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-The Project Gutenberg eBook of Doña Perfecta, by Benito Pérez
-Galdós
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Doña Perfecta
-
-Author: Benito Pérez Galdós
-
-Translator: Julien Lugol
-
-Contributor: Albert Savine
-
-Release Date: October 3, 2022 [eBook #69089]
-
-Language: French
-
-Produced by: Claudine Corbasson and the Online Distributed Proofreading
- Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from
- images generously made available by the Bibliothèque
- nationale de France (BnF/Gallica))
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DOÑA PERFECTA ***
-
-
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-
- Au lecteur
-
- Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version
- originale. Les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées.
-
- Les mots entre = sont en gras dans la version papier.
-
- La ponctuation a pu faire l'objet de quelques corrections mineures.
-
-
-
-
-DOÑA PERFECTA
-
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-
-
-OUVRAGES DE M. JULIEN LUGOL
-
-
- =Un Rêve=, poème--=La Délivrance=--=La Vengeance=, avec une lettre
- de Victor Hugo.--=Le Quatre Septembre=--=Le Poète=--=La Guerre au
- Néant=--Brochures.
-
- =Une excursion aux Ossuaires de San-Martino et Solferino=,
- traduction française du livre italien de Mme Cesira Pozzolini
- Siciliani.--Lemerre, éditeur.
-
-
-POUR PARAITRE PROCHAINEMENT
-
- =Marianela=, traduction du roman espagnol de D. B. Perez Galdós.
-
- =Odes barbares=, traduction des poésies italiennes de Giosué
- Carducci, avec une lettre de l'auteur.
-
- =Keramos=, traduction du poème américain de Henri Wadsworth
- Longfellow, avec une lettre de l'auteur.
-
- =Le Bandolérisme= (le _Banditisme_), étude sociale et mémoires
- historiques.--Traduction française, illustrée par Vierge, du grand
- ouvrage de D. Julian de Zugasti y Saenz.
-
-
-EN PRÉPARATION
-
- =L'Ami Manso=, traduction du roman espagnol de B. Perez Galdós.
-
- =Le Docteur Centeno=, traduction du même auteur.
- =Tormento=, --
- =Madame Bringas=, --
-
- =Savitri=, traduction en vers de l'idylle dramatique de M. le comte
- Angelo de Gubernatis.
-
- =Élans de l'âme--Échos humains=, poésies, 1 vol.
-
-
-Tours.--Imp. ARRAULT et Cie.
-
-
-
-
- D. B. PEREZ GALDÓS
-
- DOÑA
- PERFECTA
-
- Traduit par JULIEN LUGOL
-
- Préface par M. Albert SAVINE
-
- [Illustration]
-
- PARIS
- NOUVELLE LIBRAIRIE PARISIENNE
- E. GIRAUD ET Cie ÉDITEURS
- 18, RUE DROUOT, 18
-
- 1885
- Tous droits réservés
-
-
-
-
-BENITO PEREZ GALDÓS
-
-
-Les Espagnols considèrent à cette heure M. Benito Perez Galdós comme
-leur premier romancier.
-
-Tous, idéalistes ou naturalistes, sont unanimes sur ce point.
-
-Par quels romans s'est-il acquis cette célébrité?
-
-Par quels autres l'a-t-il un instant compromise?
-
-Par quelles œuvres enfin a-t-il su reconquérir le terrain perdu?
-
-Voilà où commencent les divergences.
-
-Non pas que les critiques de l'Ecole nouvelle, M. Leopoldo Alas, Mme
-Emilia Pardo Bazan, fassent fi des premiers essais de M. Perez Galdós
-dans le roman contemporain. Certes! Ils s'accordent à lui reconnaître
-le mérite absolu d'avoir, avec M. Juan Valera, fait du roman espagnol
-dégénéré une œuvre sérieuse, une étude psychologique. Ils ne refusent
-à cette première carrière de son talent (de _La Fontana de Oro_ à _La
-familia de Leon Roch_, 1868 à 1879) ni mérite ni gloire. Seulement, Mme
-Emilia Pardo, tout au moins, déclare que la prédominance de la thèse
-dans les dernières œuvres de cette période, surtout dans _Gloria_ et
-dans la _Famille de Léon Roch_, la troublait et l'inquiétait. Pour elle
-et pour M. Alas, la publication de la _Desheredada_ (_la Deshéritée_)
-fut une joie vive, une joie triomphale.
-
-C'est cette joie, c'est ce triomphe qui déplaisent aux champions de
-l'idéalisme. Pour eux, les quatre premiers romans contemporains sont
-parfaits. Ils n'ont cure de se demander si certains personnages ne
-seraient point bâtis arbitrairement pour les besoins de la thèse. Ils
-préfèrent passer ce point sous silence auprès du public. Avec quel
-bonheur au contraire, le plus brillant d'entre eux, M. Luis Alfonso
-proclame que, depuis _la Desheredada_, M. Perez Galdós a cheminé de
-faux pas en faux pas jusqu'à sa chute dans _La de Bringas_[1]!
-
- [1] LUIS ALFONSO, _La de Bringas_ (_Epoca_ du 21 juillet 1884).
-
-Toute la question est là.
-
-Le maître du roman castillan doit-il être rattaché à l'Ecole anglaise
-ou à l'Ecole française?
-
-Son évolution de 1881, après la lumineuse trouée de l'_Assommoir_,
-est-elle une déchéance ou un progrès?
-
-A parler franc, et libre de tout absurde chauvinisme littéraire, nous
-n'hésitons pas à la considérer comme un progrès, sans vouloir par cette
-affirmation nier que les œuvres de la période naturaliste de M. Perez
-Galdós sont souvent inégales.
-
-Dans les grandes lignes, l'opinion de Mme Pardo et de M. Alas est donc
-la nôtre. Seulement, des quatre premiers romans contemporains, c'est,
-avec M. Palacio Valdes, _Doña Perfecta_ que nous placerons en première
-ligne comme le mieux équilibré, le mieux construit et le plus propre,
-avec cette délicieuse idylle de _Marianela_,[2] à plaire à notre public
-français.
-
- [2] Une traduction scrupuleusement fidèle de _Marianela_, la seule
- approuvée par l'auteur, a été faite par M. Julien Lugol, et publiée
- dans la _Revue internationale_ de Florence.
-
-Quand il écrivait _Doña Perfecta_, M. Perez Galdós était déjà
-pleinement lancé dans le mouvement littéraire castillan. Né aux
-Canaries en 1845, élevé dans les îles et à Madrid, le romancier avait
-débuté par le roman historique et publié successivement _La Fontana de
-Oro_--c'est le nom d'un club célèbre de 1820--et _El Audaz_[3].
-
- [3] Je ne puis insister à mon gré sur mille détails se rattachant
- à la vie et aux œuvres de M. Perez Galdós; le lecteur me permettra
- donc de le renvoyer à une très bonne étude de M. de Tréverret
- (_Correspondant_ du 10 avril 1885), et s'il est permis de se citer
- soi-même, à la plaquette _le Naturalisme en Espagne_ (Giraud
- éditeur).
-
-On traduisait alors les romans de MM. Erckmann-Chatrian et ils
-obtenaient un vif succès. M. Perez Galdós, sous le titre d'_Episodios
-nacionales_, songea à raconter l'histoire espagnole depuis le temps du
-Prince de la Paix jusqu'au règne d'Isabelle de Bourbon. Vingt volumes
-devaient paraître de la sorte, tous emplis de chauvinisme et propres
-à flatter les passions de la foule. Cependant, tout en ne négligeant
-rien pour se former un public, le romancier demeurait aussi impartial
-qu'Espagnol peut l'être quand il parle de la glorieuse prise d'armes de
-1808.
-
-En même temps qu'il rêvait les _Episodios_, M. Perez Galdós lisait
-Balzac et rêvait d'écrire des _Romans contemporains_. Avant même de
-terminer la rédaction des _Episodios_, il était à l'œuvre. C'est alors
-qu'il publia _Doña Perfecta_ (1876).
-
-_Doña Perfecta_, c'est certainement le conflit de la jeune et de la
-vieille Espagne, mais c'est aussi celui des hypocrites et des sincères.
-
-Il semble qu'avant de prendre la plume, M. Perez Galdós a dû relire
-_les Paysans_ de Balzac. Les personnages de son roman ont les mêmes
-ruses cauteleuses. El Penitenciario, doña Perfecta sont parfaits de
-vérité, de vie. Naïf et honnête garçon, Pepe Rey, avec son caractère
-peu trempé pour cette lutte, me semble cependant un type mieux dessiné
-que Rosario, sentimentale plus que vraie. Le chapitre XVII, certaines
-prises de bec de Perfecta et du Penitenciario avec Pepe sont menés avec
-une science parfaite et rachètent ce qu'a de faux et de conventionnel
-Maria Remedios, comme aussi les deux derniers chapitres du roman qui
-font long feu et que M. Perez Galdós n'écrirait plus à cette heure.
-
-_Doña Perfecta_ a été le premier coup de feu du parti libéral espagnol,
-dans une longue lutte de plume où joutèrent les meilleurs romanciers
-de l'Espagne, Alarcon et Pereda, Valera et Perez Galdós.
-
-Avec le zèle d'un converti de récente date, le premier, M. Pedro
-Antonio de Alarcon avait publié en 1875 _Le Scandale_, un gros roman
-mal bâti, mais curieux.
-
-A cette apologie du Jésuite-confesseur, à ce gros effort du parti
-ultramontain, le libéralisme répondit par _Doña Perfecta_.
-
-M. de Alarcon avait prétendu que toute la vertu était dans l'Église:
-M. Perez Galdós répondit que _certains_ gens d'Église et _certains_
-dévots étaient des hypocrites. Il avait vraiment beau jeu, mais je
-ne dissimulerai pas que, dans _Gloria_, qui vint ensuite, et où il
-prétendait prouver l'incompatibilité de la foi avec la véritable
-probité morale, M. Perez Galdós n'avait plus rien du réaliste. A
-défaut de vérité, il eut le talent, et _Gloria_--cette _tragédie de
-la fatalité_--contient des pages admirables, comme il n'y en a pas
-beaucoup dans la littérature espagnole. Mais, malgré le talent plus
-développé que dans _Doña Perfecta_, malgré les envolées, malgré l'art
-plus raffiné, j'ai dit déjà mes préférences pour le premier roman
-contemporain.
-
-La traduction scrupuleusement fidèle de M. Julien Lugol, que j'ai la
-bonne fortune de recommander ici, rend merveilleusement et défauts
-et qualités d'un roman que notre grand public français lira sans les
-passions politiques qui agitaient l'Espagne de 1876, mais certainement
-avec autant d'intérêt que de plaisir.
-
- ALBERT SAVINE.
- de l'Académie espagnole et de l'Académie
- des bonnes lettres de Barcelone.
-
- Paris-Passy, ce 1er novembre 1885.
-
-
-
-
-DOÑA PERFECTA
-
-
-
-
-I.
-
-VILLAHORRENDA!... CINQ MINUTES D'ARRÊT!
-
-
-Lorsque le train mixte descendant, nº 65 (il est inutile de nommer la
-ligne) s'arrêta à la petite station située entre les kilomètres 171
-et 172, presque tous les voyageurs de 2e et de 3e classe restèrent à
-dormir ou à bâiller dans les voitures, car le froid pénétrant du matin
-n'invitait pas à se promener sur le trottoir désert. Le seul voyageur
-de 1re classe qui se trouvât dans le convoi descendit à la hâte et,
-s'adressant aux employés, leur demanda si c'était bien là la gare de
-Villahorrenda. (Ce nom, comme bien d'autres qu'on verra par la suite,
-est de l'invention et reste la propriété de l'auteur).
-
---Nous sommes bien à Villahorrenda, répondit le conducteur dont la voix
-se confondait avec les cris d'effroi des poules qu'on montait en ce
-moment dans le fourgon. J'avais oublié de vous appeler, monsieur de
-Rey. Je crois qu'on vous attend avec des chevaux.
-
---Mais il fait ici un froid de tous les diables! dit le voyageur, en
-s'enveloppant de son manteau. N'y a-t-il dans la station aucun endroit
-où pouvoir dormir et se reposer avant d'entreprendre un voyage à cheval
-dans ce pays glacial?
-
-Il n'avait pas achevé sa phrase que le conducteur, appelé ailleurs par
-les impérieuses obligations de son emploi, s'en allait en tournant le
-dos à notre inconnu. Celui-ci vit alors s'approcher un autre employé
-tenant de la main droite une lanterne qui, se balançant en suivant les
-mouvements de la marche, projetait une série régulière de lumineuses
-ondulations. La lumière décrivait sur le trottoir un zig-zag semblable
-à celui que décrit l'eau tombant d'un arrosoir.
-
---Y a-t-il un buffet ou un dortoir dans la station de Villahorrenda?
-demanda le voyageur à l'homme à la lanterne.
-
---Il n'y a rien du tout, répondit sèchement celui-ci, en courant
-vers les hommes d'équipe occupés au chargement des colis et faisant
-pleuvoir sur eux une telle averse de cris, de gros mots, de jurons
-et de retentissantes imprécations que, scandalisées d'une si brutale
-grossièreté, les poules elles-mêmes en frémirent dans leur cage.
-
---Le mieux sera de partir d'ici au plus vite, dit à part lui le
-voyageur. Le conducteur m'a, du reste, prévenu que les chevaux se
-trouvaient là...
-
-A ce moment, il sentit une main discrète et respectueuse l'attirer
-doucement au dehors. Se retournant aussitôt, il aperçut une sombre
-masse de drap gris qui, dans l'un de ses larges plis, laissait
-entrevoir le visage ratatiné d'un rusé paysan castillan. Il fixa ses
-regards sur ce rustre dont l'aspect rappelait celui des aunes dans le
-monde végétal, et vit deux yeux pénétrants briller sous l'auvent d'un
-immense chapeau de velours râpé, une robuste main brune tenant un bâton
-fraîchement coupé et un énorme pied qui, en marchant, faisait sonner le
-fer d'un éperon.
-
---Est-ce vous qui êtes le señor D. José de Rey? demanda-t-il en portant
-la main à son chapeau.
-
---Oui, et vous,--répondit gaîment le gentilhomme--vous devez être le
-domestique que doña Perfecta a envoyé ici pour me conduire à Orbajosa.
-
---Lui-même. Lorsque vous désirerez partir... Le bidet court comme le
-vent. Il me semble que le señor D. José doit être bon cavalier. Il est
-vrai que bon chien chasse de race...
-
---Par où faut-il passer? interrompit le voyageur avec impatience.
-Allons, partons, partons d'ici, señor... Comment vous nomme-t-on?
-
---Je me nomme Pedro Lucas--répondit l'homme au manteau gris, en portant
-de nouveau la main à son chapeau--mais on m'appelle le tio Licurgo. Où
-sont les bagages de monsieur?
-
---Je les aperçois là-bas sous l'horloge de la station. Il y a trois
-colis. Deux valises et une énorme caisse de livres pour le señor D.
-Cayetano. Voici le bulletin.
-
-Un instant après, gentilhomme et écuyer se trouvaient derrière la
-masure appelée station, en face d'un petit chemin qui, partant de
-là, se perdait dans les arides coteaux voisins où l'on distinguait
-confusément le misérable hameau de Villahorrenda. Trois montures
-devaient transporter hommes et paquets. Un bidet d'assez bonne mine
-était destiné au gentilhomme. Le tio Licurgo pressait les flancs d'un
-vénérable cheval ragot quelque peu usé mais encore solide, et le mulet,
-qu'un jeune garçon très ingambe et plein d'ardeur devait conduire par
-la bride, avait la charge des bagages.
-
-Avant que la caravane se fût mise en marche partit le train, qui
-parcourut la voie avec la prudente lenteur propre aux trains mixtes.
-Son roulement se faisait entendre de plus en plus lointain sur le
-sol ébranlé. En pénétrant dans le tunnel du kilomètre 172, le bruit
-strident du sifflet de la locomotive retentit dans les airs. Le tunnel,
-vomissant par sa noire ouverture une vapeur blanchâtre, rendait un son
-formidable et au bruit de cette énorme voix s'éveillaient hameaux,
-villages, villes et provinces.
-
-Ici chantait un coq, plus loin un autre. L'aube commençait à paraître.
-
-
-
-
-II.
-
-UN VOYAGE AU CŒUR DE L'ESPAGNE.
-
-
-Lorsque, après s'être mis en marche, nos voyageurs eurent dépassé les
-masures de Villahorrenda, le gentilhomme, qui était jeune et de bonne
-mine, entama ainsi la conversation:
-
---Dites-moi, señor Solon...
-
---Licurgo, pour vous servir...
-
---C'est cela, señor Licurgo. Je savais bien que vous étiez un sage
-législateur de l'antiquité. Excusez mon erreur. Mais venons au fait.
-Dites-moi: comment se porte Madame ma tante?
-
---Toujours aussi vaillante que par le passé, répondit le paysan en
-faisant de quelques pas avancer sa monture. Il semble que pour la
-señora doña Perfecta les années ne passent pas. On a raison de dire
-qu'aux bons, Dieu donne longue vie. Ce doux ange du Seigneur devrait
-vivre mille ans. Si les bénédictions qui vont à elle sur la terre
-pouvaient se transformer en plumes, elle n'aurait pas besoin d'autres
-ailes pour monter au ciel.
-
---Et ma cousine, la señorita Rosario?
-
---Bénie soit la branche qui ressemble à l'arbre! dit le paysan. Que
-pourrais-je vous dire de doña Rosarito[4], si ce n'est qu'elle est
-tout le portrait de sa mère? C'est un fier trésor que vous aurez là,
-caballero D. José, s'il est vrai, comme on le dit, que vous êtes venu
-pour l'épouser. Vous êtes faits l'un pour l'autre, et la demoiselle n'a
-pas non plus lieu de se plaindre, car le promis vaut la promise.
-
- [4] Diminutif de Rosario.
-
---Et le señor D. Cayetano?
-
---Toujours absorbé par ses livres. Il a une bibliothèque plus grande
-qu'une cathédrale et ne cesse de fouiller la terre pour chercher des
-pierres couvertes des diaboliques inscriptions que, dit-on, y gravèrent
-les Mores.
-
---A quelle heure arriverons-nous à Orbajosa?
-
---A neuf heures, s'il plaît à Dieu. Comme la señora va être heureuse,
-lorsqu'elle verra son cher neveu!.. Et la señorita Rosarito qui,
-hier déjà, était en train de mettre en ordre la chambre que vous
-devez habiter?.. Ne vous ayant jamais vu, la mère et la fille brûlent
-d'impatience et se demandent comment sera ou ne sera pas le señor D.
-José.
-
-Mais voici le moment où les vaines suppositions vont faire place à la
-réalité. Dès que la cousine aura vu le cousin, tout ne sera que chants
-et joie. Un nouveau jour brillera et, comme dit l'autre, nous nous en
-trouverons tous bien.
-
---Ma tante et ma cousine ne me connaissant pas encore--dit en souriant
-le gentilhomme--il me paraît prudent de ne pas faire de projets.
-
---Vous avez raison; on dit à ce sujet que l'un brosse le cheval que
-l'autre monte--répondit le paysan. Mais la mine ne trompe pas... Quel
-trésor vous allez posséder! et quel bon mari elle aura!
-
-Le gentilhomme devenu distrait et pensif n'entendit pas les dernières
-paroles du tio Licurgo. Comme ils arrivaient à un endroit où la route
-formait un coude, le paysan dit, en faisant prendre aux chevaux une
-autre direction:
-
---Il faut maintenant prendre par ce sentier. Le pont s'est effondré,
-et nous ne pouvons guéer le ruisseau qu'au bas du cerrillo de los
-Lirios[5].
-
- [5] La colline des Lis.
-
---Le cerrillo de los Lirios?--dit le gentilhomme, sortant de sa
-méditation.--C'est curieux comme en ces vilains endroits abondent les
-noms poétiques! L'affreuse ironie de ces appellations m'émerveille
-depuis que je voyage par ici. Tel site qui n'est remarquable que par
-sa solitude et la désolante tristesse de son noir paysage, se nomme la
-charmante vallée (_Valle-Ameno_). Tel ramassis de masures qui s'étend
-mesquinement dans une plaine aride et de mille façons révèle sa misère,
-a l'impudence de s'appeler la Ville-Riche (_Villa-Rica_). Il existe un
-ravin poudreux et pierreux où même les chardons ne peuvent pas pousser
-qui ne s'en nomme pas moins le Vallon des Fleurs (_Valdeflores_). La
-colline que nous avons devant nous est le _cerrillo de los Lirios_?
-Mais, pour l'amour du ciel, où sont donc ces lis: Je ne vois pas
-autre chose que des pierres et de l'herbe flétrie. Qu'on l'appelle
-le _cerrillo de la Desolacion_ et on sera dans le vrai. Excepté
-Villahorrenda qui, paraît-il, est bien nommée, tout ici est ironie. Les
-noms sont beaux, mais ce qu'ils désignent est prosaïque et misérable.
-Les aveugles seuls pourraient se trouver heureux dans ce pays qui est
-un paradis pour la langue et un enfer pour les yeux.
-
-Le señor Licurgo, ou n'entendit pas ce que le caballero de Rey
-venait de dire, ou dédaigna d'y répondre. Lorsqu'ils passèrent à gué
-le ruisseau dont les eaux bouillonnantes et fangeuses semblaient
-impatientes de sortir de leur lit, le paysan, étendant le bras vers des
-champs incultes qui s'étendaient à gauche, dit:
-
---Voici les _Alamillos[6] de Bustamante_.
-
- [6] Les peupliers.
-
---Mon domaine! s'écria dans un transport de joie le gentilhomme, en
-parcourant du regard les tristes champs qu'éclairaient les premières
-lueurs du matin. C'est la première fois qu'il m'est donné de voir le
-patrimoine que j'héritai de ma mère. La pauvre femme vantait tellement
-ce pays et m'en contait tant de merveilles que je me figurais, alors
-que j'étais encore un enfant, qu'habiter ici, c'était être en paradis.
-Des fruits, des fleurs, des chasses à la grande bête et au menu
-gibier, des montagnes, des lacs, des rivières, de poétiques ruisseaux,
-des collines où paissaient les troupeaux, il y avait de tout dans
-les _Alamillos de Bustamante_, dans cette contrée de bénédiction,
-la meilleure et la plus belle de toutes les contrées du monde...
-Etrangeté! Les habitants de ce pays ne vivent que par l'imagination.
-Si, dans mon enfance, alors que je partageais les idées et
-l'enthousiasme de mon excellente mère, on m'eût conduit ici, j'aurais
-aussi trouvé charmants ces monts arides, ces plaines poudreuses ou
-marécageuses, ces métairies en ruines, ces norias à moitié démolies,
-dont les godets montent à peine l'eau nécessaire pour arroser une
-demi-douzaine de choux, tous ces champs stériles, misérables et
-désolés, enfin, que je contemple en ce moment.
-
---C'est la meilleure terre du pays--dit le señor Licurgo--et pour la
-culture des pois chiches, il n'en existe pas de pareille.
-
---Je suis d'autant plus heureux de l'apprendre que depuis que je la
-possède, cette fameuse terre ne m'a pas rapporté un sou.
-
-Le sage législateur spartiate se gratta l'oreille et poussa un soupir.
-
---Il m'a été dit--continua le gentilhomme--que quelques propriétaires
-de mes voisins promènent leur charrue autour de mon domaine et me le
-rognent petit à petit. Il n'existe donc ici, señor Licurgo, ni bornes,
-ni démarcations, ni véritable propriété.
-
-Après un silence durant lequel son esprit paraissait occupé à chercher
-des raisons, le rusé paysan répondit en ces termes:
-
---Le tio Paso-Largo, que nous surnommons le _Philosophe_, a
-insensiblement pénétré dans les _Alamillos_, au-dessus de l'ermitage
-et, rognant, rognant, s'en est, peu à peu, approprié six fanègues[7].
-
- [7] Près de 3 hectares. (_Note du traducteur._)
-
---Quelle admirable école! s'écria en riant le gentilhomme.--Et je
-gagerais que ce brave homme n'a pas été le seul... philosophe.
-
---C'est bien possible--dit l'autre.--Que chacun se mêle de ce qui le
-regarde; si le grain ne manquait pas au colombier, il n'y manquerait
-jamais de pigeons... Mais vous savez, señor D. José, que l'œil du
-maître engraisse le cheval et, maintenant que vous voilà, vous ferez en
-sorte de recouvrer ce qui vous appartient.
-
---Ce ne sera peut-être pas si facile, señor Licurgo--répondit le
-gentilhomme, au moment où ils entraient dans un sentier, des deux côtés
-duquel le regard embrassait de magnifiques champs de blés qui, par
-leur vigueur et leur précoce maturité, faisaient plaisir à voir.--Ces
-champs-ci me semblent mieux cultivés. Je constate qu'il y a du bon dans
-les _Alamillos_.
-
-Le paysan fit la grimace et affectant de dédaigner les champs
-qu'admirait le voyageur, dit d'un ton très humble:
-
---Señor, ce sont les miens.
-
---Eh bien, ne vous déplaise--répliqua vivement le gentilhomme,--je
-ne serais pas fâché de moissonner vos blés! A ce qu'il paraît, la
-philosophie est ici contagieuse.
-
-Ils descendirent dans une gorge qui servait de lit à un maigre
-ruisseau, alors à sec, et après l'avoir passé, ils entrèrent dans un
-champ plein de pierres où l'on n'apercevait pas la moindre trace de
-végétation.
-
---Cette terre est bien mauvaise--dit le gentilhomme en se retournant
-pour regarder son compagnon qui était resté quelque peu en arrière.--Il
-vous sera difficile d'en tirer parti, elle n'est que boue et gravier.
-
-Licurgo répondit d'un ton débonnaire:
-
---Cette terre... vous appartient.
-
---Allons, bon, je vois que j'ai ici tout ce qui est mauvais, répliqua
-le gentilhomme en riant de bon cœur.
-
-Ce disant ils reprirent de nouveau la grande route. La lumière du
-jour, faisant allégrement irruption par toutes les ouvertures et les
-claires-voies de l'horizon hispanique, inondait déjà les champs d'une
-éblouissante clarté. L'immense ciel sans nuages paraissait s'agrandir
-encore en s'éloignant de la terre et prendre plaisir à la contempler de
-plus haut. Désolée et sans arbres, la terre, à certaines places couleur
-de paille, à d'autres couleur de craie, et toute découpée en triangles
-et quadrilatères jaunes et sombres, gris ou légèrement verdâtres,
-ressemblait en quelque sorte au manteau de haillons du mendiant qui
-s'étale au soleil. Sur ce misérable manteau le christianisme et
-l'islamisme avaient livré des batailles épiques. Champs glorieux
-certainement, mais que les dernières guerres avaient laissé dans un
-affreux état.
-
---Je crois que le soleil sera chaud aujourd'hui, señor Licurgo, dit le
-gentilhomme en se débarrassant d'une partie de ses vêtements.--Quelle
-triste route! Aussi loin que puisse s'étendre le regard, il ne découvre
-pas un seul arbre. Tout est le contraire de ce qu'il devrait être.
-L'ironie ne cesse pas.--Pourquoi, puisqu'il n'y a ni grands, ni petits
-peupliers, appelle-t-on donc ceci les _Alamillos_?
-
-Le tio Licurgo ne répondit pas à cette question, parce que certains
-bruits, qui tout à coup venaient d'éclater dans le lointain avaient
-absorbé son attention. L'air peu rassuré, il arrêta sa monture, tandis
-que, d'un œil inquiet, il fouillait au loin la route et les coteaux.
-
---Qu'y a-t-il, demanda le voyageur en s'arrêtant aussi.
-
---Avez-vous sur vous des armes, Sr. D. José?
-
---Un revolver... Ah! je comprends. Sont-ce bien des voleurs?
-
---C'est possible... répondit le paysan fort ému. Il me semble avoir
-entendu une détonation.
-
---Allons donc voir... En avant, s'écria le gentilhomme en éperonnant sa
-monture.--Ils ne sont pas si terribles que cela.
-
---Un peu de calme, Sr. D. José,--s'écria, en l'arrêtant, le
-villageois.--Ces gens-là sont pires que le diable. Dernièrement, ils
-ont assassiné deux gentilshommes qui allaient prendre le train...
-Ne faisons pas les braves. Gasparon el Fuerte, Pepito, Chispillas,
-Morengue et Ahorca-Suegros ne me verront jamais en face. Prenons la
-traverse.
-
---En avant! Sr. Licurgo.
-
---En arrière! Sr. D. José, répliqua le paysan d'un ton suppliant.
-Vous ne connaissez pas ces gens-là. Ce sont eux qui, le mois dernier,
-volèrent dans l'église du Carmen, le saint-ciboire, la couronne de
-la Vierge et deux candélabres; et ce sont eux qui, il y a deux ans,
-pillèrent le train allant sur Madrid.
-
-A l'énumération de si déplorables antécédents, D. José sentit quelque
-peu s'amollir son courage.
-
---Voyez-vous là-bas ce grand coteau couvert de pins? C'est là que se
-cachent ces bandits dans des cavernes qu'on appelle la _Estancia de
-los Caballeros_[8].
-
- [8] Le séjour ou l'habitation des gentilshommes.
-
---De los Caballeros?
-
---Oui, monsieur. Ils descendent de là sur la grand'route, lorsque la
-Guardia civil[9] cesse de veiller, et ils volent qui ils peuvent.
-N'apercevez-vous pas, un peu au-delà du coude que fait la route,
-une croix qui fut érigée en mémoire de l'assassinat de l'alcade de
-Villahorrenda à l'époque des élections?
-
- [9] La gendarmerie.
-
---Oui, je vois la croix.
-
---Eh bien, il y a près de là une vieille masure dans laquelle ils se
-cachent pour guetter les voitures. Nous appelons cet endroit _Las
-Delicias_.
-
---Las Delicias?...
-
---Si tous ceux qui ont été assassinés et dépouillés en passant par là
-ressuscitaient, on pourrait en former une armée.
-
-Pendant qu'ils discouraient ainsi, les détonations se rapprochaient,
-ce qui ne laissa pas de troubler un peu l'imperturbable courage
-des voyageurs, moins toutefois celui du _zagalillo_[10] qui les
-accompagnait, lequel, bondissant de joie, demanda au Sr. Licurgo la
-permission de s'avancer pour voir la bataille qui se livrait si près
-d'eux. La demande de ce jeune garçon rendit D. José quelque peu honteux
-d'avoir eu peur, ou tout au moins de s'être laissé intimider par les
-paroles du Sr. Licurgo et donnant de l'éperon à son bidet, il s'écria:
-
---Eh bien! nous irons tous. Peut-être pourrons-nous prêter secours aux
-malheureux voyageurs qui se trouvent en si grand danger et mettre à la
-raison ces _Caballeros_.
-
- [10] Petit garçon.
-
-Le paysan s'efforçait de convaincre le jeune homme de la témérité de
-sa détermination en même temps que de l'inutilité de ses généreuses
-intentions, attendu, disait-il, que les volés étant bien volés et
-peut-être morts, ils n'avaient plus besoin du secours de personne. En
-dépit de ces prudents conseils, le gentilhomme opposait la plus vive
-résistance aux raisons du paysan, lorsque l'arrivée de deux ou trois
-charretiers conduisant tranquillement un grand chariot mit fin à la
-discussion. Le danger ne devait pas être tellement grand, puisque
-ces charretiers s'avançaient sans la moindre crainte en chantant de
-gais refrains. Les détonations, en effet, dirent ceux-ci, n'étaient
-pas imputables aux voleurs, mais bien à la Guardia civil qui, de
-cette façon, voulait ôter l'envie de se sauver à une demi-douzaine de
-vauriens qu'elle conduisait, enchaînés, à la prison de la ville.
-
---C'est bien, c'est bien, je sais ce qui en est,--dit Licurgo en
-indiquant du doigt une légère fumée qu'on découvrait sur la droite à
-une certaine distance de la route.--On leur a fait leur compte. Cela
-arrive quelquefois.
-
-Le gentilhomme ne comprenait pas.
-
---Je vous assure, Sr. D. José,--ajouta avec énergie le législateur
-lacédémonien,--qu'ils ont joliment bien fait, car il est inutile de
-mettre ces coquins-là en jugement. Le juge les tourmente quelque
-peu, puis il les relâche. Si, après six ans de procédure, quelqu'un
-d'eux est envoyé au bagne, il ne tarde pas à s'échapper, ou bien on
-le gracie, et il retourne à la _Estancia de los Caballeros_. Le mieux
-est encore de les fusiller. On les conduit en prison, et, lorsque
-pendant le trajet, on trouve un endroit propice... Ah! brigand, tu
-veux t'échapper! boum! boum!... Le procès-verbal dressé, les témoins
-entendus, la culpabilité établie, la sentence prononcée... tout cela en
-un clin d'œil... On a bien raison de dire, que pour si fin que soit le
-renard, plus fin est celui qui le prend.--En avant donc, et pressons
-le pas, car ce chemin, outre qu'il n'est pas large, est loin d'être
-agréable,--dit Rey.
-
-En passant près des Delicias, ils aperçurent, à peu de distance de la
-route, les gendarmes qui venaient d'exécuter la sentence que l'on sait.
-Le zagalillo fut très contrarié qu'on ne lui permît pas d'aller de près
-contempler les sanglants cadavres des voleurs dont on distinguait de
-loin l'horrible groupe, mais la caravane poursuivit son chemin. Elle
-n'avait pas fait vingt pas que ceux qui la composaient entendirent
-derrière eux le galop d'un cheval s'avançant avec une telle rapidité,
-qu'en quelques moments il les eut rejoints. Notre gentilhomme se
-retourna et vit un homme, ou pour mieux dire, un Centaure, car il était
-impossible de concevoir une plus parfaite harmonie entre la monture et
-le cavalier. De robuste et sanguine complexion, avec de grands yeux
-pleins de feu enchâssés dans une lourde tête, que rendaient plus rudes
-de noires moustaches, ce cavalier, entre deux âges et dont toute la
-personne avait un aspect farouche et provoquant, révélait une force
-peu commune. Il montait un superbe cheval au large poitrail, semblable
-à ceux du Parthénon, harnaché suivant la mode pittoresque du pays, et
-sur la croupe duquel reposait un grand sac de cuir portant en grosses
-lettres cette inscription: _Correo_.
-
---Eh bonjour! Sr. Caballuco,--dit Licurgo, saluant à son arrivée
-l'intrépide cavalier. Nous avions pris les devants, mais vous arriverez
-avant nous pour peu que vous alliez d'un pareil train.
-
---Eh bien, soufflons un peu,--répliqua le Sr. Caballuco, en mettant
-sa monture au pas de celle des autres voyageurs, et en observant
-attentivement le plus distingué des trois,--puisque je me trouve en si
-bonne compagnie.
-
---Monsieur,--dit Licurgo, avec un sourire, en désignant Rey,--est le
-neveu de doña Perfecta.
-
---Ah!... que le ciel vous conserve, mon cher seigneur et maître.
-
-Les deux personnages se saluèrent, mais il est bon de noter que
-Caballuco s'acquitta de cette politesse avec un air d'arrogante
-supériorité qui révélait chez lui la conscience d'une grande valeur
-ou d'une haute situation dans la contrée. Tandis que le fier cavalier
-s'arrêtait un instant avec deux gendarmes venus à sa rencontre sur la
-route, le voyageur demanda à son guide:
-
---Quel est ce monsieur?
-
---Qui il est?... Caballuco!
-
---Et qui est Caballuco?
-
---Voici... mais vous n'avez donc pas entendu parler de lui?--dit le
-paysan, stupéfait de l'ignorance crasse du neveu de doña Perfecta.
-C'est un homme très brave, un excellent cavalier--et le premier
-_caballista_[11] de la contrée. A Orbajosa nous l'aimons beaucoup; car
-il est.. pour dire la vérité... aussi bon que Dieu même... Tel que vous
-le voyez, c'est un redoutable chef de parti, et le gouverneur de la
-province se découvre devant lui.
-
- [11] Partisan.
-
---A l'époque des élections...
-
---Et le gouvernement de Madrid lui adresse des dépêches en ne le
-traitant de rien moins que d'Excellence... Il joue à la _barra_[12]
-comme pas un, et se sert de toutes les armes comme nous nous servons
-de nos propres doigts. Alors qu'il y avait des droits d'entrée,
-personne ne pouvait rien contre lui, et il ne se passait pas de nuit
-qu'on n'entendît des détonations aux portes de la ville... Il a des
-partisans qui valent tout l'or du monde, parce qu'il s'occupe aussi
-bien des petites choses que des grandes... Il vient en aide aux pauvres
-gens, et l'étranger qui s'aviserait de friser d'un peu trop près la
-moustache à un habitant d'Orbajosa aurait affaire à lui. Nous ne voyons
-presque jamais ici de soldats envoyés par le gouvernement de Madrid;
-et lorsqu'il en est venu, il ne se passait pas de jour que le sang
-ne coulât, parce que Caballuco leur cherchait querelle à propos de
-rien. Il paraît qu'il est maintenant dans l'indigence et ne vit que
-du transport des dépêches; mais il fait des pieds et des mains auprès
-de la Municipalité pour qu'elle rétablisse les droits d'entrée, afin
-d'en obtenir l'adjudication. Je ne comprends vraiment pas que vous
-n'ayez pas entendu parler de lui à Madrid, car il est le fils d'un
-fameux Caballuco qui a fait partie de l'insurrection; ce Caballuco
-était lui-même fils d'un autre Caballuco qui était de l'insurrection
-antérieure. Et comme on dit maintenant qu'il va y avoir une autre
-insurrection, attendu que tout va de travers, nous tenons à ce que
-Caballuco en fasse aussi partie et continue de cette façon les glorieux
-exploits de son père et de son grand-père que notre ville s'honore
-d'avoir vus naître.
-
- [12] Jeu qui consiste à lancer une barre de fer le plus loin
- possible. (_N. D. T._)
-
-Notre voyageur fut tout surpris de voir qu'une sorte de chevalerie
-errante subsistait encore dans les lieux qu'il visitait, mais il n'eut
-pas le temps de faire de nouvelles questions, parce que celui qui en
-était l'objet les rejoignit en disant d'un ton de mauvaise humeur:
-
---La Guardia civil en a encore dépêché trois. Je viens de dire au chef
-de prendre garde à lui. Demain nous aurons à causer, le gouverneur de
-la province et moi...
-
---Vous irez à X...?
-
---Non pas, Sr. Licurgo; le gouverneur viendra ici. Sachez qu'on va nous
-mettre à Orbajosa une garnison d'un ou deux régiments.
-
---Oui, oui, dit vivement le voyageur en souriant. J'ai entendu dire à
-Madrid qu'on craignait de voir par ici se lever quelques guerrillas...
-Il est bon de prendre des précautions.
-
---On ne dit à Madrid que des absurdités...--s'écria violemment le
-centaure, en accompagnant son affirmation d'une litanie de jurons du
-meilleur cru.--Il n'y a à Madrid que de la canaille... On veut nous
-envoyer des soldats? Probablement pour nous arracher de nouvelles
-contributions qui seront suivies de nouveaux enrôlements? Par la
-vie de..... S'il n'y a pas d'insurrection, il devrait y en avoir.
-De sorte,--ajouta-t-il en regardant d'un air sournois le jeune
-gentilhomme,--de sorte que vous êtes le neveu de doña Perfecta?
-
-Le ton dont ces paroles furent prononcées et l'insolent regard dont le
-bravo les accompagna irritèrent le jeune homme.
-
---Oui, monsieur,--répondit-il.--Y a-t-il quelque chose pour votre
-service?
-
---Je suis un grand ami de la señora que j'aime comme la prunelle de
-mes yeux,--dit Caballuco.--Puisque vous allez à Orbajosa, nous nous y
-reverrons.
-
-Et sans ajouter un mot, le centaure piqua des deux son coursier qui,
-partant au galop, disparut dans un nuage de poussière.
-
-Après une demi-heure de chemin, durant laquelle le Sr. D. José ne
-se montra pas plus communicatif que le Sr. Licurgo, apparut à leurs
-yeux sur un coteau une pyramidale agglomération de vieilles maisons
-de laquelle se détachaient quelques sombres tours, en même temps que,
-tout en haut, le ruineux édifice d'un château lézardé. Un amas de
-murs difformes, de cahutes de terre grises et poudreuses comme le sol
-en formait la base, avec quelques fragments de murailles crénelées
-à l'abri desquelles une centaine d'humbles masures dressaient leurs
-misérables façades en briques crues ressemblant à des visages anémiques
-et affamés qui demandent l'aumône en passant.
-
-Un très maigre ruisseau, comme une ceinture de fer-blanc entourant
-le village, rafraîchissait sur son passage quelques jardins, seule
-verdure qui réjouît la vue. Des piétons et des cavaliers entraient
-et sortaient, et ce mouvement humain, bien que peu considérable,
-donnait une certaine apparence vitale à ce grand hameau dont l'aspect
-architectonique était bien plutôt celui du délabrement et de la mort
-que du progrès et de la vie. Les innombrables et sordides mendiants qui
-se traînaient des deux côtés de la route, en fatiguant les passants
-de leurs supplications, offraient un pitoyable spectacle. Il était
-impossible de rêver des créatures plus en harmonie et cadrant mieux
-avec les lézardes de cette sorte de tombeau d'une ville, non seulement
-morte mais tombant en décomposition.
-
-Lorsque nos voyageurs s'avancèrent, quelques cloches discordantes
-indiquaient, par leur son expressif, que cette cité momie avait encore
-une âme.
-
-Elle se nommait Orbajosa, et figurait non pas dans la géographie
-chaldéenne ou cophte, mais dans celle de l'Espagne, comme ayant
-une population de 7,324 habitants, une municipalité, un évêché,
-un tribunal, un séminaire, un dépôt d'étalons, un établissement
-d'instruction secondaire et autres prérogatives officielles.
-
---On sonne la grand'messe à la cathédrale--dit le tio Licurgo.--Nous
-arriverons plus tôt que je ne l'espérais.
-
---L'aspect de votre pays--dit le gentilhomme en examinant le panorama
-qui se déroulait sous ses yeux, est on ne peut plus désagréable. La
-ville historique d'Orbajosa[13], dont le nom est sans doute une
-corruption de _Urbs augusta_, ressemble à un grand fumier.
-
- [13] J'ai déjà dit que tous les noms de localités sont imaginaires.
-
---C'est qu'on n'aperçoit d'ici que les faubourgs--affirma le guide
-visiblement contrarié. Lorsque vous entrerez dans la rue Royale et dans
-celle du Connétable, vous y verrez des édifices non moins beaux que la
-cathédrale.
-
---Je ne veux pas dire du mal d'Orbajosa avant de la connaître--ajouta
-le gentilhomme. Et l'observation que je viens de faire n'était même
-dictée par aucune intention désobligeante,--car humble et misérable ou
-belle et somptueuse, cette ville me sera toujours chère, non seulement
-parce qu'elle est la patrie de ma mère, mais aussi parce qu'elle compte
-au nombre de ses habitants des personnes que j'aime déjà sans les
-connaître. Entrons donc dans la ville _auguste_.
-
-Ils gravissaient en ce moment la chaussée aboutissant aux premières
-rues et longeaient les murs en torchis des jardins.
-
---Voyez-vous cette grande maison au fond de la vaste huerta[14] dont
-nous côtoyons la clôture? dit Licurgo en indiquant le large mur peint
-de l'unique bâtiment qui eût l'aspect d'une habitation commode et gaie.
-
- [14] Verger.
-
---Oui... c'est-là la demeure de ma tante?
-
---Justement. Ce que nous apercevons est le derrière de la maison. La
-façade donne sur la rue du Connétable, elle a cinq balcons de fer
-ressemblant à cinq créneaux. Le beau jardin qui est derrière ce mur
-appartient à la maison; en vous dressant un peu sur vos étriers, vous
-le verrez tout entier.
-
---Nous voilà donc déjà chez ma tante?--dit le gentilhomme. Ne peut-on
-pas entrer par ici?
-
---Il y a bien une petite porte, mais la señora l'a fait murer.
-
-Le gentilhomme se dressa sur ses étriers et avançant la tête autant
-qu'il le pouvait, regarda par-dessus la clôture.
-
---Je vois parfaitement tout le jardin; il y a là-bas sous des arbres
-une femme, une jeune fille.... une demoiselle...
-
---C'est la señorita Rosario--répondit en souriant Licurgo qui pour
-regarder, se dressa à son tour sur ses étriers.
-
---Eh! señorita Rosario!--cria-t-il en lui faisant de la main droite des
-signes très significatifs. Nous voici arrivés... je vous amène votre
-cousin.
-
---Elle nous a vus--dit le gentilhomme en allongeant encore le
-cou.--Mais, si je ne me trompe, il y a près d'elle un ecclésiastique...
-un prêtre.
-
---C'est le señor Penitenciario--répondit simplement le paysan.
-
---Ma cousine nous a vus... elle plante là le curé et court vers la
-maison... Elle est jolie...
-
---Comme un rayon de soleil.
-
---Elle est devenue plus rouge qu'une cerise. Allons, señor Licurgo,
-approchons-nous!
-
-
-
-
-III.
-
-PEPE REY.
-
-
-Il convient de dire, avant d'aller plus loin, qui était Pepe Rey et ce
-qui l'appelait à Orbajosa!
-
-Lorsque le «brigadier[15]» Rey mourut, en 1841, ses deux enfants,
-Juan et Perfecta venaient de se marier; cette dernière avec le plus
-riche propriétaire d'Orbajosa, le premier avec une jeune fille de la
-même ville. Le mari de Perfecta se nommait D. Manuel Maria José de
-Polentinos, et la femme de Juan, Maria Polentinos; mais malgré la
-similitude des noms, leur parenté était un peu éloignée et du nombre
-de celles dont on ne tient guère plus compte. Jurisconsulte distingué,
-Juan Rey exerça pendant trente ans à Séville, où il avait pris ses
-grades, la profession d'avocat avec non moins d'honneur que de profit.
-En 1845, il était déjà veuf et avait un fils qui commençait à se
-distinguer. Celui-ci occupait ses loisirs à construire, avec de la
-terre dans la cour de la maison paternelle, des viaducs, des digues,
-des étangs, des barrages, des canaux, puis il s'amusait à laisser
-courir l'eau à travers ces ouvrages fragiles. Son père le laissait
-faire et disait: «tu seras ingénieur».
-
- [15] Général de brigade.
-
-Juan et Perfecta cessèrent de se voir dès qu'ils furent l'un et l'autre
-mariés, parce que celle-ci alla vivre à Madrid avec le richissime
-Polentinos dont la fortune égalait les goûts dispendieux.
-
-La passion du jeu et les femmes avaient pris un tel empire sur
-Manuel Maria José que, pour peu que la mort eût tardé à l'enlever,
-il ne lui serait plus rien resté. Sucé jusqu'à la moëlle des os par
-les sangsues de la cour et par l'insatiable vampire du jeu, ce riche
-provincial mourut subitement dans une nuit d'orgie. Son unique héritier
-était une enfant âgée de quelques mois. Avec la mort du mari de
-Perfecta, finirent pour la famille les chagrins qu'il lui causait, mais
-commença la souffrance morale. La maison de Polentinos était ruinée;
-les propriétés risquaient d'être saisies par les créanciers; tout était
-en désordre: dettes énormes, déplorable administration à Orbajosa,
-discrédit et misère à Madrid, telle était la situation.
-
-Perfecta écrivit à son frère. Celui-ci s'empressa de venir au secours
-de la pauvre veuve et déploya tant d'adresse et d'activité que peu
-de temps après la plupart des dangers étaient conjurés. Il commença
-par obliger sa sœur à résider à Orbajosa pour s'occuper elle-même de
-l'administration de ses vastes domaines, tandis qu'il soutenait à
-Madrid le formidable assaut des créanciers. Plus apte que n'importe
-qui à ces sortes d'affaires, le brave D. Juan Rey, pour délivrer peu
-à peu la maison de l'énorme fardeau de ses dettes, plaida devant les
-tribunaux, conclut des arrangements avec les personnes à qui étaient
-dues les plus fortes sommes, obtint des délais pour les paiements
-et procéda enfin avec tant d'habileté que le riche patrimoine de
-Polentinos échappé au naufrage fut mis à même de soutenir pour de
-longues années la gloire et la splendeur de l'illustre famille.
-
-La reconnaissance de Perfecta était si vive que, d'Orbajosa, où elle
-avait résolu de se fixer jusqu'à la majorité de sa fille, elle écrivait
-à son frère entre autre choses affectueuses: «Tu as été pour moi plus
-qu'un frère et tu as fait pour mon enfant ce que son père n'aurait
-pas fait. Comment, elle et moi, pourrons-nous jamais nous acquitter
-envers toi? Ah! mon cher frère, dès que ma fille commencera à bégayer
-et pourra prononcer un nom, c'est le tien que je l'apprendrai à bénir.
-Ma reconnaissance ne finira qu'avec ma vie. Ta sœur déplore de ne
-pouvoir trouver une occasion de te prouver combien elle t'aime, et de
-te récompenser d'une façon digne de ta grande âme et de l'immense bonté
-de ton cœur de tout ce que tu as fait pour elle.»
-
-A l'époque où sa mère écrivait ce qui précède, Rosarito était âgée de
-deux ans. Enfermé dans un collège de Séville, Pepe Rey traçait des
-lignes sur le papier et s'ingéniait à prouver que _la somme des angles
-intérieurs d'un polygone est égale à autant de fois deux angles droits
-que ce polygone a de côtés moins deux_.
-
-La démonstration de ces ennuyeux théorèmes l'intéressait au plus haut
-point. Les années se succédèrent. L'enfant grandissait et ne cessait de
-tracer des lignes. Il finit par en faire une qui s'appelle la ligne _de
-Tarragona à Montblanch_. Son premier projet fut le pont de 120 mètres
-jeté sur le Francoli.
-
-Doña Perfecta continua à résider à Orbajosa. Comme son frère ne sortait
-pas de Séville, ils passèrent de longues années sans se voir. Une
-lettre trimestrielle, à laquelle il était trimestriellement répondu,
-mettait seule en communication ces deux cœurs dont ni le temps ni
-la distance ne pouvaient diminuer l'affection. Lorsque, en 1870, D.
-Juan Rey, satisfait d'avoir consciencieusement rempli sa tâche dans
-la société, se retira dans sa magnifique résidence de Puerto-Real,
-Pepe, qui avait durant quelques années, travaillé pour le compte de
-puissantes compagnies de construction, entreprit un voyage d'étude en
-Allemagne et en Angleterre. La fortune de son père (aussi considérable
-que peut l'être en Espagne celle qui n'est due qu'à une charge
-honorablement remplie) lui permettait de se délivrer de temps à autre
-d'un travail assujetissant. Ayant des idées élevées et professant
-un immense amour pour la science, la plus pure de ses jouissances
-consistait dans l'observation et l'étude des prodiges réalisés par
-l'esprit moderne pour coopérer à la culture et au bien-être physique,
-en même temps qu'au développement moral de l'homme.
-
-Dès qu'il fut de retour de son voyage, son père lui annonça qu'il
-avait à lui faire part d'un important projet. Pepe crut tout d'abord
-qu'il s'agissait d'un pont, d'un bassin maritime ou tout au moins de
-l'assainissement d'un pays marécageux, mais D. Juan le tira bientôt de
-son erreur en ces termes:
-
---Nous voici en mars; la lettre trimestrielle de Perfecta ne pouvait
-se faire attendre. Lis-la, mon cher fils, et si tu approuves le projet
-dont m'entretient l'exemplaire et sainte femme qui est ma sœur, tu
-me donneras le plus grand bonheur qu'il soit donné à ma vieillesse
-de goûter. Dans le cas où ce projet ne te plairait pas, n'hésite pas
-à le repousser quelque tristesse que puisse me causer ton refus, car
-je ne veux en aucune façon influencer ta détermination. Il serait
-indigne de nous deux que la réalisation d'un pareil projet pût être
-due à la pression exercée sur son fils par un père obstiné. Tu es donc
-parfaitement libre d'accepter ou de refuser, et si, par suite d'une
-inclination antérieure ou pour tout autre motif, le projet en question
-te causait la plus légère répugnance, je ne veux absolument pas que tu
-y souscrives à cause de moi.
-
-Pepe parcourut la lettre et dit tranquillement en la posant sur la
-table:
-
---Ma tante Perfecta désire que j'épouse Rosario.
-
---Elle répond qu'elle accepte avec joie ma proposition, dit le père
-avec une vive émotion. Car c'est moi qui ai eu la première idée de ce
-mariage. Il y a longtemps, fort longtemps déjà... mais je n'avais pas
-voulu t'en parler avant de savoir ce qu'en pensait ma sœur. Comme tu
-le vois, Perfecta accueille avec joie mon dessein; elle dit qu'elle y
-avait songé aussi; mais qu'elle n'avait pas osé m'en faire part, par
-la raison que tu es..... as-tu bien lu ce qu'elle écrit? «que tu es
-un jeune homme du plus grand mérite, tandis que sa fille, élevée à la
-campagne, ne possède ni de brillants ni de mondains attraits...» C'est
-elle-même qui dit cela... Pauvre chère sœur! Combien tu es bonne!...
-Je vois que tu ne repousses pas, que tu ne trouves pas absurde ce
-projet quelque peu semblable à l'officieuse prévoyance des parents
-d'autrefois qui mariaient leurs enfants sans les consulter et le plus
-souvent prématurément sans y avoir bien réfléchi... Dieu veuille qu'il
-n'en soit pas ainsi de cette union! Dieu veuille qu'elle soit ou
-promette d'être des plus heureuses! Il est bien vrai que tu ne connais
-pas encore ma nièce, mais nous connaissons, toi et moi, ses vertus,
-son esprit, sa modestie et sa noble simplicité... Pour que rien ne
-lui manque, elle est de plus jolie... Mon avis--ajouta-t-il gaîment,
-c'est que tu te mettes en route, que tu ailles fouler le sol de cette
-ville épiscopale, _Urbs augusta_, et que là tu décides, après avoir vu
-ma sœur et sa charmante Rosarito, si celle-ci mérite d'être un jour
-quelque chose de plus que ma nièce.
-
-Pepe reprit la lettre et la lut cette fois avec la plus grande
-attention. Sa physionomie n'exprimait ni joie ni tristesse. On eût dit
-qu'il examinait un projet de croisement de deux voies ferrées.
-
---Ce qui est certain--ajouta D. Juan--c'est que dans cette lointaine
-ville d'Orbajosa, où par parenthèse, tu as des propriétés que tu
-vas pouvoir visiter, la vie s'écoule avec un calme et une douceur
-idylliques. Quelles mœurs patriarcales! Que de noblesse dans cette
-simplicité! Quelle rustique paix virgilienne! Si, au lieu d'être un
-mathématicien tu étais un latiniste, tu répéterais en entrant dans
-ce pays le _ergo tua rura manebunt_. Quel lieu admirable pour se
-vouer à la contemplation de notre propre nature et se préparer à
-l'accomplissement de bonnes œuvres! Là, tout est bonté, loyauté; on n'y
-connaît ni le mensonge, ni l'ostentation si communs dans nos grandes
-villes; là naissent et vivent les saintes affections qu'étouffe le
-bruit de la civilisation moderne; là se rallume la foi éteinte et le
-cœur entend plus fortement résonner la voix indéfinissable qui, avec
-une enfantine inquiétude, crie au fond de l'âme de chacun de nous: «Je
-veux vivre!»
-
-Peu de jours après cet entretien, Pepe quittait Puerto-Real. Il y avait
-à peine quelques mois qu'il avait refusé du gouvernement la mission
-d'aller explorer, au point de vue minier, le bassin d'une rivière, la
-Nahara, dans la vallée d'Orbajosa. Mis en présence des projets que nous
-venons de faire connaître, il se dit:--«Il convient de mettre le temps
-à profit, car Dieu seul sait combien durera cette épreuve et quels
-ennuis peuvent en résulter.» Il se rendit donc à Madrid, sollicita de
-nouveau la mission d'explorer le bassin de la Nahara, mission qu'il
-obtint sans difficulté, bien que ne faisant pas officiellement partie
-du corps des mines, se mit immédiatement en route, et, après avoir deux
-ou trois fois changé de ligne, tomba, comme on l'a vu, du train mixte
-nº 65, dans les bras du tendre Licurgo.
-
-Cet excellent jeune homme touchait à ses trente-quatre ans. Il était
-de forte complexion, de taille quelque peu herculéenne, admirablement
-bâti, et si fier que s'il eût porté l'uniforme, il aurait été difficile
-d'imaginer un militaire de meilleure mine et de plus martial aspect.
-Bien qu'ayant la barbe et les cheveux blonds, sa physionomie ne
-respirait pas l'imperturbable impassibilité des Allemands, mais, au
-contraire, une telle vivacité que, quoique ne l'étant pas, ses yeux
-paraissaient noirs. Il pouvait passer pour un type accompli de beauté
-masculine, et sur le piédestal de sa statue, un sculpteur aurait
-certainement gravé ces mots: _intelligence et force_. A défaut de s'y
-trouver écrits en caractères visibles, ils étaient au moins vaguement
-exprimés par le feu de son regard, par le puissant attrait de toute sa
-personne et par les sympathies que lui gagnait son affabilité.
-
-Il n'était pas des plus causeurs:--les organisations à idées mobiles et
-jugements incertains sont seules portées à la verbosité. La profonde
-pénétration de ce remarquable jeune homme, le rendait très sobre de
-paroles dans les diverses discussions que soutenaient, sur différents
-sujets, les hommes du jour; mais il savait montrer dans la conversation
-une éloquence fine et spirituelle, toujours marquée au coin du bon
-sens et d'une juste et calme appréciation des choses du monde. Il
-n'admettait pas plus l'hypocrisie et les mauvaises plaisanteries
-que les insipides subtilités chères à quelques esprits infestés de
-pindarisme, et pour ramener ceux qui s'en écartaient au sentiment de
-la réalité, Pepe Rey employait souvent, et pas toujours avec mesure,
-les armes de la raillerie. C'était presque un défaut aux yeux d'un
-certain nombre de gens qui l'estimaient, parce que notre jeune homme
-se montrait peu disposé à approuver une foule de faits se produisant
-journellement dans la société et que tout le monde admettait. Il faut
-bien le dire, bien que cela puisse diminuer son prestige: Rey ne
-connaissait pas la facile tolérance du siècle complaisant qui a inventé
-de singuliers euphémismes de mots et de faits, pour voiler ce qui
-pourrait paraître désagréable aux yeux du vulgaire.
-
-Tel était, quoi qu'en puissent dire les mauvaises langues, l'homme que
-le tio Licurgo introduisit dans Orbajosa juste au moment où la cloche
-de la cathédrale sonnait pour la grand'messe.
-
-Dès que, en regardant par-dessus le mur de clôture, ils eurent aperçu
-Rosario avec le Penitenciaro et vu la jeune fille courir ensuite
-vers la maison, ils éperonnèrent l'un et l'autre leurs montures,
-puis entrèrent dans la rue Royale où un grand nombre de passants
-s'arrêtaient pour examiner l'étrange voyageur qui pénétrait comme
-un intrus dans la ville patriarcale. Tournant alors à droite dans
-la direction de la cathédrale, dont le monumental édifice dominait
-tout le pays, ils enfilèrent l'étroite rue du Connétable sur le pavé
-de laquelle les sabots ferrés des chevaux retombant bruyamment en
-cadence, alarmaient tout le voisinage qui se mettait aux fenêtres et
-aux balcons pour voir ce qui se passait. Les jalousies s'ouvraient avec
-un bruit particulier et de nombreux visages presque tous féminins,
-apparaissaient du haut en bas de la rue. Lorsque Pepe Rey franchit la
-porte monumentale de la maison de Polentinos, les commentaires sur son
-compte allaient déjà bon train.
-
-
-
-
-IV.
-
-L'ARRIVÉE DU COUSIN.
-
-
-Au moment où Rosarito le quitta brusquement, le señor Penitenciaro se
-tourna du côté du mur de clôture, et dit à part lui en voyant les têtes
-de Licurgo et de son compagnon de voyage:
-
---Allons; voilà le prodige arrivé.
-
-Il resta un moment pensif, soutenant son long manteau de ses deux
-mains croisées sur sa poitrine, les yeux fixés à terre, ses lunettes
-d'or glissant tout doucement jusque sur le bout de son nez, la lèvre
-inférieure humide et saillante et les sourcils grisonnants légèrement
-froncés. C'était un saint et miséricordieux personnage, de savoir
-peu commun, de mœurs cléricales irréprochables, un peu plus que
-sexagénaire, affable, modeste, très poli et grand donneur de conseils
-et d'avis aux hommes comme aux femmes.
-
-Il était depuis de longues années professeur de latinité et de
-rhétorique au collège, noble profession à laquelle il devait d'avoir
-amassé un énorme trésor de citations d'Horace et de tropes choisies
-qu'il plaçait avec grâce et à propos dans la conversation. Il est
-inutile d'ajouter autre chose relativement à ce personnage si ce n'est
-que lorsqu'il entendit le trot pressé des chevaux se diriger du côté
-de la rue du Connétable il arrangea son manteau, redressa le large
-sombrero qui n'était pas correctement posé sur sa vénérable tête et
-murmura en allant vers la maison:
-
---Allons voir ce prodige.
-
-Pendant ce temps, Pepe descendait de cheval, et dans le vestibule
-venait, le visage baigné de larmes et la voix coupée par l'émotion, le
-recevoir dans ses bras doña Perfecta.
-
---Mon cher Pepe... comme te voilà grandi!... et avec de la barbe au
-menton... Il me semble que c'est hier seulement que je te tenais encore
-sur mes genoux. Mais te voilà devenu un homme, un vrai homme... Comme
-le temps passe... Dieu du ciel!... Voici ma fille Rosario.
-
-Ce disant, ils étaient arrivés dans la salle du rez-de-chaussée,
-servant ordinairement de salon de réception, où doña Perfecta présenta
-Pepe à sa cousine.
-
-Rosarito était une jeune fille d'apparence délicate et débile, qui
-semblait avoir des dispositions à ce que les Portugais appellent
-_saudades_[16]. On retrouvait dans son visage aux lignes fines et
-pures quelque chose de cette morbidesse nacrée dont la plupart des
-romanciers dotent leurs héroïnes, et sans laquelle il semble qu'aucune
-Henriette ou qu'aucune Julie ne puisse être intéressante. Mais ce qu'il
-y avait de mieux dans Rosario, c'est que sa physionomie exprimait
-tant de modestie et de douceur qu'en la voyant on ne songeait pas à
-remarquer les perfections qui lui manquaient. Cela ne veut pas dire
-qu'elle fût laide; il y aurait eu cependant quelque exagération à la
-qualifier de belle, en donnant à ce mot sa rigoureuse signification.
-La beauté réelle de la fille de doña Perfecta consistait dans une
-sorte de transparence (tenant de la nacre, de l'albâtre, de l'ivoire
-et de divers autres matériaux industriels auxquels on a l'habitude de
-comparer, lorsqu'il s'agit de les caractériser, les visages humains)
-dans une sorte de transparence, dis-je, permettant de plonger dans
-les profondeurs de son âme, profondeurs qui n'étaient pas sombres et
-effrayantes comme celles de la mer, mais qui ressemblaient à celles de
-l'eau coulant dans un paisible et clair ruisseau. A cette créature,
-pour qu'elle fût complète, il manquait cependant de la matière; il
-manquait au ruisseau des berges et des bords. L'esprit chez elle
-débordait et menaçait d'anéantir le corps.
-
- [16] Tendres et doux souvenirs mêlés de regrets.
-
-Lorsque son cousin la salua, elle devint écarlate et ne put prononcer
-que de gauches paroles.
-
---Tu dois être rompu dit à son neveu doña Perfecta. Nous allons te
-faire déjeuner.
-
---Avec votre permission--répondit le voyageur--je vais d'abord me
-débarrasser un peu de la poussière dont je suis couvert.
-
---Tu as parfaitement raison, dit la señora,--Rosario, conduis ton
-cousin à l'appartement que nous lui avons préparé. Hâte-toi, mon cher
-neveu. Moi, je vais donner des ordres.
-
-Rosario introduisit son cousin dans une magnifique chambre située
-au rez-de-chaussée. Pepe reconnut tout de suite à mille détails
-qu'une intelligente et affectueuse main de femme s'était chargée de
-son arrangement. Tout y était disposé avec un art particulier et la
-propreté et la fraîcheur de tout ce qui se trouvait dans ce beau
-nid invitaient à s'y reposer. Celui à qui il était destiné ne put
-s'empêcher de sourire en remarquant diverses petites choses.
-
---Voilà la sonnette,--dit Rosarito, en prenant à la tête du lit le
-cordon dont le gland tombait sur le traversin.--Tu n'auras qu'à
-allonger le bras. Le secrétaire a été placé de façon à ce que la
-lumière arrive du côté gauche... Tu mettras dans ce panier tes vieux
-papiers... Fumes-tu?
-
---J'ai ce malheur, répondit Pepe en souriant.
-
---Eh bien, tu jetteras là tes bouts de cigares,--dit-elle en touchant
-du bout du pied un crachoir de cuivre doré rempli de sable. Rien n'est
-plus désagréable que de voir le plancher couvert de débris de tabac...
-Voici ton cabinet de toilette... Tu as pour mettre ton linge une
-garde-robe et une commode... Il me semble que le porte-montre n'est
-pas bien là; mieux vaut le placer tout près du lit... Si la lumière
-t'incommode, tu n'auras qu'à faire avancer le transparent en tirant le
-cordon... comme ceci... vois-tu?... risch...
-
-Pepe était enchanté.
-
-Rosarito ouvrit une fenêtre.
-
---Regarde, dit-elle, cette croisée donne sur le jardin. Par ici le
-soleil du soir entre dans l'appartement. Nous avons suspendu là la cage
-d'un canari qui chante comme un enragé. S'il t'ennuie nous l'ôterons.
-
-Ouvrant ensuite une fenêtre du côté opposé:
-
---Cette autre croisée donne sur la rue, ajouta-t-elle. Regarde; on voit
-d'ici la cathédrale qui est très belle et pleine de choses précieuses.
-Une foule d'Anglais viennent à Orbajosa pour la visiter. N'ouvre pas en
-même temps les deux croisées; les courants d'air sont dangereux.
-
---Chère cousine--dit Pepe, l'âme inondée d'une joie indicible,--dans
-tout ce qui se trouve là sous mes yeux, je vois une main d'ange qui ne
-peut être que la tienne. Combien cette chambre est belle! Il me semble
-que j'y ai vécu toute ma vie. Elle invite au calme et au repos.
-
-Rosarito laissa sans réponse ce compliment affectueux et sortit en
-souriant.
-
---Ne tarde pas trop,--cria-t-elle à travers la porte;--la salle à
-manger se trouve aussi au rez-de-chaussée... au milieu de cette
-galerie.
-
-Le tio Licurgo entra portant les bagages. Pepe le récompensa avec une
-générosité à laquelle il n'était pas accoutumé. Le paysan remercia
-avec humilité, puis, élevant la main à la hauteur de sa tête comme
-quelqu'un qui ne sait s'il doit quitter ou mettre son chapeau, d'un
-air embarrassé, mâchant les mots, à la façon de ceux qui veulent et ne
-veulent pas parler, il s'exprima en ces termes:
-
---Quelle sera l'heure la plus convenable pour entretenir le señor D.
-José d'une... petite affaire?
-
---D'une petite affaire?
-
---Mais, tout de suite,--répondit Pepe en ouvrant une malle.
-
---Ce n'est pas le moment,--dit le paysan. Que le señor D. José se
-repose; nous avons le temps. Il y a, comme dit l'autre, plus de jours
-que d'affaires,[17] et les jours succèdent aux jours... Reposez-vous,
-señor D. José... Lorsque vous désirerez faire une promenade... le bidet
-n'est pas fourbu... Sur cela, j'ai l'honneur de vous saluer, señor
-D. José; que le ciel vous conserve!.. Ah! j'oubliais--ajouta-t-il en
-revenant presque aussitôt.--Si vous avez quelque commission à me donner
-pour l'officier municipal... je vais de ce pas lui parler de notre
-petite affaire...
-
- [17] Ou plus de jours au calendrier que de boudins au garde-manger.
-
---Faites-lui mes compliments,--dit gaiement Pepe ne trouvant pas de
-meilleure formule pour se débarrasser du législateur spartiate.
-
---Que Dieu garde donc le señor D. José.
-
---Adieu.
-
-L'ingénieur n'avait pas encore vidé sa malle qu'il vit pour la
-troisième fois apparaître à travers la porte les brillants petits yeux
-et la sournoise physionomie du tio Licurgo.
-
---Que le señor D. José me pardonne,--dit-il avec un sourire affecté
-qui découvrit ses dents blanchâtres,--mais, s'il préférait que cela
-s'arrangeât à l'amiable... Bien que, comme dit l'autre, si tu soumets
-tes affaires à des tiers, les uns diront blanc et les autres noir...
-
---Morbleu, aurez-vous bientôt fini?
-
---Je vous dis cela parce que les procès ne me vont pas. Je n'aime pas
-à avoir affaire aux tribunaux. Mieux vaut le plus mauvais arrangement
-que le meilleur procès... Cela dit, adieu, señor D. José. Que Dieu vous
-donne de longs jours dans l'intérêt des pauvres...
-
---C'est bon, c'est bon, adieu.
-
-Pepe ferma la porte à clef, et dit à part lui:
-
---Les gens de ce pays me paraissent passablement chicaneurs.
-
-
-
-
-V.
-
-Y AURA-T-IL MÉSINTELLIGENCE?
-
-
-Quelques instants plus tard, Pepe entrait dans la salle à manger.
-
---Si tu déjeunes copieusement--lui dit doña Perfecta d'un ton
-affectueux--tu n'auras plus envie de dîner. Nous dînons ici à une
-heure. Les usages de la campagne ne te plairont sans doute pas.
-
---Ils m'enchantent au contraire, ma chère tante.
-
---Eh! bien, voyons, que préfères-tu: bien déjeuner maintenant, ou
-manger seulement une bouchée pour attendre l'heure du dîner?...
-
---Je choisis la bouchée pour avoir le plaisir de dîner avec vous; si
-même j'avais pu trouver quelque chose à Villahorrenda, je ne prendrais
-rien maintenant.
-
---Je crois inutile de te dire que tu n'as pas à te gêner avec nous.
-Agis donc ici absolument comme tu le ferais chez toi.
-
---Merci, ma tante.
-
---Mais comme tu ressembles à ton père!--ajouta la señora en regardant
-manger son neveu avec ravissement.--Il me semble que je vois mon frère
-bien aimé. Il s'asseyait comme tu t'assieds toi-même et mangeait comme
-tu manges. Dans la façon de regarder, surtout, vous vous ressemblez
-comme deux gouttes d'eau.
-
-Pepe la plaisanta sur son frugal déjeuner. L'attitude, les regards et
-les paroles de sa tante et de sa cousine lui inspiraient une telle
-confiance, qu'il se croyait déjà chez lui.
-
---Sais-tu ce que me disait Rosario?--demanda doña Perfecta en le
-regardant dans le blanc des yeux.--Eh bien, elle me disait que, habitué
-comme tu l'es aux splendeurs et à l'étiquette de la cour, de même
-qu'aux usages du dehors, tu ne pourrais te faire à notre simplicité un
-peu campagnarde, et à notre manque de bon ton, car ici tout se fait à
-la bonne franquette.
-
---Quelle calomnie!--répondit Pepe en regardant tendrement sa
-cousine.--Personne plus que moi ne hait les hypocrisies et les
-affectations de ce qu'on appelle la haute société. Il y a longtemps,
-je vous l'assure, que je désire prendre, comme disait je ne sais plus
-trop qui, un bain entier dans la nature, et vivre loin du bruit, dans
-la solitude et le calme des champs. Je soupire après la tranquillité
-d'une vie sans luttes, sans soucis, où, selon l'expression du poète,
-on n'est ni envié ni envieux. Pendant longtemps, mes études d'abord
-et ensuite mes travaux, m'ont empêché de prendre le repos dont j'ai
-besoin et que réclament mon corps et mon esprit; mais en entrant dans
-cette maison, chère tante et chère cousine, je me suis senti entouré de
-l'atmosphère de paix que je désire. Ne me parlez donc pas de haute ou
-de basse société, de grand monde ou de petit monde, car rien de tout
-cela ne vaut pour moi le petit coin de terre où je me trouve.
-
-A ce moment les carreaux de la porte vitrée qui de la salle à manger
-donnait accès dans le jardin furent obscurcis par l'ombre d'une grande
-forme noire. Frappés par un rayon de soleil, des verres de lunettes
-lancèrent un rapide éclair; le loquet claqua, la porte s'ouvrit et le
-señor Penitenciario entra gravement. Il salua et fit une si profonde
-inclination en ôtant son long chapeau en forme de tuile canal que
-l'extrémité inférieure en toucha presque le sol.
-
---Le señor Penitenciario de cette sainte cathédrale, dit doña Perfecta;
-nous l'avons en très haute estime, et j'espère que tu deviendras son
-ami. Asseyez-vous, señor D. Inocencio.
-
-Pepe ayant pressé la main du vénérable chanoine, ils s'assirent l'un et
-l'autre.
-
---Si tu as l'habitude de fumer après tes repas, Pepe, ne te gêne
-pas--dit avec bienveillance doña Perfecta--ni vous non plus, señor
-Penitenciario.
-
-L'excellent D. Inocencio était en ce moment en train de tirer de
-dessous sa soutane un grand porte-cigares en cuir qui portait les
-marques fort apparentes de longues années de service; il l'ouvrit et
-en ayant retiré deux énormes «_pitillos_» offrit l'un d'eux à notre
-ami. Rosarito prit de son côté une allumette dans une petite boite
-que les Espagnols appellent ironiquement un _wagon_, et bientôt après
-l'ingénieur et le chanoine s'envoyèrent réciproquement leur fumée au
-visage.
-
---Et comment le señor D. José trouve-t-il notre chère ville
-d'Orbajosa?--demanda l'ecclésiastique en fermant énergiquement l'œil
-gauche, comme il avait l'habitude de le faire chaque fois qu'il fumait.
-
---Il ne m'a pas encore été possible de m'en faire une idée, répondit
-Pepe. Mais ce que j'en ai vu me porte à penser qu'une demi-douzaine
-de grands capitaux disposés à se dépenser ici, et deux ou trois têtes
-intelligentes dirigeant les travaux d'amélioration qu'exécuteraient
-quelques milliers de bras ne seraient pas inutiles. De l'entrée de la
-ville à la porte de cette maison j'ai aperçu plus de cent mendiants
-dont la plupart sont robustes et très bien portants. La vue de cette
-piteuse foule fait mal au cœur.
-
---Ces gens-là reçoivent les secours de la charité, affirma D.
-Inocencio. Au surplus, Orbajosa n'est pas un pays misérable. Vous savez
-déjà qu'il produit le meilleur ail de toute l'Espagne. Et nous avons
-au milieu de nous plus de vingt familles riches.
-
---Il est vrai, fit remarquer doña Perfecta, que les dernières récoltes
-ont été pitoyables, à cause de la sécheresse; mais on a dernièrement
-porté au marché plusieurs milliers de glanes d'ail et les greniers ne
-sont pas encore vides.
-
---Depuis tant d'années que j'ai fixé ma résidence à Orbajosa--dit
-l'ecclésiastique en fronçant le sourcil,--j'ai vu venir ici
-d'innombrables personnages de la cour, amenés, les uns par les luttes
-électorales, les autres par le désir d'examiner quelque domaine
-abandonné ou de visiter les antiquités de la cathédrale, et il n'en
-est pas un qui en arrivant ne nous ait parlé de charrues anglaises,
-de batteuses mécaniques, de chutes d'eau, de banques et de je ne sais
-combien d'autres sottes inventions. Le refrain c'est qu'ici tout est
-mal et pourrait être mieux. Qu'ils aillent à tous les diables; nous
-nous trouvons ici très bien, sans éprouver le besoin de voir les
-messieurs de la cour venir nous visiter, et encore moins celui de les
-entendre chanter cet éternel refrain de notre misère comparée à la
-grandeur et à la magnificence de certains autres pays. Bien plus sait
-le sot chez lui que l'habile homme chez autrui, n'est-il pas vrai,
-señor D. José? Je suppose bien qu'il ne vous est pas un seul moment
-venu à l'esprit que je dis cela pour vous. Non, en aucune façon. Il
-ne manquerait plus que cela. Je sais que j'ai devant moi l'un des
-jeunes hommes les plus éminents de l'Espagne moderne; un jeune homme
-capable de transformer en champs plantureux nos arides contrées... Et
-je ne me formalise pas de vous entendre me chanter le vieux refrain des
-charrues anglaises et de l'arboriculture et de la sylviculture... Non,
-croyez-le bien; à des hommes d'un si grand, si grand talent, on peut
-pardonner même le mépris qu'ils montrent pour notre simplicité. Non,
-non, mon cher ami, je ne vous en veux pas. Vous êtes autorisé à tout
-nous dire, señor D. José, tout, tout, tout, voire même que nous sommes
-des sauvages ou peu s'en faut.
-
-Cette impertinente philippique terminée d'un ton railleur bien accusé
-ne plut pas au jeune homme; mais il s'abstint de manifester la plus
-légère contrariété et poursuivit la conversation en évitant autant que
-possible de toucher aux points dans lesquels la mesquine susceptibilité
-du révérend chanoine aurait pu trouver un facile motif de discorde.
-Ce dernier profita du moment où la señora causait avec son neveu
-d'affaires de famille pour se lever et faire quelques pas dans la
-chambre.
-
-Elle était vaste et claire et tapissée d'un vieux papier peint dont,
-grâce au soin avec lequel était tenue toute la maison, les fleurs et
-les branchages, bien que décolorés, conservaient leur dessin primitif.
-La pendule, à travers la caisse vitrée de laquelle on apercevait les
-poids immobiles et le volumineux balancier répétant monotonement no
-à chacune de ses oscillations, occupait, avec son cadran bigarré, le
-point le plus en vue au milieu des meubles de la salle à manger, dont
-l'ornementation était complétée par une série d'estampes françaises,
-estampes qui représentaient les exploits du conquérant du Mexique,
-expliqués au bas de chacune d'elles par de longues inscriptions où
-il était question d'un _Ferdinand Cortès_ et d'une _donna Marine_
-non moins invraisemblables que les figures dessinées par l'ignorant
-artiste. Entre les deux portes vitrées donnant sur le jardin, se
-trouvait un appareil en cuivre jaune que nous aurons suffisamment
-décrit en disant qu'il servait de support à un perroquet, qui s'y
-tenait perché avec le sérieux et la gravité propre à ces petits animaux
-en observant tout ce qui se passait autour de lui. La physionomie
-railleuse et dure des perroquets, leur plumage vert, l'incarnat de
-leur tête, leurs pattes jaunes et enfin les rauques paroles qu'ils ont
-l'habitude de prononcer d'un ton burlesque, leur donnent un aspect
-sérieux et ridicule qui est à la fois étrange et repoussant. Ils ont je
-ne sais quoi de la roide tenue des diplomates, paraissent quelquefois
-plaisants et ressemblent le plus souvent à certains hommes infatués
-d'eux-mêmes qui, en voulant paraître supérieurs aux autres, tournent à
-la caricature.
-
-Le Penitenciario était grand ami du perroquet. Lorsqu'il eut laissé la
-señora et Rosario causer avec le voyageur, il s'approcha de l'animal
-par lequel il se laissa complaisamment mordiller l'index, et lui dit:
-
---Fripon, pendard, pourquoi ne parles-tu pas? Si tu n'étais pas
-charlatan, remplirais-tu ton rôle? Le monde des hommes, comme celui des
-oiseaux, est plein de charlatans.
-
-Plongeant ensuite sa vénérable main dans un petit vase de terre qui se
-trouvait à sa portée, il en retira quelques pois chiches qu'il donna
-à manger au perroquet. L'animal se mit alors à crier à tue-tête, en
-demandant du chocolat, et ses cris détournèrent les deux dames et le
-gentilhomme d'un entretien qui, sans doute, n'avait pas une bien grande
-importance.
-
-
-
-
-VI.
-
-OU L'ON VOIT QUE LA MÉSINTELLIGENCE PEUT SURGIR AU MOMENT OU L'ON S'Y
-ATTEND LE MOINS.
-
-
-Le señor D. Cayetano Polentinos, beau-frère de doña Perfecta, entra
-soudain, les bras ouverts, en s'écriant:
-
---Venez donc, venez donc, mon cher señor don José.
-
-Ils s'embrassèrent cordialement. D. Cayetano et Pepe se connaissaient
-de longue date, par la raison que l'éminent érudit et bibliophile
-émérite accourait à Madrid chaque fois qu'on y annonçait la vente aux
-enchères de livres provenant de la succession de quelque bibliomane. Il
-était grand et mince, entre deux âges, mais vieilli par les soucis et
-par de studieuses veilles; il s'exprimait avec une correction étudiée
-qui lui seyait à merveille, et parfois était aimable et tendre avec
-affectation.
-
-A propos de sa vaste érudition, que pourrait-on dire, sinon qu'elle
-était un vrai prodige? Son nom n'était prononcé à Madrid qu'avec
-respect, et s'il eût habité la capitale, D. Cayetano aurait, en dépit
-de sa modestie, fait partie de toutes les académies présentes ou
-futures. Mais il ne soupirait qu'après la solitude, et la place, que
-dans l'esprit de certains autres, occupe la vanité, était remplie
-chez lui par la pure passion des livres, par l'amour de l'étude et du
-recueillement, sans autre objectif que les livres et l'étude.
-
-Il avait formé à Orbajosa, une des plus riches bibliothèques qui
-fussent dans toute l'Espagne, et il y passait de longues heures de jour
-et de nuit, compilant, classant, prenant des notes, et thésaurisant
-des matériaux précieux de toute sorte, ou peut-être même, élaborant
-quelqu'œuvre extraordinaire et originale digne d'une si vaste
-intelligence.
-
-Ses mœurs étaient patriarcales; il mangeait peu, buvait moins encore,
-et ses uniques folies consistaient dans quelques collations aux
-Alamillos en des jours mémorables, et dans des visites journalières
-à un lieu appelé Mundogrande, où venaient peu à peu exhumés de la
-poussière de vingt siècles, en même temps que des médailles romaines,
-des fragments de chapiteaux, des socles étranges d'une architecture
-inconnue ou des vases et des _cubilaria_ d'un prix inestimable.
-
-Don Cayetano et doña Perfecta vivaient dans une si complète harmonie
-que la paix du paradis ne lui était pas comparable. Ils ne s'étaient
-jamais querellés. Il est vrai qu'il ne se mêlait en aucune façon des
-affaires de la maison, et qu'elle ne s'occupait de la bibliothèque que
-pour la faire balayer et épousseter chaque samedi, en respectant, avec
-une religieuse admiration, les livres et papiers étalés sur la table ou
-sur d'autres meubles.
-
-Après les compliments d'usage, don Cayetano dit:
-
---J'ai examiné le contenu de la caisse. Je regrette vivement, que
-vous ne m'ayez pas apporté l'édition de 1527. Il faudra que je fasse
-moi-même un voyage à Madrid... Comptez-vous rester ici longtemps? Ce ne
-sera jamais trop, mon cher Pepe. Combien je me réjouis de vous y voir!
-Nous allons, à nous deux, mettre en ordre une partie de ma bibliothèque
-et dresser la liste des écrivains de la Gineta. Ce n'est pas tous les
-jours qu'on peut avoir sous la main un homme de votre mérite. Vous
-verrez ma bibliothèque. Vous pourrez vous y donner des indigestions
-de lecture. Tout est à votre disposition... Vous y trouverez des
-merveilles, de vraies merveilles, des trésors inestimables, des raretés
-que seul je possède, oui, moi seul... Mais il me semble que l'heure
-du dîner a déjà sonné, n'est-il pas vrai, José? N'est-il pas vrai,
-Perfecta? N'est-il pas vrai, Rosarito? N'est-il pas vrai, seigneur don
-Inocencio?... Vous êtes aujourd'hui deux fois Penitenciario: je dis
-cela parce que vous allez faire pénitence avec nous...
-
-L'ecclésiastique s'inclina et sourit en signe de sympathique
-acquiescement. Le repas fut cordial. Comme c'est l'usage dans les
-dîners de petits endroits, la surabondance du contenu de chaque plat
-tenait lieu de la variété des mets: il y avait de quoi rassasier deux
-fois plus de personnes qu'il ne s'en trouvait là. La conversation
-glissa d'un sujet à un autre.
-
---Il faut que vous visitiez le plus tôt possible notre cathédrale--dit
-le chanoine. Il en est peu qui puissent lui être comparées, señor D.
-José!... Il est vrai que vous, qui, à l'étranger, avez vu tant de
-merveilles, vous ne trouverez peut-être rien de bien remarquable dans
-cette vieille église... Mais à nous, pauvres simples gens d'Orbajosa,
-elle paraît divine. Maître Lopez de Berganza, qui en fut chanoine, la
-nommait au XVIe siècle _pulchra augustina_... Il se peut, cependant,
-qu'elle n'ait aucun mérite pour des hommes aussi savants que vous, et
-qu'ils lui préfèrent la charpente en fer d'une halle quelconque.
-
-Le langage railleur du sarcastique Penitenciario déplaisait de plus en
-plus à Pepe Rey; mais bien résolu à se contenir et à dissimuler son
-ennui, il se borna à répondre évasivement. Doña Perfecta, prenant à son
-tour la parole, dit en plaisantant:
-
---Prends garde, Pepito; je te préviens que nous nous brouillerons si tu
-parles mal de notre sainte église. Tu es un savant, un homme éminent
-au courant de tout; mais si tu parviens à découvrir que ce grand
-édifice n'est pas la huitième merveille du monde, garde pour toi-même
-ta découverte, et ne viens pas nous traiter de niais.
-
---Je suis loin de croire que cet édifice n'est pas beau,--répondit
-Pepe.--Le peu que j'ai vu de son extérieur m'a paru au contraire d'une
-beauté imposante. Du reste, ma tante, il n'y a pas lieu de s'effrayer à
-ce sujet, car je ne suis rien moins que savant.
-
---Tout doux!--dit l'ecclésiastique en étendant la main et laissant
-sa bouche fatiguée de mâcher prendre avant de parler un instant de
-répit.--Je vous arrête là. Ne venez pas ici faire le modeste, señor D.
-José, car nous savons suffisamment tout ce que vous valez, la renommée
-dont vous jouissez et le rôle important qu'il vous sera facile de jouer
-partout où vous voudrez vous présenter. Des hommes tels que vous ne
-se rencontrent pas tous les jours. Mais après avoir ainsi loué vos
-talents...
-
-Il s'interrompit pour avaler une bouchée; dès que celle-ci eut laissé à
-la voix le passage libre, il poursuivit en ces termes:
-
---Après avoir ainsi loué vos talents, qu'il me soit permis d'exprimer
-une autre opinion avec toute la franchise propre à mon caractère. Oui,
-señor D. José, oui señor D. Cayetano, oui, ma chère señora et vous, ma
-chère enfant, la science, telle que l'acquièrent et l'enseignent les
-modernes, est la mort du sentiment et des douces illusions. Avec elle
-s'éteint la vie de l'esprit; tout se réduit à des règles fixes, et les
-sublimes enchantements de la nature eux-mêmes disparaissent. Avec elle
-meurent la foi dans l'âme et le merveilleux dans les arts. La science
-dit que tout est mensonge et elle prétend tout réduire en formules
-algébriques, non seulement _maria ac terras_ où nous vivons, mais
-aussi _cœlumque profondum_ où habite Dieu. Les admirables intuitions
-de l'âme, ses mystiques ravissements, l'inspiration même des poètes,
-mensonge que tout cela. Le cœur est une éponge, le cerveau une boîte à
-vers.
-
-Tout le monde se mit à rire pendant qu'il ingurgitait un verre de vin.
-
---Voyons, nierez-vous, señor D. José--ajouta le prêtre--que la science,
-telle qu'on l'apprend et qu'on l'enseigne aujourd'hui, doit forcément
-aboutir à faire du monde et du genre humain, une grande machine?
-
---C'est selon, se prit à dire D. Cayetano. Il y a en toutes choses, du
-pour et du contre.
-
---Prenez un peu plus de salade, señor Penitenciario--dit doña Perfecta.
-Elle est comme vous l'aimez, fortement épicée.
-
-Pepe Rey n'avait pas le moindre goût pour les discussions; il n'était
-pas pédant et n'aimait pas à faire parade d'érudition, surtout dans
-une société où se trouvaient des dames, ou dans des réunions intimes;
-mais la persistance de l'agressive verbosité du chanoine, méritait,
-à son avis, une verte réplique. Il pensa qu'il serait maladroit, pour
-lui donner une leçon, d'exposer des idées ayant une certaine analogie
-avec les siennes, parce qu'il pourrait s'en prévaloir, et résolut de
-manifester les opinions qui, étant le plus en contradiction avec celles
-du Penitenciario, étaient le plus capables de le mortifier.
-
---Ah! tu veux te moquer de moi,--se dit-il;--eh bien, je vais te rendre
-la monnaie de ta pièce.
-
-Et il ajouta aussitôt à haute voix:
-
---Ce que le señor Penitenciario vient de dire en plaisantant est
-parfaitement vrai. Mais, est-ce notre faute si la science démolit
-brutalement un jour ou l'autre les vaines idoles, la superstition, les
-sophismes, les mille mensonges du passé, dont quelques-uns ont de la
-grandeur tandis que les autres ne sont que ridicules, car l'univers
-contient toute sorte de choses? Le monde des illusions qui est comme
-un monde superposé à l'autre, s'écroule avec fracas. Le mysticisme en
-religion, la routine dans la science, le convenu dans les arts, tombent
-comme tombèrent les dieux du paganisme, au bruit des éclats de rire de
-la foule. Adieu les songes trompeurs, le genre humain s'éveille et ses
-yeux contemplent la réalité. Le vain sentimentalisme, le mysticisme,
-la fièvre, l'hallucination, le délire disparaissent, et l'esprit, hier
-malade, aujourd'hui plein de vigueur jouit avec une joie indicible de
-la juste appréciation des choses. L'imagination, cette terrible folle,
-qui était la maîtresse du logis en devient la servante... Tournez
-vos regards de tous côtés, señor Penitenciario, et vous verrez quel
-admirable ensemble de réalités s'est substitué à la fable. Le ciel
-n'est plus une voûte, les étoiles ne sont plus des flambeaux, la lune
-n'est plus une chasseresse errante, mais un globe opaque, le soleil
-n'est pas un cocher vagabond élégamment paré, mais un embrasement fixe.
-Les syrtes ne sont plus de fabuleuses divinités, mais des écueils, les
-sirènes sont des phoques, et dans l'ordre des personnes, Mercure est un
-Manzanedo; Mars est un vieillard sans barbe, comme le comte de Moltke;
-Nestor peut être un petit homme qui s'appelle M. Thiers. Orphée est
-Verdi; Vulcain est Krupp; Apollon est un poète quelconque. Cela ne vous
-suffit-il pas? Eh! bien, Jupiter, un dieu qu'on enverrait au bagne s'il
-vivait de notre temps, ne lance pas la foudre, mais la foudre tombe
-quand il plaît à l'électricité. Il n'y a pas de Parnasse, il n'y a pas
-d'Olympe, il n'y a pas de Styx, et il n'existe pas d'autres Champs
-Elysées que ceux de Paris. Il n'y a pas d'autre descente aux Enfers
-que celles de la géologie, et ce voyageur affirme à son retour qu'il
-n'existe pas de condamnés au centre de la terre. Il n'y a pas d'autres
-montées au ciel que celles de l'astronomie, et celle-ci prétend
-n'avoir jamais vu les six ou sept étages dont parlaient le Dante, les
-mystiques et les rêveurs du moyen âge. Elle rencontre des astres et
-des distances, des orbites, des immensités incommensurables et rien de
-plus. Il n'y a pas de fausses supputations de l'âge du monde, parce
-que la paléontologie et la préhistoire ont pu compter les dents de
-la tête de mort sur laquelle nous vivons et reconnaître sa véritable
-ancienneté. La fiction, qu'on l'appelle paganisme ou idéalisme
-chrétien, n'existe déjà plus et les visions s'évanouissent. Tous les
-miracles possibles se réduisent à ceux que je peux faire lorsque j'ai
-sous la main dans mon cabinet une pile de Bunsen, un fil conducteur et
-une aiguille aimantée. Il n'y a pas d'autres multiplications de pains
-et de poissons que celles réalisées par l'industrie avec ses moules
-et ses machines, et celles de l'imprimerie qui imite la nature en
-tirant d'un seul type des millions d'exemplaires. En résumé, mon cher
-chanoine, les choses se sont arrangées de façon à faire cesser toutes
-les absurdités, tous les mensonges, les illusions, les rêves, les
-sensibilités et les préoccupations qui troublent l'esprit de l'homme.
-Félicitons-nous de ce résultat.
-
-Lorsqu'il acheva de parler, un sourire se jouait sur les lèvres de
-l'ecclésiastique dont les yeux avaient pris un éclat extraordinaire. D.
-Cayetano s'occupait à donner toutes sortes de formes ou rhomboïdales ou
-prismatiques à une petite boulette de pain. Mais doña Perfecta était
-pâle et fixait avec persistance sur le chanoine son regard observateur.
-Stupéfaite, Rosarito contemplait son cousin. Celui-ci se penchant vers
-elle à la dérobée, lui dit à voix basse:
-
---Ne te préoccupe pas, ma chérie. Je n'ai dit tout cela que pour faire
-enrager le chanoine.
-
-
-
-
-VII.
-
-LA MÉSINTELLIGENCE AUGMENTE.
-
-
---Tu crois peut-être--dit doña Perfecta avec un certain orgueil--que le
-señor D. Inocencio va rester bouche close, faute d'être en mesure de te
-répondre de point en point.
-
---Oh! non!--s'écria le chanoine en arquant les sourcils,--je ne
-mesurerai pas mes faibles forces avec un adversaire si vaillant
-et si bien armé. Le señor D. José sait tout, c'est-à-dire, a à sa
-disposition tout l'arsenal des sciences exactes. Je sais bien que la
-doctrine qu'il soutient est fausse, mais je n'ai ni assez de talent,
-ni assez d'éloquence pour le combattre. J'emploierais, moi, les armes
-du sentiment, j'emploierais les arguments théologiques tirés de la
-révélation, de la foi, de la parole divine; mais, hélas! le señor D.
-José qui est un savant éminent, se moquerait de la théologie, de la
-foi, de la révélation, des saints prophètes, de l'Evangile... Un pauvre
-prêtre ignorant, un malheureux qui ne sait ni les mathématiques ni la
-philosophie allemande où il est question du _moi_ et du _non moi_, un
-pauvre professeur qui ne connaît que la science de Dieu et quelques
-poètes latins, ne peut entrer en lutte avec de pareils maîtres.
-
-Pepe Rey partit d'un franc éclat de rire.
-
---Je vois--dit-il,--que le señor D. Inocencio a pris au sérieux ce que
-je viens de dire. Allons, mon cher chanoine, rengainons nos arguments,
-et que tout soit fini par là. Je suis certain que mes véritables
-idées ne sont pas si en désaccord que cela avec les vôtres. Vous
-êtes un homme instruit et raisonnable. L'ignorant, ici, c'est moi.
-Pardonnez-moi tous, si j'ai voulu plaisanter un peu, c'est dans mon
-caractère.
-
---Merci,--répondit le prêtre visiblement contrarié. Pensez-vous vous
-en tirer ainsi? Je sais, moi, et nous savons tous très bien, que les
-idées que vous avez exposées sont vos propres idées. Il n'en pourrait
-être autrement. Vous êtes un enfant du siècle. On ne saurait nier que
-vous avez une intelligence prodigieuse, véritablement prodigieuse.
-Tandis que vous parliez, je l'avoue ingénument, je ne pouvais, tout
-en déplorant dans mon âme la fausseté de votre doctrine, m'empêcher
-d'admirer le choix de vos expressions, votre prodigieuse éloquence, la
-merveilleuse méthode de vos arguments... Quelle intelligence, señora
-doña Perfecta, que celle de votre jeune neveu! Lorsque, pendant mon
-séjour à Madrid, on me conduisit à l'Athénée, je confesse que je
-tombais des nues en voyant de quel étonnant génie Dieu a doté les
-protestants et les athées.
-
---Sr. D. Inocencio--dit doña Perfecta en regardant alternativement son
-neveu et son ami,--je crois qu'en jugeant ce jeune homme vous dépassez
-les bornes de la bienveillance... Ne te fâche pas, Pepe, tu es libre
-de ne pas tenir compte de ce que je dis, car je ne suis pas savante et
-n'entends rien ni à la philosophie ni à la théologie; mais il me semble
-que le señor D. Inocencio vient de faire preuve de grande modestie et
-de charité chrétienne en refusant de t'accabler comme, s'il eût voulu,
-il aurait pu le faire...
-
---Señora, pour l'amour de Dieu!--s'écria l'ecclésiastique.
-
---Vous m'en voyez ravi,--répondit Pepe en souriant.
-
---Il est ainsi fait,--ajouta la señora.--Toujours plein d'humilité...
-Et cependant il sait plus de choses que les sept docteurs réunis. Ah!
-señor D. Inocencio, comme il vous sied bien le nom que vous portez!
-Mais ne venez pas ici faire inopportunément le modeste. Puisque mon
-neveu n'a pas de prétentions... puisqu'il ne sait que ce qu'on lui a
-enseigné... et puisque ce qu'on lui a enseigné est faux, est-il rien
-qui pût lui être plus agréable que d'être instruit par vous, et par
-vous arraché à l'enfer de ses mensongères doctrines?
-
---Justement, je ne désire qu'une chose, c'est que le Sr. Penitenciario
-m'arrache... murmura Pepe, comprenant qu'il avait, sans le vouloir, mis
-la tête dans le guêpier.
-
---Je suis un pauvre prêtre qui ne sait pas autre chose que ce qu'on
-apprenait autrefois--répondit D. Inocencio. Je reconnais l'immense
-valeur, au point de vue de la science mondaine, du Sr. D. José et en
-présence d'un si brillant oracle, je me tais et m'humilie.
-
-Ce disant le chanoine croisa ses mains sur sa poitrine, en inclinant la
-tête. Pepe Rey était un tant soit peu déconcerté par la tournure que sa
-tante venait de donner à cette vaine discussion à laquelle il n'avait
-plaisamment pris part que pour échauffer un peu la conversation. Il
-crut prudent d'y mettre fin, et, dans ce but, adressa une question au
-Sr. D. Cayetano au moment même où sortant de l'assoupissement qui,
-après le repas, s'emparait de lui, celui-ci offrait à ses commensaux
-les indispensables «palillos»[18] fichés dans le corps d'un dindon de
-porcelaine qui faisait la roue.
-
- [18] Cure-dents en bois.
-
---Hier, j'ai découvert une main saisissant l'anse d'une amphore sur
-laquelle se trouvent de nombreux caractères hiératiques. Je vous la
-montrerai--dit D. Cayetano, heureux d'entamer un de ses thèmes favoris.
-
---Je suppose que le señor de Rey est aussi très expert en matière
-d'archéologie--avança le chanoine, qui, toujours implacable, courait
-après sa victime et la poursuivait jusque dans son plus caché refuge.
-
---Indubitablement, ajouta doña Perfecta.--Que pourraient ignorer les
-étonnants jeunes gens d'aujourd'hui. Ils possèdent toutes les sciences
-sur le bout du doigt. Les universités et les académies les instruisent
-de tout en un clin d'œil par la délivrance d'un brevet de capacité.
-
---Oh! ceci est injuste,--répondit le chanoine en remarquant la pénible
-impression que reflétait la physionomie de l'ingénieur.
-
---Ma tante a raison,--affirma Pepe.--Nous apprenons aujourd'hui un peu
-de tout, et nous sortons des écoles ne possédant que les éléments de
-plusieurs sciences.
-
---Je disais,--ajouta le prêtre que vous devez être un grand archéologue.
-
---Je ne sais pas un mot de cette science-là, répliqua le jeune homme.
-Les ruines ne sont que des ruines et je n'ai jamais aimé à me couvrir
-de leur poussière.
-
-D. Cayetano fit une grimace très expressive.
-
---Cela ne veut pas dire que je condamne l'archéologie--reprit vivement
-le neveu de doña Perfecta, en remarquant qu'il ne prononçait pas une
-parole qui ne blessât quelqu'un. Je sais très bien que de cette
-poussière surgit l'histoire. Ces études sont fort intéressantes et très
-utiles.
-
---Vous avez sans doute plus de goût pour la controverse, dit le
-Penitenciario en introduisant un palillo dans sa dernière molaire. Il
-me vient une excellente idée, Sr. D. José. Vous devriez vous faire
-avocat.
-
---J'abhorre cette profession--répliqua Pepe Rey.--Je connais des
-avocats très respectables, entre autres mon père qui est le meilleur
-des hommes. Mais, quelque excellent que puisse être un pareil exemple,
-je ne me serais de ma vie décidé à exercer une profession qui consiste
-à défendre, en toute question, aussi bien le pour que le contre. Je ne
-sache pas qu'il y ait de plus grande aberration, de pire préoccupation
-ou de pareil aveuglement pour les familles que de pousser les jeunes
-gens à se faire avocats. La principale et la plus terrible plaie
-de l'Espagne est cette multitude de jeunes clercs dont l'existence
-nécessite une fabuleuse quantité de procès. Les débats se multiplient
-en proportion du nombre des individus qui les suscitent. Il y a plus,
-beaucoup d'entre eux restent inoccupés et, comme un avocat ne peut ni
-prendre la charrue ni se faire tisserand, ils concourent à former ce
-brillant escadron de désœuvrés pleins de prétentions qui poussent à la
-multiplication des emplois, troublent la politique, agitent l'opinion
-publique et font naître les révolutions. Il faut bien qu'ils se
-procurent d'une façon ou d'une autre des moyens d'existence. Ah! le
-malheur serait encore plus grand s'il y avait pour tous des procès à
-plaider.
-
---Pepe, pour l'amour de Dieu, prends garde à tes paroles--lui dit avec
-sévérité doña Perfecta.--Mais pardonnez-lui, señor D. Inocencio...
-il ignore que vous avez un neveu qui, bien qu'à peine sorti de
-l'Université, est déjà un avocat des plus distingués.
-
---Je parle en termes généraux, répliqua Pepe avec fermeté. Étant
-le fils d'un avocat illustre, je ne puis méconnaître que quelques
-personnes exercent cette noble profession avec un véritable honneur.
-
---Non... mon neveu est encore un enfant--dit le chanoine d'un ton
-d'humilité affectée.--Dieu me préserve d'affirmer qu'il est un prodige
-de savoir, comme l'est le Sr. de Rey. Avec le temps, peut-être... Son
-éloquence n'est ni brillante ni persuasive. Par exemple, il a des
-principes solides et le jugement sain; ce qu'il sait, il ne le sait pas
-à demi. Il ne connaît ni les fausses subtilités ni les vaines paroles...
-
-Pepe Rey paraissait de plus en plus inquiet. La pensée, qu'en dépit de
-son bon vouloir, ses idées étaient en contradiction avec celles des
-amis de sa tante l'affligeait, et il prit la résolution de se taire,
-dans la crainte que D. Inocencio et lui ne finissent par se jeter
-les assiettes à la tête. La clochette de la cathédrale appelant les
-chanoines à remplir dans le chœur leurs importantes fonctions, le tira
-heureusement d'une si pénible situation. Le vénérable ecclésiastique,
-se levant et prenant congé de tous, se montra vis-à-vis de Pepe
-aussi bienveillant et aussi aimable que si la plus étroite amitié
-les avait depuis longtemps unis. Il lui offrit ses services en tout
-ce qui pourrait lui être agréable, puis lui promit de le présenter à
-son neveu qui lui servirait de guide pour visiter le pays et daigna
-même, lorsqu'il sortit, lui faire les plus tendres démonstrations en
-lui frappant amicalement sur l'épaule. Pepe accueillit avec joie ces
-marques de réconciliation,--mais n'en vit pas moins le ciel s'ouvrir
-lorsque le prêtre quitta la salle à manger et la maison.
-
-
-
-
-VIII.
-
-EN TOUTE HATE.
-
-
-Quelques instants plus tard, la scène avait complètement changé.
-Trouvant le délassement de ses sublimes travaux dans le sommeil qui
-s'était emparé de lui, D. Cayetano était mollement étendu dans un
-fauteuil de la salle à manger. Doña Perfecta vaquait dans la maison
-à ses occupations. S'asseyant contre l'une des portes vitrées qui
-donnaient sur le jardin, Rosarito fixa les yeux sur son cousin, et par
-leur intermédiaire sembla lui adresser cette muette prière:
-
---Viens t'asseoir près de moi, et fais-moi part de tout ce que tu as à
-me dire.
-
-Tout mathématicien qu'il était, Pepe Rey comprit.
-
---Ma chère cousine, dit-il, combien tu dois être aujourd'hui ennuyée
-de nos discussions! Dieu sait que ce n'est pas pour mon plaisir que
-j'ai fait le pédant, comme tu l'as vu; mais c'est la faute du señor
-Penitenciario... Sais-tu qu'il me paraît singulier, ce prêtre-là?..
-
---C'est un homme excellent!--répondit Rosarito, ne cachant pas la joie
-qu'elle éprouvait à se trouver en mesure de donner à son cousin toutes
-les explications qu'il pourrait désirer.
-
---Oh! oui, excellent. Cela se voit.
-
---Lorsque tu l'auras fréquenté, tu verras...
-
---Que c'est un homme inestimable. Enfin, il suffit qu'il soit ton ami
-et celui de ta mère pour qu'il soit aussi le mien,--affirma le jeune
-homme. Et vient-il souvent ici?
-
---Tous les jours. Il nous tient beaucoup compagnie--répondit ingénument
-Rosarito.--Combien il est aimable et bon! Et comme il m'aime!
-
---Allons, il finira par m'aller ce señor-là.
-
---Il vient aussi le soir jouer au tresillo[19]--ajouta la jeune
-fille,--car il faut te dire qu'à la tombée de la nuit se réunissent
-ici plusieurs personnes: le juge du tribunal de première instance, le
-procureur du roi, le doyen, le secrétaire de l'évêque, l'alcade, le
-receveur des contributions, le neveu de D. Inocencio...
-
- [19] Sorte de jeu de cartes.
-
---Ah! Jacintito, l'avocat.
-
---Lui-même. C'est un pauvre garçon bon comme le bon pain. Son oncle
-l'adore. Depuis qu'il est sorti de l'Université avec son diplôme de
-docteur... car il a été reçu docteur dans deux ou trois facultés,
-et avec mention encore... sais-tu?... depuis lors, dis-je, son oncle
-l'amène très souvent ici. Maman l'aime beaucoup... C'est un jeune homme
-très rangé. Il se retire de bonne heure avec son oncle; jamais il ne va
-passer ses soirées au Casino[20]; il n'est ni joueur, ni dépensier et
-il travaille dans l'étude de Me Lorenzo Ruiz, qui est le premier avocat
-d'Orbajosa. On prétend qu'il deviendra un éloquent défenseur.
-
- [20] Cercle.
-
---Son oncle n'avait pas tort d'en faire l'éloge, dit Pepe. Je regrette
-d'avoir parlé des avocats comme je l'ai fait... N'est-ce pas, ma chère
-cousine, que j'ai été inconvenant?
-
---Allons donc, il me paraît que tu avais parfaitement raison.
-
---Mais là, vrai, n'ai-je pas été un peu...
-
---Non, non.
-
---De quel poids tu me soulages! Il est vrai que, sans trop savoir
-pourquoi, je me trouve sans cesse en contradiction avec ce vénérable
-prêtre. Je le regrette infiniment.
-
---Ce que je crois--dit Rosarito en fixant sur lui des yeux pleins de
-tendresse--c'est que tu n'es pas fait pour nous.
-
---Que veux-tu dire?
-
---Je ne sais si je m'explique bien, mon cher cousin. Mais je veux dire
-qu'il me paraît difficile que tu puisses t'habituer à la conversation
-et aux idées des habitants d'Orbajosa. Il me semble... c'est une simple
-supposition.
-
---Eh! bien, non! Je crois que tu te trompes.
-
---Tu viens d'ailleurs, tu sors d'un autre monde, plus intelligent,
-plus savant, où les gens ont d'autres manières, une conversation
-spirituelle, et une figure... Il se peut que je ne m'exprime pas bien.
-Je veux dire que tu as l'habitude de vivre dans une société choisie; tu
-sais beaucoup de choses... Il n'y a pas ici ce qu'il te faut. Il n'y a
-ici ni science, ni bon ton. Tout y est simplicité, Pepe. Il me semble
-que tu t'y ennuieras, que tu t'y ennuieras beaucoup et qu'enfin tu nous
-quitteras.
-
-La tristesse, qui était le caractère habituel de la physionomie
-de Rosarito, devint si grande que Pepe Rey en fut profondément
-impressionné.
-
---Tu es dans l'erreur, ma chère cousine. Non seulement, je n'ai pas la
-pensée que tu me supposes, mais ni mon caractère ni mes idées ne sont
-en contradiction avec le caractère et les idées des personnes qui se
-trouvent ici. Supposons pourtant un moment qu'ils le fussent...
-
---Soit, supposons-le...
-
---Eh! bien, j'ai la ferme conviction qu'entre toi et moi, entre nous
-deux, ma chère Rosarito, il y aura toujours entente parfaite. Là-dessus
-je ne peux me tromper. Mon cœur me dit que je ne me trompe pas.
-
-Rosarito rougit jusqu'au blanc des yeux; mais s'efforçant de chasser sa
-rougeur, en souriant et regardant de côté et d'autre, elle dit:
-
---Ne te moque pas de moi. Si tu prétends faire entendre par là que je
-trouve toujours bien ce que tu dis, eh bien, tu as raison.
-
---Rosarito! s'écria le jeune homme,--du moment que je t'ai vue, mon âme
-a été inondée de joie... et j'ai, en même temps, éprouvé un regret,--le
-regret de n'être pas venu plus tôt à Orbajosa.
-
---Voilà, par exemple, ce que je ne crois pas--dit-elle avec un
-enjouement affecté pour dissimuler son émotion.--Si vite que cela?...
-Ne dis donc pas de fadaises... Vois, Pepe, je ne suis qu'une
-villageoise, je ne sais parler que de choses banales; je ne sais pas un
-mot de français, je ne sais pas me vêtir avec élégance; je sais à peine
-toucher du piano; je...
-
---Oh! Rosario!--s'écria vivement le jeune homme. Je doutais que tu
-fusses parfaite; maintenant, j'ai la conviction que tu l'es.
-
-La mère entra sur ces entrefaites. Rosarito, qui n'avait rien à
-répondre aux dernières paroles de son cousin, comprit qu'il était
-pourtant nécessaire de ne pas rester bouche close et dit en regardant
-sa mère:
-
---Ah! j'avais oublié de donner à manger au perroquet.
-
---Ne te préoccupe pas de cela maintenant. Pourquoi restez-vous ici?...
-Conduis ton cousin faire un tour dans le jardin.
-
-La señora souriait avec une bonté maternelle en montrant à son neveu
-l'épais bosquet qu'on apercevait derrière les vitres.
-
---Allons-y, dit Pepe en se levant.
-
-Rosarito s'élança à travers la porte vitrée comme un oiseau rendu à la
-liberté.
-
---Pepe, qui sait tant de choses et doit aussi se connaître en
-arboriculture--affirma doña Perfecta,--t'apprendra comment se font les
-greffes. Voyons ce qu'il pensera des jeunes poiriers que nous allons
-transplanter.
-
---Viens, viens--cria Rosario, du dehors.
-
-Elle appelait son cousin avec impatience. Ils disparurent tous les deux
-entre le feuillage. Lorsque doña Perfecta les eut vus s'éloigner, elle
-s'occupa du perroquet, et d'un air soucieux dit à voix très basse en
-lui donnant de quoi manger:
-
---Combien il est peu affectueux! Il n'a même pas caressé ce pauvre
-petit animal.
-
-Puis, elle ajouta à haute voix, croyant que son beau-frère pouvait
-l'entendre:
-
---Cayetano, que penses-tu du neveu? Cayetano!
-
-Un sourd grognement indiqua que l'antiquaire revenait à la vie de notre
-pauvre monde.
-
---Cayetano.....
-
---Voilà..... voilà...--murmura le savant d'une voix à peine
-articulée;--ce jeune caballero soutiendra sans doute l'opinion erronée
-que les statues de Mundogrande proviennent de la première immigration
-phénicienne. Je le convaincrai...
-
---Mais, Cayetano...
-
---Mais, Perfecta..... Allons, tu vas encore soutenir que j'ai dormi?
-
---Non, certes, comment pourrais-je soutenir une pareille absurdité!...
-Mais tu ne me dis pas ce que tu penses de ce jeune homme?
-
-D. Cayetano mit la main devant sa bouche, afin de bâiller plus à son
-aise, après quoi, il entama avec la señora une longue conversation.
-
-Les personnes qui nous ont transmis les notes nécessaires à la
-composition de cette histoire passent sous silence ce dialogue, sans
-doute parce qu'elles n'en eurent pas connaissance. Quant à ce que
-se dirent ce soir-là dans le jardin l'ingénieur et Rosarito, il est
-évident qu'il est inutile de le rapporter.
-
-Nous ne pouvons taire de même, parce qu'elles ont une extrême
-importance, les choses qui se passèrent dans la soirée du jour suivant.
-Après avoir parcouru diverses parties du jardin, le cousin et la
-cousine, à une heure assez avancée, se trouvaient seuls, occupés
-réciproquement l'un de l'autre et n'ayant d'âme et de sens que pour se
-voir et pour s'entendre.
-
---Pepe--disait Rosario--tout ce que tu viens de me dire est une
-plaisanterie, un refrain comme vous autres, hommes d'esprit, vous savez
-en forger... Et tu penses qu'en ma qualité de villageoise, je crois
-tout ce que l'on me dit.
-
---Si tu me connaissais comme je crois te connaître, tu saurais que
-je ne dis jamais que ce que je pense. Mais laissons-là les vaines
-subtilités et les sentimentales niaiseries qui ne servent qu'à fausser
-les sentiments. Je ne parlerai pas avec toi d'autre langage que celui
-de la vérité. Es-tu par hasard une demoiselle que j'ai rencontrée à la
-promenade ou dans une soirée et avec laquelle j'espère passer quelques
-moments agréables? Non. Tu es ma cousine, tu es quelque chose de
-plus..... Rosario, établissons tout de suite la situation et parlons
-franc. Je suis venu ici pour me marier avec toi.
-
-Rosario sentit son visage s'enflammer et son cœur battre à rompre sa
-poitrine.
-
---Ecoute, ma chère cousine,--ajouta le jeune homme, je te jure que si
-tu ne m'avais pas plu, je serais déjà loin d'ici. Quelques ménagements
-qu'eussent pu m'imposer la politesse et les convenances, il m'aurait
-été difficile de dissimuler ma désillusion. Je suis ainsi fait.
-
---Mais tu viens à peine d'arriver,--dit laconiquement Rosario en
-s'efforçant de sourire.
-
---Je viens d'arriver et je sais déjà tout ce que je voulais savoir:
-je sais que je t'aime, et que tu es la femme que depuis longtemps
-pressentait mon cœur; mon cœur qui jour et nuit me disait: «elle
-viendra, elle vient, la voilà!»
-
-Cette phrase servit de prétexte à Rosario pour laisser s'échapper
-le sourire qui venait d'apparaître sur ses lèvres. Son âme enivrée
-s'évaporait avec délices dans une atmosphère de bonheur.
-
---Tu t'ingénies à me prouver que tu n'as aucune valeur,--continua
-Pepe,--et tu es un vrai trésor. Tu as l'inappréciable privilège de
-répandre sans cesse sur tout ce qui t'entoure la divine lumière de ton
-âme. Dès qu'on te voit, dès qu'on te contemple, on ne peut s'empêcher
-de remarquer tes nobles sentiments et la pureté de ton cœur. En
-t'apercevant on a comme la vision d'une existence céleste que Dieu a
-par mégarde laissé vivre sur la terre; tu es un ange et je t'aime à en
-devenir fou.
-
-Pepe, en disant cela, semblait s'être acquitté d'une grave mission
-et Rosarito fut tout à coup saisie d'une si profonde émotion que,
-l'énergie de son corps ne répondant plus à celle de sa volonté et les
-forces lui manquant, elle se laissa tomber sur une pierre qui dans ces
-lieux charmants servait parfois de siège. Pepe se pencha vers elle. Il
-remarqua qu'elle fermait les yeux en cachant son front dans ses mains.
-Un instant après, la fille de doña Perfecta Polentinos, fixant sur son
-cousin ses grands yeux baignés de larmes, lui disait avec une indicible
-tendresse:
-
---Je t'aimais même avant de te connaître.
-
-Les mains dans celles de Pepe, Rosarito se leva. Leurs silhouettes
-disparurent bientôt à travers l'épais feuillage d'une allée de
-lauriers-roses. La nuit venait, et l'ombre envahissait doucement la
-partie basse du jardin, tandis que les derniers rayons du soleil
-couchant couronnaient de lueurs changeantes la cime des plus hauts
-arbres. Dans les branches supérieures, une bruyante république
-d'oiseaux faisait un ramage assourdissant. Après avoir en tous sens
-voltigé dans la riante immensité des cieux, ils venaient tous chercher
-là le repos, et se disputaient l'un à l'autre le rameau qui devait
-abriter leur sommeil. Leur confus bavardage ressemblait tantôt à des
-reproches et à des altercations, tantôt à des railleries ou à de joyeux
-badinages. Ces fripons-là se disaient dans leur langage trillé les
-plus grosses impertinences, tout en se donnant des coups de bec et en
-agitant les ailes de la même façon que les orateurs agitent les bras
-lorsqu'ils veulent faire prendre pour des vérités les mensonges qu'ils
-débitent.
-
-Mais là aussi résonnaient des paroles d'amour que semblaient à cette
-heure appeler le calme et la beauté du site. Une oreille exercée aurait
-pu distinguer les suivantes:
-
---Même avant de te reconnaître, je t'aimais; si tu n'étais pas venu,
-je serais morte de chagrin. Maman me donnait à lire les lettres de ton
-père, et comme elles étaient pleines d'éloges de toi, je me disais:
-«Ce jeune homme devrait être mon mari». Pendant longtemps ces lettres
-ne parlèrent nullement de notre future union, ce qui me semblait
-être un inconcevable oubli. Je ne savais que penser d'une pareille
-négligence. Chaque fois qu'il était question de toi, mon oncle Cayetano
-disait: «Il n'en existe pas des douzaines comme celui-là. La femme qui
-saura se faire aimer de lui, peut être d'avance considérée comme une
-heureuse femme....» Enfin, ton père dit ce qu'il ne pouvait s'empêcher
-de dire... oui, oui, ce qu'il ne pouvait s'empêcher de dire; car je
-l'attendais tous les jours.
-
-Quelques instants plus tard, la même voix ajouta avec inquiétude:
-
---Quelqu'un vient derrière nous.
-
-Sortant de l'allée de lauriers-roses, Pepe vit s'approcher deux
-personnes; il toucha alors du doigt les feuilles d'un jeune arbuste qui
-se trouvait à sa portée, et dit à haute voix à sa compagne:
-
---Il ne convient pas d'appliquer la première taille aux jeunes arbres
-comme celui-ci, avant qu'ils aient poussé toutes leurs racines. Les
-arbres nouvellement plantés n'ont pas assez de vigueur pour supporter
-cette opération. Tu sais très bien que les racines ne peuvent se former
-sans l'action des feuilles, si donc tu supprimes ces dernières...
-
---Ah! Sr. D. José--s'écria le Penitenciario avec un franc éclat de
-rire, en s'approchant des deux jeunes gens et en leur faisant une
-révérence, vous donnez donc des leçons d'horticulture?
-
- Insere nunc Melibæe pyros, pone ordine vites,
-
-a dit le chantre célèbre des travaux des champs. Greffe les poiriers,
-cher Mélibée, mets en ordre les vignes... Et la santé, Sr. D. José,
-comment va-t-elle?
-
-L'ingénieur et le chanoine se donnèrent une poignée de main, puis ce
-dernier se retourna et montrant un tout jeune homme qui venait derrière
-lui, dit en souriant:
-
---J'ai le plaisir de vous présenter mon cher Jacintillo... une bonne
-pièce... un jeune étourdi, Sr. D. José.
-
-
-
-
-IX.
-
-LA MÉSINTELLIGENCE S'ACCENTUE DE PLUS EN PLUS ET MENACE DE SE CHANGER
-EN DISCORDE.
-
-
-Auprès de la noire soutane apparut un rose et frais visage. Jacintito
-salua notre jeune homme, non sans un certain embarras.
-
-C'était un de ces petits jeunes gens précoces que l'accommodante
-Université lance avant le temps au milieu des luttes du monde en leur
-faisant croire qu'ils sont hommes parce qu'ils ont un diplôme de
-docteur dans leur poche. La face agréable et grassouillette, avec des
-joues rosées comme celles d'une jeune fille et sans autre barbe au
-menton que le soyeux duvet qui la faisait pressentir, Jacinto était
-un garçon replet, de petite, très petite taille, et ne comptait pas
-beaucoup plus d'une vingtaine d'années. Dès ses plus jeunes ans son
-excellent saint homme d'oncle avait présidé à son éducation, et flanqué
-d'un pareil tuteur, le tendre arbuste, on le comprend, ne risquait pas
-de dévier en grandissant. Une morale sévère le maintenait constamment
-droit: c'était presque un écolier modèle. Ses études universitaires
-terminées avec des succès étonnants, car il n'était pas d'examen dans
-lequel il n'eût obtenu la note _maxima_, il se mit à travailler, et
-par son application et ses aptitudes pour la profession d'avocat fit
-espérer qu'il ne laisserait pas se flétrir au barreau les nombreux et
-robustes lauriers apportés de l'école.
-
-Parfois, il était pétulant et gai comme un enfant, d'autres fois, grave
-et sérieux comme un homme. Il est certain, il est indubitable que
-si Jacintito n'eût pas eu un petit faible ou plutôt un grand faible
-pour les jolies filles, son excellent oncle l'aurait déclaré parfait.
-Du matin au soir il ne cessait de le sermonner pour l'empêcher de
-prendre trop audacieusement son vol; cependant, ce penchant mondain
-du jouvenceau ne parvenait pas à refroidir la vive affection que
-le bon chanoine avait vouée au charmant rejeton de sa chère nièce
-Maria Remedios. Tout pour lui s'effaçait devant le petit avocat. La
-méthodique exécution des pratiques religieuses de ce prêtre exemplaire
-se relâchait même dès qu'il s'agissait d'une affaire relative à son
-précoce pupille. Cette régularité, rigoureuse et permanente comme celle
-d'un système planétaire, éprouvait des perturbations chaque fois que
-Jacintito était malade ou se trouvait obligé d'entreprendre un voyage.
-Vaine institution que le célibat des prêtres! Si le concile de Trente
-leur a interdit d'avoir des enfants, Dieu ou le démon leur donne des
-neveux afin qu'ils connaissent les douces inquiétudes de la paternité.
-
-A le juger sans parti pris, on était forcé de reconnaître que cet
-heureux garçon ne manquait pas de mérite. Son caractère était
-ordinairement enclin à la loyauté, et les nobles actions éveillaient
-en son âme une franche admiration. En ce qui concerne les facultés
-intellectuelles et la science du monde, il avait tout ce qu'il faut
-pour devenir avec le temps une notabilité comme il y en a tant en
-Espagne; il pourrait être un jour ce qu'à tout moment nous appelons
-hyperboliquement un _sujet distingué_ ou _un homme public éminent_,
-personnalités qui, par suite de leur trop grande abondance, sont à
-peine appréciées à leur juste valeur. A cet âge encore tendre où le
-diplôme universitaire est comme un trait d'union entre la seconde
-enfance et la virilité, peu de jeunes gens, surtout lorsqu'ils ont été
-flattés par leurs maîtres, sont exempts d'une pédanterie fastidieuse
-qui, si elle leur donne un grand prestige auprès de leurs mamans, les
-rend forts ridicules lorsqu'ils se trouvent au milieu d'hommes faits et
-sérieux. Jacintito était affligé de ce défaut pourtant excusable chez
-lui, non seulement à cause de son jeune âge, mais aussi parce que son
-excellent oncle encourageait par d'imprudentes louanges cette puérile
-vanité.
-
-Dès qu'ils se trouvèrent réunis, les quatre personnages continuèrent à
-se promener. Jacintito gardait le silence...
-
-Revenant au thème interrompu des pyros qu'il fallait greffer et des
-vitis qu'on devrait mettre en ordre, le chanoine dit:
-
---Je sais déjà que le Sr. D. José est un grand agronome.
-
---Loin de là, je ne sais pas un mot d'agronomie, répondit le jeune
-homme qu'agaçait cette manie de le supposer instruit dans toutes les
-sciences.
-
---Oh! si, vous êtes un grand agronome, ajouta le Penitenciaro, mais
-qu'on ne vienne pas, à propos d'agronomie, me parler des derniers
-traités parus. Cette science tout entière, Sr. de Rey, est pour moi
-condensée dans ce que j'appellerai la _Bible des champs_, dans les
-_Géorgiques_ de l'immortel poète latin. Tout y est admirable, depuis
-cette grande maxime,
-
- Nec vero terræ ferre omnes omnia possunt,
-
-c'est-à-dire, toutes les terres ne sont pas propres à porter tous
-les arbres, Sr. D. José, jusqu'au minutieux traité sur les abeilles
-dans lequel Virgile explique tout ce qui concerne ces savants petits
-insectes et définit ainsi le bourdon:
-
- ........... Ille horridus alte,
- Desidia lactamque trahens inglorius alvum,
-
-d'aspect horrible et indolent, traînant sans grâce son lourd ventre,
-Sr. D. José...
-
---Vous faites très bien de me traduire vos citations, dit Pepe en
-souriant,--car j'entends très peu le latin.
-
---Oh! les hommes du jour, comment pourraient-ils trouver quelque
-plaisir à étudier les anciens?--ajouta ironiquement le chanoine.--Les
-auteurs qui ont écrit en latin ne sont d'ailleurs que des hommes de
-rien, comme Virgile, Cicéron, Tite-Live. Moi, cependant, je suis
-d'un avis contraire, et j'en prends à témoin mon neveu, à qui j'ai
-enseigné cette langue sublime. Le fripon la connaît mieux que moi.
-Malheureusement, les lectures modernes la lui font oublier, et un beau
-jour il se trouvera être devenu un ignorant sans même sans douter.
-Car, Sr. D. José, mon neveu a une toquade pour les livres nouveaux
-et les théories extravagantes; il ne jure que par Flammarion et voit
-partout des mondes habités. Je me figure que vous allez vous entendre à
-merveille. Allons, Jacinto, il ne te reste plus qu'à prier ce caballero
-de t'enseigner les mathématiques transcendantes en même temps que de
-t'initier aux théories des philosophes allemands, et te voilà un homme
-complet.
-
-Le bon ecclésiastique se mit lui-même à rire de ses propres saillies,
-tandis que, tout heureux de voir la conversation tomber sur un sujet
-qui était si fort à son goût, Jacinto s'excusa auprès de Pepe Rey, et
-de but en blanc s'écria:
-
---Dites-moi, Sr. D. José, que pensez-vous du darwinisme?
-
-Notre jeune homme sourit à cette pédanterie intempestive et il aurait
-volontiers poussé le petit avocat à donner ample carrière à sa puérile
-vanité. Jugeant cependant plus prudent de ne se familiariser ni avec
-l'oncle ni avec le neveu, il répondit simplement:
-
---Je ne peux pas exprimer d'opinion sur les doctrines de Darwin parce
-que je les connais à peine. Les exigences de ma profession ne m'ont pas
-permis de me livrer à ces études.
-
---Eh bien--dit en riant le chanoine--elles se réduisent à ceci:
-que nous descendons des singes... Si cela s'appliquait seulement à
-certaines personnes que je connais, Darwin aurait raison.
-
---On dit que la théorie de la sélection naturelle--ajouta Jacinto avec
-emphase--a beaucoup de partisans en Allemagne.
-
---Je n'en doute pas--continua l'ecclésiastique.--En Allemagne on ne
-doit pas regretter que cette théorie soit vraie en ce qui concerne
-Bismarck.
-
-Les quatre promeneurs se trouvèrent alors face à face avec doña
-Perfecta et le Sr. D. Cayetano qui arrivaient.
-
---Quelle belle soirée!--s'écria la señora. Eh! bien, mon neveu, comment
-cela va-t-il? t'ennuies-tu beaucoup?...
-
---Mais pas le moins du monde--répondit le jeune homme.
-
---Ne le nie pas. Cayetano et moi nous en causions en venant ici. Tu
-es ennuyé et tu t'efforces de le dissimuler. Tous les jeunes gens de
-notre époque n'ont pas, comme Jacinto, assez d'abnégation pour passer
-leur jeunesse dans une petite ville où il n'y a ni Théâtre-Royal,
-ni Bouffes, ni danseuses, ni philosophes, ni athénées, ni feuilles
-publiques, ni congrès, ni divertissements ou passe-temps d'aucune sorte.
-
---Je me trouve très bien ici--répondit Pepe.--Je disais tout à l'heure
-à Rosario que cette ville et cette maison me plaisent tant que je
-voudrais y vivre et y mourir.
-
-Rosario devint écarlate et les autres gardèrent le silence.
-
-Ils s'assirent tous sous un berceau de verdure, le neveu de monsieur
-le chanoine s'empressant de prendre place à gauche et tout près de la
-señorita.
-
---Écoute, mon neveu, j'ai à te prévenir d'une chose,--dit doña Perfecta
-avec cette suave expression de bonté qui émanait de son âme comme le
-parfum de la fleur.--Mais ne va pas croire que je te blâme ni que je
-veuille te faire la leçon; n'étant plus un enfant, tu comprendras
-facilement ma pensée.
-
---Grondez-moi, ma chère tante; je l'ai sans doute mérité,--répliqua
-Pepe qui commençait à se faire aux amabilités de la sœur de son père.
-
---Non, non, c'est un simple conseil que je veux te donner. Ces
-messieurs verront que ce n'est pas sans raison.
-
-Rosarito écoutait de toute son âme.
-
---Je veux seulement te dire que lorsque tu iras de nouveau visiter
-notre belle cathédrale tu tâches de t'y tenir avec un peu plus de
-recueillement.
-
---Mais qu'ai-je donc fait?
-
---Je suis loin de m'étonner que tu n'aies pas conscience de ta
-faute--indiqua la señora avec une feinte gaîté.--C'est tout naturel:
-habitué à entrer avec le plus grand sans-gêne dans les athénées, les
-clubs, les académies et les congrès, tu crois qu'on peut entrer de même
-dans le temple de la divine Majesté.
-
---Mais, señora, je vous demande pardon--dit Pepe sérieusement--je suis
-entré dans la cathédrale avec le plus grand recueillement.
-
---Mais je ne te gronde pas, mon Dieu, je ne te gronde pas. Ne le prends
-pas ainsi, sans quoi je me tairai. Messieurs, excusez mon neveu. Il
-ne faut pas s'étonner d'une inadvertance, d'une distraction... Depuis
-combien d'années n'as-tu pas mis les pieds dans un lieu sacré?...
-
---Señora, je vous jure... Enfin, mes idées peuvent être ce qu'on
-voudra, mais j'ai l'habitude de garder la plus grande réserve dans
-l'intérieur des églises.
-
---Ce que j'affirme... allons, si tu vas encore te fâcher, je ne
-continuerai pas... ce que j'affirme, c'est que plusieurs personnes en
-ont ce matin fait la remarque: les messieurs Gonzalez, doña Robustiana,
-Serafinita, enfin... te le dirai-je? tu as attiré l'attention de
-Monseigneur l'évêque... Sa Grandeur s'en est plainte à moi ce soir,
-chez nos cousines, en ajoutant que si elle ne t'a pas fait mettre à la
-porte, c'est uniquement parce qu'on lui a dit que tu étais mon neveu.
-
-Rosario contemplait avec angoisse le visage de son cousin et cherchait
-à deviner ses réponses avant qu'il les eût formulées.
