout le monde, mais dont je -lui sus plus de gré qu'à l'ordinaire, à cause du plaisir que -madame d'Ionis parut prendre à les écouter. Il vanta mes grands -talents comme avocat et comme poëte, et me força de réciter quelques -vers qui parurent goûtés plus qu'ils ne valaient. Madame d'Ionis, -après m'avoir complimenté d'un air ému et sincère, nous laissa -ensemble pour vaquer aux soins de sa maison. - -L'abbé me parla de mille choses qui ne m'intéressaient pas. -J'aurais voulu être seul pour rêver, pour me retracer chaque mot, -chaque geste de madame d'Ionis. L'abbé s'attacha à moi, me -suivit partout et me fit mille contes ingénieux que je donnai au -diable. Enfin la conversation prit un vif intérêt pour moi, quand il -voulut bien la replacer sur le terrain brûlant de mes rapports avec -madame d'Ionis. - ---Je sais ce qui vous amène ici, me dit-il. _Elle_ m'en avait parlé -d'avance. Sans savoir le jour de votre visite, elle vous attendait. -Votre père ne veut pas qu'elle se ruine, et il a parbleu bien raison! -Mais il ne la convaincra pas, et il faudra vous brouiller avec elle ou -la laisser faire à sa tête. Si elle croyait aux dames vertes, à la -bonne heure! vous pourriez les faire parler à son intention; mais -elle n'y croit pas plus que vous et moi! - ---Madame d'Ionis prétend cependant que vous y croyez un peu, -monsieur l'abbé! - ---Moi? elle vous l'a dit? Oui, oui, je sais qu'elle traite son -petit ami de grand poltron! Eh bien, chantez le duo avec elle; je -n'ai pas peur des dames vertes, je n'y crois pas; mais je suis sûr -d'une chose qui me fait peur, c'est de les avoir vues. - ---Comment donc arrangez-vous ces choses contradictoires? - ---C'est bien simple. Il y a des revenants ou il n'y en a pas. Moi, -j'en ai vu, je suis payé pour savoir qu'il y en a. Seulement, je ne -les crois pas malfaisants, je n'ai pas peur qu'ils me battent. Je ne -suis pas né poltron; mais je me méfie de ma cervelle, qui est un -salpêtre. Je sais que les ombres n'ont pas de prise sur les corps, -pas plus que les corps n'ont de prise sur les ombres, puisque j'ai -saisi la manche d'une de ces demoiselles, sans lui trouver aucune -espèce de bras. Depuis ce moment, que je n'oublierai jamais, et qui a -changé toutes mes idées sur les choses de ce monde et de l'autre, je -me suis bien juré de ne plus braver la faiblesse humaine. Je ne me -soucie pas du tout de devenir fou. Tant pis pour moi si je n'ai pas la -force morale de contempler froidement et philosophiquement ce qui -dépasse mon entendement; mais pourquoi m'en ferais-je accroire? -J'ai commencé par me moquer, j'ai appelé et provoqué -l'apparition en riant. L'apparition s'est produite. Bonjour! -j'en ai assez d'une fois, on ne m'y reprendra plus. - -On peut croire que j'étais vivement frappé de ce que j'entendais. -L'abbé y mettait une bonne foi évidente. Il ne se croyait pas -poursuivi par une manie. Depuis l'émotion qu'il avait éprouvée -dans la _chambre aux dames_, il n'avait jamais rêvé d'elles, il ne -les avait jamais revues. Il ajoutait qu'il était bien certain que les -ombres ne lui eussent été hostiles et nuisibles en aucune façon, -s'il avait eu le courage nécessaire pour les examiner. - ---Mais je ne l'ai pas eu, ajouta-t-il; car j'ai presque perdu -connaissance, et, me voyant si sot, j'ai dit: «Approfondisse qui -voudra le mystère, je ne m'en charge pas. Je ne suis pas l'homme de -ces choses-là.» - -J'interrogeai minutieusement l'abbé. À très-peu de détails -près, sa vision avait été semblable à la mienne. Je fis un grand -effort sur moi-même pour ne pas lui laisser pressentir la similitude de -nos aventures. Je le savais trop babillard pour m'en garder -inviolablement le secret, et je redoutais les sarcasmes de madame -d'Ionis plus que tous les démons de la nuit: aussi fis-je -très-bonne contenance devant toutes les questions de l'abbé, -assurant que rien n'avait troublé mon sommeil; et, quand vint le -moment de rentrer, à onze heures du soir, dans cette fatale chambre, je -promis fort gaiement à la douairière de garder bonne note de mes -songes et pris congé de la compagnie d'un air vaillant et enjoué. - -Je n'étais pourtant ni l'un ni l'autre. La présence de -l'abbé, le souper et la veillée sous les yeux de la douairière -avaient rendu madame d'Ionis plus réservée qu'elle ne l'avait -été avec moi dans la matinée. Elle semblait aussi me dire dans chaque -allusion à notre soudaine et cordiale intimité: «Vous savez à quel -prix je vous l'ai accordée!» J'étais mécontent de moi: je -n'avais su être ni assez soumis ni assez en révolte. Il me semblait -avoir trahi la mission que mon père m'avait confiée, et cela sans -profit pour mes chimères d'amour. - -Ma mélancolie intérieure réagissait sur mes impressions, et mon bel -appartement me sembla sombre et lugubre. Je ne savais que penser de la -raison de l'abbé et de la mienne propre. Sans la mauvaise honte, -j'aurais demandé d'être logé ailleurs, et j'eus un mouvement de -colère véritable, lorsque je vis entrer Baptiste avec le maudit -plateau, la corbeille, les trois pains et tout l'attirail ridicule de -la veille. - ---Qu'est-ce que cela? lui dis-je avec humeur. Est-ce que j'ai -faim? est-ce que je ne sors pas de table? - ---En effet, monsieur, répondit-il. Je trouve cela bien drôle... -C'est mademoiselle Zéphyrine qui m'a chargé de vous l'apporter. -J'ai eu beau lui dire que vous passiez les nuits à dormir, comme tout -le monde, et non à manger, elle m'a répondu en riant: «Portez -toujours, c'est l'habitude de la maison. Ça ne gênera pas votre -maître, et vous verrez qu'il ne demandera pas mieux que de laisser -cela dans sa chambre.» - ---Eh bien, mon ami, fais-moi le plaisir de le reporter sans rien dire -dans l'office. J'ai besoin de ma table pour écrire. - -Baptiste obéit. Je m'enfermai et me couchai après avoir écrit à -mon père. Je dois dire que je dormis à merveille et ne rêvai que -d'une seule dame, qui était madame d'Ionis. - -Le lendemain, les questions de la douairière recommencèrent de plus -belle. J'eus la grossièreté de déclarer que je n'avais fait aucun -rêve digne de remarque. La bonne dame en fut contrariée. - ---Je parie, dit-elle à Zéphyrine, que vous n'avez pas mis le -_souper des dames_ dans la chambre de M. Nivières? - ---Pardonnez-moi, madame, répondit Zéphyrine en me regardant d'un -air de reproche. - -Madame d'Ionis semblait me dire aussi, des yeux, que je manquais -d'obligeance. L'abbé s'écria naïvement: - ---C'est singulier! ces choses-là n'arrivent donc qu'à moi? - -Il partit après le déjeuner, et madame d'Ionis me donna rendez-vous, -à une heure, dans la bibliothèque. J'y étais à midi; mais elle me -fit dire par Zéphyrine que d'importunes visites lui étaient -survenues et qu'elle me priait de prendre patience. Cela était plus -facile à demander qu'à obtenir. J'attendis; les minutes me -semblaient des siècles. Je me demandais comment j'avais pu vivre -jusqu'à ce jour sans ce tête-à-tête que j'appelais déjà -_quotidien_, et comment je vivrais quand il n'y aurait plus lieu de -l'attendre. Je cherchais par quels moyens j'en amènerais la -nécessité, et, résolu enfin à entraver, de tout mon faible pouvoir, -la solution du procès, je m'ingéniais de mille subterfuges qui -n'avaient pas le sens commun. - -Tout en marchant avec agitation dans la galerie, je m'arrêtais de -temps en temps devant la fontaine et m'asseyais quelquefois sur ses -bords, entourés de fleurs magnifiques artistement disposées dans les -crevasses du rocher brut sur lequel on avait exhaussé le rocher de -marbre blanc. Cette base fruste donnait plus de fini à l'œuvre du -ciseau et permettait de faire retomber l'eau des vasques en nappes -brillantes dans les récipients inférieurs, garnis de plantes -fontinales. - -Cet endroit était délicieux, et le reflet du vitrail colorié donnait -par moments les tons changeants et l'apparence de la vie aux figures -fantastiques de la statuaire. - -Je regardai la néréide avec un étonnement nouveau, l'étonnement de -la trouver belle et de comprendre enfin le sens élevé de cette -mystérieuse beauté. - -Je ne songeais plus à la critiquer au profit de celle de madame -d'Ionis. Je sentais que toute comparaison est puérile entre des -choses et des êtres qui n'ont point de rapport entre eux. Cette fille -du génie de Jean Goujon était belle par elle-même. La face était -d'une sublime douceur. Elle semblait communiquer à la pensée un -sentiment de repos et de bien-être analogue à la sensation de -fraîcheur que procurait le murmure continu de ses eaux limpides. - -Enfin madame d'Ionis arriva. - ---Il y a du nouveau, me dit-elle en s'asseyant familièrement près -de moi; voyez l'étrange lettre que je reçois de M. d'Ionis... - -Et elle me la montra avec un abandon qui m'émut vivement. J'étais -indigné contre ce mari dont les lettres à une telle femme pouvaient -être montrées sans embarras au premier venu. - -La lettre était froide, longue et diffuse, l'écriture grêle et -saccadée, l'orthographe très-douteuse. En voici la substance: - -«Vous ne devez pas vous faire de scrupule de mener les choses -jusqu'au bout. Je n'en ai aucun d'invoquer la légalité rigide. -Je refuse tout arrangement autre que celui que j'ai proposé aux -d'Aillane, et je veux voir la fin de ce procès. Libre à vous, quand -il sera gagné, de leur tendre une main secourable. Je ne m'opposerai -pas à votre générosité; mais je ne veux pas de compromis. Leur -avocat m'a offensé dans son plaidoyer en première instance, et -l'appel qu'ils ont interjeté est d'une présomption qui n'a pas -de nom. Je trouve M. Nivières très-endormi, et je lui en témoigne mon -déplaisir par le courrier de ce jour. Agissez de votre côté, stimulez -son zèle, à moins que quelque ordre supérieur ne vous vienne des... -Vous savez ce que je veux dire, et je m'étonne que vous ne me parliez -pas de ce qui a pu être observé dans la chambre aux... depuis mon -départ. Personne n'a-t-il le courage d'y passer une nuit et -d'écrire ce qu'il y aura entendu? Faudra-t-il s'en tenir aux -assertions de l'abbé de Lamyre, qui n'est pas un homme sérieux? -Obtenez d'une personne _digne de foi_ qu'elle tente cette épreuve, à -moins que vous n'ayez la vaillance de la tenter vous-même, ce dont je -ne serais pas surpris.» - -En me lisant cette dernière phrase, madame d'Ionis partit d'un -éclat de rire. - ---Je trouve M. d'Ionis admirable! dit-elle. Il me flatte pour -m'amener à une épreuve à laquelle il n'a jamais voulu se prêter -pour son compte, et il s'indigne de la poltronnerie des gens auxquels -rien ne le déciderait à donner l'exemple. - ---Ce que je trouve de plus remarquable en tout ceci, lui dis-je, -c'est la foi de M. d'Ionis à ces apparitions et son respect pour -les arrêts qu'il les croit capables de rendre. - ---Vous voyez bien, reprit-elle, que c'était là le seul moyen de -faire fléchir sa rigueur envers les pauvres d'Aillane! Je vous le -disais, je vous le dis encore, et vous ne voulez pas vous y prêter, -quand l'occasion est si belle! On n'irait peut-être pas, tant -l'on est pressé de croire aux _dames vertes_, jusqu'à vous demander -votre parole d'honneur! - ---Il me semble, au contraire, qu'il me faudrait jouer sérieusement -ici le rôle d'imposteur, puisque M. d'Ionis demande l'assertion -d'une personne _digne de foi_. - ---Et puis vous craindriez le ridicule, le blâme, les lazzi qui ne -manqueraient pas de s'attacher à vous! Mais je pourrais vous -répondre du silence absolu de M. d'Ionis sur ce point. - ---Non, madame, non! je ne craindrais ni le ridicule ni le blâme, du -moment qu'il s'agirait de vous obéir. Mais vous me mépriseriez si -je méritais ce blâme par un faux serment. Pourquoi donc, d'ailleurs, -ne pas tenter d'amener les d'Aillane à une transaction honorable -pour eux? - ---Vous savez bien que celle que M. d'Ionis propose ne l'est pas. - ---Vous n'espérez pas modifier ses intentions? - -Elle secoua la tête et se tut. C'était me dire éloquemment quel -homme sans cœur et sans principes était ce mari, indifférent à tant -de charmes et livré à tous les désordres. - ---Cependant, repris-je, il vous autorise à être généreuse après -la victoire. - ---Et à qui croit-il donc avoir affaire? s'écria-t-elle en -rougissant de colère. Il oublie que les d'Aillane sont l'honneur -même et ne recevront jamais, à titre de grâce et de bienfait, ce que -l'équité leur fait regarder comme la légitime propriété de leur -famille. - -Je fus frappé de l'énergie qu'elle mit dans cette réponse. - ---Êtes-vous donc très-liée avec les d'Aillane? lui demandai-je. -Je ne le pensais pas. - -Elle rougit encore et répondit négativement. - ---Je n'ai jamais eu de grandes relations avec eux, dit-elle; mais -ils sont mes parents assez proches pour que leur honneur et le mien ne -fassent qu'un. J'ai la certitude que la volonté de notre oncle -était de leur léguer sa fortune. D'autant plus que M. d'Ionis, -m'ayant épousée pour ce qu'on appelait mes beaux yeux, n'a pas -eu bonne grâce ensuite vis-à-vis de moi à me chercher un héritage et -à vouloir faire casser ce testament pour défaut de forme. - -Puis elle ajouta: - ---Est-ce que vous ne connaissez aucun d'Aillane? - ---J'ai vu le père assez souvent, les enfants jamais. Le fils est un -officier dans je ne sais quelle garnison... - ---À Tours..., dit-elle vivement. - -Puis elle ajouta plus vivement encore. - ---À ce que je crois, du moins? - ---On dit qu'il est fort bien? - ---On le dit. Je ne le connais pas depuis qu'il a âge d'homme. - -Cette réponse me rassura. Il m'était passé un instant par la tête -que le motif du désintéressement magnanime de madame d'Ionis pouvait -bien puiser sa plus grande force dans une passion pour son cousin -d'Aillane. - ---Sa sœur est charmante, dit-elle; vous ne l'avez jamais vue? - ---Jamais. N'est-elle pas encore au couvent? - ---Oui, à Angers. On assure que c'est un ange. Ne serez-vous pas -bien fier quand vous aurez réussi à plonger dans la misère une fille -de bonne maison, qui comptait, à bon droit, sur un mariage honorable et -sur une vie conforme à son rang et à son éducation? C'est là le -grand désespoir qui attend son pauvre père. Mais voyons, dites-moi vos -expédients; car vous avez cherché et trouvé quelque chose, -n'est-ce pas? - ---Oui! répondis-je après avoir réfléchi comme on peut réfléchir -dans la fièvre, oui, madame, j'ai trouvé une solution. - - - - -IV - -L'IMMORTELLE - - -J'eus à peine donné cette espérance de succès, que je m'effrayai -de l'avoir eue moi-même. Mais il n'y avait plus moyen de reculer. -Ma belle cliente me pressait de questions. - ---Eh bien, madame, lui dis-je, il faut trouver le moyen de faire -parler l'oracle, sans jouer le rôle d'imposteur; mais il faut que -vous me donniez, sur l'apparition dont ce château passe pour être le -théâtre, des détails qui me manquent. - ---Voulez-vous voir les vieilles paperasses d'où j'ai tiré mon -extrait? s'écria-t-elle avec joie. Je les ai ici. - -Elle ouvrit un meuble dont elle avait la clef et me montra une assez -longue notice, avec commentaires écrits à diverses époques par divers -chroniqueurs attachés à la chapelle du château ou au chapitre d'un -couvent voisin qui avait été sécularisé sous le dernier règne. - -Comme je n'étais pas pressé de prendre un engagement qui eût -abrégé le temps accordé à ma mission, je remis la lecture de ce -fantastique dossier à la veillée, et je me laissai chastement cajoler -par mon enchanteresse. Je m'imaginai qu'elle y mettait une délicate -coquetterie, soit qu'elle tînt à ses idées au point de se -compromettre un peu pour les faire triompher, soit que ma résistance -excitât son légitime orgueil de femme irrésistible, soit enfin, et je -m'arrêtais avec délices à cette dernière supposition, qu'elle -sentît pour moi une estime particulière. - -Elle fut forcée de me quitter: d'autres visites arrivaient. Il y eut -du monde à dîner; elle me présenta à ses nobles voisins avec une -distinction marquée, et me témoigna devant eux plus d'égards que je -n'avais peut-être droit d'en attendre. Quelques-uns parurent -trouver que c'était trop pour un petit robin de ma sorte, et -tentèrent de le lui faire entendre. Elle prouva qu'elle ne craignait -guère la critique, et montra tant de vaillance à me soutenir, que -j'en devins un peu fou. - -Lorsque nous fûmes seuls ensemble, madame d'Ionis me demanda ce que -je comptais faire des manuscrits relatifs à l'apparition des trois -dames vertes. J'avais la tête montée, il me semblait que j'étais -aimé et que je ne devais plus redouter de railleries. Je lui racontai -donc ingénument la vision que j'avais eue, et celle, toute semblable, -que m'avait racontée l'abbé de Lamyre. - ---Me voilà donc forcé de croire, ajoutai-je, qu'il est certaines -situations de l'âme où, sans frayeur comme sans charlatanisme et -sans superstition, certaines idées se revêtent d'images qui trompent -nos sens, et je veux étudier ce phénomène, déjà subi par moi, dans -les relations sages ou folles de ceux chez lesquels il a pu se produire. -Je ne vous cache pas que, contrairement à mes habitudes d'esprit, -loin de me défendre du charme des illusions, je ferai tout mon possible -pour leur abandonner mon cerveau. Et si, dans cette disposition -d'esprit toute poétique, je réussis à voir et à entendre quelque -fantôme qui me commande de vous obéir, je ne reculerai pas devant le -serment que pourront exiger ensuite M. d'Ionis et sa mère. Je ne -serai pas forcé de jurer que je crois aux révélations des esprits et -aux apparitions des morts, car je n'y croirai peut-être pas pour cela; -mais, en affirmant que j'ai entendu des voix, puisque aujourd'hui -même je puis affirmer que j'ai vu des ombres, je ne serai pas un -menteur; et peu m'importe de passer pour un insensé, si vous me -faites l'honneur de ne pas partager cette opinion. - -Madame d'Ionis montra un grand étonnement de ce que je lui disais, et -me fit beaucoup de questions sur ma vision dans la _chambre aux dames_. -Elle m'écouta sans rire, et même elle s'étonna du calme avec -lequel j'avais subi cette étrange aventure. - ---Je vois, me dit-elle, que vous êtes un esprit très-courageux. -Quant à moi, à votre place, j'aurais eu peur, je le confesse. Avant -que je vous permette de recommencer cette épreuve, jurez-moi que vous -n'en serez ni plus effrayé ni plus affecté que la première fois. - ---Je crois pouvoir vous le promettre, lui répondis-je. Je me sens -excessivement calme, et, dussé-je voir quelque spectacle effrayant, -j'espère rester assez maître de moi-même pour ne l'attribuer -qu'à ma propre imagination. - ---Est-ce donc cette nuit que vous voulez faire cette évocation -singulière? - ---Peut-être; mais je veux d'abord lire tout ce qui y a rapport. Je -voudrais aussi parcourir quelque ouvrage sur ces matières, non un -ouvrage de critique dénigrante, je suis bien assez porté au doute, -mais un de ces vieux traités naïfs, où, parmi beaucoup -d'enfantillages, il peut se trouver des idées ingénieuses. - ---Eh bien, vous avez raison, dit-elle, mais je ne sais quel ouvrage -vous conseiller: je n'ai guère fouillé dans ces vieux livres. Si -vous voulez, demain, chercher dans la bibliothèque... - ---Si vous le permettez, je ferai cette étude tout de suite. Il -n'est que onze heures, c'est le moment où votre maison devient -calme et silencieuse. Je veillerai dans la bibliothèque, et, si je puis -venir à bout de m'exalter un peu, je serai d'autant mieux disposé -à retourner dans ma chambre pour offrir aux trois dames le souper -commémoratif qui a la vertu de les attirer. - ---J'y ferai donc porter le fameux plateau, dit madame d'Ionis en -souriant, et j'ai besoin de m'efforcer de trouver cela fort -singulier pour n'en être pas un peu émue. - ---Quoi! madame, vous aussi...? - ---Eh! mon Dieu, reprit-elle, que sait-on? On rit de tout, -aujourd'hui; en est-on plus sage qu'autrefois? Nous sommes des -créatures faibles qui nous croyons fortes: qui sait si ce n'est -point à cause de cela que nous nous rendons plus matériels que Dieu ne -le voudrait, et si ce que nous prenons pour de la lucidité n'est pas -un aveuglement? Comme moi, vous croyez à l'immortalité des âmes. -Une séparation absolue entre les nôtres et celles qui sont dégagées -de la matière est-elle chose si claire à concevoir que nous puissions -la prouver? - -Elle me parla dans ce sens pendant quelques instants, avec beaucoup -d'esprit et d'imagination; puis elle me quitta un peu troublée, en -me suppliant, pour peu que j'eusse quelque trouble moi-même et que je -vinsse à être assiégé d'idées noires, de ne pas donner suite à -mon projet. J'étais si heureux et si touché de sa sollicitude, que -je lui exprimai mon regret de n'avoir pas un peu de peur à braver -pour lui marquer mon zèle. - -Je remontai à ma chambre, où Zéphyrine avait déjà disposé la -corbeille; Baptiste voulait m'en débarrasser. - ---Laisse cela, lui dis-je, puisque c'est l'habitude de la maison, -et va te coucher. Je n'ai pas plus besoin de toi que les autres jours. - ---Mon Dieu, monsieur, me dit-il, si vous le permettiez, je passerais -la nuit sur un fauteuil dans votre chambre. - ---Et pourquoi cela, mon ami? - ---Parce qu'on dit qu'il y revient. Oui, oui, monsieur, j'ai fini -par comprendre les domestiques. Ils ont grand'peur, et, moi qui suis -un vieux soldat, je serais content de leur prouver que je ne suis pas si -sot qu'eux. - -Je refusai et le laissai arranger ma couverture, pendant que je -descendais à la bibliothèque, après lui avoir dit de ne pas -m'attendre. - -Je parcourus cette immense salle avant de me mettre au travail, et je -m'y enfermai avec soin, dans la crainte d'y être troublé par -quelque valet curieux ou moqueur. Puis j'allumai un chandelier -d'argent à plusieurs branches et commençai à dépouiller le -fantastique dossier relatif aux dames vertes. - -Les apparitions fréquentes, observées et rapportées avec détail, des -trois demoiselles d'Ionis, coïncidaient de tout point avec ce que -j'avais vu et avec ce que l'abbé m'avait raconté. Mais ni lui ni -moi n'avions poussé la foi, ou le courage, jusqu'à interroger les -fantômes. D'autres l'avaient fait, disaient les chroniqueurs, et il -leur avait été donné de voir les trois vierges, non plus sous -l'apparence de nuages verdâtres, mais dans tout l'éclat de leur -jeunesse et de leur beauté; non pas toutes à la fois, mais une en -particulier, pendant que les deux autres se tenaient à l'écart. -Alors, cette funèbre beauté répondait à toutes les questions -_sérieuses et décentes_ que l'on voulait lui adresser. Elle dévoilait -les secrets du passé, du présent et de l'avenir. Elle donnait de -judicieux conseils. Elle enseignait les trésors cachés à ceux qui -étaient capables d'en bien user en vue du salut. Elle disait les -malheurs à éviter, les fautes à réparer; elle parlait au nom du -ciel et des anges; enfin, c'était une puissance bienfaisante pour -ceux qui la consultaient avec de bons et pieux desseins. Elle n'était -grondeuse et menaçante qu'avec les railleurs, les libertins et les -impies. Le manuscrit disait: «D'une intention méchante et -fallacieuse, on leur a vu faire de grandes punitions, et ceux qui ne -s'y porteront que par malice et vaine curiosité peuvent s'attendre -à des choses épouvantables, qu'ils seront bien marris d'avoir -cherchées.» - -Sans s'expliquer sur ces choses épouvantables, le manuscrit donnait -la formule de l'évocation et tous les rites à observer, avec un si -grand sérieux et une si naïve bonne foi, que je m'y laissai aller. -L'apparition prenait dans mon imagination des couleurs merveilleuses -qui me séduisaient et me faisaient réellement désirer, plutôt que -craindre, d'être gagné par la persuasion. Je ne me sentais nullement -attristé et glacé par l'idée de voir marcher et d'entendre parler -des morts. Tout au contraire, je m'exaltais dans des rêves -élyséens, et je voyais une Béatrix se lever dans les rayons de mon -empyrée. - ---Et pourquoi n'aurais-je pas ces rêves, m'écriai-je -intérieurement, puisque j'ai eu le prologue de la vision? Ma sotte -terreur m'a rendu indigne et incapable d'être initié plus avant -aux révélations swedenborgistes, auxquelles croient d'excellents -esprits, et dont j'ai eu le tort de me moquer. Je dépouillerai le -vieil homme avec plaisir, car ceci est plus riant et plus sain pour -l'âme d'un poëte que la froide négation de notre siècle. Si je -passe pour fou, si je le deviens, qu'importe! j'aurai vécu dans -une sphère idéale, et je serai peut-être plus heureux que tous les -sages de la terre. - -Je me parlais ainsi à moi-même, la tête dans mes mains. Il était -environ deux heures du matin, et le plus profond silence régnait dans -le château et dans la campagne, lorsqu'une musique douce et -charmante, qui semblait partir de la rotonde, m'arracha à ma -rêverie. Je levai la tête et reculai le flambeau placé devant moi, -pour voir de qui me venait cette gracieuseté musicale. Mais les quatre -bougies qui éclairaient pleinement ma table de travail ne suffisaient -pas à me faire distinguer même le fond de la salle, à plus forte -raison, la rotonde placée au delà. - -Je me dirigeai aussitôt vers cette rotonde, et, n'étant plus -offusqué d'une autre lumière, je distinguai les parties supérieures -du beau groupe de la fontaine, éclairées en plein par la lune, qui -donnait dans une des fenêtres en voussure de la coupole. Le reste de la -salle circulaire était dans l'ombre. Pour m'assurer que j'étais -seul, comme il me semblait l'être, j'ouvris le volet de la grande -porte vitrée qui donnait sur le parterre, et je vis qu'en effet il -n'y avait personne. La musique avait semblé diminuer et se perdre à -mesure que j'approchais, et je ne l'entendais presque plus. Je -passai dans l'autre galerie, que je trouvai également déserte, mais -où les sons qui m'avaient charmé se firent de nouveau entendre -très-distincts, comme s'ils partaient, cette fois, de derrière moi. - -Je m'arrêtai sans me retourner, pour les écouter. Ils étaient doux -et plaintifs et ne formaient aucune combinaison mélodique que je fusse -en état de comprendre. C'était plutôt une suite d'accords vagues, -très-mystérieux, formés comme au hasard, et par des instruments -qu'il m'eût été impossible de nommer, car leur timbre ne -ressemblait à rien qui me fût connu. L'ensemble en était agréable, -quoique très-mélancolique. - -Je revins sur mes pas et m'assurai que ces voix, si on pouvait les -appeler ainsi, partaient bien réellement de la conque des tritons et -des sirènes de la fontaine, augmentant et diminuant d'intensité -selon que l'eau, qui était devenue irrégulière et intermittente, se -pressait ou se ralentissait dans les vasques. - -Je ne vis rien là de fantastique, car je me rappelai avoir entendu -parler de ces girandes italiennes qui produisaient, au moyen de l'air -comprimé par l'eau, des orgues hydrauliques plus ou moins réussies. -Celles-ci étaient fort douces et très-justes, peut-être parce -qu'elles ne jouaient aucun air et ne faisaient que soupirer des -accords harmoniques, comme font les harpes éoliennes. - -Je me souvins aussi que madame d'Ionis m'avait parlé de cette -musique en me disant qu'elle était dérangée, et que parfois elle se -mettait à aller toute seule pendant quelques instants. - -Cette explication ne m'empêcha pas de poursuivre le cours de mes -songeries poétiques. J'étais reconnaissant envers la capricieuse -fontaine qui voulait bien chanter pour moi seul, par une si belle nuit -et au milieu d'un si religieux silence. - -Vue ainsi au clair de la lune, elle était d'un effet prestigieux. -Elle semblait verser, dans les frais roseaux placés sur ses bords, une -pluie de diamants verts. Les tritons, immobiles dans leurs mouvements -tumultueux, avaient quelque chose d'effrayant, et leurs plaintes -mourantes, mêlées au petit bruit des cascatelles, les faisaient -paraître comme désespérés d'avoir leurs esprits violents -enchaînés dans des corps de marbre. On eût dit d'une scène de la -vie païenne pétrifiée tout à coup sous le geste souverain de la -néréide. - -Je me rendis compte alors de l'espèce d'effroi que cette nymphe -m'avait causé en plein jour, avec son calme superbe au milieu de ces -monstres tordus sous ses pieds. - ---Une âme impassible peut-elle exprimer la vraie beauté? pensai-je; -et, si cette créature de marbre venait à s'animer, toute -magnifique qu'elle est, ne ferait-elle pas peur, par cet air de -suprême indifférence qui la rend trop supérieure aux êtres de notre -race? - -Je la regardai attentivement dans le reflet de la lune qui baignait ses -blanches épaules et détachait sa petite tête posée sur un cou -élancé et puissant comme un fût de colonne. Je ne pouvais distinguer -ses traits, car elle était placée à une certaine hauteur; mais son -attitude dégagée se dessinait en lignes brillantes d'une grâce -incomparable. - ---C'est véritablement là, pensai-je, l'idée que j'aimerais à -me faire de la dame verte, car il est certain que, vue ainsi... - -Tout à coup, je cessai de raisonner et de penser. Il me semblait voir -remuer la statue. - -Je crus qu'un nuage passait sur la lune et produisait cette illusion; -mais ce n'en était pas une. Seulement, ce n'était pas la statue -qui remuait, c'était une forme qui se levait de derrière elle, ou -d'à côté d'elle, et qui me paraissait toute semblable, comme si -un reflet animé se fût détaché de ce corps de marbre et l'eût -quitté pour venir à moi. - -Je doutai un instant du témoignage de mes yeux; mais cela devint si -distinct, si évident, que je fus persuadé bientôt de voir un être -réel, et que je n'éprouvai aucun sentiment de terreur, ni même de -très-grande surprise. - -L'image vivante de la néréide descendait, comme en voltigeant, les -plans inégaux du monument. Ses mouvements avaient une aisance et une -grâce idéales. Elle n'était pas beaucoup plus grande qu'une femme -réelle, bien que l'élégance de ses proportions lui conservât ce -cachet de beauté exceptionnelle qui m'avait effrayé dans la statue; -mais je n'éprouvais plus rien de semblable, et mon admiration tenait -de l'extase. Je lui tendais les bras pour la saisir, car il me -semblait qu'elle allait s'élancer jusqu'à moi en franchissant un -escarpement de cinq à six pieds qui nous séparait encore. - -Je me trompais. Elle s'arrêta sur le bord de la rocaille et me fit -signe de m'éloigner. - -J'obéis machinalement et je la vis s'asseoir sur un dauphin de -marbre, qui se mit à pousser de véritables rugissements. Aussitôt -toutes ces voix hydrauliques grossirent comme une tempête et formèrent -un concert vraiment diabolique autour d'elle. - -Je commençais à en avoir les nerfs agacés, lorsqu'une lumière -glauque, qui ne semblait être qu'un clair de lune plus brillant, -jaillit je ne sais d'où, et me montra nettement les traits de la -néréide vivante, si semblables à ceux de la statue, que j'eus -besoin de regarder encore celle-ci pour m'assurer qu'elle n'avait -pas quitté son siège de pierre. - -Alors, sans plus songer à rien expliquer, sans désirer de rien -comprendre, je m'enivrai, dans une muette stupeur, de la beauté -surnaturelle de l'apparition. L'effet qu'elle produisit sur moi -fut si absolu, que je n'eus pas même la pensée de m'approcher pour -m'assurer de son immatérialité, comme j'avais fait lorsqu'elle -s'était produite dans ma chambre. - -Si j'y songeai, ce dont je ne saurais me rendre compte, la crainte de -la faire évanouir par une curiosité audacieuse me retint probablement. - -Comment n'aurais-je pas été maîtrisé par le désir d'en -rassasier mes yeux? C'était la néréide sublime, mais avec des yeux -vivants, des yeux clairs, d'une douceur fascinatrice, et des bras nus, -aux contours de chair transparente et aux mouvements moelleux comme ceux -de l'enfance. Cette fille du ciel semblait avoir quinze ans tout au -plus. Elle exprimait la forte chasteté de l'adolescence par -l'ensemble de sa forme, tandis que son visage s'éclairait des -séductions de la femme arrivée au développement de l'âme. - -Sa parure étrange était exactement celle de la néréide: une robe ou -tunique flottante, faite de je ne sais quel tissu merveilleux dont les -plis moelleux semblaient avoir été mouillés; un diadème ciselé -avec un soin exquis, et des flots de perles s'enroulant aux tresses -d'une chevelure splendide, avec ce mélange de luxe singulier et de -caprice heureux qui caractérise le goût de la renaissance; un -contraste charmant et bizarre entre le vêtement tout simple, qui ne -puisait sa richesse que dans l'aisance de son arrangement et le fini -minutieux des bijoux et des mignardises de la coiffure. - -Je l'aurais regardée toute ma vie sans m'aviser de lui parler. Je -ne m'apercevais pas du silence qui avait succédé au vacarme de la -fontaine. Je ne sais même pas si je la contemplai un instant ou une -heure. Il me sembla tout d'un coup que je l'avais toujours vue, -toujours connue: c'est peut-être que je vivais un siècle par -seconde. - -Elle me parla la première. J'entendis et ne compris pas tout de -suite, car le timbre d'argent de sa voix était surnaturel comme sa -beauté et en complétait le prestige. - -Je l'écoutais comme une musique, sans chercher à ses paroles un sens -déterminé. - -Enfin, je fis un effort pour secouer cette ivresse, et j'entendis -qu'elle me demandait si je la voyais. Je ne sais pas ce que je lui -répondis, car elle ajouta: - ---Sous quelle apparence me vois-tu? - -Et je remarquai seulement alors qu'elle me tutoyait. - -Je me sentis entraîné à lui répondre de même; car, si elle me -parlait en reine, je lui parlais, moi, comme à la Divinité. - ---Je te vois, lui dis-je, comme un être auquel rien ne peut être -comparé sur la terre. - -Il me sembla qu'elle rougissait; car mes yeux s'étaient habitués -à la lueur vert de mer dont elle semblait baignée. Je la voyais -blanche comme un lis, avec les fraîches couleurs de la jeunesse sur les -joues. Elle eut un sourire mélancolique qui l'embellit encore. - ---Que vois-tu en moi d'extraordinaire? me dit-elle. - ---La beauté, répondis-je brièvement. - -J'étais trop ému pour en dire davantage. - ---Ma beauté, reprit-elle, c'est en toi qu'elle se produit; car -elle n'existe pas par elle-même sous une forme que tu puisses -apprécier. Il n'y a ici de moi que ma pensée. Parle-moi donc comme -à une âme et non comme à une femme. Quel conseil avais-tu à me -demander? - ---Je ne m'en souviens plus. - ---D'où vient cet oubli? - ---De ta présence. - ---Essaye de te rappeler. - ---Non, je ne veux pas! - ---Alors, adieu! - ---Non! non! m'écriai-je en m'approchant d'elle comme pour la -retenir, mais en m'arrêtant avec terreur, car la lueur pâlit -subitement, et l'apparition sembla s'effacer. Au nom du ciel, restez! -repris-je avec angoisse. Je suis soumis, je suis chaste dans mon -amour. - ---Quel amour? demanda-t-elle en redevenant brillante. - ---Quel amour? Je ne sais pas, moi! Ai-je parlé d'amour? Eh bien, -oui, je me souviens! J'aimais hier une femme, et je voulais lui -plaire, faire sa volonté au risque de trahir mon devoir. Si vous êtes -une pure essence, comme je le crois, vous savez toutes choses. Dois-je -donc vous expliquer...? - ---Non; je sais les faits qui intéressent la postérité de la -famille dont j'ai porté le nom. Mais je ne suis pas la Divinité, je -ne lis pas dans les âmes. Je ne savais pas que tu aimais... - ---Je n'aime personne! À l'heure qu'il est, je n'aime rien -sur la terre, et je veux mourir si, dans une autre région de la vie, je -peux vous suivre! - ---Tu parles dans le délire. Pour être heureux dans la mort, il faut -avoir été pur dans la vie. Tu as un devoir difficile à remplir, et -c'est pourquoi tu m'as appelée. Fais donc ton devoir ou tu ne me -reverras plus. - ---Quel est-il, ce devoir? Parlez; je ne veux plus obéir qu'à -vous seule. - ---Ce devoir, répondit la néréide en se penchant vers moi et en me -parlant si bas, que j'avais peine à distinguer sa voix du frais -murmure de l'eau, c'est d'obéir à ton père. Et puis tu diras à -la femme généreuse qui veut se sacrifier que ceux qu'elle plaint la -béniront toujours, mais ne veulent point accepter son sacrifice. Je -connais leurs pensées, car ils m'ont appelée et consultée. Je sais -qu'ils luttent pour leur honneur, mais qu'ils ne sont pas effrayés -de ce que les hommes appellent la pauvreté. Il n'y a pas de pauvreté -pour les âmes fières. Dis cela à celle qui t'interrogera demain, et -ne cède pas à l'amour qu'elle t'inspire jusqu'à trahir ta -religion de famille. - ---J'obéirai, je le jure! Et, à présent, révélez-moi les -secrets de la vie éternelle. Où est votre âme maintenant? quelles -facultés nouvelles a-t-elle acquises dans ce renouvellement?... - ---Je ne puis te répondre que ceci: La mort n'existe pas; rien ne -meurt; mais les choses de l'autre vie sont bien différentes de ce -que l'on s'imagine dans le monde où tu es. Je ne t'en dirai pas -davantage, ne m'interroge pas. - ---Dites-moi, au moins, si je vous reverrai dans cette autre vie. - ---Je l'ignore. - ---Et dans celle-ci? - ---Oui, si tu le mérites. - ---Je le mériterai! Dites-moi encore... Puisque vous pouvez diriger -et conseiller ceux qui vivent dans ce monde, ne pouvez-vous pas les -plaindre? - ---Je le peux. - ---Et les aimer? - ---Je les aime tous comme des frères avec qui j'ai vécu. - ---Aimez-en un plus que les autres. Il fera des miracles de courage et -de vertu pour que vous vous intéressiez à lui. - ---Qu'il fasse ces miracles, et il me retrouvera dans ses pensées. -Adieu! - ---Attendez, oh! mon Dieu, attendez! On croit que vous donnez comme -gage de votre protection, et comme moyen de vous évoquer de nouveau, -une bague magique à ceux qui ne vous ont pas offensée. Est-ce vrai? -et me la donnerez-vous? - ---Des esprits grossiers peuvent seuls croire à la magie. Tu ne -saurais y croire, toi qui parles de la vie éternelle et qui cherches la -vérité divine. Par quel moyen une âme, qui se communique à toi sans -le secours d'organes réels, pourrait-elle te donner un objet -matériel et palpable! - ---Pourtant, je vois à votre doigt une bague étincelante. - ---Je ne puis voir ce que tes yeux voient. Quelle bague crois-tu voir? - ---Un large anneau avec une émeraude en forme