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-The Project Gutenberg eBook of Les dames vertes, by George Sand
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Les dames vertes
- OEuvres de George Sand
-
-Author: George Sand
-
-Release Date: October 6, 2022 [eBook #69098]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laura Natal Rodrigues (Images generously made available by
- Hathi Trust Digital Library.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DAMES VERTES ***
-
-
- LES
- DAMES VERTES
-
- PAR
-
- GEORGE SAND
-
-
- NOUVELLE ÉDITION
-
-
- PARIS
-
- CALMANN LÉVY, ÉDITEURS
-
- ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
-
- À LA LIBRAIRIE NOUVELLE
-
- 1879
-
- Droits de reproduction et de traduction réservés
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-I. Les trois pains
-II. L'apparition
-III. Le procès
-IV. L'immortelle
-V. Le duel
-VI. Conclusion
-
-
-
-
-LES
-DAMES VERTES
-
-
-
-
-I
-
-LES TROIS PAINS
-
-
-Chargé par mon père d'une mission très-délicate, je me rendis,
-vers la fin de mai 1788, au château d'Ionis, situé à une dizaine de
-lieues dans les terres, entre Angers et Saumur.
-
-J'avais vingt-deux ans, et j'exerçais déjà la profession
-d'avocat, pour laquelle je me sentais peu de goût, bien que ni
-l'étude des affaires ni celle de la parole ne m'eussent présenté
-de difficultés sérieuses. Eu égard à mon âge, on ne me trouvait pas
-sans talents; et le talent de mon père, avocat renommé dans sa
-localité, m'assurait, pour l'avenir, une brillante clientèle, pour
-peu que je fisse d'efforts pour n'être pas trop indigne de le
-remplacer. Mais j'eusse préféré les lettres, une vie plus rêveuse,
-un usage plus indépendant et plus personnel de mes facultés, une
-responsabilité moins soumise aux passions et aux intérêts d'autrui.
-
-Comme ma famille était dans l'aisance, et que j'étais fils unique,
-très-choyé et très-chéri, j'eusse pu choisir ma carrière; mais
-j'eusse affligé mon père, qui s'enorgueillissait de sa compétence
-à me diriger dans le chemin qu'il m'avait frayé d'avance, et je
-l'aimais trop tendrement pour vouloir faire prévaloir mes instincts
-sur ses désirs.
-
-Ce fut une soirée délicieuse que celle où j'achevais cette
-promenade à cheval à travers les bois qui entourent le vieux et
-magnifique château d'Ionis. J'étais bien monté, vêtu en cavalier
-avec une sorte de recherche, et accompagné d'un domestique dont je
-n'avais nul besoin, mais que ma mère avait eu l'innocente vanité
-de me donner pour la circonstance, voulant que son fils se présentât
-convenablement chez une des personnes les plus brillantes de notre
-clientèle.
-
-La nuit s'éclairait mollement du feu doux de ses plus grandes
-étoiles. Un peu de brume voilait le scintillement de ces myriades
-d'astres secondaires qui clignotent comme des yeux ardents durant des
-nuits claires et froides. Celle-ci offrait un vrai ciel d'été, assez
-pur pour être encore lumineux et transparent, assez adouci pour ne pas
-effrayer de son incommensurable richesse. C'était, si je peux ainsi
-parler, un de ces doux firmaments qui vous permettent de penser encore
-à la terre, d'admirer les lignes vaporeuses de ses étroits horizons,
-de respirer sans dédain son atmosphère de fleurs et d'herbages,
-enfin de se dire qu'on est quelque chose dans l'immensité et
-d'oublier que l'on n'est qu'un atome dans l'infini.
-
-À mesure que j'approchais du parc seigneurial, les sauvages parfums
-de la forêt s'imprégnaient de ceux des lilas et des acacias qui
-penchaient leurs têtes fleuries au-dessus du mur de ronde. Bientôt, à
-travers les bosquets, je vis briller les croisées du manoir, derrière
-leurs rideaux de moire violette, coupés des grands croisillons noirs de
-l'architecture. C'était un magnifique château de la renaissance,
-un chef-d'œuvre de goût mêlé de caprice, une de ces demeures où
-l'on se sent impressionné par je ne sais quoi d'ingénieux,
-d'élégant et de hardi qui, de l'imagination de l'architecte,
-semble passer dans la vôtre et s'en emparer pour l'élever
-au-dessus des habitudes et des préoccupations du monde positif.
-
-J'avoue que le cœur me battait bien fort en disant mon nom au laquais
-chargé de m'annoncer. Je n'avais jamais vu madame d'Ionis. Elle
-passait pour être la plus jolie femme du pays; elle avait vingt-deux
-ans, un mari qui n'était ni beau ni aimable, et qui la négligeait
-pour les voyages. Son écriture était charmante, et elle trouvait moyen
-de montrer non-seulement beaucoup de sens, mais encore beaucoup
-d'esprit dans ses lettres d'affaires. C'était, en outre, un
-très-noble caractère. Voilà tout ce que je savais d'elle, et c'en
-était bien assez pour que j'eusse peur de paraître gauche et
-provincial.
-
-Je devais être très-pâle en entrant dans le salon.
-
-Aussi ma première impression fut-elle comme de soulagement et de
-plaisir lorsque je me trouvai en présence de deux grosses vieilles
-femmes très-laides, dont l'une, madame la douairière d'Ionis,
-m'annonça que sa bru était chez une de ses amies du voisinage et ne
-rentrerait probablement que le lendemain.
-
---Vous êtes quand même le bienvenu, ajouta cette matrone; nous
-avons beaucoup d'amitié et de reconnaissance pour monsieur votre
-père, et il paraît que nous avons grand besoin de ses conseils, que
-vous êtes sans doute chargé de nous transmettre.
-
---Je venais de sa part pour parler d'affaires à madame d'Ionis...
-
---La comtesse d'Ionis s'occupe d'affaires, en effet, reprit la
-douairière comme pour m'avertir d'une bévue commise. Elle s'y
-entend, elle a une bonne tête, et, en l'absence de mon fils, qui est
-à Vienne, c'est elle qui suit cet ennuyeux et interminable procès.
-Il ne faut pas que vous comptiez sur moi pour la remplacer, car je n'y
-entends rien du tout, et tout ce que je peux faire, c'est de vous
-retenir jusqu'au retour de la comtesse en vous offrant un souper tel
-quel et un bon lit.
-
-Là-dessus, la vieille dame, qui, malgré la petite leçon qu'elle
-m'avait donnée, paraissait une assez bonne femme, sonna et donna des
-ordres pour mon installation. Je refusai de manger, ayant pris mes
-précautions en route, et sachant qu'il n'est rien de plus gênant
-que de manger tout seul, sous les yeux de gens à qui l'on est
-complètement inconnu.
-
-Comme mon père m'avait donné plusieurs jours pour m'acquitter de
-ma commission, je n'avais rien de mieux à faire que d'attendre
-notre belle cliente, et j'étais, vis-à-vis d'elle et de sa
-famille, un envoyé assez utile pour avoir droit à une très-cordiale
-hospitalité. Je ne me fis donc pas prier pour rester chez elle, bien
-qu'il y eût un tournebride très-confortable, où les gens de ma
-sorte allaient ordinairement attendre le moment de s'entretenir avec
-les gens de qualité. Tel était encore le langage des provinces à
-cette époque, et il fallait en apprécier les termes et la valeur pour
-se tenir à sa place, sans bassesse et sans impertinence, dans les
-relations du monde. Bourgeois et philosophe (on ne disait pas encore
-démocrate), je n'étais nullement convaincu de la supériorité
-morale de la noblesse. Mais, bien qu'elle se piquât aussi de
-philosophie, je savais qu'il fallait ménager ses susceptibilités
-d'étiquette, et les respecter pour s'en faire respecter soi-même.
-
-J'avais donc, un peu de timidité passée, aussi bon ton que qui que
-ce soit, ayant déjà vu chez mon père des spécimens de toutes les
-classes de la société. La douairière parut s'en apercevoir au bout
-de quelques instants, et ne plus se faire de violence pour accueillir,
-sinon en égal, du moins en ami, le fils de l'avocat de la maison.
-
-Pendant qu'elle me faisait la conversation, en femme à qui l'usage
-tient lieu d'esprit, j'eus le loisir d'examiner et sa figure et
-celle de l'autre matrone, encore plus grasse qu'elle, qui, assise à
-quelque distance et remplissant le fond d'un ouvrage de tapisserie, ne
-desserrait pas les dents et levait à peine les yeux sur moi. Elle
-était mise à peu près comme la douairière, robe de soie foncée,
-manches collantes, fichu de dentelle noire passé par-dessus un bonnet
-blanc et noué sous le menton. Mais tout cela était moins propre et
-moins frais; les mains étaient moins blanches quoique aussi potelées;
-le type plus vulgaire, bien que la vulgarité fût déjà
-très-accusée dans les traits lourds de la grosse douairière
-d'Ionis. Bref, je ne doutai plus de sa condition de fille de
-compagnie, lorsque la douairière lui dit, à propos de mon refus de
-souper:
-
---N'importe, Zéphyrine, il ne faut pas oublier que M. Nivières est
-jeune et qu'il peut avoir encore faim, au moment de s'endormir.
-Faites-lui mettre un ambigu dans son appartement.
-
-La monumentale Zéphyrine se leva; elle était aussi grande que grosse.
-
---Et surtout, lui dit sa maîtresse lorsqu'elle fut au moment de
-sortir, qu'on n'oublie pas le pain.
-
---Le pain? dit Zéphyrine d'une petite voix grêle et voilée qui
-faisait un plaisant contraste avec sa stature.
-
-Puis elle répéta:
-
---Le pain? avec une intonation bien marquée de doute et de surprise.
-
---Les pains! répondit la douairière avec autorité.
-
-Zéphyrine parut hésiter un instant et sortit; mais sa maîtresse la
-rappela aussitôt pour lui faire cette étrange recommandation:
-
---Trois pains!
-
-Zéphyrine ouvrit la bouche pour répondre, leva tant soit peu les
-épaules et disparut.
-
---Trois pains! m'écriai-je à mon tour. Mais quel appétit me
-supposez-vous donc, madame la comtesse?
-
---Oh! ce n'est rien, dit-elle. Ils sont tout petits!
-
-Elle garda un instant le silence. Je cherchais un peu ce que je
-trouverais à lui dire pour relever la conversation, en attendant que
-j'eusse le droit de me retirer, lorsqu'elle parut en proie à une
-certaine perplexité, porta la main au gland de la sonnette et
-s'arrêta pour dire, comme se parlant à elle-même:
-
---Pourtant, trois pains!...
-
---C'est beaucoup, en effet, repris-je en réprimant une grande envie
-de rire.
-
-Elle me regarda, étonnée, ne se rendant pas compte d'avoir parlé
-tout haut.
-
---Vous parlez du procès? dit-elle comme pour me faire oublier sa
-distraction: c'est beaucoup, ce qu'on nous réclame! Croyez-vous
-que nous le gagnerons?
-
-Mais elle écouta fort peu mes réponses évasives, et sonna
-décidément; un domestique vint, à qui elle demanda Zéphyrine.
-Zéphyrine revint, à qui elle parla dans l'oreille; après quoi,
-elle parut tranquillisée et se mit à babiller avec moi, en bonne
-commère, très-bornée, mais bienveillante et presque maternelle, me
-questionnant sur mes goûts, mon caractère, mes relations et mes
-plaisirs. Je me fis plus enfant que je n'étais pour la mettre à son
-aise; car je remarquai vite qu'elle était de ces femmes du grand
-monde qui ont su se passer de la plus médiocre intelligence, et qui
-n'ont aucun besoin d'en rencontrer davantage chez les autres.
-
-En somme, elle avait tant de bonhomie, que je ne m'ennuyai pas
-beaucoup avec elle pendant une heure, et que je n'attendis pas avec
-trop d'impatience la permission de la quitter.
-
-Un valet de chambre me conduisit à mon appartement; car c'était
-presque un appartement complet: trois pièces fort belles,
-très-vastes, et meublées en vieux Louis XV, avec beaucoup de luxe. Mon
-propre domestique, à qui ma bonne mère avait fait la leçon, était
-dans ma chambre à coucher, attendant l'honneur de me déshabiller,
-afin de paraître aussi instruit de son devoir que les valets de grande
-maison.
-
---C'est fort bien, mon cher Baptiste, lui dis-je quand nous fûmes
-seuls ensemble, mais tu peux aller dormir. Je me coucherai moi-même et
-me déshabillerai en personne, comme j'ai fait depuis que je suis au
-monde.
-
-Baptiste me souhaita une bonne nuit et me quitta. Il n'était que dix
-heures. Je n'avais nulle envie de dormir si tôt, et je me disposais
-à aller examiner les meubles et les tableaux de mon salon, lorsque mes
-yeux tombèrent sur l'ambigu qui m'avait été servi dans ma
-chambre, près de la cheminée, et les trois pains m'apparurent dans
-une mystérieuse symétrie.
-
-Ils étaient passablement gros et placés au centre du plateau de laque,
-dans une jolie corbeille de vieux saxe, avec une belle salière
-d'argent au milieu, et trois serviettes damassées à l'entour.
-
---Que diable y a-t-il dans l'arrangement de cette corbeille? me
-demandai-je, et pourquoi cet accessoire vulgaire de mon souper, le pain,
-a-t-il tant tourmenté ma vieille hôtesse? Pourquoi trois pains si
-expressément recommandés? Pourquoi pas quatre, pourquoi pas dix, si
-l'on me prend pour un ogre? Et, au fait, voilà un très-copieux
-ambigu, et des flacons de vin avec des étiquettes qui promettent
-beaucoup; mais pourquoi trois carafes d'eau? Voilà qui redevient
-mystérieux et bizarre. Cette bonne vieille comtesse s'imagine-t-elle
-que je suis triple, ou que j'apporte deux convives dans ma valise?
-
-Je méditais sur cette énigme, lorsqu'on frappa à la porte de
-l'antichambre.
-
---Entrez! criai-je sans me déranger, pensant que Baptiste avait
-oublié quelque chose.
-
-Quelle fut ma surprise de voir apparaître, en coiffe de nuit, la
-puissante Zéphyrine, tenant d'une main un bougeoir, de l'autre
-mettant un doigt sur ses lèvres, et s'avançant vers moi avec la
-risible prétention de ne pas faire crier le parquet sous ses pas
-d'éléphant! Je devins certainement plus pâle que je ne l'avais
-été en me préparant à paraître devant la jeune madame d'Ionis. De
-quelle effroyable aventure me menaçait donc cette volumineuse
-apparition?
-
---Ne craignez rien, monsieur, me dit ingénument la bonne vieille
-fille, comme si elle eût deviné ma terreur; je viens vous expliquer
-la singularité... les trois carafes... et les trois pains!
-
---Ah! volontiers, répondis-je en lui offrant un fauteuil;
-j'étais justement fort intrigué.
-
---Comme femme de charge, dit Zéphyrine refusant de s'asseoir et
-tenant toujours sa bougie, je serais bien mortifiée que monsieur crût
-de ma part à une mauvaise plaisanterie. Je ne me permettrais pas... Et
-pourtant je viens demander à monsieur de s'y prêter pour ne pas
-mécontenter ma maîtresse.
-
---Parlez, mademoiselle Zéphyrine; je ne suis pas d'humeur à me
-fâcher d'une plaisanterie, surtout si elle est divertissante.
-
---Oh! mon Dieu, non, monsieur; elle n'a rien de bien amusant, mais
-elle n'a rien de désagréable non plus. Voici ce que c'est. Madame
-la comtesse douairière est très... elle a une tête bien...
-
-Zéphyrine s'arrêta court. Elle aimait ou craignait la douairière et
-ne pouvait se décider à la critiquer. Son embarras était comique, car
-il se traduisait par un sourire enfantin relevant les coins d'une
-toute petite bouche édentée, laquelle faisait paraître plus large
-encore sa figure ronde et joufflue, sans front et sans menton. On eût
-dit la pleine lune se maniérant et faisant la bouche en cœur, comme on
-la voit représentée sur les almanachs liégeois. La petite voix
-essoufflée de Zéphyrine, son grasseyement et son blaisement achevaient
-de la rendre si invraisemblable, que je n'osais la regarder en face,
-dans la crainte de perdre mon sérieux.
-
---Voyons, lui dis-je pour l'encourager dans ses révélations:
-madame la comtesse douairière est un peu taquine, un peu moqueuse?
-
---Non, monsieur, non! elle est de très-bonne foi; elle croit...
-elle s'imagine...
-
-Je cherchais en vain ce que la douairière pouvait s'imaginer, lorsque
-Zéphyrine ajouta avec effort:
-
---Enfin, monsieur, ma pauvre maîtresse croit aux esprits!
-
---Soit! répondis-je. Elle n'est pas la seule personne de son sexe
-et de son âge qui ait cette croyance, et cela ne fait de tort à
-personne.
-
---Mais cela fait quelquefois du mal à ceux qui s'en effrayent, et,
-si monsieur craignait quelque chose dans cet appartement, je puis lui
-jurer qu'il n'y revient rien du tout.
-
---Tant pis! j'aurais été bien content d'y voir quelque chose de
-surnaturel... Les apparitions font partie des vieux manoirs, et celui-ci
-est si beau, que je ne m'y serais représenté que des fantômes
-très-agréables.
-
---Vraiment! monsieur a donc entendu parler de quelque chose?
-
---Relativement à ce château et à cet appartement? Jamais;
-j'attends que vous m'appreniez...
-
---Eh bien, monsieur, voici ce que c'est. En l'année... je ne sais
-plus, mais c'était sous Henri II; monsieur doit savoir mieux que moi
-combien il y a de temps de cela: il y avait ici trois demoiselles,
-héritières de la famille d'Ionis, belles comme le jour, et si
-aimables, qu'elles étaient adorées de tout le monde. Une méchante
-dame de la cour, qui était jalouse d'elles, et de la plus jeune en
-particulier, fit mettre du poison dans l'eau d'une fontaine dont
-elles burent et dont on se servait pour faire leur pain. Toutes trois
-moururent dans la même nuit, et, à ce que l'on prétend, dans la
-chambre où nous voici. Mais cela n'est pas bien sûr, et on ne se
-l'est imaginé que depuis peu. On faisait bien, dans le pays, un conte
-sur trois dames blanches qui s'étaient montrées longtemps dans le
-château et les jardins; mais c'était si vieux, qu'on n'y
-pensait plus et que personne n'y croyait, lorsqu'un des amis de la
-maison, M. l'abbé de Lamyre, qui est un esprit gai et un beau
-parleur, ayant dormi dans cette chambre, rêva ou prétendit avoir
-rêvé de trois femmes vertes qui étaient venues lui faire des
-prédictions. Et, comme il vit que son rêve intéressait madame la
-douairière et divertissait la jeune comtesse sa bru, il inventa tout ce
-qu'il voulut et fit parler ses revenants à sa fantaisie, si bien que
-madame la douairière est persuadée que l'on pourrait savoir
-l'avenir de la famille et celui du procès qui tourmente M. le comte,
-en venant à bout de faire revenir et parler ces fantômes. Mais, comme
-toutes les personnes que l'on a logées ici n'ont rien vu du tout et
-n'ont fait que rire de ses questions, elle a résolu d'y faire
-coucher celles qui, n'étant prévenues de rien, ne songeraient ni à
-inventer des apparitions, ni à cacher celles qu'elles pourraient
-voir. Voilà pourquoi elle a commandé qu'on vous mît dans cette
-chambre, sans vous rien dire; mais, comme madame n'est pas bien...
-fine, peut-être! elle n'a pas pu s'empêcher de me parler devant
-vous des trois pains.
-
---Certainement, les trois pains d'abord, et les trois carafes
-ensuite, étaient faits pour me donner à penser. Pourtant, je confesse
-que je ne trouve absolument rien qui ait rapport...
-
---Ah! si fait, monsieur. Les trois demoiselles du temps de Henri II
-ont été empoisonnées par le pain et l'eau!
-
---Je vois bien la relation, mais je ne comprends pas que cette
-offrande, si c'en est une, puisse leur être bien agréable. Qu'en
-pensez-vous vous-même?
-
---Je pense que là où sont leurs âmes, elles n'en savent rien, ou
-s'en soucient fort peu, dit Zéphyrine d'un air de supériorité
-modeste. Mais il faut que vous sachiez comment ces idées-là sont
-venues à ma bonne vieille maîtresse. Je vous apporte le manuscrit que
-madame d'Ionis, sa belle-fille, madame Caroline, comme nous
-l'appelons ici, a relevé elle-même, sur de vieux griffonnages
-trouvés dans les archives de la famille. Cette lecture vous
-intéressera plus que ma conversation, et je vais vous souhaiter le
-bonsoir... après, cependant, vous avoir adressé une petite prière.
-
---De tout mon cœur, ma bonne demoiselle: que puis-je faire pour vous?
-
---Ne dire à personne au monde, si ce n'est à madame Caroline, qui
-ne le trouvera pas mauvais, que je vous ai prévenu; car madame la
-douairière me gronderait et ne se fierait plus à moi.
-
---Je vous le promets; et que dois-je dire demain, si l'on
-m'interroge sur mes visions?
-
---Ah! voilà, monsieur... Il faut que vous ayez la bonté
-d'inventer quelque chose, un rêve sans suite ni sens, ce que vous
-voudrez, pourvu qu'il y soit question de trois demoiselles:
-autrement, madame la douairière sera comme une âme en peine et s'en
-prendra à moi, disant que je n'ai pas mis les pains, les carafes et
-la salière; ou bien que je vous ai averti, et que votre incrédulité
-a fait manquer l'apparition. Elle est persuadée de la mauvaise humeur
-de _ces dames_, et du refus qu'elles font de se montrer à ceux qui se
-moquent d'avance, ne fût-ce que dans leur pensée.
-
-Resté seul, après avoir promis à Zéphyrine de me prêter à la
-fantaisie de sa maîtresse, j'ouvris et lus le manuscrit dont je ne
-rapporterai que les circonstances relatives à mon histoire. Celle des
-demoiselles d'Ionis me parut une pure légende, racontée par madame
-d'Ionis, sur la foi de documents peu authentiques, qu'elle
-critiquait elle-même de ce ton léger et railleur qui était alors de
-mode.
-
-Je passe donc sous silence la chronique froidement commentée des trois
-mortes, qui m'avait paru plus intéressante dans les sobres paroles de
-Zéphyrine, et je rapporterai seulement le fragment suivant, transcrit
-par madame d'Ionis, d'un manuscrit daté de 1650, et rédigé par un
-ancien chapelain du château:
-
-«C'est de fait que j'ai ouï raconter, dans ma jeunesse, comme
-quoi le château d'Ionis fut hanté par des esprits, au nombre de
-trois, et montrant l'apparence de dames richement habillées,
-lesquelles, sans menacer personne, paraissaient chercher quelque chose
-dans les chambres et offices de la maison. Les messes et prières dites
-à leur intention ne les ayant pu empêcher de revenir, on s'imagina
-de faire bénir trois pains blancs et de les mettre en la chambre où
-les demoiselles d'Ionis avaient décédé. Cette nuit-là, elles
-vinrent sans faire de bruit ni effrayer personne de leur vue, et on
-trouva, le lendemain, qu'elles avaient comme grignoté les pains, à
-la manière des souris, mais n'en avaient rien emporté; et, la nuit
-suivante, elles recommencèrent à se plaindre et faire crier les huis
-et grincer les targettes. C'est pourquoi on imagina de leur mettre
-trois cruches d'eau claire, dont elles ne burent point, mais dont
-elles répandirent une partie. Enfin, le prieur de Saint-*** conseilla
-de les apaiser tout à fait en leur offrant une salière remplie de sel
-blanc, par la raison qu'elles avaient été empoisonnées dans un pain
-sans sel; et, dès que la chose fut faite, on les entendit chanter un
-très-beau cantique, où l'on assure qu'elles promettaient, en
-latin, des bénédictions et d'heureuses fortunes à la branche
-cadette d'Ionis, qui avait recueilli leur héritage.
-
-»Ceci se passa, m'a-t-on dit, du temps du roi Henri le IVme, et,
-depuis, on n'en a plus entendu parler; mais c'est une croyance qui
-a duré longtemps après, dans la maison d'Ionis, qu'en leur faisant
-cette offrande à minuit, on peut les attirer et savoir d'elles les
-choses de l'avenir. On dit même que, si trois pains, trois carafes et
-une salière se trouvent par l'effet du hasard sur une table, dans
-ledit château, on voit ou on entend, en ce lieu, des choses
-surprenantes.»
-
-À ce fragment, madame d'Ionis avait ajouté la réflexion suivante:
-«Il est bien regrettable pour la maison d'Ionis que ce beau miracle
-ait cessé: tous ses membres eussent été vertueux et sages; mais,
-bien que j'aie entre les mains une formule d'invocation rédigée
-par quelque astrologue attaché jadis à la maison, je n'espère pas
-que les _dames vertes_ veuillent jamais s'y rendre.»
-
-Je restai quelque temps absorbé, non par l'effet de cette lecture,
-mais bien par la jolie écriture de madame d'Ionis et par
-l'élégante rédaction des autres réflexions qui accompagnaient la
-légende.
-
-Je ne faisais pas, comme je me le permets aujourd'hui, la critique du
-facile scepticisme de cette belle dame. J'étais à sa hauteur en ce
-genre. C'était la mode de prendre les choses fantastiques, non par
-leur côté artiste, mais par leur côté ridicule. On était tout frais
-fier de ne plus donner dans les contes de nourrice, dans les
-superstitions de la veille.
-
-J'étais, du reste, fort disposé à devenir amoureux. On m'avait
-tant parlé, à la maison, de cette aimable personne, et ma mère
-m'avait si bien recommandé, à mon départ, de ne pas me laisser
-tourner la tête, que c'était à moitié fait. Je n'avais encore
-aimé que deux ou trois cousines, et ces amours-là, chantées par moi
-en vers aussi chastes que mes flammes, n'avaient pas tellement
-consumé mon cœur, qu'il ne fût prêt à se laisser incendier
-beaucoup plus sérieusement.
-
-J'avais emporté un dossier que mon père m'avait engagé à
-étudier. Je l'ouvris consciencieusement; mais, après en avoir lu
-quelques pages avec les yeux, sans qu'un seul mot arrivât à mon
-cerveau, je reconnus que cette manière d'étudier était parfaitement
-inutile, et je pris le sage parti d'y renoncer. Je crus réparer ma
-paresse en pensant sérieusement au procès des d'Ionis, que je
-connaissais sur le bout du doigt, et je préparais les arguments par
-lesquels je devais convaincre la comtesse de la marche à suivre.
-Seulement, chacun de ces arguments merveilleux se terminait, je ne sais
-comment, par quelque madrigal amoureux qui n'avait pas un rapport bien
-direct avec la procédure.
-
-Au milieu de cet important travail, la faim me prit. La Muse n'est pas
-si rigoureuse aux enfants de famille habitués à bien vivre, qu'elle
-leur interdise de souper de bon appétit. Je me disposai donc à faire
-honneur au pâté qui me souriait à travers mes dossiers et mes
-hémistiches, et je dépliai la serviette posée sur mon assiette, où,
-à ma grande surprise, je trouvai un quatrième pain.
-
-Cette surprise céda vite à un raisonnement très-simple: si, dans les
-projets et prévisions de la douairière, les trois pains cabalistiques
-devaient rester intacts, il était naturel qu'on en eût consacré un
-à la satisfaction de mon appétit. Je goûtai les vins et les trouvai
-d'une si bonne qualité que je fis généreusement aux fantômes le
-sacrifice de ne pas entamer une seule des carafes d'eau qui leur
-étaient destinées.
-
-Et, tout en mangeant avec grand plaisir, je me mis enfin à songer à
-cette chronique, et à me demander comment je raconterais les prodiges
-que je ne pouvais me dispenser d'avoir vus. Je regrettais que
-Zéphyrine ne m'eût pas donné plus de détails sur les fantaisies
-présumées des trois mortes. L'extrait du manuscrit de 1650
-n'était pas assez explicite: ces dames devaient-elles attendre que
-je fusse endormi pour venir, comme des souris, grignoter sur ma table
-les pains dont on les savait si friandes? ou bien allaient-elles
-m'apparaître d'un moment à l'autre, et s'asseoir, l'une à
-ma gauche, la seconde à ma droite, et la troisième en face de moi?
-
-Minuit sonna, c'était l'heure classique, l'heure fatale!
-
-
-
-
-II
-
-L'APPARITION
-
-
-Minuit sonna jusqu'au douzième coup, sans qu'aucune apparition se
-produisît. Je me levai, pensant que j'en étais quitte: j'avais
-fini de manger, et, après une douzaine de lieues à cheval, je
-commençais à sentir le besoin du sommeil, lorsque l'horloge du
-château, qui avait un très-beau timbre grave et retentissant, se mit
-à recommencer les quatre quarts et les douze heures avec une lenteur
-imposante.
-
-Avouerai-je que je me sentis un peu ému de cette sorte de retour de
-l'heure fantastique que je croyais révolue? Pourquoi pas? J'avais
-fait jusque-là si bonne contenance de philosophe! Pour être un
-fervent disciple de la raison, je n'en étais pas moins un très-jeune
-homme, et un homme d'imagination, élevé sur les genoux d'une mère
-qui croyait encore fermement à toutes les légendes dont elle m'avait
-bercé, lesquelles ne m'avaient pas toujours fait rire.
-
-Je m'aperçus de l'imperceptible malaise que j'éprouvais, et,
-pour le combattre, car j'en fus très-honteux, je me hâtai de me
-déshabiller. L'horloge avait fini, j'étais dans mon lit, et
-j'allais souffler ma bougie, lorsqu'une horloge plus éloignée du
-village se mit à sonner à son tour les quatre quarts et les douze
-heures, mais d'une voix si lugubre et avec une si mortelle
-nonchalance, que j'en fus sérieusement impatienté. Pour peu
-qu'elle eût, comme celle du château, double sonnerie, il n'y avait
-pas de raison pour en finir.
-
-Il me sembla, en effet, pendant quelques minutes, que je l'entendais
-recommencer et qu'elle sonnait trente-sept heures; mais c'était
-une pure illusion, comme je m'en assurai en ouvrant ma fenêtre. Le
-plus profond silence régnait dans le château et dans la campagne. Le
-ciel était voilé tout à fait; on n'apercevait plus aucune étoile;
-l'air était lourd; et je voyais des volées de phalènes et de
-noctuelles s'agiter dans le rayon de lumière que ma bougie projetait
-au dehors. Leur inquiétude était un signe d'orage. Comme j'ai
-toujours beaucoup aimé l'orage, je me plus à en respirer les
-approches. De courtes rafales m'apportaient le parfum des fleurs du
-jardin. Le rossignol chanta encore une fois et se tut pour chercher un
-abri. J'oubliai ma sotte émotion en jouissant du spectacle de la
-réalité.
-
-Ma chambre donnait sur la cour d'honneur, qui était vaste et
-entourée de constructions magnifiques, dont les masses légères se
-découpaient en bleu pâle sur le ciel noir, à la lueur des premiers
-éclairs.
-
-Mais le vent se leva et me chassa de la fenêtre, dont il semblait
-vouloir emporter les rideaux. Je fermai tout, et, avant de me recoucher,
-je voulus braver les spectres et satisfaire Zéphyrine en accomplissant
-avec conscience ce que je présumai être les rites de l'évocation.
-Je nettoyai la table et en ôtai les restes de mon repas. Je plaçai les
-trois carafes autour de la corbeille. Je n'avais pas dérangé le sel;
-et, voulant me venger de moi-même en provoquant jusqu'au bout ma
-propre imagination, je mis trois chaises autour de la table et trois
-flambeaux sur la table, un devant chaque fauteuil.
-
-Après quoi, j'éteignis tout et m'endormis tranquillement, sans
-manquer de me comparer à sire Enguerrand, dont ma mère m'avait
-souvent chanté, sous forme de complainte, les aventures dans le
-terrible château des Ardennes.
-
-Il faut croire que mon premier sommeil fut très-profond, car je ne sais
-ce que devint l'orage, et ce ne fut pas lui qui me réveilla; ce fut
-un cliquetis de verres sur la table, que j'entendis d'abord à
-travers je ne sais quels rêves, et que je finis par entendre en
-réalité. J'ouvris les yeux, et... me croie qui voudra, mais je fus
-témoin de choses si surprenantes, qu'après vingt ans, le moindre
-détail en est resté dans ma mémoire, aussi net que le premier jour.
-
-Il y avait de la clarté dans ma chambre, bien que je ne visse aucun
-flambeau allumé. C'était comme une lueur verte très-vague, qui
-semblait partir de la cheminée. Cette faible clarté me permit de voir,
-non pas distinctement, mais assurément trois personnes, ou plutôt
-trois formes assises sur les fauteuils que j'avais disposés autour de
-la table, l'une à droite, l'autre à gauche, la troisième entre
-les deux premières, vis-à-vis de la cheminée et le dos tourné à mon
-lit.
-
-À mesure que ma vue s'habituait à cette lueur, je croyais
-reconnaître, dans ces trois ombres, des femmes vêtues ou plutôt
-enveloppées de voiles d'un blanc verdâtre, très-amples, qui par
-moments me semblaient être des nuages, et qui leur cachaient
-entièrement la figure, la taille et les mains. Je ne sais si elles
-agissaient, mais je ne pouvais saisir aucun de leurs mouvements, et
-cependant le cliquetis des carafes continuait, comme si elles les
-eussent poussées et heurtées, selon une sorte de rythme, contre la
-corbeille de porcelaine.
-
-Après quelques instants accordés, je le confesse, à une terreur
-très-vive, je pensai que j'étais dupe d'une mystification, et
-j'allais sauter résolument au milieu de la chambre pour faire peur à
-qui voulait m'effrayer, lorsque, me souvenant que dans cette maison je
-ne pouvais avoir affaire qu'à des femmes honnêtes, peut-être à de
-grandes dames, qui me faisaient l'honneur de se moquer de moi, je
-tirai brusquement mon rideau et me rhabillai à la hâte.
-
-Quand ce fut fait, j'écartai le rideau afin de guetter le moment de
-surprendre ces malignes personnes par un grand éclat de ma plus grosse
-voix. Mais quoi! plus rien! tout avait disparu. J'étais dans une
-obscurité profonde.
-
-À cette époque, on n'avait pas trouvé le moyen de se procurer
-instantanément de la lumière; je n'avais pas même celui de m'en
-procurer lentement à l'aide de la pierre à fusil. Je fus réduit à
-m'approcher à tâtons de la table, où je ne trouvai absolument rien
-que les fauteuils, les carafes, les flambeaux et les pains, dans
-l'ordre où je les avais placés. Aucun bruit appréciable n'avait
-trahi le départ des étranges visiteuses: il est vrai que le vent
-soufflait encore très-fort et s'engouffrait en plaintes lamentables
-dans la vaste cheminée de ma chambre.
-
-J'ouvris la fenêtre et ma jalousie, contre laquelle j'eus à lutter
-pour l'assujettir. Il ne faisait pas encore jour, et le peu de
-transparence de l'air extérieur ne me permit pas de voir toutes les
-parties de ma chambre. Je fus réduit à tâtonner partout, ne voulant
-pas appeler ni interroger, tant je craignais de paraître effrayé. Je
-passai dans le salon et dans l'autre pièce, me livrant sans plus de
-bruit aux mêmes recherches, et je revins m'asseoir sur mon lit pour
-faire sonner ma montre et songer à mon aventure.
-
-Ma montre était arrêtée et les horloges du dehors sonnèrent une
-demie, comme pour me déclarer qu'il n'y avait pas moyen de savoir
-l'heure.
-
-J'écoutai le vent et tâchai de me rendre compte de ses bruits et de
-ceux qui pourraient partir de quelque coin de mon appartement. Je mis
-mes yeux et mes oreilles à la torture. J'y mis aussi mon esprit pour
-lui demander si je n'avais pas rêvé ce que j'avais cru voir. La
-chose était possible, bien que je ne pusse me rendre compte du rêve
-qui avait dû précéder et amener ce cauchemar.
-
-Je résolus de ne pas m'en tourmenter davantage et d'attendre sur
-mon lit le retour du sommeil sans me déshabiller, en cas de
-mystification nouvelle.
-
-Je ne pus me rendormir. Je me sentais cependant fatigué, et le vent me
-berçait irrésistiblement; je m'assoupissais à chaque instant;
-mais, à chaque instant, je rouvrais les yeux et regardais, malgré moi,
-dans le noir et dans le vide avec méfiance.
-
-Je commençais enfin à sommeiller, lorsque le cliquetis recommença,
-et, cette fois, ouvrant les yeux bien grands, mais ne bougeant pas, je
-vis les trois spectres à leur place, immobiles en apparence, avec leurs
-voiles verts flottant dans la lueur verte qui partait de la cheminée.
-
-Je feignis de dormir, car il est probable que l'on ne pouvait
-voir mes yeux ouverts dans l'ombre de l'alcôve, et j'observai
-attentivement. Je n'étais plus effrayé; je n'éprouvais plus que
-la curiosité de surprendre un mystère plaisant ou désagréable, une
-fantasmagorie très-bien mise en scène par des personnages réels,
-ou... J'avoue que je ne trouvais pas de définition à la seconde
-hypothèse: elle ne pouvait être que folle et ridicule, et cependant
-elle me tourmentait comme admissible.
-
-Je vis alors les trois ombres se lever, s'agiter et tourner rapidement
-et sans aucun bruit, autour de la table, avec des gestes
-incompréhensibles. Elles m'avaient paru de médiocre stature tant
-qu'elles avaient été assises: debout, elles étaient aussi grandes
-que des hommes. Tout à coup, une d'entre elles diminua, reprit la
-taille d'une femme, devint toute petite, grandit démesurément et se
-dirigea vers moi, pendant que les deux autres se tenaient debout sous le
-manteau de la cheminée.
-
-Ceci me fut très-désagréable; et, par un mouvement d'enfant, je
-mis mon oreiller sur ma figure, comme pour élever un obstacle entre moi
-et la vision.
-
-Puis j'eus encore honte de ma sottise, et je regardai attentivement.
-Le spectre était assis sur le fauteuil placé au pied de mon lit. Je ne
-vis pas sa figure. La tête et le buste étaient, non pas ombragés,
-mais comme brisés par le rideau de l'alcôve. La lueur du foyer,
-devenue plus vive, dessinait seulement la moitié inférieure d'un
-corps et les plis d'un vêtement dont la forme et la couleur
-n'avaient plus rien de déterminé, mais dont la réalité ne pouvait
-plus être révoquée en doute.
-
-Cela était d'une immobilité effrayante, comme si rien ne respirait
-sous cette sorte de linceul. J'attendis quelques instants qui me
-parurent un siècle. Je sentis que je perdais le sang-froid dont je
-m'étais armé. Je m'agitai sur mon lit; j'eus la pensée de fuir
-je ne sais où. J'y résistai. Je passai la main sur mes yeux, puis je
-l'avançai résolument pour saisir le spectre par les plis de ce
-vêtement si visible et si bien éclairé: je ne touchai que le vide.
-Je m'élançai sur le fauteuil: c'était un fauteuil vide. Toute
-clarté et toute vision avaient disparu. Je recommençai à parcourir la
-chambre et les autres pièces. Comme la première fois, je les trouvai
-désertes. Bien certain de n'avoir, cette fois, ni rêvé ni dormi, je
-restai levé jusqu'au jour, qui ne tarda pas à paraître.
-
-On a beaucoup étudié, depuis quelques années, les phénomènes de
-l'hallucination; on les a observés et caractérisés. Des hommes de
-science en ont fait l'analyse sur eux-mêmes. J'ai vu même des
-femmes délicates et nerveuses en subir les accès fréquents, non pas
-sans souffrance et sans tristesse, mais sans terreur, et en se rendant
-très-bien compte de l'état d'illusion où elles se trouvaient.
-
-Dans ma jeunesse, on n'était pas si avancé. Il n'y avait guère de
-milieu entre la négation absolue de toute vision et la croyance aveugle
-aux apparitions. On riait de ceux qui étaient tourmentés de ces
-visions, que l'on attribuait à la crédulité et à la peur, et que
-l'on n'excusait que dans le cas de grave maladie.
-
-Il m'arriva donc, pendant ma terrible insomnie, de m'interroger
-sévèrement et de me faire une très-dure et très-injuste réprimande
-sur la faiblesse de mon esprit, sans songer à me dire que tout cela
-pouvait être l'effet d'une mauvaise digestion ou d'une influence
-atmosphérique. Cette idée me fût venue difficilement; car, sauf un
-peu de fatigue et de mauvaise humeur, je ne me sentais pas du tout
-malade.
-
-Bien résolu à ne me vanter à personne de l'aventure, je me couchai
-et dormis très-bien jusqu'à l'heure où Baptiste frappa chez moi
-pour m'avertir de l'approche du déjeuner. J'allai lui ouvrir
-après avoir bien constaté que ma porte était restée fermée au
-verrou, comme je m'en étais assuré avant de m'endormir; j'avais
-fait et je fis encore la même observation sur l'autre porte de mon
-appartement, je comptai les gros pitons de fer qui assujettissent les
-plaques des cheminées; je cherchai en vain la possibilité et les
-indices d'une porte secrète.
-
---À quoi bon, d'ailleurs? me disais-je mélancoliquement, pendant
-que Baptiste me poudrait les cheveux; n'ai-je pas vu un objet qui
-n'avait pas de consistance, une robe ou un suaire qui s'est évanoui
-sous ma main?
-
-Sans cette circonstance concluante, j'aurais pu attribuer tout à une
-moquerie de madame d'Ionis; car j'appris de Baptiste qu'elle
-était rentrée la veille, vers minuit.
-
-Cette nouvelle m'arracha à mes préoccupations. Je donnai des soins
-à ma coiffure et à ma toilette. J'étais un peu contrarié d'être
-voué au noir par ma profession; mais ma mère m'avait muni de si
-beau linge et d'habits si bien coupés, que je me trouvai, en somme,
-fort présentable: je n'étais ni laid ni mal fait. Je ressemblais à
-ma mère, qui avait été fort belle; et, sans être fat, j'étais
-habitué à voir dans tous les yeux l'impression favorable que produit
-une physionomie heureuse.
-
-Madame d'Ionis était au salon quand j'y entrai. Je vis une femme
-ravissante, en effet, mais beaucoup trop petite pour avoir figuré de sa
-personne dans mon trio de spectres. Elle n'avait, d'ailleurs, rien
-de fantastique ni de diaphane. C'était une beauté du genre réel,
-fraîche, gaie, vivante, portant avec grâce ce que l'on appelait,
-dans le style du temps, un aimable embonpoint, parlant avec finesse et
-justesse sur toutes choses, et laissant percer une grande énergie de
-caractère sous une grande douceur de formes.
-
-Je compris, au bout de quelques paroles échangées avec elle, comment,
-grâce à tant d'esprit et de résolution, de franchise et
-d'adresse, elle venait à bout de vivre en bonne intelligence avec un
-assez mauvais mari et une belle-mère très-bornée.
-
-À peine le déjeuner fut-il commencé, que la douairière,
-m'examinant, me trouva souffrant et pâle, quoique j'eusse assez
-oublié mon aventure pour manger de bon appétit et me sentir doucement
-ému des aimables soins de ma belle hôtesse.
-
-Me rappelant alors les recommandations de Zéphyrine, je m'empressai
-de dire que j'avais bien dormi et fait des rêves très-agréables.
-
---Ah! j'en étais sûre! s'écria la vieille dame naïvement
-enchantée. On rêve toujours bien dans cette chambre-là! Faites-nous
-part de vos rêves, monsieur Nivières?
-
---Ils ont été très-confus; je crois pourtant me rappeler une
-dame...
-
---Une seule?
-
---Peut-être deux!
-
---Peut-être trois aussi? dit madame d'Ionis en souriant.
-
---Précisément, madame, vous me rappelez qu'elles étaient trois!
-
---Jolies? dit la douairière triomphante.
-
---Assez jolies, bien qu'un peu fanées.
-
---Vraiment? reprit madame d'Ionis, qui semblait s'entendre avec
-les yeux de Zéphyrine, assise au petit bout de la table, pour me donner
-la réplique. Et que vous ont-elles dit?
-
---Des choses incompréhensibles. Mais, si cela intéresse madame la
-comtesse douairière, je ferai mon possible pour m'en souvenir.
-
---Ah! mon cher enfant, dit la douairière, cela m'intéresse à un
-point que je ne puis vous dire. Je vous expliquerai ça tout à
-l'heure. Commencez par nous raconter...
-
---Raconter me sera bien difficile. Peut-on raconter un rêve?
-
---Peut-être! si on vous aidait dans vos souvenirs, dit avec un grand
-sang-froid madame d'Ionis, résignée à flatter la manie de sa
-belle-mère; ne vous ont-elles point parlé de la prospérité future
-de cette maison?
-
---Il me semble bien que oui, en effet.
-
---Ah! vous voyez, Zéphyrine, s'écria la douairière; vous qui ne
-croyez à rien! et je parie qu'elles ont parlé du procès! Dites,
-monsieur Nivières, dites bien tout!
-
-Un regard de madame d'Ionis m'avertit de ne pas répondre. Je
-déclarai n'avoir pas entendu un mot du procès dans mes songes. La
-douairière en parut très-contrariée, et se tranquillisa bientôt, en
-disant:
-
---Ça viendra! ça viendra!
-
-Ce _ça viendra_ me sembla très-désobligeant, bien qu'il fût dit avec
-une bienveillance optimiste. Je ne me souciais nullement de recommencer
-une aussi mauvaise nuit; mais, à mon tour, je me résignai vite
-lorsque madame d'Ionis me dit à demi-voix, pendant que la douairière
-querellait Zéphyrine sur son incrédulité:
-
---C'est bien aimable à vous de vous prêter à la fantaisie du jour
-dans notre maison. J'espère que vous n'aurez, en effet, chez nous,
-que de bons rêves; mais vous n'êtes pas absolument forcé de voir
-toutes les nuits ces trois demoiselles. Il suffit que vous en parliez
-aujourd'hui sans rire à mon excellente belle-mère. Cela lui fait
-grand plaisir et ne compromet pas votre courage. Tous nos amis sont
-décidés à les voir pour avoir la paix.
-
-Je fus assez dédommagé et assez électrisé par l'air d'intimité
-confiante que prenait avec moi cette charmante femme, pour recouvrer ma
-gaieté ordinaire, et je me prêtai, durant tout le repas, à retrouver
-peu à peu le souvenir des choses merveilleuses qui m'avaient été
-révélées. Je promis surtout de longs jours à la douairière, de la
-part des trois dames vertes.
-
---Et mon asthme, monsieur? dit-elle, vous ont-elles dit que je
-guérirais de mon asthme?
-
---Pas précisément; mais elles ont parlé de longue vie, fortune et
-santé.
-
---Tout de bon? Eh bien, vraiment, je n'en demande pas davantage au
-bon Dieu.--À présent, ma fille, dit-elle à sa bru, vous qui
-racontez si bien, faites donc part à ce bon jeune homme de la cause de
-ses rêves et dites-lui l'histoire des trois demoiselles d'Ionis.
-
-Je fis l'étonné. Madame d'Ionis demanda la permission de me
-confier le manuscrit qu'elle n'avait rédigé, disait-elle, que pour
-se dispenser de faire trop souvent le même récit.
-
-Le déjeuner était fini. La douairière alla faire sa sieste.
-
---Il fait trop chaud pour aller au jardin en plein midi, me dit madame
-d'Ionis, et, pourtant, je ne veux pas vous faire travailler à ce
-maudit procès en sortant de table. Si vous voulez visiter
-l'intérieur du château, qui est assez intéressant, je vous servirai
-de guide.
-
---Accepter la proposition est d'un indiscret et d'un mal-appris,
-répondis-je, et pourtant j'en meurs d'envie.
-
---Eh bien, ne mourez pas, et venez, dit-elle avec une gaieté
-adorable.
-
-Mais elle ajouta aussitôt, et fort naturellement:
-
---Viens avec nous, ma bonne Zéphyrine; tu nous ouvriras les portes.
-
-Une heure plus tôt, l'adjonction de Zéphyrine m'eût été fort
-agréable; mais je ne me sentais plus si timide auprès de madame
-d'Ionis, et j'avoue que ce tiers entre nous me contraria. Je
-n'avais certes aucune sorte de présomption, aucune idée impertinente;
-mais il me semblait que j'aurais causé avec plus de sens et
-d'agrément dans le tête-à-tête. La présence de cette pleine lune
-affadissait toutes mes idées et gênait l'essor de mon imagination.
-
-Et puis Zéphyrine ne songeait qu'à la chose que je me serais
-justement plu à oublier.
-
---Vous voyez bien, madame Caroline, dit-elle à madame d'Ionis en
-traversant la galerie du rez-de-chaussée, il n'y a rien du tout dans
-la _chambre aux dames vertes_. M. Nivières y a parfaitement dormi!
-
---Eh! mon Dieu, ma bonne, je n'en doute pas, répondit la jeune
-femme. M. Nivières ne me fait pas l'effet d'un fou! Cela ne
-m'empêchera pas de croire que l'abbé de Lamyre y a vu quelque
-chose.
-
---En vérité? dis-je un peu ému. J'ai eu l'honneur de voir
-quelquefois M. de Lamyre; je le croyais aussi peu fou que moi-même.
-
---Il n'est pas fou, monsieur, reprit Zéphyrine; c'est un badin
-qui raconte sérieusement des folies.
-
---Non! dit madame d'Ionis avec décision; c'est un homme
-d'esprit qui se monte la tête. Il a commencé par se moquer de nous
-et nous faire des contes de revenants. Il était facile alors, non pour
-notre bonne douairière, mais pour nous, de voir qu'il plaisantait.
-Mais peut-être ne faut-il pas trop plaisanter avec certaines idées
-folles. Il est très-certain pour moi qu'une nuit il a eu peur,
-puisque rien n'a pu le décider depuis à rentrer dans cette chambre.
-Mais parlons d'autre chose; car je suis sûre que M. Nivières est
-déjà rassasié de cette histoire; moi, j'en ai par-dessus la tête,
-et, puisque tu lui as montré d'avance le manuscrit, me voilà
-dispensée de m'en occuper davantage.
-
---C'est singulier, madame, reprit Zéphyrine en riant, on dirait que
-vous-même, à votre tour, vous commencez à croire à quelque chose!
-Il n'y a donc que moi dans la maison qui resterai incrédule!
-
-Nous entrions dans la chapelle, et madame d'Ionis m'en fit
-rapidement l'historique. Elle était fort instruite et nullement
-pédante. Elle me montra, en me les expliquant, toutes les salles
-importantes, les statues, les peintures, les meubles rares et précieux
-que contenait le château. Elle mettait à tout une grâce incomparable
-et une complaisance inouïe. Je devenais amoureux, comme qui dirait à
-vue d'œil, amoureux au point d'être jaloux à l'idée qu'elle
-était peut-être aussi aimable avec tout le monde qu'elle l'était
-avec moi. Nous arrivâmes ainsi dans une immense et magnifique salle,
-divisée en deux galeries par une élégante rotonde. On appelait cette
-salle la bibliothèque, bien qu'une partie seulement fût consacrée
-aux livres. L'autre moitié était une sorte de musée de tableaux et
-d'objets d'art. La rotonde contenait une fontaine entourée de
-fleurs. Madame d'Ionis me fit remarquer ce monument précieux, que
-l'on avait récemment retiré des jardins pour le mettre à l'abri
-et le préserver d'accident, la chute d'une grosse branche l'ayant
-un peu endommagé dans une nuit d'orage.