-
---On m'aura sans doute pris pour un autre.
-
---Non, non, c'était bien toi, mais ne va pas te fâcher; nous sommes ici
-avec des amis et des personnes de confiance; c'était bien toi, je l'ai
-moi-même constaté.
-
---Vous!...
-
---Moi-même. Nieras-tu que tu te mis à examiner les peintures en passant
-au milieu d'un groupe de fidèles qui entendaient la messe? Je te jure
-que tes allées et tes venues me donnèrent alors de telles distractions
-que... Mais passons... l'essentiel, c'est que tu ne recommences pas...
-Tu entras ensuite dans la chapelle de Saint-Grégoire; le prêtre éleva
-le Saint-Sacrement sur le maître-autel, et tu ne te détournas pas même
-pour faire acte de dévotion. Après cela, tu parcourus l'église de long
-en large, tu t'approchas du tombeau de l'_Adelantado_[21] et posas tes
-mains sur l'autel, puis tu traversas de nouveau le groupe des fidèles
-en éveillant leur attention. Toutes les filles te regardaient, et tu
-paraissais content d'avoir si gentiment troublé la dévotion et le
-recueillement de ces bonnes âmes.
-
- [21] Le Connétable.
-
---Dieu du ciel! J'ai fait tout cela!--s'écria Pepe ennuyé et souriant
-à la fois.--Je suis un véritable monstre; et dire que je ne m'en étais
-même pas douté!
-
---Non, je sais très bien que tu es un excellent garçon,--dit doña
-Perfecta en examinant la physionomie intentionnellement sérieuse et
-impassible du chanoine, dont la face avait pris l'aspect d'un masque
-de carton.--Mais, entre penser certaines choses et les manifester
-avec un tel sans-gêne, il y a, mon enfant, une distance qu'un homme
-avisé et poli ne doit jamais franchir. Je sais très bien que tes idées
-sont... ne te fâche pas, car si tu te fâches je me tais... je veux dire
-qu'il y a une différence entre avoir des idées sur la religion et les
-manifester. Je me garderai bien de te réprimander parce que tu crois
-que Dieu ne nous a pas créés à son image et que nous descendons des
-singes, ou parce que tu nies l'existence de l'âme, que tu assures être
-une attrape comme les petits paquets de rhubarbe ou de magnésie que
-vendent les apothicaires.--Señora, pour l'amour de Dieu!... s'écria
-Pepe, avec humeur.--Je vois que je jouis à Orbajosa d'une bien mauvaise
-réputation.
-
-Les assistants continuaient à se renfermer dans un silence solennel:
-
---Je disais donc que je ne te réprimanderai pas à propos de ces
-idées... Outre que je n'en ai pas le droit, si je me mettais à discuter
-avec toi qui es un homme d'un si rare talent, tu me confondrais mille
-fois... Non, non, pas de cela. Ce que je veux dire c'est que, bien
-qu'aucun d'eux ne sache le premier mot de la philosophie allemande, ces
-pauvres et sots habitants d'Orbajosa sont pieux et bons chrétiens, et
-que, par suite, tu ne dois pas publiquement faire fi de leurs croyances.
-
---Ma chère tante--dit très sérieusement l'ingénieur--non seulement je
-n'ai fait fi des croyances de personne, mais je n'ai pas les idées
-que vous m'attribuez. Il se peut que j'aie été dans l'église moins
-dévotieux qu'il n'eût fallu, car je suis passablement distrait.
-Mon intelligence et mon attention étaient absorbées par l'œuvre
-architecturale, et franchement je ne remarquai pas... mais ce n'était
-pas un motif suffisant pour que Sa Grandeur essayât de me faire jeter à
-la rue, ni pour que vous me supposiez capable d'établir une comparaison
-entre les fonctions de l'âme et les drogues d'apothicaires. Je peux
-bien tolérer cela comme plaisanterie, mais c'est seulement ainsi que je
-le tolère.
-
-Pepe Rey était en proie à une si vive irritation que, malgré toute sa
-prudence et tout son savoir-vivre, il ne put la dissimuler.
-
---Allons, je vois que tu t'es fâché--dit doña Perfecta en baissant les
-yeux et croisant les mains.--Que la volonté de Dieu soit faite! Si
-j'avais pu croire que tu le prisses sur ce ton je ne t'aurais pas dit
-un mot de cette affaire. Pepe, je te prie de me pardonner.
-
-En entendant sa tante parler ainsi, comme en voyant l'humble attitude
-qu'elle venait de prendre, Pepe se sentit tout honteux de lui avoir
-parlé si durement, et il essaya de se rasséréner. Il fut tiré de cette
-embarrassante situation par le vénérable Penitenciario qui, souriant
-avec sa bonhomie habituelle, s'exprima ainsi:
-
---Señora doña Perfecta, il faut avoir de l'indulgence pour les
-artistes... Oh! j'en ai connu beaucoup. Dès que ces messieurs se
-trouvent en présence d'une statue, d'une vieille armure, d'un tableau
-couvert de poussière ou d'un mur en ruines, ils oublient tout le reste.
-Le Sr. D. José est artiste et il a visité notre cathédrale à la façon
-des Anglais qui la démoliraient volontiers pour en emporter dans leurs
-musées jusqu'au dernier moellon... Que les fidèles soient occupés à
-prier; que l'officiant élève l'hostie consacrée; que le moment de la
-plus profonde piété et du plus grand recueillement soit arrivé...
-est-ce qu'un artiste s'occupe de cela?... A vrai dire, je ne conçois
-pas l'art dégagé des sentiments qu'il exprime... Mais enfin, il est de
-mode aujourd'hui d'admirer la forme, non l'idée... Que Dieu me préserve
-d'entamer sur ce sujet une discussion avec le Sr. D. José; sachant tant
-de choses et argumentant avec la merveilleuse subtilité des modernes,
-il confondrait sur-le-champ mon esprit qui n'a pour armes que la foi.
-
---La persistance que vous mettez à me considérer comme le plus savant
-homme du monde, m'est passablement désagréable--dit Pepe en recouvrant
-la dureté de son accent.--Au risque de passer pour un sot, j'aimerais
-cent fois mieux avoir la réputation d'être un ignorant que celle de
-posséder la science diabolique qu'on m'attribue ici.
-
-Rosarito se mit à rire, et Jacinto crut que le moment était on ne peut
-mieux choisi pour mettre en évidence son érudite personnalité.
-
---Le panthéisme est condamné par l'Église aussi bien que les doctrines
-de Schopenhauer et du moderne Hartmann.
-
---Madame et messieurs--exposa gravement le chanoine--les hommes qui ont
-un culte si fervent pour l'art, alors même qu'il ne s'attache qu'à la
-forme, méritent le plus grand respect. Mieux vaut être artiste et se
-sentir ému en présence de la beauté, même alors qu'elle est seulement
-représentée sous la forme de nymphes nues que d'être indifférent et
-incrédule en tout. Le mal n'entrera jamais complètement dans l'esprit
-de qui se voue à la contemplation de la beauté. _Est Deus in nobis...
-Deus_, entendez-vous bien!--Que le Sr. D. José continue donc d'admirer
-les merveilles de notre cathédrale; pour ma part, je lui pardonnerai de
-bon cœur ses irrévérences, sauf avis contraire de Mgr l'évêque.
-
---Grand merci, Sr. D. Inocencio--dit Pepe qui éprouvait un vif
-sentiment de révolte et d'hostilité contre l'ecclésiastique, et qui
-ne put résister au désir de le mortifier.--Au reste, ne vous imaginez
-pas que mon attention ait été à ce point absorbée par les beautés
-artistiques que vous supposez fourmiller dans votre église. En dehors
-de l'imposante architecture d'une partie de l'édifice, des trois
-tombeaux qui se trouvent dans les chapelles de l'abside et de quelques
-sculptures du chœur, je n'aperçois nulle part ces beautés. Ce qui
-m'occupait, c'était la constatation de la déplorable décadence de l'art
-religieux, et j'éprouvais non pas de l'admiration, mais de la colère en
-présence des innombrables monstruosités artistiques dont est remplie la
-cathédrale.
-
-La stupeur des assistants fut à son comble.
-
---Je ne puis souffrir--ajouta Pepe--ces images vernissées et
-enluminées ressemblant, Dieu me pardonne, aux poupées qui servent
-de jouet aux petites filles. Et que dire des costumes de théâtre
-dont on les revêt? J'ai vu un saint Joseph affublé d'un manteau
-que je ne veux pas qualifier, par respect pour le saint Patriarche
-et pour l'Eglise qui le vénère. Sur les autels sont accumulées des
-statues du goût artistique le plus déplorable, et les couronnes, les
-rameaux, les étoiles, les lunes et autres décorations de métal ou
-de papier doré qu'on y entasse font l'effet d'une ferblanterie de
-bazar qui blesse le sentiment religieux et déconcerte notre esprit.
-Loin de s'élever à la contemplation des choses saintes, il se replie
-en lui-même et reste confondu à l'idée d'une pareille comédie. Les
-grandes œuvres artistiques réalisent un noble but en présentant
-sous une forme sensible les idées, les dogmes, la foi et jusqu'à
-l'exaltation mystique. Les pastiches et les aberrations du goût, les
-œuvres grotesques, en un mot, dont une piété mal entendue emplit les
-églises produisent aussi leur effet, mais c'est un effet passablement
-attristant; elles entretiennent la superstition, refroidissent
-l'enthousiasme, obligent les yeux du croyant à se détourner des autels,
-et en même temps que les yeux s'en détournent aussi les âmes qui n'ont
-pas une foi suffisamment profonde et robuste.
-
---Il paraît que la doctrine des iconoclastes--dit Jacintito--est aussi
-très répandue en Allemagne.
-
---Je ne suis pas iconoclaste, bien que la destruction de toutes
-les images me semble préférable au luxe de bouffonneries qui règne
-ici--continua le jeune homme.--A l'aspect de pareilles choses, il est
-permis de soutenir que le culte doit recouvrer l'auguste simplicité des
-anciens temps... Mais non, qu'on ne renonce pas à l'admirable concours
-que tous les arts, en commençant par la poésie et finissant par la
-musique, prêtent aux relations de l'homme avec Dieu. Que les arts
-se développent et qu'on déploie la plus grande pompe dans les rites
-sacrés. Je suis partisan de la pompe...
-
---Artiste, artiste, et rien de plus!--s'écria le chanoine en branlant
-la tête avec une expression de pitié.--De belles peintures, de belles
-sculptures, de bonne musique... tous les plaisirs des sens; quant à
-l'âme, libre au démon de s'en emparer.
-
---Et à propos de musique--dit Pepe Rey sans remarquer l'effet
-déplorable que ses paroles produisaient sur la mère et sur la
-fille--représentez-vous combien mon esprit était disposé à la
-contemplation religieuse, lorsque, en visitant la cathédrale,
-j'entendis l'organiste jouer de but en blanc, au moment de l'offertoire
-de la grand'messe, un morceau de la _Traviata_.
-
---En ceci, le Sr. de Rey a raison--dit emphatiquement le petit
-avocat.--M. l'organiste joua l'autre jour tout au long le brindisi et
-la valse du même opéra, puis un rondo de la _Grande Duchesse_.
-
---Mais où les bras me tombèrent--continua l'ingénieur implacable--c'est
-quand je me trouvai en présence de la statue d'une Vierge qui paraît
-être en grande vénération dans le pays, à en juger par la foule de
-gens qui l'entouraient et par les innombrables cierges allumés en son
-honneur. On l'a revêtue d'une tapageuse robe de velours brodée d'or
-qui, comme étrangeté de forme, dépasse les modes les plus extravagantes
-du jour. Sa figure est comme perdue au milieu d'un épais feuillage
-composé de mille matières découpées à l'emporte-pièce, et la couronne,
-d'une demi-aune de diamètre, entourée de rayons d'or, fait l'effet d'un
-informe catafalque qu'on lui a posé sur la tête. De la même étoffe
-bordée de la même façon sont faits les pantalons de l'enfant Jésus...
-mais je m'arrête, car la description de l'accoutrement de la Mère et du
-Fils m'entraînerait peut-être à commettre quelque nouvelle irrévérence.
-Je n'ajouterai que ceci: c'est que je ne pus m'empêcher de rire et
-qu'après avoir un moment contemplé cette image ainsi profanée, je
-m'écriai: «O Sainte-Vierge, est-il possible qu'on t'ait mise en pareil
-état!»
-
-Cela dit, Pepe jeta un regard sur les personnes qui l'écoutaient
-et, bien que l'ombre crépusculaire ne lui permît pas de les bien
-distinguer, il crut entrevoir sur le visage de quelques-unes les signes
-d'une douloureuse consternation.
-
---Eh! bien, Sr. D. José--s'écria soudain le chanoine en riant d'un air
-de triomphe,--cette image que, vous, philosophe et panthéiste, vous
-trouvez si ridicule, est celle de Notre-Dame-de-Bon-Secours, patronne
-et protectrice d'Orbajosa. Les habitants de cette ville la vénèrent
-à tel point qu'ils seraient capables de traîner à travers les rues
-quiconque parlerait mal d'elle. Les chroniques et l'histoire sont
-pleines des miracles qu'elle a faits, mon cher monsieur, et nous avons
-encore journellement des preuves irrécusables de sa protection. Je vous
-apprendrai, en outre, que madame votre tante, doña Perfecta, est la
-grande camériste de la Très-Sainte-Vierge del Socorro, et que la robe
-qui vous paraît si grotesque... je veux dire cette robe qui a paru si
-grotesque à vos yeux impies, a été confectionnée ici, de même que les
-pantalons de l'enfant Jésus sont justement l'œuvre de la merveilleuse
-aiguille et de la fervente piété de votre cousine Rosarito qui nous
-écoute.
-
-Pepe Rey resta passablement déconcerté. A l'instant même doña Perfecta
-se leva brusquement et, sans mot dire, se dirigea vers la maison où la
-suivit le Sr. Penitenciario. Les autres personnes se levèrent aussi.
-Stupéfait, le jeune homme se disposait à demander pardon de son manque
-de respect à sa cousine, lorsqu'il remarqua que Rosarito pleurait.
-Fixant sur lui un regard plein d'affectueux et doux reproche, elle
-s'écria:
-
---Mais qu'as-tu donc?
-
-Soudain, on entendit la voix troublée de doña Perfecta appeler:
-
---Rosario, Rosario!
-
-Celle-ci s'enfuit à toutes jambes du côté de la maison.
-
-
-
-
-X.
-
-L'EXISTENCE DE LA DISCORDE EST ÉVIDENTE.
-
-
-Plein de trouble et de confusion, furieux contre les autres et contre
-lui-même, Pepe Rey essayait de découvrir la cause de l'hostilité qui
-s'était malgré lui déclarée entre sa manière de voir et celle des amis
-de sa tante. Présageant des orages, il resta un moment assis sur le
-banc du cabinet du jardin, pensif et triste, le menton sur la poitrine,
-les sourcils froncés, les mains jointes. Il se croyait seul.
-
-Soudain, il entendit une joyeuse voix chantonner le refrain d'un
-couplet de Zarzuela[22]. En relevant la tête, il aperçut D. Jacinto
-dans le coin opposé du cabinet.
-
- [22] Sorte d'opéra comique-vaudeville.
-
---Ah! Sr. de Rey--dit tout à coup celui-ci--ce n'est pas impunément
-qu'on blesse les sentiments religieux de la majorité d'une nation.
-Rappelez-vous plutôt ce qui arriva sous la première Révolution
-française.
-
-Le bourdonnement de cet être microscopique ne fit qu'accroître
-l'irritation de Pepe Rey. Il n'éprouvait cependant pas de la haine
-contre le présomptueux petit docteur. Celui-ci l'incommodait comme nous
-incommodent les insectes; pas autrement. Il lui causait l'ennui que
-causent tous les êtres importuns; aussi répondit-il du ton de quelqu'un
-qui veut se débarrasser d'un bourdon:
-
---Qu'a donc à voir la Révolution française avec la robe de la Vierge
-Marie?
-
-Il se leva pour rentrer à la maison; mais il n'avait pas fait quatre
-pas qu'il entendit de nouveau le bourdonnement du moustique.
-
---Sr. D. José, j'ai à vous entretenir d'une affaire qui vous intéresse
-et pourrait vous mettre dans l'embarras...
-
---Une affaire?--demanda le jeune homme en rétrogradant.--Voyons, de
-quoi s'agit-il?
-
---Vous vous en doutez peut-être--dit Jacinto qui s'avança vers Pepe et
-sourit comme le font les hommes d'affaires lorsqu'ils en ont une très
-importante à traiter. Je veux vous parler du procès...
-
---Du procès?... mais, mon cher ami, je n'ai de procès avec personne. En
-votre qualité d'avocat vous ne rêvez que contestations et vous voyez
-partout du papier timbré.
-
---Mais, comment?... Vous ne savez donc rien encore de votre procès?
-s'écria tout étonné le défenseur en herbe.
-
---De mon procès?... Je n'ai pas et n'ai jamais eu de procès.
-
---Eh! bien, puisque vous l'ignorez encore, je me félicite d'autant
-plus de vous en avoir informé, pour que vous puissiez vous mettre en
-garde... Car, monsieur, vous aurez à plaider.
-
---Et contre qui?
-
---Contre le tio Licurgo et d'autres propriétaires de champs limitrophes
-de celui qu'on appelle les _Alamillos_.
-
-Pepe Rey demeura stupéfait.
-
---Oui, monsieur,--poursuivit le petit avocat.--J'ai eu aujourd'hui même
-avec le Sr. Licurgo une longue entrevue. En ma qualité d'ami intime de
-la maison, je n'ai pas voulu manquer de vous en avertir, afin que, si
-vous le croyez convenable, vous puissiez entrer en arrangement.
-
---Mais que puis-je avoir à accommoder? Que veut de moi cette canaille?
-
---Il paraît que certains cours d'eau qui prennent leur source dans
-votre propriété ayant changé de direction, viennent maintenant
-déboucher près de certaines constructions dudit tio Licurgo et du
-moulin d'un autre individu, non sans leur causer de graves dommages.
-Mon client... car il a voulu à toute force que je me chargeasse de
-le tirer de ce mauvais pas... mon client, dis-je, demande que vous
-rétablissiez l'ancien cours des eaux afin d'éviter de nouvelles
-dévastations et que vous l'indemnisiez des dommages qui lui ont été
-causés par l'imprévoyance du propriétaire placé en amont.
-
---Et le propriétaire placé en amont, c'est moi!... Si le procès a lieu,
-ce sera là la première chose que je retirerai de ces fameux _Alamillos_
-qui m'ont jadis appartenu et qui maintenant, d'après ce que je crois
-comprendre, appartiennent à tout le monde, parce qu'il a plu à Licurgo,
-comme à d'autres cultivateurs du pays, de s'approprier peu à peu,
-d'année en année, une partie du terrain et qu'il m'en coûtera gros pour
-rétablir les limites de ma propriété.
-
---Ceci est une question à part.
-
---Non, morbleu! ce n'est pas une question à part--s'écria l'ingénieur
-à qui la patience échappait. La question la voici: le procès, le
-vrai procès, c'est moi qui l'engagerai contre toute cette gueusaille
-qui se propose sans doute de m'ennuyer et de me pousser à bout pour
-arriver à me tout faire abandonner et rester ensuite tranquillement
-en possession de ce qu'elle m'a volé. Nous verrons s'il se trouve des
-avocats et des juges capables de protéger les honteux agissements de
-ces jurisconsultes campagnards qui vivent de chicanes et sont les vers
-rongeurs de la propriété d'autrui. Je vous remercie, mon cher monsieur,
-de m'avoir révélé les vils desseins de ces rustres qui auraient
-pu rendre des points au brigand Cacus; mais, sachez-le bien, les
-constructions et le moulin sur lesquels Licurgo fonde ses réclamations
-sont ma propriété...
-
---Il faudra examiner les actes et voir s'il a pu y avoir
-prescription--dit Jacintito.
-
---Il s'agit bien de prescription!... Ces misérables ne se moqueront pas
-impunément de moi. Je suppose que l'administration de la justice est en
-d'honnêtes et loyales mains dans la ville d'Orbajosa...
-
---Ah! pour cela!--s'écria le jeune légiste d'un ton élogieux,--le
-juge est un excellent homme. Il vient ici tous les soirs. Mais il est
-étrange que vous n'ayez pas été informé des prétentions du Sr. Licurgo.
-Est-ce que vous n'avez pas encore été appelé en conciliation devant le
-juge de paix?
-
---Non.
-
---Ce sera alors pour demain... Quoi qu'il en soit, je regrette que
-l'empressement du Sr. Licurgo m'ait privé du plaisir et de l'honneur de
-vous défendre, mais que voulez-vous... Licurgo m'a confié le soin de
-ses intérêts. J'étudierai cette affaire avec le plus grand soin. Ces
-diables de servitudes sont le grand écueil de la jurisprudence.
-
-Lorsqu'il entra dans la salle à manger, Pepe était moralement
-dans le plus déplorable état. Il vit doña Perfecta causer avec le
-Penitenciario, tandis que Rosarito, seule, avait les yeux fixés sur la
-porte d'entrée. Elle attendait sans doute son cousin.
-
---Viens ici, bonne pièce,--dit la señora avec un sourire forcé.--Tu
-nous as fait de la peine, grand athée, mais nous te pardonnons.
-Je sais parfaitement que ma fille et moi sommes deux ignorantes
-incapables de nous élever jusqu'aux hautes régions des mathématiques
-dans lesquelles tu vis; mais enfin... il n'est pas encore impossible
-que tu te mettes quelque jour à genoux devant nous, pour nous prier de
-t'instruire dans la religion.
-
-Pepe formula vaguement quelques phrases de politesse et de repentir.
-
---Pour ce qui me concerne--dit don Inocencio dont le regard s'emplit
-d'humilité et de douceur--si j'ai, dans le cours de cette vaine
-discussion, dit quelque mot qui ait pu blesser le Sr. D. José, je le
-supplie de me le pardonner. Nous sommes tous ici des amis.
-
---Merci. Ce n'est pas la peine...
-
---Malgré tout--indiqua doña Perfecta avec un sourire déjà plus
-naturel--je suis toujours la même pour mon cher neveu, et j'oublie ses
-extravagantes idées anti-religieuses... Devines-tu de quoi je songe à
-m'occuper ce soir?... De faire abandonner à l'entêté tio Licurgo le
-projet qu'il a de te causer des ennuis. Je l'ai fait prier de venir me
-parler, et il m'attend dans la galerie. Ne te mets pas en peine, je
-l'amènerai à composition, bien que je reconnaisse que ce n'est pas sans
-raison...
-
---Merci, mille fois merci, ma chère tante--répondit le jeune homme en
-sentant déborder le flot de générosité qui jaillissait si facilement de
-son cœur.
-
-Tournant ses regards du côté où se trouvait sa cousine, Pepe Rey se
-disposait à l'aller rejoindre; mais quelques questions qui lui furent
-adressées par le perspicace Penitenciario le retinrent auprès de doña
-Perfecta. Rosario était triste, et écoutait avec une mélancolique
-indifférence les discours du petit avocat qui, en s'installant à ses
-côtés, s'était mis à débiter une longue kyrielle de phrases ennuyeuses
-assaisonnée de fastidieuses saillies et de banalités du plus mauvais
-goût.
-
---Ce qu'il y a de pire pour toi--dit doña Perfecta à son neveu,
-lorsqu'elle le surprit observant le couple discordant que formaient
-Rosarito et Jacinto--c'est que tu as fait de la peine à la pauvre
-Rosario. Tu dois faire tout ton possible pour la consoler. La chère
-enfant est si bonne!...
-
---Oh! oui, si bonne--ajouta le chanoine--que, je n'en doute pas, elle
-pardonnera à son cousin.
-
---Je suis convaincu que Rosario m'a déjà pardonné--affirma Rey.
-
---Et si ce n'est encore fait, cela ne tardera guère, car dans les
-cœurs angéliques, le ressentiment ne dure pas--dit mielleusement D.
-Inocencio. J'ai une très grande influence sur cette enfant, et je
-m'efforcerai de dissiper dans son âme généreuse toutes les préventions
-qui peuvent exister contre vous. Je n'ai qu'à lui dire deux mots.
-
-Pepe Rey sentit passer un nuage dans son âme.
-
---Ce n'est peut-être pas nécessaire--dit-il avec intention.
-
---Je ne lui parle pas maintenant--ajouta le chanoine capitulaire; parce
-qu'elle est en train d'écouter avec ravissement les bouffonneries de
-Jacintillo... Diables d'enfants!... quand ils commencent à jaser, il
-n'y a plus moyen de les arrêter.
-
-A ce moment-là entrèrent le juge de première instance, la femme de
-l'alcade et le doyen de la cathédrale. Ils saluèrent l'ingénieur,
-et par leurs paroles comme par leur attitude prouvèrent qu'ils
-satisfaisaient en le voyant la plus vive curiosité. Le juge était un
-petit jeune homme à la mine éveillée, comme la plupart de ces futures
-éminences qu'on voit dès leur sortie de l'école aspirer aux premiers
-postes administratifs ou politiques. Il se croyait un personnage
-de la plus haute importance, et en parlant de lui-même et de sa
-récente nomination se montrait fort blessé qu'on ne lui eût pas du
-premier coup donné la présidence de la Haute Cour. C'est à ces mains
-inexpérimentées, à cette tête vide, à cette présomptueuse et ridicule
-personnalité que l'État avait confié les fonctions les plus délicates
-et les plus difficiles de l'administration de la justice humaine! Ses
-manières étaient celles d'un parfait homme du monde et l'on voyait
-qu'il mettait un soin scrupuleux à s'occuper des moindres détails
-relatifs à sa personne. Il avait la déplorable habitude d'ôter à chaque
-instant et de remettre ses lunettes d'or, et dans la conversation, il
-manifestait fréquemment le désir de recevoir au plus tôt son changement
-pour _Madriz_[23] afin d'apporter à la secrétairerie du ministère de
-grâce et de justice le concours de ses hautes capacités.
-
- [23] Madrid, prononciation affectée et mauvaise.
-
-La femme de l'alcade était une dame bonasse dont la seule faiblesse
-était de supposer qu'elle avait à la cour de nombreuses relations.
-Elle adressa à Pepe Rey plusieurs questions au sujet des modes, en lui
-citant les établissements industriels où on lui avait confectionné une
-robe ou un manteau lors de son dernier voyage à Madrid, voyage qui
-avait coïncidé avec la visite de Muley-Abbas, et en lui nommant une
-douzaine de marquis ou de duchesses qu'elle traitait avec autant de
-familiarité que si elles eussent été ses camarades de pension. Elle dit
-aussi que la comtesse de M*** (dont les réceptions avaient une grande
-renommée) était son amie intime, ajoutant que lorsqu'elle était allée
-la visiter, celle-ci lui avait offert une place dans sa loge au Théâtre
-Royal où elle avait vu Muley-Abbas en costume de More accompagné de
-toute sa cour moresque. L'_alcadesse_ avait, comme on dit, la langue
-bien pendue, et ne manquait pas d'esprit.
-
-D'un âge fort avancé, corpulent et sanguin, pléthorique et
-apoplectique, le doyen était un homme qui semblait crever dans sa peau
-tant il était obèse et pansu. Il avait été moine, ne parlait que
-d'affaires religieuses, et de prime abord manifesta pour Pepe Rey le
-plus profond mépris.
-
-Celui-ci paraissait de plus en plus incapable de s'accommoder à cette
-société si peu de son goût. Son caractère entier, fier et très peu
-souple repoussait les perfidies et les subtilités de langage ayant pour
-objet de simuler la concorde alors qu'elle n'existait pas. Il conserva
-donc une attitude passablement grave durant tout le cours de cette
-ennuyeuse réunion où il se vit obligé de subir l'impétuosité oratoire
-de l'alcadesse qui, sans être la Renommée, semblait avoir comme elle le
-privilège de posséder cent bouches pour fatiguer les oreilles humaines.
-Si dans les rares instants de répit que cette dame accordait à ses
-auditeurs Pepe Rey voulait s'approcher de sa cousine, le Penitenciario
-s'attachait à lui comme le mollusque au rocher et l'attirant à l'écart,
-d'un air de mystère lui proposait une promenade à Mundogrande avec
-le Sr. D. Cayetano, ou une partie de pêche dans les eaux limpides du
-Nahara.
-
-Cela finit enfin, parce que tout finit en ce monde. Le corpulent doyen
-se retira laissant derrière lui la maison vide, et bientôt il ne resta
-plus de l'alcadesse qu'un écho semblable au bruit confus qui reste dans
-l'oreille humaine après le passage d'une tempête. Le juge priva aussi
-la réunion de sa présence et D. Inocencio donna enfin à son neveu le
-signal du départ.
-
---Allons, mon garçon, il est temps de nous retirer--lui dit-il en
-souriant.--Combien tu as fatigué la pauvre Rosarito!... N'est-il pas
-vrai, mon enfant? Allons, bonne pièce, vite à la maison.
-
---C'est l'heure d'aller se reposer,--dit doña Perfecta.
-
---C'est l'heure d'aller travailler--répliqua le petit avocat.
-
---J'ai beau lui recommander de terminer de jour ses affaires--ajouta le
-chanoine--il n'en fait rien.
-
---Mais j'ai tant, tant, tant à faire!...
-
---Non; dis plutôt que ce diable d'ouvrage que tu as entrepris... Il ne
-veut pas en convenir, señor don José; mais il faut que vous sachiez
-qu'il s'est mis à écrire un livre sur _l'Influence de la femme dans
-la société chrétienne_ et, en outre, un _Coup d'œil sur le mouvement
-catholique dans..._ je ne sais plus quel pays... Qu'as-tu à faire avec
-les _coups d'œil_ et _les influences_?... Les jeunes gens d'aujourd'hui
-ne doutent de rien. Ouf!... quelles natures!... Là-dessus, rentrons
-chez nous. Bonne nuit, señora doña Perfecta... bonne nuit, Sr. D.
-José... Rosarito...
-
---J'attendrai le Sr. D. Cayetano--dit Jacinto--pour qu'il me donne un
-ouvrage d'_Auguste Nicolas_.
-
---Des livres, toujours des livres!... Tu entres parfois à la maison
-chargé comme un baudet. Enfin, nous attendrons.
-
---Le Sr. D. Jacinto--dit Pepe Rey--n'écrit pas à la légère et il
-s'arrange de façon à ce que ses œuvres soient un trésor d'érudition.
-
---Mais ce garçon-là va se rendre malade, Sr. D. Inocencio--objecta doña
-Perfecta.--Au nom du ciel, prenez-y garde. A votre place je limiterais
-ses lectures.
-
---Puisque nous sommes obligés d'attendre--indiqua le petit docteur d'un
-ton fortement présomptueux--j'emporterai aussi le tome troisième des
-_Conciles_. N'êtes-vous pas de cet avis, mon oncle?...
-
---Comment donc, ne néglige pas cela. Il ne manquait plus...
-
-Heureusement arriva alors le Sr. D. Cayetano (qui d'habitude passait
-ses soirées chez D. Lorenzo Ruiz,) et lorsqu'il leur eut remis les
-livres, l'oncle et le neveu se retirèrent.
-
-Pepe Rey lut sur le visage attristé de sa cousine un vif désir de lui
-parler. Il s'approcha d'elle pendant que doña Perfecta et D. Cayetano
-causaient ensemble d'une affaire d'intérieur.
-
---Tu as fait de la peine à maman--lui dit Rosario.
-
-Ses traits exprimaient une sorte de frayeur.
-
---C'est vrai--répondit le jeune homme--j'ai offensé ta mère: je t'ai
-offensée toi-même...
-
---Non, moi pas--car d'avance je me figurais que l'enfant Jésus ne doit
-pas porter des pantalons.
-
---Mais j'espère que vous me pardonnerez l'une et l'autre. Ta mère m'a
-tout à l'heure témoigné tant de bonté...
-
-La voix de doña Perfecta vibra tout à coup dans la salle à manger d'un
-ton si différent que le neveu frissonna comme s'il eût entendu un cri
-d'alarme.--La voix dit impérieusement:
-
---Rosario, viens te coucher!
-
-Pleine de trouble et de chagrin, la jeune fille fit plusieurs tours
-dans l'appartement comme si elle cherchait quelque chose. Puis, passant
-tout près de son cousin, elle lui dit rapidement à voix très basse ces
-vagues paroles:
-
---Maman est fâchée.
-
---Mais...
-
---Elle est fâchée, te dis-je... méfie-toi, méfie-toi.
-
-Et elle sortit. Elle fut bientôt suivie par doña Perfecta qu'attendait
-le tio Licurgo, et durant quelques instants la voix de la señora
-et celle du paysan se firent entendre confondues dans un entretien
-familier.
-
-Pepe resta seul avec D. Cayetano qui, prenant une lumière, lui parla
-ainsi:
-
---Bonne nuit, Pepe. Ne croyez pas que j'aille me coucher, je vais
-travailler... Mais pourquoi êtes-vous si pensif?... Qu'avez-vous
-donc?... Oui, je vais travailler. Je suis en train de rassembler
-les éléments d'un _Discours-Mémoire_ sur les _Lignages d'Orbajosa_.
-J'ai trouvé des documents et des notices d'une très grande valeur.
-Il n'y a pas à dire le contraire. A toutes les époques de notre
-histoire les _Orbajociens_ se sont distingués par leur noblesse, leur
-magnanimité, leur courage et leur intelligence. Cela est mis hors de
-doute par la conquête du Mexique, par les guerres de l'Empereur, par
-celle de Philippe contre les hérétiques... Mais, est-ce que vous êtes
-malade? Qu'est-ce qui vous arrive?... Oui, des théologiens éminents,
-de vaillants guerriers, des conquérants, des saints, des évêques, des
-poètes, des hommes d'Etat, des personnalités remarquables de toute
-sorte jettent un vif éclat sur cette humble patrie de l'ail... Non, il
-n'est pas dans toute la chrétienté de ville plus illustre que la nôtre.
-Ses renommées et ses splendeurs remplissent toute l'histoire nationale,
-et elle surpasse même quelque... Allons, je vois que vous avez sommeil,
-bonne nuit... Non, je n'échangerais pas la gloire d'être enfant de
-ce noble pays, contre tout l'or du monde. Les anciens la nommèrent
-_Augusta_; aujourd'hui, je l'appelle, moi, _Augustissima_, parce que,
-aujourd'hui comme jadis, la magnanimité, la générosité, le courage, la
-noblesse forment son patrimoine... Sur ce, bonne nuit, mon cher Pepe...
-Vous ne me paraissez pas très bien portant... Est-ce que le souper vous
-a incommodé?... Alonzo Gonzalez de Bustamante a raison de dire dans sa
-_Floresta amena_ que les habitants d'Orbajosa suffisent à eux seuls
-pour faire la grandeur et la gloire d'un royaume. Ne le croyez-vous pas
-aussi?
-
---Oh! certainement, sans le moindre doute--répondit Pepe Rey en
-regagnant précipitamment sa chambre.
-
-
-
-
-XI.
-
-LA DISCORDE VA CROISSANT.
-
-
-Les jours suivants, Rey fit la connaissance de plusieurs personnes de
-la ville, visita le Casino et noua des relations avec quelques-uns des
-individus qui passaient leur vie dans les salons de cet établissement.
-
-Toute la jeunesse d'Orbajosa cependant ne passait pas là son existence,
-comme des gens mal intentionnés pourraient le supposer. On voyait
-chaque soir au coin de la cathédrale et sur la petite place formée
-par le croisement des rues du Connétable et de la Triperie quelques
-_caballeros_ qui, élégamment drapés dans leurs manteaux, se tenaient
-comme en sentinelle pour examiner les passants. Lorsque le temps était
-beau, ces éminents représentants de l'aristocratie d'_Urbs Augusta_,
-se rendaient, toujours munis de l'indispensable capita[24], à la
-promenade dite de Las Descalzas, laquelle se composait de deux rangées
-d'ormeaux rabougris et de quelques arbrisseaux étiques. Là, cette
-brillante pléïade faisait les yeux doux aux filles de don X... ou de
-don Y..., qui venaient s'y promener et la soirée se passait sans autre
-incident. La nuit venue, le Casino s'emplissant de nouveau, voyait une
-partie de ses membres appliquer au baccarat les hautes facultés de leur
-entendement, tandis que d'autres parcouraient les feuilles publiques et
-que la plupart réunis dans la salle du café discutaient sur des sujets
-divers, causaient politique, chevaux, taureaux, ou se communiquaient
-les cancans de l'endroit. Le résultat de ces discussions, de ces
-causeries et de ces bavardages était, naturellement, la proclamation de
-la supériorité d'Orbajosa et de ses habitants sur toutes les villes et
-sur tous les peuples de la terre.
-
- [24] Petit manteau.
-
-Ces importants personnages, fine fleur de l'aristocratie de l'illustre
-cité, étaient des propriétaires, les uns riches, les autres très
-pauvres, mais tous exempts de hautes aspirations. Ils avaient
-l'imperturbable sérénité du mendiant, qui ne désire rien tant qu'il lui
-reste un morceau de pain pour apaiser sa faim et un rayon de soleil
-pour réchauffer ses membres. Ce qui distinguait surtout les Orbajociens
-du Casino, c'était un sentiment de vive hostilité contre tout ce qui
-venait du dehors. Dès qu'un étranger distingué avait franchi le seuil
-de leurs augustes salles, ils s'imaginaient qu'il n'était là que pour
-mettre en question la supériorité de la patrie de l'ail ou pour lui
-contester par esprit de jalousie, les incontestables avantages qu'elle
-tenait de la nature.
-
-Lorsque Pepe Rey se présenta, il fut donc accueilli avec une certaine
-défiance, et comme les gens d'esprit ne manquaient pas au Casino, le
-nouveau membre y était à peine depuis un quart d'heure qu'il avait
-déjà donné lieu à toute sorte de fines plaisanteries. Lorsque, aux
-pressantes questions qui lui furent adressées par les uns et par
-les autres, il répondit qu'il était venu à Orbajosa avec la mission
-d'explorer le bassin houiller du Nahara et d'étudier un projet de
-chemin de fer, tous les sociétaires furent d'accord que le Sr. D.
-José était un fat qui voulait se donner de l'importance en prétendant
-découvrir des gisements de charbon et des emplacements de voies
-ferrées. L'un d'eux ajouta:
-
---Mais, on sait ce qu'il faut en penser. Ces savants messieurs
-s'imaginent que nous sommes des idiots et qu'ils peuvent nous en faire
-accroire avec leurs beaux discours... Il est venu pour épouser la fille
-de doña Perfecta, et quand il parle de bassins houillers, c'est pour
-nous donner le change.
-
---Certainement,--affirma un autre, qui était un négociant failli--on
-m'a dit ce matin chez les Dominguez que ce monsieur, qui n'a pas un
-sou vaillant, vient vivre aux crochets de sa tante et voir s'il peut
-attraper Rosarito.
-
---Il paraît qu'il n'est pas plus ingénieur qu'autre chose--ajouta
-un propriétaire de bois d'oliviers qui avait affermé ses propriétés
-le double de ce qu'elles valaient.--Mais c'est tout naturel... Ces
-meurt-de-faim de Madrid s'imaginent avoir le droit de duper les pauvres
-provinciaux, et comme ils nous prennent pour des sauvages...
-
---On voit bien que c'est un meurt-de-faim.
-
---Ne vous dit-il pas hier soir d'un ton moitié plaisant, moitié
-sérieux, que nous sommes d'ignorants paresseux...
-
---Que nous vivons comme des Bédouins, le ventre au soleil...
-
---Que nous nous repaissons de chimères...
-
---C'est cela: que nous nous repaissons de chimères...
-
---Et que notre ville ressemble, à peu de choses près, aux villes du
-Maroc.
-
---Voilà, morbleu, des choses qu'on ne saurait entendre de sang-froid.
-Où aura-t-il pu voir (à moins que ce ne soit à Paris) une rue
-comparable à celle du Connétable, laquelle a une façade de sept maisons
-alignées, toutes magnifiques, depuis celle de doña Perfecta jusqu'à
-celle de Nicolasito Hermandez?... Ces gredins-là se figurent qu'on n'a
-rien vu, et qu'on n'est pas allé à Paris...
-
---Il dit aussi fort gentiment qu'Orbajosa est une ville de mendiants,
-et donna à entendre que nous vivons ici, sans même nous en douter, dans
-la plus grande misère.
-
---Par tous les saints du paradis! s'il se hasarde à me le
-répéter il y aura un scandale au Casino--s'écria le receveur des
-contributions.--Pourquoi ne lui a-t-on pas fait connaître la quantité
-d'arobes d'huile que produisit Orbajosa, l'an dernier? Cet imbécile ne
-sait-il pas que dans les bonnes années Orbajosa peut fournir du pain
-pour toute l'Espagne et même pour l'Europe entière? Il est vrai que
-nous avons de mauvaises récoltes depuis je ne sais combien de temps;
-mais cela ne prouve rien. Et la production de l'ail, donc? Ce beau
-monsieur peut-il ignorer que les gousses d'ail d'Orbajosa firent se
-pâmer d'admiration les membres du jury de l'Exposition de Londres?
-
-Voilà, avec bien d'autres choses, ce qui se disait à cette époque
-dans les salles du Casino.--Malgré ces commérages si communs
-dans les petites villes, dont l'orgueil est en raison inverse de
-l'importance, Rey ne laissa pas de trouver des amis sincères dans la
-docte corporation, laquelle heureusement n'était pas composée que de
-mauvaises langues et où ne manquaient pas les personnes de bon sens.
-Mais notre jeune homme avait le malheur, si on peut appeler cela un
-malheur, de manifester ses opinions avec une franchise peu ordinaire,
-et cela lui attira quelques inimitiés.
-
-Cependant, les jours passaient. Outre l'ennui bien naturel que
-lui causaient les mœurs de la ville épiscopale, divers sujets de
-mécontentement, au premier rang desquels il faut noter la multitude de
-plaideurs qui s'abattit sur lui comme un essaim vorace, commençaient à
-remplir son âme d'une profonde tristesse.
-
-Ce n'était pas seulement le tio Licurgo, mais aussi bien d'autres
-de ses voisins qui lui réclamaient des dommages-intérêts ou lui
-demandaient compte de terres administrées par son grand-père. On lui
-présenta même une requête pour je ne sais quel bail à ferme passé
-par sa mère, mais, paraît-il, resté sans effet, et on exigea de lui
-la reconnaissance d'une hypothèque illégalement prise par son oncle
-sur le domaine des _Alamillos_. C'était comme une fourmilière, comme
-une immonde pullulation de procès. Un moment, il avait eu l'intention
-de renoncer à la propriété de ses biens; mais le soin de sa dignité
-l'obligeait à ne pas céder ainsi devant les artificieuses prétentions
-de ces rusés paysans; puis comme l'Ayuntamiento l'attaqua aussi à
-propos d'une prétendue confusion de limites entre un de ses champs et
-la segrairie de Propios, le malheureux jeune homme se vit contraint de
-dissiper les doutes qu'on élevait de tous côtés sur la légitimité de
-ses droits. Son honneur étant engagé, il n'avait que cette alternative:
-ou plaider ou mourir.
-
-Doña Perfecta lui avait magnanimement promis de l'aider à se
-débarrasser de ces déloyaux procès au moyen d'un arrangement à
-l'amiable; mais les jours s'écoulaient sans que les bons offices de
-l'exemplaire señora produisissent le moindre résultat.--Les procès se
-multipliaient avec l'effrayante rapidité des accidents d'une maladie
-foudroyante. Pepe Rey passait tous les jours de longues heures au
-tribunal, faisant des déclarations, répondant à des demandes et à des
-redemandes, et lorsque, excédé de fatigue et furieux, il rentrait chez
-lui, il voyait aussitôt apparaître la grotesque figure du greffier
-lui apportant un tas de feuilles de papier timbré pleines d'horribles
-formules... afin qu'il pût à loisir étudier la question.
-
-On comprend qu'il n'était pas homme à subir longtemps des ennuis
-auxquels il pouvait se dérober par la fuite. Son imagination lui
-représentait la noble cité de sa mère sous la forme d'une horrible bête
-qui le déchirait de ses griffes et lui suçait le sang. Il n'avait, se
-disait-il, qu'à quitter Orbajosa pour s'en délivrer; mais un intérêt
-profond, l'intérêt du cœur, le retenait et par des liens puissants
-l'attachait au lieu de son martyre. Cependant, il en arriva à se sentir
-si dépaysé, à se trouver, pour ainsi dire, si étranger au milieu de
-cette ténébreuse ville pleine de chicanes, d'antiquailles, de jalousies
-et de médisances qu'il résolut de l'abandonner le plus tôt possible en
-pressant la réalisation du projet qui l'y avait amené. Un matin, qu'il
-en trouva l'occasion, il fit donc part de son plan à doña Perfecta.
-
---Mon cher neveu--répondit celle-ci avec sa mansuétude accoutumée--un
-peu moins de précipitation. On te croirait un volcan. Ton père était de
-même. Quel homme! Tu pars comme la foudre... Je t'ai déjà dit que c'est
-avec la plus vive satisfaction que je te nommerai mon fils. Alors même
-que tu n'aurais pas les bonnes qualités et le talent qui te distinguent
-(en dehors des petits défauts que tu as aussi;) alors même que tu ne
-serais pas un excellent jeune homme, il suffit pour que je l'accepte,
-que cette union ait été proposée par ton père à qui nous devons tant,
-ma fille et moi. Et du moment que je le veux, Rosario ne s'y opposera
-pas non plus. Que manque-t-il donc? Rien, si ce n'est un peu de temps.
-Le mariage ne peut se faire aussi promptement que tu le désires, parce
-qu'il prêterait à des interprétations qui pourraient peut-être porter
-atteinte à l'honneur de ma fille chérie. Ne rêvant que machines, tu
-voudrais tout faire à la vapeur. Un peu de patience, mon Dieu, un peu
-de patience... Es-tu donc si pressé? L'horreur que tu as conçue pour
-notre pauvre ville d'Orbajosa n'est que passagère. Cela se voit: tu
-ne peux vivre que dans la société des comtes, des marquis, des beaux
-parleurs et des hommes d'Etat... Tu veux te marier et me séparer de ma
-fille pour jamais!--ajouta-t-elle en essuyant une larme.--Puisqu'il en
-est ainsi, jeune irréfléchi, fais-moi au moins la charité de retarder
-de quelque temps ce mariage que tu désires si vivement... Quelle
-impatience! Quel ardent amour! Je n'aurais jamais cru qu'une pauvre
-villageoise comme ma fille pût inspirer une aussi violente passion.
-
-Les raisonnements de sa tante ne convainquirent pas Pepe Rey, mais il
-ne voulut pas la contrarier. Il prit donc la résolution d'attendre
-aussi longtemps que cela lui serait possible.
-
-Un nouveau sujet d'ennui vint bientôt s'ajouter à ceux qui
-empoisonnaient son existence. Il y avait déjà quinze jours qu'il se
-trouvait à Orbajosa, et durant tout ce temps il n'avait pas reçu une
-seule lettre de son père. Cette absence de correspondances, il ne
-pouvait l'attribuer à la négligence de l'administration des postes
-d'Orbajosa, puisque le fonctionnaire chargé de ce service était un
-ami et un protégé de doña Perfecta, auquel celle-ci recommandait
-journellement de prendre le plus grand soin que les lettres adressées à
-son neveu ne s'égarassent pas. Le porteur du courrier, appelé Cristobal
-Ramos et surnommé Caballuco, personnage que nous connaissons déjà,
-fréquentait aussi la maison, et la tante de Pepe ne se faisait pas
-faute de lui adresser des recommandations et des réprimandes énergiques
-du genre de celles-ci:
-
---Ah! il est joli votre service des postes!... Comment se fait-il que
-mon neveu n'ait pas reçu une seule lettre depuis qu'il est arrivé
-à Orbajosa!... Lorsque le transport des dépêches est confié à un
-pareil étourdi, il n'est pas étonnant que tout aille de travers. Je
-recommanderai à M. le Gouverneur de bien voir quelle sorte de gens il
-admet dans l'administration.
-
-Caballuco, haussant alors les épaules, regardait Rey avec l'expression
-de la plus complète indifférence.
-
-Il entra un jour tenant un pli à la main.
-
---Dieu merci!--dit doña Perfecta à son neveu. Voilà enfin des lettres
-de ton père. Tu peux te réjouir. La paresse que met monsieur mon frère
-à écrire nous a assez tourmentés... Que dit-il? Il se porte bien sans
-doute, ajouta-t-elle en voyant que Pepe Rey décachetait le pli avec une
-fiévreuse impatience.
-
-L'ingénieur pâlit en parcourant les premières lignes.
-
---Mon Dieu, Pepe... qu'as-tu?--s'écria la señora en se levant
-épouvantée. Ton père est-il malade?
-
---Cette lettre n'est pas de mon père--répondit Pepe dont la physionomie
-révéla la plus profonde consternation.
-
---Qu'est-ce donc!
-
---Un ordre du ministère des travaux publics me relevant de la charge
-qui m'avait été confiée.
-
---Comment... est-ce possible?
-
---C'est purement et simplement une destitution libellée en termes fort
-peu flatteurs pour moi.
-
---A-t-on jamais vu une pareille infamie?--s'écria la señora en revenant
-de sa stupeur.
-
---Quelle humiliation!--murmura le jeune homme... C'est la première fois
-qu'une pareille disgrâce me frappe.
-
---Mais ce gouvernement est abandonné du ciel! Te faire un pareil
-affront! Veux-tu que j'écrive à Madrid? J'ai là de bonnes relations, et
-je pourrai obtenir que le Gouvernement répare la faute qu'il a commise
-et te donne satisfaction.
-
---Merci, señora, je ne veux pas de recommandations--répliqua le jeune
-homme avec humeur.
-
---C'est qu'on voit tant d'injustices, tant d'iniquités!... Destituer un
-jeune homme d'un si grand mérite, une notabilité scientifique!... Je ne
-puis contenir mon indignation.
-
---Je saurai--dit Pepe avec la plus grande énergie--qui a pris à tâche
-de me nuire...
-
---Ce ministre... Mais que peut-on attendre de ces politiciens sans
-vergogne?
-
---Il y a à Orbajosa quelqu'un qui s'est proposé de me faire mourir
-de désespoir--affirma le jeune homme visiblement troublé. Cela n'est
-pas l'œuvre du ministre; cette contrariété, comme bien d'autres que
-j'éprouve, est le résultat d'un plan de vengeance, d'un calcul inconnu,
-d'une inimitié irréconciliable, et ce plan, ce calcul, cette inimitié,
-soyez-en bien certaine, ma chère tante, ne viennent pas d'ailleurs que
-d'ici, tout cela a son siège à Orbajosa.
-
---Tu perds l'esprit--répliqua doña Perfecta--d'un air de profonde
-commisération. Est-ce que tu as des ennemis à Orbajosa? Est-ce que
-quelqu'un veut se venger de toi? Voyons, Pepillo, tu n'as plus ton bon
-sens. La lecture de ces livres dans lesquels on dit que nous descendons
-des singes ou des perroquets t'a tourné la tête.
-
-Elle sourit doucement en prononçant cette dernière phrase, puis d'un
-ton familier d'affectueux reproche elle ajouta:
-
---Mon cher enfant, les habitants d'Orbajosa peuvent être de simples et
-grossiers villageois sans instruction, nous pouvons manquer d'usage et
-de bon ton, mais pour ce qui est de l'honorabilité et de la bonne foi,
-personne nulle part ne peut nous en remontrer, personne, non personne.
-
---Ne croyez pas--dit Pepe--que j'accuse les habitants de cette maison.
-Mais je soutiens et j'affirme que j'ai dans la ville un implacable et
-cruel ennemi.
-
---Je tiens à ce que tu me montres ce traître de mélodrame--répondit en
-souriant de nouveau la señora.--Je suppose que tu ne vas accuser ni le
-tio Licurgo ni les autres qui t'ont intenté des procès parce que ces
-pauvres gens croient défendre leur droit. Et, par parenthèse, dans le
-cas dont il s'agit, ils n'ont pas tout à fait tort.--En outre, le tio
-Lucas t'aime beaucoup. Il me l'a dit à moi-même. Il prétend que du
-moment qu'il te vit tu lui donnas dans l'œil, et le pauvre vieux t'a
-voué une affection...
-
---Oh! oui... une affection profonde!--murmura le jeune homme.
-
---Ne fais pas l'enfant--ajouta la señora en lui posant la main sur
-l'épaule et le regardant de très près.--Ne dis pas de sottises et
-persuade-toi bien que ton ennemi, s'il existe, est à Madrid, dans ce
-grand foyer de corruption, de jalousies et de rivalités, non dans
-notre pacifique et tranquille petit coin où tout est bienveillance
-et harmonie... Sans doute quelque envieux de ton mérite... Je dois
-te prévenir d'ailleurs que, si tu désires aller te rendre compte par
-toi-même de la cause de ta disgrâce et demander des explications au
-gouvernement, tu ne dois pas laisser de le faire à cause de nous.
-
-Pepe Rey fixa les yeux sur ceux de sa tante comme s'il voulait pénétrer
-jusqu'aux profondeurs les plus cachées de son âme.
-
---Je dis que si tu as l'intention d'aller à Madrid, tu ne dois pas
-t'en priver--répéta la señora avec un calme admirable, tandis que sa
-physionomie reflétait le plus grand naturel et la plus parfaite loyauté.
-
---Non, señora--dit Pepe--je n'ai pas cette intention.
-
---Tant mieux, je crois que tu fais bien. Tu es ici plus tranquille
-malgré les fausses idées que tu te mets dans la tête. Pauvre Pepillo!
-Ton intelligence, intelligence peu commune, est la cause de ton
-malheur. Nous autres, habitants d'Orbajosa, nous, pauvres villageois
-sans culture, nous vivons heureux dans notre ignorance. Je regrette
-vivement de ne pas te voir heureux aussi. Mais est-ce ma faute si tu te
-tourmentes et te désespères sans raison? Est-ce que je ne te traite pas
-comme mon enfant? Ne t'ai-je pas accueilli comme l'espoir de ma maison?
-Puis-je faire davantage pour toi? Si, en dépit de tout cela, tu ne
-nous aimes pas, si tu nous témoignes si peu de bienveillance, si tu te
-moques de nos pratiques religieuses, si tu méprises nos amis, est-ce,
-par hasard, parce que nous ne te traitons pas bien?
-
-Les yeux de doña Perfecta s'emplirent de larmes.
-
---Ma chère tante!--dit Pepe Rey qui sentait son ressentiment se
-dissiper.--Moi aussi, j'ai commis quelques fautes depuis que je suis
-votre hôte.
-
---Voyons! ne fais pas l'enfant... Il n'est pas question de fautes. On
-doit tout se pardonner quand on est de la même famille.
-
---Mais, Rosario, où donc est-elle?--demanda le jeune homme en se
-levant.--Ne la verrai-je pas non plus aujourd'hui?
-
---Elle se trouve mieux. Sais-tu qu'elle n'a pas voulu descendre?
-
---Eh! bien, je monterai.
-
---Oh! pour cela, non! Cette chère enfant est d'un entêtement... Elle
-a résolu de ne pas sortir aujourd'hui de sa chambre. Elle a fermé sa
-porte à double tour.
-
---Quelle bizarrerie!
-
---Cela lui passera. Certainement cela lui passera. Nous verrons ce
-soir s'il est possible de lui ôter de la tête ses idées noires. Nous
-organiserons une réunion pour la distraire. Pourquoi n'irais-tu pas
-prier le Sr. D. Inocencio de venir ici tantôt et d'amener Jacintillo?
-
---Jacintillo?
-
---Oui, lorsque Rosario est prise de ces accès de mélancolie, ce jeune
-homme est la seule personne qui la distraie.
-
---Je monterai moi-même.
-
---Je t'ai déjà dit que non.
-
---Allons, voilà qu'il va falloir faire ici des cérémonies.
-
---Au lieu de te moquer de nous, fais ce que je te dis.
-
---Je veux pourtant la voir.
-
---C'est impossible. Comme tu la connais mal!
-
---Je croyais au contraire la connaître très bien... Enfin, je
-resterai... mais, cette solitude est horrible!...
-
---Voilà le greffier.
-
---Que le diable l'emporte!
-
---Je crois qu'il y a aussi M. le procureur... c'est un excellent homme.
-
---Je voudrais le voir pendu.
-
---Les affaires d'intérêt, quand ce sont les nôtres, ne peuvent que nous
-distraire. Voilà encore quelqu'un... Il me semble que c'est le savant
-agronome. Tu en as pour un bon moment.
-
---Oui, un bon moment de supplice!
-
---Encore, encore, si je ne me trompe, c'est le tio Licurgo suivi du tio
-Paso-Largo. Il est possible qu'ils viennent te proposer un arrangement.
-
---Je vais me jeter dans l'étang.
-
---Que tu es mauvais! Ils te veulent tous tant de bien!... Allons, pour
-que rien n'y manque, voilà encore l'huissier. Il vient t'apporter une
-citation.
-
---Il vient me crucifier.
-
-Tous les personnages en question pénétrèrent dans l'appartement.
-
---Adieu, Pepe, beaucoup de plaisir.
-
---O terre, engloutis-moi!--s'écria le jeune homme d'un ton désespéré.
-
---Sr. don José...
-
---Mon cher Sr. D. José...
-
---Estimable Sr. D. José...
-
---Sr. D. José de mon âme...
-
---Mon respectable ami, Sr. D. José...
-
-A ces doucereuses insinuations, Pepe Rey exhalant un profond soupir,
-cessa de résister et se livra corps et âme à ses bourreaux qui
-exhibaient d'horribles feuilles de papier timbré, tandis que leur
-victime murmurait en levant les yeux au ciel avec une chrétienne
-résignation:
-
---O mon père, pourquoi m'as-tu abandonné?
-
-
-
-
-XII.
-
-CHEZ LES TROYA.
-
-
-L'amour, l'amitié, une saine atmosphère morale facilement respirable,
-les joies de l'âme, la sympathie, un doux échange d'impressions
-et de pensées, voilà ce dont Pepe Rey avait un impérieux besoin.
-Lorsqu'il en était privé, les ombres dont son esprit était enveloppé
-s'épaississaient et l'amer mécontentement qu'il éprouvait se
-manifestait extérieurement dans sa manière d'être. Le jour qui suivit
-les scènes que nous avons rapportées dans le précédent chapitre, il fut
-plus affligé que jamais de la mystérieuse et déjà trop longue réclusion
-de sa cousine, motivée d'abord, semblait-il, par une indisposition
-sans gravité, et ensuite par des caprices et une irritabilité nerveuse
-difficilement explicables.
-
-Rey s'étonnait de cette conduite si peu en harmonie avec l'idée qu'il
-s'était faite de Rosario. Quatre jours s'étaient écoulés sans qu'il lui
-eût été possible de la voir malgré son vif désir de se trouver auprès
-d'elle, et une telle situation lui paraissait devenir si intolérable en
-même temps que si étrange qu'il résolut fermement d'y mettre un terme.
-
---Ne verrai-je pas non plus aujourd'hui ma cousine? demanda-t-il d'un
-ton de mauvaise humeur à sa tante lorsqu'ils eurent fini de dîner.
-
---C'est encore impossible. Dieu sait combien je le regrette!... Je l'ai
-assez morigénée ce matin... Dans la soirée... nous verrons...
-
-La pensée que cette injustifiable réclusion de sa cousine adorée était
-plutôt due à une circonstance qu'elle subissait douloureusement qu'à
-un acte de sa propre volonté le porta à se contenir et à attendre.
-Si cette pensée ne lui fût venue, il serait parti le jour même. Que
-Rosario l'aimât, c'est ce dont il ne doutait nullement; mais comme il
-était évident pour lui qu'une influence inconnue travaillait à les
-séparer, il lui semblait digne d'un homme de cœur de rechercher d'où
-pouvait provenir cette action malfaisante et d'employer à la combattre
-toute la puissance de sa volonté.
-
---J'espère que l'obstination de Rosario ne sera pas de longue durée,
-dit-il à doña Perfecta, en dissimulant ses véritables sentiments.
-
-Ce jour-là même, il eut enfin de son père une lettre dans laquelle
-celui-ci se plaignait de n'en avoir reçu aucune d'Orbajosa,
-circonstance qui ne fit qu'accroître les inquiétudes de l'ingénieur
-et le déconcerter davantage. Après avoir longtemps, comme une âme en
-peine, erré dans la maison, il sortit par la porte du jardin et se
-dirigea vers le Casino. Il y entra comme un désespéré qui se jette dans
-la mer.
-
-En traversant les salles principales, il rencontra diverses personnes
-qui causaient et discutaient. Dans l'un de ces groupes, d'habiles
-dialecticiens scrutaient les problèmes ardus de la tauromachie; dans
-un autre, on agitait la difficile question de savoir quels étaient
-les meilleurs des ânes d'Orbajosa ou de ceux de Villahorrenda.
-Profondément dégoûté, Pepe Rey abandonna ces débats pour entrer dans le
-salon de lecture où il feuilleta plusieurs revues sans être intéressé
-par aucune; il passa ensuite de pièce en pièce et, sans trop savoir
-comment, se trouva dans la salle de jeu. Durant près de deux heures,
-il resta pris entre les griffes de cet horrible démon jaune dont les
-yeux d'or resplendissants fascinent et torturent à la fois. Mais les
-émotions du jeu furent impuissantes à modifier le sombre état de son
-âme, et le dégoût qui l'avait amené auprès du tapis vert l'en éloigna
-de même... Fuyant le bruit, il pénétra enfin dans une salle destinée
-aux réunions, mais alors complètement vide et s'assit avec insouciance
-près de la croisée, en laissant son regard errer dans la rue.
-
-Cette rue, excessivement étroite et qui avait plus d'angles que de
-maisons, était toute assombrie par l'effrayante cathédrale dont le
-mur noirâtre rongé par le temps se dressait à l'une de ses extrémités.
-Pepe Rey regarda de tous côtés, en haut comme en bas, et remarqua qu'il
-régnait partout un morne et sépulcral silence; pas un pas, pas une
-voix, pas un regard. Bientôt cependant son oreille fut frappée par des
-bruits étranges, tels que des chuchotements de bouches féminines, le
-froissement de rideaux qu'on soulevait, des mots sans suite, et enfin
-le doux fredonnement d'une chanson, les jappements d'un petit chien et
-autres indices de vie sociale qui, dans un tel endroit, paraissaient
-fort singuliers. En regardant plus attentivement, Pepe Rey vit que
-ces bruits partaient d'un énorme balcon fermé par des jalousies qui
-se trouvait juste en face de la croisée. A peine avait-il fait cette
-remarque qu'un des membres du Casino se plaçant en riant auprès de lui
-l'interpella dans ces termes:
-
---Ah! Sr. D. José!... nous sommes donc venu ici pour faire des signes
-aux petites?
-
-Celui qui parlait ainsi était D. Juan Tafetan, très aimable garçon,
-et l'un des rares sociétaires qui eussent manifesté pour Pepe Rey une
-affectueuse sympathie et une véritable admiration. Avec sa petite face
-vermeille, sa moustache teinte en noir, ses petits yeux extrêmement
-vifs, sa petite taille et sa chevelure peignée avec le plus grand soin
-afin de dissimuler sa calvitie, D. Juan Tafetan n'avait certainement
-rien de commun avec l'Antinoüs, mais il n'en était pas moins très
-sympathique; il avait beaucoup d'enjouement et possédait un vrai talent
-de conteur comique. Quand il riait, et il riait beaucoup, son visage,
-depuis le front jusqu'au menton, se couvrait de rides grotesques. En
-dépit de ces qualités qui lui valaient des applaudissements propres à
-stimuler son penchant à la raillerie, il n'était pas médisant. Tout
-le monde l'aimait et Pepe Rey passait avec lui d'agréables moments.
-Précédemment employé dans l'administration civile de la capitale de
-la province, le pauvre Tafetan vivait maintenant modestement de son
-traitement de secrétaire du Bureau de Bienfaisance et complétait ses
-revenus en jouant bravement de la clarinette dans les processions,
-dans les solennités de la cathédrale et au théâtre lorsque quelque
-incomplète troupe de comédiens aux abois faisait son apparition dans
-le pays sous le fallacieux prétexte de donner des représentations à
-Orbajosa.
-
-Mais ce qu'il y avait de plus singulier chez D. Juan Tafetan, c'était
-sa passion pour les jolies femmes. A l'époque où il ne dissimulait
-pas encore sa calvitie sous une douzaine de cheveux tout reluisants
-de pommade, alors qu'il n'avait pas besoin de teindre ses moustaches
-et que le poids léger des ans ne l'empêchait pas de tirer parti de sa
-mince petite taille, il avait été un don Juan redoutable. L'entendre
-raconter ses conquêtes était chose à mourir de rire, car il y a des
-don Juan de toute sorte et celui-ci pouvait compter parmi les plus
-originaux.
-
---Que parlez-vous de petites? Je ne vois de petites nulle
-part--répondit Pepe Rey.
-
---Voyons! ne jouez pas l'anachorète.
-
-Une des jalousies du balcon s'entr'ouvrant alors laissa apercevoir un
-jeune, frais et riant visage qui, soudain, disparut comme une lumière
-éteinte par le vent.
-
---Bien, bien, maintenant j'ai vu.
-
---Vous ne les connaissez pas?
-
---Sur ma vie, je vous le jure.
-
---Ce sont les petites Troya, les demoiselles Troya, les filles
-de Troya. Alors vous ne connaissez rien de beau... Trois enfants
-charmantes, filles d'un colonel d'état-major tué dans les rues de
-Madrid en 1854.
-
-La jalousie s'ouvrit de nouveau et deux têtes apparurent.
-
---Elles se moquent de nous, Sr. D. Pepe--dit Tafetan en faisant de la
-main un salut amical aux jeunes filles.
-
---Est-ce que vous les connaissez?
-
---Comment ne les connaîtrais-je pas? Ces malheureuses sont dans la
-misère, je ne sais vraiment pas de quoi elles vivent. A l'époque où fut
-tué D. Francisco Troya, on fit une souscription pour les empêcher de
-mourir de faim, mais cela ne put pas les mener bien loin.
-
---Pauvres filles! Je me figure qu'elles ne sont pas des modèles de
-vertu...
-
---Pourquoi donc?.. Je ne crois pas ce qu'on dit d'elles dans la ville.
-
-La jalousie s'ouvrit de nouveau.
-
---Bonsoir, mesdemoiselles,--cria D. Juan Tafetan aux trois jeunes
-filles qui apparurent artistiquement groupées.--Le _caballero_ que
-voici prétend qu'on ne doit pas cacher ce qui est beau, et demande que
-vous ouvriez toute grande la jalousie.
-
-Mais la jalousie se referma au contraire tout à fait et un joyeux
-concert d'éclats de rire remplit la morne rue de ses retentissants
-échos. On eût pu croire entendre passer une troupe d'oiseaux jaseurs.
-
---Voulez-vous que nous allions chez elles?--demanda tout à coup Tafetan.
-
-Ses yeux scintillaient et un sourire libertin vint se jouer sur ses
-lèvres livides.
-
---Mais quelle sorte de gens est-ce?..
-
---Soyez sans inquiétude, Sr. de Rey... Ces pauvres filles sont
-honnêtes. Si elles se nourrissent d'air, comme les reptiles, qu'y
-peut-on trouver à redire. Et dites-moi, qui n'a pas à manger peut-il
-pécher? Les infortunées sont toujours assez vertueuses. Dans le cas
-même où elles pécheraient, leurs jeûnes prolongés suffiraient à
-purifier leur conscience.
-
---Allons-y donc.
-
-Quelques instants après, D. Juan Tafetan et Pepe Rey pénétraient
-dans la chambre des petites Troya. L'aspect de la misère soutenant là
-une horrible lutte contre elle-même affligea profondément le jeune
-homme. Les trois jeunes filles étaient très jolies, surtout les deux
-plus jeunes, brunes, pâles, avec de grands yeux et une fine taille.
-Bien vêtues et bien chaussées, on les eût prises pour des filles de
-duchesses aspirant à devenir princesses.
-
-Lorsque les visiteurs entrèrent, elles furent quelque peu interdites,
-mais leur naturel frivole et gai eut bien vite repris le dessus. Elles
-vivaient dans la misère comme les oiseaux en cage, ne chantant pas
-moins derrière les barreaux que sous les opulents ombrages des bois.
-Elles passaient toute la journée à coudre, ce qui indiquait déjà un
-commencement d'honnêteté, mais aucune personne jouissant de quelque
-considération à Orbajosa ne les fréquentait. Elles étaient, jusqu'à
-un certain point, proscrites, mal vues, tenues à distance, ce qui,
-jusqu'à un certain point, indiquait aussi quelque motif de scandale.
-Le souci de la vérité nous oblige à dire que les demoiselles Troya
-devaient surtout leur mauvaise réputation au déplorable penchant qu'on
-leur attribuait de bavarder, faire des cancans, brouiller les gens
-et s'amuser de tout. Elles adressaient des lettres anonymes aux plus
-graves personnages et donnaient des sobriquets à tous les habitants
-d'Orbajosa, depuis l'évêque jusqu'au dernier des meurt-de-faim; elles
-lançaient de petites pierres aux passants, et se cachaient ensuite
-derrière leurs jalousies pour rire entre elles de l'étonnement ou de
-l'effroi de celui qui avait été atteint. Elles connaissaient les faits
-et gestes de tous les gens du voisinage qu'elles épiaient par toutes
-les lucarnes et par tous les trous de la partie haute de la maison;
-elles chantaient pendant la nuit sur leur balcon; elles se masquaient
-à l'époque du carnaval afin de pénétrer dans les appartements des
-meilleures familles et commettaient mille autres impertinences ou
-espiègleries en usage dans les petits endroits.--En résumé, quel qu'en
-pût être le motif, le gracieux trio Troyen était marqué au front d'un
-de ces stigmates qui, une fois infligés par une population, persistent
-implacablement jusqu'au-delà de la tombe.
-
---Ce caballero est celui qu'on prétend être venu pour découvrir des
-mines d'or?--dit l'une.
-
---Et démolir la cathédrale pour construire avec ses matériaux une
-fabrique de chaussures?--ajouta une autre.
-
---Et remplacer à Orbajosa la culture de l'ail par celle du coton ou de
-la cannelle?
-
-Pepe ne put s'empêcher de rire à l'audition de pareilles absurdités.
-
---Il n'est venu ici que pour enlever les plus jolies filles et les
-emmener à Madrid,--dit Tafetan.
-
---Ah! c'est bien volontiers que je le suivrais!--s'écria l'une d'elles.
-
---C'est bon, c'est bon, je vous emmènerai toutes les trois--affirma
-Pepe.--Mais je réclame une explication; pourquoi vous moquiez-vous
-de moi lorsque j'étais à la croisée du Casino?
-
-De nouveaux éclats de rire accueillirent cette question.
-
---Mes sœurs sont des folles--répondit enfin l'aînée.--C'est parce que
-nous pensons que vous méritez mieux que la fille de doña Perfecta.
-
---C'est parce que celle de mes sœurs que voici dit que vous perdez
-votre temps, Rosarito n'aimant que les gens d'église.
-
---Que prétends-tu donc? Je n'ai pas dit cela. C'est toi qui prétendais
-que ce caballero est un luthérien athée qui entre dans la cathédrale le
-cigare à la bouche et le chapeau sur la tête.
-
---Mais cela je ne l'ai pas inventé--répliqua la plus jeune--je l'ai
-entendu dire hier à Suspiritos.
-
---Et qui est cette Suspiritos qui débite sur mon compte de pareilles
-sottises?
-
---Suspiritos, c'est... Suspiritos.
-
---Mes enfants--dit Tafetan d'un air doucereux,--voilà le marchand
-d'oranges qui passe. Appelez-le; je veux vous offrir des oranges.
-
-L'une des sœurs appela le marchand.
-
-La conversation entamée par ces jeunes filles déplut passablement à
-Pepe Rey et fit s'évanouir la légère impression de plaisir qu'il avait
-tout d'abord éprouvée en se trouvant au milieu de cette joyeuse et
-expansive réunion. Il ne put cependant s'empêcher de rire quand il vit
-don Juan Tafetan décrocher du mur une petite guitare et en pincer avec
-autant de grâce et de brio qu'il l'eût fait dans sa jeunesse.
-
---On m'a appris, mesdemoiselles, que vous chantez à ravir--dit Rey.
-
---Faites chanter D. Juan Tafetan.
-
---Je ne chante pas.
-
---Moi non plus, s'empressa de dire la sœur cadette, en offrant à
-l'ingénieur quelques tranches de l'orange qu'elle venait de peler.
-
---Voyons, Maria Juana, ne quitte pas ta couture,--lui dit l'aînée.--Il
-est tard, et il faut que nous achevions ce soir cette soutane.
-
---On ne travaille pas aujourd'hui. Au diable les aiguilles, s'écria
-Tafetan.
-
-Et aussitôt il entonna une chanson.
-
---Les gens s'arrêtent dans la rue--dit la cadette des Troya en se
-mettant au balcon. Les éclats de voix de don Juan Tafetan s'entendent
-de la place... Juana, Juana!...
-
---Qu'y a-t-il?
-
---Voilà Suspiritos qui passe.
-
-La plus jeune courut au balcon.
-
---Lance-lui un morceau d'écorce à la tête.
-
-Pepe Rey s'avança aussi; il vit passer dans la rue une dame, sur le
-chignon de laquelle la jeune fille envoya fort adroitement s'aplatir
-une peau d'orange. Elle et la cadette refermèrent vivement la
-jalousie, et les trois sœurs s'efforcèrent ensuite d'étouffer leurs
-éclats de rire afin de n'être pas entendues de la rue.
-
---On ne travaille pas aujourd'hui--s'écria l'une d'elles en renversant
-du pied la corbeille de travail.
-
---Ce qui revient à dire qu'on ne mangera pas demain--ajouta l'aînée en
-rassemblant les objets épars sur le plancher.
-
-Pepe Rey porta instinctivement la main à son gousset. Il leur aurait de
-bonne grâce donné quelque argent. La vue de ces malheureuses orphelines
-que le monde proscrivait à cause de leur frivolité l'attristait
-profondément. Si le seul péché des trois sœurs, si l'unique distraction
-qu'elles eussent dans leur isolement, leur pauvreté, leur abandon,
-consistait à lancer des peaux d'orange sur les passants, on pouvait
-bien leur pardonner. Les mœurs austères de la petite ville qu'elles
-habitaient les avaient peut-être bien préservées du vice; mais
-cependant ces malheureuses manquaient du décorum et de la retenue
-qui sont les formes ordinaires et les plus visibles de la pudeur, et
-il n'était pas trop téméraire de supposer qu'elles avaient jeté par
-la fenêtre quelque chose de plus que des écorces d'orange. Pepe Rey
-se sentait pris pour elles d'une profonde pitié. Il remarqua leurs
-misérables vêtements ajustés, drapés et rapiécés de mille façons pour
-les faire paraître neufs, il remarqua leurs chaussures percées... et de
-nouveau porta la main à sa poche.
-
---Il n'est pas impossible que le vice habite ici--se dit-il à
-lui-même;--mais les physionomies, les meubles, tout me prouve que je
-me trouve en présence des restes malheureux d'une honnête famille. Si
-ces pauvres filles étaient aussi dépravées qu'on le prétend, elles
-vivraient moins misérablement et ne travailleraient pas. Il y a des
-hommes riches à Orbajosa.
-
-Les trois sœurs s'approchaient de lui tour à tour. Elles allaient de
-Pepe au balcon et du balcon à Pepe, tout en soutenant une conversation
-animée et légère qui indiquait--il faut en convenir--une sorte
-d'innocence au milieu de tant d'insouciance et de frivolité.
-
---Quelle excellente dame est doña Perfecta! Sr. D. José.
-
---C'est la seule personne qui n'ait pas de sobriquet, et la seule dont
-on ne dise pas du mal à Orbajosa.
-
---Tout le monde la respecte.
-
---Tout le monde l'adore.
-
-Le jeune homme répondait en faisant l'éloge de sa tante, mais il lui
-prenait à chaque instant une furieuse envie de tirer de l'argent de
-sa poche et de dire: «Maria Juana, prenez ceci pour vous acheter des
-bottines; Pepa, voilà de quoi acheter une robe; Florentina, mettez cela
-de côté pour vous nourrir pendant une semaine...» Et il fut sur le
-point de le faire comme il en avait l'intention.
-
-Elles coururent toutes les trois au balcon pour voir quelqu'un qui
-passait dans la rue. D. Juan Tafetan, profitant de ce moment, se pencha
-vers Pepe et lui dit à voix basse:
-
---Quels démons! n'est-il pas vrai?... Pauvres créatures!... Il semble
-vraiment impossible qu'elles puissent être si gaies, alors... soyez-en
-bien certain, alors qu'elles n'ont pas dîné aujourd'hui.
-
---D. Juan, D. Juan!--cria Pepilla. Par ici vient votre ami Nicolasito
-Hernandez, autrement dit _Cierge Pascal_, coiffé de son chapeau à trois
-étages. Il s'avance en priant à voix basse, sans doute pour les âmes de
-ceux qu'en les ruinant il a envoyés dans l'autre monde.
-
---Je parie que vous n'oserez pas l'appeler par son sobriquet.
-
---Voulez-vous voir?
-
---Juana, ferme les jalousies. Laissons-le passer et lorsqu'il tournera
-le coin, je crierai _Cirio! Cirio Pascual!_
-
-D. Juan Tafetan les suivit sur le balcon en disant:
-
---Venez, D. José; il faut que vous fassiez connaissance avec ce type.
-
-Pepe Rey mit à profit le moment où les trois sœurs et D. Juan
-s'amusaient follement à jeter à Nicolasito Hernandez le surnom qui
-le rendait si furieux, pour s'approcher avec précaution de l'un des
-nécessaires de couture qui se trouvaient dans l'appartement et y
-déposer la demi-quadruple qui lui restait du jeu.
-
-Puis il courut aussi au balcon juste au moment où la cadette et la plus
-jeune des sœurs Troya criaient en éclatant de rire: _Cirio Pascual!_
-_Cirio Pascual!_
-
-
-
-
-XIII.
-
-UN CASUS BELLI.
-
-
-Après avoir joué ce mauvais tour à l'usurier, elles entamèrent toutes
-les trois avec leurs deux visiteurs une conversation qui roula sur les
-faits et les personnes de la ville. L'ingénieur, craignant que leur
-espièglerie ne fût découverte pendant qu'il était encore là, voulut
-s'en aller, ce qui déplut fort à nos donzelles. L'une d'elles, qui
-était déjà sortie de la chambre, revint en disant:
-
---Suspiritos est déjà en train de ranger ses effets.
-
---D. José ne sera pas fâché de la voir--dit l'une des autres.
-
---C'est une très belle femme. Et qui se coiffe maintenant à l'instar
-des dames de Madrid.--Venez donc, messieurs.
-
-Elles les conduisirent à la salle à manger (pièce qui ne servait que
-très rarement) donnant sur une terrasse où se trouvaient, avec quelques
-vases à fleurs, pas mal de meubles abandonnés et hors d'usage. Du haut
-de cette terrasse on apercevait, dans la cour d'une maison voisine, une
-galerie remplie de plantes grimpantes et de belles fleurs entretenues
-avec le plus grand soin. Tout indiquait que c'était là la demeure de
-gens modestes, rangés et laborieux.
-
-Nos trois espiègles s'avançant jusqu'au bord de la plate-forme
-examinèrent attentivement la maison, puis, imposant silence aux jeunes
-gens, allèrent se placer dans un endroit abrité de tous les regards où
-elles ne risquaient pas d'être aperçues.
-
---Elle sort maintenant de la dépense avec un poêlon plein de pois
-chiches--dit Maria Juana en allongeant le cou afin de voir un peu.
-
---Pan!--s'écria une autre en lançant une petite pierre.
-
---Elles nous ont cassé un autre carreau, ces...
-
-Cachées dans l'angle de la terrasse, près des deux jeunes gens, les
-trois sœurs étouffaient leurs rires.
-
---La señora Suspiritos est fort en colère--dit Pepe Rey.--Pourquoi la
-nommez-vous ainsi?
-
---Parce que, lorsqu'elle parle, elle pousse un soupir entre chaque
-parole, et qu'elle se plaint toujours, bien qu'elle ne manque de rien.
-
-Il se fit un moment de silence dans la maison d'en bas. Pépita Troya
-regarda avec précaution.
-
---La voilà qui revient--murmura-t-elle à voix très basse en imposant
-silence à tous.--Maria, donne-moi un petit caillou. Allons-y...
-_zas_!... ça y est.
-
---Tu ne l'as pas atteinte.
-
---Il a donné contre le sol.
-
---Voyons si je serai plus habile... Il faut attendre qu'elle sorte de
-nouveau de la dépense.
-
---La voilà, la voilà qui sort. En garde, Florentina.
-
---Une... deux... trois!... Paf!...
-
-On entendit en bas un cri de douleur, une plainte énergique, une
-exclamation, car c'était un homme qui avait reçu le coup.
-
-Pepe Rey put clairement distinguer ces paroles:
-
---Satanées filles! Elles m'ont fait un trou à la tête... Jacinto!...
-Jacinto! Mais quelles canailles de voisines avons-nous donc là!...
-
---Jésus,--Marie,--Joseph! qu'ai-je fait là!--s'écria Florentina
-consternée; mon caillou a donné contre la tête du Sr. D. Inocencio.
-
---Du Penitenciario?--demanda Pepe Rey stupéfait.
-
---Lui-même.
-
---Est-ce qu'il demeure dans la maison?
-
---Où demeurerait-il donc?
-
---Cette «señora des suspiros...»
-
---Est sa nièce, sa gouvernante ou je ne sais quoi. Nous nous amusons
-bien à ses dépens parce qu'elle est ridicule; mais nous ne nous
-hasardons pas à jouer des tours au señor Penitenciario.
-
-Pendant que s'échangeaient vivement les phrases de ce dialogue, Pepe
-Rey vit en face de la terrasse et très près de lui s'ouvrir les vitres
-d'une croisée appartenant à la maison bombardée, et apparaître un
-visage connu, un visage dont la vue le déconcerta, le consterna et le
-rendit tout pâle et tout tremblant. C'était Jacintito qui, interrompu
-dans ses graves études, avait ouvert la fenêtre de son cabinet et se
-présentait, la plume derrière l'oreille, entre les deux battants. Son
-pudique, rose et frais visage donnait à cette apparition quelque chose
-de semblable à celle de l'aurore.
-
---Bonsoir, Sr. D. José,--dit-il gaîment.
-
-La voix d'en bas cria de nouveau:
-
---Jacinto!... Jacinto, viens donc!...
-
---Me voilà, mon oncle. J'étais entrain de saluer un ami...
-
---Allons-nous-en, allons-nous-en! cria Florentina tout effrayée.
-
---Le señor Penitenciario va monter dans la chambre de _D. Nominavito_
-pour nous gratifier d'une réponse.
-
---Allons-nous-en vite, et fermons derrière nous la porte de la salle à
-manger.
-
-La terrasse fut immédiatement abandonnée.
-
---Vous auriez dû prévoir que, de l'intérieur de son temple du savoir,
-Jacintito nous observerait--dit Tafetan.
-
---_D. Nominavito_ est de nos amis--répondit l'une des sœurs.--De
-l'intérieur de son temple de la science, il nous débite en cachette
-mille tendresses et nous envoie de même une infinité de baisers.
-
---Jacinto!--demanda l'ingénieur.--Mais quel diable de surnom lui
-avez-vous donné?
-
---_D. Nominavito_--dirent les trois jeunes filles en riant aux éclats.
-
---Nous l'avons surnommé ainsi parce qu'il est très savant.
-
---Non, c'est parce que lorsque nous étions enfants, il était enfant
-aussi; et que lorsque nous montions pour jouer sur la terrasse, nous
-l'entendions étudier à haute voix ses leçons.
-
---Oui, il passait toute la sainte journée à psalmodier.
-
---Dis donc à décliner. Voici comment il faisait: _Nominavito_,
-_Genivito_, _Davito_, _Accusavito_...
-
---Je suppose que j'ai aussi mon sobriquet--dit Pepe Rey.
-
---Que Maria Juana vous le dise--répondit Florentina en se cachant.
-
---Moi?... Pepa, dis-le lui, toi.
-
---Vous n'avez pas encore de surnom, D. José.
-
---Mais j'en aurai un. Je vous promets de venir apprendre ce nom de
-baptême et recevoir la confirmation--dit le jeune homme en manifestant
-l'intention de se retirer.
-
---Comment, vous partez déjà?...
-
---Oui. Nous vous avons fait perdre assez de temps. Au travail, mes
-enfants. Jeter des pierres aux voisins et aux passants n'est pas
-précisément l'occupation la plus convenable pour des jeunes filles de
-votre mérite et de votre beauté... Au revoir...
-
-Et sans attendre de nouvelles raisons ni s'attarder à écouter les
-compliments des trois espiègles, il sortit au plus vite de la maison où
-il laissa D. Juan Tafetan.
-
-La scène à laquelle il venait d'assister, la vexation éprouvée par
-le chanoine, l'apparition imprévue du petit docteur, accrurent les
-inquiétudes, les craintes et les fâcheux pressentiments qui troublaient
-l'esprit du pauvre ingénieur. Il regretta de toute son âme d'avoir mis
-les pieds dans la maison des filles Troya, et, résolu à mieux employer
-ses loisirs tant que durerait sa tristesse, il se mit à parcourir les
-rues de la ville.
-
-D'abord il visita le marché, puis la rue de la Triperie dans laquelle
-se trouvaient les principaux magasins; il observa sous tous leurs
-aspects l'industrie et le commerce de la grande Orbajosa, et, comme il
-ne trouvait là que de nouveaux sujets de dégoût, il se dirigea vers la
-promenade de Las Descalzas; mais là il ne rencontra que quelques chiens
-errants, le vent fort incommode qui soufflait ayant obligé señoras et
-caballeros à rester chez eux ce soir-là. Il alla à la pharmacie où
-se réunissaient diverses sortes de progressistes ruminants qui ne
-cessaient de rabâcher sans fin le même thème; il s'y ennuya encore
-davantage. Comme il passait près de la cathédrale, il entendit les
-sons de l'orgue et les magnifiques chants du chœur. Il entra. Se
-souvenant des observations de sa tante relativement à l'attitude
-respectueuse à garder dans l'église, il alla s'agenouiller devant le
-maître-autel;--ensuite, il visita une chapelle, et il se disposait
-à pénétrer dans une autre, lorsqu'un clerc, bedeau ou chasse-chiens
-quelconque s'approcha de lui d'un air fort peu révérencieux, et lui dit
-d'une voix insolente:
-
---Sa Grandeur vous fait dire de sortir d'ici.
-
-L'ingénieur sentit le sang lui monter à la tête. Il obéit sans
-prononcer une parole.
-
-Chassé de partout par une force supérieure ou par son propre dégoût, il
-ne lui restait plus d'autre ressource que de rentrer chez sa tante, où
-l'attendaient:
-
-1º Le tio Licurgo, pour lui annoncer un second procès;
-
-2º Le Sr. D. Cayetano, pour lui lire un nouveau fragment de ses
-_Lignages d'Orbajosa_;
-
-3º Caballuco, pour une affaire qu'il n'avait pas fait connaître;
-
-4º Et enfin, doña Perfecta et son aimable sourire... pour ce qu'on
-verra dans le chapitre suivant.
-
-
-
-
-XIV.
-
-LA DISCORDE VA TOUJOURS CROISSANT.
-
-
-Une nouvelle tentative qu'il fit pour voir sa cousine Rosario échoua à
-la tombée de la nuit. Pepe Rey s'enferma dans sa chambre pour écrire
-plusieurs lettres, mais il ne put chasser de son esprit une idée fixe.
-
---Ce soir ou demain--se disait-il--tout cela finira d'une façon ou
-d'une autre.
-
-Lorsqu'on l'appela pour le souper, doña Perfecta alla à lui dans la
-salle à manger et lui dit à brûle-pourpoint:
-
---Ne t'inquiète pas, mon cher Pepe; j'apaiserai le señor D. Inocencio.
-Je suis déjà au courant. Maria Remedios, qui sort d'ici, m'a tout
-raconté.
-
-La physionomie de la señora rayonnait d'une satisfaction semblable à
-celle d'un artiste orgueilleux de son œuvre.
-
---Quoi?
-
---Je te disculperai, te dis-je. Tu avais bu quelques verres au Casino,
-n'est-il pas vrai? Voilà ce que c'est que de faire de mauvaises
-connaissances. D. Juan Tafetan, les filles Troya!... Cela est horrible,
-épouvantable. As-tu bien réfléchi?
-
---J'ai parfaitement réfléchi, señora--répondit Pepe décidé à ne pas
-entrer en discussion avec sa tante.
-
---Je me garderai bien d'écrire à ton père ce que tu as fait.
-
---Vous pouvez lui écrire ce qu'il vous plaira.
-
---Tu te défendras en me démentant.
-
---Je ne démens personne.
-
---Alors tu avoues que tu es allé dans la maison de ces...
-
---J'y suis allé.
-
---Et que tu leur as donné une demi-quadruple,--car, d'après ce que m'a
-dit Maria Remedios, Florentina est descendue ce soir pour se faire
-changer une demi-quadruple dans une boutique. Elles ne pouvaient
-l'avoir gagnée par leur travail. Tu es aujourd'hui allé chez elles;
-donc...
-
---Donc, c'est moi qui la leur ai donnée. Parfaitement.
-
---Tu ne le nies pas.
-
---Et pourquoi le nierais-je? Je crois que je peux faire de mon argent
-ce que bon me semble.
-
---Mais certainement tu soutiendras que tu n'as pas jeté de pierres au
-Sr. Penitenciario.
-
---Je n'en ai pas jeté moi-même.
-
---Je veux dire qu'en ta présence elles...
-
---Ceci est autre chose.
-
---Et elles ont insulté la pauvre Maria Remedios!
-
---Je ne le nie pas non plus.
-
---Mais comment justifieras-tu ta conduite? Pepe... pour l'amour de
-Dieu!--Tu ne réponds rien, tu ne te repens pas, tu ne protestes pas...
-tu ne...
-
---Je ne dis rien, absolument rien, señora.
-
---Tu n'essaies pas même de t'excuser auprès de moi.
-
---Je ne vous ai pas insultée...
-
---Allons, il ne te manque plus que de... Tiens, prends ce bâton et
-frappe-moi.
-
---Je ne frappe personne.
-
---Quel manque de respect!... Quel... Ne soupes-tu pas?
-
---Je souperai.
-
-Il y eut une pause de plus d'un quart d'heure. D. Cayetano, doña
-Perfecta et Pepe Rey mangeaient en silence. Cette pause fut interrompue
-par l'entrée de D. Inocencio dans la salle à manger.
-
---Combien j'en ai été fâché, mon très cher Sr. D. José!... Ah!
-croyez que j'en ai été bien vivement fâché,--dit-il en pressant la
-main du jeune homme et le regardant avec une expression de profonde
-commisération.
-
-L'ingénieur ne sut que répondre, tant sa confusion était grande.
-
---Je veux parler de ce qui s'est passé ce soir.
-
---Ah!... oui.
-
---De votre expulsion de l'enceinte sacrée de notre église cathédrale.
-
---Monseigneur l'Evêque--dit Pepe Rey--aurait dû y regarder à deux fois
-avant de faire chasser un chrétien de l'église.
-
---C'est vrai, mais je ne sais qui a mis dans la tête à Sa Grandeur
-que vous êtes un homme de mauvaises mœurs; je ne sais qui lui a dit
-que vous faites partout profession d'athéisme, que vous vous moquez
-des choses et des personnes saintes, et même que vous avez le projet
-de démolir la cathédrale pour bâtir avec ses pierres une fabrique de
-goudron. J'ai essayé de la dissuader, mais Sa Grandeur est quelque peu
-obstinée.
-
---Merci de votre extrême bonté, Sr. D. Inocencio.
-
---Et d'autant plus que D. Inocencio n'a pas sujet d'avoir pour toi de
-telles considérations. Il s'en est fallu de peu qu'on ne l'étendit
-raide mort sur le sol.
-
---Bah!... qu'est-ce que cela?--dit en riant l'ecclésiastique. On
-est déjà informé ici de cette espièglerie?... Je gage que Maria
-Remedios est venue vous en parler. Je le lui avais pourtant défendu,
-formellement défendu. La chose en elle-même a si peu d'importance.
-N'est-il pas vrai, Sr. de Rey.
-
---Puisque vous en jugez ainsi...
-
---C'est mon opinion. Histoires de jeunes gens... La jeunesse, quoi
-qu'en puissent dire les modernes, est portée au vice et aux actions
-vicieuses. Le Sr. D. José, qui est une personne de si grand mérite,
-ne pouvait être parfait... qu'y a-t-il d'extraordinaire à ce que ces
-jolies filles l'aient séduit, et, après lui avoir pris son argent,
-l'aient rendu complice de leurs imprudentes et criminelles attaques
-contre leurs voisins. Malgré la douloureuse part qui m'est échue
-dans les jeux de cette après-midi--ajouta-t-il en portant la main à
-sa blessure--je ne me donne pas pour offensé, mon cher ami, et je ne
-veux pas même vous ennuyer plus longtemps en faisant allusion à ce
-regrettable incident... J'ai éprouvé une véritable affliction, en
-apprenant que Maria Remedios était venue tout raconter ici.... Elle
-est si bavarde, ma chère nièce... Voulez-vous gager qu'elle aura
-aussi parlé de la demi-quadruple, et de vos badinages avec ces filles
-sur la terrasse, et de leurs allées et venues et agaceries, et de la
-danse échevelée de D. Juan Tafetan?... Ce sont pourtant des choses qui
-devraient rester secrètes.
-
-Pepe Rey ne savait vraiment pas ce qui le mortifiait le plus, de la
-sévérité de sa tante ou de l'hypocrite condescendance du chanoine.
-
---Pourquoi n'en parlerait-on pas?--répliqua la señora. Il ne paraît
-pas lui-même rougir de sa conduite. On peut le dire bien haut. Nous
-tiendrons la chose secrète uniquement pour ma chère fille, parce que
-dans l'état d'excitation nerveuse où elle se trouve les accès de colère
-sont à redouter.
-
---Laissez donc, señora, tout cela n'a pas une bien grande
-importance--ajouta le Penitenciario.--Mon avis est qu'on ne dise plus
-un mot de cette affaire; et quand c'est celui qui a reçu le coup de
-pierre qui parle ainsi, les autres peuvent se déclarer satisfaits...
-Ah! ce n'était pas un coup pour rire, Sr. D. José! J'ai cru qu'on me
-fendait le crâne en deux et que mes cervelles s'échappaient par cette
-fente.
-
---Combien je regrette cet accident!... balbutia Pepe Rey.--J'en suis
-vraiment navré, bien que n'ayant pas participé...
-
---Votre visite à ces demoiselles Troya sera très remarquée dans le
-pays--dit le chanoine.--Ici, messieurs, nous ne sommes pas à Madrid,
-nous ne sommes pas dans ce foyer de corruption, de scandale...
-
---Là-bas, tu peux visiter les lieux les plus immondes--accentua doña
-Perfecta--sans que personne en sache rien.
-
---Ici, nous nous observons beaucoup--poursuivit D. Inocencio. Nous
-tenons compte de tout ce que font nos voisins, et, grâce à ce système
-de vigilance, la morale publique se maintient à un niveau convenable...
-Vous pouvez m'en croire, mon cher ami, vous pouvez m'en croire, et
-je ne dis pas cela pour vous faire de la peine, vous êtes le premier
-caballero de distinction qui en plein jour... le premier, oui,
-monsieur... _Trojæ qui primus ab oris_...
-
-A ces mots il se mit à rire et frappa doucement sur l'épaule de
-l'ingénieur en signe de bienveillance et d'amitié.
-
---Combien il m'est doux--dit le jeune homme en dissimulant sa colère
-sous les paroles qui lui parurent le plus propres à répondre à
-l'artificieuse ironie de ses interlocuteurs--de trouver en vous tant
-de tolérance et de générosité, lorsque je méritais par ma criminelle
-conduite...
-
---Eh! quoi donc? Est-ce qu'on peut traiter comme le premier venu--dit
-doña Perfecta--un individu qui est de notre sang et qui porte notre
-propre nom? Tu es mon neveu, tu es le fils du meilleur et du plus saint
-des hommes, de mon frère Juan, cela suffit. Hier soir, le secrétaire
-de Monseigneur vint ici même me faire savoir que Sa Grandeur est fort
-ennuyée que je te garde dans ma maison.
-
---Encore cela?--murmura le chanoine.
-
---Encore cela. Et je répondis que, malgré tout le respect que mérite
-Monseigneur, malgré toute l'affection et toute la vénération que j'ai
-pour lui, mon neveu est mon neveu, et que je ne puis le mettre à la
-porte de chez moi.
-
---Voilà encore une nouvelle singularité que je trouve dans ce pays--dit
-Pepe Rey blêmissant de colère.--A ce qu'il paraît, c'est ici l'évêque
-qui commande dans toutes les maisons.
-
---Monseigneur est un saint. Il me veut tant de bien qu'il se figure
-que tu vas nous communiquer ton athéisme, ton indifférence, tes idées
-extravagantes... Je lui ai pourtant dit plusieurs fois que tu as un
-fond excellent.
-
---Aux hommes d'un talent supérieur, on doit toujours passer quelque
-chose--manifesta D. Inocencio.
-
---Et ce matin, pendant que je me trouvais chez les dames de Cirujeda,
-ah! tu ne peux te figurer dans quel état elles m'ont mis la tête...
-Tu es venu, disaient-elles, pour démolir la cathédrale; tu as reçu
-des protestants anglais la mission de prêcher l'hérésie en Espagne,
-tu passes les nuits entières à jouer au Casino; tu en sors pris de
-boisson... «Mais, señoras,--leur ai-je répondu--voulez-vous que
-j'envoie mon neveu à l'auberge?» Quand elles disent que tu t'enivres
-elles se trompent, et pour ce qui est du jeu, je ne sache pas que tu
-aies joué avant cette après-midi.
-
-Pepe Rey se trouvait dans cette situation d'esprit où l'homme le plus
-pacifique n'a plus d'empire sur lui-même et se sent poussé par une
-force aveugle et brutale à étrangler, souffleter, rompre des crânes
-et briser des os. Mais doña Perfecta était femme et de plus était
-sa tante; D. Inocencio était un vieillard et était prêtre. Outre
-cela les voies de fait sont de mauvais goût et indignes de personnes
-chrétiennes, et bien élevées. Il lui restait la ressource de laisser
-s'échapper son ressentiment, qu'il avait de la peine à comprimer, dans
-des phrases honnêtement et modérément exprimées,--mais il trouva même
-prématuré ce dernier moyen dont, à son avis, il ne devait pas user
-avant le moment où il sortirait définitivement de cette maison et de la
-ville d'Orbajosa. Refoulant donc en lui-même sa colère, il attendit.
-
-Jacinto arriva au moment où la scène finissait.
-
---Bonsoir, Sr. D. José... dit-il en donnant au jeune homme une poignée
-de main.--Vous et vos amies m'avez empêché de travailler cette
-après-midi. Je n'ai pas pu écrire une ligne. Et j'avais à faire...
-
---Pauvre Jacinto! Combien je le déplore! Mais d'après ce qu'elles m'ont
-dit, vous jouez et badinez aussi quelquefois avec elles.
-
---Moi!--s'écria le pauvre garçon qui aurait voulu se mettre dans un
-trou de fourmi. Bah! Vous savez bien que Tafetan ne dit jamais une
-parole vraie... Mais, est-il bien sûr que vous nous quittez, Sr. de Rey?
-
---Est-ce que cela se dit dans le pays?...
-
---Oui, j'en ai entendu parler au Casino, de même que chez D. Lorenzo
-Ruiz.
-
-Rey contempla un instant la rose et fraîche face de _D. Nominavito_.
-Puis il dit:
-
---Ce n'est pas encore sûr. Ma tante est on ne peut plus contente de
-moi; elle méprise les calomnies que débitent gracieusement sur mon
-compte les Orbajociens... et elle ne me met pas à la porte de sa
-maison, bien que Monseigneur le lui ait demandé.
-
---Pour ce qui est de te mettre à la porte... jamais je ne le ferai. Que
-dirait ton père!
-
---En dépit de vos bontés pour moi, ma chère tante, en dépit de la
-sincère amitié que me témoigne le señor chanoine, il pourrait bien se
-faire que je me décidasse à partir...
-
---Toi, partir!
-
---Partir, vous!
-
-Un étrange éclair brilla dans les yeux de doña Perfecta. Et bien qu'il
-fût passé maître dans l'art de dissimuler, le chanoine ne put cacher sa
-joie.
-
---Oui, peut-être même cette nuit...
-
---Mais, mon Dieu, comme tu es pressé!... Pourquoi n'attends-tu pas
-jusqu'à demain matin?... Voyons... Juan, allez dire au tio Licurgo de
-préparer le bidet... Je suppose que tu emporteras un peu de viande
-froide... Nicolaso!... le morceau de veau qui se trouve dans le
-buffet... Qu'on donne tout de suite ses effets au señorito.
-
---Non, je ne puis croire que vous preniez une si brusque
-détermination,--dit D. Cayetano qui se crut obligé de dire quelque
-chose.
-
---Mais, vous nous reviendrez, n'est-il pas vrai? demanda le chanoine.
-
---A quelle heure passe le train du matin?--demanda à son tour doña
-Perfecta dont les yeux réfléchissaient la fiévreuse impatience à
-laquelle elle était en proie.
-
---Si je pars... je partirai cette nuit même.
-
---Mais, il ne fait pas même clair de lune.
-
-Dans l'âme de doña Perfecta, dans l'âme du Penitenciario, dans l'âme
-juvénile du petit docteur, résonnèrent, comme une céleste harmonie, ces
-dernières paroles: «cette nuit même.»
-
---Je suppose bien, mon cher Pepe, que tu reviendras... J'ai écrit
-aujourd'hui à ton père, à ton excellent père... s'écria doña Perfecta
-avec tous les symptômes physionomiques qui précèdent l'apparition d'une
-larme dans les yeux.
-
---Je vous chargerai de quelques commissions--dit le savant.
-
---C'est une excellente occasion pour demander le fascicule qui me
-manque de l'ouvrage de l'abbé Gaume--indiqua le petit avocat.
-
---Vraiment, Pepe, tu as des impatiences et des façons de t'en
-aller--murmura la señora la figure souriante et les yeux fixés sur la
-porte de la salle à manger--mais j'oubliais de te dire que Caballuco
-t'attend et a besoin de te parler.
-
-
-
-
-XV.
-
-ELLE VA DE PLUS EN PLUS CROISSANT JUSQU'A LA DÉCLARATION DE GUERRE.
-
-
-Tous les regards se tournèrent vers la porte, dans l'embrasure de
-laquelle apparut l'imposante figure du centaure sérieux, fronçant le
-sourcil gauche en voulant saluer avec amabilité, superbement farouche,
-mais un peu défiguré par les efforts inouïs qu'il faisait pour sourire
-poliment, marcher sans faire de bruit et maintenir dans une position
-correcte ses bras herculéens.
-
---Avancez, Sr. Ramos--dit Pepe Rey.
-
---Mais non--objecta doña Perfecta--ce qu'il veut te dire est une
-sottise.
-
---Qu'il la dise.
-
---Je ne dois pas permettre que d'aussi ridicules questions soient
-agitées dans ma maison...
-
---Que désire de moi le Sr. Ramos?
-
-Caballuco prononça quelques mots.
-
---Assez, assez... s'écria en riant doña Perfecta.--N'assomme pas
-davantage mon neveu. Pepe, ne fais pas attention à cet importun...
-Voulez-vous que je vous dise en quoi consiste l'offense faite au grand
-Caballuco?
-
---L'offense?
-
---Je me le figure, indiqua le Penitenciario, en s'enfonçant dans son
-fauteuil et riant à gorge déployée.
-
---Je voulais dire au Sr. D. José... grogna le formidable écuyer.
-
---Tais-toi, pour l'amour de Dieu, ne nous romps pas les oreilles.
-
---Señor Caballuco--manifesta le chanoine--c'est chose fort grave
-que les seigneurs de la cour viennent supplanter les rudes
-«caballistas»[25] de nos sauvages contrées...
-
- [25] Partisans.
-
---En deux mots, Pepe, voici la question: Caballuco est le je ne sais
-quoi...
-
-Le rire l'empêcha de continuer.
-
---Le je ne sais quoi--poursuivit D. Inocencio--de l'une des filles
-Troya, de Mariquita Juana, si je ne me trompe.
-
---Et il est jaloux! Après son cheval, Mariquita Troya est ce qu'il a de
-plus précieux sous le soleil.
-
---Charmant en vérité!--s'écria la señora.--Pauvre Cristobal! Tu as pu
-croire qu'une personne comme mon neveu?... Mais voyons, qu'allais-tu
-lui dire? Explique-toi.
-
---Nous nous expliquerons plus tard, le Sr. D. José et moi--répondit
-brusquement le bravo de l'endroit.
-
-Et il sortit sans en dire davantage.
-
-Bientôt après Pepe Rey sortit aussi de la salle à manger pour
-regagner sa chambre. Il se trouva face à face dans la galerie avec
-son antagoniste troyen et ne put s'empêcher de rire en voyant
-l'épouvantable gravité de l'amant offensé!
-
---Un mot--dit celui-ci en se plantant résolument sur le passage de
-l'ingénieur.--Savez-vous qui je suis?
-
-Et cela disant, il posa sa lourde main sur l'épaule de l'ingénieur avec
-une si franche insolence que celui-ci ne put s'empêcher de le repousser
-énergiquement.
-
---Il n'est pas nécessaire de m'écraser pour cela.
-
-Le fier-à-bras, légèrement déconcerté, recula de quelques pas et
-regardant audacieusement Rey répéta son refrain provocateur:
-
---Savez-vous qui je suis?
-
---Oui, je sais que vous êtes un animal.
-
-Il le rejeta brusquement d'un côté du passage et entra dans sa
-chambre. Etant donné l'état mental momentané de notre malheureux ami,
-ses actions devaient tendre à la très prompte réalisation de ce plan
-définitif: rompre immédiatement la tête à Caballuco, prendre ensuite
-congé de sa tante en motivant son départ par des raisons sérieuses
-qui, bien qu'exprimées avec modération, lui allassent à l'âme,
-saluer froidement le chanoine et embrasser l'inoffensif D. Cayetano;
-administrer, pour compléter la fête, une bonne volée de coups de
-bâton au tio Licurgo, quitter Orbajosa cette nuit même et secouer la
-poussière de ses souliers à la sortie de cette ville.
-
-Mais au milieu de tant de dégoûts et d'amertumes, les pensées du jeune
-homme persécuté ne pouvaient se détacher d'une autre malheureuse
-créature qu'il supposait être dans une situation encore plus
-douloureuse et plus critique que la sienne. Sur les pas de l'ingénieur
-entra dans sa chambre une servante:
-
---Lui as-tu remis ma lettre?--demanda-t-il.
-
---Oui, monsieur, et elle m'a donné ceci pour vous.
-
-Rey prit des mains de la domestique un imperceptible fragment de
-journal en marge duquel il lut ces mots: «On me dit que tu vas partir.
-Moi, je vais mourir.»
-
-Lorsque Pepe Rey rentra dans la salle à manger, le tio Licurgo se
-présentant sur la porte demandait:
-
---Pour quelle heure faut-il préparer le bidet?
-
---Pour aucune--répondit vivement Pepe Rey.
-
---Alors tu ne pars pas cette nuit?--dit doña Perfecta--mieux vaut, en
-effet, que ce soit demain matin.
-
---Demain matin non plus.
-
---Et quand donc?
-
---C'est ce que nous verrons--répondit-il froidement, en regardant
-sa tante avec un calme imperturbable.--Pour le moment, je n'ai plus
-l'intention de partir.
-
-Ses yeux semblaient lui jeter un énergique défi.
-
-Doña Perfecta devint d'abord cramoisie et blême ensuite. Elle regarda
-le chanoine qui avait ôté ses lunettes d'or pour les essuyer, et puis
-fixa alternativement ses regards sur chacun des autres assistants y
-compris Caballuco qui, entré quelques instants avant, s'était assis sur
-le bord d'une chaise. Doña Perfecta les passa en revue comme un général
-en chef ses divers corps d'armée.--Ensuite, elle examina la physionomie
-pensive et calme de son neveu, de ce stratégiste ennemi qui venait
-tout à coup de prendre position, alors qu'on le croyait en pleine et
-honteuse déroute.
-
-Sang, ruine et désolation!... Une grande bataille se préparait.
-
-
-
-
-XVI.
-
-NUIT.
-
-
-Orbajosa dormait. Ainsi que des yeux fatigués qui ne peuvent vaincre
-le sommeil, les rares réverbères de la partie éclairée de la ville
-envoyaient dans les carrefours et les ruelles leur dernière lueur.
-Sous cette pâle clarté glissaient comme des ombres, enveloppés de leur
-manteau, les vagabonds, les gardes de nuit et les joueurs. Seuls,
-un grognement d'ivrogne ou un chant d'amoureux troublaient la morne
-tranquillité de la ville historique, dans laquelle se faisait entendre
-tout à coup, comme un plaintif gémissement de la population endormie,
-_l'Ave Maria Purissima_ d'un sereno[26] à la voix avinée.
-
- [26] Veilleur de nuit.
-
-Le silence régnait aussi dans la maison de doña Perfecta excepté
-pourtant dans la bibliothèque de D. Cayetano où s'échangeait un
-dialogue entre celui-ci et Pepe Rey. L'érudit était tranquillement
-installé dans son fauteuil devant sa table de travail chargée de toute
-sorte de papiers, de notes, de mémoires et de rapports qui, malgré leur
-nombre et leur diversité, n'étaient pas le moins du monde confondus.
-Rey fixait les yeux sur cet énorme tas de paperasses; mais ses pensées
-s'envolaient sans doute vers des régions bien éloignées de celle
-qu'habitait cette vaste érudition.
-
---Perfecta--dit l'antiquaire--bien qu'elle soit une excellente femme, a
-le défaut de se scandaliser de la moindre action frivole ou tant soit
-peu louche. La plus petite faiblesse, mon cher ami, se paie cher dans
-nos villes de province. Quant à moi, je ne vois rien d'extraordinaire à
-ce que vous soyez allé chez les Troya.
-
---Nous en sommes arrivés à un point, Sr. D. Cayetano, où il importe de
-prendre une détermination énergique. J'ai besoin de voir Rosario et de
-lui parler.
-
---Eh! bien, mais, voyez-la!...
-
---Mais c'est ce qu'on m'empêche de faire--répondit l'ingénieur, en
-frappant du poing sur la table.--Rosario est séquestrée...
-
---Séquestrée? s'écria le savant d'un ton d'incrédulité.--Il est vrai
-que je ne suis content ni de sa figure, ni de son air, ni de la stupeur
-qui se peint dans ses beaux yeux. Elle est triste, elle parle peu,
-elle pleure... Mon cher ami, je crains fort que cette enfant ne soit
-attaquée de la terrible maladie qui a déjà fait tant de victimes parmi
-les membres de ma famille.
-
---Une terrible maladie, dites-vous! Laquelle?
-
---La folie... ou, pour mieux dire, la manie. Il n'est personne, excepté
-moi dans ma famille qui ait pu l'éviter. Moi, moi seul, je n'en ai pas
-subi les atteintes.
-
---Vous!... Laissons de côté la manie--dit l'ingénieur avec
-impatience--je veux voir Rosario.
-
---Rien de plus naturel. Mais l'isolement dans lequel la tient sa mère
-est un régime hygiénique, mon cher Pepe, le seul régime qui ait été
-appliqué avec succès à tous les membres de ma famille. Considérez que
-la personne dont la présence et le son de voix doit faire la plus vive
-impression sur le faible système nerveux de Rosarillo, c'est l'élu de
-son cœur.
-
---Quoi qu'il en puisse être--dit Pepe en insistant--je veux la voir.
-
---Perfecta ne s'y opposera peut-être pas--concéda le savant en
-examinant attentivement ses notes et ses papiers.--Quant à moi, je ne
-veux pas me mêler de ce qui ne me regarde pas.
-
-Voyant qu'il ne pouvait rien tirer de bon de l'excellent Polentinos,
-l'ingénieur se disposa à sortir.
-
---Vous allez travailler,--dit-il--je ne veux pas vous déranger.
-
---Non, j'ai encore du temps à moi. Voyez quelle quantité de documents
-précieux j'ai recueillie aujourd'hui. Ecoutez bien... «En 1537,
-un habitant d'Orbajosa appelé Bartolomé del Hoyo, se rendit à
-Civitta-Vecchia sur les galères du marquis de Castel-Rodrigo.» Un
-autre: «En la même année, deux frères, aussi enfants d'Orbajosa,
-nommés Juan et Rodrigo Gonzalez del Arco, s'embarquèrent sur l'un
-des six navires qui, le 20 février, sortirent de Maëstricht et, à
-la hauteur de Calais, rencontrèrent un navire anglais ainsi que les
-navires flamands commandés par Van Owen.» Bref, ce fut l'un des plus
-importants hauts faits de notre marine. J'ai découvert que c'est un
-Orbajocien, un certain Mateo Diaz Coronel, porte-drapeau dans la garde,
-qui, en 1709, écrivit et publia à Valence _l'Eloge en vers, chant
-funèbre, louange lyrique, description numérique, glorieuses fatigues,
-fatigantes gloires de la Reine des Anges_. Je possède un remarquable
-exemplaire de cet ouvrage qui vaut son pesant d'or... C'est un autre
-Orbajocien qui est l'auteur du fameux _Traité des diverses sortes de
-Genettes_ que je vous ai montré hier... En un mot, je ne puis faire un
-pas dans le labyrinthe de l'histoire inédite sans m'y heurter contre
-quelque illustre compatriote. J'ai l'intention de tirer tous ces noms
-de l'injuste obscurité et de l'oubli dans lesquels ils sont ensevelis.
-Quelle pure jouissance on éprouve, mon cher Pepe, à rendre ainsi tout
-leur lustre aux gloires soit épiques, soit littéraires du pays qui
-vous a vu naître! Quel meilleur emploi un homme pourrait-il faire du
-peu d'intelligence qu'il a reçue du ciel, de la fortune qui lui est
-échue en partage et du peu d'années que l'existence humaine la plus
-longue peut passer sur la terre... Grâce à moi, l'on verra que la ville
-d'Orbajosa est l'illustre berceau du génie espagnol. Mais que dis-je?
-cette illustre origine ne se reconnaît-elle pas dans la noblesse, dans
-la magnanimité de la génération actuelle des enfants d'Orbajosa? Il
-est peu de localités où, comme ici, fleurissent toutes les vertus à
-l'abri de l'influence délétère du vice. Ici tout est harmonie, respect
-réciproque, humilité chrétienne. Ici la charité se pratique encore
-comme aux plus beaux temps évangéliques; ici sont inconnues l'envie
-et les passions criminelles... Si vous entendez parler de voleurs ou
-d'assassins, tenez bien pour certain que ces misérables ne sont pas
-nés dans ce noble pays, à moins qu'ils n'appartiennent au petit nombre
-des malheureux pervertis par les prédications démagogiques. Ici vous
-rencontrerez, dans toute sa pureté, le caractère national droit, noble,
-incorruptible, grand, simple, patriarcal, hospitalier, généreux...
-C'est pour cela que je me plais tant dans cette calme solitude, loin
-du brouhaha des grandes villes, où règnent, hélas! l'hypocrisie et
-le vice. C'est pour cela que mes nombreux amis de la capitale n'ont
-pu m'arracher de ces lieux; c'est pour cela que je persiste à y
-vivre dans la douce compagnie de mes compatriotes et de mes livres,
-en respirant sans cesse cette salutaire atmosphère d'honnêteté qui
-disparaît peu à peu de notre Espagne et n'existe aujourd'hui que dans
-les humbles et chrétiennes petites villes qui savent l'entretenir par
-l'émanation de leurs vertus. Et croyez-le bien, mon cher Pepe, ce calme
-isolement a beaucoup contribué à me préserver de la terrible maladie
-héréditaire dans ma famille. Lorsque j'étais encore jeune, j'avais,
-comme mon père et comme mes frères, une déplorable disposition aux
-manies les plus étranges; mais j'en suis maintenant si étonnamment
-guéri qu'il ne m'est plus possible de croire à l'existence de cette
-maladie que lorsque je la vois se manifester chez d'autres... et c'est
-parce que je la constate chez elle que je suis si inquiet sur le compte
-de ma pauvre petite nièce.
-
---Je me réjouis que l'air d'Orbajosa vous en ait préservé--dit Rey qui
-ne put se défendre d'un sentiment de raillerie née de sa tristesse
-elle-même.--Il a produit sur moi un effet tellement différent que
-je ne tarderais pas à devenir maniaque si je restais longtemps ici.
-Là-dessus, bonne nuit; travaillez bien.
-
---Bonne nuit.
-
-Il regagna son appartement. N'éprouvant aucun besoin de sommeil ni de
-repos physique, mais ressentant, au contraire, une vive excitation
-qui le poussait à se remuer, s'agiter et changer de place, il se
-promena de long en large dans la pièce. Ensuite, il ouvrit la fenêtre
-qui donnait sur le jardin et, les coudes appuyés sur la balustrade,
-il contempla l'immense obscurité de la nuit. On ne distinguait rien.
-Mais l'homme absorbé en lui-même voit toutes sortes de choses et Rey,
-les yeux fixes, regardait se dérouler dans les ténèbres le panorama
-varié de ses malheurs. L'obscurité ne lui permettait de voir ni les
-fleurs de la terre, ni les étoiles qui sont les fleurs du ciel. Le même
-manque presque absolu de clarté lui donnait l'illusion d'un mouvement
-de grands massifs d'arbres qui lui semblaient se pencher, s'allonger
-nonchalamment et se replier en revenant sur eux-mêmes comme les flots
-d'une mer d'ombre. Un formidable flux et reflux, une lutte terrible
-entre des forces imparfaitement déterminées agitait l'atmosphère
-silencieuse. En contemplant cette étrange projection de son âme sur la
-nuit, le mathématicien s'écria:
-
---Ah! la bataille sera terrible! Nous verrons qui l'emportera.
-
-Les insectes nocturnes vinrent lui dire à l'oreille des choses
-mystérieuses. Ici c'était un aigre cri, là un claquement semblable à
-celui de la langue sur les dents, là-bas de plaintifs murmures, plus
-loin une vibration comme celle de la clochette suspendue au cou du
-troupeau errant. Tout à coup Rey perçut un son étrange, une sorte de
-sifflement, une note rapide ne pouvant venir que d'une langue et de
-lèvres humaines. Sa durée ne fut pas plus longue que celle de la lueur
-d'un éclair. Mais le son de cette S fugitive qui pénétrait en lui et
-se glissait ainsi qu'une couleuvre en tout son être se fit entendre à
-plusieurs reprises, en augmentant chaque fois d'intensité. Il regarda
-de tous côtés à droite, à gauche, en bas, en haut de la maison et crut
-enfin apercevoir à l'une des fenêtres quelque chose de semblable à un
-oiseau blanc battant des ailes. L'idée lui vint aussitôt que ce pouvait
-être un phénix, une colombe, un héron royal... cet oiseau n'était
-pourtant pas autre chose qu'un mouchoir.
-
-L'ingénieur sauta par la croisée dans le jardin. En regardant bien,
-il finit par entrevoir la main et le visage de sa cousine, et il crut
-remarquer qu'elle posait un doigt sur sa bouche comme pour recommander
-le silence. Cette ombre sympathique étendit ensuite le bras vers le bas
-de la maison et disparut.
-
-Pepe Rey rentra aussitôt dans sa chambre, puis, s'efforçant de ne pas
-faire de bruit, il gagna la galerie sur laquelle il s'avança avec
-précaution. Son cœur battait à lui rompre la poitrine. Il attendit un
-moment. Enfin il entendit distinctement de légers coups frapper les
-marches de l'escalier. Un... deux... trois... C'était le bruit de deux
-petits souliers.
-
-Se dirigeant de ce côté, au milieu d'une obscurité presque complète,
-il étendit les bras pour recevoir la personne qui descendait. Son âme
-était comme inondée d'une vive et profonde tendresse, mais de ce doux
-sentiment surgit tout à coup--à quoi bon le nier?--comme une infernale
-inspiration, un sentiment mauvais qui n'était autre qu'un terrible
-désir de vengeance.
-
-Les pas se rapprochaient en descendant. Pepe Rey s'avança, et des mains
-qui s'agitaient dans le vide heurtèrent les siennes... Ces quatre mains
-s'unirent aussitôt dans une étroite étreinte.
-
-
-
-
-XVII.
-
-LUEUR DANS L'OBSCURITÉ.
-
-
-La galerie était longue et large. A l'une de ses extrémités était la
-porte de la chambre qu'habitait l'ingénieur, au milieu celle de la
-salle à manger et à l'autre extrémité l'escalier, puis une autre grande
-porte fermée, à laquelle une marche servait de seuil. Cette porte était
-celle de la chapelle consacrée par les Polentinos aux saints qu'ils
-vénéraient plus particulièrement. On y célébrait quelquefois le saint
-sacrifice de la messe.
-
-Rosario conduisit son cousin jusqu'à la porte de la chapelle et se
-laissa tomber sur la marche.
-
---Ici?...--murmura Pepe Rey.
-
-Aux mouvements de sa main droite, il comprit qu'elle faisait le signe
-de la croix.
-
---Ma chère cousine! Rosario!... mille fois merci de t'être montrée à
-moi! s'écria-t-il en la pressant avec ardeur entre ses bras.
-
-Il sentit sur ses lèvres brûlantes les doigts glacés de la jeune fille
-qui lui imposait silence. Il les baisa avec frénésie.
-
---Tu es glacée... Rosario... Pourquoi trembles-tu ainsi?
-
-Les dents de la pauvre enfant claquaient et tout son corps était
-ébranlé par de fébriles convulsions. Rey sentit sur sa joue le visage
-brûlant de sa cousine...
-
---Ton front est un volcan--s'écria-t-il alarmé. Rosario, tu as la
-fièvre...
-
---Très forte.
-
---Es-tu donc réellement malade!
-
---Oui...
-
---Et tu es sortie....
-
---Pour te voir.
-
-L'ingénieur l'étreignit entre ses bras pour la réchauffer, mais il ne
-put y réussir.
-
---Attends, dit-il en se levant vivement.--Je cours chercher dans ma
-chambre mon manteau de voyage.
-
---Eteins la lumière, Pepe.
-
-Rey avait laissé la bougie allumée dans son appartement et le mince
-filet de lumière qui s'en échappait à travers la porte illuminait la
-galerie.
-
-Il revint au bout d'un instant. L'obscurité était alors profonde. En
-tâtant les murs il put arriver jusqu'à l'endroit où était sa cousine.
-Dès qu'il l'eut rejointe, il l'enveloppa soigneusement des pieds à la
-tête.
-
---Comme te voilà bien, maintenant, ma bien-aimée!
-
---Oh! oui, très bien!... Je suis avec toi.
-
---Avec moi... et pour toujours--s'écria le jeune homme avec exaltation.
-
-Mais il remarqua qu'elle s'arrachait doucement de ses bras et se levait.
-
---Que fais-tu?
-
-Il entendit le bruit d'un trousseau de clefs. Rosario en introduisait
-une dans la serrure invisible et ouvrait avec précaution la porte sur
-la marche de laquelle ils étaient assis. Une légère odeur d'humidité
-inhérente à toute pièce fermée depuis longtemps s'échappait de cette
-enceinte ténébreuse comme un tombeau. Pepe Rey se sentit pris par la
-main; sa cousine lui dit d'une voix très faible:
-
---Entre.
-
-L'un et l'autre firent quelques pas. Il se croyait conduit vers des
-Champs-Elysées inconnus par l'ange de la nuit. La voix de cet ange
-murmura enfin:
-
---Assieds-toi.
-
-Ils se trouvaient près d'un banc de bois. Tous deux s'assirent. Pepe
-Rey l'embrassa de nouveau.--Au même moment sa tête heurta contre un
-corps très dur.
-
---Qu'est cela?
-
---Les pieds.
-
---Rosario, que dis-tu?
-
---Les pieds du divin Jésus, de l'image du Christ crucifié que chez moi
-nous adorons.
-
-Pepe Rey sentit comme une froide lame lui traverser le cœur.
-
---Baise-les--dit impérieusement Rosario.
-
-Le mathématicien baisa les pieds glacés de la sainte image.
-
---Pepe,--s'écria ensuite la jeune fille en étreignant ardemment la main
-de son cousin--crois-tu en Dieu?
-
---Rosario!.. Que dis-tu là? A quoi penses-tu?--répondit-il perplexe.
-
---Réponds-moi.
-
-Pepe Rey sentit des larmes tomber sur ses mains.
-
---Pourquoi pleures-tu?--demanda-t-il plein de trouble.--Rosario, tu me
-fais mourir avec tes doutes absurdes. Certainement, je crois en Dieu!
-Est-ce que tu en doutes?
-
---Moi, non! mais ils disent tous que tu es athée.
-
---Tu démériterais à mes yeux, tu te dépouillerais de ton auréole de
-pureté et de bonté, si tu ajoutais foi à une pareille sottise.
-
---Lorsque je t'ai entendu qualifier d'athée, bien que n'ayant aucun
-moyen de me convaincre du contraire, j'ai protesté de toute mon âme
-contre une telle calomnie. Athée, tu ne peux l'être. Je sens, vivant
-et profond en moi, le sentiment de ta piété aussi bien que de la mienne.
-
---Comme tu as bien dit! Mais alors, pourquoi me demandes-tu si je crois
-en Dieu?
-
---Parce que je voulais l'entendre de ta propre bouche et avoir le
-bonheur de te l'écouter dire. Il y a si longtemps que je n'entends plus
-le son de ta voix!... Quel plus grand bonheur pouvais-je avoir, après
-un si long silence, que de t'entendre prononcer ces mots: «Je crois en
-Dieu?»
-
---Les méchants même croient en lui, Rosario. S'il existe des athées,
-ce dont je doute, ce sont les calomniateurs et les intrigants dont
-le monde est infesté... Pour moi, les intrigues comme les calomnies
-m'importent peu, et si de ton côté tu te mets au-dessus d'elles et
-fermes ton cœur aux sentiments de discorde qu'une main criminelle
-s'efforce d'y introduire, rien ne pourra s'opposer à notre bonheur.
-
---Mais, qu'est-ce qui nous sépare donc? Pepe, mon cher Pepe... crois-tu
-au diable?
-
-L'ingénieur se tut.--L'obscurité de la chapelle empêcha Rosario de voir
-le sourire avec lequel son cousin accueillait cette étrange question.
-
---Il faudra bien que je finisse par y croire--répondit-il enfin.
-
---Qu'est-ce qui nous sépare? Maman me défend de te voir; mais en dehors
-de ton athéisme, elle ne te reproche rien. Elle me dit d'attendre...
-que tu te décideras... que tu veux... que tu ne veux pas... Parle-moi
-franchement... T'es-tu fait de ma mère une mauvaise idée?
-
---Pas le moins du monde--répliqua-t-il avec ménagement.
-
---Ne crois-tu pas, comme moi, qu'elle m'aime beaucoup; qu'elle nous
-aime tous les deux; qu'elle ne veut que notre bien, et qu'en somme nous
-finirons par obtenir d'elle le consentement que nous désirons?
-
---Si tu le crois ainsi, je le croirai de même... Ta mère nous adore
-l'un et l'autre... Mais il faut bien reconnaître, ma chère Rosario, que
-le démon est entré dans cette maison.
-
---Ne raille pas--répondit-elle affectueusement...--Maman est très
-bonne. Elle ne m'a pas dit une seule fois que tu ne fusses pas digne
-d'être mon mari. La seule chose qu'elle te reproche, c'est ton
-athéisme. On prétend, en outre, que je suis sujette aux manies, et que
-j'ai maintenant celle de t'aimer de toute mon âme. Il est de règle dans
-notre famille de ne contrarier les manies d'aucun de ses membres, parce
-qu'elles s'aggravent d'autant plus qu'on les contrarie davantage.
-
---Eh! bien, je crois que tu as autour de toi d'excellents médecins qui
-se sont proposé de te guérir, et qui, mon adorée, ne tarderont pas à y
-parvenir.
-
---Non, non, non, mille fois non!--s'écria Rosario en appuyant son
-front contre le sein de son fiancé.--Je veux devenir folle de toi.
-C'est à cause de toi que je souffre; c'est par toi que je suis malade;
-c'est pour toi que je méprise la vie et m'expose à la mort... Car je
-le prévois; demain je serai moins bien; ma maladie s'aggravera... Je
-mourrai: mais que m'importe?
-
---Tu n'es pas malade--répliqua-t-il avec énergie,--tu n'as autre
-chose qu'un trouble moral qui naturellement entraîne quelques légers
-ébranlements nerveux; ce que tu éprouves n'est que la souffrance
-occasionnée par l'horrible violence qu'on ne cesse de te faire. Ton
-âme simple et généreuse ne comprend pas cela. Tu cèdes; tu pardonnes
-à ceux qui te font du mal; tu t'affliges et attribues ton malheur
-à de funestes influences surnaturelles; tu souffres en silence; tu
-présentes ton innocente tête au bourreau; tu te laisses exécuter,
-et la lame plongée dans ta gorge te paraît être une épine de fleur
-qui s'y est enfoncée au passage. Défais-toi de ces idées, Rosario;
-considère sous son vrai jour notre situation qui est grave; cherches-en
-la cause où elle est réellement, et ne te laisse pas aller, ne cède
-pas au chagrin qu'on t'impose en énervant et ton âme et ton corps.
-Le courage te rendra la santé, car tu n'es pas réellement malade, ma
-chère bien-aimée, tu n'es... veux-tu que je te le dise?... tu n'es
-qu'effrayée, épouvantée. Tu ressens les effets de ce que les anciens
-ne savaient pas définir et appelaient maléfice. Allons, Rosario, du
-courage! Aie confiance en moi! Lève-toi et suis-moi. Je ne t'en dis
-pas davantage.
-
---Ah! Pepe... mon cher cousin!... il me semble que tu as
-raison--s'écria Rosarito les yeux baignés de larmes.--Tes paroles
-résonnent en mon cœur comme des coups violents qui, en m'ébranlant,
-me donnent une nouvelle vie. Ici, au milieu de cette obscurité qui
-nous empêche de nous voir, une lumière ineffable s'échappe de toi et
-vient illuminer mon âme. Qu'es-tu donc pour me transformer ainsi? Du
-moment que je te vis, je ne fus plus la même. Durant les jours où
-j'ai dû cesser de te voir, je me suis sentie reprise par mon ancienne
-insignifiance, par mon premier manque de cœur. Sans toi, je vis sans
-vivre, mon cher Pepe... Je fais ce que tu me dis: je me lève et je
-te suis. Nous irons ensemble où tu voudras. Sais-tu que je me trouve
-bien? que je n'ai plus la fièvre? que les forces me reviennent? que
-j'ai envie de courir et de chanter? que tout mon être se renouvelle, se
-dilate et se centuple pour t'adorer? Pepe, tu as raison. Je ne suis pas
-malade, je ne suis que découragée ou pour mieux dire fascinée.
-
---C'est cela, fascinée.
-
---Fascinée. Des yeux terribles se fixent sur moi, et me rendent muette
-et me glacent d'effroi. J'ai peur sans savoir pourquoi. Toi seul, tu
-as l'étrange pouvoir de me rendre la vie. Je ressuscite en t'écoutant.
-Je crois que si je mourais et que tu vinsses te promener près de
-ma sépulture, du fond de ma tombe j'entendrais tes pas. Oh! si je
-pouvais te voir en ce moment!... Mais tu es là, près de moi, et je
-ne puis douter que ce soit toi... Passer si longtemps sans te voir!
-J'étais folle. Chaque jour de solitude me paraissait un siècle... On me
-disait: demain, et ce demain était toujours suivi d'un autre demain.