d'étoile enchâssée -dans l'or. - ---Il est étrange que tu voies cela, dit-elle après un moment de -silence; les opérations involontaires de la pensée humaine, et la -connexion de ses rêves avec certains faits évanouis, renferment -peut-être des mystères providentiels. La science de ces choses -inexplicables n'appartient qu'à celui qui sait la cause et la -raison de tout. La main que tu crois voir n'existe que dans ton -cerveau. Ce qui reste de moi dans la tombe te ferait horreur; mais -peut-être me vois-tu telle que j'ai été sur la terre. Dis-moi -comment tu me vois. - -Je ne sais quelle description enthousiaste je lui fis d'elle-même. -Elle parut écouter avec attention et me dit: - ---Si je ressemble à la statue qui est ici, tu ne dois pas t'en -étonner, car je lui ai servi de modèle. Tu réveilles par là, en moi, -le souvenir effacé de ce que j'ai été, et jusqu'aux pierreries -que tu décris, je me souviens de m'en être parée. La bague que tu -crois voir, je l'ai perdue dans une chambre de ce château que -j'habitais; elle tomba entre deux pierres disjointes sous l'âtre -de la cheminée. Je devais faire lever la pierre le lendemain; mais, le -lendemain, j'étais morte. Peut-être la retrouveras-tu si tu la -cherches. En ce cas, je te la donne en souvenir de moi et du serment que -tu m'as fait de m'obéir. Voici le jour, adieu! - -Cet adieu me causa la plus atroce douleur que j'eusse jamais ressentie; -je perdis la tête et faillis m'élancer encore pour retenir -l'ombre enchanteresse, car peu à peu je m'étais assez rapproché -d'elle pour être à portée de saisir le bord de son vêtement, si -j'eusse osé le toucher; mais je n'osai pas. J'avais oublié, il -est vrai, les menaces de la légende contre ceux qui tentaient de -commettre cette profanation; j'étais seulement retenu, et comme -anéanti, par un respect superstitieux; mais un cri de désespoir sorti -de ma poitrine alla vibrer jusque dans les conques marines des tritons -de la fontaine. - -L'ombre s'arrêta, comme retenue par la pitié. - ---Que veux-tu encore? me dit-elle. Voici le jour, je ne puis rester. - ---Pourquoi donc? Si tu le voulais! - ---Je ne dois pas revoir le soleil de cette terre. J'habite -l'éternelle lumière d'un monde plus beau. - ---Emmène-moi dans ce monde! je ne veux plus rester dans celui-ci; -je n'y resterai pas, je le jure, si je ne dois plus te revoir. - ---Tu me reverras, sois tranquille, dit-elle. Attends l'heure où tu -en seras digne, et, jusque là, ne m'évoque plus. Je te le défends. -Je veillerai sur toi comme une providence invisible, et, le jour où ton -âme sera aussi pure qu'un rayon du matin, je t'apparaîtrai par la -seule évocation de ton pieux désir. Soumets-toi! - ---Soumets-toi! répéta une voix grave qui résonna à ma droite. - -Je me retournai et vis un des fantômes que j'avais déjà vus dans ma -chambre, lors de la première apparition. - ---Soumets-toi! répéta comme un écho une voix toute pareille, à ma -gauche. - -Et je vis le second fantôme. - -Je n'en fus pas ému, bien que ces deux spectres eussent, dans la -hauteur de leur taille et dans le timbre profond de leur voix, quelque -chose de lugubre. Mais que m'importait, à moi, de voir ou -d'entendre des choses horribles? Rien ne pouvait m'arracher au -ravissement où j'étais plongé. Je ne m'arrêtai même pas à -regarder ces ombres accessoires; je cherchais des yeux ma céleste -beauté. Hélas! elle avait disparu, et je ne voyais plus que -l'immobile néréide de la fontaine, avec sa pose impassible et les -tons froids du marbre bleui par les reflets du matin. - -Je ne sais ce que devinrent ses sœurs; je ne les vis pas sortir. Je -tournais autour de la fontaine comme un insensé. Je croyais être -endormi et je m'étourdissais dans la confusion de mes idées, avec -l'espoir de ne pas m'éveiller. - -Mais je me rappelai la bague promise, et montai à ma chambre, où je -trouvai Baptiste, qui me parla, sans que je vinsse à bout de savoir de -quoi. Il me sembla troublé, peut-être à cause de l'expression de ma -figure, mais je ne pensai pas à l'interroger. Je cherchai dans -l'âtre et j'y remarquai bientôt deux pierres mal jointes. Je -m'efforçai de les soulever. C'était une entreprise impossible sans -les outils nécessaires. - -Baptiste me croyait probablement fou, et, cherchant machinalement à -m'aider: - ---Est-ce que monsieur a perdu quelque chose? dit-il. - ---Oui, j'ai laissé tomber là, hier, une de mes bagues. - ---Une bague?... Monsieur ne porte pas de bagues, je ne lui en ai pas -vu. - ---C'est égal. Tâchons de la trouver. - -Il prit un couteau, gratta la pierre tendre pour élargir la fente, -enleva la cendre et le ciment en poudre qui la remplissait, et, tout en -travaillant à me satisfaire, il me demanda comment était faite cette -bague, de l'air dont il m'eût demandé ce que j'avais rêvé. - ---C'est une bague d'or avec une étoile faite d'une grosse -émeraude, répondis-je avec l'aplomb de la certitude. - -Il ne douta plus, et, détachant une tringlette des rideaux de vitrage, -il la recourba en crochet et atteignit la bague, qu'il me présenta en -souriant. Il pensait, sans oser le dire, que c'était un don de madame -d'Ionis. - -Quant à moi, je la regardai à peine, tant j'étais sûr que -c'était celle dont j'avais vu l'ombre; elle était effectivement -toute semblable. Je la passai à mon petit doigt, ne doutant pas -qu'elle n'eût appartenu à la défunte demoiselle d'Ionis et que -je n'eusse vu le spectre de cette merveilleuse beauté. - -Baptiste mit beaucoup de discrétion dans sa conduite. Persuadé que -j'avais eu une très-belle aventure, car il m'avait attendu toute la -nuit, il me quitta en m'engageant à me coucher. - -On pense bien que je n'y songeais guère. Je m'assis devant la -table, que Baptiste avait débarrassée du fameux souper aux trois -pains, et, pour m'efforcer de ressaisir l'ivresse de ma vision, dont -je craignais d'oublier quelque chose, je me mis à en écrire la -relation fidèle, telle qu'on vient de la lire. - -Je demeurai dans cette agitation mêlée d'extase jusqu'après le -lever du soleil. Je m'assoupis un peu, les coudes sur ma table et crus -refaire mon rêve; mais il m'échappa bien vite et Baptiste vint -m'arracher à la solitude où j'aurais dès lors voulu achever ma -vie. - -Je m'arrangeai de manière à ne descendre qu'au moment où l'on -devait se mettre à table. Je ne m'étais pas encore demandé comment -je rendrais compte de la vision; j'y songeai en faisant semblant de -déjeuner, car je ne mangeai pas, et, sans me sentir fatigué ni malade, -j'éprouvais un invincible dégoût pour les fonctions de la vie -animale. - -La douairière, qui ne voyait pas très-bien, ne s'aperçut pas de mon -trouble. Je répondis à ses questions ordinaires avec le vague des -jours précédents, mais, cette fois, sans jouer aucune comédie, et -avec la préoccupation d'un poëte que l'on interroge bêtement sur -le sujet de son poëme, et qui répond avec ironie des choses évasives -pour se délivrer d'investigations abrutissantes. Je ne sais si madame -d'Ionis fut inquiète ou étonnée de me voir ainsi. Je ne la regardai -pas, je ne la vis pas. Je compris à peine ce qu'elle me disait, tout -le temps que dura cette contrainte mortelle du déjeuner. - -Enfin, je me trouvai seul dans la bibliothèque, l'attendant comme les -autres jours, mais sans impatience aucune. Loin de là, j'éprouvais -une vive satisfaction à me noyer dans mes rêveries. Il faisait un -temps admirable; le soleil embrasait les arbres et les terrains en -fleur, au delà des grandes masses d'ombre transparente que projetait -l'architecture du château sur les premiers plans du jardin. Je -marchais d'un bout à l'autre de cette vaste salle, m'arrêtant -chaque fois que je me trouvais devant la fontaine. Les fenêtres et les -rideaux étaient fermés à cause de la chaleur. Ces rideaux étaient -d'un bleu doux que je voulais voir verdâtre, et, dans ce crépuscule -artificiel qui me retraçait quelque chose de ma vision, j'éprouvais -un bien-être incroyable et une sorte de gaieté délirante. - -Je parlais tout haut, et je riais sans savoir de quoi, lorsque je me -sentis serrer le bras assez brusquement. Je me retournai et vis madame -d'Ionis, qui était entrée sans que j'y fisse attention. - ---Voyons! répondez-moi; voyez-moi, au moins! me dit-elle avec un -peu d'impatience. Savez-vous que vous me faites peur, et que je ne -sais plus que penser de vous? - ---Vous l'avez voulu, lui répondis-je, j'ai joué avec ma raison; -je suis fou. Mais ne vous en faites pas de reproche; je suis bien plus -heureux ainsi, et ne souhaite pas de guérir. - ---Ainsi, reprit-elle en m'examinant avec inquiétude, cette -apparition n'est pas un conte ridicule? du moins, vous croyez... vous -l'avez vue se produire? - ---Mieux que je ne vous vois en ce moment? - ---Ne le prenez pas sur ce ton d'orgueil enivré: je ne doute pas de -vos paroles. Racontez-moi tranquillement... - ---Rien! jamais! je vous supplie de ne pas me questionner. Je ne peux -pas, je ne veux pas répondre. - ---En vérité, la société des spectres ne vous vaut rien, cher -monsieur, et vous me feriez croire que l'on vous a dit des choses -singulièrement flatteuses, car vous voilà fier et discret comme un -amant heureux! - ---Ah! que dites-vous là, madame! m'écriai-je. Il n'y a pas -d'amour possible entre deux êtres que sépare l'abîme du -tombeau... Mais vous ne savez pas de quoi vous parlez, vous ne croyez à -rien, vous vous moquez de tout! - -J'étais si rude dans mon enthousiasme, que madame d'Ionis fut -piquée. - ---Il y a une chose dont je ne me moque pas, dit-elle avec vivacité: -c'est mon procès, et, puisque vous m'avez promis, sur l'honneur, -de consulter un oracle mystérieux et de vous conformer à ses -arrêts... - ---Oui, répondis-je en lui prenant la main avec une familiarité -très-déplacée, mais très-calme, dont elle ne s'offensa pas, tant -elle comprit l'état de mon âme; oui, madame, pardonnez-moi mon -trouble et mon oubli. C'est par dévouement pour vous que j'ai joué -un jeu bien dangereux, et je vous dois, au moins, compte du résultat. -Il m'a été prescrit d'obéir aux intentions de mon père et de -vous faire gagner votre procès. - -Soit qu'elle s'attendît à cette réponse, soit qu'elle fût en -doute de ma lucidité, madame d'Ionis ne marqua ni surprise ni -contrariété. Elle se contenta de lever les épaules, et, me secouant -le bras comme pour me réveiller: - ---Mon pauvre enfant, dit-elle, vous avez rêvé, et rien de plus. -J'ai partagé un instant votre exaltation, j'ai espéré du moins -qu'elle vous ramènerait à la notion de délicatesse et d'équité -qui est au fond de votre âme. Mais je ne sais quels scrupules -exagérés, ou quelles habitudes d'obéissance passive envers votre -père, vous ont fait entendre des paroles chimériques. Sortez de ces -illusions. Il n'y a pas eu de spectres, il n'y a pas eu de voix -mystérieuse; vous vous êtes monté la tête avec l'indigeste -lecture du vieux manuscrit et les contes bleus de l'abbé de Lamyre. -Je vais vous expliquer ce qui vous est arrivé. - -Elle me parla assez longtemps; mais je fis de vains efforts pour -l'écouter et la comprendre. Il me semblait, par moments, qu'elle me -parlait une langue inconnue. Quand elle vit que rien n'arrivait de mon -oreille à mon esprit, elle s'inquiéta sérieusement de moi, me -toucha le poignet pour voir si j'avais la fièvre, me demanda si -j'avais mal à la tête, et me conjura d'aller me reposer. Je -compris qu'elle me permettait d'être seul et je courus avec joie me -jeter sur mon lit, non que je ressentisse la moindre fatigue, mais parce -que je m'imaginais toujours revoir la céleste beauté de mon -immortelle, si je parvenais à m'endormir. - -Je ne sais comment se passa le reste de la journée. Je n'en eus pas -conscience. Le lendemain matin, je vis Baptiste marchant par la chambre -sur la pointe du pied. - ---Que fais-tu là, mon ami? lui demandai-je. - ---Je vous veille, mon cher monsieur, répondit-il. Dieu merci, vous -avez dormi deux bonnes heures. Vous vous sentez mieux, n'est-ce pas? - ---Je me sens très-bien. J'ai donc été malade! - ---Vous avez eu un gros accès de fièvre hier au soir, et cela a duré -une partie de la nuit. C'est l'effet de la grande chaleur. Vous ne -pensez jamais à mettre votre chapeau quand vous allez au jardin! -Pourtant madame votre mère vous l'avait si bien recommandé! - -Zéphyrine entra, s'informa de moi avec beaucoup d'intérêt, et -m'engagea à prendre _encore_ une cuillerée de _ma_ potion calmante. - ---Soit, lui dis-je, bien que je n'eusse aucun souvenir de cette -potion: un hôte malade est incommode, et je ne demande qu'à guérir -vite. - -La potion me fit réellement grand bien, car je dormis encore et rêvai -de mon immortelle. Quand j'ouvris les yeux, je vis, au pied de mon -lit, une apparition qui m'eût charmé l'avant-veille, mais qui me -contraria comme un reproche importun. C'était madame d'Ionis, qui -venait elle-même s'informer de moi et surveiller les soins que l'on -me donnait. Elle me parla avec amitié et me marqua de l'intérêt -véritable. Je la remerciai de mon mieux et l'assurai que je me -portais fort bien. - -Alors apparut la tête grave d'un médecin, qui examina mon pouls et -ma langue, me prescrivit le repos, et dit à madame d'Ionis: - ---Ce ne sera rien. Empêchez-le de lire, d'écrire et de causer -jusqu'à demain, et il pourra retourner dans sa famille après-demain. - -Resté seul avec Baptiste, je l'interrogeai. - ---Mon Dieu, monsieur, me dit-il, je suis bien embarrassé pour vous -répondre. Il paraît que la chambre où vous étiez passe pour être -hantée... - ---La chambre où j'étais? Où suis-je donc? - -Je regardai autour de moi, et, sortant de ma torpeur, je reconnus enfin -que je n'étais plus dans la _chambre aux dames_, mais dans un autre -appartement du château. - ---Pour moi, monsieur, reprit Baptiste, qui était un esprit -très-positif, j'ai dormi dans cette chambre et n'y ai rien vu. Je -ne crois pas du tout à ces histoires-là. Mais, quand j'ai entendu -que vous vous tourmentiez dans la fièvre, parlant toujours d'une -belle dame qui existe et qui n'existe pas, qui est morte et qui est -vivante... que sais-je ce que vous n'avez pas dit là-dessus! -c'était si joli quelquefois, que j'aurais voulu le retenir, ou -savoir écrire pour le conserver; mais cela vous faisait du mal, et -j'ai pris le parti de vous apporter ici, où vous êtes mieux. -Voyez-vous, monsieur, tout ça vient de ce que vous faites trop de vers. -Monsieur votre père le disait bien, que ça dérangeait les idées! -Vous feriez mieux de ne penser qu'à vos dossiers. - ---Tu as certainement raison, mon cher Baptiste, répondis-je, et je -tâcherai de suivre ton conseil. Il me semble, en effet, que j'ai eu -un accès de folie. - ---De folie? Oh! non pas, monsieur, Dieu merci! Vous avez battu la -campagne dans la fièvre, comme ça peut arriver à tout le monde; mais -voilà que c'est fini, et, si vous voulez prendre un peu de bouillon -de poulet, vous vous retrouverez dans vos esprits comme vous y étiez -auparavant. - -Je me résignai au bouillon de poulet, bien que j'eusse souhaité -quelque chose de plus nourrissant pour me remettre vite. Je me sentais -accablé de fatigue. Peu à peu, mes forces revinrent dans la journée, -et on me permit de souper légèrement. Le lendemain, madame d'Ionis -revint me voir. J'étais levé et me sentais tout à fait bien. Je lui -parlai avec beaucoup de sens de ce qui m'était arrivé, sans -toutefois lui donner aucun détail à cet égard. J'avais été fou: -j'en étais très-honteux, et la priais de me garder le secret; -j'étais perdu comme avocat, si l'on me faisait, dans le pays, la -réputation d'un visionnaire; mon père s'en affecterait beaucoup. - ---Ne craignez rien, me répondit-elle; je vous réponds de la -discrétion de mes gens; assurez-vous du silence de votre valet de -chambre, et cette aventure ne sortira pas d'ici. D'ailleurs, quand -même on raconterait quelque chose, nous en serions tous quittes pour -dire que vous avez eu un accès de fièvre, et qu'il a plu à ces -esprits superstitieux de l'interpréter au gré de leur crédulité. -Au fond, ce serait la vérité. Vous avez pris un coup de soleil en -venant ici à cheval par une journée brûlante. Vous avez été malade -dans la nuit. Les jours suivants, je vous ai tourmenté avec ce -malheureux procès, et, pour vous amener à mon avis, je n'ai reculé -devant rien! - -Elle s'arrêta, et, changeant de ton: - ---Vous souvient-il de ce que je vous ai dit avant-hier, dans la -bibliothèque? - ---J'avoue que je ne l'ai pas compris, j'étais sous le coup... - ---De la fièvre? Certainement, je l'ai bien vu! - ---Vous plaît-il de me répéter, maintenant que j'ai toute ma -tête, ce que vous m'avez dit à propos de l'apparition? - -Madame d'Ionis hésita. - ---Est-ce que votre mémoire a conservé le souvenir de cette -apparition? me dit-elle d'un ton léger, mais en m'examinant avec -une sorte d'inquiétude. - ---Non, répondis-je, c'est très-confus maintenant; confus comme un -songe dont on a enfin conscience et que l'on ne pense plus à -ressaisir. - -Je mentais avec aplomb; madame d'Ionis en fut dupe, et je vis -qu'elle mentait aussi, en prétendant ne m'avoir parlé, dans la -bibliothèque, que de l'effet du manuscrit, pour s'accuser de me -l'avoir prêté dans un moment où j'étais déjà fort agité. Il -fut évident pour moi qu'elle m'avait dit là-dessus, la veille, -dans un mouvement d'effroi devant mon état mental, des choses -qu'elle était maintenant bien aise que je n'eusse pas entendues; -mais je ne soupçonnai pas ce que ce pouvait être. Elle me voyait -tranquille, elle me croyait guéri. Je parlais avec assurance de ma -vision, comme d'un accès de fièvre chaude. Elle m'engagea à n'y -plus penser du tout, à ne jamais m'en tourmenter. - ---N'allez pas vous croire plus faible d'esprit qu'un autre, -ajouta-t-elle; il n'y a personne qui n'ait eu quelques heures de -délire dans sa vie. Restez encore deux ou trois jours avec nous; quoi -qu'en dise le médecin, je ne veux pas vous renvoyer, faible et pâle, -à vos parents. Nous ne parlerons plus du procès, c'est inutile; -j'irai voir votre père et en causer avec lui, sans vous en tourmenter -davantage. - -Le soir, j'étais tout à fait guéri; j'essayai de pénétrer dans -mon ancienne chambre, elle était fermée. Je me hasardai à demander la -clef à Zéphyrine, qui répondit l'avoir remise à madame d'Ionis. -On ne voulait plus y loger personne jusqu'à ce que la légende, -récemment exhumée, fût oubliée de nouveau. - -Je prétendis avoir laissé quelque chose dans cette chambre. Il fallut -céder: Zéphyrine alla chercher la clef et entra avec moi. Je cherchai -partout sans vouloir dire ce que je cherchais. Je regardai dans le foyer -de la cheminée et je vis, sur les pierres disjointes, les égratignures -fraîches que Baptiste y avait faites avec son couteau. Mais qu'est-ce -que cela prouvait, sinon que, dans ma folie, j'avais fait chercher là -un objet qui n'existait que dans le souvenir d'un rêve? J'avais -cru trouver une bague et la mettre à mon doigt. Elle n'y était plus, -elle n'y avait sans doute jamais été! - -Je n'osai même plus interroger Baptiste sur ce fait. On ne me laissa -pas seul un instant dans la chambre aux dames et on la referma dès que -j'en fus sorti. Je sentis que rien ne me retenait plus au château -d'Ionis et je partis le lendemain matin, furtivement, pour échapper -à la conduite en voiture dont on m'avait menacé. - -Le cheval et le grand air me remirent tout à fait. Je traversai assez -vite les bois qui environnaient le château, dans la crainte d'être -poursuivi par la sollicitude de ma belle hôtesse. Puis je ralentis mon -cheval à deux lieues de là, et arrivai tranquillement à Angers dans -l'après-midi. - -Ma figure était un peu altérée: mon père ne s'en aperçut pas -beaucoup; mais rien n'échappe à l'œil d'une mère, et la -mienne s'en inquiéta. Je parvins à la tranquilliser en mangeant avec -appétit; j'avais arraché à Baptiste le serment de ne rien dire; -il y avait mis cette restriction, qu'il ne le tiendrait pas si je -venais à retomber malade. - -Aussi je m'en gardai bien! je me soignai moralement et physiquement -comme un garçon très-épris de la conservation de son être. Je -travaillai sans excès, je me promenai régulièrement, j'éloignai -toute idée lugubre, je m'abstins de toute lecture excitante. La -raison de toute cette raison prenait sa source dans une folie obstinée -mais tranquille et, pour ainsi dire, maîtresse d'elle-même. Je -voulais constater devant mon propre jugement que je n'avais pas été -fou, que je ne l'étais pas, et qu'il n'y avait rien de plus -avéré à mes propres yeux que l'existence des dames vertes. Je -voulais aussi remettre mon esprit dans l'état de lucidité -nécessaire pour cacher mon secret et le nourrir en moi, comme la source -de ma vie intellectuelle et le critérium de ma vie morale. - -Toute trace de crise s'effaça donc rapidement, et, à me voir -studieux, raisonnable et modéré en toutes choses, il eût été -impossible de deviner que j'étais sous l'empire d'une idée fixe, -d'une monomanie bien conditionnée. - -Trois jours après mon retour à Angers, mon père m'envoya à Tours -pour une autre affaire. J'y passai vingt-quatre heures, et, quand je -revins _chez nous_, j'appris que madame d'Ionis était venue -s'entendre avec mon père sur la suite de son procès. Elle avait paru -céder à la raison positive: elle consentait à le gagner. - -Je fus content de ne l'avoir pas rencontrée. Il serait impossible de -dire qu'une aussi charmante femme me fût devenue antipathique; mais -il est certain que je craignais plus que je ne désirais de me retrouver -avec elle. Son scepticisme, dont elle n'avait paru se débarrasser un -jour avec moi que pour m'en accabler le lendemain, me faisait -l'effet d'une injure et me causait une souffrance inexprimable. - -Au bout de deux mois, quelque effort que je fisse pour paraître -heureux, ma mère s'aperçut de l'épouvantable tristesse qui -régnait au fond de mes pensées. Tout le monde remarquait en moi un -grand changement à mon avantage, et elle s'en était réjouie -d'abord. Ma conduite était d'une austérité complète et mon -entretien aussi grave et aussi sensé que celui d'un vieux magistrat. -Sans être dévot, je me montrais religieux. Je ne scandalisais plus les -simples par mon voltairianisme. Je jugeais avec impartialité toutes -choses et critiquais sans aigreur celles que je n'admettais pas. Tout -cela était édifiant, excellent; mais je n'avais plus de goût à -rien et je portais la vie comme un fardeau. Je n'étais plus jeune, je -ne connaissais plus ni l'ivresse de l'enthousiasme ni l'entraînement -de la gaieté. - -J'eus donc le temps, malgré mes grandes occupations, de faire des -vers, et j'aurais eu encore ce temps-là, quand même on ne me -l'eût pas laissé, car je ne dormais presque plus et ne recherchais -aucun de ces amusements qui absorbent les trois quarts de la vie d'un -jeune homme. Je ne songeais plus à l'amour, je fuyais le monde, je ne -paradais plus avec les hommes de mon âge sous les yeux des belles dames -du pays. J'étais retiré, méditatif, austère, très-doux avec les -miens, très-modeste avec tout le monde, très-ardent aux luttes du -barreau. Je passai pour un garçon accompli, mais j'étais -profondément malheureux. - -C'est que je nourrissais, avec un stoïcisme étrange, une passion -insensée et sans analogue dans la vie. J'aimais une ombre; je ne -pouvais même pas dire une morte. Toutes mes recherches historiques -n'avaient abouti qu'à me prouver ceci: Les trois demoiselles -d'Ionis n'avaient peut-être jamais existé que dans la légende. -Leur histoire, placée par les derniers chroniqueurs à l'époque de -Henri II, était déjà une vieille chronique incertaine à cette même -époque. Il ne restait d'elles ni un titre, ni un nom, ni un écusson -dans les papiers de la famille d'Ionis, que mon père, en raison du -procès, avait tous entre les mains; ni même une pierre tumulaire en -aucun lieu de la contrée! - -J'adorais donc une pure fiction, éclose, selon toute apparence, dans -les fumées de mon cerveau. Mais voilà où il eût été impossible de -me convaincre. J'avais vu et entendu cette merveille de beauté; elle -existait dans une région où il m'était impossible de l'atteindre, -mais d'où il lui était possible de descendre vers moi. Creuser le -problème de cette existence indéfinissable et le mystère du lien qui -s'était formé entre nous m'eût conduit au délire. Je le sentais, -je ne voulais rien expliquer, rien approfondir; je vivais par la foi, -qui est l'_argument des choses qui n'apparaissent pas_, une folie -sublime, soit, si la raison n'est que l'argument de ce qui tombe -sous les sens. - -Ma folie n'était pas aussi puérile qu'on eût pu le craindre. Je -la soignais comme une faculté supérieure et ne lui permettais pas de -descendre des hauteurs où je l'avais placée. Je m'abstins donc de -toute évocation nouvelle, dans la crainte de m'égarer à la -poursuite cabalistique de quelque chimère indigne de moi. -L'immortelle m'avait dit de devenir digne qu'elle restât vivante -dans ma pensée. Elle ne m'avait pas promis de revenir sous la forme -où je l'avais vue. Elle avait dit que cette forme n'existait pas et -n'était que la création produite en moi par l'élévation de mon -sentiment pour elle. Je ne devais donc pas tourmenter mon cerveau pour -la reproduire, car mon cerveau pouvait la dénaturer et faire surgir -quelque image au-dessous d'elle. Je voulais purifier ma vie et -cultiver en moi le trésor de la conscience, dans l'espoir que, à un -moment donné, cette céleste figure viendrait d'elle-même se placer -devant moi et m'entretenir avec cette voix chérie que je n'avais -pas mérité d'entendre longtemps. - -Sous l'empire de cette manie, j'étais en train de devenir homme de -bien, et il est fort étrange que je fusse conduit à la sagesse par la -folie. Mais c'était là quelque chose de trop subtil et de trop tendu -pour la nature humaine. Cette rupture de mon âme avec le reste de mon -être, et de ma vie avec les entraînements de la jeunesse, devait me -conduire peu à peu au désespoir, peut-être à la fureur. - -Je n'en étais encore qu'à la mélancolie, et, bien que très-pâli -et très-amaigri, je n'étais ni malade ni insensé en apparence, -lorsque la cause des d'Ionis contre les d'Aillane arriva au rôle. -Mon père m'avertit de préparer mon plaidoyer pour la semaine -suivante. Il y avait alors trois mois environ que j'avais quitté, par -une matinée de juin, le funeste château d'Ionis. - - - - -V - -LE DUEL - - -À mesure que nous avions étudié cette triste affaire, nous nous -étions bien convaincus, mon père et moi, qu'elle était _imperdable_. -Deux testaments se trouvaient en présence: l'un qui, depuis cinq -ans, avait reçu sa pleine exécution, était en faveur de M. -d'Aillane. Gêné à l'époque de cet héritage, il s'était -libéré en vendant l'immeuble qu'il regardait comme sien. L'autre -testament, découvert trois ans après, par un de ces étranges hasards -qui font dire que, parfois, la vie ressemble à un roman, dépouillait -tout à coup les d'Aillane pour enrichir madame d'Ionis. La -validité de ce dernier acte était incontestable; la date, -postérieure à celle du premier, était nette et précise. M. -d'Aillane plaidait l'état d'enfance du testateur et l'espèce -de pression que M. d'Ionis avait exercée sur lui à ses derniers -moments. Ce dernier point était assez réel; mais l'état -d'enfance ne pouvait être constaté en aucune façon. - -En outre, M. d'Ionis prétendait, avec raison, que, pressé par ses -créanciers, d'Aillane leur avait cédé l'immeuble au-dessous de sa -valeur, et il réclamait une somme assez importante, puisque c'était -le dernier débris de la fortune de ses adversaires. - -M. d'Aillane n'espérait guère le succès. Il sentait la faiblesse -de sa cause; mais il tenait à se laver de l'accusation, portée -contre lui, d'avoir connu ou seulement soupçonné l'existence du -second testament, d'avoir engagé la personne qui en était -dépositaire à le tenir caché pendant trois ans, et de s'être -hâté de mobiliser l'héritage pour échapper en partie aux -conséquences de l'avenir. Il y avait donc, en outre du fond de -l'affaire, discussion sur la valeur réelle de l'immeuble, -exagérée en plus et en moins par les deux parties, dans les débats -antérieurs à l'intervention de mon père dans le procès. - -Nous causions ensemble sur ce dernier point, mon père et moi, et nous -n'étions pas tout à fait d'accord, lorsque Baptiste nous annonça -la visite de M. d'Aillane fils, capitaine au régiment de ***. - -Bernard d'Aillane était un beau garçon, de mon âge à peu près, -fier, vif et plein de franchise. Il s'exprima très-poliment, faisant -appel à notre honneur en homme qui en connaissait la rigidité; mais, -à la fin de son exorde, emporté par la vivacité de son naturel, il -laissa percer une menace fort claire contre moi, pour le cas où, dans -ma plaidoirie, je viendrais à exprimer quelque doute sur la parfaite -loyauté de son père. - -Le mien fut plus ému que moi de ce défi, et, avocat dans l'âme, il -s'en courrouça avec éloquence. Je vis que d'un projet de -conciliation allait naître une querelle, et je priai les deux -interlocuteurs de m'écouter. - ---Permettez-moi, mon père, dis-je, de faire observer à M. -d'Aillane qu'il vient de commettre une grave imprudence, et que, si -je n'étais pas, grâce au devoir de ma profession, d'un sang plus -rassis que le sien, je prendrais plaisir à provoquer sa colère, en -faisant argument de tout pour les besoins de ma cause. - ---Qu'est-ce à dire? s'écria mon père, qui était le plus doux -des hommes dans son intérieur, mais passablement emporté dans -l'exercice de ses fonctions. J'espère bien, mon fils, que vous -ferez argument de tout, et que, s'il y a lieu, le moins du monde, à -suspecter la bonne foi de vos adversaires, ce ne sont point la petite -moustache et la petite épée de M. le capitaine d'Aillane, non plus -que la grande moustache et la grande épée de monsieur son père, qui -vous retiendront de le proclamer. - -Le jeune d'Aillane était hors de lui, et, ne pouvant s'en prendre -à un homme de l'âge de mon père, il avait grand besoin de s'en -prendre à moi. Il m'envoya quelques paroles assez aigres que je ne -relevai pas, et, m'adressant toujours à mon père, je lui répondis: - ---Vous avez parfaitement raison de croire que je ne me laisserai pas -intimider; mais il faut pardonner à M. d'Aillane d'avoir eu cette -pensée. Si je me trouvais dans la même situation que lui, et que votre -honneur fût en cause, songez, mon cher père, que je ne serais -peut-être pas plus patient et plus raisonnable qu'il ne faut. Ayons -donc des égards pour son inquiétude, et, puisque nous pouvons la -soulager, n'ayons pas la rigueur de la faire durer davantage. J'ai -assez examiné l'affaire pour être persuadé de l'extrême -délicatesse de toute la famille d'Aillane, et je me ferai un plaisir -comme un devoir de lui rendre hommage en toute occasion. - ---Voilà tout ce que je voulais, monsieur, s'écria le jeune homme -en me serrant les mains; et, maintenant, gagnez votre procès, nous ne -demandons pas mieux! - ---Un instant, un instant! reprit mon père avec le feu qu'à -l'audience il portait dans ses répliques. Je ne sais quelles sont, en -définitive, vos idées, mon fils, sur cette parfaite loyauté; mais, -quant à moi, si je trouve, dans l'historique de l'affaire, des -circonstances où elle me paraît évidente, il en est d'autres qui me -laissent des doutes, et je vous prie de ne vous engager à rien, avant -d'avoir pesé toutes les objections que j'étais en train de vous -faire lorsque monsieur nous a accordé l'honneur de sa visite. - ---Permettez-moi, mon père, répondis-je avec fermeté, de vous dire -que de légères apparences ne me suffiraient pas pour partager vos -doutes. Sans parler de la réputation bien établie de M. le comte -d'Aillane, j'ai sur son compte et sur celui de sa famille un -témoignage... - -Je m'arrêtai, en songeant que ce témoignage de ma sublime et -mystérieuse amie, je ne pouvais l'invoquer sans faire rire de moi. Il -était pourtant si sérieux dans ma pensée, que rien au monde, pas -même des faits apparents, ne m'en eussent fait douter. - ---Je sais de quel témoignage vous parlez, dit mon père. Madame -d'Ionis a beaucoup d'affection... - ---Je connais à peine madame d'Ionis! répliqua vivement le jeune -d'Aillane. - ---Aussi, je ne parle point de vous, monsieur, reprit mon père en -souriant; je parle du comte d'Aillane et de mademoiselle sa fille. - ---Et moi, mon père, dis-je à mon tour, je n'ai pas voulu parler de -madame d'Ionis. - ---Peut-on vous demander, me dit le jeune d'Aillane, quelle est la -personne qui a eu sur vous cette heureuse influence, afin que je puisse -lui en savoir gré? - ---Vous me permettrez, monsieur, de ne pas vous le dire. Ceci m'est -tout personnel. - -Le jeune capitaine me demanda pardon de son indiscrétion, prit congé -de mon père un peu froidement, et se retira en me témoignant sa -gratitude pour mes bons procédés. - -Je le suivis jusqu'à la porte de la rue, comme pour le reconduire. -Là, il me tendit encore la main; mais, cette fois, je retirai la -mienne, et, le priant d'entrer un instant dans mon appartement qui -donnait sur le vestibule d'entrée de notre maison, je lui déclarai -de nouveau que j'étais persuadé de la noblesse de sentiments de son -père, et bien déterminé à ne pas porter la moindre atteinte à -l'honneur de sa famille. Après quoi, je lui dis: - ---Ceci établi, monsieur, vous allez me permettre de vous demander -raison de l'insulte que vous m'avez faite, en doutant de ma fierté -jusqu'à me menacer de votre ressentiment. Si je ne l'ai pas fait -devant mon père, qui semblait m'y pousser, c'est parce que je sais -que, sa colère passée, il se fût senti le plus malheureux des hommes. -J'ai aussi une mère fort tendre; c'est ce qui me fait vous -demander le secret sur l'explication que nous avons ici. Chargé des -intérêts de madame d'Ionis, c'est demain que je plaide sa cause. -Je vous prie donc de m'accorder pour après-demain, au sortir du -Palais, le rendez-vous que je vous demande. - ---Non, parbleu! il n'en sera rien, s'écria le jeune homme en me -sautant au cou. Je n'ai pas la moindre envie de tuer un garçon qui me -montre tant de cœur et de justice! J'ai eu tort, j'ai agi en -mauvaise tête, et me voilà tout prêt à vous en demander pardon. - ---C'est fort inutile, monsieur, car vous étiez tout pardonné -d'avance. Dans mon état, on est exposé à ces offenses-là et elles -n'atteignent pas un honnête homme; mais il n'y en a pas moins -nécessité pour moi de me battre avec vous. - ---Oui-da! Et pourquoi diable, après les excuses que je vous fais? - ---Parce que ces excuses sont intimes, tandis que votre visite ici a -été publique. Voilà votre grand cheval qui piaffe à notre porte, et -votre soldat galonné qui attire tous les regards. Vous savez bien ce -que c'est qu'une petite ville de province. Dans une heure, tout le -monde saura qu'un brillant officier est venu menacer un petit avocat -plaidant contre lui, et vous pouvez être bien sûr que, demain, lorsque -j'aurai pour vous et les vôtres les égards que je crois vous devoir, -plus d'un esprit malveillant m'accusera d'avoir peur de vous, et -rira de ma figure placée en regard de la vôtre. Je me résigne à -cette humiliation; mais, mon devoir accompli, j'aurai un autre devoir -qui sera de prouver que je ne suis pas un lâche, indigne d'exercer -une profession honorable, et capable de trahir la confiance de ses -clients dans la crainte d'un coup d'épée. Songez que je suis -très-jeune, monsieur, et que j'ai à établir mon caractère, à -présent ou jamais. - ---Vous me faites comprendre ma faute, répondit M. d'Aillane. Je -n'ai pas senti la gravité de ma démarche, et je vous dois des -excuses publiques. - ---Il sera trop tard après ma plaidoirie: on pourrait toujours croire -que j'ai cédé à la crainte; et il serait trop tôt auparavant: on -pourrait croire que vous craignez mes révélations. - ---Alors, je vois qu'il n'y a pas moyen de s'arranger, et que -tout ce que je peux faire pour vous, c'est de vous donner la -réparation que vous exigez. Comptez donc sur ma parole et sur mon -silence. En sortant du Palais, demain, vous me trouverez au lieu qu'il -vous plaira de désigner. - -Nous fîmes nos conventions. Après quoi, le jeune officier me dit -d'un air affectueux et triste: - ---Voilà pour moi une mauvaise affaire, monsieur! car, si j'avais -le malheur de vous tuer, je crois que je me tuerais moi-même après. Je -ne pourrais pas me pardonner la nécessité où j'ai mis un homme de -cœur comme vous de jouer sa vie contre la mienne. Dieu veuille que le -résultat ne soit pas trop grave! Il me servira de leçon. Et, en -attendant, quoi qu'il arrive, voyez mon repentir et n'ayez pas une -trop mauvaise idée de moi. Il est bien certain que le monde nous -élève mal, nous autres jeunes gens de famille! Nous oublions que la -bourgeoisie nous vaut et qu'il est temps de compter avec elle. Allons, -donnez-moi la main à présent, en attendant que nous nous coupions la -gorge! - -Madame d'Ionis devait venir le lendemain pour assister aux débats. -J'avais reçu d'elle plusieurs lettres très-amicales où elle ne me -détournait plus de mon devoir d'avocat, et où elle se contentait de -me recommander de respecter l'honneur de ses parents, qui ne pouvait, -disait-elle, être méconnu et offensé sans qu'il en rejaillît de la -honte sur elle-même. Il était facile de voir qu'elle comptait sur sa -présence pour me contenir, au cas où je me laisserais emporter par -quelque dépit oratoire. - -Elle se trompait en supposant qu'elle eût exercé sur moi quelque -pouvoir. J'étais désormais gouverné par une plus haute influence, -par un souvenir bien autrement puissant que le sien. - -Je m'entretins encore avec mon père dans la soirée, et l'amenai à -me laisser libre d'apprécier comme je l'entendais le côté moral -de l'affaire. Il me donna le bonsoir en me disant d'un air un peu -goguenard, que je ne compris pas plus que ses paroles: - ---Mon cher enfant, prends garde à toi! Madame d'Ionis est pour toi -un oracle, je le sais! Mais j'ai grand'peur que tu ne tiennes le -bougeoir pour un autre. - -Et, comme il vit mon étonnement, il ajouta: - ---Nous parlerons de cela plus tard. Songe à bien parler demain et à -faire honneur à ton père! - -Au moment de me mettre au lit, je fus frappé de la vue d'un nœud de -rubans verts attaché à mon oreiller avec une épingle. Je le pris et -sentis qu'il contenait une bague: c'était l'étoile d'émeraude dont le -souvenir ne m'était resté que comme celui d'un rêve de la fièvre. -Elle existait, cette bague mystérieuse; elle m'était rendue! - -Je la passai à mon doigt et je la touchai cent fois pour m'assurer -que je n'étais pas dupe d'une illusion; puis je l'ôtai et -l'examinai avec une attention dont je n'avais pas été capable au -château d'Ionis, et j'y déchiffrai cette devise en caractères -très-anciens: _Ta vie n'est qu'à moi_. - -C'était donc une défense de me battre? L'immortelle ne voulait -pas me permettre encore d'aller la rejoindre? Ce fut une cruelle -douleur; car, depuis quelques heures, la soif de la mort s'était -emparée de moi, et j'espérais être autorisé par les circonstances -à me débarrasser de la vie sans révolte et sans lâcheté. - -Je sonnai Baptiste, que j'entendais marcher encore dans la maison. - ---Écoute, lui dis-je, il faut me dire la vérité, mon ami; car tu -es un honnête homme, et ma raison est dans tes mains. Qui est venu ici -dans la soirée? Qui a apporté la bague dans ma chambre, là, sur mon -oreiller? - ---Quelle bague, monsieur? Je n'ai pas vu de bague. - ---Mais, maintenant, ne la vois-tu pas? N'est-elle pas à mon doigt? -Ne l'y as-tu pas déjà vue au château d'Ionis? - ---Certainement, monsieur, que je la vois et que je la reconnais bien! -C'est celle que vous aviez perdue là-bas et que j'ai retrouvée -entre deux carreaux; mais je vous jure, sur l'honneur, que je ne sais -pas comment elle se trouve ici, et qu'en faisant votre couverture, je -n'ai rien vu sur votre oreiller. - ---Au moins, peut-être, pourras-tu me dire une chose que je n'ai -jamais osé te demander après cette fièvre qui m'avait rendu fou -pendant quelques heures. Par qui cette bague m'avait-elle été prise -au château d'Ionis? - ---Voilà ce que je ne sais pas non plus, monsieur! Ne vous la voyant -plus au doigt, j'ai pensé que vous l'aviez cachée... pour ne pas -compromettre... - ---Qui? Explique-toi! - ---Dame! monsieur, est-ce que ce n'est pas madame d'Ionis qui vous -l'avait donnée? - ---Nullement. - ---Après ça, monsieur n'est pas forcé de me dire... Mais ça doit -être elle qui vous l'a renvoyée. - ---As-tu vu quelqu'un de chez elle venir ici aujourd'hui? - ---Non, monsieur, personne. Mais celui qui a fait la commission -connaît les êtres de la maison, pas moins! - -Voyant que je ne tirerais rien de l'examen des choses réelles, je -congédiai Baptiste et me livrai à mes rêveries accoutumées. Tout -cela ne pouvait plus être expliqué naturellement. Cette bague -contenait le secret de ma destinée. J'étais désolé d'avoir à -désobéir à mon immortelle et j'étais heureux en même temps de -m'imaginer qu'elle tenait sa promesse de veiller sur moi. - -Je ne fermai pas l'œil de la nuit. Ma pauvre tête était bien malade -et mon cœur encore plus. Devais-je désobéir à l'arbitre de ma -destinée? devais-je lui sacrifier mon honneur? Je m'étais engagé -trop avant avec M. d'Aillane pour revenir sur mes pas. Je -m'arrêtais par moments à la pensée du suicide pour échapper au -supplice d'une existence que je ne comprenais plus. Et puis je me -tranquillisais par la pensée que cette terrible et délicieuse devise: -_Ta vie n'est qu'à moi_, n'avait pas le sens que je lui attribuais, -et je résolus de passer outre, me persuadant que l'immortelle -m'apparaîtrait sur le lieu même du combat, si sa volonté était de -l'empêcher. - -Mais pourquoi ne m'apparaissait-elle pas elle-même pour mettre fin à -mes perplexités? Je l'invoquais avec une ardeur désespérée. - ---L'épreuve est trop longue et trop cruelle! lui disais-je; j'y -perdrai la raison et la vie. Si je dois vivre pour toi, si je -t'appartiens... - -Un coup de marteau à la porte de la maison me fit tressaillir. Il ne -faisait pas encore jour. Il n'y avait que moi d'éveillé chez nous. -Je m'habillai à la hâte. On frappa un second coup, puis un -troisième, au moment où je m'élançais dans le vestibule. - -J'ouvris tout tremblant. Je ne sais quel rapport mon imagination -pouvait établir entre cette visite nocturne et le sujet de mes -angoisses; mais, quel que fût le visiteur, j'avais le pressentiment -d'une solution. C'en était une, en effet, bien que je ne pusse -comprendre le lien des événements où j'allais voir bientôt se -dénouer ma situation. - -Le visiteur était un domestique de madame d'Ionis, qui arrivait à -bride abattue avec une lettre pour mon père ou pour moi, car nos deux -noms étaient sur l'adresse. - -Pendant qu'on se levait dans la maison pour venir ouvrir, je lus ce -qui suit: - -«Arrêtez le procès. Je reçois à l'instant et vous transmets une -nouvelle grave qui vous dégage de votre parole envers M. d'Ionis. M. -d'Ionis n'est plus. Vous en aurez la nouvelle officielle dans la -journée.» - -Je portai la lettre à mon père. - ---À la bonne heure! dit-il. Voilà une heureuse affaire pour notre -belle cliente, si ce maussade défunt ne lui laisse pas trop de dettes; -une heureuse affaire aussi pour les d'Aillane! La cour y perdra -l'occasion d'un beau jugement, et toi celle d'un beau plaidoyer. -Alors... dormons, puisqu'il n'y a rien de mieux à faire! - -Il se retourna vers la ruelle; puis il me rappela comme je sortais de -sa chambre. - ---Mon cher enfant, me dit-il en se frottant les yeux, je pense à une -chose: c'est que vous êtes amoureux de madame d'Ionis, et que, si -elle est ruinée... - ---Non, non, mon père! m'écriai-je, je ne suis pas amoureux de -madame d'Ionis. - ---Mais tu l'as été? Voyons, la vérité? C'est là la cause de -ce bon changement qui s'est fait en toi. L'ambition du talent -t'est venue... et cette mélancolie dont ta mère s'inquiète... - ---Certainement! dit ma mère, qui avait été réveillée par les -coups de marteau à une heure indue, et qui était entrée, en cornette -de nuit, pendant que nous causions; soyez sincère, mon cher fils! -vous aimez cette belle dame, et même je crois que vous en êtes aimé. -Eh bien, confessez-vous à vos parents... - ---Je veux bien me confesser, répondis-je en embrassant ma bonne mère; -j'ai été amoureux de madame d'Ionis pendant deux jours; mais -j'ai été guéri le troisième jour. - ---Sur l'honneur? dit mon père. - ---Sur l'honneur! - ---Et la raison de ce changement? - ---Ne me la demandez pas, je ne puis vous la dire. - ---Moi, je la sais, dit mon père riant et bâillant à la fois: -c'est que la petite madame d'Ionis et ce beau cousin qui ne la -connaît pas... Mais ce n'est pas l'heure de faire des propos de -commère. Il n'est que cinq heures, et, puisque mon fils ne soupire ni -ne plaide aujourd'hui, je prétends dormir la grasse matinée. - -Délivré de l'anxiété relative au duel, je pris un peu de repos. -Dans la journée, le décès de M. d'Ionis, arrivé à Vienne quinze -jours auparavant (les nouvelles n'allaient pas vite en ce temps-là), -fut publié dans la ville, et le procès suspendu en vue d'une -prochaine transaction entre les parties. - -Nous reçûmes, le soir, la visite du jeune d'Aillane. Il venait me -faire ses excuses devant mon père, et, cette fois, je les acceptai de -grand cœur. Malgré l'air grave avec lequel il parlait de la mort de -M. d'Ionis, nous vîmes bien qu'il avait peine à cacher sa joie. - -Il accepta notre souper; après quoi, il me suivit dans mon -appartement. - ---Mon cher ami, me dit-il, car il faut que vous me permettiez de vous -donner ce nom désormais, je veux vous ouvrir mon cœur, qui déborde -malgré moi. Vous ne me jugez pas assez intéressé, j'espère, pour -croire que je me réjouis follement de la fin du procès. Le secret de -mon bonheur... - ---N'en parlez pas, lui dis-je; nous le savons, nous l'avons -deviné! - ---Et pourquoi n'en parlerais-je pas avec vous, qui méritez tant -d'estime et qui m'inspirez tant d'affection? Ne croyez pas être -un inconnu pour moi. Il y a trois mois que je rends compte de toutes vos -actions et de tous vos succès à... - ---À qui donc? - ---À une personne qui s'intéresse à vous on ne peut plus! à -madame d'Ionis. Elle a été fort inquiète de vous pendant quelque -temps après votre séjour chez elle. C'est au point que j'en étais -jaloux. Elle m'a rassuré de ce côté-là, en me disant que vous -aviez été assez grièvement malade pendant vingt-quatre heures. - ---Alors, dis-je avec un peu d'inquiétude, comme elle n'a pas de -secrets pour vous, elle vous aura appris la cause de ces heures de -délire... - ---Oui, ne vous en tourmentez pas; elle m'a tout raconté, et sans -que ni elle ni moi ayons songé à nous en moquer. Bien au contraire, -nous en étions fort tristes, et madame d'Ionis se reprochait de vous -avoir laissé jouer avec certaines idées dont on peut recevoir trop -d'émotion. Ce que je sais, moi, c'est que, tout en jurant comme un -beau diable que je ne crois pas aux dames vertes, je n'aurais jamais -eu le courage de les évoquer deux fois. Il y a mieux, si elles -m'eussent apparu, j'aurais certainement tout cassé dans la chambre; -et vous, que j'ai si sottement provoqué hier, vous me semblez, -quant aux choses surnaturelles, beaucoup plus hardi que je ne serais -curieux. - -Cet aimable garçon, qui était alors en congé, revint me voir les -jours suivants, et nous fûmes bientôt intimement liés. Il ne pouvait -pas encore se montrer au château d'Ionis, et il attendait avec -impatience que sa belle et chère cousine lui permît de s'y -présenter, après qu'elle aurait consacré aux convenances les -premiers jours de son deuil. Il eût voulu se tenir dans une ville plus -voisine de sa résidence; mais elle le lui interdisait formellement, ne -se fiant pas à la prudence d'un fiancé si épris. - -Il disait, d'ailleurs, avoir des affaires à Angers, bien qu'il ne -sût dire lesquelles, et il ne paraissait pas s'en occuper beaucoup, -car il passait tout son temps avec moi. - -Il me raconta ses amours avec madame d'Ionis. Ils avaient été -destinés l'un à l'autre et s'étaient aimés dès l'enfance. -Caroline avait été sacrifiée à l'ambition et mise au couvent pour -rompre leur intimité. Ils s'étaient revus en secret avant et depuis -le mariage avec M. d'Ionis. Le jeune capitaine ne se croyait pas -forcé de m'en faire mystère, les relations ayant été constamment -pures. - ---S'il en eût été autrement, disait-il, vous ne me verriez pas -confiant et bavard comme me voilà avec vous. - -Son expansion, que je me défendais d'abord de partager, finit par me -gagner. Il était de ces caractères ouverts et droits contre lesquels -rien ne sert de se défendre; c'est bouder contre soi-même. Il -questionnait avec insistance et trouvait le moyen d'agir ainsi sans -paraître curieux ni importun. On sentait qu'il s'intéressait à -vous et qu'il eût voulu voir ceux qu'il aimait aussi heureux que -lui-même. - -Je me laissai donc aller jusqu'à lui raconter toute mon histoire, et -même à lui avouer l'étrange passion dont j'étais dominé. Il -m'écouta très-sérieusement et m'assura qu'il ne trouvait rien -de ridicule dans mon amour. Au lieu de chercher à m'en distraire, il -me conseillait de poursuivre la tâche que je m'étais imposée de -devenir un homme de bien et de mérite. - ---Quand vous en serez là, me disait-il, si toutefois vous n'y êtes -pas déjà, ou il se fera dans votre vie je ne sais quel miracle, ou -bien votre esprit, tout à coup calmé, reconnaîtra qu'il s'était -égaré à la poursuite d'une douce chimère; quelque réalité plus -douce encore la remplacera, et vos vertus, ainsi que vos talents, n'en -seront pas moins des biens acquis d'un prix inestimable. - ---Jamais, lui répondis-je, jamais je n'aimerai que l'objet de mon -rêve. - -Et, pour lui faire voir combien toutes mes pensées étaient absorbées, -je lui montrai tous les vers et toute la prose que j'avais écrits -sous l'empire de cette passion exclusive. Il les lut et les relut avec -le naïf enthousiasme de l'amitié. Si j'eusse voulu le prendre au -mot, je me serais cru un grand poëte. Il sut bientôt par cœur les -meilleures pièces de mon recueil et il me les récitait avec feu, dans -nos promenades au vieux château d'Angers et dans les charmants -environs de la ville. Je résistai au désir qu'il me témoigna de les -voir imprimer. Je pouvais faire des vers pour mon plaisir et pour le -soulagement de mon âme agitée, mais je ne devais pas chercher la -renommée du poëte. À cette époque, et dans le milieu où je vivais, -c'eût été un grand discrédit pour ma profession. - -Enfin vint le jour où il lui fut permis de paraître au château -d'Ionis, dont Caroline n'était pas sortie depuis trois mois -qu'elle était veuve. Il reçut d'elle une lettre dont il me lut le -post-scriptum. J'étais invité à l'accompagner, dans les termes -les plus formels et les plus affectueux. - - - - -VI - -CONCLUSION - - -Nous arrivâmes par une journée de décembre. La terre était couverte -de neige et le soleil se couchait dans des nuées violettes d'un ton -superbe, mais d'un aspect mélancolique. Je ne voulus pas gêner les -premières effusions de cœur des deux amants, et j'engageai Bernard -à prendre de l'avance sur moi aux approches du château. J'avais, -d'ailleurs, besoin de me trouver seul avec mes pensées dans les -premiers moments. Ce n'était pas sans une vive émotion que je -revoyais ces lieux où, pendant trois jours, j'avais vécu des -siècles. - -Je jetai la bride de mon cheval à Baptiste, qui prit le chemin des -écuries, et j'entrai seul par une des petites portes du parc. - -Ce beau lieu, dépouillé de fleurs et de verdure, avait un plus grand -caractère. Les sombres sapins secouaient leurs frimas sur ma tête, et -le branchage des vieux tilleuls chargés de givre dessinait de légères -arcades de cristal sur le berceau des allées. On eût dit les nefs -d'une cathédrale gigantesque, offrant tous les caprices d'une -architecture inconnue et fantastique. - -Je retrouvai le printemps dans la rotonde de la bibliothèque. On -l'avait isolée des galeries contiguës, en remplissant les arcades de -panneaux vitrés, afin d'en faire une espèce de serre tempérée. -L'eau de la fontaine murmurait donc toujours parmi des fleurs -exotiques encore plus belles que celles que j'avais vues, et cette eau -courante, tandis qu'au dehors toutes les eaux dormaient enchaînées -sous la glace, était agréable à voir et à entendre. - -J'eus quelque peine à me décider à regarder la néréide. Je la -trouvai moins belle que le souvenir resté en moi de celle dont elle me -rappelait la forme et les traits. Puis, peu à peu, je me mis à -l'admirer et à la chérir comme on chérit un portrait qui vous -retrace au moins l'ensemble et quelques traits d'une personne -aimée. Ma sensibilité était depuis si longtemps contenue et -surexcitée, que je fondis en larmes et restai assis et comme brisé, à -la place où j'avais vu celle que je n'espérais plus revoir. - -Un bruit de robe de soie me fit relever la tête, et je vis devant moi -une femme assez grande, très-mince, mais du port le plus gracieux, qui -me regardait avec sollicitude. Je songeai un instant à l'assimiler à -ma vision; mais la nuit qui se faisait rapidement ne me permettait pas -de bien distinguer sa figure, et, d'ailleurs, une femme en paniers et -en falbalas ressemble si peu à une nymphe de la renaissance, que je me -défendis de toute illusion et me levai pour la saluer comme une simple -mortelle. - -Elle me salua aussi, hésita un instant à m'adresser la parole, puis -enfin elle s'y décida et je tressaillis au son de sa voix qui faisait -vibrer tout mon être. C'était la voix d'argent, la voix sans -analogue sur la terre, de ma divinité. Aussi fus-je muet et incapable -de lui répondre. Comme devant mon immortelle, j'étais enivré et -hors d'état de comprendre ce qu'elle me disait. - -Elle parut très-embarrassée de mon silence, et je fis un effort pour -sortir de cette ridicule extase. Elle me demandait si je n'étais pas -M. Just Nivières. - ---Oui, madame, lui répondis-je enfin; je vous supplie de me -pardonner ma préoccupation. J'étais un peu indisposé, je m'étais -assoupi. - ---Non! reprit-elle avec une adorable douceur, vous pleuriez! C'est -ce qui m'a attirée ici, de la galerie où j'attendais le signal de -l'arrivée de mon frère. - ---Votre frère... - ---Oui, votre ami, Bernard d'Aillane. - ---Ainsi vous êtes mademoiselle d'Aillane? - ---Félicie d'Aillane, et j'ose dire votre amie aussi, bien que -vous ne me connaissiez pas et que je vous voie pour la première fois. -Mais l'estime que mon frère fait de vous et tout ce qu'il nous a -écrit sur votre compte m'ont donné pour vous une sympathie réelle. -C'est donc avec chagrin, avec inquiétude que je vous ai entendu -sangloter. Mon Dieu! j'espère que vous n'avez pas été frappé -dans vos affections de famille; si vos dignes parents, dont j'ai -aussi entendu dire tant de bien, étaient dans la peine, vous ne seriez -point ici? - ---Grâce à Dieu, répondis-je, je suis tranquille sur le compte de -toutes les personnes que j'aime, et le chagrin personnel que -j'éprouvais tout à l'heure se dissipe au son de votre voix et aux -douces paroles qu'elle m'adresse. Mais comment se fait-il qu'ayant -une sœur telle que vous, Bernard ne m'en ait jamais parlé? - ---Bernard est absorbé par une affection dont je ne suis pas jalouse -et que je comprends bien, car madame d'Ionis est une tendre sœur pour -moi; mais n'êtes-vous pas venu avec lui, et comment se fait-il que -je vous trouve seul ici, sans que personne soit averti de votre arrivée? - ---Bernard a pris les devants... - ---Ah! je comprends. Eh bien, laissons-les ensemble encore un peu; -ils ont tant de choses à se dire, et leur attachement est si noble, si -fraternel, si ancien déjà! Mais venez auprès de la cheminée de la -bibliothèque, car il fait un peu frais ici. - -Je compris qu'elle ne trouvait pas convenable de rester dans -l'obscurité avec moi, et je la suivis à regret. Je craignais de voir -sa figure, car sa voix me plongeait dans une forte illusion; comme si -mon immortelle se fût pliée à m'entretenir en langue vulgaire des -détails du monde des vivants. - -Il y avait du feu et de la lumière dans la bibliothèque et je pus -alors voir ses traits, qui étaient admirablement beaux et qui me -rappelaient confusément ceux que je croyais bien fixés dans ma -mémoire. Mais, à mesure que je l'examinais avec autant d'attention -que le respect me permettait d'en laisser paraître, je reconnus que -ces trois images de la néréide, du fantôme et de mademoiselle -d'Aillane se confondaient dans ma tête, sans qu'il me fût possible -de les isoler pour faire à chacune la part d'admiration qui lui -était due. C'était le même type, j'en étais bien certain; mais -je ne pouvais plus constater les différences, et je m'apercevais avec -effroi de l'incertitude de ma mémoire quant à la sublime apparition. -J'y avais trop pensé, j'avais trop cru la revoir, je ne me la -représentais plus qu'à travers un nuage. - -Et puis, au bout de quelques instants, j'oubliais cette angoisse pour -ne plus voir que mademoiselle d'Aillane, belle comme la plus pure et -la plus élégante des nymphes de Diane, et aussi naïvement affectueuse -avec moi qu'un enfant qui se confie à une figure sympathique. Il y -avait en elle une chasteté pour ainsi dire rayonnante, un abandon de -cœur adorable sans aucune pensée de coquetterie; rien des manières -toujours un peu réservées d'une fille de qualité parlant à un -bourgeois. Il semblait que je fusse un parent, un ami d'enfance avec -qui elle refaisait connaissance après une séparation de quelques -années. Son regard limpide n'avait pas le feu concentré de celui de -madame d'Ionis. C'était une lumière sereine comme celle des -étoiles. Impressionnable et nerveux comme je l'étais devenu à la -suite de tant de veilles exaltées, je me sentais comme rajeuni, -reposé, rafraîchi délicieusement sous cette bénigne influence. - -Elle me parlait sans art et sans prétention, mais avec une distinction -naturelle et une droiture de jugement qui trahissaient une éducation -morale bien au-dessus de celle qu'on regardait alors comme suffisante -pour les femmes de son rang. Elle n'avait aucun de leurs préjugés, -et c'était avec une angélique bonne foi et même avec une certaine -passion d'enfant généreuse qu'elle acceptait les conquêtes de -l'esprit philosophique qui nous entraînait tous, à notre insu, vers -une ère nouvelle. - -Mais, par-dessus tout, elle avait le charme irrésistible de la douceur, -et je le subis d'emblée sans songer à m'en préserver, sans me -souvenir que j'avais prononcé, dans le secret de mon âme, une sorte -de vœu monastique qui me consacrait au culte de l'insaisissable -idéal. - -Elle me parla avec abandon des chagrins et des joies de sa famille, du -rôle que j'avais joué dans les péripéties de ces derniers temps, -et de la reconnaissance qu'elle croyait me devoir pour la manière -dont j'avais parlé à Bernard de l'honneur de leur père. - ---Vous savez donc toutes ces choses? lui dis-je avec attendrissement. -Vous devez apprécier tout ce qu'il m'en coûtait d'avoir à vous -combattre! - ---Je sais tout, me dit-elle, et même le duel que vous avez failli -avoir avec mon frère. Hélas! tout le tort était de son côté; mais -il est de ceux qui se relèvent meilleurs après une faute, et c'est -de là que date son estime pour vous. Il tarde à mon père, que ses -affaires ont retenu à Paris tous ces temps-ci, mais qui sera ici -bientôt, de vous dire qu'il vous regarde désormais comme un de ses -enfants. Vous l'aimerez, j'en suis sûre; c'est un homme d'un -esprit supérieur et d'un caractère à la hauteur de son esprit. - -Comme elle parlait ainsi, un bruit de voiture et les aboiements des -chiens au dehors la firent sauter sur sa chaise. - ---C'est lui! s'écria-t-elle, je parie que c'est lui qui arrive! -Venez avec moi à sa rencontre. - -Je la suivis, tout enivré. Elle m'avait mis le flambeau dans les -mains et courait devant moi, si svelte et si souple, que nul statuaire -n'eût pu concevoir un plus pur idéal de nymphe et de déesse. -J'étais déjà habitué à voir cet idéal costumé à la mode de mon -temps. Sa toilette, d'ailleurs, était exquise de goût et de -simplicité, et je voulus voir encore un rapprochement symbolique dans -la couleur de sa robe de soie changeante, qui était d'un blanc mat, -à reflets vert tendre. - ---Voici M. Nivières, dit-elle en me montrant à son père, aussitôt -qu'elle l'eut embrassé avec effusion. - ---Ah! ah! répondit-il d'un ton qui me parut singulier et qui -m'eût troublé, s'il ne fût venu à moi en me tendant les deux -mains avec une cordialité non moins surprenante: ne vous étonnez pas -du plaisir que j'ai à vous voir; vous êtes l'ami de mon fils, le -mien par conséquent, et je sais, par lui, tout ce que vous valez. - -Madame d'Ionis et Bernard accouraient; je trouvai Caroline embellie -par le bonheur. Quelques moments après, nous étions tous réunis -autour de la table, avec l'abbé de Lamyre, qui était arrivé dans la -matinée, et la bonne Zéphyrine, qui avait fermé les yeux de la -douairière d'Ionis quelques semaines auparavant, et qui portait le -deuil comme toutes les personnes de la maison. Les d'Aillane, -n'étant parents des d'Ionis que par alliance, s'étaient -dispensés d'une formalité qui, de leur part, n'eût pu sembler -qu'un acte d'hypocrisie. - -Le souper ne fut pas bruyant. On devait s'abstenir de gaieté et -d'expansion devant les domestiques, et madame d'Ionis sentait si -bien les convenances de sa situation, qu'elle se contenait sans effort -et maintenait ses hôtes au même diapason. Le plus difficile à rendre -grave était l'abbé de Lamyre. Il ne pouvait se défendre de -l'habitude de chantonner deux ou trois vers de couplet, en manière de -résumé philosophique, à travers la conversation. - -Malgré cette sorte de contrainte, la joie et l'amour étaient dans -l'air de cette maison, où personne ne pouvait raisonnablement -regretter M. d'Ionis, et où l'étroitesse d'idées et la -banalité de cœur de la douairière avaient laissé fort peu de vide. -On y respirait un parfum d'espoir et de délicate tendresse qui me -pénétrait, et dont je m'étonnais de ne pas me sentir attristé, moi -qui m'étais fiancé à l'éternelle solitude. - -Il est vrai que, depuis ma liaison avec Bernard, je marchais à grands -pas vers la guérison. Son caractère plein d'initiative m'avait -arraché bon gré, mal gré, à mes habitudes de tristesse. En -m'arrachant aussi mon secret, il m'avait soustrait à la funeste -tendance qui me portait vers le détachement de toutes choses. - ---Un secret sans confident est une maladie mortelle, m'avait-il dit. - -Et il m'avait écouté divaguer, sans paraître s'apercevoir de ma -folie: tantôt il avait semblé la partager, tantôt il m'avait -adroitement présenté des doutes qui m'avaient gagné. J'en étais -arrivé, la plupart du temps, à croire que, sauf l'inexplicable fait -de la bague, mon imagination avait tout créé dans mes aventures -fantastiques. - -Je trouvai chez M. d'Aillane toute la supériorité de cœur et -d'esprit que ses enfants m'avaient annoncée. Il me témoignait une -sympathie à laquelle je répondais de toute mon âme. - -On se sépara le plus tard possible. Pour moi, quand minuit sonna et que -madame d'Ionis donna le signal du bonsoir général, j'eus un -sentiment de douleur, comme si je retombais d'un songe délicieux dans -une morne réalité. J'avais si longtemps renversé en moi la notion -de la vie, prenant celle-ci pour le rêve et le rêve pour la veille, -que cet effroi de me retrouver seul était, à mes propres yeux, une -sorte de prodige subit, qui ébranlait tout mon être. - -Je n'aurais certes pas voulu encore admettre l'idée que je pouvais -aimer; mais il est certain que, sans me croire amoureux de mademoiselle -d'Aillane, je sentais pour elle une amitié extraordinaire. Je -n'avais cessé de la regarder à la dérobée dans les moments où -elle ne m'adressait pas la parole, et plus je m'initiais à sa -beauté un peu étrange de lignes, plus je me persuadais retrouver -l'effet produit sur moi par le fantôme adoré; seulement, c'était -une fascination plus douce et qui me remplissait moralement d'un -bien-être inouï. Cette physionomie limpide inspirait une confiance -absolue et quelque chose d'ardemment tranquille comme la foi. - -Bernard, qui pas plus que moi n'avait envie de dormir, babilla avec -moi jusqu'à deux heures du matin. Nous étions logés dans la même -chambre, non plus la chambre aux dames, ni même celle où j'avais -été malade, mais un joli appartement décoré, dans le goût de -Boucher, des images les plus roses et les plus souriantes. Il n'avait -pas plus été question de dames vertes que si l'on n'en eût jamais -entendu parler. - -Bernard, tout en m'entretenant de sa chère Caroline, me questionna -sur l'opinion que j'avais conçue de sa chère Félicie. Je ne -savais d'abord comment lui répondre. Je craignais de dire trop ou -trop peu. Je m'en tirai en lui demandant à mon tour pourquoi il -m'avait si peu parlé d'elle. - ---Est-il possible, lui dis-je, que vous ne l'aimiez pas autant -qu'elle vous aime? - ---Je serais, répondit-il, un étrange animal si je n'adorais pas ma -sœur. Mais vous étiez si préoccupé de certaines idées, que vous ne -m'auriez pas seulement écouté si je vous eusse fait son éloge. Et -puis, dans la situation où nous étions et où nous sommes -malheureusement encore, ma sœur et moi, il ne convenait guère que -j'eusse l'air de vous la proposer. - ---Et comment eussiez-vous pu avoir l'air de me faire un pareil -honneur? - ---Ah! c'est qu'il y a une circonstance singulière dont j'ai -été bien des fois sur le point de vous parler, et que vous avez -certainement déjà remarquée: la ressemblance étonnante de Félicie -avec la néréide de Jean Goujon, dont vous étiez épris au point de -prêter ses traits à votre fantôme. - ---Je ne me trompais donc pas! m'écriai-je, mademoiselle -d'Aillane ressemble, en beau, à cette statue? - ---En beau!... merci pour elle! Mais vous voyez, cette ressemblance -vous impressionne; voilà pourquoi je me suis abstenu de vous la -signaler d'avance. - ---Je comprends que vous ayez craint de me suggérer des -prétentions... que je ne puis avoir! - ---J'ai craint de vous rendre amoureux d'une jeune personne qui ne -pouvait prétendre à vous; voilà, mon cher ami, tout ce que j'ai -craint. Tant que la situation de fortune de madame d'Ionis ne sera pas -connue, nous devons nous considérer comme dans la misère. Votre père -et le mien craignent que son mari n'ait tout mangé, et qu'en la -nommant sa légataire universelle, il ne lui ait fait qu'une mauvaise -plaisanterie. Dans ce cas, jamais nous n'accepterons la petite fortune -qu'elle veut nous céder et à laquelle nos droits sont contestables, -comme vous le savez de reste. Je ne l'en épouserai pas moins, puisque -nous nous aimons, mais sans consentir à ce qu'elle me reconnaisse, -par contrat, le moindre avoir. Alors, ma sœur, sans aucune espèce de -dot,--car ma femme ne serait pas assez riche pour lui en faire une, -et Félicie ne souffrira jamais qu'elle se gêne pour elle,--est -résolue à se faire religieuse. - ---Religieuse, elle? Jamais! Bernard, vous ne devez jamais consentir -à un pareil sacrifice! - ---Pourquoi donc, mon cher ami? dit-il avec un sentiment de tristesse -et de fierté que je compris. Ma sœur a été élevée dans cette -idée-là, et même elle a toujours montré le goût de la retraite. - ---Vous n'y songez pas! Il est impossible qu'une personne aussi -accomplie ne daigne pas consentir à faire le bonheur d'un honnête -homme; il est encore plus impossible qu'un honnête homme ne se -rencontre pas pour implorer d'elle ce bonheur! - ---Je ne dis pas qu'il n'en sera peut-être pas ainsi! C'est une -question que l'avenir résoudra, d'autant plus que, si madame -d'Ionis reste un peu riche, je ne me ferai pas de scrupule de lui -laisser doter ma sœur dans une limite modeste, mais suffisant à la -modestie de ses goûts. Seulement, nous ne savons rien encore, et, dans -tous les cas, j'aurais eu mauvaise grâce à vous dire: «J'ai une -sœur charmante qui réalise votre idéal...» C'eût été vous dire: -«Songez-y!...» c'eût été vous jeter à la tête une fille -beaucoup trop fière pour consentir jamais à entrer dans une famille -plus riche qu'elle, par la porte de l'exaltation d'un jeune -poëte. Or, le raisonnement que j'ai fait, je le fais encore, et je -vous prie bien sérieusement, mon cher ami, de ne pas trop remarquer la -ressemblance de ma sœur avec la néréide. - -Je gardai un instant le silence; puis, sentant malgré moi que cette -recommandation me troublait plus que je ne m'y serais attendu -moi-même, je lui dis avec une sincérité brusque: - ---Alors, mon cher Bernard, pourquoi donc m'avez-vous amené ici? - ---Parce que je croyais ma sœur partie. Elle devait rejoindre, à -Tours, mon père, qui lui-même ne devait venir ici que dans une -quinzaine. Les événements contrarient mes prévisions; mais je n'en -suis pas moins tranquille pour ma sœur, ayant affaire à un homme tel -que vous. - ---Êtes-vous aussi tranquille pour moi, Bernard? lui dis-je d'un -ton de reproche. - ---Oui, répondit-il avec un peu d'émotion. Je suis tranquille, -parce que vous aurez la force d'âme de vous dire ceci: Une fille de -cœur et de mérite a le droit de vouloir être recherchée par un homme -dont le cœur soit libre, et elle serait peu flattée de découvrir, un -jour, qu'elle n'a dû sa recherche qu'au hasard d'une -ressemblance. - -Je compris si bien cette réponse, que je n'ajoutai plus rien et -résolus de ne plus trop regarder mademoiselle d'Aillane, dans la -crainte de me donner follement le change à moi-même. Je pris même la -résolution de partir, pour peu que je vinsse à être trop ému de -cette fatale ressemblance, et c'est ce qui m'arriva dès le -lendemain. Je sentis que je devenais éperdument épris de mademoiselle -d'Aillane, que le rêve de la néréide s'effaçait devant elle, et -que Bernard s'en apercevait avec inquiétude. - -Je pris congé, prétendant que mon père ne m'avait donné que -vingt-quatre heures de liberté. J'étais décidé à ouvrir mon cœur -à mes parents et à leur demander l'autorisation d'offrir mon âme -et ma vie à mademoiselle d'Aillane. Je le fis avec la plus grande -sincérité. Le récit de mes souffrances passées fit rire mon père et -pleurer ma mère. Cependant, quand j'eus assez bien dépeint cet état -de désespoir où j'étais tombé par moments et qui m'avait fait -envisager avec une sorte de volupté la pensée du suicide, mon père -redevint sérieux, et s'écria en regardant ma mère: - ---Ainsi, voilà un enfant qui a été maniaque sous nos yeux, et nous -ne nous en sommes pas doutés! Et vous pensiez, ma mie, qu'il nous -cachait sa flamme pour la belle d'Ionis qui est si bien vivante, -tandis qu'il se consumait pour la belle d'Ionis qui est morte, si -tant est qu'elle ait jamais existé! Vraiment, il se passe -d'étranges choses dans la tête des poëtes, et j'avais bien -raison, dans les commencements, de me méfier de cette diablesse de -poésie. Allons, grâces soient rendues à la belle d'Aillane qui -ressemble à la néréide et qui nous a guéri notre insensé! Il faut -l'épouser à tout prix, et la demander bien vite avant qu'on sache -si elle aura une dot; car, si elle doit en avoir une, elle se trouvera -trop grande dame pour épouser un avocat. Pourquoi diantre madame -d'Ionis ne m'a-t-elle pas confié le soin de sa liquidation? Nous -saurions à quoi nous en tenir, au lieu que ce vieux procureur de Paris -n'en finira pas de six mois. Est-ce qu'on travaille à Paris? On -fait de la politique et on néglige les affaires! - -Dès le lendemain, mon père et moi, nous retournions à Ionis. Notre -demande fut soumise à M. d'Aillane, qui commença par m'embrasser; -après quoi, il tendit la main à mon père et lui dit avec une droiture -toute chevaleresque: - ---_Oui, et merci!_ - -Je me jetai de nouveau dans ses bras et il ajouta: - ---Attendez pourtant que ma fille y consente, car je veux qu'elle -soit heureuse. Quant à moi, je vous la donne sans savoir si elle sera -assez riche pour vous; parce que, si elle l'est, je suis décidé à -vous trouver assez noble pour elle. Vous risquez le tout pour le tout. -Eh bien, mordieu! j'en veux faire autant et ne pas rester au-dessous -de l'exemple que vous me donnez. Vous n'avez pas d'ambition -d'argent, vous autres; moi, je n'ai plus de préjugés de noblesse. -Nous voilà donc d'accord. J'ai votre parole et vous avez la mienne. -Seulement, je tiens à ce que ma fille seule en décide: et vous allez, -cher monsieur Nivières, laisser votre fils faire sa cour lui-même, car -son amour est bien nouveau, et c'est à lui d'inspirer la confiance -sur ce point. Quant à son caractère et à son talent, nous les -connaissons, et il n'y aura pas d'objection de ce côté-là. - -Il me fut donc permis d'être assidu au château d'Ionis, et ce fut, -relativement au passé, le plus beau temps de mon existence. - -J'aimais, dans les conditions normales de la vie, un être au-dessus -de la région ordinaire de la vie; un ange de bonté, de douceur, -d'intelligence et de beauté idéales. - -Elle me fit attendre l'espérance. Elle s'exprimait librement sur -son estime et sa sympathie pour moi; mais, quand je parlais d'amour, -elle montrait quelque doute. - ---Ne vous trompez-vous pas, disait-elle, et n'avez-vous pas aimé -avant moi, et plus que moi, certaine inconnue que mon frère n'a -jamais voulu me nommer? - -Un jour, elle me dit: - ---Ne portez-vous pas là, au doigt, une certaine bague qui est pour -vous un talisman, et, si je vous demandais de la jeter dans la fontaine, -m'obéiriez-vous? - ---Non certes! m'écriai-je, je ne m'en séparerai jamais, puisque -c'est vous qui me l'avez donnée. - ---Moi! que dites-vous là? - ---Oui, c'est vous! ne me le cachez plus. C'est vous qui avez -joué le rôle de la dame verte pour satisfaire madame d'Ionis, qui -voulait vous faire décréter sa ruine et qui croyait trouver en moi la -personne digne de foi dont son mari exigeait le témoignage. C'est -vous qui, en cédant à sa fantaisie jusqu'à m'apparaître sous un -aspect fantastique, m'avez tracé mon devoir conformément à la -délicatesse et à la fierté de votre âme. - ---Eh bien, oui, c'est moi! dit-elle; c'est moi qui ai failli -vous rendre fou et qui m'en suis cruellement repentie quand j'ai su, -tardivement, combien vous aviez souffert de cette aventure romanesque. -On vous avait, une première fois, éprouvé par une scène de -fantasmagorie où je n'étais pour rien. Quand on vous vit si -courageux, plus courageux que l'abbé de Lamyre, à qui Caroline avait -joué, pour se divertir, un tour semblable, on s'imagina pouvoir vous -régaler d'une apparition qui n'avait rien de bien effrayant. Je me -trouvais ici secrètement, car la douairière d'Ionis ne m'y eût -pas soufferte volontiers. Caroline, frappée de ma ressemblance avec la -nymphe de la fontaine, s'imagina de me coiffer et de m'habiller -comme elle, pour me faire rendre mon oracle, qui ne fut pas conforme à -ses désirs, mais auquel vous avez religieusement obéi, sans oublier un -seul instant le soin de notre honneur. Je partis le lendemain matin, et -on me laissa ignorer ensuite que vous aviez été gravement malade ici, -à la suite de cette apparition. Quand vous eûtes une querelle avec -Bernard, j'étais à Angers, et c'est moi qui vous renvoyai la bague -que je vous avais fait trouver dans votre chambre. Cette circonstance -avait été inventée par madame d'Ionis, qui possédait deux bagues -pareilles, fort anciennes, et qui avait tout disposé pour notre roman. -C'est elle qui vous l'a reprise ensuite pendant votre fièvre, dans -la crainte de vous voir trop exalté par cette apparence de réalité, -et préférant vous laisser croire que vous aviez tout rêvé. - ---Et je ne l'ai pas cru! jamais! Mais comment aviez-vous repris -possession de cette bague qui n'était pas à vous? - ---Caroline me l'avait donnée, dit-elle en rougissant, parce que je -l'avais trouvée jolie! - -Puis elle se hâta d'ajouter: - ---Quand Bernard vous eut confessé, j'appris enfin par quels -chagrins et quelles vertus vous aviez mérité de revoir la dame verte. -Je résolus alors d'être votre sœur et votre amie pour réparer, par -l'affection de toute ma vie, l'imprudence où je m'étais laissé -entraîner et vous dédommager ainsi des peines que je vous avais -causées. Je ne m'attendais guère à vous plaire autant au grand jour -qu'au clair de la lune. Eh bien, puisqu'il en est ainsi, sachez que -vous n'avez pas été seul malheureux, et que... - ---Achevez! m'écriai-je en tombant à ses pieds. - ---Eh bien, eh bien..., dit-elle en rougissant encore plus et en -baissant la voix, bien que nous fussions seuls auprès de la fontaine, -sachez que j'avais été punie de ma témérité. J'étais, ce -jour-là, une enfant bien tranquille et bien gaie. Je sus très-bien -jouer mon rôle, et mes _deux sœurs_, Bernard et l'abbé de Lamyre, qui -nous écoutaient derrière ces rochers, trouvèrent que j'y avais mis -une gravité dont ils ne me croyaient pas capable. La vérité est -qu'en vous voyant et en vous écoutant, je fus prise moi-même de je -ne sais quel vertige. D'abord, je me figurai que j'étais -réellement une morte. Destinée au cloître, je vous parlai comme -séparée déjà du monde des vivants. La conviction de mon rôle me -gagna. Je sentis que je m'intéressais à vous. Vous m'invoquiez -avec une passion... qui me troubla jusqu'au fond de l'âme. Si vous -voyiez ma figure, je voyais aussi la vôtre... et, quand je rentrai dans -mon couvent, j'eus peur des vœux que je devais prononcer, je sentis -qu'en jouant à m'emparer de votre liberté, j'avais livré et -perdu la mienne. - -En me parlant ainsi, elle s'était animée. La timide pudeur du -premier aveu avait fait place à la confiance enthousiaste. Elle entoura -ma tête de ses beaux bras longs et souples et m'embrassa au front, en -disant: - ---Je te l'avais bien promis que tu me reverrais! J'étais navrée -en te faisant cette promesse que je croyais trompeuse, et, pourtant, -quelque chose de divin, une voix de la Providence me disait à -l'oreille: «Espère, puisque tu aimes!» - -Nous fûmes unis le mois suivant. La liquidation de madame d'Ionis, -devenue madame d'Aillane, n'était pas terminée, quand éclata la -Révolution qui mit fin à toute contestation de la part des créanciers -de son mari, jusqu'à nouvel ordre. Après la Terreur, elle se -retrouva dans une situation aisée, mais non opulente: j'eus donc la -joie et l'orgueil d'être le seul appui de ma femme. Le beau -château d'Ionis était vendu, les terres dépecées. Des paysans, -égarés par un patriotisme peu éclairé, avaient brisé la fontaine, -croyant que c'était la baignoire d'une reine. - -Un jour, on m'apporta la tête et un bras de la néréide, que -j'achetai au mutilateur et que je garde précieusement. Ce que -personne n'avait pu briser, c'était mon bonheur de famille; ce qui -avait traversé, ce qui traversa toujours, inaltérable et pur, les -tempêtes politiques, ce fut mon amour pour la plus belle et la -meilleure des femmes. - - - - -FIN - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DAMES VERTES *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> -</div> - -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Les dames vertes</span></p> -<p style='display:block; margin-left:2em; text-indent:0; margin-top:0; margin-bottom:1em;'><span lang='fr' xml:lang='fr'>OEuvres de George Sand</span></p> -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: George Sand</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: October 6, 2022 [eBook #69098]</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p> - <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laura Natal Rodrigues (Images generously made available by Hathi Trust Digital Library.)