-
-C'était un rocher de marbre blanc sur lequel s'enlaçaient des
-monstres marins, et, au-dessus d'eux, sur la partie la plus élevée,
-était assise avec grâce une néréide, que l'on regardait comme un
-chef-d'œuvre. On attribuait ce groupe à Jean Goujon, ou tout au
-moins à l'un de ses meilleurs élèves.
-
-La nymphe, au lieu d'être nue, était chastement drapée;
-circonstance qui faisait croire que c'était le portrait d'une dame
-pudique qui n'avait ni voulu poser dans le simple appareil d'une
-déesse, ni permettre que l'artiste interprétât ses formes
-élégantes pour les placer sous les yeux d'un public profane. Mais
-ces draperies, dont la partie supérieure de la poitrine et les bras
-jusqu'à l'épaule étaient seuls dégagés, n'empêchaient pas
-d'apprécier l'ensemble de ce type étrange qui caractérise la
-statuaire de la renaissance, ces proportions élancées, cette rondeur
-dans la ténuité, cette finesse dans la force, enfin ce quelque chose
-de plus beau que nature qui étonne d'abord comme un rêve, et qui,
-peu à peu, s'empare de la plus enthousiaste région de l'esprit. On
-ne sait si ces beautés ont été conçues pour les sens, mais elles ne
-les troublent pas. Elles semblent nées directement de la Divinité dans
-quelque Éden, ou sur quelque mont Ida, dont elles n'ont pas voulu
-descendre pour se mêler à nos réalités. Telle est la fameuse Diane
-de Jean Goujon, grandiose, presque effrayante d'aspect, malgré
-l'extrême douceur de ses linéaments, exquise et monumentale,
-mouvementée comme la vigueur physique, et cependant calme comme la
-puissance intellectuelle.
-
-Je n'avais encore rien vu, ou rien remarqué, de cette statuaire
-nationale que nous n'avons peut-être jamais assez appréciée, et qui
-met la France de cette époque à côté de l'Italie de Michel-Ange.
-Je ne compris pas d'emblée ce que je voyais; j'y étais mal
-disposé, d'ailleurs, par la comparaison de ce type surprenant avec la
-beauté rondelette et mignonne de madame d'Ionis, un vrai type Louis
-XV, toujours souriant, et plus saisissant par le sentiment de la vie que
-par la grandeur de la pensée.
-
---Ceci est plus beau que le vrai, n'est-ce pas? me dit-elle en me
-faisant remarquer les longs bras et le corps de serpent de la néréide.
-
---Je ne trouve pas, répondis-je en regardant avec une ardeur
-involontaire madame d'Ionis.
-
-Elle ne parut pas y faire attention.
-
---Arrêtons-nous ici, me dit-elle. Il y fait très-bon et très-frais.
-Si vous voulez, nous allons parler d'affaires. Zéphyrine, ma chère
-bonne, tu peux nous laisser.
-
-J'étais enfin seul avec elle! Deux ou trois fois, depuis une heure,
-son beau regard, naturellement vif et aimant, m'avait donné le
-vertige, et je m'étais imaginé que je me jetterais à ses pieds si
-Zéphyrine n'eût été là. Mais à peine fut-elle partie, que je me
-sentis enchaîné par le respect et la crainte, et que je me mis à
-parler du procès avec une lucidité désespérée.
-
-
-
-
-III
-
-LE PROCÈS
-
-
---Ainsi, me dit-elle après m'avoir écouté avec attention, il
-n'y a pas moyen de le perdre?
-
---L'avis de mon père et le mien est que, pour le perdre, il
-faudrait le vouloir.
-
---Mais votre excellent père a bien compris que je le voulais
-absolument?
-
---Non, madame, répondis-je avec fermeté; car il s'agissait de
-faire mon devoir, et je rentrais dans le seul rôle convenable que
-j'eusse à jouer auprès de cette noble femme; non! mon père ne
-l'entend pas ainsi. Sa conscience lui défend de trahir les intérêts
-qui lui ont été confiés par M. le comte d'Ionis. Il croit que vous
-amènerez votre époux à une transaction, et il la rendra aussi
-acceptable que possible aux adversaires que vous protégez; mais il ne
-se résoudra jamais à vouloir persuader à M. d'Ionis que sa cause
-est mauvaise en justice.
-
---En justice légale! répliqua-t-elle avec un triste et doux sourire;
-mais, en justice vraie, en justice morale et naturelle, votre digne
-père sait bien que notre droit nous conduit à exercer une cruelle
-spoliation.
-
---Ce que mon père pense à cet égard, répondis-je un peu ébranlé,
-il n'en doit compte qu'à sa propre conscience. Quand l'avocat
-peut défendre une cause où les deux justices dont vous parlez sont en
-sa faveur, il est bien heureux, bien dédommagé de celles où il les
-trouve en opposition; mais il ne doit jamais approfondir cette
-distinction quand il a accepté bien volontairement son mandat, et vous
-savez, madame, que mon père n'a consenti à poursuivre M. d'Aillane
-que parce que vous l'avez voulu.
-
---Je l'ai voulu, oui! J'ai obtenu de mon mari que ce soin ne fût
-pas confié à un autre; j'ai espéré que votre père, le meilleur
-et le plus honnête homme que je connaisse, réussirait à sauver cette
-malheureuse famille de la rigoureuse poursuite de la mienne. Un avocat
-peut toujours se montrer retenu et généreux, surtout quand il sait
-qu'il ne sera pas désavoué par son principal client. Et c'est moi
-qui suis ce client, monsieur! Il s'agit de ma fortune et non de celle
-de M. d'Ionis, que rien ne menace.
-
---Il est vrai, madame; mais vous êtes en puissance de mari, et le
-mari, comme chef de la communauté...
-
---Ah! je le sais de reste! Il a sur ma fortune plus de droits que
-moi-même et il en use dans mon intérêt, je veux le croire; mais il
-oublie, en ceci, celui de ma conscience: et pour qui? Il a une immense
-fortune personnelle et pas d'enfants; j'ai donc devant Dieu le
-droit de me dépouiller d'une partie de mon opulence pour ne pas
-ruiner d'honnêtes gens, victimes d'une question de procédure.
-
---Ce sentiment est digne de vous, madame, et je ne suis pas ici pour
-contester un si beau droit, mais pour vous rappeler notre devoir, à
-nous autres, et vous prier de ne pas exiger que nous y manquions. Tous
-les ménagements conciliables avec le gain de votre procès, nous les
-aurons, dussions-nous encourir les reproches de M. d'Ionis et de sa
-mère. Mais reculer devant la tâche acceptée, en déclarant que le
-succès est douteux et qu'il y aurait profit à transiger, c'est ce
-que l'étude approfondie de l'affaire nous interdit, sous peine de
-mensonge et de trahison.
-
---Eh bien, non! vous vous trompez! s'écria madame d'Ionis avec
-feu: je vous assure que vous vous trompez! Ce sont là des subtilités
-d'avocat qui font illusion à un homme vieilli dans la pratique, mais
-qu'un jeune homme sensible ne doit pas accepter comme une règle
-absolue de sa conduite... Si votre père s'est chargé du procès, et
-vous convenez qu'il l'a fait à ma requête, c'est parce qu'il
-pressentait mes intentions. S'il les avait méconnues, je m'en
-affligerais et je croirais que l'on n'a pas pour moi dans votre
-maison l'estime que j'aimerais à vous inspirer. Là où l'on sent
-que la victoire serait horrible, on ne doit pas craindre de proposer la
-paix avant la bataille. Agir autrement, c'est se faire une fausse
-idée du devoir. Le devoir n'est pas une consigne militaire; c'est
-une religion, et la religion qui prescrirait le mal, n'en serait pas
-une. Taisez-vous! ne me parlez plus de votre mandat! Ne mettez pas
-l'ambition de M. d'Ionis au-dessus de mon honneur; ne faites pas de
-cette ambition une chose sacrée; c'est une chose fâcheuse, et rien
-de plus. Unissez-vous à moi pour sauver des malheureux. Faites que je
-puisse voir en vous un ami selon mon cœur, bien plutôt qu'un
-légiste infaillible et un avocat implacable!
-
-En me parlant ainsi, elle me tendait la main et m'inondait du feu
-enthousiaste de ses beaux yeux bleus. Je perdis la tête, et, couvrant
-cette main de baisers, je me sentis vaincu. Je l'étais d'avance,
-j'étais de son avis avant de l'avoir vue.
-
-Je me défendis cependant encore. J'avais juré à mon père de ne pas
-le faire céder aux considérations de sentiment que sa cliente lui
-avait fait pressentir par ses lettres. Madame d'Ionis ne voulut rien
-entendre.
-
---Vous parlez, me dit-elle, en bon fils qui plaide la cause de son
-père; mais j'aimerais mieux que vous fussiez moins bon avocat.
-
---Ah! madame, m'écriai-je étourdiment, ne me dites pas que je
-plaide ici contre vous, car vous me feriez trop haïr un état pour
-lequel je sens bien que je n'ai pas l'insensibilité qu'il
-faudrait.
-
-Je ne vous fatiguerai pas du fond du procès intenté par la famille
-d'Ionis à la famille d'Aillane. L'entretien que je viens de
-rapporter suffit à l'intelligence de mon récit. Il s'agissait
-d'un immeuble de cinq cent mille francs, c'est-à-dire de presque
-toute la fortune foncière de notre belle cliente. M. d'Ionis
-employait fort mal l'immense richesse qu'il possédait de son
-côté. Il était perdu de débauche, et les médecins ne lui donnaient
-pas deux ans à vivre. Il était très-possible qu'il laissât à sa
-veuve plus de dettes que de bien. Madame d'Ionis, renonçant au
-bénéfice de son procès, était donc menacée de retomber, du faîte
-de l'opulence, dans un état de médiocrité pour lequel elle
-n'avait pas été élevée. Mon père plaignait beaucoup la famille
-d'Aillane, qui était infiniment estimable et qui se composait d'un
-digne gentilhomme, de sa femme et de ses deux enfants. La perte du
-procès les jetait dans la misère; mais mon père préférait
-naturellement se dévouer à l'avenir de sa cliente et la préserver
-d'un désastre. Là était pour lui le véritable cas de conscience;
-mais il m'avait recommandé de ne pas faire valoir cette
-considération auprès d'elle. «C'est une âme romanesque et
-sublime, m'avait-il dit, et plus on lui alléguera son intérêt
-personnel, plus elle s'exaltera dans la joie de son sacrifice; mais
-l'âge viendra, et l'enthousiasme passera. Alors, gare aux regrets!
-et gare aussi aux reproches qu'elle serait en droit de nous faire pour
-ne pas l'avoir sagement conseillée!»
-
-Mon père ne me savait pas aussi enthousiaste que je l'étais
-moi-même. Retenu par des affaires nombreuses, il m'avait confié le
-soin de calmer l'élan généreux de cette adorable femme, en nous
-abritant derrière de prétendus scrupules qui n'étaient pour lui
-qu'accessoires. C'était une pensée très-sage; mais il n'avait
-pas prévu et je n'avais pas prévu moi-même que je partagerais si
-vivement les idées de madame d'Ionis. J'étais dans l'âge où la
-richesse matérielle n'a aucun prix dans l'imagination; c'est
-l'âge de la richesse du cœur.
-
-Et puis cette femme qui faisait sur moi l'effet de l'étincelle sur
-la poudre; ce mari haïssable, absent, condamné par les médecins; la
-médiocrité dont on la menaçait et à laquelle elle tendait les bras
-en riant... que sais-je!
-
-J'étais fils unique, mon père avait quelque fortune, je pouvais en
-acquérir aussi. Je n'étais qu'un bourgeois anobli dans le passé
-par l'échevinage, et, dans le présent, par la considération
-attachée au talent et à la probité; mais on était en pleine
-philosophie, et, sans se croire à la veille d'une révolution
-radicale, on pouvait déjà admettre l'idée d'une femme de qualité
-ruinée, épousant un homme du tiers dans l'aisance.
-
-Enfin mon jeune cerveau battait la campagne, et mon jeune cœur
-désirait instinctivement la ruine de madame d'Ionis. Pendant
-qu'elle me parlait avec animation des ennuis de l'opulence et du
-bonheur d'une douce médiocrité à la Jean-Jacques Rousseau,
-j'allais si vite dans mon roman, qu'il me semblait qu'elle
-daignait le deviner et y faire allusion dans chacune de ses paroles
-enivrées et enivrantes.
-
-Je ne me rendis cependant pas ouvertement. Ma parole était engagée:
-je ne pouvais que promettre d'essayer de fléchir mon père; je ne
-pouvais faire espérer d'y réussir, je ne l'espérais pas moi-même:
-je connaissais la fermeté de ses décisions. La solution approchait;
-nous étions à bout de lenteurs et de procédure évasive. Madame
-d'Ionis proposait un moyen, dans le cas où elle m'amènerait à ses
-vues: c'était que mon père se fît malade au moment de plaider, et
-que la cause me fût confiée... pour la perdre!
-
-J'avoue que je fus effrayé de cette hypothèse et que je compris
-alors les scrupules de mon père. Tenir dans ses mains le sort d'un
-client et sacrifier son droit à une question de sentiment, c'est un
-beau rôle quand on peut le remplir ouvertement par son ordre: mais
-telle n'était pas la position qui m'était faite. Il fallait, pour
-M. d'Ionis, sauver les apparences, faire adroitement des maladresses,
-employer la ruse pour le triomphe de la vertu. J'eus peur, je pâlis,
-je pleurai presque, car j'étais amoureux, et mon refus me brisait le
-cœur.
-
---N'en parlons plus, me dit avec bonté madame d'Ionis, qui parut
-deviner, si elle ne l'avait déjà fait, la passion qu'elle allumait
-en moi. Pardonnez-moi d'avoir mis votre conscience à cette épreuve.
-Non! vous ne devez pas la sacrifier à la mienne, et il faudra trouver
-un autre moyen de salut pour ces pauvres adversaires. Nous le
-chercherons ensemble, car vous êtes avec moi pour eux, je le vois et je
-le sens, malgré vous! Il faut que vous restiez près de moi quelques
-jours. Écrivez à votre père que je résiste et que vous combattez.
-Nous aurons l'air, pour ma belle-mère, d'étudier ensemble les
-chances de gain. Elle est persuadée que je suis née procureur, et le
-ciel m'est témoin qu'avant cette déplorable affaire, je ne m'y
-entendais pas plus qu'elle, ce qui n'est pas peu dire! Voyons,
-ajouta-t-elle en reprenant sa belle et sympathique gaieté, ne nous
-tourmentons pas et ne soyez pas triste! Nous viendrons à bout de
-trouver de nouvelles causes de retard. Tenez, il y en a une bien
-singulière, bien absurde et qui serait cependant toute-puissante sur
-l'esprit de la bonne douairière, et même sur celui de M. d'Ionis.
-Ne la devinez-vous pas?
-
---Je cherche en vain.
-
---Eh bien, il s'agirait de faire parler les dames vertes.
-
---Quoi! réellement, M. d'Ionis partagerait la crédulité de sa
-mère?
-
---M. d'Ionis est très-brave, il a fait ses preuves; mais il croit
-aux esprits et il en a une peur effroyable. Que les _trois demoiselles_
-nous défendent de hâter le procès, et le procès dormira encore.
-
---Ainsi, vous ne trouvez rien de mieux, pour satisfaire le besoin que
-j'éprouve de vous seconder, que de me condamner à d'abominables
-impostures? Ah! madame, que vous savez donc l'art de rendre les gens
-malheureux!
-
---Comment! vous vous feriez scrupule aussi de cela? Ne vous
-êtes-vous pas déjà prêté de bonne grâce...
-
---À une plaisanterie sans conséquence, fort bien! Mais, si M.
-d'Ionis s'en mêle, et qu'il me somme de déclarer sur l'honneur...
-
---C'est vrai! encore une idée qui ne vaut rien! Reposons-nous de
-chercher pour aujourd'hui. La nuit porte conseil; demain, peut-être
-vous proposerai-je enfin quelque chose de possible. La journée
-s'avance, et j'entends l'abbé de Lamyre qui nous cherche.
-
-L'abbé de Lamyre était un petit homme charmant. Bien qu'il eût la
-cinquantaine, il était encore frais et joli. Il était bon, frivole,
-bel esprit, beau diseur, facile, enjoué, et, en fait d'opinions
-philosophiques, de l'avis de tous ceux à qui il parlait, car la
-question pour lui n'était pas de persuader, mais de plaire. Il me
-sauta au cou et me combla d'éloges dont je fis bon marché quant à
-lui, sachant qu'il en était prodigue avec tout le monde, mais dont je
-lui sus plus de gré qu'à l'ordinaire, à cause du plaisir que
-madame d'Ionis parut prendre à les écouter. Il vanta mes grands
-talents comme avocat et comme poëte, et me força de réciter quelques
-vers qui parurent goûtés plus qu'ils ne valaient. Madame d'Ionis,
-après m'avoir complimenté d'un air ému et sincère, nous laissa
-ensemble pour vaquer aux soins de sa maison.
-
-L'abbé me parla de mille choses qui ne m'intéressaient pas.
-J'aurais voulu être seul pour rêver, pour me retracer chaque mot,
-chaque geste de madame d'Ionis. L'abbé s'attacha à moi, me
-suivit partout et me fit mille contes ingénieux que je donnai au
-diable. Enfin la conversation prit un vif intérêt pour moi, quand il
-voulut bien la replacer sur le terrain brûlant de mes rapports avec
-madame d'Ionis.
-
---Je sais ce qui vous amène ici, me dit-il. _Elle_ m'en avait parlé
-d'avance. Sans savoir le jour de votre visite, elle vous attendait.
-Votre père ne veut pas qu'elle se ruine, et il a parbleu bien raison!
-Mais il ne la convaincra pas, et il faudra vous brouiller avec elle ou
-la laisser faire à sa tête. Si elle croyait aux dames vertes, à la
-bonne heure! vous pourriez les faire parler à son intention; mais
-elle n'y croit pas plus que vous et moi!
-
---Madame d'Ionis prétend cependant que vous y croyez un peu,
-monsieur l'abbé!
-
---Moi? elle vous l'a dit? Oui, oui, je sais qu'elle traite son
-petit ami de grand poltron! Eh bien, chantez le duo avec elle; je
-n'ai pas peur des dames vertes, je n'y crois pas; mais je suis sûr
-d'une chose qui me fait peur, c'est de les avoir vues.
-
---Comment donc arrangez-vous ces choses contradictoires?
-
---C'est bien simple. Il y a des revenants ou il n'y en a pas. Moi,
-j'en ai vu, je suis payé pour savoir qu'il y en a. Seulement, je ne
-les crois pas malfaisants, je n'ai pas peur qu'ils me battent. Je ne
-suis pas né poltron; mais je me méfie de ma cervelle, qui est un
-salpêtre. Je sais que les ombres n'ont pas de prise sur les corps,
-pas plus que les corps n'ont de prise sur les ombres, puisque j'ai
-saisi la manche d'une de ces demoiselles, sans lui trouver aucune
-espèce de bras. Depuis ce moment, que je n'oublierai jamais, et qui a
-changé toutes mes idées sur les choses de ce monde et de l'autre, je
-me suis bien juré de ne plus braver la faiblesse humaine. Je ne me
-soucie pas du tout de devenir fou. Tant pis pour moi si je n'ai pas la
-force morale de contempler froidement et philosophiquement ce qui
-dépasse mon entendement; mais pourquoi m'en ferais-je accroire?
-J'ai commencé par me moquer, j'ai appelé et provoqué
-l'apparition en riant. L'apparition s'est produite. Bonjour!
-j'en ai assez d'une fois, on ne m'y reprendra plus.
-
-On peut croire que j'étais vivement frappé de ce que j'entendais.
-L'abbé y mettait une bonne foi évidente. Il ne se croyait pas
-poursuivi par une manie. Depuis l'émotion qu'il avait éprouvée
-dans la _chambre aux dames_, il n'avait jamais rêvé d'elles, il ne
-les avait jamais revues. Il ajoutait qu'il était bien certain que les
-ombres ne lui eussent été hostiles et nuisibles en aucune façon,
-s'il avait eu le courage nécessaire pour les examiner.
-
---Mais je ne l'ai pas eu, ajouta-t-il; car j'ai presque perdu
-connaissance, et, me voyant si sot, j'ai dit: «Approfondisse qui
-voudra le mystère, je ne m'en charge pas. Je ne suis pas l'homme de
-ces choses-là.»
-
-J'interrogeai minutieusement l'abbé. À très-peu de détails
-près, sa vision avait été semblable à la mienne. Je fis un grand
-effort sur moi-même pour ne pas lui laisser pressentir la similitude de
-nos aventures. Je le savais trop babillard pour m'en garder
-inviolablement le secret, et je redoutais les sarcasmes de madame
-d'Ionis plus que tous les démons de la nuit: aussi fis-je
-très-bonne contenance devant toutes les questions de l'abbé,
-assurant que rien n'avait troublé mon sommeil; et, quand vint le
-moment de rentrer, à onze heures du soir, dans cette fatale chambre, je
-promis fort gaiement à la douairière de garder bonne note de mes
-songes et pris congé de la compagnie d'un air vaillant et enjoué.
-
-Je n'étais pourtant ni l'un ni l'autre. La présence de
-l'abbé, le souper et la veillée sous les yeux de la douairière
-avaient rendu madame d'Ionis plus réservée qu'elle ne l'avait
-été avec moi dans la matinée. Elle semblait aussi me dire dans chaque
-allusion à notre soudaine et cordiale intimité: «Vous savez à quel
-prix je vous l'ai accordée!» J'étais mécontent de moi: je
-n'avais su être ni assez soumis ni assez en révolte. Il me semblait
-avoir trahi la mission que mon père m'avait confiée, et cela sans
-profit pour mes chimères d'amour.
-
-Ma mélancolie intérieure réagissait sur mes impressions, et mon bel
-appartement me sembla sombre et lugubre. Je ne savais que penser de la
-raison de l'abbé et de la mienne propre. Sans la mauvaise honte,
-j'aurais demandé d'être logé ailleurs, et j'eus un mouvement de
-colère véritable, lorsque je vis entrer Baptiste avec le maudit
-plateau, la corbeille, les trois pains et tout l'attirail ridicule de
-la veille.
-
---Qu'est-ce que cela? lui dis-je avec humeur. Est-ce que j'ai
-faim? est-ce que je ne sors pas de table?
-
---En effet, monsieur, répondit-il. Je trouve cela bien drôle...
-C'est mademoiselle Zéphyrine qui m'a chargé de vous l'apporter.
-J'ai eu beau lui dire que vous passiez les nuits à dormir, comme tout
-le monde, et non à manger, elle m'a répondu en riant: «Portez
-toujours, c'est l'habitude de la maison. Ça ne gênera pas votre
-maître, et vous verrez qu'il ne demandera pas mieux que de laisser
-cela dans sa chambre.»
-
---Eh bien, mon ami, fais-moi le plaisir de le reporter sans rien dire
-dans l'office. J'ai besoin de ma table pour écrire.
-
-Baptiste obéit. Je m'enfermai et me couchai après avoir écrit à
-mon père. Je dois dire que je dormis à merveille et ne rêvai que
-d'une seule dame, qui était madame d'Ionis.
-
-Le lendemain, les questions de la douairière recommencèrent de plus
-belle. J'eus la grossièreté de déclarer que je n'avais fait aucun
-rêve digne de remarque. La bonne dame en fut contrariée.
-
---Je parie, dit-elle à Zéphyrine, que vous n'avez pas mis le
-_souper des dames_ dans la chambre de M. Nivières?
-
---Pardonnez-moi, madame, répondit Zéphyrine en me regardant d'un
-air de reproche.
-
-Madame d'Ionis semblait me dire aussi, des yeux, que je manquais
-d'obligeance. L'abbé s'écria naïvement:
-
---C'est singulier! ces choses-là n'arrivent donc qu'à moi?
-
-Il partit après le déjeuner, et madame d'Ionis me donna rendez-vous,
-à une heure, dans la bibliothèque. J'y étais à midi; mais elle me
-fit dire par Zéphyrine que d'importunes visites lui étaient
-survenues et qu'elle me priait de prendre patience. Cela était plus
-facile à demander qu'à obtenir. J'attendis; les minutes me
-semblaient des siècles. Je me demandais comment j'avais pu vivre
-jusqu'à ce jour sans ce tête-à-tête que j'appelais déjà
-_quotidien_, et comment je vivrais quand il n'y aurait plus lieu de
-l'attendre. Je cherchais par quels moyens j'en amènerais la
-nécessité, et, résolu enfin à entraver, de tout mon faible pouvoir,
-la solution du procès, je m'ingéniais de mille subterfuges qui
-n'avaient pas le sens commun.
-
-Tout en marchant avec agitation dans la galerie, je m'arrêtais de
-temps en temps devant la fontaine et m'asseyais quelquefois sur ses
-bords, entourés de fleurs magnifiques artistement disposées dans les
-crevasses du rocher brut sur lequel on avait exhaussé le rocher de
-marbre blanc. Cette base fruste donnait plus de fini à l'œuvre du
-ciseau et permettait de faire retomber l'eau des vasques en nappes
-brillantes dans les récipients inférieurs, garnis de plantes
-fontinales.
-
-Cet endroit était délicieux, et le reflet du vitrail colorié donnait
-par moments les tons changeants et l'apparence de la vie aux figures
-fantastiques de la statuaire.
-
-Je regardai la néréide avec un étonnement nouveau, l'étonnement de
-la trouver belle et de comprendre enfin le sens élevé de cette
-mystérieuse beauté.
-
-Je ne songeais plus à la critiquer au profit de celle de madame
-d'Ionis. Je sentais que toute comparaison est puérile entre des
-choses et des êtres qui n'ont point de rapport entre eux. Cette fille
-du génie de Jean Goujon était belle par elle-même. La face était
-d'une sublime douceur. Elle semblait communiquer à la pensée un
-sentiment de repos et de bien-être analogue à la sensation de
-fraîcheur que procurait le murmure continu de ses eaux limpides.
-
-Enfin madame d'Ionis arriva.
-
---Il y a du nouveau, me dit-elle en s'asseyant familièrement près
-de moi; voyez l'étrange lettre que je reçois de M. d'Ionis...
-
-Et elle me la montra avec un abandon qui m'émut vivement. J'étais
-indigné contre ce mari dont les lettres à une telle femme pouvaient
-être montrées sans embarras au premier venu.
-
-La lettre était froide, longue et diffuse, l'écriture grêle et
-saccadée, l'orthographe très-douteuse. En voici la substance:
-
-«Vous ne devez pas vous faire de scrupule de mener les choses
-jusqu'au bout. Je n'en ai aucun d'invoquer la légalité rigide.
-Je refuse tout arrangement autre que celui que j'ai proposé aux
-d'Aillane, et je veux voir la fin de ce procès. Libre à vous, quand
-il sera gagné, de leur tendre une main secourable. Je ne m'opposerai
-pas à votre générosité; mais je ne veux pas de compromis. Leur
-avocat m'a offensé dans son plaidoyer en première instance, et
-l'appel qu'ils ont interjeté est d'une présomption qui n'a pas
-de nom. Je trouve M. Nivières très-endormi, et je lui en témoigne mon
-déplaisir par le courrier de ce jour. Agissez de votre côté, stimulez
-son zèle, à moins que quelque ordre supérieur ne vous vienne des...
-Vous savez ce que je veux dire, et je m'étonne que vous ne me parliez
-pas de ce qui a pu être observé dans la chambre aux... depuis mon
-départ. Personne n'a-t-il le courage d'y passer une nuit et
-d'écrire ce qu'il y aura entendu? Faudra-t-il s'en tenir aux
-assertions de l'abbé de Lamyre, qui n'est pas un homme sérieux?
-Obtenez d'une personne _digne de foi_ qu'elle tente cette épreuve, à
-moins que vous n'ayez la vaillance de la tenter vous-même, ce dont je
-ne serais pas surpris.»
-
-En me lisant cette dernière phrase, madame d'Ionis partit d'un
-éclat de rire.
-
---Je trouve M. d'Ionis admirable! dit-elle. Il me flatte pour
-m'amener à une épreuve à laquelle il n'a jamais voulu se prêter
-pour son compte, et il s'indigne de la poltronnerie des gens auxquels
-rien ne le déciderait à donner l'exemple.
-
---Ce que je trouve de plus remarquable en tout ceci, lui dis-je,
-c'est la foi de M. d'Ionis à ces apparitions et son respect pour
-les arrêts qu'il les croit capables de rendre.
-
---Vous voyez bien, reprit-elle, que c'était là le seul moyen de
-faire fléchir sa rigueur envers les pauvres d'Aillane! Je vous le
-disais, je vous le dis encore, et vous ne voulez pas vous y prêter,
-quand l'occasion est si belle! On n'irait peut-être pas, tant
-l'on est pressé de croire aux _dames vertes_, jusqu'à vous demander
-votre parole d'honneur!
-
---Il me semble, au contraire, qu'il me faudrait jouer sérieusement
-ici le rôle d'imposteur, puisque M. d'Ionis demande l'assertion
-d'une personne _digne de foi_.
-
---Et puis vous craindriez le ridicule, le blâme, les lazzi qui ne
-manqueraient pas de s'attacher à vous! Mais je pourrais vous
-répondre du silence absolu de M. d'Ionis sur ce point.
-
---Non, madame, non! je ne craindrais ni le ridicule ni le blâme, du
-moment qu'il s'agirait de vous obéir. Mais vous me mépriseriez si
-je méritais ce blâme par un faux serment. Pourquoi donc, d'ailleurs,
-ne pas tenter d'amener les d'Aillane à une transaction honorable
-pour eux?
-
---Vous savez bien que celle que M. d'Ionis propose ne l'est pas.
-
---Vous n'espérez pas modifier ses intentions?
-
-Elle secoua la tête et se tut. C'était me dire éloquemment quel
-homme sans cœur et sans principes était ce mari, indifférent à tant
-de charmes et livré à tous les désordres.
-
---Cependant, repris-je, il vous autorise à être généreuse après
-la victoire.
-
---Et à qui croit-il donc avoir affaire? s'écria-t-elle en
-rougissant de colère. Il oublie que les d'Aillane sont l'honneur
-même et ne recevront jamais, à titre de grâce et de bienfait, ce que
-l'équité leur fait regarder comme la légitime propriété de leur
-famille.
-
-Je fus frappé de l'énergie qu'elle mit dans cette réponse.
-
---Êtes-vous donc très-liée avec les d'Aillane? lui demandai-je.
-Je ne le pensais pas.
-
-Elle rougit encore et répondit négativement.
-
---Je n'ai jamais eu de grandes relations avec eux, dit-elle; mais
-ils sont mes parents assez proches pour que leur honneur et le mien ne
-fassent qu'un. J'ai la certitude que la volonté de notre oncle
-était de leur léguer sa fortune. D'autant plus que M. d'Ionis,
-m'ayant épousée pour ce qu'on appelait mes beaux yeux, n'a pas
-eu bonne grâce ensuite vis-à-vis de moi à me chercher un héritage et
-à vouloir faire casser ce testament pour défaut de forme.
-
-Puis elle ajouta:
-
---Est-ce que vous ne connaissez aucun d'Aillane?
-
---J'ai vu le père assez souvent, les enfants jamais. Le fils est un
-officier dans je ne sais quelle garnison...
-
---À Tours..., dit-elle vivement.
-
-Puis elle ajouta plus vivement encore.
-
---À ce que je crois, du moins?
-
---On dit qu'il est fort bien?
-
---On le dit. Je ne le connais pas depuis qu'il a âge d'homme.
-
-Cette réponse me rassura. Il m'était passé un instant par la tête
-que le motif du désintéressement magnanime de madame d'Ionis pouvait
-bien puiser sa plus grande force dans une passion pour son cousin
-d'Aillane.
-
---Sa sœur est charmante, dit-elle; vous ne l'avez jamais vue?
-
---Jamais. N'est-elle pas encore au couvent?
-
---Oui, à Angers. On assure que c'est un ange. Ne serez-vous pas
-bien fier quand vous aurez réussi à plonger dans la misère une fille
-de bonne maison, qui comptait, à bon droit, sur un mariage honorable et
-sur une vie conforme à son rang et à son éducation? C'est là le
-grand désespoir qui attend son pauvre père. Mais voyons, dites-moi vos
-expédients; car vous avez cherché et trouvé quelque chose,
-n'est-ce pas?
-
---Oui! répondis-je après avoir réfléchi comme on peut réfléchir
-dans la fièvre, oui, madame, j'ai trouvé une solution.
-
-
-
-
-IV
-
-L'IMMORTELLE
-
-
-J'eus à peine donné cette espérance de succès, que je m'effrayai
-de l'avoir eue moi-même. Mais il n'y avait plus moyen de reculer.
-Ma belle cliente me pressait de questions.
-
---Eh bien, madame, lui dis-je, il faut trouver le moyen de faire
-parler l'oracle, sans jouer le rôle d'imposteur; mais il faut que
-vous me donniez, sur l'apparition dont ce château passe pour être le
-théâtre, des détails qui me manquent.
-
---Voulez-vous voir les vieilles paperasses d'où j'ai tiré mon
-extrait? s'écria-t-elle avec joie. Je les ai ici.
-
-Elle ouvrit un meuble dont elle avait la clef et me montra une assez
-longue notice, avec commentaires écrits à diverses époques par divers
-chroniqueurs attachés à la chapelle du château ou au chapitre d'un
-couvent voisin qui avait été sécularisé sous le dernier règne.
-
-Comme je n'étais pas pressé de prendre un engagement qui eût
-abrégé le temps accordé à ma mission, je remis la lecture de ce
-fantastique dossier à la veillée, et je me laissai chastement cajoler
-par mon enchanteresse. Je m'imaginai qu'elle y mettait une délicate
-coquetterie, soit qu'elle tînt à ses idées au point de se
-compromettre un peu pour les faire triompher, soit que ma résistance
-excitât son légitime orgueil de femme irrésistible, soit enfin, et je
-m'arrêtais avec délices à cette dernière supposition, qu'elle
-sentît pour moi une estime particulière.
-
-Elle fut forcée de me quitter: d'autres visites arrivaient. Il y eut
-du monde à dîner; elle me présenta à ses nobles voisins avec une
-distinction marquée, et me témoigna devant eux plus d'égards que je
-n'avais peut-être droit d'en attendre. Quelques-uns parurent
-trouver que c'était trop pour un petit robin de ma sorte, et
-tentèrent de le lui faire entendre. Elle prouva qu'elle ne craignait
-guère la critique, et montra tant de vaillance à me soutenir, que
-j'en devins un peu fou.
-
-Lorsque nous fûmes seuls ensemble, madame d'Ionis me demanda ce que
-je comptais faire des manuscrits relatifs à l'apparition des trois
-dames vertes. J'avais la tête montée, il me semblait que j'étais
-aimé et que je ne devais plus redouter de railleries. Je lui racontai
-donc ingénument la vision que j'avais eue, et celle, toute semblable,
-que m'avait racontée l'abbé de Lamyre.
-
---Me voilà donc forcé de croire, ajoutai-je, qu'il est certaines
-situations de l'âme où, sans frayeur comme sans charlatanisme et
-sans superstition, certaines idées se revêtent d'images qui trompent
-nos sens, et je veux étudier ce phénomène, déjà subi par moi, dans
-les relations sages ou folles de ceux chez lesquels il a pu se produire.
-Je ne vous cache pas que, contrairement à mes habitudes d'esprit,
-loin de me défendre du charme des illusions, je ferai tout mon possible
-pour leur abandonner mon cerveau. Et si, dans cette disposition
-d'esprit toute poétique, je réussis à voir et à entendre quelque
-fantôme qui me commande de vous obéir, je ne reculerai pas devant le
-serment que pourront exiger ensuite M. d'Ionis et sa mère. Je ne
-serai pas forcé de jurer que je crois aux révélations des esprits et
-aux apparitions des morts, car je n'y croirai peut-être pas pour cela;
-mais, en affirmant que j'ai entendu des voix, puisque aujourd'hui
-même je puis affirmer que j'ai vu des ombres, je ne serai pas un
-menteur; et peu m'importe de passer pour un insensé, si vous me
-faites l'honneur de ne pas partager cette opinion.
-
-Madame d'Ionis montra un grand étonnement de ce que je lui disais, et
-me fit beaucoup de questions sur ma vision dans la _chambre aux dames_.
-Elle m'écouta sans rire, et même elle s'étonna du calme avec
-lequel j'avais subi cette étrange aventure.
-
---Je vois, me dit-elle, que vous êtes un esprit très-courageux.
-Quant à moi, à votre place, j'aurais eu peur, je le confesse. Avant
-que je vous permette de recommencer cette épreuve, jurez-moi que vous
-n'en serez ni plus effrayé ni plus affecté que la première fois.
-
---Je crois pouvoir vous le promettre, lui répondis-je. Je me sens
-excessivement calme, et, dussé-je voir quelque spectacle effrayant,
-j'espère rester assez maître de moi-même pour ne l'attribuer
-qu'à ma propre imagination.
-
---Est-ce donc cette nuit que vous voulez faire cette évocation
-singulière?
-
---Peut-être; mais je veux d'abord lire tout ce qui y a rapport. Je
-voudrais aussi parcourir quelque ouvrage sur ces matières, non un
-ouvrage de critique dénigrante, je suis bien assez porté au doute,
-mais un de ces vieux traités naïfs, où, parmi beaucoup
-d'enfantillages, il peut se trouver des idées ingénieuses.
-
---Eh bien, vous avez raison, dit-elle, mais je ne sais quel ouvrage
-vous conseiller: je n'ai guère fouillé dans ces vieux livres. Si
-vous voulez, demain, chercher dans la bibliothèque...
-
---Si vous le permettez, je ferai cette étude tout de suite. Il
-n'est que onze heures, c'est le moment où votre maison devient
-calme et silencieuse. Je veillerai dans la bibliothèque, et, si je puis
-venir à bout de m'exalter un peu, je serai d'autant mieux disposé
-à retourner dans ma chambre pour offrir aux trois dames le souper
-commémoratif qui a la vertu de les attirer.
-
---J'y ferai donc porter le fameux plateau, dit madame d'Ionis en
-souriant, et j'ai besoin de m'efforcer de trouver cela fort
-singulier pour n'en être pas un peu émue.
-
---Quoi! madame, vous aussi...?
-
---Eh! mon Dieu, reprit-elle, que sait-on? On rit de tout,
-aujourd'hui; en est-on plus sage qu'autrefois? Nous sommes des
-créatures faibles qui nous croyons fortes: qui sait si ce n'est
-point à cause de cela que nous nous rendons plus matériels que Dieu ne
-le voudrait, et si ce que nous prenons pour de la lucidité n'est pas
-un aveuglement? Comme moi, vous croyez à l'immortalité des âmes.
-Une séparation absolue entre les nôtres et celles qui sont dégagées
-de la matière est-elle chose si claire à concevoir que nous puissions
-la prouver?
-
-Elle me parla dans ce sens pendant quelques instants, avec beaucoup
-d'esprit et d'imagination; puis elle me quitta un peu troublée, en
-me suppliant, pour peu que j'eusse quelque trouble moi-même et que je
-vinsse à être assiégé d'idées noires, de ne pas donner suite à
-mon projet. J'étais si heureux et si touché de sa sollicitude, que
-je lui exprimai mon regret de n'avoir pas un peu de peur à braver
-pour lui marquer mon zèle.
-
-Je remontai à ma chambre, où Zéphyrine avait déjà disposé la
-corbeille; Baptiste voulait m'en débarrasser.
-
---Laisse cela, lui dis-je, puisque c'est l'habitude de la maison,
-et va te coucher. Je n'ai pas plus besoin de toi que les autres jours.
-
---Mon Dieu, monsieur, me dit-il, si vous le permettiez, je passerais
-la nuit sur un fauteuil dans votre chambre.
-
---Et pourquoi cela, mon ami?
-
---Parce qu'on dit qu'il y revient. Oui, oui, monsieur, j'ai fini
-par comprendre les domestiques. Ils ont grand'peur, et, moi qui suis
-un vieux soldat, je serais content de leur prouver que je ne suis pas si
-sot qu'eux.
-
-Je refusai et le laissai arranger ma couverture, pendant que je
-descendais à la bibliothèque, après lui avoir dit de ne pas
-m'attendre.
-
-Je parcourus cette immense salle avant de me mettre au travail, et je
-m'y enfermai avec soin, dans la crainte d'y être troublé par
-quelque valet curieux ou moqueur. Puis j'allumai un chandelier
-d'argent à plusieurs branches et commençai à dépouiller le
-fantastique dossier relatif aux dames vertes.
-
-Les apparitions fréquentes, observées et rapportées avec détail, des
-trois demoiselles d'Ionis, coïncidaient de tout point avec ce que
-j'avais vu et avec ce que l'abbé m'avait raconté. Mais ni lui ni
-moi n'avions poussé la foi, ou le courage, jusqu'à interroger les
-fantômes. D'autres l'avaient fait, disaient les chroniqueurs, et il
-leur avait été donné de voir les trois vierges, non plus sous
-l'apparence de nuages verdâtres, mais dans tout l'éclat de leur
-jeunesse et de leur beauté; non pas toutes à la fois, mais une en
-particulier, pendant que les deux autres se tenaient à l'écart.
-Alors, cette funèbre beauté répondait à toutes les questions
-_sérieuses et décentes_ que l'on voulait lui adresser. Elle dévoilait
-les secrets du passé, du présent et de l'avenir. Elle donnait de
-judicieux conseils. Elle enseignait les trésors cachés à ceux qui
-étaient capables d'en bien user en vue du salut. Elle disait les
-malheurs à éviter, les fautes à réparer; elle parlait au nom du
-ciel et des anges; enfin, c'était une puissance bienfaisante pour
-ceux qui la consultaient avec de bons et pieux desseins. Elle n'était
-grondeuse et menaçante qu'avec les railleurs, les libertins et les
-impies. Le manuscrit disait: «D'une intention méchante et
-fallacieuse, on leur a vu faire de grandes punitions, et ceux qui ne
-s'y porteront que par malice et vaine curiosité peuvent s'attendre
-à des choses épouvantables, qu'ils seront bien marris d'avoir
-cherchées.»
-
-Sans s'expliquer sur ces choses épouvantables, le manuscrit donnait
-la formule de l'évocation et tous les rites à observer, avec un si
-grand sérieux et une si naïve bonne foi, que je m'y laissai aller.
-L'apparition prenait dans mon imagination des couleurs merveilleuses
-qui me séduisaient et me faisaient réellement désirer, plutôt que
-craindre, d'être gagné par la persuasion. Je ne me sentais nullement
-attristé et glacé par l'idée de voir marcher et d'entendre parler
-des morts. Tout au contraire, je m'exaltais dans des rêves
-élyséens, et je voyais une Béatrix se lever dans les rayons de mon
-empyrée.
-
---Et pourquoi n'aurais-je pas ces rêves, m'écriai-je
-intérieurement, puisque j'ai eu le prologue de la vision? Ma sotte
-terreur m'a rendu indigne et incapable d'être initié plus avant
-aux révélations swedenborgistes, auxquelles croient d'excellents
-esprits, et dont j'ai eu le tort de me moquer. Je dépouillerai le
-vieil homme avec plaisir, car ceci est plus riant et plus sain pour
-l'âme d'un poëte que la froide négation de notre siècle. Si je
-passe pour fou, si je le deviens, qu'importe! j'aurai vécu dans
-une sphère idéale, et je serai peut-être plus heureux que tous les
-sages de la terre.
-
-Je me parlais ainsi à moi-même, la tête dans mes mains. Il était
-environ deux heures du matin, et le plus profond silence régnait dans
-le château et dans la campagne, lorsqu'une musique douce et
-charmante, qui semblait partir de la rotonde, m'arracha à ma
-rêverie. Je levai la tête et reculai le flambeau placé devant moi,
-pour voir de qui me venait cette gracieuseté musicale. Mais les quatre
-bougies qui éclairaient pleinement ma table de travail ne suffisaient
-pas à me faire distinguer même le fond de la salle, à plus forte
-raison, la rotonde placée au delà.
-
-Je me dirigeai aussitôt vers cette rotonde, et, n'étant plus
-offusqué d'une autre lumière, je distinguai les parties supérieures
-du beau groupe de la fontaine, éclairées en plein par la lune, qui
-donnait dans une des fenêtres en voussure de la coupole. Le reste de la
-salle circulaire était dans l'ombre. Pour m'assurer que j'étais
-seul, comme il me semblait l'être, j'ouvris le volet de la grande
-porte vitrée qui donnait sur le parterre, et je vis qu'en effet il
-n'y avait personne. La musique avait semblé diminuer et se perdre à
-mesure que j'approchais, et je ne l'entendais presque plus. Je
-passai dans l'autre galerie, que je trouvai également déserte, mais
-où les sons qui m'avaient charmé se firent de nouveau entendre
-très-distincts, comme s'ils partaient, cette fois, de derrière moi.
-
-Je m'arrêtai sans me retourner, pour les écouter. Ils étaient doux
-et plaintifs et ne formaient aucune combinaison mélodique que je fusse
-en état de comprendre. C'était plutôt une suite d'accords vagues,
-très-mystérieux, formés comme au hasard, et par des instruments
-qu'il m'eût été impossible de nommer, car leur timbre ne
-ressemblait à rien qui me fût connu. L'ensemble en était agréable,
-quoique très-mélancolique.
-
-Je revins sur mes pas et m'assurai que ces voix, si on pouvait les
-appeler ainsi, partaient bien réellement de la conque des tritons et
-des sirènes de la fontaine, augmentant et diminuant d'intensité
-selon que l'eau, qui était devenue irrégulière et intermittente, se
-pressait ou se ralentissait dans les vasques.
-
-Je ne vis rien là de fantastique, car je me rappelai avoir entendu
-parler de ces girandes italiennes qui produisaient, au moyen de l'air
-comprimé par l'eau, des orgues hydrauliques plus ou moins réussies.
-Celles-ci étaient fort douces et très-justes, peut-être parce
-qu'elles ne jouaient aucun air et ne faisaient que soupirer des
-accords harmoniques, comme font les harpes éoliennes.
-
-Je me souvins aussi que madame d'Ionis m'avait parlé de cette
-musique en me disant qu'elle était dérangée, et que parfois elle se
-mettait à aller toute seule pendant quelques instants.
-
-Cette explication ne m'empêcha pas de poursuivre le cours de mes
-songeries poétiques. J'étais reconnaissant envers la capricieuse
-fontaine qui voulait bien chanter pour moi seul, par une si belle nuit
-et au milieu d'un si religieux silence.
-
-Vue ainsi au clair de la lune, elle était d'un effet prestigieux.
-Elle semblait verser, dans les frais roseaux placés sur ses bords, une
-pluie de diamants verts. Les tritons, immobiles dans leurs mouvements
-tumultueux, avaient quelque chose d'effrayant, et leurs plaintes
-mourantes, mêlées au petit bruit des cascatelles, les faisaient
-paraître comme désespérés d'avoir leurs esprits violents
-enchaînés dans des corps de marbre. On eût dit d'une scène de la
-vie païenne pétrifiée tout à coup sous le geste souverain de la
-néréide.
-
-Je me rendis compte alors de l'espèce d'effroi que cette nymphe
-m'avait causé en plein jour, avec son calme superbe au milieu de ces
-monstres tordus sous ses pieds.
-
---Une âme impassible peut-elle exprimer la vraie beauté? pensai-je;
-et, si cette créature de marbre venait à s'animer, toute
-magnifique qu'elle est, ne ferait-elle pas peur, par cet air de
-suprême indifférence qui la rend trop supérieure aux êtres de notre
-race?
-
-Je la regardai attentivement dans le reflet de la lune qui baignait ses
-blanches épaules et détachait sa petite tête posée sur un cou
-élancé et puissant comme un fût de colonne. Je ne pouvais distinguer
-ses traits, car elle était placée à une certaine hauteur; mais son
-attitude dégagée se dessinait en lignes brillantes d'une grâce
-incomparable.
-
---C'est véritablement là, pensai-je, l'idée que j'aimerais à
-me faire de la dame verte, car il est certain que, vue ainsi...
-
-Tout à coup, je cessai de raisonner et de penser. Il me semblait voir
-remuer la statue.
-
-Je crus qu'un nuage passait sur la lune et produisait cette illusion;
-mais ce n'en était pas une. Seulement, ce n'était pas la statue
-qui remuait, c'était une forme qui se levait de derrière elle, ou
-d'à côté d'elle, et qui me paraissait toute semblable, comme si
-un reflet animé se fût détaché de ce corps de marbre et l'eût
-quitté pour venir à moi.
-
-Je doutai un instant du témoignage de mes yeux; mais cela devint si
-distinct, si évident, que je fus persuadé bientôt de voir un être
-réel, et que je n'éprouvai aucun sentiment de terreur, ni même de
-très-grande surprise.
-
-L'image vivante de la néréide descendait, comme en voltigeant, les
-plans inégaux du monument. Ses mouvements avaient une aisance et une
-grâce idéales. Elle n'était pas beaucoup plus grande qu'une femme
-réelle, bien que l'élégance de ses proportions lui conservât ce
-cachet de beauté exceptionnelle qui m'avait effrayé dans la statue;
-mais je n'éprouvais plus rien de semblable, et mon admiration tenait
-de l'extase. Je lui tendais les bras pour la saisir, car il me
-semblait qu'elle allait s'élancer jusqu'à moi en franchissant un
-escarpement de cinq à six pieds qui nous séparait encore.
-
-Je me trompais. Elle s'arrêta sur le bord de la rocaille et me fit
-signe de m'éloigner.
-
-J'obéis machinalement et je la vis s'asseoir sur un dauphin de
-marbre, qui se mit à pousser de véritables rugissements. Aussitôt
-toutes ces voix hydrauliques grossirent comme une tempête et formèrent
-un concert vraiment diabolique autour d'elle.
-
-Je commençais à en avoir les nerfs agacés, lorsqu'une lumière
-glauque, qui ne semblait être qu'un clair de lune plus brillant,
-jaillit je ne sais d'où, et me montra nettement les traits de la
-néréide vivante, si semblables à ceux de la statue, que j'eus
-besoin de regarder encore celle-ci pour m'assurer qu'elle n'avait
-pas quitté son siège de pierre.
-
-Alors, sans plus songer à rien expliquer, sans désirer de rien
-comprendre, je m'enivrai, dans une muette stupeur, de la beauté
-surnaturelle de l'apparition. L'effet qu'elle produisit sur moi
-fut si absolu, que je n'eus pas même la pensée de m'approcher pour
-m'assurer de son immatérialité, comme j'avais fait lorsqu'elle
-s'était produite dans ma chambre.
-
-Si j'y songeai, ce dont je ne saurais me rendre compte, la crainte de
-la faire évanouir par une curiosité audacieuse me retint probablement.
-
-Comment n'aurais-je pas été maîtrisé par le désir d'en
-rassasier mes yeux? C'était la néréide sublime, mais avec des yeux
-vivants, des yeux clairs, d'une douceur fascinatrice, et des bras nus,
-aux contours de chair transparente et aux mouvements moelleux comme ceux
-de l'enfance. Cette fille du ciel semblait avoir quinze ans tout au
-plus. Elle exprimait la forte chasteté de l'adolescence par
-l'ensemble de sa forme, tandis que son visage s'éclairait des
-séductions de la femme arrivée au développement de l'âme.
