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Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..7561d13 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #69089 (https://www.gutenberg.org/ebooks/69089) diff --git a/old/69089-0.txt b/old/69089-0.txt deleted file mode 100644 index 750d204..0000000 --- a/old/69089-0.txt +++ /dev/null @@ -1,9969 +0,0 @@ -The Project Gutenberg eBook of Doña Perfecta, by Benito Pérez -Galdós - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Doña Perfecta - -Author: Benito Pérez Galdós - -Translator: Julien Lugol - -Contributor: Albert Savine - -Release Date: October 3, 2022 [eBook #69089] - -Language: French - -Produced by: Claudine Corbasson and the Online Distributed Proofreading - Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from - images generously made available by the Bibliothèque - nationale de France (BnF/Gallica)) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DOÑA PERFECTA *** - - - - - - Au lecteur - - Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version - originale. Les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées. - - Les mots entre = sont en gras dans la version papier. - - La ponctuation a pu faire l'objet de quelques corrections mineures. - - - - -DOÑA PERFECTA - - - - -OUVRAGES DE M. JULIEN LUGOL - - - =Un Rêve=, poème--=La Délivrance=--=La Vengeance=, avec une lettre - de Victor Hugo.--=Le Quatre Septembre=--=Le Poète=--=La Guerre au - Néant=--Brochures. - - =Une excursion aux Ossuaires de San-Martino et Solferino=, - traduction française du livre italien de Mme Cesira Pozzolini - Siciliani.--Lemerre, éditeur. - - -POUR PARAITRE PROCHAINEMENT - - =Marianela=, traduction du roman espagnol de D. B. Perez Galdós. - - =Odes barbares=, traduction des poésies italiennes de Giosué - Carducci, avec une lettre de l'auteur. - - =Keramos=, traduction du poème américain de Henri Wadsworth - Longfellow, avec une lettre de l'auteur. - - =Le Bandolérisme= (le _Banditisme_), étude sociale et mémoires - historiques.--Traduction française, illustrée par Vierge, du grand - ouvrage de D. Julian de Zugasti y Saenz. - - -EN PRÉPARATION - - =L'Ami Manso=, traduction du roman espagnol de B. Perez Galdós. - - =Le Docteur Centeno=, traduction du même auteur. - =Tormento=, -- - =Madame Bringas=, -- - - =Savitri=, traduction en vers de l'idylle dramatique de M. le comte - Angelo de Gubernatis. - - =Élans de l'âme--Échos humains=, poésies, 1 vol. - - -Tours.--Imp. ARRAULT et Cie. - - - - - D. B. PEREZ GALDÓS - - DOÑA - PERFECTA - - Traduit par JULIEN LUGOL - - Préface par M. Albert SAVINE - - [Illustration] - - PARIS - NOUVELLE LIBRAIRIE PARISIENNE - E. GIRAUD ET Cie ÉDITEURS - 18, RUE DROUOT, 18 - - 1885 - Tous droits réservés - - - - -BENITO PEREZ GALDÓS - - -Les Espagnols considèrent à cette heure M. Benito Perez Galdós comme -leur premier romancier. - -Tous, idéalistes ou naturalistes, sont unanimes sur ce point. - -Par quels romans s'est-il acquis cette célébrité? - -Par quels autres l'a-t-il un instant compromise? - -Par quelles œuvres enfin a-t-il su reconquérir le terrain perdu? - -Voilà où commencent les divergences. - -Non pas que les critiques de l'Ecole nouvelle, M. Leopoldo Alas, Mme -Emilia Pardo Bazan, fassent fi des premiers essais de M. Perez Galdós -dans le roman contemporain. Certes! Ils s'accordent à lui reconnaître -le mérite absolu d'avoir, avec M. Juan Valera, fait du roman espagnol -dégénéré une œuvre sérieuse, une étude psychologique. Ils ne refusent -à cette première carrière de son talent (de _La Fontana de Oro_ à _La -familia de Leon Roch_, 1868 à 1879) ni mérite ni gloire. Seulement, Mme -Emilia Pardo, tout au moins, déclare que la prédominance de la thèse -dans les dernières œuvres de cette période, surtout dans _Gloria_ et -dans la _Famille de Léon Roch_, la troublait et l'inquiétait. Pour elle -et pour M. Alas, la publication de la _Desheredada_ (_la Deshéritée_) -fut une joie vive, une joie triomphale. - -C'est cette joie, c'est ce triomphe qui déplaisent aux champions de -l'idéalisme. Pour eux, les quatre premiers romans contemporains sont -parfaits. Ils n'ont cure de se demander si certains personnages ne -seraient point bâtis arbitrairement pour les besoins de la thèse. Ils -préfèrent passer ce point sous silence auprès du public. Avec quel -bonheur au contraire, le plus brillant d'entre eux, M. Luis Alfonso -proclame que, depuis _la Desheredada_, M. Perez Galdós a cheminé de -faux pas en faux pas jusqu'à sa chute dans _La de Bringas_[1]! - - [1] LUIS ALFONSO, _La de Bringas_ (_Epoca_ du 21 juillet 1884). - -Toute la question est là. - -Le maître du roman castillan doit-il être rattaché à l'Ecole anglaise -ou à l'Ecole française? - -Son évolution de 1881, après la lumineuse trouée de l'_Assommoir_, -est-elle une déchéance ou un progrès? - -A parler franc, et libre de tout absurde chauvinisme littéraire, nous -n'hésitons pas à la considérer comme un progrès, sans vouloir par cette -affirmation nier que les œuvres de la période naturaliste de M. Perez -Galdós sont souvent inégales. - -Dans les grandes lignes, l'opinion de Mme Pardo et de M. Alas est donc -la nôtre. Seulement, des quatre premiers romans contemporains, c'est, -avec M. Palacio Valdes, _Doña Perfecta_ que nous placerons en première -ligne comme le mieux équilibré, le mieux construit et le plus propre, -avec cette délicieuse idylle de _Marianela_,[2] à plaire à notre public -français. - - [2] Une traduction scrupuleusement fidèle de _Marianela_, la seule - approuvée par l'auteur, a été faite par M. Julien Lugol, et publiée - dans la _Revue internationale_ de Florence. - -Quand il écrivait _Doña Perfecta_, M. Perez Galdós était déjà -pleinement lancé dans le mouvement littéraire castillan. Né aux -Canaries en 1845, élevé dans les îles et à Madrid, le romancier avait -débuté par le roman historique et publié successivement _La Fontana de -Oro_--c'est le nom d'un club célèbre de 1820--et _El Audaz_[3]. - - [3] Je ne puis insister à mon gré sur mille détails se rattachant - à la vie et aux œuvres de M. Perez Galdós; le lecteur me permettra - donc de le renvoyer à une très bonne étude de M. de Tréverret - (_Correspondant_ du 10 avril 1885), et s'il est permis de se citer - soi-même, à la plaquette _le Naturalisme en Espagne_ (Giraud - éditeur). - -On traduisait alors les romans de MM. Erckmann-Chatrian et ils -obtenaient un vif succès. M. Perez Galdós, sous le titre d'_Episodios -nacionales_, songea à raconter l'histoire espagnole depuis le temps du -Prince de la Paix jusqu'au règne d'Isabelle de Bourbon. Vingt volumes -devaient paraître de la sorte, tous emplis de chauvinisme et propres -à flatter les passions de la foule. Cependant, tout en ne négligeant -rien pour se former un public, le romancier demeurait aussi impartial -qu'Espagnol peut l'être quand il parle de la glorieuse prise d'armes de -1808. - -En même temps qu'il rêvait les _Episodios_, M. Perez Galdós lisait -Balzac et rêvait d'écrire des _Romans contemporains_. Avant même de -terminer la rédaction des _Episodios_, il était à l'œuvre. C'est alors -qu'il publia _Doña Perfecta_ (1876). - -_Doña Perfecta_, c'est certainement le conflit de la jeune et de la -vieille Espagne, mais c'est aussi celui des hypocrites et des sincères. - -Il semble qu'avant de prendre la plume, M. Perez Galdós a dû relire -_les Paysans_ de Balzac. Les personnages de son roman ont les mêmes -ruses cauteleuses. El Penitenciario, doña Perfecta sont parfaits de -vérité, de vie. Naïf et honnête garçon, Pepe Rey, avec son caractère -peu trempé pour cette lutte, me semble cependant un type mieux dessiné -que Rosario, sentimentale plus que vraie. Le chapitre XVII, certaines -prises de bec de Perfecta et du Penitenciario avec Pepe sont menés avec -une science parfaite et rachètent ce qu'a de faux et de conventionnel -Maria Remedios, comme aussi les deux derniers chapitres du roman qui -font long feu et que M. Perez Galdós n'écrirait plus à cette heure. - -_Doña Perfecta_ a été le premier coup de feu du parti libéral espagnol, -dans une longue lutte de plume où joutèrent les meilleurs romanciers -de l'Espagne, Alarcon et Pereda, Valera et Perez Galdós. - -Avec le zèle d'un converti de récente date, le premier, M. Pedro -Antonio de Alarcon avait publié en 1875 _Le Scandale_, un gros roman -mal bâti, mais curieux. - -A cette apologie du Jésuite-confesseur, à ce gros effort du parti -ultramontain, le libéralisme répondit par _Doña Perfecta_. - -M. de Alarcon avait prétendu que toute la vertu était dans l'Église: -M. Perez Galdós répondit que _certains_ gens d'Église et _certains_ -dévots étaient des hypocrites. Il avait vraiment beau jeu, mais je -ne dissimulerai pas que, dans _Gloria_, qui vint ensuite, et où il -prétendait prouver l'incompatibilité de la foi avec la véritable -probité morale, M. Perez Galdós n'avait plus rien du réaliste. A -défaut de vérité, il eut le talent, et _Gloria_--cette _tragédie de -la fatalité_--contient des pages admirables, comme il n'y en a pas -beaucoup dans la littérature espagnole. Mais, malgré le talent plus -développé que dans _Doña Perfecta_, malgré les envolées, malgré l'art -plus raffiné, j'ai dit déjà mes préférences pour le premier roman -contemporain. - -La traduction scrupuleusement fidèle de M. Julien Lugol, que j'ai la -bonne fortune de recommander ici, rend merveilleusement et défauts -et qualités d'un roman que notre grand public français lira sans les -passions politiques qui agitaient l'Espagne de 1876, mais certainement -avec autant d'intérêt que de plaisir. - - ALBERT SAVINE. - de l'Académie espagnole et de l'Académie - des bonnes lettres de Barcelone. - - Paris-Passy, ce 1er novembre 1885. - - - - -DOÑA PERFECTA - - - - -I. - -VILLAHORRENDA!... CINQ MINUTES D'ARRÊT! - - -Lorsque le train mixte descendant, nº 65 (il est inutile de nommer la -ligne) s'arrêta à la petite station située entre les kilomètres 171 -et 172, presque tous les voyageurs de 2e et de 3e classe restèrent à -dormir ou à bâiller dans les voitures, car le froid pénétrant du matin -n'invitait pas à se promener sur le trottoir désert. Le seul voyageur -de 1re classe qui se trouvât dans le convoi descendit à la hâte et, -s'adressant aux employés, leur demanda si c'était bien là la gare de -Villahorrenda. (Ce nom, comme bien d'autres qu'on verra par la suite, -est de l'invention et reste la propriété de l'auteur). - ---Nous sommes bien à Villahorrenda, répondit le conducteur dont la voix -se confondait avec les cris d'effroi des poules qu'on montait en ce -moment dans le fourgon. J'avais oublié de vous appeler, monsieur de -Rey. Je crois qu'on vous attend avec des chevaux. - ---Mais il fait ici un froid de tous les diables! dit le voyageur, en -s'enveloppant de son manteau. N'y a-t-il dans la station aucun endroit -où pouvoir dormir et se reposer avant d'entreprendre un voyage à cheval -dans ce pays glacial? - -Il n'avait pas achevé sa phrase que le conducteur, appelé ailleurs par -les impérieuses obligations de son emploi, s'en allait en tournant le -dos à notre inconnu. Celui-ci vit alors s'approcher un autre employé -tenant de la main droite une lanterne qui, se balançant en suivant les -mouvements de la marche, projetait une série régulière de lumineuses -ondulations. La lumière décrivait sur le trottoir un zig-zag semblable -à celui que décrit l'eau tombant d'un arrosoir. - ---Y a-t-il un buffet ou un dortoir dans la station de Villahorrenda? -demanda le voyageur à l'homme à la lanterne. - ---Il n'y a rien du tout, répondit sèchement celui-ci, en courant -vers les hommes d'équipe occupés au chargement des colis et faisant -pleuvoir sur eux une telle averse de cris, de gros mots, de jurons -et de retentissantes imprécations que, scandalisées d'une si brutale -grossièreté, les poules elles-mêmes en frémirent dans leur cage. - ---Le mieux sera de partir d'ici au plus vite, dit à part lui le -voyageur. Le conducteur m'a, du reste, prévenu que les chevaux se -trouvaient là... - -A ce moment, il sentit une main discrète et respectueuse l'attirer -doucement au dehors. Se retournant aussitôt, il aperçut une sombre -masse de drap gris qui, dans l'un de ses larges plis, laissait -entrevoir le visage ratatiné d'un rusé paysan castillan. Il fixa ses -regards sur ce rustre dont l'aspect rappelait celui des aunes dans le -monde végétal, et vit deux yeux pénétrants briller sous l'auvent d'un -immense chapeau de velours râpé, une robuste main brune tenant un bâton -fraîchement coupé et un énorme pied qui, en marchant, faisait sonner le -fer d'un éperon. - ---Est-ce vous qui êtes le señor D. José de Rey? demanda-t-il en portant -la main à son chapeau. - ---Oui, et vous,--répondit gaîment le gentilhomme--vous devez être le -domestique que doña Perfecta a envoyé ici pour me conduire à Orbajosa. - ---Lui-même. Lorsque vous désirerez partir... Le bidet court comme le -vent. Il me semble que le señor D. José doit être bon cavalier. Il est -vrai que bon chien chasse de race... - ---Par où faut-il passer? interrompit le voyageur avec impatience. -Allons, partons, partons d'ici, señor... Comment vous nomme-t-on? - ---Je me nomme Pedro Lucas--répondit l'homme au manteau gris, en portant -de nouveau la main à son chapeau--mais on m'appelle le tio Licurgo. Où -sont les bagages de monsieur? - ---Je les aperçois là-bas sous l'horloge de la station. Il y a trois -colis. Deux valises et une énorme caisse de livres pour le señor D. -Cayetano. Voici le bulletin. - -Un instant après, gentilhomme et écuyer se trouvaient derrière la -masure appelée station, en face d'un petit chemin qui, partant de -là, se perdait dans les arides coteaux voisins où l'on distinguait -confusément le misérable hameau de Villahorrenda. Trois montures -devaient transporter hommes et paquets. Un bidet d'assez bonne mine -était destiné au gentilhomme. Le tio Licurgo pressait les flancs d'un -vénérable cheval ragot quelque peu usé mais encore solide, et le mulet, -qu'un jeune garçon très ingambe et plein d'ardeur devait conduire par -la bride, avait la charge des bagages. - -Avant que la caravane se fût mise en marche partit le train, qui -parcourut la voie avec la prudente lenteur propre aux trains mixtes. -Son roulement se faisait entendre de plus en plus lointain sur le -sol ébranlé. En pénétrant dans le tunnel du kilomètre 172, le bruit -strident du sifflet de la locomotive retentit dans les airs. Le tunnel, -vomissant par sa noire ouverture une vapeur blanchâtre, rendait un son -formidable et au bruit de cette énorme voix s'éveillaient hameaux, -villages, villes et provinces. - -Ici chantait un coq, plus loin un autre. L'aube commençait à paraître. - - - - -II. - -UN VOYAGE AU CŒUR DE L'ESPAGNE. - - -Lorsque, après s'être mis en marche, nos voyageurs eurent dépassé les -masures de Villahorrenda, le gentilhomme, qui était jeune et de bonne -mine, entama ainsi la conversation: - ---Dites-moi, señor Solon... - ---Licurgo, pour vous servir... - ---C'est cela, señor Licurgo. Je savais bien que vous étiez un sage -législateur de l'antiquité. Excusez mon erreur. Mais venons au fait. -Dites-moi: comment se porte Madame ma tante? - ---Toujours aussi vaillante que par le passé, répondit le paysan en -faisant de quelques pas avancer sa monture. Il semble que pour la -señora doña Perfecta les années ne passent pas. On a raison de dire -qu'aux bons, Dieu donne longue vie. Ce doux ange du Seigneur devrait -vivre mille ans. Si les bénédictions qui vont à elle sur la terre -pouvaient se transformer en plumes, elle n'aurait pas besoin d'autres -ailes pour monter au ciel. - ---Et ma cousine, la señorita Rosario? - ---Bénie soit la branche qui ressemble à l'arbre! dit le paysan. Que -pourrais-je vous dire de doña Rosarito[4], si ce n'est qu'elle est -tout le portrait de sa mère? C'est un fier trésor que vous aurez là, -caballero D. José, s'il est vrai, comme on le dit, que vous êtes venu -pour l'épouser. Vous êtes faits l'un pour l'autre, et la demoiselle n'a -pas non plus lieu de se plaindre, car le promis vaut la promise. - - [4] Diminutif de Rosario. - ---Et le señor D. Cayetano? - ---Toujours absorbé par ses livres. Il a une bibliothèque plus grande -qu'une cathédrale et ne cesse de fouiller la terre pour chercher des -pierres couvertes des diaboliques inscriptions que, dit-on, y gravèrent -les Mores. - ---A quelle heure arriverons-nous à Orbajosa? - ---A neuf heures, s'il plaît à Dieu. Comme la señora va être heureuse, -lorsqu'elle verra son cher neveu!.. Et la señorita Rosarito qui, -hier déjà, était en train de mettre en ordre la chambre que vous -devez habiter?.. Ne vous ayant jamais vu, la mère et la fille brûlent -d'impatience et se demandent comment sera ou ne sera pas le señor D. -José. - -Mais voici le moment où les vaines suppositions vont faire place à la -réalité. Dès que la cousine aura vu le cousin, tout ne sera que chants -et joie. Un nouveau jour brillera et, comme dit l'autre, nous nous en -trouverons tous bien. - ---Ma tante et ma cousine ne me connaissant pas encore--dit en souriant -le gentilhomme--il me paraît prudent de ne pas faire de projets. - ---Vous avez raison; on dit à ce sujet que l'un brosse le cheval que -l'autre monte--répondit le paysan. Mais la mine ne trompe pas... Quel -trésor vous allez posséder! et quel bon mari elle aura! - -Le gentilhomme devenu distrait et pensif n'entendit pas les dernières -paroles du tio Licurgo. Comme ils arrivaient à un endroit où la route -formait un coude, le paysan dit, en faisant prendre aux chevaux une -autre direction: - ---Il faut maintenant prendre par ce sentier. Le pont s'est effondré, -et nous ne pouvons guéer le ruisseau qu'au bas du cerrillo de los -Lirios[5]. - - [5] La colline des Lis. - ---Le cerrillo de los Lirios?--dit le gentilhomme, sortant de sa -méditation.--C'est curieux comme en ces vilains endroits abondent les -noms poétiques! L'affreuse ironie de ces appellations m'émerveille -depuis que je voyage par ici. Tel site qui n'est remarquable que par -sa solitude et la désolante tristesse de son noir paysage, se nomme la -charmante vallée (_Valle-Ameno_). Tel ramassis de masures qui s'étend -mesquinement dans une plaine aride et de mille façons révèle sa misère, -a l'impudence de s'appeler la Ville-Riche (_Villa-Rica_). Il existe un -ravin poudreux et pierreux où même les chardons ne peuvent pas pousser -qui ne s'en nomme pas moins le Vallon des Fleurs (_Valdeflores_). La -colline que nous avons devant nous est le _cerrillo de los Lirios_? -Mais, pour l'amour du ciel, où sont donc ces lis: Je ne vois pas -autre chose que des pierres et de l'herbe flétrie. Qu'on l'appelle -le _cerrillo de la Desolacion_ et on sera dans le vrai. Excepté -Villahorrenda qui, paraît-il, est bien nommée, tout ici est ironie. Les -noms sont beaux, mais ce qu'ils désignent est prosaïque et misérable. -Les aveugles seuls pourraient se trouver heureux dans ce pays qui est -un paradis pour la langue et un enfer pour les yeux. - -Le señor Licurgo, ou n'entendit pas ce que le caballero de Rey -venait de dire, ou dédaigna d'y répondre. Lorsqu'ils passèrent à gué -le ruisseau dont les eaux bouillonnantes et fangeuses semblaient -impatientes de sortir de leur lit, le paysan, étendant le bras vers des -champs incultes qui s'étendaient à gauche, dit: - ---Voici les _Alamillos[6] de Bustamante_. - - [6] Les peupliers. - ---Mon domaine! s'écria dans un transport de joie le gentilhomme, en -parcourant du regard les tristes champs qu'éclairaient les premières -lueurs du matin. C'est la première fois qu'il m'est donné de voir le -patrimoine que j'héritai de ma mère. La pauvre femme vantait tellement -ce pays et m'en contait tant de merveilles que je me figurais, alors -que j'étais encore un enfant, qu'habiter ici, c'était être en paradis. -Des fruits, des fleurs, des chasses à la grande bête et au menu -gibier, des montagnes, des lacs, des rivières, de poétiques ruisseaux, -des collines où paissaient les troupeaux, il y avait de tout dans -les _Alamillos de Bustamante_, dans cette contrée de bénédiction, -la meilleure et la plus belle de toutes les contrées du monde... -Etrangeté! Les habitants de ce pays ne vivent que par l'imagination. -Si, dans mon enfance, alors que je partageais les idées et -l'enthousiasme de mon excellente mère, on m'eût conduit ici, j'aurais -aussi trouvé charmants ces monts arides, ces plaines poudreuses ou -marécageuses, ces métairies en ruines, ces norias à moitié démolies, -dont les godets montent à peine l'eau nécessaire pour arroser une -demi-douzaine de choux, tous ces champs stériles, misérables et -désolés, enfin, que je contemple en ce moment. - ---C'est la meilleure terre du pays--dit le señor Licurgo--et pour la -culture des pois chiches, il n'en existe pas de pareille. - ---Je suis d'autant plus heureux de l'apprendre que depuis que je la -possède, cette fameuse terre ne m'a pas rapporté un sou. - -Le sage législateur spartiate se gratta l'oreille et poussa un soupir. - ---Il m'a été dit--continua le gentilhomme--que quelques propriétaires -de mes voisins promènent leur charrue autour de mon domaine et me le -rognent petit à petit. Il n'existe donc ici, señor Licurgo, ni bornes, -ni démarcations, ni véritable propriété. - -Après un silence durant lequel son esprit paraissait occupé à chercher -des raisons, le rusé paysan répondit en ces termes: - ---Le tio Paso-Largo, que nous surnommons le _Philosophe_, a -insensiblement pénétré dans les _Alamillos_, au-dessus de l'ermitage -et, rognant, rognant, s'en est, peu à peu, approprié six fanègues[7]. - - [7] Près de 3 hectares. (_Note du traducteur._) - ---Quelle admirable école! s'écria en riant le gentilhomme.--Et je -gagerais que ce brave homme n'a pas été le seul... philosophe. - ---C'est bien possible--dit l'autre.--Que chacun se mêle de ce qui le -regarde; si le grain ne manquait pas au colombier, il n'y manquerait -jamais de pigeons... Mais vous savez, señor D. José, que l'œil du -maître engraisse le cheval et, maintenant que vous voilà, vous ferez en -sorte de recouvrer ce qui vous appartient. - ---Ce ne sera peut-être pas si facile, señor Licurgo--répondit le -gentilhomme, au moment où ils entraient dans un sentier, des deux côtés -duquel le regard embrassait de magnifiques champs de blés qui, par -leur vigueur et leur précoce maturité, faisaient plaisir à voir.--Ces -champs-ci me semblent mieux cultivés. Je constate qu'il y a du bon dans -les _Alamillos_. - -Le paysan fit la grimace et affectant de dédaigner les champs -qu'admirait le voyageur, dit d'un ton très humble: - ---Señor, ce sont les miens. - ---Eh bien, ne vous déplaise--répliqua vivement le gentilhomme,--je -ne serais pas fâché de moissonner vos blés! A ce qu'il paraît, la -philosophie est ici contagieuse. - -Ils descendirent dans une gorge qui servait de lit à un maigre -ruisseau, alors à sec, et après l'avoir passé, ils entrèrent dans un -champ plein de pierres où l'on n'apercevait pas la moindre trace de -végétation. - ---Cette terre est bien mauvaise--dit le gentilhomme en se retournant -pour regarder son compagnon qui était resté quelque peu en arrière.--Il -vous sera difficile d'en tirer parti, elle n'est que boue et gravier. - -Licurgo répondit d'un ton débonnaire: - ---Cette terre... vous appartient. - ---Allons, bon, je vois que j'ai ici tout ce qui est mauvais, répliqua -le gentilhomme en riant de bon cœur. - -Ce disant ils reprirent de nouveau la grande route. La lumière du -jour, faisant allégrement irruption par toutes les ouvertures et les -claires-voies de l'horizon hispanique, inondait déjà les champs d'une -éblouissante clarté. L'immense ciel sans nuages paraissait s'agrandir -encore en s'éloignant de la terre et prendre plaisir à la contempler de -plus haut. Désolée et sans arbres, la terre, à certaines places couleur -de paille, à d'autres couleur de craie, et toute découpée en triangles -et quadrilatères jaunes et sombres, gris ou légèrement verdâtres, -ressemblait en quelque sorte au manteau de haillons du mendiant qui -s'étale au soleil. Sur ce misérable manteau le christianisme et -l'islamisme avaient livré des batailles épiques. Champs glorieux -certainement, mais que les dernières guerres avaient laissé dans un -affreux état. - ---Je crois que le soleil sera chaud aujourd'hui, señor Licurgo, dit le -gentilhomme en se débarrassant d'une partie de ses vêtements.--Quelle -triste route! Aussi loin que puisse s'étendre le regard, il ne découvre -pas un seul arbre. Tout est le contraire de ce qu'il devrait être. -L'ironie ne cesse pas.--Pourquoi, puisqu'il n'y a ni grands, ni petits -peupliers, appelle-t-on donc ceci les _Alamillos_? - -Le tio Licurgo ne répondit pas à cette question, parce que certains -bruits, qui tout à coup venaient d'éclater dans le lointain avaient -absorbé son attention. L'air peu rassuré, il arrêta sa monture, tandis -que, d'un œil inquiet, il fouillait au loin la route et les coteaux. - ---Qu'y a-t-il, demanda le voyageur en s'arrêtant aussi. - ---Avez-vous sur vous des armes, Sr. D. José? - ---Un revolver... Ah! je comprends. Sont-ce bien des voleurs? - ---C'est possible... répondit le paysan fort ému. Il me semble avoir -entendu une détonation. - ---Allons donc voir... En avant, s'écria le gentilhomme en éperonnant sa -monture.--Ils ne sont pas si terribles que cela. - ---Un peu de calme, Sr. D. José,--s'écria, en l'arrêtant, le -villageois.--Ces gens-là sont pires que le diable. Dernièrement, ils -ont assassiné deux gentilshommes qui allaient prendre le train... -Ne faisons pas les braves. Gasparon el Fuerte, Pepito, Chispillas, -Morengue et Ahorca-Suegros ne me verront jamais en face. Prenons la -traverse. - ---En avant! Sr. Licurgo. - ---En arrière! Sr. D. José, répliqua le paysan d'un ton suppliant. -Vous ne connaissez pas ces gens-là. Ce sont eux qui, le mois dernier, -volèrent dans l'église du Carmen, le saint-ciboire, la couronne de -la Vierge et deux candélabres; et ce sont eux qui, il y a deux ans, -pillèrent le train allant sur Madrid. - -A l'énumération de si déplorables antécédents, D. José sentit quelque -peu s'amollir son courage. - ---Voyez-vous là-bas ce grand coteau couvert de pins? C'est là que se -cachent ces bandits dans des cavernes qu'on appelle la _Estancia de -los Caballeros_[8]. - - [8] Le séjour ou l'habitation des gentilshommes. - ---De los Caballeros? - ---Oui, monsieur. Ils descendent de là sur la grand'route, lorsque la -Guardia civil[9] cesse de veiller, et ils volent qui ils peuvent. -N'apercevez-vous pas, un peu au-delà du coude que fait la route, -une croix qui fut érigée en mémoire de l'assassinat de l'alcade de -Villahorrenda à l'époque des élections? - - [9] La gendarmerie. - ---Oui, je vois la croix. - ---Eh bien, il y a près de là une vieille masure dans laquelle ils se -cachent pour guetter les voitures. Nous appelons cet endroit _Las -Delicias_. - ---Las Delicias?... - ---Si tous ceux qui ont été assassinés et dépouillés en passant par là -ressuscitaient, on pourrait en former une armée. - -Pendant qu'ils discouraient ainsi, les détonations se rapprochaient, -ce qui ne laissa pas de troubler un peu l'imperturbable courage -des voyageurs, moins toutefois celui du _zagalillo_[10] qui les -accompagnait, lequel, bondissant de joie, demanda au Sr. Licurgo la -permission de s'avancer pour voir la bataille qui se livrait si près -d'eux. La demande de ce jeune garçon rendit D. José quelque peu honteux -d'avoir eu peur, ou tout au moins de s'être laissé intimider par les -paroles du Sr. Licurgo et donnant de l'éperon à son bidet, il s'écria: - ---Eh bien! nous irons tous. Peut-être pourrons-nous prêter secours aux -malheureux voyageurs qui se trouvent en si grand danger et mettre à la -raison ces _Caballeros_. - - [10] Petit garçon. - -Le paysan s'efforçait de convaincre le jeune homme de la témérité de -sa détermination en même temps que de l'inutilité de ses généreuses -intentions, attendu, disait-il, que les volés étant bien volés et -peut-être morts, ils n'avaient plus besoin du secours de personne. En -dépit de ces prudents conseils, le gentilhomme opposait la plus vive -résistance aux raisons du paysan, lorsque l'arrivée de deux ou trois -charretiers conduisant tranquillement un grand chariot mit fin à la -discussion. Le danger ne devait pas être tellement grand, puisque -ces charretiers s'avançaient sans la moindre crainte en chantant de -gais refrains. Les détonations, en effet, dirent ceux-ci, n'étaient -pas imputables aux voleurs, mais bien à la Guardia civil qui, de -cette façon, voulait ôter l'envie de se sauver à une demi-douzaine de -vauriens qu'elle conduisait, enchaînés, à la prison de la ville. - ---C'est bien, c'est bien, je sais ce qui en est,--dit Licurgo en -indiquant du doigt une légère fumée qu'on découvrait sur la droite à -une certaine distance de la route.--On leur a fait leur compte. Cela -arrive quelquefois. - -Le gentilhomme ne comprenait pas. - ---Je vous assure, Sr. D. José,--ajouta avec énergie le législateur -lacédémonien,--qu'ils ont joliment bien fait, car il est inutile de -mettre ces coquins-là en jugement. Le juge les tourmente quelque -peu, puis il les relâche. Si, après six ans de procédure, quelqu'un -d'eux est envoyé au bagne, il ne tarde pas à s'échapper, ou bien on -le gracie, et il retourne à la _Estancia de los Caballeros_. Le mieux -est encore de les fusiller. On les conduit en prison, et, lorsque -pendant le trajet, on trouve un endroit propice... Ah! brigand, tu -veux t'échapper! boum! boum!... Le procès-verbal dressé, les témoins -entendus, la culpabilité établie, la sentence prononcée... tout cela en -un clin d'œil... On a bien raison de dire, que pour si fin que soit le -renard, plus fin est celui qui le prend.--En avant donc, et pressons -le pas, car ce chemin, outre qu'il n'est pas large, est loin d'être -agréable,--dit Rey. - -En passant près des Delicias, ils aperçurent, à peu de distance de la -route, les gendarmes qui venaient d'exécuter la sentence que l'on sait. -Le zagalillo fut très contrarié qu'on ne lui permît pas d'aller de près -contempler les sanglants cadavres des voleurs dont on distinguait de -loin l'horrible groupe, mais la caravane poursuivit son chemin. Elle -n'avait pas fait vingt pas que ceux qui la composaient entendirent -derrière eux le galop d'un cheval s'avançant avec une telle rapidité, -qu'en quelques moments il les eut rejoints. Notre gentilhomme se -retourna et vit un homme, ou pour mieux dire, un Centaure, car il était -impossible de concevoir une plus parfaite harmonie entre la monture et -le cavalier. De robuste et sanguine complexion, avec de grands yeux -pleins de feu enchâssés dans une lourde tête, que rendaient plus rudes -de noires moustaches, ce cavalier, entre deux âges et dont toute la -personne avait un aspect farouche et provoquant, révélait une force -peu commune. Il montait un superbe cheval au large poitrail, semblable -à ceux du Parthénon, harnaché suivant la mode pittoresque du pays, et -sur la croupe duquel reposait un grand sac de cuir portant en grosses -lettres cette inscription: _Correo_. - ---Eh bonjour! Sr. Caballuco,--dit Licurgo, saluant à son arrivée -l'intrépide cavalier. Nous avions pris les devants, mais vous arriverez -avant nous pour peu que vous alliez d'un pareil train. - ---Eh bien, soufflons un peu,--répliqua le Sr. Caballuco, en mettant -sa monture au pas de celle des autres voyageurs, et en observant -attentivement le plus distingué des trois,--puisque je me trouve en si -bonne compagnie. - ---Monsieur,--dit Licurgo, avec un sourire, en désignant Rey,--est le -neveu de doña Perfecta. - ---Ah!... que le ciel vous conserve, mon cher seigneur et maître. - -Les deux personnages se saluèrent, mais il est bon de noter que -Caballuco s'acquitta de cette politesse avec un air d'arrogante -supériorité qui révélait chez lui la conscience d'une grande valeur -ou d'une haute situation dans la contrée. Tandis que le fier cavalier -s'arrêtait un instant avec deux gendarmes venus à sa rencontre sur la -route, le voyageur demanda à son guide: - ---Quel est ce monsieur? - ---Qui il est?... Caballuco! - ---Et qui est Caballuco? - ---Voici... mais vous n'avez donc pas entendu parler de lui?--dit le -paysan, stupéfait de l'ignorance crasse du neveu de doña Perfecta. -C'est un homme très brave, un excellent cavalier--et le premier -_caballista_[11] de la contrée. A Orbajosa nous l'aimons beaucoup; car -il est.. pour dire la vérité... aussi bon que Dieu même... Tel que vous -le voyez, c'est un redoutable chef de parti, et le gouverneur de la -province se découvre devant lui. - - [11] Partisan. - ---A l'époque des élections... - ---Et le gouvernement de Madrid lui adresse des dépêches en ne le -traitant de rien moins que d'Excellence... Il joue à la _barra_[12] -comme pas un, et se sert de toutes les armes comme nous nous servons -de nos propres doigts. Alors qu'il y avait des droits d'entrée, -personne ne pouvait rien contre lui, et il ne se passait pas de nuit -qu'on n'entendît des détonations aux portes de la ville... Il a des -partisans qui valent tout l'or du monde, parce qu'il s'occupe aussi -bien des petites choses que des grandes... Il vient en aide aux pauvres -gens, et l'étranger qui s'aviserait de friser d'un peu trop près la -moustache à un habitant d'Orbajosa aurait affaire à lui. Nous ne voyons -presque jamais ici de soldats envoyés par le gouvernement de Madrid; -et lorsqu'il en est venu, il ne se passait pas de jour que le sang -ne coulât, parce que Caballuco leur cherchait querelle à propos de -rien. Il paraît qu'il est maintenant dans l'indigence et ne vit que -du transport des dépêches; mais il fait des pieds et des mains auprès -de la Municipalité pour qu'elle rétablisse les droits d'entrée, afin -d'en obtenir l'adjudication. Je ne comprends vraiment pas que vous -n'ayez pas entendu parler de lui à Madrid, car il est le fils d'un -fameux Caballuco qui a fait partie de l'insurrection; ce Caballuco -était lui-même fils d'un autre Caballuco qui était de l'insurrection -antérieure. Et comme on dit maintenant qu'il va y avoir une autre -insurrection, attendu que tout va de travers, nous tenons à ce que -Caballuco en fasse aussi partie et continue de cette façon les glorieux -exploits de son père et de son grand-père que notre ville s'honore -d'avoir vus naître. - - [12] Jeu qui consiste à lancer une barre de fer le plus loin - possible. (_N. D. T._) - -Notre voyageur fut tout surpris de voir qu'une sorte de chevalerie -errante subsistait encore dans les lieux qu'il visitait, mais il n'eut -pas le temps de faire de nouvelles questions, parce que celui qui en -était l'objet les rejoignit en disant d'un ton de mauvaise humeur: - ---La Guardia civil en a encore dépêché trois. Je viens de dire au chef -de prendre garde à lui. Demain nous aurons à causer, le gouverneur de -la province et moi... - ---Vous irez à X...? - ---Non pas, Sr. Licurgo; le gouverneur viendra ici. Sachez qu'on va nous -mettre à Orbajosa une garnison d'un ou deux régiments. - ---Oui, oui, dit vivement le voyageur en souriant. J'ai entendu dire à -Madrid qu'on craignait de voir par ici se lever quelques guerrillas... -Il est bon de prendre des précautions. - ---On ne dit à Madrid que des absurdités...--s'écria violemment le -centaure, en accompagnant son affirmation d'une litanie de jurons du -meilleur cru.--Il n'y a à Madrid que de la canaille... On veut nous -envoyer des soldats? Probablement pour nous arracher de nouvelles -contributions qui seront suivies de nouveaux enrôlements? Par la -vie de..... S'il n'y a pas d'insurrection, il devrait y en avoir. -De sorte,--ajouta-t-il en regardant d'un air sournois le jeune -gentilhomme,--de sorte que vous êtes le neveu de doña Perfecta? - -Le ton dont ces paroles furent prononcées et l'insolent regard dont le -bravo les accompagna irritèrent le jeune homme. - ---Oui, monsieur,--répondit-il.--Y a-t-il quelque chose pour votre -service? - ---Je suis un grand ami de la señora que j'aime comme la prunelle de -mes yeux,--dit Caballuco.--Puisque vous allez à Orbajosa, nous nous y -reverrons. - -Et sans ajouter un mot, le centaure piqua des deux son coursier qui, -partant au galop, disparut dans un nuage de poussière. - -Après une demi-heure de chemin, durant laquelle le Sr. D. José ne -se montra pas plus communicatif que le Sr. Licurgo, apparut à leurs -yeux sur un coteau une pyramidale agglomération de vieilles maisons -de laquelle se détachaient quelques sombres tours, en même temps que, -tout en haut, le ruineux édifice d'un château lézardé. Un amas de -murs difformes, de cahutes de terre grises et poudreuses comme le sol -en formait la base, avec quelques fragments de murailles crénelées -à l'abri desquelles une centaine d'humbles masures dressaient leurs -misérables façades en briques crues ressemblant à des visages anémiques -et affamés qui demandent l'aumône en passant. - -Un très maigre ruisseau, comme une ceinture de fer-blanc entourant -le village, rafraîchissait sur son passage quelques jardins, seule -verdure qui réjouît la vue. Des piétons et des cavaliers entraient -et sortaient, et ce mouvement humain, bien que peu considérable, -donnait une certaine apparence vitale à ce grand hameau dont l'aspect -architectonique était bien plutôt celui du délabrement et de la mort -que du progrès et de la vie. Les innombrables et sordides mendiants qui -se traînaient des deux côtés de la route, en fatiguant les passants -de leurs supplications, offraient un pitoyable spectacle. Il était -impossible de rêver des créatures plus en harmonie et cadrant mieux -avec les lézardes de cette sorte de tombeau d'une ville, non seulement -morte mais tombant en décomposition. - -Lorsque nos voyageurs s'avancèrent, quelques cloches discordantes -indiquaient, par leur son expressif, que cette cité momie avait encore -une âme. - -Elle se nommait Orbajosa, et figurait non pas dans la géographie -chaldéenne ou cophte, mais dans celle de l'Espagne, comme ayant -une population de 7,324 habitants, une municipalité, un évêché, -un tribunal, un séminaire, un dépôt d'étalons, un établissement -d'instruction secondaire et autres prérogatives officielles. - ---On sonne la grand'messe à la cathédrale--dit le tio Licurgo.--Nous -arriverons plus tôt que je ne l'espérais. - ---L'aspect de votre pays--dit le gentilhomme en examinant le panorama -qui se déroulait sous ses yeux, est on ne peut plus désagréable. La -ville historique d'Orbajosa[13], dont le nom est sans doute une -corruption de _Urbs augusta_, ressemble à un grand fumier. - - [13] J'ai déjà dit que tous les noms de localités sont imaginaires. - ---C'est qu'on n'aperçoit d'ici que les faubourgs--affirma le guide -visiblement contrarié. Lorsque vous entrerez dans la rue Royale et dans -celle du Connétable, vous y verrez des édifices non moins beaux que la -cathédrale. - ---Je ne veux pas dire du mal d'Orbajosa avant de la connaître--ajouta -le gentilhomme. Et l'observation que je viens de faire n'était même -dictée par aucune intention désobligeante,--car humble et misérable ou -belle et somptueuse, cette ville me sera toujours chère, non seulement -parce qu'elle est la patrie de ma mère, mais aussi parce qu'elle compte -au nombre de ses habitants des personnes que j'aime déjà sans les -connaître. Entrons donc dans la ville _auguste_. - -Ils gravissaient en ce moment la chaussée aboutissant aux premières -rues et longeaient les murs en torchis des jardins. - ---Voyez-vous cette grande maison au fond de la vaste huerta[14] dont -nous côtoyons la clôture? dit Licurgo en indiquant le large mur peint -de l'unique bâtiment qui eût l'aspect d'une habitation commode et gaie. - - [14] Verger. - ---Oui... c'est-là la demeure de ma tante? - ---Justement. Ce que nous apercevons est le derrière de la maison. La -façade donne sur la rue du Connétable, elle a cinq balcons de fer -ressemblant à cinq créneaux. Le beau jardin qui est derrière ce mur -appartient à la maison; en vous dressant un peu sur vos étriers, vous -le verrez tout entier. - ---Nous voilà donc déjà chez ma tante?--dit le gentilhomme. Ne peut-on -pas entrer par ici? - ---Il y a bien une petite porte, mais la señora l'a fait murer. - -Le gentilhomme se dressa sur ses étriers et avançant la tête autant -qu'il le pouvait, regarda par-dessus la clôture. - ---Je vois parfaitement tout le jardin; il y a là-bas sous des arbres -une femme, une jeune fille.... une demoiselle... - ---C'est la señorita Rosario--répondit en souriant Licurgo qui pour -regarder, se dressa à son tour sur ses étriers. - ---Eh! señorita Rosario!--cria-t-il en lui faisant de la main droite des -signes très significatifs. Nous voici arrivés... je vous amène votre -cousin. - ---Elle nous a vus--dit le gentilhomme en allongeant encore le -cou.--Mais, si je ne me trompe, il y a près d'elle un ecclésiastique... -un prêtre. - ---C'est le señor Penitenciario--répondit simplement le paysan. - ---Ma cousine nous a vus... elle plante là le curé et court vers la -maison... Elle est jolie... - ---Comme un rayon de soleil. - ---Elle est devenue plus rouge qu'une cerise. Allons, señor Licurgo, -approchons-nous! - - - - -III. - -PEPE REY. - - -Il convient de dire, avant d'aller plus loin, qui était Pepe Rey et ce -qui l'appelait à Orbajosa! - -Lorsque le «brigadier[15]» Rey mourut, en 1841, ses deux enfants, -Juan et Perfecta venaient de se marier; cette dernière avec le plus -riche propriétaire d'Orbajosa, le premier avec une jeune fille de la -même ville. Le mari de Perfecta se nommait D. Manuel Maria José de -Polentinos, et la femme de Juan, Maria Polentinos; mais malgré la -similitude des noms, leur parenté était un peu éloignée et du nombre -de celles dont on ne tient guère plus compte. Jurisconsulte distingué, -Juan Rey exerça pendant trente ans à Séville, où il avait pris ses -grades, la profession d'avocat avec non moins d'honneur que de profit. -En 1845, il était déjà veuf et avait un fils qui commençait à se -distinguer. Celui-ci occupait ses loisirs à construire, avec de la -terre dans la cour de la maison paternelle, des viaducs, des digues, -des étangs, des barrages, des canaux, puis il s'amusait à laisser -courir l'eau à travers ces ouvrages fragiles. Son père le laissait -faire et disait: «tu seras ingénieur». - - [15] Général de brigade. - -Juan et Perfecta cessèrent de se voir dès qu'ils furent l'un et l'autre -mariés, parce que celle-ci alla vivre à Madrid avec le richissime -Polentinos dont la fortune égalait les goûts dispendieux. - -La passion du jeu et les femmes avaient pris un tel empire sur -Manuel Maria José que, pour peu que la mort eût tardé à l'enlever, -il ne lui serait plus rien resté. Sucé jusqu'à la moëlle des os par -les sangsues de la cour et par l'insatiable vampire du jeu, ce riche -provincial mourut subitement dans une nuit d'orgie. Son unique héritier -était une enfant âgée de quelques mois. Avec la mort du mari de -Perfecta, finirent pour la famille les chagrins qu'il lui causait, mais -commença la souffrance morale. La maison de Polentinos était ruinée; -les propriétés risquaient d'être saisies par les créanciers; tout était -en désordre: dettes énormes, déplorable administration à Orbajosa, -discrédit et misère à Madrid, telle était la situation. - -Perfecta écrivit à son frère. Celui-ci s'empressa de venir au secours -de la pauvre veuve et déploya tant d'adresse et d'activité que peu -de temps après la plupart des dangers étaient conjurés. Il commença -par obliger sa sœur à résider à Orbajosa pour s'occuper elle-même de -l'administration de ses vastes domaines, tandis qu'il soutenait à -Madrid le formidable assaut des créanciers. Plus apte que n'importe -qui à ces sortes d'affaires, le brave D. Juan Rey, pour délivrer peu -à peu la maison de l'énorme fardeau de ses dettes, plaida devant les -tribunaux, conclut des arrangements avec les personnes à qui étaient -dues les plus fortes sommes, obtint des délais pour les paiements -et procéda enfin avec tant d'habileté que le riche patrimoine de -Polentinos échappé au naufrage fut mis à même de soutenir pour de -longues années la gloire et la splendeur de l'illustre famille. - -La reconnaissance de Perfecta était si vive que, d'Orbajosa, où elle -avait résolu de se fixer jusqu'à la majorité de sa fille, elle écrivait -à son frère entre autre choses affectueuses: «Tu as été pour moi plus -qu'un frère et tu as fait pour mon enfant ce que son père n'aurait -pas fait. Comment, elle et moi, pourrons-nous jamais nous acquitter -envers toi? Ah! mon cher frère, dès que ma fille commencera à bégayer -et pourra prononcer un nom, c'est le tien que je l'apprendrai à bénir. -Ma reconnaissance ne finira qu'avec ma vie. Ta sœur déplore de ne -pouvoir trouver une occasion de te prouver combien elle t'aime, et de -te récompenser d'une façon digne de ta grande âme et de l'immense bonté -de ton cœur de tout ce que tu as fait pour elle.» - -A l'époque où sa mère écrivait ce qui précède, Rosarito était âgée de -deux ans. Enfermé dans un collège de Séville, Pepe Rey traçait des -lignes sur le papier et s'ingéniait à prouver que _la somme des angles -intérieurs d'un polygone est égale à autant de fois deux angles droits -que ce polygone a de côtés moins deux_. - -La démonstration de ces ennuyeux théorèmes l'intéressait au plus haut -point. Les années se succédèrent. L'enfant grandissait et ne cessait de -tracer des lignes. Il finit par en faire une qui s'appelle la ligne _de -Tarragona à Montblanch_. Son premier projet fut le pont de 120 mètres -jeté sur le Francoli. - -Doña Perfecta continua à résider à Orbajosa. Comme son frère ne sortait -pas de Séville, ils passèrent de longues années sans se voir. Une -lettre trimestrielle, à laquelle il était trimestriellement répondu, -mettait seule en communication ces deux cœurs dont ni le temps ni -la distance ne pouvaient diminuer l'affection. Lorsque, en 1870, D. -Juan Rey, satisfait d'avoir consciencieusement rempli sa tâche dans -la société, se retira dans sa magnifique résidence de Puerto-Real, -Pepe, qui avait durant quelques années, travaillé pour le compte de -puissantes compagnies de construction, entreprit un voyage d'étude en -Allemagne et en Angleterre. La fortune de son père (aussi considérable -que peut l'être en Espagne celle qui n'est due qu'à une charge -honorablement remplie) lui permettait de se délivrer de temps à autre -d'un travail assujetissant. Ayant des idées élevées et professant -un immense amour pour la science, la plus pure de ses jouissances -consistait dans l'observation et l'étude des prodiges réalisés par -l'esprit moderne pour coopérer à la culture et au bien-être physique, -en même temps qu'au développement moral de l'homme. - -Dès qu'il fut de retour de son voyage, son père lui annonça qu'il -avait à lui faire part d'un important projet. Pepe crut tout d'abord -qu'il s'agissait d'un pont, d'un bassin maritime ou tout au moins de -l'assainissement d'un pays marécageux, mais D. Juan le tira bientôt de -son erreur en ces termes: - ---Nous voici en mars; la lettre trimestrielle de Perfecta ne pouvait -se faire attendre. Lis-la, mon cher fils, et si tu approuves le projet -dont m'entretient l'exemplaire et sainte femme qui est ma sœur, tu -me donneras le plus grand bonheur qu'il soit donné à ma vieillesse -de goûter. Dans le cas où ce projet ne te plairait pas, n'hésite pas -à le repousser quelque tristesse que puisse me causer ton refus, car -je ne veux en aucune façon influencer ta détermination. Il serait -indigne de nous deux que la réalisation d'un pareil projet pût être -due à la pression exercée sur son fils par un père obstiné. Tu es donc -parfaitement libre d'accepter ou de refuser, et si, par suite d'une -inclination antérieure ou pour tout autre motif, le projet en question -te causait la plus légère répugnance, je ne veux absolument pas que tu -y souscrives à cause de moi. - -Pepe parcourut la lettre et dit tranquillement en la posant sur la -table: - ---Ma tante Perfecta désire que j'épouse Rosario. - ---Elle répond qu'elle accepte avec joie ma proposition, dit le père -avec une vive émotion. Car c'est moi qui ai eu la première idée de ce -mariage. Il y a longtemps, fort longtemps déjà... mais je n'avais pas -voulu t'en parler avant de savoir ce qu'en pensait ma sœur. Comme tu -le vois, Perfecta accueille avec joie mon dessein; elle dit qu'elle y -avait songé aussi; mais qu'elle n'avait pas osé m'en faire part, par -la raison que tu es..... as-tu bien lu ce qu'elle écrit? «que tu es -un jeune homme du plus grand mérite, tandis que sa fille, élevée à la -campagne, ne possède ni de brillants ni de mondains attraits...» C'est -elle-même qui dit cela... Pauvre chère sœur! Combien tu es bonne!... -Je vois que tu ne repousses pas, que tu ne trouves pas absurde ce -projet quelque peu semblable à l'officieuse prévoyance des parents -d'autrefois qui mariaient leurs enfants sans les consulter et le plus -souvent prématurément sans y avoir bien réfléchi... Dieu veuille qu'il -n'en soit pas ainsi de cette union! Dieu veuille qu'elle soit ou -promette d'être des plus heureuses! Il est bien vrai que tu ne connais -pas encore ma nièce, mais nous connaissons, toi et moi, ses vertus, -son esprit, sa modestie et sa noble simplicité... Pour que rien ne -lui manque, elle est de plus jolie... Mon avis--ajouta-t-il gaîment, -c'est que tu te mettes en route, que tu ailles fouler le sol de cette -ville épiscopale, _Urbs augusta_, et que là tu décides, après avoir vu -ma sœur et sa charmante Rosarito, si celle-ci mérite d'être un jour -quelque chose de plus que ma nièce. - -Pepe reprit la lettre et la lut cette fois avec la plus grande -attention. Sa physionomie n'exprimait ni joie ni tristesse. On eût dit -qu'il examinait un projet de croisement de deux voies ferrées. - ---Ce qui est certain--ajouta D. Juan--c'est que dans cette lointaine -ville d'Orbajosa, où par parenthèse, tu as des propriétés que tu -vas pouvoir visiter, la vie s'écoule avec un calme et une douceur -idylliques. Quelles mœurs patriarcales! Que de noblesse dans cette -simplicité! Quelle rustique paix virgilienne! Si, au lieu d'être un -mathématicien tu étais un latiniste, tu répéterais en entrant dans -ce pays le _ergo tua rura manebunt_. Quel lieu admirable pour se -vouer à la contemplation de notre propre nature et se préparer à -l'accomplissement de bonnes œuvres! Là, tout est bonté, loyauté; on n'y -connaît ni le mensonge, ni l'ostentation si communs dans nos grandes -villes; là naissent et vivent les saintes affections qu'étouffe le -bruit de la civilisation moderne; là se rallume la foi éteinte et le -cœur entend plus fortement résonner la voix indéfinissable qui, avec -une enfantine inquiétude, crie au fond de l'âme de chacun de nous: «Je -veux vivre!» - -Peu de jours après cet entretien, Pepe quittait Puerto-Real. Il y avait -à peine quelques mois qu'il avait refusé du gouvernement la mission -d'aller explorer, au point de vue minier, le bassin d'une rivière, la -Nahara, dans la vallée d'Orbajosa. Mis en présence des projets que nous -venons de faire connaître, il se dit:--«Il convient de mettre le temps -à profit, car Dieu seul sait combien durera cette épreuve et quels -ennuis peuvent en résulter.» Il se rendit donc à Madrid, sollicita de -nouveau la mission d'explorer le bassin de la Nahara, mission qu'il -obtint sans difficulté, bien que ne faisant pas officiellement partie -du corps des mines, se mit immédiatement en route, et, après avoir deux -ou trois fois changé de ligne, tomba, comme on l'a vu, du train mixte -nº 65, dans les bras du tendre Licurgo. - -Cet excellent jeune homme touchait à ses trente-quatre ans. Il était -de forte complexion, de taille quelque peu herculéenne, admirablement -bâti, et si fier que s'il eût porté l'uniforme, il aurait été difficile -d'imaginer un militaire de meilleure mine et de plus martial aspect. -Bien qu'ayant la barbe et les cheveux blonds, sa physionomie ne -respirait pas l'imperturbable impassibilité des Allemands, mais, au -contraire, une telle vivacité que, quoique ne l'étant pas, ses yeux -paraissaient noirs. Il pouvait passer pour un type accompli de beauté -masculine, et sur le piédestal de sa statue, un sculpteur aurait -certainement gravé ces mots: _intelligence et force_. A défaut de s'y -trouver écrits en caractères visibles, ils étaient au moins vaguement -exprimés par le feu de son regard, par le puissant attrait de toute sa -personne et par les sympathies que lui gagnait son affabilité. - -Il n'était pas des plus causeurs:--les organisations à idées mobiles et -jugements incertains sont seules portées à la verbosité. La profonde -pénétration de ce remarquable jeune homme, le rendait très sobre de -paroles dans les diverses discussions que soutenaient, sur différents -sujets, les hommes du jour; mais il savait montrer dans la conversation -une éloquence fine et spirituelle, toujours marquée au coin du bon -sens et d'une juste et calme appréciation des choses du monde. Il -n'admettait pas plus l'hypocrisie et les mauvaises plaisanteries -que les insipides subtilités chères à quelques esprits infestés de -pindarisme, et pour ramener ceux qui s'en écartaient au sentiment de -la réalité, Pepe Rey employait souvent, et pas toujours avec mesure, -les armes de la raillerie. C'était presque un défaut aux yeux d'un -certain nombre de gens qui l'estimaient, parce que notre jeune homme -se montrait peu disposé à approuver une foule de faits se produisant -journellement dans la société et que tout le monde admettait. Il faut -bien le dire, bien que cela puisse diminuer son prestige: Rey ne -connaissait pas la facile tolérance du siècle complaisant qui a inventé -de singuliers euphémismes de mots et de faits, pour voiler ce qui -pourrait paraître désagréable aux yeux du vulgaire. - -Tel était, quoi qu'en puissent dire les mauvaises langues, l'homme que -le tio Licurgo introduisit dans Orbajosa juste au moment où la cloche -de la cathédrale sonnait pour la grand'messe. - -Dès que, en regardant par-dessus le mur de clôture, ils eurent aperçu -Rosario avec le Penitenciaro et vu la jeune fille courir ensuite -vers la maison, ils éperonnèrent l'un et l'autre leurs montures, -puis entrèrent dans la rue Royale où un grand nombre de passants -s'arrêtaient pour examiner l'étrange voyageur qui pénétrait comme -un intrus dans la ville patriarcale. Tournant alors à droite dans -la direction de la cathédrale, dont le monumental édifice dominait -tout le pays, ils enfilèrent l'étroite rue du Connétable sur le pavé -de laquelle les sabots ferrés des chevaux retombant bruyamment en -cadence, alarmaient tout le voisinage qui se mettait aux fenêtres et -aux balcons pour voir ce qui se passait. Les jalousies s'ouvraient avec -un bruit particulier et de nombreux visages presque tous féminins, -apparaissaient du haut en bas de la rue. Lorsque Pepe Rey franchit la -porte monumentale de la maison de Polentinos, les commentaires sur son -compte allaient déjà bon train. - - - - -IV. - -L'ARRIVÉE DU COUSIN. - - -Au moment où Rosarito le quitta brusquement, le señor Penitenciaro se -tourna du côté du mur de clôture, et dit à part lui en voyant les têtes -de Licurgo et de son compagnon de voyage: - ---Allons; voilà le prodige arrivé. - -Il resta un moment pensif, soutenant son long manteau de ses deux -mains croisées sur sa poitrine, les yeux fixés à terre, ses lunettes -d'or glissant tout doucement jusque sur le bout de son nez, la lèvre -inférieure humide et saillante et les sourcils grisonnants légèrement -froncés. C'était un saint et miséricordieux personnage, de savoir -peu commun, de mœurs cléricales irréprochables, un peu plus que -sexagénaire, affable, modeste, très poli et grand donneur de conseils -et d'avis aux hommes comme aux femmes. - -Il était depuis de longues années professeur de latinité et de -rhétorique au collège, noble profession à laquelle il devait d'avoir -amassé un énorme trésor de citations d'Horace et de tropes choisies -qu'il plaçait avec grâce et à propos dans la conversation. Il est -inutile d'ajouter autre chose relativement à ce personnage si ce n'est -que lorsqu'il entendit le trot pressé des chevaux se diriger du côté -de la rue du Connétable il arrangea son manteau, redressa le large -sombrero qui n'était pas correctement posé sur sa vénérable tête et -murmura en allant vers la maison: - ---Allons voir ce prodige. - -Pendant ce temps, Pepe descendait de cheval, et dans le vestibule -venait, le visage baigné de larmes et la voix coupée par l'émotion, le -recevoir dans ses bras doña Perfecta. - ---Mon cher Pepe... comme te voilà grandi!... et avec de la barbe au -menton... Il me semble que c'est hier seulement que je te tenais encore -sur mes genoux. Mais te voilà devenu un homme, un vrai homme... Comme -le temps passe... Dieu du ciel!... Voici ma fille Rosario. - -Ce disant, ils étaient arrivés dans la salle du rez-de-chaussée, -servant ordinairement de salon de réception, où doña Perfecta présenta -Pepe à sa cousine. - -Rosarito était une jeune fille d'apparence délicate et débile, qui -semblait avoir des dispositions à ce que les Portugais appellent -_saudades_[16]. On retrouvait dans son visage aux lignes fines et -pures quelque chose de cette morbidesse nacrée dont la plupart des -romanciers dotent leurs héroïnes, et sans laquelle il semble qu'aucune -Henriette ou qu'aucune Julie ne puisse être intéressante. Mais ce qu'il -y avait de mieux dans Rosario, c'est que sa physionomie exprimait -tant de modestie et de douceur qu'en la voyant on ne songeait pas à -remarquer les perfections qui lui manquaient. Cela ne veut pas dire -qu'elle fût laide; il y aurait eu cependant quelque exagération à la -qualifier de belle, en donnant à ce mot sa rigoureuse signification. -La beauté réelle de la fille de doña Perfecta consistait dans une -sorte de transparence (tenant de la nacre, de l'albâtre, de l'ivoire -et de divers autres matériaux industriels auxquels on a l'habitude de -comparer, lorsqu'il s'agit de les caractériser, les visages humains) -dans une sorte de transparence, dis-je, permettant de plonger dans -les profondeurs de son âme, profondeurs qui n'étaient pas sombres et -effrayantes comme celles de la mer, mais qui ressemblaient à celles de -l'eau coulant dans un paisible et clair ruisseau. A cette créature, -pour qu'elle fût complète, il manquait cependant de la matière; il -manquait au ruisseau des berges et des bords. L'esprit chez elle -débordait et menaçait d'anéantir le corps. - - [16] Tendres et doux souvenirs mêlés de regrets. - -Lorsque son cousin la salua, elle devint écarlate et ne put prononcer -que de gauches paroles. - ---Tu dois être rompu dit à son neveu doña Perfecta. Nous allons te -faire déjeuner. - ---Avec votre permission--répondit le voyageur--je vais d'abord me -débarrasser un peu de la poussière dont je suis couvert. - ---Tu as parfaitement raison, dit la señora,--Rosario, conduis ton -cousin à l'appartement que nous lui avons préparé. Hâte-toi, mon cher -neveu. Moi, je vais donner des ordres. - -Rosario introduisit son cousin dans une magnifique chambre située -au rez-de-chaussée. Pepe reconnut tout de suite à mille détails -qu'une intelligente et affectueuse main de femme s'était chargée de -son arrangement. Tout y était disposé avec un art particulier et la -propreté et la fraîcheur de tout ce qui se trouvait dans ce beau -nid invitaient à s'y reposer. Celui à qui il était destiné ne put -s'empêcher de sourire en remarquant diverses petites choses. - ---Voilà la sonnette,--dit Rosarito, en prenant à la tête du lit le -cordon dont le gland tombait sur le traversin.--Tu n'auras qu'à -allonger le bras. Le secrétaire a été placé de façon à ce que la -lumière arrive du côté gauche... Tu mettras dans ce panier tes vieux -papiers... Fumes-tu? - ---J'ai ce malheur, répondit Pepe en souriant. - ---Eh bien, tu jetteras là tes bouts de cigares,--dit-elle en touchant -du bout du pied un crachoir de cuivre doré rempli de sable. Rien n'est -plus désagréable que de voir le plancher couvert de débris de tabac... -Voici ton cabinet de toilette... Tu as pour mettre ton linge une -garde-robe et une commode... Il me semble que le porte-montre n'est -pas bien là; mieux vaut le placer tout près du lit... Si la lumière -t'incommode, tu n'auras qu'à faire avancer le transparent en tirant le -cordon... comme ceci... vois-tu?... risch... - -Pepe était enchanté. - -Rosarito ouvrit une fenêtre. - ---Regarde, dit-elle, cette croisée donne sur le jardin. Par ici le -soleil du soir entre dans l'appartement. Nous avons suspendu là la cage -d'un canari qui chante comme un enragé. S'il t'ennuie nous l'ôterons. - -Ouvrant ensuite une fenêtre du côté opposé: - ---Cette autre croisée donne sur la rue, ajouta-t-elle. Regarde; on voit -d'ici la cathédrale qui est très belle et pleine de choses précieuses. -Une foule d'Anglais viennent à Orbajosa pour la visiter. N'ouvre pas en -même temps les deux croisées; les courants d'air sont dangereux. - ---Chère cousine--dit Pepe, l'âme inondée d'une joie indicible,--dans -tout ce qui se trouve là sous mes yeux, je vois une main d'ange qui ne -peut être que la tienne. Combien cette chambre est belle! Il me semble -que j'y ai vécu toute ma vie. Elle invite au calme et au repos. - -Rosarito laissa sans réponse ce compliment affectueux et sortit en -souriant. - ---Ne tarde pas trop,--cria-t-elle à travers la porte;--la salle à -manger se trouve aussi au rez-de-chaussée... au milieu de cette -galerie. - -Le tio Licurgo entra portant les bagages. Pepe le récompensa avec une -générosité à laquelle il n'était pas accoutumé. Le paysan remercia -avec humilité, puis, élevant la main à la hauteur de sa tête comme -quelqu'un qui ne sait s'il doit quitter ou mettre son chapeau, d'un -air embarrassé, mâchant les mots, à la façon de ceux qui veulent et ne -veulent pas parler, il s'exprima en ces termes: - ---Quelle sera l'heure la plus convenable pour entretenir le señor D. -José d'une... petite affaire? - ---D'une petite affaire? - ---Mais, tout de suite,--répondit Pepe en ouvrant une malle. - ---Ce n'est pas le moment,--dit le paysan. Que le señor D. José se -repose; nous avons le temps. Il y a, comme dit l'autre, plus de jours -que d'affaires,[17] et les jours succèdent aux jours... Reposez-vous, -señor D. José... Lorsque vous désirerez faire une promenade... le bidet -n'est pas fourbu... Sur cela, j'ai l'honneur de vous saluer, señor -D. José; que le ciel vous conserve!.. Ah! j'oubliais--ajouta-t-il en -revenant presque aussitôt.--Si vous avez quelque commission à me donner -pour l'officier municipal... je vais de ce pas lui parler de notre -petite affaire... - - [17] Ou plus de jours au calendrier que de boudins au garde-manger. - ---Faites-lui mes compliments,--dit gaiement Pepe ne trouvant pas de -meilleure formule pour se débarrasser du législateur spartiate. - ---Que Dieu garde donc le señor D. José. - ---Adieu. - -L'ingénieur n'avait pas encore vidé sa malle qu'il vit pour la -troisième fois apparaître à travers la porte les brillants petits yeux -et la sournoise physionomie du tio Licurgo. - ---Que le señor D. José me pardonne,--dit-il avec un sourire affecté -qui découvrit ses dents blanchâtres,--mais, s'il préférait que cela -s'arrangeât à l'amiable... Bien que, comme dit l'autre, si tu soumets -tes affaires à des tiers, les uns diront blanc et les autres noir... - ---Morbleu, aurez-vous bientôt fini? - ---Je vous dis cela parce que les procès ne me vont pas. Je n'aime pas -à avoir affaire aux tribunaux. Mieux vaut le plus mauvais arrangement -que le meilleur procès... Cela dit, adieu, señor D. José. Que Dieu vous -donne de longs jours dans l'intérêt des pauvres... - ---C'est bon, c'est bon, adieu. - -Pepe ferma la porte à clef, et dit à part lui: - ---Les gens de ce pays me paraissent passablement chicaneurs. - - - - -V. - -Y AURA-T-IL MÉSINTELLIGENCE? - - -Quelques instants plus tard, Pepe entrait dans la salle à manger. - ---Si tu déjeunes copieusement--lui dit doña Perfecta d'un ton -affectueux--tu n'auras plus envie de dîner. Nous dînons ici à une -heure. Les usages de la campagne ne te plairont sans doute pas. - ---Ils m'enchantent au contraire, ma chère tante. - ---Eh! bien, voyons, que préfères-tu: bien déjeuner maintenant, ou -manger seulement une bouchée pour attendre l'heure du dîner?... - ---Je choisis la bouchée pour avoir le plaisir de dîner avec vous; si -même j'avais pu trouver quelque chose à Villahorrenda, je ne prendrais -rien maintenant. - ---Je crois inutile de te dire que tu n'as pas à te gêner avec nous. -Agis donc ici absolument comme tu le ferais chez toi. - ---Merci, ma tante. - ---Mais comme tu ressembles à ton père!--ajouta la señora en regardant -manger son neveu avec ravissement.--Il me semble que je vois mon frère -bien aimé. Il s'asseyait comme tu t'assieds toi-même et mangeait comme -tu manges. Dans la façon de regarder, surtout, vous vous ressemblez -comme deux gouttes d'eau. - -Pepe la plaisanta sur son frugal déjeuner. L'attitude, les regards et -les paroles de sa tante et de sa cousine lui inspiraient une telle -confiance, qu'il se croyait déjà chez lui. - ---Sais-tu ce que me disait Rosario?--demanda doña Perfecta en le -regardant dans le blanc des yeux.--Eh bien, elle me disait que, habitué -comme tu l'es aux splendeurs et à l'étiquette de la cour, de même -qu'aux usages du dehors, tu ne pourrais te faire à notre simplicité un -peu campagnarde, et à notre manque de bon ton, car ici tout se fait à -la bonne franquette. - ---Quelle calomnie!--répondit Pepe en regardant tendrement sa -cousine.--Personne plus que moi ne hait les hypocrisies et les -affectations de ce qu'on appelle la haute société. Il y a longtemps, -je vous l'assure, que je désire prendre, comme disait je ne sais plus -trop qui, un bain entier dans la nature, et vivre loin du bruit, dans -la solitude et le calme des champs. Je soupire après la tranquillité -d'une vie sans luttes, sans soucis, où, selon l'expression du poète, -on n'est ni envié ni envieux. Pendant longtemps, mes études d'abord -et ensuite mes travaux, m'ont empêché de prendre le repos dont j'ai -besoin et que réclament mon corps et mon esprit; mais en entrant dans -cette maison, chère tante et chère cousine, je me suis senti entouré de -l'atmosphère de paix que je désire. Ne me parlez donc pas de haute ou -de basse société, de grand monde ou de petit monde, car rien de tout -cela ne vaut pour moi le petit coin de terre où je me trouve. - -A ce moment les carreaux de la porte vitrée qui de la salle à manger -donnait accès dans le jardin furent obscurcis par l'ombre d'une grande -forme noire. Frappés par un rayon de soleil, des verres de lunettes -lancèrent un rapide éclair; le loquet claqua, la porte s'ouvrit et le -señor Penitenciario entra gravement. Il salua et fit une si profonde -inclination en ôtant son long chapeau en forme de tuile canal que -l'extrémité inférieure en toucha presque le sol. - ---Le señor Penitenciario de cette sainte cathédrale, dit doña Perfecta; -nous l'avons en très haute estime, et j'espère que tu deviendras son -ami. Asseyez-vous, señor D. Inocencio. - -Pepe ayant pressé la main du vénérable chanoine, ils s'assirent l'un et -l'autre. - ---Si tu as l'habitude de fumer après tes repas, Pepe, ne te gêne -pas--dit avec bienveillance doña Perfecta--ni vous non plus, señor -Penitenciario. - -L'excellent D. Inocencio était en ce moment en train de tirer de -dessous sa soutane un grand porte-cigares en cuir qui portait les -marques fort apparentes de longues années de service; il l'ouvrit et -en ayant retiré deux énormes «_pitillos_» offrit l'un d'eux à notre -ami. Rosarito prit de son côté une allumette dans une petite boite -que les Espagnols appellent ironiquement un _wagon_, et bientôt après -l'ingénieur et le chanoine s'envoyèrent réciproquement leur fumée au -visage. - ---Et comment le señor D. José trouve-t-il notre chère ville -d'Orbajosa?--demanda l'ecclésiastique en fermant énergiquement l'œil -gauche, comme il avait l'habitude de le faire chaque fois qu'il fumait. - ---Il ne m'a pas encore été possible de m'en faire une idée, répondit -Pepe. Mais ce que j'en ai vu me porte à penser qu'une demi-douzaine -de grands capitaux disposés à se dépenser ici, et deux ou trois têtes -intelligentes dirigeant les travaux d'amélioration qu'exécuteraient -quelques milliers de bras ne seraient pas inutiles. De l'entrée de la -ville à la porte de cette maison j'ai aperçu plus de cent mendiants -dont la plupart sont robustes et très bien portants. La vue de cette -piteuse foule fait mal au cœur. - ---Ces gens-là reçoivent les secours de la charité, affirma D. -Inocencio. Au surplus, Orbajosa n'est pas un pays misérable. Vous savez -déjà qu'il produit le meilleur ail de toute l'Espagne. Et nous avons -au milieu de nous plus de vingt familles riches. - ---Il est vrai, fit remarquer doña Perfecta, que les dernières récoltes -ont été pitoyables, à cause de la sécheresse; mais on a dernièrement -porté au marché plusieurs milliers de glanes d'ail et les greniers ne -sont pas encore vides. - ---Depuis tant d'années que j'ai fixé ma résidence à Orbajosa--dit -l'ecclésiastique en fronçant le sourcil,--j'ai vu venir ici -d'innombrables personnages de la cour, amenés, les uns par les luttes -électorales, les autres par le désir d'examiner quelque domaine -abandonné ou de visiter les antiquités de la cathédrale, et il n'en -est pas un qui en arrivant ne nous ait parlé de charrues anglaises, -de batteuses mécaniques, de chutes d'eau, de banques et de je ne sais -combien d'autres sottes inventions. Le refrain c'est qu'ici tout est -mal et pourrait être mieux. Qu'ils aillent à tous les diables; nous -nous trouvons ici très bien, sans éprouver le besoin de voir les -messieurs de la cour venir nous visiter, et encore moins celui de les -entendre chanter cet éternel refrain de notre misère comparée à la -grandeur et à la magnificence de certains autres pays. Bien plus sait -le sot chez lui que l'habile homme chez autrui, n'est-il pas vrai, -señor D. José? Je suppose bien qu'il ne vous est pas un seul moment -venu à l'esprit que je dis cela pour vous. Non, en aucune façon. Il -ne manquerait plus que cela. Je sais que j'ai devant moi l'un des -jeunes hommes les plus éminents de l'Espagne moderne; un jeune homme -capable de transformer en champs plantureux nos arides contrées... Et -je ne me formalise pas de vous entendre me chanter le vieux refrain des -charrues anglaises et de l'arboriculture et de la sylviculture... Non, -croyez-le bien; à des hommes d'un si grand, si grand talent, on peut -pardonner même le mépris qu'ils montrent pour notre simplicité. Non, -non, mon cher ami, je ne vous en veux pas. Vous êtes autorisé à tout -nous dire, señor D. José, tout, tout, tout, voire même que nous sommes -des sauvages ou peu s'en faut. - -Cette impertinente philippique terminée d'un ton railleur bien accusé -ne plut pas au jeune homme; mais il s'abstint de manifester la plus -légère contrariété et poursuivit la conversation en évitant autant que -possible de toucher aux points dans lesquels la mesquine susceptibilité -du révérend chanoine aurait pu trouver un facile motif de discorde. -Ce dernier profita du moment où la señora causait avec son neveu -d'affaires de famille pour se lever et faire quelques pas dans la -chambre. - -Elle était vaste et claire et tapissée d'un vieux papier peint dont, -grâce au soin avec lequel était tenue toute la maison, les fleurs et -les branchages, bien que décolorés, conservaient leur dessin primitif. -La pendule, à travers la caisse vitrée de laquelle on apercevait les -poids immobiles et le volumineux balancier répétant monotonement no -à chacune de ses oscillations, occupait, avec son cadran bigarré, le -point le plus en vue au milieu des meubles de la salle à manger, dont -l'ornementation était complétée par une série d'estampes françaises, -estampes qui représentaient les exploits du conquérant du Mexique, -expliqués au bas de chacune d'elles par de longues inscriptions où -il était question d'un _Ferdinand Cortès_ et d'une _donna Marine_ -non moins invraisemblables que les figures dessinées par l'ignorant -artiste. Entre les deux portes vitrées donnant sur le jardin, se -trouvait un appareil en cuivre jaune que nous aurons suffisamment -décrit en disant qu'il servait de support à un perroquet, qui s'y -tenait perché avec le sérieux et la gravité propre à ces petits animaux -en observant tout ce qui se passait autour de lui. La physionomie -railleuse et dure des perroquets, leur plumage vert, l'incarnat de -leur tête, leurs pattes jaunes et enfin les rauques paroles qu'ils ont -l'habitude de prononcer d'un ton burlesque, leur donnent un aspect -sérieux et ridicule qui est à la fois étrange et repoussant. Ils ont je -ne sais quoi de la roide tenue des diplomates, paraissent quelquefois -plaisants et ressemblent le plus souvent à certains hommes infatués -d'eux-mêmes qui, en voulant paraître supérieurs aux autres, tournent à -la caricature. - -Le Penitenciario était grand ami du perroquet. Lorsqu'il eut laissé la -señora et Rosario causer avec le voyageur, il s'approcha de l'animal -par lequel il se laissa complaisamment mordiller l'index, et lui dit: - ---Fripon, pendard, pourquoi ne parles-tu pas? Si tu n'étais pas -charlatan, remplirais-tu ton rôle? Le monde des hommes, comme celui des -oiseaux, est plein de charlatans. - -Plongeant ensuite sa vénérable main dans un petit vase de terre qui se -trouvait à sa portée, il en retira quelques pois chiches qu'il donna -à manger au perroquet. L'animal se mit alors à crier à tue-tête, en -demandant du chocolat, et ses cris détournèrent les deux dames et le -gentilhomme d'un entretien qui, sans doute, n'avait pas une bien grande -importance. - - - - -VI. - -OU L'ON VOIT QUE LA MÉSINTELLIGENCE PEUT SURGIR AU MOMENT OU L'ON S'Y -ATTEND LE MOINS. - - -Le señor D. Cayetano Polentinos, beau-frère de doña Perfecta, entra -soudain, les bras ouverts, en s'écriant: - ---Venez donc, venez donc, mon cher señor don José. - -Ils s'embrassèrent cordialement. D. Cayetano et Pepe se connaissaient -de longue date, par la raison que l'éminent érudit et bibliophile -émérite accourait à Madrid chaque fois qu'on y annonçait la vente aux -enchères de livres provenant de la succession de quelque bibliomane. Il -était grand et mince, entre deux âges, mais vieilli par les soucis et -par de studieuses veilles; il s'exprimait avec une correction étudiée -qui lui seyait à merveille, et parfois était aimable et tendre avec -affectation. - -A propos de sa vaste érudition, que pourrait-on dire, sinon qu'elle -était un vrai prodige? Son nom n'était prononcé à Madrid qu'avec -respect, et s'il eût habité la capitale, D. Cayetano aurait, en dépit -de sa modestie, fait partie de toutes les académies présentes ou -futures. Mais il ne soupirait qu'après la solitude, et la place, que -dans l'esprit de certains autres, occupe la vanité, était remplie -chez lui par la pure passion des livres, par l'amour de l'étude et du -recueillement, sans autre objectif que les livres et l'étude. - -Il avait formé à Orbajosa, une des plus riches bibliothèques qui -fussent dans toute l'Espagne, et il y passait de longues heures de jour -et de nuit, compilant, classant, prenant des notes, et thésaurisant -des matériaux précieux de toute sorte, ou peut-être même, élaborant -quelqu'œuvre extraordinaire et originale digne d'une si vaste -intelligence. - -Ses mœurs étaient patriarcales; il mangeait peu, buvait moins encore, -et ses uniques folies consistaient dans quelques collations aux -Alamillos en des jours mémorables, et dans des visites journalières -à un lieu appelé Mundogrande, où venaient peu à peu exhumés de la -poussière de vingt siècles, en même temps que des médailles romaines, -des fragments de chapiteaux, des socles étranges d'une architecture -inconnue ou des vases et des _cubilaria_ d'un prix inestimable. - -Don Cayetano et doña Perfecta vivaient dans une si complète harmonie -que la paix du paradis ne lui était pas comparable. Ils ne s'étaient -jamais querellés. Il est vrai qu'il ne se mêlait en aucune façon des -affaires de la maison, et qu'elle ne s'occupait de la bibliothèque que -pour la faire balayer et épousseter chaque samedi, en respectant, avec -une religieuse admiration, les livres et papiers étalés sur la table ou -sur d'autres meubles. - -Après les compliments d'usage, don Cayetano dit: - ---J'ai examiné le contenu de la caisse. Je regrette vivement, que -vous ne m'ayez pas apporté l'édition de 1527. Il faudra que je fasse -moi-même un voyage à Madrid... Comptez-vous rester ici longtemps? Ce ne -sera jamais trop, mon cher Pepe. Combien je me réjouis de vous y voir! -Nous allons, à nous deux, mettre en ordre une partie de ma bibliothèque -et dresser la liste des écrivains de la Gineta. Ce n'est pas tous les -jours qu'on peut avoir sous la main un homme de votre mérite. Vous -verrez ma bibliothèque. Vous pourrez vous y donner des indigestions -de lecture. Tout est à votre disposition... Vous y trouverez des -merveilles, de vraies merveilles, des trésors inestimables, des raretés -que seul je possède, oui, moi seul... Mais il me semble que l'heure -du dîner a déjà sonné, n'est-il pas vrai, José? N'est-il pas vrai, -Perfecta? N'est-il pas vrai, Rosarito? N'est-il pas vrai, seigneur don -Inocencio?... Vous êtes aujourd'hui deux fois Penitenciario: je dis -cela parce que vous allez faire pénitence avec nous... - -L'ecclésiastique s'inclina et sourit en signe de sympathique -acquiescement. Le repas fut cordial. Comme c'est l'usage dans les -dîners de petits endroits, la surabondance du contenu de chaque plat -tenait lieu de la variété des mets: il y avait de quoi rassasier deux -fois plus de personnes qu'il ne s'en trouvait là. La conversation -glissa d'un sujet à un autre. - ---Il faut que vous visitiez le plus tôt possible notre cathédrale--dit -le chanoine. Il en est peu qui puissent lui être comparées, señor D. -José!... Il est vrai que vous, qui, à l'étranger, avez vu tant de -merveilles, vous ne trouverez peut-être rien de bien remarquable dans -cette vieille église... Mais à nous, pauvres simples gens d'Orbajosa, -elle paraît divine. Maître Lopez de Berganza, qui en fut chanoine, la -nommait au XVIe siècle _pulchra augustina_... Il se peut, cependant, -qu'elle n'ait aucun mérite pour des hommes aussi savants que vous, et -qu'ils lui préfèrent la charpente en fer d'une halle quelconque. - -Le langage railleur du sarcastique Penitenciario déplaisait de plus en -plus à Pepe Rey; mais bien résolu à se contenir et à dissimuler son -ennui, il se borna à répondre évasivement. Doña Perfecta, prenant à son -tour la parole, dit en plaisantant: - ---Prends garde, Pepito; je te préviens que nous nous brouillerons si tu -parles mal de notre sainte église. Tu es un savant, un homme éminent -au courant de tout; mais si tu parviens à découvrir que ce grand -édifice n'est pas la huitième merveille du monde, garde pour toi-même -ta découverte, et ne viens pas nous traiter de niais. - ---Je suis loin de croire que cet édifice n'est pas beau,--répondit -Pepe.--Le peu que j'ai vu de son extérieur m'a paru au contraire d'une -beauté imposante. Du reste, ma tante, il n'y a pas lieu de s'effrayer à -ce sujet, car je ne suis rien moins que savant. - ---Tout doux!--dit l'ecclésiastique en étendant la main et laissant -sa bouche fatiguée de mâcher prendre avant de parler un instant de -répit.--Je vous arrête là. Ne venez pas ici faire le modeste, señor D. -José, car nous savons suffisamment tout ce que vous valez, la renommée -dont vous jouissez et le rôle important qu'il vous sera facile de jouer -partout où vous voudrez vous présenter. Des hommes tels que vous ne -se rencontrent pas tous les jours. Mais après avoir ainsi loué vos -talents... - -Il s'interrompit pour avaler une bouchée; dès que celle-ci eut laissé à -la voix le passage libre, il poursuivit en ces termes: - ---Après avoir ainsi loué vos talents, qu'il me soit permis d'exprimer -une autre opinion avec toute la franchise propre à mon caractère. Oui, -señor D. José, oui señor D. Cayetano, oui, ma chère señora et vous, ma -chère enfant, la science, telle que l'acquièrent et l'enseignent les -modernes, est la mort du sentiment et des douces illusions. Avec elle -s'éteint la vie de l'esprit; tout se réduit à des règles fixes, et les -sublimes enchantements de la nature eux-mêmes disparaissent. Avec elle -meurent la foi dans l'âme et le merveilleux dans les arts. La science -dit que tout est mensonge et elle prétend tout réduire en formules -algébriques, non seulement _maria ac terras_ où nous vivons, mais -aussi _cœlumque profondum_ où habite Dieu. Les admirables intuitions -de l'âme, ses mystiques ravissements, l'inspiration même des poètes, -mensonge que tout cela. Le cœur est une éponge, le cerveau une boîte à -vers. - -Tout le monde se mit à rire pendant qu'il ingurgitait un verre de vin. - ---Voyons, nierez-vous, señor D. José--ajouta le prêtre--que la science, -telle qu'on l'apprend et qu'on l'enseigne aujourd'hui, doit forcément -aboutir à faire du monde et du genre humain, une grande machine? - ---C'est selon, se prit à dire D. Cayetano. Il y a en toutes choses, du -pour et du contre. - ---Prenez un peu plus de salade, señor Penitenciario--dit doña Perfecta. -Elle est comme vous l'aimez, fortement épicée. - -Pepe Rey n'avait pas le moindre goût pour les discussions; il n'était -pas pédant et n'aimait pas à faire parade d'érudition, surtout dans -une société où se trouvaient des dames, ou dans des réunions intimes; -mais la persistance de l'agressive verbosité du chanoine, méritait, -à son avis, une verte réplique. Il pensa qu'il serait maladroit, pour -lui donner une leçon, d'exposer des idées ayant une certaine analogie -avec les siennes, parce qu'il pourrait s'en prévaloir, et résolut de -manifester les opinions qui, étant le plus en contradiction avec celles -du Penitenciario, étaient le plus capables de le mortifier. - ---Ah! tu veux te moquer de moi,--se dit-il;--eh bien, je vais te rendre -la monnaie de ta pièce. - -Et il ajouta aussitôt à haute voix: - ---Ce que le señor Penitenciario vient de dire en plaisantant est -parfaitement vrai. Mais, est-ce notre faute si la science démolit -brutalement un jour ou l'autre les vaines idoles, la superstition, les -sophismes, les mille mensonges du passé, dont quelques-uns ont de la -grandeur tandis que les autres ne sont que ridicules, car l'univers -contient toute sorte de choses? Le monde des illusions qui est comme -un monde superposé à l'autre, s'écroule avec fracas. Le mysticisme en -religion, la routine dans la science, le convenu dans les arts, tombent -comme tombèrent les dieux du paganisme, au bruit des éclats de rire de -la foule. Adieu les songes trompeurs, le genre humain s'éveille et ses -yeux contemplent la réalité. Le vain sentimentalisme, le mysticisme, -la fièvre, l'hallucination, le délire disparaissent, et l'esprit, hier -malade, aujourd'hui plein de vigueur jouit avec une joie indicible de -la juste appréciation des choses. L'imagination, cette terrible folle, -qui était la maîtresse du logis en devient la servante... Tournez -vos regards de tous côtés, señor Penitenciario, et vous verrez quel -admirable ensemble de réalités s'est substitué à la fable. Le ciel -n'est plus une voûte, les étoiles ne sont plus des flambeaux, la lune -n'est plus une chasseresse errante, mais un globe opaque, le soleil -n'est pas un cocher vagabond élégamment paré, mais un embrasement fixe. -Les syrtes ne sont plus de fabuleuses divinités, mais des écueils, les -sirènes sont des phoques, et dans l'ordre des personnes, Mercure est un -Manzanedo; Mars est un vieillard sans barbe, comme le comte de Moltke; -Nestor peut être un petit homme qui s'appelle M. Thiers. Orphée est -Verdi; Vulcain est Krupp; Apollon est un poète quelconque. Cela ne vous -suffit-il pas? Eh! bien, Jupiter, un dieu qu'on enverrait au bagne s'il -vivait de notre temps, ne lance pas la foudre, mais la foudre tombe -quand il plaît à l'électricité. Il n'y a pas de Parnasse, il n'y a pas -d'Olympe, il n'y a pas de Styx, et il n'existe pas d'autres Champs -Elysées que ceux de Paris. Il n'y a pas d'autre descente aux Enfers -que celles de la géologie, et ce voyageur affirme à son retour qu'il -n'existe pas de condamnés au centre de la terre. Il n'y a pas d'autres -montées au ciel que celles de l'astronomie, et celle-ci prétend -n'avoir jamais vu les six ou sept étages dont parlaient le Dante, les -mystiques et les rêveurs du moyen âge. Elle rencontre des astres et -des distances, des orbites, des immensités incommensurables et rien de -plus. Il n'y a pas de fausses supputations de l'âge du monde, parce -que la paléontologie et la préhistoire ont pu compter les dents de -la tête de mort sur laquelle nous vivons et reconnaître sa véritable -ancienneté. La fiction, qu'on l'appelle paganisme ou idéalisme -chrétien, n'existe déjà plus et les visions s'évanouissent. Tous les -miracles possibles se réduisent à ceux que je peux faire lorsque j'ai -sous la main dans mon cabinet une pile de Bunsen, un fil conducteur et -une aiguille aimantée. Il n'y a pas d'autres multiplications de pains -et de poissons que celles réalisées par l'industrie avec ses moules -et ses machines, et celles de l'imprimerie qui imite la nature en -tirant d'un seul type des millions d'exemplaires. En résumé, mon cher -chanoine, les choses se sont arrangées de façon à faire cesser toutes -les absurdités, tous les mensonges, les illusions, les rêves, les -sensibilités et les préoccupations qui troublent l'esprit de l'homme. -Félicitons-nous de ce résultat. - -Lorsqu'il acheva de parler, un sourire se jouait sur les lèvres de -l'ecclésiastique dont les yeux avaient pris un éclat extraordinaire. D. -Cayetano s'occupait à donner toutes sortes de formes ou rhomboïdales ou -prismatiques à une petite boulette de pain. Mais doña Perfecta était -pâle et fixait avec persistance sur le chanoine son regard observateur. -Stupéfaite, Rosarito contemplait son cousin. Celui-ci se penchant vers -elle à la dérobée, lui dit à voix basse: - ---Ne te préoccupe pas, ma chérie. Je n'ai dit tout cela que pour faire -enrager le chanoine. - - - - -VII. - -LA MÉSINTELLIGENCE AUGMENTE. - - ---Tu crois peut-être--dit doña Perfecta avec un certain orgueil--que le -señor D. Inocencio va rester bouche close, faute d'être en mesure de te -répondre de point en point. - ---Oh! non!--s'écria le chanoine en arquant les sourcils,--je ne -mesurerai pas mes faibles forces avec un adversaire si vaillant -et si bien armé. Le señor D. José sait tout, c'est-à-dire, a à sa -disposition tout l'arsenal des sciences exactes. Je sais bien que la -doctrine qu'il soutient est fausse, mais je n'ai ni assez de talent, -ni assez d'éloquence pour le combattre. J'emploierais, moi, les armes -du sentiment, j'emploierais les arguments théologiques tirés de la -révélation, de la foi, de la parole divine; mais, hélas! le señor D. -José qui est un savant éminent, se moquerait de la théologie, de la -foi, de la révélation, des saints prophètes, de l'Evangile... Un pauvre -prêtre ignorant, un malheureux qui ne sait ni les mathématiques ni la -philosophie allemande où il est question du _moi_ et du _non moi_, un -pauvre professeur qui ne connaît que la science de Dieu et quelques -poètes latins, ne peut entrer en lutte avec de pareils maîtres. - -Pepe Rey partit d'un franc éclat de rire. - ---Je vois--dit-il,--que le señor D. Inocencio a pris au sérieux ce que -je viens de dire. Allons, mon cher chanoine, rengainons nos arguments, -et que tout soit fini par là. Je suis certain que mes véritables -idées ne sont pas si en désaccord que cela avec les vôtres. Vous -êtes un homme instruit et raisonnable. L'ignorant, ici, c'est moi. -Pardonnez-moi tous, si j'ai voulu plaisanter un peu, c'est dans mon -caractère. - ---Merci,--répondit le prêtre visiblement contrarié. Pensez-vous vous -en tirer ainsi? Je sais, moi, et nous savons tous très bien, que les -idées que vous avez exposées sont vos propres idées. Il n'en pourrait -être autrement. Vous êtes un enfant du siècle. On ne saurait nier que -vous avez une intelligence prodigieuse, véritablement prodigieuse. -Tandis que vous parliez, je l'avoue ingénument, je ne pouvais, tout -en déplorant dans mon âme la fausseté de votre doctrine, m'empêcher -d'admirer le choix de vos expressions, votre prodigieuse éloquence, la -merveilleuse méthode de vos arguments... Quelle intelligence, señora -doña Perfecta, que celle de votre jeune neveu! Lorsque, pendant mon -séjour à Madrid, on me conduisit à l'Athénée, je confesse que je -tombais des nues en voyant de quel étonnant génie Dieu a doté les -protestants et les athées. - ---Sr. D. Inocencio--dit doña Perfecta en regardant alternativement son -neveu et son ami,--je crois qu'en jugeant ce jeune homme vous dépassez -les bornes de la bienveillance... Ne te fâche pas, Pepe, tu es libre -de ne pas tenir compte de ce que je dis, car je ne suis pas savante et -n'entends rien ni à la philosophie ni à la théologie; mais il me semble -que le señor D. Inocencio vient de faire preuve de grande modestie et -de charité chrétienne en refusant de t'accabler comme, s'il eût voulu, -il aurait pu le faire... - ---Señora, pour l'amour de Dieu!--s'écria l'ecclésiastique. - ---Vous m'en voyez ravi,--répondit Pepe en souriant. - ---Il est ainsi fait,--ajouta la señora.--Toujours plein d'humilité... -Et cependant il sait plus de choses que les sept docteurs réunis. Ah! -señor D. Inocencio, comme il vous sied bien le nom que vous portez! -Mais ne venez pas ici faire inopportunément le modeste. Puisque mon -neveu n'a pas de prétentions... puisqu'il ne sait que ce qu'on lui a -enseigné... et puisque ce qu'on lui a enseigné est faux, est-il rien -qui pût lui être plus agréable que d'être instruit par vous, et par -vous arraché à l'enfer de ses mensongères doctrines? - ---Justement, je ne désire qu'une chose, c'est que le Sr. Penitenciario -m'arrache... murmura Pepe, comprenant qu'il avait, sans le vouloir, mis -la tête dans le guêpier. - ---Je suis un pauvre prêtre qui ne sait pas autre chose que ce qu'on -apprenait autrefois--répondit D. Inocencio. Je reconnais l'immense -valeur, au point de vue de la science mondaine, du Sr. D. José et en -présence d'un si brillant oracle, je me tais et m'humilie. - -Ce disant le chanoine croisa ses mains sur sa poitrine, en inclinant la -tête. Pepe Rey était un tant soit peu déconcerté par la tournure que sa -tante venait de donner à cette vaine discussion à laquelle il n'avait -plaisamment pris part que pour échauffer un peu la conversation. Il -crut prudent d'y mettre fin, et, dans ce but, adressa une question au -Sr. D. Cayetano au moment même où sortant de l'assoupissement qui, -après le repas, s'emparait de lui, celui-ci offrait à ses commensaux -les indispensables «palillos»[18] fichés dans le corps d'un dindon de -porcelaine qui faisait la roue. - - [18] Cure-dents en bois. - ---Hier, j'ai découvert une main saisissant l'anse d'une amphore sur -laquelle se trouvent de nombreux caractères hiératiques. Je vous la -montrerai--dit D. Cayetano, heureux d'entamer un de ses thèmes favoris. - ---Je suppose que le señor de Rey est aussi très expert en matière -d'archéologie--avança le chanoine, qui, toujours implacable, courait -après sa victime et la poursuivait jusque dans son plus caché refuge. - ---Indubitablement, ajouta doña Perfecta.--Que pourraient ignorer les -étonnants jeunes gens d'aujourd'hui. Ils possèdent toutes les sciences -sur le bout du doigt. Les universités et les académies les instruisent -de tout en un clin d'œil par la délivrance d'un brevet de capacité. - ---Oh! ceci est injuste,--répondit le chanoine en remarquant la pénible -impression que reflétait la physionomie de l'ingénieur. - ---Ma tante a raison,--affirma Pepe.--Nous apprenons aujourd'hui un peu -de tout, et nous sortons des écoles ne possédant que les éléments de -plusieurs sciences. - ---Je disais,--ajouta le prêtre que vous devez être un grand archéologue. - ---Je ne sais pas un mot de cette science-là, répliqua le jeune homme. -Les ruines ne sont que des ruines et je n'ai jamais aimé à me couvrir -de leur poussière. - -D. Cayetano fit une grimace très expressive. - ---Cela ne veut pas dire que je condamne l'archéologie--reprit vivement -le neveu de doña Perfecta, en remarquant qu'il ne prononçait pas une -parole qui ne blessât quelqu'un. Je sais très bien que de cette -poussière surgit l'histoire. Ces études sont fort intéressantes et très -utiles. - ---Vous avez sans doute plus de goût pour la controverse, dit le -Penitenciario en introduisant un palillo dans sa dernière molaire. Il -me vient une excellente idée, Sr. D. José. Vous devriez vous faire -avocat. - ---J'abhorre cette profession--répliqua Pepe Rey.--Je connais des -avocats très respectables, entre autres mon père qui est le meilleur -des hommes. Mais, quelque excellent que puisse être un pareil exemple, -je ne me serais de ma vie décidé à exercer une profession qui consiste -à défendre, en toute question, aussi bien le pour que le contre. Je ne -sache pas qu'il y ait de plus grande aberration, de pire préoccupation -ou de pareil aveuglement pour les familles que de pousser les jeunes -gens à se faire avocats. La principale et la plus terrible plaie -de l'Espagne est cette multitude de jeunes clercs dont l'existence -nécessite une fabuleuse quantité de procès. Les débats se multiplient -en proportion du nombre des individus qui les suscitent. Il y a plus, -beaucoup d'entre eux restent inoccupés et, comme un avocat ne peut ni -prendre la charrue ni se faire tisserand, ils concourent à former ce -brillant escadron de désœuvrés pleins de prétentions qui poussent à la -multiplication des emplois, troublent la politique, agitent l'opinion -publique et font naître les révolutions. Il faut bien qu'ils se -procurent d'une façon ou d'une autre des moyens d'existence. Ah! le -malheur serait encore plus grand s'il y avait pour tous des procès à -plaider. - ---Pepe, pour l'amour de Dieu, prends garde à tes paroles--lui dit avec -sévérité doña Perfecta.--Mais pardonnez-lui, señor D. Inocencio... -il ignore que vous avez un neveu qui, bien qu'à peine sorti de -l'Université, est déjà un avocat des plus distingués. - ---Je parle en termes généraux, répliqua Pepe avec fermeté. Étant -le fils d'un avocat illustre, je ne puis méconnaître que quelques -personnes exercent cette noble profession avec un véritable honneur. - ---Non... mon neveu est encore un enfant--dit le chanoine d'un ton -d'humilité affectée.--Dieu me préserve d'affirmer qu'il est un prodige -de savoir, comme l'est le Sr. de Rey. Avec le temps, peut-être... Son -éloquence n'est ni brillante ni persuasive. Par exemple, il a des -principes solides et le jugement sain; ce qu'il sait, il ne le sait pas -à demi. Il ne connaît ni les fausses subtilités ni les vaines paroles... - -Pepe Rey paraissait de plus en plus inquiet. La pensée, qu'en dépit de -son bon vouloir, ses idées étaient en contradiction avec celles des -amis de sa tante l'affligeait, et il prit la résolution de se taire, -dans la crainte que D. Inocencio et lui ne finissent par se jeter -les assiettes à la tête. La clochette de la cathédrale appelant les -chanoines à remplir dans le chœur leurs importantes fonctions, le tira -heureusement d'une si pénible situation. Le vénérable ecclésiastique, -se levant et prenant congé de tous, se montra vis-à-vis de Pepe -aussi bienveillant et aussi aimable que si la plus étroite amitié -les avait depuis longtemps unis. Il lui offrit ses services en tout -ce qui pourrait lui être agréable, puis lui promit de le présenter à -son neveu qui lui servirait de guide pour visiter le pays et daigna -même, lorsqu'il sortit, lui faire les plus tendres démonstrations en -lui frappant amicalement sur l'épaule. Pepe accueillit avec joie ces -marques de réconciliation,--mais n'en vit pas moins le ciel s'ouvrir -lorsque le prêtre quitta la salle à manger et la maison. - - - - -VIII. - -EN TOUTE HATE. - - -Quelques instants plus tard, la scène avait complètement changé. -Trouvant le délassement de ses sublimes travaux dans le sommeil qui -s'était emparé de lui, D. Cayetano était mollement étendu dans un -fauteuil de la salle à manger. Doña Perfecta vaquait dans la maison -à ses occupations. S'asseyant contre l'une des portes vitrées qui -donnaient sur le jardin, Rosarito fixa les yeux sur son cousin, et par -leur intermédiaire sembla lui adresser cette muette prière: - ---Viens t'asseoir près de moi, et fais-moi part de tout ce que tu as à -me dire. - -Tout mathématicien qu'il était, Pepe Rey comprit. - ---Ma chère cousine, dit-il, combien tu dois être aujourd'hui ennuyée -de nos discussions! Dieu sait que ce n'est pas pour mon plaisir que -j'ai fait le pédant, comme tu l'as vu; mais c'est la faute du señor -Penitenciario... Sais-tu qu'il me paraît singulier, ce prêtre-là?.. - ---C'est un homme excellent!--répondit Rosarito, ne cachant pas la joie -qu'elle éprouvait à se trouver en mesure de donner à son cousin toutes -les explications qu'il pourrait désirer. - ---Oh! oui, excellent. Cela se voit. - ---Lorsque tu l'auras fréquenté, tu verras... - ---Que c'est un homme inestimable. Enfin, il suffit qu'il soit ton ami -et celui de ta mère pour qu'il soit aussi le mien,--affirma le jeune -homme. Et vient-il souvent ici? - ---Tous les jours. Il nous tient beaucoup compagnie--répondit ingénument -Rosarito.--Combien il est aimable et bon! Et comme il m'aime! - ---Allons, il finira par m'aller ce señor-là. - ---Il vient aussi le soir jouer au tresillo[19]--ajouta la jeune -fille,--car il faut te dire qu'à la tombée de la nuit se réunissent -ici plusieurs personnes: le juge du tribunal de première instance, le -procureur du roi, le doyen, le secrétaire de l'évêque, l'alcade, le -receveur des contributions, le neveu de D. Inocencio... - - [19] Sorte de jeu de cartes. - ---Ah! Jacintito, l'avocat. - ---Lui-même. C'est un pauvre garçon bon comme le bon pain. Son oncle -l'adore. Depuis qu'il est sorti de l'Université avec son diplôme de -docteur... car il a été reçu docteur dans deux ou trois facultés, -et avec mention encore... sais-tu?... depuis lors, dis-je, son oncle -l'amène très souvent ici. Maman l'aime beaucoup... C'est un jeune homme -très rangé. Il se retire de bonne heure avec son oncle; jamais il ne va -passer ses soirées au Casino[20]; il n'est ni joueur, ni dépensier et -il travaille dans l'étude de Me Lorenzo Ruiz, qui est le premier avocat -d'Orbajosa. On prétend qu'il deviendra un éloquent défenseur. - - [20] Cercle. - ---Son oncle n'avait pas tort d'en faire l'éloge, dit Pepe. Je regrette -d'avoir parlé des avocats comme je l'ai fait... N'est-ce pas, ma chère -cousine, que j'ai été inconvenant? - ---Allons donc, il me paraît que tu avais parfaitement raison. - ---Mais là, vrai, n'ai-je pas été un peu... - ---Non, non. - ---De quel poids tu me soulages! Il est vrai que, sans trop savoir -pourquoi, je me trouve sans cesse en contradiction avec ce vénérable -prêtre. Je le regrette infiniment. - ---Ce que je crois--dit Rosarito en fixant sur lui des yeux pleins de -tendresse--c'est que tu n'es pas fait pour nous. - ---Que veux-tu dire? - ---Je ne sais si je m'explique bien, mon cher cousin. Mais je veux dire -qu'il me paraît difficile que tu puisses t'habituer à la conversation -et aux idées des habitants d'Orbajosa. Il me semble... c'est une simple -supposition. - ---Eh! bien, non! Je crois que tu te trompes. - ---Tu viens d'ailleurs, tu sors d'un autre monde, plus intelligent, -plus savant, où les gens ont d'autres manières, une conversation -spirituelle, et une figure... Il se peut que je ne m'exprime pas bien. -Je veux dire que tu as l'habitude de vivre dans une société choisie; tu -sais beaucoup de choses... Il n'y a pas ici ce qu'il te faut. Il n'y a -ici ni science, ni bon ton. Tout y est simplicité, Pepe. Il me semble -que tu t'y ennuieras, que tu t'y ennuieras beaucoup et qu'enfin tu nous -quitteras. - -La tristesse, qui était le caractère habituel de la physionomie -de Rosarito, devint si grande que Pepe Rey en fut profondément -impressionné. - ---Tu es dans l'erreur, ma chère cousine. Non seulement, je n'ai pas la -pensée que tu me supposes, mais ni mon caractère ni mes idées ne sont -en contradiction avec le caractère et les idées des personnes qui se -trouvent ici. Supposons pourtant un moment qu'ils le fussent... - ---Soit, supposons-le... - ---Eh! bien, j'ai la ferme conviction qu'entre toi et moi, entre nous -deux, ma chère Rosarito, il y aura toujours entente parfaite. Là-dessus -je ne peux me tromper. Mon cœur me dit que je ne me trompe pas. - -Rosarito rougit jusqu'au blanc des yeux; mais s'efforçant de chasser sa -rougeur, en souriant et regardant de côté et d'autre, elle dit: - ---Ne te moque pas de moi. Si tu prétends faire entendre par là que je -trouve toujours bien ce que tu dis, eh bien, tu as raison. - ---Rosarito! s'écria le jeune homme,--du moment que je t'ai vue, mon âme -a été inondée de joie... et j'ai, en même temps, éprouvé un regret,--le -regret de n'être pas venu plus tôt à Orbajosa. - ---Voilà, par exemple, ce que je ne crois pas--dit-elle avec un -enjouement affecté pour dissimuler son émotion.--Si vite que cela?... -Ne dis donc pas de fadaises... Vois, Pepe, je ne suis qu'une -villageoise, je ne sais parler que de choses banales; je ne sais pas un -mot de français, je ne sais pas me vêtir avec élégance; je sais à peine -toucher du piano; je... - ---Oh! Rosario!--s'écria vivement le jeune homme. Je doutais que tu -fusses parfaite; maintenant, j'ai la conviction que tu l'es. - -La mère entra sur ces entrefaites. Rosarito, qui n'avait rien à -répondre aux dernières paroles de son cousin, comprit qu'il était -pourtant nécessaire de ne pas rester bouche close et dit en regardant -sa mère: - ---Ah! j'avais oublié de donner à manger au perroquet. - ---Ne te préoccupe pas de cela maintenant. Pourquoi restez-vous ici?... -Conduis ton cousin faire un tour dans le jardin. - -La señora souriait avec une bonté maternelle en montrant à son neveu -l'épais bosquet qu'on apercevait derrière les vitres. - ---Allons-y, dit Pepe en se levant. - -Rosarito s'élança à travers la porte vitrée comme un oiseau rendu à la -liberté. - ---Pepe, qui sait tant de choses et doit aussi se connaître en -arboriculture--affirma doña Perfecta,--t'apprendra comment se font les -greffes. Voyons ce qu'il pensera des jeunes poiriers que nous allons -transplanter. - ---Viens, viens--cria Rosario, du dehors. - -Elle appelait son cousin avec impatience. Ils disparurent tous les deux -entre le feuillage. Lorsque doña Perfecta les eut vus s'éloigner, elle -s'occupa du perroquet, et d'un air soucieux dit à voix très basse en -lui donnant de quoi manger: - ---Combien il est peu affectueux! Il n'a même pas caressé ce pauvre -petit animal. - -Puis, elle ajouta à haute voix, croyant que son beau-frère pouvait -l'entendre: - ---Cayetano, que penses-tu du neveu? Cayetano! - -Un sourd grognement indiqua que l'antiquaire revenait à la vie de notre -pauvre monde. - ---Cayetano..... - ---Voilà..... voilà...--murmura le savant d'une voix à peine -articulée;--ce jeune caballero soutiendra sans doute l'opinion erronée -que les statues de Mundogrande proviennent de la première immigration -phénicienne. Je le convaincrai... - ---Mais, Cayetano... - ---Mais, Perfecta..... Allons, tu vas encore soutenir que j'ai dormi? - ---Non, certes, comment pourrais-je soutenir une pareille absurdité!... -Mais tu ne me dis pas ce que tu penses de ce jeune homme? - -D. Cayetano mit la main devant sa bouche, afin de bâiller plus à son -aise, après quoi, il entama avec la señora une longue conversation. - -Les personnes qui nous ont transmis les notes nécessaires à la -composition de cette histoire passent sous silence ce dialogue, sans -doute parce qu'elles n'en eurent pas connaissance. Quant à ce que -se dirent ce soir-là dans le jardin l'ingénieur et Rosarito, il est -évident qu'il est inutile de le rapporter. - -Nous ne pouvons taire de même, parce qu'elles ont une extrême -importance, les choses qui se passèrent dans la soirée du jour suivant. -Après avoir parcouru diverses parties du jardin, le cousin et la -cousine, à une heure assez avancée, se trouvaient seuls, occupés -réciproquement l'un de l'autre et n'ayant d'âme et de sens que pour se -voir et pour s'entendre. - ---Pepe--disait Rosario--tout ce que tu viens de me dire est une -plaisanterie, un refrain comme vous autres, hommes d'esprit, vous savez -en forger... Et tu penses qu'en ma qualité de villageoise, je crois -tout ce que l'on me dit. - ---Si tu me connaissais comme je crois te connaître, tu saurais que -je ne dis jamais que ce que je pense. Mais laissons-là les vaines -subtilités et les sentimentales niaiseries qui ne servent qu'à fausser -les sentiments. Je ne parlerai pas avec toi d'autre langage que celui -de la vérité. Es-tu par hasard une demoiselle que j'ai rencontrée à la -promenade ou dans une soirée et avec laquelle j'espère passer quelques -moments agréables? Non. Tu es ma cousine, tu es quelque chose de -plus..... Rosario, établissons tout de suite la situation et parlons -franc. Je suis venu ici pour me marier avec toi. - -Rosario sentit son visage s'enflammer et son cœur battre à rompre sa -poitrine. - ---Ecoute, ma chère cousine,--ajouta le jeune homme, je te jure que si -tu ne m'avais pas plu, je serais déjà loin d'ici. Quelques ménagements -qu'eussent pu m'imposer la politesse et les convenances, il m'aurait -été difficile de dissimuler ma désillusion. Je suis ainsi fait. - ---Mais tu viens à peine d'arriver,--dit laconiquement Rosario en -s'efforçant de sourire. - ---Je viens d'arriver et je sais déjà tout ce que je voulais savoir: -je sais que je t'aime, et que tu es la femme que depuis longtemps -pressentait mon cœur; mon cœur qui jour et nuit me disait: «elle -viendra, elle vient, la voilà!» - -Cette phrase servit de prétexte à Rosario pour laisser s'échapper -le sourire qui venait d'apparaître sur ses lèvres. Son âme enivrée -s'évaporait avec délices dans une atmosphère de bonheur. - ---Tu t'ingénies à me prouver que tu n'as aucune valeur,--continua -Pepe,--et tu es un vrai trésor. Tu as l'inappréciable privilège de -répandre sans cesse sur tout ce qui t'entoure la divine lumière de ton -âme. Dès qu'on te voit, dès qu'on te contemple, on ne peut s'empêcher -de remarquer tes nobles sentiments et la pureté de ton cœur. En -t'apercevant on a comme la vision d'une existence céleste que Dieu a -par mégarde laissé vivre sur la terre; tu es un ange et je t'aime à en -devenir fou. - -Pepe, en disant cela, semblait s'être acquitté d'une grave mission -et Rosarito fut tout à coup saisie d'une si profonde émotion que, -l'énergie de son corps ne répondant plus à celle de sa volonté et les -forces lui manquant, elle se laissa tomber sur une pierre qui dans ces -lieux charmants servait parfois de siège. Pepe se pencha vers elle. Il -remarqua qu'elle fermait les yeux en cachant son front dans ses mains. -Un instant après, la fille de doña Perfecta Polentinos, fixant sur son -cousin ses grands yeux baignés de larmes, lui disait avec une indicible -tendresse: - ---Je t'aimais même avant de te connaître. - -Les mains dans celles de Pepe, Rosarito se leva. Leurs silhouettes -disparurent bientôt à travers l'épais feuillage d'une allée de -lauriers-roses. La nuit venait, et l'ombre envahissait doucement la -partie basse du jardin, tandis que les derniers rayons du soleil -couchant couronnaient de lueurs changeantes la cime des plus hauts -arbres. Dans les branches supérieures, une bruyante république -d'oiseaux faisait un ramage assourdissant. Après avoir en tous sens -voltigé dans la riante immensité des cieux, ils venaient tous chercher -là le repos, et se disputaient l'un à l'autre le rameau qui devait -abriter leur sommeil. Leur confus bavardage ressemblait tantôt à des -reproches et à des altercations, tantôt à des railleries ou à de joyeux -badinages. Ces fripons-là se disaient dans leur langage trillé les -plus grosses impertinences, tout en se donnant des coups de bec et en -agitant les ailes de la même façon que les orateurs agitent les bras -lorsqu'ils veulent faire prendre pour des vérités les mensonges qu'ils -débitent. - -Mais là aussi résonnaient des paroles d'amour que semblaient à cette -heure appeler le calme et la beauté du site. Une oreille exercée aurait -pu distinguer les suivantes: - ---Même avant de te reconnaître, je t'aimais; si tu n'étais pas venu, -je serais morte de chagrin. Maman me donnait à lire les lettres de ton -père, et comme elles étaient pleines d'éloges de toi, je me disais: -«Ce jeune homme devrait être mon mari». Pendant longtemps ces lettres -ne parlèrent nullement de notre future union, ce qui me semblait -être un inconcevable oubli. Je ne savais que penser d'une pareille -négligence. Chaque fois qu'il était question de toi, mon oncle Cayetano -disait: «Il n'en existe pas des douzaines comme celui-là. La femme qui -saura se faire aimer de lui, peut être d'avance considérée comme une -heureuse femme....» Enfin, ton père dit ce qu'il ne pouvait s'empêcher -de dire... oui, oui, ce qu'il ne pouvait s'empêcher de dire; car je -l'attendais tous les jours. - -Quelques instants plus tard, la même voix ajouta avec inquiétude: - ---Quelqu'un vient derrière nous. - -Sortant de l'allée de lauriers-roses, Pepe vit s'approcher deux -personnes; il toucha alors du doigt les feuilles d'un jeune arbuste qui -se trouvait à sa portée, et dit à haute voix à sa compagne: - ---Il ne convient pas d'appliquer la première taille aux jeunes arbres -comme celui-ci, avant qu'ils aient poussé toutes leurs racines. Les -arbres nouvellement plantés n'ont pas assez de vigueur pour supporter -cette opération. Tu sais très bien que les racines ne peuvent se former -sans l'action des feuilles, si donc tu supprimes ces dernières... - ---Ah! Sr. D. José--s'écria le Penitenciario avec un franc éclat de -rire, en s'approchant des deux jeunes gens et en leur faisant une -révérence, vous donnez donc des leçons d'horticulture? - - Insere nunc Melibæe pyros, pone ordine vites, - -a dit le chantre célèbre des travaux des champs. Greffe les poiriers, -cher Mélibée, mets en ordre les vignes... Et la santé, Sr. D. José, -comment va-t-elle? - -L'ingénieur et le chanoine se donnèrent une poignée de main, puis ce -dernier se retourna et montrant un tout jeune homme qui venait derrière -lui, dit en souriant: - ---J'ai le plaisir de vous présenter mon cher Jacintillo... une bonne -pièce... un jeune étourdi, Sr. D. José. - - - - -IX. - -LA MÉSINTELLIGENCE S'ACCENTUE DE PLUS EN PLUS ET MENACE DE SE CHANGER -EN DISCORDE. - - -Auprès de la noire soutane apparut un rose et frais visage. Jacintito -salua notre jeune homme, non sans un certain embarras. - -C'était un de ces petits jeunes gens précoces que l'accommodante -Université lance avant le temps au milieu des luttes du monde en leur -faisant croire qu'ils sont hommes parce qu'ils ont un diplôme de -docteur dans leur poche. La face agréable et grassouillette, avec des -joues rosées comme celles d'une jeune fille et sans autre barbe au -menton que le soyeux duvet qui la faisait pressentir, Jacinto était -un garçon replet, de petite, très petite taille, et ne comptait pas -beaucoup plus d'une vingtaine d'années. Dès ses plus jeunes ans son -excellent saint homme d'oncle avait présidé à son éducation, et flanqué -d'un pareil tuteur, le tendre arbuste, on le comprend, ne risquait pas -de dévier en grandissant. Une morale sévère le maintenait constamment -droit: c'était presque un écolier modèle. Ses études universitaires -terminées avec des succès étonnants, car il n'était pas d'examen dans -lequel il n'eût obtenu la note _maxima_, il se mit à travailler, et -par son application et ses aptitudes pour la profession d'avocat fit -espérer qu'il ne laisserait pas se flétrir au barreau les nombreux et -robustes lauriers apportés de l'école. - -Parfois, il était pétulant et gai comme un enfant, d'autres fois, grave -et sérieux comme un homme. Il est certain, il est indubitable que -si Jacintito n'eût pas eu un petit faible ou plutôt un grand faible -pour les jolies filles, son excellent oncle l'aurait déclaré parfait. -Du matin au soir il ne cessait de le sermonner pour l'empêcher de -prendre trop audacieusement son vol; cependant, ce penchant mondain -du jouvenceau ne parvenait pas à refroidir la vive affection que -le bon chanoine avait vouée au charmant rejeton de sa chère nièce -Maria Remedios. Tout pour lui s'effaçait devant le petit avocat. La -méthodique exécution des pratiques religieuses de ce prêtre exemplaire -se relâchait même dès qu'il s'agissait d'une affaire relative à son -précoce pupille. Cette régularité, rigoureuse et permanente comme celle -d'un système planétaire, éprouvait des perturbations chaque fois que -Jacintito était malade ou se trouvait obligé d'entreprendre un voyage. -Vaine institution que le célibat des prêtres! Si le concile de Trente -leur a interdit d'avoir des enfants, Dieu ou le démon leur donne des -neveux afin qu'ils connaissent les douces inquiétudes de la paternité. - -A le juger sans parti pris, on était forcé de reconnaître que cet -heureux garçon ne manquait pas de mérite. Son caractère était -ordinairement enclin à la loyauté, et les nobles actions éveillaient -en son âme une franche admiration. En ce qui concerne les facultés -intellectuelles et la science du monde, il avait tout ce qu'il faut -pour devenir avec le temps une notabilité comme il y en a tant en -Espagne; il pourrait être un jour ce qu'à tout moment nous appelons -hyperboliquement un _sujet distingué_ ou _un homme public éminent_, -personnalités qui, par suite de leur trop grande abondance, sont à -peine appréciées à leur juste valeur. A cet âge encore tendre où le -diplôme universitaire est comme un trait d'union entre la seconde -enfance et la virilité, peu de jeunes gens, surtout lorsqu'ils ont été -flattés par leurs maîtres, sont exempts d'une pédanterie fastidieuse -qui, si elle leur donne un grand prestige auprès de leurs mamans, les -rend forts ridicules lorsqu'ils se trouvent au milieu d'hommes faits et -sérieux. Jacintito était affligé de ce défaut pourtant excusable chez -lui, non seulement à cause de son jeune âge, mais aussi parce que son -excellent oncle encourageait par d'imprudentes louanges cette puérile -vanité. - -Dès qu'ils se trouvèrent réunis, les quatre personnages continuèrent à -se promener. Jacintito gardait le silence... - -Revenant au thème interrompu des pyros qu'il fallait greffer et des -vitis qu'on devrait mettre en ordre, le chanoine dit: - ---Je sais déjà que le Sr. D. José est un grand agronome. - ---Loin de là, je ne sais pas un mot d'agronomie, répondit le jeune -homme qu'agaçait cette manie de le supposer instruit dans toutes les -sciences. - ---Oh! si, vous êtes un grand agronome, ajouta le Penitenciaro, mais -qu'on ne vienne pas, à propos d'agronomie, me parler des derniers -traités parus. Cette science tout entière, Sr. de Rey, est pour moi -condensée dans ce que j'appellerai la _Bible des champs_, dans les -_Géorgiques_ de l'immortel poète latin. Tout y est admirable, depuis -cette grande maxime, - - Nec vero terræ ferre omnes omnia possunt, - -c'est-à-dire, toutes les terres ne sont pas propres à porter tous -les arbres, Sr. D. José, jusqu'au minutieux traité sur les abeilles -dans lequel Virgile explique tout ce qui concerne ces savants petits -insectes et définit ainsi le bourdon: - - ........... Ille horridus alte, - Desidia lactamque trahens inglorius alvum, - -d'aspect horrible et indolent, traînant sans grâce son lourd ventre, -Sr. D. José... - ---Vous faites très bien de me traduire vos citations, dit Pepe en -souriant,--car j'entends très peu le latin. - ---Oh! les hommes du jour, comment pourraient-ils trouver quelque -plaisir à étudier les anciens?--ajouta ironiquement le chanoine.--Les -auteurs qui ont écrit en latin ne sont d'ailleurs que des hommes de -rien, comme Virgile, Cicéron, Tite-Live. Moi, cependant, je suis -d'un avis contraire, et j'en prends à témoin mon neveu, à qui j'ai -enseigné cette langue sublime. Le fripon la connaît mieux que moi. -Malheureusement, les lectures modernes la lui font oublier, et un beau -jour il se trouvera être devenu un ignorant sans même sans douter. -Car, Sr. D. José, mon neveu a une toquade pour les livres nouveaux -et les théories extravagantes; il ne jure que par Flammarion et voit -partout des mondes habités. Je me figure que vous allez vous entendre à -merveille. Allons, Jacinto, il ne te reste plus qu'à prier ce caballero -de t'enseigner les mathématiques transcendantes en même temps que de -t'initier aux théories des philosophes allemands, et te voilà un homme -complet. - -Le bon ecclésiastique se mit lui-même à rire de ses propres saillies, -tandis que, tout heureux de voir la conversation tomber sur un sujet -qui était si fort à son goût, Jacinto s'excusa auprès de Pepe Rey, et -de but en blanc s'écria: - ---Dites-moi, Sr. D. José, que pensez-vous du darwinisme? - -Notre jeune homme sourit à cette pédanterie intempestive et il aurait -volontiers poussé le petit avocat à donner ample carrière à sa puérile -vanité. Jugeant cependant plus prudent de ne se familiariser ni avec -l'oncle ni avec le neveu, il répondit simplement: - ---Je ne peux pas exprimer d'opinion sur les doctrines de Darwin parce -que je les connais à peine. Les exigences de ma profession ne m'ont pas -permis de me livrer à ces études. - ---Eh bien--dit en riant le chanoine--elles se réduisent à ceci: -que nous descendons des singes... Si cela s'appliquait seulement à -certaines personnes que je connais, Darwin aurait raison. - ---On dit que la théorie de la sélection naturelle--ajouta Jacinto avec -emphase--a beaucoup de partisans en Allemagne. - ---Je n'en doute pas--continua l'ecclésiastique.--En Allemagne on ne -doit pas regretter que cette théorie soit vraie en ce qui concerne -Bismarck. - -Les quatre promeneurs se trouvèrent alors face à face avec doña -Perfecta et le Sr. D. Cayetano qui arrivaient. - ---Quelle belle soirée!--s'écria la señora. Eh! bien, mon neveu, comment -cela va-t-il? t'ennuies-tu beaucoup?... - ---Mais pas le moins du monde--répondit le jeune homme. - ---Ne le nie pas. Cayetano et moi nous en causions en venant ici. Tu -es ennuyé et tu t'efforces de le dissimuler. Tous les jeunes gens de -notre époque n'ont pas, comme Jacinto, assez d'abnégation pour passer -leur jeunesse dans une petite ville où il n'y a ni Théâtre-Royal, -ni Bouffes, ni danseuses, ni philosophes, ni athénées, ni feuilles -publiques, ni congrès, ni divertissements ou passe-temps d'aucune sorte. - ---Je me trouve très bien ici--répondit Pepe.--Je disais tout à l'heure -à Rosario que cette ville et cette maison me plaisent tant que je -voudrais y vivre et y mourir. - -Rosario devint écarlate et les autres gardèrent le silence. - -Ils s'assirent tous sous un berceau de verdure, le neveu de monsieur -le chanoine s'empressant de prendre place à gauche et tout près de la -señorita. - ---Écoute, mon neveu, j'ai à te prévenir d'une chose,--dit doña Perfecta -avec cette suave expression de bonté qui émanait de son âme comme le -parfum de la fleur.