</p> -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LES DAMES VERTES</span> ***</div> - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/dames_cover.jpg" width="500" alt="" /> -</div> - -<p><br /><br /></p> - -<h1>LES<br /> -DAMES VERTES</h1> - -<h4>PAR</h4> - -<p><br /><br /></p> - -<h2>GEORGE SAND</h2> - -<p><br /><br /></p> - -<h3>NOUVELLE ÉDITION</h3> - -<h3>PARIS</h3> - -<h4>CALMANN LÉVY, ÉDITEURS</h4> - -<h4>ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES</h4> - -<h5>RUE AUBER, 3 ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15</h5> - -<h5>À LA LIBRAIRIE NOUVELLE</h5> - -<h5>1879</h5> - -<h5>Droits de reproduction et de traduction réservés</h5> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4>TABLE DES MATIÈRES</h4> -<p class="nind"> -I. <a href="#chap01">Les trois pains</a><br /> -II. <a href="#chap02">L'apparition</a><br /> -III. <a href="#chap03">Le procès</a><br /> -IV. <a href="#chap04">L'immortelle</a><br /> -V. <a href="#chap05">Le duel</a><br /> -VI. <a href="#chap06">Conclusion</a></p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4>LES<br /> -DAMES VERTES</h4> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<p><a id="chap01"></a></p> - -<h4>I -<br /><br /> -LES TROIS PAINS</h4> - -<p> -Chargé par mon père d'une mission très-délicate, je me rendis, -vers la fin de mai 1788, au château d'Ionis, situé à une dizaine de -lieues dans les terres, entre Angers et Saumur. -</p> -<p> -J'avais vingt-deux ans, et j'exerçais déjà la profession -d'avocat, pour laquelle je me sentais peu de goût, bien que ni -l'étude des affaires ni celle de la parole ne m'eussent présenté -de difficultés sérieuses. Eu égard à mon âge, on ne me trouvait pas -sans talents; et le talent de mon père, avocat renommé dans sa -localité, m'assurait, pour l'avenir, une brillante clientèle, pour -peu que je fisse d'efforts pour n'être pas trop indigne de le -remplacer. Mais j'eusse préféré les lettres, une vie plus rêveuse, -un usage plus indépendant et plus personnel de mes facultés, une -responsabilité moins soumise aux passions et aux intérêts d'autrui. -</p> -<p> -Comme ma famille était dans l'aisance, et que j'étais fils unique, -très-choyé et très-chéri, j'eusse pu choisir ma carrière; mais -j'eusse affligé mon père, qui s'enorgueillissait de sa compétence -à me diriger dans le chemin qu'il m'avait frayé d'avance, et je -l'aimais trop tendrement pour vouloir faire prévaloir mes instincts -sur ses désirs. -</p> -<p> -Ce fut une soirée délicieuse que celle où j'achevais cette -promenade à cheval à travers les bois qui entourent le vieux et -magnifique château d'Ionis. J'étais bien monté, vêtu en cavalier -avec une sorte de recherche, et accompagné d'un domestique dont je -n'avais nul besoin, mais que ma mère avait eu l'innocente vanité -de me donner pour la circonstance, voulant que son fils se présentât -convenablement chez une des personnes les plus brillantes de notre -clientèle. -</p> -<p> -La nuit s'éclairait mollement du feu doux de ses plus grandes -étoiles. Un peu de brume voilait le scintillement de ces myriades -d'astres secondaires qui clignotent comme des yeux ardents durant des -nuits claires et froides. Celle-ci offrait un vrai ciel d'été, assez -pur pour être encore lumineux et transparent, assez adouci pour ne pas -effrayer de son incommensurable richesse. C'était, si je peux ainsi -parler, un de ces doux firmaments qui vous permettent de penser encore -à la terre, d'admirer les lignes vaporeuses de ses étroits horizons, -de respirer sans dédain son atmosphère de fleurs et d'herbages, -enfin de se dire qu'on est quelque chose dans l'immensité et -d'oublier que l'on n'est qu'un atome dans l'infini. -</p> -<p> -À mesure que j'approchais du parc seigneurial, les sauvages parfums -de la forêt s'imprégnaient de ceux des lilas et des acacias qui -penchaient leurs têtes fleuries au-dessus du mur de ronde. Bientôt, à -travers les bosquets, je vis briller les croisées du manoir, derrière -leurs rideaux de moire violette, coupés des grands croisillons noirs de -l'architecture. C'était un magnifique château de la renaissance, -un chef-d'œuvre de goût mêlé de caprice, une de ces demeures où -l'on se sent impressionné par je ne sais quoi d'ingénieux, -d'élégant et de hardi qui, de l'imagination de l'architecte, -semble passer dans la vôtre et s'en emparer pour l'élever -au-dessus des habitudes et des préoccupations du monde positif. -</p> -<p> -J'avoue que le cœur me battait bien fort en disant mon nom au laquais -chargé de m'annoncer. Je n'avais jamais vu madame d'Ionis. Elle -passait pour être la plus jolie femme du pays; elle avait vingt-deux -ans, un mari qui n'était ni beau ni aimable, et qui la négligeait -pour les voyages. Son écriture était charmante, et elle trouvait moyen -de montrer non-seulement beaucoup de sens, mais encore beaucoup -d'esprit dans ses lettres d'affaires. C'était, en outre, un -très-noble caractère. Voilà tout ce que je savais d'elle, et c'en -était bien assez pour que j'eusse peur de paraître gauche et -provincial. -</p> -<p> -Je devais être très-pâle en entrant dans le salon. -</p> -<p> -Aussi ma première impression fut-elle comme de soulagement et de -plaisir lorsque je me trouvai en présence de deux grosses vieilles -femmes très-laides, dont l'une, madame la douairière d'Ionis, -m'annonça que sa bru était chez une de ses amies du voisinage et ne -rentrerait probablement que le lendemain. -</p> -<p> -—Vous êtes quand même le bienvenu, ajouta cette matrone; nous -avons beaucoup d'amitié et de reconnaissance pour monsieur votre -père, et il paraît que nous avons grand besoin de ses conseils, que -vous êtes sans doute chargé de nous transmettre. -</p> -<p> -—Je venais de sa part pour parler d'affaires à madame d'Ionis... -</p> -<p> -—La comtesse d'Ionis s'occupe d'affaires, en effet, reprit la -douairière comme pour m'avertir d'une bévue commise. Elle s'y -entend, elle a une bonne tête, et, en l'absence de mon fils, qui est -à Vienne, c'est elle qui suit cet ennuyeux et interminable procès. -Il ne faut pas que vous comptiez sur moi pour la remplacer, car je n'y -entends rien du tout, et tout ce que je peux faire, c'est de vous -retenir jusqu'au retour de la comtesse en vous offrant un souper tel -quel et un bon lit. -</p> -<p> -Là-dessus, la vieille dame, qui, malgré la petite leçon qu'elle -m'avait donnée, paraissait une assez bonne femme, sonna et donna des -ordres pour mon installation. Je refusai de manger, ayant pris mes -précautions en route, et sachant qu'il n'est rien de plus gênant -que de manger tout seul, sous les yeux de gens à qui l'on est -complètement inconnu. -</p> -<p> -Comme mon père m'avait donné plusieurs jours pour m'acquitter de -ma commission, je n'avais rien de mieux à faire que d'attendre -notre belle cliente, et j'étais, vis-à-vis d'elle et de sa -famille, un envoyé assez utile pour avoir droit à une très-cordiale -hospitalité. Je ne me fis donc pas prier pour rester chez elle, bien -qu'il y eût un tournebride très-confortable, où les gens de ma -sorte allaient ordinairement attendre le moment de s'entretenir avec -les gens de qualité. Tel était encore le langage des provinces à -cette époque, et il fallait en apprécier les termes et la valeur pour -se tenir à sa place, sans bassesse et sans impertinence, dans les -relations du monde. Bourgeois et philosophe (on ne disait pas encore -démocrate), je n'étais nullement convaincu de la supériorité -morale de la noblesse. Mais, bien qu'elle se piquât aussi de -philosophie, je savais qu'il fallait ménager ses susceptibilités -d'étiquette, et les respecter pour s'en faire respecter soi-même. -</p> -<p> -J'avais donc, un peu de timidité passée, aussi bon ton que qui que -ce soit, ayant déjà vu chez mon père des spécimens de toutes les -classes de la société. La douairière parut s'en apercevoir au bout -de quelques instants, et ne plus se faire de violence pour accueillir, -sinon en égal, du moins en ami, le fils de l'avocat de la maison. -</p> -<p> -Pendant qu'elle me faisait la conversation, en femme à qui l'usage -tient lieu d'esprit, j'eus le loisir d'examiner et sa figure et -celle de l'autre matrone, encore plus grasse qu'elle, qui, assise à -quelque distance et remplissant le fond d'un ouvrage de tapisserie, ne -desserrait pas les dents et levait à peine les yeux sur moi. Elle -était mise à peu près comme la douairière, robe de soie foncée, -manches collantes, fichu de dentelle noire passé par-dessus un bonnet -blanc et noué sous le menton. Mais tout cela était moins propre et -moins frais; les mains étaient moins blanches quoique aussi potelées; -le type plus vulgaire, bien que la vulgarité fût déjà -très-accusée dans les traits lourds de la grosse douairière -d'Ionis. Bref, je ne doutai plus de sa condition de fille de -compagnie, lorsque la douairière lui dit, à propos de mon refus de -souper: -</p> -<p> -—N'importe, Zéphyrine, il ne faut pas oublier que M. Nivières est -jeune et qu'il peut avoir encore faim, au moment de s'endormir. -Faites-lui mettre un ambigu dans son appartement. -</p> -<p> -La monumentale Zéphyrine se leva; elle était aussi grande que grosse. -</p> -<p> -—Et surtout, lui dit sa maîtresse lorsqu'elle fut au moment de -sortir, qu'on n'oublie pas le pain. -</p> -<p> -—Le pain? dit Zéphyrine d'une petite voix grêle et voilée qui -faisait un plaisant contraste avec sa stature. -</p> -<p> -Puis elle répéta: -</p> -<p> -—Le pain? avec une intonation bien marquée de doute et de surprise. -</p> -<p> -—Les pains! répondit la douairière avec autorité. -</p> -<p> -Zéphyrine parut hésiter un instant et sortit; mais sa maîtresse la -rappela aussitôt pour lui faire cette étrange recommandation: -</p> -<p> -—Trois pains! -</p> -<p> -Zéphyrine ouvrit la bouche pour répondre, leva tant soit peu les -épaules et disparut. -</p> -<p> -—Trois pains! m'écriai-je à mon tour. Mais quel appétit me -supposez-vous donc, madame la comtesse? -</p> -<p> -—Oh! ce n'est rien, dit-elle. Ils sont tout petits! -</p> -<p> -Elle garda un instant le silence. Je cherchais un peu ce que je -trouverais à lui dire pour relever la conversation, en attendant que -j'eusse le droit de me retirer, lorsqu'elle parut en proie à une -certaine perplexité, porta la main au gland de la sonnette et -s'arrêta pour dire, comme se parlant à elle-même: -</p> -<p> -—Pourtant, trois pains!... -</p> -<p> -—C'est beaucoup, en effet, repris-je en réprimant une grande envie -de rire. -</p> -<p> -Elle me regarda, étonnée, ne se rendant pas compte d'avoir parlé -tout haut. -</p> -<p> -—Vous parlez du procès? dit-elle comme pour me faire oublier sa -distraction: c'est beaucoup, ce qu'on nous réclame! Croyez-vous -que nous le gagnerons? -</p> -<p> -Mais elle écouta fort peu mes réponses évasives, et sonna -décidément; un domestique vint, à qui elle demanda Zéphyrine. -Zéphyrine revint, à qui elle parla dans l'oreille; après quoi, -elle parut tranquillisée et se mit à babiller avec moi, en bonne -commère, très-bornée, mais bienveillante et presque maternelle, me -questionnant sur mes goûts, mon caractère, mes relations et mes -plaisirs. Je me fis plus enfant que je n'étais pour la mettre à son -aise; car je remarquai vite qu'elle était de ces femmes du grand -monde qui ont su se passer de la plus médiocre intelligence, et qui -n'ont aucun besoin d'en rencontrer davantage chez les autres. -</p> -<p> -En somme, elle avait tant de bonhomie, que je ne m'ennuyai pas -beaucoup avec elle pendant une heure, et que je n'attendis pas avec -trop d'impatience la permission de la quitter. -</p> -<p> -Un valet de chambre me conduisit à mon appartement; car c'était -presque un appartement complet: trois pièces fort belles, -très-vastes, et meublées en vieux Louis XV, avec beaucoup de luxe. Mon -propre domestique, à qui ma bonne mère avait fait la leçon, était -dans ma chambre à coucher, attendant l'honneur de me déshabiller, -afin de paraître aussi instruit de son devoir que les valets de grande -maison. -</p> -<p> -—C'est fort bien, mon cher Baptiste, lui dis-je quand nous fûmes -seuls ensemble, mais tu peux aller dormir. Je me coucherai moi-même et -me déshabillerai en personne, comme j'ai fait depuis que je suis au -monde. -</p> -<p> -Baptiste me souhaita une bonne nuit et me quitta. Il n'était que dix -heures. Je n'avais nulle envie de dormir si tôt, et je me disposais -à aller examiner les meubles et les tableaux de mon salon, lorsque mes -yeux tombèrent sur l'ambigu qui m'avait été servi dans ma -chambre, près de la cheminée, et les trois pains m'apparurent dans -une mystérieuse symétrie. -</p> -<p> -Ils étaient passablement gros et placés au centre du plateau de laque, -dans une jolie corbeille de vieux saxe, avec une belle salière -d'argent au milieu, et trois serviettes damassées à l'entour. -</p> -<p> -—Que diable y a-t-il dans l'arrangement de cette corbeille? me -demandai-je, et pourquoi cet accessoire vulgaire de mon souper, le pain, -a-t-il tant tourmenté ma vieille hôtesse? Pourquoi trois pains si -expressément recommandés? Pourquoi pas quatre, pourquoi pas dix, si -l'on me prend pour un ogre? Et, au fait, voilà un très-copieux -ambigu, et des flacons de vin avec des étiquettes qui promettent -beaucoup; mais pourquoi trois carafes d'eau? Voilà qui redevient -mystérieux et bizarre. Cette bonne vieille comtesse s'imagine-t-elle -que je suis triple, ou que j'apporte deux convives dans ma valise? -</p> -<p> -Je méditais sur cette énigme, lorsqu'on frappa à la porte de -l'antichambre. -</p> -<p> -—Entrez! criai-je sans me déranger, pensant que Baptiste avait -oublié quelque chose. -</p> -<p> -Quelle fut ma surprise de voir apparaître, en coiffe de nuit, la -puissante Zéphyrine, tenant d'une main un bougeoir, de l'autre -mettant un doigt sur ses lèvres, et s'avançant vers moi avec la -risible prétention de ne pas faire crier le parquet sous ses pas -d'éléphant! Je devins certainement plus pâle que je ne l'avais -été en me préparant à paraître devant la jeune madame d'Ionis. De -quelle effroyable aventure me menaçait donc cette volumineuse -apparition? -</p> -<p> -—Ne craignez rien, monsieur, me dit ingénument la bonne vieille -fille, comme si elle eût deviné ma terreur; je viens vous expliquer -la singularité... les trois carafes... et les trois pains! -</p> -<p> -—Ah! volontiers, répondis-je en lui offrant un fauteuil; -j'étais justement fort intrigué. -</p> -<p> -—Comme femme de charge, dit Zéphyrine refusant de s'asseoir et -tenant toujours sa bougie, je serais bien mortifiée que monsieur crût -de ma part à une mauvaise plaisanterie. Je ne me permettrais pas... Et -pourtant je viens demander à monsieur de s'y prêter pour ne pas -mécontenter ma maîtresse. -</p> -<p> -—Parlez, mademoiselle Zéphyrine; je ne suis pas d'humeur à me -fâcher d'une plaisanterie, surtout si elle est divertissante. -</p> -<p> -—Oh! mon Dieu, non, monsieur; elle n'a rien de bien amusant, mais -elle n'a rien de désagréable non plus. Voici ce que c'est. Madame -la comtesse douairière est très... elle a une tête bien... -</p> -<p> -Zéphyrine s'arrêta court. Elle aimait ou craignait la douairière et -ne pouvait se décider à la critiquer. Son embarras était comique, car -il se traduisait par un sourire enfantin relevant les coins d'une -toute petite bouche édentée, laquelle faisait paraître plus large -encore sa figure ronde et joufflue, sans front et sans menton. On eût -dit la pleine lune se maniérant et faisant la bouche en cœur, comme on -la voit représentée sur les almanachs liégeois. La petite voix -essoufflée de Zéphyrine, son grasseyement et son blaisement achevaient -de la rendre si invraisemblable, que je n'osais la regarder en face, -dans la crainte de perdre mon sérieux. -</p> -<p> -—Voyons, lui dis-je pour l'encourager dans ses révélations: -madame la comtesse douairière est un peu taquine, un peu moqueuse? -</p> -<p> -—Non, monsieur, non! elle est de très-bonne foi; elle croit... -elle s'imagine... -</p> -<p> -Je cherchais en vain ce que la douairière pouvait s'imaginer, lorsque -Zéphyrine ajouta avec effort: -</p> -<p> -—Enfin, monsieur, ma pauvre maîtresse croit aux esprits! -</p> -<p> -—Soit! répondis-je. Elle n'est pas la seule personne de son sexe -et de son âge qui ait cette croyance, et cela ne fait de tort à -personne. -</p> -<p> -—Mais cela fait quelquefois du mal à ceux qui s'en effrayent, et, -si monsieur craignait quelque chose dans cet appartement, je puis lui -jurer qu'il n'y revient rien du tout. -</p> -<p> -—Tant pis! j'aurais été bien content d'y voir quelque chose de -surnaturel... Les apparitions font partie des vieux manoirs, et celui-ci -est si beau, que je ne m'y serais représenté que des fantômes -très-agréables. -</p> -<p> -—Vraiment! monsieur a donc entendu parler de quelque chose? -</p> -<p> -—Relativement à ce château et à cet appartement? Jamais; -j'attends que vous m'appreniez... -</p> -<p> -—Eh bien, monsieur, voici ce que c'est. En l'année... je ne sais -plus, mais c'était sous Henri II; monsieur doit savoir mieux que moi -combien il y a de temps de cela: il y avait ici trois demoiselles, -héritières de la famille d'Ionis, belles comme le jour, et si -aimables, qu'elles étaient adorées de tout le monde. Une méchante -dame de la cour, qui était jalouse d'elles, et de la plus jeune en -particulier, fit mettre du poison dans l'eau d'une fontaine dont -elles burent et dont on se servait pour faire leur pain. Toutes trois -moururent dans la même nuit, et, à ce que l'on prétend, dans la -chambre où nous voici. Mais cela n'est pas bien sûr, et on ne se -l'est imaginé que depuis peu. On faisait bien, dans le pays, un conte -sur trois dames blanches qui s'étaient montrées longtemps dans le -château et les jardins; mais c'était si vieux, qu'on n'y -pensait plus et que personne n'y croyait, lorsqu'un des amis de la -maison, M. l'abbé de Lamyre, qui est un esprit gai et un beau -parleur, ayant dormi dans cette chambre, rêva ou prétendit avoir -rêvé de trois femmes vertes qui étaient venues lui faire des -prédictions. Et, comme il vit que son rêve intéressait madame la -douairière et divertissait la jeune comtesse sa bru, il inventa tout ce -qu'il voulut et fit parler ses revenants à sa fantaisie, si bien que -madame la douairière est persuadée que l'on pourrait savoir -l'avenir de la famille et celui du procès qui tourmente M. le comte, -en venant à bout de faire revenir et parler ces fantômes. Mais, comme -toutes les personnes que l'on a logées ici n'ont rien vu du tout et -n'ont fait que rire de ses questions, elle a résolu d'y faire -coucher celles qui, n'étant prévenues de rien, ne songeraient ni à -inventer des apparitions, ni à cacher celles qu'elles pourraient -voir. Voilà pourquoi elle a commandé qu'on vous mît dans cette -chambre, sans vous rien dire; mais, comme madame n'est pas bien... -fine, peut-être! elle n'a pas pu s'empêcher de me parler devant -vous des trois pains. -</p> -<p> -—Certainement, les trois pains d'abord, et les trois carafes -ensuite, étaient faits pour me donner à penser. Pourtant, je confesse -que je ne trouve absolument rien qui ait rapport... -</p> -<p> -—Ah! si fait, monsieur. Les trois demoiselles du temps de Henri II -ont été empoisonnées par le pain et l'eau! -</p> -<p> -—Je vois bien la relation, mais je ne comprends pas que cette -offrande, si c'en est une, puisse leur être bien agréable. Qu'en -pensez-vous vous-même? -</p> -<p> -—Je pense que là où sont leurs âmes, elles n'en savent rien, ou -s'en soucient fort peu, dit Zéphyrine d'un air de supériorité -modeste. Mais il faut que vous sachiez comment ces idées-là sont -venues à ma bonne vieille maîtresse. Je vous apporte le manuscrit que -madame d'Ionis, sa belle-fille, madame Caroline, comme nous -l'appelons ici, a relevé elle-même, sur de vieux griffonnages -trouvés dans les archives de la famille. Cette lecture vous -intéressera plus que ma conversation, et je vais vous souhaiter le -bonsoir... après, cependant, vous avoir adressé une petite prière. -</p> -<p> -—De tout mon cœur, ma bonne demoiselle: que puis-je faire pour vous? -</p> -<p> -—Ne dire à personne au monde, si ce n'est à madame Caroline, qui -ne le trouvera pas mauvais, que je vous ai prévenu; car madame la -douairière me gronderait et ne se fierait plus à moi. -</p> -<p> -—Je vous le promets; et que dois-je dire demain, si l'on -m'interroge sur mes visions? -</p> -<p> -—Ah! voilà, monsieur... Il faut que vous ayez la bonté -d'inventer quelque chose, un rêve sans suite ni sens, ce que vous -voudrez, pourvu qu'il y soit question de trois demoiselles: -autrement, madame la douairière sera comme une âme en peine et s'en -prendra à moi, disant que je n'ai pas mis les pains, les carafes et -la salière; ou bien que je vous ai averti, et que votre incrédulité -a fait manquer l'apparition. Elle est persuadée de la mauvaise humeur -de <i>ces dames</i>, et du refus qu'elles font de se montrer à ceux qui se -moquent d'avance, ne fût-ce que dans leur pensée. -</p> -<p> -Resté seul, après avoir promis à Zéphyrine de me prêter à la -fantaisie de sa maîtresse, j'ouvris et lus le manuscrit dont je ne -rapporterai que les circonstances relatives à mon histoire. Celle des -demoiselles d'Ionis me parut une pure légende, racontée par madame -d'Ionis, sur la foi de documents peu authentiques, qu'elle -critiquait elle-même de ce ton léger et railleur qui était alors de -mode. -</p> -<p> -Je passe donc sous silence la chronique froidement commentée des trois -mortes, qui m'avait paru plus intéressante dans les sobres paroles de -Zéphyrine, et je rapporterai seulement le fragment suivant, transcrit -par madame d'Ionis, d'un manuscrit daté de 1650, et rédigé par un -ancien chapelain du château: -</p> -<p> -«C'est de fait que j'ai ouï raconter, dans ma jeunesse, comme -quoi le château d'Ionis fut hanté par des esprits, au nombre de -trois, et montrant l'apparence de dames richement habillées, -lesquelles, sans menacer personne, paraissaient chercher quelque chose -dans les chambres et offices de la maison. Les messes et prières dites -à leur intention ne les ayant pu empêcher de revenir, on s'imagina -de faire bénir trois pains blancs et de les mettre en la chambre où -les demoiselles d'Ionis avaient décédé. Cette nuit-là, elles -vinrent sans faire de bruit ni effrayer personne de leur vue, et on -trouva, le lendemain, qu'elles avaient comme grignoté les pains, à -la manière des souris, mais n'en avaient rien emporté; et, la nuit -suivante, elles recommencèrent à se plaindre et faire crier les huis -et grincer les targettes. C'est pourquoi on imagina de leur mettre -trois cruches d'eau claire, dont elles ne burent point, mais dont -elles répandirent une partie. Enfin, le prieur de Saint-*** conseilla -de les apaiser tout à fait en leur offrant une salière remplie de sel -blanc, par la raison qu'elles avaient été empoisonnées dans un pain -sans sel; et, dès que la chose fut faite, on les entendit chanter un -très-beau cantique, où l'on assure qu'elles promettaient, en -latin, des bénédictions et d'heureuses fortunes à la branche -cadette d'Ionis, qui avait recueilli leur héritage. -</p> -<p> -»Ceci se passa, m'a-t-on dit, du temps du roi Henri le IV<sup>me</sup>, et, -depuis, on n'en a plus entendu parler; mais c'est une croyance qui -a duré longtemps après, dans la maison d'Ionis, qu'en leur faisant -cette offrande à minuit, on peut les attirer et savoir d'elles les -choses de l'avenir. On dit même que, si trois pains, trois carafes et -une salière se trouvent par l'effet du hasard sur une table, dans -ledit château, on voit ou on entend, en ce lieu, des choses -surprenantes.» -</p> -<p> -À ce fragment, madame d'Ionis avait ajouté la réflexion suivante: -«Il est bien regrettable pour la maison d'Ionis que ce beau miracle -ait cessé: tous ses membres eussent été vertueux et sages; mais, -bien que j'aie entre les mains une formule d'invocation rédigée -par quelque astrologue attaché jadis à la maison, je n'espère pas -que les <i>dames vertes</i> veuillent jamais s'y rendre.» -</p> -<p> -Je restai quelque temps absorbé, non par l'effet de cette lecture, -mais bien par la jolie écriture de madame d'Ionis et par -l'élégante rédaction des autres réflexions qui accompagnaient la -légende. -</p> -<p> -Je ne faisais pas, comme je me le permets aujourd'hui, la critique du -facile scepticisme de cette belle dame. J'étais à sa hauteur en ce -genre. C'était la mode de prendre les choses fantastiques, non par -leur côté artiste, mais par leur côté ridicule. On était tout frais -fier de ne plus donner dans les contes de nourrice, dans les -superstitions de la veille. -</p> -<p> -J'étais, du reste, fort disposé à devenir amoureux. On m'avait -tant parlé, à la maison, de cette aimable personne, et ma mère -m'avait si bien recommandé, à mon départ, de ne pas me laisser -tourner la tête, que c'était à moitié fait. Je n'avais encore -aimé que deux ou trois cousines, et ces amours-là, chantées par moi -en vers aussi chastes que mes flammes, n'avaient pas tellement -consumé mon cœur, qu'il ne fût prêt à se laisser incendier -beaucoup plus sérieusement. -</p> -<p> -J'avais emporté un dossier que mon père m'avait engagé à -étudier. Je l'ouvris consciencieusement; mais, après en avoir lu -quelques pages avec les yeux, sans qu'un seul mot arrivât à mon -cerveau, je reconnus que cette manière d'étudier était parfaitement -inutile, et je pris le sage parti d'y renoncer. Je crus réparer ma -paresse en pensant sérieusement au procès des d'Ionis, que je -connaissais sur le bout du doigt, et je préparais les arguments par -lesquels je devais convaincre la comtesse de la marche à suivre. -Seulement, chacun de ces arguments merveilleux se terminait, je ne sais -comment, par quelque madrigal amoureux qui n'avait pas un rapport bien -direct avec la procédure. -</p> -<p> -Au milieu de cet important travail, la faim me prit. La Muse n'est pas -si rigoureuse aux enfants de famille habitués à bien vivre, qu'elle -leur interdise de souper de bon appétit. Je me disposai donc à faire -honneur au pâté qui me souriait à travers mes dossiers et mes -hémistiches, et je dépliai la serviette posée sur mon assiette, où, -à ma grande surprise, je trouvai un quatrième pain. -</p> -<p> -Cette surprise céda vite à un raisonnement très-simple: si, dans les -projets et prévisions de la douairière, les trois pains cabalistiques -devaient rester intacts, il était naturel qu'on en eût consacré un -à la satisfaction de mon appétit. Je goûtai les vins et les trouvai -d'une si bonne qualité que je fis généreusement aux fantômes le -sacrifice de ne pas entamer une seule des carafes d'eau qui leur -étaient destinées. -</p> -<p> -Et, tout en mangeant avec grand plaisir, je me mis enfin à songer à -cette chronique, et à me demander comment je raconterais les prodiges -que je ne pouvais me dispenser d'avoir vus. Je regrettais que -Zéphyrine ne m'eût pas donné plus de détails sur les fantaisies -présumées des trois mortes. L'extrait du manuscrit de 1650 -n'était pas assez explicite: ces dames devaient-elles attendre que -je fusse endormi pour venir, comme des souris, grignoter sur ma table -les pains dont on les savait si friandes? ou bien allaient-elles -m'apparaître d'un moment à l'autre, et s'asseoir, l'une à -ma gauche, la seconde à ma droite, et la troisième en face de moi? -</p> -<p> -Minuit sonna, c'était l'heure classique, l'heure fatale! -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<p><a id="chap02"></a></p> - -<h4>II -<br /><br /> -L'APPARITION</h4> - -<p> -Minuit sonna jusqu'au douzième coup, sans qu'aucune apparition se -produisît. Je me levai, pensant que j'en étais quitte: j'avais -fini de manger, et, après une douzaine de lieues à cheval, je -commençais à sentir le besoin du sommeil, lorsque l'horloge du -château, qui avait un très-beau timbre grave et retentissant, se mit -à recommencer les quatre quarts et les douze heures avec une lenteur -imposante. -</p> -<p> -Avouerai-je que je me sentis un peu ému de cette sorte de retour de -l'heure fantastique que je croyais révolue? Pourquoi pas? J'avais -fait jusque-là si bonne contenance de philosophe! Pour être un -fervent disciple de la raison, je n'en étais pas moins un très-jeune -homme, et un homme d'imagination, élevé sur les genoux d'une mère -qui croyait encore fermement à toutes les légendes dont elle m'avait -bercé, lesquelles ne m'avaient pas toujours fait rire. -</p> -<p> -Je m'aperçus de l'imperceptible malaise que j'éprouvais, et, -pour le combattre, car j'en fus très-honteux, je me hâtai de me -déshabiller. L'horloge avait fini, j'étais dans mon lit, et -j'allais souffler ma bougie, lorsqu'une horloge plus éloignée du -village se mit à sonner à son tour les quatre quarts et les douze -heures, mais d'une voix si lugubre et avec une si mortelle -nonchalance, que j'en fus sérieusement impatienté. Pour peu -qu'elle eût, comme celle du château, double sonnerie, il n'y avait -pas de raison pour en finir. -</p> -<p> -Il me sembla, en effet, pendant quelques minutes, que je l'entendais -recommencer et qu'elle sonnait trente-sept heures; mais c'était -une pure illusion, comme je m'en assurai en ouvrant ma fenêtre. Le -plus profond silence régnait dans le château et dans la campagne. Le -ciel était voilé tout à fait; on n'apercevait plus aucune étoile; -l'air était lourd; et je voyais des volées de phalènes et de -noctuelles s'agiter dans le rayon de lumière que ma bougie projetait -au dehors. Leur inquiétude était un signe d'orage. Comme j'ai -toujours beaucoup aimé l'orage, je me plus à en respirer les -approches. De courtes rafales m'apportaient le parfum des fleurs du -jardin. Le rossignol chanta encore une fois et se tut pour chercher un -abri. J'oubliai ma sotte émotion en jouissant du spectacle de la -réalité. -</p> -<p> -Ma chambre donnait sur la cour d'honneur, qui était vaste et -entourée de constructions magnifiques, dont les masses légères se -découpaient en bleu pâle sur le ciel noir, à la lueur des premiers -éclairs. -</p> -<p> -Mais le vent se leva et me chassa de la fenêtre, dont il semblait -vouloir emporter les rideaux. Je fermai tout, et, avant de me recoucher, -je voulus braver les spectres et satisfaire Zéphyrine en accomplissant -avec conscience ce que je présumai être les rites de l'évocation. -Je nettoyai la table et en ôtai les restes de mon repas. Je plaçai les -trois carafes autour de la corbeille. Je n'avais pas dérangé le sel; -et, voulant me venger de moi-même en provoquant jusqu'au bout ma -propre imagination, je mis trois chaises autour de la table et trois -flambeaux sur la table, un devant chaque fauteuil. -</p> -<p> -Après quoi, j'éteignis tout et m'endormis tranquillement, sans -manquer de me comparer à sire Enguerrand, dont ma mère m'avait -souvent chanté, sous forme de complainte, les aventures dans le -terrible château des Ardennes. -</p> -<p> -Il faut croire que mon premier sommeil fut très-profond, car je ne sais -ce que devint l'orage, et ce ne fut pas lui qui me réveilla; ce fut -un cliquetis de verres sur la table, que j'entendis d'abord à -travers je ne sais quels rêves, et que je finis par entendre en -réalité. J'ouvris les yeux, et... me croie qui voudra, mais je fus -témoin de choses si surprenantes, qu'après vingt ans, le moindre -détail en est resté dans ma mémoire, aussi net que le premier jour. -</p> -<p> -Il y avait de la clarté dans ma chambre, bien que je ne visse aucun -flambeau allumé. C'était comme une lueur verte très-vague, qui -semblait partir de la cheminée. Cette faible clarté me permit de voir, -non pas distinctement, mais assurément trois personnes, ou plutôt -trois formes assises sur les fauteuils que j'avais disposés autour de -la table, l'une à droite, l'autre à gauche, la troisième entre -les deux premières, vis-à-vis de la cheminée et le dos tourné à mon -lit. -</p> -<p> -À mesure que ma vue s'habituait à cette lueur, je croyais -reconnaître, dans ces trois ombres, des femmes vêtues ou plutôt -enveloppées de voiles d'un blanc verdâtre, très-amples, qui par -moments me semblaient être des nuages, et qui leur cachaient -entièrement la figure, la taille et les mains. Je ne sais si elles -agissaient, mais je ne pouvais saisir aucun de leurs mouvements, et -cependant le cliquetis des carafes continuait, comme si elles les -eussent poussées et heurtées, selon une sorte de rythme, contre la -corbeille de porcelaine. -</p> -<p> -Après quelques instants accordés, je le confesse, à une terreur -très-vive, je pensai que j'étais dupe d'une mystification, et -j'allais sauter résolument au milieu de la chambre pour faire peur à -qui voulait m'effrayer, lorsque, me souvenant que dans cette maison je -ne pouvais avoir affaire qu'à des femmes honnêtes, peut-être à de -grandes dames, qui me faisaient l'honneur de se moquer de moi, je -tirai brusquement mon rideau et me rhabillai à la hâte. -</p> -<p> -Quand ce fut fait, j'écartai le rideau afin de guetter le moment de -surprendre ces malignes personnes par un grand éclat de ma plus grosse -voix. Mais quoi! plus rien! tout avait disparu. J'étais dans une -obscurité profonde. -</p> -<p> -À cette époque, on n'avait pas trouvé le moyen de se procurer -instantanément de la lumière; je n'avais pas même celui de m'en -procurer lentement à l'aide de la pierre à fusil. Je fus réduit à -m'approcher à tâtons de la table, où je ne trouvai absolument rien -que les fauteuils, les carafes, les flambeaux et les pains, dans -l'ordre où je les avais placés. Aucun bruit appréciable n'avait -trahi le départ des étranges visiteuses: il est vrai que le vent -soufflait encore très-fort et s'engouffrait en plaintes lamentables -dans la vaste cheminée de ma chambre. -</p> -<p> -J'ouvris la fenêtre et ma jalousie, contre laquelle j'eus à lutter -pour l'assujettir. Il ne faisait pas encore jour, et le peu de -transparence de l'air extérieur ne me permit pas de voir toutes les -parties de ma chambre. Je fus réduit à tâtonner partout, ne voulant -pas appeler ni interroger, tant je craignais de paraître effrayé. Je -passai dans le salon et dans l'autre pièce, me livrant sans plus de -bruit aux mêmes recherches, et je revins m'asseoir sur mon lit pour -faire sonner ma montre et songer à mon aventure. -</p> -<p> -Ma montre était arrêtée et les horloges du dehors sonnèrent une -demie, comme pour me déclarer qu'il n'y avait pas moyen de savoir -l'heure. -</p> -<p> -J'écoutai le vent et tâchai de me rendre compte de ses bruits et de -ceux qui pourraient partir de quelque coin de mon appartement. Je mis -mes yeux et mes oreilles à la torture. J'y mis aussi mon esprit pour -lui demander si je n'avais pas rêvé ce que j'avais cru voir. La -chose était possible, bien que je ne pusse me rendre compte du rêve -qui avait dû précéder et amener ce cauchemar. -</p> -<p> -Je résolus de ne pas m'en tourmenter davantage et d'attendre sur -mon lit le retour du sommeil sans me déshabiller, en cas de -mystification nouvelle. -</p> -<p> -Je ne pus me rendormir. Je me sentais cependant fatigué, et le vent me -berçait irrésistiblement; je m'assoupissais à chaque instant; -mais, à chaque instant, je rouvrais les yeux et regardais, malgré moi, -dans le noir et dans le vide avec méfiance. -</p> -<p> -Je commençais enfin à sommeiller, lorsque le cliquetis recommença, -et, cette fois, ouvrant les yeux bien grands, mais ne bougeant pas, je -vis les trois spectres à leur place, immobiles en apparence, avec leurs -voiles verts flottant dans la lueur verte qui partait de la cheminée. -</p> -<p> -Je feignis de dormir, car il est probable que l'on ne pouvait -voir mes yeux ouverts dans l'ombre de l'alcôve, et j'observai -attentivement. Je n'étais plus effrayé; je n'éprouvais plus que -la curiosité de surprendre un mystère plaisant ou désagréable, une -fantasmagorie très-bien mise en scène par des personnages réels, -ou... J'avoue que je ne trouvais pas de définition à la seconde -hypothèse: elle ne pouvait être que folle et ridicule, et cependant -elle me tourmentait comme admissible. -</p> -<p> -Je vis alors les trois ombres se lever, s'agiter et tourner rapidement -et sans aucun bruit, autour de la table, avec des gestes -incompréhensibles. Elles m'avaient paru de médiocre stature tant -qu'elles avaient été assises: debout, elles étaient aussi grandes -que des hommes. Tout à coup, une d'entre elles diminua, reprit la -taille d'une femme, devint toute petite, grandit démesurément et se -dirigea vers moi, pendant que les deux autres se tenaient debout sous le -manteau de la cheminée. -</p> -<p> -Ceci me fut très-désagréable; et, par un mouvement d'enfant, je -mis mon oreiller sur ma figure, comme pour élever un obstacle entre moi -et la vision. -</p> -<p> -Puis j'eus encore honte de ma sottise, et je regardai attentivement. -Le spectre était assis sur le fauteuil placé au pied de mon lit. Je ne -vis pas sa figure. La tête et le buste étaient, non pas ombragés, -mais comme brisés par le rideau de l'alcôve. La lueur du foyer, -devenue plus vive, dessinait seulement la moitié inférieure d'un -corps et les plis d'un vêtement dont la forme et la couleur -n'avaient plus rien de déterminé, mais dont la réalité ne pouvait -plus être révoquée en doute. -</p> -<p> -Cela était d'une immobilité effrayante, comme si rien ne respirait -sous cette sorte de linceul. J'attendis quelques instants qui me -parurent un siècle. Je sentis que je perdais le sang-froid dont je -m'étais armé. Je m'agitai sur mon lit; j'eus la pensée de fuir -je ne sais où. J'y résistai. Je passai la main sur mes yeux, puis je -l'avançai résolument pour saisir le spectre par les plis de ce -vêtement si visible et si bien éclairé: je ne touchai que le vide. -Je m'élançai sur le fauteuil: c'était un fauteuil vide. Toute -clarté et toute vision avaient disparu. Je recommençai à parcourir la -chambre et les autres pièces. Comme la première fois, je les trouvai -désertes. Bien certain de n'avoir, cette fois, ni rêvé ni dormi, je -restai levé jusqu'au jour, qui ne tarda pas à paraître. -</p> -<p> -On a beaucoup étudié, depuis quelques années, les phénomènes de -l'hallucination; on les a observés et caractérisés. Des hommes de -science en ont fait l'analyse sur eux-mêmes. J'ai vu même des -femmes délicates et nerveuses en subir les accès fréquents, non pas -sans souffrance et sans tristesse, mais sans terreur, et en se rendant -très-bien compte de l'état d'illusion où elles se trouvaient. -</p> -<p> -Dans ma jeunesse, on n'était pas si avancé. Il n'y avait guère de -milieu entre la négation absolue de toute vision et la croyance aveugle -aux apparitions. On riait de ceux qui étaient tourmentés de ces -visions, que l'on attribuait à la crédulité et à la peur, et que -l'on n'excusait que dans le cas de grave maladie. -</p> -<p> -Il m'arriva donc, pendant ma terrible insomnie, de m'interroger -sévèrement et de me faire une très-dure et très-injuste réprimande -sur la faiblesse de mon esprit, sans songer à me dire que tout cela -pouvait être l'effet d'une mauvaise digestion ou d'une influence -atmosphérique. Cette idée me fût venue difficilement; car, sauf un -peu de fatigue et de mauvaise humeur, je ne me sentais pas du tout -malade. -</p> -<p> -Bien résolu à ne me vanter à personne de l'aventure, je me couchai -et dormis très-bien jusqu'à l'heure où Baptiste frappa chez moi -pour m'avertir de l'approche du déjeuner. J'allai lui ouvrir -après avoir bien constaté que ma porte était restée fermée au -verrou, comme je m'en étais assuré avant de m'endormir; j'avais -fait et je fis encore la même observation sur l'autre porte de mon -appartement, je comptai les gros pitons de fer qui assujettissent les -plaques des cheminées; je cherchai en vain la possibilité et les -indices d'une porte secrète. -</p> -<p> -—À quoi bon, d'ailleurs? me disais-je mélancoliquement, pendant -que Baptiste me poudrait les cheveux; n'ai-je pas vu un objet qui -n'avait pas de consistance, une robe ou un suaire qui s'est évanoui -sous ma main? -</p> -<p> -Sans cette circonstance concluante, j'aurais pu attribuer tout à une -moquerie de madame d'Ionis; car j'appris de Baptiste qu'elle -était rentrée la veille, vers minuit. -</p> -<p> -Cette nouvelle m'arracha à mes préoccupations. Je donnai des soins -à ma coiffure et à ma toilette. J'étais un peu contrarié d'être -voué au noir par ma profession; mais ma mère m'avait muni de si -beau linge et d'habits si bien coupés, que je me trouvai, en somme, -fort présentable: je n'étais ni laid ni mal fait. Je ressemblais à -ma mère, qui avait été fort belle; et, sans être fat, j'étais -habitué à voir dans tous les yeux l'impression favorable que produit -une physionomie heureuse. -</p> -<p> -Madame d'Ionis était au salon quand j'y entrai. Je vis une femme -ravissante, en effet, mais beaucoup trop petite pour avoir figuré de sa -personne dans mon trio de spectres. Elle n'avait, d'ailleurs, rien -de fantastique ni de diaphane. C'était une beauté du genre réel, -fraîche, gaie, vivante, portant avec grâce ce que l'on appelait, -dans le style du temps, un aimable embonpoint, parlant avec finesse et -justesse sur toutes choses, et laissant percer une grande énergie de -caractère sous une grande douceur de formes. -</p> -<p> -Je compris, au bout de quelques paroles échangées avec elle, comment, -grâce à tant d'esprit et de résolution, de franchise et -d'adresse, elle venait à bout de vivre en bonne intelligence avec un -assez mauvais mari et une belle-mère très-bornée. -</p> -<p> -À peine le déjeuner fut-il commencé, que la douairière, -m'examinant, me trouva souffrant et pâle, quoique j'eusse assez -oublié mon aventure pour manger de bon appétit et me sentir doucement -ému des aimables soins de ma belle hôtesse. -</p> -<p> -Me rappelant alors les recommandations de Zéphyrine, je m'empressai -de dire que j'avais bien dormi et fait des rêves très-agréables. -</p> -<p> -—Ah! j'en étais sûre! s'écria la vieille dame naïvement -enchantée. On rêve toujours bien dans cette chambre-là! Faites-nous -part de vos rêves, monsieur Nivières? -</p> -<p> -—Ils ont été très-confus; je crois pourtant me rappeler une -dame... -</p> -<p> -—Une seule? -</p> -<p> -—Peut-être deux! -</p> -<p> -—Peut-être trois aussi? dit madame d'Ionis en souriant. -</p> -<p> -—Précisément, madame, vous me rappelez qu'elles étaient trois! -</p> -<p> -—Jolies? dit la douairière triomphante. -</p> -<p> -—Assez jolies, bien qu'un peu fanées. -</p> -<p> -—Vraiment? reprit madame d'Ionis, qui semblait s'entendre avec -les yeux de Zéphyrine, assise au petit bout de la table, pour me donner -la réplique. Et que vous ont-elles dit? -</p> -<p> -—Des choses incompréhensibles. Mais, si cela intéresse madame la -comtesse douairière, je ferai mon possible pour m'en souvenir. -</p> -<p> -—Ah! mon cher enfant, dit la douairière, cela m'intéresse à un -point que je ne puis vous dire. Je vous expliquerai ça tout à -l'heure. Commencez par nous raconter... -</p> -<p> -—Raconter me sera bien difficile. Peut-on raconter un rêve? -</p> -<p> -—Peut-être! si on vous aidait dans vos souvenirs, dit avec un grand -sang-froid madame d'Ionis, résignée à flatter la manie de sa -belle-mère; ne vous ont-elles point parlé de la prospérité future -de cette maison? -</p> -<p> -—Il me semble bien que oui, en effet. -</p> -<p> -—Ah! vous voyez, Zéphyrine, s'écria la douairière; vous qui ne -croyez à rien! et je parie qu'elles ont parlé du procès! Dites, -monsieur Nivières, dites bien tout! -</p> -<p> -Un regard de madame d'Ionis m'avertit de ne pas répondre. Je -déclarai n'avoir pas entendu un mot du procès dans mes songes. La -douairière en parut très-contrariée, et se tranquillisa bientôt, en -disant: -</p> -<p> -—Ça viendra! ça viendra! -</p> -<p> -Ce <i>ça viendra</i> me sembla très-désobligeant, bien qu'il fût dit avec -une bienveillance optimiste. Je ne me souciais nullement de recommencer -une aussi mauvaise nuit; mais, à mon tour, je me résignai vite -lorsque madame d'Ionis me dit à demi-voix, pendant que la douairière -querellait Zéphyrine sur son incrédulité: -</p> -<p> -—C'est bien aimable à vous de vous prêter à la fantaisie du jour -dans notre maison. J'espère que vous n'aurez, en effet, chez nous, -que de bons rêves; mais vous n'êtes pas absolument forcé de voir -toutes les nuits ces trois demoiselles. Il suffit que vous en parliez -aujourd'hui sans rire à mon excellente belle-mère. Cela lui fait -grand plaisir et ne compromet pas votre courage. Tous nos amis sont -décidés à les voir pour avoir la paix. -</p> -<p> -Je fus assez dédommagé et assez électrisé par l'air d'intimité -confiante que prenait avec moi cette charmante femme, pour recouvrer ma -gaieté ordinaire, et je me prêtai, durant tout le repas, à retrouver -peu à peu le souvenir des choses merveilleuses qui m'avaient été -révélées. Je promis surtout de longs jours à la douairière, de la -part des trois dames vertes. -</p> -<p> -—Et mon asthme, monsieur? dit-elle, vous ont-elles dit que je -guérirais de mon asthme? -</p> -<p> -—Pas précisément; mais elles ont parlé de longue vie, fortune et -santé. -</p> -<p> -—Tout de bon? Eh bien, vraiment, je n'en demande pas davantage au -bon Dieu.—À présent, ma fille, dit-elle à sa bru, vous qui -racontez si bien, faites donc part à ce bon jeune homme de la cause de -ses rêves et dites-lui l'histoire des trois demoiselles d'Ionis. -</p> -<p> -Je fis l'étonné. Madame d'Ionis demanda la permission de me -confier le manuscrit qu'elle n'avait rédigé, disait-elle, que pour -se dispenser de faire trop souvent le même récit. -</p> -<p> -Le déjeuner était fini. La douairière alla faire sa sieste. -</p> -<p> -—Il fait trop chaud pour aller au jardin en plein midi, me dit madame -d'Ionis, et, pourtant, je ne veux pas vous faire travailler à ce -maudit procès en sortant de table. Si vous voulez visiter -l'intérieur du château, qui est assez intéressant, je vous servirai -de guide. -</p> -<p> -—Accepter la proposition est d'un indiscret et d'un mal-appris, -répondis-je, et pourtant j'en meurs d'envie. -</p> -<p> -—Eh bien, ne mourez pas, et venez, dit-elle avec une gaieté -adorable. -</p> -<p> -Mais elle ajouta aussitôt, et fort naturellement: -</p> -<p> -—Viens avec nous, ma bonne Zéphyrine; tu nous ouvriras les portes. -</p> -<p> -Une heure plus tôt, l'adjonction de Zéphyrine m'eût été fort -agréable; mais je ne me sentais plus si timide auprès de madame -d'Ionis, et j'avoue que ce tiers entre nous me contraria. Je -n'avais certes aucune sorte de présomption, aucune idée impertinente; -mais il me semblait que j'aurais causé avec plus de sens et -d'agrément dans le tête-à-tête. La présence de cette pleine lune -affadissait toutes mes idées et gênait l'essor de mon imagination. -</p> -<p> -Et puis Zéphyrine ne songeait qu'à la chose que je me serais -justement plu à oublier. -</p> -<p> -—Vous voyez bien, madame Caroline, dit-elle à madame d'Ionis en -traversant la galerie du rez-de-chaussée, il n'y a rien du tout dans -la <i>chambre aux dames vertes</i>. M. Nivières y a parfaitement dormi! -</p> -<p> -—Eh! mon Dieu, ma bonne, je n'en doute pas, répondit la jeune -femme. M. Nivières ne me fait pas l'effet d'un fou! Cela ne -m'empêchera pas de croire que l'abbé de Lamyre y a vu quelque -chose. -</p> -<p> -—En vérité? dis-je un peu ému. J'ai eu l'honneur de voir -quelquefois M. de Lamyre; je le croyais aussi peu fou que moi-même. -</p> -<p> -—Il n'est pas fou, monsieur, reprit Zéphyrine; c'est un badin -qui raconte sérieusement des folies. -</p> -<p> -—Non! dit madame d'Ionis avec décision; c'est un homme -d'esprit qui se monte la tête. Il a commencé par se moquer de nous -et nous faire des contes de revenants. Il était facile alors, non pour -notre bonne douairière, mais pour nous, de voir qu'il plaisantait. -Mais peut-être ne faut-il pas trop plaisanter avec certaines idées -folles. Il est très-certain pour moi qu'une nuit il a eu peur, -puisque rien n'a pu le décider depuis à rentrer dans cette chambre. -Mais parlons d'autre chose; car je suis sûre que M. Nivières est -déjà rassasié de cette histoire; moi, j'en ai par-dessus la tête, -et, puisque tu lui as montré d'avance le manuscrit, me voilà -dispensée de m'en occuper davantage. -</p> -<p> -—C'est singulier, madame, reprit Zéphyrine en riant, on dirait que -vous-même, à votre tour, vous commencez à croire à quelque chose! -Il n'y a donc que moi dans la maison qui resterai incrédule! -</p> -<p> -Nous entrions dans la chapelle, et madame d'Ionis m'en fit -rapidement l'historique. Elle était fort instruite et nullement -pédante. Elle me montra, en me les expliquant, toutes les salles -importantes, les statues, les peintures, les meubles rares et précieux -que contenait le château. Elle mettait à tout une grâce incomparable -et une complaisance inouïe. Je devenais amoureux, comme qui dirait à -vue d'œil, amoureux au point d'être jaloux à l'idée qu'elle -était peut-être aussi aimable avec tout le monde qu'elle l'était -avec moi. Nous arrivâmes ainsi dans une immense et magnifique salle, -divisée en deux galeries par une élégante rotonde. On appelait cette -salle la bibliothèque, bien qu'une partie seulement fût consacrée -aux livres. L'autre moitié était une sorte de musée de tableaux et -d'objets d'art. La rotonde contenait une fontaine entourée de -fleurs. Madame d'Ionis me fit remarquer ce monument précieux, que -l'on avait récemment retiré des jardins pour le mettre à l'abri -et le préserver d'accident, la chute d'une grosse branche l'ayant -un peu endommagé dans une nuit d'orage. -</p> -<p> -C'était un rocher de marbre blanc sur lequel s'enlaçaient des -monstres marins, et, au-dessus d'eux, sur la partie la plus élevée, -était assise avec grâce une néréide, que l'on regardait comme un -chef-d'œuvre. On attribuait ce groupe à Jean Goujon, ou tout au -moins à l'un de ses meilleurs élèves. -</p> -<p> -La nymphe, au lieu d'être nue, était chastement drapée; -circonstance qui faisait croire que c'était le portrait d'une dame -pudique qui n'avait ni voulu poser dans le simple appareil d'une -déesse, ni permettre que l'artiste interprétât ses formes -élégantes pour les placer sous les yeux d'un public profane. Mais -ces draperies, dont la partie supérieure de la poitrine et les bras -jusqu'à l'épaule étaient seuls dégagés, n'empêchaient pas -d'apprécier l'ensemble de ce type étrange qui caractérise la -statuaire de la renaissance, ces proportions élancées, cette rondeur -dans la ténuité, cette finesse dans la force, enfin ce quelque chose -de plus beau que nature qui étonne d'abord comme un rêve, et qui, -peu à peu, s'empare de la plus enthousiaste région de l'esprit. On -ne sait si ces beautés ont été conçues pour les sens, mais elles ne -les troublent pas. Elles semblent nées directement de la Divinité dans -quelque Éden, ou sur quelque mont Ida, dont elles n'ont pas voulu -descendre pour se mêler à nos réalités. Telle est la fameuse Diane -de Jean Goujon, grandiose, presque effrayante d'aspect, malgré -l'extrême douceur de ses linéaments, exquise et monumentale, -mouvementée comme la vigueur physique, et cependant calme comme la -puissance intellectuelle. -</p> -<p> -Je n'avais encore rien vu, ou rien remarqué, de cette statuaire -nationale que nous n'avons peut-être jamais assez appréciée, et qui -met la France de cette époque à côté de l'Italie de Michel-Ange. -Je ne compris pas d'emblée ce que je voyais; j'y étais mal -disposé, d'ailleurs, par la comparaison de ce type surprenant avec la -beauté rondelette et mignonne de madame d'Ionis, un vrai type Louis -XV, toujours souriant, et plus saisissant par le sentiment de la vie que -par la grandeur de la pensée. -</p> -<p> -—Ceci est plus beau que le vrai, n'est-ce pas? me dit-elle en me -faisant remarquer les longs bras et le corps de serpent de la néréide. -</p> -<p> -—Je ne trouve pas, répondis-je en regardant avec une ardeur -involontaire madame d'Ionis. -</p> -<p> -Elle ne parut pas y faire attention. -</p> -<p> -—Arrêtons-nous ici, me dit-elle. Il y fait très-bon et très-frais. -Si vous voulez, nous allons parler d'affaires. Zéphyrine, ma chère -bonne, tu peux nous laisser. -</p> -<p> -J'étais enfin seul avec elle! Deux ou trois fois, depuis une heure, -son beau regard, naturellement vif et aimant, m'avait donné le -vertige, et je m'étais imaginé que je me jetterais à ses pieds si -Zéphyrine n'eût été là. Mais à peine fut-elle partie, que je me -sentis enchaîné par le respect et la crainte, et que je me mis à -parler du procès avec une lucidité désespérée. -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<p><a id="chap03"></a></p> - -<h4>III -<br /><br /> -LE PROCÈS</h4> - -<p> -—Ainsi, me dit-elle après m'avoir écouté avec attention, il -n'y a pas moyen de le perdre? -</p> -<p> -—L'avis de mon père et le mien est que, pour le perdre, il -faudrait le vouloir. -</p> -<p> -—Mais votre excellent père a bien compris que je le voulais -absolument? -</p> -<p> -—Non, madame, répondis-je avec fermeté; car il s'agissait de -faire mon devoir, et je rentrais dans le seul rôle convenable que -j'eusse à jouer auprès de cette noble femme; non! mon père ne -l'entend pas ainsi. Sa conscience lui défend de trahir les intérêts -qui lui ont été confiés par M. le comte d'Ionis. Il croit que vous -amènerez votre époux à une transaction, et il la rendra aussi -acceptable que possible aux adversaires que vous protégez; mais il ne -se résoudra jamais à vouloir persuader à M. d'Ionis que sa cause -est mauvaise en justice. -</p> -<p> -—En justice légale! répliqua-t-elle avec un triste et doux sourire; -mais, en justice vraie, en justice morale et naturelle, votre digne -père sait bien que notre droit nous conduit à exercer une cruelle -spoliation. -</p> -<p> -—Ce que mon père pense à cet égard, répondis-je un peu ébranlé, -il n'en doit compte qu'à sa propre conscience. Quand l'avocat -peut défendre une cause où les deux justices dont vous parlez sont en -sa faveur, il est bien heureux, bien dédommagé de celles où il les -trouve en opposition; mais il ne doit jamais approfondir cette -distinction quand il a accepté bien volontairement son mandat, et vous -savez, madame, que mon père n'a consenti à poursuivre M. d'Aillane -que parce que vous l'avez voulu. -</p> -<p> -—Je l'ai voulu, oui! J'ai obtenu de mon mari que ce soin ne fût -pas confié à un autre; j'ai espéré que votre père, le meilleur -et le plus honnête homme que je connaisse, réussirait à sauver cette -malheureuse famille de la rigoureuse poursuite de la mienne. Un avocat -peut toujours se montrer retenu et généreux, surtout quand il sait -qu'il ne sera pas désavoué par son principal client. Et c'est moi -qui suis ce client, monsieur! Il s'agit de ma fortune et non de celle -de M. d'Ionis, que rien ne menace. -</p> -<p> -—Il est vrai, madame; mais vous êtes en puissance de mari, et le -mari, comme chef de la communauté... -</p> -<p> -—Ah! je le sais de reste! Il a sur ma fortune plus de droits que -moi-même et il en use dans mon intérêt, je veux le croire; mais il -oublie, en ceci, celui de ma conscience: et pour qui? Il a une immense -fortune personnelle et pas d'enfants; j'ai donc devant Dieu le -droit de me dépouiller d'une partie de mon opulence pour ne pas -ruiner d'honnêtes gens, victimes d'une question de procédure. -</p> -<p> -—Ce sentiment est digne de vous, madame, et je ne suis pas ici pour -contester un si beau droit, mais pour vous rappeler notre devoir, à -nous autres, et vous prier de ne pas exiger que nous y manquions. Tous -les ménagements conciliables avec le gain de votre procès, nous les -aurons, dussions-nous encourir les reproches de M. d'Ionis et de sa -mère. Mais reculer devant la tâche acceptée, en déclarant que le -succès est douteux et qu'il y aurait profit à transiger, c'est ce -que l'étude approfondie de l'affaire nous interdit, sous peine de -mensonge et de trahison. -</p> -<p> -—Eh bien, non! vous vous trompez! s'écria madame d'Ionis avec -feu: je vous assure que vous vous trompez! Ce sont là des subtilités -d'avocat qui font illusion à un homme vieilli dans la pratique, mais -qu'un jeune homme sensible ne doit pas accepter comme une règle -absolue de sa conduite... Si votre père s'est chargé du procès, et -vous convenez qu'il l'a fait à ma requête, c'est parce qu'il -pressentait mes intentions. S'il les avait méconnues, je m'en -affligerais et je croirais que l'on n'a pas pour moi dans votre -maison l'estime que j'aimerais à vous inspirer. Là où l'on sent -que la victoire serait horrible, on ne doit pas craindre de proposer la -paix avant la bataille. Agir autrement, c'est se faire une fausse -idée du devoir. Le devoir n'est pas une consigne militaire; c'est -une religion, et la religion qui prescrirait le mal, n'en serait pas -une. Taisez-vous! ne me parlez plus de votre mandat! Ne mettez pas -l'ambition de M. d'Ionis au-dessus de mon honneur; ne faites pas de -cette ambition une chose sacrée; c'est une chose fâcheuse, et rien -de plus. Unissez-vous à moi pour sauver des malheureux. Faites que je -puisse voir en vous un ami selon mon cœur, bien plutôt qu'un -légiste infaillible et un avocat implacable! -</p> -<p> -En me parlant ainsi, elle me tendait la main et m'inondait du feu -enthousiaste de ses beaux yeux bleus. Je perdis la tête, et, couvrant -cette main de baisers, je me sentis vaincu. Je l'étais d'avance, -j'étais de son avis avant de l'avoir vue. -</p> -<p> -Je me défendis cependant encore. J'avais juré à mon père de ne pas -le faire céder aux considérations de sentiment que sa cliente lui -avait fait pressentir par ses lettres. Madame d'Ionis ne voulut rien -entendre. -</p> -<p> -—Vous parlez, me dit-elle, en bon fils qui plaide la cause de son -père; mais j'aimerais mieux que vous fussiez moins bon avocat. -</p> -<p> -—Ah! madame, m'écriai-je étourdiment, ne me dites pas que je -plaide ici contre vous, car vous me feriez trop haïr un état pour -lequel je sens bien que je n'ai pas l'insensibilité qu'il -faudrait. -</p> -<p> -Je ne vous fatiguerai pas du fond du procès intenté par la famille -d'Ionis à la famille d'Aillane. L'entretien que je viens de -rapporter suffit à l'intelligence de mon récit. Il s'agissait -d'un immeuble de cinq cent mille francs, c'est-à-dire de presque -toute la fortune foncière de notre belle cliente. M. d'Ionis -employait fort mal l'immense richesse qu'il possédait de son -côté. Il était perdu de débauche, et les médecins ne lui donnaient -pas deux ans à vivre. Il était très-possible qu'il laissât à sa -veuve plus de dettes que de bien. Madame d'Ionis, renonçant au -bénéfice de son procès, était donc menacée de retomber, du faîte -de l'opulence, dans un état de médiocrité pour lequel elle -n'avait pas été élevée. Mon père plaignait beaucoup la famille -d'Aillane, qui était infiniment estimable et qui se composait d'un -digne gentilhomme, de sa femme et de ses deux enfants. La perte du -procès les jetait dans la misère; mais mon père préférait -naturellement se dévouer à l'avenir de sa cliente et la préserver -d'un désastre. Là était pour lui le véritable cas de conscience; -mais il m'avait recommandé de ne pas faire valoir cette -considération auprès d'elle. «C'est une âme romanesque et -sublime, m'avait-il dit, et plus on lui alléguera son intérêt -personnel, plus elle s'exaltera dans la joie de son sacrifice; mais -l'âge viendra, et l'enthousiasme passera. Alors, gare aux regrets! -et gare aussi aux reproches qu'elle serait en droit de nous faire pour -ne pas l'avoir sagement conseillée!» -</p> -<p> -Mon père ne me savait pas aussi enthousiaste que je l'étais -moi-même. Retenu par des affaires nombreuses, il m'avait confié le -soin de calmer l'élan généreux de cette adorable femme, en nous -abritant derrière de prétendus scrupules qui n'étaient pour lui -qu'accessoires. C'était une pensée très-sage; mais il n'avait -pas prévu et je n'avais pas prévu moi-même que je partagerais si -vivement les idées de madame d'Ionis. J'étais dans l'âge où la -richesse matérielle n'a aucun prix dans l'imagination; c'est -l'âge de la richesse du cœur. -</p> -<p> -Et puis cette femme qui faisait sur moi l'effet de l'étincelle sur -la poudre; ce mari haïssable, absent, condamné par les médecins; la -médiocrité dont on la menaçait et à laquelle elle tendait les bras -en riant... que sais-je! -</p> -<p> -J'étais fils unique, mon père avait quelque fortune, je pouvais en -acquérir aussi. Je n'étais qu'un bourgeois anobli dans le passé -par l'échevinage, et, dans le présent, par la considération -attachée au talent et à la probité; mais on était en pleine -philosophie, et, sans se croire à la veille d'une révolution -radicale, on pouvait déjà admettre l'idée d'une femme de qualité -ruinée, épousant un homme du tiers dans l'aisance. -</p> -<p> -Enfin mon jeune cerveau battait la campagne, et mon jeune cœur -désirait instinctivement la ruine de madame d'Ionis. Pendant -qu'elle me parlait avec animation des ennuis de l'opulence et du -bonheur d'une douce médiocrité à la Jean-Jacques Rousseau, -j'allais si vite dans mon roman, qu'il me semblait qu'elle -daignait le deviner et y faire allusion dans chacune de ses paroles -enivrées et enivrantes. -</p> -<p> -Je ne me rendis cependant pas ouvertement. Ma parole était engagée: -je ne pouvais que promettre d'essayer de fléchir mon père; je ne -pouvais faire espérer d'y réussir, je ne l'espérais pas moi-même: -je connaissais la fermeté de ses décisions. La solution approchait; -nous étions à bout de lenteurs et de procédure évasive. Madame -d'Ionis proposait un moyen, dans le cas où elle m'amènerait à ses -vues: c'était que mon père se fît malade au moment de plaider, et -que la cause me fût confiée... pour la perdre! -</p> -<p> -J'avoue que je fus effrayé de cette hypothèse et que je compris -alors les scrupules de mon père. Tenir dans ses mains le sort d'un -client et sacrifier son droit à une question de sentiment, c'est un -beau rôle quand on peut le remplir ouvertement par son ordre: mais -telle n'était pas la position qui m'était faite. Il fallait, pour -M. d'Ionis, sauver les apparences, faire adroitement des maladresses, -employer la ruse pour le triomphe de la vertu. J'eus peur, je pâlis, -je pleurai presque, car j'étais amoureux, et mon refus me brisait le -cœur. -</p> -<p> -—N'en parlons plus, me dit avec bonté madame d'Ionis, qui parut -deviner, si elle ne l'avait déjà fait, la passion qu'elle allumait -en moi. Pardonnez-moi d'avoir mis votre conscience à cette épreuve. -Non! vous ne devez pas la sacrifier à la mienne, et il faudra trouver -un autre moyen de salut pour ces pauvres adversaires. Nous le -chercherons ensemble, car vous êtes avec moi pour eux, je le vois et je -le sens, malgré vous! Il faut que vous restiez près de moi quelques -jours. Écrivez à votre père que je résiste et que vous combattez. -Nous aurons l'air, pour ma belle-mère, d'étudier ensemble les -chances de gain. Elle est persuadée que je suis née procureur, et le -ciel m'est témoin qu'avant cette déplorable affaire, je ne m'y -entendais pas plus qu'elle, ce qui n'est pas peu dire! Voyons, -ajouta-t-elle en reprenant sa belle et sympathique gaieté, ne nous -tourmentons pas et ne soyez pas triste! Nous viendrons à bout de -trouver de nouvelles causes de retard. Tenez, il y en a une bien -singulière, bien absurde et qui serait cependant toute-puissante sur -l'esprit de la bonne douairière, et même sur celui de M. d'Ionis. -Ne la devinez-vous pas? -</p> -<p> -—Je cherche en vain. -</p> -<p> -—Eh bien, il s'agirait de faire parler les dames vertes. -</p> -<p> -—Quoi! réellement, M. d'Ionis partagerait la crédulité de sa -mère? -</p> -<p> -—M. d'Ionis est très-brave, il a fait ses preuves; mais il croit -aux esprits et il en a une peur effroyable. Que les <i>trois -demoiselles</i> nous défendent de hâter le procès, et le procès -dormira encore. -</p> -<p> -—Ainsi, vous ne trouvez rien de mieux, pour satisfaire le besoin que -j'éprouve de vous seconder, que de me condamner à d'abominables -impostures? Ah! madame, que vous savez donc l'art de rendre les gens -malheureux! -</p> -<p> -—Comment! vous vous feriez scrupule aussi de cela? Ne vous -êtes-vous pas déjà prêté de bonne grâce... -</p> -<p> -—À une plaisanterie sans conséquence, fort bien! Mais, si M. -d'Ionis s'en mêle, et qu'il me somme de déclarer sur l'honneur... -</p> -<p> -—C'est vrai! encore une idée qui ne vaut rien! Reposons-nous de -chercher pour aujourd'hui. La nuit porte conseil; demain, peut-être -vous proposerai-je enfin quelque chose de possible. La journée -s'avance, et j'entends l'abbé de Lamyre qui nous cherche. -</p> -<p> -L'abbé de Lamyre était un petit homme charmant. Bien qu'il eût la -cinquantaine, il était encore frais et joli. Il était bon, frivole, -bel esprit, beau diseur, facile, enjoué, et, en fait d'opinions -philosophiques, de l'avis de tous ceux à qui il parlait, car la -question pour lui n'était pas de persuader, mais de plaire. Il me -sauta au cou et me combla d'éloges dont je fis bon marché quant à -lui, sachant qu'il en était prodigue avec tout le monde, mais dont je -lui sus plus de gré qu'à l'ordinaire, à cause du plaisir que -madame d'Ionis parut prendre à les écouter. Il vanta mes grands -talents comme avocat et comme poëte, et me força de réciter quelques -vers qui parurent goûtés plus qu'ils ne valaient. Madame d'Ionis, -après m'avoir complimenté d'un air ému et sincère, nous laissa -ensemble pour vaquer aux soins de sa maison. -</p> -<p> -L'abbé me parla de mille choses qui ne m'intéressaient pas. -J'aurais voulu être seul pour rêver, pour me retracer chaque mot, -chaque geste de madame d'Ionis. L'abbé s'attacha à moi, me -suivit partout et me fit mille contes ingénieux que je donnai au -diable. Enfin la conversation prit un vif intérêt pour moi, quand il -voulut bien la replacer sur le terrain brûlant de mes rapports avec -madame d'Ionis. -</p> -<p> -—Je sais ce qui vous amène ici, me dit-il. <i>Elle</i> m'en avait -parlé d'avance. Sans savoir le jour de votre visite, elle vous attendait. -Votre père ne veut pas qu'elle se ruine, et il a parbleu bien raison! -Mais il ne la convaincra pas, et il faudra vous brouiller avec elle ou -la laisser faire à sa tête. Si elle croyait aux dames vertes, à la -bonne heure! vous pourriez les faire parler à son intention; mais -elle n'y croit pas plus que vous et moi! -</p> -<p> -—Madame d'Ionis prétend cependant que vous y croyez un peu, -monsieur l'abbé! -</p> -<p> -—Moi? elle vous l'a dit? Oui, oui, je sais qu'elle traite son -petit ami de grand poltron! Eh bien, chantez le duo avec elle; je -n'ai pas peur des dames vertes, je n'y crois pas; mais je suis sûr -d'une chose qui me fait peur, c'est de les avoir vues. -</p> -<p> -—Comment donc arrangez-vous ces choses contradictoires? -</p> -<p> -—C'est bien simple. Il y a des revenants ou il n'y en a pas. Moi, -j'en ai vu, je suis payé pour savoir qu'il y en a. Seulement, je ne -les crois pas malfaisants, je n'ai pas peur qu'ils me battent. Je ne -suis pas né poltron; mais je me méfie de ma cervelle, qui est un -salpêtre. Je sais que les ombres n'ont pas de prise sur les corps, -pas plus que les corps n'ont de prise sur les ombres, puisque j'ai -saisi la manche d'une de ces demoiselles, sans lui trouver aucune -espèce de bras. Depuis ce moment, que je n'oublierai jamais, et qui a -changé toutes mes idées sur les choses de ce monde et de l'autre, je -me suis bien juré de ne plus braver la faiblesse humaine. Je ne me -soucie pas du tout de devenir fou. Tant pis pour moi si je n'ai pas la -force morale de contempler froidement et philosophiquement ce qui -dépasse mon entendement; mais pourquoi m'en ferais-je accroire? -J'ai commencé par me moquer, j'ai appelé et provoqué -l'apparition en riant. L'apparition s'est produite. Bonjour! -j'en ai assez d'une fois, on ne m'y reprendra plus. -</p> -<p> -On peut croire que j'étais vivement frappé de ce que j'entendais. -L'abbé y mettait une bonne foi évidente. Il ne se croyait pas -poursuivi par une manie. Depuis l'émotion qu'il avait éprouvée -dans la <i>chambre aux dames</i>, il n'avait jamais rêvé d'elles, il ne -les avait jamais revues. Il ajoutait qu'il était bien certain que les -ombres ne lui eussent été hostiles et nuisibles en aucune façon, -s'il avait eu le courage nécessaire pour les examiner. -</p> -<p> -—Mais je ne l'ai pas eu, ajouta-t-il; car j'ai presque perdu -connaissance, et, me voyant si sot, j'ai dit: «Approfondisse qui -voudra le mystère, je ne m'en charge pas. Je ne suis pas l'homme de -ces choses-là.» -</p> -<p> -J'interrogeai minutieusement l'abbé. À très-peu de détails -près, sa vision avait été semblable à la mienne. Je fis un grand -effort sur moi-même pour ne pas lui laisser pressentir la similitude de -nos aventures. Je le savais trop babillard pour m'en garder -inviolablement le secret, et je redoutais les sarcasmes de madame -d'Ionis plus que tous les démons de la nuit: aussi fis-je -très-bonne contenance devant toutes les questions de l'abbé, -assurant que rien n'avait troublé mon sommeil; et, quand vint le -moment de rentrer, à onze heures du soir, dans cette fatale chambre, je -promis fort gaiement à la douairière de garder bonne note de mes -songes et pris congé de la compagnie d'un air vaillant et enjoué. -</p> -<p> -Je n'étais pourtant ni l'un ni l'autre. La présence de -l'abbé, le souper et la veillée sous les yeux de la douairière -avaient rendu madame d'Ionis plus réservée qu'elle ne l'avait -été avec moi dans la matinée. Elle semblait aussi me dire dans chaque -allusion à notre soudaine et cordiale intimité: «Vous savez à quel -prix je vous l'ai accordée!» J'étais mécontent de moi: je -n'avais su être ni assez soumis ni assez en révolte. Il me semblait -avoir trahi la mission que mon père m'avait confiée, et cela sans -profit pour mes chimères d'amour. -</p> -<p> -Ma mélancolie intérieure réagissait sur mes impressions, et mon bel -appartement me sembla sombre et lugubre. Je ne savais que penser de la -raison de l'abbé et de la mienne propre. Sans la mauvaise honte, -j'aurais demandé d'être logé ailleurs, et j'eus un mouvement de -colère véritable, lorsque je vis entrer Baptiste avec le maudit -plateau, la corbeille, les trois pains et tout l'attirail ridicule de -la veille. -</p> -<p> -—Qu'est-ce que cela? lui dis-je avec humeur. Est-ce que j'ai -faim? est-ce que je ne sors pas de table? -</p> -<p> -—En effet, monsieur, répondit-il. Je trouve cela bien drôle... -C'est mademoiselle Zéphyrine qui m'a chargé de vous l'apporter. -J'ai eu beau lui dire que vous passiez les nuits à dormir, comme tout -le monde, et non à manger, elle m'a répondu en riant: «Portez -toujours, c'est l'habitude de la maison. Ça ne gênera pas votre -maître, et vous verrez qu'il ne demandera pas mieux que de laisser -cela dans sa chambre.» -</p> -<p> -—Eh bien, mon ami, fais-moi le plaisir de le reporter sans rien dire -dans l'office. J'ai besoin de ma table pour écrire. -</p> -<p> -Baptiste obéit. Je m'enfermai et me couchai après avoir écrit à -mon père. Je dois dire que je dormis à merveille et ne rêvai que -d'une seule dame, qui était madame d'Ionis. -</p> -<p> -Le lendemain, les questions de la douairière recommencèrent de plus -belle. J'eus la grossièreté de déclarer que je n'avais fait aucun -rêve digne de remarque. La bonne dame en fut contrariée. -</p> -<p> -—Je parie, dit-elle à Zéphyrine, que vous n'avez pas mis le -<i>souper des dames</i> dans la chambre de M. Nivières? -</p> -<p> -—Pardonnez-moi, madame, répondit Zéphyrine en me regardant d'un -air de reproche. -</p> -<p> -Madame d'Ionis semblait me dire aussi, des yeux, que je manquais -d'obligeance. L'abbé s'écria naïvement: -</p> -<p> -—C'est singulier! ces choses-là n'arrivent donc qu'à moi? -</p> -<p> -Il partit après le déjeuner, et madame d'Ionis me donna rendez-vous, -à une heure, dans la bibliothèque. J'y étais à midi; mais elle me -fit dire par Zéphyrine que d'importunes visites lui étaient -survenues et qu'elle me priait de prendre patience. Cela était plus -facile à demander qu'à obtenir. J'attendis; les minutes me -semblaient des siècles. Je me demandais comment j'avais pu vivre -jusqu'à ce jour sans ce tête-à-tête que j'appelais déjà -<i>quotidien</i>, et comment je vivrais quand il n'y aurait plus lieu de -l'attendre. Je cherchais par quels moyens j'en amènerais la -nécessité, et, résolu enfin à entraver, de tout mon faible pouvoir, -la solution du procès, je m'ingéniais de mille subterfuges qui -n'avaient pas le sens commun. -</p> -<p> -Tout en marchant