-
-Sa parure étrange était exactement celle de la néréide: une robe ou
-tunique flottante, faite de je ne sais quel tissu merveilleux dont les
-plis moelleux semblaient avoir été mouillés; un diadème ciselé
-avec un soin exquis, et des flots de perles s'enroulant aux tresses
-d'une chevelure splendide, avec ce mélange de luxe singulier et de
-caprice heureux qui caractérise le goût de la renaissance; un
-contraste charmant et bizarre entre le vêtement tout simple, qui ne
-puisait sa richesse que dans l'aisance de son arrangement et le fini
-minutieux des bijoux et des mignardises de la coiffure.
-
-Je l'aurais regardée toute ma vie sans m'aviser de lui parler. Je
-ne m'apercevais pas du silence qui avait succédé au vacarme de la
-fontaine. Je ne sais même pas si je la contemplai un instant ou une
-heure. Il me sembla tout d'un coup que je l'avais toujours vue,
-toujours connue: c'est peut-être que je vivais un siècle par
-seconde.
-
-Elle me parla la première. J'entendis et ne compris pas tout de
-suite, car le timbre d'argent de sa voix était surnaturel comme sa
-beauté et en complétait le prestige.
-
-Je l'écoutais comme une musique, sans chercher à ses paroles un sens
-déterminé.
-
-Enfin, je fis un effort pour secouer cette ivresse, et j'entendis
-qu'elle me demandait si je la voyais. Je ne sais pas ce que je lui
-répondis, car elle ajouta:
-
---Sous quelle apparence me vois-tu?
-
-Et je remarquai seulement alors qu'elle me tutoyait.
-
-Je me sentis entraîné à lui répondre de même; car, si elle me
-parlait en reine, je lui parlais, moi, comme à la Divinité.
-
---Je te vois, lui dis-je, comme un être auquel rien ne peut être
-comparé sur la terre.
-
-Il me sembla qu'elle rougissait; car mes yeux s'étaient habitués
-à la lueur vert de mer dont elle semblait baignée. Je la voyais
-blanche comme un lis, avec les fraîches couleurs de la jeunesse sur les
-joues. Elle eut un sourire mélancolique qui l'embellit encore.
-
---Que vois-tu en moi d'extraordinaire? me dit-elle.
-
---La beauté, répondis-je brièvement.
-
-J'étais trop ému pour en dire davantage.
-
---Ma beauté, reprit-elle, c'est en toi qu'elle se produit; car
-elle n'existe pas par elle-même sous une forme que tu puisses
-apprécier. Il n'y a ici de moi que ma pensée. Parle-moi donc comme
-à une âme et non comme à une femme. Quel conseil avais-tu à me
-demander?
-
---Je ne m'en souviens plus.
-
---D'où vient cet oubli?
-
---De ta présence.
-
---Essaye de te rappeler.
-
---Non, je ne veux pas!
-
---Alors, adieu!
-
---Non! non! m'écriai-je en m'approchant d'elle comme pour la
-retenir, mais en m'arrêtant avec terreur, car la lueur pâlit
-subitement, et l'apparition sembla s'effacer. Au nom du ciel, restez!
-repris-je avec angoisse. Je suis soumis, je suis chaste dans mon
-amour.
-
---Quel amour? demanda-t-elle en redevenant brillante.
-
---Quel amour? Je ne sais pas, moi! Ai-je parlé d'amour? Eh bien,
-oui, je me souviens! J'aimais hier une femme, et je voulais lui
-plaire, faire sa volonté au risque de trahir mon devoir. Si vous êtes
-une pure essence, comme je le crois, vous savez toutes choses. Dois-je
-donc vous expliquer...?
-
---Non; je sais les faits qui intéressent la postérité de la
-famille dont j'ai porté le nom. Mais je ne suis pas la Divinité, je
-ne lis pas dans les âmes. Je ne savais pas que tu aimais...
-
---Je n'aime personne! À l'heure qu'il est, je n'aime rien
-sur la terre, et je veux mourir si, dans une autre région de la vie, je
-peux vous suivre!
-
---Tu parles dans le délire. Pour être heureux dans la mort, il faut
-avoir été pur dans la vie. Tu as un devoir difficile à remplir, et
-c'est pourquoi tu m'as appelée. Fais donc ton devoir ou tu ne me
-reverras plus.
-
---Quel est-il, ce devoir? Parlez; je ne veux plus obéir qu'à
-vous seule.
-
---Ce devoir, répondit la néréide en se penchant vers moi et en me
-parlant si bas, que j'avais peine à distinguer sa voix du frais
-murmure de l'eau, c'est d'obéir à ton père. Et puis tu diras à
-la femme généreuse qui veut se sacrifier que ceux qu'elle plaint la
-béniront toujours, mais ne veulent point accepter son sacrifice. Je
-connais leurs pensées, car ils m'ont appelée et consultée. Je sais
-qu'ils luttent pour leur honneur, mais qu'ils ne sont pas effrayés
-de ce que les hommes appellent la pauvreté. Il n'y a pas de pauvreté
-pour les âmes fières. Dis cela à celle qui t'interrogera demain, et
-ne cède pas à l'amour qu'elle t'inspire jusqu'à trahir ta
-religion de famille.
-
---J'obéirai, je le jure! Et, à présent, révélez-moi les
-secrets de la vie éternelle. Où est votre âme maintenant? quelles
-facultés nouvelles a-t-elle acquises dans ce renouvellement?...
-
---Je ne puis te répondre que ceci: La mort n'existe pas; rien ne
-meurt; mais les choses de l'autre vie sont bien différentes de ce
-que l'on s'imagine dans le monde où tu es. Je ne t'en dirai pas
-davantage, ne m'interroge pas.
-
---Dites-moi, au moins, si je vous reverrai dans cette autre vie.
-
---Je l'ignore.
-
---Et dans celle-ci?
-
---Oui, si tu le mérites.
-
---Je le mériterai! Dites-moi encore... Puisque vous pouvez diriger
-et conseiller ceux qui vivent dans ce monde, ne pouvez-vous pas les
-plaindre?
-
---Je le peux.
-
---Et les aimer?
-
---Je les aime tous comme des frères avec qui j'ai vécu.
-
---Aimez-en un plus que les autres. Il fera des miracles de courage et
-de vertu pour que vous vous intéressiez à lui.
-
---Qu'il fasse ces miracles, et il me retrouvera dans ses pensées.
-Adieu!
-
---Attendez, oh! mon Dieu, attendez! On croit que vous donnez comme
-gage de votre protection, et comme moyen de vous évoquer de nouveau,
-une bague magique à ceux qui ne vous ont pas offensée. Est-ce vrai?
-et me la donnerez-vous?
-
---Des esprits grossiers peuvent seuls croire à la magie. Tu ne
-saurais y croire, toi qui parles de la vie éternelle et qui cherches la
-vérité divine. Par quel moyen une âme, qui se communique à toi sans
-le secours d'organes réels, pourrait-elle te donner un objet
-matériel et palpable!
-
---Pourtant, je vois à votre doigt une bague étincelante.
-
---Je ne puis voir ce que tes yeux voient. Quelle bague crois-tu voir?
-
---Un large anneau avec une émeraude en forme d'étoile enchâssée
-dans l'or.
-
---Il est étrange que tu voies cela, dit-elle après un moment de
-silence; les opérations involontaires de la pensée humaine, et la
-connexion de ses rêves avec certains faits évanouis, renferment
-peut-être des mystères providentiels. La science de ces choses
-inexplicables n'appartient qu'à celui qui sait la cause et la
-raison de tout. La main que tu crois voir n'existe que dans ton
-cerveau. Ce qui reste de moi dans la tombe te ferait horreur; mais
-peut-être me vois-tu telle que j'ai été sur la terre. Dis-moi
-comment tu me vois.
-
-Je ne sais quelle description enthousiaste je lui fis d'elle-même.
-Elle parut écouter avec attention et me dit:
-
---Si je ressemble à la statue qui est ici, tu ne dois pas t'en
-étonner, car je lui ai servi de modèle. Tu réveilles par là, en moi,
-le souvenir effacé de ce que j'ai été, et jusqu'aux pierreries
-que tu décris, je me souviens de m'en être parée. La bague que tu
-crois voir, je l'ai perdue dans une chambre de ce château que
-j'habitais; elle tomba entre deux pierres disjointes sous l'âtre
-de la cheminée. Je devais faire lever la pierre le lendemain; mais, le
-lendemain, j'étais morte. Peut-être la retrouveras-tu si tu la
-cherches. En ce cas, je te la donne en souvenir de moi et du serment que
-tu m'as fait de m'obéir. Voici le jour, adieu!
-
-Cet adieu me causa la plus atroce douleur que j'eusse jamais ressentie;
-je perdis la tête et faillis m'élancer encore pour retenir
-l'ombre enchanteresse, car peu à peu je m'étais assez rapproché
-d'elle pour être à portée de saisir le bord de son vêtement, si
-j'eusse osé le toucher; mais je n'osai pas. J'avais oublié, il
-est vrai, les menaces de la légende contre ceux qui tentaient de
-commettre cette profanation; j'étais seulement retenu, et comme
-anéanti, par un respect superstitieux; mais un cri de désespoir sorti
-de ma poitrine alla vibrer jusque dans les conques marines des tritons
-de la fontaine.
-
-L'ombre s'arrêta, comme retenue par la pitié.
-
---Que veux-tu encore? me dit-elle. Voici le jour, je ne puis rester.
-
---Pourquoi donc? Si tu le voulais!
-
---Je ne dois pas revoir le soleil de cette terre. J'habite
-l'éternelle lumière d'un monde plus beau.
-
---Emmène-moi dans ce monde! je ne veux plus rester dans celui-ci;
-je n'y resterai pas, je le jure, si je ne dois plus te revoir.
-
---Tu me reverras, sois tranquille, dit-elle. Attends l'heure où tu
-en seras digne, et, jusque là, ne m'évoque plus. Je te le défends.
-Je veillerai sur toi comme une providence invisible, et, le jour où ton
-âme sera aussi pure qu'un rayon du matin, je t'apparaîtrai par la
-seule évocation de ton pieux désir. Soumets-toi!
-
---Soumets-toi! répéta une voix grave qui résonna à ma droite.
-
-Je me retournai et vis un des fantômes que j'avais déjà vus dans ma
-chambre, lors de la première apparition.
-
---Soumets-toi! répéta comme un écho une voix toute pareille, à ma
-gauche.
-
-Et je vis le second fantôme.
-
-Je n'en fus pas ému, bien que ces deux spectres eussent, dans la
-hauteur de leur taille et dans le timbre profond de leur voix, quelque
-chose de lugubre. Mais que m'importait, à moi, de voir ou
-d'entendre des choses horribles? Rien ne pouvait m'arracher au
-ravissement où j'étais plongé. Je ne m'arrêtai même pas à
-regarder ces ombres accessoires; je cherchais des yeux ma céleste
-beauté. Hélas! elle avait disparu, et je ne voyais plus que
-l'immobile néréide de la fontaine, avec sa pose impassible et les
-tons froids du marbre bleui par les reflets du matin.
-
-Je ne sais ce que devinrent ses sœurs; je ne les vis pas sortir. Je
-tournais autour de la fontaine comme un insensé. Je croyais être
-endormi et je m'étourdissais dans la confusion de mes idées, avec
-l'espoir de ne pas m'éveiller.
-
-Mais je me rappelai la bague promise, et montai à ma chambre, où je
-trouvai Baptiste, qui me parla, sans que je vinsse à bout de savoir de
-quoi. Il me sembla troublé, peut-être à cause de l'expression de ma
-figure, mais je ne pensai pas à l'interroger. Je cherchai dans
-l'âtre et j'y remarquai bientôt deux pierres mal jointes. Je
-m'efforçai de les soulever. C'était une entreprise impossible sans
-les outils nécessaires.
-
-Baptiste me croyait probablement fou, et, cherchant machinalement à
-m'aider:
-
---Est-ce que monsieur a perdu quelque chose? dit-il.
-
---Oui, j'ai laissé tomber là, hier, une de mes bagues.
-
---Une bague?... Monsieur ne porte pas de bagues, je ne lui en ai pas
-vu.
-
---C'est égal. Tâchons de la trouver.
-
-Il prit un couteau, gratta la pierre tendre pour élargir la fente,
-enleva la cendre et le ciment en poudre qui la remplissait, et, tout en
-travaillant à me satisfaire, il me demanda comment était faite cette
-bague, de l'air dont il m'eût demandé ce que j'avais rêvé.
-
---C'est une bague d'or avec une étoile faite d'une grosse
-émeraude, répondis-je avec l'aplomb de la certitude.
-
-Il ne douta plus, et, détachant une tringlette des rideaux de vitrage,
-il la recourba en crochet et atteignit la bague, qu'il me présenta en
-souriant. Il pensait, sans oser le dire, que c'était un don de madame
-d'Ionis.
-
-Quant à moi, je la regardai à peine, tant j'étais sûr que
-c'était celle dont j'avais vu l'ombre; elle était effectivement
-toute semblable. Je la passai à mon petit doigt, ne doutant pas
-qu'elle n'eût appartenu à la défunte demoiselle d'Ionis et que
-je n'eusse vu le spectre de cette merveilleuse beauté.
-
-Baptiste mit beaucoup de discrétion dans sa conduite. Persuadé que
-j'avais eu une très-belle aventure, car il m'avait attendu toute la
-nuit, il me quitta en m'engageant à me coucher.
-
-On pense bien que je n'y songeais guère. Je m'assis devant la
-table, que Baptiste avait débarrassée du fameux souper aux trois
-pains, et, pour m'efforcer de ressaisir l'ivresse de ma vision, dont
-je craignais d'oublier quelque chose, je me mis à en écrire la
-relation fidèle, telle qu'on vient de la lire.
-
-Je demeurai dans cette agitation mêlée d'extase jusqu'après le
-lever du soleil. Je m'assoupis un peu, les coudes sur ma table et crus
-refaire mon rêve; mais il m'échappa bien vite et Baptiste vint
-m'arracher à la solitude où j'aurais dès lors voulu achever ma
-vie.
-
-Je m'arrangeai de manière à ne descendre qu'au moment où l'on
-devait se mettre à table. Je ne m'étais pas encore demandé comment
-je rendrais compte de la vision; j'y songeai en faisant semblant de
-déjeuner, car je ne mangeai pas, et, sans me sentir fatigué ni malade,
-j'éprouvais un invincible dégoût pour les fonctions de la vie
-animale.
-
-La douairière, qui ne voyait pas très-bien, ne s'aperçut pas de mon
-trouble. Je répondis à ses questions ordinaires avec le vague des
-jours précédents, mais, cette fois, sans jouer aucune comédie, et
-avec la préoccupation d'un poëte que l'on interroge bêtement sur
-le sujet de son poëme, et qui répond avec ironie des choses évasives
-pour se délivrer d'investigations abrutissantes. Je ne sais si madame
-d'Ionis fut inquiète ou étonnée de me voir ainsi. Je ne la regardai
-pas, je ne la vis pas. Je compris à peine ce qu'elle me disait, tout
-le temps que dura cette contrainte mortelle du déjeuner.
-
-Enfin, je me trouvai seul dans la bibliothèque, l'attendant comme les
-autres jours, mais sans impatience aucune. Loin de là, j'éprouvais
-une vive satisfaction à me noyer dans mes rêveries. Il faisait un
-temps admirable; le soleil embrasait les arbres et les terrains en
-fleur, au delà des grandes masses d'ombre transparente que projetait
-l'architecture du château sur les premiers plans du jardin. Je
-marchais d'un bout à l'autre de cette vaste salle, m'arrêtant
-chaque fois que je me trouvais devant la fontaine. Les fenêtres et les
-rideaux étaient fermés à cause de la chaleur. Ces rideaux étaient
-d'un bleu doux que je voulais voir verdâtre, et, dans ce crépuscule
-artificiel qui me retraçait quelque chose de ma vision, j'éprouvais
-un bien-être incroyable et une sorte de gaieté délirante.
-
-Je parlais tout haut, et je riais sans savoir de quoi, lorsque je me
-sentis serrer le bras assez brusquement. Je me retournai et vis madame
-d'Ionis, qui était entrée sans que j'y fisse attention.
-
---Voyons! répondez-moi; voyez-moi, au moins! me dit-elle avec un
-peu d'impatience. Savez-vous que vous me faites peur, et que je ne
-sais plus que penser de vous?
-
---Vous l'avez voulu, lui répondis-je, j'ai joué avec ma raison;
-je suis fou. Mais ne vous en faites pas de reproche; je suis bien plus
-heureux ainsi, et ne souhaite pas de guérir.
-
---Ainsi, reprit-elle en m'examinant avec inquiétude, cette
-apparition n'est pas un conte ridicule? du moins, vous croyez... vous
-l'avez vue se produire?
-
---Mieux que je ne vous vois en ce moment?
-
---Ne le prenez pas sur ce ton d'orgueil enivré: je ne doute pas de
-vos paroles. Racontez-moi tranquillement...
-
---Rien! jamais! je vous supplie de ne pas me questionner. Je ne peux
-pas, je ne veux pas répondre.
-
---En vérité, la société des spectres ne vous vaut rien, cher
-monsieur, et vous me feriez croire que l'on vous a dit des choses
-singulièrement flatteuses, car vous voilà fier et discret comme un
-amant heureux!
-
---Ah! que dites-vous là, madame! m'écriai-je. Il n'y a pas
-d'amour possible entre deux êtres que sépare l'abîme du
-tombeau... Mais vous ne savez pas de quoi vous parlez, vous ne croyez à
-rien, vous vous moquez de tout!
-
-J'étais si rude dans mon enthousiasme, que madame d'Ionis fut
-piquée.
-
---Il y a une chose dont je ne me moque pas, dit-elle avec vivacité:
-c'est mon procès, et, puisque vous m'avez promis, sur l'honneur,
-de consulter un oracle mystérieux et de vous conformer à ses
-arrêts...
-
---Oui, répondis-je en lui prenant la main avec une familiarité
-très-déplacée, mais très-calme, dont elle ne s'offensa pas, tant
-elle comprit l'état de mon âme; oui, madame, pardonnez-moi mon
-trouble et mon oubli. C'est par dévouement pour vous que j'ai joué
-un jeu bien dangereux, et je vous dois, au moins, compte du résultat.
-Il m'a été prescrit d'obéir aux intentions de mon père et de
-vous faire gagner votre procès.
-
-Soit qu'elle s'attendît à cette réponse, soit qu'elle fût en
-doute de ma lucidité, madame d'Ionis ne marqua ni surprise ni
-contrariété. Elle se contenta de lever les épaules, et, me secouant
-le bras comme pour me réveiller:
-
---Mon pauvre enfant, dit-elle, vous avez rêvé, et rien de plus.
-J'ai partagé un instant votre exaltation, j'ai espéré du moins
-qu'elle vous ramènerait à la notion de délicatesse et d'équité
-qui est au fond de votre âme. Mais je ne sais quels scrupules
-exagérés, ou quelles habitudes d'obéissance passive envers votre
-père, vous ont fait entendre des paroles chimériques. Sortez de ces
-illusions. Il n'y a pas eu de spectres, il n'y a pas eu de voix
-mystérieuse; vous vous êtes monté la tête avec l'indigeste
-lecture du vieux manuscrit et les contes bleus de l'abbé de Lamyre.
-Je vais vous expliquer ce qui vous est arrivé.
-
-Elle me parla assez longtemps; mais je fis de vains efforts pour
-l'écouter et la comprendre. Il me semblait, par moments, qu'elle me
-parlait une langue inconnue. Quand elle vit que rien n'arrivait de mon
-oreille à mon esprit, elle s'inquiéta sérieusement de moi, me
-toucha le poignet pour voir si j'avais la fièvre, me demanda si
-j'avais mal à la tête, et me conjura d'aller me reposer. Je
-compris qu'elle me permettait d'être seul et je courus avec joie me
-jeter sur mon lit, non que je ressentisse la moindre fatigue, mais parce
-que je m'imaginais toujours revoir la céleste beauté de mon
-immortelle, si je parvenais à m'endormir.
-
-Je ne sais comment se passa le reste de la journée. Je n'en eus pas
-conscience. Le lendemain matin, je vis Baptiste marchant par la chambre
-sur la pointe du pied.
-
---Que fais-tu là, mon ami? lui demandai-je.
-
---Je vous veille, mon cher monsieur, répondit-il. Dieu merci, vous
-avez dormi deux bonnes heures. Vous vous sentez mieux, n'est-ce pas?
-
---Je me sens très-bien. J'ai donc été malade!
-
---Vous avez eu un gros accès de fièvre hier au soir, et cela a duré
-une partie de la nuit. C'est l'effet de la grande chaleur. Vous ne
-pensez jamais à mettre votre chapeau quand vous allez au jardin!
-Pourtant madame votre mère vous l'avait si bien recommandé!
-
-Zéphyrine entra, s'informa de moi avec beaucoup d'intérêt, et
-m'engagea à prendre _encore_ une cuillerée de _ma_ potion calmante.
-
---Soit, lui dis-je, bien que je n'eusse aucun souvenir de cette
-potion: un hôte malade est incommode, et je ne demande qu'à guérir
-vite.
-
-La potion me fit réellement grand bien, car je dormis encore et rêvai
-de mon immortelle. Quand j'ouvris les yeux, je vis, au pied de mon
-lit, une apparition qui m'eût charmé l'avant-veille, mais qui me
-contraria comme un reproche importun. C'était madame d'Ionis, qui
-venait elle-même s'informer de moi et surveiller les soins que l'on
-me donnait. Elle me parla avec amitié et me marqua de l'intérêt
-véritable. Je la remerciai de mon mieux et l'assurai que je me
-portais fort bien.
-
-Alors apparut la tête grave d'un médecin, qui examina mon pouls et
-ma langue, me prescrivit le repos, et dit à madame d'Ionis:
-
---Ce ne sera rien. Empêchez-le de lire, d'écrire et de causer
-jusqu'à demain, et il pourra retourner dans sa famille après-demain.
-
-Resté seul avec Baptiste, je l'interrogeai.
-
---Mon Dieu, monsieur, me dit-il, je suis bien embarrassé pour vous
-répondre. Il paraît que la chambre où vous étiez passe pour être
-hantée...
-
---La chambre où j'étais? Où suis-je donc?
-
-Je regardai autour de moi, et, sortant de ma torpeur, je reconnus enfin
-que je n'étais plus dans la _chambre aux dames_, mais dans un autre
-appartement du château.
-
---Pour moi, monsieur, reprit Baptiste, qui était un esprit
-très-positif, j'ai dormi dans cette chambre et n'y ai rien vu. Je
-ne crois pas du tout à ces histoires-là. Mais, quand j'ai entendu
-que vous vous tourmentiez dans la fièvre, parlant toujours d'une
-belle dame qui existe et qui n'existe pas, qui est morte et qui est
-vivante... que sais-je ce que vous n'avez pas dit là-dessus!
-c'était si joli quelquefois, que j'aurais voulu le retenir, ou
-savoir écrire pour le conserver; mais cela vous faisait du mal, et
-j'ai pris le parti de vous apporter ici, où vous êtes mieux.
-Voyez-vous, monsieur, tout ça vient de ce que vous faites trop de vers.
-Monsieur votre père le disait bien, que ça dérangeait les idées!
-Vous feriez mieux de ne penser qu'à vos dossiers.
-
---Tu as certainement raison, mon cher Baptiste, répondis-je, et je
-tâcherai de suivre ton conseil. Il me semble, en effet, que j'ai eu
-un accès de folie.
-
---De folie? Oh! non pas, monsieur, Dieu merci! Vous avez battu la
-campagne dans la fièvre, comme ça peut arriver à tout le monde; mais
-voilà que c'est fini, et, si vous voulez prendre un peu de bouillon
-de poulet, vous vous retrouverez dans vos esprits comme vous y étiez
-auparavant.
-
-Je me résignai au bouillon de poulet, bien que j'eusse souhaité
-quelque chose de plus nourrissant pour me remettre vite. Je me sentais
-accablé de fatigue. Peu à peu, mes forces revinrent dans la journée,
-et on me permit de souper légèrement. Le lendemain, madame d'Ionis
-revint me voir. J'étais levé et me sentais tout à fait bien. Je lui
-parlai avec beaucoup de sens de ce qui m'était arrivé, sans
-toutefois lui donner aucun détail à cet égard. J'avais été fou:
-j'en étais très-honteux, et la priais de me garder le secret;
-j'étais perdu comme avocat, si l'on me faisait, dans le pays, la
-réputation d'un visionnaire; mon père s'en affecterait beaucoup.
-
---Ne craignez rien, me répondit-elle; je vous réponds de la
-discrétion de mes gens; assurez-vous du silence de votre valet de
-chambre, et cette aventure ne sortira pas d'ici. D'ailleurs, quand
-même on raconterait quelque chose, nous en serions tous quittes pour
-dire que vous avez eu un accès de fièvre, et qu'il a plu à ces
-esprits superstitieux de l'interpréter au gré de leur crédulité.
-Au fond, ce serait la vérité. Vous avez pris un coup de soleil en
-venant ici à cheval par une journée brûlante. Vous avez été malade
-dans la nuit. Les jours suivants, je vous ai tourmenté avec ce
-malheureux procès, et, pour vous amener à mon avis, je n'ai reculé
-devant rien!
-
-Elle s'arrêta, et, changeant de ton:
-
---Vous souvient-il de ce que je vous ai dit avant-hier, dans la
-bibliothèque?
-
---J'avoue que je ne l'ai pas compris, j'étais sous le coup...
-
---De la fièvre? Certainement, je l'ai bien vu!
-
---Vous plaît-il de me répéter, maintenant que j'ai toute ma
-tête, ce que vous m'avez dit à propos de l'apparition?
-
-Madame d'Ionis hésita.
-
---Est-ce que votre mémoire a conservé le souvenir de cette
-apparition? me dit-elle d'un ton léger, mais en m'examinant avec
-une sorte d'inquiétude.
-
---Non, répondis-je, c'est très-confus maintenant; confus comme un
-songe dont on a enfin conscience et que l'on ne pense plus à
-ressaisir.
-
-Je mentais avec aplomb; madame d'Ionis en fut dupe, et je vis
-qu'elle mentait aussi, en prétendant ne m'avoir parlé, dans la
-bibliothèque, que de l'effet du manuscrit, pour s'accuser de me
-l'avoir prêté dans un moment où j'étais déjà fort agité. Il
-fut évident pour moi qu'elle m'avait dit là-dessus, la veille,
-dans un mouvement d'effroi devant mon état mental, des choses
-qu'elle était maintenant bien aise que je n'eusse pas entendues;
-mais je ne soupçonnai pas ce que ce pouvait être. Elle me voyait
-tranquille, elle me croyait guéri. Je parlais avec assurance de ma
-vision, comme d'un accès de fièvre chaude. Elle m'engagea à n'y
-plus penser du tout, à ne jamais m'en tourmenter.
-
---N'allez pas vous croire plus faible d'esprit qu'un autre,
-ajouta-t-elle; il n'y a personne qui n'ait eu quelques heures de
-délire dans sa vie. Restez encore deux ou trois jours avec nous; quoi
-qu'en dise le médecin, je ne veux pas vous renvoyer, faible et pâle,
-à vos parents. Nous ne parlerons plus du procès, c'est inutile;
-j'irai voir votre père et en causer avec lui, sans vous en tourmenter
-davantage.
-
-Le soir, j'étais tout à fait guéri; j'essayai de pénétrer dans
-mon ancienne chambre, elle était fermée. Je me hasardai à demander la
-clef à Zéphyrine, qui répondit l'avoir remise à madame d'Ionis.
-On ne voulait plus y loger personne jusqu'à ce que la légende,
-récemment exhumée, fût oubliée de nouveau.
-
-Je prétendis avoir laissé quelque chose dans cette chambre. Il fallut
-céder: Zéphyrine alla chercher la clef et entra avec moi. Je cherchai
-partout sans vouloir dire ce que je cherchais. Je regardai dans le foyer
-de la cheminée et je vis, sur les pierres disjointes, les égratignures
-fraîches que Baptiste y avait faites avec son couteau. Mais qu'est-ce
-que cela prouvait, sinon que, dans ma folie, j'avais fait chercher là
-un objet qui n'existait que dans le souvenir d'un rêve? J'avais
-cru trouver une bague et la mettre à mon doigt. Elle n'y était plus,
-elle n'y avait sans doute jamais été!
-
-Je n'osai même plus interroger Baptiste sur ce fait. On ne me laissa
-pas seul un instant dans la chambre aux dames et on la referma dès que
-j'en fus sorti. Je sentis que rien ne me retenait plus au château
-d'Ionis et je partis le lendemain matin, furtivement, pour échapper
-à la conduite en voiture dont on m'avait menacé.
-
-Le cheval et le grand air me remirent tout à fait. Je traversai assez
-vite les bois qui environnaient le château, dans la crainte d'être
-poursuivi par la sollicitude de ma belle hôtesse. Puis je ralentis mon
-cheval à deux lieues de là, et arrivai tranquillement à Angers dans
-l'après-midi.
-
-Ma figure était un peu altérée: mon père ne s'en aperçut pas
-beaucoup; mais rien n'échappe à l'œil d'une mère, et la
-mienne s'en inquiéta. Je parvins à la tranquilliser en mangeant avec
-appétit; j'avais arraché à Baptiste le serment de ne rien dire;
-il y avait mis cette restriction, qu'il ne le tiendrait pas si je
-venais à retomber malade.
-
-Aussi je m'en gardai bien! je me soignai moralement et physiquement
-comme un garçon très-épris de la conservation de son être. Je
-travaillai sans excès, je me promenai régulièrement, j'éloignai
-toute idée lugubre, je m'abstins de toute lecture excitante. La
-raison de toute cette raison prenait sa source dans une folie obstinée
-mais tranquille et, pour ainsi dire, maîtresse d'elle-même. Je
-voulais constater devant mon propre jugement que je n'avais pas été
-fou, que je ne l'étais pas, et qu'il n'y avait rien de plus
-avéré à mes propres yeux que l'existence des dames vertes. Je
-voulais aussi remettre mon esprit dans l'état de lucidité
-nécessaire pour cacher mon secret et le nourrir en moi, comme la source
-de ma vie intellectuelle et le critérium de ma vie morale.
-
-Toute trace de crise s'effaça donc rapidement, et, à me voir
-studieux, raisonnable et modéré en toutes choses, il eût été
-impossible de deviner que j'étais sous l'empire d'une idée fixe,
-d'une monomanie bien conditionnée.
-
-Trois jours après mon retour à Angers, mon père m'envoya à Tours
-pour une autre affaire. J'y passai vingt-quatre heures, et, quand je
-revins _chez nous_, j'appris que madame d'Ionis était venue
-s'entendre avec mon père sur la suite de son procès. Elle avait paru
-céder à la raison positive: elle consentait à le gagner.
-
-Je fus content de ne l'avoir pas rencontrée. Il serait impossible de
-dire qu'une aussi charmante femme me fût devenue antipathique; mais
-il est certain que je craignais plus que je ne désirais de me retrouver
-avec elle. Son scepticisme, dont elle n'avait paru se débarrasser un
-jour avec moi que pour m'en accabler le lendemain, me faisait
-l'effet d'une injure et me causait une souffrance inexprimable.
-
-Au bout de deux mois, quelque effort que je fisse pour paraître
-heureux, ma mère s'aperçut de l'épouvantable tristesse qui
-régnait au fond de mes pensées. Tout le monde remarquait en moi un
-grand changement à mon avantage, et elle s'en était réjouie
-d'abord. Ma conduite était d'une austérité complète et mon
-entretien aussi grave et aussi sensé que celui d'un vieux magistrat.
-Sans être dévot, je me montrais religieux. Je ne scandalisais plus les
-simples par mon voltairianisme. Je jugeais avec impartialité toutes
-choses et critiquais sans aigreur celles que je n'admettais pas. Tout
-cela était édifiant, excellent; mais je n'avais plus de goût à
-rien et je portais la vie comme un fardeau. Je n'étais plus jeune, je
-ne connaissais plus ni l'ivresse de l'enthousiasme ni l'entraînement
-de la gaieté.
-
-J'eus donc le temps, malgré mes grandes occupations, de faire des
-vers, et j'aurais eu encore ce temps-là, quand même on ne me
-l'eût pas laissé, car je ne dormais presque plus et ne recherchais
-aucun de ces amusements qui absorbent les trois quarts de la vie d'un
-jeune homme. Je ne songeais plus à l'amour, je fuyais le monde, je ne
-paradais plus avec les hommes de mon âge sous les yeux des belles dames
-du pays. J'étais retiré, méditatif, austère, très-doux avec les
-miens, très-modeste avec tout le monde, très-ardent aux luttes du
-barreau. Je passai pour un garçon accompli, mais j'étais
-profondément malheureux.
-
-C'est que je nourrissais, avec un stoïcisme étrange, une passion
-insensée et sans analogue dans la vie. J'aimais une ombre; je ne
-pouvais même pas dire une morte. Toutes mes recherches historiques
-n'avaient abouti qu'à me prouver ceci: Les trois demoiselles
-d'Ionis n'avaient peut-être jamais existé que dans la légende.
-Leur histoire, placée par les derniers chroniqueurs à l'époque de
-Henri II, était déjà une vieille chronique incertaine à cette même
-époque. Il ne restait d'elles ni un titre, ni un nom, ni un écusson
-dans les papiers de la famille d'Ionis, que mon père, en raison du
-procès, avait tous entre les mains; ni même une pierre tumulaire en
-aucun lieu de la contrée!
-
-J'adorais donc une pure fiction, éclose, selon toute apparence, dans
-les fumées de mon cerveau. Mais voilà où il eût été impossible de
-me convaincre. J'avais vu et entendu cette merveille de beauté; elle
-existait dans une région où il m'était impossible de l'atteindre,
-mais d'où il lui était possible de descendre vers moi. Creuser le
-problème de cette existence indéfinissable et le mystère du lien qui
-s'était formé entre nous m'eût conduit au délire. Je le sentais,
-je ne voulais rien expliquer, rien approfondir; je vivais par la foi,
-qui est l'_argument des choses qui n'apparaissent pas_, une folie
-sublime, soit, si la raison n'est que l'argument de ce qui tombe
-sous les sens.
-
-Ma folie n'était pas aussi puérile qu'on eût pu le craindre. Je
-la soignais comme une faculté supérieure et ne lui permettais pas de
-descendre des hauteurs où je l'avais placée. Je m'abstins donc de
-toute évocation nouvelle, dans la crainte de m'égarer à la
-poursuite cabalistique de quelque chimère indigne de moi.
-L'immortelle m'avait dit de devenir digne qu'elle restât vivante
-dans ma pensée. Elle ne m'avait pas promis de revenir sous la forme
-où je l'avais vue. Elle avait dit que cette forme n'existait pas et
-n'était que la création produite en moi par l'élévation de mon
-sentiment pour elle. Je ne devais donc pas tourmenter mon cerveau pour
-la reproduire, car mon cerveau pouvait la dénaturer et faire surgir
-quelque image au-dessous d'elle. Je voulais purifier ma vie et
-cultiver en moi le trésor de la conscience, dans l'espoir que, à un
-moment donné, cette céleste figure viendrait d'elle-même se placer
-devant moi et m'entretenir avec cette voix chérie que je n'avais
-pas mérité d'entendre longtemps.
-
-Sous l'empire de cette manie, j'étais en train de devenir homme de
-bien, et il est fort étrange que je fusse conduit à la sagesse par la
-folie. Mais c'était là quelque chose de trop subtil et de trop tendu
-pour la nature humaine. Cette rupture de mon âme avec le reste de mon
-être, et de ma vie avec les entraînements de la jeunesse, devait me
-conduire peu à peu au désespoir, peut-être à la fureur.
-
-Je n'en étais encore qu'à la mélancolie, et, bien que très-pâli
-et très-amaigri, je n'étais ni malade ni insensé en apparence,
-lorsque la cause des d'Ionis contre les d'Aillane arriva au rôle.
-Mon père m'avertit de préparer mon plaidoyer pour la semaine
-suivante. Il y avait alors trois mois environ que j'avais quitté, par
-une matinée de juin, le funeste château d'Ionis.
-
-
-
-
-V
-
-LE DUEL
-
-
-À mesure que nous avions étudié cette triste affaire, nous nous
-étions bien convaincus, mon père et moi, qu'elle était _imperdable_.
-Deux testaments se trouvaient en présence: l'un qui, depuis cinq
-ans, avait reçu sa pleine exécution, était en faveur de M.
-d'Aillane. Gêné à l'époque de cet héritage, il s'était
-libéré en vendant l'immeuble qu'il regardait comme sien. L'autre
-testament, découvert trois ans après, par un de ces étranges hasards
-qui font dire que, parfois, la vie ressemble à un roman, dépouillait
-tout à coup les d'Aillane pour enrichir madame d'Ionis. La
-validité de ce dernier acte était incontestable; la date,
-postérieure à celle du premier, était nette et précise. M.
-d'Aillane plaidait l'état d'enfance du testateur et l'espèce
-de pression que M. d'Ionis avait exercée sur lui à ses derniers
-moments. Ce dernier point était assez réel; mais l'état
-d'enfance ne pouvait être constaté en aucune façon.
-
-En outre, M. d'Ionis prétendait, avec raison, que, pressé par ses
-créanciers, d'Aillane leur avait cédé l'immeuble au-dessous de sa
-valeur, et il réclamait une somme assez importante, puisque c'était
-le dernier débris de la fortune de ses adversaires.
-
-M. d'Aillane n'espérait guère le succès. Il sentait la faiblesse
-de sa cause; mais il tenait à se laver de l'accusation, portée
-contre lui, d'avoir connu ou seulement soupçonné l'existence du
-second testament, d'avoir engagé la personne qui en était
-dépositaire à le tenir caché pendant trois ans, et de s'être
-hâté de mobiliser l'héritage pour échapper en partie aux
-conséquences de l'avenir. Il y avait donc, en outre du fond de
-l'affaire, discussion sur la valeur réelle de l'immeuble,
-exagérée en plus et en moins par les deux parties, dans les débats
-antérieurs à l'intervention de mon père dans le procès.
-
-Nous causions ensemble sur ce dernier point, mon père et moi, et nous
-n'étions pas tout à fait d'accord, lorsque Baptiste nous annonça
-la visite de M. d'Aillane fils, capitaine au régiment de ***.
-
-Bernard d'Aillane était un beau garçon, de mon âge à peu près,
-fier, vif et plein de franchise. Il s'exprima très-poliment, faisant
-appel à notre honneur en homme qui en connaissait la rigidité; mais,
-à la fin de son exorde, emporté par la vivacité de son naturel, il
-laissa percer une menace fort claire contre moi, pour le cas où, dans
-ma plaidoirie, je viendrais à exprimer quelque doute sur la parfaite
-loyauté de son père.
-
-Le mien fut plus ému que moi de ce défi, et, avocat dans l'âme, il
-s'en courrouça avec éloquence. Je vis que d'un projet de
-conciliation allait naître une querelle, et je priai les deux
-interlocuteurs de m'écouter.
-
---Permettez-moi, mon père, dis-je, de faire observer à M.
-d'Aillane qu'il vient de commettre une grave imprudence, et que, si
-je n'étais pas, grâce au devoir de ma profession, d'un sang plus
-rassis que le sien, je prendrais plaisir à provoquer sa colère, en
-faisant argument de tout pour les besoins de ma cause.
-
---Qu'est-ce à dire? s'écria mon père, qui était le plus doux
-des hommes dans son intérieur, mais passablement emporté dans
-l'exercice de ses fonctions. J'espère bien, mon fils, que vous
-ferez argument de tout, et que, s'il y a lieu, le moins du monde, à
-suspecter la bonne foi de vos adversaires, ce ne sont point la petite
-moustache et la petite épée de M. le capitaine d'Aillane, non plus
-que la grande moustache et la grande épée de monsieur son père, qui
-vous retiendront de le proclamer.
-
-Le jeune d'Aillane était hors de lui, et, ne pouvant s'en prendre
-à un homme de l'âge de mon père, il avait grand besoin de s'en
-prendre à moi. Il m'envoya quelques paroles assez aigres que je ne
-relevai pas, et, m'adressant toujours à mon père, je lui répondis:
-
---Vous avez parfaitement raison de croire que je ne me laisserai pas
-intimider; mais il faut pardonner à M. d'Aillane d'avoir eu cette
-pensée. Si je me trouvais dans la même situation que lui, et que votre
-honneur fût en cause, songez, mon cher père, que je ne serais
-peut-être pas plus patient et plus raisonnable qu'il ne faut. Ayons
-donc des égards pour son inquiétude, et, puisque nous pouvons la
-soulager, n'ayons pas la rigueur de la faire durer davantage. J'ai
-assez examiné l'affaire pour être persuadé de l'extrême
-délicatesse de toute la famille d'Aillane, et je me ferai un plaisir
-comme un devoir de lui rendre hommage en toute occasion.
-
---Voilà tout ce que je voulais, monsieur, s'écria le jeune homme
-en me serrant les mains; et, maintenant, gagnez votre procès, nous ne
-demandons pas mieux!
-
---Un instant, un instant! reprit mon père avec le feu qu'à
-l'audience il portait dans ses répliques. Je ne sais quelles sont, en
-définitive, vos idées, mon fils, sur cette parfaite loyauté; mais,
-quant à moi, si je trouve, dans l'historique de l'affaire, des
-circonstances où elle me paraît évidente, il en est d'autres qui me
-laissent des doutes, et je vous prie de ne vous engager à rien, avant
-d'avoir pesé toutes les objections que j'étais en train de vous
-faire lorsque monsieur nous a accordé l'honneur de sa visite.
-
---Permettez-moi, mon père, répondis-je avec fermeté, de vous dire
-que de légères apparences ne me suffiraient pas pour partager vos
-doutes. Sans parler de la réputation bien établie de M. le comte
-d'Aillane, j'ai sur son compte et sur celui de sa famille un
-témoignage...
-
-Je m'arrêtai, en songeant que ce témoignage de ma sublime et
-mystérieuse amie, je ne pouvais l'invoquer sans faire rire de moi. Il
-était pourtant si sérieux dans ma pensée, que rien au monde, pas
-même des faits apparents, ne m'en eussent fait douter.
-
---Je sais de quel témoignage vous parlez, dit mon père. Madame
-d'Ionis a beaucoup d'affection...
-
---Je connais à peine madame d'Ionis! répliqua vivement le jeune
-d'Aillane.
-
---Aussi, je ne parle point de vous, monsieur, reprit mon père en
-souriant; je parle du comte d'Aillane et de mademoiselle sa fille.
-
---Et moi, mon père, dis-je à mon tour, je n'ai pas voulu parler de
-madame d'Ionis.
-
---Peut-on vous demander, me dit le jeune d'Aillane, quelle est la
-personne qui a eu sur vous cette heureuse influence, afin que je puisse
-lui en savoir gré?
-
---Vous me permettrez, monsieur, de ne pas vous le dire. Ceci m'est
-tout personnel.
-
-Le jeune capitaine me demanda pardon de son indiscrétion, prit congé
-de mon père un peu froidement, et se retira en me témoignant sa
-gratitude pour mes bons procédés.
-
-Je le suivis jusqu'à la porte de la rue, comme pour le reconduire.
-Là, il me tendit encore la main; mais, cette fois, je retirai la
-mienne, et, le priant d'entrer un instant dans mon appartement qui
-donnait sur le vestibule d'entrée de notre maison, je lui déclarai
-de nouveau que j'étais persuadé de la noblesse de sentiments de son
-père, et bien déterminé à ne pas porter la moindre atteinte à
-l'honneur de sa famille. Après quoi, je lui dis:
-
---Ceci établi, monsieur, vous allez me permettre de vous demander
-raison de l'insulte que vous m'avez faite, en doutant de ma fierté
-jusqu'à me menacer de votre ressentiment. Si je ne l'ai pas fait
-devant mon père, qui semblait m'y pousser, c'est parce que je sais
-que, sa colère passée, il se fût senti le plus malheureux des hommes.
-J'ai aussi une mère fort tendre; c'est ce qui me fait vous
-demander le secret sur l'explication que nous avons ici. Chargé des
-intérêts de madame d'Ionis, c'est demain que je plaide sa cause.
-Je vous prie donc de m'accorder pour après-demain, au sortir du
-Palais, le rendez-vous que je vous demande.
-
---Non, parbleu! il n'en sera rien, s'écria le jeune homme en me
-sautant au cou. Je n'ai pas la moindre envie de tuer un garçon qui me
-montre tant de cœur et de justice! J'ai eu tort, j'ai agi en
-mauvaise tête, et me voilà tout prêt à vous en demander pardon.
-
---C'est fort inutile, monsieur, car vous étiez tout pardonné
-d'avance. Dans mon état, on est exposé à ces offenses-là et elles
-n'atteignent pas un honnête homme; mais il n'y en a pas moins
-nécessité pour moi de me battre avec vous.
-
---Oui-da! Et pourquoi diable, après les excuses que je vous fais?
-
---Parce que ces excuses sont intimes, tandis que votre visite ici a
-été publique. Voilà votre grand cheval qui piaffe à notre porte, et
-votre soldat galonné qui attire tous les regards. Vous savez bien ce
-que c'est qu'une petite ville de province. Dans une heure, tout le
-monde saura qu'un brillant officier est venu menacer un petit avocat
-plaidant contre lui, et vous pouvez être bien sûr que, demain, lorsque
-j'aurai pour vous et les vôtres les égards que je crois vous devoir,
-plus d'un esprit malveillant m'accusera d'avoir peur de vous, et
-rira de ma figure placée en regard de la vôtre. Je me résigne à
-cette humiliation; mais, mon devoir accompli, j'aurai un autre devoir
-qui sera de prouver que je ne suis pas un lâche, indigne d'exercer
-une profession honorable, et capable de trahir la confiance de ses
-clients dans la crainte d'un coup d'épée. Songez que je suis
-très-jeune, monsieur, et que j'ai à établir mon caractère, à
-présent ou jamais.
-
---Vous me faites comprendre ma faute, répondit M. d'Aillane. Je
-n'ai pas senti la gravité de ma démarche, et je vous dois des
-excuses publiques.
-
---Il sera trop tard après ma plaidoirie: on pourrait toujours croire
-que j'ai cédé à la crainte; et il serait trop tôt auparavant: on
-pourrait croire que vous craignez mes révélations.
-
---Alors, je vois qu'il n'y a pas moyen de s'arranger, et que
-tout ce que je peux faire pour vous, c'est de vous donner la
-réparation que vous exigez. Comptez donc sur ma parole et sur mon
-silence. En sortant du Palais, demain, vous me trouverez au lieu qu'il
-vous plaira de désigner.
-
-Nous fîmes nos conventions. Après quoi, le jeune officier me dit
-d'un air affectueux et triste:
-
---Voilà pour moi une mauvaise affaire, monsieur! car, si j'avais
-le malheur de vous tuer, je crois que je me tuerais moi-même après. Je
-ne pourrais pas me pardonner la nécessité où j'ai mis un homme de
-cœur comme vous de jouer sa vie contre la mienne. Dieu veuille que le
-résultat ne soit pas trop grave! Il me servira de leçon. Et, en
-attendant, quoi qu'il arrive, voyez mon repentir et n'ayez pas une
-trop mauvaise idée de moi. Il est bien certain que le monde nous
-élève mal, nous autres jeunes gens de famille! Nous oublions que la
-bourgeoisie nous vaut et qu'il est temps de compter avec elle. Allons,
-donnez-moi la main à présent, en attendant que nous nous coupions la
-gorge!
-
-Madame d'Ionis devait venir le lendemain pour assister aux débats.
-J'avais reçu d'elle plusieurs lettres très-amicales où elle ne me
-détournait plus de mon devoir d'avocat, et où elle se contentait de
-me recommander de respecter l'honneur de ses parents, qui ne pouvait,
-disait-elle, être méconnu et offensé sans qu'il en rejaillît de la
-honte sur elle-même. Il était facile de voir qu'elle comptait sur sa
-présence pour me contenir, au cas où je me laisserais emporter par
-quelque dépit oratoire.
-
-Elle se trompait en supposant qu'elle eût exercé sur moi quelque
-pouvoir. J'étais désormais gouverné par une plus haute influence,
-par un souvenir bien autrement puissant que le sien.
-
-Je m'entretins encore avec mon père dans la soirée, et l'amenai à
-me laisser libre d'apprécier comme je l'entendais le côté moral
-de l'affaire. Il me donna le bonsoir en me disant d'un air un peu
-goguenard, que je ne compris pas plus que ses paroles:
-
---Mon cher enfant, prends garde à toi! Madame d'Ionis est pour toi
-un oracle, je le sais! Mais j'ai grand'peur que tu ne tiennes le
-bougeoir pour un autre.
-
-Et, comme il vit mon étonnement, il ajouta:
-
---Nous parlerons de cela plus tard. Songe à bien parler demain et à
-faire honneur à ton père!
-
-Au moment de me mettre au lit, je fus frappé de la vue d'un nœud de
-rubans verts attaché à mon oreiller avec une épingle. Je le pris et
-sentis qu'il contenait une bague: c'était l'étoile d'émeraude dont le
-souvenir ne m'était resté que comme celui d'un rêve de la fièvre.
-Elle existait, cette bague mystérieuse; elle m'était rendue!
-
-Je la passai à mon doigt et je la touchai cent fois pour m'assurer
-que je n'étais pas dupe d'une illusion; puis je l'ôtai et
-l'examinai avec une attention dont je n'avais pas été capable au
-château d'Ionis, et j'y déchiffrai cette devise en caractères
-très-anciens: _Ta vie n'est qu'à moi_.
-
-C'était donc une défense de me battre? L'immortelle ne voulait
-pas me permettre encore d'aller la rejoindre? Ce fut une cruelle
-douleur; car, depuis quelques heures, la soif de la mort s'était
-emparée de moi, et j'espérais être autorisé par les circonstances
-à me débarrasser de la vie sans révolte et sans lâcheté.
-
-Je sonnai Baptiste, que j'entendais marcher encore dans la maison.
-
---Écoute, lui dis-je, il faut me dire la vérité, mon ami; car tu
-es un honnête homme, et ma raison est dans tes mains. Qui est venu ici
-dans la soirée? Qui a apporté la bague dans ma chambre, là, sur mon
-oreiller?
-
---Quelle bague, monsieur? Je n'ai pas vu de bague.
-
---Mais, maintenant, ne la vois-tu pas? N'est-elle pas à mon doigt?
-Ne l'y as-tu pas déjà vue au château d'Ionis?
-
---Certainement, monsieur, que je la vois et que je la reconnais bien!
-C'est celle que vous aviez perdue là-bas et que j'ai retrouvée
-entre deux carreaux; mais je vous jure, sur l'honneur, que je ne sais
-pas comment elle se trouve ici, et qu'en faisant votre couverture, je
-n'ai rien vu sur votre oreiller.
-
---Au moins, peut-être, pourras-tu me dire une chose que je n'ai
-jamais osé te demander après cette fièvre qui m'avait rendu fou
-pendant quelques heures. Par qui cette bague m'avait-elle été prise
-au château d'Ionis?
-
---Voilà ce que je ne sais pas non plus, monsieur! Ne vous la voyant
-plus au doigt, j'ai pensé que vous l'aviez cachée... pour ne pas
-compromettre...
-
---Qui? Explique-toi!