--Mais ne va pas croire que je te blâme ni que je -veuille te faire la leçon; n'étant plus un enfant, tu comprendras -facilement ma pensée. - ---Grondez-moi, ma chère tante; je l'ai sans doute mérité,--répliqua -Pepe qui commençait à se faire aux amabilités de la sœur de son père. - ---Non, non, c'est un simple conseil que je veux te donner. Ces -messieurs verront que ce n'est pas sans raison. - -Rosarito écoutait de toute son âme. - ---Je veux seulement te dire que lorsque tu iras de nouveau visiter -notre belle cathédrale tu tâches de t'y tenir avec un peu plus de -recueillement. - ---Mais qu'ai-je donc fait? - ---Je suis loin de m'étonner que tu n'aies pas conscience de ta -faute--indiqua la señora avec une feinte gaîté.--C'est tout naturel: -habitué à entrer avec le plus grand sans-gêne dans les athénées, les -clubs, les académies et les congrès, tu crois qu'on peut entrer de même -dans le temple de la divine Majesté. - ---Mais, señora, je vous demande pardon--dit Pepe sérieusement--je suis -entré dans la cathédrale avec le plus grand recueillement. - ---Mais je ne te gronde pas, mon Dieu, je ne te gronde pas. Ne le prends -pas ainsi, sans quoi je me tairai. Messieurs, excusez mon neveu. Il -ne faut pas s'étonner d'une inadvertance, d'une distraction... Depuis -combien d'années n'as-tu pas mis les pieds dans un lieu sacré?... - ---Señora, je vous jure... Enfin, mes idées peuvent être ce qu'on -voudra, mais j'ai l'habitude de garder la plus grande réserve dans -l'intérieur des églises. - ---Ce que j'affirme... allons, si tu vas encore te fâcher, je ne -continuerai pas... ce que j'affirme, c'est que plusieurs personnes en -ont ce matin fait la remarque: les messieurs Gonzalez, doña Robustiana, -Serafinita, enfin... te le dirai-je? tu as attiré l'attention de -Monseigneur l'évêque... Sa Grandeur s'en est plainte à moi ce soir, -chez nos cousines, en ajoutant que si elle ne t'a pas fait mettre à la -porte, c'est uniquement parce qu'on lui a dit que tu étais mon neveu. - -Rosario contemplait avec angoisse le visage de son cousin et cherchait -à deviner ses réponses avant qu'il les eût formulées. - ---On m'aura sans doute pris pour un autre. - ---Non, non, c'était bien toi, mais ne va pas te fâcher; nous sommes ici -avec des amis et des personnes de confiance; c'était bien toi, je l'ai -moi-même constaté. - ---Vous!... - ---Moi-même. Nieras-tu que tu te mis à examiner les peintures en passant -au milieu d'un groupe de fidèles qui entendaient la messe? Je te jure -que tes allées et tes venues me donnèrent alors de telles distractions -que... Mais passons... l'essentiel, c'est que tu ne recommences pas... -Tu entras ensuite dans la chapelle de Saint-Grégoire; le prêtre éleva -le Saint-Sacrement sur le maître-autel, et tu ne te détournas pas même -pour faire acte de dévotion. Après cela, tu parcourus l'église de long -en large, tu t'approchas du tombeau de l'_Adelantado_[21] et posas tes -mains sur l'autel, puis tu traversas de nouveau le groupe des fidèles -en éveillant leur attention. Toutes les filles te regardaient, et tu -paraissais content d'avoir si gentiment troublé la dévotion et le -recueillement de ces bonnes âmes. - - [21] Le Connétable. - ---Dieu du ciel! J'ai fait tout cela!--s'écria Pepe ennuyé et souriant -à la fois.--Je suis un véritable monstre; et dire que je ne m'en étais -même pas douté! - ---Non, je sais très bien que tu es un excellent garçon,--dit doña -Perfecta en examinant la physionomie intentionnellement sérieuse et -impassible du chanoine, dont la face avait pris l'aspect d'un masque -de carton.--Mais, entre penser certaines choses et les manifester -avec un tel sans-gêne, il y a, mon enfant, une distance qu'un homme -avisé et poli ne doit jamais franchir. Je sais très bien que tes idées -sont... ne te fâche pas, car si tu te fâches je me tais... je veux dire -qu'il y a une différence entre avoir des idées sur la religion et les -manifester. Je me garderai bien de te réprimander parce que tu crois -que Dieu ne nous a pas créés à son image et que nous descendons des -singes, ou parce que tu nies l'existence de l'âme, que tu assures être -une attrape comme les petits paquets de rhubarbe ou de magnésie que -vendent les apothicaires.--Señora, pour l'amour de Dieu!... s'écria -Pepe, avec humeur.--Je vois que je jouis à Orbajosa d'une bien mauvaise -réputation. - -Les assistants continuaient à se renfermer dans un silence solennel: - ---Je disais donc que je ne te réprimanderai pas à propos de ces -idées... Outre que je n'en ai pas le droit, si je me mettais à discuter -avec toi qui es un homme d'un si rare talent, tu me confondrais mille -fois... Non, non, pas de cela. Ce que je veux dire c'est que, bien -qu'aucun d'eux ne sache le premier mot de la philosophie allemande, ces -pauvres et sots habitants d'Orbajosa sont pieux et bons chrétiens, et -que, par suite, tu ne dois pas publiquement faire fi de leurs croyances. - ---Ma chère tante--dit très sérieusement l'ingénieur--non seulement je -n'ai fait fi des croyances de personne, mais je n'ai pas les idées -que vous m'attribuez. Il se peut que j'aie été dans l'église moins -dévotieux qu'il n'eût fallu, car je suis passablement distrait. -Mon intelligence et mon attention étaient absorbées par l'œuvre -architecturale, et franchement je ne remarquai pas... mais ce n'était -pas un motif suffisant pour que Sa Grandeur essayât de me faire jeter à -la rue, ni pour que vous me supposiez capable d'établir une comparaison -entre les fonctions de l'âme et les drogues d'apothicaires. Je peux -bien tolérer cela comme plaisanterie, mais c'est seulement ainsi que je -le tolère. - -Pepe Rey était en proie à une si vive irritation que, malgré toute sa -prudence et tout son savoir-vivre, il ne put la dissimuler. - ---Allons, je vois que tu t'es fâché--dit doña Perfecta en baissant les -yeux et croisant les mains.--Que la volonté de Dieu soit faite! Si -j'avais pu croire que tu le prisses sur ce ton je ne t'aurais pas dit -un mot de cette affaire. Pepe, je te prie de me pardonner. - -En entendant sa tante parler ainsi, comme en voyant l'humble attitude -qu'elle venait de prendre, Pepe se sentit tout honteux de lui avoir -parlé si durement, et il essaya de se rasséréner. Il fut tiré de cette -embarrassante situation par le vénérable Penitenciario qui, souriant -avec sa bonhomie habituelle, s'exprima ainsi: - ---Señora doña Perfecta, il faut avoir de l'indulgence pour les -artistes... Oh! j'en ai connu beaucoup. Dès que ces messieurs se -trouvent en présence d'une statue, d'une vieille armure, d'un tableau -couvert de poussière ou d'un mur en ruines, ils oublient tout le reste. -Le Sr. D. José est artiste et il a visité notre cathédrale à la façon -des Anglais qui la démoliraient volontiers pour en emporter dans leurs -musées jusqu'au dernier moellon... Que les fidèles soient occupés à -prier; que l'officiant élève l'hostie consacrée; que le moment de la -plus profonde piété et du plus grand recueillement soit arrivé... -est-ce qu'un artiste s'occupe de cela?... A vrai dire, je ne conçois -pas l'art dégagé des sentiments qu'il exprime... Mais enfin, il est de -mode aujourd'hui d'admirer la forme, non l'idée... Que Dieu me préserve -d'entamer sur ce sujet une discussion avec le Sr. D. José; sachant tant -de choses et argumentant avec la merveilleuse subtilité des modernes, -il confondrait sur-le-champ mon esprit qui n'a pour armes que la foi. - ---La persistance que vous mettez à me considérer comme le plus savant -homme du monde, m'est passablement désagréable--dit Pepe en recouvrant -la dureté de son accent.--Au risque de passer pour un sot, j'aimerais -cent fois mieux avoir la réputation d'être un ignorant que celle de -posséder la science diabolique qu'on m'attribue ici. - -Rosarito se mit à rire, et Jacinto crut que le moment était on ne peut -mieux choisi pour mettre en évidence son érudite personnalité. - ---Le panthéisme est condamné par l'Église aussi bien que les doctrines -de Schopenhauer et du moderne Hartmann. - ---Madame et messieurs--exposa gravement le chanoine--les hommes qui ont -un culte si fervent pour l'art, alors même qu'il ne s'attache qu'à la -forme, méritent le plus grand respect. Mieux vaut être artiste et se -sentir ému en présence de la beauté, même alors qu'elle est seulement -représentée sous la forme de nymphes nues que d'être indifférent et -incrédule en tout. Le mal n'entrera jamais complètement dans l'esprit -de qui se voue à la contemplation de la beauté. _Est Deus in nobis... -Deus_, entendez-vous bien!--Que le Sr. D. José continue donc d'admirer -les merveilles de notre cathédrale; pour ma part, je lui pardonnerai de -bon cœur ses irrévérences, sauf avis contraire de Mgr l'évêque. - ---Grand merci, Sr. D. Inocencio--dit Pepe qui éprouvait un vif -sentiment de révolte et d'hostilité contre l'ecclésiastique, et qui -ne put résister au désir de le mortifier.--Au reste, ne vous imaginez -pas que mon attention ait été à ce point absorbée par les beautés -artistiques que vous supposez fourmiller dans votre église. En dehors -de l'imposante architecture d'une partie de l'édifice, des trois -tombeaux qui se trouvent dans les chapelles de l'abside et de quelques -sculptures du chœur, je n'aperçois nulle part ces beautés. Ce qui -m'occupait, c'était la constatation de la déplorable décadence de l'art -religieux, et j'éprouvais non pas de l'admiration, mais de la colère en -présence des innombrables monstruosités artistiques dont est remplie la -cathédrale. - -La stupeur des assistants fut à son comble. - ---Je ne puis souffrir--ajouta Pepe--ces images vernissées et -enluminées ressemblant, Dieu me pardonne, aux poupées qui servent -de jouet aux petites filles. Et que dire des costumes de théâtre -dont on les revêt? J'ai vu un saint Joseph affublé d'un manteau -que je ne veux pas qualifier, par respect pour le saint Patriarche -et pour l'Eglise qui le vénère. Sur les autels sont accumulées des -statues du goût artistique le plus déplorable, et les couronnes, les -rameaux, les étoiles, les lunes et autres décorations de métal ou -de papier doré qu'on y entasse font l'effet d'une ferblanterie de -bazar qui blesse le sentiment religieux et déconcerte notre esprit. -Loin de s'élever à la contemplation des choses saintes, il se replie -en lui-même et reste confondu à l'idée d'une pareille comédie. Les -grandes œuvres artistiques réalisent un noble but en présentant -sous une forme sensible les idées, les dogmes, la foi et jusqu'à -l'exaltation mystique. Les pastiches et les aberrations du goût, les -œuvres grotesques, en un mot, dont une piété mal entendue emplit les -églises produisent aussi leur effet, mais c'est un effet passablement -attristant; elles entretiennent la superstition, refroidissent -l'enthousiasme, obligent les yeux du croyant à se détourner des autels, -et en même temps que les yeux s'en détournent aussi les âmes qui n'ont -pas une foi suffisamment profonde et robuste. - ---Il paraît que la doctrine des iconoclastes--dit Jacintito--est aussi -très répandue en Allemagne. - ---Je ne suis pas iconoclaste, bien que la destruction de toutes -les images me semble préférable au luxe de bouffonneries qui règne -ici--continua le jeune homme.--A l'aspect de pareilles choses, il est -permis de soutenir que le culte doit recouvrer l'auguste simplicité des -anciens temps... Mais non, qu'on ne renonce pas à l'admirable concours -que tous les arts, en commençant par la poésie et finissant par la -musique, prêtent aux relations de l'homme avec Dieu. Que les arts -se développent et qu'on déploie la plus grande pompe dans les rites -sacrés. Je suis partisan de la pompe... - ---Artiste, artiste, et rien de plus!--s'écria le chanoine en branlant -la tête avec une expression de pitié.--De belles peintures, de belles -sculptures, de bonne musique... tous les plaisirs des sens; quant à -l'âme, libre au démon de s'en emparer. - ---Et à propos de musique--dit Pepe Rey sans remarquer l'effet -déplorable que ses paroles produisaient sur la mère et sur la -fille--représentez-vous combien mon esprit était disposé à la -contemplation religieuse, lorsque, en visitant la cathédrale, -j'entendis l'organiste jouer de but en blanc, au moment de l'offertoire -de la grand'messe, un morceau de la _Traviata_. - ---En ceci, le Sr. de Rey a raison--dit emphatiquement le petit -avocat.--M. l'organiste joua l'autre jour tout au long le brindisi et -la valse du même opéra, puis un rondo de la _Grande Duchesse_. - ---Mais où les bras me tombèrent--continua l'ingénieur implacable--c'est -quand je me trouvai en présence de la statue d'une Vierge qui paraît -être en grande vénération dans le pays, à en juger par la foule de -gens qui l'entouraient et par les innombrables cierges allumés en son -honneur. On l'a revêtue d'une tapageuse robe de velours brodée d'or -qui, comme étrangeté de forme, dépasse les modes les plus extravagantes -du jour. Sa figure est comme perdue au milieu d'un épais feuillage -composé de mille matières découpées à l'emporte-pièce, et la couronne, -d'une demi-aune de diamètre, entourée de rayons d'or, fait l'effet d'un -informe catafalque qu'on lui a posé sur la tête. De la même étoffe -bordée de la même façon sont faits les pantalons de l'enfant Jésus... -mais je m'arrête, car la description de l'accoutrement de la Mère et du -Fils m'entraînerait peut-être à commettre quelque nouvelle irrévérence. -Je n'ajouterai que ceci: c'est que je ne pus m'empêcher de rire et -qu'après avoir un moment contemplé cette image ainsi profanée, je -m'écriai: «O Sainte-Vierge, est-il possible qu'on t'ait mise en pareil -état!» - -Cela dit, Pepe jeta un regard sur les personnes qui l'écoutaient -et, bien que l'ombre crépusculaire ne lui permît pas de les bien -distinguer, il crut entrevoir sur le visage de quelques-unes les signes -d'une douloureuse consternation. - ---Eh! bien, Sr. D. José--s'écria soudain le chanoine en riant d'un air -de triomphe,--cette image que, vous, philosophe et panthéiste, vous -trouvez si ridicule, est celle de Notre-Dame-de-Bon-Secours, patronne -et protectrice d'Orbajosa. Les habitants de cette ville la vénèrent -à tel point qu'ils seraient capables de traîner à travers les rues -quiconque parlerait mal d'elle. Les chroniques et l'histoire sont -pleines des miracles qu'elle a faits, mon cher monsieur, et nous avons -encore journellement des preuves irrécusables de sa protection. Je vous -apprendrai, en outre, que madame votre tante, doña Perfecta, est la -grande camériste de la Très-Sainte-Vierge del Socorro, et que la robe -qui vous paraît si grotesque... je veux dire cette robe qui a paru si -grotesque à vos yeux impies, a été confectionnée ici, de même que les -pantalons de l'enfant Jésus sont justement l'œuvre de la merveilleuse -aiguille et de la fervente piété de votre cousine Rosarito qui nous -écoute. - -Pepe Rey resta passablement déconcerté. A l'instant même doña Perfecta -se leva brusquement et, sans mot dire, se dirigea vers la maison où la -suivit le Sr. Penitenciario. Les autres personnes se levèrent aussi. -Stupéfait, le jeune homme se disposait à demander pardon de son manque -de respect à sa cousine, lorsqu'il remarqua que Rosarito pleurait. -Fixant sur lui un regard plein d'affectueux et doux reproche, elle -s'écria: - ---Mais qu'as-tu donc? - -Soudain, on entendit la voix troublée de doña Perfecta appeler: - ---Rosario, Rosario! - -Celle-ci s'enfuit à toutes jambes du côté de la maison. - - - - -X. - -L'EXISTENCE DE LA DISCORDE EST ÉVIDENTE. - - -Plein de trouble et de confusion, furieux contre les autres et contre -lui-même, Pepe Rey essayait de découvrir la cause de l'hostilité qui -s'était malgré lui déclarée entre sa manière de voir et celle des amis -de sa tante. Présageant des orages, il resta un moment assis sur le -banc du cabinet du jardin, pensif et triste, le menton sur la poitrine, -les sourcils froncés, les mains jointes. Il se croyait seul. - -Soudain, il entendit une joyeuse voix chantonner le refrain d'un -couplet de Zarzuela[22]. En relevant la tête, il aperçut D. Jacinto -dans le coin opposé du cabinet. - - [22] Sorte d'opéra comique-vaudeville. - ---Ah! Sr. de Rey--dit tout à coup celui-ci--ce n'est pas impunément -qu'on blesse les sentiments religieux de la majorité d'une nation. -Rappelez-vous plutôt ce qui arriva sous la première Révolution -française. - -Le bourdonnement de cet être microscopique ne fit qu'accroître -l'irritation de Pepe Rey. Il n'éprouvait cependant pas de la haine -contre le présomptueux petit docteur. Celui-ci l'incommodait comme nous -incommodent les insectes; pas autrement. Il lui causait l'ennui que -causent tous les êtres importuns; aussi répondit-il du ton de quelqu'un -qui veut se débarrasser d'un bourdon: - ---Qu'a donc à voir la Révolution française avec la robe de la Vierge -Marie? - -Il se leva pour rentrer à la maison; mais il n'avait pas fait quatre -pas qu'il entendit de nouveau le bourdonnement du moustique. - ---Sr. D. José, j'ai à vous entretenir d'une affaire qui vous intéresse -et pourrait vous mettre dans l'embarras... - ---Une affaire?--demanda le jeune homme en rétrogradant.--Voyons, de -quoi s'agit-il? - ---Vous vous en doutez peut-être--dit Jacinto qui s'avança vers Pepe et -sourit comme le font les hommes d'affaires lorsqu'ils en ont une très -importante à traiter. Je veux vous parler du procès... - ---Du procès?... mais, mon cher ami, je n'ai de procès avec personne. En -votre qualité d'avocat vous ne rêvez que contestations et vous voyez -partout du papier timbré. - ---Mais, comment?... Vous ne savez donc rien encore de votre procès? -s'écria tout étonné le défenseur en herbe. - ---De mon procès?... Je n'ai pas et n'ai jamais eu de procès. - ---Eh! bien, puisque vous l'ignorez encore, je me félicite d'autant -plus de vous en avoir informé, pour que vous puissiez vous mettre en -garde... Car, monsieur, vous aurez à plaider. - ---Et contre qui? - ---Contre le tio Licurgo et d'autres propriétaires de champs limitrophes -de celui qu'on appelle les _Alamillos_. - -Pepe Rey demeura stupéfait. - ---Oui, monsieur,--poursuivit le petit avocat.--J'ai eu aujourd'hui même -avec le Sr. Licurgo une longue entrevue. En ma qualité d'ami intime de -la maison, je n'ai pas voulu manquer de vous en avertir, afin que, si -vous le croyez convenable, vous puissiez entrer en arrangement. - ---Mais que puis-je avoir à accommoder? Que veut de moi cette canaille? - ---Il paraît que certains cours d'eau qui prennent leur source dans -votre propriété ayant changé de direction, viennent maintenant -déboucher près de certaines constructions dudit tio Licurgo et du -moulin d'un autre individu, non sans leur causer de graves dommages. -Mon client... car il a voulu à toute force que je me chargeasse de -le tirer de ce mauvais pas... mon client, dis-je, demande que vous -rétablissiez l'ancien cours des eaux afin d'éviter de nouvelles -dévastations et que vous l'indemnisiez des dommages qui lui ont été -causés par l'imprévoyance du propriétaire placé en amont. - ---Et le propriétaire placé en amont, c'est moi!... Si le procès a lieu, -ce sera là la première chose que je retirerai de ces fameux _Alamillos_ -qui m'ont jadis appartenu et qui maintenant, d'après ce que je crois -comprendre, appartiennent à tout le monde, parce qu'il a plu à Licurgo, -comme à d'autres cultivateurs du pays, de s'approprier peu à peu, -d'année en année, une partie du terrain et qu'il m'en coûtera gros pour -rétablir les limites de ma propriété. - ---Ceci est une question à part. - ---Non, morbleu! ce n'est pas une question à part--s'écria l'ingénieur -à qui la patience échappait. La question la voici: le procès, le -vrai procès, c'est moi qui l'engagerai contre toute cette gueusaille -qui se propose sans doute de m'ennuyer et de me pousser à bout pour -arriver à me tout faire abandonner et rester ensuite tranquillement -en possession de ce qu'elle m'a volé. Nous verrons s'il se trouve des -avocats et des juges capables de protéger les honteux agissements de -ces jurisconsultes campagnards qui vivent de chicanes et sont les vers -rongeurs de la propriété d'autrui. Je vous remercie, mon cher monsieur, -de m'avoir révélé les vils desseins de ces rustres qui auraient -pu rendre des points au brigand Cacus; mais, sachez-le bien, les -constructions et le moulin sur lesquels Licurgo fonde ses réclamations -sont ma propriété... - ---Il faudra examiner les actes et voir s'il a pu y avoir -prescription--dit Jacintito. - ---Il s'agit bien de prescription!... Ces misérables ne se moqueront pas -impunément de moi. Je suppose que l'administration de la justice est en -d'honnêtes et loyales mains dans la ville d'Orbajosa... - ---Ah! pour cela!--s'écria le jeune légiste d'un ton élogieux,--le -juge est un excellent homme. Il vient ici tous les soirs. Mais il est -étrange que vous n'ayez pas été informé des prétentions du Sr. Licurgo. -Est-ce que vous n'avez pas encore été appelé en conciliation devant le -juge de paix? - ---Non. - ---Ce sera alors pour demain... Quoi qu'il en soit, je regrette que -l'empressement du Sr. Licurgo m'ait privé du plaisir et de l'honneur de -vous défendre, mais que voulez-vous... Licurgo m'a confié le soin de -ses intérêts. J'étudierai cette affaire avec le plus grand soin. Ces -diables de servitudes sont le grand écueil de la jurisprudence. - -Lorsqu'il entra dans la salle à manger, Pepe était moralement -dans le plus déplorable état. Il vit doña Perfecta causer avec le -Penitenciario, tandis que Rosarito, seule, avait les yeux fixés sur la -porte d'entrée. Elle attendait sans doute son cousin. - ---Viens ici, bonne pièce,--dit la señora avec un sourire forcé.--Tu -nous as fait de la peine, grand athée, mais nous te pardonnons. -Je sais parfaitement que ma fille et moi sommes deux ignorantes -incapables de nous élever jusqu'aux hautes régions des mathématiques -dans lesquelles tu vis; mais enfin... il n'est pas encore impossible -que tu te mettes quelque jour à genoux devant nous, pour nous prier de -t'instruire dans la religion. - -Pepe formula vaguement quelques phrases de politesse et de repentir. - ---Pour ce qui me concerne--dit don Inocencio dont le regard s'emplit -d'humilité et de douceur--si j'ai, dans le cours de cette vaine -discussion, dit quelque mot qui ait pu blesser le Sr. D. José, je le -supplie de me le pardonner. Nous sommes tous ici des amis. - ---Merci. Ce n'est pas la peine... - ---Malgré tout--indiqua doña Perfecta avec un sourire déjà plus -naturel--je suis toujours la même pour mon cher neveu, et j'oublie ses -extravagantes idées anti-religieuses... Devines-tu de quoi je songe à -m'occuper ce soir?... De faire abandonner à l'entêté tio Licurgo le -projet qu'il a de te causer des ennuis. Je l'ai fait prier de venir me -parler, et il m'attend dans la galerie. Ne te mets pas en peine, je -l'amènerai à composition, bien que je reconnaisse que ce n'est pas sans -raison... - ---Merci, mille fois merci, ma chère tante--répondit le jeune homme en -sentant déborder le flot de générosité qui jaillissait si facilement de -son cœur. - -Tournant ses regards du côté où se trouvait sa cousine, Pepe Rey se -disposait à l'aller rejoindre; mais quelques questions qui lui furent -adressées par le perspicace Penitenciario le retinrent auprès de doña -Perfecta. Rosario était triste, et écoutait avec une mélancolique -indifférence les discours du petit avocat qui, en s'installant à ses -côtés, s'était mis à débiter une longue kyrielle de phrases ennuyeuses -assaisonnée de fastidieuses saillies et de banalités du plus mauvais -goût. - ---Ce qu'il y a de pire pour toi--dit doña Perfecta à son neveu, -lorsqu'elle le surprit observant le couple discordant que formaient -Rosarito et Jacinto--c'est que tu as fait de la peine à la pauvre -Rosario. Tu dois faire tout ton possible pour la consoler. La chère -enfant est si bonne!... - ---Oh! oui, si bonne--ajouta le chanoine--que, je n'en doute pas, elle -pardonnera à son cousin. - ---Je suis convaincu que Rosario m'a déjà pardonné--affirma Rey. - ---Et si ce n'est encore fait, cela ne tardera guère, car dans les -cœurs angéliques, le ressentiment ne dure pas--dit mielleusement D. -Inocencio. J'ai une très grande influence sur cette enfant, et je -m'efforcerai de dissiper dans son âme généreuse toutes les préventions -qui peuvent exister contre vous. Je n'ai qu'à lui dire deux mots. - -Pepe Rey sentit passer un nuage dans son âme. - ---Ce n'est peut-être pas nécessaire--dit-il avec intention. - ---Je ne lui parle pas maintenant--ajouta le chanoine capitulaire; parce -qu'elle est en train d'écouter avec ravissement les bouffonneries de -Jacintillo... Diables d'enfants!... quand ils commencent à jaser, il -n'y a plus moyen de les arrêter. - -A ce moment-là entrèrent le juge de première instance, la femme de -l'alcade et le doyen de la cathédrale. Ils saluèrent l'ingénieur, -et par leurs paroles comme par leur attitude prouvèrent qu'ils -satisfaisaient en le voyant la plus vive curiosité. Le juge était un -petit jeune homme à la mine éveillée, comme la plupart de ces futures -éminences qu'on voit dès leur sortie de l'école aspirer aux premiers -postes administratifs ou politiques. Il se croyait un personnage -de la plus haute importance, et en parlant de lui-même et de sa -récente nomination se montrait fort blessé qu'on ne lui eût pas du -premier coup donné la présidence de la Haute Cour. C'est à ces mains -inexpérimentées, à cette tête vide, à cette présomptueuse et ridicule -personnalité que l'État avait confié les fonctions les plus délicates -et les plus difficiles de l'administration de la justice humaine! Ses -manières étaient celles d'un parfait homme du monde et l'on voyait -qu'il mettait un soin scrupuleux à s'occuper des moindres détails -relatifs à sa personne. Il avait la déplorable habitude d'ôter à chaque -instant et de remettre ses lunettes d'or, et dans la conversation, il -manifestait fréquemment le désir de recevoir au plus tôt son changement -pour _Madriz_[23] afin d'apporter à la secrétairerie du ministère de -grâce et de justice le concours de ses hautes capacités. - - [23] Madrid, prononciation affectée et mauvaise. - -La femme de l'alcade était une dame bonasse dont la seule faiblesse -était de supposer qu'elle avait à la cour de nombreuses relations. -Elle adressa à Pepe Rey plusieurs questions au sujet des modes, en lui -citant les établissements industriels où on lui avait confectionné une -robe ou un manteau lors de son dernier voyage à Madrid, voyage qui -avait coïncidé avec la visite de Muley-Abbas, et en lui nommant une -douzaine de marquis ou de duchesses qu'elle traitait avec autant de -familiarité que si elles eussent été ses camarades de pension. Elle dit -aussi que la comtesse de M*** (dont les réceptions avaient une grande -renommée) était son amie intime, ajoutant que lorsqu'elle était allée -la visiter, celle-ci lui avait offert une place dans sa loge au Théâtre -Royal où elle avait vu Muley-Abbas en costume de More accompagné de -toute sa cour moresque. L'_alcadesse_ avait, comme on dit, la langue -bien pendue, et ne manquait pas d'esprit. - -D'un âge fort avancé, corpulent et sanguin, pléthorique et -apoplectique, le doyen était un homme qui semblait crever dans sa peau -tant il était obèse et pansu. Il avait été moine, ne parlait que -d'affaires religieuses, et de prime abord manifesta pour Pepe Rey le -plus profond mépris. - -Celui-ci paraissait de plus en plus incapable de s'accommoder à cette -société si peu de son goût. Son caractère entier, fier et très peu -souple repoussait les perfidies et les subtilités de langage ayant pour -objet de simuler la concorde alors qu'elle n'existait pas. Il conserva -donc une attitude passablement grave durant tout le cours de cette -ennuyeuse réunion où il se vit obligé de subir l'impétuosité oratoire -de l'alcadesse qui, sans être la Renommée, semblait avoir comme elle le -privilège de posséder cent bouches pour fatiguer les oreilles humaines. -Si dans les rares instants de répit que cette dame accordait à ses -auditeurs Pepe Rey voulait s'approcher de sa cousine, le Penitenciario -s'attachait à lui comme le mollusque au rocher et l'attirant à l'écart, -d'un air de mystère lui proposait une promenade à Mundogrande avec -le Sr. D. Cayetano, ou une partie de pêche dans les eaux limpides du -Nahara. - -Cela finit enfin, parce que tout finit en ce monde. Le corpulent doyen -se retira laissant derrière lui la maison vide, et bientôt il ne resta -plus de l'alcadesse qu'un écho semblable au bruit confus qui reste dans -l'oreille humaine après le passage d'une tempête. Le juge priva aussi -la réunion de sa présence et D. Inocencio donna enfin à son neveu le -signal du départ. - ---Allons, mon garçon, il est temps de nous retirer--lui dit-il en -souriant.--Combien tu as fatigué la pauvre Rosarito!... N'est-il pas -vrai, mon enfant? Allons, bonne pièce, vite à la maison. - ---C'est l'heure d'aller se reposer,--dit doña Perfecta. - ---C'est l'heure d'aller travailler--répliqua le petit avocat. - ---J'ai beau lui recommander de terminer de jour ses affaires--ajouta le -chanoine--il n'en fait rien. - ---Mais j'ai tant, tant, tant à faire!... - ---Non; dis plutôt que ce diable d'ouvrage que tu as entrepris... Il ne -veut pas en convenir, señor don José; mais il faut que vous sachiez -qu'il s'est mis à écrire un livre sur _l'Influence de la femme dans -la société chrétienne_ et, en outre, un _Coup d'œil sur le mouvement -catholique dans..._ je ne sais plus quel pays... Qu'as-tu à faire avec -les _coups d'œil_ et _les influences_?... Les jeunes gens d'aujourd'hui -ne doutent de rien. Ouf!... quelles natures!... Là-dessus, rentrons -chez nous. Bonne nuit, señora doña Perfecta... bonne nuit, Sr. D. -José... Rosarito... - ---J'attendrai le Sr. D. Cayetano--dit Jacinto--pour qu'il me donne un -ouvrage d'_Auguste Nicolas_. - ---Des livres, toujours des livres!... Tu entres parfois à la maison -chargé comme un baudet. Enfin, nous attendrons. - ---Le Sr. D. Jacinto--dit Pepe Rey--n'écrit pas à la légère et il -s'arrange de façon à ce que ses œuvres soient un trésor d'érudition. - ---Mais ce garçon-là va se rendre malade, Sr. D. Inocencio--objecta doña -Perfecta.--Au nom du ciel, prenez-y garde. A votre place je limiterais -ses lectures. - ---Puisque nous sommes obligés d'attendre--indiqua le petit docteur d'un -ton fortement présomptueux--j'emporterai aussi le tome troisième des -_Conciles_. N'êtes-vous pas de cet avis, mon oncle?... - ---Comment donc, ne néglige pas cela. Il ne manquait plus... - -Heureusement arriva alors le Sr. D. Cayetano (qui d'habitude passait -ses soirées chez D. Lorenzo Ruiz,) et lorsqu'il leur eut remis les -livres, l'oncle et le neveu se retirèrent. - -Pepe Rey lut sur le visage attristé de sa cousine un vif désir de lui -parler. Il s'approcha d'elle pendant que doña Perfecta et D. Cayetano -causaient ensemble d'une affaire d'intérieur. - ---Tu as fait de la peine à maman--lui dit Rosario. - -Ses traits exprimaient une sorte de frayeur. - ---C'est vrai--répondit le jeune homme--j'ai offensé ta mère: je t'ai -offensée toi-même... - ---Non, moi pas--car d'avance je me figurais que l'enfant Jésus ne doit -pas porter des pantalons. - ---Mais j'espère que vous me pardonnerez l'une et l'autre. Ta mère m'a -tout à l'heure témoigné tant de bonté... - -La voix de doña Perfecta vibra tout à coup dans la salle à manger d'un -ton si différent que le neveu frissonna comme s'il eût entendu un cri -d'alarme.--La voix dit impérieusement: - ---Rosario, viens te coucher! - -Pleine de trouble et de chagrin, la jeune fille fit plusieurs tours -dans l'appartement comme si elle cherchait quelque chose. Puis, passant -tout près de son cousin, elle lui dit rapidement à voix très basse ces -vagues paroles: - ---Maman est fâchée. - ---Mais... - ---Elle est fâchée, te dis-je... méfie-toi, méfie-toi. - -Et elle sortit. Elle fut bientôt suivie par doña Perfecta qu'attendait -le tio Licurgo, et durant quelques instants la voix de la señora -et celle du paysan se firent entendre confondues dans un entretien -familier. - -Pepe resta seul avec D. Cayetano qui, prenant une lumière, lui parla -ainsi: - ---Bonne nuit, Pepe. Ne croyez pas que j'aille me coucher, je vais -travailler... Mais pourquoi êtes-vous si pensif?... Qu'avez-vous -donc?... Oui, je vais travailler. Je suis en train de rassembler -les éléments d'un _Discours-Mémoire_ sur les _Lignages d'Orbajosa_. -J'ai trouvé des documents et des notices d'une très grande valeur. -Il n'y a pas à dire le contraire. A toutes les époques de notre -histoire les _Orbajociens_ se sont distingués par leur noblesse, leur -magnanimité, leur courage et leur intelligence. Cela est mis hors de -doute par la conquête du Mexique, par les guerres de l'Empereur, par -celle de Philippe contre les hérétiques... Mais, est-ce que vous êtes -malade? Qu'est-ce qui vous arrive?... Oui, des théologiens éminents, -de vaillants guerriers, des conquérants, des saints, des évêques, des -poètes, des hommes d'Etat, des personnalités remarquables de toute -sorte jettent un vif éclat sur cette humble patrie de l'ail... Non, il -n'est pas dans toute la chrétienté de ville plus illustre que la nôtre. -Ses renommées et ses splendeurs remplissent toute l'histoire nationale, -et elle surpasse même quelque... Allons, je vois que vous avez sommeil, -bonne nuit... Non, je n'échangerais pas la gloire d'être enfant de -ce noble pays, contre tout l'or du monde. Les anciens la nommèrent -_Augusta_; aujourd'hui, je l'appelle, moi, _Augustissima_, parce que, -aujourd'hui comme jadis, la magnanimité, la générosité, le courage, la -noblesse forment son patrimoine... Sur ce, bonne nuit, mon cher Pepe... -Vous ne me paraissez pas très bien portant... Est-ce que le souper vous -a incommodé?... Alonzo Gonzalez de Bustamante a raison de dire dans sa -_Floresta amena_ que les habitants d'Orbajosa suffisent à eux seuls -pour faire la grandeur et la gloire d'un royaume. Ne le croyez-vous pas -aussi? - ---Oh! certainement, sans le moindre doute--répondit Pepe Rey en -regagnant précipitamment sa chambre. - - - - -XI. - -LA DISCORDE VA CROISSANT. - - -Les jours suivants, Rey fit la connaissance de plusieurs personnes de -la ville, visita le Casino et noua des relations avec quelques-uns des -individus qui passaient leur vie dans les salons de cet établissement. - -Toute la jeunesse d'Orbajosa cependant ne passait pas là son existence, -comme des gens mal intentionnés pourraient le supposer. On voyait -chaque soir au coin de la cathédrale et sur la petite place formée -par le croisement des rues du Connétable et de la Triperie quelques -_caballeros_ qui, élégamment drapés dans leurs manteaux, se tenaient -comme en sentinelle pour examiner les passants. Lorsque le temps était -beau, ces éminents représentants de l'aristocratie d'_Urbs Augusta_, -se rendaient, toujours munis de l'indispensable capita[24], à la -promenade dite de Las Descalzas, laquelle se composait de deux rangées -d'ormeaux rabougris et de quelques arbrisseaux étiques. Là, cette -brillante pléïade faisait les yeux doux aux filles de don X... ou de -don Y..., qui venaient s'y promener et la soirée se passait sans autre -incident. La nuit venue, le Casino s'emplissant de nouveau, voyait une -partie de ses membres appliquer au baccarat les hautes facultés de leur -entendement, tandis que d'autres parcouraient les feuilles publiques et -que la plupart réunis dans la salle du café discutaient sur des sujets -divers, causaient politique, chevaux, taureaux, ou se communiquaient -les cancans de l'endroit. Le résultat de ces discussions, de ces -causeries et de ces bavardages était, naturellement, la proclamation de -la supériorité d'Orbajosa et de ses habitants sur toutes les villes et -sur tous les peuples de la terre. - - [24] Petit manteau. - -Ces importants personnages, fine fleur de l'aristocratie de l'illustre -cité, étaient des propriétaires, les uns riches, les autres très -pauvres, mais tous exempts de hautes aspirations. Ils avaient -l'imperturbable sérénité du mendiant, qui ne désire rien tant qu'il lui -reste un morceau de pain pour apaiser sa faim et un rayon de soleil -pour réchauffer ses membres. Ce qui distinguait surtout les Orbajociens -du Casino, c'était un sentiment de vive hostilité contre tout ce qui -venait du dehors. Dès qu'un étranger distingué avait franchi le seuil -de leurs augustes salles, ils s'imaginaient qu'il n'était là que pour -mettre en question la supériorité de la patrie de l'ail ou pour lui -contester par esprit de jalousie, les incontestables avantages qu'elle -tenait de la nature. - -Lorsque Pepe Rey se présenta, il fut donc accueilli avec une certaine -défiance, et comme les gens d'esprit ne manquaient pas au Casino, le -nouveau membre y était à peine depuis un quart d'heure qu'il avait -déjà donné lieu à toute sorte de fines plaisanteries. Lorsque, aux -pressantes questions qui lui furent adressées par les uns et par -les autres, il répondit qu'il était venu à Orbajosa avec la mission -d'explorer le bassin houiller du Nahara et d'étudier un projet de -chemin de fer, tous les sociétaires furent d'accord que le Sr. D. -José était un fat qui voulait se donner de l'importance en prétendant -découvrir des gisements de charbon et des emplacements de voies -ferrées. L'un d'eux ajouta: - ---Mais, on sait ce qu'il faut en penser. Ces savants messieurs -s'imaginent que nous sommes des idiots et qu'ils peuvent nous en faire -accroire avec leurs beaux discours... Il est venu pour épouser la fille -de doña Perfecta, et quand il parle de bassins houillers, c'est pour -nous donner le change. - ---Certainement,--affirma un autre, qui était un négociant failli--on -m'a dit ce matin chez les Dominguez que ce monsieur, qui n'a pas un -sou vaillant, vient vivre aux crochets de sa tante et voir s'il peut -attraper Rosarito. - ---Il paraît qu'il n'est pas plus ingénieur qu'autre chose--ajouta -un propriétaire de bois d'oliviers qui avait affermé ses propriétés -le double de ce qu'elles valaient.--Mais c'est tout naturel... Ces -meurt-de-faim de Madrid s'imaginent avoir le droit de duper les pauvres -provinciaux, et comme ils nous prennent pour des sauvages... - ---On voit bien que c'est un meurt-de-faim. - ---Ne vous dit-il pas hier soir d'un ton moitié plaisant, moitié -sérieux, que nous sommes d'ignorants paresseux... - ---Que nous vivons comme des Bédouins, le ventre au soleil... - ---Que nous nous repaissons de chimères... - ---C'est cela: que nous nous repaissons de chimères... - ---Et que notre ville ressemble, à peu de choses près, aux villes du -Maroc. - ---Voilà, morbleu, des choses qu'on ne saurait entendre de sang-froid. -Où aura-t-il pu voir (à moins que ce ne soit à Paris) une rue -comparable à celle du Connétable, laquelle a une façade de sept maisons -alignées, toutes magnifiques, depuis celle de doña Perfecta jusqu'à -celle de Nicolasito Hermandez?... Ces gredins-là se figurent qu'on n'a -rien vu, et qu'on n'est pas allé à Paris... - ---Il dit aussi fort gentiment qu'Orbajosa est une ville de mendiants, -et donna à entendre que nous vivons ici, sans même nous en douter, dans -la plus grande misère. - ---Par tous les saints du paradis! s'il se hasarde à me le -répéter il y aura un scandale au Casino--s'écria le receveur des -contributions.--Pourquoi ne lui a-t-on pas fait connaître la quantité -d'arobes d'huile que produisit Orbajosa, l'an dernier? Cet imbécile ne -sait-il pas que dans les bonnes années Orbajosa peut fournir du pain -pour toute l'Espagne et même pour l'Europe entière? Il est vrai que -nous avons de mauvaises récoltes depuis je ne sais combien de temps; -mais cela ne prouve rien. Et la production de l'ail, donc? Ce beau -monsieur peut-il ignorer que les gousses d'ail d'Orbajosa firent se -pâmer d'admiration les membres du jury de l'Exposition de Londres? - -Voilà, avec bien d'autres choses, ce qui se disait à cette époque -dans les salles du Casino.--Malgré ces commérages si communs -dans les petites villes, dont l'orgueil est en raison inverse de -l'importance, Rey ne laissa pas de trouver des amis sincères dans la -docte corporation, laquelle heureusement n'était pas composée que de -mauvaises langues et où ne manquaient pas les personnes de bon sens. -Mais notre jeune homme avait le malheur, si on peut appeler cela un -malheur, de manifester ses opinions avec une franchise peu ordinaire, -et cela lui attira quelques inimitiés. - -Cependant, les jours passaient. Outre l'ennui bien naturel que -lui causaient les mœurs de la ville épiscopale, divers sujets de -mécontentement, au premier rang desquels il faut noter la multitude de -plaideurs qui s'abattit sur lui comme un essaim vorace, commençaient à -remplir son âme d'une profonde tristesse. - -Ce n'était pas seulement le tio Licurgo, mais aussi bien d'autres -de ses voisins qui lui réclamaient des dommages-intérêts ou lui -demandaient compte de terres administrées par son grand-père. On lui -présenta même une requête pour je ne sais quel bail à ferme passé -par sa mère, mais, paraît-il, resté sans effet, et on exigea de lui -la reconnaissance d'une hypothèque illégalement prise par son oncle -sur le domaine des _Alamillos_. C'était comme une fourmilière, comme -une immonde pullulation de procès. Un moment, il avait eu l'intention -de renoncer à la propriété de ses biens; mais le soin de sa dignité -l'obligeait à ne pas céder ainsi devant les artificieuses prétentions -de ces rusés paysans; puis comme l'Ayuntamiento l'attaqua aussi à -propos d'une prétendue confusion de limites entre un de ses champs et -la segrairie de Propios, le malheureux jeune homme se vit contraint de -dissiper les doutes qu'on élevait de tous côtés sur la légitimité de -ses droits. Son honneur étant engagé, il n'avait que cette alternative: -ou plaider ou mourir. - -Doña Perfecta lui avait magnanimement promis de l'aider à se -débarrasser de ces déloyaux procès au moyen d'un arrangement à -l'amiable; mais les jours s'écoulaient sans que les bons offices de -l'exemplaire señora produisissent le moindre résultat.--Les procès se -multipliaient avec l'effrayante rapidité des accidents d'une maladie -foudroyante. Pepe Rey passait tous les jours de longues heures au -tribunal, faisant des déclarations, répondant à des demandes et à des -redemandes, et lorsque, excédé de fatigue et furieux, il rentrait chez -lui, il voyait aussitôt apparaître la grotesque figure du greffier -lui apportant un tas de feuilles de papier timbré pleines d'horribles -formules... afin qu'il pût à loisir étudier la question. - -On comprend qu'il n'était pas homme à subir longtemps des ennuis -auxquels il pouvait se dérober par la fuite. Son imagination lui -représentait la noble cité de sa mère sous la forme d'une horrible bête -qui le déchirait de ses griffes et lui suçait le sang. Il n'avait, se -disait-il, qu'à quitter Orbajosa pour s'en délivrer; mais un intérêt -profond, l'intérêt du cœur, le retenait et par des liens puissants -l'attachait au lieu de son martyre. Cependant, il en arriva à se sentir -si dépaysé, à se trouver, pour ainsi dire, si étranger au milieu de -cette ténébreuse ville pleine de chicanes, d'antiquailles, de jalousies -et de médisances qu'il résolut de l'abandonner le plus tôt possible en -pressant la réalisation du projet qui l'y avait amené. Un matin, qu'il -en trouva l'occasion, il fit donc part de son plan à doña Perfecta. - ---Mon cher neveu--répondit celle-ci avec sa mansuétude accoutumée--un -peu moins de précipitation. On te croirait un volcan. Ton père était de -même. Quel homme! Tu pars comme la foudre... Je t'ai déjà dit que c'est -avec la plus vive satisfaction que je te nommerai mon fils. Alors même -que tu n'aurais pas les bonnes qualités et le talent qui te distinguent -(en dehors des petits défauts que tu as aussi;) alors même que tu ne -serais pas un excellent jeune homme, il suffit pour que je l'accepte, -que cette union ait été proposée par ton père à qui nous devons tant, -ma fille et moi. Et du moment que je le veux, Rosario ne s'y opposera -pas non plus. Que manque-t-il donc? Rien, si ce n'est un peu de temps. -Le mariage ne peut se faire aussi promptement que tu le désires, parce -qu'il prêterait à des interprétations qui pourraient peut-être porter -atteinte à l'honneur de ma fille chérie. Ne rêvant que machines, tu -voudrais tout faire à la vapeur. Un peu de patience, mon Dieu, un peu -de patience... Es-tu donc si pressé? L'horreur que tu as conçue pour -notre pauvre ville d'Orbajosa n'est que passagère. Cela se voit: tu -ne peux vivre que dans la société des comtes, des marquis, des beaux -parleurs et des hommes d'Etat... Tu veux te marier et me séparer de ma -fille pour jamais!--ajouta-t-elle en essuyant une larme.--Puisqu'il en -est ainsi, jeune irréfléchi, fais-moi au moins la charité de retarder -de quelque temps ce mariage que tu désires si vivement... Quelle -impatience! Quel ardent amour! Je n'aurais jamais cru qu'une pauvre -villageoise comme ma fille pût inspirer une aussi violente passion. - -Les raisonnements de sa tante ne convainquirent pas Pepe Rey, mais il -ne voulut pas la contrarier. Il prit donc la résolution d'attendre -aussi longtemps que cela lui serait possible. - -Un nouveau sujet d'ennui vint bientôt s'ajouter à ceux qui -empoisonnaient son existence. Il y avait déjà quinze jours qu'il se -trouvait à Orbajosa, et durant tout ce temps il n'avait pas reçu une -seule lettre de son père. Cette absence de correspondances, il ne -pouvait l'attribuer à la négligence de l'administration des postes -d'Orbajosa, puisque le fonctionnaire chargé de ce service était un -ami et un protégé de doña Perfecta, auquel celle-ci recommandait -journellement de prendre le plus grand soin que les lettres adressées à -son neveu ne s'égarassent pas. Le porteur du courrier, appelé Cristobal -Ramos et surnommé Caballuco, personnage que nous connaissons déjà, -fréquentait aussi la maison, et la tante de Pepe ne se faisait pas -faute de lui adresser des recommandations et des réprimandes énergiques -du genre de celles-ci: - ---Ah! il est joli votre service des postes!... Comment se fait-il que -mon neveu n'ait pas reçu une seule lettre depuis qu'il est arrivé -à Orbajosa!... Lorsque le transport des dépêches est confié à un -pareil étourdi, il n'est pas étonnant que tout aille de travers. Je -recommanderai à M. le Gouverneur de bien voir quelle sorte de gens il -admet dans l'administration. - -Caballuco, haussant alors les épaules, regardait Rey avec l'expression -de la plus complète indifférence. - -Il entra un jour tenant un pli à la main. - ---Dieu merci!--dit doña Perfecta à son neveu. Voilà enfin des lettres -de ton père. Tu peux te réjouir. La paresse que met monsieur mon frère -à écrire nous a assez tourmentés... Que dit-il? Il se porte bien sans -doute, ajouta-t-elle en voyant que Pepe Rey décachetait le pli avec une -fiévreuse impatience. - -L'ingénieur pâlit en parcourant les premières lignes. - ---Mon Dieu, Pepe... qu'as-tu?--s'écria la señora en se levant -épouvantée. Ton père est-il malade? - ---Cette lettre n'est pas de mon père--répondit Pepe dont la physionomie -révéla la plus profonde consternation. - ---Qu'est-ce donc! - ---Un ordre du ministère des travaux publics me relevant de la charge -qui m'avait été confiée. - ---Comment... est-ce possible? - ---C'est purement et simplement une destitution libellée en termes fort -peu flatteurs pour moi. - ---A-t-on jamais vu une pareille infamie?--s'écria la señora en revenant -de sa stupeur. - ---Quelle humiliation!--murmura le jeune homme... C'est la première fois -qu'une pareille disgrâce me frappe. - ---Mais ce gouvernement est abandonné du ciel! Te faire un pareil -affront! Veux-tu que j'écrive à Madrid? J'ai là de bonnes relations, et -je pourrai obtenir que le Gouvernement répare la faute qu'il a commise -et te donne satisfaction. - ---Merci, señora, je ne veux pas de recommandations--répliqua le jeune -homme avec humeur. - ---C'est qu'on voit tant d'injustices, tant d'iniquités!... Destituer un -jeune homme d'un si grand mérite, une notabilité scientifique!... Je ne -puis contenir mon indignation. - ---Je saurai--dit Pepe avec la plus grande énergie--qui a pris à tâche -de me nuire... - ---Ce ministre... Mais que peut-on attendre de ces politiciens sans -vergogne? - ---Il y a à Orbajosa quelqu'un qui s'est proposé de me faire mourir -de désespoir--affirma le jeune homme visiblement troublé. Cela n'est -pas l'œuvre du ministre; cette contrariété, comme bien d'autres que -j'éprouve, est le résultat d'un plan de vengeance, d'un calcul inconnu, -d'une inimitié irréconciliable, et ce plan, ce calcul, cette inimitié, -soyez-en bien certaine, ma chère tante, ne viennent pas d'ailleurs que -d'ici, tout cela a son siège à Orbajosa. - ---Tu perds l'esprit--répliqua doña Perfecta--d'un air de profonde -commisération. Est-ce que tu as des ennemis à Orbajosa? Est-ce que -quelqu'un veut se venger de toi? Voyons, Pepillo, tu n'as plus ton bon -sens. La lecture de ces livres dans lesquels on dit que nous descendons -des singes ou des perroquets t'a tourné la tête. - -Elle sourit doucement en prononçant cette dernière phrase, puis d'un -ton familier d'affectueux reproche elle ajouta: - ---Mon cher enfant, les habitants d'Orbajosa peuvent être de simples et -grossiers villageois sans instruction, nous pouvons manquer d'usage et -de bon ton, mais pour ce qui est de l'honorabilité et de la bonne foi, -personne nulle part ne peut nous en remontrer, personne, non personne. - ---Ne croyez pas--dit Pepe--que j'accuse les habitants de cette maison. -Mais je soutiens et j'affirme que j'ai dans la ville un implacable et -cruel ennemi. - ---Je tiens à ce que tu me montres ce traître de mélodrame--répondit en -souriant de nouveau la señora.--Je suppose que tu ne vas accuser ni le -tio Licurgo ni les autres qui t'ont intenté des procès parce que ces -pauvres gens croient défendre leur droit. Et, par parenthèse, dans le -cas dont il s'agit, ils n'ont pas tout à fait tort.--En outre, le tio -Lucas t'aime beaucoup. Il me l'a dit à moi-même. Il prétend que du -moment qu'il te vit tu lui donnas dans l'œil, et le pauvre vieux t'a -voué une affection... - ---Oh! oui... une affection profonde!--murmura le jeune homme. - ---Ne fais pas l'enfant--ajouta la señora en lui posant la main sur -l'épaule et le regardant de très près.--Ne dis pas de sottises et -persuade-toi bien que ton ennemi, s'il existe, est à Madrid, dans ce -grand foyer de corruption, de jalousies et de rivalités, non dans -notre pacifique et tranquille petit coin où tout est bienveillance -et harmonie... Sans doute quelque envieux de ton mérite... Je dois -te prévenir d'ailleurs que, si tu désires aller te rendre compte par -toi-même de la cause de ta disgrâce et demander des explications au -gouvernement, tu ne dois pas laisser de le faire à cause de nous. - -Pepe Rey fixa les yeux sur ceux de sa tante comme s'il voulait pénétrer -jusqu'aux profondeurs les plus cachées de son âme. - ---Je dis que si tu as l'intention d'aller à Madrid, tu ne dois pas -t'en priver--répéta la señora avec un calme admirable, tandis que sa -physionomie reflétait le plus grand naturel et la plus parfaite loyauté. - ---Non, señora--dit Pepe--je n'ai pas cette intention. - ---Tant mieux, je crois que tu fais bien. Tu es ici plus tranquille -malgré les fausses idées que tu te mets dans la tête. Pauvre Pepillo! -Ton intelligence, intelligence peu commune, est la cause de ton -malheur. Nous autres, habitants d'Orbajosa, nous, pauvres villageois -sans culture, nous vivons heureux dans notre ignorance. Je regrette -vivement de ne pas te voir heureux aussi. Mais est-ce ma faute si tu te -tourmentes et te désespères sans raison? Est-ce que je ne te traite pas -comme mon enfant? Ne t'ai-je pas accueilli comme l'espoir de ma maison? -Puis-je faire davantage pour toi? Si, en dépit de tout cela, tu ne -nous aimes pas, si tu nous témoignes si peu de bienveillance, si tu te -moques de nos pratiques religieuses, si tu méprises nos amis, est-ce, -par hasard, parce que nous ne te traitons pas bien? - -Les yeux de doña Perfecta s'emplirent de larmes. - ---Ma chère tante!--dit Pepe Rey qui sentait son ressentiment se -dissiper.--Moi aussi, j'ai commis quelques fautes depuis que je suis -votre hôte. - ---Voyons! ne fais pas l'enfant... Il n'est pas question de fautes. On -doit tout se pardonner quand on est de la même famille. - ---Mais, Rosario, où donc est-elle?--demanda le jeune homme en se -levant.--Ne la verrai-je pas non plus aujourd'hui? - ---Elle se trouve mieux. Sais-tu qu'elle n'a pas voulu descendre? - ---Eh! bien, je monterai. - ---Oh! pour cela, non! Cette chère enfant est d'un entêtement... Elle -a résolu de ne pas sortir aujourd'hui de sa chambre. Elle a fermé sa -porte à double tour. - ---Quelle bizarrerie! - ---Cela lui passera. Certainement cela lui passera. Nous verrons ce -soir s'il est possible de lui ôter de la tête ses idées noires. Nous -organiserons une réunion pour la distraire. Pourquoi n'irais-tu pas -prier le Sr. D. Inocencio de venir ici tantôt et d'amener Jacintillo? - ---Jacintillo? - ---Oui, lorsque Rosario est prise de ces accès de mélancolie, ce jeune -homme est la seule personne qui la distraie. - ---Je monterai moi-même. - ---Je t'ai déjà dit que non. - ---Allons, voilà qu'il va falloir faire ici des cérémonies. - ---Au lieu de te moquer de nous, fais ce que je te dis. - ---Je veux pourtant la voir. - ---C'est impossible. Comme tu la connais mal! - ---Je croyais au contraire la connaître très bien... Enfin, je -resterai... mais, cette solitude est horrible!... - ---Voilà le greffier. - ---Que le diable l'emporte! - ---Je crois qu'il y a aussi M. le procureur... c'est un excellent homme. - ---Je voudrais le voir pendu. - ---Les affaires d'intérêt, quand ce sont les nôtres, ne peuvent que nous -distraire. Voilà encore quelqu'un... Il me semble que c'est le savant -agronome. Tu en as pour un bon moment. - ---Oui, un bon moment de supplice! - ---Encore, encore, si je ne me trompe, c'est le tio Licurgo suivi du tio -Paso-Largo. Il est possible qu'ils viennent te proposer un arrangement. - ---Je vais me jeter dans l'étang. - ---Que tu es mauvais! Ils te veulent tous tant de bien!... Allons, pour -que rien n'y manque, voilà encore l'huissier. Il vient t'apporter une -citation. - ---Il vient me crucifier. - -Tous les personnages en question pénétrèrent dans l'appartement. - ---Adieu, Pepe, beaucoup de plaisir. - ---O terre, engloutis-moi!--s'écria le jeune homme d'un ton désespéré. - ---Sr. don José... - ---Mon cher Sr. D. José... - ---Estimable Sr. D. José... - ---Sr. D. José de mon âme... - ---Mon respectable ami, Sr. D. José... - -A ces doucereuses insinuations, Pepe Rey exhalant un profond soupir, -cessa de résister et se livra corps et âme à ses bourreaux qui -exhibaient d'horribles feuilles de papier timbré, tandis que leur -victime murmurait en levant les yeux au ciel avec une chrétienne -résignation: - ---O mon père, pourquoi m'as-tu abandonné? - - - - -XII. - -CHEZ LES TROYA. - - -L'amour, l'amitié, une saine atmosphère morale facilement respirable, -les joies de l'âme, la sympathie, un doux échange d'impressions -et de pensées, voilà ce dont Pepe Rey avait un impérieux besoin. -Lorsqu'il en était privé, les ombres dont son esprit était enveloppé -s'épaississaient et l'amer mécontentement qu'il éprouvait se -manifestait extérieurement dans sa manière d'être. Le jour qui suivit -les scènes que nous avons rapportées dans le précédent chapitre, il fut -plus affligé que jamais de la mystérieuse et déjà trop longue réclusion -de sa cousine, motivée d'abord, semblait-il, par une indisposition -sans gravité, et ensuite par des caprices et une irritabilité nerveuse -difficilement explicables. - -Rey s'étonnait de cette conduite si peu en harmonie avec l'idée qu'il -s'était faite de Rosario. Quatre jours s'étaient écoulés sans qu'il lui -eût été possible de la voir malgré son vif désir de se trouver auprès -d'elle, et une telle situation lui paraissait devenir si intolérable en -même temps que si étrange qu'il résolut fermement d'y mettre un terme. - ---Ne verrai-je pas non plus aujourd'hui ma cousine? demanda-t-il d'un -ton de mauvaise humeur à sa tante lorsqu'ils eurent fini de dîner. - ---C'est encore impossible. Dieu sait combien je le regrette!... Je l'ai -assez morigénée ce matin... Dans la soirée... nous verrons... - -La pensée que cette injustifiable réclusion de sa cousine adorée était -plutôt due à une circonstance qu'elle subissait douloureusement qu'à -un acte de sa propre volonté le porta à se contenir et à attendre. -Si cette pensée ne lui fût venue, il serait parti le jour même. Que -Rosario l'aimât, c'est ce dont il ne doutait nullement; mais comme il -était évident pour lui qu'une influence inconnue travaillait à les -séparer, il lui semblait digne d'un homme de cœur de rechercher d'où -pouvait provenir cette action malfaisante et d'employer à la combattre -toute la puissance de sa volonté. - ---J'espère que l'obstination de Rosario ne sera pas de longue durée, -dit-il à doña Perfecta, en dissimulant ses véritables sentiments. - -Ce jour-là même, il eut enfin de son père une lettre dans laquelle -celui-ci se plaignait de n'en avoir reçu aucune d'Orbajosa, -circonstance qui ne fit qu'accroître les inquiétudes de l'ingénieur -et le déconcerter davantage. Après avoir longtemps, comme une âme en -peine, erré dans la maison, il sortit par la porte du jardin et se -dirigea vers le Casino. Il y entra comme un désespéré qui se jette dans -la mer. - -En traversant les salles principales, il rencontra diverses personnes -qui causaient et discutaient. Dans l'un de ces groupes, d'habiles -dialecticiens scrutaient les problèmes ardus de la tauromachie; dans -un autre, on agitait la difficile question de savoir quels étaient -les meilleurs des ânes d'Orbajosa ou de ceux de Villahorrenda. -Profondément dégoûté, Pepe Rey abandonna ces débats pour entrer dans le -salon de lecture où il feuilleta plusieurs revues sans être intéressé -par aucune; il passa ensuite de pièce en pièce et, sans trop savoir -comment, se trouva dans la salle de jeu. Durant près de deux heures, -il resta pris entre les griffes de cet horrible démon jaune dont les -yeux d'or resplendissants fascinent et torturent à la fois. Mais les -émotions du jeu furent impuissantes à modifier le sombre état de son -âme, et le dégoût qui l'avait amené auprès du tapis vert l'en éloigna -de même... Fuyant le bruit, il pénétra enfin dans une salle destinée -aux réunions, mais alors complètement vide et s'assit avec insouciance -près de la croisée, en laissant son regard errer dans la rue. - -Cette rue, excessivement étroite et qui avait plus d'angles que de -maisons, était toute assombrie par l'effrayante cathédrale dont le -mur noirâtre rongé par le temps se dressait à l'une de ses extrémités. -Pepe Rey regarda de tous côtés, en haut comme en bas, et remarqua qu'il -régnait partout un morne et sépulcral silence; pas un pas, pas une -voix, pas un regard. Bientôt cependant son oreille fut frappée par des -bruits étranges, tels que des chuchotements de bouches féminines, le -froissement de rideaux qu'on soulevait, des mots sans suite, et enfin -le doux fredonnement d'une chanson, les jappements d'un petit chien et -autres indices de vie sociale qui, dans un tel endroit, paraissaient -fort singuliers. En regardant plus attentivement, Pepe Rey vit que -ces bruits partaient d'un énorme balcon fermé par des jalousies qui -se trouvait juste en face de la croisée. A peine avait-il fait cette -remarque qu'un des membres du Casino se plaçant en riant auprès de lui -l'interpella dans ces termes: - ---Ah! Sr. D. José!... nous sommes donc venu ici pour faire des signes -aux petites? - -Celui qui parlait ainsi était D. Juan Tafetan, très aimable garçon, -et l'un des rares sociétaires qui eussent manifesté pour Pepe Rey une -affectueuse sympathie et une véritable admiration. Avec sa petite face -vermeille, sa moustache teinte en noir, ses petits yeux extrêmement -vifs, sa petite taille et sa chevelure peignée avec le plus grand soin -afin de dissimuler sa calvitie, D. Juan Tafetan n'avait certainement -rien de commun avec l'Antinoüs, mais il n'en était pas moins très -sympathique; il avait beaucoup d'enjouement et possédait un vrai talent -de conteur comique. Quand il riait, et il riait beaucoup, son visage, -depuis le front jusqu'au menton, se couvrait de rides grotesques. En -dépit de ces qualités qui lui valaient des applaudissements propres à -stimuler son penchant à la raillerie, il n'était pas médisant. Tout -le monde l'aimait et Pepe Rey passait avec lui d'agréables moments. -Précédemment employé dans l'administration civile de la capitale de -la province, le pauvre Tafetan vivait maintenant modestement de son -traitement de secrétaire du Bureau de Bienfaisance et complétait ses -revenus en jouant bravement de la clarinette dans les processions, -dans les solennités de la cathédrale et au théâtre lorsque quelque -incomplète troupe de comédiens aux abois faisait son apparition dans -le pays sous le fallacieux prétexte de donner des représentations à -Orbajosa. - -Mais ce qu'il y avait de plus singulier chez D. Juan Tafetan, c'était -sa passion pour les jolies femmes. A l'époque où il ne dissimulait -pas encore sa calvitie sous une douzaine de cheveux tout reluisants -de pommade, alors qu'il n'avait pas besoin de teindre ses moustaches -et que le poids léger des ans ne l'empêchait pas de tirer parti de sa -mince petite taille, il avait été un don Juan redoutable. L'entendre -raconter ses conquêtes était chose à mourir de rire, car il y a des -don Juan de toute sorte et celui-ci pouvait compter parmi les plus -originaux. - ---Que parlez-vous de petites? Je ne vois de petites nulle -part--répondit Pepe Rey. - ---Voyons! ne jouez pas l'anachorète. - -Une des jalousies du balcon s'entr'ouvrant alors laissa apercevoir un -jeune, frais et riant visage qui, soudain, disparut comme une lumière -éteinte par le vent. - ---Bien, bien, maintenant j'ai vu. - ---Vous ne les connaissez pas? - ---Sur ma vie, je vous le jure. - ---Ce sont les petites Troya, les demoiselles Troya, les filles -de Troya. Alors vous ne connaissez rien de beau... Trois enfants -charmantes, filles d'un colonel d'état-major tué dans les rues de -Madrid en 1854. - -La jalousie s'ouvrit de nouveau et deux têtes apparurent. - ---Elles se moquent de nous, Sr. D. Pepe--dit Tafetan en faisant de la -main un salut amical aux jeunes filles. - ---Est-ce que vous les connaissez? - ---Comment ne les connaîtrais-je pas? Ces malheureuses sont dans la -misère, je ne sais vraiment pas de quoi elles vivent. A l'époque où fut -tué D. Francisco Troya, on fit une souscription pour les empêcher de -mourir de faim, mais cela ne put pas les mener bien loin. - ---Pauvres filles! Je me figure qu'elles ne sont pas des modèles de -vertu... - ---Pourquoi donc?.. Je ne crois pas ce qu'on dit d'elles dans la ville. - -La jalousie s'ouvrit de nouveau. - ---Bonsoir, mesdemoiselles,--cria D. Juan Tafetan aux trois jeunes -filles qui apparurent artistiquement groupées.--Le _caballero_ que -voici prétend qu'on ne doit pas cacher ce qui est beau, et demande que -vous ouvriez toute grande la jalousie. - -Mais la jalousie se referma au contraire tout à fait et un joyeux -concert d'éclats de rire remplit la morne rue de ses retentissants -échos. On eût pu croire entendre passer une troupe d'oiseaux jaseurs. - ---Voulez-vous que nous allions chez elles?--demanda tout à coup Tafetan. - -Ses yeux scintillaient et un sourire libertin vint se jouer sur ses -lèvres livides. - ---Mais quelle sorte de gens est-ce?.. - ---Soyez sans inquiétude, Sr. de Rey... Ces pauvres filles sont -honnêtes. Si elles se nourrissent d'air, comme les reptiles, qu'y -peut-on trouver à redire. Et dites-moi, qui n'a pas à manger peut-il -pécher? Les infortunées sont toujours assez vertueuses. Dans le cas -même où elles pécheraient, leurs jeûnes prolongés suffiraient à -purifier leur conscience. - ---Allons-y donc. - -Quelques instants après, D. Juan Tafetan et Pepe Rey pénétraient -dans la chambre des petites Troya. L'aspect de la misère soutenant là -une horrible lutte contre elle-même affligea profondément le jeune -homme. Les trois jeunes filles étaient très jolies, surtout les deux -plus jeunes, brunes, pâles, avec de grands yeux et une fine taille. -Bien vêtues et bien chaussées, on les eût prises pour des filles de -duchesses aspirant à devenir princesses. - -Lorsque les visiteurs entrèrent, elles furent quelque peu interdites, -mais leur naturel frivole et gai eut bien vite repris le dessus. Elles -vivaient dans la misère comme les oiseaux en cage, ne chantant pas -moins derrière les barreaux que sous les opulents ombrages des bois. -Elles passaient toute la journée à coudre, ce qui indiquait déjà un -commencement d'honnêteté, mais aucune personne jouissant de quelque -considération à Orbajosa ne les fréquentait. Elles étaient, jusqu'à -un certain point, proscrites, mal vues, tenues à distance, ce qui, -jusqu'à un certain point, indiquait aussi quelque motif de scandale. -Le souci de la vérité nous oblige à dire que les demoiselles Troya -devaient surtout leur mauvaise réputation au déplorable penchant qu'on -leur attribuait de bavarder, faire des cancans, brouiller les gens -et s'amuser de tout. Elles adressaient des lettres anonymes aux plus -graves personnages et donnaient des sobriquets à tous les habitants -d'Orbajosa, depuis l'évêque jusqu'au dernier des meurt-de-faim; elles -lançaient de petites pierres aux passants, et se cachaient ensuite -derrière leurs jalousies pour rire entre elles de l'étonnement ou de -l'effroi de celui qui avait été atteint. Elles connaissaient les faits -et gestes de tous les gens du voisinage qu'elles épiaient par toutes -les lucarnes et par tous les trous de la partie haute de la maison; -elles chantaient pendant la nuit sur leur balcon; elles se masquaient -à l'époque du carnaval afin de pénétrer dans les appartements des -meilleures familles et commettaient mille autres impertinences ou -espiègleries en usage dans les petits endroits.--En résumé, quel qu'en -pût être le motif, le gracieux trio Troyen était marqué au front d'un -de ces stigmates qui, une fois infligés par une population, persistent -implacablement jusqu'au-delà de la tombe. - ---Ce caballero est celui qu'on prétend être venu pour découvrir des -mines d'or?--dit l'une. - ---Et démolir la cathédrale pour construire avec ses matériaux une -fabrique de chaussures?--ajouta une autre. - ---Et remplacer à Orbajosa la culture de l'ail par celle du coton ou de -la cannelle? - -Pepe ne put s'empêcher de rire à l'audition de pareilles absurdités. - ---Il n'est venu ici que pour enlever les plus jolies filles et les -emmener à Madrid,--dit Tafetan. - ---Ah! c'est bien volontiers que je le suivrais!--s'écria l'une d'elles. - ---C'est bon, c'est bon, je vous emmènerai toutes les trois--affirma -Pepe.--Mais je réclame une explication; pourquoi vous moquiez-vous -de moi lorsque j'étais à la croisée du Casino? - -De nouveaux éclats de rire accueillirent cette question. - ---Mes sœurs sont des folles--répondit enfin l'aînée.--C'est parce que -nous pensons que vous méritez mieux que la fille de doña Perfecta. - ---C'est parce que celle de mes sœurs que voici dit que vous perdez -votre temps, Rosarito n'aimant que les gens d'église. - ---Que prétends-tu donc? Je n'ai pas dit cela. C'est toi qui prétendais -que ce caballero est un luthérien athée qui entre dans la cathédrale le -cigare à la bouche et le chapeau sur la tête. - ---Mais cela je ne l'ai pas inventé--répliqua la plus jeune--je l'ai -entendu dire hier à Suspiritos. - ---Et qui est cette Suspiritos qui débite sur mon compte de pareilles -sottises? - ---Suspiritos, c'est... Suspiritos. - ---Mes enfants--dit Tafetan d'un air doucereux,--voilà le marchand -d'oranges qui passe. Appelez-le; je veux vous offrir des oranges. - -L'une des sœurs appela le marchand. - -La conversation entamée par ces jeunes filles déplut passablement à -Pepe Rey et fit s'évanouir la légère impression de plaisir qu'il avait -tout d'abord éprouvée en se trouvant au milieu de cette joyeuse et -expansive réunion. Il ne put cependant s'empêcher de rire quand il vit -don Juan Tafetan décrocher du mur une petite guitare et en pincer avec -autant de grâce et de brio qu'il l'eût fait dans sa jeunesse. - ---On m'a appris, mesdemoiselles, que vous chantez à ravir--dit Rey. - ---Faites chanter D. Juan Tafetan. - ---Je ne chante pas. - ---Moi non plus, s'empressa de dire la sœur cadette, en offrant à -l'ingénieur quelques tranches de l'orange qu'elle venait de peler. - ---Voyons, Maria Juana, ne quitte pas ta couture,--lui dit l'aînée.--Il -est tard, et il faut que nous achevions ce soir cette soutane. - ---On ne travaille pas aujourd'hui. Au diable les aiguilles, s'écria -Tafetan. - -Et aussitôt il entonna une chanson. - ---Les gens s'arrêtent dans la rue--dit la cadette des Troya en se -mettant au balcon. Les éclats de voix de don Juan Tafetan s'entendent -de la place... Juana, Juana!... - ---Qu'y a-t-il? - ---Voilà Suspiritos qui passe. - -La plus jeune courut au balcon. - ---Lance-lui un morceau d'écorce à la tête. - -Pepe Rey s'avança aussi; il vit passer dans la rue une dame, sur le -chignon de laquelle la jeune fille envoya fort adroitement s'aplatir -une peau d'orange. Elle et la cadette refermèrent vivement la -jalousie, et les trois sœurs s'efforcèrent ensuite d'étouffer leurs -éclats de rire afin de n'être pas entendues de la rue. - ---On ne travaille pas aujourd'hui--s'écria l'une d'elles en renversant -du pied la corbeille de travail. - ---Ce qui revient à dire qu'on ne mangera pas demain--ajouta l'aînée en -rassemblant les objets épars sur le plancher. - -Pepe Rey porta instinctivement la main à son gousset. Il leur aurait de -bonne grâce donné quelque argent. La vue de ces malheureuses orphelines -que le monde proscrivait à cause de leur frivolité l'attristait -profondément. Si le seul péché des trois sœurs, si l'unique distraction -qu'elles eussent dans leur isolement, leur pauvreté, leur abandon, -consistait à lancer des peaux d'orange sur les passants, on pouvait -bien leur pardonner. Les mœurs austères de la petite ville qu'elles -habitaient les avaient peut-être bien préservées du vice; mais -cependant ces malheureuses manquaient du décorum et de la retenue -qui sont les formes ordinaires et les plus visibles de la pudeur, et -il n'était pas trop téméraire de supposer qu'elles avaient jeté par -la fenêtre quelque chose de plus que des écorces d'orange. Pepe Rey -se sentait pris pour elles d'une profonde pitié. Il remarqua leurs -misérables vêtements ajustés, drapés et rapiécés de mille façons pour -les faire paraître neufs, il remarqua leurs chaussures percées... et de -nouveau porta la main à sa poche. - ---Il n'est pas impossible que le vice habite ici--se dit-il à -lui-même;--mais les physionomies, les meubles, tout me prouve que je -me trouve en présence des restes malheureux d'une honnête famille. Si -ces pauvres filles étaient aussi dépravées qu'on le prétend, elles -vivraient moins misérablement et ne travailleraient pas. Il y a des -hommes riches à Orbajosa. - -Les trois sœurs s'approchaient de lui tour à tour. Elles allaient de -Pepe au balcon et du balcon à Pepe, tout en soutenant une conversation -animée et légère qui indiquait--il faut en convenir--une sorte -d'innocence au milieu de tant d'insouciance et de frivolité. - ---Quelle excellente dame est doña Perfecta! Sr. D. José. - ---C'est la seule personne qui n'ait pas de sobriquet, et la seule dont -on ne dise pas du mal à Orbajosa. - ---Tout le monde la respecte. - ---Tout le monde l'adore. - -Le jeune homme répondait en faisant l'éloge de sa tante, mais il lui -prenait à chaque instant une furieuse envie de tirer de l'argent de -sa poche et de dire: «Maria Juana, prenez ceci pour vous acheter des -bottines; Pepa, voilà de quoi acheter une robe; Florentina, mettez cela -de côté pour vous nourrir pendant une semaine...» Et il fut sur le -point de le faire comme il en avait l'intention. - -Elles coururent toutes les trois au balcon pour voir quelqu'un qui -passait dans la rue. D. Juan Tafetan, profitant de ce moment, se pencha -vers Pepe et lui dit à voix basse: - ---Quels démons! n'est-il pas vrai?... Pauvres créatures!... Il semble -vraiment impossible qu'elles puissent être si gaies, alors... soyez-en -bien certain, alors qu'elles n'ont pas dîné aujourd'hui. - ---D. Juan, D. Juan!--cria Pepilla. Par ici vient votre ami Nicolasito -Hernandez, autrement dit _Cierge Pascal_, coiffé de son chapeau à trois -étages. Il s'avance en priant à voix basse, sans doute pour les âmes de -ceux qu'en les ruinant il a envoyés dans l'autre monde. - ---Je parie que vous n'oserez pas l'appeler par son sobriquet. - ---Voulez-vous voir? - ---Juana, ferme les jalousies. Laissons-le passer et lorsqu'il tournera -le coin, je crierai _Cirio! Cirio Pascual!_ - -D. Juan Tafetan les suivit sur le balcon en disant: - ---Venez, D. José; il faut que vous fassiez connaissance avec ce type. - -Pepe Rey mit à profit le moment où les trois sœurs et D. Juan -s'amusaient follement à jeter à Nicolasito Hernandez le surnom qui -le rendait si furieux, pour s'approcher avec précaution de l'un des -nécessaires de couture qui se trouvaient dans l'appartement et y -déposer la demi-quadruple qui lui restait du jeu. - -Puis il courut aussi au balcon juste au moment où la cadette et la plus -jeune des sœurs Troya criaient en éclatant de rire: _Cirio Pascual!_ -_Cirio Pascual!_ - - - - -XIII. - -UN CASUS BELLI. - - -Après avoir joué ce mauvais tour à l'usurier, elles entamèrent toutes -les trois avec leurs deux visiteurs une conversation qui roula sur les -faits et les personnes de la ville. L'ingénieur, craignant que leur -espièglerie ne fût découverte pendant qu'il était encore là, voulut -s'en aller, ce qui déplut fort à nos donzelles. L'une d'elles, qui -était déjà sortie de la chambre, revint en disant: - ---Suspiritos est déjà en train de ranger ses effets. - ---D. José ne sera pas fâché de la voir--dit l'une des autres. - ---C'est une très belle femme. Et qui se coiffe maintenant à l'instar -des dames de Madrid.--Venez donc, messieurs. - -Elles les conduisirent à la salle à manger (pièce qui ne servait que -très rarement) donnant sur une terrasse où se trouvaient, avec quelques -vases à fleurs, pas mal de meubles abandonnés et hors d'usage. Du haut -de cette terrasse on apercevait, dans la cour d'une maison voisine, une -galerie remplie de plantes grimpantes et de belles fleurs entretenues -avec le plus grand soin. Tout indiquait que c'était là la demeure de -gens modestes, rangés et laborieux. - -Nos trois espiègles s'avançant jusqu'au bord de la plate-forme -examinèrent attentivement la maison, puis, imposant silence aux jeunes -gens, allèrent se placer dans un endroit abrité de tous les regards où -elles ne risquaient pas d'être aperçues. - ---Elle sort maintenant de la dépense avec un poêlon plein de pois -chiches--dit Maria Juana en allongeant le cou afin de voir un peu. - ---Pan!--s'écria une autre en lançant une petite pierre. - ---Elles nous ont cassé un autre carreau, ces... - -Cachées dans l'angle de la terrasse, près des deux jeunes gens, les -trois sœurs étouffaient leurs rires. - ---La señora Suspiritos est fort en colère--dit Pepe Rey.--Pourquoi la -nommez-vous ainsi? - ---Parce que, lorsqu'elle parle, elle pousse un soupir entre chaque -parole, et qu'elle se plaint toujours, bien qu'elle ne manque de rien. - -Il se fit un moment de silence dans la maison d'en bas. Pépita Troya -regarda avec précaution. - ---La voilà qui revient--murmura-t-elle à voix très basse en imposant -silence à tous.--Maria, donne-moi un petit caillou. Allons-y... -_zas_!... ça y est. - ---Tu ne l'as pas atteinte. - ---Il a donné contre le sol. - ---Voyons si je serai plus habile... Il faut attendre qu'elle sorte de -nouveau de la dépense. - ---La voilà, la voilà qui sort. En garde, Florentina. - ---Une... deux... trois!... Paf!... - -On entendit en bas un cri de douleur, une plainte énergique, une -exclamation, car c'était un homme qui avait reçu le coup. - -Pepe Rey put clairement distinguer ces paroles: - ---Satanées filles! Elles m'ont fait un trou à la tête... Jacinto!... -Jacinto! Mais quelles canailles de voisines avons-nous donc là!... - ---Jésus,--Marie,--Joseph! qu'ai-je fait là!--s'écria Florentina -consternée; mon caillou a donné contre la tête du Sr. D. Inocencio. - ---Du Penitenciario?--demanda Pepe Rey stupéfait. - ---Lui-même. - ---Est-ce qu'il demeure dans la maison? - ---Où demeurerait-il donc? - ---Cette «señora des suspiros...» - ---Est sa nièce, sa gouvernante ou je ne sais quoi. Nous nous amusons -bien à ses dépens parce qu'elle est ridicule; mais nous ne nous -hasardons pas à jouer des tours au señor Penitenciario. - -Pendant que s'échangeaient vivement les phrases de ce dialogue, Pepe -Rey vit en face de la terrasse et très près de lui s'ouvrir les vitres -d'une croisée appartenant à la maison bombardée, et apparaître un -visage connu, un visage dont la vue le déconcerta, le consterna et le -rendit tout pâle et tout tremblant. C'était Jacintito qui, interrompu -dans ses graves études, avait ouvert la fenêtre de son cabinet et se -présentait, la plume derrière l'oreille, entre les deux battants. Son -pudique, rose et frais visage donnait à cette apparition quelque chose -de semblable à celle de l'aurore. - ---Bonsoir, Sr. D. José,--dit-il gaîment. - -La voix d'en bas cria de nouveau: - ---Jacinto!... Jacinto, viens donc!... - ---Me voilà, mon oncle. J'étais entrain de saluer un ami... - ---Allons-nous-en, allons-nous-en! cria Florentina tout effrayée. - ---Le señor Penitenciario va monter dans la chambre de _D. Nominavito_ -pour nous gratifier d'une réponse. - ---Allons-nous-en vite, et fermons derrière nous la porte de la salle à -manger. - -La terrasse fut immédiatement abandonnée. - ---Vous auriez dû prévoir que, de l'intérieur de son temple du savoir, -Jacintito nous observerait--dit Tafetan. - ---_D. Nominavito_ est de nos amis--répondit l'une des sœurs.--De -l'intérieur de son temple de la science, il nous débite en cachette -mille tendresses et nous envoie de même une infinité de baisers. - ---Jacinto!--demanda l'ingénieur.--Mais quel diable de surnom lui -avez-vous donné? - ---_D. Nominavito_--dirent les trois jeunes filles en riant aux éclats. - ---Nous l'avons surnommé ainsi parce qu'il est très savant. - ---Non, c'est parce que lorsque nous étions enfants, il était enfant -aussi; et que lorsque nous montions pour jouer sur la terrasse, nous -l'entendions étudier à haute voix ses leçons. - ---Oui, il passait toute la sainte journée à psalmodier. - ---Dis donc à décliner. Voici comment il faisait: _Nominavito_, -_Genivito_, _Davito_, _Accusavito_... - ---Je suppose que j'ai aussi mon sobriquet--dit Pepe Rey. - ---Que Maria Juana vous le dise--répondit Florentina en se cachant. - ---Moi?... Pepa, dis-le lui, toi. - ---Vous n'avez pas encore de surnom, D. José. - ---Mais j'en aurai un. Je vous promets de venir apprendre ce nom de -baptême et recevoir la confirmation--dit le jeune homme en manifestant -l'intention de se retirer. - ---Comment, vous partez déjà?... - ---Oui. Nous vous avons fait perdre assez de temps. Au travail, mes -enfants. Jeter des pierres aux voisins et aux passants n'est pas -précisément l'occupation la plus convenable pour des jeunes filles de -votre mérite et de votre beauté... Au revoir... - -Et sans attendre de nouvelles raisons ni s'attarder à écouter les -compliments des trois espiègles, il sortit au plus vite de la maison où -il laissa D. Juan Tafetan. - -La scène à laquelle il venait d'assister, la vexation éprouvée par -le chanoine, l'apparition imprévue du petit docteur, accrurent les -inquiétudes, les craintes et les fâcheux pressentiments qui troublaient -l'esprit du pauvre ingénieur. Il regretta de toute son âme d'avoir mis -les pieds dans la maison des filles Troya, et, résolu à mieux employer -ses loisirs tant que durerait sa tristesse, il se mit à parcourir les -rues de la ville. - -D'abord il visita le marché, puis la rue de la Triperie dans laquelle -se trouvaient les principaux magasins; il observa sous tous leurs -aspects l'industrie et le commerce de la grande Orbajosa, et, comme il -ne trouvait là que de nouveaux sujets de dégoût, il se dirigea vers la -promenade de Las Descalzas; mais là il ne rencontra que quelques chiens -errants, le vent fort incommode qui soufflait ayant obligé señoras et -caballeros à rester chez eux ce soir-là. Il alla à la pharmacie où -se réunissaient diverses sortes de progressistes ruminants qui ne -cessaient de rabâcher sans fin le même thème; il s'y ennuya encore -davantage. Comme il passait près de la cathédrale, il entendit les -sons de l'orgue et les magnifiques chants du chœur. Il entra. Se -souvenant des observations de sa tante relativement à l'attitude -respectueuse à garder dans l'église, il alla s'agenouiller devant le -maître-autel;--ensuite, il visita une chapelle, et il se disposait -à pénétrer dans une autre, lorsqu'un clerc, bedeau ou chasse-chiens -quelconque s'approcha de lui d'un air fort peu révérencieux, et lui dit -d'une voix insolente: - ---Sa Grandeur vous fait dire de sortir d'ici. - -L'ingénieur sentit le sang lui monter à la tête. Il obéit sans -prononcer une parole. - -Chassé de partout par une force supérieure ou par son propre dégoût, il -ne lui restait plus d'autre ressource que de rentrer chez sa tante, où -l'attendaient: - -1º Le tio Licurgo, pour lui annoncer un second procès; - -2º Le Sr. D. Cayetano, pour lui lire un nouveau fragment de ses -_Lignages d'Orbajosa_; - -3º Caballuco, pour une affaire qu'il n'avait pas fait connaître; - -4º Et enfin, doña Perfecta et son aimable sourire... pour ce qu'on -verra dans le chapitre suivant. - - - - -XIV. - -LA DISCORDE VA TOUJOURS CROISSANT. - - -Une nouvelle tentative qu'il fit pour voir sa cousine Rosario échoua à -la tombée de la nuit. Pepe Rey s'enferma dans sa chambre pour écrire -plusieurs lettres, mais il ne put chasser de son esprit une idée fixe. - ---Ce soir ou demain--se disait-il--tout cela finira d'une façon ou -d'une autre. - -Lorsqu'on l'appela pour le souper, doña Perfecta alla à lui dans la -salle à manger et lui dit à brûle-pourpoint: - ---Ne t'inquiète pas, mon cher Pepe; j'apaiserai le señor D. Inocencio. -Je suis déjà au courant. Maria Remedios, qui sort d'ici, m'a tout -raconté. - -La physionomie de la señora rayonnait d'une satisfaction semblable à -celle d'un artiste orgueilleux de son œuvre. - ---Quoi? - ---Je te disculperai, te dis-je. Tu avais bu quelques verres au Casino, -n'est-il pas vrai? Voilà ce que c'est que de faire de mauvaises -connaissances. D. Juan Tafetan, les filles Troya!... Cela est horrible, -épouvantable. As-tu bien réfléchi? - ---J'ai parfaitement réfléchi, señora--répondit Pepe décidé à ne pas -entrer en discussion avec sa tante. - ---Je me garderai bien d'écrire à ton père ce que tu as fait. - ---Vous pouvez lui écrire ce qu'il vous plaira. - ---Tu te défendras en me démentant. - ---Je ne démens personne. - ---Alors tu avoues que tu es allé dans la maison de ces... - ---J'y suis allé. - ---Et que tu leur as donné une demi-quadruple,--car, d'après ce que m'a -dit Maria Remedios, Florentina est descendue ce soir pour se faire -changer une demi-quadruple dans une boutique. Elles ne pouvaient -l'avoir gagnée par leur travail. Tu es aujourd'hui allé chez elles; -donc... - ---Donc, c'est moi qui la leur ai donnée. Parfaitement. - ---Tu ne le nies pas. - ---Et pourquoi le nierais-je? Je crois que je peux faire de mon argent -ce que bon me semble. - ---Mais certainement tu soutiendras que tu n'as pas jeté de pierres au -Sr. Penitenciario. - ---Je n'en ai pas jeté moi-même. - ---Je veux dire qu'en ta présence elles... - ---Ceci est autre chose. - ---Et elles ont insulté la pauvre Maria Remedios! - ---Je ne le nie pas non plus. - ---Mais comment justifieras-tu ta conduite? Pepe... pour l'amour de -Dieu!--Tu ne réponds rien, tu ne te repens pas, tu ne protestes pas... -tu ne... - ---Je ne dis rien, absolument rien, señora. - ---Tu n'essaies pas même de t'excuser auprès de moi. - ---Je ne vous ai pas insultée... - ---Allons, il ne te manque plus que de... Tiens, prends ce bâton et -frappe-moi. - ---Je ne frappe personne. - ---Quel manque de respect!... Quel... Ne soupes-tu pas? - ---Je souperai. - -Il y eut une pause de plus d'un quart d'heure. D. Cayetano, doña -Perfecta et Pepe Rey mangeaient en silence. Cette pause fut interrompue -par l'entrée de D. Inocencio dans la salle à manger. - ---Combien j'en ai été fâché, mon très cher Sr. D. José!... Ah! -croyez que j'en ai été bien vivement fâché,--dit-il en pressant la -main du jeune homme et le regardant avec une expression de profonde -commisération. - -L'ingénieur ne sut que répondre, tant sa confusion était grande. - ---Je veux parler de ce qui s'est passé ce soir. - ---Ah!... oui. - ---De votre expulsion de l'enceinte sacrée de notre église cathédrale. - ---Monseigneur l'Evêque--dit Pepe Rey--aurait dû y regarder à deux fois -avant de faire chasser un chrétien de l'église. - ---C'est vrai, mais je ne sais qui a mis dans la tête à Sa Grandeur -que vous êtes un homme de mauvaises mœurs; je ne sais qui lui a dit -que vous faites partout profession d'athéisme, que vous vous moquez -des choses et des personnes saintes, et même que vous avez le projet -de démolir la cathédrale pour bâtir avec ses pierres une fabrique de -goudron. J'ai essayé de la dissuader, mais Sa Grandeur est quelque peu -obstinée. - ---Merci de votre extrême bonté, Sr. D. Inocencio. - ---Et d'autant plus que D. Inocencio n'a pas sujet d'avoir pour toi de -telles considérations. Il s'en est fallu de peu qu'on ne l'étendit -raide mort sur le sol. - ---Bah!... qu'est-ce que cela?--dit en riant l'ecclésiastique. On -est déjà informé ici de cette espièglerie?... Je gage que Maria -Remedios est venue vous en parler. Je le lui avais pourtant défendu, -formellement défendu. La chose en elle-même a si peu d'importance. -N'est-il pas vrai, Sr. de Rey. - ---Puisque vous en jugez ainsi... - ---C'est mon opinion. Histoires de jeunes gens... La jeunesse, quoi -qu'en puissent dire les modernes, est portée au vice et aux actions -vicieuses. Le Sr. D. José, qui est une personne de si grand mérite, -ne pouvait être parfait... qu'y a-t-il d'extraordinaire à ce que ces -jolies filles l'aient séduit, et, après lui avoir pris son argent, -l'aient rendu complice de leurs imprudentes et criminelles attaques -contre leurs voisins. Malgré la douloureuse part qui m'est échue -dans les jeux de cette après-midi--ajouta-t-il en portant la main à -sa blessure--je ne me donne pas pour offensé, mon cher ami, et je ne -veux pas même vous ennuyer plus longtemps en faisant allusion à ce -regrettable incident... J'ai éprouvé une véritable affliction, en -apprenant que Maria Remedios était venue tout raconter ici.... Elle -est si bavarde, ma chère nièce... Voulez-vous gager qu'elle aura -aussi parlé de la demi-quadruple, et de vos badinages avec ces filles -sur la terrasse, et de leurs allées et venues et agaceries, et de la -danse échevelée de D. Juan Tafetan?... Ce sont pourtant des choses qui -devraient rester secrètes. - -Pepe Rey ne savait vraiment pas ce qui le mortifiait le plus, de la -sévérité de sa tante ou de l'hypocrite condescendance du chanoine. - ---Pourquoi n'en parlerait-on pas?--répliqua la señora. Il ne paraît -pas lui-même rougir de sa conduite. On peut le dire bien haut. Nous -tiendrons la chose secrète uniquement pour ma chère fille, parce que -dans l'état d'excitation nerveuse où elle se trouve les accès de colère -sont à redouter. - ---Laissez donc, señora, tout cela n'a pas une bien grande -importance--ajouta le Penitenciario.--Mon avis est qu'on ne dise plus -un mot de cette affaire; et quand c'est celui qui a reçu le coup de -pierre qui parle ainsi, les autres peuvent se déclarer satisfaits... -Ah! ce n'était pas un coup pour rire, Sr. D. José! J'ai cru qu'on me -fendait le crâne en deux et que mes cervelles s'échappaient par cette -fente. - ---Combien je regrette cet accident!... balbutia Pepe Rey.--J'en suis -vraiment navré, bien que n'ayant pas participé... - ---Votre visite à ces demoiselles Troya sera très remarquée dans le -pays--dit le chanoine.--Ici, messieurs, nous ne sommes pas à Madrid, -nous ne sommes pas dans ce foyer de corruption, de scandale... - ---Là-bas, tu peux visiter les lieux les plus immondes--accentua doña -Perfecta--sans que personne en sache rien. - ---Ici, nous nous observons beaucoup--poursuivit D. Inocencio. Nous -tenons compte de tout ce que font nos voisins, et, grâce à ce système -de vigilance, la morale publique se maintient à un niveau convenable... -Vous pouvez m'en croire, mon cher ami, vous pouvez m'en croire, et -je ne dis pas cela pour vous faire de la peine, vous êtes le premier -caballero de distinction qui en plein jour... le premier, oui, -monsieur... _Trojæ qui primus ab oris_... - -A ces mots il se mit à rire et frappa doucement sur l'épaule de -l'ingénieur en signe de bienveillance et d'amitié. - ---Combien il m'est doux--dit le jeune homme en dissimulant sa colère -sous les paroles qui lui parurent le plus propres à répondre à -l'artificieuse ironie de ses interlocuteurs--de trouver en vous tant -de tolérance et de générosité, lorsque je méritais par ma criminelle -conduite... - ---Eh! quoi donc? Est-ce qu'on peut traiter comme le premier venu--dit -doña Perfecta--un individu qui est de notre sang et qui porte notre -propre nom? Tu es mon neveu, tu es le fils du meilleur et du plus saint -des hommes, de mon frère Juan, cela suffit. Hier soir, le secrétaire -de Monseigneur vint ici même me faire savoir que Sa Grandeur est fort -ennuyée que je te garde dans ma maison. - ---Encore cela?--murmura le chanoine. - ---Encore cela. Et je répondis que, malgré tout le respect que mérite -Monseigneur, malgré toute l'affection et toute la vénération que j'ai -pour lui, mon neveu est mon neveu, et que je ne puis le mettre à la -porte de chez moi. - ---Voilà encore une nouvelle singularité que je trouve dans ce pays--dit -Pepe Rey blêmissant de colère.--A ce qu'il paraît, c'est ici l'évêque -qui commande dans toutes les maisons. - ---Monseigneur est un saint. Il me veut tant de bien qu'il se figure -que tu vas nous communiquer ton athéisme, ton indifférence, tes idées -extravagantes... Je lui ai pourtant dit plusieurs fois que tu as un -fond excellent. - ---Aux hommes d'un talent supérieur, on doit toujours passer quelque -chose--manifesta D. Inocencio. - ---Et ce matin, pendant que je me trouvais chez les dames de Cirujeda, -ah! tu ne peux te figurer dans quel état elles m'ont mis la tête... -Tu es venu, disaient-elles, pour démolir la cathédrale; tu as reçu -des protestants anglais la mission de prêcher l'hérésie en Espagne, -tu passes les nuits entières à jouer au Casino; tu en sors pris de -boisson... «Mais, señoras,--leur ai-je répondu--voulez-vous que -j'envoie mon neveu à l'auberge?» Quand elles disent que tu t'enivres -elles se trompent, et pour ce qui est du jeu, je ne sache pas que tu -aies joué avant cette après-midi. - -Pepe Rey se trouvait dans cette situation d'esprit où l'homme le plus -pacifique n'a plus d'empire sur lui-même et se sent poussé par une -force aveugle et brutale à étrangler, souffleter, rompre des crânes -et briser des os. Mais doña Perfecta était femme et de plus était -sa tante; D. Inocencio était un vieillard et était prêtre. Outre -cela les voies de fait sont de mauvais goût et indignes de personnes -chrétiennes, et bien élevées. Il lui restait la ressource de laisser -s'échapper son ressentiment, qu'il avait de la peine à comprimer, dans -des phrases honnêtement et modérément exprimées,--mais il trouva même -prématuré ce dernier moyen dont, à son avis, il ne devait pas user -avant le moment où il sortirait définitivement de cette maison et de la -ville d'Orbajosa. Refoulant donc en lui-même sa colère, il attendit. - -Jacinto arriva au moment où la scène finissait. - ---Bonsoir, Sr. D. José... dit-il en donnant au jeune homme une poignée -de main.--Vous et vos amies m'avez empêché de travailler cette -après-midi. Je n'ai pas pu écrire une ligne. Et j'avais à faire... - ---Pauvre Jacinto! Combien je le déplore! Mais d'après ce qu'elles m'ont -dit, vous jouez et badinez aussi quelquefois avec elles. - ---Moi!--s'écria le pauvre garçon qui aurait voulu se mettre dans un -trou de fourmi. Bah! Vous savez bien que Tafetan ne dit jamais une -parole vraie... Mais, est-il bien sûr que vous nous quittez, Sr. de Rey? - ---Est-ce que cela se dit dans le pays?... - ---Oui, j'en ai entendu parler au Casino, de même que chez D. Lorenzo -Ruiz. - -Rey contempla un instant la rose et fraîche face de _D. Nominavito_. -Puis il dit: - ---Ce n'est pas encore sûr. Ma tante est on ne peut plus contente de -moi; elle méprise les calomnies que débitent gracieusement sur mon -compte les Orbajociens... et elle ne me met pas à la porte de sa -maison, bien que Monseigneur le lui ait demandé. - ---Pour ce qui est de te mettre à la porte... jamais je ne le ferai. Que -dirait ton père! - ---En dépit de vos bontés pour moi, ma chère tante, en dépit de la -sincère amitié que me témoigne le señor chanoine, il pourrait bien se -faire que je me décidasse à partir... - ---Toi, partir! - ---Partir, vous! - -Un étrange éclair brilla dans les yeux de doña Perfecta. Et bien qu'il -fût passé maître dans l'art de dissimuler, le chanoine ne put cacher sa -joie. - ---Oui, peut-être même cette nuit... - ---Mais, mon Dieu, comme tu es pressé!... Pourquoi n'attends-tu pas -jusqu'à demain matin?... Voyons... Juan, allez dire au tio Licurgo de -préparer le bidet... Je suppose que tu emporteras un peu de viande -froide... Nicolaso!... le morceau de veau qui se trouve dans le -buffet... Qu'on donne tout de suite ses effets au señorito. - ---Non, je ne puis croire que vous preniez une si brusque -détermination,--dit D. Cayetano qui se crut obligé de dire quelque -chose. - ---Mais, vous nous reviendrez, n'est-il pas vrai? demanda le chanoine. - ---A quelle heure passe le train du matin?--demanda à son tour doña -Perfecta dont les yeux réfléchissaient la fiévreuse impatience à -laquelle elle était en proie. - ---Si je pars... je partirai cette nuit même. - ---Mais, il ne fait pas même clair de lune. - -Dans l'âme de doña Perfecta, dans l'âme du Penitenciario, dans l'âme -juvénile du petit docteur, résonnèrent, comme une céleste harmonie, ces -dernières paroles: «cette nuit même.» - ---Je suppose bien, mon cher Pepe, que tu reviendras... J'ai écrit -aujourd'hui à ton père, à ton excellent père... s'écria doña Perfecta -avec tous les symptômes physionomiques qui précèdent l'apparition d'une -larme dans les yeux. - ---Je vous chargerai de quelques commissions--dit le savant. - ---C'est une excellente occasion pour demander le fascicule qui me -manque de l'ouvrage de l'abbé Gaume--indiqua le petit avocat. - ---Vraiment, Pepe, tu as des impatiences et des façons de t'en -aller--murmura la señora la figure souriante et les yeux fixés sur la -porte de la salle à manger--mais j'oubliais de te dire que Caballuco -t'attend et a besoin de te parler. - - - - -XV. - -ELLE VA DE PLUS EN PLUS CROISSANT JUSQU'A LA DÉCLARATION DE GUERRE. - - -Tous les regards se tournèrent vers la porte, dans l'embrasure de -laquelle apparut l'imposante figure du centaure sérieux, fronçant le -sourcil gauche en voulant saluer avec amabilité, superbement farouche, -mais un peu défiguré par les efforts inouïs qu'il faisait pour sourire -poliment, marcher sans faire de bruit et maintenir dans une position -correcte ses bras herculéens. - ---Avancez, Sr. Ramos--dit Pepe Rey. - ---Mais non--objecta doña Perfecta--ce qu'il veut te dire est une -sottise. - ---Qu'il la dise. - ---Je ne dois pas permettre que d'aussi ridicules questions soient -agitées dans ma maison... - ---Que désire de moi le Sr. Ramos? - -Caballuco prononça quelques mots. - ---Assez, assez... s'écria en riant doña Perfecta.--N'assomme pas -davantage mon neveu. Pepe, ne fais pas attention à cet importun... -Voulez-vous que je vous dise en quoi consiste l'offense faite au grand -Caballuco? - ---L'offense? - ---Je me le figure, indiqua le Penitenciario, en s'enfonçant dans son -fauteuil et riant à gorge déployée. - ---Je voulais dire au Sr. D. José... grogna le formidable écuyer. - ---Tais-toi, pour l'amour de Dieu, ne nous romps pas les oreilles. - ---Señor Caballuco--manifesta le chanoine--c'est chose fort grave -que les seigneurs de la cour viennent supplanter les rudes -«caballistas»[25] de nos sauvages contrées... - - [25] Partisans. - ---En deux mots, Pepe, voici la question: Caballuco est le je ne sais -quoi... - -Le rire l'empêcha de continuer. - ---Le je ne sais quoi--poursuivit D. Inocencio--de l'une des filles -Troya, de Mariquita Juana, si je ne me trompe. - ---Et il est jaloux! Après son cheval, Mariquita Troya est ce qu'il a de -plus précieux sous le soleil. - ---Charmant en vérité!--s'écria la señora.--Pauvre Cristobal! Tu as pu -croire qu'une personne comme mon neveu?... Mais voyons, qu'allais-tu -lui dire? Explique-toi. - ---Nous nous expliquerons plus tard, le Sr. D. José et moi--répondit -brusquement le bravo de l'endroit. - -Et il sortit sans en dire davantage. - -Bientôt après Pepe Rey sortit aussi de la salle à manger pour -regagner sa chambre. Il se trouva face à face dans la galerie avec -son antagoniste troyen et ne put s'empêcher de rire en voyant -l'épouvantable gravité de l'amant offensé! - ---Un mot--dit celui-ci en se plantant résolument sur le passage de -l'ingénieur.--Savez-vous qui je suis? - -Et cela disant, il posa sa lourde main sur l'épaule de l'ingénieur avec -une si franche insolence que celui-ci ne put s'empêcher de le repousser -énergiquement. - ---Il n'est pas nécessaire de m'écraser pour cela. - -Le fier-à-bras, légèrement déconcerté, recula de quelques pas et -regardant audacieusement Rey répéta son refrain provocateur: - ---Savez-vous qui je suis? - ---Oui, je sais que vous êtes un animal. - -Il le rejeta brusquement d'un côté du passage et entra dans sa -chambre. Etant donné l'état mental momentané de notre malheureux ami, -ses actions devaient tendre à la très prompte réalisation de ce plan -définitif: rompre immédiatement la tête à Caballuco, prendre ensuite -congé de sa tante en motivant son départ par des raisons sérieuses -qui, bien qu'exprimées avec modération, lui allassent à l'âme, -saluer froidement le chanoine et embrasser l'inoffensif D. Cayetano; -administrer, pour compléter la fête, une bonne volée de coups de -bâton au tio Licurgo, quitter Orbajosa cette nuit même et secouer la -poussière de ses souliers à la sortie de cette ville. - -Mais au milieu de tant de dégoûts et d'amertumes, les pensées du jeune -homme persécuté ne pouvaient se détacher d'une autre malheureuse -créature qu'il supposait être dans une situation encore plus -douloureuse et plus critique que la sienne. Sur les pas de l'ingénieur -entra dans sa chambre une servante: - ---Lui as-tu remis ma lettre?--demanda-t-il. - ---Oui, monsieur, et elle m'a donné ceci pour vous. - -Rey prit des mains de la domestique un imperceptible fragment de -journal en marge duquel il lut ces mots: «On me dit que tu vas partir. -Moi, je vais mourir.» - -Lorsque Pepe Rey rentra dans la salle à manger, le tio Licurgo se -présentant sur la porte demandait: - ---Pour quelle heure faut-il préparer le bidet? - ---Pour aucune--répondit vivement Pepe Rey. - ---Alors tu ne pars pas cette nuit?--dit doña Perfecta--mieux vaut, en -effet, que ce soit demain matin. - ---Demain matin non plus. - ---Et quand donc? - ---C'est ce que nous verrons--répondit-il froidement, en regardant -sa tante avec un calme imperturbable.--Pour le moment, je n'ai plus -l'intention de partir. - -Ses yeux semblaient lui jeter un énergique défi. - -Doña Perfecta devint d'abord cramoisie et blême ensuite. Elle regarda -le chanoine qui avait ôté ses lunettes d'or pour les essuyer, et puis -fixa alternativement ses regards sur chacun des autres assistants y -compris Caballuco qui, entré quelques instants avant, s'était assis sur -le bord d'une chaise. Doña Perfecta les passa en revue comme un général -en chef ses divers corps d'armée.--Ensuite, elle examina la physionomie -pensive et calme de son neveu, de ce stratégiste ennemi qui venait -tout à coup de prendre position, alors qu'on le croyait en pleine et -honteuse déroute. - -Sang, ruine et désolation!... Une grande bataille se préparait. - - - - -XVI. - -NUIT. - - -Orbajosa dormait. Ainsi que des yeux fatigués qui ne peuvent vaincre -le sommeil, les rares réverbères de la partie éclairée de la ville -envoyaient dans les carrefours et les ruelles leur dernière lueur. -Sous cette pâle clarté glissaient comme des ombres, enveloppés de leur -manteau, les vagabonds, les gardes de nuit et les joueurs. Seuls, -un grognement d'ivrogne ou un chant d'amoureux troublaient la morne -tranquillité de la ville historique, dans laquelle se faisait entendre -tout à coup, comme un plaintif gémissement de la population endormie, -_l'Ave Maria Purissima_ d'un sereno[26] à la voix avinée. - - [26] Veilleur de nuit. - -Le silence régnait aussi dans la maison de doña Perfecta excepté -pourtant dans la bibliothèque de D. Cayetano où s'échangeait un -dialogue entre celui-ci et Pepe Rey. L'érudit était tranquillement -installé dans son fauteuil devant sa table de travail chargée de toute -sorte de papiers, de notes, de mémoires et de rapports qui, malgré leur -nombre et leur diversité, n'étaient pas le moins du monde confondus. -Rey fixait les yeux sur cet énorme tas de paperasses; mais ses pensées -s'envolaient sans doute vers des régions bien éloignées de celle -qu'habitait cette vaste érudition. - ---Perfecta--dit l'antiquaire--bien qu'elle soit une excellente femme, a -le défaut de se scandaliser de la moindre action frivole ou tant soit -peu louche. La plus petite faiblesse, mon cher ami, se paie cher dans -nos villes de province. Quant à moi, je ne vois rien d'extraordinaire à -ce que vous soyez allé chez les Troya. - ---Nous en sommes arrivés à un point, Sr. D. Cayetano, où il importe de -prendre une détermination énergique. J'ai besoin de voir Rosario et de -lui parler. - ---Eh! bien, mais, voyez-la!... - ---Mais c'est ce qu'on m'empêche de faire--répondit l'ingénieur, en -frappant du poing sur la table.--Rosario est séquestrée... - ---Séquestrée? s'écria le savant d'un ton d'incrédulité.--Il est vrai -que je ne suis content ni de sa figure, ni de son air, ni de la stupeur -qui se peint dans ses beaux yeux. Elle est triste, elle parle peu, -elle pleure... Mon cher ami, je crains fort que cette enfant ne soit -attaquée de la terrible maladie qui a déjà fait tant de victimes parmi -les membres de ma famille. - ---Une terrible maladie, dites-vous! Laquelle? - ---La folie... ou, pour mieux dire, la manie. Il n'est personne, excepté -moi dans ma famille qui ait pu l'éviter. Moi, moi seul, je n'en ai pas -subi les atteintes. - ---Vous!... Laissons de côté la manie--dit l'ingénieur avec -impatience--je veux voir Rosario. - ---Rien de plus naturel. Mais l'isolement dans lequel la tient sa mère -est un régime hygiénique, mon cher Pepe, le seul régime qui ait été -appliqué avec succès à tous les membres de ma famille. Considérez que -la personne dont la présence et le son de voix doit faire la plus vive -impression sur le faible système nerveux de Rosarillo, c'est l'élu de -son cœur. - ---Quoi qu'il en puisse être--dit Pepe en insistant--je veux la voir. - ---Perfecta ne s'y opposera peut-être pas--concéda le savant en -examinant attentivement ses notes et ses papiers.--Quant à moi, je ne -veux pas me mêler de ce qui ne me regarde pas. - -Voyant qu'il ne pouvait rien tirer de bon de l'excellent Polentinos, -l'ingénieur se disposa à sortir. - ---Vous allez travailler,--dit-il--je ne veux pas vous déranger. - ---Non, j'ai encore du temps à moi. Voyez quelle quantité de documents -précieux j'ai recueillie aujourd'hui. Ecoutez bien... «En 1537, -un habitant d'Orbajosa appelé Bartolomé del Hoyo, se rendit à -Civitta-Vecchia sur les galères du marquis de Castel-Rodrigo.» Un -autre: «En la même année, deux frères, aussi enfants d'Orbajosa, -nommés Juan et Rodrigo Gonzalez del Arco, s'embarquèrent sur l'un -des six navires qui, le 20 février, sortirent de Maëstricht et, à -la hauteur de Calais, rencontrèrent un navire anglais ainsi que les -navires flamands commandés par Van Owen.» Bref, ce fut l'un des plus -importants hauts faits de notre marine. J'ai découvert que c'est un -Orbajocien, un certain Mateo Diaz Coronel, porte-drapeau dans la garde, -qui, en 1709, écrivit et publia à Valence _l'Eloge en vers, chant -funèbre, louange lyrique, description numérique, glorieuses fatigues, -fatigantes gloires de la Reine des Anges_. Je possède un remarquable -exemplaire de cet ouvrage qui vaut son pesant d'or... C'est un autre -Orbajocien qui est l'auteur du fameux _Traité des diverses sortes de -Genettes_ que je vous ai montré hier... En un mot, je ne puis faire un -pas dans le labyrinthe de l'histoire inédite sans m'y heurter contre -quelque illustre compatriote. J'ai l'intention de tirer tous ces noms -de l'injuste obscurité et de l'oubli dans lesquels ils sont ensevelis. -Quelle pure jouissance on éprouve, mon cher Pepe, à rendre ainsi tout -leur lustre aux gloires soit épiques, soit littéraires du pays qui -vous a vu naître! Quel meilleur emploi un homme pourrait-il faire du -peu d'intelligence qu'il a reçue du ciel, de la fortune qui lui est -échue en partage et du peu d'années que l'existence humaine la plus -longue peut passer sur la terre... Grâce à moi, l'on verra que la ville -d'Orbajosa est l'illustre berceau du génie espagnol. Mais que dis-je? -cette illustre origine ne se reconnaît-elle pas dans la noblesse, dans -la magnanimité de la génération actuelle des enfants d'Orbajosa? Il -est peu de localités où, comme ici, fleurissent toutes les vertus à -l'abri de l'influence délétère du vice. Ici tout est harmonie, respect -réciproque, humilité chrétienne. Ici la charité se pratique encore -comme aux plus beaux temps évangéliques; ici sont inconnues l'envie -et les passions criminelles... Si vous entendez parler de voleurs ou -d'assassins, tenez bien pour certain que ces misérables ne sont pas -nés dans ce noble pays, à moins qu'ils n'appartiennent au petit nombre -des malheureux pervertis par les prédications démagogiques. Ici vous -rencontrerez, dans toute sa pureté, le caractère national droit, noble, -incorruptible, grand, simple, patriarcal, hospitalier, généreux... -C'est pour cela que je me plais tant dans cette calme solitude, loin -du brouhaha des grandes villes, où règnent, hélas! l'hypocrisie et -le vice. C'est pour cela que mes nombreux amis de la capitale n'ont -pu m'arracher de ces lieux; c'est pour cela que je persiste à y -vivre dans la douce compagnie de mes compatriotes et de mes livres, -en respirant sans cesse cette salutaire atmosphère d'honnêteté qui -disparaît peu à peu de notre Espagne et n'existe aujourd'hui que dans -les humbles et chrétiennes petites villes qui savent l'entretenir par -l'émanation de leurs vertus. Et croyez-le bien, mon cher Pepe, ce calme -isolement a beaucoup contribué à me préserver de la terrible maladie -héréditaire dans ma famille. Lorsque j'étais encore jeune, j'avais, -comme mon père et comme mes frères, une déplorable disposition aux -manies les plus étranges; mais j'en suis maintenant si étonnamment -guéri qu'il ne m'est plus possible de croire à l'existence de cette -maladie que lorsque je la vois se manifester chez d'autres... et c'est -parce que je la constate chez elle que je suis si inquiet sur le compte -de ma pauvre petite nièce. - ---Je me réjouis que l'air d'Orbajosa vous en ait préservé--dit Rey qui -ne put se défendre d'un sentiment de raillerie née de sa tristesse -elle-même.--Il a produit sur moi un effet tellement différent que -je ne tarderais pas à devenir maniaque si je restais longtemps ici. -Là-dessus, bonne nuit; travaillez bien. - ---Bonne nuit. - -Il regagna son appartement. N'éprouvant aucun besoin de sommeil ni de -repos physique, mais ressentant, au contraire, une vive excitation -qui le poussait à se remuer, s'agiter et changer de place, il se -promena de long en large dans la pièce. Ensuite, il ouvrit la fenêtre -qui donnait sur le jardin et, les coudes appuyés sur la balustrade, -il contempla l'immense obscurité de la nuit. On ne distinguait rien. -Mais l'homme absorbé en lui-même voit toutes sortes de choses et Rey, -les yeux fixes, regardait se dérouler dans les ténèbres le panorama -varié de ses malheurs. L'obscurité ne lui permettait de voir ni les -fleurs de la terre, ni les étoiles qui sont les fleurs du ciel. Le même -manque presque absolu de clarté lui donnait l'illusion d'un mouvement -de grands massifs d'arbres qui lui semblaient se pencher, s'allonger -nonchalamment et se replier en revenant sur eux-mêmes comme les flots -d'une mer d'ombre. Un formidable flux et reflux, une lutte terrible -entre des forces imparfaitement déterminées agitait l'atmosphère -silencieuse. En contemplant cette étrange projection de son âme sur la -nuit, le mathématicien s'écria: - ---Ah! la bataille sera terrible! Nous verrons qui l'emportera. - -Les insectes nocturnes vinrent lui dire à l'oreille des choses -mystérieuses. Ici c'était un aigre cri, là un claquement semblable à -celui de la langue sur les dents, là-bas de plaintifs murmures, plus -loin une vibration comme celle de la clochette suspendue au cou du -troupeau errant. Tout à coup Rey perçut un son étrange, une sorte de -sifflement, une note rapide ne pouvant venir que d'une langue et de -lèvres humaines. Sa durée ne fut pas plus longue que celle de la lueur -d'un éclair. Mais le son de cette S fugitive qui pénétrait en lui et -se glissait ainsi qu'une couleuvre en tout son être se fit entendre à -plusieurs reprises, en augmentant chaque fois d'intensité. Il regarda -de tous côtés à droite, à gauche, en bas, en haut de la maison et crut -enfin apercevoir à l'une des fenêtres quelque chose de semblable à un -oiseau blanc battant des ailes. L'idée lui vint aussitôt que ce pouvait -être un phénix, une colombe, un héron royal... cet oiseau n'était -pourtant pas autre chose qu'un mouchoir. - -L'ingénieur sauta par la croisée dans le jardin. En regardant bien, -il finit par entrevoir la main et le visage de sa cousine, et il crut -remarquer qu'elle posait un doigt sur sa bouche comme pour recommander -le silence. Cette ombre sympathique étendit ensuite le bras vers le bas -de la maison et disparut. - -Pepe Rey rentra aussitôt dans sa chambre, puis, s'efforçant de ne pas -faire de bruit, il gagna la galerie sur laquelle il s'avança avec -précaution. Son cœur battait à lui rompre la poitrine. Il attendit un -moment. Enfin il entendit distinctement de légers coups frapper les -marches de l'escalier. Un... deux... trois... C'était le bruit de deux -petits souliers. - -Se dirigeant de ce côté, au milieu d'une obscurité presque complète, -il étendit les bras pour recevoir la personne qui descendait. Son âme -était comme inondée d'une vive et profonde tendresse, mais de ce doux -sentiment surgit tout à coup--à quoi bon le nier?--comme une infernale -inspiration, un sentiment mauvais qui n'était autre qu'un terrible -désir de vengeance. - -Les pas se rapprochaient en descendant. Pepe Rey s'avança, et des mains -qui s'agitaient dans le vide heurtèrent les siennes... Ces quatre mains -s'unirent aussitôt dans une étroite étreinte. - - - - -XVII. - -LUEUR DANS L'OBSCURITÉ. - - -La galerie était longue et large. A l'une de ses extrémités était la -porte de la chambre qu'habitait l'ingénieur, au milieu celle de la -salle à manger et à l'autre extrémité l'escalier, puis une autre grande -porte fermée, à laquelle une marche servait de seuil. Cette porte était -celle de la chapelle consacrée par les Polentinos aux saints qu'ils -vénéraient plus particulièrement. On y célébrait quelquefois le saint -sacrifice de la messe. - -Rosario conduisit son cousin jusqu'à la porte de la chapelle et se -laissa tomber sur la marche. - ---Ici?...--murmura Pepe Rey. - -Aux mouvements de sa main droite, il comprit qu'elle faisait le signe -de la croix. - ---Ma chère cousine! Rosario!... mille fois merci de t'être montrée à -moi! s'écria-t-il en la pressant avec ardeur entre ses bras. - -Il sentit sur ses lèvres brûlantes les doigts glacés de la jeune fille -qui lui imposait silence. Il les baisa avec frénésie. - ---Tu es glacée... Rosario... Pourquoi trembles-tu ainsi? - -Les dents de la pauvre enfant claquaient et tout son corps était -ébranlé par de fébriles convulsions. Rey sentit sur sa joue le visage -brûlant de sa cousine... - ---Ton front est un volcan--s'écria-t-il alarmé. Rosario, tu as la -fièvre... - ---Très forte. - ---Es-tu donc réellement malade! - ---Oui... - ---Et tu es sortie.... - ---Pour te voir. - -L'ingénieur l'étreignit entre ses bras pour la réchauffer, mais il ne -put y réussir. - ---Attends, dit-il en se levant vivement.--Je cours chercher dans ma -chambre mon manteau de voyage. - ---Eteins la lumière, Pepe. - -Rey avait laissé la bougie allumée dans son appartement et le mince -filet de lumière qui s'en échappait à travers la porte illuminait la -galerie. - -Il revint au bout d'un instant. L'obscurité était alors profonde. En -tâtant les murs il put arriver jusqu'à l'endroit où était sa cousine. -Dès qu'il l'eut rejointe, il l'enveloppa soigneusement des pieds à la -tête. - ---Comme te voilà bien, maintenant, ma bien-aimée! - ---Oh! oui, très bien!... Je suis avec toi. - ---Avec moi... et pour toujours--s'écria le jeune homme avec exaltation. - -Mais il remarqua qu'elle s'arrachait doucement de ses bras et se levait. - ---Que fais-tu? - -Il entendit le bruit d'un trousseau de clefs. Rosario en introduisait -une dans la serrure invisible et ouvrait avec précaution la porte sur -la marche de laquelle ils étaient assis. Une légère odeur d'humidité -inhérente à toute pièce fermée depuis longtemps s'échappait de cette -enceinte ténébreuse comme un tombeau. Pepe Rey se sentit pris par la -main; sa cousine lui dit d'une voix très faible: - ---Entre. - -L'un et l'autre firent quelques pas. Il se croyait conduit vers des -Champs-Elysées inconnus par l'ange de la nuit. La voix de cet ange -murmura enfin: - ---Assieds-toi. - -Ils se trouvaient près d'un banc de bois. Tous deux s'assirent. Pepe -Rey l'embrassa de nouveau.--Au même moment sa tête heurta contre un -corps très dur. - ---Qu'est cela? - ---Les pieds. - ---Rosario, que dis-tu? - ---Les pieds du divin Jésus, de l'image du Christ crucifié que chez moi -nous adorons. - -Pepe Rey sentit comme une froide lame lui traverser le cœur. - ---Baise-les--dit impérieusement Rosario. - -Le mathématicien baisa les pieds glacés de la sainte image. - ---Pepe,--s'écria ensuite la jeune fille en étreignant ardemment la main -de son cousin--crois-tu en Dieu? - ---Rosario!.. Que dis-tu là? A quoi penses-tu?--répondit-il perplexe. - ---Réponds-moi. - -Pepe Rey sentit des larmes tomber sur ses mains. - ---Pourquoi pleures-tu?--demanda-t-il plein de trouble.--Rosario, tu me -fais mourir avec tes doutes absurdes. Certainement, je crois en Dieu! -Est-ce que tu en doutes? - ---Moi, non! mais ils disent tous que tu es athée. - ---Tu démériterais à mes yeux, tu te dépouillerais de ton auréole de -pureté et de bonté, si tu ajoutais foi à une pareille sottise. - ---Lorsque je t'ai entendu qualifier d'athée, bien que n'ayant aucun -moyen de me convaincre du contraire, j'ai protesté de toute mon âme -contre une telle calomnie. Athée, tu ne peux l'être. Je sens, vivant -et profond en moi, le sentiment de ta piété aussi bien que de la mienne. - ---Comme tu as bien dit! Mais alors, pourquoi me demandes-tu si je crois -en Dieu? - ---Parce que je voulais l'entendre de ta propre bouche et avoir le -bonheur de te l'écouter dire. Il y a si longtemps que je n'entends plus -le son de ta voix!... Quel plus grand bonheur pouvais-je avoir, après -un si long silence, que de t'entendre prononcer ces mots: «Je crois en -Dieu?» - ---Les méchants même croient en lui, Rosario. S'il existe des athées, -ce dont je doute, ce sont les calomniateurs et les intrigants dont -le monde est infesté... Pour moi, les intrigues comme les calomnies -m'importent peu, et si de ton côté tu te mets au-dessus d'elles et -fermes ton cœur aux sentiments de discorde qu'une main criminelle -s'efforce d'y introduire, rien ne pourra s'opposer à notre bonheur. - ---Mais, qu'est-ce qui nous sépare donc? Pepe, mon cher Pepe... crois-tu -au diable? - -L'ingénieur se tut.--L'obscurité de la chapelle empêcha Rosario de voir -le sourire avec lequel son cousin accueillait cette étrange question. - ---Il faudra bien que je finisse par y croire--répondit-il enfin. - ---Qu'est-ce qui nous sépare? Maman me défend de te voir; mais en dehors -de ton athéisme, elle ne te reproche rien. Elle me dit d'attendre... -que tu te décideras... que tu veux... que tu ne veux pas... Parle-moi -franchement... T'es-tu fait de ma mère une mauvaise idée? - ---Pas le moins du monde--répliqua-t-il avec ménagement. - ---Ne crois-tu pas, comme moi, qu'elle m'aime beaucoup; qu'elle nous -aime tous les deux; qu'elle ne veut que notre bien, et qu'en somme nous -finirons par obtenir d'elle le consentement que nous désirons? - ---Si tu le crois ainsi, je le croirai de même... Ta mère nous adore -l'un et l'autre... Mais il faut bien reconnaître, ma chère Rosario, que -le démon est entré dans cette maison. - ---Ne raille pas--répondit-elle affectueusement...--Maman est très -bonne. Elle ne m'a pas dit une seule fois que tu ne fusses pas digne -d'être mon mari. La seule chose qu'elle te reproche, c'est ton -athéisme. On prétend, en outre, que je suis sujette aux manies, et que -j'ai maintenant celle de t'aimer de toute mon âme. Il est de règle dans -notre famille de ne contrarier les manies d'aucun de ses membres, parce -qu'elles s'aggravent d'autant plus qu'on les contrarie davantage. - ---Eh! bien, je crois que tu as autour de toi d'excellents médecins qui -se sont proposé de te guérir, et qui, mon adorée, ne tarderont pas à y -parvenir. - ---Non, non, non, mille fois non!--s'écria Rosario en appuyant son -front contre le sein de son fiancé.--Je veux devenir folle de toi. -C'est à cause de toi que je souffre; c'est par toi que je suis malade; -c'est pour toi que je méprise la vie et m'expose à la mort... Car je -le prévois; demain je serai moins bien; ma maladie s'aggravera... Je -mourrai: mais que m'importe? - ---Tu n'es pas malade--répliqua-t-il avec énergie,--tu n'as autre -chose qu'un trouble moral qui naturellement entraîne quelques légers -ébranlements nerveux; ce que tu éprouves n'est que la souffrance -occasionnée par l'horrible violence qu'on ne cesse de te faire. Ton -âme simple et généreuse ne comprend pas cela. Tu cèdes; tu pardonnes -à ceux qui te font du mal; tu t'affliges et attribues ton malheur -à de funestes influences surnaturelles; tu souffres en silence; tu -présentes ton innocente tête au bourreau; tu te laisses exécuter, -et la lame plongée dans ta gorge te paraît être une épine de fleur -qui s'y est enfoncée au passage. Défais-toi de ces idées, Rosario; -considère sous son vrai jour notre situation qui est grave; cherches-en -la cause où elle est réellement, et ne te laisse pas aller, ne cède -pas au chagrin qu'on t'impose en énervant et ton âme et ton corps. -Le courage te rendra la santé, car tu n'es pas réellement malade, ma -chère bien-aimée, tu n'es... veux-tu que je te le dise?... tu n'es -qu'effrayée, épouvantée. Tu ressens les effets de ce que les anciens -ne savaient pas définir et appelaient maléfice. Allons, Rosario, du -courage! Aie confiance en moi! Lève-toi et suis-moi. Je ne t'en dis -pas davantage. - ---Ah! Pepe... mon cher cousin!... il me semble que tu as -raison--s'écria Rosarito les yeux baignés de larmes.