avec agitation dans la galerie, je m'arrêtais de -temps en temps devant la fontaine et m'asseyais quelquefois sur ses -bords, entourés de fleurs magnifiques artistement disposées dans les -crevasses du rocher brut sur lequel on avait exhaussé le rocher de -marbre blanc. Cette base fruste donnait plus de fini à l'œuvre du -ciseau et permettait de faire retomber l'eau des vasques en nappes -brillantes dans les récipients inférieurs, garnis de plantes -fontinales. -</p> -<p> -Cet endroit était délicieux, et le reflet du vitrail colorié donnait -par moments les tons changeants et l'apparence de la vie aux figures -fantastiques de la statuaire. -</p> -<p> -Je regardai la néréide avec un étonnement nouveau, l'étonnement de -la trouver belle et de comprendre enfin le sens élevé de cette -mystérieuse beauté. -</p> -<p> -Je ne songeais plus à la critiquer au profit de celle de madame -d'Ionis. Je sentais que toute comparaison est puérile entre des -choses et des êtres qui n'ont point de rapport entre eux. Cette fille -du génie de Jean Goujon était belle par elle-même. La face était -d'une sublime douceur. Elle semblait communiquer à la pensée un -sentiment de repos et de bien-être analogue à la sensation de -fraîcheur que procurait le murmure continu de ses eaux limpides. -</p> -<p> -Enfin madame d'Ionis arriva. -</p> -<p> -—Il y a du nouveau, me dit-elle en s'asseyant familièrement près -de moi; voyez l'étrange lettre que je reçois de M. d'Ionis... -</p> -<p> -Et elle me la montra avec un abandon qui m'émut vivement. J'étais -indigné contre ce mari dont les lettres à une telle femme pouvaient -être montrées sans embarras au premier venu. -</p> -<p> -La lettre était froide, longue et diffuse, l'écriture grêle et -saccadée, l'orthographe très-douteuse. En voici la substance: -</p> -<p> -«Vous ne devez pas vous faire de scrupule de mener les choses -jusqu'au bout. Je n'en ai aucun d'invoquer la légalité rigide. -Je refuse tout arrangement autre que celui que j'ai proposé aux -d'Aillane, et je veux voir la fin de ce procès. Libre à vous, quand -il sera gagné, de leur tendre une main secourable. Je ne m'opposerai -pas à votre générosité; mais je ne veux pas de compromis. Leur -avocat m'a offensé dans son plaidoyer en première instance, et -l'appel qu'ils ont interjeté est d'une présomption qui n'a pas -de nom. Je trouve M. Nivières très-endormi, et je lui en témoigne mon -déplaisir par le courrier de ce jour. Agissez de votre côté, stimulez -son zèle, à moins que quelque ordre supérieur ne vous vienne des... -Vous savez ce que je veux dire, et je m'étonne que vous ne me parliez -pas de ce qui a pu être observé dans la chambre aux... depuis mon -départ. Personne n'a-t-il le courage d'y passer une nuit et -d'écrire ce qu'il y aura entendu? Faudra-t-il s'en tenir aux -assertions de l'abbé de Lamyre, qui n'est pas un homme sérieux? -Obtenez d'une personne <i>digne de foi</i> qu'elle tente cette épreuve, à -moins que vous n'ayez la vaillance de la tenter vous-même, ce dont je -ne serais pas surpris.» -</p> -<p> -En me lisant cette dernière phrase, madame d'Ionis partit d'un -éclat de rire. -</p> -<p> -—Je trouve M. d'Ionis admirable! dit-elle. Il me flatte pour -m'amener à une épreuve à laquelle il n'a jamais voulu se prêter -pour son compte, et il s'indigne de la poltronnerie des gens auxquels -rien ne le déciderait à donner l'exemple. -</p> -<p> -—Ce que je trouve de plus remarquable en tout ceci, lui dis-je, -c'est la foi de M. d'Ionis à ces apparitions et son respect pour -les arrêts qu'il les croit capables de rendre. -</p> -<p> -—Vous voyez bien, reprit-elle, que c'était là le seul moyen de -faire fléchir sa rigueur envers les pauvres d'Aillane! Je vous le -disais, je vous le dis encore, et vous ne voulez pas vous y prêter, -quand l'occasion est si belle! On n'irait peut-être pas, tant -l'on est pressé de croire aux <i>dames vertes</i>, jusqu'à vous demander -votre parole d'honneur! -</p> -<p> -—Il me semble, au contraire, qu'il me faudrait jouer sérieusement -ici le rôle d'imposteur, puisque M. d'Ionis demande l'assertion -d'une personne <i>digne de foi</i>. -</p> -<p> -—Et puis vous craindriez le ridicule, le blâme, les lazzi qui ne -manqueraient pas de s'attacher à vous! Mais je pourrais vous -répondre du silence absolu de M. d'Ionis sur ce point. -</p> -<p> -—Non, madame, non! je ne craindrais ni le ridicule ni le blâme, du -moment qu'il s'agirait de vous obéir. Mais vous me mépriseriez si -je méritais ce blâme par un faux serment. Pourquoi donc, d'ailleurs, -ne pas tenter d'amener les d'Aillane à une transaction honorable -pour eux? -</p> -<p> -—Vous savez bien que celle que M. d'Ionis propose ne l'est pas. -</p> -<p> -—Vous n'espérez pas modifier ses intentions? -</p> -<p> -Elle secoua la tête et se tut. C'était me dire éloquemment quel -homme sans cœur et sans principes était ce mari, indifférent à tant -de charmes et livré à tous les désordres. -</p> -<p> -—Cependant, repris-je, il vous autorise à être généreuse après -la victoire. -</p> -<p> -—Et à qui croit-il donc avoir affaire? s'écria-t-elle en -rougissant de colère. Il oublie que les d'Aillane sont l'honneur -même et ne recevront jamais, à titre de grâce et de bienfait, ce que -l'équité leur fait regarder comme la légitime propriété de leur -famille. -</p> -<p> -Je fus frappé de l'énergie qu'elle mit dans cette réponse. -</p> -<p> -—Êtes-vous donc très-liée avec les d'Aillane? lui demandai-je. -Je ne le pensais pas. -</p> -<p> -Elle rougit encore et répondit négativement. -</p> -<p> -—Je n'ai jamais eu de grandes relations avec eux, dit-elle; mais -ils sont mes parents assez proches pour que leur honneur et le mien ne -fassent qu'un. J'ai la certitude que la volonté de notre oncle -était de leur léguer sa fortune. D'autant plus que M. d'Ionis, -m'ayant épousée pour ce qu'on appelait mes beaux yeux, n'a pas -eu bonne grâce ensuite vis-à-vis de moi à me chercher un héritage et -à vouloir faire casser ce testament pour défaut de forme. -</p> -<p> -Puis elle ajouta: -</p> -<p> -—Est-ce que vous ne connaissez aucun d'Aillane? -</p> -<p> -—J'ai vu le père assez souvent, les enfants jamais. Le fils est un -officier dans je ne sais quelle garnison... -</p> -<p> -—À Tours..., dit-elle vivement. -</p> -<p> -Puis elle ajouta plus vivement encore. -</p> -<p> -—À ce que je crois, du moins? -</p> -<p> -—On dit qu'il est fort bien? -</p> -<p> -—On le dit. Je ne le connais pas depuis qu'il a âge d'homme. -</p> -<p> -Cette réponse me rassura. Il m'était passé un instant par la tête -que le motif du désintéressement magnanime de madame d'Ionis pouvait -bien puiser sa plus grande force dans une passion pour son cousin -d'Aillane. -</p> -<p> -—Sa sœur est charmante, dit-elle; vous ne l'avez jamais vue? -</p> -<p> -—Jamais. N'est-elle pas encore au couvent? -</p> -<p> -—Oui, à Angers. On assure que c'est un ange. Ne serez-vous pas -bien fier quand vous aurez réussi à plonger dans la misère une fille -de bonne maison, qui comptait, à bon droit, sur un mariage honorable et -sur une vie conforme à son rang et à son éducation? C'est là le -grand désespoir qui attend son pauvre père. Mais voyons, dites-moi vos -expédients; car vous avez cherché et trouvé quelque chose, -n'est-ce pas? -</p> -<p> -—Oui! répondis-je après avoir réfléchi comme on peut réfléchir -dans la fièvre, oui, madame, j'ai trouvé une solution. -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<p><a id="chap04"></a></p> - -<h4>IV -<br /><br /> -L'IMMORTELLE</h4> - -<p> -J'eus à peine donné cette espérance de succès, que je m'effrayai -de l'avoir eue moi-même. Mais il n'y avait plus moyen de reculer. -Ma belle cliente me pressait de questions. -</p> -<p> -—Eh bien, madame, lui dis-je, il faut trouver le moyen de faire -parler l'oracle, sans jouer le rôle d'imposteur; mais il faut que -vous me donniez, sur l'apparition dont ce château passe pour être le -théâtre, des détails qui me manquent. -</p> -<p> -—Voulez-vous voir les vieilles paperasses d'où j'ai tiré mon -extrait? s'écria-t-elle avec joie. Je les ai ici. -</p> -<p> -Elle ouvrit un meuble dont elle avait la clef et me montra une assez -longue notice, avec commentaires écrits à diverses époques par divers -chroniqueurs attachés à la chapelle du château ou au chapitre d'un -couvent voisin qui avait été sécularisé sous le dernier règne. -</p> -<p> -Comme je n'étais pas pressé de prendre un engagement qui eût -abrégé le temps accordé à ma mission, je remis la lecture de ce -fantastique dossier à la veillée, et je me laissai chastement cajoler -par mon enchanteresse. Je m'imaginai qu'elle y mettait une délicate -coquetterie, soit qu'elle tînt à ses idées au point de se -compromettre un peu pour les faire triompher, soit que ma résistance -excitât son légitime orgueil de femme irrésistible, soit enfin, et je -m'arrêtais avec délices à cette dernière supposition, qu'elle -sentît pour moi une estime particulière. -</p> -<p> -Elle fut forcée de me quitter: d'autres visites arrivaient. Il y eut -du monde à dîner; elle me présenta à ses nobles voisins avec une -distinction marquée, et me témoigna devant eux plus d'égards que je -n'avais peut-être droit d'en attendre. Quelques-uns parurent -trouver que c'était trop pour un petit robin de ma sorte, et -tentèrent de le lui faire entendre. Elle prouva qu'elle ne craignait -guère la critique, et montra tant de vaillance à me soutenir, que -j'en devins un peu fou. -</p> -<p> -Lorsque nous fûmes seuls ensemble, madame d'Ionis me demanda ce que -je comptais faire des manuscrits relatifs à l'apparition des trois -dames vertes. J'avais la tête montée, il me semblait que j'étais -aimé et que je ne devais plus redouter de railleries. Je lui racontai -donc ingénument la vision que j'avais eue, et celle, toute semblable, -que m'avait racontée l'abbé de Lamyre. -</p> -<p> -—Me voilà donc forcé de croire, ajoutai-je, qu'il est certaines -situations de l'âme où, sans frayeur comme sans charlatanisme et -sans superstition, certaines idées se revêtent d'images qui trompent -nos sens, et je veux étudier ce phénomène, déjà subi par moi, dans -les relations sages ou folles de ceux chez lesquels il a pu se produire. -Je ne vous cache pas que, contrairement à mes habitudes d'esprit, -loin de me défendre du charme des illusions, je ferai tout mon possible -pour leur abandonner mon cerveau. Et si, dans cette disposition -d'esprit toute poétique, je réussis à voir et à entendre quelque -fantôme qui me commande de vous obéir, je ne reculerai pas devant le -serment que pourront exiger ensuite M. d'Ionis et sa mère. Je ne -serai pas forcé de jurer que je crois aux révélations des esprits et -aux apparitions des morts, car je n'y croirai peut-être pas pour cela; -mais, en affirmant que j'ai entendu des voix, puisque aujourd'hui -même je puis affirmer que j'ai vu des ombres, je ne serai pas un -menteur; et peu m'importe de passer pour un insensé, si vous me -faites l'honneur de ne pas partager cette opinion. -</p> -<p> -Madame d'Ionis montra un grand étonnement de ce que je lui disais, et me -fit beaucoup de questions sur ma vision dans la <i>chambre aux dames</i>. -Elle m'écouta sans rire, et même elle s'étonna du calme avec -lequel j'avais subi cette étrange aventure. -</p> -<p> -—Je vois, me dit-elle, que vous êtes un esprit très-courageux. -Quant à moi, à votre place, j'aurais eu peur, je le confesse. Avant -que je vous permette de recommencer cette épreuve, jurez-moi que vous -n'en serez ni plus effrayé ni plus affecté que la première fois. -</p> -<p> -—Je crois pouvoir vous le promettre, lui répondis-je. Je me sens -excessivement calme, et, dussé-je voir quelque spectacle effrayant, -j'espère rester assez maître de moi-même pour ne l'attribuer -qu'à ma propre imagination. -</p> -<p> -—Est-ce donc cette nuit que vous voulez faire cette évocation -singulière? -</p> -<p> -—Peut-être; mais je veux d'abord lire tout ce qui y a rapport. Je -voudrais aussi parcourir quelque ouvrage sur ces matières, non un -ouvrage de critique dénigrante, je suis bien assez porté au doute, -mais un de ces vieux traités naïfs, où, parmi beaucoup -d'enfantillages, il peut se trouver des idées ingénieuses. -</p> -<p> -—Eh bien, vous avez raison, dit-elle, mais je ne sais quel ouvrage -vous conseiller: je n'ai guère fouillé dans ces vieux livres. Si -vous voulez, demain, chercher dans la bibliothèque... -</p> -<p> -—Si vous le permettez, je ferai cette étude tout de suite. Il -n'est que onze heures, c'est le moment où votre maison devient -calme et silencieuse. Je veillerai dans la bibliothèque, et, si je puis -venir à bout de m'exalter un peu, je serai d'autant mieux disposé -à retourner dans ma chambre pour offrir aux trois dames le souper -commémoratif qui a la vertu de les attirer. -</p> -<p> -—J'y ferai donc porter le fameux plateau, dit madame d'Ionis en -souriant, et j'ai besoin de m'efforcer de trouver cela fort -singulier pour n'en être pas un peu émue. -</p> -<p> -—Quoi! madame, vous aussi...? -</p> -<p> -—Eh! mon Dieu, reprit-elle, que sait-on? On rit de tout, -aujourd'hui; en est-on plus sage qu'autrefois? Nous sommes des -créatures faibles qui nous croyons fortes: qui sait si ce n'est -point à cause de cela que nous nous rendons plus matériels que Dieu ne -le voudrait, et si ce que nous prenons pour de la lucidité n'est pas -un aveuglement? Comme moi, vous croyez à l'immortalité des âmes. -Une séparation absolue entre les nôtres et celles qui sont dégagées -de la matière est-elle chose si claire à concevoir que nous puissions -la prouver? -</p> -<p> -Elle me parla dans ce sens pendant quelques instants, avec beaucoup -d'esprit et d'imagination; puis elle me quitta un peu troublée, en -me suppliant, pour peu que j'eusse quelque trouble moi-même et que je -vinsse à être assiégé d'idées noires, de ne pas donner suite à -mon projet. J'étais si heureux et si touché de sa sollicitude, que -je lui exprimai mon regret de n'avoir pas un peu de peur à braver -pour lui marquer mon zèle. -</p> -<p> -Je remontai à ma chambre, où Zéphyrine avait déjà disposé la -corbeille; Baptiste voulait m'en débarrasser. -</p> -<p> -—Laisse cela, lui dis-je, puisque c'est l'habitude de la maison, -et va te coucher. Je n'ai pas plus besoin de toi que les autres jours. -</p> -<p> -—Mon Dieu, monsieur, me dit-il, si vous le permettiez, je passerais -la nuit sur un fauteuil dans votre chambre. -</p> -<p> -—Et pourquoi cela, mon ami? -</p> -<p> -—Parce qu'on dit qu'il y revient. Oui, oui, monsieur, j'ai fini -par comprendre les domestiques. Ils ont grand'peur, et, moi qui suis -un vieux soldat, je serais content de leur prouver que je ne suis pas si -sot qu'eux. -</p> -<p> -Je refusai et le laissai arranger ma couverture, pendant que je -descendais à la bibliothèque, après lui avoir dit de ne pas -m'attendre. -</p> -<p> -Je parcourus cette immense salle avant de me mettre au travail, et je -m'y enfermai avec soin, dans la crainte d'y être troublé par -quelque valet curieux ou moqueur. Puis j'allumai un chandelier -d'argent à plusieurs branches et commençai à dépouiller le -fantastique dossier relatif aux dames vertes. -</p> -<p> -Les apparitions fréquentes, observées et rapportées avec détail, des -trois demoiselles d'Ionis, coïncidaient de tout point avec ce que -j'avais vu et avec ce que l'abbé m'avait raconté. Mais ni lui ni -moi n'avions poussé la foi, ou le courage, jusqu'à interroger les -fantômes. D'autres l'avaient fait, disaient les chroniqueurs, et il -leur avait été donné de voir les trois vierges, non plus sous -l'apparence de nuages verdâtres, mais dans tout l'éclat de leur -jeunesse et de leur beauté; non pas toutes à la fois, mais une en -particulier, pendant que les deux autres se tenaient à l'écart. -Alors, cette funèbre beauté répondait à toutes les questions -<i>sérieuses et décentes</i> que l'on voulait lui adresser. Elle dévoilait -les secrets du passé, du présent et de l'avenir. Elle donnait de -judicieux conseils. Elle enseignait les trésors cachés à ceux qui -étaient capables d'en bien user en vue du salut. Elle disait les -malheurs à éviter, les fautes à réparer; elle parlait au nom du -ciel et des anges; enfin, c'était une puissance bienfaisante pour -ceux qui la consultaient avec de bons et pieux desseins. Elle n'était -grondeuse et menaçante qu'avec les railleurs, les libertins et les -impies. Le manuscrit disait: «D'une intention méchante et -fallacieuse, on leur a vu faire de grandes punitions, et ceux qui ne -s'y porteront que par malice et vaine curiosité peuvent s'attendre -à des choses épouvantables, qu'ils seront bien marris d'avoir -cherchées.» -</p> -<p> -Sans s'expliquer sur ces choses épouvantables, le manuscrit donnait -la formule de l'évocation et tous les rites à observer, avec un si -grand sérieux et une si naïve bonne foi, que je m'y laissai aller. -L'apparition prenait dans mon imagination des couleurs merveilleuses -qui me séduisaient et me faisaient réellement désirer, plutôt que -craindre, d'être gagné par la persuasion. Je ne me sentais nullement -attristé et glacé par l'idée de voir marcher et d'entendre parler -des morts. Tout au contraire, je m'exaltais dans des rêves -élyséens, et je voyais une Béatrix se lever dans les rayons de mon -empyrée. -</p> -<p> -—Et pourquoi n'aurais-je pas ces rêves, m'écriai-je -intérieurement, puisque j'ai eu le prologue de la vision? Ma sotte -terreur m'a rendu indigne et incapable d'être initié plus avant -aux révélations swedenborgistes, auxquelles croient d'excellents -esprits, et dont j'ai eu le tort de me moquer. Je dépouillerai le -vieil homme avec plaisir, car ceci est plus riant et plus sain pour -l'âme d'un poëte que la froide négation de notre siècle. Si je -passe pour fou, si je le deviens, qu'importe! j'aurai vécu dans -une sphère idéale, et je serai peut-être plus heureux que tous les -sages de la terre. -</p> -<p> -Je me parlais ainsi à moi-même, la tête dans mes mains. Il était -environ deux heures du matin, et le plus profond silence régnait dans -le château et dans la campagne, lorsqu'une musique douce et -charmante, qui semblait partir de la rotonde, m'arracha à ma -rêverie. Je levai la tête et reculai le flambeau placé devant moi, -pour voir de qui me venait cette gracieuseté musicale. Mais les quatre -bougies qui éclairaient pleinement ma table de travail ne suffisaient -pas à me faire distinguer même le fond de la salle, à plus forte -raison, la rotonde placée au delà. -</p> -<p> -Je me dirigeai aussitôt vers cette rotonde, et, n'étant plus -offusqué d'une autre lumière, je distinguai les parties supérieures -du beau groupe de la fontaine, éclairées en plein par la lune, qui -donnait dans une des fenêtres en voussure de la coupole. Le reste de la -salle circulaire était dans l'ombre. Pour m'assurer que j'étais -seul, comme il me semblait l'être, j'ouvris le volet de la grande -porte vitrée qui donnait sur le parterre, et je vis qu'en effet il -n'y avait personne. La musique avait semblé diminuer et se perdre à -mesure que j'approchais, et je ne l'entendais presque plus. Je -passai dans l'autre galerie, que je trouvai également déserte, mais -où les sons qui m'avaient charmé se firent de nouveau entendre -très-distincts, comme s'ils partaient, cette fois, de derrière moi. -</p> -<p> -Je m'arrêtai sans me retourner, pour les écouter. Ils étaient doux -et plaintifs et ne formaient aucune combinaison mélodique que je fusse -en état de comprendre. C'était plutôt une suite d'accords vagues, -très-mystérieux, formés comme au hasard, et par des instruments -qu'il m'eût été impossible de nommer, car leur timbre ne -ressemblait à rien qui me fût connu. L'ensemble en était agréable, -quoique très-mélancolique. -</p> -<p> -Je revins sur mes pas et m'assurai que ces voix, si on pouvait les -appeler ainsi, partaient bien réellement de la conque des tritons et -des sirènes de la fontaine, augmentant et diminuant d'intensité -selon que l'eau, qui était devenue irrégulière et intermittente, se -pressait ou se ralentissait dans les vasques. -</p> -<p> -Je ne vis rien là de fantastique, car je me rappelai avoir entendu -parler de ces girandes italiennes qui produisaient, au moyen de l'air -comprimé par l'eau, des orgues hydrauliques plus ou moins réussies. -Celles-ci étaient fort douces et très-justes, peut-être parce -qu'elles ne jouaient aucun air et ne faisaient que soupirer des -accords harmoniques, comme font les harpes éoliennes. -</p> -<p> -Je me souvins aussi que madame d'Ionis m'avait parlé de cette -musique en me disant qu'elle était dérangée, et que parfois elle se -mettait à aller toute seule pendant quelques instants. -</p> -<p> -Cette explication ne m'empêcha pas de poursuivre le cours de mes -songeries poétiques. J'étais reconnaissant envers la capricieuse -fontaine qui voulait bien chanter pour moi seul, par une si belle nuit -et au milieu d'un si religieux silence. -</p> -<p> -Vue ainsi au clair de la lune, elle était d'un effet prestigieux. -Elle semblait verser, dans les frais roseaux placés sur ses bords, une -pluie de diamants verts. Les tritons, immobiles dans leurs mouvements -tumultueux, avaient quelque chose d'effrayant, et leurs plaintes -mourantes, mêlées au petit bruit des cascatelles, les faisaient -paraître comme désespérés d'avoir leurs esprits violents -enchaînés dans des corps de marbre. On eût dit d'une scène de la -vie païenne pétrifiée tout à coup sous le geste souverain de la -néréide. -</p> -<p> -Je me rendis compte alors de l'espèce d'effroi que cette nymphe -m'avait causé en plein jour, avec son calme superbe au milieu de ces -monstres tordus sous ses pieds. -</p> -<p> -—Une âme impassible peut-elle exprimer la vraie beauté? pensai-je; -et, si cette créature de marbre venait à s'animer, toute -magnifique qu'elle est, ne ferait-elle pas peur, par cet air de -suprême indifférence qui la rend trop supérieure aux êtres de notre -race? -</p> -<p> -Je la regardai attentivement dans le reflet de la lune qui baignait ses -blanches épaules et détachait sa petite tête posée sur un cou -élancé et puissant comme un fût de colonne. Je ne pouvais distinguer -ses traits, car elle était placée à une certaine hauteur; mais son -attitude dégagée se dessinait en lignes brillantes d'une grâce -incomparable. -</p> -<p> -—C'est véritablement là, pensai-je, l'idée que j'aimerais à -me faire de la dame verte, car il est certain que, vue ainsi... -</p> -<p> -Tout à coup, je cessai de raisonner et de penser. Il me semblait voir -remuer la statue. -</p> -<p> -Je crus qu'un nuage passait sur la lune et produisait cette illusion; -mais ce n'en était pas une. Seulement, ce n'était pas la statue -qui remuait, c'était une forme qui se levait de derrière elle, ou -d'à côté d'elle, et qui me paraissait toute semblable, comme si -un reflet animé se fût détaché de ce corps de marbre et l'eût -quitté pour venir à moi. -</p> -<p> -Je doutai un instant du témoignage de mes yeux; mais cela devint si -distinct, si évident, que je fus persuadé bientôt de voir un être -réel, et que je n'éprouvai aucun sentiment de terreur, ni même de -très-grande surprise. -</p> -<p> -L'image vivante de la néréide descendait, comme en voltigeant, les -plans inégaux du monument. Ses mouvements avaient une aisance et une -grâce idéales. Elle n'était pas beaucoup plus grande qu'une femme -réelle, bien que l'élégance de ses proportions lui conservât ce -cachet de beauté exceptionnelle qui m'avait effrayé dans la statue; -mais je n'éprouvais plus rien de semblable, et mon admiration tenait -de l'extase. Je lui tendais les bras pour la saisir, car il me -semblait qu'elle allait s'élancer jusqu'à moi en franchissant un -escarpement de cinq à six pieds qui nous séparait encore. -</p> -<p> -Je me trompais. Elle s'arrêta sur le bord de la rocaille et me fit -signe de m'éloigner. -</p> -<p> -J'obéis machinalement et je la vis s'asseoir sur un dauphin de -marbre, qui se mit à pousser de véritables rugissements. Aussitôt -toutes ces voix hydrauliques grossirent comme une tempête et formèrent -un concert vraiment diabolique autour d'elle. -</p> -<p> -Je commençais à en avoir les nerfs agacés, lorsqu'une lumière -glauque, qui ne semblait être qu'un clair de lune plus brillant, -jaillit je ne sais d'où, et me montra nettement les traits de la -néréide vivante, si semblables à ceux de la statue, que j'eus -besoin de regarder encore celle-ci pour m'assurer qu'elle n'avait -pas quitté son siège de pierre. -</p> -<p> -Alors, sans plus songer à rien expliquer, sans désirer de rien -comprendre, je m'enivrai, dans une muette stupeur, de la beauté -surnaturelle de l'apparition. L'effet qu'elle produisit sur moi -fut si absolu, que je n'eus pas même la pensée de m'approcher pour -m'assurer de son immatérialité, comme j'avais fait lorsqu'elle -s'était produite dans ma chambre. -</p> -<p> -Si j'y songeai, ce dont je ne saurais me rendre compte, la crainte de -la faire évanouir par une curiosité audacieuse me retint probablement. -</p> -<p> -Comment n'aurais-je pas été maîtrisé par le désir d'en -rassasier mes yeux? C'était la néréide sublime, mais avec des yeux -vivants, des yeux clairs, d'une douceur fascinatrice, et des bras nus, -aux contours de chair transparente et aux mouvements moelleux comme ceux -de l'enfance. Cette fille du ciel semblait avoir quinze ans tout au -plus. Elle exprimait la forte chasteté de l'adolescence par -l'ensemble de sa forme, tandis que son visage s'éclairait des -séductions de la femme arrivée au développement de l'âme. -</p> -<p> -Sa parure étrange était exactement celle de la néréide: une robe ou -tunique flottante, faite de je ne sais quel tissu merveilleux dont les -plis moelleux semblaient avoir été mouillés; un diadème ciselé -avec un soin exquis, et des flots de perles s'enroulant aux tresses -d'une chevelure splendide, avec ce mélange de luxe singulier et de -caprice heureux qui caractérise le goût de la renaissance; un -contraste charmant et bizarre entre le vêtement tout simple, qui ne -puisait sa richesse que dans l'aisance de son arrangement et le fini -minutieux des bijoux et des mignardises de la coiffure. -</p> -<p> -Je l'aurais regardée toute ma vie sans m'aviser de lui parler. Je -ne m'apercevais pas du silence qui avait succédé au vacarme de la -fontaine. Je ne sais même pas si je la contemplai un instant ou une -heure. Il me sembla tout d'un coup que je l'avais toujours vue, -toujours connue: c'est peut-être que je vivais un siècle par -seconde. -</p> -<p> -Elle me parla la première. J'entendis et ne compris pas tout de -suite, car le timbre d'argent de sa voix était surnaturel comme sa -beauté et en complétait le prestige. -</p> -<p> -Je l'écoutais comme une musique, sans chercher à ses paroles un sens -déterminé. -</p> -<p> -Enfin, je fis un effort pour secouer cette ivresse, et j'entendis -qu'elle me demandait si je la voyais. Je ne sais pas ce que je lui -répondis, car elle ajouta: -</p> -<p> -—Sous quelle apparence me vois-tu? -</p> -<p> -Et je remarquai seulement alors qu'elle me tutoyait. -</p> -<p> -Je me sentis entraîné à lui répondre de même; car, si elle me -parlait en reine, je lui parlais, moi, comme à la Divinité. -</p> -<p> -—Je te vois, lui dis-je, comme un être auquel rien ne peut être -comparé sur la terre. -</p> -<p> -Il me sembla qu'elle rougissait; car mes yeux s'étaient habitués -à la lueur vert de mer dont elle semblait baignée. Je la voyais -blanche comme un lis, avec les fraîches couleurs de la jeunesse sur les -joues. Elle eut un sourire mélancolique qui l'embellit encore. -</p> -<p> -—Que vois-tu en moi d'extraordinaire? me dit-elle. -</p> -<p> -—La beauté, répondis-je brièvement. -</p> -<p> -J'étais trop ému pour en dire davantage. -</p> -<p> -—Ma beauté, reprit-elle, c'est en toi qu'elle se produit; car -elle n'existe pas par elle-même sous une forme que tu puisses -apprécier. Il n'y a ici de moi que ma pensée. Parle-moi donc comme -à une âme et non comme à une femme. Quel conseil avais-tu à me -demander? -</p> -<p> -—Je ne m'en souviens plus. -</p> -<p> -—D'où vient cet oubli? -</p> -<p> -—De ta présence. -</p> -<p> -—Essaye de te rappeler. -</p> -<p> -—Non, je ne veux pas! -</p> -<p> -—Alors, adieu! -</p> -<p> -—Non! non! m'écriai-je en m'approchant d'elle comme pour la -retenir, mais en m'arrêtant avec terreur, car la lueur pâlit -subitement, et l'apparition sembla s'effacer. Au nom du ciel, restez! -repris-je avec angoisse. Je suis soumis, je suis chaste dans mon -amour. -</p> -<p> -—Quel amour? demanda-t-elle en redevenant brillante. -</p> -<p> -—Quel amour? Je ne sais pas, moi! Ai-je parlé d'amour? Eh bien, -oui, je me souviens! J'aimais hier une femme, et je voulais lui -plaire, faire sa volonté au risque de trahir mon devoir. Si vous êtes -une pure essence, comme je le crois, vous savez toutes choses. Dois-je -donc vous expliquer...? -</p> -<p> -—Non; je sais les faits qui intéressent la postérité de la -famille dont j'ai porté le nom. Mais je ne suis pas la Divinité, je -ne lis pas dans les âmes. Je ne savais pas que tu aimais... -</p> -<p> -—Je n'aime personne! À l'heure qu'il est, je n'aime rien -sur la terre, et je veux mourir si, dans une autre région de la vie, je -peux vous suivre! -</p> -<p> -—Tu parles dans le délire. Pour être heureux dans la mort, il faut -avoir été pur dans la vie. Tu as un devoir difficile à remplir, et -c'est pourquoi tu m'as appelée. Fais donc ton devoir ou tu ne me -reverras plus. -</p> -<p> -—Quel est-il, ce devoir? Parlez; je ne veux plus obéir qu'à -vous seule. -</p> -<p> -—Ce devoir, répondit la néréide en se penchant vers moi et en me -parlant si bas, que j'avais peine à distinguer sa voix du frais -murmure de l'eau, c'est d'obéir à ton père. Et puis tu diras à -la femme généreuse qui veut se sacrifier que ceux qu'elle plaint la -béniront toujours, mais ne veulent point accepter son sacrifice. Je -connais leurs pensées, car ils m'ont appelée et consultée. Je sais -qu'ils luttent pour leur honneur, mais qu'ils ne sont pas effrayés -de ce que les hommes appellent la pauvreté. Il n'y a pas de pauvreté -pour les âmes fières. Dis cela à celle qui t'interrogera demain, et -ne cède pas à l'amour qu'elle t'inspire jusqu'à trahir ta -religion de famille. -</p> -<p> -—J'obéirai, je le jure! Et, à présent, révélez-moi les -secrets de la vie éternelle. Où est votre âme maintenant? quelles -facultés nouvelles a-t-elle acquises dans ce renouvellement?... -</p> -<p> -—Je ne puis te répondre que ceci: La mort n'existe pas; rien ne -meurt; mais les choses de l'autre vie sont bien différentes de ce -que l'on s'imagine dans le monde où tu es. Je ne t'en dirai pas -davantage, ne m'interroge pas. -</p> -<p> -—Dites-moi, au moins, si je vous reverrai dans cette autre vie. -</p> -<p> -—Je l'ignore. -</p> -<p> -—Et dans celle-ci? -</p> -<p> -—Oui, si tu le mérites. -</p> -<p> -—Je le mériterai! Dites-moi encore... Puisque vous pouvez diriger -et conseiller ceux qui vivent dans ce monde, ne pouvez-vous pas les -plaindre? -</p> -<p> -—Je le peux. -</p> -<p> -—Et les aimer? -</p> -<p> -—Je les aime tous comme des frères avec qui j'ai vécu. -</p> -<p> -—Aimez-en un plus que les autres. Il fera des miracles de courage et -de vertu pour que vous vous intéressiez à lui. -</p> -<p> -—Qu'il fasse ces miracles, et il me retrouvera dans ses pensées. -Adieu! -</p> -<p> -—Attendez, oh! mon Dieu, attendez! On croit que vous donnez comme -gage de votre protection, et comme moyen de vous évoquer de nouveau, -une bague magique à ceux qui ne vous ont pas offensée. Est-ce vrai? -et me la donnerez-vous? -</p> -<p> -—Des esprits grossiers peuvent seuls croire à la magie. Tu ne -saurais y croire, toi qui parles de la vie éternelle et qui cherches la -vérité divine. Par quel moyen une âme, qui se communique à toi sans -le secours d'organes réels, pourrait-elle te donner un objet -matériel et palpable! -</p> -<p> -—Pourtant, je vois à votre doigt une bague étincelante. -</p> -<p> -—Je ne puis voir ce que tes yeux voient. Quelle bague crois-tu voir? -</p> -<p> -—Un large anneau avec une émeraude en forme d'étoile enchâssée -dans l'or. -</p> -<p> -—Il est étrange que tu voies cela, dit-elle après un moment de -silence; les opérations involontaires de la pensée humaine, et la -connexion de ses rêves avec certains faits évanouis, renferment -peut-être des mystères providentiels. La science de ces choses -inexplicables n'appartient qu'à celui qui sait la cause et la -raison de tout. La main que tu crois voir n'existe que dans ton -cerveau. Ce qui reste de moi dans la tombe te ferait horreur; mais -peut-être me vois-tu telle que j'ai été sur la terre. Dis-moi -comment tu me vois. -</p> -<p> -Je ne sais quelle description enthousiaste je lui fis d'elle-même. -Elle parut écouter avec attention et me dit: -</p> -<p> -—Si je ressemble à la statue qui est ici, tu ne dois pas t'en -étonner, car je lui ai servi de modèle. Tu réveilles par là, en moi, -le souvenir effacé de ce que j'ai été, et jusqu'aux pierreries -que tu décris, je me souviens de m'en être parée. La bague que tu -crois voir, je l'ai perdue dans une chambre de ce château que -j'habitais; elle tomba entre deux pierres disjointes sous l'âtre -de la cheminée. Je devais faire lever la pierre le lendemain; mais, le -lendemain, j'étais morte. Peut-être la retrouveras-tu si tu la -cherches. En ce cas, je te la donne en souvenir de moi et du serment que -tu m'as fait de m'obéir. Voici le jour, adieu! -</p> -<p> -Cet adieu me causa la plus atroce douleur que j'eusse jamais ressentie; -je perdis la tête et faillis m'élancer encore pour retenir -l'ombre enchanteresse, car peu à peu je m'étais assez rapproché -d'elle pour être à portée de saisir le bord de son vêtement, si -j'eusse osé le toucher; mais je n'osai pas. J'avais oublié, il -est vrai, les menaces de la légende contre ceux qui tentaient de -commettre cette profanation; j'étais seulement retenu, et comme -anéanti, par un respect superstitieux; mais un cri de désespoir sorti -de ma poitrine alla vibrer jusque dans les conques marines des tritons -de la fontaine. -</p> -<p> -L'ombre s'arrêta, comme retenue par la pitié. -</p> -<p> -—Que veux-tu encore? me dit-elle. Voici le jour, je ne puis rester. -</p> -<p> -—Pourquoi donc? Si tu le voulais! -</p> -<p> -—Je ne dois pas revoir le soleil de cette terre. J'habite -l'éternelle lumière d'un monde plus beau. -</p> -<p> -—Emmène-moi dans ce monde! je ne veux plus rester dans celui-ci; -je n'y resterai pas, je le jure, si je ne dois plus te revoir. -</p> -<p> -—Tu me reverras, sois tranquille, dit-elle. Attends l'heure où tu -en seras digne, et, jusque là, ne m'évoque plus. Je te le défends. -Je veillerai sur toi comme une providence invisible, et, le jour où ton -âme sera aussi pure qu'un rayon du matin, je t'apparaîtrai par la -seule évocation de ton pieux désir. Soumets-toi! -</p> -<p> -—Soumets-toi! répéta une voix grave qui résonna à ma droite. -</p> -<p> -Je me retournai et vis un des fantômes que j'avais déjà vus dans ma -chambre, lors de la première apparition. -</p> -<p> -—Soumets-toi! répéta comme un écho une voix toute pareille, à ma -gauche. -</p> -<p> -Et je vis le second fantôme. -</p> -<p> -Je n'en fus pas ému, bien que ces deux spectres eussent, dans la -hauteur de leur taille et dans le timbre profond de leur voix, quelque -chose de lugubre. Mais que m'importait, à moi, de voir ou -d'entendre des choses horribles? Rien ne pouvait m'arracher au -ravissement où j'étais plongé. Je ne m'arrêtai même pas à -regarder ces ombres accessoires; je cherchais des yeux ma céleste -beauté. Hélas! elle avait disparu, et je ne voyais plus que -l'immobile néréide de la fontaine, avec sa pose impassible et les -tons froids du marbre bleui par les reflets du matin. -</p> -<p> -Je ne sais ce que devinrent ses sœurs; je ne les vis pas sortir. Je -tournais autour de la fontaine comme un insensé. Je croyais être -endormi et je m'étourdissais dans la confusion de mes idées, avec -l'espoir de ne pas m'éveiller. -</p> -<p> -Mais je me rappelai la bague promise, et montai à ma chambre, où je -trouvai Baptiste, qui me parla, sans que je vinsse à bout de savoir de -quoi. Il me sembla troublé, peut-être à cause de l'expression de ma -figure, mais je ne pensai pas à l'interroger. Je cherchai dans -l'âtre et j'y remarquai bientôt deux pierres mal jointes. Je -m'efforçai de les soulever. C'était une entreprise impossible sans -les outils nécessaires. -</p> -<p> -Baptiste me croyait probablement fou, et, cherchant machinalement à -m'aider: -</p> -<p> -—Est-ce que monsieur a perdu quelque chose? dit-il. -</p> -<p> -—Oui, j'ai laissé tomber là, hier, une de mes bagues. -</p> -<p> -—Une bague?... Monsieur ne porte pas de bagues, je ne lui en ai pas -vu. -</p> -<p> -—C'est égal. Tâchons de la trouver. -</p> -<p> -Il prit un couteau, gratta la pierre tendre pour élargir la fente, -enleva la cendre et le ciment en poudre qui la remplissait, et, tout en -travaillant à me satisfaire, il me demanda comment était faite cette -bague, de l'air dont il m'eût demandé ce que j'avais rêvé. -</p> -<p> -—C'est une bague d'or avec une étoile faite d'une grosse -émeraude, répondis-je avec l'aplomb de la certitude. -</p> -<p> -Il ne douta plus, et, détachant une tringlette des rideaux de vitrage, -il la recourba en crochet et atteignit la bague, qu'il me présenta en -souriant. Il pensait, sans oser le dire, que c'était un don de madame -d'Ionis. -</p> -<p> -Quant à moi, je la regardai à peine, tant j'étais sûr que -c'était celle dont j'avais vu l'ombre; elle était effectivement -toute semblable. Je la passai à mon petit doigt, ne doutant pas -qu'elle n'eût appartenu à la défunte demoiselle d'Ionis et que -je n'eusse vu le spectre de cette merveilleuse beauté. -</p> -<p> -Baptiste mit beaucoup de discrétion dans sa conduite. Persuadé que -j'avais eu une très-belle aventure, car il m'avait attendu toute la -nuit, il me quitta en m'engageant à me coucher. -</p> -<p> -On pense bien que je n'y songeais guère. Je m'assis devant la -table, que Baptiste avait débarrassée du fameux souper aux trois -pains, et, pour m'efforcer