-Je me mettais la nuit à ma fenêtre, et la clarté de la lumière que
-je voyais dans ta chambre était pour moi une consolation. Ton ombre
-que j'apercevais parfois derrière les vitres était pour moi comme
-une apparition divine. Je tendais vers toi mes bras, mes yeux se
-remplissaient de larmes, et je t'appelais par la pensée, n'osant le
-faire avec la voix. Lorsque la servante me remit ta lettre, lorsque
-j'appris que tu allais partir, je devins très triste, il me sembla que
-mon âme abandonnait mon corps, que je mourais peu à peu. Je me sentais
-descendre, descendre comme l'oiseau blessé au vol qui meurt et tombe en
-même temps...
-
-Cette nuit, lorsque je t'ai vu veiller si tard, je n'ai pu résister
-à l'ardent désir de te parler, et je suis descendue... Je crois que
-toute la somme de hardiesse qui m'a été donnée pour ma vie entière, je
-l'ai dépensée dans une seule action, celle-ci, et que dès à présent,
-je ne pourrai plus cesser d'être timorée... Mais tu me donneras du
-courage; tu me donneras des forces; tu me viendras en aide, n'est-il
-pas vrai?... Pepe, mon cher cousin, mon bien-aimé, dis-moi que oui;
-dis-moi que j'ai de la force, et j'en aurai; dis-moi que je ne suis pas
-malade, et je ne le serai pas. Je ne le suis déjà plus. Je me trouve si
-bien, que je ris moi-même de mes maux imaginaires...
-
-Rosario se sentit à ces mots frénétiquement enlacée par les bras de son
-cousin. On entendit un aïe!... Ce cri de douleur ne fut cependant pas
-poussé par elle, mais par lui qui, en se baissant, avait violemment
-heurté de la tête contre les pieds du Christ. C'est dans l'obscurité
-qu'on voit les étoiles.
-
-Dans l'état d'esprit où il se trouvait, et grâce à l'hallucination que
-produisent les ténèbres, il sembla à Rey, non pas que sa tête avait
-heurté le pied sacré, mais bien que celui-ci s'était avancé pour lui
-donner de la façon la plus éloquente et la plus prompte un salutaire
-avertissement. Moitié sérieux, moitié riant, il releva la tête en
-disant:
-
---Seigneur, ne me frappe pas, car je ne ferai rien de mal.
-
-Au même instant Rosario prit la main du jeune homme qu'elle pressa
-contre son cœur; et l'on entendit une voix pure, grave, émue, une voix
-angélique prononcer ces paroles:
-
---Seigneur que j'adore,--Seigneur-Dieu du monde et protecteur de ma
-famille; Seigneur que Pepe adore aussi, Christ béni qui mourus sur la
-croix pour nos péchés: devant Toi, devant ton corps blessé, devant ton
-front couronné d'épines, je dis que l'homme que voici est mon époux,
-et qu'après Toi, c'est l'être qui occupe la plus grande place dans mon
-cœur; je dis que je déclare être sa femme et que je mourrai plutôt que
-d'appartenir à un autre. Mon âme est à lui comme mon cœur. Fais que le
-monde ne s'oppose pas à notre félicité, et que cette union qui, je le
-jure, s'accomplira, soit légitimée par le monde comme elle l'est par ma
-conscience.
-
---Rosario, tu es à moi--s'écria Pepe avec exaltation.--Ni ta mère ni
-personne au monde ne pourra faire qu'il en soit autrement.
-
-Sa cousine inclina sur le sien son beau corps. Elle tremblait entre
-les bras robustes de l'homme qui l'aimait comme la colombe, entre les
-serres de l'oiseau de proie.
-
-L'idée que le démon existait traversa comme un éclair l'esprit de
-l'ingénieur; mais en ce moment le démon, c'était lui.
-
-Rosario eut un léger mouvement de frayeur, elle eut comme un
-tremblement de surprise annonçant le danger.
-
---Jure-moi que tu ne te rétracteras pas--dit Rey plein de confusion en
-arrêtant ce mouvement.
-
---Je te le jure par les cendres de mon père qui sont...
-
---Où?
-
---Sous nos pieds.
-
-Le mathématicien sentit sous les siens la dalle se lever... elle ne
-bougeait pourtant pas de place; mais, tout mathématicien émérite qu'il
-était, il le crut.
-
---Je te le jure--répéta Rosario--sur les cendres de mon père, et devant
-Dieu qui nous regarde... Que nos corps, unis comme ils le sont en
-ce moment, reposent sous ces dalles lorsqu'il plaira à Dieu de nous
-retirer du monde.
-
---Oui, répéta-t-il lui-même, plein d'un trouble inexplicable.
-
-Ils gardèrent un moment tous les deux le silence. Rosario s'était levée.
-
---Déjà?
-
-Elle se rassit.
-
---Tu trembles de nouveau--dit Pepe;--Rosario, tu es souffrante, ton
-front brûle.
-
-Il lui prit la main; elle était brûlante.
-
---Il me semble que je meurs--murmura-t-elle faiblement.--Je ne sais ce
-que j'ai.
-
-Elle tomba inanimée dans les bras de son cousin. En y imprimant ses
-baisers, il remarqua que le visage de la jeune fille se couvrait d'une
-sueur glacée.
-
---Elle est réellement malade, dit-il à part lui. Cette sortie est une
-véritable folie.
-
-Il la prit dans ses bras en essayant de la rappeler à elle, mais comme
-son évanouissement persistait, il résolut de l'emporter hors de la
-chapelle pour que l'air frais de la nuit la ranimât. C'est ce qui
-arriva. En reprenant ses sens, Rosario manifesta une vive inquiétude de
-se trouver à pareille heure hors de son appartement. L'horloge de la
-cathédrale sonna quatre heures.
-
---Comme il est tard! s'écria la jeune fille. Laisse-moi partir, ami. Je
-crois que je pourrai marcher. Je suis véritablement très malade.
-
---Je monterai avec toi.
-
---Ceci, en aucune façon. Je me traînerai plutôt sur le sol jusqu'à ma
-chambre... Ne te semble-t-il pas entendre du bruit?
-
-L'un et l'autre se turent. L'anxiété avec laquelle ils écoutaient
-détermina un silence absolu.
-
---N'entends-tu rien, Pepe?
-
---Rien, absolument rien.
-
---Fais bien attention... A l'instant même, je viens encore de
-l'entendre. Je ne saurais dire s'il part de très loin ou de tout près
-de nous. Ce pourrait être aussi bien la respiration de ma mère que le
-grincement de la girouette sur la tour de la cathédrale... j'ai l'ouïe
-très fine.
-
---Trop fine, il me semble... Ainsi donc, ma chère cousine, je vais te
-monter dans mes bras.
-
---Soit, porte-moi jusqu'en haut de l'escalier. Ensuite j'irai seule.
-Dès que j'aurai pris un peu de repos je me retrouverai comme si rien...
-Mais, n'entends-tu pas?
-
-Ils s'arrêtèrent sur la première marche.
-
---C'est un son métallique.
-
---La respiration de ta mère?
-
---Non, non, ce n'est pas cela. Le bruit part de très loin. Serait-ce le
-chant d'un coq?
-
---C'est possible.
-
---On dirait la répétition de ces deux mots: _Me voilà, me voilà!_
-
---Oui, oui, j'entends maintenant, murmura Pepe Rey.
-
---C'est un cri.
-
---C'est un cornet.
-
---Un cornet?
-
---Oui, monte vite. Tout Orbajosa va être réveillé... On l'entend déjà
-distinctement. Ce n'est pas une trompette, mais bien un clairon. La
-troupe s'approche.
-
---La troupe!
-
---Je ne sais pourquoi je me figure que cette invasion militaire doit
-m'être avantageuse... Je suis tout joyeux, Rosario; vite en haut.
-
---Moi aussi, je suis joyeuse. En haut.
-
-Elle y fut portée en un instant, et les deux amoureux se séparèrent en
-se parlant à l'oreille si bas qu'ils s'entendaient à peine.
-
---Je me montrerai à la croisée qui donne sur le jardin pour te faire
-savoir que je suis rentrée dans ma chambre sans encombre. Adieu.
-
---Adieu Rosario. Prends bien garde de te cogner contre les meubles.
-
---Je connais parfaitement mon chemin. C'est convenu, mon ami, nous nous
-verrons de nouveau. Mets-toi à la fenêtre de ta chambre si tu désires
-avoir télégraphiquement de mes nouvelles.
-
-Pepe Rey fit ce que sa cousine lui avait demandé; mais il
-attendit longtemps, fort longtemps, et Rosario ne parut pas à sa
-croisée.--L'ingénieur crut entendre à l'étage au-dessus un bruit de
-voix troublées.
-
-
-
-
-XVIII.
-
-LA TROUPE.
-
-
-Les habitants d'Orbajosa entendant vaguement passer les sons de ce
-clairon à travers les ombres crépusculaires de leur dernier somme,
-ouvraient les yeux et disaient:
-
---La troupe!
-
-Les uns, se parlant à eux-mêmes entre la veille et le sommeil,
-murmuraient:
-
---On nous a enfin envoyé cette canaille.
-
-D'autres se levaient précipitamment en grognant:
-
---Nous allons les voir, ces damnés.
-
-Quelqu'un s'écria:
-
---Cela ne se passera pas ainsi!... Ils nous demandent des conscrits
-et des contributions; nous répondrons à leur double demande par
-d'innombrables coups de bâton.
-
-Dans une autre maison on entendit ces paroles gaîment prononcées:
-
---S'il y avait mon fils!... Si mon frère s'y trouvait!...
-
-On ne voyait en somme que gens sautant à bas de leur lit, s'habillant
-en toute hâte et ouvrant les fenêtres pour voir le bruyant régiment qui
-entrait en même temps que les premières lueurs du jour. La ville était
-l'image de la tristesse, de la vieillesse, du silence: l'armée celle
-de la gaîté, de la jeunesse et du bruit. Par l'entrée de celle-ci dans
-celle-là, il semblait que la momie reçût d'une façon merveilleuse le
-don de la vie et sortît de son cercueil pour danser à la ronde autour
-d'elle. Quel mouvement, quelles clameurs, quelle gaîté, quels rires!
-Rien n'est intéressant comme un corps d'armée. C'est la patrie sous
-son aspect juvénile et vigoureux. Ce que, considérée dans chacun des
-individus qui la composent, cette même patrie peut avoir d'inepte,
-de turbulent, de superstitieux parfois, et souvent de condamnable,
-disparaît sous la pression de fer de la discipline qui, de tant de
-petites individualités insignifiantes, fait un tout merveilleux.
-Le soldat, c'est-à-dire le corpuscule, en se séparant, après le
-commandement de _rompez les rangs_, du corps dans lequel il a vécu
-d'une vie régulière et parfois sublime, peut conserver quelques-unes
-des qualités qui sont propres à l'armée. Mais ce n'est pas ce qui
-arrive le plus généralement. La séparation amène au contraire
-d'ordinaire un prompt relâchement, d'où il résulte que, tandis
-que l'armée est la plus haute personnification de la gloire et de
-l'honneur, une réunion de soldats peut être une calamité insupportable,
-et que les populations qui pleurent de joie et d'enthousiasme en voyant
-entrer dans leurs murs un bataillon victorieux, n'éprouvent que de la
-défiance et de l'effroi lorsque, isolés et sans discipline, messieurs
-les soldats pénètrent chez elles.
-
-Ce dernier cas était celui de la ville d'Orbajosa. Comme il n'y avait
-alors ni victoire à célébrer, ni motif d'aucune sorte à tresser
-des couronnes, dresser des arcs de triomphe ou même mentionner les
-prouesses de nos héros, tout ne fut que crainte et défiance dans la
-ville épiscopale qui, malgré sa pauvreté, ne manquait pas de trésors
-en volailles, fruits, argent et jeunesses, auxquels l'arrivée des
-disciples de Mars que l'on sait faisait courir les plus grands risques.
-
-Outre cela, la patrie des Polentinos, en tant que ville complètement
-étrangère au mouvement qu'ont déterminé le commerce, la presse, les
-chemins de fer et autres agents de civilisation que nous n'avons pas
-à énumérer ici, n'aimait pas qu'on vînt troubler le calme de son
-existence. Chaque fois qu'on lui en fournissait l'occasion, elle
-montrait une vive répugnance à se soumettre à l'autorité centrale
-qui nous gouverne bien ou mal, et rappelant ses anciens privilèges,
-qu'elle rabâchait comme le chameau rumine l'herbe qu'il a mangée la
-veille, elle faisait parade d'une certaine indépendance séditieuse et
-de mœurs anarchiques qui à diverses reprises, donnèrent d'assez grands
-cassements de tête au gouverneur de la province.
-
-Il faut noter encore qu'Orbajosa avait des antécédents ou plutôt des
-ancêtres factieux. A n'en pas douter, elle conservait dans son sein
-quelques fibres énergiques du genre de celles qui, suivant l'opinion
-enthousiaste de D. Cayetano, la poussèrent dans les âges passés à
-l'accomplissement d'actions épiques inouïes; et, bien qu'en décadence,
-elle éprouvait encore de temps à autre l'impérieux besoin de faire de
-grandes choses, pour si stupides ou extravagantes qu'elles pussent
-être. Ayant donné au monde tant de ses illustres fils, elle voulait
-sans doute que ses rejetons actuels, les Caballucos, les Merengues
-et les Pelosmalos, renouvelassent les _gestes_ glorieux de ceux
-d'autrefois.
-
-Chaque fois que des séditions éclatèrent en Espagne, ce petit coin de
-terre donna à entendre qu'il n'existait pas en vain sur la surface du
-globe, alors même qu'il ne servit jamais de théâtre à une véritable
-campagne. Son génie, sa situation, son histoire le réduisaient au rôle
-secondaire d'enrôleur de factions. Orbajosa fit présent au pays de ce
-produit national en 1827, sous les Apostoliques, durant la guerre de
-sept ans, en 1848, et à d'autres époques moins marquantes de notre
-histoire. Les factions et les factieux y furent toujours populaires.
-Cette circonstance funeste est due à la guerre de l'Indépendance, une
-de ces bonnes choses qui ont été l'origine d'une infinité de choses
-détestables. _Corruptio optimi pessima._ Et avec la popularité des
-factions et des factieux coïncidait naturellement l'impopularité
-toujours croissante de tout ce qui entrait à Orbajosa porteur d'une
-délégation ou d'un mandat du pouvoir central. Les soldats y furent
-toujours si mal vus que chaque fois que les vieillards parlaient d'un
-crime, d'un vol, d'un assassinat, d'un viol ou de n'importe quel autre
-épouvantable méfait, ils ajoutaient: cela se passa à l'époque où vint
-la troupe.
-
-Puisque nous en sommes sur cet important sujet, il est bon de dire que
-les bataillons envoyés, à l'époque où se passait l'histoire que nous
-racontons, ne venaient pas à Orbajosa pour se promener dans les rues,
-mais qu'ils y venaient remplir une mission dont il sera clairement
-et avec détails parlé plus loin. Comme circonstance non dépourvue
-d'intérêt, nous ajouterons que les faits rapportés datent d'une année
-qui n'est ni bien rapprochée ni bien éloignée de la présente, de même
-qu'on peut dire qu'Orbajosa (la romaine _Urbs Augusta_, bien que
-quelques érudits modernes, examinant de plus près le _ajosa_, opinent
-que cette terminaison lui vient de ce qu'elle est la patrie du meilleur
-ail du monde) n'est ni très loin, ni très près de Madrid, sans affirmer
-non plus que ses glorieux fondements se trouvent au nord ou au sud, à
-l'est ou à l'ouest, car ils peuvent être partout, en quelque endroit
-que les Espagnols fixent leurs regards et sentent le piquant de son ail.
-
-Lorsque la municipalité eut distribué aux soldats les billets de
-logement, chacun se mit en quête du foyer qui lui avait été assigné.
-On les y recevait de très mauvaise grâce et on les reléguait dans
-les endroits les plus atrocement inhabitables des maisons. Les
-jeunes filles du pays n'étaient pas, il faut en convenir, absolument
-mécontentes, mais on exerçait sur elles une grande vigilance, car il
-n'était pas décent de paraître bien aise de la visite d'une telle
-canaille. Seuls, les soldats enfants de la contrée étaient traités
-comme des rois. Les autres étaient considérés comme tout ce qu'il peut
-y avoir de plus étranger.
-
-A huit heures du matin, un lieutenant-colonel de cavalerie entra,
-muni de son billet, chez doña Perfecta Polentinos. Les domestiques
-le reçurent, ainsi que leur avait ordonné la señora qui, se trouvant
-dans un déplorable état d'esprit, ne voulut pas voir le militaire, et
-ils lui assignèrent l'unique pièce de la maison qui, paraît-il, fût
-disponible, c'est-à-dire la chambre occupée par Pepe Rey.
-
---Qu'ils s'arrangent tous les deux comme ils pourront,--dit doña
-Perfecta d'une voix pleine de fiel et de vinaigre. Puis, s'ils se
-trouvent à l'étroit, qu'ils aillent loger dans la rue.
-
-Avait-elle l'intention de pousser ainsi à bout son infâme neveu, ou
-bien n'y avait-il pas réellement dans toute la maison d'autre pièce
-disponible? Nous l'ignorons, les chroniques d'où nous avons tiré cette
-histoire véridique ne disant pas un mot d'une si importante question.
-Ce que nous savons d'une façon incontestable, c'est que, au lieu
-d'éprouver de l'ennui de se trouver logés ensemble, les deux hôtes en
-furent enchantés, car ils étaient de vieux amis.
-
-Si grande et si joyeuse fut leur surprise de se rencontrer qu'ils ne
-cessaient de s'adresser des questions et de pousser des exclamations en
-se félicitant mutuellement de l'étrange hasard qui les réunissait dans
-ce lieu et en pareille occasion.
-
---Pinzon!... Toi ici!... mais qu'y a-t-il donc? Je ne te soupçonnais
-certes pas si près...
-
---J'avais bien entendu dire, mon cher Pepe, que tu venais de ce côté;
-mais je ne croyais pas non plus te rencontrer dans l'horrible, dans la
-sauvage Orbajosa.
-
---Quel heureux hasard!... car ce hasard est, en effet, très heureux et
-presque providentiel!... Pinzon, nous allons à nous deux réaliser dans
-cet horrible trou de grandes choses.
-
---Et nous aurons le temps de les bien méditer--répondit l'autre en
-s'asseyant sur le lit dans lequel l'ingénieur était couché--puisque, à
-ce qu'il paraît, nous allons, toi et moi, vivre ensemble dans cette
-pièce. Quelle diable de maison est-ce donc que celle-ci?
-
---Malheureux, c'est celle de ma tante. Parles-en avec un peu plus de
-respect. Tu ne connais pas ma tante?... Mais je vais me lever.
-
---Je m'en réjouis parce qu'ainsi je pourrai me coucher; et je t'assure
-que j'en ai passablement besoin... Quel chemin, mon cher Pepe, quel
-chemin et quelle population!
-
---Dis-moi, venez-vous mettre le feu à Orbajosa?
-
---Le feu!
-
---Je le demande parce que je vous aiderais peut-être.
-
---Quelles gens! mon Dieu, quelles gens!--s'écria le militaire en ôtant
-son schako et se débarrassant de son épée, de son baudrier, de son sac
-de voyage et de sa capote.
-
---C'est la deuxième fois qu'on nous envoie ici. Je te jure qu'à la
-troisième je demande mon licenciement.
-
---Ne dis pas de mal de ces braves gens. Mais, comme tu es venu à
-propos! On dirait, mon cher Pinzon, que Dieu t'envoie à mon secours...
-J'ai un projet terrible, une aventure, un plan, mon cher ami... si tu
-veux que nous l'appelions ainsi, et il m'eût été très difficile de
-le mener sans toi à bonne fin. Il y a un moment je devenais fou en y
-réfléchissant, et plein d'angoisse, je me disais: «Ah! si j'avais ici
-un ami, un bon ami...»
-
---Un projet, un plan, une aventure... De deux choses l'une, monsieur le
-mathématicien, ou il s'agit de trouver la direction des ballons, ou il
-y a là-dessous quelque amourette...
-
---C'est sérieux, très sérieux. Couche-toi, dors un peu, et ensuite nous
-causerons.
-
---Je vais me coucher, mais je ne dormirai pas. Tu peux me raconter
-tout ce que tu voudras. Seulement je te demande de me parler le moins
-possible d'Orbajosa.
-
---C'est précisément d'Orbajosa que je veux te parler. Est-ce que tu as
-aussi de l'antipathie pour ce berceau de tant d'illustres personnages?
-
---Ces _Ajeros_... car nous les appelons les marchands d'ail... ces
-Ajeros, dis-je, seront aussi illustres que tu le voudras; mais pour
-moi, ils m'affectent non moins désagréablement que l'âcre odeur de
-leur marchandise. C'est une population dominée par des individus qui
-enseignent la méfiance, la superstition et l'horreur du genre humain.
-Lorsque nous en aurons le loisir, je te raconterai un fait... un
-événement mi-comique, mi-terrible qui m'arriva ici l'an dernier...
-Lorsque je te le raconterai, tu riras, toi, tandis que je me sentirai
-bouillonner de colère... Mais enfin, ce qui est passé est passé.
-
---Ce qui m'arrive n'a rien de comique.
-
---Mais ce n'est pas le seul motif que j'ai d'abhorrer cette population.
-Il faut que tu saches qu'en 1848 quelques partisans sans entrailles
-assassinèrent ici mon père. Il était général de brigade en non
-activité de service. Le gouvernement le fit appeler, et il passait
-par Villahorrenda pour se rendre à Madrid lorsqu'il fut saisi par
-une demi-douzaine de scélérats... Il y a ici plusieurs dynasties de
-guerilleros: les Aceros, les Caballucos, les Pelosmalos... un bagne en
-liberté, comme disait quelqu'un qui savait bien ce qu'il disait.
-
---Je suppose que ce n'est pas pour avoir le plaisir de visiter les
-agréables jardins d'Orbajosa que sont venus ici deux régiments
-d'infanterie et quelques escadrons de cavalerie.
-
---Que veux-tu? Nous venons parcourir le pays. Il y a de nombreux dépôts
-d'armes. Le gouvernement ne se hasarde pas à destituer la majeure
-partie des ayuntamientos[27] sans éparpiller quelques compagnies dans
-les villages. Il y a dans ce pays tant d'agitation factieuse; les
-provinces voisines son déjà si infestées; et le district municipal
-d'Orbajosa a, en outre, joué un rôle si brillant dans toutes les
-guerres civiles qu'on craint que les _bravos_ d'ici ne se mettent en
-marche pour saccager tout ce qu'ils rencontreront sur leur chemin.
-
- [27] Municipalités.
-
---Excellentes précautions..., mais je crois que, tant que cette
-population ne sera pas remplacée par une autre et que les pierres
-du pays n'auront pas changé de forme, Orbajosa ne se tiendra pas
-tranquille.
-
---C'est aussi mon opinion--dit le militaire en allumant une
-cigarette.--Ne vois-tu pas que les partisans sont choyés par tout
-le monde? Tous ceux qui ravagèrent la contrée en 1848 et à d'autres
-époques, ou, à défaut d'eux, leurs enfants, ont aujourd'hui des places
-dans les perceptions, dans les monts de piété, dans l'ayuntamiento,
-dans le service des postes; il en est qui sont alguazils, sacristains,
-porteurs de contraintes. Quelques-uns sont devenus des principicules
-redoutables qui tripotent les élections, ont à Madrid des influences,
-distribuent des emplois... enfin, c'est abominable.
-
---Dis-moi, ne peut-on pas espérer que les partisans commettront
-prochainement quelque méfait? S'il en était ainsi, vous raseriez la
-ville et... je vous aiderais.
-
---Si cela dépendait de moi... Ils feront des leurs--continua
-Pinzon--parce que dans les deux provinces voisines les factions
-croissent comme une malédiction de Dieu. Et soit dit entre nous, mon
-cher Pepe, je crois que c'est un symptôme dont il faut tenir compte.
-
-Certaines gens en rient et assurent qu'il ne peut plus y avoir de
-guerre civile comme la dernière. Ils ne savent rien du pays, ils ne
-connaissent pas Orbajosa et ses habitants. Je soutiens, moi, que ce
-qui commence maintenant n'est pas près de finir et que nous aurons une
-nouvelle, terrible et sanglante guerre qui durera, Dieu sait combien de
-temps. Qu'en penses-tu?
-
---Ami Pinzon, quand j'étais à Madrid, je me moquais aussi de ceux qui
-parlaient de la possibilité d'une guerre civile aussi longue et aussi
-terrible que la guerre de sept ans; mais maintenant, depuis que je suis
-ici...
-
---Il faut pénétrer dans ces pays enchanteurs, voir de près ces
-populations et les entendre parler pour savoir de quel pied boite
-l'Espagne.
-
---Tu as raison... sans pouvoir m'expliquer sur quoi se fondent mes
-idées, il est certain que je vois ici les choses d'une autre façon, et
-que je crois à la possibilité de guerres longues et féroces.
-
---Exactement comme moi.
-
---Mais, à l'heure qu'il est, bien plus que la guerre publique me
-préoccupe une guerre privée dans laquelle je suis engagé et que j'ai
-naguère déclarée.
-
---Tu m'as dit que cette maison est celle de ta tante? Comment se
-nomme-t-elle?
-
---Doña Perfecta Rey de Polentinos.
-
---Ah! je la connais de nom. C'est une personne excellente, et la seule
-dont je n'ai pas entendu dire du mal par les _Ajeros_. Lorsque je me
-suis pour la première fois trouvé ici, j'ai, au contraire, entendu tout
-le monde louer sa bonté, sa charité, ses vertus.
-
---Oui, ma tante est très bonne, très aimable--dit Rey.
-
-Puis, il resta un moment pensif.
-
---Mais, maintenant je me rappelle, s'écria soudain Pinzon--je me
-rappelle... Comme les choses s'enchaînent... Oui, on me dit à Madrid
-que tu te mariais avec une de tes cousines. Tout est découvert. C'est
-cette belle et angélique Rosarito?...
-
---Ami Pinzon, nous allons en parler longuement.
-
---Je me figure qu'il y a des contrariétés.
-
---Il y plus que cela. Il y a des luttes terribles. Il me faut des amis
-puissants, intelligents, des hommes d'initiative, ayant une grande
-expérience des affaires difficiles, une grande habileté et beaucoup de
-courage.
-
---Peste, cela est encore plus grave qu'un duel.
-
---Beaucoup plus grave. Un homme se bat facilement avec un autre homme.
-Avec des femmes, avec des ennemis invisibles qui travaillent dans
-l'ombre, c'est impossible.
-
---Parle; je suis tout oreilles.
-
-Le lieutenant-colonel Pinzon s'était tout de son long étendu sur le
-lit. Pepe Rey approcha une chaise et, le coude appuyé sur ce même lit
-et la tête sur la main, il commença sa conférence, sa consultation,
-son exposition de plan ou ce qu'on voudra, et parla très longtemps.
-Pinzon l'écoutait avec une profonde attention et sans dire un mot, à
-l'exception de quelques brèves questions relatives à certains faits
-ou à l'éclaircissement de quelques obscurités. Lorsque Pepe Rey cessa
-de parler, Pinzon était sérieux. Il se roula sur le lit en étirant ses
-membres avec les délicieuses contorsions de quelqu'un qui n'a pas dormi
-depuis trois nuits, et dit ensuite:
-
---Ton plan est fort compliqué, imprudent et d'exécution difficile.
-
---Mais non pas impossible.
-
---Oh! non; il n'y a rien d'impossible en ce monde. Réfléchis bien,
-cependant.
-
---J'ai bien réfléchi.
-
---Et tu es résolu à poursuivre l'exécution de ton plan? Songe que
-de pareilles choses ne se font pas communément. D'ordinaire elles
-réussissent mal et laissent celui qui les fait dans une assez mauvaise
-situation.
-
---Je suis bien décidé.
-
---Eh bien, en ce qui me concerne, et quoique l'affaire soit risquée et
-grave, très grave, je suis disposé à te venir en aide en tout et pour
-tout.
-
---Je puis donc compter sur toi?
-
---Jusqu'à la mort.
-
-
-
-
-XIX.
-
-LUTTE TERRIBLE.--STRATÉGIE.
-
-
-Les premiers coups de feu ne pouvaient tarder à s'échanger. Après
-s'être entendu avec Pinzon relativement à l'exécution de son plan,
-dont le premier point était que les deux amis feindraient de ne pas se
-connaître, Rey entra, à l'heure du repas, dans la salle à manger. Il y
-trouva sa tante qui arrivait de la cathédrale, où elle avait l'habitude
-de passer toute la matinée. Elle était seule et paraissait extrêmement
-préoccupée. L'ingénieur remarqua que son impassible et pâle visage, non
-dépourvu d'une certaine beauté, était voilé d'un sombre et mystérieux
-nuage. Il recouvrait sa sinistre clarté lorsque la señora levait les
-yeux, mais elle les levait rarement, et après avoir rapidement observé
-la physionomie de son neveu, l'excellente dame se renfermait de nouveau
-dans son impassibilité étudiée.
-
-L'un et l'autre, ils attendaient en silence qu'on servît le repas. D.
-Cayetano étant allé à Mundogrande ne devait pas y assister. Lorsqu'ils
-eurent commencé de manger, doña Perfecta demanda:
-
---Et ce caballero, ce gros militaire dont nous a gratifiés le
-gouvernement, ne vient-il pas manger?
-
---Il paraît avoir moins besoin de manger que de dormir--répondit
-l'ingénieur sans regarder sa tante.
-
---Le connais-tu?
-
---Je ne l'ai vu de ma vie.
-
---Quels hôtes aimables le gouvernement nous envoie! Nos tables et nos
-lits semblent n'être faits que pour le bon plaisir de ces débauchés de
-Madrid.
-
---On craint de voir se lever ici des guérillas--dit Pepe qui sentit
-un frémissement courir dans tous ses membres--et le gouvernement est
-décidé à écraser les Orbajociens, oui, à les écraser, à les pulvériser.
-
---Une minute, une minute, arrête-toi là, pour l'amour de Dieu, et
-ne nous pulvérise pas si vite!--s'écria ironiquement la señora...
-Infortunés que nous sommes! Aie au moins pitié de nous; laisse vivre
-ces malheureuses créatures. Est-ce que tu serais, par hasard, du nombre
-de ceux qui accompliront avec la troupe l'œuvre grandiose de notre
-pulvérisation?
-
---Je ne suis pas militaire; je ne ferai qu'applaudir des deux mains
-lorsque je verrai extirper pour jamais les germes de guerre civile,
-d'insubordination, de discorde, d'anarchie, de brigandage et de
-barbarie qui existent ici pour la honte de notre époque et de notre
-pays.
-
---Que la volonté de Dieu soit faite!
-
---Orbajosa, ma chère tante, ne produit guère autre chose que de l'ail
-et des bandits, car ce sont des bandits, ceux qui, au nom d'une idée
-politique ou religieuse, se mettent tous les quatre ou cinq ans à
-courir les aventures.
-
---Merci, grand merci, mon cher neveu--dit doña Perfecta pâlissant de
-colère.--De sorte qu'il n'y aurait que cela à Orbajosa? Eh! mais, il y
-a aussi autre chose que tu es venu chercher parmi nous, et que tu n'as
-pas encore.
-
-Pepe Rey se sentit atteint. La colère l'aveuglait. Garder vis-à-vis de
-sa tante le respect dû au sexe, à l'âge et à la position de celle-ci,
-lui devenait de plus en plus difficile. Il était au comble de la
-fureur, et se sentait irrésistiblement poussé à s'élancer sur son
-interlocutrice.
-
---Je suis venu à Orbajosa--dit-il--parce que vous m'y avez appelé; vous
-aviez concerté avec mon père.....
-
---Oui, oui, cela est vrai--répondit la señora en l'interrompant
-vivement, et en s'efforçant de recouvrer sa douceur habituelle.--Je
-suis loin de le nier. Le vrai coupable en cette affaire, c'est moi.
-C'est moi qui suis la cause de tes ennuis, du mépris que tu nous
-témoignes et de tout ce qui se passe chez moi de désagréable depuis
-que tu y es venu.
-
---Je suis heureux que vous en conveniez.
-
---Toi, au contraire, tu es un saint. Faut-il que je me mette à genoux
-devant ta Sainteté et que je te demande pardon?
-
---Señora--dit sérieusement Pepe en cessant de manger--je vous prie de
-ne pas vous moquer aussi impitoyablement de moi. Je ne saurais vous
-suivre sur ce terrain.--La seule chose que j'ai dite, c'est que je suis
-venu à Orbajosa appelé par vous.
-
---Et c'est parfaitement vrai. Ton père et moi, nous avions décidé
-que tu te marierais avec Rosario.--Tu vins pour la connaître. Je te
-regardai dès lors comme mon fils... Tu feignais d'aimer Rosario.
-
---Un mot, s'il vous plaît--objecta Pepe.--J'aimais et j'aime réellement
-Rosario; c'est vous qui avez feint de m'accepter pour fils; me recevant
-avec une trompeuse cordialité, vous avez employé dès le premier moment
-toutes les manœuvres de la ruse la plus raffinée pour contrarier
-et éluder l'accomplissement des propositions faites à mon père;
-dès le premier jour vous vous êtes proposé de me désespérer, de me
-rebuter, et, le sourire sur les lèvres et la bouche pleine de paroles
-affectueuses, vous n'avez cessé de me torturer, de me faire mourir à
-petit feu; en vous tenant prudemment dans l'ombre de façon à ne pas
-même courir le risque d'être soupçonnée, vous m'avez suscité une foule
-de procès; vous m'avez fait enlever la mission officielle que j'avais
-en arrivant à Orbajosa; vous m'avez rendu odieux à la population; vous
-m'avez fait expulser de la cathédrale; vous m'avez constamment tenu
-à l'écart de celle que j'aime; vous avez imposé à votre fille une
-réclusion inquisitoriale qui la mènerait bien vite à la tombe si Dieu
-n'y mettait bon ordre.
-
-Doña Perfecta devint écarlate. Mais ce vif emportement de son orgueil
-blessé en se voyant si bien découverte passa rapidement et la laissa
-pâle et verdâtre. Ses lèvres tremblaient. Repoussant le couvert qu'elle
-avait devant elle, elle se leva. Son neveu se leva aussi.
-
---Mon Dieu, Notre-Dame de Bon-Secours!--s'écria la señora qui en
-même temps porta ses deux mains à sa tête et la comprima en signe
-de désespoir.--Est-il possible que je mérite d'être si atrocement
-outragée? Pepe, mon enfant, est-ce bien toi qui parles ainsi?... Si
-j'ai fait ce que tu dis, je suis vraiment une bien grande pécheresse.
-
-Elle se laissa tomber sur le sofa en se couvrant le visage de ses deux
-mains. Pepe s'approcha d'elle lentement; il remarqua qu'elle sanglotait
-et versait d'abondantes larmes. En dépit de sa conviction que tout cela
-était joué, il ne put vaincre le léger attendrissement qui s'emparait
-de lui, et, sa colère tombant, il fut jusqu'à un certain point affligé
-d'en avoir tant dit et d'avoir parlé si durement.
-
---Ma chère tante--lui fit-il remarquer en lui posant la main sur
-l'épaule.--Si vous me répondez par des larmes et des sanglots, vous
-pourrez m'attendrir, mais vous ne me convaincrez pas. Parlez-moi
-raison, dites-moi tranquillement que j'ai tort de penser ce que
-je pense, donnez-moi ensuite la preuve que je me trompe, et je
-reconnaîtrai mon erreur.
-
---Laisse-moi. Tu n'es pas le fils de mon frère. Si tu l'étais, tu ne
-m'aurais pas insultée comme tu viens de le faire. Est-ce que je suis
-une intrigante, une comédienne, une harpie hypocrite, une instigatrice
-de troubles domestiques?...
-
-Ce disant, la señora avait découvert son visage et contemplait son
-neveu avec une expression béate. Pepe était perplexe. Les larmes,
-de même que la douce voix de la sœur de son père, ne pouvaient être
-pour lui choses indifférentes. Des paroles de pardon lui venaient aux
-lèvres. Homme d'ordinaire très énergique, tout ce qui excitait sa
-sensibilité et agissait sur son cœur, le changeait aussitôt en enfant.
-Défaut de mathématicien. On prétend que Newton lui-même était ainsi.
-
---Je vais te donner les raisons que tu demandes--dit doña Perfecta,
-en faisant signe à son neveu de s'asseoir à côté d'elle. Je désire te
-donner satisfaction... afin que tu voies si je suis bonne, si je suis
-indulgente, si j'ai de l'humilité... Tu crois que je te contredirai,
-que je nierai d'une façon absolue les faits dont tu m'as accusée?...
-Eh bien! non, je ne les nie pas.
-
-L'ingénieur demeura stupéfait.
-
---Je ne les nie pas--poursuivit la señora.--Ce que je nie, c'est la
-mauvaise intention que tu leur attribues. De quel droit te permets-tu
-de juger ce que tu ne connais que par des indices ou des conjectures?
-Est-ce que tu possèdes la suprême intelligence nécessaire pour
-apprécier en connaissance de cause les actions des autres et porter un
-jugement sur elles? Es-tu Dieu pour connaître les intentions?
-
-La stupéfaction de l'ingénieur ne fit que croître.
-
---N'est-il pas permis de prendre parfois dans la vie des voies
-indirectes pour atteindre un but bon et honnête? De quel droit juges-tu
-certaines de mes actions que tu ne comprends pas bien? Quant à moi,
-faisant preuve à ton égard d'une sincérité dont tu n'es pas digne, je
-t'avoue, mon cher neveu, que j'ai effectivement employé des subterfuges
-pour atteindre un but qui est bon, pour arriver à la réalisation d'une
-chose qui est en même temps avantageuse pour toi et pour ma fille... Ne
-comprends-tu pas? Tu as l'air d'un idiot... Ah! ta grande intelligence
-de mathématicien et de philosophe allemand n'est pas capable de
-pénétrer ces subtilités d'une mère prudente!
-
---C'est que je suis de plus en plus stupéfait--dit l'ingénieur.
-
---Sois-le autant que tu voudras, mais confesse ton impolitesse--continua
-la dame avec plus de fermeté,--reconnais que tu as été léger et brutal
-en m'accusant comme tu l'as fait. Tu es un jeune homme inexpérimenté,
-sans autre science que celle des livres, qui n'enseignent rien ni du
-monde ni du cœur. La seule chose que tu saches faire, c'est construire
-des môles et des voies ferrées. Ah! mon cher petit monsieur, on ne pénètre
-pas dans le cœur humain par les tunnels des chemins de fer, et ce n'est
-pas par les puits des mines qu'on descend dans ses profonds abîmes. On
-ne lit pas plus dans la conscience d'autrui au moyen du microscope des
-naturalistes qu'on ne décide de la culpabilité du prochain en nivelant
-les idées avec un théodolite.
-
---Au nom de Dieu, ma chère tante!...
-
---Pourquoi parles-tu de Dieu, du moment que tu ne crois pas en
-lui?--dit doña Perfecta d'un ton solennel.--Si tu croyais en Dieu, si
-tu étais bon chrétien, tu ne jugerais pas si témérairement ma conduite.
-Moi, je suis une femme pieuse, entends-tu? Moi, j'ai la conscience
-tranquille, entends-tu? Moi je sais ce que je fais et pourquoi je le
-fais, entends-tu?
-
---J'entends, j'entends, j'entends.
-
---Dieu, en qui tu ne crois pas, voit ce que tu ne vois pas, ni ne peux
-voir, toi: l'intention. Je ne t'en dis pas davantage: je ne veux pas,
-c'est parfaitement inutile, te donner de plus longues explications.
-Tu ne me comprendrais pas plus quand je t'aurais dit que je désirais
-arriver à mes fins sans scandale, sans faire de la peine à ton père,
-sans t'en faire à toi-même et sans faire parler les gens en te donnant
-un refus catégorique... Non, Pepe, je ne te dirai rien de tout cela,
-parce que tu ne le comprendrais pas. Tu es mathématicien. Tu vois
-ce qui est devant toi et rien de plus: la nature brutale et rien de
-plus; des lignes, des angles, des forces, et rien de plus. Tu vois
-partout l'effet et non la cause. L'homme qui ne croit pas en Dieu ne
-voit pas les causes. Dieu est la suprême intention du monde. Celui qui
-le méconnaît, doit nécessairement juger de tout comme tu en juges,
-sottement. Par exemple, il ne voit que dévastation dans la tempête, que
-destruction dans l'incendie, que misère dans la disette, que désolation
-dans les tremblements de terre, et cependant, présomptueux señorito,
-dans toutes ces calamités apparentes, il y a à chercher la bonté de
-l'intention... oui monsieur, l'intention toujours bonne de Celui qui
-est incapable de faire du mal.
-
-Cette dialectique subtile, mystique et embrouillée ne convainquit pas
-Pepe Rey; mais, ne voulant pas suivre sa tante dans les âpres sentiers
-de pareilles argumentations, celui-ci dit simplement:
-
---C'est bien, je respecte les intentions...
-
---Maintenant que tu sembles reconnaître ton erreur--poursuivit la
-pieuse señora de plus en plus agressive--je te ferai une autre
-confession, c'est que je comprends que j'ai eu tort d'adopter un tel
-système, bien que mon but fût excellent à tous égards. Etant donnés
-ton caractère emporté et ton incapacité de me comprendre, j'aurais dû
-aborder carrément la question en te disant: «Mon cher neveu, je ne peux
-consentir à ce que tu deviennes l'époux de ma fille.»
-
---C'est là le langage que, dès le premier jour, vous auriez dû me
-tenir--répondit l'ingénieur en poussant un soupir de soulagement, comme
-quelqu'un qui se trouve délivré d'un poids énorme. Je vous remercie
-sincèrement de ces paroles, ma chère tante. Après avoir été lardé de
-coups d'épée dans l'ombre, ce soufflet en pleine lumière me comble
-d'aise.
-
---Eh! bien, mon neveu, je te le renouvelle--affirma la señora avec
-autant d'énergie que de mépris.--Tu le sais déjà. Je ne veux pas de toi
-pour Rosarito.
-
-Pepe ne souffla pas mot. Il y eut un long silence durant lequel ils
-s'examinèrent l'un l'autre attentivement comme si le visage de chacun
-d'eux eût été l'œuvre d'art la plus parfaite.
-
---Ne comprends-tu pas ce que je t'ai dit?--reprit-elle.--Tout est
-rompu; il n'y a plus de mariage possible.
-
---Permettez, ma chère tante,--répondit le jeune homme avec hauteur.--Ce
-n'est pas avec des menaces qu'on m'effraie. Au point où les choses en
-sont arrivées, votre refus est pour moi d'une très mince valeur.
-
---Que dis-tu?--s'écria doña Perfecta fulminant de colère.
-
---Ce que vous entendez. Je me marierai avec Rosario.
-
-Doña Perfecta se leva indignée, majestueuse, terrible. Son attitude
-était celle de l'anathème fait femme. Rey demeura assis, calme,
-imperturbable; il avait le courage passif d'une foi profonde et d'une
-résolution inébranlable. Le déchaînement de fureur dont sa tante le
-menaçait ne le fit pas même sourciller.
-
-Il était ainsi fait.
-
---Tu es fou. Epouser Rosario, te marier avec elle, toi, alors que je ne
-le veux pas, moi!...
-
-Les lèvres frémissantes de la señora articulèrent ces paroles avec un
-accent vraiment tragique.
-
---Vous ne le voulez pas? vous?... Elle est, elle, d'un avis contraire.
-
---Non, je ne le veux pas!...--répéta la dame.--Je le dis et je le
-répète: je ne le veux pas, je ne le veux pas!
-
---Elle et moi le désirons.
-
---Impudent; il n'existe peut-être qu'elle et toi dans le monde? Il n'y
-a pas de parents, il n'y a pas de société, il n'y a pas la conscience,
-il n'y a pas Dieu?
-
---Précisément parce qu'il y a une société, parce qu'il y a une
-conscience, parce qu'il y a Dieu,--affirma gravement Rey, en quittant
-le sofa, élevant le bras et montrant le ciel--je dis et je répète que
-je me marierai avec elle.
-
---Misérable, orgueilleux! Et crois-tu donc que, dans le cas où tu
-voudrais tout fouler aux pieds, il n'y a pas des lois pour t'en
-empêcher?
-
---C'est parce qu'il y a des lois que je dis et je répète que je me
-marierai avec elle.
-
---Tu ne respectes rien.
-
---Je ne respecte rien de ce qui est indigne de respect.
-
---Et mon autorité, et ma volonté, et moi... moi, moi, ne suis-je donc
-rien?
-
---Pour moi, votre fille est tout; le reste, rien.
-
-La fermeté de Pepe Rey était comme la manifestation d'une force
-invincible ayant parfaitement conscience d'elle-même. Elle frappait des
-coups secs, terribles, sans ménagements d'aucune sorte. Ses paroles
-étaient, pour ainsi dire, comme une artillerie impitoyable.
-
-Doña Perfecta retomba sur le sofa; mais elle ne pleurait pas: une
-convulsion nerveuse agitait ses membres.
-
---De sorte que pour cet athée infâme--s'écria-t-elle avec une rage non
-jouée--il n'existe pas de convenances sociales; il n'existe rien en
-dehors de son caprice?... C'est un affreux calcul. Ma fille est riche.
-
---Si vous vous imaginez m'offenser par cette insinuation en détournant
-la question et en interprétant faussement mes sentiments pour blesser
-ma dignité, vous vous trompez, ma chère tante. Croyez-moi intéressé
-tant que vous voudrez. Dieu sait ce que je suis.
-
---Tu es un lâche.
-
---Ceci est une opinion comme une autre. Le monde peut vous croire
-infaillible. Moi, non. Je suis très loin de penser qu'on ne puisse pas
-en appeler de vos jugements devant Dieu.
-
---Mais, est-ce donc bien vrai, ce que tu dis?... Est-il bien possible
-que tu insistes encore après mon refus?... Tu foules donc tout aux
-pieds; tu es un monstre, un bandit.
-
---Je suis un homme.
-
---Un misérable! Brisons là: je te refuse ma fille, je te la refuse.
-
---Eh! bien, je la prendrai! Je ne prends que ce qui m'appartient.
-
---Ote-toi de ma présence--s'écria tout à coup la dame en se
-levant.--Fat que tu es, tu crois que ma fille se souvient de toi?
-
---Elle m'aime comme je l'aime.
-
---C'est faux, c'est faux!
-
---Elle-même me l'a dit... et vous ne trouverez pas mauvais que, dans
-cette question, j'ajoute plutôt foi à ses paroles qu'à celles de sa
-mère.
-
---Quand donc te l'a-t-elle dit, puisque voilà bien des jours que tu ne
-l'as vue?
-
---Je l'ai vue hier soir, et, devant le Christ de la chapelle, elle m'a
-juré qu'elle serait ma femme.
-
---Oh! scandale et libertinage!... Mais qu'est-ce donc? Mon Dieu, quelle
-honte!--s'écria doña Perfecta en comprimant de nouveau sa tête dans ses
-mains et faisant quelques pas dans l'appartement. Rosario est donc hier
-soir sortie de sa chambre?
-
---Elle en est sortie pour me voir. Il était bien temps.
-
---Quelle infâme conduite est la tienne! Tu t'es conduit comme un
-voleur, tu as agi comme un séducteur de la pire espèce.
-
---Je me suis formé à votre école. Mon intention était bonne.
-
---Et elle est descendue!... Ah! je m'en doutais. Ce matin, au point
-du jour, je l'ai surprise tout habillée dans sa chambre. Elle m'a
-dit qu'elle était sortie pour je ne sais quoi... Mais le vrai
-coupable, c'est toi, toi, toi... C'est une infamie. Pepe, Pepe, de toi
-j'attendais tout, tout, excepté un pareil outrage... Tout est fini
-entre nous. Va-t-en. Tu n'existes plus pour moi... Je te pardonne à la
-condition que tu t'en ailles... Je ne dirai pas à ton père un mot de
-tout ceci... Quel épouvantable égoïsme! Non, il n'y a pas d'amour en
-toi. Tu n'aimes pas ma fille.
-
---Dieu sait que je l'adore, et cela me suffit.
-
---Ne prononce pas le nom de Dieu, blasphémateur; tais-toi. Au nom de
-Dieu, que je puis invoquer, moi, parce que je crois en lui, je te dis
-que ma fille ne sera jamais ta femme. Ma fille se sauvera, Pepe, ma
-fille ne peut être, vivante, condamnée à l'enfer, car ce serait l'enfer
-que son union avec toi.
-
---Rosario sera ma femme--répliqua le mathématicien avec calme.
-
-La tranquille énergie de son neveu ne faisait qu'irriter davantage la
-pieuse señora.
-
---Ne crois pas--lui dit-elle d'une voix entrecoupée--que tes menaces
-m'intimident. Je sais ce que je dis. Est-ce qu'on peut ainsi fouler
-aux pieds un foyer, une famille, est-ce qu'on peut fouler aux pieds
-l'autorité humaine et divine?
-
---Tout cela, je le foulerai aux pieds--dit l'ingénieur qui commençait à
-perdre son sang-froid et s'exprimait avec une certaine agitation.
-
---Tu fouleras tout aux pieds! Ah! l'on voit bien que tu es un barbare,
-un sauvage, un homme qui ne connaît que la violence.
-
---Non, ma chère tante, je suis doux, juste, honnête et ennemi de
-toute violence; mais entre vous et moi, vous qui êtes la loi et moi
-qui devrais la respecter, il y a une pauvre créature qu'on tourmente,
-un ange du ciel qui souffre un inique martyre. Ce spectacle, cette
-iniquité, cette violence inouïe, c'est ce qui convertit ma droiture en
-barbarie, ma raison en force, ma probité en une déloyauté ressemblant
-à celle des assassins et des voleurs; ce spectacle, ma chère señora,
-est ce qui me pousse à ne pas respecter votre loi, à vous, ce qui me
-pousse à me mettre au-dessus d'elle et à tout fouler aux pieds. Ce qui
-vous paraît une extravagance est une loi inéluctable. Je fais ce que
-font les sociétés lorsqu'une force brutale aussi illogique qu'irritante
-s'oppose à leur marche en avant. Elles passent par-dessus, et dans leur
-impétueux élan détruisent tout sur leur passage. C'est ainsi que je
-suis en ce moment; moi-même je ne me connais plus. J'étais raisonnable
-et je suis brutal; j'étais respectueux et je suis insolent, j'étais
-civilisé et je deviens sauvage. Vous m'avez conduit à cette horrible
-extrémité en m'irritant et en m'écartant du chemin du bien dans lequel
-je marchais. Est-ce ma faute ou est-ce la vôtre?
-
---C'est la tienne, c'est la tienne!
-
---Ni vous ni moi ne pouvons résoudre la question. Je crois que l'un
-et l'autre nous manquons de raison. Tout est en vous violence et
-injustice, en moi tout est injustice et violence. Nous en sommes
-arrivés à être aussi barbares l'un que l'autre, et nous luttons et
-nous nous blessons impitoyablement. Dieu permet qu'il en soit ainsi.
-Mon sang retombera sur votre conscience, le vôtre retombera sur la
-mienne... En voilà assez, señora. Je ne veux pas vous fatiguer plus
-longtemps de paroles inutiles. Nous entrerons maintenant dans les
-faits.
-
---Dans les faits, c'est bien!--s'écria doña Perfecta qui rugissait
-plutôt qu'elle ne parlait.--Ne crois pas qu'il manque de gendarmes à
-Orbajosa.
-
---Adieu, señora. Je quitte cette maison... Je crois que nous nous
-reverrons.
-
---Sors, va-t-en, va-t-en sur-le-champ!--cria-t-elle en lui montrant la
-porte d'un geste énergique.
-
-Pepe Rey sortit. Après avoir prononcé quelques paroles incohérentes,
-qui étaient la plus claire expression de sa fureur, doña Perfecta tomba
-sur une chaise, ayant tous les symptômes d'une lassitude extrême ou
-d'une attaque de nerfs. Les servantes accoururent.
-
---Allez chercher le Sr. D. Inocencio--cria-t-elle.--Allez, allez
-vite... qu'il vienne de suite!
-
-En l'attendant, elle mordilla son mouchoir.
-
-
-
-
-XX.
-
-RUMEURS.--APPRÉHENSIONS.
-
-
-Le lendemain de cette déplorable altercation, coururent dans tout
-Orbajosa, de maison en maison, de cercle en cercle, du Casino à la
-pharmacie, et de la promenade de Las Descalzas à la porte de Baidejos,
-les bruits les plus divers sur Pepe Rey et sur sa conduite. Tout le
-monde les répétait, et les commentaires étaient si nombreux que, s'il
-les eût recueillis et compilés, D. Cayetano aurait pu en former un
-riche _Thesaurus_ de la bienveillance orbajocienne.
-
-Au milieu de la diversité des détails mis en circulation, il y avait
-conformité sur quelques points principaux, entre autres sur le suivant:
-
-Que, furieux de ce que doña Perfecta refusait de marier Rosario avec un
-athée, l'ingénieur avait _levé la main_ sur sa tante.
-
-Le jeune homme vivait à l'auberge de la veuve Cusco, établissement
-soi-disant _bien monté_, mais qui n'en était pas moins au niveau
-des plus arriérés du pays. Il y recevait fréquemment la visite du
-lieutenant-colonel Pinzon, qui venait s'entendre avec lui relativement
-au plan qu'ils avaient combiné ensemble, et pour la bonne exécution
-duquel le soldat montrait d'heureuses dispositions. Il imaginait à
-chaque instant de nouveaux artifices ou de nouvelles ruses qu'il
-mettait la meilleure humeur du monde à faire passer du domaine des
-idées dans le domaine des faits, comme il avait l'habitude de le dire à
-son ami:
-
---Le rôle que je remplis, mon cher Pepe, n'est pas précisément des plus
-gracieux; mais pour vexer Orbajosa et les Orbajociens, je marcherais
-volontiers à quatre pattes.
-
-Nous ne savons à quels expédients eut recours l'artificieux militaire,
-passé maître en fait de ruses mondaines, mais il est certain qu'au bout
-de trois jours il était parvenu à se rendre très sympathique dans la
-maison où il logeait. Ses façons d'agir plaisaient à doña Perfecta qui
-ne pouvait entendre sans en être touchée, les complaisants éloges qu'il
-faisait de la bonne tenue de la maison, de l'élévation des sentiments,
-de la piété et de la magnificence de son hôtesse. Avec D. Inocencio,
-il était au mieux. Ni la mère ni le Penitenciario ne l'empêchaient de
-parler à Rosario (à qui l'on avait rendu la liberté après le départ
-du terrible cousin), et par ses politesses mesurées, ses discrètes
-flatteries et son habileté consommée, il conquit dans la maison une
-place frisant la familiarité. Mais l'objet de toutes ses séductions
-était une domestique, appelée Librada, qu'il corrompit (chastement
-parlant) et décida à porter à Rosarito des lettres et des billets. La
-jeune servante ne résista pas à cette corruption, réalisée à force de
-douces paroles et de grosses sommes d'argent, parce qu'elle ignorait
-la provenance des messages et leur véritable objet; si elle avait, en
-effet, pu comprendre que tout cela n'était qu'une nouvelle méchanceté
-de D. José, bien que ce jeune homme lui plût beaucoup, elle n'aurait
-pas trahi sa maîtresse pour tout l'or du monde.
-
-Doña Perfecta, D. Inocencio, Jacinto et Pinzon se trouvaient un jour
-ensemble dans le jardin. On parla de la troupe et de la mission qu'elle
-venait remplir à Orbajosa, ce qui fournit au señor Penitenciario
-l'occasion de flétrir les procédés tyranniques du gouvernement--puis,
-sans savoir comment, on prononça le nom de Pepe Rey.
-
---Il est encore à l'auberge--dit le petit avocat.--Je l'ai vu hier, et
-il m'a chargé de vous présenter ses respects, señora doña Perfecta.
-
---A-t-on jamais vu plus colossale insolence?... Ah! Sr. Pinzon, ne
-soyez pas étonné de m'entendre tenir ce langage à l'égard de mon
-neveu... de ce «caballerito» qui, vous le savez déjà, logeait dans la
-chambre que vous occupez.
-
---Oui, oui, je sais! Je ne le fréquente pas; mais je le connais de vue
-et de réputation. Il est l'ami intime de notre brigadier.
-
---L'intime ami du brigadier?
-
---Oui, señora, du commandant de la brigade qu'on a envoyée dans ce
-pays, et qui a été répartie en différents villages.
-
---Et où se trouve-t-il?--demanda la dame avec le plus vif intérêt.
-
---A Orbajosa.
-
---Je crois qu'il est logé dans la maison Polavieja--indiqua Jacinto.
-
---Votre neveu--continua Pinzon--et le brigadier Batalla sont amis
-intimes; ils sont inséparables, et on les rencontre ensemble, à toute
-heure dans les rues de la ville.
-
---Eh! bien, mon petit ami, cela me donne une fort mauvaise opinion de
-votre chef,--répondit doña Perfecta.
-
---C'est un... malheureux,--dit Pinzon, du ton de quelqu'un qui, par
-respect, n'ose pas appliquer un plus énergique qualificatif.
-
---En mettant les choses au mieux Sr. Pinzon, et en faisant une très
-honorable exception en votre faveur--affirma doña Perfecta--il est
-impossible de nier qu'il y a dans l'armée espagnole des gens...
-
---Notre brigadier était un excellent officier avant de s'adonner au
-spiritisme...
-
---Au spiritisme!
-
---Cette secte qui évoque les spectres et les esprits au moyen des pieds
-de table!...--s'écria en riant le chanoine.
-
---Par curiosité, par pure curiosité--dit emphatiquement Jacintillo--je
-me suis fait envoyer de Madrid l'ouvrage d'Allan Kardec. Il est bon de
-se mettre au courant de tout.
-
---Est-il, Jésus Dieu, possible de commettre de pareilles
-extravagances!... Dites-moi, Pinzon, est-ce que mon neveu est aussi
-inféodé à cette secte des pieds de table?
-
---Je serais tenté de croire que c'est lui qui a converti notre brave
-brigadier Batalla.
-
---Ah! mon Dieu!
-
---C'est ainsi, et quand il lui en prendra fantaisie--dit D. Inocencio
-sans pouvoir s'empêcher de rire--il parlera à Socrate, saint Paul,
-Cervantes et Descartes tout comme je parle maintenant à Librada pour
-lui demander une allumette. Pauvre señor de Rey! Je disais bien qu'il
-n'avait pas la tête solide.
-
---Au reste--continua Pinzon,--notre brigadier est un bon militaire.
-S'il pèche par quelque chose, c'est par excès de sévérité. Il prend si
-bien au pied de la lettre les ordres du gouvernement que, si on lui
-faisait prendre la mouche, il serait capable de ne pas laisser pierre
-sur pierre à Orbajosa. Vraiment, je vous engage à vous tenir sur vos
-gardes.
-
---Mais ce monstre-là va nous faire décapiter,--s'écria doña
-Perfecta.--Ah! Sr. Penitenciario, ces visites de la troupe me
-rappellent ce que j'ai lu dans la _Vie des saints_ au sujet de
-l'arrivée d'un proconsul romain dans une ville chrétienne...
-
---La comparaison ne laisse pas d'être exacte--dit le Penitenciario en
-regardant le militaire par-dessus ses lunettes.
-
---Cela est un peu triste à dire, mais doit se dire, puisque c'est
-vrai--manifesta Pinzon avec bienveillance.--A l'heure qu'il est, vous
-êtes tous à notre merci.
-
---Les autorités du pays--objecta Jacinto--fonctionnent encore
-parfaitement.
-
---Je crois que vous vous trompez--répondit le soldat dont la señora
-et le Penitenciario observaient la physionomie avec un profond
-intérêt.--Il y a une heure que l'alcade d'Orbajosa a été destitué.
-
---Par le gouverneur de la province?
-
---Le gouverneur de la province a été remplacé par un délégué du
-gouvernement qui a dû arriver ce matin. Tous les ayuntamientos
-cesseront aujourd'hui leurs fonctions. Ainsi l'a ordonné le ministre
-qui, je ne sais pour quel motif, craignait qu'ils ne prêtassent pas
-leur appui à l'autorité centrale.
-
---Nous voilà bien--murmura l'ecclésiastique en fronçant les sourcils et
-avançant la lèvre inférieure.
-
-Doña Perfecta réfléchissait.
-
---On a aussi destitué quelques juges de première instance, entre autres
-celui d'Orbajosa.
-
---Le juge! Periquito!... Periquito n'est plus juge!--s'écria doña
-Perfecta avec une voix et des gestes ressemblant à ceux des personnes
-qui ont eu le malheur d'être piquées par une vipère.
-
---Celui qui, hier encore, était juge, ne l'est plus aujourd'hui--continua
-Pinzon.--Demain arrivera le nouveau.
-
---Un inconnu!
-
---Un inconnu!
-
---Un coquin peut-être... L'autre était si honorable!... dit avec
-affliction la señora.--Je ne lui demandais jamais quelque chose qu'il
-ne me l'accordât immédiatement. Savez-vous quel sera le nouvel alcade?
-
---On dit qu'il va venir ici un corregidor.
-
---Dites donc une bonne fois que c'est le déluge qui arrive, et nous
-aurons fini--s'écria le chanoine en se levant.
-
---De sorte que nous voilà à la merci du señor brigadier.
-
---Pour quelques jours seulement. Ne m'en veuillez pas. En dépit de mon
-uniforme, je suis ennemi du militarisme; mais quand on nous commande de
-frapper... nous frappons. Il n'y a pas de métier plus scélérat que le
-nôtre.
-
---C'est certain, c'est certain--dit la señora dissimulant mal sa
-fureur.--Du moment que vous le reconnaissez vous-même... Ainsi, ni
-alcade, ni juge...
-
---Ni gouverneur de la province.
-
---Allons, qu'on nous enlève aussi Monseigneur pour nous envoyer un
-moinillon à sa place.
-
---Il manque encore cela... Si on les laisse faire ici--murmura D.
-Inocencio en baissant les yeux--ils ne s'amuseront pas à des bagatelles.
-
---Et tout cela, parce qu'on craint une levée de guerillas à
-Orbajosa!--dit la señora en croisant les mains et en les agitant de
-haut en bas depuis le menton jusqu'aux genoux.--Franchement, Pinzon, je
-ne sais comment les pierres elles-mêmes ne se lèvent pas? Je ne vous
-veux en particulier aucun mal, mais il serait juste que l'eau que vous
-buvez tous se changeât pour vous tous en fleuves de boue... Vous m'avez
-dit que mon neveu est un ami intime du brigadier?
-
---Si intime qu'il ne le quitte pas de tout le jour; ils ont été
-camarades d'école. Batalla l'aime comme un frère et lui cède en tout.
-Si j'étais à votre place, señora, je ne dormirais pas tranquille.
-
---Oh! mon Dieu! Je redoute toute sorte d'infamies...--s'écria la dame
-pleine d'inquiétude.
-
---Señora--affirma le chanoine--avec énergie--avant de consentir à une
-infamie dans cette honorable maison, avant de permettre que la moindre
-insulte soit faite à cette noble famille, moi... mon neveu... que
-dis-je? tous les habitants d'Orbajosa...
-
-Don Inocencio n'acheva pas sa phrase. Sa colère était si grande qu'elle
-arrêtait les mots dans son gosier. Il fit quelques pas d'un air
-martial... puis alla se rasseoir.
-
---J'ai quelque raison de penser que vos craintes ne sont pas
-vaines--dit Pinzon.--En cas de nécessité, je...
-
---Moi aussi, je...--répéta Jacinto.
-
-Doña Perfecta avait fixé ses regards sur la porte vitrée de la salle à
-manger derrière laquelle apparaissait une gracieuse figure. Il semblait
-qu'à cette vue la sombre physionomie de la señora révélât des craintes
-encore plus sombres.
-
---Rosario, viens ici, Rosario--cria-t-elle en allant à sa
-rencontre.--Il me semble que tu as aujourd'hui meilleure mine et que
-tu parais plus joyeuse, oui... Ne vous semble-t-il pas aussi qu'elle a
-meilleure figure? Tu parais tout autre.
-
-Tous les assistants convinrent que le visage de Rosario reflétait la
-plus grande félicité.
-
-
-
-
-XXI.
-
-LEVÉE DE BOUCLIERS.
-
-
-Les journaux de Madrid publièrent à cette époque les nouvelles
-suivantes:
-
- «Il n'est pas vrai qu'il se soit levé une seule guerilla dans les
- environs d'Orbajosa. On nous écrit de cette localité que le pays
- est si peu disposé aux aventures qu'on considère comme inutile sur
- ce point la présence de la brigade Batalla.»
-
- «On dit que la brigade Batalla quittera Orbajosa qui ne manque pas
- de force armée, et qu'elle ira à Villajuan de Nahara où se sont
- montrées quelques guerillas.»
-
- «Il est certain que les Aceros parcourent avec quelques cavaliers
- le territoire de Villajuan qui touche au district judiciaire
- d'Orbajosa. Le gouverneur de la province de X... a télégraphié au
- gouvernement que Francisco Acero a pénétré dans les Roquetas où
- il a levé un semestre de contributions et demandé des rations de
- vivres. Domingo Acero (Faltriquera) errait dans les montagnes
- du Jubileo, activement poursuivi par la guardia civil[28] qui
- lui a tué un homme et en a fait un autre prisonnier. C'est
- Bartolomé Acero qui, à Lugarnoble, a brûlé les registres de
- l'état-civil et emmené comme otages l'alcade et deux des principaux
- propriétaires.»
-
- [28] La gendarmerie.
-
- «D'après une lettre que nous avons sous les yeux, la plus complète
- tranquillité règne à Orbajosa où l'on ne pense qu'à travailler
- les champs pour la prochaine récolte de l'ail, qui promet d'être
- magnifique. Les districts voisins sont infestés de partisans, mais
- la brigade Batalla en aura facilement raison.»
-
-En effet, Orbajosa était tranquille.--Les Aceros,--cette dynastie
-aguerrie qui, d'après certaines gens, était digne de figurer dans
-le Romancero,--les Aceros avaient établi leur centre d'action dans
-la province voisine; mais l'insurrection ne s'étendait pas jusque
-sur le territoire de la ville épiscopale. On aurait pu croire que la
-civilisation moderne était enfin sortie victorieuse de la lutte qu'elle
-soutenait contre les mœurs séditieuses de la grande insoumise, et
-que celle-ci savourait les délices d'une paix durable. Et cela avec
-d'autant plus de raison que Caballuco lui-même, l'un des chefs les plus
-considérables de la résistance historique d'Orbajosa, disait clairement
-à tout le monde qu'il ne voulait ni _se fâcher avec le gouvernement_ ni
-_se mettre en danse_..., parce qu'il pourrait lui en coûter cher.
-
-Quoi qu'on puisse en dire, le naturel emporté de Ramos s'était rassis
-avec les années, de même que s'était un peu calmée l'ardeur qu'avec le
-jour il avait reçue des Caballucos pères et aïeux, la meilleure race de
-guerriers qui eût jamais dévasté la terre. Il faut, en outre, mettre en
-compte qu'à cette époque le nouveau gouverneur de la province, _ayant
-eu une entrevue_ avec cet important personnage, _obtint de sa bouche la
-plus formelle promesse_ de contribuer à la paix publique et d'éviter
-toute occasion de troubles. Des témoins dignes de foi affirment qu'il
-était au mieux avec les militaires, car on le voyait boire à la
-taverne avec tel ou tel sergent, et l'on va jusqu'à dire qu'il lui
-avait été promis un bon emploi à l'ayuntamiento de la capitale de la
-province. Oh! combien il est difficile à l'historien qui se pique
-d'impartialité d'arriver à connaître la vérité en ce qui touche aux
-opinions ou aux sentiments des illustres personnages qui ont rempli
-le monde de leur nom! Lorsqu'il se trouve en présence de faits d'une
-importance capitale, tels que la journée de Brumaire, le sac de Rome
-par le connétable de Bourbon ou la ruine de Jérusalem, quel psychologue
-ou quel historien pourra déterminer les pensées qui les précédèrent
-ou les suivirent dans la tête de Bonaparte, de Charles-Quint ou de
-Titus?--C'est une responsabilité immense que la nôtre! Pour la rendre
-moins lourde, nous citerons ici des mots, des phrases et jusqu'à des
-discours de l'empereur orbajocien; de cette façon, chacun pourra s'en
-former l'opinion qui lui paraîtra la plus exacte.
-
-Ce n'est un sujet de doute pour personne que Cristobal Ramos sortit
-un soir de chez lui après la tombée de la nuit et, en traversant la
-rue du Connétable, vit trois paysans qui, montés sur leurs mules,
-s'avançaient, l'un derrière l'autre, dans une direction opposée à
-la sienne. A la demande qu'il leur adressa pour s'informer où ils
-allaient, ils répondirent qu'ils se rendaient chez la señora doña
-Perfecta pour lui porter les primeurs de leurs huertas[29] et le
-montant des fermages échus. C'étaient le señor Paso-Largo, un jeune
-garçon nommé Frasquito Gonzalez et un troisième personnage entre deux
-âges et de forte complexion qu'on appelait Vejarruco, bien que son
-vrai nom fût José Esteban Romero. Sur les instances de ces individus,
-avec lesquels il était lié d'une vieille et franche amitié, Caballuco
-rebroussa chemin et entra avec eux chez la señora. D'après les
-documents les plus vraisemblables, cela se passait deux jours après
-celui où doña Perfecta et Pinzon parlèrent de ce qu'ont pu voir les
-personnes qui ont lu le précédent chapitre.
-
- [29] Vergers.
-
-Le grand Ramos s'arrêta un instant pour s'acquitter auprès de Librada
-de quelques commissions de peu d'importance qu'une voisine avait
-confiées à son excellente mémoire et lorsqu'il entra dans la salle à
-manger, les trois paysans en question ainsi que le Sr. Licurgo qui, par
-une singulière coïncidence, s'y trouvait aussi, avaient déjà entamé
-avec doña Perfecta une conversation sur des sujets relatifs à la
-récolte ou au ménage. La señora était d'une humeur massacrante; elle
-trouvait tout mal et les réprimandait durement du manque de pluie et de
-la stérilité de la terre, phénomènes dont ces pauvres diables n'étaient
-certainement pas la cause. Le señor Penitenciario assistait à cette
-scène. Il salua affectueusement Caballuco à son entrée et lui indiqua
-un siège à côté de lui.
-
---Le voilà, le personnage--dit dédaigneusement la señora.--Il est
-incroyable qu'on parle tant d'un homme de si peu de valeur! Dis-moi,
-Caballuco, est-il vrai que des soldats t'ont souffleté ce matin?
-
---Moi! moi!
-
-A ces mots le Centaure se leva indigné, comme s'il eût reçu la plus
-sanglante injure.
-
---On l'a dit ainsi,--ajouta la señora.--Est-ce que ce n'est pas
-vrai?--Je l'avais pourtant cru, car, lorsqu'on se respecte si peu...
-Les militaires te cracheraient à la face que tu te trouverais honoré de
-leur crachat.
-
---Señora!--vociféra Ramos.--Sauf le respect que je vous dois à vous qui
-êtes ma mère, plus que ma mère, ma souveraine, ma reine... eh! bien,
-je dis que sauf le respect que je dois à la personne qui m'a donné tout
-ce que je possède... sauf le respect...
-
---Quoi donc?... il semble que tu as des quantités de choses à dire, et
-puis tu ne dis rien.
-
---Eh! bien, je dis que, sauf votre respect, ce qu'on vous a raconté
-des soufflets est une calomnie--balbutia-t-il avec une extrême
-difficulté.--Tout le monde s'occupe de moi, que j'entre ou que je
-sorte, que j'aille ou que je vienne... Et tout cela, pourquoi? Parce
-qu'on veut se servir de moi comme d'un mannequin pour me faire soulever
-le pays.--A d'autres, señora et caballeros: bonhomme se trouve bien
-chez lui. Que la troupe soit venue?... C'est un mal: mais qu'y
-pouvons-nous faire?... Qu'on ait destitué l'alcade, le secrétaire et le
-juge: c'est un mal; et je voudrais que toutes les pierres d'Orbajosa
-se levassent contre ceux qui l'ont fait, mais j'ai donné ma parole au
-gouverneur, et jusqu'à présent je...
-
-Il se gratta la tête, fronça les sourcils d'un air sombre, et d'une
-voix de plus en plus lourde poursuivit:
-
---Je puis être grossier, brutal, ignorant, capricieux, entêté et tout
-ce qu'on voudra, mais, en fait de loyauté, personne ne me surpasse.
-
---Par le Cid Campeador!--dit avec le plus profond mépris doña
-Perfecta.--Ne croyez-vous pas comme moi, señor Penitenciario, qu'il
-n'y a plus à Orbajosa un seul homme de cœur?
-
---Ceci est une bien grave opinion--répondit le chanoine capitulaire
-sans regarder son amie ni écarter de son menton la main sur laquelle il
-appuyait son visage rêveur.--Mais il me semble que cette population a
-accepté avec une excessive soumission le joug pesant du militarisme.
-
-Licurgo et les trois paysans riaient de tout leur cœur.
-
---Lorsque les soldats et les nouvelles autorités--dit la señora--nous
-auront pris notre dernier réal après avoir déshonoré la ville,
-nous enverrons à Madrid, dans une urne de cristal, tous les braves
-d'Orbajosa pour qu'on les place dans le Musée ou qu'on les montre dans
-les rues.
-
---Vive la señora!--s'écria plein d'enthousiasme celui qu'on appelait
-Vejarruco.--Elle parle d'or. On ne dira pas à cause de moi qu'il n'y
-a pas de braves, car si je ne suis pas avec les Aceros, c'est par la
-raison que j'ai une femme et trois enfants et que qui que ce soit peut
-se trouver empêché; sans quoi...
-
---Mais toi, tu n'as pas donné ta parole au gouverneur?--lui demanda la
-señora avec un douloureux sourire.
-
---Au gouverneur!--s'écria le nommé Frasquito Gonzalez.--Il n'y a pas
-dans tout le pays de coquin qui mérite plus que lui de recevoir une
-balle dans la tête. Gouverneur et Gouvernement, c'est tout un. Le curé
-nous a dit dimanche dans son prône tant de magnifiques choses sur les
-profanations et les insultes à la religion qu'on fait à Madrid... Ah!
-il fallait l'entendre! Enfin, il s'écria plusieurs fois du haut de la
-chaire que la religion n'avait plus de défenseurs.
-
---Voici le grand Cristobal Ramos--dit la señora en frappant fortement
-de la main sur l'épaule du Centaure.--Il monte à cheval; il se promène
-sur la place et sur la route royale pour attirer l'attention des
-soldats; ceux-ci l'aperçoivent et terrifiés par la fière mine du héros,
-ils prennent tous la fuite à demi-morts de peur.
-
-La señora termina sa phrase par un éclat de rire exagéré que rendait
-encore plus désagréable le profond silence de ses auditeurs.
-
---Sr. Pasolargo--continua-t-elle en reprenant son sérieux--dès que vous
-serez rentré chez vous, envoyez-moi ici votre fils Bartolomé. J'ai
-besoin d'avoir auprès de moi des gens de cœur; et encore peut-il bien
-arriver que ma fille et moi nous nous trouvions avec cela un beau matin
-assassinées.
-
---Señora!--s'écrièrent-ils tous ensemble.
-
---Señora!--répéta Caballuco en se levant.--Est-ce ou non une
-plaisanterie?
-
---Sr. Vejarruco, Sr. Pasolargo--continua la dame sans répondre au
-bravo de la localité,--je ne suis pas en sûreté dans ma maison. Aucun
-habitant d'Orbajosa ne peut l'être et moi encore moins que tous. Je
-vis dans des transes continuelles et je ne puis fermer l'œil de toute
-la nuit.
-
---Mais qui, qui oserait?...
-
---Allons donc!--s'écria fièrement Licurgo--moi qui suis vieux et
-affaibli je serais capable de me battre seul contre toute l'armée
-espagnole si elle faisait mine de vouloir toucher à un fil de la robe
-de la señora...
-
---Le Sr. Caballuco--dit Frasquito Gonzalez--suffit, et au-delà!
-
---Oh! non--répliqua sarcastiquement doña Perfecta.--Ne savez-vous pas
-que Ramos a donné sa parole au gouverneur?...
-
-Caballuco se rassit et mettant une jambe sur l'autre croisa les mains
-sur son genou.
-
---Je préfère un poltron--ajouta implacablement la dame--à la condition
-qu'il n'ait donné de parole à personne. Je cours peut-être le danger de
-voir ma maison assiégée, de voir arracher de mes bras ma fille chérie,
-de me voir moi-même maltraitée et outragée de la façon la plus infâme...
-
-Elle ne put continuer. La voix s'étrangla dans son gosier et elle
-fondit en larmes.
-
---Señora, pour l'amour de Dieu, calmez-vous!... Allons... il n'y a
-pas encore motif... dit vivement D. Inocencio d'un ton et d'un air
-profondément affligés.--Il faut d'ailleurs avoir un peu de résignation
-pour supporter les épreuves que Dieu nous envoie.
-
---Mais qui... señora? Qui oserait commettre de telles infamies?--demanda
-l'un des quatre assistants. Tout Orbajosa se lèverait immédiatement
-pour vous défendre.
-
---Oui, qui... qui?...--répétèrent-ils tous.
-
---Voyons, ne la fatiguez pas tous ainsi par des questions
-importunes--dit avec empressement le Penitenciario.--Vous pouvez vous
-retirer.
-
---Non, non, qu'ils restent--repartit vivement la señora en essuyant ses
-larmes. La compagnie de mes bons serviteurs est pour moi une grande
-consolation.
-
---Maudite soit ma race--dit le tio Lucas en se donnant un coup de poing
-sur le genou--si tous ces désagréments ne sont pas l'œuvre du neveu
-même de la señora.
-
---Du fils de D. Juan Rey.
-
---Du moment que je le vis à la station de Villahorrenda et que
-j'entendis sa voix mielleuse et ses cajoleries de courtisan--articula
-Licurgo--je le tins pour un très grand... je n'achève pas par respect
-pour la señora... Mais dès ce jour, je le jugeai... je l'appréciai,
-et je ne me trompais pas. Je sais très bien, comme dit l'autre, qu'un
-bout de fil saisi fait dévider l'écheveau et qu'à l'usage on connaît le
-drap, comme à la griffe on connaît le lion.
-
---Je n'entends pas qu'on parle mal devant moi de ce malheureux jeune
-homme--dit sévèrement la señora de Polentinos.--Quelque grandes
-que soient ses fautes, la charité m'interdit d'en parler et de les
-divulguer.
-
---Mais la charité--fit observer D. Inocencio avec une certaine
-énergie--ne nous empêche pas de prendre des précautions contre
-les méchants, et c'est de cela qu'il s'agit. Puisque, dans notre
-malheureuse Orbajosa, les caractères et le courage sont tombés si
-bas, et que cette population semble disposée à offrir la joue pour
-que quatre hommes et un caporal crachent dessus, unissons-nous pour
-chercher quelques moyens de défense.
-
---Je me défendrai comme je pourrai--dit avec résignation doña Perfecta
-en croisant les mains. Que la volonté de Dieu soit faite.
-
---Tant de bruit pour rien... Par la vie de!... On est dans cette maison
-plus peureux que la peur!--s'écria Caballuco, mi-sérieux, mi-jovial. Il
-semble vraiment que ce certain Pepito est une _région_ (lire légion) de
-démons. Ne vous alarmez pas, ma digne maîtresse. Mon petit neveu Juan
-qui est âgé de treize ans, gardera la maison, et nous verrons neveu
-contre neveu, lequel des deux l'emportera.
-
---Nous savons tous ce que signifient ton courage et ton audace--répliqua
-la dame.--Pauvre Ramos!... tu veux encore faire le brave, alors que tout
-le monde sait que tu n'es plus bon à rien!
-
-Ramos pâlit légèrement en fixant sur la señora un étrange regard mêlé
-d'épouvante et de respect.
-
---Ne me regarde donc pas ainsi. Tu sais déjà que les bravaches ne me
-font pas peur. Veux-tu que je te dise clairement ton fait? Eh! bien, tu
-es un lâche!
-
-Ramos, s'agitant comme s'il sentait dans toutes les parties de son
-corps des démangeaisons insupportables, manifestait la plus vive
-inquiétude. Ses narines expulsaient et aspiraient l'air bruyamment,
-comme les naseaux d'un cheval. A l'intérieur de cet énorme corps
-luttait contre elle-même pour en sortir, rugissante et prête à tout
-briser, une tempête, une violente apostrophe, une colossale sottise.
-Après avoir à moitié prononcé quelques paroles et en avoir mâchonné
-d'autres, il hurla en se levant:
-
---Je couperai la gorge au Sr. de Rey.
-
---Quelle extravagance! Tu es aussi stupide que lâche--dit en pâlissant
-la señora.--Que parles-tu d'égorger, alors que je ne veux faire égorger
-qui que ce soit et moins encore que tout autre mon neveu, que j'aime
-malgré ses forfaits?
-
---L'assassinat! Quelle atrocité!--s'écria scandalisé, le Sr. D.
-Inocencio.--Cet homme est fou.
-
---Assassiner!..... La seule idée d'un assassinat me remplit
-d'épouvante, Caballuco--dit la señora en fermant doucement ses beaux
-yeux.--Pauvre homme! Dès que tu as voulu faire preuve de courage, tu
-t'es mis à hurler comme une bête fauve.--Va-t-en d'ici, Ramos: tu me
-fais horreur.
-
---La señora n'a-t-elle pas dit qu'elle a peur? N'a-t-elle pas dit
-qu'on assiégera sa maison, qu'on lui enlèvera sa fille?
-
---Oui, je le crains.
-
---Et c'est un seul homme qui fera cela--dit Ramos avec mépris, en
-s'asseyant de nouveau.--Cela, c'est le Sr. D. Pepe Poquita Cosa[30]
-qui le fera avec ses mathématiques! J'ai eu tort de dire que je lui
-tordrais le cou. Quand on a affaire à un marmouset de cette espèce, il
-n'y a qu'à le prendre par l'oreille et à lui faire faire un plongeon
-dans la rivière.
-
- [30] Monsieur Joseph-Peu-de-Chose.
-
---Bon; épanouis-toi la rate, maintenant, imbécile.--Ce n'est pas mon
-neveu seul qui peut commettre toutes les infamies dont tu viens de
-parler et que je crains: s'il était seul, je ne le craindrais pas.
-J'ordonnerais à Librada de se tenir sur la porte avec un balai, et cela
-suffirait..... Mais il n'est pas seul, non.
-
---Qui donc?...
-
---Ne fais pas la bête. Ne sais-tu pas que mon neveu et le brigadier qui
-commande cette troupe de l'enfer ont _confabulé_?
-
---Confabulé!--s'écria Caballuco d'un ton qui montrait qu'il ne
-comprenait pas ce mot.
-
---C'est-à-dire qu'ils sont de connivence,--dit le tio Licurgo.--Confabuler
-signifie être de connivence. J'ai parfaitement compris ce que veut dire
-la señora.
-
---Tout se réduit à ceci: que le brigadier et les officiers sont comme
-la chair de l'ongle de D. José, et que ce qu'il veut, les soldats le
-veulent aussi, et que ces soldats commettront toute sorte de forfaits
-et d'infamies parce que cela est leur métier.
-
---Et nous n'avons maintenant plus d'alcade pour nous protéger.
-
---Ni de juge.
-
---Ni de gouverneur. C'est-à-dire que nous sommes à la merci de cette
-infâme canaille.
-
---Hier,--dit Vejarruco--quelques soldats enlevèrent, par surprise, la
-plus jeune fille du tio Julian, et la pauvrette n'a pas osé retourner
-chez ses parents; il y a plus, on l'a rencontrée, tout en larmes et
-pieds nus, près de l'ancienne petite fontaine, rassemblant les morceaux
-de sa cruche cassée.
-
---Pauvre D. Gregorio Palomeque!--dit Frasquito Gonzalez.--Vous savez
-bien le secrétaire de Naharilla Alta. Ces brigands de soldats lui ont
-volé tout l'argent qu'il avait dans sa caisse. Et lorsqu'on a raconté
-la chose au brigadier, celui-ci s'est contenté de répondre que ce
-n'était pas vrai!
-
---Des tyrans pires que ceux-là, ne naquirent jamais d'une femme--dit un
-autre.--Quand je vous dis que c'est justement pour cela que je ne suis
-pas aussi avec les Aceros!...
-
---Et que sait-on de Francisco Acero?--demanda tranquillement doña
-Perfecta.--Je serais désolée qu'il lui arrivât malheur. Dites-moi, D.
-Inocencio, Francisco Acero n'est-il pas né à Orbajosa?
-
---Non, señora. Son frère et lui sont de Villajuan.
-
---Je le regrette pour Orbajosa--dit doña Perfecta.--Cette pauvre ville
-dégénère. Savez-vous si Francisco Acero a donné au gouverneur sa parole
-de ne pas inquiéter les pauvres petits soldats dans leurs enlèvements
-de jeunes filles, dans leurs actes irréligieux, dans leurs sacrilèges,
-dans leurs infâmes félonies?
-
-Caballuco bondit. Ce n'était plus seulement une piqûre qu'il recevait,
-mais un atroce coup de sabre. Le visage cramoisi et les yeux
-étincelants, il s'écria:
-
---J'ai donné ma parole au gouverneur, parce que le gouverneur m'a dit
-que la troupe venait ici avec de bonnes intentions!
-
---Ne hurle pas, animal. Parle comme tout le monde et nous t'écouterons.
-
---Je lui ai promis que ni moi ni aucun de mes amis nous ne lèverions
-de guerillas sur le territoire d'Orbajosa... A qui a voulu en sortir,
-parce qu'il se sentait possédé du démon de la guerre, j'ai dit:
-«_Va-t-en rejoindre les Aceros, car ici nous ne bougeons pas_...
-Mais j'ai à ma disposition bien des gens honorables, oui señora,
-et dévoués, oui señora, et braves, oui señora, qui sont éparpillés
-dans les hameaux, dans les villages, dans les faubourgs, dans les
-montagnes, chacun chez lui, eh! Et je n'ai qu'à leur dire la moitié
-d'un demi-mot, eh! Et tous décrocheront leurs escopettes, eh! Et ils
-iront tous avec empressement, à cheval ou à pied, partout où je leur
-ordonnerai d'aller... Et qu'on ne vienne pas me faire la leçon, parce
-que si j'ai donné ma parole, c'est parce que je l'ai donnée, et si je
-ne sors pas c'est parce que je ne veux pas sortir, et si je veux qu'il
-y ait des guérillas, il y en aura, et si je ne le veux pas il n'y en
-aura pas: parce que je suis qui je suis, le même homme que toujours;
-ils le savent tous bien... Et, je le répète, qu'on ne vienne pas me
-faire la leçon, comprenez-vous?... et qu'on ne me parle pas comme il ne
-faut pas me parler, comprenez-vous?... Et si on veut qu'on sorte, qu'on
-me le dise clairement, comprenez-vous?... parce que Dieu nous a donné
-la langue pour dire ceci et cela. La señora sait bien qui je suis, de
-même que je sais que je lui dois la chemise que je porte, et le pain
-que je mange aujourd'hui, et le premier garbanzo[31] que je suçai
-lorsque je fus venu au monde, et le cercueil dans lequel on mit mon
-père quand il mourut, et les médecines et le médecin qui me rendirent
-la santé, alors que j'étais malade, et la señora sait bien que si elle
-me dit: «Caballuco, brise-toi la tête», j'irai dans ce coin et je
-me la briserai contre le mur; la señora sait bien que si elle me dit
-maintenant qu'il fait jour, quoique je voie la nuit, je croirai que
-je me trompe et qu'il est en effet plein jour; la señora sait bien
-qu'elle et ce qui lui appartient passent avant ma vie, et que, si en
-ma présence un moustique la pique, je ne pardonne à celui-ci que parce
-qu'il est moustique; la señora sait bien que je l'aime plus que tout
-ce qui existe sous le soleil... A un homme de cœur tel que moi, on se
-contente de dire: «Caballuco, ou bien animal, fais ceci ou fais autre
-chose». Et trêve de cérémonies et de raisons pour et de raisons contre,
-et de petits prônes à rebours et de piqûres par-ci et de morsures
-par-là.
-
- [31] Pois chiche.
-
---Allons, allons, calme-toi!--dit avec bonté doña Perfecta.--Tu t'es
-essoufflé comme ces orateurs républicains qui venaient prêcher ici
-la religion libre, l'amour libre, et je ne sais combien de choses
-libres... Qu'on t'apporte un verre d'eau.
-
-Caballuco fit de son mouchoir une sorte de torchon, de paquet serré ou
-plutôt de pelote et le passa sur son large front et son occiput pour
-ôter de ces deux parties de sa tête la sueur qui les couvrait. On lui
-apporta un verre d'eau, et M. le Chanoine, avec une débonnaireté qui
-allait parfaitement à son caractère sacerdotal, le prit lui-même des
-mains de la servante pour le lui offrir et soutenir le plateau pendant
-qu'il buvait. L'eau s'engouffrait dans le gosier de Caballuco en
-produisant un clapotis sonore.
-
---Maintenant, apportez-en un autre pour moi, señora Librada--dit D.
-Inocencio. Je suis aussi quelque peu altéré.
-
-
-
-
-XXII.
-
-RÉVEIL.
-
-
---Pour ce qui est des guerillas--dit doña Perfecta quand ils eurent
-achevé de boire--je n'ai qu'un conseil à te donner: fais ce que te
-dicte ta conscience.
-
---Je n'entends rien aux dictées--répondit le Centaure. Je ferai ce
-qu'il plaira à la señora que je fasse.
-
---Mais je ne te conseillerai rien dans une aussi grave
-affaire--répondit-elle avec la circonspection et la modestie qui lui
-seyaient si bien.--C'est très grave, excessivement grave:... je ne peux
-rien te conseiller.
-
---Mais votre avis?...
-
---Mon avis est que tu ouvres les yeux et que tu voies, que tu ouvres
-les oreilles et que tu entendes... Consulte ton cœur... je t'accorde
-que tu as un grand cœur... Consulte ce juge, ce conseiller qui en sait
-si long, et fais ce qu'il te commandera.
-
-Caballuco médita: il pensa tout ce que peut penser un glaive.
-
---Nous nous sommes comptés hier à Naharilla Alta--dit Vejarruco--et
-nous nous sommes trouvés treize, capables de tenter n'importe quelle
-aventure... Mais comme nous craignions que la señora ne se fâchât, nous
-n'avons rien fait. Il est déjà temps de tondre les moutons.
-
---Ne te préoccupe pas de la tonte--dit la señora.--Il y a encore du
-temps. Et cela ne l'empêchera pas de se faire.
-
---Mes deux garçons se sont disputés hier--dit à son tour le tio
-Licurgo--parce que l'un voulait aller rejoindre Francisco Acero, et que
-l'autre ne voulait pas. Je leur ai dit: «Patience, mes enfants, tout
-s'arrangera. Ne vous pressez pas; on fait ici d'aussi bon pain qu'en
-France.»
-
---Roque Pelomalo me dit hier soir--raconta de son côté le tio
-Pasolargo--que si le Sr. Ramos l'ordonnait, ils seraient tous ce matin
-sous les armes. Quel dommage que les deux frères Burguillos soient
-allés labourer les terres de Lugarnoble!..
-
---Allez les chercher--interrompit vivement la señora.--Sr. Lucas,
-faites donner un cheval au tio Pasolargo.
-
---Si la señora et le Sr. Ramos me l'ordonnent--dit Frasquito
-Gonzalez--j'irai voir à Villahorrenda si le garde forestier Robustiano
-et son frère Pedro veulent aussi...
-
---L'idée me semble bonne. Robustiano n'ose pas venir à Orbajosa, parce
-qu'il me doit une misère. Tu peux lui dire que je lui abandonne les
-six duros et demi... Ces pauvres gens, qui savent si généreusement se
-sacrifier pour une bonne cause se contentent de si peu... N'est-il pas
-vrai, Sr. D. Inocencio?
-
---Notre bon Ramos--répondit le chanoine--était en train de me dire
-que ses amis sont mécontents de lui, à cause de sa tiédeur; mais,
-qu'aussitôt qu'ils le verront bien décidé, ils prendront tous les armes.
-
---Eh! quoi, tu serais décidé à te mettre en campagne?--dit la
-señora.--Je ne t'ai pas conseillé cela, et si tu le fais, ce sera de
-ton propre mouvement. Le Sr. D. Inocencio n'a pas prononcé non plus
-une seule parole dans ce sens. Mais si tu en décides ainsi, c'est que
-tu as sans doute de puissantes raisons...--Dis-moi, Cristobal, veux-tu
-souper? Veux-tu prendre quelque chose?... Sans cérémonies.....
-
---Pour ce qui est de conseiller au Sr. Ramos de se mettre en
-campagne--dit D. Inocencio en regardant par-dessus les verres de ses
-lunettes--la señora a raison. En ma qualité de prêtre, je ne puis
-vraiment pas le lui conseiller. Je sais que quelques-uns le font et
-qu'ils prennent même les armes; mais cela me paraît malséant, très
-malséant, et ce n'est pas moi qui les imiterai. Je pousse le scrupule
-jusqu'au point de ne pas même dire un seul mot au Sr. Ramos, au sujet
-de la délicate question d'un soulèvement. Je sais qu'Orbajosa le
-désire: je sais que tous les habitants de cette noble cité le béniront;
-je sais qu'il se passera ici des faits éclatants dignes d'être
-enregistrés par l'histoire; mais qu'il me soit cependant permis de
-garder sur tout cela un silence prudent.
-
---Voilà qui est parfaitement dit--ajouta doña Perfecta.--Je n'aime
-pas que les prêtres se mêlent de pareilles affaires. Un ecclésiastique
-éclairé doit se comporter ainsi. Nous savons très bien que dans des
-circonstances graves et solennelles, par exemple lorsque le pays et la
-foi sont en danger, les prêtres ne sortent pas de leur rôle en excitant
-les hommes au combat et même en y prenant part. Puisque Dieu lui-même
-a pris part à de célèbres batailles sous la forme apparente d'anges ou
-de saints, ses ministres peuvent bien le faire aussi. Combien d'évêques
-ne se mirent-ils pas à la tête des armées castillanes, durant la guerre
-contre les infidèles?
-
---Un très grand nombre, et quelques-uns d'entre eux furent même
-d'illustres guerriers. Mais notre époque, señora, ne ressemble
-pas à la leur. Il est vrai que, si nous considérons attentivement
-les choses, la foi court peut-être encore plus de dangers... Que
-représentent en effet ces troupes qui occupent notre ville et les
-villages des environs? Que représentent-elles? Sont-elles autre chose
-que l'infâme instrument dont se servent, pour leurs perfides conquêtes
-et l'extermination des croyances, les athées et les protestants dont
-Madrid est infesté?... Nous ne le savons tous que trop. Dans ce centre
-de corruption, de scandale, d'irréligion et d'incrédulité, quelques
-hommes funestes, vendus à l'étranger, prennent à tâche de détruire
-dans notre Espagne le germe de la foi... Car, que croyez-vous? Ils
-nous laissent dire la messe comme ils vous laissent l'entendre, par
-un reste de considération, de pudeur... mais au premier jour... Pour
-ma part je suis tranquille. Je suis un homme que ne fait agir aucun
-intérêt temporel ou mondain. La señora doña Perfecta le sait très
-bien, comme le savent toutes les personnes qui me connaissent. Je suis
-tranquille, et le triomphe des méchants ne m'effraie pas. Je sais bien
-que des épreuves terribles nous attendent, que la vie de tous ceux qui,
-comme moi, exercent le sacerdoce tient à un cheveu, parce qu'il se
-passera en Espagne, n'en doutez pas, des scènes du genre de celles de
-la Révolution française où dans un seul jour périrent des milliers de
-pieux ecclésiastiques... Mais, je ne m'effraie pas. Quand on viendra
-pour m'égorger, je tendrai le cou! j'ai déjà assez vécu. A quoi suis-je
-bon? A rien, à rien, à rien.
-
---Que je me voie dévoré par des chiens--s'écria Vejarruco, en montrant
-son poing dur et fort comme un marteau--si nous n'en avons pas bientôt
-fini avec toute cette bande d'infâmes voleurs!
-
---On dit que c'est la semaine prochaine qu'ils doivent commencer la
-démolition de la cathédrale--indiqua Frasquito Gonzalez.
-
---Je suppose qu'ils se serviront de pioches et de marteaux pour
-la démolir--dit en souriant le chanoine. Il y a des ouvriers qui
-n'emploient pas de pareils outils et qui, cependant, mettent moins de
-temps à construire. Vous savez bien que, d'après une pieuse tradition,
-notre magnifique chapelle du «Sagrario» fut démolie par les Mores en
-un mois, et qu'elle fut ensuite réédifiée par les anges en une seule
-nuit... Laissez-les, laissez-les démolir.
-
---Le curé de Naharilla nous a raconté l'autre soir--dit
-Vejarruco--qu'il reste déjà si peu d'églises debout à Madrid que
-quelques prêtres disent la messe au milieu de la rue, et que, comme on
-les bâtonne, on les injurie et on leur crache au visage, beaucoup ne
-veulent plus la dire.
-
---Heureusement, mes enfants--fit remarquer D. Inocencio--nous n'avons
-pas encore eu ici de scènes de ce genre. Et pourquoi? Parce qu'on sait
-quelle sorte de gens vous êtes; parce qu'on connaît votre ardente piété
-et votre courage... Je ne garantirais pas la vie sauve aux premiers
-qui oseront toucher à nos prêtres et à notre culte... En revanche,
-il faut dire aussi que si l'on ne les arrête à temps, ces mécréants
-commettront des atrocités. Pauvre Espagne, si pieuse, si humble et
-si bonne!.. Qui aurait dit qu'elle en arriverait à de pareilles
-extrémités!... Mais je soutiens que l'impiété ne triomphera pas, non,
-mes amis. Il y a encore des gens courageux, il y a encore des hommes
-comme ceux d'autrefois, n'est-il pas vrai, Sr. Ramos?
-
---Il y en a encore, oui monsieur--répondit le Centaure.
-
---J'ai une foi aveugle dans le triomphe de la loi de Dieu. Des gens
-se lèveront pour sa défense. Si ce ne sont pas ceux-ci, ce seront
-ceux-là. Quelqu'un remportera la palme de la victoire et avec elle, la
-gloire éternelle. Les méchants, s'ils ne périssent pas aujourd'hui,
-périront demain.--Celui qui va contre la loi de Dieu, succombera,
-c'est inévitable. Que ce soit d'une façon ou que ce soit d'une autre,
-il faut qu'il succombe. Ni ses subtilités, ni ses artifices, ni ses
-ruses ne le sauveront. La main de Dieu est levée sur cet impie: elle
-ne peut manquer de le frapper. Ayons pitié de lui, et faisons des vœux
-pour son repentir... Quant à vous, mes enfants, n'attendez pas que
-je vous dise un seul mot à propos de l'aventure que, certainement,
-vous allez tenter. Je sais que vous êtes de braves gens; je sais que
-votre généreuse détermination et le noble mobile qui vous poussent
-lavent d'avance les taches que le péché d'avoir versé le sang pourrait
-laisser sur vous; je sais que Dieu vous bénit, que votre triomphe,
-et, s'il le fallait, votre mort, vous grandiront aux yeux des hommes
-comme aux yeux de Dieu; je sais que vous méritez des palmes, des
-louanges et des honneurs de toute sorte; mais, en dépit de tout cela,
-mes chers enfants, mes lèvres ne vous exciteront pas au combat. Je ne
-l'ai encore jamais fait, et je ne le ferai pas davantage maintenant.
-Ne prenez pour règle de conduite que l'impulsion de votre noble cœur.
-S'il vous commande de rester chez vous, restez-y, s'il vous commande
-de vous soulever, soulevez-vous au moment opportun. Je me résigne
-au rôle de martyr et je suis prêt à tendre ma gorge au bourreau, si
-cette misérable troupe reste ici. Si, au contraire, un noble, ardent
-et pieux effort des enfants d'Orbajosa contribue à la grande œuvre
-de délivrance de nos malheureuses contrées, l'idée seule que je suis
-votre compatriote me rendra le plus heureux des hommes, et toute ma vie
-d'études, de sainteté, de pénitence, de résignation ne me paraîtra pas
-aussi digne de m'ouvrir les portes du ciel que le serait un seul jour
-de votre glorieux héroïsme.
-
---On ne saurait ni plus ni mieux dire!--s'écria doña Perfecta
-enthousiasmée.
-
-Caballuco s'était avancé sur son siège, les coudes posés sur les
-genoux. Lorsque le chanoine eut fini de parler, il lui prit la main et
-la baisa avec une ardente ferveur.
-
---Meilleur homme que celui-là n'est jamais né d'une femme--dit le tio
-Licurgo en essuyant ou en feignant d'essuyer une larme.
-
---Vive le Sr. Penitenciario!--cria Frasquito Gonzalez en se dressant
-sur ses pieds et lançant son bonnet au plafond.
-
---Silence!--interrompit la señora.--Frasquito, assieds-toi. Tu es de
-ceux qui parlent beaucoup et agissent peu...
-
---Béni soit Dieu, qui vous fait si bien dire!--s'écria Cristobal
-transporté d'admiration.--Quelles deux nobles personnes se trouvent
-devant moi!... Tant qu'elles sont en vie, pourquoi désirerait-on
-en voir d'autres au monde?... Tous les Espagnols devraient leur
-ressembler... Mais, comment en serait-il ainsi, lorsque notre pays
-n'est peuplé que de vauriens! A Madrid, d'où nous viennent les lois et
-les fonctionnaires, tout est brigandage et comédie. Pauvre religion,
-dans quel état ils t'ont mise!... On ne voit plus que des iniquités!...
-Señora doña Perfecta, Sr. D. Inocencio, par l'âme de mon père par l'âme
-de mon aïeul, par le salut de la mienne, je jure que je désire mourir...
-
---Mourir!
-
---Que ces chiens de soldats m'exterminent; et je dis qu'ils
-m'exterminent, parce que je ne puis moi-même les mettre en pièces. Je
-ne suis qu'un petit garçon.
-
---Ramos, tu es un grand homme--dit solennellement la señora.
-
---Je suis grand, je suis grand?... Oui, je suis très grand par le
-cœur, mais ai-je des places fortes, ai-je de la cavalerie, ai-je de
-l'artillerie à ma disposition?
-
---Ce sont là des choses--dit en souriant doña Perfecta--dont à ta place
-je me préoccuperais fort peu. L'ennemi n'a-t-il pas ce qui te manque?
-
---Si.
-
---Eh! bien, prends-le lui...
-
---Nous le lui prendrons, señora. Quand je vous dis que nous le lui
-prendrons...
-
---Mon cher Ramos--s'écria D. Inocencio,--quelle enviable situation est
-la vôtre!... Se détacher de la foule; s'élever au-dessus de la vile
-multitude, se mettre au rang des plus fameux héros du monde... pouvoir
-dire que la main de Dieu guide votre main!... Oh! quelle gloire et
-quel honneur! Je ne vous flatte pas, mon cher ami. Quelle prestance,
-quelle bonne mine, quelle vigueur!... Non, des hommes de cette trempe
-ne peuvent mourir. Le Seigneur est avec eux et le plomb et le fer
-ennemis s'arrêtent... n'osent pas... pourraient-ils oser les frapper
-venant d'armes et des mains hérétiques?... Mon cher Caballuco, en
-vous voyant, en voyant votre air martial, votre noble attitude, je ne
-puis m'empêcher de me rappeler ces vers du poème de la conquête de
-Trébizonde:
-
- «Le valeureux Roldan, armé de pied en cap, arriva, monté sur son
- coursier, le vigoureux Briador, sa pesante épée Durlindana bien
- assujettie à la ceinture, la lance en arrêt et le solide bouclier
- passé à son bras gauche. A travers la visière du heaume, ses yeux
- ardents lançaient des flammes, il frémissait et, s'inclinant avec
- sa lance ainsi qu'un jonc flexible, fièrement défiait toute l'armée
- ennemie.
-
---Très bien--s'écria le tio Licurgo en battant des mains.--Et moi aussi
-je dis comme D. Reinaldos:
-
- «Que personne ne touche à don Reinaldos s'il veut se bien tirer
- d'ici! Celui qui voudrait autre chose en sera si bien récompensé
- que ni lui ni aucun de ceux qui le suivront ne sortira de mes mains
- avant d'avoir été haché en pièces ou vigoureusement châtié.»
-
---Ramos, tu ne refuseras pas de souper, tu ne refuseras pas de prendre
-quelque chose, n'est-il pas vrai?--dit la señora.
-
---Je ne prends rien, rien, rien,--répondit le Centaure--à moins que
-vous n'ayez, par hasard, un plat de poudre à me servir.
-
-Cela disant, il poussa un bruyant éclat de rire, fit plusieurs tours
-dans l'appartement, tandis que tout le monde l'examinait attentivement,
-puis, s'arrêtant auprès du groupe, il fixa les yeux sur doña Perfecta,
-et d'une voix de tonnerre s'écria:
-
---Je dis qu'il n'y a plus rien à dire. Vive Orbajosa, mort à Madrid!
-
-Et il déchargea un tel coup de poing sur la table que le plancher en
-trembla.
-
---Quelle puissante vigueur!--s'écria D. Inocencio.
-
---Tu as des poings qui...
-
-Tous les assistants contemplèrent la table qu'il venait de casser en
-deux.
-
-Puis, ils reportèrent leurs regards sur l'émule de Reinaldos,
-c'est-à-dire sur Caballuco, qu'il leur semblait ne pouvoir jamais assez
-admirer... Indubitablement, il y avait dans sa large figure, dans ses
-yeux verts éclairés d'étranges reflets fauves, dans sa noire chevelure,
-dans son corps herculéen, une certaine expression, un certain air de
-grandeur, une sorte de reflet ou plutôt un souvenir des grandes races
-qui établirent leur domination sur le monde. Mais son aspect général
-révélait une déplorable dégénération, et ce n'était pas sans peine
-qu'on parvenait à retrouver dans la brutalité actuelle l'héroïque
-noblesse d'autrefois. Il ressemblait aux grands hommes de D. Cayetano,
-comme le mulet ressemble au cheval.
-
-
-
-
-XXIII.
-
-MYSTÈRE.
-
-
-L'entretien dura encore longtemps après ce que nous venons d'en
-rapporter; mais si nous omettons la suite, c'est qu'elle n'est pas
-indispensable à la bonne intelligence de ce récit. Les assistants
-finirent cependant par se retirer, et, comme d'habitude le Sr. D.
-Inocencio resta après tous les autres. La señora et le chanoine
-n'avaient pas encore eu le temps d'échanger deux mots, lorsque pénétra
-dans la salle à manger une vieille domestique de confiance qui était le
-bras droit de doña Perfecta; celle-ci, la voyant inquiète et troublée,
-se troubla aussi, parce qu'aussitôt elle soupçonna qu'il était survenu
-quelque chose de fâcheux dans la maison.
-
---Je ne trouve nulle part la señorita--répondit la servante aux
-questions que lui adressa la señora.
-
---Dieu du ciel!... Rosario!... Où donc est ma fille?
-
---Que la Sainte-Vierge de Bon-Secours me soit en aide! cria le
-Penitenciario en prenant son chapeau et se disposant à marcher sur les
-talons de doña Perfecta.
-
---Cherchez-la bien... Mais, n'était-elle pas avec toi dans sa chambre?
-
---Pardon, señora,--répondit la vieille domestique toute
-tremblante--mais le démon m'a tentée--et je me suis endormie.
-
---Que maudit soit ton sommeil... Mon Dieu, que s'est-il donc passé?...
-Rosario... Rosario!... Librada!...
-
-Ils montèrent, descendirent, remontèrent, redescendirent, et, une
-lumière à la main, explorèrent toutes les pièces de la maison. Enfin,
-on entendit la voix du Penitenciario dans l'escalier:
-
---La voici, la voici criait-il avec joie. La voici qui arrive.
-
-Un instant après, la mère et la fille se trouvaient face à face dans la
-galerie supérieure.
-
---Où étais-tu?--demanda doña Perfecta d'un ton sévère en examinant
-attentivement la physionomie de la jeune fille.
-
---Dans le jardin--répondit celle-ci plus morte que vive.
-
---Dans le jardin à cette heure? Rosario, Rosario!...
-
---J'avais chaud, je me suis mise à la croisée, mon mouchoir est tombé
-et je suis descendue le chercher.
-
---Pourquoi n'as-tu pas dit à Librada d'aller le prendre? Librada!... Où
-est cette fille?... Est-ce qu'elle s'est aussi endormie?
-
-Librada apparut enfin. Son pâle visage reflétait la confusion et
-l'effroi du coupable.
-
---Que signifie?... Où étais-tu?--lui demanda sa maîtresse d'une voix
-terrible.
-
---Eh! bien, señora... j'étais descendue dans la chambre qui donne sur
-la rue pour prendre du linge... et je m'y suis endormie.
-
---Tout le monde s'est donc endormi cette nuit dans ma maison? Je crois
-fort que quelqu'un n'y dormira pas demain. Rosario, tu peux te retirer.
-
-Comprenant qu'il était indispensable d'agir avec promptitude et
-énergie, la señora et le chanoine commencèrent sur-le-champ leurs
-investigations. Questions, menaces, prières, promesses furent tour à
-tour employées avec une habileté consommée pour arriver à découvrir
-ce qui s'était passé. Elles n'amenèrent pas la découverte d'une ombre
-même de culpabilité chez la vieille servante; mais Librada fit de
-suite, au milieu de larmes et de sanglots, l'aveu complet de toutes ses
-friponneries, que nous résumerons ainsi:
-
-Presque aussitôt après qu'il eut été logé dans la maison, le Sr.
-Pinzon commença à regarder tendrement la señorita Rosario. Il donna
-de l'argent à Librada, d'après le dire de celle-ci, pour qu'elle lui
-servît de messagère et portât les lettres et les billets doux. Bien
-loin de s'en montrer offensée, la señorita parut au contraire très
-joyeuse de les recevoir, et quelques jours se passèrent de cette façon.
-Enfin, la servante déclara que la señorita et le Sr. Pinzon avaient
-convenu de se voir et de se parler cette nuit même à la fenêtre de la
-chambre de ce dernier donnant sur le jardin. Ils firent part de leur
-projet à Librada, laquelle leur offrit de le favoriser, moyennant une
-somme d'argent qui lui fut immédiatement comptée. Suivant ce qui avait
-été convenu, Pinzon devait sortir de la maison à l'heure habituelle,
-y revenir en cachette à neuf heures et s'enfermer dans sa chambre,
-de laquelle il ressortirait clandestinement plus tard pour rentrer
-enfin dans la nuit sans mystère à la maison comme de coutume. De
-cette manière, il n'éveillerait pas de soupçons. La servante attendit
-Pinzon qui, bien enveloppé dans son manteau, entra sans rien dire. Il
-s'enferma dans sa chambre juste au moment où la señorita descendait au
-jardin. Durant l'entrevue, Librada se tint en sentinelle sur la galerie
-afin d'avertir le militaire des dangers qui pouvaient survenir, et au
-bout d'une heure celui-ci sortit, comme il était entré, enveloppé dans
-son manteau sans dire une parole.
-
-La confession terminée, D. Inocencio demanda à la malheureuse:
-
---Es-tu bien sûre que celui qui est entré et sorti était le Sr. Pinzon?
-
-La coupable ne répondit pas; sa physionomie révélait une grande
-perplexité.
-
-La señora devint verte de colère.
-
---As-tu vu son visage?
-
---Mais qui aurait-ce donc été, si ce n'était lui?--répondit la
-domestique.--Je suis certaine que c'était lui. Il alla tout droit à sa
-chambre... il connaissait parfaitement le chemin.
-
---C'est étrange--dit le chanoine.--Vivant dans la maison, il n'avait
-pas besoin de s'entourer de tant de mystère... Il pouvait prétexter une
-indisposition et rester... N'est-il pas vrai, señora?
-
---Librada,--s'écria celle-ci au comble de la fureur,--je te jure par le
-Sauveur crucifié que tu iras aux galères.
-
-Et elle joignit les mains en entre-croisant ses doigts avec tant de
-force que le sang fut près d'en jaillir.
-
---Sr. D. Inocencio--poursuivit-elle--mourons... il ne nous reste plus
-qu'à mourir.
-
-Puis elle fondit en larmes.
-
---Du courage, ma chère señora--dit l'ecclésiastique d'une voix
-émue.--Beaucoup de courage... C'est maintenant qu'il faut en avoir.
-Ceci demande du calme et un grand cœur.
-
---Le mien est immense, dit en sanglotant la señora de Polentinos.
-
---Le mien est tout petit--dit le chanoine--cependant nous verrons.
-
-
-
-
-XXIV.
-
-LA CONFESSION.
-
-
-Pendant ce temps, le cœur brisé, les yeux secs, ne pouvant trouver ni
-calme ni repos, pénétrée d'une douleur immense et sentant sa pensée
-aller sans cesse et revenir du monde à Dieu et de Dieu au monde,
-Rosario, presque sans force, à demi-folle, était, à cette heure avancée
-de la nuit, seule au milieu de l'obscurité et du silence, dans sa
-chambre, à genoux sur le carreau, les pieds nus, les mains jointes, le
-sein brûlant, appuyée contre le bord de son lit.
-
-Elle s'efforçait de ne pas faire le moindre bruit afin de ne pas
-éveiller l'attention de sa mère qui devait dormir ou feindre de dormir
-dans la chambre voisine. En proie à une vive surexcitation, elle éleva
-ainsi sa pensée vers le ciel:
-
---Seigneur, Dieu que j'aime, pourquoi ne savais-je pas mentir autrefois
-et le sais-je maintenant? Pourquoi sais-je maintenant dissimuler?
-Serais-je une femme perdue?... Est-ce que ce que je sens et qui
-m'indigne est la chute irrémédiable de celles qui ne doivent plus se
-relever?... Ai-je cessé d'être bonne et honnête?... Je ne me connais
-plus. Est-ce moi ou une autre qui se trouve où je suis?... Que de
-choses terribles en si peu de jours! Que de sensations différentes!...
-Seigneur mon Dieu, écoutes-tu ma voix ou suis-je condamnée à prier
-éternellement sans être entendue?... Je suis bonne et personne ne me
-convaincra que j'ai cessé de l'être. Aimer, aimer de toute son âme,
-est-ce donc un crime?... Mais non, c'est une illusion, c'est une
-erreur. Je suis pire que les plus mauvaises femmes de la terre. Je sens
-en moi comme un serpent qui me mord et remplit mon cœur de venin...
-Qu'est-ce donc que j'éprouve?... Mon Dieu, pourquoi ne me fais-tu pas
-mourir...? Pourquoi ne me plonges-tu pas pour jamais dans l'enfer?...
-C'est épouvantable, mais je le confesse, je le confesse ici seule
-devant Dieu qui m'entend, comme je le confesserai devant le prêtre:
-J'abhorre ma mère!... Pourquoi, mon Dieu, pourquoi en est-il ainsi? Il
-ne m'a pas dit un seul mot de ma mère. Je ne sais comment cela s'est
-fait. Combien je suis infâme! Le démon s'est emparé de moi. Seigneur,
-viens à mon aide,... car je ne puis me dominer. Une force invincible me
-pousse à quitter cette maison. Je veux fuir, je veux m'en aller d'ici
-au plus vite. S'il ne vient pas me prendre, lui, j'irai le retrouver en
-me traînant derrière lui sur les chemins... Quelle divine allégresse
-est celle qui, dans mon cœur, se confond avec une si amère affliction?
-Seigneur, mon Dieu et mon père, éclaire-moi. La seule chose que je
-désire c'est: aimer! Je ne suis pas née pour la haine qui me dévore...
-Je ne suis née ni pour mentir, ni pour dissimuler, ni pour tromper.
-Demain je m'en irai au milieu de la rue, et à tous les passants je
-dirai, je crierai: _j'aime, j'abhorre_... De cette façon mon cœur se
-soulagera... Quel bonheur ce serait de pouvoir tout concilier, de
-pouvoir aimer et respecter tout le monde! Que la Très Sainte-Vierge me
-vienne en aide!... Encore cette pensée terrible... Je ne veux pas y
-penser et j'y pense malgré moi. Je ne veux pas éprouver ce sentiment
-et je l'éprouve. Ah! je ne puis, hélas m'y tromper! Je ne peux ni
-détruire ni atténuer ce sentiment... mais je puis le confesser et je le
-confesse et navrée, je te dis: Seigneur, j'abhorre ma mère!!
-
-Enfin, elle s'endormit. Durant son sommeil agité, l'imagination lui
-représentait en le défigurant un peu, mais sans en altérer l'ensemble,
-tout ce qu'elle avait fait cette nuit. Elle entendait l'horloge de
-la cathédrale sonner neuf heures; elle voyait avec joie la vieille
-servante dormir comme une bienheureuse, et elle sortait tout doucement
-de sa chambre, elle descendait l'escalier avec tant de précautions
-qu'elle n'avançait pas un pied avant d'être sûre de ne pas produire le
-moindre bruit. Elle sortait dans le jardin après avoir fait le tour par
-la chambre des bonnes et la cuisine; dans le jardin, elle s'arrêtait
-un moment pour regarder le ciel qui était noir et émaillé d'étoiles.
-L'air était calme. Aucun bruit ne troublait la profonde tranquillité
-de la nuit. Il lui semblait que des yeux attentifs se fixaient
-silencieusement sur elle et que des oreilles écoutaient dans l'attente
-d'un grand événement... La nuit observait.
-
-Elle s'approchait ensuite de la porte vitrée de la salle à manger et
-d'une certaine distance, craignant d'être aperçue de ceux qui s'y
-trouvaient, elle regardait à l'intérieur. A la lumière de la lampe,
-elle apercevait sa mère qui lui tournait le dos. Le Penitenciario
-était à droite et son profil se décomposait d'une manière étrange; son
-nez s'allongeait comme le bec d'un oiseau fantastique, tandis que le
-reste de la figure se transformait en une épaisse masse d'ombre noire
-durement découpée, anguleuse, distincte, allongée et comique. En face
-était Caballuco ayant plutôt l'aspect d'un dragon fabuleux que d'un
-homme. Rosario voyait ses yeux verts briller comme deux lanternes
-à verres convexes. Cette lueur et l'imposante mine de l'animal lui
-faisaient peur. Le tio Licurgo et les trois autres personnages lui
-apparaissaient comme de grotesques pantins. Elle avait déjà vu quelque
-part, sans doute dans les baraques des marionnettes de la foire, ce
-rire stupide, ces faces grossières et ce regard idiot. Le monstre
-agitait ses bras qui, au lieu de faire des gestes, tournaient comme
-les ailes d'un moulin à vent, et il promenait d'un côté à l'autre
-de la salle ses globes verts ressemblant à s'y méprendre aux bocaux
-lumineux d'une pharmacie. Son regard aveuglait... La conversation
-paraissait intéressante. Le Penitenciario mouvait ses bras comme des
-ailerons. On eût dit un oiseau qui voulait voler et ne le pouvait. Son
-bec s'allongeait et se recourbait. Il hérissait ses plumes avec des
-symptômes de fureur, puis, se ramassant sur lui-même et s'apaisant, il
-cachait sous son aile sa tête déplumée. Aussitôt les pantins faisaient
-mine de vouloir agir comme des êtres humains, et Frasquito Gonzalez
-s'efforçait de passer pour un homme.
-
-En présence de cette gracieuse réunion, Rosario éprouvait une frayeur
-inexplicable. Elle s'éloignait de la porte vitrée et, avançant pas
-à pas, cherchait à voir de tous côtés si elle était observée. Sans
-distinguer personne, elle croyait qu'un million d'yeux étaient
-fixés sur elle... Mais soudain, ses craintes et ses hésitations se
-dissipaient. A la croisée de la chambre habitée par le Sr. Pinzon
-apparaissait un homme sur l'habit bleu duquel deux rangées de boutons
-se détachaient comme des chapelets d'étincelles. Elle s'approchait...
-Un instant après, elle sentait deux bras galonnés la soulever comme
-une plume et d'un mouvement rapide la déposer dans l'intérieur de la
-chambre. Tout changeait... Tout à coup retentit un bruit éclatant, un
-coup sec qui ébranla la maison jusque dans ses fondements. Ni l'un ni
-l'autre ne purent savoir la cause d'un pareil fracas. Ils tremblaient
-et se taisaient.
-
-C'était le moment où le dragon fabuleux fendait en deux la table de la
-salle à manger.
-
-
-
-
-XXV.
-
-ÉVÉNEMENTS IMPRÉVUS.--MÉSINTELLIGENCE PASSAGÈRE.
-
-
-La scène change. Nous voici dans une belle chambre, claire, modeste,
-gaie, commode et d'une étonnante propreté. Une fine natte de jonc
-couvre le plancher, et les murs blanchis à la chaux sont ornés de
-belles images de saints et de quelques sculptures d'une valeur
-artistique douteuse. Le vieil acajou des meubles a été rendu brillant
-par le frottage du samedi, et l'autel, sur lequel une Vierge
-somptueusement vêtue de bleu et d'argent reçoit un culte domestique,
-se couvre de mille gracieux colifichets mi-sacrés, mi-profanes. Il
-y a en outre de petits cadres de cendre de plomb, de petits bassins
-d'eau bénite, un porte-montre avec des _agnus Dei_, une palme plissée
-du dimanche des Rameaux, et plusieurs bouquetiers remplis de fleurs
-artificielles. Un immense meuble de chêne contient une bibliothèque
-riche et choisie, où l'épicurien et sybarite Horace se trouve avec
-le tendre Virgile, dans les vers duquel on voit brûler et se consumer
-le cœur de l'inflammable Didon; Ovide au grand nez, aussi sublime
-qu'obscène et flagorneur, avec le caustique et spirituel mendiant
-Martial, le sentimental Tibulle avec le grand Cicéron; l'austère
-Tite-Live avec Tacite, le terrible justicier des Césars; le panthéiste
-Lucrèce; Juvénal dont la plume emportait la pièce; Plaute qui composa
-les meilleures comédies de l'antiquité en tournant la roue d'un moulin;
-Senèque le philosophe, dont on a dit que le meilleur acte de sa vie
-fut sa mort; le rhéteur Quintilien; le vicieux Salluste qui a si bien
-parlé de la vertu; les deux Pline, Suétone et Varron, en un mot toutes
-les lettres latines depuis la première parole qu'elles balbutièrent
-avec Livius Andronicus, jusqu'au dernier soupir qu'elles rendirent avec
-Rutilius.
-
-L'inutile énumération que nous venons de faire rapidement nous a
-empêchés de remarquer que deux femmes sont entrées dans la chambre.
-Il est de fort bonne heure, mais on est très matinal à Orbajosa. Les
-oiseaux chantent dans leurs cages, à s'écorcher le gosier; les cloches
-des églises sonnent la messe, et les chèvres qui vont se laisser traire
-devant la porte des maisons font gaiement tinter leurs clochettes.
-
-Les deux señoras que nous voyons dans la chambre décrite plus haut
-viennent d'entendre leur messe. Elles sont vêtues de noir et chacune
-d'elles porte dans sa main droite son livre d'heures et son rosaire
-enroulé sur les doigts.
-
---Ton oncle ne peut beaucoup tarder dit l'une d'elles;--nous l'avons
-laissé au moment où il commençait l'office: heureusement, il n'est pas
-long, et en ce moment il est sans doute en train d'ôter sa chasuble
-dans la sacristie. Je serais restée à l'entendre dire sa messe, mais
-aujourd'hui est pour moi un jour de grande fatigue.
-
---Je n'ai ce matin entendu que celle du Sr. Prébendier--dit l'autre--du
-Sr. Prébendier qui les dit en un rien de temps; et je crois même
-qu'elle ne m'a guère profité, parce que j'étais très préoccupée et ne
-pouvais m'empêcher de penser aux terribles choses qui nous arrivent.
-
---Que veux-tu?... Il faut prendre patience. Nous verrons ce que ton
-oncle nous conseillera.
-
---Ah!--s'écria la seconde en poussant un profond et sentimental
-soupir,--je suis sur des charbons ardents.
-
---Dieu nous protègera.
-
---Penser qu'une personne comme vous, une dame comme vous, se voit
-menacée par un...! Et il s'opiniâtre de plus en plus... Hier soir,
-ainsi que vous me l'aviez ordonné, señora doña Perfecta, je suis
-retournée à l'auberge de la veuve Cusco, où j'ai pris de nouvelles
-informations. Votre D. Pepito et le brigadier Batalla sont toujours
-ensemble en train de conférer sur leurs abominables projets, et de
-vider des bouteilles de vin. Ce sont deux vauriens, deux ivrognes...
-Ils complotent sans doute quelque crime épouvantable... Hier soir,
-pendant que je me trouvais dans l'auberge, j'en vis sortir le Pepito
-en question, et, poussée par le vif intérêt que je vous porte, je le
-suivis...
-
---Où alla-t-il donc?
-
---Au Casino, oui, señora, au Casino--répondit l'autre en rougissant
-légèrement.--Ensuite, il retourna chez lui. Ah! Dieu sait si mon oncle
-m'a grondée d'être restée jusqu'à une heure fort avancée, occupée à cet
-espionnage!... Mais, je n'ai pas pu m'en empêcher... O divin Jésus,
-pardonne-moi! Je n'ai pu m'en empêcher, car je deviens folle, en voyant
-une personne comme vous courir de si grands dangers... Non, non, je ne
-puis vous le cacher, je vois déjà ces misérables attaquer la maison et
-nous enlever Rosario...
-
-Doña Perfecta, car c'était elle, fixa ses yeux sur le sol et réfléchit
-un grand moment. Elle était pâle et menaçante.
-
---Mais, je ne vois pas le moyen de l'empêcher--dit-elle enfin.
-
---Eh! bien, je le vois, moi,--dit vivement l'autre, qui était la nièce
-du Penitenciario et la mère de Jacinto.--Je vois un moyen très simple,
-celui dont je vous ai parlé et qui ne vous plaît pas. Ah! ma chère
-señora, vous êtes trop bonne. Dans des cas comme celui-ci, il convient
-d'être un peu moins parfaite... de laisser un peu les scrupules de
-côté... Croyez-vous que Dieu aille s'offenser de cela?
-
---Maria Remedios,--dit avec hauteur la señora--trêve d'extravagances.
-
---D'extravagances!... Avec toute votre sagesse, vous n'arriverez pas à
-faire mettre les pouces au neveu. Que peut-il y avoir de plus simple
-que ce que je vous propose? Du moment qu'il n'y a plus maintenant
-de justice pour nous protéger, il faut bien que nous nous fassions
-justice à nous-mêmes. N'avez-vous pas chez vous des hommes bons à
-quelque chose? Faites-les donc venir et dites-leur: «Ecoute, Caballuco,
-Pasolargo ou n'importe quel autre, tu vas cette nuit te bien déguiser
-afin de n'être pas reconnu. Tu prendras avec toi un ami de confiance et
-vous irez vous poster un peu en arrière du coin de la rue Santa-Faz.
-Vous attendrez un moment, puis, lorsque D. José Rey passera par la
-rue de la Triperie pour aller au Casino, parce qu'il ira bien sûr au
-Casino, entendez-vous bien? lorsqu'il passera, vous lui sauterez à la
-gorge et lui administrerez une bonne volée.
-
---Voyons, Maria Remedios, ne fais pas la folle--dit avec une magistrale
-dignité la señora.
-
---Pas autre chose qu'une volée, señora, faites bien attention à ce que
-je dis: une volée. Eh! quoi, est-ce que je pourrais, moi, conseiller un
-crime?... Jésus, mon Dieu, Père, Fils et Rédempteur!... L'idée seule
-m'en remplit d'horreur, et il me semble voir partout des traces de
-sang et de feu. Non, non, pas de cela, ma chère señora... Une volée,
-rien de plus qu'une volée, qui fasse comprendre à ce chenapan que nous
-sommes bien défendues. Il va seul au Casino, señora, complètement seul,
-et là, il se joint à ses bons amis, les traîneurs de sabre et porteurs
-de casque. Figurez-vous qu'il reçoive une volée et se trouve, en outre,
-avoir quelques os rompus, sans aucune blessure mortelle, s'entend...
-eh! bien, dans ce cas, ou la frayeur le saisit et il quitte Orbajosa,
-ou bien il est obligé de se mettre au lit pour quinze jours. Ah! pour
-cela, par exemple, il importe de recommander que la volée soit bonne.
-Il n'est pas question de tuer, attention... mais il faut bien faire
-sentir la main.
-
---Maria Remedios--dit doña Perfecta avec hauteur--tu es incapable
-d'une idée élevée, d'une résolution salutaire et grande. Ce que tu me
-conseilles est une indigne lâcheté.
-
---C'est bon, c'est bon, je me tais... Ah! quelle sotte je
-suis!--s'écria avec humilité la nièce du Penitenciario. Je garderai mes
-sottises pour vous consoler après que vous aurez perdu votre fille.
-
---Ma fille!... perdre ma fille!--s'écria la señora, soudain transportée
-de fureur. L'entendre dire seulement me rend folle. Non, ils ne me
-l'enlèveront pas. Si Rosario ne déteste pas déjà ce misérable, comme
-je le désire, elle le détestera. L'autorité d'une mère doit servir à
-quelque chose. Nous lui arracherons sa passion, ou pour mieux dire son
-caprice, comme on arrache une herbe tendre qui n'a pas encore eu le
-temps de pousser des racines... Non, cela ne peut être! Les moyens les
-plus infâmes ne serviront de rien à cet insensé. Plutôt que de la voir
-la femme de mon neveu, j'accepterai tout ce qu'il peut y avoir de pire,
-même la mort.
-
---Oui, plutôt morte, plutôt enterrée et servant de pâture aux vers--dit
-Remedios en joignant les mains comme si elle faisait une prière--que de
-la voir au pouvoir de... Ah! señora, ne vous fâchez pas si je vous dis
-que céder, parce que Rosario a eu quelques entrevues secrètes avec cet
-effronté, serait une grande faiblesse. Le fait de l'autre nuit, comme
-me l'a raconté mon oncle, me paraît un artifice infâme de D. José pour
-atteindre son but au moyen du scandale. Beaucoup de jeunes gens s'y
-prennent ainsi... Ah! Dieu du ciel, que j'adore, je ne sais comment on
-peut regarder en face un homme qui ne soit pas prêtre!
-
---Tais-toi, tais-toi--dit vivement doña Perfecta.--Ne me parle pas
-de ce qui s'est passé l'autre nuit! Quelle horrible aventure! Maria
-Remedios... je comprends que la colère puisse perdre une âme pour
-jamais. Je suis furieuse... oh! damnation! voir de pareilles choses,
-et n'être pas homme!... Mais, à vrai dire, j'ai encore des doutes
-relativement au fait lui-même. Librada jure ses grands dieux que c'est
-Pinzon qui entra. Ma fille nie tout, ma fille qui n'a jamais menti!...
-Je persiste dans mes soupçons. Je crois que Pinzon n'est là-dedans
-qu'un homme de paille, rien de plus...
-
---Nous en revenons toujours au point de départ: c'est-à-dire que
-l'auteur de tous nos maux est ce maudit mathématicien... Oh! mon
-cœur ne me trompa pas lorsque je le vis pour la première fois... Eh!
-bien, ma chère señora, résignez-vous à quelque chose de plus terrible
-encore, si vous ne vous décidez pas à appeler Caballuco et à lui dire:
-«Caballuco, j'espère que...»
-
---Tu y reviens encore; que tu es donc simple...
-
---Oh! oui, je suis bien naïve, je le reconnais; mais si je ne puis être
-autrement, que voulez-vous que j'y fasse? Je dis ce qui me vient à
-l'esprit, sans artifice.
-
---Ce que tu as imaginé, ce sot expédient d'une attaque à coups de
-bâton, où à coups de poing, viendrait à l'esprit de n'importe qui. Tu
-n'y vois pas plus loin que le bout de ton nez, Remedios, et quand tu
-veux résoudre une grave question, tu t'en tires avec des sottises.