--Tes paroles -résonnent en mon cœur comme des coups violents qui, en m'ébranlant, -me donnent une nouvelle vie. Ici, au milieu de cette obscurité qui -nous empêche de nous voir, une lumière ineffable s'échappe de toi et -vient illuminer mon âme. Qu'es-tu donc pour me transformer ainsi? Du -moment que je te vis, je ne fus plus la même. Durant les jours où -j'ai dû cesser de te voir, je me suis sentie reprise par mon ancienne -insignifiance, par mon premier manque de cœur. Sans toi, je vis sans -vivre, mon cher Pepe... Je fais ce que tu me dis: je me lève et je -te suis. Nous irons ensemble où tu voudras. Sais-tu que je me trouve -bien? que je n'ai plus la fièvre? que les forces me reviennent? que -j'ai envie de courir et de chanter? que tout mon être se renouvelle, se -dilate et se centuple pour t'adorer? Pepe, tu as raison. Je ne suis pas -malade, je ne suis que découragée ou pour mieux dire fascinée. - ---C'est cela, fascinée. - ---Fascinée. Des yeux terribles se fixent sur moi, et me rendent muette -et me glacent d'effroi. J'ai peur sans savoir pourquoi. Toi seul, tu -as l'étrange pouvoir de me rendre la vie. Je ressuscite en t'écoutant. -Je crois que si je mourais et que tu vinsses te promener près de -ma sépulture, du fond de ma tombe j'entendrais tes pas. Oh! si je -pouvais te voir en ce moment!... Mais tu es là, près de moi, et je -ne puis douter que ce soit toi... Passer si longtemps sans te voir! -J'étais folle. Chaque jour de solitude me paraissait un siècle... On me -disait: demain, et ce demain était toujours suivi d'un autre demain. -Je me mettais la nuit à ma fenêtre, et la clarté de la lumière que -je voyais dans ta chambre était pour moi une consolation. Ton ombre -que j'apercevais parfois derrière les vitres était pour moi comme -une apparition divine. Je tendais vers toi mes bras, mes yeux se -remplissaient de larmes, et je t'appelais par la pensée, n'osant le -faire avec la voix. Lorsque la servante me remit ta lettre, lorsque -j'appris que tu allais partir, je devins très triste, il me sembla que -mon âme abandonnait mon corps, que je mourais peu à peu. Je me sentais -descendre, descendre comme l'oiseau blessé au vol qui meurt et tombe en -même temps... - -Cette nuit, lorsque je t'ai vu veiller si tard, je n'ai pu résister -à l'ardent désir de te parler, et je suis descendue... Je crois que -toute la somme de hardiesse qui m'a été donnée pour ma vie entière, je -l'ai dépensée dans une seule action, celle-ci, et que dès à présent, -je ne pourrai plus cesser d'être timorée... Mais tu me donneras du -courage; tu me donneras des forces; tu me viendras en aide, n'est-il -pas vrai?... Pepe, mon cher cousin, mon bien-aimé, dis-moi que oui; -dis-moi que j'ai de la force, et j'en aurai; dis-moi que je ne suis pas -malade, et je ne le serai pas. Je ne le suis déjà plus. Je me trouve si -bien, que je ris moi-même de mes maux imaginaires... - -Rosario se sentit à ces mots frénétiquement enlacée par les bras de son -cousin. On entendit un aïe!... Ce cri de douleur ne fut cependant pas -poussé par elle, mais par lui qui, en se baissant, avait violemment -heurté de la tête contre les pieds du Christ. C'est dans l'obscurité -qu'on voit les étoiles. - -Dans l'état d'esprit où il se trouvait, et grâce à l'hallucination que -produisent les ténèbres, il sembla à Rey, non pas que sa tête avait -heurté le pied sacré, mais bien que celui-ci s'était avancé pour lui -donner de la façon la plus éloquente et la plus prompte un salutaire -avertissement. Moitié sérieux, moitié riant, il releva la tête en -disant: - ---Seigneur, ne me frappe pas, car je ne ferai rien de mal. - -Au même instant Rosario prit la main du jeune homme qu'elle pressa -contre son cœur; et l'on entendit une voix pure, grave, émue, une voix -angélique prononcer ces paroles: - ---Seigneur que j'adore,--Seigneur-Dieu du monde et protecteur de ma -famille; Seigneur que Pepe adore aussi, Christ béni qui mourus sur la -croix pour nos péchés: devant Toi, devant ton corps blessé, devant ton -front couronné d'épines, je dis que l'homme que voici est mon époux, -et qu'après Toi, c'est l'être qui occupe la plus grande place dans mon -cœur; je dis que je déclare être sa femme et que je mourrai plutôt que -d'appartenir à un autre. Mon âme est à lui comme mon cœur. Fais que le -monde ne s'oppose pas à notre félicité, et que cette union qui, je le -jure, s'accomplira, soit légitimée par le monde comme elle l'est par ma -conscience. - ---Rosario, tu es à moi--s'écria Pepe avec exaltation.--Ni ta mère ni -personne au monde ne pourra faire qu'il en soit autrement. - -Sa cousine inclina sur le sien son beau corps. Elle tremblait entre -les bras robustes de l'homme qui l'aimait comme la colombe, entre les -serres de l'oiseau de proie. - -L'idée que le démon existait traversa comme un éclair l'esprit de -l'ingénieur; mais en ce moment le démon, c'était lui. - -Rosario eut un léger mouvement de frayeur, elle eut comme un -tremblement de surprise annonçant le danger. - ---Jure-moi que tu ne te rétracteras pas--dit Rey plein de confusion en -arrêtant ce mouvement. - ---Je te le jure par les cendres de mon père qui sont... - ---Où? - ---Sous nos pieds. - -Le mathématicien sentit sous les siens la dalle se lever... elle ne -bougeait pourtant pas de place; mais, tout mathématicien émérite qu'il -était, il le crut. - ---Je te le jure--répéta Rosario--sur les cendres de mon père, et devant -Dieu qui nous regarde... Que nos corps, unis comme ils le sont en -ce moment, reposent sous ces dalles lorsqu'il plaira à Dieu de nous -retirer du monde. - ---Oui, répéta-t-il lui-même, plein d'un trouble inexplicable. - -Ils gardèrent un moment tous les deux le silence. Rosario s'était levée. - ---Déjà? - -Elle se rassit. - ---Tu trembles de nouveau--dit Pepe;--Rosario, tu es souffrante, ton -front brûle. - -Il lui prit la main; elle était brûlante. - ---Il me semble que je meurs--murmura-t-elle faiblement.--Je ne sais ce -que j'ai. - -Elle tomba inanimée dans les bras de son cousin. En y imprimant ses -baisers, il remarqua que le visage de la jeune fille se couvrait d'une -sueur glacée. - ---Elle est réellement malade, dit-il à part lui. Cette sortie est une -véritable folie. - -Il la prit dans ses bras en essayant de la rappeler à elle, mais comme -son évanouissement persistait, il résolut de l'emporter hors de la -chapelle pour que l'air frais de la nuit la ranimât. C'est ce qui -arriva. En reprenant ses sens, Rosario manifesta une vive inquiétude de -se trouver à pareille heure hors de son appartement. L'horloge de la -cathédrale sonna quatre heures. - ---Comme il est tard! s'écria la jeune fille. Laisse-moi partir, ami. Je -crois que je pourrai marcher. Je suis véritablement très malade. - ---Je monterai avec toi. - ---Ceci, en aucune façon. Je me traînerai plutôt sur le sol jusqu'à ma -chambre... Ne te semble-t-il pas entendre du bruit? - -L'un et l'autre se turent. L'anxiété avec laquelle ils écoutaient -détermina un silence absolu. - ---N'entends-tu rien, Pepe? - ---Rien, absolument rien. - ---Fais bien attention... A l'instant même, je viens encore de -l'entendre. Je ne saurais dire s'il part de très loin ou de tout près -de nous. Ce pourrait être aussi bien la respiration de ma mère que le -grincement de la girouette sur la tour de la cathédrale... j'ai l'ouïe -très fine. - ---Trop fine, il me semble... Ainsi donc, ma chère cousine, je vais te -monter dans mes bras. - ---Soit, porte-moi jusqu'en haut de l'escalier. Ensuite j'irai seule. -Dès que j'aurai pris un peu de repos je me retrouverai comme si rien... -Mais, n'entends-tu pas? - -Ils s'arrêtèrent sur la première marche. - ---C'est un son métallique. - ---La respiration de ta mère? - ---Non, non, ce n'est pas cela. Le bruit part de très loin. Serait-ce le -chant d'un coq? - ---C'est possible. - ---On dirait la répétition de ces deux mots: _Me voilà, me voilà!_ - ---Oui, oui, j'entends maintenant, murmura Pepe Rey. - ---C'est un cri. - ---C'est un cornet. - ---Un cornet? - ---Oui, monte vite. Tout Orbajosa va être réveillé... On l'entend déjà -distinctement. Ce n'est pas une trompette, mais bien un clairon. La -troupe s'approche. - ---La troupe! - ---Je ne sais pourquoi je me figure que cette invasion militaire doit -m'être avantageuse... Je suis tout joyeux, Rosario; vite en haut. - ---Moi aussi, je suis joyeuse. En haut. - -Elle y fut portée en un instant, et les deux amoureux se séparèrent en -se parlant à l'oreille si bas qu'ils s'entendaient à peine. - ---Je me montrerai à la croisée qui donne sur le jardin pour te faire -savoir que je suis rentrée dans ma chambre sans encombre. Adieu. - ---Adieu Rosario. Prends bien garde de te cogner contre les meubles. - ---Je connais parfaitement mon chemin. C'est convenu, mon ami, nous nous -verrons de nouveau. Mets-toi à la fenêtre de ta chambre si tu désires -avoir télégraphiquement de mes nouvelles. - -Pepe Rey fit ce que sa cousine lui avait demandé; mais il -attendit longtemps, fort longtemps, et Rosario ne parut pas à sa -croisée.--L'ingénieur crut entendre à l'étage au-dessus un bruit de -voix troublées. - - - - -XVIII. - -LA TROUPE. - - -Les habitants d'Orbajosa entendant vaguement passer les sons de ce -clairon à travers les ombres crépusculaires de leur dernier somme, -ouvraient les yeux et disaient: - ---La troupe! - -Les uns, se parlant à eux-mêmes entre la veille et le sommeil, -murmuraient: - ---On nous a enfin envoyé cette canaille. - -D'autres se levaient précipitamment en grognant: - ---Nous allons les voir, ces damnés. - -Quelqu'un s'écria: - ---Cela ne se passera pas ainsi!... Ils nous demandent des conscrits -et des contributions; nous répondrons à leur double demande par -d'innombrables coups de bâton. - -Dans une autre maison on entendit ces paroles gaîment prononcées: - ---S'il y avait mon fils!... Si mon frère s'y trouvait!... - -On ne voyait en somme que gens sautant à bas de leur lit, s'habillant -en toute hâte et ouvrant les fenêtres pour voir le bruyant régiment qui -entrait en même temps que les premières lueurs du jour. La ville était -l'image de la tristesse, de la vieillesse, du silence: l'armée celle -de la gaîté, de la jeunesse et du bruit. Par l'entrée de celle-ci dans -celle-là, il semblait que la momie reçût d'une façon merveilleuse le -don de la vie et sortît de son cercueil pour danser à la ronde autour -d'elle. Quel mouvement, quelles clameurs, quelle gaîté, quels rires! -Rien n'est intéressant comme un corps d'armée. C'est la patrie sous -son aspect juvénile et vigoureux. Ce que, considérée dans chacun des -individus qui la composent, cette même patrie peut avoir d'inepte, -de turbulent, de superstitieux parfois, et souvent de condamnable, -disparaît sous la pression de fer de la discipline qui, de tant de -petites individualités insignifiantes, fait un tout merveilleux. -Le soldat, c'est-à-dire le corpuscule, en se séparant, après le -commandement de _rompez les rangs_, du corps dans lequel il a vécu -d'une vie régulière et parfois sublime, peut conserver quelques-unes -des qualités qui sont propres à l'armée. Mais ce n'est pas ce qui -arrive le plus généralement. La séparation amène au contraire -d'ordinaire un prompt relâchement, d'où il résulte que, tandis -que l'armée est la plus haute personnification de la gloire et de -l'honneur, une réunion de soldats peut être une calamité insupportable, -et que les populations qui pleurent de joie et d'enthousiasme en voyant -entrer dans leurs murs un bataillon victorieux, n'éprouvent que de la -défiance et de l'effroi lorsque, isolés et sans discipline, messieurs -les soldats pénètrent chez elles. - -Ce dernier cas était celui de la ville d'Orbajosa. Comme il n'y avait -alors ni victoire à célébrer, ni motif d'aucune sorte à tresser -des couronnes, dresser des arcs de triomphe ou même mentionner les -prouesses de nos héros, tout ne fut que crainte et défiance dans la -ville épiscopale qui, malgré sa pauvreté, ne manquait pas de trésors -en volailles, fruits, argent et jeunesses, auxquels l'arrivée des -disciples de Mars que l'on sait faisait courir les plus grands risques. - -Outre cela, la patrie des Polentinos, en tant que ville complètement -étrangère au mouvement qu'ont déterminé le commerce, la presse, les -chemins de fer et autres agents de civilisation que nous n'avons pas -à énumérer ici, n'aimait pas qu'on vînt troubler le calme de son -existence. Chaque fois qu'on lui en fournissait l'occasion, elle -montrait une vive répugnance à se soumettre à l'autorité centrale -qui nous gouverne bien ou mal, et rappelant ses anciens privilèges, -qu'elle rabâchait comme le chameau rumine l'herbe qu'il a mangée la -veille, elle faisait parade d'une certaine indépendance séditieuse et -de mœurs anarchiques qui à diverses reprises, donnèrent d'assez grands -cassements de tête au gouverneur de la province. - -Il faut noter encore qu'Orbajosa avait des antécédents ou plutôt des -ancêtres factieux. A n'en pas douter, elle conservait dans son sein -quelques fibres énergiques du genre de celles qui, suivant l'opinion -enthousiaste de D. Cayetano, la poussèrent dans les âges passés à -l'accomplissement d'actions épiques inouïes; et, bien qu'en décadence, -elle éprouvait encore de temps à autre l'impérieux besoin de faire de -grandes choses, pour si stupides ou extravagantes qu'elles pussent -être. Ayant donné au monde tant de ses illustres fils, elle voulait -sans doute que ses rejetons actuels, les Caballucos, les Merengues -et les Pelosmalos, renouvelassent les _gestes_ glorieux de ceux -d'autrefois. - -Chaque fois que des séditions éclatèrent en Espagne, ce petit coin de -terre donna à entendre qu'il n'existait pas en vain sur la surface du -globe, alors même qu'il ne servit jamais de théâtre à une véritable -campagne. Son génie, sa situation, son histoire le réduisaient au rôle -secondaire d'enrôleur de factions. Orbajosa fit présent au pays de ce -produit national en 1827, sous les Apostoliques, durant la guerre de -sept ans, en 1848, et à d'autres époques moins marquantes de notre -histoire. Les factions et les factieux y furent toujours populaires. -Cette circonstance funeste est due à la guerre de l'Indépendance, une -de ces bonnes choses qui ont été l'origine d'une infinité de choses -détestables. _Corruptio optimi pessima._ Et avec la popularité des -factions et des factieux coïncidait naturellement l'impopularité -toujours croissante de tout ce qui entrait à Orbajosa porteur d'une -délégation ou d'un mandat du pouvoir central. Les soldats y furent -toujours si mal vus que chaque fois que les vieillards parlaient d'un -crime, d'un vol, d'un assassinat, d'un viol ou de n'importe quel autre -épouvantable méfait, ils ajoutaient: cela se passa à l'époque où vint -la troupe. - -Puisque nous en sommes sur cet important sujet, il est bon de dire que -les bataillons envoyés, à l'époque où se passait l'histoire que nous -racontons, ne venaient pas à Orbajosa pour se promener dans les rues, -mais qu'ils y venaient remplir une mission dont il sera clairement -et avec détails parlé plus loin. Comme circonstance non dépourvue -d'intérêt, nous ajouterons que les faits rapportés datent d'une année -qui n'est ni bien rapprochée ni bien éloignée de la présente, de même -qu'on peut dire qu'Orbajosa (la romaine _Urbs Augusta_, bien que -quelques érudits modernes, examinant de plus près le _ajosa_, opinent -que cette terminaison lui vient de ce qu'elle est la patrie du meilleur -ail du monde) n'est ni très loin, ni très près de Madrid, sans affirmer -non plus que ses glorieux fondements se trouvent au nord ou au sud, à -l'est ou à l'ouest, car ils peuvent être partout, en quelque endroit -que les Espagnols fixent leurs regards et sentent le piquant de son ail. - -Lorsque la municipalité eut distribué aux soldats les billets de -logement, chacun se mit en quête du foyer qui lui avait été assigné. -On les y recevait de très mauvaise grâce et on les reléguait dans -les endroits les plus atrocement inhabitables des maisons. Les -jeunes filles du pays n'étaient pas, il faut en convenir, absolument -mécontentes, mais on exerçait sur elles une grande vigilance, car il -n'était pas décent de paraître bien aise de la visite d'une telle -canaille. Seuls, les soldats enfants de la contrée étaient traités -comme des rois. Les autres étaient considérés comme tout ce qu'il peut -y avoir de plus étranger. - -A huit heures du matin, un lieutenant-colonel de cavalerie entra, -muni de son billet, chez doña Perfecta Polentinos. Les domestiques -le reçurent, ainsi que leur avait ordonné la señora qui, se trouvant -dans un déplorable état d'esprit, ne voulut pas voir le militaire, et -ils lui assignèrent l'unique pièce de la maison qui, paraît-il, fût -disponible, c'est-à-dire la chambre occupée par Pepe Rey. - ---Qu'ils s'arrangent tous les deux comme ils pourront,--dit doña -Perfecta d'une voix pleine de fiel et de vinaigre. Puis, s'ils se -trouvent à l'étroit, qu'ils aillent loger dans la rue. - -Avait-elle l'intention de pousser ainsi à bout son infâme neveu, ou -bien n'y avait-il pas réellement dans toute la maison d'autre pièce -disponible? Nous l'ignorons, les chroniques d'où nous avons tiré cette -histoire véridique ne disant pas un mot d'une si importante question. -Ce que nous savons d'une façon incontestable, c'est que, au lieu -d'éprouver de l'ennui de se trouver logés ensemble, les deux hôtes en -furent enchantés, car ils étaient de vieux amis. - -Si grande et si joyeuse fut leur surprise de se rencontrer qu'ils ne -cessaient de s'adresser des questions et de pousser des exclamations en -se félicitant mutuellement de l'étrange hasard qui les réunissait dans -ce lieu et en pareille occasion. - ---Pinzon!... Toi ici!... mais qu'y a-t-il donc? Je ne te soupçonnais -certes pas si près... - ---J'avais bien entendu dire, mon cher Pepe, que tu venais de ce côté; -mais je ne croyais pas non plus te rencontrer dans l'horrible, dans la -sauvage Orbajosa. - ---Quel heureux hasard!... car ce hasard est, en effet, très heureux et -presque providentiel!... Pinzon, nous allons à nous deux réaliser dans -cet horrible trou de grandes choses. - ---Et nous aurons le temps de les bien méditer--répondit l'autre en -s'asseyant sur le lit dans lequel l'ingénieur était couché--puisque, à -ce qu'il paraît, nous allons, toi et moi, vivre ensemble dans cette -pièce. Quelle diable de maison est-ce donc que celle-ci? - ---Malheureux, c'est celle de ma tante. Parles-en avec un peu plus de -respect. Tu ne connais pas ma tante?... Mais je vais me lever. - ---Je m'en réjouis parce qu'ainsi je pourrai me coucher; et je t'assure -que j'en ai passablement besoin... Quel chemin, mon cher Pepe, quel -chemin et quelle population! - ---Dis-moi, venez-vous mettre le feu à Orbajosa? - ---Le feu! - ---Je le demande parce que je vous aiderais peut-être. - ---Quelles gens! mon Dieu, quelles gens!--s'écria le militaire en ôtant -son schako et se débarrassant de son épée, de son baudrier, de son sac -de voyage et de sa capote. - ---C'est la deuxième fois qu'on nous envoie ici. Je te jure qu'à la -troisième je demande mon licenciement. - ---Ne dis pas de mal de ces braves gens. Mais, comme tu es venu à -propos! On dirait, mon cher Pinzon, que Dieu t'envoie à mon secours... -J'ai un projet terrible, une aventure, un plan, mon cher ami... si tu -veux que nous l'appelions ainsi, et il m'eût été très difficile de -le mener sans toi à bonne fin. Il y a un moment je devenais fou en y -réfléchissant, et plein d'angoisse, je me disais: «Ah! si j'avais ici -un ami, un bon ami...» - ---Un projet, un plan, une aventure... De deux choses l'une, monsieur le -mathématicien, ou il s'agit de trouver la direction des ballons, ou il -y a là-dessous quelque amourette... - ---C'est sérieux, très sérieux. Couche-toi, dors un peu, et ensuite nous -causerons. - ---Je vais me coucher, mais je ne dormirai pas. Tu peux me raconter -tout ce que tu voudras. Seulement je te demande de me parler le moins -possible d'Orbajosa. - ---C'est précisément d'Orbajosa que je veux te parler. Est-ce que tu as -aussi de l'antipathie pour ce berceau de tant d'illustres personnages? - ---Ces _Ajeros_... car nous les appelons les marchands d'ail... ces -Ajeros, dis-je, seront aussi illustres que tu le voudras; mais pour -moi, ils m'affectent non moins désagréablement que l'âcre odeur de -leur marchandise. C'est une population dominée par des individus qui -enseignent la méfiance, la superstition et l'horreur du genre humain. -Lorsque nous en aurons le loisir, je te raconterai un fait... un -événement mi-comique, mi-terrible qui m'arriva ici l'an dernier... -Lorsque je te le raconterai, tu riras, toi, tandis que je me sentirai -bouillonner de colère... Mais enfin, ce qui est passé est passé. - ---Ce qui m'arrive n'a rien de comique. - ---Mais ce n'est pas le seul motif que j'ai d'abhorrer cette population. -Il faut que tu saches qu'en 1848 quelques partisans sans entrailles -assassinèrent ici mon père. Il était général de brigade en non -activité de service. Le gouvernement le fit appeler, et il passait -par Villahorrenda pour se rendre à Madrid lorsqu'il fut saisi par -une demi-douzaine de scélérats... Il y a ici plusieurs dynasties de -guerilleros: les Aceros, les Caballucos, les Pelosmalos... un bagne en -liberté, comme disait quelqu'un qui savait bien ce qu'il disait. - ---Je suppose que ce n'est pas pour avoir le plaisir de visiter les -agréables jardins d'Orbajosa que sont venus ici deux régiments -d'infanterie et quelques escadrons de cavalerie. - ---Que veux-tu? Nous venons parcourir le pays. Il y a de nombreux dépôts -d'armes. Le gouvernement ne se hasarde pas à destituer la majeure -partie des ayuntamientos[27] sans éparpiller quelques compagnies dans -les villages. Il y a dans ce pays tant d'agitation factieuse; les -provinces voisines son déjà si infestées; et le district municipal -d'Orbajosa a, en outre, joué un rôle si brillant dans toutes les -guerres civiles qu'on craint que les _bravos_ d'ici ne se mettent en -marche pour saccager tout ce qu'ils rencontreront sur leur chemin. - - [27] Municipalités. - ---Excellentes précautions..., mais je crois que, tant que cette -population ne sera pas remplacée par une autre et que les pierres -du pays n'auront pas changé de forme, Orbajosa ne se tiendra pas -tranquille. - ---C'est aussi mon opinion--dit le militaire en allumant une -cigarette.--Ne vois-tu pas que les partisans sont choyés par tout -le monde? Tous ceux qui ravagèrent la contrée en 1848 et à d'autres -époques, ou, à défaut d'eux, leurs enfants, ont aujourd'hui des places -dans les perceptions, dans les monts de piété, dans l'ayuntamiento, -dans le service des postes; il en est qui sont alguazils, sacristains, -porteurs de contraintes. Quelques-uns sont devenus des principicules -redoutables qui tripotent les élections, ont à Madrid des influences, -distribuent des emplois... enfin, c'est abominable. - ---Dis-moi, ne peut-on pas espérer que les partisans commettront -prochainement quelque méfait? S'il en était ainsi, vous raseriez la -ville et... je vous aiderais. - ---Si cela dépendait de moi... Ils feront des leurs--continua -Pinzon--parce que dans les deux provinces voisines les factions -croissent comme une malédiction de Dieu. Et soit dit entre nous, mon -cher Pepe, je crois que c'est un symptôme dont il faut tenir compte. - -Certaines gens en rient et assurent qu'il ne peut plus y avoir de -guerre civile comme la dernière. Ils ne savent rien du pays, ils ne -connaissent pas Orbajosa et ses habitants. Je soutiens, moi, que ce -qui commence maintenant n'est pas près de finir et que nous aurons une -nouvelle, terrible et sanglante guerre qui durera, Dieu sait combien de -temps. Qu'en penses-tu? - ---Ami Pinzon, quand j'étais à Madrid, je me moquais aussi de ceux qui -parlaient de la possibilité d'une guerre civile aussi longue et aussi -terrible que la guerre de sept ans; mais maintenant, depuis que je suis -ici... - ---Il faut pénétrer dans ces pays enchanteurs, voir de près ces -populations et les entendre parler pour savoir de quel pied boite -l'Espagne. - ---Tu as raison... sans pouvoir m'expliquer sur quoi se fondent mes -idées, il est certain que je vois ici les choses d'une autre façon, et -que je crois à la possibilité de guerres longues et féroces. - ---Exactement comme moi. - ---Mais, à l'heure qu'il est, bien plus que la guerre publique me -préoccupe une guerre privée dans laquelle je suis engagé et que j'ai -naguère déclarée. - ---Tu m'as dit que cette maison est celle de ta tante? Comment se -nomme-t-elle? - ---Doña Perfecta Rey de Polentinos. - ---Ah! je la connais de nom. C'est une personne excellente, et la seule -dont je n'ai pas entendu dire du mal par les _Ajeros_. Lorsque je me -suis pour la première fois trouvé ici, j'ai, au contraire, entendu tout -le monde louer sa bonté, sa charité, ses vertus. - ---Oui, ma tante est très bonne, très aimable--dit Rey. - -Puis, il resta un moment pensif. - ---Mais, maintenant je me rappelle, s'écria soudain Pinzon--je me -rappelle... Comme les choses s'enchaînent... Oui, on me dit à Madrid -que tu te mariais avec une de tes cousines. Tout est découvert. C'est -cette belle et angélique Rosarito?... - ---Ami Pinzon, nous allons en parler longuement. - ---Je me figure qu'il y a des contrariétés. - ---Il y plus que cela. Il y a des luttes terribles. Il me faut des amis -puissants, intelligents, des hommes d'initiative, ayant une grande -expérience des affaires difficiles, une grande habileté et beaucoup de -courage. - ---Peste, cela est encore plus grave qu'un duel. - ---Beaucoup plus grave. Un homme se bat facilement avec un autre homme. -Avec des femmes, avec des ennemis invisibles qui travaillent dans -l'ombre, c'est impossible. - ---Parle; je suis tout oreilles. - -Le lieutenant-colonel Pinzon s'était tout de son long étendu sur le -lit. Pepe Rey approcha une chaise et, le coude appuyé sur ce même lit -et la tête sur la main, il commença sa conférence, sa consultation, -son exposition de plan ou ce qu'on voudra, et parla très longtemps. -Pinzon l'écoutait avec une profonde attention et sans dire un mot, à -l'exception de quelques brèves questions relatives à certains faits -ou à l'éclaircissement de quelques obscurités. Lorsque Pepe Rey cessa -de parler, Pinzon était sérieux. Il se roula sur le lit en étirant ses -membres avec les délicieuses contorsions de quelqu'un qui n'a pas dormi -depuis trois nuits, et dit ensuite: - ---Ton plan est fort compliqué, imprudent et d'exécution difficile. - ---Mais non pas impossible. - ---Oh! non; il n'y a rien d'impossible en ce monde. Réfléchis bien, -cependant. - ---J'ai bien réfléchi. - ---Et tu es résolu à poursuivre l'exécution de ton plan? Songe que -de pareilles choses ne se font pas communément. D'ordinaire elles -réussissent mal et laissent celui qui les fait dans une assez mauvaise -situation. - ---Je suis bien décidé. - ---Eh bien, en ce qui me concerne, et quoique l'affaire soit risquée et -grave, très grave, je suis disposé à te venir en aide en tout et pour -tout. - ---Je puis donc compter sur toi? - ---Jusqu'à la mort. - - - - -XIX. - -LUTTE TERRIBLE.--STRATÉGIE. - - -Les premiers coups de feu ne pouvaient tarder à s'échanger. Après -s'être entendu avec Pinzon relativement à l'exécution de son plan, -dont le premier point était que les deux amis feindraient de ne pas se -connaître, Rey entra, à l'heure du repas, dans la salle à manger. Il y -trouva sa tante qui arrivait de la cathédrale, où elle avait l'habitude -de passer toute la matinée. Elle était seule et paraissait extrêmement -préoccupée. L'ingénieur remarqua que son impassible et pâle visage, non -dépourvu d'une certaine beauté, était voilé d'un sombre et mystérieux -nuage. Il recouvrait sa sinistre clarté lorsque la señora levait les -yeux, mais elle les levait rarement, et après avoir rapidement observé -la physionomie de son neveu, l'excellente dame se renfermait de nouveau -dans son impassibilité étudiée. - -L'un et l'autre, ils attendaient en silence qu'on servît le repas. D. -Cayetano étant allé à Mundogrande ne devait pas y assister. Lorsqu'ils -eurent commencé de manger, doña Perfecta demanda: - ---Et ce caballero, ce gros militaire dont nous a gratifiés le -gouvernement, ne vient-il pas manger? - ---Il paraît avoir moins besoin de manger que de dormir--répondit -l'ingénieur sans regarder sa tante. - ---Le connais-tu? - ---Je ne l'ai vu de ma vie. - ---Quels hôtes aimables le gouvernement nous envoie! Nos tables et nos -lits semblent n'être faits que pour le bon plaisir de ces débauchés de -Madrid. - ---On craint de voir se lever ici des guérillas--dit Pepe qui sentit -un frémissement courir dans tous ses membres--et le gouvernement est -décidé à écraser les Orbajociens, oui, à les écraser, à les pulvériser. - ---Une minute, une minute, arrête-toi là, pour l'amour de Dieu, et -ne nous pulvérise pas si vite!--s'écria ironiquement la señora... -Infortunés que nous sommes! Aie au moins pitié de nous; laisse vivre -ces malheureuses créatures. Est-ce que tu serais, par hasard, du nombre -de ceux qui accompliront avec la troupe l'œuvre grandiose de notre -pulvérisation? - ---Je ne suis pas militaire; je ne ferai qu'applaudir des deux mains -lorsque je verrai extirper pour jamais les germes de guerre civile, -d'insubordination, de discorde, d'anarchie, de brigandage et de -barbarie qui existent ici pour la honte de notre époque et de notre -pays. - ---Que la volonté de Dieu soit faite! - ---Orbajosa, ma chère tante, ne produit guère autre chose que de l'ail -et des bandits, car ce sont des bandits, ceux qui, au nom d'une idée -politique ou religieuse, se mettent tous les quatre ou cinq ans à -courir les aventures. - ---Merci, grand merci, mon cher neveu--dit doña Perfecta pâlissant de -colère.--De sorte qu'il n'y aurait que cela à Orbajosa? Eh! mais, il y -a aussi autre chose que tu es venu chercher parmi nous, et que tu n'as -pas encore. - -Pepe Rey se sentit atteint. La colère l'aveuglait. Garder vis-à-vis de -sa tante le respect dû au sexe, à l'âge et à la position de celle-ci, -lui devenait de plus en plus difficile. Il était au comble de la -fureur, et se sentait irrésistiblement poussé à s'élancer sur son -interlocutrice. - ---Je suis venu à Orbajosa--dit-il--parce que vous m'y avez appelé; vous -aviez concerté avec mon père..... - ---Oui, oui, cela est vrai--répondit la señora en l'interrompant -vivement, et en s'efforçant de recouvrer sa douceur habituelle.--Je -suis loin de le nier. Le vrai coupable en cette affaire, c'est moi. -C'est moi qui suis la cause de tes ennuis, du mépris que tu nous -témoignes et de tout ce qui se passe chez moi de désagréable depuis -que tu y es venu. - ---Je suis heureux que vous en conveniez. - ---Toi, au contraire, tu es un saint. Faut-il que je me mette à genoux -devant ta Sainteté et que je te demande pardon? - ---Señora--dit sérieusement Pepe en cessant de manger--je vous prie de -ne pas vous moquer aussi impitoyablement de moi. Je ne saurais vous -suivre sur ce terrain.--La seule chose que j'ai dite, c'est que je suis -venu à Orbajosa appelé par vous. - ---Et c'est parfaitement vrai. Ton père et moi, nous avions décidé -que tu te marierais avec Rosario.--Tu vins pour la connaître. Je te -regardai dès lors comme mon fils... Tu feignais d'aimer Rosario. - ---Un mot, s'il vous plaît--objecta Pepe.--J'aimais et j'aime réellement -Rosario; c'est vous qui avez feint de m'accepter pour fils; me recevant -avec une trompeuse cordialité, vous avez employé dès le premier moment -toutes les manœuvres de la ruse la plus raffinée pour contrarier -et éluder l'accomplissement des propositions faites à mon père; -dès le premier jour vous vous êtes proposé de me désespérer, de me -rebuter, et, le sourire sur les lèvres et la bouche pleine de paroles -affectueuses, vous n'avez cessé de me torturer, de me faire mourir à -petit feu; en vous tenant prudemment dans l'ombre de façon à ne pas -même courir le risque d'être soupçonnée, vous m'avez suscité une foule -de procès; vous m'avez fait enlever la mission officielle que j'avais -en arrivant à Orbajosa; vous m'avez rendu odieux à la population; vous -m'avez fait expulser de la cathédrale; vous m'avez constamment tenu -à l'écart de celle que j'aime; vous avez imposé à votre fille une -réclusion inquisitoriale qui la mènerait bien vite à la tombe si Dieu -n'y mettait bon ordre. - -Doña Perfecta devint écarlate. Mais ce vif emportement de son orgueil -blessé en se voyant si bien découverte passa rapidement et la laissa -pâle et verdâtre. Ses lèvres tremblaient. Repoussant le couvert qu'elle -avait devant elle, elle se leva. Son neveu se leva aussi. - ---Mon Dieu, Notre-Dame de Bon-Secours!--s'écria la señora qui en -même temps porta ses deux mains à sa tête et la comprima en signe -de désespoir.--Est-il possible que je mérite d'être si atrocement -outragée? Pepe, mon enfant, est-ce bien toi qui parles ainsi?... Si -j'ai fait ce que tu dis, je suis vraiment une bien grande pécheresse. - -Elle se laissa tomber sur le sofa en se couvrant le visage de ses deux -mains. Pepe s'approcha d'elle lentement; il remarqua qu'elle sanglotait -et versait d'abondantes larmes. En dépit de sa conviction que tout cela -était joué, il ne put vaincre le léger attendrissement qui s'emparait -de lui, et, sa colère tombant, il fut jusqu'à un certain point affligé -d'en avoir tant dit et d'avoir parlé si durement. - ---Ma chère tante--lui fit-il remarquer en lui posant la main sur -l'épaule.--Si vous me répondez par des larmes et des sanglots, vous -pourrez m'attendrir, mais vous ne me convaincrez pas. Parlez-moi -raison, dites-moi tranquillement que j'ai tort de penser ce que -je pense, donnez-moi ensuite la preuve que je me trompe, et je -reconnaîtrai mon erreur. - ---Laisse-moi. Tu n'es pas le fils de mon frère. Si tu l'étais, tu ne -m'aurais pas insultée comme tu viens de le faire. Est-ce que je suis -une intrigante, une comédienne, une harpie hypocrite, une instigatrice -de troubles domestiques?... - -Ce disant, la señora avait découvert son visage et contemplait son -neveu avec une expression béate. Pepe était perplexe. Les larmes, -de même que la douce voix de la sœur de son père, ne pouvaient être -pour lui choses indifférentes. Des paroles de pardon lui venaient aux -lèvres. Homme d'ordinaire très énergique, tout ce qui excitait sa -sensibilité et agissait sur son cœur, le changeait aussitôt en enfant. -Défaut de mathématicien. On prétend que Newton lui-même était ainsi. - ---Je vais te donner les raisons que tu demandes--dit doña Perfecta, -en faisant signe à son neveu de s'asseoir à côté d'elle. Je désire te -donner satisfaction... afin que tu voies si je suis bonne, si je suis -indulgente, si j'ai de l'humilité... Tu crois que je te contredirai, -que je nierai d'une façon absolue les faits dont tu m'as accusée?... -Eh bien! non, je ne les nie pas. - -L'ingénieur demeura stupéfait. - ---Je ne les nie pas--poursuivit la señora.--Ce que je nie, c'est la -mauvaise intention que tu leur attribues. De quel droit te permets-tu -de juger ce que tu ne connais que par des indices ou des conjectures? -Est-ce que tu possèdes la suprême intelligence nécessaire pour -apprécier en connaissance de cause les actions des autres et porter un -jugement sur elles? Es-tu Dieu pour connaître les intentions? - -La stupéfaction de l'ingénieur ne fit que croître. - ---N'est-il pas permis de prendre parfois dans la vie des voies -indirectes pour atteindre un but bon et honnête? De quel droit juges-tu -certaines de mes actions que tu ne comprends pas bien? Quant à moi, -faisant preuve à ton égard d'une sincérité dont tu n'es pas digne, je -t'avoue, mon cher neveu, que j'ai effectivement employé des subterfuges -pour atteindre un but qui est bon, pour arriver à la réalisation d'une -chose qui est en même temps avantageuse pour toi et pour ma fille... Ne -comprends-tu pas? Tu as l'air d'un idiot... Ah! ta grande intelligence -de mathématicien et de philosophe allemand n'est pas capable de -pénétrer ces subtilités d'une mère prudente! - ---C'est que je suis de plus en plus stupéfait--dit l'ingénieur. - ---Sois-le autant que tu voudras, mais confesse ton impolitesse--continua -la dame avec plus de fermeté,--reconnais que tu as été léger et brutal -en m'accusant comme tu l'as fait. Tu es un jeune homme inexpérimenté, -sans autre science que celle des livres, qui n'enseignent rien ni du -monde ni du cœur. La seule chose que tu saches faire, c'est construire -des môles et des voies ferrées. Ah! mon cher petit monsieur, on ne pénètre -pas dans le cœur humain par les tunnels des chemins de fer, et ce n'est -pas par les puits des mines qu'on descend dans ses profonds abîmes. On -ne lit pas plus dans la conscience d'autrui au moyen du microscope des -naturalistes qu'on ne décide de la culpabilité du prochain en nivelant -les idées avec un théodolite. - ---Au nom de Dieu, ma chère tante!... - ---Pourquoi parles-tu de Dieu, du moment que tu ne crois pas en -lui?--dit doña Perfecta d'un ton solennel.--Si tu croyais en Dieu, si -tu étais bon chrétien, tu ne jugerais pas si témérairement ma conduite. -Moi, je suis une femme pieuse, entends-tu? Moi, j'ai la conscience -tranquille, entends-tu? Moi je sais ce que je fais et pourquoi je le -fais, entends-tu? - ---J'entends, j'entends, j'entends. - ---Dieu, en qui tu ne crois pas, voit ce que tu ne vois pas, ni ne peux -voir, toi: l'intention. Je ne t'en dis pas davantage: je ne veux pas, -c'est parfaitement inutile, te donner de plus longues explications. -Tu ne me comprendrais pas plus quand je t'aurais dit que je désirais -arriver à mes fins sans scandale, sans faire de la peine à ton père, -sans t'en faire à toi-même et sans faire parler les gens en te donnant -un refus catégorique... Non, Pepe, je ne te dirai rien de tout cela, -parce que tu ne le comprendrais pas. Tu es mathématicien. Tu vois -ce qui est devant toi et rien de plus: la nature brutale et rien de -plus; des lignes, des angles, des forces, et rien de plus. Tu vois -partout l'effet et non la cause. L'homme qui ne croit pas en Dieu ne -voit pas les causes. Dieu est la suprême intention du monde. Celui qui -le méconnaît, doit nécessairement juger de tout comme tu en juges, -sottement. Par exemple, il ne voit que dévastation dans la tempête, que -destruction dans l'incendie, que misère dans la disette, que désolation -dans les tremblements de terre, et cependant, présomptueux señorito, -dans toutes ces calamités apparentes, il y a à chercher la bonté de -l'intention... oui monsieur, l'intention toujours bonne de Celui qui -est incapable de faire du mal. - -Cette dialectique subtile, mystique et embrouillée ne convainquit pas -Pepe Rey; mais, ne voulant pas suivre sa tante dans les âpres sentiers -de pareilles argumentations, celui-ci dit simplement: - ---C'est bien, je respecte les intentions... - ---Maintenant que tu sembles reconnaître ton erreur--poursuivit la -pieuse señora de plus en plus agressive--je te ferai une autre -confession, c'est que je comprends que j'ai eu tort d'adopter un tel -système, bien que mon but fût excellent à tous égards. Etant donnés -ton caractère emporté et ton incapacité de me comprendre, j'aurais dû -aborder carrément la question en te disant: «Mon cher neveu, je ne peux -consentir à ce que tu deviennes l'époux de ma fille.» - ---C'est là le langage que, dès le premier jour, vous auriez dû me -tenir--répondit l'ingénieur en poussant un soupir de soulagement, comme -quelqu'un qui se trouve délivré d'un poids énorme. Je vous remercie -sincèrement de ces paroles, ma chère tante. Après avoir été lardé de -coups d'épée dans l'ombre, ce soufflet en pleine lumière me comble -d'aise. - ---Eh! bien, mon neveu, je te le renouvelle--affirma la señora avec -autant d'énergie que de mépris.--Tu le sais déjà. Je ne veux pas de toi -pour Rosarito. - -Pepe ne souffla pas mot. Il y eut un long silence durant lequel ils -s'examinèrent l'un l'autre attentivement comme si le visage de chacun -d'eux eût été l'œuvre d'art la plus parfaite. - ---Ne comprends-tu pas ce que je t'ai dit?--reprit-elle.--Tout est -rompu; il n'y a plus de mariage possible. - ---Permettez, ma chère tante,--répondit le jeune homme avec hauteur.--Ce -n'est pas avec des menaces qu'on m'effraie. Au point où les choses en -sont arrivées, votre refus est pour moi d'une très mince valeur. - ---Que dis-tu?--s'écria doña Perfecta fulminant de colère. - ---Ce que vous entendez. Je me marierai avec Rosario. - -Doña Perfecta se leva indignée, majestueuse, terrible. Son attitude -était celle de l'anathème fait femme. Rey demeura assis, calme, -imperturbable; il avait le courage passif d'une foi profonde et d'une -résolution inébranlable. Le déchaînement de fureur dont sa tante le -menaçait ne le fit pas même sourciller. - -Il était ainsi fait. - ---Tu es fou. Epouser Rosario, te marier avec elle, toi, alors que je ne -le veux pas, moi!... - -Les lèvres frémissantes de la señora articulèrent ces paroles avec un -accent vraiment tragique. - ---Vous ne le voulez pas? vous?... Elle est, elle, d'un avis contraire. - ---Non, je ne le veux pas!...--répéta la dame.--Je le dis et je le -répète: je ne le veux pas, je ne le veux pas! - ---Elle et moi le désirons. - ---Impudent; il n'existe peut-être qu'elle et toi dans le monde? Il n'y -a pas de parents, il n'y a pas de société, il n'y a pas la conscience, -il n'y a pas Dieu? - ---Précisément parce qu'il y a une société, parce qu'il y a une -conscience, parce qu'il y a Dieu,--affirma gravement Rey, en quittant -le sofa, élevant le bras et montrant le ciel--je dis et je répète que -je me marierai avec elle. - ---Misérable, orgueilleux! Et crois-tu donc que, dans le cas où tu -voudrais tout fouler aux pieds, il n'y a pas des lois pour t'en -empêcher? - ---C'est parce qu'il y a des lois que je dis et je répète que je me -marierai avec elle. - ---Tu ne respectes rien. - ---Je ne respecte rien de ce qui est indigne de respect. - ---Et mon autorité, et ma volonté, et moi... moi, moi, ne suis-je donc -rien? - ---Pour moi, votre fille est tout; le reste, rien. - -La fermeté de Pepe Rey était comme la manifestation d'une force -invincible ayant parfaitement conscience d'elle-même. Elle frappait des -coups secs, terribles, sans ménagements d'aucune sorte. Ses paroles -étaient, pour ainsi dire, comme une artillerie impitoyable. - -Doña Perfecta retomba sur le sofa; mais elle ne pleurait pas: une -convulsion nerveuse agitait ses membres. - ---De sorte que pour cet athée infâme--s'écria-t-elle avec une rage non -jouée--il n'existe pas de convenances sociales; il n'existe rien en -dehors de son caprice?... C'est un affreux calcul. Ma fille est riche. - ---Si vous vous imaginez m'offenser par cette insinuation en détournant -la question et en interprétant faussement mes sentiments pour blesser -ma dignité, vous vous trompez, ma chère tante. Croyez-moi intéressé -tant que vous voudrez. Dieu sait ce que je suis. - ---Tu es un lâche. - ---Ceci est une opinion comme une autre. Le monde peut vous croire -infaillible. Moi, non. Je suis très loin de penser qu'on ne puisse pas -en appeler de vos jugements devant Dieu. - ---Mais, est-ce donc bien vrai, ce que tu dis?... Est-il bien possible -que tu insistes encore après mon refus?... Tu foules donc tout aux -pieds; tu es un monstre, un bandit. - ---Je suis un homme. - ---Un misérable! Brisons là: je te refuse ma fille, je te la refuse. - ---Eh! bien, je la prendrai! Je ne prends que ce qui m'appartient. - ---Ote-toi de ma présence--s'écria tout à coup la dame en se -levant.--Fat que tu es, tu crois que ma fille se souvient de toi? - ---Elle m'aime comme je l'aime. - ---C'est faux, c'est faux! - ---Elle-même me l'a dit... et vous ne trouverez pas mauvais que, dans -cette question, j'ajoute plutôt foi à ses paroles qu'à celles de sa -mère. - ---Quand donc te l'a-t-elle dit, puisque voilà bien des jours que tu ne -l'as vue? - ---Je l'ai vue hier soir, et, devant le Christ de la chapelle, elle m'a -juré qu'elle serait ma femme. - ---Oh! scandale et libertinage!... Mais qu'est-ce donc? Mon Dieu, quelle -honte!--s'écria doña Perfecta en comprimant de nouveau sa tête dans ses -mains et faisant quelques pas dans l'appartement. Rosario est donc hier -soir sortie de sa chambre? - ---Elle en est sortie pour me voir. Il était bien temps. - ---Quelle infâme conduite est la tienne! Tu t'es conduit comme un -voleur, tu as agi comme un séducteur de la pire espèce. - ---Je me suis formé à votre école. Mon intention était bonne. - ---Et elle est descendue!... Ah! je m'en doutais. Ce matin, au point -du jour, je l'ai surprise tout habillée dans sa chambre. Elle m'a -dit qu'elle était sortie pour je ne sais quoi... Mais le vrai -coupable, c'est toi, toi, toi... C'est une infamie. Pepe, Pepe, de toi -j'attendais tout, tout, excepté un pareil outrage... Tout est fini -entre nous. Va-t-en. Tu n'existes plus pour moi... Je te pardonne à la -condition que tu t'en ailles... Je ne dirai pas à ton père un mot de -tout ceci... Quel épouvantable égoïsme! Non, il n'y a pas d'amour en -toi. Tu n'aimes pas ma fille. - ---Dieu sait que je l'adore, et cela me suffit. - ---Ne prononce pas le nom de Dieu, blasphémateur; tais-toi. Au nom de -Dieu, que je puis invoquer, moi, parce que je crois en lui, je te dis -que ma fille ne sera jamais ta femme. Ma fille se sauvera, Pepe, ma -fille ne peut être, vivante, condamnée à l'enfer, car ce serait l'enfer -que son union avec toi. - ---Rosario sera ma femme--répliqua le mathématicien avec calme. - -La tranquille énergie de son neveu ne faisait qu'irriter davantage la -pieuse señora. - ---Ne crois pas--lui dit-elle d'une voix entrecoupée--que tes menaces -m'intimident. Je sais ce que je dis. Est-ce qu'on peut ainsi fouler -aux pieds un foyer, une famille, est-ce qu'on peut fouler aux pieds -l'autorité humaine et divine? - ---Tout cela, je le foulerai aux pieds--dit l'ingénieur qui commençait à -perdre son sang-froid et s'exprimait avec une certaine agitation. - ---Tu fouleras tout aux pieds! Ah! l'on voit bien que tu es un barbare, -un sauvage, un homme qui ne connaît que la violence. - ---Non, ma chère tante, je suis doux, juste, honnête et ennemi de -toute violence; mais entre vous et moi, vous qui êtes la loi et moi -qui devrais la respecter, il y a une pauvre créature qu'on tourmente, -un ange du ciel qui souffre un inique martyre. Ce spectacle, cette -iniquité, cette violence inouïe, c'est ce qui convertit ma droiture en -barbarie, ma raison en force, ma probité en une déloyauté ressemblant -à celle des assassins et des voleurs; ce spectacle, ma chère señora, -est ce qui me pousse à ne pas respecter votre loi, à vous, ce qui me -pousse à me mettre au-dessus d'elle et à tout fouler aux pieds. Ce qui -vous paraît une extravagance est une loi inéluctable. Je fais ce que -font les sociétés lorsqu'une force brutale aussi illogique qu'irritante -s'oppose à leur marche en avant. Elles passent par-dessus, et dans leur -impétueux élan détruisent tout sur leur passage. C'est ainsi que je -suis en ce moment; moi-même je ne me connais plus. J'étais raisonnable -et je suis brutal; j'étais respectueux et je suis insolent, j'étais -civilisé et je deviens sauvage. Vous m'avez conduit à cette horrible -extrémité en m'irritant et en m'écartant du chemin du bien dans lequel -je marchais. Est-ce ma faute ou est-ce la vôtre? - ---C'est la tienne, c'est la tienne! - ---Ni vous ni moi ne pouvons résoudre la question. Je crois que l'un -et l'autre nous manquons de raison. Tout est en vous violence et -injustice, en moi tout est injustice et violence. Nous en sommes -arrivés à être aussi barbares l'un que l'autre, et nous luttons et -nous nous blessons impitoyablement. Dieu permet qu'il en soit ainsi. -Mon sang retombera sur votre conscience, le vôtre retombera sur la -mienne... En voilà assez, señora. Je ne veux pas vous fatiguer plus -longtemps de paroles inutiles. Nous entrerons maintenant dans les -faits. - ---Dans les faits, c'est bien!--s'écria doña Perfecta qui rugissait -plutôt qu'elle ne parlait.--Ne crois pas qu'il manque de gendarmes à -Orbajosa. - ---Adieu, señora. Je quitte cette maison... Je crois que nous nous -reverrons. - ---Sors, va-t-en, va-t-en sur-le-champ!--cria-t-elle en lui montrant la -porte d'un geste énergique. - -Pepe Rey sortit. Après avoir prononcé quelques paroles incohérentes, -qui étaient la plus claire expression de sa fureur, doña Perfecta tomba -sur une chaise, ayant tous les symptômes d'une lassitude extrême ou -d'une attaque de nerfs. Les servantes accoururent. - ---Allez chercher le Sr. D. Inocencio--cria-t-elle.--Allez, allez -vite... qu'il vienne de suite! - -En l'attendant, elle mordilla son mouchoir. - - - - -XX. - -RUMEURS.--APPRÉHENSIONS. - - -Le lendemain de cette déplorable altercation, coururent dans tout -Orbajosa, de maison en maison, de cercle en cercle, du Casino à la -pharmacie, et de la promenade de Las Descalzas à la porte de Baidejos, -les bruits les plus divers sur Pepe Rey et sur sa conduite. Tout le -monde les répétait, et les commentaires étaient si nombreux que, s'il -les eût recueillis et compilés, D. Cayetano aurait pu en former un -riche _Thesaurus_ de la bienveillance orbajocienne. - -Au milieu de la diversité des détails mis en circulation, il y avait -conformité sur quelques points principaux, entre autres sur le suivant: - -Que, furieux de ce que doña Perfecta refusait de marier Rosario avec un -athée, l'ingénieur avait _levé la main_ sur sa tante. - -Le jeune homme vivait à l'auberge de la veuve Cusco, établissement -soi-disant _bien monté_, mais qui n'en était pas moins au niveau -des plus arriérés du pays. Il y recevait fréquemment la visite du -lieutenant-colonel Pinzon, qui venait s'entendre avec lui relativement -au plan qu'ils avaient combiné ensemble, et pour la bonne exécution -duquel le soldat montrait d'heureuses dispositions. Il imaginait à -chaque instant de nouveaux artifices ou de nouvelles ruses qu'il -mettait la meilleure humeur du monde à faire passer du domaine des -idées dans le domaine des faits, comme il avait l'habitude de le dire à -son ami: - ---Le rôle que je remplis, mon cher Pepe, n'est pas précisément des plus -gracieux; mais pour vexer Orbajosa et les Orbajociens, je marcherais -volontiers à quatre pattes. - -Nous ne savons à quels expédients eut recours l'artificieux militaire, -passé maître en fait de ruses mondaines, mais il est certain qu'au bout -de trois jours il était parvenu à se rendre très sympathique dans la -maison où il logeait. Ses façons d'agir plaisaient à doña Perfecta qui -ne pouvait entendre sans en être touchée, les complaisants éloges qu'il -faisait de la bonne tenue de la maison, de l'élévation des sentiments, -de la piété et de la magnificence de son hôtesse. Avec D. Inocencio, -il était au mieux. Ni la mère ni le Penitenciario ne l'empêchaient de -parler à Rosario (à qui l'on avait rendu la liberté après le départ -du terrible cousin), et par ses politesses mesurées, ses discrètes -flatteries et son habileté consommée, il conquit dans la maison une -place frisant la familiarité. Mais l'objet de toutes ses séductions -était une domestique, appelée Librada, qu'il corrompit (chastement -parlant) et décida à porter à Rosarito des lettres et des billets. La -jeune servante ne résista pas à cette corruption, réalisée à force de -douces paroles et de grosses sommes d'argent, parce qu'elle ignorait -la provenance des messages et leur véritable objet; si elle avait, en -effet, pu comprendre que tout cela n'était qu'une nouvelle méchanceté -de D. José, bien que ce jeune homme lui plût beaucoup, elle n'aurait -pas trahi sa maîtresse pour tout l'or du monde. - -Doña Perfecta, D. Inocencio, Jacinto et Pinzon se trouvaient un jour -ensemble dans le jardin. On parla de la troupe et de la mission qu'elle -venait remplir à Orbajosa, ce qui fournit au señor Penitenciario -l'occasion de flétrir les procédés tyranniques du gouvernement--puis, -sans savoir comment, on prononça le nom de Pepe Rey. - ---Il est encore à l'auberge--dit le petit avocat.--Je l'ai vu hier, et -il m'a chargé de vous présenter ses respects, señora doña Perfecta. - ---A-t-on jamais vu plus colossale insolence?... Ah! Sr. Pinzon, ne -soyez pas étonné de m'entendre tenir ce langage à l'égard de mon -neveu... de ce «caballerito» qui, vous le savez déjà, logeait dans la -chambre que vous occupez. - ---Oui, oui, je sais! Je ne le fréquente pas; mais je le connais de vue -et de réputation. Il est l'ami intime de notre brigadier. - ---L'intime ami du brigadier? - ---Oui, señora, du commandant de la brigade qu'on a envoyée dans ce -pays, et qui a été répartie en différents villages. - ---Et où se trouve-t-il?--demanda la dame avec le plus vif intérêt. - ---A Orbajosa. - ---Je crois qu'il est logé dans la maison Polavieja--indiqua Jacinto. - ---Votre neveu--continua Pinzon--et le brigadier Batalla sont amis -intimes; ils sont inséparables, et on les rencontre ensemble, à toute -heure dans les rues de la ville. - ---Eh! bien, mon petit ami, cela me donne une fort mauvaise opinion de -votre chef,--répondit doña Perfecta. - ---C'est un... malheureux,--dit Pinzon, du ton de quelqu'un qui, par -respect, n'ose pas appliquer un plus énergique qualificatif. - ---En mettant les choses au mieux Sr. Pinzon, et en faisant une très -honorable exception en votre faveur--affirma doña Perfecta--il est -impossible de nier qu'il y a dans l'armée espagnole des gens... - ---Notre brigadier était un excellent officier avant de s'adonner au -spiritisme... - ---Au spiritisme! - ---Cette secte qui évoque les spectres et les esprits au moyen des pieds -de table!...--s'écria en riant le chanoine. - ---Par curiosité, par pure curiosité--dit emphatiquement Jacintillo--je -me suis fait envoyer de Madrid l'ouvrage d'Allan Kardec. Il est bon de -se mettre au courant de tout. - ---Est-il, Jésus Dieu, possible de commettre de pareilles -extravagances!... Dites-moi, Pinzon, est-ce que mon neveu est aussi -inféodé à cette secte des pieds de table? - ---Je serais tenté de croire que c'est lui qui a converti notre brave -brigadier Batalla. - ---Ah! mon Dieu! - ---C'est ainsi, et quand il lui en prendra fantaisie--dit D. Inocencio -sans pouvoir s'empêcher de rire--il parlera à Socrate, saint Paul, -Cervantes et Descartes tout comme je parle maintenant à Librada pour -lui demander une allumette. Pauvre señor de Rey! Je disais bien qu'il -n'avait pas la tête solide. - ---Au reste--continua Pinzon,--notre brigadier est un bon militaire. -S'il pèche par quelque chose, c'est par excès de sévérité. Il prend si -bien au pied de la lettre les ordres du gouvernement que, si on lui -faisait prendre la mouche, il serait capable de ne pas laisser pierre -sur pierre à Orbajosa. Vraiment, je vous engage à vous tenir sur vos -gardes. - ---Mais ce monstre-là va nous faire décapiter,--s'écria doña -Perfecta.--Ah! Sr. Penitenciario, ces visites de la troupe me -rappellent ce que j'ai lu dans la _Vie des saints_ au sujet de -l'arrivée d'un proconsul romain dans une ville chrétienne... - ---La comparaison ne laisse pas d'être exacte--dit le Penitenciario en -regardant le militaire par-dessus ses lunettes. - ---Cela est un peu triste à dire, mais doit se dire, puisque c'est -vrai--manifesta Pinzon avec bienveillance.--A l'heure qu'il est, vous -êtes tous à notre merci. - ---Les autorités du pays--objecta Jacinto--fonctionnent encore -parfaitement. - ---Je crois que vous vous trompez--répondit le soldat dont la señora -et le Penitenciario observaient la physionomie avec un profond -intérêt.--Il y a une heure que l'alcade d'Orbajosa a été destitué. - ---Par le gouverneur de la province? - ---Le gouverneur de la province a été remplacé par un délégué du -gouvernement qui a dû arriver ce matin. Tous les ayuntamientos -cesseront aujourd'hui leurs fonctions. Ainsi l'a ordonné le ministre -qui, je ne sais pour quel motif, craignait qu'ils ne prêtassent pas -leur appui à l'autorité centrale. - ---Nous voilà bien--murmura l'ecclésiastique en fronçant les sourcils et -avançant la lèvre inférieure. - -Doña Perfecta réfléchissait. - ---On a aussi destitué quelques juges de première instance, entre autres -celui d'Orbajosa. - ---Le juge! Periquito!... Periquito n'est plus juge!--s'écria doña -Perfecta avec une voix et des gestes ressemblant à ceux des personnes -qui ont eu le malheur d'être piquées par une vipère. - ---Celui qui, hier encore, était juge, ne l'est plus aujourd'hui--continua -Pinzon.--Demain arrivera le nouveau. - ---Un inconnu! - ---Un inconnu! - ---Un coquin peut-être... L'autre était si honorable!... dit avec -affliction la señora.--Je ne lui demandais jamais quelque chose qu'il -ne me l'accordât immédiatement. Savez-vous quel sera le nouvel alcade? - ---On dit qu'il va venir ici un corregidor. - ---Dites donc une bonne fois que c'est le déluge qui arrive, et nous -aurons fini--s'écria le chanoine en se levant. - ---De sorte que nous voilà à la merci du señor brigadier. - ---Pour quelques jours seulement. Ne m'en veuillez pas. En dépit de mon -uniforme, je suis ennemi du militarisme; mais quand on nous commande de -frapper... nous frappons. Il n'y a pas de métier plus scélérat que le -nôtre. - ---C'est certain, c'est certain--dit la señora dissimulant mal sa -fureur.--Du moment que vous le reconnaissez vous-même... Ainsi, ni -alcade, ni juge... - ---Ni gouverneur de la province. - ---Allons, qu'on nous enlève aussi Monseigneur pour nous envoyer un -moinillon à sa place. - ---Il manque encore cela... Si on les laisse faire ici--murmura D. -Inocencio en baissant les yeux--ils ne s'amuseront pas à des bagatelles. - ---Et tout cela, parce qu'on craint une levée de guerillas à -Orbajosa!--dit la señora en croisant les mains et en les agitant de -haut en bas depuis le menton jusqu'aux genoux.--Franchement, Pinzon, je -ne sais comment les pierres elles-mêmes ne se lèvent pas? Je ne vous -veux en particulier aucun mal, mais il serait juste que l'eau que vous -buvez tous se changeât pour vous tous en fleuves de boue... Vous m'avez -dit que mon neveu est un ami intime du brigadier? - ---Si intime qu'il ne le quitte pas de tout le jour; ils ont été -camarades d'école. Batalla l'aime comme un frère et lui cède en tout. -Si j'étais à votre place, señora, je ne dormirais pas tranquille. - ---Oh! mon Dieu! Je redoute toute sorte d'infamies...--s'écria la dame -pleine d'inquiétude. - ---Señora--affirma le chanoine--avec énergie--avant de consentir à une -infamie dans cette honorable maison, avant de permettre que la moindre -insulte soit faite à cette noble famille, moi... mon neveu... que -dis-je? tous les habitants d'Orbajosa... - -Don Inocencio n'acheva pas sa phrase. Sa colère était si grande qu'elle -arrêtait les mots dans son gosier. Il fit quelques pas d'un air -martial... puis alla se rasseoir. - ---J'ai quelque raison de penser que vos craintes ne sont pas -vaines--dit Pinzon.--En cas de nécessité, je... - ---Moi aussi, je...--répéta Jacinto. - -Doña Perfecta avait fixé ses regards sur la porte vitrée de la salle à -manger derrière laquelle apparaissait une gracieuse figure. Il semblait -qu'à cette vue la sombre physionomie de la señora révélât des craintes -encore plus sombres. - ---Rosario, viens ici, Rosario--cria-t-elle en allant à sa -rencontre.--Il me semble que tu as aujourd'hui meilleure mine et que -tu parais plus joyeuse, oui... Ne vous semble-t-il pas aussi qu'elle a -meilleure figure? Tu parais tout autre. - -Tous les assistants convinrent que le visage de Rosario reflétait la -plus grande félicité. - - - - -XXI. - -LEVÉE DE BOUCLIERS. - - -Les journaux de Madrid publièrent à cette époque les nouvelles -suivantes: - - «Il n'est pas vrai qu'il se soit levé une seule guerilla dans les - environs d'Orbajosa. On nous écrit de cette localité que le pays - est si peu disposé aux aventures qu'on considère comme inutile sur - ce point la présence de la brigade Batalla.» - - «On dit que la brigade Batalla quittera Orbajosa qui ne manque pas - de force armée, et qu'elle ira à Villajuan de Nahara où se sont - montrées quelques guerillas.» - - «Il est certain que les Aceros parcourent avec quelques cavaliers - le territoire de Villajuan qui touche au district judiciaire - d'Orbajosa. Le gouverneur de la province de X... a télégraphié au - gouvernement que Francisco Acero a pénétré dans les Roquetas où - il a levé un semestre de contributions et demandé des rations de - vivres. Domingo Acero (Faltriquera) errait dans les montagnes - du Jubileo, activement poursuivi par la guardia civil[28] qui - lui a tué un homme et en a fait un autre prisonnier. C'est - Bartolomé Acero qui, à Lugarnoble, a brûlé les registres de - l'état-civil et emmené comme otages l'alcade et deux des principaux - propriétaires.» - - [28] La gendarmerie. - - «D'après une lettre que nous avons sous les yeux, la plus complète - tranquillité règne à Orbajosa où l'on ne pense qu'à travailler - les champs pour la prochaine récolte de l'ail, qui promet d'être - magnifique. Les districts voisins sont infestés de partisans, mais - la brigade Batalla en aura facilement raison.» - -En effet, Orbajosa était tranquille.--Les Aceros,--cette dynastie -aguerrie qui, d'après certaines gens, était digne de figurer dans -le Romancero,--les Aceros avaient établi leur centre d'action dans -la province voisine; mais l'insurrection ne s'étendait pas jusque -sur le territoire de la ville épiscopale. On aurait pu croire que la -civilisation moderne était enfin sortie victorieuse de la lutte qu'elle -soutenait contre les mœurs séditieuses de la grande insoumise, et -que celle-ci savourait les délices d'une paix durable. Et cela avec -d'autant plus de raison que Caballuco lui-même, l'un des chefs les plus -considérables de la résistance historique d'Orbajosa, disait clairement -à tout le monde qu'il ne voulait ni _se fâcher avec le gouvernement_ ni -_se mettre en danse_..., parce qu'il pourrait lui en coûter cher. - -Quoi qu'on puisse en dire, le naturel emporté de Ramos s'était rassis -avec les années, de même que s'était un peu calmée l'ardeur qu'avec le -jour il avait reçue des Caballucos pères et aïeux, la meilleure race de -guerriers qui eût jamais dévasté la terre. Il faut, en outre, mettre en -compte qu'à cette époque le nouveau gouverneur de la province, _ayant -eu une entrevue_ avec cet important personnage, _obtint de sa bouche la -plus formelle promesse_ de contribuer à la paix publique et d'éviter -toute occasion de troubles. Des témoins dignes de foi affirment qu'il -était au mieux avec les militaires, car on le voyait boire à la -taverne avec tel ou tel sergent, et l'on va jusqu'à dire qu'il lui -avait été promis un bon emploi à l'ayuntamiento de la capitale de la -province. Oh! combien il est difficile à l'historien qui se pique -d'impartialité d'arriver à connaître la vérité en ce qui touche aux -opinions ou aux sentiments des illustres personnages qui ont rempli -le monde de leur nom! Lorsqu'il se trouve en présence de faits d'une -importance capitale, tels que la journée de Brumaire, le sac de Rome -par le connétable de Bourbon ou la ruine de Jérusalem, quel psychologue -ou quel historien pourra déterminer les pensées qui les précédèrent -ou les suivirent dans la tête de Bonaparte, de Charles-Quint ou de -Titus?--C'est une responsabilité immense que la nôtre! Pour la rendre -moins lourde, nous citerons ici des mots, des phrases et jusqu'à des -discours de l'empereur orbajocien; de cette façon, chacun pourra s'en -former l'opinion qui lui paraîtra la plus exacte. - -Ce n'est un sujet de doute pour personne que Cristobal Ramos sortit -un soir de chez lui après la tombée de la nuit et, en traversant la -rue du Connétable, vit trois paysans qui, montés sur leurs mules, -s'avançaient, l'un derrière l'autre, dans une direction opposée à -la sienne. A la demande qu'il leur adressa pour s'informer où ils -allaient, ils répondirent qu'ils se rendaient chez la señora doña -Perfecta pour lui porter les primeurs de leurs huertas[29] et le -montant des fermages échus. C'étaient le señor Paso-Largo, un jeune -garçon nommé Frasquito Gonzalez et un troisième personnage entre deux -âges et de forte complexion qu'on appelait Vejarruco, bien que son -vrai nom fût José Esteban Romero. Sur les instances de ces individus, -avec lesquels il était lié d'une vieille et franche amitié, Caballuco -rebroussa chemin et entra avec eux chez la señora. D'après les -documents les plus vraisemblables, cela se passait deux jours après -celui où doña Perfecta et Pinzon parlèrent de ce qu'ont pu voir les -personnes qui ont lu le précédent chapitre. - - [29] Vergers. - -Le grand Ramos s'arrêta un instant pour s'acquitter auprès de Librada -de quelques commissions de peu d'importance qu'une voisine avait -confiées à son excellente mémoire et lorsqu'il entra dans la salle à -manger, les trois paysans en question ainsi que le Sr. Licurgo qui, par -une singulière coïncidence, s'y trouvait aussi, avaient déjà entamé -avec doña Perfecta une conversation sur des sujets relatifs à la -récolte ou au ménage. La señora était d'une humeur massacrante; elle -trouvait tout mal et les réprimandait durement du manque de pluie et de -la stérilité de la terre, phénomènes dont ces pauvres diables n'étaient -certainement pas la cause. Le señor Penitenciario assistait à cette -scène. Il salua affectueusement Caballuco à son entrée et lui indiqua -un siège à côté de lui. - ---Le voilà, le personnage--dit dédaigneusement la señora.--Il est -incroyable qu'on parle tant d'un homme de si peu de valeur! Dis-moi, -Caballuco, est-il vrai que des soldats t'ont souffleté ce matin? - ---Moi! moi! - -A ces mots le Centaure se leva indigné, comme s'il eût reçu la plus -sanglante injure. - ---On l'a dit ainsi,--ajouta la señora.--Est-ce que ce n'est pas -vrai?--Je l'avais pourtant cru, car, lorsqu'on se respecte si peu... -Les militaires te cracheraient à la face que tu te trouverais honoré de -leur crachat. - ---Señora!--vociféra Ramos.--Sauf le respect que je vous dois à vous qui -êtes ma mère, plus que ma mère, ma souveraine, ma reine... eh! bien, -je dis que sauf le respect que je dois à la personne qui m'a donné tout -ce que je possède... sauf le respect... - ---Quoi donc?... il semble que tu as des quantités de choses à dire, et -puis tu ne dis rien. - ---Eh! bien, je dis que, sauf votre respect, ce qu'on vous a raconté -des soufflets est une calomnie--balbutia-t-il avec une extrême -difficulté.--Tout le monde s'occupe de moi, que j'entre ou que je -sorte, que j'aille ou que je vienne... Et tout cela, pourquoi? Parce -qu'on veut se servir de moi comme d'un mannequin pour me faire soulever -le pays.--A d'autres, señora et caballeros: bonhomme se trouve bien -chez lui. Que la troupe soit venue?... C'est un mal: mais qu'y -pouvons-nous faire?... Qu'on ait destitué l'alcade, le secrétaire et le -juge: c'est un mal; et je voudrais que toutes les pierres d'Orbajosa -se levassent contre ceux qui l'ont fait, mais j'ai donné ma parole au -gouverneur, et jusqu'à présent je... - -Il se gratta la tête, fronça les sourcils d'un air sombre, et d'une -voix de plus en plus lourde poursuivit: - ---Je puis être grossier, brutal, ignorant, capricieux, entêté et tout -ce qu'on voudra, mais, en fait de loyauté, personne ne me surpasse. - ---Par le Cid Campeador!--dit avec le plus profond mépris doña -Perfecta.--Ne croyez-vous pas comme moi, señor Penitenciario, qu'il -n'y a plus à Orbajosa un seul homme de cœur? - ---Ceci est une bien grave opinion--répondit le chanoine capitulaire -sans regarder son amie ni écarter de son menton la main sur laquelle il -appuyait son visage rêveur.--Mais il me semble que cette population a -accepté avec une excessive soumission le joug pesant du militarisme. - -Licurgo et les trois paysans riaient de tout leur cœur. - ---Lorsque les soldats et les nouvelles autorités--dit la señora--nous -auront pris notre dernier réal après avoir déshonoré la ville, -nous enverrons à Madrid, dans une urne de cristal, tous les braves -d'Orbajosa pour qu'on les place dans le Musée ou qu'on les montre dans -les rues. - ---Vive la señora!--s'écria plein d'enthousiasme celui qu'on appelait -Vejarruco.--Elle parle d'or. On ne dira pas à cause de moi qu'il n'y -a pas de braves, car si je ne suis pas avec les Aceros, c'est par la -raison que j'ai une femme et trois enfants et que qui que ce soit peut -se trouver empêché; sans quoi... - ---Mais toi, tu n'as pas donné ta parole au gouverneur?--lui demanda la -señora avec un douloureux sourire. - ---Au gouverneur!--s'écria le nommé Frasquito Gonzalez.--Il n'y a pas -dans tout le pays de coquin qui mérite plus que lui de recevoir une -balle dans la tête. Gouverneur et Gouvernement, c'est tout un. Le curé -nous a dit dimanche dans son prône tant de magnifiques choses sur les -profanations et les insultes à la religion qu'on fait à Madrid... Ah! -il fallait l'entendre! Enfin, il s'écria plusieurs fois du haut de la -chaire que la religion n'avait plus de défenseurs. - ---Voici le grand Cristobal Ramos--dit la señora en frappant fortement -de la main sur l'épaule du Centaure.--Il monte à cheval; il se promène -sur la place et sur la route royale pour attirer l'attention des -soldats; ceux-ci l'aperçoivent et terrifiés par la fière mine du héros, -ils prennent tous la fuite à demi-morts de peur. - -La señora termina sa phrase par un éclat de rire exagéré que rendait -encore plus désagréable le profond silence de ses auditeurs. - ---Sr. Pasolargo--continua-t-elle en reprenant son sérieux--dès que vous -serez rentré chez vous, envoyez-moi ici votre fils Bartolomé. J'ai -besoin d'avoir auprès de moi des gens de cœur; et encore peut-il bien -arriver que ma fille et moi nous nous trouvions avec cela un beau matin -assassinées. - ---Señora!--s'écrièrent-ils tous ensemble. - ---Señora!--répéta Caballuco en se levant.--Est-ce ou non une -plaisanterie? - ---Sr. Vejarruco, Sr. Pasolargo--continua la dame sans répondre au -bravo de la localité,--je ne suis pas en sûreté dans ma maison. Aucun -habitant d'Orbajosa ne peut l'être et moi encore moins que tous. Je -vis dans des transes continuelles et je ne puis fermer l'œil de toute -la nuit. - ---Mais qui, qui oserait?... - ---Allons donc!--s'écria fièrement Licurgo--moi qui suis vieux et -affaibli je serais capable de me battre seul contre toute l'armée -espagnole si elle faisait mine de vouloir toucher à un fil de la robe -de la señora... - ---Le Sr. Caballuco--dit Frasquito Gonzalez--suffit, et au-delà! - ---Oh! non--répliqua sarcastiquement doña Perfecta.--Ne savez-vous pas -que Ramos a donné sa parole au gouverneur?... - -Caballuco se rassit et mettant une jambe sur l'autre croisa les mains -sur son genou. - ---Je préfère un poltron--ajouta implacablement la dame--à la condition -qu'il n'ait donné de parole à personne. Je cours peut-être le danger de -voir ma maison assiégée, de voir arracher de mes bras ma fille chérie, -de me voir moi-même maltraitée et outragée de la façon la plus infâme... - -Elle ne put continuer. La voix s'étrangla dans son gosier et elle -fondit en larmes. - ---Señora, pour l'amour de Dieu, calmez-vous!... Allons... il n'y a -pas encore motif... dit vivement D. Inocencio d'un ton et d'un air -profondément affligés.--Il faut d'ailleurs avoir un peu de résignation -pour supporter les épreuves que Dieu nous envoie. - ---Mais qui... señora? Qui oserait commettre de telles infamies?--demanda -l'un des quatre assistants. Tout Orbajosa se lèverait immédiatement -pour vous défendre. - ---Oui, qui... qui?...--répétèrent-ils tous. - ---Voyons, ne la fatiguez pas tous ainsi par des questions -importunes--dit avec empressement le Penitenciario.--Vous pouvez vous -retirer. - ---Non, non, qu'ils restent--repartit vivement la señora en essuyant ses -larmes. La compagnie de mes bons serviteurs est pour moi une grande -consolation. - ---Maudite soit ma race--dit le tio Lucas en se donnant un coup de poing -sur le genou--si tous ces désagréments ne sont pas l'œuvre du neveu -même de la señora. - ---Du fils de D. Juan Rey. - ---Du moment que je le vis à la station de Villahorrenda et que -j'entendis sa voix mielleuse et ses cajoleries de courtisan--articula -Licurgo--je le tins pour un très grand... je n'achève pas par respect -pour la señora... Mais dès ce jour, je le jugeai... je l'appréciai, -et je ne me trompais pas. Je sais très bien, comme dit l'autre, qu'un -bout de fil saisi fait dévider l'écheveau et qu'à l'usage on connaît le -drap, comme à la griffe on connaît le lion. - ---Je n'entends pas qu'on parle mal devant moi de ce malheureux jeune -homme--dit sévèrement la señora de Polentinos.--Quelque grandes -que soient ses fautes, la charité m'interdit d'en parler et de les -divulguer. - ---Mais la charité--fit observer D. Inocencio avec une certaine -énergie--ne nous empêche pas de prendre des précautions contre -les méchants, et c'est de cela qu'il s'agit. Puisque, dans notre -malheureuse Orbajosa, les caractères et le courage sont tombés si -bas, et que cette population semble disposée à offrir la joue pour -que quatre hommes et un caporal crachent dessus, unissons-nous pour -chercher quelques moyens de défense. - ---Je me défendrai comme je pourrai--dit avec résignation doña Perfecta -en croisant les mains. Que la volonté de Dieu soit faite. - ---Tant de bruit pour rien... Par la vie de!... On est dans cette maison -plus peureux que la peur!--s'écria Caballuco, mi-sérieux, mi-jovial. Il -semble vraiment que ce certain Pepito est une _région_ (lire légion) de -démons. Ne vous alarmez pas, ma digne maîtresse. Mon petit neveu Juan -qui est âgé de treize ans, gardera la maison, et nous verrons neveu -contre neveu, lequel des deux l'emportera. - ---Nous savons tous ce que signifient ton courage et ton audace--répliqua -la dame.--Pauvre Ramos!... tu veux encore faire le brave, alors que tout -le monde sait que tu n'es plus bon à rien! - -Ramos pâlit légèrement en fixant sur la señora un étrange regard mêlé -d'épouvante et de respect. - ---Ne me regarde donc pas ainsi. Tu sais déjà que les bravaches ne me -font pas peur. Veux-tu que je te dise clairement ton fait? Eh! bien, tu -es un lâche! - -Ramos, s'agitant comme s'il sentait dans toutes les parties de son -corps des démangeaisons insupportables, manifestait la plus vive -inquiétude. Ses narines expulsaient et aspiraient l'air bruyamment, -comme les naseaux d'un cheval. A l'intérieur de cet énorme corps -luttait contre elle-même pour en sortir, rugissante et prête à tout -briser, une tempête, une violente apostrophe, une colossale sottise. -Après avoir à moitié prononcé quelques paroles et en avoir mâchonné -d'autres, il hurla en se levant: - ---Je couperai la gorge au Sr. de Rey. - ---Quelle extravagance! Tu es aussi stupide que lâche--dit en pâlissant -la señora.--Que parles-tu d'égorger, alors que je ne veux faire égorger -qui que ce soit et moins encore que tout autre mon neveu, que j'aime -malgré ses forfaits? - ---L'assassinat! Quelle atrocité!--s'écria scandalisé, le Sr. D. -Inocencio.--Cet homme est fou. - ---Assassiner!..... La seule idée d'un assassinat me remplit -d'épouvante, Caballuco--dit la señora en fermant doucement ses beaux -yeux.--Pauvre homme! Dès que tu as voulu faire preuve de courage, tu -t'es mis à hurler comme une bête fauve.--Va-t-en d'ici, Ramos: tu me -fais horreur. - ---La señora n'a-t-elle pas dit qu'elle a peur? N'a-t-elle pas dit -qu'on assiégera sa maison, qu'on lui enlèvera sa fille? - ---Oui, je le crains. - ---Et c'est un seul homme qui fera cela--dit Ramos avec mépris, en -s'asseyant de nouveau.--Cela, c'est le Sr. D. Pepe Poquita Cosa[30] -qui le fera avec ses mathématiques! J'ai eu tort de dire que je lui -tordrais le cou. Quand on a affaire à un marmouset de cette espèce, il -n'y a qu'à le prendre par l'oreille et à lui faire faire un plongeon -dans la rivière. - - [30] Monsieur Joseph-Peu-de-Chose. - ---Bon; épanouis-toi la rate, maintenant, imbécile.--Ce n'est pas mon -neveu seul qui peut commettre toutes les infamies dont tu viens de -parler et que je crains: s'il était seul, je ne le craindrais pas. -J'ordonnerais à Librada de se tenir sur la porte avec un balai, et cela -suffirait..... Mais il n'est pas seul, non. - ---Qui donc?... - ---Ne fais pas la bête. Ne sais-tu pas que mon neveu et le brigadier qui -commande cette troupe de l'enfer ont _confabulé_? - ---Confabulé!--s'écria Caballuco d'un ton qui montrait qu'il ne -comprenait pas ce mot. - ---C'est-à-dire qu'ils sont de connivence,--dit le tio Licurgo.--Confabuler -signifie être de connivence. J'ai parfaitement compris ce que veut dire -la señora. - ---Tout se réduit à ceci: que le brigadier et les officiers sont comme -la chair de l'ongle de D. José, et que ce qu'il veut, les soldats le -veulent aussi, et que ces soldats commettront toute sorte de forfaits -et d'infamies parce que cela est leur métier. - ---Et nous n'avons maintenant plus d'alcade pour nous protéger. - ---Ni de juge. - ---Ni de gouverneur. C'est-à-dire que nous sommes à la merci de cette -infâme canaille. - ---Hier,--dit Vejarruco--quelques soldats enlevèrent, par surprise, la -plus jeune fille du tio Julian, et la pauvrette n'a pas osé retourner -chez ses parents; il y a plus, on l'a rencontrée, tout en larmes et -pieds nus, près de l'ancienne petite fontaine, rassemblant les morceaux -de sa cruche cassée. - ---Pauvre D. Gregorio Palomeque!--dit Frasquito Gonzalez.--Vous savez -bien le secrétaire de Naharilla Alta. Ces brigands de soldats lui ont -volé tout l'argent qu'il avait dans sa caisse. Et lorsqu'on a raconté -la chose au brigadier, celui-ci s'est contenté de répondre que ce -n'était pas vrai! - ---Des tyrans pires que ceux-là, ne naquirent jamais d'une femme--dit un -autre.--Quand je vous dis que c'est justement pour cela que je ne suis -pas aussi avec les Aceros!... - ---Et que sait-on de Francisco Acero?--demanda tranquillement doña -Perfecta.--Je serais désolée qu'il lui arrivât malheur. Dites-moi, D. -Inocencio, Francisco Acero n'est-il pas né à Orbajosa? - ---Non, señora. Son frère et lui sont de Villajuan. - ---Je le regrette pour Orbajosa--dit doña Perfecta.--Cette pauvre ville -dégénère. Savez-vous si Francisco Acero a donné au gouverneur sa parole -de ne pas inquiéter les pauvres petits soldats dans leurs enlèvements -de jeunes filles, dans leurs actes irréligieux, dans leurs sacrilèges, -dans leurs infâmes félonies? - -Caballuco bondit. Ce n'était plus seulement une piqûre qu'il recevait, -mais un atroce coup de sabre. Le visage cramoisi et les yeux -étincelants, il s'écria: - ---J'ai donné ma parole au gouverneur, parce que le gouverneur m'a dit -que la troupe venait ici avec de bonnes intentions! - ---Ne hurle pas, animal. Parle comme tout le monde et nous t'écouterons. - ---Je lui ai promis que ni moi ni aucun de mes amis nous ne lèverions -de guerillas sur le territoire d'Orbajosa... A qui a voulu en sortir, -parce qu'il se sentait possédé du démon de la guerre, j'ai dit: -«_Va-t-en rejoindre les Aceros, car ici nous ne bougeons pas_... -Mais j'ai à ma disposition bien des gens honorables, oui señora, -et dévoués, oui señora, et braves, oui señora, qui sont éparpillés -dans les hameaux, dans les villages, dans les faubourgs, dans les -montagnes, chacun chez lui, eh! Et je n'ai qu'à leur dire la moitié -d'un demi-mot, eh! Et tous décrocheront leurs escopettes, eh! Et ils -iront tous avec empressement, à cheval ou à pied, partout où je leur -ordonnerai d'aller... Et qu'on ne vienne pas me faire la leçon, parce -que si j'ai donné ma parole, c'est parce que je l'ai donnée, et si je -ne sors pas c'est parce que je ne veux pas sortir, et si je veux qu'il -y ait des guérillas, il y en aura, et si je ne le veux pas il n'y en -aura pas: parce que je suis qui je suis, le même homme que toujours; -ils le savent tous bien... Et, je le répète, qu'on ne vienne pas me -faire la leçon, comprenez-vous?... et qu'on ne me parle pas comme il ne -faut pas me parler, comprenez-vous?... Et si on veut qu'on sorte, qu'on -me le dise clairement, comprenez-vous?... parce que Dieu nous a donné -la langue pour dire ceci et cela. La señora sait bien qui je suis, de -même que je sais que je lui dois la chemise que je porte, et le pain -que je mange aujourd'hui, et le premier garbanzo[31] que je suçai -lorsque je fus venu au monde, et le cercueil dans lequel on mit mon -père quand il mourut, et les médecines et le médecin qui me rendirent -la santé, alors que j'étais malade, et la señora sait bien que si elle -me dit: «Caballuco, brise-toi la tête», j'irai dans ce coin et je -me la briserai contre le mur; la señora sait bien que si elle me dit -maintenant qu'il fait jour, quoique je voie la nuit, je croirai que -je me trompe et qu'il est en effet plein jour; la señora sait bien -qu'elle et ce qui lui appartient passent avant ma vie, et que, si en -ma présence un moustique la pique, je ne pardonne à celui-ci que parce -qu'il est moustique; la señora sait bien que je l'aime plus que tout -ce qui existe sous le soleil... A un homme de cœur tel que moi, on se -contente de dire: «Caballuco, ou bien animal, fais ceci ou fais autre -chose». Et trêve de cérémonies et de raisons pour et de raisons contre, -et de petits prônes à rebours et de piqûres par-ci et de morsures -par-là. - - [31] Pois chiche. - ---Allons, allons, calme-toi!--dit avec bonté doña Perfecta.--Tu t'es -essoufflé comme ces orateurs républicains qui venaient prêcher ici -la religion libre, l'amour libre, et je ne sais combien de choses -libres... Qu'on t'apporte un verre d'eau. - -Caballuco fit de son mouchoir une sorte de torchon, de paquet serré ou -plutôt de pelote et le passa sur son large front et son occiput pour -ôter de ces deux parties de sa tête la sueur qui les couvrait. On lui -apporta un verre d'eau, et M. le Chanoine, avec une débonnaireté qui -allait parfaitement à son caractère sacerdotal, le prit lui-même des -mains de la servante pour le lui offrir et soutenir le plateau pendant -qu'il buvait. L'eau s'engouffrait dans le gosier de Caballuco en -produisant un clapotis sonore. - ---Maintenant, apportez-en un autre pour moi, señora Librada--dit D. -Inocencio. Je suis aussi quelque peu altéré. - - - - -XXII. - -RÉVEIL. - - ---Pour ce qui est des guerillas--dit doña Perfecta quand ils eurent -achevé de boire--je n'ai qu'un conseil à te donner: fais ce que te -dicte ta conscience. - ---Je n'entends rien aux dictées--répondit le Centaure. Je ferai ce -qu'il plaira à la señora que je fasse. - ---Mais je ne te conseillerai rien dans une aussi grave -affaire--répondit-elle avec la circonspection et la modestie qui lui -seyaient si bien.--C'est très grave, excessivement grave:... je ne peux -rien te conseiller. - ---Mais votre avis?... - ---Mon avis est que tu ouvres les yeux et que tu voies, que tu ouvres -les oreilles et que tu entendes... Consulte ton cœur... je t'accorde -que tu as un grand cœur... Consulte ce juge, ce conseiller qui en sait -si long, et fais ce qu'il te commandera. - -Caballuco médita: il pensa tout ce que peut penser un glaive. - ---Nous nous sommes comptés hier à Naharilla Alta--dit Vejarruco--et -nous nous sommes trouvés treize, capables de tenter n'importe quelle -aventure... Mais comme nous craignions que la señora ne se fâchât, nous -n'avons rien fait. Il est déjà temps de tondre les moutons. - ---Ne te préoccupe pas de la tonte--dit la señora.--Il y a encore du -temps. Et cela ne l'empêchera pas de se faire. - ---Mes deux garçons se sont disputés hier--dit à son tour le tio -Licurgo--parce que l'un voulait aller rejoindre Francisco Acero, et que -l'autre ne voulait pas. Je leur ai dit: «Patience, mes enfants, tout -s'arrangera. Ne vous pressez pas; on fait ici d'aussi bon pain qu'en -France.» - ---Roque Pelomalo me dit hier soir--raconta de son côté le tio -Pasolargo--que si le Sr. Ramos l'ordonnait, ils seraient tous ce matin -sous les armes. Quel dommage que les deux frères Burguillos soient -allés labourer les terres de Lugarnoble!.. - ---Allez les chercher--interrompit vivement la señora.--Sr. Lucas, -faites donner un cheval au tio Pasolargo. - ---Si la señora et le Sr. Ramos me l'ordonnent--dit Frasquito -Gonzalez--j'irai voir à Villahorrenda si le garde forestier Robustiano -et son frère Pedro veulent aussi... - ---L'idée me semble bonne. Robustiano n'ose pas venir à Orbajosa, parce -qu'il me doit une misère. Tu peux lui dire que je lui abandonne les -six duros et demi... Ces pauvres gens, qui savent si généreusement se -sacrifier pour une bonne cause se contentent de si peu... N'est-il pas -vrai, Sr. D. Inocencio? - ---Notre bon Ramos--répondit le chanoine--était en train de me dire -que ses amis sont mécontents de lui, à cause de sa tiédeur; mais, -qu'aussitôt qu'ils le verront bien décidé, ils prendront tous les armes. - ---Eh! quoi, tu serais décidé à te mettre en campagne?--dit la -señora.--Je ne t'ai pas conseillé cela, et si tu le fais, ce sera de -ton propre mouvement. Le Sr. D. Inocencio n'a pas prononcé non plus -une seule parole dans ce sens. Mais si tu en décides ainsi, c'est que -tu as sans doute de puissantes raisons...--Dis-moi, Cristobal, veux-tu -souper? Veux-tu prendre quelque chose?... Sans cérémonies..... - ---Pour ce qui est de conseiller au Sr. Ramos de se mettre en -campagne--dit D. Inocencio en regardant par-dessus les verres de ses -lunettes--la señora a raison. En ma qualité de prêtre, je ne puis -vraiment pas le lui conseiller. Je sais que quelques-uns le font et -qu'ils prennent même les armes; mais cela me paraît malséant, très -malséant, et ce n'est pas moi qui les imiterai. Je pousse le scrupule -jusqu'au point de ne pas même dire un seul mot au Sr. Ramos, au sujet -de la délicate question d'un soulèvement. Je sais qu'Orbajosa le -désire: je sais que tous les habitants de cette noble cité le béniront; -je sais qu'il se passera ici des faits éclatants dignes d'être -enregistrés par l'histoire; mais qu'il me soit cependant permis de -garder sur tout cela un silence prudent. - ---Voilà qui est parfaitement dit--ajouta doña Perfecta.--Je n'aime -pas que les prêtres se mêlent de pareilles affaires. Un ecclésiastique -éclairé doit se comporter ainsi. Nous savons très bien que dans des -circonstances graves et solennelles, par exemple lorsque le pays et la -foi sont en danger, les prêtres ne sortent pas de leur rôle en excitant -les hommes au combat et même en y prenant part. Puisque Dieu lui-même -a pris part à de célèbres batailles sous la forme apparente d'anges ou -de saints, ses ministres peuvent bien le faire aussi. Combien d'évêques -ne se mirent-ils pas à la tête des armées castillanes, durant la guerre -contre les infidèles? - ---Un très grand nombre, et quelques-uns d'entre eux furent même -d'illustres guerriers. Mais notre époque, señora, ne ressemble -pas à la leur. Il est vrai que, si nous considérons attentivement -les choses, la foi court peut-être encore plus de dangers... Que -représentent en effet ces troupes qui occupent notre ville et les -villages des environs? Que représentent-elles? Sont-elles autre chose -que l'infâme instrument dont se servent, pour leurs perfides conquêtes -et l'extermination des croyances, les athées et les protestants dont -Madrid est infesté?... Nous ne le savons tous que trop. Dans ce centre -de corruption, de scandale, d'irréligion et d'incrédulité, quelques -hommes funestes, vendus à l'étranger, prennent à tâche de détruire -dans notre Espagne le germe de la foi... Car, que croyez-vous? Ils -nous laissent dire la messe comme ils vous laissent l'entendre, par -un reste de considération, de pudeur... mais au premier jour... Pour -ma part je suis tranquille. Je suis un homme que ne fait agir aucun -intérêt temporel ou mondain. La señora doña Perfecta le sait très -bien, comme le savent toutes les personnes qui me connaissent. Je suis -tranquille, et le triomphe des méchants ne m'effraie pas. Je sais bien -que des épreuves terribles nous attendent, que la vie de tous ceux qui, -comme moi, exercent le sacerdoce tient à un cheveu, parce qu'il se -passera en Espagne, n'en doutez pas, des scènes du genre de celles de -la Révolution française où dans un seul jour périrent des milliers de -pieux ecclésiastiques... Mais, je ne m'effraie pas. Quand on viendra -pour m'égorger, je tendrai le cou! j'ai déjà assez vécu. A quoi suis-je -bon? A rien, à rien, à rien. - ---Que je me voie dévoré par des chiens--s'écria Vejarruco, en montrant -son poing dur et fort comme un marteau--si nous n'en avons pas bientôt -fini avec toute cette bande d'infâmes voleurs! - ---On dit que c'est la semaine prochaine qu'ils doivent commencer la -démolition de la cathédrale--indiqua Frasquito Gonzalez. - ---Je suppose qu'ils se serviront de pioches et de marteaux pour -la démolir--dit en souriant le chanoine. Il y a des ouvriers qui -n'emploient pas de pareils outils et qui, cependant, mettent moins de -temps à construire. Vous savez bien que, d'après une pieuse tradition, -notre magnifique chapelle du «Sagrario» fut démolie par les Mores en -un mois, et qu'elle fut ensuite réédifiée par les anges en une seule -nuit... Laissez-les, laissez-les démolir. - ---Le curé de Naharilla nous a raconté l'autre soir--dit -Vejarruco--qu'il reste déjà si peu d'églises debout à Madrid que -quelques prêtres disent la messe au milieu de la rue, et que, comme on -les bâtonne, on les injurie et on leur crache au visage, beaucoup ne -veulent plus la dire. - ---Heureusement, mes enfants--fit remarquer D. Inocencio--nous n'avons -pas encore eu ici de scènes de ce genre. Et pourquoi? Parce qu'on sait -quelle sorte de gens vous êtes; parce qu'on connaît votre ardente piété -et votre courage... Je ne garantirais pas la vie sauve aux premiers -qui oseront toucher à nos prêtres et à notre culte... En revanche, -il faut dire aussi que si l'on ne les arrête à temps, ces mécréants -commettront des atrocités. Pauvre Espagne, si pieuse, si humble et -si bonne!.. Qui aurait dit qu'elle en arriverait à de pareilles -extrémités!... Mais je soutiens que l'impiété ne triomphera pas, non, -mes amis. Il y a encore des gens courageux, il y a encore des hommes -comme ceux d'autrefois, n'est-il pas vrai, Sr. Ramos? - ---Il y en a encore, oui monsieur--répondit le Centaure. - ---J'ai une foi aveugle dans le triomphe de la loi de Dieu. Des gens -se lèveront pour sa défense. Si ce ne sont pas ceux-ci, ce seront -ceux-là. Quelqu'un remportera la palme de la victoire et avec elle, la -gloire éternelle. Les méchants, s'ils ne périssent pas aujourd'hui, -périront demain.--Celui qui va contre la loi de Dieu, succombera, -c'est inévitable. Que ce soit d'une façon ou que ce soit d'une autre, -il faut qu'il succombe. Ni ses subtilités, ni ses artifices, ni ses -ruses ne le sauveront. La main de Dieu est levée sur cet impie: elle -ne peut manquer de le frapper. Ayons pitié de lui, et faisons des vœux -pour son repentir... Quant à vous, mes enfants, n'attendez pas que -je vous dise un seul mot à propos de l'aventure que, certainement, -vous allez tenter. Je sais que vous êtes de braves gens; je sais que -votre généreuse détermination et le noble mobile qui vous poussent -lavent d'avance les taches que le péché d'avoir versé le sang pourrait -laisser sur vous; je sais que Dieu vous bénit, que votre triomphe, -et, s'il le fallait, votre mort, vous grandiront aux yeux des hommes -comme aux yeux de Dieu; je sais que vous méritez des palmes, des -louanges et des honneurs de toute sorte; mais, en dépit de tout cela, -mes chers enfants, mes lèvres ne vous exciteront pas au combat. Je ne -l'ai encore jamais fait, et je ne le ferai pas davantage maintenant. -Ne prenez pour règle de conduite que l'impulsion de votre noble cœur. -S'il vous commande de rester chez vous, restez-y, s'il vous commande -de vous soulever, soulevez-vous au moment opportun. Je me résigne -au rôle de martyr et je suis prêt à tendre ma gorge au bourreau, si -cette misérable troupe reste ici. Si, au contraire, un noble, ardent -et pieux effort des enfants d'Orbajosa contribue à la grande œuvre -de délivrance de nos malheureuses contrées, l'idée seule que je suis -votre compatriote me rendra le plus heureux des hommes, et toute ma vie -d'études, de sainteté, de pénitence, de résignation ne me paraîtra pas -aussi digne de m'ouvrir les portes du ciel que le serait un seul jour -de votre glorieux héroïsme. - ---On ne saurait ni plus ni mieux dire!--s'écria doña Perfecta -enthousiasmée. - -Caballuco s'était avancé sur son siège, les coudes posés sur les -genoux. Lorsque le chanoine eut fini de parler, il lui prit la main et -la baisa avec une ardente ferveur. - ---Meilleur homme que celui-là n'est jamais né d'une femme--dit le tio -Licurgo en essuyant ou en feignant d'essuyer une larme. - ---Vive le Sr. Penitenciario!--cria Frasquito Gonzalez en se dressant -sur ses pieds et lançant son bonnet au plafond. - ---Silence!--interrompit la señora.--Frasquito, assieds-toi. Tu es de -ceux qui parlent beaucoup et agissent peu... - ---Béni soit Dieu, qui vous fait si bien dire!--s'écria Cristobal -transporté d'admiration.--Quelles deux nobles personnes se trouvent -devant moi!... Tant qu'elles sont en vie, pourquoi désirerait-on -en voir d'autres au monde?... Tous les Espagnols devraient leur -ressembler... Mais, comment en serait-il ainsi, lorsque notre pays -n'est peuplé que de vauriens! A Madrid, d'où nous viennent les lois et -les fonctionnaires, tout est brigandage et comédie. Pauvre religion, -dans quel état ils t'ont mise!... On ne voit plus que des iniquités!... -Señora doña Perfecta, Sr. D. Inocencio, par l'âme de mon père par l'âme -de mon aïeul, par le salut de la mienne, je jure que je désire mourir... - ---Mourir! - ---Que ces chiens de soldats m'exterminent; et je dis qu'ils -m'exterminent, parce que je ne puis moi-même les mettre en pièces. Je -ne suis qu'un petit garçon. - ---Ramos, tu es un grand homme--dit solennellement la señora. - ---Je suis grand, je suis grand?... Oui, je suis très grand par le -cœur, mais ai-je des places fortes, ai-je de la cavalerie, ai-je de -l'artillerie à ma disposition? - ---Ce sont là des choses--dit en souriant doña Perfecta--dont à ta place -je me préoccuperais fort peu. L'ennemi n'a-t-il pas ce qui te manque? - ---Si. - ---Eh! bien, prends-le lui... - ---Nous le lui prendrons, señora. Quand je vous dis que nous le lui -prendrons... - ---Mon cher Ramos--s'écria D. Inocencio,--quelle enviable situation est -la vôtre!... Se détacher de la foule; s'élever au-dessus de la vile -multitude, se mettre au rang des plus fameux héros du monde... pouvoir -dire que la main de Dieu guide votre main!... Oh! quelle gloire et -quel honneur! Je ne vous flatte pas, mon cher ami. Quelle prestance, -quelle bonne mine, quelle vigueur!... Non, des hommes de cette trempe -ne peuvent mourir. Le Seigneur est avec eux et le plomb et le fer -ennemis s'arrêtent... n'osent pas... pourraient-ils oser les frapper -venant d'armes et des mains hérétiques?... Mon cher Caballuco, en -vous voyant, en voyant votre air martial, votre noble attitude, je ne -puis m'empêcher de me rappeler ces vers du poème de la conquête de -Trébizonde: - - «Le valeureux Roldan, armé de pied en cap, arriva, monté sur son - coursier, le vigoureux Briador, sa pesante épée Durlindana bien - assujettie à la ceinture, la lance en arrêt et le solide bouclier - passé à son bras gauche. A travers la visière du heaume, ses yeux - ardents lançaient des flammes, il frémissait et, s'inclinant avec - sa lance ainsi qu'un jonc flexible, fièrement défiait toute l'armée - ennemie. - ---Très bien--s'écria le tio Licurgo en battant des mains.--Et moi aussi -je dis comme D. Reinaldos: - - «Que personne ne touche à don Reinaldos s'il veut se bien tirer - d'ici! Celui qui voudrait autre chose en sera si bien récompensé - que ni lui ni aucun de ceux qui le suivront ne sortira de mes mains - avant d'avoir été haché en pièces ou vigoureusement châtié.» - ---Ramos, tu ne refuseras pas de souper, tu ne refuseras pas de prendre -quelque chose, n'est-il pas vrai?--dit la señora. - ---Je ne prends rien, rien, rien,--répondit le Centaure--à moins que -vous n'ayez, par hasard, un plat de poudre à me servir. - -Cela disant, il poussa un bruyant éclat de rire, fit plusieurs tours -dans l'appartement, tandis que tout le monde l'examinait attentivement, -puis, s'arrêtant auprès du groupe, il fixa les yeux sur doña Perfecta, -et d'une voix de tonnerre s'écria: - ---Je dis qu'il n'y a plus rien à dire. Vive Orbajosa, mort à Madrid! - -Et il déchargea un tel coup de poing sur la table que le plancher en -trembla. - ---Quelle puissante vigueur!--s'écria D. Inocencio. - ---Tu as des poings qui... - -Tous les assistants contemplèrent la table qu'il venait de casser en -deux. - -Puis, ils reportèrent leurs regards sur l'émule de Reinaldos, -c'est-à-dire sur Caballuco, qu'il leur semblait ne pouvoir jamais assez -admirer... Indubitablement, il y avait dans sa large figure, dans ses -yeux verts éclairés d'étranges reflets fauves, dans sa noire chevelure, -dans son corps herculéen, une certaine expression, un certain air de -grandeur, une sorte de reflet ou plutôt un souvenir des grandes races -qui établirent leur domination sur le monde. Mais son aspect général -révélait une déplorable dégénération, et ce n'était pas sans peine -qu'on parvenait à retrouver dans la brutalité actuelle l'héroïque -noblesse d'autrefois. Il ressemblait aux grands hommes de D. Cayetano, -comme le mulet ressemble au cheval. - - - - -XXIII. - -MYSTÈRE. - - -L'entretien dura encore longtemps après ce que nous venons d'en -rapporter; mais si nous omettons la suite, c'est qu'elle n'est pas -indispensable à la bonne intelligence de ce récit. Les assistants -finirent cependant par se retirer, et, comme d'habitude le Sr. D. -Inocencio resta après tous les autres. La señora et le chanoine -n'avaient pas encore eu le temps d'échanger deux mots, lorsque pénétra -dans la salle à manger une vieille domestique de confiance qui était le -bras droit de doña Perfecta; celle-ci, la voyant inquiète et troublée, -se troubla aussi, parce qu'aussitôt elle soupçonna qu'il était survenu -quelque chose de fâcheux dans la maison. - ---Je ne trouve nulle part la señorita--répondit la servante aux -questions que lui adressa la señora. - ---Dieu du ciel!... Rosario!... Où donc est ma fille? - ---Que la Sainte-Vierge de Bon-Secours me soit en aide! cria le -Penitenciario en prenant son chapeau et se disposant à marcher sur les -talons de doña Perfecta. - ---Cherchez-la bien... Mais, n'était-elle pas avec toi dans sa chambre? - ---Pardon, señora,--répondit la vieille domestique toute -tremblante--mais le démon m'a tentée--et je me suis endormie. - ---Que maudit soit ton sommeil... Mon Dieu, que s'est-il donc passé?... -Rosario... Rosario!... Librada!... - -Ils montèrent, descendirent, remontèrent, redescendirent, et, une -lumière à la main, explorèrent toutes les pièces de la maison. Enfin, -on entendit la voix du Penitenciario dans l'escalier: - ---La voici, la voici criait-il avec joie. La voici qui arrive. - -Un instant après, la mère et la fille se trouvaient face à face dans la -galerie supérieure. - ---Où étais-tu?--demanda doña Perfecta d'un ton sévère en examinant -attentivement la physionomie de la jeune fille. - ---Dans le jardin--répondit celle-ci plus morte que vive. - ---Dans le jardin à cette heure? Rosario, Rosario!... - ---J'avais chaud, je me suis mise à la croisée, mon mouchoir est tombé -et je suis descendue le chercher. - ---Pourquoi n'as-tu pas dit à Librada d'aller le prendre? Librada!... Où -est cette fille?... Est-ce qu'elle s'est aussi endormie? - -Librada apparut enfin. Son pâle visage reflétait la confusion et -l'effroi du coupable. - ---Que signifie?... Où étais-tu?--lui demanda sa maîtresse d'une voix -terrible. - ---Eh! bien, señora... j'étais descendue dans la chambre qui donne sur -la rue pour prendre du linge... et je m'y suis endormie. - ---Tout le monde s'est donc endormi cette nuit dans ma maison? Je crois -fort que quelqu'un n'y dormira pas demain. Rosario, tu peux te retirer. - -Comprenant qu'il était indispensable d'agir avec promptitude et -énergie, la señora et le chanoine commencèrent sur-le-champ leurs -investigations. Questions, menaces, prières, promesses furent tour à -tour employées avec une habileté consommée pour arriver à découvrir -ce qui s'était passé. Elles n'amenèrent pas la découverte d'une ombre -même de culpabilité chez la vieille servante; mais Librada fit de -suite, au milieu de larmes et de sanglots, l'aveu complet de toutes ses -friponneries, que nous résumerons ainsi: - -Presque aussitôt après qu'il eut été logé dans la maison, le Sr. -Pinzon commença à regarder tendrement la señorita Rosario. Il donna -de l'argent à Librada, d'après le dire de celle-ci, pour qu'elle lui -servît de messagère et portât les lettres et les billets doux. Bien -loin de s'en montrer offensée, la señorita parut au contraire très -joyeuse de les recevoir, et quelques jours se passèrent de cette façon. -Enfin, la servante déclara que la señorita et le Sr. Pinzon avaient -convenu de se voir et de se parler cette nuit même à la fenêtre de la -chambre de ce dernier donnant sur le jardin. Ils firent part de leur -projet à Librada, laquelle leur offrit de le favoriser, moyennant une -somme d'argent qui lui fut immédiatement comptée. Suivant ce qui avait -été convenu, Pinzon devait sortir de la maison à l'heure habituelle, -y revenir en cachette à neuf heures et s'enfermer dans sa chambre, -de laquelle il ressortirait clandestinement plus tard pour rentrer -enfin dans la nuit sans mystère à la maison comme de coutume. De -cette manière, il n'éveillerait pas de soupçons. La servante attendit -Pinzon qui, bien enveloppé dans son manteau, entra sans rien dire. Il -s'enferma dans sa chambre juste au moment où la señorita descendait au -jardin. Durant l'entrevue, Librada se tint en sentinelle sur la galerie -afin d'avertir le militaire des dangers qui pouvaient survenir, et au -bout d'une heure celui-ci sortit, comme il était entré, enveloppé dans -son manteau sans dire une parole. - -La confession terminée, D. Inocencio demanda à la malheureuse: - ---Es-tu bien sûre que celui qui est entré et sorti était le Sr. Pinzon? - -La coupable ne répondit pas; sa physionomie révélait une grande -perplexité. - -La señora devint verte de colère. - ---As-tu vu son visage? - ---Mais qui aurait-ce donc été, si ce n'était lui?--répondit la -domestique.--Je suis certaine que c'était lui. Il alla tout droit à sa -chambre... il connaissait parfaitement le chemin. - ---C'est étrange--dit le chanoine.--Vivant dans la maison, il n'avait -pas besoin de s'entourer de tant de mystère... Il pouvait prétexter une -indisposition et rester... N'est-il pas vrai, señora? - ---Librada,--s'écria celle-ci au comble de la fureur,--je te jure par le -Sauveur crucifié que tu iras aux galères. - -Et elle joignit les mains en entre-croisant ses doigts avec tant de -force que le sang fut près d'en jaillir. - ---Sr. D. Inocencio--poursuivit-elle--mourons... il ne nous reste plus -qu'à mourir. - -Puis elle fondit en larmes. - ---Du courage, ma chère señora--dit l'ecclésiastique d'une voix -émue.--Beaucoup de courage... C'est maintenant qu'il faut en avoir. -Ceci demande du calme et un grand cœur. - ---Le mien est immense, dit en sanglotant la señora de Polentinos. - ---Le mien est tout petit--dit le chanoine--cependant nous verrons. - - - - -XXIV. - -LA CONFESSION. - - -Pendant ce temps, le cœur brisé, les yeux secs, ne pouvant trouver ni -calme ni repos, pénétrée d'une douleur immense et sentant sa pensée -aller sans cesse et revenir du monde à Dieu et de Dieu au monde, -Rosario, presque sans force, à demi-folle, était, à cette heure avancée -de la nuit, seule au milieu de l'obscurité et du silence, dans sa -chambre, à genoux sur le carreau, les pieds nus, les mains jointes, le -sein brûlant, appuyée contre le bord de son lit. - -Elle s'efforçait de ne pas faire le moindre bruit afin de ne pas -éveiller l'attention de sa mère qui devait dormir ou feindre de dormir -dans la chambre voisine. En proie à une vive surexcitation, elle éleva -ainsi sa pensée vers le ciel: - ---Seigneur, Dieu que j'aime, pourquoi ne savais-je pas mentir autrefois -et le sais-je maintenant? Pourquoi sais-je maintenant dissimuler? -Serais-je une femme perdue?... Est-ce que ce que je sens et qui -m'indigne est la chute irrémédiable de celles qui ne doivent plus se -relever?... Ai-je cessé d'être bonne et honnête?... Je ne me connais -plus. Est-ce moi ou une autre qui se trouve où je suis?... Que de -choses terribles en si peu de jours! Que de sensations différentes!... -Seigneur mon Dieu, écoutes-tu ma voix ou suis-je condamnée à prier -éternellement sans être entendue?... Je suis bonne et personne ne me -convaincra que j'ai cessé de l'être. Aimer, aimer de toute son âme, -est-ce donc un crime?... Mais non, c'est une illusion, c'est une -erreur. Je suis pire que les plus mauvaises femmes de la terre. Je sens -en moi comme un serpent qui me mord et remplit mon cœur de venin... -Qu'est-ce donc que j'éprouve?... Mon Dieu, pourquoi ne me fais-tu pas -mourir...? Pourquoi ne me plonges-tu pas pour jamais dans l'enfer?... -C'est épouvantable, mais je le confesse, je le confesse ici seule -devant Dieu qui m'entend, comme je le confesserai devant le prêtre: -J'abhorre ma mère!... Pourquoi, mon Dieu, pourquoi en est-il ainsi? Il -ne m'a pas dit un seul mot de ma mère. Je ne sais comment cela s'est -fait. Combien je suis infâme! Le démon s'est emparé de moi. Seigneur, -viens à mon aide,... car je ne puis me dominer. Une force invincible me -pousse à quitter cette maison. Je veux fuir, je veux m'en aller d'ici -au plus vite. S'il ne vient pas me prendre, lui, j'irai le retrouver en -me traînant derrière lui sur les chemins... Quelle divine allégresse -est celle qui, dans mon cœur, se confond avec une si amère affliction? -Seigneur, mon Dieu et mon père, éclaire-moi. La seule chose que je -désire c'est: aimer! Je ne suis pas née pour la haine qui me dévore... -Je ne suis née ni pour mentir, ni pour dissimuler, ni pour tromper. -Demain je m'en irai au milieu de la rue, et à tous les passants je -dirai, je crierai: _j'aime, j'abhorre_... De cette façon mon cœur se -soulagera... Quel bonheur ce serait de pouvoir tout concilier, de -pouvoir aimer et respecter tout le monde! Que la Très Sainte-Vierge me -vienne en aide!... Encore cette pensée terrible... Je ne veux pas y -penser et j'y pense malgré moi. Je ne veux pas éprouver ce sentiment -et je l'éprouve. Ah! je ne puis, hélas m'y tromper! Je ne peux ni -détruire ni atténuer ce sentiment... mais je puis le confesser et je le -confesse et navrée, je te dis: Seigneur, j'abhorre ma mère!! - -Enfin, elle s'endormit. Durant son sommeil agité, l'imagination lui -représentait en le défigurant un peu, mais sans en altérer l'ensemble, -tout ce qu'elle avait fait cette nuit. Elle entendait l'horloge de -la cathédrale sonner neuf heures; elle voyait avec joie la vieille -servante dormir comme une bienheureuse, et elle sortait tout doucement -de sa chambre, elle descendait l'escalier avec tant de précautions -qu'elle n'avançait pas un pied avant d'être sûre de ne pas produire le -moindre bruit. Elle sortait dans le jardin après avoir fait le tour par -la chambre des bonnes et la cuisine; dans le jardin, elle s'arrêtait -un moment pour regarder le ciel qui était noir et émaillé d'étoiles. -L'air était calme. Aucun bruit ne troublait la profonde tranquillité -de la nuit. Il lui semblait que des yeux attentifs se fixaient -silencieusement sur elle et que des oreilles écoutaient dans l'attente -d'un grand événement... La nuit observait. - -Elle s'approchait ensuite de la porte vitrée de la salle à manger et -d'une certaine distance, craignant d'être aperçue de ceux qui s'y -trouvaient, elle regardait à l'intérieur. A la lumière de la lampe, -elle apercevait sa mère qui lui tournait le dos. Le Penitenciario -était à droite et son profil se décomposait d'une manière étrange; son -nez s'allongeait comme le bec d'un oiseau fantastique, tandis que le -reste de la figure se transformait en une épaisse masse d'ombre noire -durement découpée, anguleuse, distincte, allongée et comique. En face -était Caballuco ayant plutôt l'aspect d'un dragon fabuleux que d'un -homme. Rosario voyait ses yeux verts briller comme deux lanternes -à verres convexes. Cette lueur et l'imposante mine de l'animal lui -faisaient peur. Le tio Licurgo et les trois autres personnages lui -apparaissaient comme de grotesques pantins. Elle avait déjà vu quelque -part, sans doute dans les baraques des marionnettes de la foire, ce -rire stupide, ces faces grossières et ce regard idiot. Le monstre -agitait ses bras qui, au lieu de faire des gestes, tournaient comme -les ailes d'un moulin à vent, et il promenait d'un côté à l'autre -de la salle ses globes verts ressemblant à s'y méprendre aux bocaux -lumineux d'une pharmacie. Son regard aveuglait... La conversation -paraissait intéressante. Le Penitenciario mouvait ses bras comme des -ailerons. On eût dit un oiseau qui voulait voler et ne le pouvait. Son -bec s'allongeait et se recourbait. Il hérissait ses plumes avec des -symptômes de fureur, puis, se ramassant sur lui-même et s'apaisant, il -cachait sous son aile sa tête déplumée. Aussitôt les pantins faisaient -mine de vouloir agir comme des êtres humains, et Frasquito Gonzalez -s'efforçait de passer pour un homme. - -En présence de cette gracieuse réunion, Rosario éprouvait une frayeur -inexplicable. Elle s'éloignait de la porte vitrée et, avançant pas -à pas, cherchait à voir de tous côtés si elle était observée. Sans -distinguer personne, elle croyait qu'un million d'yeux étaient -fixés sur elle... Mais soudain, ses craintes et ses hésitations se -dissipaient. A la croisée de la chambre habitée par le Sr. Pinzon -apparaissait un homme sur l'habit bleu duquel deux rangées de boutons -se détachaient comme des chapelets d'étincelles. Elle s'approchait... -Un instant après, elle sentait deux bras galonnés la soulever comme -une plume et d'un mouvement rapide la déposer dans l'intérieur de la -chambre. Tout changeait... Tout à coup retentit un bruit éclatant, un -coup sec qui ébranla la maison jusque dans ses fondements. Ni l'un ni -l'autre ne purent savoir la cause d'un pareil fracas. Ils tremblaient -et se taisaient. - -C'était le moment où le dragon fabuleux fendait en deux la table de la -salle à manger. - - - - -XXV. - -ÉVÉNEMENTS IMPRÉVUS.--MÉSINTELLIGENCE PASSAGÈRE. - - -La scène change. Nous voici dans une belle chambre, claire, modeste, -gaie, commode et d'une étonnante propreté. Une fine natte de jonc -couvre le plancher, et les murs blanchis à la chaux sont ornés de -belles images de saints et de quelques sculptures d'une valeur -artistique douteuse. Le vieil acajou des meubles a été rendu brillant -par le frottage du samedi, et l'autel, sur lequel une Vierge -somptueusement vêtue de bleu et d'argent reçoit un culte domestique, -se couvre de mille gracieux colifichets mi-sacrés, mi-profanes. Il -y a en outre de petits cadres de cendre de plomb, de petits bassins -d'eau bénite, un porte-montre avec des _agnus Dei_, une palme plissée -du dimanche des Rameaux, et plusieurs bouquetiers remplis de fleurs -artificielles. Un immense meuble de chêne contient une bibliothèque -riche et choisie, où l'épicurien et sybarite Horace se trouve avec -le tendre Virgile, dans les vers duquel on voit brûler et se consumer -le cœur de l'inflammable Didon; Ovide au grand nez, aussi sublime -qu'obscène et flagorneur, avec le caustique et spirituel mendiant -Martial, le sentimental Tibulle avec le grand Cicéron; l'austère -Tite-Live avec Tacite, le terrible justicier des Césars; le panthéiste -Lucrèce; Juvénal dont la plume emportait la pièce; Plaute qui composa -les meilleures comédies de l'antiquité en tournant la roue d'un moulin; -Senèque le philosophe, dont on a dit que le meilleur acte de sa vie -fut sa mort; le rhéteur Quintilien; le vicieux Salluste qui a si bien -parlé de la vertu; les deux Pline, Suétone et Varron, en un mot toutes -les lettres latines depuis la première parole qu'elles balbutièrent -avec Livius Andronicus, jusqu'au dernier soupir qu'elles rendirent avec -Rutilius. - -L'inutile énumération que nous venons de faire rapidement nous a -empêchés de remarquer que deux femmes sont entrées dans la chambre. -Il est de fort bonne heure, mais on est très matinal à Orbajosa. Les -oiseaux chantent dans leurs cages, à s'écorcher le gosier; les cloches -des églises sonnent la messe, et les chèvres qui vont se laisser traire -devant la porte des maisons font gaiement tinter leurs clochettes. - -Les deux señoras que nous voyons dans la chambre décrite plus haut -viennent d'entendre leur messe. Elles sont vêtues de noir et chacune -d'elles porte dans sa main droite son livre d'heures et son rosaire -enroulé sur les doigts. - ---Ton oncle ne peut beaucoup tarder dit l'une d'elles;--nous l'avons -laissé au moment où il commençait l'office: heureusement, il n'est pas -long, et en ce moment il est sans doute en train d'ôter sa chasuble -dans la sacristie. Je serais restée à l'entendre dire sa messe, mais -aujourd'hui est pour moi un jour de grande fatigue. - ---Je n'ai ce matin entendu que celle du Sr. Prébendier--dit l'autre--du -Sr. Prébendier qui les dit en un rien de temps; et je crois même -qu'elle ne m'a guère profité, parce que j'étais très préoccupée et ne -pouvais m'empêcher de penser aux terribles choses qui nous arrivent. - ---Que veux-tu?... Il faut prendre patience. Nous verrons ce que ton -oncle nous conseillera. - ---Ah!--s'écria la seconde en poussant un profond et sentimental -soupir,--je suis sur des charbons ardents. - ---Dieu nous protègera. - ---Penser qu'une personne comme vous, une dame comme vous, se voit -menacée par un...! Et il s'opiniâtre de plus en plus... Hier soir, -ainsi que vous me l'aviez ordonné, señora doña Perfecta, je suis -retournée à l'auberge de la veuve Cusco, où j'ai pris de nouvelles -informations. Votre D. Pepito et le brigadier Batalla sont toujours -ensemble en train de conférer sur leurs abominables projets, et de -vider des bouteilles de vin. Ce sont deux vauriens, deux ivrognes... -Ils complotent sans doute quelque crime épouvantable... Hier soir, -pendant que je me trouvais dans l'auberge, j'en vis sortir le Pepito -en question, et, poussée par le vif intérêt que je vous porte, je le -suivis... - ---Où alla-t-il donc? - ---Au Casino, oui, señora, au Casino--répondit l'autre en rougissant -légèrement.--Ensuite, il retourna chez lui. Ah! Dieu sait si mon oncle -m'a grondée d'être restée jusqu'à une heure fort avancée, occupée à cet -espionnage!... Mais, je n'ai pas pu m'en empêcher... O divin Jésus, -pardonne-moi! Je n'ai pu m'en empêcher, car je deviens folle, en voyant -une personne comme vous courir de si grands dangers... Non, non, je ne -puis vous le cacher, je vois déjà ces misérables attaquer la maison et -nous enlever Rosario... - -Doña Perfecta, car c'était elle, fixa ses yeux sur le sol et réfléchit -un grand moment. Elle était pâle et menaçante. - ---Mais, je ne vois pas le moyen de l'empêcher--dit-elle enfin. - ---Eh! bien, je le vois, moi,--dit vivement l'autre, qui était la nièce -du Penitenciario et la mère de Jacinto.--Je vois un moyen très simple, -celui dont je vous ai parlé et qui ne vous plaît pas. Ah! ma chère -señora, vous êtes trop bonne. Dans des cas comme celui-ci, il convient -d'être un peu moins parfaite... de laisser un peu les scrupules de -côté... Croyez-vous que Dieu aille s'offenser de cela? - ---Maria Remedios,--dit avec hauteur la señora--trêve d'extravagances. - ---D'extravagances!... Avec toute votre sagesse, vous n'arriverez pas à -faire mettre les pouces au neveu. Que peut-il y avoir de plus simple -que ce que je vous propose? Du moment qu'il n'y a plus maintenant -de justice pour nous protéger, il faut bien que nous nous fassions -justice à nous-mêmes. N'avez-vous pas chez vous des hommes bons à -quelque chose? Faites-les donc venir et dites-leur: «Ecoute, Caballuco, -Pasolargo ou n'importe quel autre, tu vas cette nuit te bien déguiser -afin de n'être pas reconnu. Tu prendras avec toi un ami de confiance et -vous irez vous poster un peu en arrière du coin de la rue Santa-Faz. -Vous attendrez un moment, puis, lorsque D. José Rey passera par la -rue de la Triperie pour aller au Casino, parce qu'il ira bien sûr au -Casino, entendez-vous bien? lorsqu'il passera, vous lui sauterez à la -gorge et lui administrerez une bonne volée. - ---Voyons, Maria Remedios, ne fais pas la folle--dit avec une magistrale -dignité la señora. - ---Pas autre chose qu'une volée, señora, faites bien attention à ce que -je dis: une volée. Eh! quoi, est-ce que je pourrais, moi, conseiller un -crime?... Jésus, mon Dieu, Père, Fils et Rédempteur!... L'idée seule -m'en remplit d'horreur, et il me semble voir partout des traces de -sang et de feu. Non, non, pas de cela, ma chère señora... Une volée, -rien de plus qu'une volée, qui fasse comprendre à ce chenapan que nous -sommes bien défendues. Il va seul au Casino, señora, complètement seul, -et là, il se joint à ses bons amis, les traîneurs de sabre et porteurs -de casque. Figurez-vous qu'il reçoive une volée et se trouve, en outre, -avoir quelques os rompus, sans aucune blessure mortelle, s'entend... -eh! bien, dans ce cas, ou la frayeur le saisit et il quitte Orbajosa, -ou bien il est obligé de se mettre au lit pour quinze jours. Ah! pour -cela, par exemple, il importe de recommander que la volée soit bonne. -Il n'est pas question de tuer, attention... mais il faut bien faire -sentir la main. - ---Maria Remedios--dit doña Perfecta avec hauteur--tu es incapable -d'une idée élevée, d'une résolution salutaire et grande. Ce que tu me -conseilles est une indigne lâcheté. - ---C'est bon, c'est bon, je me tais... Ah! quelle sotte je -suis!--s'écria avec humilité la nièce du Penitenciario. Je garderai mes -sottises pour vous consoler après que vous aurez perdu votre fille. - ---Ma fille!... perdre ma fille!--s'écria la señora, soudain transportée -de fureur. L'entendre dire seulement me rend folle. Non, ils ne me -l'enlèveront pas. Si Rosario ne déteste pas déjà ce misérable, comme -je le désire, elle le détestera. L'autorité d'une mère doit servir à -quelque chose. Nous lui arracherons sa passion, ou pour mieux dire son -caprice, comme on arrache une herbe tendre qui n'a pas encore eu le -temps de pousser des racines... Non, cela ne peut être! Les moyens les -plus infâmes ne serviront de rien à cet insensé. Plutôt que de la voir -la femme de mon neveu, j'accepterai tout ce qu'il peut y avoir de pire, -même la mort. - ---Oui, plutôt morte, plutôt enterrée et servant de pâture aux vers--dit -Remedios en joignant les mains comme si elle faisait une prière--que de -la voir au pouvoir de... Ah! señora, ne vous fâchez pas si je vous dis -que céder, parce que Rosario a eu quelques entrevues secrètes avec cet -effronté, serait une grande faiblesse. Le fait de l'autre nuit, comme -me l'a raconté mon oncle, me paraît un artifice infâme de D. José pour -atteindre son but au moyen du scandale. Beaucoup de jeunes gens s'y -prennent ainsi... Ah! Dieu du ciel, que j'adore, je ne sais comment on -peut regarder en face un homme qui ne soit pas prêtre! - ---Tais-toi, tais-toi--dit vivement doña Perfecta.