-
---Dame! monsieur, est-ce que ce n'est pas madame d'Ionis qui vous
-l'avait donnée?
-
---Nullement.
-
---Après ça, monsieur n'est pas forcé de me dire... Mais ça doit
-être elle qui vous l'a renvoyée.
-
---As-tu vu quelqu'un de chez elle venir ici aujourd'hui?
-
---Non, monsieur, personne. Mais celui qui a fait la commission
-connaît les êtres de la maison, pas moins!
-
-Voyant que je ne tirerais rien de l'examen des choses réelles, je
-congédiai Baptiste et me livrai à mes rêveries accoutumées. Tout
-cela ne pouvait plus être expliqué naturellement. Cette bague
-contenait le secret de ma destinée. J'étais désolé d'avoir à
-désobéir à mon immortelle et j'étais heureux en même temps de
-m'imaginer qu'elle tenait sa promesse de veiller sur moi.
-
-Je ne fermai pas l'œil de la nuit. Ma pauvre tête était bien malade
-et mon cœur encore plus. Devais-je désobéir à l'arbitre de ma
-destinée? devais-je lui sacrifier mon honneur? Je m'étais engagé
-trop avant avec M. d'Aillane pour revenir sur mes pas. Je
-m'arrêtais par moments à la pensée du suicide pour échapper au
-supplice d'une existence que je ne comprenais plus. Et puis je me
-tranquillisais par la pensée que cette terrible et délicieuse devise:
-_Ta vie n'est qu'à moi_, n'avait pas le sens que je lui attribuais,
-et je résolus de passer outre, me persuadant que l'immortelle
-m'apparaîtrait sur le lieu même du combat, si sa volonté était de
-l'empêcher.
-
-Mais pourquoi ne m'apparaissait-elle pas elle-même pour mettre fin à
-mes perplexités? Je l'invoquais avec une ardeur désespérée.
-
---L'épreuve est trop longue et trop cruelle! lui disais-je; j'y
-perdrai la raison et la vie. Si je dois vivre pour toi, si je
-t'appartiens...
-
-Un coup de marteau à la porte de la maison me fit tressaillir. Il ne
-faisait pas encore jour. Il n'y avait que moi d'éveillé chez nous.
-Je m'habillai à la hâte. On frappa un second coup, puis un
-troisième, au moment où je m'élançais dans le vestibule.
-
-J'ouvris tout tremblant. Je ne sais quel rapport mon imagination
-pouvait établir entre cette visite nocturne et le sujet de mes
-angoisses; mais, quel que fût le visiteur, j'avais le pressentiment
-d'une solution. C'en était une, en effet, bien que je ne pusse
-comprendre le lien des événements où j'allais voir bientôt se
-dénouer ma situation.
-
-Le visiteur était un domestique de madame d'Ionis, qui arrivait à
-bride abattue avec une lettre pour mon père ou pour moi, car nos deux
-noms étaient sur l'adresse.
-
-Pendant qu'on se levait dans la maison pour venir ouvrir, je lus ce
-qui suit:
-
-«Arrêtez le procès. Je reçois à l'instant et vous transmets une
-nouvelle grave qui vous dégage de votre parole envers M. d'Ionis. M.
-d'Ionis n'est plus. Vous en aurez la nouvelle officielle dans la
-journée.»
-
-Je portai la lettre à mon père.
-
---À la bonne heure! dit-il. Voilà une heureuse affaire pour notre
-belle cliente, si ce maussade défunt ne lui laisse pas trop de dettes;
-une heureuse affaire aussi pour les d'Aillane! La cour y perdra
-l'occasion d'un beau jugement, et toi celle d'un beau plaidoyer.
-Alors... dormons, puisqu'il n'y a rien de mieux à faire!
-
-Il se retourna vers la ruelle; puis il me rappela comme je sortais de
-sa chambre.
-
---Mon cher enfant, me dit-il en se frottant les yeux, je pense à une
-chose: c'est que vous êtes amoureux de madame d'Ionis, et que, si
-elle est ruinée...
-
---Non, non, mon père! m'écriai-je, je ne suis pas amoureux de
-madame d'Ionis.
-
---Mais tu l'as été? Voyons, la vérité? C'est là la cause de
-ce bon changement qui s'est fait en toi. L'ambition du talent
-t'est venue... et cette mélancolie dont ta mère s'inquiète...
-
---Certainement! dit ma mère, qui avait été réveillée par les
-coups de marteau à une heure indue, et qui était entrée, en cornette
-de nuit, pendant que nous causions; soyez sincère, mon cher fils!
-vous aimez cette belle dame, et même je crois que vous en êtes aimé.
-Eh bien, confessez-vous à vos parents...
-
---Je veux bien me confesser, répondis-je en embrassant ma bonne mère;
-j'ai été amoureux de madame d'Ionis pendant deux jours; mais
-j'ai été guéri le troisième jour.
-
---Sur l'honneur? dit mon père.
-
---Sur l'honneur!
-
---Et la raison de ce changement?
-
---Ne me la demandez pas, je ne puis vous la dire.
-
---Moi, je la sais, dit mon père riant et bâillant à la fois:
-c'est que la petite madame d'Ionis et ce beau cousin qui ne la
-connaît pas... Mais ce n'est pas l'heure de faire des propos de
-commère. Il n'est que cinq heures, et, puisque mon fils ne soupire ni
-ne plaide aujourd'hui, je prétends dormir la grasse matinée.
-
-Délivré de l'anxiété relative au duel, je pris un peu de repos.
-Dans la journée, le décès de M. d'Ionis, arrivé à Vienne quinze
-jours auparavant (les nouvelles n'allaient pas vite en ce temps-là),
-fut publié dans la ville, et le procès suspendu en vue d'une
-prochaine transaction entre les parties.
-
-Nous reçûmes, le soir, la visite du jeune d'Aillane. Il venait me
-faire ses excuses devant mon père, et, cette fois, je les acceptai de
-grand cœur. Malgré l'air grave avec lequel il parlait de la mort de
-M. d'Ionis, nous vîmes bien qu'il avait peine à cacher sa joie.
-
-Il accepta notre souper; après quoi, il me suivit dans mon
-appartement.
-
---Mon cher ami, me dit-il, car il faut que vous me permettiez de vous
-donner ce nom désormais, je veux vous ouvrir mon cœur, qui déborde
-malgré moi. Vous ne me jugez pas assez intéressé, j'espère, pour
-croire que je me réjouis follement de la fin du procès. Le secret de
-mon bonheur...
-
---N'en parlez pas, lui dis-je; nous le savons, nous l'avons
-deviné!
-
---Et pourquoi n'en parlerais-je pas avec vous, qui méritez tant
-d'estime et qui m'inspirez tant d'affection? Ne croyez pas être
-un inconnu pour moi. Il y a trois mois que je rends compte de toutes vos
-actions et de tous vos succès à...
-
---À qui donc?
-
---À une personne qui s'intéresse à vous on ne peut plus! à
-madame d'Ionis. Elle a été fort inquiète de vous pendant quelque
-temps après votre séjour chez elle. C'est au point que j'en étais
-jaloux. Elle m'a rassuré de ce côté-là, en me disant que vous
-aviez été assez grièvement malade pendant vingt-quatre heures.
-
---Alors, dis-je avec un peu d'inquiétude, comme elle n'a pas de
-secrets pour vous, elle vous aura appris la cause de ces heures de
-délire...
-
---Oui, ne vous en tourmentez pas; elle m'a tout raconté, et sans
-que ni elle ni moi ayons songé à nous en moquer. Bien au contraire,
-nous en étions fort tristes, et madame d'Ionis se reprochait de vous
-avoir laissé jouer avec certaines idées dont on peut recevoir trop
-d'émotion. Ce que je sais, moi, c'est que, tout en jurant comme un
-beau diable que je ne crois pas aux dames vertes, je n'aurais jamais
-eu le courage de les évoquer deux fois. Il y a mieux, si elles
-m'eussent apparu, j'aurais certainement tout cassé dans la chambre;
-et vous, que j'ai si sottement provoqué hier, vous me semblez,
-quant aux choses surnaturelles, beaucoup plus hardi que je ne serais
-curieux.
-
-Cet aimable garçon, qui était alors en congé, revint me voir les
-jours suivants, et nous fûmes bientôt intimement liés. Il ne pouvait
-pas encore se montrer au château d'Ionis, et il attendait avec
-impatience que sa belle et chère cousine lui permît de s'y
-présenter, après qu'elle aurait consacré aux convenances les
-premiers jours de son deuil. Il eût voulu se tenir dans une ville plus
-voisine de sa résidence; mais elle le lui interdisait formellement, ne
-se fiant pas à la prudence d'un fiancé si épris.
-
-Il disait, d'ailleurs, avoir des affaires à Angers, bien qu'il ne
-sût dire lesquelles, et il ne paraissait pas s'en occuper beaucoup,
-car il passait tout son temps avec moi.
-
-Il me raconta ses amours avec madame d'Ionis. Ils avaient été
-destinés l'un à l'autre et s'étaient aimés dès l'enfance.
-Caroline avait été sacrifiée à l'ambition et mise au couvent pour
-rompre leur intimité. Ils s'étaient revus en secret avant et depuis
-le mariage avec M. d'Ionis. Le jeune capitaine ne se croyait pas
-forcé de m'en faire mystère, les relations ayant été constamment
-pures.
-
---S'il en eût été autrement, disait-il, vous ne me verriez pas
-confiant et bavard comme me voilà avec vous.
-
-Son expansion, que je me défendais d'abord de partager, finit par me
-gagner. Il était de ces caractères ouverts et droits contre lesquels
-rien ne sert de se défendre; c'est bouder contre soi-même. Il
-questionnait avec insistance et trouvait le moyen d'agir ainsi sans
-paraître curieux ni importun. On sentait qu'il s'intéressait à
-vous et qu'il eût voulu voir ceux qu'il aimait aussi heureux que
-lui-même.
-
-Je me laissai donc aller jusqu'à lui raconter toute mon histoire, et
-même à lui avouer l'étrange passion dont j'étais dominé. Il
-m'écouta très-sérieusement et m'assura qu'il ne trouvait rien
-de ridicule dans mon amour. Au lieu de chercher à m'en distraire, il
-me conseillait de poursuivre la tâche que je m'étais imposée de
-devenir un homme de bien et de mérite.
-
---Quand vous en serez là, me disait-il, si toutefois vous n'y êtes
-pas déjà, ou il se fera dans votre vie je ne sais quel miracle, ou
-bien votre esprit, tout à coup calmé, reconnaîtra qu'il s'était
-égaré à la poursuite d'une douce chimère; quelque réalité plus
-douce encore la remplacera, et vos vertus, ainsi que vos talents, n'en
-seront pas moins des biens acquis d'un prix inestimable.
-
---Jamais, lui répondis-je, jamais je n'aimerai que l'objet de mon
-rêve.
-
-Et, pour lui faire voir combien toutes mes pensées étaient absorbées,
-je lui montrai tous les vers et toute la prose que j'avais écrits
-sous l'empire de cette passion exclusive. Il les lut et les relut avec
-le naïf enthousiasme de l'amitié. Si j'eusse voulu le prendre au
-mot, je me serais cru un grand poëte. Il sut bientôt par cœur les
-meilleures pièces de mon recueil et il me les récitait avec feu, dans
-nos promenades au vieux château d'Angers et dans les charmants
-environs de la ville. Je résistai au désir qu'il me témoigna de les
-voir imprimer. Je pouvais faire des vers pour mon plaisir et pour le
-soulagement de mon âme agitée, mais je ne devais pas chercher la
-renommée du poëte. À cette époque, et dans le milieu où je vivais,
-c'eût été un grand discrédit pour ma profession.
-
-Enfin vint le jour où il lui fut permis de paraître au château
-d'Ionis, dont Caroline n'était pas sortie depuis trois mois
-qu'elle était veuve. Il reçut d'elle une lettre dont il me lut le
-post-scriptum. J'étais invité à l'accompagner, dans les termes
-les plus formels et les plus affectueux.
-
-
-
-
-VI
-
-CONCLUSION
-
-
-Nous arrivâmes par une journée de décembre. La terre était couverte
-de neige et le soleil se couchait dans des nuées violettes d'un ton
-superbe, mais d'un aspect mélancolique. Je ne voulus pas gêner les
-premières effusions de cœur des deux amants, et j'engageai Bernard
-à prendre de l'avance sur moi aux approches du château. J'avais,
-d'ailleurs, besoin de me trouver seul avec mes pensées dans les
-premiers moments. Ce n'était pas sans une vive émotion que je
-revoyais ces lieux où, pendant trois jours, j'avais vécu des
-siècles.
-
-Je jetai la bride de mon cheval à Baptiste, qui prit le chemin des
-écuries, et j'entrai seul par une des petites portes du parc.
-
-Ce beau lieu, dépouillé de fleurs et de verdure, avait un plus grand
-caractère. Les sombres sapins secouaient leurs frimas sur ma tête, et
-le branchage des vieux tilleuls chargés de givre dessinait de légères
-arcades de cristal sur le berceau des allées. On eût dit les nefs
-d'une cathédrale gigantesque, offrant tous les caprices d'une
-architecture inconnue et fantastique.
-
-Je retrouvai le printemps dans la rotonde de la bibliothèque. On
-l'avait isolée des galeries contiguës, en remplissant les arcades de
-panneaux vitrés, afin d'en faire une espèce de serre tempérée.
-L'eau de la fontaine murmurait donc toujours parmi des fleurs
-exotiques encore plus belles que celles que j'avais vues, et cette eau
-courante, tandis qu'au dehors toutes les eaux dormaient enchaînées
-sous la glace, était agréable à voir et à entendre.
-
-J'eus quelque peine à me décider à regarder la néréide. Je la
-trouvai moins belle que le souvenir resté en moi de celle dont elle me
-rappelait la forme et les traits. Puis, peu à peu, je me mis à
-l'admirer et à la chérir comme on chérit un portrait qui vous
-retrace au moins l'ensemble et quelques traits d'une personne
-aimée. Ma sensibilité était depuis si longtemps contenue et
-surexcitée, que je fondis en larmes et restai assis et comme brisé, à
-la place où j'avais vu celle que je n'espérais plus revoir.
-
-Un bruit de robe de soie me fit relever la tête, et je vis devant moi
-une femme assez grande, très-mince, mais du port le plus gracieux, qui
-me regardait avec sollicitude. Je songeai un instant à l'assimiler à
-ma vision; mais la nuit qui se faisait rapidement ne me permettait pas
-de bien distinguer sa figure, et, d'ailleurs, une femme en paniers et
-en falbalas ressemble si peu à une nymphe de la renaissance, que je me
-défendis de toute illusion et me levai pour la saluer comme une simple
-mortelle.
-
-Elle me salua aussi, hésita un instant à m'adresser la parole, puis
-enfin elle s'y décida et je tressaillis au son de sa voix qui faisait
-vibrer tout mon être. C'était la voix d'argent, la voix sans
-analogue sur la terre, de ma divinité. Aussi fus-je muet et incapable
-de lui répondre. Comme devant mon immortelle, j'étais enivré et
-hors d'état de comprendre ce qu'elle me disait.
-
-Elle parut très-embarrassée de mon silence, et je fis un effort pour
-sortir de cette ridicule extase. Elle me demandait si je n'étais pas
-M. Just Nivières.
-
---Oui, madame, lui répondis-je enfin; je vous supplie de me
-pardonner ma préoccupation. J'étais un peu indisposé, je m'étais
-assoupi.
-
---Non! reprit-elle avec une adorable douceur, vous pleuriez! C'est
-ce qui m'a attirée ici, de la galerie où j'attendais le signal de
-l'arrivée de mon frère.
-
---Votre frère...
-
---Oui, votre ami, Bernard d'Aillane.
-
---Ainsi vous êtes mademoiselle d'Aillane?
-
---Félicie d'Aillane, et j'ose dire votre amie aussi, bien que
-vous ne me connaissiez pas et que je vous voie pour la première fois.
-Mais l'estime que mon frère fait de vous et tout ce qu'il nous a
-écrit sur votre compte m'ont donné pour vous une sympathie réelle.
-C'est donc avec chagrin, avec inquiétude que je vous ai entendu
-sangloter. Mon Dieu! j'espère que vous n'avez pas été frappé
-dans vos affections de famille; si vos dignes parents, dont j'ai
-aussi entendu dire tant de bien, étaient dans la peine, vous ne seriez
-point ici?
-
---Grâce à Dieu, répondis-je, je suis tranquille sur le compte de
-toutes les personnes que j'aime, et le chagrin personnel que
-j'éprouvais tout à l'heure se dissipe au son de votre voix et aux
-douces paroles qu'elle m'adresse. Mais comment se fait-il qu'ayant
-une sœur telle que vous, Bernard ne m'en ait jamais parlé?
-
---Bernard est absorbé par une affection dont je ne suis pas jalouse
-et que je comprends bien, car madame d'Ionis est une tendre sœur pour
-moi; mais n'êtes-vous pas venu avec lui, et comment se fait-il que
-je vous trouve seul ici, sans que personne soit averti de votre arrivée?
-
---Bernard a pris les devants...
-
---Ah! je comprends. Eh bien, laissons-les ensemble encore un peu;
-ils ont tant de choses à se dire, et leur attachement est si noble, si
-fraternel, si ancien déjà! Mais venez auprès de la cheminée de la
-bibliothèque, car il fait un peu frais ici.
-
-Je compris qu'elle ne trouvait pas convenable de rester dans
-l'obscurité avec moi, et je la suivis à regret. Je craignais de voir
-sa figure, car sa voix me plongeait dans une forte illusion; comme si
-mon immortelle se fût pliée à m'entretenir en langue vulgaire des
-détails du monde des vivants.
-
-Il y avait du feu et de la lumière dans la bibliothèque et je pus
-alors voir ses traits, qui étaient admirablement beaux et qui me
-rappelaient confusément ceux que je croyais bien fixés dans ma
-mémoire. Mais, à mesure que je l'examinais avec autant d'attention
-que le respect me permettait d'en laisser paraître, je reconnus que
-ces trois images de la néréide, du fantôme et de mademoiselle
-d'Aillane se confondaient dans ma tête, sans qu'il me fût possible
-de les isoler pour faire à chacune la part d'admiration qui lui
-était due. C'était le même type, j'en étais bien certain; mais
-je ne pouvais plus constater les différences, et je m'apercevais avec
-effroi de l'incertitude de ma mémoire quant à la sublime apparition.
-J'y avais trop pensé, j'avais trop cru la revoir, je ne me la
-représentais plus qu'à travers un nuage.
-
-Et puis, au bout de quelques instants, j'oubliais cette angoisse pour
-ne plus voir que mademoiselle d'Aillane, belle comme la plus pure et
-la plus élégante des nymphes de Diane, et aussi naïvement affectueuse
-avec moi qu'un enfant qui se confie à une figure sympathique. Il y
-avait en elle une chasteté pour ainsi dire rayonnante, un abandon de
-cœur adorable sans aucune pensée de coquetterie; rien des manières
-toujours un peu réservées d'une fille de qualité parlant à un
-bourgeois. Il semblait que je fusse un parent, un ami d'enfance avec
-qui elle refaisait connaissance après une séparation de quelques
-années. Son regard limpide n'avait pas le feu concentré de celui de
-madame d'Ionis. C'était une lumière sereine comme celle des
-étoiles. Impressionnable et nerveux comme je l'étais devenu à la
-suite de tant de veilles exaltées, je me sentais comme rajeuni,
-reposé, rafraîchi délicieusement sous cette bénigne influence.
-
-Elle me parlait sans art et sans prétention, mais avec une distinction
-naturelle et une droiture de jugement qui trahissaient une éducation
-morale bien au-dessus de celle qu'on regardait alors comme suffisante
-pour les femmes de son rang. Elle n'avait aucun de leurs préjugés,
-et c'était avec une angélique bonne foi et même avec une certaine
-passion d'enfant généreuse qu'elle acceptait les conquêtes de
-l'esprit philosophique qui nous entraînait tous, à notre insu, vers
-une ère nouvelle.
-
-Mais, par-dessus tout, elle avait le charme irrésistible de la douceur,
-et je le subis d'emblée sans songer à m'en préserver, sans me
-souvenir que j'avais prononcé, dans le secret de mon âme, une sorte
-de vœu monastique qui me consacrait au culte de l'insaisissable
-idéal.
-
-Elle me parla avec abandon des chagrins et des joies de sa famille, du
-rôle que j'avais joué dans les péripéties de ces derniers temps,
-et de la reconnaissance qu'elle croyait me devoir pour la manière
-dont j'avais parlé à Bernard de l'honneur de leur père.
-
---Vous savez donc toutes ces choses? lui dis-je avec attendrissement.
-Vous devez apprécier tout ce qu'il m'en coûtait d'avoir à vous
-combattre!
-
---Je sais tout, me dit-elle, et même le duel que vous avez failli
-avoir avec mon frère. Hélas! tout le tort était de son côté; mais
-il est de ceux qui se relèvent meilleurs après une faute, et c'est
-de là que date son estime pour vous. Il tarde à mon père, que ses
-affaires ont retenu à Paris tous ces temps-ci, mais qui sera ici
-bientôt, de vous dire qu'il vous regarde désormais comme un de ses
-enfants. Vous l'aimerez, j'en suis sûre; c'est un homme d'un
-esprit supérieur et d'un caractère à la hauteur de son esprit.
-
-Comme elle parlait ainsi, un bruit de voiture et les aboiements des
-chiens au dehors la firent sauter sur sa chaise.
-
---C'est lui! s'écria-t-elle, je parie que c'est lui qui arrive!
-Venez avec moi à sa rencontre.
-
-Je la suivis, tout enivré. Elle m'avait mis le flambeau dans les
-mains et courait devant moi, si svelte et si souple, que nul statuaire
-n'eût pu concevoir un plus pur idéal de nymphe et de déesse.
-J'étais déjà habitué à voir cet idéal costumé à la mode de mon
-temps. Sa toilette, d'ailleurs, était exquise de goût et de
-simplicité, et je voulus voir encore un rapprochement symbolique dans
-la couleur de sa robe de soie changeante, qui était d'un blanc mat,
-à reflets vert tendre.
-
---Voici M. Nivières, dit-elle en me montrant à son père, aussitôt
-qu'elle l'eut embrassé avec effusion.
-
---Ah! ah! répondit-il d'un ton qui me parut singulier et qui
-m'eût troublé, s'il ne fût venu à moi en me tendant les deux
-mains avec une cordialité non moins surprenante: ne vous étonnez pas
-du plaisir que j'ai à vous voir; vous êtes l'ami de mon fils, le
-mien par conséquent, et je sais, par lui, tout ce que vous valez.
-
-Madame d'Ionis et Bernard accouraient; je trouvai Caroline embellie
-par le bonheur. Quelques moments après, nous étions tous réunis
-autour de la table, avec l'abbé de Lamyre, qui était arrivé dans la
-matinée, et la bonne Zéphyrine, qui avait fermé les yeux de la
-douairière d'Ionis quelques semaines auparavant, et qui portait le
-deuil comme toutes les personnes de la maison. Les d'Aillane,
-n'étant parents des d'Ionis que par alliance, s'étaient
-dispensés d'une formalité qui, de leur part, n'eût pu sembler
-qu'un acte d'hypocrisie.
-
-Le souper ne fut pas bruyant. On devait s'abstenir de gaieté et
-d'expansion devant les domestiques, et madame d'Ionis sentait si
-bien les convenances de sa situation, qu'elle se contenait sans effort
-et maintenait ses hôtes au même diapason. Le plus difficile à rendre
-grave était l'abbé de Lamyre. Il ne pouvait se défendre de
-l'habitude de chantonner deux ou trois vers de couplet, en manière de
-résumé philosophique, à travers la conversation.
-
-Malgré cette sorte de contrainte, la joie et l'amour étaient dans
-l'air de cette maison, où personne ne pouvait raisonnablement
-regretter M. d'Ionis, et où l'étroitesse d'idées et la
-banalité de cœur de la douairière avaient laissé fort peu de vide.
-On y respirait un parfum d'espoir et de délicate tendresse qui me
-pénétrait, et dont je m'étonnais de ne pas me sentir attristé, moi
-qui m'étais fiancé à l'éternelle solitude.
-
-Il est vrai que, depuis ma liaison avec Bernard, je marchais à grands
-pas vers la guérison. Son caractère plein d'initiative m'avait
-arraché bon gré, mal gré, à mes habitudes de tristesse. En
-m'arrachant aussi mon secret, il m'avait soustrait à la funeste
-tendance qui me portait vers le détachement de toutes choses.
-
---Un secret sans confident est une maladie mortelle, m'avait-il dit.
-
-Et il m'avait écouté divaguer, sans paraître s'apercevoir de ma
-folie: tantôt il avait semblé la partager, tantôt il m'avait
-adroitement présenté des doutes qui m'avaient gagné. J'en étais
-arrivé, la plupart du temps, à croire que, sauf l'inexplicable fait
-de la bague, mon imagination avait tout créé dans mes aventures
-fantastiques.
-
-Je trouvai chez M. d'Aillane toute la supériorité de cœur et
-d'esprit que ses enfants m'avaient annoncée. Il me témoignait une
-sympathie à laquelle je répondais de toute mon âme.
-
-On se sépara le plus tard possible. Pour moi, quand minuit sonna et que
-madame d'Ionis donna le signal du bonsoir général, j'eus un
-sentiment de douleur, comme si je retombais d'un songe délicieux dans
-une morne réalité. J'avais si longtemps renversé en moi la notion
-de la vie, prenant celle-ci pour le rêve et le rêve pour la veille,
-que cet effroi de me retrouver seul était, à mes propres yeux, une
-sorte de prodige subit, qui ébranlait tout mon être.
-
-Je n'aurais certes pas voulu encore admettre l'idée que je pouvais
-aimer; mais il est certain que, sans me croire amoureux de mademoiselle
-d'Aillane, je sentais pour elle une amitié extraordinaire. Je
-n'avais cessé de la regarder à la dérobée dans les moments où
-elle ne m'adressait pas la parole, et plus je m'initiais à sa
-beauté un peu étrange de lignes, plus je me persuadais retrouver
-l'effet produit sur moi par le fantôme adoré; seulement, c'était
-une fascination plus douce et qui me remplissait moralement d'un
-bien-être inouï. Cette physionomie limpide inspirait une confiance
-absolue et quelque chose d'ardemment tranquille comme la foi.
-
-Bernard, qui pas plus que moi n'avait envie de dormir, babilla avec
-moi jusqu'à deux heures du matin. Nous étions logés dans la même
-chambre, non plus la chambre aux dames, ni même celle où j'avais
-été malade, mais un joli appartement décoré, dans le goût de
-Boucher, des images les plus roses et les plus souriantes. Il n'avait
-pas plus été question de dames vertes que si l'on n'en eût jamais
-entendu parler.
-
-Bernard, tout en m'entretenant de sa chère Caroline, me questionna
-sur l'opinion que j'avais conçue de sa chère Félicie. Je ne
-savais d'abord comment lui répondre. Je craignais de dire trop ou
-trop peu. Je m'en tirai en lui demandant à mon tour pourquoi il
-m'avait si peu parlé d'elle.
-
---Est-il possible, lui dis-je, que vous ne l'aimiez pas autant
-qu'elle vous aime?
-
---Je serais, répondit-il, un étrange animal si je n'adorais pas ma
-sœur. Mais vous étiez si préoccupé de certaines idées, que vous ne
-m'auriez pas seulement écouté si je vous eusse fait son éloge. Et
-puis, dans la situation où nous étions et où nous sommes
-malheureusement encore, ma sœur et moi, il ne convenait guère que
-j'eusse l'air de vous la proposer.
-
---Et comment eussiez-vous pu avoir l'air de me faire un pareil
-honneur?
-
---Ah! c'est qu'il y a une circonstance singulière dont j'ai
-été bien des fois sur le point de vous parler, et que vous avez
-certainement déjà remarquée: la ressemblance étonnante de Félicie
-avec la néréide de Jean Goujon, dont vous étiez épris au point de
-prêter ses traits à votre fantôme.
-
---Je ne me trompais donc pas! m'écriai-je, mademoiselle
-d'Aillane ressemble, en beau, à cette statue?
-
---En beau!... merci pour elle! Mais vous voyez, cette ressemblance
-vous impressionne; voilà pourquoi je me suis abstenu de vous la
-signaler d'avance.
-
---Je comprends que vous ayez craint de me suggérer des
-prétentions... que je ne puis avoir!
-
---J'ai craint de vous rendre amoureux d'une jeune personne qui ne
-pouvait prétendre à vous; voilà, mon cher ami, tout ce que j'ai
-craint. Tant que la situation de fortune de madame d'Ionis ne sera pas
-connue, nous devons nous considérer comme dans la misère. Votre père
-et le mien craignent que son mari n'ait tout mangé, et qu'en la
-nommant sa légataire universelle, il ne lui ait fait qu'une mauvaise
-plaisanterie. Dans ce cas, jamais nous n'accepterons la petite fortune
-qu'elle veut nous céder et à laquelle nos droits sont contestables,
-comme vous le savez de reste. Je ne l'en épouserai pas moins, puisque
-nous nous aimons, mais sans consentir à ce qu'elle me reconnaisse,
-par contrat, le moindre avoir. Alors, ma sœur, sans aucune espèce de
-dot,--car ma femme ne serait pas assez riche pour lui en faire une,
-et Félicie ne souffrira jamais qu'elle se gêne pour elle,--est
-résolue à se faire religieuse.
-
---Religieuse, elle? Jamais! Bernard, vous ne devez jamais consentir
-à un pareil sacrifice!
-
---Pourquoi donc, mon cher ami? dit-il avec un sentiment de tristesse
-et de fierté que je compris. Ma sœur a été élevée dans cette
-idée-là, et même elle a toujours montré le goût de la retraite.
-
---Vous n'y songez pas! Il est impossible qu'une personne aussi
-accomplie ne daigne pas consentir à faire le bonheur d'un honnête
-homme; il est encore plus impossible qu'un honnête homme ne se
-rencontre pas pour implorer d'elle ce bonheur!
-
---Je ne dis pas qu'il n'en sera peut-être pas ainsi! C'est une
-question que l'avenir résoudra, d'autant plus que, si madame
-d'Ionis reste un peu riche, je ne me ferai pas de scrupule de lui
-laisser doter ma sœur dans une limite modeste, mais suffisant à la
-modestie de ses goûts. Seulement, nous ne savons rien encore, et, dans
-tous les cas, j'aurais eu mauvaise grâce à vous dire: «J'ai une
-sœur charmante qui réalise votre idéal...» C'eût été vous dire:
-«Songez-y!...» c'eût été vous jeter à la tête une fille
-beaucoup trop fière pour consentir jamais à entrer dans une famille
-plus riche qu'elle, par la porte de l'exaltation d'un jeune
-poëte. Or, le raisonnement que j'ai fait, je le fais encore, et je
-vous prie bien sérieusement, mon cher ami, de ne pas trop remarquer la
-ressemblance de ma sœur avec la néréide.
-
-Je gardai un instant le silence; puis, sentant malgré moi que cette
-recommandation me troublait plus que je ne m'y serais attendu
-moi-même, je lui dis avec une sincérité brusque:
-
---Alors, mon cher Bernard, pourquoi donc m'avez-vous amené ici?
-
---Parce que je croyais ma sœur partie. Elle devait rejoindre, à
-Tours, mon père, qui lui-même ne devait venir ici que dans une
-quinzaine. Les événements contrarient mes prévisions; mais je n'en
-suis pas moins tranquille pour ma sœur, ayant affaire à un homme tel
-que vous.
-
---Êtes-vous aussi tranquille pour moi, Bernard? lui dis-je d'un
-ton de reproche.
-
---Oui, répondit-il avec un peu d'émotion. Je suis tranquille,
-parce que vous aurez la force d'âme de vous dire ceci: Une fille de
-cœur et de mérite a le droit de vouloir être recherchée par un homme
-dont le cœur soit libre, et elle serait peu flattée de découvrir, un
-jour, qu'elle n'a dû sa recherche qu'au hasard d'une
-ressemblance.
-
-Je compris si bien cette réponse, que je n'ajoutai plus rien et
-résolus de ne plus trop regarder mademoiselle d'Aillane, dans la
-crainte de me donner follement le change à moi-même. Je pris même la
-résolution de partir, pour peu que je vinsse à être trop ému de
-cette fatale ressemblance, et c'est ce qui m'arriva dès le
-lendemain. Je sentis que je devenais éperdument épris de mademoiselle
-d'Aillane, que le rêve de la néréide s'effaçait devant elle, et
-que Bernard s'en apercevait avec inquiétude.
-
-Je pris congé, prétendant que mon père ne m'avait donné que
-vingt-quatre heures de liberté. J'étais décidé à ouvrir mon cœur
-à mes parents et à leur demander l'autorisation d'offrir mon âme
-et ma vie à mademoiselle d'Aillane. Je le fis avec la plus grande
-sincérité. Le récit de mes souffrances passées fit rire mon père et
-pleurer ma mère. Cependant, quand j'eus assez bien dépeint cet état
-de désespoir où j'étais tombé par moments et qui m'avait fait
-envisager avec une sorte de volupté la pensée du suicide, mon père
-redevint sérieux, et s'écria en regardant ma mère:
-
---Ainsi, voilà un enfant qui a été maniaque sous nos yeux, et nous
-ne nous en sommes pas doutés! Et vous pensiez, ma mie, qu'il nous
-cachait sa flamme pour la belle d'Ionis qui est si bien vivante,
-tandis qu'il se consumait pour la belle d'Ionis qui est morte, si
-tant est qu'elle ait jamais existé! Vraiment, il se passe
-d'étranges choses dans la tête des poëtes, et j'avais bien
-raison, dans les commencements, de me méfier de cette diablesse de
-poésie. Allons, grâces soient rendues à la belle d'Aillane qui
-ressemble à la néréide et qui nous a guéri notre insensé! Il faut
-l'épouser à tout prix, et la demander bien vite avant qu'on sache
-si elle aura une dot; car, si elle doit en avoir une, elle se trouvera
-trop grande dame pour épouser un avocat. Pourquoi diantre madame
-d'Ionis ne m'a-t-elle pas confié le soin de sa liquidation? Nous
-saurions à quoi nous en tenir, au lieu que ce vieux procureur de Paris
-n'en finira pas de six mois. Est-ce qu'on travaille à Paris? On
-fait de la politique et on néglige les affaires!
-
-Dès le lendemain, mon père et moi, nous retournions à Ionis. Notre
-demande fut soumise à M. d'Aillane, qui commença par m'embrasser;
-après quoi, il tendit la main à mon père et lui dit avec une droiture
-toute chevaleresque:
-
---_Oui, et merci!_
-
-Je me jetai de nouveau dans ses bras et il ajouta:
-
---Attendez pourtant que ma fille y consente, car je veux qu'elle
-soit heureuse. Quant à moi, je vous la donne sans savoir si elle sera
-assez riche pour vous; parce que, si elle l'est, je suis décidé à
-vous trouver assez noble pour elle. Vous risquez le tout pour le tout.
-Eh bien, mordieu! j'en veux faire autant et ne pas rester au-dessous
-de l'exemple que vous me donnez. Vous n'avez pas d'ambition
-d'argent, vous autres; moi, je n'ai plus de préjugés de noblesse.
-Nous voilà donc d'accord. J'ai votre parole et vous avez la mienne.
-Seulement, je tiens à ce que ma fille seule en décide: et vous allez,
-cher monsieur Nivières, laisser votre fils faire sa cour lui-même, car
-son amour est bien nouveau, et c'est à lui d'inspirer la confiance
-sur ce point. Quant à son caractère et à son talent, nous les
-connaissons, et il n'y aura pas d'objection de ce côté-là.
-
-Il me fut donc permis d'être assidu au château d'Ionis, et ce fut,
-relativement au passé, le plus beau temps de mon existence.
-
-J'aimais, dans les conditions normales de la vie, un être au-dessus
-de la région ordinaire de la vie; un ange de bonté, de douceur,
-d'intelligence et de beauté idéales.
-
-Elle me fit attendre l'espérance. Elle s'exprimait librement sur
-son estime et sa sympathie pour moi; mais, quand je parlais d'amour,
-elle montrait quelque doute.
-
---Ne vous trompez-vous pas, disait-elle, et n'avez-vous pas aimé
-avant moi, et plus que moi, certaine inconnue que mon frère n'a
-jamais voulu me nommer?
-
-Un jour, elle me dit:
-
---Ne portez-vous pas là, au doigt, une certaine bague qui est pour
-vous un talisman, et, si je vous demandais de la jeter dans la fontaine,
-m'obéiriez-vous?
-
---Non certes! m'écriai-je, je ne m'en séparerai jamais, puisque
-c'est vous qui me l'avez donnée.
-
---Moi! que dites-vous là?
-
---Oui, c'est vous! ne me le cachez plus. C'est vous qui avez
-joué le rôle de la dame verte pour satisfaire madame d'Ionis, qui
-voulait vous faire décréter sa ruine et qui croyait trouver en moi la
-personne digne de foi dont son mari exigeait le témoignage. C'est
-vous qui, en cédant à sa fantaisie jusqu'à m'apparaître sous un
-aspect fantastique, m'avez tracé mon devoir conformément à la
-délicatesse et à la fierté de votre âme.
-
---Eh bien, oui, c'est moi! dit-elle; c'est moi qui ai failli
-vous rendre fou et qui m'en suis cruellement repentie quand j'ai su,
-tardivement, combien vous aviez souffert de cette aventure romanesque.
-On vous avait, une première fois, éprouvé par une scène de
-fantasmagorie où je n'étais pour rien. Quand on vous vit si
-courageux, plus courageux que l'abbé de Lamyre, à qui Caroline avait
-joué, pour se divertir, un tour semblable, on s'imagina pouvoir vous
-régaler d'une apparition qui n'avait rien de bien effrayant. Je me
-trouvais ici secrètement, car la douairière d'Ionis ne m'y eût
-pas soufferte volontiers. Caroline, frappée de ma ressemblance avec la
-nymphe de la fontaine, s'imagina de me coiffer et de m'habiller
-comme elle, pour me faire rendre mon oracle, qui ne fut pas conforme à
-ses désirs, mais auquel vous avez religieusement obéi, sans oublier un
-seul instant le soin de notre honneur. Je partis le lendemain matin, et
-on me laissa ignorer ensuite que vous aviez été gravement malade ici,
-à la suite de cette apparition. Quand vous eûtes une querelle avec
-Bernard, j'étais à Angers, et c'est moi qui vous renvoyai la bague
-que je vous avais fait trouver dans votre chambre. Cette circonstance
-avait été inventée par madame d'Ionis, qui possédait deux bagues
-pareilles, fort anciennes, et qui avait tout disposé pour notre roman.
-C'est elle qui vous l'a reprise ensuite pendant votre fièvre, dans
-la crainte de vous voir trop exalté par cette apparence de réalité,
-et préférant vous laisser croire que vous aviez tout rêvé.
-
---Et je ne l'ai pas cru! jamais! Mais comment aviez-vous repris
-possession de cette bague qui n'était pas à vous?
-
---Caroline me l'avait donnée, dit-elle en rougissant, parce que je
-l'avais trouvée jolie!
-
-Puis elle se hâta d'ajouter:
-
---Quand Bernard vous eut confessé, j'appris enfin par quels
-chagrins et quelles vertus vous aviez mérité de revoir la dame verte.
-Je résolus alors d'être votre sœur et votre amie pour réparer, par
-l'affection de toute ma vie, l'imprudence où je m'étais laissé
-entraîner et vous dédommager ainsi des peines que je vous avais
-causées. Je ne m'attendais guère à vous plaire autant au grand jour
-qu'au clair de la lune. Eh bien, puisqu'il en est ainsi, sachez que
-vous n'avez pas été seul malheureux, et que...
-
---Achevez! m'écriai-je en tombant à ses pieds.
-
---Eh bien, eh bien..., dit-elle en rougissant encore plus et en
-baissant la voix, bien que nous fussions seuls auprès de la fontaine,
-sachez que j'avais été punie de ma témérité. J'étais, ce
-jour-là, une enfant bien tranquille et bien gaie. Je sus très-bien
-jouer mon rôle, et mes _deux sœurs_, Bernard et l'abbé de Lamyre, qui
-nous écoutaient derrière ces rochers, trouvèrent que j'y avais mis
-une gravité dont ils ne me croyaient pas capable. La vérité est
-qu'en vous voyant et en vous écoutant, je fus prise moi-même de je
-ne sais quel vertige. D'abord, je me figurai que j'étais
-réellement une morte. Destinée au cloître, je vous parlai comme
-séparée déjà du monde des vivants. La conviction de mon rôle me
-gagna. Je sentis que je m'intéressais à vous. Vous m'invoquiez
-avec une passion... qui me troubla jusqu'au fond de l'âme. Si vous
-voyiez ma figure, je voyais aussi la vôtre... et, quand je rentrai dans
-mon couvent, j'eus peur des vœux que je devais prononcer, je sentis
-qu'en jouant à m'emparer de votre liberté, j'avais livré et
-perdu la mienne.
-
-En me parlant ainsi, elle s'était animée. La timide pudeur du
-premier aveu avait fait place à la confiance enthousiaste. Elle entoura
-ma tête de ses beaux bras longs et souples et m'embrassa au front, en
-disant:
-
---Je te l'avais bien promis que tu me reverrais! J'étais navrée
-en te faisant cette promesse que je croyais trompeuse, et, pourtant,
-quelque chose de divin, une voix de la Providence me disait à
-l'oreille: «Espère, puisque tu aimes!»
-
-Nous fûmes unis le mois suivant. La liquidation de madame d'Ionis,
-devenue madame d'Aillane, n'était pas terminée, quand éclata la
-Révolution qui mit fin à toute contestation de la part des créanciers
-de son mari, jusqu'à nouvel ordre. Après la Terreur, elle se
-retrouva dans une situation aisée, mais non opulente: j'eus donc la
-joie et l'orgueil d'être le seul appui de ma femme. Le beau
-château d'Ionis était vendu, les terres dépecées. Des paysans,
-égarés par un patriotisme peu éclairé, avaient brisé la fontaine,
-croyant que c'était la baignoire d'une reine.
-
-Un jour, on m'apporta la tête et un bras de la néréide, que
-j'achetai au mutilateur et que je garde précieusement. Ce que
-personne n'avait pu briser, c'était mon bonheur de famille; ce qui
-avait traversé, ce qui traversa toujours, inaltérable et pur, les
-tempêtes politiques, ce fut mon amour pour la plus belle et la
-meilleure des femmes.
-
-
-
-
-FIN
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DAMES VERTES ***
-
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- The Project Gutenberg eBook of Les dames vertes, by George Sand.
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-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Les dames vertes</span>, by George Sand</p>
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
-at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
-are not located in the United States, you will have to check the laws of the
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-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Les dames vertes</span></p>
-<p style='display:block; margin-left:2em; text-indent:0; margin-top:0; margin-bottom:1em;'><span lang='fr' xml:lang='fr'>OEuvres de George Sand</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: George Sand</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: October 6, 2022 [eBook #69098]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laura Natal Rodrigues (Images generously made available by Hathi Trust Digital Library.)</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LES DAMES VERTES</span> ***</div>
-
-<div class="figcenter" style="width: 500px;">
-<img src="images/dames_cover.jpg" width="500" alt="" />
-</div>
-
-<p><br /><br /></p>
-
-<h1>LES<br />
-DAMES VERTES</h1>
-
-<h4>PAR</h4>
-
-<p><br /><br /></p>
-
-<h2>GEORGE SAND</h2>
-
-<p><br /><br /></p>
-
-<h3>NOUVELLE ÉDITION</h3>
-
-<h3>PARIS</h3>
-
-<h4>CALMANN LÉVY, ÉDITEURS</h4>
-
-<h4>ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES</h4>
-
-<h5>RUE AUBER, 3 ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15</h5>
-
-<h5>À LA LIBRAIRIE NOUVELLE</h5>
-
-<h5>1879</h5>
-
-<h5>Droits de reproduction et de traduction réservés</h5>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4>TABLE DES MATIÈRES</h4>
-<p class="nind">
-I. <a href="#chap01">Les trois pains</a><br />
-II. <a href="#chap02">L'apparition</a><br />
-III. <a href="#chap03">Le procès</a><br />
-IV. <a href="#chap04">L'immortelle</a><br />
-V. <a href="#chap05">Le duel</a><br />
-VI. <a href="#chap06">Conclusion</a></p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4>LES<br />
-DAMES VERTES</h4>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<p><a id="chap01"></a></p>
-
-<h4>I
-<br /><br />
-LES TROIS PAINS</h4>
-
-<p>
-Chargé par mon père d'une mission très-délicate, je me rendis,
-vers la fin de mai 1788, au château d'Ionis, situé à une dizaine de
-lieues dans les terres, entre Angers et Saumur.
-</p>
-<p>
-J'avais vingt-deux ans, et j'exerçais déjà la profession
-d'avocat, pour laquelle je me sentais peu de goût, bien que ni
-l'étude des affaires ni celle de la parole ne m'eussent présenté
-de difficultés sérieuses. Eu égard à mon âge, on ne me trouvait pas
-sans talents; et le talent de mon père, avocat renommé dans sa
-localité, m'assurait, pour l'avenir, une brillante clientèle, pour
-peu que je fisse d'efforts pour n'être pas trop indigne de le
-remplacer. Mais j'eusse préféré les lettres, une vie plus rêveuse,
-un usage plus indépendant et plus personnel de mes facultés, une
-responsabilité moins soumise aux passions et aux intérêts d'autrui.
-</p>
-<p>
-Comme ma famille était dans l'aisance, et que j'étais fils unique,
-très-choyé et très-chéri, j'eusse pu choisir ma carrière; mais
-j'eusse affligé mon père, qui s'enorgueillissait de sa compétence
-à me diriger dans le chemin qu'il m'avait frayé d'avance, et je
-l'aimais trop tendrement pour vouloir faire prévaloir mes instincts
-sur ses désirs.
-</p>
-<p>
-Ce fut une soirée délicieuse que celle où j'achevais cette
-promenade à cheval à travers les bois qui entourent le vieux et
-magnifique château d'Ionis. J'étais bien monté, vêtu en cavalier
-avec une sorte de recherche, et accompagné d'un domestique dont je
-n'avais nul besoin, mais que ma mère avait eu l'innocente vanité
-de me donner pour la circonstance, voulant que son fils se présentât
-convenablement chez une des personnes les plus brillantes de notre
-clientèle.
-</p>
-<p>
-La nuit s'éclairait mollement du feu doux de ses plus grandes
-étoiles. Un peu de brume voilait le scintillement de ces myriades
-d'astres secondaires qui clignotent comme des yeux ardents durant des
-nuits claires et froides. Celle-ci offrait un vrai ciel d'été, assez
-pur pour être encore lumineux et transparent, assez adouci pour ne pas
-effrayer de son incommensurable richesse. C'était, si je peux ainsi
-parler, un de ces doux firmaments qui vous permettent de penser encore
-à la terre, d'admirer les lignes vaporeuses de ses étroits horizons,
-de respirer sans dédain son atmosphère de fleurs et d'herbages,
-enfin de se dire qu'on est quelque chose dans l'immensité et
-d'oublier que l'on n'est qu'un atome dans l'infini.
-</p>
-<p>
-À mesure que j'approchais du parc seigneurial, les sauvages parfums
-de la forêt s'imprégnaient de ceux des lilas et des acacias qui
-penchaient leurs têtes fleuries au-dessus du mur de ronde. Bientôt, à
-travers les bosquets, je vis briller les croisées du manoir, derrière
-leurs rideaux de moire violette, coupés des grands croisillons noirs de
-l'architecture. C'était un magnifique château de la renaissance,
-un chef-d'œuvre de goût mêlé de caprice, une de ces demeures où
-l'on se sent impressionné par je ne sais quoi d'ingénieux,
-d'élégant et de hardi qui, de l'imagination de l'architecte,
-semble passer dans la vôtre et s'en emparer pour l'élever
-au-dessus des habitudes et des préoccupations du monde positif.
-</p>
-<p>
-J'avoue que le cœur me battait bien fort en disant mon nom au laquais
-chargé de m'annoncer. Je n'avais jamais vu madame d'Ionis. Elle
-passait pour être la plus jolie femme du pays; elle avait vingt-deux
-ans, un mari qui n'était ni beau ni aimable, et qui la négligeait
-pour les voyages. Son écriture était charmante, et elle trouvait moyen
-de montrer non-seulement beaucoup de sens, mais encore beaucoup
-d'esprit dans ses lettres d'affaires. C'était, en outre, un
-très-noble caractère. Voilà tout ce que je savais d'elle, et c'en
-était bien assez pour que j'eusse peur de paraître gauche et
-provincial.
-</p>
-<p>
-Je devais être très-pâle en entrant dans le salon.
-</p>
-<p>
-Aussi ma première impression fut-elle comme de soulagement et de
-plaisir lorsque je me trouvai en présence de deux grosses vieilles
-femmes très-laides, dont l'une, madame la douairière d'Ionis,
-m'annonça que sa bru était chez une de ses amies du voisinage et ne
-rentrerait probablement que le lendemain.
-</p>
-<p>
-&mdash;Vous êtes quand même le bienvenu, ajouta cette matrone; nous
-avons beaucoup d'amitié et de reconnaissance pour monsieur votre
-père, et il paraît que nous avons grand besoin de ses conseils, que
-vous êtes sans doute chargé de nous transmettre.
-</p>
-<p>
-&mdash;Je venais de sa part pour parler d'affaires à madame d'Ionis...
-</p>
-<p>
-&mdash;La comtesse d'Ionis s'occupe d'affaires, en effet, reprit la
-douairière comme pour m'avertir d'une bévue commise. Elle s'y
-entend, elle a une bonne tête, et, en l'absence de mon fils, qui est
-à Vienne, c'est elle qui suit cet ennuyeux et interminable procès.
-Il ne faut pas que vous comptiez sur moi pour la remplacer, car je n'y
-entends rien du tout, et tout ce que je peux faire, c'est de vous
-retenir jusqu'au retour de la comtesse en vous offrant un souper tel
-quel et un bon lit.
-</p>
-<p>
-Là-dessus, la vieille dame, qui, malgré la petite leçon qu'elle
-m'avait donnée, paraissait une assez bonne femme, sonna et donna des
-ordres pour mon installation. Je refusai de manger, ayant pris mes
-précautions en route, et sachant qu'il n'est rien de plus gênant
-que de manger tout seul, sous les yeux de gens à qui l'on est
-complètement inconnu.
-</p>
-<p>
-Comme mon père m'avait donné plusieurs jours pour m'acquitter de
-ma commission, je n'avais rien de mieux à faire que d'attendre
-notre belle cliente, et j'étais, vis-à-vis d'elle et de sa
-famille, un envoyé assez utile pour avoir droit à une très-cordiale
-hospitalité. Je ne me fis donc pas prier pour rester chez elle, bien
-qu'il y eût un tournebride très-confortable, où les gens de ma
-sorte allaient ordinairement attendre le moment de s'entretenir avec
-les gens de qualité. Tel était encore le langage des provinces à
-cette époque, et il fallait en apprécier les termes et la valeur pour
-se tenir à sa place, sans bassesse et sans impertinence, dans les
-relations du monde. Bourgeois et philosophe (on ne disait pas encore
-démocrate), je n'étais nullement convaincu de la supériorité
-morale de la noblesse. Mais, bien qu'elle se piquât aussi de
-philosophie, je savais qu'il fallait ménager ses susceptibilités
-d'étiquette, et les respecter pour s'en faire respecter soi-même.