-Moi, j'ai trouvé une solution plus digne de personnes nobles et bien
-élevées... Des coups de bâton! Quelle stupidité! D'ailleurs, je ne veux
-pas que mon neveu reçoive une égratignure par mon ordre; ceci en aucune
-façon. Dieu lui enverra son châtiment par quelqu'une de ces voies qu'il
-sait choisir. La seule chose que nous ayons à faire, Maria Remedios,
-c'est de travailler à favoriser les desseins de Dieu; il faut dans
-cette affaire remonter à la cause des causes. Mais tu ne soupçonnes pas
-même la grandeur des causes... Tu ne vois que des petitesses.
-
---C'est bien possible--répondit humblement la nièce du chanoine. Ah!
-pourquoi Dieu m'a-t-il fait si sotte que je ne puisse rien comprendre
-de ces sublimités!
-
---Il faut aller au fond des choses, au fond, Remedios. Tu ne comprends
-pas non plus maintenant?
-
---Pas davantage.
-
---Mon neveu n'est pas mon neveu, imbécile; il est le blasphème, le
-sacrilège, l'athéisme, la démagogie... Sais-tu ce que c'est que la
-démagogie?
-
---C'est quelque chose comme ces gens qui brûlèrent Paris avec du
-pétrole, et qui chez nous démolissent les églises et fusillent les
-images sacrées... Ici, aussi, nous allons bien!
-
---Eh! bien, mon neveu est tout cela. Ah! s'il était seul à Orbajosa!...
-Mais non, ma pauvre enfant. Par une de ces fatalités, qui sont autant
-de preuves des maux passagers que Dieu permet parfois pour notre
-châtiment, mon neveu équivaut à une armée, il équivaut à l'autorité du
-gouvernement, il équivaut à l'alcade, il équivaut au juge; mon neveu
-n'est pas mon neveu, Remedios, il est la nation officielle, cette
-seconde nation composée des misérables qui gouvernent à Madrid, et qui
-s'est emparée de la force matérielle; cette nation apparente,--car la
-nation réelle est celle qui se tait, qui paie et qui souffre,--cette
-nation fictive qui met sa signature au bas des décrets, et prononce des
-discours, et est une parodie de gouvernement, une parodie d'autorité,
-une parodie de tout. Voilà ce qu'est aujourd'hui mon neveu; il faut
-que tu t'accoutumes à voir le dedans des choses. Mon neveu est le
-gouvernement, le brigadier, le nouvel alcade, le nouveau juge, parce
-que tous le favorisent à cause de la conformité de leurs idées, parce
-qu'ils sont comme l'ongle et la chair et qu'ils font tous partie de la
-même bande... Comprends-tu bien cela? il faut se garder des uns comme
-de l'autre parce que tous sont un et un est tous; il faut les attaquer
-tous ensemble, et non pas avec des bâtons au coin d'une rue, mais comme
-nos aïeux attaquaient les Mores; les Mores, Remedios! Oui, ma fille,
-comprends bien cela; ouvre ton intelligence et laisses-y pénétrer une
-idée qui ne soit pas vulgaire... élève ton cœur, Remedios, élève ta
-pensée...
-
-La nièce de D. Inocencio restait stupéfaite devant une pareille
-grandeur. Elle ouvrit la bouche pour dire sans doute quelque chose en
-rapport avec d'aussi merveilleuses pensées; mais il n'en sortit qu'un
-soupir.
-
---Les Mores--répéta doña Perfecta.--Il s'agit de Mores et de
-chrétiens. Et tu croyais, toi, qu'en administrant une volée à mon
-neveu, tout serait fini!... Que tu es simple! Ne vois-tu pas que
-ses amis l'appuient? Ne vois-tu pas que nous sommes à la merci de
-ces misérables? Ne vois-tu pas que le premier petit officier venu
-est capable, si cela lui passe par la tête, de mettre le feu à ma
-maison?... Mais tu ne saisis pas cela? Tu ne comprends pas qu'il
-est nécessaire d'aller au fond? Tu ne comprends pas la grandeur
-immense--l'effroyable extension de mon ennemi, qui n'est pas un homme
-mais une secte?... Tu ne comprends pas que, dans la situation où il se
-trouve aujourd'hui vis-à-vis de moi, mon neveu n'est pas une calamité,
-mais une plaie?... Contre cette plaie, ma chère Remedios, nous allons
-avoir ici un bataillon sacré qui anéantira l'infernale milice de
-Madrid.--Je te le dis, ce sera grand et glorieux...
-
---Si enfin cela pouvait être...
-
---Tu en doutes? Nous allons voir aujourd'hui même ici des choses
-terribles...--dit avec grande impatience la señora.--Aujourd'hui,
-aujourd'hui. Quelle heure est-il? Sept heures. Déjà si tard, et rien ne
-paraît!...
-
---Mon oncle, que voici, saura peut-être quelque chose. Je l'entends
-monter l'escalier.
-
---Dieu soit béni!...--dit doña Perfecta en se levant pour aller à la
-rencontre du Penitenciario.--Il va nous apporter quelque bonne nouvelle.
-
-D. Inocencio entra précipitamment. L'altération de son visage indiquait
-que cette âme consacrée à la piété et aux études latines n'était pas
-aussi calme que d'ordinaire.
-
---Mauvaises nouvelles--dit-il en posant son chapeau sur une chaise et
-en détachant les cordons de son manteau.
-
-Doña Perfecta pâlit.
-
---Ils sont en train de faire des arrestations--continua don Inocencio,
-en baissant la voix comme s'il eût craint que derrière chaque chaise se
-cachât un soldat.
-
-Ils supposent, sans doute, que les habitants ne toléreraient pas leurs
-mauvaises plaisanteries,--poursuivit le curé--et ils vont de maison en
-maison arrêter tous ceux qui ont la réputation d'être braves...
-
-La señora se jeta dans un fauteuil dont elle serra fortement de ses
-doigts crispés les bras de bois.
-
---Ils ont eu tort de se laisser prendre--indiqua Remedios.
-
---Un grand nombre... un très grand nombre--dit D. Inocencio en
-s'adressant à la señora avec des gestes d'approbation--ont eu le temps
-de fuir, et ils sont allés à Villahorrenda avec leurs armes et leurs
-chevaux.
-
---Et Ramos?
-
---On vient de me dire dans la cathédrale que c'est lui qu'on cherche
-avec le plus d'ardeur... Juste ciel! arrêter ainsi des malheureux qui
-n'ont rien fait encore!... Je ne sais vraiment pas comment les bons
-Espagnols peuvent être si patients. Ma chère señora doña Perfecta,
-en vous parlant des arrestations, j'ai oublié de vous prier de vous
-rendre chez vous à l'instant même.
-
---J'y vais de suite... Est-ce que ces bandits vont aussi fouiller ma
-maison?
-
---Peut-être. Señora, c'est aujourd'hui un jour néfaste--dit D.
-Inocencio d'une voix solennelle et émue--que le Seigneur ait pitié de
-nous!
-
---J'ai chez moi une demi-douzaine d'hommes très bien armés--répondit
-la señora fortement troublée--quelle iniquité! Est-ce qu'ils seraient
-capables de vouloir les arrêter aussi?
-
---Pinzon n'aura certainement pas oublié de les dénoncer. Señora, je
-vous répète qu'aujourd'hui est pour nous un jour néfaste... Mais Dieu
-protégera l'innocence.
-
---Je m'en vais, je m'en vais. Ne manquez pas de passer chez moi.
-
---Señora, dès que finira la classe... mais je me figure que, étant
-donnée l'alarme qu'il y a dans la ville, tous les enfants feront
-aujourd'hui l'école buissonnière. Enfin, qu'il y ait classe ou non,
-j'irai après... Je ne veux pas que vous sortiez seule, señora. Ces
-fainéants de soldats parcourent les rues avec des airs... Jacinto,
-Jacinto!
-
---C'est inutile. Je m'en irai seule.
-
---Jacinto va vous accompagner--dit la mère de celui-ci--il doit être
-déjà levé.
-
-On entendit les pas précipités du petit docteur qui descendait en
-toute hâte l'escalier du dernier étage. Il arriva tout essoufflé et la
-face cramoisie.
-
---Qu'y a-t-il?--demanda son oncle.
-
---Dans la maison des filles Troya--dit le petit jeune homme--dans la
-maison de ces..., eh bien...
-
---Achève donc tout de suite.
-
---Il y a Caballuco.
-
---En haut?... Chez les filles Troya?
-
---Oui, mon oncle... Il m'a parlé du haut de la terrasse, et m'a dit
-qu'il craint qu'on n'aille l'arrêter là.
-
---Oh! l'imbécile!... le lourdaud va se laisser prendre--s'écria doña
-Perfecta, en frappant du pied le sol avec dépit.
-
---Il veut descendre pour que nous le cachions chez nous.
-
---Ici?
-
-Le chanoine et sa nièce se regardèrent.
-
---Qu'il descende!--dit vivement doña Perfecta.
-
---Ici?--répéta D. Inocencio d'un ton de mauvaise humeur.
-
---Ici!--répondit impérieusement la señora. Je ne connais pas de maison
-où il puisse être plus en sûreté.
-
---Il peut facilement sauter par la croisée de ma chambre--dit Jacinto.
-
---Eh! bien, s'il n'y a pas moyen de faire autrement...
-
---Maria Remedios--dit la señora.--Si on nous enlève cet homme tout est
-perdu.
-
---Que je suis simple et sotte!--répondit la nièce du chanoine en
-mettant la main sur son sein et étouffant le soupir qui sans doute
-allait s'en échapper--mais, non, on n'arrêtera pas cet homme.
-
-La señora sortit rapidement, et bientôt après le Centaure s'étendait
-dans le vaste fauteuil où le Sr. D. Inocencio avait l'habitude de
-s'asseoir pour écrire ses sermons.
-
-Nous ne savons comment cela vint aux oreilles du brigadier Batalla,
-mais il est indubitable que cet intelligent militaire avait eu vent
-que les Orbajociens n'étaient plus résolus à se tenir tranquilles,
-car, dans la matinée de ce même jour, il décida l'arrestation de ceux
-que, dans notre riche langage insurrectionnel, nous avons l'habitude
-d'appeler _caracterizados_[32]. Le grand Caballuco se sauva par
-miracle en se réfugiant chez les filles Troya, d'où, ne s'y croyant
-pas en sûreté, il descendit dans la sainte et non suspecte maison de
-l'excellent chanoine.
-
- [32] Principaux meneurs.
-
-A la nuit, la troupe établie en différents points de la ville exerçait
-la plus grande surveillance sur les personnes qui entraient et qui
-sortaient; mais Ramos n'en parvint pas moins à s'évader en trompant,
-ou peut-être même sans tromper, les précautions militaires. Cela
-acheva d'enflammer les esprits, et depuis lors une multitude de gens
-conspiraient dans les fermes voisines de Villahorrenda, où ils se
-réunissaient de nuit pour se disperser au jour, afin de préparer la
-difficile entreprise de leur soulèvement. Ramos parcourut les environs
-en rassemblant des hommes et des armes, et comme les colonnes volantes
-poursuivaient les Aceros sur le territoire de Villajuan de Nahara,
-notre chevaleresque héros put beaucoup faire en peu de temps.
-
-Pendant la nuit, il se risquait fréquemment, avec une audace inouïe, à
-pénétrer dans Orbajosa, et pour cela tantôt trompait, tantôt subornait
-les sentinelles. Sa popularité et la protection dont le couvraient
-les habitants, étaient, jusqu'à un certain point, sa sauvegarde, et
-il n'est pas téméraire d'affirmer que la troupe ne déployait pas
-vis-à-vis de cet audacieux champion une rigueur pareille à celle
-dont elle usait envers les hommes insignifiants de la localité.
-En Espagne, principalement en temps de guerre,--la guerre étant
-ici toujours démoralisatrice,--il n'est pas rare de constater ces
-infâmes condescendances envers les grands, tandis que les petits sont
-poursuivis sans pitié. Grâce donc à son audace, à ses subornations
-ou à nous ne savons trop quoi, Caballuco pénétrait dans Orbajosa,
-recrutait des partisans, réunissait des armes et ramassait de
-l'argent. Par mesure de plus grande précaution ou pour mieux masquer
-ses batteries, il ne mettait pas les pieds dans sa maison, entrait à
-peine quelquefois dans celle de doña Perfecta, lorsqu'il s'agissait
-d'affaires importantes, et avait l'habitude de souper tantôt chez
-l'un, tantôt chez l'autre de ses amis, préférant toujours d'ailleurs
-le respectable domicile de quelque ecclésiastique, et surtout celui
-de D. Inocencio, où il s'était réfugié pendant la funeste matinée des
-arrestations.
-
-Sur ces entrefaites, Batalla avait télégraphié au gouvernement pour
-l'informer qu'une conspiration factieuse avait été découverte, que
-les auteurs étaient arrêtés et que, ceux en petit nombre, qui étaient
-parvenus à s'échapper erraient dispersés et fugitifs _activement
-poursuivis par nos colonnes_.
-
-
-
-
-XXVI.
-
-MARIA REMEDIOS.
-
-
-Rien n'est plus intéressant que de rechercher l'origine des faits qui
-nous étonnent ou nous préoccupent, et rien n'est plus agréable que
-de la découvrir. Lorsque nous nous trouvons en présence de passions
-ardentes luttant dans l'ombre ou au grand jour, et que, poussés par le
-besoin naturel de remonter aux causes qui accompagnent nécessairement
-toute observation humaine, nous arrivons à retrouver la source cachée
-d'où proviennent ces eaux impétueuses et troublées, nous éprouvons
-une sensation ressemblant beaucoup à la joie des géographes et des
-explorateurs.
-
-Cette joie vient de nous être donnée; car, en explorant les profondeurs
-des cœurs qui palpitent sous nos yeux dans cette histoire, nous avons
-découvert un fait qui est très certainement la cause première des faits
-les plus importants qui y sont rapportés; une passion qui a été comme
-la première goutte d'eau du courant troublé dont nous sommes en train
-d'observer la marche impétueuse.
-
-Poursuivons donc notre récit. Mais d'abord deux mots sur la señora
-de Polentinos que nous abandonnerons ensuite sans nous préoccuper de
-ce qui put lui arriver dans la matinée de son entretien avec Maria
-Remedios. Pleine d'inquiétude, elle pénètre dans sa demeure où elle
-se voit obligée de subir les excuses et les politesses du Sr. Pinzon,
-lequel affirme que, tant qu'il sera en vie, la maison de son hôtesse
-ne sera pas fouillée. Celle-ci réplique d'un ton hautain, sans même
-daigner le regarder. L'officier demande poliment la raison d'un tel
-dédain, à quoi doña Perfecta répond en sommant le militaire d'avoir
-à quitter sa maison sans, pour cela, croire échapper à l'obligation
-de rendre compte, en temps opportun, de la déloyale conduite qu'il
-y a tenue. D. Cayetano arrive sur ces entrefaites et alors a lieu
-une vive explication d'homme à homme. Mais, comme pour le moment un
-autre sujet nous intéresse davantage, laissant les Polentinos et le
-lieutenant-colonel s'arranger comme ils pourront, nous allons passer à
-l'examen des causes dont il a été parlé plus haut.
-
-Arrêtons notre attention sur Maria Remedios, femme estimable, à
-laquelle il est urgent de consacrer quelques lignes. C'était une
-señora, une véritable señora, en dépit de son origine on ne peut plus
-humble, car les vertus de son oncle paternel, le Sr. D. Inocencio, lui
-aussi de basse origine, mais élevé par le sacrement de même que par son
-savoir et son honorabilité, avaient répandu sur toute la famille un
-éclat extraordinaire.
-
-L'amour de Remedios pour Jacinto était une des plus violentes passions
-qui se puissent déchaîner dans le cœur d'une mère. Elle l'aimait avec
-délire, mettait le bien-être de son fils au-dessus de toutes les choses
-humaines, le croyait le type le plus parfait de la beauté et du talent
-qui fût au monde, et, pour le voir heureux, grand et puissant, aurait
-donné tous les jours qui lui restaient à vivre et même une part de la
-gloire éternelle. Le sentiment de l'amour maternel est le seul qui, à
-cause de sa pureté et de sa noblesse, admette l'exagération; le seul
-qui ne dégénère pas en démence. Cependant il arrive, phénomène qui
-ne laisse pas d'être commun dans la vie, que, si cette exaltation de
-l'amour maternel ne coïncide pas avec la pureté du cœur la plus absolue
-et la plus parfaite honnêteté, elle change de nature et se convertit
-d'ordinaire en un déplorable égarement qui peut, comme toutes les
-passions débordées, faire commettre de grandes fautes et amener des
-catastrophes.
-
-Maria Remedios passait à Orbajosa pour être un modèle de vertu et le
-modèle des nièces. Elle l'était peut-être en effet. Ceux qui avaient
-besoin d'elle la trouvaient toujours disposée à les obliger; jamais
-elle ne donna l'occasion de critiquer sa conduite ou ne fournit de
-prétexte à la médisance; jamais elle ne se mêla à aucune intrigue.
-Elle était pieuse, mais ne se laissait jamais aller à des pratiques
-exagérées ou des bigoteries choquantes; elle pratiquait la charité;
-elle gouvernait la maison de son oncle avec la plus grande habileté;
-elle était bien reçue, admirée, et fêtée partout, malgré la peine
-que faisait prendre à ceux qui l'écoutaient sa manie de soupirer
-continuellement et de s'exprimer d'un ton larmoyant.
-
-Chez doña Perfecta, cependant, cette excellente señora subissait une
-sorte de _capitis diminutio_. A une époque déjà lointaine et très
-malheureuse pour la famille du bon Penitenciario, Maria Remedios (si
-c'est la vérité, pourquoi ne le dirait-on pas?) avait été blanchisseuse
-dans la maison des Polentinos. Qu'on n'aille pas croire pourtant
-que doña Perfecta la traitât à cause de cela avec hauteur. Bien au
-contraire, elle était fière de la fréquenter, elle avait pour elle
-une tendresse vraiment fraternelle; elle la faisait manger à sa
-table, elles priaient ensemble, elles se racontaient leurs peines,
-elles se prêtaient un mutuel appui dans leurs œuvres de charité,
-dans l'accomplissement de leurs dévotions, dans leurs affaires de
-ménage... mais il faut bien en convenir, il y avait toujours quelque
-chose, il y avait toujours comme une ligne de démarcation invisible
-mais infranchissable entre la señora improvisée et l'ancienne señora.
-Doña Perfecta tutoyait Maria, et celle-ci ne put jamais se défaire
-de certaines formules respectueuses. La nièce de don Inocencio se
-sentait si petite en présence de l'amie de son oncle que son humilité
-native prenait une étrange teinte de tristesse. Elle voyait que le
-bon chanoine était dans la maison une espèce de conseiller aulique
-inamovible; elle voyait que son idolâtré Jacintito était sur le pied
-d'une familiarité presque tendre avec la señorita, et cependant la
-pauvre femme fréquentait la maison le moins possible. Il est vrai de
-dire que Maria Remedios se _déseigneurisait_ passablement (qu'on nous
-passe l'expression) dans cette maison de doña Perfecta, et que cela
-lui était désagréable, parce qu'il y avait aussi dans cet esprit si
-prompt à soupirer, comme il y a dans toute créature humaine, un peu de
-vanité... Voir son fils marié avec Rosarito, le voir riche et puissant;
-le voir s'allier avec doña Perfecta, avec la señora... ah! c'était là
-pour Maria Remedios, la terre et le ciel, la vie actuelle et future,
-le présent et l'avenir, le suprême bonheur de toute son existence.
-Depuis des années, sa tête et son cœur s'emplissaient de cette douce et
-brillante espérance. C'est pour cela qu'elle était bonne et mauvaise,
-religieuse et humble ou audacieuse et terrible; c'est pour cela qu'elle
-était tout ce qu'il est possible d'être, car sans cette idée, Remedios,
-qui était l'incarnation de son projet, n'aurait pas existé.
-
-Physiquement, elle était on ne peut plus insignifiante. Elle se
-distinguait par une fraîcheur étonnante qui diminuait en apparence le
-nombre de ses années, et bien que son veuvage remontât à une date déjà
-fort ancienne, était toujours vêtue de noir.
-
-Cinq jours s'étaient écoulés depuis l'entrée de Caballuco dans la
-maison du Sr. Penitenciario. La nuit venait.--Remedios, une lampe
-allumée à la main, pénétra dans la chambre de son oncle, et, après
-avoir posé la lampe sur la table, s'assit en face du vieillard qui
-depuis deux ou trois heures restait immobile et pensif dans son
-fauteuil, où il semblait qu'on l'eût cloué. Son menton était appuyé
-sur sa main, dont les doigts froissaient une barbe qui n'avait pas été
-rasée depuis trois jours.
-
---Caballuco a dit qu'il viendrait souper ici ce soir, demanda-t-il à sa
-nièce.
-
---Oui, mon oncle, il viendra. C'est dans les maisons respectables que
-le pauvre homme est le plus en sûreté.
-
---Eh! bien, malgré la respectabilité de ma maison, je ne suis pas du
-tout tranquille--répondit le Penitenciario.--Comme ce brave Ramos
-s'expose!... On m'a dit qu'à Villahorrenda et dans la campagne des
-environs il y a déjà beaucoup de monde... je ne sais plus combien de
-monde... Et toi, qu'as-tu entendu dire?
-
---Que la troupe commet des atrocités...
-
---C'est un miracle que ces cannibales n'aient pas encore fouillé ma
-maison! Je te jure que je tombe foudroyé si je vois entrer un seul de
-ces pantalons rouges...
-
---Ah! nous sommes dans de jolis draps!--dit Remedios en exhalant dans
-un soupir la moitié de son âme.--Je ne puis m'empêcher de penser aux
-transes dans lesquelles se trouve la señora doña Perfecta... Ah! mon
-oncle!, il faut que vous alliez chez elle.
-
---Chez elle, ce soir?... La troupe parcourt les rues.... Imagine-toi
-qu'il prenne envie à un de ces soldats.... La señora est bien
-défendue... L'autre jour ils ont fouillé sa maison et emmené les six
-hommes armés qui s'y trouvaient, mais depuis, ils les lui ont rendus.
-Nous, en cas d'attaque, nous n'avons personne qui nous défende.
-
---J'ai envoyé Jacinto chez la señora pour qu'il lui tienne un moment
-compagnie. Si Caballuco vient, nous lui dirons de passer aussi par
-là... Personne ne me sortira de la tête que ces brigands préparent
-quelque mauvais coup contre notre amie. Pauvre señora, pauvre
-Rosarito!... Et quand on pense que tout cela aurait pu être évité par
-le moyen, qu'il y a deux jours, je proposai à doña Perfecta...
-
---Ma chère nièce--dit flegmatiquement le Penitenciario--nous avons
-fait tout ce qu'il était humainement possible de faire pour arriver à
-la réalisation de notre saint projet... Nous ne pouvons plus rien.
-Nous avons échoué, Remedios. Mets-toi bien cela dans l'esprit et ne
-fais pas l'obstinée: Rosarito ne peut être la femme de notre idolâtré
-Jacintillo. Ton rêve doré, ton idéal de bonheur, qui à une époque nous
-a paru réalisable, et à la réalisation duquel, en ma qualité d'oncle
-bienfaisant, j'ai consacré toutes les facultés de mon esprit, est
-maintenant devenu une chimère et s'est dissipé comme une vapeur. De
-graves obstacles, la méchanceté d'un homme, la passion indéniable de la
-jeune fille, et d'autres choses que je ne dis pas, ont tout fait mal
-tourner. Au moment même où nous allions triompher, nous sommes vaincus!
-Ah! ma chère nièce! persuade-toi bien une chose. A l'heure qu'il est,
-Jacinto mérite beaucoup mieux que cette fille folle.
-
---Extravagances et entêtements,--répondit Maria d'un ton de
-mécontentement passablement irrespectueux.--Voilà maintenant comment
-vous vous en tirez!... Allons, les grandes têtes s'illuminent. Doña
-Perfecta, avec sa grandeur d'âme, et vous avec vos subtilités, vous
-êtes vraiment bons à quelque chose. Il est déplorable que Dieu
-m'ait créée si sotte et m'ait donné une intelligence de «brique et
-de mortier,» comme dit la señora, car s'il n'en était pas ainsi je
-résoudrais la question.
-
---Toi?
-
---Si elle et vous m'eussiez laissé faire, elle serait déjà résolue.
-
---Par les coups de bâton?
-
---Ne poussez pas les hauts cris et n'ouvrez pas vos yeux si grands, car
-il n'est pas question de tuer qui que ce soit... Voyons!
-
---Des coups de bâton, Remedios--dit le chanoine, en riant--mais ce
-n'est rien cela, sais-tu?... ça fait des égratignures tout au plus.
-
---Allons... dites aussi que je suis barbare et sanguinaire!... moi qui
-n'ai pas le courage de tuer un vermisseau; vous le savez bien... Il est
-facile de comprendre que je ne peux vouloir la mort d'un homme.
-
---En fin de compte, mon enfant, et quoi que tu puisses faire, le Sr. D.
-Pepe Rey aura la jeune fille. Il n'est plus possible de l'empêcher.--Il
-est résolu à employer tous les moyens y compris le déshonneur... Si
-Rosarito,... comme elle nous trompait avec son petit air réservé et son
-regard angélique, eh?... si Rosarito, dis-je, ne le voulait pas... tout
-pourrait encore s'arranger; mais hélas! elle l'aime comme le pécheur
-aime le démon; elle est dévorée d'une flamme criminelle; elle est
-tombée dans le piège impudique qu'il lui a tendu. Soyons honnêtes et
-dignes; détournons nos regards de ce couple méprisable, et ne pensons
-plus ni à elle ni à lui.
-
---Vous ne savez absolument rien des femmes, mon oncle--dit Remedios
-avec une flatteuse hypocrisie; vous êtes un saint homme; vous ne
-comprenez pas que l'amour de Rosarito n'est pas autre chose qu'un de
-ces petits caprices qui passent ou qu'on fait passer avec une bonne
-paire de soufflets et une demi-douzaine de fessées.
-
---Ma nièce--dit sentencieusement D. Inocencio;--lorsqu'il y a eu
-certaines choses... les petits caprices ne s'appellent plus seulement
-des caprices, mais ils se nomment d'un autre nom.
-
---Mon oncle, vous ne savez ce que vous dites,--répondit la nièce dont
-le visage s'enflamma tout à coup.--Eh! quoi, vous seriez capable de
-supposer que Rosarito?... Quelle infamie! Je la défends, moi; oui, je
-la défends... Elle est pure comme les anges... Allons donc, mon oncle,
-vos soupçons me font monter le rouge à la face et vous me faites sortir
-des gonds.
-
-A ces mots, le visage du bon chanoine se voila d'une sombre tristesse
-qui semblait le vieillir de dix ans.
-
---Ma chère Remedios--ajouta-t-il,--nous avons fait tout ce
-qu'humainement et en conscience nous pouvions et devions faire. Rien
-de plus naturel que notre désir de voir Jacintillo s'allier à cette
-grande famille, la première d'Orbajosa; rien de plus naturel que notre
-désir de le voir à la tête des sept maisons de la ville, des pâturages
-de Mundogrande, des trois huertas, de la métairie de Arriba, de la
-Encomienda et des autres propriétés urbaines ou rurales que possède
-cette jeune fille. Ton fils a par lui-même une grande valeur, tout le
-monde le sait. Il plaisait à Rosarito, comme Rosarito lui plaisait.
-On pouvait croire la chose faite. La señora elle-même, sans beaucoup
-s'enthousiasmer, il est vrai, sans doute à cause de notre origine, y
-paraissait assez bien disposée à cause de l'estime et de la vénération
-que je lui inspire comme confesseur et comme ami... Mais tout à coup se
-présente ce malencontreux jeune homme. La señora me dit qu'elle a pris
-des engagements envers son frère, et qu'elle n'ose pas repousser la
-proposition qu'il lui a faite. Grave conflit! Et qu'est-ce que je fais
-alors? Hélas! ne le sais-tu pas? Je te parle franchement; si j'avais
-vu dans le Sr. de Rey un homme de bons principes, capable de faire le
-bonheur de Rosario, je ne me serais mêlé de rien; mais ce jeune homme
-me parut une calamité, et en ma qualité de directeur spirituel de la
-maison, je dus prendre la direction de l'affaire et je la pris. Tu sais
-déjà que je mis le cap sur lui, comme on dit vulgairement. Je démasquai
-ses défauts, je dévoilai son athéisme; je découvris aux yeux de tous
-la pourriture de ce cœur matérialisé, et la señora se convainquit que
-donner sa fille à ce jeune homme, c'était la vouer à la perdition...
-Ah! par quelles épreuves je passai! La señora hésitait, j'affermissais
-son esprit indécis; je lui indiquais les moyens légaux qu'elle devait
-employer contre son neveu pour l'éloigner sans scandale; je lui
-suggérais des idées ingénieuses et comme elle ne cessait de me montrer
-sa pure conscience pleine d'alarmes, je la tranquillisais en délimitant
-le champ dans lequel pouvaient légalement se livrer les batailles que
-nous engagions contre ce terrible ennemi. Jamais je ne lui conseillai
-des moyens violents ou sanguinaires ni des atrocités de mauvais genre,
-mais toujours des expédients subtils ne laissant pas trace de péché.
-Là-dessus je suis tranquille, ma chère nièce. Mais tu le sais bien,
-toi, que j'ai lutté, que j'ai travaillé comme un nègre. Ah! quand le
-soir je rentrais ici et te disais: «Mariquilla, nous allons bien, nous
-marchons très bien», tu devenais folle de joie, tu me baisais les mains
-cent et cent fois et tu prétendais que j'étais le meilleur des hommes.
-Pourquoi, dénaturant ton noble caractère et ton humeur pacifique, te
-mets-tu maintenant en fureur? Pourquoi me querelles-tu? Pourquoi me
-dis-tu que tu sors des gonds et m'appelles-tu en propres termes un
-sans-cœur?
-
---Parce que--répondit la nièce, sans rien perdre de son agressive
-irritation--vous vous êtes tout à coup découragé.
-
---C'est que tout se retourne contre nous, pauvre femme. Le maudit
-ingénieur, soutenu par la troupe, est décidé à tout. La petite l'aime,
-la petite... je ne veux pas en dire plus long. Cela ne peut être, je te
-répète que cela ne peut être.
-
---La troupe! Mais vous croyez donc, comme doña Perfecta, qu'il va y
-avoir une révolution et que, pour chasser d'ici ce D. Pepe, il faut que
-la moitié de la nation se lève contre l'autre moitié... La señora est
-devenue folle, et vous, vous êtes en train de le devenir.
-
---Je partage sa manière de voir. Etant donnée la liaison intime de Rey
-avec les militaires, la question personnelle grandit... Et hélas! ma
-chère nièce, si, il y a deux jours, je nourrissais l'espoir que nos
-braves chasseraient d'ici la troupe à coups de pied dans le derrière,
-depuis que j'ai vu la plupart d'entre eux arrêtés avant de combattre
-et Caballuco se cacher et n'être plus lui-même, je désespère de tout.
-Les bons principes n'ont plus maintenant assez de force matérielle pour
-hacher en pièces les ministres et les émissaires de l'erreur... Ah! ma
-pauvre nièce, résignons-nous, résignons-nous!...
-
-Et s'appropriant le mode d'expression qui caractérisait la mère de
-Jacinto, il soupira bruyamment deux ou trois fois. Contrairement à
-tout ce qu'on pouvait attendre d'elle, Maria garda le silence. Il
-n'y avait en elle, au moins à en juger par les apparences, ni de la
-colère ni le sentimentalisme superficiel de sa vie habituelle; il n'y
-avait qu'une affliction profonde et sans éclats. Quelques instants
-après que l'excellent oncle eut terminé sa péroraison, deux pleurs
-roulèrent sur les joues roses de la nièce; quelques sanglots mal
-comprimés ne tardèrent pas à se faire entendre, et peu à peu, de même
-que s'enflent et deviennent de plus en plus hautes et bruyantes les
-vagues tumultueuses d'une mer qui commence à se soulever, le flot de
-la douleur de Maria Remedios alla grossissant jusqu'au moment où il se
-fondit en un torrent de larmes.
-
-
-
-
-XXVII.
-
-LE SUPPLICE D'UN CHANOINE.
-
-
---Résignons-nous, résignons-nous!--dit de nouveau D. Inocencio.
-
---Résignons-nous, résignons-nous!--répéta-t-elle en essuyant ses
-larmes. Puisque mon fils bien-aimé ne doit jamais être qu'un pauvre
-diable qu'il commence à l'être tout de suite. Les procès se font rares;
-le jour est proche où la profession d'avocat ne vaudra plus rien. A
-quoi sert le talent? A quoi bon faire tant d'études et se rompre la
-tête? Hélas! nous sommes pauvres. Le jour viendra, Sr. D. Inocencio, où
-mon pauvre enfant n'aura pas même un oreiller pour reposer la sienne.
-
---Ma nièce!
-
---Mon oncle!... Et pour qu'il n'en soit pas ainsi, dites-moi! Quel
-héritage pensez-vous donc lui laisser, lorsque pour toujours vous
-fermerez les yeux? Quatre sous, une demi-douzaine de vieux livres, la
-misère et rien de plus... Il va venir des temps... ah! quels temps,
-mon oncle!... Mon pauvre fils, dont la santé devient très délicate,
-ne pourra plus travailler... déjà la tête lui tourne dès qu'il lit un
-livre; il se sent pris de nausées et la migraine le saisit chaque fois
-qu'il travaille de nuit... il sera obligé de mendier un petit emploi,
-je devrai, moi, me mettre à la couture, et qui sait, qui sait si, par
-la suite, nous ne nous trouverons pas réduits à demander l'aumône.
-
---Ma nièce!
-
---Je sais très bien ce que je dis... C'est un bel avenir que celui qui
-se prépare!--ajouta l'excellente femme en forçant de plus en plus le
-ton de sa voix larmoyante.--Mon Dieu! Qu'allons-nous devenir? Ah! seul,
-le cœur d'une mère peut sentir ces choses-là... Seules, les mères sont
-capables de s'inquiéter ainsi du bien-être de leurs enfants. Vous,
-comment le comprendriez-vous? Non, autre chose est avoir des enfants
-et souffrir pour eux, ou chanter le _gori gori_[33] dans la cathédrale
-et enseigner le latin au collège... Voyez, que sert à mon fils d'être
-votre neveu, d'avoir obtenu tant de diplômes de haut savoir, et d'être
-le dessus du panier d'Orbajosa... Il mourra de faim, car nous savons
-déjà ce que rapportent les plaidoiries, on sera obligé de demander pour
-lui aux députés un emploi à la Havane, où la fièvre jaune le tuera...
-
- [33] Le _Gloria patri_.
-
---Mais, ma nièce!...
-
---Eh! mon Dieu, je ne me plaindrai plus, je me tais, je ne
-vous tourmenterai pas davantage. Je suis une impertinente, une
-pleurnicheuse, une pousseuse de soupirs; et l'on ne peut me souffrir...
-Tout cela parce que j'ai un cœur de mère affectueuse et que je veux le
-bonheur de mon fils bien-aimé. Je mourrai, oui, monsieur, je mourrai
-sans rien dire et j'étoufferai ma douleur; je dévorerai mes larmes
-pour ne pas affliger monsieur le chanoine... Mais mon fils bien-aimé
-me comprendra, lui, et il ne se bouchera pas les oreilles lui, comme
-vous le faites en ce moment... Ah! quel sort est le mien!... Le
-pauvre Jacinto sait que pour lui je me ferais hacher en morceaux et
-que j'achèterais son bonheur au prix de ma vie. Pauvre petit chéri de
-mon cœur! Avoir tant de talent, et se voir condamné à végéter dans
-une situation modeste, dans une obscure condition!... pourquoi donc,
-monsieur mon oncle, pourquoi ne vous enorgueillissez-vous pas?...
-Tenez, pour autant de vanité que nous ayons, vous serez toujours, vous,
-le fils du _tio Tinieblas_[34], le sacristain de San Bernardo... et
-moi, je ne serai jamais autre chose que la fille d'Ildefonso Tinieblas,
-votre frère à vous, qui vendait des marmites, et mon fils sera le neveu
-des Tinieblas... car notre maison est une maison de ténèbres, et jamais
-nous ne sortirons de l'obscurité, ni ne posséderons une pièce de terre
-dont nous puissions dire «cette pièce est à moi», ni ne tondrons une
-brebis qui nous appartienne, ni ne trairons une chèvre qui soit notre
-chèvre, et jamais je ne pourrai mettre les mains jusqu'au coude dans
-un sac de blé qui ait été battu et vanné sur notre aire... et tout
-cela, à cause de votre timidité, de votre ineptie et de vos scrupules
-ridicules...
-
- [34] Du père Ténèbres; littéralement de l'oncle Ténèbres. (N. D. T.)
-
---Mais... mais, ma nièce!
-
-Le chanoine haussait un peu plus le ton chaque fois qu'il répétait
-cette phrase, et, les mains sur les oreilles, il agitait sa tête à
-droite et à gauche de l'air d'un homme profondément désespéré. La voix
-criarde de Maria Remedios devenait de plus en plus aiguë et pénétrait
-comme une flèche dans la cervelle du malheureux ecclésiastique déjà
-tout étourdi. Mais, tout à coup, la physionomie de cette femme se
-transforma, les sanglots plaintifs se changèrent en éclats de voix
-âpres et durs, son visage pâlit, ses lèvres frémirent, ses poings se
-crispèrent, quelques mèches de ses cheveux en désordre tombèrent sur
-son front; au feu de la colère qui rugissait en elle, ses yeux humides
-se séchèrent, elle quitta son siège et, plutôt comme une harpie que
-comme une femme, s'écria:
-
---Je m'en vais d'ici, je m'en vais avec mon fils!... Nous irons à
-Madrid; je ne veux pas que mon fils pourrisse dans cette horrible
-petite ville. Je suis lasse de voir que, protégé par la soutane, mon
-fils n'est et ne sera jamais rien. Entendez-vous bien, monsieur mon
-oncle? Mon fils et moi nous partons! vous ne nous reverrez jamais,
-jamais, jamais!
-
-Don Inocencio avait croisé les mains, et subissait les fulminantes
-invectives de sa nièce avec la consternation d'un condamné à mort à qui
-la présence du bourreau ôte toute espérance.
-
---Pour l'amour de Dieu, Remedios--murmura-t-il d'une voix dolente--pour
-l'amour de la Très Sainte-Vierge...
-
-Ces sortes de crises, ces horribles explosions du caractère
-habituellement doux de la mère de Jacinto étaient aussi violentes que
-rares, car parfois cinq ou six ans se passaient sans que D. Inocencio
-vit Remedios se convertir en furie.
-
---Je suis mère!... Je suis mère!... et puisque personne ne veille
-aux intérêts de mon fils, j'y veillerai, moi, j'y veillerai
-moi-même!--rugit cette lionne improvisée.
-
---Mais, pour l'amour de la mère des anges, ne t'emporte pas!... Songe,
-ma nièce, que tu commets un péché... Récitons un _Pater_ et un _Ave
-Maria_, tu verras comme cela te passera.
-
-Il tremblait et suait en prononçant ces paroles. Pauvre petit poulet
-dans les serres du vautour! La femme transformée en oiseau de proie
-acheva de l'étouffer par ces paroles:
-
---Vous n'êtes absolument bon à rien: vous n'êtes qu'un pleutre. Mon
-fils et moi nous partirons d'ici, et pour toujours, pour toujours. Moi,
-j'obtiendrai pour mon fils une bonne position, je lui chercherai une
-situation convenable, entendez-vous? De même que je suis prête à laver
-le pavé des rues avec ma langue, si j'étais obligée de le faire pour
-lui assurer de quoi manger, de même je soulèverai la terre et le ciel
-pour qu'il ait une position, pour qu'il s'élève, et qu'il soit riche,
-et considéré, et qu'il devienne un personnage et un caballero, et un
-propriétaire, et un seigneur, et un grand d'Espagne, et tout ce qu'on
-peut être, enfin, tout, tout, tout.
-
---Que Dieu me soit en aide!--murmura D. Inocencio en se laissant tomber
-dans le fauteuil et en inclinant la tête sur sa poitrine.
-
-Il y eut un moment de silence durant lequel on entendait la respiration
-haletante de la femme furibonde.
-
---Ma nièce--dit enfin le Penitenciario--tu viens de m'ôter dix ans de
-vie; tu m'as fait tourner le sang; tu m'as rendu fou... Que Dieu me
-donne le calme nécessaire pour te supporter! Seigneur, donnez-moi de
-la patience, c'est de la patience que je demande, et toi, ma nièce,
-fais-moi la faveur de te plaindre et de pleurer et de pousser des
-soupirs tout ton soûl pendant dix ans si tu veux, car ta maudite manie
-grimacière, qui me porte tant sur les nerfs, est encore préférable à
-ces colères insensées... Oh! c'est beau de t'emporter ainsi, après
-t'être confessée et avoir communié ce matin!
-
---Mais c'est votre faute, oui, c'est votre faute.
-
---Parce que, à propos de l'affaire de Jacinto et de Rosario, je t'ai
-dit: «Résignons-nous!»
-
---Parce que, lorsque tout marchait bien, vous abandonnez la partie et
-vous permettez que le Sr. de Rey s'empare de Rosarito.
-
---Et comment pourrais-je l'empêcher? La señora a bien raison de dire
-que tu as de l'intelligence comme une brique. Veux-tu que je sorte
-d'ici, une épée à la main, que dans un clin d'œil je taille en pièces
-toute la troupe, et qu'ensuite j'aille me planter en face de Rey et que
-je lui dise: «De deux choses l'une: ou vous allez laisser la petite
-tranquille, ou je vais vous couper la gorge?»
-
---Non; mais quand j'ai conseillé à la señora de faire administrer une
-volée à son neveu, au lieu de le lui conseiller comme moi, vous vous y
-êtes opposé.
-
---Tu es une folle avec ta volée.
-
---C'est que «morte la bête, mort le venin».
-
---Je ne puis conseiller ce que tu appelles une volée et qui peut être
-une chose horrible.
-
---Oui, parce que je suis un coupe-jarrets, n'est-ce pas?
-
---Tu dois savoir que les jeux de main sont des jeux de vilain. Crois-tu
-d'ailleurs que cet homme se laissera rosser? Et ses amis?
-
---La nuit, il sort tout seul.
-
---Qu'en sais-tu?
-
---Je sais tout; il ne fait pas un seul pas que je n'en sois informée,
-comprenez-vous? La veuve Cusco me tient au courant de tout.
-
---Voyons, voyons, ne me fais pas devenir fou. Et qui la lui donnerait
-cette volée?... Sachons-le.
-
---Caballuco.
-
---De sorte qu'il est décidé?...
-
---Non, mais il le sera si vous l'ordonnez.
-
---Allons, ma nièce, laisse-moi tranquille. Je ne puis ordonner une
-telle atrocité. Une volée!... Et qu'est-ce que cela? Tu lui en as déjà
-parlé?
-
---Oui, mon oncle, mais il n'a pas fait cas de ma proposition, ou
-pour mieux dire, il a refusé d'y souscrire. Il n'y a à Orbajosa que
-deux personnes qui puissent l'y décider en lui en donnant simplement
-l'ordre: Vous, ou doña Perfecta.
-
---Eh! bien, que la señora le lui donne, si elle veut. Moi, je ne
-conseillerai jamais l'emploi de moyens violents ou inhumains.
-Voudras-tu croire que lorsque Caballuco et quelques-uns de ses
-compagnons agitaient la question d'un soulèvement en armes, ils ne
-purent pas m'arracher une seule parole les excitant à répandre le
-sang?... Non, pour cela, non... Si doña Perfecta veut le faire?...
-
---Elle ne veut pas non plus. Ce soir j'ai causé deux heures avec elle,
-et elle m'a dit qu'elle prêchera la guerre et la favorisera par tous
-les moyens possibles; mais qu'elle n'ordonnera jamais à un homme d'en
-frapper un autre par derrière. Elle aurait raison de s'y opposer, s'il
-s'agissait d'une chose plus grave... mais je ne demande pas qu'il y ait
-du sang versé; je ne veux pas autre chose qu'une volée.
-
---Eh! bien, si doña Perfecta ne veut pas ordonner qu'on administre
-une volée à l'ingénieur, je ne le veux pas non plus, entends-tu? Ma
-conscience avant tout.
-
---C'est bien--répondit la nièce.--Dites seulement à Caballuco de
-m'accompagner cette nuit... ne lui dites pas autre chose.
-
---Tu va sortir ce soir?
-
---Je sortirai, oui, monsieur. Est-ce que je ne suis pas déjà sortie
-hier soir?
-
---Hier soir? Je ne le savais pas; si je l'avais su, je me serais fâché,
-oui, madame.
-
---Ne dites pas à Caballuco autre chose que ceci:
-
- «Mon cher Ramos, je vous serais très obligé d'accompagner ma nièce
- pour certaine affaire qu'elle a à traiter cette nuit, et de la
- défendre dans le cas où elle courrait quelque danger.»
-
---Ceci, oui, je puis le faire. Qu'il t'accompagne..... qu'il te
-défende. Ah! friponne, tu veux m'enjôler et me rendre complice de
-quelque mauvais tour.
-
---Et que vous imaginez-vous donc?--dit ironiquement Maria
-Remedios--Ramos et moi, nous allons peut-être à nous deux, cette nuit,
-égorger une foule de gens?...
-
---Ne raille pas. Je te répète que je ne conseillerai à Ramos absolument
-rien qui puisse ressembler à un crime. Mais je crois que le voici...
-
-On entendait du bruit à la porte de la rue. Bientôt après, résonna la
-voix de Caballuco qui parlait avec le domestique, et enfin, le héros
-d'Orbajosa pénétra dans la chambre.
-
---Des nouvelles, donnez-nous des nouvelles, Sr. Ramos--dit le
-prêtre.--Allons! voyons si vous nous apporterez quelque espérance
-en échange du souper et de l'hospitalité que... Que se passe-t-il à
-Villahorrenda?
-
---Quelque chose--répondit le fier-à-bras, en s'asseyant comme s'il
-était très las.--Le Sr. D. Inocencio verra bientôt si nous sommes bons
-à quelque chose.
-
-Comme toutes les personnes qui ont de l'importance ou qui veulent s'en
-donner, Caballuco montrait une grande réserve.
-
---Cette nuit, mon ami, vous prendrez, si cela vous plaît, l'argent que
-vous m'avez remis pour...
-
---Ah! c'est bien le moment... Que les militaires s'en doutent, et ils
-ne me laisseront plus passer--répliqua Ramos en riant d'un air farouche.
-
---Taisez-vous donc... Nous savons bien que vous passez quand bon
-vous semble. Il ne manquerait plus que cela. Les militaires sont
-gens qui ont la manche large... et, dans le cas où ils feraient des
-difficultés, deux ou trois douros, n'est-il pas vrai?... Peste! je vois
-que vous n'êtes pas trop mal armé... Il ne vous manque plus qu'une
-pièce de huit. Des pistolets, eh!... Un poignard, aussi?
-
---C'est afin d'être prêt à tout événement--dit Caballuco en tirant de
-sa ceinture l'arme dont il montra la lame.
-
---Pour l'amour de Dieu et de la Sainte-Vierge!--s'écria Maria Remedios
-en fermant les yeux et en détournant la tête avec effroi,--laisse où il
-est ce jouet. Sa vue seule me fait horreur.
-
---Si vous n'y voyez pas d'inconvénient--dit Ramos en replaçant son
-arme--nous souperons.
-
-Maria Remedios s'empressa de tout disposer afin que le héros ne
-s'impatientât pas.
-
---Dites-moi donc une chose--demanda D. Inocencio à son hôte lorsqu'ils
-se furent mis à table.--Avez-vous cette nuit beaucoup à faire?
-
---J'ai pas mal d'occupations--répondit le bravo.--C'est la dernière
-nuit que je viens à Orbajosa, la dernière. Il faut que je rassemble les
-quelques garçons restés ici, et que nous voyions comment nous pourrons
-emporter le soufre et le salpêtre qui se trouvent chez Cirujeda.
-
---Je vous demandais cela--ajouta le curé d'un air bonhomme en
-remplissant l'assiette de son ami--parce que ma nièce veut que vous
-l'accompagniez un moment. Elle a je ne sais quelle commission à faire,
-et il est un peu tard pour qu'elle sorte seule.
-
---Est-ce qu'elle va chez doña Perfecta?--demanda Ramos.--J'y suis déjà
-passé, mais n'ai pas voulu m'arrêter.
-
---Comment va la señora?
-
---Elle n'est pas très rassurée..... Je lui ai pris cette nuit les six
-garçons qu'elle avait chez elle.
-
---Croyez-vous donc qu'ils ne seraient pas utiles là? demanda Remedios
-avec inquiétude.
-
---Ils seront plus utiles à Villahorrenda. Les hommes courageux
-s'amollissent en restant dans les maisons, n'est-il pas vrai, monsieur
-le chanoine?
-
---Sr. Ramos, cette maison ne doit jamais rester seule--dit sérieusement
-le Penitenciario.
-
---Les servantes suffisent de reste à la garder. Croyez-vous, Sr.
-D. Inocencio, que la préoccupation du brigadier soit d'assaillir les
-demeures de ses adversaires?
-
---Oui; puis, vous savez bien vous-même que cet ingénieur de tous les
-diables.....
-
---Pour cela... les balais ne manquent pas dans la maison--répliqua
-plaisamment Cristobal.--D'ailleurs, il faudra bien qu'on finisse
-par les marier... Après ce qui s'est passé...
-
---Sr. Ramos,--dit tout à coup Remedios redevenue furieuse, il me semble
-que vous n'entendez pas grand'chose aux affaires de mariage.
-
---Si je parle ainsi, c'est que ce soir même, tout à l'heure, j'ai
-vu la señora et sa fille en train de faire comme une sorte de
-réconciliation. Doña Perfecta baisottait sa fille, et tout n'était
-entre elles que caresses et cajoleries.
-
---Une sorte de réconciliation! L'affaire des armements vous a fait
-perdre la tête... Mais enfin, m'accompagnez-vous, oui ou non?
-
---Ce n'est pas chez doña Perfecta qu'elle veut aller--dit
-l'ecclésiastique, mais à l'auberge de la veuve Cusco. Elle était en
-train de me dire qu'elle n'ose pas y aller seule, parce qu'elle craint
-d'être insultée par...
-
---Par qui?
-
---C'est facile à comprendre. Par cet ingénieur de tous les diables.
-Hier soir, ma nièce le vit dans cette auberge et lui dit ses quatre
-vérités; c'est à cause de cela qu'elle n'est pas ce soir très rassurée.
-Le jeune homme est effronté et vindicatif.
-
---Je ne sais si je pourrai y aller--fit observer Caballuco; étant ici
-de contrebande, il ne m'est pas possible de défier le D. José Poquita
-Cosa. Si je n'y étais pas comme j'y suis, une moitié du visage cachée
-et l'autre découverte, je lui aurais déjà trente fois cassé les reins.
-Mais si je l'attaque, qu'arrive-t-il? Que je me découvre; que les
-soldats tombent sur moi, et adieu Caballuco. Quant à le frapper en
-traître, c'est une chose que je ne sais pas faire, qui n'est pas dans
-mon tempérament, et que d'ailleurs, la señora ne permet pas. Pour
-administrer traîtreusement une volée, adressez-vous à d'autres qu'à
-Cristobal Ramos.
-
---Mais, mon pauvre ami, est-ce que nous sommes fous?... de quoi diable
-parlez-vous donc là?--dit le Penitenciario en manifestant le plus
-sincère étonnement.--Pour rien au monde, je ne voudrais vous conseiller
-de maltraiter ce caballero. Je me laisserais couper la langue plutôt
-que de conseiller une coquinerie. Les méchants périront, il n'en faut
-pas douter; mais c'est Dieu qui doit fixer le moment de leur chute,
-et non pas moi. Il n'est pas non plus question de coups de bâton.
-J'en recevrais plutôt moi-même dix douzaines, que de recommander à
-un chrétien l'administration de telles médecines. La seule chose
-que je vous dise--ajouta-t-il en regardant le bravo par-dessus ses
-lunettes--c'est que, comme ma nièce va là-bas... comme il est probable,
-n'est-ce pas cela Remedios?... qu'elle aura quelques mots à dire à cet
-homme, je vous recommande de ne pas l'abandonner, dans le cas où elle
-se verrait insultée...
-
---Cette nuit j'ai affaire--répondit laconiquement et sèchement
-Caballuco.
-
---Tu l'entends, Remedios. Remets ta commission à demain.
-
---Cela ne se peut absolument pas. J'irai seule.
-
---Non, non, tu n'iras pas, ma chère nièce. Finissons-là. Le Sr. Ramos a
-affaire et ne peut t'accompagner. Figure-toi que tu es insultée par ce
-malotru...
-
---Insultée!... une señora insultée par ce... Cela ne peut être.
-
---Si vous n'aviez pas d'occupations... bah! bah!... enfin, je serais
-tranquille.
-
---Des occupations, j'en ai--dit le Centaure en se levant de
-table,--mais si c'est votre désir...
-
-Il y eut un silence. Le Penitenciario avait fermé les yeux et
-réfléchissait.
-
---C'est mon désir, oui, Sr. Ramos--dit-il enfin.
-
---Eh! bien, cela suffit, señora doña Maria, nous irons.
-
---Maintenant, ma chère nièce--dit D. Inocencio d'une air mi-sérieux,
-mi-jovial--puisque nous avons fini de souper, apporte-moi la cuvette.
-
-Il fixa sur sa nièce un regard pénétrant, et, en les accompagnant de
-l'action qu'elles indiquaient, prononça ces paroles:
-
---Moi, je me lave les mains.
-
-
-
-
-XXVIII.
-
-DE PEPE REY A D. JUAN REY.
-
-
-Orbajosa, 12 avril.
-
-«Mon cher père,
-
-«Pardonnez-moi si, pour la première fois, je vous désobéis en
-ne partant pas d'ici et en ne renonçant pas à mon projet. Votre
-conseil et votre prière sont le propre d'un père honnête et bon;
-mon obstination est le propre d'un fils insensé. Mais il se passe
-en moi une chose singulière: l'obstination et le sentiment de
-l'honneur se sont liés et confondus de telle façon, que l'idée de
-me désister ou de céder me rend tout honteux. J'ai beaucoup changé.
-Je ne connaissais pas autrefois les fureurs qui m'embrasent. Je me
-moquais de tout acte violent, des exagérations des hommes impétueux
-comme des brutalités des méchants. Maintenant, rien de tout cela ne
-m'étonne, parce qu'à chaque instant je trouve en moi une certaine
-capacité terrible de mal faire. Avec vous, je puis parler comme on
-parle seulement avec Dieu et avec sa conscience; à vous je puis
-dire que je suis un misérable, car c'est être un misérable que de
-manquer de ce puissant empire sur soi-même qui dompte les passions
-et soumet la vie aux lois sévères de la conscience. J'ai manqué de
-la fermeté chrétienne qui maintient l'esprit de l'homme offensé
-à une sereine hauteur au-dessus des offenses qu'il reçoit et des
-ennemis auxquels il les doit; j'ai eu la faiblesse de m'abandonner
-aux transports d'une colère insensée en m'abaissant au niveau de
-mes détracteurs, en leur rendant des coups égaux aux leurs et en
-essayant de les confondre par d'indignes moyens appris à leur
-propre école. Combien je regrette que vous n'ayez pu vous trouver
-près de moi pour m'écarter de cette voie! Maintenant il est trop
-tard. Les passions n'ont pas de répit. Elles sont impatientes, et
-elles réclament à grands cris leur proie avec l'ardeur délirante
-d'une épouvantable soif morale. J'ai succombé. Je ne puis oublier
-ce que vous m'avez dit si souvent, à savoir qu'on peut appeler la
-colère la pire des passions, parce qu'en dénaturant soudain notre
-caractère, elle engendre toutes les autres perversités et prête à
-toutes son infernal emportement.
-
-«Cependant, ce n'est pas la colère seule, mais un sentiment
-profondément expansif qui m'a conduit à cet état; c'est l'amour
-sérieux et passionné que j'éprouve pour ma cousine, et cette
-circonstance est la seule qui puisse m'absoudre. A défaut d'amour
-la pitié m'aurait, d'ailleurs, poussé à braver la fureur et les
-intrigues de votre terrible sœur, car, placée entre son affection
-irrésistible et sa mère, la pauvre Rosario est aujourd'hui la
-plus malheureuse des créatures qui existent sur la terre. L'amour
-qu'elle a pour moi, et qui répond à mon amour pour elle, ne me
-donne-t-il pas le droit d'ouvrir comme je le pourrai les portes de
-sa maison, et de l'en tirer en employant les moyens légaux jusqu'au
-point où la loi peut atteindre, et usant de la force à partir du
-point où la loi ne me protège plus? Je crois fort que votre rigide
-délicatesse ne répondra pas affirmativement à cette proposition;
-mais j'ai cessé d'être le caractère austère et méthodique qui se
-conformait rigoureusement aux prescriptions de la conscience comme
-aux clauses d'un traité. Je ne suis plus l'être humain auquel une
-éducation presque parfaite avait donné une merveilleuse égalité
-d'âme; je suis maintenant un homme comme tous les autres; d'une
-enjambée je suis entré sur le terrain commun de l'injustice et du
-mal. Préparez-vous à entendre le récit d'une atrocité quelconque
-qui sera mon œuvre. J'aurai soin de vous tenir au courant de celles
-que je commettrai.
-
-«Mais la confession de mes fautes ne m'ôtera pas plus la
-responsabilité des graves événements passés ou à venir que cette
-responsabilité, pour autant que j'argumente, ne retombera tout
-entière sur votre sœur. La responsabilité de doña Perfecta est
-assurément immense. Quelle sera l'étendue de la mienne!... Ah! mon
-cher père, ne croyez rien de ce que vous pourrez entendre dire sur
-mon compte et rapportez-vous-en seulement à ce que je vous dirai
-moi-même. Si on vous dit que, de propos délibéré, j'ai commis
-quelque action honteuse, répondez hardiment que ce n'est pas vrai.
-Il m'est difficile de juger moi-même dans l'état de trouble où je
-me trouve; mais j'ose vous affirmer que je n'ai pas occasionné le
-scandale avec préméditation. Vous savez cependant jusqu'à quel
-point peut aller la passion, lorsque son développement horriblement
-envahisseur est favorisé par les circonstances.
-
-«Ce qui empoisonne le plus ma vie, c'est d'avoir employé la
-dissimulation, le mensonge et des ruses indignes. Moi qui étais la
-vérité incarnée! J'ai perdu ce qui constituait ma propre nature...
-Mais, est-ce là le plus haut degré de perversité auquel une âme
-puisse atteindre? Est-ce que maintenant je commence ou je finis? Je
-l'ignore. Si la main céleste de Rosario ne vient pas m'arracher de
-cet enfer de ma conscience, je désire que vous veniez m'en arracher
-vous-même. Ma cousine est un ange, et en souffrant à cause de moi,
-elle m'a appris bien des choses que jusqu'à ce jour j'ignorais.
-
-«Ne vous étonnez pas de l'incohérence de ce que j'écris. Des
-sentiments divers m'agitent. Parfois me viennent à l'esprit des
-idées véritablement dignes de mon âme immortelle, mais parfois
-aussi je tombe dans un découragement déplorable, et je pense alors
-aux hommes faibles et lâches dont, afin de me les faire abhorrer,
-vous m'avez dépeint la bassesse avec de si vives couleurs. Dans
-l'état où je me trouve aujourd'hui, je suis disposé au mal comme au
-bien. Que Dieu ait pitié de moi! Je n'ai pas oublié que la prière
-est une supplication grave et réfléchie, si personnelle qu'elle ne
-peut s'accommoder des formules apprises par cœur, une expansion
-de l'âme qui s'enhardit jusqu'au point de rechercher son origine,
-et qu'elle est enfin le contraire du remords, lequel est une
-contraction de cette même âme qui, en s'enveloppant et se cachant,
-a la ridicule prétention de n'être vue de personne. Vous m'avez
-enseigné d'excellentes choses, mais aujourd'hui je fais de la
-pratique; comme nous disons dans notre argot d'ingénieur, je fais
-des études sur le terrain, et par là, mes connaissances s'étendent
-et s'affermissent... Je me figure maintenant que je ne suis pas
-aussi mauvais que je le croyais. Est-ce bien vrai?
-
-«Je termine cette lettre en toute hâte, afin de l'envoyer par
-quelques soldats qui vont jusqu'à la station de Villahorrenda, car
-il n'est pas possible de se fier à la poste d'ici.»
-
-
-14 avril.
-
-«Je vous amuserais, mon cher père, si je pouvais vous faire
-comprendre comment la population de cette petite ville entend
-les choses. Vous savez sans doute déjà que tout le pays s'est
-soulevé et a pris les armes. C'était chose prévue, mais les
-hommes politiques se trompent s'ils croient que c'est l'affaire
-de quelques jours. L'hostilité des Orbajociens contre nous et
-contre le gouvernement est dans leur tempérament; elle en fait
-partie comme la foi religieuse. Pour ne parler que de ma tante, je
-vous dirai une chose singulière, c'est que la pauvre señora, chez
-laquelle le féodalisme a pénétré jusqu'à la moelle des os, s'est
-imaginé que je vais attaquer sa maison pour lui voler sa fille,
-absolument comme les seigneurs du moyen âge attaquaient un château
-ennemi pour commettre une iniquité quelconque. Ne riez pas, car
-c'est la pure vérité. Telles sont les idées de cette population.
-Inutile de vous dire qu'elle me tient pour un monstre, pour une
-espèce de roi more hérétique, et que les militaires avec lesquels
-je suis lié ici ne sont pas mieux traités que moi. C'est chose
-admise dans la maison de doña Perfecta que la troupe et moi nous
-formons une coalition diabolique et anti-religieuse pour enlever à
-Orbajosa ses trésors, ses jeunes filles et sa foi. Je suis certain
-que votre sœur croit fermement que je vais prendre sa maison
-d'assaut, et je ne serais pas le moins du monde étonné qu'elle eût
-élevé une barricade derrière la porte.
-
-«Mais il ne peut en être autrement. On a ici les idées les plus
-surannées relativement à la société, à la religion, à l'État, à la
-propriété. L'exaltation religieuse qui pousse ces pauvres gens à
-employer la force contre le gouvernement, pour défendre une foi que
-personne n'attaque et que d'ailleurs ils n'ont pas, éveille dans
-leur esprit des souvenirs féodaux; et de même qu'ils résoudraient
-leurs questions par la force brutale et le sang et le feu en
-égorgeant tout ce qui ne pense pas comme eux, ils croient que
-personne au monde ne peut employer d'autres moyens.
-
-«Bien loin d'avoir l'intention de faire des extravagances dans la
-maison de cette señora, j'ai essayé de lui éviter quelques ennuis,
-auxquels les autres habitants n'ont pas échappé. Grâce à ma liaison
-avec le brigadier, on ne l'a pas obligée à remettre, comme cela a
-été ordonné, une liste de tous ses hommes de service qui sont allés
-rejoindre la faction; si on a fouillé sa maison, ç'a été pour la
-forme; et si l'on a désarmé les six hommes trouvés chez elle, elle
-en a depuis lors armé six autres et on ne lui a rien fait. Vous
-voyez à quoi se réduisent mes actes d'hostilité contre la señora.
-
-«Il est vrai que j'ai l'appui des chefs de la troupe; mais je ne
-l'utilise que pour n'être pas insulté ou maltraité par cette
-population implacable. Mes probabilités de succès consistent en ce
-que les nouvelles autorités récemment établies par le commandant
-militaire sont toutes bien disposées pour moi. Je tire d'elles ma
-force morale et je m'insinue dans leurs bonnes grâces. Je ne sais
-si je me verrai obligé à commettre quelque acte de violence; mais
-soyez bien persuadé que pour le moment, l'assaut et la prise de
-la maison ne sont autre chose qu'une folle préoccupation de votre
-par trop féodale sœur. Le hasard m'a placé dans une situation
-avantageuse. La colère et la passion qui brûlent en moi me
-pousseront à en profiter. Je ne puis dire où je m'arrêterai.»
-
-
-17 avril.
-
-«Votre lettre m'a apporté un grand soulagement. Oui, je peux
-atteindre mon but en n'employant que les moyens légaux, qui sont
-complètement efficaces pour cela. J'ai consulté ici les autorités,
-et toutes me confirment ce que vous m'avez écrit. Je suis content.
-Puisque j'ai inculqué dans l'esprit de ma cousine l'idée de la
-désobéissance, qu'elle soit au moins sous la protection des lois
-sociales. Je ferai ce que vous me demandez, c'est-à-dire que je
-renoncerai à la collaboration un peu inconvenante de Pinzon; je
-romprai la solidarité terrifiante que j'avais établie avec les
-militaires; je cesserai de m'enorgueillir de leur pouvoir; je
-mettrai fin aux aventures, et, le moment venu, je procéderai avec
-calme, avec prudence, et avec toute la douceur possible. Cela vaut
-mieux. Ma coalition, mi-sérieuse, mi-burlesque avec la troupe a
-eu pour but de me mettre à l'abri des brutalités des Orbajociens
-et des domestiques ou des alliés de ma tante. Au surplus, j'ai
-toujours repoussé l'idée de ce que nous appelons _l'intervention
-armée_.
-
-«L'ami qui me prêtait son concours a été obligé de quitter la
-maison; mais je ne suis pas malgré cela complètement privé de
-communication avec ma cousine. La pauvre enfant fait preuve
-d'un courage héroïque au milieu de ses peines, et elle m'obéira
-aveuglément.
-
-«Soyez sans inquiétude relativement à ma sécurité personnelle. De
-mon côté, je ne crains rien, et je suis parfaitement tranquille.»
-
-
-20 avril.
-
-«Je ne peux aujourd'hui vous écrire que deux lignes. J'ai beaucoup
-à faire. Tout sera terminé dans quelques jours. Ne m'écrivez plus
-dans cette triste ville. Vous aurez bientôt le plaisir d'embrasser
-votre fils.
-
-«PEPE.»
-
-
-
-
-XXIX.
-
-DE PEPE REY A ROSARITO POLENTINOS.
-
-
-«Donne à Estabanillo la clef du jardin, et charge-le de veiller sur
-le chien. Ce garçon s'est vendu à moi corps et âme. Ne crains rien.
-Je serais très contrarié si, comme la nuit dernière, tu ne pouvais
-pas descendre. Fais tout ton possible pour y réussir. Je serai là
-à partir de minuit. Je te dirai ce que j'ai résolu et ce que tu
-dois faire. Tranquillise-toi ma chère enfant, car j'ai abandonné
-tout recours imprudent ou brutal. Je te raconterai tout. C'est
-long et cela doit être fait de vive voix. Il me semble que je vois
-ton étonnement et ton effroi en songeant que je suis si près de
-toi. Mais voilà huit jours que je ne t'ai vue. J'ai juré que notre
-séparation finirait bientôt, et il faut qu'elle finisse. Le cœur me
-dit que je te verrai. Que je sois maudit si je ne te vois pas.»
-
-
-
-
-XXX.
-
-LA BATTUE.
-
-
-Une femme et un homme entrèrent après dix heures du soir dans l'auberge
-de la veuve Cusco et en sortirent lorsque eurent sonné onze heures et
-demie.
-
---Maintenant, señora doña Maria--dit l'homme--je vous reconduirai chez
-vous, parce que j'ai affaire.....
-
---Attendez, Sr. Ramos, pour l'amour de Dieu--répondit-elle.--Pourquoi
-n'irions-nous pas jusqu'au Casino afin de voir s'il sort? Vous avez
-bien entendu... Il était ce soir en train de parler avec Estabanillo,
-le garçon de la huerta.
-
---Mais c'est donc D. José que vous cherchez?--demanda le Centaure
-de fort mauvaise humeur.--Que nous importe? Son intrigue avec doña
-Rosarito a fini comme elle devait finir, et la señora n'a pas
-maintenant d'autre parti à prendre que de les marier. Voilà mon
-opinion.
-
---Vous êtes un animal--dit Remedios avec colère.
-
---Señora, je m'en vais.
-
---Eh! quoi, malotru, vous allez me laisser seule au milieu de la rue?
-
---Si vous ne retournez pas immédiatement chez vous, oui, señora.
-
---C'est cela... vous me laissez seule, exposée à être insultée...
-Écoutez, Sr. Ramos, D. José va tout à l'heure comme d'habitude, sortir
-du Casino. Je désire savoir s'il rentre chez lui ou s'il poursuit son
-chemin. C'est un caprice, pas autre chose qu'un caprice.
-
---Ce que je sais, moi, c'est que j'ai affaire, et qu'il va sonner
-minuit.
-
---Silence--dit Remedios--cachons-nous derrière le coin... Un homme
-s'avance par la rue de la Triperie haute. C'est lui.
-
---D. José!... Je le reconnais à sa démarche.
-
-Ils se cachèrent et l'homme passa.
-
---Suivons-le--dit Maria Remedios avec inquiétude--suivons-le à une
-courte distance, Ramos.
-
---Señora.....
-
---Seulement pour voir s'il rentre chez lui.
-
---Une minute, pas plus, doña Remedios. Ensuite je m'en irai.
-
-Ils firent une trentaine de pas à une certaine distance de l'homme
-qu'ils observaient.
-
-La nièce du Penitenciario s'arrêta enfin et prononça ces paroles:
-
---Il n'entre pas chez lui.
-
---Il va sans doute chez le brigadier.
-
---Le brigadier demeure dans le haut de la rue, et D. Pepe descend vers
-la maison de la señora.
-
---De la señora!--s'écria Caballuco, en hâtant le pas.
-
-Mais ils se trompaient; celui qu'ils épiaient passa devant la maison
-des Polentinos et poursuivit son chemin.
-
---Vous voyez que non?
-
---Sr. Ramos, suivons-le,--dit Remedios en serrant convulsivement la
-main du Centaure.--J'ai une idée.
-
---Nous saurons bientôt ce qui en est, car nous voilà au bout de la
-ville.
-
---N'allons pas si vite... il pourrait nous voir... C'est ce que je
-pensais, Sr. Ramos; il va entrer par la petite porte condamnée du
-jardin.
-
---Vous avez perdu l'esprit, señora!
-
---Avançons, et nous le verrons.
-
-La nuit était sombre et les observateurs ne purent préciser l'endroit
-par où le Sr. de Rey était entré; mais certain bruit de gonds rouillés
-qu'ils entendirent et la circonstance de ne rencontrer nulle part le
-jeune homme sur toute l'étendue du mur en torchis les convainquirent
-qu'il était déjà dans l'intérieur du jardin. Caballuco regarda son
-interlocutrice avec stupeur. Il avait l'air hébété.
-
---A quoi pensez-vous?... Vous en doutez encore?
-
---Que dois-je faire?--demanda le bravo tout perplexe.--Lui
-administrerons-nous une volée?... Je ne sais ce qu'en pensera la
-señora. Je dis cela parce que je suis allé la voir ce soir, et que la
-mère et la fille semblaient se réconcilier.
-
---Ne faites donc pas l'idiot... Pourquoi n'entrez-vous pas?
-
---Je me rappelle maintenant que les domestiques armés ne sont plus là;
-je leur ai ordonné de partir cette nuit.
-
---Et cette brute se demande encore ce qu'il y a à faire? Ramos, ne
-soyez donc pas lâche, et entrez dans la huerta.
-
---Par où, puisqu'on a fermé la petite porte?
-
---Sautez par-dessus le mur..... Quel lourdaud! Si j'étais homme.....
-
---Par-dessus..... Il y a quelques briques enlevées; les enfants montent
-par là pour aller voler des fruits.
-
---En haut donc, et au plus vite. Moi je vais frapper à la grande porte
-d'entrée pour réveiller la señora, si par hasard elle s'était endormie.
-
-Le Centaure escalada le mur, non sans difficulté. Il y resta un moment
-à califourchon, et disparut ensuite dans la noire épaisseur des arbres.
-Maria Remedios courut à toutes jambes vers la rue du Connétable, puis,
-saisissant le marteau de la porte d'entrée, elle frappa trois fois
-à coups redoublés comme si son âme et sa vie fussent suspendues au
-marteau.
-
-
-
-
-XXXI.
-
-DOÑA PERFECTA.
-
-
-Avec quel calme elle écrit la señora doña Perfecta! Pénétrez dans sa
-chambre, malgré l'heure avancée de la nuit, et vous la surprendrez
-en train d'accomplir une lourde tâche, l'esprit partagé entre la
-méditation et la rédaction de longues et consciencieuses lettres
-qu'elle trace par intervalles d'une main ferme en caractères bien
-formés. Sur son visage, sur son buste et sur ses mains donne en plein
-la lumière d'une lampe dont l'abat-jour laisse dans une douce pénombre
-le reste de son corps comme presque toute la chambre. On la prendrait
-pour une figure lumineuse évoquée par l'imagination au milieu des
-ombres d'une vague terreur.
-
-Il est étrange que nous n'ayons pas jusqu'à présent dit une chose très
-importante: c'est que doña Perfecta était belle, ou plutôt était encore
-belle, car ses traits conservaient des restes d'une beauté achevée.
-La vie des champs, le manque absolu de présomption, le défaut de
-parure et de coquetterie, l'aversion qu'elle avait pour la mode, et le
-mépris des vanités mondaines étaient autant de causes qui empêchaient
-sa beauté de resplendir, ou qui du moins ne la laissaient briller que
-très peu. Elle était aussi considérablement diminuée par la teinte d'un
-jaune intense répandue sur son visage et qui indiquait une constitution
-fortement bilieuse.
-
-A voir ses yeux noirs et bien fendus, son nez fin et délicat, son front
-large et serein, tout observateur eût pu considérer son visage comme
-un type accompli de la figure humaine; mais il y avait dans ses traits
-une certaine expression d'insensibilité et d'orgueil qui inspirait
-l'antipathie. De même que d'autres personnes même laides, attirent,
-doña Perfecta repoussait. Son regard, même alors qu'il était accompagné
-de paroles aimables, mettait entre elle et les personnes étrangères
-l'infranchissable distance d'un respect plein de défiance; mais pour
-les personnes de sa maison, c'est-à-dire pour ses parents, ses amis
-intimes et ses connaissances, il avait un singulier attrait. Elle avait
-le don de la domination, et personne ne l'égalait dans l'art de parler
-à chacun le langage qui lui convenait le mieux.
-
-Son tempérament bilieux, et un commerce excessif avec des personnes et
-des choses pieuses qui exaltaient sans objet ni profit son imagination,
-l'avaient prématurément vieillie, et bien qu'étant encore jeune, elle
-ne le paraissait pas. On pourrait dire d'elle qu'avec ses habitudes
-et son genre de vie elle s'était façonné une carapace, une sorte de
-doublure pétrifiée, insensible, dans laquelle elle s'enfermait comme le
-limaçon dans sa maison portative. Doña Perfecta sortait rarement de sa
-coquille.
-
-Ses mœurs irréprochables et cette bonté notoire que nous avons
-remarquée en elle, dès le moment de son apparition dans notre récit,
-étaient la cause de la grande considération dont elle jouissait à
-Orbajosa. Elle entretenait, en outre, des relations avec d'excellentes
-dames de Madrid, et c'est par leur intermédiaire qu'elle avait obtenu
-la destitution de son neveu. Maintenant, au point où nous en sommes de
-cette histoire, nous la trouvons assise devant le secrétaire, qui est
-l'unique confident de ses desseins en même temps que le dépositaire de
-ses comptes d'intérêt avec les fermiers et de ses comptes moraux avec
-Dieu et la société. C'est là qu'elle écrivit les lettres que recevait
-trimestriellement son frère; là qu'elle rédigea les petits billets dans
-lesquels elle poussait le juge et le greffier à embrouiller les procès
-de Pepe Rey; là qu'elle ourdit l'intrigue qui fit perdre à celui-ci la
-confiance du Gouvernement; là, enfin, qu'elle s'entretenait longuement
-avec D. Inocencio. Pour connaître la scène où se déroulèrent d'autres
-actions dont nous avons vu les effets, il faudrait la suivre au palais
-épiscopal et dans plusieurs maisons habitées par des familles amies.
-
-Nous ne savons comment aurait été doña Perfecta si elle eût aimé.
-Lorsqu'elle détestait, elle avait l'ardente véhémence d'un ange de la
-haine et de la discorde soufflant son venin au milieu des hommes. Tel
-est le résultat produit sur un caractère entier et sans bonté native
-par l'exaltation religieuse, lorsque, au lieu de s'appuyer sur la
-conscience et la vérité révélée dans des principes aussi simples que
-larges, elle cherche son aliment dans des formules étroites uniquement
-dictées par des intérêts ecclésiastiques.
-
-Pour que l'exagération des pratiques religieuses soit inoffensive, il
-faut qu'elle ne se produise que dans des cœurs très purs. Il est vrai
-de dire que, même dans ce cas, elle est incapable de produire du bien.
-Mais, s'ils n'ont préalablement élevé dans leur propre conscience un
-autel, une chaire et un confessionnal, qu'ils se gardent bien de se
-trop enflammer à la vue de ce qu'ils aperçoivent sur les retables,
-dans les chœurs et les sacristies des églises ou dans les parloirs des
-couvents, ceux auxquels fait défaut cette angélique pureté native qui,
-sur la terre, met autour de leur tête comme un limbe prématuré.
-
-La señora, interrompant sa correspondance passait de temps en temps
-dans la pièce voisine où se trouvait sa fille. Rosarito avait reçu
-d'elle l'ordre de dormir, mais, se précipitant déjà dans l'abîme de la
-désobéissance, elle veillait.
-
---Pourquoi ne dors-tu pas?--lui demanda sa mère.
-
---Je n'ai pas l'intention de dormir cette nuit. Tu sais bien que
-Caballuco a emmené les hommes que nous avions ici. Il pourrait survenir
-quelque chose, et je veille... Si je ne veillais pas, que serait-il de
-nous?...
-
---Quelle heure est-il?--demanda-t-elle ensuite.
-
---Il est près de minuit... Tu n'as peut-être pas peur... mais il n'en
-est pas de même de moi.
-
-Rosarito tremblait, et tout en elle indiquait qu'elle était en proie
-à la plus vive anxiété. Ses yeux se levaient vers le ciel comme pour
-prier, puis ils se fixaient sur sa mère avec une expression de terreur
-profonde.
-
---Mais, qu'as-tu donc?
-
---Vous dites qu'il est déjà minuit?
-
---Oui.
-
---Quoi?... minuit déjà?
-
-Rosario voulait parler, elle secouait sa tête sur laquelle pesait un
-monde.
-
---Tu as quelque chose... il t'arrive quelque chose--dit la mère en
-fixant sur elle un regard pénétrant.
-
---Oui... je voulais vous dire--balbutia la jeune fille--je voulais
-dire... Rien, rien, je vais dormir.
-
---Rosario, Rosario, ta mère lit dans ton cœur comme dans un livre. Tu
-es agitée. Je t'ai déjà dit que je suis disposée à te pardonner si tu
-te repens; si tu es une enfant sérieuse et bonne.
-
---Eh! quoi! ne suis-je pas bonne? Ah! maman, ma chère maman, je me
-meurs!
-
-Rosario, brisée par la douleur, éclata en sanglots et, désespérée,
-fondit en larmes.
-
---Que signifient ces pleurs?--lui dit sa mère en l'embrassant. Si ce
-sont des larmes de repentir, qu'elles soient bénies.
-
---Je ne me repens pas, je ne puis pas me repentir--cria la jeune fille
-dans un transport de désespoir qui la rendit sublime.
-
-Elle releva la tête, et dans sa physionomie se peignit soudain une
-céleste énergie. Ses cheveux dénoués tombaient en désordre sur son dos.
-Il est impossible de rêver une plus belle image d'un ange prêt à se
-révolter.
-
---Mais est-ce que tu deviens folle, ou que se passe-t-il donc?--demanda
-doña Perfecta en lui posant ses deux mains sur les épaules.
-
---Je m'en vais, je m'en vais!--dit la jeune fille avec l'exaltation du
-délire.
-
-Et elle se jeta à bas de son lit.
-
---Rosario, Rosario!... Mon enfant... Pour l'amour de Dieu! Qu'as-tu
-donc?
-
---Ah! maman, señora--s'écria la jeune fille en embrassant sa
-mère.--Attachez-moi.
-
---En vérité, tu le mériterais... Quelle folie te prend?
-
---Attachez-moi... Ou bien je fuis avec lui.
-
-Doña Perfecta sentit des paroles de feu monter de son cœur à ses
-lèvres. Elle se contint, et ses yeux seuls, ses yeux plus sombres que
-la nuit répondirent à sa fille.
-
---Maman, ma chère maman, j'abhorre tout ce qui n'est pas lui!--s'écria
-Rosario.--Ecoutez ma confession, car je veux la faire à tous, et à vous
-la première.
-
---Tu vas me faire mourir, tu me tues--murmura la mère qui devint livide.
-
---Je veux le confesser, afin que vous me pardonniez... Ce poids, ce
-poids horrible que j'ai sur la conscience m'empêche de respirer...
-
---Le poids d'un péché!... Ajoutes-y la malédiction de Dieu, et essaie
-de t'en aller avec ce faix, malheureuse... Moi seule je puis t'en
-décharger.
-
---Non, vous non, vous non!--cria Rosarito avec désespoir.--Mais,
-écoutez-moi, je veux tout vous dire, tout, tout... Ensuite, vous me
-chasserez de cette maison où je suis née.
-
---Te chasser, moi!...
-
---Eh! bien, je m'en irai.
-
---Encore moins. Je te rappellerai tes devoirs de fille que tu as
-oubliés.
-
---Non, je fuirai, il m'emmènera avec lui.
-
---Il te l'a dit, il te l'a conseillé, il te l'a ordonné?--demanda doña
-Perfecta en lançant, comme des coups de foudre, ces paroles à sa fille.
-
---Il me le conseille... Nous avons résolu de nous marier. Il le faut,
-il le faut absolument, maman, ma chère maman. Je vous aimerai... Je
-reconnais que je dois vous aimer... Je serais damnée si je ne vous
-aimais...
-
-Elle se tordait les bras, et, tombant à genoux, elle baisa les pieds de
-sa mère...
-
---Rosario, Rosario!...--s'écria doña Perfecta d'un ton
-terrible.--Lève-toi.
-
-Il y eut un court moment de silence.
-
---Cet homme t'a écrit?
-
---Oui.
-
---Tu l'as revu depuis cette nuit.
-
---Oui.
-
---Et tu!...
-
---Moi aussi... Oh! señora. Pourquoi me regardez-vous ainsi? N'êtes-vous
-pas ma mère?
-
---Plût à Dieu que je ne le fusse pas. Réjouis-toi du mal que tu me
-fais. Tu me fais mourir, tu me tues--cria la señora avec une indicible
-agitation. Tu dis que cet homme...
-
---Est mon époux... Je serai sa femme, protégée par la loi... vous
-n'êtes pas une femme... Pourquoi me regardez-vous de cette façon qui me
-fait trembler?... Ma mère, ma chère mère, ne me condamnez pas.
-
---Tu t'es condamnée toi-même, c'est assez. Obéis-moi et je te
-pardonnerai... réponds: quand as-tu reçu des lettres de cet homme?
-
---Aujourd'hui.
-
---Quelle trahison! quelle infamie!--s'écria la mère qui rugissait
-plutôt qu'elle ne parlait.--Vous espériez vous voir?
-
---Oui.
-
---Quand?
-
---Cette nuit.
-
---Où?
-
---Ici, ici même. Je confesse tout, tout. Je sais que c'est un crime...
-Je suis une infâme; mais vous, vous qui êtes ma mère vous m'arracherez
-de cet enfer... Y consentez-vous? Dites un mot, un seul mot.
-
---Cet homme ici, dans ma maison!--rugit doña Perfecta en faisant
-quelques pas, qui paraissaient des bonds, dans le milieu de la chambre.
-
-Rosario la suivit en se traînant sur ses genoux. A ce moment on
-entendit trois coups, trois explosions, trois éclats de tonnerre.
-C'étaient le cœur et la vie de Maria Remedios suspendus au marteau
-qui frappaient à la porte. La maison avait comme un tremblement
-d'épouvante. La mère et la fille restèrent pétrifiées.
-
-Un domestique alla ouvrir, et bientôt après, dans la chambre de doña
-Perfecta, entra Maria Remedios ressemblant non pas à une femme, mais à
-un basilic enveloppé dans une grande couverture. Son visage d'un rouge
-ardent lançait du feu.
-
---Il est là, il est là!--dit-elle en entrant.--Il s'est introduit dans
-le jardin par la petite porte condamnée.
-
-Elle reprenait haleine à chaque syllabe.
-
---Je comprends, je comprends--répéta doña Perfecta en exhalant une
-sorte de rugissement.
-
-Rosario tomba comme une masse et resta sans connaissance sur le sol.
-
---Descendons--dit doña Perfecta, sans prendre garde à l'évanouissement
-de sa fille.
-
-Les deux femmes glissèrent dans l'escalier comme deux couleuvres. Les
-servantes et le domestique étaient sur la galerie ne sachant que faire.
-Doña Perfecta, suivie de Maria Remedios, se rendit au jardin par la
-salle à manger.
-
---Heureusement nous avons ici Ca... Ca... Caballuco--dit la nièce du
-chanoine.
-
---Où?
-
---Dans le jardin aussi... Il a fran... fran... franchi le mur.
-
-Doña Perfecta, de ses yeux allumés par la colère, explora l'obscurité;
-la haine leur donnait une singulière ressemblance avec ceux d'une bête
-féline.
-
---Je vois là-bas un corps--dit-elle.--Il va du côté des lauriers-roses.
-
---C'est lui--cria Remedios.--Mais, là-bas apparaît aussi Ramos...,
-Ramos!
-
-Elles distinguèrent parfaitement la colossale forme du Centaure.
-
---Du côté des lauriers-roses!... Ramos, du côté des lauriers-roses!
-
-Doña Perfecta fit quelques pas en avant.
-
-Sa voix rauque, vibrant avec un accent terrible, articula ces mots:
-
---Cristobal, Cristobal!... tue-le!
-
-Un coup de feu se fit entendre.
-
-Puis un autre.
-
-
-
-
-XXXII.
-
-CONCLUSION.
-
-_De D. Cayetano Polentinos à un de ses amis de Madrid._
-
-
-Orbajosa, 21 avril.
-
-«Envoyez-moi sans retard l'édition de 1562 que vous me dites avoir
-trouvée parmi les livres de la succession de Corchuelo. Je paierai
-cet exemplaire n'importe quel prix. Il y a longtemps que je le
-cherche inutilement, et je me tiendrai pour le mortel le plus
-heureux du monde lorsque je l'aurai en ma possession... Il faut
-que vous me trouviez aussi dans le Colophon une tête avec vignette
-au-dessus du mot _Tractado_ et le jambage de l'X de la date MDLXII
-un peu tordu. Si ces indications concordent en effet avec celles
-de l'exemplaire, envoyez-moi de suite un télégramme, car je suis
-très impatient... mais je me rappelle maintenant que, grâce à ces
-fâcheuses et fastidieuses guerres, le télégraphe ne fonctionne pas.
-J'attends votre réponse par retour du courrier.
-
-«Sous peu de jours j'irai à Madrid, mon bon ami, pour publier
-enfin mon travail, si impatiemment attendu, sur les _Lignages
-d'Orbajosa_. Je vous sais gré de votre bienveillance, mon ami,
-mais je ne puis l'admettre en ce qu'elle contient de flatteur.
-Mon travail ne mérite pas, en vérité, les pompeux qualificatifs
-que vous lui donnez; c'est une œuvre de patience et d'étude, un
-monument brut, mais solide et grand que j'élève aux illustrations
-de ma chère patrie. Pauvre de forme et dépourvu d'ornements,
-il a de noble l'idée qui a présidé à sa conception; j'ai voulu
-simplement tourner les regards de notre génération incrédule et
-présomptueuse vers les faits merveilleux et les vertus austères
-de nos ancêtres. Plût à Dieu que la jeunesse studieuse de notre
-pays obéit à cette impulsion que je m'efforce de lui donner! Plût
-à Dieu que les abominables études et les habitudes intellectuelles
-introduites par le dérèglement philosophique et les fausses
-doctrines, fussent reléguées dans un éternel oubli. Plût à Dieu
-que nos savants se vouassent exclusivement à la contemplation de
-ces glorieuses époques, afin que, lorsque les âges modernes se
-seraient pénétrés de leur substantielle et bienfaisante sève, pût
-enfin disparaître ce besoin insensé de changement et cette ridicule
-manie de nous approprier des idées étrangères qui viennent battre
-en brèche notre admirable organisme national! Mais je crains
-fort de ne pas voir mes vœux exaucés, et que la contemplation
-des perfections du passé ne reste circonscrite au cercle étroit
-dans lequel elle se trouve enfermée aujourd'hui, au milieu du
-tourbillon de la folle jeunesse qui court après de vaines utopies
-et d'imprudentes nouveautés. Que voulez-vous, mon cher ami! je
-crois que notre pauvre Espagne sera avant quelque temps si bien
-défigurée qu'elle ne se reconnaîtra même plus elle-même lorsqu'elle
-se regardera dans le lumineux miroir de sa magnifique histoire.
-
-«Je ne terminerai pas cette lettre sans vous faire part d'un
-événement très désagréable; je veux parler de la mort malheureuse
-d'un estimable jeune homme très connu à Madrid, l'ingénieur D.
-José de Rey, neveu de ma belle-sœur. Ce triste événement a eu
-lieu hier soir dans le jardin de notre maison, et je ne suis pas
-encore parvenu à me rendre exactement compte des causes qui ont pu
-pousser l'infortuné Rey à cette horrible et criminelle résolution.
-D'après ce que Perfecta m'a rapporté ce matin à mon retour de
-Mundo-Grande, Pepe Rey pénétra dans le jardin vers deux heures
-de la nuit, et se tira dans le sein droit un coup de feu qui le
-tua raide. Figurez-vous la consternation et l'épouvante qui se
-sont aussitôt produites dans cette honnête et pacifique demeure.
-La pauvre Perfecta a été si vivement impressionnée, qu'elle nous
-a tous alarmés; mais elle est déjà mieux, et nous sommes cette
-après-midi parvenus à lui faire avaler un bouillon avec quelques
-tranches de pain. Nous employons tous les moyens pour la consoler;
-du reste, comme elle est bonne chrétienne, elle sait supporter les
-plus grands malheurs avec une édifiante résignation.
-
-«Tout à fait entre nous, je vous dirai, mon cher ami, que le jeune
-Rey a dû être grandement poussé à cet horrible attentat contre sa
-propre personne par une passion contrariée; peut-être aussi par
-les remords que lui laissait sa conduite et l'état de profonde
-tristesse dans lequel il se trouvait. Je l'estimais beaucoup; je
-crois qu'il ne manquait pas d'excellentes qualités, mais il était
-ici si mal apprécié que je n'ai pas une seule fois entendu dire
-du bien de lui. D'après ce qu'on raconte il faisait parade des
-idées et des opinions les plus extravagantes; il se moquait de la
-religion; il entrait dans les églises, le chapeau sur la tête et la
-cigarette à la bouche; il ne respectait rien, et il n'y avait au
-monde pour lui ni pudeur, ni vertus, ni âme, ni idéal, ni foi, mais
-seulement des théodolites, des équerres, des règles, des compas,
-des niveaux, des bêches et des houes. Que vous en semble? Je dois
-à la vérité de déclarer que dans ses conversations avec moi, il
-dissimula toujours de pareilles idées, sans doute parce qu'il
-craignait de les voir réduites au néant par la mitraille de mes
-arguments; mais on rapporte publiquement de lui mille histoires
-d'hérésies et d'incroyables iniquités.
-
-«Je suis obligé de m'interrompre, car j'entends en ce moment
-retentir la fusillade. Comme je n'ai aucun enthousiasme pour les
-combats et que je ne suis pas guerrier, cela me trouble quelque
-peu. Une autre fois, je vous raconterai quelques épisodes de cette
-guerre.--Votre affectionné, etc., etc.».
-
-
-«22 avril.
-
-«Mon très cher ami,
-
-«Nous avons eu aujourd'hui une sanglante mêlée dans les environs
-d'Orbajosa. La nombreuse guérilla formée à Villahorrenda a été
-attaquée par les troupes avec une grande valeur. Il y a eu
-beaucoup de morts de part et d'autre. Les braves guerilleros se
-sont dispersés; mais ils ont repris courage, et il se peut que
-vous entendiez raconter d'eux des merveilles. Ils sont commandés,
-bien qu'il ait été blessé à un bras, on ne sait où ni comment,
-par Cristobal Caballuco, fils du fameux Caballuco que vous avez
-connu dans la dernière guerre. Le chef actuel est un homme qui a
-de grandes aptitudes pour le commandement, et qui, de plus, est
-honnête et simple. Comme au bout du compte, il faudra en venir à
-un arrangement à l'amiable, je présume que Caballuco sera nommé
-général de l'armée espagnole, ce qui sera fort avantageux pour elle
-et pour lui.
-
-«Je déplore cette guerre qui prend des proportions alarmantes;
-mais je reconnais que nos braves paysans n'en sont pas
-responsables, car ils ont été provoqués à se battre par l'audace
-du gouvernement, par la démoralisation de ses délégués sacrilèges,
-par la fureur systématique avec laquelle les représentants de
-l'État s'attaquent à ce qu'il y a de plus respectable dans la
-conscience des populations, c'est-à-dire la foi religieuse et le
-pur _espagnolisme_ qui heureusement se conservent dans les lieux
-non encore infestés par la gangrène dévastatrice. Quand on veut
-enlever à une population son âme pour lui en donner une autre,
-quand on veut, pour ainsi dire, la dénationaliser, en changeant
-ses sentiments, ses habitudes, ses idées, il est naturel que cette
-population se défende comme se défend l'individu qui, au milieu
-d'un chemin désert, se voit assailli par d'infâmes voleurs. Que
-l'esprit et la substance éminemment salutaires de mon œuvre les
-_Lignages_ (pardonnez-moi cette présomption) pénètrent dans les
-sphères du gouvernement, et alors il n'y aura plus de guerres.
-
-«Nous avons eu ici, aujourd'hui, une affaire fort désagréable.
-Le clergé, mon ami, s'est refusé à ensevelir en terre sainte le
-corps de l'infortuné Rey. Je suis intervenu dans cette affaire,
-pour prier monseigneur l'évêque de lever un anathème d'un si grand
-poids; mais rien n'a pu être obtenu. Enfin, nous avons empaqueté le
-corps du jeune homme et nous l'avons mis dans un trou--creusé à cet
-effet dans le champ de Mundo-Grande,--où mes patientes explorations
-ont découvert les richesses archéologiques que vous connaissez.
-J'ai passé là un bien triste moment et je suis encore sous le poids
-de la très pénible impression que j'y ai éprouvée. D. Juan Tafetan
-et moi sommes les seules personnes qui aient accompagné le funèbre
-cortège. Peu après sont venues là (chose vraiment étonnante) celles
-qu'on appelle ici les filles Troya, et elles ont prié longtemps
-avec ferveur sur la rustique tombe du mathématicien. Bien que cela
-parût une importunité ridicule, j'en ai été fort touché.
-
-«Relativement à la mort de Rey, le bruit court en ville qu'il a
-été assassiné. On assure qu'il le déclara lui-même, car il vécut
-environ une heure et demie après avoir été blessé. On prétend qu'il
-ne révéla pas le nom de son meurtrier. Je rapporte cette version
-sans la démentir ni l'appuyer. Perfecta ne veut pas qu'on parle de
-cette affaire et elle devient très triste lorsqu'on y fait allusion.
-
-«A peine frappée par ce premier malheur, la pauvre femme en éprouve
-un autre qui nous afflige tous beaucoup. L'ancienne et funeste
-maladie héréditaire dans notre famille, a fait, mon cher ami, une
-nouvelle victime. La pauvre Rosario qui, grâce à nos soins, y avait
-échappé, est maintenant en train de perdre la tête. Ses paroles
-incohérentes, son affreux délire, sa pâleur mortelle, me rappellent
-ma mère et ma sœur. Ce cas est le plus grave dont j'ai été témoin
-dans ma famille, car il ne s'agit plus seulement de manies, mais
-bien d'une véritable folie. Il est triste, excessivement triste
-que, seul entre tous, conservant mon jugement sain et entier, j'aie
-pu rester complètement exempt de cette funeste maladie.
-
-»Je n'ai pu faire vos compliments à D. Inocencio parce que le
-pauvre homme nous est tout à coup tombé malade, et ne reçoit et ne
-veut voir personne, pas même ses amis les plus intimes. Mais je
-suis sûr qu'il vous retourne vos amabilités et vous ne devez pas
-mettre en doute qu'il commencera le plus tôt possible la traduction
-des diverses épigrammes latines que vous lui recommandez...
-J'entends de nouveau la fusillade. On dit qu'il y aura du vacarme
-ce soir. La troupe vient de sortir.»
-
-
-«Barcelone, 1er juin.
-
-«Je viens d'arriver ici après avoir conduit et laissé ma
-nièce Rosario à San Baudilio de Llobregat. Le directeur de
-l'établissement m'a assuré que c'est un cas de folie incurable.
-Mais elle sera au moins entourée des plus grands soins dans cette
-grandiose et gaie maison de fous. Si quelque jour j'étais atteint
-aussi, mon cher ami, amenez-moi à San Baudilio. J'espère trouver
-à mon retour les épreuves des _Lignages_. Je compte ajouter six
-feuilles, car ce serait une faute grave que de ne pas publier les
-raisons que j'ai de soutenir que Mateo Diez Coronel, auteur du
-_Métrico Encomio_, descend, par la ligne maternelle, des Guevaras,
-et non pas des Burguillos, comme l'a, par erreur, soutenu l'auteur
-de la _Floresta amena_.
-
-«Le principal objet de cette lettre est de vous faire une
-recommandation. J'ai entendu ici plusieurs personnes parler de
-la mort de Pepe Rey et la raconter de la façon dont elle est
-effectivement arrivée. Je vous révélai ce secret lorsque nous nous
-vîmes à Madrid, en vous faisant part de tout ce que j'avais appris
-quelque temps après l'événement. Je suis très étonné que, n'en
-ayant rien dit à personne qu'à vous, on raconte ici dans tous ses
-détails comment il pénétra dans le jardin; comment il déchargea
-son revolver sur Caballuco lorsqu'il vit que celui-ci s'avançait
-le poignard levé; comment Ramos tira ensuite sur lui avec tant de
-précision qu'il l'étendit sur place... Enfin, mon cher ami, si par
-inadvertance vous en aviez causé avec quelqu'un, je vous rappelle
-que c'est un secret de famille, et cela suffit avec une personne
-aussi prudente et aussi discrète que vous l'êtes.
-
-«Bravo! ça va bien! ça va bien! Je viens de lire dans un petit
-journal que Caballuco a mis en déroute le brigadier Batalla.»
-
-
-«Orbajosa, 12 décembre.
-
-«J'ai une mauvaise nouvelle à vous apprendre. Nous n'avons plus
-maintenant notre Penitenciario, non pas précisément qu'il soit
-passé à une meilleure vie, mais parce que le pauvre homme est
-depuis le mois d'avril si inquiet, si triste, si taciturne qu'on ne
-le reconnaît plus. Il n'y a aujourd'hui en lui pas même l'ombre de
-cette humeur attique, de cette gaîté correcte et classique qui le
-rendait si aimable. Il fuit la société, s'enferme chez lui et ne
-reçoit personne, mange à peine et a rompu toute espèce de relations
-avec le monde. Si vous le voyiez, vous ne le reconnaîtriez pas,
-car il ne lui reste que la peau sur les os. Ce qu'il y a de plus
-extraordinaire, c'est qu'il s'est brouillé avec sa nièce et qu'il
-vit seul, complètement seul dans une méchante maisonnette du
-faubourg de Baidejos. On dit maintenant qu'il renonce à sa stalle
-dans le chœur de la cathédrale et qu'il va partir pour Rome. Ah!
-Orbajosa perd beaucoup en perdant son grand latiniste. Je crois que
-bien des années se succéderont sans qu'il nous en vienne un autre.
-Notre glorieuse Espagne s'en va, elle s'annihile, elle se meurt.»
-
-
-«Orbajosa, 23 décembre.
-
-«Le jeune homme que je vous ai recommandé, dans une lettre qu'il a
-emportée lui-même, est neveu de notre cher Penitenciario, avocat et
-quelque peu écrivain. Elevé par son oncle avec beaucoup de soin, il
-a un jugement sain. Combien il serait dommage qu'il se corrompît
-dans ce bourbier de philosophisme et d'incrédulité. Il est honnête,
-travailleur et bon catholique, ce qui me fait penser qu'il fera son
-chemin dans un bureau comme le vôtre. Sa petite ambition (car il a
-aussi la sienne) l'entraînera peut-être aux luttes politiques, et
-je crois que ce ne sera pas une mauvaise acquisition pour la cause
-de l'ordre et de la tradition, aujourd'hui que la jeunesse est
-pervertie et accaparée par la secte des perturbateurs.
-
-«Il est accompagné de sa mère, femme commune et sans vernis, mais
-d'un cœur excellent et d'une vertu éprouvée. L'amour maternel est
-chez elle quelque peu mélangé d'ambition mondaine, et elle dit que
-son fils doit devenir ministre. Il pourrait bien l'être un jour.
-
-«Perfecta me charge de ses compliments pour vous. Je ne sais pas
-au juste ce qu'elle a, mais elle nous inspire des inquiétudes.
-Elle a perdu l'appétit d'une façon alarmante, et, ou bien je ne
-me connais pas en maladies, ou il y a chez elle un commencement
-de jaunisse. Cette maison est très triste depuis qu'il y manque
-Rosario qui l'égayait par son sourire et sa bonté angéliques. On
-dirait maintenant qu'un sombre nuage plane sur nous. Perfecta
-parle souvent de ce nuage qu'elle voit plus sombre à mesure
-qu'elle devient elle-même plus jaune. La pauvre mère trouve un
-adoucissement à sa douleur dans la religion et dans les exercices
-du culte qu'elle pratique toujours avec piété et édification.
-Elle passe presque toutes ses journées à l'église et dépense son
-immense fortune en splendides cérémonies, en neuvaines et en
-expositions du Saint-Sacrement excessivement brillantes. Grâce à
-elle, le culte a recouvré à Orbajosa sa splendeur d'autrefois. Ceci
-ne laisse pas d'être une consolation au milieu de la décadence
-et de l'anéantissement de notre nationalité... Demain partiront
-les épreuves... J'ajouterai deux autres feuilles parce que j'ai
-découvert un autre Orbajocien illustre, Bernardo Amador, de Soto,
-qui fut valet de pied du duc d'Osuna, le servit à l'époque de la
-vice-royauté de Naples et même, il y a des raisons de le croire, ne
-prit aucune, absolument aucune part dans le complot contre Venise.»
-
-
-
-
-XXXIII.
-
-
-L'histoire finit là. C'est tout ce que pour le moment nous pouvons dire
-des personnes qui paraissent bonnes et qui ne le sont pas.
-
- Madrid, avril 1876.
-
-
-FIN DE DONA PERFECTA
-
-
-
-
-TABLE DES CHAPITRES
-
-
- Pages.
-
- I Villahorrenda!... cinq minutes d'arrêt! 1
-
- II Un voyage au centre de l'Espagne. 5
-
- III Pepe Rey. 26
-
- IV L'arrivée du cousin. 36
-
- V Y aura-t-il mésintelligence? 43
-
- VI Où l'on voit que la mésintelligence peut
- surgir au moment où l'on s'y attend
- le moins. 51
-
- VII La mésintelligence augmente. 61
-
- VIII En toute hâte. 69
-
- IX La mésintelligence va croissant et
- menace de se changer en discorde. 81
-
- X L'existence de la discorde est évidente. 99
-
- XI La discorde va croissant. 114
-
- XII Chez les Troya. 130
-
- XIII Un casus belli. 145
-
- XIV La discorde s'accentue. 152
-
- XV Elle va de plus en plus croissant jusqu'à
- la déclaration de guerre. 163
-
- XVI Nuit. 168
-
- XVII Lueur dans l'obscurité. 177
-
- XVIII La troupe. 192
-
- XIX Lutte terrible--Stratégie. 206
-
- XX Rumeurs. 223
-
- XXI Levée de boucliers. 232
-
- XXII Réveil. 249
-
- XXIII Mystère. 261
-
- XXIV La Confession. 266
-
- XXV Événements imprévus. Mésintelligence
- passagère. 272
-
- XXVI Maria Remedios. 289
-
- XXVII Le supplice d'un chanoine. 303
-
- XXVIII De Pepe Rey à D. Juan Rey. 318
-
- XXIX De Pepe Rey à Rosarito Polentinos. 327
-
- XXX La battue. 328
-
- XXXI Doña Perfecta 333
-
- XXXII Conclusion.--De D. Cayetano Polentinos
- à un de ses amis de Madrid. 344
-
- XXXIII 356
-
-
-TOURS.--IMP. E. ARRAULT ET Cie
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DOÑA PERFECTA ***
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-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
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-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
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-
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-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
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-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
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-U.S. federal laws and your state's laws.
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-The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation's website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without
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-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
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-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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-</head>
-<body>
-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Doña Perfecta</span>, by Benito Pérez Galdós</p>
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
-at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
-are not located in the United States, you will have to check the laws of the
-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Doña Perfecta</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Benito Pérez Galdós</p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Translator: Julien Lugol</p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Contributor: Albert Savine</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: October 3, 2022 [eBook #69089]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Claudine Corbasson and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>DOÑA PERFECTA</span> ***</div>
-
-<hr class="full" />
-
-<p><a href="#note_au_lecteur">Au lecteur</a></p>
-
-<p><a href="#table_des_matieres">Table des chapitres</a></p>
-
-<p><a href="#notes">Notes</a></p>
-
-<h1>DOÑA PERFECTA</h1>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<p><span class="pagenum hidden" id="Page_II">II</span></p>
-
-<p class="center2 margintop4">OUVRAGES DE M. JULIEN LUGOL</p>
-
-<hr class="small3" />
-
-<p class="hang"><b>Un Rêve</b>, poème—<b>La Délivrance</b>—<b>La Vengeance</b>,
-avec une lettre de Victor Hugo.—<b>Le Quatre Septembre</b>—<b>Le
-Poète</b>—<b>La Guerre au Néant</b>—Brochures.</p>
-
-<p class="hang"><b>Une excursion aux Ossuaires de San-Martino et Solferino</b>,
-traduction française du livre italien de M<sup>me</sup> Cesira Pozzolini
-Siciliani.—Lemerre, éditeur.</p>
-
-<p class="center2"><b>POUR PARAITRE PROCHAINEMENT</b></p>
-
-<p class="hang"><b>Marianela</b>, traduction du roman espagnol de D. B. Perez
-Galdós.</p>
-
-<p class="hang"><b>Odes barbares</b>, traduction des poésies italiennes de Giosué
-Carducci, avec une lettre de l’auteur.</p>
-
-<p class="hang"><b>Keramos</b>, traduction du poème américain de Henri Wadsworth
-Longfellow, avec une lettre de l’auteur.</p>
-
-<p class="hang"><b>Le Bandolérisme</b> (le <i>Banditisme</i>), étude sociale et
-mémoires historiques.—Traduction française, illustrée par Vierge,
-du grand ouvrage de D. Julian de Zugasti y Saenz.</p>
-
-<p class="center2">EN PRÉPARATION</p>
-
-<p class="hang"><b>L’Ami Manso</b>, traduction du roman espagnol de B. Perez Galdós.</p>
-
-<p class="hang"><b>Le Docteur Centeno</b>, traduction du même auteur.</p>
-
-<p class="hang"><b>Tormento</b>,&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;
-&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;
-&#160;&#160;&#160;&#160;—</p>
-
-<p class="hang"><b>Madame Bringas</b>,&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;
-&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;—</p>
-
-<p class="hang"><b>Savitri</b>, traduction en vers de l’idylle dramatique de M. le
-comte Angelo de Gubernatis.</p>
-
-<p class="hang"><b>Élans de l’âme—Échos humains</b>, poésies, 1 vol.</p>
-
-<p class="center">Tours.—Imp. <span class="smcap">Arrault</span> et Cie.</p>
-
-<p><span class="pagenum hidden" id="Page_III">III</span></p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="titlepage">
- <p class="title1">D. B. PEREZ GALDÓS</p>
-
- <hr class="small3" />
-
- <p class="title2"><span class="small70">DOÑA</span><br />
- PERFECTA</p>
-
- <p class="title3">Traduit par JULIEN LUGOL</p>
-
- <p class="center">Préface par M. Albert SAVINE</p>
-
- <div class="figcenter2" style="width: 250px;">
- <img src="images/vignette.jpg" alt="" title="" width="250" height="342" />
- </div>
-
- <p class="title4">PARIS</p>
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- <p class="title5">NOUVELLE LIBRAIRIE PARISIENNE</p>
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- <p class="title6">E. GIRAUD ET C<sup>ie</sup> ÉDITEURS</p>
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- <p class="center">18, <span class="smcap2">RUE DROUOT</span>, 18</p>
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- <p class="center">—</p>
-
- <p class="center">1885</p>
-
- <p class="center">Tous droits réservés</p>
-</div>
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-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum hidden" id="Page_V">V</span></p>
- <h2>BENITO PEREZ GALDÓS</h2>
-</div>
-
-<p>Les Espagnols considèrent à cette heure M. Benito Perez Galdós comme
-leur premier romancier.</p>
-
-<p>Tous, idéalistes ou naturalistes, sont unanimes sur ce point.</p>
-
-<p>Par quels romans s’est-il acquis cette célébrité?</p>
-
-<p>Par quels autres l’a-t-il un instant compromise?</p>
-
-<p>Par quelles œuvres enfin a-t-il su reconquérir le terrain perdu?</p>
-
-<p>Voilà où commencent les divergences.</p>
-
-<p>Non pas que les critiques de l’Ecole nouvelle, M. Leopoldo Alas,
-M<sup>me</sup> Emilia Pardo Bazan, fassent <span class="pagenum" style="font-size: 0.8em;" id="Page_VI">VI</span> fi des premiers essais de M.
-Perez Galdós dans le roman contemporain. Certes! Ils s’accordent à lui
-reconnaître le mérite absolu d’avoir, avec M. Juan Valera, fait du
-roman espagnol dégénéré une œuvre sérieuse, une étude psychologique.
-Ils ne refusent à cette première carrière de son talent (de <i xml:lang="es" lang="es">La
-Fontana de Oro</i> à <i xml:lang="es" lang="es">La familia de Leon Roch</i>, 1868 à 1879)
-ni mérite ni gloire. Seulement, M<sup>me</sup> Emilia Pardo, tout au moins,
-déclare que la prédominance de la thèse dans les dernières œuvres de
-cette période, surtout dans <i>Gloria</i> et dans la <i>Famille de Léon
-Roch</i>, la troublait et l’inquiétait. Pour elle et pour M. Alas, la
-publication de la <i xml:lang="es" lang="es">Desheredada</i> (<i>la Deshéritée</i>) fut une
-joie vive, une joie triomphale.</p>
-
-<p>C’est cette joie, c’est ce triomphe qui déplaisent aux champions de
-l’idéalisme. Pour eux, les quatre premiers romans contemporains sont
-parfaits. Ils n’ont cure de se demander si certains personnages ne
-seraient point bâtis arbitrairement pour les besoins de la thèse. Ils
-préfèrent passer ce point sous silence auprès du public. Avec quel
-bonheur au contraire, le plus brillant d’entre eux, M. Luis Alfonso
-proclame que, depuis <i xml:lang="es" lang="es">la Desheredada</i>, <span class="pagenum" style="font-size: 0.8em;" id="Page_VII">VII</span> M. Perez Galdós
-a cheminé de faux pas en faux pas jusqu’à sa chute dans <i xml:lang="es" lang="es">La de
-Bringas</i><a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>!</p>
-
-<p>Toute la question est là.</p>
-
-<p>Le maître du roman castillan doit-il être rattaché à l’Ecole anglaise
-ou à l’Ecole française?</p>
-
-<p>Son évolution de 1881, après la lumineuse trouée de l’<i>Assommoir</i>,
-est-elle une déchéance ou un progrès?</p>
-
-<p>A parler franc, et libre de tout absurde chauvinisme littéraire, nous
-n’hésitons pas à la considérer comme un progrès, sans vouloir par cette
-affirmation nier que les œuvres de la période naturaliste de M. Perez
-Galdós sont souvent inégales.</p>
-
-<p>Dans les grandes lignes, l’opinion de M<sup>me</sup> Pardo et de M. Alas est
-donc la nôtre. Seulement, des quatre premiers romans contemporains,
-c’est, avec M. Palacio Valdes, <i>Doña Perfecta</i> que nous placerons
-en première ligne comme le mieux équilibré, le mieux construit et le
-plus propre, avec cette délicieuse idylle de <i>Marianela</i>,<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> à
-plaire à notre public français.</p>
-
-<p><span class="pagenum" style="font-size: 0.8em;" id="Page_VIII">VIII</span></p>
-
-<p>Quand il écrivait <i>Doña Perfecta</i>, M. Perez Galdós était déjà
-pleinement lancé dans le mouvement littéraire castillan. Né aux
-Canaries en 1845, élevé dans les îles et à Madrid, le romancier
-avait débuté par le roman historique et publié successivement <i xml:lang="es" lang="es">La
-Fontana de Oro</i>—c’est le nom d’un club célèbre de 1820—et <i xml:lang="es" lang="es">El
-Audaz</i><a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p>
-
-<p>On traduisait alors les romans de MM. Erckmann-Chatrian et ils
-obtenaient un vif succès. M. Perez Galdós, sous le titre d’<i xml:lang="es" lang="es">Episodios
-nacionales</i>, songea à raconter l’histoire espagnole depuis le temps
-du Prince de la Paix jusqu’au règne d’Isabelle de Bourbon. Vingt
-volumes devaient paraître de la sorte, tous emplis de chauvinisme et
-propres à flatter les passions de la foule. Cependant, tout en ne
-négligeant rien pour se former un public, le romancier demeurait aussi
-impartial qu’Espagnol peut l’être quand il parle de la glorieuse prise
-d’armes de 1808.</p>
-
-<p>En même temps qu’il rêvait les <i xml:lang="es" lang="es">Episodios</i>, <span class="pagenum" style="font-size: 0.8em;" id="Page_IX">IX</span> M. Perez Galdós
-lisait Balzac et rêvait d’écrire des <i>Romans contemporains</i>. Avant
-même de terminer la rédaction des <i xml:lang="es" lang="es">Episodios</i>, il était à l’œuvre.
-C’est alors qu’il publia <i>Doña Perfecta</i> (1876).</p>
-
-<p><i>Doña Perfecta</i>, c’est certainement le conflit de la jeune et
-de la vieille Espagne, mais c’est aussi celui des hypocrites et des
-sincères.</p>
-
-<p>Il semble qu’avant de prendre la plume, M. Perez Galdós a dû relire
-<i>les Paysans</i> de Balzac. Les personnages de son roman ont les
-mêmes ruses cauteleuses. El Penitenciario, doña Perfecta sont parfaits
-de vérité, de vie. Naïf et honnête garçon, Pepe Rey, avec son caractère
-peu trempé pour cette lutte, me semble cependant un type mieux dessiné
-que Rosario, sentimentale plus que vraie. Le chapitre <span class="smcap">XVII</span>,
-certaines prises de bec de Perfecta et du Penitenciario avec Pepe sont
-menés avec une science parfaite et rachètent ce qu’a de faux et de
-conventionnel Maria Remedios, comme aussi les deux derniers chapitres
-du roman qui font long feu et que M. Perez Galdós n’écrirait plus à
-cette heure.</p>
-
-<p><i>Doña Perfecta</i> a été le premier coup de feu du parti libéral
-espagnol, dans une longue lutte de <span class="pagenum" style="font-size: 0.8em;" id="Page_X">X</span> plume où joutèrent les
-meilleurs romanciers de l’Espagne, Alarcon et Pereda, Valera et Perez
-Galdós.</p>
-
-<p>Avec le zèle d’un converti de récente date, le premier, M. Pedro
-Antonio de Alarcon avait publié en 1875 <i>Le Scandale</i>, un gros
-roman mal bâti, mais curieux.</p>
-
-<p>A cette apologie du Jésuite-confesseur, à ce gros effort du parti
-ultramontain, le libéralisme répondit par <i>Doña Perfecta</i>.</p>
-
-<p>M. de Alarcon avait prétendu que toute la vertu était dans l’Église:
-M. Perez Galdós répondit que <i>certains</i> gens d’Église et
-<i>certains</i> dévots étaient des hypocrites. Il avait vraiment beau
-jeu, mais je ne dissimulerai pas que, dans <i>Gloria</i>, qui vint
-ensuite, et où il prétendait prouver l’incompatibilité de la foi avec
-la véritable probité morale, M. Perez Galdós n’avait plus rien du
-réaliste. A défaut de vérité, il eut le talent, et <i>Gloria</i>—cette
-<i>tragédie de la fatalité</i>—contient des pages admirables, comme
-il n’y en a pas beaucoup dans la littérature espagnole. Mais, malgré
-le talent plus développé que dans <i>Doña Perfecta</i>, malgré les
-envolées, malgré l’art plus raffiné, j’ai dit déjà mes <span class="pagenum" style="font-size: 0.8em;" id="Page_XI">XI</span> préférences
-pour le premier roman contemporain.</p>
-
-<p>La traduction scrupuleusement fidèle de M. Julien Lugol, que j’ai la
-bonne fortune de recommander ici, rend merveilleusement et défauts
-et qualités d’un roman que notre grand public français lira sans les
-passions politiques qui agitaient l’Espagne de 1876, mais certainement
-avec autant d’intérêt que de plaisir.</p>
-
-<div class="right">
- <p class="center"><span class="smcap">Albert Savine.</span><br />
- de l’Académie espagnole et de l’Académie<br />
- des bonnes lettres de Barcelone.</p>
-</div>
-
-<p class="br">Paris-Passy, ce 1<sup>er</sup> novembre 1885.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_1">1</span></p>
-
- <h2 id="ch_1">I.<br /><br />
- VILLAHORRENDA!... CINQ MINUTES D’ARRÊT!</h2>
-</div>
-
-<p>Lorsque le train mixte descendant, nº 65 (il est inutile de nommer la
-ligne) s’arrêta à la petite station située entre les kilomètres 171 et
-172, presque tous les voyageurs de 2<sup>e</sup> et de 3<sup>e</sup> classe restèrent à
-dormir ou à bâiller dans les voitures, car le froid pénétrant du matin
-n’invitait pas à se promener sur le trottoir désert. Le seul voyageur
-de 1<sup>re</sup> classe qui se trouvât dans le convoi descendit à la hâte et,
-s’adressant aux employés, leur demanda si c’était bien là la gare de
-Villahorrenda. (Ce nom, comme bien d’autres qu’on verra par la suite,
-est de l’invention et reste la propriété de l’auteur).</p>
-
-<p>—Nous sommes bien à Villahorrenda, répondit le conducteur dont la voix
-se confondait avec les cris <span class="pagenum" id="Page_2">2</span> d’effroi des poules qu’on montait en
-ce moment dans le fourgon. J’avais oublié de vous appeler, monsieur de
-Rey. Je crois qu’on vous attend avec des chevaux.</p>
-
-<p>—Mais il fait ici un froid de tous les diables! dit le voyageur, en
-s’enveloppant de son manteau. N’y a-t-il dans la station aucun endroit
-où pouvoir dormir et se reposer avant d’entreprendre un voyage à cheval
-dans ce pays glacial?</p>
-
-<p>Il n’avait pas achevé sa phrase que le conducteur, appelé ailleurs par
-les impérieuses obligations de son emploi, s’en allait en tournant le
-dos à notre inconnu. Celui-ci vit alors s’approcher un autre employé
-tenant de la main droite une lanterne qui, se balançant en suivant les
-mouvements de la marche, projetait une série régulière de lumineuses
-ondulations. La lumière décrivait sur le trottoir un zig-zag semblable
-à celui que décrit l’eau tombant d’un arrosoir.</p>
-
-<p>—Y a-t-il un buffet ou un dortoir dans la station de Villahorrenda?
-demanda le voyageur à l’homme à la lanterne.</p>
-
-<p>—Il n’y a rien du tout, répondit sèchement celui-ci, en courant
-vers les hommes d’équipe occupés au chargement des colis et faisant
-pleuvoir sur eux une telle averse de cris, de gros mots, de jurons
-et de retentissantes imprécations que, scandalisées d’une si brutale
-grossièreté, les poules elles-mêmes en frémirent dans leur cage.</p>
-
-<p>—Le mieux sera de partir d’ici au plus vite, dit <span class="pagenum" id="Page_3">3</span> à part lui le
-voyageur. Le conducteur m’a, du reste, prévenu que les chevaux se
-trouvaient là...</p>
-
-<p>A ce moment, il sentit une main discrète et respectueuse l’attirer
-doucement au dehors. Se retournant aussitôt, il aperçut une sombre
-masse de drap gris qui, dans l’un de ses larges plis, laissait
-entrevoir le visage ratatiné d’un rusé paysan castillan. Il fixa ses
-regards sur ce rustre dont l’aspect rappelait celui des aunes dans le
-monde végétal, et vit deux yeux pénétrants briller sous l’auvent d’un
-immense chapeau de velours râpé, une robuste main brune tenant un bâton
-fraîchement coupé et un énorme pied qui, en marchant, faisait sonner le
-fer d’un éperon.</p>
-
-<p>—Est-ce vous qui êtes le señor D. José de Rey? demanda-t-il en portant
-la main à son chapeau.</p>
-
-<p>—Oui, et vous,—répondit gaîment le gentilhomme—vous devez être le
-domestique que doña Perfecta a envoyé ici pour me conduire à Orbajosa.</p>
-
-<p>—Lui-même. Lorsque vous désirerez partir... Le bidet court comme le
-vent. Il me semble que le señor D. José doit être bon cavalier. Il est
-vrai que bon chien chasse de race...</p>
-
-<p>—Par où faut-il passer? interrompit le voyageur avec impatience.
-Allons, partons, partons d’ici, señor... Comment vous nomme-t-on?</p>
-
-<p>—Je me nomme Pedro Lucas—répondit l’homme au manteau gris, en portant
-de nouveau la main à son chapeau—mais on m’appelle le tio Licurgo. Où
-sont les bagages de monsieur?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_4">4</span></p>
-
-<p>—Je les aperçois là-bas sous l’horloge de la station. Il y a trois
-colis. Deux valises et une énorme caisse de livres pour le señor D.
-Cayetano. Voici le bulletin.</p>
-
-<p>Un instant après, gentilhomme et écuyer se trouvaient derrière la
-masure appelée station, en face d’un petit chemin qui, partant de
-là, se perdait dans les arides coteaux voisins où l’on distinguait
-confusément le misérable hameau de Villahorrenda. Trois montures
-devaient transporter hommes et paquets. Un bidet d’assez bonne mine
-était destiné au gentilhomme. Le tio Licurgo pressait les flancs d’un
-vénérable cheval ragot quelque peu usé mais encore solide, et le mulet,
-qu’un jeune garçon très ingambe et plein d’ardeur devait conduire par
-la bride, avait la charge des bagages.</p>
-
-<p>Avant que la caravane se fût mise en marche partit le train, qui
-parcourut la voie avec la prudente lenteur propre aux trains mixtes.
-Son roulement se faisait entendre de plus en plus lointain sur le
-sol ébranlé. En pénétrant dans le tunnel du kilomètre 172, le bruit
-strident du sifflet de la locomotive retentit dans les airs. Le tunnel,
-vomissant par sa noire ouverture une vapeur blanchâtre, rendait un son
-formidable et au bruit de cette énorme voix s’éveillaient hameaux,
-villages, villes et provinces.</p>
-
-<p>Ici chantait un coq, plus loin un autre. L’aube commençait à paraître.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_5">5</span></p>
-
- <h2 id="ch_2">II.<br /><br />
- UN VOYAGE AU CŒUR DE L’ESPAGNE.</h2>
-</div>
-
-<p>Lorsque, après s’être mis en marche, nos voyageurs eurent dépassé les
-masures de Villahorrenda, le gentilhomme, qui était jeune et de bonne
-mine, entama ainsi la conversation:</p>
-
-<p>—Dites-moi, señor Solon...</p>
-
-<p>—Licurgo, pour vous servir...</p>
-
-<p>—C’est cela, señor Licurgo. Je savais bien que vous étiez un sage
-législateur de l’antiquité. Excusez mon erreur. Mais venons au fait.
-Dites-moi: comment se porte Madame ma tante?</p>
-
-<p>—Toujours aussi vaillante que par le passé, répondit le paysan en
-faisant de quelques pas avancer sa monture. Il semble que pour la
-señora doña Perfecta les années ne passent pas. On a raison de dire
-qu’aux bons, Dieu donne longue vie. Ce doux ange du Seigneur devrait
-vivre mille ans. Si les bénédictions qui vont à elle sur la terre
-pouvaient se transformer en plumes, elle n’aurait <span class="pagenum" id="Page_6">6</span> pas besoin
-d’autres ailes pour monter au ciel.</p>
-
-<p>—Et ma cousine, la señorita Rosario?</p>
-
-<p>—Bénie soit la branche qui ressemble à l’arbre! dit le paysan. Que
-pourrais-je vous dire de doña Rosarito<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, si ce n’est qu’elle est
-tout le portrait de sa mère? C’est un fier trésor que vous aurez là,
-caballero D. José, s’il est vrai, comme on le dit, que vous êtes venu
-pour l’épouser. Vous êtes faits l’un pour l’autre, et la demoiselle n’a
-pas non plus lieu de se plaindre, car le promis vaut la promise.</p>
-
-<p>—Et le señor D. Cayetano?</p>
-
-<p>—Toujours absorbé par ses livres. Il a une bibliothèque plus grande
-qu’une cathédrale et ne cesse de fouiller la terre pour chercher des
-pierres couvertes des diaboliques inscriptions que, dit-on, y gravèrent
-les Mores.</p>
-
-<p>—A quelle heure arriverons-nous à Orbajosa?</p>
-
-<p>—A neuf heures, s’il plaît à Dieu. Comme la señora va être heureuse,
-lorsqu’elle verra son cher neveu!.. Et la señorita Rosarito qui,
-hier déjà, était en train de mettre en ordre la chambre que vous
-devez habiter?.. Ne vous ayant jamais vu, la mère et la fille brûlent
-d’impatience et se demandent comment sera ou ne sera pas le señor D.
-José.</p>
-
-<p>Mais voici le moment où les vaines suppositions vont faire place à la
-réalité. Dès que la cousine aura vu le cousin, tout ne sera que chants
-et joie. Un <span class="pagenum" id="Page_7">7</span> nouveau jour brillera et, comme dit l’autre, nous nous
-en trouverons tous bien.</p>
-
-<p>—Ma tante et ma cousine ne me connaissant pas encore—dit en souriant
-le gentilhomme—il me paraît prudent de ne pas faire de projets.</p>
-
-<p>—Vous avez raison; on dit à ce sujet que l’un brosse le cheval que
-l’autre monte—répondit le paysan. Mais la mine ne trompe pas... Quel
-trésor vous allez posséder! et quel bon mari elle aura!</p>
-
-<p>Le gentilhomme devenu distrait et pensif n’entendit pas les dernières
-paroles du tio Licurgo. Comme ils arrivaient à un endroit où la route
-formait un coude, le paysan dit, en faisant prendre aux chevaux une
-autre direction:</p>
-
-<p>—Il faut maintenant prendre par ce sentier. Le pont s’est effondré,
-et nous ne pouvons guéer le ruisseau qu’au bas du cerrillo de los
-Lirios<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p>
-
-<p>—Le cerrillo de los Lirios?—dit le gentilhomme, sortant de sa
-méditation.—C’est curieux comme en ces vilains endroits abondent les
-noms poétiques! L’affreuse ironie de ces appellations m’émerveille
-depuis que je voyage par ici. Tel site qui n’est remarquable que par
-sa solitude et la désolante tristesse de son noir paysage, se nomme
-la charmante vallée (<i>Valle-Ameno</i>). Tel ramassis de masures
-qui s’étend mesquinement dans une plaine aride et de mille façons
-révèle sa misère, a l’impudence <span class="pagenum" id="Page_8">8</span> de s’appeler la Ville-Riche
-(<i>Villa-Rica</i>). Il existe un ravin poudreux et pierreux où même
-les chardons ne peuvent pas pousser qui ne s’en nomme pas moins le
-Vallon des Fleurs (<i>Valdeflores</i>). La colline que nous avons
-devant nous est le <i xml:lang="es" lang="es">cerrillo de los Lirios</i>? Mais, pour l’amour
-du ciel, où sont donc ces lis: Je ne vois pas autre chose que des
-pierres et de l’herbe flétrie. Qu’on l’appelle le <i>cerrillo de la
-Desolacion</i> et on sera dans le vrai. Excepté Villahorrenda qui,
-paraît-il, est bien nommée, tout ici est ironie. Les noms sont beaux,
-mais ce qu’ils désignent est prosaïque et misérable. Les aveugles seuls
-pourraient se trouver heureux dans ce pays qui est un paradis pour la
-langue et un enfer pour les yeux.</p>
-
-<p>Le señor Licurgo, ou n’entendit pas ce que le caballero de Rey
-venait de dire, ou dédaigna d’y répondre. Lorsqu’ils passèrent à gué
-le ruisseau dont les eaux bouillonnantes et fangeuses semblaient
-impatientes de sortir de leur lit, le paysan, étendant le bras vers des
-champs incultes qui s’étendaient à gauche, dit:</p>
-
-<p>—Voici les <i>Alamillos<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> de Bustamante</i>.</p>
-
-<p>—Mon domaine! s’écria dans un transport de joie le gentilhomme, en
-parcourant du regard les tristes champs qu’éclairaient les premières
-lueurs du matin. C’est la première fois qu’il m’est donné de <span class="pagenum" id="Page_9">9</span>
-voir le patrimoine que j’héritai de ma mère. La pauvre femme vantait
-tellement ce pays et m’en contait tant de merveilles que je me
-figurais, alors que j’étais encore un enfant, qu’habiter ici, c’était
-être en paradis. Des fruits, des fleurs, des chasses à la grande
-bête et au menu gibier, des montagnes, des lacs, des rivières, de
-poétiques ruisseaux, des collines où paissaient les troupeaux, il y
-avait de tout dans les <i>Alamillos de Bustamante</i>, dans cette
-contrée de bénédiction, la meilleure et la plus belle de toutes les
-contrées du monde... Etrangeté! Les habitants de ce pays ne vivent
-que par l’imagination. Si, dans mon enfance, alors que je partageais
-les idées et l’enthousiasme de mon excellente mère, on m’eût conduit
-ici, j’aurais aussi trouvé charmants ces monts arides, ces plaines
-poudreuses ou marécageuses, ces métairies en ruines, ces norias à
-moitié démolies, dont les godets montent à peine l’eau nécessaire
-pour arroser une demi-douzaine de choux, tous ces champs stériles,
-misérables et désolés, enfin, que je contemple en ce moment.</p>
-
-<p>—C’est la meilleure terre du pays—dit le señor Licurgo—et pour la
-culture des pois chiches, il n’en existe pas de pareille.</p>
-
-<p>—Je suis d’autant plus heureux de l’apprendre que depuis que je la
-possède, cette fameuse terre ne m’a pas rapporté un sou.</p>
-
-<p>Le sage législateur spartiate se gratta l’oreille et poussa un soupir.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_10">10</span></p>
-
-<p>—Il m’a été dit—continua le gentilhomme—que quelques propriétaires
-de mes voisins promènent leur charrue autour de mon domaine et me le
-rognent petit à petit. Il n’existe donc ici, señor Licurgo, ni bornes,
-ni démarcations, ni véritable propriété.</p>
-
-<p>Après un silence durant lequel son esprit paraissait occupé à chercher
-des raisons, le rusé paysan répondit en ces termes:</p>
-
-<p>—Le tio Paso-Largo, que nous surnommons le <i>Philosophe</i>, a
-insensiblement pénétré dans les <i>Alamillos</i>, au-dessus de
-l’ermitage et, rognant, rognant, s’en est, peu à peu, approprié six
-fanègues<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p>
-
-<p>—Quelle admirable école! s’écria en riant le gentilhomme.—Et je
-gagerais que ce brave homme n’a pas été le seul... philosophe.</p>
-
-<p>—C’est bien possible—dit l’autre.—Que chacun se mêle de ce qui le
-regarde; si le grain ne manquait pas au colombier, il n’y manquerait
-jamais de pigeons... Mais vous savez, señor D. José, que l’œil du
-maître engraisse le cheval et, maintenant que vous voilà, vous ferez en
-sorte de recouvrer ce qui vous appartient.</p>
-
-<p>—Ce ne sera peut-être pas si facile, señor Licurgo—répondit le
-gentilhomme, au moment où ils entraient dans un sentier, des deux côtés
-duquel <span class="pagenum" id="Page_11">11</span> le regard embrassait de magnifiques champs de blés qui, par
-leur vigueur et leur précoce maturité, faisaient plaisir à voir.—Ces
-champs-ci me semblent mieux cultivés. Je constate qu’il y a du bon dans
-les <i>Alamillos</i>.</p>
-
-<p>Le paysan fit la grimace et affectant de dédaigner les champs
-qu’admirait le voyageur, dit d’un ton très humble:</p>
-
-<p>—Señor, ce sont les miens.</p>
-
-<p>—Eh bien, ne vous déplaise—répliqua vivement le gentilhomme,—je
-ne serais pas fâché de moissonner vos blés! A ce qu’il paraît, la
-philosophie est ici contagieuse.</p>
-
-<p>Ils descendirent dans une gorge qui servait de lit à un maigre
-ruisseau, alors à sec, et après l’avoir passé, ils entrèrent dans un
-champ plein de pierres où l’on n’apercevait pas la moindre trace de
-végétation.</p>
-
-<p>—Cette terre est bien mauvaise—dit le gentilhomme en se retournant
-pour regarder son compagnon qui était resté quelque peu en arrière.—Il
-vous sera difficile d’en tirer parti, elle n’est que boue et gravier.</p>
-
-<p>Licurgo répondit d’un ton débonnaire:</p>
-
-<p>—Cette terre... vous appartient.</p>
-
-<p>—Allons, bon, je vois que j’ai ici tout ce qui est mauvais, répliqua
-le gentilhomme en riant de bon cœur.</p>
-
-<p>Ce disant ils reprirent de nouveau la grande route. La lumière du jour,
-faisant allégrement irruption <span class="pagenum" id="Page_12">12</span> par toutes les ouvertures et les
-claires-voies de l’horizon hispanique, inondait déjà les champs d’une
-éblouissante clarté. L’immense ciel sans nuages paraissait s’agrandir
-encore en s’éloignant de la terre et prendre plaisir à la contempler de
-plus haut. Désolée et sans arbres, la terre, à certaines places couleur
-de paille, à d’autres couleur de craie, et toute découpée en triangles
-et quadrilatères jaunes et sombres, gris ou légèrement verdâtres,
-ressemblait en quelque sorte au manteau de haillons du mendiant qui
-s’étale au soleil. Sur ce misérable manteau le christianisme et
-l’islamisme avaient livré des batailles épiques. Champs glorieux
-certainement, mais que les dernières guerres avaient laissé dans un
-affreux état.</p>
-
-<p>—Je crois que le soleil sera chaud aujourd’hui, señor Licurgo, dit le
-gentilhomme en se débarrassant d’une partie de ses vêtements.—Quelle
-triste route! Aussi loin que puisse s’étendre le regard, il ne découvre
-pas un seul arbre. Tout est le contraire de ce qu’il devrait être.