--Ne me parle pas -de ce qui s'est passé l'autre nuit! Quelle horrible aventure! Maria -Remedios... je comprends que la colère puisse perdre une âme pour -jamais. Je suis furieuse... oh! damnation! voir de pareilles choses, -et n'être pas homme!... Mais, à vrai dire, j'ai encore des doutes -relativement au fait lui-même. Librada jure ses grands dieux que c'est -Pinzon qui entra. Ma fille nie tout, ma fille qui n'a jamais menti!... -Je persiste dans mes soupçons. Je crois que Pinzon n'est là-dedans -qu'un homme de paille, rien de plus... - ---Nous en revenons toujours au point de départ: c'est-à-dire que -l'auteur de tous nos maux est ce maudit mathématicien... Oh! mon -cœur ne me trompa pas lorsque je le vis pour la première fois... Eh! -bien, ma chère señora, résignez-vous à quelque chose de plus terrible -encore, si vous ne vous décidez pas à appeler Caballuco et à lui dire: -«Caballuco, j'espère que...» - ---Tu y reviens encore; que tu es donc simple... - ---Oh! oui, je suis bien naïve, je le reconnais; mais si je ne puis être -autrement, que voulez-vous que j'y fasse? Je dis ce qui me vient à -l'esprit, sans artifice. - ---Ce que tu as imaginé, ce sot expédient d'une attaque à coups de -bâton, où à coups de poing, viendrait à l'esprit de n'importe qui. Tu -n'y vois pas plus loin que le bout de ton nez, Remedios, et quand tu -veux résoudre une grave question, tu t'en tires avec des sottises. -Moi, j'ai trouvé une solution plus digne de personnes nobles et bien -élevées... Des coups de bâton! Quelle stupidité! D'ailleurs, je ne veux -pas que mon neveu reçoive une égratignure par mon ordre; ceci en aucune -façon. Dieu lui enverra son châtiment par quelqu'une de ces voies qu'il -sait choisir. La seule chose que nous ayons à faire, Maria Remedios, -c'est de travailler à favoriser les desseins de Dieu; il faut dans -cette affaire remonter à la cause des causes. Mais tu ne soupçonnes pas -même la grandeur des causes... Tu ne vois que des petitesses. - ---C'est bien possible--répondit humblement la nièce du chanoine. Ah! -pourquoi Dieu m'a-t-il fait si sotte que je ne puisse rien comprendre -de ces sublimités! - ---Il faut aller au fond des choses, au fond, Remedios. Tu ne comprends -pas non plus maintenant? - ---Pas davantage. - ---Mon neveu n'est pas mon neveu, imbécile; il est le blasphème, le -sacrilège, l'athéisme, la démagogie... Sais-tu ce que c'est que la -démagogie? - ---C'est quelque chose comme ces gens qui brûlèrent Paris avec du -pétrole, et qui chez nous démolissent les églises et fusillent les -images sacrées... Ici, aussi, nous allons bien! - ---Eh! bien, mon neveu est tout cela. Ah! s'il était seul à Orbajosa!... -Mais non, ma pauvre enfant. Par une de ces fatalités, qui sont autant -de preuves des maux passagers que Dieu permet parfois pour notre -châtiment, mon neveu équivaut à une armée, il équivaut à l'autorité du -gouvernement, il équivaut à l'alcade, il équivaut au juge; mon neveu -n'est pas mon neveu, Remedios, il est la nation officielle, cette -seconde nation composée des misérables qui gouvernent à Madrid, et qui -s'est emparée de la force matérielle; cette nation apparente,--car la -nation réelle est celle qui se tait, qui paie et qui souffre,--cette -nation fictive qui met sa signature au bas des décrets, et prononce des -discours, et est une parodie de gouvernement, une parodie d'autorité, -une parodie de tout. Voilà ce qu'est aujourd'hui mon neveu; il faut -que tu t'accoutumes à voir le dedans des choses. Mon neveu est le -gouvernement, le brigadier, le nouvel alcade, le nouveau juge, parce -que tous le favorisent à cause de la conformité de leurs idées, parce -qu'ils sont comme l'ongle et la chair et qu'ils font tous partie de la -même bande... Comprends-tu bien cela? il faut se garder des uns comme -de l'autre parce que tous sont un et un est tous; il faut les attaquer -tous ensemble, et non pas avec des bâtons au coin d'une rue, mais comme -nos aïeux attaquaient les Mores; les Mores, Remedios! Oui, ma fille, -comprends bien cela; ouvre ton intelligence et laisses-y pénétrer une -idée qui ne soit pas vulgaire... élève ton cœur, Remedios, élève ta -pensée... - -La nièce de D. Inocencio restait stupéfaite devant une pareille -grandeur. Elle ouvrit la bouche pour dire sans doute quelque chose en -rapport avec d'aussi merveilleuses pensées; mais il n'en sortit qu'un -soupir. - ---Les Mores--répéta doña Perfecta.--Il s'agit de Mores et de -chrétiens. Et tu croyais, toi, qu'en administrant une volée à mon -neveu, tout serait fini!... Que tu es simple! Ne vois-tu pas que -ses amis l'appuient? Ne vois-tu pas que nous sommes à la merci de -ces misérables? Ne vois-tu pas que le premier petit officier venu -est capable, si cela lui passe par la tête, de mettre le feu à ma -maison?... Mais tu ne saisis pas cela? Tu ne comprends pas qu'il -est nécessaire d'aller au fond? Tu ne comprends pas la grandeur -immense--l'effroyable extension de mon ennemi, qui n'est pas un homme -mais une secte?... Tu ne comprends pas que, dans la situation où il se -trouve aujourd'hui vis-à-vis de moi, mon neveu n'est pas une calamité, -mais une plaie?... Contre cette plaie, ma chère Remedios, nous allons -avoir ici un bataillon sacré qui anéantira l'infernale milice de -Madrid.--Je te le dis, ce sera grand et glorieux... - ---Si enfin cela pouvait être... - ---Tu en doutes? Nous allons voir aujourd'hui même ici des choses -terribles...--dit avec grande impatience la señora.--Aujourd'hui, -aujourd'hui. Quelle heure est-il? Sept heures. Déjà si tard, et rien ne -paraît!... - ---Mon oncle, que voici, saura peut-être quelque chose. Je l'entends -monter l'escalier. - ---Dieu soit béni!...--dit doña Perfecta en se levant pour aller à la -rencontre du Penitenciario.--Il va nous apporter quelque bonne nouvelle. - -D. Inocencio entra précipitamment. L'altération de son visage indiquait -que cette âme consacrée à la piété et aux études latines n'était pas -aussi calme que d'ordinaire. - ---Mauvaises nouvelles--dit-il en posant son chapeau sur une chaise et -en détachant les cordons de son manteau. - -Doña Perfecta pâlit. - ---Ils sont en train de faire des arrestations--continua don Inocencio, -en baissant la voix comme s'il eût craint que derrière chaque chaise se -cachât un soldat. - -Ils supposent, sans doute, que les habitants ne toléreraient pas leurs -mauvaises plaisanteries,--poursuivit le curé--et ils vont de maison en -maison arrêter tous ceux qui ont la réputation d'être braves... - -La señora se jeta dans un fauteuil dont elle serra fortement de ses -doigts crispés les bras de bois. - ---Ils ont eu tort de se laisser prendre--indiqua Remedios. - ---Un grand nombre... un très grand nombre--dit D. Inocencio en -s'adressant à la señora avec des gestes d'approbation--ont eu le temps -de fuir, et ils sont allés à Villahorrenda avec leurs armes et leurs -chevaux. - ---Et Ramos? - ---On vient de me dire dans la cathédrale que c'est lui qu'on cherche -avec le plus d'ardeur... Juste ciel! arrêter ainsi des malheureux qui -n'ont rien fait encore!... Je ne sais vraiment pas comment les bons -Espagnols peuvent être si patients. Ma chère señora doña Perfecta, -en vous parlant des arrestations, j'ai oublié de vous prier de vous -rendre chez vous à l'instant même. - ---J'y vais de suite... Est-ce que ces bandits vont aussi fouiller ma -maison? - ---Peut-être. Señora, c'est aujourd'hui un jour néfaste--dit D. -Inocencio d'une voix solennelle et émue--que le Seigneur ait pitié de -nous! - ---J'ai chez moi une demi-douzaine d'hommes très bien armés--répondit -la señora fortement troublée--quelle iniquité! Est-ce qu'ils seraient -capables de vouloir les arrêter aussi? - ---Pinzon n'aura certainement pas oublié de les dénoncer. Señora, je -vous répète qu'aujourd'hui est pour nous un jour néfaste... Mais Dieu -protégera l'innocence. - ---Je m'en vais, je m'en vais. Ne manquez pas de passer chez moi. - ---Señora, dès que finira la classe... mais je me figure que, étant -donnée l'alarme qu'il y a dans la ville, tous les enfants feront -aujourd'hui l'école buissonnière. Enfin, qu'il y ait classe ou non, -j'irai après... Je ne veux pas que vous sortiez seule, señora. Ces -fainéants de soldats parcourent les rues avec des airs... Jacinto, -Jacinto! - ---C'est inutile. Je m'en irai seule. - ---Jacinto va vous accompagner--dit la mère de celui-ci--il doit être -déjà levé. - -On entendit les pas précipités du petit docteur qui descendait en -toute hâte l'escalier du dernier étage. Il arriva tout essoufflé et la -face cramoisie. - ---Qu'y a-t-il?--demanda son oncle. - ---Dans la maison des filles Troya--dit le petit jeune homme--dans la -maison de ces..., eh bien... - ---Achève donc tout de suite. - ---Il y a Caballuco. - ---En haut?... Chez les filles Troya? - ---Oui, mon oncle... Il m'a parlé du haut de la terrasse, et m'a dit -qu'il craint qu'on n'aille l'arrêter là. - ---Oh! l'imbécile!... le lourdaud va se laisser prendre--s'écria doña -Perfecta, en frappant du pied le sol avec dépit. - ---Il veut descendre pour que nous le cachions chez nous. - ---Ici? - -Le chanoine et sa nièce se regardèrent. - ---Qu'il descende!--dit vivement doña Perfecta. - ---Ici?--répéta D. Inocencio d'un ton de mauvaise humeur. - ---Ici!--répondit impérieusement la señora. Je ne connais pas de maison -où il puisse être plus en sûreté. - ---Il peut facilement sauter par la croisée de ma chambre--dit Jacinto. - ---Eh! bien, s'il n'y a pas moyen de faire autrement... - ---Maria Remedios--dit la señora.--Si on nous enlève cet homme tout est -perdu. - ---Que je suis simple et sotte!--répondit la nièce du chanoine en -mettant la main sur son sein et étouffant le soupir qui sans doute -allait s'en échapper--mais, non, on n'arrêtera pas cet homme. - -La señora sortit rapidement, et bientôt après le Centaure s'étendait -dans le vaste fauteuil où le Sr. D. Inocencio avait l'habitude de -s'asseoir pour écrire ses sermons. - -Nous ne savons comment cela vint aux oreilles du brigadier Batalla, -mais il est indubitable que cet intelligent militaire avait eu vent -que les Orbajociens n'étaient plus résolus à se tenir tranquilles, -car, dans la matinée de ce même jour, il décida l'arrestation de ceux -que, dans notre riche langage insurrectionnel, nous avons l'habitude -d'appeler _caracterizados_[32]. Le grand Caballuco se sauva par -miracle en se réfugiant chez les filles Troya, d'où, ne s'y croyant -pas en sûreté, il descendit dans la sainte et non suspecte maison de -l'excellent chanoine. - - [32] Principaux meneurs. - -A la nuit, la troupe établie en différents points de la ville exerçait -la plus grande surveillance sur les personnes qui entraient et qui -sortaient; mais Ramos n'en parvint pas moins à s'évader en trompant, -ou peut-être même sans tromper, les précautions militaires. Cela -acheva d'enflammer les esprits, et depuis lors une multitude de gens -conspiraient dans les fermes voisines de Villahorrenda, où ils se -réunissaient de nuit pour se disperser au jour, afin de préparer la -difficile entreprise de leur soulèvement. Ramos parcourut les environs -en rassemblant des hommes et des armes, et comme les colonnes volantes -poursuivaient les Aceros sur le territoire de Villajuan de Nahara, -notre chevaleresque héros put beaucoup faire en peu de temps. - -Pendant la nuit, il se risquait fréquemment, avec une audace inouïe, à -pénétrer dans Orbajosa, et pour cela tantôt trompait, tantôt subornait -les sentinelles. Sa popularité et la protection dont le couvraient -les habitants, étaient, jusqu'à un certain point, sa sauvegarde, et -il n'est pas téméraire d'affirmer que la troupe ne déployait pas -vis-à-vis de cet audacieux champion une rigueur pareille à celle -dont elle usait envers les hommes insignifiants de la localité. -En Espagne, principalement en temps de guerre,--la guerre étant -ici toujours démoralisatrice,--il n'est pas rare de constater ces -infâmes condescendances envers les grands, tandis que les petits sont -poursuivis sans pitié. Grâce donc à son audace, à ses subornations -ou à nous ne savons trop quoi, Caballuco pénétrait dans Orbajosa, -recrutait des partisans, réunissait des armes et ramassait de -l'argent. Par mesure de plus grande précaution ou pour mieux masquer -ses batteries, il ne mettait pas les pieds dans sa maison, entrait à -peine quelquefois dans celle de doña Perfecta, lorsqu'il s'agissait -d'affaires importantes, et avait l'habitude de souper tantôt chez -l'un, tantôt chez l'autre de ses amis, préférant toujours d'ailleurs -le respectable domicile de quelque ecclésiastique, et surtout celui -de D. Inocencio, où il s'était réfugié pendant la funeste matinée des -arrestations. - -Sur ces entrefaites, Batalla avait télégraphié au gouvernement pour -l'informer qu'une conspiration factieuse avait été découverte, que -les auteurs étaient arrêtés et que, ceux en petit nombre, qui étaient -parvenus à s'échapper erraient dispersés et fugitifs _activement -poursuivis par nos colonnes_. - - - - -XXVI. - -MARIA REMEDIOS. - - -Rien n'est plus intéressant que de rechercher l'origine des faits qui -nous étonnent ou nous préoccupent, et rien n'est plus agréable que -de la découvrir. Lorsque nous nous trouvons en présence de passions -ardentes luttant dans l'ombre ou au grand jour, et que, poussés par le -besoin naturel de remonter aux causes qui accompagnent nécessairement -toute observation humaine, nous arrivons à retrouver la source cachée -d'où proviennent ces eaux impétueuses et troublées, nous éprouvons -une sensation ressemblant beaucoup à la joie des géographes et des -explorateurs. - -Cette joie vient de nous être donnée; car, en explorant les profondeurs -des cœurs qui palpitent sous nos yeux dans cette histoire, nous avons -découvert un fait qui est très certainement la cause première des faits -les plus importants qui y sont rapportés; une passion qui a été comme -la première goutte d'eau du courant troublé dont nous sommes en train -d'observer la marche impétueuse. - -Poursuivons donc notre récit. Mais d'abord deux mots sur la señora -de Polentinos que nous abandonnerons ensuite sans nous préoccuper de -ce qui put lui arriver dans la matinée de son entretien avec Maria -Remedios. Pleine d'inquiétude, elle pénètre dans sa demeure où elle -se voit obligée de subir les excuses et les politesses du Sr. Pinzon, -lequel affirme que, tant qu'il sera en vie, la maison de son hôtesse -ne sera pas fouillée. Celle-ci réplique d'un ton hautain, sans même -daigner le regarder. L'officier demande poliment la raison d'un tel -dédain, à quoi doña Perfecta répond en sommant le militaire d'avoir -à quitter sa maison sans, pour cela, croire échapper à l'obligation -de rendre compte, en temps opportun, de la déloyale conduite qu'il -y a tenue. D. Cayetano arrive sur ces entrefaites et alors a lieu -une vive explication d'homme à homme. Mais, comme pour le moment un -autre sujet nous intéresse davantage, laissant les Polentinos et le -lieutenant-colonel s'arranger comme ils pourront, nous allons passer à -l'examen des causes dont il a été parlé plus haut. - -Arrêtons notre attention sur Maria Remedios, femme estimable, à -laquelle il est urgent de consacrer quelques lignes. C'était une -señora, une véritable señora, en dépit de son origine on ne peut plus -humble, car les vertus de son oncle paternel, le Sr. D. Inocencio, lui -aussi de basse origine, mais élevé par le sacrement de même que par son -savoir et son honorabilité, avaient répandu sur toute la famille un -éclat extraordinaire. - -L'amour de Remedios pour Jacinto était une des plus violentes passions -qui se puissent déchaîner dans le cœur d'une mère. Elle l'aimait avec -délire, mettait le bien-être de son fils au-dessus de toutes les choses -humaines, le croyait le type le plus parfait de la beauté et du talent -qui fût au monde, et, pour le voir heureux, grand et puissant, aurait -donné tous les jours qui lui restaient à vivre et même une part de la -gloire éternelle. Le sentiment de l'amour maternel est le seul qui, à -cause de sa pureté et de sa noblesse, admette l'exagération; le seul -qui ne dégénère pas en démence. Cependant il arrive, phénomène qui -ne laisse pas d'être commun dans la vie, que, si cette exaltation de -l'amour maternel ne coïncide pas avec la pureté du cœur la plus absolue -et la plus parfaite honnêteté, elle change de nature et se convertit -d'ordinaire en un déplorable égarement qui peut, comme toutes les -passions débordées, faire commettre de grandes fautes et amener des -catastrophes. - -Maria Remedios passait à Orbajosa pour être un modèle de vertu et le -modèle des nièces. Elle l'était peut-être en effet. Ceux qui avaient -besoin d'elle la trouvaient toujours disposée à les obliger; jamais -elle ne donna l'occasion de critiquer sa conduite ou ne fournit de -prétexte à la médisance; jamais elle ne se mêla à aucune intrigue. -Elle était pieuse, mais ne se laissait jamais aller à des pratiques -exagérées ou des bigoteries choquantes; elle pratiquait la charité; -elle gouvernait la maison de son oncle avec la plus grande habileté; -elle était bien reçue, admirée, et fêtée partout, malgré la peine -que faisait prendre à ceux qui l'écoutaient sa manie de soupirer -continuellement et de s'exprimer d'un ton larmoyant. - -Chez doña Perfecta, cependant, cette excellente señora subissait une -sorte de _capitis diminutio_. A une époque déjà lointaine et très -malheureuse pour la famille du bon Penitenciario, Maria Remedios (si -c'est la vérité, pourquoi ne le dirait-on pas?) avait été blanchisseuse -dans la maison des Polentinos. Qu'on n'aille pas croire pourtant -que doña Perfecta la traitât à cause de cela avec hauteur. Bien au -contraire, elle était fière de la fréquenter, elle avait pour elle -une tendresse vraiment fraternelle; elle la faisait manger à sa -table, elles priaient ensemble, elles se racontaient leurs peines, -elles se prêtaient un mutuel appui dans leurs œuvres de charité, -dans l'accomplissement de leurs dévotions, dans leurs affaires de -ménage... mais il faut bien en convenir, il y avait toujours quelque -chose, il y avait toujours comme une ligne de démarcation invisible -mais infranchissable entre la señora improvisée et l'ancienne señora. -Doña Perfecta tutoyait Maria, et celle-ci ne put jamais se défaire -de certaines formules respectueuses. La nièce de don Inocencio se -sentait si petite en présence de l'amie de son oncle que son humilité -native prenait une étrange teinte de tristesse. Elle voyait que le -bon chanoine était dans la maison une espèce de conseiller aulique -inamovible; elle voyait que son idolâtré Jacintito était sur le pied -d'une familiarité presque tendre avec la señorita, et cependant la -pauvre femme fréquentait la maison le moins possible. Il est vrai de -dire que Maria Remedios se _déseigneurisait_ passablement (qu'on nous -passe l'expression) dans cette maison de doña Perfecta, et que cela -lui était désagréable, parce qu'il y avait aussi dans cet esprit si -prompt à soupirer, comme il y a dans toute créature humaine, un peu de -vanité... Voir son fils marié avec Rosarito, le voir riche et puissant; -le voir s'allier avec doña Perfecta, avec la señora... ah! c'était là -pour Maria Remedios, la terre et le ciel, la vie actuelle et future, -le présent et l'avenir, le suprême bonheur de toute son existence. -Depuis des années, sa tête et son cœur s'emplissaient de cette douce et -brillante espérance. C'est pour cela qu'elle était bonne et mauvaise, -religieuse et humble ou audacieuse et terrible; c'est pour cela qu'elle -était tout ce qu'il est possible d'être, car sans cette idée, Remedios, -qui était l'incarnation de son projet, n'aurait pas existé. - -Physiquement, elle était on ne peut plus insignifiante. Elle se -distinguait par une fraîcheur étonnante qui diminuait en apparence le -nombre de ses années, et bien que son veuvage remontât à une date déjà -fort ancienne, était toujours vêtue de noir. - -Cinq jours s'étaient écoulés depuis l'entrée de Caballuco dans la -maison du Sr. Penitenciario. La nuit venait.--Remedios, une lampe -allumée à la main, pénétra dans la chambre de son oncle, et, après -avoir posé la lampe sur la table, s'assit en face du vieillard qui -depuis deux ou trois heures restait immobile et pensif dans son -fauteuil, où il semblait qu'on l'eût cloué. Son menton était appuyé -sur sa main, dont les doigts froissaient une barbe qui n'avait pas été -rasée depuis trois jours. - ---Caballuco a dit qu'il viendrait souper ici ce soir, demanda-t-il à sa -nièce. - ---Oui, mon oncle, il viendra. C'est dans les maisons respectables que -le pauvre homme est le plus en sûreté. - ---Eh! bien, malgré la respectabilité de ma maison, je ne suis pas du -tout tranquille--répondit le Penitenciario.--Comme ce brave Ramos -s'expose!... On m'a dit qu'à Villahorrenda et dans la campagne des -environs il y a déjà beaucoup de monde... je ne sais plus combien de -monde... Et toi, qu'as-tu entendu dire? - ---Que la troupe commet des atrocités... - ---C'est un miracle que ces cannibales n'aient pas encore fouillé ma -maison! Je te jure que je tombe foudroyé si je vois entrer un seul de -ces pantalons rouges... - ---Ah! nous sommes dans de jolis draps!--dit Remedios en exhalant dans -un soupir la moitié de son âme.--Je ne puis m'empêcher de penser aux -transes dans lesquelles se trouve la señora doña Perfecta... Ah! mon -oncle!, il faut que vous alliez chez elle. - ---Chez elle, ce soir?... La troupe parcourt les rues.... Imagine-toi -qu'il prenne envie à un de ces soldats.... La señora est bien -défendue... L'autre jour ils ont fouillé sa maison et emmené les six -hommes armés qui s'y trouvaient, mais depuis, ils les lui ont rendus. -Nous, en cas d'attaque, nous n'avons personne qui nous défende. - ---J'ai envoyé Jacinto chez la señora pour qu'il lui tienne un moment -compagnie. Si Caballuco vient, nous lui dirons de passer aussi par -là... Personne ne me sortira de la tête que ces brigands préparent -quelque mauvais coup contre notre amie. Pauvre señora, pauvre -Rosarito!... Et quand on pense que tout cela aurait pu être évité par -le moyen, qu'il y a deux jours, je proposai à doña Perfecta... - ---Ma chère nièce--dit flegmatiquement le Penitenciario--nous avons -fait tout ce qu'il était humainement possible de faire pour arriver à -la réalisation de notre saint projet... Nous ne pouvons plus rien. -Nous avons échoué, Remedios. Mets-toi bien cela dans l'esprit et ne -fais pas l'obstinée: Rosarito ne peut être la femme de notre idolâtré -Jacintillo. Ton rêve doré, ton idéal de bonheur, qui à une époque nous -a paru réalisable, et à la réalisation duquel, en ma qualité d'oncle -bienfaisant, j'ai consacré toutes les facultés de mon esprit, est -maintenant devenu une chimère et s'est dissipé comme une vapeur. De -graves obstacles, la méchanceté d'un homme, la passion indéniable de la -jeune fille, et d'autres choses que je ne dis pas, ont tout fait mal -tourner. Au moment même où nous allions triompher, nous sommes vaincus! -Ah! ma chère nièce! persuade-toi bien une chose. A l'heure qu'il est, -Jacinto mérite beaucoup mieux que cette fille folle. - ---Extravagances et entêtements,--répondit Maria d'un ton de -mécontentement passablement irrespectueux.--Voilà maintenant comment -vous vous en tirez!... Allons, les grandes têtes s'illuminent. Doña -Perfecta, avec sa grandeur d'âme, et vous avec vos subtilités, vous -êtes vraiment bons à quelque chose. Il est déplorable que Dieu -m'ait créée si sotte et m'ait donné une intelligence de «brique et -de mortier,» comme dit la señora, car s'il n'en était pas ainsi je -résoudrais la question. - ---Toi? - ---Si elle et vous m'eussiez laissé faire, elle serait déjà résolue. - ---Par les coups de bâton? - ---Ne poussez pas les hauts cris et n'ouvrez pas vos yeux si grands, car -il n'est pas question de tuer qui que ce soit... Voyons! - ---Des coups de bâton, Remedios--dit le chanoine, en riant--mais ce -n'est rien cela, sais-tu?... ça fait des égratignures tout au plus. - ---Allons... dites aussi que je suis barbare et sanguinaire!... moi qui -n'ai pas le courage de tuer un vermisseau; vous le savez bien... Il est -facile de comprendre que je ne peux vouloir la mort d'un homme. - ---En fin de compte, mon enfant, et quoi que tu puisses faire, le Sr. D. -Pepe Rey aura la jeune fille. Il n'est plus possible de l'empêcher.--Il -est résolu à employer tous les moyens y compris le déshonneur... Si -Rosarito,... comme elle nous trompait avec son petit air réservé et son -regard angélique, eh?... si Rosarito, dis-je, ne le voulait pas... tout -pourrait encore s'arranger; mais hélas! elle l'aime comme le pécheur -aime le démon; elle est dévorée d'une flamme criminelle; elle est -tombée dans le piège impudique qu'il lui a tendu. Soyons honnêtes et -dignes; détournons nos regards de ce couple méprisable, et ne pensons -plus ni à elle ni à lui. - ---Vous ne savez absolument rien des femmes, mon oncle--dit Remedios -avec une flatteuse hypocrisie; vous êtes un saint homme; vous ne -comprenez pas que l'amour de Rosarito n'est pas autre chose qu'un de -ces petits caprices qui passent ou qu'on fait passer avec une bonne -paire de soufflets et une demi-douzaine de fessées. - ---Ma nièce--dit sentencieusement D. Inocencio;--lorsqu'il y a eu -certaines choses... les petits caprices ne s'appellent plus seulement -des caprices, mais ils se nomment d'un autre nom. - ---Mon oncle, vous ne savez ce que vous dites,--répondit la nièce dont -le visage s'enflamma tout à coup.--Eh! quoi, vous seriez capable de -supposer que Rosarito?... Quelle infamie! Je la défends, moi; oui, je -la défends... Elle est pure comme les anges... Allons donc, mon oncle, -vos soupçons me font monter le rouge à la face et vous me faites sortir -des gonds. - -A ces mots, le visage du bon chanoine se voila d'une sombre tristesse -qui semblait le vieillir de dix ans. - ---Ma chère Remedios--ajouta-t-il,--nous avons fait tout ce -qu'humainement et en conscience nous pouvions et devions faire. Rien -de plus naturel que notre désir de voir Jacintillo s'allier à cette -grande famille, la première d'Orbajosa; rien de plus naturel que notre -désir de le voir à la tête des sept maisons de la ville, des pâturages -de Mundogrande, des trois huertas, de la métairie de Arriba, de la -Encomienda et des autres propriétés urbaines ou rurales que possède -cette jeune fille. Ton fils a par lui-même une grande valeur, tout le -monde le sait. Il plaisait à Rosarito, comme Rosarito lui plaisait. -On pouvait croire la chose faite. La señora elle-même, sans beaucoup -s'enthousiasmer, il est vrai, sans doute à cause de notre origine, y -paraissait assez bien disposée à cause de l'estime et de la vénération -que je lui inspire comme confesseur et comme ami... Mais tout à coup se -présente ce malencontreux jeune homme. La señora me dit qu'elle a pris -des engagements envers son frère, et qu'elle n'ose pas repousser la -proposition qu'il lui a faite. Grave conflit! Et qu'est-ce que je fais -alors? Hélas! ne le sais-tu pas? Je te parle franchement; si j'avais -vu dans le Sr. de Rey un homme de bons principes, capable de faire le -bonheur de Rosario, je ne me serais mêlé de rien; mais ce jeune homme -me parut une calamité, et en ma qualité de directeur spirituel de la -maison, je dus prendre la direction de l'affaire et je la pris. Tu sais -déjà que je mis le cap sur lui, comme on dit vulgairement. Je démasquai -ses défauts, je dévoilai son athéisme; je découvris aux yeux de tous -la pourriture de ce cœur matérialisé, et la señora se convainquit que -donner sa fille à ce jeune homme, c'était la vouer à la perdition... -Ah! par quelles épreuves je passai! La señora hésitait, j'affermissais -son esprit indécis; je lui indiquais les moyens légaux qu'elle devait -employer contre son neveu pour l'éloigner sans scandale; je lui -suggérais des idées ingénieuses et comme elle ne cessait de me montrer -sa pure conscience pleine d'alarmes, je la tranquillisais en délimitant -le champ dans lequel pouvaient légalement se livrer les batailles que -nous engagions contre ce terrible ennemi. Jamais je ne lui conseillai -des moyens violents ou sanguinaires ni des atrocités de mauvais genre, -mais toujours des expédients subtils ne laissant pas trace de péché. -Là-dessus je suis tranquille, ma chère nièce. Mais tu le sais bien, -toi, que j'ai lutté, que j'ai travaillé comme un nègre. Ah! quand le -soir je rentrais ici et te disais: «Mariquilla, nous allons bien, nous -marchons très bien», tu devenais folle de joie, tu me baisais les mains -cent et cent fois et tu prétendais que j'étais le meilleur des hommes. -Pourquoi, dénaturant ton noble caractère et ton humeur pacifique, te -mets-tu maintenant en fureur? Pourquoi me querelles-tu? Pourquoi me -dis-tu que tu sors des gonds et m'appelles-tu en propres termes un -sans-cœur? - ---Parce que--répondit la nièce, sans rien perdre de son agressive -irritation--vous vous êtes tout à coup découragé. - ---C'est que tout se retourne contre nous, pauvre femme. Le maudit -ingénieur, soutenu par la troupe, est décidé à tout. La petite l'aime, -la petite... je ne veux pas en dire plus long. Cela ne peut être, je te -répète que cela ne peut être. - ---La troupe! Mais vous croyez donc, comme doña Perfecta, qu'il va y -avoir une révolution et que, pour chasser d'ici ce D. Pepe, il faut que -la moitié de la nation se lève contre l'autre moitié... La señora est -devenue folle, et vous, vous êtes en train de le devenir. - ---Je partage sa manière de voir. Etant donnée la liaison intime de Rey -avec les militaires, la question personnelle grandit... Et hélas! ma -chère nièce, si, il y a deux jours, je nourrissais l'espoir que nos -braves chasseraient d'ici la troupe à coups de pied dans le derrière, -depuis que j'ai vu la plupart d'entre eux arrêtés avant de combattre -et Caballuco se cacher et n'être plus lui-même, je désespère de tout. -Les bons principes n'ont plus maintenant assez de force matérielle pour -hacher en pièces les ministres et les émissaires de l'erreur... Ah! ma -pauvre nièce, résignons-nous, résignons-nous!... - -Et s'appropriant le mode d'expression qui caractérisait la mère de -Jacinto, il soupira bruyamment deux ou trois fois. Contrairement à -tout ce qu'on pouvait attendre d'elle, Maria garda le silence. Il -n'y avait en elle, au moins à en juger par les apparences, ni de la -colère ni le sentimentalisme superficiel de sa vie habituelle; il n'y -avait qu'une affliction profonde et sans éclats. Quelques instants -après que l'excellent oncle eut terminé sa péroraison, deux pleurs -roulèrent sur les joues roses de la nièce; quelques sanglots mal -comprimés ne tardèrent pas à se faire entendre, et peu à peu, de même -que s'enflent et deviennent de plus en plus hautes et bruyantes les -vagues tumultueuses d'une mer qui commence à se soulever, le flot de -la douleur de Maria Remedios alla grossissant jusqu'au moment où il se -fondit en un torrent de larmes. - - - - -XXVII. - -LE SUPPLICE D'UN CHANOINE. - - ---Résignons-nous, résignons-nous!--dit de nouveau D. Inocencio. - ---Résignons-nous, résignons-nous!--répéta-t-elle en essuyant ses -larmes. Puisque mon fils bien-aimé ne doit jamais être qu'un pauvre -diable qu'il commence à l'être tout de suite. Les procès se font rares; -le jour est proche où la profession d'avocat ne vaudra plus rien. A -quoi sert le talent? A quoi bon faire tant d'études et se rompre la -tête? Hélas! nous sommes pauvres. Le jour viendra, Sr. D. Inocencio, où -mon pauvre enfant n'aura pas même un oreiller pour reposer la sienne. - ---Ma nièce! - ---Mon oncle!... Et pour qu'il n'en soit pas ainsi, dites-moi! Quel -héritage pensez-vous donc lui laisser, lorsque pour toujours vous -fermerez les yeux? Quatre sous, une demi-douzaine de vieux livres, la -misère et rien de plus... Il va venir des temps... ah! quels temps, -mon oncle!... Mon pauvre fils, dont la santé devient très délicate, -ne pourra plus travailler... déjà la tête lui tourne dès qu'il lit un -livre; il se sent pris de nausées et la migraine le saisit chaque fois -qu'il travaille de nuit... il sera obligé de mendier un petit emploi, -je devrai, moi, me mettre à la couture, et qui sait, qui sait si, par -la suite, nous ne nous trouverons pas réduits à demander l'aumône. - ---Ma nièce! - ---Je sais très bien ce que je dis... C'est un bel avenir que celui qui -se prépare!--ajouta l'excellente femme en forçant de plus en plus le -ton de sa voix larmoyante.--Mon Dieu! Qu'allons-nous devenir? Ah! seul, -le cœur d'une mère peut sentir ces choses-là... Seules, les mères sont -capables de s'inquiéter ainsi du bien-être de leurs enfants. Vous, -comment le comprendriez-vous? Non, autre chose est avoir des enfants -et souffrir pour eux, ou chanter le _gori gori_[33] dans la cathédrale -et enseigner le latin au collège... Voyez, que sert à mon fils d'être -votre neveu, d'avoir obtenu tant de diplômes de haut savoir, et d'être -le dessus du panier d'Orbajosa... Il mourra de faim, car nous savons -déjà ce que rapportent les plaidoiries, on sera obligé de demander pour -lui aux députés un emploi à la Havane, où la fièvre jaune le tuera... - - [33] Le _Gloria patri_. - ---Mais, ma nièce!... - ---Eh! mon Dieu, je ne me plaindrai plus, je me tais, je ne -vous tourmenterai pas davantage. Je suis une impertinente, une -pleurnicheuse, une pousseuse de soupirs; et l'on ne peut me souffrir... -Tout cela parce que j'ai un cœur de mère affectueuse et que je veux le -bonheur de mon fils bien-aimé. Je mourrai, oui, monsieur, je mourrai -sans rien dire et j'étoufferai ma douleur; je dévorerai mes larmes -pour ne pas affliger monsieur le chanoine... Mais mon fils bien-aimé -me comprendra, lui, et il ne se bouchera pas les oreilles lui, comme -vous le faites en ce moment... Ah! quel sort est le mien!... Le -pauvre Jacinto sait que pour lui je me ferais hacher en morceaux et -que j'achèterais son bonheur au prix de ma vie. Pauvre petit chéri de -mon cœur! Avoir tant de talent, et se voir condamné à végéter dans -une situation modeste, dans une obscure condition!... pourquoi donc, -monsieur mon oncle, pourquoi ne vous enorgueillissez-vous pas?... -Tenez, pour autant de vanité que nous ayons, vous serez toujours, vous, -le fils du _tio Tinieblas_[34], le sacristain de San Bernardo... et -moi, je ne serai jamais autre chose que la fille d'Ildefonso Tinieblas, -votre frère à vous, qui vendait des marmites, et mon fils sera le neveu -des Tinieblas... car notre maison est une maison de ténèbres, et jamais -nous ne sortirons de l'obscurité, ni ne posséderons une pièce de terre -dont nous puissions dire «cette pièce est à moi», ni ne tondrons une -brebis qui nous appartienne, ni ne trairons une chèvre qui soit notre -chèvre, et jamais je ne pourrai mettre les mains jusqu'au coude dans -un sac de blé qui ait été battu et vanné sur notre aire... et tout -cela, à cause de votre timidité, de votre ineptie et de vos scrupules -ridicules... - - [34] Du père Ténèbres; littéralement de l'oncle Ténèbres. (N. D. T.) - ---Mais... mais, ma nièce! - -Le chanoine haussait un peu plus le ton chaque fois qu'il répétait -cette phrase, et, les mains sur les oreilles, il agitait sa tête à -droite et à gauche de l'air d'un homme profondément désespéré. La voix -criarde de Maria Remedios devenait de plus en plus aiguë et pénétrait -comme une flèche dans la cervelle du malheureux ecclésiastique déjà -tout étourdi. Mais, tout à coup, la physionomie de cette femme se -transforma, les sanglots plaintifs se changèrent en éclats de voix -âpres et durs, son visage pâlit, ses lèvres frémirent, ses poings se -crispèrent, quelques mèches de ses cheveux en désordre tombèrent sur -son front; au feu de la colère qui rugissait en elle, ses yeux humides -se séchèrent, elle quitta son siège et, plutôt comme une harpie que -comme une femme, s'écria: - ---Je m'en vais d'ici, je m'en vais avec mon fils!... Nous irons à -Madrid; je ne veux pas que mon fils pourrisse dans cette horrible -petite ville. Je suis lasse de voir que, protégé par la soutane, mon -fils n'est et ne sera jamais rien. Entendez-vous bien, monsieur mon -oncle? Mon fils et moi nous partons! vous ne nous reverrez jamais, -jamais, jamais! - -Don Inocencio avait croisé les mains, et subissait les fulminantes -invectives de sa nièce avec la consternation d'un condamné à mort à qui -la présence du bourreau ôte toute espérance. - ---Pour l'amour de Dieu, Remedios--murmura-t-il d'une voix dolente--pour -l'amour de la Très Sainte-Vierge... - -Ces sortes de crises, ces horribles explosions du caractère -habituellement doux de la mère de Jacinto étaient aussi violentes que -rares, car parfois cinq ou six ans se passaient sans que D. Inocencio -vit Remedios se convertir en furie. - ---Je suis mère!... Je suis mère!... et puisque personne ne veille -aux intérêts de mon fils, j'y veillerai, moi, j'y veillerai -moi-même!--rugit cette lionne improvisée. - ---Mais, pour l'amour de la mère des anges, ne t'emporte pas!... Songe, -ma nièce, que tu commets un péché... Récitons un _Pater_ et un _Ave -Maria_, tu verras comme cela te passera. - -Il tremblait et suait en prononçant ces paroles. Pauvre petit poulet -dans les serres du vautour! La femme transformée en oiseau de proie -acheva de l'étouffer par ces paroles: - ---Vous n'êtes absolument bon à rien: vous n'êtes qu'un pleutre. Mon -fils et moi nous partirons d'ici, et pour toujours, pour toujours. Moi, -j'obtiendrai pour mon fils une bonne position, je lui chercherai une -situation convenable, entendez-vous? De même que je suis prête à laver -le pavé des rues avec ma langue, si j'étais obligée de le faire pour -lui assurer de quoi manger, de même je soulèverai la terre et le ciel -pour qu'il ait une position, pour qu'il s'élève, et qu'il soit riche, -et considéré, et qu'il devienne un personnage et un caballero, et un -propriétaire, et un seigneur, et un grand d'Espagne, et tout ce qu'on -peut être, enfin, tout, tout, tout. - ---Que Dieu me soit en aide!--murmura D. Inocencio en se laissant tomber -dans le fauteuil et en inclinant la tête sur sa poitrine. - -Il y eut un moment de silence durant lequel on entendait la respiration -haletante de la femme furibonde. - ---Ma nièce--dit enfin le Penitenciario--tu viens de m'ôter dix ans de -vie; tu m'as fait tourner le sang; tu m'as rendu fou... Que Dieu me -donne le calme nécessaire pour te supporter! Seigneur, donnez-moi de -la patience, c'est de la patience que je demande, et toi, ma nièce, -fais-moi la faveur de te plaindre et de pleurer et de pousser des -soupirs tout ton soûl pendant dix ans si tu veux, car ta maudite manie -grimacière, qui me porte tant sur les nerfs, est encore préférable à -ces colères insensées... Oh! c'est beau de t'emporter ainsi, après -t'être confessée et avoir communié ce matin! - ---Mais c'est votre faute, oui, c'est votre faute. - ---Parce que, à propos de l'affaire de Jacinto et de Rosario, je t'ai -dit: «Résignons-nous!» - ---Parce que, lorsque tout marchait bien, vous abandonnez la partie et -vous permettez que le Sr. de Rey s'empare de Rosarito. - ---Et comment pourrais-je l'empêcher? La señora a bien raison de dire -que tu as de l'intelligence comme une brique. Veux-tu que je sorte -d'ici, une épée à la main, que dans un clin d'œil je taille en pièces -toute la troupe, et qu'ensuite j'aille me planter en face de Rey et que -je lui dise: «De deux choses l'une: ou vous allez laisser la petite -tranquille, ou je vais vous couper la gorge?» - ---Non; mais quand j'ai conseillé à la señora de faire administrer une -volée à son neveu, au lieu de le lui conseiller comme moi, vous vous y -êtes opposé. - ---Tu es une folle avec ta volée. - ---C'est que «morte la bête, mort le venin». - ---Je ne puis conseiller ce que tu appelles une volée et qui peut être -une chose horrible. - ---Oui, parce que je suis un coupe-jarrets, n'est-ce pas? - ---Tu dois savoir que les jeux de main sont des jeux de vilain. Crois-tu -d'ailleurs que cet homme se laissera rosser? Et ses amis? - ---La nuit, il sort tout seul. - ---Qu'en sais-tu? - ---Je sais tout; il ne fait pas un seul pas que je n'en sois informée, -comprenez-vous? La veuve Cusco me tient au courant de tout. - ---Voyons, voyons, ne me fais pas devenir fou. Et qui la lui donnerait -cette volée?... Sachons-le. - ---Caballuco. - ---De sorte qu'il est décidé?... - ---Non, mais il le sera si vous l'ordonnez. - ---Allons, ma nièce, laisse-moi tranquille. Je ne puis ordonner une -telle atrocité. Une volée!... Et qu'est-ce que cela? Tu lui en as déjà -parlé? - ---Oui, mon oncle, mais il n'a pas fait cas de ma proposition, ou -pour mieux dire, il a refusé d'y souscrire. Il n'y a à Orbajosa que -deux personnes qui puissent l'y décider en lui en donnant simplement -l'ordre: Vous, ou doña Perfecta. - ---Eh! bien, que la señora le lui donne, si elle veut. Moi, je ne -conseillerai jamais l'emploi de moyens violents ou inhumains. -Voudras-tu croire que lorsque Caballuco et quelques-uns de ses -compagnons agitaient la question d'un soulèvement en armes, ils ne -purent pas m'arracher une seule parole les excitant à répandre le -sang?... Non, pour cela, non... Si doña Perfecta veut le faire?... - ---Elle ne veut pas non plus. Ce soir j'ai causé deux heures avec elle, -et elle m'a dit qu'elle prêchera la guerre et la favorisera par tous -les moyens possibles; mais qu'elle n'ordonnera jamais à un homme d'en -frapper un autre par derrière. Elle aurait raison de s'y opposer, s'il -s'agissait d'une chose plus grave... mais je ne demande pas qu'il y ait -du sang versé; je ne veux pas autre chose qu'une volée. - ---Eh! bien, si doña Perfecta ne veut pas ordonner qu'on administre -une volée à l'ingénieur, je ne le veux pas non plus, entends-tu? Ma -conscience avant tout. - ---C'est bien--répondit la nièce.--Dites seulement à Caballuco de -m'accompagner cette nuit... ne lui dites pas autre chose. - ---Tu va sortir ce soir? - ---Je sortirai, oui, monsieur. Est-ce que je ne suis pas déjà sortie -hier soir? - ---Hier soir? Je ne le savais pas; si je l'avais su, je me serais fâché, -oui, madame. - ---Ne dites pas à Caballuco autre chose que ceci: - - «Mon cher Ramos, je vous serais très obligé d'accompagner ma nièce - pour certaine affaire qu'elle a à traiter cette nuit, et de la - défendre dans le cas où elle courrait quelque danger.» - ---Ceci, oui, je puis le faire. Qu'il t'accompagne..... qu'il te -défende. Ah! friponne, tu veux m'enjôler et me rendre complice de -quelque mauvais tour. - ---Et que vous imaginez-vous donc?--dit ironiquement Maria -Remedios--Ramos et moi, nous allons peut-être à nous deux, cette nuit, -égorger une foule de gens?... - ---Ne raille pas. Je te répète que je ne conseillerai à Ramos absolument -rien qui puisse ressembler à un crime. Mais je crois que le voici... - -On entendait du bruit à la porte de la rue. Bientôt après, résonna la -voix de Caballuco qui parlait avec le domestique, et enfin, le héros -d'Orbajosa pénétra dans la chambre. - ---Des nouvelles, donnez-nous des nouvelles, Sr. Ramos--dit le -prêtre.--Allons! voyons si vous nous apporterez quelque espérance -en échange du souper et de l'hospitalité que... Que se passe-t-il à -Villahorrenda? - ---Quelque chose--répondit le fier-à-bras, en s'asseyant comme s'il -était très las.--Le Sr. D. Inocencio verra bientôt si nous sommes bons -à quelque chose. - -Comme toutes les personnes qui ont de l'importance ou qui veulent s'en -donner, Caballuco montrait une grande réserve. - ---Cette nuit, mon ami, vous prendrez, si cela vous plaît, l'argent que -vous m'avez remis pour... - ---Ah! c'est bien le moment... Que les militaires s'en doutent, et ils -ne me laisseront plus passer--répliqua Ramos en riant d'un air farouche. - ---Taisez-vous donc... Nous savons bien que vous passez quand bon -vous semble. Il ne manquerait plus que cela. Les militaires sont -gens qui ont la manche large... et, dans le cas où ils feraient des -difficultés, deux ou trois douros, n'est-il pas vrai?... Peste! je vois -que vous n'êtes pas trop mal armé... Il ne vous manque plus qu'une -pièce de huit. Des pistolets, eh!... Un poignard, aussi? - ---C'est afin d'être prêt à tout événement--dit Caballuco en tirant de -sa ceinture l'arme dont il montra la lame. - ---Pour l'amour de Dieu et de la Sainte-Vierge!--s'écria Maria Remedios -en fermant les yeux et en détournant la tête avec effroi,--laisse où il -est ce jouet. Sa vue seule me fait horreur. - ---Si vous n'y voyez pas d'inconvénient--dit Ramos en replaçant son -arme--nous souperons. - -Maria Remedios s'empressa de tout disposer afin que le héros ne -s'impatientât pas. - ---Dites-moi donc une chose--demanda D. Inocencio à son hôte lorsqu'ils -se furent mis à table.--Avez-vous cette nuit beaucoup à faire? - ---J'ai pas mal d'occupations--répondit le bravo.--C'est la dernière -nuit que je viens à Orbajosa, la dernière. Il faut que je rassemble les -quelques garçons restés ici, et que nous voyions comment nous pourrons -emporter le soufre et le salpêtre qui se trouvent chez Cirujeda. - ---Je vous demandais cela--ajouta le curé d'un air bonhomme en -remplissant l'assiette de son ami--parce que ma nièce veut que vous -l'accompagniez un moment. Elle a je ne sais quelle commission à faire, -et il est un peu tard pour qu'elle sorte seule. - ---Est-ce qu'elle va chez doña Perfecta?--demanda Ramos.--J'y suis déjà -passé, mais n'ai pas voulu m'arrêter. - ---Comment va la señora? - ---Elle n'est pas très rassurée..... Je lui ai pris cette nuit les six -garçons qu'elle avait chez elle. - ---Croyez-vous donc qu'ils ne seraient pas utiles là? demanda Remedios -avec inquiétude. - ---Ils seront plus utiles à Villahorrenda. Les hommes courageux -s'amollissent en restant dans les maisons, n'est-il pas vrai, monsieur -le chanoine? - ---Sr. Ramos, cette maison ne doit jamais rester seule--dit sérieusement -le Penitenciario. - ---Les servantes suffisent de reste à la garder. Croyez-vous, Sr. -D. Inocencio, que la préoccupation du brigadier soit d'assaillir les -demeures de ses adversaires? - ---Oui; puis, vous savez bien vous-même que cet ingénieur de tous les -diables..... - ---Pour cela... les balais ne manquent pas dans la maison--répliqua -plaisamment Cristobal.--D'ailleurs, il faudra bien qu'on finisse -par les marier... Après ce qui s'est passé... - ---Sr. Ramos,--dit tout à coup Remedios redevenue furieuse, il me semble -que vous n'entendez pas grand'chose aux affaires de mariage. - ---Si je parle ainsi, c'est que ce soir même, tout à l'heure, j'ai -vu la señora et sa fille en train de faire comme une sorte de -réconciliation. Doña Perfecta baisottait sa fille, et tout n'était -entre elles que caresses et cajoleries. - ---Une sorte de réconciliation! L'affaire des armements vous a fait -perdre la tête... Mais enfin, m'accompagnez-vous, oui ou non? - ---Ce n'est pas chez doña Perfecta qu'elle veut aller--dit -l'ecclésiastique, mais à l'auberge de la veuve Cusco. Elle était en -train de me dire qu'elle n'ose pas y aller seule, parce qu'elle craint -d'être insultée par... - ---Par qui? - ---C'est facile à comprendre. Par cet ingénieur de tous les diables. -Hier soir, ma nièce le vit dans cette auberge et lui dit ses quatre -vérités; c'est à cause de cela qu'elle n'est pas ce soir très rassurée. -Le jeune homme est effronté et vindicatif. - ---Je ne sais si je pourrai y aller--fit observer Caballuco; étant ici -de contrebande, il ne m'est pas possible de défier le D. José Poquita -Cosa. Si je n'y étais pas comme j'y suis, une moitié du visage cachée -et l'autre découverte, je lui aurais déjà trente fois cassé les reins. -Mais si je l'attaque, qu'arrive-t-il? Que je me découvre; que les -soldats tombent sur moi, et adieu Caballuco. Quant à le frapper en -traître, c'est une chose que je ne sais pas faire, qui n'est pas dans -mon tempérament, et que d'ailleurs, la señora ne permet pas. Pour -administrer traîtreusement une volée, adressez-vous à d'autres qu'à -Cristobal Ramos. - ---Mais, mon pauvre ami, est-ce que nous sommes fous?... de quoi diable -parlez-vous donc là?--dit le Penitenciario en manifestant le plus -sincère étonnement.--Pour rien au monde, je ne voudrais vous conseiller -de maltraiter ce caballero. Je me laisserais couper la langue plutôt -que de conseiller une coquinerie. Les méchants périront, il n'en faut -pas douter; mais c'est Dieu qui doit fixer le moment de leur chute, -et non pas moi. Il n'est pas non plus question de coups de bâton. -J'en recevrais plutôt moi-même dix douzaines, que de recommander à -un chrétien l'administration de telles médecines. La seule chose -que je vous dise--ajouta-t-il en regardant le bravo par-dessus ses -lunettes--c'est que, comme ma nièce va là-bas... comme il est probable, -n'est-ce pas cela Remedios?... qu'elle aura quelques mots à dire à cet -homme, je vous recommande de ne pas l'abandonner, dans le cas où elle -se verrait insultée... - ---Cette nuit j'ai affaire--répondit laconiquement et sèchement -Caballuco. - ---Tu l'entends, Remedios. Remets ta commission à demain. - ---Cela ne se peut absolument pas. J'irai seule. - ---Non, non, tu n'iras pas, ma chère nièce. Finissons-là. Le Sr. Ramos a -affaire et ne peut t'accompagner. Figure-toi que tu es insultée par ce -malotru... - ---Insultée!... une señora insultée par ce... Cela ne peut être. - ---Si vous n'aviez pas d'occupations... bah! bah!... enfin, je serais -tranquille. - ---Des occupations, j'en ai--dit le Centaure en se levant de -table,--mais si c'est votre désir... - -Il y eut un silence. Le Penitenciario avait fermé les yeux et -réfléchissait. - ---C'est mon désir, oui, Sr. Ramos--dit-il enfin. - ---Eh! bien, cela suffit, señora doña Maria, nous irons. - ---Maintenant, ma chère nièce--dit D. Inocencio d'une air mi-sérieux, -mi-jovial--puisque nous avons fini de souper, apporte-moi la cuvette. - -Il fixa sur sa nièce un regard pénétrant, et, en les accompagnant de -l'action qu'elles indiquaient, prononça ces paroles: - ---Moi, je me lave les mains. - - - - -XXVIII. - -DE PEPE REY A D. JUAN REY. - - -Orbajosa, 12 avril. - -«Mon cher père, - -«Pardonnez-moi si, pour la première fois, je vous désobéis en -ne partant pas d'ici et en ne renonçant pas à mon projet. Votre -conseil et votre prière sont le propre d'un père honnête et bon; -mon obstination est le propre d'un fils insensé. Mais il se passe -en moi une chose singulière: l'obstination et le sentiment de -l'honneur se sont liés et confondus de telle façon, que l'idée de -me désister ou de céder me rend tout honteux. J'ai beaucoup changé. -Je ne connaissais pas autrefois les fureurs qui m'embrasent. Je me -moquais de tout acte violent, des exagérations des hommes impétueux -comme des brutalités des méchants. Maintenant, rien de tout cela ne -m'étonne, parce qu'à chaque instant je trouve en moi une certaine -capacité terrible de mal faire. Avec vous, je puis parler comme on -parle seulement avec Dieu et avec sa conscience; à vous je puis -dire que je suis un misérable, car c'est être un misérable que de -manquer de ce puissant empire sur soi-même qui dompte les passions -et soumet la vie aux lois sévères de la conscience. J'ai manqué de -la fermeté chrétienne qui maintient l'esprit de l'homme offensé -à une sereine hauteur au-dessus des offenses qu'il reçoit et des -ennemis auxquels il les doit; j'ai eu la faiblesse de m'abandonner -aux transports d'une colère insensée en m'abaissant au niveau de -mes détracteurs, en leur rendant des coups égaux aux leurs et en -essayant de les confondre par d'indignes moyens appris à leur -propre école. Combien je regrette que vous n'ayez pu vous trouver -près de moi pour m'écarter de cette voie! Maintenant il est trop -tard. Les passions n'ont pas de répit. Elles sont impatientes, et -elles réclament à grands cris leur proie avec l'ardeur délirante -d'une épouvantable soif morale. J'ai succombé. Je ne puis oublier -ce que vous m'avez dit si souvent, à savoir qu'on peut appeler la -colère la pire des passions, parce qu'en dénaturant soudain notre -caractère, elle engendre toutes les autres perversités et prête à -toutes son infernal emportement. - -«Cependant, ce n'est pas la colère seule, mais un sentiment -profondément expansif qui m'a conduit à cet état; c'est l'amour -sérieux et passionné que j'éprouve pour ma cousine, et cette -circonstance est la seule qui puisse m'absoudre. A défaut d'amour -la pitié m'aurait, d'ailleurs, poussé à braver la fureur et les -intrigues de votre terrible sœur, car, placée entre son affection -irrésistible et sa mère, la pauvre Rosario est aujourd'hui la -plus malheureuse des créatures qui existent sur la terre. L'amour -qu'elle a pour moi, et qui répond à mon amour pour elle, ne me -donne-t-il pas le droit d'ouvrir comme je le pourrai les portes de -sa maison, et de l'en tirer en employant les moyens légaux jusqu'au -point où la loi peut atteindre, et usant de la force à partir du -point où la loi ne me protège plus? Je crois fort que votre rigide -délicatesse ne répondra pas affirmativement à cette proposition; -mais j'ai cessé d'être le caractère austère et méthodique qui se -conformait rigoureusement aux prescriptions de la conscience comme -aux clauses d'un traité. Je ne suis plus l'être humain auquel une -éducation presque parfaite avait donné une merveilleuse égalité -d'âme; je suis maintenant un homme comme tous les autres; d'une -enjambée je suis entré sur le terrain commun de l'injustice et du -mal. Préparez-vous à entendre le récit d'une atrocité quelconque -qui sera mon œuvre. J'aurai soin de vous tenir au courant de celles -que je commettrai. - -«Mais la confession de mes fautes ne m'ôtera pas plus la -responsabilité des graves événements passés ou à venir que cette -responsabilité, pour autant que j'argumente, ne retombera tout -entière sur votre sœur. La responsabilité de doña Perfecta est -assurément immense. Quelle sera l'étendue de la mienne!... Ah! mon -cher père, ne croyez rien de ce que vous pourrez entendre dire sur -mon compte et rapportez-vous-en seulement à ce que je vous dirai -moi-même. Si on vous dit que, de propos délibéré, j'ai commis -quelque action honteuse, répondez hardiment que ce n'est pas vrai. -Il m'est difficile de juger moi-même dans l'état de trouble où je -me trouve; mais j'ose vous affirmer que je n'ai pas occasionné le -scandale avec préméditation. Vous savez cependant jusqu'à quel -point peut aller la passion, lorsque son développement horriblement -envahisseur est favorisé par les circonstances. - -«Ce qui empoisonne le plus ma vie, c'est d'avoir employé la -dissimulation, le mensonge et des ruses indignes. Moi qui étais la -vérité incarnée! J'ai perdu ce qui constituait ma propre nature... -Mais, est-ce là le plus haut degré de perversité auquel une âme -puisse atteindre? Est-ce que maintenant je commence ou je finis? Je -l'ignore. Si la main céleste de Rosario ne vient pas m'arracher de -cet enfer de ma conscience, je désire que vous veniez m'en arracher -vous-même. Ma cousine est un ange, et en souffrant à cause de moi, -elle m'a appris bien des choses que jusqu'à ce jour j'ignorais. - -«Ne vous étonnez pas de l'incohérence de ce que j'écris. Des -sentiments divers m'agitent. Parfois me viennent à l'esprit des -idées véritablement dignes de mon âme immortelle, mais parfois -aussi je tombe dans un découragement déplorable, et je pense alors -aux hommes faibles et lâches dont, afin de me les faire abhorrer, -vous m'avez dépeint la bassesse avec de si vives couleurs. Dans -l'état où je me trouve aujourd'hui, je suis disposé au mal comme au -bien. Que Dieu ait pitié de moi! Je n'ai pas oublié que la prière -est une supplication grave et réfléchie, si personnelle qu'elle ne -peut s'accommoder des formules apprises par cœur, une expansion -de l'âme qui s'enhardit jusqu'au point de rechercher son origine, -et qu'elle est enfin le contraire du remords, lequel est une -contraction de cette même âme qui, en s'enveloppant et se cachant, -a la ridicule prétention de n'être vue de personne. Vous m'avez -enseigné d'excellentes choses, mais aujourd'hui je fais de la -pratique; comme nous disons dans notre argot d'ingénieur, je fais -des études sur le terrain, et par là, mes connaissances s'étendent -et s'affermissent... Je me figure maintenant que je ne suis pas -aussi mauvais que je le croyais. Est-ce bien vrai? - -«Je termine cette lettre en toute hâte, afin de l'envoyer par -quelques soldats qui vont jusqu'à la station de Villahorrenda, car -il n'est pas possible de se fier à la poste d'ici.» - - -14 avril. - -«Je vous amuserais, mon cher père, si je pouvais vous faire -comprendre comment la population de cette petite ville entend -les choses. Vous savez sans doute déjà que tout le pays s'est -soulevé et a pris les armes. C'était chose prévue, mais les -hommes politiques se trompent s'ils croient que c'est l'affaire -de quelques jours. L'hostilité des Orbajociens contre nous et -contre le gouvernement est dans leur tempérament; elle en fait -partie comme la foi religieuse. Pour ne parler que de ma tante, je -vous dirai une chose singulière, c'est que la pauvre señora, chez -laquelle le féodalisme a pénétré jusqu'à la moelle des os, s'est -imaginé que je vais attaquer sa maison pour lui voler sa fille, -absolument comme les seigneurs du moyen âge attaquaient un château -ennemi pour commettre une iniquité quelconque. Ne riez pas, car -c'est la pure vérité. Telles sont les idées de cette population. -Inutile de vous dire qu'elle me tient pour un monstre, pour une -espèce de roi more hérétique, et que les militaires avec lesquels -je suis lié ici ne sont pas mieux traités que moi. C'est chose -admise dans la maison de doña Perfecta que la troupe et moi nous -formons une coalition diabolique et anti-religieuse pour enlever à -Orbajosa ses trésors, ses jeunes filles et sa foi. Je suis certain -que votre sœur croit fermement que je vais prendre sa maison -d'assaut, et je ne serais pas le moins du monde étonné qu'elle eût -élevé une barricade derrière la porte. - -«Mais il ne peut en être autrement. On a ici les idées les plus -surannées relativement à la société, à la religion, à l'État, à la -propriété. L'exaltation religieuse qui pousse ces pauvres gens à -employer la force contre le gouvernement, pour défendre une foi que -personne n'attaque et que d'ailleurs ils n'ont pas, éveille dans -leur esprit des souvenirs féodaux; et de même qu'ils résoudraient -leurs questions par la force brutale et le sang et le feu en -égorgeant tout ce qui ne pense pas comme eux, ils croient que -personne au monde ne peut employer d'autres moyens. - -«Bien loin d'avoir l'intention de faire des extravagances dans la -maison de cette señora, j'ai essayé de lui éviter quelques ennuis, -auxquels les autres habitants n'ont pas échappé. Grâce à ma liaison -avec le brigadier, on ne l'a pas obligée à remettre, comme cela a -été ordonné, une liste de tous ses hommes de service qui sont allés -rejoindre la faction; si on a fouillé sa maison, ç'a été pour la -forme; et si l'on a désarmé les six hommes trouvés chez elle, elle -en a depuis lors armé six autres et on ne lui a rien fait. Vous -voyez à quoi se réduisent mes actes d'hostilité contre la señora. - -«Il est vrai que j'ai l'appui des chefs de la troupe; mais je ne -l'utilise que pour n'être pas insulté ou maltraité par cette -population implacable. Mes probabilités de succès consistent en ce -que les nouvelles autorités récemment établies par le commandant -militaire sont toutes bien disposées pour moi. Je tire d'elles ma -force morale et je m'insinue dans leurs bonnes grâces. Je ne sais -si je me verrai obligé à commettre quelque acte de violence; mais -soyez bien persuadé que pour le moment, l'assaut et la prise de -la maison ne sont autre chose qu'une folle préoccupation de votre -par trop féodale sœur. Le hasard m'a placé dans une situation -avantageuse. La colère et la passion qui brûlent en moi me -pousseront à en profiter. Je ne puis dire où je m'arrêterai.» - - -17 avril. - -«Votre lettre m'a apporté un grand soulagement. Oui, je peux -atteindre mon but en n'employant que les moyens légaux, qui sont -complètement efficaces pour cela. J'ai consulté ici les autorités, -et toutes me confirment ce que vous m'avez écrit. Je suis content. -Puisque j'ai inculqué dans l'esprit de ma cousine l'idée de la -désobéissance, qu'elle soit au moins sous la protection des lois -sociales. Je ferai ce que vous me demandez, c'est-à-dire que je -renoncerai à la collaboration un peu inconvenante de Pinzon; je -romprai la solidarité terrifiante que j'avais établie avec les -militaires; je cesserai de m'enorgueillir de leur pouvoir; je -mettrai fin aux aventures, et, le moment venu, je procéderai avec -calme, avec prudence, et avec toute la douceur possible. Cela vaut -mieux. Ma coalition, mi-sérieuse, mi-burlesque avec la troupe a -eu pour but de me mettre à l'abri des brutalités des Orbajociens -et des domestiques ou des alliés de ma tante. Au surplus, j'ai -toujours repoussé l'idée de ce que nous appelons _l'intervention -armée_. - -«L'ami qui me prêtait son concours a été obligé de quitter la -maison; mais je ne suis pas malgré cela complètement privé de -communication avec ma cousine. La pauvre enfant fait preuve -d'un courage héroïque au milieu de ses peines, et elle m'obéira -aveuglément. - -«Soyez sans inquiétude relativement à ma sécurité personnelle. De -mon côté, je ne crains rien, et je suis parfaitement tranquille.» - - -20 avril. - -«Je ne peux aujourd'hui vous écrire que deux lignes. J'ai beaucoup -à faire. Tout sera terminé dans quelques jours. Ne m'écrivez plus -dans cette triste ville. Vous aurez bientôt le plaisir d'embrasser -votre fils. - -«PEPE.» - - - - -XXIX. - -DE PEPE REY A ROSARITO POLENTINOS. - - -«Donne à Estabanillo la clef du jardin, et charge-le de veiller sur -le chien. Ce garçon s'est vendu à moi corps et âme. Ne crains rien. -Je serais très contrarié si, comme la nuit dernière, tu ne pouvais -pas descendre. Fais tout ton possible pour y réussir. Je serai là -à partir de minuit. Je te dirai ce que j'ai résolu et ce que tu -dois faire. Tranquillise-toi ma chère enfant, car j'ai abandonné -tout recours imprudent ou brutal. Je te raconterai tout. C'est -long et cela doit être fait de vive voix. Il me semble que je vois -ton étonnement et ton effroi en songeant que je suis si près de -toi. Mais voilà huit jours que je ne t'ai vue. J'ai juré que notre -séparation finirait bientôt, et il faut qu'elle finisse. Le cœur me -dit que je te verrai. Que je sois maudit si je ne te vois pas.» - - - - -XXX. - -LA BATTUE. - - -Une femme et un homme entrèrent après dix heures du soir dans l'auberge -de la veuve Cusco et en sortirent lorsque eurent sonné onze heures et -demie. - ---Maintenant, señora doña Maria--dit l'homme--je vous reconduirai chez -vous, parce que j'ai affaire..... - ---Attendez, Sr. Ramos, pour l'amour de Dieu--répondit-elle.--Pourquoi -n'irions-nous pas jusqu'au Casino afin de voir s'il sort? Vous avez -bien entendu... Il était ce soir en train de parler avec Estabanillo, -le garçon de la huerta. - ---Mais c'est donc D. José que vous cherchez?--demanda le Centaure -de fort mauvaise humeur.--Que nous importe? Son intrigue avec doña -Rosarito a fini comme elle devait finir, et la señora n'a pas -maintenant d'autre parti à prendre que de les marier. Voilà mon -opinion. - ---Vous êtes un animal--dit Remedios avec colère. - ---Señora, je m'en vais. - ---Eh! quoi, malotru, vous allez me laisser seule au milieu de la rue? - ---Si vous ne retournez pas immédiatement chez vous, oui, señora. - ---C'est cela... vous me laissez seule, exposée à être insultée... -Écoutez, Sr. Ramos, D. José va tout à l'heure comme d'habitude, sortir -du Casino. Je désire savoir s'il rentre chez lui ou s'il poursuit son -chemin. C'est un caprice, pas autre chose qu'un caprice. - ---Ce que je sais, moi, c'est que j'ai affaire, et qu'il va sonner -minuit. - ---Silence--dit Remedios--cachons-nous derrière le coin... Un homme -s'avance par la rue de la Triperie haute. C'est lui. - ---D. José!... Je le reconnais à sa démarche. - -Ils se cachèrent et l'homme passa. - ---Suivons-le--dit Maria Remedios avec inquiétude--suivons-le à une -courte distance, Ramos. - ---Señora..... - ---Seulement pour voir s'il rentre chez lui. - ---Une minute, pas plus, doña Remedios. Ensuite je m'en irai. - -Ils firent une trentaine de pas à une certaine distance de l'homme -qu'ils observaient. - -La nièce du Penitenciario s'arrêta enfin et prononça ces paroles: - ---Il n'entre pas chez lui. - ---Il va sans doute chez le brigadier. - ---Le brigadier demeure dans le haut de la rue, et D. Pepe descend vers -la maison de la señora. - ---De la señora!--s'écria Caballuco, en hâtant le pas. - -Mais ils se trompaient; celui qu'ils épiaient passa devant la maison -des Polentinos et poursuivit son chemin. - ---Vous voyez que non? - ---Sr. Ramos, suivons-le,--dit Remedios en serrant convulsivement la -main du Centaure.--J'ai une idée. - ---Nous saurons bientôt ce qui en est, car nous voilà au bout de la -ville. - ---N'allons pas si vite... il pourrait nous voir... C'est ce que je -pensais, Sr. Ramos; il va entrer par la petite porte condamnée du -jardin. - ---Vous avez perdu l'esprit, señora! - ---Avançons, et nous le verrons. - -La nuit était sombre et les observateurs ne purent préciser l'endroit -par où le Sr. de Rey était entré; mais certain bruit de gonds rouillés -qu'ils entendirent et la circonstance de ne rencontrer nulle part le -jeune homme sur toute l'étendue du mur en torchis les convainquirent -qu'il était déjà dans l'intérieur du jardin. Caballuco regarda son -interlocutrice avec stupeur. Il avait l'air hébété. - ---A quoi pensez-vous?... Vous en doutez encore? - ---Que dois-je faire?--demanda le bravo tout perplexe.--Lui -administrerons-nous une volée?... Je ne sais ce qu'en pensera la -señora. Je dis cela parce que je suis allé la voir ce soir, et que la -mère et la fille semblaient se réconcilier. - ---Ne faites donc pas l'idiot... Pourquoi n'entrez-vous pas? - ---Je me rappelle maintenant que les domestiques armés ne sont plus là; -je leur ai ordonné de partir cette nuit. - ---Et cette brute se demande encore ce qu'il y a à faire? Ramos, ne -soyez donc pas lâche, et entrez dans la huerta. - ---Par où, puisqu'on a fermé la petite porte? - ---Sautez par-dessus le mur..... Quel lourdaud! Si j'étais homme..... - ---Par-dessus..... Il y a quelques briques enlevées; les enfants montent -par là pour aller voler des fruits. - ---En haut donc, et au plus vite. Moi je vais frapper à la grande porte -d'entrée pour réveiller la señora, si par hasard elle s'était endormie. - -Le Centaure escalada le mur, non sans difficulté. Il y resta un moment -à califourchon, et disparut ensuite dans la noire épaisseur des arbres. -Maria Remedios courut à toutes jambes vers la rue du Connétable, puis, -saisissant le marteau de la porte d'entrée, elle frappa trois fois -à coups redoublés comme si son âme et sa vie fussent suspendues au -marteau. - - - - -XXXI. - -DOÑA PERFECTA. - - -Avec quel calme elle écrit la señora doña Perfecta! Pénétrez dans sa -chambre, malgré l'heure avancée de la nuit, et vous la surprendrez -en train d'accomplir une lourde tâche, l'esprit partagé entre la -méditation et la rédaction de longues et consciencieuses lettres -qu'elle trace par intervalles d'une main ferme en caractères bien -formés. Sur son visage, sur son buste et sur ses mains donne en plein -la lumière d'une lampe dont l'abat-jour laisse dans une douce pénombre -le reste de son corps comme presque toute la chambre. On la prendrait -pour une figure lumineuse évoquée par l'imagination au milieu des -ombres d'une vague terreur. - -Il est étrange que nous n'ayons pas jusqu'à présent dit une chose très -importante: c'est que doña Perfecta était belle, ou plutôt était encore -belle, car ses traits conservaient des restes d'une beauté achevée. -La vie des champs, le manque absolu de présomption, le défaut de -parure et de coquetterie, l'aversion qu'elle avait pour la mode, et le -mépris des vanités mondaines étaient autant de causes qui empêchaient -sa beauté de resplendir, ou qui du moins ne la laissaient briller que -très peu. Elle était aussi considérablement diminuée par la teinte d'un -jaune intense répandue sur son visage et qui indiquait une constitution -fortement bilieuse. - -A voir ses yeux noirs et bien fendus, son nez fin et délicat, son front -large et serein, tout observateur eût pu considérer son visage comme -un type accompli de la figure humaine; mais il y avait dans ses traits -une certaine expression d'insensibilité et d'orgueil qui inspirait -l'antipathie. De même que d'autres personnes même laides, attirent, -doña Perfecta repoussait. Son regard, même alors qu'il était accompagné -de paroles aimables, mettait entre elle et les personnes étrangères -l'infranchissable distance d'un respect plein de défiance; mais pour -les personnes de sa maison, c'est-à-dire pour ses parents, ses amis -intimes et ses connaissances, il avait un singulier attrait. Elle avait -le don de la domination, et personne ne l'égalait dans l'art de parler -à chacun le langage qui lui convenait le mieux. - -Son tempérament bilieux, et un commerce excessif avec des personnes et -des choses pieuses qui exaltaient sans objet ni profit son imagination, -l'avaient prématurément vieillie, et bien qu'étant encore jeune, elle -ne le paraissait pas. On pourrait dire d'elle qu'avec ses habitudes -et son genre de vie elle s'était façonné une carapace, une sorte de -doublure pétrifiée, insensible, dans laquelle elle s'enfermait comme le -limaçon dans sa maison portative. Doña Perfecta sortait rarement de sa -coquille. - -Ses mœurs irréprochables et cette bonté notoire que nous avons -remarquée en elle, dès le moment de son apparition dans notre récit, -étaient la cause de la grande considération dont elle jouissait à -Orbajosa. Elle entretenait, en outre, des relations avec d'excellentes -dames de Madrid, et c'est par leur intermédiaire qu'elle avait obtenu -la destitution de son neveu. Maintenant, au point où nous en sommes de -cette histoire, nous la trouvons assise devant le secrétaire, qui est -l'unique confident de ses desseins en même temps que le dépositaire de -ses comptes d'intérêt avec les fermiers et de ses comptes moraux avec -Dieu et la société. C'est là qu'elle écrivit les lettres que recevait -trimestriellement son frère; là qu'elle rédigea les petits billets dans -lesquels elle poussait le juge et le greffier à embrouiller les procès -de Pepe Rey; là qu'elle ourdit l'intrigue qui fit perdre à celui-ci la -confiance du Gouvernement; là, enfin, qu'elle s'entretenait longuement -avec D. Inocencio. Pour connaître la scène où se déroulèrent d'autres -actions dont nous avons vu les effets, il faudrait la suivre au palais -épiscopal et dans plusieurs maisons habitées par des familles amies. - -Nous ne savons comment aurait été doña Perfecta si elle eût aimé. -Lorsqu'elle détestait, elle avait l'ardente véhémence d'un ange de la -haine et de la discorde soufflant son venin au milieu des hommes. Tel -est le résultat produit sur un caractère entier et sans bonté native -par l'exaltation religieuse, lorsque, au lieu de s'appuyer sur la -conscience et la vérité révélée dans des principes aussi simples que -larges, elle cherche son aliment dans des formules étroites uniquement -dictées par des intérêts ecclésiastiques. - -Pour que l'exagération des pratiques religieuses soit inoffensive, il -faut qu'elle ne se produise que dans des cœurs très purs. Il est vrai -de dire que, même dans ce cas, elle est incapable de produire du bien. -Mais, s'ils n'ont préalablement élevé dans leur propre conscience un -autel, une chaire et un confessionnal, qu'ils se gardent bien de se -trop enflammer à la vue de ce qu'ils aperçoivent sur les retables, -dans les chœurs et les sacristies des églises ou dans les parloirs des -couvents, ceux auxquels fait défaut cette angélique pureté native qui, -sur la terre, met autour de leur tête comme un limbe prématuré. - -La señora, interrompant sa correspondance passait de temps en temps -dans la pièce voisine où se trouvait sa fille. Rosarito avait reçu -d'elle l'ordre de dormir, mais, se précipitant déjà dans l'abîme de la -désobéissance, elle veillait. - ---Pourquoi ne dors-tu pas?--lui demanda sa mère. - ---Je n'ai pas l'intention de dormir cette nuit. Tu sais bien que -Caballuco a emmené les hommes que nous avions ici. Il pourrait survenir -quelque chose, et je veille... Si je ne veillais pas, que serait-il de -nous?... - ---Quelle heure est-il?--demanda-t-elle ensuite. - ---Il est près de minuit... Tu n'as peut-être pas peur... mais il n'en -est pas de même de moi. - -Rosarito tremblait, et tout en elle indiquait qu'elle était en proie -à la plus vive anxiété. Ses yeux se levaient vers le ciel comme pour -prier, puis ils se fixaient sur sa mère avec une expression de terreur -profonde. - ---Mais, qu'as-tu donc? - ---Vous dites qu'il est déjà minuit? - ---Oui. - ---Quoi?... minuit déjà? - -Rosario voulait parler, elle secouait sa tête sur laquelle pesait un -monde. - ---Tu as quelque chose... il t'arrive quelque chose--dit la mère en -fixant sur elle un regard pénétrant. - ---Oui... je voulais vous dire--balbutia la jeune fille--je voulais -dire... Rien, rien, je vais dormir. - ---Rosario, Rosario, ta mère lit dans ton cœur comme dans un livre. Tu -es agitée. Je t'ai déjà dit que je suis disposée à te pardonner si tu -te repens; si tu es une enfant sérieuse et bonne. - ---Eh! quoi! ne suis-je pas bonne? Ah! maman, ma chère maman, je me -meurs! - -Rosario, brisée par la douleur, éclata en sanglots et, désespérée, -fondit en larmes. - ---Que signifient ces pleurs?--lui dit sa mère en l'embrassant. Si ce -sont des larmes de repentir, qu'elles soient bénies. - ---Je ne me repens pas, je ne puis pas me repentir--cria la jeune fille -dans un transport de désespoir qui la rendit sublime. - -Elle releva la tête, et dans sa physionomie se peignit soudain une -céleste énergie. Ses cheveux dénoués tombaient en désordre sur son dos. -Il est impossible de rêver une plus belle image d'un ange prêt à se -révolter. - ---Mais est-ce que tu deviens folle, ou que se passe-t-il donc?--demanda -doña Perfecta en lui posant ses deux mains sur les épaules. - ---Je m'en vais, je m'en vais!--dit la jeune fille avec l'exaltation du -délire. - -Et elle se jeta à bas de son lit. - ---Rosario, Rosario!... Mon enfant... Pour l'amour de Dieu! Qu'as-tu -donc? - ---Ah! maman, señora--s'écria la jeune fille en embrassant sa -mère.--Attachez-moi. - ---En vérité, tu le mériterais... Quelle folie te prend? - ---Attachez-moi... Ou bien je fuis avec lui. - -Doña Perfecta sentit des paroles de feu monter de son cœur à ses -lèvres. Elle se contint, et ses yeux seuls, ses yeux plus sombres que -la nuit répondirent à sa fille. - ---Maman, ma chère maman, j'abhorre tout ce qui n'est pas lui!--s'écria -Rosario.--Ecoutez ma confession, car je veux la faire à tous, et à vous -la première. - ---Tu vas me faire mourir, tu me tues--murmura la mère qui devint livide. - ---Je veux le confesser, afin que vous me pardonniez... Ce poids, ce -poids horrible que j'ai sur la conscience m'empêche de respirer... - ---Le poids d'un péché!... Ajoutes-y la malédiction de Dieu, et essaie -de t'en aller avec ce faix, malheureuse... Moi seule je puis t'en -décharger. - ---Non, vous non, vous non!--cria Rosarito avec désespoir.--Mais, -écoutez-moi, je veux tout vous dire, tout, tout... Ensuite, vous me -chasserez de cette maison où je suis née. - ---Te chasser, moi!... - ---Eh! bien, je m'en irai. - ---Encore moins. Je te rappellerai tes devoirs de fille que tu as -oubliés. - ---Non, je fuirai, il m'emmènera avec lui. - ---Il te l'a dit, il te l'a conseillé, il te l'a ordonné?--demanda doña -Perfecta en lançant, comme des coups de foudre, ces paroles à sa fille. - ---Il me le conseille... Nous avons résolu de nous marier. Il le faut, -il le faut absolument, maman, ma chère maman. Je vous aimerai... Je -reconnais que je dois vous aimer... Je serais damnée si je ne vous -aimais... - -Elle se tordait les bras, et, tombant à genoux, elle baisa les pieds de -sa mère... - ---Rosario, Rosario!...--s'écria doña Perfecta d'un ton -terrible.--Lève-toi. - -Il y eut un court moment de silence. - ---Cet homme t'a écrit? - ---Oui. - ---Tu l'as revu depuis cette nuit. - ---Oui. - ---Et tu!... - ---Moi aussi... Oh! señora. Pourquoi me regardez-vous ainsi? N'êtes-vous -pas ma mère? - ---Plût à Dieu que je ne le fusse pas. Réjouis-toi du mal que tu me -fais. Tu me fais mourir, tu me tues--cria la señora avec une indicible -agitation. Tu dis que cet homme... - ---Est mon époux... Je serai sa femme, protégée par la loi... vous -n'êtes pas une femme... Pourquoi me regardez-vous de cette façon qui me -fait trembler?... Ma mère, ma chère mère, ne me condamnez pas. - ---Tu t'es condamnée toi-même, c'est assez. Obéis-moi et je te -pardonnerai... réponds: quand as-tu reçu des lettres de cet homme? - ---Aujourd'hui. - ---Quelle trahison! quelle infamie!--s'écria la mère qui rugissait -plutôt qu'elle ne parlait.--Vous espériez vous voir? - ---Oui. - ---Quand? - ---Cette nuit. - ---Où? - ---Ici, ici même. Je confesse tout, tout. Je sais que c'est un crime... -Je suis une infâme; mais vous, vous qui êtes ma mère vous m'arracherez -de cet enfer... Y consentez-vous? Dites un mot, un seul mot. - ---Cet homme ici, dans ma maison!--rugit doña Perfecta en faisant -quelques pas, qui paraissaient des bonds, dans le milieu de la chambre. - -Rosario la suivit en se traînant sur ses genoux. A ce moment on -entendit trois coups, trois explosions, trois éclats de tonnerre. -C'étaient le cœur et la vie de Maria Remedios suspendus au marteau -qui frappaient à la porte. La maison avait comme un tremblement -d'épouvante. La mère et la fille restèrent pétrifiées. - -Un domestique alla ouvrir, et bientôt après, dans la chambre de doña -Perfecta, entra Maria Remedios ressemblant non pas à une femme, mais à -un basilic enveloppé dans une grande couverture. Son visage d'un rouge -ardent lançait du feu. - ---Il est là, il est là!--dit-elle en entrant.--Il s'est introduit dans -le jardin par la petite porte condamnée. - -Elle reprenait haleine à chaque syllabe. - ---Je comprends, je comprends--répéta doña Perfecta en exhalant une -sorte de rugissement. - -Rosario tomba comme une masse et resta sans connaissance sur le sol. - ---Descendons--dit doña Perfecta, sans prendre garde à l'évanouissement -de sa fille. - -Les deux femmes glissèrent dans l'escalier comme deux couleuvres. Les -servantes et le domestique étaient sur la galerie ne sachant que faire. -Doña Perfecta, suivie de Maria Remedios, se rendit au jardin par la -salle à manger. - ---Heureusement nous avons ici Ca... Ca... Caballuco--dit la nièce du -chanoine. - ---Où? - ---Dans le jardin aussi... Il a fran... fran... franchi le mur. - -Doña Perfecta, de ses yeux allumés par la colère, explora l'obscurité; -la haine leur donnait une singulière ressemblance avec ceux d'une bête -féline. - ---Je vois là-bas un corps--dit-elle.--Il va du côté des lauriers-roses. - ---C'est lui--cria Remedios.--Mais, là-bas apparaît aussi Ramos..., -Ramos! - -Elles distinguèrent parfaitement la colossale forme du Centaure. - ---Du côté des lauriers-roses!... Ramos, du côté des lauriers-roses! - -Doña Perfecta fit quelques pas en avant. - -Sa voix rauque, vibrant avec un accent terrible, articula ces mots: - ---Cristobal, Cristobal!... tue-le! - -Un coup de feu se fit entendre. - -Puis un autre. - - - - -XXXII. - -CONCLUSION. - -_De D. Cayetano Polentinos à un de ses amis de Madrid._ - - -Orbajosa, 21 avril. - -«Envoyez-moi sans retard l'édition de 1562 que vous me dites avoir -trouvée parmi les livres de la succession de Corchuelo. Je paierai -cet exemplaire n'importe quel prix. Il y a longtemps que je le -cherche inutilement, et je me tiendrai pour le mortel le plus -heureux du monde lorsque je l'aurai en ma possession... Il faut -que vous me trouviez aussi dans le Colophon une tête avec vignette -au-dessus du mot _Tractado_ et le jambage de l'X de la date MDLXII -un peu tordu. Si ces indications concordent en effet avec celles -de l'exemplaire, envoyez-moi de suite un télégramme, car je suis -très impatient... mais je me rappelle maintenant que, grâce à ces -fâcheuses et fastidieuses guerres, le télégraphe ne fonctionne pas. -J'attends votre réponse par retour du courrier. - -«Sous peu de jours j'irai à Madrid, mon bon ami, pour publier -enfin mon travail, si impatiemment attendu, sur les _Lignages -d'Orbajosa_. Je vous sais gré de votre bienveillance, mon ami, -mais je ne puis l'admettre en ce qu'elle contient de flatteur. -Mon travail ne mérite pas, en vérité, les pompeux qualificatifs -que vous lui donnez; c'est une œuvre de patience et d'étude, un -monument brut, mais solide et grand que j'élève aux illustrations -de ma chère patrie. Pauvre de forme et dépourvu d'ornements, -il a de noble l'idée qui a présidé à sa conception; j'ai voulu -simplement tourner les regards de notre génération incrédule et -présomptueuse vers les faits merveilleux et les vertus austères -de nos ancêtres. Plût à Dieu que la jeunesse studieuse de notre -pays obéit à cette impulsion que je m'efforce de lui donner! Plût -à Dieu que les abominables études et les habitudes intellectuelles -introduites par le dérèglement philosophique et les fausses -doctrines, fussent reléguées dans un éternel oubli. Plût à Dieu -que nos savants se vouassent exclusivement à la contemplation de -ces glorieuses époques, afin que, lorsque les âges modernes se -seraient pénétrés de leur substantielle et bienfaisante sève, pût -enfin disparaître ce besoin insensé de changement et cette ridicule -manie de nous approprier des idées étrangères qui viennent battre -en brèche notre admirable organisme national! Mais je crains -fort de ne pas voir mes vœux exaucés, et que la contemplation -des perfections du passé ne reste circonscrite au cercle étroit -dans lequel elle se trouve enfermée aujourd'hui, au milieu du -tourbillon de la folle jeunesse qui court après de vaines utopies -et d'imprudentes nouveautés. Que voulez-vous, mon cher ami! je -crois que notre pauvre Espagne sera avant quelque temps si bien -défigurée qu'elle ne se reconnaîtra même plus elle-même lorsqu'elle -se regardera dans le lumineux miroir de sa magnifique histoire. - -«Je ne terminerai pas cette lettre sans vous faire part d'un -événement très désagréable; je veux parler de la mort malheureuse -d'un estimable jeune homme très connu à Madrid, l'ingénieur D. -José de Rey, neveu de ma belle-sœur. Ce triste événement a eu -lieu hier soir dans le jardin de notre maison, et je ne suis pas -encore parvenu à me rendre exactement compte des causes qui ont pu -pousser l'infortuné Rey à cette horrible et criminelle résolution. -D'après ce que Perfecta m'a rapporté ce matin à mon retour de -Mundo-Grande, Pepe Rey pénétra dans le jardin vers deux heures -de la nuit, et se tira dans le sein droit un coup de feu qui le -tua raide. Figurez-vous la consternation et l'épouvante qui se -sont aussitôt produites dans cette honnête et pacifique demeure. -La pauvre Perfecta a été si vivement impressionnée, qu'elle nous -a tous alarmés; mais elle est déjà mieux, et nous sommes cette -après-midi parvenus à lui faire avaler un bouillon avec quelques -tranches de pain. Nous employons tous les moyens pour la consoler; -du reste, comme elle est bonne chrétienne, elle sait supporter les -plus grands malheurs avec une édifiante résignation. - -«Tout à fait entre nous, je vous dirai, mon cher ami, que le jeune -Rey a dû être grandement poussé à cet horrible attentat contre sa -propre personne par une passion contrariée; peut-être aussi par -les remords que lui laissait sa conduite et l'état de profonde -tristesse dans lequel il se trouvait. Je l'estimais beaucoup; je -crois qu'il ne manquait pas d'excellentes qualités, mais il était -ici si mal apprécié que je n'ai pas une seule fois entendu dire -du bien de lui. D'après ce qu'on raconte il faisait parade des -idées et des opinions les plus extravagantes; il se moquait de la -religion; il entrait dans les églises, le chapeau sur la tête et la -cigarette à la bouche; il ne respectait rien, et il n'y avait au -monde pour lui ni pudeur, ni vertus, ni âme, ni idéal, ni foi, mais -seulement des théodolites, des équerres, des règles, des compas, -des niveaux, des bêches et des houes. Que vous en semble? Je dois -à la vérité de déclarer que dans ses conversations avec moi, il -dissimula toujours de pareilles idées, sans doute parce qu'il -craignait de les voir réduites au néant par la mitraille de mes -arguments; mais on rapporte publiquement de lui mille histoires -d'hérésies et d'incroyables iniquités. - -«Je suis obligé de m'interrompre, car j'entends en ce moment -retentir la fusillade. Comme je n'ai aucun enthousiasme pour les -combats et que je ne suis pas guerrier, cela me trouble quelque -peu. Une autre fois, je vous raconterai quelques épisodes de cette -guerre.--Votre affectionné, etc., etc.». - - -«22 avril. - -«Mon très cher ami, - -«Nous avons eu aujourd'hui une sanglante mêlée dans les environs -d'Orbajosa. La nombreuse guérilla formée à Villahorrenda a été -attaquée par les troupes avec une grande valeur. Il y a eu -beaucoup de morts de part et d'autre. Les braves guerilleros se -sont dispersés; mais ils ont repris courage, et il se peut que -vous entendiez raconter d'eux des merveilles. Ils sont commandés, -bien qu'il ait été blessé à un bras, on ne sait où ni comment, -par Cristobal Caballuco, fils du fameux Caballuco que vous avez -connu dans la dernière guerre. Le chef actuel est un homme qui a -de grandes aptitudes pour le commandement, et qui, de plus, est -honnête et simple. Comme au bout du compte, il faudra en venir à -un arrangement à l'amiable, je présume que Caballuco sera nommé -général de l'armée espagnole, ce qui sera fort avantageux pour elle -et pour lui. - -«Je déplore cette guerre qui prend des proportions alarmantes; -mais je reconnais que nos braves paysans n'en sont pas -responsables, car ils ont été provoqués à se battre par l'audace -du gouvernement, par la démoralisation de ses délégués sacrilèges, -par la fureur systématique avec laquelle les représentants de -l'État s'attaquent à ce qu'il y a de plus respectable dans la -conscience des populations, c'est-à-dire la foi religieuse et le -pur _espagnolisme_ qui heureusement se conservent dans les lieux -non encore infestés par la gangrène dévastatrice. Quand on veut -enlever à une population son âme pour lui en donner une autre, -quand on veut, pour ainsi dire, la dénationaliser, en changeant -ses sentiments, ses habitudes, ses idées, il est naturel que cette -population se défende comme se défend l'individu qui, au milieu -d'un chemin désert, se voit assailli par d'infâmes voleurs. Que -l'esprit et la substance éminemment salutaires de mon œuvre les -_Lignages_ (pardonnez-moi cette présomption) pénètrent dans les -sphères du gouvernement, et alors il n'y aura plus de guerres. - -«Nous avons eu ici, aujourd'hui, une affaire fort désagréable. -Le clergé, mon ami, s'est refusé à ensevelir en terre sainte le -corps de l'infortuné Rey. Je suis intervenu dans cette affaire, -pour prier monseigneur l'évêque de lever un anathème d'un si grand -poids; mais rien n'a pu être obtenu. Enfin, nous avons empaqueté le -corps du jeune homme et nous l'avons mis dans un trou--creusé à cet -effet dans le champ de Mundo-Grande,--où mes patientes explorations -ont découvert les richesses archéologiques que vous connaissez. -J'ai passé là un bien triste moment et je suis encore sous le poids -de la très pénible impression que j'y ai éprouvée. D. Juan Tafetan -et moi sommes les seules personnes qui aient accompagné le funèbre -cortège. Peu après sont venues là (chose vraiment étonnante) celles -qu'on appelle ici les filles Troya, et elles ont prié longtemps -avec ferveur sur la rustique tombe du mathématicien. Bien que cela -parût une importunité ridicule, j'en ai été fort touché. - -«Relativement à la mort de Rey, le bruit court en ville qu'il a -été assassiné. On assure qu'il le déclara lui-même, car il vécut -environ une heure et demie après avoir été blessé. On prétend qu'il -ne révéla pas le nom de son meurtrier. Je rapporte cette version -sans la démentir ni l'appuyer. Perfecta ne veut pas qu'on parle de -cette affaire et elle devient très triste lorsqu'on y fait allusion. - -«A peine frappée par ce premier malheur, la pauvre femme en éprouve -un autre qui nous afflige tous beaucoup. L'ancienne et funeste -maladie héréditaire dans notre famille, a fait, mon cher ami, une -nouvelle victime. La pauvre Rosario qui, grâce à nos soins, y avait -échappé, est maintenant en train de perdre la tête. Ses paroles -incohérentes, son affreux délire, sa pâleur mortelle, me rappellent -ma mère et ma sœur. Ce cas est le plus grave dont j'ai été témoin -dans ma famille, car il ne s'agit plus seulement de manies, mais -bien d'une véritable folie. Il est triste, excessivement triste -que, seul entre tous, conservant mon jugement sain et entier, j'aie -pu rester complètement exempt de cette funeste maladie. - -»Je n'ai pu faire vos compliments à D. Inocencio parce que le -pauvre homme nous est tout à coup tombé malade, et ne reçoit et ne -veut voir personne, pas même ses amis les plus intimes. Mais je -suis sûr qu'il vous retourne vos amabilités et vous ne devez pas -mettre en doute qu'il commencera le plus tôt possible la traduction -des diverses épigrammes latines que vous lui recommandez... -J'entends de nouveau la fusillade. On dit qu'il y aura du vacarme -ce soir. La troupe vient de sortir.» - - -«Barcelone, 1er juin. - -«Je viens d'arriver ici après avoir conduit et laissé ma -nièce Rosario à San Baudilio de Llobregat. Le directeur de -l'établissement m'a assuré que c'est un cas de folie incurable. -Mais elle sera au moins entourée des plus grands soins dans cette -grandiose et gaie maison de fous. Si quelque jour j'étais atteint -aussi, mon cher ami, amenez-moi à San Baudilio. J'espère trouver -à mon retour les épreuves des _Lignages_. Je compte ajouter six -feuilles, car ce serait une faute grave que de ne pas publier les -raisons que j'ai de soutenir que Mateo Diez Coronel, auteur du -_Métrico Encomio_, descend, par la ligne maternelle, des Guevaras, -et non pas des Burguillos, comme l'a, par erreur, soutenu l'auteur -de la _Floresta amena_. - -«Le principal objet de cette lettre est de vous faire une -recommandation. J'ai entendu ici plusieurs personnes parler de -la mort de Pepe Rey et la raconter de la façon dont elle est -effectivement arrivée. Je vous révélai ce secret lorsque nous nous -vîmes à Madrid, en vous faisant part de tout ce que j'avais appris -quelque temps après l'événement. Je suis très étonné que, n'en -ayant rien dit à personne qu'à vous, on raconte ici dans tous ses -détails comment il pénétra dans le jardin; comment il déchargea -son revolver sur Caballuco lorsqu'il vit que celui-ci s'avançait -le poignard levé; comment Ramos tira ensuite sur lui avec tant de -précision qu'il l'étendit sur place... Enfin, mon cher ami, si par -inadvertance vous en aviez causé avec quelqu'un, je vous rappelle -que c'est un secret de famille, et cela suffit avec une personne -aussi prudente et aussi discrète que vous l'êtes. - -«Bravo! ça va bien! ça va bien! Je viens de lire dans un petit -journal que Caballuco a mis en déroute le brigadier Batalla.» - - -«Orbajosa, 12 décembre. - -«J'ai une mauvaise nouvelle à vous apprendre. Nous n'avons plus -maintenant notre Penitenciario, non pas précisément qu'il soit -passé à une meilleure vie, mais parce que le pauvre homme est -depuis le mois d'avril si inquiet, si triste, si taciturne qu'on ne -le reconnaît plus. Il n'y a aujourd'hui en lui pas même l'ombre de -cette humeur attique, de cette gaîté correcte et classique qui le -rendait si aimable. Il fuit la société, s'enferme chez lui et ne -reçoit personne, mange à peine et a rompu toute espèce de relations -avec le monde. Si vous le voyiez, vous ne le reconnaîtriez pas, -car il ne lui reste que la peau sur les os. Ce qu'il y a de plus -extraordinaire, c'est qu'il s'est brouillé avec sa nièce et qu'il -vit seul, complètement seul dans une méchante maisonnette du -faubourg de Baidejos. On dit maintenant qu'il renonce à sa stalle -dans le chœur de la cathédrale et qu'il va partir pour Rome. Ah! -Orbajosa perd beaucoup en perdant son grand latiniste. Je crois que -bien des années se succéderont sans qu'il nous en vienne un autre. -Notre glorieuse Espagne s'en va, elle s'annihile, elle se meurt.» - - -«Orbajosa, 23 décembre. - -«Le jeune homme que je vous ai recommandé, dans une lettre qu'il a -emportée lui-même, est neveu de notre cher Penitenciario, avocat et -quelque peu écrivain. Elevé par son oncle avec beaucoup de soin, il -a un jugement sain. Combien il serait dommage qu'il se corrompît -dans ce bourbier de philosophisme et d'incrédulité. Il est honnête, -travailleur et bon catholique, ce qui me fait penser qu'il fera son -chemin dans un bureau comme le vôtre. Sa petite ambition (car il a -aussi la sienne) l'entraînera peut-être aux luttes politiques, et -je crois que ce ne sera pas une mauvaise acquisition pour la cause -de l'ordre et de la tradition, aujourd'hui que la jeunesse est -pervertie et accaparée par la secte des perturbateurs. - -«Il est accompagné de sa mère, femme commune et sans vernis, mais -d'un cœur excellent et d'une vertu éprouvée. L'amour maternel est -chez elle quelque peu mélangé d'ambition mondaine, et elle dit que -son fils doit devenir ministre. Il pourrait bien l'être un jour. - -«Perfecta me charge de ses compliments pour vous. Je ne sais pas -au juste ce qu'elle a, mais elle nous inspire des inquiétudes. -Elle a perdu l'appétit d'une façon alarmante, et, ou bien je ne -me connais pas en maladies, ou il y a chez elle un commencement -de jaunisse. Cette maison est très triste depuis qu'il y manque -Rosario qui l'égayait par son sourire et sa bonté angéliques. On -dirait maintenant qu'un sombre nuage plane sur nous. Perfecta -parle souvent de ce nuage qu'elle voit plus sombre à mesure -qu'elle devient elle-même plus jaune. La pauvre mère trouve un -adoucissement à sa douleur dans la religion et dans les exercices -du culte qu'elle pratique toujours avec piété et édification. -Elle passe presque toutes ses journées à l'église et dépense son -immense fortune en splendides cérémonies, en neuvaines et en -expositions du Saint-Sacrement excessivement brillantes. Grâce à -elle, le culte a recouvré à Orbajosa sa splendeur d'autrefois. Ceci -ne laisse pas d'être une consolation au milieu de la décadence -et de l'anéantissement de notre nationalité... Demain partiront -les épreuves... J'ajouterai deux autres feuilles parce que j'ai -découvert un autre Orbajocien illustre, Bernardo Amador, de Soto, -qui fut valet de pied du duc d'Osuna, le servit à l'époque de la -vice-royauté de Naples et même, il y a des raisons de le croire, ne -prit aucune, absolument aucune part dans le complot contre Venise.» - - - - -XXXIII. - - -L'histoire finit là. C'est tout ce que pour le moment nous pouvons dire -des personnes qui paraissent bonnes et qui ne le sont pas. - - Madrid, avril 1876. - - -FIN DE DONA PERFECTA - - - - -TABLE DES CHAPITRES - - - Pages. - - I Villahorrenda!... cinq minutes d'arrêt! 1 - - II Un voyage au centre de l'Espagne. 5 - - III Pepe Rey. 26 - - IV L'arrivée du cousin. 36 - - V Y aura-t-il mésintelligence? 43 - - VI Où l'on voit que la mésintelligence peut - surgir au moment où l'on s'y attend - le moins. 51 - - VII La mésintelligence augmente. 61 - - VIII En toute hâte. 69 - - IX La mésintelligence va croissant et - menace de se changer en discorde. 81 - - X L'existence de la discorde est évidente. 99 - - XI La discorde va croissant. 114 - - XII Chez les Troya. 130 - - XIII Un casus belli. 145 - - XIV La discorde s'accentue. 152 - - XV Elle va de plus en plus croissant jusqu'à - la déclaration de guerre. 163 - - XVI Nuit. 168 - - XVII Lueur dans l'obscurité. 177 - - XVIII La troupe. 192 - - XIX Lutte terrible--Stratégie. 206 - - XX Rumeurs. 223 - - XXI Levée de boucliers. 232 - - XXII Réveil. 249 - - XXIII Mystère. 261 - - XXIV La Confession. 266 - - XXV Événements imprévus. Mésintelligence - passagère. 272 - - XXVI Maria Remedios. 289 - - XXVII Le supplice d'un chanoine. 303 - - XXVIII De Pepe Rey à D. Juan Rey. 318 - - XXIX De Pepe Rey à Rosarito Polentinos. 327 - - XXX La battue. 328 - - XXXI Doña Perfecta 333 - - XXXII Conclusion.--De D. Cayetano Polentinos - à un de ses amis de Madrid. 344 - - XXXIII 356 - - -TOURS.--IMP. E. ARRAULT ET Cie - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DOÑA PERFECTA *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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margin:1em 0'> -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> -</div> - -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Doña Perfecta</span></p> -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Benito Pérez Galdós</p> -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Translator: Julien Lugol</p> -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Contributor: Albert Savine</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: October 3, 2022 [eBook #69089]</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p> - <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Claudine Corbasson and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))</p> -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>DOÑA PERFECTA</span> ***</div> - -<hr class="full" /> - -<p><a href="#note_au_lecteur">Au lecteur</a></p> - -<p><a href="#table_des_matieres">Table des chapitres</a></p> - -<p><a href="#notes">Notes</a></p> - -<h1>DOÑA PERFECTA</h1> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<p><span class="pagenum hidden" id="Page_II">II</span></p> - -<p class="center2 margintop4">OUVRAGES DE M. JULIEN LUGOL</p> - -<hr class="small3" /> - -<p class="hang"><b>Un Rêve</b>, poème—<b>La Délivrance</b>—<b>La Vengeance</b>, -avec une lettre de Victor Hugo.—<b>Le Quatre Septembre</b>—<b>Le -Poète</b>—<b>La Guerre au Néant</b>—Brochures.</p> - -<p class="hang"><b>Une excursion aux Ossuaires de San-Martino et Solferino</b>, -traduction française du livre italien de M<sup>me</sup> Cesira Pozzolini -Siciliani.—Lemerre, éditeur.</p> - -<p class="center2"><b>POUR PARAITRE PROCHAINEMENT</b></p> - -<p class="hang"><b>Marianela</b>, traduction du roman espagnol de D. B. Perez -Galdós.</p> - -<p class="hang"><b>Odes barbares</b>, traduction des poésies italiennes de Giosué -Carducci, avec une lettre de l’auteur.</p> - -<p class="hang"><b>Keramos</b>, traduction du poème américain de Henri Wadsworth -Longfellow, avec une lettre de l’auteur.</p> - -<p class="hang"><b>Le Bandolérisme</b> (le <i>Banditisme</i>), étude sociale et -mémoires historiques.—Traduction française, illustrée par Vierge, -du grand ouvrage de D. Julian de Zugasti y Saenz.</p> - -<p class="center2">EN PRÉPARATION</p> - -<p class="hang"><b>L’Ami Manso</b>, traduction du roman espagnol de B. Perez Galdós.</p> - -<p class="hang"><b>Le Docteur Centeno</b>, traduction du même auteur.</p> - -<p class="hang"><b>Tormento</b>,             -                   -    —</p> - -<p class="hang"><b>Madame Bringas</b>,            -            —</p> - -<p class="hang"><b>Savitri</b>, traduction en vers de l’idylle dramatique de M. le -comte Angelo de Gubernatis.</p> - -<p class="hang"><b>Élans de l’âme—Échos humains</b>, poésies, 1 vol.</p> - -<p class="center">Tours.—Imp. <span class="smcap">Arrault</span> et Cie.</p> - -<p><span class="pagenum hidden" id="Page_III">III</span></p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="titlepage"> - <p class="title1">D. B. PEREZ GALDÓS</p> - - <hr class="small3" /> - - <p class="title2"><span class="small70">DOÑA</span><br /> - PERFECTA</p> - - <p class="title3">Traduit par JULIEN LUGOL</p> - - <p class="center">Préface par M. Albert SAVINE</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 250px;"> - <img src="images/vignette.jpg" alt="" title="" width="250" height="342" /> - </div> - - <p class="title4">PARIS</p> - - <p class="title5">NOUVELLE LIBRAIRIE PARISIENNE</p> - - <p class="title6">E. GIRAUD ET C<sup>ie</sup> ÉDITEURS</p> - - <p class="center">18, <span class="smcap2">RUE DROUOT</span>, 18</p> - - <p class="center">—</p> - - <p class="center">1885</p> - - <p class="center">Tous droits réservés</p> -</div> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum hidden" id="Page_V">V</span></p> - <h2>BENITO PEREZ GALDÓS</h2> -</div> - -<p>Les Espagnols considèrent à cette heure M. Benito Perez Galdós comme -leur premier romancier.</p> - -<p>Tous, idéalistes ou naturalistes, sont unanimes sur ce point.</p> - -<p>Par quels romans s’est-il acquis cette célébrité?</p> - -<p>Par quels autres l’a-t-il un instant compromise?</p> - -<p>Par quelles œuvres enfin a-t-il su reconquérir le terrain perdu?</p> - -<p>Voilà où commencent les divergences.</p> - -<p>Non pas que les critiques de l’Ecole nouvelle, M. Leopoldo Alas, -M<sup>me</sup> Emilia Pardo Bazan, fassent <span class="pagenum" style="font-size: 0.8em;" id="Page_VI">VI</span> fi des premiers essais de M. -Perez Galdós dans le roman contemporain. Certes! Ils s’accordent à lui -reconnaître le mérite absolu d’avoir, avec M. Juan Valera, fait du -roman espagnol dégénéré une œuvre sérieuse, une étude psychologique. -Ils ne refusent à cette première carrière de son talent (de <i xml:lang="es" lang="es">La -Fontana de Oro</i> à <i xml:lang="es" lang="es">La familia de Leon Roch</i>, 1868 à 1879) -ni mérite ni gloire. Seulement, M<sup>me</sup> Emilia Pardo, tout au moins, -déclare que la prédominance de la thèse dans les dernières œuvres de -cette période, surtout dans <i>Gloria</i> et dans la <i>Famille de Léon -Roch</i>, la troublait et l’inquiétait. Pour elle et pour M. Alas, la -publication de la <i xml:lang="es" lang="es">Desheredada</i> (<i>la Deshéritée</i>) fut une -joie vive, une joie triomphale.</p> - -<p>C’est cette joie, c’est ce triomphe qui déplaisent aux champions de -l’idéalisme. Pour eux, les quatre premiers romans contemporains sont -parfaits. Ils n’ont cure de se demander si certains personnages ne -seraient point bâtis arbitrairement pour les besoins de la thèse. Ils -préfèrent passer ce point sous silence auprès du public. Avec quel -bonheur au contraire, le plus brillant d’entre eux, M. Luis Alfonso -proclame que, depuis <i xml:lang="es" lang="es">la Desheredada</i>, <span class="pagenum" style="font-size: 0.8em;" id="Page_VII">VII</span> M. Perez Galdós -a cheminé de faux pas en faux pas jusqu’à sa chute dans <i xml:lang="es" lang="es">La de -Bringas</i><a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>!</p> - -<p>Toute la question est là.</p> - -<p>Le maître du roman castillan doit-il être rattaché à l’Ecole anglaise -ou à l’Ecole française?</p> - -<p>Son évolution de 1881, après la lumineuse trouée de l’<i>Assommoir</i>, -est-elle une déchéance ou un progrès?</p> - -<p>A parler franc, et libre de tout absurde chauvinisme littéraire, nous -n’hésitons pas à la considérer comme un progrès, sans vouloir par cette -affirmation nier que les œuvres de la période naturaliste de M. Perez -Galdós sont souvent inégales.</p> - -<p>Dans les grandes lignes, l’opinion de M<sup>me</sup> Pardo et de M. Alas est -donc la nôtre. Seulement, des quatre premiers romans contemporains, -c’est, avec M. Palacio Valdes, <i>Doña Perfecta</i> que nous placerons -en première ligne comme le mieux équilibré, le mieux construit et le -plus propre, avec cette délicieuse idylle de <i>Marianela</i>,<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> à -plaire à notre public français.</p> - -<p><span class="pagenum" style="font-size: 0.8em;" id="Page_VIII">VIII</span></p> - -<p>Quand il écrivait <i>Doña Perfecta</i>, M. Perez Galdós était déjà -pleinement lancé dans le mouvement littéraire castillan. Né aux -Canaries en 1845, élevé dans les îles et à Madrid, le romancier -avait débuté par le roman historique et publié successivement <i xml:lang="es" lang="es">La -Fontana de Oro</i>—c’est le nom d’un club célèbre de 1820—et <i xml:lang="es" lang="es">El -Audaz</i><a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p> - -<p>On traduisait alors les romans de MM. Erckmann-Chatrian et ils -obtenaient un vif succès. M. Perez Galdós, sous le titre d’<i xml:lang="es" lang="es">Episodios -nacionales</i>, songea à raconter l’histoire espagnole depuis le temps -du Prince de la Paix jusqu’au règne d’Isabelle de Bourbon. Vingt -volumes devaient paraître de la sorte, tous emplis de chauvinisme et -propres à flatter les passions de la foule. Cependant, tout en ne -négligeant rien pour se former un public, le romancier demeurait aussi -impartial qu’Espagnol peut l’être quand il parle de la glorieuse prise -d’armes de 1808.</p> - -<p>En même temps qu’il rêvait les <i xml:lang="es" lang="es">Episodios</i>, <span class="pagenum" style="font-size: 0.8em;" id="Page_IX">IX</span> M. Perez Galdós -lisait Balzac et rêvait d’écrire des <i>Romans contemporains</i>. Avant -même de terminer la rédaction des <i xml:lang="es" lang="es">Episodios</i>, il était à l’œuvre. -C’est alors qu’il publia <i>Doña Perfecta</i> (1876).</p> - -<p><i>Doña Perfecta</i>, c’est certainement le conflit de la jeune et -de la vieille Espagne, mais c’est aussi celui des hypocrites et des -sincères.</p> - -<p>Il semble qu’avant de prendre la plume, M. Perez Galdós a dû relire -<i>les Paysans</i> de Balzac. Les personnages de son roman ont les -mêmes ruses cauteleuses. El Penitenciario, doña Perfecta sont parfaits -de vérité, de vie. Naïf et honnête garçon, Pepe Rey, avec son caractère -peu trempé pour cette lutte, me semble cependant un type mieux dessiné -que Rosario, sentimentale plus que vraie. Le chapitre <span class="smcap">XVII</span>, -certaines prises de bec de Perfecta et du Penitenciario avec Pepe sont -menés avec une science parfaite et rachètent ce qu’a de faux et de -conventionnel Maria Remedios, comme aussi les deux derniers chapitres -du roman qui font long feu et que M. Perez Galdós n’écrirait plus à -cette heure.</p> - -<p><i>Doña Perfecta</i> a été le premier coup de feu du parti libéral -espagnol, dans une longue lutte de <span class="pagenum" style="font-size: 0.8em;" id="Page_X">X</span> plume où joutèrent les -meilleurs romanciers de l’Espagne, Alarcon et Pereda, Valera et Perez -Galdós.</p> - -<p>Avec le zèle d’un converti de récente date, le premier, M. Pedro -Antonio de Alarcon avait publié en 1875 <i>Le Scandale</i>, un gros -roman mal bâti, mais curieux.</p> - -<p>A cette apologie du Jésuite-confesseur, à ce gros effort du parti -ultramontain, le libéralisme répondit par <i>Doña Perfecta</i>.</p> - -<p>M. de Alarcon avait prétendu que toute la vertu était dans l’Église: -M. Perez Galdós répondit que <i>certains</i> gens d’Église et -<i>certains</i> dévots étaient des hypocrites. Il avait vraiment beau -jeu, mais je ne dissimulerai pas que, dans <i>Gloria</i>, qui vint -ensuite, et où il prétendait prouver l’incompatibilité de la foi avec -la véritable probité morale, M. Perez Galdós n’avait plus rien du -réaliste. A défaut de vérité, il eut le talent, et <i>Gloria</i>—cette -<i>tragédie de la fatalité</i>—contient des pages admirables, comme -il n’y en a pas beaucoup dans la littérature espagnole. Mais, malgré -le talent plus développé que dans <i>Doña Perfecta</i>, malgré les -envolées, malgré l’art plus raffiné, j’ai dit déjà mes <span class="pagenum" style="font-size: 0.8em;" id="Page_XI">XI</span> préférences -pour le premier roman contemporain.</p> - -<p>La traduction scrupuleusement fidèle de M. Julien Lugol, que j’ai la -bonne fortune de recommander ici, rend merveilleusement et défauts -et qualités d’un roman que notre grand public français lira sans les -passions politiques qui agitaient l’Espagne de 1876, mais certainement -avec autant d’intérêt que de plaisir.</p> - -<div class="right"> - <p class="center"><span class="smcap">Albert Savine.</span><br /> - de l’Académie espagnole et de l’Académie<br /> - des bonnes lettres de Barcelone.</p> -</div> - -<p class="br">Paris-Passy, ce 1<sup>er</sup> novembre 1885.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_1">1</span></p> - - <h2 id="ch_1">I.<br /><br /> - VILLAHORRENDA!... CINQ MINUTES D’ARRÊT!</h2> -</div> - -<p>Lorsque le train mixte descendant, nº 65 (il est inutile de nommer la -ligne) s’arrêta à la petite station située entre les kilomètres 171 et -172, presque tous les voyageurs de 2<sup>e</sup> et de 3<sup>e</sup> classe restèrent à -dormir ou à bâiller dans les voitures, car le froid pénétrant du matin -n’invitait pas à se promener sur le trottoir désert. Le seul voyageur -de 1<sup>re</sup> classe qui se trouvât dans le convoi descendit à la hâte et, -s’adressant aux employés, leur demanda si c’était bien là la gare de -Villahorrenda. (Ce nom, comme bien d’autres qu’on verra par la suite, -est de l’invention et reste la propriété de l’auteur).</p> - -<p>—Nous sommes bien à Villahorrenda, répondit le conducteur dont la voix -se confondait avec les cris <span class="pagenum" id="Page_2">2</span> d’effroi des poules qu’on montait en -ce moment dans le fourgon. J’avais oublié de vous appeler, monsieur de -Rey. Je crois qu’on vous attend avec des chevaux.</p> - -<p>—Mais il fait ici un froid de tous les diables! dit le voyageur, en -s’enveloppant de son manteau. N’y a-t-il dans la station aucun endroit -où pouvoir dormir et se reposer avant d’entreprendre un voyage à cheval -dans ce pays glacial?</p> - -<p>Il n’avait pas achevé sa phrase que le conducteur, appelé ailleurs par -les impérieuses obligations de son emploi, s’en allait en tournant le -dos à notre inconnu. Celui-ci vit alors s’approcher un autre employé -tenant de la main droite une lanterne qui, se balançant en suivant les -mouvements de la marche, projetait une série régulière de lumineuses -ondulations. La lumière décrivait sur le trottoir un zig-zag semblable -à celui que décrit l’eau tombant d’un arrosoir.</p> - -<p>—Y a-t-il un buffet ou un dortoir dans la station de Villahorrenda? -demanda le voyageur à l’homme à la lanterne.</p> - -<p>—Il n’y a rien du tout, répondit sèchement celui-ci, en courant -vers les hommes d’équipe occupés au chargement des colis et faisant -pleuvoir sur eux une telle averse de cris, de gros mots, de jurons -et de retentissantes imprécations que, scandalisées d’une si brutale -grossièreté, les poules elles-mêmes en frémirent dans leur cage.</p> - -<p>—Le mieux sera de partir d’ici au plus vite, dit <span class="pagenum" id="Page_3">3</span> à part lui le -voyageur. Le conducteur m’a, du reste, prévenu que les chevaux se -trouvaient là...</p> - -<p>A ce moment, il sentit une main discrète et respectueuse l’attirer -doucement au dehors. Se retournant aussitôt, il aperçut une sombre -masse de drap gris qui, dans l’un de ses larges plis, laissait -entrevoir le visage ratatiné d’un rusé paysan castillan. Il fixa ses -regards sur ce rustre dont l’aspect rappelait celui des aunes dans le -monde végétal, et vit deux yeux pénétrants briller sous l’auvent d’un -immense chapeau de velours râpé, une robuste main brune tenant un bâton -fraîchement coupé et un énorme pied qui, en marchant, faisait sonner le -fer d’un éperon.</p> - -<p>—Est-ce vous qui êtes le señor D. José de Rey? demanda-t-il en portant -la main à son chapeau.</p> - -<p>—Oui, et vous,—répondit gaîment le gentilhomme—vous devez être le -domestique que doña Perfecta a envoyé ici pour me conduire à Orbajosa.</p> - -<p>—Lui-même. Lorsque vous désirerez partir... Le bidet court comme le -vent. Il me semble que le señor D. José doit être bon cavalier. Il est -vrai que bon chien chasse de race...</p> - -<p>—Par où faut-il passer? interrompit le voyageur avec impatience. -Allons, partons, partons d’ici, señor... Comment vous nomme-t-on?</p> - -<p>—Je me nomme Pedro Lucas—répondit l’homme au manteau gris, en portant -de nouveau la main à son chapeau—mais on m’appelle le tio Licurgo. Où -sont les bagages de monsieur?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_4">4</span></p> - -<p>—Je les aperçois là-bas sous l’horloge de la station. Il y a trois -colis. Deux valises et une énorme caisse de livres pour le señor D. -Cayetano. Voici le bulletin.</p> - -<p>Un instant après, gentilhomme et écuyer se trouvaient derrière la -masure appelée station, en face d’un petit chemin qui, partant de -là, se perdait dans les arides coteaux voisins où l’on distinguait -confusément le misérable hameau de Villahorrenda. Trois montures -devaient transporter hommes et paquets. Un bidet d’assez bonne mine -était destiné au gentilhomme. Le tio Licurgo pressait les flancs d’un -vénérable cheval ragot quelque peu usé mais encore solide, et le mulet, -qu’un jeune garçon très ingambe et plein d’ardeur devait conduire par -la bride, avait la charge des bagages.</p> - -<p>Avant que la caravane se fût mise en marche partit le train, qui -parcourut la voie avec la prudente lenteur propre aux trains mixtes. -Son roulement se faisait entendre de plus en plus lointain sur le -sol ébranlé. En pénétrant dans le tunnel du kilomètre 172, le bruit -strident du sifflet de la locomotive retentit dans les airs. Le tunnel, -vomissant par sa noire ouverture une vapeur blanchâtre, rendait un son -formidable et au bruit de cette énorme voix s’éveillaient hameaux, -villages, villes et provinces.</p> - -<p>Ici chantait un coq, plus loin un autre. L’aube commençait à paraître.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_5">5</span></p> - - <h2 id="ch_2">II.<br /><br /> - UN VOYAGE AU CŒUR DE L’ESPAGNE.</h2> -</div> - -<p>Lorsque, après s’être mis en marche, nos voyageurs eurent dépassé les -masures de Villahorrenda, le gentilhomme, qui était jeune et de bonne -mine, entama ainsi la conversation:</p> - -<p>—Dites-moi, señor Solon...</p> - -<p>—Licurgo, pour vous servir...</p> - -<p>—C’est cela, señor Licurgo. Je savais bien que vous étiez un sage -législateur de l’antiquité. Excusez mon erreur. Mais venons au fait. -Dites-moi: comment se porte Madame ma tante?</p> - -<p>—Toujours aussi vaillante que par le passé, répondit le paysan en -faisant de quelques pas avancer sa monture. Il semble que pour la -señora doña Perfecta les années ne passent pas. On a raison de dire -qu’aux bons, Dieu donne longue vie. Ce doux ange du Seigneur devrait -vivre mille ans. Si les bénédictions qui vont à elle sur la terre -pouvaient se transformer en plumes, elle n’aurait <span class="pagenum" id="Page_6">6</span> pas besoin -d’autres ailes pour monter au ciel.</p> - -<p>—Et ma cousine, la señorita Rosario?</p> - -<p>—Bénie soit la branche qui ressemble à l’arbre! dit le paysan. Que -pourrais-je vous dire de doña Rosarito<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, si ce n’est qu’elle est -tout le portrait de sa mère? C’est un fier trésor que vous aurez là, -caballero D. José, s’il est vrai, comme on le dit, que vous êtes venu -pour l’épouser. Vous êtes faits l’un pour l’autre, et la demoiselle n’a -pas non plus lieu de se plaindre, car le promis vaut la promise.</p> - -<p>—Et le señor D. Cayetano?</p> - -<p>—Toujours absorbé par ses livres. Il a une bibliothèque plus grande -qu’une cathédrale et ne cesse de fouiller la terre pour chercher des -pierres couvertes des diaboliques inscriptions que, dit-on, y gravèrent -les Mores.</p> - -<p>—A quelle heure arriverons-nous à Orbajosa?</p> - -<p>—A neuf heures, s’il plaît à Dieu. Comme la señora va être heureuse, -lorsqu’elle verra son cher neveu!.. Et la señorita Rosarito qui, -hier déjà, était en train de mettre en ordre la chambre que vous -devez habiter?.. Ne vous ayant jamais vu, la mère et la fille brûlent -d’impatience et se demandent comment sera ou ne sera pas le señor D. -José.</p> - -<p>Mais voici le moment où les vaines suppositions vont faire place à la -réalité. Dès que la cousine aura vu le cousin, tout ne sera que chants -et joie. Un <span class="pagenum" id="Page_7">7</span> nouveau jour brillera et, comme dit l’autre, nous nous -en trouverons tous bien.</p> - -<p>—Ma tante et ma cousine ne me connaissant pas encore—dit en souriant -le gentilhomme—il me paraît prudent de ne pas faire de projets.</p> - -<p>—Vous avez raison; on dit à ce sujet que l’un brosse le cheval que -l’autre monte—répondit le paysan. Mais la mine ne trompe pas... Quel -trésor vous allez posséder! et quel bon mari elle aura!</p> - -<p>Le gentilhomme devenu distrait et pensif n’entendit pas les dernières -paroles du tio Licurgo. Comme ils arrivaient à un endroit où la route -formait un coude, le paysan dit, en faisant prendre aux chevaux une -autre direction:</p> - -<p>—Il faut maintenant prendre par ce sentier. Le pont s’est effondré, -et nous ne pouvons guéer le ruisseau qu’au bas du cerrillo de los -Lirios<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p> - -<p>—Le cerrillo de los Lirios?—dit le gentilhomme, sortant de sa -méditation.—C’est curieux comme en ces vilains endroits abondent les -noms poétiques! L’affreuse ironie de ces appellations m’émerveille -depuis que je voyage par ici. Tel site qui n’est remarquable que par -sa solitude et la désolante tristesse de son noir paysage, se nomme -la charmante vallée (<i>Valle-Ameno</i>). Tel ramassis de masures -qui s’étend mesquinement dans une plaine aride et de mille façons -révèle sa misère, a l’impudence <span class="pagenum" id="Page_8">8</span> de s’appeler la Ville-Riche -(<i>Villa-Rica</i>). Il existe un ravin poudreux et pierreux où même -les chardons ne peuvent pas pousser qui ne s’en nomme pas moins le -Vallon des Fleurs (<i>Valdeflores</i>). La colline que nous avons -devant nous est le <i xml:lang="es" lang="es">cerrillo de los Lirios</i>? Mais, pour l’amour -du ciel, où sont donc ces lis: Je ne vois pas autre chose que des -pierres et de l’herbe flétrie. Qu’on l’appelle le <i>cerrillo de la -Desolacion</i> et on sera dans le vrai. Excepté Villahorrenda qui, -paraît-il, est bien nommée, tout ici est ironie. Les noms sont beaux, -mais ce qu’ils désignent est prosaïque et misérable. Les aveugles seuls -pourraient se trouver heureux dans ce pays qui est un paradis pour la -langue et un enfer pour les yeux.</p> - -<p>Le señor Licurgo, ou n’entendit pas ce que le caballero de Rey -venait de dire, ou dédaigna d’y répondre. Lorsqu’ils passèrent à gué -le ruisseau dont les eaux bouillonnantes et fangeuses semblaient -impatientes de sortir de leur lit, le paysan, étendant le bras vers des -champs incultes qui s’étendaient à gauche, dit:</p> - -<p>—Voici les <i>Alamillos<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> de Bustamante</i>.