-</p>
-<p>
-J'avais donc, un peu de timidité passée, aussi bon ton que qui que
-ce soit, ayant déjà vu chez mon père des spécimens de toutes les
-classes de la société. La douairière parut s'en apercevoir au bout
-de quelques instants, et ne plus se faire de violence pour accueillir,
-sinon en égal, du moins en ami, le fils de l'avocat de la maison.
-</p>
-<p>
-Pendant qu'elle me faisait la conversation, en femme à qui l'usage
-tient lieu d'esprit, j'eus le loisir d'examiner et sa figure et
-celle de l'autre matrone, encore plus grasse qu'elle, qui, assise à
-quelque distance et remplissant le fond d'un ouvrage de tapisserie, ne
-desserrait pas les dents et levait à peine les yeux sur moi. Elle
-était mise à peu près comme la douairière, robe de soie foncée,
-manches collantes, fichu de dentelle noire passé par-dessus un bonnet
-blanc et noué sous le menton. Mais tout cela était moins propre et
-moins frais; les mains étaient moins blanches quoique aussi potelées;
-le type plus vulgaire, bien que la vulgarité fût déjà
-très-accusée dans les traits lourds de la grosse douairière
-d'Ionis. Bref, je ne doutai plus de sa condition de fille de
-compagnie, lorsque la douairière lui dit, à propos de mon refus de
-souper:
-</p>
-<p>
-&mdash;N'importe, Zéphyrine, il ne faut pas oublier que M. Nivières est
-jeune et qu'il peut avoir encore faim, au moment de s'endormir.
-Faites-lui mettre un ambigu dans son appartement.
-</p>
-<p>
-La monumentale Zéphyrine se leva; elle était aussi grande que grosse.
-</p>
-<p>
-&mdash;Et surtout, lui dit sa maîtresse lorsqu'elle fut au moment de
-sortir, qu'on n'oublie pas le pain.
-</p>
-<p>
-&mdash;Le pain? dit Zéphyrine d'une petite voix grêle et voilée qui
-faisait un plaisant contraste avec sa stature.
-</p>
-<p>
-Puis elle répéta:
-</p>
-<p>
-&mdash;Le pain? avec une intonation bien marquée de doute et de surprise.
-</p>
-<p>
-&mdash;Les pains! répondit la douairière avec autorité.
-</p>
-<p>
-Zéphyrine parut hésiter un instant et sortit; mais sa maîtresse la
-rappela aussitôt pour lui faire cette étrange recommandation:
-</p>
-<p>
-&mdash;Trois pains!
-</p>
-<p>
-Zéphyrine ouvrit la bouche pour répondre, leva tant soit peu les
-épaules et disparut.
-</p>
-<p>
-&mdash;Trois pains! m'écriai-je à mon tour. Mais quel appétit me
-supposez-vous donc, madame la comtesse?
-</p>
-<p>
-&mdash;Oh! ce n'est rien, dit-elle. Ils sont tout petits!
-</p>
-<p>
-Elle garda un instant le silence. Je cherchais un peu ce que je
-trouverais à lui dire pour relever la conversation, en attendant que
-j'eusse le droit de me retirer, lorsqu'elle parut en proie à une
-certaine perplexité, porta la main au gland de la sonnette et
-s'arrêta pour dire, comme se parlant à elle-même:
-</p>
-<p>
-&mdash;Pourtant, trois pains!...
-</p>
-<p>
-&mdash;C'est beaucoup, en effet, repris-je en réprimant une grande envie
-de rire.
-</p>
-<p>
-Elle me regarda, étonnée, ne se rendant pas compte d'avoir parlé
-tout haut.
-</p>
-<p>
-&mdash;Vous parlez du procès? dit-elle comme pour me faire oublier sa
-distraction: c'est beaucoup, ce qu'on nous réclame! Croyez-vous
-que nous le gagnerons?
-</p>
-<p>
-Mais elle écouta fort peu mes réponses évasives, et sonna
-décidément; un domestique vint, à qui elle demanda Zéphyrine.
-Zéphyrine revint, à qui elle parla dans l'oreille; après quoi,
-elle parut tranquillisée et se mit à babiller avec moi, en bonne
-commère, très-bornée, mais bienveillante et presque maternelle, me
-questionnant sur mes goûts, mon caractère, mes relations et mes
-plaisirs. Je me fis plus enfant que je n'étais pour la mettre à son
-aise; car je remarquai vite qu'elle était de ces femmes du grand
-monde qui ont su se passer de la plus médiocre intelligence, et qui
-n'ont aucun besoin d'en rencontrer davantage chez les autres.
-</p>
-<p>
-En somme, elle avait tant de bonhomie, que je ne m'ennuyai pas
-beaucoup avec elle pendant une heure, et que je n'attendis pas avec
-trop d'impatience la permission de la quitter.
-</p>
-<p>
-Un valet de chambre me conduisit à mon appartement; car c'était
-presque un appartement complet: trois pièces fort belles,
-très-vastes, et meublées en vieux Louis XV, avec beaucoup de luxe. Mon
-propre domestique, à qui ma bonne mère avait fait la leçon, était
-dans ma chambre à coucher, attendant l'honneur de me déshabiller,
-afin de paraître aussi instruit de son devoir que les valets de grande
-maison.
-</p>
-<p>
-&mdash;C'est fort bien, mon cher Baptiste, lui dis-je quand nous fûmes
-seuls ensemble, mais tu peux aller dormir. Je me coucherai moi-même et
-me déshabillerai en personne, comme j'ai fait depuis que je suis au
-monde.
-</p>
-<p>
-Baptiste me souhaita une bonne nuit et me quitta. Il n'était que dix
-heures. Je n'avais nulle envie de dormir si tôt, et je me disposais
-à aller examiner les meubles et les tableaux de mon salon, lorsque mes
-yeux tombèrent sur l'ambigu qui m'avait été servi dans ma
-chambre, près de la cheminée, et les trois pains m'apparurent dans
-une mystérieuse symétrie.
-</p>
-<p>
-Ils étaient passablement gros et placés au centre du plateau de laque,
-dans une jolie corbeille de vieux saxe, avec une belle salière
-d'argent au milieu, et trois serviettes damassées à l'entour.
-</p>
-<p>
-&mdash;Que diable y a-t-il dans l'arrangement de cette corbeille? me
-demandai-je, et pourquoi cet accessoire vulgaire de mon souper, le pain,
-a-t-il tant tourmenté ma vieille hôtesse? Pourquoi trois pains si
-expressément recommandés? Pourquoi pas quatre, pourquoi pas dix, si
-l'on me prend pour un ogre? Et, au fait, voilà un très-copieux
-ambigu, et des flacons de vin avec des étiquettes qui promettent
-beaucoup; mais pourquoi trois carafes d'eau? Voilà qui redevient
-mystérieux et bizarre. Cette bonne vieille comtesse s'imagine-t-elle
-que je suis triple, ou que j'apporte deux convives dans ma valise?
-</p>
-<p>
-Je méditais sur cette énigme, lorsqu'on frappa à la porte de
-l'antichambre.
-</p>
-<p>
-&mdash;Entrez! criai-je sans me déranger, pensant que Baptiste avait
-oublié quelque chose.
-</p>
-<p>
-Quelle fut ma surprise de voir apparaître, en coiffe de nuit, la
-puissante Zéphyrine, tenant d'une main un bougeoir, de l'autre
-mettant un doigt sur ses lèvres, et s'avançant vers moi avec la
-risible prétention de ne pas faire crier le parquet sous ses pas
-d'éléphant! Je devins certainement plus pâle que je ne l'avais
-été en me préparant à paraître devant la jeune madame d'Ionis. De
-quelle effroyable aventure me menaçait donc cette volumineuse
-apparition?
-</p>
-<p>
-&mdash;Ne craignez rien, monsieur, me dit ingénument la bonne vieille
-fille, comme si elle eût deviné ma terreur; je viens vous expliquer
-la singularité... les trois carafes... et les trois pains!
-</p>
-<p>
-&mdash;Ah! volontiers, répondis-je en lui offrant un fauteuil;
-j'étais justement fort intrigué.
-</p>
-<p>
-&mdash;Comme femme de charge, dit Zéphyrine refusant de s'asseoir et
-tenant toujours sa bougie, je serais bien mortifiée que monsieur crût
-de ma part à une mauvaise plaisanterie. Je ne me permettrais pas... Et
-pourtant je viens demander à monsieur de s'y prêter pour ne pas
-mécontenter ma maîtresse.
-</p>
-<p>
-&mdash;Parlez, mademoiselle Zéphyrine; je ne suis pas d'humeur à me
-fâcher d'une plaisanterie, surtout si elle est divertissante.
-</p>
-<p>
-&mdash;Oh! mon Dieu, non, monsieur; elle n'a rien de bien amusant, mais
-elle n'a rien de désagréable non plus. Voici ce que c'est. Madame
-la comtesse douairière est très... elle a une tête bien...
-</p>
-<p>
-Zéphyrine s'arrêta court. Elle aimait ou craignait la douairière et
-ne pouvait se décider à la critiquer. Son embarras était comique, car
-il se traduisait par un sourire enfantin relevant les coins d'une
-toute petite bouche édentée, laquelle faisait paraître plus large
-encore sa figure ronde et joufflue, sans front et sans menton. On eût
-dit la pleine lune se maniérant et faisant la bouche en cœur, comme on
-la voit représentée sur les almanachs liégeois. La petite voix
-essoufflée de Zéphyrine, son grasseyement et son blaisement achevaient
-de la rendre si invraisemblable, que je n'osais la regarder en face,
-dans la crainte de perdre mon sérieux.
-</p>
-<p>
-&mdash;Voyons, lui dis-je pour l'encourager dans ses révélations:
-madame la comtesse douairière est un peu taquine, un peu moqueuse?
-</p>
-<p>
-&mdash;Non, monsieur, non! elle est de très-bonne foi; elle croit...
-elle s'imagine...
-</p>
-<p>
-Je cherchais en vain ce que la douairière pouvait s'imaginer, lorsque
-Zéphyrine ajouta avec effort:
-</p>
-<p>
-&mdash;Enfin, monsieur, ma pauvre maîtresse croit aux esprits!
-</p>
-<p>
-&mdash;Soit! répondis-je. Elle n'est pas la seule personne de son sexe
-et de son âge qui ait cette croyance, et cela ne fait de tort à
-personne.
-</p>
-<p>
-&mdash;Mais cela fait quelquefois du mal à ceux qui s'en effrayent, et,
-si monsieur craignait quelque chose dans cet appartement, je puis lui
-jurer qu'il n'y revient rien du tout.
-</p>
-<p>
-&mdash;Tant pis! j'aurais été bien content d'y voir quelque chose de
-surnaturel... Les apparitions font partie des vieux manoirs, et celui-ci
-est si beau, que je ne m'y serais représenté que des fantômes
-très-agréables.
-</p>
-<p>
-&mdash;Vraiment! monsieur a donc entendu parler de quelque chose?
-</p>
-<p>
-&mdash;Relativement à ce château et à cet appartement? Jamais;
-j'attends que vous m'appreniez...
-</p>
-<p>
-&mdash;Eh bien, monsieur, voici ce que c'est. En l'année... je ne sais
-plus, mais c'était sous Henri II; monsieur doit savoir mieux que moi
-combien il y a de temps de cela: il y avait ici trois demoiselles,
-héritières de la famille d'Ionis, belles comme le jour, et si
-aimables, qu'elles étaient adorées de tout le monde. Une méchante
-dame de la cour, qui était jalouse d'elles, et de la plus jeune en
-particulier, fit mettre du poison dans l'eau d'une fontaine dont
-elles burent et dont on se servait pour faire leur pain. Toutes trois
-moururent dans la même nuit, et, à ce que l'on prétend, dans la
-chambre où nous voici. Mais cela n'est pas bien sûr, et on ne se
-l'est imaginé que depuis peu. On faisait bien, dans le pays, un conte
-sur trois dames blanches qui s'étaient montrées longtemps dans le
-château et les jardins; mais c'était si vieux, qu'on n'y
-pensait plus et que personne n'y croyait, lorsqu'un des amis de la
-maison, M. l'abbé de Lamyre, qui est un esprit gai et un beau
-parleur, ayant dormi dans cette chambre, rêva ou prétendit avoir
-rêvé de trois femmes vertes qui étaient venues lui faire des
-prédictions. Et, comme il vit que son rêve intéressait madame la
-douairière et divertissait la jeune comtesse sa bru, il inventa tout ce
-qu'il voulut et fit parler ses revenants à sa fantaisie, si bien que
-madame la douairière est persuadée que l'on pourrait savoir
-l'avenir de la famille et celui du procès qui tourmente M. le comte,
-en venant à bout de faire revenir et parler ces fantômes. Mais, comme
-toutes les personnes que l'on a logées ici n'ont rien vu du tout et
-n'ont fait que rire de ses questions, elle a résolu d'y faire
-coucher celles qui, n'étant prévenues de rien, ne songeraient ni à
-inventer des apparitions, ni à cacher celles qu'elles pourraient
-voir. Voilà pourquoi elle a commandé qu'on vous mît dans cette
-chambre, sans vous rien dire; mais, comme madame n'est pas bien...
-fine, peut-être! elle n'a pas pu s'empêcher de me parler devant
-vous des trois pains.
-</p>
-<p>
-&mdash;Certainement, les trois pains d'abord, et les trois carafes
-ensuite, étaient faits pour me donner à penser. Pourtant, je confesse
-que je ne trouve absolument rien qui ait rapport...
-</p>
-<p>
-&mdash;Ah! si fait, monsieur. Les trois demoiselles du temps de Henri II
-ont été empoisonnées par le pain et l'eau!
-</p>
-<p>
-&mdash;Je vois bien la relation, mais je ne comprends pas que cette
-offrande, si c'en est une, puisse leur être bien agréable. Qu'en
-pensez-vous vous-même?
-</p>
-<p>
-&mdash;Je pense que là où sont leurs âmes, elles n'en savent rien, ou
-s'en soucient fort peu, dit Zéphyrine d'un air de supériorité
-modeste. Mais il faut que vous sachiez comment ces idées-là sont
-venues à ma bonne vieille maîtresse. Je vous apporte le manuscrit que
-madame d'Ionis, sa belle-fille, madame Caroline, comme nous
-l'appelons ici, a relevé elle-même, sur de vieux griffonnages
-trouvés dans les archives de la famille. Cette lecture vous
-intéressera plus que ma conversation, et je vais vous souhaiter le
-bonsoir... après, cependant, vous avoir adressé une petite prière.
-</p>
-<p>
-&mdash;De tout mon cœur, ma bonne demoiselle: que puis-je faire pour vous?
-</p>
-<p>
-&mdash;Ne dire à personne au monde, si ce n'est à madame Caroline, qui
-ne le trouvera pas mauvais, que je vous ai prévenu; car madame la
-douairière me gronderait et ne se fierait plus à moi.
-</p>
-<p>
-&mdash;Je vous le promets; et que dois-je dire demain, si l'on
-m'interroge sur mes visions?
-</p>
-<p>
-&mdash;Ah! voilà, monsieur... Il faut que vous ayez la bonté
-d'inventer quelque chose, un rêve sans suite ni sens, ce que vous
-voudrez, pourvu qu'il y soit question de trois demoiselles:
-autrement, madame la douairière sera comme une âme en peine et s'en
-prendra à moi, disant que je n'ai pas mis les pains, les carafes et
-la salière; ou bien que je vous ai averti, et que votre incrédulité
-a fait manquer l'apparition. Elle est persuadée de la mauvaise humeur
-de <i>ces dames</i>, et du refus qu'elles font de se montrer à ceux qui se
-moquent d'avance, ne fût-ce que dans leur pensée.
-</p>
-<p>
-Resté seul, après avoir promis à Zéphyrine de me prêter à la
-fantaisie de sa maîtresse, j'ouvris et lus le manuscrit dont je ne
-rapporterai que les circonstances relatives à mon histoire. Celle des
-demoiselles d'Ionis me parut une pure légende, racontée par madame
-d'Ionis, sur la foi de documents peu authentiques, qu'elle
-critiquait elle-même de ce ton léger et railleur qui était alors de
-mode.
-</p>
-<p>
-Je passe donc sous silence la chronique froidement commentée des trois
-mortes, qui m'avait paru plus intéressante dans les sobres paroles de
-Zéphyrine, et je rapporterai seulement le fragment suivant, transcrit
-par madame d'Ionis, d'un manuscrit daté de 1650, et rédigé par un
-ancien chapelain du château:
-</p>
-<p>
-«C'est de fait que j'ai ouï raconter, dans ma jeunesse, comme
-quoi le château d'Ionis fut hanté par des esprits, au nombre de
-trois, et montrant l'apparence de dames richement habillées,
-lesquelles, sans menacer personne, paraissaient chercher quelque chose
-dans les chambres et offices de la maison. Les messes et prières dites
-à leur intention ne les ayant pu empêcher de revenir, on s'imagina
-de faire bénir trois pains blancs et de les mettre en la chambre où
-les demoiselles d'Ionis avaient décédé. Cette nuit-là, elles
-vinrent sans faire de bruit ni effrayer personne de leur vue, et on
-trouva, le lendemain, qu'elles avaient comme grignoté les pains, à
-la manière des souris, mais n'en avaient rien emporté; et, la nuit
-suivante, elles recommencèrent à se plaindre et faire crier les huis
-et grincer les targettes. C'est pourquoi on imagina de leur mettre
-trois cruches d'eau claire, dont elles ne burent point, mais dont
-elles répandirent une partie. Enfin, le prieur de Saint-*** conseilla
-de les apaiser tout à fait en leur offrant une salière remplie de sel
-blanc, par la raison qu'elles avaient été empoisonnées dans un pain
-sans sel; et, dès que la chose fut faite, on les entendit chanter un
-très-beau cantique, où l'on assure qu'elles promettaient, en
-latin, des bénédictions et d'heureuses fortunes à la branche
-cadette d'Ionis, qui avait recueilli leur héritage.
-</p>
-<p>
-»Ceci se passa, m'a-t-on dit, du temps du roi Henri le IV<sup>me</sup>, et,
-depuis, on n'en a plus entendu parler; mais c'est une croyance qui
-a duré longtemps après, dans la maison d'Ionis, qu'en leur faisant
-cette offrande à minuit, on peut les attirer et savoir d'elles les
-choses de l'avenir. On dit même que, si trois pains, trois carafes et
-une salière se trouvent par l'effet du hasard sur une table, dans
-ledit château, on voit ou on entend, en ce lieu, des choses
-surprenantes.»
-</p>
-<p>
-À ce fragment, madame d'Ionis avait ajouté la réflexion suivante:
-«Il est bien regrettable pour la maison d'Ionis que ce beau miracle
-ait cessé: tous ses membres eussent été vertueux et sages; mais,
-bien que j'aie entre les mains une formule d'invocation rédigée
-par quelque astrologue attaché jadis à la maison, je n'espère pas
-que les <i>dames vertes</i> veuillent jamais s'y rendre.»
-</p>
-<p>
-Je restai quelque temps absorbé, non par l'effet de cette lecture,
-mais bien par la jolie écriture de madame d'Ionis et par
-l'élégante rédaction des autres réflexions qui accompagnaient la
-légende.
-</p>
-<p>
-Je ne faisais pas, comme je me le permets aujourd'hui, la critique du
-facile scepticisme de cette belle dame. J'étais à sa hauteur en ce
-genre. C'était la mode de prendre les choses fantastiques, non par
-leur côté artiste, mais par leur côté ridicule. On était tout frais
-fier de ne plus donner dans les contes de nourrice, dans les
-superstitions de la veille.
-</p>
-<p>
-J'étais, du reste, fort disposé à devenir amoureux. On m'avait
-tant parlé, à la maison, de cette aimable personne, et ma mère
-m'avait si bien recommandé, à mon départ, de ne pas me laisser
-tourner la tête, que c'était à moitié fait. Je n'avais encore
-aimé que deux ou trois cousines, et ces amours-là, chantées par moi
-en vers aussi chastes que mes flammes, n'avaient pas tellement
-consumé mon cœur, qu'il ne fût prêt à se laisser incendier
-beaucoup plus sérieusement.
-</p>
-<p>
-J'avais emporté un dossier que mon père m'avait engagé à
-étudier. Je l'ouvris consciencieusement; mais, après en avoir lu
-quelques pages avec les yeux, sans qu'un seul mot arrivât à mon
-cerveau, je reconnus que cette manière d'étudier était parfaitement
-inutile, et je pris le sage parti d'y renoncer. Je crus réparer ma
-paresse en pensant sérieusement au procès des d'Ionis, que je
-connaissais sur le bout du doigt, et je préparais les arguments par
-lesquels je devais convaincre la comtesse de la marche à suivre.
-Seulement, chacun de ces arguments merveilleux se terminait, je ne sais
-comment, par quelque madrigal amoureux qui n'avait pas un rapport bien
-direct avec la procédure.
-</p>
-<p>
-Au milieu de cet important travail, la faim me prit. La Muse n'est pas
-si rigoureuse aux enfants de famille habitués à bien vivre, qu'elle
-leur interdise de souper de bon appétit. Je me disposai donc à faire
-honneur au pâté qui me souriait à travers mes dossiers et mes
-hémistiches, et je dépliai la serviette posée sur mon assiette, où,
-à ma grande surprise, je trouvai un quatrième pain.
-</p>
-<p>
-Cette surprise céda vite à un raisonnement très-simple: si, dans les
-projets et prévisions de la douairière, les trois pains cabalistiques
-devaient rester intacts, il était naturel qu'on en eût consacré un
-à la satisfaction de mon appétit. Je goûtai les vins et les trouvai
-d'une si bonne qualité que je fis généreusement aux fantômes le
-sacrifice de ne pas entamer une seule des carafes d'eau qui leur
-étaient destinées.
-</p>
-<p>
-Et, tout en mangeant avec grand plaisir, je me mis enfin à songer à
-cette chronique, et à me demander comment je raconterais les prodiges
-que je ne pouvais me dispenser d'avoir vus. Je regrettais que
-Zéphyrine ne m'eût pas donné plus de détails sur les fantaisies
-présumées des trois mortes. L'extrait du manuscrit de 1650
-n'était pas assez explicite: ces dames devaient-elles attendre que
-je fusse endormi pour venir, comme des souris, grignoter sur ma table
-les pains dont on les savait si friandes? ou bien allaient-elles
-m'apparaître d'un moment à l'autre, et s'asseoir, l'une à
-ma gauche, la seconde à ma droite, et la troisième en face de moi?
-</p>
-<p>
-Minuit sonna, c'était l'heure classique, l'heure fatale!
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<p><a id="chap02"></a></p>
-
-<h4>II
-<br /><br />
-L'APPARITION</h4>
-
-<p>
-Minuit sonna jusqu'au douzième coup, sans qu'aucune apparition se
-produisît. Je me levai, pensant que j'en étais quitte: j'avais
-fini de manger, et, après une douzaine de lieues à cheval, je
-commençais à sentir le besoin du sommeil, lorsque l'horloge du
-château, qui avait un très-beau timbre grave et retentissant, se mit
-à recommencer les quatre quarts et les douze heures avec une lenteur
-imposante.
-</p>
-<p>
-Avouerai-je que je me sentis un peu ému de cette sorte de retour de
-l'heure fantastique que je croyais révolue? Pourquoi pas? J'avais
-fait jusque-là si bonne contenance de philosophe! Pour être un
-fervent disciple de la raison, je n'en étais pas moins un très-jeune
-homme, et un homme d'imagination, élevé sur les genoux d'une mère
-qui croyait encore fermement à toutes les légendes dont elle m'avait
-bercé, lesquelles ne m'avaient pas toujours fait rire.
-</p>
-<p>
-Je m'aperçus de l'imperceptible malaise que j'éprouvais, et,
-pour le combattre, car j'en fus très-honteux, je me hâtai de me
-déshabiller. L'horloge avait fini, j'étais dans mon lit, et
-j'allais souffler ma bougie, lorsqu'une horloge plus éloignée du
-village se mit à sonner à son tour les quatre quarts et les douze
-heures, mais d'une voix si lugubre et avec une si mortelle
-nonchalance, que j'en fus sérieusement impatienté. Pour peu
-qu'elle eût, comme celle du château, double sonnerie, il n'y avait
-pas de raison pour en finir.
-</p>
-<p>
-Il me sembla, en effet, pendant quelques minutes, que je l'entendais
-recommencer et qu'elle sonnait trente-sept heures; mais c'était
-une pure illusion, comme je m'en assurai en ouvrant ma fenêtre. Le
-plus profond silence régnait dans le château et dans la campagne. Le
-ciel était voilé tout à fait; on n'apercevait plus aucune étoile;
-l'air était lourd; et je voyais des volées de phalènes et de
-noctuelles s'agiter dans le rayon de lumière que ma bougie projetait
-au dehors. Leur inquiétude était un signe d'orage. Comme j'ai
-toujours beaucoup aimé l'orage, je me plus à en respirer les
-approches. De courtes rafales m'apportaient le parfum des fleurs du
-jardin. Le rossignol chanta encore une fois et se tut pour chercher un
-abri. J'oubliai ma sotte émotion en jouissant du spectacle de la
-réalité.
-</p>
-<p>
-Ma chambre donnait sur la cour d'honneur, qui était vaste et
-entourée de constructions magnifiques, dont les masses légères se
-découpaient en bleu pâle sur le ciel noir, à la lueur des premiers
-éclairs.
-</p>
-<p>
-Mais le vent se leva et me chassa de la fenêtre, dont il semblait
-vouloir emporter les rideaux. Je fermai tout, et, avant de me recoucher,
-je voulus braver les spectres et satisfaire Zéphyrine en accomplissant
-avec conscience ce que je présumai être les rites de l'évocation.
-Je nettoyai la table et en ôtai les restes de mon repas. Je plaçai les
-trois carafes autour de la corbeille. Je n'avais pas dérangé le sel;
-et, voulant me venger de moi-même en provoquant jusqu'au bout ma
-propre imagination, je mis trois chaises autour de la table et trois
-flambeaux sur la table, un devant chaque fauteuil.
-</p>
-<p>
-Après quoi, j'éteignis tout et m'endormis tranquillement, sans
-manquer de me comparer à sire Enguerrand, dont ma mère m'avait
-souvent chanté, sous forme de complainte, les aventures dans le
-terrible château des Ardennes.
-</p>
-<p>
-Il faut croire que mon premier sommeil fut très-profond, car je ne sais
-ce que devint l'orage, et ce ne fut pas lui qui me réveilla; ce fut
-un cliquetis de verres sur la table, que j'entendis d'abord à
-travers je ne sais quels rêves, et que je finis par entendre en
-réalité. J'ouvris les yeux, et... me croie qui voudra, mais je fus
-témoin de choses si surprenantes, qu'après vingt ans, le moindre
-détail en est resté dans ma mémoire, aussi net que le premier jour.
-</p>
-<p>
-Il y avait de la clarté dans ma chambre, bien que je ne visse aucun
-flambeau allumé. C'était comme une lueur verte très-vague, qui
-semblait partir de la cheminée. Cette faible clarté me permit de voir,
-non pas distinctement, mais assurément trois personnes, ou plutôt
-trois formes assises sur les fauteuils que j'avais disposés autour de
-la table, l'une à droite, l'autre à gauche, la troisième entre
-les deux premières, vis-à-vis de la cheminée et le dos tourné à mon
-lit.
-</p>
-<p>
-À mesure que ma vue s'habituait à cette lueur, je croyais
-reconnaître, dans ces trois ombres, des femmes vêtues ou plutôt
-enveloppées de voiles d'un blanc verdâtre, très-amples, qui par
-moments me semblaient être des nuages, et qui leur cachaient
-entièrement la figure, la taille et les mains. Je ne sais si elles
-agissaient, mais je ne pouvais saisir aucun de leurs mouvements, et
-cependant le cliquetis des carafes continuait, comme si elles les
-eussent poussées et heurtées, selon une sorte de rythme, contre la
-corbeille de porcelaine.
-</p>
-<p>
-Après quelques instants accordés, je le confesse, à une terreur
-très-vive, je pensai que j'étais dupe d'une mystification, et
-j'allais sauter résolument au milieu de la chambre pour faire peur à
-qui voulait m'effrayer, lorsque, me souvenant que dans cette maison je
-ne pouvais avoir affaire qu'à des femmes honnêtes, peut-être à de
-grandes dames, qui me faisaient l'honneur de se moquer de moi, je
-tirai brusquement mon rideau et me rhabillai à la hâte.
-</p>
-<p>
-Quand ce fut fait, j'écartai le rideau afin de guetter le moment de
-surprendre ces malignes personnes par un grand éclat de ma plus grosse
-voix. Mais quoi! plus rien! tout avait disparu. J'étais dans une
-obscurité profonde.
-</p>
-<p>
-À cette époque, on n'avait pas trouvé le moyen de se procurer
-instantanément de la lumière; je n'avais pas même celui de m'en
-procurer lentement à l'aide de la pierre à fusil. Je fus réduit à
-m'approcher à tâtons de la table, où je ne trouvai absolument rien
-que les fauteuils, les carafes, les flambeaux et les pains, dans
-l'ordre où je les avais placés. Aucun bruit appréciable n'avait
-trahi le départ des étranges visiteuses: il est vrai que le vent
-soufflait encore très-fort et s'engouffrait en plaintes lamentables
-dans la vaste cheminée de ma chambre.
-</p>
-<p>
-J'ouvris la fenêtre et ma jalousie, contre laquelle j'eus à lutter
-pour l'assujettir. Il ne faisait pas encore jour, et le peu de
-transparence de l'air extérieur ne me permit pas de voir toutes les
-parties de ma chambre. Je fus réduit à tâtonner partout, ne voulant
-pas appeler ni interroger, tant je craignais de paraître effrayé. Je
-passai dans le salon et dans l'autre pièce, me livrant sans plus de
-bruit aux mêmes recherches, et je revins m'asseoir sur mon lit pour
-faire sonner ma montre et songer à mon aventure.
-</p>
-<p>
-Ma montre était arrêtée et les horloges du dehors sonnèrent une
-demie, comme pour me déclarer qu'il n'y avait pas moyen de savoir
-l'heure.
-</p>
-<p>
-J'écoutai le vent et tâchai de me rendre compte de ses bruits et de
-ceux qui pourraient partir de quelque coin de mon appartement. Je mis
-mes yeux et mes oreilles à la torture. J'y mis aussi mon esprit pour
-lui demander si je n'avais pas rêvé ce que j'avais cru voir. La
-chose était possible, bien que je ne pusse me rendre compte du rêve
-qui avait dû précéder et amener ce cauchemar.
-</p>
-<p>
-Je résolus de ne pas m'en tourmenter davantage et d'attendre sur
-mon lit le retour du sommeil sans me déshabiller, en cas de
-mystification nouvelle.
-</p>
-<p>
-Je ne pus me rendormir. Je me sentais cependant fatigué, et le vent me
-berçait irrésistiblement; je m'assoupissais à chaque instant;
-mais, à chaque instant, je rouvrais les yeux et regardais, malgré moi,
-dans le noir et dans le vide avec méfiance.
-</p>
-<p>
-Je commençais enfin à sommeiller, lorsque le cliquetis recommença,
-et, cette fois, ouvrant les yeux bien grands, mais ne bougeant pas, je
-vis les trois spectres à leur place, immobiles en apparence, avec leurs
-voiles verts flottant dans la lueur verte qui partait de la cheminée.
-</p>
-<p>
-Je feignis de dormir, car il est probable que l'on ne pouvait
-voir mes yeux ouverts dans l'ombre de l'alcôve, et j'observai
-attentivement. Je n'étais plus effrayé; je n'éprouvais plus que
-la curiosité de surprendre un mystère plaisant ou désagréable, une
-fantasmagorie très-bien mise en scène par des personnages réels,
-ou... J'avoue que je ne trouvais pas de définition à la seconde
-hypothèse: elle ne pouvait être que folle et ridicule, et cependant
-elle me tourmentait comme admissible.
-</p>
-<p>
-Je vis alors les trois ombres se lever, s'agiter et tourner rapidement
-et sans aucun bruit, autour de la table, avec des gestes
-incompréhensibles. Elles m'avaient paru de médiocre stature tant
-qu'elles avaient été assises: debout, elles étaient aussi grandes
-que des hommes. Tout à coup, une d'entre elles diminua, reprit la
-taille d'une femme, devint toute petite, grandit démesurément et se
-dirigea vers moi, pendant que les deux autres se tenaient debout sous le
-manteau de la cheminée.
-</p>
-<p>
-Ceci me fut très-désagréable; et, par un mouvement d'enfant, je
-mis mon oreiller sur ma figure, comme pour élever un obstacle entre moi
-et la vision.
-</p>
-<p>
-Puis j'eus encore honte de ma sottise, et je regardai attentivement.
-Le spectre était assis sur le fauteuil placé au pied de mon lit. Je ne
-vis pas sa figure. La tête et le buste étaient, non pas ombragés,
-mais comme brisés par le rideau de l'alcôve. La lueur du foyer,
-devenue plus vive, dessinait seulement la moitié inférieure d'un
-corps et les plis d'un vêtement dont la forme et la couleur
-n'avaient plus rien de déterminé, mais dont la réalité ne pouvait
-plus être révoquée en doute.
-</p>
-<p>
-Cela était d'une immobilité effrayante, comme si rien ne respirait
-sous cette sorte de linceul. J'attendis quelques instants qui me
-parurent un siècle. Je sentis que je perdais le sang-froid dont je
-m'étais armé. Je m'agitai sur mon lit; j'eus la pensée de fuir
-je ne sais où. J'y résistai. Je passai la main sur mes yeux, puis je
-l'avançai résolument pour saisir le spectre par les plis de ce
-vêtement si visible et si bien éclairé: je ne touchai que le vide.
-Je m'élançai sur le fauteuil: c'était un fauteuil vide. Toute
-clarté et toute vision avaient disparu. Je recommençai à parcourir la
-chambre et les autres pièces. Comme la première fois, je les trouvai
-désertes. Bien certain de n'avoir, cette fois, ni rêvé ni dormi, je
-restai levé jusqu'au jour, qui ne tarda pas à paraître.
-</p>
-<p>
-On a beaucoup étudié, depuis quelques années, les phénomènes de
-l'hallucination; on les a observés et caractérisés. Des hommes de
-science en ont fait l'analyse sur eux-mêmes. J'ai vu même des
-femmes délicates et nerveuses en subir les accès fréquents, non pas
-sans souffrance et sans tristesse, mais sans terreur, et en se rendant
-très-bien compte de l'état d'illusion où elles se trouvaient.
-</p>
-<p>
-Dans ma jeunesse, on n'était pas si avancé. Il n'y avait guère de
-milieu entre la négation absolue de toute vision et la croyance aveugle
-aux apparitions. On riait de ceux qui étaient tourmentés de ces
-visions, que l'on attribuait à la crédulité et à la peur, et que
-l'on n'excusait que dans le cas de grave maladie.
-</p>
-<p>
-Il m'arriva donc, pendant ma terrible insomnie, de m'interroger
-sévèrement et de me faire une très-dure et très-injuste réprimande
-sur la faiblesse de mon esprit, sans songer à me dire que tout cela
-pouvait être l'effet d'une mauvaise digestion ou d'une influence
-atmosphérique. Cette idée me fût venue difficilement; car, sauf un
-peu de fatigue et de mauvaise humeur, je ne me sentais pas du tout
-malade.
-</p>
-<p>
-Bien résolu à ne me vanter à personne de l'aventure, je me couchai
-et dormis très-bien jusqu'à l'heure où Baptiste frappa chez moi
-pour m'avertir de l'approche du déjeuner. J'allai lui ouvrir
-après avoir bien constaté que ma porte était restée fermée au
-verrou, comme je m'en étais assuré avant de m'endormir; j'avais
-fait et je fis encore la même observation sur l'autre porte de mon
-appartement, je comptai les gros pitons de fer qui assujettissent les
-plaques des cheminées; je cherchai en vain la possibilité et les
-indices d'une porte secrète.
-</p>
-<p>
-&mdash;À quoi bon, d'ailleurs? me disais-je mélancoliquement, pendant
-que Baptiste me poudrait les cheveux; n'ai-je pas vu un objet qui
-n'avait pas de consistance, une robe ou un suaire qui s'est évanoui
-sous ma main?
-</p>
-<p>
-Sans cette circonstance concluante, j'aurais pu attribuer tout à une
-moquerie de madame d'Ionis; car j'appris de Baptiste qu'elle
-était rentrée la veille, vers minuit.
-</p>
-<p>
-Cette nouvelle m'arracha à mes préoccupations. Je donnai des soins
-à ma coiffure et à ma toilette. J'étais un peu contrarié d'être
-voué au noir par ma profession; mais ma mère m'avait muni de si
-beau linge et d'habits si bien coupés, que je me trouvai, en somme,
-fort présentable: je n'étais ni laid ni mal fait. Je ressemblais à
-ma mère, qui avait été fort belle; et, sans être fat, j'étais
-habitué à voir dans tous les yeux l'impression favorable que produit
-une physionomie heureuse.
-</p>
-<p>
-Madame d'Ionis était au salon quand j'y entrai. Je vis une femme
-ravissante, en effet, mais beaucoup trop petite pour avoir figuré de sa
-personne dans mon trio de spectres. Elle n'avait, d'ailleurs, rien
-de fantastique ni de diaphane. C'était une beauté du genre réel,
-fraîche, gaie, vivante, portant avec grâce ce que l'on appelait,
-dans le style du temps, un aimable embonpoint, parlant avec finesse et
-justesse sur toutes choses, et laissant percer une grande énergie de
-caractère sous une grande douceur de formes.
-</p>
-<p>
-Je compris, au bout de quelques paroles échangées avec elle, comment,
-grâce à tant d'esprit et de résolution, de franchise et
-d'adresse, elle venait à bout de vivre en bonne intelligence avec un
-assez mauvais mari et une belle-mère très-bornée.
-</p>
-<p>
-À peine le déjeuner fut-il commencé, que la douairière,
-m'examinant, me trouva souffrant et pâle, quoique j'eusse assez
-oublié mon aventure pour manger de bon appétit et me sentir doucement
-ému des aimables soins de ma belle hôtesse.
-</p>
-<p>
-Me rappelant alors les recommandations de Zéphyrine, je m'empressai
-de dire que j'avais bien dormi et fait des rêves très-agréables.
-</p>
-<p>
-&mdash;Ah! j'en étais sûre! s'écria la vieille dame naïvement
-enchantée. On rêve toujours bien dans cette chambre-là! Faites-nous
-part de vos rêves, monsieur Nivières?
-</p>
-<p>
-&mdash;Ils ont été très-confus; je crois pourtant me rappeler une
-dame...
-</p>
-<p>
-&mdash;Une seule?
-</p>
-<p>
-&mdash;Peut-être deux!
-</p>
-<p>
-&mdash;Peut-être trois aussi? dit madame d'Ionis en souriant.
-</p>
-<p>
-&mdash;Précisément, madame, vous me rappelez qu'elles étaient trois!
-</p>
-<p>
-&mdash;Jolies? dit la douairière triomphante.
-</p>
-<p>
-&mdash;Assez jolies, bien qu'un peu fanées.
-</p>
-<p>
-&mdash;Vraiment? reprit madame d'Ionis, qui semblait s'entendre avec
-les yeux de Zéphyrine, assise au petit bout de la table, pour me donner
-la réplique. Et que vous ont-elles dit?
-</p>
-<p>
-&mdash;Des choses incompréhensibles. Mais, si cela intéresse madame la
-comtesse douairière, je ferai mon possible pour m'en souvenir.
-</p>
-<p>
-&mdash;Ah! mon cher enfant, dit la douairière, cela m'intéresse à un
-point que je ne puis vous dire. Je vous expliquerai ça tout à
-l'heure. Commencez par nous raconter...
-</p>
-<p>
-&mdash;Raconter me sera bien difficile. Peut-on raconter un rêve?
-</p>
-<p>
-&mdash;Peut-être! si on vous aidait dans vos souvenirs, dit avec un grand
-sang-froid madame d'Ionis, résignée à flatter la manie de sa
-belle-mère; ne vous ont-elles point parlé de la prospérité future
-de cette maison?
-</p>
-<p>
-&mdash;Il me semble bien que oui, en effet.
-</p>
-<p>
-&mdash;Ah! vous voyez, Zéphyrine, s'écria la douairière; vous qui ne
-croyez à rien! et je parie qu'elles ont parlé du procès! Dites,
-monsieur Nivières, dites bien tout!
-</p>
-<p>
-Un regard de madame d'Ionis m'avertit de ne pas répondre. Je
-déclarai n'avoir pas entendu un mot du procès dans mes songes. La
-douairière en parut très-contrariée, et se tranquillisa bientôt, en
-disant:
-</p>
-<p>
-&mdash;Ça viendra! ça viendra!
-</p>
-<p>
-Ce <i>ça viendra</i> me sembla très-désobligeant, bien qu'il fût dit avec
-une bienveillance optimiste. Je ne me souciais nullement de recommencer
-une aussi mauvaise nuit; mais, à mon tour, je me résignai vite
-lorsque madame d'Ionis me dit à demi-voix, pendant que la douairière
-querellait Zéphyrine sur son incrédulité:
-</p>
-<p>
-&mdash;C'est bien aimable à vous de vous prêter à la fantaisie du jour
-dans notre maison. J'espère que vous n'aurez, en effet, chez nous,
-que de bons rêves; mais vous n'êtes pas absolument forcé de voir
-toutes les nuits ces trois demoiselles. Il suffit que vous en parliez
-aujourd'hui sans rire à mon excellente belle-mère. Cela lui fait
-grand plaisir et ne compromet pas votre courage. Tous nos amis sont
-décidés à les voir pour avoir la paix.
-</p>
-<p>
-Je fus assez dédommagé et assez électrisé par l'air d'intimité
-confiante que prenait avec moi cette charmante femme, pour recouvrer ma
-gaieté ordinaire, et je me prêtai, durant tout le repas, à retrouver
-peu à peu le souvenir des choses merveilleuses qui m'avaient été
-révélées. Je promis surtout de longs jours à la douairière, de la
-part des trois dames vertes.
-</p>
-<p>
-&mdash;Et mon asthme, monsieur? dit-elle, vous ont-elles dit que je
-guérirais de mon asthme?
-</p>
-<p>
-&mdash;Pas précisément; mais elles ont parlé de longue vie, fortune et
-santé.
-</p>
-<p>
-&mdash;Tout de bon? Eh bien, vraiment, je n'en demande pas davantage au
-bon Dieu.&mdash;À présent, ma fille, dit-elle à sa bru, vous qui
-racontez si bien, faites donc part à ce bon jeune homme de la cause de
-ses rêves et dites-lui l'histoire des trois demoiselles d'Ionis.
-</p>
-<p>
-Je fis l'étonné. Madame d'Ionis demanda la permission de me
-confier le manuscrit qu'elle n'avait rédigé, disait-elle, que pour
-se dispenser de faire trop souvent le même récit.
-</p>
-<p>
-Le déjeuner était fini. La douairière alla faire sa sieste.
-</p>
-<p>
-&mdash;Il fait trop chaud pour aller au jardin en plein midi, me dit madame
-d'Ionis, et, pourtant, je ne veux pas vous faire travailler à ce
-maudit procès en sortant de table. Si vous voulez visiter
-l'intérieur du château, qui est assez intéressant, je vous servirai
-de guide.
-</p>
-<p>
-&mdash;Accepter la proposition est d'un indiscret et d'un mal-appris,
-répondis-je, et pourtant j'en meurs d'envie.
-</p>
-<p>
-&mdash;Eh bien, ne mourez pas, et venez, dit-elle avec une gaieté
-adorable.
-</p>
-<p>
-Mais elle ajouta aussitôt, et fort naturellement:
-</p>
-<p>
-&mdash;Viens avec nous, ma bonne Zéphyrine; tu nous ouvriras les portes.
-</p>
-<p>
-Une heure plus tôt, l'adjonction de Zéphyrine m'eût été fort
-agréable; mais je ne me sentais plus si timide auprès de madame
-d'Ionis, et j'avoue que ce tiers entre nous me contraria. Je
-n'avais certes aucune sorte de présomption, aucune idée impertinente;
-mais il me semblait que j'aurais causé avec plus de sens et
-d'agrément dans le tête-à-tête. La présence de cette pleine lune
-affadissait toutes mes idées et gênait l'essor de mon imagination.
-</p>
-<p>
-Et puis Zéphyrine ne songeait qu'à la chose que je me serais
-justement plu à oublier.
-</p>
-<p>
-&mdash;Vous voyez bien, madame Caroline, dit-elle à madame d'Ionis en
-traversant la galerie du rez-de-chaussée, il n'y a rien du tout dans
-la <i>chambre aux dames vertes</i>. M. Nivières y a parfaitement dormi!
-</p>
-<p>
-&mdash;Eh! mon Dieu, ma bonne, je n'en doute pas, répondit la jeune
-femme. M. Nivières ne me fait pas l'effet d'un fou! Cela ne
-m'empêchera pas de croire que l'abbé de Lamyre y a vu quelque
-chose.
-</p>
-<p>
-&mdash;En vérité? dis-je un peu ému. J'ai eu l'honneur de voir
-quelquefois M. de Lamyre; je le croyais aussi peu fou que moi-même.
-</p>
-<p>
-&mdash;Il n'est pas fou, monsieur, reprit Zéphyrine; c'est un badin
-qui raconte sérieusement des folies.
-</p>
-<p>
-&mdash;Non! dit madame d'Ionis avec décision; c'est un homme
-d'esprit qui se monte la tête. Il a commencé par se moquer de nous
-et nous faire des contes de revenants. Il était facile alors, non pour
-notre bonne douairière, mais pour nous, de voir qu'il plaisantait.
-Mais peut-être ne faut-il pas trop plaisanter avec certaines idées
-folles. Il est très-certain pour moi qu'une nuit il a eu peur,
-puisque rien n'a pu le décider depuis à rentrer dans cette chambre.
-Mais parlons d'autre chose; car je suis sûre que M. Nivières est
-déjà rassasié de cette histoire; moi, j'en ai par-dessus la tête,
-et, puisque tu lui as montré d'avance le manuscrit, me voilà
-dispensée de m'en occuper davantage.
-</p>
-<p>
-&mdash;C'est singulier, madame, reprit Zéphyrine en riant, on dirait que
-vous-même, à votre tour, vous commencez à croire à quelque chose!
-Il n'y a donc que moi dans la maison qui resterai incrédule!
-</p>
-<p>
-Nous entrions dans la chapelle, et madame d'Ionis m'en fit
-rapidement l'historique. Elle était fort instruite et nullement
-pédante. Elle me montra, en me les expliquant, toutes les salles
-importantes, les statues, les peintures, les meubles rares et précieux
-que contenait le château. Elle mettait à tout une grâce incomparable
-et une complaisance inouïe. Je devenais amoureux, comme qui dirait à
-vue d'œil, amoureux au point d'être jaloux à l'idée qu'elle
-était peut-être aussi aimable avec tout le monde qu'elle l'était
-avec moi. Nous arrivâmes ainsi dans une immense et magnifique salle,
-divisée en deux galeries par une élégante rotonde. On appelait cette
-salle la bibliothèque, bien qu'une partie seulement fût consacrée
-aux livres. L'autre moitié était une sorte de musée de tableaux et
-d'objets d'art. La rotonde contenait une fontaine entourée de
-fleurs. Madame d'Ionis me fit remarquer ce monument précieux, que
-l'on avait récemment retiré des jardins pour le mettre à l'abri
-et le préserver d'accident, la chute d'une grosse branche l'ayant
-un peu endommagé dans une nuit d'orage.
-</p>
-<p>
-C'était un rocher de marbre blanc sur lequel s'enlaçaient des
-monstres marins, et, au-dessus d'eux, sur la partie la plus élevée,
-était assise avec grâce une néréide, que l'on regardait comme un
-chef-d'œuvre. On attribuait ce groupe à Jean Goujon, ou tout au
-moins à l'un de ses meilleurs élèves.
-</p>
-<p>
-La nymphe, au lieu d'être nue, était chastement drapée;
-circonstance qui faisait croire que c'était le portrait d'une dame
-pudique qui n'avait ni voulu poser dans le simple appareil d'une
-déesse, ni permettre que l'artiste interprétât ses formes
-élégantes pour les placer sous les yeux d'un public profane. Mais
-ces draperies, dont la partie supérieure de la poitrine et les bras
-jusqu'à l'épaule étaient seuls dégagés, n'empêchaient pas
-d'apprécier l'ensemble de ce type étrange qui caractérise la
-statuaire de la renaissance, ces proportions élancées, cette rondeur
-dans la ténuité, cette finesse dans la force, enfin ce quelque chose
-de plus beau que nature qui étonne d'abord comme un rêve, et qui,
-peu à peu, s'empare de la plus enthousiaste région de l'esprit. On
-ne sait si ces beautés ont été conçues pour les sens, mais elles ne
-les troublent pas. Elles semblent nées directement de la Divinité dans
-quelque Éden, ou sur quelque mont Ida, dont elles n'ont pas voulu
-descendre pour se mêler à nos réalités. Telle est la fameuse Diane
-de Jean Goujon, grandiose, presque effrayante d'aspect, malgré
-l'extrême douceur de ses linéaments, exquise et monumentale,
-mouvementée comme la vigueur physique, et cependant calme comme la
-puissance intellectuelle.
-</p>
-<p>
-Je n'avais encore rien vu, ou rien remarqué, de cette statuaire
-nationale que nous n'avons peut-être jamais assez appréciée, et qui
-met la France de cette époque à côté de l'Italie de Michel-Ange.
-Je ne compris pas d'emblée ce que je voyais; j'y étais mal
-disposé, d'ailleurs, par la comparaison de ce type surprenant avec la
-beauté rondelette et mignonne de madame d'Ionis, un vrai type Louis
-XV, toujours souriant, et plus saisissant par le sentiment de la vie que
-par la grandeur de la pensée.
-</p>
-<p>
-&mdash;Ceci est plus beau que le vrai, n'est-ce pas? me dit-elle en me
-faisant remarquer les longs bras et le corps de serpent de la néréide.
-</p>
-<p>
-&mdash;Je ne trouve pas, répondis-je en regardant avec une ardeur
-involontaire madame d'Ionis.
-</p>
-<p>
-Elle ne parut pas y faire attention.
-</p>
-<p>
-&mdash;Arrêtons-nous ici, me dit-elle. Il y fait très-bon et très-frais.
-Si vous voulez, nous allons parler d'affaires. Zéphyrine, ma chère
-bonne, tu peux nous laisser.
-</p>
-<p>
-J'étais enfin seul avec elle! Deux ou trois fois, depuis une heure,
-son beau regard, naturellement vif et aimant, m'avait donné le
-vertige, et je m'étais imaginé que je me jetterais à ses pieds si
-Zéphyrine n'eût été là. Mais à peine fut-elle partie, que je me
-sentis enchaîné par le respect et la crainte, et que je me mis à
-parler du procès avec une lucidité désespérée.
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<p><a id="chap03"></a></p>
-
-<h4>III
-<br /><br />
-LE PROCÈS</h4>
-
-<p>
-&mdash;Ainsi, me dit-elle après m'avoir écouté avec attention, il
-n'y a pas moyen de le perdre?