-L’ironie ne cesse pas.—Pourquoi, puisqu’il n’y a ni grands, ni petits
-peupliers, appelle-t-on donc ceci les <i>Alamillos</i>?</p>
-
-<p>Le tio Licurgo ne répondit pas à cette question, parce que certains
-bruits, qui tout à coup venaient d’éclater dans le lointain avaient
-absorbé son attention. L’air peu rassuré, il arrêta sa monture, tandis
-que, d’un œil inquiet, il fouillait au loin la route et les coteaux.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_13">13</span></p>
-
-<p>—Qu’y a-t-il, demanda le voyageur en s’arrêtant aussi.</p>
-
-<p>—Avez-vous sur vous des armes, Sr. D. José?</p>
-
-<p>—Un revolver... Ah! je comprends. Sont-ce bien des voleurs?</p>
-
-<p>—C’est possible... répondit le paysan fort ému. Il me semble avoir
-entendu une détonation.</p>
-
-<p>—Allons donc voir... En avant, s’écria le gentilhomme en éperonnant sa
-monture.—Ils ne sont pas si terribles que cela.</p>
-
-<p>—Un peu de calme, Sr. D. José,—s’écria, en l’arrêtant, le
-villageois.—Ces gens-là sont pires que le diable. Dernièrement, ils
-ont assassiné deux gentilshommes qui allaient prendre le train...
-Ne faisons pas les braves. Gasparon el Fuerte, Pepito, Chispillas,
-Morengue et Ahorca-Suegros ne me verront jamais en face. Prenons la
-traverse.</p>
-
-<p>—En avant! Sr. Licurgo.</p>
-
-<p>—En arrière! Sr. D. José, répliqua le paysan d’un ton suppliant.
-Vous ne connaissez pas ces gens-là. Ce sont eux qui, le mois dernier,
-volèrent dans l’église du Carmen, le saint-ciboire, la couronne de
-la Vierge et deux candélabres; et ce sont eux qui, il y a deux ans,
-pillèrent le train allant sur Madrid.</p>
-
-<p>A l’énumération de si déplorables antécédents, D. José sentit quelque
-peu s’amollir son courage.</p>
-
-<p>—Voyez-vous là-bas ce grand coteau couvert de pins? C’est là que se
-cachent ces bandits dans des <span class="pagenum" id="Page_14">14</span> cavernes qu’on appelle la <i xml:lang="es" lang="es">Estancia
-de los Caballeros</i><a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p>
-
-<p>—De los Caballeros?</p>
-
-<p>—Oui, monsieur. Ils descendent de là sur la grand’route, lorsque la
-Guardia civil<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> cesse de veiller, et ils volent qui ils peuvent.
-N’apercevez-vous pas, un peu au-delà du coude que fait la route,
-une croix qui fut érigée en mémoire de l’assassinat de l’alcade de
-Villahorrenda à l’époque des élections?</p>
-
-<p>—Oui, je vois la croix.</p>
-
-<p>—Eh bien, il y a près de là une vieille masure dans laquelle ils se
-cachent pour guetter les voitures. Nous appelons cet endroit <i xml:lang="es" lang="es">Las
-Delicias</i>.</p>
-
-<p>—Las Delicias?...</p>
-
-<p>—Si tous ceux qui ont été assassinés et dépouillés en passant par là
-ressuscitaient, on pourrait en former une armée.</p>
-
-<p>Pendant qu’ils discouraient ainsi, les détonations se rapprochaient,
-ce qui ne laissa pas de troubler un peu l’imperturbable courage des
-voyageurs, moins toutefois celui du <i>zagalillo</i><a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> qui les
-accompagnait, lequel, bondissant de joie, demanda au Sr. Licurgo la
-permission de s’avancer pour voir la bataille qui se livrait si près
-d’eux. La demande de ce jeune garçon rendit D. José quelque peu honteux
-d’avoir eu peur, ou tout au moins de s’être laissé <span class="pagenum" id="Page_15">15</span> intimider par
-les paroles du Sr. Licurgo et donnant de l’éperon à son bidet, il
-s’écria:</p>
-
-<p>—Eh bien! nous irons tous. Peut-être pourrons-nous prêter secours aux
-malheureux voyageurs qui se trouvent en si grand danger et mettre à la
-raison ces <i xml:lang="es" lang="es">Caballeros</i>.</p>
-
-<p>Le paysan s’efforçait de convaincre le jeune homme de la témérité de
-sa détermination en même temps que de l’inutilité de ses généreuses
-intentions, attendu, disait-il, que les volés étant bien volés et
-peut-être morts, ils n’avaient plus besoin du secours de personne. En
-dépit de ces prudents conseils, le gentilhomme opposait la plus vive
-résistance aux raisons du paysan, lorsque l’arrivée de deux ou trois
-charretiers conduisant tranquillement un grand chariot mit fin à la
-discussion. Le danger ne devait pas être tellement grand, puisque
-ces charretiers s’avançaient sans la moindre crainte en chantant de
-gais refrains. Les détonations, en effet, dirent ceux-ci, n’étaient
-pas imputables aux voleurs, mais bien à la Guardia civil qui, de
-cette façon, voulait ôter l’envie de se sauver à une demi-douzaine de
-vauriens qu’elle conduisait, enchaînés, à la prison de la ville.</p>
-
-<p>—C’est bien, c’est bien, je sais ce qui en est,—dit Licurgo en
-indiquant du doigt une légère fumée qu’on découvrait sur la droite à
-une certaine distance de la route.—On leur a fait leur compte. Cela
-arrive quelquefois.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_16">16</span></p>
-
-<p>Le gentilhomme ne comprenait pas.</p>
-
-<p>—Je vous assure, Sr. D. José,— ajouta avec énergie le législateur
-lacédémonien,—qu’ils ont joliment bien fait, car il est inutile de
-mettre ces coquins-là en jugement. Le juge les tourmente quelque
-peu, puis il les relâche. Si, après six ans de procédure, quelqu’un
-d’eux est envoyé au bagne, il ne tarde pas à s’échapper, ou bien on
-le gracie, et il retourne à la <i xml:lang="es" lang="es">Estancia de los Caballeros</i>. Le
-mieux est encore de les fusiller. On les conduit en prison, et, lorsque
-pendant le trajet, on trouve un endroit propice... Ah! brigand, tu
-veux t’échapper! boum! boum!... Le procès-verbal dressé, les témoins
-entendus, la culpabilité établie, la sentence prononcée... tout cela en
-un clin d’œil... On a bien raison de dire, que pour si fin que soit le
-renard, plus fin est celui qui le prend.—En avant donc, et pressons
-le pas, car ce chemin, outre qu’il n’est pas large, est loin d’être
-agréable,—dit Rey.</p>
-
-<p>En passant près des Delicias, ils aperçurent, à peu de distance de la
-route, les gendarmes qui venaient d’exécuter la sentence que l’on sait.
-Le zagalillo fut très contrarié qu’on ne lui permît pas d’aller de près
-contempler les sanglants cadavres des voleurs dont on distinguait de
-loin l’horrible groupe, mais la caravane poursuivit son chemin. Elle
-n’avait pas fait vingt pas que ceux qui la composaient entendirent
-derrière eux le galop d’un cheval s’avançant avec une telle rapidité,
-qu’en quelques moments <span class="pagenum" id="Page_17">17</span> il les eut rejoints. Notre gentilhomme se
-retourna et vit un homme, ou pour mieux dire, un Centaure, car il était
-impossible de concevoir une plus parfaite harmonie entre la monture et
-le cavalier. De robuste et sanguine complexion, avec de grands yeux
-pleins de feu enchâssés dans une lourde tête, que rendaient plus rudes
-de noires moustaches, ce cavalier, entre deux âges et dont toute la
-personne avait un aspect farouche et provoquant, révélait une force
-peu commune. Il montait un superbe cheval au large poitrail, semblable
-à ceux du Parthénon, harnaché suivant la mode pittoresque du pays, et
-sur la croupe duquel reposait un grand sac de cuir portant en grosses
-lettres cette inscription: <i xml:lang="es" lang="es">Correo</i>.</p>
-
-<p>—Eh bonjour! Sr. Caballuco,—dit Licurgo, saluant à son arrivée
-l’intrépide cavalier. Nous avions pris les devants, mais vous arriverez
-avant nous pour peu que vous alliez d’un pareil train.</p>
-
-<p>—Eh bien, soufflons un peu,—répliqua le Sr. Caballuco, en mettant
-sa monture au pas de celle des autres voyageurs, et en observant
-attentivement le plus distingué des trois,—puisque je me trouve en si
-bonne compagnie.</p>
-
-<p>—Monsieur,—dit Licurgo, avec un sourire, en désignant Rey,—est le
-neveu de doña Perfecta.</p>
-
-<p>—Ah!... que le ciel vous conserve, mon cher seigneur et maître.</p>
-
-<p>Les deux personnages se saluèrent, mais il est <span class="pagenum" id="Page_18">18</span> bon de noter
-que Caballuco s’acquitta de cette politesse avec un air d’arrogante
-supériorité qui révélait chez lui la conscience d’une grande valeur
-ou d’une haute situation dans la contrée. Tandis que le fier cavalier
-s’arrêtait un instant avec deux gendarmes venus à sa rencontre sur la
-route, le voyageur demanda à son guide:</p>
-
-<p>—Quel est ce monsieur?</p>
-
-<p>—Qui il est?... Caballuco!</p>
-
-<p>—Et qui est Caballuco?</p>
-
-<p>—Voici... mais vous n’avez donc pas entendu parler de lui?—dit le
-paysan, stupéfait de l’ignorance crasse du neveu de doña Perfecta.
-C’est un homme très brave, un excellent cavalier—et le premier
-<i xml:lang="es" lang="es">caballista</i><a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a> de la contrée. A Orbajosa nous l’aimons beaucoup;
-car il est.. pour dire la vérité... aussi bon que Dieu même... Tel que
-vous le voyez, c’est un redoutable chef de parti, et le gouverneur de
-la province se découvre devant lui.</p>
-
-<p>—A l’époque des élections...</p>
-
-<p>—Et le gouvernement de Madrid lui adresse des dépêches en ne
-le traitant de rien moins que d’Excellence... Il joue à la
-<i>barra</i><a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a> comme pas un, et se sert de toutes les armes comme
-nous nous servons de nos propres doigts. Alors qu’il y avait des droits
-<span class="pagenum" id="Page_19">19</span> d’entrée, personne ne pouvait rien contre lui, et il ne se passait
-pas de nuit qu’on n’entendît des détonations aux portes de la ville...
-Il a des partisans qui valent tout l’or du monde, parce qu’il s’occupe
-aussi bien des petites choses que des grandes... Il vient en aide aux
-pauvres gens, et l’étranger qui s’aviserait de friser d’un peu trop
-près la moustache à un habitant d’Orbajosa aurait affaire à lui. Nous
-ne voyons presque jamais ici de soldats envoyés par le gouvernement de
-Madrid; et lorsqu’il en est venu, il ne se passait pas de jour que le
-sang ne coulât, parce que Caballuco leur cherchait querelle à propos
-de rien. Il paraît qu’il est maintenant dans l’indigence et ne vit que
-du transport des dépêches; mais il fait des pieds et des mains auprès
-de la Municipalité pour qu’elle rétablisse les droits d’entrée, afin
-d’en obtenir l’adjudication. Je ne comprends vraiment pas que vous
-n’ayez pas entendu parler de lui à Madrid, car il est le fils d’un
-fameux Caballuco qui a fait partie de l’insurrection; ce Caballuco
-était lui-même fils d’un autre Caballuco qui était de l’insurrection
-antérieure. Et comme on dit maintenant qu’il va y avoir une autre
-insurrection, attendu que tout va de travers, nous tenons à ce que
-Caballuco en fasse aussi partie et continue de cette façon les glorieux
-exploits de son père et de son grand-père que notre ville s’honore
-d’avoir vus naître.</p>
-
-<p>Notre voyageur fut tout surpris de voir qu’une <span class="pagenum" id="Page_20">20</span> sorte de chevalerie
-errante subsistait encore dans les lieux qu’il visitait, mais il n’eut
-pas le temps de faire de nouvelles questions, parce que celui qui en
-était l’objet les rejoignit en disant d’un ton de mauvaise humeur:</p>
-
-<p>—La Guardia civil en a encore dépêché trois. Je viens de dire au chef
-de prendre garde à lui. Demain nous aurons à causer, le gouverneur de
-la province et moi...</p>
-
-<p>—Vous irez à X...?</p>
-
-<p>—Non pas, Sr. Licurgo; le gouverneur viendra ici. Sachez qu’on va nous
-mettre à Orbajosa une garnison d’un ou deux régiments.</p>
-
-<p>—Oui, oui, dit vivement le voyageur en souriant. J’ai entendu dire à
-Madrid qu’on craignait de voir par ici se lever quelques guerrillas...
-Il est bon de prendre des précautions.</p>
-
-<p>—On ne dit à Madrid que des absurdités...—s’écria violemment le
-centaure, en accompagnant son affirmation d’une litanie de jurons du
-meilleur cru.—Il n’y a à Madrid que de la canaille... On veut nous
-envoyer des soldats? Probablement pour nous arracher de nouvelles
-contributions qui seront suivies de nouveaux enrôlements? Par la
-vie de..... S’il n’y a pas d’insurrection, il devrait y en avoir.
-De sorte,—ajouta-t-il en regardant d’un air sournois le jeune
-gentilhomme,—de sorte que vous êtes le neveu de doña Perfecta?</p>
-
-<p>Le ton dont ces paroles furent prononcées et <span class="pagenum" id="Page_21">21</span> l’insolent regard
-dont le bravo les accompagna irritèrent le jeune homme.</p>
-
-<p>—Oui, monsieur,—répondit-il.—Y a-t-il quelque chose pour votre
-service?</p>
-
-<p>—Je suis un grand ami de la señora que j’aime comme la prunelle de
-mes yeux,—dit Caballuco.—Puisque vous allez à Orbajosa, nous nous y
-reverrons.</p>
-
-<p>Et sans ajouter un mot, le centaure piqua des deux son coursier qui,
-partant au galop, disparut dans un nuage de poussière.</p>
-
-<p>Après une demi-heure de chemin, durant laquelle le Sr. D. José ne
-se montra pas plus communicatif que le Sr. Licurgo, apparut à leurs
-yeux sur un coteau une pyramidale agglomération de vieilles maisons
-de laquelle se détachaient quelques sombres tours, en même temps que,
-tout en haut, le ruineux édifice d’un château lézardé. Un amas de
-murs difformes, de cahutes de terre grises et poudreuses comme le sol
-en formait la base, avec quelques fragments de murailles crénelées
-à l’abri desquelles une centaine d’humbles masures dressaient leurs
-misérables façades en briques crues ressemblant à des visages anémiques
-et affamés qui demandent l’aumône en passant.</p>
-
-<p>Un très maigre ruisseau, comme une ceinture de fer-blanc entourant
-le village, rafraîchissait sur son passage quelques jardins, seule
-verdure qui réjouît la vue. Des piétons et des cavaliers entraient
-<span class="pagenum" id="Page_22">22</span> et sortaient, et ce mouvement humain, bien que peu considérable,
-donnait une certaine apparence vitale à ce grand hameau dont l’aspect
-architectonique était bien plutôt celui du délabrement et de la mort
-que du progrès et de la vie. Les innombrables et sordides mendiants qui
-se traînaient des deux côtés de la route, en fatiguant les passants
-de leurs supplications, offraient un pitoyable spectacle. Il était
-impossible de rêver des créatures plus en harmonie et cadrant mieux
-avec les lézardes de cette sorte de tombeau d’une ville, non seulement
-morte mais tombant en décomposition.</p>
-
-<p>Lorsque nos voyageurs s’avancèrent, quelques cloches discordantes
-indiquaient, par leur son expressif, que cette cité momie avait encore
-une âme.</p>
-
-<p>Elle se nommait Orbajosa, et figurait non pas dans la géographie
-chaldéenne ou cophte, mais dans celle de l’Espagne, comme ayant
-une population de 7,324 habitants, une municipalité, un évêché,
-un tribunal, un séminaire, un dépôt d’étalons, un établissement
-d’instruction secondaire et autres prérogatives officielles.</p>
-
-<p>—On sonne la grand’messe à la cathédrale—dit le tio Licurgo.—Nous
-arriverons plus tôt que je ne l’espérais.</p>
-
-<p>—L’aspect de votre pays—dit le gentilhomme en examinant le panorama
-qui se déroulait sous ses yeux, est on ne peut plus désagréable. La
-ville <span class="pagenum" id="Page_23">23</span> historique d’Orbajosa<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>, dont le nom est sans doute une
-corruption de <i xml:lang="la" lang="la">Urbs augusta</i>, ressemble à un grand fumier.</p>
-
-<p>—C’est qu’on n’aperçoit d’ici que les faubourgs—affirma le guide
-visiblement contrarié. Lorsque vous entrerez dans la rue Royale et dans
-celle du Connétable, vous y verrez des édifices non moins beaux que la
-cathédrale.</p>
-
-<p>—Je ne veux pas dire du mal d’Orbajosa avant de la connaître—ajouta
-le gentilhomme. Et l’observation que je viens de faire n’était même
-dictée par aucune intention désobligeante,—car humble et misérable ou
-belle et somptueuse, cette ville me sera toujours chère, non seulement
-parce qu’elle est la patrie de ma mère, mais aussi parce qu’elle compte
-au nombre de ses habitants des personnes que j’aime déjà sans les
-connaître. Entrons donc dans la ville <i>auguste</i>.</p>
-
-<p>Ils gravissaient en ce moment la chaussée aboutissant aux premières
-rues et longeaient les murs en torchis des jardins.</p>
-
-<p>—Voyez-vous cette grande maison au fond de la vaste huerta<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a> dont
-nous côtoyons la clôture? dit Licurgo en indiquant le large mur peint
-de l’unique bâtiment qui eût l’aspect d’une habitation commode et gaie.</p>
-
-<p>—Oui... c’est-là la demeure de ma tante?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_24">24</span></p>
-
-<p>—Justement. Ce que nous apercevons est le derrière de la maison. La
-façade donne sur la rue du Connétable, elle a cinq balcons de fer
-ressemblant à cinq créneaux. Le beau jardin qui est derrière ce mur
-appartient à la maison; en vous dressant un peu sur vos étriers, vous
-le verrez tout entier.</p>
-
-<p>—Nous voilà donc déjà chez ma tante?—dit le gentilhomme. Ne peut-on
-pas entrer par ici?</p>
-
-<p>—Il y a bien une petite porte, mais la señora l’a fait murer.</p>
-
-<p>Le gentilhomme se dressa sur ses étriers et avançant la tête autant
-qu’il le pouvait, regarda par-dessus la clôture.</p>
-
-<p>—Je vois parfaitement tout le jardin; il y a là-bas sous des arbres
-une femme, une jeune fille.... une demoiselle...</p>
-
-<p>—C’est la señorita Rosario—répondit en souriant Licurgo qui pour
-regarder, se dressa à son tour sur ses étriers.</p>
-
-<p>—Eh! señorita Rosario!—cria-t-il en lui faisant de la main droite des
-signes très significatifs. Nous voici arrivés... je vous amène votre
-cousin.</p>
-
-<p>—Elle nous a vus—dit le gentilhomme en allongeant encore le
-cou.—Mais, si je ne me trompe, il y a près d’elle un ecclésiastique...
-un prêtre.</p>
-
-<p>—C’est le señor Penitenciario—répondit simplement le paysan.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_25">25</span></p>
-
-<p>—Ma cousine nous a vus... elle plante là le curé et court vers la
-maison... Elle est jolie...</p>
-
-<p>—Comme un rayon de soleil.</p>
-
-<p>—Elle est devenue plus rouge qu’une cerise. Allons, señor Licurgo,
-approchons-nous!</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_26">26</span></p>
-
- <h2 id="ch_3">III.<br /><br />
- PEPE REY.</h2>
-</div>
-
-<p>Il convient de dire, avant d’aller plus loin, qui était Pepe Rey et ce
-qui l’appelait à Orbajosa!</p>
-
-<p>Lorsque le «brigadier<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>» Rey mourut, en 1841, ses deux enfants,
-Juan et Perfecta venaient de se marier; cette dernière avec le plus
-riche propriétaire d’Orbajosa, le premier avec une jeune fille de la
-même ville. Le mari de Perfecta se nommait D. Manuel Maria José de
-Polentinos, et la femme de Juan, Maria Polentinos; mais malgré la
-similitude des noms, leur parenté était un peu éloignée et du nombre
-de celles dont on ne tient guère plus compte. Jurisconsulte distingué,
-Juan Rey exerça pendant trente ans à Séville, où il avait pris ses
-grades, la profession d’avocat avec non moins d’honneur que de profit.
-En 1845, il était déjà veuf et avait un fils qui commençait à se
-distinguer. Celui-ci occupait <span class="pagenum" id="Page_27">27</span> ses loisirs à construire, avec de la
-terre dans la cour de la maison paternelle, des viaducs, des digues,
-des étangs, des barrages, des canaux, puis il s’amusait à laisser
-courir l’eau à travers ces ouvrages fragiles. Son père le laissait
-faire et disait: «tu seras ingénieur».</p>
-
-<p>Juan et Perfecta cessèrent de se voir dès qu’ils furent l’un et l’autre
-mariés, parce que celle-ci alla vivre à Madrid avec le richissime
-Polentinos dont la fortune égalait les goûts dispendieux.</p>
-
-<p>La passion du jeu et les femmes avaient pris un tel empire sur
-Manuel Maria José que, pour peu que la mort eût tardé à l’enlever,
-il ne lui serait plus rien resté. Sucé jusqu’à la moëlle des os par
-les sangsues de la cour et par l’insatiable vampire du jeu, ce riche
-provincial mourut subitement dans une nuit d’orgie. Son unique héritier
-était une enfant âgée de quelques mois. Avec la mort du mari de
-Perfecta, finirent pour la famille les chagrins qu’il lui causait, mais
-commença la souffrance morale. La maison de Polentinos était ruinée;
-les propriétés risquaient d’être saisies par les créanciers; tout était
-en désordre: dettes énormes, déplorable administration à Orbajosa,
-discrédit et misère à Madrid, telle était la situation.</p>
-
-<p>Perfecta écrivit à son frère. Celui-ci s’empressa de venir au secours
-de la pauvre veuve et déploya tant d’adresse et d’activité que peu
-de temps après la plupart des dangers étaient conjurés. Il commença
-<span class="pagenum" id="Page_28">28</span> par obliger sa sœur à résider à Orbajosa pour s’occuper elle-même
-de l’administration de ses vastes domaines, tandis qu’il soutenait à
-Madrid le formidable assaut des créanciers. Plus apte que n’importe
-qui à ces sortes d’affaires, le brave D. Juan Rey, pour délivrer peu
-à peu la maison de l’énorme fardeau de ses dettes, plaida devant les
-tribunaux, conclut des arrangements avec les personnes à qui étaient
-dues les plus fortes sommes, obtint des délais pour les paiements
-et procéda enfin avec tant d’habileté que le riche patrimoine de
-Polentinos échappé au naufrage fut mis à même de soutenir pour de
-longues années la gloire et la splendeur de l’illustre famille.</p>
-
-<p>La reconnaissance de Perfecta était si vive que, d’Orbajosa, où elle
-avait résolu de se fixer jusqu’à la majorité de sa fille, elle écrivait
-à son frère entre autre choses affectueuses: «Tu as été pour moi plus
-qu’un frère et tu as fait pour mon enfant ce que son père n’aurait
-pas fait. Comment, elle et moi, pourrons-nous jamais nous acquitter
-envers toi? Ah! mon cher frère, dès que ma fille commencera à bégayer
-et pourra prononcer un nom, c’est le tien que je l’apprendrai à bénir.
-Ma reconnaissance ne finira qu’avec ma vie. Ta sœur déplore de ne
-pouvoir trouver une occasion de te prouver combien elle t’aime, et de
-te récompenser d’une façon digne de ta grande âme et de l’immense bonté
-de ton cœur de tout ce que tu as fait pour elle.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_29">29</span></p>
-
-<p>A l’époque où sa mère écrivait ce qui précède, Rosarito était âgée de
-deux ans. Enfermé dans un collège de Séville, Pepe Rey traçait des
-lignes sur le papier et s’ingéniait à prouver que <i>la somme des
-angles intérieurs d’un polygone est égale à autant de fois deux angles
-droits que ce polygone a de côtés moins deux</i>.</p>
-
-<p>La démonstration de ces ennuyeux théorèmes l’intéressait au plus haut
-point. Les années se succédèrent. L’enfant grandissait et ne cessait
-de tracer des lignes. Il finit par en faire une qui s’appelle la ligne
-<i>de Tarragona à Montblanch</i>. Son premier projet fut le pont de 120
-mètres jeté sur le Francoli.</p>
-
-<p>Doña Perfecta continua à résider à Orbajosa. Comme son frère ne sortait
-pas de Séville, ils passèrent de longues années sans se voir. Une
-lettre trimestrielle, à laquelle il était trimestriellement répondu,
-mettait seule en communication ces deux cœurs dont ni le temps ni
-la distance ne pouvaient diminuer l’affection. Lorsque, en 1870, D.
-Juan Rey, satisfait d’avoir consciencieusement rempli sa tâche dans
-la société, se retira dans sa magnifique résidence de Puerto-Real,
-Pepe, qui avait durant quelques années, travaillé pour le compte de
-puissantes compagnies de construction, entreprit un voyage d’étude en
-Allemagne et en Angleterre. La fortune de son père (aussi considérable
-que peut l’être en Espagne celle qui n’est due qu’à une charge
-honorablement <span class="pagenum" id="Page_30">30</span> remplie) lui permettait de se délivrer de temps à
-autre d’un travail assujetissant. Ayant des idées élevées et professant
-un immense amour pour la science, la plus pure de ses jouissances
-consistait dans l’observation et l’étude des prodiges réalisés par
-l’esprit moderne pour coopérer à la culture et au bien-être physique,
-en même temps qu’au développement moral de l’homme.</p>
-
-<p>Dès qu’il fut de retour de son voyage, son père lui annonça qu’il
-avait à lui faire part d’un important projet. Pepe crut tout d’abord
-qu’il s’agissait d’un pont, d’un bassin maritime ou tout au moins de
-l’assainissement d’un pays marécageux, mais D. Juan le tira bientôt de
-son erreur en ces termes:</p>
-
-<p>—Nous voici en mars; la lettre trimestrielle de Perfecta ne pouvait
-se faire attendre. Lis-la, mon cher fils, et si tu approuves le projet
-dont m’entretient l’exemplaire et sainte femme qui est ma sœur, tu
-me donneras le plus grand bonheur qu’il soit donné à ma vieillesse
-de goûter. Dans le cas où ce projet ne te plairait pas, n’hésite pas
-à le repousser quelque tristesse que puisse me causer ton refus, car
-je ne veux en aucune façon influencer ta détermination. Il serait
-indigne de nous deux que la réalisation d’un pareil projet pût être
-due à la pression exercée sur son fils par un père obstiné. Tu es donc
-parfaitement libre d’accepter ou de refuser, et si, par suite d’une
-inclination antérieure ou pour tout autre motif, le projet en question
-te causait la plus <span class="pagenum" id="Page_31">31</span> légère répugnance, je ne veux absolument pas
-que tu y souscrives à cause de moi.</p>
-
-<p>Pepe parcourut la lettre et dit tranquillement en la posant sur la
-table:</p>
-
-<p>—Ma tante Perfecta désire que j’épouse Rosario.</p>
-
-<p>—Elle répond qu’elle accepte avec joie ma proposition, dit le père
-avec une vive émotion. Car c’est moi qui ai eu la première idée de ce
-mariage. Il y a longtemps, fort longtemps déjà... mais je n’avais pas
-voulu t’en parler avant de savoir ce qu’en pensait ma sœur. Comme tu
-le vois, Perfecta accueille avec joie mon dessein; elle dit qu’elle y
-avait songé aussi; mais qu’elle n’avait pas osé m’en faire part, par
-la raison que tu es..... as-tu bien lu ce qu’elle écrit? «que tu es
-un jeune homme du plus grand mérite, tandis que sa fille, élevée à la
-campagne, ne possède ni de brillants ni de mondains attraits...» C’est
-elle-même qui dit cela... Pauvre chère sœur! Combien tu es bonne!... Je
-vois que tu ne repousses pas, que tu ne trouves pas absurde ce projet
-quelque peu semblable à l’officieuse prévoyance des parents d’autrefois
-qui mariaient leurs enfants sans les consulter et le plus souvent
-prématurément sans y avoir bien réfléchi... Dieu veuille qu’il n’en
-soit pas ainsi de cette union! Dieu veuille qu’elle soit ou promette
-d’être des plus heureuses! Il est bien vrai que tu ne connais pas
-encore ma nièce, mais nous connaissons, toi et moi, ses vertus, son
-esprit, sa modestie et sa noble simplicité... Pour <span class="pagenum" id="Page_32">32</span> que rien ne lui
-manque, elle est de plus jolie... Mon avis—ajouta-t-il gaîment, c’est
-que tu te mettes en route, que tu ailles fouler le sol de cette ville
-épiscopale, <i xml:lang="la" lang="la">Urbs augusta</i>, et que là tu décides, après avoir vu
-ma sœur et sa charmante Rosarito, si celle-ci mérite d’être un jour
-quelque chose de plus que ma nièce.</p>
-
-<p>Pepe reprit la lettre et la lut cette fois avec la plus grande
-attention. Sa physionomie n’exprimait ni joie ni tristesse. On eût dit
-qu’il examinait un projet de croisement de deux voies ferrées.</p>
-
-<p>—Ce qui est certain—ajouta D. Juan—c’est que dans cette lointaine
-ville d’Orbajosa, où par parenthèse, tu as des propriétés que tu
-vas pouvoir visiter, la vie s’écoule avec un calme et une douceur
-idylliques. Quelles mœurs patriarcales! Que de noblesse dans cette
-simplicité! Quelle rustique paix virgilienne! Si, au lieu d’être un
-mathématicien tu étais un latiniste, tu répéterais en entrant dans
-ce pays le <i xml:lang="la" lang="la">ergo tua rura manebunt</i>. Quel lieu admirable pour
-se vouer à la contemplation de notre propre nature et se préparer à
-l’accomplissement de bonnes œuvres! Là, tout est bonté, loyauté; on n’y
-connaît ni le mensonge, ni l’ostentation si communs dans nos grandes
-villes; là naissent et vivent les saintes affections qu’étouffe le
-bruit de la civilisation moderne; là se rallume la foi éteinte et le
-cœur entend plus fortement résonner la voix indéfinissable qui, avec
-une enfantine inquiétude, crie au <span class="pagenum" id="Page_33">33</span> fond de l’âme de chacun de nous:
-«Je veux vivre!»</p>
-
-<p>Peu de jours après cet entretien, Pepe quittait Puerto-Real. Il y avait
-à peine quelques mois qu’il avait refusé du gouvernement la mission
-d’aller explorer, au point de vue minier, le bassin d’une rivière, la
-Nahara, dans la vallée d’Orbajosa. Mis en présence des projets que nous
-venons de faire connaître, il se dit:—«Il convient de mettre le temps
-à profit, car Dieu seul sait combien durera cette épreuve et quels
-ennuis peuvent en résulter.» Il se rendit donc à Madrid, sollicita de
-nouveau la mission d’explorer le bassin de la Nahara, mission qu’il
-obtint sans difficulté, bien que ne faisant pas officiellement partie
-du corps des mines, se mit immédiatement en route, et, après avoir deux
-ou trois fois changé de ligne, tomba, comme on l’a vu, du train mixte
-n<sup>o</sup> 65, dans les bras du tendre Licurgo.</p>
-
-<p>Cet excellent jeune homme touchait à ses trente-quatre ans. Il était
-de forte complexion, de taille quelque peu herculéenne, admirablement
-bâti, et si fier que s’il eût porté l’uniforme, il aurait été difficile
-d’imaginer un militaire de meilleure mine et de plus martial aspect.
-Bien qu’ayant la barbe et les cheveux blonds, sa physionomie ne
-respirait pas l’imperturbable impassibilité des Allemands, mais, au
-contraire, une telle vivacité que, quoique ne l’étant pas, ses yeux
-paraissaient noirs. Il pouvait passer pour un type accompli de beauté
-masculine, et sur le piédestal <span class="pagenum" id="Page_34">34</span> de sa statue, un sculpteur aurait
-certainement gravé ces mots: <i>intelligence et force</i>. A défaut
-de s’y trouver écrits en caractères visibles, ils étaient au moins
-vaguement exprimés par le feu de son regard, par le puissant attrait de
-toute sa personne et par les sympathies que lui gagnait son affabilité.</p>
-
-<p>Il n’était pas des plus causeurs:—les organisations à idées mobiles et
-jugements incertains sont seules portées à la verbosité. La profonde
-pénétration de ce remarquable jeune homme, le rendait très sobre de
-paroles dans les diverses discussions que soutenaient, sur différents
-sujets, les hommes du jour; mais il savait montrer dans la conversation
-une éloquence fine et spirituelle, toujours marquée au coin du bon
-sens et d’une juste et calme appréciation des choses du monde. Il
-n’admettait pas plus l’hypocrisie et les mauvaises plaisanteries
-que les insipides subtilités chères à quelques esprits infestés de
-pindarisme, et pour ramener ceux qui s’en écartaient au sentiment de
-la réalité, Pepe Rey employait souvent, et pas toujours avec mesure,
-les armes de la raillerie. C’était presque un défaut aux yeux d’un
-certain nombre de gens qui l’estimaient, parce que notre jeune homme
-se montrait peu disposé à approuver une foule de faits se produisant
-journellement dans la société et que tout le monde admettait. Il faut
-bien le dire, bien que cela puisse diminuer son prestige: Rey ne
-connaissait pas la facile tolérance du siècle complaisant qui a inventé
-de singuliers <span class="pagenum" id="Page_35">35</span> euphémismes de mots et de faits, pour voiler ce qui
-pourrait paraître désagréable aux yeux du vulgaire.</p>
-
-<p>Tel était, quoi qu’en puissent dire les mauvaises langues, l’homme que
-le tio Licurgo introduisit dans Orbajosa juste au moment où la cloche
-de la cathédrale sonnait pour la grand’messe.</p>
-
-<p>Dès que, en regardant par-dessus le mur de clôture, ils eurent aperçu
-Rosario avec le Penitenciaro et vu la jeune fille courir ensuite
-vers la maison, ils éperonnèrent l’un et l’autre leurs montures,
-puis entrèrent dans la rue Royale où un grand nombre de passants
-s’arrêtaient pour examiner l’étrange voyageur qui pénétrait comme
-un intrus dans la ville patriarcale. Tournant alors à droite dans
-la direction de la cathédrale, dont le monumental édifice dominait
-tout le pays, ils enfilèrent l’étroite rue du Connétable sur le pavé
-de laquelle les sabots ferrés des chevaux retombant bruyamment en
-cadence, alarmaient tout le voisinage qui se mettait aux fenêtres et
-aux balcons pour voir ce qui se passait. Les jalousies s’ouvraient avec
-un bruit particulier et de nombreux visages presque tous féminins,
-apparaissaient du haut en bas de la rue. Lorsque Pepe Rey franchit la
-porte monumentale de la maison de Polentinos, les commentaires sur son
-compte allaient déjà bon train.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_36">36</span></p>
-
- <h2 id="ch_4">IV.<br /><br />
- L’ARRIVÉE DU COUSIN.</h2>
-</div>
-
-<p>Au moment où Rosarito le quitta brusquement, le señor Penitenciaro se
-tourna du côté du mur de clôture, et dit à part lui en voyant les têtes
-de Licurgo et de son compagnon de voyage:</p>
-
-<p>—Allons; voilà le prodige arrivé.</p>
-
-<p>Il resta un moment pensif, soutenant son long manteau de ses deux
-mains croisées sur sa poitrine, les yeux fixés à terre, ses lunettes
-d’or glissant tout doucement jusque sur le bout de son nez, la lèvre
-inférieure humide et saillante et les sourcils grisonnants légèrement
-froncés. C’était un saint et miséricordieux personnage, de savoir
-peu commun, de mœurs cléricales irréprochables, un peu plus que
-sexagénaire, affable, modeste, très poli et grand donneur de conseils
-et d’avis aux hommes comme aux femmes.</p>
-
-<p>Il était depuis de longues années professeur de latinité et de
-rhétorique au collège, noble profession <span class="pagenum" id="Page_37">37</span> à laquelle il devait
-d’avoir amassé un énorme trésor de citations d’Horace et de tropes
-choisies qu’il plaçait avec grâce et à propos dans la conversation. Il
-est inutile d’ajouter autre chose relativement à ce personnage si ce
-n’est que lorsqu’il entendit le trot pressé des chevaux se diriger du
-côté de la rue du Connétable il arrangea son manteau, redressa le large
-sombrero qui n’était pas correctement posé sur sa vénérable tête et
-murmura en allant vers la maison:</p>
-
-<p>—Allons voir ce prodige.</p>
-
-<p>Pendant ce temps, Pepe descendait de cheval, et dans le vestibule
-venait, le visage baigné de larmes et la voix coupée par l’émotion, le
-recevoir dans ses bras doña Perfecta.</p>
-
-<p>—Mon cher Pepe... comme te voilà grandi!... et avec de la barbe au
-menton... Il me semble que c’est hier seulement que je te tenais encore
-sur mes genoux. Mais te voilà devenu un homme, un vrai homme... Comme
-le temps passe... Dieu du ciel!... Voici ma fille Rosario.</p>
-
-<p>Ce disant, ils étaient arrivés dans la salle du rez-de-chaussée,
-servant ordinairement de salon de réception, où doña Perfecta présenta
-Pepe à sa cousine.</p>
-
-<p>Rosarito était une jeune fille d’apparence délicate et débile, qui
-semblait avoir des dispositions à ce que les Portugais appellent
-<i xml:lang="pt" lang="pt">saudades</i><a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>. On retrouvait dans son visage aux lignes fines et
-pures quelque <span class="pagenum" id="Page_38">38</span> chose de cette morbidesse nacrée dont la plupart des
-romanciers dotent leurs héroïnes, et sans laquelle il semble qu’aucune
-Henriette ou qu’aucune Julie ne puisse être intéressante. Mais ce qu’il
-y avait de mieux dans Rosario, c’est que sa physionomie exprimait
-tant de modestie et de douceur qu’en la voyant on ne songeait pas à
-remarquer les perfections qui lui manquaient. Cela ne veut pas dire
-qu’elle fût laide; il y aurait eu cependant quelque exagération à la
-qualifier de belle, en donnant à ce mot sa rigoureuse signification.
-La beauté réelle de la fille de doña Perfecta consistait dans une
-sorte de transparence (tenant de la nacre, de l’albâtre, de l’ivoire
-et de divers autres matériaux industriels auxquels on a l’habitude de
-comparer, lorsqu’il s’agit de les caractériser, les visages humains)
-dans une sorte de transparence, dis-je, permettant de plonger dans
-les profondeurs de son âme, profondeurs qui n’étaient pas sombres et
-effrayantes comme celles de la mer, mais qui ressemblaient à celles de
-l’eau coulant dans un paisible et clair ruisseau. A cette créature,
-pour qu’elle fût complète, il manquait cependant de la matière; il
-manquait au ruisseau des berges et des bords. L’esprit chez elle
-débordait et menaçait d’anéantir le corps.</p>
-
-<p>Lorsque son cousin la salua, elle devint écarlate et ne put prononcer
-que de gauches paroles.</p>
-
-<p>—Tu dois être rompu dit à son neveu doña Perfecta. Nous allons te
-faire déjeuner.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_39">39</span></p>
-
-<p>—Avec votre permission—répondit le voyageur—je vais d’abord me
-débarrasser un peu de la poussière dont je suis couvert.</p>
-
-<p>—Tu as parfaitement raison, dit la señora,—Rosario, conduis ton
-cousin à l’appartement que nous lui avons préparé. Hâte-toi, mon cher
-neveu. Moi, je vais donner des ordres.</p>
-
-<p>Rosario introduisit son cousin dans une magnifique chambre située
-au rez-de-chaussée. Pepe reconnut tout de suite à mille détails
-qu’une intelligente et affectueuse main de femme s’était chargée de
-son arrangement. Tout y était disposé avec un art particulier et la
-propreté et la fraîcheur de tout ce qui se trouvait dans ce beau
-nid invitaient à s’y reposer. Celui à qui il était destiné ne put
-s’empêcher de sourire en remarquant diverses petites choses.</p>
-
-<p>—Voilà la sonnette,—dit Rosarito, en prenant à la tête du lit le
-cordon dont le gland tombait sur le traversin.—Tu n’auras qu’à
-allonger le bras. Le secrétaire a été placé de façon à ce que la
-lumière arrive du côté gauche... Tu mettras dans ce panier tes vieux
-papiers... Fumes-tu?</p>
-
-<p>—J’ai ce malheur, répondit Pepe en souriant.</p>
-
-<p>—Eh bien, tu jetteras là tes bouts de cigares,—dit-elle en touchant
-du bout du pied un crachoir de cuivre doré rempli de sable. Rien
-n’est plus désagréable que de voir le plancher couvert de débris de
-tabac... Voici ton cabinet de toilette... Tu as pour mettre ton linge
-une garde-robe et une commode... <span class="pagenum" id="Page_40">40</span> Il me semble que le porte-montre
-n’est pas bien là; mieux vaut le placer tout près du lit... Si la
-lumière t’incommode, tu n’auras qu’à faire avancer le transparent en
-tirant le cordon... comme ceci... vois-tu?... risch...</p>
-
-<p>Pepe était enchanté.</p>
-
-<p>Rosarito ouvrit une fenêtre.</p>
-
-<p>—Regarde, dit-elle, cette croisée donne sur le jardin. Par ici le
-soleil du soir entre dans l’appartement. Nous avons suspendu là la cage
-d’un canari qui chante comme un enragé. S’il t’ennuie nous l’ôterons.</p>
-
-<p>Ouvrant ensuite une fenêtre du côté opposé:</p>
-
-<p>—Cette autre croisée donne sur la rue, ajouta-t-elle. Regarde; on voit
-d’ici la cathédrale qui est très belle et pleine de choses précieuses.
-Une foule d’Anglais viennent à Orbajosa pour la visiter. N’ouvre pas en
-même temps les deux croisées; les courants d’air sont dangereux.</p>
-
-<p>—Chère cousine—dit Pepe, l’âme inondée d’une joie indicible,—dans
-tout ce qui se trouve là sous mes yeux, je vois une main d’ange qui ne
-peut être que la tienne. Combien cette chambre est belle! Il me semble
-que j’y ai vécu toute ma vie. Elle invite au calme et au repos.</p>
-
-<p>Rosarito laissa sans réponse ce compliment affectueux et sortit en
-souriant.</p>
-
-<p>—Ne tarde pas trop,—cria-t-elle à travers la porte;—la salle à
-manger se trouve aussi au rez-de-chaussée... au milieu de cette
-galerie.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_41">41</span></p>
-
-<p>Le tio Licurgo entra portant les bagages. Pepe le récompensa avec une
-générosité à laquelle il n’était pas accoutumé. Le paysan remercia
-avec humilité, puis, élevant la main à la hauteur de sa tête comme
-quelqu’un qui ne sait s’il doit quitter ou mettre son chapeau, d’un
-air embarrassé, mâchant les mots, à la façon de ceux qui veulent et ne
-veulent pas parler, il s’exprima en ces termes:</p>
-
-<p>—Quelle sera l’heure la plus convenable pour entretenir le señor D.
-José d’une... petite affaire?</p>
-
-<p>—D’une petite affaire?</p>
-
-<p>—Mais, tout de suite,—répondit Pepe en ouvrant une malle.</p>
-
-<p>—Ce n’est pas le moment,—dit le paysan. Que le señor D. José se
-repose; nous avons le temps. Il y a, comme dit l’autre, plus de jours
-que d’affaires,<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a> et les jours succèdent aux jours... Reposez-vous,
-señor D. José... Lorsque vous désirerez faire une promenade... le bidet
-n’est pas fourbu... Sur cela, j’ai l’honneur de vous saluer, señor
-D. José; que le ciel vous conserve!.. Ah! j’oubliais—ajouta-t-il en
-revenant presque aussitôt.—Si vous avez quelque commission à me donner
-pour l’officier municipal... je vais de ce pas lui parler de notre
-petite affaire...</p>
-
-<p>—Faites-lui mes compliments,—dit gaiement <span class="pagenum" id="Page_42">42</span> Pepe ne trouvant pas
-de meilleure formule pour se débarrasser du législateur spartiate.</p>
-
-<p>—Que Dieu garde donc le señor D. José.</p>
-
-<p>—Adieu.</p>
-
-<p>L’ingénieur n’avait pas encore vidé sa malle qu’il vit pour la
-troisième fois apparaître à travers la porte les brillants petits yeux
-et la sournoise physionomie du tio Licurgo.</p>
-
-<p>—Que le señor D. José me pardonne,—dit-il avec un sourire affecté
-qui découvrit ses dents blanchâtres,—mais, s’il préférait que cela
-s’arrangeât à l’amiable... Bien que, comme dit l’autre, si tu soumets
-tes affaires à des tiers, les uns diront blanc et les autres noir...</p>
-
-<p>—Morbleu, aurez-vous bientôt fini?</p>
-
-<p>—Je vous dis cela parce que les procès ne me vont pas. Je n’aime pas
-à avoir affaire aux tribunaux. Mieux vaut le plus mauvais arrangement
-que le meilleur procès... Cela dit, adieu, señor D. José. Que Dieu vous
-donne de longs jours dans l’intérêt des pauvres...</p>
-
-<p>—C’est bon, c’est bon, adieu.</p>
-
-<p>Pepe ferma la porte à clef, et dit à part lui:</p>
-
-<p>—Les gens de ce pays me paraissent passablement chicaneurs.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_43">43</span></p>
-
- <h2 id="ch_5">V.<br /><br />
- Y AURA-T-IL MÉSINTELLIGENCE?</h2>
-</div>
-
-<p>Quelques instants plus tard, Pepe entrait dans la salle à manger.</p>
-
-<p>—Si tu déjeunes copieusement—lui dit doña Perfecta d’un ton
-affectueux—tu n’auras plus envie de dîner. Nous dînons ici à une
-heure. Les usages de la campagne ne te plairont sans doute pas.</p>
-
-<p>—Ils m’enchantent au contraire, ma chère tante.</p>
-
-<p>—Eh! bien, voyons, que préfères-tu: bien déjeuner maintenant, ou
-manger seulement une bouchée pour attendre l’heure du dîner?...</p>
-
-<p>—Je choisis la bouchée pour avoir le plaisir de dîner avec vous; si
-même j’avais pu trouver quelque chose à Villahorrenda, je ne prendrais
-rien maintenant.</p>
-
-<p>—Je crois inutile de te dire que tu n’as pas à te gêner avec nous.
-Agis donc ici absolument comme tu le ferais chez toi.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_44">44</span></p>
-
-<p>—Merci, ma tante.</p>
-
-<p>—Mais comme tu ressembles à ton père!—ajouta la señora en regardant
-manger son neveu avec ravissement.—Il me semble que je vois mon frère
-bien aimé. Il s’asseyait comme tu t’assieds toi-même et mangeait comme
-tu manges. Dans la façon de regarder, surtout, vous vous ressemblez
-comme deux gouttes d’eau.</p>
-
-<p>Pepe la plaisanta sur son frugal déjeuner. L’attitude, les regards et
-les paroles de sa tante et de sa cousine lui inspiraient une telle
-confiance, qu’il se croyait déjà chez lui.</p>
-
-<p>—Sais-tu ce que me disait Rosario?—demanda doña Perfecta en le
-regardant dans le blanc des yeux.—Eh bien, elle me disait que, habitué
-comme tu l’es aux splendeurs et à l’étiquette de la cour, de même
-qu’aux usages du dehors, tu ne pourrais te faire à notre simplicité un
-peu campagnarde, et à notre manque de bon ton, car ici tout se fait à
-la bonne franquette.</p>
-
-<p>—Quelle calomnie!—répondit Pepe en regardant tendrement sa
-cousine.—Personne plus que moi ne hait les hypocrisies et les
-affectations de ce qu’on appelle la haute société. Il y a longtemps, je
-vous l’assure, que je désire prendre, comme disait je ne sais plus trop
-qui, un bain entier dans la nature, et vivre loin du bruit, dans la
-solitude et le calme des champs. Je soupire après la tranquillité d’une
-vie sans luttes, sans soucis, où, selon l’expression <span class="pagenum" id="Page_45">45</span> du poète,
-on n’est ni envié ni envieux. Pendant longtemps, mes études d’abord
-et ensuite mes travaux, m’ont empêché de prendre le repos dont j’ai
-besoin et que réclament mon corps et mon esprit; mais en entrant dans
-cette maison, chère tante et chère cousine, je me suis senti entouré de
-l’atmosphère de paix que je désire. Ne me parlez donc pas de haute ou
-de basse société, de grand monde ou de petit monde, car rien de tout
-cela ne vaut pour moi le petit coin de terre où je me trouve.</p>
-
-<p>A ce moment les carreaux de la porte vitrée qui de la salle à manger
-donnait accès dans le jardin furent obscurcis par l’ombre d’une grande
-forme noire. Frappés par un rayon de soleil, des verres de lunettes
-lancèrent un rapide éclair; le loquet claqua, la porte s’ouvrit et le
-señor Penitenciario entra gravement. Il salua et fit une si profonde
-inclination en ôtant son long chapeau en forme de tuile canal que
-l’extrémité inférieure en toucha presque le sol.</p>
-
-<p>—Le señor Penitenciario de cette sainte cathédrale, dit doña Perfecta;
-nous l’avons en très haute estime, et j’espère que tu deviendras son
-ami. Asseyez-vous, señor D. Inocencio.</p>
-
-<p>Pepe ayant pressé la main du vénérable chanoine, ils s’assirent l’un et
-l’autre.</p>
-
-<p>—Si tu as l’habitude de fumer après tes repas, Pepe, ne te gêne
-pas—dit avec bienveillance doña Perfecta—ni vous non plus, señor
-Penitenciario.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_46">46</span></p>
-
-<p>L’excellent D. Inocencio était en ce moment en train de tirer de
-dessous sa soutane un grand porte-cigares en cuir qui portait les
-marques fort apparentes de longues années de service; il l’ouvrit et en
-ayant retiré deux énormes «<i xml:lang="es" lang="es">pitillos</i>» offrit l’un d’eux à notre
-ami. Rosarito prit de son côté une allumette dans une petite boite que
-les Espagnols appellent ironiquement un <i>wagon</i>, et bientôt après
-l’ingénieur et le chanoine s’envoyèrent réciproquement leur fumée au
-visage.</p>
-
-<p>—Et comment le señor D. José trouve-t-il notre chère ville
-d’Orbajosa?—demanda l’ecclésiastique en fermant énergiquement l’œil
-gauche, comme il avait l’habitude de le faire chaque fois qu’il fumait.</p>
-
-<p>—Il ne m’a pas encore été possible de m’en faire une idée, répondit
-Pepe. Mais ce que j’en ai vu me porte à penser qu’une demi-douzaine
-de grands capitaux disposés à se dépenser ici, et deux ou trois têtes
-intelligentes dirigeant les travaux d’amélioration qu’exécuteraient
-quelques milliers de bras ne seraient pas inutiles. De l’entrée de la
-ville à la porte de cette maison j’ai aperçu plus de cent mendiants
-dont la plupart sont robustes et très bien portants. La vue de cette
-piteuse foule fait mal au cœur.</p>
-
-<p>—Ces gens-là reçoivent les secours de la charité, affirma D.
-Inocencio. Au surplus, Orbajosa n’est pas un pays misérable. Vous savez
-déjà qu’il produit le <span class="pagenum" id="Page_47">47</span> meilleur ail de toute l’Espagne. Et nous
-avons au milieu de nous plus de vingt familles riches.</p>
-
-<p>—Il est vrai, fit remarquer doña Perfecta, que les dernières récoltes
-ont été pitoyables, à cause de la sécheresse; mais on a dernièrement
-porté au marché plusieurs milliers de glanes d’ail et les greniers ne
-sont pas encore vides.</p>
-
-<p>—Depuis tant d’années que j’ai fixé ma résidence à Orbajosa—dit
-l’ecclésiastique en fronçant le sourcil,—j’ai vu venir ici
-d’innombrables personnages de la cour, amenés, les uns par les luttes
-électorales, les autres par le désir d’examiner quelque domaine
-abandonné ou de visiter les antiquités de la cathédrale, et il n’en
-est pas un qui en arrivant ne nous ait parlé de charrues anglaises,
-de batteuses mécaniques, de chutes d’eau, de banques et de je ne sais
-combien d’autres sottes inventions. Le refrain c’est qu’ici tout est
-mal et pourrait être mieux. Qu’ils aillent à tous les diables; nous
-nous trouvons ici très bien, sans éprouver le besoin de voir les
-messieurs de la cour venir nous visiter, et encore moins celui de les
-entendre chanter cet éternel refrain de notre misère comparée à la
-grandeur et à la magnificence de certains autres pays. Bien plus sait
-le sot chez lui que l’habile homme chez autrui, n’est-il pas vrai,
-señor D. José? Je suppose bien qu’il ne vous est pas un seul moment
-venu à l’esprit que je dis cela pour vous. Non, en aucune façon. Il ne
-manquerait plus que cela. Je <span class="pagenum" id="Page_48">48</span> sais que j’ai devant moi l’un des
-jeunes hommes les plus éminents de l’Espagne moderne; un jeune homme
-capable de transformer en champs plantureux nos arides contrées... Et
-je ne me formalise pas de vous entendre me chanter le vieux refrain des
-charrues anglaises et de l’arboriculture et de la sylviculture... Non,
-croyez-le bien; à des hommes d’un si grand, si grand talent, on peut
-pardonner même le mépris qu’ils montrent pour notre simplicité. Non,
-non, mon cher ami, je ne vous en veux pas. Vous êtes autorisé à tout
-nous dire, señor D. José, tout, tout, tout, voire même que nous sommes
-des sauvages ou peu s’en faut.</p>
-
-<p>Cette impertinente philippique terminée d’un ton railleur bien accusé
-ne plut pas au jeune homme; mais il s’abstint de manifester la plus
-légère contrariété et poursuivit la conversation en évitant autant que
-possible de toucher aux points dans lesquels la mesquine susceptibilité
-du révérend chanoine aurait pu trouver un facile motif de discorde.
-Ce dernier profita du moment où la señora causait avec son neveu
-d’affaires de famille pour se lever et faire quelques pas dans la
-chambre.</p>
-
-<p>Elle était vaste et claire et tapissée d’un vieux papier peint dont,
-grâce au soin avec lequel était tenue toute la maison, les fleurs et
-les branchages, bien que décolorés, conservaient leur dessin primitif.
-La pendule, à travers la caisse vitrée de laquelle on apercevait les
-poids immobiles et le volumineux balancier <span class="pagenum" id="Page_49">49</span> répétant monotonement
-no à chacune de ses oscillations, occupait, avec son cadran bigarré, le
-point le plus en vue au milieu des meubles de la salle à manger, dont
-l’ornementation était complétée par une série d’estampes françaises,
-estampes qui représentaient les exploits du conquérant du Mexique,
-expliqués au bas de chacune d’elles par de longues inscriptions où
-il était question d’un <i>Ferdinand Cortès</i> et d’une <i>donna
-Marine</i> non moins invraisemblables que les figures dessinées
-par l’ignorant artiste. Entre les deux portes vitrées donnant sur
-le jardin, se trouvait un appareil en cuivre jaune que nous aurons
-suffisamment décrit en disant qu’il servait de support à un perroquet,
-qui s’y tenait perché avec le sérieux et la gravité propre à ces
-petits animaux en observant tout ce qui se passait autour de lui.
-La physionomie railleuse et dure des perroquets, leur plumage vert,
-l’incarnat de leur tête, leurs pattes jaunes et enfin les rauques
-paroles qu’ils ont l’habitude de prononcer d’un ton burlesque, leur
-donnent un aspect sérieux et ridicule qui est à la fois étrange et
-repoussant. Ils ont je ne sais quoi de la roide tenue des diplomates,
-paraissent quelquefois plaisants et ressemblent le plus souvent
-à certains hommes infatués d’eux-mêmes qui, en voulant paraître
-supérieurs aux autres, tournent à la caricature.</p>
-
-<p>Le Penitenciario était grand ami du perroquet. Lorsqu’il eut laissé
-la señora et Rosario causer avec <span class="pagenum" id="Page_50">50</span> le voyageur, il s’approcha de
-l’animal par lequel il se laissa complaisamment mordiller l’index, et
-lui dit:</p>
-
-<p>—Fripon, pendard, pourquoi ne parles-tu pas? Si tu n’étais pas
-charlatan, remplirais-tu ton rôle? Le monde des hommes, comme celui des
-oiseaux, est plein de charlatans.</p>
-
-<p>Plongeant ensuite sa vénérable main dans un petit vase de terre qui se
-trouvait à sa portée, il en retira quelques pois chiches qu’il donna
-à manger au perroquet. L’animal se mit alors à crier à tue-tête, en
-demandant du chocolat, et ses cris détournèrent les deux dames et le
-gentilhomme d’un entretien qui, sans doute, n’avait pas une bien grande
-importance.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_51">51</span></p>
-
- <h2 id="ch_6">VI.<br /><br />
- OU L’ON VOIT QUE LA MÉSINTELLIGENCE PEUT SURGIR AU MOMENT OU L’ON S’Y
- ATTEND LE MOINS.</h2>
-</div>
-
-<p>Le señor D. Cayetano Polentinos, beau-frère de doña Perfecta, entra
-soudain, les bras ouverts, en s’écriant:</p>
-
-<p>—Venez donc, venez donc, mon cher señor don José.</p>
-
-<p>Ils s’embrassèrent cordialement. D. Cayetano et Pepe se connaissaient
-de longue date, par la raison que l’éminent érudit et bibliophile
-émérite accourait à Madrid chaque fois qu’on y annonçait la vente aux
-enchères de livres provenant de la succession de quelque bibliomane. Il
-était grand et mince, entre deux âges, mais vieilli par les soucis et
-par de studieuses veilles; il s’exprimait avec une correction étudiée
-qui lui seyait à merveille, et parfois était aimable et tendre avec
-affectation.</p>
-
-<p>A propos de sa vaste érudition, que pourrait-on dire, sinon qu’elle
-était un vrai prodige? Son nom <span class="pagenum" id="Page_52">52</span> n’était prononcé à Madrid qu’avec
-respect, et s’il eût habité la capitale, D. Cayetano aurait, en dépit
-de sa modestie, fait partie de toutes les académies présentes ou
-futures. Mais il ne soupirait qu’après la solitude, et la place, que
-dans l’esprit de certains autres, occupe la vanité, était remplie
-chez lui par la pure passion des livres, par l’amour de l’étude et du
-recueillement, sans autre objectif que les livres et l’étude.</p>
-
-<p>Il avait formé à Orbajosa, une des plus riches bibliothèques qui
-fussent dans toute l’Espagne, et il y passait de longues heures de jour
-et de nuit, compilant, classant, prenant des notes, et thésaurisant
-des matériaux précieux de toute sorte, ou peut-être même, élaborant
-quelqu’œuvre extraordinaire et originale digne d’une si vaste
-intelligence.</p>
-
-<p>Ses mœurs étaient patriarcales; il mangeait peu, buvait moins encore,
-et ses uniques folies consistaient dans quelques collations aux
-Alamillos en des jours mémorables, et dans des visites journalières
-à un lieu appelé Mundogrande, où venaient peu à peu exhumés de la
-poussière de vingt siècles, en même temps que des médailles romaines,
-des fragments de chapiteaux, des socles étranges d’une architecture
-inconnue ou des vases et des <i>cubilaria</i> d’un prix inestimable.</p>
-
-<p>Don Cayetano et doña Perfecta vivaient dans une si complète harmonie
-que la paix du paradis ne lui était pas comparable. Ils ne s’étaient
-jamais querellés. <span class="pagenum" id="Page_53">53</span> Il est vrai qu’il ne se mêlait en aucune façon
-des affaires de la maison, et qu’elle ne s’occupait de la bibliothèque
-que pour la faire balayer et épousseter chaque samedi, en respectant,
-avec une religieuse admiration, les livres et papiers étalés sur la
-table ou sur d’autres meubles.</p>
-
-<p>Après les compliments d’usage, don Cayetano dit:</p>
-
-<p>—J’ai examiné le contenu de la caisse. Je regrette vivement, que
-vous ne m’ayez pas apporté l’édition de 1527. Il faudra que je fasse
-moi-même un voyage à Madrid... Comptez-vous rester ici longtemps? Ce ne
-sera jamais trop, mon cher Pepe. Combien je me réjouis de vous y voir!
-Nous allons, à nous deux, mettre en ordre une partie de ma bibliothèque
-et dresser la liste des écrivains de la Gineta. Ce n’est pas tous les
-jours qu’on peut avoir sous la main un homme de votre mérite. Vous
-verrez ma bibliothèque. Vous pourrez vous y donner des indigestions
-de lecture. Tout est à votre disposition... Vous y trouverez des
-merveilles, de vraies merveilles, des trésors inestimables, des raretés
-que seul je possède, oui, moi seul... Mais il me semble que l’heure
-du dîner a déjà sonné, n’est-il pas vrai, José? N’est-il pas vrai,
-Perfecta? N’est-il pas vrai, Rosarito? N’est-il pas vrai, seigneur don
-Inocencio?... Vous êtes aujourd’hui deux fois Penitenciario: je dis
-cela parce que vous allez faire pénitence avec nous...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_54">54</span></p>
-
-<p>L’ecclésiastique s’inclina et sourit en signe de sympathique
-acquiescement. Le repas fut cordial. Comme c’est l’usage dans les
-dîners de petits endroits, la surabondance du contenu de chaque plat
-tenait lieu de la variété des mets: il y avait de quoi rassasier deux
-fois plus de personnes qu’il ne s’en trouvait là. La conversation
-glissa d’un sujet à un autre.</p>
-
-<p>—Il faut que vous visitiez le plus tôt possible notre cathédrale—dit
-le chanoine. Il en est peu qui puissent lui être comparées, señor D.
-José!... Il est vrai que vous, qui, à l’étranger, avez vu tant de
-merveilles, vous ne trouverez peut-être rien de bien remarquable dans
-cette vieille église... Mais à nous, pauvres simples gens d’Orbajosa,
-elle paraît divine. Maître Lopez de Berganza, qui en fut chanoine,
-la nommait au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle <i xml:lang="la" lang="la">pulchra augustina</i>... Il
-se peut, cependant, qu’elle n’ait aucun mérite pour des hommes aussi
-savants que vous, et qu’ils lui préfèrent la charpente en fer d’une
-halle quelconque.</p>
-
-<p>Le langage railleur du sarcastique Penitenciario déplaisait de plus en
-plus à Pepe Rey; mais bien résolu à se contenir et à dissimuler son
-ennui, il se borna à répondre évasivement. Doña Perfecta, prenant à son
-tour la parole, dit en plaisantant:</p>
-
-<p>—Prends garde, Pepito; je te préviens que nous nous brouillerons si tu
-parles mal de notre sainte église. Tu es un savant, un homme éminent
-au courant de tout; mais si tu parviens à découvrir que <span class="pagenum" id="Page_55">55</span> ce grand
-édifice n’est pas la huitième merveille du monde, garde pour toi-même
-ta découverte, et ne viens pas nous traiter de niais.</p>
-
-<p>—Je suis loin de croire que cet édifice n’est pas beau,—répondit
-Pepe.—Le peu que j’ai vu de son extérieur m’a paru au contraire d’une
-beauté imposante. Du reste, ma tante, il n’y a pas lieu de s’effrayer à
-ce sujet, car je ne suis rien moins que savant.</p>
-
-<p>—Tout doux!—dit l’ecclésiastique en étendant la main et laissant
-sa bouche fatiguée de mâcher prendre avant de parler un instant de
-répit.—Je vous arrête là. Ne venez pas ici faire le modeste, señor D.
-José, car nous savons suffisamment tout ce que vous valez, la renommée
-dont vous jouissez et le rôle important qu’il vous sera facile de jouer
-partout où vous voudrez vous présenter. Des hommes tels que vous ne
-se rencontrent pas tous les jours. Mais après avoir ainsi loué vos
-talents...</p>
-
-<p>Il s’interrompit pour avaler une bouchée; dès que celle-ci eut laissé à
-la voix le passage libre, il poursuivit en ces termes:</p>
-
-<p>—Après avoir ainsi loué vos talents, qu’il me soit permis d’exprimer
-une autre opinion avec toute la franchise propre à mon caractère. Oui,
-señor D. José, oui señor D. Cayetano, oui, ma chère señora et vous, ma
-chère enfant, la science, telle que l’acquièrent et l’enseignent les
-modernes, est la mort du sentiment et des douces illusions. Avec <span class="pagenum" id="Page_56">56</span>
-elle s’éteint la vie de l’esprit; tout se réduit à des règles fixes,
-et les sublimes enchantements de la nature eux-mêmes disparaissent.
-Avec elle meurent la foi dans l’âme et le merveilleux dans les arts.
-La science dit que tout est mensonge et elle prétend tout réduire
-en formules algébriques, non seulement <i>maria ac terras</i> où
-nous vivons, mais aussi <i xml:lang="la" lang="la">cœlumque profondum</i> où habite Dieu.
-Les admirables intuitions de l’âme, ses mystiques ravissements,
-l’inspiration même des poètes, mensonge que tout cela. Le cœur est une
-éponge, le cerveau une boîte à vers.</p>
-
-<p>Tout le monde se mit à rire pendant qu’il ingurgitait un verre de vin.</p>
-
-<p>—Voyons, nierez-vous, señor D. José—ajouta le prêtre—que la science,
-telle qu’on l’apprend et qu’on l’enseigne aujourd’hui, doit forcément
-aboutir à faire du monde et du genre humain, une grande machine?</p>
-
-<p>—C’est selon, se prit à dire D. Cayetano. Il y a en toutes choses, du
-pour et du contre.</p>
-
-<p>—Prenez un peu plus de salade, señor Penitenciario—dit doña Perfecta.
-Elle est comme vous l’aimez, fortement épicée.</p>
-
-<p>Pepe Rey n’avait pas le moindre goût pour les discussions; il n’était
-pas pédant et n’aimait pas à faire parade d’érudition, surtout dans une
-société où se trouvaient des dames, ou dans des réunions intimes; mais
-la persistance de l’agressive verbosité <span class="pagenum" id="Page_57">57</span> du chanoine, méritait, à
-son avis, une verte réplique. Il pensa qu’il serait maladroit, pour
-lui donner une leçon, d’exposer des idées ayant une certaine analogie
-avec les siennes, parce qu’il pourrait s’en prévaloir, et résolut de
-manifester les opinions qui, étant le plus en contradiction avec celles
-du Penitenciario, étaient le plus capables de le mortifier.</p>
-
-<p>—Ah! tu veux te moquer de moi,—se dit-il;—eh bien, je vais te rendre
-la monnaie de ta pièce.</p>
-
-<p>Et il ajouta aussitôt à haute voix:</p>
-
-<p>—Ce que le señor Penitenciario vient de dire en plaisantant est
-parfaitement vrai. Mais, est-ce notre faute si la science démolit
-brutalement un jour ou l’autre les vaines idoles, la superstition, les
-sophismes, les mille mensonges du passé, dont quelques-uns ont de la
-grandeur tandis que les autres ne sont que ridicules, car l’univers
-contient toute sorte de choses? Le monde des illusions qui est comme
-un monde superposé à l’autre, s’écroule avec fracas. Le mysticisme en
-religion, la routine dans la science, le convenu dans les arts, tombent
-comme tombèrent les dieux du paganisme, au bruit des éclats de rire de
-la foule. Adieu les songes trompeurs, le genre humain s’éveille et ses
-yeux contemplent la réalité. Le vain sentimentalisme, le mysticisme,
-la fièvre, l’hallucination, le délire disparaissent, et l’esprit, hier
-malade, aujourd’hui <span class="pagenum" id="Page_58">58</span> plein de vigueur jouit avec une joie indicible
-de la juste appréciation des choses. L’imagination, cette terrible
-folle, qui était la maîtresse du logis en devient la servante...
-Tournez vos regards de tous côtés, señor Penitenciario, et vous verrez
-quel admirable ensemble de réalités s’est substitué à la fable. Le ciel
-n’est plus une voûte, les étoiles ne sont plus des flambeaux, la lune
-n’est plus une chasseresse errante, mais un globe opaque, le soleil
-n’est pas un cocher vagabond élégamment paré, mais un embrasement fixe.
-Les syrtes ne sont plus de fabuleuses divinités, mais des écueils, les
-sirènes sont des phoques, et dans l’ordre des personnes, Mercure est un
-Manzanedo; Mars est un vieillard sans barbe, comme le comte de Moltke;
-Nestor peut être un petit homme qui s’appelle M. Thiers. Orphée est
-Verdi; Vulcain est Krupp; Apollon est un poète quelconque. Cela ne vous
-suffit-il pas? Eh! bien, Jupiter, un dieu qu’on enverrait au bagne s’il
-vivait de notre temps, ne lance pas la foudre, mais la foudre tombe
-quand il plaît à l’électricité. Il n’y a pas de Parnasse, il n’y a pas
-d’Olympe, il n’y a pas de Styx, et il n’existe pas d’autres Champs
-Elysées que ceux de Paris. Il n’y a pas d’autre descente aux Enfers
-que celles de la géologie, et ce voyageur affirme à son retour qu’il
-n’existe pas de condamnés au centre de la terre. Il n’y a pas d’autres
-montées au ciel que celles de l’astronomie, et celle-ci prétend n’avoir
-jamais vu <span class="pagenum" id="Page_59">59</span> les six ou sept étages dont parlaient le Dante, les
-mystiques et les rêveurs du moyen âge. Elle rencontre des astres et
-des distances, des orbites, des immensités incommensurables et rien de
-plus. Il n’y a pas de fausses supputations de l’âge du monde, parce
-que la paléontologie et la préhistoire ont pu compter les dents de
-la tête de mort sur laquelle nous vivons et reconnaître sa véritable
-ancienneté. La fiction, qu’on l’appelle paganisme ou idéalisme
-chrétien, n’existe déjà plus et les visions s’évanouissent. Tous les
-miracles possibles se réduisent à ceux que je peux faire lorsque j’ai
-sous la main dans mon cabinet une pile de Bunsen, un fil conducteur et
-une aiguille aimantée. Il n’y a pas d’autres multiplications de pains
-et de poissons que celles réalisées par l’industrie avec ses moules
-et ses machines, et celles de l’imprimerie qui imite la nature en
-tirant d’un seul type des millions d’exemplaires. En résumé, mon cher
-chanoine, les choses se sont arrangées de façon à faire cesser toutes
-les absurdités, tous les mensonges, les illusions, les rêves, les
-sensibilités et les préoccupations qui troublent l’esprit de l’homme.
-Félicitons-nous de ce résultat.</p>
-
-<p>Lorsqu’il acheva de parler, un sourire se jouait sur les lèvres de
-l’ecclésiastique dont les yeux avaient pris un éclat extraordinaire. D.
-Cayetano s’occupait à donner toutes sortes de formes ou rhomboïdales
-ou prismatiques à une petite boulette <span class="pagenum" id="Page_60">60</span> de pain. Mais doña Perfecta
-était pâle et fixait avec persistance sur le chanoine son regard
-observateur. Stupéfaite, Rosarito contemplait son cousin. Celui-ci se
-penchant vers elle à la dérobée, lui dit à voix basse:</p>
-
-<p>—Ne te préoccupe pas, ma chérie. Je n’ai dit tout cela que pour faire
-enrager le chanoine.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_61">61</span></p>
-
- <h2 id="ch_7">VII.<br /><br />
- LA MÉSINTELLIGENCE AUGMENTE.</h2>
-</div>
-
-<p>—Tu crois peut-être—dit doña Perfecta avec un certain orgueil—que le
-señor D. Inocencio va rester bouche close, faute d’être en mesure de te
-répondre de point en point.</p>
-
-<p>—Oh! non!—s’écria le chanoine en arquant les sourcils,—je ne
-mesurerai pas mes faibles forces avec un adversaire si vaillant
-et si bien armé. Le señor D. José sait tout, c’est-à-dire, a à sa
-disposition tout l’arsenal des sciences exactes. Je sais bien que la
-doctrine qu’il soutient est fausse, mais je n’ai ni assez de talent,
-ni assez d’éloquence pour le combattre. J’emploierais, moi, les armes
-du sentiment, j’emploierais les arguments théologiques tirés de la
-révélation, de la foi, de la parole divine; mais, hélas! le señor D.
-José qui est un savant éminent, se moquerait de la théologie, de la
-foi, de la révélation, des saints prophètes, de l’Evangile... Un pauvre
-prêtre ignorant, un malheureux qui ne sait <span class="pagenum" id="Page_62">62</span> ni les mathématiques ni
-la philosophie allemande où il est question du <i>moi</i> et du <i>non
-moi</i>, un pauvre professeur qui ne connaît que la science de Dieu et
-quelques poètes latins, ne peut entrer en lutte avec de pareils maîtres.</p>
-
-<p>Pepe Rey partit d’un franc éclat de rire.</p>
-
-<p>—Je vois—dit-il,—que le señor D. Inocencio a pris au sérieux ce que
-je viens de dire. Allons, mon cher chanoine, rengainons nos arguments,
-et que tout soit fini par là. Je suis certain que mes véritables
-idées ne sont pas si en désaccord que cela avec les vôtres. Vous
-êtes un homme instruit et raisonnable. L’ignorant, ici, c’est moi.
-Pardonnez-moi tous, si j’ai voulu plaisanter un peu, c’est dans mon
-caractère.</p>
-
-<p>—Merci,—répondit le prêtre visiblement contrarié. Pensez-vous vous
-en tirer ainsi? Je sais, moi, et nous savons tous très bien, que les
-idées que vous avez exposées sont vos propres idées. Il n’en pourrait
-être autrement. Vous êtes un enfant du siècle. On ne saurait nier que
-vous avez une intelligence prodigieuse, véritablement prodigieuse.
-Tandis que vous parliez, je l’avoue ingénument, je ne pouvais, tout
-en déplorant dans mon âme la fausseté de votre doctrine, m’empêcher
-d’admirer le choix de vos expressions, votre prodigieuse éloquence, la
-merveilleuse méthode de vos arguments... Quelle intelligence, señora
-doña Perfecta, que celle de votre jeune neveu! Lorsque, pendant mon
-séjour à <span class="pagenum" id="Page_63">63</span> Madrid, on me conduisit à l’Athénée, je confesse que
-je tombais des nues en voyant de quel étonnant génie Dieu a doté les
-protestants et les athées.</p>
-
-<p>—Sr. D. Inocencio—dit doña Perfecta en regardant alternativement son
-neveu et son ami,—je crois qu’en jugeant ce jeune homme vous dépassez
-les bornes de la bienveillance... Ne te fâche pas, Pepe, tu es libre
-de ne pas tenir compte de ce que je dis, car je ne suis pas savante et
-n’entends rien ni à la philosophie ni à la théologie; mais il me semble
-que le señor D. Inocencio vient de faire preuve de grande modestie et
-de charité chrétienne en refusant de t’accabler comme, s’il eût voulu,
-il aurait pu le faire...</p>
-
-<p>—Señora, pour l’amour de Dieu!—s’écria l’ecclésiastique.</p>
-
-<p>—Vous m’en voyez ravi,—répondit Pepe en souriant.</p>
-
-<p>—Il est ainsi fait,—ajouta la señora.—Toujours plein d’humilité...
-Et cependant il sait plus de choses que les sept docteurs réunis. Ah!
-señor D. Inocencio, comme il vous sied bien le nom que vous portez!
-Mais ne venez pas ici faire inopportunément le modeste. Puisque mon
-neveu n’a pas de prétentions... puisqu’il ne sait que ce qu’on lui a
-enseigné... et puisque ce qu’on lui a enseigné est faux, est-il rien
-qui pût lui être plus agréable que d’être instruit par vous, et par
-vous arraché à l’enfer de ses mensongères doctrines?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_64">64</span></p>
-
-<p>—Justement, je ne désire qu’une chose, c’est que le Sr. Penitenciario
-m’arrache... murmura Pepe, comprenant qu’il avait, sans le vouloir, mis
-la tête dans le guêpier.</p>
-
-<p>—Je suis un pauvre prêtre qui ne sait pas autre chose que ce qu’on
-apprenait autrefois—répondit D. Inocencio. Je reconnais l’immense
-valeur, au point de vue de la science mondaine, du Sr. D. José et en
-présence d’un si brillant oracle, je me tais et m’humilie.</p>
-
-<p>Ce disant le chanoine croisa ses mains sur sa poitrine, en inclinant la
-tête. Pepe Rey était un tant soit peu déconcerté par la tournure que sa
-tante venait de donner à cette vaine discussion à laquelle il n’avait
-plaisamment pris part que pour échauffer un peu la conversation. Il
-crut prudent d’y mettre fin, et, dans ce but, adressa une question au
-Sr. D. Cayetano au moment même où sortant de l’assoupissement qui,
-après le repas, s’emparait de lui, celui-ci offrait à ses commensaux
-les indispensables «palillos»<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a> fichés dans le corps d’un dindon de
-porcelaine qui faisait la roue.</p>
-
-<p>—Hier, j’ai découvert une main saisissant l’anse d’une amphore sur
-laquelle se trouvent de nombreux caractères hiératiques. Je vous la
-montrerai—dit D. Cayetano, heureux d’entamer un de ses thèmes favoris.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_65">65</span></p>
-
-<p>—Je suppose que le señor de Rey est aussi très expert en matière
-d’archéologie—avança le chanoine, qui, toujours implacable, courait
-après sa victime et la poursuivait jusque dans son plus caché refuge.</p>
-
-<p>—Indubitablement, ajouta doña Perfecta.—Que pourraient ignorer les
-étonnants jeunes gens d’aujourd’hui. Ils possèdent toutes les sciences
-sur le bout du doigt. Les universités et les académies les instruisent
-de tout en un clin d’œil par la délivrance d’un brevet de capacité.</p>
-
-<p>—Oh! ceci est injuste,—répondit le chanoine en remarquant la pénible
-impression que reflétait la physionomie de l’ingénieur.</p>
-
-<p>—Ma tante a raison,—affirma Pepe.—Nous apprenons aujourd’hui un peu
-de tout, et nous sortons des écoles ne possédant que les éléments de
-plusieurs sciences.</p>
-
-<p>—Je disais,—ajouta le prêtre que vous devez être un grand archéologue.</p>
-
-<p>—Je ne sais pas un mot de cette science-là, répliqua le jeune homme.
-Les ruines ne sont que des ruines et je n’ai jamais aimé à me couvrir
-de leur poussière.</p>
-
-<p>D. Cayetano fit une grimace très expressive.</p>
-
-<p>—Cela ne veut pas dire que je condamne l’archéologie—reprit vivement
-le neveu de doña Perfecta, en remarquant qu’il ne prononçait pas une
-parole qui ne blessât quelqu’un. Je sais très <span class="pagenum" id="Page_66">66</span> bien que de cette
-poussière surgit l’histoire. Ces études sont fort intéressantes et très
-utiles.</p>
-
-<p>—Vous avez sans doute plus de goût pour la controverse, dit le
-Penitenciario en introduisant un palillo dans sa dernière molaire. Il
-me vient une excellente idée, Sr. D. José. Vous devriez vous faire
-avocat.</p>
-
-<p>—J’abhorre cette profession—répliqua Pepe Rey.—Je connais des
-avocats très respectables, entre autres mon père qui est le meilleur
-des hommes. Mais, quelque excellent que puisse être un pareil exemple,
-je ne me serais de ma vie décidé à exercer une profession qui consiste
-à défendre, en toute question, aussi bien le pour que le contre. Je ne
-sache pas qu’il y ait de plus grande aberration, de pire préoccupation
-ou de pareil aveuglement pour les familles que de pousser les jeunes
-gens à se faire avocats. La principale et la plus terrible plaie
-de l’Espagne est cette multitude de jeunes clercs dont l’existence
-nécessite une fabuleuse quantité de procès. Les débats se multiplient
-en proportion du nombre des individus qui les suscitent. Il y a plus,
-beaucoup d’entre eux restent inoccupés et, comme un avocat ne peut ni
-prendre la charrue ni se faire tisserand, ils concourent à former ce
-brillant escadron de désœuvrés pleins de prétentions qui poussent à la
-multiplication des emplois, troublent la politique, agitent l’opinion
-publique et font naître les révolutions. Il faut bien <span class="pagenum" id="Page_67">67</span> qu’ils se
-procurent d’une façon ou d’une autre des moyens d’existence. Ah! le
-malheur serait encore plus grand s’il y avait pour tous des procès à
-plaider.</p>
-
-<p>—Pepe, pour l’amour de Dieu, prends garde à tes paroles—lui dit avec
-sévérité doña Perfecta.—Mais pardonnez-lui, señor D. Inocencio...
-il ignore que vous avez un neveu qui, bien qu’à peine sorti de
-l’Université, est déjà un avocat des plus distingués.</p>
-
-<p>—Je parle en termes généraux, répliqua Pepe avec fermeté. Étant
-le fils d’un avocat illustre, je ne puis méconnaître que quelques
-personnes exercent cette noble profession avec un véritable honneur.</p>
-
-<p>—Non... mon neveu est encore un enfant—dit le chanoine d’un ton
-d’humilité affectée.—Dieu me préserve d’affirmer qu’il est un prodige
-de savoir, comme l’est le Sr. de Rey. Avec le temps, peut-être... Son
-éloquence n’est ni brillante ni persuasive. Par exemple, il a des
-principes solides et le jugement sain; ce qu’il sait, il ne le sait pas
-à demi. Il ne connaît ni les fausses subtilités ni les vaines paroles...</p>
-
-<p>Pepe Rey paraissait de plus en plus inquiet. La pensée, qu’en dépit de
-son bon vouloir, ses idées étaient en contradiction avec celles des
-amis de sa tante l’affligeait, et il prit la résolution de se taire,
-dans la crainte que D. Inocencio et lui ne finissent par se jeter les
-assiettes à la tête. La clochette de <span class="pagenum" id="Page_68">68</span> la cathédrale appelant les
-chanoines à remplir dans le chœur leurs importantes fonctions, le tira
-heureusement d’une si pénible situation. Le vénérable ecclésiastique,
-se levant et prenant congé de tous, se montra vis-à-vis de Pepe
-aussi bienveillant et aussi aimable que si la plus étroite amitié
-les avait depuis longtemps unis. Il lui offrit ses services en tout
-ce qui pourrait lui être agréable, puis lui promit de le présenter à
-son neveu qui lui servirait de guide pour visiter le pays et daigna
-même, lorsqu’il sortit, lui faire les plus tendres démonstrations en
-lui frappant amicalement sur l’épaule. Pepe accueillit avec joie ces
-marques de réconciliation,—mais n’en vit pas moins le ciel s’ouvrir
-lorsque le prêtre quitta la salle à manger et la maison.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_69">69</span></p>
-
- <h2 id="ch_8">VIII.<br /><br />
- EN TOUTE HATE.</h2>
-</div>
-
-<p>Quelques instants plus tard, la scène avait complètement changé.
-Trouvant le délassement de ses sublimes travaux dans le sommeil qui
-s’était emparé de lui, D. Cayetano était mollement étendu dans un
-fauteuil de la salle à manger. Doña Perfecta vaquait dans la maison
-à ses occupations. S’asseyant contre l’une des portes vitrées qui
-donnaient sur le jardin, Rosarito fixa les yeux sur son cousin, et par
-leur intermédiaire sembla lui adresser cette muette prière:</p>
-
-<p>—Viens t’asseoir près de moi, et fais-moi part de tout ce que tu as à
-me dire.</p>
-
-<p>Tout mathématicien qu’il était, Pepe Rey comprit.</p>
-
-<p>—Ma chère cousine, dit-il, combien tu dois être aujourd’hui ennuyée de
-nos discussions! Dieu sait que ce n’est pas pour mon plaisir que j’ai
-fait le pédant, comme tu l’as vu; mais c’est la faute du <span class="pagenum" id="Page_70">70</span> señor
-Penitenciario... Sais-tu qu’il me paraît singulier, ce prêtre-là?..</p>
-
-<p>—C’est un homme excellent!—répondit Rosarito, ne cachant pas la joie
-qu’elle éprouvait à se trouver en mesure de donner à son cousin toutes
-les explications qu’il pourrait désirer.</p>
-
-<p>—Oh! oui, excellent. Cela se voit.</p>
-
-<p>—Lorsque tu l’auras fréquenté, tu verras...</p>
-
-<p>—Que c’est un homme inestimable. Enfin, il suffit qu’il soit ton ami
-et celui de ta mère pour qu’il soit aussi le mien,—affirma le jeune
-homme. Et vient-il souvent ici?</p>
-
-<p>—Tous les jours. Il nous tient beaucoup compagnie—répondit ingénument
-Rosarito.—Combien il est aimable et bon! Et comme il m’aime!</p>
-
-<p>—Allons, il finira par m’aller ce señor-là.</p>
-
-<p>—Il vient aussi le soir jouer au tresillo<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>—ajouta la jeune
-fille,—car il faut te dire qu’à la tombée de la nuit se réunissent
-ici plusieurs personnes: le juge du tribunal de première instance, le
-procureur du roi, le doyen, le secrétaire de l’évêque, l’alcade, le
-receveur des contributions, le neveu de D. Inocencio...</p>
-
-<p>—Ah! Jacintito, l’avocat.</p>
-
-<p>—Lui-même. C’est un pauvre garçon bon comme le bon pain. Son oncle
-l’adore. Depuis qu’il est sorti de l’Université avec son diplôme de
-docteur... car il <span class="pagenum" id="Page_71">71</span> a été reçu docteur dans deux ou trois facultés,
-et avec mention encore... sais-tu?... depuis lors, dis-je, son oncle
-l’amène très souvent ici. Maman l’aime beaucoup... C’est un jeune homme
-très rangé. Il se retire de bonne heure avec son oncle; jamais il ne
-va passer ses soirées au Casino<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>; il n’est ni joueur, ni dépensier
-et il travaille dans l’étude de M<sup>e</sup> Lorenzo Ruiz, qui est le premier
-avocat d’Orbajosa. On prétend qu’il deviendra un éloquent défenseur.</p>
-
-<p>—Son oncle n’avait pas tort d’en faire l’éloge, dit Pepe. Je regrette
-d’avoir parlé des avocats comme je l’ai fait... N’est-ce pas, ma chère
-cousine, que j’ai été inconvenant?</p>
-
-<p>—Allons donc, il me paraît que tu avais parfaitement raison.</p>
-
-<p>—Mais là, vrai, n’ai-je pas été un peu...</p>
-
-<p>—Non, non.</p>
-
-<p>—De quel poids tu me soulages! Il est vrai que, sans trop savoir
-pourquoi, je me trouve sans cesse en contradiction avec ce vénérable
-prêtre. Je le regrette infiniment.</p>
-
-<p>—Ce que je crois—dit Rosarito en fixant sur lui des yeux pleins de
-tendresse—c’est que tu n’es pas fait pour nous.</p>
-
-<p>—Que veux-tu dire?</p>
-
-<p>—Je ne sais si je m’explique bien, mon cher <span class="pagenum" id="Page_72">72</span> cousin. Mais je
-veux dire qu’il me paraît difficile que tu puisses t’habituer à la
-conversation et aux idées des habitants d’Orbajosa. Il me semble...
-c’est une simple supposition.</p>
-
-<p>—Eh! bien, non! Je crois que tu te trompes.</p>
-
-<p>—Tu viens d’ailleurs, tu sors d’un autre monde, plus intelligent,
-plus savant, où les gens ont d’autres manières, une conversation
-spirituelle, et une figure... Il se peut que je ne m’exprime pas bien.
-Je veux dire que tu as l’habitude de vivre dans une société choisie; tu
-sais beaucoup de choses... Il n’y a pas ici ce qu’il te faut. Il n’y a
-ici ni science, ni bon ton. Tout y est simplicité, Pepe. Il me semble
-que tu t’y ennuieras, que tu t’y ennuieras beaucoup et qu’enfin tu nous
-quitteras.</p>
-
-<p>La tristesse, qui était le caractère habituel de la physionomie
-de Rosarito, devint si grande que Pepe Rey en fut profondément
-impressionné.</p>
-
-<p>—Tu es dans l’erreur, ma chère cousine. Non seulement, je n’ai pas la
-pensée que tu me supposes, mais ni mon caractère ni mes idées ne sont
-en contradiction avec le caractère et les idées des personnes qui se
-trouvent ici. Supposons pourtant un moment qu’ils le fussent...</p>
-
-<p>—Soit, supposons-le...</p>
-
-<p>—Eh! bien, j’ai la ferme conviction qu’entre toi et moi, entre nous
-deux, ma chère Rosarito, il y aura toujours entente parfaite. Là-dessus
-je ne peux me tromper. Mon cœur me dit que je ne me trompe pas.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_73">73</span></p>
-
-<p>Rosarito rougit jusqu’au blanc des yeux; mais s’efforçant de chasser sa
-rougeur, en souriant et regardant de côté et d’autre, elle dit:</p>
-
-<p>—Ne te moque pas de moi. Si tu prétends faire entendre par là que je
-trouve toujours bien ce que tu dis, eh bien, tu as raison.</p>
-
-<p>—Rosarito! s’écria le jeune homme,—du moment que je t’ai vue, mon âme
-a été inondée de joie... et j’ai, en même temps, éprouvé un regret,—le
-regret de n’être pas venu plus tôt à Orbajosa.</p>
-
-<p>—Voilà, par exemple, ce que je ne crois pas—dit-elle avec un
-enjouement affecté pour dissimuler son émotion.—Si vite que cela?...
-Ne dis donc pas de fadaises... Vois, Pepe, je ne suis qu’une
-villageoise, je ne sais parler que de choses banales; je ne sais pas un
-mot de français, je ne sais pas me vêtir avec élégance; je sais à peine
-toucher du piano; je...</p>
-
-<p>—Oh! Rosario!—s’écria vivement le jeune homme. Je doutais que tu
-fusses parfaite; maintenant, j’ai la conviction que tu l’es.</p>
-
-<p>La mère entra sur ces entrefaites. Rosarito, qui n’avait rien à
-répondre aux dernières paroles de son cousin, comprit qu’il était
-pourtant nécessaire de ne pas rester bouche close et dit en regardant
-sa mère:</p>
-
-<p>—Ah! j’avais oublié de donner à manger au perroquet.</p>
-
-<p>—Ne te préoccupe pas de cela maintenant. Pourquoi restez-vous ici?...
-Conduis ton cousin faire un tour dans le jardin.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_74">74</span></p>
-
-<p>La señora souriait avec une bonté maternelle en montrant à son neveu
-l’épais bosquet qu’on apercevait derrière les vitres.</p>
-
-<p>—Allons-y, dit Pepe en se levant.</p>
-
-<p>Rosarito s’élança à travers la porte vitrée comme un oiseau rendu à la
-liberté.</p>
-
-<p>—Pepe, qui sait tant de choses et doit aussi se connaître en
-arboriculture—affirma doña Perfecta,—t’apprendra comment se font les
-greffes. Voyons ce qu’il pensera des jeunes poiriers que nous allons
-transplanter.</p>
-
-<p>—Viens, viens—cria Rosario, du dehors.</p>
-
-<p>Elle appelait son cousin avec impatience. Ils disparurent tous les deux
-entre le feuillage. Lorsque doña Perfecta les eut vus s’éloigner, elle
-s’occupa du perroquet, et d’un air soucieux dit à voix très basse en
-lui donnant de quoi manger:</p>
-
-<p>—Combien il est peu affectueux! Il n’a même pas caressé ce pauvre
-petit animal.</p>
-
-<p>Puis, elle ajouta à haute voix, croyant que son beau-frère pouvait
-l’entendre:</p>
-
-<p>—Cayetano, que penses-tu du neveu? Cayetano!</p>
-
-<p>Un sourd grognement indiqua que l’antiquaire revenait à la vie de notre
-pauvre monde.</p>
-
-<p>—Cayetano.....</p>
-
-<p>—Voilà..... voilà...—murmura le savant d’une voix à peine
-articulée;—ce jeune caballero soutiendra sans doute l’opinion erronée
-que les statues de <span class="pagenum" id="Page_75">75</span> Mundogrande proviennent de la première
-immigration phénicienne. Je le convaincrai...</p>
-
-<p>—Mais, Cayetano...</p>
-
-<p>—Mais, Perfecta..... Allons, tu vas encore soutenir que j’ai dormi?</p>
-
-<p>—Non, certes, comment pourrais-je soutenir une pareille absurdité!...
-Mais tu ne me dis pas ce que tu penses de ce jeune homme?</p>
-
-<p>D. Cayetano mit la main devant sa bouche, afin de bâiller plus à son
-aise, après quoi, il entama avec la señora une longue conversation.</p>
-
-<p>Les personnes qui nous ont transmis les notes nécessaires à la
-composition de cette histoire passent sous silence ce dialogue, sans
-doute parce qu’elles n’en eurent pas connaissance. Quant à ce que
-se dirent ce soir-là dans le jardin l’ingénieur et Rosarito, il est
-évident qu’il est inutile de le rapporter.</p>
-
-<p>Nous ne pouvons taire de même, parce qu’elles ont une extrême
-importance, les choses qui se passèrent dans la soirée du jour suivant.
-Après avoir parcouru diverses parties du jardin, le cousin et la
-cousine, à une heure assez avancée, se trouvaient seuls, occupés
-réciproquement l’un de l’autre et n’ayant d’âme et de sens que pour se
-voir et pour s’entendre.</p>
-
-<p>—Pepe—disait Rosario—tout ce que tu viens de me dire est une
-plaisanterie, un refrain comme vous autres, hommes d’esprit, vous savez
-en forger... <span class="pagenum" id="Page_76">76</span> Et tu penses qu’en ma qualité de villageoise, je
-crois tout ce que l’on me dit.</p>
-
-<p>—Si tu me connaissais comme je crois te connaître, tu saurais que
-je ne dis jamais que ce que je pense. Mais laissons-là les vaines
-subtilités et les sentimentales niaiseries qui ne servent qu’à fausser
-les sentiments. Je ne parlerai pas avec toi d’autre langage que celui
-de la vérité. Es-tu par hasard une demoiselle que j’ai rencontrée à la
-promenade ou dans une soirée et avec laquelle j’espère passer quelques
-moments agréables? Non. Tu es ma cousine, tu es quelque chose de
-plus..... Rosario, établissons tout de suite la situation et parlons
-franc. Je suis venu ici pour me marier avec toi.</p>
-
-<p>Rosario sentit son visage s’enflammer et son cœur battre à rompre sa
-poitrine.</p>
-
-<p>—Ecoute, ma chère cousine,—ajouta le jeune homme, je te jure que si
-tu ne m’avais pas plu, je serais déjà loin d’ici. Quelques ménagements
-qu’eussent pu m’imposer la politesse et les convenances, il m’aurait
-été difficile de dissimuler ma désillusion. Je suis ainsi fait.</p>
-
-<p>—Mais tu viens à peine d’arriver,—dit laconiquement Rosario en
-s’efforçant de sourire.</p>
-
-<p>—Je viens d’arriver et je sais déjà tout ce que je voulais savoir:
-je sais que je t’aime, et que tu es la femme que depuis longtemps
-pressentait mon cœur; mon cœur qui jour et nuit me disait: «elle
-viendra, elle vient, la voilà!»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_77">77</span></p>
-
-<p>Cette phrase servit de prétexte à Rosario pour laisser s’échapper
-le sourire qui venait d’apparaître sur ses lèvres. Son âme enivrée
-s’évaporait avec délices dans une atmosphère de bonheur.</p>
-
-<p>—Tu t’ingénies à me prouver que tu n’as aucune valeur,—continua
-Pepe,—et tu es un vrai trésor. Tu as l’inappréciable privilège de
-répandre sans cesse sur tout ce qui t’entoure la divine lumière de ton
-âme. Dès qu’on te voit, dès qu’on te contemple, on ne peut s’empêcher
-de remarquer tes nobles sentiments et la pureté de ton cœur. En
-t’apercevant on a comme la vision d’une existence céleste que Dieu a
-par mégarde laissé vivre sur la terre; tu es un ange et je t’aime à en
-devenir fou.</p>
-
-<p>Pepe, en disant cela, semblait s’être acquitté d’une grave mission
-et Rosarito fut tout à coup saisie d’une si profonde émotion que,
-l’énergie de son corps ne répondant plus à celle de sa volonté et les
-forces lui manquant, elle se laissa tomber sur une pierre qui dans ces
-lieux charmants servait parfois de siège. Pepe se pencha vers elle. Il
-remarqua qu’elle fermait les yeux en cachant son front dans ses mains.
-Un instant après, la fille de doña Perfecta Polentinos, fixant sur son
-cousin ses grands yeux baignés de larmes, lui disait avec une indicible
-tendresse:</p>
-
-<p>—Je t’aimais même avant de te connaître.</p>
-
-<p>Les mains dans celles de Pepe, Rosarito se leva. <span class="pagenum" id="Page_78">78</span> Leurs silhouettes
-disparurent bientôt à travers l’épais feuillage d’une allée de
-lauriers-roses. La nuit venait, et l’ombre envahissait doucement la
-partie basse du jardin, tandis que les derniers rayons du soleil
-couchant couronnaient de lueurs changeantes la cime des plus hauts
-arbres. Dans les branches supérieures, une bruyante république
-d’oiseaux faisait un ramage assourdissant. Après avoir en tous sens
-voltigé dans la riante immensité des cieux, ils venaient tous chercher
-là le repos, et se disputaient l’un à l’autre le rameau qui devait
-abriter leur sommeil. Leur confus bavardage ressemblait tantôt à des
-reproches et à des altercations, tantôt à des railleries ou à de joyeux
-badinages. Ces fripons-là se disaient dans leur langage trillé les
-plus grosses impertinences, tout en se donnant des coups de bec et en
-agitant les ailes de la même façon que les orateurs agitent les bras
-lorsqu’ils veulent faire prendre pour des vérités les mensonges qu’ils
-débitent.</p>
-
-<p>Mais là aussi résonnaient des paroles d’amour que semblaient à cette
-heure appeler le calme et la beauté du site. Une oreille exercée aurait
-pu distinguer les suivantes:</p>
-
-<p>—Même avant de te reconnaître, je t’aimais; si tu n’étais pas venu,
-je serais morte de chagrin. Maman me donnait à lire les lettres de ton
-père, et comme elles étaient pleines d’éloges de toi, je me disais: «Ce
-jeune homme devrait être mon mari». <span class="pagenum" id="Page_79">79</span> Pendant longtemps ces lettres
-ne parlèrent nullement de notre future union, ce qui me semblait
-être un inconcevable oubli. Je ne savais que penser d’une pareille
-négligence. Chaque fois qu’il était question de toi, mon oncle Cayetano
-disait: «Il n’en existe pas des douzaines comme celui-là. La femme qui
-saura se faire aimer de lui, peut être d’avance considérée comme une
-heureuse femme....» Enfin, ton père dit ce qu’il ne pouvait s’empêcher
-de dire... oui, oui, ce qu’il ne pouvait s’empêcher de dire; car je
-l’attendais tous les jours.</p>
-
-<p>Quelques instants plus tard, la même voix ajouta avec inquiétude:</p>
-
-<p>—Quelqu’un vient derrière nous.</p>
-
-<p>Sortant de l’allée de lauriers-roses, Pepe vit s’approcher deux
-personnes; il toucha alors du doigt les feuilles d’un jeune arbuste qui
-se trouvait à sa portée, et dit à haute voix à sa compagne:</p>
-
-<p>—Il ne convient pas d’appliquer la première taille aux jeunes arbres
-comme celui-ci, avant qu’ils aient poussé toutes leurs racines. Les
-arbres nouvellement plantés n’ont pas assez de vigueur pour supporter
-cette opération. Tu sais très bien que les racines ne peuvent se former
-sans l’action des feuilles, si donc tu supprimes ces dernières...</p>
-
-<p>—Ah! Sr. D. José—s’écria le Penitenciario avec un franc éclat de
-rire, en s’approchant des deux <span class="pagenum" id="Page_80">80</span> jeunes gens et en leur faisant une
-révérence, vous donnez donc des leçons d’horticulture?</p>
-
-<div class="cpoesie">
- <div class="poem">
- <p class="noindent">Insere nunc Melibæe pyros, pone ordine vites,</p>
- </div>
-</div>
-
-<p>a dit le chantre célèbre des travaux des champs. Greffe les poiriers,
-cher Mélibée, mets en ordre les vignes... Et la santé, Sr. D. José,
-comment va-t-elle?</p>
-
-<p>L’ingénieur et le chanoine se donnèrent une poignée de main, puis ce
-dernier se retourna et montrant un tout jeune homme qui venait derrière
-lui, dit en souriant:</p>
-
-<p>—J’ai le plaisir de vous présenter mon cher Jacintillo... une bonne
-pièce... un jeune étourdi, Sr. D. José.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_81">81</span></p>
-
- <h2 id="ch_9">IX.<br /><br />
- LA MÉSINTELLIGENCE S’ACCENTUE DE PLUS EN PLUS ET MENACE DE SE CHANGER
- EN DISCORDE.</h2>
-</div>
-
-<p>Auprès de la noire soutane apparut un rose et frais visage. Jacintito
-salua notre jeune homme, non sans un certain embarras.</p>
-
-<p>C’était un de ces petits jeunes gens précoces que l’accommodante
-Université lance avant le temps au milieu des luttes du monde en leur
-faisant croire qu’ils sont hommes parce qu’ils ont un diplôme de
-docteur dans leur poche. La face agréable et grassouillette, avec des
-joues rosées comme celles d’une jeune fille et sans autre barbe au
-menton que le soyeux duvet qui la faisait pressentir, Jacinto était
-un garçon replet, de petite, très petite taille, et ne comptait pas
-beaucoup plus d’une vingtaine d’années. Dès ses plus jeunes ans son
-excellent saint homme d’oncle avait présidé à son éducation, et flanqué
-d’un pareil tuteur, le tendre arbuste, on le comprend, ne risquait
-pas de dévier en grandissant. <span class="pagenum" id="Page_82">82</span> Une morale sévère le maintenait
-constamment droit: c’était presque un écolier modèle. Ses études
-universitaires terminées avec des succès étonnants, car il n’était pas
-d’examen dans lequel il n’eût obtenu la note <i>maxima</i>, il se mit à
-travailler, et par son application et ses aptitudes pour la profession
-d’avocat fit espérer qu’il ne laisserait pas se flétrir au barreau les
-nombreux et robustes lauriers apportés de l’école.</p>
-
-<p>Parfois, il était pétulant et gai comme un enfant, d’autres fois, grave
-et sérieux comme un homme. Il est certain, il est indubitable que
-si Jacintito n’eût pas eu un petit faible ou plutôt un grand faible
-pour les jolies filles, son excellent oncle l’aurait déclaré parfait.
-Du matin au soir il ne cessait de le sermonner pour l’empêcher de
-prendre trop audacieusement son vol; cependant, ce penchant mondain
-du jouvenceau ne parvenait pas à refroidir la vive affection que
-le bon chanoine avait vouée au charmant rejeton de sa chère nièce
-Maria Remedios. Tout pour lui s’effaçait devant le petit avocat. La
-méthodique exécution des pratiques religieuses de ce prêtre exemplaire
-se relâchait même dès qu’il s’agissait d’une affaire relative à son
-précoce pupille. Cette régularité, rigoureuse et permanente comme celle
-d’un système planétaire, éprouvait des perturbations chaque fois que
-Jacintito était malade ou se trouvait obligé d’entreprendre un voyage.
-Vaine institution que le célibat des prêtres! Si le <span class="pagenum" id="Page_83">83</span> concile de
-Trente leur a interdit d’avoir des enfants, Dieu ou le démon leur
-donne des neveux afin qu’ils connaissent les douces inquiétudes de la
-paternité.</p>
-
-<p>A le juger sans parti pris, on était forcé de reconnaître que cet
-heureux garçon ne manquait pas de mérite. Son caractère était
-ordinairement enclin à la loyauté, et les nobles actions éveillaient
-en son âme une franche admiration. En ce qui concerne les facultés
-intellectuelles et la science du monde, il avait tout ce qu’il faut
-pour devenir avec le temps une notabilité comme il y en a tant en
-Espagne; il pourrait être un jour ce qu’à tout moment nous appelons
-hyperboliquement un <i>sujet distingué</i> ou <i>un homme public
-éminent</i>, personnalités qui, par suite de leur trop grande
-abondance, sont à peine appréciées à leur juste valeur. A cet âge
-encore tendre où le diplôme universitaire est comme un trait d’union
-entre la seconde enfance et la virilité, peu de jeunes gens, surtout
-lorsqu’ils ont été flattés par leurs maîtres, sont exempts d’une
-pédanterie fastidieuse qui, si elle leur donne un grand prestige auprès
-de leurs mamans, les rend forts ridicules lorsqu’ils se trouvent au
-milieu d’hommes faits et sérieux. Jacintito était affligé de ce défaut
-pourtant excusable chez lui, non seulement à cause de son jeune âge,
-mais aussi parce que son excellent oncle encourageait par d’imprudentes
-louanges cette puérile vanité.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_84">84</span></p>
-
-<p>Dès qu’ils se trouvèrent réunis, les quatre personnages continuèrent à
-se promener. Jacintito gardait le silence...</p>
-
-<p>Revenant au thème interrompu des pyros qu’il fallait greffer et des
-vitis qu’on devrait mettre en ordre, le chanoine dit:</p>
-
-<p>—Je sais déjà que le Sr. D. José est un grand agronome.</p>
-
-<p>—Loin de là, je ne sais pas un mot d’agronomie, répondit le jeune
-homme qu’agaçait cette manie de le supposer instruit dans toutes les
-sciences.</p>
-
-<p>—Oh! si, vous êtes un grand agronome, ajouta le Penitenciaro, mais
-qu’on ne vienne pas, à propos d’agronomie, me parler des derniers
-traités parus. Cette science tout entière, Sr. de Rey, est pour moi
-condensée dans ce que j’appellerai la <i>Bible des champs</i>, dans
-les <i>Géorgiques</i> de l’immortel poète latin. Tout y est admirable,
-depuis cette grande maxime,</p>
-
-<div class="cpoesie">
- <div class="poem">
- <p class="noindent">Nec vero terræ ferre omnes omnia possunt,</p>
- </div>
-</div>
-
-<p>c’est-à-dire, toutes les terres ne sont pas propres à porter tous
-les arbres, Sr. D. José, jusqu’au minutieux traité sur les abeilles
-dans lequel Virgile explique tout ce qui concerne ces savants petits
-insectes et définit ainsi le bourdon:</p>
-
-<div class="cpoesie">
- <div class="poem">
- <p class="noindent">................ Ille horridus alte,<br />
- Desidia lactamque trahens inglorius alvum,</p>
- </div>
-</div>
-
-<p>d’aspect horrible et indolent, traînant sans grâce son lourd ventre,
-Sr. D. José...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_85">85</span></p>
-
-<p>—Vous faites très bien de me traduire vos citations, dit Pepe en
-souriant,—car j’entends très peu le latin.</p>
-
-<p>—Oh! les hommes du jour, comment pourraient-ils trouver quelque
-plaisir à étudier les anciens?—ajouta ironiquement le chanoine.—Les
-auteurs qui ont écrit en latin ne sont d’ailleurs que des hommes de
-rien, comme Virgile, Cicéron, Tite-Live. Moi, cependant, je suis
-d’un avis contraire, et j’en prends à témoin mon neveu, à qui j’ai
-enseigné cette langue sublime. Le fripon la connaît mieux que moi.
-Malheureusement, les lectures modernes la lui font oublier, et un beau
-jour il se trouvera être devenu un ignorant sans même sans douter.
-Car, Sr. D. José, mon neveu a une toquade pour les livres nouveaux
-et les théories extravagantes; il ne jure que par Flammarion et voit
-partout des mondes habités. Je me figure que vous allez vous entendre à
-merveille. Allons, Jacinto, il ne te reste plus qu’à prier ce caballero
-de t’enseigner les mathématiques transcendantes en même temps que de
-t’initier aux théories des philosophes allemands, et te voilà un homme
-complet.</p>
-
-<p>Le bon ecclésiastique se mit lui-même à rire de ses propres saillies,
-tandis que, tout heureux de voir la conversation tomber sur un sujet
-qui était si fort à son goût, Jacinto s’excusa auprès de Pepe Rey, et
-de but en blanc s’écria:</p>
-
-<p>—Dites-moi, Sr. D. José, que pensez-vous du darwinisme?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_86">86</span></p>
-
-<p>Notre jeune homme sourit à cette pédanterie intempestive et il aurait
-volontiers poussé le petit avocat à donner ample carrière à sa puérile
-vanité. Jugeant cependant plus prudent de ne se familiariser ni avec
-l’oncle ni avec le neveu, il répondit simplement:</p>
-
-<p>—Je ne peux pas exprimer d’opinion sur les doctrines de Darwin parce
-que je les connais à peine. Les exigences de ma profession ne m’ont pas
-permis de me livrer à ces études.</p>
-
-<p>—Eh bien—dit en riant le chanoine—elles se réduisent à ceci:
-que nous descendons des singes... Si cela s’appliquait seulement à
-certaines personnes que je connais, Darwin aurait raison.</p>
-
-<p>—On dit que la théorie de la sélection naturelle—ajouta Jacinto avec
-emphase—a beaucoup de partisans en Allemagne.</p>
-
-<p>—Je n’en doute pas—continua l’ecclésiastique.—En Allemagne on ne
-doit pas regretter que cette théorie soit vraie en ce qui concerne
-Bismarck.</p>
-
-<p>Les quatre promeneurs se trouvèrent alors face à face avec doña
-Perfecta et le Sr. D. Cayetano qui arrivaient.</p>
-
-<p>—Quelle belle soirée!—s’écria la señora. Eh! bien, mon neveu, comment
-cela va-t-il? t’ennuies-tu beaucoup?...</p>
-
-<p>—Mais pas le moins du monde—répondit le jeune homme.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_87">87</span></p>
-
-<p>—Ne le nie pas. Cayetano et moi nous en causions en venant ici. Tu
-es ennuyé et tu t’efforces de le dissimuler. Tous les jeunes gens de
-notre époque n’ont pas, comme Jacinto, assez d’abnégation pour passer
-leur jeunesse dans une petite ville où il n’y a ni Théâtre-Royal,
-ni Bouffes, ni danseuses, ni philosophes, ni athénées, ni feuilles
-publiques, ni congrès, ni divertissements ou passe-temps d’aucune sorte.</p>
-
-<p>—Je me trouve très bien ici—répondit Pepe.—Je disais tout à l’heure
-à Rosario que cette ville et cette maison me plaisent tant que je
-voudrais y vivre et y mourir.</p>
-
-<p>Rosario devint écarlate et les autres gardèrent le silence.</p>
-
-<p>Ils s’assirent tous sous un berceau de verdure, le neveu de monsieur
-le chanoine s’empressant de prendre place à gauche et tout près de la
-señorita.</p>
-
-<p>—Écoute, mon neveu, j’ai à te prévenir d’une chose,—dit doña Perfecta
-avec cette suave expression de bonté qui émanait de son âme comme le
-parfum de la fleur.—Mais ne va pas croire que je te blâme ni que je
-veuille te faire la leçon; n’étant plus un enfant, tu comprendras
-facilement ma pensée.</p>
-
-<p>—Grondez-moi, ma chère tante; je l’ai sans doute mérité,—répliqua
-Pepe qui commençait à se faire aux amabilités de la sœur de son père.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_88">88</span></p>
-
-<p>—Non, non, c’est un simple conseil que je veux te donner. Ces
-messieurs verront que ce n’est pas sans raison.</p>
-
-<p>Rosarito écoutait de toute son âme.</p>
-
-<p>—Je veux seulement te dire que lorsque tu iras de nouveau visiter
-notre belle cathédrale tu tâches de t’y tenir avec un peu plus de
-recueillement.</p>
-
-<p>—Mais qu’ai-je donc fait?</p>
-
-<p>—Je suis loin de m’étonner que tu n’aies pas conscience de ta
-faute—indiqua la señora avec une feinte gaîté.—C’est tout naturel:
-habitué à entrer avec le plus grand sans-gêne dans les athénées, les
-clubs, les académies et les congrès, tu crois qu’on peut entrer de même
-dans le temple de la divine Majesté.</p>
-
-<p>—Mais, señora, je vous demande pardon—dit Pepe sérieusement—je suis
-entré dans la cathédrale avec le plus grand recueillement.</p>
-
-<p>—Mais je ne te gronde pas, mon Dieu, je ne te gronde pas. Ne le prends
-pas ainsi, sans quoi je me tairai. Messieurs, excusez mon neveu. Il
-ne faut pas s’étonner d’une inadvertance, d’une distraction... Depuis
-combien d’années n’as-tu pas mis les pieds dans un lieu sacré?...</p>
-
-<p>—Señora, je vous jure... Enfin, mes idées peuvent être ce qu’on
-voudra, mais j’ai l’habitude de garder la plus grande réserve dans
-l’intérieur des églises.</p>
-
-<p>—Ce que j’affirme... allons, si tu vas encore te <span class="pagenum" id="Page_89">89</span> fâcher, je ne
-continuerai pas... ce que j’affirme, c’est que plusieurs personnes en
-ont ce matin fait la remarque: les messieurs Gonzalez, doña Robustiana,
-Serafinita, enfin... te le dirai-je? tu as attiré l’attention de
-Monseigneur l’évêque... Sa Grandeur s’en est plainte à moi ce soir,
-chez nos cousines, en ajoutant que si elle ne t’a pas fait mettre à la
-porte, c’est uniquement parce qu’on lui a dit que tu étais mon neveu.</p>
-
-<p>Rosario contemplait avec angoisse le visage de son cousin et cherchait
-à deviner ses réponses avant qu’il les eût formulées.</p>
-
-<p>—On m’aura sans doute pris pour un autre.</p>
-
-<p>—Non, non, c’était bien toi, mais ne va pas te fâcher; nous sommes ici
-avec des amis et des personnes de confiance; c’était bien toi, je l’ai
-moi-même constaté.</p>
-
-<p>—Vous!...</p>
-
-<p>—Moi-même. Nieras-tu que tu te mis à examiner les peintures en passant
-au milieu d’un groupe de fidèles qui entendaient la messe? Je te jure
-que tes allées et tes venues me donnèrent alors de telles distractions
-que... Mais passons... l’essentiel, c’est que tu ne recommences pas...
-Tu entras ensuite dans la chapelle de Saint-Grégoire; le prêtre éleva
-le Saint-Sacrement sur le maître-autel, et tu ne te détournas pas même
-pour faire acte de dévotion. Après cela, tu parcourus l’église de long
-en large, tu t’approchas du tombeau <span class="pagenum" id="Page_90">90</span> de l’<i>Adelantado</i><a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a> et
-posas tes mains sur l’autel, puis tu traversas de nouveau le groupe des
-fidèles en éveillant leur attention. Toutes les filles te regardaient,
-et tu paraissais content d’avoir si gentiment troublé la dévotion et le
-recueillement de ces bonnes âmes.</p>
-
-<p>—Dieu du ciel! J’ai fait tout cela!—s’écria Pepe ennuyé et souriant
-à la fois.—Je suis un véritable monstre; et dire que je ne m’en étais
-même pas douté!</p>
-
-<p>—Non, je sais très bien que tu es un excellent garçon,—dit doña
-Perfecta en examinant la physionomie intentionnellement sérieuse et
-impassible du chanoine, dont la face avait pris l’aspect d’un masque
-de carton.—Mais, entre penser certaines choses et les manifester
-avec un tel sans-gêne, il y a, mon enfant, une distance qu’un homme
-avisé et poli ne doit jamais franchir. Je sais très bien que tes idées
-sont... ne te fâche pas, car si tu te fâches je me tais... je veux
-dire qu’il y a une différence entre avoir des idées sur la religion
-et les manifester. Je me garderai bien de te réprimander parce que tu
-crois que Dieu ne nous a pas créés à son image et que nous descendons
-des singes, ou parce que tu nies l’existence de l’âme, que tu assures
-être une attrape comme les petits paquets de rhubarbe ou de magnésie
-que vendent les apothicaires. <span class="pagenum" id="Page_91">91</span> —Señora, pour l’amour de Dieu!...
-s’écria Pepe, avec humeur.—Je vois que je jouis à Orbajosa d’une bien
-mauvaise réputation.</p>
-
-<p>Les assistants continuaient à se renfermer dans un silence solennel:</p>
-
-<p>—Je disais donc que je ne te réprimanderai pas à propos de ces
-idées... Outre que je n’en ai pas le droit, si je me mettais à discuter
-avec toi qui es un homme d’un si rare talent, tu me confondrais mille
-fois... Non, non, pas de cela. Ce que je veux dire c’est que, bien
-qu’aucun d’eux ne sache le premier mot de la philosophie allemande, ces
-pauvres et sots habitants d’Orbajosa sont pieux et bons chrétiens, et
-que, par suite, tu ne dois pas publiquement faire fi de leurs croyances.</p>
-
-<p>—Ma chère tante—dit très sérieusement l’ingénieur—non seulement je
-n’ai fait fi des croyances de personne, mais je n’ai pas les idées
-que vous m’attribuez. Il se peut que j’aie été dans l’église moins
-dévotieux qu’il n’eût fallu, car je suis passablement distrait.
-Mon intelligence et mon attention étaient absorbées par l’œuvre
-architecturale, et franchement je ne remarquai pas... mais ce n’était
-pas un motif suffisant pour que Sa Grandeur essayât de me faire jeter à
-la rue, ni pour que vous me supposiez capable d’établir une comparaison
-entre les fonctions de l’âme et les drogues d’apothicaires. Je peux
-bien tolérer cela comme plaisanterie, mais c’est seulement ainsi que je
-le tolère.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_92">92</span></p>
-
-<p>Pepe Rey était en proie à une si vive irritation que, malgré toute sa
-prudence et tout son savoir-vivre, il ne put la dissimuler.</p>
-
-<p>—Allons, je vois que tu t’es fâché—dit doña Perfecta en baissant les
-yeux et croisant les mains.—Que la volonté de Dieu soit faite! Si
-j’avais pu croire que tu le prisses sur ce ton je ne t’aurais pas dit
-un mot de cette affaire. Pepe, je te prie de me pardonner.</p>
-
-<p>En entendant sa tante parler ainsi, comme en voyant l’humble attitude
-qu’elle venait de prendre, Pepe se sentit tout honteux de lui avoir
-parlé si durement, et il essaya de se rasséréner. Il fut tiré de cette
-embarrassante situation par le vénérable Penitenciario qui, souriant
-avec sa bonhomie habituelle, s’exprima ainsi:</p>
-
-<p>—Señora doña Perfecta, il faut avoir de l’indulgence pour les
-artistes... Oh! j’en ai connu beaucoup. Dès que ces messieurs se
-trouvent en présence d’une statue, d’une vieille armure, d’un tableau
-couvert de poussière ou d’un mur en ruines, ils oublient tout le reste.
-Le Sr. D. José est artiste et il a visité notre cathédrale à la façon
-des Anglais qui la démoliraient volontiers pour en emporter dans leurs
-musées jusqu’au dernier moellon... Que les fidèles soient occupés à
-prier; que l’officiant élève l’hostie consacrée; que le moment de la
-plus profonde piété et du plus grand recueillement soit arrivé...
-est-ce qu’un artiste s’occupe de cela?... A <span class="pagenum" id="Page_93">93</span> vrai dire, je ne
-conçois pas l’art dégagé des sentiments qu’il exprime... Mais enfin,
-il est de mode aujourd’hui d’admirer la forme, non l’idée... Que Dieu
-me préserve d’entamer sur ce sujet une discussion avec le Sr. D. José;
-sachant tant de choses et argumentant avec la merveilleuse subtilité
-des modernes, il confondrait sur-le-champ mon esprit qui n’a pour armes
-que la foi.</p>
-
-<p>—La persistance que vous mettez à me considérer comme le plus savant
-homme du monde, m’est passablement désagréable—dit Pepe en recouvrant
-la dureté de son accent.—Au risque de passer pour un sot, j’aimerais
-cent fois mieux avoir la réputation d’être un ignorant que celle de
-posséder la science diabolique qu’on m’attribue ici.</p>
-
-<p>Rosarito se mit à rire, et Jacinto crut que le moment était on ne peut
-mieux choisi pour mettre en évidence son érudite personnalité.</p>
-
-<p>—Le panthéisme est condamné par l’Église aussi bien que les doctrines
-de Schopenhauer et du moderne Hartmann.</p>
-
-<p>—Madame et messieurs—exposa gravement le chanoine—les hommes qui ont
-un culte si fervent pour l’art, alors même qu’il ne s’attache qu’à la
-forme, méritent le plus grand respect. Mieux vaut être artiste et se
-sentir ému en présence de la beauté, même alors qu’elle est seulement
-représentée sous la forme de nymphes nues que d’être indifférent et
-incrédule en tout. Le mal n’entrera <span class="pagenum" id="Page_94">94</span> jamais complètement dans
-l’esprit de qui se voue à la contemplation de la beauté. <i xml:lang="la" lang="la">Est Deus
-in nobis... Deus</i>, entendez-vous bien!—Que le Sr. D. José continue
-donc d’admirer les merveilles de notre cathédrale; pour ma part, je lui
-pardonnerai de bon cœur ses irrévérences, sauf avis contraire de Mgr
-l’évêque.</p>
-
-<p>—Grand merci, Sr. D. Inocencio—dit Pepe qui éprouvait un vif
-sentiment de révolte et d’hostilité contre l’ecclésiastique, et qui
-ne put résister au désir de le mortifier.—Au reste, ne vous imaginez
-pas que mon attention ait été à ce point absorbée par les beautés
-artistiques que vous supposez fourmiller dans votre église. En dehors
-de l’imposante architecture d’une partie de l’édifice, des trois
-tombeaux qui se trouvent dans les chapelles de l’abside et de quelques
-sculptures du chœur, je n’aperçois nulle part ces beautés. Ce qui
-m’occupait, c’était la constatation de la déplorable décadence de l’art
-religieux, et j’éprouvais non pas de l’admiration, mais de la colère en
-présence des innombrables monstruosités artistiques dont est remplie la
-cathédrale.</p>
-
-<p>La stupeur des assistants fut à son comble.</p>
-
-<p>—Je ne puis souffrir—ajouta Pepe—ces images vernissées et
-enluminées ressemblant, Dieu me pardonne, aux poupées qui servent
-de jouet aux petites filles. Et que dire des costumes de théâtre
-dont on les revêt? J’ai vu un saint Joseph affublé <span class="pagenum" id="Page_95">95</span> d’un manteau
-que je ne veux pas qualifier, par respect pour le saint Patriarche
-et pour l’Eglise qui le vénère. Sur les autels sont accumulées des
-statues du goût artistique le plus déplorable, et les couronnes, les
-rameaux, les étoiles, les lunes et autres décorations de métal ou
-de papier doré qu’on y entasse font l’effet d’une ferblanterie de
-bazar qui blesse le sentiment religieux et déconcerte notre esprit.
-Loin de s’élever à la contemplation des choses saintes, il se replie
-en lui-même et reste confondu à l’idée d’une pareille comédie. Les
-grandes œuvres artistiques réalisent un noble but en présentant
-sous une forme sensible les idées, les dogmes, la foi et jusqu’à
-l’exaltation mystique. Les pastiches et les aberrations du goût, les
-œuvres grotesques, en un mot, dont une piété mal entendue emplit les
-églises produisent aussi leur effet, mais c’est un effet passablement
-attristant; elles entretiennent la superstition, refroidissent
-l’enthousiasme, obligent les yeux du croyant à se détourner des autels,
-et en même temps que les yeux s’en détournent aussi les âmes qui n’ont
-pas une foi suffisamment profonde et robuste.</p>
-
-<p>—Il paraît que la doctrine des iconoclastes—dit Jacintito—est aussi
-très répandue en Allemagne.</p>
-
-<p>—Je ne suis pas iconoclaste, bien que la destruction de toutes
-les images me semble préférable au luxe de bouffonneries qui règne
-ici—continua le jeune homme.—A l’aspect de pareilles choses, il <span class="pagenum" id="Page_96">96</span>
-est permis de soutenir que le culte doit recouvrer l’auguste simplicité
-des anciens temps... Mais non, qu’on ne renonce pas à l’admirable
-concours que tous les arts, en commençant par la poésie et finissant
-par la musique, prêtent aux relations de l’homme avec Dieu. Que les
-arts se développent et qu’on déploie la plus grande pompe dans les
-rites sacrés. Je suis partisan de la pompe...</p>
-
-<p>—Artiste, artiste, et rien de plus!—s’écria le chanoine en branlant
-la tête avec une expression de pitié.—De belles peintures, de belles
-sculptures, de bonne musique... tous les plaisirs des sens; quant à
-l’âme, libre au démon de s’en emparer.</p>
-
-<p>—Et à propos de musique—dit Pepe Rey sans remarquer l’effet
-déplorable que ses paroles produisaient sur la mère et sur la
-fille—représentez-vous combien mon esprit était disposé à la
-contemplation religieuse, lorsque, en visitant la cathédrale,
-j’entendis l’organiste jouer de but en blanc, au moment de l’offertoire
-de la grand’messe, un morceau de la <i>Traviata</i>.</p>
-
-<p>—En ceci, le Sr. de Rey a raison—dit emphatiquement le petit
-avocat.—M. l’organiste joua l’autre jour tout au long le brindisi et
-la valse du même opéra, puis un rondo de la <i>Grande Duchesse</i>.</p>
-
-<p>—Mais où les bras me tombèrent—continua l’ingénieur implacable—c’est
-quand je me trouvai en présence de la statue d’une Vierge qui paraît
-être en grande vénération dans le pays, à en juger par la foule de gens
-qui l’entouraient et par les <span class="pagenum" id="Page_97">97</span> innombrables cierges allumés en son
-honneur. On l’a revêtue d’une tapageuse robe de velours brodée d’or
-qui, comme étrangeté de forme, dépasse les modes les plus extravagantes
-du jour. Sa figure est comme perdue au milieu d’un épais feuillage
-composé de mille matières découpées à l’emporte-pièce, et la couronne,
-d’une demi-aune de diamètre, entourée de rayons d’or, fait l’effet d’un
-informe catafalque qu’on lui a posé sur la tête. De la même étoffe
-bordée de la même façon sont faits les pantalons de l’enfant Jésus...
-mais je m’arrête, car la description de l’accoutrement de la Mère et du
-Fils m’entraînerait peut-être à commettre quelque nouvelle irrévérence.
-Je n’ajouterai que ceci: c’est que je ne pus m’empêcher de rire et
-qu’après avoir un moment contemplé cette image ainsi profanée, je
-m’écriai: «O Sainte-Vierge, est-il possible qu’on t’ait mise en pareil
-état!»</p>
-
-<p>Cela dit, Pepe jeta un regard sur les personnes qui l’écoutaient
-et, bien que l’ombre crépusculaire ne lui permît pas de les bien
-distinguer, il crut entrevoir sur le visage de quelques-unes les signes
-d’une douloureuse consternation.</p>
-
-<p>—Eh! bien, Sr. D. José—s’écria soudain le chanoine en riant d’un air
-de triomphe,—cette image que, vous, philosophe et panthéiste, vous
-trouvez si ridicule, est celle de Notre-Dame-de-Bon-Secours, patronne
-et protectrice d’Orbajosa. Les habitants de cette ville la vénèrent
-à tel point <span class="pagenum" id="Page_98">98</span> qu’ils seraient capables de traîner à travers les
-rues quiconque parlerait mal d’elle. Les chroniques et l’histoire sont
-pleines des miracles qu’elle a faits, mon cher monsieur, et nous avons
-encore journellement des preuves irrécusables de sa protection. Je vous
-apprendrai, en outre, que madame votre tante, doña Perfecta, est la
-grande camériste de la Très-Sainte-Vierge del Socorro, et que la robe
-qui vous paraît si grotesque... je veux dire cette robe qui a paru si
-grotesque à vos yeux impies, a été confectionnée ici, de même que les
-pantalons de l’enfant Jésus sont justement l’œuvre de la merveilleuse
-aiguille et de la fervente piété de votre cousine Rosarito qui nous
-écoute.</p>
-
-<p>Pepe Rey resta passablement déconcerté. A l’instant même doña Perfecta
-se leva brusquement et, sans mot dire, se dirigea vers la maison où la
-suivit le Sr. Penitenciario. Les autres personnes se levèrent aussi.
-Stupéfait, le jeune homme se disposait à demander pardon de son manque
-de respect à sa cousine, lorsqu’il remarqua que Rosarito pleurait.