</p> - -<p>—Mon domaine! s’écria dans un transport de joie le gentilhomme, en -parcourant du regard les tristes champs qu’éclairaient les premières -lueurs du matin. C’est la première fois qu’il m’est donné de <span class="pagenum" id="Page_9">9</span> -voir le patrimoine que j’héritai de ma mère. La pauvre femme vantait -tellement ce pays et m’en contait tant de merveilles que je me -figurais, alors que j’étais encore un enfant, qu’habiter ici, c’était -être en paradis. Des fruits, des fleurs, des chasses à la grande -bête et au menu gibier, des montagnes, des lacs, des rivières, de -poétiques ruisseaux, des collines où paissaient les troupeaux, il y -avait de tout dans les <i>Alamillos de Bustamante</i>, dans cette -contrée de bénédiction, la meilleure et la plus belle de toutes les -contrées du monde... Etrangeté! Les habitants de ce pays ne vivent -que par l’imagination. Si, dans mon enfance, alors que je partageais -les idées et l’enthousiasme de mon excellente mère, on m’eût conduit -ici, j’aurais aussi trouvé charmants ces monts arides, ces plaines -poudreuses ou marécageuses, ces métairies en ruines, ces norias à -moitié démolies, dont les godets montent à peine l’eau nécessaire -pour arroser une demi-douzaine de choux, tous ces champs stériles, -misérables et désolés, enfin, que je contemple en ce moment.</p> - -<p>—C’est la meilleure terre du pays—dit le señor Licurgo—et pour la -culture des pois chiches, il n’en existe pas de pareille.</p> - -<p>—Je suis d’autant plus heureux de l’apprendre que depuis que je la -possède, cette fameuse terre ne m’a pas rapporté un sou.</p> - -<p>Le sage législateur spartiate se gratta l’oreille et poussa un soupir.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_10">10</span></p> - -<p>—Il m’a été dit—continua le gentilhomme—que quelques propriétaires -de mes voisins promènent leur charrue autour de mon domaine et me le -rognent petit à petit. Il n’existe donc ici, señor Licurgo, ni bornes, -ni démarcations, ni véritable propriété.</p> - -<p>Après un silence durant lequel son esprit paraissait occupé à chercher -des raisons, le rusé paysan répondit en ces termes:</p> - -<p>—Le tio Paso-Largo, que nous surnommons le <i>Philosophe</i>, a -insensiblement pénétré dans les <i>Alamillos</i>, au-dessus de -l’ermitage et, rognant, rognant, s’en est, peu à peu, approprié six -fanègues<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p> - -<p>—Quelle admirable école! s’écria en riant le gentilhomme.—Et je -gagerais que ce brave homme n’a pas été le seul... philosophe.</p> - -<p>—C’est bien possible—dit l’autre.—Que chacun se mêle de ce qui le -regarde; si le grain ne manquait pas au colombier, il n’y manquerait -jamais de pigeons... Mais vous savez, señor D. José, que l’œil du -maître engraisse le cheval et, maintenant que vous voilà, vous ferez en -sorte de recouvrer ce qui vous appartient.</p> - -<p>—Ce ne sera peut-être pas si facile, señor Licurgo—répondit le -gentilhomme, au moment où ils entraient dans un sentier, des deux côtés -duquel <span class="pagenum" id="Page_11">11</span> le regard embrassait de magnifiques champs de blés qui, par -leur vigueur et leur précoce maturité, faisaient plaisir à voir.—Ces -champs-ci me semblent mieux cultivés. Je constate qu’il y a du bon dans -les <i>Alamillos</i>.</p> - -<p>Le paysan fit la grimace et affectant de dédaigner les champs -qu’admirait le voyageur, dit d’un ton très humble:</p> - -<p>—Señor, ce sont les miens.</p> - -<p>—Eh bien, ne vous déplaise—répliqua vivement le gentilhomme,—je -ne serais pas fâché de moissonner vos blés! A ce qu’il paraît, la -philosophie est ici contagieuse.</p> - -<p>Ils descendirent dans une gorge qui servait de lit à un maigre -ruisseau, alors à sec, et après l’avoir passé, ils entrèrent dans un -champ plein de pierres où l’on n’apercevait pas la moindre trace de -végétation.</p> - -<p>—Cette terre est bien mauvaise—dit le gentilhomme en se retournant -pour regarder son compagnon qui était resté quelque peu en arrière.—Il -vous sera difficile d’en tirer parti, elle n’est que boue et gravier.</p> - -<p>Licurgo répondit d’un ton débonnaire:</p> - -<p>—Cette terre... vous appartient.</p> - -<p>—Allons, bon, je vois que j’ai ici tout ce qui est mauvais, répliqua -le gentilhomme en riant de bon cœur.</p> - -<p>Ce disant ils reprirent de nouveau la grande route. La lumière du jour, -faisant allégrement irruption <span class="pagenum" id="Page_12">12</span> par toutes les ouvertures et les -claires-voies de l’horizon hispanique, inondait déjà les champs d’une -éblouissante clarté. L’immense ciel sans nuages paraissait s’agrandir -encore en s’éloignant de la terre et prendre plaisir à la contempler de -plus haut. Désolée et sans arbres, la terre, à certaines places couleur -de paille, à d’autres couleur de craie, et toute découpée en triangles -et quadrilatères jaunes et sombres, gris ou légèrement verdâtres, -ressemblait en quelque sorte au manteau de haillons du mendiant qui -s’étale au soleil. Sur ce misérable manteau le christianisme et -l’islamisme avaient livré des batailles épiques. Champs glorieux -certainement, mais que les dernières guerres avaient laissé dans un -affreux état.</p> - -<p>—Je crois que le soleil sera chaud aujourd’hui, señor Licurgo, dit le -gentilhomme en se débarrassant d’une partie de ses vêtements.—Quelle -triste route! Aussi loin que puisse s’étendre le regard, il ne découvre -pas un seul arbre. Tout est le contraire de ce qu’il devrait être. -L’ironie ne cesse pas.—Pourquoi, puisqu’il n’y a ni grands, ni petits -peupliers, appelle-t-on donc ceci les <i>Alamillos</i>?</p> - -<p>Le tio Licurgo ne répondit pas à cette question, parce que certains -bruits, qui tout à coup venaient d’éclater dans le lointain avaient -absorbé son attention. L’air peu rassuré, il arrêta sa monture, tandis -que, d’un œil inquiet, il fouillait au loin la route et les coteaux.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_13">13</span></p> - -<p>—Qu’y a-t-il, demanda le voyageur en s’arrêtant aussi.</p> - -<p>—Avez-vous sur vous des armes, Sr. D. José?</p> - -<p>—Un revolver... Ah! je comprends. Sont-ce bien des voleurs?</p> - -<p>—C’est possible... répondit le paysan fort ému. Il me semble avoir -entendu une détonation.</p> - -<p>—Allons donc voir... En avant, s’écria le gentilhomme en éperonnant sa -monture.—Ils ne sont pas si terribles que cela.</p> - -<p>—Un peu de calme, Sr. D. José,—s’écria, en l’arrêtant, le -villageois.—Ces gens-là sont pires que le diable. Dernièrement, ils -ont assassiné deux gentilshommes qui allaient prendre le train... -Ne faisons pas les braves. Gasparon el Fuerte, Pepito, Chispillas, -Morengue et Ahorca-Suegros ne me verront jamais en face. Prenons la -traverse.</p> - -<p>—En avant! Sr. Licurgo.</p> - -<p>—En arrière! Sr. D. José, répliqua le paysan d’un ton suppliant. -Vous ne connaissez pas ces gens-là. Ce sont eux qui, le mois dernier, -volèrent dans l’église du Carmen, le saint-ciboire, la couronne de -la Vierge et deux candélabres; et ce sont eux qui, il y a deux ans, -pillèrent le train allant sur Madrid.</p> - -<p>A l’énumération de si déplorables antécédents, D. José sentit quelque -peu s’amollir son courage.</p> - -<p>—Voyez-vous là-bas ce grand coteau couvert de pins? C’est là que se -cachent ces bandits dans des <span class="pagenum" id="Page_14">14</span> cavernes qu’on appelle la <i xml:lang="es" lang="es">Estancia -de los Caballeros</i><a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p> - -<p>—De los Caballeros?</p> - -<p>—Oui, monsieur. Ils descendent de là sur la grand’route, lorsque la -Guardia civil<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> cesse de veiller, et ils volent qui ils peuvent. -N’apercevez-vous pas, un peu au-delà du coude que fait la route, -une croix qui fut érigée en mémoire de l’assassinat de l’alcade de -Villahorrenda à l’époque des élections?</p> - -<p>—Oui, je vois la croix.</p> - -<p>—Eh bien, il y a près de là une vieille masure dans laquelle ils se -cachent pour guetter les voitures. Nous appelons cet endroit <i xml:lang="es" lang="es">Las -Delicias</i>.</p> - -<p>—Las Delicias?...</p> - -<p>—Si tous ceux qui ont été assassinés et dépouillés en passant par là -ressuscitaient, on pourrait en former une armée.</p> - -<p>Pendant qu’ils discouraient ainsi, les détonations se rapprochaient, -ce qui ne laissa pas de troubler un peu l’imperturbable courage des -voyageurs, moins toutefois celui du <i>zagalillo</i><a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> qui les -accompagnait, lequel, bondissant de joie, demanda au Sr. Licurgo la -permission de s’avancer pour voir la bataille qui se livrait si près -d’eux. La demande de ce jeune garçon rendit D. José quelque peu honteux -d’avoir eu peur, ou tout au moins de s’être laissé <span class="pagenum" id="Page_15">15</span> intimider par -les paroles du Sr. Licurgo et donnant de l’éperon à son bidet, il -s’écria:</p> - -<p>—Eh bien! nous irons tous. Peut-être pourrons-nous prêter secours aux -malheureux voyageurs qui se trouvent en si grand danger et mettre à la -raison ces <i xml:lang="es" lang="es">Caballeros</i>.</p> - -<p>Le paysan s’efforçait de convaincre le jeune homme de la témérité de -sa détermination en même temps que de l’inutilité de ses généreuses -intentions, attendu, disait-il, que les volés étant bien volés et -peut-être morts, ils n’avaient plus besoin du secours de personne. En -dépit de ces prudents conseils, le gentilhomme opposait la plus vive -résistance aux raisons du paysan, lorsque l’arrivée de deux ou trois -charretiers conduisant tranquillement un grand chariot mit fin à la -discussion. Le danger ne devait pas être tellement grand, puisque -ces charretiers s’avançaient sans la moindre crainte en chantant de -gais refrains. Les détonations, en effet, dirent ceux-ci, n’étaient -pas imputables aux voleurs, mais bien à la Guardia civil qui, de -cette façon, voulait ôter l’envie de se sauver à une demi-douzaine de -vauriens qu’elle conduisait, enchaînés, à la prison de la ville.</p> - -<p>—C’est bien, c’est bien, je sais ce qui en est,—dit Licurgo en -indiquant du doigt une légère fumée qu’on découvrait sur la droite à -une certaine distance de la route.—On leur a fait leur compte. Cela -arrive quelquefois.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_16">16</span></p> - -<p>Le gentilhomme ne comprenait pas.</p> - -<p>—Je vous assure, Sr. D. José,— ajouta avec énergie le législateur -lacédémonien,—qu’ils ont joliment bien fait, car il est inutile de -mettre ces coquins-là en jugement. Le juge les tourmente quelque -peu, puis il les relâche. Si, après six ans de procédure, quelqu’un -d’eux est envoyé au bagne, il ne tarde pas à s’échapper, ou bien on -le gracie, et il retourne à la <i xml:lang="es" lang="es">Estancia de los Caballeros</i>. Le -mieux est encore de les fusiller. On les conduit en prison, et, lorsque -pendant le trajet, on trouve un endroit propice... Ah! brigand, tu -veux t’échapper! boum! boum!... Le procès-verbal dressé, les témoins -entendus, la culpabilité établie, la sentence prononcée... tout cela en -un clin d’œil... On a bien raison de dire, que pour si fin que soit le -renard, plus fin est celui qui le prend.—En avant donc, et pressons -le pas, car ce chemin, outre qu’il n’est pas large, est loin d’être -agréable,—dit Rey.</p> - -<p>En passant près des Delicias, ils aperçurent, à peu de distance de la -route, les gendarmes qui venaient d’exécuter la sentence que l’on sait. -Le zagalillo fut très contrarié qu’on ne lui permît pas d’aller de près -contempler les sanglants cadavres des voleurs dont on distinguait de -loin l’horrible groupe, mais la caravane poursuivit son chemin. Elle -n’avait pas fait vingt pas que ceux qui la composaient entendirent -derrière eux le galop d’un cheval s’avançant avec une telle rapidité, -qu’en quelques moments <span class="pagenum" id="Page_17">17</span> il les eut rejoints. Notre gentilhomme se -retourna et vit un homme, ou pour mieux dire, un Centaure, car il était -impossible de concevoir une plus parfaite harmonie entre la monture et -le cavalier. De robuste et sanguine complexion, avec de grands yeux -pleins de feu enchâssés dans une lourde tête, que rendaient plus rudes -de noires moustaches, ce cavalier, entre deux âges et dont toute la -personne avait un aspect farouche et provoquant, révélait une force -peu commune. Il montait un superbe cheval au large poitrail, semblable -à ceux du Parthénon, harnaché suivant la mode pittoresque du pays, et -sur la croupe duquel reposait un grand sac de cuir portant en grosses -lettres cette inscription: <i xml:lang="es" lang="es">Correo</i>.</p> - -<p>—Eh bonjour! Sr. Caballuco,—dit Licurgo, saluant à son arrivée -l’intrépide cavalier. Nous avions pris les devants, mais vous arriverez -avant nous pour peu que vous alliez d’un pareil train.</p> - -<p>—Eh bien, soufflons un peu,—répliqua le Sr. Caballuco, en mettant -sa monture au pas de celle des autres voyageurs, et en observant -attentivement le plus distingué des trois,—puisque je me trouve en si -bonne compagnie.</p> - -<p>—Monsieur,—dit Licurgo, avec un sourire, en désignant Rey,—est le -neveu de doña Perfecta.</p> - -<p>—Ah!... que le ciel vous conserve, mon cher seigneur et maître.</p> - -<p>Les deux personnages se saluèrent, mais il est <span class="pagenum" id="Page_18">18</span> bon de noter -que Caballuco s’acquitta de cette politesse avec un air d’arrogante -supériorité qui révélait chez lui la conscience d’une grande valeur -ou d’une haute situation dans la contrée. Tandis que le fier cavalier -s’arrêtait un instant avec deux gendarmes venus à sa rencontre sur la -route, le voyageur demanda à son guide:</p> - -<p>—Quel est ce monsieur?</p> - -<p>—Qui il est?... Caballuco!</p> - -<p>—Et qui est Caballuco?</p> - -<p>—Voici... mais vous n’avez donc pas entendu parler de lui?—dit le -paysan, stupéfait de l’ignorance crasse du neveu de doña Perfecta. -C’est un homme très brave, un excellent cavalier—et le premier -<i xml:lang="es" lang="es">caballista</i><a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a> de la contrée. A Orbajosa nous l’aimons beaucoup; -car il est.. pour dire la vérité... aussi bon que Dieu même... Tel que -vous le voyez, c’est un redoutable chef de parti, et le gouverneur de -la province se découvre devant lui.</p> - -<p>—A l’époque des élections...</p> - -<p>—Et le gouvernement de Madrid lui adresse des dépêches en ne -le traitant de rien moins que d’Excellence... Il joue à la -<i>barra</i><a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a> comme pas un, et se sert de toutes les armes comme -nous nous servons de nos propres doigts. Alors qu’il y avait des droits -<span class="pagenum" id="Page_19">19</span> d’entrée, personne ne pouvait rien contre lui, et il ne se passait -pas de nuit qu’on n’entendît des détonations aux portes de la ville... -Il a des partisans qui valent tout l’or du monde, parce qu’il s’occupe -aussi bien des petites choses que des grandes... Il vient en aide aux -pauvres gens, et l’étranger qui s’aviserait de friser d’un peu trop -près la moustache à un habitant d’Orbajosa aurait affaire à lui. Nous -ne voyons presque jamais ici de soldats envoyés par le gouvernement de -Madrid; et lorsqu’il en est venu, il ne se passait pas de jour que le -sang ne coulât, parce que Caballuco leur cherchait querelle à propos -de rien. Il paraît qu’il est maintenant dans l’indigence et ne vit que -du transport des dépêches; mais il fait des pieds et des mains auprès -de la Municipalité pour qu’elle rétablisse les droits d’entrée, afin -d’en obtenir l’adjudication. Je ne comprends vraiment pas que vous -n’ayez pas entendu parler de lui à Madrid, car il est le fils d’un -fameux Caballuco qui a fait partie de l’insurrection; ce Caballuco -était lui-même fils d’un autre Caballuco qui était de l’insurrection -antérieure. Et comme on dit maintenant qu’il va y avoir une autre -insurrection, attendu que tout va de travers, nous tenons à ce que -Caballuco en fasse aussi partie et continue de cette façon les glorieux -exploits de son père et de son grand-père que notre ville s’honore -d’avoir vus naître.</p> - -<p>Notre voyageur fut tout surpris de voir qu’une <span class="pagenum" id="Page_20">20</span> sorte de chevalerie -errante subsistait encore dans les lieux qu’il visitait, mais il n’eut -pas le temps de faire de nouvelles questions, parce que celui qui en -était l’objet les rejoignit en disant d’un ton de mauvaise humeur:</p> - -<p>—La Guardia civil en a encore dépêché trois. Je viens de dire au chef -de prendre garde à lui. Demain nous aurons à causer, le gouverneur de -la province et moi...</p> - -<p>—Vous irez à X...?</p> - -<p>—Non pas, Sr. Licurgo; le gouverneur viendra ici. Sachez qu’on va nous -mettre à Orbajosa une garnison d’un ou deux régiments.</p> - -<p>—Oui, oui, dit vivement le voyageur en souriant. J’ai entendu dire à -Madrid qu’on craignait de voir par ici se lever quelques guerrillas... -Il est bon de prendre des précautions.</p> - -<p>—On ne dit à Madrid que des absurdités...—s’écria violemment le -centaure, en accompagnant son affirmation d’une litanie de jurons du -meilleur cru.—Il n’y a à Madrid que de la canaille... On veut nous -envoyer des soldats? Probablement pour nous arracher de nouvelles -contributions qui seront suivies de nouveaux enrôlements? Par la -vie de..... S’il n’y a pas d’insurrection, il devrait y en avoir. -De sorte,—ajouta-t-il en regardant d’un air sournois le jeune -gentilhomme,—de sorte que vous êtes le neveu de doña Perfecta?</p> - -<p>Le ton dont ces paroles furent prononcées et <span class="pagenum" id="Page_21">21</span> l’insolent regard -dont le bravo les accompagna irritèrent le jeune homme.</p> - -<p>—Oui, monsieur,—répondit-il.—Y a-t-il quelque chose pour votre -service?</p> - -<p>—Je suis un grand ami de la señora que j’aime comme la prunelle de -mes yeux,—dit Caballuco.—Puisque vous allez à Orbajosa, nous nous y -reverrons.</p> - -<p>Et sans ajouter un mot, le centaure piqua des deux son coursier qui, -partant au galop, disparut dans un nuage de poussière.</p> - -<p>Après une demi-heure de chemin, durant laquelle le Sr. D. José ne -se montra pas plus communicatif que le Sr. Licurgo, apparut à leurs -yeux sur un coteau une pyramidale agglomération de vieilles maisons -de laquelle se détachaient quelques sombres tours, en même temps que, -tout en haut, le ruineux édifice d’un château lézardé. Un amas de -murs difformes, de cahutes de terre grises et poudreuses comme le sol -en formait la base, avec quelques fragments de murailles crénelées -à l’abri desquelles une centaine d’humbles masures dressaient leurs -misérables façades en briques crues ressemblant à des visages anémiques -et affamés qui demandent l’aumône en passant.</p> - -<p>Un très maigre ruisseau, comme une ceinture de fer-blanc entourant -le village, rafraîchissait sur son passage quelques jardins, seule -verdure qui réjouît la vue. Des piétons et des cavaliers entraient -<span class="pagenum" id="Page_22">22</span> et sortaient, et ce mouvement humain, bien que peu considérable, -donnait une certaine apparence vitale à ce grand hameau dont l’aspect -architectonique était bien plutôt celui du délabrement et de la mort -que du progrès et de la vie. Les innombrables et sordides mendiants qui -se traînaient des deux côtés de la route, en fatiguant les passants -de leurs supplications, offraient un pitoyable spectacle. Il était -impossible de rêver des créatures plus en harmonie et cadrant mieux -avec les lézardes de cette sorte de tombeau d’une ville, non seulement -morte mais tombant en décomposition.</p> - -<p>Lorsque nos voyageurs s’avancèrent, quelques cloches discordantes -indiquaient, par leur son expressif, que cette cité momie avait encore -une âme.</p> - -<p>Elle se nommait Orbajosa, et figurait non pas dans la géographie -chaldéenne ou cophte, mais dans celle de l’Espagne, comme ayant -une population de 7,324 habitants, une municipalité, un évêché, -un tribunal, un séminaire, un dépôt d’étalons, un établissement -d’instruction secondaire et autres prérogatives officielles.</p> - -<p>—On sonne la grand’messe à la cathédrale—dit le tio Licurgo.—Nous -arriverons plus tôt que je ne l’espérais.</p> - -<p>—L’aspect de votre pays—dit le gentilhomme en examinant le panorama -qui se déroulait sous ses yeux, est on ne peut plus désagréable. La -ville <span class="pagenum" id="Page_23">23</span> historique d’Orbajosa<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>, dont le nom est sans doute une -corruption de <i xml:lang="la" lang="la">Urbs augusta</i>, ressemble à un grand fumier.</p> - -<p>—C’est qu’on n’aperçoit d’ici que les faubourgs—affirma le guide -visiblement contrarié. Lorsque vous entrerez dans la rue Royale et dans -celle du Connétable, vous y verrez des édifices non moins beaux que la -cathédrale.</p> - -<p>—Je ne veux pas dire du mal d’Orbajosa avant de la connaître—ajouta -le gentilhomme. Et l’observation que je viens de faire n’était même -dictée par aucune intention désobligeante,—car humble et misérable ou -belle et somptueuse, cette ville me sera toujours chère, non seulement -parce qu’elle est la patrie de ma mère, mais aussi parce qu’elle compte -au nombre de ses habitants des personnes que j’aime déjà sans les -connaître. Entrons donc dans la ville <i>auguste</i>.</p> - -<p>Ils gravissaient en ce moment la chaussée aboutissant aux premières -rues et longeaient les murs en torchis des jardins.</p> - -<p>—Voyez-vous cette grande maison au fond de la vaste huerta<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a> dont -nous côtoyons la clôture? dit Licurgo en indiquant le large mur peint -de l’unique bâtiment qui eût l’aspect d’une habitation commode et gaie.</p> - -<p>—Oui... c’est-là la demeure de ma tante?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_24">24</span></p> - -<p>—Justement. Ce que nous apercevons est le derrière de la maison. La -façade donne sur la rue du Connétable, elle a cinq balcons de fer -ressemblant à cinq créneaux. Le beau jardin qui est derrière ce mur -appartient à la maison; en vous dressant un peu sur vos étriers, vous -le verrez tout entier.</p> - -<p>—Nous voilà donc déjà chez ma tante?—dit le gentilhomme. Ne peut-on -pas entrer par ici?</p> - -<p>—Il y a bien une petite porte, mais la señora l’a fait murer.</p> - -<p>Le gentilhomme se dressa sur ses étriers et avançant la tête autant -qu’il le pouvait, regarda par-dessus la clôture.</p> - -<p>—Je vois parfaitement tout le jardin; il y a là-bas sous des arbres -une femme, une jeune fille.... une demoiselle...</p> - -<p>—C’est la señorita Rosario—répondit en souriant Licurgo qui pour -regarder, se dressa à son tour sur ses étriers.</p> - -<p>—Eh! señorita Rosario!—cria-t-il en lui faisant de la main droite des -signes très significatifs. Nous voici arrivés... je vous amène votre -cousin.</p> - -<p>—Elle nous a vus—dit le gentilhomme en allongeant encore le -cou.—Mais, si je ne me trompe, il y a près d’elle un ecclésiastique... -un prêtre.</p> - -<p>—C’est le señor Penitenciario—répondit simplement le paysan.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_25">25</span></p> - -<p>—Ma cousine nous a vus... elle plante là le curé et court vers la -maison... Elle est jolie...</p> - -<p>—Comme un rayon de soleil.</p> - -<p>—Elle est devenue plus rouge qu’une cerise. Allons, señor Licurgo, -approchons-nous!</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_26">26</span></p> - - <h2 id="ch_3">III.<br /><br /> - PEPE REY.</h2> -</div> - -<p>Il convient de dire, avant d’aller plus loin, qui était Pepe Rey et ce -qui l’appelait à Orbajosa!</p> - -<p>Lorsque le «brigadier<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>» Rey mourut, en 1841, ses deux enfants, -Juan et Perfecta venaient de se marier; cette dernière avec le plus -riche propriétaire d’Orbajosa, le premier avec une jeune fille de la -même ville. Le mari de Perfecta se nommait D. Manuel Maria José de -Polentinos, et la femme de Juan, Maria Polentinos; mais malgré la -similitude des noms, leur parenté était un peu éloignée et du nombre -de celles dont on ne tient guère plus compte. Jurisconsulte distingué, -Juan Rey exerça pendant trente ans à Séville, où il avait pris ses -grades, la profession d’avocat avec non moins d’honneur que de profit. -En 1845, il était déjà veuf et avait un fils qui commençait à se -distinguer. Celui-ci occupait <span class="pagenum" id="Page_27">27</span> ses loisirs à construire, avec de la -terre dans la cour de la maison paternelle, des viaducs, des digues, -des étangs, des barrages, des canaux, puis il s’amusait à laisser -courir l’eau à travers ces ouvrages fragiles. Son père le laissait -faire et disait: «tu seras ingénieur».</p> - -<p>Juan et Perfecta cessèrent de se voir dès qu’ils furent l’un et l’autre -mariés, parce que celle-ci alla vivre à Madrid avec le richissime -Polentinos dont la fortune égalait les goûts dispendieux.</p> - -<p>La passion du jeu et les femmes avaient pris un tel empire sur -Manuel Maria José que, pour peu que la mort eût tardé à l’enlever, -il ne lui serait plus rien resté. Sucé jusqu’à la moëlle des os par -les sangsues de la cour et par l’insatiable vampire du jeu, ce riche -provincial mourut subitement dans une nuit d’orgie. Son unique héritier -était une enfant âgée de quelques mois. Avec la mort du mari de -Perfecta, finirent pour la famille les chagrins qu’il lui causait, mais -commença la souffrance morale. La maison de Polentinos était ruinée; -les propriétés risquaient d’être saisies par les créanciers; tout était -en désordre: dettes énormes, déplorable administration à Orbajosa, -discrédit et misère à Madrid, telle était la situation.</p> - -<p>Perfecta écrivit à son frère. Celui-ci s’empressa de venir au secours -de la pauvre veuve et déploya tant d’adresse et d’activité que peu -de temps après la plupart des dangers étaient conjurés. Il commença -<span class="pagenum" id="Page_28">28</span> par obliger sa sœur à résider à Orbajosa pour s’occuper elle-même -de l’administration de ses vastes domaines, tandis qu’il soutenait à -Madrid le formidable assaut des créanciers. Plus apte que n’importe -qui à ces sortes d’affaires, le brave D. Juan Rey, pour délivrer peu -à peu la maison de l’énorme fardeau de ses dettes, plaida devant les -tribunaux, conclut des arrangements avec les personnes à qui étaient -dues les plus fortes sommes, obtint des délais pour les paiements -et procéda enfin avec tant d’habileté que le riche patrimoine de -Polentinos échappé au naufrage fut mis à même de soutenir pour de -longues années la gloire et la splendeur de l’illustre famille.</p> - -<p>La reconnaissance de Perfecta était si vive que, d’Orbajosa, où elle -avait résolu de se fixer jusqu’à la majorité de sa fille, elle écrivait -à son frère entre autre choses affectueuses: «Tu as été pour moi plus -qu’un frère et tu as fait pour mon enfant ce que son père n’aurait -pas fait. Comment, elle et moi, pourrons-nous jamais nous acquitter -envers toi? Ah! mon cher frère, dès que ma fille commencera à bégayer -et pourra prononcer un nom, c’est le tien que je l’apprendrai à bénir. -Ma reconnaissance ne finira qu’avec ma vie. Ta sœur déplore de ne -pouvoir trouver une occasion de te prouver combien elle t’aime, et de -te récompenser d’une façon digne de ta grande âme et de l’immense bonté -de ton cœur de tout ce que tu as fait pour elle.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_29">29</span></p> - -<p>A l’époque où sa mère écrivait ce qui précède, Rosarito était âgée de -deux ans. Enfermé dans un collège de Séville, Pepe Rey traçait des -lignes sur le papier et s’ingéniait à prouver que <i>la somme des -angles intérieurs d’un polygone est égale à autant de fois deux angles -droits que ce polygone a de côtés moins deux</i>.</p> - -<p>La démonstration de ces ennuyeux théorèmes l’intéressait au plus haut -point. Les années se succédèrent. L’enfant grandissait et ne cessait -de tracer des lignes. Il finit par en faire une qui s’appelle la ligne -<i>de Tarragona à Montblanch</i>. Son premier projet fut le pont de 120 -mètres jeté sur le Francoli.</p> - -<p>Doña Perfecta continua à résider à Orbajosa. Comme son frère ne sortait -pas de Séville, ils passèrent de longues années sans se voir. Une -lettre trimestrielle, à laquelle il était trimestriellement répondu, -mettait seule en communication ces deux cœurs dont ni le temps ni -la distance ne pouvaient diminuer l’affection. Lorsque, en 1870, D. -Juan Rey, satisfait d’avoir consciencieusement rempli sa tâche dans -la société, se retira dans sa magnifique résidence de Puerto-Real, -Pepe, qui avait durant quelques années, travaillé pour le compte de -puissantes compagnies de construction, entreprit un voyage d’étude en -Allemagne et en Angleterre. La fortune de son père (aussi considérable -que peut l’être en Espagne celle qui n’est due qu’à une charge -honorablement <span class="pagenum" id="Page_30">30</span> remplie) lui permettait de se délivrer de temps à -autre d’un travail assujetissant. Ayant des idées élevées et professant -un immense amour pour la science, la plus pure de ses jouissances -consistait dans l’observation et l’étude des prodiges réalisés par -l’esprit moderne pour coopérer à la culture et au bien-être physique, -en même temps qu’au développement moral de l’homme.</p> - -<p>Dès qu’il fut de retour de son voyage, son père lui annonça qu’il -avait à lui faire part d’un important projet. Pepe crut tout d’abord -qu’il s’agissait d’un pont, d’un bassin maritime ou tout au moins de -l’assainissement d’un pays marécageux, mais D. Juan le tira bientôt de -son erreur en ces termes:</p> - -<p>—Nous voici en mars; la lettre trimestrielle de Perfecta ne pouvait -se faire attendre. Lis-la, mon cher fils, et si tu approuves le projet -dont m’entretient l’exemplaire et sainte femme qui est ma sœur, tu -me donneras le plus grand bonheur qu’il soit donné à ma vieillesse -de goûter. Dans le cas où ce projet ne te plairait pas, n’hésite pas -à le repousser quelque tristesse que puisse me causer ton refus, car -je ne veux en aucune façon influencer ta détermination. Il serait -indigne de nous deux que la réalisation d’un pareil projet pût être -due à la pression exercée sur son fils par un père obstiné. Tu es donc -parfaitement libre d’accepter ou de refuser, et si, par suite d’une -inclination antérieure ou pour tout autre motif, le projet en question -te causait la plus <span class="pagenum" id="Page_31">31</span> légère répugnance, je ne veux absolument pas -que tu y souscrives à cause de moi.</p> - -<p>Pepe parcourut la lettre et dit tranquillement en la posant sur la -table:</p> - -<p>—Ma tante Perfecta désire que j’épouse Rosario.</p> - -<p>—Elle répond qu’elle accepte avec joie ma proposition, dit le père -avec une vive émotion. Car c’est moi qui ai eu la première idée de ce -mariage. Il y a longtemps, fort longtemps déjà... mais je n’avais pas -voulu t’en parler avant de savoir ce qu’en pensait ma sœur. Comme tu -le vois, Perfecta accueille avec joie mon dessein; elle dit qu’elle y -avait songé aussi; mais qu’elle n’avait pas osé m’en faire part, par -la raison que tu es..... as-tu bien lu ce qu’elle écrit? «que tu es -un jeune homme du plus grand mérite, tandis que sa fille, élevée à la -campagne, ne possède ni de brillants ni de mondains attraits...» C’est -elle-même qui dit cela... Pauvre chère sœur! Combien tu es bonne!... Je -vois que tu ne repousses pas, que tu ne trouves pas absurde ce projet -quelque peu semblable à l’officieuse prévoyance des parents d’autrefois -qui mariaient leurs enfants sans les consulter et le plus souvent -prématurément sans y avoir bien réfléchi... Dieu veuille qu’il n’en -soit pas ainsi de cette union! Dieu veuille qu’elle soit ou promette -d’être des plus heureuses! Il est bien vrai que tu ne connais pas -encore ma nièce, mais nous connaissons, toi et moi, ses vertus, son -esprit, sa modestie et sa noble simplicité... Pour <span class="pagenum" id="Page_32">32</span> que rien ne lui -manque, elle est de plus jolie... Mon avis—ajouta-t-il gaîment, c’est -que tu te mettes en route, que tu ailles fouler le sol de cette ville -épiscopale, <i xml:lang="la" lang="la">Urbs augusta</i>, et que là tu décides, après avoir vu -ma sœur et sa charmante Rosarito, si celle-ci mérite d’être un jour -quelque chose de plus que ma nièce.</p> - -<p>Pepe reprit la lettre et la lut cette fois avec la plus grande -attention. Sa physionomie n’exprimait ni joie ni tristesse. On eût dit -qu’il examinait un projet de croisement de deux voies ferrées.</p> - -<p>—Ce qui est certain—ajouta D. Juan—c’est que dans cette lointaine -ville d’Orbajosa, où par parenthèse, tu as des propriétés que tu -vas pouvoir visiter, la vie s’écoule avec un calme et une douceur -idylliques. Quelles mœurs patriarcales! Que de noblesse dans cette -simplicité! Quelle rustique paix virgilienne! Si, au lieu d’être un -mathématicien tu étais un latiniste, tu répéterais en entrant dans -ce pays le <i xml:lang="la" lang="la">ergo tua rura manebunt</i>. Quel lieu admirable pour -se vouer à la contemplation de notre propre nature et se préparer à -l’accomplissement de bonnes œuvres! Là, tout est bonté, loyauté; on n’y -connaît ni le mensonge, ni l’ostentation si communs dans nos grandes -villes; là naissent et vivent les saintes affections qu’étouffe le -bruit de la civilisation moderne; là se rallume la foi éteinte et le -cœur entend plus fortement résonner la voix indéfinissable qui, avec -une enfantine inquiétude, crie au <span class="pagenum" id="Page_33">33</span> fond de l’âme de chacun de nous: -«Je veux vivre!»</p> - -<p>Peu de jours après cet entretien, Pepe quittait Puerto-Real. Il y avait -à peine quelques mois qu’il avait refusé du gouvernement la mission -d’aller explorer, au point de vue minier, le bassin d’une rivière, la -Nahara, dans la vallée d’Orbajosa. Mis en présence des projets que nous -venons de faire connaître, il se dit:—«Il convient de mettre le temps -à profit, car Dieu seul sait combien durera cette épreuve et quels -ennuis peuvent en résulter.» Il se rendit donc à Madrid, sollicita de -nouveau la mission d’explorer le bassin de la Nahara, mission qu’il -obtint sans difficulté, bien que ne faisant pas officiellement partie -du corps des mines, se mit immédiatement en route, et, après avoir deux -ou trois fois changé de ligne, tomba, comme on l’a vu, du train mixte -n<sup>o</sup> 65, dans les bras du tendre Licurgo.</p> - -<p>Cet excellent jeune homme touchait à ses trente-quatre ans. Il était -de forte complexion, de taille quelque peu herculéenne, admirablement -bâti, et si fier que s’il eût porté l’uniforme, il aurait été difficile -d’imaginer un militaire de meilleure mine et de plus martial aspect. -Bien qu’ayant la barbe et les cheveux blonds, sa physionomie ne -respirait pas l’imperturbable impassibilité des Allemands, mais, au -contraire, une telle vivacité que, quoique ne l’étant pas, ses yeux -paraissaient noirs. Il pouvait passer pour un type accompli de beauté -masculine, et sur le piédestal <span class="pagenum" id="Page_34">34</span> de sa statue, un sculpteur aurait -certainement gravé ces mots: <i>intelligence et force</i>. A défaut -de s’y trouver écrits en caractères visibles, ils étaient au moins -vaguement exprimés par le feu de son regard, par le puissant attrait de -toute sa personne et par les sympathies que lui gagnait son affabilité.</p> - -<p>Il n’était pas des plus causeurs:—les organisations à idées mobiles et -jugements incertains sont seules portées à la verbosité. La profonde -pénétration de ce remarquable jeune homme, le rendait très sobre de -paroles dans les diverses discussions que soutenaient, sur différents -sujets, les hommes du jour; mais il savait montrer dans la conversation -une éloquence fine et spirituelle, toujours marquée au coin du bon -sens et d’une juste et calme appréciation des choses du monde. Il -n’admettait pas plus l’hypocrisie et les mauvaises plaisanteries -que les insipides subtilités chères à quelques esprits infestés de -pindarisme, et pour ramener ceux qui s’en écartaient au sentiment de -la réalité, Pepe Rey employait souvent, et pas toujours avec mesure, -les armes de la raillerie. C’était presque un défaut aux yeux d’un -certain nombre de gens qui l’estimaient, parce que notre jeune homme -se montrait peu disposé à approuver une foule de faits se produisant -journellement dans la société et que tout le monde admettait. Il faut -bien le dire, bien que cela puisse diminuer son prestige: Rey ne -connaissait pas la facile tolérance du siècle complaisant qui a inventé -de singuliers <span class="pagenum" id="Page_35">35</span> euphémismes de mots et de faits, pour voiler ce qui -pourrait paraître désagréable aux yeux du vulgaire.</p> - -<p>Tel était, quoi qu’en puissent dire les mauvaises langues, l’homme que -le tio Licurgo introduisit dans Orbajosa juste au moment où la cloche -de la cathédrale sonnait pour la grand’messe.</p> - -<p>Dès que, en regardant par-dessus le mur de clôture, ils eurent aperçu -Rosario avec le Penitenciaro et vu la jeune fille courir ensuite -vers la maison, ils éperonnèrent l’un et l’autre leurs montures, -puis entrèrent dans la rue Royale où un grand nombre de passants -s’arrêtaient pour examiner l’étrange voyageur qui pénétrait comme -un intrus dans la ville patriarcale. Tournant alors à droite dans -la direction de la cathédrale, dont le monumental édifice dominait -tout le pays, ils enfilèrent l’étroite rue du Connétable sur le pavé -de laquelle les sabots ferrés des chevaux retombant bruyamment en -cadence, alarmaient tout le voisinage qui se mettait aux fenêtres et -aux balcons pour voir ce qui se passait. Les jalousies s’ouvraient avec -un bruit particulier et de nombreux visages presque tous féminins, -apparaissaient du haut en bas de la rue. Lorsque Pepe Rey franchit la -porte monumentale de la maison de Polentinos, les commentaires sur son -compte allaient déjà bon train.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_36">36</span></p> - - <h2 id="ch_4">IV.<br /><br /> - L’ARRIVÉE DU COUSIN.</h2> -</div> - -<p>Au moment où Rosarito le quitta brusquement, le señor Penitenciaro se -tourna du côté du mur de clôture, et dit à part lui en voyant les têtes -de Licurgo et de son compagnon de voyage:</p> - -<p>—Allons; voilà le prodige arrivé.</p> - -<p>Il resta un moment pensif, soutenant son long manteau de ses deux -mains croisées sur sa poitrine, les yeux fixés à terre, ses lunettes -d’or glissant tout doucement jusque sur le bout de son nez, la lèvre -inférieure humide et saillante et les sourcils grisonnants légèrement -froncés. C’était un saint et miséricordieux personnage, de savoir -peu commun, de mœurs cléricales irréprochables, un peu plus que -sexagénaire, affable, modeste, très poli et grand donneur de conseils -et d’avis aux hommes comme aux femmes.</p> - -<p>Il était depuis de longues années professeur de latinité et de -rhétorique au collège, noble profession <span class="pagenum" id="Page_37">37</span> à laquelle il devait -d’avoir amassé un énorme trésor de citations d’Horace et de tropes -choisies qu’il plaçait avec grâce et à propos dans la conversation. Il -est inutile d’ajouter autre chose relativement à ce personnage si ce -n’est que lorsqu’il entendit le trot pressé des chevaux se diriger du -côté de la rue du Connétable il arrangea son manteau, redressa le large -sombrero qui n’était pas correctement posé sur sa vénérable tête et -murmura en allant vers la maison:</p> - -<p>—Allons voir ce prodige.</p> - -<p>Pendant ce temps, Pepe descendait de cheval, et dans le vestibule -venait, le visage baigné de larmes et la voix coupée par l’émotion, le -recevoir dans ses bras doña Perfecta.</p> - -<p>—Mon cher Pepe... comme te voilà grandi!... et avec de la barbe au -menton... Il me semble que c’est hier seulement que je te tenais encore -sur mes genoux. Mais te voilà devenu un homme, un vrai homme... Comme -le temps passe... Dieu du ciel!... Voici ma fille Rosario.</p> - -<p>Ce disant, ils étaient arrivés dans la salle du rez-de-chaussée, -servant ordinairement de salon de réception, où doña Perfecta présenta -Pepe à sa cousine.</p> - -<p>Rosarito était une jeune fille d’apparence délicate et débile, qui -semblait avoir des dispositions à ce que les Portugais appellent -<i xml:lang="pt" lang="pt">saudades</i><a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>. On retrouvait dans son visage aux lignes fines et -pures quelque <span class="pagenum" id="Page_38">38</span> chose de cette morbidesse nacrée dont la plupart des -romanciers dotent leurs héroïnes, et sans laquelle il semble qu’aucune -Henriette ou qu’aucune Julie ne puisse être intéressante. Mais ce qu’il -y avait de mieux dans Rosario, c’est que sa physionomie exprimait -tant de modestie et de douceur qu’en la voyant on ne songeait pas à -remarquer les perfections qui lui manquaient. Cela ne veut pas dire -qu’elle fût laide; il y aurait eu cependant quelque exagération à la -qualifier de belle, en donnant à ce mot sa rigoureuse signification. -La beauté réelle de la fille de doña Perfecta consistait dans une -sorte de transparence (tenant de la nacre, de l’albâtre, de l’ivoire -et de divers autres matériaux industriels auxquels on a l’habitude de -comparer, lorsqu’il s’agit de les caractériser, les visages humains) -dans une sorte de transparence, dis-je, permettant de plonger dans -les profondeurs de son âme, profondeurs qui n’étaient pas sombres et -effrayantes comme celles de la mer, mais qui ressemblaient à celles de -l’eau coulant dans un paisible et clair ruisseau. A cette créature, -pour qu’elle fût complète, il manquait cependant de la matière; il -manquait au ruisseau des berges et des bords. L’esprit chez elle -débordait et menaçait d’anéantir le corps.</p> - -<p>Lorsque son cousin la salua, elle devint écarlate et ne put prononcer -que de gauches paroles.</p> - -<p>—Tu dois être rompu dit à son neveu doña Perfecta. Nous allons te -faire déjeuner.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_39">39</span></p> - -<p>—Avec votre permission—répondit le voyageur—je vais d’abord me -débarrasser un peu de la poussière dont je suis couvert.</p> - -<p>—Tu as parfaitement raison, dit la señora,—Rosario, conduis ton -cousin à l’appartement que nous lui avons préparé. Hâte-toi, mon cher -neveu. Moi, je vais donner des ordres.</p> - -<p>Rosario introduisit son cousin dans une magnifique chambre située -au rez-de-chaussée. Pepe reconnut tout de suite à mille détails -qu’une intelligente et affectueuse main de femme s’était chargée de -son arrangement. Tout y était disposé avec un art particulier et la -propreté et la fraîcheur de tout ce qui se trouvait dans ce beau -nid invitaient à s’y reposer. Celui à qui il était destiné ne put -s’empêcher de sourire en remarquant diverses petites choses.</p> - -<p>—Voilà la sonnette,—dit Rosarito, en prenant à la tête du lit le -cordon dont le gland tombait sur le traversin.—Tu n’auras qu’à -allonger le bras. Le secrétaire a été placé de façon à ce que la -lumière arrive du côté gauche... Tu mettras dans ce panier tes vieux -papiers... Fumes-tu?</p> - -<p>—J’ai ce malheur, répondit Pepe en souriant.</p> - -<p>—Eh bien, tu jetteras là tes bouts de cigares,—dit-elle en touchant -du bout du pied un crachoir de cuivre doré rempli de sable. Rien -n’est plus désagréable que de voir le plancher couvert de débris de -tabac... Voici ton cabinet de toilette... Tu as pour mettre ton linge -une garde-robe et une commode... <span class="pagenum" id="Page_40">40</span> Il me semble que le porte-montre -n’est pas bien là; mieux vaut le placer tout près du lit... Si la -lumière t’incommode, tu n’auras qu’à faire avancer le transparent en -tirant le cordon... comme ceci... vois-tu?... risch...</p> - -<p>Pepe était enchanté.</p> - -<p>Rosarito ouvrit une fenêtre.</p> - -<p>—Regarde, dit-elle, cette croisée donne sur le jardin. Par ici le -soleil du soir entre dans l’appartement. Nous avons suspendu là la cage -d’un canari qui chante comme un enragé. S’il t’ennuie nous l’ôterons.</p> - -<p>Ouvrant ensuite une fenêtre du côté opposé:</p> - -<p>—Cette autre croisée donne sur la rue, ajouta-t-elle. Regarde; on voit -d’ici la cathédrale qui est très belle et pleine de choses précieuses. -Une foule d’Anglais viennent à Orbajosa pour la visiter. N’ouvre pas en -même temps les deux croisées; les courants d’air sont dangereux.</p> - -<p>—Chère cousine—dit Pepe, l’âme inondée d’une joie indicible,—dans -tout ce qui se trouve là sous mes yeux, je vois une main d’ange qui ne -peut être que la tienne. Combien cette chambre est belle! Il me semble -que j’y ai vécu toute ma vie. Elle invite au calme et au repos.</p> - -<p>Rosarito laissa sans réponse ce compliment affectueux et sortit en -souriant.</p> - -<p>—Ne tarde pas trop,—cria-t-elle à travers la porte;—la salle à -manger se trouve aussi au rez-de-chaussée... au milieu de cette -galerie.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_41">41</span></p> - -<p>Le tio Licurgo entra portant les bagages. Pepe le récompensa avec une -générosité à laquelle il n’était pas accoutumé. Le paysan remercia -avec humilité, puis, élevant la main à la hauteur de sa tête comme -quelqu’un qui ne sait s’il doit quitter ou mettre son chapeau, d’un -air embarrassé, mâchant les mots, à la façon de ceux qui veulent et ne -veulent pas parler, il s’exprima en ces termes:</p> - -<p>—Quelle sera l’heure la plus convenable pour entretenir le señor D. -José d’une... petite affaire?</p> - -<p>—D’une petite affaire?</p> - -<p>—Mais, tout de suite,—répondit Pepe en ouvrant une malle.</p> - -<p>—Ce n’est pas le moment,—dit le paysan. Que le señor D. José se -repose; nous avons le temps. Il y a, comme dit l’autre, plus de jours -que d’affaires,<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a> et les jours succèdent aux jours... Reposez-vous, -señor D. José... Lorsque vous désirerez faire une promenade... le bidet -n’est pas fourbu... Sur cela, j’ai l’honneur de vous saluer, señor -D. José; que le ciel vous conserve!.. Ah! j’oubliais—ajouta-t-il en -revenant presque aussitôt.—Si vous avez quelque commission à me donner -pour l’officier municipal... je vais de ce pas lui parler de notre -petite affaire...</p> - -<p>—Faites-lui mes compliments,—dit gaiement <span class="pagenum" id="Page_42">42</span> Pepe ne trouvant pas -de meilleure formule pour se débarrasser du législateur spartiate.</p> - -<p>—Que Dieu garde donc le señor D. José.</p> - -<p>—Adieu.</p> - -<p>L’ingénieur n’avait pas encore vidé sa malle qu’il vit pour la -troisième fois apparaître à travers la porte les brillants petits yeux -et la sournoise physionomie du tio Licurgo.</p> - -<p>—Que le señor D. José me pardonne,—dit-il avec un sourire affecté -qui découvrit ses dents blanchâtres,—mais, s’il préférait que cela -s’arrangeât à l’amiable... Bien que, comme dit l’autre, si tu soumets -tes affaires à des tiers, les uns diront blanc et les autres noir...</p> - -<p>—Morbleu, aurez-vous bientôt fini?</p> - -<p>—Je vous dis cela parce que les procès ne me vont pas. Je n’aime pas -à avoir affaire aux tribunaux. Mieux vaut le plus mauvais arrangement -que le meilleur procès... Cela dit, adieu, señor D. José. Que Dieu vous -donne de longs jours dans l’intérêt des pauvres...</p> - -<p>—C’est bon, c’est bon, adieu.</p> - -<p>Pepe ferma la porte à clef, et dit à part lui:</p> - -<p>—Les gens de ce pays me paraissent passablement chicaneurs.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_43">43</span></p> - - <h2 id="ch_5">V.<br /><br /> - Y AURA-T-IL MÉSINTELLIGENCE?</h2> -</div> - -<p>Quelques instants plus tard, Pepe entrait dans la salle à manger.</p> - -<p>—Si tu déjeunes copieusement—lui dit doña Perfecta d’un ton -affectueux—tu n’auras plus envie de dîner. Nous dînons ici à une -heure. Les usages de la campagne ne te plairont sans doute pas.</p> - -<p>—Ils m’enchantent au contraire, ma chère tante.</p> - -<p>—Eh! bien, voyons, que préfères-tu: bien déjeuner maintenant, ou -manger seulement une bouchée pour attendre l’heure du dîner?...</p> - -<p>—Je choisis la bouchée pour avoir le plaisir de dîner avec vous; si -même j’avais pu trouver quelque chose à Villahorrenda, je ne prendrais -rien maintenant.</p> - -<p>—Je crois inutile de te dire que tu n’as pas à te gêner avec nous. -Agis donc ici absolument comme tu le ferais chez toi.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_44">44</span></p> - -<p>—Merci, ma tante.</p> - -<p>—Mais comme tu ressembles à ton père!—ajouta la señora en regardant -manger son neveu avec ravissement.—Il me semble que je vois mon frère -bien aimé. Il s’asseyait comme tu t’assieds toi-même et mangeait comme -tu manges. Dans la façon de regarder, surtout, vous vous ressemblez -comme deux gouttes d’eau.</p> - -<p>Pepe la plaisanta sur son frugal déjeuner. L’attitude, les regards et -les paroles de sa tante et de sa cousine lui inspiraient une telle -confiance, qu’il se croyait déjà chez lui.</p> - -<p>—Sais-tu ce que me disait Rosario?—demanda doña Perfecta en le -regardant dans le blanc des yeux.—Eh bien, elle me disait que, habitué -comme tu l’es aux splendeurs et à l’étiquette de la cour, de même -qu’aux usages du dehors, tu ne pourrais te faire à notre simplicité un -peu campagnarde, et à notre manque de bon ton, car ici tout se fait à -la bonne franquette.</p> - -<p>—Quelle calomnie!—répondit Pepe en regardant tendrement sa -cousine.—Personne plus que moi ne hait les hypocrisies et les -affectations de ce qu’on appelle la haute société. Il y a longtemps, je -vous l’assure, que je désire prendre, comme disait je ne sais plus trop -qui, un bain entier dans la nature, et vivre loin du bruit, dans la -solitude et le calme des champs. Je soupire après la tranquillité d’une -vie sans luttes, sans soucis, où, selon l’expression <span class="pagenum" id="Page_45">45</span> du poète, -on n’est ni envié ni envieux. Pendant longtemps, mes études d’abord -et ensuite mes travaux, m’ont empêché de prendre le repos dont j’ai -besoin et que réclament mon corps et mon esprit; mais en entrant dans -cette maison, chère tante et chère cousine, je me suis senti entouré de -l’atmosphère de paix que je désire. Ne me parlez donc pas de haute ou -de basse société, de grand monde ou de petit monde, car rien de tout -cela ne vaut pour moi le petit coin de terre où je me trouve.</p> - -<p>A ce moment les carreaux de la porte vitrée qui de la salle à manger -donnait accès dans le jardin furent obscurcis par l’ombre d’une grande -forme noire. Frappés par un rayon de soleil, des verres de lunettes -lancèrent un rapide éclair; le loquet claqua, la porte s’ouvrit et le -señor Penitenciario entra gravement. Il salua et fit une si profonde -inclination en ôtant son long chapeau en forme de tuile canal que -l’extrémité inférieure en toucha presque le sol.</p> - -<p>—Le señor Penitenciario de cette sainte cathédrale, dit doña Perfecta; -nous l’avons en très haute estime, et j’espère que tu deviendras son -ami. Asseyez-vous, señor D. Inocencio.</p> - -<p>Pepe ayant pressé la main du vénérable chanoine, ils s’assirent l’un et -l’autre.</p> - -<p>—Si tu as l’habitude de fumer après tes repas, Pepe, ne te gêne -pas—dit avec bienveillance doña Perfecta—ni vous non plus, señor -Penitenciario.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_46">46</span></p> - -<p>L’excellent D. Inocencio était en ce moment en train de tirer de -dessous sa soutane un grand porte-cigares en cuir qui portait les -marques fort apparentes de longues années de service; il l’ouvrit et en -ayant retiré deux énormes «<i xml:lang="es" lang="es">pitillos</i>» offrit l’un d’eux à notre -ami. Rosarito prit de son côté une allumette dans une petite boite que -les Espagnols appellent ironiquement un <i>wagon</i>, et bientôt après -l’ingénieur et le chanoine s’envoyèrent réciproquement leur fumée au -visage.</p> - -<p>—Et comment le señor D. José trouve-t-il notre chère ville -d’Orbajosa?—demanda l’ecclésiastique en fermant énergiquement l’œil -gauche, comme il avait l’habitude de le faire chaque fois qu’il fumait.</p> - -<p>—Il ne m’a pas encore été possible de m’en faire une idée, répondit -Pepe. Mais ce que j’en ai vu me porte à penser qu’une demi-douzaine -de grands capitaux disposés à se dépenser ici, et deux ou trois têtes -intelligentes dirigeant les travaux d’amélioration qu’exécuteraient -quelques milliers de bras ne seraient pas inutiles. De l’entrée de la -ville à la porte de cette maison j’ai aperçu plus de cent mendiants -dont la plupart sont robustes et très bien portants. La vue de cette -piteuse foule fait mal au cœur.</p> - -<p>—Ces gens-là reçoivent les secours de la charité, affirma D. -Inocencio. Au surplus, Orbajosa n’est pas un pays misérable. Vous savez -déjà qu’il produit le <span class="pagenum" id="Page_47">47</span> meilleur ail de toute l’Espagne. Et nous -avons au milieu de nous plus de vingt familles riches.</p> - -<p>—Il est vrai, fit remarquer doña Perfecta, que les dernières récoltes -ont été pitoyables, à cause de la sécheresse; mais on a dernièrement -porté au marché plusieurs milliers de glanes d’ail et les greniers ne -sont pas encore vides.</p> - -<p>—Depuis tant d’années que j’ai fixé ma résidence à Orbajosa—dit -l’ecclésiastique en fronçant le sourcil,—j’ai vu venir ici -d’innombrables personnages de la cour, amenés, les uns par les luttes -électorales, les autres par le désir d’examiner quelque domaine -abandonné ou de visiter les antiquités de la cathédrale, et il n’en -est pas un qui en arrivant ne nous ait parlé de charrues anglaises, -de batteuses mécaniques, de chutes d’eau, de banques et de je ne sais -combien d’autres sottes inventions. Le refrain c’est qu’ici tout est -mal et pourrait être mieux. Qu’ils aillent à tous les diables; nous -nous trouvons ici très bien, sans éprouver le besoin de voir les -messieurs de la cour venir nous visiter, et encore moins celui de les -entendre chanter cet éternel refrain de notre misère comparée à la -grandeur et à la magnificence de certains autres pays. Bien plus sait -le sot chez lui que l’habile homme chez autrui, n’est-il pas vrai, -señor D. José? Je suppose bien qu’il ne vous est pas un seul moment -venu à l’esprit que je dis cela pour vous. Non, en aucune façon. Il ne -manquerait plus que cela. Je <span class="pagenum" id="Page_48">48</span> sais que j’ai devant moi l’un des -jeunes hommes les plus éminents de l’Espagne moderne; un jeune homme -capable de transformer en champs plantureux nos arides contrées... Et -je ne me formalise pas de vous entendre me chanter le vieux refrain des -charrues anglaises et de l’arboriculture et de la sylviculture... Non, -croyez-le bien; à des hommes d’un si grand, si grand talent, on peut -pardonner même le mépris qu’ils montrent pour notre simplicité. Non, -non, mon cher ami, je ne vous en veux pas. Vous êtes autorisé à tout -nous dire, señor D. José, tout, tout, tout, voire même que nous sommes -des sauvages ou peu s’en faut.</p> - -<p>Cette impertinente philippique terminée d’un ton railleur bien accusé -ne plut pas au jeune homme; mais il s’abstint de manifester la plus -légère contrariété et poursuivit la conversation en évitant autant que -possible de toucher aux points dans lesquels la mesquine susceptibilité -du révérend chanoine aurait pu trouver un facile motif de discorde. -Ce dernier profita du moment où la señora causait avec son neveu -d’affaires de famille pour se lever et faire quelques pas dans la -chambre.</p> - -<p>Elle était vaste et claire et tapissée d’un vieux papier peint dont, -grâce au soin avec lequel était tenue toute la maison, les fleurs et -les branchages, bien que décolorés, conservaient leur dessin primitif. -La pendule, à travers la caisse vitrée de laquelle on apercevait les -poids immobiles et le volumineux balancier <span class="pagenum" id="Page_49">49</span> répétant monotonement -no à chacune de ses oscillations, occupait, avec son cadran bigarré, le -point le plus en vue au milieu des meubles de la salle à manger, dont -l’ornementation était complétée par une série d’estampes françaises, -estampes qui représentaient les exploits du conquérant du Mexique, -expliqués au bas de chacune d’elles par de longues inscriptions où -il était question d’un <i>Ferdinand Cortès</i> et d’une <i>donna -Marine</i> non moins invraisemblables que les figures dessinées -par l’ignorant artiste. Entre les deux portes vitrées donnant sur -le jardin, se trouvait un appareil en cuivre jaune que nous aurons -suffisamment décrit en disant qu’il servait de support à un perroquet, -qui s’y tenait perché avec le sérieux et la gravité propre à ces -petits animaux en observant tout ce qui se passait autour de lui. -La physionomie railleuse et dure des perroquets, leur plumage vert, -l’incarnat de leur tête, leurs pattes jaunes et enfin les rauques -paroles qu’ils ont l’habitude de prononcer d’un ton burlesque, leur -donnent un aspect sérieux et ridicule qui est à la fois étrange et -repoussant. Ils ont je ne sais quoi de la roide tenue des diplomates, -paraissent quelquefois plaisants et ressemblent le plus souvent -à certains hommes infatués d’eux-mêmes qui, en voulant paraître -supérieurs aux autres, tournent à la caricature.</p> - -<p>Le Penitenciario était grand ami du perroquet. Lorsqu’il eut laissé -la señora et Rosario causer avec <span class="pagenum" id="Page_50">50</span> le voyageur, il s’approcha de -l’animal par lequel il se laissa complaisamment mordiller l’index, et -lui dit:</p> - -<p>—Fripon, pendard, pourquoi ne parles-tu pas? Si tu n’étais pas -charlatan, remplirais-tu ton rôle? Le monde des hommes, comme celui des -oiseaux, est plein de charlatans.</p> - -<p>Plongeant ensuite sa vénérable main dans un petit vase de terre qui se -trouvait à sa portée, il en retira quelques pois chiches qu’il donna -à manger au perroquet. L’animal se mit alors à crier à tue-tête, en -demandant du chocolat, et ses cris détournèrent les deux dames et le -gentilhomme d’un entretien qui, sans doute, n’avait pas une bien grande -importance.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_51">51</span></p> - - <h2 id="ch_6">VI.<br /><br /> - OU L’ON VOIT QUE LA MÉSINTELLIGENCE PEUT SURGIR AU MOMENT OU L’ON S’Y - ATTEND LE MOINS.</h2> -</div> - -<p>Le señor D. Cayetano Polentinos, beau-frère de doña Perfecta, entra -soudain, les bras ouverts, en s’écriant:</p> - -<p>—Venez donc, venez donc, mon cher señor don José.</p> - -<p>Ils s’embrassèrent cordialement. D. Cayetano et Pepe se connaissaient -de longue date, par la raison que l’éminent érudit et bibliophile -émérite accourait à Madrid chaque fois qu’on y annonçait la vente aux -enchères de livres provenant de la succession de quelque bibliomane. Il -était grand et mince, entre deux âges, mais vieilli par les soucis et -par de studieuses veilles; il s’exprimait avec une correction étudiée -qui lui seyait à merveille, et parfois était aimable et tendre avec -affectation.</p> - -<p>A propos de sa vaste érudition, que pourrait-on dire, sinon qu’elle -était un vrai prodige? Son nom <span class="pagenum" id="Page_52">52</span> n’était prononcé à Madrid qu’avec -respect, et s’il eût habité la capitale, D. Cayetano aurait, en dépit -de sa modestie, fait partie de toutes les académies présentes ou -futures. Mais il ne soupirait qu’après la solitude, et la place, que -dans l’esprit de certains autres, occupe la vanité, était remplie -chez lui par la pure passion des livres, par l’amour de l’étude et du -recueillement, sans autre objectif que les livres et l’étude.</p> - -<p>Il avait formé à Orbajosa, une des plus riches bibliothèques qui -fussent dans toute l’Espagne, et il y passait de longues heures de jour -et de nuit, compilant, classant, prenant des notes, et thésaurisant -des matériaux précieux de toute sorte, ou peut-être même, élaborant -quelqu’œuvre extraordinaire et originale digne d’une si vaste -intelligence.</p> - -<p>Ses mœurs étaient patriarcales; il mangeait peu, buvait moins encore, -et ses uniques folies consistaient dans quelques collations aux -Alamillos en des jours mémorables, et dans des visites journalières -à un lieu appelé Mundogrande, où venaient peu à peu exhumés de la -poussière de vingt siècles, en même temps que des médailles romaines, -des fragments de chapiteaux, des socles étranges d’une architecture -inconnue ou des vases et des <i>cubilaria</i> d’un prix inestimable.</p> - -<p>Don Cayetano et doña Perfecta vivaient dans une si complète harmonie -que la paix du paradis ne lui était pas comparable. Ils ne s’étaient -jamais querellés. <span class="pagenum" id="Page_53">53</span> Il est vrai qu’il ne se mêlait en aucune façon -des affaires de la maison, et qu’elle ne s’occupait de la bibliothèque -que pour la faire balayer et épousseter chaque samedi, en respectant, -avec une religieuse admiration, les livres et papiers étalés sur la -table ou sur d’autres meubles.</p> - -<p>Après les compliments d’usage, don Cayetano dit:</p> - -<p>—J’ai examiné le contenu de la caisse. Je regrette vivement, que -vous ne m’ayez pas apporté l’édition de 1527. Il faudra que je fasse -moi-même un voyage à Madrid... Comptez-vous rester ici longtemps? Ce ne -sera jamais trop, mon cher Pepe. Combien je me réjouis de vous y voir! -Nous allons, à nous deux, mettre en ordre une partie de ma bibliothèque -et dresser la liste des écrivains de la Gineta. Ce n’est pas tous les -jours qu’on peut avoir sous la main un homme de votre mérite. Vous -verrez ma bibliothèque. Vous pourrez vous y donner des indigestions -de lecture. Tout est à votre disposition... Vous y trouverez des -merveilles, de vraies merveilles, des trésors inestimables, des raretés -que seul je possède, oui, moi seul... Mais il me semble que l’heure -du dîner a déjà sonné, n’est-il pas vrai, José? N’est-il pas vrai, -Perfecta? N’est-il pas vrai, Rosarito? N’est-il pas vrai, seigneur don -Inocencio?... Vous êtes aujourd’hui deux fois Penitenciario: je dis -cela parce que vous allez faire pénitence avec nous...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_54">54</span></p> - -<p>L’ecclésiastique s’inclina et sourit en signe de sympathique -acquiescement. Le repas fut cordial. Comme c’est l’usage dans les -dîners de petits endroits, la surabondance du contenu de chaque plat -tenait lieu de la variété des mets: il y avait de quoi rassasier deux -fois plus de personnes qu’il ne s’en trouvait là. La conversation -glissa d’un sujet à un autre.</p> - -<p>—Il faut que vous visitiez le plus tôt possible notre cathédrale—dit -le chanoine. Il en est peu qui puissent lui être comparées, señor D. -José!... Il est vrai que vous, qui, à l’étranger, avez vu tant de -merveilles, vous ne trouverez peut-être rien de bien remarquable dans -cette vieille église... Mais à nous, pauvres simples gens d’Orbajosa, -elle paraît divine. Maître Lopez de Berganza, qui en fut chanoine, -la nommait au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle <i xml:lang="la" lang="la">pulchra augustina</i>... Il -se peut, cependant, qu’elle n’ait aucun mérite pour des hommes aussi -savants que vous, et qu’ils lui préfèrent la charpente en fer d’une -halle quelconque.</p> - -<p>Le langage railleur du sarcastique Penitenciario déplaisait de plus en -plus à Pepe Rey; mais bien résolu à se contenir et à dissimuler son -ennui, il se borna à répondre évasivement. Doña Perfecta, prenant à son -tour la parole, dit en plaisantant:</p> - -<p>—Prends garde, Pepito; je te préviens que nous nous brouillerons si tu -parles mal de notre sainte église. Tu es un savant, un homme éminent -au courant de tout; mais si tu parviens à découvrir que <span class="pagenum" id="Page_55">55</span> ce grand -édifice n’est pas la huitième merveille du monde, garde pour toi-même -ta découverte, et ne viens pas nous traiter de niais.</p> - -<p>—Je suis loin de croire que cet édifice n’est pas beau,—répondit -Pepe.—Le peu que j’ai vu de son extérieur m’a paru au contraire d’une -beauté imposante. Du reste, ma tante, il n’y a pas lieu de s’effrayer à -ce sujet, car je ne suis rien moins que savant.</p> - -<p>—Tout doux!—dit l’ecclésiastique en étendant la main et laissant -sa bouche fatiguée de mâcher prendre avant de parler un instant de -répit.—Je vous arrête là. Ne venez pas ici faire le modeste, señor D. -José, car nous savons suffisamment tout ce que vous valez, la renommée -dont vous jouissez et le rôle important qu’il vous sera facile de jouer -partout où vous voudrez vous présenter. Des hommes tels que vous ne -se rencontrent pas tous les jours. Mais après avoir ainsi loué vos -talents...</p> - -<p>Il s’interrompit pour avaler une bouchée; dès que celle-ci eut laissé à -la voix le passage libre, il poursuivit en ces termes:</p> - -<p>—Après avoir ainsi loué vos talents, qu’il me soit permis d’exprimer -une autre opinion avec toute la franchise propre à mon caractère. Oui, -señor D. José, oui señor D. Cayetano, oui, ma chère señora et vous, ma -chère enfant, la science, telle que l’acquièrent et l’enseignent les -modernes, est la mort du sentiment et des douces illusions. Avec <span class="pagenum" id="Page_56">56</span> -elle s’éteint la vie de l’esprit; tout se réduit à des règles fixes, -et les sublimes enchantements de la nature eux-mêmes disparaissent. -Avec elle meurent la foi dans l’âme et le merveilleux dans les arts. -La science dit que tout est mensonge et elle prétend tout réduire -en formules algébriques, non seulement <i>maria ac terras</i> où -nous vivons, mais aussi <i xml:lang="la" lang="la">cœlumque profondum</i> où habite Dieu. -Les admirables intuitions de l’âme, ses mystiques ravissements, -l’inspiration même des poètes, mensonge que tout cela. Le cœur est une -éponge, le cerveau une boîte à vers.</p> - -<p>Tout le monde se mit à rire pendant qu’il ingurgitait un verre de vin.</p> - -<p>—Voyons, nierez-vous, señor D. José—ajouta le prêtre—que la science, -telle qu’on l’apprend et qu’on l’enseigne aujourd’hui, doit forcément -aboutir à faire du monde et du genre humain, une grande machine?</p> - -<p>—C’est selon, se prit à dire D. Cayetano. Il y a en toutes choses, du -pour et du contre.</p> - -<p>—Prenez un peu plus de salade, señor Penitenciario—dit doña Perfecta. -Elle est comme vous l’aimez, fortement épicée.</p> - -<p>Pepe Rey n’avait pas le moindre goût pour les discussions; il n’était -pas pédant et n’aimait pas à faire parade d’érudition, surtout dans une -société où se trouvaient des dames, ou dans des réunions intimes; mais -la persistance de l’agressive verbosité <span class="pagenum" id="Page_57">57</span> du chanoine, méritait, à -son avis, une verte réplique. Il pensa qu’il serait maladroit, pour -lui donner une leçon, d’exposer des idées ayant une certaine analogie -avec les siennes, parce qu’il pourrait s’en prévaloir, et résolut de -manifester les opinions qui, étant le plus en contradiction avec celles -du Penitenciario, étaient le plus capables de le mortifier.</p> - -<p>—Ah! tu veux te moquer de moi,—se dit-il;—eh bien, je vais te rendre -la monnaie de ta pièce.</p> - -<p>Et il ajouta aussitôt à haute voix:</p> - -<p>—Ce que le señor Penitenciario vient de dire en plaisantant est -parfaitement vrai. Mais, est-ce notre faute si la science démolit -brutalement un jour ou l’autre les vaines idoles, la superstition, les -sophismes, les mille mensonges du passé, dont quelques-uns ont de la -grandeur tandis que les autres ne sont que ridicules, car l’univers -contient toute sorte de choses? Le monde des illusions qui est comme -un monde superposé à l’autre, s’écroule avec fracas. Le mysticisme en -religion, la routine dans la science, le convenu dans les arts, tombent -comme tombèrent les dieux du paganisme, au bruit des éclats de rire de -la foule. Adieu les songes trompeurs, le genre humain s’éveille et ses -yeux contemplent la réalité. Le vain sentimentalisme, le mysticisme, -la fièvre, l’hallucination, le délire disparaissent, et l’esprit, hier -malade, aujourd’hui <span class="pagenum" id="Page_58">58</span> plein de vigueur jouit avec une joie indicible -de la juste appréciation des choses. L’imagination, cette terrible -folle, qui était la maîtresse du logis en devient la servante... -Tournez vos regards de tous côtés, señor Penitenciario, et vous verrez -quel admirable ensemble de réalités s’est substitué à la fable. Le ciel -n’est plus une voûte, les étoiles ne sont plus des flambeaux, la lune -n’est plus une chasseresse errante, mais un globe opaque, le soleil -n’est pas un cocher vagabond élégamment paré, mais un embrasement fixe. -Les syrtes ne sont plus de fabuleuses divinités, mais des écueils, les -sirènes sont des phoques, et dans l’ordre des personnes, Mercure est un -Manzanedo; Mars est un vieillard sans barbe, comme le comte de Moltke; -Nestor peut être un petit homme qui s’appelle M. Thiers. Orphée est -Verdi; Vulcain est Krupp; Apollon est un poète quelconque. Cela ne vous -suffit-il pas? Eh! bien, Jupiter, un dieu qu’on enverrait au bagne s’il -vivait de notre temps, ne lance pas la foudre, mais la foudre tombe -quand il plaît à l’électricité. Il n’y a pas de Parnasse, il n’y a pas -d’Olympe, il n’y a pas de Styx, et il n’existe pas d’autres Champs -Elysées que ceux de Paris. Il n’y a pas d’autre descente aux Enfers -que celles de la géologie, et ce voyageur affirme à son retour qu’il -n’existe pas de condamnés au centre de la terre. Il n’y a pas d’autres -montées au ciel que celles de l’astronomie, et celle-ci prétend n’avoir -jamais vu <span class="pagenum" id="Page_59">59</span> les six ou sept étages dont parlaient le Dante, les -mystiques et les rêveurs du moyen âge. Elle rencontre des astres et -des distances, des orbites, des immensités incommensurables et rien de -plus. Il n’y a pas de fausses supputations de l’âge du monde, parce -que la paléontologie et la préhistoire ont pu compter les dents de -la tête de mort sur laquelle nous vivons et reconnaître sa véritable -ancienneté. La fiction, qu’on l’appelle paganisme ou idéalisme -chrétien, n’existe déjà plus et les visions s’évanouissent. Tous les -miracles possibles se réduisent à ceux que je peux faire lorsque j’ai -sous la main dans mon cabinet une pile de Bunsen, un fil conducteur et -une aiguille aimantée. Il n’y a pas d’autres multiplications de pains -et de poissons que celles réalisées par l’industrie avec ses moules -et ses machines, et celles de l’imprimerie qui imite la nature en -tirant d’un seul type des millions d’exemplaires. En résumé, mon cher -chanoine, les choses se sont arrangées de façon à faire cesser toutes -les absurdités, tous les mensonges, les illusions, les rêves, les -sensibilités et les préoccupations qui troublent l’esprit de l’homme. -Félicitons-nous de ce résultat.</p> - -<p>Lorsqu’il acheva de parler, un sourire se jouait sur les lèvres de -l’ecclésiastique dont les yeux avaient pris un éclat extraordinaire. D. -Cayetano s’occupait à donner toutes sortes de formes ou rhomboïdales -ou prismatiques à une petite boulette <span class="pagenum" id="Page_60">60</span> de pain. Mais doña Perfecta -était pâle et fixait avec persistance sur le chanoine son regard -observateur. Stupéfaite, Rosarito contemplait son cousin. Celui-ci se -penchant vers elle à la dérobée, lui dit à voix basse:</p> - -<p>—Ne te préoccupe pas, ma chérie. Je n’ai dit tout cela que pour faire -enrager le chanoine.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_61">61</span></p> - - <h2 id="ch_7">VII.<br /><br /> - LA MÉSINTELLIGENCE AUGMENTE.</h2> -</div> - -<p>—Tu crois peut-être—dit doña Perfecta avec un certain orgueil—que le -señor D. Inocencio va rester bouche close, faute d’être en mesure de te -répondre de point en point.</p> - -<p>—Oh! non!—s’écria le chanoine en arquant les sourcils,—je ne -mesurerai pas mes faibles forces avec un adversaire si vaillant -et si bien armé. Le señor D. José sait tout, c’est-à-dire, a à sa -disposition tout l’arsenal des sciences exactes. Je sais bien que la -doctrine qu’il soutient est fausse, mais je n’ai ni assez de talent, -ni assez d’éloquence pour le combattre. J’emploierais, moi, les armes -du sentiment, j’emploierais les arguments théologiques tirés de la -révélation, de la foi, de la parole divine; mais, hélas! le señor D. -José qui est un savant éminent, se moquerait de la théologie, de la -foi, de la révélation, des saints prophètes, de l’Evangile... Un pauvre -prêtre ignorant, un malheureux qui ne sait <span class="pagenum" id="Page_62">62</span> ni les mathématiques ni -la philosophie allemande où il est question du <i>moi</i> et du <i>non -moi</i>, un pauvre professeur qui ne connaît que la science de Dieu et -quelques poètes latins, ne peut entrer en lutte avec de pareils maîtres.</p> - -<p>Pepe Rey partit d’un franc éclat de rire.</p> - -<p>—Je vois—dit-il,—que le señor D. Inocencio a pris au sérieux ce que -je viens de dire. Allons, mon cher chanoine, rengainons nos arguments, -et que tout soit fini par là. Je suis certain que mes véritables -idées ne sont pas si en désaccord que cela avec les vôtres. Vous -êtes un homme instruit et raisonnable. L’ignorant, ici, c’est moi. -Pardonnez-moi tous, si j’ai voulu plaisanter un peu, c’est dans mon -caractère.</p> - -<p>—Merci,—répondit le prêtre visiblement contrarié. Pensez-vous vous -en tirer ainsi? Je sais, moi, et nous savons tous très bien, que les -idées que vous avez exposées sont vos propres idées. Il n’en pourrait -être autrement. Vous êtes un enfant du siècle. On ne saurait nier que -vous avez une intelligence prodigieuse, véritablement prodigieuse. -Tandis que vous parliez, je l’avoue ingénument, je ne pouvais, tout -en déplorant dans mon âme la fausseté de votre doctrine, m’empêcher -d’admirer le choix de vos expressions, votre prodigieuse éloquence, la -merveilleuse méthode de vos arguments... Quelle intelligence, señora -doña Perfecta, que celle de votre jeune neveu! Lorsque, pendant mon -séjour à <span class="pagenum" id="Page_63">63</span> Madrid, on me conduisit à l’Athénée, je confesse que -je tombais des nues en voyant de quel étonnant génie Dieu a doté les -protestants et les athées.</p> - -<p>—Sr. D. Inocencio—dit doña Perfecta en regardant alternativement son -neveu et son ami,—je crois qu’en jugeant ce jeune homme vous dépassez -les bornes de la bienveillance... Ne te fâche pas, Pepe, tu es libre -de ne pas tenir compte de ce que je dis, car je ne suis pas savante et -n’entends rien ni à la philosophie ni à la théologie; mais il me semble -que le señor D. Inocencio vient de faire preuve de grande modestie et -de charité chrétienne en refusant de t’accabler comme, s’il eût voulu, -il aurait pu le faire...</p> - -<p>—Señora, pour l’amour de Dieu!—s’écria l’ecclésiastique.</p> - -<p>—Vous m’en voyez ravi,—répondit Pepe en souriant.</p> - -<p>—Il est ainsi fait,—ajouta la señora.—Toujours plein d’humilité... -Et cependant il sait plus de choses que les sept docteurs réunis. Ah! -señor D. Inocencio, comme il vous sied bien le nom que vous portez! -Mais ne venez pas ici faire inopportunément le modeste. Puisque mon -neveu n’a pas de prétentions... puisqu’il ne sait que ce qu’on lui a -enseigné... et puisque ce qu’on lui a enseigné est faux, est-il rien -qui pût lui être plus agréable que d’être instruit par vous, et par -vous arraché à l’enfer de ses mensongères doctrines?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_64">64</span></p> - -<p>—Justement, je ne désire qu’une chose, c’est que le Sr. Penitenciario -m’arrache... murmura Pepe, comprenant qu’il avait, sans le vouloir, mis -la tête dans le guêpier.</p> - -<p>—Je suis un pauvre prêtre qui ne sait pas autre chose que ce qu’on -apprenait autrefois—répondit D. Inocencio. Je reconnais l’immense -valeur, au point de vue de la science mondaine, du Sr. D. José et en -présence d’un si brillant oracle, je me tais et m’humilie.</p> - -<p>Ce disant le chanoine croisa ses mains sur sa poitrine, en inclinant la -tête. Pepe Rey était un tant soit peu déconcerté par la tournure que sa -tante venait de donner à cette vaine discussion à laquelle il n’avait -plaisamment pris part que pour échauffer un peu la conversation. Il -crut prudent d’y mettre fin, et, dans ce but, adressa une question au -Sr. D. Cayetano au moment même où sortant de l’assoupissement qui, -après le repas, s’emparait de lui, celui-ci offrait à ses commensaux -les indispensables «palillos»<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a> fichés dans le corps d’un dindon de -porcelaine qui faisait la roue.</p> - -<p>—Hier, j’ai découvert une main saisissant l’anse d’une amphore sur -laquelle se trouvent de nombreux caractères hiératiques. Je vous la -montrerai—dit D. Cayetano, heureux d’entamer un de ses thèmes favoris.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_65">65</span></p> - -<p>—Je suppose que le señor de Rey est aussi très expert en matière -d’archéologie—avança le chanoine, qui, toujours implacable, courait -après sa victime et la poursuivait jusque dans son plus caché refuge.</p> - -<p>—Indubitablement, ajouta doña Perfecta.—Que pourraient ignorer les -étonnants jeunes gens d’aujourd’hui. Ils possèdent toutes les sciences -sur le bout du doigt. Les universités et les académies les instruisent -de tout en un clin d’œil par la délivrance d’un brevet de capacité.</p> - -<p>—Oh! ceci est injuste,—répondit le chanoine en remarquant la pénible -impression que reflétait la physionomie de l’ingénieur.</p> - -<p>—Ma tante a raison,—affirma Pepe.—Nous apprenons aujourd’hui un peu -de tout, et nous sortons des écoles ne possédant que les éléments de -plusieurs sciences.</p> - -<p>—Je disais,—ajouta le prêtre que vous devez être un grand archéologue.</p> - -<p>—Je ne sais pas un mot de cette science-là, répliqua le jeune homme. -Les ruines ne sont que des ruines et je n’ai jamais aimé à me couvrir -de leur poussière.</p> - -<p>D. Cayetano fit une grimace très expressive.</p> - -<p>—Cela ne veut pas dire que je condamne l’archéologie—reprit vivement -le neveu de doña Perfecta, en remarquant qu’il ne prononçait pas une -parole qui ne blessât quelqu’un. Je sais très <span class="pagenum" id="Page_66">66</span> bien que de cette -poussière surgit l’histoire. Ces études sont fort intéressantes et très -utiles.</p> - -<p>—Vous avez sans doute plus de goût pour la controverse, dit le -Penitenciario en introduisant un palillo dans sa dernière molaire. Il -me vient une excellente idée, Sr. D. José. Vous devriez vous faire -avocat.</p> - -<p>—J’abhorre cette profession—répliqua Pepe Rey.—Je connais des -avocats très respectables, entre autres mon père qui est le meilleur -des hommes. Mais, quelque excellent que puisse être un pareil exemple, -je ne me serais de ma vie décidé à exercer une profession qui consiste -à défendre, en toute question, aussi bien le pour que le contre. Je ne -sache pas qu’il y ait de plus grande aberration, de pire préoccupation -ou de pareil aveuglement pour les familles que de pousser les jeunes -gens à se faire avocats. La principale et la plus terrible plaie -de l’Espagne est cette multitude de jeunes clercs dont l’existence -nécessite une fabuleuse quantité de procès. Les débats se multiplient -en proportion du nombre des individus qui les suscitent. Il y a plus, -beaucoup d’entre eux restent inoccupés et, comme un avocat ne peut ni -prendre la charrue ni se faire tisserand, ils concourent à former ce -brillant escadron de désœuvrés pleins de prétentions qui poussent à la -multiplication des emplois, troublent la politique, agitent l’opinion -publique et font naître les révolutions. Il faut bien <span class="pagenum" id="Page_67">67</span> qu’ils se -procurent d’une façon ou d’une autre des moyens d’existence. Ah! le -malheur serait encore plus grand s’il y avait pour tous des procès à -plaider.</p> - -<p>—Pepe, pour l’amour de Dieu, prends garde à tes paroles—lui dit avec -sévérité doña Perfecta.—Mais pardonnez-lui, señor D. Inocencio... -il ignore que vous avez un neveu qui, bien qu’à peine sorti de -l’Université, est déjà un avocat des plus distingués.</p> - -<p>—Je parle en termes généraux, répliqua Pepe avec fermeté. Étant -le fils d’un avocat illustre, je ne puis méconnaître que quelques -personnes exercent cette noble profession avec un véritable honneur.</p> - -<p>—Non... mon neveu est encore un enfant—dit le chanoine d’un ton -d’humilité affectée.—Dieu me préserve d’affirmer qu’il est un prodige -de savoir, comme l’est le Sr. de Rey. Avec le temps, peut-être... Son -éloquence n’est ni brillante ni persuasive. Par exemple, il a des -principes solides et le jugement sain; ce qu’il sait, il ne le sait pas -à demi. Il ne connaît ni les fausses subtilités ni les vaines paroles...</p> - -<p>Pepe Rey paraissait de plus en plus inquiet. La pensée, qu’en dépit de -son bon vouloir, ses idées étaient en contradiction avec celles des -amis de sa tante l’affligeait, et il prit la résolution de se taire, -dans la crainte que D. Inocencio et lui ne finissent par se jeter les -assiettes à la tête. La clochette de <span class="pagenum" id="Page_68">68</span> la cathédrale appelant les -chanoines à remplir dans le chœur leurs importantes fonctions, le tira -heureusement d’une si pénible situation. Le vénérable ecclésiastique, -se levant et prenant congé de tous, se montra vis-à-vis de Pepe -aussi bienveillant et aussi aimable que si la plus étroite amitié -les avait depuis longtemps unis. Il lui offrit ses services en tout -ce qui pourrait lui être agréable, puis lui promit de le présenter à -son neveu qui lui servirait de guide pour visiter le pays et daigna -même, lorsqu’il sortit, lui faire les plus tendres démonstrations en -lui frappant amicalement sur l’épaule. Pepe accueillit avec joie ces -marques de réconciliation,—mais n’en vit pas moins le ciel s’ouvrir -lorsque le prêtre quitta la salle à manger et la maison.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_69">69</span></p> - - <h2 id="ch_8">VIII.<br /><br /> - EN TOUTE HATE.</h2> -</div> - -<p>Quelques instants plus tard, la scène avait complètement changé. -Trouvant le délassement de ses sublimes travaux dans le sommeil qui -s’était emparé de lui, D. Cayetano était mollement étendu dans un -fauteuil de la salle à manger. Doña Perfecta vaquait dans la maison -à ses occupations. S’asseyant contre l’une des portes vitrées qui -donnaient sur le jardin, Rosarito fixa les yeux sur son cousin, et par -leur intermédiaire sembla lui adresser cette muette prière:</p> - -<p>—Viens t’asseoir près de moi, et fais-moi part de tout ce que tu as à -me dire.</p> - -<p>Tout mathématicien qu’il était, Pepe Rey comprit.</p> - -<p>—Ma chère cousine, dit-il, combien tu dois être aujourd’hui ennuyée de -nos discussions! Dieu sait que ce n’est pas pour mon plaisir que j’ai -fait le pédant, comme tu l’as vu; mais c’est la faute du <span class="pagenum" id="Page_70">70</span> señor -Penitenciario... Sais-tu qu’il me paraît singulier, ce prêtre-là?..</p> - -<p>—C’est un homme excellent!—répondit Rosarito, ne cachant pas la joie -qu’elle éprouvait à se trouver en mesure de donner à son cousin toutes -les explications qu’il pourrait désirer.</p> - -<p>—Oh! oui, excellent. Cela se voit.</p> - -<p>—Lorsque tu l’auras fréquenté, tu verras...</p> - -<p>—Que c’est un homme inestimable. Enfin, il suffit qu’il soit ton ami -et celui de ta mère pour qu’il soit aussi le mien,—affirma le jeune -homme. Et vient-il souvent ici?</p> - -<p>—Tous les jours. Il nous tient beaucoup compagnie—répondit ingénument -Rosarito.—Combien il est aimable et bon! Et comme il m’aime!</p> - -<p>—Allons, il finira par m’aller ce señor-là.</p> - -<p>—Il vient aussi le soir jouer au tresillo<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>—ajouta la jeune -fille,—car il faut te dire qu’à la tombée de la nuit se réunissent -ici plusieurs personnes: le juge du tribunal de première instance, le -procureur du roi, le doyen, le secrétaire de l’évêque, l’alcade, le -receveur des contributions, le neveu de D. Inocencio...</p> - -<p>—Ah! Jacintito, l’avocat.</p> - -<p>—Lui-même. C’est un pauvre garçon bon comme le bon pain. Son oncle -l’adore. Depuis qu’il est sorti de l’Université avec son diplôme de -docteur... car il <span class="pagenum" id="Page_71">71</span> a été reçu docteur dans deux ou trois facultés, -et avec mention encore... sais-tu?... depuis lors, dis-je, son oncle -l’amène très souvent ici. Maman l’aime beaucoup... C’est un jeune homme -très rangé. Il se retire de bonne heure avec son oncle; jamais il ne -va passer ses soirées au Casino<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>; il n’est ni joueur, ni dépensier -et il travaille dans l’étude de M<sup>e</sup> Lorenzo Ruiz, qui est le premier -avocat d’Orbajosa. On prétend qu’il deviendra un éloquent défenseur.</p> - -<p>—Son oncle n’avait pas tort d’en faire l’éloge, dit Pepe. Je regrette -d’avoir parlé des avocats comme je l’ai fait... N’est-ce pas, ma chère -cousine, que j’ai été inconvenant?</p> - -<p>—Allons donc, il me paraît que tu avais parfaitement raison.</p> - -<p>—Mais là, vrai, n’ai-je pas été un peu...</p> - -<p>—Non, non.</p> - -<p>—De quel poids tu me soulages! Il est vrai que, sans trop savoir -pourquoi, je me trouve sans cesse en contradiction avec ce vénérable -prêtre. Je le regrette infiniment.</p> - -<p>—Ce que je crois—dit Rosarito en fixant sur lui des yeux pleins de -tendresse—c’est que tu n’es pas fait pour nous.</p> - -<p>—Que veux-tu dire?</p> - -<p>—Je ne sais si je m’explique bien, mon cher <span class="pagenum" id="Page_72">72</span> cousin. Mais je -veux dire qu’il me paraît difficile que tu puisses t’habituer à la -conversation et aux idées des habitants d’Orbajosa. Il me semble... -c’est une simple supposition.</p> - -<p>—Eh! bien, non! Je crois que tu te trompes.</p> - -<p>—Tu viens d’ailleurs, tu sors d’un autre monde, plus intelligent, -plus savant, où les gens ont d’autres manières, une conversation -spirituelle, et une figure... Il se peut que je ne m’exprime pas bien. -Je veux dire que tu as l’habitude de vivre dans une société choisie; tu -sais beaucoup de choses... Il n’y a pas ici ce qu’il te faut. Il n’y a -ici ni science, ni bon ton. Tout y est simplicité, Pepe. Il me semble -que tu t’y ennuieras, que tu t’y ennuieras beaucoup et qu’enfin tu nous -quitteras.</p> - -<p>La tristesse, qui était le caractère habituel de la physionomie -de Rosarito, devint si grande que Pepe Rey en fut profondément -impressionné.</p> - -<p>—Tu es dans l’erreur, ma chère cousine. Non seulement, je n’ai pas la -pensée que tu me supposes, mais ni mon caractère ni mes idées ne sont -en contradiction avec le caractère et les idées des personnes qui se -trouvent ici. Supposons pourtant un moment qu’ils le fussent...</p> - -<p>—Soit, supposons-le...</p> - -<p>—Eh! bien, j’ai la ferme conviction qu’entre toi et moi, entre nous -deux, ma chère Rosarito, il y aura toujours entente parfaite. Là-dessus -je ne peux me tromper. Mon cœur me dit que je ne me trompe pas.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_73">73</span></p> - -<p>Rosarito rougit jusqu’au blanc des yeux; mais s’efforçant de chasser sa -rougeur, en souriant et regardant de côté et d’autre, elle dit:</p> - -<p>—Ne te moque pas de moi. Si tu prétends faire entendre par là que je -trouve toujours bien ce que tu dis, eh bien, tu as raison.</p> - -<p>—Rosarito! s’écria le jeune homme,—du moment que je t’ai vue, mon âme -a été inondée de joie... et j’ai, en même temps, éprouvé un regret,—le -regret de n’être pas venu plus tôt à Orbajosa.</p> - -<p>—Voilà, par exemple, ce que je ne crois pas—dit-elle avec un -enjouement affecté pour dissimuler son émotion.—Si vite que cela?... -Ne dis donc pas de fadaises... Vois, Pepe, je ne suis qu’une -villageoise, je ne sais parler que de choses banales; je ne sais pas un -mot de français, je ne sais pas me vêtir avec élégance; je sais à peine -toucher du piano; je...</p> - -<p>—Oh! Rosario!—s’écria vivement le jeune homme. Je doutais que tu -fusses parfaite; maintenant, j’ai la conviction que tu l’es.</p> - -<p>La mère entra sur ces entrefaites. Rosarito, qui n’avait rien à -répondre aux dernières paroles de son cousin, comprit qu’il était -pourtant nécessaire de ne pas rester bouche close et dit en regardant -sa mère:</p> - -<p>—Ah! j’avais oublié de donner à manger au perroquet.</p> - -<p>—Ne te préoccupe pas de cela maintenant. Pourquoi restez-vous ici?... -Conduis ton cousin faire un tour dans le jardin.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_74">74</span></p> - -<p>La señora souriait avec une bonté maternelle en montrant à son neveu -l’épais bosquet qu’on apercevait derrière les vitres.</p> - -<p>—Allons-y, dit Pepe en se levant.</p> - -<p>Rosarito s’élança à travers la porte vitrée comme un oiseau rendu à la -liberté.</p> - -<p>—Pepe, qui sait tant de choses et doit aussi se connaître en -arboriculture—affirma doña Perfecta,—t’apprendra comment se font les -greffes. Voyons ce qu’il pensera des jeunes poiriers que nous allons -transplanter.</p> - -<p>—Viens, viens—cria Rosario, du dehors.</p> - -<p>Elle appelait son cousin avec impatience. Ils disparurent tous les deux -entre le feuillage. Lorsque doña Perfecta les eut vus s’éloigner, elle -s’occupa du perroquet, et d’un air soucieux dit à voix très basse en -lui donnant de quoi manger:</p> - -<p>—Combien il est peu affectueux! Il n’a même pas caressé ce pauvre -petit animal.</p> - -<p>Puis, elle ajouta à haute voix, croyant que son beau-frère pouvait -l’entendre:</p> - -<p>—Cayetano, que penses-tu du neveu? Cayetano!</p> - -<p>Un sourd grognement indiqua que l’antiquaire revenait à la vie de notre -pauvre monde.</p> - -<p>—Cayetano.....</p> - -<p>—Voilà..... voilà...—murmura le savant d’une voix à peine -articulée;—ce jeune caballero soutiendra sans doute l’opinion erronée -que les statues de <span class="pagenum" id="Page_75">75</span> Mundogrande proviennent de la première -immigration phénicienne. Je le convaincrai...</p> - -<p>—Mais, Cayetano...</p> - -<p>—Mais, Perfecta..... Allons, tu vas encore soutenir que j’ai dormi?</p> - -<p>—Non, certes, comment pourrais-je soutenir une pareille absurdité!... -Mais tu ne me dis pas ce que tu penses de ce jeune homme?</p> - -<p>D. Cayetano mit la main devant sa bouche, afin de bâiller plus à son -aise, après quoi, il entama avec la señora une longue conversation.</p> - -<p>Les personnes qui nous ont transmis les notes nécessaires à la -composition de cette histoire passent sous silence ce dialogue, sans -doute parce qu’elles n’en eurent pas connaissance. Quant à ce que -se dirent ce soir-là dans le jardin l’ingénieur et Rosarito, il est -évident qu’il est inutile de le rapporter.</p> - -<p>Nous ne pouvons taire de même, parce qu’elles ont une extrême -importance, les choses qui se passèrent dans la soirée du jour suivant. -Après avoir parcouru diverses parties du jardin, le cousin et la -cousine, à une heure assez avancée, se trouvaient seuls, occupés -réciproquement l’un de l’autre et n’ayant d’âme et de sens que pour se -voir et pour s’entendre.</p> - -<p>—Pepe—disait Rosario—tout ce que tu viens de me dire est une -plaisanterie, un refrain comme vous autres, hommes d’esprit, vous savez -en forger... <span class="pagenum" id="Page_76">76</span> Et tu penses qu’en ma qualité de villageoise, je -crois tout ce que l’on me dit.</p> - -<p>—Si tu me connaissais comme je crois te connaître, tu saurais que -je ne dis jamais que ce que je pense. Mais laissons-là les vaines -subtilités et les sentimentales niaiseries qui ne servent qu’à fausser -les sentiments. Je ne parlerai pas avec toi d’autre langage que celui -de la vérité. Es-tu par hasard une demoiselle que j’ai rencontrée à la -promenade ou dans une soirée et avec laquelle j’espère passer quelques -moments agréables? Non. Tu es ma cousine, tu es quelque chose de -plus..... Rosario, établissons tout de suite la situation et parlons -franc. Je suis venu ici pour me marier avec toi.</p> - -<p>Rosario sentit son visage s’enflammer et son cœur battre à rompre sa -poitrine.</p> - -<p>—Ecoute, ma chère cousine,—ajouta le jeune homme, je te jure que si -tu ne m’avais pas plu, je serais déjà loin d’ici. Quelques ménagements -qu’eussent pu m’imposer la politesse et les convenances, il m’aurait -été difficile de dissimuler ma désillusion. Je suis ainsi fait.</p> - -<p>—Mais tu viens à peine d’arriver,—dit laconiquement Rosario en -s’efforçant de sourire.</p> - -<p>—Je viens d’arriver et je sais déjà tout ce que je voulais savoir: -je sais que je t’aime, et que tu es la femme que depuis longtemps -pressentait mon cœur; mon cœur qui jour et nuit me disait: «elle -viendra, elle vient, la voilà!»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_77">77</span></p> - -<p>Cette phrase servit de prétexte à Rosario pour laisser s’échapper -le sourire qui venait d’apparaître sur ses lèvres. Son âme enivrée -s’évaporait avec délices dans une atmosphère de bonheur.</p> - -<p>—Tu t’ingénies à me prouver que tu n’as aucune valeur,—continua -Pepe,—et tu es un vrai trésor. Tu as l’inappréciable privilège de -répandre sans cesse sur tout ce qui t’entoure la divine lumière de ton -âme. Dès qu’on te voit, dès qu’on te contemple, on ne peut s’empêcher -de remarquer tes nobles sentiments et la pureté de ton cœur. En -t’apercevant on a comme la vision d’une existence céleste que Dieu a -par mégarde laissé vivre sur la terre; tu es un ange et je t’aime à en -devenir fou.</p> - -<p>Pepe, en disant cela, semblait s’être acquitté d’une grave mission -et Rosarito fut tout à coup saisie d’une si profonde émotion que, -l’énergie de son corps ne répondant plus à celle de sa volonté et les -forces lui manquant, elle se laissa tomber sur une pierre qui dans ces -lieux charmants servait parfois de siège. Pepe se pencha vers elle. Il -remarqua qu’elle fermait les yeux en cachant son front dans ses mains. -Un instant après, la fille de doña Perfecta Polentinos, fixant sur son -cousin ses grands yeux baignés de larmes, lui disait avec une indicible -tendresse:</p> - -<p>—Je t’aimais même avant de te connaître.</p> - -<p>Les mains dans celles de Pepe, Rosarito se leva. <span class="pagenum" id="Page_78">78</span> Leurs silhouettes -disparurent bientôt à travers l’épais feuillage d’une allée de -lauriers-roses. La nuit venait, et l’ombre envahissait doucement la -partie basse du jardin, tandis que les derniers rayons du soleil -couchant couronnaient de lueurs changeantes la cime des plus hauts -arbres. Dans les branches supérieures, une bruyante république -d’oiseaux faisait un ramage assourdissant. Après avoir en tous sens -voltigé dans la riante immensité des cieux, ils venaient tous chercher -là le repos, et se disputaient l’un à l’autre le rameau qui devait -abriter leur sommeil. Leur confus bavardage ressemblait tantôt à des -reproches et à des altercations, tantôt à des railleries ou à de joyeux -badinages. Ces fripons-là se disaient dans leur langage trillé les -plus grosses impertinences, tout en se donnant des coups de bec et en -agitant les ailes de la même façon que les orateurs agitent les bras -lorsqu’ils veulent faire prendre pour des vérités les mensonges qu’ils -débitent.</p> - -<p>Mais là aussi résonnaient des paroles d’amour que semblaient à cette -heure appeler le calme et la beauté du site. Une oreille exercée aurait -pu distinguer les suivantes:</p> - -<p>—Même avant de te reconnaître, je t’aimais; si tu n’étais pas venu, -je serais morte de chagrin. Maman me donnait à lire les lettres de ton -père, et comme elles étaient pleines d’éloges de toi, je me disais: «Ce -jeune homme devrait être mon mari». <span class="pagenum" id="Page_79">79</span> Pendant longtemps ces lettres -ne parlèrent nullement de notre future union, ce qui me semblait -être un inconcevable oubli. Je ne savais que penser d’une pareille -négligence. Chaque fois qu’il était question de toi, mon oncle Cayetano -disait: «Il n’en existe pas des douzaines comme celui-là. La femme qui -saura se faire aimer de lui, peut être d’avance considérée comme une -heureuse femme....» Enfin, ton père dit ce qu’il ne pouvait s’empêcher -de dire... oui, oui, ce qu’il ne pouvait s’empêcher de dire; car je -l’attendais tous les jours.</p> - -<p>Quelques instants plus tard, la même voix ajouta avec inquiétude:</p> - -<p>—Quelqu’un vient derrière nous.</p> - -<p>Sortant de l’allée de lauriers-roses, Pepe vit s’approcher deux -personnes; il toucha alors du doigt les feuilles d’un jeune arbuste qui -se trouvait à sa portée, et dit à haute voix à sa compagne:</p> - -<p>—Il ne convient pas d’appliquer la première taille aux jeunes arbres -comme celui-ci, avant qu’ils aient poussé toutes leurs racines. Les -arbres nouvellement plantés n’ont pas assez de vigueur pour supporter -cette opération. Tu sais très bien que les racines ne peuvent se former -sans l’action des feuilles, si donc tu supprimes ces dernières...</p> - -<p>—Ah! Sr. D. José—s’écria le Penitenciario avec un franc éclat de -rire, en s’approchant des deux <span class="pagenum" id="Page_80">80</span> jeunes gens et en leur faisant une -révérence, vous donnez donc des leçons d’horticulture?</p> - -<div class="cpoesie"> - <div class="poem"> - <p class="noindent">Insere nunc Melibæe pyros, pone ordine vites,</p> - </div> -</div> - -<p>a dit le chantre célèbre des travaux des champs. Greffe les poiriers, -cher Mélibée, mets en ordre les vignes... Et la santé, Sr. D. José, -comment va-t-elle?</p> - -<p>L’ingénieur et le chanoine se donnèrent une poignée de main, puis ce -dernier se retourna et montrant un tout jeune homme qui venait derrière -lui, dit en souriant:</p> - -<p>—J’ai le plaisir de vous présenter mon cher Jacintillo... une bonne -pièce... un jeune étourdi, Sr. D. José.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_81">81</span></p> - - <h2 id="ch_9">IX.<br /><br /> - LA MÉSINTELLIGENCE S’ACCENTUE DE PLUS EN PLUS ET MENACE DE SE CHANGER - EN DISCORDE.</h2> -</div> - -<p>Auprès de la noire soutane apparut un rose et frais visage. Jacintito -salua notre jeune homme, non sans un certain embarras.</p> - -<p>C’était un de ces petits jeunes gens précoces que l’accommodante -Université lance avant le temps au milieu des luttes du monde en leur -faisant croire qu’ils sont hommes parce qu’ils ont un diplôme de -docteur dans leur poche. La face agréable et grassouillette, avec des -joues rosées comme celles d’une jeune fille et sans autre barbe au -menton que le soyeux duvet qui la faisait pressentir, Jacinto était -un garçon replet, de petite, très petite taille, et ne comptait pas -beaucoup plus d’une vingtaine d’années. Dès ses plus jeunes ans son -excellent saint homme d’oncle avait présidé à son éducation, et flanqué -d’un pareil tuteur, le tendre arbuste, on le comprend, ne risquait -pas de dévier en grandissant. <span class="pagenum" id="Page_82">82</span> Une morale sévère le maintenait -constamment droit: c’était presque un écolier modèle. Ses études -universitaires terminées avec des succès étonnants, car il n’était pas -d’examen dans lequel il n’eût obtenu la note <i>maxima</i>, il se mit à -travailler, et par son application et ses aptitudes pour la profession -d’avocat fit espérer qu’il ne laisserait pas se flétrir au barreau les -nombreux et robustes lauriers apportés de l’école.</p> - -<p>Parfois, il était pétulant et gai comme un enfant, d’autres fois, grave -et sérieux comme un homme. Il est certain, il est indubitable que -si Jacintito n’eût pas eu un petit faible ou plutôt un grand faible -pour les jolies filles, son excellent oncle l’aurait déclaré parfait. -Du matin au soir il ne cessait de le sermonner pour l’empêcher de -prendre trop audacieusement son vol; cependant, ce penchant mondain -du jouvenceau ne parvenait pas à refroidir la vive affection que -le bon chanoine avait vouée au charmant rejeton de sa chère nièce -Maria Remedios. Tout pour lui s’effaçait devant le petit avocat. La -méthodique exécution des pratiques religieuses de ce prêtre exemplaire -se relâchait même dès qu’il s’agissait d’une affaire relative à son -précoce pupille. Cette régularité, rigoureuse et permanente comme celle -d’un système planétaire, éprouvait des perturbations chaque fois que -Jacintito était malade ou se trouvait obligé d’entreprendre un voyage. -Vaine institution que le célibat des prêtres! Si le <span class="pagenum" id="Page_83">83</span> concile de -Trente leur a interdit d’avoir des enfants, Dieu ou le démon leur -donne des neveux afin qu’ils connaissent les douces inquiétudes de la -paternité.</p> - -<p>A le juger sans parti pris, on était forcé de reconnaître que cet -heureux garçon ne manquait pas de mérite. Son caractère était -ordinairement enclin à la loyauté, et les nobles actions éveillaient -en son âme une franche admiration. En ce qui concerne les facultés -intellectuelles et la science du monde, il avait tout ce qu’il faut -pour devenir avec le temps une notabilité comme il y en a tant en -Espagne; il pourrait être un jour ce qu’à tout moment nous appelons -hyperboliquement un <i>sujet distingué</i> ou <i>un homme public -éminent</i>, personnalités qui, par suite de leur trop grande -abondance, sont à peine appréciées à leur juste valeur. A cet âge -encore tendre où le diplôme universitaire est comme un trait d’union -entre la seconde enfance et la virilité, peu de jeunes gens, surtout -lorsqu’ils ont été flattés par leurs maîtres, sont exempts d’une -pédanterie fastidieuse qui, si elle leur donne un grand prestige auprès -de leurs mamans, les rend forts ridicules lorsqu’ils se trouvent au -milieu d’hommes faits et sérieux. Jacintito était affligé de ce défaut -pourtant excusable chez lui, non seulement à cause de son jeune âge, -mais aussi parce que son excellent oncle encourageait par d’imprudentes -louanges cette puérile vanité.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_84">84</span></p> - -<p>Dès qu’ils se trouvèrent réunis, les quatre personnages continuèrent à -se promener. Jacintito gardait le silence...</p> - -<p>Revenant au thème interrompu des pyros qu’il fallait greffer et des -vitis qu’on devrait mettre en ordre, le chanoine dit:</p> - -<p>—Je sais déjà que le Sr. D. José est un grand agronome.</p> - -<p>—Loin de là, je ne sais pas un mot d’agronomie, répondit le jeune -homme qu’agaçait cette manie de le supposer instruit dans toutes les -sciences.</p> - -<p>—Oh! si, vous êtes un grand agronome, ajouta le Penitenciaro, mais -qu’on ne vienne pas, à propos d’agronomie, me parler des derniers -traités parus. Cette science tout entière, Sr. de Rey, est pour moi -condensée dans ce que j’appellerai la <i>Bible des champs</i>, dans -les <i>Géorgiques</i> de l’immortel poète latin. Tout y est admirable, -depuis cette grande maxime,</p> - -<div class="cpoesie"> - <div class="poem"> - <p class="noindent">Nec vero terræ ferre omnes omnia possunt,</p> - </div> -</div> - -<p>c’est-à-dire, toutes les terres ne sont pas propres à porter tous -les arbres, Sr. D. José, jusqu’au minutieux traité sur les abeilles -dans lequel Virgile explique tout ce qui concerne ces savants petits -insectes et définit ainsi le bourdon:</p> - -<div class="cpoesie"> - <div class="poem"> - <p class="noindent">................ Ille horridus alte,<br /> - Desidia lactamque trahens inglorius alvum,</p> - </div> -</div> - -<p>d’aspect horrible et indolent, traînant sans grâce son lourd ventre, -Sr. D. José...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_85">85</span></p> - -<p>—Vous faites très bien de me traduire vos citations, dit Pepe en -souriant,—car j’entends très peu le latin.</p> - -<p>—Oh! les hommes du jour, comment pourraient-ils trouver quelque -plaisir à étudier les anciens?—ajouta ironiquement le chanoine.—Les -auteurs qui ont écrit en latin ne sont d’ailleurs que des hommes de -rien, comme Virgile, Cicéron, Tite-Live. Moi, cependant, je suis -d’un avis contraire, et j’en prends à témoin mon neveu, à qui j’ai -enseigné cette langue sublime. Le fripon la connaît mieux que moi. -Malheureusement, les lectures modernes la lui font oublier, et un beau -jour il se trouvera être devenu un ignorant sans même sans douter. -Car, Sr. D. José, mon neveu a une toquade pour les livres nouveaux -et les théories extravagantes; il ne jure que par Flammarion et voit -partout des mondes habités. Je me figure que vous allez vous entendre à -merveille. Allons, Jacinto, il ne te reste plus qu’à prier ce caballero -de t’enseigner les mathématiques transcendantes en même temps que de -t’initier aux théories des philosophes allemands, et te voilà un homme -complet.</p> - -<p>Le bon ecclésiastique se mit lui-même à rire de ses propres saillies, -tandis que, tout heureux de voir la conversation tomber sur un sujet -qui était si fort à son goût, Jacinto s’excusa auprès de Pepe Rey, et -de but en blanc s’écria:</p> - -<p>—Dites-moi, Sr. D. José, que pensez-vous du darwinisme?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_86">86</span></p> - -<p>Notre jeune homme sourit à cette pédanterie intempestive et il aurait -volontiers poussé le petit avocat à donner ample carrière à sa puérile -vanité. Jugeant cependant plus prudent de ne se familiariser ni avec -l’oncle ni avec le neveu, il répondit simplement:</p> - -<p>—Je ne peux pas exprimer d’opinion sur les doctrines de Darwin parce -que je les connais à peine. Les exigences de ma profession ne m’ont pas -permis de me livrer à ces études.</p> - -<p>—Eh bien—dit en riant le chanoine—elles se réduisent à ceci: -que nous descendons des singes... Si cela s’appliquait seulement à -certaines personnes que je connais, Darwin aurait raison.</p> - -<p>—On dit que la théorie de la sélection naturelle—ajouta Jacinto avec -emphase—a beaucoup de partisans en Allemagne.</p> - -<p>—Je n’en doute pas—continua l’ecclésiastique.—En Allemagne on ne -doit pas regretter que cette théorie soit vraie en ce qui concerne -Bismarck.</p> - -<p>Les quatre promeneurs se trouvèrent alors face à face avec doña -Perfecta et le Sr. D. Cayetano qui arrivaient.</p> - -<p>—Quelle belle soirée!—s’écria la señora. Eh! bien, mon neveu, comment -cela va-t-il? t’ennuies-tu beaucoup?...</p> - -<p>—Mais pas le moins du monde—répondit le jeune homme.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_87">87</span></p> - -<p>—Ne le nie pas. Cayetano et moi nous en causions en venant ici. Tu -es ennuyé et tu t’efforces de le dissimuler. Tous les jeunes gens de -notre époque n’ont pas, comme Jacinto, assez d’abnégation pour passer -leur jeunesse dans une petite ville où il n’y a ni Théâtre-Royal, -ni Bouffes, ni danseuses, ni philosophes, ni athénées, ni feuilles -publiques, ni congrès, ni divertissements ou passe-temps d’aucune sorte.</p> - -<p>—Je me trouve très bien ici—répondit Pepe.—Je disais tout à l’heure -à Rosario que cette ville et cette maison me plaisent tant que je -voudrais y vivre et y mourir.</p> - -<p>Rosario devint écarlate et les autres gardèrent le silence.</p> - -<p>Ils s’assirent tous sous un berceau de verdure, le neveu de monsieur -le chanoine s’empressant de prendre place à gauche et tout près de la -señorita.</p> - -<p>—Écoute, mon neveu, j’ai à te prévenir d’une chose,—dit doña Perfecta -avec cette suave expression de bonté qui émanait de son âme comme le -parfum de la fleur.—Mais ne va pas croire que je te blâme ni que je -veuille te faire la leçon; n’étant plus un enfant, tu comprendras -facilement ma pensée.</p> - -<p>—Grondez-moi, ma chère tante; je l’ai sans doute mérité,—répliqua -Pepe qui commençait à se faire aux amabilités de la sœur de son père.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_88">88</span></p> - -<p>—Non, non, c’est un simple conseil que je veux te donner. Ces -messieurs verront que ce n’est pas sans raison.</p> - -<p>Rosarito écoutait de toute son âme.</p> - -<p>—Je veux seulement te dire que lorsque tu iras de nouveau visiter -notre belle cathédrale tu tâches de t’y tenir avec un peu plus de -recueillement.</p> - -<p>—Mais qu’ai-je donc fait?</p> - -<p>—Je suis loin de m’étonner que tu n’aies pas conscience de ta -faute—indiqua la señora avec une feinte gaîté.—C’est tout naturel: -habitué à entrer avec le plus grand sans-gêne dans les athénées, les -clubs, les académies et les congrès, tu crois qu’on peut entrer de même -dans le temple de la divine Majesté.</p> - -<p>—Mais, señora, je vous demande pardon—dit Pepe sérieusement—je suis -entré dans la cathédrale avec le plus grand recueillement.</p> - -<p>—Mais je ne te gronde pas, mon Dieu, je ne te gronde pas. Ne le prends -pas ainsi, sans quoi je me tairai. Messieurs, excusez mon neveu. Il -ne faut pas s’étonner d’une inadvertance, d’une distraction... Depuis -combien d’années n’as-tu pas mis les pieds dans un lieu sacré?...</p> - -<p>—Señora, je vous jure... Enfin, mes idées peuvent être ce qu’on -voudra, mais j’ai l’habitude de garder la plus grande réserve dans -l’intérieur des églises.</p> - -<p>—Ce que j’affirme... allons, si tu vas encore te <span class="pagenum" id="Page_89">89</span> fâcher, je ne -continuerai pas... ce que j’affirme, c’est que plusieurs personnes en -ont ce matin fait la remarque: les messieurs Gonzalez, doña Robustiana, -Serafinita, enfin... te le dirai-je? tu as attiré l’attention de -Monseigneur l’évêque... Sa Grandeur s’en est plainte à moi ce soir, -chez nos cousines, en ajoutant que si elle ne t’a pas fait mettre à la -porte, c’est uniquement parce qu’on lui a dit que tu étais mon neveu.</p> - -<p>Rosario contemplait avec angoisse le visage de son cousin et cherchait -à deviner ses réponses avant qu’il les eût formulées.</p> - -<p>—On m’aura sans doute pris pour un autre.</p> - -<p>—Non, non, c’était bien toi, mais ne va pas te fâcher; nous sommes ici -avec des amis et des personnes de confiance; c’était bien toi, je l’ai -moi-même constaté.</p> - -<p>—Vous!...</p> - -<p>—Moi-même. Nieras-tu que tu te mis à examiner les peintures en passant -au milieu d’un groupe de fidèles qui entendaient la messe? Je te jure -que tes allées et tes venues me donnèrent alors de telles distractions -que... Mais passons... l’essentiel, c’est que tu ne recommences pas... -Tu entras ensuite dans la chapelle de Saint-Grégoire; le prêtre éleva -le Saint-Sacrement sur le maître-autel, et tu ne te détournas pas même -pour faire acte de dévotion. Après cela, tu parcourus l’église de long -en large, tu t’approchas du tombeau <span class="pagenum" id="Page_90">90</span> de l’<i>Adelantado</i><a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a> et -posas tes mains sur l’autel, puis tu traversas de nouveau le groupe des -fidèles en éveillant leur attention. Toutes les filles te regardaient, -et tu paraissais content d’avoir si gentiment troublé la dévotion et le -recueillement de ces bonnes âmes.</p> - -<p>—Dieu du ciel! J’ai fait tout cela!—s’écria Pepe ennuyé et souriant -à la fois.—Je suis un véritable monstre; et dire que je ne m’en étais -même pas douté!</p> - -<p>—Non, je sais très bien que tu es un excellent garçon,—dit doña -Perfecta en examinant la physionomie intentionnellement sérieuse et -impassible du chanoine, dont la face avait pris l’aspect d’un masque -de carton.—Mais, entre penser certaines choses et les manifester -avec un tel sans-gêne, il y a, mon enfant, une distance qu’un homme -avisé et poli ne doit jamais franchir. Je sais très bien que tes idées -sont... ne te fâche pas, car si tu te fâches je me tais... je veux -dire qu’il y a une différence entre avoir des idées sur la religion -et les manifester. Je me garderai bien de te réprimander parce que tu -crois que Dieu ne nous a pas créés à son image et que nous descendons -des singes, ou parce que tu nies l’existence de l’âme, que tu assures -être une attrape comme les petits paquets de rhubarbe ou de magnésie -que vendent les apothicaires. <span class="pagenum" id="Page_91">91</span> —Señora, pour l’amour de Dieu!... -s’écria Pepe, avec humeur.—Je vois que je jouis à Orbajosa d’une bien -mauvaise réputation.</p> - -<p>Les assistants continuaient à se renfermer dans un silence solennel:</p> - -<p>—Je disais donc que je ne te réprimanderai pas à propos de ces -idées... Outre que je n’en ai pas le droit, si je me mettais à discuter -avec toi qui es un homme d’un si rare talent, tu me confondrais mille -fois... Non, non, pas de cela. Ce que je veux dire c’est que, bien -qu’aucun d’eux ne sache le premier mot de la philosophie allemande, ces -pauvres et sots habitants d’Orbajosa sont pieux et bons chrétiens, et -que, par suite, tu ne dois pas publiquement faire fi de leurs croyances.</p> - -<p>—Ma chère tante—dit très sérieusement l’ingénieur—non seulement je -n’ai fait fi des croyances de personne, mais je n’ai pas les idées -que vous m’attribuez. Il se peut que j’aie été dans l’église moins -dévotieux qu’il n’eût fallu, car je suis passablement distrait. -Mon intelligence et mon attention étaient absorbées par l’œuvre -architecturale, et franchement je ne remarquai pas... mais ce n’était -pas un motif suffisant pour que Sa Grandeur essayât de me faire jeter à -la rue, ni pour que vous me supposiez capable d’établir une comparaison -entre les fonctions de l’âme et les drogues d’apothicaires. Je peux -bien tolérer cela comme plaisanterie, mais c’est seulement ainsi que je -le tolère.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_92">92</span></p> - -<p>Pepe Rey était en proie à une si vive irritation que, malgré toute sa -prudence et tout son savoir-vivre, il ne put la dissimuler.</p> - -<p>—Allons, je vois que tu t’es fâché—dit doña Perfecta en baissant les -yeux et croisant les mains.—Que la volonté de Dieu soit faite! Si -j’avais pu croire que tu le prisses sur ce ton je ne t’aurais pas dit -un mot de cette affaire. Pepe, je te prie de me pardonner.</p> - -<p>En entendant sa tante parler ainsi, comme en voyant l’humble attitude -qu’elle venait de prendre, Pepe se sentit tout honteux de lui avoir -parlé si durement, et il essaya de se rasséréner. Il fut tiré de cette -embarrassante situation par le vénérable Penitenciario qui, souriant -avec sa bonhomie habituelle, s’exprima ainsi:</p> - -<p>—Señora doña Perfecta, il faut avoir de l’indulgence pour les -artistes... Oh! j’en ai connu beaucoup. Dès que ces messieurs se -trouvent en présence d’une statue, d’une vieille armure, d’un tableau -couvert de poussière ou d’un mur en ruines, ils oublient tout le reste. -Le Sr. D. José est artiste et il a visité notre cathédrale à la façon -des Anglais qui la démoliraient volontiers pour en emporter dans leurs -musées jusqu’au dernier moellon... Que les fidèles soient occupés à -prier; que l’officiant élève l’hostie consacrée; que le moment de la -plus profonde piété et du plus grand recueillement soit arrivé... -est-ce qu’un artiste s’occupe de cela?... A <span class="pagenum" id="Page_93">93</span> vrai dire, je ne -conçois pas l’art dégagé des sentiments qu’il exprime... Mais enfin, -il est de mode aujourd’hui d’admirer la forme, non l’idée... Que Dieu -me préserve d’entamer sur ce sujet une discussion avec le Sr. D. José; -sachant tant de choses et argumentant avec la merveilleuse subtilité -des modernes, il confondrait sur-le-champ mon esprit qui n’a pour armes -que la foi.</p> - -<p>—La persistance que vous mettez à me considérer comme le plus savant -homme du monde, m’est passablement désagréable—dit Pepe en recouvrant -la dureté de son accent.—Au risque de passer pour un sot, j’aimerais -cent fois mieux avoir la réputation d’être un ignorant que celle de -posséder la science diabolique qu’on m’attribue ici.</p> - -<p>Rosarito se mit à rire, et Jacinto crut que le moment était on ne peut -mieux choisi pour mettre en évidence son érudite personnalité.</p> - -<p>—Le panthéisme est condamné par l’Église aussi bien que les doctrines -de Schopenhauer et du moderne Hartmann.</p> - -<p>—Madame et messieurs—exposa gravement le chanoine—les hommes qui ont -un culte si fervent pour l’art, alors même qu’il ne s’attache qu’à la -forme, méritent le plus grand respect. Mieux vaut être artiste et se -sentir ému en présence de la beauté, même alors qu’elle est seulement -représentée sous la forme de nymphes nues que d’être indifférent et -incrédule en tout. Le mal n’entrera <span class="pagenum" id="Page_94">94</span> jamais complètement dans -l’esprit de qui se voue à la contemplation de la beauté. <i xml:lang="la" lang="la">Est Deus -in nobis... Deus</i>, entendez-vous bien!—Que le Sr. D. José continue -donc d’admirer les merveilles de notre cathédrale; pour ma part, je lui -pardonnerai de bon cœur ses irrévérences, sauf avis contraire de Mgr -l’évêque.</p> - -<p>—Grand merci, Sr. D. Inocencio—dit Pepe qui éprouvait un vif -sentiment de révolte et d’hostilité contre l’ecclésiastique, et qui -ne put résister au désir de le mortifier.—Au reste, ne vous imaginez -pas que mon attention ait été à ce point absorbée par les beautés -artistiques que vous supposez fourmiller dans votre église. En dehors -de l’imposante architecture d’une partie de l’édifice, des trois -tombeaux qui se trouvent dans les chapelles de l’abside et de quelques -sculptures du chœur, je n’aperçois nulle part ces beautés. Ce qui -m’occupait, c’était la constatation de la déplorable décadence de l’art -religieux, et j’éprouvais non pas de l’admiration, mais de la colère en -présence des innombrables monstruosités artistiques dont est remplie la -cathédrale.</p> - -<p>La stupeur des assistants fut à son comble.</p> - -<p>—Je ne puis souffrir—ajouta Pepe—ces images vernissées et -enluminées ressemblant, Dieu me pardonne, aux poupées qui servent -de jouet aux petites filles. Et que dire des costumes de théâtre -dont on les revêt? J’ai vu un saint Joseph affublé <span class="pagenum" id="Page_95">95</span> d’un manteau -que je ne veux pas qualifier, par respect pour le saint Patriarche -et pour l’Eglise qui le vénère. Sur les autels sont accumulées des -statues du goût artistique le plus déplorable, et les couronnes, les -rameaux, les étoiles, les lunes et autres décorations de métal ou -de papier doré qu’on y entasse font l’effet d’une ferblanterie de -bazar qui blesse le sentiment religieux et déconcerte notre esprit. -Loin de s’élever à la contemplation des choses saintes, il se replie -en lui-même et reste confondu à l’idée d’une pareille comédie. Les -grandes œuvres artistiques réalisent un noble but en présentant -sous une forme sensible les idées, les dogmes, la foi et jusqu’à -l’exaltation mystique. Les pastiches et les aberrations du goût, les -œuvres grotesques, en un mot, dont une piété mal entendue emplit les -églises produisent aussi leur effet, mais c’est un effet passablement -attristant; elles entretiennent la superstition, refroidissent -l’enthousiasme, obligent les yeux du croyant à se détourner des autels, -et en même temps que les yeux s’en détournent aussi les âmes qui n’ont -pas une foi suffisamment profonde et robuste.</p> - -<p>—Il paraît que la doctrine des iconoclastes—dit Jacintito—est aussi -très répandue en Allemagne.</p> - -<p>—Je ne suis pas iconoclaste, bien que la destruction de toutes -les images me semble préférable au luxe de bouffonneries qui règne -ici—continua le jeune homme.—A l’aspect de pareilles choses, il <span class="pagenum" id="Page_96">96</span> -est permis de soutenir que le culte doit recouvrer l’auguste simplicité -des anciens temps... Mais non, qu’on ne renonce pas à l’admirable -concours que tous les arts, en commençant par la poésie et finissant -par la musique, prêtent aux relations de l’homme avec Dieu. Que les -arts se développent et qu’on déploie la plus grande pompe dans les -rites sacrés. Je suis partisan de la pompe...</p> - -<p>—Artiste, artiste, et rien de plus!