-</p>
-<p>
-&mdash;L'avis de mon père et le mien est que, pour le perdre, il
-faudrait le vouloir.
-</p>
-<p>
-&mdash;Mais votre excellent père a bien compris que je le voulais
-absolument?
-</p>
-<p>
-&mdash;Non, madame, répondis-je avec fermeté; car il s'agissait de
-faire mon devoir, et je rentrais dans le seul rôle convenable que
-j'eusse à jouer auprès de cette noble femme; non! mon père ne
-l'entend pas ainsi. Sa conscience lui défend de trahir les intérêts
-qui lui ont été confiés par M. le comte d'Ionis. Il croit que vous
-amènerez votre époux à une transaction, et il la rendra aussi
-acceptable que possible aux adversaires que vous protégez; mais il ne
-se résoudra jamais à vouloir persuader à M. d'Ionis que sa cause
-est mauvaise en justice.
-</p>
-<p>
-&mdash;En justice légale! répliqua-t-elle avec un triste et doux sourire;
-mais, en justice vraie, en justice morale et naturelle, votre digne
-père sait bien que notre droit nous conduit à exercer une cruelle
-spoliation.
-</p>
-<p>
-&mdash;Ce que mon père pense à cet égard, répondis-je un peu ébranlé,
-il n'en doit compte qu'à sa propre conscience. Quand l'avocat
-peut défendre une cause où les deux justices dont vous parlez sont en
-sa faveur, il est bien heureux, bien dédommagé de celles où il les
-trouve en opposition; mais il ne doit jamais approfondir cette
-distinction quand il a accepté bien volontairement son mandat, et vous
-savez, madame, que mon père n'a consenti à poursuivre M. d'Aillane
-que parce que vous l'avez voulu.
-</p>
-<p>
-&mdash;Je l'ai voulu, oui! J'ai obtenu de mon mari que ce soin ne fût
-pas confié à un autre; j'ai espéré que votre père, le meilleur
-et le plus honnête homme que je connaisse, réussirait à sauver cette
-malheureuse famille de la rigoureuse poursuite de la mienne. Un avocat
-peut toujours se montrer retenu et généreux, surtout quand il sait
-qu'il ne sera pas désavoué par son principal client. Et c'est moi
-qui suis ce client, monsieur! Il s'agit de ma fortune et non de celle
-de M. d'Ionis, que rien ne menace.
-</p>
-<p>
-&mdash;Il est vrai, madame; mais vous êtes en puissance de mari, et le
-mari, comme chef de la communauté...
-</p>
-<p>
-&mdash;Ah! je le sais de reste! Il a sur ma fortune plus de droits que
-moi-même et il en use dans mon intérêt, je veux le croire; mais il
-oublie, en ceci, celui de ma conscience: et pour qui? Il a une immense
-fortune personnelle et pas d'enfants; j'ai donc devant Dieu le
-droit de me dépouiller d'une partie de mon opulence pour ne pas
-ruiner d'honnêtes gens, victimes d'une question de procédure.
-</p>
-<p>
-&mdash;Ce sentiment est digne de vous, madame, et je ne suis pas ici pour
-contester un si beau droit, mais pour vous rappeler notre devoir, à
-nous autres, et vous prier de ne pas exiger que nous y manquions. Tous
-les ménagements conciliables avec le gain de votre procès, nous les
-aurons, dussions-nous encourir les reproches de M. d'Ionis et de sa
-mère. Mais reculer devant la tâche acceptée, en déclarant que le
-succès est douteux et qu'il y aurait profit à transiger, c'est ce
-que l'étude approfondie de l'affaire nous interdit, sous peine de
-mensonge et de trahison.
-</p>
-<p>
-&mdash;Eh bien, non! vous vous trompez! s'écria madame d'Ionis avec
-feu: je vous assure que vous vous trompez! Ce sont là des subtilités
-d'avocat qui font illusion à un homme vieilli dans la pratique, mais
-qu'un jeune homme sensible ne doit pas accepter comme une règle
-absolue de sa conduite... Si votre père s'est chargé du procès, et
-vous convenez qu'il l'a fait à ma requête, c'est parce qu'il
-pressentait mes intentions. S'il les avait méconnues, je m'en
-affligerais et je croirais que l'on n'a pas pour moi dans votre
-maison l'estime que j'aimerais à vous inspirer. Là où l'on sent
-que la victoire serait horrible, on ne doit pas craindre de proposer la
-paix avant la bataille. Agir autrement, c'est se faire une fausse
-idée du devoir. Le devoir n'est pas une consigne militaire; c'est
-une religion, et la religion qui prescrirait le mal, n'en serait pas
-une. Taisez-vous! ne me parlez plus de votre mandat! Ne mettez pas
-l'ambition de M. d'Ionis au-dessus de mon honneur; ne faites pas de
-cette ambition une chose sacrée; c'est une chose fâcheuse, et rien
-de plus. Unissez-vous à moi pour sauver des malheureux. Faites que je
-puisse voir en vous un ami selon mon cœur, bien plutôt qu'un
-légiste infaillible et un avocat implacable!
-</p>
-<p>
-En me parlant ainsi, elle me tendait la main et m'inondait du feu
-enthousiaste de ses beaux yeux bleus. Je perdis la tête, et, couvrant
-cette main de baisers, je me sentis vaincu. Je l'étais d'avance,
-j'étais de son avis avant de l'avoir vue.
-</p>
-<p>
-Je me défendis cependant encore. J'avais juré à mon père de ne pas
-le faire céder aux considérations de sentiment que sa cliente lui
-avait fait pressentir par ses lettres. Madame d'Ionis ne voulut rien
-entendre.
-</p>
-<p>
-&mdash;Vous parlez, me dit-elle, en bon fils qui plaide la cause de son
-père; mais j'aimerais mieux que vous fussiez moins bon avocat.
-</p>
-<p>
-&mdash;Ah! madame, m'écriai-je étourdiment, ne me dites pas que je
-plaide ici contre vous, car vous me feriez trop haïr un état pour
-lequel je sens bien que je n'ai pas l'insensibilité qu'il
-faudrait.
-</p>
-<p>
-Je ne vous fatiguerai pas du fond du procès intenté par la famille
-d'Ionis à la famille d'Aillane. L'entretien que je viens de
-rapporter suffit à l'intelligence de mon récit. Il s'agissait
-d'un immeuble de cinq cent mille francs, c'est-à-dire de presque
-toute la fortune foncière de notre belle cliente. M. d'Ionis
-employait fort mal l'immense richesse qu'il possédait de son
-côté. Il était perdu de débauche, et les médecins ne lui donnaient
-pas deux ans à vivre. Il était très-possible qu'il laissât à sa
-veuve plus de dettes que de bien. Madame d'Ionis, renonçant au
-bénéfice de son procès, était donc menacée de retomber, du faîte
-de l'opulence, dans un état de médiocrité pour lequel elle
-n'avait pas été élevée. Mon père plaignait beaucoup la famille
-d'Aillane, qui était infiniment estimable et qui se composait d'un
-digne gentilhomme, de sa femme et de ses deux enfants. La perte du
-procès les jetait dans la misère; mais mon père préférait
-naturellement se dévouer à l'avenir de sa cliente et la préserver
-d'un désastre. Là était pour lui le véritable cas de conscience;
-mais il m'avait recommandé de ne pas faire valoir cette
-considération auprès d'elle. «C'est une âme romanesque et
-sublime, m'avait-il dit, et plus on lui alléguera son intérêt
-personnel, plus elle s'exaltera dans la joie de son sacrifice; mais
-l'âge viendra, et l'enthousiasme passera. Alors, gare aux regrets!
-et gare aussi aux reproches qu'elle serait en droit de nous faire pour
-ne pas l'avoir sagement conseillée!»
-</p>
-<p>
-Mon père ne me savait pas aussi enthousiaste que je l'étais
-moi-même. Retenu par des affaires nombreuses, il m'avait confié le
-soin de calmer l'élan généreux de cette adorable femme, en nous
-abritant derrière de prétendus scrupules qui n'étaient pour lui
-qu'accessoires. C'était une pensée très-sage; mais il n'avait
-pas prévu et je n'avais pas prévu moi-même que je partagerais si
-vivement les idées de madame d'Ionis. J'étais dans l'âge où la
-richesse matérielle n'a aucun prix dans l'imagination; c'est
-l'âge de la richesse du cœur.
-</p>
-<p>
-Et puis cette femme qui faisait sur moi l'effet de l'étincelle sur
-la poudre; ce mari haïssable, absent, condamné par les médecins; la
-médiocrité dont on la menaçait et à laquelle elle tendait les bras
-en riant... que sais-je!
-</p>
-<p>
-J'étais fils unique, mon père avait quelque fortune, je pouvais en
-acquérir aussi. Je n'étais qu'un bourgeois anobli dans le passé
-par l'échevinage, et, dans le présent, par la considération
-attachée au talent et à la probité; mais on était en pleine
-philosophie, et, sans se croire à la veille d'une révolution
-radicale, on pouvait déjà admettre l'idée d'une femme de qualité
-ruinée, épousant un homme du tiers dans l'aisance.
-</p>
-<p>
-Enfin mon jeune cerveau battait la campagne, et mon jeune cœur
-désirait instinctivement la ruine de madame d'Ionis. Pendant
-qu'elle me parlait avec animation des ennuis de l'opulence et du
-bonheur d'une douce médiocrité à la Jean-Jacques Rousseau,
-j'allais si vite dans mon roman, qu'il me semblait qu'elle
-daignait le deviner et y faire allusion dans chacune de ses paroles
-enivrées et enivrantes.
-</p>
-<p>
-Je ne me rendis cependant pas ouvertement. Ma parole était engagée:
-je ne pouvais que promettre d'essayer de fléchir mon père; je ne
-pouvais faire espérer d'y réussir, je ne l'espérais pas moi-même:
-je connaissais la fermeté de ses décisions. La solution approchait;
-nous étions à bout de lenteurs et de procédure évasive. Madame
-d'Ionis proposait un moyen, dans le cas où elle m'amènerait à ses
-vues: c'était que mon père se fît malade au moment de plaider, et
-que la cause me fût confiée... pour la perdre!
-</p>
-<p>
-J'avoue que je fus effrayé de cette hypothèse et que je compris
-alors les scrupules de mon père. Tenir dans ses mains le sort d'un
-client et sacrifier son droit à une question de sentiment, c'est un
-beau rôle quand on peut le remplir ouvertement par son ordre: mais
-telle n'était pas la position qui m'était faite. Il fallait, pour
-M. d'Ionis, sauver les apparences, faire adroitement des maladresses,
-employer la ruse pour le triomphe de la vertu. J'eus peur, je pâlis,
-je pleurai presque, car j'étais amoureux, et mon refus me brisait le
-cœur.
-</p>
-<p>
-&mdash;N'en parlons plus, me dit avec bonté madame d'Ionis, qui parut
-deviner, si elle ne l'avait déjà fait, la passion qu'elle allumait
-en moi. Pardonnez-moi d'avoir mis votre conscience à cette épreuve.
-Non! vous ne devez pas la sacrifier à la mienne, et il faudra trouver
-un autre moyen de salut pour ces pauvres adversaires. Nous le
-chercherons ensemble, car vous êtes avec moi pour eux, je le vois et je
-le sens, malgré vous! Il faut que vous restiez près de moi quelques
-jours. Écrivez à votre père que je résiste et que vous combattez.
-Nous aurons l'air, pour ma belle-mère, d'étudier ensemble les
-chances de gain. Elle est persuadée que je suis née procureur, et le
-ciel m'est témoin qu'avant cette déplorable affaire, je ne m'y
-entendais pas plus qu'elle, ce qui n'est pas peu dire! Voyons,
-ajouta-t-elle en reprenant sa belle et sympathique gaieté, ne nous
-tourmentons pas et ne soyez pas triste! Nous viendrons à bout de
-trouver de nouvelles causes de retard. Tenez, il y en a une bien
-singulière, bien absurde et qui serait cependant toute-puissante sur
-l'esprit de la bonne douairière, et même sur celui de M. d'Ionis.
-Ne la devinez-vous pas?
-</p>
-<p>
-&mdash;Je cherche en vain.
-</p>
-<p>
-&mdash;Eh bien, il s'agirait de faire parler les dames vertes.
-</p>
-<p>
-&mdash;Quoi! réellement, M. d'Ionis partagerait la crédulité de sa
-mère?
-</p>
-<p>
-&mdash;M. d'Ionis est très-brave, il a fait ses preuves; mais il croit
-aux esprits et il en a une peur effroyable. Que les <i>trois
-demoiselles</i> nous défendent de hâter le procès, et le procès
-dormira encore.
-</p>
-<p>
-&mdash;Ainsi, vous ne trouvez rien de mieux, pour satisfaire le besoin que
-j'éprouve de vous seconder, que de me condamner à d'abominables
-impostures? Ah! madame, que vous savez donc l'art de rendre les gens
-malheureux!
-</p>
-<p>
-&mdash;Comment! vous vous feriez scrupule aussi de cela? Ne vous
-êtes-vous pas déjà prêté de bonne grâce...
-</p>
-<p>
-&mdash;À une plaisanterie sans conséquence, fort bien! Mais, si M.
-d'Ionis s'en mêle, et qu'il me somme de déclarer sur l'honneur...
-</p>
-<p>
-&mdash;C'est vrai! encore une idée qui ne vaut rien! Reposons-nous de
-chercher pour aujourd'hui. La nuit porte conseil; demain, peut-être
-vous proposerai-je enfin quelque chose de possible. La journée
-s'avance, et j'entends l'abbé de Lamyre qui nous cherche.
-</p>
-<p>
-L'abbé de Lamyre était un petit homme charmant. Bien qu'il eût la
-cinquantaine, il était encore frais et joli. Il était bon, frivole,
-bel esprit, beau diseur, facile, enjoué, et, en fait d'opinions
-philosophiques, de l'avis de tous ceux à qui il parlait, car la
-question pour lui n'était pas de persuader, mais de plaire. Il me
-sauta au cou et me combla d'éloges dont je fis bon marché quant à
-lui, sachant qu'il en était prodigue avec tout le monde, mais dont je
-lui sus plus de gré qu'à l'ordinaire, à cause du plaisir que
-madame d'Ionis parut prendre à les écouter. Il vanta mes grands
-talents comme avocat et comme poëte, et me força de réciter quelques
-vers qui parurent goûtés plus qu'ils ne valaient. Madame d'Ionis,
-après m'avoir complimenté d'un air ému et sincère, nous laissa
-ensemble pour vaquer aux soins de sa maison.
-</p>
-<p>
-L'abbé me parla de mille choses qui ne m'intéressaient pas.
-J'aurais voulu être seul pour rêver, pour me retracer chaque mot,
-chaque geste de madame d'Ionis. L'abbé s'attacha à moi, me
-suivit partout et me fit mille contes ingénieux que je donnai au
-diable. Enfin la conversation prit un vif intérêt pour moi, quand il
-voulut bien la replacer sur le terrain brûlant de mes rapports avec
-madame d'Ionis.
-</p>
-<p>
-&mdash;Je sais ce qui vous amène ici, me dit-il. <i>Elle</i> m'en avait
-parlé d'avance. Sans savoir le jour de votre visite, elle vous attendait.
-Votre père ne veut pas qu'elle se ruine, et il a parbleu bien raison!
-Mais il ne la convaincra pas, et il faudra vous brouiller avec elle ou
-la laisser faire à sa tête. Si elle croyait aux dames vertes, à la
-bonne heure! vous pourriez les faire parler à son intention; mais
-elle n'y croit pas plus que vous et moi!
-</p>
-<p>
-&mdash;Madame d'Ionis prétend cependant que vous y croyez un peu,
-monsieur l'abbé!
-</p>
-<p>
-&mdash;Moi? elle vous l'a dit? Oui, oui, je sais qu'elle traite son
-petit ami de grand poltron! Eh bien, chantez le duo avec elle; je
-n'ai pas peur des dames vertes, je n'y crois pas; mais je suis sûr
-d'une chose qui me fait peur, c'est de les avoir vues.
-</p>
-<p>
-&mdash;Comment donc arrangez-vous ces choses contradictoires?
-</p>
-<p>
-&mdash;C'est bien simple. Il y a des revenants ou il n'y en a pas. Moi,
-j'en ai vu, je suis payé pour savoir qu'il y en a. Seulement, je ne
-les crois pas malfaisants, je n'ai pas peur qu'ils me battent. Je ne
-suis pas né poltron; mais je me méfie de ma cervelle, qui est un
-salpêtre. Je sais que les ombres n'ont pas de prise sur les corps,
-pas plus que les corps n'ont de prise sur les ombres, puisque j'ai
-saisi la manche d'une de ces demoiselles, sans lui trouver aucune
-espèce de bras. Depuis ce moment, que je n'oublierai jamais, et qui a
-changé toutes mes idées sur les choses de ce monde et de l'autre, je
-me suis bien juré de ne plus braver la faiblesse humaine. Je ne me
-soucie pas du tout de devenir fou. Tant pis pour moi si je n'ai pas la
-force morale de contempler froidement et philosophiquement ce qui
-dépasse mon entendement; mais pourquoi m'en ferais-je accroire?
-J'ai commencé par me moquer, j'ai appelé et provoqué
-l'apparition en riant. L'apparition s'est produite. Bonjour!
-j'en ai assez d'une fois, on ne m'y reprendra plus.
-</p>
-<p>
-On peut croire que j'étais vivement frappé de ce que j'entendais.
-L'abbé y mettait une bonne foi évidente. Il ne se croyait pas
-poursuivi par une manie. Depuis l'émotion qu'il avait éprouvée
-dans la <i>chambre aux dames</i>, il n'avait jamais rêvé d'elles, il ne
-les avait jamais revues. Il ajoutait qu'il était bien certain que les
-ombres ne lui eussent été hostiles et nuisibles en aucune façon,
-s'il avait eu le courage nécessaire pour les examiner.
-</p>
-<p>
-&mdash;Mais je ne l'ai pas eu, ajouta-t-il; car j'ai presque perdu
-connaissance, et, me voyant si sot, j'ai dit: «Approfondisse qui
-voudra le mystère, je ne m'en charge pas. Je ne suis pas l'homme de
-ces choses-là.»
-</p>
-<p>
-J'interrogeai minutieusement l'abbé. À très-peu de détails
-près, sa vision avait été semblable à la mienne. Je fis un grand
-effort sur moi-même pour ne pas lui laisser pressentir la similitude de
-nos aventures. Je le savais trop babillard pour m'en garder
-inviolablement le secret, et je redoutais les sarcasmes de madame
-d'Ionis plus que tous les démons de la nuit: aussi fis-je
-très-bonne contenance devant toutes les questions de l'abbé,
-assurant que rien n'avait troublé mon sommeil; et, quand vint le
-moment de rentrer, à onze heures du soir, dans cette fatale chambre, je
-promis fort gaiement à la douairière de garder bonne note de mes
-songes et pris congé de la compagnie d'un air vaillant et enjoué.
-</p>
-<p>
-Je n'étais pourtant ni l'un ni l'autre. La présence de
-l'abbé, le souper et la veillée sous les yeux de la douairière
-avaient rendu madame d'Ionis plus réservée qu'elle ne l'avait
-été avec moi dans la matinée. Elle semblait aussi me dire dans chaque
-allusion à notre soudaine et cordiale intimité: «Vous savez à quel
-prix je vous l'ai accordée!» J'étais mécontent de moi: je
-n'avais su être ni assez soumis ni assez en révolte. Il me semblait
-avoir trahi la mission que mon père m'avait confiée, et cela sans
-profit pour mes chimères d'amour.
-</p>
-<p>
-Ma mélancolie intérieure réagissait sur mes impressions, et mon bel
-appartement me sembla sombre et lugubre. Je ne savais que penser de la
-raison de l'abbé et de la mienne propre. Sans la mauvaise honte,
-j'aurais demandé d'être logé ailleurs, et j'eus un mouvement de
-colère véritable, lorsque je vis entrer Baptiste avec le maudit
-plateau, la corbeille, les trois pains et tout l'attirail ridicule de
-la veille.
-</p>
-<p>
-&mdash;Qu'est-ce que cela? lui dis-je avec humeur. Est-ce que j'ai
-faim? est-ce que je ne sors pas de table?
-</p>
-<p>
-&mdash;En effet, monsieur, répondit-il. Je trouve cela bien drôle...
-C'est mademoiselle Zéphyrine qui m'a chargé de vous l'apporter.
-J'ai eu beau lui dire que vous passiez les nuits à dormir, comme tout
-le monde, et non à manger, elle m'a répondu en riant: «Portez
-toujours, c'est l'habitude de la maison. Ça ne gênera pas votre
-maître, et vous verrez qu'il ne demandera pas mieux que de laisser
-cela dans sa chambre.»
-</p>
-<p>
-&mdash;Eh bien, mon ami, fais-moi le plaisir de le reporter sans rien dire
-dans l'office. J'ai besoin de ma table pour écrire.
-</p>
-<p>
-Baptiste obéit. Je m'enfermai et me couchai après avoir écrit à
-mon père. Je dois dire que je dormis à merveille et ne rêvai que
-d'une seule dame, qui était madame d'Ionis.
-</p>
-<p>
-Le lendemain, les questions de la douairière recommencèrent de plus
-belle. J'eus la grossièreté de déclarer que je n'avais fait aucun
-rêve digne de remarque. La bonne dame en fut contrariée.
-</p>
-<p>
-&mdash;Je parie, dit-elle à Zéphyrine, que vous n'avez pas mis le
-<i>souper des dames</i> dans la chambre de M. Nivières?
-</p>
-<p>
-&mdash;Pardonnez-moi, madame, répondit Zéphyrine en me regardant d'un
-air de reproche.
-</p>
-<p>
-Madame d'Ionis semblait me dire aussi, des yeux, que je manquais
-d'obligeance. L'abbé s'écria naïvement:
-</p>
-<p>
-&mdash;C'est singulier! ces choses-là n'arrivent donc qu'à moi?
-</p>
-<p>
-Il partit après le déjeuner, et madame d'Ionis me donna rendez-vous,
-à une heure, dans la bibliothèque. J'y étais à midi; mais elle me
-fit dire par Zéphyrine que d'importunes visites lui étaient
-survenues et qu'elle me priait de prendre patience. Cela était plus
-facile à demander qu'à obtenir. J'attendis; les minutes me
-semblaient des siècles. Je me demandais comment j'avais pu vivre
-jusqu'à ce jour sans ce tête-à-tête que j'appelais déjà
-<i>quotidien</i>, et comment je vivrais quand il n'y aurait plus lieu de
-l'attendre. Je cherchais par quels moyens j'en amènerais la
-nécessité, et, résolu enfin à entraver, de tout mon faible pouvoir,
-la solution du procès, je m'ingéniais de mille subterfuges qui
-n'avaient pas le sens commun.
-</p>
-<p>
-Tout en marchant avec agitation dans la galerie, je m'arrêtais de
-temps en temps devant la fontaine et m'asseyais quelquefois sur ses
-bords, entourés de fleurs magnifiques artistement disposées dans les
-crevasses du rocher brut sur lequel on avait exhaussé le rocher de
-marbre blanc. Cette base fruste donnait plus de fini à l'œuvre du
-ciseau et permettait de faire retomber l'eau des vasques en nappes
-brillantes dans les récipients inférieurs, garnis de plantes
-fontinales.
-</p>
-<p>
-Cet endroit était délicieux, et le reflet du vitrail colorié donnait
-par moments les tons changeants et l'apparence de la vie aux figures
-fantastiques de la statuaire.
-</p>
-<p>
-Je regardai la néréide avec un étonnement nouveau, l'étonnement de
-la trouver belle et de comprendre enfin le sens élevé de cette
-mystérieuse beauté.
-</p>
-<p>
-Je ne songeais plus à la critiquer au profit de celle de madame
-d'Ionis. Je sentais que toute comparaison est puérile entre des
-choses et des êtres qui n'ont point de rapport entre eux. Cette fille
-du génie de Jean Goujon était belle par elle-même. La face était
-d'une sublime douceur. Elle semblait communiquer à la pensée un
-sentiment de repos et de bien-être analogue à la sensation de
-fraîcheur que procurait le murmure continu de ses eaux limpides.
-</p>
-<p>
-Enfin madame d'Ionis arriva.
-</p>
-<p>
-&mdash;Il y a du nouveau, me dit-elle en s'asseyant familièrement près
-de moi; voyez l'étrange lettre que je reçois de M. d'Ionis...
-</p>
-<p>
-Et elle me la montra avec un abandon qui m'émut vivement. J'étais
-indigné contre ce mari dont les lettres à une telle femme pouvaient
-être montrées sans embarras au premier venu.
-</p>
-<p>
-La lettre était froide, longue et diffuse, l'écriture grêle et
-saccadée, l'orthographe très-douteuse. En voici la substance:
-</p>
-<p>
-«Vous ne devez pas vous faire de scrupule de mener les choses
-jusqu'au bout. Je n'en ai aucun d'invoquer la légalité rigide.
-Je refuse tout arrangement autre que celui que j'ai proposé aux
-d'Aillane, et je veux voir la fin de ce procès. Libre à vous, quand
-il sera gagné, de leur tendre une main secourable. Je ne m'opposerai
-pas à votre générosité; mais je ne veux pas de compromis. Leur
-avocat m'a offensé dans son plaidoyer en première instance, et
-l'appel qu'ils ont interjeté est d'une présomption qui n'a pas
-de nom. Je trouve M. Nivières très-endormi, et je lui en témoigne mon
-déplaisir par le courrier de ce jour. Agissez de votre côté, stimulez
-son zèle, à moins que quelque ordre supérieur ne vous vienne des...
-Vous savez ce que je veux dire, et je m'étonne que vous ne me parliez
-pas de ce qui a pu être observé dans la chambre aux... depuis mon
-départ. Personne n'a-t-il le courage d'y passer une nuit et
-d'écrire ce qu'il y aura entendu? Faudra-t-il s'en tenir aux
-assertions de l'abbé de Lamyre, qui n'est pas un homme sérieux?
-Obtenez d'une personne <i>digne de foi</i> qu'elle tente cette épreuve, à
-moins que vous n'ayez la vaillance de la tenter vous-même, ce dont je
-ne serais pas surpris.»
-</p>
-<p>
-En me lisant cette dernière phrase, madame d'Ionis partit d'un
-éclat de rire.
-</p>
-<p>
-&mdash;Je trouve M. d'Ionis admirable! dit-elle. Il me flatte pour
-m'amener à une épreuve à laquelle il n'a jamais voulu se prêter
-pour son compte, et il s'indigne de la poltronnerie des gens auxquels
-rien ne le déciderait à donner l'exemple.
-</p>
-<p>
-&mdash;Ce que je trouve de plus remarquable en tout ceci, lui dis-je,
-c'est la foi de M. d'Ionis à ces apparitions et son respect pour
-les arrêts qu'il les croit capables de rendre.
-</p>
-<p>
-&mdash;Vous voyez bien, reprit-elle, que c'était là le seul moyen de
-faire fléchir sa rigueur envers les pauvres d'Aillane! Je vous le
-disais, je vous le dis encore, et vous ne voulez pas vous y prêter,
-quand l'occasion est si belle! On n'irait peut-être pas, tant
-l'on est pressé de croire aux <i>dames vertes</i>, jusqu'à vous demander
-votre parole d'honneur!
-</p>
-<p>
-&mdash;Il me semble, au contraire, qu'il me faudrait jouer sérieusement
-ici le rôle d'imposteur, puisque M. d'Ionis demande l'assertion
-d'une personne <i>digne de foi</i>.
-</p>
-<p>
-&mdash;Et puis vous craindriez le ridicule, le blâme, les lazzi qui ne
-manqueraient pas de s'attacher à vous! Mais je pourrais vous
-répondre du silence absolu de M. d'Ionis sur ce point.
-</p>
-<p>
-&mdash;Non, madame, non! je ne craindrais ni le ridicule ni le blâme, du
-moment qu'il s'agirait de vous obéir. Mais vous me mépriseriez si
-je méritais ce blâme par un faux serment. Pourquoi donc, d'ailleurs,
-ne pas tenter d'amener les d'Aillane à une transaction honorable
-pour eux?
-</p>
-<p>
-&mdash;Vous savez bien que celle que M. d'Ionis propose ne l'est pas.
-</p>
-<p>
-&mdash;Vous n'espérez pas modifier ses intentions?
-</p>
-<p>
-Elle secoua la tête et se tut. C'était me dire éloquemment quel
-homme sans cœur et sans principes était ce mari, indifférent à tant
-de charmes et livré à tous les désordres.
-</p>
-<p>
-&mdash;Cependant, repris-je, il vous autorise à être généreuse après
-la victoire.
-</p>
-<p>
-&mdash;Et à qui croit-il donc avoir affaire? s'écria-t-elle en
-rougissant de colère. Il oublie que les d'Aillane sont l'honneur
-même et ne recevront jamais, à titre de grâce et de bienfait, ce que
-l'équité leur fait regarder comme la légitime propriété de leur
-famille.
-</p>
-<p>
-Je fus frappé de l'énergie qu'elle mit dans cette réponse.
-</p>
-<p>
-&mdash;Êtes-vous donc très-liée avec les d'Aillane? lui demandai-je.
-Je ne le pensais pas.
-</p>
-<p>
-Elle rougit encore et répondit négativement.
-</p>
-<p>
-&mdash;Je n'ai jamais eu de grandes relations avec eux, dit-elle; mais
-ils sont mes parents assez proches pour que leur honneur et le mien ne
-fassent qu'un. J'ai la certitude que la volonté de notre oncle
-était de leur léguer sa fortune. D'autant plus que M. d'Ionis,
-m'ayant épousée pour ce qu'on appelait mes beaux yeux, n'a pas
-eu bonne grâce ensuite vis-à-vis de moi à me chercher un héritage et
-à vouloir faire casser ce testament pour défaut de forme.
-</p>
-<p>
-Puis elle ajouta:
-</p>
-<p>
-&mdash;Est-ce que vous ne connaissez aucun d'Aillane?
-</p>
-<p>
-&mdash;J'ai vu le père assez souvent, les enfants jamais. Le fils est un
-officier dans je ne sais quelle garnison...
-</p>
-<p>
-&mdash;À Tours..., dit-elle vivement.
-</p>
-<p>
-Puis elle ajouta plus vivement encore.
-</p>
-<p>
-&mdash;À ce que je crois, du moins?
-</p>
-<p>
-&mdash;On dit qu'il est fort bien?
-</p>
-<p>
-&mdash;On le dit. Je ne le connais pas depuis qu'il a âge d'homme.
-</p>
-<p>
-Cette réponse me rassura. Il m'était passé un instant par la tête
-que le motif du désintéressement magnanime de madame d'Ionis pouvait
-bien puiser sa plus grande force dans une passion pour son cousin
-d'Aillane.
-</p>
-<p>
-&mdash;Sa sœur est charmante, dit-elle; vous ne l'avez jamais vue?
-</p>
-<p>
-&mdash;Jamais. N'est-elle pas encore au couvent?
-</p>
-<p>
-&mdash;Oui, à Angers. On assure que c'est un ange. Ne serez-vous pas
-bien fier quand vous aurez réussi à plonger dans la misère une fille
-de bonne maison, qui comptait, à bon droit, sur un mariage honorable et
-sur une vie conforme à son rang et à son éducation? C'est là le
-grand désespoir qui attend son pauvre père. Mais voyons, dites-moi vos
-expédients; car vous avez cherché et trouvé quelque chose,
-n'est-ce pas?
-</p>
-<p>
-&mdash;Oui! répondis-je après avoir réfléchi comme on peut réfléchir
-dans la fièvre, oui, madame, j'ai trouvé une solution.
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<p><a id="chap04"></a></p>
-
-<h4>IV
-<br /><br />
-L'IMMORTELLE</h4>
-
-<p>
-J'eus à peine donné cette espérance de succès, que je m'effrayai
-de l'avoir eue moi-même. Mais il n'y avait plus moyen de reculer.
-Ma belle cliente me pressait de questions.
-</p>
-<p>
-&mdash;Eh bien, madame, lui dis-je, il faut trouver le moyen de faire
-parler l'oracle, sans jouer le rôle d'imposteur; mais il faut que
-vous me donniez, sur l'apparition dont ce château passe pour être le
-théâtre, des détails qui me manquent.
-</p>
-<p>
-&mdash;Voulez-vous voir les vieilles paperasses d'où j'ai tiré mon
-extrait? s'écria-t-elle avec joie. Je les ai ici.
-</p>
-<p>
-Elle ouvrit un meuble dont elle avait la clef et me montra une assez
-longue notice, avec commentaires écrits à diverses époques par divers
-chroniqueurs attachés à la chapelle du château ou au chapitre d'un
-couvent voisin qui avait été sécularisé sous le dernier règne.
-</p>
-<p>
-Comme je n'étais pas pressé de prendre un engagement qui eût
-abrégé le temps accordé à ma mission, je remis la lecture de ce
-fantastique dossier à la veillée, et je me laissai chastement cajoler
-par mon enchanteresse. Je m'imaginai qu'elle y mettait une délicate
-coquetterie, soit qu'elle tînt à ses idées au point de se
-compromettre un peu pour les faire triompher, soit que ma résistance
-excitât son légitime orgueil de femme irrésistible, soit enfin, et je
-m'arrêtais avec délices à cette dernière supposition, qu'elle
-sentît pour moi une estime particulière.
-</p>
-<p>
-Elle fut forcée de me quitter: d'autres visites arrivaient. Il y eut
-du monde à dîner; elle me présenta à ses nobles voisins avec une
-distinction marquée, et me témoigna devant eux plus d'égards que je
-n'avais peut-être droit d'en attendre. Quelques-uns parurent
-trouver que c'était trop pour un petit robin de ma sorte, et
-tentèrent de le lui faire entendre. Elle prouva qu'elle ne craignait
-guère la critique, et montra tant de vaillance à me soutenir, que
-j'en devins un peu fou.
-</p>
-<p>
-Lorsque nous fûmes seuls ensemble, madame d'Ionis me demanda ce que
-je comptais faire des manuscrits relatifs à l'apparition des trois
-dames vertes. J'avais la tête montée, il me semblait que j'étais
-aimé et que je ne devais plus redouter de railleries. Je lui racontai
-donc ingénument la vision que j'avais eue, et celle, toute semblable,
-que m'avait racontée l'abbé de Lamyre.
-</p>
-<p>
-&mdash;Me voilà donc forcé de croire, ajoutai-je, qu'il est certaines
-situations de l'âme où, sans frayeur comme sans charlatanisme et
-sans superstition, certaines idées se revêtent d'images qui trompent
-nos sens, et je veux étudier ce phénomène, déjà subi par moi, dans
-les relations sages ou folles de ceux chez lesquels il a pu se produire.
-Je ne vous cache pas que, contrairement à mes habitudes d'esprit,
-loin de me défendre du charme des illusions, je ferai tout mon possible
-pour leur abandonner mon cerveau. Et si, dans cette disposition
-d'esprit toute poétique, je réussis à voir et à entendre quelque
-fantôme qui me commande de vous obéir, je ne reculerai pas devant le
-serment que pourront exiger ensuite M. d'Ionis et sa mère. Je ne
-serai pas forcé de jurer que je crois aux révélations des esprits et
-aux apparitions des morts, car je n'y croirai peut-être pas pour cela;
-mais, en affirmant que j'ai entendu des voix, puisque aujourd'hui
-même je puis affirmer que j'ai vu des ombres, je ne serai pas un
-menteur; et peu m'importe de passer pour un insensé, si vous me
-faites l'honneur de ne pas partager cette opinion.
-</p>
-<p>
-Madame d'Ionis montra un grand étonnement de ce que je lui disais, et me
-fit beaucoup de questions sur ma vision dans la <i>chambre aux dames</i>.
-Elle m'écouta sans rire, et même elle s'étonna du calme avec
-lequel j'avais subi cette étrange aventure.
-</p>
-<p>
-&mdash;Je vois, me dit-elle, que vous êtes un esprit très-courageux.
-Quant à moi, à votre place, j'aurais eu peur, je le confesse. Avant
-que je vous permette de recommencer cette épreuve, jurez-moi que vous
-n'en serez ni plus effrayé ni plus affecté que la première fois.
-</p>
-<p>
-&mdash;Je crois pouvoir vous le promettre, lui répondis-je. Je me sens
-excessivement calme, et, dussé-je voir quelque spectacle effrayant,
-j'espère rester assez maître de moi-même pour ne l'attribuer
-qu'à ma propre imagination.
-</p>
-<p>
-&mdash;Est-ce donc cette nuit que vous voulez faire cette évocation
-singulière?
-</p>
-<p>
-&mdash;Peut-être; mais je veux d'abord lire tout ce qui y a rapport. Je
-voudrais aussi parcourir quelque ouvrage sur ces matières, non un
-ouvrage de critique dénigrante, je suis bien assez porté au doute,
-mais un de ces vieux traités naïfs, où, parmi beaucoup
-d'enfantillages, il peut se trouver des idées ingénieuses.
-</p>
-<p>
-&mdash;Eh bien, vous avez raison, dit-elle, mais je ne sais quel ouvrage
-vous conseiller: je n'ai guère fouillé dans ces vieux livres. Si
-vous voulez, demain, chercher dans la bibliothèque...
-</p>
-<p>
-&mdash;Si vous le permettez, je ferai cette étude tout de suite. Il
-n'est que onze heures, c'est le moment où votre maison devient
-calme et silencieuse. Je veillerai dans la bibliothèque, et, si je puis
-venir à bout de m'exalter un peu, je serai d'autant mieux disposé
-à retourner dans ma chambre pour offrir aux trois dames le souper
-commémoratif qui a la vertu de les attirer.
-</p>
-<p>
-&mdash;J'y ferai donc porter le fameux plateau, dit madame d'Ionis en
-souriant, et j'ai besoin de m'efforcer de trouver cela fort
-singulier pour n'en être pas un peu émue.
-</p>
-<p>
-&mdash;Quoi! madame, vous aussi...?
-</p>
-<p>
-&mdash;Eh! mon Dieu, reprit-elle, que sait-on? On rit de tout,
-aujourd'hui; en est-on plus sage qu'autrefois? Nous sommes des
-créatures faibles qui nous croyons fortes: qui sait si ce n'est
-point à cause de cela que nous nous rendons plus matériels que Dieu ne
-le voudrait, et si ce que nous prenons pour de la lucidité n'est pas
-un aveuglement? Comme moi, vous croyez à l'immortalité des âmes.
-Une séparation absolue entre les nôtres et celles qui sont dégagées
-de la matière est-elle chose si claire à concevoir que nous puissions
-la prouver?
-</p>
-<p>
-Elle me parla dans ce sens pendant quelques instants, avec beaucoup
-d'esprit et d'imagination; puis elle me quitta un peu troublée, en
-me suppliant, pour peu que j'eusse quelque trouble moi-même et que je
-vinsse à être assiégé d'idées noires, de ne pas donner suite à
-mon projet. J'étais si heureux et si touché de sa sollicitude, que
-je lui exprimai mon regret de n'avoir pas un peu de peur à braver
-pour lui marquer mon zèle.
-</p>
-<p>
-Je remontai à ma chambre, où Zéphyrine avait déjà disposé la
-corbeille; Baptiste voulait m'en débarrasser.
-</p>
-<p>
-&mdash;Laisse cela, lui dis-je, puisque c'est l'habitude de la maison,
-et va te coucher. Je n'ai pas plus besoin de toi que les autres jours.
-</p>
-<p>
-&mdash;Mon Dieu, monsieur, me dit-il, si vous le permettiez, je passerais
-la nuit sur un fauteuil dans votre chambre.
-</p>
-<p>
-&mdash;Et pourquoi cela, mon ami?
-</p>
-<p>
-&mdash;Parce qu'on dit qu'il y revient. Oui, oui, monsieur, j'ai fini
-par comprendre les domestiques. Ils ont grand'peur, et, moi qui suis
-un vieux soldat, je serais content de leur prouver que je ne suis pas si
-sot qu'eux.
-</p>
-<p>
-Je refusai et le laissai arranger ma couverture, pendant que je
-descendais à la bibliothèque, après lui avoir dit de ne pas
-m'attendre.
-</p>
-<p>
-Je parcourus cette immense salle avant de me mettre au travail, et je
-m'y enfermai avec soin, dans la crainte d'y être troublé par
-quelque valet curieux ou moqueur. Puis j'allumai un chandelier
-d'argent à plusieurs branches et commençai à dépouiller le
-fantastique dossier relatif aux dames vertes.
-</p>
-<p>
-Les apparitions fréquentes, observées et rapportées avec détail, des
-trois demoiselles d'Ionis, coïncidaient de tout point avec ce que
-j'avais vu et avec ce que l'abbé m'avait raconté. Mais ni lui ni
-moi n'avions poussé la foi, ou le courage, jusqu'à interroger les
-fantômes. D'autres l'avaient fait, disaient les chroniqueurs, et il
-leur avait été donné de voir les trois vierges, non plus sous
-l'apparence de nuages verdâtres, mais dans tout l'éclat de leur
-jeunesse et de leur beauté; non pas toutes à la fois, mais une en
-particulier, pendant que les deux autres se tenaient à l'écart.
-Alors, cette funèbre beauté répondait à toutes les questions
-<i>sérieuses et décentes</i> que l'on voulait lui adresser. Elle dévoilait
-les secrets du passé, du présent et de l'avenir. Elle donnait de
-judicieux conseils. Elle enseignait les trésors cachés à ceux qui
-étaient capables d'en bien user en vue du salut. Elle disait les
-malheurs à éviter, les fautes à réparer; elle parlait au nom du
-ciel et des anges; enfin, c'était une puissance bienfaisante pour
-ceux qui la consultaient avec de bons et pieux desseins. Elle n'était
-grondeuse et menaçante qu'avec les railleurs, les libertins et les
-impies. Le manuscrit disait: «D'une intention méchante et
-fallacieuse, on leur a vu faire de grandes punitions, et ceux qui ne
-s'y porteront que par malice et vaine curiosité peuvent s'attendre
-à des choses épouvantables, qu'ils seront bien marris d'avoir
-cherchées.»
-</p>
-<p>
-Sans s'expliquer sur ces choses épouvantables, le manuscrit donnait
-la formule de l'évocation et tous les rites à observer, avec un si
-grand sérieux et une si naïve bonne foi, que je m'y laissai aller.
-L'apparition prenait dans mon imagination des couleurs merveilleuses
-qui me séduisaient et me faisaient réellement désirer, plutôt que
-craindre, d'être gagné par la persuasion. Je ne me sentais nullement
-attristé et glacé par l'idée de voir marcher et d'entendre parler
-des morts. Tout au contraire, je m'exaltais dans des rêves
-élyséens, et je voyais une Béatrix se lever dans les rayons de mon
-empyrée.
-</p>
-<p>
-&mdash;Et pourquoi n'aurais-je pas ces rêves, m'écriai-je
-intérieurement, puisque j'ai eu le prologue de la vision? Ma sotte
-terreur m'a rendu indigne et incapable d'être initié plus avant
-aux révélations swedenborgistes, auxquelles croient d'excellents
-esprits, et dont j'ai eu le tort de me moquer. Je dépouillerai le
-vieil homme avec plaisir, car ceci est plus riant et plus sain pour
-l'âme d'un poëte que la froide négation de notre siècle. Si je
-passe pour fou, si je le deviens, qu'importe! j'aurai vécu dans
-une sphère idéale, et je serai peut-être plus heureux que tous les
-sages de la terre.
-</p>
-<p>
-Je me parlais ainsi à moi-même, la tête dans mes mains. Il était
-environ deux heures du matin, et le plus profond silence régnait dans
-le château et dans la campagne, lorsqu'une musique douce et
-charmante, qui semblait partir de la rotonde, m'arracha à ma
-rêverie. Je levai la tête et reculai le flambeau placé devant moi,
-pour voir de qui me venait cette gracieuseté musicale. Mais les quatre
-bougies qui éclairaient pleinement ma table de travail ne suffisaient
-pas à me faire distinguer même le fond de la salle, à plus forte
-raison, la rotonde placée au delà.
-</p>
-<p>
-Je me dirigeai aussitôt vers cette rotonde, et, n'étant plus
-offusqué d'une autre lumière, je distinguai les parties supérieures
-du beau groupe de la fontaine, éclairées en plein par la lune, qui
-donnait dans une des fenêtres en voussure de la coupole. Le reste de la
-salle circulaire était dans l'ombre. Pour m'assurer que j'étais
-seul, comme il me semblait l'être, j'ouvris le volet de la grande
-porte vitrée qui donnait sur le parterre, et je vis qu'en effet il
-n'y avait personne. La musique avait semblé diminuer et se perdre à
-mesure que j'approchais, et je ne l'entendais presque plus. Je
-passai dans l'autre galerie, que je trouvai également déserte, mais
-où les sons qui m'avaient charmé se firent de nouveau entendre
-très-distincts, comme s'ils partaient, cette fois, de derrière moi.
-</p>
-<p>
-Je m'arrêtai sans me retourner, pour les écouter. Ils étaient doux
-et plaintifs et ne formaient aucune combinaison mélodique que je fusse
-en état de comprendre. C'était plutôt une suite d'accords vagues,
-très-mystérieux, formés comme au hasard, et par des instruments
-qu'il m'eût été impossible de nommer, car leur timbre ne
-ressemblait à rien qui me fût connu. L'ensemble en était agréable,
-quoique très-mélancolique.
-</p>
-<p>
-Je revins sur mes pas et m'assurai que ces voix, si on pouvait les
-appeler ainsi, partaient bien réellement de la conque des tritons et
-des sirènes de la fontaine, augmentant et diminuant d'intensité
-selon que l'eau, qui était devenue irrégulière et intermittente, se
-pressait ou se ralentissait dans les vasques.
-</p>
-<p>
-Je ne vis rien là de fantastique, car je me rappelai avoir entendu
-parler de ces girandes italiennes qui produisaient, au moyen de l'air
-comprimé par l'eau, des orgues hydrauliques plus ou moins réussies.
-Celles-ci étaient fort douces et très-justes, peut-être parce
-qu'elles ne jouaient aucun air et ne faisaient que soupirer des
-accords harmoniques, comme font les harpes éoliennes.
-</p>
-<p>
-Je me souvins aussi que madame d'Ionis m'avait parlé de cette
-musique en me disant qu'elle était dérangée, et que parfois elle se
-mettait à aller toute seule pendant quelques instants.
-</p>
-<p>
-Cette explication ne m'empêcha pas de poursuivre le cours de mes
-songeries poétiques. J'étais reconnaissant envers la capricieuse
-fontaine qui voulait bien chanter pour moi seul, par une si belle nuit
-et au milieu d'un si religieux silence.
-</p>
-<p>
-Vue ainsi au clair de la lune, elle était d'un effet prestigieux.
-Elle semblait verser, dans les frais roseaux placés sur ses bords, une
-pluie de diamants verts. Les tritons, immobiles dans leurs mouvements
-tumultueux, avaient quelque chose d'effrayant, et leurs plaintes
-mourantes, mêlées au petit bruit des cascatelles, les faisaient
-paraître comme désespérés d'avoir leurs esprits violents
-enchaînés dans des corps de marbre. On eût dit d'une scène de la
-vie païenne pétrifiée tout à coup sous le geste souverain de la
-néréide.
-</p>
-<p>
-Je me rendis compte alors de l'espèce d'effroi que cette nymphe
-m'avait causé en plein jour, avec son calme superbe au milieu de ces
-monstres tordus sous ses pieds.
-</p>
-<p>
-&mdash;Une âme impassible peut-elle exprimer la vraie beauté? pensai-je;
-et, si cette créature de marbre venait à s'animer, toute
-magnifique qu'elle est, ne ferait-elle pas peur, par cet air de
-suprême indifférence qui la rend trop supérieure aux êtres de notre
-race?
-</p>
-<p>
-Je la regardai attentivement dans le reflet de la lune qui baignait ses
-blanches épaules et détachait sa petite tête posée sur un cou
-élancé et puissant comme un fût de colonne. Je ne pouvais distinguer
-ses traits, car elle était placée à une certaine hauteur; mais son
-attitude dégagée se dessinait en lignes brillantes d'une grâce
-incomparable.
-</p>
-<p>
-&mdash;C'est véritablement là, pensai-je, l'idée que j'aimerais à
-me faire de la dame verte, car il est certain que, vue ainsi...
-</p>
-<p>
-Tout à coup, je cessai de raisonner et de penser. Il me semblait voir
-remuer la statue.
-</p>
-<p>
-Je crus qu'un nuage passait sur la lune et produisait cette illusion;
-mais ce n'en était pas une. Seulement, ce n'était pas la statue
-qui remuait, c'était une forme qui se levait de derrière elle, ou
-d'à côté d'elle, et qui me paraissait toute semblable, comme si
-un reflet animé se fût détaché de ce corps de marbre et l'eût
-quitté pour venir à moi.
-</p>
-<p>
-Je doutai un instant du témoignage de mes yeux; mais cela devint si
-distinct, si évident, que je fus persuadé bientôt de voir un être
-réel, et que je n'éprouvai aucun sentiment de terreur, ni même de
-très-grande surprise.
-</p>
-<p>
-L'image vivante de la néréide descendait, comme en voltigeant, les
-plans inégaux du monument. Ses mouvements avaient une aisance et une
-grâce idéales. Elle n'était pas beaucoup plus grande qu'une femme
-réelle, bien que l'élégance de ses proportions lui conservât ce
-cachet de beauté exceptionnelle qui m'avait effrayé dans la statue;
-mais je n'éprouvais plus rien de semblable, et mon admiration tenait
-de l'extase. Je lui tendais les bras pour la saisir, car il me
-semblait qu'elle allait s'élancer jusqu'à moi en franchissant un
-escarpement de cinq à six pieds qui nous séparait encore.
-</p>
-<p>
-Je me trompais. Elle s'arrêta sur le bord de la rocaille et me fit
-signe de m'éloigner.
-</p>
-<p>
-J'obéis machinalement et je la vis s'asseoir sur un dauphin de
-marbre, qui se mit à pousser de véritables rugissements. Aussitôt
-toutes ces voix hydrauliques grossirent comme une tempête et formèrent
-un concert vraiment diabolique autour d'elle.
-</p>
-<p>
-Je commençais à en avoir les nerfs agacés, lorsqu'une lumière
-glauque, qui ne semblait être qu'un clair de lune plus brillant,
-jaillit je ne sais d'où, et me montra nettement les traits de la
-néréide vivante, si semblables à ceux de la statue, que j'eus
-besoin de regarder encore celle-ci pour m'assurer qu'elle n'avait
-pas quitté son siège de pierre.
-</p>
-<p>
-Alors, sans plus songer à rien expliquer, sans désirer de rien
-comprendre, je m'enivrai, dans une muette stupeur, de la beauté
-surnaturelle de l'apparition. L'effet qu'elle produisit sur moi
-fut si absolu, que je n'eus pas même la pensée de m'approcher pour
-m'assurer de son immatérialité, comme j'avais fait lorsqu'elle
-s'était produite dans ma chambre.
-</p>
-<p>
-Si j'y songeai, ce dont je ne saurais me rendre compte, la crainte de
-la faire évanouir par une curiosité audacieuse me retint probablement.