-Fixant sur lui un regard plein d’affectueux et doux reproche, elle
-s’écria:</p>
-
-<p>—Mais qu’as-tu donc?</p>
-
-<p>Soudain, on entendit la voix troublée de doña Perfecta appeler:</p>
-
-<p>—Rosario, Rosario!</p>
-
-<p>Celle-ci s’enfuit à toutes jambes du côté de la maison.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_99">99</span></p>
-
- <h2 id="ch_10">X.<br /><br />
- L’EXISTENCE DE LA DISCORDE EST ÉVIDENTE.</h2>
-</div>
-
-<p>Plein de trouble et de confusion, furieux contre les autres et contre
-lui-même, Pepe Rey essayait de découvrir la cause de l’hostilité qui
-s’était malgré lui déclarée entre sa manière de voir et celle des amis
-de sa tante. Présageant des orages, il resta un moment assis sur le
-banc du cabinet du jardin, pensif et triste, le menton sur la poitrine,
-les sourcils froncés, les mains jointes. Il se croyait seul.</p>
-
-<p>Soudain, il entendit une joyeuse voix chantonner le refrain d’un
-couplet de Zarzuela<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>. En relevant la tête, il aperçut D. Jacinto
-dans le coin opposé du cabinet.</p>
-
-<p>—Ah! Sr. de Rey—dit tout à coup celui-ci—ce n’est pas impunément
-qu’on blesse les sentiments religieux de la majorité d’une nation.
-Rappelez-vous <span class="pagenum" id="Page_100">100</span> plutôt ce qui arriva sous la première Révolution
-française.</p>
-
-<p>Le bourdonnement de cet être microscopique ne fit qu’accroître
-l’irritation de Pepe Rey. Il n’éprouvait cependant pas de la haine
-contre le présomptueux petit docteur. Celui-ci l’incommodait comme nous
-incommodent les insectes; pas autrement. Il lui causait l’ennui que
-causent tous les êtres importuns; aussi répondit-il du ton de quelqu’un
-qui veut se débarrasser d’un bourdon:</p>
-
-<p>—Qu’a donc à voir la Révolution française avec la robe de la Vierge
-Marie?</p>
-
-<p>Il se leva pour rentrer à la maison; mais il n’avait pas fait quatre
-pas qu’il entendit de nouveau le bourdonnement du moustique.</p>
-
-<p>—Sr. D. José, j’ai à vous entretenir d’une affaire qui vous intéresse
-et pourrait vous mettre dans l’embarras...</p>
-
-<p>—Une affaire?—demanda le jeune homme en rétrogradant.—Voyons, de
-quoi s’agit-il?</p>
-
-<p>—Vous vous en doutez peut-être—dit Jacinto qui s’avança vers Pepe et
-sourit comme le font les hommes d’affaires lorsqu’ils en ont une très
-importante à traiter. Je veux vous parler du procès...</p>
-
-<p>—Du procès?... mais, mon cher ami, je n’ai de procès avec personne. En
-votre qualité d’avocat vous ne rêvez que contestations et vous voyez
-partout du papier timbré.</p>
-
-<p>—Mais, comment?... Vous ne savez donc rien <span class="pagenum" id="Page_101">101</span> encore de votre
-procès? s’écria tout étonné le défenseur en herbe.</p>
-
-<p>—De mon procès?... Je n’ai pas et n’ai jamais eu de procès.</p>
-
-<p>—Eh! bien, puisque vous l’ignorez encore, je me félicite d’autant
-plus de vous en avoir informé, pour que vous puissiez vous mettre en
-garde... Car, monsieur, vous aurez à plaider.</p>
-
-<p>—Et contre qui?</p>
-
-<p>—Contre le tio Licurgo et d’autres propriétaires de champs limitrophes
-de celui qu’on appelle les <i>Alamillos</i>.</p>
-
-<p>Pepe Rey demeura stupéfait.</p>
-
-<p>—Oui, monsieur,—poursuivit le petit avocat.—J’ai eu aujourd’hui même
-avec le Sr. Licurgo une longue entrevue. En ma qualité d’ami intime de
-la maison, je n’ai pas voulu manquer de vous en avertir, afin que, si
-vous le croyez convenable, vous puissiez entrer en arrangement.</p>
-
-<p>—Mais que puis-je avoir à accommoder? Que veut de moi cette canaille?</p>
-
-<p>—Il paraît que certains cours d’eau qui prennent leur source dans
-votre propriété ayant changé de direction, viennent maintenant
-déboucher près de certaines constructions dudit tio Licurgo et du
-moulin d’un autre individu, non sans leur causer de graves dommages.
-Mon client... car il a voulu à toute force que je me chargeasse de
-le tirer de ce mauvais pas... mon client, dis-je, demande que vous
-<span class="pagenum" id="Page_102">102</span> rétablissiez l’ancien cours des eaux afin d’éviter de nouvelles
-dévastations et que vous l’indemnisiez des dommages qui lui ont été
-causés par l’imprévoyance du propriétaire placé en amont.</p>
-
-<p>—Et le propriétaire placé en amont, c’est moi!... Si le procès a
-lieu, ce sera là la première chose que je retirerai de ces fameux
-<i>Alamillos</i> qui m’ont jadis appartenu et qui maintenant, d’après
-ce que je crois comprendre, appartiennent à tout le monde, parce qu’il
-a plu à Licurgo, comme à d’autres cultivateurs du pays, de s’approprier
-peu à peu, d’année en année, une partie du terrain et qu’il m’en
-coûtera gros pour rétablir les limites de ma propriété.</p>
-
-<p>—Ceci est une question à part.</p>
-
-<p>—Non, morbleu! ce n’est pas une question à part—s’écria l’ingénieur
-à qui la patience échappait. La question la voici: le procès, le
-vrai procès, c’est moi qui l’engagerai contre toute cette gueusaille
-qui se propose sans doute de m’ennuyer et de me pousser à bout pour
-arriver à me tout faire abandonner et rester ensuite tranquillement
-en possession de ce qu’elle m’a volé. Nous verrons s’il se trouve des
-avocats et des juges capables de protéger les honteux agissements de
-ces jurisconsultes campagnards qui vivent de chicanes et sont les vers
-rongeurs de la propriété d’autrui. Je vous remercie, mon cher monsieur,
-de m’avoir révélé les vils desseins de ces rustres qui auraient pu
-rendre des points au brigand Cacus; mais, sachez-le bien, les <span class="pagenum" id="Page_103">103</span>
-constructions et le moulin sur lesquels Licurgo fonde ses réclamations
-sont ma propriété...</p>
-
-<p>—Il faudra examiner les actes et voir s’il a pu y avoir
-prescription—dit Jacintito.</p>
-
-<p>—Il s’agit bien de prescription!... Ces misérables ne se moqueront pas
-impunément de moi. Je suppose que l’administration de la justice est en
-d’honnêtes et loyales mains dans la ville d’Orbajosa...</p>
-
-<p>—Ah! pour cela!—s’écria le jeune légiste d’un ton élogieux,—le
-juge est un excellent homme. Il vient ici tous les soirs. Mais il est
-étrange que vous n’ayez pas été informé des prétentions du Sr. Licurgo.
-Est-ce que vous n’avez pas encore été appelé en conciliation devant le
-juge de paix?</p>
-
-<p>—Non.</p>
-
-<p>—Ce sera alors pour demain... Quoi qu’il en soit, je regrette que
-l’empressement du Sr. Licurgo m’ait privé du plaisir et de l’honneur de
-vous défendre, mais que voulez-vous... Licurgo m’a confié le soin de
-ses intérêts. J’étudierai cette affaire avec le plus grand soin. Ces
-diables de servitudes sont le grand écueil de la jurisprudence.</p>
-
-<p>Lorsqu’il entra dans la salle à manger, Pepe était moralement
-dans le plus déplorable état. Il vit doña Perfecta causer avec le
-Penitenciario, tandis que Rosarito, seule, avait les yeux fixés sur la
-porte d’entrée. Elle attendait sans doute son cousin.</p>
-
-<p>—Viens ici, bonne pièce,—dit la señora avec un sourire forcé.—Tu
-nous as fait de la peine, grand <span class="pagenum" id="Page_104">104</span> athée, mais nous te pardonnons.
-Je sais parfaitement que ma fille et moi sommes deux ignorantes
-incapables de nous élever jusqu’aux hautes régions des mathématiques
-dans lesquelles tu vis; mais enfin... il n’est pas encore impossible
-que tu te mettes quelque jour à genoux devant nous, pour nous prier de
-t’instruire dans la religion.</p>
-
-<p>Pepe formula vaguement quelques phrases de politesse et de repentir.</p>
-
-<p>—Pour ce qui me concerne—dit don Inocencio dont le regard s’emplit
-d’humilité et de douceur—si j’ai, dans le cours de cette vaine
-discussion, dit quelque mot qui ait pu blesser le Sr. D. José, je le
-supplie de me le pardonner. Nous sommes tous ici des amis.</p>
-
-<p>—Merci. Ce n’est pas la peine...</p>
-
-<p>—Malgré tout—indiqua doña Perfecta avec un sourire déjà plus
-naturel—je suis toujours la même pour mon cher neveu, et j’oublie ses
-extravagantes idées anti-religieuses... Devines-tu de quoi je songe à
-m’occuper ce soir?... De faire abandonner à l’entêté tio Licurgo le
-projet qu’il a de te causer des ennuis. Je l’ai fait prier de venir me
-parler, et il m’attend dans la galerie. Ne te mets pas en peine, je
-l’amènerai à composition, bien que je reconnaisse que ce n’est pas sans
-raison...</p>
-
-<p>—Merci, mille fois merci, ma chère tante—répondit le jeune homme en
-sentant déborder le flot de générosité qui jaillissait si facilement de
-son cœur.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_105">105</span></p>
-
-<p>Tournant ses regards du côté où se trouvait sa cousine, Pepe Rey se
-disposait à l’aller rejoindre; mais quelques questions qui lui furent
-adressées par le perspicace Penitenciario le retinrent auprès de doña
-Perfecta. Rosario était triste, et écoutait avec une mélancolique
-indifférence les discours du petit avocat qui, en s’installant à ses
-côtés, s’était mis à débiter une longue kyrielle de phrases ennuyeuses
-assaisonnée de fastidieuses saillies et de banalités du plus mauvais
-goût.</p>
-
-<p>—Ce qu’il y a de pire pour toi—dit doña Perfecta à son neveu,
-lorsqu’elle le surprit observant le couple discordant que formaient
-Rosarito et Jacinto—c’est que tu as fait de la peine à la pauvre
-Rosario. Tu dois faire tout ton possible pour la consoler. La chère
-enfant est si bonne!...</p>
-
-<p>—Oh! oui, si bonne—ajouta le chanoine—que, je n’en doute pas, elle
-pardonnera à son cousin.</p>
-
-<p>—Je suis convaincu que Rosario m’a déjà pardonné—affirma Rey.</p>
-
-<p>—Et si ce n’est encore fait, cela ne tardera guère, car dans les
-cœurs angéliques, le ressentiment ne dure pas—dit mielleusement D.
-Inocencio. J’ai une très grande influence sur cette enfant, et je
-m’efforcerai de dissiper dans son âme généreuse toutes les préventions
-qui peuvent exister contre vous. Je n’ai qu’à lui dire deux mots.</p>
-
-<p>Pepe Rey sentit passer un nuage dans son âme.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_106">106</span></p>
-
-<p>—Ce n’est peut-être pas nécessaire—dit-il avec intention.</p>
-
-<p>—Je ne lui parle pas maintenant—ajouta le chanoine capitulaire; parce
-qu’elle est en train d’écouter avec ravissement les bouffonneries de
-Jacintillo... Diables d’enfants!... quand ils commencent à jaser, il
-n’y a plus moyen de les arrêter.</p>
-
-<p>A ce moment-là entrèrent le juge de première instance, la femme de
-l’alcade et le doyen de la cathédrale. Ils saluèrent l’ingénieur,
-et par leurs paroles comme par leur attitude prouvèrent qu’ils
-satisfaisaient en le voyant la plus vive curiosité. Le juge était un
-petit jeune homme à la mine éveillée, comme la plupart de ces futures
-éminences qu’on voit dès leur sortie de l’école aspirer aux premiers
-postes administratifs ou politiques. Il se croyait un personnage
-de la plus haute importance, et en parlant de lui-même et de sa
-récente nomination se montrait fort blessé qu’on ne lui eût pas du
-premier coup donné la présidence de la Haute Cour. C’est à ces mains
-inexpérimentées, à cette tête vide, à cette présomptueuse et ridicule
-personnalité que l’État avait confié les fonctions les plus délicates
-et les plus difficiles de l’administration de la justice humaine! Ses
-manières étaient celles d’un parfait homme du monde et l’on voyait
-qu’il mettait un soin scrupuleux à s’occuper des moindres détails
-relatifs à sa personne. Il avait la déplorable habitude d’ôter à chaque
-instant et de remettre ses <span class="pagenum" id="Page_107">107</span> lunettes d’or, et dans la conversation,
-il manifestait fréquemment le désir de recevoir au plus tôt son
-changement pour <i>Madriz</i><a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a> afin d’apporter à la secrétairerie du
-ministère de grâce et de justice le concours de ses hautes capacités.</p>
-
-<p>La femme de l’alcade était une dame bonasse dont la seule faiblesse
-était de supposer qu’elle avait à la cour de nombreuses relations.
-Elle adressa à Pepe Rey plusieurs questions au sujet des modes, en lui
-citant les établissements industriels où on lui avait confectionné une
-robe ou un manteau lors de son dernier voyage à Madrid, voyage qui
-avait coïncidé avec la visite de Muley-Abbas, et en lui nommant une
-douzaine de marquis ou de duchesses qu’elle traitait avec autant de
-familiarité que si elles eussent été ses camarades de pension. Elle dit
-aussi que la comtesse de M*** (dont les réceptions avaient une grande
-renommée) était son amie intime, ajoutant que lorsqu’elle était allée
-la visiter, celle-ci lui avait offert une place dans sa loge au Théâtre
-Royal où elle avait vu Muley-Abbas en costume de More accompagné de
-toute sa cour moresque. L’<i>alcadesse</i> avait, comme on dit, la
-langue bien pendue, et ne manquait pas d’esprit.</p>
-
-<p>D’un âge fort avancé, corpulent et sanguin, pléthorique et
-apoplectique, le doyen était un homme qui semblait crever dans sa peau
-tant il était obèse <span class="pagenum" id="Page_108">108</span> et pansu. Il avait été moine, ne parlait que
-d’affaires religieuses, et de prime abord manifesta pour Pepe Rey le
-plus profond mépris.</p>
-
-<p>Celui-ci paraissait de plus en plus incapable de s’accommoder à cette
-société si peu de son goût. Son caractère entier, fier et très peu
-souple repoussait les perfidies et les subtilités de langage ayant pour
-objet de simuler la concorde alors qu’elle n’existait pas. Il conserva
-donc une attitude passablement grave durant tout le cours de cette
-ennuyeuse réunion où il se vit obligé de subir l’impétuosité oratoire
-de l’alcadesse qui, sans être la Renommée, semblait avoir comme elle le
-privilège de posséder cent bouches pour fatiguer les oreilles humaines.
-Si dans les rares instants de répit que cette dame accordait à ses
-auditeurs Pepe Rey voulait s’approcher de sa cousine, le Penitenciario
-s’attachait à lui comme le mollusque au rocher et l’attirant à l’écart,
-d’un air de mystère lui proposait une promenade à Mundogrande avec
-le Sr. D. Cayetano, ou une partie de pêche dans les eaux limpides du
-Nahara.</p>
-
-<p>Cela finit enfin, parce que tout finit en ce monde. Le corpulent doyen
-se retira laissant derrière lui la maison vide, et bientôt il ne resta
-plus de l’alcadesse qu’un écho semblable au bruit confus qui reste dans
-l’oreille humaine après le passage d’une tempête. Le juge priva aussi
-la réunion de sa présence et D. Inocencio donna enfin à son neveu le
-signal du départ.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_109">109</span></p>
-
-<p>—Allons, mon garçon, il est temps de nous retirer—lui dit-il en
-souriant.—Combien tu as fatigué la pauvre Rosarito!... N’est-il pas
-vrai, mon enfant? Allons, bonne pièce, vite à la maison.</p>
-
-<p>—C’est l’heure d’aller se reposer,—dit doña Perfecta.</p>
-
-<p>—C’est l’heure d’aller travailler—répliqua le petit avocat.</p>
-
-<p>—J’ai beau lui recommander de terminer de jour ses affaires—ajouta le
-chanoine—il n’en fait rien.</p>
-
-<p>—Mais j’ai tant, tant, tant à faire!...</p>
-
-<p>—Non; dis plutôt que ce diable d’ouvrage que tu as entrepris... Il ne
-veut pas en convenir, señor don José; mais il faut que vous sachiez
-qu’il s’est mis à écrire un livre sur <i>l’Influence de la femme
-dans la société chrétienne</i> et, en outre, un <i>Coup d’œil sur le
-mouvement catholique dans...</i> je ne sais plus quel pays... Qu’as-tu
-à faire avec les <i>coups d’œil</i> et <i>les influences</i>?...
-Les jeunes gens d’aujourd’hui ne doutent de rien. Ouf!... quelles
-natures!... Là-dessus, rentrons chez nous. Bonne nuit, señora doña
-Perfecta... bonne nuit, Sr. D. José... Rosarito...</p>
-
-<p>—J’attendrai le Sr. D. Cayetano—dit Jacinto—pour qu’il me donne un
-ouvrage d’<i>Auguste Nicolas</i>.</p>
-
-<p>—Des livres, toujours des livres!... Tu entres parfois à la maison
-chargé comme un baudet. Enfin, nous attendrons.</p>
-
-<p>—Le Sr. D. Jacinto—dit Pepe Rey—n’écrit <span class="pagenum" id="Page_110">110</span> pas à la légère et il
-s’arrange de façon à ce que ses œuvres soient un trésor d’érudition.</p>
-
-<p>—Mais ce garçon-là va se rendre malade, Sr. D. Inocencio—objecta doña
-Perfecta.—Au nom du ciel, prenez-y garde. A votre place je limiterais
-ses lectures.</p>
-
-<p>—Puisque nous sommes obligés d’attendre—indiqua le petit docteur d’un
-ton fortement présomptueux—j’emporterai aussi le tome troisième des
-<i>Conciles</i>. N’êtes-vous pas de cet avis, mon oncle?...</p>
-
-<p>—Comment donc, ne néglige pas cela. Il ne manquait plus...</p>
-
-<p>Heureusement arriva alors le Sr. D. Cayetano (qui d’habitude passait
-ses soirées chez D. Lorenzo Ruiz,) et lorsqu’il leur eut remis les
-livres, l’oncle et le neveu se retirèrent.</p>
-
-<p>Pepe Rey lut sur le visage attristé de sa cousine un vif désir de lui
-parler. Il s’approcha d’elle pendant que doña Perfecta et D. Cayetano
-causaient ensemble d’une affaire d’intérieur.</p>
-
-<p>—Tu as fait de la peine à maman—lui dit Rosario.</p>
-
-<p>Ses traits exprimaient une sorte de frayeur.</p>
-
-<p>—C’est vrai—répondit le jeune homme—j’ai offensé ta mère: je t’ai
-offensée toi-même...</p>
-
-<p>—Non, moi pas—car d’avance je me figurais que l’enfant Jésus ne doit
-pas porter des pantalons.</p>
-
-<p>—Mais j’espère que vous me pardonnerez l’une <span class="pagenum" id="Page_111">111</span> et l’autre. Ta mère
-m’a tout à l’heure témoigné tant de bonté...</p>
-
-<p>La voix de doña Perfecta vibra tout à coup dans la salle à manger d’un
-ton si différent que le neveu frissonna comme s’il eût entendu un cri
-d’alarme.—La voix dit impérieusement:</p>
-
-<p>—Rosario, viens te coucher!</p>
-
-<p>Pleine de trouble et de chagrin, la jeune fille fit plusieurs tours
-dans l’appartement comme si elle cherchait quelque chose. Puis, passant
-tout près de son cousin, elle lui dit rapidement à voix très basse ces
-vagues paroles:</p>
-
-<p>—Maman est fâchée.</p>
-
-<p>—Mais...</p>
-
-<p>—Elle est fâchée, te dis-je... méfie-toi, méfie-toi.</p>
-
-<p>Et elle sortit. Elle fut bientôt suivie par doña Perfecta qu’attendait
-le tio Licurgo, et durant quelques instants la voix de la señora
-et celle du paysan se firent entendre confondues dans un entretien
-familier.</p>
-
-<p>Pepe resta seul avec D. Cayetano qui, prenant une lumière, lui parla
-ainsi:</p>
-
-<p>—Bonne nuit, Pepe. Ne croyez pas que j’aille me coucher, je vais
-travailler... Mais pourquoi êtes-vous si pensif?... Qu’avez-vous
-donc?... Oui, je vais travailler. Je suis en train de rassembler
-les éléments d’un <i>Discours-Mémoire</i> sur les <i>Lignages
-d’Orbajosa</i>. J’ai trouvé des documents et des notices d’une très
-grande valeur. Il n’y a pas à dire le contraire. <span class="pagenum" id="Page_112">112</span> A toutes les
-époques de notre histoire les <i>Orbajociens</i> se sont distingués par
-leur noblesse, leur magnanimité, leur courage et leur intelligence.
-Cela est mis hors de doute par la conquête du Mexique, par les guerres
-de l’Empereur, par celle de Philippe contre les hérétiques... Mais,
-est-ce que vous êtes malade? Qu’est-ce qui vous arrive?... Oui, des
-théologiens éminents, de vaillants guerriers, des conquérants, des
-saints, des évêques, des poètes, des hommes d’Etat, des personnalités
-remarquables de toute sorte jettent un vif éclat sur cette humble
-patrie de l’ail... Non, il n’est pas dans toute la chrétienté de ville
-plus illustre que la nôtre. Ses renommées et ses splendeurs remplissent
-toute l’histoire nationale, et elle surpasse même quelque... Allons,
-je vois que vous avez sommeil, bonne nuit... Non, je n’échangerais pas
-la gloire d’être enfant de ce noble pays, contre tout l’or du monde.
-Les anciens la nommèrent <i>Augusta</i>; aujourd’hui, je l’appelle,
-moi, <i>Augustissima</i>, parce que, aujourd’hui comme jadis, la
-magnanimité, la générosité, le courage, la noblesse forment son
-patrimoine... Sur ce, bonne nuit, mon cher Pepe... Vous ne me paraissez
-pas très bien portant... Est-ce que le souper vous a incommodé?...
-Alonzo Gonzalez de Bustamante a raison de dire dans sa <i>Floresta
-amena</i> que les habitants d’Orbajosa suffisent à eux seuls pour faire
-la grandeur et la gloire d’un royaume. Ne le croyez-vous pas aussi?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_113">113</span></p>
-
-<p>—Oh! certainement, sans le moindre doute—répondit Pepe Rey en
-regagnant précipitamment sa chambre.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_114">114</span></p>
-
- <h2 id="ch_11">XI.<br /><br />
- LA DISCORDE VA CROISSANT.</h2>
-</div>
-
-<p>Les jours suivants, Rey fit la connaissance de plusieurs personnes de
-la ville, visita le Casino et noua des relations avec quelques-uns des
-individus qui passaient leur vie dans les salons de cet établissement.</p>
-
-<p>Toute la jeunesse d’Orbajosa cependant ne passait pas là son existence,
-comme des gens mal intentionnés pourraient le supposer. On voyait
-chaque soir au coin de la cathédrale et sur la petite place formée
-par le croisement des rues du Connétable et de la Triperie quelques
-<i xml:lang="es" lang="es">caballeros</i> qui, élégamment drapés dans leurs manteaux, se
-tenaient comme en sentinelle pour examiner les passants. Lorsque
-le temps était beau, ces éminents représentants de l’aristocratie
-d’<i xml:lang="la" lang="la">Urbs Augusta</i>, se rendaient, toujours munis de l’indispensable
-capita<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>, à la <span class="pagenum" id="Page_115">115</span> promenade dite de Las Descalzas, laquelle
-se composait de deux rangées d’ormeaux rabougris et de quelques
-arbrisseaux étiques. Là, cette brillante pléïade faisait les yeux doux
-aux filles de don X... ou de don Y..., qui venaient s’y promener et
-la soirée se passait sans autre incident. La nuit venue, le Casino
-s’emplissant de nouveau, voyait une partie de ses membres appliquer au
-baccarat les hautes facultés de leur entendement, tandis que d’autres
-parcouraient les feuilles publiques et que la plupart réunis dans la
-salle du café discutaient sur des sujets divers, causaient politique,
-chevaux, taureaux, ou se communiquaient les cancans de l’endroit. Le
-résultat de ces discussions, de ces causeries et de ces bavardages
-était, naturellement, la proclamation de la supériorité d’Orbajosa et
-de ses habitants sur toutes les villes et sur tous les peuples de la
-terre.</p>
-
-<p>Ces importants personnages, fine fleur de l’aristocratie de l’illustre
-cité, étaient des propriétaires, les uns riches, les autres très
-pauvres, mais tous exempts de hautes aspirations. Ils avaient
-l’imperturbable sérénité du mendiant, qui ne désire rien tant qu’il lui
-reste un morceau de pain pour apaiser sa faim et un rayon de soleil
-pour réchauffer ses membres. Ce qui distinguait surtout les Orbajociens
-du Casino, c’était un sentiment de vive hostilité contre tout ce qui
-venait du dehors. Dès qu’un étranger distingué avait franchi le seuil
-de leurs augustes salles, ils s’imaginaient qu’il n’était là que pour
-<span class="pagenum" id="Page_116">116</span> mettre en question la supériorité de la patrie de l’ail ou pour
-lui contester par esprit de jalousie, les incontestables avantages
-qu’elle tenait de la nature.</p>
-
-<p>Lorsque Pepe Rey se présenta, il fut donc accueilli avec une certaine
-défiance, et comme les gens d’esprit ne manquaient pas au Casino, le
-nouveau membre y était à peine depuis un quart d’heure qu’il avait
-déjà donné lieu à toute sorte de fines plaisanteries. Lorsque, aux
-pressantes questions qui lui furent adressées par les uns et par
-les autres, il répondit qu’il était venu à Orbajosa avec la mission
-d’explorer le bassin houiller du Nahara et d’étudier un projet de
-chemin de fer, tous les sociétaires furent d’accord que le Sr. D.
-José était un fat qui voulait se donner de l’importance en prétendant
-découvrir des gisements de charbon et des emplacements de voies
-ferrées. L’un d’eux ajouta:</p>
-
-<p>—Mais, on sait ce qu’il faut en penser. Ces savants messieurs
-s’imaginent que nous sommes des idiots et qu’ils peuvent nous en faire
-accroire avec leurs beaux discours... Il est venu pour épouser la fille
-de doña Perfecta, et quand il parle de bassins houillers, c’est pour
-nous donner le change.</p>
-
-<p>—Certainement,—affirma un autre, qui était un négociant failli—on
-m’a dit ce matin chez les Dominguez que ce monsieur, qui n’a pas un
-sou vaillant, vient vivre aux crochets de sa tante et voir s’il peut
-attraper Rosarito.</p>
-
-<p>—Il paraît qu’il n’est pas plus ingénieur qu’autre <span class="pagenum" id="Page_117">117</span> chose—ajouta
-un propriétaire de bois d’oliviers qui avait affermé ses propriétés
-le double de ce qu’elles valaient.—Mais c’est tout naturel... Ces
-meurt-de-faim de Madrid s’imaginent avoir le droit de duper les pauvres
-provinciaux, et comme ils nous prennent pour des sauvages...</p>
-
-<p>—On voit bien que c’est un meurt-de-faim.</p>
-
-<p>—Ne vous dit-il pas hier soir d’un ton moitié plaisant, moitié
-sérieux, que nous sommes d’ignorants paresseux...</p>
-
-<p>—Que nous vivons comme des Bédouins, le ventre au soleil...</p>
-
-<p>—Que nous nous repaissons de chimères...</p>
-
-<p>—C’est cela: que nous nous repaissons de chimères...</p>
-
-<p>—Et que notre ville ressemble, à peu de choses près, aux villes du
-Maroc.</p>
-
-<p>—Voilà, morbleu, des choses qu’on ne saurait entendre de sang-froid.
-Où aura-t-il pu voir (à moins que ce ne soit à Paris) une rue
-comparable à celle du Connétable, laquelle a une façade de sept maisons
-alignées, toutes magnifiques, depuis celle de doña Perfecta jusqu’à
-celle de Nicolasito Hermandez?... Ces gredins-là se figurent qu’on n’a
-rien vu, et qu’on n’est pas allé à Paris...</p>
-
-<p>—Il dit aussi fort gentiment qu’Orbajosa est une ville de mendiants,
-et donna à entendre que nous vivons ici, sans même nous en douter, dans
-la plus grande misère.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_118">118</span></p>
-
-<p>—Par tous les saints du paradis! s’il se hasarde à me le
-répéter il y aura un scandale au Casino—s’écria le receveur des
-contributions.—Pourquoi ne lui a-t-on pas fait connaître la quantité
-d’arobes d’huile que produisit Orbajosa, l’an dernier? Cet imbécile ne
-sait-il pas que dans les bonnes années Orbajosa peut fournir du pain
-pour toute l’Espagne et même pour l’Europe entière? Il est vrai que
-nous avons de mauvaises récoltes depuis je ne sais combien de temps;
-mais cela ne prouve rien. Et la production de l’ail, donc? Ce beau
-monsieur peut-il ignorer que les gousses d’ail d’Orbajosa firent se
-pâmer d’admiration les membres du jury de l’Exposition de Londres?</p>
-
-<p>Voilà, avec bien d’autres choses, ce qui se disait à cette époque
-dans les salles du Casino.—Malgré ces commérages si communs
-dans les petites villes, dont l’orgueil est en raison inverse de
-l’importance, Rey ne laissa pas de trouver des amis sincères dans la
-docte corporation, laquelle heureusement n’était pas composée que de
-mauvaises langues et où ne manquaient pas les personnes de bon sens.
-Mais notre jeune homme avait le malheur, si on peut appeler cela un
-malheur, de manifester ses opinions avec une franchise peu ordinaire,
-et cela lui attira quelques inimitiés.</p>
-
-<p>Cependant, les jours passaient. Outre l’ennui bien naturel que
-lui causaient les mœurs de la ville épiscopale, divers sujets de
-mécontentement, au <span class="pagenum" id="Page_119">119</span> premier rang desquels il faut noter la
-multitude de plaideurs qui s’abattit sur lui comme un essaim vorace,
-commençaient à remplir son âme d’une profonde tristesse.</p>
-
-<p>Ce n’était pas seulement le tio Licurgo, mais aussi bien d’autres
-de ses voisins qui lui réclamaient des dommages-intérêts ou lui
-demandaient compte de terres administrées par son grand-père. On lui
-présenta même une requête pour je ne sais quel bail à ferme passé par
-sa mère, mais, paraît-il, resté sans effet, et on exigea de lui la
-reconnaissance d’une hypothèque illégalement prise par son oncle sur
-le domaine des <i>Alamillos</i>. C’était comme une fourmilière, comme
-une immonde pullulation de procès. Un moment, il avait eu l’intention
-de renoncer à la propriété de ses biens; mais le soin de sa dignité
-l’obligeait à ne pas céder ainsi devant les artificieuses prétentions
-de ces rusés paysans; puis comme l’Ayuntamiento l’attaqua aussi à
-propos d’une prétendue confusion de limites entre un de ses champs et
-la segrairie de Propios, le malheureux jeune homme se vit contraint de
-dissiper les doutes qu’on élevait de tous côtés sur la légitimité de
-ses droits. Son honneur étant engagé, il n’avait que cette alternative:
-ou plaider ou mourir.</p>
-
-<p>Doña Perfecta lui avait magnanimement promis de l’aider à se
-débarrasser de ces déloyaux procès au moyen d’un arrangement à
-l’amiable; mais les jours s’écoulaient sans que les bons offices de
-<span class="pagenum" id="Page_120">120</span> l’exemplaire señora produisissent le moindre résultat.—Les
-procès se multipliaient avec l’effrayante rapidité des accidents d’une
-maladie foudroyante. Pepe Rey passait tous les jours de longues heures
-au tribunal, faisant des déclarations, répondant à des demandes et à
-des redemandes, et lorsque, excédé de fatigue et furieux, il rentrait
-chez lui, il voyait aussitôt apparaître la grotesque figure du greffier
-lui apportant un tas de feuilles de papier timbré pleines d’horribles
-formules... afin qu’il pût à loisir étudier la question.</p>
-
-<p>On comprend qu’il n’était pas homme à subir longtemps des ennuis
-auxquels il pouvait se dérober par la fuite. Son imagination lui
-représentait la noble cité de sa mère sous la forme d’une horrible bête
-qui le déchirait de ses griffes et lui suçait le sang. Il n’avait, se
-disait-il, qu’à quitter Orbajosa pour s’en délivrer; mais un intérêt
-profond, l’intérêt du cœur, le retenait et par des liens puissants
-l’attachait au lieu de son martyre. Cependant, il en arriva à se sentir
-si dépaysé, à se trouver, pour ainsi dire, si étranger au milieu de
-cette ténébreuse ville pleine de chicanes, d’antiquailles, de jalousies
-et de médisances qu’il résolut de l’abandonner le plus tôt possible en
-pressant la réalisation du projet qui l’y avait amené. Un matin, qu’il
-en trouva l’occasion, il fit donc part de son plan à doña Perfecta.</p>
-
-<p>—Mon cher neveu—répondit celle-ci avec sa <span class="pagenum" id="Page_121">121</span> mansuétude
-accoutumée—un peu moins de précipitation. On te croirait un volcan.
-Ton père était de même. Quel homme! Tu pars comme la foudre... Je t’ai
-déjà dit que c’est avec la plus vive satisfaction que je te nommerai
-mon fils. Alors même que tu n’aurais pas les bonnes qualités et le
-talent qui te distinguent (en dehors des petits défauts que tu as
-aussi;) alors même que tu ne serais pas un excellent jeune homme, il
-suffit pour que je l’accepte, que cette union ait été proposée par
-ton père à qui nous devons tant, ma fille et moi. Et du moment que
-je le veux, Rosario ne s’y opposera pas non plus. Que manque-t-il
-donc? Rien, si ce n’est un peu de temps. Le mariage ne peut se faire
-aussi promptement que tu le désires, parce qu’il prêterait à des
-interprétations qui pourraient peut-être porter atteinte à l’honneur
-de ma fille chérie. Ne rêvant que machines, tu voudrais tout faire à
-la vapeur. Un peu de patience, mon Dieu, un peu de patience... Es-tu
-donc si pressé? L’horreur que tu as conçue pour notre pauvre ville
-d’Orbajosa n’est que passagère. Cela se voit: tu ne peux vivre que
-dans la société des comtes, des marquis, des beaux parleurs et des
-hommes d’Etat... Tu veux te marier et me séparer de ma fille pour
-jamais!—ajouta-t-elle en essuyant une larme.—Puisqu’il en est ainsi,
-jeune irréfléchi, fais-moi au moins la charité de retarder de quelque
-temps ce mariage que tu désires si vivement... Quelle impatience! Quel
-ardent amour! <span class="pagenum" id="Page_122">122</span> Je n’aurais jamais cru qu’une pauvre villageoise
-comme ma fille pût inspirer une aussi violente passion.</p>
-
-<p>Les raisonnements de sa tante ne convainquirent pas Pepe Rey, mais il
-ne voulut pas la contrarier. Il prit donc la résolution d’attendre
-aussi longtemps que cela lui serait possible.</p>
-
-<p>Un nouveau sujet d’ennui vint bientôt s’ajouter à ceux qui
-empoisonnaient son existence. Il y avait déjà quinze jours qu’il se
-trouvait à Orbajosa, et durant tout ce temps il n’avait pas reçu une
-seule lettre de son père. Cette absence de correspondances, il ne
-pouvait l’attribuer à la négligence de l’administration des postes
-d’Orbajosa, puisque le fonctionnaire chargé de ce service était un
-ami et un protégé de doña Perfecta, auquel celle-ci recommandait
-journellement de prendre le plus grand soin que les lettres adressées à
-son neveu ne s’égarassent pas. Le porteur du courrier, appelé Cristobal
-Ramos et surnommé Caballuco, personnage que nous connaissons déjà,
-fréquentait aussi la maison, et la tante de Pepe ne se faisait pas
-faute de lui adresser des recommandations et des réprimandes énergiques
-du genre de celles-ci:</p>
-
-<p>—Ah! il est joli votre service des postes!... Comment se fait-il que
-mon neveu n’ait pas reçu une seule lettre depuis qu’il est arrivé à
-Orbajosa!... Lorsque le transport des dépêches est confié à un pareil
-étourdi, il n’est pas étonnant que tout aille <span class="pagenum" id="Page_123">123</span> de travers. Je
-recommanderai à M. le Gouverneur de bien voir quelle sorte de gens il
-admet dans l’administration.</p>
-
-<p>Caballuco, haussant alors les épaules, regardait Rey avec l’expression
-de la plus complète indifférence.</p>
-
-<p>Il entra un jour tenant un pli à la main.</p>
-
-<p>—Dieu merci!—dit doña Perfecta à son neveu. Voilà enfin des lettres
-de ton père. Tu peux te réjouir. La paresse que met monsieur mon frère
-à écrire nous a assez tourmentés... Que dit-il? Il se porte bien sans
-doute, ajouta-t-elle en voyant que Pepe Rey décachetait le pli avec une
-fiévreuse impatience.</p>
-
-<p>L’ingénieur pâlit en parcourant les premières lignes.</p>
-
-<p>—Mon Dieu, Pepe... qu’as-tu?—s’écria la señora en se levant
-épouvantée. Ton père est-il malade?</p>
-
-<p>—Cette lettre n’est pas de mon père—répondit Pepe dont la physionomie
-révéla la plus profonde consternation.</p>
-
-<p>—Qu’est-ce donc!</p>
-
-<p>—Un ordre du ministère des travaux publics me relevant de la charge
-qui m’avait été confiée.</p>
-
-<p>—Comment... est-ce possible?</p>
-
-<p>—C’est purement et simplement une destitution libellée en termes fort
-peu flatteurs pour moi.</p>
-
-<p>—A-t-on jamais vu une pareille infamie?—s’écria la señora en revenant
-de sa stupeur.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_124">124</span></p>
-
-<p>—Quelle humiliation!—murmura le jeune homme... C’est la première fois
-qu’une pareille disgrâce me frappe.</p>
-
-<p>—Mais ce gouvernement est abandonné du ciel! Te faire un pareil
-affront! Veux-tu que j’écrive à Madrid? J’ai là de bonnes relations, et
-je pourrai obtenir que le Gouvernement répare la faute qu’il a commise
-et te donne satisfaction.</p>
-
-<p>—Merci, señora, je ne veux pas de recommandations—répliqua le jeune
-homme avec humeur.</p>
-
-<p>—C’est qu’on voit tant d’injustices, tant d’iniquités!... Destituer un
-jeune homme d’un si grand mérite, une notabilité scientifique!... Je ne
-puis contenir mon indignation.</p>
-
-<p>—Je saurai—dit Pepe avec la plus grande énergie—qui a pris à tâche
-de me nuire...</p>
-
-<p>—Ce ministre... Mais que peut-on attendre de ces politiciens sans
-vergogne?</p>
-
-<p>—Il y a à Orbajosa quelqu’un qui s’est proposé de me faire mourir
-de désespoir—affirma le jeune homme visiblement troublé. Cela n’est
-pas l’œuvre du ministre; cette contrariété, comme bien d’autres que
-j’éprouve, est le résultat d’un plan de vengeance, d’un calcul inconnu,
-d’une inimitié irréconciliable, et ce plan, ce calcul, cette inimitié,
-soyez-en bien certaine, ma chère tante, ne viennent pas d’ailleurs que
-d’ici, tout cela a son siège à Orbajosa.</p>
-
-<p>—Tu perds l’esprit—répliqua doña Perfecta—d’un air de profonde
-commisération. Est-ce que tu <span class="pagenum" id="Page_125">125</span> as des ennemis à Orbajosa? Est-ce que
-quelqu’un veut se venger de toi? Voyons, Pepillo, tu n’as plus ton bon
-sens. La lecture de ces livres dans lesquels on dit que nous descendons
-des singes ou des perroquets t’a tourné la tête.</p>
-
-<p>Elle sourit doucement en prononçant cette dernière phrase, puis d’un
-ton familier d’affectueux reproche elle ajouta:</p>
-
-<p>—Mon cher enfant, les habitants d’Orbajosa peuvent être de simples et
-grossiers villageois sans instruction, nous pouvons manquer d’usage et
-de bon ton, mais pour ce qui est de l’honorabilité et de la bonne foi,
-personne nulle part ne peut nous en remontrer, personne, non personne.</p>
-
-<p>—Ne croyez pas—dit Pepe—que j’accuse les habitants de cette maison.
-Mais je soutiens et j’affirme que j’ai dans la ville un implacable et
-cruel ennemi.</p>
-
-<p>—Je tiens à ce que tu me montres ce traître de mélodrame—répondit en
-souriant de nouveau la señora.—Je suppose que tu ne vas accuser ni le
-tio Licurgo ni les autres qui t’ont intenté des procès parce que ces
-pauvres gens croient défendre leur droit. Et, par parenthèse, dans le
-cas dont il s’agit, ils n’ont pas tout à fait tort.—En outre, le tio
-Lucas t’aime beaucoup. Il me l’a dit à moi-même. Il prétend que du
-moment qu’il te vit tu lui donnas dans l’œil, et le pauvre vieux t’a
-voué une affection...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_126">126</span></p>
-
-<p>—Oh! oui... une affection profonde!—murmura le jeune homme.</p>
-
-<p>—Ne fais pas l’enfant—ajouta la señora en lui posant la main sur
-l’épaule et le regardant de très près.—Ne dis pas de sottises et
-persuade-toi bien que ton ennemi, s’il existe, est à Madrid, dans ce
-grand foyer de corruption, de jalousies et de rivalités, non dans
-notre pacifique et tranquille petit coin où tout est bienveillance
-et harmonie... Sans doute quelque envieux de ton mérite... Je dois
-te prévenir d’ailleurs que, si tu désires aller te rendre compte par
-toi-même de la cause de ta disgrâce et demander des explications au
-gouvernement, tu ne dois pas laisser de le faire à cause de nous.</p>
-
-<p>Pepe Rey fixa les yeux sur ceux de sa tante comme s’il voulait pénétrer
-jusqu’aux profondeurs les plus cachées de son âme.</p>
-
-<p>—Je dis que si tu as l’intention d’aller à Madrid, tu ne dois pas
-t’en priver—répéta la señora avec un calme admirable, tandis que sa
-physionomie reflétait le plus grand naturel et la plus parfaite loyauté.</p>
-
-<p>—Non, señora—dit Pepe—je n’ai pas cette intention.</p>
-
-<p>—Tant mieux, je crois que tu fais bien. Tu es ici plus tranquille
-malgré les fausses idées que tu te mets dans la tête. Pauvre Pepillo!
-Ton intelligence, intelligence peu commune, est la cause de ton
-malheur. Nous autres, habitants d’Orbajosa, nous, <span class="pagenum" id="Page_127">127</span> pauvres
-villageois sans culture, nous vivons heureux dans notre ignorance. Je
-regrette vivement de ne pas te voir heureux aussi. Mais est-ce ma faute
-si tu te tourmentes et te désespères sans raison? Est-ce que je ne te
-traite pas comme mon enfant? Ne t’ai-je pas accueilli comme l’espoir de
-ma maison? Puis-je faire davantage pour toi? Si, en dépit de tout cela,
-tu ne nous aimes pas, si tu nous témoignes si peu de bienveillance, si
-tu te moques de nos pratiques religieuses, si tu méprises nos amis,
-est-ce, par hasard, parce que nous ne te traitons pas bien?</p>
-
-<p>Les yeux de doña Perfecta s’emplirent de larmes.</p>
-
-<p>—Ma chère tante!—dit Pepe Rey qui sentait son ressentiment se
-dissiper.—Moi aussi, j’ai commis quelques fautes depuis que je suis
-votre hôte.</p>
-
-<p>—Voyons! ne fais pas l’enfant... Il n’est pas question de fautes. On
-doit tout se pardonner quand on est de la même famille.</p>
-
-<p>—Mais, Rosario, où donc est-elle?—demanda le jeune homme en se
-levant.—Ne la verrai-je pas non plus aujourd’hui?</p>
-
-<p>—Elle se trouve mieux. Sais-tu qu’elle n’a pas voulu descendre?</p>
-
-<p>—Eh! bien, je monterai.</p>
-
-<p>—Oh! pour cela, non! Cette chère enfant est d’un entêtement... Elle
-a résolu de ne pas sortir aujourd’hui de sa chambre. Elle a fermé sa
-porte à double tour.</p>
-
-<p>—Quelle bizarrerie!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_128">128</span></p>
-
-<p>—Cela lui passera. Certainement cela lui passera. Nous verrons ce
-soir s’il est possible de lui ôter de la tête ses idées noires. Nous
-organiserons une réunion pour la distraire. Pourquoi n’irais-tu pas
-prier le Sr. D. Inocencio de venir ici tantôt et d’amener Jacintillo?</p>
-
-<p>—Jacintillo?</p>
-
-<p>—Oui, lorsque Rosario est prise de ces accès de mélancolie, ce jeune
-homme est la seule personne qui la distraie.</p>
-
-<p>—Je monterai moi-même.</p>
-
-<p>—Je t’ai déjà dit que non.</p>
-
-<p>—Allons, voilà qu’il va falloir faire ici des cérémonies.</p>
-
-<p>—Au lieu de te moquer de nous, fais ce que je te dis.</p>
-
-<p>—Je veux pourtant la voir.</p>
-
-<p>—C’est impossible. Comme tu la connais mal!</p>
-
-<p>—Je croyais au contraire la connaître très bien... Enfin, je
-resterai... mais, cette solitude est horrible!...</p>
-
-<p>—Voilà le greffier.</p>
-
-<p>—Que le diable l’emporte!</p>
-
-<p>—Je crois qu’il y a aussi M. le procureur... c’est un excellent homme.</p>
-
-<p>—Je voudrais le voir pendu.</p>
-
-<p>—Les affaires d’intérêt, quand ce sont les nôtres, ne peuvent que nous
-distraire. Voilà encore quelqu’un... <span class="pagenum" id="Page_129">129</span> Il me semble que c’est le
-savant agronome. Tu en as pour un bon moment.</p>
-
-<p>—Oui, un bon moment de supplice!</p>
-
-<p>—Encore, encore, si je ne me trompe, c’est le tio Licurgo suivi du tio
-Paso-Largo. Il est possible qu’ils viennent te proposer un arrangement.</p>
-
-<p>—Je vais me jeter dans l’étang.</p>
-
-<p>—Que tu es mauvais! Ils te veulent tous tant de bien!... Allons, pour
-que rien n’y manque, voilà encore l’huissier. Il vient t’apporter une
-citation.</p>
-
-<p>—Il vient me crucifier.</p>
-
-<p>Tous les personnages en question pénétrèrent dans l’appartement.</p>
-
-<p>—Adieu, Pepe, beaucoup de plaisir.</p>
-
-<p>—O terre, engloutis-moi!—s’écria le jeune homme d’un ton désespéré.</p>
-
-<p>—Sr. don José...</p>
-
-<p>—Mon cher Sr. D. José...</p>
-
-<p>—Estimable Sr. D. José...</p>
-
-<p>—Sr. D. José de mon âme...</p>
-
-<p>—Mon respectable ami, Sr. D. José...</p>
-
-<p>A ces doucereuses insinuations, Pepe Rey exhalant un profond soupir,
-cessa de résister et se livra corps et âme à ses bourreaux qui
-exhibaient d’horribles feuilles de papier timbré, tandis que leur
-victime murmurait en levant les yeux au ciel avec une chrétienne
-résignation:</p>
-
-<p>—O mon père, pourquoi m’as-tu abandonné?</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_130">130</span></p>
-
- <h2 id="ch_12">XII.<br /><br />
- CHEZ LES TROYA.</h2>
-</div>
-
-<p>L’amour, l’amitié, une saine atmosphère morale facilement respirable,
-les joies de l’âme, la sympathie, un doux échange d’impressions
-et de pensées, voilà ce dont Pepe Rey avait un impérieux besoin.
-Lorsqu’il en était privé, les ombres dont son esprit était enveloppé
-s’épaississaient et l’amer mécontentement qu’il éprouvait se
-manifestait extérieurement dans sa manière d’être. Le jour qui suivit
-les scènes que nous avons rapportées dans le précédent chapitre, il fut
-plus affligé que jamais de la mystérieuse et déjà trop longue réclusion
-de sa cousine, motivée d’abord, semblait-il, par une indisposition
-sans gravité, et ensuite par des caprices et une irritabilité nerveuse
-difficilement explicables.</p>
-
-<p>Rey s’étonnait de cette conduite si peu en harmonie avec l’idée qu’il
-s’était faite de Rosario. Quatre jours s’étaient écoulés sans qu’il lui
-eût été possible de la voir malgré son vif désir de se <span class="pagenum" id="Page_131">131</span> trouver
-auprès d’elle, et une telle situation lui paraissait devenir si
-intolérable en même temps que si étrange qu’il résolut fermement d’y
-mettre un terme.</p>
-
-<p>—Ne verrai-je pas non plus aujourd’hui ma cousine? demanda-t-il d’un
-ton de mauvaise humeur à sa tante lorsqu’ils eurent fini de dîner.</p>
-
-<p>—C’est encore impossible. Dieu sait combien je le regrette!... Je l’ai
-assez morigénée ce matin... Dans la soirée... nous verrons...</p>
-
-<p>La pensée que cette injustifiable réclusion de sa cousine adorée était
-plutôt due à une circonstance qu’elle subissait douloureusement qu’à
-un acte de sa propre volonté le porta à se contenir et à attendre.
-Si cette pensée ne lui fût venue, il serait parti le jour même. Que
-Rosario l’aimât, c’est ce dont il ne doutait nullement; mais comme il
-était évident pour lui qu’une influence inconnue travaillait à les
-séparer, il lui semblait digne d’un homme de cœur de rechercher d’où
-pouvait provenir cette action malfaisante et d’employer à la combattre
-toute la puissance de sa volonté.</p>
-
-<p>—J’espère que l’obstination de Rosario ne sera pas de longue durée,
-dit-il à doña Perfecta, en dissimulant ses véritables sentiments.</p>
-
-<p>Ce jour-là même, il eut enfin de son père une lettre dans laquelle
-celui-ci se plaignait de n’en avoir reçu aucune d’Orbajosa,
-circonstance qui ne fit qu’accroître les inquiétudes de l’ingénieur et
-le <span class="pagenum" id="Page_132">132</span> déconcerter davantage. Après avoir longtemps, comme une âme
-en peine, erré dans la maison, il sortit par la porte du jardin et se
-dirigea vers le Casino. Il y entra comme un désespéré qui se jette dans
-la mer.</p>
-
-<p>En traversant les salles principales, il rencontra diverses personnes
-qui causaient et discutaient. Dans l’un de ces groupes, d’habiles
-dialecticiens scrutaient les problèmes ardus de la tauromachie; dans
-un autre, on agitait la difficile question de savoir quels étaient
-les meilleurs des ânes d’Orbajosa ou de ceux de Villahorrenda.
-Profondément dégoûté, Pepe Rey abandonna ces débats pour entrer dans le
-salon de lecture où il feuilleta plusieurs revues sans être intéressé
-par aucune; il passa ensuite de pièce en pièce et, sans trop savoir
-comment, se trouva dans la salle de jeu. Durant près de deux heures,
-il resta pris entre les griffes de cet horrible démon jaune dont les
-yeux d’or resplendissants fascinent et torturent à la fois. Mais les
-émotions du jeu furent impuissantes à modifier le sombre état de son
-âme, et le dégoût qui l’avait amené auprès du tapis vert l’en éloigna
-de même... Fuyant le bruit, il pénétra enfin dans une salle destinée
-aux réunions, mais alors complètement vide et s’assit avec insouciance
-près de la croisée, en laissant son regard errer dans la rue.</p>
-
-<p>Cette rue, excessivement étroite et qui avait plus d’angles que de
-maisons, était toute assombrie par <span class="pagenum" id="Page_133">133</span> l’effrayante cathédrale dont le
-mur noirâtre rongé par le temps se dressait à l’une de ses extrémités.
-Pepe Rey regarda de tous côtés, en haut comme en bas, et remarqua qu’il
-régnait partout un morne et sépulcral silence; pas un pas, pas une
-voix, pas un regard. Bientôt cependant son oreille fut frappée par des
-bruits étranges, tels que des chuchotements de bouches féminines, le
-froissement de rideaux qu’on soulevait, des mots sans suite, et enfin
-le doux fredonnement d’une chanson, les jappements d’un petit chien et
-autres indices de vie sociale qui, dans un tel endroit, paraissaient
-fort singuliers. En regardant plus attentivement, Pepe Rey vit que
-ces bruits partaient d’un énorme balcon fermé par des jalousies qui
-se trouvait juste en face de la croisée. A peine avait-il fait cette
-remarque qu’un des membres du Casino se plaçant en riant auprès de lui
-l’interpella dans ces termes:</p>
-
-<p>—Ah! Sr. D. José!... nous sommes donc venu ici pour faire des signes
-aux petites?</p>
-
-<p>Celui qui parlait ainsi était D. Juan Tafetan, très aimable garçon,
-et l’un des rares sociétaires qui eussent manifesté pour Pepe Rey une
-affectueuse sympathie et une véritable admiration. Avec sa petite face
-vermeille, sa moustache teinte en noir, ses petits yeux extrêmement
-vifs, sa petite taille et sa chevelure peignée avec le plus grand soin
-afin de dissimuler sa calvitie, D. Juan Tafetan n’avait certainement
-rien de commun avec l’Antinoüs, mais <span class="pagenum" id="Page_134">134</span> il n’en était pas moins très
-sympathique; il avait beaucoup d’enjouement et possédait un vrai talent
-de conteur comique. Quand il riait, et il riait beaucoup, son visage,
-depuis le front jusqu’au menton, se couvrait de rides grotesques. En
-dépit de ces qualités qui lui valaient des applaudissements propres à
-stimuler son penchant à la raillerie, il n’était pas médisant. Tout
-le monde l’aimait et Pepe Rey passait avec lui d’agréables moments.
-Précédemment employé dans l’administration civile de la capitale de
-la province, le pauvre Tafetan vivait maintenant modestement de son
-traitement de secrétaire du Bureau de Bienfaisance et complétait ses
-revenus en jouant bravement de la clarinette dans les processions,
-dans les solennités de la cathédrale et au théâtre lorsque quelque
-incomplète troupe de comédiens aux abois faisait son apparition dans
-le pays sous le fallacieux prétexte de donner des représentations à
-Orbajosa.</p>
-
-<p>Mais ce qu’il y avait de plus singulier chez D. Juan Tafetan, c’était
-sa passion pour les jolies femmes. A l’époque où il ne dissimulait
-pas encore sa calvitie sous une douzaine de cheveux tout reluisants
-de pommade, alors qu’il n’avait pas besoin de teindre ses moustaches
-et que le poids léger des ans ne l’empêchait pas de tirer parti de sa
-mince petite taille, il avait été un don Juan redoutable. L’entendre
-raconter ses conquêtes était chose à mourir de rire, car il y a des don
-Juan de <span class="pagenum" id="Page_135">135</span> toute sorte et celui-ci pouvait compter parmi les plus
-originaux.</p>
-
-<p>—Que parlez-vous de petites? Je ne vois de petites nulle
-part—répondit Pepe Rey.</p>
-
-<p>—Voyons! ne jouez pas l’anachorète.</p>
-
-<p>Une des jalousies du balcon s’entr’ouvrant alors laissa apercevoir un
-jeune, frais et riant visage qui, soudain, disparut comme une lumière
-éteinte par le vent.</p>
-
-<p>—Bien, bien, maintenant j’ai vu.</p>
-
-<p>—Vous ne les connaissez pas?</p>
-
-<p>—Sur ma vie, je vous le jure.</p>
-
-<p>—Ce sont les petites Troya, les demoiselles Troya, les filles
-de Troya. Alors vous ne connaissez rien de beau... Trois enfants
-charmantes, filles d’un colonel d’état-major tué dans les rues de
-Madrid en 1854.</p>
-
-<p>La jalousie s’ouvrit de nouveau et deux têtes apparurent.</p>
-
-<p>—Elles se moquent de nous, Sr. D. Pepe—dit Tafetan en faisant de la
-main un salut amical aux jeunes filles.</p>
-
-<p>—Est-ce que vous les connaissez?</p>
-
-<p>—Comment ne les connaîtrais-je pas? Ces malheureuses sont dans la
-misère, je ne sais vraiment pas de quoi elles vivent. A l’époque où fut
-tué D. Francisco Troya, on fit une souscription pour les empêcher de
-mourir de faim, mais cela ne put pas les mener bien loin.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_136">136</span></p>
-
-<p>—Pauvres filles! Je me figure qu’elles ne sont pas des modèles de
-vertu...</p>
-
-<p>—Pourquoi donc?.. Je ne crois pas ce qu’on dit d’elles dans la ville.</p>
-
-<p>La jalousie s’ouvrit de nouveau.</p>
-
-<p>—Bonsoir, mesdemoiselles,—cria D. Juan Tafetan aux trois jeunes
-filles qui apparurent artistiquement groupées.—Le <i xml:lang="es" lang="es">caballero</i> que
-voici prétend qu’on ne doit pas cacher ce qui est beau, et demande que
-vous ouvriez toute grande la jalousie.</p>
-
-<p>Mais la jalousie se referma au contraire tout à fait et un joyeux
-concert d’éclats de rire remplit la morne rue de ses retentissants
-échos. On eût pu croire entendre passer une troupe d’oiseaux jaseurs.</p>
-
-<p>—Voulez-vous que nous allions chez elles?—demanda tout à coup Tafetan.</p>
-
-<p>Ses yeux scintillaient et un sourire libertin vint se jouer sur ses
-lèvres livides.</p>
-
-<p>—Mais quelle sorte de gens est-ce?..</p>
-
-<p>—Soyez sans inquiétude, Sr. de Rey... Ces pauvres filles sont
-honnêtes. Si elles se nourrissent d’air, comme les reptiles, qu’y
-peut-on trouver à redire. Et dites-moi, qui n’a pas à manger peut-il
-pécher? Les infortunées sont toujours assez vertueuses. Dans le cas
-même où elles pécheraient, leurs jeûnes prolongés suffiraient à
-purifier leur conscience.</p>
-
-<p>—Allons-y donc.</p>
-
-<p>Quelques instants après, D. Juan Tafetan et Pepe <span class="pagenum" id="Page_137">137</span> Rey pénétraient
-dans la chambre des petites Troya. L’aspect de la misère soutenant là
-une horrible lutte contre elle-même affligea profondément le jeune
-homme. Les trois jeunes filles étaient très jolies, surtout les deux
-plus jeunes, brunes, pâles, avec de grands yeux et une fine taille.
-Bien vêtues et bien chaussées, on les eût prises pour des filles de
-duchesses aspirant à devenir princesses.</p>
-
-<p>Lorsque les visiteurs entrèrent, elles furent quelque peu interdites,
-mais leur naturel frivole et gai eut bien vite repris le dessus. Elles
-vivaient dans la misère comme les oiseaux en cage, ne chantant pas
-moins derrière les barreaux que sous les opulents ombrages des bois.
-Elles passaient toute la journée à coudre, ce qui indiquait déjà un
-commencement d’honnêteté, mais aucune personne jouissant de quelque
-considération à Orbajosa ne les fréquentait. Elles étaient, jusqu’à
-un certain point, proscrites, mal vues, tenues à distance, ce qui,
-jusqu’à un certain point, indiquait aussi quelque motif de scandale.
-Le souci de la vérité nous oblige à dire que les demoiselles Troya
-devaient surtout leur mauvaise réputation au déplorable penchant qu’on
-leur attribuait de bavarder, faire des cancans, brouiller les gens
-et s’amuser de tout. Elles adressaient des lettres anonymes aux plus
-graves personnages et donnaient des sobriquets à tous les habitants
-d’Orbajosa, depuis l’évêque jusqu’au dernier des meurt-de-faim; elles
-lançaient de petites pierres <span class="pagenum" id="Page_138">138</span> aux passants, et se cachaient ensuite
-derrière leurs jalousies pour rire entre elles de l’étonnement ou de
-l’effroi de celui qui avait été atteint. Elles connaissaient les faits
-et gestes de tous les gens du voisinage qu’elles épiaient par toutes
-les lucarnes et par tous les trous de la partie haute de la maison;
-elles chantaient pendant la nuit sur leur balcon; elles se masquaient
-à l’époque du carnaval afin de pénétrer dans les appartements des
-meilleures familles et commettaient mille autres impertinences ou
-espiègleries en usage dans les petits endroits.—En résumé, quel qu’en
-pût être le motif, le gracieux trio Troyen était marqué au front d’un
-de ces stigmates qui, une fois infligés par une population, persistent
-implacablement jusqu’au-delà de la tombe.</p>
-
-<p>—Ce caballero est celui qu’on prétend être venu pour découvrir des
-mines d’or?—dit l’une.</p>
-
-<p>—Et démolir la cathédrale pour construire avec ses matériaux une
-fabrique de chaussures?—ajouta une autre.</p>
-
-<p>—Et remplacer à Orbajosa la culture de l’ail par celle du coton ou de
-la cannelle?</p>
-
-<p>Pepe ne put s’empêcher de rire à l’audition de pareilles absurdités.</p>
-
-<p>—Il n’est venu ici que pour enlever les plus jolies filles et les
-emmener à Madrid,—dit Tafetan.</p>
-
-<p>—Ah! c’est bien volontiers que je le suivrais!—s’écria l’une d’elles.</p>
-
-<p>—C’est bon, c’est bon, je vous emmènerai toutes <span class="pagenum" id="Page_139">139</span> les
-trois—affirma Pepe.—Mais je réclame une explication; pourquoi
-vous moquiez-vous de moi lorsque j’étais à la croisée du Casino?</p>
-
-<p>De nouveaux éclats de rire accueillirent cette question.</p>
-
-<p>—Mes sœurs sont des folles—répondit enfin l’aînée.—C’est parce que
-nous pensons que vous méritez mieux que la fille de doña Perfecta.</p>
-
-<p>—C’est parce que celle de mes sœurs que voici dit que vous perdez
-votre temps, Rosarito n’aimant que les gens d’église.</p>
-
-<p>—Que prétends-tu donc? Je n’ai pas dit cela. C’est toi qui prétendais
-que ce caballero est un luthérien athée qui entre dans la cathédrale le
-cigare à la bouche et le chapeau sur la tête.</p>
-
-<p>—Mais cela je ne l’ai pas inventé—répliqua la plus jeune—je l’ai
-entendu dire hier à Suspiritos.</p>
-
-<p>—Et qui est cette Suspiritos qui débite sur mon compte de pareilles
-sottises?</p>
-
-<p>—Suspiritos, c’est... Suspiritos.</p>
-
-<p>—Mes enfants—dit Tafetan d’un air doucereux,—voilà le marchand
-d’oranges qui passe. Appelez-le; je veux vous offrir des oranges.</p>
-
-<p>L’une des sœurs appela le marchand.</p>
-
-<p>La conversation entamée par ces jeunes filles déplut passablement à
-Pepe Rey et fit s’évanouir la légère impression de plaisir qu’il avait
-tout d’abord éprouvée en se trouvant au milieu de cette joyeuse et
-expansive réunion. Il ne put cependant s’empêcher <span class="pagenum" id="Page_140">140</span> de rire quand il
-vit don Juan Tafetan décrocher du mur une petite guitare et en pincer
-avec autant de grâce et de brio qu’il l’eût fait dans sa jeunesse.</p>
-
-<p>—On m’a appris, mesdemoiselles, que vous chantez à ravir—dit Rey.</p>
-
-<p>—Faites chanter D. Juan Tafetan.</p>
-
-<p>—Je ne chante pas.</p>
-
-<p>—Moi non plus, s’empressa de dire la sœur cadette, en offrant à
-l’ingénieur quelques tranches de l’orange qu’elle venait de peler.</p>
-
-<p>—Voyons, Maria Juana, ne quitte pas ta couture,—lui dit l’aînée.—Il
-est tard, et il faut que nous achevions ce soir cette soutane.</p>
-
-<p>—On ne travaille pas aujourd’hui. Au diable les aiguilles, s’écria
-Tafetan.</p>
-
-<p>Et aussitôt il entonna une chanson.</p>
-
-<p>—Les gens s’arrêtent dans la rue—dit la cadette des Troya en se
-mettant au balcon. Les éclats de voix de don Juan Tafetan s’entendent
-de la place... Juana, Juana!...</p>
-
-<p>—Qu’y a-t-il?</p>
-
-<p>—Voilà Suspiritos qui passe.</p>
-
-<p>La plus jeune courut au balcon.</p>
-
-<p>—Lance-lui un morceau d’écorce à la tête.</p>
-
-<p>Pepe Rey s’avança aussi; il vit passer dans la rue une dame, sur le
-chignon de laquelle la jeune fille envoya fort adroitement s’aplatir
-une peau d’orange. Elle et la cadette refermèrent vivement la jalousie,
-<span class="pagenum" id="Page_141">141</span> et les trois sœurs s’efforcèrent ensuite d’étouffer leurs éclats
-de rire afin de n’être pas entendues de la rue.</p>
-
-<p>—On ne travaille pas aujourd’hui—s’écria l’une d’elles en renversant
-du pied la corbeille de travail.</p>
-
-<p>—Ce qui revient à dire qu’on ne mangera pas demain—ajouta l’aînée en
-rassemblant les objets épars sur le plancher.</p>
-
-<p>Pepe Rey porta instinctivement la main à son gousset. Il leur aurait de
-bonne grâce donné quelque argent. La vue de ces malheureuses orphelines
-que le monde proscrivait à cause de leur frivolité l’attristait
-profondément. Si le seul péché des trois sœurs, si l’unique distraction
-qu’elles eussent dans leur isolement, leur pauvreté, leur abandon,
-consistait à lancer des peaux d’orange sur les passants, on pouvait
-bien leur pardonner. Les mœurs austères de la petite ville qu’elles
-habitaient les avaient peut-être bien préservées du vice; mais
-cependant ces malheureuses manquaient du décorum et de la retenue
-qui sont les formes ordinaires et les plus visibles de la pudeur, et
-il n’était pas trop téméraire de supposer qu’elles avaient jeté par
-la fenêtre quelque chose de plus que des écorces d’orange. Pepe Rey
-se sentait pris pour elles d’une profonde pitié. Il remarqua leurs
-misérables vêtements ajustés, drapés et rapiécés de mille façons pour
-les faire paraître neufs, il remarqua leurs chaussures percées... et de
-nouveau porta la main à sa poche.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_142">142</span></p>
-
-<p>—Il n’est pas impossible que le vice habite ici—se dit-il à
-lui-même;—mais les physionomies, les meubles, tout me prouve que je
-me trouve en présence des restes malheureux d’une honnête famille. Si
-ces pauvres filles étaient aussi dépravées qu’on le prétend, elles
-vivraient moins misérablement et ne travailleraient pas. Il y a des
-hommes riches à Orbajosa.</p>
-
-<p>Les trois sœurs s’approchaient de lui tour à tour. Elles allaient de
-Pepe au balcon et du balcon à Pepe, tout en soutenant une conversation
-animée et légère qui indiquait—il faut en convenir—une sorte
-d’innocence au milieu de tant d’insouciance et de frivolité.</p>
-
-<p>—Quelle excellente dame est doña Perfecta! Sr. D. José.</p>
-
-<p>—C’est la seule personne qui n’ait pas de sobriquet, et la seule dont
-on ne dise pas du mal à Orbajosa.</p>
-
-<p>—Tout le monde la respecte.</p>
-
-<p>—Tout le monde l’adore.</p>
-
-<p>Le jeune homme répondait en faisant l’éloge de sa tante, mais il lui
-prenait à chaque instant une furieuse envie de tirer de l’argent de
-sa poche et de dire: «Maria Juana, prenez ceci pour vous acheter des
-bottines; Pepa, voilà de quoi acheter une robe; Florentina, mettez cela
-de côté pour vous nourrir pendant une semaine...» Et il fut sur le
-point de le faire comme il en avait l’intention.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_143">143</span></p>
-
-<p>Elles coururent toutes les trois au balcon pour voir quelqu’un qui
-passait dans la rue. D. Juan Tafetan, profitant de ce moment, se pencha
-vers Pepe et lui dit à voix basse:</p>
-
-<p>—Quels démons! n’est-il pas vrai?... Pauvres créatures!... Il semble
-vraiment impossible qu’elles puissent être si gaies, alors... soyez-en
-bien certain, alors qu’elles n’ont pas dîné aujourd’hui.</p>
-
-<p>—D. Juan, D. Juan!—cria Pepilla. Par ici vient votre ami Nicolasito
-Hernandez, autrement dit <i>Cierge Pascal</i>, coiffé de son chapeau à
-trois étages. Il s’avance en priant à voix basse, sans doute pour les
-âmes de ceux qu’en les ruinant il a envoyés dans l’autre monde.</p>
-
-<p>—Je parie que vous n’oserez pas l’appeler par son sobriquet.</p>
-
-<p>—Voulez-vous voir?</p>
-
-<p>—Juana, ferme les jalousies. Laissons-le passer et lorsqu’il tournera
-le coin, je crierai <i>Cirio! Cirio Pascual!</i></p>
-
-<p>D. Juan Tafetan les suivit sur le balcon en disant:</p>
-
-<p>—Venez, D. José; il faut que vous fassiez connaissance avec ce type.</p>
-
-<p>Pepe Rey mit à profit le moment où les trois sœurs et D. Juan
-s’amusaient follement à jeter à Nicolasito Hernandez le surnom qui
-le rendait si furieux, pour s’approcher avec précaution de l’un des
-nécessaires de couture qui se trouvaient dans l’appartement <span class="pagenum" id="Page_144">144</span> et y
-déposer la demi-quadruple qui lui restait du jeu.</p>
-
-<p>Puis il courut aussi au balcon juste au moment où la cadette et la
-plus jeune des sœurs Troya criaient en éclatant de rire: <i>Cirio
-Pascual!</i> <i>Cirio Pascual!</i></p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_145">145</span></p>
-
- <h2 id="ch_13">XIII.<br /><br />
- UN CASUS BELLI.</h2>
-</div>
-
-<p>Après avoir joué ce mauvais tour à l’usurier, elles entamèrent toutes
-les trois avec leurs deux visiteurs une conversation qui roula sur les
-faits et les personnes de la ville. L’ingénieur, craignant que leur
-espièglerie ne fût découverte pendant qu’il était encore là, voulut
-s’en aller, ce qui déplut fort à nos donzelles. L’une d’elles, qui
-était déjà sortie de la chambre, revint en disant:</p>
-
-<p>—Suspiritos est déjà en train de ranger ses effets.</p>
-
-<p>—D. José ne sera pas fâché de la voir—dit l’une des autres.</p>
-
-<p>—C’est une très belle femme. Et qui se coiffe maintenant à l’instar
-des dames de Madrid.—Venez donc, messieurs.</p>
-
-<p>Elles les conduisirent à la salle à manger (pièce qui ne servait que
-très rarement) donnant sur une terrasse où se trouvaient, avec quelques
-vases à fleurs, pas mal de meubles abandonnés et hors <span class="pagenum" id="Page_146">146</span> d’usage.
-Du haut de cette terrasse on apercevait, dans la cour d’une maison
-voisine, une galerie remplie de plantes grimpantes et de belles fleurs
-entretenues avec le plus grand soin. Tout indiquait que c’était là la
-demeure de gens modestes, rangés et laborieux.</p>
-
-<p>Nos trois espiègles s’avançant jusqu’au bord de la plate-forme
-examinèrent attentivement la maison, puis, imposant silence aux jeunes
-gens, allèrent se placer dans un endroit abrité de tous les regards où
-elles ne risquaient pas d’être aperçues.</p>
-
-<p>—Elle sort maintenant de la dépense avec un poêlon plein de pois
-chiches—dit Maria Juana en allongeant le cou afin de voir un peu.</p>
-
-<p>—Pan!—s’écria une autre en lançant une petite pierre.</p>
-
-<p>—Elles nous ont cassé un autre carreau, ces...</p>
-
-<p>Cachées dans l’angle de la terrasse, près des deux jeunes gens, les
-trois sœurs étouffaient leurs rires.</p>
-
-<p>—La señora Suspiritos est fort en colère—dit Pepe Rey.—Pourquoi la
-nommez-vous ainsi?</p>
-
-<p>—Parce que, lorsqu’elle parle, elle pousse un soupir entre chaque
-parole, et qu’elle se plaint toujours, bien qu’elle ne manque de rien.</p>
-
-<p>Il se fit un moment de silence dans la maison d’en bas. Pépita Troya
-regarda avec précaution.</p>
-
-<p>—La voilà qui revient—murmura-t-elle à voix très basse en imposant
-silence à tous.—Maria, <span class="pagenum" id="Page_147">147</span> donne-moi un petit caillou. Allons-y...
-<i>zas</i>!... ça y est.</p>
-
-<p>—Tu ne l’as pas atteinte.</p>
-
-<p>—Il a donné contre le sol.</p>
-
-<p>—Voyons si je serai plus habile... Il faut attendre qu’elle sorte de
-nouveau de la dépense.</p>
-
-<p>—La voilà, la voilà qui sort. En garde, Florentina.</p>
-
-<p>—Une... deux... trois!... Paf!...</p>
-
-<p>On entendit en bas un cri de douleur, une plainte énergique, une
-exclamation, car c’était un homme qui avait reçu le coup.</p>
-
-<p>Pepe Rey put clairement distinguer ces paroles:</p>
-
-<p>—Satanées filles! Elles m’ont fait un trou à la tête... Jacinto!...
-Jacinto! Mais quelles canailles de voisines avons-nous donc là!...</p>
-
-<p>—Jésus,—Marie,—Joseph! qu’ai-je fait là!—s’écria Florentina
-consternée; mon caillou a donné contre la tête du Sr. D. Inocencio.</p>
-
-<p>—Du Penitenciario?—demanda Pepe Rey stupéfait.</p>
-
-<p>—Lui-même.</p>
-
-<p>—Est-ce qu’il demeure dans la maison?</p>
-
-<p>—Où demeurerait-il donc?</p>
-
-<p>—Cette «señora des suspiros...»</p>
-
-<p>—Est sa nièce, sa gouvernante ou je ne sais quoi. Nous nous amusons
-bien à ses dépens parce qu’elle est ridicule; mais nous ne nous
-hasardons pas à jouer des tours au señor Penitenciario.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_148">148</span></p>
-
-<p>Pendant que s’échangeaient vivement les phrases de ce dialogue, Pepe
-Rey vit en face de la terrasse et très près de lui s’ouvrir les vitres
-d’une croisée appartenant à la maison bombardée, et apparaître un
-visage connu, un visage dont la vue le déconcerta, le consterna et le
-rendit tout pâle et tout tremblant. C’était Jacintito qui, interrompu
-dans ses graves études, avait ouvert la fenêtre de son cabinet et se
-présentait, la plume derrière l’oreille, entre les deux battants. Son
-pudique, rose et frais visage donnait à cette apparition quelque chose
-de semblable à celle de l’aurore.</p>
-
-<p>—Bonsoir, Sr. D. José,—dit-il gaîment.</p>
-
-<p>La voix d’en bas cria de nouveau:</p>
-
-<p>—Jacinto!... Jacinto, viens donc!...</p>
-
-<p>—Me voilà, mon oncle. J’étais entrain de saluer un ami...</p>
-
-<p>—Allons-nous-en, allons-nous-en! cria Florentina tout effrayée.</p>
-
-<p>—Le señor Penitenciario va monter dans la chambre de <i>D.
-Nominavito</i> pour nous gratifier d’une réponse.</p>
-
-<p>—Allons-nous-en vite, et fermons derrière nous la porte de la salle à
-manger.</p>
-
-<p>La terrasse fut immédiatement abandonnée.</p>
-
-<p>—Vous auriez dû prévoir que, de l’intérieur de son temple du savoir,
-Jacintito nous observerait—dit Tafetan.</p>
-
-<p>—<i>D. Nominavito</i> est de nos amis—répondit <span class="pagenum" id="Page_149">149</span> l’une des
-sœurs.—De l’intérieur de son temple de la science, il nous débite
-en cachette mille tendresses et nous envoie de même une infinité de
-baisers.</p>
-
-<p>—Jacinto!—demanda l’ingénieur.—Mais quel diable de surnom lui
-avez-vous donné?</p>
-
-<p>—<i>D. Nominavito</i>—dirent les trois jeunes filles en riant aux
-éclats.</p>
-
-<p>—Nous l’avons surnommé ainsi parce qu’il est très savant.</p>
-
-<p>—Non, c’est parce que lorsque nous étions enfants, il était enfant
-aussi; et que lorsque nous montions pour jouer sur la terrasse, nous
-l’entendions étudier à haute voix ses leçons.</p>
-
-<p>—Oui, il passait toute la sainte journée à psalmodier.</p>
-
-<p>—Dis donc à décliner. Voici comment il faisait: <i>Nominavito</i>,
-<i>Genivito</i>, <i>Davito</i>, <i>Accusavito</i>...</p>
-
-<p>—Je suppose que j’ai aussi mon sobriquet—dit Pepe Rey.</p>
-
-<p>—Que Maria Juana vous le dise—répondit Florentina en se cachant.</p>
-
-<p>—Moi?... Pepa, dis-le lui, toi.</p>
-
-<p>—Vous n’avez pas encore de surnom, D. José.</p>
-
-<p>—Mais j’en aurai un. Je vous promets de venir apprendre ce nom de
-baptême et recevoir la confirmation—dit le jeune homme en manifestant
-l’intention de se retirer.</p>
-
-<p>—Comment, vous partez déjà?...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_150">150</span></p>
-
-<p>—Oui. Nous vous avons fait perdre assez de temps. Au travail, mes
-enfants. Jeter des pierres aux voisins et aux passants n’est pas
-précisément l’occupation la plus convenable pour des jeunes filles de
-votre mérite et de votre beauté... Au revoir...</p>
-
-<p>Et sans attendre de nouvelles raisons ni s’attarder à écouter les
-compliments des trois espiègles, il sortit au plus vite de la maison où
-il laissa D. Juan Tafetan.</p>
-
-<p>La scène à laquelle il venait d’assister, la vexation éprouvée par
-le chanoine, l’apparition imprévue du petit docteur, accrurent les
-inquiétudes, les craintes et les fâcheux pressentiments qui troublaient
-l’esprit du pauvre ingénieur. Il regretta de toute son âme d’avoir mis
-les pieds dans la maison des filles Troya, et, résolu à mieux employer
-ses loisirs tant que durerait sa tristesse, il se mit à parcourir les
-rues de la ville.</p>
-
-<p>D’abord il visita le marché, puis la rue de la Triperie dans laquelle
-se trouvaient les principaux magasins; il observa sous tous leurs
-aspects l’industrie et le commerce de la grande Orbajosa, et, comme il
-ne trouvait là que de nouveaux sujets de dégoût, il se dirigea vers la
-promenade de Las Descalzas; mais là il ne rencontra que quelques chiens
-errants, le vent fort incommode qui soufflait ayant obligé señoras
-et caballeros à rester chez eux ce soir-là. Il alla à la pharmacie
-où se réunissaient diverses <span class="pagenum" id="Page_151">151</span> sortes de progressistes ruminants
-qui ne cessaient de rabâcher sans fin le même thème; il s’y ennuya
-encore davantage. Comme il passait près de la cathédrale, il entendit
-les sons de l’orgue et les magnifiques chants du chœur. Il entra.
-Se souvenant des observations de sa tante relativement à l’attitude
-respectueuse à garder dans l’église, il alla s’agenouiller devant le
-maître-autel;—ensuite, il visita une chapelle, et il se disposait
-à pénétrer dans une autre, lorsqu’un clerc, bedeau ou chasse-chiens
-quelconque s’approcha de lui d’un air fort peu révérencieux, et lui dit
-d’une voix insolente:</p>
-
-<p>—Sa Grandeur vous fait dire de sortir d’ici.</p>
-
-<p>L’ingénieur sentit le sang lui monter à la tête. Il obéit sans
-prononcer une parole.</p>
-
-<p>Chassé de partout par une force supérieure ou par son propre dégoût, il
-ne lui restait plus d’autre ressource que de rentrer chez sa tante, où
-l’attendaient:</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> Le tio Licurgo, pour lui annoncer un second procès;</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> Le Sr. D. Cayetano, pour lui lire un nouveau fragment de ses
-<i>Lignages d’Orbajosa</i>;</p>
-
-<p>3<sup>o</sup> Caballuco, pour une affaire qu’il n’avait pas fait connaître;</p>
-
-<p>4<sup>o</sup> Et enfin, doña Perfecta et son aimable sourire... pour ce qu’on
-verra dans le chapitre suivant.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_152">152</span></p>
-
- <h2 id="ch_14">XIV.<br /><br />
- LA DISCORDE VA TOUJOURS CROISSANT.</h2>
-</div>
-
-<p>Une nouvelle tentative qu’il fit pour voir sa cousine Rosario échoua à
-la tombée de la nuit. Pepe Rey s’enferma dans sa chambre pour écrire
-plusieurs lettres, mais il ne put chasser de son esprit une idée fixe.</p>
-
-<p>—Ce soir ou demain—se disait-il—tout cela finira d’une façon ou
-d’une autre.</p>
-
-<p>Lorsqu’on l’appela pour le souper, doña Perfecta alla à lui dans la
-salle à manger et lui dit à brûle-pourpoint:</p>
-
-<p>—Ne t’inquiète pas, mon cher Pepe; j’apaiserai le señor D. Inocencio.
-Je suis déjà au courant. Maria Remedios, qui sort d’ici, m’a tout
-raconté.</p>
-
-<p>La physionomie de la señora rayonnait d’une satisfaction semblable à
-celle d’un artiste orgueilleux de son œuvre.</p>
-
-<p>—Quoi?</p>
-
-<p>—Je te disculperai, te dis-je. Tu avais bu quelques <span class="pagenum" id="Page_153">153</span> verres au
-Casino, n’est-il pas vrai? Voilà ce que c’est que de faire de mauvaises
-connaissances. D. Juan Tafetan, les filles Troya!... Cela est horrible,
-épouvantable. As-tu bien réfléchi?</p>
-
-<p>—J’ai parfaitement réfléchi, señora—répondit Pepe décidé à ne pas
-entrer en discussion avec sa tante.</p>
-
-<p>—Je me garderai bien d’écrire à ton père ce que tu as fait.</p>
-
-<p>—Vous pouvez lui écrire ce qu’il vous plaira.</p>
-
-<p>—Tu te défendras en me démentant.</p>
-
-<p>—Je ne démens personne.</p>
-
-<p>—Alors tu avoues que tu es allé dans la maison de ces...</p>
-
-<p>—J’y suis allé.</p>
-
-<p>—Et que tu leur as donné une demi-quadruple,—car, d’après ce que m’a
-dit Maria Remedios, Florentina est descendue ce soir pour se faire
-changer une demi-quadruple dans une boutique. Elles ne pouvaient
-l’avoir gagnée par leur travail. Tu es aujourd’hui allé chez elles;
-donc...</p>
-
-<p>—Donc, c’est moi qui la leur ai donnée. Parfaitement.</p>
-
-<p>—Tu ne le nies pas.</p>
-
-<p>—Et pourquoi le nierais-je? Je crois que je peux faire de mon argent
-ce que bon me semble.</p>
-
-<p>—Mais certainement tu soutiendras que tu n’as pas jeté de pierres au
-Sr. Penitenciario.</p>
-
-<p>—Je n’en ai pas jeté moi-même.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_154">154</span></p>
-
-<p>—Je veux dire qu’en ta présence elles...</p>
-
-<p>—Ceci est autre chose.</p>
-
-<p>—Et elles ont insulté la pauvre Maria Remedios!</p>
-
-<p>—Je ne le nie pas non plus.</p>
-
-<p>—Mais comment justifieras-tu ta conduite? Pepe... pour l’amour de
-Dieu!—Tu ne réponds rien, tu ne te repens pas, tu ne protestes pas...
-tu ne...</p>
-
-<p>—Je ne dis rien, absolument rien, señora.</p>
-
-<p>—Tu n’essaies pas même de t’excuser auprès de moi.</p>
-
-<p>—Je ne vous ai pas insultée...</p>
-
-<p>—Allons, il ne te manque plus que de... Tiens, prends ce bâton et
-frappe-moi.</p>
-
-<p>—Je ne frappe personne.</p>
-
-<p>—Quel manque de respect!... Quel... Ne soupes-tu pas?</p>
-
-<p>—Je souperai.</p>
-
-<p>Il y eut une pause de plus d’un quart d’heure. D. Cayetano, doña
-Perfecta et Pepe Rey mangeaient en silence. Cette pause fut interrompue
-par l’entrée de D. Inocencio dans la salle à manger.</p>
-
-<p>—Combien j’en ai été fâché, mon très cher Sr. D. José!... Ah!
-croyez que j’en ai été bien vivement fâché,—dit-il en pressant la
-main du jeune homme et le regardant avec une expression de profonde
-commisération.</p>
-
-<p>L’ingénieur ne sut que répondre, tant sa confusion était grande.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_155">155</span></p>
-
-<p>—Je veux parler de ce qui s’est passé ce soir.</p>
-
-<p>—Ah!... oui.</p>
-
-<p>—De votre expulsion de l’enceinte sacrée de notre église cathédrale.</p>
-
-<p>—Monseigneur l’Evêque—dit Pepe Rey—aurait dû y regarder à deux fois
-avant de faire chasser un chrétien de l’église.</p>
-
-<p>—C’est vrai, mais je ne sais qui a mis dans la tête à Sa Grandeur
-que vous êtes un homme de mauvaises mœurs; je ne sais qui lui a dit
-que vous faites partout profession d’athéisme, que vous vous moquez
-des choses et des personnes saintes, et même que vous avez le projet
-de démolir la cathédrale pour bâtir avec ses pierres une fabrique de
-goudron. J’ai essayé de la dissuader, mais Sa Grandeur est quelque peu
-obstinée.</p>
-
-<p>—Merci de votre extrême bonté, Sr. D. Inocencio.</p>
-
-<p>—Et d’autant plus que D. Inocencio n’a pas sujet d’avoir pour toi de
-telles considérations. Il s’en est fallu de peu qu’on ne l’étendit
-raide mort sur le sol.</p>
-
-<p>—Bah!... qu’est-ce que cela?—dit en riant l’ecclésiastique. On
-est déjà informé ici de cette espièglerie?... Je gage que Maria
-Remedios est venue vous en parler. Je le lui avais pourtant défendu,
-formellement défendu. La chose en elle-même a si peu d’importance.
-N’est-il pas vrai, Sr. de Rey.</p>
-
-<p>—Puisque vous en jugez ainsi...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_156">156</span></p>
-
-<p>—C’est mon opinion. Histoires de jeunes gens... La jeunesse, quoi
-qu’en puissent dire les modernes, est portée au vice et aux actions
-vicieuses. Le Sr. D. José, qui est une personne de si grand mérite,
-ne pouvait être parfait... qu’y a-t-il d’extraordinaire à ce que ces
-jolies filles l’aient séduit, et, après lui avoir pris son argent,
-l’aient rendu complice de leurs imprudentes et criminelles attaques
-contre leurs voisins. Malgré la douloureuse part qui m’est échue
-dans les jeux de cette après-midi—ajouta-t-il en portant la main à
-sa blessure—je ne me donne pas pour offensé, mon cher ami, et je ne
-veux pas même vous ennuyer plus longtemps en faisant allusion à ce
-regrettable incident... J’ai éprouvé une véritable affliction, en
-apprenant que Maria Remedios était venue tout raconter ici.... Elle
-est si bavarde, ma chère nièce... Voulez-vous gager qu’elle aura
-aussi parlé de la demi-quadruple, et de vos badinages avec ces filles
-sur la terrasse, et de leurs allées et venues et agaceries, et de la
-danse échevelée de D. Juan Tafetan?... Ce sont pourtant des choses qui
-devraient rester secrètes.</p>
-
-<p>Pepe Rey ne savait vraiment pas ce qui le mortifiait le plus, de la
-sévérité de sa tante ou de l’hypocrite condescendance du chanoine.</p>
-
-<p>—Pourquoi n’en parlerait-on pas?—répliqua la señora. Il ne paraît
-pas lui-même rougir de sa conduite. On peut le dire bien haut. Nous
-tiendrons la chose secrète uniquement pour ma chère fille, <span class="pagenum" id="Page_157">157</span> parce
-que dans l’état d’excitation nerveuse où elle se trouve les accès de
-colère sont à redouter.</p>
-
-<p>—Laissez donc, señora, tout cela n’a pas une bien grande
-importance—ajouta le Penitenciario.—Mon avis est qu’on ne dise plus
-un mot de cette affaire; et quand c’est celui qui a reçu le coup de
-pierre qui parle ainsi, les autres peuvent se déclarer satisfaits...
-Ah! ce n’était pas un coup pour rire, Sr. D. José! J’ai cru qu’on me
-fendait le crâne en deux et que mes cervelles s’échappaient par cette
-fente.</p>
-
-<p>—Combien je regrette cet accident!... balbutia Pepe Rey.—J’en suis
-vraiment navré, bien que n’ayant pas participé...</p>
-
-<p>—Votre visite à ces demoiselles Troya sera très remarquée dans le
-pays—dit le chanoine.—Ici, messieurs, nous ne sommes pas à Madrid,
-nous ne sommes pas dans ce foyer de corruption, de scandale...</p>
-
-<p>—Là-bas, tu peux visiter les lieux les plus immondes—accentua doña
-Perfecta—sans que personne en sache rien.</p>
-
-<p>—Ici, nous nous observons beaucoup—poursuivit D. Inocencio. Nous
-tenons compte de tout ce que font nos voisins, et, grâce à ce système
-de vigilance, la morale publique se maintient à un niveau convenable...
-Vous pouvez m’en croire, mon cher ami, vous pouvez m’en croire, et
-je ne dis pas cela pour vous faire de la peine, vous êtes le premier
-caballero <span class="pagenum" id="Page_158">158</span> de distinction qui en plein jour... le premier, oui,
-monsieur... <i xml:lang="la" lang="la">Trojæ qui primus ab oris</i>...</p>
-
-<p>A ces mots il se mit à rire et frappa doucement sur l’épaule de
-l’ingénieur en signe de bienveillance et d’amitié.</p>
-
-<p>—Combien il m’est doux—dit le jeune homme en dissimulant sa colère
-sous les paroles qui lui parurent le plus propres à répondre à
-l’artificieuse ironie de ses interlocuteurs—de trouver en vous tant
-de tolérance et de générosité, lorsque je méritais par ma criminelle
-conduite...</p>
-
-<p>—Eh! quoi donc? Est-ce qu’on peut traiter comme le premier venu—dit
-doña Perfecta—un individu qui est de notre sang et qui porte notre
-propre nom? Tu es mon neveu, tu es le fils du meilleur et du plus saint
-des hommes, de mon frère Juan, cela suffit. Hier soir, le secrétaire
-de Monseigneur vint ici même me faire savoir que Sa Grandeur est fort
-ennuyée que je te garde dans ma maison.</p>
-
-<p>—Encore cela?—murmura le chanoine.</p>
-
-<p>—Encore cela. Et je répondis que, malgré tout le respect que mérite
-Monseigneur, malgré toute l’affection et toute la vénération que j’ai
-pour lui, mon neveu est mon neveu, et que je ne puis le mettre à la
-porte de chez moi.</p>
-
-<p>—Voilà encore une nouvelle singularité que je trouve dans ce pays—dit
-Pepe Rey blêmissant de colère.—A ce qu’il paraît, c’est ici l’évêque
-qui commande dans toutes les maisons.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_159">159</span></p>
-
-<p>—Monseigneur est un saint. Il me veut tant de bien qu’il se figure
-que tu vas nous communiquer ton athéisme, ton indifférence, tes idées
-extravagantes... Je lui ai pourtant dit plusieurs fois que tu as un
-fond excellent.</p>
-
-<p>—Aux hommes d’un talent supérieur, on doit toujours passer quelque
-chose—manifesta D. Inocencio.</p>
-
-<p>—Et ce matin, pendant que je me trouvais chez les dames de Cirujeda,
-ah! tu ne peux te figurer dans quel état elles m’ont mis la tête...
-Tu es venu, disaient-elles, pour démolir la cathédrale; tu as reçu
-des protestants anglais la mission de prêcher l’hérésie en Espagne,
-tu passes les nuits entières à jouer au Casino; tu en sors pris de
-boisson... «Mais, señoras,—leur ai-je répondu—voulez-vous que
-j’envoie mon neveu à l’auberge?» Quand elles disent que tu t’enivres
-elles se trompent, et pour ce qui est du jeu, je ne sache pas que tu
-aies joué avant cette après-midi.</p>
-
-<p>Pepe Rey se trouvait dans cette situation d’esprit où l’homme le plus
-pacifique n’a plus d’empire sur lui-même et se sent poussé par une
-force aveugle et brutale à étrangler, souffleter, rompre des crânes
-et briser des os. Mais doña Perfecta était femme et de plus était
-sa tante; D. Inocencio était un vieillard et était prêtre. Outre
-cela les voies de fait sont de mauvais goût et indignes de personnes
-chrétiennes, et bien élevées. Il lui <span class="pagenum" id="Page_160">160</span> restait la ressource de
-laisser s’échapper son ressentiment, qu’il avait de la peine à
-comprimer, dans des phrases honnêtement et modérément exprimées, —mais
-il trouva même prématuré ce dernier moyen dont, à son avis, il ne
-devait pas user avant le moment où il sortirait définitivement de cette
-maison et de la ville d’Orbajosa. Refoulant donc en lui-même sa colère,
-il attendit.</p>
-
-<p>Jacinto arriva au moment où la scène finissait.</p>
-
-<p>—Bonsoir, Sr. D. José... dit-il en donnant au jeune homme une poignée
-de main.—Vous et vos amies m’avez empêché de travailler cette
-après-midi. Je n’ai pas pu écrire une ligne. Et j’avais à faire...</p>
-
-<p>—Pauvre Jacinto! Combien je le déplore! Mais d’après ce qu’elles m’ont
-dit, vous jouez et badinez aussi quelquefois avec elles.</p>
-
-<p>—Moi!—s’écria le pauvre garçon qui aurait voulu se mettre dans un
-trou de fourmi. Bah! Vous savez bien que Tafetan ne dit jamais une
-parole vraie... Mais, est-il bien sûr que vous nous quittez, Sr. de Rey?</p>
-
-<p>—Est-ce que cela se dit dans le pays?...</p>
-
-<p>—Oui, j’en ai entendu parler au Casino, de même que chez D. Lorenzo
-Ruiz.</p>
-
-<p>Rey contempla un instant la rose et fraîche face de <i>D.
-Nominavito</i>. Puis il dit:</p>
-
-<p>—Ce n’est pas encore sûr. Ma tante est on ne peut plus contente de
-moi; elle méprise les calomnies <span class="pagenum" id="Page_161">161</span> que débitent gracieusement sur
-mon compte les Orbajociens... et elle ne me met pas à la porte de sa
-maison, bien que Monseigneur le lui ait demandé.</p>
-
-<p>—Pour ce qui est de te mettre à la porte... jamais je ne le ferai. Que
-dirait ton père!</p>
-
-<p>—En dépit de vos bontés pour moi, ma chère tante, en dépit de la
-sincère amitié que me témoigne le señor chanoine, il pourrait bien se
-faire que je me décidasse à partir...</p>
-
-<p>—Toi, partir!</p>
-
-<p>—Partir, vous!</p>
-
-<p>Un étrange éclair brilla dans les yeux de doña Perfecta. Et bien qu’il
-fût passé maître dans l’art de dissimuler, le chanoine ne put cacher sa
-joie.</p>
-
-<p>—Oui, peut-être même cette nuit...</p>
-
-<p>—Mais, mon Dieu, comme tu es pressé!... Pourquoi n’attends-tu pas
-jusqu’à demain matin?... Voyons... Juan, allez dire au tio Licurgo de
-préparer le bidet... Je suppose que tu emporteras un peu de viande
-froide... Nicolaso!... le morceau de veau qui se trouve dans le
-buffet... Qu’on donne tout de suite ses effets au señorito.</p>
-
-<p>—Non, je ne puis croire que vous preniez une si brusque
-détermination,—dit D. Cayetano qui se crut obligé de dire quelque
-chose.</p>
-
-<p>—Mais, vous nous reviendrez, n’est-il pas vrai? demanda le chanoine.</p>
-
-<p>—A quelle heure passe le train du matin?—demanda <span class="pagenum" id="Page_162">162</span> à son tour
-doña Perfecta dont les yeux réfléchissaient la fiévreuse impatience à
-laquelle elle était en proie.</p>
-
-<p>—Si je pars... je partirai cette nuit même.</p>
-
-<p>—Mais, il ne fait pas même clair de lune.</p>
-
-<p>Dans l’âme de doña Perfecta, dans l’âme du Penitenciario, dans l’âme
-juvénile du petit docteur, résonnèrent, comme une céleste harmonie, ces
-dernières paroles: «cette nuit même.»</p>
-
-<p>—Je suppose bien, mon cher Pepe, que tu reviendras... J’ai écrit
-aujourd’hui à ton père, à ton excellent père... s’écria doña Perfecta
-avec tous les symptômes physionomiques qui précèdent l’apparition d’une
-larme dans les yeux.</p>
-
-<p>—Je vous chargerai de quelques commissions—dit le savant.</p>
-
-<p>—C’est une excellente occasion pour demander le fascicule qui me
-manque de l’ouvrage de l’abbé Gaume—indiqua le petit avocat.</p>
-
-<p>—Vraiment, Pepe, tu as des impatiences et des façons de t’en
-aller—murmura la señora la figure souriante et les yeux fixés sur la
-porte de la salle à manger—mais j’oubliais de te dire que Caballuco
-t’attend et a besoin de te parler.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_163">163</span></p>
-
- <h2 id="ch_15">XV.<br /><br />
- ELLE VA DE PLUS EN PLUS CROISSANT JUSQU’A LA DÉCLARATION
- DE GUERRE.</h2>
-</div>
-
-<p>Tous les regards se tournèrent vers la porte, dans l’embrasure de
-laquelle apparut l’imposante figure du centaure sérieux, fronçant le
-sourcil gauche en voulant saluer avec amabilité, superbement farouche,
-mais un peu défiguré par les efforts inouïs qu’il faisait pour sourire
-poliment, marcher sans faire de bruit et maintenir dans une position
-correcte ses bras herculéens.</p>
-
-<p>—Avancez, Sr. Ramos—dit Pepe Rey.</p>
-
-<p>—Mais non—objecta doña Perfecta—ce qu’il veut te dire est une
-sottise.</p>
-
-<p>—Qu’il la dise.</p>
-
-<p>—Je ne dois pas permettre que d’aussi ridicules questions soient
-agitées dans ma maison...</p>
-
-<p>—Que désire de moi le Sr. Ramos?</p>
-
-<p>Caballuco prononça quelques mots.</p>
-
-<p>—Assez, assez... s’écria en riant doña Perfecta.—N’assomme <span class="pagenum" id="Page_164">164</span> pas
-davantage mon neveu. Pepe, ne fais pas attention à cet importun...
-Voulez-vous que je vous dise en quoi consiste l’offense faite au grand
-Caballuco?</p>
-
-<p>—L’offense?</p>
-
-<p>—Je me le figure, indiqua le Penitenciario, en s’enfonçant dans son
-fauteuil et riant à gorge déployée.</p>
-
-<p>—Je voulais dire au Sr. D. José... grogna le formidable écuyer.</p>
-
-<p>—Tais-toi, pour l’amour de Dieu, ne nous romps pas les oreilles.</p>
-
-<p>—Señor Caballuco—manifesta le chanoine—c’est chose fort grave
-que les seigneurs de la cour viennent supplanter les rudes
-«caballistas»<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a> de nos sauvages contrées...</p>
-
-<p>—En deux mots, Pepe, voici la question: Caballuco est le je ne sais
-quoi...</p>
-
-<p>Le rire l’empêcha de continuer.</p>
-
-<p>—Le je ne sais quoi—poursuivit D. Inocencio—de l’une des filles
-Troya, de Mariquita Juana, si je ne me trompe.</p>
-
-<p>—Et il est jaloux! Après son cheval, Mariquita Troya est ce qu’il a de
-plus précieux sous le soleil.</p>
-
-<p>—Charmant en vérité!—s’écria la señora.—Pauvre Cristobal! Tu as
-pu croire qu’une personne <span class="pagenum" id="Page_165">165</span> comme mon neveu?... Mais voyons,
-qu’allais-tu lui dire? Explique-toi.</p>
-
-<p>—Nous nous expliquerons plus tard, le Sr. D. José et moi—répondit
-brusquement le bravo de l’endroit.</p>
-
-<p>Et il sortit sans en dire davantage.</p>
-
-<p>Bientôt après Pepe Rey sortit aussi de la salle à manger pour
-regagner sa chambre. Il se trouva face à face dans la galerie avec
-son antagoniste troyen et ne put s’empêcher de rire en voyant
-l’épouvantable gravité de l’amant offensé!</p>
-
-<p>—Un mot—dit celui-ci en se plantant résolument sur le passage de
-l’ingénieur.—Savez-vous qui je suis?</p>
-
-<p>Et cela disant, il posa sa lourde main sur l’épaule de l’ingénieur avec
-une si franche insolence que celui-ci ne put s’empêcher de le repousser
-énergiquement.</p>
-
-<p>—Il n’est pas nécessaire de m’écraser pour cela.</p>
-
-<p>Le fier-à-bras, légèrement déconcerté, recula de quelques pas et
-regardant audacieusement Rey répéta son refrain provocateur:</p>
-
-<p>—Savez-vous qui je suis?</p>
-
-<p>—Oui, je sais que vous êtes un animal.</p>
-
-<p>Il le rejeta brusquement d’un côté du passage et entra dans sa
-chambre. Etant donné l’état mental momentané de notre malheureux ami,
-ses actions devaient tendre à la très prompte réalisation de ce plan
-définitif: rompre immédiatement la tête à <span class="pagenum" id="Page_166">166</span> Caballuco, prendre
-ensuite congé de sa tante en motivant son départ par des raisons
-sérieuses qui, bien qu’exprimées avec modération, lui allassent à
-l’âme, saluer froidement le chanoine et embrasser l’inoffensif D.
-Cayetano; administrer, pour compléter la fête, une bonne volée de coups
-de bâton au tio Licurgo, quitter Orbajosa cette nuit même et secouer la
-poussière de ses souliers à la sortie de cette ville.</p>
-
-<p>Mais au milieu de tant de dégoûts et d’amertumes, les pensées du jeune
-homme persécuté ne pouvaient se détacher d’une autre malheureuse
-créature qu’il supposait être dans une situation encore plus
-douloureuse et plus critique que la sienne. Sur les pas de l’ingénieur
-entra dans sa chambre une servante:</p>
-
-<p>—Lui as-tu remis ma lettre?—demanda-t-il.</p>
-
-<p>—Oui, monsieur, et elle m’a donné ceci pour vous.</p>
-
-<p>Rey prit des mains de la domestique un imperceptible fragment de
-journal en marge duquel il lut ces mots: «On me dit que tu vas partir.
-Moi, je vais mourir.»</p>
-
-<p>Lorsque Pepe Rey rentra dans la salle à manger, le tio Licurgo se
-présentant sur la porte demandait:</p>
-
-<p>—Pour quelle heure faut-il préparer le bidet?</p>
-
-<p>—Pour aucune—répondit vivement Pepe Rey.</p>
-
-<p>—Alors tu ne pars pas cette nuit?—dit doña Perfecta—mieux vaut, en
-effet, que ce soit demain matin.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_167">167</span></p>
-
-<p>—Demain matin non plus.</p>
-
-<p>—Et quand donc?</p>
-
-<p>—C’est ce que nous verrons—répondit-il froidement, en regardant
-sa tante avec un calme imperturbable.—Pour le moment, je n’ai plus
-l’intention de partir.</p>
-
-<p>Ses yeux semblaient lui jeter un énergique défi.</p>
-
-<p>Doña Perfecta devint d’abord cramoisie et blême ensuite. Elle regarda
-le chanoine qui avait ôté ses lunettes d’or pour les essuyer, et puis
-fixa alternativement ses regards sur chacun des autres assistants y
-compris Caballuco qui, entré quelques instants avant, s’était assis sur
-le bord d’une chaise. Doña Perfecta les passa en revue comme un général
-en chef ses divers corps d’armée.—Ensuite, elle examina la physionomie
-pensive et calme de son neveu, de ce stratégiste ennemi qui venait
-tout à coup de prendre position, alors qu’on le croyait en pleine et
-honteuse déroute.</p>
-
-<p>Sang, ruine et désolation!... Une grande bataille se préparait.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_168">168</span></p>
-
- <h2 id="ch_16">XVI.<br /><br />
- NUIT.</h2>
-</div>
-
-<p>Orbajosa dormait. Ainsi que des yeux fatigués qui ne peuvent vaincre
-le sommeil, les rares réverbères de la partie éclairée de la ville
-envoyaient dans les carrefours et les ruelles leur dernière lueur.
-Sous cette pâle clarté glissaient comme des ombres, enveloppés de leur
-manteau, les vagabonds, les gardes de nuit et les joueurs. Seuls,
-un grognement d’ivrogne ou un chant d’amoureux troublaient la morne
-tranquillité de la ville historique, dans laquelle se faisait entendre
-tout à coup, comme un plaintif gémissement de la population endormie,
-<i>l’Ave Maria Purissima</i> d’un sereno<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a> à la voix avinée.</p>
-
-<p>Le silence régnait aussi dans la maison de doña Perfecta excepté
-pourtant dans la bibliothèque de D. Cayetano où s’échangeait un
-dialogue entre <span class="pagenum" id="Page_169">169</span> celui-ci et Pepe Rey. L’érudit était tranquillement
-installé dans son fauteuil devant sa table de travail chargée de toute
-sorte de papiers, de notes, de mémoires et de rapports qui, malgré leur
-nombre et leur diversité, n’étaient pas le moins du monde confondus.
-Rey fixait les yeux sur cet énorme tas de paperasses; mais ses pensées
-s’envolaient sans doute vers des régions bien éloignées de celle
-qu’habitait cette vaste érudition.</p>
-
-<p>—Perfecta—dit l’antiquaire—bien qu’elle soit une excellente femme, a
-le défaut de se scandaliser de la moindre action frivole ou tant soit
-peu louche. La plus petite faiblesse, mon cher ami, se paie cher dans
-nos villes de province. Quant à moi, je ne vois rien d’extraordinaire à
-ce que vous soyez allé chez les Troya.</p>
-
-<p>—Nous en sommes arrivés à un point, Sr. D. Cayetano, où il importe de
-prendre une détermination énergique. J’ai besoin de voir Rosario et de
-lui parler.</p>
-
-<p>—Eh! bien, mais, voyez-la!...</p>
-
-<p>—Mais c’est ce qu’on m’empêche de faire—répondit l’ingénieur, en
-frappant du poing sur la table.—Rosario est séquestrée...</p>
-
-<p>—Séquestrée? s’écria le savant d’un ton d’incrédulité.—Il est vrai
-que je ne suis content ni de sa figure, ni de son air, ni de la stupeur
-qui se peint dans ses beaux yeux. Elle est triste, elle parle peu, elle
-pleure... Mon cher ami, je crains fort que cette <span class="pagenum" id="Page_170">170</span> enfant ne soit
-attaquée de la terrible maladie qui a déjà fait tant de victimes parmi
-les membres de ma famille.</p>
-
-<p>—Une terrible maladie, dites-vous! Laquelle?</p>
-
-<p>—La folie... ou, pour mieux dire, la manie. Il n’est personne, excepté
-moi dans ma famille qui ait pu l’éviter. Moi, moi seul, je n’en ai pas
-subi les atteintes.</p>
-
-<p>—Vous!... Laissons de côté la manie—dit l’ingénieur avec
-impatience—je veux voir Rosario.</p>
-
-<p>—Rien de plus naturel. Mais l’isolement dans lequel la tient sa mère
-est un régime hygiénique, mon cher Pepe, le seul régime qui ait été
-appliqué avec succès à tous les membres de ma famille. Considérez que
-la personne dont la présence et le son de voix doit faire la plus vive
-impression sur le faible système nerveux de Rosarillo, c’est l’élu de
-son cœur.</p>
-
-<p>—Quoi qu’il en puisse être—dit Pepe en insistant—je veux la voir.</p>
-
-<p>—Perfecta ne s’y opposera peut-être pas—concéda le savant en
-examinant attentivement ses notes et ses papiers.—Quant à moi, je ne
-veux pas me mêler de ce qui ne me regarde pas.</p>
-
-<p>Voyant qu’il ne pouvait rien tirer de bon de l’excellent Polentinos,
-l’ingénieur se disposa à sortir.</p>
-
-<p>—Vous allez travailler,—dit-il—je ne veux pas vous déranger.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_171">171</span></p>
-
-<p>—Non, j’ai encore du temps à moi. Voyez quelle quantité de documents
-précieux j’ai recueillie aujourd’hui. Ecoutez bien... «En 1537,
-un habitant d’Orbajosa appelé Bartolomé del Hoyo, se rendit à
-Civitta-Vecchia sur les galères du marquis de Castel-Rodrigo.» Un
-autre: «En la même année, deux frères, aussi enfants d’Orbajosa, nommés
-Juan et Rodrigo Gonzalez del Arco, s’embarquèrent sur l’un des six
-navires qui, le 20 février, sortirent de Maëstricht et, à la hauteur de
-Calais, rencontrèrent un navire anglais ainsi que les navires flamands
-commandés par Van Owen.» Bref, ce fut l’un des plus importants hauts
-faits de notre marine. J’ai découvert que c’est un Orbajocien, un
-certain Mateo Diaz Coronel, porte-drapeau dans la garde, qui, en 1709,
-écrivit et publia à Valence <i>l’Eloge en vers, chant funèbre, louange
-lyrique, description numérique, glorieuses fatigues, fatigantes gloires
-de la Reine des Anges</i>. Je possède un remarquable exemplaire de
-cet ouvrage qui vaut son pesant d’or... C’est un autre Orbajocien qui
-est l’auteur du fameux <i>Traité des diverses sortes de Genettes</i>
-que je vous ai montré hier... En un mot, je ne puis faire un pas dans
-le labyrinthe de l’histoire inédite sans m’y heurter contre quelque
-illustre compatriote. J’ai l’intention de tirer tous ces noms de
-l’injuste obscurité et de l’oubli dans lesquels ils sont ensevelis.
-Quelle pure jouissance on éprouve, mon cher Pepe, à rendre ainsi tout
-leur lustre aux gloires soit <span class="pagenum" id="Page_172">172</span> épiques, soit littéraires du pays
-qui vous a vu naître! Quel meilleur emploi un homme pourrait-il faire
-du peu d’intelligence qu’il a reçue du ciel, de la fortune qui lui est
-échue en partage et du peu d’années que l’existence humaine la plus
-longue peut passer sur la terre... Grâce à moi, l’on verra que la ville
-d’Orbajosa est l’illustre berceau du génie espagnol. Mais que dis-je?
-cette illustre origine ne se reconnaît-elle pas dans la noblesse, dans
-la magnanimité de la génération actuelle des enfants d’Orbajosa? Il
-est peu de localités où, comme ici, fleurissent toutes les vertus à
-l’abri de l’influence délétère du vice. Ici tout est harmonie, respect
-réciproque, humilité chrétienne. Ici la charité se pratique encore
-comme aux plus beaux temps évangéliques; ici sont inconnues l’envie
-et les passions criminelles... Si vous entendez parler de voleurs ou
-d’assassins, tenez bien pour certain que ces misérables ne sont pas
-nés dans ce noble pays, à moins qu’ils n’appartiennent au petit nombre
-des malheureux pervertis par les prédications démagogiques. Ici vous
-rencontrerez, dans toute sa pureté, le caractère national droit, noble,
-incorruptible, grand, simple, patriarcal, hospitalier, généreux...
-C’est pour cela que je me plais tant dans cette calme solitude, loin
-du brouhaha des grandes villes, où règnent, hélas! l’hypocrisie et
-le vice. C’est pour cela que mes nombreux amis de la capitale n’ont
-pu m’arracher <span class="pagenum" id="Page_173">173</span> de ces lieux; c’est pour cela que je persiste à y
-vivre dans la douce compagnie de mes compatriotes et de mes livres,
-en respirant sans cesse cette salutaire atmosphère d’honnêteté qui
-disparaît peu à peu de notre Espagne et n’existe aujourd’hui que dans
-les humbles et chrétiennes petites villes qui savent l’entretenir par
-l’émanation de leurs vertus. Et croyez-le bien, mon cher Pepe, ce calme
-isolement a beaucoup contribué à me préserver de la terrible maladie
-héréditaire dans ma famille. Lorsque j’étais encore jeune, j’avais,
-comme mon père et comme mes frères, une déplorable disposition aux
-manies les plus étranges; mais j’en suis maintenant si étonnamment
-guéri qu’il ne m’est plus possible de croire à l’existence de cette
-maladie que lorsque je la vois se manifester chez d’autres... et c’est
-parce que je la constate chez elle que je suis si inquiet sur le compte
-de ma pauvre petite nièce.</p>
-
-<p>—Je me réjouis que l’air d’Orbajosa vous en ait préservé—dit Rey qui
-ne put se défendre d’un sentiment de raillerie née de sa tristesse
-elle-même.—Il a produit sur moi un effet tellement différent que
-je ne tarderais pas à devenir maniaque si je restais longtemps ici.
-Là-dessus, bonne nuit; travaillez bien.</p>
-
-<p>—Bonne nuit.</p>
-
-<p>Il regagna son appartement. N’éprouvant aucun besoin de sommeil ni de
-repos physique, mais ressentant, au contraire, une vive excitation
-qui le <span class="pagenum" id="Page_174">174</span> poussait à se remuer, s’agiter et changer de place, il se
-promena de long en large dans la pièce. Ensuite, il ouvrit la fenêtre
-qui donnait sur le jardin et, les coudes appuyés sur la balustrade,
-il contempla l’immense obscurité de la nuit. On ne distinguait rien.
-Mais l’homme absorbé en lui-même voit toutes sortes de choses et Rey,
-les yeux fixes, regardait se dérouler dans les ténèbres le panorama
-varié de ses malheurs. L’obscurité ne lui permettait de voir ni les
-fleurs de la terre, ni les étoiles qui sont les fleurs du ciel. Le même
-manque presque absolu de clarté lui donnait l’illusion d’un mouvement
-de grands massifs d’arbres qui lui semblaient se pencher, s’allonger
-nonchalamment et se replier en revenant sur eux-mêmes comme les flots
-d’une mer d’ombre. Un formidable flux et reflux, une lutte terrible
-entre des forces imparfaitement déterminées agitait l’atmosphère
-silencieuse. En contemplant cette étrange projection de son âme sur la
-nuit, le mathématicien s’écria:</p>
-
-<p>—Ah! la bataille sera terrible! Nous verrons qui l’emportera.</p>
-
-<p>Les insectes nocturnes vinrent lui dire à l’oreille des choses
-mystérieuses. Ici c’était un aigre cri, là un claquement semblable à
-celui de la langue sur les dents, là-bas de plaintifs murmures, plus
-loin une vibration comme celle de la clochette suspendue au cou du
-troupeau errant. Tout à coup Rey perçut un son étrange, une sorte de
-sifflement, une <span class="pagenum" id="Page_175">175</span> note rapide ne pouvant venir que d’une langue et
-de lèvres humaines. Sa durée ne fut pas plus longue que celle de la
-lueur d’un éclair. Mais le son de cette S fugitive qui pénétrait en lui
-et se glissait ainsi qu’une couleuvre en tout son être se fit entendre
-à plusieurs reprises, en augmentant chaque fois d’intensité. Il regarda
-de tous côtés à droite, à gauche, en bas, en haut de la maison et crut
-enfin apercevoir à l’une des fenêtres quelque chose de semblable à un
-oiseau blanc battant des ailes. L’idée lui vint aussitôt que ce pouvait
-être un phénix, une colombe, un héron royal... cet oiseau n’était
-pourtant pas autre chose qu’un mouchoir.</p>
-
-<p>L’ingénieur sauta par la croisée dans le jardin. En regardant bien,
-il finit par entrevoir la main et le visage de sa cousine, et il crut
-remarquer qu’elle posait un doigt sur sa bouche comme pour recommander
-le silence. Cette ombre sympathique étendit ensuite le bras vers le bas
-de la maison et disparut.</p>
-
-<p>Pepe Rey rentra aussitôt dans sa chambre, puis, s’efforçant de ne pas
-faire de bruit, il gagna la galerie sur laquelle il s’avança avec
-précaution. Son cœur battait à lui rompre la poitrine. Il attendit un
-moment. Enfin il entendit distinctement de légers coups frapper les
-marches de l’escalier. Un... deux... trois... C’était le bruit de deux
-petits souliers.</p>
-
-<p>Se dirigeant de ce côté, au milieu d’une obscurité presque complète, il
-étendit les bras pour recevoir <span class="pagenum" id="Page_176">176</span> la personne qui descendait. Son âme
-était comme inondée d’une vive et profonde tendresse, mais de ce doux
-sentiment surgit tout à coup—à quoi bon le nier?—comme une infernale
-inspiration, un sentiment mauvais qui n’était autre qu’un terrible
-désir de vengeance.</p>
-
-<p>Les pas se rapprochaient en descendant. Pepe Rey s’avança, et des mains
-qui s’agitaient dans le vide heurtèrent les siennes... Ces quatre mains
-s’unirent aussitôt dans une étroite étreinte.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_177">177</span></p>
-
- <h2 id="ch_17">XVII.<br /><br />
- LUEUR DANS L’OBSCURITÉ.</h2>
-</div>
-
-<p>La galerie était longue et large. A l’une de ses extrémités était la
-porte de la chambre qu’habitait l’ingénieur, au milieu celle de la
-salle à manger et à l’autre extrémité l’escalier, puis une autre grande
-porte fermée, à laquelle une marche servait de seuil. Cette porte était
-celle de la chapelle consacrée par les Polentinos aux saints qu’ils
-vénéraient plus particulièrement. On y célébrait quelquefois le saint
-sacrifice de la messe.</p>
-
-<p>Rosario conduisit son cousin jusqu’à la porte de la chapelle et se
-laissa tomber sur la marche.</p>
-
-<p>—Ici?...—murmura Pepe Rey.</p>
-
-<p>Aux mouvements de sa main droite, il comprit qu’elle faisait le signe
-de la croix.</p>
-
-<p>—Ma chère cousine! Rosario!... mille fois merci de t’être montrée à
-moi! s’écria-t-il en la pressant avec ardeur entre ses bras.</p>
-
-<p>Il sentit sur ses lèvres brûlantes les doigts glacés <span class="pagenum" id="Page_178">178</span> de la jeune
-fille qui lui imposait silence. Il les baisa avec frénésie.</p>
-
-<p>—Tu es glacée... Rosario... Pourquoi trembles-tu ainsi?</p>
-
-<p>Les dents de la pauvre enfant claquaient et tout son corps était
-ébranlé par de fébriles convulsions. Rey sentit sur sa joue le visage
-brûlant de sa cousine...</p>
-
-<p>—Ton front est un volcan—s’écria-t-il alarmé. Rosario, tu as la
-fièvre...</p>
-
-<p>—Très forte.</p>
-
-<p>—Es-tu donc réellement malade!</p>
-
-<p>—Oui...</p>
-
-<p>—Et tu es sortie....</p>
-
-<p>—Pour te voir.</p>
-
-<p>L’ingénieur l’étreignit entre ses bras pour la réchauffer, mais il ne
-put y réussir.</p>
-
-<p>—Attends, dit-il en se levant vivement.—Je cours chercher dans ma
-chambre mon manteau de voyage.</p>
-
-<p>—Eteins la lumière, Pepe.</p>
-
-<p>Rey avait laissé la bougie allumée dans son appartement et le mince
-filet de lumière qui s’en échappait à travers la porte illuminait la
-galerie.</p>
-
-<p>Il revint au bout d’un instant. L’obscurité était alors profonde. En
-tâtant les murs il put arriver jusqu’à l’endroit où était sa cousine.
-Dès qu’il l’eut rejointe, il l’enveloppa soigneusement des pieds à la
-tête.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_179">179</span></p>
-
-<p>—Comme te voilà bien, maintenant, ma bien-aimée!</p>
-
-<p>—Oh! oui, très bien!... Je suis avec toi.</p>
-
-<p>—Avec moi... et pour toujours—s’écria le jeune homme avec exaltation.</p>
-
-<p>Mais il remarqua qu’elle s’arrachait doucement de ses bras et se levait.</p>
-
-<p>—Que fais-tu?</p>
-
-<p>Il entendit le bruit d’un trousseau de clefs. Rosario en introduisait
-une dans la serrure invisible et ouvrait avec précaution la porte sur
-la marche de laquelle ils étaient assis. Une légère odeur d’humidité
-inhérente à toute pièce fermée depuis longtemps s’échappait de cette
-enceinte ténébreuse comme un tombeau. Pepe Rey se sentit pris par la
-main; sa cousine lui dit d’une voix très faible:</p>
-
-<p>—Entre.</p>
-
-<p>L’un et l’autre firent quelques pas. Il se croyait conduit vers des
-Champs-Elysées inconnus par l’ange de la nuit. La voix de cet ange
-murmura enfin:</p>
-
-<p>—Assieds-toi.</p>
-
-<p>Ils se trouvaient près d’un banc de bois. Tous deux s’assirent. Pepe
-Rey l’embrassa de nouveau.—Au même moment sa tête heurta contre un
-corps très dur.</p>
-
-<p>—Qu’est cela?</p>
-
-<p>—Les pieds.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_180">180</span></p>
-
-<p>—Rosario, que dis-tu?</p>
-
-<p>—Les pieds du divin Jésus, de l’image du Christ crucifié que chez moi
-nous adorons.</p>
-
-<p>Pepe Rey sentit comme une froide lame lui traverser le cœur.</p>
-
-<p>—Baise-les—dit impérieusement Rosario.</p>
-
-<p>Le mathématicien baisa les pieds glacés de la sainte image.</p>
-
-<p>—Pepe,—s’écria ensuite la jeune fille en étreignant ardemment la main
-de son cousin—crois-tu en Dieu?</p>
-
-<p>—Rosario!.. Que dis-tu là? A quoi penses-tu?—répondit-il perplexe.</p>
-
-<p>—Réponds-moi.</p>
-
-<p>Pepe Rey sentit des larmes tomber sur ses mains.</p>
-
-<p>—Pourquoi pleures-tu?—demanda-t-il plein de trouble.—Rosario, tu me
-fais mourir avec tes doutes absurdes. Certainement, je crois en Dieu!
-Est-ce que tu en doutes?</p>
-
-<p>—Moi, non! mais ils disent tous que tu es athée.</p>
-
-<p>—Tu démériterais à mes yeux, tu te dépouillerais de ton auréole de
-pureté et de bonté, si tu ajoutais foi à une pareille sottise.</p>
-
-<p>—Lorsque je t’ai entendu qualifier d’athée, bien que n’ayant aucun
-moyen de me convaincre du contraire, j’ai protesté de toute mon âme
-contre une telle calomnie. Athée, tu ne peux l’être. Je sens, <span class="pagenum" id="Page_181">181</span>
-vivant et profond en moi, le sentiment de ta piété aussi bien que de la
-mienne.</p>
-
-<p>—Comme tu as bien dit! Mais alors, pourquoi me demandes-tu si je crois
-en Dieu?</p>
-
-<p>—Parce que je voulais l’entendre de ta propre bouche et avoir le
-bonheur de te l’écouter dire. Il y a si longtemps que je n’entends plus
-le son de ta voix!... Quel plus grand bonheur pouvais-je avoir, après
-un si long silence, que de t’entendre prononcer ces mots: «Je crois en
-Dieu?»</p>
-
-<p>—Les méchants même croient en lui, Rosario. S’il existe des athées,
-ce dont je doute, ce sont les calomniateurs et les intrigants dont
-le monde est infesté... Pour moi, les intrigues comme les calomnies
-m’importent peu, et si de ton côté tu te mets au-dessus d’elles et
-fermes ton cœur aux sentiments de discorde qu’une main criminelle
-s’efforce d’y introduire, rien ne pourra s’opposer à notre bonheur.</p>
-
-<p>—Mais, qu’est-ce qui nous sépare donc? Pepe, mon cher Pepe... crois-tu
-au diable?</p>
-
-<p>L’ingénieur se tut.—L’obscurité de la chapelle empêcha Rosario de voir
-le sourire avec lequel son cousin accueillait cette étrange question.</p>
-
-<p>—Il faudra bien que je finisse par y croire—répondit-il enfin.</p>
-
-<p>—Qu’est-ce qui nous sépare? Maman me défend de te voir; mais en dehors
-de ton athéisme, elle ne te reproche rien. Elle me dit d’attendre...
-que tu te <span class="pagenum" id="Page_182">182</span> décideras... que tu veux... que tu ne veux pas...
-Parle-moi franchement... T’es-tu fait de ma mère une mauvaise idée?</p>
-
-<p>—Pas le moins du monde—répliqua-t-il avec ménagement.</p>
-
-<p>—Ne crois-tu pas, comme moi, qu’elle m’aime beaucoup; qu’elle nous
-aime tous les deux; qu’elle ne veut que notre bien, et qu’en somme nous
-finirons par obtenir d’elle le consentement que nous désirons?</p>
-
-<p>—Si tu le crois ainsi, je le croirai de même... Ta mère nous adore
-l’un et l’autre... Mais il faut bien reconnaître, ma chère Rosario, que
-le démon est entré dans cette maison.</p>
-
-<p>—Ne raille pas—répondit-elle affectueusement...—Maman est très
-bonne. Elle ne m’a pas dit une seule fois que tu ne fusses pas digne
-d’être mon mari. La seule chose qu’elle te reproche, c’est ton
-athéisme. On prétend, en outre, que je suis sujette aux manies, et que
-j’ai maintenant celle de t’aimer de toute mon âme. Il est de règle dans
-notre famille de ne contrarier les manies d’aucun de ses membres, parce
-qu’elles s’aggravent d’autant plus qu’on les contrarie davantage.</p>
-
-<p>—Eh! bien, je crois que tu as autour de toi d’excellents médecins qui
-se sont proposé de te guérir, et qui, mon adorée, ne tarderont pas à y
-parvenir.</p>
-
-<p>—Non, non, non, mille fois non!—s’écria Rosario en appuyant son front
-contre le sein de son <span class="pagenum" id="Page_183">183</span> fiancé.—Je veux devenir folle de toi.
-C’est à cause de toi que je souffre; c’est par toi que je suis malade;
-c’est pour toi que je méprise la vie et m’expose à la mort... Car je
-le prévois; demain je serai moins bien; ma maladie s’aggravera... Je
-mourrai: mais que m’importe?</p>
-
-<p>—Tu n’es pas malade—répliqua-t-il avec énergie,—tu n’as autre
-chose qu’un trouble moral qui naturellement entraîne quelques légers
-ébranlements nerveux; ce que tu éprouves n’est que la souffrance
-occasionnée par l’horrible violence qu’on ne cesse de te faire. Ton
-âme simple et généreuse ne comprend pas cela. Tu cèdes; tu pardonnes
-à ceux qui te font du mal; tu t’affliges et attribues ton malheur
-à de funestes influences surnaturelles; tu souffres en silence; tu
-présentes ton innocente tête au bourreau; tu te laisses exécuter,
-et la lame plongée dans ta gorge te paraît être une épine de fleur
-qui s’y est enfoncée au passage. Défais-toi de ces idées, Rosario;
-considère sous son vrai jour notre situation qui est grave; cherches-en
-la cause où elle est réellement, et ne te laisse pas aller, ne cède
-pas au chagrin qu’on t’impose en énervant et ton âme et ton corps.
-Le courage te rendra la santé, car tu n’es pas réellement malade, ma
-chère bien-aimée, tu n’es... veux-tu que je te le dise?... tu n’es
-qu’effrayée, épouvantée. Tu ressens les effets de ce que les anciens
-ne savaient pas définir et appelaient maléfice. Allons, Rosario, du
-courage! Aie confiance <span class="pagenum" id="Page_184">184</span> en moi! Lève-toi et suis-moi. Je ne t’en
-dis pas davantage.</p>
-
-<p>—Ah! Pepe... mon cher cousin!... il me semble que tu as
-raison—s’écria Rosarito les yeux baignés de larmes.—Tes paroles
-résonnent en mon cœur comme des coups violents qui, en m’ébranlant,
-me donnent une nouvelle vie. Ici, au milieu de cette obscurité qui
-nous empêche de nous voir, une lumière ineffable s’échappe de toi et
-vient illuminer mon âme. Qu’es-tu donc pour me transformer ainsi? Du
-moment que je te vis, je ne fus plus la même. Durant les jours où
-j’ai dû cesser de te voir, je me suis sentie reprise par mon ancienne
-insignifiance, par mon premier manque de cœur. Sans toi, je vis sans
-vivre, mon cher Pepe... Je fais ce que tu me dis: je me lève et je
-te suis. Nous irons ensemble où tu voudras. Sais-tu que je me trouve
-bien? que je n’ai plus la fièvre? que les forces me reviennent? que
-j’ai envie de courir et de chanter? que tout mon être se renouvelle, se
-dilate et se centuple pour t’adorer? Pepe, tu as raison. Je ne suis pas
-malade, je ne suis que découragée ou pour mieux dire fascinée.</p>
-
-<p>—C’est cela, fascinée.</p>
-
-<p>—Fascinée. Des yeux terribles se fixent sur moi, et me rendent muette
-et me glacent d’effroi. J’ai peur sans savoir pourquoi. Toi seul, tu
-as l’étrange pouvoir de me rendre la vie. Je ressuscite en t’écoutant.
-Je crois que si je mourais et que tu vinsses te <span class="pagenum" id="Page_185">185</span> promener près
-de ma sépulture, du fond de ma tombe j’entendrais tes pas. Oh! si je
-pouvais te voir en ce moment!... Mais tu es là, près de moi, et je
-ne puis douter que ce soit toi... Passer si longtemps sans te voir!
-J’étais folle. Chaque jour de solitude me paraissait un siècle... On me
-disait: demain, et ce demain était toujours suivi d’un autre demain.