de ressaisir l'ivresse de ma vision, dont -je craignais d'oublier quelque chose, je me mis à en écrire la -relation fidèle, telle qu'on vient de la lire. -</p> -<p> -Je demeurai dans cette agitation mêlée d'extase jusqu'après le -lever du soleil. Je m'assoupis un peu, les coudes sur ma table et crus -refaire mon rêve; mais il m'échappa bien vite et Baptiste vint -m'arracher à la solitude où j'aurais dès lors voulu achever ma -vie. -</p> -<p> -Je m'arrangeai de manière à ne descendre qu'au moment où l'on -devait se mettre à table. Je ne m'étais pas encore demandé comment -je rendrais compte de la vision; j'y songeai en faisant semblant de -déjeuner, car je ne mangeai pas, et, sans me sentir fatigué ni malade, -j'éprouvais un invincible dégoût pour les fonctions de la vie -animale. -</p> -<p> -La douairière, qui ne voyait pas très-bien, ne s'aperçut pas de mon -trouble. Je répondis à ses questions ordinaires avec le vague des -jours précédents, mais, cette fois, sans jouer aucune comédie, et -avec la préoccupation d'un poëte que l'on interroge bêtement sur -le sujet de son poëme, et qui répond avec ironie des choses évasives -pour se délivrer d'investigations abrutissantes. Je ne sais si madame -d'Ionis fut inquiète ou étonnée de me voir ainsi. Je ne la regardai -pas, je ne la vis pas. Je compris à peine ce qu'elle me disait, tout -le temps que dura cette contrainte mortelle du déjeuner. -</p> -<p> -Enfin, je me trouvai seul dans la bibliothèque, l'attendant comme les -autres jours, mais sans impatience aucune. Loin de là, j'éprouvais -une vive satisfaction à me noyer dans mes rêveries. Il faisait un -temps admirable; le soleil embrasait les arbres et les terrains en -fleur, au delà des grandes masses d'ombre transparente que projetait -l'architecture du château sur les premiers plans du jardin. Je -marchais d'un bout à l'autre de cette vaste salle, m'arrêtant -chaque fois que je me trouvais devant la fontaine. Les fenêtres et les -rideaux étaient fermés à cause de la chaleur. Ces rideaux étaient -d'un bleu doux que je voulais voir verdâtre, et, dans ce crépuscule -artificiel qui me retraçait quelque chose de ma vision, j'éprouvais -un bien-être incroyable et une sorte de gaieté délirante. -</p> -<p> -Je parlais tout haut, et je riais sans savoir de quoi, lorsque je me -sentis serrer le bras assez brusquement. Je me retournai et vis madame -d'Ionis, qui était entrée sans que j'y fisse attention. -</p> -<p> -—Voyons! répondez-moi; voyez-moi, au moins! me dit-elle avec un -peu d'impatience. Savez-vous que vous me faites peur, et que je ne -sais plus que penser de vous? -</p> -<p> -—Vous l'avez voulu, lui répondis-je, j'ai joué avec ma raison; -je suis fou. Mais ne vous en faites pas de reproche; je suis bien plus -heureux ainsi, et ne souhaite pas de guérir. -</p> -<p> -—Ainsi, reprit-elle en m'examinant avec inquiétude, cette -apparition n'est pas un conte ridicule? du moins, vous croyez... vous -l'avez vue se produire? -</p> -<p> -—Mieux que je ne vous vois en ce moment? -</p> -<p> -—Ne le prenez pas sur ce ton d'orgueil enivré: je ne doute pas de -vos paroles. Racontez-moi tranquillement... -</p> -<p> -—Rien! jamais! je vous supplie de ne pas me questionner. Je ne peux -pas, je ne veux pas répondre. -</p> -<p> -—En vérité, la société des spectres ne vous vaut rien, cher -monsieur, et vous me feriez croire que l'on vous a dit des choses -singulièrement flatteuses, car vous voilà fier et discret comme un -amant heureux! -</p> -<p> -—Ah! que dites-vous là, madame! m'écriai-je. Il n'y a pas -d'amour possible entre deux êtres que sépare l'abîme du -tombeau... Mais vous ne savez pas de quoi vous parlez, vous ne croyez à -rien, vous vous moquez de tout! -</p> -<p> -J'étais si rude dans mon enthousiasme, que madame d'Ionis fut -piquée. -</p> -<p> -—Il y a une chose dont je ne me moque pas, dit-elle avec vivacité: -c'est mon procès, et, puisque vous m'avez promis, sur l'honneur, -de consulter un oracle mystérieux et de vous conformer à ses -arrêts... -</p> -<p> -—Oui, répondis-je en lui prenant la main avec une familiarité -très-déplacée, mais très-calme, dont elle ne s'offensa pas, tant -elle comprit l'état de mon âme; oui, madame, pardonnez-moi mon -trouble et mon oubli. C'est par dévouement pour vous que j'ai joué -un jeu bien dangereux, et je vous dois, au moins, compte du résultat. -Il m'a été prescrit d'obéir aux intentions de mon père et de -vous faire gagner votre procès. -</p> -<p> -Soit qu'elle s'attendît à cette réponse, soit qu'elle fût en -doute de ma lucidité, madame d'Ionis ne marqua ni surprise ni -contrariété. Elle se contenta de lever les épaules, et, me secouant -le bras comme pour me réveiller: -</p> -<p> -—Mon pauvre enfant, dit-elle, vous avez rêvé, et rien de plus. -J'ai partagé un instant votre exaltation, j'ai espéré du moins -qu'elle vous ramènerait à la notion de délicatesse et d'équité -qui est au fond de votre âme. Mais je ne sais quels scrupules -exagérés, ou quelles habitudes d'obéissance passive envers votre -père, vous ont fait entendre des paroles chimériques. Sortez de ces -illusions. Il n'y a pas eu de spectres, il n'y a pas eu de voix -mystérieuse; vous vous êtes monté la tête avec l'indigeste -lecture du vieux manuscrit et les contes bleus de l'abbé de Lamyre. -Je vais vous expliquer ce qui vous est arrivé. -</p> -<p> -Elle me parla assez longtemps; mais je fis de vains efforts pour -l'écouter et la comprendre. Il me semblait, par moments, qu'elle me -parlait une langue inconnue. Quand elle vit que rien n'arrivait de mon -oreille à mon esprit, elle s'inquiéta sérieusement de moi, me -toucha le poignet pour voir si j'avais la fièvre, me demanda si -j'avais mal à la tête, et me conjura d'aller me reposer. Je -compris qu'elle me permettait d'être seul et je courus avec joie me -jeter sur mon lit, non que je ressentisse la moindre fatigue, mais parce -que je m'imaginais toujours revoir la céleste beauté de mon -immortelle, si je parvenais à m'endormir. -</p> -<p> -Je ne sais comment se passa le reste de la journée. Je n'en eus pas -conscience. Le lendemain matin, je vis Baptiste marchant par la chambre -sur la pointe du pied. -</p> -<p> -—Que fais-tu là, mon ami? lui demandai-je. -</p> -<p> -—Je vous veille, mon cher monsieur, répondit-il. Dieu merci, vous -avez dormi deux bonnes heures. Vous vous sentez mieux, n'est-ce pas? -</p> -<p> -—Je me sens très-bien. J'ai donc été malade! -</p> -<p> -—Vous avez eu un gros accès de fièvre hier au soir, et cela a duré -une partie de la nuit. C'est l'effet de la grande chaleur. Vous ne -pensez jamais à mettre votre chapeau quand vous allez au jardin! -Pourtant madame votre mère vous l'avait si bien recommandé! -</p> -<p> -Zéphyrine entra, s'informa de moi avec beaucoup d'intérêt, et -m'engagea à prendre <i>encore</i> une cuillerée de <i>ma</i> potion -calmante. -</p> -<p> -—Soit, lui dis-je, bien que je n'eusse aucun souvenir de cette -potion: un hôte malade est incommode, et je ne demande qu'à guérir -vite. -</p> -<p> -La potion me fit réellement grand bien, car je dormis encore et rêvai -de mon immortelle. Quand j'ouvris les yeux, je vis, au pied de mon -lit, une apparition qui m'eût charmé l'avant-veille, mais qui me -contraria comme un reproche importun. C'était madame d'Ionis, qui -venait elle-même s'informer de moi et surveiller les soins que l'on -me donnait. Elle me parla avec amitié et me marqua de l'intérêt -véritable. Je la remerciai de mon mieux et l'assurai que je me -portais fort bien. -</p> -<p> -Alors apparut la tête grave d'un médecin, qui examina mon pouls et -ma langue, me prescrivit le repos, et dit à madame d'Ionis: -</p> -<p> -—Ce ne sera rien. Empêchez-le de lire, d'écrire et de causer -jusqu'à demain, et il pourra retourner dans sa famille après-demain. -</p> -<p> -Resté seul avec Baptiste, je l'interrogeai. -</p> -<p> -—Mon Dieu, monsieur, me dit-il, je suis bien embarrassé pour vous -répondre. Il paraît que la chambre où vous étiez passe pour être -hantée... -</p> -<p> -—La chambre où j'étais? Où suis-je donc? -</p> -<p> -Je regardai autour de moi, et, sortant de ma torpeur, je reconnus enfin -que je n'étais plus dans la <i>chambre aux dames</i>, mais dans un autre -appartement du château. -</p> -<p> -—Pour moi, monsieur, reprit Baptiste, qui était un esprit -très-positif, j'ai dormi dans cette chambre et n'y ai rien vu. Je -ne crois pas du tout à ces histoires-là. Mais, quand j'ai entendu -que vous vous tourmentiez dans la fièvre, parlant toujours d'une -belle dame qui existe et qui n'existe pas, qui est morte et qui est -vivante... que sais-je ce que vous n'avez pas dit là-dessus! -c'était si joli quelquefois, que j'aurais voulu le retenir, ou -savoir écrire pour le conserver; mais cela vous faisait du mal, et -j'ai pris le parti de vous apporter ici, où vous êtes mieux. -Voyez-vous, monsieur, tout ça vient de ce que vous faites trop de vers. -Monsieur votre père le disait bien, que ça dérangeait les idées! -Vous feriez mieux de ne penser qu'à vos dossiers. -</p> -<p> -—Tu as certainement raison, mon cher Baptiste, répondis-je, et je -tâcherai de suivre ton conseil. Il me semble, en effet, que j'ai eu -un accès de folie. -</p> -<p> -—De folie? Oh! non pas, monsieur, Dieu merci! Vous avez battu la -campagne dans la fièvre, comme ça peut arriver à tout le monde; mais -voilà que c'est fini, et, si vous voulez prendre un peu de bouillon -de poulet, vous vous retrouverez dans vos esprits comme vous y étiez -auparavant. -</p> -<p> -Je me résignai au bouillon de poulet, bien que j'eusse souhaité -quelque chose de plus nourrissant pour me remettre vite. Je me sentais -accablé de fatigue. Peu à peu, mes forces revinrent dans la journée, -et on me permit de souper légèrement. Le lendemain, madame d'Ionis -revint me voir. J'étais levé et me sentais tout à fait bien. Je lui -parlai avec beaucoup de sens de ce qui m'était arrivé, sans -toutefois lui donner aucun détail à cet égard. J'avais été fou: -j'en étais très-honteux, et la priais de me garder le secret; -j'étais perdu comme avocat, si l'on me faisait, dans le pays, la -réputation d'un visionnaire; mon père s'en affecterait beaucoup. -</p> -<p> -—Ne craignez rien, me répondit-elle; je vous réponds de la -discrétion de mes gens; assurez-vous du silence de votre valet de -chambre, et cette aventure ne sortira pas d'ici. D'ailleurs, quand -même on raconterait quelque chose, nous en serions tous quittes pour -dire que vous avez eu un accès de fièvre, et qu'il a plu à ces -esprits superstitieux de l'interpréter au gré de leur crédulité. -Au fond, ce serait la vérité. Vous avez pris un coup de soleil en -venant ici à cheval par une journée brûlante. Vous avez été malade -dans la nuit. Les jours suivants, je vous ai tourmenté avec ce -malheureux procès, et, pour vous amener à mon avis, je n'ai reculé -devant rien! -</p> -<p> -Elle s'arrêta, et, changeant de ton: -</p> -<p> -—Vous souvient-il de ce que je vous ai dit avant-hier, dans la -bibliothèque? -</p> -<p> -—J'avoue que je ne l'ai pas compris, j'étais sous le coup... -</p> -<p> -—De la fièvre? Certainement, je l'ai bien vu! -</p> -<p> -—Vous plaît-il de me répéter, maintenant que j'ai toute ma -tête, ce que vous m'avez dit à propos de l'apparition? -</p> -<p> -Madame d'Ionis hésita. -</p> -<p> -—Est-ce que votre mémoire a conservé le souvenir de cette -apparition? me dit-elle d'un ton léger, mais en m'examinant avec -une sorte d'inquiétude. -</p> -<p> -—Non, répondis-je, c'est très-confus maintenant; confus comme un -songe dont on a enfin conscience et que l'on ne pense plus à -ressaisir. -</p> -<p> -Je mentais avec aplomb; madame d'Ionis en fut dupe, et je vis -qu'elle mentait aussi, en prétendant ne m'avoir parlé, dans la -bibliothèque, que de l'effet du manuscrit, pour s'accuser de me -l'avoir prêté dans un moment où j'étais déjà fort agité. Il -fut évident pour moi qu'elle m'avait dit là-dessus, la veille, -dans un mouvement d'effroi devant mon état mental, des choses -qu'elle était maintenant bien aise que je n'eusse pas entendues; -mais je ne soupçonnai pas ce que ce pouvait être. Elle me voyait -tranquille, elle me croyait guéri. Je parlais avec assurance de ma -vision, comme d'un accès de fièvre chaude. Elle m'engagea à n'y -plus penser du tout, à ne jamais m'en tourmenter. -</p> -<p> -—N'allez pas vous croire plus faible d'esprit qu'un autre, -ajouta-t-elle; il n'y a personne qui n'ait eu quelques heures de -délire dans sa vie. Restez encore deux ou trois jours avec nous; quoi -qu'en dise le médecin, je ne veux pas vous renvoyer, faible et pâle, -à vos parents. Nous ne parlerons plus du procès, c'est inutile; -j'irai voir votre père et en causer avec lui, sans vous en tourmenter -davantage. -</p> -<p> -Le soir, j'étais tout à fait guéri; j'essayai de pénétrer dans -mon ancienne chambre, elle était fermée. Je me hasardai à demander la -clef à Zéphyrine, qui répondit l'avoir remise à madame d'Ionis. -On ne voulait plus y loger personne jusqu'à ce que la légende, -récemment exhumée, fût oubliée de nouveau. -</p> -<p> -Je prétendis avoir laissé quelque chose dans cette chambre. Il fallut -céder: Zéphyrine alla chercher la clef et entra avec moi. Je cherchai -partout sans vouloir dire ce que je cherchais. Je regardai dans le foyer -de la cheminée et je vis, sur les pierres disjointes, les égratignures -fraîches que Baptiste y avait faites avec son couteau. Mais qu'est-ce -que cela prouvait, sinon que, dans ma folie, j'avais fait chercher là -un objet qui n'existait que dans le souvenir d'un rêve? J'avais -cru trouver une bague et la mettre à mon doigt. Elle n'y était plus, -elle n'y avait sans doute jamais été! -</p> -<p> -Je n'osai même plus interroger Baptiste sur ce fait. On ne me laissa -pas seul un instant dans la chambre aux dames et on la referma dès que -j'en fus sorti. Je sentis que rien ne me retenait plus au château -d'Ionis et je partis le lendemain matin, furtivement, pour échapper -à la conduite en voiture dont on m'avait menacé. -</p> -<p> -Le cheval et le grand air me remirent tout à fait. Je traversai assez -vite les bois qui environnaient le château, dans la crainte d'être -poursuivi par la sollicitude de ma belle hôtesse. Puis je ralentis mon -cheval à deux lieues de là, et arrivai tranquillement à Angers dans -l'après-midi. -</p> -<p> -Ma figure était un peu altérée: mon père ne s'en aperçut pas -beaucoup; mais rien n'échappe à l'œil d'une mère, et la -mienne s'en inquiéta. Je parvins à la tranquilliser en mangeant avec -appétit; j'avais arraché à Baptiste le serment de ne rien dire; -il y avait mis cette restriction, qu'il ne le tiendrait pas si je -venais à retomber malade. -</p> -<p> -Aussi je m'en gardai bien! je me soignai moralement et physiquement -comme un garçon très-épris de la conservation de son être. Je -travaillai sans excès, je me promenai régulièrement, j'éloignai -toute idée lugubre, je m'abstins de toute lecture excitante. La -raison de toute cette raison prenait sa source dans une folie obstinée -mais tranquille et, pour ainsi dire, maîtresse d'elle-même. Je -voulais constater devant mon propre jugement que je n'avais pas été -fou, que je ne l'étais pas, et qu'il n'y avait rien de plus -avéré à mes propres yeux que l'existence des dames vertes. Je -voulais aussi remettre mon esprit dans l'état de lucidité -nécessaire pour cacher mon secret et le nourrir en moi, comme la source -de ma vie intellectuelle et le critérium de ma vie morale. -</p> -<p> -Toute trace de crise s'effaça donc rapidement, et, à me voir -studieux, raisonnable et modéré en toutes choses, il eût été -impossible de deviner que j'étais sous l'empire d'une idée fixe, -d'une monomanie bien conditionnée. -</p> -<p> -Trois jours après mon retour à Angers, mon père m'envoya à Tours -pour une autre affaire. J'y passai vingt-quatre heures, et, quand je -revins <i>chez nous</i>, j'appris que madame d'Ionis était venue -s'entendre avec mon père sur la suite de son procès. Elle avait paru -céder à la raison positive: elle consentait à le gagner. -</p> -<p> -Je fus content de ne l'avoir pas rencontrée. Il serait impossible de -dire qu'une aussi charmante femme me fût devenue antipathique; mais -il est certain que je craignais plus que je ne désirais de me retrouver -avec elle. Son scepticisme, dont elle n'avait paru se débarrasser un -jour avec moi que pour m'en accabler le lendemain, me faisait -l'effet d'une injure et me causait une souffrance inexprimable. -</p> -<p> -Au bout de deux mois, quelque effort que je fisse pour paraître -heureux, ma mère s'aperçut de l'épouvantable tristesse qui -régnait au fond de mes pensées. Tout le monde remarquait en moi un -grand changement à mon avantage, et elle s'en était réjouie -d'abord. Ma conduite était d'une austérité complète et mon -entretien aussi grave et aussi sensé que celui d'un vieux magistrat. -Sans être dévot, je me montrais religieux. Je ne scandalisais plus les -simples par mon voltairianisme. Je jugeais avec impartialité toutes -choses et critiquais sans aigreur celles que je n'admettais pas. Tout -cela était édifiant, excellent; mais je n'avais plus de goût à -rien et je portais la vie comme un fardeau. Je n'étais plus jeune, je -ne connaissais plus ni l'ivresse de l'enthousiasme ni l'entraînement -de la gaieté. -</p> -<p> -J'eus donc le temps, malgré mes grandes occupations, de faire des -vers, et j'aurais eu encore ce temps-là, quand même on ne me -l'eût pas laissé, car je ne dormais presque plus et ne recherchais -aucun de ces amusements qui absorbent les trois quarts de la vie d'un -jeune homme. Je ne songeais plus à l'amour, je fuyais le monde, je ne -paradais plus avec les hommes de mon âge sous les yeux des belles dames -du pays. J'étais retiré, méditatif, austère, très-doux avec les -miens, très-modeste avec tout le monde, très-ardent aux luttes du -barreau. Je passai pour un garçon accompli, mais j'étais -profondément malheureux. -</p> -<p> -C'est que je nourrissais, avec un stoïcisme étrange, une passion -insensée et sans analogue dans la vie. J'aimais une ombre; je ne -pouvais même pas dire une morte. Toutes mes recherches historiques -n'avaient abouti qu'à me prouver ceci: Les trois demoiselles -d'Ionis n'avaient peut-être jamais existé que dans la légende. -Leur histoire, placée par les derniers chroniqueurs à l'époque de -Henri II, était déjà une vieille chronique incertaine à cette même -époque. Il ne restait d'elles ni un titre, ni un nom, ni un écusson -dans les papiers de la famille d'Ionis, que mon père, en raison du -procès, avait tous entre les mains; ni même une pierre tumulaire en -aucun lieu de la contrée! -</p> -<p> -J'adorais donc une pure fiction, éclose, selon toute apparence, dans -les fumées de mon cerveau. Mais voilà où il eût été impossible de -me convaincre. J'avais vu et entendu cette merveille de beauté; elle -existait dans une région où il m'était impossible de l'atteindre, -mais d'où il lui était possible de descendre vers moi. Creuser le -problème de cette existence indéfinissable et le mystère du lien qui -s'était formé entre nous m'eût conduit au délire. Je le sentais, -je ne voulais rien expliquer, rien approfondir; je vivais par la foi, -qui est l'<i>argument des choses qui n'apparaissent pas</i>, une folie -sublime, soit, si la raison n'est que l'argument de ce qui tombe -sous les sens. -</p> -<p> -Ma folie n'était pas aussi puérile qu'on eût pu le craindre. Je -la soignais comme une faculté supérieure et ne lui permettais pas de -descendre des hauteurs où je l'avais placée. Je m'abstins donc de -toute évocation nouvelle, dans la crainte de m'égarer à la -poursuite cabalistique de quelque chimère indigne de moi. -L'immortelle m'avait dit de devenir digne qu'elle restât vivante -dans ma pensée. Elle ne m'avait pas promis de revenir sous la forme -où je l'avais vue. Elle avait dit que cette forme n'existait pas et -n'était que la création produite en moi par l'élévation de mon -sentiment pour elle. Je ne devais donc pas tourmenter mon cerveau pour -la reproduire, car mon cerveau pouvait la dénaturer et faire surgir -quelque image au-dessous d'elle. Je voulais purifier ma vie et -cultiver en moi le trésor de la conscience, dans l'espoir que, à un -moment donné, cette céleste figure viendrait d'elle-même se placer -devant moi et m'entretenir avec cette voix chérie que je n'avais -pas mérité d'entendre longtemps. -</p> -<p> -Sous l'empire de cette manie, j'étais en train de devenir homme de -bien, et il est fort étrange que je fusse conduit à la sagesse par la -folie. Mais c'était là quelque chose de trop subtil et de trop tendu -pour la nature humaine. Cette rupture de mon âme avec le reste de mon -être, et de ma vie avec les entraînements de la jeunesse, devait me -conduire peu à peu au désespoir, peut-être à la fureur. -</p> -<p> -Je n'en étais encore qu'à la mélancolie, et, bien que très-pâli -et très-amaigri, je n'étais ni malade ni insensé en apparence, -lorsque la cause des d'Ionis contre les d'Aillane arriva au rôle. -Mon père m'avertit de préparer mon plaidoyer pour la semaine -suivante. Il y avait alors trois mois environ que j'avais quitté, par -une matinée de juin, le funeste château d'Ionis. -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<p><a id="chap05"></a></p> - -<h4>V -<br /><br /> -LE DUEL</h4> - -<p> -À mesure que nous avions étudié cette triste affaire, nous nous -étions bien convaincus, mon père et moi, qu'elle était <i>imperdable</i>. -Deux testaments se trouvaient en présence: l'un qui, depuis cinq -ans, avait reçu sa pleine exécution, était en faveur de M. -d'Aillane. Gêné à l'époque de cet héritage, il s'était -libéré en vendant l'immeuble qu'il regardait comme sien. L'autre -testament, découvert trois ans après, par un de ces étranges hasards -qui font dire que, parfois, la vie ressemble à un roman, dépouillait -tout à coup les d'Aillane pour enrichir madame d'Ionis. La -validité de ce dernier acte était incontestable; la date, -postérieure à celle du premier, était nette et précise. M. -d'Aillane plaidait l'état d'enfance du testateur et l'espèce -de pression que M. d'Ionis avait exercée sur lui à ses derniers -moments. Ce dernier point était assez réel; mais l'état -d'enfance ne pouvait être constaté en aucune façon. -</p> -<p> -En outre, M. d'Ionis prétendait, avec raison, que, pressé par ses -créanciers, d'Aillane leur avait cédé l'immeuble au-dessous de sa -valeur, et il réclamait une somme assez importante, puisque c'était -le dernier débris de la fortune de ses adversaires. -</p> -<p> -M. d'Aillane n'espérait guère le succès. Il sentait la faiblesse -de sa cause; mais il tenait à se laver de l'accusation, portée -contre lui, d'avoir connu ou seulement soupçonné l'existence du -second testament, d'avoir engagé la personne qui en était -dépositaire à le tenir caché pendant trois ans, et de s'être -hâté de mobiliser l'héritage pour échapper en partie aux -conséquences de l'avenir. Il y avait donc, en outre du fond de -l'affaire, discussion sur la valeur réelle de l'immeuble, -exagérée en plus et en moins par les deux parties, dans les débats -antérieurs à l'intervention de mon père dans le procès. -</p> -<p> -Nous causions ensemble sur ce dernier point, mon père et moi, et nous -n'étions pas tout à fait d'accord, lorsque Baptiste nous annonça -la visite de M. d'Aillane fils, capitaine au régiment de ***. -</p> -<p> -Bernard d'Aillane était un beau garçon, de mon âge à peu près, -fier, vif et plein de franchise. Il s'exprima très-poliment, faisant -appel à notre honneur en homme qui en connaissait la rigidité; mais, -à la fin de son exorde, emporté par la vivacité de son naturel, il -laissa percer une menace fort claire contre moi, pour le cas où, dans -ma plaidoirie, je viendrais à exprimer quelque doute sur la parfaite -loyauté de son père. -</p> -<p> -Le mien fut plus ému que moi de ce défi, et, avocat dans l'âme, il -s'en courrouça avec éloquence. Je vis que d'un projet de -conciliation allait naître une querelle, et je priai les deux -interlocuteurs de m'écouter. -</p> -<p> -—Permettez-moi, mon père, dis-je, de faire observer à M. -d'Aillane qu'il vient de commettre une grave imprudence, et que, si -je n'étais pas, grâce au devoir de ma profession, d'un sang plus -rassis que le sien, je prendrais plaisir à provoquer sa colère, en -faisant argument de tout pour les besoins de ma cause. -</p> -<p> -—Qu'est-ce à dire? s'écria mon père, qui était le plus doux -des hommes dans son intérieur, mais passablement emporté dans -l'exercice de ses fonctions. J'espère bien, mon fils, que vous -ferez argument de tout, et que, s'il y a lieu, le moins du monde, à -suspecter la bonne foi de vos adversaires, ce ne sont point la petite -moustache et la petite épée de M. le capitaine d'Aillane, non plus -que la grande moustache et la grande épée de monsieur son père, qui -vous retiendront de le proclamer. -</p> -<p> -Le jeune d'Aillane était hors de lui, et, ne pouvant s'en prendre -à un homme de l'âge de mon père, il avait grand besoin de s'en -prendre à moi. Il m'envoya quelques paroles assez aigres que je ne -relevai pas, et, m'adressant toujours à mon père, je lui répondis: -</p> -<p> -—Vous avez parfaitement raison de croire que je ne me laisserai pas -intimider; mais il faut pardonner à M. d'Aillane d'avoir eu cette -pensée. Si je me trouvais dans la même situation que lui, et que votre -honneur fût en cause, songez, mon cher père, que je ne serais -peut-être pas plus patient et plus raisonnable qu'il ne faut. Ayons -donc des égards pour son inquiétude, et, puisque nous pouvons la -soulager, n'ayons pas la rigueur de la faire durer davantage. J'ai -assez examiné l'affaire pour être persuadé de l'extrême -délicatesse de toute la famille d'Aillane, et je me ferai un plaisir -comme un devoir de lui rendre hommage en toute occasion. -</p> -<p> -—Voilà tout ce que je voulais, monsieur, s'écria le jeune homme -en me serrant les mains; et, maintenant, gagnez votre procès, nous ne -demandons pas mieux! -</p> -<p> -—Un instant, un instant! reprit mon père avec le feu qu'à -l'audience il portait dans ses répliques. Je ne sais quelles sont, en -définitive, vos idées, mon fils, sur cette parfaite loyauté; mais, -quant à moi, si je trouve, dans l'historique de l'affaire, des -circonstances où elle me paraît évidente, il en est d'autres qui me -laissent des doutes, et je vous prie de ne vous engager à rien, avant -d'avoir pesé toutes les objections que j'étais en train de vous -faire lorsque monsieur nous a accordé l'honneur de sa visite. -</p> -<p> -—Permettez-moi, mon père, répondis-je avec fermeté, de vous dire -que de légères apparences ne me suffiraient pas pour partager vos -doutes. Sans parler de la réputation bien établie de M. le comte -d'Aillane, j'ai sur son compte et sur celui de sa famille un -témoignage... -</p> -<p> -Je m'arrêtai, en songeant que ce témoignage de ma sublime et -mystérieuse amie, je ne pouvais l'invoquer sans faire rire de moi. Il -était pourtant si sérieux dans ma pensée, que rien au monde, pas -même des faits apparents, ne m'en eussent fait douter. -</p> -<p> -—Je sais de quel témoignage vous parlez, dit mon père. Madame -d'Ionis a beaucoup d'affection... -</p> -<p> -—Je connais à peine madame d'Ionis! répliqua vivement le jeune -d'Aillane. -</p> -<p> -—Aussi, je ne parle point de vous, monsieur, reprit mon père en -souriant; je parle du comte d'Aillane et de mademoiselle sa fille. -</p> -<p> -—Et moi, mon père, dis-je à mon tour, je n'ai pas voulu parler de -madame d'Ionis. -</p> -<p> -—Peut-on vous demander, me dit le jeune d'Aillane, quelle est la -personne qui a eu sur vous cette heureuse influence, afin que je puisse -lui en savoir gré? -</p> -<p> -—Vous me permettrez, monsieur, de ne pas vous le dire. Ceci m'est -tout personnel. -</p> -<p> -Le jeune capitaine me demanda pardon de son indiscrétion, prit congé -de mon père un peu froidement, et se retira en me témoignant sa -gratitude pour mes bons procédés. -</p> -<p> -Je le suivis jusqu'à la porte de la rue, comme pour le reconduire. -Là, il me tendit encore la main; mais, cette fois, je retirai la -mienne, et, le priant d'entrer un instant dans mon appartement qui -donnait sur le vestibule d'entrée de notre maison, je lui déclarai -de nouveau que j'étais persuadé de la noblesse de sentiments de son -père, et bien déterminé à ne pas porter la moindre atteinte à -l'honneur de sa famille. Après quoi, je lui dis: -</p> -<p> -—Ceci établi, monsieur, vous allez me permettre de vous demander -raison de l'insulte que vous m'avez faite, en doutant de ma fierté -jusqu'à me menacer de votre ressentiment. Si je ne l'ai pas fait -devant mon père, qui semblait m'y pousser, c'est parce que je sais -que, sa colère passée, il se fût senti le plus malheureux des hommes. -J'ai aussi une mère fort tendre; c'est ce qui me fait vous -demander le secret sur l'explication que nous avons ici. Chargé des -intérêts de madame d'Ionis, c'est demain que je plaide sa cause. -Je vous prie donc de m'accorder pour après-demain, au sortir du -Palais, le rendez-vous que je vous demande. -</p> -<p> -—Non, parbleu! il n'en sera rien, s'écria le jeune homme en me -sautant au cou. Je n'ai pas la moindre envie de tuer un garçon qui me -montre tant de cœur et de justice! J'ai eu tort, j'ai agi en -mauvaise tête, et me voilà tout prêt à vous en demander pardon. -</p> -<p> -—C'est fort inutile, monsieur, car vous étiez tout pardonné -d'avance. Dans mon état, on est exposé à ces offenses-là et elles -n'atteignent pas un honnête homme; mais il n'y en a pas moins -nécessité pour moi de me battre avec vous. -</p> -<p> -—Oui-da! Et pourquoi diable, après les excuses que je vous fais? -</p> -<p> -—Parce que ces excuses sont intimes, tandis que votre visite ici a -été publique. Voilà votre grand cheval qui piaffe à notre porte, et -votre soldat galonné qui attire tous les regards. Vous savez bien ce -que c'est qu'une petite ville de province. Dans une heure, tout le -monde saura qu'un brillant officier est venu menacer un petit avocat -plaidant contre lui, et vous pouvez être bien sûr que, demain, lorsque -j'aurai pour vous et les vôtres les égards que je crois vous devoir, -plus d'un esprit malveillant m'accusera d'avoir peur de vous, et -rira de ma figure placée en regard de la vôtre. Je me résigne à -cette humiliation; mais, mon devoir accompli, j'aurai un autre devoir -qui sera de prouver que je ne suis pas un lâche, indigne d'exercer -une profession honorable, et capable de trahir la confiance de ses -clients dans la crainte d'un coup d'épée. Songez que je suis -très-jeune, monsieur, et que j'ai à établir mon caractère, à -présent ou jamais. -</p> -<p> -—Vous me faites comprendre ma faute, répondit M. d'Aillane. Je -n'ai pas senti la gravité de ma démarche, et je vous dois des -excuses publiques. -</p> -<p> -—Il sera trop tard après ma plaidoirie: on pourrait toujours croire -que j'ai cédé à la crainte; et il serait trop tôt auparavant: on -pourrait croire que vous craignez mes révélations. -</p> -<p> -—Alors, je vois qu'il n'y a pas moyen de s'arranger, et que -tout ce que je peux faire pour vous, c'est de vous donner la -réparation que vous exigez. Comptez donc sur ma parole et sur mon -silence. En sortant du Palais, demain, vous me trouverez au lieu qu'il -vous plaira de désigner. -</p> -<p> -Nous fîmes nos conventions. Après quoi, le jeune officier me dit -d'un air affectueux et triste: -</p> -<p> -—Voilà pour moi une mauvaise affaire, monsieur! car, si j'avais -le malheur de vous tuer, je crois que je me tuerais moi-même après. Je -ne pourrais pas me pardonner la nécessité où j'ai mis un homme de -cœur comme vous de jouer sa vie contre la mienne. Dieu veuille que le -résultat ne soit pas trop grave! Il me servira de leçon. Et, en -attendant, quoi qu'il arrive, voyez mon repentir et n'ayez pas une -trop mauvaise idée de moi. Il est bien certain que le monde nous -élève mal, nous autres jeunes gens de famille! Nous oublions que la -bourgeoisie nous vaut et qu'il est temps de compter avec elle. Allons, -donnez-moi la main à présent, en attendant que nous nous coupions la -gorge! -</p> -<p> -Madame d'Ionis devait venir le lendemain pour assister aux débats. -J'avais reçu d'elle plusieurs lettres très-amicales où elle ne me -détournait plus de mon devoir d'avocat, et où elle se contentait de -me recommander de respecter l'honneur de ses parents, qui ne pouvait, -disait-elle, être méconnu et offensé sans qu'il en rejaillît de la -honte sur elle-même. Il était facile de voir qu'elle comptait sur sa -présence pour me contenir, au cas où je me laisserais emporter par -quelque dépit oratoire. -</p> -<p> -Elle se trompait en supposant qu'elle eût exercé sur moi quelque -pouvoir. J'étais désormais gouverné par une plus haute influence, -par un souvenir bien autrement puissant que le sien. -</p> -<p> -Je m'entretins encore avec mon père dans la soirée, et l'amenai à -me laisser libre d'apprécier comme je l'entendais le côté moral -de l'affaire. Il me donna le bonsoir en me disant d'un air un peu -goguenard, que je ne compris pas plus que ses paroles: -</p> -<p> -—Mon cher enfant, prends garde à toi! Madame d'Ionis est pour toi -un oracle, je le sais! Mais j'ai grand'peur que tu ne tiennes le -bougeoir pour un autre. -</p> -<p> -Et, comme il vit mon étonnement, il ajouta: -</p> -<p> -—Nous parlerons de cela plus tard. Songe à bien parler demain et à -faire honneur à ton père! -</p> -<p> -Au moment de me mettre au lit, je fus frappé de la vue d'un nœud de -rubans verts attaché à mon oreiller avec une épingle. Je le pris et -sentis qu'il contenait une bague: c'était l'étoile d'émeraude dont le -souvenir ne m'était resté que comme celui d'un rêve de la fièvre. -Elle existait, cette bague mystérieuse; elle m'était rendue! -</p> -<p> -Je la passai à mon doigt et je la touchai cent fois pour m'assurer -que je n'étais pas dupe d'une illusion; puis je l'ôtai et -l'examinai avec une attention dont je n'avais pas été capable au -château d'Ionis, et j'y déchiffrai cette devise en caractères -très-anciens: <i>Ta vie n'est qu'à moi</i>. -</p> -<p> -C'était donc une défense de me battre? L'immortelle ne voulait -pas me permettre encore d'aller la rejoindre? Ce fut une cruelle -douleur; car, depuis quelques heures, la soif de la mort s'était -emparée de moi, et j'espérais être autorisé par les circonstances -à me débarrasser de la vie sans révolte et sans lâcheté. -</p> -<p> -Je sonnai Baptiste, que j'entendais marcher encore dans la maison. -</p> -<p> -—Écoute, lui dis-je, il faut me dire la vérité, mon ami; car tu -es un honnête homme, et ma raison est dans tes mains. Qui est venu ici -dans la soirée? Qui a apporté la bague dans ma chambre, là, sur mon -oreiller? -</p> -<p> -—Quelle bague, monsieur? Je n'ai pas vu de bague. -</p> -<p> -—Mais, maintenant, ne la vois-tu pas? N'est-elle pas à mon doigt? -Ne l'y as-tu pas déjà vue au château d'Ionis? -</p> -<p> -—Certainement, monsieur, que je la vois et que je la reconnais bien! -C'est celle que vous aviez perdue là-bas et que j'ai retrouvée -entre deux carreaux; mais je vous jure, sur l'honneur, que je ne sais -pas comment elle se trouve ici, et qu'en faisant votre couverture, je -n'ai rien vu sur votre oreiller. -</p> -<p> -—Au moins, peut-être, pourras-tu me dire une chose que je n'ai -jamais osé te demander après cette fièvre qui m'avait rendu fou -pendant quelques heures. Par qui cette bague m'avait-elle été prise -au château d'Ionis? -</p> -<p> -—Voilà ce que je ne sais pas non plus, monsieur! Ne vous la voyant -plus au doigt, j'ai pensé que vous l'aviez cachée... pour ne pas -compromettre... -</p> -<p> -—Qui? Explique-toi! -</p> -<p> -—Dame! monsieur, est-ce que ce n'est pas madame d'Ionis qui vous -l'avait donnée? -</p> -<p> -—Nullement. -</p> -<p> -—Après ça, monsieur n'est pas forcé de me dire... Mais ça doit -être elle qui vous l'a renvoyée. -</p> -<p> -—As-tu vu quelqu'un de chez elle venir ici aujourd'hui? -</p> -<p> -—Non, monsieur, personne. Mais celui qui a fait la commission -connaît les êtres de la maison, pas moins! -</p> -<p> -Voyant que je ne tirerais rien de l'examen des choses réelles, je -congédiai Baptiste et me livrai à mes rêveries accoutumées. Tout -cela ne pouvait plus être expliqué naturellement. Cette bague -contenait le secret de ma destinée. J'étais désolé d'avoir à -désobéir à mon immortelle et j'étais heureux en même temps de -m'imaginer qu'elle tenait sa promesse de veiller sur moi. -</p> -<p> -Je ne fermai pas l'œil de la nuit. Ma pauvre tête était bien malade -et mon cœur encore plus. Devais-je désobéir à l'arbitre de ma -destinée? devais-je lui sacrifier mon honneur? Je m'étais engagé -trop avant avec M. d'Aillane pour revenir sur mes pas. Je -m'arrêtais par moments à la pensée du suicide pour échapper au -supplice d'une existence que je ne comprenais plus. Et puis je me -tranquillisais par la pensée que cette terrible et délicieuse devise: -<i>Ta vie n'est qu'à moi</i>, n'avait pas le sens que je lui attribuais, -et je résolus de passer outre, me persuadant que l'immortelle -m'apparaîtrait sur le lieu même du combat, si sa volonté était de -l'empêcher. -</p> -<p> -Mais pourquoi ne m'apparaissait-elle pas elle-même pour mettre fin à -mes perplexités? Je l'invoquais avec une ardeur désespérée. -</p> -<p> -—L'épreuve est trop longue et trop cruelle! lui disais-je; j'y -perdrai la raison et la vie. Si je dois vivre pour toi, si je -t'appartiens... -</p> -<p> -Un coup de marteau à la porte de la maison me fit tressaillir. Il ne -faisait pas encore jour. Il n'y avait que moi d'éveillé chez nous. -Je m'habillai à la hâte. On frappa un second coup, puis un -troisième, au moment où je m'élançais dans le vestibule. -</p> -<p> -J'ouvris tout tremblant. Je ne sais quel rapport mon imagination -pouvait établir entre cette visite nocturne et le sujet de mes -angoisses; mais, quel que fût le visiteur, j'avais le pressentiment -d'une solution. C'en était une, en effet, bien que je ne pusse -comprendre le lien des événements où j'allais voir bientôt se -dénouer ma