-</p>
-<p>
-Comment n'aurais-je pas été maîtrisé par le désir d'en
-rassasier mes yeux? C'était la néréide sublime, mais avec des yeux
-vivants, des yeux clairs, d'une douceur fascinatrice, et des bras nus,
-aux contours de chair transparente et aux mouvements moelleux comme ceux
-de l'enfance. Cette fille du ciel semblait avoir quinze ans tout au
-plus. Elle exprimait la forte chasteté de l'adolescence par
-l'ensemble de sa forme, tandis que son visage s'éclairait des
-séductions de la femme arrivée au développement de l'âme.
-</p>
-<p>
-Sa parure étrange était exactement celle de la néréide: une robe ou
-tunique flottante, faite de je ne sais quel tissu merveilleux dont les
-plis moelleux semblaient avoir été mouillés; un diadème ciselé
-avec un soin exquis, et des flots de perles s'enroulant aux tresses
-d'une chevelure splendide, avec ce mélange de luxe singulier et de
-caprice heureux qui caractérise le goût de la renaissance; un
-contraste charmant et bizarre entre le vêtement tout simple, qui ne
-puisait sa richesse que dans l'aisance de son arrangement et le fini
-minutieux des bijoux et des mignardises de la coiffure.
-</p>
-<p>
-Je l'aurais regardée toute ma vie sans m'aviser de lui parler. Je
-ne m'apercevais pas du silence qui avait succédé au vacarme de la
-fontaine. Je ne sais même pas si je la contemplai un instant ou une
-heure. Il me sembla tout d'un coup que je l'avais toujours vue,
-toujours connue: c'est peut-être que je vivais un siècle par
-seconde.
-</p>
-<p>
-Elle me parla la première. J'entendis et ne compris pas tout de
-suite, car le timbre d'argent de sa voix était surnaturel comme sa
-beauté et en complétait le prestige.
-</p>
-<p>
-Je l'écoutais comme une musique, sans chercher à ses paroles un sens
-déterminé.
-</p>
-<p>
-Enfin, je fis un effort pour secouer cette ivresse, et j'entendis
-qu'elle me demandait si je la voyais. Je ne sais pas ce que je lui
-répondis, car elle ajouta:
-</p>
-<p>
-&mdash;Sous quelle apparence me vois-tu?
-</p>
-<p>
-Et je remarquai seulement alors qu'elle me tutoyait.
-</p>
-<p>
-Je me sentis entraîné à lui répondre de même; car, si elle me
-parlait en reine, je lui parlais, moi, comme à la Divinité.
-</p>
-<p>
-&mdash;Je te vois, lui dis-je, comme un être auquel rien ne peut être
-comparé sur la terre.
-</p>
-<p>
-Il me sembla qu'elle rougissait; car mes yeux s'étaient habitués
-à la lueur vert de mer dont elle semblait baignée. Je la voyais
-blanche comme un lis, avec les fraîches couleurs de la jeunesse sur les
-joues. Elle eut un sourire mélancolique qui l'embellit encore.
-</p>
-<p>
-&mdash;Que vois-tu en moi d'extraordinaire? me dit-elle.
-</p>
-<p>
-&mdash;La beauté, répondis-je brièvement.
-</p>
-<p>
-J'étais trop ému pour en dire davantage.
-</p>
-<p>
-&mdash;Ma beauté, reprit-elle, c'est en toi qu'elle se produit; car
-elle n'existe pas par elle-même sous une forme que tu puisses
-apprécier. Il n'y a ici de moi que ma pensée. Parle-moi donc comme
-à une âme et non comme à une femme. Quel conseil avais-tu à me
-demander?
-</p>
-<p>
-&mdash;Je ne m'en souviens plus.
-</p>
-<p>
-&mdash;D'où vient cet oubli?
-</p>
-<p>
-&mdash;De ta présence.
-</p>
-<p>
-&mdash;Essaye de te rappeler.
-</p>
-<p>
-&mdash;Non, je ne veux pas!
-</p>
-<p>
-&mdash;Alors, adieu!
-</p>
-<p>
-&mdash;Non! non! m'écriai-je en m'approchant d'elle comme pour la
-retenir, mais en m'arrêtant avec terreur, car la lueur pâlit
-subitement, et l'apparition sembla s'effacer. Au nom du ciel, restez!
-repris-je avec angoisse. Je suis soumis, je suis chaste dans mon
-amour.
-</p>
-<p>
-&mdash;Quel amour? demanda-t-elle en redevenant brillante.
-</p>
-<p>
-&mdash;Quel amour? Je ne sais pas, moi! Ai-je parlé d'amour? Eh bien,
-oui, je me souviens! J'aimais hier une femme, et je voulais lui
-plaire, faire sa volonté au risque de trahir mon devoir. Si vous êtes
-une pure essence, comme je le crois, vous savez toutes choses. Dois-je
-donc vous expliquer...?
-</p>
-<p>
-&mdash;Non; je sais les faits qui intéressent la postérité de la
-famille dont j'ai porté le nom. Mais je ne suis pas la Divinité, je
-ne lis pas dans les âmes. Je ne savais pas que tu aimais...
-</p>
-<p>
-&mdash;Je n'aime personne! À l'heure qu'il est, je n'aime rien
-sur la terre, et je veux mourir si, dans une autre région de la vie, je
-peux vous suivre!
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu parles dans le délire. Pour être heureux dans la mort, il faut
-avoir été pur dans la vie. Tu as un devoir difficile à remplir, et
-c'est pourquoi tu m'as appelée. Fais donc ton devoir ou tu ne me
-reverras plus.
-</p>
-<p>
-&mdash;Quel est-il, ce devoir? Parlez; je ne veux plus obéir qu'à
-vous seule.
-</p>
-<p>
-&mdash;Ce devoir, répondit la néréide en se penchant vers moi et en me
-parlant si bas, que j'avais peine à distinguer sa voix du frais
-murmure de l'eau, c'est d'obéir à ton père. Et puis tu diras à
-la femme généreuse qui veut se sacrifier que ceux qu'elle plaint la
-béniront toujours, mais ne veulent point accepter son sacrifice. Je
-connais leurs pensées, car ils m'ont appelée et consultée. Je sais
-qu'ils luttent pour leur honneur, mais qu'ils ne sont pas effrayés
-de ce que les hommes appellent la pauvreté. Il n'y a pas de pauvreté
-pour les âmes fières. Dis cela à celle qui t'interrogera demain, et
-ne cède pas à l'amour qu'elle t'inspire jusqu'à trahir ta
-religion de famille.
-</p>
-<p>
-&mdash;J'obéirai, je le jure! Et, à présent, révélez-moi les
-secrets de la vie éternelle. Où est votre âme maintenant? quelles
-facultés nouvelles a-t-elle acquises dans ce renouvellement?...
-</p>
-<p>
-&mdash;Je ne puis te répondre que ceci: La mort n'existe pas; rien ne
-meurt; mais les choses de l'autre vie sont bien différentes de ce
-que l'on s'imagine dans le monde où tu es. Je ne t'en dirai pas
-davantage, ne m'interroge pas.
-</p>
-<p>
-&mdash;Dites-moi, au moins, si je vous reverrai dans cette autre vie.
-</p>
-<p>
-&mdash;Je l'ignore.
-</p>
-<p>
-&mdash;Et dans celle-ci?
-</p>
-<p>
-&mdash;Oui, si tu le mérites.
-</p>
-<p>
-&mdash;Je le mériterai! Dites-moi encore... Puisque vous pouvez diriger
-et conseiller ceux qui vivent dans ce monde, ne pouvez-vous pas les
-plaindre?
-</p>
-<p>
-&mdash;Je le peux.
-</p>
-<p>
-&mdash;Et les aimer?
-</p>
-<p>
-&mdash;Je les aime tous comme des frères avec qui j'ai vécu.
-</p>
-<p>
-&mdash;Aimez-en un plus que les autres. Il fera des miracles de courage et
-de vertu pour que vous vous intéressiez à lui.
-</p>
-<p>
-&mdash;Qu'il fasse ces miracles, et il me retrouvera dans ses pensées.
-Adieu!
-</p>
-<p>
-&mdash;Attendez, oh! mon Dieu, attendez! On croit que vous donnez comme
-gage de votre protection, et comme moyen de vous évoquer de nouveau,
-une bague magique à ceux qui ne vous ont pas offensée. Est-ce vrai?
-et me la donnerez-vous?
-</p>
-<p>
-&mdash;Des esprits grossiers peuvent seuls croire à la magie. Tu ne
-saurais y croire, toi qui parles de la vie éternelle et qui cherches la
-vérité divine. Par quel moyen une âme, qui se communique à toi sans
-le secours d'organes réels, pourrait-elle te donner un objet
-matériel et palpable!
-</p>
-<p>
-&mdash;Pourtant, je vois à votre doigt une bague étincelante.
-</p>
-<p>
-&mdash;Je ne puis voir ce que tes yeux voient. Quelle bague crois-tu voir?
-</p>
-<p>
-&mdash;Un large anneau avec une émeraude en forme d'étoile enchâssée
-dans l'or.
-</p>
-<p>
-&mdash;Il est étrange que tu voies cela, dit-elle après un moment de
-silence; les opérations involontaires de la pensée humaine, et la
-connexion de ses rêves avec certains faits évanouis, renferment
-peut-être des mystères providentiels. La science de ces choses
-inexplicables n'appartient qu'à celui qui sait la cause et la
-raison de tout. La main que tu crois voir n'existe que dans ton
-cerveau. Ce qui reste de moi dans la tombe te ferait horreur; mais
-peut-être me vois-tu telle que j'ai été sur la terre. Dis-moi
-comment tu me vois.
-</p>
-<p>
-Je ne sais quelle description enthousiaste je lui fis d'elle-même.
-Elle parut écouter avec attention et me dit:
-</p>
-<p>
-&mdash;Si je ressemble à la statue qui est ici, tu ne dois pas t'en
-étonner, car je lui ai servi de modèle. Tu réveilles par là, en moi,
-le souvenir effacé de ce que j'ai été, et jusqu'aux pierreries
-que tu décris, je me souviens de m'en être parée. La bague que tu
-crois voir, je l'ai perdue dans une chambre de ce château que
-j'habitais; elle tomba entre deux pierres disjointes sous l'âtre
-de la cheminée. Je devais faire lever la pierre le lendemain; mais, le
-lendemain, j'étais morte. Peut-être la retrouveras-tu si tu la
-cherches. En ce cas, je te la donne en souvenir de moi et du serment que
-tu m'as fait de m'obéir. Voici le jour, adieu!
-</p>
-<p>
-Cet adieu me causa la plus atroce douleur que j'eusse jamais ressentie;
-je perdis la tête et faillis m'élancer encore pour retenir
-l'ombre enchanteresse, car peu à peu je m'étais assez rapproché
-d'elle pour être à portée de saisir le bord de son vêtement, si
-j'eusse osé le toucher; mais je n'osai pas. J'avais oublié, il
-est vrai, les menaces de la légende contre ceux qui tentaient de
-commettre cette profanation; j'étais seulement retenu, et comme
-anéanti, par un respect superstitieux; mais un cri de désespoir sorti
-de ma poitrine alla vibrer jusque dans les conques marines des tritons
-de la fontaine.
-</p>
-<p>
-L'ombre s'arrêta, comme retenue par la pitié.
-</p>
-<p>
-&mdash;Que veux-tu encore? me dit-elle. Voici le jour, je ne puis rester.
-</p>
-<p>
-&mdash;Pourquoi donc? Si tu le voulais!
-</p>
-<p>
-&mdash;Je ne dois pas revoir le soleil de cette terre. J'habite
-l'éternelle lumière d'un monde plus beau.
-</p>
-<p>
-&mdash;Emmène-moi dans ce monde! je ne veux plus rester dans celui-ci;
-je n'y resterai pas, je le jure, si je ne dois plus te revoir.
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu me reverras, sois tranquille, dit-elle. Attends l'heure où tu
-en seras digne, et, jusque là, ne m'évoque plus. Je te le défends.
-Je veillerai sur toi comme une providence invisible, et, le jour où ton
-âme sera aussi pure qu'un rayon du matin, je t'apparaîtrai par la
-seule évocation de ton pieux désir. Soumets-toi!
-</p>
-<p>
-&mdash;Soumets-toi! répéta une voix grave qui résonna à ma droite.
-</p>
-<p>
-Je me retournai et vis un des fantômes que j'avais déjà vus dans ma
-chambre, lors de la première apparition.
-</p>
-<p>
-&mdash;Soumets-toi! répéta comme un écho une voix toute pareille, à ma
-gauche.
-</p>
-<p>
-Et je vis le second fantôme.
-</p>
-<p>
-Je n'en fus pas ému, bien que ces deux spectres eussent, dans la
-hauteur de leur taille et dans le timbre profond de leur voix, quelque
-chose de lugubre. Mais que m'importait, à moi, de voir ou
-d'entendre des choses horribles? Rien ne pouvait m'arracher au
-ravissement où j'étais plongé. Je ne m'arrêtai même pas à
-regarder ces ombres accessoires; je cherchais des yeux ma céleste
-beauté. Hélas! elle avait disparu, et je ne voyais plus que
-l'immobile néréide de la fontaine, avec sa pose impassible et les
-tons froids du marbre bleui par les reflets du matin.
-</p>
-<p>
-Je ne sais ce que devinrent ses sœurs; je ne les vis pas sortir. Je
-tournais autour de la fontaine comme un insensé. Je croyais être
-endormi et je m'étourdissais dans la confusion de mes idées, avec
-l'espoir de ne pas m'éveiller.
-</p>
-<p>
-Mais je me rappelai la bague promise, et montai à ma chambre, où je
-trouvai Baptiste, qui me parla, sans que je vinsse à bout de savoir de
-quoi. Il me sembla troublé, peut-être à cause de l'expression de ma
-figure, mais je ne pensai pas à l'interroger. Je cherchai dans
-l'âtre et j'y remarquai bientôt deux pierres mal jointes. Je
-m'efforçai de les soulever. C'était une entreprise impossible sans
-les outils nécessaires.
-</p>
-<p>
-Baptiste me croyait probablement fou, et, cherchant machinalement à
-m'aider:
-</p>
-<p>
-&mdash;Est-ce que monsieur a perdu quelque chose? dit-il.
-</p>
-<p>
-&mdash;Oui, j'ai laissé tomber là, hier, une de mes bagues.
-</p>
-<p>
-&mdash;Une bague?... Monsieur ne porte pas de bagues, je ne lui en ai pas
-vu.
-</p>
-<p>
-&mdash;C'est égal. Tâchons de la trouver.
-</p>
-<p>
-Il prit un couteau, gratta la pierre tendre pour élargir la fente,
-enleva la cendre et le ciment en poudre qui la remplissait, et, tout en
-travaillant à me satisfaire, il me demanda comment était faite cette
-bague, de l'air dont il m'eût demandé ce que j'avais rêvé.
-</p>
-<p>
-&mdash;C'est une bague d'or avec une étoile faite d'une grosse
-émeraude, répondis-je avec l'aplomb de la certitude.
-</p>
-<p>
-Il ne douta plus, et, détachant une tringlette des rideaux de vitrage,
-il la recourba en crochet et atteignit la bague, qu'il me présenta en
-souriant. Il pensait, sans oser le dire, que c'était un don de madame
-d'Ionis.
-</p>
-<p>
-Quant à moi, je la regardai à peine, tant j'étais sûr que
-c'était celle dont j'avais vu l'ombre; elle était effectivement
-toute semblable. Je la passai à mon petit doigt, ne doutant pas
-qu'elle n'eût appartenu à la défunte demoiselle d'Ionis et que
-je n'eusse vu le spectre de cette merveilleuse beauté.
-</p>
-<p>
-Baptiste mit beaucoup de discrétion dans sa conduite. Persuadé que
-j'avais eu une très-belle aventure, car il m'avait attendu toute la
-nuit, il me quitta en m'engageant à me coucher.
-</p>
-<p>
-On pense bien que je n'y songeais guère. Je m'assis devant la
-table, que Baptiste avait débarrassée du fameux souper aux trois
-pains, et, pour m'efforcer de ressaisir l'ivresse de ma vision, dont
-je craignais d'oublier quelque chose, je me mis à en écrire la
-relation fidèle, telle qu'on vient de la lire.
-</p>
-<p>
-Je demeurai dans cette agitation mêlée d'extase jusqu'après le
-lever du soleil. Je m'assoupis un peu, les coudes sur ma table et crus
-refaire mon rêve; mais il m'échappa bien vite et Baptiste vint
-m'arracher à la solitude où j'aurais dès lors voulu achever ma
-vie.
-</p>
-<p>
-Je m'arrangeai de manière à ne descendre qu'au moment où l'on
-devait se mettre à table. Je ne m'étais pas encore demandé comment
-je rendrais compte de la vision; j'y songeai en faisant semblant de
-déjeuner, car je ne mangeai pas, et, sans me sentir fatigué ni malade,
-j'éprouvais un invincible dégoût pour les fonctions de la vie
-animale.
-</p>
-<p>
-La douairière, qui ne voyait pas très-bien, ne s'aperçut pas de mon
-trouble. Je répondis à ses questions ordinaires avec le vague des
-jours précédents, mais, cette fois, sans jouer aucune comédie, et
-avec la préoccupation d'un poëte que l'on interroge bêtement sur
-le sujet de son poëme, et qui répond avec ironie des choses évasives
-pour se délivrer d'investigations abrutissantes. Je ne sais si madame
-d'Ionis fut inquiète ou étonnée de me voir ainsi. Je ne la regardai
-pas, je ne la vis pas. Je compris à peine ce qu'elle me disait, tout
-le temps que dura cette contrainte mortelle du déjeuner.
-</p>
-<p>
-Enfin, je me trouvai seul dans la bibliothèque, l'attendant comme les
-autres jours, mais sans impatience aucune. Loin de là, j'éprouvais
-une vive satisfaction à me noyer dans mes rêveries. Il faisait un
-temps admirable; le soleil embrasait les arbres et les terrains en
-fleur, au delà des grandes masses d'ombre transparente que projetait
-l'architecture du château sur les premiers plans du jardin. Je
-marchais d'un bout à l'autre de cette vaste salle, m'arrêtant
-chaque fois que je me trouvais devant la fontaine. Les fenêtres et les
-rideaux étaient fermés à cause de la chaleur. Ces rideaux étaient
-d'un bleu doux que je voulais voir verdâtre, et, dans ce crépuscule
-artificiel qui me retraçait quelque chose de ma vision, j'éprouvais
-un bien-être incroyable et une sorte de gaieté délirante.
-</p>
-<p>
-Je parlais tout haut, et je riais sans savoir de quoi, lorsque je me
-sentis serrer le bras assez brusquement. Je me retournai et vis madame
-d'Ionis, qui était entrée sans que j'y fisse attention.
-</p>
-<p>
-&mdash;Voyons! répondez-moi; voyez-moi, au moins! me dit-elle avec un
-peu d'impatience. Savez-vous que vous me faites peur, et que je ne
-sais plus que penser de vous?
-</p>
-<p>
-&mdash;Vous l'avez voulu, lui répondis-je, j'ai joué avec ma raison;
-je suis fou. Mais ne vous en faites pas de reproche; je suis bien plus
-heureux ainsi, et ne souhaite pas de guérir.
-</p>
-<p>
-&mdash;Ainsi, reprit-elle en m'examinant avec inquiétude, cette
-apparition n'est pas un conte ridicule? du moins, vous croyez... vous
-l'avez vue se produire?
-</p>
-<p>
-&mdash;Mieux que je ne vous vois en ce moment?
-</p>
-<p>
-&mdash;Ne le prenez pas sur ce ton d'orgueil enivré: je ne doute pas de
-vos paroles. Racontez-moi tranquillement...
-</p>
-<p>
-&mdash;Rien! jamais! je vous supplie de ne pas me questionner. Je ne peux
-pas, je ne veux pas répondre.
-</p>
-<p>
-&mdash;En vérité, la société des spectres ne vous vaut rien, cher
-monsieur, et vous me feriez croire que l'on vous a dit des choses
-singulièrement flatteuses, car vous voilà fier et discret comme un
-amant heureux!
-</p>
-<p>
-&mdash;Ah! que dites-vous là, madame! m'écriai-je. Il n'y a pas
-d'amour possible entre deux êtres que sépare l'abîme du
-tombeau... Mais vous ne savez pas de quoi vous parlez, vous ne croyez à
-rien, vous vous moquez de tout!
-</p>
-<p>
-J'étais si rude dans mon enthousiasme, que madame d'Ionis fut
-piquée.
-</p>
-<p>
-&mdash;Il y a une chose dont je ne me moque pas, dit-elle avec vivacité:
-c'est mon procès, et, puisque vous m'avez promis, sur l'honneur,
-de consulter un oracle mystérieux et de vous conformer à ses
-arrêts...
-</p>
-<p>
-&mdash;Oui, répondis-je en lui prenant la main avec une familiarité
-très-déplacée, mais très-calme, dont elle ne s'offensa pas, tant
-elle comprit l'état de mon âme; oui, madame, pardonnez-moi mon
-trouble et mon oubli. C'est par dévouement pour vous que j'ai joué
-un jeu bien dangereux, et je vous dois, au moins, compte du résultat.
-Il m'a été prescrit d'obéir aux intentions de mon père et de
-vous faire gagner votre procès.
-</p>
-<p>
-Soit qu'elle s'attendît à cette réponse, soit qu'elle fût en
-doute de ma lucidité, madame d'Ionis ne marqua ni surprise ni
-contrariété. Elle se contenta de lever les épaules, et, me secouant
-le bras comme pour me réveiller:
-</p>
-<p>
-&mdash;Mon pauvre enfant, dit-elle, vous avez rêvé, et rien de plus.
-J'ai partagé un instant votre exaltation, j'ai espéré du moins
-qu'elle vous ramènerait à la notion de délicatesse et d'équité
-qui est au fond de votre âme. Mais je ne sais quels scrupules
-exagérés, ou quelles habitudes d'obéissance passive envers votre
-père, vous ont fait entendre des paroles chimériques. Sortez de ces
-illusions. Il n'y a pas eu de spectres, il n'y a pas eu de voix
-mystérieuse; vous vous êtes monté la tête avec l'indigeste
-lecture du vieux manuscrit et les contes bleus de l'abbé de Lamyre.
-Je vais vous expliquer ce qui vous est arrivé.
-</p>
-<p>
-Elle me parla assez longtemps; mais je fis de vains efforts pour
-l'écouter et la comprendre. Il me semblait, par moments, qu'elle me
-parlait une langue inconnue. Quand elle vit que rien n'arrivait de mon
-oreille à mon esprit, elle s'inquiéta sérieusement de moi, me
-toucha le poignet pour voir si j'avais la fièvre, me demanda si
-j'avais mal à la tête, et me conjura d'aller me reposer. Je
-compris qu'elle me permettait d'être seul et je courus avec joie me
-jeter sur mon lit, non que je ressentisse la moindre fatigue, mais parce
-que je m'imaginais toujours revoir la céleste beauté de mon
-immortelle, si je parvenais à m'endormir.
-</p>
-<p>
-Je ne sais comment se passa le reste de la journée. Je n'en eus pas
-conscience. Le lendemain matin, je vis Baptiste marchant par la chambre
-sur la pointe du pied.
-</p>
-<p>
-&mdash;Que fais-tu là, mon ami? lui demandai-je.
-</p>
-<p>
-&mdash;Je vous veille, mon cher monsieur, répondit-il. Dieu merci, vous
-avez dormi deux bonnes heures. Vous vous sentez mieux, n'est-ce pas?
-</p>
-<p>
-&mdash;Je me sens très-bien. J'ai donc été malade!
-</p>
-<p>
-&mdash;Vous avez eu un gros accès de fièvre hier au soir, et cela a duré
-une partie de la nuit. C'est l'effet de la grande chaleur. Vous ne
-pensez jamais à mettre votre chapeau quand vous allez au jardin!
-Pourtant madame votre mère vous l'avait si bien recommandé!
-</p>
-<p>
-Zéphyrine entra, s'informa de moi avec beaucoup d'intérêt, et
-m'engagea à prendre <i>encore</i> une cuillerée de <i>ma</i> potion
-calmante.
-</p>
-<p>
-&mdash;Soit, lui dis-je, bien que je n'eusse aucun souvenir de cette
-potion: un hôte malade est incommode, et je ne demande qu'à guérir
-vite.
-</p>
-<p>
-La potion me fit réellement grand bien, car je dormis encore et rêvai
-de mon immortelle. Quand j'ouvris les yeux, je vis, au pied de mon
-lit, une apparition qui m'eût charmé l'avant-veille, mais qui me
-contraria comme un reproche importun. C'était madame d'Ionis, qui
-venait elle-même s'informer de moi et surveiller les soins que l'on
-me donnait. Elle me parla avec amitié et me marqua de l'intérêt
-véritable. Je la remerciai de mon mieux et l'assurai que je me
-portais fort bien.
-</p>
-<p>
-Alors apparut la tête grave d'un médecin, qui examina mon pouls et
-ma langue, me prescrivit le repos, et dit à madame d'Ionis:
-</p>
-<p>
-&mdash;Ce ne sera rien. Empêchez-le de lire, d'écrire et de causer
-jusqu'à demain, et il pourra retourner dans sa famille après-demain.
-</p>
-<p>
-Resté seul avec Baptiste, je l'interrogeai.
-</p>
-<p>
-&mdash;Mon Dieu, monsieur, me dit-il, je suis bien embarrassé pour vous
-répondre. Il paraît que la chambre où vous étiez passe pour être
-hantée...
-</p>
-<p>
-&mdash;La chambre où j'étais? Où suis-je donc?
-</p>
-<p>
-Je regardai autour de moi, et, sortant de ma torpeur, je reconnus enfin
-que je n'étais plus dans la <i>chambre aux dames</i>, mais dans un autre
-appartement du château.
-</p>
-<p>
-&mdash;Pour moi, monsieur, reprit Baptiste, qui était un esprit
-très-positif, j'ai dormi dans cette chambre et n'y ai rien vu. Je
-ne crois pas du tout à ces histoires-là. Mais, quand j'ai entendu
-que vous vous tourmentiez dans la fièvre, parlant toujours d'une
-belle dame qui existe et qui n'existe pas, qui est morte et qui est
-vivante... que sais-je ce que vous n'avez pas dit là-dessus!
-c'était si joli quelquefois, que j'aurais voulu le retenir, ou
-savoir écrire pour le conserver; mais cela vous faisait du mal, et
-j'ai pris le parti de vous apporter ici, où vous êtes mieux.
-Voyez-vous, monsieur, tout ça vient de ce que vous faites trop de vers.
-Monsieur votre père le disait bien, que ça dérangeait les idées!
-Vous feriez mieux de ne penser qu'à vos dossiers.
-</p>
-<p>
-&mdash;Tu as certainement raison, mon cher Baptiste, répondis-je, et je
-tâcherai de suivre ton conseil. Il me semble, en effet, que j'ai eu
-un accès de folie.
-</p>
-<p>
-&mdash;De folie? Oh! non pas, monsieur, Dieu merci! Vous avez battu la
-campagne dans la fièvre, comme ça peut arriver à tout le monde; mais
-voilà que c'est fini, et, si vous voulez prendre un peu de bouillon
-de poulet, vous vous retrouverez dans vos esprits comme vous y étiez
-auparavant.
-</p>
-<p>
-Je me résignai au bouillon de poulet, bien que j'eusse souhaité
-quelque chose de plus nourrissant pour me remettre vite. Je me sentais
-accablé de fatigue. Peu à peu, mes forces revinrent dans la journée,
-et on me permit de souper légèrement. Le lendemain, madame d'Ionis
-revint me voir. J'étais levé et me sentais tout à fait bien. Je lui
-parlai avec beaucoup de sens de ce qui m'était arrivé, sans
-toutefois lui donner aucun détail à cet égard. J'avais été fou:
-j'en étais très-honteux, et la priais de me garder le secret;
-j'étais perdu comme avocat, si l'on me faisait, dans le pays, la
-réputation d'un visionnaire; mon père s'en affecterait beaucoup.
-</p>
-<p>
-&mdash;Ne craignez rien, me répondit-elle; je vous réponds de la
-discrétion de mes gens; assurez-vous du silence de votre valet de
-chambre, et cette aventure ne sortira pas d'ici. D'ailleurs, quand
-même on raconterait quelque chose, nous en serions tous quittes pour
-dire que vous avez eu un accès de fièvre, et qu'il a plu à ces
-esprits superstitieux de l'interpréter au gré de leur crédulité.
-Au fond, ce serait la vérité. Vous avez pris un coup de soleil en
-venant ici à cheval par une journée brûlante. Vous avez été malade
-dans la nuit. Les jours suivants, je vous ai tourmenté avec ce
-malheureux procès, et, pour vous amener à mon avis, je n'ai reculé
-devant rien!
-</p>
-<p>
-Elle s'arrêta, et, changeant de ton:
-</p>
-<p>
-&mdash;Vous souvient-il de ce que je vous ai dit avant-hier, dans la
-bibliothèque?
-</p>
-<p>
-&mdash;J'avoue que je ne l'ai pas compris, j'étais sous le coup...
-</p>
-<p>
-&mdash;De la fièvre? Certainement, je l'ai bien vu!
-</p>
-<p>
-&mdash;Vous plaît-il de me répéter, maintenant que j'ai toute ma
-tête, ce que vous m'avez dit à propos de l'apparition?
-</p>
-<p>
-Madame d'Ionis hésita.
-</p>
-<p>
-&mdash;Est-ce que votre mémoire a conservé le souvenir de cette
-apparition? me dit-elle d'un ton léger, mais en m'examinant avec
-une sorte d'inquiétude.
-</p>
-<p>
-&mdash;Non, répondis-je, c'est très-confus maintenant; confus comme un
-songe dont on a enfin conscience et que l'on ne pense plus à
-ressaisir.
-</p>
-<p>
-Je mentais avec aplomb; madame d'Ionis en fut dupe, et je vis
-qu'elle mentait aussi, en prétendant ne m'avoir parlé, dans la
-bibliothèque, que de l'effet du manuscrit, pour s'accuser de me
-l'avoir prêté dans un moment où j'étais déjà fort agité. Il
-fut évident pour moi qu'elle m'avait dit là-dessus, la veille,
-dans un mouvement d'effroi devant mon état mental, des choses
-qu'elle était maintenant bien aise que je n'eusse pas entendues;
-mais je ne soupçonnai pas ce que ce pouvait être. Elle me voyait
-tranquille, elle me croyait guéri. Je parlais avec assurance de ma
-vision, comme d'un accès de fièvre chaude. Elle m'engagea à n'y
-plus penser du tout, à ne jamais m'en tourmenter.
-</p>
-<p>
-&mdash;N'allez pas vous croire plus faible d'esprit qu'un autre,
-ajouta-t-elle; il n'y a personne qui n'ait eu quelques heures de
-délire dans sa vie. Restez encore deux ou trois jours avec nous; quoi
-qu'en dise le médecin, je ne veux pas vous renvoyer, faible et pâle,
-à vos parents. Nous ne parlerons plus du procès, c'est inutile;
-j'irai voir votre père et en causer avec lui, sans vous en tourmenter
-davantage.
-</p>
-<p>
-Le soir, j'étais tout à fait guéri; j'essayai de pénétrer dans
-mon ancienne chambre, elle était fermée. Je me hasardai à demander la
-clef à Zéphyrine, qui répondit l'avoir remise à madame d'Ionis.
-On ne voulait plus y loger personne jusqu'à ce que la légende,
-récemment exhumée, fût oubliée de nouveau.
-</p>
-<p>
-Je prétendis avoir laissé quelque chose dans cette chambre. Il fallut
-céder: Zéphyrine alla chercher la clef et entra avec moi. Je cherchai
-partout sans vouloir dire ce que je cherchais. Je regardai dans le foyer
-de la cheminée et je vis, sur les pierres disjointes, les égratignures
-fraîches que Baptiste y avait faites avec son couteau. Mais qu'est-ce
-que cela prouvait, sinon que, dans ma folie, j'avais fait chercher là
-un objet qui n'existait que dans le souvenir d'un rêve? J'avais
-cru trouver une bague et la mettre à mon doigt. Elle n'y était plus,
-elle n'y avait sans doute jamais été!
-</p>
-<p>
-Je n'osai même plus interroger Baptiste sur ce fait. On ne me laissa
-pas seul un instant dans la chambre aux dames et on la referma dès que
-j'en fus sorti. Je sentis que rien ne me retenait plus au château
-d'Ionis et je partis le lendemain matin, furtivement, pour échapper
-à la conduite en voiture dont on m'avait menacé.
-</p>
-<p>
-Le cheval et le grand air me remirent tout à fait. Je traversai assez
-vite les bois qui environnaient le château, dans la crainte d'être
-poursuivi par la sollicitude de ma belle hôtesse. Puis je ralentis mon
-cheval à deux lieues de là, et arrivai tranquillement à Angers dans
-l'après-midi.
-</p>
-<p>
-Ma figure était un peu altérée: mon père ne s'en aperçut pas
-beaucoup; mais rien n'échappe à l'œil d'une mère, et la
-mienne s'en inquiéta. Je parvins à la tranquilliser en mangeant avec
-appétit; j'avais arraché à Baptiste le serment de ne rien dire;
-il y avait mis cette restriction, qu'il ne le tiendrait pas si je
-venais à retomber malade.
-</p>
-<p>
-Aussi je m'en gardai bien! je me soignai moralement et physiquement
-comme un garçon très-épris de la conservation de son être. Je
-travaillai sans excès, je me promenai régulièrement, j'éloignai
-toute idée lugubre, je m'abstins de toute lecture excitante. La
-raison de toute cette raison prenait sa source dans une folie obstinée
-mais tranquille et, pour ainsi dire, maîtresse d'elle-même. Je
-voulais constater devant mon propre jugement que je n'avais pas été
-fou, que je ne l'étais pas, et qu'il n'y avait rien de plus
-avéré à mes propres yeux que l'existence des dames vertes. Je
-voulais aussi remettre mon esprit dans l'état de lucidité
-nécessaire pour cacher mon secret et le nourrir en moi, comme la source
-de ma vie intellectuelle et le critérium de ma vie morale.
-</p>
-<p>
-Toute trace de crise s'effaça donc rapidement, et, à me voir
-studieux, raisonnable et modéré en toutes choses, il eût été
-impossible de deviner que j'étais sous l'empire d'une idée fixe,
-d'une monomanie bien conditionnée.
-</p>
-<p>
-Trois jours après mon retour à Angers, mon père m'envoya à Tours
-pour une autre affaire. J'y passai vingt-quatre heures, et, quand je
-revins <i>chez nous</i>, j'appris que madame d'Ionis était venue
-s'entendre avec mon père sur la suite de son procès. Elle avait paru
-céder à la raison positive: elle consentait à le gagner.
-</p>
-<p>
-Je fus content de ne l'avoir pas rencontrée. Il serait impossible de
-dire qu'une aussi charmante femme me fût devenue antipathique; mais
-il est certain que je craignais plus que je ne désirais de me retrouver
-avec elle. Son scepticisme, dont elle n'avait paru se débarrasser un
-jour avec moi que pour m'en accabler le lendemain, me faisait
-l'effet d'une injure et me causait une souffrance inexprimable.
-</p>
-<p>
-Au bout de deux mois, quelque effort que je fisse pour paraître
-heureux, ma mère s'aperçut de l'épouvantable tristesse qui
-régnait au fond de mes pensées. Tout le monde remarquait en moi un
-grand changement à mon avantage, et elle s'en était réjouie
-d'abord. Ma conduite était d'une austérité complète et mon
-entretien aussi grave et aussi sensé que celui d'un vieux magistrat.
-Sans être dévot, je me montrais religieux. Je ne scandalisais plus les
-simples par mon voltairianisme. Je jugeais avec impartialité toutes
-choses et critiquais sans aigreur celles que je n'admettais pas. Tout
-cela était édifiant, excellent; mais je n'avais plus de goût à
-rien et je portais la vie comme un fardeau. Je n'étais plus jeune, je
-ne connaissais plus ni l'ivresse de l'enthousiasme ni l'entraînement
-de la gaieté.
-</p>
-<p>
-J'eus donc le temps, malgré mes grandes occupations, de faire des
-vers, et j'aurais eu encore ce temps-là, quand même on ne me
-l'eût pas laissé, car je ne dormais presque plus et ne recherchais
-aucun de ces amusements qui absorbent les trois quarts de la vie d'un
-jeune homme. Je ne songeais plus à l'amour, je fuyais le monde, je ne
-paradais plus avec les hommes de mon âge sous les yeux des belles dames
-du pays. J'étais retiré, méditatif, austère, très-doux avec les
-miens, très-modeste avec tout le monde, très-ardent aux luttes du
-barreau. Je passai pour un garçon accompli, mais j'étais
-profondément malheureux.
-</p>
-<p>
-C'est que je nourrissais, avec un stoïcisme étrange, une passion
-insensée et sans analogue dans la vie. J'aimais une ombre; je ne
-pouvais même pas dire une morte. Toutes mes recherches historiques
-n'avaient abouti qu'à me prouver ceci: Les trois demoiselles
-d'Ionis n'avaient peut-être jamais existé que dans la légende.
-Leur histoire, placée par les derniers chroniqueurs à l'époque de
-Henri II, était déjà une vieille chronique incertaine à cette même
-époque. Il ne restait d'elles ni un titre, ni un nom, ni un écusson
-dans les papiers de la famille d'Ionis, que mon père, en raison du
-procès, avait tous entre les mains; ni même une pierre tumulaire en
-aucun lieu de la contrée!
-</p>
-<p>
-J'adorais donc une pure fiction, éclose, selon toute apparence, dans
-les fumées de mon cerveau. Mais voilà où il eût été impossible de
-me convaincre. J'avais vu et entendu cette merveille de beauté; elle
-existait dans une région où il m'était impossible de l'atteindre,
-mais d'où il lui était possible de descendre vers moi. Creuser le
-problème de cette existence indéfinissable et le mystère du lien qui
-s'était formé entre nous m'eût conduit au délire. Je le sentais,
-je ne voulais rien expliquer, rien approfondir; je vivais par la foi,
-qui est l'<i>argument des choses qui n'apparaissent pas</i>, une folie
-sublime, soit, si la raison n'est que l'argument de ce qui tombe
-sous les sens.
-</p>
-<p>
-Ma folie n'était pas aussi puérile qu'on eût pu le craindre. Je
-la soignais comme une faculté supérieure et ne lui permettais pas de
-descendre des hauteurs où je l'avais placée. Je m'abstins donc de
-toute évocation nouvelle, dans la crainte de m'égarer à la
-poursuite cabalistique de quelque chimère indigne de moi.
-L'immortelle m'avait dit de devenir digne qu'elle restât vivante
-dans ma pensée. Elle ne m'avait pas promis de revenir sous la forme
-où je l'avais vue. Elle avait dit que cette forme n'existait pas et
-n'était que la création produite en moi par l'élévation de mon
-sentiment pour elle. Je ne devais donc pas tourmenter mon cerveau pour
-la reproduire, car mon cerveau pouvait la dénaturer et faire surgir
-quelque image au-dessous d'elle. Je voulais purifier ma vie et
-cultiver en moi le trésor de la conscience, dans l'espoir que, à un
-moment donné, cette céleste figure viendrait d'elle-même se placer
-devant moi et m'entretenir avec cette voix chérie que je n'avais
-pas mérité d'entendre longtemps.
-</p>
-<p>
-Sous l'empire de cette manie, j'étais en train de devenir homme de
-bien, et il est fort étrange que je fusse conduit à la sagesse par la
-folie. Mais c'était là quelque chose de trop subtil et de trop tendu
-pour la nature humaine. Cette rupture de mon âme avec le reste de mon
-être, et de ma vie avec les entraînements de la jeunesse, devait me
-conduire peu à peu au désespoir, peut-être à la fureur.
-</p>
-<p>
-Je n'en étais encore qu'à la mélancolie, et, bien que très-pâli
-et très-amaigri, je n'étais ni malade ni insensé en apparence,
-lorsque la cause des d'Ionis contre les d'Aillane arriva au rôle.
-Mon père m'avertit de préparer mon plaidoyer pour la semaine
-suivante. Il y avait alors trois mois environ que j'avais quitté, par
-une matinée de juin, le funeste château d'Ionis.
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<p><a id="chap05"></a></p>
-
-<h4>V
-<br /><br />
-LE DUEL</h4>
-
-<p>
-À mesure que nous avions étudié cette triste affaire, nous nous
-étions bien convaincus, mon père et moi, qu'elle était <i>imperdable</i>.
-Deux testaments se trouvaient en présence: l'un qui, depuis cinq
-ans, avait reçu sa pleine exécution, était en faveur de M.
-d'Aillane. Gêné à l'époque de cet héritage, il s'était
-libéré en vendant l'immeuble qu'il regardait comme sien. L'autre
-testament, découvert trois ans après, par un de ces étranges hasards
-qui font dire que, parfois, la vie ressemble à un roman, dépouillait
-tout à coup les d'Aillane pour enrichir madame d'Ionis. La
-validité de ce dernier acte était incontestable; la date,
-postérieure à celle du premier, était nette et précise. M.
-d'Aillane plaidait l'état d'enfance du testateur et l'espèce
-de pression que M. d'Ionis avait exercée sur lui à ses derniers
-moments. Ce dernier point était assez réel; mais l'état
-d'enfance ne pouvait être constaté en aucune façon.
-</p>
-<p>
-En outre, M. d'Ionis prétendait, avec raison, que, pressé par ses
-créanciers, d'Aillane leur avait cédé l'immeuble au-dessous de sa
-valeur, et il réclamait une somme assez importante, puisque c'était
-le dernier débris de la fortune de ses adversaires.
-</p>
-<p>
-M. d'Aillane n'espérait guère le succès. Il sentait la faiblesse
-de sa cause; mais il tenait à se laver de l'accusation, portée
-contre lui, d'avoir connu ou seulement soupçonné l'existence du
-second testament, d'avoir engagé la personne qui en était
-dépositaire à le tenir caché pendant trois ans, et de s'être
-hâté de mobiliser l'héritage pour échapper en partie aux
-conséquences de l'avenir. Il y avait donc, en outre du fond de
-l'affaire, discussion sur la valeur réelle de l'immeuble,
-exagérée en plus et en moins par les deux parties, dans les débats
-antérieurs à l'intervention de mon père dans le procès.
-</p>
-<p>
-Nous causions ensemble sur ce dernier point, mon père et moi, et nous
-n'étions pas tout à fait d'accord, lorsque Baptiste nous annonça
-la visite de M. d'Aillane fils, capitaine au régiment de ***.
-</p>
-<p>
-Bernard d'Aillane était un beau garçon, de mon âge à peu près,
-fier, vif et plein de franchise. Il s'exprima très-poliment, faisant
-appel à notre honneur en homme qui en connaissait la rigidité; mais,
-à la fin de son exorde, emporté par la vivacité de son naturel, il
-laissa percer une menace fort claire contre moi, pour le cas où, dans
-ma plaidoirie, je viendrais à exprimer quelque doute sur la parfaite
-loyauté de son père.
-</p>
-<p>
-Le mien fut plus ému que moi de ce défi, et, avocat dans l'âme, il
-s'en courrouça avec éloquence. Je vis que d'un projet de
-conciliation allait naître une querelle, et je priai les deux
-interlocuteurs de m'écouter.
-</p>
-<p>
-&mdash;Permettez-moi, mon père, dis-je, de faire observer à M.
-d'Aillane qu'il vient de commettre une grave imprudence, et que, si
-je n'étais pas, grâce au devoir de ma profession, d'un sang plus
-rassis que le sien, je prendrais plaisir à provoquer sa colère, en
-faisant argument de tout pour les besoins de ma cause.
-</p>
-<p>
-&mdash;Qu'est-ce à dire? s'écria mon père, qui était le plus doux
-des hommes dans son intérieur, mais passablement emporté dans
-l'exercice de ses fonctions. J'espère bien, mon fils, que vous
-ferez argument de tout, et que, s'il y a lieu, le moins du monde, à
-suspecter la bonne foi de vos adversaires, ce ne sont point la petite
-moustache et la petite épée de M. le capitaine d'Aillane, non plus
-que la grande moustache et la grande épée de monsieur son père, qui
-vous retiendront de le proclamer.
-</p>
-<p>
-Le jeune d'Aillane était hors de lui, et, ne pouvant s'en prendre
-à un homme de l'âge de mon père, il avait grand besoin de s'en
-prendre à moi. Il m'envoya quelques paroles assez aigres que je ne
-relevai pas, et, m'adressant toujours à mon père, je lui répondis:
-</p>
-<p>
-&mdash;Vous avez parfaitement raison de croire que je ne me laisserai pas
-intimider; mais il faut pardonner à M. d'Aillane d'avoir eu cette
-pensée. Si je me trouvais dans la même situation que lui, et que votre
-honneur fût en cause, songez, mon cher père, que je ne serais
-peut-être pas plus patient et plus raisonnable qu'il ne faut. Ayons
-donc des égards pour son inquiétude, et, puisque nous pouvons la
-soulager, n'ayons pas la rigueur de la faire durer davantage. J'ai
-assez examiné l'affaire pour être persuadé de l'extrême
-délicatesse de toute la famille d'Aillane, et je me ferai un plaisir
-comme un devoir de lui rendre hommage en toute occasion.
-</p>
-<p>
-&mdash;Voilà tout ce que je voulais, monsieur, s'écria le jeune homme
-en me serrant les mains; et, maintenant, gagnez votre procès, nous ne
-demandons pas mieux!
-</p>
-<p>
-&mdash;Un instant, un instant! reprit mon père avec le feu qu'à
-l'audience il portait dans ses répliques. Je ne sais quelles sont, en
-définitive, vos idées, mon fils, sur cette parfaite loyauté; mais,
-quant à moi, si je trouve, dans l'historique de l'affaire, des
-circonstances où elle me paraît évidente, il en est d'autres qui me
-laissent des doutes, et je vous prie de ne vous engager à rien, avant
-d'avoir pesé toutes les objections que j'étais en train de vous
-faire lorsque monsieur nous a accordé l'honneur de sa visite.
-</p>
-<p>
-&mdash;Permettez-moi, mon père, répondis-je avec fermeté, de vous dire
-que de légères apparences ne me suffiraient pas pour partager vos
-doutes. Sans parler de la réputation bien établie de M. le comte
-d'Aillane, j'ai sur son compte et sur celui de sa famille un
-témoignage...
-</p>
-<p>
-Je m'arrêtai, en songeant que ce témoignage de ma sublime et
-mystérieuse amie, je ne pouvais l'invoquer sans faire rire de moi. Il
-était pourtant si sérieux dans ma pensée, que rien au monde, pas
-même des faits apparents, ne m'en eussent fait douter.
-</p>
-<p>
-&mdash;Je sais de quel témoignage vous parlez, dit mon père. Madame
-d'Ionis a beaucoup d'affection...
-</p>
-<p>
-&mdash;Je connais à peine madame d'Ionis! répliqua vivement le jeune
-d'Aillane.
-</p>
-<p>
-&mdash;Aussi, je ne parle point de vous, monsieur, reprit mon père en
-souriant; je parle du comte d'Aillane et de mademoiselle sa fille.
-</p>
-<p>
-&mdash;Et moi, mon père, dis-je à mon tour, je n'ai pas voulu parler de
-madame d'Ionis.
-</p>
-<p>
-&mdash;Peut-on vous demander, me dit le jeune d'Aillane, quelle est la
-personne qui a eu sur vous cette heureuse influence, afin que je puisse
-lui en savoir gré?
-</p>
-<p>
-&mdash;Vous me permettrez, monsieur, de ne pas vous le dire. Ceci m'est
-tout personnel.
-</p>
-<p>
-Le jeune capitaine me demanda pardon de son indiscrétion, prit congé
-de mon père un peu froidement, et se retira en me témoignant sa
-gratitude pour mes bons procédés.
-</p>
-<p>
-Je le suivis jusqu'à la porte de la rue, comme pour le reconduire.
-Là, il me tendit encore la main; mais, cette fois, je retirai la
-mienne, et, le priant d'entrer un instant dans mon appartement qui
-donnait sur le vestibule d'entrée de notre maison, je lui déclarai
-de nouveau que j'étais persuadé de la noblesse de sentiments de son
-père, et bien déterminé à ne pas porter la moindre atteinte à
-l'honneur de sa famille. Après quoi, je lui dis:
-</p>
-<p>
-&mdash;Ceci établi, monsieur, vous allez me permettre de vous demander
-raison de l'insulte que vous m'avez faite, en doutant de ma fierté
-jusqu'à me menacer de votre ressentiment. Si je ne l'ai pas fait
-devant mon père, qui semblait m'y pousser, c'est parce que je sais
-que, sa colère passée, il se fût senti le plus malheureux des hommes.
-J'ai aussi une mère fort tendre; c'est ce qui me fait vous
-demander le secret sur l'explication que nous avons ici. Chargé des
-intérêts de madame d'Ionis, c'est demain que je plaide sa cause.
-Je vous prie donc de m'accorder pour après-demain, au sortir du
-Palais, le rendez-vous que je vous demande.
-</p>
-<p>
-&mdash;Non, parbleu! il n'en sera rien, s'écria le jeune homme en me
-sautant au cou. Je n'ai pas la moindre envie de tuer un garçon qui me
-montre tant de cœur et de justice! J'ai eu tort, j'ai agi en
-mauvaise tête, et me voilà tout prêt à vous en demander pardon.
-</p>
-<p>
-&mdash;C'est fort inutile, monsieur, car vous étiez tout pardonné
-d'avance. Dans mon état, on est exposé à ces offenses-là et elles
-n'atteignent pas un honnête homme; mais il n'y en a pas moins
-nécessité pour moi de me battre avec vous.
-</p>
-<p>
-&mdash;Oui-da! Et pourquoi diable, après les excuses que je vous fais?
-</p>
-<p>
-&mdash;Parce que ces excuses sont intimes, tandis que votre visite ici a
-été publique. Voilà votre grand cheval qui piaffe à notre porte, et
-votre soldat galonné qui attire tous les regards. Vous savez bien ce
-que c'est qu'une petite ville de province. Dans une heure, tout le
-monde saura qu'un brillant officier est venu menacer un petit avocat
-plaidant contre lui, et vous pouvez être bien sûr que, demain, lorsque
-j'aurai pour vous et les vôtres les égards que je crois vous devoir,
-plus d'un esprit malveillant m'accusera d'avoir peur de vous, et
-rira de ma figure placée en regard de la vôtre. Je me résigne à
-cette humiliation; mais, mon devoir accompli, j'aurai un autre devoir
-qui sera de prouver que je ne suis pas un lâche, indigne d'exercer
-une profession honorable, et capable de trahir la confiance de ses
-clients dans la crainte d'un coup d'épée. Songez que je suis
-très-jeune, monsieur, et que j'ai à établir mon caractère, à
-présent ou jamais.
-</p>
-<p>
-&mdash;Vous me faites comprendre ma faute, répondit M. d'Aillane. Je
-n'ai pas senti la gravité de ma démarche, et je vous dois des
-excuses publiques.
-</p>
-<p>
-&mdash;Il sera trop tard après ma plaidoirie: on pourrait toujours croire
-que j'ai cédé à la crainte; et il serait trop tôt auparavant: on
-pourrait croire que vous craignez mes révélations.
-</p>
-<p>
-&mdash;Alors, je vois qu'il n'y a pas moyen de s'arranger, et que
-tout ce que je peux faire pour vous, c'est de vous donner la
-réparation que vous exigez. Comptez donc sur ma parole et sur mon
-silence. En sortant du Palais, demain, vous me trouverez au lieu qu'il
-vous plaira de désigner.