—s’écria le chanoine en branlant -la tête avec une expression de pitié.—De belles peintures, de belles -sculptures, de bonne musique... tous les plaisirs des sens; quant à -l’âme, libre au démon de s’en emparer.</p> - -<p>—Et à propos de musique—dit Pepe Rey sans remarquer l’effet -déplorable que ses paroles produisaient sur la mère et sur la -fille—représentez-vous combien mon esprit était disposé à la -contemplation religieuse, lorsque, en visitant la cathédrale, -j’entendis l’organiste jouer de but en blanc, au moment de l’offertoire -de la grand’messe, un morceau de la <i>Traviata</i>.</p> - -<p>—En ceci, le Sr. de Rey a raison—dit emphatiquement le petit -avocat.—M. l’organiste joua l’autre jour tout au long le brindisi et -la valse du même opéra, puis un rondo de la <i>Grande Duchesse</i>.</p> - -<p>—Mais où les bras me tombèrent—continua l’ingénieur implacable—c’est -quand je me trouvai en présence de la statue d’une Vierge qui paraît -être en grande vénération dans le pays, à en juger par la foule de gens -qui l’entouraient et par les <span class="pagenum" id="Page_97">97</span> innombrables cierges allumés en son -honneur. On l’a revêtue d’une tapageuse robe de velours brodée d’or -qui, comme étrangeté de forme, dépasse les modes les plus extravagantes -du jour. Sa figure est comme perdue au milieu d’un épais feuillage -composé de mille matières découpées à l’emporte-pièce, et la couronne, -d’une demi-aune de diamètre, entourée de rayons d’or, fait l’effet d’un -informe catafalque qu’on lui a posé sur la tête. De la même étoffe -bordée de la même façon sont faits les pantalons de l’enfant Jésus... -mais je m’arrête, car la description de l’accoutrement de la Mère et du -Fils m’entraînerait peut-être à commettre quelque nouvelle irrévérence. -Je n’ajouterai que ceci: c’est que je ne pus m’empêcher de rire et -qu’après avoir un moment contemplé cette image ainsi profanée, je -m’écriai: «O Sainte-Vierge, est-il possible qu’on t’ait mise en pareil -état!»</p> - -<p>Cela dit, Pepe jeta un regard sur les personnes qui l’écoutaient -et, bien que l’ombre crépusculaire ne lui permît pas de les bien -distinguer, il crut entrevoir sur le visage de quelques-unes les signes -d’une douloureuse consternation.</p> - -<p>—Eh! bien, Sr. D. José—s’écria soudain le chanoine en riant d’un air -de triomphe,—cette image que, vous, philosophe et panthéiste, vous -trouvez si ridicule, est celle de Notre-Dame-de-Bon-Secours, patronne -et protectrice d’Orbajosa. Les habitants de cette ville la vénèrent -à tel point <span class="pagenum" id="Page_98">98</span> qu’ils seraient capables de traîner à travers les -rues quiconque parlerait mal d’elle. Les chroniques et l’histoire sont -pleines des miracles qu’elle a faits, mon cher monsieur, et nous avons -encore journellement des preuves irrécusables de sa protection. Je vous -apprendrai, en outre, que madame votre tante, doña Perfecta, est la -grande camériste de la Très-Sainte-Vierge del Socorro, et que la robe -qui vous paraît si grotesque... je veux dire cette robe qui a paru si -grotesque à vos yeux impies, a été confectionnée ici, de même que les -pantalons de l’enfant Jésus sont justement l’œuvre de la merveilleuse -aiguille et de la fervente piété de votre cousine Rosarito qui nous -écoute.</p> - -<p>Pepe Rey resta passablement déconcerté. A l’instant même doña Perfecta -se leva brusquement et, sans mot dire, se dirigea vers la maison où la -suivit le Sr. Penitenciario. Les autres personnes se levèrent aussi. -Stupéfait, le jeune homme se disposait à demander pardon de son manque -de respect à sa cousine, lorsqu’il remarqua que Rosarito pleurait. -Fixant sur lui un regard plein d’affectueux et doux reproche, elle -s’écria:</p> - -<p>—Mais qu’as-tu donc?</p> - -<p>Soudain, on entendit la voix troublée de doña Perfecta appeler:</p> - -<p>—Rosario, Rosario!</p> - -<p>Celle-ci s’enfuit à toutes jambes du côté de la maison.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_99">99</span></p> - - <h2 id="ch_10">X.<br /><br /> - L’EXISTENCE DE LA DISCORDE EST ÉVIDENTE.</h2> -</div> - -<p>Plein de trouble et de confusion, furieux contre les autres et contre -lui-même, Pepe Rey essayait de découvrir la cause de l’hostilité qui -s’était malgré lui déclarée entre sa manière de voir et celle des amis -de sa tante. Présageant des orages, il resta un moment assis sur le -banc du cabinet du jardin, pensif et triste, le menton sur la poitrine, -les sourcils froncés, les mains jointes. Il se croyait seul.</p> - -<p>Soudain, il entendit une joyeuse voix chantonner le refrain d’un -couplet de Zarzuela<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>. En relevant la tête, il aperçut D. Jacinto -dans le coin opposé du cabinet.</p> - -<p>—Ah! Sr. de Rey—dit tout à coup celui-ci—ce n’est pas impunément -qu’on blesse les sentiments religieux de la majorité d’une nation. -Rappelez-vous <span class="pagenum" id="Page_100">100</span> plutôt ce qui arriva sous la première Révolution -française.</p> - -<p>Le bourdonnement de cet être microscopique ne fit qu’accroître -l’irritation de Pepe Rey. Il n’éprouvait cependant pas de la haine -contre le présomptueux petit docteur. Celui-ci l’incommodait comme nous -incommodent les insectes; pas autrement. Il lui causait l’ennui que -causent tous les êtres importuns; aussi répondit-il du ton de quelqu’un -qui veut se débarrasser d’un bourdon:</p> - -<p>—Qu’a donc à voir la Révolution française avec la robe de la Vierge -Marie?</p> - -<p>Il se leva pour rentrer à la maison; mais il n’avait pas fait quatre -pas qu’il entendit de nouveau le bourdonnement du moustique.</p> - -<p>—Sr. D. José, j’ai à vous entretenir d’une affaire qui vous intéresse -et pourrait vous mettre dans l’embarras...</p> - -<p>—Une affaire?—demanda le jeune homme en rétrogradant.—Voyons, de -quoi s’agit-il?</p> - -<p>—Vous vous en doutez peut-être—dit Jacinto qui s’avança vers Pepe et -sourit comme le font les hommes d’affaires lorsqu’ils en ont une très -importante à traiter. Je veux vous parler du procès...</p> - -<p>—Du procès?... mais, mon cher ami, je n’ai de procès avec personne. En -votre qualité d’avocat vous ne rêvez que contestations et vous voyez -partout du papier timbré.</p> - -<p>—Mais, comment?... Vous ne savez donc rien <span class="pagenum" id="Page_101">101</span> encore de votre -procès? s’écria tout étonné le défenseur en herbe.</p> - -<p>—De mon procès?... Je n’ai pas et n’ai jamais eu de procès.</p> - -<p>—Eh! bien, puisque vous l’ignorez encore, je me félicite d’autant -plus de vous en avoir informé, pour que vous puissiez vous mettre en -garde... Car, monsieur, vous aurez à plaider.</p> - -<p>—Et contre qui?</p> - -<p>—Contre le tio Licurgo et d’autres propriétaires de champs limitrophes -de celui qu’on appelle les <i>Alamillos</i>.</p> - -<p>Pepe Rey demeura stupéfait.</p> - -<p>—Oui, monsieur,—poursuivit le petit avocat.—J’ai eu aujourd’hui même -avec le Sr. Licurgo une longue entrevue. En ma qualité d’ami intime de -la maison, je n’ai pas voulu manquer de vous en avertir, afin que, si -vous le croyez convenable, vous puissiez entrer en arrangement.</p> - -<p>—Mais que puis-je avoir à accommoder? Que veut de moi cette canaille?</p> - -<p>—Il paraît que certains cours d’eau qui prennent leur source dans -votre propriété ayant changé de direction, viennent maintenant -déboucher près de certaines constructions dudit tio Licurgo et du -moulin d’un autre individu, non sans leur causer de graves dommages. -Mon client... car il a voulu à toute force que je me chargeasse de -le tirer de ce mauvais pas... mon client, dis-je, demande que vous -<span class="pagenum" id="Page_102">102</span> rétablissiez l’ancien cours des eaux afin d’éviter de nouvelles -dévastations et que vous l’indemnisiez des dommages qui lui ont été -causés par l’imprévoyance du propriétaire placé en amont.</p> - -<p>—Et le propriétaire placé en amont, c’est moi!... Si le procès a -lieu, ce sera là la première chose que je retirerai de ces fameux -<i>Alamillos</i> qui m’ont jadis appartenu et qui maintenant, d’après -ce que je crois comprendre, appartiennent à tout le monde, parce qu’il -a plu à Licurgo, comme à d’autres cultivateurs du pays, de s’approprier -peu à peu, d’année en année, une partie du terrain et qu’il m’en -coûtera gros pour rétablir les limites de ma propriété.</p> - -<p>—Ceci est une question à part.</p> - -<p>—Non, morbleu! ce n’est pas une question à part—s’écria l’ingénieur -à qui la patience échappait. La question la voici: le procès, le -vrai procès, c’est moi qui l’engagerai contre toute cette gueusaille -qui se propose sans doute de m’ennuyer et de me pousser à bout pour -arriver à me tout faire abandonner et rester ensuite tranquillement -en possession de ce qu’elle m’a volé. Nous verrons s’il se trouve des -avocats et des juges capables de protéger les honteux agissements de -ces jurisconsultes campagnards qui vivent de chicanes et sont les vers -rongeurs de la propriété d’autrui. Je vous remercie, mon cher monsieur, -de m’avoir révélé les vils desseins de ces rustres qui auraient pu -rendre des points au brigand Cacus; mais, sachez-le bien, les <span class="pagenum" id="Page_103">103</span> -constructions et le moulin sur lesquels Licurgo fonde ses réclamations -sont ma propriété...</p> - -<p>—Il faudra examiner les actes et voir s’il a pu y avoir -prescription—dit Jacintito.</p> - -<p>—Il s’agit bien de prescription!... Ces misérables ne se moqueront pas -impunément de moi. Je suppose que l’administration de la justice est en -d’honnêtes et loyales mains dans la ville d’Orbajosa...</p> - -<p>—Ah! pour cela!—s’écria le jeune légiste d’un ton élogieux,—le -juge est un excellent homme. Il vient ici tous les soirs. Mais il est -étrange que vous n’ayez pas été informé des prétentions du Sr. Licurgo. -Est-ce que vous n’avez pas encore été appelé en conciliation devant le -juge de paix?</p> - -<p>—Non.</p> - -<p>—Ce sera alors pour demain... Quoi qu’il en soit, je regrette que -l’empressement du Sr. Licurgo m’ait privé du plaisir et de l’honneur de -vous défendre, mais que voulez-vous... Licurgo m’a confié le soin de -ses intérêts. J’étudierai cette affaire avec le plus grand soin. Ces -diables de servitudes sont le grand écueil de la jurisprudence.</p> - -<p>Lorsqu’il entra dans la salle à manger, Pepe était moralement -dans le plus déplorable état. Il vit doña Perfecta causer avec le -Penitenciario, tandis que Rosarito, seule, avait les yeux fixés sur la -porte d’entrée. Elle attendait sans doute son cousin.</p> - -<p>—Viens ici, bonne pièce,—dit la señora avec un sourire forcé.—Tu -nous as fait de la peine, grand <span class="pagenum" id="Page_104">104</span> athée, mais nous te pardonnons. -Je sais parfaitement que ma fille et moi sommes deux ignorantes -incapables de nous élever jusqu’aux hautes régions des mathématiques -dans lesquelles tu vis; mais enfin... il n’est pas encore impossible -que tu te mettes quelque jour à genoux devant nous, pour nous prier de -t’instruire dans la religion.</p> - -<p>Pepe formula vaguement quelques phrases de politesse et de repentir.</p> - -<p>—Pour ce qui me concerne—dit don Inocencio dont le regard s’emplit -d’humilité et de douceur—si j’ai, dans le cours de cette vaine -discussion, dit quelque mot qui ait pu blesser le Sr. D. José, je le -supplie de me le pardonner. Nous sommes tous ici des amis.</p> - -<p>—Merci. Ce n’est pas la peine...</p> - -<p>—Malgré tout—indiqua doña Perfecta avec un sourire déjà plus -naturel—je suis toujours la même pour mon cher neveu, et j’oublie ses -extravagantes idées anti-religieuses... Devines-tu de quoi je songe à -m’occuper ce soir?... De faire abandonner à l’entêté tio Licurgo le -projet qu’il a de te causer des ennuis. Je l’ai fait prier de venir me -parler, et il m’attend dans la galerie. Ne te mets pas en peine, je -l’amènerai à composition, bien que je reconnaisse que ce n’est pas sans -raison...</p> - -<p>—Merci, mille fois merci, ma chère tante—répondit le jeune homme en -sentant déborder le flot de générosité qui jaillissait si facilement de -son cœur.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_105">105</span></p> - -<p>Tournant ses regards du côté où se trouvait sa cousine, Pepe Rey se -disposait à l’aller rejoindre; mais quelques questions qui lui furent -adressées par le perspicace Penitenciario le retinrent auprès de doña -Perfecta. Rosario était triste, et écoutait avec une mélancolique -indifférence les discours du petit avocat qui, en s’installant à ses -côtés, s’était mis à débiter une longue kyrielle de phrases ennuyeuses -assaisonnée de fastidieuses saillies et de banalités du plus mauvais -goût.</p> - -<p>—Ce qu’il y a de pire pour toi—dit doña Perfecta à son neveu, -lorsqu’elle le surprit observant le couple discordant que formaient -Rosarito et Jacinto—c’est que tu as fait de la peine à la pauvre -Rosario. Tu dois faire tout ton possible pour la consoler. La chère -enfant est si bonne!...</p> - -<p>—Oh! oui, si bonne—ajouta le chanoine—que, je n’en doute pas, elle -pardonnera à son cousin.</p> - -<p>—Je suis convaincu que Rosario m’a déjà pardonné—affirma Rey.</p> - -<p>—Et si ce n’est encore fait, cela ne tardera guère, car dans les -cœurs angéliques, le ressentiment ne dure pas—dit mielleusement D. -Inocencio. J’ai une très grande influence sur cette enfant, et je -m’efforcerai de dissiper dans son âme généreuse toutes les préventions -qui peuvent exister contre vous. Je n’ai qu’à lui dire deux mots.</p> - -<p>Pepe Rey sentit passer un nuage dans son âme.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_106">106</span></p> - -<p>—Ce n’est peut-être pas nécessaire—dit-il avec intention.</p> - -<p>—Je ne lui parle pas maintenant—ajouta le chanoine capitulaire; parce -qu’elle est en train d’écouter avec ravissement les bouffonneries de -Jacintillo... Diables d’enfants!... quand ils commencent à jaser, il -n’y a plus moyen de les arrêter.</p> - -<p>A ce moment-là entrèrent le juge de première instance, la femme de -l’alcade et le doyen de la cathédrale. Ils saluèrent l’ingénieur, -et par leurs paroles comme par leur attitude prouvèrent qu’ils -satisfaisaient en le voyant la plus vive curiosité. Le juge était un -petit jeune homme à la mine éveillée, comme la plupart de ces futures -éminences qu’on voit dès leur sortie de l’école aspirer aux premiers -postes administratifs ou politiques. Il se croyait un personnage -de la plus haute importance, et en parlant de lui-même et de sa -récente nomination se montrait fort blessé qu’on ne lui eût pas du -premier coup donné la présidence de la Haute Cour. C’est à ces mains -inexpérimentées, à cette tête vide, à cette présomptueuse et ridicule -personnalité que l’État avait confié les fonctions les plus délicates -et les plus difficiles de l’administration de la justice humaine! Ses -manières étaient celles d’un parfait homme du monde et l’on voyait -qu’il mettait un soin scrupuleux à s’occuper des moindres détails -relatifs à sa personne. Il avait la déplorable habitude d’ôter à chaque -instant et de remettre ses <span class="pagenum" id="Page_107">107</span> lunettes d’or, et dans la conversation, -il manifestait fréquemment le désir de recevoir au plus tôt son -changement pour <i>Madriz</i><a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a> afin d’apporter à la secrétairerie du -ministère de grâce et de justice le concours de ses hautes capacités.</p> - -<p>La femme de l’alcade était une dame bonasse dont la seule faiblesse -était de supposer qu’elle avait à la cour de nombreuses relations. -Elle adressa à Pepe Rey plusieurs questions au sujet des modes, en lui -citant les établissements industriels où on lui avait confectionné une -robe ou un manteau lors de son dernier voyage à Madrid, voyage qui -avait coïncidé avec la visite de Muley-Abbas, et en lui nommant une -douzaine de marquis ou de duchesses qu’elle traitait avec autant de -familiarité que si elles eussent été ses camarades de pension. Elle dit -aussi que la comtesse de M*** (dont les réceptions avaient une grande -renommée) était son amie intime, ajoutant que lorsqu’elle était allée -la visiter, celle-ci lui avait offert une place dans sa loge au Théâtre -Royal où elle avait vu Muley-Abbas en costume de More accompagné de -toute sa cour moresque. L’<i>alcadesse</i> avait, comme on dit, la -langue bien pendue, et ne manquait pas d’esprit.</p> - -<p>D’un âge fort avancé, corpulent et sanguin, pléthorique et -apoplectique, le doyen était un homme qui semblait crever dans sa peau -tant il était obèse <span class="pagenum" id="Page_108">108</span> et pansu. Il avait été moine, ne parlait que -d’affaires religieuses, et de prime abord manifesta pour Pepe Rey le -plus profond mépris.</p> - -<p>Celui-ci paraissait de plus en plus incapable de s’accommoder à cette -société si peu de son goût. Son caractère entier, fier et très peu -souple repoussait les perfidies et les subtilités de langage ayant pour -objet de simuler la concorde alors qu’elle n’existait pas. Il conserva -donc une attitude passablement grave durant tout le cours de cette -ennuyeuse réunion où il se vit obligé de subir l’impétuosité oratoire -de l’alcadesse qui, sans être la Renommée, semblait avoir comme elle le -privilège de posséder cent bouches pour fatiguer les oreilles humaines. -Si dans les rares instants de répit que cette dame accordait à ses -auditeurs Pepe Rey voulait s’approcher de sa cousine, le Penitenciario -s’attachait à lui comme le mollusque au rocher et l’attirant à l’écart, -d’un air de mystère lui proposait une promenade à Mundogrande avec -le Sr. D. Cayetano, ou une partie de pêche dans les eaux limpides du -Nahara.</p> - -<p>Cela finit enfin, parce que tout finit en ce monde. Le corpulent doyen -se retira laissant derrière lui la maison vide, et bientôt il ne resta -plus de l’alcadesse qu’un écho semblable au bruit confus qui reste dans -l’oreille humaine après le passage d’une tempête. Le juge priva aussi -la réunion de sa présence et D. Inocencio donna enfin à son neveu le -signal du départ.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_109">109</span></p> - -<p>—Allons, mon garçon, il est temps de nous retirer—lui dit-il en -souriant.—Combien tu as fatigué la pauvre Rosarito!... N’est-il pas -vrai, mon enfant? Allons, bonne pièce, vite à la maison.</p> - -<p>—C’est l’heure d’aller se reposer,—dit doña Perfecta.</p> - -<p>—C’est l’heure d’aller travailler—répliqua le petit avocat.</p> - -<p>—J’ai beau lui recommander de terminer de jour ses affaires—ajouta le -chanoine—il n’en fait rien.</p> - -<p>—Mais j’ai tant, tant, tant à faire!...</p> - -<p>—Non; dis plutôt que ce diable d’ouvrage que tu as entrepris... Il ne -veut pas en convenir, señor don José; mais il faut que vous sachiez -qu’il s’est mis à écrire un livre sur <i>l’Influence de la femme -dans la société chrétienne</i> et, en outre, un <i>Coup d’œil sur le -mouvement catholique dans...</i> je ne sais plus quel pays... Qu’as-tu -à faire avec les <i>coups d’œil</i> et <i>les influences</i>?... -Les jeunes gens d’aujourd’hui ne doutent de rien. Ouf!... quelles -natures!... Là-dessus, rentrons chez nous. Bonne nuit, señora doña -Perfecta... bonne nuit, Sr. D. José... Rosarito...</p> - -<p>—J’attendrai le Sr. D. Cayetano—dit Jacinto—pour qu’il me donne un -ouvrage d’<i>Auguste Nicolas</i>.</p> - -<p>—Des livres, toujours des livres!... Tu entres parfois à la maison -chargé comme un baudet. Enfin, nous attendrons.</p> - -<p>—Le Sr. D. Jacinto—dit Pepe Rey—n’écrit <span class="pagenum" id="Page_110">110</span> pas à la légère et il -s’arrange de façon à ce que ses œuvres soient un trésor d’érudition.</p> - -<p>—Mais ce garçon-là va se rendre malade, Sr. D. Inocencio—objecta doña -Perfecta.—Au nom du ciel, prenez-y garde. A votre place je limiterais -ses lectures.</p> - -<p>—Puisque nous sommes obligés d’attendre—indiqua le petit docteur d’un -ton fortement présomptueux—j’emporterai aussi le tome troisième des -<i>Conciles</i>. N’êtes-vous pas de cet avis, mon oncle?...</p> - -<p>—Comment donc, ne néglige pas cela. Il ne manquait plus...</p> - -<p>Heureusement arriva alors le Sr. D. Cayetano (qui d’habitude passait -ses soirées chez D. Lorenzo Ruiz,) et lorsqu’il leur eut remis les -livres, l’oncle et le neveu se retirèrent.</p> - -<p>Pepe Rey lut sur le visage attristé de sa cousine un vif désir de lui -parler. Il s’approcha d’elle pendant que doña Perfecta et D. Cayetano -causaient ensemble d’une affaire d’intérieur.</p> - -<p>—Tu as fait de la peine à maman—lui dit Rosario.</p> - -<p>Ses traits exprimaient une sorte de frayeur.</p> - -<p>—C’est vrai—répondit le jeune homme—j’ai offensé ta mère: je t’ai -offensée toi-même...</p> - -<p>—Non, moi pas—car d’avance je me figurais que l’enfant Jésus ne doit -pas porter des pantalons.</p> - -<p>—Mais j’espère que vous me pardonnerez l’une <span class="pagenum" id="Page_111">111</span> et l’autre. Ta mère -m’a tout à l’heure témoigné tant de bonté...</p> - -<p>La voix de doña Perfecta vibra tout à coup dans la salle à manger d’un -ton si différent que le neveu frissonna comme s’il eût entendu un cri -d’alarme.—La voix dit impérieusement:</p> - -<p>—Rosario, viens te coucher!</p> - -<p>Pleine de trouble et de chagrin, la jeune fille fit plusieurs tours -dans l’appartement comme si elle cherchait quelque chose. Puis, passant -tout près de son cousin, elle lui dit rapidement à voix très basse ces -vagues paroles:</p> - -<p>—Maman est fâchée.</p> - -<p>—Mais...</p> - -<p>—Elle est fâchée, te dis-je... méfie-toi, méfie-toi.</p> - -<p>Et elle sortit. Elle fut bientôt suivie par doña Perfecta qu’attendait -le tio Licurgo, et durant quelques instants la voix de la señora -et celle du paysan se firent entendre confondues dans un entretien -familier.</p> - -<p>Pepe resta seul avec D. Cayetano qui, prenant une lumière, lui parla -ainsi:</p> - -<p>—Bonne nuit, Pepe. Ne croyez pas que j’aille me coucher, je vais -travailler... Mais pourquoi êtes-vous si pensif?... Qu’avez-vous -donc?... Oui, je vais travailler. Je suis en train de rassembler -les éléments d’un <i>Discours-Mémoire</i> sur les <i>Lignages -d’Orbajosa</i>. J’ai trouvé des documents et des notices d’une très -grande valeur. Il n’y a pas à dire le contraire. <span class="pagenum" id="Page_112">112</span> A toutes les -époques de notre histoire les <i>Orbajociens</i> se sont distingués par -leur noblesse, leur magnanimité, leur courage et leur intelligence. -Cela est mis hors de doute par la conquête du Mexique, par les guerres -de l’Empereur, par celle de Philippe contre les hérétiques... Mais, -est-ce que vous êtes malade? Qu’est-ce qui vous arrive?... Oui, des -théologiens éminents, de vaillants guerriers, des conquérants, des -saints, des évêques, des poètes, des hommes d’Etat, des personnalités -remarquables de toute sorte jettent un vif éclat sur cette humble -patrie de l’ail... Non, il n’est pas dans toute la chrétienté de ville -plus illustre que la nôtre. Ses renommées et ses splendeurs remplissent -toute l’histoire nationale, et elle surpasse même quelque... Allons, -je vois que vous avez sommeil, bonne nuit... Non, je n’échangerais pas -la gloire d’être enfant de ce noble pays, contre tout l’or du monde. -Les anciens la nommèrent <i>Augusta</i>; aujourd’hui, je l’appelle, -moi, <i>Augustissima</i>, parce que, aujourd’hui comme jadis, la -magnanimité, la générosité, le courage, la noblesse forment son -patrimoine... Sur ce, bonne nuit, mon cher Pepe... Vous ne me paraissez -pas très bien portant... Est-ce que le souper vous a incommodé?... -Alonzo Gonzalez de Bustamante a raison de dire dans sa <i>Floresta -amena</i> que les habitants d’Orbajosa suffisent à eux seuls pour faire -la grandeur et la gloire d’un royaume. Ne le croyez-vous pas aussi?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_113">113</span></p> - -<p>—Oh! certainement, sans le moindre doute—répondit Pepe Rey en -regagnant précipitamment sa chambre.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_114">114</span></p> - - <h2 id="ch_11">XI.<br /><br /> - LA DISCORDE VA CROISSANT.</h2> -</div> - -<p>Les jours suivants, Rey fit la connaissance de plusieurs personnes de -la ville, visita le Casino et noua des relations avec quelques-uns des -individus qui passaient leur vie dans les salons de cet établissement.</p> - -<p>Toute la jeunesse d’Orbajosa cependant ne passait pas là son existence, -comme des gens mal intentionnés pourraient le supposer. On voyait -chaque soir au coin de la cathédrale et sur la petite place formée -par le croisement des rues du Connétable et de la Triperie quelques -<i xml:lang="es" lang="es">caballeros</i> qui, élégamment drapés dans leurs manteaux, se -tenaient comme en sentinelle pour examiner les passants. Lorsque -le temps était beau, ces éminents représentants de l’aristocratie -d’<i xml:lang="la" lang="la">Urbs Augusta</i>, se rendaient, toujours munis de l’indispensable -capita<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>, à la <span class="pagenum" id="Page_115">115</span> promenade dite de Las Descalzas, laquelle -se composait de deux rangées d’ormeaux rabougris et de quelques -arbrisseaux étiques. Là, cette brillante pléïade faisait les yeux doux -aux filles de don X... ou de don Y..., qui venaient s’y promener et -la soirée se passait sans autre incident. La nuit venue, le Casino -s’emplissant de nouveau, voyait une partie de ses membres appliquer au -baccarat les hautes facultés de leur entendement, tandis que d’autres -parcouraient les feuilles publiques et que la plupart réunis dans la -salle du café discutaient sur des sujets divers, causaient politique, -chevaux, taureaux, ou se communiquaient les cancans de l’endroit. Le -résultat de ces discussions, de ces causeries et de ces bavardages -était, naturellement, la proclamation de la supériorité d’Orbajosa et -de ses habitants sur toutes les villes et sur tous les peuples de la -terre.</p> - -<p>Ces importants personnages, fine fleur de l’aristocratie de l’illustre -cité, étaient des propriétaires, les uns riches, les autres très -pauvres, mais tous exempts de hautes aspirations. Ils avaient -l’imperturbable sérénité du mendiant, qui ne désire rien tant qu’il lui -reste un morceau de pain pour apaiser sa faim et un rayon de soleil -pour réchauffer ses membres. Ce qui distinguait surtout les Orbajociens -du Casino, c’était un sentiment de vive hostilité contre tout ce qui -venait du dehors. Dès qu’un étranger distingué avait franchi le seuil -de leurs augustes salles, ils s’imaginaient qu’il n’était là que pour -<span class="pagenum" id="Page_116">116</span> mettre en question la supériorité de la patrie de l’ail ou pour -lui contester par esprit de jalousie, les incontestables avantages -qu’elle tenait de la nature.</p> - -<p>Lorsque Pepe Rey se présenta, il fut donc accueilli avec une certaine -défiance, et comme les gens d’esprit ne manquaient pas au Casino, le -nouveau membre y était à peine depuis un quart d’heure qu’il avait -déjà donné lieu à toute sorte de fines plaisanteries. Lorsque, aux -pressantes questions qui lui furent adressées par les uns et par -les autres, il répondit qu’il était venu à Orbajosa avec la mission -d’explorer le bassin houiller du Nahara et d’étudier un projet de -chemin de fer, tous les sociétaires furent d’accord que le Sr. D. -José était un fat qui voulait se donner de l’importance en prétendant -découvrir des gisements de charbon et des emplacements de voies -ferrées. L’un d’eux ajouta:</p> - -<p>—Mais, on sait ce qu’il faut en penser. Ces savants messieurs -s’imaginent que nous sommes des idiots et qu’ils peuvent nous en faire -accroire avec leurs beaux discours... Il est venu pour épouser la fille -de doña Perfecta, et quand il parle de bassins houillers, c’est pour -nous donner le change.</p> - -<p>—Certainement,—affirma un autre, qui était un négociant failli—on -m’a dit ce matin chez les Dominguez que ce monsieur, qui n’a pas un -sou vaillant, vient vivre aux crochets de sa tante et voir s’il peut -attraper Rosarito.</p> - -<p>—Il paraît qu’il n’est pas plus ingénieur qu’autre <span class="pagenum" id="Page_117">117</span> chose—ajouta -un propriétaire de bois d’oliviers qui avait affermé ses propriétés -le double de ce qu’elles valaient.—Mais c’est tout naturel... Ces -meurt-de-faim de Madrid s’imaginent avoir le droit de duper les pauvres -provinciaux, et comme ils nous prennent pour des sauvages...</p> - -<p>—On voit bien que c’est un meurt-de-faim.</p> - -<p>—Ne vous dit-il pas hier soir d’un ton moitié plaisant, moitié -sérieux, que nous sommes d’ignorants paresseux...</p> - -<p>—Que nous vivons comme des Bédouins, le ventre au soleil...</p> - -<p>—Que nous nous repaissons de chimères...</p> - -<p>—C’est cela: que nous nous repaissons de chimères...</p> - -<p>—Et que notre ville ressemble, à peu de choses près, aux villes du -Maroc.</p> - -<p>—Voilà, morbleu, des choses qu’on ne saurait entendre de sang-froid. -Où aura-t-il pu voir (à moins que ce ne soit à Paris) une rue -comparable à celle du Connétable, laquelle a une façade de sept maisons -alignées, toutes magnifiques, depuis celle de doña Perfecta jusqu’à -celle de Nicolasito Hermandez?... Ces gredins-là se figurent qu’on n’a -rien vu, et qu’on n’est pas allé à Paris...</p> - -<p>—Il dit aussi fort gentiment qu’Orbajosa est une ville de mendiants, -et donna à entendre que nous vivons ici, sans même nous en douter, dans -la plus grande misère.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_118">118</span></p> - -<p>—Par tous les saints du paradis! s’il se hasarde à me le -répéter il y aura un scandale au Casino—s’écria le receveur des -contributions.—Pourquoi ne lui a-t-on pas fait connaître la quantité -d’arobes d’huile que produisit Orbajosa, l’an dernier? Cet imbécile ne -sait-il pas que dans les bonnes années Orbajosa peut fournir du pain -pour toute l’Espagne et même pour l’Europe entière? Il est vrai que -nous avons de mauvaises récoltes depuis je ne sais combien de temps; -mais cela ne prouve rien. Et la production de l’ail, donc? Ce beau -monsieur peut-il ignorer que les gousses d’ail d’Orbajosa firent se -pâmer d’admiration les membres du jury de l’Exposition de Londres?</p> - -<p>Voilà, avec bien d’autres choses, ce qui se disait à cette époque -dans les salles du Casino.—Malgré ces commérages si communs -dans les petites villes, dont l’orgueil est en raison inverse de -l’importance, Rey ne laissa pas de trouver des amis sincères dans la -docte corporation, laquelle heureusement n’était pas composée que de -mauvaises langues et où ne manquaient pas les personnes de bon sens. -Mais notre jeune homme avait le malheur, si on peut appeler cela un -malheur, de manifester ses opinions avec une franchise peu ordinaire, -et cela lui attira quelques inimitiés.</p> - -<p>Cependant, les jours passaient. Outre l’ennui bien naturel que -lui causaient les mœurs de la ville épiscopale, divers sujets de -mécontentement, au <span class="pagenum" id="Page_119">119</span> premier rang desquels il faut noter la -multitude de plaideurs qui s’abattit sur lui comme un essaim vorace, -commençaient à remplir son âme d’une profonde tristesse.</p> - -<p>Ce n’était pas seulement le tio Licurgo, mais aussi bien d’autres -de ses voisins qui lui réclamaient des dommages-intérêts ou lui -demandaient compte de terres administrées par son grand-père. On lui -présenta même une requête pour je ne sais quel bail à ferme passé par -sa mère, mais, paraît-il, resté sans effet, et on exigea de lui la -reconnaissance d’une hypothèque illégalement prise par son oncle sur -le domaine des <i>Alamillos</i>. C’était comme une fourmilière, comme -une immonde pullulation de procès. Un moment, il avait eu l’intention -de renoncer à la propriété de ses biens; mais le soin de sa dignité -l’obligeait à ne pas céder ainsi devant les artificieuses prétentions -de ces rusés paysans; puis comme l’Ayuntamiento l’attaqua aussi à -propos d’une prétendue confusion de limites entre un de ses champs et -la segrairie de Propios, le malheureux jeune homme se vit contraint de -dissiper les doutes qu’on élevait de tous côtés sur la légitimité de -ses droits. Son honneur étant engagé, il n’avait que cette alternative: -ou plaider ou mourir.</p> - -<p>Doña Perfecta lui avait magnanimement promis de l’aider à se -débarrasser de ces déloyaux procès au moyen d’un arrangement à -l’amiable; mais les jours s’écoulaient sans que les bons offices de -<span class="pagenum" id="Page_120">120</span> l’exemplaire señora produisissent le moindre résultat.—Les -procès se multipliaient avec l’effrayante rapidité des accidents d’une -maladie foudroyante. Pepe Rey passait tous les jours de longues heures -au tribunal, faisant des déclarations, répondant à des demandes et à -des redemandes, et lorsque, excédé de fatigue et furieux, il rentrait -chez lui, il voyait aussitôt apparaître la grotesque figure du greffier -lui apportant un tas de feuilles de papier timbré pleines d’horribles -formules... afin qu’il pût à loisir étudier la question.</p> - -<p>On comprend qu’il n’était pas homme à subir longtemps des ennuis -auxquels il pouvait se dérober par la fuite. Son imagination lui -représentait la noble cité de sa mère sous la forme d’une horrible bête -qui le déchirait de ses griffes et lui suçait le sang. Il n’avait, se -disait-il, qu’à quitter Orbajosa pour s’en délivrer; mais un intérêt -profond, l’intérêt du cœur, le retenait et par des liens puissants -l’attachait au lieu de son martyre. Cependant, il en arriva à se sentir -si dépaysé, à se trouver, pour ainsi dire, si étranger au milieu de -cette ténébreuse ville pleine de chicanes, d’antiquailles, de jalousies -et de médisances qu’il résolut de l’abandonner le plus tôt possible en -pressant la réalisation du projet qui l’y avait amené. Un matin, qu’il -en trouva l’occasion, il fit donc part de son plan à doña Perfecta.</p> - -<p>—Mon cher neveu—répondit celle-ci avec sa <span class="pagenum" id="Page_121">121</span> mansuétude -accoutumée—un peu moins de précipitation. On te croirait un volcan. -Ton père était de même. Quel homme! Tu pars comme la foudre... Je t’ai -déjà dit que c’est avec la plus vive satisfaction que je te nommerai -mon fils. Alors même que tu n’aurais pas les bonnes qualités et le -talent qui te distinguent (en dehors des petits défauts que tu as -aussi;) alors même que tu ne serais pas un excellent jeune homme, il -suffit pour que je l’accepte, que cette union ait été proposée par -ton père à qui nous devons tant, ma fille et moi. Et du moment que -je le veux, Rosario ne s’y opposera pas non plus. Que manque-t-il -donc? Rien, si ce n’est un peu de temps. Le mariage ne peut se faire -aussi promptement que tu le désires, parce qu’il prêterait à des -interprétations qui pourraient peut-être porter atteinte à l’honneur -de ma fille chérie. Ne rêvant que machines, tu voudrais tout faire à -la vapeur. Un peu de patience, mon Dieu, un peu de patience... Es-tu -donc si pressé? L’horreur que tu as conçue pour notre pauvre ville -d’Orbajosa n’est que passagère. Cela se voit: tu ne peux vivre que -dans la société des comtes, des marquis, des beaux parleurs et des -hommes d’Etat... Tu veux te marier et me séparer de ma fille pour -jamais!—ajouta-t-elle en essuyant une larme.—Puisqu’il en est ainsi, -jeune irréfléchi, fais-moi au moins la charité de retarder de quelque -temps ce mariage que tu désires si vivement... Quelle impatience! Quel -ardent amour! <span class="pagenum" id="Page_122">122</span> Je n’aurais jamais cru qu’une pauvre villageoise -comme ma fille pût inspirer une aussi violente passion.</p> - -<p>Les raisonnements de sa tante ne convainquirent pas Pepe Rey, mais il -ne voulut pas la contrarier. Il prit donc la résolution d’attendre -aussi longtemps que cela lui serait possible.</p> - -<p>Un nouveau sujet d’ennui vint bientôt s’ajouter à ceux qui -empoisonnaient son existence. Il y avait déjà quinze jours qu’il se -trouvait à Orbajosa, et durant tout ce temps il n’avait pas reçu une -seule lettre de son père. Cette absence de correspondances, il ne -pouvait l’attribuer à la négligence de l’administration des postes -d’Orbajosa, puisque le fonctionnaire chargé de ce service était un -ami et un protégé de doña Perfecta, auquel celle-ci recommandait -journellement de prendre le plus grand soin que les lettres adressées à -son neveu ne s’égarassent pas. Le porteur du courrier, appelé Cristobal -Ramos et surnommé Caballuco, personnage que nous connaissons déjà, -fréquentait aussi la maison, et la tante de Pepe ne se faisait pas -faute de lui adresser des recommandations et des réprimandes énergiques -du genre de celles-ci:</p> - -<p>—Ah! il est joli votre service des postes!... Comment se fait-il que -mon neveu n’ait pas reçu une seule lettre depuis qu’il est arrivé à -Orbajosa!... Lorsque le transport des dépêches est confié à un pareil -étourdi, il n’est pas étonnant que tout aille <span class="pagenum" id="Page_123">123</span> de travers. Je -recommanderai à M. le Gouverneur de bien voir quelle sorte de gens il -admet dans l’administration.</p> - -<p>Caballuco, haussant alors les épaules, regardait Rey avec l’expression -de la plus complète indifférence.</p> - -<p>Il entra un jour tenant un pli à la main.</p> - -<p>—Dieu merci!—dit doña Perfecta à son neveu. Voilà enfin des lettres -de ton père. Tu peux te réjouir. La paresse que met monsieur mon frère -à écrire nous a assez tourmentés... Que dit-il? Il se porte bien sans -doute, ajouta-t-elle en voyant que Pepe Rey décachetait le pli avec une -fiévreuse impatience.</p> - -<p>L’ingénieur pâlit en parcourant les premières lignes.</p> - -<p>—Mon Dieu, Pepe... qu’as-tu?—s’écria la señora en se levant -épouvantée. Ton père est-il malade?</p> - -<p>—Cette lettre n’est pas de mon père—répondit Pepe dont la physionomie -révéla la plus profonde consternation.</p> - -<p>—Qu’est-ce donc!</p> - -<p>—Un ordre du ministère des travaux publics me relevant de la charge -qui m’avait été confiée.</p> - -<p>—Comment... est-ce possible?</p> - -<p>—C’est purement et simplement une destitution libellée en termes fort -peu flatteurs pour moi.</p> - -<p>—A-t-on jamais vu une pareille infamie?—s’écria la señora en revenant -de sa stupeur.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_124">124</span></p> - -<p>—Quelle humiliation!—murmura le jeune homme... C’est la première fois -qu’une pareille disgrâce me frappe.</p> - -<p>—Mais ce gouvernement est abandonné du ciel! Te faire un pareil -affront! Veux-tu que j’écrive à Madrid? J’ai là de bonnes relations, et -je pourrai obtenir que le Gouvernement répare la faute qu’il a commise -et te donne satisfaction.</p> - -<p>—Merci, señora, je ne veux pas de recommandations—répliqua le jeune -homme avec humeur.</p> - -<p>—C’est qu’on voit tant d’injustices, tant d’iniquités!... Destituer un -jeune homme d’un si grand mérite, une notabilité scientifique!... Je ne -puis contenir mon indignation.</p> - -<p>—Je saurai—dit Pepe avec la plus grande énergie—qui a pris à tâche -de me nuire...</p> - -<p>—Ce ministre... Mais que peut-on attendre de ces politiciens sans -vergogne?</p> - -<p>—Il y a à Orbajosa quelqu’un qui s’est proposé de me faire mourir -de désespoir—affirma le jeune homme visiblement troublé. Cela n’est -pas l’œuvre du ministre; cette contrariété, comme bien d’autres que -j’éprouve, est le résultat d’un plan de vengeance, d’un calcul inconnu, -d’une inimitié irréconciliable, et ce plan, ce calcul, cette inimitié, -soyez-en bien certaine, ma chère tante, ne viennent pas d’ailleurs que -d’ici, tout cela a son siège à Orbajosa.</p> - -<p>—Tu perds l’esprit—répliqua doña Perfecta—d’un air de profonde -commisération. Est-ce que tu <span class="pagenum" id="Page_125">125</span> as des ennemis à Orbajosa? Est-ce que -quelqu’un veut se venger de toi? Voyons, Pepillo, tu n’as plus ton bon -sens. La lecture de ces livres dans lesquels on dit que nous descendons -des singes ou des perroquets t’a tourné la tête.</p> - -<p>Elle sourit doucement en prononçant cette dernière phrase, puis d’un -ton familier d’affectueux reproche elle ajouta:</p> - -<p>—Mon cher enfant, les habitants d’Orbajosa peuvent être de simples et -grossiers villageois sans instruction, nous pouvons manquer d’usage et -de bon ton, mais pour ce qui est de l’honorabilité et de la bonne foi, -personne nulle part ne peut nous en remontrer, personne, non personne.</p> - -<p>—Ne croyez pas—dit Pepe—que j’accuse les habitants de cette maison. -Mais je soutiens et j’affirme que j’ai dans la ville un implacable et -cruel ennemi.</p> - -<p>—Je tiens à ce que tu me montres ce traître de mélodrame—répondit en -souriant de nouveau la señora.—Je suppose que tu ne vas accuser ni le -tio Licurgo ni les autres qui t’ont intenté des procès parce que ces -pauvres gens croient défendre leur droit. Et, par parenthèse, dans le -cas dont il s’agit, ils n’ont pas tout à fait tort.—En outre, le tio -Lucas t’aime beaucoup. Il me l’a dit à moi-même. Il prétend que du -moment qu’il te vit tu lui donnas dans l’œil, et le pauvre vieux t’a -voué une affection...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_126">126</span></p> - -<p>—Oh! oui... une affection profonde!—murmura le jeune homme.</p> - -<p>—Ne fais pas l’enfant—ajouta la señora en lui posant la main sur -l’épaule et le regardant de très près.—Ne dis pas de sottises et -persuade-toi bien que ton ennemi, s’il existe, est à Madrid, dans ce -grand foyer de corruption, de jalousies et de rivalités, non dans -notre pacifique et tranquille petit coin où tout est bienveillance -et harmonie... Sans doute quelque envieux de ton mérite... Je dois -te prévenir d’ailleurs que, si tu désires aller te rendre compte par -toi-même de la cause de ta disgrâce et demander des explications au -gouvernement, tu ne dois pas laisser de le faire à cause de nous.</p> - -<p>Pepe Rey fixa les yeux sur ceux de sa tante comme s’il voulait pénétrer -jusqu’aux profondeurs les plus cachées de son âme.</p> - -<p>—Je dis que si tu as l’intention d’aller à Madrid, tu ne dois pas -t’en priver—répéta la señora avec un calme admirable, tandis que sa -physionomie reflétait le plus grand naturel et la plus parfaite loyauté.</p> - -<p>—Non, señora—dit Pepe—je n’ai pas cette intention.</p> - -<p>—Tant mieux, je crois que tu fais bien. Tu es ici plus tranquille -malgré les fausses idées que tu te mets dans la tête. Pauvre Pepillo! -Ton intelligence, intelligence peu commune, est la cause de ton -malheur. Nous autres, habitants d’Orbajosa, nous, <span class="pagenum" id="Page_127">127</span> pauvres -villageois sans culture, nous vivons heureux dans notre ignorance. Je -regrette vivement de ne pas te voir heureux aussi. Mais est-ce ma faute -si tu te tourmentes et te désespères sans raison? Est-ce que je ne te -traite pas comme mon enfant? Ne t’ai-je pas accueilli comme l’espoir de -ma maison? Puis-je faire davantage pour toi? Si, en dépit de tout cela, -tu ne nous aimes pas, si tu nous témoignes si peu de bienveillance, si -tu te moques de nos pratiques religieuses, si tu méprises nos amis, -est-ce, par hasard, parce que nous ne te traitons pas bien?</p> - -<p>Les yeux de doña Perfecta s’emplirent de larmes.</p> - -<p>—Ma chère tante!—dit Pepe Rey qui sentait son ressentiment se -dissiper.—Moi aussi, j’ai commis quelques fautes depuis que je suis -votre hôte.</p> - -<p>—Voyons! ne fais pas l’enfant... Il n’est pas question de fautes. On -doit tout se pardonner quand on est de la même famille.</p> - -<p>—Mais, Rosario, où donc est-elle?—demanda le jeune homme en se -levant.—Ne la verrai-je pas non plus aujourd’hui?</p> - -<p>—Elle se trouve mieux. Sais-tu qu’elle n’a pas voulu descendre?</p> - -<p>—Eh! bien, je monterai.</p> - -<p>—Oh! pour cela, non! Cette chère enfant est d’un entêtement... Elle -a résolu de ne pas sortir aujourd’hui de sa chambre. Elle a fermé sa -porte à double tour.</p> - -<p>—Quelle bizarrerie!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_128">128</span></p> - -<p>—Cela lui passera. Certainement cela lui passera. Nous verrons ce -soir s’il est possible de lui ôter de la tête ses idées noires. Nous -organiserons une réunion pour la distraire. Pourquoi n’irais-tu pas -prier le Sr. D. Inocencio de venir ici tantôt et d’amener Jacintillo?</p> - -<p>—Jacintillo?</p> - -<p>—Oui, lorsque Rosario est prise de ces accès de mélancolie, ce jeune -homme est la seule personne qui la distraie.</p> - -<p>—Je monterai moi-même.</p> - -<p>—Je t’ai déjà dit que non.</p> - -<p>—Allons, voilà qu’il va falloir faire ici des cérémonies.</p> - -<p>—Au lieu de te moquer de nous, fais ce que je te dis.</p> - -<p>—Je veux pourtant la voir.</p> - -<p>—C’est impossible. Comme tu la connais mal!</p> - -<p>—Je croyais au contraire la connaître très bien... Enfin, je -resterai... mais, cette solitude est horrible!...</p> - -<p>—Voilà le greffier.</p> - -<p>—Que le diable l’emporte!</p> - -<p>—Je crois qu’il y a aussi M. le procureur... c’est un excellent homme.</p> - -<p>—Je voudrais le voir pendu.</p> - -<p>—Les affaires d’intérêt, quand ce sont les nôtres, ne peuvent que nous -distraire. Voilà encore quelqu’un... <span class="pagenum" id="Page_129">129</span> Il me semble que c’est le -savant agronome. Tu en as pour un bon moment.</p> - -<p>—Oui, un bon moment de supplice!</p> - -<p>—Encore, encore, si je ne me trompe, c’est le tio Licurgo suivi du tio -Paso-Largo. Il est possible qu’ils viennent te proposer un arrangement.</p> - -<p>—Je vais me jeter dans l’étang.</p> - -<p>—Que tu es mauvais! Ils te veulent tous tant de bien!... Allons, pour -que rien n’y manque, voilà encore l’huissier. Il vient t’apporter une -citation.</p> - -<p>—Il vient me crucifier.</p> - -<p>Tous les personnages en question pénétrèrent dans l’appartement.</p> - -<p>—Adieu, Pepe, beaucoup de plaisir.</p> - -<p>—O terre, engloutis-moi!—s’écria le jeune homme d’un ton désespéré.</p> - -<p>—Sr. don José...</p> - -<p>—Mon cher Sr. D. José...</p> - -<p>—Estimable Sr. D. José...</p> - -<p>—Sr. D. José de mon âme...</p> - -<p>—Mon respectable ami, Sr. D. José...</p> - -<p>A ces doucereuses insinuations, Pepe Rey exhalant un profond soupir, -cessa de résister et se livra corps et âme à ses bourreaux qui -exhibaient d’horribles feuilles de papier timbré, tandis que leur -victime murmurait en levant les yeux au ciel avec une chrétienne -résignation:</p> - -<p>—O mon père, pourquoi m’as-tu abandonné?</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_130">130</span></p> - - <h2 id="ch_12">XII.<br /><br /> - CHEZ LES TROYA.</h2> -</div> - -<p>L’amour, l’amitié, une saine atmosphère morale facilement respirable, -les joies de l’âme, la sympathie, un doux échange d’impressions -et de pensées, voilà ce dont Pepe Rey avait un impérieux besoin. -Lorsqu’il en était privé, les ombres dont son esprit était enveloppé -s’épaississaient et l’amer mécontentement qu’il éprouvait se -manifestait extérieurement dans sa manière d’être. Le jour qui suivit -les scènes que nous avons rapportées dans le précédent chapitre, il fut -plus affligé que jamais de la mystérieuse et déjà trop longue réclusion -de sa cousine, motivée d’abord, semblait-il, par une indisposition -sans gravité, et ensuite par des caprices et une irritabilité nerveuse -difficilement explicables.</p> - -<p>Rey s’étonnait de cette conduite si peu en harmonie avec l’idée qu’il -s’était faite de Rosario. Quatre jours s’étaient écoulés sans qu’il lui -eût été possible de la voir malgré son vif désir de se <span class="pagenum" id="Page_131">131</span> trouver -auprès d’elle, et une telle situation lui paraissait devenir si -intolérable en même temps que si étrange qu’il résolut fermement d’y -mettre un terme.</p> - -<p>—Ne verrai-je pas non plus aujourd’hui ma cousine? demanda-t-il d’un -ton de mauvaise humeur à sa tante lorsqu’ils eurent fini de dîner.</p> - -<p>—C’est encore impossible. Dieu sait combien je le regrette!... Je l’ai -assez morigénée ce matin... Dans la soirée... nous verrons...</p> - -<p>La pensée que cette injustifiable réclusion de sa cousine adorée était -plutôt due à une circonstance qu’elle subissait douloureusement qu’à -un acte de sa propre volonté le porta à se contenir et à attendre. -Si cette pensée ne lui fût venue, il serait parti le jour même. Que -Rosario l’aimât, c’est ce dont il ne doutait nullement; mais comme il -était évident pour lui qu’une influence inconnue travaillait à les -séparer, il lui semblait digne d’un homme de cœur de rechercher d’où -pouvait provenir cette action malfaisante et d’employer à la combattre -toute la puissance de sa volonté.</p> - -<p>—J’espère que l’obstination de Rosario ne sera pas de longue durée, -dit-il à doña Perfecta, en dissimulant ses véritables sentiments.</p> - -<p>Ce jour-là même, il eut enfin de son père une lettre dans laquelle -celui-ci se plaignait de n’en avoir reçu aucune d’Orbajosa, -circonstance qui ne fit qu’accroître les inquiétudes de l’ingénieur et -le <span class="pagenum" id="Page_132">132</span> déconcerter davantage. Après avoir longtemps, comme une âme -en peine, erré dans la maison, il sortit par la porte du jardin et se -dirigea vers le Casino. Il y entra comme un désespéré qui se jette dans -la mer.</p> - -<p>En traversant les salles principales, il rencontra diverses personnes -qui causaient et discutaient. Dans l’un de ces groupes, d’habiles -dialecticiens scrutaient les problèmes ardus de la tauromachie; dans -un autre, on agitait la difficile question de savoir quels étaient -les meilleurs des ânes d’Orbajosa ou de ceux de Villahorrenda. -Profondément dégoûté, Pepe Rey abandonna ces débats pour entrer dans le -salon de lecture où il feuilleta plusieurs revues sans être intéressé -par aucune; il passa ensuite de pièce en pièce et, sans trop savoir -comment, se trouva dans la salle de jeu. Durant près de deux heures, -il resta pris entre les griffes de cet horrible démon jaune dont les -yeux d’or resplendissants fascinent et torturent à la fois. Mais les -émotions du jeu furent impuissantes à modifier le sombre état de son -âme, et le dégoût qui l’avait amené auprès du tapis vert l’en éloigna -de même... Fuyant le bruit, il pénétra enfin dans une salle destinée -aux réunions, mais alors complètement vide et s’assit avec insouciance -près de la croisée, en laissant son regard errer dans la rue.</p> - -<p>Cette rue, excessivement étroite et qui avait plus d’angles que de -maisons, était toute assombrie par <span class="pagenum" id="Page_133">133</span> l’effrayante cathédrale dont le -mur noirâtre rongé par le temps se dressait à l’une de ses extrémités. -Pepe Rey regarda de tous côtés, en haut comme en bas, et remarqua qu’il -régnait partout un morne et sépulcral silence; pas un pas, pas une -voix, pas un regard. Bientôt cependant son oreille fut frappée par des -bruits étranges, tels que des chuchotements de bouches féminines, le -froissement de rideaux qu’on soulevait, des mots sans suite, et enfin -le doux fredonnement d’une chanson, les jappements d’un petit chien et -autres indices de vie sociale qui, dans un tel endroit, paraissaient -fort singuliers. En regardant plus attentivement, Pepe Rey vit que -ces bruits partaient d’un énorme balcon fermé par des jalousies qui -se trouvait juste en face de la croisée. A peine avait-il fait cette -remarque qu’un des membres du Casino se plaçant en riant auprès de lui -l’interpella dans ces termes:</p> - -<p>—Ah! Sr. D. José!... nous sommes donc venu ici pour faire des signes -aux petites?</p> - -<p>Celui qui parlait ainsi était D. Juan Tafetan, très aimable garçon, -et l’un des rares sociétaires qui eussent manifesté pour Pepe Rey une -affectueuse sympathie et une véritable admiration. Avec sa petite face -vermeille, sa moustache teinte en noir, ses petits yeux extrêmement -vifs, sa petite taille et sa chevelure peignée avec le plus grand soin -afin de dissimuler sa calvitie, D. Juan Tafetan n’avait certainement -rien de commun avec l’Antinoüs, mais <span class="pagenum" id="Page_134">134</span> il n’en était pas moins très -sympathique; il avait beaucoup d’enjouement et possédait un vrai talent -de conteur comique. Quand il riait, et il riait beaucoup, son visage, -depuis le front jusqu’au menton, se couvrait de rides grotesques. En -dépit de ces qualités qui lui valaient des applaudissements propres à -stimuler son penchant à la raillerie, il n’était pas médisant. Tout -le monde l’aimait et Pepe Rey passait avec lui d’agréables moments. -Précédemment employé dans l’administration civile de la capitale de -la province, le pauvre Tafetan vivait maintenant modestement de son -traitement de secrétaire du Bureau de Bienfaisance et complétait ses -revenus en jouant bravement de la clarinette dans les processions, -dans les solennités de la cathédrale et au théâtre lorsque quelque -incomplète troupe de comédiens aux abois faisait son apparition dans -le pays sous le fallacieux prétexte de donner des représentations à -Orbajosa.</p> - -<p>Mais ce qu’il y avait de plus singulier chez D. Juan Tafetan, c’était -sa passion pour les jolies femmes. A l’époque où il ne dissimulait -pas encore sa calvitie sous une douzaine de cheveux tout reluisants -de pommade, alors qu’il n’avait pas besoin de teindre ses moustaches -et que le poids léger des ans ne l’empêchait pas de tirer parti de sa -mince petite taille, il avait été un don Juan redoutable. L’entendre -raconter ses conquêtes était chose à mourir de rire, car il y a des don -Juan de <span class="pagenum" id="Page_135">135</span> toute sorte et celui-ci pouvait compter parmi les plus -originaux.</p> - -<p>—Que parlez-vous de petites? Je ne vois de petites nulle -part—répondit Pepe Rey.</p> - -<p>—Voyons! ne jouez pas l’anachorète.</p> - -<p>Une des jalousies du balcon s’entr’ouvrant alors laissa apercevoir un -jeune, frais et riant visage qui, soudain, disparut comme une lumière -éteinte par le vent.</p> - -<p>—Bien, bien, maintenant j’ai vu.</p> - -<p>—Vous ne les connaissez pas?</p> - -<p>—Sur ma vie, je vous le jure.</p> - -<p>—Ce sont les petites Troya, les demoiselles Troya, les filles -de Troya. Alors vous ne connaissez rien de beau... Trois enfants -charmantes, filles d’un colonel d’état-major tué dans les rues de -Madrid en 1854.</p> - -<p>La jalousie s’ouvrit de nouveau et deux têtes apparurent.</p> - -<p>—Elles se moquent de nous, Sr. D. Pepe—dit Tafetan en faisant de la -main un salut amical aux jeunes filles.</p> - -<p>—Est-ce que vous les connaissez?</p> - -<p>—Comment ne les connaîtrais-je pas? Ces malheureuses sont dans la -misère, je ne sais vraiment pas de quoi elles vivent. A l’époque où fut -tué D. Francisco Troya, on fit une souscription pour les empêcher de -mourir de faim, mais cela ne put pas les mener bien loin.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_136">136</span></p> - -<p>—Pauvres filles! Je me figure qu’elles ne sont pas des modèles de -vertu...</p> - -<p>—Pourquoi donc?.. Je ne crois pas ce qu’on dit d’elles dans la ville.</p> - -<p>La jalousie s’ouvrit de nouveau.</p> - -<p>—Bonsoir, mesdemoiselles,—cria D. Juan Tafetan aux trois jeunes -filles qui apparurent artistiquement groupées.—Le <i xml:lang="es" lang="es">caballero</i> que -voici prétend qu’on ne doit pas cacher ce qui est beau, et demande que -vous ouvriez toute grande la jalousie.</p> - -<p>Mais la jalousie se referma au contraire tout à fait et un joyeux -concert d’éclats de rire remplit la morne rue de ses retentissants -échos. On eût pu croire entendre passer une troupe d’oiseaux jaseurs.</p> - -<p>—Voulez-vous que nous allions chez elles?—demanda tout à coup Tafetan.</p> - -<p>Ses yeux scintillaient et un sourire libertin vint se jouer sur ses -lèvres livides.</p> - -<p>—Mais quelle sorte de gens est-ce?..</p> - -<p>—Soyez sans inquiétude, Sr. de Rey... Ces pauvres filles sont -honnêtes. Si elles se nourrissent d’air, comme les reptiles, qu’y -peut-on trouver à redire. Et dites-moi, qui n’a pas à manger peut-il -pécher? Les infortunées sont toujours assez vertueuses. Dans le cas -même où elles pécheraient, leurs jeûnes prolongés suffiraient à -purifier leur conscience.</p> - -<p>—Allons-y donc.</p> - -<p>Quelques instants après, D. Juan Tafetan et Pepe <span class="pagenum" id="Page_137">137</span> Rey pénétraient -dans la chambre des petites Troya. L’aspect de la misère soutenant là -une horrible lutte contre elle-même affligea profondément le jeune -homme. Les trois jeunes filles étaient très jolies, surtout les deux -plus jeunes, brunes, pâles, avec de grands yeux et une fine taille. -Bien vêtues et bien chaussées, on les eût prises pour des filles de -duchesses aspirant à devenir princesses.</p> - -<p>Lorsque les visiteurs entrèrent, elles furent quelque peu interdites, -mais leur naturel frivole et gai eut bien vite repris le dessus. Elles -vivaient dans la misère comme les oiseaux en cage, ne chantant pas -moins derrière les barreaux que sous les opulents ombrages des bois. -Elles passaient toute la journée à coudre, ce qui indiquait déjà un -commencement d’honnêteté, mais aucune personne jouissant de quelque -considération à Orbajosa ne les fréquentait. Elles étaient, jusqu’à -un certain point, proscrites, mal vues, tenues à distance, ce qui, -jusqu’à un certain point, indiquait aussi quelque motif de scandale. -Le souci de la vérité nous oblige à dire que les demoiselles Troya -devaient surtout leur mauvaise réputation au déplorable penchant qu’on -leur attribuait de bavarder, faire des cancans, brouiller les gens -et s’amuser de tout. Elles adressaient des lettres anonymes aux plus -graves personnages et donnaient des sobriquets à tous les habitants -d’Orbajosa, depuis l’évêque jusqu’au dernier des meurt-de-faim; elles -lançaient de petites pierres <span class="pagenum" id="Page_138">138</span> aux passants, et se cachaient ensuite -derrière leurs jalousies pour rire entre elles de l’étonnement ou de -l’effroi de celui qui avait été atteint. Elles connaissaient les faits -et gestes de tous les gens du voisinage qu’elles épiaient par toutes -les lucarnes et par tous les trous de la partie haute de la maison; -elles chantaient pendant la nuit sur leur balcon; elles se masquaient -à l’époque du carnaval afin de pénétrer dans les appartements des -meilleures familles et commettaient mille autres impertinences ou -espiègleries en usage dans les petits endroits.—En résumé, quel qu’en -pût être le motif, le gracieux trio Troyen était marqué au front d’un -de ces stigmates qui, une fois infligés par une population, persistent -implacablement jusqu’au-delà de la tombe.</p> - -<p>—Ce caballero est celui qu’on prétend être venu pour découvrir des -mines d’or?—dit l’une.</p> - -<p>—Et démolir la cathédrale pour construire avec ses matériaux une -fabrique de chaussures?—ajouta une autre.</p> - -<p>—Et remplacer à Orbajosa la culture de l’ail par celle du coton ou de -la cannelle?</p> - -<p>Pepe ne put s’empêcher de rire à l’audition de pareilles absurdités.</p> - -<p>—Il n’est venu ici que pour enlever les plus jolies filles et les -emmener à Madrid,—dit Tafetan.</p> - -<p>—Ah! c’est bien volontiers que je le suivrais!—s’écria l’une d’elles.</p> - -<p>—C’est bon, c’est bon, je vous emmènerai toutes <span class="pagenum" id="Page_139">139</span> les -trois—affirma Pepe.—Mais je réclame une explication; pourquoi -vous moquiez-vous de moi lorsque j’étais à la croisée du Casino?</p> - -<p>De nouveaux éclats de rire accueillirent cette question.</p> - -<p>—Mes sœurs sont des folles—répondit enfin l’aînée.—C’est parce que -nous pensons que vous méritez mieux que la fille de doña Perfecta.</p> - -<p>—C’est parce que celle de mes sœurs que voici dit que vous perdez -votre temps, Rosarito n’aimant que les gens d’église.</p> - -<p>—Que prétends-tu donc? Je n’ai pas dit cela. C’est toi qui prétendais -que ce caballero est un luthérien athée qui entre dans la cathédrale le -cigare à la bouche et le chapeau sur la tête.</p> - -<p>—Mais cela je ne l’ai pas inventé—répliqua la plus jeune—je l’ai -entendu dire hier à Suspiritos.</p> - -<p>—Et qui est cette Suspiritos qui débite sur mon compte de pareilles -sottises?</p> - -<p>—Suspiritos, c’est... Suspiritos.</p> - -<p>—Mes enfants—dit Tafetan d’un air doucereux,—voilà le marchand -d’oranges qui passe. Appelez-le; je veux vous offrir des oranges.</p> - -<p>L’une des sœurs appela le marchand.</p> - -<p>La conversation entamée par ces jeunes filles déplut passablement à -Pepe Rey et fit s’évanouir la légère impression de plaisir qu’il avait -tout d’abord éprouvée en se trouvant au milieu de cette joyeuse et -expansive réunion. Il ne put cependant s’empêcher <span class="pagenum" id="Page_140">140</span> de rire quand il -vit don Juan Tafetan décrocher du mur une petite guitare et en pincer -avec autant de grâce et de brio qu’il l’eût fait dans sa jeunesse.</p> - -<p>—On m’a appris, mesdemoiselles, que vous chantez à ravir—dit Rey.</p> - -<p>—Faites chanter D. Juan Tafetan.</p> - -<p>—Je ne chante pas.</p> - -<p>—Moi non plus, s’empressa de dire la sœur cadette, en offrant à -l’ingénieur quelques tranches de l’orange qu’elle venait de peler.</p> - -<p>—Voyons, Maria Juana, ne quitte pas ta couture,—lui dit l’aînée.—Il -est tard, et il faut que nous achevions ce soir cette soutane.</p> - -<p>—On ne travaille pas aujourd’hui. Au diable les aiguilles, s’écria -Tafetan.</p> - -<p>Et aussitôt il entonna une chanson.</p> - -<p>—Les gens s’arrêtent dans la rue—dit la cadette des Troya en se -mettant au balcon. Les éclats de voix de don Juan Tafetan s’entendent -de la place... Juana, Juana!...</p> - -<p>—Qu’y a-t-il?</p> - -<p>—Voilà Suspiritos qui passe.</p> - -<p>La plus jeune courut au balcon.</p> - -<p>—Lance-lui un morceau d’écorce à la tête.</p> - -<p>Pepe Rey s’avança aussi; il vit passer dans la rue une dame, sur le -chignon de laquelle la jeune fille envoya fort adroitement s’aplatir -une peau d’orange. Elle et la cadette refermèrent vivement la jalousie, -<span class="pagenum" id="Page_141">141</span> et les trois sœurs s’efforcèrent ensuite d’étouffer leurs éclats -de rire afin de n’être pas entendues de la rue.</p> - -<p>—On ne travaille pas aujourd’hui—s’écria l’une d’elles en renversant -du pied la corbeille de travail.</p> - -<p>—Ce qui revient à dire qu’on ne mangera pas demain—ajouta l’aînée en -rassemblant les objets épars sur le plancher.</p> - -<p>Pepe Rey porta instinctivement la main à son gousset. Il leur aurait de -bonne grâce donné quelque argent. La vue de ces malheureuses orphelines -que le monde proscrivait à cause de leur frivolité l’attristait -profondément. Si le seul péché des trois sœurs, si l’unique distraction -qu’elles eussent dans leur isolement, leur pauvreté, leur abandon, -consistait à lancer des peaux d’orange sur les passants, on pouvait -bien leur pardonner. Les mœurs austères de la petite ville qu’elles -habitaient les avaient peut-être bien préservées du vice; mais -cependant ces malheureuses manquaient du décorum et de la retenue -qui sont les formes ordinaires et les plus visibles de la pudeur, et -il n’était pas trop téméraire de supposer qu’elles avaient jeté par -la fenêtre quelque chose de plus que des écorces d’orange. Pepe Rey -se sentait pris pour elles d’une profonde pitié. Il remarqua leurs -misérables vêtements ajustés, drapés et rapiécés de mille façons pour -les faire paraître neufs, il remarqua leurs chaussures percées... et de -nouveau porta la main à sa poche.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_142">142</span></p> - -<p>—Il n’est pas impossible que le vice habite ici—se dit-il à -lui-même;—mais les physionomies, les meubles, tout me prouve que je -me trouve en présence des restes malheureux d’une honnête famille. Si -ces pauvres filles étaient aussi dépravées qu’on le prétend, elles -vivraient moins misérablement et ne travailleraient pas. Il y a des -hommes riches à Orbajosa.</p> - -<p>Les trois sœurs s’approchaient de lui tour à tour. Elles allaient de -Pepe au balcon et du balcon à Pepe, tout en soutenant une conversation -animée et légère qui indiquait—il faut en convenir—une sorte -d’innocence au milieu de tant d’insouciance et de frivolité.</p> - -<p>—Quelle excellente dame est doña Perfecta! Sr. D. José.</p> - -<p>—C’est la seule personne qui n’ait pas de sobriquet, et la seule dont -on ne dise pas du mal à Orbajosa.</p> - -<p>—Tout le monde la respecte.</p> - -<p>—Tout le monde l’adore.</p> - -<p>Le jeune homme répondait en faisant l’éloge de sa tante, mais il lui -prenait à chaque instant une furieuse envie de tirer de l’argent de -sa poche et de dire: «Maria Juana, prenez ceci pour vous acheter des -bottines; Pepa, voilà de quoi acheter une robe; Florentina, mettez cela -de côté pour vous nourrir pendant une semaine...» Et il fut sur le -point de le faire comme il en avait l’intention.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_143">143</span></p> - -<p>Elles coururent toutes les trois au balcon pour voir quelqu’un qui -passait dans la rue. D. Juan Tafetan, profitant de ce moment, se pencha -vers Pepe et lui dit à voix basse:</p> - -<p>—Quels démons! n’est-il pas vrai?... Pauvres créatures!... Il semble -vraiment impossible qu’elles puissent être si gaies, alors... soyez-en -bien certain, alors qu’elles n’ont pas dîné aujourd’hui.</p> - -<p>—D. Juan, D. Juan!—cria Pepilla. Par ici vient votre ami Nicolasito -Hernandez, autrement dit <i>Cierge Pascal</i>, coiffé de son chapeau à -trois étages. Il s’avance en priant à voix basse, sans doute pour les -âmes de ceux qu’en les ruinant il a envoyés dans l’autre monde.</p> - -<p>—Je parie que vous n’oserez pas l’appeler par son sobriquet.</p> - -<p>—Voulez-vous voir?</p> - -<p>—Juana, ferme les jalousies. Laissons-le passer et lorsqu’il tournera -le coin, je crierai <i>Cirio! Cirio Pascual!</i></p> - -<p>D. Juan Tafetan les suivit sur le balcon en disant:</p> - -<p>—Venez, D. José; il faut que vous fassiez connaissance avec ce type.</p> - -<p>Pepe Rey mit à profit le moment où les trois sœurs et D. Juan -s’amusaient follement à jeter à Nicolasito Hernandez le surnom qui -le rendait si furieux, pour s’approcher avec précaution de l’un des -nécessaires de couture qui se trouvaient dans l’appartement <span class="pagenum" id="Page_144">144</span> et y -déposer la demi-quadruple qui lui restait du jeu.</p> - -<p>Puis il courut aussi au balcon juste au moment où la cadette et la -plus jeune des sœurs Troya criaient en éclatant de rire: <i>Cirio -Pascual!</i> <i>Cirio Pascual!</i></p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_145">145</span></p> - - <h2 id="ch_13">XIII.<br /><br /> - UN CASUS BELLI.</h2> -</div> - -<p>Après avoir joué ce mauvais tour à l’usurier, elles entamèrent toutes -les trois avec leurs deux visiteurs une conversation qui roula sur les -faits et les personnes de la ville. L’ingénieur, craignant que leur -espièglerie ne fût découverte pendant qu’il était encore là, voulut -s’en aller, ce qui déplut fort à nos donzelles. L’une d’elles, qui -était déjà sortie de la chambre, revint en disant:</p> - -<p>—Suspiritos est déjà en train de ranger ses effets.</p> - -<p>—D. José ne sera pas fâché de la voir—dit l’une des autres.</p> - -<p>—C’est une très belle femme. Et qui se coiffe maintenant à l’instar -des dames de Madrid.—Venez donc, messieurs.</p> - -<p>Elles les conduisirent à la salle à manger (pièce qui ne servait que -très rarement) donnant sur une terrasse où se trouvaient, avec quelques -vases à fleurs, pas mal de meubles abandonnés et hors <span class="pagenum" id="Page_146">146</span> d’usage. -Du haut de cette terrasse on apercevait, dans la cour d’une maison -voisine, une galerie remplie de plantes grimpantes et de belles fleurs -entretenues avec le plus grand soin. Tout indiquait que c’était là la -demeure de gens modestes, rangés et laborieux.</p> - -<p>Nos trois espiègles s’avançant jusqu’au bord de la plate-forme -examinèrent attentivement la maison, puis, imposant silence aux jeunes -gens, allèrent se placer dans un endroit abrité de tous les regards où -elles ne risquaient pas d’être aperçues.</p> - -<p>—Elle sort maintenant de la dépense avec un poêlon plein de pois -chiches—dit Maria Juana en allongeant le cou afin de voir un peu.</p> - -<p>—Pan!—s’écria une autre en lançant une petite pierre.</p> - -<p>—Elles nous ont cassé un autre carreau, ces...</p> - -<p>Cachées dans l’angle de la terrasse, près des deux jeunes gens, les -trois sœurs étouffaient leurs rires.</p> - -<p>—La señora Suspiritos est fort en colère—dit Pepe Rey.—Pourquoi la -nommez-vous ainsi?</p> - -<p>—Parce que, lorsqu’elle parle, elle pousse un soupir entre chaque -parole, et qu’elle se plaint toujours, bien qu’elle ne manque de rien.</p> - -<p>Il se fit un moment de silence dans la maison d’en bas. Pépita Troya -regarda avec précaution.</p> - -<p>—La voilà qui revient—murmura-t-elle à voix très basse en imposant -silence à tous.—Maria, <span class="pagenum" id="Page_147">147</span> donne-moi un petit caillou. Allons-y... -<i>zas</i>!... ça y est.</p> - -<p>—Tu ne l’as pas atteinte.</p> - -<p>—Il a donné contre le sol.</p> - -<p>—Voyons si je serai plus habile... Il faut attendre qu’elle sorte de -nouveau de la dépense.</p> - -<p>—La voilà, la voilà qui sort. En garde, Florentina.</p> - -<p>—Une... deux... trois!... Paf!...</p> - -<p>On entendit en bas un cri de douleur, une plainte énergique, une -exclamation, car c’était un homme qui avait reçu le coup.</p> - -<p>Pepe Rey put clairement distinguer ces paroles:</p> - -<p>—Satanées filles! Elles m’ont fait un trou à la tête... Jacinto!... -Jacinto! Mais quelles canailles de voisines avons-nous donc là!...</p> - -<p>—Jésus,—Marie,—Joseph! qu’ai-je fait là!—s’écria Florentina -consternée; mon caillou a donné contre la tête du Sr. D. Inocencio.</p> - -<p>—Du Penitenciario?—demanda Pepe Rey stupéfait.</p> - -<p>—Lui-même.</p> - -<p>—Est-ce qu’il demeure dans la maison?</p> - -<p>—Où demeurerait-il donc?</p> - -<p>—Cette «señora des suspiros...»</p> - -<p>—Est sa nièce, sa gouvernante ou je ne sais quoi. Nous nous amusons -bien à ses dépens parce qu’elle est ridicule; mais nous ne nous -hasardons pas à jouer des tours au señor Penitenciario.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_148">148</span></p> - -<p>Pendant que s’échangeaient vivement les phrases de ce dialogue, Pepe -Rey vit en face de la terrasse et très près de lui s’ouvrir les vitres -d’une croisée appartenant à la maison bombardée, et apparaître un -visage connu, un visage dont la vue le déconcerta, le consterna et le -rendit tout pâle et tout tremblant. C’était Jacintito qui, interrompu -dans ses graves études, avait ouvert la fenêtre de son cabinet et se -présentait, la plume derrière l’oreille, entre les deux battants. Son -pudique, rose et frais visage donnait à cette apparition quelque chose -de semblable à celle de l’aurore.</p> - -<p>—Bonsoir, Sr. D. José,—dit-il gaîment.</p> - -<p>La voix d’en bas cria de nouveau:</p> - -<p>—Jacinto!... Jacinto, viens donc!...</p> - -<p>—Me voilà, mon oncle. J’étais entrain de saluer un ami...</p> - -<p>—Allons-nous-en, allons-nous-en! cria Florentina tout effrayée.</p> - -<p>—Le señor Penitenciario va monter dans la chambre de <i>D. -Nominavito</i> pour nous gratifier d’une réponse.</p> - -<p>—Allons-nous-en vite, et fermons derrière nous la porte de la salle à -manger.</p> - -<p>La terrasse fut immédiatement abandonnée.</p> - -<p>—Vous auriez dû prévoir que, de l’intérieur de son temple du savoir, -Jacintito nous observerait—dit Tafetan.</p> - -<p>—<i>D. Nominavito</i> est de nos amis—répondit <span class="pagenum" id="Page_149">149</span> l’une des -sœurs.—De l’intérieur de son temple de la science, il nous débite -en cachette mille tendresses et nous envoie de même une infinité de -baisers.</p> - -<p>—Jacinto!—demanda l’ingénieur.—Mais quel diable de surnom lui -avez-vous donné?</p> - -<p>—<i>D. Nominavito</i>—dirent les trois jeunes filles en riant aux -éclats.</p> - -<p>—Nous l’avons surnommé ainsi parce qu’il est très savant.</p> - -<p>—Non, c’est parce que lorsque nous étions enfants, il était enfant -aussi; et que lorsque nous montions pour jouer sur la terrasse, nous -l’entendions étudier à haute voix ses leçons.</p> - -<p>—Oui, il passait toute la sainte journée à psalmodier.</p> - -<p>—Dis donc à décliner. Voici comment il faisait: <i>Nominavito</i>, -<i>Genivito</i>, <i>Davito</i>, <i>Accusavito</i>...</p> - -<p>—Je suppose que j’ai aussi mon sobriquet—dit Pepe Rey.</p> - -<p>—Que Maria Juana vous le dise—répondit Florentina en se cachant.</p> - -<p>—Moi?... Pepa, dis-le lui, toi.</p> - -<p>—Vous n’avez pas encore de surnom, D. José.</p> - -<p>—Mais j’en aurai un. Je vous promets de venir apprendre ce nom de -baptême et recevoir la confirmation—dit le jeune homme en manifestant -l’intention de se retirer.</p> - -<p>—Comment, vous partez déjà?...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_150">150</span></p> - -<p>—Oui. Nous vous avons fait perdre assez de temps. Au travail, mes -enfants. Jeter des pierres aux voisins et aux passants n’est pas -précisément l’occupation la plus convenable pour des jeunes filles de -votre mérite et de votre beauté... Au revoir...</p> - -<p>Et sans attendre de nouvelles raisons ni s’attarder à écouter les -compliments des trois espiègles, il sortit au plus vite de la maison où -il laissa D. Juan Tafetan.</p> - -<p>La scène à laquelle il venait d’assister, la vexation éprouvée par -le chanoine, l’apparition imprévue du petit docteur, accrurent les -inquiétudes, les craintes et les fâcheux pressentiments qui troublaient -l’esprit du pauvre ingénieur. Il regretta de toute son âme d’avoir mis -les pieds dans la maison des filles Troya, et, résolu à mieux employer -ses loisirs tant que durerait sa tristesse, il se mit à parcourir les -rues de la ville.</p> - -<p>D’abord il visita le marché, puis la rue de la Triperie dans laquelle -se trouvaient les principaux magasins; il observa sous tous leurs -aspects l’industrie et le commerce de la grande Orbajosa, et, comme il -ne trouvait là que de nouveaux sujets de dégoût, il se dirigea vers la -promenade de Las Descalzas; mais là il ne rencontra que quelques chiens -errants, le vent fort incommode qui soufflait ayant obligé señoras -et caballeros à rester chez eux ce soir-là. Il alla à la pharmacie -où se réunissaient diverses <span class="pagenum" id="Page_151">151</span> sortes de progressistes ruminants -qui ne cessaient de rabâcher sans fin le même thème; il s’y ennuya -encore davantage. Comme il passait près de la cathédrale, il entendit -les sons de l’orgue et les magnifiques chants du chœur. Il entra. -Se souvenant des observations de sa tante relativement à l’attitude -respectueuse à garder dans l’église, il alla s’agenouiller devant le -maître-autel;—ensuite, il visita une chapelle, et il se disposait -à pénétrer dans une autre, lorsqu’un clerc, bedeau ou chasse-chiens -quelconque s’approcha de lui d’un air fort peu révérencieux, et lui dit -d’une voix insolente:</p> - -<p>—Sa Grandeur vous fait dire de sortir d’ici.</p> - -<p>L’ingénieur sentit le sang lui monter à la tête. Il obéit sans -prononcer une parole.</p> - -<p>Chassé de partout par une force supérieure ou par son propre dégoût, il -ne lui restait plus d’autre ressource que de rentrer chez sa tante, où -l’attendaient:</p> - -<p>1<sup>o</sup> Le tio Licurgo, pour lui annoncer un second procès;</p> - -<p>2<sup>o</sup> Le Sr. D. Cayetano, pour lui lire un nouveau fragment de ses -<i>Lignages d’Orbajosa</i>;</p> - -<p>3<sup>o</sup> Caballuco, pour une affaire qu’il n’avait pas fait connaître;</p> - -<p>4<sup>o</sup> Et enfin, doña Perfecta et son aimable sourire... pour ce qu’on -verra dans le chapitre suivant.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_152">152</span></p> - - <h2 id="ch_14">XIV.<br /><br /> - LA DISCORDE VA TOUJOURS CROISSANT.</h2> -</div> - -<p>Une nouvelle tentative qu’il fit pour voir sa cousine Rosario échoua à -la tombée de la nuit. Pepe Rey s’enferma dans sa chambre pour écrire -plusieurs lettres, mais il ne put chasser de son esprit une idée fixe.</p> - -<p>—Ce soir ou demain—se disait-il—tout cela finira d’une façon ou -d’une autre.</p> - -<p>Lorsqu’on l’appela pour le souper, doña Perfecta alla à lui dans la -salle à manger et lui dit à brûle-pourpoint:</p> - -<p>—Ne t’inquiète pas, mon cher Pepe; j’apaiserai le señor D. Inocencio. -Je suis déjà au courant. Maria Remedios, qui sort d’ici, m’a tout -raconté.</p> - -<p>La physionomie de la señora rayonnait d’une satisfaction semblable à -celle d’un artiste orgueilleux de son œuvre.</p> - -<p>—Quoi?</p> - -<p>—Je te disculperai, te dis-je. Tu avais bu quelques <span class="pagenum" id="Page_153">153</span> verres au -Casino, n’est-il pas vrai? Voilà ce que c’est que de faire de mauvaises -connaissances. D. Juan Tafetan, les filles Troya!... Cela est horrible, -épouvantable. As-tu bien réfléchi?</p> - -<p>—J’ai parfaitement réfléchi, señora—répondit Pepe décidé à ne pas -entrer en discussion avec sa tante.</p> - -<p>—Je me garderai bien d’écrire à ton père ce que tu as fait.</p> - -<p>—Vous pouvez lui écrire ce qu’il vous plaira.</p> - -<p>—Tu te défendras en me démentant.</p> - -<p>—Je ne démens personne.</p> - -<p>—Alors tu avoues que tu es allé dans la maison de ces...</p> - -<p>—J’y suis allé.</p> - -<p>—Et que tu leur as donné une demi-quadruple,—car, d’après ce que m’a -dit Maria Remedios, Florentina est descendue ce soir pour se faire -changer une demi-quadruple dans une boutique. Elles ne pouvaient -l’avoir gagnée par leur travail. Tu es aujourd’hui allé chez elles; -donc...</p> - -<p>—Donc, c’est moi qui la leur ai donnée. Parfaitement.</p> - -<p>—Tu ne le nies pas.</p> - -<p>—Et pourquoi le nierais-je? Je crois que je peux faire de mon argent -ce que bon me semble.</p> - -<p>—Mais certainement tu soutiendras que tu n’as pas jeté de pierres au -Sr. Penitenciario.</p> - -<p>—Je n’en ai pas jeté moi-même.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_154">154</span></p> - -<p>—Je veux dire qu’en ta présence elles...</p> - -<p>—Ceci est autre chose.</p> - -<p>—Et elles ont insulté la pauvre Maria Remedios!</p> - -<p>—Je ne le nie pas non plus.</p> - -<p>—Mais comment justifieras-tu ta conduite? Pepe... pour l’amour de -Dieu!—Tu ne réponds rien, tu ne te repens pas, tu ne protestes pas... -tu ne...</p> - -<p>—Je ne dis rien, absolument rien, señora.</p> - -<p>—Tu n’essaies pas même de t’excuser auprès de moi.</p> - -<p>—Je ne vous ai pas insultée...</p> - -<p>—Allons, il ne te manque plus que de... Tiens, prends ce bâton et -frappe-moi.</p> - -<p>—Je ne frappe personne.</p> - -<p>—Quel manque de respect!... Quel... Ne soupes-tu pas?</p> - -<p>—Je souperai.</p> - -<p>Il y eut une pause de plus d’un quart d’heure. D. Cayetano, doña -Perfecta et Pepe Rey mangeaient en silence. Cette pause fut interrompue -par l’entrée de D. Inocencio dans la salle à manger.</p> - -<p>—Combien j’en ai été fâché, mon très cher Sr. D. José!... Ah! -croyez que j’en ai été bien vivement fâché,—dit-il en pressant la -main du jeune homme et le regardant avec une expression de profonde -commisération.</p> - -<p>L’ingénieur ne sut que répondre, tant sa confusion était grande.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_155">155</span></p> - -<p>—Je veux parler de ce qui s’est passé ce soir.</p> - -<p>—Ah!... oui.</p> - -<p>—De votre expulsion de l’enceinte sacrée de notre église cathédrale.</p> - -<p>—Monseigneur l’Evêque—dit Pepe Rey—aurait dû y regarder à deux fois -avant de faire chasser un chrétien de l’église.</p> - -<p>—C’est vrai, mais je ne sais qui a mis dans la tête à Sa Grandeur -que vous êtes un homme de mauvaises mœurs; je ne sais qui lui a dit -que vous faites partout profession d’athéisme, que vous vous moquez -des choses et des personnes saintes, et même que vous avez le projet -de démolir la cathédrale pour bâtir avec ses pierres une fabrique de -goudron. J’ai essayé de la dissuader, mais Sa Grandeur est quelque peu -obstinée.</p> - -<p>—Merci de votre extrême bonté, Sr. D. Inocencio.</p> - -<p>—Et d’autant plus que D. Inocencio n’a pas sujet d’avoir pour toi de -telles considérations. Il s’en est fallu de peu qu’on ne l’étendit -raide mort sur le sol.</p> - -<p>—Bah!... qu’est-ce que cela?—dit en riant l’ecclésiastique. On -est déjà informé ici de cette espièglerie?... Je gage que Maria -Remedios est venue vous en parler. Je le lui avais pourtant défendu, -formellement défendu. La chose en elle-même a si peu d’importance. -N’est-il pas vrai, Sr. de Rey.</p> - -<p>—Puisque vous en jugez ainsi...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_156">156</span></p> - -<p>—C’est mon opinion. Histoires de jeunes gens... La jeunesse, quoi -qu’en puissent dire les modernes, est portée au vice et aux actions -vicieuses. Le Sr. D. José, qui est une personne de si grand mérite, -ne pouvait être parfait... qu’y a-t-il d’extraordinaire à ce que ces -jolies filles l’aient séduit, et, après lui avoir pris son argent, -l’aient rendu complice de leurs imprudentes et criminelles attaques -contre leurs voisins. Malgré la douloureuse part qui m’est échue -dans les jeux de cette après-midi—ajouta-t-il en portant la main à -sa blessure—je ne me donne pas pour offensé, mon cher ami, et je ne -veux pas même vous ennuyer plus longtemps en faisant allusion à ce -regrettable incident... J’ai éprouvé une véritable affliction, en -apprenant que Maria Remedios était venue tout raconter ici.... Elle -est si bavarde, ma chère nièce... Voulez-vous gager qu’elle aura -aussi parlé de la demi-quadruple, et de vos badinages avec ces filles -sur la terrasse, et de leurs allées et venues et agaceries, et de la -danse échevelée de D. Juan Tafetan?... Ce sont pourtant des choses qui -devraient rester secrètes.</p> - -<p>Pepe Rey ne savait vraiment pas ce qui le mortifiait le plus, de la -sévérité de sa tante ou de l’hypocrite condescendance du chanoine.</p> - -<p>—Pourquoi n’en parlerait-on pas?—répliqua la señora. Il ne paraît -pas lui-même rougir de sa conduite. On peut le dire bien haut. Nous -tiendrons la chose secrète uniquement pour ma chère fille, <span class="pagenum" id="Page_157">157</span> parce -que dans l’état d’excitation nerveuse où elle se trouve les accès de -colère sont à redouter.</p> - -<p>—Laissez donc, señora, tout cela n’a pas une bien grande -importance—ajouta le Penitenciario.—Mon avis est qu’on ne dise plus -un mot de cette affaire; et quand c’est celui qui a reçu le coup de -pierre qui parle ainsi, les autres peuvent se déclarer satisfaits... -Ah! ce n’était pas un coup pour rire, Sr. D. José! J’ai cru qu’on me -fendait le crâne en deux et que mes cervelles s’échappaient par cette -fente.</p> - -<p>—Combien je regrette cet accident!... balbutia Pepe Rey.—J’en suis -vraiment navré, bien que n’ayant pas participé...</p> - -<p>—Votre visite à ces demoiselles Troya sera très remarquée dans le -pays—dit le chanoine.—Ici, messieurs, nous ne sommes pas à Madrid, -nous ne sommes pas dans ce foyer de corruption, de scandale...</p> - -<p>—Là-bas, tu peux visiter les lieux les plus immondes—accentua doña -Perfecta—sans que personne en sache rien.</p> - -<p>—Ici, nous nous observons beaucoup—poursuivit D. Inocencio. Nous -tenons compte de tout ce que font nos voisins, et, grâce à ce système -de vigilance, la morale publique se maintient à un niveau convenable... -Vous pouvez m’en croire, mon cher ami, vous pouvez m’en croire, et -je ne dis pas cela pour vous faire de la peine, vous êtes le premier -caballero <span class="pagenum" id="Page_158">158</span> de distinction qui en plein jour... le premier, oui, -monsieur... <i xml:lang="la" lang="la">Trojæ qui primus ab oris</i>...</p> - -<p>A ces mots il se mit à rire et frappa doucement sur l’épaule de -l’ingénieur en signe de bienveillance et d’amitié.</p> - -<p>—Combien il m’est doux—dit le jeune homme en dissimulant sa colère -sous les paroles qui lui parurent le plus propres à répondre à -l’artificieuse ironie de ses interlocuteurs—de trouver en vous tant -de tolérance et de générosité, lorsque je méritais par ma criminelle -conduite...</p> - -<p>—Eh! quoi donc? Est-ce qu’on peut traiter comme le premier venu—dit -doña Perfecta—un individu qui est de notre sang et qui porte notre -propre nom? Tu es mon neveu, tu es le fils du meilleur et du plus saint -des hommes, de mon frère Juan, cela suffit. Hier soir, le secrétaire -de Monseigneur vint ici même me faire savoir que Sa Grandeur est fort -ennuyée que je te garde dans ma maison.</p> - -<p>—Encore cela?—murmura le chanoine.</p> - -<p>—Encore cela. Et je répondis que, malgré tout le respect que mérite -Monseigneur, malgré toute l’affection et toute la vénération que j’ai -pour lui, mon neveu est mon neveu, et que je ne puis le mettre à la -porte de chez moi.</p> - -<p>—Voilà encore une nouvelle singularité que je trouve dans ce pays—dit -Pepe Rey blêmissant de colère.—A ce qu’il paraît, c’est ici l’évêque -qui commande dans toutes les maisons.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_159">159</span></p> - -<p>—Monseigneur est un saint. Il me veut tant de bien qu’il se figure -que tu vas nous communiquer ton athéisme, ton indifférence, tes idées -extravagantes... Je lui ai pourtant dit plusieurs fois que tu as un -fond excellent.</p> - -<p>—Aux hommes d’un talent supérieur, on doit toujours passer quelque -chose—manifesta D. Inocencio.</p> - -<p>—Et ce matin, pendant que je me trouvais chez les dames de Cirujeda, -ah! tu ne peux te figurer dans quel état elles m’ont mis la tête... -Tu es venu, disaient-elles, pour démolir la cathédrale; tu as reçu -des protestants anglais la mission de prêcher l’hérésie en Espagne, -tu passes les nuits entières à jouer au Casino; tu en sors pris de -boisson... «Mais, señoras,—leur ai-je répondu—voulez-vous que -j’envoie mon neveu à l’auberge?» Quand elles disent que tu t’enivres -elles se trompent, et pour ce qui est du jeu, je ne sache pas que tu -aies joué avant cette après-midi.</p> - -<p>Pepe Rey se trouvait dans cette situation d’esprit où l’homme le plus -pacifique n’a plus d’empire sur lui-même et se sent poussé par une -force aveugle et brutale à étrangler, souffleter, rompre des crânes -et briser des os. Mais doña Perfecta était femme et de plus était -sa tante; D. Inocencio était un vieillard et était prêtre. Outre -cela les voies de fait sont de mauvais goût et indignes de personnes -chrétiennes, et bien élevées. Il lui <span class="pagenum" id="Page_160">160</span> restait la ressource de -laisser s’échapper son ressentiment, qu’il avait de la peine à -comprimer, dans des phrases honnêtement et modérément exprimées, —mais -il trouva même prématuré ce dernier moyen dont, à son avis, il ne -devait pas user avant le moment où il sortirait définitivement de cette -maison et de la ville d’Orbajosa. Refoulant donc en lui-même sa colère, -il attendit.</p> - -<p>Jacinto arriva au moment où la scène finissait.</p> - -<p>—Bonsoir, Sr. D. José... dit-il en donnant au jeune homme une poignée -de main.—Vous et vos amies m’avez empêché de travailler cette -après-midi. Je n’ai pas pu écrire une ligne. Et j’avais à faire...</p> - -<p>—Pauvre Jacinto! Combien je le déplore! Mais d’après ce qu’elles m’ont -dit, vous jouez et badinez aussi quelquefois avec elles.</p> - -<p>—Moi!—s’écria le pauvre garçon qui aurait voulu se mettre dans un -trou de fourmi. Bah! Vous savez bien que Tafetan ne dit jamais une -parole vraie... Mais, est-il bien sûr que vous nous quittez, Sr. de Rey?</p> - -<p>—Est-ce que cela se dit dans le pays?...</p> - -<p>—Oui, j’en ai entendu parler au Casino, de même que chez D. Lorenzo -Ruiz.</p> - -<p>Rey contempla un instant la rose et fraîche face de <i>D. -Nominavito</i>. Puis il dit:</p> - -<p>—Ce n’est pas encore sûr. Ma tante est on ne peut plus contente de -moi; elle méprise les calomnies <span class="pagenum" id="Page_161">161</span> que débitent gracieusement sur -mon compte les Orbajociens... et elle ne me met pas à la porte de sa -maison, bien que Monseigneur le lui ait demandé.</p> - -<p>—Pour ce qui est de te mettre à la porte... jamais je ne le ferai. Que -dirait ton père!</p> - -<p>—En dépit de vos bontés pour moi, ma chère tante, en dépit de la -sincère amitié que me témoigne le señor chanoine, il pourrait bien se -faire que je me décidasse à partir...</p> - -<p>—Toi, partir!</p> - -<p>—Partir, vous!</p> - -<p>Un étrange éclair brilla dans les yeux de doña Perfecta. Et bien qu’il -fût passé maître dans l’art de dissimuler, le chanoine ne put cacher sa -joie.</p> - -<p>—Oui, peut-être même cette nuit...</p> - -<p>—Mais, mon Dieu, comme tu es pressé!... Pourquoi n’attends-tu pas -jusqu’à demain matin?... Voyons... Juan, allez dire au tio Licurgo de -préparer le bidet... Je suppose que tu emporteras un peu de viande -froide... Nicolaso!... le morceau de veau qui se trouve dans le -buffet... Qu’on donne tout de suite ses effets au señorito.</p> - -<p>—Non, je ne puis croire que vous preniez une si brusque -détermination,—dit D. Cayetano qui se crut obligé de dire quelque -chose.</p> - -<p>—Mais, vous nous reviendrez, n’est-il pas vrai? demanda le chanoine.</p> - -<p>—A quelle heure passe le train du matin?—demanda <span class="pagenum" id="Page_162">162</span> à son tour -doña Perfecta dont les yeux réfléchissaient la fiévreuse impatience à -laquelle elle était en proie.</p> - -<p>—Si je pars... je partirai cette nuit même.</p> - -<p>—Mais, il ne fait pas même clair de lune.</p> - -<p>Dans l’âme de doña Perfecta, dans l’âme du Penitenciario, dans l’âme -juvénile du petit docteur, résonnèrent, comme une céleste harmonie, ces -dernières paroles: «cette nuit même.»</p> - -<p>—Je suppose bien, mon cher Pepe, que tu reviendras... J’ai écrit -aujourd’hui à ton père, à ton excellent père... s’écria doña Perfecta -avec tous les symptômes physionomiques qui précèdent l’apparition d’une -larme dans les yeux.</p> - -<p>—Je vous chargerai de quelques commissions—dit le savant.</p> - -<p>—C’est une excellente occasion pour demander le fascicule qui me -manque de l’ouvrage de l’abbé Gaume—indiqua le petit avocat.</p> - -<p>—Vraiment, Pepe, tu as des impatiences et des façons de t’en -aller—murmura la señora la figure souriante et les yeux fixés sur la -porte de la salle à manger—mais j’oubliais de te dire que Caballuco -t’attend et a besoin de te parler.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_163">163</span></p> - - <h2 id="ch_15">XV.<br /><br /> - ELLE VA DE PLUS EN PLUS CROISSANT JUSQU’A LA DÉCLARATION - DE GUERRE.</h2> -</div> - -<p>Tous les regards se tournèrent vers la porte, dans l’embrasure de -laquelle apparut l’imposante figure du centaure sérieux, fronçant le -sourcil gauche en voulant saluer avec amabilité, superbement farouche, -mais un peu défiguré par les efforts inouïs qu’il faisait pour sourire -poliment, marcher sans faire de bruit et maintenir dans une position -correcte ses bras herculéens.</p> - -<p>—Avancez, Sr. Ramos—dit Pepe Rey.</p> - -<p>—Mais non—objecta doña Perfecta—ce qu’il veut te dire est une -sottise.</p> - -<p>—Qu’il la dise.</p> - -<p>—Je ne dois pas permettre que d’aussi ridicules questions soient -agitées dans ma maison...</p> - -<p>—Que désire de moi le Sr. Ramos?</p> - -<p>Caballuco prononça quelques mots.</p> - -<p>—Assez, assez... s’écria en riant doña Perfecta.—N’assomme <span class="pagenum" id="Page_164">164</span> pas -davantage mon neveu. Pepe, ne fais pas attention à cet importun... -Voulez-vous que je vous dise en quoi consiste l’offense faite au grand -Caballuco?</p> - -<p>—L’offense?</p> - -<p>—Je me le figure, indiqua le Penitenciario, en s’enfonçant dans son -fauteuil et riant à gorge déployée.</p> - -<p>—Je voulais dire au Sr. D. José... grogna le formidable écuyer.</p> - -<p>—Tais-toi, pour l’amour de Dieu, ne nous romps pas les oreilles.</p> - -<p>—Señor Caballuco—manifesta le chanoine—c’est chose fort grave -que les seigneurs de la cour viennent supplanter les rudes -«caballistas»<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a> de nos sauvages contrées...</p> - -<p>—En deux mots, Pepe, voici la question: Caballuco est le je ne sais -quoi...</p> - -<p>Le rire l’empêcha de continuer.</p> - -<p>—Le je ne sais quoi—poursuivit D. Inocencio—de l’une des filles -Troya, de Mariquita Juana, si je ne me trompe.</p> - -<p>—Et il est jaloux! Après son cheval, Mariquita Troya est ce qu’il a de -plus précieux sous le soleil.</p> - -<p>—Charmant en vérité!—s’écria la señora.—Pauvre Cristobal! Tu as -pu croire qu’une personne <span class="pagenum" id="Page_165">165</span> comme mon neveu?... Mais voyons, -qu’allais-tu lui dire? Explique-toi.</p> - -<p>—Nous nous expliquerons plus tard, le Sr. D. José et moi—répondit -brusquement le bravo de l’endroit.</p> - -<p>Et il sortit sans en dire davantage.</p> - -<p>Bientôt après Pepe Rey sortit aussi de la salle à manger pour -regagner sa chambre. Il se trouva face à face dans la galerie avec -son antagoniste troyen et ne put s’empêcher de rire en voyant -l’épouvantable gravité de l’amant offensé!</p> - -<p>—Un mot—dit celui-ci en se plantant résolument sur le passage de -l’ingénieur.—Savez-vous qui je suis?</p> - -<p>Et cela disant, il posa sa lourde main sur l’épaule de l’ingénieur avec -une si franche insolence que celui-ci ne put s’empêcher de le repousser -énergiquement.</p> - -<p>—Il n’est pas nécessaire de m’écraser pour cela.</p> - -<p>Le fier-à-bras, légèrement déconcerté, recula de quelques pas et -regardant audacieusement Rey répéta son refrain provocateur:</p> - -<p>—Savez-vous qui je suis?</p> - -<p>—Oui, je sais que vous êtes un animal.</p> - -<p>Il le rejeta brusquement d’un côté du passage et entra dans sa -chambre. Etant donné l’état mental momentané de notre malheureux ami, -ses actions devaient tendre à la très prompte réalisation de ce plan -définitif: rompre immédiatement la tête à <span class="pagenum" id="Page_166">166</span> Caballuco, prendre -ensuite congé de sa tante en motivant son départ par des raisons -sérieuses qui, bien qu’exprimées avec modération, lui allassent à -l’âme, saluer froidement le chanoine et embrasser l’inoffensif D. -Cayetano; administrer, pour compléter la fête, une bonne volée de coups -de bâton au tio Licurgo, quitter Orbajosa cette nuit même et secouer la -poussière de ses souliers à la sortie de cette ville.</p> - -<p>Mais au milieu de tant de dégoûts et d’amertumes, les pensées du jeune -homme persécuté ne pouvaient se détacher d’une autre malheureuse -créature qu’il supposait être dans une situation encore plus -douloureuse et plus critique que la sienne. Sur les pas de l’ingénieur -entra dans sa chambre une servante:</p> - -<p>—Lui as-tu remis ma lettre?—demanda-t-il.</p> - -<p>—Oui, monsieur, et elle m’a donné ceci pour vous.</p> - -<p>Rey prit des mains de la domestique un imperceptible fragment de -journal en marge duquel il lut ces mots: «On me dit que tu vas partir. -Moi, je vais mourir.»</p> - -<p>Lorsque Pepe Rey rentra dans la salle à manger, le tio Licurgo se -présentant sur la porte demandait:</p> - -<p>—Pour quelle heure faut-il préparer le bidet?</p> - -<p>—Pour aucune—répondit vivement Pepe Rey.</p> - -<p>—Alors tu ne pars pas cette nuit?—dit doña Perfecta—mieux vaut, en -effet, que ce soit demain matin.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_167">167</span></p> - -<p>—Demain matin non plus.</p> - -<p>—Et quand donc?</p> - -<p>—C’est ce que nous verrons—répondit-il froidement, en regardant -sa tante avec un calme imperturbable.—Pour le moment, je n’ai plus -l’intention de partir.</p> - -<p>Ses yeux semblaient lui jeter un énergique défi.</p> - -<p>Doña Perfecta devint d’abord cramoisie et blême ensuite. Elle regarda -le chanoine qui avait ôté ses lunettes d’or pour les essuyer, et puis -fixa alternativement ses regards sur chacun des autres assistants y -compris Caballuco qui, entré quelques instants avant, s’était assis sur -le bord d’une chaise. Doña Perfecta les passa en revue comme un général -en chef ses divers corps d’armée.—Ensuite, elle examina la physionomie -pensive et calme de son neveu, de ce stratégiste ennemi qui venait -tout à coup de prendre position, alors qu’on le croyait en pleine et -honteuse déroute.</p> - -<p>Sang, ruine et désolation!... Une grande bataille se préparait.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_168">168</span></p> - - <h2 id="ch_16">XVI.<br /><br /> - NUIT.</h2> -</div> - -<p>Orbajosa dormait. Ainsi que des yeux fatigués qui ne peuvent vaincre -le sommeil, les rares réverbères de la partie éclairée de la ville -envoyaient dans les carrefours et les ruelles leur dernière lueur. -Sous cette pâle clarté glissaient comme des ombres, enveloppés de leur -manteau, les vagabonds, les gardes de nuit et les joueurs. Seuls, -un grognement d’ivrogne ou un chant d’amoureux troublaient la morne -tranquillité de la ville historique, dans laquelle se faisait entendre -tout à coup, comme un plaintif gémissement de la population endormie, -<i>l’Ave Maria Purissima</i> d’un sereno<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a> à la voix avinée.</p> - -<p>Le silence régnait aussi dans la maison de doña Perfecta excepté -pourtant dans la bibliothèque de D. Cayetano où s’échangeait un -dialogue entre <span class="pagenum" id="Page_169">169</span> celui-ci et Pepe Rey. L’érudit était tranquillement -installé dans son fauteuil devant sa table de travail chargée de toute -sorte de papiers, de notes, de mémoires et de rapports qui, malgré leur -nombre et leur diversité, n’étaient pas le moins du monde confondus. -Rey fixait les yeux sur cet énorme tas de paperasses; mais ses pensées -s’envolaient sans doute vers des régions bien éloignées de celle -qu’habitait cette vaste érudition.</p> - -<p>—Perfecta—dit l’antiquaire—bien qu’elle soit une excellente femme, a -le défaut de se scandaliser de la moindre action frivole ou tant soit -peu louche. La plus petite faiblesse, mon cher ami, se paie cher dans -nos villes de province. Quant à moi, je ne vois rien d’extraordinaire à -ce que vous soyez allé chez les Troya.</p> - -<p>—Nous en sommes arrivés à un point, Sr. D. Cayetano, où il importe de -prendre une détermination énergique. J’ai besoin de voir Rosario et de -lui parler.</p> - -<p>—Eh! bien, mais, voyez-la!...</p> - -<p>—Mais c’est ce qu’on m’empêche de faire—répondit l’ingénieur, en -frappant du poing sur la table.—Rosario est séquestrée...</p> - -<p>—Séquestrée? s’écria le savant d’un ton d’incrédulité.—Il est vrai -que je ne suis content ni de sa figure, ni de son air, ni de la stupeur -qui se peint dans ses beaux yeux. Elle est triste, elle parle peu, elle -pleure... Mon cher ami, je crains fort que cette <span class="pagenum" id="Page_170">170</span> enfant ne soit -attaquée de la terrible maladie qui a déjà fait tant de victimes parmi -les membres de ma famille.</p> - -<p>—Une terrible maladie, dites-vous! Laquelle?</p> - -<p>—La folie... ou, pour mieux dire, la manie. Il n’est personne, excepté -moi dans ma famille qui ait pu l’éviter. Moi, moi seul, je n’en ai pas -subi les atteintes.</p> - -<p>—Vous!... Laissons de côté la manie—dit l’ingénieur avec -impatience—je veux voir Rosario.</p> - -<p>—Rien de plus naturel. Mais l’isolement dans lequel la tient sa mère -est un régime hygiénique, mon cher Pepe, le seul régime qui ait été -appliqué avec succès à tous les membres de ma famille. Considérez que -la personne dont la présence et le son de voix doit faire la plus vive -impression sur le faible système nerveux de Rosarillo, c’est l’élu de -son cœur.</p> - -<p>—Quoi qu’il en puisse être—dit Pepe en insistant—je veux la voir.</p> - -<p>—Perfecta ne s’y opposera peut-être pas—concéda le savant en -examinant attentivement ses notes et ses papiers.—Quant à moi, je ne -veux pas me mêler de ce qui ne me regarde pas.</p> - -<p>Voyant qu’il ne pouvait rien tirer de bon de l’excellent Polentinos, -l’ingénieur se disposa à sortir.</p> - -<p>—Vous allez travailler,—dit-il—je ne veux pas vous déranger.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_171">171</span></p> - -<p>—Non, j’ai encore du temps à moi. Voyez quelle quantité de documents -précieux j’ai recueillie aujourd’hui. Ecoutez bien... «En 1537, -un habitant d’Orbajosa appelé Bartolomé del Hoyo, se rendit à -Civitta-Vecchia sur les galères du marquis de Castel-Rodrigo.» Un -autre: «En la même année, deux frères, aussi enfants d’Orbajosa, nommés -Juan et Rodrigo Gonzalez del Arco, s’embarquèrent sur l’un des six -navires qui, le 20 février, sortirent de Maëstricht et, à la hauteur de -Calais, rencontrèrent un navire anglais ainsi que les navires flamands -commandés par Van Owen.» Bref, ce fut l’un des plus importants hauts -faits de notre marine. J’ai découvert que c’est un Orbajocien, un -certain Mateo Diaz Coronel, porte-drapeau dans la garde, qui, en 1709, -écrivit et publia à Valence <i>l’Eloge en vers, chant funèbre, louange -lyrique, description numérique, glorieuses fatigues, fatigantes gloires -de la Reine des Anges</i>. Je possède un remarquable exemplaire de -cet ouvrage qui vaut son pesant d’or... C’est un autre Orbajocien qui -est l’auteur du fameux <i>Traité des diverses sortes de Genettes</i> -que je vous ai montré hier... En un mot, je ne puis faire un pas dans -le labyrinthe de l’histoire inédite sans m’y heurter contre quelque -illustre compatriote. J’ai l’intention de tirer tous ces noms de -l’injuste obscurité et de l’oubli dans lesquels ils sont ensevelis. -Quelle pure jouissance on éprouve, mon cher Pepe, à rendre ainsi tout -leur lustre aux gloires soit <span class="pagenum" id="Page_172">172</span> épiques, soit littéraires du pays -qui vous a vu naître! Quel meilleur emploi un homme pourrait-il faire -du peu d’intelligence qu’il a reçue du ciel, de la fortune qui lui est -échue en partage et du peu d’années que l’existence humaine la plus -longue peut passer sur la terre... Grâce à moi, l’on verra que la ville -d’Orbajosa est l’illustre berceau du génie espagnol. Mais que dis-je? -cette illustre origine ne se reconnaît-elle pas dans la noblesse, dans -la magnanimité de la génération actuelle des enfants d’Orbajosa? Il -est peu de localités où, comme ici, fleurissent toutes les vertus à -l’abri de l’influence délétère du vice. Ici tout est harmonie, respect -réciproque, humilité chrétienne. Ici la charité se pratique encore -comme aux plus beaux temps évangéliques; ici sont inconnues l’envie -et les passions criminelles... Si vous entendez parler de voleurs ou -d’assassins, tenez bien pour certain que ces misérables ne sont pas -nés dans ce noble pays, à moins qu’ils n’appartiennent au petit nombre -des malheureux pervertis par les prédications démagogiques. Ici vous -rencontrerez, dans toute sa pureté, le caractère national droit, noble, -incorruptible, grand, simple, patriarcal, hospitalier, généreux... -C’est pour cela que je me plais tant dans cette calme solitude, loin -du brouhaha des grandes villes, où règnent, hélas! l’hypocrisie et -le vice. C’est pour cela que mes nombreux amis de la capitale n’ont -pu m’arracher <span class="pagenum" id="Page_173">173</span> de ces lieux; c’est pour cela que je persiste à y -vivre dans la douce compagnie de mes compatriotes et de mes livres, -en respirant sans cesse cette salutaire atmosphère d’honnêteté qui -disparaît peu à peu de notre Espagne et n’existe aujourd’hui que dans -les humbles et chrétiennes petites villes qui savent l’entretenir par -l’émanation de leurs vertus. Et croyez-le bien, mon cher Pepe, ce calme -isolement a beaucoup contribué à me préserver de la terrible maladie -héréditaire dans ma famille. Lorsque j’étais encore jeune, j’avais, -comme mon père et comme mes frères, une déplorable disposition aux -manies les plus étranges; mais j’en suis maintenant si étonnamment -guéri qu’il ne m’est plus possible de croire à l’existence de cette -maladie que lorsque je la vois se manifester chez d’autres... et c’est -parce que je la constate chez elle que je suis si inquiet sur le compte -de ma pauvre petite nièce.</p> - -<p>—Je me réjouis que l’air d’Orbajosa vous en ait préservé—dit Rey qui -ne put se défendre d’un sentiment de raillerie née de sa tristesse -elle-même.—Il a produit sur moi un effet tellement différent que -je ne tarderais pas à devenir maniaque si je restais longtemps ici. -Là-dessus, bonne nuit; travaillez bien.</p> - -<p>—Bonne nuit.</p> - -<p>Il regagna son appartement. N’éprouvant aucun besoin de sommeil ni de -repos physique, mais ressentant, au contraire, une vive excitation -qui le <span class="pagenum" id="Page_174">174</span> poussait à se remuer, s’agiter et changer de place, il se -promena de long en large dans la pièce. Ensuite, il ouvrit la fenêtre -qui donnait sur le jardin et, les coudes appuyés sur la balustrade, -il contempla l’immense obscurité de la nuit. On ne distinguait rien. -Mais l’homme absorbé en lui-même voit toutes sortes de choses et Rey, -les yeux fixes, regardait se dérouler dans les ténèbres le panorama -varié de ses malheurs. L’obscurité ne lui permettait de voir ni les -fleurs de la terre, ni les étoiles qui sont les fleurs du ciel. Le même -manque presque absolu de clarté lui donnait l’illusion d’un mouvement -de grands massifs d’arbres qui lui semblaient se pencher, s’allonger -nonchalamment et se replier en revenant sur eux-mêmes comme les flots -d’une mer d’ombre. Un formidable flux et reflux, une lutte terrible -entre des forces imparfaitement déterminées agitait l’atmosphère -silencieuse. En contemplant cette étrange projection de son âme sur la -nuit, le mathématicien s’écria:</p> - -<p>—Ah! la bataille sera terrible! Nous verrons qui l’emportera.</p> - -<p>Les insectes nocturnes vinrent lui dire à l’oreille des choses -mystérieuses. Ici c’était un aigre cri, là un claquement semblable à -celui de la langue sur les dents, là-bas de plaintifs murmures, plus -loin une vibration comme celle de la clochette suspendue au cou du -troupeau errant. Tout à coup Rey perçut un son étrange, une sorte de -sifflement, une <span class="pagenum" id="Page_175">175</span> note rapide ne pouvant venir que d’une langue et -de lèvres humaines. Sa durée ne fut pas plus longue que celle de la -lueur d’un éclair. Mais le son de cette S fugitive qui pénétrait en lui -et se glissait ainsi qu’une couleuvre en tout son être se fit entendre -à plusieurs reprises, en augmentant chaque fois d’intensité. Il regarda -de tous côtés à droite, à gauche, en bas, en haut de la maison et crut -enfin apercevoir à l’une des fenêtres quelque chose de semblable à un -oiseau blanc battant des ailes. L’idée lui vint aussitôt que ce pouvait -être un phénix, une colombe, un héron royal... cet oiseau n’était -pourtant pas autre chose qu’un mouchoir.</p> - -<p>L’ingénieur sauta par la croisée dans le jardin. En regardant bien, -il finit par entrevoir la main et le visage de sa cousine, et il crut -remarquer qu’elle posait un doigt sur sa bouche comme pour recommander -le silence. Cette ombre sympathique étendit ensuite le bras vers le bas -de la maison et disparut.</p> - -<p>Pepe Rey rentra aussitôt dans sa chambre, puis, s’efforçant de ne pas -faire de bruit, il gagna la galerie sur laquelle il s’avança avec -précaution. Son cœur battait à lui rompre la poitrine. Il attendit un -moment. Enfin il entendit distinctement de légers coups frapper les -marches de l’escalier. Un... deux... trois... C’était le bruit de deux -petits souliers.</p> - -<p>Se dirigeant de ce côté, au milieu d’une obscurité presque complète, il -étendit les bras pour recevoir <span class="pagenum" id="Page_176">176</span> la personne qui descendait. Son âme -était comme inondée d’une vive et profonde tendresse, mais de ce doux -sentiment surgit tout à coup—à quoi bon le nier?—comme une infernale -inspiration, un sentiment mauvais qui n’était autre qu’un terrible -désir de vengeance.</p> - -<p>Les pas se rapprochaient en descendant. Pepe Rey s’avança, et des mains -qui s’agitaient dans le vide heurtèrent les siennes... Ces quatre mains -s’unirent aussitôt dans une étroite étreinte.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_177">177</span></p> - - <h2 id="ch_17">XVII.<br /><br /> - LUEUR DANS L’OBSCURITÉ.</h2> -</div> - -<p>La galerie était longue et large. A l’une de ses extrémités était la -porte de la chambre qu’habitait l’ingénieur, au milieu celle de la -salle à manger et à l’autre extrémité l’escalier, puis une autre grande -porte fermée, à laquelle une marche servait de seuil. Cette porte était -celle de la chapelle consacrée par les Polentinos aux saints qu’ils -vénéraient plus particulièrement. On y célébrait quelquefois le saint -sacrifice de la messe.</p> - -<p>Rosario conduisit son cousin jusqu’à la porte de la chapelle et se -laissa tomber sur la marche.</p> - -<p>—Ici?...—murmura Pepe Rey.</p> - -<p>Aux mouvements de sa main droite, il comprit qu’elle faisait le signe -de la croix.</p> - -<p>—Ma chère cousine! Rosario!... mille fois merci de t’être montrée à -moi! s’écria-t-il en la pressant avec ardeur entre ses bras.</p> - -<p>Il sentit sur ses lèvres brûlantes les doigts glacés <span class="pagenum" id="Page_178">178</span> de la jeune -fille qui lui imposait silence. Il les baisa avec frénésie.</p> - -<p>—Tu es glacée... Rosario... Pourquoi trembles-tu ainsi?</p> - -<p>Les dents de la pauvre enfant claquaient et tout son corps était -ébranlé par de fébriles convulsions. Rey sentit sur sa joue le visage -brûlant de sa cousine...</p> - -<p>—Ton front est un volcan—s’écria-t-il alarmé. Rosario, tu as la -fièvre...</p> - -<p>—Très forte.</p> - -<p>—Es-tu donc réellement malade!</p> - -<p>—Oui...</p> - -<p>—Et tu es sortie....</p> - -<p>—Pour te voir.</p> - -<p>L’ingénieur l’étreignit entre ses bras pour la réchauffer, mais il ne -put y réussir.</p> - -<p>—Attends, dit-il en se levant vivement.—Je cours chercher dans ma -chambre mon manteau de voyage.</p> - -<p>—Eteins la lumière, Pepe.</p> - -<p>Rey avait laissé la bougie allumée dans son appartement et le mince -filet de lumière qui s’en échappait à travers la porte illuminait la -galerie.</p> - -<p>Il revint au bout d’un instant. L’obscurité était alors profonde. En -tâtant les murs il put arriver jusqu’à l’endroit où était sa cousine. -Dès qu’il l’eut rejointe, il l’enveloppa soigneusement des pieds à la -tête.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_179">179</span></p> - -<p>—Comme te voilà bien, maintenant, ma bien-aimée!</p> - -<p>—Oh! oui, très bien!... Je suis avec toi.</p> - -<p>—Avec moi... et pour toujours—s’écria le jeune homme avec exaltation.</p> - -<p>Mais il remarqua qu’elle s’arrachait doucement de ses bras et se levait.</p> - -<p>—Que fais-tu?</p> - -<p>Il entendit le bruit d’un trousseau de clefs. Rosario en introduisait -une dans la serrure invisible et ouvrait avec précaution la porte sur -la marche de laquelle ils étaient assis. Une légère odeur d’humidité -inhérente à toute pièce fermée depuis longtemps s’échappait de cette -enceinte ténébreuse comme un tombeau. Pepe Rey se sentit pris par la -main; sa cousine lui dit d’une voix très faible:</p> - -<p>—Entre.</p> - -<p>L’un et l’autre firent quelques pas. Il se croyait conduit vers des -Champs-Elysées inconnus par l’ange de la nuit. La voix de cet ange -murmura enfin:</p> - -<p>—Assieds-toi.</p> - -<p>Ils se trouvaient près d’un banc de bois. Tous deux s’assirent. Pepe -Rey l’embrassa de nouveau.—Au même moment sa tête heurta contre un -corps très dur.</p> - -<p>—Qu’est cela?</p> - -<p>—Les pieds.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_180">180</span></p> - -<p>—Rosario, que dis-tu?</p> - -<p>—Les pieds du divin Jésus, de l’image du Christ crucifié que chez moi -nous adorons.</p> - -<p>Pepe Rey sentit comme une froide lame lui traverser le cœur.</p> - -<p>—Baise-les—dit impérieusement Rosario.</p> - -<p>Le mathématicien baisa les pieds glacés de la sainte image.</p> - -<p>—Pepe,—s’écria ensuite la jeune fille en étreignant ardemment la main -de son cousin—crois-tu en Dieu?</p> - -<p>—Rosario!.. Que dis-tu là? A quoi penses-tu?—répondit-il perplexe.</p> - -<p>—Réponds-moi.</p> - -<p>Pepe Rey sentit des larmes tomber sur ses mains.</p> - -<p>—Pourquoi pleures-tu?—demanda-t-il plein de trouble.—Rosario, tu me -fais mourir avec tes doutes absurdes. Certainement, je crois en Dieu! -Est-ce que tu en doutes?</p> - -<p>—Moi, non! mais ils disent tous que tu es athée.</p> - -<p>—Tu démériterais à mes yeux, tu te dépouillerais de ton auréole de -pureté et de bonté, si tu ajoutais foi à une pareille sottise.</p> - -<p>—Lorsque je t’ai entendu qualifier d’athée, bien que n’ayant aucun -moyen de me convaincre du contraire, j’ai protesté de toute mon âme -contre une telle calomnie. Athée, tu ne peux l’être. Je sens, <span class="pagenum" id="Page_181">181</span> -vivant et profond en moi, le sentiment de ta piété aussi bien que de la -mienne.</p> - -<p>—Comme tu as bien dit! Mais alors, pourquoi me demandes-tu si je crois -en Dieu?</p> - -<p>—Parce que je voulais l’entendre de ta propre bouche et avoir le -bonheur de te l’écouter dire. Il y a si longtemps que je n’entends plus -le son de ta voix!... Quel plus grand bonheur pouvais-je avoir, après -un si long silence, que de t’entendre prononcer ces mots: «Je crois en -Dieu?»</p> - -<p>—Les méchants même croient en lui, Rosario. S’il existe des athées, -ce dont je doute, ce sont les calomniateurs et les intrigants dont -le monde est infesté... Pour moi, les intrigues comme les calomnies -m’importent peu, et si de ton côté tu te mets au-dessus d’elles et -fermes ton cœur aux sentiments de discorde qu’une main criminelle -s’efforce d’y introduire, rien ne pourra s’opposer à notre bonheur.</p> - -<p>—Mais, qu’est-ce qui nous sépare donc? Pepe, mon cher Pepe... crois-tu -au diable?</p> - -<p>L’ingénieur se tut.—L’obscurité de la chapelle empêcha Rosario de voir -le sourire avec lequel son cousin accueillait cette étrange question.</p> - -<p>—Il faudra bien que je finisse par y croire—répondit-il enfin.</p> - -<p>—Qu’est-ce qui nous sépare? Maman me défend de te voir; mais en dehors -de ton athéisme, elle ne te reproche rien. Elle me dit d’attendre... -que tu te <span class="pagenum" id="Page_182">182</span> décideras... que tu veux... que tu ne veux pas... -Parle-moi franchement... T’es-tu fait de ma mère une mauvaise idée?</p> - -<p>—Pas le moins du monde—répliqua-t-il avec ménagement.</p> - -<p>—Ne crois-tu pas, comme moi, qu’elle m’aime beaucoup; qu’elle nous -aime tous les deux; qu’elle ne veut que notre bien, et qu’en somme nous -finirons par obtenir d’elle le consentement que nous désirons?</p> - -<p>—Si tu le crois ainsi, je le croirai de même... Ta mère nous adore -l’un et l’autre... Mais il faut bien reconnaître, ma chère Rosario, que -le démon est entré dans cette maison.</p> - -<p>—Ne raille pas—répondit-elle affectueusement...—Maman est très -bonne. Elle ne m’a pas dit une seule fois que tu ne fusses pas digne -d’être mon mari. La seule chose qu’elle te reproche, c’est ton -athéisme. On prétend, en outre, que je suis sujette aux manies, et que -j’ai maintenant celle de t’aimer de toute mon âme. Il est de règle dans -notre famille de ne contrarier les manies d’aucun de ses membres, parce -qu’elles s’aggravent d’autant plus qu’on les contrarie davantage.</p> - -<p>—Eh! bien, je crois que tu as autour de toi d’excellents médecins qui -se sont proposé de te guérir, et qui, mon adorée, ne tarderont pas à y -parvenir.</p> - -<p>—Non, non, non, mille fois non!—s’écria Rosario en appuyant son front -contre le sein de son <span class="pagenum" id="Page_183">183</span> fiancé.—Je veux devenir folle de toi. -C’est à cause de toi que je souffre; c’est par toi que je suis malade; -c’est pour toi que je méprise la vie et m’expose à la mort... Car je -le prévois; demain je serai moins bien; ma maladie s’aggravera... Je -mourrai: mais que m’importe?</p> - -<p>—Tu n’es pas malade—répliqua-t-il avec énergie,—tu n’as autre -chose qu’un trouble moral qui naturellement entraîne quelques légers -ébranlements nerveux; ce que tu éprouves n’est que la souffrance -occasionnée par l’horrible violence qu’on ne cesse de te faire. Ton -âme simple et généreuse ne comprend pas cela. Tu cèdes; tu pardonnes -à ceux qui te font du mal; tu t’affliges et attribues ton malheur -à de funestes influences surnaturelles; tu souffres en silence; tu -présentes ton innocente tête au bourreau; tu te laisses exécuter, -et la lame plongée dans ta gorge te paraît être une épine de fleur -qui s’y est enfoncée au passage. Défais-toi de ces idées, Rosario; -considère sous son vrai jour notre situation qui est grave; cherches-en -la cause où elle est réellement, et ne te laisse pas aller, ne cède -pas au chagrin qu’on t’impose en énervant et ton âme et ton corps. -Le courage te rendra la santé, car tu n’es pas réellement malade, ma -chère bien-aimée, tu n’es... veux-tu que je te le dise?... tu n’es -qu’effrayée, épouvantée. Tu ressens les effets de ce que les anciens -ne savaient pas définir et appelaient maléfice. Allons, Rosario, du -courage! Aie confiance <span class="pagenum" id="Page_184">184</span> en moi! Lève-toi et suis-moi. Je ne t’en -dis pas davantage.</p> - -<p>—Ah! Pepe... mon cher cousin!... il me semble que tu as -raison—s’écria Rosarito les yeux baignés de larmes.—Tes paroles -résonnent en mon cœur comme des coups violents qui, en m’ébranlant, -me donnent une nouvelle vie. Ici, au milieu de cette obscurité qui -nous empêche de nous voir, une lumière ineffable s’échappe de toi et -vient illuminer mon âme. Qu’es-tu donc pour me transformer ainsi? Du -moment que je te vis, je ne fus plus la même. Durant les jours où -j’ai dû cesser de te voir, je me suis sentie reprise par mon ancienne -insignifiance, par mon premier manque de cœur. Sans toi, je vis sans -vivre, mon cher Pepe... Je fais ce que tu me dis: je me lève et je -te suis. Nous irons ensemble où tu voudras. Sais-tu que je me trouve -bien? que je n’ai plus la fièvre? que les forces me reviennent? que -j’ai envie de courir et de chanter? que tout mon être se renouvelle, se -dilate et se centuple pour t’adorer? Pepe, tu as raison. Je ne suis pas -malade, je ne suis que découragée ou pour mieux dire fascinée.</p> - -<p>—C’est cela, fascinée.</p> - -<p>—Fascinée. Des yeux terribles se fixent sur moi, et me rendent muette -et me glacent d’effroi. J’ai peur sans savoir pourquoi. Toi seul, tu -as l’étrange pouvoir de me rendre la vie. Je ressuscite en t’écoutant. -Je crois que si je mourais et que tu vinsses te <span class="pagenum" id="Page_185">185</span> promener près -de ma sépulture, du fond de ma tombe j’entendrais tes pas. Oh! si je -pouvais te voir en ce moment!... Mais tu es là, près de moi, et je -ne puis douter que ce soit toi... Passer si longtemps sans te voir! -J’étais folle. Chaque jour de solitude me paraissait un siècle... On me -disait: demain, et ce demain était toujours suivi d’un autre demain. -Je me mettais la nuit à ma fenêtre, et la clarté de la lumière que -je voyais dans ta chambre était pour moi une consolation. Ton ombre -que j’apercevais parfois derrière les vitres était pour moi comme -une apparition divine. Je tendais vers toi mes bras, mes yeux se -remplissaient de larmes, et je t’appelais par la pensée, n’osant le -faire avec la voix. Lorsque la servante me remit ta lettre, lorsque -j’appris que tu allais partir, je devins très triste, il me sembla que -mon âme abandonnait mon corps, que je mourais peu à peu. Je me sentais -descendre, descendre comme l’oiseau blessé au vol qui meurt et tombe en -même temps...