situation. -</p> -<p> -Le visiteur était un domestique de madame d'Ionis, qui arrivait à -bride abattue avec une lettre pour mon père ou pour moi, car nos deux -noms étaient sur l'adresse. -</p> -<p> -Pendant qu'on se levait dans la maison pour venir ouvrir, je lus ce -qui suit: -</p> -<p> -«Arrêtez le procès. Je reçois à l'instant et vous transmets une -nouvelle grave qui vous dégage de votre parole envers M. d'Ionis. M. -d'Ionis n'est plus. Vous en aurez la nouvelle officielle dans la -journée.» -</p> -<p> -Je portai la lettre à mon père. -</p> -<p> -—À la bonne heure! dit-il. Voilà une heureuse affaire pour notre -belle cliente, si ce maussade défunt ne lui laisse pas trop de dettes; -une heureuse affaire aussi pour les d'Aillane! La cour y perdra -l'occasion d'un beau jugement, et toi celle d'un beau plaidoyer. -Alors... dormons, puisqu'il n'y a rien de mieux à faire! -</p> -<p> -Il se retourna vers la ruelle; puis il me rappela comme je sortais de -sa chambre. -</p> -<p> -—Mon cher enfant, me dit-il en se frottant les yeux, je pense à une -chose: c'est que vous êtes amoureux de madame d'Ionis, et que, si -elle est ruinée... -</p> -<p> -—Non, non, mon père! m'écriai-je, je ne suis pas amoureux de -madame d'Ionis. -</p> -<p> -—Mais tu l'as été? Voyons, la vérité? C'est là la cause de -ce bon changement qui s'est fait en toi. L'ambition du talent -t'est venue... et cette mélancolie dont ta mère s'inquiète... -</p> -<p> -—Certainement! dit ma mère, qui avait été réveillée par les -coups de marteau à une heure indue, et qui était entrée, en cornette -de nuit, pendant que nous causions; soyez sincère, mon cher fils! -vous aimez cette belle dame, et même je crois que vous en êtes aimé. -Eh bien, confessez-vous à vos parents... -</p> -<p> -—Je veux bien me confesser, répondis-je en embrassant ma bonne mère; -j'ai été amoureux de madame d'Ionis pendant deux jours; mais -j'ai été guéri le troisième jour. -</p> -<p> -—Sur l'honneur? dit mon père. -</p> -<p> -—Sur l'honneur! -</p> -<p> -—Et la raison de ce changement? -</p> -<p> -—Ne me la demandez pas, je ne puis vous la dire. -</p> -<p> -—Moi, je la sais, dit mon père riant et bâillant à la fois: -c'est que la petite madame d'Ionis et ce beau cousin qui ne la -connaît pas... Mais ce n'est pas l'heure de faire des propos de -commère. Il n'est que cinq heures, et, puisque mon fils ne soupire ni -ne plaide aujourd'hui, je prétends dormir la grasse matinée. -</p> -<p> -Délivré de l'anxiété relative au duel, je pris un peu de repos. -Dans la journée, le décès de M. d'Ionis, arrivé à Vienne quinze -jours auparavant (les nouvelles n'allaient pas vite en ce temps-là), -fut publié dans la ville, et le procès suspendu en vue d'une -prochaine transaction entre les parties. -</p> -<p> -Nous reçûmes, le soir, la visite du jeune d'Aillane. Il venait me -faire ses excuses devant mon père, et, cette fois, je les acceptai de -grand cœur. Malgré l'air grave avec lequel il parlait de la mort de -M. d'Ionis, nous vîmes bien qu'il avait peine à cacher sa joie. -</p> -<p> -Il accepta notre souper; après quoi, il me suivit dans mon -appartement. -</p> -<p> -—Mon cher ami, me dit-il, car il faut que vous me permettiez de vous -donner ce nom désormais, je veux vous ouvrir mon cœur, qui déborde -malgré moi. Vous ne me jugez pas assez intéressé, j'espère, pour -croire que je me réjouis follement de la fin du procès. Le secret de -mon bonheur... -</p> -<p> -—N'en parlez pas, lui dis-je; nous le savons, nous l'avons -deviné! -</p> -<p> -—Et pourquoi n'en parlerais-je pas avec vous, qui méritez tant -d'estime et qui m'inspirez tant d'affection? Ne croyez pas être -un inconnu pour moi. Il y a trois mois que je rends compte de toutes vos -actions et de tous vos succès à... -</p> -<p> -—À qui donc? -</p> -<p> -—À une personne qui s'intéresse à vous on ne peut plus! à -madame d'Ionis. Elle a été fort inquiète de vous pendant quelque -temps après votre séjour chez elle. C'est au point que j'en étais -jaloux. Elle m'a rassuré de ce côté-là, en me disant que vous -aviez été assez grièvement malade pendant vingt-quatre heures. -</p> -<p> -—Alors, dis-je avec un peu d'inquiétude, comme elle n'a pas de -secrets pour vous, elle vous aura appris la cause de ces heures de -délire... -</p> -<p> -—Oui, ne vous en tourmentez pas; elle m'a tout raconté, et sans -que ni elle ni moi ayons songé à nous en moquer. Bien au contraire, -nous en étions fort tristes, et madame d'Ionis se reprochait de vous -avoir laissé jouer avec certaines idées dont on peut recevoir trop -d'émotion. Ce que je sais, moi, c'est que, tout en jurant comme un -beau diable que je ne crois pas aux dames vertes, je n'aurais jamais -eu le courage de les évoquer deux fois. Il y a mieux, si elles -m'eussent apparu, j'aurais certainement tout cassé dans la chambre; -et vous, que j'ai si sottement provoqué hier, vous me semblez, -quant aux choses surnaturelles, beaucoup plus hardi que je ne serais -curieux. -</p> -<p> -Cet aimable garçon, qui était alors en congé, revint me voir les -jours suivants, et nous fûmes bientôt intimement liés. Il ne pouvait -pas encore se montrer au château d'Ionis, et il attendait avec -impatience que sa belle et chère cousine lui permît de s'y -présenter, après qu'elle aurait consacré aux convenances les -premiers jours de son deuil. Il eût voulu se tenir dans une ville plus -voisine de sa résidence; mais elle le lui interdisait formellement, ne -se fiant pas à la prudence d'un fiancé si épris. -</p> -<p> -Il disait, d'ailleurs, avoir des affaires à Angers, bien qu'il ne -sût dire lesquelles, et il ne paraissait pas s'en occuper beaucoup, -car il passait tout son temps avec moi. -</p> -<p> -Il me raconta ses amours avec madame d'Ionis. Ils avaient été -destinés l'un à l'autre et s'étaient aimés dès l'enfance. -Caroline avait été sacrifiée à l'ambition et mise au couvent pour -rompre leur intimité. Ils s'étaient revus en secret avant et depuis -le mariage avec M. d'Ionis. Le jeune capitaine ne se croyait pas -forcé de m'en faire mystère, les relations ayant été constamment -pures. -</p> -<p> -—S'il en eût été autrement, disait-il, vous ne me verriez pas -confiant et bavard comme me voilà avec vous. -</p> -<p> -Son expansion, que je me défendais d'abord de partager, finit par me -gagner. Il était de ces caractères ouverts et droits contre lesquels -rien ne sert de se défendre; c'est bouder contre soi-même. Il -questionnait avec insistance et trouvait le moyen d'agir ainsi sans -paraître curieux ni importun. On sentait qu'il s'intéressait à -vous et qu'il eût voulu voir ceux qu'il aimait aussi heureux que -lui-même. -</p> -<p> -Je me laissai donc aller jusqu'à lui raconter toute mon histoire, et -même à lui avouer l'étrange passion dont j'étais dominé. Il -m'écouta très-sérieusement et m'assura qu'il ne trouvait rien -de ridicule dans mon amour. Au lieu de chercher à m'en distraire, il -me conseillait de poursuivre la tâche que je m'étais imposée de -devenir un homme de bien et de mérite. -</p> -<p> -—Quand vous en serez là, me disait-il, si toutefois vous n'y êtes -pas déjà, ou il se fera dans votre vie je ne sais quel miracle, ou -bien votre esprit, tout à coup calmé, reconnaîtra qu'il s'était -égaré à la poursuite d'une douce chimère; quelque réalité plus -douce encore la remplacera, et vos vertus, ainsi que vos talents, n'en -seront pas moins des biens acquis d'un prix inestimable. -</p> -<p> -—Jamais, lui répondis-je, jamais je n'aimerai que l'objet de mon -rêve. -</p> -<p> -Et, pour lui faire voir combien toutes mes pensées étaient absorbées, -je lui montrai tous les vers et toute la prose que j'avais écrits -sous l'empire de cette passion exclusive. Il les lut et les relut avec -le naïf enthousiasme de l'amitié. Si j'eusse voulu le prendre au -mot, je me serais cru un grand poëte. Il sut bientôt par cœur les -meilleures pièces de mon recueil et il me les récitait avec feu, dans -nos promenades au vieux château d'Angers et dans les charmants -environs de la ville. Je résistai au désir qu'il me témoigna de les -voir imprimer. Je pouvais faire des vers pour mon plaisir et pour le -soulagement de mon âme agitée, mais je ne devais pas chercher la -renommée du poëte. À cette époque, et dans le milieu où je vivais, -c'eût été un grand discrédit pour ma profession. -</p> -<p> -Enfin vint le jour où il lui fut permis de paraître au château -d'Ionis, dont Caroline n'était pas sortie depuis trois mois -qu'elle était veuve. Il reçut d'elle une lettre dont il me lut le -post-scriptum. J'étais invité à l'accompagner, dans les termes -les plus formels et les plus affectueux. -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<p><a id="chap06"></a></p> - -<h4>VI -<br /><br /> -CONCLUSION</h4> - -<p> -Nous arrivâmes par une journée de décembre. La terre était couverte -de neige et le soleil se couchait dans des nuées violettes d'un ton -superbe, mais d'un aspect mélancolique. Je ne voulus pas gêner les -premières effusions de cœur des deux amants, et j'engageai Bernard -à prendre de l'avance sur moi aux approches du château. J'avais, -d'ailleurs, besoin de me trouver seul avec mes pensées dans les -premiers moments. Ce n'était pas sans une vive émotion que je -revoyais ces lieux où, pendant trois jours, j'avais vécu des -siècles. -</p> -<p> -Je jetai la bride de mon cheval à Baptiste, qui prit le chemin des -écuries, et j'entrai seul par une des petites portes du parc. -</p> -<p> -Ce beau lieu, dépouillé de fleurs et de verdure, avait un plus grand -caractère. Les sombres sapins secouaient leurs frimas sur ma tête, et -le branchage des vieux tilleuls chargés de givre dessinait de légères -arcades de cristal sur le berceau des allées. On eût dit les nefs -d'une cathédrale gigantesque, offrant tous les caprices d'une -architecture inconnue et fantastique. -</p> -<p> -Je retrouvai le printemps dans la rotonde de la bibliothèque. On -l'avait isolée des galeries contiguës, en remplissant les arcades de -panneaux vitrés, afin d'en faire une espèce de serre tempérée. -L'eau de la fontaine murmurait donc toujours parmi des fleurs -exotiques encore plus belles que celles que j'avais vues, et cette eau -courante, tandis qu'au dehors toutes les eaux dormaient enchaînées -sous la glace, était agréable à voir et à entendre. -</p> -<p> -J'eus quelque peine à me décider à regarder la néréide. Je la -trouvai moins belle que le souvenir resté en moi de celle dont elle me -rappelait la forme et les traits. Puis, peu à peu, je me mis à -l'admirer et à la chérir comme on chérit un portrait qui vous -retrace au moins l'ensemble et quelques traits d'une personne -aimée. Ma sensibilité était depuis si longtemps contenue et -surexcitée, que je fondis en larmes et restai assis et comme brisé, à -la place où j'avais vu celle que je n'espérais plus revoir. -</p> -<p> -Un bruit de robe de soie me fit relever la tête, et je vis devant moi -une femme assez grande, très-mince, mais du port le plus gracieux, qui -me regardait avec sollicitude. Je songeai un instant à l'assimiler à -ma vision; mais la nuit qui se faisait rapidement ne me permettait pas -de bien distinguer sa figure, et, d'ailleurs, une femme en paniers et -en falbalas ressemble si peu à une nymphe de la renaissance, que je me -défendis de toute illusion et me levai pour la saluer comme une simple -mortelle. -</p> -<p> -Elle me salua aussi, hésita un instant à m'adresser la parole, puis -enfin elle s'y décida et je tressaillis au son de sa voix qui faisait -vibrer tout mon être. C'était la voix d'argent, la voix sans -analogue sur la terre, de ma divinité. Aussi fus-je muet et incapable -de lui répondre. Comme devant mon immortelle, j'étais enivré et -hors d'état de comprendre ce qu'elle me disait. -</p> -<p> -Elle parut très-embarrassée de mon silence, et je fis un effort pour -sortir de cette ridicule extase. Elle me demandait si je n'étais pas -M. Just Nivières. -</p> -<p> -—Oui, madame, lui répondis-je enfin; je vous supplie de me -pardonner ma préoccupation. J'étais un peu indisposé, je m'étais -assoupi. -</p> -<p> -—Non! reprit-elle avec une adorable douceur, vous pleuriez! C'est -ce qui m'a attirée ici, de la galerie où j'attendais le signal de -l'arrivée de mon frère. -</p> -<p> -—Votre frère... -</p> -<p> -—Oui, votre ami, Bernard d'Aillane. -</p> -<p> -—Ainsi vous êtes mademoiselle d'Aillane? -</p> -<p> -—Félicie d'Aillane, et j'ose dire votre amie aussi, bien que -vous ne me connaissiez pas et que je vous voie pour la première fois. -Mais l'estime que mon frère fait de vous et tout ce qu'il nous a -écrit sur votre compte m'ont donné pour vous une sympathie réelle. -C'est donc avec chagrin, avec inquiétude que je vous ai entendu -sangloter. Mon Dieu! j'espère que vous n'avez pas été frappé -dans vos affections de famille; si vos dignes parents, dont j'ai -aussi entendu dire tant de bien, étaient dans la peine, vous ne seriez -point ici? -</p> -<p> -—Grâce à Dieu, répondis-je, je suis tranquille sur le compte de -toutes les personnes que j'aime, et le chagrin personnel que -j'éprouvais tout à l'heure se dissipe au son de votre voix et aux -douces paroles qu'elle m'adresse. Mais comment se fait-il qu'ayant -une sœur telle que vous, Bernard ne m'en ait jamais parlé? -</p> -<p> -—Bernard est absorbé par une affection dont je ne suis pas jalouse -et que je comprends bien, car madame d'Ionis est une tendre sœur pour -moi; mais n'êtes-vous pas venu avec lui, et comment se fait-il que -je vous trouve seul ici, sans que personne soit averti de votre arrivée? -</p> -<p> -—Bernard a pris les devants... -</p> -<p> -—Ah! je comprends. Eh bien, laissons-les ensemble encore un peu; -ils ont tant de choses à se dire, et leur attachement est si noble, si -fraternel, si ancien déjà! Mais venez auprès de la cheminée de la -bibliothèque, car il fait un peu frais ici. -</p> -<p> -Je compris qu'elle ne trouvait pas convenable de rester dans -l'obscurité avec moi, et je la suivis à regret. Je craignais de voir -sa figure, car sa voix me plongeait dans une forte illusion; comme si -mon immortelle se fût pliée à m'entretenir en langue vulgaire des -détails du monde des vivants. -</p> -<p> -Il y avait du feu et de la lumière dans la bibliothèque et je pus -alors voir ses traits, qui étaient admirablement beaux et qui me -rappelaient confusément ceux que je croyais bien fixés dans ma -mémoire. Mais, à mesure que je l'examinais avec autant d'attention -que le respect me permettait d'en laisser paraître, je reconnus que -ces trois images de la néréide, du fantôme et de mademoiselle -d'Aillane se confondaient dans ma tête, sans qu'il me fût possible -de les isoler pour faire à chacune la part d'admiration qui lui -était due. C'était le même type, j'en étais bien certain; mais -je ne pouvais plus constater les différences, et je m'apercevais avec -effroi de l'incertitude de ma mémoire quant à la sublime apparition. -J'y avais trop pensé, j'avais trop cru la revoir, je ne me la -représentais plus qu'à travers un nuage. -</p> -<p> -Et puis, au bout de quelques instants, j'oubliais cette angoisse pour -ne plus voir que mademoiselle d'Aillane, belle comme la plus pure et -la plus élégante des nymphes de Diane, et aussi naïvement affectueuse -avec moi qu'un enfant qui se confie à une figure sympathique. Il y -avait en elle une chasteté pour ainsi dire rayonnante, un abandon de -cœur adorable sans aucune pensée de coquetterie; rien des manières -toujours un peu réservées d'une fille de qualité parlant à un -bourgeois. Il semblait que je fusse un parent, un ami d'enfance avec -qui elle refaisait connaissance après une séparation de quelques -années. Son regard limpide n'avait pas le feu concentré de celui de -madame d'Ionis. C'était une lumière sereine comme celle des -étoiles. Impressionnable et nerveux comme je l'étais devenu à la -suite de tant de veilles exaltées, je me sentais comme rajeuni, -reposé, rafraîchi délicieusement sous cette bénigne influence. -</p> -<p> -Elle me parlait sans art et sans prétention, mais avec une distinction -naturelle et une droiture de jugement qui trahissaient une éducation -morale bien au-dessus de celle qu'on regardait alors comme suffisante -pour les femmes de son rang. Elle n'avait aucun de leurs préjugés, -et c'était avec une angélique bonne foi et même avec une certaine -passion d'enfant généreuse qu'elle acceptait les conquêtes de -l'esprit philosophique qui nous entraînait tous, à notre insu, vers -une ère nouvelle. -</p> -<p> -Mais, par-dessus tout, elle avait le charme irrésistible de la douceur, -et je le subis d'emblée sans songer à m'en préserver, sans me -souvenir que j'avais prononcé, dans le secret de mon âme, une sorte -de vœu monastique qui me consacrait au culte de l'insaisissable -idéal. -</p> -<p> -Elle me parla avec abandon des chagrins et des joies de sa famille, du -rôle que j'avais joué dans les péripéties de ces derniers temps, -et de la reconnaissance qu'elle croyait me devoir pour la manière -dont j'avais parlé à Bernard de l'honneur de leur père. -</p> -<p> -—Vous savez donc toutes ces choses? lui dis-je avec attendrissement. -Vous devez apprécier tout ce qu'il m'en coûtait d'avoir à vous -combattre! -</p> -<p> -—Je sais tout, me dit-elle, et même le duel que vous avez failli -avoir avec mon frère. Hélas! tout le tort était de son côté; mais -il est de ceux qui se relèvent meilleurs après une faute, et c'est -de là que date son estime pour vous. Il tarde à mon père, que ses -affaires ont retenu à Paris tous ces temps-ci, mais qui sera ici -bientôt, de vous dire qu'il vous regarde désormais comme un de ses -enfants. Vous l'aimerez, j'en suis sûre; c'est un homme d'un -esprit supérieur et d'un caractère à la hauteur de son esprit. -</p> -<p> -Comme elle parlait ainsi, un bruit de voiture et les aboiements des -chiens au dehors la firent sauter sur sa chaise. -</p> -<p> -—C'est lui! s'écria-t-elle, je parie que c'est lui qui arrive! -Venez avec moi à sa rencontre. -</p> -<p> -Je la suivis, tout enivré. Elle m'avait mis le flambeau dans les -mains et courait devant moi, si svelte et si souple, que nul statuaire -n'eût pu concevoir un plus pur idéal de nymphe et de déesse. -J'étais déjà habitué à voir cet idéal costumé à la mode de mon -temps. Sa toilette, d'ailleurs, était exquise de goût et de -simplicité, et je voulus voir encore un rapprochement symbolique dans -la couleur de sa robe de soie changeante, qui était d'un blanc mat, -à reflets vert tendre. -</p> -<p> -—Voici M. Nivières, dit-elle en me montrant à son père, aussitôt -qu'elle l'eut embrassé avec effusion. -</p> -<p> -—Ah! ah! répondit-il d'un ton qui me parut singulier et qui -m'eût troublé, s'il ne fût venu à moi en me tendant les deux -mains avec une cordialité non moins surprenante: ne vous étonnez pas -du plaisir que j'ai à vous voir; vous êtes l'ami de mon fils, le -mien par conséquent, et je sais, par lui, tout ce que vous valez. -</p> -<p> -Madame d'Ionis et Bernard accouraient; je trouvai Caroline embellie -par le bonheur. Quelques moments après, nous étions tous réunis -autour de la table, avec l'abbé de Lamyre, qui était arrivé dans la -matinée, et la bonne Zéphyrine, qui avait fermé les yeux de la -douairière d'Ionis quelques semaines auparavant, et qui portait le -deuil comme toutes les personnes de la maison. Les d'Aillane, -n'étant parents des d'Ionis que par alliance, s'étaient -dispensés d'une formalité qui, de leur part, n'eût pu sembler -qu'un acte d'hypocrisie. -</p> -<p> -Le souper ne fut pas bruyant. On devait s'abstenir de gaieté et -d'expansion devant les domestiques, et madame d'Ionis sentait si -bien les convenances de sa situation, qu'elle se contenait sans effort -et maintenait ses hôtes au même diapason. Le plus difficile à rendre -grave était l'abbé de Lamyre. Il ne pouvait se défendre de -l'habitude de chantonner deux ou trois vers de couplet, en manière de -résumé philosophique, à travers la conversation. -</p> -<p> -Malgré cette sorte de contrainte, la joie et l'amour étaient dans -l'air de cette maison, où personne ne pouvait raisonnablement -regretter M. d'Ionis, et où l'étroitesse d'idées et la -banalité de cœur de la douairière avaient laissé fort peu de vide. -On y respirait un parfum d'espoir et de délicate tendresse qui me -pénétrait, et dont je m'étonnais de ne pas me sentir attristé, moi -qui m'étais fiancé à l'éternelle solitude. -</p> -<p> -Il est vrai que, depuis ma liaison avec Bernard, je marchais à grands -pas vers la guérison. Son caractère plein d'initiative m'avait -arraché bon gré, mal gré, à mes habitudes de tristesse. En -m'arrachant aussi mon secret, il m'avait soustrait à la funeste -tendance qui me portait vers le détachement de toutes choses. -</p> -<p> -—Un secret sans confident est une maladie mortelle, m'avait-il dit. -</p> -<p> -Et il m'avait écouté divaguer, sans paraître s'apercevoir de ma -folie: tantôt il avait semblé la partager, tantôt il m'avait -adroitement présenté des doutes qui m'avaient gagné. J'en étais -arrivé, la plupart du temps, à croire que, sauf l'inexplicable fait -de la bague, mon imagination avait tout créé dans mes aventures -fantastiques. -</p> -<p> -Je trouvai chez M. d'Aillane toute la supériorité de cœur et -d'esprit que ses enfants m'avaient annoncée. Il me témoignait une -sympathie à laquelle je répondais de toute mon âme. -</p> -<p> -On se sépara le plus tard possible. Pour moi, quand minuit sonna et que -madame d'Ionis donna le signal du bonsoir général, j'eus un -sentiment de douleur, comme si je retombais d'un songe délicieux dans -une morne réalité. J'avais si longtemps renversé en moi la notion -de la vie, prenant celle-ci pour le rêve et le rêve pour la veille, -que cet effroi de me retrouver seul était, à mes propres yeux, une -sorte de prodige subit, qui ébranlait tout mon être. -</p> -<p> -Je n'aurais certes pas voulu encore admettre l'idée que je pouvais -aimer; mais il est certain que, sans me croire amoureux de mademoiselle -d'Aillane, je sentais pour elle une amitié extraordinaire. Je -n'avais cessé de la regarder à la dérobée dans les moments où -elle ne m'adressait pas la parole, et plus je m'initiais à sa -beauté un peu étrange de lignes, plus je me persuadais retrouver -l'effet produit sur moi par le fantôme adoré; seulement, c'était -une fascination plus douce et qui me remplissait moralement d'un -bien-être inouï. Cette physionomie limpide inspirait une confiance -absolue et quelque chose d'ardemment tranquille comme la foi. -</p> -<p> -Bernard, qui pas plus que moi n'avait envie de dormir, babilla avec -moi jusqu'à deux heures du matin. Nous étions logés dans la même -chambre, non plus la chambre aux dames, ni même celle où j'avais -été malade, mais un joli appartement décoré, dans le goût de -Boucher, des images les plus roses et les plus souriantes. Il n'avait -pas plus été question de dames vertes que si l'on n'en eût jamais -entendu parler. -</p> -<p> -Bernard, tout en m'entretenant de sa chère Caroline, me questionna -sur l'opinion que j'avais conçue de sa chère Félicie. Je ne -savais d'abord comment lui répondre. Je craignais de dire trop ou -trop peu. Je m'en tirai en lui demandant à mon tour pourquoi il -m'avait si peu parlé d'elle. -</p> -<p> -—Est-il possible, lui dis-je, que vous ne l'aimiez pas autant -qu'elle vous aime? -</p> -<p> -—Je serais, répondit-il, un étrange animal si je n'adorais pas ma -sœur. Mais vous étiez si préoccupé de certaines idées, que vous ne -m'auriez pas seulement écouté si je vous eusse fait son éloge. Et -puis, dans la situation où nous étions et où nous sommes -malheureusement encore, ma sœur et moi, il ne convenait guère que -j'eusse l'air de vous la proposer. -</p> -<p> -—Et comment eussiez-vous pu avoir l'air de me faire un pareil -honneur? -</p> -<p> -—Ah! c'est qu'il y a une circonstance singulière dont j'ai -été bien des fois sur le point de vous parler, et que vous avez -certainement déjà remarquée: la ressemblance étonnante de Félicie -avec la néréide de Jean Goujon, dont vous étiez épris au point de -prêter ses traits à votre fantôme. -</p> -<p> -—Je ne me trompais donc pas! m'écriai-je, mademoiselle -d'Aillane ressemble, en beau, à cette statue? -</p> -<p> -—En beau!... merci pour elle! Mais vous voyez, cette ressemblance -vous impressionne; voilà pourquoi je me suis abstenu de vous la -signaler d'avance. -</p> -<p> -—Je comprends que vous ayez craint de me suggérer des -prétentions... que je ne puis avoir! -</p> -<p> -—J'ai craint de vous rendre amoureux d'une jeune personne qui ne -pouvait prétendre à vous; voilà, mon cher ami, tout ce que j'ai -craint. Tant que la situation de fortune de madame d'Ionis ne sera pas -connue, nous devons nous considérer comme dans la misère. Votre père -et le mien craignent que son mari n'ait tout mangé, et qu'en la -nommant sa légataire universelle, il ne lui ait fait qu'une mauvaise -plaisanterie. Dans ce cas, jamais nous n'accepterons la petite fortune -qu'elle veut nous céder et à laquelle nos droits sont contestables, -comme vous le savez de reste. Je ne l'en épouserai pas moins, puisque -nous nous aimons, mais sans consentir à ce qu'elle me reconnaisse, -par contrat, le moindre avoir. Alors, ma sœur, sans aucune espèce de -dot,—car ma femme ne serait pas assez riche pour lui en faire une, -et Félicie ne souffrira jamais qu'elle se gêne pour elle,—est -résolue à se faire religieuse. -</p> -<p> -—Religieuse, elle? Jamais! Bernard, vous ne devez jamais consentir -à un pareil sacrifice! -</p> -<p> -—Pourquoi donc, mon cher ami? dit-il avec un sentiment de tristesse -et de fierté que je compris. Ma sœur a été élevée dans cette -idée-là, et même elle a toujours montré le goût de la retraite. -</p> -<p> -—Vous n'y songez pas! Il est impossible qu'une personne aussi -accomplie ne daigne pas consentir à faire le bonheur d'un honnête -homme; il est encore plus impossible qu'un honnête homme ne se -rencontre pas pour implorer d'elle ce bonheur! -</p> -<p> -—Je ne dis pas qu'il n'en sera peut-être pas ainsi! C'est une -question que l'avenir résoudra, d'autant plus que, si madame -d'Ionis reste un peu riche, je ne me ferai pas de scrupule de lui -laisser doter ma sœur dans une limite modeste, mais suffisant à la -modestie de ses goûts. Seulement, nous ne savons rien encore, et, dans -tous les cas, j'aurais eu mauvaise grâce à vous dire: «J'ai une -sœur charmante qui réalise votre idéal...» C'eût été vous dire: -«Songez-y!...» c'eût été vous jeter à la tête une fille -beaucoup trop fière pour consentir jamais à entrer dans une famille -plus riche qu'elle, par la porte de l'exaltation d'un jeune -poëte. Or, le raisonnement que j'ai fait, je le fais encore, et je -vous prie bien sérieusement, mon cher ami, de ne pas trop remarquer la -ressemblance de ma sœur avec la néréide. -</p> -<p> -Je gardai un instant le silence; puis, sentant malgré moi que cette -recommandation me troublait plus que je ne m'y serais attendu -moi-même, je lui dis avec une sincérité brusque: -</p> -<p> -—Alors, mon cher Bernard, pourquoi donc m'avez-vous amené ici? -</p> -<p> -—Parce que je croyais ma sœur partie. Elle devait rejoindre, à -Tours, mon père, qui lui-même ne devait venir ici que dans une -quinzaine. Les événements contrarient mes prévisions; mais je n'en -suis pas moins tranquille pour ma sœur, ayant affaire à un homme tel -que vous. -</p> -<p> -—Êtes-vous aussi tranquille pour moi, Bernard? lui dis-je d'un -ton de reproche. -</p> -<p> -—Oui, répondit-il avec un peu d'émotion. Je suis tranquille, -parce que vous aurez la force d'âme de vous dire ceci: Une fille de -cœur et de mérite a le droit de vouloir être recherchée par un homme -dont le cœur soit libre, et elle serait peu flattée de découvrir, un -jour, qu'elle n'a dû sa recherche qu'au hasard d'une -ressemblance. -</p> -<p> -Je compris si bien cette réponse, que je n'ajoutai plus rien et -résolus de ne plus trop regarder mademoiselle d'Aillane, dans la -crainte de me donner follement le change à moi-même. Je pris même la -résolution de partir, pour peu que je vinsse à être trop ému de -cette fatale ressemblance, et c'est ce qui m'arriva dès le -lendemain. Je sentis que je devenais éperdument épris de mademoiselle -d'Aillane, que le rêve de la néréide s'effaçait devant elle, et -que Bernard s'en apercevait avec inquiétude. -</p> -<p> -Je pris congé, prétendant que mon père ne m'avait donné que -vingt-quatre heures de liberté. J'étais décidé à ouvrir mon cœur -à mes parents et à leur demander l'autorisation d'offrir mon âme -et ma vie à mademoiselle d'Aillane. Je le fis avec la plus grande -sincérité. Le récit de mes souffrances passées fit rire mon père et -pleurer ma mère. Cependant, quand j'eus assez bien dépeint cet état -de désespoir où j'étais tombé par moments et qui m'avait fait -envisager avec une sorte de volupté la pensée du suicide, mon père -redevint sérieux, et s'écria en regardant ma mère: -</p> -<p> -—Ainsi, voilà un enfant qui a été maniaque sous nos yeux, et nous -ne nous en sommes pas doutés! Et vous pensiez, ma mie, qu'il nous -cachait sa flamme pour la belle d'Ionis qui est si bien vivante, -tandis qu'il se consumait pour la belle d'Ionis qui est morte, si -tant est qu'elle ait jamais existé! Vraiment, il se passe -d'étranges choses dans la tête des poëtes, et j'avais bien -raison, dans les commencements, de me méfier de cette diablesse de -poésie. Allons, grâces soient rendues à la belle d'Aillane qui -ressemble à la néréide et qui nous a guéri notre insensé! Il faut -l'épouser à tout prix, et la demander bien vite avant qu'on sache -si elle aura une dot; car, si elle doit en avoir une, elle se trouvera -trop grande dame pour épouser un avocat. Pourquoi diantre madame -d'Ionis ne m'a-t-elle pas confié le soin de sa liquidation? Nous -saurions à quoi nous en tenir, au lieu que ce vieux procureur de Paris -n'en finira pas de six mois. Est-ce qu'on travaille à Paris? On -fait de la politique et on néglige les affaires! -</p> -<p> -Dès le lendemain, mon père et moi, nous retournions à Ionis. Notre -demande fut soumise à M. d'Aillane, qui commença par m'embrasser; -après quoi, il tendit la main à mon père et lui dit avec une droiture -toute chevaleresque: -</p> -<p> -—<i>Oui, et merci!</i> -</p> -<p> -Je me jetai de nouveau dans ses bras et il ajouta: -</p> -<p> -—Attendez pourtant que ma fille y consente, car je veux qu'elle -soit heureuse. Quant à moi, je vous la donne sans savoir si elle sera -assez riche pour vous; parce que, si elle l'est, je suis décidé à -vous trouver assez noble pour elle. Vous risquez le tout pour le tout. -Eh bien, mordieu! j'en veux faire autant et ne pas rester au-dessous -de l'exemple que vous me donnez. Vous n'avez pas d'ambition -d'argent, vous autres; moi, je n'ai plus de préjugés de noblesse. -Nous voilà donc d'accord. J'ai votre parole et vous avez la mienne. -Seulement, je tiens à ce que ma fille seule en décide: et vous allez, -cher monsieur Nivières, laisser votre fils faire sa cour lui-même, car -son amour est bien nouveau, et c'est à lui d'inspirer la confiance -sur ce point. Quant à son caractère et à son talent, nous les -connaissons, et il n'y aura pas d'objection de ce côté-là. -</p> -<p> -Il me fut donc permis d'être assidu au château d'Ionis, et ce fut, -relativement au passé, le plus beau temps de mon existence. -</p> -<p> -J'aimais, dans les conditions normales de la vie, un être au-dessus -de la région ordinaire de la vie; un ange de bonté, de douceur, -d'intelligence et de beauté idéales. -</p> -<p> -Elle me fit attendre l'espérance. Elle s'exprimait librement sur -son estime et sa sympathie pour moi; mais, quand je parlais d'amour, -elle montrait quelque doute. -</p> -<p> -—Ne vous trompez-vous pas, disait-elle, et n'avez-vous pas aimé -avant moi, et plus que moi, certaine inconnue que mon frère n'a -jamais voulu me nommer? -</p> -<p> -Un jour, elle me dit: -</p> -<p> -—Ne portez-vous pas là, au doigt, une certaine bague qui est pour -vous un talisman, et, si je vous demandais de la jeter dans la fontaine, -m'obéiriez-vous? -</p> -<p> -—Non certes! m'écriai-je, je ne m'en séparerai jamais, puisque -c'est vous qui me l'avez donnée. -</p> -<p> -—Moi! que dites-vous là? -</p> -<p> -—Oui, c'est vous! ne me le cachez plus. C'est vous qui avez -joué le rôle de la dame verte pour satisfaire madame d'Ionis, qui -voulait vous faire décréter sa ruine et qui croyait trouver en moi la -personne digne de foi dont son mari exigeait le témoignage. C'est -vous qui, en cédant à sa fantaisie jusqu'à m'apparaître sous un -aspect fantastique, m'avez tracé mon devoir conformément à la -délicatesse et à la fierté de votre âme. -</p> -<p> -—Eh bien, oui, c'est moi! dit-elle; c'est moi qui ai failli -vous rendre fou et qui m'en suis cruellement repentie quand j'ai su, -tardivement, combien vous aviez souffert de cette aventure romanesque. -On vous avait, une première fois, éprouvé par une scène de -fantasmagorie où je n'étais pour rien. Quand on vous vit si -courageux, plus courageux que l'abbé de Lamyre, à qui Caroline avait -joué, pour se divertir, un tour semblable, on s'imagina pouvoir vous -régaler d'une apparition qui n'avait rien de bien effrayant. Je me -trouvais ici secrètement, car la douairière d'Ionis ne m'y eût -pas soufferte volontiers. Caroline, frappée de ma ressemblance avec la -nymphe de la fontaine, s'imagina de me coiffer et de m'habiller -comme elle, pour me faire rendre mon oracle, qui ne fut pas conforme à -ses désirs, mais auquel vous avez religieusement obéi, sans oublier un -seul instant le soin de notre honneur. Je partis le lendemain matin, et -on me laissa ignorer ensuite que vous aviez été gravement malade ici, -à la suite de cette apparition. Quand vous eûtes une querelle avec -Bernard, j'étais à Angers, et c'est moi qui vous renvoyai la bague -que je vous avais fait trouver dans votre chambre. Cette circonstance -avait été inventée par madame d'Ionis, qui possédait deux bagues -pareilles, fort anciennes, et qui avait tout disposé pour notre roman. -C'est elle qui vous l'a reprise ensuite pendant votre fièvre, dans -la crainte de vous voir trop exalté par cette apparence de réalité, -et préférant vous laisser croire que vous aviez tout rêvé. -</p> -<p> -—Et je ne l'ai pas cru! jamais! Mais comment aviez-vous repris -possession de cette bague qui n'était pas à vous? -</p> -<p> -—Caroline me l'avait donnée, dit-elle en rougissant, parce que je -l'avais trouvée jolie! -</p> -<p> -Puis elle se hâta d'ajouter: -</p> -<p> -—Quand Bernard vous eut confessé, j'appris enfin par quels -chagrins et quelles vertus vous aviez mérité de revoir la dame verte. -Je résolus alors d'être votre sœur et votre amie pour réparer, par -l'affection de toute ma vie, l'imprudence où je m'étais laissé -entraîner et vous dédommager ainsi des peines que je vous avais -causées. Je ne m'attendais guère à vous plaire autant au grand jour -qu'au clair de la lune. Eh bien, puisqu'il en est ainsi, sachez que -vous n'avez pas été seul malheureux, et que... -</p> -<p> -—Achevez! m'écriai-je en tombant à ses pieds. -</p> -<p> -—Eh bien, eh bien..., dit-elle en rougissant encore plus et en -baissant la voix, bien que nous fussions seuls auprès de la fontaine, -sachez que j'avais été punie de ma témérité. J'étais, ce -jour-là, une enfant bien tranquille et bien gaie. Je sus très-bien -jouer mon rôle, et mes <i>deux sœurs</i>, Bernard et l'abbé de Lamyre, qui -nous écoutaient derrière ces rochers, trouvèrent que j'y avais mis -une gravité dont ils ne me croyaient pas capable. La vérité est -qu'en vous voyant et en vous écoutant, je fus prise moi-même de je -ne sais quel vertige. D'abord, je me figurai que j'étais -réellement une morte. Destinée au cloître, je vous parlai comme -séparée déjà du monde des vivants. La conviction de mon rôle me -gagna. Je sentis que je m'intéressais à vous. Vous m'invoquiez -avec une passion... qui me troubla jusqu'au fond de l'âme. Si vous -voyiez ma figure, je voyais aussi la vôtre... et, quand je rentrai dans -mon couvent, j'eus peur des vœux que je devais prononcer, je sentis -qu'en jouant à m'emparer de votre liberté, j'avais livré et -perdu la mienne. -</p> -<p> -En me parlant ainsi, elle s'était animée. La timide pudeur du -premier aveu avait fait place à la confiance enthousiaste. Elle entoura -ma tête de ses beaux bras longs et souples et m'embrassa au front, en -disant: -</p> -<p> -—Je te l'avais bien promis que tu me reverrais! J'étais navrée -en te faisant cette promesse que je croyais trompeuse, et, pourtant, -quelque chose de divin, une voix de la Providence me disait à -l'oreille: «Espère, puisque tu aimes!» -</p> -<p> -Nous fûmes unis le mois suivant. La liquidation de madame d'Ionis, -devenue madame d'Aillane, n'était pas terminée, quand éclata la -Révolution qui mit fin à toute contestation de la part des créanciers -de son mari, jusqu'à nouvel ordre. Après la Terreur, elle se -retrouva dans une situation aisée, mais non opulente: j'eus donc la -joie et l'orgueil d'être le seul appui de ma femme. Le beau -château d'Ionis était vendu, les terres dépecées. Des paysans, -égarés par un patriotisme peu éclairé, avaient brisé la fontaine, -croyant que c'était la baignoire d'une reine. -</p> -<p> -Un jour, on m'apporta la tête et un bras de la néréide, que -j'achetai au mutilateur et que je garde précieusement. Ce que -personne n'avait pu briser, c'était mon bonheur de famille; ce qui -avait traversé, ce qui traversa toujours, inaltérable et pur, les -tempêtes politiques, ce fut mon amour pour la plus belle et la -meilleure des femmes. -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4>FIN</h4> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LES DAMES VERTES</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. 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Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> -</div> -</body> - -</html> diff --git a/old/69098-h/images/dames_cover.jpg b/old/69098-h/images/dames_cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index f31b07b..0000000 --- a/old/69098-h/images/dames_cover.jpg +++ /dev/null |