-</p>
-<p>
-Nous fîmes nos conventions. Après quoi, le jeune officier me dit
-d'un air affectueux et triste:
-</p>
-<p>
-&mdash;Voilà pour moi une mauvaise affaire, monsieur! car, si j'avais
-le malheur de vous tuer, je crois que je me tuerais moi-même après. Je
-ne pourrais pas me pardonner la nécessité où j'ai mis un homme de
-cœur comme vous de jouer sa vie contre la mienne. Dieu veuille que le
-résultat ne soit pas trop grave! Il me servira de leçon. Et, en
-attendant, quoi qu'il arrive, voyez mon repentir et n'ayez pas une
-trop mauvaise idée de moi. Il est bien certain que le monde nous
-élève mal, nous autres jeunes gens de famille! Nous oublions que la
-bourgeoisie nous vaut et qu'il est temps de compter avec elle. Allons,
-donnez-moi la main à présent, en attendant que nous nous coupions la
-gorge!
-</p>
-<p>
-Madame d'Ionis devait venir le lendemain pour assister aux débats.
-J'avais reçu d'elle plusieurs lettres très-amicales où elle ne me
-détournait plus de mon devoir d'avocat, et où elle se contentait de
-me recommander de respecter l'honneur de ses parents, qui ne pouvait,
-disait-elle, être méconnu et offensé sans qu'il en rejaillît de la
-honte sur elle-même. Il était facile de voir qu'elle comptait sur sa
-présence pour me contenir, au cas où je me laisserais emporter par
-quelque dépit oratoire.
-</p>
-<p>
-Elle se trompait en supposant qu'elle eût exercé sur moi quelque
-pouvoir. J'étais désormais gouverné par une plus haute influence,
-par un souvenir bien autrement puissant que le sien.
-</p>
-<p>
-Je m'entretins encore avec mon père dans la soirée, et l'amenai à
-me laisser libre d'apprécier comme je l'entendais le côté moral
-de l'affaire. Il me donna le bonsoir en me disant d'un air un peu
-goguenard, que je ne compris pas plus que ses paroles:
-</p>
-<p>
-&mdash;Mon cher enfant, prends garde à toi! Madame d'Ionis est pour toi
-un oracle, je le sais! Mais j'ai grand'peur que tu ne tiennes le
-bougeoir pour un autre.
-</p>
-<p>
-Et, comme il vit mon étonnement, il ajouta:
-</p>
-<p>
-&mdash;Nous parlerons de cela plus tard. Songe à bien parler demain et à
-faire honneur à ton père!
-</p>
-<p>
-Au moment de me mettre au lit, je fus frappé de la vue d'un nœud de
-rubans verts attaché à mon oreiller avec une épingle. Je le pris et
-sentis qu'il contenait une bague: c'était l'étoile d'émeraude dont le
-souvenir ne m'était resté que comme celui d'un rêve de la fièvre.
-Elle existait, cette bague mystérieuse; elle m'était rendue!
-</p>
-<p>
-Je la passai à mon doigt et je la touchai cent fois pour m'assurer
-que je n'étais pas dupe d'une illusion; puis je l'ôtai et
-l'examinai avec une attention dont je n'avais pas été capable au
-château d'Ionis, et j'y déchiffrai cette devise en caractères
-très-anciens: <i>Ta vie n'est qu'à moi</i>.
-</p>
-<p>
-C'était donc une défense de me battre? L'immortelle ne voulait
-pas me permettre encore d'aller la rejoindre? Ce fut une cruelle
-douleur; car, depuis quelques heures, la soif de la mort s'était
-emparée de moi, et j'espérais être autorisé par les circonstances
-à me débarrasser de la vie sans révolte et sans lâcheté.
-</p>
-<p>
-Je sonnai Baptiste, que j'entendais marcher encore dans la maison.
-</p>
-<p>
-&mdash;Écoute, lui dis-je, il faut me dire la vérité, mon ami; car tu
-es un honnête homme, et ma raison est dans tes mains. Qui est venu ici
-dans la soirée? Qui a apporté la bague dans ma chambre, là, sur mon
-oreiller?
-</p>
-<p>
-&mdash;Quelle bague, monsieur? Je n'ai pas vu de bague.
-</p>
-<p>
-&mdash;Mais, maintenant, ne la vois-tu pas? N'est-elle pas à mon doigt?
-Ne l'y as-tu pas déjà vue au château d'Ionis?
-</p>
-<p>
-&mdash;Certainement, monsieur, que je la vois et que je la reconnais bien!
-C'est celle que vous aviez perdue là-bas et que j'ai retrouvée
-entre deux carreaux; mais je vous jure, sur l'honneur, que je ne sais
-pas comment elle se trouve ici, et qu'en faisant votre couverture, je
-n'ai rien vu sur votre oreiller.
-</p>
-<p>
-&mdash;Au moins, peut-être, pourras-tu me dire une chose que je n'ai
-jamais osé te demander après cette fièvre qui m'avait rendu fou
-pendant quelques heures. Par qui cette bague m'avait-elle été prise
-au château d'Ionis?
-</p>
-<p>
-&mdash;Voilà ce que je ne sais pas non plus, monsieur! Ne vous la voyant
-plus au doigt, j'ai pensé que vous l'aviez cachée... pour ne pas
-compromettre...
-</p>
-<p>
-&mdash;Qui? Explique-toi!
-</p>
-<p>
-&mdash;Dame! monsieur, est-ce que ce n'est pas madame d'Ionis qui vous
-l'avait donnée?
-</p>
-<p>
-&mdash;Nullement.
-</p>
-<p>
-&mdash;Après ça, monsieur n'est pas forcé de me dire... Mais ça doit
-être elle qui vous l'a renvoyée.
-</p>
-<p>
-&mdash;As-tu vu quelqu'un de chez elle venir ici aujourd'hui?
-</p>
-<p>
-&mdash;Non, monsieur, personne. Mais celui qui a fait la commission
-connaît les êtres de la maison, pas moins!
-</p>
-<p>
-Voyant que je ne tirerais rien de l'examen des choses réelles, je
-congédiai Baptiste et me livrai à mes rêveries accoutumées. Tout
-cela ne pouvait plus être expliqué naturellement. Cette bague
-contenait le secret de ma destinée. J'étais désolé d'avoir à
-désobéir à mon immortelle et j'étais heureux en même temps de
-m'imaginer qu'elle tenait sa promesse de veiller sur moi.
-</p>
-<p>
-Je ne fermai pas l'œil de la nuit. Ma pauvre tête était bien malade
-et mon cœur encore plus. Devais-je désobéir à l'arbitre de ma
-destinée? devais-je lui sacrifier mon honneur? Je m'étais engagé
-trop avant avec M. d'Aillane pour revenir sur mes pas. Je
-m'arrêtais par moments à la pensée du suicide pour échapper au
-supplice d'une existence que je ne comprenais plus. Et puis je me
-tranquillisais par la pensée que cette terrible et délicieuse devise:
-<i>Ta vie n'est qu'à moi</i>, n'avait pas le sens que je lui attribuais,
-et je résolus de passer outre, me persuadant que l'immortelle
-m'apparaîtrait sur le lieu même du combat, si sa volonté était de
-l'empêcher.
-</p>
-<p>
-Mais pourquoi ne m'apparaissait-elle pas elle-même pour mettre fin à
-mes perplexités? Je l'invoquais avec une ardeur désespérée.
-</p>
-<p>
-&mdash;L'épreuve est trop longue et trop cruelle! lui disais-je; j'y
-perdrai la raison et la vie. Si je dois vivre pour toi, si je
-t'appartiens...
-</p>
-<p>
-Un coup de marteau à la porte de la maison me fit tressaillir. Il ne
-faisait pas encore jour. Il n'y avait que moi d'éveillé chez nous.
-Je m'habillai à la hâte. On frappa un second coup, puis un
-troisième, au moment où je m'élançais dans le vestibule.
-</p>
-<p>
-J'ouvris tout tremblant. Je ne sais quel rapport mon imagination
-pouvait établir entre cette visite nocturne et le sujet de mes
-angoisses; mais, quel que fût le visiteur, j'avais le pressentiment
-d'une solution. C'en était une, en effet, bien que je ne pusse
-comprendre le lien des événements où j'allais voir bientôt se
-dénouer ma situation.
-</p>
-<p>
-Le visiteur était un domestique de madame d'Ionis, qui arrivait à
-bride abattue avec une lettre pour mon père ou pour moi, car nos deux
-noms étaient sur l'adresse.
-</p>
-<p>
-Pendant qu'on se levait dans la maison pour venir ouvrir, je lus ce
-qui suit:
-</p>
-<p>
-«Arrêtez le procès. Je reçois à l'instant et vous transmets une
-nouvelle grave qui vous dégage de votre parole envers M. d'Ionis. M.
-d'Ionis n'est plus. Vous en aurez la nouvelle officielle dans la
-journée.»
-</p>
-<p>
-Je portai la lettre à mon père.
-</p>
-<p>
-&mdash;À la bonne heure! dit-il. Voilà une heureuse affaire pour notre
-belle cliente, si ce maussade défunt ne lui laisse pas trop de dettes;
-une heureuse affaire aussi pour les d'Aillane! La cour y perdra
-l'occasion d'un beau jugement, et toi celle d'un beau plaidoyer.
-Alors... dormons, puisqu'il n'y a rien de mieux à faire!
-</p>
-<p>
-Il se retourna vers la ruelle; puis il me rappela comme je sortais de
-sa chambre.
-</p>
-<p>
-&mdash;Mon cher enfant, me dit-il en se frottant les yeux, je pense à une
-chose: c'est que vous êtes amoureux de madame d'Ionis, et que, si
-elle est ruinée...
-</p>
-<p>
-&mdash;Non, non, mon père! m'écriai-je, je ne suis pas amoureux de
-madame d'Ionis.
-</p>
-<p>
-&mdash;Mais tu l'as été? Voyons, la vérité? C'est là la cause de
-ce bon changement qui s'est fait en toi. L'ambition du talent
-t'est venue... et cette mélancolie dont ta mère s'inquiète...
-</p>
-<p>
-&mdash;Certainement! dit ma mère, qui avait été réveillée par les
-coups de marteau à une heure indue, et qui était entrée, en cornette
-de nuit, pendant que nous causions; soyez sincère, mon cher fils!
-vous aimez cette belle dame, et même je crois que vous en êtes aimé.
-Eh bien, confessez-vous à vos parents...
-</p>
-<p>
-&mdash;Je veux bien me confesser, répondis-je en embrassant ma bonne mère;
-j'ai été amoureux de madame d'Ionis pendant deux jours; mais
-j'ai été guéri le troisième jour.
-</p>
-<p>
-&mdash;Sur l'honneur? dit mon père.
-</p>
-<p>
-&mdash;Sur l'honneur!
-</p>
-<p>
-&mdash;Et la raison de ce changement?
-</p>
-<p>
-&mdash;Ne me la demandez pas, je ne puis vous la dire.
-</p>
-<p>
-&mdash;Moi, je la sais, dit mon père riant et bâillant à la fois:
-c'est que la petite madame d'Ionis et ce beau cousin qui ne la
-connaît pas... Mais ce n'est pas l'heure de faire des propos de
-commère. Il n'est que cinq heures, et, puisque mon fils ne soupire ni
-ne plaide aujourd'hui, je prétends dormir la grasse matinée.
-</p>
-<p>
-Délivré de l'anxiété relative au duel, je pris un peu de repos.
-Dans la journée, le décès de M. d'Ionis, arrivé à Vienne quinze
-jours auparavant (les nouvelles n'allaient pas vite en ce temps-là),
-fut publié dans la ville, et le procès suspendu en vue d'une
-prochaine transaction entre les parties.
-</p>
-<p>
-Nous reçûmes, le soir, la visite du jeune d'Aillane. Il venait me
-faire ses excuses devant mon père, et, cette fois, je les acceptai de
-grand cœur. Malgré l'air grave avec lequel il parlait de la mort de
-M. d'Ionis, nous vîmes bien qu'il avait peine à cacher sa joie.
-</p>
-<p>
-Il accepta notre souper; après quoi, il me suivit dans mon
-appartement.
-</p>
-<p>
-&mdash;Mon cher ami, me dit-il, car il faut que vous me permettiez de vous
-donner ce nom désormais, je veux vous ouvrir mon cœur, qui déborde
-malgré moi. Vous ne me jugez pas assez intéressé, j'espère, pour
-croire que je me réjouis follement de la fin du procès. Le secret de
-mon bonheur...
-</p>
-<p>
-&mdash;N'en parlez pas, lui dis-je; nous le savons, nous l'avons
-deviné!
-</p>
-<p>
-&mdash;Et pourquoi n'en parlerais-je pas avec vous, qui méritez tant
-d'estime et qui m'inspirez tant d'affection? Ne croyez pas être
-un inconnu pour moi. Il y a trois mois que je rends compte de toutes vos
-actions et de tous vos succès à...
-</p>
-<p>
-&mdash;À qui donc?
-</p>
-<p>
-&mdash;À une personne qui s'intéresse à vous on ne peut plus! à
-madame d'Ionis. Elle a été fort inquiète de vous pendant quelque
-temps après votre séjour chez elle. C'est au point que j'en étais
-jaloux. Elle m'a rassuré de ce côté-là, en me disant que vous
-aviez été assez grièvement malade pendant vingt-quatre heures.
-</p>
-<p>
-&mdash;Alors, dis-je avec un peu d'inquiétude, comme elle n'a pas de
-secrets pour vous, elle vous aura appris la cause de ces heures de
-délire...
-</p>
-<p>
-&mdash;Oui, ne vous en tourmentez pas; elle m'a tout raconté, et sans
-que ni elle ni moi ayons songé à nous en moquer. Bien au contraire,
-nous en étions fort tristes, et madame d'Ionis se reprochait de vous
-avoir laissé jouer avec certaines idées dont on peut recevoir trop
-d'émotion. Ce que je sais, moi, c'est que, tout en jurant comme un
-beau diable que je ne crois pas aux dames vertes, je n'aurais jamais
-eu le courage de les évoquer deux fois. Il y a mieux, si elles
-m'eussent apparu, j'aurais certainement tout cassé dans la chambre;
-et vous, que j'ai si sottement provoqué hier, vous me semblez,
-quant aux choses surnaturelles, beaucoup plus hardi que je ne serais
-curieux.
-</p>
-<p>
-Cet aimable garçon, qui était alors en congé, revint me voir les
-jours suivants, et nous fûmes bientôt intimement liés. Il ne pouvait
-pas encore se montrer au château d'Ionis, et il attendait avec
-impatience que sa belle et chère cousine lui permît de s'y
-présenter, après qu'elle aurait consacré aux convenances les
-premiers jours de son deuil. Il eût voulu se tenir dans une ville plus
-voisine de sa résidence; mais elle le lui interdisait formellement, ne
-se fiant pas à la prudence d'un fiancé si épris.
-</p>
-<p>
-Il disait, d'ailleurs, avoir des affaires à Angers, bien qu'il ne
-sût dire lesquelles, et il ne paraissait pas s'en occuper beaucoup,
-car il passait tout son temps avec moi.
-</p>
-<p>
-Il me raconta ses amours avec madame d'Ionis. Ils avaient été
-destinés l'un à l'autre et s'étaient aimés dès l'enfance.
-Caroline avait été sacrifiée à l'ambition et mise au couvent pour
-rompre leur intimité. Ils s'étaient revus en secret avant et depuis
-le mariage avec M. d'Ionis. Le jeune capitaine ne se croyait pas
-forcé de m'en faire mystère, les relations ayant été constamment
-pures.
-</p>
-<p>
-&mdash;S'il en eût été autrement, disait-il, vous ne me verriez pas
-confiant et bavard comme me voilà avec vous.
-</p>
-<p>
-Son expansion, que je me défendais d'abord de partager, finit par me
-gagner. Il était de ces caractères ouverts et droits contre lesquels
-rien ne sert de se défendre; c'est bouder contre soi-même. Il
-questionnait avec insistance et trouvait le moyen d'agir ainsi sans
-paraître curieux ni importun. On sentait qu'il s'intéressait à
-vous et qu'il eût voulu voir ceux qu'il aimait aussi heureux que
-lui-même.
-</p>
-<p>
-Je me laissai donc aller jusqu'à lui raconter toute mon histoire, et
-même à lui avouer l'étrange passion dont j'étais dominé. Il
-m'écouta très-sérieusement et m'assura qu'il ne trouvait rien
-de ridicule dans mon amour. Au lieu de chercher à m'en distraire, il
-me conseillait de poursuivre la tâche que je m'étais imposée de
-devenir un homme de bien et de mérite.
-</p>
-<p>
-&mdash;Quand vous en serez là, me disait-il, si toutefois vous n'y êtes
-pas déjà, ou il se fera dans votre vie je ne sais quel miracle, ou
-bien votre esprit, tout à coup calmé, reconnaîtra qu'il s'était
-égaré à la poursuite d'une douce chimère; quelque réalité plus
-douce encore la remplacera, et vos vertus, ainsi que vos talents, n'en
-seront pas moins des biens acquis d'un prix inestimable.
-</p>
-<p>
-&mdash;Jamais, lui répondis-je, jamais je n'aimerai que l'objet de mon
-rêve.
-</p>
-<p>
-Et, pour lui faire voir combien toutes mes pensées étaient absorbées,
-je lui montrai tous les vers et toute la prose que j'avais écrits
-sous l'empire de cette passion exclusive. Il les lut et les relut avec
-le naïf enthousiasme de l'amitié. Si j'eusse voulu le prendre au
-mot, je me serais cru un grand poëte. Il sut bientôt par cœur les
-meilleures pièces de mon recueil et il me les récitait avec feu, dans
-nos promenades au vieux château d'Angers et dans les charmants
-environs de la ville. Je résistai au désir qu'il me témoigna de les
-voir imprimer. Je pouvais faire des vers pour mon plaisir et pour le
-soulagement de mon âme agitée, mais je ne devais pas chercher la
-renommée du poëte. À cette époque, et dans le milieu où je vivais,
-c'eût été un grand discrédit pour ma profession.
-</p>
-<p>
-Enfin vint le jour où il lui fut permis de paraître au château
-d'Ionis, dont Caroline n'était pas sortie depuis trois mois
-qu'elle était veuve. Il reçut d'elle une lettre dont il me lut le
-post-scriptum. J'étais invité à l'accompagner, dans les termes
-les plus formels et les plus affectueux.
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<p><a id="chap06"></a></p>
-
-<h4>VI
-<br /><br />
-CONCLUSION</h4>
-
-<p>
-Nous arrivâmes par une journée de décembre. La terre était couverte
-de neige et le soleil se couchait dans des nuées violettes d'un ton
-superbe, mais d'un aspect mélancolique. Je ne voulus pas gêner les
-premières effusions de cœur des deux amants, et j'engageai Bernard
-à prendre de l'avance sur moi aux approches du château. J'avais,
-d'ailleurs, besoin de me trouver seul avec mes pensées dans les
-premiers moments. Ce n'était pas sans une vive émotion que je
-revoyais ces lieux où, pendant trois jours, j'avais vécu des
-siècles.
-</p>
-<p>
-Je jetai la bride de mon cheval à Baptiste, qui prit le chemin des
-écuries, et j'entrai seul par une des petites portes du parc.
-</p>
-<p>
-Ce beau lieu, dépouillé de fleurs et de verdure, avait un plus grand
-caractère. Les sombres sapins secouaient leurs frimas sur ma tête, et
-le branchage des vieux tilleuls chargés de givre dessinait de légères
-arcades de cristal sur le berceau des allées. On eût dit les nefs
-d'une cathédrale gigantesque, offrant tous les caprices d'une
-architecture inconnue et fantastique.
-</p>
-<p>
-Je retrouvai le printemps dans la rotonde de la bibliothèque. On
-l'avait isolée des galeries contiguës, en remplissant les arcades de
-panneaux vitrés, afin d'en faire une espèce de serre tempérée.
-L'eau de la fontaine murmurait donc toujours parmi des fleurs
-exotiques encore plus belles que celles que j'avais vues, et cette eau
-courante, tandis qu'au dehors toutes les eaux dormaient enchaînées
-sous la glace, était agréable à voir et à entendre.
-</p>
-<p>
-J'eus quelque peine à me décider à regarder la néréide. Je la
-trouvai moins belle que le souvenir resté en moi de celle dont elle me
-rappelait la forme et les traits. Puis, peu à peu, je me mis à
-l'admirer et à la chérir comme on chérit un portrait qui vous
-retrace au moins l'ensemble et quelques traits d'une personne
-aimée. Ma sensibilité était depuis si longtemps contenue et
-surexcitée, que je fondis en larmes et restai assis et comme brisé, à
-la place où j'avais vu celle que je n'espérais plus revoir.
-</p>
-<p>
-Un bruit de robe de soie me fit relever la tête, et je vis devant moi
-une femme assez grande, très-mince, mais du port le plus gracieux, qui
-me regardait avec sollicitude. Je songeai un instant à l'assimiler à
-ma vision; mais la nuit qui se faisait rapidement ne me permettait pas
-de bien distinguer sa figure, et, d'ailleurs, une femme en paniers et
-en falbalas ressemble si peu à une nymphe de la renaissance, que je me
-défendis de toute illusion et me levai pour la saluer comme une simple
-mortelle.
-</p>
-<p>
-Elle me salua aussi, hésita un instant à m'adresser la parole, puis
-enfin elle s'y décida et je tressaillis au son de sa voix qui faisait
-vibrer tout mon être. C'était la voix d'argent, la voix sans
-analogue sur la terre, de ma divinité. Aussi fus-je muet et incapable
-de lui répondre. Comme devant mon immortelle, j'étais enivré et
-hors d'état de comprendre ce qu'elle me disait.
-</p>
-<p>
-Elle parut très-embarrassée de mon silence, et je fis un effort pour
-sortir de cette ridicule extase. Elle me demandait si je n'étais pas
-M. Just Nivières.
-</p>
-<p>
-&mdash;Oui, madame, lui répondis-je enfin; je vous supplie de me
-pardonner ma préoccupation. J'étais un peu indisposé, je m'étais
-assoupi.
-</p>
-<p>
-&mdash;Non! reprit-elle avec une adorable douceur, vous pleuriez! C'est
-ce qui m'a attirée ici, de la galerie où j'attendais le signal de
-l'arrivée de mon frère.
-</p>
-<p>
-&mdash;Votre frère...
-</p>
-<p>
-&mdash;Oui, votre ami, Bernard d'Aillane.
-</p>
-<p>
-&mdash;Ainsi vous êtes mademoiselle d'Aillane?
-</p>
-<p>
-&mdash;Félicie d'Aillane, et j'ose dire votre amie aussi, bien que
-vous ne me connaissiez pas et que je vous voie pour la première fois.
-Mais l'estime que mon frère fait de vous et tout ce qu'il nous a
-écrit sur votre compte m'ont donné pour vous une sympathie réelle.
-C'est donc avec chagrin, avec inquiétude que je vous ai entendu
-sangloter. Mon Dieu! j'espère que vous n'avez pas été frappé
-dans vos affections de famille; si vos dignes parents, dont j'ai
-aussi entendu dire tant de bien, étaient dans la peine, vous ne seriez
-point ici?
-</p>
-<p>
-&mdash;Grâce à Dieu, répondis-je, je suis tranquille sur le compte de
-toutes les personnes que j'aime, et le chagrin personnel que
-j'éprouvais tout à l'heure se dissipe au son de votre voix et aux
-douces paroles qu'elle m'adresse. Mais comment se fait-il qu'ayant
-une sœur telle que vous, Bernard ne m'en ait jamais parlé?
-</p>
-<p>
-&mdash;Bernard est absorbé par une affection dont je ne suis pas jalouse
-et que je comprends bien, car madame d'Ionis est une tendre sœur pour
-moi; mais n'êtes-vous pas venu avec lui, et comment se fait-il que
-je vous trouve seul ici, sans que personne soit averti de votre arrivée?
-</p>
-<p>
-&mdash;Bernard a pris les devants...
-</p>
-<p>
-&mdash;Ah! je comprends. Eh bien, laissons-les ensemble encore un peu;
-ils ont tant de choses à se dire, et leur attachement est si noble, si
-fraternel, si ancien déjà! Mais venez auprès de la cheminée de la
-bibliothèque, car il fait un peu frais ici.
-</p>
-<p>
-Je compris qu'elle ne trouvait pas convenable de rester dans
-l'obscurité avec moi, et je la suivis à regret. Je craignais de voir
-sa figure, car sa voix me plongeait dans une forte illusion; comme si
-mon immortelle se fût pliée à m'entretenir en langue vulgaire des
-détails du monde des vivants.
-</p>
-<p>
-Il y avait du feu et de la lumière dans la bibliothèque et je pus
-alors voir ses traits, qui étaient admirablement beaux et qui me
-rappelaient confusément ceux que je croyais bien fixés dans ma
-mémoire. Mais, à mesure que je l'examinais avec autant d'attention
-que le respect me permettait d'en laisser paraître, je reconnus que
-ces trois images de la néréide, du fantôme et de mademoiselle
-d'Aillane se confondaient dans ma tête, sans qu'il me fût possible
-de les isoler pour faire à chacune la part d'admiration qui lui
-était due. C'était le même type, j'en étais bien certain; mais
-je ne pouvais plus constater les différences, et je m'apercevais avec
-effroi de l'incertitude de ma mémoire quant à la sublime apparition.
-J'y avais trop pensé, j'avais trop cru la revoir, je ne me la
-représentais plus qu'à travers un nuage.
-</p>
-<p>
-Et puis, au bout de quelques instants, j'oubliais cette angoisse pour
-ne plus voir que mademoiselle d'Aillane, belle comme la plus pure et
-la plus élégante des nymphes de Diane, et aussi naïvement affectueuse
-avec moi qu'un enfant qui se confie à une figure sympathique. Il y
-avait en elle une chasteté pour ainsi dire rayonnante, un abandon de
-cœur adorable sans aucune pensée de coquetterie; rien des manières
-toujours un peu réservées d'une fille de qualité parlant à un
-bourgeois. Il semblait que je fusse un parent, un ami d'enfance avec
-qui elle refaisait connaissance après une séparation de quelques
-années. Son regard limpide n'avait pas le feu concentré de celui de
-madame d'Ionis. C'était une lumière sereine comme celle des
-étoiles. Impressionnable et nerveux comme je l'étais devenu à la
-suite de tant de veilles exaltées, je me sentais comme rajeuni,
-reposé, rafraîchi délicieusement sous cette bénigne influence.
-</p>
-<p>
-Elle me parlait sans art et sans prétention, mais avec une distinction
-naturelle et une droiture de jugement qui trahissaient une éducation
-morale bien au-dessus de celle qu'on regardait alors comme suffisante
-pour les femmes de son rang. Elle n'avait aucun de leurs préjugés,
-et c'était avec une angélique bonne foi et même avec une certaine
-passion d'enfant généreuse qu'elle acceptait les conquêtes de
-l'esprit philosophique qui nous entraînait tous, à notre insu, vers
-une ère nouvelle.
-</p>
-<p>
-Mais, par-dessus tout, elle avait le charme irrésistible de la douceur,
-et je le subis d'emblée sans songer à m'en préserver, sans me
-souvenir que j'avais prononcé, dans le secret de mon âme, une sorte
-de vœu monastique qui me consacrait au culte de l'insaisissable
-idéal.
-</p>
-<p>
-Elle me parla avec abandon des chagrins et des joies de sa famille, du
-rôle que j'avais joué dans les péripéties de ces derniers temps,
-et de la reconnaissance qu'elle croyait me devoir pour la manière
-dont j'avais parlé à Bernard de l'honneur de leur père.
-</p>
-<p>
-&mdash;Vous savez donc toutes ces choses? lui dis-je avec attendrissement.
-Vous devez apprécier tout ce qu'il m'en coûtait d'avoir à vous
-combattre!
-</p>
-<p>
-&mdash;Je sais tout, me dit-elle, et même le duel que vous avez failli
-avoir avec mon frère. Hélas! tout le tort était de son côté; mais
-il est de ceux qui se relèvent meilleurs après une faute, et c'est
-de là que date son estime pour vous. Il tarde à mon père, que ses
-affaires ont retenu à Paris tous ces temps-ci, mais qui sera ici
-bientôt, de vous dire qu'il vous regarde désormais comme un de ses
-enfants. Vous l'aimerez, j'en suis sûre; c'est un homme d'un
-esprit supérieur et d'un caractère à la hauteur de son esprit.
-</p>
-<p>
-Comme elle parlait ainsi, un bruit de voiture et les aboiements des
-chiens au dehors la firent sauter sur sa chaise.
-</p>
-<p>
-&mdash;C'est lui! s'écria-t-elle, je parie que c'est lui qui arrive!
-Venez avec moi à sa rencontre.
-</p>
-<p>
-Je la suivis, tout enivré. Elle m'avait mis le flambeau dans les
-mains et courait devant moi, si svelte et si souple, que nul statuaire
-n'eût pu concevoir un plus pur idéal de nymphe et de déesse.
-J'étais déjà habitué à voir cet idéal costumé à la mode de mon
-temps. Sa toilette, d'ailleurs, était exquise de goût et de
-simplicité, et je voulus voir encore un rapprochement symbolique dans
-la couleur de sa robe de soie changeante, qui était d'un blanc mat,
-à reflets vert tendre.
-</p>
-<p>
-&mdash;Voici M. Nivières, dit-elle en me montrant à son père, aussitôt
-qu'elle l'eut embrassé avec effusion.
-</p>
-<p>
-&mdash;Ah! ah! répondit-il d'un ton qui me parut singulier et qui
-m'eût troublé, s'il ne fût venu à moi en me tendant les deux
-mains avec une cordialité non moins surprenante: ne vous étonnez pas
-du plaisir que j'ai à vous voir; vous êtes l'ami de mon fils, le
-mien par conséquent, et je sais, par lui, tout ce que vous valez.
-</p>
-<p>
-Madame d'Ionis et Bernard accouraient; je trouvai Caroline embellie
-par le bonheur. Quelques moments après, nous étions tous réunis
-autour de la table, avec l'abbé de Lamyre, qui était arrivé dans la
-matinée, et la bonne Zéphyrine, qui avait fermé les yeux de la
-douairière d'Ionis quelques semaines auparavant, et qui portait le
-deuil comme toutes les personnes de la maison. Les d'Aillane,
-n'étant parents des d'Ionis que par alliance, s'étaient
-dispensés d'une formalité qui, de leur part, n'eût pu sembler
-qu'un acte d'hypocrisie.
-</p>
-<p>
-Le souper ne fut pas bruyant. On devait s'abstenir de gaieté et
-d'expansion devant les domestiques, et madame d'Ionis sentait si
-bien les convenances de sa situation, qu'elle se contenait sans effort
-et maintenait ses hôtes au même diapason. Le plus difficile à rendre
-grave était l'abbé de Lamyre. Il ne pouvait se défendre de
-l'habitude de chantonner deux ou trois vers de couplet, en manière de
-résumé philosophique, à travers la conversation.
-</p>
-<p>
-Malgré cette sorte de contrainte, la joie et l'amour étaient dans
-l'air de cette maison, où personne ne pouvait raisonnablement
-regretter M. d'Ionis, et où l'étroitesse d'idées et la
-banalité de cœur de la douairière avaient laissé fort peu de vide.
-On y respirait un parfum d'espoir et de délicate tendresse qui me
-pénétrait, et dont je m'étonnais de ne pas me sentir attristé, moi
-qui m'étais fiancé à l'éternelle solitude.
-</p>
-<p>
-Il est vrai que, depuis ma liaison avec Bernard, je marchais à grands
-pas vers la guérison. Son caractère plein d'initiative m'avait
-arraché bon gré, mal gré, à mes habitudes de tristesse. En
-m'arrachant aussi mon secret, il m'avait soustrait à la funeste
-tendance qui me portait vers le détachement de toutes choses.
-</p>
-<p>
-&mdash;Un secret sans confident est une maladie mortelle, m'avait-il dit.
-</p>
-<p>
-Et il m'avait écouté divaguer, sans paraître s'apercevoir de ma
-folie: tantôt il avait semblé la partager, tantôt il m'avait
-adroitement présenté des doutes qui m'avaient gagné. J'en étais
-arrivé, la plupart du temps, à croire que, sauf l'inexplicable fait
-de la bague, mon imagination avait tout créé dans mes aventures
-fantastiques.
-</p>
-<p>
-Je trouvai chez M. d'Aillane toute la supériorité de cœur et
-d'esprit que ses enfants m'avaient annoncée. Il me témoignait une
-sympathie à laquelle je répondais de toute mon âme.
-</p>
-<p>
-On se sépara le plus tard possible. Pour moi, quand minuit sonna et que
-madame d'Ionis donna le signal du bonsoir général, j'eus un
-sentiment de douleur, comme si je retombais d'un songe délicieux dans
-une morne réalité. J'avais si longtemps renversé en moi la notion
-de la vie, prenant celle-ci pour le rêve et le rêve pour la veille,
-que cet effroi de me retrouver seul était, à mes propres yeux, une
-sorte de prodige subit, qui ébranlait tout mon être.
-</p>
-<p>
-Je n'aurais certes pas voulu encore admettre l'idée que je pouvais
-aimer; mais il est certain que, sans me croire amoureux de mademoiselle
-d'Aillane, je sentais pour elle une amitié extraordinaire. Je
-n'avais cessé de la regarder à la dérobée dans les moments où
-elle ne m'adressait pas la parole, et plus je m'initiais à sa
-beauté un peu étrange de lignes, plus je me persuadais retrouver
-l'effet produit sur moi par le fantôme adoré; seulement, c'était
-une fascination plus douce et qui me remplissait moralement d'un
-bien-être inouï. Cette physionomie limpide inspirait une confiance
-absolue et quelque chose d'ardemment tranquille comme la foi.
-</p>
-<p>
-Bernard, qui pas plus que moi n'avait envie de dormir, babilla avec
-moi jusqu'à deux heures du matin. Nous étions logés dans la même
-chambre, non plus la chambre aux dames, ni même celle où j'avais
-été malade, mais un joli appartement décoré, dans le goût de
-Boucher, des images les plus roses et les plus souriantes. Il n'avait
-pas plus été question de dames vertes que si l'on n'en eût jamais
-entendu parler.
-</p>
-<p>
-Bernard, tout en m'entretenant de sa chère Caroline, me questionna
-sur l'opinion que j'avais conçue de sa chère Félicie. Je ne
-savais d'abord comment lui répondre. Je craignais de dire trop ou
-trop peu. Je m'en tirai en lui demandant à mon tour pourquoi il
-m'avait si peu parlé d'elle.
-</p>
-<p>
-&mdash;Est-il possible, lui dis-je, que vous ne l'aimiez pas autant
-qu'elle vous aime?
-</p>
-<p>
-&mdash;Je serais, répondit-il, un étrange animal si je n'adorais pas ma
-sœur. Mais vous étiez si préoccupé de certaines idées, que vous ne
-m'auriez pas seulement écouté si je vous eusse fait son éloge. Et
-puis, dans la situation où nous étions et où nous sommes
-malheureusement encore, ma sœur et moi, il ne convenait guère que
-j'eusse l'air de vous la proposer.
-</p>
-<p>
-&mdash;Et comment eussiez-vous pu avoir l'air de me faire un pareil
-honneur?
-</p>
-<p>
-&mdash;Ah! c'est qu'il y a une circonstance singulière dont j'ai
-été bien des fois sur le point de vous parler, et que vous avez
-certainement déjà remarquée: la ressemblance étonnante de Félicie
-avec la néréide de Jean Goujon, dont vous étiez épris au point de
-prêter ses traits à votre fantôme.
-</p>
-<p>
-&mdash;Je ne me trompais donc pas! m'écriai-je, mademoiselle
-d'Aillane ressemble, en beau, à cette statue?
-</p>
-<p>
-&mdash;En beau!... merci pour elle! Mais vous voyez, cette ressemblance
-vous impressionne; voilà pourquoi je me suis abstenu de vous la
-signaler d'avance.
-</p>
-<p>
-&mdash;Je comprends que vous ayez craint de me suggérer des
-prétentions... que je ne puis avoir!
-</p>
-<p>
-&mdash;J'ai craint de vous rendre amoureux d'une jeune personne qui ne
-pouvait prétendre à vous; voilà, mon cher ami, tout ce que j'ai
-craint. Tant que la situation de fortune de madame d'Ionis ne sera pas
-connue, nous devons nous considérer comme dans la misère. Votre père
-et le mien craignent que son mari n'ait tout mangé, et qu'en la
-nommant sa légataire universelle, il ne lui ait fait qu'une mauvaise
-plaisanterie. Dans ce cas, jamais nous n'accepterons la petite fortune
-qu'elle veut nous céder et à laquelle nos droits sont contestables,
-comme vous le savez de reste. Je ne l'en épouserai pas moins, puisque
-nous nous aimons, mais sans consentir à ce qu'elle me reconnaisse,
-par contrat, le moindre avoir. Alors, ma sœur, sans aucune espèce de
-dot,&mdash;car ma femme ne serait pas assez riche pour lui en faire une,
-et Félicie ne souffrira jamais qu'elle se gêne pour elle,&mdash;est
-résolue à se faire religieuse.
-</p>
-<p>
-&mdash;Religieuse, elle? Jamais! Bernard, vous ne devez jamais consentir
-à un pareil sacrifice!
-</p>
-<p>
-&mdash;Pourquoi donc, mon cher ami? dit-il avec un sentiment de tristesse
-et de fierté que je compris. Ma sœur a été élevée dans cette
-idée-là, et même elle a toujours montré le goût de la retraite.
-</p>
-<p>
-&mdash;Vous n'y songez pas! Il est impossible qu'une personne aussi
-accomplie ne daigne pas consentir à faire le bonheur d'un honnête
-homme; il est encore plus impossible qu'un honnête homme ne se
-rencontre pas pour implorer d'elle ce bonheur!
-</p>
-<p>
-&mdash;Je ne dis pas qu'il n'en sera peut-être pas ainsi! C'est une
-question que l'avenir résoudra, d'autant plus que, si madame
-d'Ionis reste un peu riche, je ne me ferai pas de scrupule de lui
-laisser doter ma sœur dans une limite modeste, mais suffisant à la
-modestie de ses goûts. Seulement, nous ne savons rien encore, et, dans
-tous les cas, j'aurais eu mauvaise grâce à vous dire: «J'ai une
-sœur charmante qui réalise votre idéal...» C'eût été vous dire:
-«Songez-y!...» c'eût été vous jeter à la tête une fille
-beaucoup trop fière pour consentir jamais à entrer dans une famille
-plus riche qu'elle, par la porte de l'exaltation d'un jeune
-poëte. Or, le raisonnement que j'ai fait, je le fais encore, et je
-vous prie bien sérieusement, mon cher ami, de ne pas trop remarquer la
-ressemblance de ma sœur avec la néréide.
-</p>
-<p>
-Je gardai un instant le silence; puis, sentant malgré moi que cette
-recommandation me troublait plus que je ne m'y serais attendu
-moi-même, je lui dis avec une sincérité brusque:
-</p>
-<p>
-&mdash;Alors, mon cher Bernard, pourquoi donc m'avez-vous amené ici?
-</p>
-<p>
-&mdash;Parce que je croyais ma sœur partie. Elle devait rejoindre, à
-Tours, mon père, qui lui-même ne devait venir ici que dans une
-quinzaine. Les événements contrarient mes prévisions; mais je n'en
-suis pas moins tranquille pour ma sœur, ayant affaire à un homme tel
-que vous.
-</p>
-<p>
-&mdash;Êtes-vous aussi tranquille pour moi, Bernard? lui dis-je d'un
-ton de reproche.
-</p>
-<p>
-&mdash;Oui, répondit-il avec un peu d'émotion. Je suis tranquille,
-parce que vous aurez la force d'âme de vous dire ceci: Une fille de
-cœur et de mérite a le droit de vouloir être recherchée par un homme
-dont le cœur soit libre, et elle serait peu flattée de découvrir, un
-jour, qu'elle n'a dû sa recherche qu'au hasard d'une
-ressemblance.
-</p>
-<p>
-Je compris si bien cette réponse, que je n'ajoutai plus rien et
-résolus de ne plus trop regarder mademoiselle d'Aillane, dans la
-crainte de me donner follement le change à moi-même. Je pris même la
-résolution de partir, pour peu que je vinsse à être trop ému de
-cette fatale ressemblance, et c'est ce qui m'arriva dès le
-lendemain. Je sentis que je devenais éperdument épris de mademoiselle
-d'Aillane, que le rêve de la néréide s'effaçait devant elle, et
-que Bernard s'en apercevait avec inquiétude.
-</p>
-<p>
-Je pris congé, prétendant que mon père ne m'avait donné que
-vingt-quatre heures de liberté. J'étais décidé à ouvrir mon cœur
-à mes parents et à leur demander l'autorisation d'offrir mon âme
-et ma vie à mademoiselle d'Aillane. Je le fis avec la plus grande
-sincérité. Le récit de mes souffrances passées fit rire mon père et
-pleurer ma mère. Cependant, quand j'eus assez bien dépeint cet état
-de désespoir où j'étais tombé par moments et qui m'avait fait
-envisager avec une sorte de volupté la pensée du suicide, mon père
-redevint sérieux, et s'écria en regardant ma mère:
-</p>
-<p>
-&mdash;Ainsi, voilà un enfant qui a été maniaque sous nos yeux, et nous
-ne nous en sommes pas doutés! Et vous pensiez, ma mie, qu'il nous
-cachait sa flamme pour la belle d'Ionis qui est si bien vivante,
-tandis qu'il se consumait pour la belle d'Ionis qui est morte, si
-tant est qu'elle ait jamais existé! Vraiment, il se passe
-d'étranges choses dans la tête des poëtes, et j'avais bien
-raison, dans les commencements, de me méfier de cette diablesse de
-poésie. Allons, grâces soient rendues à la belle d'Aillane qui
-ressemble à la néréide et qui nous a guéri notre insensé! Il faut
-l'épouser à tout prix, et la demander bien vite avant qu'on sache
-si elle aura une dot; car, si elle doit en avoir une, elle se trouvera
-trop grande dame pour épouser un avocat. Pourquoi diantre madame
-d'Ionis ne m'a-t-elle pas confié le soin de sa liquidation? Nous
-saurions à quoi nous en tenir, au lieu que ce vieux procureur de Paris
-n'en finira pas de six mois. Est-ce qu'on travaille à Paris? On
-fait de la politique et on néglige les affaires!
-</p>
-<p>
-Dès le lendemain, mon père et moi, nous retournions à Ionis. Notre
-demande fut soumise à M. d'Aillane, qui commença par m'embrasser;
-après quoi, il tendit la main à mon père et lui dit avec une droiture
-toute chevaleresque:
-</p>
-<p>
-&mdash;<i>Oui, et merci!</i>
-</p>
-<p>
-Je me jetai de nouveau dans ses bras et il ajouta:
-</p>
-<p>
-&mdash;Attendez pourtant que ma fille y consente, car je veux qu'elle
-soit heureuse. Quant à moi, je vous la donne sans savoir si elle sera
-assez riche pour vous; parce que, si elle l'est, je suis décidé à
-vous trouver assez noble pour elle. Vous risquez le tout pour le tout.
-Eh bien, mordieu! j'en veux faire autant et ne pas rester au-dessous
-de l'exemple que vous me donnez. Vous n'avez pas d'ambition
-d'argent, vous autres; moi, je n'ai plus de préjugés de noblesse.
-Nous voilà donc d'accord. J'ai votre parole et vous avez la mienne.
-Seulement, je tiens à ce que ma fille seule en décide: et vous allez,
-cher monsieur Nivières, laisser votre fils faire sa cour lui-même, car
-son amour est bien nouveau, et c'est à lui d'inspirer la confiance
-sur ce point. Quant à son caractère et à son talent, nous les
-connaissons, et il n'y aura pas d'objection de ce côté-là.
-</p>
-<p>
-Il me fut donc permis d'être assidu au château d'Ionis, et ce fut,
-relativement au passé, le plus beau temps de mon existence.
-</p>
-<p>
-J'aimais, dans les conditions normales de la vie, un être au-dessus
-de la région ordinaire de la vie; un ange de bonté, de douceur,
-d'intelligence et de beauté idéales.
-</p>
-<p>
-Elle me fit attendre l'espérance. Elle s'exprimait librement sur
-son estime et sa sympathie pour moi; mais, quand je parlais d'amour,
-elle montrait quelque doute.
-</p>
-<p>
-&mdash;Ne vous trompez-vous pas, disait-elle, et n'avez-vous pas aimé
-avant moi, et plus que moi, certaine inconnue que mon frère n'a
-jamais voulu me nommer?
-</p>
-<p>
-Un jour, elle me dit:
-</p>
-<p>
-&mdash;Ne portez-vous pas là, au doigt, une certaine bague qui est pour
-vous un talisman, et, si je vous demandais de la jeter dans la fontaine,
-m'obéiriez-vous?
-</p>
-<p>
-&mdash;Non certes! m'écriai-je, je ne m'en séparerai jamais, puisque
-c'est vous qui me l'avez donnée.
-</p>
-<p>
-&mdash;Moi! que dites-vous là?
-</p>
-<p>
-&mdash;Oui, c'est vous! ne me le cachez plus. C'est vous qui avez
-joué le rôle de la dame verte pour satisfaire madame d'Ionis, qui
-voulait vous faire décréter sa ruine et qui croyait trouver en moi la
-personne digne de foi dont son mari exigeait le témoignage. C'est
-vous qui, en cédant à sa fantaisie jusqu'à m'apparaître sous un
-aspect fantastique, m'avez tracé mon devoir conformément à la
-délicatesse et à la fierté de votre âme.
-</p>
-<p>
-&mdash;Eh bien, oui, c'est moi! dit-elle; c'est moi qui ai failli
-vous rendre fou et qui m'en suis cruellement repentie quand j'ai su,
-tardivement, combien vous aviez souffert de cette aventure romanesque.
-On vous avait, une première fois, éprouvé par une scène de
-fantasmagorie où je n'étais pour rien. Quand on vous vit si
-courageux, plus courageux que l'abbé de Lamyre, à qui Caroline avait
-joué, pour se divertir, un tour semblable, on s'imagina pouvoir vous
-régaler d'une apparition qui n'avait rien de bien effrayant. Je me
-trouvais ici secrètement, car la douairière d'Ionis ne m'y eût
-pas soufferte volontiers. Caroline, frappée de ma ressemblance avec la
-nymphe de la fontaine, s'imagina de me coiffer et de m'habiller
-comme elle, pour me faire rendre mon oracle, qui ne fut pas conforme à
-ses désirs, mais auquel vous avez religieusement obéi, sans oublier un
-seul instant le soin de notre honneur. Je partis le lendemain matin, et
-on me laissa ignorer ensuite que vous aviez été gravement malade ici,
-à la suite de cette apparition. Quand vous eûtes une querelle avec
-Bernard, j'étais à Angers, et c'est moi qui vous renvoyai la bague
-que je vous avais fait trouver dans votre chambre. Cette circonstance
-avait été inventée par madame d'Ionis, qui possédait deux bagues
-pareilles, fort anciennes, et qui avait tout disposé pour notre roman.
-C'est elle qui vous l'a reprise ensuite pendant votre fièvre, dans
-la crainte de vous voir trop exalté par cette apparence de réalité,
-et préférant vous laisser croire que vous aviez tout rêvé.
-</p>
-<p>
-&mdash;Et je ne l'ai pas cru! jamais! Mais comment aviez-vous repris
-possession de cette bague qui n'était pas à vous?
-</p>
-<p>
-&mdash;Caroline me l'avait donnée, dit-elle en rougissant, parce que je
-l'avais trouvée jolie!
-</p>
-<p>
-Puis elle se hâta d'ajouter:
-</p>
-<p>
-&mdash;Quand Bernard vous eut confessé, j'appris enfin par quels
-chagrins et quelles vertus vous aviez mérité de revoir la dame verte.
-Je résolus alors d'être votre sœur et votre amie pour réparer, par
-l'affection de toute ma vie, l'imprudence où je m'étais laissé
-entraîner et vous dédommager ainsi des peines que je vous avais
-causées. Je ne m'attendais guère à vous plaire autant au grand jour
-qu'au clair de la lune. Eh bien, puisqu'il en est ainsi, sachez que
-vous n'avez pas été seul malheureux, et que...
-</p>
-<p>
-&mdash;Achevez! m'écriai-je en tombant à ses pieds.
-</p>
-<p>
-&mdash;Eh bien, eh bien..., dit-elle en rougissant encore plus et en
-baissant la voix, bien que nous fussions seuls auprès de la fontaine,
-sachez que j'avais été punie de ma témérité. J'étais, ce
-jour-là, une enfant bien tranquille et bien gaie. Je sus très-bien
-jouer mon rôle, et mes <i>deux sœurs</i>, Bernard et l'abbé de Lamyre, qui
-nous écoutaient derrière ces rochers, trouvèrent que j'y avais mis
-une gravité dont ils ne me croyaient pas capable. La vérité est
-qu'en vous voyant et en vous écoutant, je fus prise moi-même de je
-ne sais quel vertige. D'abord, je me figurai que j'étais
-réellement une morte. Destinée au cloître, je vous parlai comme
-séparée déjà du monde des vivants. La conviction de mon rôle me
-gagna. Je sentis que je m'intéressais à vous. Vous m'invoquiez
-avec une passion... qui me troubla jusqu'au fond de l'âme. Si vous
-voyiez ma figure, je voyais aussi la vôtre... et, quand je rentrai dans
-mon couvent, j'eus peur des vœux que je devais prononcer, je sentis
-qu'en jouant à m'emparer de votre liberté, j'avais livré et
-perdu la mienne.
-</p>
-<p>
-En me parlant ainsi, elle s'était animée. La timide pudeur du
-premier aveu avait fait place à la confiance enthousiaste. Elle entoura
-ma tête de ses beaux bras longs et souples et m'embrassa au front, en
-disant:
-</p>
-<p>
-&mdash;Je te l'avais bien promis que tu me reverrais! J'étais navrée
-en te faisant cette promesse que je croyais trompeuse, et, pourtant,
-quelque chose de divin, une voix de la Providence me disait à
-l'oreille: «Espère, puisque tu aimes!»
-</p>
-<p>
-Nous fûmes unis le mois suivant. La liquidation de madame d'Ionis,
-devenue madame d'Aillane, n'était pas terminée, quand éclata la
-Révolution qui mit fin à toute contestation de la part des créanciers
-de son mari, jusqu'à nouvel ordre. Après la Terreur, elle se
-retrouva dans une situation aisée, mais non opulente: j'eus donc la
-joie et l'orgueil d'être le seul appui de ma femme. Le beau
-château d'Ionis était vendu, les terres dépecées. Des paysans,
-égarés par un patriotisme peu éclairé, avaient brisé la fontaine,
-croyant que c'était la baignoire d'une reine.
-</p>
-<p>
-Un jour, on m'apporta la tête et un bras de la néréide, que
-j'achetai au mutilateur et que je garde précieusement. Ce que
-personne n'avait pu briser, c'était mon bonheur de famille; ce qui
-avait traversé, ce qui traversa toujours, inaltérable et pur, les
-tempêtes politiques, ce fut mon amour pour la plus belle et la
-meilleure des femmes.
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4>FIN</h4>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LES DAMES VERTES</span> ***</div>
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-Defect you cause.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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-</div>
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-</div>
-</div>
-</body>
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