-Je me mettais la nuit à ma fenêtre, et la clarté de la lumière que
-je voyais dans ta chambre était pour moi une consolation. Ton ombre
-que j’apercevais parfois derrière les vitres était pour moi comme
-une apparition divine. Je tendais vers toi mes bras, mes yeux se
-remplissaient de larmes, et je t’appelais par la pensée, n’osant le
-faire avec la voix. Lorsque la servante me remit ta lettre, lorsque
-j’appris que tu allais partir, je devins très triste, il me sembla que
-mon âme abandonnait mon corps, que je mourais peu à peu. Je me sentais
-descendre, descendre comme l’oiseau blessé au vol qui meurt et tombe en
-même temps...</p>
-
-<p>Cette nuit, lorsque je t’ai vu veiller si tard, je n’ai pu résister à
-l’ardent désir de te parler, et je suis descendue... Je crois que toute
-la somme de hardiesse qui m’a été donnée pour ma vie entière, je l’ai
-dépensée dans une seule action, celle-ci, et que dès à présent, je ne
-pourrai plus cesser d’être timorée... Mais tu me donneras du courage;
-tu me donneras des forces; tu me viendras en aide, n’est-il pas
-vrai?... Pepe, mon cher cousin, mon bien-aimé, <span class="pagenum" id="Page_186">186</span> dis-moi que oui;
-dis-moi que j’ai de la force, et j’en aurai; dis-moi que je ne suis pas
-malade, et je ne le serai pas. Je ne le suis déjà plus. Je me trouve si
-bien, que je ris moi-même de mes maux imaginaires...</p>
-
-<p>Rosario se sentit à ces mots frénétiquement enlacée par les bras de son
-cousin. On entendit un aïe!... Ce cri de douleur ne fut cependant pas
-poussé par elle, mais par lui qui, en se baissant, avait violemment
-heurté de la tête contre les pieds du Christ. C’est dans l’obscurité
-qu’on voit les étoiles.</p>
-
-<p>Dans l’état d’esprit où il se trouvait, et grâce à l’hallucination que
-produisent les ténèbres, il sembla à Rey, non pas que sa tête avait
-heurté le pied sacré, mais bien que celui-ci s’était avancé pour lui
-donner de la façon la plus éloquente et la plus prompte un salutaire
-avertissement. Moitié sérieux, moitié riant, il releva la tête en
-disant:</p>
-
-<p>—Seigneur, ne me frappe pas, car je ne ferai rien de mal.</p>
-
-<p>Au même instant Rosario prit la main du jeune homme qu’elle pressa
-contre son cœur; et l’on entendit une voix pure, grave, émue, une voix
-angélique prononcer ces paroles:</p>
-
-<p>—Seigneur que j’adore,—Seigneur-Dieu du monde et protecteur de ma
-famille; Seigneur que Pepe adore aussi, Christ béni qui mourus sur la
-croix pour nos péchés: devant Toi, devant ton <span class="pagenum" id="Page_187">187</span> corps blessé, devant
-ton front couronné d’épines, je dis que l’homme que voici est mon
-époux, et qu’après Toi, c’est l’être qui occupe la plus grande place
-dans mon cœur; je dis que je déclare être sa femme et que je mourrai
-plutôt que d’appartenir à un autre. Mon âme est à lui comme mon cœur.
-Fais que le monde ne s’oppose pas à notre félicité, et que cette union
-qui, je le jure, s’accomplira, soit légitimée par le monde comme elle
-l’est par ma conscience.</p>
-
-<p>—Rosario, tu es à moi—s’écria Pepe avec exaltation.—Ni ta mère ni
-personne au monde ne pourra faire qu’il en soit autrement.</p>
-
-<p>Sa cousine inclina sur le sien son beau corps. Elle tremblait entre
-les bras robustes de l’homme qui l’aimait comme la colombe, entre les
-serres de l’oiseau de proie.</p>
-
-<p>L’idée que le démon existait traversa comme un éclair l’esprit de
-l’ingénieur; mais en ce moment le démon, c’était lui.</p>
-
-<p>Rosario eut un léger mouvement de frayeur, elle eut comme un
-tremblement de surprise annonçant le danger.</p>
-
-<p>—Jure-moi que tu ne te rétracteras pas—dit Rey plein de confusion en
-arrêtant ce mouvement.</p>
-
-<p>—Je te le jure par les cendres de mon père qui sont...</p>
-
-<p>—Où?</p>
-
-<p>—Sous nos pieds.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_188">188</span></p>
-
-<p>Le mathématicien sentit sous les siens la dalle se lever... elle ne
-bougeait pourtant pas de place; mais, tout mathématicien émérite qu’il
-était, il le crut.</p>
-
-<p>—Je te le jure—répéta Rosario—sur les cendres de mon père, et devant
-Dieu qui nous regarde... Que nos corps, unis comme ils le sont en
-ce moment, reposent sous ces dalles lorsqu’il plaira à Dieu de nous
-retirer du monde.</p>
-
-<p>—Oui, répéta-t-il lui-même, plein d’un trouble inexplicable.</p>
-
-<p>Ils gardèrent un moment tous les deux le silence. Rosario s’était levée.</p>
-
-<p>—Déjà?</p>
-
-<p>Elle se rassit.</p>
-
-<p>—Tu trembles de nouveau—dit Pepe;—Rosario, tu es souffrante, ton
-front brûle.</p>
-
-<p>Il lui prit la main; elle était brûlante.</p>
-
-<p>—Il me semble que je meurs—murmura-t-elle faiblement.—Je ne sais ce
-que j’ai.</p>
-
-<p>Elle tomba inanimée dans les bras de son cousin. En y imprimant ses
-baisers, il remarqua que le visage de la jeune fille se couvrait d’une
-sueur glacée.</p>
-
-<p>—Elle est réellement malade, dit-il à part lui. Cette sortie est une
-véritable folie.</p>
-
-<p>Il la prit dans ses bras en essayant de la rappeler à elle, mais comme
-son évanouissement persistait, il résolut de l’emporter hors de la
-chapelle pour que <span class="pagenum" id="Page_189">189</span> l’air frais de la nuit la ranimât. C’est ce qui
-arriva. En reprenant ses sens, Rosario manifesta une vive inquiétude de
-se trouver à pareille heure hors de son appartement. L’horloge de la
-cathédrale sonna quatre heures.</p>
-
-<p>—Comme il est tard! s’écria la jeune fille. Laisse-moi partir, ami. Je
-crois que je pourrai marcher. Je suis véritablement très malade.</p>
-
-<p>—Je monterai avec toi.</p>
-
-<p>—Ceci, en aucune façon. Je me traînerai plutôt sur le sol jusqu’à ma
-chambre... Ne te semble-t-il pas entendre du bruit?</p>
-
-<p>L’un et l’autre se turent. L’anxiété avec laquelle ils écoutaient
-détermina un silence absolu.</p>
-
-<p>—N’entends-tu rien, Pepe?</p>
-
-<p>—Rien, absolument rien.</p>
-
-<p>—Fais bien attention... A l’instant même, je viens encore de
-l’entendre. Je ne saurais dire s’il part de très loin ou de tout près
-de nous. Ce pourrait être aussi bien la respiration de ma mère que le
-grincement de la girouette sur la tour de la cathédrale... j’ai l’ouïe
-très fine.</p>
-
-<p>—Trop fine, il me semble... Ainsi donc, ma chère cousine, je vais te
-monter dans mes bras.</p>
-
-<p>—Soit, porte-moi jusqu’en haut de l’escalier. Ensuite j’irai seule.
-Dès que j’aurai pris un peu de repos je me retrouverai comme si rien...
-Mais, n’entends-tu pas?</p>
-
-<p>Ils s’arrêtèrent sur la première marche.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_190">190</span></p>
-
-<p>—C’est un son métallique.</p>
-
-<p>—La respiration de ta mère?</p>
-
-<p>—Non, non, ce n’est pas cela. Le bruit part de très loin. Serait-ce le
-chant d’un coq?</p>
-
-<p>—C’est possible.</p>
-
-<p>—On dirait la répétition de ces deux mots: <i>Me voilà, me voilà!</i></p>
-
-<p>—Oui, oui, j’entends maintenant, murmura Pepe Rey.</p>
-
-<p>—C’est un cri.</p>
-
-<p>—C’est un cornet.</p>
-
-<p>—Un cornet?</p>
-
-<p>—Oui, monte vite. Tout Orbajosa va être réveillé... On l’entend déjà
-distinctement. Ce n’est pas une trompette, mais bien un clairon. La
-troupe s’approche.</p>
-
-<p>—La troupe!</p>
-
-<p>—Je ne sais pourquoi je me figure que cette invasion militaire doit
-m’être avantageuse... Je suis tout joyeux, Rosario; vite en haut.</p>
-
-<p>—Moi aussi, je suis joyeuse. En haut.</p>
-
-<p>Elle y fut portée en un instant, et les deux amoureux se séparèrent en
-se parlant à l’oreille si bas qu’ils s’entendaient à peine.</p>
-
-<p>—Je me montrerai à la croisée qui donne sur le jardin pour te faire
-savoir que je suis rentrée dans ma chambre sans encombre. Adieu.</p>
-
-<p>—Adieu Rosario. Prends bien garde de te cogner contre les meubles.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_191">191</span></p>
-
-<p>—Je connais parfaitement mon chemin. C’est convenu, mon ami, nous nous
-verrons de nouveau. Mets-toi à la fenêtre de ta chambre si tu désires
-avoir télégraphiquement de mes nouvelles.</p>
-
-<p>Pepe Rey fit ce que sa cousine lui avait demandé; mais il
-attendit longtemps, fort longtemps, et Rosario ne parut pas à sa
-croisée.—L’ingénieur crut entendre à l’étage au-dessus un bruit de
-voix troublées.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_192">192</span></p>
-
- <h2 id="ch_18">XVIII.<br /><br />
- LA TROUPE.</h2>
-</div>
-
-<p>Les habitants d’Orbajosa entendant vaguement passer les sons de ce
-clairon à travers les ombres crépusculaires de leur dernier somme,
-ouvraient les yeux et disaient:</p>
-
-<p>—La troupe!</p>
-
-<p>Les uns, se parlant à eux-mêmes entre la veille et le sommeil,
-murmuraient:</p>
-
-<p>—On nous a enfin envoyé cette canaille.</p>
-
-<p>D’autres se levaient précipitamment en grognant:</p>
-
-<p>—Nous allons les voir, ces damnés.</p>
-
-<p>Quelqu’un s’écria:</p>
-
-<p>—Cela ne se passera pas ainsi!... Ils nous demandent des conscrits
-et des contributions; nous répondrons à leur double demande par
-d’innombrables coups de bâton.</p>
-
-<p>Dans une autre maison on entendit ces paroles gaîment prononcées:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_193">193</span></p>
-
-<p>—S’il y avait mon fils!... Si mon frère s’y trouvait!...</p>
-
-<p>On ne voyait en somme que gens sautant à bas de leur lit, s’habillant
-en toute hâte et ouvrant les fenêtres pour voir le bruyant régiment qui
-entrait en même temps que les premières lueurs du jour. La ville était
-l’image de la tristesse, de la vieillesse, du silence: l’armée celle
-de la gaîté, de la jeunesse et du bruit. Par l’entrée de celle-ci dans
-celle-là, il semblait que la momie reçût d’une façon merveilleuse le
-don de la vie et sortît de son cercueil pour danser à la ronde autour
-d’elle. Quel mouvement, quelles clameurs, quelle gaîté, quels rires!
-Rien n’est intéressant comme un corps d’armée. C’est la patrie sous
-son aspect juvénile et vigoureux. Ce que, considérée dans chacun des
-individus qui la composent, cette même patrie peut avoir d’inepte,
-de turbulent, de superstitieux parfois, et souvent de condamnable,
-disparaît sous la pression de fer de la discipline qui, de tant de
-petites individualités insignifiantes, fait un tout merveilleux.
-Le soldat, c’est-à-dire le corpuscule, en se séparant, après le
-commandement de <i>rompez les rangs</i>, du corps dans lequel il a vécu
-d’une vie régulière et parfois sublime, peut conserver quelques-unes
-des qualités qui sont propres à l’armée. Mais ce n’est pas ce qui
-arrive le plus généralement. La séparation amène au contraire
-d’ordinaire un prompt relâchement, d’où il résulte que, tandis que
-<span class="pagenum" id="Page_194">194</span> l’armée est la plus haute personnification de la gloire et de
-l’honneur, une réunion de soldats peut être une calamité insupportable,
-et que les populations qui pleurent de joie et d’enthousiasme en voyant
-entrer dans leurs murs un bataillon victorieux, n’éprouvent que de la
-défiance et de l’effroi lorsque, isolés et sans discipline, messieurs
-les soldats pénètrent chez elles.</p>
-
-<p>Ce dernier cas était celui de la ville d’Orbajosa. Comme il n’y avait
-alors ni victoire à célébrer, ni motif d’aucune sorte à tresser
-des couronnes, dresser des arcs de triomphe ou même mentionner les
-prouesses de nos héros, tout ne fut que crainte et défiance dans la
-ville épiscopale qui, malgré sa pauvreté, ne manquait pas de trésors
-en volailles, fruits, argent et jeunesses, auxquels l’arrivée des
-disciples de Mars que l’on sait faisait courir les plus grands risques.</p>
-
-<p>Outre cela, la patrie des Polentinos, en tant que ville complètement
-étrangère au mouvement qu’ont déterminé le commerce, la presse, les
-chemins de fer et autres agents de civilisation que nous n’avons pas
-à énumérer ici, n’aimait pas qu’on vînt troubler le calme de son
-existence. Chaque fois qu’on lui en fournissait l’occasion, elle
-montrait une vive répugnance à se soumettre à l’autorité centrale qui
-nous gouverne bien ou mal, et rappelant ses anciens privilèges, qu’elle
-rabâchait comme le chameau rumine l’herbe qu’il a mangée la veille,
-elle faisait <span class="pagenum" id="Page_195">195</span> parade d’une certaine indépendance séditieuse et de
-mœurs anarchiques qui à diverses reprises, donnèrent d’assez grands
-cassements de tête au gouverneur de la province.</p>
-
-<p>Il faut noter encore qu’Orbajosa avait des antécédents ou plutôt des
-ancêtres factieux. A n’en pas douter, elle conservait dans son sein
-quelques fibres énergiques du genre de celles qui, suivant l’opinion
-enthousiaste de D. Cayetano, la poussèrent dans les âges passés à
-l’accomplissement d’actions épiques inouïes; et, bien qu’en décadence,
-elle éprouvait encore de temps à autre l’impérieux besoin de faire de
-grandes choses, pour si stupides ou extravagantes qu’elles pussent
-être. Ayant donné au monde tant de ses illustres fils, elle voulait
-sans doute que ses rejetons actuels, les Caballucos, les Merengues
-et les Pelosmalos, renouvelassent les <i>gestes</i> glorieux de ceux
-d’autrefois.</p>
-
-<p>Chaque fois que des séditions éclatèrent en Espagne, ce petit coin de
-terre donna à entendre qu’il n’existait pas en vain sur la surface du
-globe, alors même qu’il ne servit jamais de théâtre à une véritable
-campagne. Son génie, sa situation, son histoire le réduisaient au rôle
-secondaire d’enrôleur de factions. Orbajosa fit présent au pays de ce
-produit national en 1827, sous les Apostoliques, durant la guerre de
-sept ans, en 1848, et à d’autres époques moins marquantes de notre
-histoire. Les factions et les factieux y furent toujours populaires.
-<span class="pagenum" id="Page_196">196</span> Cette circonstance funeste est due à la guerre de l’Indépendance,
-une de ces bonnes choses qui ont été l’origine d’une infinité de choses
-détestables. <i xml:lang="la" lang="la">Corruptio optimi pessima.</i> Et avec la popularité
-des factions et des factieux coïncidait naturellement l’impopularité
-toujours croissante de tout ce qui entrait à Orbajosa porteur d’une
-délégation ou d’un mandat du pouvoir central. Les soldats y furent
-toujours si mal vus que chaque fois que les vieillards parlaient d’un
-crime, d’un vol, d’un assassinat, d’un viol ou de n’importe quel autre
-épouvantable méfait, ils ajoutaient: cela se passa à l’époque où vint
-la troupe.</p>
-
-<p>Puisque nous en sommes sur cet important sujet, il est bon de dire que
-les bataillons envoyés, à l’époque où se passait l’histoire que nous
-racontons, ne venaient pas à Orbajosa pour se promener dans les rues,
-mais qu’ils y venaient remplir une mission dont il sera clairement
-et avec détails parlé plus loin. Comme circonstance non dépourvue
-d’intérêt, nous ajouterons que les faits rapportés datent d’une année
-qui n’est ni bien rapprochée ni bien éloignée de la présente, de même
-qu’on peut dire qu’Orbajosa (la romaine <i xml:lang="la" lang="la">Urbs Augusta</i>, bien que
-quelques érudits modernes, examinant de plus près le <i>ajosa</i>,
-opinent que cette terminaison lui vient de ce qu’elle est la patrie
-du meilleur ail du monde) n’est ni très loin, ni très près de Madrid,
-sans affirmer non plus que ses glorieux fondements se trouvent au nord
-ou <span class="pagenum" id="Page_197">197</span> au sud, à l’est ou à l’ouest, car ils peuvent être partout, en
-quelque endroit que les Espagnols fixent leurs regards et sentent le
-piquant de son ail.</p>
-
-<p>Lorsque la municipalité eut distribué aux soldats les billets de
-logement, chacun se mit en quête du foyer qui lui avait été assigné.
-On les y recevait de très mauvaise grâce et on les reléguait dans
-les endroits les plus atrocement inhabitables des maisons. Les
-jeunes filles du pays n’étaient pas, il faut en convenir, absolument
-mécontentes, mais on exerçait sur elles une grande vigilance, car il
-n’était pas décent de paraître bien aise de la visite d’une telle
-canaille. Seuls, les soldats enfants de la contrée étaient traités
-comme des rois. Les autres étaient considérés comme tout ce qu’il peut
-y avoir de plus étranger.</p>
-
-<p>A huit heures du matin, un lieutenant-colonel de cavalerie entra,
-muni de son billet, chez doña Perfecta Polentinos. Les domestiques
-le reçurent, ainsi que leur avait ordonné la señora qui, se trouvant
-dans un déplorable état d’esprit, ne voulut pas voir le militaire, et
-ils lui assignèrent l’unique pièce de la maison qui, paraît-il, fût
-disponible, c’est-à-dire la chambre occupée par Pepe Rey.</p>
-
-<p>—Qu’ils s’arrangent tous les deux comme ils pourront,—dit doña
-Perfecta d’une voix pleine de fiel et de vinaigre. Puis, s’ils se
-trouvent à l’étroit, qu’ils aillent loger dans la rue.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_198">198</span></p>
-
-<p>Avait-elle l’intention de pousser ainsi à bout son infâme neveu, ou
-bien n’y avait-il pas réellement dans toute la maison d’autre pièce
-disponible? Nous l’ignorons, les chroniques d’où nous avons tiré cette
-histoire véridique ne disant pas un mot d’une si importante question.
-Ce que nous savons d’une façon incontestable, c’est que, au lieu
-d’éprouver de l’ennui de se trouver logés ensemble, les deux hôtes en
-furent enchantés, car ils étaient de vieux amis.</p>
-
-<p>Si grande et si joyeuse fut leur surprise de se rencontrer qu’ils ne
-cessaient de s’adresser des questions et de pousser des exclamations en
-se félicitant mutuellement de l’étrange hasard qui les réunissait dans
-ce lieu et en pareille occasion.</p>
-
-<p>—Pinzon!... Toi ici!... mais qu’y a-t-il donc? Je ne te soupçonnais
-certes pas si près...</p>
-
-<p>—J’avais bien entendu dire, mon cher Pepe, que tu venais de ce côté;
-mais je ne croyais pas non plus te rencontrer dans l’horrible, dans la
-sauvage Orbajosa.</p>
-
-<p>—Quel heureux hasard!... car ce hasard est, en effet, très heureux et
-presque providentiel!... Pinzon, nous allons à nous deux réaliser dans
-cet horrible trou de grandes choses.</p>
-
-<p>—Et nous aurons le temps de les bien méditer—répondit l’autre en
-s’asseyant sur le lit dans lequel l’ingénieur était couché—puisque,
-à ce qu’il paraît, nous allons, toi et moi, vivre ensemble <span class="pagenum" id="Page_199">199</span> dans
-cette pièce. Quelle diable de maison est-ce donc que celle-ci?</p>
-
-<p>—Malheureux, c’est celle de ma tante. Parles-en avec un peu plus de
-respect. Tu ne connais pas ma tante?... Mais je vais me lever.</p>
-
-<p>—Je m’en réjouis parce qu’ainsi je pourrai me coucher; et je t’assure
-que j’en ai passablement besoin... Quel chemin, mon cher Pepe, quel
-chemin et quelle population!</p>
-
-<p>—Dis-moi, venez-vous mettre le feu à Orbajosa?</p>
-
-<p>—Le feu!</p>
-
-<p>—Je le demande parce que je vous aiderais peut-être.</p>
-
-<p>—Quelles gens! mon Dieu, quelles gens!—s’écria le militaire en ôtant
-son schako et se débarrassant de son épée, de son baudrier, de son sac
-de voyage et de sa capote.</p>
-
-<p>—C’est la deuxième fois qu’on nous envoie ici. Je te jure qu’à la
-troisième je demande mon licenciement.</p>
-
-<p>—Ne dis pas de mal de ces braves gens. Mais, comme tu es venu à
-propos! On dirait, mon cher Pinzon, que Dieu t’envoie à mon secours...
-J’ai un projet terrible, une aventure, un plan, mon cher ami... si tu
-veux que nous l’appelions ainsi, et il m’eût été très difficile de
-le mener sans toi à bonne fin. Il y a un moment je devenais fou en y
-réfléchissant, et plein d’angoisse, je me disais: «Ah! si j’avais ici
-un ami, un bon ami...»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_200">200</span></p>
-
-<p>—Un projet, un plan, une aventure... De deux choses l’une, monsieur le
-mathématicien, ou il s’agit de trouver la direction des ballons, ou il
-y a là-dessous quelque amourette...</p>
-
-<p>—C’est sérieux, très sérieux. Couche-toi, dors un peu, et ensuite nous
-causerons.</p>
-
-<p>—Je vais me coucher, mais je ne dormirai pas. Tu peux me raconter
-tout ce que tu voudras. Seulement je te demande de me parler le moins
-possible d’Orbajosa.</p>
-
-<p>—C’est précisément d’Orbajosa que je veux te parler. Est-ce que tu as
-aussi de l’antipathie pour ce berceau de tant d’illustres personnages?</p>
-
-<p>—Ces <i>Ajeros</i>... car nous les appelons les marchands d’ail...
-ces Ajeros, dis-je, seront aussi illustres que tu le voudras; mais
-pour moi, ils m’affectent non moins désagréablement que l’âcre odeur
-de leur marchandise. C’est une population dominée par des individus
-qui enseignent la méfiance, la superstition et l’horreur du genre
-humain. Lorsque nous en aurons le loisir, je te raconterai un fait...
-un événement mi-comique, mi-terrible qui m’arriva ici l’an dernier...
-Lorsque je te le raconterai, tu riras, toi, tandis que je me sentirai
-bouillonner de colère... Mais enfin, ce qui est passé est passé.</p>
-
-<p>—Ce qui m’arrive n’a rien de comique.</p>
-
-<p>—Mais ce n’est pas le seul motif que j’ai d’abhorrer cette population.
-Il faut que tu saches <span class="pagenum" id="Page_201">201</span> qu’en 1848 quelques partisans sans
-entrailles assassinèrent ici mon père. Il était général de brigade en
-non activité de service. Le gouvernement le fit appeler, et il passait
-par Villahorrenda pour se rendre à Madrid lorsqu’il fut saisi par
-une demi-douzaine de scélérats... Il y a ici plusieurs dynasties de
-guerilleros: les Aceros, les Caballucos, les Pelosmalos... un bagne en
-liberté, comme disait quelqu’un qui savait bien ce qu’il disait.</p>
-
-<p>—Je suppose que ce n’est pas pour avoir le plaisir de visiter les
-agréables jardins d’Orbajosa que sont venus ici deux régiments
-d’infanterie et quelques escadrons de cavalerie.</p>
-
-<p>—Que veux-tu? Nous venons parcourir le pays. Il y a de nombreux dépôts
-d’armes. Le gouvernement ne se hasarde pas à destituer la majeure
-partie des ayuntamientos<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a> sans éparpiller quelques compagnies dans
-les villages. Il y a dans ce pays tant d’agitation factieuse; les
-provinces voisines son déjà si infestées; et le district municipal
-d’Orbajosa a, en outre, joué un rôle si brillant dans toutes les
-guerres civiles qu’on craint que les <i>bravos</i> d’ici ne se mettent
-en marche pour saccager tout ce qu’ils rencontreront sur leur chemin.</p>
-
-<p>—Excellentes précautions..., mais je crois que, tant que cette
-population ne sera pas remplacée par une autre et que les pierres du
-pays n’auront <span class="pagenum" id="Page_202">202</span> pas changé de forme, Orbajosa ne se tiendra pas
-tranquille.</p>
-
-<p>—C’est aussi mon opinion—dit le militaire en allumant une
-cigarette.—Ne vois-tu pas que les partisans sont choyés par tout
-le monde? Tous ceux qui ravagèrent la contrée en 1848 et à d’autres
-époques, ou, à défaut d’eux, leurs enfants, ont aujourd’hui des places
-dans les perceptions, dans les monts de piété, dans l’ayuntamiento,
-dans le service des postes; il en est qui sont alguazils, sacristains,
-porteurs de contraintes. Quelques-uns sont devenus des principicules
-redoutables qui tripotent les élections, ont à Madrid des influences,
-distribuent des emplois... enfin, c’est abominable.</p>
-
-<p>—Dis-moi, ne peut-on pas espérer que les partisans commettront
-prochainement quelque méfait? S’il en était ainsi, vous raseriez la
-ville et... je vous aiderais.</p>
-
-<p>—Si cela dépendait de moi... Ils feront des leurs—continua
-Pinzon—parce que dans les deux provinces voisines les factions
-croissent comme une malédiction de Dieu. Et soit dit entre nous, mon
-cher Pepe, je crois que c’est un symptôme dont il faut tenir compte.</p>
-
-<p>Certaines gens en rient et assurent qu’il ne peut plus y avoir de
-guerre civile comme la dernière. Ils ne savent rien du pays, ils ne
-connaissent pas Orbajosa et ses habitants. Je soutiens, moi, que <span class="pagenum" id="Page_203">203</span>
-ce qui commence maintenant n’est pas près de finir et que nous aurons
-une nouvelle, terrible et sanglante guerre qui durera, Dieu sait
-combien de temps. Qu’en penses-tu?</p>
-
-<p>—Ami Pinzon, quand j’étais à Madrid, je me moquais aussi de ceux qui
-parlaient de la possibilité d’une guerre civile aussi longue et aussi
-terrible que la guerre de sept ans; mais maintenant, depuis que je suis
-ici...</p>
-
-<p>—Il faut pénétrer dans ces pays enchanteurs, voir de près ces
-populations et les entendre parler pour savoir de quel pied boite
-l’Espagne.</p>
-
-<p>—Tu as raison... sans pouvoir m’expliquer sur quoi se fondent mes
-idées, il est certain que je vois ici les choses d’une autre façon, et
-que je crois à la possibilité de guerres longues et féroces.</p>
-
-<p>—Exactement comme moi.</p>
-
-<p>—Mais, à l’heure qu’il est, bien plus que la guerre publique me
-préoccupe une guerre privée dans laquelle je suis engagé et que j’ai
-naguère déclarée.</p>
-
-<p>—Tu m’as dit que cette maison est celle de ta tante? Comment se
-nomme-t-elle?</p>
-
-<p>—Doña Perfecta Rey de Polentinos.</p>
-
-<p>—Ah! je la connais de nom. C’est une personne excellente, et la seule
-dont je n’ai pas entendu dire du mal par les <i>Ajeros</i>. Lorsque je
-me suis pour la première fois trouvé ici, j’ai, au contraire, entendu
-tout le monde louer sa bonté, sa charité, ses vertus.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_204">204</span></p>
-
-<p>—Oui, ma tante est très bonne, très aimable—dit Rey.</p>
-
-<p>Puis, il resta un moment pensif.</p>
-
-<p>—Mais, maintenant je me rappelle, s’écria soudain Pinzon—je me
-rappelle... Comme les choses s’enchaînent... Oui, on me dit à Madrid
-que tu te mariais avec une de tes cousines. Tout est découvert. C’est
-cette belle et angélique Rosarito?...</p>
-
-<p>—Ami Pinzon, nous allons en parler longuement.</p>
-
-<p>—Je me figure qu’il y a des contrariétés.</p>
-
-<p>—Il y plus que cela. Il y a des luttes terribles. Il me faut des amis
-puissants, intelligents, des hommes d’initiative, ayant une grande
-expérience des affaires difficiles, une grande habileté et beaucoup de
-courage.</p>
-
-<p>—Peste, cela est encore plus grave qu’un duel.</p>
-
-<p>—Beaucoup plus grave. Un homme se bat facilement avec un autre homme.
-Avec des femmes, avec des ennemis invisibles qui travaillent dans
-l’ombre, c’est impossible.</p>
-
-<p>—Parle; je suis tout oreilles.</p>
-
-<p>Le lieutenant-colonel Pinzon s’était tout de son long étendu sur le
-lit. Pepe Rey approcha une chaise et, le coude appuyé sur ce même lit
-et la tête sur la main, il commença sa conférence, sa consultation,
-son exposition de plan ou ce qu’on voudra, et parla très longtemps.
-Pinzon l’écoutait avec une profonde attention et sans dire un mot, à
-l’exception de quelques brèves questions relatives <span class="pagenum" id="Page_205">205</span> à certains
-faits ou à l’éclaircissement de quelques obscurités. Lorsque Pepe
-Rey cessa de parler, Pinzon était sérieux. Il se roula sur le lit en
-étirant ses membres avec les délicieuses contorsions de quelqu’un qui
-n’a pas dormi depuis trois nuits, et dit ensuite:</p>
-
-<p>—Ton plan est fort compliqué, imprudent et d’exécution difficile.</p>
-
-<p>—Mais non pas impossible.</p>
-
-<p>—Oh! non; il n’y a rien d’impossible en ce monde. Réfléchis bien,
-cependant.</p>
-
-<p>—J’ai bien réfléchi.</p>
-
-<p>—Et tu es résolu à poursuivre l’exécution de ton plan? Songe que
-de pareilles choses ne se font pas communément. D’ordinaire elles
-réussissent mal et laissent celui qui les fait dans une assez mauvaise
-situation.</p>
-
-<p>—Je suis bien décidé.</p>
-
-<p>—Eh bien, en ce qui me concerne, et quoique l’affaire soit risquée et
-grave, très grave, je suis disposé à te venir en aide en tout et pour
-tout.</p>
-
-<p>—Je puis donc compter sur toi?</p>
-
-<p>—Jusqu’à la mort.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_206">206</span></p>
-
- <h2 id="ch_19">XIX.<br /><br />
- LUTTE TERRIBLE.—STRATÉGIE.</h2>
-</div>
-
-<p>Les premiers coups de feu ne pouvaient tarder à s’échanger. Après
-s’être entendu avec Pinzon relativement à l’exécution de son plan,
-dont le premier point était que les deux amis feindraient de ne pas se
-connaître, Rey entra, à l’heure du repas, dans la salle à manger. Il y
-trouva sa tante qui arrivait de la cathédrale, où elle avait l’habitude
-de passer toute la matinée. Elle était seule et paraissait extrêmement
-préoccupée. L’ingénieur remarqua que son impassible et pâle visage, non
-dépourvu d’une certaine beauté, était voilé d’un sombre et mystérieux
-nuage. Il recouvrait sa sinistre clarté lorsque la señora levait les
-yeux, mais elle les levait rarement, et après avoir rapidement observé
-la physionomie de son neveu, l’excellente dame se renfermait de nouveau
-dans son impassibilité étudiée.</p>
-
-<p>L’un et l’autre, ils attendaient en silence qu’on <span class="pagenum" id="Page_207">207</span> servît le
-repas. D. Cayetano étant allé à Mundogrande ne devait pas y assister.
-Lorsqu’ils eurent commencé de manger, doña Perfecta demanda:</p>
-
-<p>—Et ce caballero, ce gros militaire dont nous a gratifiés le
-gouvernement, ne vient-il pas manger?</p>
-
-<p>—Il paraît avoir moins besoin de manger que de dormir—répondit
-l’ingénieur sans regarder sa tante.</p>
-
-<p>—Le connais-tu?</p>
-
-<p>—Je ne l’ai vu de ma vie.</p>
-
-<p>—Quels hôtes aimables le gouvernement nous envoie! Nos tables et nos
-lits semblent n’être faits que pour le bon plaisir de ces débauchés de
-Madrid.</p>
-
-<p>—On craint de voir se lever ici des guérillas—dit Pepe qui sentit
-un frémissement courir dans tous ses membres—et le gouvernement est
-décidé à écraser les Orbajociens, oui, à les écraser, à les pulvériser.</p>
-
-<p>—Une minute, une minute, arrête-toi là, pour l’amour de Dieu, et
-ne nous pulvérise pas si vite!—s’écria ironiquement la señora...
-Infortunés que nous sommes! Aie au moins pitié de nous; laisse vivre
-ces malheureuses créatures. Est-ce que tu serais, par hasard, du nombre
-de ceux qui accompliront avec la troupe l’œuvre grandiose de notre
-pulvérisation?</p>
-
-<p>—Je ne suis pas militaire; je ne ferai qu’applaudir des deux mains
-lorsque je verrai extirper pour jamais les germes de guerre civile,
-d’insubordination, <span class="pagenum" id="Page_208">208</span> de discorde, d’anarchie, de brigandage et de
-barbarie qui existent ici pour la honte de notre époque et de notre
-pays.</p>
-
-<p>—Que la volonté de Dieu soit faite!</p>
-
-<p>—Orbajosa, ma chère tante, ne produit guère autre chose que de l’ail
-et des bandits, car ce sont des bandits, ceux qui, au nom d’une idée
-politique ou religieuse, se mettent tous les quatre ou cinq ans à
-courir les aventures.</p>
-
-<p>—Merci, grand merci, mon cher neveu—dit doña Perfecta pâlissant de
-colère.—De sorte qu’il n’y aurait que cela à Orbajosa? Eh! mais, il y
-a aussi autre chose que tu es venu chercher parmi nous, et que tu n’as
-pas encore.</p>
-
-<p>Pepe Rey se sentit atteint. La colère l’aveuglait. Garder vis-à-vis de
-sa tante le respect dû au sexe, à l’âge et à la position de celle-ci,
-lui devenait de plus en plus difficile. Il était au comble de la
-fureur, et se sentait irrésistiblement poussé à s’élancer sur son
-interlocutrice.</p>
-
-<p>—Je suis venu à Orbajosa—dit-il—parce que vous m’y avez appelé; vous
-aviez concerté avec mon père.....</p>
-
-<p>—Oui, oui, cela est vrai—répondit la señora en l’interrompant
-vivement, et en s’efforçant de recouvrer sa douceur habituelle.—Je
-suis loin de le nier. Le vrai coupable en cette affaire, c’est moi.
-C’est moi qui suis la cause de tes ennuis, du mépris que tu nous
-témoignes et de tout ce qui se passe <span class="pagenum" id="Page_209">209</span> chez moi de désagréable
-depuis que tu y es venu.</p>
-
-<p>—Je suis heureux que vous en conveniez.</p>
-
-<p>—Toi, au contraire, tu es un saint. Faut-il que je me mette à genoux
-devant ta Sainteté et que je te demande pardon?</p>
-
-<p>—Señora—dit sérieusement Pepe en cessant de manger—je vous prie de
-ne pas vous moquer aussi impitoyablement de moi. Je ne saurais vous
-suivre sur ce terrain.—La seule chose que j’ai dite, c’est que je suis
-venu à Orbajosa appelé par vous.</p>
-
-<p>—Et c’est parfaitement vrai. Ton père et moi, nous avions décidé
-que tu te marierais avec Rosario.—Tu vins pour la connaître. Je te
-regardai dès lors comme mon fils... Tu feignais d’aimer Rosario.</p>
-
-<p>—Un mot, s’il vous plaît—objecta Pepe.—J’aimais et j’aime réellement
-Rosario; c’est vous qui avez feint de m’accepter pour fils; me
-recevant avec une trompeuse cordialité, vous avez employé dès le
-premier moment toutes les manœuvres de la ruse la plus raffinée pour
-contrarier et éluder l’accomplissement des propositions faites à mon
-père; dès le premier jour vous vous êtes proposé de me désespérer,
-de me rebuter, et, le sourire sur les lèvres et la bouche pleine de
-paroles affectueuses, vous n’avez cessé de me torturer, de me faire
-mourir à petit feu; en vous tenant prudemment dans l’ombre de façon à
-ne pas même courir le risque d’être soupçonnée, vous m’avez suscité une
-foule de <span class="pagenum" id="Page_210">210</span> procès; vous m’avez fait enlever la mission officielle
-que j’avais en arrivant à Orbajosa; vous m’avez rendu odieux à la
-population; vous m’avez fait expulser de la cathédrale; vous m’avez
-constamment tenu à l’écart de celle que j’aime; vous avez imposé à
-votre fille une réclusion inquisitoriale qui la mènerait bien vite à la
-tombe si Dieu n’y mettait bon ordre.</p>
-
-<p>Doña Perfecta devint écarlate. Mais ce vif emportement de son orgueil
-blessé en se voyant si bien découverte passa rapidement et la laissa
-pâle et verdâtre. Ses lèvres tremblaient. Repoussant le couvert qu’elle
-avait devant elle, elle se leva. Son neveu se leva aussi.</p>
-
-<p>—Mon Dieu, Notre-Dame de Bon-Secours!—s’écria la señora qui en
-même temps porta ses deux mains à sa tête et la comprima en signe
-de désespoir.—Est-il possible que je mérite d’être si atrocement
-outragée? Pepe, mon enfant, est-ce bien toi qui parles ainsi?... Si
-j’ai fait ce que tu dis, je suis vraiment une bien grande pécheresse.</p>
-
-<p>Elle se laissa tomber sur le sofa en se couvrant le visage de ses deux
-mains. Pepe s’approcha d’elle lentement; il remarqua qu’elle sanglotait
-et versait d’abondantes larmes. En dépit de sa conviction que tout cela
-était joué, il ne put vaincre le léger attendrissement qui s’emparait
-de lui, et, sa colère tombant, il fut jusqu’à un certain point affligé
-d’en avoir tant dit et d’avoir parlé si durement.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_211">211</span></p>
-
-<p>—Ma chère tante—lui fit-il remarquer en lui posant la main sur
-l’épaule.—Si vous me répondez par des larmes et des sanglots, vous
-pourrez m’attendrir, mais vous ne me convaincrez pas. Parlez-moi
-raison, dites-moi tranquillement que j’ai tort de penser ce que
-je pense, donnez-moi ensuite la preuve que je me trompe, et je
-reconnaîtrai mon erreur.</p>
-
-<p>—Laisse-moi. Tu n’es pas le fils de mon frère. Si tu l’étais, tu ne
-m’aurais pas insultée comme tu viens de le faire. Est-ce que je suis
-une intrigante, une comédienne, une harpie hypocrite, une instigatrice
-de troubles domestiques?...</p>
-
-<p>Ce disant, la señora avait découvert son visage et contemplait son
-neveu avec une expression béate. Pepe était perplexe. Les larmes,
-de même que la douce voix de la sœur de son père, ne pouvaient être
-pour lui choses indifférentes. Des paroles de pardon lui venaient aux
-lèvres. Homme d’ordinaire très énergique, tout ce qui excitait sa
-sensibilité et agissait sur son cœur, le changeait aussitôt en enfant.
-Défaut de mathématicien. On prétend que Newton lui-même était ainsi.</p>
-
-<p>—Je vais te donner les raisons que tu demandes—dit doña Perfecta,
-en faisant signe à son neveu de s’asseoir à côté d’elle. Je désire te
-donner satisfaction... afin que tu voies si je suis bonne, si je suis
-indulgente, si j’ai de l’humilité... Tu crois que je te contredirai,
-que je nierai d’une façon absolue <span class="pagenum" id="Page_212">212</span> les faits dont tu m’as
-accusée?... Eh bien! non, je ne les nie pas.</p>
-
-<p>L’ingénieur demeura stupéfait.</p>
-
-<p>—Je ne les nie pas—poursuivit la señora.—Ce que je nie, c’est la
-mauvaise intention que tu leur attribues. De quel droit te permets-tu
-de juger ce que tu ne connais que par des indices ou des conjectures?
-Est-ce que tu possèdes la suprême intelligence nécessaire pour
-apprécier en connaissance de cause les actions des autres et porter un
-jugement sur elles? Es-tu Dieu pour connaître les intentions?</p>
-
-<p>La stupéfaction de l’ingénieur ne fit que croître.</p>
-
-<p>—N’est-il pas permis de prendre parfois dans la vie des voies
-indirectes pour atteindre un but bon et honnête? De quel droit juges-tu
-certaines de mes actions que tu ne comprends pas bien? Quant à moi,
-faisant preuve à ton égard d’une sincérité dont tu n’es pas digne, je
-t’avoue, mon cher neveu, que j’ai effectivement employé des subterfuges
-pour atteindre un but qui est bon, pour arriver à la réalisation d’une
-chose qui est en même temps avantageuse pour toi et pour ma fille... Ne
-comprends-tu pas? Tu as l’air d’un idiot... Ah! ta grande intelligence
-de mathématicien et de philosophe allemand n’est pas capable de
-pénétrer ces subtilités d’une mère prudente!</p>
-
-<p>—C’est que je suis de plus en plus stupéfait—dit l’ingénieur.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_213">213</span></p>
-
-<p>—Sois-le autant que tu voudras, mais confesse ton
-impolitesse—continua la dame avec plus de fermeté,—reconnais que
-tu as été léger et brutal en m’accusant comme tu l’as fait. Tu es un
-jeune homme inexpérimenté, sans autre science que celle des livres, qui
-n’enseignent rien ni du monde ni du cœur. La seule chose que tu saches
-faire, c’est construire des môles et des voies ferrées. Ah! mon cher
-petit monsieur, on ne pénètre pas dans le cœur humain par les tunnels
-des chemins de fer, et ce n’est pas par les puits des mines qu’on
-descend dans ses profonds abîmes. On ne lit pas plus dans la conscience
-d’autrui au moyen du microscope des naturalistes qu’on ne décide de la
-culpabilité du prochain en nivelant les idées avec un théodolite.</p>
-
-<p>—Au nom de Dieu, ma chère tante!...</p>
-
-<p>—Pourquoi parles-tu de Dieu, du moment que tu ne crois pas en
-lui?—dit doña Perfecta d’un ton solennel.—Si tu croyais en Dieu, si
-tu étais bon chrétien, tu ne jugerais pas si témérairement ma conduite.
-Moi, je suis une femme pieuse, entends-tu? Moi, j’ai la conscience
-tranquille, entends-tu? Moi je sais ce que je fais et pourquoi je le
-fais, entends-tu?</p>
-
-<p>—J’entends, j’entends, j’entends.</p>
-
-<p>—Dieu, en qui tu ne crois pas, voit ce que tu ne vois pas, ni ne peux
-voir, toi: l’intention. Je ne t’en dis pas davantage: je ne veux pas,
-c’est parfaitement inutile, te donner de plus longues explications.
-<span class="pagenum" id="Page_214">214</span> Tu ne me comprendrais pas plus quand je t’aurais dit que je
-désirais arriver à mes fins sans scandale, sans faire de la peine à
-ton père, sans t’en faire à toi-même et sans faire parler les gens en
-te donnant un refus catégorique... Non, Pepe, je ne te dirai rien de
-tout cela, parce que tu ne le comprendrais pas. Tu es mathématicien.
-Tu vois ce qui est devant toi et rien de plus: la nature brutale et
-rien de plus; des lignes, des angles, des forces, et rien de plus. Tu
-vois partout l’effet et non la cause. L’homme qui ne croit pas en Dieu
-ne voit pas les causes. Dieu est la suprême intention du monde. Celui
-qui le méconnaît, doit nécessairement juger de tout comme tu en juges,
-sottement. Par exemple, il ne voit que dévastation dans la tempête, que
-destruction dans l’incendie, que misère dans la disette, que désolation
-dans les tremblements de terre, et cependant, présomptueux señorito,
-dans toutes ces calamités apparentes, il y a à chercher la bonté de
-l’intention... oui monsieur, l’intention toujours bonne de Celui qui
-est incapable de faire du mal.</p>
-
-<p>Cette dialectique subtile, mystique et embrouillée ne convainquit pas
-Pepe Rey; mais, ne voulant pas suivre sa tante dans les âpres sentiers
-de pareilles argumentations, celui-ci dit simplement:</p>
-
-<p>—C’est bien, je respecte les intentions...</p>
-
-<p>—Maintenant que tu sembles reconnaître ton erreur—poursuivit la
-pieuse señora de plus en plus agressive—je te ferai une autre
-confession, <span class="pagenum" id="Page_215">215</span> c’est que je comprends que j’ai eu tort d’adopter un
-tel système, bien que mon but fût excellent à tous égards. Etant donnés
-ton caractère emporté et ton incapacité de me comprendre, j’aurais dû
-aborder carrément la question en te disant: «Mon cher neveu, je ne peux
-consentir à ce que tu deviennes l’époux de ma fille.»</p>
-
-<p>—C’est là le langage que, dès le premier jour, vous auriez dû me
-tenir—répondit l’ingénieur en poussant un soupir de soulagement, comme
-quelqu’un qui se trouve délivré d’un poids énorme. Je vous remercie
-sincèrement de ces paroles, ma chère tante. Après avoir été lardé de
-coups d’épée dans l’ombre, ce soufflet en pleine lumière me comble
-d’aise.</p>
-
-<p>—Eh! bien, mon neveu, je te le renouvelle—affirma la señora avec
-autant d’énergie que de mépris.—Tu le sais déjà. Je ne veux pas de toi
-pour Rosarito.</p>
-
-<p>Pepe ne souffla pas mot. Il y eut un long silence durant lequel ils
-s’examinèrent l’un l’autre attentivement comme si le visage de chacun
-d’eux eût été l’œuvre d’art la plus parfaite.</p>
-
-<p>—Ne comprends-tu pas ce que je t’ai dit?—reprit-elle.—Tout est
-rompu; il n’y a plus de mariage possible.</p>
-
-<p>—Permettez, ma chère tante,—répondit le jeune homme avec hauteur.—Ce
-n’est pas avec des menaces qu’on m’effraie. Au point où les choses en
-<span class="pagenum" id="Page_216">216</span> sont arrivées, votre refus est pour moi d’une très mince valeur.</p>
-
-<p>—Que dis-tu?—s’écria doña Perfecta fulminant de colère.</p>
-
-<p>—Ce que vous entendez. Je me marierai avec Rosario.</p>
-
-<p>Doña Perfecta se leva indignée, majestueuse, terrible. Son attitude
-était celle de l’anathème fait femme. Rey demeura assis, calme,
-imperturbable; il avait le courage passif d’une foi profonde et d’une
-résolution inébranlable. Le déchaînement de fureur dont sa tante le
-menaçait ne le fit pas même sourciller.</p>
-
-<p>Il était ainsi fait.</p>
-
-<p>—Tu es fou. Epouser Rosario, te marier avec elle, toi, alors que je ne
-le veux pas, moi!...</p>
-
-<p>Les lèvres frémissantes de la señora articulèrent ces paroles avec un
-accent vraiment tragique.</p>
-
-<p>—Vous ne le voulez pas? vous?... Elle est, elle, d’un avis contraire.</p>
-
-<p>—Non, je ne le veux pas!...—répéta la dame.—Je le dis et je le
-répète: je ne le veux pas, je ne le veux pas!</p>
-
-<p>—Elle et moi le désirons.</p>
-
-<p>—Impudent; il n’existe peut-être qu’elle et toi dans le monde? Il n’y
-a pas de parents, il n’y a pas de société, il n’y a pas la conscience,
-il n’y a pas Dieu?</p>
-
-<p>—Précisément parce qu’il y a une société, parce <span class="pagenum" id="Page_217">217</span> qu’il y a une
-conscience, parce qu’il y a Dieu,—affirma gravement Rey, en quittant
-le sofa, élevant le bras et montrant le ciel—je dis et je répète que
-je me marierai avec elle.</p>
-
-<p>—Misérable, orgueilleux! Et crois-tu donc que, dans le cas où tu
-voudrais tout fouler aux pieds, il n’y a pas des lois pour t’en
-empêcher?</p>
-
-<p>—C’est parce qu’il y a des lois que je dis et je répète que je me
-marierai avec elle.</p>
-
-<p>—Tu ne respectes rien.</p>
-
-<p>—Je ne respecte rien de ce qui est indigne de respect.</p>
-
-<p>—Et mon autorité, et ma volonté, et moi... moi, moi, ne suis-je donc
-rien?</p>
-
-<p>—Pour moi, votre fille est tout; le reste, rien.</p>
-
-<p>La fermeté de Pepe Rey était comme la manifestation d’une force
-invincible ayant parfaitement conscience d’elle-même. Elle frappait des
-coups secs, terribles, sans ménagements d’aucune sorte. Ses paroles
-étaient, pour ainsi dire, comme une artillerie impitoyable.</p>
-
-<p>Doña Perfecta retomba sur le sofa; mais elle ne pleurait pas: une
-convulsion nerveuse agitait ses membres.</p>
-
-<p>—De sorte que pour cet athée infâme—s’écria-t-elle avec une rage non
-jouée—il n’existe pas de convenances sociales; il n’existe rien en
-dehors de son caprice?... C’est un affreux calcul. Ma fille est riche.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_218">218</span></p>
-
-<p>—Si vous vous imaginez m’offenser par cette insinuation en détournant
-la question et en interprétant faussement mes sentiments pour blesser
-ma dignité, vous vous trompez, ma chère tante. Croyez-moi intéressé
-tant que vous voudrez. Dieu sait ce que je suis.</p>
-
-<p>—Tu es un lâche.</p>
-
-<p>—Ceci est une opinion comme une autre. Le monde peut vous croire
-infaillible. Moi, non. Je suis très loin de penser qu’on ne puisse pas
-en appeler de vos jugements devant Dieu.</p>
-
-<p>—Mais, est-ce donc bien vrai, ce que tu dis?... Est-il bien possible
-que tu insistes encore après mon refus?... Tu foules donc tout aux
-pieds; tu es un monstre, un bandit.</p>
-
-<p>—Je suis un homme.</p>
-
-<p>—Un misérable! Brisons là: je te refuse ma fille, je te la refuse.</p>
-
-<p>—Eh! bien, je la prendrai! Je ne prends que ce qui m’appartient.</p>
-
-<p>—Ote-toi de ma présence—s’écria tout à coup la dame en se
-levant.—Fat que tu es, tu crois que ma fille se souvient de toi?</p>
-
-<p>—Elle m’aime comme je l’aime.</p>
-
-<p>—C’est faux, c’est faux!</p>
-
-<p>—Elle-même me l’a dit... et vous ne trouverez pas mauvais que, dans
-cette question, j’ajoute plutôt foi à ses paroles qu’à celles de sa
-mère.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_219">219</span></p>
-
-<p>—Quand donc te l’a-t-elle dit, puisque voilà bien des jours que tu ne
-l’as vue?</p>
-
-<p>—Je l’ai vue hier soir, et, devant le Christ de la chapelle, elle m’a
-juré qu’elle serait ma femme.</p>
-
-<p>—Oh! scandale et libertinage!... Mais qu’est-ce donc? Mon Dieu, quelle
-honte!—s’écria doña Perfecta en comprimant de nouveau sa tête dans ses
-mains et faisant quelques pas dans l’appartement. Rosario est donc hier
-soir sortie de sa chambre?</p>
-
-<p>—Elle en est sortie pour me voir. Il était bien temps.</p>
-
-<p>—Quelle infâme conduite est la tienne! Tu t’es conduit comme un
-voleur, tu as agi comme un séducteur de la pire espèce.</p>
-
-<p>—Je me suis formé à votre école. Mon intention était bonne.</p>
-
-<p>—Et elle est descendue!... Ah! je m’en doutais. Ce matin, au point
-du jour, je l’ai surprise tout habillée dans sa chambre. Elle m’a
-dit qu’elle était sortie pour je ne sais quoi... Mais le vrai
-coupable, c’est toi, toi, toi... C’est une infamie. Pepe, Pepe, de toi
-j’attendais tout, tout, excepté un pareil outrage... Tout est fini
-entre nous. Va-t-en. Tu n’existes plus pour moi... Je te pardonne à la
-condition que tu t’en ailles... Je ne dirai pas à ton père un mot de
-tout ceci... Quel épouvantable égoïsme! Non, il n’y a pas d’amour en
-toi. Tu n’aimes pas ma fille.</p>
-
-<p>—Dieu sait que je l’adore, et cela me suffit.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_220">220</span></p>
-
-<p>—Ne prononce pas le nom de Dieu, blasphémateur; tais-toi. Au nom de
-Dieu, que je puis invoquer, moi, parce que je crois en lui, je te dis
-que ma fille ne sera jamais ta femme. Ma fille se sauvera, Pepe, ma
-fille ne peut être, vivante, condamnée à l’enfer, car ce serait l’enfer
-que son union avec toi.</p>
-
-<p>—Rosario sera ma femme—répliqua le mathématicien avec calme.</p>
-
-<p>La tranquille énergie de son neveu ne faisait qu’irriter davantage la
-pieuse señora.</p>
-
-<p>—Ne crois pas—lui dit-elle d’une voix entrecoupée—que tes menaces
-m’intimident. Je sais ce que je dis. Est-ce qu’on peut ainsi fouler
-aux pieds un foyer, une famille, est-ce qu’on peut fouler aux pieds
-l’autorité humaine et divine?</p>
-
-<p>—Tout cela, je le foulerai aux pieds—dit l’ingénieur qui commençait à
-perdre son sang-froid et s’exprimait avec une certaine agitation.</p>
-
-<p>—Tu fouleras tout aux pieds! Ah! l’on voit bien que tu es un barbare,
-un sauvage, un homme qui ne connaît que la violence.</p>
-
-<p>—Non, ma chère tante, je suis doux, juste, honnête et ennemi de
-toute violence; mais entre vous et moi, vous qui êtes la loi et moi
-qui devrais la respecter, il y a une pauvre créature qu’on tourmente,
-un ange du ciel qui souffre un inique martyre. Ce spectacle, cette
-iniquité, cette violence inouïe, c’est ce qui convertit ma droiture
-en barbarie, <span class="pagenum" id="Page_221">221</span> ma raison en force, ma probité en une déloyauté
-ressemblant à celle des assassins et des voleurs; ce spectacle, ma
-chère señora, est ce qui me pousse à ne pas respecter votre loi,
-à vous, ce qui me pousse à me mettre au-dessus d’elle et à tout
-fouler aux pieds. Ce qui vous paraît une extravagance est une loi
-inéluctable. Je fais ce que font les sociétés lorsqu’une force brutale
-aussi illogique qu’irritante s’oppose à leur marche en avant. Elles
-passent par-dessus, et dans leur impétueux élan détruisent tout sur
-leur passage. C’est ainsi que je suis en ce moment; moi-même je ne
-me connais plus. J’étais raisonnable et je suis brutal; j’étais
-respectueux et je suis insolent, j’étais civilisé et je deviens
-sauvage. Vous m’avez conduit à cette horrible extrémité en m’irritant
-et en m’écartant du chemin du bien dans lequel je marchais. Est-ce ma
-faute ou est-ce la vôtre?</p>
-
-<p>—C’est la tienne, c’est la tienne!</p>
-
-<p>—Ni vous ni moi ne pouvons résoudre la question. Je crois que l’un
-et l’autre nous manquons de raison. Tout est en vous violence et
-injustice, en moi tout est injustice et violence. Nous en sommes
-arrivés à être aussi barbares l’un que l’autre, et nous luttons et
-nous nous blessons impitoyablement. Dieu permet qu’il en soit ainsi.
-Mon sang retombera sur votre conscience, le vôtre retombera sur la
-mienne... En voilà assez, señora. Je ne veux pas vous fatiguer plus
-longtemps de paroles inutiles. Nous entrerons maintenant dans les
-faits.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_222">222</span></p>
-
-<p>—Dans les faits, c’est bien!—s’écria doña Perfecta qui rugissait
-plutôt qu’elle ne parlait.—Ne crois pas qu’il manque de gendarmes à
-Orbajosa.</p>
-
-<p>—Adieu, señora. Je quitte cette maison... Je crois que nous nous
-reverrons.</p>
-
-<p>—Sors, va-t-en, va-t-en sur-le-champ!—cria-t-elle en lui montrant la
-porte d’un geste énergique.</p>
-
-<p>Pepe Rey sortit. Après avoir prononcé quelques paroles incohérentes,
-qui étaient la plus claire expression de sa fureur, doña Perfecta tomba
-sur une chaise, ayant tous les symptômes d’une lassitude extrême ou
-d’une attaque de nerfs. Les servantes accoururent.</p>
-
-<p>—Allez chercher le Sr. D. Inocencio—cria-t-elle.—Allez, allez
-vite... qu’il vienne de suite!</p>
-
-<p>En l’attendant, elle mordilla son mouchoir.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_223">223</span></p>
-
- <h2 id="ch_20">XX.<br /><br />
- RUMEURS.—APPRÉHENSIONS.</h2>
-</div>
-
-<p>Le lendemain de cette déplorable altercation, coururent dans tout
-Orbajosa, de maison en maison, de cercle en cercle, du Casino à la
-pharmacie, et de la promenade de Las Descalzas à la porte de Baidejos,
-les bruits les plus divers sur Pepe Rey et sur sa conduite. Tout le
-monde les répétait, et les commentaires étaient si nombreux que, s’il
-les eût recueillis et compilés, D. Cayetano aurait pu en former un
-riche <i>Thesaurus</i> de la bienveillance orbajocienne.</p>
-
-<p>Au milieu de la diversité des détails mis en circulation, il y avait
-conformité sur quelques points principaux, entre autres sur le suivant:</p>
-
-<p>Que, furieux de ce que doña Perfecta refusait de marier Rosario avec un
-athée, l’ingénieur avait <i>levé la main</i> sur sa tante.</p>
-
-<p>Le jeune homme vivait à l’auberge de la veuve Cusco, établissement
-soi-disant <i>bien monté</i>, mais <span class="pagenum" id="Page_224">224</span> qui n’en était pas moins
-au niveau des plus arriérés du pays. Il y recevait fréquemment la
-visite du lieutenant-colonel Pinzon, qui venait s’entendre avec lui
-relativement au plan qu’ils avaient combiné ensemble, et pour la bonne
-exécution duquel le soldat montrait d’heureuses dispositions. Il
-imaginait à chaque instant de nouveaux artifices ou de nouvelles ruses
-qu’il mettait la meilleure humeur du monde à faire passer du domaine
-des idées dans le domaine des faits, comme il avait l’habitude de le
-dire à son ami:</p>
-
-<p>—Le rôle que je remplis, mon cher Pepe, n’est pas précisément des plus
-gracieux; mais pour vexer Orbajosa et les Orbajociens, je marcherais
-volontiers à quatre pattes.</p>
-
-<p>Nous ne savons à quels expédients eut recours l’artificieux militaire,
-passé maître en fait de ruses mondaines, mais il est certain qu’au bout
-de trois jours il était parvenu à se rendre très sympathique dans la
-maison où il logeait. Ses façons d’agir plaisaient à doña Perfecta qui
-ne pouvait entendre sans en être touchée, les complaisants éloges qu’il
-faisait de la bonne tenue de la maison, de l’élévation des sentiments,
-de la piété et de la magnificence de son hôtesse. Avec D. Inocencio,
-il était au mieux. Ni la mère ni le Penitenciario ne l’empêchaient de
-parler à Rosario (à qui l’on avait rendu la liberté après le départ
-du terrible cousin), et par ses politesses mesurées, ses discrètes
-flatteries et son habileté <span class="pagenum" id="Page_225">225</span> consommée, il conquit dans la maison
-une place frisant la familiarité. Mais l’objet de toutes ses séductions
-était une domestique, appelée Librada, qu’il corrompit (chastement
-parlant) et décida à porter à Rosarito des lettres et des billets. La
-jeune servante ne résista pas à cette corruption, réalisée à force de
-douces paroles et de grosses sommes d’argent, parce qu’elle ignorait
-la provenance des messages et leur véritable objet; si elle avait, en
-effet, pu comprendre que tout cela n’était qu’une nouvelle méchanceté
-de D. José, bien que ce jeune homme lui plût beaucoup, elle n’aurait
-pas trahi sa maîtresse pour tout l’or du monde.</p>
-
-<p>Doña Perfecta, D. Inocencio, Jacinto et Pinzon se trouvaient un jour
-ensemble dans le jardin. On parla de la troupe et de la mission qu’elle
-venait remplir à Orbajosa, ce qui fournit au señor Penitenciario
-l’occasion de flétrir les procédés tyranniques du gouvernement—puis,
-sans savoir comment, on prononça le nom de Pepe Rey.</p>
-
-<p>—Il est encore à l’auberge—dit le petit avocat.—Je l’ai vu hier, et
-il m’a chargé de vous présenter ses respects, señora doña Perfecta.</p>
-
-<p>—A-t-on jamais vu plus colossale insolence?... Ah! Sr. Pinzon, ne
-soyez pas étonné de m’entendre tenir ce langage à l’égard de mon
-neveu... de ce «caballerito» qui, vous le savez déjà, logeait dans la
-chambre que vous occupez.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_226">226</span></p>
-
-<p>—Oui, oui, je sais! Je ne le fréquente pas; mais je le connais de vue
-et de réputation. Il est l’ami intime de notre brigadier.</p>
-
-<p>—L’intime ami du brigadier?</p>
-
-<p>—Oui, señora, du commandant de la brigade qu’on a envoyée dans ce
-pays, et qui a été répartie en différents villages.</p>
-
-<p>—Et où se trouve-t-il?—demanda la dame avec le plus vif intérêt.</p>
-
-<p>—A Orbajosa.</p>
-
-<p>—Je crois qu’il est logé dans la maison Polavieja—indiqua Jacinto.</p>
-
-<p>—Votre neveu—continua Pinzon—et le brigadier Batalla sont amis
-intimes; ils sont inséparables, et on les rencontre ensemble, à toute
-heure dans les rues de la ville.</p>
-
-<p>—Eh! bien, mon petit ami, cela me donne une fort mauvaise opinion de
-votre chef,—répondit doña Perfecta.</p>
-
-<p>—C’est un... malheureux,—dit Pinzon, du ton de quelqu’un qui, par
-respect, n’ose pas appliquer un plus énergique qualificatif.</p>
-
-<p>—En mettant les choses au mieux Sr. Pinzon, et en faisant une très
-honorable exception en votre faveur—affirma doña Perfecta—il est
-impossible de nier qu’il y a dans l’armée espagnole des gens...</p>
-
-<p>—Notre brigadier était un excellent officier avant de s’adonner au
-spiritisme...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_227">227</span></p>
-
-<p>—Au spiritisme!</p>
-
-<p>—Cette secte qui évoque les spectres et les esprits au moyen des pieds
-de table!...—s’écria en riant le chanoine.</p>
-
-<p>—Par curiosité, par pure curiosité—dit emphatiquement Jacintillo—je
-me suis fait envoyer de Madrid l’ouvrage d’Allan Kardec. Il est bon de
-se mettre au courant de tout.</p>
-
-<p>—Est-il, Jésus Dieu, possible de commettre de pareilles
-extravagances!... Dites-moi, Pinzon, est-ce que mon neveu est aussi
-inféodé à cette secte des pieds de table?</p>
-
-<p>—Je serais tenté de croire que c’est lui qui a converti notre brave
-brigadier Batalla.</p>
-
-<p>—Ah! mon Dieu!</p>
-
-<p>—C’est ainsi, et quand il lui en prendra fantaisie—dit D. Inocencio
-sans pouvoir s’empêcher de rire—il parlera à Socrate, saint Paul,
-Cervantes et Descartes tout comme je parle maintenant à Librada pour
-lui demander une allumette. Pauvre señor de Rey! Je disais bien qu’il
-n’avait pas la tête solide.</p>
-
-<p>—Au reste—continua Pinzon,—notre brigadier est un bon militaire.
-S’il pèche par quelque chose, c’est par excès de sévérité. Il prend si
-bien au pied de la lettre les ordres du gouvernement que, si on lui
-faisait prendre la mouche, il serait capable de ne pas laisser pierre
-sur pierre à Orbajosa. Vraiment, je vous engage à vous tenir sur vos
-gardes.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_228">228</span></p>
-
-<p>—Mais ce monstre-là va nous faire décapiter,—s’écria doña
-Perfecta.—Ah! Sr. Penitenciario, ces visites de la troupe me
-rappellent ce que j’ai lu dans la <i>Vie des saints</i> au sujet de
-l’arrivée d’un proconsul romain dans une ville chrétienne...</p>
-
-<p>—La comparaison ne laisse pas d’être exacte—dit le Penitenciario en
-regardant le militaire par-dessus ses lunettes.</p>
-
-<p>—Cela est un peu triste à dire, mais doit se dire, puisque c’est
-vrai—manifesta Pinzon avec bienveillance.—A l’heure qu’il est, vous
-êtes tous à notre merci.</p>
-
-<p>—Les autorités du pays—objecta Jacinto—fonctionnent encore
-parfaitement.</p>
-
-<p>—Je crois que vous vous trompez—répondit le soldat dont la señora
-et le Penitenciario observaient la physionomie avec un profond
-intérêt.—Il y a une heure que l’alcade d’Orbajosa a été destitué.</p>
-
-<p>—Par le gouverneur de la province?</p>
-
-<p>—Le gouverneur de la province a été remplacé par un délégué du
-gouvernement qui a dû arriver ce matin. Tous les ayuntamientos
-cesseront aujourd’hui leurs fonctions. Ainsi l’a ordonné le ministre
-qui, je ne sais pour quel motif, craignait qu’ils ne prêtassent pas
-leur appui à l’autorité centrale.</p>
-
-<p>—Nous voilà bien—murmura l’ecclésiastique en fronçant les sourcils et
-avançant la lèvre inférieure.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_229">229</span></p>
-
-<p>Doña Perfecta réfléchissait.</p>
-
-<p>—On a aussi destitué quelques juges de première instance, entre autres
-celui d’Orbajosa.</p>
-
-<p>—Le juge! Periquito!... Periquito n’est plus juge!—s’écria doña
-Perfecta avec une voix et des gestes ressemblant à ceux des personnes
-qui ont eu le malheur d’être piquées par une vipère.</p>
-
-<p>—Celui qui, hier encore, était juge, ne l’est plus
-aujourd’hui—continua Pinzon.—Demain arrivera le nouveau.</p>
-
-<p>—Un inconnu!</p>
-
-<p>—Un inconnu!</p>
-
-<p>—Un coquin peut-être... L’autre était si honorable!... dit avec
-affliction la señora.—Je ne lui demandais jamais quelque chose qu’il
-ne me l’accordât immédiatement. Savez-vous quel sera le nouvel alcade?</p>
-
-<p>—On dit qu’il va venir ici un corregidor.</p>
-
-<p>—Dites donc une bonne fois que c’est le déluge qui arrive, et nous
-aurons fini—s’écria le chanoine en se levant.</p>
-
-<p>—De sorte que nous voilà à la merci du señor brigadier.</p>
-
-<p>—Pour quelques jours seulement. Ne m’en veuillez pas. En dépit de mon
-uniforme, je suis ennemi du militarisme; mais quand on nous commande de
-frapper... nous frappons. Il n’y a pas de métier plus scélérat que le
-nôtre.</p>
-
-<p>—C’est certain, c’est certain—dit la señora <span class="pagenum" id="Page_230">230</span> dissimulant mal sa
-fureur.—Du moment que vous le reconnaissez vous-même... Ainsi, ni
-alcade, ni juge...</p>
-
-<p>—Ni gouverneur de la province.</p>
-
-<p>—Allons, qu’on nous enlève aussi Monseigneur pour nous envoyer un
-moinillon à sa place.</p>
-
-<p>—Il manque encore cela... Si on les laisse faire ici—murmura D.
-Inocencio en baissant les yeux—ils ne s’amuseront pas à des bagatelles.</p>
-
-<p>—Et tout cela, parce qu’on craint une levée de guerillas à
-Orbajosa!—dit la señora en croisant les mains et en les agitant de
-haut en bas depuis le menton jusqu’aux genoux.—Franchement, Pinzon, je
-ne sais comment les pierres elles-mêmes ne se lèvent pas? Je ne vous
-veux en particulier aucun mal, mais il serait juste que l’eau que vous
-buvez tous se changeât pour vous tous en fleuves de boue... Vous m’avez
-dit que mon neveu est un ami intime du brigadier?</p>
-
-<p>—Si intime qu’il ne le quitte pas de tout le jour; ils ont été
-camarades d’école. Batalla l’aime comme un frère et lui cède en tout.
-Si j’étais à votre place, señora, je ne dormirais pas tranquille.</p>
-
-<p>—Oh! mon Dieu! Je redoute toute sorte d’infamies...—s’écria la dame
-pleine d’inquiétude.</p>
-
-<p>—Señora—affirma le chanoine—avec énergie—avant de consentir à une
-infamie dans cette honorable maison, avant de permettre que la moindre
-insulte soit faite à cette noble famille, moi... mon <span class="pagenum" id="Page_231">231</span> neveu... que
-dis-je? tous les habitants d’Orbajosa...</p>
-
-<p>Don Inocencio n’acheva pas sa phrase. Sa colère était si grande qu’elle
-arrêtait les mots dans son gosier. Il fit quelques pas d’un air
-martial... puis alla se rasseoir.</p>
-
-<p>—J’ai quelque raison de penser que vos craintes ne sont pas
-vaines—dit Pinzon.—En cas de nécessité, je...</p>
-
-<p>—Moi aussi, je...—répéta Jacinto.</p>
-
-<p>Doña Perfecta avait fixé ses regards sur la porte vitrée de la salle à
-manger derrière laquelle apparaissait une gracieuse figure. Il semblait
-qu’à cette vue la sombre physionomie de la señora révélât des craintes
-encore plus sombres.</p>
-
-<p>—Rosario, viens ici, Rosario—cria-t-elle en allant à sa
-rencontre.—Il me semble que tu as aujourd’hui meilleure mine et que
-tu parais plus joyeuse, oui... Ne vous semble-t-il pas aussi qu’elle a
-meilleure figure? Tu parais tout autre.</p>
-
-<p>Tous les assistants convinrent que le visage de Rosario reflétait la
-plus grande félicité.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_232">232</span></p>
-
- <h2 id="ch_21">XXI.<br /><br />
- LEVÉE DE BOUCLIERS.</h2>
-</div>
-
-<p>Les journaux de Madrid publièrent à cette époque les nouvelles
-suivantes:</p>
-
-<div class="quote">
- <p>«Il n’est pas vrai qu’il se soit levé une seule guerilla dans les
- environs d’Orbajosa. On nous écrit de cette localité que le pays est si
- peu disposé aux aventures qu’on considère comme inutile sur ce point la
- présence de la brigade Batalla.»</p>
-
- <p>«On dit que la brigade Batalla quittera Orbajosa qui ne manque pas de
- force armée, et qu’elle ira à Villajuan de Nahara où se sont montrées
- quelques guerillas.»</p>
-
- <p>«Il est certain que les Aceros parcourent avec quelques cavaliers le
- territoire de Villajuan qui touche au district judiciaire d’Orbajosa.
- Le gouverneur de la province de X... a télégraphié au gouvernement que
- Francisco Acero a pénétré dans les Roquetas où il a levé un semestre
- de contributions et demandé des rations de vivres. Domingo Acero
- <span class="pagenum" id="Page_233">233</span> (Faltriquera) errait dans les montagnes du Jubileo, activement
- poursuivi par la guardia civil<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a> qui lui a tué un homme et en a fait
- un autre prisonnier. C’est Bartolomé Acero qui, à Lugarnoble, a brûlé
- les registres de l’état-civil et emmené comme otages l’alcade et deux
- des principaux propriétaires.»</p>
-
- <p>«D’après une lettre que nous avons sous les yeux, la plus complète
- tranquillité règne à Orbajosa où l’on ne pense qu’à travailler
- les champs pour la prochaine récolte de l’ail, qui promet d’être
- magnifique. Les districts voisins sont infestés de partisans, mais la
- brigade Batalla en aura facilement raison.»</p>
-</div>
-
-<p>En effet, Orbajosa était tranquille.—Les Aceros,—cette dynastie
-aguerrie qui, d’après certaines gens, était digne de figurer dans
-le Romancero,—les Aceros avaient établi leur centre d’action dans
-la province voisine; mais l’insurrection ne s’étendait pas jusque
-sur le territoire de la ville épiscopale. On aurait pu croire que
-la civilisation moderne était enfin sortie victorieuse de la lutte
-qu’elle soutenait contre les mœurs séditieuses de la grande insoumise,
-et que celle-ci savourait les délices d’une paix durable. Et cela
-avec d’autant plus de raison que Caballuco lui-même, l’un des chefs
-les plus considérables de la résistance historique d’Orbajosa, disait
-clairement à tout le monde qu’il ne voulait ni <i>se fâcher avec le
-gouvernement</i> ni <i>se</i> <span class="pagenum" id="Page_234">234</span> <i>mettre en danse</i>..., parce
-qu’il pourrait lui en coûter cher.</p>
-
-<p>Quoi qu’on puisse en dire, le naturel emporté de Ramos s’était rassis
-avec les années, de même que s’était un peu calmée l’ardeur qu’avec le
-jour il avait reçue des Caballucos pères et aïeux, la meilleure race de
-guerriers qui eût jamais dévasté la terre. Il faut, en outre, mettre
-en compte qu’à cette époque le nouveau gouverneur de la province,
-<i>ayant eu une entrevue</i> avec cet important personnage, <i>obtint
-de sa bouche la plus formelle promesse</i> de contribuer à la paix
-publique et d’éviter toute occasion de troubles. Des témoins dignes
-de foi affirment qu’il était au mieux avec les militaires, car on le
-voyait boire à la taverne avec tel ou tel sergent, et l’on va jusqu’à
-dire qu’il lui avait été promis un bon emploi à l’ayuntamiento de la
-capitale de la province. Oh! combien il est difficile à l’historien
-qui se pique d’impartialité d’arriver à connaître la vérité en ce qui
-touche aux opinions ou aux sentiments des illustres personnages qui
-ont rempli le monde de leur nom! Lorsqu’il se trouve en présence de
-faits d’une importance capitale, tels que la journée de Brumaire, le
-sac de Rome par le connétable de Bourbon ou la ruine de Jérusalem,
-quel psychologue ou quel historien pourra déterminer les pensées
-qui les précédèrent ou les suivirent dans la tête de Bonaparte, de
-Charles-Quint ou de Titus?—C’est une responsabilité immense <span class="pagenum" id="Page_235">235</span> que
-la nôtre! Pour la rendre moins lourde, nous citerons ici des mots, des
-phrases et jusqu’à des discours de l’empereur orbajocien; de cette
-façon, chacun pourra s’en former l’opinion qui lui paraîtra la plus
-exacte.</p>
-
-<p>Ce n’est un sujet de doute pour personne que Cristobal Ramos sortit
-un soir de chez lui après la tombée de la nuit et, en traversant la
-rue du Connétable, vit trois paysans qui, montés sur leurs mules,
-s’avançaient, l’un derrière l’autre, dans une direction opposée à
-la sienne. A la demande qu’il leur adressa pour s’informer où ils
-allaient, ils répondirent qu’ils se rendaient chez la señora doña
-Perfecta pour lui porter les primeurs de leurs huertas<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a> et le
-montant des fermages échus. C’étaient le señor Paso-Largo, un jeune
-garçon nommé Frasquito Gonzalez et un troisième personnage entre deux
-âges et de forte complexion qu’on appelait Vejarruco, bien que son
-vrai nom fût José Esteban Romero. Sur les instances de ces individus,
-avec lesquels il était lié d’une vieille et franche amitié, Caballuco
-rebroussa chemin et entra avec eux chez la señora. D’après les
-documents les plus vraisemblables, cela se passait deux jours après
-celui où doña Perfecta et Pinzon parlèrent de ce qu’ont pu voir les
-personnes qui ont lu le précédent chapitre.</p>
-
-<p>Le grand Ramos s’arrêta un instant pour s’acquitter <span class="pagenum" id="Page_236">236</span> auprès de
-Librada de quelques commissions de peu d’importance qu’une voisine
-avait confiées à son excellente mémoire et lorsqu’il entra dans la
-salle à manger, les trois paysans en question ainsi que le Sr. Licurgo
-qui, par une singulière coïncidence, s’y trouvait aussi, avaient déjà
-entamé avec doña Perfecta une conversation sur des sujets relatifs à la
-récolte ou au ménage. La señora était d’une humeur massacrante; elle
-trouvait tout mal et les réprimandait durement du manque de pluie et de
-la stérilité de la terre, phénomènes dont ces pauvres diables n’étaient
-certainement pas la cause. Le señor Penitenciario assistait à cette
-scène. Il salua affectueusement Caballuco à son entrée et lui indiqua
-un siège à côté de lui.</p>
-
-<p>—Le voilà, le personnage—dit dédaigneusement la señora.—Il est
-incroyable qu’on parle tant d’un homme de si peu de valeur! Dis-moi,
-Caballuco, est-il vrai que des soldats t’ont souffleté ce matin?</p>
-
-<p>—Moi! moi!</p>
-
-<p>A ces mots le Centaure se leva indigné, comme s’il eût reçu la plus
-sanglante injure.</p>
-
-<p>—On l’a dit ainsi,—ajouta la señora.—Est-ce que ce n’est pas
-vrai?—Je l’avais pourtant cru, car, lorsqu’on se respecte si peu...
-Les militaires te cracheraient à la face que tu te trouverais honoré de
-leur crachat.</p>
-
-<p>—Señora!—vociféra Ramos.—Sauf le respect que je vous dois à vous
-qui êtes ma mère, plus que <span class="pagenum" id="Page_237">237</span> ma mère, ma souveraine, ma reine...
-eh! bien, je dis que sauf le respect que je dois à la personne qui m’a
-donné tout ce que je possède... sauf le respect...</p>
-
-<p>—Quoi donc?... il semble que tu as des quantités de choses à dire, et
-puis tu ne dis rien.</p>
-
-<p>—Eh! bien, je dis que, sauf votre respect, ce qu’on vous a raconté
-des soufflets est une calomnie—balbutia-t-il avec une extrême
-difficulté.—Tout le monde s’occupe de moi, que j’entre ou que je
-sorte, que j’aille ou que je vienne... Et tout cela, pourquoi? Parce
-qu’on veut se servir de moi comme d’un mannequin pour me faire soulever
-le pays.—A d’autres, señora et caballeros: bonhomme se trouve bien
-chez lui. Que la troupe soit venue?... C’est un mal: mais qu’y
-pouvons-nous faire?... Qu’on ait destitué l’alcade, le secrétaire et le
-juge: c’est un mal; et je voudrais que toutes les pierres d’Orbajosa
-se levassent contre ceux qui l’ont fait, mais j’ai donné ma parole au
-gouverneur, et jusqu’à présent je...</p>
-
-<p>Il se gratta la tête, fronça les sourcils d’un air sombre, et d’une
-voix de plus en plus lourde poursuivit:</p>
-
-<p>—Je puis être grossier, brutal, ignorant, capricieux, entêté et tout
-ce qu’on voudra, mais, en fait de loyauté, personne ne me surpasse.</p>
-
-<p>—Par le Cid Campeador!—dit avec le plus profond mépris doña
-Perfecta.—Ne croyez-vous <span class="pagenum" id="Page_238">238</span> pas comme moi, señor Penitenciario,
-qu’il n’y a plus à Orbajosa un seul homme de cœur?</p>
-
-<p>—Ceci est une bien grave opinion—répondit le chanoine capitulaire
-sans regarder son amie ni écarter de son menton la main sur laquelle il
-appuyait son visage rêveur.—Mais il me semble que cette population a
-accepté avec une excessive soumission le joug pesant du militarisme.</p>
-
-<p>Licurgo et les trois paysans riaient de tout leur cœur.</p>
-
-<p>—Lorsque les soldats et les nouvelles autorités—dit la señora—nous
-auront pris notre dernier réal après avoir déshonoré la ville,
-nous enverrons à Madrid, dans une urne de cristal, tous les braves
-d’Orbajosa pour qu’on les place dans le Musée ou qu’on les montre dans
-les rues.</p>
-
-<p>—Vive la señora!—s’écria plein d’enthousiasme celui qu’on appelait
-Vejarruco.—Elle parle d’or. On ne dira pas à cause de moi qu’il n’y
-a pas de braves, car si je ne suis pas avec les Aceros, c’est par la
-raison que j’ai une femme et trois enfants et que qui que ce soit peut
-se trouver empêché; sans quoi...</p>
-
-<p>—Mais toi, tu n’as pas donné ta parole au gouverneur?—lui demanda la
-señora avec un douloureux sourire.</p>
-
-<p>—Au gouverneur!—s’écria le nommé Frasquito Gonzalez.—Il n’y a pas
-dans tout le pays de coquin qui mérite plus que lui de recevoir une
-balle dans la <span class="pagenum" id="Page_239">239</span> tête. Gouverneur et Gouvernement, c’est tout un. Le
-curé nous a dit dimanche dans son prône tant de magnifiques choses sur
-les profanations et les insultes à la religion qu’on fait à Madrid...
-Ah! il fallait l’entendre! Enfin, il s’écria plusieurs fois du haut de
-la chaire que la religion n’avait plus de défenseurs.</p>
-
-<p>—Voici le grand Cristobal Ramos—dit la señora en frappant fortement
-de la main sur l’épaule du Centaure.—Il monte à cheval; il se promène
-sur la place et sur la route royale pour attirer l’attention des
-soldats; ceux-ci l’aperçoivent et terrifiés par la fière mine du héros,
-ils prennent tous la fuite à demi-morts de peur.</p>
-
-<p>La señora termina sa phrase par un éclat de rire exagéré que rendait
-encore plus désagréable le profond silence de ses auditeurs.</p>
-
-<p>—Sr. Pasolargo—continua-t-elle en reprenant son sérieux—dès que vous
-serez rentré chez vous, envoyez-moi ici votre fils Bartolomé. J’ai
-besoin d’avoir auprès de moi des gens de cœur; et encore peut-il bien
-arriver que ma fille et moi nous nous trouvions avec cela un beau matin
-assassinées.</p>
-
-<p>—Señora!—s’écrièrent-ils tous ensemble.</p>
-
-<p>—Señora!—répéta Caballuco en se levant.—Est-ce ou non une
-plaisanterie?</p>
-
-<p>—Sr. Vejarruco, Sr. Pasolargo—continua la dame sans répondre au
-bravo de la localité,—je ne suis pas en sûreté dans ma maison. Aucun
-habitant <span class="pagenum" id="Page_240">240</span> d’Orbajosa ne peut l’être et moi encore moins que tous.
-Je vis dans des transes continuelles et je ne puis fermer l’œil de
-toute la nuit.</p>
-
-<p>—Mais qui, qui oserait?...</p>
-
-<p>—Allons donc!—s’écria fièrement Licurgo—moi qui suis vieux et
-affaibli je serais capable de me battre seul contre toute l’armée
-espagnole si elle faisait mine de vouloir toucher à un fil de la robe
-de la señora...</p>
-
-<p>—Le Sr. Caballuco—dit Frasquito Gonzalez—suffit, et au-delà!</p>
-
-<p>—Oh! non—répliqua sarcastiquement doña Perfecta.—Ne savez-vous pas
-que Ramos a donné sa parole au gouverneur?...</p>
-
-<p>Caballuco se rassit et mettant une jambe sur l’autre croisa les mains
-sur son genou.</p>
-
-<p>—Je préfère un poltron—ajouta implacablement la dame—à la condition
-qu’il n’ait donné de parole à personne. Je cours peut-être le danger de
-voir ma maison assiégée, de voir arracher de mes bras ma fille chérie,
-de me voir moi-même maltraitée et outragée de la façon la plus infâme...</p>
-
-<p>Elle ne put continuer. La voix s’étrangla dans son gosier et elle
-fondit en larmes.</p>
-
-<p>—Señora, pour l’amour de Dieu, calmez-vous!... Allons... il n’y a
-pas encore motif... dit vivement D. Inocencio d’un ton et d’un air
-profondément affligés.—Il faut d’ailleurs avoir un peu de résignation
-pour supporter les épreuves que Dieu nous envoie.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_241">241</span></p>
-
-<p>—Mais qui... señora? Qui oserait commettre de telles
-infamies?—demanda l’un des quatre assistants. Tout Orbajosa se
-lèverait immédiatement pour vous défendre.</p>
-
-<p>—Oui, qui... qui?...—répétèrent-ils tous.</p>
-
-<p>—Voyons, ne la fatiguez pas tous ainsi par des questions
-importunes—dit avec empressement le Penitenciario.—Vous pouvez vous
-retirer.</p>
-
-<p>—Non, non, qu’ils restent—repartit vivement la señora en essuyant ses
-larmes. La compagnie de mes bons serviteurs est pour moi une grande
-consolation.</p>
-
-<p>—Maudite soit ma race—dit le tio Lucas en se donnant un coup de poing
-sur le genou—si tous ces désagréments ne sont pas l’œuvre du neveu
-même de la señora.</p>
-
-<p>—Du fils de D. Juan Rey.</p>
-
-<p>—Du moment que je le vis à la station de Villahorrenda et que
-j’entendis sa voix mielleuse et ses cajoleries de courtisan—articula
-Licurgo—je le tins pour un très grand... je n’achève pas par respect
-pour la señora... Mais dès ce jour, je le jugeai... je l’appréciai,
-et je ne me trompais pas. Je sais très bien, comme dit l’autre, qu’un
-bout de fil saisi fait dévider l’écheveau et qu’à l’usage on connaît le
-drap, comme à la griffe on connaît le lion.</p>
-
-<p>—Je n’entends pas qu’on parle mal devant moi de ce malheureux jeune
-homme—dit sévèrement la señora de Polentinos.—Quelque grandes que
-<span class="pagenum" id="Page_242">242</span> soient ses fautes, la charité m’interdit d’en parler et de les
-divulguer.</p>
-
-<p>—Mais la charité—fit observer D. Inocencio avec une certaine
-énergie—ne nous empêche pas de prendre des précautions contre
-les méchants, et c’est de cela qu’il s’agit. Puisque, dans notre
-malheureuse Orbajosa, les caractères et le courage sont tombés si
-bas, et que cette population semble disposée à offrir la joue pour
-que quatre hommes et un caporal crachent dessus, unissons-nous pour
-chercher quelques moyens de défense.</p>
-
-<p>—Je me défendrai comme je pourrai—dit avec résignation doña Perfecta
-en croisant les mains. Que la volonté de Dieu soit faite.</p>
-
-<p>—Tant de bruit pour rien... Par la vie de!... On est dans cette maison
-plus peureux que la peur!—s’écria Caballuco, mi-sérieux, mi-jovial.
-Il semble vraiment que ce certain Pepito est une <i>région</i> (lire
-légion) de démons. Ne vous alarmez pas, ma digne maîtresse. Mon petit
-neveu Juan qui est âgé de treize ans, gardera la maison, et nous
-verrons neveu contre neveu, lequel des deux l’emportera.</p>
-
-<p>—Nous savons tous ce que signifient ton courage et ton
-audace—répliqua la dame.—Pauvre Ramos!... tu veux encore faire le
-brave, alors que tout le monde sait que tu n’es plus bon à rien!</p>
-
-<p>Ramos pâlit légèrement en fixant sur la señora un étrange regard mêlé
-d’épouvante et de respect.</p>
-
-<p>—Ne me regarde donc pas ainsi. Tu sais déjà <span class="pagenum" id="Page_243">243</span> que les bravaches ne
-me font pas peur. Veux-tu que je te dise clairement ton fait? Eh! bien,
-tu es un lâche!</p>
-
-<p>Ramos, s’agitant comme s’il sentait dans toutes les parties de son
-corps des démangeaisons insupportables, manifestait la plus vive
-inquiétude. Ses narines expulsaient et aspiraient l’air bruyamment,
-comme les naseaux d’un cheval. A l’intérieur de cet énorme corps
-luttait contre elle-même pour en sortir, rugissante et prête à tout
-briser, une tempête, une violente apostrophe, une colossale sottise.
-Après avoir à moitié prononcé quelques paroles et en avoir mâchonné
-d’autres, il hurla en se levant:</p>
-
-<p>—Je couperai la gorge au Sr. de Rey.</p>
-
-<p>—Quelle extravagance! Tu es aussi stupide que lâche—dit en pâlissant
-la señora.—Que parles-tu d’égorger, alors que je ne veux faire égorger
-qui que ce soit et moins encore que tout autre mon neveu, que j’aime
-malgré ses forfaits?</p>
-
-<p>—L’assassinat! Quelle atrocité!—s’écria scandalisé, le Sr. D.
-Inocencio.—Cet homme est fou.</p>
-
-<p>—Assassiner!..... La seule idée d’un assassinat me remplit
-d’épouvante, Caballuco—dit la señora en fermant doucement ses beaux
-yeux.—Pauvre homme! Dès que tu as voulu faire preuve de courage, tu
-t’es mis à hurler comme une bête fauve.—Va-t-en d’ici, Ramos: tu me
-fais horreur.</p>
-
-<p>—La señora n’a-t-elle pas dit qu’elle a peur? <span class="pagenum" id="Page_244">244</span> N’a-t-elle pas dit
-qu’on assiégera sa maison, qu’on lui enlèvera sa fille?</p>
-
-<p>—Oui, je le crains.</p>
-
-<p>—Et c’est un seul homme qui fera cela—dit Ramos avec mépris, en
-s’asseyant de nouveau.—Cela, c’est le Sr. D. Pepe Poquita Cosa<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>
-qui le fera avec ses mathématiques! J’ai eu tort de dire que je lui
-tordrais le cou. Quand on a affaire à un marmouset de cette espèce, il
-n’y a qu’à le prendre par l’oreille et à lui faire faire un plongeon
-dans la rivière.</p>
-
-<p>—Bon; épanouis-toi la rate, maintenant, imbécile.—Ce n’est pas mon
-neveu seul qui peut commettre toutes les infamies dont tu viens de
-parler et que je crains: s’il était seul, je ne le craindrais pas.
-J’ordonnerais à Librada de se tenir sur la porte avec un balai, et cela
-suffirait..... Mais il n’est pas seul, non.</p>
-
-<p>—Qui donc?...</p>
-
-<p>—Ne fais pas la bête. Ne sais-tu pas que mon neveu et le brigadier qui
-commande cette troupe de l’enfer ont <i>confabulé</i>?</p>
-
-<p>—Confabulé!—s’écria Caballuco d’un ton qui montrait qu’il ne
-comprenait pas ce mot.</p>
-
-<p>—C’est-à-dire qu’ils sont de connivence,—dit le tio
-Licurgo.—Confabuler signifie être de connivence. J’ai parfaitement
-compris ce que veut dire la señora.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_245">245</span></p>
-
-<p>—Tout se réduit à ceci: que le brigadier et les officiers sont comme
-la chair de l’ongle de D. José, et que ce qu’il veut, les soldats le
-veulent aussi, et que ces soldats commettront toute sorte de forfaits
-et d’infamies parce que cela est leur métier.</p>
-
-<p>—Et nous n’avons maintenant plus d’alcade pour nous protéger.</p>
-
-<p>—Ni de juge.</p>
-
-<p>—Ni de gouverneur. C’est-à-dire que nous sommes à la merci de cette
-infâme canaille.</p>
-
-<p>—Hier,—dit Vejarruco—quelques soldats enlevèrent, par surprise, la
-plus jeune fille du tio Julian, et la pauvrette n’a pas osé retourner
-chez ses parents; il y a plus, on l’a rencontrée, tout en larmes et
-pieds nus, près de l’ancienne petite fontaine, rassemblant les morceaux
-de sa cruche cassée.</p>
-
-<p>—Pauvre D. Gregorio Palomeque!—dit Frasquito Gonzalez.—Vous savez
-bien le secrétaire de Naharilla Alta. Ces brigands de soldats lui ont
-volé tout l’argent qu’il avait dans sa caisse. Et lorsqu’on a raconté
-la chose au brigadier, celui-ci s’est contenté de répondre que ce
-n’était pas vrai!</p>
-
-<p>—Des tyrans pires que ceux-là, ne naquirent jamais d’une femme—dit un
-autre.—Quand je vous dis que c’est justement pour cela que je ne suis
-pas aussi avec les Aceros!...</p>
-
-<p>—Et que sait-on de Francisco Acero?—demanda tranquillement doña
-Perfecta.—Je serais désolée <span class="pagenum" id="Page_246">246</span> qu’il lui arrivât malheur. Dites-moi,
-D. Inocencio, Francisco Acero n’est-il pas né à Orbajosa?</p>
-
-<p>—Non, señora. Son frère et lui sont de Villajuan.</p>
-
-<p>—Je le regrette pour Orbajosa—dit doña Perfecta.—Cette pauvre ville
-dégénère. Savez-vous si Francisco Acero a donné au gouverneur sa parole
-de ne pas inquiéter les pauvres petits soldats dans leurs enlèvements
-de jeunes filles, dans leurs actes irréligieux, dans leurs sacrilèges,
-dans leurs infâmes félonies?</p>
-
-<p>Caballuco bondit. Ce n’était plus seulement une piqûre qu’il recevait,
-mais un atroce coup de sabre. Le visage cramoisi et les yeux
-étincelants, il s’écria:</p>
-
-<p>—J’ai donné ma parole au gouverneur, parce que le gouverneur m’a dit
-que la troupe venait ici avec de bonnes intentions!</p>
-
-<p>—Ne hurle pas, animal. Parle comme tout le monde et nous t’écouterons.</p>
-
-<p>—Je lui ai promis que ni moi ni aucun de mes amis nous ne lèverions
-de guerillas sur le territoire d’Orbajosa... A qui a voulu en sortir,
-parce qu’il se sentait possédé du démon de la guerre, j’ai dit:
-«<i>Va-t-en rejoindre les Aceros, car ici nous ne bougeons pas</i>...
-Mais j’ai à ma disposition bien des gens honorables, oui señora, et
-dévoués, oui señora, et braves, oui señora, qui sont éparpillés dans
-les hameaux, dans les villages, dans les faubourgs, dans les montagnes,
-chacun chez lui, eh! <span class="pagenum" id="Page_247">247</span> Et je n’ai qu’à leur dire la moitié d’un
-demi-mot, eh! Et tous décrocheront leurs escopettes, eh! Et ils
-iront tous avec empressement, à cheval ou à pied, partout où je leur
-ordonnerai d’aller... Et qu’on ne vienne pas me faire la leçon, parce
-que si j’ai donné ma parole, c’est parce que je l’ai donnée, et si je
-ne sors pas c’est parce que je ne veux pas sortir, et si je veux qu’il
-y ait des guérillas, il y en aura, et si je ne le veux pas il n’y en
-aura pas: parce que je suis qui je suis, le même homme que toujours;
-ils le savent tous bien... Et, je le répète, qu’on ne vienne pas me
-faire la leçon, comprenez-vous?... et qu’on ne me parle pas comme il ne
-faut pas me parler, comprenez-vous?... Et si on veut qu’on sorte, qu’on
-me le dise clairement, comprenez-vous?... parce que Dieu nous a donné
-la langue pour dire ceci et cela. La señora sait bien qui je suis, de
-même que je sais que je lui dois la chemise que je porte, et le pain
-que je mange aujourd’hui, et le premier garbanzo<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a> que je suçai
-lorsque je fus venu au monde, et le cercueil dans lequel on mit mon
-père quand il mourut, et les médecines et le médecin qui me rendirent
-la santé, alors que j’étais malade, et la señora sait bien que si elle
-me dit: «Caballuco, brise-toi la tête», j’irai dans ce coin et je
-me la briserai contre le mur; la señora sait bien que si elle me dit
-maintenant qu’il fait jour, quoique je voie la nuit, je <span class="pagenum" id="Page_248">248</span> croirai
-que je me trompe et qu’il est en effet plein jour; la señora sait bien
-qu’elle et ce qui lui appartient passent avant ma vie, et que, si en
-ma présence un moustique la pique, je ne pardonne à celui-ci que parce
-qu’il est moustique; la señora sait bien que je l’aime plus que tout
-ce qui existe sous le soleil... A un homme de cœur tel que moi, on se
-contente de dire: «Caballuco, ou bien animal, fais ceci ou fais autre
-chose». Et trêve de cérémonies et de raisons pour et de raisons contre,
-et de petits prônes à rebours et de piqûres par-ci et de morsures
-par-là.</p>
-
-<p>—Allons, allons, calme-toi!—dit avec bonté doña Perfecta.—Tu t’es
-essoufflé comme ces orateurs républicains qui venaient prêcher ici
-la religion libre, l’amour libre, et je ne sais combien de choses
-libres... Qu’on t’apporte un verre d’eau.</p>
-
-<p>Caballuco fit de son mouchoir une sorte de torchon, de paquet serré ou
-plutôt de pelote et le passa sur son large front et son occiput pour
-ôter de ces deux parties de sa tête la sueur qui les couvrait. On lui
-apporta un verre d’eau, et M. le Chanoine, avec une débonnaireté qui
-allait parfaitement à son caractère sacerdotal, le prit lui-même des
-mains de la servante pour le lui offrir et soutenir le plateau pendant
-qu’il buvait. L’eau s’engouffrait dans le gosier de Caballuco en
-produisant un clapotis sonore.</p>
-
-<p>—Maintenant, apportez-en un autre pour moi, señora Librada—dit D.
-Inocencio. Je suis aussi quelque peu altéré.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_249">249</span></p>
-
- <h2 id="ch_22">XXII.<br /><br />
- RÉVEIL.</h2>
-</div>
-
-<p>—Pour ce qui est des guerillas—dit doña Perfecta quand ils eurent
-achevé de boire—je n’ai qu’un conseil à te donner: fais ce que te
-dicte ta conscience.</p>
-
-<p>—Je n’entends rien aux dictées—répondit le Centaure. Je ferai ce
-qu’il plaira à la señora que je fasse.</p>
-
-<p>—Mais je ne te conseillerai rien dans une aussi grave
-affaire—répondit-elle avec la circonspection et la modestie qui lui
-seyaient si bien.—C’est très grave, excessivement grave:... je ne peux
-rien te conseiller.</p>
-
-<p>—Mais votre avis?...</p>
-
-<p>—Mon avis est que tu ouvres les yeux et que tu voies, que tu ouvres
-les oreilles et que tu entendes... Consulte ton cœur... je t’accorde
-que tu as un grand cœur... Consulte ce juge, ce conseiller qui en sait
-si long, et fais ce qu’il te commandera.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_250">250</span></p>
-
-<p>Caballuco médita: il pensa tout ce que peut penser un glaive.</p>
-
-<p>—Nous nous sommes comptés hier à Naharilla Alta—dit Vejarruco—et
-nous nous sommes trouvés treize, capables de tenter n’importe quelle
-aventure... Mais comme nous craignions que la señora ne se fâchât, nous
-n’avons rien fait. Il est déjà temps de tondre les moutons.</p>
-
-<p>—Ne te préoccupe pas de la tonte—dit la señora.—Il y a encore du
-temps. Et cela ne l’empêchera pas de se faire.</p>
-
-<p>—Mes deux garçons se sont disputés hier—dit à son tour le tio
-Licurgo—parce que l’un voulait aller rejoindre Francisco Acero, et que
-l’autre ne voulait pas. Je leur ai dit: «Patience, mes enfants, tout
-s’arrangera. Ne vous pressez pas; on fait ici d’aussi bon pain qu’en
-France.»</p>
-
-<p>—Roque Pelomalo me dit hier soir—raconta de son côté le tio
-Pasolargo—que si le Sr. Ramos l’ordonnait, ils seraient tous ce matin
-sous les armes. Quel dommage que les deux frères Burguillos soient
-allés labourer les terres de Lugarnoble!..</p>
-
-<p>—Allez les chercher—interrompit vivement la señora.—Sr. Lucas,
-faites donner un cheval au tio Pasolargo.</p>
-
-<p>—Si la señora et le Sr. Ramos me l’ordonnent—dit Frasquito
-Gonzalez—j’irai voir à Villahorrenda si le garde forestier Robustiano
-et son frère Pedro veulent aussi...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_251">251</span></p>
-
-<p>—L’idée me semble bonne. Robustiano n’ose pas venir à Orbajosa, parce
-qu’il me doit une misère. Tu peux lui dire que je lui abandonne les
-six duros et demi... Ces pauvres gens, qui savent si généreusement se
-sacrifier pour une bonne cause se contentent de si peu... N’est-il pas
-vrai, Sr. D. Inocencio?</p>
-
-<p>—Notre bon Ramos—répondit le chanoine—était en train de me dire
-que ses amis sont mécontents de lui, à cause de sa tiédeur; mais,
-qu’aussitôt qu’ils le verront bien décidé, ils prendront tous les armes.</p>
-
-<p>—Eh! quoi, tu serais décidé à te mettre en campagne?—dit la
-señora.—Je ne t’ai pas conseillé cela, et si tu le fais, ce sera de
-ton propre mouvement. Le Sr. D. Inocencio n’a pas prononcé non plus
-une seule parole dans ce sens. Mais si tu en décides ainsi, c’est que
-tu as sans doute de puissantes raisons...—Dis-moi, Cristobal, veux-tu
-souper? Veux-tu prendre quelque chose?... Sans cérémonies.....</p>
-
-<p>—Pour ce qui est de conseiller au Sr. Ramos de se mettre en
-campagne—dit D. Inocencio en regardant par-dessus les verres de ses
-lunettes—la señora a raison. En ma qualité de prêtre, je ne puis
-vraiment pas le lui conseiller. Je sais que quelques-uns le font et
-qu’ils prennent même les armes; mais cela me paraît malséant, très
-malséant, et ce n’est pas moi qui les imiterai. Je <span class="pagenum" id="Page_252">252</span> pousse le
-scrupule jusqu’au point de ne pas même dire un seul mot au Sr. Ramos,
-au sujet de la délicate question d’un soulèvement. Je sais qu’Orbajosa
-le désire: je sais que tous les habitants de cette noble cité le
-béniront; je sais qu’il se passera ici des faits éclatants dignes
-d’être enregistrés par l’histoire; mais qu’il me soit cependant permis
-de garder sur tout cela un silence prudent.</p>
-
-<p>—Voilà qui est parfaitement dit—ajouta doña Perfecta.—Je n’aime
-pas que les prêtres se mêlent de pareilles affaires. Un ecclésiastique
-éclairé doit se comporter ainsi. Nous savons très bien que dans des
-circonstances graves et solennelles, par exemple lorsque le pays et la
-foi sont en danger, les prêtres ne sortent pas de leur rôle en excitant
-les hommes au combat et même en y prenant part. Puisque Dieu lui-même
-a pris part à de célèbres batailles sous la forme apparente d’anges ou
-de saints, ses ministres peuvent bien le faire aussi. Combien d’évêques
-ne se mirent-ils pas à la tête des armées castillanes, durant la guerre
-contre les infidèles?</p>
-
-<p>—Un très grand nombre, et quelques-uns d’entre eux furent même
-d’illustres guerriers. Mais notre époque, señora, ne ressemble pas à la
-leur. Il est vrai que, si nous considérons attentivement les choses,
-la foi court peut-être encore plus de dangers... Que représentent
-en effet ces troupes qui occupent notre ville et les villages des
-environs? <span class="pagenum" id="Page_253">253</span> Que représentent-elles? Sont-elles autre chose que
-l’infâme instrument dont se servent, pour leurs perfides conquêtes
-et l’extermination des croyances, les athées et les protestants dont
-Madrid est infesté?... Nous ne le savons tous que trop. Dans ce centre
-de corruption, de scandale, d’irréligion et d’incrédulité, quelques
-hommes funestes, vendus à l’étranger, prennent à tâche de détruire
-dans notre Espagne le germe de la foi... Car, que croyez-vous? Ils
-nous laissent dire la messe comme ils vous laissent l’entendre, par
-un reste de considération, de pudeur... mais au premier jour... Pour
-ma part je suis tranquille. Je suis un homme que ne fait agir aucun
-intérêt temporel ou mondain. La señora doña Perfecta le sait très
-bien, comme le savent toutes les personnes qui me connaissent. Je suis
-tranquille, et le triomphe des méchants ne m’effraie pas. Je sais bien
-que des épreuves terribles nous attendent, que la vie de tous ceux qui,
-comme moi, exercent le sacerdoce tient à un cheveu, parce qu’il se
-passera en Espagne, n’en doutez pas, des scènes du genre de celles de
-la Révolution française où dans un seul jour périrent des milliers de
-pieux ecclésiastiques... Mais, je ne m’effraie pas. Quand on viendra
-pour m’égorger, je tendrai le cou! j’ai déjà assez vécu. A quoi suis-je
-bon? A rien, à rien, à rien.</p>
-
-<p>—Que je me voie dévoré par des chiens—s’écria Vejarruco, en montrant
-son poing dur et <span class="pagenum" id="Page_254">254</span> fort comme un marteau—si nous n’en avons pas
-bientôt fini avec toute cette bande d’infâmes voleurs!</p>
-
-<p>—On dit que c’est la semaine prochaine qu’ils doivent commencer la
-démolition de la cathédrale—indiqua Frasquito Gonzalez.</p>
-
-<p>—Je suppose qu’ils se serviront de pioches et de marteaux pour
-la démolir—dit en souriant le chanoine. Il y a des ouvriers qui
-n’emploient pas de pareils outils et qui, cependant, mettent moins de
-temps à construire. Vous savez bien que, d’après une pieuse tradition,
-notre magnifique chapelle du «Sagrario» fut démolie par les Mores en
-un mois, et qu’elle fut ensuite réédifiée par les anges en une seule
-nuit... Laissez-les, laissez-les démolir.</p>
-
-<p>—Le curé de Naharilla nous a raconté l’autre soir—dit
-Vejarruco—qu’il reste déjà si peu d’églises debout à Madrid que
-quelques prêtres disent la messe au milieu de la rue, et que, comme on
-les bâtonne, on les injurie et on leur crache au visage, beaucoup ne
-veulent plus la dire.</p>
-
-<p>—Heureusement, mes enfants—fit remarquer D. Inocencio—nous n’avons
-pas encore eu ici de scènes de ce genre. Et pourquoi? Parce qu’on sait
-quelle sorte de gens vous êtes; parce qu’on connaît votre ardente piété
-et votre courage... Je ne garantirais pas la vie sauve aux premiers
-qui oseront toucher à nos prêtres et à notre culte... En revanche, il
-faut dire aussi que si l’on ne les arrête <span class="pagenum" id="Page_255">255</span> à temps, ces mécréants
-commettront des atrocités. Pauvre Espagne, si pieuse, si humble et
-si bonne!.. Qui aurait dit qu’elle en arriverait à de pareilles
-extrémités!... Mais je soutiens que l’impiété ne triomphera pas, non,
-mes amis. Il y a encore des gens courageux, il y a encore des hommes
-comme ceux d’autrefois, n’est-il pas vrai, Sr. Ramos?</p>
-
-<p>—Il y en a encore, oui monsieur—répondit le Centaure.</p>
-
-<p>—J’ai une foi aveugle dans le triomphe de la loi de Dieu. Des gens
-se lèveront pour sa défense. Si ce ne sont pas ceux-ci, ce seront
-ceux-là. Quelqu’un remportera la palme de la victoire et avec elle, la
-gloire éternelle. Les méchants, s’ils ne périssent pas aujourd’hui,
-périront demain.—Celui qui va contre la loi de Dieu, succombera,
-c’est inévitable. Que ce soit d’une façon ou que ce soit d’une autre,
-il faut qu’il succombe. Ni ses subtilités, ni ses artifices, ni ses
-ruses ne le sauveront. La main de Dieu est levée sur cet impie: elle
-ne peut manquer de le frapper. Ayons pitié de lui, et faisons des vœux
-pour son repentir... Quant à vous, mes enfants, n’attendez pas que je
-vous dise un seul mot à propos de l’aventure que, certainement, vous
-allez tenter. Je sais que vous êtes de braves gens; je sais que votre
-généreuse détermination et le noble mobile qui vous poussent lavent
-d’avance les taches que le péché d’avoir versé le sang pourrait laisser
-sur vous; je sais que Dieu vous bénit, <span class="pagenum" id="Page_256">256</span> que votre triomphe, et,
-s’il le fallait, votre mort, vous grandiront aux yeux des hommes comme
-aux yeux de Dieu; je sais que vous méritez des palmes, des louanges
-et des honneurs de toute sorte; mais, en dépit de tout cela, mes
-chers enfants, mes lèvres ne vous exciteront pas au combat. Je ne
-l’ai encore jamais fait, et je ne le ferai pas davantage maintenant.
-Ne prenez pour règle de conduite que l’impulsion de votre noble cœur.
-S’il vous commande de rester chez vous, restez-y, s’il vous commande
-de vous soulever, soulevez-vous au moment opportun. Je me résigne
-au rôle de martyr et je suis prêt à tendre ma gorge au bourreau, si
-cette misérable troupe reste ici. Si, au contraire, un noble, ardent
-et pieux effort des enfants d’Orbajosa contribue à la grande œuvre
-de délivrance de nos malheureuses contrées, l’idée seule que je suis
-votre compatriote me rendra le plus heureux des hommes, et toute ma vie
-d’études, de sainteté, de pénitence, de résignation ne me paraîtra pas
-aussi digne de m’ouvrir les portes du ciel que le serait un seul jour
-de votre glorieux héroïsme.</p>
-
-<p>—On ne saurait ni plus ni mieux dire!—s’écria doña Perfecta
-enthousiasmée.</p>
-
-<p>Caballuco s’était avancé sur son siège, les coudes posés sur les
-genoux. Lorsque le chanoine eut fini de parler, il lui prit la main et
-la baisa avec une ardente ferveur.</p>
-
-<p>—Meilleur homme que celui-là n’est jamais né <span class="pagenum" id="Page_257">257</span> d’une femme—dit le
-tio Licurgo en essuyant ou en feignant d’essuyer une larme.</p>
-
-<p>—Vive le Sr. Penitenciario!—cria Frasquito Gonzalez en se dressant
-sur ses pieds et lançant son bonnet au plafond.</p>
-
-<p>—Silence!—interrompit la señora.—Frasquito, assieds-toi. Tu es de
-ceux qui parlent beaucoup et agissent peu...</p>
-
-<p>—Béni soit Dieu, qui vous fait si bien dire!—s’écria Cristobal
-transporté d’admiration.—Quelles deux nobles personnes se trouvent
-devant moi!... Tant qu’elles sont en vie, pourquoi désirerait-on
-en voir d’autres au monde?... Tous les Espagnols devraient leur
-ressembler... Mais, comment en serait-il ainsi, lorsque notre pays
-n’est peuplé que de vauriens! A Madrid, d’où nous viennent les lois et
-les fonctionnaires, tout est brigandage et comédie. Pauvre religion,
-dans quel état ils t’ont mise!... On ne voit plus que des iniquités!...
-Señora doña Perfecta, Sr. D. Inocencio, par l’âme de mon père par l’âme
-de mon aïeul, par le salut de la mienne, je jure que je désire mourir...</p>
-
-<p>—Mourir!</p>
-
-<p>—Que ces chiens de soldats m’exterminent; et je dis qu’ils
-m’exterminent, parce que je ne puis moi-même les mettre en pièces. Je
-ne suis qu’un petit garçon.</p>
-
-<p>—Ramos, tu es un grand homme—dit solennellement la señora.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_258">258</span></p>
-
-<p>—Je suis grand, je suis grand?... Oui, je suis très grand par le
-cœur, mais ai-je des places fortes, ai-je de la cavalerie, ai-je de
-l’artillerie à ma disposition?</p>
-
-<p>—Ce sont là des choses—dit en souriant doña Perfecta—dont à ta place
-je me préoccuperais fort peu. L’ennemi n’a-t-il pas ce qui te manque?</p>
-
-<p>—Si.</p>
-
-<p>—Eh! bien, prends-le lui...</p>
-
-<p>—Nous le lui prendrons, señora. Quand je vous dis que nous le lui
-prendrons...</p>
-
-<p>—Mon cher Ramos—s’écria D. Inocencio,—quelle enviable situation est
-la vôtre!... Se détacher de la foule; s’élever au-dessus de la vile
-multitude, se mettre au rang des plus fameux héros du monde... pouvoir
-dire que la main de Dieu guide votre main!... Oh! quelle gloire et
-quel honneur! Je ne vous flatte pas, mon cher ami. Quelle prestance,
-quelle bonne mine, quelle vigueur!... Non, des hommes de cette trempe
-ne peuvent mourir. Le Seigneur est avec eux et le plomb et le fer
-ennemis s’arrêtent... n’osent pas... pourraient-ils oser les frapper
-venant d’armes et des mains hérétiques?... Mon cher Caballuco, en
-vous voyant, en voyant votre air martial, votre noble attitude, je ne
-puis m’empêcher de me rappeler ces vers du poème de la conquête de
-Trébizonde:</p>
-
-<div class="quote">
- <p>«Le valeureux Roldan, armé de pied en cap, arriva, monté sur son
- coursier, le vigoureux Briador, <span class="pagenum" id="Page_259">259</span> sa pesante épée Durlindana bien
- assujettie à la ceinture, la lance en arrêt et le solide bouclier passé
- à son bras gauche. A travers la visière du heaume, ses yeux ardents
- lançaient des flammes, il frémissait et, s’inclinant avec sa lance
- ainsi qu’un jonc flexible, fièrement défiait toute l’armée ennemie.</p>
-</div>
-
-<p>—Très bien—s’écria le tio Licurgo en battant des mains.—Et moi aussi
-je dis comme D. Reinaldos:</p>
-
-<div class="quote">
- <p>«Que personne ne touche à don Reinaldos s’il veut se bien tirer d’ici!
- Celui qui voudrait autre chose en sera si bien récompensé que ni lui ni
- aucun de ceux qui le suivront ne sortira de mes mains avant d’avoir été
- haché en pièces ou vigoureusement châtié.»</p>
-</div>
-
-<p>—Ramos, tu ne refuseras pas de souper, tu ne refuseras pas de prendre
-quelque chose, n’est-il pas vrai?—dit la señora.</p>
-
-<p>—Je ne prends rien, rien, rien,—répondit le Centaure—à moins que
-vous n’ayez, par hasard, un plat de poudre à me servir.</p>
-
-<p>Cela disant, il poussa un bruyant éclat de rire, fit plusieurs tours
-dans l’appartement, tandis que tout le monde l’examinait attentivement,
-puis, s’arrêtant auprès du groupe, il fixa les yeux sur doña Perfecta,
-et d’une voix de tonnerre s’écria:</p>
-
-<p>—Je dis qu’il n’y a plus rien à dire. Vive Orbajosa, mort à Madrid!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_260">260</span></p>
-
-<p>Et il déchargea un tel coup de poing sur la table que le plancher en
-trembla.</p>
-
-<p>—Quelle puissante vigueur!—s’écria D. Inocencio.</p>
-
-<p>—Tu as des poings qui...</p>
-
-<p>Tous les assistants contemplèrent la table qu’il venait de casser en
-deux.</p>
-
-<p>Puis, ils reportèrent leurs regards sur l’émule de Reinaldos,
-c’est-à-dire sur Caballuco, qu’il leur semblait ne pouvoir jamais assez
-admirer... Indubitablement, il y avait dans sa large figure, dans ses
-yeux verts éclairés d’étranges reflets fauves, dans sa noire chevelure,
-dans son corps herculéen, une certaine expression, un certain air de
-grandeur, une sorte de reflet ou plutôt un souvenir des grandes races
-qui établirent leur domination sur le monde. Mais son aspect général
-révélait une déplorable dégénération, et ce n’était pas sans peine
-qu’on parvenait à retrouver dans la brutalité actuelle l’héroïque
-noblesse d’autrefois. Il ressemblait aux grands hommes de D. Cayetano,
-comme le mulet ressemble au cheval.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_261">261</span></p>
-
- <h2 id="ch_23">XXIII.<br /><br />
- MYSTÈRE.</h2>
-</div>
-
-<p>L’entretien dura encore longtemps après ce que nous venons d’en
-rapporter; mais si nous omettons la suite, c’est qu’elle n’est pas
-indispensable à la bonne intelligence de ce récit. Les assistants
-finirent cependant par se retirer, et, comme d’habitude le Sr. D.
-Inocencio resta après tous les autres. La señora et le chanoine
-n’avaient pas encore eu le temps d’échanger deux mots, lorsque pénétra
-dans la salle à manger une vieille domestique de confiance qui était le
-bras droit de doña Perfecta; celle-ci, la voyant inquiète et troublée,
-se troubla aussi, parce qu’aussitôt elle soupçonna qu’il était survenu
-quelque chose de fâcheux dans la maison.</p>
-
-<p>—Je ne trouve nulle part la señorita—répondit la servante aux
-questions que lui adressa la señora.</p>
-
-<p>—Dieu du ciel!... Rosario!... Où donc est ma fille?</p>
-
-<p>—Que la Sainte-Vierge de Bon-Secours me soit <span class="pagenum" id="Page_262">262</span> en aide! cria le
-Penitenciario en prenant son chapeau et se disposant à marcher sur les
-talons de doña Perfecta.</p>
-
-<p>—Cherchez-la bien... Mais, n’était-elle pas avec toi dans sa chambre?</p>
-
-<p>—Pardon, señora,—répondit la vieille domestique toute
-tremblante—mais le démon m’a tentée—et je me suis endormie.</p>
-
-<p>—Que maudit soit ton sommeil... Mon Dieu, que s’est-il donc passé?...
-Rosario... Rosario!... Librada!...</p>
-
-<p>Ils montèrent, descendirent, remontèrent, redescendirent, et, une
-lumière à la main, explorèrent toutes les pièces de la maison. Enfin,
-on entendit la voix du Penitenciario dans l’escalier:</p>
-
-<p>—La voici, la voici criait-il avec joie. La voici qui arrive.</p>
-
-<p>Un instant après, la mère et la fille se trouvaient face à face dans la
-galerie supérieure.</p>
-
-<p>—Où étais-tu?—demanda doña Perfecta d’un ton sévère en examinant
-attentivement la physionomie de la jeune fille.</p>
-
-<p>—Dans le jardin—répondit celle-ci plus morte que vive.</p>
-
-<p>—Dans le jardin à cette heure? Rosario, Rosario!...</p>
-
-<p>—J’avais chaud, je me suis mise à la croisée, mon mouchoir est tombé
-et je suis descendue le chercher.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_263">263</span></p>
-
-<p>—Pourquoi n’as-tu pas dit à Librada d’aller le prendre? Librada!... Où
-est cette fille?... Est-ce qu’elle s’est aussi endormie?</p>
-
-<p>Librada apparut enfin. Son pâle visage reflétait la confusion et
-l’effroi du coupable.</p>
-
-<p>—Que signifie?... Où étais-tu?—lui demanda sa maîtresse d’une voix
-terrible.</p>
-
-<p>—Eh! bien, señora... j’étais descendue dans la chambre qui donne sur
-la rue pour prendre du linge... et je m’y suis endormie.</p>
-
-<p>—Tout le monde s’est donc endormi cette nuit dans ma maison? Je crois
-fort que quelqu’un n’y dormira pas demain. Rosario, tu peux te retirer.</p>
-
-<p>Comprenant qu’il était indispensable d’agir avec promptitude et
-énergie, la señora et le chanoine commencèrent sur-le-champ leurs
-investigations. Questions, menaces, prières, promesses furent tour à
-tour employées avec une habileté consommée pour arriver à découvrir
-ce qui s’était passé. Elles n’amenèrent pas la découverte d’une ombre
-même de culpabilité chez la vieille servante; mais Librada fit de
-suite, au milieu de larmes et de sanglots, l’aveu complet de toutes ses
-friponneries, que nous résumerons ainsi:</p>
-
-<p>Presque aussitôt après qu’il eut été logé dans la maison, le Sr.
-Pinzon commença à regarder tendrement la señorita Rosario. Il donna
-de l’argent à Librada, d’après le dire de celle-ci, pour qu’elle lui
-servît de messagère et portât les lettres et les <span class="pagenum" id="Page_264">264</span> billets doux.
-Bien loin de s’en montrer offensée, la señorita parut au contraire très
-joyeuse de les recevoir, et quelques jours se passèrent de cette façon.
-Enfin, la servante déclara que la señorita et le Sr. Pinzon avaient
-convenu de se voir et de se parler cette nuit même à la fenêtre de la
-chambre de ce dernier donnant sur le jardin. Ils firent part de leur
-projet à Librada, laquelle leur offrit de le favoriser, moyennant une
-somme d’argent qui lui fut immédiatement comptée. Suivant ce qui avait
-été convenu, Pinzon devait sortir de la maison à l’heure habituelle,
-y revenir en cachette à neuf heures et s’enfermer dans sa chambre,
-de laquelle il ressortirait clandestinement plus tard pour rentrer
-enfin dans la nuit sans mystère à la maison comme de coutume. De
-cette manière, il n’éveillerait pas de soupçons. La servante attendit
-Pinzon qui, bien enveloppé dans son manteau, entra sans rien dire. Il
-s’enferma dans sa chambre juste au moment où la señorita descendait au
-jardin. Durant l’entrevue, Librada se tint en sentinelle sur la galerie
-afin d’avertir le militaire des dangers qui pouvaient survenir, et au
-bout d’une heure celui-ci sortit, comme il était entré, enveloppé dans
-son manteau sans dire une parole.</p>
-
-<p>La confession terminée, D. Inocencio demanda à la malheureuse:</p>
-
-<p>—Es-tu bien sûre que celui qui est entré et sorti était le Sr. Pinzon?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_265">265</span></p>
-
-<p>La coupable ne répondit pas; sa physionomie révélait une grande
-perplexité.</p>
-
-<p>La señora devint verte de colère.</p>
-
-<p>—As-tu vu son visage?</p>
-
-<p>—Mais qui aurait-ce donc été, si ce n’était lui?—répondit la
-domestique.—Je suis certaine que c’était lui. Il alla tout droit à sa
-chambre... il connaissait parfaitement le chemin.</p>
-
-<p>—C’est étrange—dit le chanoine.—Vivant dans la maison, il n’avait
-pas besoin de s’entourer de tant de mystère... Il pouvait prétexter une
-indisposition et rester... N’est-il pas vrai, señora?</p>
-
-<p>—Librada,—s’écria celle-ci au comble de la fureur,—je te jure par le
-Sauveur crucifié que tu iras aux galères.</p>
-
-<p>Et elle joignit les mains en entre-croisant ses doigts avec tant de
-force que le sang fut près d’en jaillir.</p>
-
-<p>—Sr. D. Inocencio—poursuivit-elle—mourons... il ne nous reste plus
-qu’à mourir.</p>
-
-<p>Puis elle fondit en larmes.</p>
-
-<p>—Du courage, ma chère señora—dit l’ecclésiastique d’une voix
-émue.—Beaucoup de courage... C’est maintenant qu’il faut en avoir.
-Ceci demande du calme et un grand cœur.</p>
-
-<p>—Le mien est immense, dit en sanglotant la señora de Polentinos.</p>
-
-<p>—Le mien est tout petit—dit le chanoine—cependant nous verrons.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_266">266</span></p>
-
- <h2 id="ch_24">XXIV.<br /><br />
- LA CONFESSION.</h2>
-</div>
-
-<p>Pendant ce temps, le cœur brisé, les yeux secs, ne pouvant trouver ni
-calme ni repos, pénétrée d’une douleur immense et sentant sa pensée
-aller sans cesse et revenir du monde à Dieu et de Dieu au monde,
-Rosario, presque sans force, à demi-folle, était, à cette heure avancée
-de la nuit, seule au milieu de l’obscurité et du silence, dans sa
-chambre, à genoux sur le carreau, les pieds nus, les mains jointes, le
-sein brûlant, appuyée contre le bord de son lit.</p>
-
-<p>Elle s’efforçait de ne pas faire le moindre bruit afin de ne pas
-éveiller l’attention de sa mère qui devait dormir ou feindre de dormir
-dans la chambre voisine. En proie à une vive surexcitation, elle éleva
-ainsi sa pensée vers le ciel:</p>
-
-<p>—Seigneur, Dieu que j’aime, pourquoi ne savais-je pas mentir autrefois
-et le sais-je maintenant? Pourquoi sais-je maintenant dissimuler?
-Serais-je <span class="pagenum" id="Page_267">267</span> une femme perdue?... Est-ce que ce que je sens et qui
-m’indigne est la chute irrémédiable de celles qui ne doivent plus se
-relever?... Ai-je cessé d’être bonne et honnête?... Je ne me connais
-plus. Est-ce moi ou une autre qui se trouve où je suis?... Que de
-choses terribles en si peu de jours! Que de sensations différentes!...
-Seigneur mon Dieu, écoutes-tu ma voix ou suis-je condamnée à prier
-éternellement sans être entendue?... Je suis bonne et personne ne
-me convaincra que j’ai cessé de l’être. Aimer, aimer de toute son
-âme, est-ce donc un crime?... Mais non, c’est une illusion, c’est
-une erreur. Je suis pire que les plus mauvaises femmes de la terre.
-Je sens en moi comme un serpent qui me mord et remplit mon cœur de
-venin... Qu’est-ce donc que j’éprouve?... Mon Dieu, pourquoi ne me
-fais-tu pas mourir...? Pourquoi ne me plonges-tu pas pour jamais dans
-l’enfer?... C’est épouvantable, mais je le confesse, je le confesse
-ici seule devant Dieu qui m’entend, comme je le confesserai devant le
-prêtre: J’abhorre ma mère!... Pourquoi, mon Dieu, pourquoi en est-il
-ainsi? Il ne m’a pas dit un seul mot de ma mère. Je ne sais comment
-cela s’est fait. Combien je suis infâme! Le démon s’est emparé de moi.
-Seigneur, viens à mon aide,... car je ne puis me dominer. Une force
-invincible me pousse à quitter cette maison. Je veux fuir, je veux m’en
-aller d’ici au plus vite. S’il ne vient pas me prendre, lui, j’irai le
-retrouver en me traînant derrière lui sur les chemins... Quelle <span class="pagenum" id="Page_268">268</span>
-divine allégresse est celle qui, dans mon cœur, se confond avec une si
-amère affliction? Seigneur, mon Dieu et mon père, éclaire-moi. La seule
-chose que je désire c’est: aimer! Je ne suis pas née pour la haine qui
-me dévore... Je ne suis née ni pour mentir, ni pour dissimuler, ni
-pour tromper. Demain je m’en irai au milieu de la rue, et à tous les
-passants je dirai, je crierai: <i>j’aime, j’abhorre</i>... De cette
-façon mon cœur se soulagera... Quel bonheur ce serait de pouvoir tout
-concilier, de pouvoir aimer et respecter tout le monde! Que la Très
-Sainte-Vierge me vienne en aide!... Encore cette pensée terrible... Je
-ne veux pas y penser et j’y pense malgré moi. Je ne veux pas éprouver
-ce sentiment et je l’éprouve. Ah! je ne puis, hélas m’y tromper! Je ne
-peux ni détruire ni atténuer ce sentiment... mais je puis le confesser
-et je le confesse et navrée, je te dis: Seigneur, j’abhorre ma mère!!</p>
-
-<p>Enfin, elle s’endormit. Durant son sommeil agité, l’imagination lui
-représentait en le défigurant un peu, mais sans en altérer l’ensemble,
-tout ce qu’elle avait fait cette nuit. Elle entendait l’horloge de
-la cathédrale sonner neuf heures; elle voyait avec joie la vieille
-servante dormir comme une bienheureuse, et elle sortait tout doucement
-de sa chambre, elle descendait l’escalier avec tant de précautions
-qu’elle n’avançait pas un pied avant d’être sûre de ne pas produire le
-moindre bruit. Elle sortait dans le jardin après avoir fait le tour
-par la <span class="pagenum" id="Page_269">269</span> chambre des bonnes et la cuisine; dans le jardin, elle
-s’arrêtait un moment pour regarder le ciel qui était noir et émaillé
-d’étoiles. L’air était calme. Aucun bruit ne troublait la profonde
-tranquillité de la nuit. Il lui semblait que des yeux attentifs se
-fixaient silencieusement sur elle et que des oreilles écoutaient dans
-l’attente d’un grand événement... La nuit observait.</p>
-
-<p>Elle s’approchait ensuite de la porte vitrée de la salle à manger et
-d’une certaine distance, craignant d’être aperçue de ceux qui s’y
-trouvaient, elle regardait à l’intérieur. A la lumière de la lampe,
-elle apercevait sa mère qui lui tournait le dos. Le Penitenciario
-était à droite et son profil se décomposait d’une manière étrange; son
-nez s’allongeait comme le bec d’un oiseau fantastique, tandis que le
-reste de la figure se transformait en une épaisse masse d’ombre noire
-durement découpée, anguleuse, distincte, allongée et comique. En face
-était Caballuco ayant plutôt l’aspect d’un dragon fabuleux que d’un
-homme. Rosario voyait ses yeux verts briller comme deux lanternes
-à verres convexes. Cette lueur et l’imposante mine de l’animal lui
-faisaient peur. Le tio Licurgo et les trois autres personnages lui
-apparaissaient comme de grotesques pantins. Elle avait déjà vu quelque
-part, sans doute dans les baraques des marionnettes de la foire, ce
-rire stupide, ces faces grossières et ce regard idiot. Le monstre
-agitait ses bras qui, au lieu de faire des <span class="pagenum" id="Page_270">270</span> gestes, tournaient
-comme les ailes d’un moulin à vent, et il promenait d’un côté à l’autre
-de la salle ses globes verts ressemblant à s’y méprendre aux bocaux
-lumineux d’une pharmacie. Son regard aveuglait... La conversation
-paraissait intéressante. Le Penitenciario mouvait ses bras comme des
-ailerons. On eût dit un oiseau qui voulait voler et ne le pouvait. Son
-bec s’allongeait et se recourbait. Il hérissait ses plumes avec des
-symptômes de fureur, puis, se ramassant sur lui-même et s’apaisant, il
-cachait sous son aile sa tête déplumée. Aussitôt les pantins faisaient
-mine de vouloir agir comme des êtres humains, et Frasquito Gonzalez
-s’efforçait de passer pour un homme.</p>
-
-<p>En présence de cette gracieuse réunion, Rosario éprouvait une frayeur
-inexplicable. Elle s’éloignait de la porte vitrée et, avançant pas
-à pas, cherchait à voir de tous côtés si elle était observée. Sans
-distinguer personne, elle croyait qu’un million d’yeux étaient
-fixés sur elle... Mais soudain, ses craintes et ses hésitations se
-dissipaient. A la croisée de la chambre habitée par le Sr. Pinzon
-apparaissait un homme sur l’habit bleu duquel deux rangées de boutons
-se détachaient comme des chapelets d’étincelles. Elle s’approchait...
-Un instant après, elle sentait deux bras galonnés la soulever comme
-une plume et d’un mouvement rapide la déposer dans l’intérieur de la
-chambre. Tout changeait... Tout à coup retentit un bruit éclatant,
-<span class="pagenum" id="Page_271">271</span> un coup sec qui ébranla la maison jusque dans ses fondements.
-Ni l’un ni l’autre ne purent savoir la cause d’un pareil fracas. Ils
-tremblaient et se taisaient.</p>
-
-<p>C’était le moment où le dragon fabuleux fendait en deux la table de la
-salle à manger.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_272">272</span></p>
-
- <h2 id="ch_25">XXV.<br /><br />
- ÉVÉNEMENTS IMPRÉVUS.—MÉSINTELLIGENCE PASSAGÈRE.</h2>
-</div>
-
-<p>La scène change. Nous voici dans une belle chambre, claire, modeste,
-gaie, commode et d’une étonnante propreté. Une fine natte de jonc
-couvre le plancher, et les murs blanchis à la chaux sont ornés de
-belles images de saints et de quelques sculptures d’une valeur
-artistique douteuse. Le vieil acajou des meubles a été rendu brillant
-par le frottage du samedi, et l’autel, sur lequel une Vierge
-somptueusement vêtue de bleu et d’argent reçoit un culte domestique,
-se couvre de mille gracieux colifichets mi-sacrés, mi-profanes. Il y a
-en outre de petits cadres de cendre de plomb, de petits bassins d’eau
-bénite, un porte-montre avec des <i xml:lang="la" lang="la">agnus Dei</i>, une palme plissée
-du dimanche des Rameaux, et plusieurs bouquetiers remplis de fleurs
-artificielles. Un immense meuble de chêne contient une bibliothèque
-riche et choisie, où l’épicurien et sybarite <span class="pagenum" id="Page_273">273</span> Horace se trouve avec
-le tendre Virgile, dans les vers duquel on voit brûler et se consumer
-le cœur de l’inflammable Didon; Ovide au grand nez, aussi sublime
-qu’obscène et flagorneur, avec le caustique et spirituel mendiant
-Martial, le sentimental Tibulle avec le grand Cicéron; l’austère
-Tite-Live avec Tacite, le terrible justicier des Césars; le panthéiste
-Lucrèce; Juvénal dont la plume emportait la pièce; Plaute qui composa
-les meilleures comédies de l’antiquité en tournant la roue d’un moulin;
-Senèque le philosophe, dont on a dit que le meilleur acte de sa vie
-fut sa mort; le rhéteur Quintilien; le vicieux Salluste qui a si bien
-parlé de la vertu; les deux Pline, Suétone et Varron, en un mot toutes
-les lettres latines depuis la première parole qu’elles balbutièrent
-avec Livius Andronicus, jusqu’au dernier soupir qu’elles rendirent avec
-Rutilius.</p>
-
-<p>L’inutile énumération que nous venons de faire rapidement nous a
-empêchés de remarquer que deux femmes sont entrées dans la chambre.