</p> - -<p>Cette nuit, lorsque je t’ai vu veiller si tard, je n’ai pu résister à -l’ardent désir de te parler, et je suis descendue... Je crois que toute -la somme de hardiesse qui m’a été donnée pour ma vie entière, je l’ai -dépensée dans une seule action, celle-ci, et que dès à présent, je ne -pourrai plus cesser d’être timorée... Mais tu me donneras du courage; -tu me donneras des forces; tu me viendras en aide, n’est-il pas -vrai?... Pepe, mon cher cousin, mon bien-aimé, <span class="pagenum" id="Page_186">186</span> dis-moi que oui; -dis-moi que j’ai de la force, et j’en aurai; dis-moi que je ne suis pas -malade, et je ne le serai pas. Je ne le suis déjà plus. Je me trouve si -bien, que je ris moi-même de mes maux imaginaires...</p> - -<p>Rosario se sentit à ces mots frénétiquement enlacée par les bras de son -cousin. On entendit un aïe!... Ce cri de douleur ne fut cependant pas -poussé par elle, mais par lui qui, en se baissant, avait violemment -heurté de la tête contre les pieds du Christ. C’est dans l’obscurité -qu’on voit les étoiles.</p> - -<p>Dans l’état d’esprit où il se trouvait, et grâce à l’hallucination que -produisent les ténèbres, il sembla à Rey, non pas que sa tête avait -heurté le pied sacré, mais bien que celui-ci s’était avancé pour lui -donner de la façon la plus éloquente et la plus prompte un salutaire -avertissement. Moitié sérieux, moitié riant, il releva la tête en -disant:</p> - -<p>—Seigneur, ne me frappe pas, car je ne ferai rien de mal.</p> - -<p>Au même instant Rosario prit la main du jeune homme qu’elle pressa -contre son cœur; et l’on entendit une voix pure, grave, émue, une voix -angélique prononcer ces paroles:</p> - -<p>—Seigneur que j’adore,—Seigneur-Dieu du monde et protecteur de ma -famille; Seigneur que Pepe adore aussi, Christ béni qui mourus sur la -croix pour nos péchés: devant Toi, devant ton <span class="pagenum" id="Page_187">187</span> corps blessé, devant -ton front couronné d’épines, je dis que l’homme que voici est mon -époux, et qu’après Toi, c’est l’être qui occupe la plus grande place -dans mon cœur; je dis que je déclare être sa femme et que je mourrai -plutôt que d’appartenir à un autre. Mon âme est à lui comme mon cœur. -Fais que le monde ne s’oppose pas à notre félicité, et que cette union -qui, je le jure, s’accomplira, soit légitimée par le monde comme elle -l’est par ma conscience.</p> - -<p>—Rosario, tu es à moi—s’écria Pepe avec exaltation.—Ni ta mère ni -personne au monde ne pourra faire qu’il en soit autrement.</p> - -<p>Sa cousine inclina sur le sien son beau corps. Elle tremblait entre -les bras robustes de l’homme qui l’aimait comme la colombe, entre les -serres de l’oiseau de proie.</p> - -<p>L’idée que le démon existait traversa comme un éclair l’esprit de -l’ingénieur; mais en ce moment le démon, c’était lui.</p> - -<p>Rosario eut un léger mouvement de frayeur, elle eut comme un -tremblement de surprise annonçant le danger.</p> - -<p>—Jure-moi que tu ne te rétracteras pas—dit Rey plein de confusion en -arrêtant ce mouvement.</p> - -<p>—Je te le jure par les cendres de mon père qui sont...</p> - -<p>—Où?</p> - -<p>—Sous nos pieds.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_188">188</span></p> - -<p>Le mathématicien sentit sous les siens la dalle se lever... elle ne -bougeait pourtant pas de place; mais, tout mathématicien émérite qu’il -était, il le crut.</p> - -<p>—Je te le jure—répéta Rosario—sur les cendres de mon père, et devant -Dieu qui nous regarde... Que nos corps, unis comme ils le sont en -ce moment, reposent sous ces dalles lorsqu’il plaira à Dieu de nous -retirer du monde.</p> - -<p>—Oui, répéta-t-il lui-même, plein d’un trouble inexplicable.</p> - -<p>Ils gardèrent un moment tous les deux le silence. Rosario s’était levée.</p> - -<p>—Déjà?</p> - -<p>Elle se rassit.</p> - -<p>—Tu trembles de nouveau—dit Pepe;—Rosario, tu es souffrante, ton -front brûle.</p> - -<p>Il lui prit la main; elle était brûlante.</p> - -<p>—Il me semble que je meurs—murmura-t-elle faiblement.—Je ne sais ce -que j’ai.</p> - -<p>Elle tomba inanimée dans les bras de son cousin. En y imprimant ses -baisers, il remarqua que le visage de la jeune fille se couvrait d’une -sueur glacée.</p> - -<p>—Elle est réellement malade, dit-il à part lui. Cette sortie est une -véritable folie.</p> - -<p>Il la prit dans ses bras en essayant de la rappeler à elle, mais comme -son évanouissement persistait, il résolut de l’emporter hors de la -chapelle pour que <span class="pagenum" id="Page_189">189</span> l’air frais de la nuit la ranimât. C’est ce qui -arriva. En reprenant ses sens, Rosario manifesta une vive inquiétude de -se trouver à pareille heure hors de son appartement. L’horloge de la -cathédrale sonna quatre heures.</p> - -<p>—Comme il est tard! s’écria la jeune fille. Laisse-moi partir, ami. Je -crois que je pourrai marcher. Je suis véritablement très malade.</p> - -<p>—Je monterai avec toi.</p> - -<p>—Ceci, en aucune façon. Je me traînerai plutôt sur le sol jusqu’à ma -chambre... Ne te semble-t-il pas entendre du bruit?</p> - -<p>L’un et l’autre se turent. L’anxiété avec laquelle ils écoutaient -détermina un silence absolu.</p> - -<p>—N’entends-tu rien, Pepe?</p> - -<p>—Rien, absolument rien.</p> - -<p>—Fais bien attention... A l’instant même, je viens encore de -l’entendre. Je ne saurais dire s’il part de très loin ou de tout près -de nous. Ce pourrait être aussi bien la respiration de ma mère que le -grincement de la girouette sur la tour de la cathédrale... j’ai l’ouïe -très fine.</p> - -<p>—Trop fine, il me semble... Ainsi donc, ma chère cousine, je vais te -monter dans mes bras.</p> - -<p>—Soit, porte-moi jusqu’en haut de l’escalier. Ensuite j’irai seule. -Dès que j’aurai pris un peu de repos je me retrouverai comme si rien... -Mais, n’entends-tu pas?</p> - -<p>Ils s’arrêtèrent sur la première marche.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_190">190</span></p> - -<p>—C’est un son métallique.</p> - -<p>—La respiration de ta mère?</p> - -<p>—Non, non, ce n’est pas cela. Le bruit part de très loin. Serait-ce le -chant d’un coq?</p> - -<p>—C’est possible.</p> - -<p>—On dirait la répétition de ces deux mots: <i>Me voilà, me voilà!</i></p> - -<p>—Oui, oui, j’entends maintenant, murmura Pepe Rey.</p> - -<p>—C’est un cri.</p> - -<p>—C’est un cornet.</p> - -<p>—Un cornet?</p> - -<p>—Oui, monte vite. Tout Orbajosa va être réveillé... On l’entend déjà -distinctement. Ce n’est pas une trompette, mais bien un clairon. La -troupe s’approche.</p> - -<p>—La troupe!</p> - -<p>—Je ne sais pourquoi je me figure que cette invasion militaire doit -m’être avantageuse... Je suis tout joyeux, Rosario; vite en haut.</p> - -<p>—Moi aussi, je suis joyeuse. En haut.</p> - -<p>Elle y fut portée en un instant, et les deux amoureux se séparèrent en -se parlant à l’oreille si bas qu’ils s’entendaient à peine.</p> - -<p>—Je me montrerai à la croisée qui donne sur le jardin pour te faire -savoir que je suis rentrée dans ma chambre sans encombre. Adieu.</p> - -<p>—Adieu Rosario. Prends bien garde de te cogner contre les meubles.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_191">191</span></p> - -<p>—Je connais parfaitement mon chemin. C’est convenu, mon ami, nous nous -verrons de nouveau. Mets-toi à la fenêtre de ta chambre si tu désires -avoir télégraphiquement de mes nouvelles.</p> - -<p>Pepe Rey fit ce que sa cousine lui avait demandé; mais il -attendit longtemps, fort longtemps, et Rosario ne parut pas à sa -croisée.—L’ingénieur crut entendre à l’étage au-dessus un bruit de -voix troublées.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_192">192</span></p> - - <h2 id="ch_18">XVIII.<br /><br /> - LA TROUPE.</h2> -</div> - -<p>Les habitants d’Orbajosa entendant vaguement passer les sons de ce -clairon à travers les ombres crépusculaires de leur dernier somme, -ouvraient les yeux et disaient:</p> - -<p>—La troupe!</p> - -<p>Les uns, se parlant à eux-mêmes entre la veille et le sommeil, -murmuraient:</p> - -<p>—On nous a enfin envoyé cette canaille.</p> - -<p>D’autres se levaient précipitamment en grognant:</p> - -<p>—Nous allons les voir, ces damnés.</p> - -<p>Quelqu’un s’écria:</p> - -<p>—Cela ne se passera pas ainsi!... Ils nous demandent des conscrits -et des contributions; nous répondrons à leur double demande par -d’innombrables coups de bâton.</p> - -<p>Dans une autre maison on entendit ces paroles gaîment prononcées:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_193">193</span></p> - -<p>—S’il y avait mon fils!... Si mon frère s’y trouvait!...</p> - -<p>On ne voyait en somme que gens sautant à bas de leur lit, s’habillant -en toute hâte et ouvrant les fenêtres pour voir le bruyant régiment qui -entrait en même temps que les premières lueurs du jour. La ville était -l’image de la tristesse, de la vieillesse, du silence: l’armée celle -de la gaîté, de la jeunesse et du bruit. Par l’entrée de celle-ci dans -celle-là, il semblait que la momie reçût d’une façon merveilleuse le -don de la vie et sortît de son cercueil pour danser à la ronde autour -d’elle. Quel mouvement, quelles clameurs, quelle gaîté, quels rires! -Rien n’est intéressant comme un corps d’armée. C’est la patrie sous -son aspect juvénile et vigoureux. Ce que, considérée dans chacun des -individus qui la composent, cette même patrie peut avoir d’inepte, -de turbulent, de superstitieux parfois, et souvent de condamnable, -disparaît sous la pression de fer de la discipline qui, de tant de -petites individualités insignifiantes, fait un tout merveilleux. -Le soldat, c’est-à-dire le corpuscule, en se séparant, après le -commandement de <i>rompez les rangs</i>, du corps dans lequel il a vécu -d’une vie régulière et parfois sublime, peut conserver quelques-unes -des qualités qui sont propres à l’armée. Mais ce n’est pas ce qui -arrive le plus généralement. La séparation amène au contraire -d’ordinaire un prompt relâchement, d’où il résulte que, tandis que -<span class="pagenum" id="Page_194">194</span> l’armée est la plus haute personnification de la gloire et de -l’honneur, une réunion de soldats peut être une calamité insupportable, -et que les populations qui pleurent de joie et d’enthousiasme en voyant -entrer dans leurs murs un bataillon victorieux, n’éprouvent que de la -défiance et de l’effroi lorsque, isolés et sans discipline, messieurs -les soldats pénètrent chez elles.</p> - -<p>Ce dernier cas était celui de la ville d’Orbajosa. Comme il n’y avait -alors ni victoire à célébrer, ni motif d’aucune sorte à tresser -des couronnes, dresser des arcs de triomphe ou même mentionner les -prouesses de nos héros, tout ne fut que crainte et défiance dans la -ville épiscopale qui, malgré sa pauvreté, ne manquait pas de trésors -en volailles, fruits, argent et jeunesses, auxquels l’arrivée des -disciples de Mars que l’on sait faisait courir les plus grands risques.</p> - -<p>Outre cela, la patrie des Polentinos, en tant que ville complètement -étrangère au mouvement qu’ont déterminé le commerce, la presse, les -chemins de fer et autres agents de civilisation que nous n’avons pas -à énumérer ici, n’aimait pas qu’on vînt troubler le calme de son -existence. Chaque fois qu’on lui en fournissait l’occasion, elle -montrait une vive répugnance à se soumettre à l’autorité centrale qui -nous gouverne bien ou mal, et rappelant ses anciens privilèges, qu’elle -rabâchait comme le chameau rumine l’herbe qu’il a mangée la veille, -elle faisait <span class="pagenum" id="Page_195">195</span> parade d’une certaine indépendance séditieuse et de -mœurs anarchiques qui à diverses reprises, donnèrent d’assez grands -cassements de tête au gouverneur de la province.</p> - -<p>Il faut noter encore qu’Orbajosa avait des antécédents ou plutôt des -ancêtres factieux. A n’en pas douter, elle conservait dans son sein -quelques fibres énergiques du genre de celles qui, suivant l’opinion -enthousiaste de D. Cayetano, la poussèrent dans les âges passés à -l’accomplissement d’actions épiques inouïes; et, bien qu’en décadence, -elle éprouvait encore de temps à autre l’impérieux besoin de faire de -grandes choses, pour si stupides ou extravagantes qu’elles pussent -être. Ayant donné au monde tant de ses illustres fils, elle voulait -sans doute que ses rejetons actuels, les Caballucos, les Merengues -et les Pelosmalos, renouvelassent les <i>gestes</i> glorieux de ceux -d’autrefois.</p> - -<p>Chaque fois que des séditions éclatèrent en Espagne, ce petit coin de -terre donna à entendre qu’il n’existait pas en vain sur la surface du -globe, alors même qu’il ne servit jamais de théâtre à une véritable -campagne. Son génie, sa situation, son histoire le réduisaient au rôle -secondaire d’enrôleur de factions. Orbajosa fit présent au pays de ce -produit national en 1827, sous les Apostoliques, durant la guerre de -sept ans, en 1848, et à d’autres époques moins marquantes de notre -histoire. Les factions et les factieux y furent toujours populaires. -<span class="pagenum" id="Page_196">196</span> Cette circonstance funeste est due à la guerre de l’Indépendance, -une de ces bonnes choses qui ont été l’origine d’une infinité de choses -détestables. <i xml:lang="la" lang="la">Corruptio optimi pessima.</i> Et avec la popularité -des factions et des factieux coïncidait naturellement l’impopularité -toujours croissante de tout ce qui entrait à Orbajosa porteur d’une -délégation ou d’un mandat du pouvoir central. Les soldats y furent -toujours si mal vus que chaque fois que les vieillards parlaient d’un -crime, d’un vol, d’un assassinat, d’un viol ou de n’importe quel autre -épouvantable méfait, ils ajoutaient: cela se passa à l’époque où vint -la troupe.</p> - -<p>Puisque nous en sommes sur cet important sujet, il est bon de dire que -les bataillons envoyés, à l’époque où se passait l’histoire que nous -racontons, ne venaient pas à Orbajosa pour se promener dans les rues, -mais qu’ils y venaient remplir une mission dont il sera clairement -et avec détails parlé plus loin. Comme circonstance non dépourvue -d’intérêt, nous ajouterons que les faits rapportés datent d’une année -qui n’est ni bien rapprochée ni bien éloignée de la présente, de même -qu’on peut dire qu’Orbajosa (la romaine <i xml:lang="la" lang="la">Urbs Augusta</i>, bien que -quelques érudits modernes, examinant de plus près le <i>ajosa</i>, -opinent que cette terminaison lui vient de ce qu’elle est la patrie -du meilleur ail du monde) n’est ni très loin, ni très près de Madrid, -sans affirmer non plus que ses glorieux fondements se trouvent au nord -ou <span class="pagenum" id="Page_197">197</span> au sud, à l’est ou à l’ouest, car ils peuvent être partout, en -quelque endroit que les Espagnols fixent leurs regards et sentent le -piquant de son ail.</p> - -<p>Lorsque la municipalité eut distribué aux soldats les billets de -logement, chacun se mit en quête du foyer qui lui avait été assigné. -On les y recevait de très mauvaise grâce et on les reléguait dans -les endroits les plus atrocement inhabitables des maisons. Les -jeunes filles du pays n’étaient pas, il faut en convenir, absolument -mécontentes, mais on exerçait sur elles une grande vigilance, car il -n’était pas décent de paraître bien aise de la visite d’une telle -canaille. Seuls, les soldats enfants de la contrée étaient traités -comme des rois. Les autres étaient considérés comme tout ce qu’il peut -y avoir de plus étranger.</p> - -<p>A huit heures du matin, un lieutenant-colonel de cavalerie entra, -muni de son billet, chez doña Perfecta Polentinos. Les domestiques -le reçurent, ainsi que leur avait ordonné la señora qui, se trouvant -dans un déplorable état d’esprit, ne voulut pas voir le militaire, et -ils lui assignèrent l’unique pièce de la maison qui, paraît-il, fût -disponible, c’est-à-dire la chambre occupée par Pepe Rey.</p> - -<p>—Qu’ils s’arrangent tous les deux comme ils pourront,—dit doña -Perfecta d’une voix pleine de fiel et de vinaigre. Puis, s’ils se -trouvent à l’étroit, qu’ils aillent loger dans la rue.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_198">198</span></p> - -<p>Avait-elle l’intention de pousser ainsi à bout son infâme neveu, ou -bien n’y avait-il pas réellement dans toute la maison d’autre pièce -disponible? Nous l’ignorons, les chroniques d’où nous avons tiré cette -histoire véridique ne disant pas un mot d’une si importante question. -Ce que nous savons d’une façon incontestable, c’est que, au lieu -d’éprouver de l’ennui de se trouver logés ensemble, les deux hôtes en -furent enchantés, car ils étaient de vieux amis.</p> - -<p>Si grande et si joyeuse fut leur surprise de se rencontrer qu’ils ne -cessaient de s’adresser des questions et de pousser des exclamations en -se félicitant mutuellement de l’étrange hasard qui les réunissait dans -ce lieu et en pareille occasion.</p> - -<p>—Pinzon!... Toi ici!... mais qu’y a-t-il donc? Je ne te soupçonnais -certes pas si près...</p> - -<p>—J’avais bien entendu dire, mon cher Pepe, que tu venais de ce côté; -mais je ne croyais pas non plus te rencontrer dans l’horrible, dans la -sauvage Orbajosa.</p> - -<p>—Quel heureux hasard!... car ce hasard est, en effet, très heureux et -presque providentiel!... Pinzon, nous allons à nous deux réaliser dans -cet horrible trou de grandes choses.</p> - -<p>—Et nous aurons le temps de les bien méditer—répondit l’autre en -s’asseyant sur le lit dans lequel l’ingénieur était couché—puisque, -à ce qu’il paraît, nous allons, toi et moi, vivre ensemble <span class="pagenum" id="Page_199">199</span> dans -cette pièce. Quelle diable de maison est-ce donc que celle-ci?</p> - -<p>—Malheureux, c’est celle de ma tante. Parles-en avec un peu plus de -respect. Tu ne connais pas ma tante?... Mais je vais me lever.</p> - -<p>—Je m’en réjouis parce qu’ainsi je pourrai me coucher; et je t’assure -que j’en ai passablement besoin... Quel chemin, mon cher Pepe, quel -chemin et quelle population!</p> - -<p>—Dis-moi, venez-vous mettre le feu à Orbajosa?</p> - -<p>—Le feu!</p> - -<p>—Je le demande parce que je vous aiderais peut-être.</p> - -<p>—Quelles gens! mon Dieu, quelles gens!—s’écria le militaire en ôtant -son schako et se débarrassant de son épée, de son baudrier, de son sac -de voyage et de sa capote.</p> - -<p>—C’est la deuxième fois qu’on nous envoie ici. Je te jure qu’à la -troisième je demande mon licenciement.</p> - -<p>—Ne dis pas de mal de ces braves gens. Mais, comme tu es venu à -propos! On dirait, mon cher Pinzon, que Dieu t’envoie à mon secours... -J’ai un projet terrible, une aventure, un plan, mon cher ami... si tu -veux que nous l’appelions ainsi, et il m’eût été très difficile de -le mener sans toi à bonne fin. Il y a un moment je devenais fou en y -réfléchissant, et plein d’angoisse, je me disais: «Ah! si j’avais ici -un ami, un bon ami...»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_200">200</span></p> - -<p>—Un projet, un plan, une aventure... De deux choses l’une, monsieur le -mathématicien, ou il s’agit de trouver la direction des ballons, ou il -y a là-dessous quelque amourette...</p> - -<p>—C’est sérieux, très sérieux. Couche-toi, dors un peu, et ensuite nous -causerons.</p> - -<p>—Je vais me coucher, mais je ne dormirai pas. Tu peux me raconter -tout ce que tu voudras. Seulement je te demande de me parler le moins -possible d’Orbajosa.</p> - -<p>—C’est précisément d’Orbajosa que je veux te parler. Est-ce que tu as -aussi de l’antipathie pour ce berceau de tant d’illustres personnages?</p> - -<p>—Ces <i>Ajeros</i>... car nous les appelons les marchands d’ail... -ces Ajeros, dis-je, seront aussi illustres que tu le voudras; mais -pour moi, ils m’affectent non moins désagréablement que l’âcre odeur -de leur marchandise. C’est une population dominée par des individus -qui enseignent la méfiance, la superstition et l’horreur du genre -humain. Lorsque nous en aurons le loisir, je te raconterai un fait... -un événement mi-comique, mi-terrible qui m’arriva ici l’an dernier... -Lorsque je te le raconterai, tu riras, toi, tandis que je me sentirai -bouillonner de colère... Mais enfin, ce qui est passé est passé.</p> - -<p>—Ce qui m’arrive n’a rien de comique.</p> - -<p>—Mais ce n’est pas le seul motif que j’ai d’abhorrer cette population. -Il faut que tu saches <span class="pagenum" id="Page_201">201</span> qu’en 1848 quelques partisans sans -entrailles assassinèrent ici mon père. Il était général de brigade en -non activité de service. Le gouvernement le fit appeler, et il passait -par Villahorrenda pour se rendre à Madrid lorsqu’il fut saisi par -une demi-douzaine de scélérats... Il y a ici plusieurs dynasties de -guerilleros: les Aceros, les Caballucos, les Pelosmalos... un bagne en -liberté, comme disait quelqu’un qui savait bien ce qu’il disait.</p> - -<p>—Je suppose que ce n’est pas pour avoir le plaisir de visiter les -agréables jardins d’Orbajosa que sont venus ici deux régiments -d’infanterie et quelques escadrons de cavalerie.</p> - -<p>—Que veux-tu? Nous venons parcourir le pays. Il y a de nombreux dépôts -d’armes. Le gouvernement ne se hasarde pas à destituer la majeure -partie des ayuntamientos<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a> sans éparpiller quelques compagnies dans -les villages. Il y a dans ce pays tant d’agitation factieuse; les -provinces voisines son déjà si infestées; et le district municipal -d’Orbajosa a, en outre, joué un rôle si brillant dans toutes les -guerres civiles qu’on craint que les <i>bravos</i> d’ici ne se mettent -en marche pour saccager tout ce qu’ils rencontreront sur leur chemin.</p> - -<p>—Excellentes précautions..., mais je crois que, tant que cette -population ne sera pas remplacée par une autre et que les pierres du -pays n’auront <span class="pagenum" id="Page_202">202</span> pas changé de forme, Orbajosa ne se tiendra pas -tranquille.</p> - -<p>—C’est aussi mon opinion—dit le militaire en allumant une -cigarette.—Ne vois-tu pas que les partisans sont choyés par tout -le monde? Tous ceux qui ravagèrent la contrée en 1848 et à d’autres -époques, ou, à défaut d’eux, leurs enfants, ont aujourd’hui des places -dans les perceptions, dans les monts de piété, dans l’ayuntamiento, -dans le service des postes; il en est qui sont alguazils, sacristains, -porteurs de contraintes. Quelques-uns sont devenus des principicules -redoutables qui tripotent les élections, ont à Madrid des influences, -distribuent des emplois... enfin, c’est abominable.</p> - -<p>—Dis-moi, ne peut-on pas espérer que les partisans commettront -prochainement quelque méfait? S’il en était ainsi, vous raseriez la -ville et... je vous aiderais.</p> - -<p>—Si cela dépendait de moi... Ils feront des leurs—continua -Pinzon—parce que dans les deux provinces voisines les factions -croissent comme une malédiction de Dieu. Et soit dit entre nous, mon -cher Pepe, je crois que c’est un symptôme dont il faut tenir compte.</p> - -<p>Certaines gens en rient et assurent qu’il ne peut plus y avoir de -guerre civile comme la dernière. Ils ne savent rien du pays, ils ne -connaissent pas Orbajosa et ses habitants. Je soutiens, moi, que <span class="pagenum" id="Page_203">203</span> -ce qui commence maintenant n’est pas près de finir et que nous aurons -une nouvelle, terrible et sanglante guerre qui durera, Dieu sait -combien de temps. Qu’en penses-tu?</p> - -<p>—Ami Pinzon, quand j’étais à Madrid, je me moquais aussi de ceux qui -parlaient de la possibilité d’une guerre civile aussi longue et aussi -terrible que la guerre de sept ans; mais maintenant, depuis que je suis -ici...</p> - -<p>—Il faut pénétrer dans ces pays enchanteurs, voir de près ces -populations et les entendre parler pour savoir de quel pied boite -l’Espagne.</p> - -<p>—Tu as raison... sans pouvoir m’expliquer sur quoi se fondent mes -idées, il est certain que je vois ici les choses d’une autre façon, et -que je crois à la possibilité de guerres longues et féroces.</p> - -<p>—Exactement comme moi.</p> - -<p>—Mais, à l’heure qu’il est, bien plus que la guerre publique me -préoccupe une guerre privée dans laquelle je suis engagé et que j’ai -naguère déclarée.</p> - -<p>—Tu m’as dit que cette maison est celle de ta tante? Comment se -nomme-t-elle?</p> - -<p>—Doña Perfecta Rey de Polentinos.</p> - -<p>—Ah! je la connais de nom. C’est une personne excellente, et la seule -dont je n’ai pas entendu dire du mal par les <i>Ajeros</i>. Lorsque je -me suis pour la première fois trouvé ici, j’ai, au contraire, entendu -tout le monde louer sa bonté, sa charité, ses vertus.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_204">204</span></p> - -<p>—Oui, ma tante est très bonne, très aimable—dit Rey.</p> - -<p>Puis, il resta un moment pensif.</p> - -<p>—Mais, maintenant je me rappelle, s’écria soudain Pinzon—je me -rappelle... Comme les choses s’enchaînent... Oui, on me dit à Madrid -que tu te mariais avec une de tes cousines. Tout est découvert. C’est -cette belle et angélique Rosarito?...</p> - -<p>—Ami Pinzon, nous allons en parler longuement.</p> - -<p>—Je me figure qu’il y a des contrariétés.</p> - -<p>—Il y plus que cela. Il y a des luttes terribles. Il me faut des amis -puissants, intelligents, des hommes d’initiative, ayant une grande -expérience des affaires difficiles, une grande habileté et beaucoup de -courage.</p> - -<p>—Peste, cela est encore plus grave qu’un duel.</p> - -<p>—Beaucoup plus grave. Un homme se bat facilement avec un autre homme. -Avec des femmes, avec des ennemis invisibles qui travaillent dans -l’ombre, c’est impossible.</p> - -<p>—Parle; je suis tout oreilles.</p> - -<p>Le lieutenant-colonel Pinzon s’était tout de son long étendu sur le -lit. Pepe Rey approcha une chaise et, le coude appuyé sur ce même lit -et la tête sur la main, il commença sa conférence, sa consultation, -son exposition de plan ou ce qu’on voudra, et parla très longtemps. -Pinzon l’écoutait avec une profonde attention et sans dire un mot, à -l’exception de quelques brèves questions relatives <span class="pagenum" id="Page_205">205</span> à certains -faits ou à l’éclaircissement de quelques obscurités. Lorsque Pepe -Rey cessa de parler, Pinzon était sérieux. Il se roula sur le lit en -étirant ses membres avec les délicieuses contorsions de quelqu’un qui -n’a pas dormi depuis trois nuits, et dit ensuite:</p> - -<p>—Ton plan est fort compliqué, imprudent et d’exécution difficile.</p> - -<p>—Mais non pas impossible.</p> - -<p>—Oh! non; il n’y a rien d’impossible en ce monde. Réfléchis bien, -cependant.</p> - -<p>—J’ai bien réfléchi.</p> - -<p>—Et tu es résolu à poursuivre l’exécution de ton plan? Songe que -de pareilles choses ne se font pas communément. D’ordinaire elles -réussissent mal et laissent celui qui les fait dans une assez mauvaise -situation.</p> - -<p>—Je suis bien décidé.</p> - -<p>—Eh bien, en ce qui me concerne, et quoique l’affaire soit risquée et -grave, très grave, je suis disposé à te venir en aide en tout et pour -tout.</p> - -<p>—Je puis donc compter sur toi?</p> - -<p>—Jusqu’à la mort.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_206">206</span></p> - - <h2 id="ch_19">XIX.<br /><br /> - LUTTE TERRIBLE.—STRATÉGIE.</h2> -</div> - -<p>Les premiers coups de feu ne pouvaient tarder à s’échanger. Après -s’être entendu avec Pinzon relativement à l’exécution de son plan, -dont le premier point était que les deux amis feindraient de ne pas se -connaître, Rey entra, à l’heure du repas, dans la salle à manger. Il y -trouva sa tante qui arrivait de la cathédrale, où elle avait l’habitude -de passer toute la matinée. Elle était seule et paraissait extrêmement -préoccupée. L’ingénieur remarqua que son impassible et pâle visage, non -dépourvu d’une certaine beauté, était voilé d’un sombre et mystérieux -nuage. Il recouvrait sa sinistre clarté lorsque la señora levait les -yeux, mais elle les levait rarement, et après avoir rapidement observé -la physionomie de son neveu, l’excellente dame se renfermait de nouveau -dans son impassibilité étudiée.</p> - -<p>L’un et l’autre, ils attendaient en silence qu’on <span class="pagenum" id="Page_207">207</span> servît le -repas. D. Cayetano étant allé à Mundogrande ne devait pas y assister. -Lorsqu’ils eurent commencé de manger, doña Perfecta demanda:</p> - -<p>—Et ce caballero, ce gros militaire dont nous a gratifiés le -gouvernement, ne vient-il pas manger?</p> - -<p>—Il paraît avoir moins besoin de manger que de dormir—répondit -l’ingénieur sans regarder sa tante.</p> - -<p>—Le connais-tu?</p> - -<p>—Je ne l’ai vu de ma vie.</p> - -<p>—Quels hôtes aimables le gouvernement nous envoie! Nos tables et nos -lits semblent n’être faits que pour le bon plaisir de ces débauchés de -Madrid.</p> - -<p>—On craint de voir se lever ici des guérillas—dit Pepe qui sentit -un frémissement courir dans tous ses membres—et le gouvernement est -décidé à écraser les Orbajociens, oui, à les écraser, à les pulvériser.</p> - -<p>—Une minute, une minute, arrête-toi là, pour l’amour de Dieu, et -ne nous pulvérise pas si vite!—s’écria ironiquement la señora... -Infortunés que nous sommes! Aie au moins pitié de nous; laisse vivre -ces malheureuses créatures. Est-ce que tu serais, par hasard, du nombre -de ceux qui accompliront avec la troupe l’œuvre grandiose de notre -pulvérisation?</p> - -<p>—Je ne suis pas militaire; je ne ferai qu’applaudir des deux mains -lorsque je verrai extirper pour jamais les germes de guerre civile, -d’insubordination, <span class="pagenum" id="Page_208">208</span> de discorde, d’anarchie, de brigandage et de -barbarie qui existent ici pour la honte de notre époque et de notre -pays.</p> - -<p>—Que la volonté de Dieu soit faite!</p> - -<p>—Orbajosa, ma chère tante, ne produit guère autre chose que de l’ail -et des bandits, car ce sont des bandits, ceux qui, au nom d’une idée -politique ou religieuse, se mettent tous les quatre ou cinq ans à -courir les aventures.</p> - -<p>—Merci, grand merci, mon cher neveu—dit doña Perfecta pâlissant de -colère.—De sorte qu’il n’y aurait que cela à Orbajosa? Eh! mais, il y -a aussi autre chose que tu es venu chercher parmi nous, et que tu n’as -pas encore.</p> - -<p>Pepe Rey se sentit atteint. La colère l’aveuglait. Garder vis-à-vis de -sa tante le respect dû au sexe, à l’âge et à la position de celle-ci, -lui devenait de plus en plus difficile. Il était au comble de la -fureur, et se sentait irrésistiblement poussé à s’élancer sur son -interlocutrice.</p> - -<p>—Je suis venu à Orbajosa—dit-il—parce que vous m’y avez appelé; vous -aviez concerté avec mon père.....</p> - -<p>—Oui, oui, cela est vrai—répondit la señora en l’interrompant -vivement, et en s’efforçant de recouvrer sa douceur habituelle.—Je -suis loin de le nier. Le vrai coupable en cette affaire, c’est moi. -C’est moi qui suis la cause de tes ennuis, du mépris que tu nous -témoignes et de tout ce qui se passe <span class="pagenum" id="Page_209">209</span> chez moi de désagréable -depuis que tu y es venu.</p> - -<p>—Je suis heureux que vous en conveniez.</p> - -<p>—Toi, au contraire, tu es un saint. Faut-il que je me mette à genoux -devant ta Sainteté et que je te demande pardon?</p> - -<p>—Señora—dit sérieusement Pepe en cessant de manger—je vous prie de -ne pas vous moquer aussi impitoyablement de moi. Je ne saurais vous -suivre sur ce terrain.—La seule chose que j’ai dite, c’est que je suis -venu à Orbajosa appelé par vous.</p> - -<p>—Et c’est parfaitement vrai. Ton père et moi, nous avions décidé -que tu te marierais avec Rosario.—Tu vins pour la connaître. Je te -regardai dès lors comme mon fils... Tu feignais d’aimer Rosario.</p> - -<p>—Un mot, s’il vous plaît—objecta Pepe.—J’aimais et j’aime réellement -Rosario; c’est vous qui avez feint de m’accepter pour fils; me -recevant avec une trompeuse cordialité, vous avez employé dès le -premier moment toutes les manœuvres de la ruse la plus raffinée pour -contrarier et éluder l’accomplissement des propositions faites à mon -père; dès le premier jour vous vous êtes proposé de me désespérer, -de me rebuter, et, le sourire sur les lèvres et la bouche pleine de -paroles affectueuses, vous n’avez cessé de me torturer, de me faire -mourir à petit feu; en vous tenant prudemment dans l’ombre de façon à -ne pas même courir le risque d’être soupçonnée, vous m’avez suscité une -foule de <span class="pagenum" id="Page_210">210</span> procès; vous m’avez fait enlever la mission officielle -que j’avais en arrivant à Orbajosa; vous m’avez rendu odieux à la -population; vous m’avez fait expulser de la cathédrale; vous m’avez -constamment tenu à l’écart de celle que j’aime; vous avez imposé à -votre fille une réclusion inquisitoriale qui la mènerait bien vite à la -tombe si Dieu n’y mettait bon ordre.</p> - -<p>Doña Perfecta devint écarlate. Mais ce vif emportement de son orgueil -blessé en se voyant si bien découverte passa rapidement et la laissa -pâle et verdâtre. Ses lèvres tremblaient. Repoussant le couvert qu’elle -avait devant elle, elle se leva. Son neveu se leva aussi.</p> - -<p>—Mon Dieu, Notre-Dame de Bon-Secours!—s’écria la señora qui en -même temps porta ses deux mains à sa tête et la comprima en signe -de désespoir.—Est-il possible que je mérite d’être si atrocement -outragée? Pepe, mon enfant, est-ce bien toi qui parles ainsi?... Si -j’ai fait ce que tu dis, je suis vraiment une bien grande pécheresse.</p> - -<p>Elle se laissa tomber sur le sofa en se couvrant le visage de ses deux -mains. Pepe s’approcha d’elle lentement; il remarqua qu’elle sanglotait -et versait d’abondantes larmes. En dépit de sa conviction que tout cela -était joué, il ne put vaincre le léger attendrissement qui s’emparait -de lui, et, sa colère tombant, il fut jusqu’à un certain point affligé -d’en avoir tant dit et d’avoir parlé si durement.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_211">211</span></p> - -<p>—Ma chère tante—lui fit-il remarquer en lui posant la main sur -l’épaule.—Si vous me répondez par des larmes et des sanglots, vous -pourrez m’attendrir, mais vous ne me convaincrez pas. Parlez-moi -raison, dites-moi tranquillement que j’ai tort de penser ce que -je pense, donnez-moi ensuite la preuve que je me trompe, et je -reconnaîtrai mon erreur.</p> - -<p>—Laisse-moi. Tu n’es pas le fils de mon frère. Si tu l’étais, tu ne -m’aurais pas insultée comme tu viens de le faire. Est-ce que je suis -une intrigante, une comédienne, une harpie hypocrite, une instigatrice -de troubles domestiques?...</p> - -<p>Ce disant, la señora avait découvert son visage et contemplait son -neveu avec une expression béate. Pepe était perplexe. Les larmes, -de même que la douce voix de la sœur de son père, ne pouvaient être -pour lui choses indifférentes. Des paroles de pardon lui venaient aux -lèvres. Homme d’ordinaire très énergique, tout ce qui excitait sa -sensibilité et agissait sur son cœur, le changeait aussitôt en enfant. -Défaut de mathématicien. On prétend que Newton lui-même était ainsi.</p> - -<p>—Je vais te donner les raisons que tu demandes—dit doña Perfecta, -en faisant signe à son neveu de s’asseoir à côté d’elle. Je désire te -donner satisfaction... afin que tu voies si je suis bonne, si je suis -indulgente, si j’ai de l’humilité... Tu crois que je te contredirai, -que je nierai d’une façon absolue <span class="pagenum" id="Page_212">212</span> les faits dont tu m’as -accusée?... Eh bien! non, je ne les nie pas.</p> - -<p>L’ingénieur demeura stupéfait.</p> - -<p>—Je ne les nie pas—poursuivit la señora.—Ce que je nie, c’est la -mauvaise intention que tu leur attribues. De quel droit te permets-tu -de juger ce que tu ne connais que par des indices ou des conjectures? -Est-ce que tu possèdes la suprême intelligence nécessaire pour -apprécier en connaissance de cause les actions des autres et porter un -jugement sur elles? Es-tu Dieu pour connaître les intentions?</p> - -<p>La stupéfaction de l’ingénieur ne fit que croître.</p> - -<p>—N’est-il pas permis de prendre parfois dans la vie des voies -indirectes pour atteindre un but bon et honnête? De quel droit juges-tu -certaines de mes actions que tu ne comprends pas bien? Quant à moi, -faisant preuve à ton égard d’une sincérité dont tu n’es pas digne, je -t’avoue, mon cher neveu, que j’ai effectivement employé des subterfuges -pour atteindre un but qui est bon, pour arriver à la réalisation d’une -chose qui est en même temps avantageuse pour toi et pour ma fille... Ne -comprends-tu pas? Tu as l’air d’un idiot... Ah! ta grande intelligence -de mathématicien et de philosophe allemand n’est pas capable de -pénétrer ces subtilités d’une mère prudente!</p> - -<p>—C’est que je suis de plus en plus stupéfait—dit l’ingénieur.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_213">213</span></p> - -<p>—Sois-le autant que tu voudras, mais confesse ton -impolitesse—continua la dame avec plus de fermeté,—reconnais que -tu as été léger et brutal en m’accusant comme tu l’as fait. Tu es un -jeune homme inexpérimenté, sans autre science que celle des livres, qui -n’enseignent rien ni du monde ni du cœur. La seule chose que tu saches -faire, c’est construire des môles et des voies ferrées. Ah! mon cher -petit monsieur, on ne pénètre pas dans le cœur humain par les tunnels -des chemins de fer, et ce n’est pas par les puits des mines qu’on -descend dans ses profonds abîmes. On ne lit pas plus dans la conscience -d’autrui au moyen du microscope des naturalistes qu’on ne décide de la -culpabilité du prochain en nivelant les idées avec un théodolite.</p> - -<p>—Au nom de Dieu, ma chère tante!...</p> - -<p>—Pourquoi parles-tu de Dieu, du moment que tu ne crois pas en -lui?—dit doña Perfecta d’un ton solennel.—Si tu croyais en Dieu, si -tu étais bon chrétien, tu ne jugerais pas si témérairement ma conduite. -Moi, je suis une femme pieuse, entends-tu? Moi, j’ai la conscience -tranquille, entends-tu? Moi je sais ce que je fais et pourquoi je le -fais, entends-tu?</p> - -<p>—J’entends, j’entends, j’entends.</p> - -<p>—Dieu, en qui tu ne crois pas, voit ce que tu ne vois pas, ni ne peux -voir, toi: l’intention. Je ne t’en dis pas davantage: je ne veux pas, -c’est parfaitement inutile, te donner de plus longues explications. -<span class="pagenum" id="Page_214">214</span> Tu ne me comprendrais pas plus quand je t’aurais dit que je -désirais arriver à mes fins sans scandale, sans faire de la peine à -ton père, sans t’en faire à toi-même et sans faire parler les gens en -te donnant un refus catégorique... Non, Pepe, je ne te dirai rien de -tout cela, parce que tu ne le comprendrais pas. Tu es mathématicien. -Tu vois ce qui est devant toi et rien de plus: la nature brutale et -rien de plus; des lignes, des angles, des forces, et rien de plus. Tu -vois partout l’effet et non la cause. L’homme qui ne croit pas en Dieu -ne voit pas les causes. Dieu est la suprême intention du monde. Celui -qui le méconnaît, doit nécessairement juger de tout comme tu en juges, -sottement. Par exemple, il ne voit que dévastation dans la tempête, que -destruction dans l’incendie, que misère dans la disette, que désolation -dans les tremblements de terre, et cependant, présomptueux señorito, -dans toutes ces calamités apparentes, il y a à chercher la bonté de -l’intention... oui monsieur, l’intention toujours bonne de Celui qui -est incapable de faire du mal.</p> - -<p>Cette dialectique subtile, mystique et embrouillée ne convainquit pas -Pepe Rey; mais, ne voulant pas suivre sa tante dans les âpres sentiers -de pareilles argumentations, celui-ci dit simplement:</p> - -<p>—C’est bien, je respecte les intentions...</p> - -<p>—Maintenant que tu sembles reconnaître ton erreur—poursuivit la -pieuse señora de plus en plus agressive—je te ferai une autre -confession, <span class="pagenum" id="Page_215">215</span> c’est que je comprends que j’ai eu tort d’adopter un -tel système, bien que mon but fût excellent à tous égards. Etant donnés -ton caractère emporté et ton incapacité de me comprendre, j’aurais dû -aborder carrément la question en te disant: «Mon cher neveu, je ne peux -consentir à ce que tu deviennes l’époux de ma fille.»</p> - -<p>—C’est là le langage que, dès le premier jour, vous auriez dû me -tenir—répondit l’ingénieur en poussant un soupir de soulagement, comme -quelqu’un qui se trouve délivré d’un poids énorme. Je vous remercie -sincèrement de ces paroles, ma chère tante. Après avoir été lardé de -coups d’épée dans l’ombre, ce soufflet en pleine lumière me comble -d’aise.</p> - -<p>—Eh! bien, mon neveu, je te le renouvelle—affirma la señora avec -autant d’énergie que de mépris.—Tu le sais déjà. Je ne veux pas de toi -pour Rosarito.</p> - -<p>Pepe ne souffla pas mot. Il y eut un long silence durant lequel ils -s’examinèrent l’un l’autre attentivement comme si le visage de chacun -d’eux eût été l’œuvre d’art la plus parfaite.</p> - -<p>—Ne comprends-tu pas ce que je t’ai dit?—reprit-elle.—Tout est -rompu; il n’y a plus de mariage possible.</p> - -<p>—Permettez, ma chère tante,—répondit le jeune homme avec hauteur.—Ce -n’est pas avec des menaces qu’on m’effraie. Au point où les choses en -<span class="pagenum" id="Page_216">216</span> sont arrivées, votre refus est pour moi d’une très mince valeur.</p> - -<p>—Que dis-tu?—s’écria doña Perfecta fulminant de colère.</p> - -<p>—Ce que vous entendez. Je me marierai avec Rosario.</p> - -<p>Doña Perfecta se leva indignée, majestueuse, terrible. Son attitude -était celle de l’anathème fait femme. Rey demeura assis, calme, -imperturbable; il avait le courage passif d’une foi profonde et d’une -résolution inébranlable. Le déchaînement de fureur dont sa tante le -menaçait ne le fit pas même sourciller.</p> - -<p>Il était ainsi fait.</p> - -<p>—Tu es fou. Epouser Rosario, te marier avec elle, toi, alors que je ne -le veux pas, moi!...</p> - -<p>Les lèvres frémissantes de la señora articulèrent ces paroles avec un -accent vraiment tragique.</p> - -<p>—Vous ne le voulez pas? vous?... Elle est, elle, d’un avis contraire.</p> - -<p>—Non, je ne le veux pas!...—répéta la dame.—Je le dis et je le -répète: je ne le veux pas, je ne le veux pas!</p> - -<p>—Elle et moi le désirons.</p> - -<p>—Impudent; il n’existe peut-être qu’elle et toi dans le monde? Il n’y -a pas de parents, il n’y a pas de société, il n’y a pas la conscience, -il n’y a pas Dieu?</p> - -<p>—Précisément parce qu’il y a une société, parce <span class="pagenum" id="Page_217">217</span> qu’il y a une -conscience, parce qu’il y a Dieu,—affirma gravement Rey, en quittant -le sofa, élevant le bras et montrant le ciel—je dis et je répète que -je me marierai avec elle.</p> - -<p>—Misérable, orgueilleux! Et crois-tu donc que, dans le cas où tu -voudrais tout fouler aux pieds, il n’y a pas des lois pour t’en -empêcher?</p> - -<p>—C’est parce qu’il y a des lois que je dis et je répète que je me -marierai avec elle.</p> - -<p>—Tu ne respectes rien.</p> - -<p>—Je ne respecte rien de ce qui est indigne de respect.</p> - -<p>—Et mon autorité, et ma volonté, et moi... moi, moi, ne suis-je donc -rien?</p> - -<p>—Pour moi, votre fille est tout; le reste, rien.</p> - -<p>La fermeté de Pepe Rey était comme la manifestation d’une force -invincible ayant parfaitement conscience d’elle-même. Elle frappait des -coups secs, terribles, sans ménagements d’aucune sorte. Ses paroles -étaient, pour ainsi dire, comme une artillerie impitoyable.</p> - -<p>Doña Perfecta retomba sur le sofa; mais elle ne pleurait pas: une -convulsion nerveuse agitait ses membres.</p> - -<p>—De sorte que pour cet athée infâme—s’écria-t-elle avec une rage non -jouée—il n’existe pas de convenances sociales; il n’existe rien en -dehors de son caprice?... C’est un affreux calcul. Ma fille est riche.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_218">218</span></p> - -<p>—Si vous vous imaginez m’offenser par cette insinuation en détournant -la question et en interprétant faussement mes sentiments pour blesser -ma dignité, vous vous trompez, ma chère tante. Croyez-moi intéressé -tant que vous voudrez. Dieu sait ce que je suis.</p> - -<p>—Tu es un lâche.</p> - -<p>—Ceci est une opinion comme une autre. Le monde peut vous croire -infaillible. Moi, non. Je suis très loin de penser qu’on ne puisse pas -en appeler de vos jugements devant Dieu.</p> - -<p>—Mais, est-ce donc bien vrai, ce que tu dis?... Est-il bien possible -que tu insistes encore après mon refus?... Tu foules donc tout aux -pieds; tu es un monstre, un bandit.</p> - -<p>—Je suis un homme.</p> - -<p>—Un misérable! Brisons là: je te refuse ma fille, je te la refuse.</p> - -<p>—Eh! bien, je la prendrai! Je ne prends que ce qui m’appartient.</p> - -<p>—Ote-toi de ma présence—s’écria tout à coup la dame en se -levant.—Fat que tu es, tu crois que ma fille se souvient de toi?</p> - -<p>—Elle m’aime comme je l’aime.</p> - -<p>—C’est faux, c’est faux!</p> - -<p>—Elle-même me l’a dit... et vous ne trouverez pas mauvais que, dans -cette question, j’ajoute plutôt foi à ses paroles qu’à celles de sa -mère.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_219">219</span></p> - -<p>—Quand donc te l’a-t-elle dit, puisque voilà bien des jours que tu ne -l’as vue?</p> - -<p>—Je l’ai vue hier soir, et, devant le Christ de la chapelle, elle m’a -juré qu’elle serait ma femme.</p> - -<p>—Oh! scandale et libertinage!... Mais qu’est-ce donc? Mon Dieu, quelle -honte!—s’écria doña Perfecta en comprimant de nouveau sa tête dans ses -mains et faisant quelques pas dans l’appartement. Rosario est donc hier -soir sortie de sa chambre?</p> - -<p>—Elle en est sortie pour me voir. Il était bien temps.</p> - -<p>—Quelle infâme conduite est la tienne! Tu t’es conduit comme un -voleur, tu as agi comme un séducteur de la pire espèce.</p> - -<p>—Je me suis formé à votre école. Mon intention était bonne.</p> - -<p>—Et elle est descendue!... Ah! je m’en doutais. Ce matin, au point -du jour, je l’ai surprise tout habillée dans sa chambre. Elle m’a -dit qu’elle était sortie pour je ne sais quoi... Mais le vrai -coupable, c’est toi, toi, toi... C’est une infamie. Pepe, Pepe, de toi -j’attendais tout, tout, excepté un pareil outrage... Tout est fini -entre nous. Va-t-en. Tu n’existes plus pour moi... Je te pardonne à la -condition que tu t’en ailles... Je ne dirai pas à ton père un mot de -tout ceci... Quel épouvantable égoïsme! Non, il n’y a pas d’amour en -toi. Tu n’aimes pas ma fille.</p> - -<p>—Dieu sait que je l’adore, et cela me suffit.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_220">220</span></p> - -<p>—Ne prononce pas le nom de Dieu, blasphémateur; tais-toi. Au nom de -Dieu, que je puis invoquer, moi, parce que je crois en lui, je te dis -que ma fille ne sera jamais ta femme. Ma fille se sauvera, Pepe, ma -fille ne peut être, vivante, condamnée à l’enfer, car ce serait l’enfer -que son union avec toi.</p> - -<p>—Rosario sera ma femme—répliqua le mathématicien avec calme.</p> - -<p>La tranquille énergie de son neveu ne faisait qu’irriter davantage la -pieuse señora.</p> - -<p>—Ne crois pas—lui dit-elle d’une voix entrecoupée—que tes menaces -m’intimident. Je sais ce que je dis. Est-ce qu’on peut ainsi fouler -aux pieds un foyer, une famille, est-ce qu’on peut fouler aux pieds -l’autorité humaine et divine?</p> - -<p>—Tout cela, je le foulerai aux pieds—dit l’ingénieur qui commençait à -perdre son sang-froid et s’exprimait avec une certaine agitation.</p> - -<p>—Tu fouleras tout aux pieds! Ah! l’on voit bien que tu es un barbare, -un sauvage, un homme qui ne connaît que la violence.</p> - -<p>—Non, ma chère tante, je suis doux, juste, honnête et ennemi de -toute violence; mais entre vous et moi, vous qui êtes la loi et moi -qui devrais la respecter, il y a une pauvre créature qu’on tourmente, -un ange du ciel qui souffre un inique martyre. Ce spectacle, cette -iniquité, cette violence inouïe, c’est ce qui convertit ma droiture -en barbarie, <span class="pagenum" id="Page_221">221</span> ma raison en force, ma probité en une déloyauté -ressemblant à celle des assassins et des voleurs; ce spectacle, ma -chère señora, est ce qui me pousse à ne pas respecter votre loi, -à vous, ce qui me pousse à me mettre au-dessus d’elle et à tout -fouler aux pieds. Ce qui vous paraît une extravagance est une loi -inéluctable. Je fais ce que font les sociétés lorsqu’une force brutale -aussi illogique qu’irritante s’oppose à leur marche en avant. Elles -passent par-dessus, et dans leur impétueux élan détruisent tout sur -leur passage. C’est ainsi que je suis en ce moment; moi-même je ne -me connais plus. J’étais raisonnable et je suis brutal; j’étais -respectueux et je suis insolent, j’étais civilisé et je deviens -sauvage. Vous m’avez conduit à cette horrible extrémité en m’irritant -et en m’écartant du chemin du bien dans lequel je marchais. Est-ce ma -faute ou est-ce la vôtre?</p> - -<p>—C’est la tienne, c’est la tienne!</p> - -<p>—Ni vous ni moi ne pouvons résoudre la question. Je crois que l’un -et l’autre nous manquons de raison. Tout est en vous violence et -injustice, en moi tout est injustice et violence. Nous en sommes -arrivés à être aussi barbares l’un que l’autre, et nous luttons et -nous nous blessons impitoyablement. Dieu permet qu’il en soit ainsi. -Mon sang retombera sur votre conscience, le vôtre retombera sur la -mienne... En voilà assez, señora. Je ne veux pas vous fatiguer plus -longtemps de paroles inutiles. Nous entrerons maintenant dans les -faits.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_222">222</span></p> - -<p>—Dans les faits, c’est bien!—s’écria doña Perfecta qui rugissait -plutôt qu’elle ne parlait.—Ne crois pas qu’il manque de gendarmes à -Orbajosa.</p> - -<p>—Adieu, señora. Je quitte cette maison... Je crois que nous nous -reverrons.</p> - -<p>—Sors, va-t-en, va-t-en sur-le-champ!—cria-t-elle en lui montrant la -porte d’un geste énergique.</p> - -<p>Pepe Rey sortit. Après avoir prononcé quelques paroles incohérentes, -qui étaient la plus claire expression de sa fureur, doña Perfecta tomba -sur une chaise, ayant tous les symptômes d’une lassitude extrême ou -d’une attaque de nerfs. Les servantes accoururent.</p> - -<p>—Allez chercher le Sr. D. Inocencio—cria-t-elle.—Allez, allez -vite... qu’il vienne de suite!</p> - -<p>En l’attendant, elle mordilla son mouchoir.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_223">223</span></p> - - <h2 id="ch_20">XX.<br /><br /> - RUMEURS.—APPRÉHENSIONS.</h2> -</div> - -<p>Le lendemain de cette déplorable altercation, coururent dans tout -Orbajosa, de maison en maison, de cercle en cercle, du Casino à la -pharmacie, et de la promenade de Las Descalzas à la porte de Baidejos, -les bruits les plus divers sur Pepe Rey et sur sa conduite. Tout le -monde les répétait, et les commentaires étaient si nombreux que, s’il -les eût recueillis et compilés, D. Cayetano aurait pu en former un -riche <i>Thesaurus</i> de la bienveillance orbajocienne.</p> - -<p>Au milieu de la diversité des détails mis en circulation, il y avait -conformité sur quelques points principaux, entre autres sur le suivant:</p> - -<p>Que, furieux de ce que doña Perfecta refusait de marier Rosario avec un -athée, l’ingénieur avait <i>levé la main</i> sur sa tante.</p> - -<p>Le jeune homme vivait à l’auberge de la veuve Cusco, établissement -soi-disant <i>bien monté</i>, mais <span class="pagenum" id="Page_224">224</span> qui n’en était pas moins -au niveau des plus arriérés du pays. Il y recevait fréquemment la -visite du lieutenant-colonel Pinzon, qui venait s’entendre avec lui -relativement au plan qu’ils avaient combiné ensemble, et pour la bonne -exécution duquel le soldat montrait d’heureuses dispositions. Il -imaginait à chaque instant de nouveaux artifices ou de nouvelles ruses -qu’il mettait la meilleure humeur du monde à faire passer du domaine -des idées dans le domaine des faits, comme il avait l’habitude de le -dire à son ami:</p> - -<p>—Le rôle que je remplis, mon cher Pepe, n’est pas précisément des plus -gracieux; mais pour vexer Orbajosa et les Orbajociens, je marcherais -volontiers à quatre pattes.</p> - -<p>Nous ne savons à quels expédients eut recours l’artificieux militaire, -passé maître en fait de ruses mondaines, mais il est certain qu’au bout -de trois jours il était parvenu à se rendre très sympathique dans la -maison où il logeait. Ses façons d’agir plaisaient à doña Perfecta qui -ne pouvait entendre sans en être touchée, les complaisants éloges qu’il -faisait de la bonne tenue de la maison, de l’élévation des sentiments, -de la piété et de la magnificence de son hôtesse. Avec D. Inocencio, -il était au mieux. Ni la mère ni le Penitenciario ne l’empêchaient de -parler à Rosario (à qui l’on avait rendu la liberté après le départ -du terrible cousin), et par ses politesses mesurées, ses discrètes -flatteries et son habileté <span class="pagenum" id="Page_225">225</span> consommée, il conquit dans la maison -une place frisant la familiarité. Mais l’objet de toutes ses séductions -était une domestique, appelée Librada, qu’il corrompit (chastement -parlant) et décida à porter à Rosarito des lettres et des billets. La -jeune servante ne résista pas à cette corruption, réalisée à force de -douces paroles et de grosses sommes d’argent, parce qu’elle ignorait -la provenance des messages et leur véritable objet; si elle avait, en -effet, pu comprendre que tout cela n’était qu’une nouvelle méchanceté -de D. José, bien que ce jeune homme lui plût beaucoup, elle n’aurait -pas trahi sa maîtresse pour tout l’or du monde.</p> - -<p>Doña Perfecta, D. Inocencio, Jacinto et Pinzon se trouvaient un jour -ensemble dans le jardin. On parla de la troupe et de la mission qu’elle -venait remplir à Orbajosa, ce qui fournit au señor Penitenciario -l’occasion de flétrir les procédés tyranniques du gouvernement—puis, -sans savoir comment, on prononça le nom de Pepe Rey.</p> - -<p>—Il est encore à l’auberge—dit le petit avocat.—Je l’ai vu hier, et -il m’a chargé de vous présenter ses respects, señora doña Perfecta.</p> - -<p>—A-t-on jamais vu plus colossale insolence?... Ah! Sr. Pinzon, ne -soyez pas étonné de m’entendre tenir ce langage à l’égard de mon -neveu... de ce «caballerito» qui, vous le savez déjà, logeait dans la -chambre que vous occupez.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_226">226</span></p> - -<p>—Oui, oui, je sais! Je ne le fréquente pas; mais je le connais de vue -et de réputation. Il est l’ami intime de notre brigadier.</p> - -<p>—L’intime ami du brigadier?</p> - -<p>—Oui, señora, du commandant de la brigade qu’on a envoyée dans ce -pays, et qui a été répartie en différents villages.</p> - -<p>—Et où se trouve-t-il?—demanda la dame avec le plus vif intérêt.</p> - -<p>—A Orbajosa.</p> - -<p>—Je crois qu’il est logé dans la maison Polavieja—indiqua Jacinto.</p> - -<p>—Votre neveu—continua Pinzon—et le brigadier Batalla sont amis -intimes; ils sont inséparables, et on les rencontre ensemble, à toute -heure dans les rues de la ville.</p> - -<p>—Eh! bien, mon petit ami, cela me donne une fort mauvaise opinion de -votre chef,—répondit doña Perfecta.</p> - -<p>—C’est un... malheureux,—dit Pinzon, du ton de quelqu’un qui, par -respect, n’ose pas appliquer un plus énergique qualificatif.</p> - -<p>—En mettant les choses au mieux Sr. Pinzon, et en faisant une très -honorable exception en votre faveur—affirma doña Perfecta—il est -impossible de nier qu’il y a dans l’armée espagnole des gens...</p> - -<p>—Notre brigadier était un excellent officier avant de s’adonner au -spiritisme...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_227">227</span></p> - -<p>—Au spiritisme!</p> - -<p>—Cette secte qui évoque les spectres et les esprits au moyen des pieds -de table!...—s’écria en riant le chanoine.</p> - -<p>—Par curiosité, par pure curiosité—dit emphatiquement Jacintillo—je -me suis fait envoyer de Madrid l’ouvrage d’Allan Kardec. Il est bon de -se mettre au courant de tout.</p> - -<p>—Est-il, Jésus Dieu, possible de commettre de pareilles -extravagances!... Dites-moi, Pinzon, est-ce que mon neveu est aussi -inféodé à cette secte des pieds de table?</p> - -<p>—Je serais tenté de croire que c’est lui qui a converti notre brave -brigadier Batalla.</p> - -<p>—Ah! mon Dieu!</p> - -<p>—C’est ainsi, et quand il lui en prendra fantaisie—dit D. Inocencio -sans pouvoir s’empêcher de rire—il parlera à Socrate, saint Paul, -Cervantes et Descartes tout comme je parle maintenant à Librada pour -lui demander une allumette. Pauvre señor de Rey! Je disais bien qu’il -n’avait pas la tête solide.</p> - -<p>—Au reste—continua Pinzon,—notre brigadier est un bon militaire. -S’il pèche par quelque chose, c’est par excès de sévérité. Il prend si -bien au pied de la lettre les ordres du gouvernement que, si on lui -faisait prendre la mouche, il serait capable de ne pas laisser pierre -sur pierre à Orbajosa. Vraiment, je vous engage à vous tenir sur vos -gardes.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_228">228</span></p> - -<p>—Mais ce monstre-là va nous faire décapiter,—s’écria doña -Perfecta.—Ah! Sr. Penitenciario, ces visites de la troupe me -rappellent ce que j’ai lu dans la <i>Vie des saints</i> au sujet de -l’arrivée d’un proconsul romain dans une ville chrétienne...</p> - -<p>—La comparaison ne laisse pas d’être exacte—dit le Penitenciario en -regardant le militaire par-dessus ses lunettes.</p> - -<p>—Cela est un peu triste à dire, mais doit se dire, puisque c’est -vrai—manifesta Pinzon avec bienveillance.—A l’heure qu’il est, vous -êtes tous à notre merci.</p> - -<p>—Les autorités du pays—objecta Jacinto—fonctionnent encore -parfaitement.</p> - -<p>—Je crois que vous vous trompez—répondit le soldat dont la señora -et le Penitenciario observaient la physionomie avec un profond -intérêt.—Il y a une heure que l’alcade d’Orbajosa a été destitué.</p> - -<p>—Par le gouverneur de la province?</p> - -<p>—Le gouverneur de la province a été remplacé par un délégué du -gouvernement qui a dû arriver ce matin. Tous les ayuntamientos -cesseront aujourd’hui leurs fonctions. Ainsi l’a ordonné le ministre -qui, je ne sais pour quel motif, craignait qu’ils ne prêtassent pas -leur appui à l’autorité centrale.</p> - -<p>—Nous voilà bien—murmura l’ecclésiastique en fronçant les sourcils et -avançant la lèvre inférieure.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_229">229</span></p> - -<p>Doña Perfecta réfléchissait.</p> - -<p>—On a aussi destitué quelques juges de première instance, entre autres -celui d’Orbajosa.</p> - -<p>—Le juge! Periquito!... Periquito n’est plus juge!—s’écria doña -Perfecta avec une voix et des gestes ressemblant à ceux des personnes -qui ont eu le malheur d’être piquées par une vipère.</p> - -<p>—Celui qui, hier encore, était juge, ne l’est plus -aujourd’hui—continua Pinzon.—Demain arrivera le nouveau.</p> - -<p>—Un inconnu!</p> - -<p>—Un inconnu!</p> - -<p>—Un coquin peut-être... L’autre était si honorable!... dit avec -affliction la señora.—Je ne lui demandais jamais quelque chose qu’il -ne me l’accordât immédiatement. Savez-vous quel sera le nouvel alcade?</p> - -<p>—On dit qu’il va venir ici un corregidor.</p> - -<p>—Dites donc une bonne fois que c’est le déluge qui arrive, et nous -aurons fini—s’écria le chanoine en se levant.</p> - -<p>—De sorte que nous voilà à la merci du señor brigadier.</p> - -<p>—Pour quelques jours seulement. Ne m’en veuillez pas. En dépit de mon -uniforme, je suis ennemi du militarisme; mais quand on nous commande de -frapper... nous frappons. Il n’y a pas de métier plus scélérat que le -nôtre.</p> - -<p>—C’est certain, c’est certain—dit la señora <span class="pagenum" id="Page_230">230</span> dissimulant mal sa -fureur.—Du moment que vous le reconnaissez vous-même... Ainsi, ni -alcade, ni juge...</p> - -<p>—Ni gouverneur de la province.</p> - -<p>—Allons, qu’on nous enlève aussi Monseigneur pour nous envoyer un -moinillon à sa place.</p> - -<p>—Il manque encore cela... Si on les laisse faire ici—murmura D. -Inocencio en baissant les yeux—ils ne s’amuseront pas à des bagatelles.</p> - -<p>—Et tout cela, parce qu’on craint une levée de guerillas à -Orbajosa!—dit la señora en croisant les mains et en les agitant de -haut en bas depuis le menton jusqu’aux genoux.—Franchement, Pinzon, je -ne sais comment les pierres elles-mêmes ne se lèvent pas? Je ne vous -veux en particulier aucun mal, mais il serait juste que l’eau que vous -buvez tous se changeât pour vous tous en fleuves de boue... Vous m’avez -dit que mon neveu est un ami intime du brigadier?</p> - -<p>—Si intime qu’il ne le quitte pas de tout le jour; ils ont été -camarades d’école. Batalla l’aime comme un frère et lui cède en tout. -Si j’étais à votre place, señora, je ne dormirais pas tranquille.</p> - -<p>—Oh! mon Dieu! Je redoute toute sorte d’infamies...—s’écria la dame -pleine d’inquiétude.</p> - -<p>—Señora—affirma le chanoine—avec énergie—avant de consentir à une -infamie dans cette honorable maison, avant de permettre que la moindre -insulte soit faite à cette noble famille, moi... mon <span class="pagenum" id="Page_231">231</span> neveu... que -dis-je? tous les habitants d’Orbajosa...</p> - -<p>Don Inocencio n’acheva pas sa phrase. Sa colère était si grande qu’elle -arrêtait les mots dans son gosier. Il fit quelques pas d’un air -martial... puis alla se rasseoir.</p> - -<p>—J’ai quelque raison de penser que vos craintes ne sont pas -vaines—dit Pinzon.—En cas de nécessité, je...</p> - -<p>—Moi aussi, je...—répéta Jacinto.</p> - -<p>Doña Perfecta avait fixé ses regards sur la porte vitrée de la salle à -manger derrière laquelle apparaissait une gracieuse figure. Il semblait -qu’à cette vue la sombre physionomie de la señora révélât des craintes -encore plus sombres.</p> - -<p>—Rosario, viens ici, Rosario—cria-t-elle en allant à sa -rencontre.—Il me semble que tu as aujourd’hui meilleure mine et que -tu parais plus joyeuse, oui... Ne vous semble-t-il pas aussi qu’elle a -meilleure figure? Tu parais tout autre.</p> - -<p>Tous les assistants convinrent que le visage de Rosario reflétait la -plus grande félicité.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_232">232</span></p> - - <h2 id="ch_21">XXI.<br /><br /> - LEVÉE DE BOUCLIERS.</h2> -</div> - -<p>Les journaux de Madrid publièrent à cette époque les nouvelles -suivantes:</p> - -<div class="quote"> - <p>«Il n’est pas vrai qu’il se soit levé une seule guerilla dans les - environs d’Orbajosa. On nous écrit de cette localité que le pays est si - peu disposé aux aventures qu’on considère comme inutile sur ce point la - présence de la brigade Batalla.»</p> - - <p>«On dit que la brigade Batalla quittera Orbajosa qui ne manque pas de - force armée, et qu’elle ira à Villajuan de Nahara où se sont montrées - quelques guerillas.»</p> - - <p>«Il est certain que les Aceros parcourent avec quelques cavaliers le - territoire de Villajuan qui touche au district judiciaire d’Orbajosa. - Le gouverneur de la province de X... a télégraphié au gouvernement que - Francisco Acero a pénétré dans les Roquetas où il a levé un semestre - de contributions et demandé des rations de vivres. Domingo Acero - <span class="pagenum" id="Page_233">233</span> (Faltriquera) errait dans les montagnes du Jubileo, activement - poursuivi par la guardia civil<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a> qui lui a tué un homme et en a fait - un autre prisonnier. C’est Bartolomé Acero qui, à Lugarnoble, a brûlé - les registres de l’état-civil et emmené comme otages l’alcade et deux - des principaux propriétaires.»</p> - - <p>«D’après une lettre que nous avons sous les yeux, la plus complète - tranquillité règne à Orbajosa où l’on ne pense qu’à travailler - les champs pour la prochaine récolte de l’ail, qui promet d’être - magnifique. Les districts voisins sont infestés de partisans, mais la - brigade Batalla en aura facilement raison.»</p> -</div> - -<p>En effet, Orbajosa était tranquille.—Les Aceros,—cette dynastie -aguerrie qui, d’après certaines gens, était digne de figurer dans -le Romancero,—les Aceros avaient établi leur centre d’action dans -la province voisine; mais l’insurrection ne s’étendait pas jusque -sur le territoire de la ville épiscopale. On aurait pu croire que -la civilisation moderne était enfin sortie victorieuse de la lutte -qu’elle soutenait contre les mœurs séditieuses de la grande insoumise, -et que celle-ci savourait les délices d’une paix durable. Et cela -avec d’autant plus de raison que Caballuco lui-même, l’un des chefs -les plus considérables de la résistance historique d’Orbajosa, disait -clairement à tout le monde qu’il ne voulait ni <i>se fâcher avec le -gouvernement</i> ni <i>se</i> <span class="pagenum" id="Page_234">234</span> <i>mettre en danse</i>..., parce -qu’il pourrait lui en coûter cher.</p> - -<p>Quoi qu’on puisse en dire, le naturel emporté de Ramos s’était rassis -avec les années, de même que s’était un peu calmée l’ardeur qu’avec le -jour il avait reçue des Caballucos pères et aïeux, la meilleure race de -guerriers qui eût jamais dévasté la terre. Il faut, en outre, mettre -en compte qu’à cette époque le nouveau gouverneur de la province, -<i>ayant eu une entrevue</i> avec cet important personnage, <i>obtint -de sa bouche la plus formelle promesse</i> de contribuer à la paix -publique et d’éviter toute occasion de troubles. Des témoins dignes -de foi affirment qu’il était au mieux avec les militaires, car on le -voyait boire à la taverne avec tel ou tel sergent, et l’on va jusqu’à -dire qu’il lui avait été promis un bon emploi à l’ayuntamiento de la -capitale de la province. Oh! combien il est difficile à l’historien -qui se pique d’impartialité d’arriver à connaître la vérité en ce qui -touche aux opinions ou aux sentiments des illustres personnages qui -ont rempli le monde de leur nom! Lorsqu’il se trouve en présence de -faits d’une importance capitale, tels que la journée de Brumaire, le -sac de Rome par le connétable de Bourbon ou la ruine de Jérusalem, -quel psychologue ou quel historien pourra déterminer les pensées -qui les précédèrent ou les suivirent dans la tête de Bonaparte, de -Charles-Quint ou de Titus?—C’est une responsabilité immense <span class="pagenum" id="Page_235">235</span> que -la nôtre! Pour la rendre moins lourde, nous citerons ici des mots, des -phrases et jusqu’à des discours de l’empereur orbajocien; de cette -façon, chacun pourra s’en former l’opinion qui lui paraîtra la plus -exacte.</p> - -<p>Ce n’est un sujet de doute pour personne que Cristobal Ramos sortit -un soir de chez lui après la tombée de la nuit et, en traversant la -rue du Connétable, vit trois paysans qui, montés sur leurs mules, -s’avançaient, l’un derrière l’autre, dans une direction opposée à -la sienne. A la demande qu’il leur adressa pour s’informer où ils -allaient, ils répondirent qu’ils se rendaient chez la señora doña -Perfecta pour lui porter les primeurs de leurs huertas<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a> et le -montant des fermages échus. C’étaient le señor Paso-Largo, un jeune -garçon nommé Frasquito Gonzalez et un troisième personnage entre deux -âges et de forte complexion qu’on appelait Vejarruco, bien que son -vrai nom fût José Esteban Romero. Sur les instances de ces individus, -avec lesquels il était lié d’une vieille et franche amitié, Caballuco -rebroussa chemin et entra avec eux chez la señora. D’après les -documents les plus vraisemblables, cela se passait deux jours après -celui où doña Perfecta et Pinzon parlèrent de ce qu’ont pu voir les -personnes qui ont lu le précédent chapitre.</p> - -<p>Le grand Ramos s’arrêta un instant pour s’acquitter <span class="pagenum" id="Page_236">236</span> auprès de -Librada de quelques commissions de peu d’importance qu’une voisine -avait confiées à son excellente mémoire et lorsqu’il entra dans la -salle à manger, les trois paysans en question ainsi que le Sr. Licurgo -qui, par une singulière coïncidence, s’y trouvait aussi, avaient déjà -entamé avec doña Perfecta une conversation sur des sujets relatifs à la -récolte ou au ménage. La señora était d’une humeur massacrante; elle -trouvait tout mal et les réprimandait durement du manque de pluie et de -la stérilité de la terre, phénomènes dont ces pauvres diables n’étaient -certainement pas la cause. Le señor Penitenciario assistait à cette -scène. Il salua affectueusement Caballuco à son entrée et lui indiqua -un siège à côté de lui.</p> - -<p>—Le voilà, le personnage—dit dédaigneusement la señora.—Il est -incroyable qu’on parle tant d’un homme de si peu de valeur! Dis-moi, -Caballuco, est-il vrai que des soldats t’ont souffleté ce matin?</p> - -<p>—Moi! moi!</p> - -<p>A ces mots le Centaure se leva indigné, comme s’il eût reçu la plus -sanglante injure.</p> - -<p>—On l’a dit ainsi,—ajouta la señora.—Est-ce que ce n’est pas -vrai?—Je l’avais pourtant cru, car, lorsqu’on se respecte si peu... -Les militaires te cracheraient à la face que tu te trouverais honoré de -leur crachat.</p> - -<p>—Señora!—vociféra Ramos.—Sauf le respect que je vous dois à vous -qui êtes ma mère, plus que <span class="pagenum" id="Page_237">237</span> ma mère, ma souveraine, ma reine... -eh! bien, je dis que sauf le respect que je dois à la personne qui m’a -donné tout ce que je possède... sauf le respect...</p> - -<p>—Quoi donc?... il semble que tu as des quantités de choses à dire, et -puis tu ne dis rien.</p> - -<p>—Eh! bien, je dis que, sauf votre respect, ce qu’on vous a raconté -des soufflets est une calomnie—balbutia-t-il avec une extrême -difficulté.—Tout le monde s’occupe de moi, que j’entre ou que je -sorte, que j’aille ou que je vienne... Et tout cela, pourquoi? Parce -qu’on veut se servir de moi comme d’un mannequin pour me faire soulever -le pays.—A d’autres, señora et caballeros: bonhomme se trouve bien -chez lui. Que la troupe soit venue?... C’est un mal: mais qu’y -pouvons-nous faire?... Qu’on ait destitué l’alcade, le secrétaire et le -juge: c’est un mal; et je voudrais que toutes les pierres d’Orbajosa -se levassent contre ceux qui l’ont fait, mais j’ai donné ma parole au -gouverneur, et jusqu’à présent je...</p> - -<p>Il se gratta la tête, fronça les sourcils d’un air sombre, et d’une -voix de plus en plus lourde poursuivit:</p> - -<p>—Je puis être grossier, brutal, ignorant, capricieux, entêté et tout -ce qu’on voudra, mais, en fait de loyauté, personne ne me surpasse.</p> - -<p>—Par le Cid Campeador!—dit avec le plus profond mépris doña -Perfecta.—Ne croyez-vous <span class="pagenum" id="Page_238">238</span> pas comme moi, señor Penitenciario, -qu’il n’y a plus à Orbajosa un seul homme de cœur?</p> - -<p>—Ceci est une bien grave opinion—répondit le chanoine capitulaire -sans regarder son amie ni écarter de son menton la main sur laquelle il -appuyait son visage rêveur.—Mais il me semble que cette population a -accepté avec une excessive soumission le joug pesant du militarisme.</p> - -<p>Licurgo et les trois paysans riaient de tout leur cœur.</p> - -<p>—Lorsque les soldats et les nouvelles autorités—dit la señora—nous -auront pris notre dernier réal après avoir déshonoré la ville, -nous enverrons à Madrid, dans une urne de cristal, tous les braves -d’Orbajosa pour qu’on les place dans le Musée ou qu’on les montre dans -les rues.</p> - -<p>—Vive la señora!—s’écria plein d’enthousiasme celui qu’on appelait -Vejarruco.—Elle parle d’or. On ne dira pas à cause de moi qu’il n’y -a pas de braves, car si je ne suis pas avec les Aceros, c’est par la -raison que j’ai une femme et trois enfants et que qui que ce soit peut -se trouver empêché; sans quoi...</p> - -<p>—Mais toi, tu n’as pas donné ta parole au gouverneur?—lui demanda la -señora avec un douloureux sourire.</p> - -<p>—Au gouverneur!—s’écria le nommé Frasquito Gonzalez.—Il n’y a pas -dans tout le pays de coquin qui mérite plus que lui de recevoir une -balle dans la <span class="pagenum" id="Page_239">239</span> tête. Gouverneur et Gouvernement, c’est tout un. Le -curé nous a dit dimanche dans son prône tant de magnifiques choses sur -les profanations et les insultes à la religion qu’on fait à Madrid... -Ah! il fallait l’entendre! Enfin, il s’écria plusieurs fois du haut de -la chaire que la religion n’avait plus de défenseurs.</p> - -<p>—Voici le grand Cristobal Ramos—dit la señora en frappant fortement -de la main sur l’épaule du Centaure.—Il monte à cheval; il se promène -sur la place et sur la route royale pour attirer l’attention des -soldats; ceux-ci l’aperçoivent et terrifiés par la fière mine du héros, -ils prennent tous la fuite à demi-morts de peur.</p> - -<p>La señora termina sa phrase par un éclat de rire exagéré que rendait -encore plus désagréable le profond silence de ses auditeurs.</p> - -<p>—Sr. Pasolargo—continua-t-elle en reprenant son sérieux—dès que vous -serez rentré chez vous, envoyez-moi ici votre fils Bartolomé. J’ai -besoin d’avoir auprès de moi des gens de cœur; et encore peut-il bien -arriver que ma fille et moi nous nous trouvions avec cela un beau matin -assassinées.</p> - -<p>—Señora!—s’écrièrent-ils tous ensemble.</p> - -<p>—Señora!—répéta Caballuco en se levant.—Est-ce ou non une -plaisanterie?</p> - -<p>—Sr. Vejarruco, Sr. Pasolargo—continua la dame sans répondre au -bravo de la localité,—je ne suis pas en sûreté dans ma maison. Aucun -habitant <span class="pagenum" id="Page_240">240</span> d’Orbajosa ne peut l’être et moi encore moins que tous. -Je vis dans des transes continuelles et je ne puis fermer l’œil de -toute la nuit.</p> - -<p>—Mais qui, qui oserait?...</p> - -<p>—Allons donc!—s’écria fièrement Licurgo—moi qui suis vieux et -affaibli je serais capable de me battre seul contre toute l’armée -espagnole si elle faisait mine de vouloir toucher à un fil de la robe -de la señora...</p> - -<p>—Le Sr. Caballuco—dit Frasquito Gonzalez—suffit, et au-delà!</p> - -<p>—Oh! non—répliqua sarcastiquement doña Perfecta.—Ne savez-vous pas -que Ramos a donné sa parole au gouverneur?...</p> - -<p>Caballuco se rassit et mettant une jambe sur l’autre croisa les mains -sur son genou.</p> - -<p>—Je préfère un poltron—ajouta implacablement la dame—à la condition -qu’il n’ait donné de parole à personne. Je cours peut-être le danger de -voir ma maison assiégée, de voir arracher de mes bras ma fille chérie, -de me voir moi-même maltraitée et outragée de la façon la plus infâme...</p> - -<p>Elle ne put continuer. La voix s’étrangla dans son gosier et elle -fondit en larmes.</p> - -<p>—Señora, pour l’amour de Dieu, calmez-vous!... Allons... il n’y a -pas encore motif... dit vivement D. Inocencio d’un ton et d’un air -profondément affligés.—Il faut d’ailleurs avoir un peu de résignation -pour supporter les épreuves que Dieu nous envoie.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_241">241</span></p> - -<p>—Mais qui... señora? Qui oserait commettre de telles -infamies?—demanda l’un des quatre assistants. Tout Orbajosa se -lèverait immédiatement pour vous défendre.</p> - -<p>—Oui, qui... qui?...—répétèrent-ils tous.</p> - -<p>—Voyons, ne la fatiguez pas tous ainsi par des questions -importunes—dit avec empressement le Penitenciario.—Vous pouvez vous -retirer.</p> - -<p>—Non, non, qu’ils restent—repartit vivement la señora en essuyant ses -larmes. La compagnie de mes bons serviteurs est pour moi une grande -consolation.</p> - -<p>—Maudite soit ma race—dit le tio Lucas en se donnant un coup de poing -sur le genou—si tous ces désagréments ne sont pas l’œuvre du neveu -même de la señora.</p> - -<p>—Du fils de D. Juan Rey.</p> - -<p>—Du moment que je le vis à la station de Villahorrenda et que -j’entendis sa voix mielleuse et ses cajoleries de courtisan—articula -Licurgo—je le tins pour un très grand... je n’achève pas par respect -pour la señora... Mais dès ce jour, je le jugeai... je l’appréciai, -et je ne me trompais pas. Je sais très bien, comme dit l’autre, qu’un -bout de fil saisi fait dévider l’écheveau et qu’à l’usage on connaît le -drap, comme à la griffe on connaît le lion.</p> - -<p>—Je n’entends pas qu’on parle mal devant moi de ce malheureux jeune -homme—dit sévèrement la señora de Polentinos.—Quelque grandes que -<span class="pagenum" id="Page_242">242</span> soient ses fautes, la charité m’interdit d’en parler et de les -divulguer.</p> - -<p>—Mais la charité—fit observer D. Inocencio avec une certaine -énergie—ne nous empêche pas de prendre des précautions contre -les méchants, et c’est de cela qu’il s’agit. Puisque, dans notre -malheureuse Orbajosa, les caractères et le courage sont tombés si -bas, et que cette population semble disposée à offrir la joue pour -que quatre hommes et un caporal crachent dessus, unissons-nous pour -chercher quelques moyens de défense.</p> - -<p>—Je me défendrai comme je pourrai—dit avec résignation doña Perfecta -en croisant les mains. Que la volonté de Dieu soit faite.</p> - -<p>—Tant de bruit pour rien... Par la vie de!... On est dans cette maison -plus peureux que la peur!—s’écria Caballuco, mi-sérieux, mi-jovial. -Il semble vraiment que ce certain Pepito est une <i>région</i> (lire -légion) de démons. Ne vous alarmez pas, ma digne maîtresse. Mon petit -neveu Juan qui est âgé de treize ans, gardera la maison, et nous -verrons neveu contre neveu, lequel des deux l’emportera.</p> - -<p>—Nous savons tous ce que signifient ton courage et ton -audace—répliqua la dame.—Pauvre Ramos!... tu veux encore faire le -brave, alors que tout le monde sait que tu n’es plus bon à rien!</p> - -<p>Ramos pâlit légèrement en fixant sur la señora un étrange regard mêlé -d’épouvante et de respect.</p> - -<p>—Ne me regarde donc pas ainsi. Tu sais déjà <span class="pagenum" id="Page_243">243</span> que les bravaches ne -me font pas peur. Veux-tu que je te dise clairement ton fait? Eh! bien, -tu es un lâche!</p> - -<p>Ramos, s’agitant comme s’il sentait dans toutes les parties de son -corps des démangeaisons insupportables, manifestait la plus vive -inquiétude. Ses narines expulsaient et aspiraient l’air bruyamment, -comme les naseaux d’un cheval. A l’intérieur de cet énorme corps -luttait contre elle-même pour en sortir, rugissante et prête à tout -briser, une tempête, une violente apostrophe, une colossale sottise. -Après avoir à moitié prononcé quelques paroles et en avoir mâchonné -d’autres, il hurla en se levant:</p> - -<p>—Je couperai la gorge au Sr. de Rey.</p> - -<p>—Quelle extravagance! Tu es aussi stupide que lâche—dit en pâlissant -la señora.—Que parles-tu d’égorger, alors que je ne veux faire égorger -qui que ce soit et moins encore que tout autre mon neveu, que j’aime -malgré ses forfaits?</p> - -<p>—L’assassinat! Quelle atrocité!—s’écria scandalisé, le Sr. D. -Inocencio.—Cet homme est fou.</p> - -<p>—Assassiner!..... La seule idée d’un assassinat me remplit -d’épouvante, Caballuco—dit la señora en fermant doucement ses beaux -yeux.—Pauvre homme! Dès que tu as voulu faire preuve de courage, tu -t’es mis à hurler comme une bête fauve.—Va-t-en d’ici, Ramos: tu me -fais horreur.</p> - -<p>—La señora n’a-t-elle pas dit qu’elle a peur? <span class="pagenum" id="Page_244">244</span> N’a-t-elle pas dit -qu’on assiégera sa maison, qu’on lui enlèvera sa fille?</p> - -<p>—Oui, je le crains.</p> - -<p>—Et c’est un seul homme qui fera cela—dit Ramos avec mépris, en -s’asseyant de nouveau.—Cela, c’est le Sr. D. Pepe Poquita Cosa<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a> -qui le fera avec ses mathématiques! J’ai eu tort de dire que je lui -tordrais le cou. Quand on a affaire à un marmouset de cette espèce, il -n’y a qu’à le prendre par l’oreille et à lui faire faire un plongeon -dans la rivière.</p> - -<p>—Bon; épanouis-toi la rate, maintenant, imbécile.—Ce n’est pas mon -neveu seul qui peut commettre toutes les infamies dont tu viens de -parler et que je crains: s’il était seul, je ne le craindrais pas. -J’ordonnerais à Librada de se tenir sur la porte avec un balai, et cela -suffirait..... Mais il n’est pas seul, non.</p> - -<p>—Qui donc?...</p> - -<p>—Ne fais pas la bête. Ne sais-tu pas que mon neveu et le brigadier qui -commande cette troupe de l’enfer ont <i>confabulé</i>?</p> - -<p>—Confabulé!—s’écria Caballuco d’un ton qui montrait qu’il ne -comprenait pas ce mot.</p> - -<p>—C’est-à-dire qu’ils sont de connivence,—dit le tio -Licurgo.—Confabuler signifie être de connivence. J’ai parfaitement -compris ce que veut dire la señora.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_245">245</span></p> - -<p>—Tout se réduit à ceci: que le brigadier et les officiers sont comme -la chair de l’ongle de D. José, et que ce qu’il veut, les soldats le -veulent aussi, et que ces soldats commettront toute sorte de forfaits -et d’infamies parce que cela est leur métier.</p> - -<p>—Et nous n’avons maintenant plus d’alcade pour nous protéger.</p> - -<p>—Ni de juge.</p> - -<p>—Ni de gouverneur. C’est-à-dire que nous sommes à la merci de cette -infâme canaille.</p> - -<p>—Hier,—dit Vejarruco—quelques soldats enlevèrent, par surprise, la -plus jeune fille du tio Julian, et la pauvrette n’a pas osé retourner -chez ses parents; il y a plus, on l’a rencontrée, tout en larmes et -pieds nus, près de l’ancienne petite fontaine, rassemblant les morceaux -de sa cruche cassée.</p> - -<p>—Pauvre D. Gregorio Palomeque!—dit Frasquito Gonzalez.—Vous savez -bien le secrétaire de Naharilla Alta. Ces brigands de soldats lui ont -volé tout l’argent qu’il avait dans sa caisse. Et lorsqu’on a raconté -la chose au brigadier, celui-ci s’est contenté de répondre que ce -n’était pas vrai!</p> - -<p>—Des tyrans pires que ceux-là, ne naquirent jamais d’une femme—dit un -autre.—Quand je vous dis que c’est justement pour cela que je ne suis -pas aussi avec les Aceros!...</p> - -<p>—Et que sait-on de Francisco Acero?—demanda tranquillement doña -Perfecta.—Je serais désolée <span class="pagenum" id="Page_246">246</span> qu’il lui arrivât malheur. Dites-moi, -D. Inocencio, Francisco Acero n’est-il pas né à Orbajosa?</p> - -<p>—Non, señora. Son frère et lui sont de Villajuan.</p> - -<p>—Je le regrette pour Orbajosa—dit doña Perfecta.—Cette pauvre ville -dégénère. Savez-vous si Francisco Acero a donné au gouverneur sa parole -de ne pas inquiéter les pauvres petits soldats dans leurs enlèvements -de jeunes filles, dans leurs actes irréligieux, dans leurs sacrilèges, -dans leurs infâmes félonies?</p> - -<p>Caballuco bondit. Ce n’était plus seulement une piqûre qu’il recevait, -mais un atroce coup de sabre. Le visage cramoisi et les yeux -étincelants, il s’écria:</p> - -<p>—J’ai donné ma parole au gouverneur, parce que le gouverneur m’a dit -que la troupe venait ici avec de bonnes intentions!</p> - -<p>—Ne hurle pas, animal. Parle comme tout le monde et nous t’écouterons.</p> - -<p>—Je lui ai promis que ni moi ni aucun de mes amis nous ne lèverions -de guerillas sur le territoire d’Orbajosa... A qui a voulu en sortir, -parce qu’il se sentait possédé du démon de la guerre, j’ai dit: -«<i>Va-t-en rejoindre les Aceros, car ici nous ne bougeons pas</i>... -Mais j’ai à ma disposition bien des gens honorables, oui señora, et -dévoués, oui señora, et braves, oui señora, qui sont éparpillés dans -les hameaux, dans les villages, dans les faubourgs, dans les montagnes, -chacun chez lui, eh! <span class="pagenum" id="Page_247">247</span> Et je n’ai qu’à leur dire la moitié d’un -demi-mot, eh! Et tous décrocheront leurs escopettes, eh! Et ils -iront tous avec empressement, à cheval ou à pied, partout où je leur -ordonnerai d’aller... Et qu’on ne vienne pas me faire la leçon, parce -que si j’ai donné ma parole, c’est parce que je l’ai donnée, et si je -ne sors pas c’est parce que je ne veux pas sortir, et si je veux qu’il -y ait des guérillas, il y en aura, et si je ne le veux pas il n’y en -aura pas: parce que je suis qui je suis, le même homme que toujours; -ils le savent tous bien... Et, je le répète, qu’on ne vienne pas me -faire la leçon, comprenez-vous?... et qu’on ne me parle pas comme il ne -faut pas me parler, comprenez-vous?... Et si on veut qu’on sorte, qu’on -me le dise clairement, comprenez-vous?... parce que Dieu nous a donné -la langue pour dire ceci et cela. La señora sait bien qui je suis, de -même que je sais que je lui dois la chemise que je porte, et le pain -que je mange aujourd’hui, et le premier garbanzo<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a> que je suçai -lorsque je fus venu au monde, et le cercueil dans lequel on mit mon -père quand il mourut, et les médecines et le médecin qui me rendirent -la santé, alors que j’étais malade, et la señora sait bien que si elle -me dit: «Caballuco, brise-toi la tête», j’irai dans ce coin et je -me la briserai contre le mur; la señora sait bien que si elle me dit -maintenant qu’il fait jour, quoique je voie la nuit, je <span class="pagenum" id="Page_248">248</span> croirai -que je me trompe et qu’il est en effet plein jour; la señora sait bien -qu’elle et ce qui lui appartient passent avant ma vie, et que, si en -ma présence un moustique la pique, je ne pardonne à celui-ci que parce -qu’il est moustique; la señora sait bien que je l’aime plus que tout -ce qui existe sous le soleil... A un homme de cœur tel que moi, on se -contente de dire: «Caballuco, ou bien animal, fais ceci ou fais autre -chose». Et trêve de cérémonies et de raisons pour et de raisons contre, -et de petits prônes à rebours et de piqûres par-ci et de morsures -par-là.</p> - -<p>—Allons, allons, calme-toi!—dit avec bonté doña Perfecta.—Tu t’es -essoufflé comme ces orateurs républicains qui venaient prêcher ici -la religion libre, l’amour libre, et je ne sais combien de choses -libres... Qu’on t’apporte un verre d’eau.</p> - -<p>Caballuco fit de son mouchoir une sorte de torchon, de paquet serré ou -plutôt de pelote et le passa sur son large front et son occiput pour -ôter de ces deux parties de sa tête la sueur qui les couvrait. On lui -apporta un verre d’eau, et M. le Chanoine, avec une débonnaireté qui -allait parfaitement à son caractère sacerdotal, le prit lui-même des -mains de la servante pour le lui offrir et soutenir le plateau pendant -qu’il buvait. L’eau s’engouffrait dans le gosier de Caballuco en -produisant un clapotis sonore.</p> - -<p>—Maintenant, apportez-en un autre pour moi, señora Librada—dit D. -Inocencio. Je suis aussi quelque peu altéré.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_249">249</span></p> - - <h2 id="ch_22">XXII.<br /><br /> - RÉVEIL.</h2> -</div> - -<p>—Pour ce qui est des guerillas—dit doña Perfecta quand ils eurent -achevé de boire—je n’ai qu’un conseil à te donner: fais ce que te -dicte ta conscience.</p> - -<p>—Je n’entends rien aux dictées—répondit le Centaure. Je ferai ce -qu’il plaira à la señora que je fasse.</p> - -<p>—Mais je ne te conseillerai rien dans une aussi grave -affaire—répondit-elle avec la circonspection et la modestie qui lui -seyaient si bien.—C’est très grave, excessivement grave:... je ne peux -rien te conseiller.</p> - -<p>—Mais votre avis?...</p> - -<p>—Mon avis est que tu ouvres les yeux et que tu voies, que tu ouvres -les oreilles et que tu entendes... Consulte ton cœur... je t’accorde -que tu as un grand cœur... Consulte ce juge, ce conseiller qui en sait -si long, et fais ce qu’il te commandera.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_250">250</span></p> - -<p>Caballuco médita: il pensa tout ce que peut penser un glaive.</p> - -<p>—Nous nous sommes comptés hier à Naharilla Alta—dit Vejarruco—et -nous nous sommes trouvés treize, capables de tenter n’importe quelle -aventure... Mais comme nous craignions que la señora ne se fâchât, nous -n’avons rien fait. Il est déjà temps de tondre les moutons.</p> - -<p>—Ne te préoccupe pas de la tonte—dit la señora.—Il y a encore du -temps. Et cela ne l’empêchera pas de se faire.</p> - -<p>—Mes deux garçons se sont disputés hier—dit à son tour le tio -Licurgo—parce que l’un voulait aller rejoindre Francisco Acero, et que -l’autre ne voulait pas. Je leur ai dit: «Patience, mes enfants, tout -s’arrangera. Ne vous pressez pas; on fait ici d’aussi bon pain qu’en -France.»</p> - -<p>—Roque Pelomalo me dit hier soir—raconta de son côté le tio -Pasolargo—que si le Sr. Ramos l’ordonnait, ils seraient tous ce matin -sous les armes. Quel dommage que les deux frères Burguillos soient -allés labourer les terres de Lugarnoble!..</p> - -<p>—Allez les chercher—interrompit vivement la señora.—Sr. Lucas, -faites donner un cheval au tio Pasolargo.</p> - -<p>—Si la señora et le Sr. Ramos me l’ordonnent—dit Frasquito -Gonzalez—j’irai voir à Villahorrenda si le garde forestier Robustiano -et son frère Pedro veulent aussi...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_251">251</span></p> - -<p>—L’idée me semble bonne. Robustiano n’ose pas venir à Orbajosa, parce -qu’il me doit une misère. Tu peux lui dire que je lui abandonne les -six duros et demi... Ces pauvres gens, qui savent si généreusement se -sacrifier pour une bonne cause se contentent de si peu... N’est-il pas -vrai, Sr. D. Inocencio?</p> - -<p>—Notre bon Ramos—répondit le chanoine—était en train de me dire -que ses amis sont mécontents de lui, à cause de sa tiédeur; mais, -qu’aussitôt qu’ils le verront bien décidé, ils prendront tous les armes.</p> - -<p>—Eh! quoi, tu serais décidé à te mettre en campagne?—dit la -señora.—Je ne t’ai pas conseillé cela, et si tu le fais, ce sera de -ton propre mouvement. Le Sr. D. Inocencio n’a pas prononcé non plus -une seule parole dans ce sens. Mais si tu en décides ainsi, c’est que -tu as sans doute de puissantes raisons...—Dis-moi, Cristobal, veux-tu -souper? Veux-tu prendre quelque chose?... Sans cérémonies.....</p> - -<p>—Pour ce qui est de conseiller au Sr. Ramos de se mettre en -campagne—dit D. Inocencio en regardant par-dessus les verres de ses -lunettes—la señora a raison. En ma qualité de prêtre, je ne puis -vraiment pas le lui conseiller. Je sais que quelques-uns le font et -qu’ils prennent même les armes; mais cela me paraît malséant, très -malséant, et ce n’est pas moi qui les imiterai. Je <span class="pagenum" id="Page_252">252</span> pousse le -scrupule jusqu’au point de ne pas même dire un seul mot au Sr. Ramos, -au sujet de la délicate question d’un soulèvement. Je sais qu’Orbajosa -le désire: je sais que tous les habitants de cette noble cité le -béniront; je sais qu’il se passera ici des faits éclatants dignes -d’être enregistrés par l’histoire; mais qu’il me soit cependant permis -de garder sur tout cela un silence prudent.</p> - -<p>—Voilà qui est parfaitement dit—ajouta doña Perfecta.—Je n’aime -pas que les prêtres se mêlent de pareilles affaires. Un ecclésiastique -éclairé doit se comporter ainsi. Nous savons très bien que dans des -circonstances graves et solennelles, par exemple lorsque le pays et la -foi sont en danger, les prêtres ne sortent pas de leur rôle en excitant -les hommes au combat et même en y prenant part. Puisque Dieu lui-même -a pris part à de célèbres batailles sous la forme apparente d’anges ou -de saints, ses ministres peuvent bien le faire aussi. Combien d’évêques -ne se mirent-ils pas à la tête des armées castillanes, durant la guerre -contre les infidèles?</p> - -<p>—Un très grand nombre, et quelques-uns d’entre eux furent même -d’illustres guerriers. Mais notre époque, señora, ne ressemble pas à la -leur. Il est vrai que, si nous considérons attentivement les choses, -la foi court peut-être encore plus de dangers... Que représentent -en effet ces troupes qui occupent notre ville et les villages des -environs? <span class="pagenum" id="Page_253">253</span> Que représentent-elles? Sont-elles autre chose que -l’infâme instrument dont se servent, pour leurs perfides conquêtes -et l’extermination des croyances, les athées et les protestants dont -Madrid est infesté?... Nous ne le savons tous que trop. Dans ce centre -de corruption, de scandale, d’irréligion et d’incrédulité, quelques -hommes funestes, vendus à l’étranger, prennent à tâche de détruire -dans notre Espagne le germe de la foi... Car, que croyez-vous? Ils -nous laissent dire la messe comme ils vous laissent l’entendre, par -un reste de considération, de pudeur... mais au premier jour... Pour -ma part je suis tranquille. Je suis un homme que ne fait agir aucun -intérêt temporel ou mondain. La señora doña Perfecta le sait très -bien, comme le savent toutes les personnes qui me connaissent. Je suis -tranquille, et le triomphe des méchants ne m’effraie pas. Je sais bien -que des épreuves terribles nous attendent, que la vie de tous ceux qui, -comme moi, exercent le sacerdoce tient à un cheveu, parce qu’il se -passera en Espagne, n’en doutez pas, des scènes du genre de celles de -la Révolution française où dans un seul jour périrent des milliers de -pieux ecclésiastiques... Mais, je ne m’effraie pas. Quand on viendra -pour m’égorger, je tendrai le cou! j’ai déjà assez vécu. A quoi suis-je -bon? A rien, à rien, à rien.</p> - -<p>—Que je me voie dévoré par des chiens—s’écria Vejarruco, en montrant -son poing dur et <span class="pagenum" id="Page_254">254</span> fort comme un marteau—si nous n’en avons pas -bientôt fini avec toute cette bande d’infâmes voleurs!</p> - -<p>—On dit que c’est la semaine prochaine qu’ils doivent commencer la -démolition de la cathédrale—indiqua Frasquito Gonzalez.</p> - -<p>—Je suppose qu’ils se serviront de pioches et de marteaux pour -la démolir—dit en souriant le chanoine. Il y a des ouvriers qui -n’emploient pas de pareils outils et qui, cependant, mettent moins de -temps à construire. Vous savez bien que, d’après une pieuse tradition, -notre magnifique chapelle du «Sagrario» fut démolie par les Mores en -un mois, et qu’elle fut ensuite réédifiée par les anges en une seule -nuit... Laissez-les, laissez-les démolir.</p> - -<p>—Le curé de Naharilla nous a raconté l’autre soir—dit -Vejarruco—qu’il reste déjà si peu d’églises debout à Madrid que -quelques prêtres disent la messe au milieu de la rue, et que, comme on -les bâtonne, on les injurie et on leur crache au visage, beaucoup ne -veulent plus la dire.</p> - -<p>—Heureusement, mes enfants—fit remarquer D. Inocencio—nous n’avons -pas encore eu ici de scènes de ce genre. Et pourquoi? Parce qu’on sait -quelle sorte de gens vous êtes; parce qu’on connaît votre ardente piété -et votre courage... Je ne garantirais pas la vie sauve aux premiers -qui oseront toucher à nos prêtres et à notre culte... En revanche, il -faut dire aussi que si l’on ne les arrête <span class="pagenum" id="Page_255">255</span> à temps, ces mécréants -commettront des atrocités. Pauvre Espagne, si pieuse, si humble et -si bonne!.. Qui aurait dit qu’elle en arriverait à de pareilles -extrémités!... Mais je soutiens que l’impiété ne triomphera pas, non, -mes amis. Il y a encore des gens courageux, il y a encore des hommes -comme ceux d’autrefois, n’est-il pas vrai, Sr. Ramos?</p> - -<p>—Il y en a encore, oui monsieur—répondit le Centaure.</p> - -<p>—J’ai une foi aveugle dans le triomphe de la loi de Dieu. Des gens -se lèveront pour sa défense. Si ce ne sont pas ceux-ci, ce seront -ceux-là. Quelqu’un remportera la palme de la victoire et avec elle, la -gloire éternelle. Les méchants, s’ils ne périssent pas aujourd’hui, -périront demain.—Celui qui va contre la loi de Dieu, succombera, -c’est inévitable. Que ce soit d’une façon ou que ce soit d’une autre, -il faut qu’il succombe. Ni ses subtilités, ni ses artifices, ni ses -ruses ne le sauveront. La main de Dieu est levée sur cet impie: elle -ne peut manquer de le frapper. Ayons pitié de lui, et faisons des vœux -pour son repentir... Quant à vous, mes enfants, n’attendez pas que je -vous dise un seul mot à propos de l’aventure que, certainement, vous -allez tenter. Je sais que vous êtes de braves gens; je sais que votre -généreuse détermination et le noble mobile qui vous poussent lavent -d’avance les taches que le péché d’avoir versé le sang pourrait laisser -sur vous; je sais que Dieu vous bénit, <span class="pagenum" id="Page_256">256</span> que votre triomphe, et, -s’il le fallait, votre mort, vous grandiront aux yeux des hommes comme -aux yeux de Dieu; je sais que vous méritez des palmes, des louanges -et des honneurs de toute sorte; mais, en dépit de tout cela, mes -chers enfants, mes lèvres ne vous exciteront pas au combat. Je ne -l’ai encore jamais fait, et je ne le ferai pas davantage maintenant. -Ne prenez pour règle de conduite que l’impulsion de votre noble cœur. -S’il vous commande de rester chez vous, restez-y, s’il vous commande -de vous soulever, soulevez-vous au moment opportun. Je me résigne -au rôle de martyr et je suis prêt à tendre ma gorge au bourreau, si -cette misérable troupe reste ici. Si, au contraire, un noble, ardent -et pieux effort des enfants d’Orbajosa contribue à la grande œuvre -de délivrance de nos malheureuses contrées, l’idée seule que je suis -votre compatriote me rendra le plus heureux des hommes, et toute ma vie -d’études, de sainteté, de pénitence, de résignation ne me paraîtra pas -aussi digne de m’ouvrir les portes du ciel que le serait un seul jour -de votre glorieux héroïsme.</p> - -<p>—On ne saurait ni plus ni mieux dire!—s’écria doña Perfecta -enthousiasmée.</p> - -<p>Caballuco s’était avancé sur son siège, les coudes posés sur les -genoux. Lorsque le chanoine eut fini de parler, il lui prit la main et -la baisa avec une ardente ferveur.</p> - -<p>—Meilleur homme que celui-là n’est jamais né <span class="pagenum" id="Page_257">257</span> d’une femme—dit le -tio Licurgo en essuyant ou en feignant d’essuyer une larme.</p> - -<p>—Vive le Sr. Penitenciario!—cria Frasquito Gonzalez en se dressant -sur ses pieds et lançant son bonnet au plafond.</p> - -<p>—Silence!—interrompit la señora.—Frasquito, assieds-toi. Tu es de -ceux qui parlent beaucoup et agissent peu...</p> - -<p>—Béni soit Dieu, qui vous fait si bien dire!—s’écria Cristobal -transporté d’admiration.—Quelles deux nobles personnes se trouvent -devant moi!... Tant qu’elles sont en vie, pourquoi désirerait-on -en voir d’autres au monde?... Tous les Espagnols devraient leur -ressembler... Mais, comment en serait-il ainsi, lorsque notre pays -n’est peuplé que de vauriens! A Madrid, d’où nous viennent les lois et -les fonctionnaires, tout est brigandage et comédie. Pauvre religion, -dans quel état ils t’ont mise!... On ne voit plus que des iniquités!... -Señora doña Perfecta, Sr. D. Inocencio, par l’âme de mon père par l’âme -de mon aïeul, par le salut de la mienne, je jure que je désire mourir...</p> - -<p>—Mourir!</p> - -<p>—Que ces chiens de soldats m’exterminent; et je dis qu’ils -m’exterminent, parce que je ne puis moi-même les mettre en pièces. Je -ne suis qu’un petit garçon.</p> - -<p>—Ramos, tu es un grand homme—dit solennellement la señora.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_258">258</span></p> - -<p>—Je suis grand, je suis grand?... Oui, je suis très grand par le -cœur, mais ai-je des places fortes, ai-je de la cavalerie, ai-je de -l’artillerie à ma disposition?</p> - -<p>—Ce sont là des choses—dit en souriant doña Perfecta—dont à ta place -je me préoccuperais fort peu. L’ennemi n’a-t-il pas ce qui te manque?</p> - -<p>—Si.</p> - -<p>—Eh! bien, prends-le lui...</p> - -<p>—Nous le lui prendrons, señora. Quand je vous dis que nous le lui -prendrons...</p> - -<p>—Mon cher Ramos—s’écria D. Inocencio,—quelle enviable situation est -la vôtre!... Se détacher de la foule; s’élever au-dessus de la vile -multitude, se mettre au rang des plus fameux héros du monde... pouvoir -dire que la main de Dieu guide votre main!... Oh! quelle gloire et -quel honneur! Je ne vous flatte pas, mon cher ami. Quelle prestance, -quelle bonne mine, quelle vigueur!... Non, des hommes de cette trempe -ne peuvent mourir. Le Seigneur est avec eux et le plomb et le fer -ennemis s’arrêtent... n’osent pas... pourraient-ils oser les frapper -venant d’armes et des mains hérétiques?... Mon cher Caballuco, en -vous voyant, en voyant votre air martial, votre noble attitude, je ne -puis m’empêcher de me rappeler ces vers du poème de la conquête de -Trébizonde:</p> - -<div class="quote"> - <p>«Le valeureux Roldan, armé de pied en cap, arriva, monté sur son - coursier, le vigoureux Briador, <span class="pagenum" id="Page_259">259</span> sa pesante épée Durlindana bien - assujettie à la ceinture, la lance en arrêt et le solide bouclier passé - à son bras gauche. A travers la visière du heaume, ses yeux ardents - lançaient des flammes, il frémissait et, s’inclinant avec sa lance - ainsi qu’un jonc flexible, fièrement défiait toute l’armée ennemie.</p> -</div> - -<p>—Très bien—s’écria le tio Licurgo en battant des mains.—Et moi aussi -je dis comme D. Reinaldos:</p> - -<div class="quote"> - <p>«Que personne ne touche à don Reinaldos s’il veut se bien tirer d’ici! - Celui qui voudrait autre chose en sera si bien récompensé que ni lui ni - aucun de ceux qui le suivront ne sortira de mes mains avant d’avoir été - haché en pièces ou vigoureusement châtié.»</p> -</div> - -<p>—Ramos, tu ne refuseras pas de souper, tu ne refuseras pas de prendre -quelque chose, n’est-il pas vrai?—dit la señora.</p> - -<p>—Je ne prends rien, rien, rien,—répondit le Centaure—à moins que -vous n’ayez, par hasard, un plat de poudre à me servir.</p> - -<p>Cela disant, il poussa un bruyant éclat de rire, fit plusieurs tours -dans l’appartement, tandis que tout le monde l’examinait attentivement, -puis, s’arrêtant auprès du groupe, il fixa les yeux sur doña Perfecta, -et d’une voix de tonnerre s’écria:</p> - -<p>—Je dis qu’il n’y a plus rien à dire. Vive Orbajosa, mort à Madrid!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_260">260</span></p> - -<p>Et il déchargea un tel coup de poing sur la table que le plancher en -trembla.</p> - -<p>—Quelle puissante vigueur!—s’écria D. Inocencio.</p> - -<p>—Tu as des poings qui...</p> - -<p>Tous les assistants contemplèrent la table qu’il venait de casser en -deux.</p> - -<p>Puis, ils reportèrent leurs regards sur l’émule de Reinaldos, -c’est-à-dire sur Caballuco, qu’il leur semblait ne pouvoir jamais assez -admirer... Indubitablement, il y avait dans sa large figure, dans ses -yeux verts éclairés d’étranges reflets fauves, dans sa noire chevelure, -dans son corps herculéen, une certaine expression, un certain air de -grandeur, une sorte de reflet ou plutôt un souvenir des grandes races -qui établirent leur domination sur le monde. Mais son aspect général -révélait une déplorable dégénération, et ce n’était pas sans peine -qu’on parvenait à retrouver dans la brutalité actuelle l’héroïque -noblesse d’autrefois. Il ressemblait aux grands hommes de D. Cayetano, -comme le mulet ressemble au cheval.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_261">261</span></p> - - <h2 id="ch_23">XXIII.<br /><br /> - MYSTÈRE.</h2> -</div> - -<p>L’entretien dura encore longtemps après ce que nous venons d’en -rapporter; mais si nous omettons la suite, c’est qu’elle n’est pas -indispensable à la bonne intelligence de ce récit. Les assistants -finirent cependant par se retirer, et, comme d’habitude le Sr. D. -Inocencio resta après tous les autres. La señora et le chanoine -n’avaient pas encore eu le temps d’échanger deux mots, lorsque pénétra -dans la salle à manger une vieille domestique de confiance qui était le -bras droit de doña Perfecta; celle-ci, la voyant inquiète et troublée, -se troubla aussi, parce qu’aussitôt elle soupçonna qu’il était survenu -quelque chose de fâcheux dans la maison.</p> - -<p>—Je ne trouve nulle part la señorita—répondit la servante aux -questions que lui adressa la señora.</p> - -<p>—Dieu du ciel!... Rosario!... Où donc est ma fille?</p> - -<p>—Que la Sainte-Vierge de Bon-Secours me soit <span class="pagenum" id="Page_262">262</span> en aide! cria le -Penitenciario en prenant son chapeau et se disposant à marcher sur les -talons de doña Perfecta.</p> - -<p>—Cherchez-la bien... Mais, n’était-elle pas avec toi dans sa chambre?</p> - -<p>—Pardon, señora,—répondit la vieille domestique toute -tremblante—mais le démon m’a tentée—et je me suis endormie.</p> - -<p>—Que maudit soit ton sommeil... Mon Dieu, que s’est-il donc passé?... -Rosario... Rosario!... Librada!...</p> - -<p>Ils montèrent, descendirent, remontèrent, redescendirent, et, une -lumière à la main, explorèrent toutes les pièces de la maison. Enfin, -on entendit la voix du Penitenciario dans l’escalier:</p> - -<p>—La voici, la voici criait-il avec joie. La voici qui arrive.</p> - -<p>Un instant après, la mère et la fille se trouvaient face à face dans la -galerie supérieure.</p> - -<p>—Où étais-tu?—demanda doña Perfecta d’un ton sévère en examinant -attentivement la physionomie de la jeune fille.</p> - -<p>—Dans le jardin—répondit celle-ci plus morte que vive.</p> - -<p>—Dans le jardin à cette heure? Rosario, Rosario!...</p> - -<p>—J’avais chaud, je me suis mise à la croisée, mon mouchoir est tombé -et je suis descendue le chercher.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_263">263</span></p> - -<p>—Pourquoi n’as-tu pas dit à Librada d’aller le prendre? Librada!... Où -est cette fille?... Est-ce qu’elle s’est aussi endormie?</p> - -<p>Librada apparut enfin. Son pâle visage reflétait la confusion et -l’effroi du coupable.</p> - -<p>—Que signifie?... Où étais-tu?—lui demanda sa maîtresse d’une voix -terrible.</p> - -<p>—Eh! bien, señora... j’étais descendue dans la chambre qui donne sur -la rue pour prendre du linge... et je m’y suis endormie.</p> - -<p>—Tout le monde s’est donc endormi cette nuit dans ma maison? Je crois -fort que quelqu’un n’y dormira pas demain. Rosario, tu peux te retirer.</p> - -<p>Comprenant qu’il était indispensable d’agir avec promptitude et -énergie, la señora et le chanoine commencèrent sur-le-champ leurs -investigations. Questions, menaces, prières, promesses furent tour à -tour employées avec une habileté consommée pour arriver à découvrir -ce qui s’était passé. Elles n’amenèrent pas la découverte d’une ombre -même de culpabilité chez la vieille servante; mais Librada fit de -suite, au milieu de larmes et de sanglots, l’aveu complet de toutes ses -friponneries, que nous résumerons ainsi:</p> - -<p>Presque aussitôt après qu’il eut été logé dans la maison, le Sr. -Pinzon commença à regarder tendrement la señorita Rosario. Il donna -de l’argent à Librada, d’après le dire de celle-ci, pour qu’elle lui -servît de messagère et portât les lettres et les <span class="pagenum" id="Page_264">264</span> billets doux. -Bien loin de s’en montrer offensée, la señorita parut au contraire très -joyeuse de les recevoir, et quelques jours se passèrent de cette façon. -Enfin, la servante déclara que la señorita et le Sr. Pinzon avaient -convenu de se voir et de se parler cette nuit même à la fenêtre de la -chambre de ce dernier donnant sur le jardin. Ils firent part de leur -projet à Librada, laquelle leur offrit de le favoriser, moyennant une -somme d’argent qui lui fut immédiatement comptée. Suivant ce qui avait -été convenu, Pinzon devait sortir de la maison à l’heure habituelle, -y revenir en cachette à neuf heures et s’enfermer dans sa chambre, -de laquelle il ressortirait clandestinement plus tard pour rentrer -enfin dans la nuit sans mystère à la maison comme de coutume. De -cette manière, il n’éveillerait pas de soupçons. La servante attendit -Pinzon qui, bien enveloppé dans son manteau, entra sans rien dire. Il -s’enferma dans sa chambre juste au moment où la señorita descendait au -jardin. Durant l’entrevue, Librada se tint en sentinelle sur la galerie -afin d’avertir le militaire des dangers qui pouvaient survenir, et au -bout d’une heure celui-ci sortit, comme il était entré, enveloppé dans -son manteau sans dire une parole.</p> - -<p>La confession terminée, D. Inocencio demanda à la malheureuse:</p> - -<p>—Es-tu bien sûre que celui qui est entré et sorti était le Sr. Pinzon?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_265">265</span></p> - -<p>La coupable ne répondit pas; sa physionomie révélait une grande -perplexité.</p> - -<p>La señora devint verte de colère.</p> - -<p>—As-tu vu son visage?</p> - -<p>—Mais qui aurait-ce donc été, si ce n’était lui?—répondit la -domestique.—Je suis certaine que c’était lui. Il alla tout droit à sa -chambre... il connaissait parfaitement le chemin.</p> - -<p>—C’est étrange—dit le chanoine.—Vivant dans la maison, il n’avait -pas besoin de s’entourer de tant de mystère... Il pouvait prétexter une -indisposition et rester... N’est-il pas vrai, señora?</p> - -<p>—Librada,—s’écria celle-ci au comble de la fureur,—je te jure par le -Sauveur crucifié que tu iras aux galères.</p> - -<p>Et elle joignit les mains en entre-croisant ses doigts avec tant de -force que le sang fut près d’en jaillir.</p> - -<p>—Sr. D. Inocencio—poursuivit-elle—mourons... il ne nous reste plus -qu’à mourir.</p> - -<p>Puis elle fondit en larmes.</p> - -<p>—Du courage, ma chère señora—dit l’ecclésiastique d’une voix -émue.—Beaucoup de courage... C’est maintenant qu’il faut en avoir. -Ceci demande du calme et un grand cœur.</p> - -<p>—Le mien est immense, dit en sanglotant la señora de Polentinos.</p> - -<p>—Le mien est tout petit—dit le chanoine—cependant nous verrons.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_266">266</span></p> - - <h2 id="ch_24">XXIV.<br /><br /> - LA CONFESSION.</h2> -</div> - -<p>Pendant ce temps, le cœur brisé, les yeux secs, ne pouvant trouver ni -calme ni repos, pénétrée d’une douleur immense et sentant sa pensée -aller sans cesse et revenir du monde à Dieu et de Dieu au monde, -Rosario, presque sans force, à demi-folle, était, à cette heure avancée -de la nuit, seule au milieu de l’obscurité et du silence, dans sa -chambre, à genoux sur le carreau, les pieds nus, les mains jointes, le -sein brûlant, appuyée contre le bord de son lit.</p> - -<p>Elle s’efforçait de ne pas faire le moindre bruit afin de ne pas -éveiller l’attention de sa mère qui devait dormir ou feindre de dormir -dans la chambre voisine. En proie à une vive surexcitation, elle éleva -ainsi sa pensée vers le ciel:</p> - -<p>—Seigneur, Dieu que j’aime, pourquoi ne savais-je pas mentir autrefois -et le sais-je maintenant? Pourquoi sais-je maintenant dissimuler? -Serais-je <span class="pagenum" id="Page_267">267</span> une femme perdue?... Est-ce que ce que je sens et qui -m’indigne est la chute irrémédiable de celles qui ne doivent plus se -relever?... Ai-je cessé d’être bonne et honnête?... Je ne me connais -plus. Est-ce moi ou une autre qui se trouve où je suis?... Que de -choses terribles en si peu de jours! Que de sensations différentes!... -Seigneur mon Dieu, écoutes-tu ma voix ou suis-je condamnée à prier -éternellement sans être entendue?... Je suis bonne et personne ne -me convaincra que j’ai cessé de l’être. Aimer, aimer de toute son -âme, est-ce donc un crime?... Mais non, c’est une illusion, c’est -une erreur. Je suis pire que les plus mauvaises femmes de la terre. -Je sens en moi comme un serpent qui me mord et remplit mon cœur de -venin... Qu’est-ce donc que j’éprouve?... Mon Dieu, pourquoi ne me -fais-tu pas mourir...? Pourquoi ne me plonges-tu pas pour jamais dans -l’enfer?... C’est épouvantable, mais je le confesse, je le confesse -ici seule devant Dieu qui m’entend, comme je le confesserai devant le -prêtre: J’abhorre ma mère!... Pourquoi, mon Dieu, pourquoi en est-il -ainsi? Il ne m’a pas dit un seul mot de ma mère. Je ne sais comment -cela s’est fait. Combien je suis infâme! Le démon s’est emparé de moi. -Seigneur, viens à mon aide,... car je ne puis me dominer. Une force -invincible me pousse à quitter cette maison. Je veux fuir, je veux m’en -aller d’ici au plus vite. S’il ne vient pas me prendre, lui, j’irai le -retrouver en me traînant derrière lui sur les chemins... Quelle <span class="pagenum" id="Page_268">268</span> -divine allégresse est celle qui, dans mon cœur, se confond avec une si -amère affliction? Seigneur, mon Dieu et mon père, éclaire-moi. La seule -chose que je désire c’est: aimer! Je ne suis pas née pour la haine qui -me dévore... Je ne suis née ni pour mentir, ni pour dissimuler, ni -pour tromper. Demain je m’en irai au milieu de la rue, et à tous les -passants je dirai, je crierai: <i>j’aime, j’abhorre</i>... De cette -façon mon cœur se soulagera... Quel bonheur ce serait de pouvoir tout -concilier, de pouvoir aimer et respecter tout le monde! Que la Très -Sainte-Vierge me vienne en aide!... Encore cette pensée terrible... Je -ne veux pas y penser et j’y pense malgré moi. Je ne veux pas éprouver -ce sentiment et je l’éprouve. Ah! je ne puis, hélas m’y tromper! Je ne -peux ni détruire ni atténuer ce sentiment... mais je puis le confesser -et je le confesse et navrée, je te dis: Seigneur, j’abhorre ma mère!!</p> - -<p>Enfin, elle s’endormit. Durant son sommeil agité, l’imagination lui -représentait en le défigurant un peu, mais sans en altérer l’ensemble, -tout ce qu’elle avait fait cette nuit. Elle entendait l’horloge de -la cathédrale sonner neuf heures; elle voyait avec joie la vieille -servante dormir comme une bienheureuse, et elle sortait tout doucement -de sa chambre, elle descendait l’escalier avec tant de précautions -qu’elle n’avançait pas un pied avant d’être sûre de ne pas produire le -moindre bruit. Elle sortait dans le jardin après avoir fait le tour -par la <span class="pagenum" id="Page_269">269</span> chambre des bonnes et la cuisine; dans le jardin, elle -s’arrêtait un moment pour regarder le ciel qui était noir et émaillé -d’étoiles. L’air était calme. Aucun bruit ne troublait la profonde -tranquillité de la nuit. Il lui semblait que des yeux attentifs se -fixaient silencieusement sur elle et que des oreilles écoutaient dans -l’attente d’un grand événement... La nuit observait.</p> - -<p>Elle s’approchait ensuite de la porte vitrée de la salle à manger et -d’une certaine distance, craignant d’être aperçue de ceux qui s’y -trouvaient, elle regardait à l’intérieur. A la lumière de la lampe, -elle apercevait sa mère qui lui tournait le dos. Le Penitenciario -était à droite et son profil se décomposait d’une manière étrange; son -nez s’allongeait comme le bec d’un oiseau fantastique, tandis que le -reste de la figure se transformait en une épaisse masse d’ombre noire -durement découpée, anguleuse, distincte, allongée et comique. En face -était Caballuco ayant plutôt l’aspect d’un dragon fabuleux que d’un -homme. Rosario voyait ses yeux verts briller comme deux lanternes -à verres convexes. Cette lueur et l’imposante mine de l’animal lui -faisaient peur. Le tio Licurgo et les trois autres personnages lui -apparaissaient comme de grotesques pantins. Elle avait déjà vu quelque -part, sans doute dans les baraques des marionnettes de la foire, ce -rire stupide, ces faces grossières et ce regard idiot. Le monstre -agitait ses bras qui, au lieu de faire des <span class="pagenum" id="Page_270">270</span> gestes, tournaient -comme les ailes d’un moulin à vent, et il promenait d’un côté à l’autre -de la salle ses globes verts ressemblant à s’y méprendre aux bocaux -lumineux d’une pharmacie. Son regard aveuglait... La conversation -paraissait intéressante. Le Penitenciario mouvait ses bras comme des -ailerons. On eût dit un oiseau qui voulait voler et ne le pouvait. Son -bec s’allongeait et se recourbait. Il hérissait ses plumes avec des -symptômes de fureur, puis, se ramassant sur lui-même et s’apaisant, il -cachait sous son aile sa tête déplumée. Aussitôt les pantins faisaient -mine de vouloir agir comme des êtres humains, et Frasquito Gonzalez -s’efforçait de passer pour un homme.</p> - -<p>En présence de cette gracieuse réunion, Rosario éprouvait une frayeur -inexplicable. Elle s’éloignait de la porte vitrée et, avançant pas -à pas, cherchait à voir de tous côtés si elle était observée. Sans -distinguer personne, elle croyait qu’un million d’yeux étaient -fixés sur elle... Mais soudain, ses craintes et ses hésitations se -dissipaient. A la croisée de la chambre habitée par le Sr. Pinzon -apparaissait un homme sur l’habit bleu duquel deux rangées de boutons -se détachaient comme des chapelets d’étincelles. Elle s’approchait... -Un instant après, elle sentait deux bras galonnés la soulever comme -une plume et d’un mouvement rapide la déposer dans l’intérieur de la -chambre. Tout changeait... Tout à coup retentit un bruit éclatant, -<span class="pagenum" id="Page_271">271</span> un coup sec qui ébranla la maison jusque dans ses fondements. -Ni l’un ni l’autre ne purent savoir la cause d’un pareil fracas. Ils -tremblaient et se taisaient.</p> - -<p>C’était le moment où le dragon fabuleux fendait en deux la table de la -salle à manger.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_272">272</span></p> - - <h2 id="ch_25">XXV.<br /><br /> - ÉVÉNEMENTS IMPRÉVUS.—MÉSINTELLIGENCE PASSAGÈRE.</h2> -</div> - -<p>La scène change. Nous voici dans une belle chambre, claire, modeste, -gaie, commode et d’une étonnante propreté. Une fine natte de jonc -couvre le plancher, et les murs blanchis à la chaux sont ornés de -belles images de saints et de quelques sculptures d’une valeur -artistique douteuse. Le vieil acajou des meubles a été rendu brillant -par le frottage du samedi, et l’autel, sur lequel une Vierge -somptueusement vêtue de bleu et d’argent reçoit un culte domestique, -se couvre de mille gracieux colifichets mi-sacrés, mi-profanes. Il y a -en outre de petits cadres de cendre de plomb, de petits bassins d’eau -bénite, un porte-montre avec des <i xml:lang="la" lang="la">agnus Dei</i>, une palme plissée -du dimanche des Rameaux, et plusieurs bouquetiers remplis de fleurs -artificielles. Un immense meuble de chêne contient une bibliothèque -riche et choisie, où l’épicurien et sybarite <span class="pagenum" id="Page_273">273</span> Horace se trouve avec -le tendre Virgile, dans les vers duquel on voit brûler et se consumer -le cœur de l’inflammable Didon; Ovide au grand nez, aussi sublime -qu’obscène et flagorneur, avec le caustique et spirituel mendiant -Martial, le sentimental Tibulle avec le grand Cicéron; l’austère -Tite-Live avec Tacite, le terrible justicier des Césars; le panthéiste -Lucrèce; Juvénal dont la plume emportait la pièce; Plaute qui composa -les meilleures comédies de l’antiquité en tournant la roue d’un moulin; -Senèque le philosophe, dont on a dit que le meilleur acte de sa vie -fut sa mort; le rhéteur Quintilien; le vicieux Salluste qui a si bien -parlé de la vertu; les deux Pline, Suétone et Varron, en un mot toutes -les lettres latines depuis la première parole qu’elles balbutièrent -avec Livius Andronicus, jusqu’au dernier soupir qu’elles rendirent avec -Rutilius.</p> - -<p>L’inutile énumération que nous venons de faire rapidement nous a -empêchés de remarquer que deux femmes sont entrées dans la chambre. -Il est de fort bonne heure, mais on est très matinal à Orbajosa. Les -oiseaux chantent dans leurs cages, à s’écorcher le gosier; les cloches -des églises sonnent la messe, et les chèvres qui vont se laisser traire -devant la porte des maisons font gaiement tinter leurs clochettes.</p> - -<p>Les deux señoras que nous voyons dans la chambre décrite plus haut -viennent d’entendre leur messe. Elles sont vêtues de noir et chacune -d’elles <span class="pagenum" id="Page_274">274</span> porte dans sa main droite son livre d’heures et son -rosaire enroulé sur les doigts.</p> - -<p>—Ton oncle ne peut beaucoup tarder dit l’une d’elles;—nous l’avons -laissé au moment où il commençait l’office: heureusement, il n’est pas -long, et en ce moment il est sans doute en train d’ôter sa chasuble -dans la sacristie. Je serais restée à l’entendre dire sa messe, mais -aujourd’hui est pour moi un jour de grande fatigue.</p> - -<p>—Je n’ai ce matin entendu que celle du Sr. Prébendier—dit l’autre—du -Sr. Prébendier qui les dit en un rien de temps; et je crois même -qu’elle ne m’a guère profité, parce que j’étais très préoccupée et ne -pouvais m’empêcher de penser aux terribles choses qui nous arrivent.