-Il est de fort bonne heure, mais on est très matinal à Orbajosa. Les
-oiseaux chantent dans leurs cages, à s’écorcher le gosier; les cloches
-des églises sonnent la messe, et les chèvres qui vont se laisser traire
-devant la porte des maisons font gaiement tinter leurs clochettes.</p>
-
-<p>Les deux señoras que nous voyons dans la chambre décrite plus haut
-viennent d’entendre leur messe. Elles sont vêtues de noir et chacune
-d’elles <span class="pagenum" id="Page_274">274</span> porte dans sa main droite son livre d’heures et son
-rosaire enroulé sur les doigts.</p>
-
-<p>—Ton oncle ne peut beaucoup tarder dit l’une d’elles;—nous l’avons
-laissé au moment où il commençait l’office: heureusement, il n’est pas
-long, et en ce moment il est sans doute en train d’ôter sa chasuble
-dans la sacristie. Je serais restée à l’entendre dire sa messe, mais
-aujourd’hui est pour moi un jour de grande fatigue.</p>
-
-<p>—Je n’ai ce matin entendu que celle du Sr. Prébendier—dit l’autre—du
-Sr. Prébendier qui les dit en un rien de temps; et je crois même
-qu’elle ne m’a guère profité, parce que j’étais très préoccupée et ne
-pouvais m’empêcher de penser aux terribles choses qui nous arrivent.</p>
-
-<p>—Que veux-tu?... Il faut prendre patience. Nous verrons ce que ton
-oncle nous conseillera.</p>
-
-<p>—Ah!—s’écria la seconde en poussant un profond et sentimental
-soupir,—je suis sur des charbons ardents.</p>
-
-<p>—Dieu nous protègera.</p>
-
-<p>—Penser qu’une personne comme vous, une dame comme vous, se voit
-menacée par un...! Et il s’opiniâtre de plus en plus... Hier soir,
-ainsi que vous me l’aviez ordonné, señora doña Perfecta, je suis
-retournée à l’auberge de la veuve Cusco, où j’ai pris de nouvelles
-informations. Votre D. Pepito et le brigadier Batalla sont toujours
-ensemble en train de conférer sur leurs abominables projets, et
-de vider <span class="pagenum" id="Page_275">275</span> des bouteilles de vin. Ce sont deux vauriens, deux
-ivrognes... Ils complotent sans doute quelque crime épouvantable...
-Hier soir, pendant que je me trouvais dans l’auberge, j’en vis sortir
-le Pepito en question, et, poussée par le vif intérêt que je vous
-porte, je le suivis...</p>
-
-<p>—Où alla-t-il donc?</p>
-
-<p>—Au Casino, oui, señora, au Casino—répondit l’autre en rougissant
-légèrement.—Ensuite, il retourna chez lui. Ah! Dieu sait si mon oncle
-m’a grondée d’être restée jusqu’à une heure fort avancée, occupée à cet
-espionnage!... Mais, je n’ai pas pu m’en empêcher... O divin Jésus,
-pardonne-moi! Je n’ai pu m’en empêcher, car je deviens folle, en voyant
-une personne comme vous courir de si grands dangers... Non, non, je ne
-puis vous le cacher, je vois déjà ces misérables attaquer la maison et
-nous enlever Rosario...</p>
-
-<p>Doña Perfecta, car c’était elle, fixa ses yeux sur le sol et réfléchit
-un grand moment. Elle était pâle et menaçante.</p>
-
-<p>—Mais, je ne vois pas le moyen de l’empêcher—dit-elle enfin.</p>
-
-<p>—Eh! bien, je le vois, moi,—dit vivement l’autre, qui était la nièce
-du Penitenciario et la mère de Jacinto.—Je vois un moyen très simple,
-celui dont je vous ai parlé et qui ne vous plaît pas. Ah! ma chère
-señora, vous êtes trop bonne. Dans des cas comme celui-ci, il convient
-d’être un peu moins <span class="pagenum" id="Page_276">276</span> parfaite... de laisser un peu les scrupules de
-côté... Croyez-vous que Dieu aille s’offenser de cela?</p>
-
-<p>—Maria Remedios,—dit avec hauteur la señora—trêve d’extravagances.</p>
-
-<p>—D’extravagances!... Avec toute votre sagesse, vous n’arriverez pas à
-faire mettre les pouces au neveu. Que peut-il y avoir de plus simple
-que ce que je vous propose? Du moment qu’il n’y a plus maintenant
-de justice pour nous protéger, il faut bien que nous nous fassions
-justice à nous-mêmes. N’avez-vous pas chez vous des hommes bons à
-quelque chose? Faites-les donc venir et dites-leur: «Ecoute, Caballuco,
-Pasolargo ou n’importe quel autre, tu vas cette nuit te bien déguiser
-afin de n’être pas reconnu. Tu prendras avec toi un ami de confiance et
-vous irez vous poster un peu en arrière du coin de la rue Santa-Faz.
-Vous attendrez un moment, puis, lorsque D. José Rey passera par la
-rue de la Triperie pour aller au Casino, parce qu’il ira bien sûr au
-Casino, entendez-vous bien? lorsqu’il passera, vous lui sauterez à la
-gorge et lui administrerez une bonne volée.</p>
-
-<p>—Voyons, Maria Remedios, ne fais pas la folle—dit avec une magistrale
-dignité la señora.</p>
-
-<p>—Pas autre chose qu’une volée, señora, faites bien attention à ce que
-je dis: une volée. Eh! quoi, est-ce que je pourrais, moi, conseiller un
-crime?... Jésus, mon Dieu, Père, Fils et Rédempteur!... L’idée seule
-m’en remplit d’horreur, et il me semble <span class="pagenum" id="Page_277">277</span> voir partout des traces de
-sang et de feu. Non, non, pas de cela, ma chère señora... Une volée,
-rien de plus qu’une volée, qui fasse comprendre à ce chenapan que nous
-sommes bien défendues. Il va seul au Casino, señora, complètement seul,
-et là, il se joint à ses bons amis, les traîneurs de sabre et porteurs
-de casque. Figurez-vous qu’il reçoive une volée et se trouve, en outre,
-avoir quelques os rompus, sans aucune blessure mortelle, s’entend...
-eh! bien, dans ce cas, ou la frayeur le saisit et il quitte Orbajosa,
-ou bien il est obligé de se mettre au lit pour quinze jours. Ah! pour
-cela, par exemple, il importe de recommander que la volée soit bonne.
-Il n’est pas question de tuer, attention... mais il faut bien faire
-sentir la main.</p>
-
-<p>—Maria Remedios—dit doña Perfecta avec hauteur—tu es incapable
-d’une idée élevée, d’une résolution salutaire et grande. Ce que tu me
-conseilles est une indigne lâcheté.</p>
-
-<p>—C’est bon, c’est bon, je me tais... Ah! quelle sotte je
-suis!—s’écria avec humilité la nièce du Penitenciario. Je garderai mes
-sottises pour vous consoler après que vous aurez perdu votre fille.</p>
-
-<p>—Ma fille!... perdre ma fille!—s’écria la señora, soudain transportée
-de fureur. L’entendre dire seulement me rend folle. Non, ils ne me
-l’enlèveront pas. Si Rosario ne déteste pas déjà ce misérable, comme
-je le désire, elle le détestera. L’autorité d’une mère doit servir à
-quelque chose. Nous lui <span class="pagenum" id="Page_278">278</span> arracherons sa passion, ou pour mieux dire
-son caprice, comme on arrache une herbe tendre qui n’a pas encore eu le
-temps de pousser des racines... Non, cela ne peut être! Les moyens les
-plus infâmes ne serviront de rien à cet insensé. Plutôt que de la voir
-la femme de mon neveu, j’accepterai tout ce qu’il peut y avoir de pire,
-même la mort.</p>
-
-<p>—Oui, plutôt morte, plutôt enterrée et servant de pâture aux vers—dit
-Remedios en joignant les mains comme si elle faisait une prière—que de
-la voir au pouvoir de... Ah! señora, ne vous fâchez pas si je vous dis
-que céder, parce que Rosario a eu quelques entrevues secrètes avec cet
-effronté, serait une grande faiblesse. Le fait de l’autre nuit, comme
-me l’a raconté mon oncle, me paraît un artifice infâme de D. José pour
-atteindre son but au moyen du scandale. Beaucoup de jeunes gens s’y
-prennent ainsi... Ah! Dieu du ciel, que j’adore, je ne sais comment on
-peut regarder en face un homme qui ne soit pas prêtre!</p>
-
-<p>—Tais-toi, tais-toi—dit vivement doña Perfecta.—Ne me parle pas
-de ce qui s’est passé l’autre nuit! Quelle horrible aventure! Maria
-Remedios... je comprends que la colère puisse perdre une âme pour
-jamais. Je suis furieuse... oh! damnation! voir de pareilles choses,
-et n’être pas homme!... Mais, à vrai dire, j’ai encore des doutes
-relativement au fait lui-même. Librada jure ses grands dieux que c’est
-Pinzon qui entra. Ma fille nie tout, <span class="pagenum" id="Page_279">279</span> ma fille qui n’a jamais
-menti!... Je persiste dans mes soupçons. Je crois que Pinzon n’est
-là-dedans qu’un homme de paille, rien de plus...</p>
-
-<p>—Nous en revenons toujours au point de départ: c’est-à-dire que
-l’auteur de tous nos maux est ce maudit mathématicien... Oh! mon
-cœur ne me trompa pas lorsque je le vis pour la première fois... Eh!
-bien, ma chère señora, résignez-vous à quelque chose de plus terrible
-encore, si vous ne vous décidez pas à appeler Caballuco et à lui dire:
-«Caballuco, j’espère que...»</p>
-
-<p>—Tu y reviens encore; que tu es donc simple...</p>
-
-<p>—Oh! oui, je suis bien naïve, je le reconnais; mais si je ne puis être
-autrement, que voulez-vous que j’y fasse? Je dis ce qui me vient à
-l’esprit, sans artifice.</p>
-
-<p>—Ce que tu as imaginé, ce sot expédient d’une attaque à coups de
-bâton, où à coups de poing, viendrait à l’esprit de n’importe qui. Tu
-n’y vois pas plus loin que le bout de ton nez, Remedios, et quand tu
-veux résoudre une grave question, tu t’en tires avec des sottises.
-Moi, j’ai trouvé une solution plus digne de personnes nobles et bien
-élevées... Des coups de bâton! Quelle stupidité! D’ailleurs, je ne veux
-pas que mon neveu reçoive une égratignure par mon ordre; ceci en aucune
-façon. Dieu lui enverra son châtiment par quelqu’une de ces voies qu’il
-sait choisir. La seule chose que nous ayons à faire, Maria Remedios,
-c’est de travailler à favoriser les <span class="pagenum" id="Page_280">280</span> desseins de Dieu; il faut dans
-cette affaire remonter à la cause des causes. Mais tu ne soupçonnes pas
-même la grandeur des causes... Tu ne vois que des petitesses.</p>
-
-<p>—C’est bien possible—répondit humblement la nièce du chanoine. Ah!
-pourquoi Dieu m’a-t-il fait si sotte que je ne puisse rien comprendre
-de ces sublimités!</p>
-
-<p>—Il faut aller au fond des choses, au fond, Remedios. Tu ne comprends
-pas non plus maintenant?</p>
-
-<p>—Pas davantage.</p>
-
-<p>—Mon neveu n’est pas mon neveu, imbécile; il est le blasphème, le
-sacrilège, l’athéisme, la démagogie... Sais-tu ce que c’est que la
-démagogie?</p>
-
-<p>—C’est quelque chose comme ces gens qui brûlèrent Paris avec du
-pétrole, et qui chez nous démolissent les églises et fusillent les
-images sacrées... Ici, aussi, nous allons bien!</p>
-
-<p>—Eh! bien, mon neveu est tout cela. Ah! s’il était seul à Orbajosa!...
-Mais non, ma pauvre enfant. Par une de ces fatalités, qui sont autant
-de preuves des maux passagers que Dieu permet parfois pour notre
-châtiment, mon neveu équivaut à une armée, il équivaut à l’autorité du
-gouvernement, il équivaut à l’alcade, il équivaut au juge; mon neveu
-n’est pas mon neveu, Remedios, il est la nation officielle, cette
-seconde nation composée des misérables qui gouvernent à Madrid, et qui
-s’est emparée de la force matérielle; cette nation apparente,—car
-la nation <span class="pagenum" id="Page_281">281</span> réelle est celle qui se tait, qui paie et qui
-souffre,—cette nation fictive qui met sa signature au bas des décrets,
-et prononce des discours, et est une parodie de gouvernement, une
-parodie d’autorité, une parodie de tout. Voilà ce qu’est aujourd’hui
-mon neveu; il faut que tu t’accoutumes à voir le dedans des choses. Mon
-neveu est le gouvernement, le brigadier, le nouvel alcade, le nouveau
-juge, parce que tous le favorisent à cause de la conformité de leurs
-idées, parce qu’ils sont comme l’ongle et la chair et qu’ils font tous
-partie de la même bande... Comprends-tu bien cela? il faut se garder
-des uns comme de l’autre parce que tous sont un et un est tous; il faut
-les attaquer tous ensemble, et non pas avec des bâtons au coin d’une
-rue, mais comme nos aïeux attaquaient les Mores; les Mores, Remedios!
-Oui, ma fille, comprends bien cela; ouvre ton intelligence et laisses-y
-pénétrer une idée qui ne soit pas vulgaire... élève ton cœur, Remedios,
-élève ta pensée...</p>
-
-<p>La nièce de D. Inocencio restait stupéfaite devant une pareille
-grandeur. Elle ouvrit la bouche pour dire sans doute quelque chose en
-rapport avec d’aussi merveilleuses pensées; mais il n’en sortit qu’un
-soupir.</p>
-
-<p>—Les Mores—répéta doña Perfecta.—Il s’agit de Mores et de
-chrétiens. Et tu croyais, toi, qu’en administrant une volée à mon
-neveu, tout serait fini!... Que tu es simple! Ne vois-tu pas que ses
-amis l’appuient? Ne vois-tu pas que nous sommes à <span class="pagenum" id="Page_282">282</span> la merci de
-ces misérables? Ne vois-tu pas que le premier petit officier venu
-est capable, si cela lui passe par la tête, de mettre le feu à ma
-maison?... Mais tu ne saisis pas cela? Tu ne comprends pas qu’il
-est nécessaire d’aller au fond? Tu ne comprends pas la grandeur
-immense—l’effroyable extension de mon ennemi, qui n’est pas un homme
-mais une secte?... Tu ne comprends pas que, dans la situation où il se
-trouve aujourd’hui vis-à-vis de moi, mon neveu n’est pas une calamité,
-mais une plaie?... Contre cette plaie, ma chère Remedios, nous allons
-avoir ici un bataillon sacré qui anéantira l’infernale milice de
-Madrid.—Je te le dis, ce sera grand et glorieux...</p>
-
-<p>—Si enfin cela pouvait être...</p>
-
-<p>—Tu en doutes? Nous allons voir aujourd’hui même ici des choses
-terribles...—dit avec grande impatience la señora.—Aujourd’hui,
-aujourd’hui. Quelle heure est-il? Sept heures. Déjà si tard, et rien ne
-paraît!...</p>
-
-<p>—Mon oncle, que voici, saura peut-être quelque chose. Je l’entends
-monter l’escalier.</p>
-
-<p>—Dieu soit béni!...—dit doña Perfecta en se levant pour aller à la
-rencontre du Penitenciario.—Il va nous apporter quelque bonne nouvelle.</p>
-
-<p>D. Inocencio entra précipitamment. L’altération de son visage indiquait
-que cette âme consacrée à la piété et aux études latines n’était pas
-aussi calme que d’ordinaire.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_283">283</span></p>
-
-<p>—Mauvaises nouvelles—dit-il en posant son chapeau sur une chaise et
-en détachant les cordons de son manteau.</p>
-
-<p>Doña Perfecta pâlit.</p>
-
-<p>—Ils sont en train de faire des arrestations—continua don Inocencio,
-en baissant la voix comme s’il eût craint que derrière chaque chaise se
-cachât un soldat.</p>
-
-<p>Ils supposent, sans doute, que les habitants ne toléreraient pas leurs
-mauvaises plaisanteries,—poursuivit le curé—et ils vont de maison en
-maison arrêter tous ceux qui ont la réputation d’être braves...</p>
-
-<p>La señora se jeta dans un fauteuil dont elle serra fortement de ses
-doigts crispés les bras de bois.</p>
-
-<p>—Ils ont eu tort de se laisser prendre—indiqua Remedios.</p>
-
-<p>—Un grand nombre... un très grand nombre—dit D. Inocencio en
-s’adressant à la señora avec des gestes d’approbation—ont eu le temps
-de fuir, et ils sont allés à Villahorrenda avec leurs armes et leurs
-chevaux.</p>
-
-<p>—Et Ramos?</p>
-
-<p>—On vient de me dire dans la cathédrale que c’est lui qu’on cherche
-avec le plus d’ardeur... Juste ciel! arrêter ainsi des malheureux qui
-n’ont rien fait encore!... Je ne sais vraiment pas comment les bons
-Espagnols peuvent être si patients. Ma chère señora doña Perfecta, en
-vous parlant des arrestations, <span class="pagenum" id="Page_284">284</span> j’ai oublié de vous prier de vous
-rendre chez vous à l’instant même.</p>
-
-<p>—J’y vais de suite... Est-ce que ces bandits vont aussi fouiller ma
-maison?</p>
-
-<p>—Peut-être. Señora, c’est aujourd’hui un jour néfaste—dit D.
-Inocencio d’une voix solennelle et émue—que le Seigneur ait pitié de
-nous!</p>
-
-<p>—J’ai chez moi une demi-douzaine d’hommes très bien armés—répondit
-la señora fortement troublée—quelle iniquité! Est-ce qu’ils seraient
-capables de vouloir les arrêter aussi?</p>
-
-<p>—Pinzon n’aura certainement pas oublié de les dénoncer. Señora, je
-vous répète qu’aujourd’hui est pour nous un jour néfaste... Mais Dieu
-protégera l’innocence.</p>
-
-<p>—Je m’en vais, je m’en vais. Ne manquez pas de passer chez moi.</p>
-
-<p>—Señora, dès que finira la classe... mais je me figure que, étant
-donnée l’alarme qu’il y a dans la ville, tous les enfants feront
-aujourd’hui l’école buissonnière. Enfin, qu’il y ait classe ou non,
-j’irai après... Je ne veux pas que vous sortiez seule, señora. Ces
-fainéants de soldats parcourent les rues avec des airs... Jacinto,
-Jacinto!</p>
-
-<p>—C’est inutile. Je m’en irai seule.</p>
-
-<p>—Jacinto va vous accompagner—dit la mère de celui-ci—il doit être
-déjà levé.</p>
-
-<p>On entendit les pas précipités du petit docteur qui <span class="pagenum" id="Page_285">285</span> descendait en
-toute hâte l’escalier du dernier étage. Il arriva tout essoufflé et la
-face cramoisie.</p>
-
-<p>—Qu’y a-t-il?—demanda son oncle.</p>
-
-<p>—Dans la maison des filles Troya—dit le petit jeune homme—dans la
-maison de ces..., eh bien...</p>
-
-<p>—Achève donc tout de suite.</p>
-
-<p>—Il y a Caballuco.</p>
-
-<p>—En haut?... Chez les filles Troya?</p>
-
-<p>—Oui, mon oncle... Il m’a parlé du haut de la terrasse, et m’a dit
-qu’il craint qu’on n’aille l’arrêter là.</p>
-
-<p>—Oh! l’imbécile!... le lourdaud va se laisser prendre—s’écria doña
-Perfecta, en frappant du pied le sol avec dépit.</p>
-
-<p>—Il veut descendre pour que nous le cachions chez nous.</p>
-
-<p>—Ici?</p>
-
-<p>Le chanoine et sa nièce se regardèrent.</p>
-
-<p>—Qu’il descende!—dit vivement doña Perfecta.</p>
-
-<p>—Ici?—répéta D. Inocencio d’un ton de mauvaise humeur.</p>
-
-<p>—Ici!—répondit impérieusement la señora. Je ne connais pas de maison
-où il puisse être plus en sûreté.</p>
-
-<p>—Il peut facilement sauter par la croisée de ma chambre—dit Jacinto.</p>
-
-<p>—Eh! bien, s’il n’y a pas moyen de faire autrement...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_286">286</span></p>
-
-<p>—Maria Remedios—dit la señora.—Si on nous enlève cet homme tout est
-perdu.</p>
-
-<p>—Que je suis simple et sotte!—répondit la nièce du chanoine en
-mettant la main sur son sein et étouffant le soupir qui sans doute
-allait s’en échapper—mais, non, on n’arrêtera pas cet homme.</p>
-
-<p>La señora sortit rapidement, et bientôt après le Centaure s’étendait
-dans le vaste fauteuil où le Sr. D. Inocencio avait l’habitude de
-s’asseoir pour écrire ses sermons.</p>
-
-<p>Nous ne savons comment cela vint aux oreilles du brigadier Batalla,
-mais il est indubitable que cet intelligent militaire avait eu vent
-que les Orbajociens n’étaient plus résolus à se tenir tranquilles,
-car, dans la matinée de ce même jour, il décida l’arrestation de ceux
-que, dans notre riche langage insurrectionnel, nous avons l’habitude
-d’appeler <i>caracterizados</i><a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>. Le grand Caballuco se sauva par
-miracle en se réfugiant chez les filles Troya, d’où, ne s’y croyant
-pas en sûreté, il descendit dans la sainte et non suspecte maison de
-l’excellent chanoine.</p>
-
-<p>A la nuit, la troupe établie en différents points de la ville exerçait
-la plus grande surveillance sur les personnes qui entraient et qui
-sortaient; mais Ramos n’en parvint pas moins à s’évader en trompant,
-ou peut-être même sans tromper, les précautions militaires. Cela
-acheva d’enflammer les <span class="pagenum" id="Page_287">287</span> esprits, et depuis lors une multitude de
-gens conspiraient dans les fermes voisines de Villahorrenda, où ils se
-réunissaient de nuit pour se disperser au jour, afin de préparer la
-difficile entreprise de leur soulèvement. Ramos parcourut les environs
-en rassemblant des hommes et des armes, et comme les colonnes volantes
-poursuivaient les Aceros sur le territoire de Villajuan de Nahara,
-notre chevaleresque héros put beaucoup faire en peu de temps.</p>
-
-<p>Pendant la nuit, il se risquait fréquemment, avec une audace inouïe, à
-pénétrer dans Orbajosa, et pour cela tantôt trompait, tantôt subornait
-les sentinelles. Sa popularité et la protection dont le couvraient
-les habitants, étaient, jusqu’à un certain point, sa sauvegarde, et
-il n’est pas téméraire d’affirmer que la troupe ne déployait pas
-vis-à-vis de cet audacieux champion une rigueur pareille à celle
-dont elle usait envers les hommes insignifiants de la localité.
-En Espagne, principalement en temps de guerre,—la guerre étant
-ici toujours démoralisatrice,—il n’est pas rare de constater ces
-infâmes condescendances envers les grands, tandis que les petits sont
-poursuivis sans pitié. Grâce donc à son audace, à ses subornations
-ou à nous ne savons trop quoi, Caballuco pénétrait dans Orbajosa,
-recrutait des partisans, réunissait des armes et ramassait de l’argent.
-Par mesure de plus grande précaution ou pour mieux masquer ses
-batteries, il ne mettait pas les pieds dans sa maison, entrait à <span class="pagenum" id="Page_288">288</span>
-peine quelquefois dans celle de doña Perfecta, lorsqu’il s’agissait
-d’affaires importantes, et avait l’habitude de souper tantôt chez
-l’un, tantôt chez l’autre de ses amis, préférant toujours d’ailleurs
-le respectable domicile de quelque ecclésiastique, et surtout celui
-de D. Inocencio, où il s’était réfugié pendant la funeste matinée des
-arrestations.</p>
-
-<p>Sur ces entrefaites, Batalla avait télégraphié au gouvernement pour
-l’informer qu’une conspiration factieuse avait été découverte, que
-les auteurs étaient arrêtés et que, ceux en petit nombre, qui étaient
-parvenus à s’échapper erraient dispersés et fugitifs <i>activement
-poursuivis par nos colonnes</i>.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_289">289</span></p>
-
- <h2 id="ch_26">XXVI.<br /><br />
- MARIA REMEDIOS.</h2>
-</div>
-
-<p>Rien n’est plus intéressant que de rechercher l’origine des faits qui
-nous étonnent ou nous préoccupent, et rien n’est plus agréable que
-de la découvrir. Lorsque nous nous trouvons en présence de passions
-ardentes luttant dans l’ombre ou au grand jour, et que, poussés par le
-besoin naturel de remonter aux causes qui accompagnent nécessairement
-toute observation humaine, nous arrivons à retrouver la source cachée
-d’où proviennent ces eaux impétueuses et troublées, nous éprouvons
-une sensation ressemblant beaucoup à la joie des géographes et des
-explorateurs.</p>
-
-<p>Cette joie vient de nous être donnée; car, en explorant les profondeurs
-des cœurs qui palpitent sous nos yeux dans cette histoire, nous avons
-découvert un fait qui est très certainement la cause première des faits
-les plus importants qui y sont rapportés; une passion qui a été comme
-la première <span class="pagenum" id="Page_290">290</span> goutte d’eau du courant troublé dont nous sommes en
-train d’observer la marche impétueuse.</p>
-
-<p>Poursuivons donc notre récit. Mais d’abord deux mots sur la señora
-de Polentinos que nous abandonnerons ensuite sans nous préoccuper de
-ce qui put lui arriver dans la matinée de son entretien avec Maria
-Remedios. Pleine d’inquiétude, elle pénètre dans sa demeure où elle
-se voit obligée de subir les excuses et les politesses du Sr. Pinzon,
-lequel affirme que, tant qu’il sera en vie, la maison de son hôtesse
-ne sera pas fouillée. Celle-ci réplique d’un ton hautain, sans même
-daigner le regarder. L’officier demande poliment la raison d’un tel
-dédain, à quoi doña Perfecta répond en sommant le militaire d’avoir
-à quitter sa maison sans, pour cela, croire échapper à l’obligation
-de rendre compte, en temps opportun, de la déloyale conduite qu’il
-y a tenue. D. Cayetano arrive sur ces entrefaites et alors a lieu
-une vive explication d’homme à homme. Mais, comme pour le moment un
-autre sujet nous intéresse davantage, laissant les Polentinos et le
-lieutenant-colonel s’arranger comme ils pourront, nous allons passer à
-l’examen des causes dont il a été parlé plus haut.</p>
-
-<p>Arrêtons notre attention sur Maria Remedios, femme estimable, à
-laquelle il est urgent de consacrer quelques lignes. C’était une
-señora, une véritable señora, en dépit de son origine on ne peut plus
-humble, car les vertus de son oncle paternel, <span class="pagenum" id="Page_291">291</span> le Sr. D. Inocencio,
-lui aussi de basse origine, mais élevé par le sacrement de même que par
-son savoir et son honorabilité, avaient répandu sur toute la famille un
-éclat extraordinaire.</p>
-
-<p>L’amour de Remedios pour Jacinto était une des plus violentes passions
-qui se puissent déchaîner dans le cœur d’une mère. Elle l’aimait avec
-délire, mettait le bien-être de son fils au-dessus de toutes les choses
-humaines, le croyait le type le plus parfait de la beauté et du talent
-qui fût au monde, et, pour le voir heureux, grand et puissant, aurait
-donné tous les jours qui lui restaient à vivre et même une part de la
-gloire éternelle. Le sentiment de l’amour maternel est le seul qui, à
-cause de sa pureté et de sa noblesse, admette l’exagération; le seul
-qui ne dégénère pas en démence. Cependant il arrive, phénomène qui
-ne laisse pas d’être commun dans la vie, que, si cette exaltation de
-l’amour maternel ne coïncide pas avec la pureté du cœur la plus absolue
-et la plus parfaite honnêteté, elle change de nature et se convertit
-d’ordinaire en un déplorable égarement qui peut, comme toutes les
-passions débordées, faire commettre de grandes fautes et amener des
-catastrophes.</p>
-
-<p>Maria Remedios passait à Orbajosa pour être un modèle de vertu et le
-modèle des nièces. Elle l’était peut-être en effet. Ceux qui avaient
-besoin d’elle la trouvaient toujours disposée à les obliger; jamais
-elle ne donna l’occasion de critiquer sa conduite ou <span class="pagenum" id="Page_292">292</span> ne fournit
-de prétexte à la médisance; jamais elle ne se mêla à aucune intrigue.
-Elle était pieuse, mais ne se laissait jamais aller à des pratiques
-exagérées ou des bigoteries choquantes; elle pratiquait la charité;
-elle gouvernait la maison de son oncle avec la plus grande habileté;
-elle était bien reçue, admirée, et fêtée partout, malgré la peine
-que faisait prendre à ceux qui l’écoutaient sa manie de soupirer
-continuellement et de s’exprimer d’un ton larmoyant.</p>
-
-<p>Chez doña Perfecta, cependant, cette excellente señora subissait
-une sorte de <i xml:lang="la" lang="la">capitis diminutio</i>. A une époque déjà lointaine
-et très malheureuse pour la famille du bon Penitenciario, Maria
-Remedios (si c’est la vérité, pourquoi ne le dirait-on pas?) avait été
-blanchisseuse dans la maison des Polentinos. Qu’on n’aille pas croire
-pourtant que doña Perfecta la traitât à cause de cela avec hauteur.
-Bien au contraire, elle était fière de la fréquenter, elle avait pour
-elle une tendresse vraiment fraternelle; elle la faisait manger à sa
-table, elles priaient ensemble, elles se racontaient leurs peines,
-elles se prêtaient un mutuel appui dans leurs œuvres de charité, dans
-l’accomplissement de leurs dévotions, dans leurs affaires de ménage...
-mais il faut bien en convenir, il y avait toujours quelque chose,
-il y avait toujours comme une ligne de démarcation invisible mais
-infranchissable entre la señora improvisée et l’ancienne señora. Doña
-Perfecta <span class="pagenum" id="Page_293">293</span> tutoyait Maria, et celle-ci ne put jamais se défaire
-de certaines formules respectueuses. La nièce de don Inocencio se
-sentait si petite en présence de l’amie de son oncle que son humilité
-native prenait une étrange teinte de tristesse. Elle voyait que le
-bon chanoine était dans la maison une espèce de conseiller aulique
-inamovible; elle voyait que son idolâtré Jacintito était sur le pied
-d’une familiarité presque tendre avec la señorita, et cependant la
-pauvre femme fréquentait la maison le moins possible. Il est vrai de
-dire que Maria Remedios se <i>déseigneurisait</i> passablement (qu’on
-nous passe l’expression) dans cette maison de doña Perfecta, et que
-cela lui était désagréable, parce qu’il y avait aussi dans cet esprit
-si prompt à soupirer, comme il y a dans toute créature humaine, un
-peu de vanité... Voir son fils marié avec Rosarito, le voir riche et
-puissant; le voir s’allier avec doña Perfecta, avec la señora... ah!
-c’était là pour Maria Remedios, la terre et le ciel, la vie actuelle
-et future, le présent et l’avenir, le suprême bonheur de toute son
-existence. Depuis des années, sa tête et son cœur s’emplissaient de
-cette douce et brillante espérance. C’est pour cela qu’elle était bonne
-et mauvaise, religieuse et humble ou audacieuse et terrible; c’est pour
-cela qu’elle était tout ce qu’il est possible d’être, car sans cette
-idée, Remedios, qui était l’incarnation de son projet, n’aurait pas
-existé.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_294">294</span></p>
-
-<p>Physiquement, elle était on ne peut plus insignifiante. Elle se
-distinguait par une fraîcheur étonnante qui diminuait en apparence le
-nombre de ses années, et bien que son veuvage remontât à une date déjà
-fort ancienne, était toujours vêtue de noir.</p>
-
-<p>Cinq jours s’étaient écoulés depuis l’entrée de Caballuco dans la
-maison du Sr. Penitenciario. La nuit venait.—Remedios, une lampe
-allumée à la main, pénétra dans la chambre de son oncle, et, après
-avoir posé la lampe sur la table, s’assit en face du vieillard qui
-depuis deux ou trois heures restait immobile et pensif dans son
-fauteuil, où il semblait qu’on l’eût cloué. Son menton était appuyé
-sur sa main, dont les doigts froissaient une barbe qui n’avait pas été
-rasée depuis trois jours.</p>
-
-<p>—Caballuco a dit qu’il viendrait souper ici ce soir, demanda-t-il à sa
-nièce.</p>
-
-<p>—Oui, mon oncle, il viendra. C’est dans les maisons respectables que
-le pauvre homme est le plus en sûreté.</p>
-
-<p>—Eh! bien, malgré la respectabilité de ma maison, je ne suis pas du
-tout tranquille—répondit le Penitenciario.—Comme ce brave Ramos
-s’expose!... On m’a dit qu’à Villahorrenda et dans la campagne des
-environs il y a déjà beaucoup de monde... je ne sais plus combien de
-monde... Et toi, qu’as-tu entendu dire?</p>
-
-<p>—Que la troupe commet des atrocités...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_295">295</span></p>
-
-<p>—C’est un miracle que ces cannibales n’aient pas encore fouillé ma
-maison! Je te jure que je tombe foudroyé si je vois entrer un seul de
-ces pantalons rouges...</p>
-
-<p>—Ah! nous sommes dans de jolis draps!—dit Remedios en exhalant dans
-un soupir la moitié de son âme.—Je ne puis m’empêcher de penser aux
-transes dans lesquelles se trouve la señora doña Perfecta... Ah! mon
-oncle!, il faut que vous alliez chez elle.</p>
-
-<p>—Chez elle, ce soir?... La troupe parcourt les rues.... Imagine-toi
-qu’il prenne envie à un de ces soldats.... La señora est bien
-défendue... L’autre jour ils ont fouillé sa maison et emmené les six
-hommes armés qui s’y trouvaient, mais depuis, ils les lui ont rendus.
-Nous, en cas d’attaque, nous n’avons personne qui nous défende.</p>
-
-<p>—J’ai envoyé Jacinto chez la señora pour qu’il lui tienne un moment
-compagnie. Si Caballuco vient, nous lui dirons de passer aussi par
-là... Personne ne me sortira de la tête que ces brigands préparent
-quelque mauvais coup contre notre amie. Pauvre señora, pauvre
-Rosarito!... Et quand on pense que tout cela aurait pu être évité par
-le moyen, qu’il y a deux jours, je proposai à doña Perfecta...</p>
-
-<p>—Ma chère nièce—dit flegmatiquement le Penitenciario—nous avons fait
-tout ce qu’il était humainement possible de faire pour arriver à la
-réalisation de notre saint projet... Nous ne pouvons <span class="pagenum" id="Page_296">296</span> plus rien.
-Nous avons échoué, Remedios. Mets-toi bien cela dans l’esprit et ne
-fais pas l’obstinée: Rosarito ne peut être la femme de notre idolâtré
-Jacintillo. Ton rêve doré, ton idéal de bonheur, qui à une époque nous
-a paru réalisable, et à la réalisation duquel, en ma qualité d’oncle
-bienfaisant, j’ai consacré toutes les facultés de mon esprit, est
-maintenant devenu une chimère et s’est dissipé comme une vapeur. De
-graves obstacles, la méchanceté d’un homme, la passion indéniable de la
-jeune fille, et d’autres choses que je ne dis pas, ont tout fait mal
-tourner. Au moment même où nous allions triompher, nous sommes vaincus!
-Ah! ma chère nièce! persuade-toi bien une chose. A l’heure qu’il est,
-Jacinto mérite beaucoup mieux que cette fille folle.</p>
-
-<p>—Extravagances et entêtements,—répondit Maria d’un ton de
-mécontentement passablement irrespectueux.—Voilà maintenant comment
-vous vous en tirez!... Allons, les grandes têtes s’illuminent. Doña
-Perfecta, avec sa grandeur d’âme, et vous avec vos subtilités, vous
-êtes vraiment bons à quelque chose. Il est déplorable que Dieu
-m’ait créée si sotte et m’ait donné une intelligence de «brique et
-de mortier,» comme dit la señora, car s’il n’en était pas ainsi je
-résoudrais la question.</p>
-
-<p>—Toi?</p>
-
-<p>—Si elle et vous m’eussiez laissé faire, elle serait déjà résolue.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_297">297</span></p>
-
-<p>—Par les coups de bâton?</p>
-
-<p>—Ne poussez pas les hauts cris et n’ouvrez pas vos yeux si grands, car
-il n’est pas question de tuer qui que ce soit... Voyons!</p>
-
-<p>—Des coups de bâton, Remedios—dit le chanoine, en riant—mais ce
-n’est rien cela, sais-tu?... ça fait des égratignures tout au plus.</p>
-
-<p>—Allons... dites aussi que je suis barbare et sanguinaire!... moi qui
-n’ai pas le courage de tuer un vermisseau; vous le savez bien... Il est
-facile de comprendre que je ne peux vouloir la mort d’un homme.</p>
-
-<p>—En fin de compte, mon enfant, et quoi que tu puisses faire, le Sr. D.
-Pepe Rey aura la jeune fille. Il n’est plus possible de l’empêcher.—Il
-est résolu à employer tous les moyens y compris le déshonneur... Si
-Rosarito,... comme elle nous trompait avec son petit air réservé et son
-regard angélique, eh?... si Rosarito, dis-je, ne le voulait pas... tout
-pourrait encore s’arranger; mais hélas! elle l’aime comme le pécheur
-aime le démon; elle est dévorée d’une flamme criminelle; elle est
-tombée dans le piège impudique qu’il lui a tendu. Soyons honnêtes et
-dignes; détournons nos regards de ce couple méprisable, et ne pensons
-plus ni à elle ni à lui.</p>
-
-<p>—Vous ne savez absolument rien des femmes, mon oncle—dit Remedios
-avec une flatteuse hypocrisie; vous êtes un saint homme; vous ne
-comprenez <span class="pagenum" id="Page_298">298</span> pas que l’amour de Rosarito n’est pas autre chose qu’un
-de ces petits caprices qui passent ou qu’on fait passer avec une bonne
-paire de soufflets et une demi-douzaine de fessées.</p>
-
-<p>—Ma nièce—dit sentencieusement D. Inocencio;—lorsqu’il y a eu
-certaines choses... les petits caprices ne s’appellent plus seulement
-des caprices, mais ils se nomment d’un autre nom.</p>
-
-<p>—Mon oncle, vous ne savez ce que vous dites,—répondit la nièce dont
-le visage s’enflamma tout à coup.—Eh! quoi, vous seriez capable de
-supposer que Rosarito?... Quelle infamie! Je la défends, moi; oui, je
-la défends... Elle est pure comme les anges... Allons donc, mon oncle,
-vos soupçons me font monter le rouge à la face et vous me faites sortir
-des gonds.</p>
-
-<p>A ces mots, le visage du bon chanoine se voila d’une sombre tristesse
-qui semblait le vieillir de dix ans.</p>
-
-<p>—Ma chère Remedios—ajouta-t-il,—nous avons fait tout ce
-qu’humainement et en conscience nous pouvions et devions faire. Rien
-de plus naturel que notre désir de voir Jacintillo s’allier à cette
-grande famille, la première d’Orbajosa; rien de plus naturel que notre
-désir de le voir à la tête des sept maisons de la ville, des pâturages
-de Mundogrande, des trois huertas, de la métairie de Arriba, de la
-Encomienda et des autres propriétés urbaines ou rurales que possède
-cette jeune fille. Ton fils <span class="pagenum" id="Page_299">299</span> a par lui-même une grande valeur, tout
-le monde le sait. Il plaisait à Rosarito, comme Rosarito lui plaisait.
-On pouvait croire la chose faite. La señora elle-même, sans beaucoup
-s’enthousiasmer, il est vrai, sans doute à cause de notre origine, y
-paraissait assez bien disposée à cause de l’estime et de la vénération
-que je lui inspire comme confesseur et comme ami... Mais tout à coup se
-présente ce malencontreux jeune homme. La señora me dit qu’elle a pris
-des engagements envers son frère, et qu’elle n’ose pas repousser la
-proposition qu’il lui a faite. Grave conflit! Et qu’est-ce que je fais
-alors? Hélas! ne le sais-tu pas? Je te parle franchement; si j’avais
-vu dans le Sr. de Rey un homme de bons principes, capable de faire
-le bonheur de Rosario, je ne me serais mêlé de rien; mais ce jeune
-homme me parut une calamité, et en ma qualité de directeur spirituel
-de la maison, je dus prendre la direction de l’affaire et je la pris.
-Tu sais déjà que je mis le cap sur lui, comme on dit vulgairement.
-Je démasquai ses défauts, je dévoilai son athéisme; je découvris aux
-yeux de tous la pourriture de ce cœur matérialisé, et la señora se
-convainquit que donner sa fille à ce jeune homme, c’était la vouer à la
-perdition... Ah! par quelles épreuves je passai! La señora hésitait,
-j’affermissais son esprit indécis; je lui indiquais les moyens légaux
-qu’elle devait employer contre son neveu pour l’éloigner sans scandale;
-je lui suggérais des <span class="pagenum" id="Page_300">300</span> idées ingénieuses et comme elle ne cessait de
-me montrer sa pure conscience pleine d’alarmes, je la tranquillisais
-en délimitant le champ dans lequel pouvaient légalement se livrer les
-batailles que nous engagions contre ce terrible ennemi. Jamais je ne
-lui conseillai des moyens violents ou sanguinaires ni des atrocités de
-mauvais genre, mais toujours des expédients subtils ne laissant pas
-trace de péché. Là-dessus je suis tranquille, ma chère nièce. Mais tu
-le sais bien, toi, que j’ai lutté, que j’ai travaillé comme un nègre.
-Ah! quand le soir je rentrais ici et te disais: «Mariquilla, nous
-allons bien, nous marchons très bien», tu devenais folle de joie, tu
-me baisais les mains cent et cent fois et tu prétendais que j’étais
-le meilleur des hommes. Pourquoi, dénaturant ton noble caractère et
-ton humeur pacifique, te mets-tu maintenant en fureur? Pourquoi me
-querelles-tu? Pourquoi me dis-tu que tu sors des gonds et m’appelles-tu
-en propres termes un sans-cœur?</p>
-
-<p>—Parce que—répondit la nièce, sans rien perdre de son agressive
-irritation—vous vous êtes tout à coup découragé.</p>
-
-<p>—C’est que tout se retourne contre nous, pauvre femme. Le maudit
-ingénieur, soutenu par la troupe, est décidé à tout. La petite l’aime,
-la petite... je ne veux pas en dire plus long. Cela ne peut être, je te
-répète que cela ne peut être.</p>
-
-<p>—La troupe! Mais vous croyez donc, comme <span class="pagenum" id="Page_301">301</span> doña Perfecta, qu’il va
-y avoir une révolution et que, pour chasser d’ici ce D. Pepe, il faut
-que la moitié de la nation se lève contre l’autre moitié... La señora
-est devenue folle, et vous, vous êtes en train de le devenir.</p>
-
-<p>—Je partage sa manière de voir. Etant donnée la liaison intime de Rey
-avec les militaires, la question personnelle grandit... Et hélas! ma
-chère nièce, si, il y a deux jours, je nourrissais l’espoir que nos
-braves chasseraient d’ici la troupe à coups de pied dans le derrière,
-depuis que j’ai vu la plupart d’entre eux arrêtés avant de combattre
-et Caballuco se cacher et n’être plus lui-même, je désespère de tout.
-Les bons principes n’ont plus maintenant assez de force matérielle pour
-hacher en pièces les ministres et les émissaires de l’erreur... Ah! ma
-pauvre nièce, résignons-nous, résignons-nous!...</p>
-
-<p>Et s’appropriant le mode d’expression qui caractérisait la mère de
-Jacinto, il soupira bruyamment deux ou trois fois. Contrairement à
-tout ce qu’on pouvait attendre d’elle, Maria garda le silence. Il n’y
-avait en elle, au moins à en juger par les apparences, ni de la colère
-ni le sentimentalisme superficiel de sa vie habituelle; il n’y avait
-qu’une affliction profonde et sans éclats. Quelques instants après que
-l’excellent oncle eut terminé sa péroraison, deux pleurs roulèrent
-sur les joues roses de la nièce; quelques sanglots mal comprimés ne
-tardèrent pas à se faire entendre, et peu à peu, de même que <span class="pagenum" id="Page_302">302</span>
-s’enflent et deviennent de plus en plus hautes et bruyantes les vagues
-tumultueuses d’une mer qui commence à se soulever, le flot de la
-douleur de Maria Remedios alla grossissant jusqu’au moment où il se
-fondit en un torrent de larmes.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_303">303</span></p>
-
- <h2 id="ch_27">XXVII.<br /><br />
- LE SUPPLICE D’UN CHANOINE.</h2>
-</div>
-
-<p>—Résignons-nous, résignons-nous!—dit de nouveau D. Inocencio.</p>
-
-<p>—Résignons-nous, résignons-nous!—répéta-t-elle en essuyant ses
-larmes. Puisque mon fils bien-aimé ne doit jamais être qu’un pauvre
-diable qu’il commence à l’être tout de suite. Les procès se font rares;
-le jour est proche où la profession d’avocat ne vaudra plus rien. A
-quoi sert le talent? A quoi bon faire tant d’études et se rompre la
-tête? Hélas! nous sommes pauvres. Le jour viendra, Sr. D. Inocencio, où
-mon pauvre enfant n’aura pas même un oreiller pour reposer la sienne.</p>
-
-<p>—Ma nièce!</p>
-
-<p>—Mon oncle!... Et pour qu’il n’en soit pas ainsi, dites-moi! Quel
-héritage pensez-vous donc lui laisser, lorsque pour toujours vous
-fermerez les yeux? Quatre sous, une demi-douzaine de vieux livres,
-la misère et rien de plus... Il va venir des temps... <span class="pagenum" id="Page_304">304</span> ah! quels
-temps, mon oncle!... Mon pauvre fils, dont la santé devient très
-délicate, ne pourra plus travailler... déjà la tête lui tourne dès
-qu’il lit un livre; il se sent pris de nausées et la migraine le saisit
-chaque fois qu’il travaille de nuit... il sera obligé de mendier un
-petit emploi, je devrai, moi, me mettre à la couture, et qui sait, qui
-sait si, par la suite, nous ne nous trouverons pas réduits à demander
-l’aumône.</p>
-
-<p>—Ma nièce!</p>
-
-<p>—Je sais très bien ce que je dis... C’est un bel avenir que celui
-qui se prépare!—ajouta l’excellente femme en forçant de plus en plus
-le ton de sa voix larmoyante.—Mon Dieu! Qu’allons-nous devenir? Ah!
-seul, le cœur d’une mère peut sentir ces choses-là... Seules, les mères
-sont capables de s’inquiéter ainsi du bien-être de leurs enfants.
-Vous, comment le comprendriez-vous? Non, autre chose est avoir des
-enfants et souffrir pour eux, ou chanter le <i>gori gori</i><a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a> dans
-la cathédrale et enseigner le latin au collège... Voyez, que sert à
-mon fils d’être votre neveu, d’avoir obtenu tant de diplômes de haut
-savoir, et d’être le dessus du panier d’Orbajosa... Il mourra de faim,
-car nous savons déjà ce que rapportent les plaidoiries, on sera obligé
-de demander pour lui aux députés un emploi à la Havane, où la fièvre
-jaune le tuera...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_305">305</span></p>
-
-<p>—Mais, ma nièce!...</p>
-
-<p>—Eh! mon Dieu, je ne me plaindrai plus, je me tais, je ne
-vous tourmenterai pas davantage. Je suis une impertinente, une
-pleurnicheuse, une pousseuse de soupirs; et l’on ne peut me souffrir...
-Tout cela parce que j’ai un cœur de mère affectueuse et que je veux le
-bonheur de mon fils bien-aimé. Je mourrai, oui, monsieur, je mourrai
-sans rien dire et j’étoufferai ma douleur; je dévorerai mes larmes
-pour ne pas affliger monsieur le chanoine... Mais mon fils bien-aimé
-me comprendra, lui, et il ne se bouchera pas les oreilles lui, comme
-vous le faites en ce moment... Ah! quel sort est le mien!... Le
-pauvre Jacinto sait que pour lui je me ferais hacher en morceaux et
-que j’achèterais son bonheur au prix de ma vie. Pauvre petit chéri de
-mon cœur! Avoir tant de talent, et se voir condamné à végéter dans
-une situation modeste, dans une obscure condition!... pourquoi donc,
-monsieur mon oncle, pourquoi ne vous enorgueillissez-vous pas?...
-Tenez, pour autant de vanité que nous ayons, vous serez toujours,
-vous, le fils du <i>tio Tinieblas</i><a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>, le sacristain de San
-Bernardo... et moi, je ne serai jamais autre chose que la fille
-d’Ildefonso Tinieblas, votre frère à vous, qui vendait des marmites,
-et mon fils sera le neveu des Tinieblas... car notre maison est une
-maison de ténèbres, et jamais nous <span class="pagenum" id="Page_306">306</span> ne sortirons de l’obscurité,
-ni ne posséderons une pièce de terre dont nous puissions dire «cette
-pièce est à moi», ni ne tondrons une brebis qui nous appartienne, ni
-ne trairons une chèvre qui soit notre chèvre, et jamais je ne pourrai
-mettre les mains jusqu’au coude dans un sac de blé qui ait été battu
-et vanné sur notre aire... et tout cela, à cause de votre timidité, de
-votre ineptie et de vos scrupules ridicules...</p>
-
-<p>—Mais... mais, ma nièce!</p>
-
-<p>Le chanoine haussait un peu plus le ton chaque fois qu’il répétait
-cette phrase, et, les mains sur les oreilles, il agitait sa tête à
-droite et à gauche de l’air d’un homme profondément désespéré. La voix
-criarde de Maria Remedios devenait de plus en plus aiguë et pénétrait
-comme une flèche dans la cervelle du malheureux ecclésiastique déjà
-tout étourdi. Mais, tout à coup, la physionomie de cette femme se
-transforma, les sanglots plaintifs se changèrent en éclats de voix
-âpres et durs, son visage pâlit, ses lèvres frémirent, ses poings se
-crispèrent, quelques mèches de ses cheveux en désordre tombèrent sur
-son front; au feu de la colère qui rugissait en elle, ses yeux humides
-se séchèrent, elle quitta son siège et, plutôt comme une harpie que
-comme une femme, s’écria:</p>
-
-<p>—Je m’en vais d’ici, je m’en vais avec mon fils!... Nous irons à
-Madrid; je ne veux pas que mon fils pourrisse dans cette horrible
-petite ville. <span class="pagenum" id="Page_307">307</span> Je suis lasse de voir que, protégé par la soutane,
-mon fils n’est et ne sera jamais rien. Entendez-vous bien, monsieur
-mon oncle? Mon fils et moi nous partons! vous ne nous reverrez jamais,
-jamais, jamais!</p>
-
-<p>Don Inocencio avait croisé les mains, et subissait les fulminantes
-invectives de sa nièce avec la consternation d’un condamné à mort à qui
-la présence du bourreau ôte toute espérance.</p>
-
-<p>—Pour l’amour de Dieu, Remedios—murmura-t-il d’une voix dolente—pour
-l’amour de la Très Sainte-Vierge...</p>
-
-<p>Ces sortes de crises, ces horribles explosions du caractère
-habituellement doux de la mère de Jacinto étaient aussi violentes que
-rares, car parfois cinq ou six ans se passaient sans que D. Inocencio
-vit Remedios se convertir en furie.</p>
-
-<p>—Je suis mère!... Je suis mère!... et puisque personne ne veille
-aux intérêts de mon fils, j’y veillerai, moi, j’y veillerai
-moi-même!—rugit cette lionne improvisée.</p>
-
-<p>—Mais, pour l’amour de la mère des anges, ne t’emporte pas!... Songe,
-ma nièce, que tu commets un péché... Récitons un <i>Pater</i> et un
-<i>Ave Maria</i>, tu verras comme cela te passera.</p>
-
-<p>Il tremblait et suait en prononçant ces paroles. Pauvre petit poulet
-dans les serres du vautour! La femme transformée en oiseau de proie
-acheva de l’étouffer par ces paroles:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_308">308</span></p>
-
-<p>—Vous n’êtes absolument bon à rien: vous n’êtes qu’un pleutre. Mon
-fils et moi nous partirons d’ici, et pour toujours, pour toujours. Moi,
-j’obtiendrai pour mon fils une bonne position, je lui chercherai une
-situation convenable, entendez-vous? De même que je suis prête à laver
-le pavé des rues avec ma langue, si j’étais obligée de le faire pour
-lui assurer de quoi manger, de même je soulèverai la terre et le ciel
-pour qu’il ait une position, pour qu’il s’élève, et qu’il soit riche,
-et considéré, et qu’il devienne un personnage et un caballero, et un
-propriétaire, et un seigneur, et un grand d’Espagne, et tout ce qu’on
-peut être, enfin, tout, tout, tout.</p>
-
-<p>—Que Dieu me soit en aide!—murmura D. Inocencio en se laissant tomber
-dans le fauteuil et en inclinant la tête sur sa poitrine.</p>
-
-<p>Il y eut un moment de silence durant lequel on entendait la respiration
-haletante de la femme furibonde.</p>
-
-<p>—Ma nièce—dit enfin le Penitenciario—tu viens de m’ôter dix ans de
-vie; tu m’as fait tourner le sang; tu m’as rendu fou... Que Dieu me
-donne le calme nécessaire pour te supporter! Seigneur, donnez-moi de
-la patience, c’est de la patience que je demande, et toi, ma nièce,
-fais-moi la faveur de te plaindre et de pleurer et de pousser des
-soupirs tout ton soûl pendant dix ans si tu veux, car ta maudite manie
-grimacière, qui me porte tant sur les nerfs, est encore préférable à
-ces colères insensées... <span class="pagenum" id="Page_309">309</span> Oh! c’est beau de t’emporter ainsi, après
-t’être confessée et avoir communié ce matin!</p>
-
-<p>—Mais c’est votre faute, oui, c’est votre faute.</p>
-
-<p>—Parce que, à propos de l’affaire de Jacinto et de Rosario, je t’ai
-dit: «Résignons-nous!»</p>
-
-<p>—Parce que, lorsque tout marchait bien, vous abandonnez la partie et
-vous permettez que le Sr. de Rey s’empare de Rosarito.</p>
-
-<p>—Et comment pourrais-je l’empêcher? La señora a bien raison de dire
-que tu as de l’intelligence comme une brique. Veux-tu que je sorte
-d’ici, une épée à la main, que dans un clin d’œil je taille en pièces
-toute la troupe, et qu’ensuite j’aille me planter en face de Rey et que
-je lui dise: «De deux choses l’une: ou vous allez laisser la petite
-tranquille, ou je vais vous couper la gorge?»</p>
-
-<p>—Non; mais quand j’ai conseillé à la señora de faire administrer une
-volée à son neveu, au lieu de le lui conseiller comme moi, vous vous y
-êtes opposé.</p>
-
-<p>—Tu es une folle avec ta volée.</p>
-
-<p>—C’est que «morte la bête, mort le venin».</p>
-
-<p>—Je ne puis conseiller ce que tu appelles une volée et qui peut être
-une chose horrible.</p>
-
-<p>—Oui, parce que je suis un coupe-jarrets, n’est-ce pas?</p>
-
-<p>—Tu dois savoir que les jeux de main sont des jeux de vilain. Crois-tu
-d’ailleurs que cet homme se laissera rosser? Et ses amis?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_310">310</span></p>
-
-<p>—La nuit, il sort tout seul.</p>
-
-<p>—Qu’en sais-tu?</p>
-
-<p>—Je sais tout; il ne fait pas un seul pas que je n’en sois informée,
-comprenez-vous? La veuve Cusco me tient au courant de tout.</p>
-
-<p>—Voyons, voyons, ne me fais pas devenir fou. Et qui la lui donnerait
-cette volée?... Sachons-le.</p>
-
-<p>—Caballuco.</p>
-
-<p>—De sorte qu’il est décidé?...</p>
-
-<p>—Non, mais il le sera si vous l’ordonnez.</p>
-
-<p>—Allons, ma nièce, laisse-moi tranquille. Je ne puis ordonner une
-telle atrocité. Une volée!... Et qu’est-ce que cela? Tu lui en as déjà
-parlé?</p>
-
-<p>—Oui, mon oncle, mais il n’a pas fait cas de ma proposition, ou
-pour mieux dire, il a refusé d’y souscrire. Il n’y a à Orbajosa que
-deux personnes qui puissent l’y décider en lui en donnant simplement
-l’ordre: Vous, ou doña Perfecta.</p>
-
-<p>—Eh! bien, que la señora le lui donne, si elle veut. Moi, je ne
-conseillerai jamais l’emploi de moyens violents ou inhumains.
-Voudras-tu croire que lorsque Caballuco et quelques-uns de ses
-compagnons agitaient la question d’un soulèvement en armes, ils ne
-purent pas m’arracher une seule parole les excitant à répandre le
-sang?... Non, pour cela, non... Si doña Perfecta veut le faire?...</p>
-
-<p>—Elle ne veut pas non plus. Ce soir j’ai causé deux heures avec elle,
-et elle m’a dit qu’elle prêchera la guerre et la favorisera par tous
-les moyens <span class="pagenum" id="Page_311">311</span> possibles; mais qu’elle n’ordonnera jamais à un homme
-d’en frapper un autre par derrière. Elle aurait raison de s’y opposer,
-s’il s’agissait d’une chose plus grave... mais je ne demande pas qu’il
-y ait du sang versé; je ne veux pas autre chose qu’une volée.</p>
-
-<p>—Eh! bien, si doña Perfecta ne veut pas ordonner qu’on administre
-une volée à l’ingénieur, je ne le veux pas non plus, entends-tu? Ma
-conscience avant tout.</p>
-
-<p>—C’est bien—répondit la nièce.—Dites seulement à Caballuco de
-m’accompagner cette nuit... ne lui dites pas autre chose.</p>
-
-<p>—Tu va sortir ce soir?</p>
-
-<p>—Je sortirai, oui, monsieur. Est-ce que je ne suis pas déjà sortie
-hier soir?</p>
-
-<p>—Hier soir? Je ne le savais pas; si je l’avais su, je me serais fâché,
-oui, madame.</p>
-
-<p>—Ne dites pas à Caballuco autre chose que ceci:</p>
-
-<div class="quote">
- <p>«Mon cher Ramos, je vous serais très obligé d’accompagner ma nièce pour
- certaine affaire qu’elle a à traiter cette nuit, et de la défendre dans
- le cas où elle courrait quelque danger.»</p>
-</div>
-
-<p>—Ceci, oui, je puis le faire. Qu’il t’accompagne..... qu’il te
-défende. Ah! friponne, tu veux m’enjôler et me rendre complice de
-quelque mauvais tour.</p>
-
-<p>—Et que vous imaginez-vous donc?—dit ironiquement Maria
-Remedios—Ramos et moi, nous <span class="pagenum" id="Page_312">312</span> allons peut-être à nous deux, cette
-nuit, égorger une foule de gens?...</p>
-
-<p>—Ne raille pas. Je te répète que je ne conseillerai à Ramos absolument
-rien qui puisse ressembler à un crime. Mais je crois que le voici...</p>
-
-<p>On entendait du bruit à la porte de la rue. Bientôt après, résonna la
-voix de Caballuco qui parlait avec le domestique, et enfin, le héros
-d’Orbajosa pénétra dans la chambre.</p>
-
-<p>—Des nouvelles, donnez-nous des nouvelles, Sr. Ramos—dit le
-prêtre.—Allons! voyons si vous nous apporterez quelque espérance
-en échange du souper et de l’hospitalité que... Que se passe-t-il à
-Villahorrenda?</p>
-
-<p>—Quelque chose—répondit le fier-à-bras, en s’asseyant comme s’il
-était très las.—Le Sr. D. Inocencio verra bientôt si nous sommes bons
-à quelque chose.</p>
-
-<p>Comme toutes les personnes qui ont de l’importance ou qui veulent s’en
-donner, Caballuco montrait une grande réserve.</p>
-
-<p>—Cette nuit, mon ami, vous prendrez, si cela vous plaît, l’argent que
-vous m’avez remis pour...</p>
-
-<p>—Ah! c’est bien le moment... Que les militaires s’en doutent, et ils
-ne me laisseront plus passer—répliqua Ramos en riant d’un air farouche.</p>
-
-<p>—Taisez-vous donc... Nous savons bien que vous passez quand bon vous
-semble. Il ne manquerait plus que cela. Les militaires sont gens
-qui ont <span class="pagenum" id="Page_313">313</span> la manche large... et, dans le cas où ils feraient des
-difficultés, deux ou trois douros, n’est-il pas vrai?... Peste! je vois
-que vous n’êtes pas trop mal armé... Il ne vous manque plus qu’une
-pièce de huit. Des pistolets, eh!... Un poignard, aussi?</p>
-
-<p>—C’est afin d’être prêt à tout événement—dit Caballuco en tirant de
-sa ceinture l’arme dont il montra la lame.</p>
-
-<p>—Pour l’amour de Dieu et de la Sainte-Vierge!—s’écria Maria Remedios
-en fermant les yeux et en détournant la tête avec effroi,—laisse où il
-est ce jouet. Sa vue seule me fait horreur.</p>
-
-<p>—Si vous n’y voyez pas d’inconvénient—dit Ramos en replaçant son
-arme—nous souperons.</p>
-
-<p>Maria Remedios s’empressa de tout disposer afin que le héros ne
-s’impatientât pas.</p>
-
-<p>—Dites-moi donc une chose—demanda D. Inocencio à son hôte lorsqu’ils
-se furent mis à table.—Avez-vous cette nuit beaucoup à faire?</p>
-
-<p>—J’ai pas mal d’occupations—répondit le bravo.—C’est la dernière nuit
-que je viens à Orbajosa, la dernière. Il faut que je rassemble les
-quelques garçons restés ici, et que nous voyions comment nous pourrons
-emporter le soufre et le salpêtre qui se trouvent chez Cirujeda.</p>
-
-<p>—Je vous demandais cela—ajouta le curé d’un air bonhomme en
-remplissant l’assiette de son ami—parce que ma nièce veut que vous
-l’accompagniez un moment. Elle a je ne sais quelle commission à <span class="pagenum" id="Page_314">314</span>
-faire, et il est un peu tard pour qu’elle sorte seule.</p>
-
-<p>—Est-ce qu’elle va chez doña Perfecta?—demanda Ramos.—J’y suis déjà
-passé, mais n’ai pas voulu m’arrêter.</p>
-
-<p>—Comment va la señora?</p>
-
-<p>—Elle n’est pas très rassurée..... Je lui ai pris cette nuit les six
-garçons qu’elle avait chez elle.</p>
-
-<p>—Croyez-vous donc qu’ils ne seraient pas utiles là? demanda Remedios
-avec inquiétude.</p>
-
-<p>—Ils seront plus utiles à Villahorrenda. Les hommes courageux
-s’amollissent en restant dans les maisons, n’est-il pas vrai, monsieur
-le chanoine?</p>
-
-<p>—Sr. Ramos, cette maison ne doit jamais rester seule—dit sérieusement
-le Penitenciario.</p>
-
-<p>—Les servantes suffisent de reste à la garder. Croyez-vous, Sr.
-D. Inocencio, que la préoccupation du brigadier soit d’assaillir les
-demeures de ses adversaires?</p>
-
-<p>—Oui; puis, vous savez bien vous-même que cet ingénieur de tous les
-diables.....</p>
-
-<p>—Pour cela... les balais ne manquent pas dans la maison—répliqua
-plaisamment Cristobal.—D’ailleurs, il faudra bien qu’on finisse
-par les marier... Après ce qui s’est passé...</p>
-
-<p>—Sr. Ramos,—dit tout à coup Remedios redevenue furieuse, il me semble
-que vous n’entendez pas grand’chose aux affaires de mariage.</p>
-
-<p>—Si je parle ainsi, c’est que ce soir même, tout <span class="pagenum" id="Page_315">315</span> à l’heure,
-j’ai vu la señora et sa fille en train de faire comme une sorte de
-réconciliation. Doña Perfecta baisottait sa fille, et tout n’était
-entre elles que caresses et cajoleries.</p>
-
-<p>—Une sorte de réconciliation! L’affaire des armements vous a fait
-perdre la tête... Mais enfin, m’accompagnez-vous, oui ou non?</p>
-
-<p>—Ce n’est pas chez doña Perfecta qu’elle veut aller—dit
-l’ecclésiastique, mais à l’auberge de la veuve Cusco. Elle était en
-train de me dire qu’elle n’ose pas y aller seule, parce qu’elle craint
-d’être insultée par...</p>
-
-<p>—Par qui?</p>
-
-<p>—C’est facile à comprendre. Par cet ingénieur de tous les diables.
-Hier soir, ma nièce le vit dans cette auberge et lui dit ses quatre
-vérités; c’est à cause de cela qu’elle n’est pas ce soir très rassurée.
-Le jeune homme est effronté et vindicatif.</p>
-
-<p>—Je ne sais si je pourrai y aller—fit observer Caballuco; étant ici
-de contrebande, il ne m’est pas possible de défier le D. José Poquita
-Cosa. Si je n’y étais pas comme j’y suis, une moitié du visage cachée
-et l’autre découverte, je lui aurais déjà trente fois cassé les reins.
-Mais si je l’attaque, qu’arrive-t-il? Que je me découvre; que les
-soldats tombent sur moi, et adieu Caballuco. Quant à le frapper en
-traître, c’est une chose que je ne sais pas faire, qui n’est pas dans
-mon tempérament, et que d’ailleurs, la señora ne permet pas. Pour
-administrer <span class="pagenum" id="Page_316">316</span> traîtreusement une volée, adressez-vous à d’autres
-qu’à Cristobal Ramos.</p>
-
-<p>—Mais, mon pauvre ami, est-ce que nous sommes fous?... de quoi diable
-parlez-vous donc là?—dit le Penitenciario en manifestant le plus
-sincère étonnement.—Pour rien au monde, je ne voudrais vous conseiller
-de maltraiter ce caballero. Je me laisserais couper la langue plutôt
-que de conseiller une coquinerie. Les méchants périront, il n’en faut
-pas douter; mais c’est Dieu qui doit fixer le moment de leur chute,
-et non pas moi. Il n’est pas non plus question de coups de bâton.
-J’en recevrais plutôt moi-même dix douzaines, que de recommander à
-un chrétien l’administration de telles médecines. La seule chose
-que je vous dise—ajouta-t-il en regardant le bravo par-dessus ses
-lunettes—c’est que, comme ma nièce va là-bas... comme il est probable,
-n’est-ce pas cela Remedios?... qu’elle aura quelques mots à dire à cet
-homme, je vous recommande de ne pas l’abandonner, dans le cas où elle
-se verrait insultée...</p>
-
-<p>—Cette nuit j’ai affaire—répondit laconiquement et sèchement
-Caballuco.</p>
-
-<p>—Tu l’entends, Remedios. Remets ta commission à demain.</p>
-
-<p>—Cela ne se peut absolument pas. J’irai seule.</p>
-
-<p>—Non, non, tu n’iras pas, ma chère nièce. Finissons-là. Le Sr. Ramos a
-affaire et ne peut t’accompagner. Figure-toi que tu es insultée par ce
-malotru...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_317">317</span></p>
-
-<p>—Insultée!... une señora insultée par ce... Cela ne peut être.</p>
-
-<p>—Si vous n’aviez pas d’occupations... bah! bah!... enfin, je serais
-tranquille.</p>
-
-<p>—Des occupations, j’en ai—dit le Centaure en se levant de
-table,—mais si c’est votre désir...</p>
-
-<p>Il y eut un silence. Le Penitenciario avait fermé les yeux et
-réfléchissait.</p>
-
-<p>—C’est mon désir, oui, Sr. Ramos—dit-il enfin.</p>
-
-<p>—Eh! bien, cela suffit, señora doña Maria, nous irons.</p>
-
-<p>—Maintenant, ma chère nièce—dit D. Inocencio d’une air mi-sérieux,
-mi-jovial—puisque nous avons fini de souper, apporte-moi la cuvette.</p>
-
-<p>Il fixa sur sa nièce un regard pénétrant, et, en les accompagnant de
-l’action qu’elles indiquaient, prononça ces paroles:</p>
-
-<p>—Moi, je me lave les mains.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_318">318</span></p>
-
- <h2 id="ch_28">XXVIII.<br /><br />
- DE PEPE REY A D. JUAN REY.</h2>
-</div>
-
-<p class="rdate">Orbajosa, 12 avril.</p>
-
-<p class="ldestinataire">«Mon cher père,</p>
-
-<p>«Pardonnez-moi si, pour la première fois, je vous désobéis en ne
-partant pas d’ici et en ne renonçant pas à mon projet. Votre conseil et
-votre prière sont le propre d’un père honnête et bon; mon obstination
-est le propre d’un fils insensé. Mais il se passe en moi une chose
-singulière: l’obstination et le sentiment de l’honneur se sont liés et
-confondus de telle façon, que l’idée de me désister ou de céder me rend
-tout honteux. J’ai beaucoup changé. Je ne connaissais pas autrefois
-les fureurs qui m’embrasent. Je me moquais de tout acte violent, des
-exagérations des hommes impétueux comme des brutalités des méchants.
-Maintenant, rien de tout cela ne m’étonne, parce qu’à chaque instant
-je trouve en <span class="pagenum" id="Page_319">319</span> moi une certaine capacité terrible de mal faire.
-Avec vous, je puis parler comme on parle seulement avec Dieu et avec
-sa conscience; à vous je puis dire que je suis un misérable, car c’est
-être un misérable que de manquer de ce puissant empire sur soi-même qui
-dompte les passions et soumet la vie aux lois sévères de la conscience.
-J’ai manqué de la fermeté chrétienne qui maintient l’esprit de l’homme
-offensé à une sereine hauteur au-dessus des offenses qu’il reçoit et
-des ennemis auxquels il les doit; j’ai eu la faiblesse de m’abandonner
-aux transports d’une colère insensée en m’abaissant au niveau de mes
-détracteurs, en leur rendant des coups égaux aux leurs et en essayant
-de les confondre par d’indignes moyens appris à leur propre école.
-Combien je regrette que vous n’ayez pu vous trouver près de moi pour
-m’écarter de cette voie! Maintenant il est trop tard. Les passions
-n’ont pas de répit. Elles sont impatientes, et elles réclament à grands
-cris leur proie avec l’ardeur délirante d’une épouvantable soif morale.
-J’ai succombé. Je ne puis oublier ce que vous m’avez dit si souvent, à
-savoir qu’on peut appeler la colère la pire des passions, parce qu’en
-dénaturant soudain notre caractère, elle engendre toutes les autres
-perversités et prête à toutes son infernal emportement.</p>
-
-<p>«Cependant, ce n’est pas la colère seule, mais un sentiment
-profondément expansif qui m’a conduit <span class="pagenum" id="Page_320">320</span> à cet état; c’est l’amour
-sérieux et passionné que j’éprouve pour ma cousine, et cette
-circonstance est la seule qui puisse m’absoudre. A défaut d’amour la
-pitié m’aurait, d’ailleurs, poussé à braver la fureur et les intrigues
-de votre terrible sœur, car, placée entre son affection irrésistible
-et sa mère, la pauvre Rosario est aujourd’hui la plus malheureuse des
-créatures qui existent sur la terre. L’amour qu’elle a pour moi, et qui
-répond à mon amour pour elle, ne me donne-t-il pas le droit d’ouvrir
-comme je le pourrai les portes de sa maison, et de l’en tirer en
-employant les moyens légaux jusqu’au point où la loi peut atteindre, et
-usant de la force à partir du point où la loi ne me protège plus? Je
-crois fort que votre rigide délicatesse ne répondra pas affirmativement
-à cette proposition; mais j’ai cessé d’être le caractère austère et
-méthodique qui se conformait rigoureusement aux prescriptions de la
-conscience comme aux clauses d’un traité. Je ne suis plus l’être humain
-auquel une éducation presque parfaite avait donné une merveilleuse
-égalité d’âme; je suis maintenant un homme comme tous les autres; d’une
-enjambée je suis entré sur le terrain commun de l’injustice et du mal.
-Préparez-vous à entendre le récit d’une atrocité quelconque qui sera
-mon œuvre. J’aurai soin de vous tenir au courant de celles que je
-commettrai.</p>
-
-<p>«Mais la confession de mes fautes ne m’ôtera pas plus la responsabilité
-des graves événements passés <span class="pagenum" id="Page_321">321</span> ou à venir que cette responsabilité,
-pour autant que j’argumente, ne retombera tout entière sur votre sœur.
-La responsabilité de doña Perfecta est assurément immense. Quelle
-sera l’étendue de la mienne!... Ah! mon cher père, ne croyez rien de
-ce que vous pourrez entendre dire sur mon compte et rapportez-vous-en
-seulement à ce que je vous dirai moi-même. Si on vous dit que, de
-propos délibéré, j’ai commis quelque action honteuse, répondez
-hardiment que ce n’est pas vrai. Il m’est difficile de juger moi-même
-dans l’état de trouble où je me trouve; mais j’ose vous affirmer
-que je n’ai pas occasionné le scandale avec préméditation. Vous
-savez cependant jusqu’à quel point peut aller la passion, lorsque
-son développement horriblement envahisseur est favorisé par les
-circonstances.</p>
-
-<p>«Ce qui empoisonne le plus ma vie, c’est d’avoir employé la
-dissimulation, le mensonge et des ruses indignes. Moi qui étais la
-vérité incarnée! J’ai perdu ce qui constituait ma propre nature...
-Mais, est-ce là le plus haut degré de perversité auquel une âme puisse
-atteindre? Est-ce que maintenant je commence ou je finis? Je l’ignore.
-Si la main céleste de Rosario ne vient pas m’arracher de cet enfer de
-ma conscience, je désire que vous veniez m’en arracher vous-même. Ma
-cousine est un ange, et en souffrant à cause de moi, elle m’a appris
-bien des choses que jusqu’à ce jour j’ignorais.</p>
-
-<p>«Ne vous étonnez pas de l’incohérence de ce que <span class="pagenum" id="Page_322">322</span> j’écris. Des
-sentiments divers m’agitent. Parfois me viennent à l’esprit des idées
-véritablement dignes de mon âme immortelle, mais parfois aussi je tombe
-dans un découragement déplorable, et je pense alors aux hommes faibles
-et lâches dont, afin de me les faire abhorrer, vous m’avez dépeint
-la bassesse avec de si vives couleurs. Dans l’état où je me trouve
-aujourd’hui, je suis disposé au mal comme au bien. Que Dieu ait pitié
-de moi! Je n’ai pas oublié que la prière est une supplication grave et
-réfléchie, si personnelle qu’elle ne peut s’accommoder des formules
-apprises par cœur, une expansion de l’âme qui s’enhardit jusqu’au
-point de rechercher son origine, et qu’elle est enfin le contraire
-du remords, lequel est une contraction de cette même âme qui, en
-s’enveloppant et se cachant, a la ridicule prétention de n’être vue de
-personne. Vous m’avez enseigné d’excellentes choses, mais aujourd’hui
-je fais de la pratique; comme nous disons dans notre argot d’ingénieur,
-je fais des études sur le terrain, et par là, mes connaissances
-s’étendent et s’affermissent... Je me figure maintenant que je ne suis
-pas aussi mauvais que je le croyais. Est-ce bien vrai?</p>
-
-<p>«Je termine cette lettre en toute hâte, afin de l’envoyer par quelques
-soldats qui vont jusqu’à la station de Villahorrenda, car il n’est pas
-possible de se fier à la poste d’ici.»</p>
-
-<p class="dottedline">&#160;</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_323">323</span></p>
-
-<p class="rdate">14 avril.</p>
-
-<p>«Je vous amuserais, mon cher père, si je pouvais vous faire comprendre
-comment la population de cette petite ville entend les choses. Vous
-savez sans doute déjà que tout le pays s’est soulevé et a pris les
-armes. C’était chose prévue, mais les hommes politiques se trompent
-s’ils croient que c’est l’affaire de quelques jours. L’hostilité
-des Orbajociens contre nous et contre le gouvernement est dans leur
-tempérament; elle en fait partie comme la foi religieuse. Pour ne
-parler que de ma tante, je vous dirai une chose singulière, c’est que
-la pauvre señora, chez laquelle le féodalisme a pénétré jusqu’à la
-moelle des os, s’est imaginé que je vais attaquer sa maison pour lui
-voler sa fille, absolument comme les seigneurs du moyen âge attaquaient
-un château ennemi pour commettre une iniquité quelconque. Ne riez pas,
-car c’est la pure vérité. Telles sont les idées de cette population.
-Inutile de vous dire qu’elle me tient pour un monstre, pour une espèce
-de roi more hérétique, et que les militaires avec lesquels je suis
-lié ici ne sont pas mieux traités que moi. C’est chose admise dans la
-maison de doña Perfecta que la troupe et moi nous formons une coalition
-diabolique et anti-religieuse pour enlever à Orbajosa ses trésors, ses
-jeunes filles et sa foi. Je suis certain que votre sœur croit fermement
-que je <span class="pagenum" id="Page_324">324</span> vais prendre sa maison d’assaut, et je ne serais pas le
-moins du monde étonné qu’elle eût élevé une barricade derrière la porte.</p>
-
-<p>«Mais il ne peut en être autrement. On a ici les idées les plus
-surannées relativement à la société, à la religion, à l’État, à la
-propriété. L’exaltation religieuse qui pousse ces pauvres gens à
-employer la force contre le gouvernement, pour défendre une foi que
-personne n’attaque et que d’ailleurs ils n’ont pas, éveille dans leur
-esprit des souvenirs féodaux; et de même qu’ils résoudraient leurs
-questions par la force brutale et le sang et le feu en égorgeant tout
-ce qui ne pense pas comme eux, ils croient que personne au monde ne
-peut employer d’autres moyens.</p>
-
-<p>«Bien loin d’avoir l’intention de faire des extravagances dans la
-maison de cette señora, j’ai essayé de lui éviter quelques ennuis,
-auxquels les autres habitants n’ont pas échappé. Grâce à ma liaison
-avec le brigadier, on ne l’a pas obligée à remettre, comme cela a
-été ordonné, une liste de tous ses hommes de service qui sont allés
-rejoindre la faction; si on a fouillé sa maison, ç’a été pour la forme;
-et si l’on a désarmé les six hommes trouvés chez elle, elle en a depuis
-lors armé six autres et on ne lui a rien fait. Vous voyez à quoi se
-réduisent mes actes d’hostilité contre la señora.</p>
-
-<p>«Il est vrai que j’ai l’appui des chefs de la troupe; mais je ne
-l’utilise que pour n’être pas insulté ou maltraité <span class="pagenum" id="Page_325">325</span> par cette
-population implacable. Mes probabilités de succès consistent en ce que
-les nouvelles autorités récemment établies par le commandant militaire
-sont toutes bien disposées pour moi. Je tire d’elles ma force morale
-et je m’insinue dans leurs bonnes grâces. Je ne sais si je me verrai
-obligé à commettre quelque acte de violence; mais soyez bien persuadé
-que pour le moment, l’assaut et la prise de la maison ne sont autre
-chose qu’une folle préoccupation de votre par trop féodale sœur. Le
-hasard m’a placé dans une situation avantageuse. La colère et la
-passion qui brûlent en moi me pousseront à en profiter. Je ne puis dire
-où je m’arrêterai.»</p>
-
-<p class="rdate">17 avril.</p>
-
-<p>«Votre lettre m’a apporté un grand soulagement. Oui, je peux atteindre
-mon but en n’employant que les moyens légaux, qui sont complètement
-efficaces pour cela. J’ai consulté ici les autorités, et toutes me
-confirment ce que vous m’avez écrit. Je suis content. Puisque j’ai
-inculqué dans l’esprit de ma cousine l’idée de la désobéissance,
-qu’elle soit au moins sous la protection des lois sociales. Je ferai ce
-que vous me demandez, c’est-à-dire que je renoncerai à la collaboration
-un peu inconvenante de Pinzon; je romprai la solidarité terrifiante que
-j’avais établie avec les militaires; je cesserai de <span class="pagenum" id="Page_326">326</span> m’enorgueillir
-de leur pouvoir; je mettrai fin aux aventures, et, le moment venu,
-je procéderai avec calme, avec prudence, et avec toute la douceur
-possible. Cela vaut mieux. Ma coalition, mi-sérieuse, mi-burlesque
-avec la troupe a eu pour but de me mettre à l’abri des brutalités des
-Orbajociens et des domestiques ou des alliés de ma tante. Au surplus,
-j’ai toujours repoussé l’idée de ce que nous appelons <i>l’intervention
-armée</i>.</p>
-
-<p>«L’ami qui me prêtait son concours a été obligé de quitter la maison;
-mais je ne suis pas malgré cela complètement privé de communication
-avec ma cousine. La pauvre enfant fait preuve d’un courage héroïque au
-milieu de ses peines, et elle m’obéira aveuglément.</p>
-
-<p>«Soyez sans inquiétude relativement à ma sécurité personnelle. De mon
-côté, je ne crains rien, et je suis parfaitement tranquille.»</p>
-
-<p class="rdate">20 avril.</p>
-
-<p>«Je ne peux aujourd’hui vous écrire que deux lignes. J’ai beaucoup à
-faire. Tout sera terminé dans quelques jours. Ne m’écrivez plus dans
-cette triste ville. Vous aurez bientôt le plaisir d’embrasser votre fils.</p>
-
-<p class="rsignature">«<span class="smcap">Pepe.</span>»</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_327">327</span></p>
-
- <h2 id="ch_29">XXIX.<br /><br />
- DE PEPE REY A ROSARITO POLENTINOS.</h2>
-</div>
-
- <p>«Donne à Estabanillo la clef du jardin, et charge-le de veiller sur le
- chien. Ce garçon s’est vendu à moi corps et âme. Ne crains rien. Je
- serais très contrarié si, comme la nuit dernière, tu ne pouvais pas
- descendre. Fais tout ton possible pour y réussir. Je serai là à partir
- de minuit. Je te dirai ce que j’ai résolu et ce que tu dois faire.
- Tranquillise-toi ma chère enfant, car j’ai abandonné tout recours
- imprudent ou brutal. Je te raconterai tout. C’est long et cela doit
- être fait de vive voix. Il me semble que je vois ton étonnement et ton
- effroi en songeant que je suis si près de toi. Mais voilà huit jours
- que je ne t’ai vue. J’ai juré que notre séparation finirait bientôt, et
- il faut qu’elle finisse. Le cœur me dit que je te verrai. Que je sois
- maudit si je ne te vois pas.»</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_328">328</span></p>
-
- <h2 id="ch_30">XXX.<br /><br />
- LA BATTUE.</h2>
-</div>
-
-<p>Une femme et un homme entrèrent après dix heures du soir dans l’auberge
-de la veuve Cusco et en sortirent lorsque eurent sonné onze heures et
-demie.</p>
-
-<p>—Maintenant, señora doña Maria—dit l’homme—je vous reconduirai chez
-vous, parce que j’ai affaire.....</p>
-
-<p>—Attendez, Sr. Ramos, pour l’amour de Dieu—répondit-elle.—Pourquoi
-n’irions-nous pas jusqu’au Casino afin de voir s’il sort? Vous avez
-bien entendu... Il était ce soir en train de parler avec Estabanillo,
-le garçon de la huerta.</p>
-
-<p>—Mais c’est donc D. José que vous cherchez?—demanda le Centaure
-de fort mauvaise humeur.—Que nous importe? Son intrigue avec doña
-Rosarito a fini comme elle devait finir, et la señora n’a pas
-maintenant d’autre parti à prendre que de les marier. Voilà mon
-opinion.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_329">329</span></p>
-
-<p>—Vous êtes un animal—dit Remedios avec colère.</p>
-
-<p>—Señora, je m’en vais.</p>
-
-<p>—Eh! quoi, malotru, vous allez me laisser seule au milieu de la rue?</p>
-
-<p>—Si vous ne retournez pas immédiatement chez vous, oui, señora.</p>
-
-<p>—C’est cela... vous me laissez seule, exposée à être insultée...
-Écoutez, Sr. Ramos, D. José va tout à l’heure comme d’habitude, sortir
-du Casino. Je désire savoir s’il rentre chez lui ou s’il poursuit son
-chemin. C’est un caprice, pas autre chose qu’un caprice.</p>
-
-<p>—Ce que je sais, moi, c’est que j’ai affaire, et qu’il va sonner
-minuit.</p>
-
-<p>—Silence—dit Remedios—cachons-nous derrière le coin... Un homme
-s’avance par la rue de la Triperie haute. C’est lui.</p>
-
-<p>—D. José!... Je le reconnais à sa démarche.</p>
-
-<p>Ils se cachèrent et l’homme passa.</p>
-
-<p>—Suivons-le—dit Maria Remedios avec inquiétude—suivons-le à une
-courte distance, Ramos.</p>
-
-<p>—Señora.....</p>
-
-<p>—Seulement pour voir s’il rentre chez lui.</p>
-
-<p>—Une minute, pas plus, doña Remedios. Ensuite je m’en irai.</p>
-
-<p>Ils firent une trentaine de pas à une certaine distance de l’homme
-qu’ils observaient.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_330">330</span></p>
-
-<p>La nièce du Penitenciario s’arrêta enfin et prononça ces paroles:</p>
-
-<p>—Il n’entre pas chez lui.</p>
-
-<p>—Il va sans doute chez le brigadier.</p>
-
-<p>—Le brigadier demeure dans le haut de la rue, et D. Pepe descend vers
-la maison de la señora.</p>
-
-<p>—De la señora!—s’écria Caballuco, en hâtant le pas.</p>
-
-<p>Mais ils se trompaient; celui qu’ils épiaient passa devant la maison
-des Polentinos et poursuivit son chemin.</p>
-
-<p>—Vous voyez que non?</p>
-
-<p>—Sr. Ramos, suivons-le,—dit Remedios en serrant convulsivement la
-main du Centaure.—J’ai une idée.</p>
-
-<p>—Nous saurons bientôt ce qui en est, car nous voilà au bout de la
-ville.</p>
-
-<p>—N’allons pas si vite... il pourrait nous voir... C’est ce que je
-pensais, Sr. Ramos; il va entrer par la petite porte condamnée du
-jardin.</p>
-
-<p>—Vous avez perdu l’esprit, señora!</p>
-
-<p>—Avançons, et nous le verrons.</p>
-
-<p>La nuit était sombre et les observateurs ne purent préciser l’endroit
-par où le Sr. de Rey était entré; mais certain bruit de gonds rouillés
-qu’ils entendirent et la circonstance de ne rencontrer nulle part le
-jeune homme sur toute l’étendue du mur en torchis les convainquirent
-qu’il était déjà <span class="pagenum" id="Page_331">331</span> dans l’intérieur du jardin. Caballuco regarda son
-interlocutrice avec stupeur. Il avait l’air hébété.</p>
-
-<p>—A quoi pensez-vous?... Vous en doutez encore?</p>
-
-<p>—Que dois-je faire?—demanda le bravo tout perplexe.—Lui
-administrerons-nous une volée?... Je ne sais ce qu’en pensera la
-señora. Je dis cela parce que je suis allé la voir ce soir, et que la
-mère et la fille semblaient se réconcilier.</p>
-
-<p>—Ne faites donc pas l’idiot... Pourquoi n’entrez-vous pas?</p>
-
-<p>—Je me rappelle maintenant que les domestiques armés ne sont plus là;
-je leur ai ordonné de partir cette nuit.</p>
-
-<p>—Et cette brute se demande encore ce qu’il y a à faire? Ramos, ne
-soyez donc pas lâche, et entrez dans la huerta.</p>
-
-<p>—Par où, puisqu’on a fermé la petite porte?</p>
-
-<p>—Sautez par-dessus le mur..... Quel lourdaud! Si j’étais homme.....</p>
-
-<p>—Par-dessus..... Il y a quelques briques enlevées; les enfants montent
-par là pour aller voler des fruits.</p>
-
-<p>—En haut donc, et au plus vite. Moi je vais frapper à la grande porte
-d’entrée pour réveiller la señora, si par hasard elle s’était endormie.</p>
-
-<p>Le Centaure escalada le mur, non sans difficulté. Il y resta un moment
-à califourchon, et disparut ensuite dans la noire épaisseur des arbres.
-Maria <span class="pagenum" id="Page_332">332</span> Remedios courut à toutes jambes vers la rue du Connétable,
-puis, saisissant le marteau de la porte d’entrée, elle frappa trois
-fois à coups redoublés comme si son âme et sa vie fussent suspendues au
-marteau.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_333">333</span></p>
-
- <h2 id="ch_31">XXXI.<br /><br />
- DOÑA PERFECTA.</h2>
-</div>
-
-<p>Avec quel calme elle écrit la señora doña Perfecta! Pénétrez dans sa
-chambre, malgré l’heure avancée de la nuit, et vous la surprendrez
-en train d’accomplir une lourde tâche, l’esprit partagé entre la
-méditation et la rédaction de longues et consciencieuses lettres
-qu’elle trace par intervalles d’une main ferme en caractères bien
-formés. Sur son visage, sur son buste et sur ses mains donne en plein
-la lumière d’une lampe dont l’abat-jour laisse dans une douce pénombre
-le reste de son corps comme presque toute la chambre. On la prendrait
-pour une figure lumineuse évoquée par l’imagination au milieu des
-ombres d’une vague terreur.</p>
-
-<p>Il est étrange que nous n’ayons pas jusqu’à présent dit une chose très
-importante: c’est que doña Perfecta était belle, ou plutôt était encore
-belle, car ses traits conservaient des restes d’une beauté achevée.
-La vie des champs, le manque absolu de <span class="pagenum" id="Page_334">334</span> présomption, le défaut de
-parure et de coquetterie, l’aversion qu’elle avait pour la mode, et le
-mépris des vanités mondaines étaient autant de causes qui empêchaient
-sa beauté de resplendir, ou qui du moins ne la laissaient briller que
-très peu. Elle était aussi considérablement diminuée par la teinte d’un
-jaune intense répandue sur son visage et qui indiquait une constitution
-fortement bilieuse.</p>
-
-<p>A voir ses yeux noirs et bien fendus, son nez fin et délicat, son front
-large et serein, tout observateur eût pu considérer son visage comme
-un type accompli de la figure humaine; mais il y avait dans ses traits
-une certaine expression d’insensibilité et d’orgueil qui inspirait
-l’antipathie. De même que d’autres personnes même laides, attirent,
-doña Perfecta repoussait. Son regard, même alors qu’il était accompagné
-de paroles aimables, mettait entre elle et les personnes étrangères
-l’infranchissable distance d’un respect plein de défiance; mais pour
-les personnes de sa maison, c’est-à-dire pour ses parents, ses amis
-intimes et ses connaissances, il avait un singulier attrait. Elle avait
-le don de la domination, et personne ne l’égalait dans l’art de parler
-à chacun le langage qui lui convenait le mieux.</p>
-
-<p>Son tempérament bilieux, et un commerce excessif avec des personnes et
-des choses pieuses qui exaltaient sans objet ni profit son imagination,
-l’avaient prématurément vieillie, et bien qu’étant <span class="pagenum" id="Page_335">335</span> encore jeune,
-elle ne le paraissait pas. On pourrait dire d’elle qu’avec ses
-habitudes et son genre de vie elle s’était façonné une carapace, une
-sorte de doublure pétrifiée, insensible, dans laquelle elle s’enfermait
-comme le limaçon dans sa maison portative. Doña Perfecta sortait
-rarement de sa coquille.</p>
-
-<p>Ses mœurs irréprochables et cette bonté notoire que nous avons
-remarquée en elle, dès le moment de son apparition dans notre récit,
-étaient la cause de la grande considération dont elle jouissait à
-Orbajosa. Elle entretenait, en outre, des relations avec d’excellentes
-dames de Madrid, et c’est par leur intermédiaire qu’elle avait obtenu
-la destitution de son neveu. Maintenant, au point où nous en sommes de
-cette histoire, nous la trouvons assise devant le secrétaire, qui est
-l’unique confident de ses desseins en même temps que le dépositaire de
-ses comptes d’intérêt avec les fermiers et de ses comptes moraux avec
-Dieu et la société. C’est là qu’elle écrivit les lettres que recevait
-trimestriellement son frère; là qu’elle rédigea les petits billets dans
-lesquels elle poussait le juge et le greffier à embrouiller les procès
-de Pepe Rey; là qu’elle ourdit l’intrigue qui fit perdre à celui-ci la
-confiance du Gouvernement; là, enfin, qu’elle s’entretenait longuement
-avec D. Inocencio. Pour connaître la scène où se déroulèrent d’autres
-actions dont nous avons vu les effets, il faudrait la suivre au palais
-<span class="pagenum" id="Page_336">336</span> épiscopal et dans plusieurs maisons habitées par des familles
-amies.</p>
-
-<p>Nous ne savons comment aurait été doña Perfecta si elle eût aimé.
-Lorsqu’elle détestait, elle avait l’ardente véhémence d’un ange de la
-haine et de la discorde soufflant son venin au milieu des hommes. Tel
-est le résultat produit sur un caractère entier et sans bonté native
-par l’exaltation religieuse, lorsque, au lieu de s’appuyer sur la
-conscience et la vérité révélée dans des principes aussi simples que
-larges, elle cherche son aliment dans des formules étroites uniquement
-dictées par des intérêts ecclésiastiques.</p>
-
-<p>Pour que l’exagération des pratiques religieuses soit inoffensive, il
-faut qu’elle ne se produise que dans des cœurs très purs. Il est vrai
-de dire que, même dans ce cas, elle est incapable de produire du bien.
-Mais, s’ils n’ont préalablement élevé dans leur propre conscience un
-autel, une chaire et un confessionnal, qu’ils se gardent bien de se
-trop enflammer à la vue de ce qu’ils aperçoivent sur les retables,
-dans les chœurs et les sacristies des églises ou dans les parloirs des
-couvents, ceux auxquels fait défaut cette angélique pureté native qui,
-sur la terre, met autour de leur tête comme un limbe prématuré.</p>
-
-<p>La señora, interrompant sa correspondance passait de temps en temps
-dans la pièce voisine où se trouvait sa fille. Rosarito avait reçu
-d’elle l’ordre <span class="pagenum" id="Page_337">337</span> de dormir, mais, se précipitant déjà dans l’abîme
-de la désobéissance, elle veillait.</p>
-
-<p>—Pourquoi ne dors-tu pas?—lui demanda sa mère.</p>
-
-<p>—Je n’ai pas l’intention de dormir cette nuit. Tu sais bien que
-Caballuco a emmené les hommes que nous avions ici. Il pourrait survenir
-quelque chose, et je veille... Si je ne veillais pas, que serait-il de
-nous?...</p>
-
-<p>—Quelle heure est-il?—demanda-t-elle ensuite.</p>
-
-<p>—Il est près de minuit... Tu n’as peut-être pas peur... mais il n’en
-est pas de même de moi.</p>
-
-<p>Rosarito tremblait, et tout en elle indiquait qu’elle était en proie
-à la plus vive anxiété. Ses yeux se levaient vers le ciel comme pour
-prier, puis ils se fixaient sur sa mère avec une expression de terreur
-profonde.</p>
-
-<p>—Mais, qu’as-tu donc?</p>
-
-<p>—Vous dites qu’il est déjà minuit?</p>
-
-<p>—Oui.</p>
-
-<p>—Quoi?... minuit déjà?</p>
-
-<p>Rosario voulait parler, elle secouait sa tête sur laquelle pesait un
-monde.</p>
-
-<p>—Tu as quelque chose... il t’arrive quelque chose—dit la mère en
-fixant sur elle un regard pénétrant.</p>
-
-<p>—Oui... je voulais vous dire—balbutia la jeune fille—je voulais
-dire... Rien, rien, je vais dormir.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_338">338</span></p>
-
-<p>—Rosario, Rosario, ta mère lit dans ton cœur comme dans un livre. Tu
-es agitée. Je t’ai déjà dit que je suis disposée à te pardonner si tu
-te repens; si tu es une enfant sérieuse et bonne.</p>
-
-<p>—Eh! quoi! ne suis-je pas bonne? Ah! maman, ma chère maman, je me
-meurs!</p>
-
-<p>Rosario, brisée par la douleur, éclata en sanglots et, désespérée,
-fondit en larmes.</p>
-
-<p>—Que signifient ces pleurs?—lui dit sa mère en l’embrassant. Si ce
-sont des larmes de repentir, qu’elles soient bénies.</p>
-
-<p>—Je ne me repens pas, je ne puis pas me repentir—cria la jeune fille
-dans un transport de désespoir qui la rendit sublime.</p>
-
-<p>Elle releva la tête, et dans sa physionomie se peignit soudain une
-céleste énergie. Ses cheveux dénoués tombaient en désordre sur son dos.
-Il est impossible de rêver une plus belle image d’un ange prêt à se
-révolter.</p>
-
-<p>—Mais est-ce que tu deviens folle, ou que se passe-t-il donc?—demanda
-doña Perfecta en lui posant ses deux mains sur les épaules.</p>
-
-<p>—Je m’en vais, je m’en vais!—dit la jeune fille avec l’exaltation du
-délire.</p>
-
-<p>Et elle se jeta à bas de son lit.</p>
-
-<p>—Rosario, Rosario!... Mon enfant... Pour l’amour de Dieu! Qu’as-tu
-donc?</p>
-
-<p>—Ah! maman, señora—s’écria la jeune fille en embrassant sa
-mère.—Attachez-moi.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_339">339</span></p>
-
-<p>—En vérité, tu le mériterais... Quelle folie te prend?</p>
-
-<p>—Attachez-moi... Ou bien je fuis avec lui.</p>
-
-<p>Doña Perfecta sentit des paroles de feu monter de son cœur à ses
-lèvres. Elle se contint, et ses yeux seuls, ses yeux plus sombres que
-la nuit répondirent à sa fille.</p>
-
-<p>—Maman, ma chère maman, j’abhorre tout ce qui n’est pas lui!—s’écria
-Rosario.—Ecoutez ma confession, car je veux la faire à tous, et à vous
-la première.</p>
-
-<p>—Tu vas me faire mourir, tu me tues—murmura la mère qui devint livide.</p>
-
-<p>—Je veux le confesser, afin que vous me pardonniez... Ce poids, ce
-poids horrible que j’ai sur la conscience m’empêche de respirer...</p>
-
-<p>—Le poids d’un péché!... Ajoutes-y la malédiction de Dieu, et essaie
-de t’en aller avec ce faix, malheureuse... Moi seule je puis t’en
-décharger.</p>
-
-<p>—Non, vous non, vous non!—cria Rosarito avec désespoir.—Mais,
-écoutez-moi, je veux tout vous dire, tout, tout... Ensuite, vous me
-chasserez de cette maison où je suis née.</p>
-
-<p>—Te chasser, moi!...</p>
-
-<p>—Eh! bien, je m’en irai.</p>
-
-<p>—Encore moins. Je te rappellerai tes devoirs de fille que tu as
-oubliés.</p>
-
-<p>—Non, je fuirai, il m’emmènera avec lui.</p>
-
-<p>—Il te l’a dit, il te l’a conseillé, il te l’a ordonné?—demanda <span class="pagenum" id="Page_340">340</span>
-doña Perfecta en lançant, comme des coups de foudre, ces paroles à sa
-fille.</p>
-
-<p>—Il me le conseille... Nous avons résolu de nous marier. Il le faut,
-il le faut absolument, maman, ma chère maman. Je vous aimerai... Je
-reconnais que je dois vous aimer... Je serais damnée si je ne vous
-aimais...</p>
-
-<p>Elle se tordait les bras, et, tombant à genoux, elle baisa les pieds de
-sa mère...</p>
-
-<p>—Rosario, Rosario!...—s’écria doña Perfecta d’un ton
-terrible.—Lève-toi.</p>
-
-<p>Il y eut un court moment de silence.</p>
-
-<p>—Cet homme t’a écrit?</p>
-
-<p>—Oui.</p>
-
-<p>—Tu l’as revu depuis cette nuit.</p>
-
-<p>—Oui.</p>
-
-<p>—Et tu!...</p>
-
-<p>—Moi aussi... Oh! señora. Pourquoi me regardez-vous ainsi? N’êtes-vous
-pas ma mère?</p>
-
-<p>—Plût à Dieu que je ne le fusse pas. Réjouis-toi du mal que tu me
-fais. Tu me fais mourir, tu me tues—cria la señora avec une indicible
-agitation. Tu dis que cet homme...</p>
-
-<p>—Est mon époux... Je serai sa femme, protégée par la loi... vous
-n’êtes pas une femme... Pourquoi me regardez-vous de cette façon qui me
-fait trembler?... Ma mère, ma chère mère, ne me condamnez pas.</p>
-
-<p>—Tu t’es condamnée toi-même, c’est assez. <span class="pagenum" id="Page_341">341</span> Obéis-moi et je te
-pardonnerai... réponds: quand as-tu reçu des lettres de cet homme?</p>
-
-<p>—Aujourd’hui.</p>
-
-<p>—Quelle trahison! quelle infamie!—s’écria la mère qui rugissait
-plutôt qu’elle ne parlait.—Vous espériez vous voir?</p>
-
-<p>—Oui.</p>
-
-<p>—Quand?</p>
-
-<p>—Cette nuit.</p>
-
-<p>—Où?</p>
-
-<p>—Ici, ici même. Je confesse tout, tout. Je sais que c’est un crime...
-Je suis une infâme; mais vous, vous qui êtes ma mère vous m’arracherez
-de cet enfer... Y consentez-vous? Dites un mot, un seul mot.</p>
-
-<p>—Cet homme ici, dans ma maison!—rugit doña Perfecta en faisant
-quelques pas, qui paraissaient des bonds, dans le milieu de la chambre.</p>
-
-<p>Rosario la suivit en se traînant sur ses genoux. A ce moment on
-entendit trois coups, trois explosions, trois éclats de tonnerre.
-C’étaient le cœur et la vie de Maria Remedios suspendus au marteau
-qui frappaient à la porte. La maison avait comme un tremblement
-d’épouvante. La mère et la fille restèrent pétrifiées.</p>
-
-<p>Un domestique alla ouvrir, et bientôt après, dans la chambre de doña
-Perfecta, entra Maria Remedios ressemblant non pas à une femme, mais à
-un <span class="pagenum" id="Page_342">342</span> basilic enveloppé dans une grande couverture. Son visage d’un
-rouge ardent lançait du feu.</p>
-
-<p>—Il est là, il est là!—dit-elle en entrant.—Il s’est introduit dans
-le jardin par la petite porte condamnée.</p>
-
-<p>Elle reprenait haleine à chaque syllabe.</p>
-
-<p>—Je comprends, je comprends—répéta doña Perfecta en exhalant une
-sorte de rugissement.</p>
-
-<p>Rosario tomba comme une masse et resta sans connaissance sur le sol.</p>
-
-<p>—Descendons—dit doña Perfecta, sans prendre garde à l’évanouissement
-de sa fille.</p>
-
-<p>Les deux femmes glissèrent dans l’escalier comme deux couleuvres. Les
-servantes et le domestique étaient sur la galerie ne sachant que faire.
-Doña Perfecta, suivie de Maria Remedios, se rendit au jardin par la
-salle à manger.</p>
-
-<p>—Heureusement nous avons ici Ca... Ca... Caballuco—dit la nièce du
-chanoine.</p>
-
-<p>—Où?</p>
-
-<p>—Dans le jardin aussi... Il a fran... fran... franchi le mur.</p>
-
-<p>Doña Perfecta, de ses yeux allumés par la colère, explora l’obscurité;
-la haine leur donnait une singulière ressemblance avec ceux d’une bête
-féline.</p>
-
-<p>—Je vois là-bas un corps—dit-elle.—Il va du côté des lauriers-roses.</p>
-
-<p>—C’est lui—cria Remedios.—Mais, là-bas apparaît aussi Ramos...,
-Ramos!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_343">343</span></p>
-
-<p>Elles distinguèrent parfaitement la colossale forme du Centaure.</p>
-
-<p>—Du côté des lauriers-roses!... Ramos, du côté des lauriers-roses!</p>
-
-<p>Doña Perfecta fit quelques pas en avant.</p>
-
-<p>Sa voix rauque, vibrant avec un accent terrible, articula ces mots:</p>
-
-<p>—Cristobal, Cristobal!... tue-le!</p>
-
-<p>Un coup de feu se fit entendre.</p>
-
-<p>Puis un autre.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_344">344</span></p>
-
- <h2 id="ch_32">XXXII.<br /><br />
- CONCLUSION.</h2>
-</div>
-
-<p class="center"><i>De D. Cayetano Polentinos à un de ses amis de Madrid.</i></p>
-
-<p class="rdate">Orbajosa, 21 avril.</p>
-
-<p>«Envoyez-moi sans retard l’édition de 1562 que vous me dites avoir
-trouvée parmi les livres de la succession de Corchuelo. Je paierai cet
-exemplaire n’importe quel prix. Il y a longtemps que je le cherche
-inutilement, et je me tiendrai pour le mortel le plus heureux du monde
-lorsque je l’aurai en ma possession... Il faut que vous me trouviez
-aussi dans le Colophon une tête avec vignette au-dessus du mot
-<i>Tractado</i> et le jambage de l’X de la date MDLXII un peu tordu.
-Si ces indications concordent en effet avec celles de l’exemplaire,
-envoyez-moi de suite un télégramme, car je suis très impatient...
-mais je me rappelle maintenant que, grâce à <span class="pagenum" id="Page_345">345</span> ces fâcheuses et
-fastidieuses guerres, le télégraphe ne fonctionne pas. J’attends votre
-réponse par retour du courrier.</p>
-
-<p>«Sous peu de jours j’irai à Madrid, mon bon ami, pour publier enfin mon
-travail, si impatiemment attendu, sur les <i>Lignages d’Orbajosa</i>.
-Je vous sais gré de votre bienveillance, mon ami, mais je ne puis
-l’admettre en ce qu’elle contient de flatteur. Mon travail ne mérite
-pas, en vérité, les pompeux qualificatifs que vous lui donnez; c’est
-une œuvre de patience et d’étude, un monument brut, mais solide et
-grand que j’élève aux illustrations de ma chère patrie. Pauvre de
-forme et dépourvu d’ornements, il a de noble l’idée qui a présidé à
-sa conception; j’ai voulu simplement tourner les regards de notre
-génération incrédule et présomptueuse vers les faits merveilleux et
-les vertus austères de nos ancêtres. Plût à Dieu que la jeunesse
-studieuse de notre pays obéit à cette impulsion que je m’efforce de
-lui donner! Plût à Dieu que les abominables études et les habitudes
-intellectuelles introduites par le dérèglement philosophique et les
-fausses doctrines, fussent reléguées dans un éternel oubli. Plût à
-Dieu que nos savants se vouassent exclusivement à la contemplation
-de ces glorieuses époques, afin que, lorsque les âges modernes se
-seraient pénétrés de leur substantielle et bienfaisante sève, pût enfin
-disparaître ce besoin insensé de changement et cette ridicule manie de
-nous approprier des idées étrangères <span class="pagenum" id="Page_346">346</span> qui viennent battre en brèche
-notre admirable organisme national! Mais je crains fort de ne pas voir
-mes vœux exaucés, et que la contemplation des perfections du passé ne
-reste circonscrite au cercle étroit dans lequel elle se trouve enfermée
-aujourd’hui, au milieu du tourbillon de la folle jeunesse qui court
-après de vaines utopies et d’imprudentes nouveautés. Que voulez-vous,
-mon cher ami! je crois que notre pauvre Espagne sera avant quelque
-temps si bien défigurée qu’elle ne se reconnaîtra même plus elle-même
-lorsqu’elle se regardera dans le lumineux miroir de sa magnifique
-histoire.</p>
-
-<p>«Je ne terminerai pas cette lettre sans vous faire part d’un événement
-très désagréable; je veux parler de la mort malheureuse d’un estimable
-jeune homme très connu à Madrid, l’ingénieur D. José de Rey, neveu
-de ma belle-sœur. Ce triste événement a eu lieu hier soir dans le
-jardin de notre maison, et je ne suis pas encore parvenu à me rendre
-exactement compte des causes qui ont pu pousser l’infortuné Rey à cette
-horrible et criminelle résolution. D’après ce que Perfecta m’a rapporté
-ce matin à mon retour de Mundo-Grande, Pepe Rey pénétra dans le jardin
-vers deux heures de la nuit, et se tira dans le sein droit un coup de
-feu qui le tua raide. Figurez-vous la consternation et l’épouvante qui
-se sont aussitôt produites dans cette honnête et pacifique demeure. La
-pauvre Perfecta a été si vivement impressionnée, qu’elle nous a tous
-alarmés; mais <span class="pagenum" id="Page_347">347</span> elle est déjà mieux, et nous sommes cette après-midi
-parvenus à lui faire avaler un bouillon avec quelques tranches de pain.
-Nous employons tous les moyens pour la consoler; du reste, comme elle
-est bonne chrétienne, elle sait supporter les plus grands malheurs avec
-une édifiante résignation.</p>
-
-<p>«Tout à fait entre nous, je vous dirai, mon cher ami, que le jeune
-Rey a dû être grandement poussé à cet horrible attentat contre sa
-propre personne par une passion contrariée; peut-être aussi par les
-remords que lui laissait sa conduite et l’état de profonde tristesse
-dans lequel il se trouvait. Je l’estimais beaucoup; je crois qu’il
-ne manquait pas d’excellentes qualités, mais il était ici si mal
-apprécié que je n’ai pas une seule fois entendu dire du bien de lui.
-D’après ce qu’on raconte il faisait parade des idées et des opinions
-les plus extravagantes; il se moquait de la religion; il entrait dans
-les églises, le chapeau sur la tête et la cigarette à la bouche; il
-ne respectait rien, et il n’y avait au monde pour lui ni pudeur, ni
-vertus, ni âme, ni idéal, ni foi, mais seulement des théodolites,
-des équerres, des règles, des compas, des niveaux, des bêches et des
-houes. Que vous en semble? Je dois à la vérité de déclarer que dans
-ses conversations avec moi, il dissimula toujours de pareilles idées,
-sans doute parce qu’il craignait de les voir réduites au néant par la
-mitraille de mes arguments; mais <span class="pagenum" id="Page_348">348</span> on rapporte publiquement de lui
-mille histoires d’hérésies et d’incroyables iniquités.</p>
-
-<p>«Je suis obligé de m’interrompre, car j’entends en ce moment retentir
-la fusillade. Comme je n’ai aucun enthousiasme pour les combats et
-que je ne suis pas guerrier, cela me trouble quelque peu. Une autre
-fois, je vous raconterai quelques épisodes de cette guerre.—Votre
-affectionné, etc., etc.».</p>
-
-<p class="rdate">«22 avril.</p>
-
-<p class="ldestinataire">«Mon très cher ami,</p>
-
-<p>«Nous avons eu aujourd’hui une sanglante mêlée dans les environs
-d’Orbajosa. La nombreuse guérilla formée à Villahorrenda a été attaquée
-par les troupes avec une grande valeur. Il y a eu beaucoup de morts de
-part et d’autre. Les braves guerilleros se sont dispersés; mais ils
-ont repris courage, et il se peut que vous entendiez raconter d’eux
-des merveilles. Ils sont commandés, bien qu’il ait été blessé à un
-bras, on ne sait où ni comment, par Cristobal Caballuco, fils du fameux
-Caballuco que vous avez connu dans la dernière guerre. Le chef actuel
-est un homme qui a de grandes aptitudes pour le commandement, et qui,
-de plus, est honnête et simple. Comme au bout du compte, il faudra en
-<span class="pagenum" id="Page_349">349</span> venir à un arrangement à l’amiable, je présume que Caballuco sera
-nommé général de l’armée espagnole, ce qui sera fort avantageux pour
-elle et pour lui.</p>
-
-<p>«Je déplore cette guerre qui prend des proportions alarmantes; mais
-je reconnais que nos braves paysans n’en sont pas responsables, car
-ils ont été provoqués à se battre par l’audace du gouvernement, par la
-démoralisation de ses délégués sacrilèges, par la fureur systématique
-avec laquelle les représentants de l’État s’attaquent à ce qu’il y a
-de plus respectable dans la conscience des populations, c’est-à-dire
-la foi religieuse et le pur <i>espagnolisme</i> qui heureusement
-se conservent dans les lieux non encore infestés par la gangrène
-dévastatrice. Quand on veut enlever à une population son âme pour lui
-en donner une autre, quand on veut, pour ainsi dire, la dénationaliser,
-en changeant ses sentiments, ses habitudes, ses idées, il est naturel
-que cette population se défende comme se défend l’individu qui, au
-milieu d’un chemin désert, se voit assailli par d’infâmes voleurs.
-Que l’esprit et la substance éminemment salutaires de mon œuvre les
-<i>Lignages</i> (pardonnez-moi cette présomption) pénètrent dans les
-sphères du gouvernement, et alors il n’y aura plus de guerres.</p>
-
-<p>«Nous avons eu ici, aujourd’hui, une affaire fort désagréable. Le
-clergé, mon ami, s’est refusé à ensevelir en terre sainte le corps
-de l’infortuné Rey. <span class="pagenum" id="Page_350">350</span> Je suis intervenu dans cette affaire, pour
-prier monseigneur l’évêque de lever un anathème d’un si grand poids;
-mais rien n’a pu être obtenu. Enfin, nous avons empaqueté le corps du
-jeune homme et nous l’avons mis dans un trou—creusé à cet effet dans
-le champ de Mundo-Grande,—où mes patientes explorations ont découvert
-les richesses archéologiques que vous connaissez. J’ai passé là un
-bien triste moment et je suis encore sous le poids de la très pénible
-impression que j’y ai éprouvée. D. Juan Tafetan et moi sommes les
-seules personnes qui aient accompagné le funèbre cortège. Peu après
-sont venues là (chose vraiment étonnante) celles qu’on appelle ici les
-filles Troya, et elles ont prié longtemps avec ferveur sur la rustique
-tombe du mathématicien. Bien que cela parût une importunité ridicule,
-j’en ai été fort touché.</p>
-
-<p>«Relativement à la mort de Rey, le bruit court en ville qu’il a été
-assassiné. On assure qu’il le déclara lui-même, car il vécut environ
-une heure et demie après avoir été blessé. On prétend qu’il ne révéla
-pas le nom de son meurtrier. Je rapporte cette version sans la démentir
-ni l’appuyer. Perfecta ne veut pas qu’on parle de cette affaire et elle
-devient très triste lorsqu’on y fait allusion.</p>
-
-<p>«A peine frappée par ce premier malheur, la pauvre femme en éprouve un
-autre qui nous afflige tous beaucoup. L’ancienne et funeste maladie
-héréditaire dans notre famille, a fait, mon cher ami, une <span class="pagenum" id="Page_351">351</span> nouvelle
-victime. La pauvre Rosario qui, grâce à nos soins, y avait échappé, est
-maintenant en train de perdre la tête. Ses paroles incohérentes, son
-affreux délire, sa pâleur mortelle, me rappellent ma mère et ma sœur.
-Ce cas est le plus grave dont j’ai été témoin dans ma famille, car il
-ne s’agit plus seulement de manies, mais bien d’une véritable folie. Il
-est triste, excessivement triste que, seul entre tous, conservant mon
-jugement sain et entier, j’aie pu rester complètement exempt de cette
-funeste maladie.</p>
-
-<p>»Je n’ai pu faire vos compliments à D. Inocencio parce que le pauvre
-homme nous est tout à coup tombé malade, et ne reçoit et ne veut voir
-personne, pas même ses amis les plus intimes. Mais je suis sûr qu’il
-vous retourne vos amabilités et vous ne devez pas mettre en doute qu’il
-commencera le plus tôt possible la traduction des diverses épigrammes
-latines que vous lui recommandez... J’entends de nouveau la fusillade.
-On dit qu’il y aura du vacarme ce soir. La troupe vient de sortir.»</p>
-
-<p class="rdate">«Barcelone, 1<sup>er</sup> juin.</p>
-
-<p>«Je viens d’arriver ici après avoir conduit et laissé ma nièce Rosario
-à San Baudilio de Llobregat. Le directeur de l’établissement m’a
-assuré que c’est un cas de folie incurable. Mais elle sera au <span class="pagenum" id="Page_352">352</span>
-moins entourée des plus grands soins dans cette grandiose et gaie
-maison de fous. Si quelque jour j’étais atteint aussi, mon cher ami,
-amenez-moi à San Baudilio. J’espère trouver à mon retour les épreuves
-des <i>Lignages</i>. Je compte ajouter six feuilles, car ce serait une
-faute grave que de ne pas publier les raisons que j’ai de soutenir que
-Mateo Diez Coronel, auteur du <i>Métrico Encomio</i>, descend, par la
-ligne maternelle, des Guevaras, et non pas des Burguillos, comme l’a,
-par erreur, soutenu l’auteur de la <i>Floresta amena</i>.</p>
-
-<p>«Le principal objet de cette lettre est de vous faire une
-recommandation. J’ai entendu ici plusieurs personnes parler de la mort
-de Pepe Rey et la raconter de la façon dont elle est effectivement
-arrivée. Je vous révélai ce secret lorsque nous nous vîmes à Madrid,
-en vous faisant part de tout ce que j’avais appris quelque temps après
-l’événement. Je suis très étonné que, n’en ayant rien dit à personne
-qu’à vous, on raconte ici dans tous ses détails comment il pénétra dans
-le jardin; comment il déchargea son revolver sur Caballuco lorsqu’il
-vit que celui-ci s’avançait le poignard levé; comment Ramos tira
-ensuite sur lui avec tant de précision qu’il l’étendit sur place...
-Enfin, mon cher ami, si par inadvertance vous en aviez causé avec
-quelqu’un, je vous rappelle que c’est un secret de famille, et cela
-suffit avec une personne aussi prudente et aussi discrète que vous
-l’êtes.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_353">353</span></p>
-
-<p>«Bravo! ça va bien! ça va bien! Je viens de lire dans un petit journal
-que Caballuco a mis en déroute le brigadier Batalla.»</p>
-
-<p class="rdate">«Orbajosa, 12 décembre.</p>
-
-<p>«J’ai une mauvaise nouvelle à vous apprendre. Nous n’avons plus
-maintenant notre Penitenciario, non pas précisément qu’il soit passé à
-une meilleure vie, mais parce que le pauvre homme est depuis le mois
-d’avril si inquiet, si triste, si taciturne qu’on ne le reconnaît plus.
-Il n’y a aujourd’hui en lui pas même l’ombre de cette humeur attique,
-de cette gaîté correcte et classique qui le rendait si aimable. Il fuit
-la société, s’enferme chez lui et ne reçoit personne, mange à peine et
-a rompu toute espèce de relations avec le monde. Si vous le voyiez,
-vous ne le reconnaîtriez pas, car il ne lui reste que la peau sur les
-os. Ce qu’il y a de plus extraordinaire, c’est qu’il s’est brouillé
-avec sa nièce et qu’il vit seul, complètement seul dans une méchante
-maisonnette du faubourg de Baidejos. On dit maintenant qu’il renonce à
-sa stalle dans le chœur de la cathédrale et qu’il va partir pour Rome.
-Ah! Orbajosa perd beaucoup en perdant son grand latiniste. Je crois
-que bien des années se succéderont sans qu’il nous en vienne un autre.
-Notre glorieuse Espagne s’en va, elle s’annihile, elle se meurt.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_354">354</span></p>
-
-<p class="rdate">«Orbajosa, 23 décembre.</p>
-
-<p>«Le jeune homme que je vous ai recommandé, dans une lettre qu’il a
-emportée lui-même, est neveu de notre cher Penitenciario, avocat et
-quelque peu écrivain. Elevé par son oncle avec beaucoup de soin, il a
-un jugement sain. Combien il serait dommage qu’il se corrompît dans ce
-bourbier de philosophisme et d’incrédulité. Il est honnête, travailleur
-et bon catholique, ce qui me fait penser qu’il fera son chemin dans un
-bureau comme le vôtre. Sa petite ambition (car il a aussi la sienne)
-l’entraînera peut-être aux luttes politiques, et je crois que ce ne
-sera pas une mauvaise acquisition pour la cause de l’ordre et de la
-tradition, aujourd’hui que la jeunesse est pervertie et accaparée par
-la secte des perturbateurs.</p>
-
-<p>«Il est accompagné de sa mère, femme commune et sans vernis, mais d’un
-cœur excellent et d’une vertu éprouvée. L’amour maternel est chez elle
-quelque peu mélangé d’ambition mondaine, et elle dit que son fils doit
-devenir ministre. Il pourrait bien l’être un jour.</p>
-
-<p>«Perfecta me charge de ses compliments pour vous. Je ne sais pas au
-juste ce qu’elle a, mais elle nous inspire des inquiétudes. Elle a
-perdu l’appétit d’une façon alarmante, et, ou bien je ne me connais
-<span class="pagenum" id="Page_355">355</span> pas en maladies, ou il y a chez elle un commencement de jaunisse.
-Cette maison est très triste depuis qu’il y manque Rosario qui
-l’égayait par son sourire et sa bonté angéliques. On dirait maintenant
-qu’un sombre nuage plane sur nous. Perfecta parle souvent de ce nuage
-qu’elle voit plus sombre à mesure qu’elle devient elle-même plus jaune.
-La pauvre mère trouve un adoucissement à sa douleur dans la religion
-et dans les exercices du culte qu’elle pratique toujours avec piété
-et édification. Elle passe presque toutes ses journées à l’église et
-dépense son immense fortune en splendides cérémonies, en neuvaines
-et en expositions du Saint-Sacrement excessivement brillantes. Grâce
-à elle, le culte a recouvré à Orbajosa sa splendeur d’autrefois.
-Ceci ne laisse pas d’être une consolation au milieu de la décadence
-et de l’anéantissement de notre nationalité... Demain partiront les
-épreuves... J’ajouterai deux autres feuilles parce que j’ai découvert
-un autre Orbajocien illustre, Bernardo Amador, de Soto, qui fut valet
-de pied du duc d’Osuna, le servit à l’époque de la vice-royauté de
-Naples et même, il y a des raisons de le croire, ne prit aucune,
-absolument aucune part dans le complot contre Venise.»</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_356">356</span></p>
-
- <h2 id="ch_33">XXXIII.</h2>
-</div>
-
-<p>L’histoire finit là. C’est tout ce que pour le moment nous pouvons dire
-des personnes qui paraissent bonnes et qui ne le sont pas.</p>
-
-<p class="left">Madrid, avril 1876.</p>
-
-<p class="center br">FIN DE DONA PERFECTA</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter margintop4">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_357">357</span></p>
-
- <div class="footnotes">
- <h2 class="h2notes" id="notes">NOTES</h2>
-
- <hr class="small3a" />
-
- <p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <span class="smcap">Luis Alfonso</span>, <i>La de Bringas</i> (<i>Epoca</i>
- du 21 juillet 1884).</p>
-
- <p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Une traduction scrupuleusement fidèle de <i>Marianela</i>,
- la seule approuvée par l’auteur, a été faite par M. Julien Lugol, et
- publiée dans la <i>Revue internationale</i> de Florence.</p>
-
- <p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Je ne puis insister à mon gré sur mille détails se
- rattachant à la vie et aux œuvres de M. Perez Galdós; le lecteur me
- permettra donc de le renvoyer à une très bonne étude de M. de Tréverret
- (<i>Correspondant</i> du 10 avril 1885), et s’il est permis de se citer
- soi-même, à la plaquette <i>le Naturalisme en Espagne</i> (Giraud
- éditeur).</p>
-
- <p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Diminutif de Rosario.</p>
-
- <p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> La colline des Lis.</p>
-
- <p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Les peupliers.</p>
-
- <p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Près de 3 hectares. (<i>Note du traducteur.</i>)</p>
-
- <p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Le séjour ou l’habitation des gentilshommes.</p>
-
- <p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> La gendarmerie.</p>
-
- <p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Petit garçon.</p>
-
- <p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Partisan.</p>
-
- <p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Jeu qui consiste à lancer une barre de fer le plus loin
- possible. (<i>N. D. T.</i>)</p>
-
- <p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> J’ai déjà dit que tous les noms de localités sont
- imaginaires.</p>
-
- <p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Verger.</p>
-
- <p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Général de brigade.</p>
-
- <p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Tendres et doux souvenirs mêlés de regrets.</p>
-
- <p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Ou plus de jours au calendrier que de boudins au
- garde-manger.</p>
-
- <p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Cure-dents en bois.</p>
-
- <p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Sorte de jeu de cartes.</p>
-
- <p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Cercle.</p>
-
- <p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Le Connétable.</p>
-
- <p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Sorte d’opéra comique-vaudeville.</p>
-
- <p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Madrid, prononciation affectée et mauvaise.</p>
-
- <p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Petit manteau.</p>
-
- <p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Partisans.</p>
-
- <p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Veilleur de nuit.</p>
-
- <p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Municipalités.</p>
-
- <p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> La gendarmerie.</p>
-
- <p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> Vergers.</p>
-
- <p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> Monsieur Joseph-Peu-de-Chose.</p>
-
- <p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> Pois chiche.</p>
-
- <p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> Principaux meneurs.</p>
-
- <p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> Le <i xml:lang="la" lang="la">Gloria patri</i>.</p>
-
- <p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Du père Ténèbres; littéralement de l’oncle Ténèbres. (N.&#160;D.&#160;T.)</p>
- </div>
-</div>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_358">358</span></p>
-</div>
-
-<table class="tablematieres" id="table_des_matieres" summary="">
- <colgroup span="3">
- <col width="10%" />
- <col width="80%" />
- <col width="10%" />
- </colgroup>
- <tbody>
- <tr>
- <td colspan="3" class="tdctop"><h2>TABLE DES CHAPITRES</h2></td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="3" class="tdctop"><hr class="small3" /></td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="3" class="tdrbottom">Pages.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdlbl">I</td>
- <td class="tdlbl">Villahorrenda!... cinq minutes d’arrêt!</td>
- <td class="tdrbottom"><a href="#ch_1">1</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdlbl">II</td>
- <td class="tdlbl">Un voyage au centre de l’Espagne.</td>
- <td class="tdrbottom"><a href="#ch_2">5</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdlbl">III</td>
- <td class="tdlbl">Pepe Rey.</td>
- <td class="tdrbottom"><a href="#ch_3">26</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdlbl">IV</td>
- <td class="tdlbl">L’arrivée du cousin.</td>
- <td class="tdrbottom"><a href="#ch_4">36</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdlbl">V</td>
- <td class="tdlbl">Y aura-t-il mésintelligence?</td>
- <td class="tdrbottom"><a href="#ch_5">43</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdlbl">VI</td>
- <td class="tdlbl">Où l’on voit que la mésintelligence peut surgir
- au moment où l’on s’y attend le moins.</td>
- <td class="tdrbottom"><a href="#ch_6">51</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdlbl">VII</td>
- <td class="tdlbl">La mésintelligence augmente.</td>
- <td class="tdrbottom"><a href="#ch_7">61</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdlbl">VIII</td>
- <td class="tdlbl">En toute hâte.</td>
- <td class="tdrbottom"><a href="#ch_8">69</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdlbl">IX</td>
- <td class="tdlbl">La mésintelligence va croissant et menace de se
- changer en discorde.</td>
- <td class="tdrbottom"><a href="#ch_9">81</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdlbl">X</td>
- <td class="tdlbl">L’existence de la discorde est évidente.</td>
- <td class="tdrbottom"><a href="#ch_10">99</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdlbl">XI</td>
- <td class="tdlbl">La discorde va croissant.</td>
- <td class="tdrbottom"><a href="#ch_11">114</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdlbl">XII</td>
- <td class="tdlbl">Chez les Troya.</td>
- <td class="tdrbottom"><a href="#ch_12">130</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdlbl">XIII</td>
- <td class="tdlbl">Un casus belli.</td>
- <td class="tdrbottom"><a href="#ch_13">145</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdlbl">XIV</td>
- <td class="tdlbl">La discorde s’accentue.</td>
- <td class="tdrbottom"><a href="#ch_14">152</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdlbl">XV</td>
- <td class="tdlbl">Elle va de plus en plus croissant jusqu’à la déclaration
- de guerre.</td>
- <td class="tdrbottom"><a href="#ch_15">163</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdlbl">XVI</td>
- <td class="tdlbl">Nuit.</td>
- <td class="tdrbottom"><a href="#ch_16">168</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdlbl">XVII</td>
- <td class="tdlbl">Lueur dans l’obscurité.</td>
- <td class="tdrbottom"><a href="#ch_17">177</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdlbl">XVIII</td>
- <td class="tdlbl">La troupe.</td>
- <td class="tdrbottom"><a href="#ch_18">192</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdlbl"><span class="pagenum" id="Page_359">359</span>XIX</td>
- <td class="tdlbl">Lutte terrible—Stratégie.</td>
- <td class="tdrbottom"><a href="#ch_19">206</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdlbl">XX</td>
- <td class="tdlbl">Rumeurs.</td>
- <td class="tdrbottom"><a href="#ch_20">223</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdlbl">XXI</td>
- <td class="tdlbl">Levée de boucliers.</td>
- <td class="tdrbottom"><a href="#ch_21">232</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdlbl">XXII</td>
- <td class="tdlbl">Réveil.</td>
- <td class="tdrbottom"><a href="#ch_22">249</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdlbl">XXIII</td>
- <td class="tdlbl">Mystère.</td>
- <td class="tdrbottom"><a href="#ch_23">261</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdlbl">XXIV</td>
- <td class="tdlbl">La Confession.</td>
- <td class="tdrbottom"><a href="#ch_24">266</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdlbl">XXV</td>
- <td class="tdlbl">Événements imprévus. Mésintelligence passagère.</td>
- <td class="tdrbottom"><a href="#ch_25">272</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdlbl">XXVI</td>
- <td class="tdlbl">Maria Remedios.</td>
- <td class="tdrbottom"><a href="#ch_26">289</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdlbl">XXVII</td>
- <td class="tdlbl">Le supplice d’un chanoine.</td>
- <td class="tdrbottom"><a href="#ch_27">303</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdlbl">XXVIII</td>
- <td class="tdlbl">De Pepe Rey à D. Juan Rey.</td>
- <td class="tdrbottom"><a href="#ch_28">318</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdlbl">XXIX</td>
- <td class="tdlbl">De Pepe Rey à Rosarito Polentinos.</td>
- <td class="tdrbottom"><a href="#ch_29">327</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdlbl">XXX</td>
- <td class="tdlbl">La battue.</td>
- <td class="tdrbottom"><a href="#ch_30">328</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdlbl">XXXI</td>
- <td class="tdlbl">Doña Perfecta</td>
- <td class="tdrbottom"><a href="#ch_31">333</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdlbl">XXXII</td>
- <td class="tdlbl">Conclusion.—De D. Cayetano Polentinos à un
- de ses amis de Madrid.</td>
- <td class="tdrbottom"><a href="#ch_32">344</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdlbl">XXXIII</td>
- <td colspan="2" class="tdrbottom"><a href="#ch_33">356</a></td>
- </tr>
- </tbody>
-</table>
-
-<p class="center br">TOURS.—IMP. E. ARRAULT ET C<sup>ie</sup></p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <span class="pagenum hidden" id="Page_360">360</span>
-</div>
-
-<div class="tnote">
- <h2 class="h2note_lecteur" id="note_au_lecteur">Au lecteur</h2>
-
- <p class="fontnote">Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version
- originale. Les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées.</p>
-
- <p class="fontnote">La ponctuation a pu faire l'objet de quelques corrections mineures.</p>
-
- <p class="fontnote">La couverture est illustrée par une peinture de <i>La Dame à l'éventail</i>
- de Diego Vélasquez. Elle appartient au domaine public.</p>
-</div>
-
-<hr class="full" />
-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>DOÑA PERFECTA</span> ***</div>
-<div style='text-align:left'>
-
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-</div>
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-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
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-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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