</p> - -<p>—Que veux-tu?... Il faut prendre patience. Nous verrons ce que ton -oncle nous conseillera.</p> - -<p>—Ah!—s’écria la seconde en poussant un profond et sentimental -soupir,—je suis sur des charbons ardents.</p> - -<p>—Dieu nous protègera.</p> - -<p>—Penser qu’une personne comme vous, une dame comme vous, se voit -menacée par un...! Et il s’opiniâtre de plus en plus... Hier soir, -ainsi que vous me l’aviez ordonné, señora doña Perfecta, je suis -retournée à l’auberge de la veuve Cusco, où j’ai pris de nouvelles -informations. Votre D. Pepito et le brigadier Batalla sont toujours -ensemble en train de conférer sur leurs abominables projets, et -de vider <span class="pagenum" id="Page_275">275</span> des bouteilles de vin. Ce sont deux vauriens, deux -ivrognes... Ils complotent sans doute quelque crime épouvantable... -Hier soir, pendant que je me trouvais dans l’auberge, j’en vis sortir -le Pepito en question, et, poussée par le vif intérêt que je vous -porte, je le suivis...</p> - -<p>—Où alla-t-il donc?</p> - -<p>—Au Casino, oui, señora, au Casino—répondit l’autre en rougissant -légèrement.—Ensuite, il retourna chez lui. Ah! Dieu sait si mon oncle -m’a grondée d’être restée jusqu’à une heure fort avancée, occupée à cet -espionnage!... Mais, je n’ai pas pu m’en empêcher... O divin Jésus, -pardonne-moi! Je n’ai pu m’en empêcher, car je deviens folle, en voyant -une personne comme vous courir de si grands dangers... Non, non, je ne -puis vous le cacher, je vois déjà ces misérables attaquer la maison et -nous enlever Rosario...</p> - -<p>Doña Perfecta, car c’était elle, fixa ses yeux sur le sol et réfléchit -un grand moment. Elle était pâle et menaçante.</p> - -<p>—Mais, je ne vois pas le moyen de l’empêcher—dit-elle enfin.</p> - -<p>—Eh! bien, je le vois, moi,—dit vivement l’autre, qui était la nièce -du Penitenciario et la mère de Jacinto.—Je vois un moyen très simple, -celui dont je vous ai parlé et qui ne vous plaît pas. Ah! ma chère -señora, vous êtes trop bonne. Dans des cas comme celui-ci, il convient -d’être un peu moins <span class="pagenum" id="Page_276">276</span> parfaite... de laisser un peu les scrupules de -côté... Croyez-vous que Dieu aille s’offenser de cela?</p> - -<p>—Maria Remedios,—dit avec hauteur la señora—trêve d’extravagances.</p> - -<p>—D’extravagances!... Avec toute votre sagesse, vous n’arriverez pas à -faire mettre les pouces au neveu. Que peut-il y avoir de plus simple -que ce que je vous propose? Du moment qu’il n’y a plus maintenant -de justice pour nous protéger, il faut bien que nous nous fassions -justice à nous-mêmes. N’avez-vous pas chez vous des hommes bons à -quelque chose? Faites-les donc venir et dites-leur: «Ecoute, Caballuco, -Pasolargo ou n’importe quel autre, tu vas cette nuit te bien déguiser -afin de n’être pas reconnu. Tu prendras avec toi un ami de confiance et -vous irez vous poster un peu en arrière du coin de la rue Santa-Faz. -Vous attendrez un moment, puis, lorsque D. José Rey passera par la -rue de la Triperie pour aller au Casino, parce qu’il ira bien sûr au -Casino, entendez-vous bien? lorsqu’il passera, vous lui sauterez à la -gorge et lui administrerez une bonne volée.</p> - -<p>—Voyons, Maria Remedios, ne fais pas la folle—dit avec une magistrale -dignité la señora.</p> - -<p>—Pas autre chose qu’une volée, señora, faites bien attention à ce que -je dis: une volée. Eh! quoi, est-ce que je pourrais, moi, conseiller un -crime?... Jésus, mon Dieu, Père, Fils et Rédempteur!... L’idée seule -m’en remplit d’horreur, et il me semble <span class="pagenum" id="Page_277">277</span> voir partout des traces de -sang et de feu. Non, non, pas de cela, ma chère señora... Une volée, -rien de plus qu’une volée, qui fasse comprendre à ce chenapan que nous -sommes bien défendues. Il va seul au Casino, señora, complètement seul, -et là, il se joint à ses bons amis, les traîneurs de sabre et porteurs -de casque. Figurez-vous qu’il reçoive une volée et se trouve, en outre, -avoir quelques os rompus, sans aucune blessure mortelle, s’entend... -eh! bien, dans ce cas, ou la frayeur le saisit et il quitte Orbajosa, -ou bien il est obligé de se mettre au lit pour quinze jours. Ah! pour -cela, par exemple, il importe de recommander que la volée soit bonne. -Il n’est pas question de tuer, attention... mais il faut bien faire -sentir la main.</p> - -<p>—Maria Remedios—dit doña Perfecta avec hauteur—tu es incapable -d’une idée élevée, d’une résolution salutaire et grande. Ce que tu me -conseilles est une indigne lâcheté.</p> - -<p>—C’est bon, c’est bon, je me tais... Ah! quelle sotte je -suis!—s’écria avec humilité la nièce du Penitenciario. Je garderai mes -sottises pour vous consoler après que vous aurez perdu votre fille.</p> - -<p>—Ma fille!... perdre ma fille!—s’écria la señora, soudain transportée -de fureur. L’entendre dire seulement me rend folle. Non, ils ne me -l’enlèveront pas. Si Rosario ne déteste pas déjà ce misérable, comme -je le désire, elle le détestera. L’autorité d’une mère doit servir à -quelque chose. Nous lui <span class="pagenum" id="Page_278">278</span> arracherons sa passion, ou pour mieux dire -son caprice, comme on arrache une herbe tendre qui n’a pas encore eu le -temps de pousser des racines... Non, cela ne peut être! Les moyens les -plus infâmes ne serviront de rien à cet insensé. Plutôt que de la voir -la femme de mon neveu, j’accepterai tout ce qu’il peut y avoir de pire, -même la mort.</p> - -<p>—Oui, plutôt morte, plutôt enterrée et servant de pâture aux vers—dit -Remedios en joignant les mains comme si elle faisait une prière—que de -la voir au pouvoir de... Ah! señora, ne vous fâchez pas si je vous dis -que céder, parce que Rosario a eu quelques entrevues secrètes avec cet -effronté, serait une grande faiblesse. Le fait de l’autre nuit, comme -me l’a raconté mon oncle, me paraît un artifice infâme de D. José pour -atteindre son but au moyen du scandale. Beaucoup de jeunes gens s’y -prennent ainsi... Ah! Dieu du ciel, que j’adore, je ne sais comment on -peut regarder en face un homme qui ne soit pas prêtre!</p> - -<p>—Tais-toi, tais-toi—dit vivement doña Perfecta.—Ne me parle pas -de ce qui s’est passé l’autre nuit! Quelle horrible aventure! Maria -Remedios... je comprends que la colère puisse perdre une âme pour -jamais. Je suis furieuse... oh! damnation! voir de pareilles choses, -et n’être pas homme!... Mais, à vrai dire, j’ai encore des doutes -relativement au fait lui-même. Librada jure ses grands dieux que c’est -Pinzon qui entra. Ma fille nie tout, <span class="pagenum" id="Page_279">279</span> ma fille qui n’a jamais -menti!... Je persiste dans mes soupçons. Je crois que Pinzon n’est -là-dedans qu’un homme de paille, rien de plus...</p> - -<p>—Nous en revenons toujours au point de départ: c’est-à-dire que -l’auteur de tous nos maux est ce maudit mathématicien... Oh! mon -cœur ne me trompa pas lorsque je le vis pour la première fois... Eh! -bien, ma chère señora, résignez-vous à quelque chose de plus terrible -encore, si vous ne vous décidez pas à appeler Caballuco et à lui dire: -«Caballuco, j’espère que...»</p> - -<p>—Tu y reviens encore; que tu es donc simple...</p> - -<p>—Oh! oui, je suis bien naïve, je le reconnais; mais si je ne puis être -autrement, que voulez-vous que j’y fasse? Je dis ce qui me vient à -l’esprit, sans artifice.</p> - -<p>—Ce que tu as imaginé, ce sot expédient d’une attaque à coups de -bâton, où à coups de poing, viendrait à l’esprit de n’importe qui. Tu -n’y vois pas plus loin que le bout de ton nez, Remedios, et quand tu -veux résoudre une grave question, tu t’en tires avec des sottises. -Moi, j’ai trouvé une solution plus digne de personnes nobles et bien -élevées... Des coups de bâton! Quelle stupidité! D’ailleurs, je ne veux -pas que mon neveu reçoive une égratignure par mon ordre; ceci en aucune -façon. Dieu lui enverra son châtiment par quelqu’une de ces voies qu’il -sait choisir. La seule chose que nous ayons à faire, Maria Remedios, -c’est de travailler à favoriser les <span class="pagenum" id="Page_280">280</span> desseins de Dieu; il faut dans -cette affaire remonter à la cause des causes. Mais tu ne soupçonnes pas -même la grandeur des causes... Tu ne vois que des petitesses.</p> - -<p>—C’est bien possible—répondit humblement la nièce du chanoine. Ah! -pourquoi Dieu m’a-t-il fait si sotte que je ne puisse rien comprendre -de ces sublimités!</p> - -<p>—Il faut aller au fond des choses, au fond, Remedios. Tu ne comprends -pas non plus maintenant?</p> - -<p>—Pas davantage.</p> - -<p>—Mon neveu n’est pas mon neveu, imbécile; il est le blasphème, le -sacrilège, l’athéisme, la démagogie... Sais-tu ce que c’est que la -démagogie?</p> - -<p>—C’est quelque chose comme ces gens qui brûlèrent Paris avec du -pétrole, et qui chez nous démolissent les églises et fusillent les -images sacrées... Ici, aussi, nous allons bien!</p> - -<p>—Eh! bien, mon neveu est tout cela. Ah! s’il était seul à Orbajosa!... -Mais non, ma pauvre enfant. Par une de ces fatalités, qui sont autant -de preuves des maux passagers que Dieu permet parfois pour notre -châtiment, mon neveu équivaut à une armée, il équivaut à l’autorité du -gouvernement, il équivaut à l’alcade, il équivaut au juge; mon neveu -n’est pas mon neveu, Remedios, il est la nation officielle, cette -seconde nation composée des misérables qui gouvernent à Madrid, et qui -s’est emparée de la force matérielle; cette nation apparente,—car -la nation <span class="pagenum" id="Page_281">281</span> réelle est celle qui se tait, qui paie et qui -souffre,—cette nation fictive qui met sa signature au bas des décrets, -et prononce des discours, et est une parodie de gouvernement, une -parodie d’autorité, une parodie de tout. Voilà ce qu’est aujourd’hui -mon neveu; il faut que tu t’accoutumes à voir le dedans des choses. Mon -neveu est le gouvernement, le brigadier, le nouvel alcade, le nouveau -juge, parce que tous le favorisent à cause de la conformité de leurs -idées, parce qu’ils sont comme l’ongle et la chair et qu’ils font tous -partie de la même bande... Comprends-tu bien cela? il faut se garder -des uns comme de l’autre parce que tous sont un et un est tous; il faut -les attaquer tous ensemble, et non pas avec des bâtons au coin d’une -rue, mais comme nos aïeux attaquaient les Mores; les Mores, Remedios! -Oui, ma fille, comprends bien cela; ouvre ton intelligence et laisses-y -pénétrer une idée qui ne soit pas vulgaire... élève ton cœur, Remedios, -élève ta pensée...</p> - -<p>La nièce de D. Inocencio restait stupéfaite devant une pareille -grandeur. Elle ouvrit la bouche pour dire sans doute quelque chose en -rapport avec d’aussi merveilleuses pensées; mais il n’en sortit qu’un -soupir.</p> - -<p>—Les Mores—répéta doña Perfecta.—Il s’agit de Mores et de -chrétiens. Et tu croyais, toi, qu’en administrant une volée à mon -neveu, tout serait fini!... Que tu es simple! Ne vois-tu pas que ses -amis l’appuient? Ne vois-tu pas que nous sommes à <span class="pagenum" id="Page_282">282</span> la merci de -ces misérables? Ne vois-tu pas que le premier petit officier venu -est capable, si cela lui passe par la tête, de mettre le feu à ma -maison?... Mais tu ne saisis pas cela? Tu ne comprends pas qu’il -est nécessaire d’aller au fond? Tu ne comprends pas la grandeur -immense—l’effroyable extension de mon ennemi, qui n’est pas un homme -mais une secte?... Tu ne comprends pas que, dans la situation où il se -trouve aujourd’hui vis-à-vis de moi, mon neveu n’est pas une calamité, -mais une plaie?... Contre cette plaie, ma chère Remedios, nous allons -avoir ici un bataillon sacré qui anéantira l’infernale milice de -Madrid.—Je te le dis, ce sera grand et glorieux...</p> - -<p>—Si enfin cela pouvait être...</p> - -<p>—Tu en doutes? Nous allons voir aujourd’hui même ici des choses -terribles...—dit avec grande impatience la señora.—Aujourd’hui, -aujourd’hui. Quelle heure est-il? Sept heures. Déjà si tard, et rien ne -paraît!...</p> - -<p>—Mon oncle, que voici, saura peut-être quelque chose. Je l’entends -monter l’escalier.</p> - -<p>—Dieu soit béni!...—dit doña Perfecta en se levant pour aller à la -rencontre du Penitenciario.—Il va nous apporter quelque bonne nouvelle.</p> - -<p>D. Inocencio entra précipitamment. L’altération de son visage indiquait -que cette âme consacrée à la piété et aux études latines n’était pas -aussi calme que d’ordinaire.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_283">283</span></p> - -<p>—Mauvaises nouvelles—dit-il en posant son chapeau sur une chaise et -en détachant les cordons de son manteau.</p> - -<p>Doña Perfecta pâlit.</p> - -<p>—Ils sont en train de faire des arrestations—continua don Inocencio, -en baissant la voix comme s’il eût craint que derrière chaque chaise se -cachât un soldat.</p> - -<p>Ils supposent, sans doute, que les habitants ne toléreraient pas leurs -mauvaises plaisanteries,—poursuivit le curé—et ils vont de maison en -maison arrêter tous ceux qui ont la réputation d’être braves...</p> - -<p>La señora se jeta dans un fauteuil dont elle serra fortement de ses -doigts crispés les bras de bois.</p> - -<p>—Ils ont eu tort de se laisser prendre—indiqua Remedios.</p> - -<p>—Un grand nombre... un très grand nombre—dit D. Inocencio en -s’adressant à la señora avec des gestes d’approbation—ont eu le temps -de fuir, et ils sont allés à Villahorrenda avec leurs armes et leurs -chevaux.</p> - -<p>—Et Ramos?</p> - -<p>—On vient de me dire dans la cathédrale que c’est lui qu’on cherche -avec le plus d’ardeur... Juste ciel! arrêter ainsi des malheureux qui -n’ont rien fait encore!... Je ne sais vraiment pas comment les bons -Espagnols peuvent être si patients. Ma chère señora doña Perfecta, en -vous parlant des arrestations, <span class="pagenum" id="Page_284">284</span> j’ai oublié de vous prier de vous -rendre chez vous à l’instant même.</p> - -<p>—J’y vais de suite... Est-ce que ces bandits vont aussi fouiller ma -maison?</p> - -<p>—Peut-être. Señora, c’est aujourd’hui un jour néfaste—dit D. -Inocencio d’une voix solennelle et émue—que le Seigneur ait pitié de -nous!</p> - -<p>—J’ai chez moi une demi-douzaine d’hommes très bien armés—répondit -la señora fortement troublée—quelle iniquité! Est-ce qu’ils seraient -capables de vouloir les arrêter aussi?</p> - -<p>—Pinzon n’aura certainement pas oublié de les dénoncer. Señora, je -vous répète qu’aujourd’hui est pour nous un jour néfaste... Mais Dieu -protégera l’innocence.</p> - -<p>—Je m’en vais, je m’en vais. Ne manquez pas de passer chez moi.</p> - -<p>—Señora, dès que finira la classe... mais je me figure que, étant -donnée l’alarme qu’il y a dans la ville, tous les enfants feront -aujourd’hui l’école buissonnière. Enfin, qu’il y ait classe ou non, -j’irai après... Je ne veux pas que vous sortiez seule, señora. Ces -fainéants de soldats parcourent les rues avec des airs... Jacinto, -Jacinto!</p> - -<p>—C’est inutile. Je m’en irai seule.</p> - -<p>—Jacinto va vous accompagner—dit la mère de celui-ci—il doit être -déjà levé.</p> - -<p>On entendit les pas précipités du petit docteur qui <span class="pagenum" id="Page_285">285</span> descendait en -toute hâte l’escalier du dernier étage. Il arriva tout essoufflé et la -face cramoisie.</p> - -<p>—Qu’y a-t-il?—demanda son oncle.</p> - -<p>—Dans la maison des filles Troya—dit le petit jeune homme—dans la -maison de ces..., eh bien...</p> - -<p>—Achève donc tout de suite.</p> - -<p>—Il y a Caballuco.</p> - -<p>—En haut?... Chez les filles Troya?</p> - -<p>—Oui, mon oncle... Il m’a parlé du haut de la terrasse, et m’a dit -qu’il craint qu’on n’aille l’arrêter là.</p> - -<p>—Oh! l’imbécile!... le lourdaud va se laisser prendre—s’écria doña -Perfecta, en frappant du pied le sol avec dépit.</p> - -<p>—Il veut descendre pour que nous le cachions chez nous.</p> - -<p>—Ici?</p> - -<p>Le chanoine et sa nièce se regardèrent.</p> - -<p>—Qu’il descende!—dit vivement doña Perfecta.</p> - -<p>—Ici?—répéta D. Inocencio d’un ton de mauvaise humeur.</p> - -<p>—Ici!—répondit impérieusement la señora. Je ne connais pas de maison -où il puisse être plus en sûreté.</p> - -<p>—Il peut facilement sauter par la croisée de ma chambre—dit Jacinto.</p> - -<p>—Eh! bien, s’il n’y a pas moyen de faire autrement...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_286">286</span></p> - -<p>—Maria Remedios—dit la señora.—Si on nous enlève cet homme tout est -perdu.</p> - -<p>—Que je suis simple et sotte!—répondit la nièce du chanoine en -mettant la main sur son sein et étouffant le soupir qui sans doute -allait s’en échapper—mais, non, on n’arrêtera pas cet homme.</p> - -<p>La señora sortit rapidement, et bientôt après le Centaure s’étendait -dans le vaste fauteuil où le Sr. D. Inocencio avait l’habitude de -s’asseoir pour écrire ses sermons.</p> - -<p>Nous ne savons comment cela vint aux oreilles du brigadier Batalla, -mais il est indubitable que cet intelligent militaire avait eu vent -que les Orbajociens n’étaient plus résolus à se tenir tranquilles, -car, dans la matinée de ce même jour, il décida l’arrestation de ceux -que, dans notre riche langage insurrectionnel, nous avons l’habitude -d’appeler <i>caracterizados</i><a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>. Le grand Caballuco se sauva par -miracle en se réfugiant chez les filles Troya, d’où, ne s’y croyant -pas en sûreté, il descendit dans la sainte et non suspecte maison de -l’excellent chanoine.</p> - -<p>A la nuit, la troupe établie en différents points de la ville exerçait -la plus grande surveillance sur les personnes qui entraient et qui -sortaient; mais Ramos n’en parvint pas moins à s’évader en trompant, -ou peut-être même sans tromper, les précautions militaires. Cela -acheva d’enflammer les <span class="pagenum" id="Page_287">287</span> esprits, et depuis lors une multitude de -gens conspiraient dans les fermes voisines de Villahorrenda, où ils se -réunissaient de nuit pour se disperser au jour, afin de préparer la -difficile entreprise de leur soulèvement. Ramos parcourut les environs -en rassemblant des hommes et des armes, et comme les colonnes volantes -poursuivaient les Aceros sur le territoire de Villajuan de Nahara, -notre chevaleresque héros put beaucoup faire en peu de temps.</p> - -<p>Pendant la nuit, il se risquait fréquemment, avec une audace inouïe, à -pénétrer dans Orbajosa, et pour cela tantôt trompait, tantôt subornait -les sentinelles. Sa popularité et la protection dont le couvraient -les habitants, étaient, jusqu’à un certain point, sa sauvegarde, et -il n’est pas téméraire d’affirmer que la troupe ne déployait pas -vis-à-vis de cet audacieux champion une rigueur pareille à celle -dont elle usait envers les hommes insignifiants de la localité. -En Espagne, principalement en temps de guerre,—la guerre étant -ici toujours démoralisatrice,—il n’est pas rare de constater ces -infâmes condescendances envers les grands, tandis que les petits sont -poursuivis sans pitié. Grâce donc à son audace, à ses subornations -ou à nous ne savons trop quoi, Caballuco pénétrait dans Orbajosa, -recrutait des partisans, réunissait des armes et ramassait de l’argent. -Par mesure de plus grande précaution ou pour mieux masquer ses -batteries, il ne mettait pas les pieds dans sa maison, entrait à <span class="pagenum" id="Page_288">288</span> -peine quelquefois dans celle de doña Perfecta, lorsqu’il s’agissait -d’affaires importantes, et avait l’habitude de souper tantôt chez -l’un, tantôt chez l’autre de ses amis, préférant toujours d’ailleurs -le respectable domicile de quelque ecclésiastique, et surtout celui -de D. Inocencio, où il s’était réfugié pendant la funeste matinée des -arrestations.</p> - -<p>Sur ces entrefaites, Batalla avait télégraphié au gouvernement pour -l’informer qu’une conspiration factieuse avait été découverte, que -les auteurs étaient arrêtés et que, ceux en petit nombre, qui étaient -parvenus à s’échapper erraient dispersés et fugitifs <i>activement -poursuivis par nos colonnes</i>.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_289">289</span></p> - - <h2 id="ch_26">XXVI.<br /><br /> - MARIA REMEDIOS.</h2> -</div> - -<p>Rien n’est plus intéressant que de rechercher l’origine des faits qui -nous étonnent ou nous préoccupent, et rien n’est plus agréable que -de la découvrir. Lorsque nous nous trouvons en présence de passions -ardentes luttant dans l’ombre ou au grand jour, et que, poussés par le -besoin naturel de remonter aux causes qui accompagnent nécessairement -toute observation humaine, nous arrivons à retrouver la source cachée -d’où proviennent ces eaux impétueuses et troublées, nous éprouvons -une sensation ressemblant beaucoup à la joie des géographes et des -explorateurs.</p> - -<p>Cette joie vient de nous être donnée; car, en explorant les profondeurs -des cœurs qui palpitent sous nos yeux dans cette histoire, nous avons -découvert un fait qui est très certainement la cause première des faits -les plus importants qui y sont rapportés; une passion qui a été comme -la première <span class="pagenum" id="Page_290">290</span> goutte d’eau du courant troublé dont nous sommes en -train d’observer la marche impétueuse.</p> - -<p>Poursuivons donc notre récit. Mais d’abord deux mots sur la señora -de Polentinos que nous abandonnerons ensuite sans nous préoccuper de -ce qui put lui arriver dans la matinée de son entretien avec Maria -Remedios. Pleine d’inquiétude, elle pénètre dans sa demeure où elle -se voit obligée de subir les excuses et les politesses du Sr. Pinzon, -lequel affirme que, tant qu’il sera en vie, la maison de son hôtesse -ne sera pas fouillée. Celle-ci réplique d’un ton hautain, sans même -daigner le regarder. L’officier demande poliment la raison d’un tel -dédain, à quoi doña Perfecta répond en sommant le militaire d’avoir -à quitter sa maison sans, pour cela, croire échapper à l’obligation -de rendre compte, en temps opportun, de la déloyale conduite qu’il -y a tenue. D. Cayetano arrive sur ces entrefaites et alors a lieu -une vive explication d’homme à homme. Mais, comme pour le moment un -autre sujet nous intéresse davantage, laissant les Polentinos et le -lieutenant-colonel s’arranger comme ils pourront, nous allons passer à -l’examen des causes dont il a été parlé plus haut.</p> - -<p>Arrêtons notre attention sur Maria Remedios, femme estimable, à -laquelle il est urgent de consacrer quelques lignes. C’était une -señora, une véritable señora, en dépit de son origine on ne peut plus -humble, car les vertus de son oncle paternel, <span class="pagenum" id="Page_291">291</span> le Sr. D. Inocencio, -lui aussi de basse origine, mais élevé par le sacrement de même que par -son savoir et son honorabilité, avaient répandu sur toute la famille un -éclat extraordinaire.</p> - -<p>L’amour de Remedios pour Jacinto était une des plus violentes passions -qui se puissent déchaîner dans le cœur d’une mère. Elle l’aimait avec -délire, mettait le bien-être de son fils au-dessus de toutes les choses -humaines, le croyait le type le plus parfait de la beauté et du talent -qui fût au monde, et, pour le voir heureux, grand et puissant, aurait -donné tous les jours qui lui restaient à vivre et même une part de la -gloire éternelle. Le sentiment de l’amour maternel est le seul qui, à -cause de sa pureté et de sa noblesse, admette l’exagération; le seul -qui ne dégénère pas en démence. Cependant il arrive, phénomène qui -ne laisse pas d’être commun dans la vie, que, si cette exaltation de -l’amour maternel ne coïncide pas avec la pureté du cœur la plus absolue -et la plus parfaite honnêteté, elle change de nature et se convertit -d’ordinaire en un déplorable égarement qui peut, comme toutes les -passions débordées, faire commettre de grandes fautes et amener des -catastrophes.</p> - -<p>Maria Remedios passait à Orbajosa pour être un modèle de vertu et le -modèle des nièces. Elle l’était peut-être en effet. Ceux qui avaient -besoin d’elle la trouvaient toujours disposée à les obliger; jamais -elle ne donna l’occasion de critiquer sa conduite ou <span class="pagenum" id="Page_292">292</span> ne fournit -de prétexte à la médisance; jamais elle ne se mêla à aucune intrigue. -Elle était pieuse, mais ne se laissait jamais aller à des pratiques -exagérées ou des bigoteries choquantes; elle pratiquait la charité; -elle gouvernait la maison de son oncle avec la plus grande habileté; -elle était bien reçue, admirée, et fêtée partout, malgré la peine -que faisait prendre à ceux qui l’écoutaient sa manie de soupirer -continuellement et de s’exprimer d’un ton larmoyant.</p> - -<p>Chez doña Perfecta, cependant, cette excellente señora subissait -une sorte de <i xml:lang="la" lang="la">capitis diminutio</i>. A une époque déjà lointaine -et très malheureuse pour la famille du bon Penitenciario, Maria -Remedios (si c’est la vérité, pourquoi ne le dirait-on pas?) avait été -blanchisseuse dans la maison des Polentinos. Qu’on n’aille pas croire -pourtant que doña Perfecta la traitât à cause de cela avec hauteur. -Bien au contraire, elle était fière de la fréquenter, elle avait pour -elle une tendresse vraiment fraternelle; elle la faisait manger à sa -table, elles priaient ensemble, elles se racontaient leurs peines, -elles se prêtaient un mutuel appui dans leurs œuvres de charité, dans -l’accomplissement de leurs dévotions, dans leurs affaires de ménage... -mais il faut bien en convenir, il y avait toujours quelque chose, -il y avait toujours comme une ligne de démarcation invisible mais -infranchissable entre la señora improvisée et l’ancienne señora. Doña -Perfecta <span class="pagenum" id="Page_293">293</span> tutoyait Maria, et celle-ci ne put jamais se défaire -de certaines formules respectueuses. La nièce de don Inocencio se -sentait si petite en présence de l’amie de son oncle que son humilité -native prenait une étrange teinte de tristesse. Elle voyait que le -bon chanoine était dans la maison une espèce de conseiller aulique -inamovible; elle voyait que son idolâtré Jacintito était sur le pied -d’une familiarité presque tendre avec la señorita, et cependant la -pauvre femme fréquentait la maison le moins possible. Il est vrai de -dire que Maria Remedios se <i>déseigneurisait</i> passablement (qu’on -nous passe l’expression) dans cette maison de doña Perfecta, et que -cela lui était désagréable, parce qu’il y avait aussi dans cet esprit -si prompt à soupirer, comme il y a dans toute créature humaine, un -peu de vanité... Voir son fils marié avec Rosarito, le voir riche et -puissant; le voir s’allier avec doña Perfecta, avec la señora... ah! -c’était là pour Maria Remedios, la terre et le ciel, la vie actuelle -et future, le présent et l’avenir, le suprême bonheur de toute son -existence. Depuis des années, sa tête et son cœur s’emplissaient de -cette douce et brillante espérance. C’est pour cela qu’elle était bonne -et mauvaise, religieuse et humble ou audacieuse et terrible; c’est pour -cela qu’elle était tout ce qu’il est possible d’être, car sans cette -idée, Remedios, qui était l’incarnation de son projet, n’aurait pas -existé.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_294">294</span></p> - -<p>Physiquement, elle était on ne peut plus insignifiante. Elle se -distinguait par une fraîcheur étonnante qui diminuait en apparence le -nombre de ses années, et bien que son veuvage remontât à une date déjà -fort ancienne, était toujours vêtue de noir.</p> - -<p>Cinq jours s’étaient écoulés depuis l’entrée de Caballuco dans la -maison du Sr. Penitenciario. La nuit venait.—Remedios, une lampe -allumée à la main, pénétra dans la chambre de son oncle, et, après -avoir posé la lampe sur la table, s’assit en face du vieillard qui -depuis deux ou trois heures restait immobile et pensif dans son -fauteuil, où il semblait qu’on l’eût cloué. Son menton était appuyé -sur sa main, dont les doigts froissaient une barbe qui n’avait pas été -rasée depuis trois jours.</p> - -<p>—Caballuco a dit qu’il viendrait souper ici ce soir, demanda-t-il à sa -nièce.</p> - -<p>—Oui, mon oncle, il viendra. C’est dans les maisons respectables que -le pauvre homme est le plus en sûreté.</p> - -<p>—Eh! bien, malgré la respectabilité de ma maison, je ne suis pas du -tout tranquille—répondit le Penitenciario.—Comme ce brave Ramos -s’expose!... On m’a dit qu’à Villahorrenda et dans la campagne des -environs il y a déjà beaucoup de monde... je ne sais plus combien de -monde... Et toi, qu’as-tu entendu dire?</p> - -<p>—Que la troupe commet des atrocités...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_295">295</span></p> - -<p>—C’est un miracle que ces cannibales n’aient pas encore fouillé ma -maison! Je te jure que je tombe foudroyé si je vois entrer un seul de -ces pantalons rouges...</p> - -<p>—Ah! nous sommes dans de jolis draps!—dit Remedios en exhalant dans -un soupir la moitié de son âme.—Je ne puis m’empêcher de penser aux -transes dans lesquelles se trouve la señora doña Perfecta... Ah! mon -oncle!, il faut que vous alliez chez elle.</p> - -<p>—Chez elle, ce soir?... La troupe parcourt les rues.... Imagine-toi -qu’il prenne envie à un de ces soldats.... La señora est bien -défendue... L’autre jour ils ont fouillé sa maison et emmené les six -hommes armés qui s’y trouvaient, mais depuis, ils les lui ont rendus. -Nous, en cas d’attaque, nous n’avons personne qui nous défende.</p> - -<p>—J’ai envoyé Jacinto chez la señora pour qu’il lui tienne un moment -compagnie. Si Caballuco vient, nous lui dirons de passer aussi par -là... Personne ne me sortira de la tête que ces brigands préparent -quelque mauvais coup contre notre amie. Pauvre señora, pauvre -Rosarito!... Et quand on pense que tout cela aurait pu être évité par -le moyen, qu’il y a deux jours, je proposai à doña Perfecta...</p> - -<p>—Ma chère nièce—dit flegmatiquement le Penitenciario—nous avons fait -tout ce qu’il était humainement possible de faire pour arriver à la -réalisation de notre saint projet... Nous ne pouvons <span class="pagenum" id="Page_296">296</span> plus rien. -Nous avons échoué, Remedios. Mets-toi bien cela dans l’esprit et ne -fais pas l’obstinée: Rosarito ne peut être la femme de notre idolâtré -Jacintillo. Ton rêve doré, ton idéal de bonheur, qui à une époque nous -a paru réalisable, et à la réalisation duquel, en ma qualité d’oncle -bienfaisant, j’ai consacré toutes les facultés de mon esprit, est -maintenant devenu une chimère et s’est dissipé comme une vapeur. De -graves obstacles, la méchanceté d’un homme, la passion indéniable de la -jeune fille, et d’autres choses que je ne dis pas, ont tout fait mal -tourner. Au moment même où nous allions triompher, nous sommes vaincus! -Ah! ma chère nièce! persuade-toi bien une chose. A l’heure qu’il est, -Jacinto mérite beaucoup mieux que cette fille folle.</p> - -<p>—Extravagances et entêtements,—répondit Maria d’un ton de -mécontentement passablement irrespectueux.—Voilà maintenant comment -vous vous en tirez!... Allons, les grandes têtes s’illuminent. Doña -Perfecta, avec sa grandeur d’âme, et vous avec vos subtilités, vous -êtes vraiment bons à quelque chose. Il est déplorable que Dieu -m’ait créée si sotte et m’ait donné une intelligence de «brique et -de mortier,» comme dit la señora, car s’il n’en était pas ainsi je -résoudrais la question.</p> - -<p>—Toi?</p> - -<p>—Si elle et vous m’eussiez laissé faire, elle serait déjà résolue.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_297">297</span></p> - -<p>—Par les coups de bâton?</p> - -<p>—Ne poussez pas les hauts cris et n’ouvrez pas vos yeux si grands, car -il n’est pas question de tuer qui que ce soit... Voyons!</p> - -<p>—Des coups de bâton, Remedios—dit le chanoine, en riant—mais ce -n’est rien cela, sais-tu?... ça fait des égratignures tout au plus.</p> - -<p>—Allons... dites aussi que je suis barbare et sanguinaire!... moi qui -n’ai pas le courage de tuer un vermisseau; vous le savez bien... Il est -facile de comprendre que je ne peux vouloir la mort d’un homme.</p> - -<p>—En fin de compte, mon enfant, et quoi que tu puisses faire, le Sr. D. -Pepe Rey aura la jeune fille. Il n’est plus possible de l’empêcher.—Il -est résolu à employer tous les moyens y compris le déshonneur... Si -Rosarito,... comme elle nous trompait avec son petit air réservé et son -regard angélique, eh?... si Rosarito, dis-je, ne le voulait pas... tout -pourrait encore s’arranger; mais hélas! elle l’aime comme le pécheur -aime le démon; elle est dévorée d’une flamme criminelle; elle est -tombée dans le piège impudique qu’il lui a tendu. Soyons honnêtes et -dignes; détournons nos regards de ce couple méprisable, et ne pensons -plus ni à elle ni à lui.</p> - -<p>—Vous ne savez absolument rien des femmes, mon oncle—dit Remedios -avec une flatteuse hypocrisie; vous êtes un saint homme; vous ne -comprenez <span class="pagenum" id="Page_298">298</span> pas que l’amour de Rosarito n’est pas autre chose qu’un -de ces petits caprices qui passent ou qu’on fait passer avec une bonne -paire de soufflets et une demi-douzaine de fessées.</p> - -<p>—Ma nièce—dit sentencieusement D. Inocencio;—lorsqu’il y a eu -certaines choses... les petits caprices ne s’appellent plus seulement -des caprices, mais ils se nomment d’un autre nom.</p> - -<p>—Mon oncle, vous ne savez ce que vous dites,—répondit la nièce dont -le visage s’enflamma tout à coup.—Eh! quoi, vous seriez capable de -supposer que Rosarito?... Quelle infamie! Je la défends, moi; oui, je -la défends... Elle est pure comme les anges... Allons donc, mon oncle, -vos soupçons me font monter le rouge à la face et vous me faites sortir -des gonds.</p> - -<p>A ces mots, le visage du bon chanoine se voila d’une sombre tristesse -qui semblait le vieillir de dix ans.</p> - -<p>—Ma chère Remedios—ajouta-t-il,—nous avons fait tout ce -qu’humainement et en conscience nous pouvions et devions faire. Rien -de plus naturel que notre désir de voir Jacintillo s’allier à cette -grande famille, la première d’Orbajosa; rien de plus naturel que notre -désir de le voir à la tête des sept maisons de la ville, des pâturages -de Mundogrande, des trois huertas, de la métairie de Arriba, de la -Encomienda et des autres propriétés urbaines ou rurales que possède -cette jeune fille. Ton fils <span class="pagenum" id="Page_299">299</span> a par lui-même une grande valeur, tout -le monde le sait. Il plaisait à Rosarito, comme Rosarito lui plaisait. -On pouvait croire la chose faite. La señora elle-même, sans beaucoup -s’enthousiasmer, il est vrai, sans doute à cause de notre origine, y -paraissait assez bien disposée à cause de l’estime et de la vénération -que je lui inspire comme confesseur et comme ami... Mais tout à coup se -présente ce malencontreux jeune homme. La señora me dit qu’elle a pris -des engagements envers son frère, et qu’elle n’ose pas repousser la -proposition qu’il lui a faite. Grave conflit! Et qu’est-ce que je fais -alors? Hélas! ne le sais-tu pas? Je te parle franchement; si j’avais -vu dans le Sr. de Rey un homme de bons principes, capable de faire -le bonheur de Rosario, je ne me serais mêlé de rien; mais ce jeune -homme me parut une calamité, et en ma qualité de directeur spirituel -de la maison, je dus prendre la direction de l’affaire et je la pris. -Tu sais déjà que je mis le cap sur lui, comme on dit vulgairement. -Je démasquai ses défauts, je dévoilai son athéisme; je découvris aux -yeux de tous la pourriture de ce cœur matérialisé, et la señora se -convainquit que donner sa fille à ce jeune homme, c’était la vouer à la -perdition... Ah! par quelles épreuves je passai! La señora hésitait, -j’affermissais son esprit indécis; je lui indiquais les moyens légaux -qu’elle devait employer contre son neveu pour l’éloigner sans scandale; -je lui suggérais des <span class="pagenum" id="Page_300">300</span> idées ingénieuses et comme elle ne cessait de -me montrer sa pure conscience pleine d’alarmes, je la tranquillisais -en délimitant le champ dans lequel pouvaient légalement se livrer les -batailles que nous engagions contre ce terrible ennemi. Jamais je ne -lui conseillai des moyens violents ou sanguinaires ni des atrocités de -mauvais genre, mais toujours des expédients subtils ne laissant pas -trace de péché. Là-dessus je suis tranquille, ma chère nièce. Mais tu -le sais bien, toi, que j’ai lutté, que j’ai travaillé comme un nègre. -Ah! quand le soir je rentrais ici et te disais: «Mariquilla, nous -allons bien, nous marchons très bien», tu devenais folle de joie, tu -me baisais les mains cent et cent fois et tu prétendais que j’étais -le meilleur des hommes. Pourquoi, dénaturant ton noble caractère et -ton humeur pacifique, te mets-tu maintenant en fureur? Pourquoi me -querelles-tu? Pourquoi me dis-tu que tu sors des gonds et m’appelles-tu -en propres termes un sans-cœur?</p> - -<p>—Parce que—répondit la nièce, sans rien perdre de son agressive -irritation—vous vous êtes tout à coup découragé.</p> - -<p>—C’est que tout se retourne contre nous, pauvre femme. Le maudit -ingénieur, soutenu par la troupe, est décidé à tout. La petite l’aime, -la petite... je ne veux pas en dire plus long. Cela ne peut être, je te -répète que cela ne peut être.</p> - -<p>—La troupe! Mais vous croyez donc, comme <span class="pagenum" id="Page_301">301</span> doña Perfecta, qu’il va -y avoir une révolution et que, pour chasser d’ici ce D. Pepe, il faut -que la moitié de la nation se lève contre l’autre moitié... La señora -est devenue folle, et vous, vous êtes en train de le devenir.</p> - -<p>—Je partage sa manière de voir. Etant donnée la liaison intime de Rey -avec les militaires, la question personnelle grandit... Et hélas! ma -chère nièce, si, il y a deux jours, je nourrissais l’espoir que nos -braves chasseraient d’ici la troupe à coups de pied dans le derrière, -depuis que j’ai vu la plupart d’entre eux arrêtés avant de combattre -et Caballuco se cacher et n’être plus lui-même, je désespère de tout. -Les bons principes n’ont plus maintenant assez de force matérielle pour -hacher en pièces les ministres et les émissaires de l’erreur... Ah! ma -pauvre nièce, résignons-nous, résignons-nous!...</p> - -<p>Et s’appropriant le mode d’expression qui caractérisait la mère de -Jacinto, il soupira bruyamment deux ou trois fois. Contrairement à -tout ce qu’on pouvait attendre d’elle, Maria garda le silence. Il n’y -avait en elle, au moins à en juger par les apparences, ni de la colère -ni le sentimentalisme superficiel de sa vie habituelle; il n’y avait -qu’une affliction profonde et sans éclats. Quelques instants après que -l’excellent oncle eut terminé sa péroraison, deux pleurs roulèrent -sur les joues roses de la nièce; quelques sanglots mal comprimés ne -tardèrent pas à se faire entendre, et peu à peu, de même que <span class="pagenum" id="Page_302">302</span> -s’enflent et deviennent de plus en plus hautes et bruyantes les vagues -tumultueuses d’une mer qui commence à se soulever, le flot de la -douleur de Maria Remedios alla grossissant jusqu’au moment où il se -fondit en un torrent de larmes.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_303">303</span></p> - - <h2 id="ch_27">XXVII.<br /><br /> - LE SUPPLICE D’UN CHANOINE.</h2> -</div> - -<p>—Résignons-nous, résignons-nous!—dit de nouveau D. Inocencio.</p> - -<p>—Résignons-nous, résignons-nous!—répéta-t-elle en essuyant ses -larmes. Puisque mon fils bien-aimé ne doit jamais être qu’un pauvre -diable qu’il commence à l’être tout de suite. Les procès se font rares; -le jour est proche où la profession d’avocat ne vaudra plus rien. A -quoi sert le talent? A quoi bon faire tant d’études et se rompre la -tête? Hélas! nous sommes pauvres. Le jour viendra, Sr. D. Inocencio, où -mon pauvre enfant n’aura pas même un oreiller pour reposer la sienne.</p> - -<p>—Ma nièce!</p> - -<p>—Mon oncle!... Et pour qu’il n’en soit pas ainsi, dites-moi! Quel -héritage pensez-vous donc lui laisser, lorsque pour toujours vous -fermerez les yeux? Quatre sous, une demi-douzaine de vieux livres, -la misère et rien de plus... Il va venir des temps... <span class="pagenum" id="Page_304">304</span> ah! quels -temps, mon oncle!... Mon pauvre fils, dont la santé devient très -délicate, ne pourra plus travailler... déjà la tête lui tourne dès -qu’il lit un livre; il se sent pris de nausées et la migraine le saisit -chaque fois qu’il travaille de nuit... il sera obligé de mendier un -petit emploi, je devrai, moi, me mettre à la couture, et qui sait, qui -sait si, par la suite, nous ne nous trouverons pas réduits à demander -l’aumône.</p> - -<p>—Ma nièce!</p> - -<p>—Je sais très bien ce que je dis... C’est un bel avenir que celui -qui se prépare!—ajouta l’excellente femme en forçant de plus en plus -le ton de sa voix larmoyante.—Mon Dieu! Qu’allons-nous devenir? Ah! -seul, le cœur d’une mère peut sentir ces choses-là... Seules, les mères -sont capables de s’inquiéter ainsi du bien-être de leurs enfants. -Vous, comment le comprendriez-vous? Non, autre chose est avoir des -enfants et souffrir pour eux, ou chanter le <i>gori gori</i><a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a> dans -la cathédrale et enseigner le latin au collège... Voyez, que sert à -mon fils d’être votre neveu, d’avoir obtenu tant de diplômes de haut -savoir, et d’être le dessus du panier d’Orbajosa... Il mourra de faim, -car nous savons déjà ce que rapportent les plaidoiries, on sera obligé -de demander pour lui aux députés un emploi à la Havane, où la fièvre -jaune le tuera...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_305">305</span></p> - -<p>—Mais, ma nièce!...</p> - -<p>—Eh! mon Dieu, je ne me plaindrai plus, je me tais, je ne -vous tourmenterai pas davantage. Je suis une impertinente, une -pleurnicheuse, une pousseuse de soupirs; et l’on ne peut me souffrir... -Tout cela parce que j’ai un cœur de mère affectueuse et que je veux le -bonheur de mon fils bien-aimé. Je mourrai, oui, monsieur, je mourrai -sans rien dire et j’étoufferai ma douleur; je dévorerai mes larmes -pour ne pas affliger monsieur le chanoine... Mais mon fils bien-aimé -me comprendra, lui, et il ne se bouchera pas les oreilles lui, comme -vous le faites en ce moment... Ah! quel sort est le mien!... Le -pauvre Jacinto sait que pour lui je me ferais hacher en morceaux et -que j’achèterais son bonheur au prix de ma vie. Pauvre petit chéri de -mon cœur! Avoir tant de talent, et se voir condamné à végéter dans -une situation modeste, dans une obscure condition!... pourquoi donc, -monsieur mon oncle, pourquoi ne vous enorgueillissez-vous pas?... -Tenez, pour autant de vanité que nous ayons, vous serez toujours, -vous, le fils du <i>tio Tinieblas</i><a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>, le sacristain de San -Bernardo... et moi, je ne serai jamais autre chose que la fille -d’Ildefonso Tinieblas, votre frère à vous, qui vendait des marmites, -et mon fils sera le neveu des Tinieblas... car notre maison est une -maison de ténèbres, et jamais nous <span class="pagenum" id="Page_306">306</span> ne sortirons de l’obscurité, -ni ne posséderons une pièce de terre dont nous puissions dire «cette -pièce est à moi», ni ne tondrons une brebis qui nous appartienne, ni -ne trairons une chèvre qui soit notre chèvre, et jamais je ne pourrai -mettre les mains jusqu’au coude dans un sac de blé qui ait été battu -et vanné sur notre aire... et tout cela, à cause de votre timidité, de -votre ineptie et de vos scrupules ridicules...</p> - -<p>—Mais... mais, ma nièce!</p> - -<p>Le chanoine haussait un peu plus le ton chaque fois qu’il répétait -cette phrase, et, les mains sur les oreilles, il agitait sa tête à -droite et à gauche de l’air d’un homme profondément désespéré. La voix -criarde de Maria Remedios devenait de plus en plus aiguë et pénétrait -comme une flèche dans la cervelle du malheureux ecclésiastique déjà -tout étourdi. Mais, tout à coup, la physionomie de cette femme se -transforma, les sanglots plaintifs se changèrent en éclats de voix -âpres et durs, son visage pâlit, ses lèvres frémirent, ses poings se -crispèrent, quelques mèches de ses cheveux en désordre tombèrent sur -son front; au feu de la colère qui rugissait en elle, ses yeux humides -se séchèrent, elle quitta son siège et, plutôt comme une harpie que -comme une femme, s’écria:</p> - -<p>—Je m’en vais d’ici, je m’en vais avec mon fils!... Nous irons à -Madrid; je ne veux pas que mon fils pourrisse dans cette horrible -petite ville. <span class="pagenum" id="Page_307">307</span> Je suis lasse de voir que, protégé par la soutane, -mon fils n’est et ne sera jamais rien. Entendez-vous bien, monsieur -mon oncle? Mon fils et moi nous partons! vous ne nous reverrez jamais, -jamais, jamais!</p> - -<p>Don Inocencio avait croisé les mains, et subissait les fulminantes -invectives de sa nièce avec la consternation d’un condamné à mort à qui -la présence du bourreau ôte toute espérance.</p> - -<p>—Pour l’amour de Dieu, Remedios—murmura-t-il d’une voix dolente—pour -l’amour de la Très Sainte-Vierge...</p> - -<p>Ces sortes de crises, ces horribles explosions du caractère -habituellement doux de la mère de Jacinto étaient aussi violentes que -rares, car parfois cinq ou six ans se passaient sans que D. Inocencio -vit Remedios se convertir en furie.</p> - -<p>—Je suis mère!... Je suis mère!... et puisque personne ne veille -aux intérêts de mon fils, j’y veillerai, moi, j’y veillerai -moi-même!—rugit cette lionne improvisée.</p> - -<p>—Mais, pour l’amour de la mère des anges, ne t’emporte pas!... Songe, -ma nièce, que tu commets un péché... Récitons un <i>Pater</i> et un -<i>Ave Maria</i>, tu verras comme cela te passera.</p> - -<p>Il tremblait et suait en prononçant ces paroles. Pauvre petit poulet -dans les serres du vautour! La femme transformée en oiseau de proie -acheva de l’étouffer par ces paroles:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_308">308</span></p> - -<p>—Vous n’êtes absolument bon à rien: vous n’êtes qu’un pleutre. Mon -fils et moi nous partirons d’ici, et pour toujours, pour toujours. Moi, -j’obtiendrai pour mon fils une bonne position, je lui chercherai une -situation convenable, entendez-vous? De même que je suis prête à laver -le pavé des rues avec ma langue, si j’étais obligée de le faire pour -lui assurer de quoi manger, de même je soulèverai la terre et le ciel -pour qu’il ait une position, pour qu’il s’élève, et qu’il soit riche, -et considéré, et qu’il devienne un personnage et un caballero, et un -propriétaire, et un seigneur, et un grand d’Espagne, et tout ce qu’on -peut être, enfin, tout, tout, tout.</p> - -<p>—Que Dieu me soit en aide!—murmura D. Inocencio en se laissant tomber -dans le fauteuil et en inclinant la tête sur sa poitrine.</p> - -<p>Il y eut un moment de silence durant lequel on entendait la respiration -haletante de la femme furibonde.</p> - -<p>—Ma nièce—dit enfin le Penitenciario—tu viens de m’ôter dix ans de -vie; tu m’as fait tourner le sang; tu m’as rendu fou... Que Dieu me -donne le calme nécessaire pour te supporter! Seigneur, donnez-moi de -la patience, c’est de la patience que je demande, et toi, ma nièce, -fais-moi la faveur de te plaindre et de pleurer et de pousser des -soupirs tout ton soûl pendant dix ans si tu veux, car ta maudite manie -grimacière, qui me porte tant sur les nerfs, est encore préférable à -ces colères insensées... <span class="pagenum" id="Page_309">309</span> Oh! c’est beau de t’emporter ainsi, après -t’être confessée et avoir communié ce matin!</p> - -<p>—Mais c’est votre faute, oui, c’est votre faute.</p> - -<p>—Parce que, à propos de l’affaire de Jacinto et de Rosario, je t’ai -dit: «Résignons-nous!»</p> - -<p>—Parce que, lorsque tout marchait bien, vous abandonnez la partie et -vous permettez que le Sr. de Rey s’empare de Rosarito.</p> - -<p>—Et comment pourrais-je l’empêcher? La señora a bien raison de dire -que tu as de l’intelligence comme une brique. Veux-tu que je sorte -d’ici, une épée à la main, que dans un clin d’œil je taille en pièces -toute la troupe, et qu’ensuite j’aille me planter en face de Rey et que -je lui dise: «De deux choses l’une: ou vous allez laisser la petite -tranquille, ou je vais vous couper la gorge?»</p> - -<p>—Non; mais quand j’ai conseillé à la señora de faire administrer une -volée à son neveu, au lieu de le lui conseiller comme moi, vous vous y -êtes opposé.</p> - -<p>—Tu es une folle avec ta volée.</p> - -<p>—C’est que «morte la bête, mort le venin».</p> - -<p>—Je ne puis conseiller ce que tu appelles une volée et qui peut être -une chose horrible.</p> - -<p>—Oui, parce que je suis un coupe-jarrets, n’est-ce pas?</p> - -<p>—Tu dois savoir que les jeux de main sont des jeux de vilain. Crois-tu -d’ailleurs que cet homme se laissera rosser? Et ses amis?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_310">310</span></p> - -<p>—La nuit, il sort tout seul.</p> - -<p>—Qu’en sais-tu?</p> - -<p>—Je sais tout; il ne fait pas un seul pas que je n’en sois informée, -comprenez-vous? La veuve Cusco me tient au courant de tout.</p> - -<p>—Voyons, voyons, ne me fais pas devenir fou. Et qui la lui donnerait -cette volée?... Sachons-le.</p> - -<p>—Caballuco.</p> - -<p>—De sorte qu’il est décidé?...</p> - -<p>—Non, mais il le sera si vous l’ordonnez.</p> - -<p>—Allons, ma nièce, laisse-moi tranquille. Je ne puis ordonner une -telle atrocité. Une volée!... Et qu’est-ce que cela? Tu lui en as déjà -parlé?</p> - -<p>—Oui, mon oncle, mais il n’a pas fait cas de ma proposition, ou -pour mieux dire, il a refusé d’y souscrire. Il n’y a à Orbajosa que -deux personnes qui puissent l’y décider en lui en donnant simplement -l’ordre: Vous, ou doña Perfecta.</p> - -<p>—Eh! bien, que la señora le lui donne, si elle veut. Moi, je ne -conseillerai jamais l’emploi de moyens violents ou inhumains. -Voudras-tu croire que lorsque Caballuco et quelques-uns de ses -compagnons agitaient la question d’un soulèvement en armes, ils ne -purent pas m’arracher une seule parole les excitant à répandre le -sang?... Non, pour cela, non... Si doña Perfecta veut le faire?...</p> - -<p>—Elle ne veut pas non plus. Ce soir j’ai causé deux heures avec elle, -et elle m’a dit qu’elle prêchera la guerre et la favorisera par tous -les moyens <span class="pagenum" id="Page_311">311</span> possibles; mais qu’elle n’ordonnera jamais à un homme -d’en frapper un autre par derrière. Elle aurait raison de s’y opposer, -s’il s’agissait d’une chose plus grave... mais je ne demande pas qu’il -y ait du sang versé; je ne veux pas autre chose qu’une volée.</p> - -<p>—Eh! bien, si doña Perfecta ne veut pas ordonner qu’on administre -une volée à l’ingénieur, je ne le veux pas non plus, entends-tu? Ma -conscience avant tout.</p> - -<p>—C’est bien—répondit la nièce.—Dites seulement à Caballuco de -m’accompagner cette nuit... ne lui dites pas autre chose.</p> - -<p>—Tu va sortir ce soir?</p> - -<p>—Je sortirai, oui, monsieur. Est-ce que je ne suis pas déjà sortie -hier soir?</p> - -<p>—Hier soir? Je ne le savais pas; si je l’avais su, je me serais fâché, -oui, madame.</p> - -<p>—Ne dites pas à Caballuco autre chose que ceci:</p> - -<div class="quote"> - <p>«Mon cher Ramos, je vous serais très obligé d’accompagner ma nièce pour - certaine affaire qu’elle a à traiter cette nuit, et de la défendre dans - le cas où elle courrait quelque danger.»</p> -</div> - -<p>—Ceci, oui, je puis le faire. Qu’il t’accompagne..... qu’il te -défende. Ah! friponne, tu veux m’enjôler et me rendre complice de -quelque mauvais tour.</p> - -<p>—Et que vous imaginez-vous donc?—dit ironiquement Maria -Remedios—Ramos et moi, nous <span class="pagenum" id="Page_312">312</span> allons peut-être à nous deux, cette -nuit, égorger une foule de gens?...</p> - -<p>—Ne raille pas. Je te répète que je ne conseillerai à Ramos absolument -rien qui puisse ressembler à un crime. Mais je crois que le voici...</p> - -<p>On entendait du bruit à la porte de la rue. Bientôt après, résonna la -voix de Caballuco qui parlait avec le domestique, et enfin, le héros -d’Orbajosa pénétra dans la chambre.</p> - -<p>—Des nouvelles, donnez-nous des nouvelles, Sr. Ramos—dit le -prêtre.—Allons! voyons si vous nous apporterez quelque espérance -en échange du souper et de l’hospitalité que... Que se passe-t-il à -Villahorrenda?</p> - -<p>—Quelque chose—répondit le fier-à-bras, en s’asseyant comme s’il -était très las.—Le Sr. D. Inocencio verra bientôt si nous sommes bons -à quelque chose.</p> - -<p>Comme toutes les personnes qui ont de l’importance ou qui veulent s’en -donner, Caballuco montrait une grande réserve.</p> - -<p>—Cette nuit, mon ami, vous prendrez, si cela vous plaît, l’argent que -vous m’avez remis pour...</p> - -<p>—Ah! c’est bien le moment... Que les militaires s’en doutent, et ils -ne me laisseront plus passer—répliqua Ramos en riant d’un air farouche.</p> - -<p>—Taisez-vous donc... Nous savons bien que vous passez quand bon vous -semble. Il ne manquerait plus que cela. Les militaires sont gens -qui ont <span class="pagenum" id="Page_313">313</span> la manche large... et, dans le cas où ils feraient des -difficultés, deux ou trois douros, n’est-il pas vrai?... Peste! je vois -que vous n’êtes pas trop mal armé... Il ne vous manque plus qu’une -pièce de huit. Des pistolets, eh!... Un poignard, aussi?</p> - -<p>—C’est afin d’être prêt à tout événement—dit Caballuco en tirant de -sa ceinture l’arme dont il montra la lame.</p> - -<p>—Pour l’amour de Dieu et de la Sainte-Vierge!—s’écria Maria Remedios -en fermant les yeux et en détournant la tête avec effroi,—laisse où il -est ce jouet. Sa vue seule me fait horreur.</p> - -<p>—Si vous n’y voyez pas d’inconvénient—dit Ramos en replaçant son -arme—nous souperons.</p> - -<p>Maria Remedios s’empressa de tout disposer afin que le héros ne -s’impatientât pas.</p> - -<p>—Dites-moi donc une chose—demanda D. Inocencio à son hôte lorsqu’ils -se furent mis à table.—Avez-vous cette nuit beaucoup à faire?</p> - -<p>—J’ai pas mal d’occupations—répondit le bravo.—C’est la dernière nuit -que je viens à Orbajosa, la dernière. Il faut que je rassemble les -quelques garçons restés ici, et que nous voyions comment nous pourrons -emporter le soufre et le salpêtre qui se trouvent chez Cirujeda.</p> - -<p>—Je vous demandais cela—ajouta le curé d’un air bonhomme en -remplissant l’assiette de son ami—parce que ma nièce veut que vous -l’accompagniez un moment. Elle a je ne sais quelle commission à <span class="pagenum" id="Page_314">314</span> -faire, et il est un peu tard pour qu’elle sorte seule.</p> - -<p>—Est-ce qu’elle va chez doña Perfecta?—demanda Ramos.—J’y suis déjà -passé, mais n’ai pas voulu m’arrêter.</p> - -<p>—Comment va la señora?</p> - -<p>—Elle n’est pas très rassurée..... Je lui ai pris cette nuit les six -garçons qu’elle avait chez elle.</p> - -<p>—Croyez-vous donc qu’ils ne seraient pas utiles là? demanda Remedios -avec inquiétude.</p> - -<p>—Ils seront plus utiles à Villahorrenda. Les hommes courageux -s’amollissent en restant dans les maisons, n’est-il pas vrai, monsieur -le chanoine?</p> - -<p>—Sr. Ramos, cette maison ne doit jamais rester seule—dit sérieusement -le Penitenciario.</p> - -<p>—Les servantes suffisent de reste à la garder. Croyez-vous, Sr. -D. Inocencio, que la préoccupation du brigadier soit d’assaillir les -demeures de ses adversaires?</p> - -<p>—Oui; puis, vous savez bien vous-même que cet ingénieur de tous les -diables.....</p> - -<p>—Pour cela... les balais ne manquent pas dans la maison—répliqua -plaisamment Cristobal.—D’ailleurs, il faudra bien qu’on finisse -par les marier... Après ce qui s’est passé...</p> - -<p>—Sr. Ramos,—dit tout à coup Remedios redevenue furieuse, il me semble -que vous n’entendez pas grand’chose aux affaires de mariage.</p> - -<p>—Si je parle ainsi, c’est que ce soir même, tout <span class="pagenum" id="Page_315">315</span> à l’heure, -j’ai vu la señora et sa fille en train de faire comme une sorte de -réconciliation. Doña Perfecta baisottait sa fille, et tout n’était -entre elles que caresses et cajoleries.</p> - -<p>—Une sorte de réconciliation! L’affaire des armements vous a fait -perdre la tête... Mais enfin, m’accompagnez-vous, oui ou non?</p> - -<p>—Ce n’est pas chez doña Perfecta qu’elle veut aller—dit -l’ecclésiastique, mais à l’auberge de la veuve Cusco. Elle était en -train de me dire qu’elle n’ose pas y aller seule, parce qu’elle craint -d’être insultée par...</p> - -<p>—Par qui?</p> - -<p>—C’est facile à comprendre. Par cet ingénieur de tous les diables. -Hier soir, ma nièce le vit dans cette auberge et lui dit ses quatre -vérités; c’est à cause de cela qu’elle n’est pas ce soir très rassurée. -Le jeune homme est effronté et vindicatif.</p> - -<p>—Je ne sais si je pourrai y aller—fit observer Caballuco; étant ici -de contrebande, il ne m’est pas possible de défier le D. José Poquita -Cosa. Si je n’y étais pas comme j’y suis, une moitié du visage cachée -et l’autre découverte, je lui aurais déjà trente fois cassé les reins. -Mais si je l’attaque, qu’arrive-t-il? Que je me découvre; que les -soldats tombent sur moi, et adieu Caballuco. Quant à le frapper en -traître, c’est une chose que je ne sais pas faire, qui n’est pas dans -mon tempérament, et que d’ailleurs, la señora ne permet pas. Pour -administrer <span class="pagenum" id="Page_316">316</span> traîtreusement une volée, adressez-vous à d’autres -qu’à Cristobal Ramos.</p> - -<p>—Mais, mon pauvre ami, est-ce que nous sommes fous?... de quoi diable -parlez-vous donc là?—dit le Penitenciario en manifestant le plus -sincère étonnement.—Pour rien au monde, je ne voudrais vous conseiller -de maltraiter ce caballero. Je me laisserais couper la langue plutôt -que de conseiller une coquinerie. Les méchants périront, il n’en faut -pas douter; mais c’est Dieu qui doit fixer le moment de leur chute, -et non pas moi. Il n’est pas non plus question de coups de bâton. -J’en recevrais plutôt moi-même dix douzaines, que de recommander à -un chrétien l’administration de telles médecines. La seule chose -que je vous dise—ajouta-t-il en regardant le bravo par-dessus ses -lunettes—c’est que, comme ma nièce va là-bas... comme il est probable, -n’est-ce pas cela Remedios?... qu’elle aura quelques mots à dire à cet -homme, je vous recommande de ne pas l’abandonner, dans le cas où elle -se verrait insultée...</p> - -<p>—Cette nuit j’ai affaire—répondit laconiquement et sèchement -Caballuco.</p> - -<p>—Tu l’entends, Remedios. Remets ta commission à demain.</p> - -<p>—Cela ne se peut absolument pas. J’irai seule.</p> - -<p>—Non, non, tu n’iras pas, ma chère nièce. Finissons-là. Le Sr. Ramos a -affaire et ne peut t’accompagner. Figure-toi que tu es insultée par ce -malotru...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_317">317</span></p> - -<p>—Insultée!... une señora insultée par ce... Cela ne peut être.</p> - -<p>—Si vous n’aviez pas d’occupations... bah! bah!... enfin, je serais -tranquille.</p> - -<p>—Des occupations, j’en ai—dit le Centaure en se levant de -table,—mais si c’est votre désir...</p> - -<p>Il y eut un silence. Le Penitenciario avait fermé les yeux et -réfléchissait.</p> - -<p>—C’est mon désir, oui, Sr. Ramos—dit-il enfin.</p> - -<p>—Eh! bien, cela suffit, señora doña Maria, nous irons.</p> - -<p>—Maintenant, ma chère nièce—dit D. Inocencio d’une air mi-sérieux, -mi-jovial—puisque nous avons fini de souper, apporte-moi la cuvette.</p> - -<p>Il fixa sur sa nièce un regard pénétrant, et, en les accompagnant de -l’action qu’elles indiquaient, prononça ces paroles:</p> - -<p>—Moi, je me lave les mains.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_318">318</span></p> - - <h2 id="ch_28">XXVIII.<br /><br /> - DE PEPE REY A D. JUAN REY.</h2> -</div> - -<p class="rdate">Orbajosa, 12 avril.</p> - -<p class="ldestinataire">«Mon cher père,</p> - -<p>«Pardonnez-moi si, pour la première fois, je vous désobéis en ne -partant pas d’ici et en ne renonçant pas à mon projet. Votre conseil et -votre prière sont le propre d’un père honnête et bon; mon obstination -est le propre d’un fils insensé. Mais il se passe en moi une chose -singulière: l’obstination et le sentiment de l’honneur se sont liés et -confondus de telle façon, que l’idée de me désister ou de céder me rend -tout honteux. J’ai beaucoup changé. Je ne connaissais pas autrefois -les fureurs qui m’embrasent. Je me moquais de tout acte violent, des -exagérations des hommes impétueux comme des brutalités des méchants. -Maintenant, rien de tout cela ne m’étonne, parce qu’à chaque instant -je trouve en <span class="pagenum" id="Page_319">319</span> moi une certaine capacité terrible de mal faire. -Avec vous, je puis parler comme on parle seulement avec Dieu et avec -sa conscience; à vous je puis dire que je suis un misérable, car c’est -être un misérable que de manquer de ce puissant empire sur soi-même qui -dompte les passions et soumet la vie aux lois sévères de la conscience. -J’ai manqué de la fermeté chrétienne qui maintient l’esprit de l’homme -offensé à une sereine hauteur au-dessus des offenses qu’il reçoit et -des ennemis auxquels il les doit; j’ai eu la faiblesse de m’abandonner -aux transports d’une colère insensée en m’abaissant au niveau de mes -détracteurs, en leur rendant des coups égaux aux leurs et en essayant -de les confondre par d’indignes moyens appris à leur propre école. -Combien je regrette que vous n’ayez pu vous trouver près de moi pour -m’écarter de cette voie! Maintenant il est trop tard. Les passions -n’ont pas de répit. Elles sont impatientes, et elles réclament à grands -cris leur proie avec l’ardeur délirante d’une épouvantable soif morale. -J’ai succombé. Je ne puis oublier ce que vous m’avez dit si souvent, à -savoir qu’on peut appeler la colère la pire des passions, parce qu’en -dénaturant soudain notre caractère, elle engendre toutes les autres -perversités et prête à toutes son infernal emportement.</p> - -<p>«Cependant, ce n’est pas la colère seule, mais un sentiment -profondément expansif qui m’a conduit <span class="pagenum" id="Page_320">320</span> à cet état; c’est l’amour -sérieux et passionné que j’éprouve pour ma cousine, et cette -circonstance est la seule qui puisse m’absoudre. A défaut d’amour la -pitié m’aurait, d’ailleurs, poussé à braver la fureur et les intrigues -de votre terrible sœur, car, placée entre son affection irrésistible -et sa mère, la pauvre Rosario est aujourd’hui la plus malheureuse des -créatures qui existent sur la terre. L’amour qu’elle a pour moi, et qui -répond à mon amour pour elle, ne me donne-t-il pas le droit d’ouvrir -comme je le pourrai les portes de sa maison, et de l’en tirer en -employant les moyens légaux jusqu’au point où la loi peut atteindre, et -usant de la force à partir du point où la loi ne me protège plus? Je -crois fort que votre rigide délicatesse ne répondra pas affirmativement -à cette proposition; mais j’ai cessé d’être le caractère austère et -méthodique qui se conformait rigoureusement aux prescriptions de la -conscience comme aux clauses d’un traité. Je ne suis plus l’être humain -auquel une éducation presque parfaite avait donné une merveilleuse -égalité d’âme; je suis maintenant un homme comme tous les autres; d’une -enjambée je suis entré sur le terrain commun de l’injustice et du mal. -Préparez-vous à entendre le récit d’une atrocité quelconque qui sera -mon œuvre. J’aurai soin de vous tenir au courant de celles que je -commettrai.</p> - -<p>«Mais la confession de mes fautes ne m’ôtera pas plus la responsabilité -des graves événements passés <span class="pagenum" id="Page_321">321</span> ou à venir que cette responsabilité, -pour autant que j’argumente, ne retombera tout entière sur votre sœur. -La responsabilité de doña Perfecta est assurément immense. Quelle -sera l’étendue de la mienne!... Ah! mon cher père, ne croyez rien de -ce que vous pourrez entendre dire sur mon compte et rapportez-vous-en -seulement à ce que je vous dirai moi-même. Si on vous dit que, de -propos délibéré, j’ai commis quelque action honteuse, répondez -hardiment que ce n’est pas vrai. Il m’est difficile de juger moi-même -dans l’état de trouble où je me trouve; mais j’ose vous affirmer -que je n’ai pas occasionné le scandale avec préméditation. Vous -savez cependant jusqu’à quel point peut aller la passion, lorsque -son développement horriblement envahisseur est favorisé par les -circonstances.</p> - -<p>«Ce qui empoisonne le plus ma vie, c’est d’avoir employé la -dissimulation, le mensonge et des ruses indignes. Moi qui étais la -vérité incarnée! J’ai perdu ce qui constituait ma propre nature... -Mais, est-ce là le plus haut degré de perversité auquel une âme puisse -atteindre? Est-ce que maintenant je commence ou je finis? Je l’ignore. -Si la main céleste de Rosario ne vient pas m’arracher de cet enfer de -ma conscience, je désire que vous veniez m’en arracher vous-même. Ma -cousine est un ange, et en souffrant à cause de moi, elle m’a appris -bien des choses que jusqu’à ce jour j’ignorais.</p> - -<p>«Ne vous étonnez pas de l’incohérence de ce que <span class="pagenum" id="Page_322">322</span> j’écris. Des -sentiments divers m’agitent. Parfois me viennent à l’esprit des idées -véritablement dignes de mon âme immortelle, mais parfois aussi je tombe -dans un découragement déplorable, et je pense alors aux hommes faibles -et lâches dont, afin de me les faire abhorrer, vous m’avez dépeint -la bassesse avec de si vives couleurs. Dans l’état où je me trouve -aujourd’hui, je suis disposé au mal comme au bien. Que Dieu ait pitié -de moi! Je n’ai pas oublié que la prière est une supplication grave et -réfléchie, si personnelle qu’elle ne peut s’accommoder des formules -apprises par cœur, une expansion de l’âme qui s’enhardit jusqu’au -point de rechercher son origine, et qu’elle est enfin le contraire -du remords, lequel est une contraction de cette même âme qui, en -s’enveloppant et se cachant, a la ridicule prétention de n’être vue de -personne. Vous m’avez enseigné d’excellentes choses, mais aujourd’hui -je fais de la pratique; comme nous disons dans notre argot d’ingénieur, -je fais des études sur le terrain, et par là, mes connaissances -s’étendent et s’affermissent... Je me figure maintenant que je ne suis -pas aussi mauvais que je le croyais. Est-ce bien vrai?</p> - -<p>«Je termine cette lettre en toute hâte, afin de l’envoyer par quelques -soldats qui vont jusqu’à la station de Villahorrenda, car il n’est pas -possible de se fier à la poste d’ici.»</p> - -<p class="dottedline"> </p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_323">323</span></p> - -<p class="rdate">14 avril.</p> - -<p>«Je vous amuserais, mon cher père, si je pouvais vous faire comprendre -comment la population de cette petite ville entend les choses. Vous -savez sans doute déjà que tout le pays s’est soulevé et a pris les -armes. C’était chose prévue, mais les hommes politiques se trompent -s’ils croient que c’est l’affaire de quelques jours. L’hostilité -des Orbajociens contre nous et contre le gouvernement est dans leur -tempérament; elle en fait partie comme la foi religieuse. Pour ne -parler que de ma tante, je vous dirai une chose singulière, c’est que -la pauvre señora, chez laquelle le féodalisme a pénétré jusqu’à la -moelle des os, s’est imaginé que je vais attaquer sa maison pour lui -voler sa fille, absolument comme les seigneurs du moyen âge attaquaient -un château ennemi pour commettre une iniquité quelconque. Ne riez pas, -car c’est la pure vérité. Telles sont les idées de cette population. -Inutile de vous dire qu’elle me tient pour un monstre, pour une espèce -de roi more hérétique, et que les militaires avec lesquels je suis -lié ici ne sont pas mieux traités que moi. C’est chose admise dans la -maison de doña Perfecta que la troupe et moi nous formons une coalition -diabolique et anti-religieuse pour enlever à Orbajosa ses trésors, ses -jeunes filles et sa foi. Je suis certain que votre sœur croit fermement -que je <span class="pagenum" id="Page_324">324</span> vais prendre sa maison d’assaut, et je ne serais pas le -moins du monde étonné qu’elle eût élevé une barricade derrière la porte.</p> - -<p>«Mais il ne peut en être autrement. On a ici les idées les plus -surannées relativement à la société, à la religion, à l’État, à la -propriété. L’exaltation religieuse qui pousse ces pauvres gens à -employer la force contre le gouvernement, pour défendre une foi que -personne n’attaque et que d’ailleurs ils n’ont pas, éveille dans leur -esprit des souvenirs féodaux; et de même qu’ils résoudraient leurs -questions par la force brutale et le sang et le feu en égorgeant tout -ce qui ne pense pas comme eux, ils croient que personne au monde ne -peut employer d’autres moyens.</p> - -<p>«Bien loin d’avoir l’intention de faire des extravagances dans la -maison de cette señora, j’ai essayé de lui éviter quelques ennuis, -auxquels les autres habitants n’ont pas échappé. Grâce à ma liaison -avec le brigadier, on ne l’a pas obligée à remettre, comme cela a -été ordonné, une liste de tous ses hommes de service qui sont allés -rejoindre la faction; si on a fouillé sa maison, ç’a été pour la forme; -et si l’on a désarmé les six hommes trouvés chez elle, elle en a depuis -lors armé six autres et on ne lui a rien fait. Vous voyez à quoi se -réduisent mes actes d’hostilité contre la señora.</p> - -<p>«Il est vrai que j’ai l’appui des chefs de la troupe; mais je ne -l’utilise que pour n’être pas insulté ou maltraité <span class="pagenum" id="Page_325">325</span> par cette -population implacable. Mes probabilités de succès consistent en ce que -les nouvelles autorités récemment établies par le commandant militaire -sont toutes bien disposées pour moi. Je tire d’elles ma force morale -et je m’insinue dans leurs bonnes grâces. Je ne sais si je me verrai -obligé à commettre quelque acte de violence; mais soyez bien persuadé -que pour le moment, l’assaut et la prise de la maison ne sont autre -chose qu’une folle préoccupation de votre par trop féodale sœur. Le -hasard m’a placé dans une situation avantageuse. La colère et la -passion qui brûlent en moi me pousseront à en profiter. Je ne puis dire -où je m’arrêterai.»</p> - -<p class="rdate">17 avril.</p> - -<p>«Votre lettre m’a apporté un grand soulagement. Oui, je peux atteindre -mon but en n’employant que les moyens légaux, qui sont complètement -efficaces pour cela. J’ai consulté ici les autorités, et toutes me -confirment ce que vous m’avez écrit. Je suis content. Puisque j’ai -inculqué dans l’esprit de ma cousine l’idée de la désobéissance, -qu’elle soit au moins sous la protection des lois sociales. Je ferai ce -que vous me demandez, c’est-à-dire que je renoncerai à la collaboration -un peu inconvenante de Pinzon; je romprai la solidarité terrifiante que -j’avais établie avec les militaires; je cesserai de <span class="pagenum" id="Page_326">326</span> m’enorgueillir -de leur pouvoir; je mettrai fin aux aventures, et, le moment venu, -je procéderai avec calme, avec prudence, et avec toute la douceur -possible. Cela vaut mieux. Ma coalition, mi-sérieuse, mi-burlesque -avec la troupe a eu pour but de me mettre à l’abri des brutalités des -Orbajociens et des domestiques ou des alliés de ma tante. Au surplus, -j’ai toujours repoussé l’idée de ce que nous appelons <i>l’intervention -armée</i>.</p> - -<p>«L’ami qui me prêtait son concours a été obligé de quitter la maison; -mais je ne suis pas malgré cela complètement privé de communication -avec ma cousine. La pauvre enfant fait preuve d’un courage héroïque au -milieu de ses peines, et elle m’obéira aveuglément.</p> - -<p>«Soyez sans inquiétude relativement à ma sécurité personnelle. De mon -côté, je ne crains rien, et je suis parfaitement tranquille.»</p> - -<p class="rdate">20 avril.</p> - -<p>«Je ne peux aujourd’hui vous écrire que deux lignes. J’ai beaucoup à -faire. Tout sera terminé dans quelques jours. Ne m’écrivez plus dans -cette triste ville. Vous aurez bientôt le plaisir d’embrasser votre fils.</p> - -<p class="rsignature">«<span class="smcap">Pepe.</span>»</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_327">327</span></p> - - <h2 id="ch_29">XXIX.<br /><br /> - DE PEPE REY A ROSARITO POLENTINOS.</h2> -</div> - - <p>«Donne à Estabanillo la clef du jardin, et charge-le de veiller sur le - chien. Ce garçon s’est vendu à moi corps et âme. Ne crains rien. Je - serais très contrarié si, comme la nuit dernière, tu ne pouvais pas - descendre. Fais tout ton possible pour y réussir. Je serai là à partir - de minuit. Je te dirai ce que j’ai résolu et ce que tu dois faire. - Tranquillise-toi ma chère enfant, car j’ai abandonné tout recours - imprudent ou brutal. Je te raconterai tout. C’est long et cela doit - être fait de vive voix. Il me semble que je vois ton étonnement et ton - effroi en songeant que je suis si près de toi. Mais voilà huit jours - que je ne t’ai vue. J’ai juré que notre séparation finirait bientôt, et - il faut qu’elle finisse. Le cœur me dit que je te verrai. Que je sois - maudit si je ne te vois pas.»</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_328">328</span></p> - - <h2 id="ch_30">XXX.<br /><br /> - LA BATTUE.</h2> -</div> - -<p>Une femme et un homme entrèrent après dix heures du soir dans l’auberge -de la veuve Cusco et en sortirent lorsque eurent sonné onze heures et -demie.</p> - -<p>—Maintenant, señora doña Maria—dit l’homme—je vous reconduirai chez -vous, parce que j’ai affaire.....</p> - -<p>—Attendez, Sr. Ramos, pour l’amour de Dieu—répondit-elle.—Pourquoi -n’irions-nous pas jusqu’au Casino afin de voir s’il sort? Vous avez -bien entendu... Il était ce soir en train de parler avec Estabanillo, -le garçon de la huerta.</p> - -<p>—Mais c’est donc D. José que vous cherchez?—demanda le Centaure -de fort mauvaise humeur.—Que nous importe? Son intrigue avec doña -Rosarito a fini comme elle devait finir, et la señora n’a pas -maintenant d’autre parti à prendre que de les marier. Voilà mon -opinion.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_329">329</span></p> - -<p>—Vous êtes un animal—dit Remedios avec colère.</p> - -<p>—Señora, je m’en vais.</p> - -<p>—Eh! quoi, malotru, vous allez me laisser seule au milieu de la rue?</p> - -<p>—Si vous ne retournez pas immédiatement chez vous, oui, señora.</p> - -<p>—C’est cela... vous me laissez seule, exposée à être insultée... -Écoutez, Sr. Ramos, D. José va tout à l’heure comme d’habitude, sortir -du Casino. Je désire savoir s’il rentre chez lui ou s’il poursuit son -chemin. C’est un caprice, pas autre chose qu’un caprice.</p> - -<p>—Ce que je sais, moi, c’est que j’ai affaire, et qu’il va sonner -minuit.</p> - -<p>—Silence—dit Remedios—cachons-nous derrière le coin... Un homme -s’avance par la rue de la Triperie haute. C’est lui.</p> - -<p>—D. José!... Je le reconnais à sa démarche.</p> - -<p>Ils se cachèrent et l’homme passa.</p> - -<p>—Suivons-le—dit Maria Remedios avec inquiétude—suivons-le à une -courte distance, Ramos.</p> - -<p>—Señora.....</p> - -<p>—Seulement pour voir s’il rentre chez lui.</p> - -<p>—Une minute, pas plus, doña Remedios. Ensuite je m’en irai.</p> - -<p>Ils firent une trentaine de pas à une certaine distance de l’homme -qu’ils observaient.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_330">330</span></p> - -<p>La nièce du Penitenciario s’arrêta enfin et prononça ces paroles:</p> - -<p>—Il n’entre pas chez lui.</p> - -<p>—Il va sans doute chez le brigadier.</p> - -<p>—Le brigadier demeure dans le haut de la rue, et D. Pepe descend vers -la maison de la señora.</p> - -<p>—De la señora!—s’écria Caballuco, en hâtant le pas.</p> - -<p>Mais ils se trompaient; celui qu’ils épiaient passa devant la maison -des Polentinos et poursuivit son chemin.</p> - -<p>—Vous voyez que non?</p> - -<p>—Sr. Ramos, suivons-le,—dit Remedios en serrant convulsivement la -main du Centaure.—J’ai une idée.</p> - -<p>—Nous saurons bientôt ce qui en est, car nous voilà au bout de la -ville.</p> - -<p>—N’allons pas si vite... il pourrait nous voir... C’est ce que je -pensais, Sr. Ramos; il va entrer par la petite porte condamnée du -jardin.</p> - -<p>—Vous avez perdu l’esprit, señora!</p> - -<p>—Avançons, et nous le verrons.</p> - -<p>La nuit était sombre et les observateurs ne purent préciser l’endroit -par où le Sr. de Rey était entré; mais certain bruit de gonds rouillés -qu’ils entendirent et la circonstance de ne rencontrer nulle part le -jeune homme sur toute l’étendue du mur en torchis les convainquirent -qu’il était déjà <span class="pagenum" id="Page_331">331</span> dans l’intérieur du jardin. Caballuco regarda son -interlocutrice avec stupeur. Il avait l’air hébété.</p> - -<p>—A quoi pensez-vous?... Vous en doutez encore?</p> - -<p>—Que dois-je faire?—demanda le bravo tout perplexe.—Lui -administrerons-nous une volée?... Je ne sais ce qu’en pensera la -señora. Je dis cela parce que je suis allé la voir ce soir, et que la -mère et la fille semblaient se réconcilier.</p> - -<p>—Ne faites donc pas l’idiot... Pourquoi n’entrez-vous pas?</p> - -<p>—Je me rappelle maintenant que les domestiques armés ne sont plus là; -je leur ai ordonné de partir cette nuit.</p> - -<p>—Et cette brute se demande encore ce qu’il y a à faire? Ramos, ne -soyez donc pas lâche, et entrez dans la huerta.</p> - -<p>—Par où, puisqu’on a fermé la petite porte?</p> - -<p>—Sautez par-dessus le mur..... Quel lourdaud! Si j’étais homme.....</p> - -<p>—Par-dessus..... Il y a quelques briques enlevées; les enfants montent -par là pour aller voler des fruits.</p> - -<p>—En haut donc, et au plus vite. Moi je vais frapper à la grande porte -d’entrée pour réveiller la señora, si par hasard elle s’était endormie.</p> - -<p>Le Centaure escalada le mur, non sans difficulté. Il y resta un moment -à califourchon, et disparut ensuite dans la noire épaisseur des arbres. -Maria <span class="pagenum" id="Page_332">332</span> Remedios courut à toutes jambes vers la rue du Connétable, -puis, saisissant le marteau de la porte d’entrée, elle frappa trois -fois à coups redoublés comme si son âme et sa vie fussent suspendues au -marteau.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_333">333</span></p> - - <h2 id="ch_31">XXXI.<br /><br /> - DOÑA PERFECTA.</h2> -</div> - -<p>Avec quel calme elle écrit la señora doña Perfecta! Pénétrez dans sa -chambre, malgré l’heure avancée de la nuit, et vous la surprendrez -en train d’accomplir une lourde tâche, l’esprit partagé entre la -méditation et la rédaction de longues et consciencieuses lettres -qu’elle trace par intervalles d’une main ferme en caractères bien -formés. Sur son visage, sur son buste et sur ses mains donne en plein -la lumière d’une lampe dont l’abat-jour laisse dans une douce pénombre -le reste de son corps comme presque toute la chambre. On la prendrait -pour une figure lumineuse évoquée par l’imagination au milieu des -ombres d’une vague terreur.</p> - -<p>Il est étrange que nous n’ayons pas jusqu’à présent dit une chose très -importante: c’est que doña Perfecta était belle, ou plutôt était encore -belle, car ses traits conservaient des restes d’une beauté achevée. -La vie des champs, le manque absolu de <span class="pagenum" id="Page_334">334</span> présomption, le défaut de -parure et de coquetterie, l’aversion qu’elle avait pour la mode, et le -mépris des vanités mondaines étaient autant de causes qui empêchaient -sa beauté de resplendir, ou qui du moins ne la laissaient briller que -très peu. Elle était aussi considérablement diminuée par la teinte d’un -jaune intense répandue sur son visage et qui indiquait une constitution -fortement bilieuse.</p> - -<p>A voir ses yeux noirs et bien fendus, son nez fin et délicat, son front -large et serein, tout observateur eût pu considérer son visage comme -un type accompli de la figure humaine; mais il y avait dans ses traits -une certaine expression d’insensibilité et d’orgueil qui inspirait -l’antipathie. De même que d’autres personnes même laides, attirent, -doña Perfecta repoussait. Son regard, même alors qu’il était accompagné -de paroles aimables, mettait entre elle et les personnes étrangères -l’infranchissable distance d’un respect plein de défiance; mais pour -les personnes de sa maison, c’est-à-dire pour ses parents, ses amis -intimes et ses connaissances, il avait un singulier attrait. Elle avait -le don de la domination, et personne ne l’égalait dans l’art de parler -à chacun le langage qui lui convenait le mieux.</p> - -<p>Son tempérament bilieux, et un commerce excessif avec des personnes et -des choses pieuses qui exaltaient sans objet ni profit son imagination, -l’avaient prématurément vieillie, et bien qu’étant <span class="pagenum" id="Page_335">335</span> encore jeune, -elle ne le paraissait pas. On pourrait dire d’elle qu’avec ses -habitudes et son genre de vie elle s’était façonné une carapace, une -sorte de doublure pétrifiée, insensible, dans laquelle elle s’enfermait -comme le limaçon dans sa maison portative. Doña Perfecta sortait -rarement de sa coquille.</p> - -<p>Ses mœurs irréprochables et cette bonté notoire que nous avons -remarquée en elle, dès le moment de son apparition dans notre récit, -étaient la cause de la grande considération dont elle jouissait à -Orbajosa. Elle entretenait, en outre, des relations avec d’excellentes -dames de Madrid, et c’est par leur intermédiaire qu’elle avait obtenu -la destitution de son neveu. Maintenant, au point où nous en sommes de -cette histoire, nous la trouvons assise devant le secrétaire, qui est -l’unique confident de ses desseins en même temps que le dépositaire de -ses comptes d’intérêt avec les fermiers et de ses comptes moraux avec -Dieu et la société. C’est là qu’elle écrivit les lettres que recevait -trimestriellement son frère; là qu’elle rédigea les petits billets dans -lesquels elle poussait le juge et le greffier à embrouiller les procès -de Pepe Rey; là qu’elle ourdit l’intrigue qui fit perdre à celui-ci la -confiance du Gouvernement; là, enfin, qu’elle s’entretenait longuement -avec D. Inocencio. Pour connaître la scène où se déroulèrent d’autres -actions dont nous avons vu les effets, il faudrait la suivre au palais -<span class="pagenum" id="Page_336">336</span> épiscopal et dans plusieurs maisons habitées par des familles -amies.</p> - -<p>Nous ne savons comment aurait été doña Perfecta si elle eût aimé. -Lorsqu’elle détestait, elle avait l’ardente véhémence d’un ange de la -haine et de la discorde soufflant son venin au milieu des hommes. Tel -est le résultat produit sur un caractère entier et sans bonté native -par l’exaltation religieuse, lorsque, au lieu de s’appuyer sur la -conscience et la vérité révélée dans des principes aussi simples que -larges, elle cherche son aliment dans des formules étroites uniquement -dictées par des intérêts ecclésiastiques.</p> - -<p>Pour que l’exagération des pratiques religieuses soit inoffensive, il -faut qu’elle ne se produise que dans des cœurs très purs. Il est vrai -de dire que, même dans ce cas, elle est incapable de produire du bien. -Mais, s’ils n’ont préalablement élevé dans leur propre conscience un -autel, une chaire et un confessionnal, qu’ils se gardent bien de se -trop enflammer à la vue de ce qu’ils aperçoivent sur les retables, -dans les chœurs et les sacristies des églises ou dans les parloirs des -couvents, ceux auxquels fait défaut cette angélique pureté native qui, -sur la terre, met autour de leur tête comme un limbe prématuré.</p> - -<p>La señora, interrompant sa correspondance passait de temps en temps -dans la pièce voisine où se trouvait sa fille. Rosarito avait reçu -d’elle l’ordre <span class="pagenum" id="Page_337">337</span> de dormir, mais, se précipitant déjà dans l’abîme -de la désobéissance, elle veillait.</p> - -<p>—Pourquoi ne dors-tu pas?—lui demanda sa mère.</p> - -<p>—Je n’ai pas l’intention de dormir cette nuit. Tu sais bien que -Caballuco a emmené les hommes que nous avions ici. Il pourrait survenir -quelque chose, et je veille... Si je ne veillais pas, que serait-il de -nous?...</p> - -<p>—Quelle heure est-il?—demanda-t-elle ensuite.</p> - -<p>—Il est près de minuit... Tu n’as peut-être pas peur... mais il n’en -est pas de même de moi.</p> - -<p>Rosarito tremblait, et tout en elle indiquait qu’elle était en proie -à la plus vive anxiété. Ses yeux se levaient vers le ciel comme pour -prier, puis ils se fixaient sur sa mère avec une expression de terreur -profonde.</p> - -<p>—Mais, qu’as-tu donc?</p> - -<p>—Vous dites qu’il est déjà minuit?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Quoi?... minuit déjà?</p> - -<p>Rosario voulait parler, elle secouait sa tête sur laquelle pesait un -monde.</p> - -<p>—Tu as quelque chose... il t’arrive quelque chose—dit la mère en -fixant sur elle un regard pénétrant.</p> - -<p>—Oui... je voulais vous dire—balbutia la jeune fille—je voulais -dire... Rien, rien, je vais dormir.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_338">338</span></p> - -<p>—Rosario, Rosario, ta mère lit dans ton cœur comme dans un livre. Tu -es agitée. Je t’ai déjà dit que je suis disposée à te pardonner si tu -te repens; si tu es une enfant sérieuse et bonne.</p> - -<p>—Eh! quoi! ne suis-je pas bonne? Ah! maman, ma chère maman, je me -meurs!</p> - -<p>Rosario, brisée par la douleur, éclata en sanglots et, désespérée, -fondit en larmes.</p> - -<p>—Que signifient ces pleurs?—lui dit sa mère en l’embrassant. Si ce -sont des larmes de repentir, qu’elles soient bénies.</p> - -<p>—Je ne me repens pas, je ne puis pas me repentir—cria la jeune fille -dans un transport de désespoir qui la rendit sublime.</p> - -<p>Elle releva la tête, et dans sa physionomie se peignit soudain une -céleste énergie. Ses cheveux dénoués tombaient en désordre sur son dos. -Il est impossible de rêver une plus belle image d’un ange prêt à se -révolter.</p> - -<p>—Mais est-ce que tu deviens folle, ou que se passe-t-il donc?—demanda -doña Perfecta en lui posant ses deux mains sur les épaules.</p> - -<p>—Je m’en vais, je m’en vais!—dit la jeune fille avec l’exaltation du -délire.</p> - -<p>Et elle se jeta à bas de son lit.</p> - -<p>—Rosario, Rosario!... Mon enfant... Pour l’amour de Dieu! Qu’as-tu -donc?</p> - -<p>—Ah! maman, señora—s’écria la jeune fille en embrassant sa -mère.—Attachez-moi.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_339">339</span></p> - -<p>—En vérité, tu le mériterais... Quelle folie te prend?</p> - -<p>—Attachez-moi... Ou bien je fuis avec lui.</p> - -<p>Doña Perfecta sentit des paroles de feu monter de son cœur à ses -lèvres. Elle se contint, et ses yeux seuls, ses yeux plus sombres que -la nuit répondirent à sa fille.</p> - -<p>—Maman, ma chère maman, j’abhorre tout ce qui n’est pas lui!—s’écria -Rosario.—Ecoutez ma confession, car je veux la faire à tous, et à vous -la première.</p> - -<p>—Tu vas me faire mourir, tu me tues—murmura la mère qui devint livide.</p> - -<p>—Je veux le confesser, afin que vous me pardonniez... Ce poids, ce -poids horrible que j’ai sur la conscience m’empêche de respirer...</p> - -<p>—Le poids d’un péché!... Ajoutes-y la malédiction de Dieu, et essaie -de t’en aller avec ce faix, malheureuse... Moi seule je puis t’en -décharger.</p> - -<p>—Non, vous non, vous non!—cria Rosarito avec désespoir.—Mais, -écoutez-moi, je veux tout vous dire, tout, tout... Ensuite, vous me -chasserez de cette maison où je suis née.</p> - -<p>—Te chasser, moi!...</p> - -<p>—Eh! bien, je m’en irai.</p> - -<p>—Encore moins. Je te rappellerai tes devoirs de fille que tu as -oubliés.</p> - -<p>—Non, je fuirai, il m’emmènera avec lui.</p> - -<p>—Il te l’a dit, il te l’a conseillé, il te l’a ordonné?—demanda <span class="pagenum" id="Page_340">340</span> -doña Perfecta en lançant, comme des coups de foudre, ces paroles à sa -fille.</p> - -<p>—Il me le conseille... Nous avons résolu de nous marier. Il le faut, -il le faut absolument, maman, ma chère maman. Je vous aimerai... Je -reconnais que je dois vous aimer... Je serais damnée si je ne vous -aimais...</p> - -<p>Elle se tordait les bras, et, tombant à genoux, elle baisa les pieds de -sa mère...</p> - -<p>—Rosario, Rosario!...—s’écria doña Perfecta d’un ton -terrible.—Lève-toi.</p> - -<p>Il y eut un court moment de silence.</p> - -<p>—Cet homme t’a écrit?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Tu l’as revu depuis cette nuit.</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Et tu!...</p> - -<p>—Moi aussi... Oh! señora. Pourquoi me regardez-vous ainsi? N’êtes-vous -pas ma mère?</p> - -<p>—Plût à Dieu que je ne le fusse pas. Réjouis-toi du mal que tu me -fais. Tu me fais mourir, tu me tues—cria la señora avec une indicible -agitation. Tu dis que cet homme...</p> - -<p>—Est mon époux... Je serai sa femme, protégée par la loi... vous -n’êtes pas une femme... Pourquoi me regardez-vous de cette façon qui me -fait trembler?... Ma mère, ma chère mère, ne me condamnez pas.</p> - -<p>—Tu t’es condamnée toi-même, c’est assez. <span class="pagenum" id="Page_341">341</span> Obéis-moi et je te -pardonnerai... réponds: quand as-tu reçu des lettres de cet homme?</p> - -<p>—Aujourd’hui.</p> - -<p>—Quelle trahison! quelle infamie!—s’écria la mère qui rugissait -plutôt qu’elle ne parlait.—Vous espériez vous voir?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Quand?</p> - -<p>—Cette nuit.</p> - -<p>—Où?</p> - -<p>—Ici, ici même. Je confesse tout, tout. Je sais que c’est un crime... -Je suis une infâme; mais vous, vous qui êtes ma mère vous m’arracherez -de cet enfer... Y consentez-vous? Dites un mot, un seul mot.</p> - -<p>—Cet homme ici, dans ma maison!—rugit doña Perfecta en faisant -quelques pas, qui paraissaient des bonds, dans le milieu de la chambre.</p> - -<p>Rosario la suivit en se traînant sur ses genoux. A ce moment on -entendit trois coups, trois explosions, trois éclats de tonnerre. -C’étaient le cœur et la vie de Maria Remedios suspendus au marteau -qui frappaient à la porte. La maison avait comme un tremblement -d’épouvante. La mère et la fille restèrent pétrifiées.</p> - -<p>Un domestique alla ouvrir, et bientôt après, dans la chambre de doña -Perfecta, entra Maria Remedios ressemblant non pas à une femme, mais à -un <span class="pagenum" id="Page_342">342</span> basilic enveloppé dans une grande couverture. Son visage d’un -rouge ardent lançait du feu.</p> - -<p>—Il est là, il est là!—dit-elle en entrant.—Il s’est introduit dans -le jardin par la petite porte condamnée.</p> - -<p>Elle reprenait haleine à chaque syllabe.</p> - -<p>—Je comprends, je comprends—répéta doña Perfecta en exhalant une -sorte de rugissement.</p> - -<p>Rosario tomba comme une masse et resta sans connaissance sur le sol.</p> - -<p>—Descendons—dit doña Perfecta, sans prendre garde à l’évanouissement -de sa fille.</p> - -<p>Les deux femmes glissèrent dans l’escalier comme deux couleuvres. Les -servantes et le domestique étaient sur la galerie ne sachant que faire. -Doña Perfecta, suivie de Maria Remedios, se rendit au jardin par la -salle à manger.</p> - -<p>—Heureusement nous avons ici Ca... Ca... Caballuco—dit la nièce du -chanoine.</p> - -<p>—Où?</p> - -<p>—Dans le jardin aussi... Il a fran... fran... franchi le mur.</p> - -<p>Doña Perfecta, de ses yeux allumés par la colère, explora l’obscurité; -la haine leur donnait une singulière ressemblance avec ceux d’une bête -féline.</p> - -<p>—Je vois là-bas un corps—dit-elle.—Il va du côté des lauriers-roses.</p> - -<p>—C’est lui—cria Remedios.—Mais, là-bas apparaît aussi Ramos..., -Ramos!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_343">343</span></p> - -<p>Elles distinguèrent parfaitement la colossale forme du Centaure.</p> - -<p>—Du côté des lauriers-roses!... Ramos, du côté des lauriers-roses!</p> - -<p>Doña Perfecta fit quelques pas en avant.</p> - -<p>Sa voix rauque, vibrant avec un accent terrible, articula ces mots:</p> - -<p>—Cristobal, Cristobal!... tue-le!</p> - -<p>Un coup de feu se fit entendre.</p> - -<p>Puis un autre.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_344">344</span></p> - - <h2 id="ch_32">XXXII.<br /><br /> - CONCLUSION.</h2> -</div> - -<p class="center"><i>De D. Cayetano Polentinos à un de ses amis de Madrid.</i></p> - -<p class="rdate">Orbajosa, 21 avril.</p> - -<p>«Envoyez-moi sans retard l’édition de 1562 que vous me dites avoir -trouvée parmi les livres de la succession de Corchuelo. Je paierai cet -exemplaire n’importe quel prix. Il y a longtemps que je le cherche -inutilement, et je me tiendrai pour le mortel le plus heureux du monde -lorsque je l’aurai en ma possession... Il faut que vous me trouviez -aussi dans le Colophon une tête avec vignette au-dessus du mot -<i>Tractado</i> et le jambage de l’X de la date MDLXII un peu tordu. -Si ces indications concordent en effet avec celles de l’exemplaire, -envoyez-moi de suite un télégramme, car je suis très impatient... -mais je me rappelle maintenant que, grâce à <span class="pagenum" id="Page_345">345</span> ces fâcheuses et -fastidieuses guerres, le télégraphe ne fonctionne pas. J’attends votre -réponse par retour du courrier.</p> - -<p>«Sous peu de jours j’irai à Madrid, mon bon ami, pour publier enfin mon -travail, si impatiemment attendu, sur les <i>Lignages d’Orbajosa</i>. -Je vous sais gré de votre bienveillance, mon ami, mais je ne puis -l’admettre en ce qu’elle contient de flatteur. Mon travail ne mérite -pas, en vérité, les pompeux qualificatifs que vous lui donnez; c’est -une œuvre de patience et d’étude, un monument brut, mais solide et -grand que j’élève aux illustrations de ma chère patrie. Pauvre de -forme et dépourvu d’ornements, il a de noble l’idée qui a présidé à -sa conception; j’ai voulu simplement tourner les regards de notre -génération incrédule et présomptueuse vers les faits merveilleux et -les vertus austères de nos ancêtres. Plût à Dieu que la jeunesse -studieuse de notre pays obéit à cette impulsion que je m’efforce de -lui donner! Plût à Dieu que les abominables études et les habitudes -intellectuelles introduites par le dérèglement philosophique et les -fausses doctrines, fussent reléguées dans un éternel oubli. Plût à -Dieu que nos savants se vouassent exclusivement à la contemplation -de ces glorieuses époques, afin que, lorsque les âges modernes se -seraient pénétrés de leur substantielle et bienfaisante sève, pût enfin -disparaître ce besoin insensé de changement et cette ridicule manie de -nous approprier des idées étrangères <span class="pagenum" id="Page_346">346</span> qui viennent battre en brèche -notre admirable organisme national! Mais je crains fort de ne pas voir -mes vœux exaucés, et que la contemplation des perfections du passé ne -reste circonscrite au cercle étroit dans lequel elle se trouve enfermée -aujourd’hui, au milieu du tourbillon de la folle jeunesse qui court -après de vaines utopies et d’imprudentes nouveautés. Que voulez-vous, -mon cher ami! je crois que notre pauvre Espagne sera avant quelque -temps si bien défigurée qu’elle ne se reconnaîtra même plus elle-même -lorsqu’elle se regardera dans le lumineux miroir de sa magnifique -histoire.</p> - -<p>«Je ne terminerai pas cette lettre sans vous faire part d’un événement -très désagréable; je veux parler de la mort malheureuse d’un estimable -jeune homme très connu à Madrid, l’ingénieur D. José de Rey, neveu -de ma belle-sœur. Ce triste événement a eu lieu hier soir dans le -jardin de notre maison, et je ne suis pas encore parvenu à me rendre -exactement compte des causes qui ont pu pousser l’infortuné Rey à cette -horrible et criminelle résolution. D’après ce que Perfecta m’a rapporté -ce matin à mon retour de Mundo-Grande, Pepe Rey pénétra dans le jardin -vers deux heures de la nuit, et se tira dans le sein droit un coup de -feu qui le tua raide. Figurez-vous la consternation et l’épouvante qui -se sont aussitôt produites dans cette honnête et pacifique demeure. La -pauvre Perfecta a été si vivement impressionnée, qu’elle nous a tous -alarmés; mais <span class="pagenum" id="Page_347">347</span> elle est déjà mieux, et nous sommes cette après-midi -parvenus à lui faire avaler un bouillon avec quelques tranches de pain. -Nous employons tous les moyens pour la consoler; du reste, comme elle -est bonne chrétienne, elle sait supporter les plus grands malheurs avec -une édifiante résignation.</p> - -<p>«Tout à fait entre nous, je vous dirai, mon cher ami, que le jeune -Rey a dû être grandement poussé à cet horrible attentat contre sa -propre personne par une passion contrariée; peut-être aussi par les -remords que lui laissait sa conduite et l’état de profonde tristesse -dans lequel il se trouvait. Je l’estimais beaucoup; je crois qu’il -ne manquait pas d’excellentes qualités, mais il était ici si mal -apprécié que je n’ai pas une seule fois entendu dire du bien de lui. -D’après ce qu’on raconte il faisait parade des idées et des opinions -les plus extravagantes; il se moquait de la religion; il entrait dans -les églises, le chapeau sur la tête et la cigarette à la bouche; il -ne respectait rien, et il n’y avait au monde pour lui ni pudeur, ni -vertus, ni âme, ni idéal, ni foi, mais seulement des théodolites, -des équerres, des règles, des compas, des niveaux, des bêches et des -houes. Que vous en semble? Je dois à la vérité de déclarer que dans -ses conversations avec moi, il dissimula toujours de pareilles idées, -sans doute parce qu’il craignait de les voir réduites au néant par la -mitraille de mes arguments; mais <span class="pagenum" id="Page_348">348</span> on rapporte publiquement de lui -mille histoires d’hérésies et d’incroyables iniquités.</p> - -<p>«Je suis obligé de m’interrompre, car j’entends en ce moment retentir -la fusillade. Comme je n’ai aucun enthousiasme pour les combats et -que je ne suis pas guerrier, cela me trouble quelque peu. Une autre -fois, je vous raconterai quelques épisodes de cette guerre.—Votre -affectionné, etc., etc.».</p> - -<p class="rdate">«22 avril.</p> - -<p class="ldestinataire">«Mon très cher ami,</p> - -<p>«Nous avons eu aujourd’hui une sanglante mêlée dans les environs -d’Orbajosa. La nombreuse guérilla formée à Villahorrenda a été attaquée -par les troupes avec une grande valeur. Il y a eu beaucoup de morts de -part et d’autre. Les braves guerilleros se sont dispersés; mais ils -ont repris courage, et il se peut que vous entendiez raconter d’eux -des merveilles. Ils sont commandés, bien qu’il ait été blessé à un -bras, on ne sait où ni comment, par Cristobal Caballuco, fils du fameux -Caballuco que vous avez connu dans la dernière guerre. Le chef actuel -est un homme qui a de grandes aptitudes pour le commandement, et qui, -de plus, est honnête et simple. Comme au bout du compte, il faudra en -<span class="pagenum" id="Page_349">349</span> venir à un arrangement à l’amiable, je présume que Caballuco sera -nommé général de l’armée espagnole, ce qui sera fort avantageux pour -elle et pour lui.</p> - -<p>«Je déplore cette guerre qui prend des proportions alarmantes; mais -je reconnais que nos braves paysans n’en sont pas responsables, car -ils ont été provoqués à se battre par l’audace du gouvernement, par la -démoralisation de ses délégués sacrilèges, par la fureur systématique -avec laquelle les représentants de l’État s’attaquent à ce qu’il y a -de plus respectable dans la conscience des populations, c’est-à-dire -la foi religieuse et le pur <i>espagnolisme</i> qui heureusement -se conservent dans les lieux non encore infestés par la gangrène -dévastatrice. Quand on veut enlever à une population son âme pour lui -en donner une autre, quand on veut, pour ainsi dire, la dénationaliser, -en changeant ses sentiments, ses habitudes, ses idées, il est naturel -que cette population se défende comme se défend l’individu qui, au -milieu d’un chemin désert, se voit assailli par d’infâmes voleurs. -Que l’esprit et la substance éminemment salutaires de mon œuvre les -<i>Lignages</i> (pardonnez-moi cette présomption) pénètrent dans les -sphères du gouvernement, et alors il n’y aura plus de guerres.</p> - -<p>«Nous avons eu ici, aujourd’hui, une affaire fort désagréable. Le -clergé, mon ami, s’est refusé à ensevelir en terre sainte le corps -de l’infortuné Rey. <span class="pagenum" id="Page_350">350</span> Je suis intervenu dans cette affaire, pour -prier monseigneur l’évêque de lever un anathème d’un si grand poids; -mais rien n’a pu être obtenu. Enfin, nous avons empaqueté le corps du -jeune homme et nous l’avons mis dans un trou—creusé à cet effet dans -le champ de Mundo-Grande,—où mes patientes explorations ont découvert -les richesses archéologiques que vous connaissez. J’ai passé là un -bien triste moment et je suis encore sous le poids de la très pénible -impression que j’y ai éprouvée. D. Juan Tafetan et moi sommes les -seules personnes qui aient accompagné le funèbre cortège. Peu après -sont venues là (chose vraiment étonnante) celles qu’on appelle ici les -filles Troya, et elles ont prié longtemps avec ferveur sur la rustique -tombe du mathématicien. Bien que cela parût une importunité ridicule, -j’en ai été fort touché.</p> - -<p>«Relativement à la mort de Rey, le bruit court en ville qu’il a été -assassiné. On assure qu’il le déclara lui-même, car il vécut environ -une heure et demie après avoir été blessé. On prétend qu’il ne révéla -pas le nom de son meurtrier. Je rapporte cette version sans la démentir -ni l’appuyer. Perfecta ne veut pas qu’on parle de cette affaire et elle -devient très triste lorsqu’on y fait allusion.</p> - -<p>«A peine frappée par ce premier malheur, la pauvre femme en éprouve un -autre qui nous afflige tous beaucoup. L’ancienne et funeste maladie -héréditaire dans notre famille, a fait, mon cher ami, une <span class="pagenum" id="Page_351">351</span> nouvelle -victime. La pauvre Rosario qui, grâce à nos soins, y avait échappé, est -maintenant en train de perdre la tête. Ses paroles incohérentes, son -affreux délire, sa pâleur mortelle, me rappellent ma mère et ma sœur. -Ce cas est le plus grave dont j’ai été témoin dans ma famille, car il -ne s’agit plus seulement de manies, mais bien d’une véritable folie. Il -est triste, excessivement triste que, seul entre tous, conservant mon -jugement sain et entier, j’aie pu rester complètement exempt de cette -funeste maladie.</p> - -<p>»Je n’ai pu faire vos compliments à D. Inocencio parce que le pauvre -homme nous est tout à coup tombé malade, et ne reçoit et ne veut voir -personne, pas même ses amis les plus intimes. Mais je suis sûr qu’il -vous retourne vos amabilités et vous ne devez pas mettre en doute qu’il -commencera le plus tôt possible la traduction des diverses épigrammes -latines que vous lui recommandez... J’entends de nouveau la fusillade. -On dit qu’il y aura du vacarme ce soir. La troupe vient de sortir.»</p> - -<p class="rdate">«Barcelone, 1<sup>er</sup> juin.</p> - -<p>«Je viens d’arriver ici après avoir conduit et laissé ma nièce Rosario -à San Baudilio de Llobregat. Le directeur de l’établissement m’a -assuré que c’est un cas de folie incurable. Mais elle sera au <span class="pagenum" id="Page_352">352</span> -moins entourée des plus grands soins dans cette grandiose et gaie -maison de fous. Si quelque jour j’étais atteint aussi, mon cher ami, -amenez-moi à San Baudilio. J’espère trouver à mon retour les épreuves -des <i>Lignages</i>. Je compte ajouter six feuilles, car ce serait une -faute grave que de ne pas publier les raisons que j’ai de soutenir que -Mateo Diez Coronel, auteur du <i>Métrico Encomio</i>, descend, par la -ligne maternelle, des Guevaras, et non pas des Burguillos, comme l’a, -par erreur, soutenu l’auteur de la <i>Floresta amena</i>.</p> - -<p>«Le principal objet de cette lettre est de vous faire une -recommandation. J’ai entendu ici plusieurs personnes parler de la mort -de Pepe Rey et la raconter de la façon dont elle est effectivement -arrivée. Je vous révélai ce secret lorsque nous nous vîmes à Madrid, -en vous faisant part de tout ce que j’avais appris quelque temps après -l’événement. Je suis très étonné que, n’en ayant rien dit à personne -qu’à vous, on raconte ici dans tous ses détails comment il pénétra dans -le jardin; comment il déchargea son revolver sur Caballuco lorsqu’il -vit que celui-ci s’avançait le poignard levé; comment Ramos tira -ensuite sur lui avec tant de précision qu’il l’étendit sur place... -Enfin, mon cher ami, si par inadvertance vous en aviez causé avec -quelqu’un, je vous rappelle que c’est un secret de famille, et cela -suffit avec une personne aussi prudente et aussi discrète que vous -l’êtes.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_353">353</span></p> - -<p>«Bravo! ça va bien! ça va bien! Je viens de lire dans un petit journal -que Caballuco a mis en déroute le brigadier Batalla.»</p> - -<p class="rdate">«Orbajosa, 12 décembre.</p> - -<p>«J’ai une mauvaise nouvelle à vous apprendre. Nous n’avons plus -maintenant notre Penitenciario, non pas précisément qu’il soit passé à -une meilleure vie, mais parce que le pauvre homme est depuis le mois -d’avril si inquiet, si triste, si taciturne qu’on ne le reconnaît plus. -Il n’y a aujourd’hui en lui pas même l’ombre de cette humeur attique, -de cette gaîté correcte et classique qui le rendait si aimable. Il fuit -la société, s’enferme chez lui et ne reçoit personne, mange à peine et -a rompu toute espèce de relations avec le monde. Si vous le voyiez, -vous ne le reconnaîtriez pas, car il ne lui reste que la peau sur les -os. Ce qu’il y a de plus extraordinaire, c’est qu’il s’est brouillé -avec sa nièce et qu’il vit seul, complètement seul dans une méchante -maisonnette du faubourg de Baidejos. On dit maintenant qu’il renonce à -sa stalle dans le chœur de la cathédrale et qu’il va partir pour Rome. -Ah! Orbajosa perd beaucoup en perdant son grand latiniste. Je crois -que bien des années se succéderont sans qu’il nous en vienne un autre. -Notre glorieuse Espagne s’en va, elle s’annihile, elle se meurt.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_354">354</span></p> - -<p class="rdate">«Orbajosa, 23 décembre.</p> - -<p>«Le jeune homme que je vous ai recommandé, dans une lettre qu’il a -emportée lui-même, est neveu de notre cher Penitenciario, avocat et -quelque peu écrivain. Elevé par son oncle avec beaucoup de soin, il a -un jugement sain. Combien il serait dommage qu’il se corrompît dans ce -bourbier de philosophisme et d’incrédulité. Il est honnête, travailleur -et bon catholique, ce qui me fait penser qu’il fera son chemin dans un -bureau comme le vôtre. Sa petite ambition (car il a aussi la sienne) -l’entraînera peut-être aux luttes politiques, et je crois que ce ne -sera pas une mauvaise acquisition pour la cause de l’ordre et de la -tradition, aujourd’hui que la jeunesse est pervertie et accaparée par -la secte des perturbateurs.</p> - -<p>«Il est accompagné de sa mère, femme commune et sans vernis, mais d’un -cœur excellent et d’une vertu éprouvée. L’amour maternel est chez elle -quelque peu mélangé d’ambition mondaine, et elle dit que son fils doit -devenir ministre. Il pourrait bien l’être un jour.</p> - -<p>«Perfecta me charge de ses compliments pour vous. Je ne sais pas au -juste ce qu’elle a, mais elle nous inspire des inquiétudes. Elle a -perdu l’appétit d’une façon alarmante, et, ou bien je ne me connais -<span class="pagenum" id="Page_355">355</span> pas en maladies, ou il y a chez elle un commencement de jaunisse. -Cette maison est très triste depuis qu’il y manque Rosario qui -l’égayait par son sourire et sa bonté angéliques. On dirait maintenant -qu’un sombre nuage plane sur nous. Perfecta parle souvent de ce nuage -qu’elle voit plus sombre à mesure qu’elle devient elle-même plus jaune. -La pauvre mère trouve un adoucissement à sa douleur dans la religion -et dans les exercices du culte qu’elle pratique toujours avec piété -et édification. Elle passe presque toutes ses journées à l’église et -dépense son immense fortune en splendides cérémonies, en neuvaines -et en expositions du Saint-Sacrement excessivement brillantes. Grâce -à elle, le culte a recouvré à Orbajosa sa splendeur d’autrefois. -Ceci ne laisse pas d’être une consolation au milieu de la décadence -et de l’anéantissement de notre nationalité... Demain partiront les -épreuves... J’ajouterai deux autres feuilles parce que j’ai découvert -un autre Orbajocien illustre, Bernardo Amador, de Soto, qui fut valet -de pied du duc d’Osuna, le servit à l’époque de la vice-royauté de -Naples et même, il y a des raisons de le croire, ne prit aucune, -absolument aucune part dans le complot contre Venise.»</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_356">356</span></p> - - <h2 id="ch_33">XXXIII.</h2> -</div> - -<p>L’histoire finit là. C’est tout ce que pour le moment nous pouvons dire -des personnes qui paraissent bonnes et qui ne le sont pas.</p> - -<p class="left">Madrid, avril 1876.</p> - -<p class="center br">FIN DE DONA PERFECTA</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter margintop4"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_357">357</span></p> - - <div class="footnotes"> - <h2 class="h2notes" id="notes">NOTES</h2> - - <hr class="small3a" /> - - <p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <span class="smcap">Luis Alfonso</span>, <i>La de Bringas</i> (<i>Epoca</i> - du 21 juillet 1884).</p> - - <p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Une traduction scrupuleusement fidèle de <i>Marianela</i>, - la seule approuvée par l’auteur, a été faite par M. Julien Lugol, et - publiée dans la <i>Revue internationale</i> de Florence.</p> - - <p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Je ne puis insister à mon gré sur mille détails se - rattachant à la vie et aux œuvres de M. Perez Galdós; le lecteur me - permettra donc de le renvoyer à une très bonne étude de M. de Tréverret - (<i>Correspondant</i> du 10 avril 1885), et s’il est permis de se citer - soi-même, à la plaquette <i>le Naturalisme en Espagne</i> (Giraud - éditeur).</p> - - <p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Diminutif de Rosario.</p> - - <p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> La colline des Lis.</p> - - <p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Les peupliers.</p> - - <p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Près de 3 hectares. (<i>Note du traducteur.</i>)</p> - - <p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Le séjour ou l’habitation des gentilshommes.</p> - - <p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> La gendarmerie.</p> - - <p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Petit garçon.</p> - - <p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Partisan.</p> - - <p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Jeu qui consiste à lancer une barre de fer le plus loin - possible. (<i>N. D. T.</i>)</p> - - <p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> J’ai déjà dit que tous les noms de localités sont - imaginaires.</p> - - <p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Verger.</p> - - <p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Général de brigade.</p> - - <p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Tendres et doux souvenirs mêlés de regrets.</p> - - <p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Ou plus de jours au calendrier que de boudins au - garde-manger.</p> - - <p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Cure-dents en bois.</p> - - <p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Sorte de jeu de cartes.</p> - - <p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Cercle.</p> - - <p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Le Connétable.</p> - - <p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Sorte d’opéra comique-vaudeville.</p> - - <p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Madrid, prononciation affectée et mauvaise.</p> - - <p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Petit manteau.</p> - - <p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Partisans.</p> - - <p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Veilleur de nuit.</p> - - <p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Municipalités.</p> - - <p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> La gendarmerie.</p> - - <p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> Vergers.</p> - - <p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> Monsieur Joseph-Peu-de-Chose.</p> - - <p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> Pois chiche.</p> - - <p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> Principaux meneurs.</p> - - <p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> Le <i xml:lang="la" lang="la">Gloria patri</i>.</p> - - <p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Du père Ténèbres; littéralement de l’oncle Ténèbres. (N. D. T.)</p> - </div> -</div> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_358">358</span></p> -</div> - -<table class="tablematieres" id="table_des_matieres" summary=""> - <colgroup span="3"> - <col width="10%" /> - <col width="80%" /> - <col width="10%" /> - </colgroup> - <tbody> - <tr> - <td colspan="3" class="tdctop"><h2>TABLE DES CHAPITRES</h2></td> - </tr> - <tr> - <td colspan="3" class="tdctop"><hr class="small3" /></td> - </tr> - <tr> - <td colspan="3" class="tdrbottom">Pages.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbl">I</td> - <td class="tdlbl">Villahorrenda!... cinq minutes d’arrêt!</td> - <td class="tdrbottom"><a href="#ch_1">1</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbl">II</td> - <td class="tdlbl">Un voyage au centre de l’Espagne.</td> - <td class="tdrbottom"><a href="#ch_2">5</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbl">III</td> - <td class="tdlbl">Pepe Rey.</td> - <td class="tdrbottom"><a href="#ch_3">26</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbl">IV</td> - <td class="tdlbl">L’arrivée du cousin.</td> - <td class="tdrbottom"><a href="#ch_4">36</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbl">V</td> - <td class="tdlbl">Y aura-t-il mésintelligence?</td> - <td class="tdrbottom"><a href="#ch_5">43</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbl">VI</td> - <td class="tdlbl">Où l’on voit que la mésintelligence peut surgir - au moment où l’on s’y attend le moins.</td> - <td class="tdrbottom"><a href="#ch_6">51</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbl">VII</td> - <td class="tdlbl">La mésintelligence augmente.</td> - <td class="tdrbottom"><a href="#ch_7">61</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbl">VIII</td> - <td class="tdlbl">En toute hâte.</td> - <td class="tdrbottom"><a href="#ch_8">69</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbl">IX</td> - <td class="tdlbl">La mésintelligence va croissant et menace de se - changer en discorde.</td> - <td class="tdrbottom"><a href="#ch_9">81</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbl">X</td> - <td class="tdlbl">L’existence de la discorde est évidente.</td> - <td class="tdrbottom"><a href="#ch_10">99</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbl">XI</td> - <td class="tdlbl">La discorde va croissant.</td> - <td class="tdrbottom"><a href="#ch_11">114</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbl">XII</td> - <td class="tdlbl">Chez les Troya.</td> - <td class="tdrbottom"><a href="#ch_12">130</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbl">XIII</td> - <td class="tdlbl">Un casus belli.</td> - <td class="tdrbottom"><a href="#ch_13">145</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbl">XIV</td> - <td class="tdlbl">La discorde s’accentue.</td> - <td class="tdrbottom"><a href="#ch_14">152</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbl">XV</td> - <td class="tdlbl">Elle va de plus en plus croissant jusqu’à la déclaration - de guerre.</td> - <td class="tdrbottom"><a href="#ch_15">163</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbl">XVI</td> - <td class="tdlbl">Nuit.</td> - <td class="tdrbottom"><a href="#ch_16">168</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbl">XVII</td> - <td class="tdlbl">Lueur dans l’obscurité.</td> - <td class="tdrbottom"><a href="#ch_17">177</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbl">XVIII</td> - <td class="tdlbl">La troupe.</td> - <td class="tdrbottom"><a href="#ch_18">192</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbl"><span class="pagenum" id="Page_359">359</span>XIX</td> - <td class="tdlbl">Lutte terrible—Stratégie.</td> - <td class="tdrbottom"><a href="#ch_19">206</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbl">XX</td> - <td class="tdlbl">Rumeurs.</td> - <td class="tdrbottom"><a href="#ch_20">223</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbl">XXI</td> - <td class="tdlbl">Levée de boucliers.</td> - <td class="tdrbottom"><a href="#ch_21">232</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbl">XXII</td> - <td class="tdlbl">Réveil.</td> - <td class="tdrbottom"><a href="#ch_22">249</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbl">XXIII</td> - <td class="tdlbl">Mystère.</td> - <td class="tdrbottom"><a href="#ch_23">261</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbl">XXIV</td> - <td class="tdlbl">La Confession.</td> - <td class="tdrbottom"><a href="#ch_24">266</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbl">XXV</td> - <td class="tdlbl">Événements imprévus. Mésintelligence passagère.</td> - <td class="tdrbottom"><a href="#ch_25">272</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbl">XXVI</td> - <td class="tdlbl">Maria Remedios.</td> - <td class="tdrbottom"><a href="#ch_26">289</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbl">XXVII</td> - <td class="tdlbl">Le supplice d’un chanoine.</td> - <td class="tdrbottom"><a href="#ch_27">303</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbl">XXVIII</td> - <td class="tdlbl">De Pepe Rey à D. Juan Rey.</td> - <td class="tdrbottom"><a href="#ch_28">318</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbl">XXIX</td> - <td class="tdlbl">De Pepe Rey à Rosarito Polentinos.</td> - <td class="tdrbottom"><a href="#ch_29">327</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbl">XXX</td> - <td class="tdlbl">La battue.</td> - <td class="tdrbottom"><a href="#ch_30">328</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbl">XXXI</td> - <td class="tdlbl">Doña Perfecta</td> - <td class="tdrbottom"><a href="#ch_31">333</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbl">XXXII</td> - <td class="tdlbl">Conclusion.—De D. Cayetano Polentinos à un - de ses amis de Madrid.</td> - <td class="tdrbottom"><a href="#ch_32">344</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbl">XXXIII</td> - <td colspan="2" class="tdrbottom"><a href="#ch_33">356</a></td> - </tr> - </tbody> -</table> - -<p class="center br">TOURS.—IMP. E. ARRAULT ET C<sup>ie</sup></p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum hidden" id="Page_360">360</span> -</div> - -<div class="tnote"> - <h2 class="h2note_lecteur" id="note_au_lecteur">Au lecteur</h2> - - <p class="fontnote">Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version - originale. Les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées.</p> - - <p class="fontnote">La ponctuation a pu faire l'objet de quelques corrections mineures.</p> - - <p class="fontnote">La couverture est illustrée par une peinture de <i>La Dame à l'éventail</i> - de Diego Vélasquez. Elle appartient au domaine public.</p> -</div> - -<hr class="full" /> -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>DOÑA PERFECTA</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin-top:1em; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. 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